XIII-1 · Premier cahier de la treizième série · 1911-10-05

Voyage d'études en Italie

Paul Milliet

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17020 17480

Premier tableau : une Hamadryade. — Orsel et Perrin. — Second voyage en Italie. — Luini à Milan et à Saronno. — Lettres de deux jeunes artistes. — Métaphysique enfantine,

Pendant l’été de 1868, Paul M. resta à Paris pour ; travailler à son premier tableau, représentant une Hamadryade. Sa mère et ses sœurs étaient allées à Genève; son père se reposait à la Colonie de Condé. Paul M. à sa sœur Louise

è Je suis allé chez M. Gleyre et je l’attends demain. Peut- être l’attendrai-je longtemps. Je lui ai fait une longue visite et j’avais grand plaisir à l’entendre parler d’art. Mais il est très spirituel, très moqueur, et moi je suis tellement intimidé que je dois lui paraître bête comme une oie.

Il vient de terminer deux petits tableaux charmants. L’un représente deux jeunes femmes grecques qui baignent un enfant dans une grande coupe en marbre rouge. Au fond l’on aperçoit des arbres, entre les colonnes d’un beau portique ionique. L’autre tableau, c’est une femme vue de dos qui joue de la double flûte, réplique d’une des figures de son panneau décoratif Minerve et les Grâces. Le site est d’une fraîcheur ravissante, solitaire sans rien de sombre;

: l’on voudrait s’arrêter au pied de ces beaux rochers gris et 1: HR écouter. La jeune fille joue ses plus doux airs à un oiseau (54 bleu, perché sur la branche d’un platane : « l’oiseau bleu 1e Le de la jeunesse » m’a expliqué M. Gleyre. Il aime à cacher POSE une idée poétique dans sa peinture, et de tous les sentiments : nobles ou tendres qu’il sait exprimer avec tant de charme, Dee ï il y en a un qu’il s’est plu à varier de mille manières, c’est 6 le doux regret des belles années. Le premier tableau s’en va 1 en Amérique, quel dommage! L’autre a été acheté par À Goupil; nous en aurons au moins la photographie. 4 { M. Gleyre doit venir demain me donner une consultation 4 4 pour « ma fille ». Je voudrais qu’il vienne, et pourtant je 1 ne l’attends qu’en tremblant. La malade conserve encore sue des traces de son 1orticolis et j’ai affaire à un terrible ‘1e médecin. S’il allait lui couper bras ou jambes, s’il allait lui x x couper la tête! J’en frémis. — Je compte passer l’hiver pro- MURS chain en Italie; si mon tableau n’est pas prêt, eh bien, l’expo- #è * % sition de 1869 devra se résigner à s’en passer. M. Gleyre QE A m’approuve. Chaque année, après le Salon, un bon bain AE d’Italie pour se laver les idées, cela doit être très sain. de Paul à sa jeune sœur à Rien de nouveau à l’annoncer, sinon des choses très me tristes : D’abord le trépas funeste d’un des poissons de ton : à aquarium, puis la perte douloureuse d’une de tes anguilles, SN décédés tous deux un jour d’orage. Que veux-tu? Ils ve étaient nés mortels! Fe à C Comme j’aurais dû m’y attendre, M. Gleyre n’est pas J Je venu; il m’aura sans doute encore oublié. J’irai demain ee chez M. Perrin. J’ai grand besoin de conseils, car je ne sais ù A vraiment plus ce que je fais. A Paris, même date. + DR Cher père, ne Le jour est si gris et si triste que mes idées se mettent à An l’unisson, et mon tableau ne me semble pas un chef-d’œuvre. k M. Perrin doit venir le voir, je tremble d’avance. Ce qu’il M m’a dit n’est pas fait pour m’encourager : il croit que mon * dre talent sera comme une porte entrebaillée qui peu à peu se LA

Di _ referme. Modestie à part, il me semble pourtant que je suis _ plutôt en progrès; je ne tombe pas encore en enfance. Mais, tu le sais, M. Perrin a des principes très exclusifs, et avec _ lesquelsilne faudrait pas plaisanter. Quoique je ne partage 4 pas entièrement sa manière de voir (surtout quand il dit Re que je suis une porte entrebaillée), ses idées n’en sont pas BA moins dignes d’être méditées. J’aurais bien des choses à lui _ répondre, mais mon âge ne me permet pas de discuter avec ie lui. — Son système est un singulier mélange d’idées philoso4 …._. phiques et religiéuses, qu’il pousse en peinture jusqu’au _ . rébus allégorique, jointes à une sorte de réalisme excessif. 44 Il n’admet pas, par exemple, que je prenne deux modèles te pie, que Je p LAS) pour mon Hamadryade ; il faut en choisir un et le copier ! avec une exactitude rigoureuse, qualités et défauts. Courbet d: n’aurait pas parlé autrement. — J’ai doucement objecté qu’une HR Hamadryade ne me semblait pas devoir ressembler au pre4 HE mier modèle venu. — « Alors, il ne fallait pas choisir ce sujet1 là! »— Peut-être a-t-il raison. (1) Iln’est permis qu’à un maître Re TER sûr de lui-même, d’oser faire sortir de son cerveau une idée Rue armée de toutes pièces. Si je continuais dans la voie idéaliste RUE où je me suis un peu follement engagé, je tomberais bienEY tôt dans la manière. C’est toujours à la nature qu’il faut À revenir et, comme Antée, on perd vite ses forces, quand le 4 sol vient à manquer sous les pas. (2) Je crois pourtant Le: 5 () I avait raison. 4 n (2) J’ai repris la même idée dans des vers intitulés : % * . L’idéal est bien loin, le réel est vivant. Rens Observe avec amour et, dans ton humble sphère, EUR Creuse droit ton sillon et tâche à le parfaire. A Du fumier surgira le lis pur et l’enfant. L Mit Ne t’abandonne pas au rêve inconsistant : j ” ai) L’art ressemble au Géant, puissant fils de la Terre ; HU 7 S’il cesse de puiser dans le sein de sa mère | Une force nouvelle, il succombe à l’instant. “Cp 5 Sois simple et ne mens pas. Tout est vrai dans Homère; 4 ré Imite le héros qui tua la Chimére, 1 79 RAT Nourris-toi de science et de réalité. pe Te L’art grec transfigura les laideurs du vieux monde : | FAN Pégase sort du sang de la Gorgone immonde, LE ur De l’horrible peut naître une pure beauté, F

que la liberté et la puissance d’imaginer restent les 10 FA na beaux privilèges de l’artiste. — Comme Orsel, M. Perrin fait « + A bon marché de l’instinct, du sentiment et de l’imagination créatrice. Pour lui le Beau est une, chose qui se raisonne Met et s’analyse; le peintre doit tout peser, tout calculer, tout DU vouloir. La volonté, c’est la grande qualité d’Orsel; elle luia : Ga suffi pour produire des œuvres qui, à coup sûr, ne sont pas banales, car elles manifestent une haute intelligence, un Re Né travail opiniâtre, une grande science et une rare énergie; AE mais elles restent figées ; il leur manque cette vie chaude, ce charme indéfinissable qui échappera toujours à l’analyse. LR Les idées de M. Gleyre sont bien plus larges, quoique Gus aussi très singulières. Il m’est impossible de deviner : d’avance son opinion. Quel dommage qu’un homme de LAN _ tant de goût et de si bon conseil prenne si peu d’intérêt CALE fie ce que je fais. Il m’avait promis de venir et n’est pas Venu. Maintenant il est en Suisse. LE W: J’espère pouvoir partir pour l’Italie aussitôt après le “fa | retour de maman. Û 14 “tn Félix Milliet à son fils ET . Je regrette pour toi, mon cher ami, que Gleyre soit parti Ex ‘h sans voir ton tableau, mais surtout qu’il ne prenne pas plus. Ta 4 d’intérêt à un élève qui lui est resté fidèle (1) et qui, je 1 l’espère, lui fera honneur un jour. 45 Fa ù Je ne partage pas, tu le penses bien, l’opinion mal son nante de M. Perrin à ton égard, et ce que tu me dis de ses ru 4 net théories m’étonne au dernier point. Je vois avec plaisir #02 1 que tu n’es pas tenté de mordre à son système réaliste, a Ne A Quant à Orsel, si, à la volonté qui a fait sa force, il edf; je x ps joint ce je ne sais quoi qu’on appelle sentiment mL ; tique, ou mieux inspiration, il eût été un plus grandi) Ka < peintre. Le travail, le raisonnement, l’analyse sont des cuis 4 Fi DA (1) Au moment de la fondation des ateliers gratuits et HAE tt no de l’Ecole des Beaux-Arts. X ‘MATANMEN

_ lités excellentes et même nécessaires, mais n’excluent ni ne NE re mplacent l’imagination, c’est-à-dire la force eréatrice… - _ Une des qualités les plus précieuses de l’artiste c’est de ‘ Er marquer à son coin ses œuvres, moins par le faire que par … l’expression profonde de son sentiment.

< _ Laïissant mon tableau inachevé, je me décidai à … partir pour un voyage d’études en Italie. — Alors à _ commença une longue correspondance entre ma mère,

ma sœur et moi. Dans les extraits que j’en donne ici, __ on execusera l’orgueil maternel, — même exagéré, il : 4 conserve toujours quelque chose de touchant, — la “ vanité ingénue d’une fillette de 13 ou 14 ans et le ton k Le … doctoral du jeune professeur. Cette assurance est de

  • leur âge. Il ne faut pas reprocher trop sévèrement aux _ artistes la confiance qu’ils ont en eux-mêmes, c’est un …_ précieux stimulant pour le travail. Il est si bon de
  1. croire et d’espérer! Si un peintre n’avait pas d’illusions | au début de sa carrière, il ne ferait jamais rien. _ Ma mère me voyant un peu découragé, m’écrivait : D Je suis allée dans ton atelier arroser tes petits ” chênes; je ne puis te dire quelle bonne impression m’a … faite ton Hamadryade; la tête est charmante; le petit . élargissement des épaules l’a rendue bien mieux portante ; — elle peut attendre ton retour en toute sécurité, tu la ‘là rerras avec grand plaisir. vvrs :: Paul à sa mère de wi Ce que tu me dis de mon Hamadryade m’a fait plaisir, f æ dique je sache très bien que tu en parles ainsi pour me 44 1

quelque chose; tant de gens em ont de mauvaises |. Jaurais voniw montrer que le: num peut être chaste, & refusent à l’analyse et s’évaparent des qu’on essaie deles de précision, ne sait exprimer certaines idées abstraites. qe par des formes et des couleurs, c’est-à-dire dune fauon à Îæ fois plus profonde et pins vague. ES BE biblotheqme Ambroisienne et à Bréra. J’ai obtenx & … | permission de faire des ernquis, malgré l’exposition des… piacer, an grand nombre de tabieaux des maitres Mes” quates mots italien ne mont pas été inutiles, et comme Fai en sin l’appeler le gardien Monsieur le Conservateze, En Male, chaque ville à son peintre. Cest à Man ta À Quand vous viendrez ici, vous verrez si j’ai tort déte © ON Apant fait pinsieurs voyages en [talie, pour éviter les CH crini des letives et citations 55 Ris +

‘À + ment il n’a pas échappé à l’influence de Léonard, — A, comment se soustraire à la domination d’un tel génie? — a! Il lui a souvent emprunté quelques traits de son idéal 1e) de beauté : les types de ses jeunes femmes et de ses dl adolescents sont exquis de délitatesse; mais les diffé-

rences sautent aux yeux, et je m’étonne que des

à certaines œuvres de Luini, comme la Modestie et la ‘1 Vanité, par exemple. | Léonard c’est le désir inassouvi, l’esprit inquiet que : rien ne saurait satisfaire. N’est-ce pas lui qui a dit: « J’ai pleuré ce que j’ai désiré, dès que je l’eus. » L’âme % de Luini est calme, heureuse et sereine, un peu moins ! ingénue peut-être que celle de Fra Angelico, mais sans . la moindre afféterie. Chez lui, comme chez Raphaël, la ÿ grâce est primesautière et naturelle. Ses œuvres sont 4 nées sans effort, sans hésitation, sans recherche; ce ; sont les fleurs et les fruits nécessaires de son génie. De là une sorte d’allégresse dans la fécondité qui nous charme. Luini n’est jamais violent, ni fougueux, ni w sublime, ni même voluptueux; il est calme et doux; il i | est tendre, mais sans aucune langueur, sans aucune Le fièvre; il n’est pas suave, — je voudrais réserver ce

  • mot pour caractériser les peintures de Corrège. Son sourire n’a rien de mystérieux, ni de pervers. Mes ‘4 Ses compositions présentent une inépuisable variété \
  • d’attitudes et d’arrangements imprévus, parce qu’il . s’inspire diréctement de la nature. Il n’a aucun préjugé { d’école, il dédaigne cette symétrie, cette pondération NN _ savante mais artificielle qui a été fixée en formules D académiques. L’exécution de ses peintures est aussi
  • toute spontanée, simple et franche, bien éloignée de la

profondeur subtile et des raffinements compliqués de Combien j’aurais été heureux de vivre auprès de pareils S maîtres, de me laisser diriger par eux! je les aurais aïdés th dans leurs travaux avec la plus entière humilité, avec la 3 plus complète abnégation, parce que je devine, à travers 2 leurs peintures, de belles âmes loyales. | J’ai fait un croquis d’après un charmant tableau de Luini, | assez peu connu, représentant l’Ivresse de Noé. C’est admirable de clarté, de simplicité et de naturel. Au monastère de Saint-Maurice Majeur, Luini a peint | une série de grandes fresques, avec de nombreuses figures de saintes, dont le style rappelle celui des della Robbia. : Même lorsqu’il est négligé, son dessin conserve toujours la 9 saveur des choses vues; il a quelque chose de joyeux et de : jeune, une liberté, une facilité, une souplesse d’exécution à qu’on peut résumer d’un mot, la vie. È A mon sens, ces qualités placent les fresques de Luini! | au-dessus des froides ordonnances, des savantes combinaisons de lignes, selon lesquelles Fra Bartolommeo a j trop souvent disposé des mannequins. Luini s’inspire directement de la nature; il ignore ces pratiques conven- à tionnelles, ces artifices par lesquels certains artistes | essaient de suppléer aux défaillances de leur imagination. | Le procédé rapide de la fresque (la nécessité de F peindre un morceau sur l’enduit pendant qu’il est frais et l’impossibilité des retouches) oblige à une grande simplification, De là une largeur du faire qui réagit sur : la conception et relève les sujets les plus familiers: | Trois jeunes filles jouant à la main chaude, peintes par Luini, n’éveillent en rien l’idée d’un sujet de genre, mais celle d’une œuvre de grand style. ;

4440 Paul M. à sa mère
‘# ‘L’exposition de tableaux modernes est pitoyable. Le “+ public tombe en extase devant cette peinture commerciale, _ faite pour plaire à des sauvages ou à des épiciers enrichis. 4 Dans les comptes rendus des journaux, pas une critique, . pas une réserve, pas un conseil. Il faut croire que cet art3 là répond à l’idéal du pays. Cependant la race milanaise Dr semble pleine d’intelligence, de finesse et de distinction. .: Les femmes ont de beaux traits, de grands yeux noirs …—…. superbes, et un teint d’un certain gris mat d’une délicatesse _ admirable. Les uniformes militaires sont très beaux, mais g les jeunes officiers qui les portent se pavanent d’une façon “ bien prétentieuse. Avec leur pantalon collant et leur poitrine . rembourrée, ils ont toujours l’air d’être en scène et de

s’apprêter à chanter quelque cavatine. C’est sans doute le

Le même désir de paraître qui inspire à leurs artistes cette …_ peinture voyante et criarde, ces gestes de théâtre et ces al … Je n’ai qu’un livre dans ma valise, mais il fait mes fi délices, c’est le gros volume de Vasari Vite de’ Pittori;

  • c’est mon bréviaire. Je le lis en wagon et toutes les fois r. que je puis prendre un moment de repos. Malgré quelques ù erreurs que relèvent les érudits, ce livre reste infiniment à précieux, indispensable à consulter, tout plein d’anecdotes vivantes, d’informations consciencieusement recueillies et n_ de réflexions judicieuses. . Di. Paul M. à sa sœur Louise A Tu devines avec quelle émotion, avec quel respect pieux : à je suis entré pour la première fois dans le réfectoire de mm. Sainte-Marie des Grâäces, où Léonard a peint sa fameuse Les moines et les soldats ont fait subir au chef-d’œuvre …__ de nombreuses mutilations; il est à moitié détruit. HeuEr réusement pourtant les dernières restaurations ont consisté

à faire disparaître les odieuses retouches qui l’avaient Le maître a choisi le moment où le Christ prononce cette accusation terrible : « Un de vous me trahira. » Il parle sans amertume, attristé mais résigné. Les apôtres he s’étonnent et s’indignent; ils protestent; leurs visages et leurs gestes disent avec énergie les sentiments divers qui les animent; peut-être les disent-ils un peu trop. Chez les von maîtres primitifs, des attitudes simples et graves mar- ) quaient une sorte de consternation silencieuse, plus émou- ; vante qu’une gesticulation de sourds-muets. Sans doute | l’artiste a craint de n’être pas compris, mais la mimique est un langage qui manque parfois de précision. Un apôtre, = / par exemple, — le second à la droite du spectateur, — À | semble plutôt troublé qu’indigné; son regard oblique, dont À la direction est contraire au mouvement de la tête, suggère l’idée de l’hypocrisie, et plus d’un spectateur a pris ce per- b sonnage pour Judas. Cependant le véritable traître tient . une bourse, prix de sa trahison. Tu le vois, cet attribut “4 n’était pas inutile, malgré ce qu’il a de conventionnel et F+ d’un peu naïf. Judas est un criminel endurci, son visage % n’exprime aucun remords, ses traits ne sont d’ailleurs ni 6 plus accentués, ni plus tourmentés que ceux des autres 4 e apôtres, qui presque tous ont les grands nez aquilins 4 d’une des races de la nation juive. ; 1} Léonard de Vinci, voulant donner à chacune des têtes un LS caractère très individuel, a dessiné dans ce but de nom- NP

breuses études qui sont admirables. Quant à la tête idéale du Christ, il faut en voir le merveilleux crayon. C’est, je u f: crois, la plus belle tête de Christ qui soit au monde, c’est. … | du moins la plus émouvante, la plus profondément pathé- nn tique. Une majesté simple, une douceur divine, une ineffable t’a résignation se lisent sur ce noble visage douloureux. 1s Jamais Rembrandt lui-même n’a créé une image plus sincè- L 5 rement émue, et ce chef-d’œuvre est la meilleure réponse à ; ; ceux qui ne veulent voir en Léonard qu’un artiste d’une. … A) A côté de ces qualités supérieures du sentiment et de… . l’expression, j’ai encore admiré dans le Cenacolo l’art de la EN

j perspective. Les lignes du plafond, celles du parquet et de . la table, tout ramène invinciblement l’attention vers la tête | Paul M. à sa mère

Me voici revenu à Luini. J’ai toujours regretté la perte irrémédiable des chefs-d’œuvre de la peinture grecque; eh bien, Luini nous en donne peut-être une idée. Il n’a pas la puissance grandiose de Michel-Ange, ni cette intensité de vie nerveuse qui chez Léonard vous remue jusqu’à la moelle des os; toujours calme, exempt de la fièvre moderne,

  • avec cette santé robuste de la pensée, que l’art a si rarement connue depuis les Grecs.

Il y a au Musée Bréra une petite fresque célèbre et charmante représentant sainte Catherine d’Alexandrie portée par les Anges au mont Sinaï. L’invention en est si heureuse qu’on ne peut l’oublier. La sainte semble dormir, chastement enveloppée dans un grand manteau, et les anges qui l’emportent respectueusement ont un sourire plein de mystère. Ce beau groupe flotte en silence dans un ciel d’un

| blanc laïteux, au-dessus d’un sarcophage décoré de deux

sirènes en bas-relief. Ces êtres amphibjes symbolisent la double vie des hommes, celle que nous connaissons sur la terre, la vie réelle, et l’autre (?).

Toujours à Bréra, un délicieux fragment de fresque nous montre Joseph et Marie se rendant joyeusement au temple. Ils sont jeunes tous les deux et se tiennent amicalement par la maïn. Cela est plein de tendresse aimable et vraie, d’un sentiment très personnel, très humain. Et comme c’est loin de l’austérité sombre des Byzantins et des traditions

| De nos jours quelques artistes de grand talent (tels que Cazin) cherchent à rajeunir les sujets bibliques, en

y introduisant des détails de costumes empruntés à la

| vie contemporaine; mais c’est par ignorance que les

& primitifs ont eu cette hardiesse; aujourd’hui ces ana-

chronismes nous choquent comme une fausse naïveté; “#i ils sont en contradiction avec ce que tout le monde Les fresques ont beaucoup pâli. Les draperies avaient peut-être autrefois des couleurs plus vives; le temps et … la poussière leur ont donné des tons fins et délicats qui = rappellent le plein air. Dans la nature les ombres ï reflétées par le ciel sont grises; dans les tableaux à $ l’huile, elles ont souvent jauni ou noirci. A l’époque romantique, on admirait beaucoup ces tons de vieïlles 5 pipes culottées ; l’idéal était alors de faire « chaud de ton et vigoureux de forme », et la mode était de peindre à la sauce brune. Aujourd’hui le goût a changé; à 3 q limitation des fresques, et aussi grâce à mon maître et g ami Puvis de Chavannes, on cherche les tons mats et : clairs. Maïs comme tout progrès dégénère en formules, je crains que bientôt on en vienne à peindre à la sauce Lundi dernier je suis allé à Saronno par une pluie ê battante. Le pays est bien cultivé, mais peu pittoresque ; : c’est un vaste jardin potager, planté régulièrement de F müriers où grimpent des vignes. On comprend que ces. grasses et riches contrées aient attiré tant de fois les ; A l’époque de la Renaissance, les moindres bourgades Fbâtissaient à l’envi de jolies églises, pas religieuses du tout, : ni grandioses, ni sévères, mais d’un style charmant et ; délicat, librement inspiré de l’antique. L’église de Saronno 4 est attribuée à Bramante, et elle est digne d’un tel maître. Les 1 4 peintures qui la décorent sont un véritable trésor. En face À (1) Je ne pouvais pas prévoir la peinture irisée aujourd’hui à la | 1

de ces délicieuses fresques, peintes par Luini dans sa verte vieillesse, j’ai cessé de mettre des réserves à mon admiration.

Û Mariage de la Vierge ! Que t’en dirai-je? Si j’avais le prix de Rome, je ferais une demande pour être chargé de le copier. Je me suis mis à dessiner avec tant d’ardeur que | j’en avais la fièvre. La pluie continuait de tomber par

6 torrents, le ciel était tout noir, on n’y voyait goutte, n’importe! je dessinais toujours. Mes croquis ne valent rien ; j’en ai fait sept dans ma journée, ce qui est absurde, mais je ne donnerais pas pour beaucoup le plaisir que j’ai éprouvé ni le souvenir qui m’en reste.

Dans ces peintures tous les personnages semblent être des portraits. Un beau vieillard à barbe blanche passe pour représenter Luini lui-même.

\ Je suis au mieux avec le sacristain, auquel je n’ai pas

5 oublié de graisser la patte; il a été très obligeant et m’a

permis de travailler même pendant la messe. J’étais à côté du curé et nous faisions chacun notre besogne bien consciencieusement, au grand ébahissement des fidèles plus occupés peut-être de mes croquis que des patenôtres de mon voisin.

La coupole de l’église de Saronno esl peinte par Gaudenzio Ferrari, rival un peu inférieur de Luini, et brillant coloriste. Je ne savais pas qu’on fût si gai dans le Paradis. Figure-toi un grouiilant fouillis d’anges et de ; chérubins qui chantent et jouent de divers instruments. Ils y vont de tout cœur, avec un entrain incroyable et doivent faire un vacarme assourdissant. Cest un tutti à grand orchestre : les cuivres rugissent, les clarinettes nasillent, | les petites flûtes gazouillent, les harpes lancent au ciel leurs arpèges enthousiastes, violes et violons, luths, guitares et mandolines accompagnent de pizzicali joyeux les fioritures suraiguëés des petits soprani célestes qui braillent à gorge déployée : Hosanna! Gloria in excelsis! Et

) les bassons de ronronner, tandis que triangles et cymbales accentuent avec vigueur le rythme rapide de cet allegro | endiablé. — Tout cela n’est peut-être pas très paradisiaque, ni même d’un sentiment très élevé, c’est bien un peu

vulgaire, mais si vivant, si plein de fraîcheur, charmant en LEHErS Et dire qu’il n’existe pas encore de photographies d’après ces chefs-d’œuvre! Madame Milliet à son fils PAIN .…… Louise dessine pendant deux heures tous les matins, sans compter ses petits portraits. Elle en a fait de très | ressemblants, mais je crois que M. Perrin trouvera son coup de crayon trop hardi. La philosophie l’a beaucoup occupée ces jours-ci et je pense qu’elle va l’en parler. C’est ; un drôle de mélange : elle passe de la corde à la philosophie, de là au dessin ou à la balançoire, je ne dirai pas è avec la même ardeur, mais avec le même calme et, au fond, le même plaisir. Elle est encore trop jeune pour faire un î voyage d’études en Italie. Il vaut mieux attendre un an ou deux pour que cela lui soit plus profitable. à ‘ Louise M. à son frère j ; … Deux ou trois fois par semaine il y a bal d’enfants à la Colonie et nous nous en donnons à cœur joie. £ | Nous sommes ici trois jeunes filles à peu près du même âge : Rose, Marie et moi. Nous ne sommes pas précisément les trois Grâces : Rose, quoiqu’elle ait seize ans, n’a pas du tout l’air d’une demoiselle ; longue, sèche, nez pointu, ” de beaux cheveux, l’air gauche et dégingandé, surtout quand elle danse, caractère peu bienveillant, dévote par-dessus le marché et mettant toute Ja religion dans les pratiques, ne faisant rien, et par conséquent s’ennuyant. — Marie, 14 ans et demi, figure agréable, douce, bonne, | mais hélas! dévote aussi. — Quant à la troisième, tu la ‘ connais : grande fille, pas belle du tout, mais pourtant pas ï mettant fort longtemps avant de comprendre les choses, : souvent dans les nuages, aspirant à la philosophie, aux

. choses élevées, à la grande peinture, mais n’ayant pas Fo encore d’ailes pour s’élever dans de si hautes régions. Le Malgré tous ses défauts je te dirai que c’est la troisième nu que j’aime le mieux, parce que je crois qu’elle vaut mieux Ki que les autres ; n’es-tu pas de mon avis? : Puis viennent les petites filles. Berthe, vrai diable, ne B s’occupant ni de toilette, ni de leçons, passant sa journée His onze ans, joli visage, beaux yeux sans expression. — Marguerite, petite figure fine, trouvant toujours une (M réponse drôle à faire; ses bons mots font la joie de la Y’ Colonie, chacun les répète. — Enfin, deux petites poupées, 4 Du côté des garçons : Jules, poseur et blagueur, fort mathé- f matieien. — Paulo, petit espiègle malin et futé. — Alfred, k. bon garcon, pas bête. — Pierre Nus, moyens médiocres, y ayant le jugement assez juste, travailleur et bon garçon. [1 Nous nous balançons très souvent, et, les cordes de ‘E lescarpolette étant pourries, nous avons plusieurs fois W chuté, mais on a mis des cordes neuves. A la suite d’un pari, que Jules a gagné, il a proposé à ; Rose deux questions embarrassantes, et l’on m’a demandé N conseil ; c’était : ! st _ Quelle différence y a-t-il entre le corps et l’âme de l’homme FL) J’ai répondu : Le corps de l’homme est le symbole de la 1 force brutale, celui de la femme de la beauté et de la grâce. \cÈ Le fond de l’âme de l’homme, c’est l’égoïsme, l’ambition et l’injustice. Celle de la femme la bonté, l’esprit, le dévouement. A mon tour j’ai posé vingt questions à Jules et à Pierre et, comme leurs réponses ne valaient rien, je les ai refaites, ù pour leur montrer que les filles enfoncent les garçons. ñ Maman m’a un peu aidée, mais eux avaient copié dans un dr dictionnaire et dans un catéchisme. Je vais citer les principales, car les autres sont des rébus : Qu’est-ce que Dieu ? Garçons : — Dieu est un être infiniment parfait qui a créé toutes choses.

Filles : — Dieu est le principe du Beau et du Bien; notre

âme est une parcelle de son être, éternelle comme lui. Tout émane de lui.

Donnez des preuves de l’existence de Dieu.

Garçons : — C’est Dieu qui a créé l’homme, la femme et tout ce qui existe.

Filles : — Si l’homme ne peut créer la matière, à plus forte raison ne peut-il pas créer l’intelligence. Il constate les transformations de la matière, celle du gland qui devient chêne, par exemple, mais il ne peut les expliquer. Il y a donc une intelligence au-dessus de la sienne. :

Qu’est-ce que l’âme ?

Garçons : — L’âme est la partie immatérielle de notre être.

Filles : — L’âme est la source de la vie dans tous les êtres ; elle est perfectible et éternelle.

Qu’est-ce que le corps?

Garçons : — Le corps est la partie matérielle d’un être

Que devient l’âme après la mort?

Garçons : — Elle paraît devant Dieu pour être jugée selon

1 ses bonnes ou ses mauvaises actions.

Filles : — Elle retourne vers Dieu, tout en conservant sa personnalité. Elle s’élève ou s’abaisse dans l’échelle des êtres selon son degré de perfection. La vie est le moyen que Dieu donne à l’homme pour perfectionner son âme.

J’ai montré ces réponses à M. Nus; il a dit que la palme était aux filles.

Entre nous, tu comprends que les autres petites bécasses

; n’ont rien trouvé, c’est moi qui ai tout rédigé. ; Tous les matins papa, M. de Curton, M”* de Boureulle et | M. Nus discutent philosophie, mais je ne les écoute pas, car ils sont matérialistes, excepté M. Nus, et ils disent de ces choses! dans le genre du père Chassevant. Il n’y a pas de danger que je sois jamais de leur avis!

al 0 Paul à sa sœur Louise

J’ai l’intention d’aller passer quelques jours à Padoue.

| C’est là qu’autrefois un nommé Giotto reçut la visite d’un

certain Dante Alighieri. Comme j’aurais voulu descendre à | la même auberge ! J’ai choisi la Croce d’Oro, uniquement

É. parce qu’elle n’est pas loin des fresques naïves de Giotto,

… voisinage qui d’ailleurs ne prouve rien quant à la naïveté

de laubergiste. À Bologne, je descendrai au Canon d’Or. Les

Italiens ont de l’or partout, excepté dans leurs poches.

“ … Quant à Venise, je suis bien perplexe. Il serait difficile 17 d’exprimer les sentiments compliqués qu’elle m’inspire. Je j | crois qu’elle me fait assez peur pour que j’aie le courage de F Hosr pas aller cette fois. Je fuis’les grands Vénitiens dans la crainte de les trop aimer.

ci déjà, tout en faisant un croquis d’après le Voé de Luini,

… je ne pouvais m’empêcher de jeter à la dérobée un coup

… d’œil furtif, — ne le dis pas à M. Perrin, — sur un Bonifazio

F# Veneziano qui est auprès ; « une impertinente folie », assure “mon guide, mais la plus séduisante du monde pour la _ richesse, la gaîté et l’harmonie de la couleur. Cela ne te p airait guère, à toi, vieille primitive, — J’ai déjà un bon … nombre de croquis et de photographies; mais je n’en ai 4 ‘jamais assez; je voudrais emporter l’Italie dans ma valise. É. * J’ai lu avec grand plaisir tes questions philosophiques. “Jaime à te voir t’intéresser à ces sujets-là, mais il n’est pas étonnant qu’une fillette de ton âge emploie parfois des NH “termes dont elle ne comprend pas bien la portée. ‘# Tes idées me font un peu l’effet de ces enfants qui essayent habit de leur grand mère. Je te dirai que tu es passablement panthéiste, sans le savoir; ailleurs spiritualiste, ce qui à s’accorde difiicilement. — Ma mère ne t’aurait-elle point lu “quelques passages de certaine tartine philosophique, publiée récemment par George Sand dans la Revue des Deux

  • Mondes ? J’admire beaucoup ses descriptions de paysages et

ses études de caractères, mais je t’avouerai que ce mêlimêlo sentimental et transcendantal n’était pas de mon goût : après quelques pages de métaphysique nuageuse, venait, on ‘ne sait trop pourquoi, un petit morceau de botanique romanesque, à l’usage des gens du monde, incapables sans doute de rester longtemps à de pareilles hauteurs. — Tu ne te doutes pas encore de la difficulté de ces questions. Tous les grands philosophes ont essayé d’y donner réponse, mais ? ils ont réfléchi plus longtemps que toi. Rien ne serait plus facile que de te « coller ». Tu dis par exemple : Tout ce qu’il y a de vrai, de beau et de bien dans l’Univers émane de Dieu. — Mais le reste, ce Vrai qui n’est pourtant ni beau ni bien, de qui émane-t-il? — Tu aflirmes qu’après la mort, Ç les âmes retournent vers Dieu et s’absorbent en lui.— Mais puisqu’il n’y a pas d’âmes parfaites, leurs imperfections : vont se trouver en Dieu. Et son unité, qu’en fais-tu?

Peut-être pourrais-tu lire déjà et comprendre… à moitié,

— excuse mon insolence, — le Discours de la Méthode de Descartes ; tu le trouveras dans ma bibliothèque. Tu verrais du moins comment on peut traiter les sujets les plus abstraits d’une façon profonde, d’un style clair et naturel, pas allemand du tout.

étudier trop tôt, c’est la morale, et surtout la morale pratique. En l’absence d’une religion positive, il me semble très nécessaire de cultiver en soi-même l’idée du bien, et de travailler à se rendre meilleur. Les religions ont été inventées pour fortifier la conscience et pour la remplacer un peu chez ceux qui n’en ont pas assez. Elles ont servi encore à élever les esprits au-dessus des intérêts vulgaires et des soucis journaliers. Aussi, malgré tout le mal qu’ont fait et

ï que font encore quelques-uns de leurs prêtres, il faut dire qu’elles ont joué un grand et beau rôle dans l’histoire. Elles » seront difficiles à remplacer.

Tu sais déjà ce que c’est que l’idée du devoir, la conscience, la liberté, la responsabilité. On peut remettre en question tout cela, mais il semble que ces notions ont dans l’âme humaine des racines profondes. Ceux-là même qui les nient y croient si bien au fond, que tu les verras

4 | s’indigner contre une mauvaise aclion, admirer le 410 dévouement, le sacrifice, et réfuter par là leurs propres 43 Louise M. à son frère “5 . Ton enthousiasme pour Luini est contagieux; nous |, nr nous promettons, maman et moi, d’aller l’étudier au 24 Louvre. Je te dirai que ma Loge de Raphaël est enfin _ terminée et je lai portée aujourd’hui aux petites H. Ca te été des admirations et des éloges à n’en plus finir. Je _ avais montrée avant au père Jodot (ex-professeur à î PÉcole polytechnique) qui en a été tout ébaubi. Il en a _ ouvert la bouche encore plus que de coutume et est resté

  • comme pétrifié Madame Morellet l’a trouvée mieux que … le modèle; enfin, malgré tes recommandations, je ne peux _ pas m’empêcher de te dire que je l’ai trouvée pas mal Le du tout. mu. J’avais écrit sur mon garde-main ce que tu me répètes | souvent : « On fait toujours les reflets trop clairs et les … demi-teintes trop foncées »; aussi c’était très lumineux Nii’et il n’y avait pas le moindre petit blanc dans mes _ ombres. (1) Je regrette que tu ne laies pas vu. 1 _ C’est vraiment dommage de l’avoir donné à des perDors qui n’y connaissent rien. MU J’ai passé une partie de la journée chez elles. Nous M: avons joué des comédies, entre autres la Mort de Socrate. | C’était moi Socrate; je m’étais fait une grande barbe “ blanche avec de l’étoupe, un mouchoir me cachait les cheveux, un jupon blanc attaché sur mes épaules était ” ma tunique; un drap jeté sur deux chaises formait mon Hit. J’avais un gros livre dans les mains et je faisais des discours en grec : je récitais des déclinaisons et quelques … vers de l’Amour piqué par une abeille, je ne sais que cela. 1 Mes disciples se lamentaient et déploraient de me voir … condamné si injustement. Ils me proposaient de me faire … … (1) C’est ainsi qu’un conseil, juste dans certains cas, devient une

évader, mais je refusais et je les consolais en leur expliquant l’immortalité de l’âme. Puis j’ordonnai qu’on m’apportät la ciguë. C’était Claire l’esclave; elle avait mis son filet sur sa figure pour paraître nègre, et elle me présenta de l’eau et du persil dans un bol. Nous nous sommes bien amusées. Seulement c’était tellement risible que cela a abrégé mes beaux discours philosophiques.

Louise à son frère k

Les sujets que tu m’as donnés sont trop difficiles. Je ne puis me représenter ces figures allégoriques.

Il faut que tu sois un peu sorcier pour avoir deviné que maman m’avait lu quelques passages philosophiques de . George Sand dans la Revue des Deux Mondes; c’était très vrai; cependant je ne crois pas que cela m’ait influencée. Ce qui te fait dire que je suis un peu panthéiste, c’est parce s que je dis : Notre âme est une parcelle de son être. Je n’en suis pas sûre, ce n’est qu’une supposition, attendu que

Madame Milliet à son fils

Je te dirai pour le voyage de Venise ce que saint Paul disait du mariage : Vas-y, tu feras bien, n’y va pas, tu feras encore mieux. Tu es trop impressionnable; les coloristes vont te remuer, te bouleverser; ils nuiront à la calme sérénité qu’a dû te laisser Luini. — Enfin tu suivras probablement ton impulsion; ce que je te dirais ou rien serait la même chose, mais je serais bien aise d’apprendre que tu n’y es pas allé. à

Ta description de l’église ‘de Saronno nous a bien intéressées, et nous disons toujours avec Louise : nous

(1) Sans s’en douter, une fillette naïve trouvait ainsi le dernier mot de la métaphysique, Personne n’en sait rien.

11080 Giotto. La chapelle de l”Arena. Allégories. — ‘hs Un professeur trop savant. ï qe Si je tai donné l’envie de connaître Luini, combien je n… désire plus encore que nous revenions ensemble étudier _ ici Giotto. C’est un génie d’une bien autre portée, comme L “| élévation morale et comme profondeur d’expression. Peut- —…. étre est-il plus difficile à comprendre sans étude préalable, “Ai parce qu’il est plus loin de nous. Il a des faiblesses et des …. ignorances, mais comme on oublie facilement tout cela, à Ne … quand on est arrivé à l’entendre. Giotto me fait penser au :14 petit Jésus endormi de la Vierge au voile de Raphaël : il a toute la grâce de l’enfance, avec une gravité sereine, et je 1 ne sais quoi de divin. à AR La, petite chapelle de l’Arena est entièrement couverte à “_ l’intérieur de peintures à fresque. Figure-toi le bonheur que Vi … j’éprouve à être enfermé, tout seul, sous cette voûte bleue, MDI sEmée d’étoiles d’or, où des anges s’envolent dans l’azur, ‘04 Ces saints en prière, ces jeunes filles si pures qui S’avan- À | cent chastement drapées, ces fonds bleus, tout cela vous | enivre et vous transporte au-dessus de la terre, on croit ul Jrréver, c’est le ciel! ne ï . Je reste là pendant des heures dans une sorte d’extase, et

il me semble que Giotto vient s’asseoir près de moi, en silence, et qu’il me prend par la main. \

  • Mais je suis bientôt dérangé de mes rêves par quelque visiteur imbécile, curieux et pressé, qui veut avoir tout vu en un quart d’heure et qui s’en va sans avoir rien compris. Les Anglais admirent de confiance : leur guide leur a dit d’admirer. Les Français sont plus sots, ils blaguent Giotto :

« Voyez donc ces Chinois-là. Quelles grimaces! Ils ont l’air de rire au lieu de pleurer. Sontils laids! Sont-ils laids! » — Et moi de répliquer tout bas : Sont-ils bêtes! ,

Pourtant, à la réflexion, leur sottise n’est peut-être pas inexcusable, Le dessin des primitifs n’est pas toujours correct, les têtes n’ont pas une beauté régulière, avec leurs 4 yeux trop rapprochés et leur bouche trop éloignée du nez. Dans l’expression des sentiments que l’âme de Giotto éprouvait avec tant de force, sa main a pu le trahir parfois.

On finit par admirer jusqu’à ses faiblesses; ce serait un danger de les imiter.

J’oubliais de vous dire que la chapelle de l’Arena est à vendre. Toujours naïf, j’ai cru devoir en donner aussitôt » avis à M. de Nieuwerkerke. La municipalité de Padoue offre cent mille francs de cette chapelle; elle vaut dix fois plus. Mais notre pauvre Louvre laissera échapper cette occasion, la dernière peut-être, avant que le gouvernement italien ait racheté toutes les merveilles de ce pays.

Je voyais déjà la chapelle de Giotto transportée dans la grande cour du Louvre. L’opération ne serait pas facile, mais je ne la crois pas impossible. Et dire qu’il ne se trouvera pas un amateur intelligent pour m’envoyer ;

‘ À Monsieur le Directeur des Beaux-Arts j Monsieur le Directeur,

Permettez-moi de vous faire part d’une nouvelle qui vous intéressera sans doute : Il serait possible en ce moment d’acquérir à Padoue la petite église Santa Maria dell Arena, entièrement peinte par Giotto. :

Est-il besoin de vous rappeler combien deviennent rares

_ en Italie de pareilles occasions, et combien il serait à désirer

  • de voir un pareil maître représenté au Louvre d’une | manière aussi splendide ! Me défiant de mon propre enthou64 siasme, je laisse parler M. du Pays, l’auteur d’un excellent A « Cette chapelle est un des monuments les plus précieux —_ de l’art de la peinture. C’est ici, ainsi qu’à l’église Saint- “ Krançois d’Assise, qu’il faut étudier le grand initiateur de -— . l’art moderne, c’est ici surtout. Le peintre s’inspira pour certaines données de Dante qui venait le visiter dans cette chapelle, mais il puisa dans son propre sentiment la grâce, | la simplicité, la grandeur et le calme, qu’il sut répandre sur ce vaste ensemble d’une unité si saisissante. » ù Pillées par Overbeck, ces fresques ont été religieuse- à ment étudiées par Ingres et par Flandrin qui n’ont pas , -_ dédaigné d’y faire de larges emprunts. fe Quant à la difficulté de transporter à Paris ces légères . murailles de briques avec leur précieux enduit, je ne crois …__. pas qu’elle soit pour effrayer des spécialistes; chaque Re composition, entourée d’une bande d’ornements, pourrait 4 fe La Commune de Padoue est en pourparlers pour acheter _ … l’église; on parle de cent mille francs offerts. Rien n’est Ë … encore conclu. Ce serait une chose unique et grandiose que _ de prendre cette église dans votre main, pour en doter le fe - Louvre et la France! 11 Pardonnez, je vous prie, à mon jeune enthousiasme une ë idée peut-être irréalisable, mais qui mérite pourtant de ne —_ pas être rejetée sans examen.

J’ai suivi dans son vol léger la Fantaisie. Le Vrai qu’on dit si beau, parfois me semble laid ; Et sale, je voudrais, d’un bon coup de balai, Purifier ton temple, à chaste Poésie.

L’ornière où je croupis, je ne l’ai pas choisie, 4 Et, de la boue immonde étant mal satisfait, À pr Je rêve de beauté, d’amour sans jalousie, De travail attrayant et de bonheur parfait. Muse, ma barque vogue aux flots d’azur du songe, 4 Vois le saphir liquide où ma rame se plonge, { Là-bas l’ile enchantée aux merveilleux trésors; Les harpes de la brise ont de divins accords, Ê C’est comme un chant d’hymen qu’au loin l’écho prolonge… Je t’aime, viens! Merci! Dans mes bras ton beau corps!

  • Paul M. à sa mère ;

Enfin je reçois votre lettre! J’étais triste, énervé. Il pleuvait. Les orages se succédaient sans interruption. Je me sentais seul, abandonné, sans nouvelles. Aussi qui m’aurait vu me jeter sur votre lettre, rire et pleurer en la lisant, ne m’aurait pas accusé d’être froid. — Maintenant je me plais à Padoue; je ne trouverai rien de plus beau ailleurs, et j’y reste. (1) — J’ai renoncé à Mantoue. Je n’y verrais guère que des Jules Romain qui me déplaisent d’avance. Je réserve Venise pour plus tard, quand je serai plus fort.

Je te disais qu’après chaque Salon, il faudrait prendre un bon bain d’Italie. Combien je suis heureux d’être à ce régime : Je me baigne, je me lave avec délices, et je sens tomber peu à peu toute cette crasse d’atelier et d’école qu’on appelle le chic. Je suis comme un poisson dans l’eau, mais dans une eau fortement chargée d’électricité. Jen suis tout hors de moi, et tu dois me trouver bien exallé; mais je sens que cette exaltation est bonne et salutaire. ; Contempler de belles choses, c’est pour l’esprit une véritable purification.

(:) Je n’ai pas décrit dans mes lettres les admirables œuvres de Donatello ni de Mantegna à Padoue, j’ai préféré les étudier le crayon à la main.

% Madame Milliet à son fils L; Voici un mois que tu nous as quittés, cher enfant, il faut tâcher de ne pas rester en route. Garde un peu de ton -_ enthousiasme et de {on argent pour arriver jusqu’à Rome. Je pense que tu t’y rendras rapidement, à moins que tu ne % rencontres en route quelque petite chapelle dont tu te à fasses le chapelain, et où nous serons obligés un jour de ; l’aller chercher. Giotto t’absorbe tout entier ; tu t’en seras imprégné de façon à en garder un souvenir durable. Ce sont des plaisirs bien vifs, mais je crains pour toi trop de surexcitation. Pense, cher enfant, au milieu des jouissances de ton esprit, à ce pauvre corps dont tu as grand besoin; soigne-le, écoute-le et fais-le reposer, quand il te dit qu’il en À a assez. Je te le recommande, ne l’oublie pas. Là-dessus, je t’embrasse de tout cœur et taime tendrement. | * Madame Milliet à son fils . Fernand est enfin arrivé. Le général du Barail a promis de l’appuyer, de sorte qu’il a un peu d’espoir de passer officier au mois de janvier. : ÿ Je suis allée hier voir M. Carré pour Louise. C’est un à homme fort intelligent, grand partisan du grec, ami de ; M. Egger, comprenant qu’une artiste ait le désir de connaître les langues anciennes. Ces considérations m’empêchent de regretter le prix un peu élevé que je lui donnerai par mois. Pour le moment, Louise n’aurait pas besoin d’un aussi savant professeur. Alix sort d’ici; nous avons relu ta lettre et nous nous sommes senties tout heureuses de ton enthousiasme. Je suis curieuse de savoir si M. de Nieuwerkerke donnera : suite à ta lettre et cherchera à acquérir la chapelle de Giotto. Je crains bien que ce ne soit trop cher pour le Louvre. Si c’était un canon, on trouverait toujours de (1) Inutile d’ajouter que ma lettre resta sans réponse.

Louise à son frère |

Tu nous fais bien envie avec tes descriptions des Ù fresques de Giotto, il me semble les voir, ce doït être bien

Ton enthousiasme n’est pas partagé par Fernand. Il prétend que ton imagination te fait voir des tas de choses auxquelles le peintre n’a jamais pensé. Il ne comprend pas le plaisir qu’on peut trouver à contempler de pareils griffonnages, et il a fini par dire que le meilleur tableau ne valait pas son morceau de fromage.’ Si tu l’entendais,

Au Louvre, j’ai commencé à copier l’Enfant Jésus de Luini, dans l’Adoration des Bergers. Nous avons demandé une permission, mais il faut la recommandation d’un

Je vais prendre des leçons d’arithmétique de notre vieux phalanstérien, le père Chassevant. Trouvera-t-il moyen de

, rendre ce travail attrayant, et finira-t-il par me faire entrer les quatre règles dans la tête ?

A Louise M. à son frère

… Nous avons reçu la fameuse caisse. Tu dois t’être ruiné en photographies. Tant mieux! tu nous reviendras plus vite. Tout cela m’a paru bien beau, mais ce que j’aime le’mieux ce sont tes dessins. Je crois que M. Perrin en sera joliment content. « Les allégories de Giotto m’ont beaucoup plu, quoique elles ne soient pas toutes très claires : la Prudence est assise à un comptoir et regarde sa montre ? Je ne vois pas ce qu’elle a de pfudent. L’Imprudence est un sauvage ventru tenant une massue, je ne vois pas ce qu’il a.

{ Tu me demandes des explications sur les Allégories de Giotto dont je t’ai envoyé les photographies. Il faut bien l’avouer, certaines idées abstraites ne sont pas exprimées

| très clairement par la peinture, cependant elles peuvent fournir des motifs intéressants. Pour exprimer sa pensée,

  • Vartiste dispose de tout un alphabet spécial : formes tra- … pues ou élégantes, attitudes, gestes, physionomies, costumes, Mit tout cela présente les caractères les plus variés. Or, chaque 1 : ligne, chaque couleur, chaque proportion peut servir à une | expression symbolique; chaque individu peut être élevé au —_ rang de figure typique, par celui qui sait en dégager les :328 traits essentiels et généraux. 28 Prudentia, la Sagesse ou le Bon Sens, est une honnête | marchande assise à son comptoir; elle ne s’agite pas, elle se regarde dans un miroir, symbole de la méditation réflé- 4 chie, ou simplement de la conscience. L’image reflétée par … le miroir peut aussi représenter la pensée vraie, portrait _ fidèle des choses. La tête est très belle; la photographie 1 fenlaidit par des demi-teintes trop foncées. Elle est coiffée rien arrière d’une sorte de masque; ce second visage, qui 198 . ést celui d’un vieillard, exprime la mémoire, l’expérience ” 1 qui nous sert de guide dans la vie. La Prudence tient un compas : Ne doit-elle pas mesurer avec soin toutes choses ? PAR En, face est Stultitia, la Folie ou la Sottise. Son costume À je est bizarre comme le caprice. C’est une tunique courte dont les festons irréguliers s’allongent en arrière en queue d’oiei seau, et laissent voir les jambes nues. La tête levée est couronnée de plumes à la façon des sauvages; l’œil est 4 | ége ré, hébété. La pose mal équilibrée est une trouvaille: Je 11 | m’étonne que tu t’en moques, tu n’as pas compris. Le geste & semble provoquer un ennemi, mais la démarche est indé- | cise, lexpression du visage irrésolue, et la massue, que la …Sottise tient mollement à la main, sera pour elle une arme EL nutile. Elle n’a ni l’énergie ni le sang-froid qui donnent la AL, La Justice, aux traits sévères, est noblement assise de Ÿ fac e, le front ceint d’une couronne royale, car c’est elle j qui devrait régner. Giotto ne lui a point donné le bandeau, _symb ole à double entente, qui couvre souvent ses yeux. « Les deux plateaux de la balance, — idée ingénieuse, — re posent sur les mains mêmes de la Justice. C’est elle qui | pèse le bien et le mal. Dans le plateau de droite, on voit un

petit ange qui couronne le travail, un ouvrier devant une enclume. Dans l’autre plateau, un bourreau va trancher la tête d’un coupable agenouillé, les bras liés derrière le dos. C’est la Justice qui punit l’Oisiveté, (nous dirions aujourd’hui le Capitaliste fainéant).

L’Injustice est figurée par un brigand ou un condottière

: à la mine cruelle, assis à l’entrée d’une caverne fortifiée, au coin d’un bois. D’une main, il tient une épée, de l’autre une hallebarde à pointes recourbées. A ses pieds une petite peinture en grisaille nous montre une scène de meurtre : Voici gisante sur le chemin une femme que deux brigands viennent d’assommer et qu’ils ont dépouillée de ses vêtements. Un troisième tire par la bride un cheval récalcitrant dont le cavalier mis à mort est aussi étendu à terre. Cependant deux soldats armés de boucliers et la lance en avant, viennent au secours des voyageurs massacrés, … trop tard

Je ne puis pas t’expliquer tout, devine un peu les autres

Ces idées ingénieuses, que Dante a inspirées, auraient peu de valeur, si Giotto ne les avait pas exprimées en

, peintre, avec son talent de dessinateur et d’observateur.

Ce que j’admire dans le dessin et dans le modelé de Giotto, c’est surtout leur principe. IL voit les formes par le grand côté et néglige les détails. Son modelé est large et fin, sans beaucoup de ressort, il respecte la muraille et ne cherche pas le relief en trompe-l’œil; il a raison. Sa couleur qui a pâli donne l’impression du plein air. Les peintures à l’huile prennent avec le temps des tons jaunis qui ne conviennent qu’à des effets d’intérieur. Ici, dans la chapelle de l’Arena, les fonds bleus ont remplacé le fond d’or des Byzantins; ils donnent à l’ensemble une merveil-

4 leuse impression de calme et de sérénité.

Giotto va toujours droit au but, simplement, hardiment. Il exprime avec puissance la scène telle qu’il la conçoit. Il a une ignorance charmante des balancements de lignes, des groupes pyramidants, des bouche-trous,

F des sacrifices, des rayons privilégiés qui éclairent un

seul personnage, de toutes ces conventions banales,

1 grâce auxquelles tous les tableaux finissent par se

ÿ ressembler, et qui passent à l’école pour des règles

: Giotto nous prouve que tout cela est faux et inutile.

; Le meilleur arrangement sera toujours le plus simple

| et le plus expressif.

Le calme de Giotto, sa douceur, sa modération, le rapprochent des Grecs; ils n’empêchent pas de deviner en lui une âme forte, virile, capable de profondes émotions. En cela son génie me semble supérieur à celui de Fra Angelico, nature plus tendre, plus féminine

ou plus enfantine. Assurément Fra Angelico possède des qualités charmantes et même de l’ordre le plus | élevé, mais parfois, jusque dans ses fresques, on retrouve un peu le miniaturiste. Sa grâce florentine A n’est pas absolument exempte d’une sorte de manié- _risme inconscient, délicieux d’ailleurs; parfois ses » jeunes saintes, ses angelots et ses moinillons ont de … si jolis petits traits qu’ils manquent un peu de | Louise à son frère fe .… Tu n’es pas avantageusement remplacé par M. Carré. . Le jour de ma première leçon, il avait mal aux dents et, ; avec un emplâätre sur la joue, il était laid à faire peur. Je ’ lui ai montré mes livres, je lui ai expliqué la méthode de A (1) Je wavais pas encore vu les admirables fresques qu’il a

Jacquet, mais il n’y a rien compris, il n’écoutait pas. 1 m’a interrogée sur mon cahier de César; je n’ai pas mal répondu, mais sur ses questions d’analyse, je n’ai pas été “ brillante. Ce n’est pas étonnant, il me parle de la syntaxe . que je n’ai pas vue… Il me dit que César est un auteur # raffiné et qu’un commençant ne peut rien y comprendre; il faut que je cherche tous les mots dans le dictionnaire. Il me fera traduire Cornelius Nepos, puis un dialogue des | morts de Lucien (je les ai trouvés dans ta chambre). Il me L demande que ce soit en très bon français, après cela il me | dit qu’il veut le mot à mot, puis il ne veut pas que ce soit J’ai pris aussi une première leçon d’arithmétique du père ; Chassevant. Figure-toi qu’il ne veut pas se les faire payer. Il a juré qu’en quelques leçons je serais très forte et que cela m’amuserait beaucoup. Il explique en effet très bien. C’était des choses que je savais déjà, mais j’ai compris, et cela ne m’a pas ennuyée. Il faut que j’écrive un peu tout ce qu’il m’a dit, car sans cela, ça entre par une oreille et ça sort par l’autre; mais il n’y a pas moyen de prendre des notes, il ne s’arrête pas un instant, c’est un vrai moulin à paroles. A la fin de la lecon, on est tout abasourdie. Louise M. à son frère : M. Carré n’a plus mal aux dents, mais il a un rhumatisme dans l’œil, et sa femme a reçu un tuyau de poële dans s la joue; ces gens-là ont toujours quelque chose. Pour le grec (le Dialogue des Morts) il me l’avait expliqué, se ser- < vant de grands mots que lui comprend, mais moi pas toujours; me demandant pardon pour les expressions peu choisies dont se sert Crésus en parlant de « ce chien de Ménippe ». Il corrige mon cahier; cela me sert en même temps de leçon de style et d’orthographe, parce que mon bon français n’est pas toujours très français, et lui ne laisse | pas échapper la moindre faute. Il m’a complètement démoli mon devoir; malgré cela il a dit qu’il n’était pas mal et qu’il en était très content.

; Paul M. à sa mère Je subis sans doute l’influence du temps et de la fatigue, mais la ville m’a paru affreusement triste. Dans les rues désertes règne un silence de mort; on n’entend que le bruit de ses pas. Je ne resterai pas longtemps ici. Les brigands italiens ne sont pas un mythe : il y a une huitaine de jours, C…, un de mes camarades de l’atelier Gleyre, faisant son voyage de noces, a trouvé en rentrant à l’hôtel sa malle forcée et son argent disparu. Il a dû télégraphier à ses parents pour pouvoir continuer sa route. Un chef de bande | ayant été condamné récemment, ses camarades ont enlevé l le fils du Président du Tribunal, un garçon de quinze ans, et plutôt que de le voir tuer ou mutiler, le malheureux juge a dû payer douze mille livres de rançon. Les églises sont du plus grand intérêt, entièrement couvertes à l’intérieur de ces splendides mosaïques à fond d’or que je connaissais seulement de réputation. Les saints, vêtus pour la plupart de la longue tunique blanche, avec deux bandes de pourpre verticales, sont drapés de façons

très variées, dans le manteau blanc et carré des Grecs (qui ï. ne ressemble en rien à une toge). Tristes et fous, ils vous regardent de leurs grands yeux enfiévrés. C’est superbe de E19a

Ces peintures sont des cinquième et sixième siècles, Giotto ne viendra qu’au treizième. Ainsi, entre ces premiers maîtres chrétiens et lui, s’est écoulé un temps plus long que

ë celui qui nous sépare de Raphaël. Louise devrait s’exercer déjà à dessiner des draperies. Elle trouvera dans mon atelier un grand manteau blane, et Fernand consentira bien à poser un peu pour elle, maïs je crois qu’elle aura de la peine à en faire un saint. Pourtant, avec une auréole et un fond d’or… il terrasserait le démon tout comme un autre. Paul M. à sa sœur Louise

C’est ici qu’il faut venir pour apprendre à connaître les dangers de l’idéalisme. Les mosaïstes byzantins n’ont jamais regardé le monde réel, à quoi bon? L’artiste passait alors sa vie à se préparer à la mort, à rêver de l’Au-delà. Aïnsi faisaient ces solitaires qui, perchés sur une haute colonne, : restaient là, immobiles, à jeun, contemplant pendant de longues heures leur nombril, pour en voir jaillir la lumière céleste. Ces exagérations d’un spiritualisme ascétique, ce mépris de la matière et de la beauté sont funestes à l’art.

Selon les Pères de l’Église le Christ aurait été laid.

En peinture comme en sculpture, la névrose mystique se manifeste par des aberrations visuelles, par l’oubli des proportions et le manque d’équilibre. Les pieds des personnages byzantins semblent vus d’en haut et comme posés sur un plan incliné. L’art qui prétend se passer de la réalité tombe bien vite au dernier degré de l’abaissement.

Les notions les plus élémentaires de la perspective, celles qu’une simple observation attentive aurait sufli à leur révéler, sont inconnues à ces habitants de la lune.

Considère, par exemple, dans une mosaïque byzantine, un simple objet rectangulaire, une table, un tabouret; tu verras avec étonnement que le côté le plus éloigné est figuré par

#5 . une ligne plus longue que le côté le pin rapproché, de telle sorte que les lignes latérales, au lieu de converger vers un & _ même point, s’éloignent en divergeant. Or cette bizarrerie ne É: dénote pas seulement une ignorance, mais une absence totale d’observation, un inconcevable dédain des choses visibles et | Nous avons deux cerveaux, comme nous avons deux | yeux, le droit et le gauche. Dans l’état de santé, ces deux organes jumeaux fonctionnent d’accord ; mais le strabisme n’existe pas seulement pour les yeux, il y a des gens qui louchent du cerveau, qui voient de travers et qui raisonnent faux, et qui ne s’en doutent pas, et qui en sont bien aises. N’ont-ils pas la foi? Ils suivent ù : avec assurance la tradition de ceux qui ont louché avant Ÿ Remarque-le bien, la grosse erreur de perspective que je te signale n’est pas chose accidentelle; pendant des siècles | elle a été enseignée comme une règle sacro-sainte. Tu l’ob1 serveras, sans une seule exception, dans toutes les mosaïques, à i dans tous les ivoires, dans toutes les miniatures des Byzanu tins. Docilement, dévotement, sottement, pendant des siècles, peintres et sculpteurs ont répété la même bévue, énorme, | sans avoir une seule fois l’idée de regarder ce qu’ils avaient ; tous les jours sous les yeux, une table! Et ils ont continué 4 de peindre ces carrés de l’autre monde qui se rétrécissent 4 mystiquement à rebours, en sens inverse de la perspective ”. Que Cimabue n’ait pas su se dégager!des errements byzanfe tins, cela est excusable, mais ce quim’étonne, ce qui m’attriste, …_ c’est de retrouver ce défaut choquant au quatorzième siècle, de chez mon cher maître et ami, chez le grand Giotto lui-même. 4 Comment ce libre esprit, si ouvert, si positif, si éloigné de +4 . toute superstition traditionnelle, comment ce hardi novateur L qui a créé l’art moderne en brisant tant de vieilles formules, : g-t-il pu respecter celle-là ?

N’est-ce pas un exemple saisissant du danger qu’il y a à se fier sans contrôle aux traditions, fussent-elles consacrées par les siècles et par les plus respectables autorités ?

En dessin, comme en toutes choses, usons donc du libre examen, et si, comme il est probable, notre art contemporain est encore farci de conventions scolaires, faisons effort pour nous en affranchir.

Cette hardiesse, les grands Italiens du quinzième siècle l’ont eue. C’est grâce à elle que se sont accomplies et que s’accompliront toutes les Renaïissances.

L’art byzantin a servi de transition entre le passé et l’avenir. Mélange compliqué et confus de souvenirs et d’espérances, il présente un singulier amalgame de défauts choquants et de qualités élevées. Est-ce un vieillard qui rabâche ou un enfant qui balbutie? Je ne sais. Ses défauts les voici :

Incorrection inouie du dessin, ignorance du modelé et du clair-obscur, ignorance de l’anatomie, ignorance de la perspective, — c’est plus que de l’ignorance, c’est de l’aberration; — dédain de la science et de la réalité, oubli de la beauté.

Semblables à des gens hébétés à la suite d’une longue orgie, les artistes byzantins sont malades de la névrose

Malades comme eux sont leurs saints à l’air stupide et ahuri, à l’œil fixe, égaré, tristement perdus dans de

Malades comme eux sont ces fantoches qui ne se

. tiennent pas debout; ils ont perdu leur aplomb; leurs jambes molles et flasques flageollent, ne pouvant supporter le poids de leur torse. Parfois leurs proportions

Malades sont leurs yeux qui ne voient plus le relief .

à des corps, qui oublient l’espace et la distance et la merveilleuse enveloppe de l’aimosphère.

; Malades sont ces architectes, qui savent pourtant

N inventer encore pour leurs colonnes des chapiteaux délicatement et ingénieusement ornés, mais qui dédou-

{ blent et superposent sans raison ces chapiteaux, comme dans la vision d’un homme ivre. 3

Partout l’étude vivifiante des choses réelles a fait place à des règles écrites, à des traditions fausses, religieusement consacrées, immuables et mortes.

Soyons justes pourtant. Après avoir constaté les faiblesses morbides de l’art byzantin, j’essaierai de te dire aussi sa beauté et sa grandeur.

Ces artistes incorrects sont des hommes graves, sérieux, convaincus. Grecs dégénérés, mais encore grecs, ils ont conservé quelque chose des hautes qualités de leur race. Leur dédain des biens de la terre n’est pas sans noblesse. Leur imagination enfante des êtres bizarres, mais d’une imposante majesté : ce Dieu terrible, ce Christ Pantocrator, cette Vierge couronnée et triomphante, la Panagia, ces ascètes desséchés, émaciés et hagards, qui surgissent dans leurs grands manteaux blancs à larges bandes de pourpre, conservent une noblesse simple, héritée de leurs ancêtres taillés dans le marbre grec.

A quoi songent-ils ces saints si tristes? Ils méditent peut-être avec regrets sur le grand mystère de cette vie qu’ils n’ont pas comprise et qu’ils n’ont pas su transmettre. Ils ont négligé la réalité pour le rêve, qui console mal. Seule, devant les murailles d’or des palais célestes, la Panagia leur apparaît dans sa raideur imposante d’idole : elle siège sur un trône d’or constellé

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de pierreries, impératrice souveraine d’un monde fantastique, le monde des extases et des hypostases.

Ici se révèle la qualité maîtresse de l’art byzantin, la splendeur féerique des colorations. A Saint-Apollinaire le Neuf, la Vierge porte une tunique et un manteau de pourpre; l’Enfant est vêtu de blanc; le trône est vert, blanc

Rien dans nos plus belles cathédrales, dans nos palais les plus somptueux ne peut donner une idée de la merveilleuse richesse d’une basilique byzantine entièrement vêtue de mosaïques. Tout paraît pauvre et mesquin comparé à ces graves splendeurs. (1)

N’as-tu pas entendu, dans un beau concert de musique classique, une œuvre de maître, exécutée par une réunion d’artistes choisis? N’as-tu pas senti un frisson délicieux parcourir tout ton être, aux accents de cette grande voix collective, l’orchestre, qui tantôt vibre avec puissance, tantôt murmure tout bas quelque pure mélodie ? Sa douceur n’est jamais fade, mais reste herveuse, et sa vigueur contenue n’est jamais violence brutale. Ainsi dans les mosaïques byzantines ; sur la splendeur des fonds d’or, les couleurs les plus éclatantes et les feux des pierreries sont comme voilés de mystère, ils chantent dans la pénombre, sotto voce. Rien de criard, rien de clinquant, rien qui ressemble au luxe vulgaire de l’art turc ou de l’art

ces bleus sombres, profonds comme une nuit d’été semée

(1) Viollet-le-Duc s’est montré singulièrement injuste pour ce genre de décoration où la couleur joue le principal rôle. Dessinateur savant, esprit clair, ami de la précision et de la logique, il a résisté au charme de ces émaux, à l’émouvante harmonie de ces colorations orientales. Il reproche aux mosaïques de ne pas s’accorder avec la pierre et de faire oublier les lignes de la construction. Mais cette observation ne serait-elle pas plus juste encore, si on l’appliquait à l’éclat hypnotisant des vitraux? La mosaïque ne doit pas être employée en petites taches isolées, mais lorsqu’elle recouvre entièrement l’intérieur d’un édifice, l’effet est prodigieux,

| d’étoiles, de ces bleus pâles de turquoise mourante, de ces _ laiteux blancs d’opale, de ces verts tendres ou austères, :

_ de ces pourpres, couleur de vieux vin, qui brillent discrèteNe ‘à ment, semblables à des fleurs rares, dans l’éclat amorti y

088 des vieux ors, de tout cela se dégage une impression grave, austère, pénétrante, qui vous enivre comme un 18 Oublie donc les incorrections du dessin, ne vois plus que ce _ la couleur, et l’art byzantin t’apparaîtra comme le rêve _ grandiose d’un poète d’Orient, comme la vision troublante FE _ d’une imagination pieuse qui s’abîme et se noie dans la. _ contemplation de l’Infini. Dix Madame Milliet à son fils ! se Je viens de recevoir ta lettre de Ravenne, cher enfant, on

  • voit que tu es fatigué, que tu as porté une malle trop “4 … lourde, qu’il pleut, qu’il y a bien longtemps que tu es seul —_ dans de mauvaises auberges, pas bien portant peut-être. 1x4 _ Je voudrais te savoir avec un rayon de soleil et quelqu’un “à qui parler. Nous allons au Louvre deux fois par semaine, je ne puis _. ie dire si ce que fait Louise est bien, tout ce que je sais c’est qu’elle s’applique tant qu’elle peut et s’y donne tout : Fr entière. Lorsque, au bout de deux heures, je lui dis qu’il FER _ faut partir, elle me regarde d’un air étonné, elle s’imagine “oe que nous venons d’arriver. :

La Chapelle des Espagnols. — Andrea Pisano. — Ghiberti. 1 — Botticelli. — Lettres de Louise. Fe Paul M. à sa sœur Louise EX Me voici de nouveau à Florence au milieu de mes amis < les Primitifs, et heureux comme un poisson dans l’eau. % Giotto a formé de nombreux élèves, moins grands que lui, é mais encore bien intéressants. Ce sont eux qui ont couvert 4 de leurs peintures la Chapelle des Espagnols à Sainte-Marie- | Nouvelle. Leur programme est très curieux pour l’histoire ne de l’enseignement. Il y a là quatorze figures allégoriques, représentant les Sciences que l’on étudiait alors, et à leurs pieds un savant célèbre. Te l’avouerai-je, quelques-unes de ces célébrités je ne les connais guère que de nom. Serionsnous moins instruits que les gens du moyen âge?

Dans la même chapelle, d’autres peintures rappellent les controverses théologiques qui passionnaient alors le peuple tout entier : Peut-on gagner le ciel en s’en tenant aux

“ anciens dogmes de l’Eglise, ou bien faut-il se soumettre respectueusement aux dogmes récents? Cela ne te tour55

mente pas outre mesure, mais c’est le dernier avis que soutenait l’Inquisition par les moyens persuasifs que tu connais. — Des brebis couchées aux pieds du pape Benoït XI figurent les croyants. Ces chiens tachetés de blanc et de noir, ce sont les Dôminicains, domini canes (calembour latin); ils triomphent de l’hérésie représentée par des loups qu’ils mordent à belles dents. Les dévots n’ont d’ailleurs jamais perdu l’habitude de déchirer leur prochain.

Au second plan, voici une fête champêtre : quelques naïves fillettes dansent en se tenant par la maïn, aux sons d’une musette rustique. Quatre belles dames assises devant un bosquet figurent les Plaisirs de la vie, et, tandis que de mauvais gamins, grimpés aux arbres, se régalent de fruits probablement défendus, saint Pierre, l’aimable portier du Paradis, invite à entrer une troupe d’enfants dociles que deux anges couronnent de fleurs. Plus haut enfin, le Père Éternel, avec le trône et un tas d’accessoires célestes, la Madone, l’Agneau, la Colombe, toute la famille.

À mon sens, ces compositions touffues et compliquées ne valent pas la claire simplicité des fresques de Padoue.

La richesse exubérante de l’invention caractérise, il est : vrai, l’art de la Renaissance où la vie déborde, mais le génie de Giotto, comme celui des Grecs, consiste à simpli-

fier, à dire ce qui est nécessaire, rien de plus. C’est un art

que je ne possède pas encore et cette lettre t’en donne la

Paul M. à sa mère

Parmi les maîtres primitifs que j’étudie cette année il en est un pour lequel j’ai une admiration et une prédilection singulières, c’est Andrea Pisano, le grand sculpteur, le contemporain et l’ami de Giotto, l’auteur de la première porte du Baptistère, où dans 20 compartiments en forme de losanges quadrilobés, il a raconté la vie de saint Jean. (r)

(1) 1 y travailla 9 années et la termina en 1330. |

Les fonds sont d’ordinaire tout unis, c’est alors la suppression de l’idée de lieu; ailleurs quelques détails d’architec- ” ture ou de paysage sont indiqués, mais avec une concision

  • vraiment sculpturale, selon les véritables lois du bas-relief. Les sujets choisis par Andrea ont été mille fois traités depuis; jamais avec une pareille puissance.

L’une des plus belles compositions représente la mort du Précurseur. Il est à genoux, la tête baissée, résigné. Le bourreau se dresse sur la pointe des deux pieds, pour le frapper de sa lourde épée, dans un mouvement d’une étonnante justesse. Il faudra attendre plus de cent ans, avant qu’un artiste sache créer une figure aussi savamment construite que celle de ce bourreau. Giotto lui-même n’a pas atteint cette science des proportions, de l’anatomie et

: de l’équilibre du corps humain, cette largeur puissante et ferme. Deux soldats, qui observent la scène du meurtre, se reculent avec un instinctif mouvement de pitié. En ce temps-là les soldats avaient horreur de verser le sang innocent; c’est admirable! (1)

La première porte du Baptistère excita à Florence un enthousiasme bien mérité et Andrea fut chargé de décorer de bas-reliefs en marbre le Campanile de Giotto. Le très beau programme élaboré par les deux amis a si peu vieilli qu’il pourrait être encore proposé de nos jours à des artistes. C’est une sorte d’histoire abrégée de la civilisation, les premières découvertes, le Commerce, l’Agriculture, etc.

Dans le bas-relief qui représente la Sculpture, rien n’est plus touchant que de voir avec quelle gravité émue, avec quel sentiment de la dignité de son art, le sculpteur mesure le coup de son maillet sur le ciseau qui taille dans le marbre un jeune corps. Cet enfant ébauché, encore à demi caché dans le giron paternel, l’artiste semble le créer de sa propre substance.

Au-dessus de cette série, sept bas-reliefs figurent les Sacrements. Par une bizarre coïncidence, après en avoir

(1) L’artiste leur a prêté ses propres sentiments, afin de les

fait quelques dessins, je relisais un soir le beau poème de { Schiller, la Cloche, et les vers du poète me semblaient ñ être une description exacte des bas-reliefs d’Andrea Pisano. : Dans ces deux chefs-d’œuvre, le thème est en effet le” » même; c’est qu’il est de tous les temps : les cloches du Campanile ne sonnent-elles pas pour toutes les joies et pour toutes les douleurs de la vie ? Ici, point d’allégories recherchées, c’est l’homme même que le grand sculpteur va nous montrer « depuis le jour solennel où l’enfant | bien aimé s’éveille à la lumière du jour, jusqu’à l’heure sombre où commence ce dernier sommeil dont personne ne s’est réveillé ».

Voici le Baptème : un jeune père tient son enfant sur les

fonts baptismaux, tandis qu’un moine au visage énergique M

el grave verse l’eau sainte. Plus loin, un homme d’âge ÿ mûr donne l’onction du Saint Chrème; il se tient debout, ; | pensif, en face de l’enfant et semble prévoir l’avenir : . « Les heures joyeuses ou sombres de ta destinée sont | encore cachées dans les voiles du temps, mais l’amour de | ta mère veille avec de tendres soins sur ton matin doré. » AC) Et la mère écoute naïvement les mystérieuses paroles, ; vaguement émue, devinant avec son cœur ce que son f ignorance ne comprend qu’à demi. L’enfant est sérieux »| déjà, comme s’il avait conscieñce que cette main, posée

; sur son jeune front, cherche à y faire surgir la pensée.

Je ne connais guère qu’une œuvre moderne qui puisse rivaliser avec celle-là pour la simplicité solennelle et le sentiment profond des mystères de la vie, c’est la Greffe de François Millet. L’acte si ordinaire du paysan a fait songer l’artiste philosophe. î L’aigre sauvageon poussera et deviendra un grand | arbre, et il portera de doux fruits… et, à cette pensée, la mère reste songeuse, avec son enfant dans ses bras. La Greffe, n’est-ce pas le vrai symbole de l’éducation ?

J’ai exprimé la même idée dans les vers suivants : Le paysan qui trouve un sauvageon robuste, Veut de ses fruits amers corriger l’âpreté. Par quel rayonnement divin de la Bonté La greffe en fera-t-elle un savoureux arbuste ? La femme est là, debout, qui regarde. Elle sent Que son homme accomplit quelque chose d’auguste, Un espoir d’avenir germe en son âme fruste : La mère dans ses bras a serré son enfant. Puisse-t-il être fort, être bon, être juste ! Or un peintre qui fut à la fois simple et grand, Prenant l’émotion, dans sa couleur l’incruste. : Je n’ai point consulté les archives, mais je crois pouvoir affirmer sans crainte qu’Andrea Pisano n’a pas sculpté le bas-relief du Mariage et ne l’a même : _ pas inspiré. L’artiste, — je le soupçonne d’être quelque barbare venu du Nord, — a vu le compère son voisin passer l’anneau au doigt de la commère ‘sa voisine. La scène lui a paru drôle, et il a voulu nous faire rire en la racontant. Oh, lui aussi, il a observé les réalités de la vie, mais il les a vues par le petit côté, vulgaire et bas, incapable qu’il était de 7” s’élever à une idée générale. Au milieu de ces œuvres de grand style, il a osé placer une scène de genre, de goût flamand. Les figures entassées en désordre débordent sur l’encadrement; les personnages sont des portraits, mais laids et d’un caractère trivial. Lorsque le même artiste nous montrait la boutique d’un potier et quelques ménagères venant marchander des vases, le naturalisme était mieux à sa place, mais ici c’est le Mariage, sujet éternellement jeune, charmant et grave ; les drôleries réalistes y font triste figure.

Paul M. à sa sœur Louise

Je t’envoie deux grandes photographies des portes de Ghiberti et je te conseille de les étudier avec soin. Les compositions sont comprises plutôt comme des tableaux que comme des bas-reliefs et, en les grandissant, on pourrait faire de superbes tapisseries.

C’est en 1407, à la suite d’un concours, que Ghiberti, âgé de 23 ans, fut chargé d’exécuter la première de ces portes, celle qui devait déjà rivaliser avec le chefd’œuvre d’Andrea Pisano. Donatello n’avait encore que 18 ans, et en cette même année naissait Masaccio, on pourrait dire naïissaït l’art moderne. En ce temps-là les artistes avaient le désir de bien faire et non de gagner de l’argent le plus rapidement possible. Ghiberti travailla 25 ans à ses portes (de 1407 à 1432) et il se fit aider par 19 sculpteurs. Le bon public, qui admire en passant et de confiance une de ces œuvres consciencieuses et fortes, est persuadé qu’il l’a très sérieusement étudiée, quand il l’a regardée pendant dix minutes. Bien peu de gens ont le respect de ces merveilleux travaux, dans lesquels un homme de génie a mis sa pensée, son cœur et le meilleur de son être.

Dans le bas-relief du Christ au milieu des docteurs, je te signale la Vierge debout; elle est charmante, drapée avec une élégante recherche, avec une grâce bien florentine, qui peut rivaliser avec les plus jolies terres cuites de Tanagra. Je voudrais en avoir un moulage séparé.

Tu trouveras dans le Baiser de Judas des détails intéressants pour l’histoire du costume, ou plutôt pour l’histoire de l’idéal. L’accoutrement pseudo-romain d’un élégant petit soldat annonce des modes qui seront en faveur deux siècles

plus tard; son abondante et longue chevelure servira de modèle aux prétentieuses perruques de Louis XIV, qui en seront la caricature.

  • Dans la scène des Saintes femmes au tombeau, remarque que les Apôtres placés au fond sur un balcon sont trop grands pour l’architecture. Ghiberti ne connaît pas encore les lois de la perspective que Brunelleschi va bientôt découvrir et enseigner. Cependant cette unité de proportions entre les personnages et l’architecture, c’est ce même Ghiberti qui va la trouver et qui en donnera d’admirables exemples dans la troisième porte du Baptistère.

Ici chaque battant est divisé en cinq grands panneaux rectangulaires, disposition plus heureuse que les losanges quadrilubés, parce qu’elle offre à l’artiste des surfaces plus larges, dans lesquelles les compositions peuvent se développer plus librement.

E L’influence de l’art antique que Ghiberti avait étudié avec passion, est facilement reconnaissable dans cette œuvre, si

Une règle généralement admise, mais contre laquelle

Michel-Ange a protesté aussi bien que Ghiberti, c’est Vunité rigoureuse du sujet figuré dans un seul cadre. C’est là une pure convention. Quoi! nous aurions le droit de dérouler, dans une série de dessins ou de peintures, une longue histoire, mais chaque scène devrait être présentée en tranches distinctes, séparées par des divisions apparentes : Une moulure, un pilastre, ou un ornement devrait toujours s’interposer, comme un

  • entr’acte, entre les parties successives de l’action! (x)

—__ A mon sens, Ghiberti, dans chacun de ses panneaux décoratifs, a parfaitement respecté l’unité du sujet. Les différentes scènes d’un même drame se succèdent libre-

à (1) La méthode de Ghiberti, comme la doctrine de M. Bergson,

; cherche à rendre sensible la continuité de nos idées.

ment à travers un seul paysage, mais dans leur enchainement logique. L’Expulsion du Paradis par exemple, p’est-elle pas le dénouement tragique qui suit la chute de l’homme: et le péché n’a-t-il pas été prévu et voulu par Dieu, dès le moment de la Création d’Adam et d’Eve?

k Ces scènes ont entre elles des rapports de cause à effet, l’unité de l’action est complète, et justifie l’unité de lieu.

Un second reproche a été adressé à Ghiberti : Certaines figures, presque en ronde-bosse, sortent du plan qu’elles devraient décorer. Il faut du moins remarquer avec quel art les saillies ont été ménagées selon l’éloignement des figures. On trouve aussi ces bas-reliefs

é trop pittoresques, et nos pédants historiens ont la pré-

tention d’enseigner au maître ce qu’il aurait dû faire.

Pour moi, les portes du Baptistère étant ainsi, je les

; trouve bien, je m’en contente; on se contenterait à

moins. Si, voyant un lévrier, vous trouvez qu’il a les

: jambes trop longues, et voyant un chien basset, vous

dites qu’il a les jambes trop courtes, cela prouve sim-

plemeni que vous ne comprenez pas ce que c’est que le caractère. Ne songez pas à des corrections impossibles !

Cet aspect nécessaire, inchangeable, est celui des véri-

tables créations artistiques. L’œuvre s’impose; ses

défauts, si elle en a, font si bien partie intégrante d’elle-

même, qu’on ne peut les corriger sans qu’elle cesse

Nos modernes réalistes me semblent avoir aussi une horreur excessive de la tournure renaissance. Ils ont raison, lorsque c’est une formule apprise, un manié- risme, mais le rythme des lignes a pourtant son charme. L’interdire absolument serait se tromper, comme ceux qui reprochent aux poètes de parler en vers.

Si Ghiberti n’avait pas débuté chez un orfèvre, son talent aurait eu peut-être encore plus d’ampleur et de liberté, mais avec moins de finesse et de précision. S’il n’avait pas étudié la peinture et la perspective, ses reliefs auraient peut-être été conçus dans des données plus sculpturales, mais nous ne posséderions pas les chefs-d’œuvre qu’il a créés.

Un élève fera bien d’éviter la recherche excessive du pittoresque en sculpture, comme aussi dans la peinture un aspect trop sculptural, mais il faut faire une distinction entre les conseils que donne un sage professeur à des commençants et l’appréciation des chefs-d’œuvre qui échappent à cette grammaire et à cette rhétorique

Il faut s’efforcer de comprendre les maîtres, il faut les étudier, les respecter, les aimer; mais il faut aussi se garder d’une admiration aveugle. L’art, même aux plus

…. belles époques, reste l’art d’une époque ; il répond à des idées, à des mœurs, à des croyances qui ne sont plus les nôtres. Malgré l’importance indéniable des . génies individuels, on ne peut oublier les influences qu’ils —…_ ont subies, le milieu dans lequel ils ont vécu. — (Bon ! voilà que je parle comme M. Taiïine, dont la théorie me semble pourtant exagérée). — N’essayons pas de refaire ce qu’ils ont fait, nous n’y parviendrions pas.

Paul M. à sa sœur Louise

4 3 « . Donatello est un des maîtres à la fois les plus célèbres . et les plus discutés. Les uns l’admirent à cause de son réa1 63

lisme, les autres malgré son réalisme. La Renaissance a été un retour à l’étude directe de la nature et à la science des réalités, aussi bien qu’à la recherche d’une beauté idéale. C’est l’idée de choix qui a présidé à sa floraison, comme à celle de l’art antique. Les tendances naturalistes et idéalistes ne sont donc point contradictoires; toutes deux

. s’opposent aux formules immuables et hiératiques des Byzantins. Donatello représente très brillamment cet esprit nouveau. Il constate les caractères individuels avec une audace joyeuse ; la fougue des mouvements donne à son art une vie intense, quelque chose de violent, de passionné, de

Tour à tour délicat et brutal, il a subi diverses influences, et il a eu, parfois simultanément, plusieurs manières ; sans les documents certains que nous possédons, on n’oserait pas attribuer au même maître des œuvres de tendances si

Donatello a beaucoup étudié la sculpture antique; c’est là qu’il a retrouvé les vrais principes du bas-relief : aussi certains connaisseurs le considèrent comme le plus grand des

. Tu admireras comme moi le Saint Georges dont je t’envoie la photographie et qui ressemble un peu à Fernand. Il est debout, tête nue et si fièrement campé sur les deux jambes qu’en le voyant je me rappelais les beaux vers de Tyrtée décrivant un hoplite grec : « Tenons-nous fermes et d’aplomb, les pieds écartés, bien plantés en terre. Que les j dents mordent la lèvre, que les flancs du large bouclier protègent en bas les jambes, en haut la poitrine et les épaules. » Une sorte de chlamyde est nouée négligemment sur l’épaule du jeune héros. Le regard direct et presque provoquant a toute l’assurance du vrai courage.

Le David de bronze de Donatello est l’une des premières statues où la forme humaine, si peu comprise au moyen âge, ait été de nouveau présentée sans aucun vêtement. C’est un jeune garçon florentin aux formes nerveuses, maigres et un peu sèches, bizarrement coiffé d’un grand chapeau de paille. Ce réalisme-là, comme celui de Masaccio, a été pour moi une révélation. J’ai compris que les caractères

individuels peuvent s’allier au plus grand style; mais les formes jeunes et belles étant tout aussi réelles que la laideur, un artiste a bien le droit de les préférer et de les

Même dans ses statues de saints, Donatello s’est complètement affranchi des traditions béates et figées; il à fait des portraits fortement caractérisés, et cette sincérité passionnée n’enlève rien à la largeur de son style. Ce qui est peut-être un peu trop moderne, c’est une sorte de fièvre qui agite tous ses personnages. Chez lui, c’est bien la vie qui déborde; cette fierté d’allure, cette furie d’exécution dont Donatello et Michel-Ange ne sont pas toujours maîtres, c’est le fond de leur tempé- rament, la nature même de leur génie. Cela n’a rien de commun avec la fausse fougue et la fausse fièvre de certains modernes, (tels que notre romantique Car-

. peaux). Si Donatello est le plus grand portraitiste de cette époque, Ghiberti est plus poète, il compose mieux,

il sait mieux coordonner les scènes et reste plus égal à lui-même. Chez Donatello, à côté de trouvailles admirables, on rencontre des faiblesses et des exagérations de violence qui refroidissent l’émotion.

… Les bas-reliefs des deux chaires de l’église SaintLaurent, par exemple, nous montrent une recherche excessive de l’expression dramatique. Les personnages

sont entassés confusément, c’est une cohue de gens qui gesticulent et se démènent; les visages grimacent. Il

…— semble que l’artiste vieillissant fasse effort pour étonner

« encore le monde par son audace; mais ces mouvements outrés, ces expressions théâtrales me laissent froid, et

_ je songe alors aux gestes contenus, sobres et comme inconscients, qu’Andrea Pisano a trouvés dans l’obser-

vation sincère de la vie et dans le sentiment profond < de son cœur. J Paul à sa sœur Louise

.… Ce que j’étudie de préférence dans l’art ancien, c’est ce ; qui peut servir de modèle à l’art moderne. Benedetto da Majano, ayant à faire le portrait d’Onofrio Vanni, a su éviter l’emploi de nos désagréables piédouches; il a placé son buste dans une niche, avec un large cartel portant une inscription. La tête est laide et de type plébéien, mais intelligente, pleine de finesse et de bonhomie. Nos sculpteurs devraient s’inspirer de pareils exemples, au lieu d’encombrer nos places des statues en pied de contemporains plus ou moins célèbres. Le pantalon, le chapeau ou les bottines d’un grand homme nous intéressent peu. Ce que la postérité désirera connaître, c’est le visage et la tête, cette boîte osseuse qui fut l’enveloppe d’un cerveau bien

Je n’oublierai jamais l’impression profonde que j’ai ressentie lorsque j’entrai pour la première fois dans un | sanctuaire vénérable, la chapelle des Brancacci, à e l’église del Carmine. Elle est pauvre et mal éclairée cette petite chapelle, et pourtant, quand l’œil s’est habitué à la demi-obscurité de ces murs noircis par la - famée des cierges, surgit rayonnante la pensée immortelle de Masaccio. Le jeune artiste n’a pas terminé ses admirables fresques, il est mort dans sa fleur, et cette | fin prématurée est à jamais regrettable. Pauvre et méconnu, a-t-il du moins été soutenu dans sa tâche par la joie de créer un chef-d’œuvre? A-t-il eu pleine conscience de la révolution profonde que son génie allait produire dans l’art moderne? Il faut l’espérer,

Masaccio le premier a donné l’exemple d’un accord . parfait entre l’observation savante de la réalité et cette puissance de vision intérieure qui donne la vie à une scène légendaire. Le peintre en va fixer une image durable par une sorte de création. Ils le savaient bien ces grands maîtres de la Renaissance qui tous, à commencer par Michel-Ange, sont 1 venus en pèlerinage dans l’humble chapelle, et qui y sont restés de longues heures, dans une contemplation respectueuse. Ils écoutaient et méditaient ce que disent ces vieilles murailles, qui enseignent si bien la simplicité, la conviction et l’honnêteté artistiques. C’est là que, pour la première fois, j’ai appris qu’il existe à un grand et beau naturalisme, aussi éloigné de la vulgarité 4 mesquine ou grossière que des pompeuses conventions acçadémiques, un naturalisme qui dit fortement la vérité, sans adoucissements ni réticences, mais qui sait choisir les traits j essentiels et négliger le reste. Ce réalisme-là ne ressemble F4 guère à celui des petits Flamands, dont l’observation méti- à culeuse et tatillonne furète curieusement dans la nature él pour en rédiger un trop complet procès-verbal. Pour eux la se beauté ne compte pas. La noblesse de la forme humaine & leur est inconnue, et ils ne se doutent pas, les malheureux, | à quel point ces vilains bonshommes, dont ils étudient , avec tant de zèle les rides et les verrues, restent disgracieux, à dégingandés et mal bâtis. “ Lorsque, par la pensée, j’imagine un tableau flamand … égaré au milieu des nobles fresques italiennes, il me semble 7 voir un canard qui barbote à côté des cygnes. (1) … Pour Masaccio le dessin n’est pas seulement un contour, f é (1) Les admirations exclusives sont permises, utiles même, chez de un jeune artiste; elles seraient un défaut chez un historien de 4 Part. J’ai appris depuis lors qu’il y a plusieurs manières de bien

peindre, comme il y a plusieurs sortes de beauté,

mais l’entente sculpturale des formes. Il distribue les ombres par larges masses qui déterminent les grands plans. Un statuaïre pourrait modeler d’après ces figures si bien

Compare l”Adam et Êve de Van Eyck, ou bien les espèces de vilains singes auxquels Rembrandt a donné ces noms, à la fresque de Masaccio, si simple et si belle, si émouvante par l’expression vraie du désespoir que Raphaël s’en est souvenu dans les Loges du Vatican. Admire la hardiesse du raccourci dans la figure de cet ange inexorable qui descend du ciel et dont l’épée flamboyante montre au genre humain tout entier le dur chemin de la vie.

Paul M. à sa mère |

Masaccio travaillait aux fresques del Carmine, quand L Filippo Lippi, jeune moine qui venait de prononcer ses vœux, lui demanda des leçons de peinture. Ce novice était un franc luron qui ne tarda pas à s’échapper du couvent.

Fait prisonnier par des corsaires, il ne revint à Florence qu’après mille aventures et mille fredaines.

Un jour Cosme de Médicis, pour l’obliger à terminer un à travail commencé, imagina de l’enfermer sous clé. Filippo | coupa les draps de son lit et s’échappa par la fenêtre pour aller rejoindre sa belle.

Les religieuses de Prato ayant commandé au jeune moine un tableau d’autel, il ne pouvait se passer de modèle pour sa Madone et obtint de faire poser une charmante novice nommée Lucrezia Buti. Un jour la jeune fille demanda dévotement la permission d’aller voir l’exposition de la ceinture de la Vierge. Mais l’ingénue ne revint pas, s’étant laissée enlever par ce païen de Filippo. Un pape indulgent les libéra tous deux de leurs vœux; ils auraient pu s’épouser, mais on prétend que le peintre, jaloux de sa liberté, préféra ne pas profiter de la permission. De cette union libre naquit Filippino, artiste de grand talent, qui termina les fresques commencées par Masaccio.

Je ne l’aurais pas raconté cette anecdote scandaleuse, si je ne la trouvais tout à fait symbolique : elle me semble

résumer l’histoire de l’art religieux à l’époque de la Renaissance. Et puis Filippo Lippi est un grand peintre; il a poussé si loin l’analyse du clair-obscur dans ses délicates demi-teintes, que quarante ans à l’avance, il fait pressentir Léonard de Vinci.

Si tu veux connaître les traits de Lucrezia Buti, je t’envoie sa photographie ; cette Vierge des Uffisi est son portrait ressemblant, nullement idéalisé. Elle a le front grand et le bas du visage très fin, avec une mine futée, moqueuse et pas très franche. Son élégant costume, le voile léger, arrangé avec art dans sa coquette coiffure, tout cela était à la dernière mode, tout cela, — son histoire surtout, — devait donner bien des distractions aux jeunes florentines en prière. L’enfant Jésus est un bon gros bébé, mais le petit saint Jean m’a tout l’air d’un espiègle plein de malice comme le peintre son père; sa gentille et rieuse frimousse

Ghirlandajo est le véritable héritier de l’art de Masaccio. Dans ses belles fresques de Sainte-Marie-Nouvelle, il a peint des sujets religieux et les a traités d’une manière admirable, mais ce qui n’est pas moins intéressant pour nous, ce sont les groupes de nombreux personnages con-

temporains qu’il a su y introduire. Voilà des portraits! C’est vraiment toute une époque qui ressuscite. Ces gens-là ont une telle intensité de vie qu’on croit les avoir rencontrés dans la rue, on les connaît, on va leur adresser la parole. Le dessin de Ghirlandajo est du plus grand style; le modelé ferme, simple et large; les colorations forment un ensemble très harmonieux dans sa sobriété ; ce sont des tons de feuilles mortes ou bien de beaux cachemires des Indes. Au fond, des boiseries en vieux chêne avec quelques

Quand tu viendras à Florence, c’est cet art-là que je te conseillerai d’étudier, plutôt que celui du tendre et maniéré Botticelli. Ne fais pas comme moi. Te l’avouerai-je, je me suis laissé séduire par ce charmeur, contre lequel M. Perrin m’avait pourtant mis en garde. Comment résister ? Elles sont si exquises ses longues femmes maigres, au doux sourire attristé! Leur grâce mélancolique m’a fait oublier

qu’elles Re sont pas toujours bien correctement construites | et qu’elles négligent parfois de se tenir d’aplomb.

Paul M. à sa sœur Alix

.… Pour cette fois, mon intention était d’étudier uniquement les maîtres primitifs, mais je suis déjà bien tiraillé, bien indécis. Je ne sais pas ce que ce sera à Rome. Comme j’ai eu raison de ne pas aller à Venise ! Il y a des moments où je suis un peu las de copier des dessins d’enfants; Michel-Ange, qui a déjà tourné la tête à tant de gens, n’a pas encore fini. — D’autres fois je me souviens de Phidias, ! et il faut un peu l’oublier, si l’on veut admirer la Renaïssance sans restrictions. Auprès des Grecs, tout cet art florentin semblerait un peu tourmenté dans sa grâce, incorrect même, malgré toute sa science.

: Voilà ce que me dit ce Monsieur en habit noir qui s’appelle le Bon-Goût. Je vois tout cela, mais j’avoue que la grâce l’emporte. — Les Florentins sont les uns si naïfs dans, leur manière, si charmants dans leurs fautes, les autres si fiers et si nobles dans leur emphase, ils ont tant de jeu-

à nesse, d’élan, de vie que je me laisse séduire malgré Giotto, malgré Phidias et malgré Minerve. Cependant si j’arrive devant ce beau bronze qu’on nomme l’/dolino, alors, comme en face des frontons du Parthénon, Michel-Ange me semble un géant malade, noblement exalté par la fièvre. Sa fougue, son âpre génie, sa douleur tragique ne valent pas la séré-

Tu le vois, je suis toujours le même esprit flottant et inquiet, toujours en quête du mieux, n’admirant que d’un ?

  • œil et ne sachant m’arrêter à rien. Entre Giotto et MichelAnge, il y a un abîme; eh bien, je suis au fond ; je grimpe hésitations tout le fruit de mes études.

Dis à maman que je me porte à merveille ; elle a eu grand

tort de s’inquiéter; ma lettre de Ravenne était celle d’un individu embêté par la pluie et les Byzantins, mais pas malade du tout.

Louise M. à son frère À la ferme des Échelles nous avons eu beau temps. Je crois que, si j’y étais restée quelques jours de plus, j’aurais fini par adopter l’accent et les manières de parler de ces braves gens, ce qui choquerait fort M. Carré. Figure-toi qu’il me demandait si j’avais lu Tacite. Maintenant qu’il connaît son Tacite à fond, il ne lit plus les jour- | naux ; tous les actes politiques qu’on peut imaginer sont là-dedans. (1) — Il m’a proposé de faire un ouvrage sur la M relation des monnaies grecques et de leur valeur; surtout il ne faut pas que je parle de cette idée, on me la volerait. j Il me parle d’un tas de choses qui ne sont pas utiles du ÿ tout, par exemple, que Cicéron mettait toujours le ( subjonctif, parce qu’il avait un caractère indécis, ete.

  • Enfin il est très intéressant, mais trop savant pour moi. k Il croit toujours qu’il a affaire à une grande personne de très instruite, et il se trompe. qi Je voulais aussi te demander ce que c’est que Bréra, si ] cest une ville ou un homme. A Madame Milliet à son fils À Louise va te raconter la visite de M. Perrin, et moi ! j’éprouve le besoin de te dire tout le plaisir qu’elle m’a ñ fait. Il faut que Louise soit aussi naïve qu’elle l’est pour n’avoir pas la tête un peu montée par tous les éloges | (1) Comme Beulé, le savant professeur remarquait de nombreuses analogies entre les mœurs de la décadence romaine et celles du second empire.

qu’il lui a donnés : « Vous avez tout à fait le sentiment des anciens maîtres. » — Son enfant Jésus d’après Luini : « Ravissant! c’est du Luini tout pur. » — Pour ses têtes d’après nature, le petit Julien : « Il a du caractère, une | faute de dessin. » Mais celui de Rose : « Très bien dessiné, parfait, très ressemblant! Il en est sûr. » — Ses compositions ? Ce qui l’a le plus intéressé, c’est sa Vénus animant la statue. Il est resté au moins un quart d’heure à la considérer : « Charmant, ravissant ! » Quelques objections cependant que Louise te dira. Pour moi je te donne mon impression; je te l’avoue, L j’en suis un peu éblouie, grisée, mais je le dis à toi seul el ne l’ai point laissé voir. Parlons de toi maintenant. M. Perrin te félicite de ; n’avoir pas été à Venise. Ensuite et à deux reprises : « Madame, quand votre fils sera de retour, surtout qu’il ne “ mette pas les pieds dans un atelier autre que le’ sien, et pas de camarades ! On reconnaît de suite leur influence. » — Je n’ai pas osé lui dire que ton ennemi intime c’était toi-même, car c’est bien plus grave; on met un ami à la porte, mais quand la contradiction est en soi-même, comment faire ! Il n’y a qu’un moyen, ce me semble, £ mettre un des deux soi à la porte. 4 attiré son courroux par une réponse maladroite. Il disait | à Louise : « Ne regardez pas les coloristes ! » — Et Louise de répondre qu’elle ne les aimait pas du tout. — Là-dessus, | j’ai la bêtise de dire : « Elle les aime si peu qu’elle ne voit d même pas les beautés de leurs œuvres. » — Les petits À yeux gris de M. Perrin s’allument et lancent des éclairs, | ses lèvres disparaissent : « Madame, il n’y a rien à voir dans É les coloristes, rien à y chercher, ce n’est qu’une | enveloppe! » Je me le suis tenu pour dit. 4

  • Louise M. à son frère . M. Perrin est venu chez nous, c’est bien beau de sa part. | 11 a d’abord regardé mon Hercule et Antée et m’a montré avec 1

le compas des fautes d’aplomb. Mes fleurs d’après nature lui ont béaucoup plu, il a dit que c’était fait simplement, qu’on voyait que je n’avais pas copié de modèles de fleurs ; il a cependant trouvé quelques verts un peu louches. Ensuite venait un âne d’après un plâtre; ila trouvé la tête bien dessinée : « C’est là le principal, on doit toujours dessiner les têtes mieux que le reste. »

Une Descente de Croix d’après Fra Angelico; il est tombé en extase et a dit que j’avais l’esprit des maîtres primitifs. Mais ses yeux étant tombés sur la gravure de la Loge de Raphaël que j’ai copiée, il s’est écrié que c’était très ; dangereux de copier un modèle gravé grossièrement et brutalement, tandis que l’original était fin et délicat. — De mes compositions, c’est celle de Vénus qu’il aime le mieux, sauf que le Pygmalion est un peu jeune. En somme, il m’a fait pius de compliments qu’il ne m’a trouvé de défauts.

Maman lui a demandé une recommandation pour que je dessine au Louvre, mais il a dit qu’il était bien peu connu. Maman n’a pas osé insister. — Il nous a parlé d’Orsel pour lequel il a une véritable vénération et qui, prétend-il,

lorsqu’il dessinait les lions du Jardin des Plantes, les avait

Je te dirai aussi que nous avons eu une composition de style : l’Enfant et l’Ange gardien. Mon ange a fait un magnifique sermon à l’enfant. Tu l’aurais trouvé un peu long et embêtant, et tu en aurais retranché la moitié. Je crois bien qu’au fond c’eüt été mieux, mais j’aurais bien

Adieu, mon cher maître, car c’est à toi que je dois les compliments que j’ai reçus.

k Madame Alix Payen à son frère

… Julien Plissonnier a vu les dessins et compositions de Louise. Il ne lui a pas marchandé les éloges. Il est véritablement étonné, ébahi de ce qu’elle a fait…

” Dimanche nous diînions chez maman avec Fanny et

Maria (de la Colonie); l’on a parlé des femmes; de leur éducation, la discussion était très animée. Louise a très bien dit son mot, toujours d’un air tranquille. Quant à Fernand, il a des femmes une singulière idée. Du reste celles qu’il a fréquentées ne pouvaient pas lui donner une opinion juste. Il a beau avoir connu beaucoup de femmes, il ne connaît pas les femmes, c’est toujours la même qu’il Madame Milliet à son fils … On enterre aujourd’hui Rothschild, demain Rossini, Berryer est fort malade, Lamartine aussi. Les grands: hommes du siècle s’en vont; que les jeunes se dépêchent!

Assise. — Allégories. — Rome. — Raphaël. — Mosaïque de Sainte-Pudentienne. — Lettres de Louise.

Paul M. à son père

… J’ai voyagé dans le même compartiment que trois jeunes aristos tout frais sortis de quelque jésuitière. Ah! qu’ils avaient bien profité des excellents principes inculqués par nos Révérends Pères! L’un d’eux racontait avec maints détails cyniques ses précoces fredaines, dont il semblait très fier. Et comme son père avait exigé qu’il notät très exactement toutes ses dépenses, son calepin portait certains : frais ingénieusement inscrits sous cette rubrique à double entente : « Œuvres; sans préciser, disait-il, s’il s’agissait de bonnes œuvres ou d’œuvres de chair, car il ne faut jamais

Mon expérience n’est pas bien longue, mais j’ai toujours remarqué que l’immoralité et l’hypocrisie sont en raison directe de la dévotion… chez les catholiques du moins, car je me plais à le reconnaître, mes amis, qui sont très religieux, restent pourtant les plus loyaux et les plus honnêtes garçons que je connaisse.

Paul à sa mère :

Me voici à Assise, la patrie de saint François. Ce doux illuminé excita de son vivant un indescriptible enthousiasme et sa vie devint promptement légendaire. Des séries de peintures furent consacrées à célébrer celui qu’on a surnommé le Patriarche de la Démocratie.

Ce fut seulement après quelques folies de jeunesse que François se décida à renoncer au monde. Un jour son père, homme positif, l’accablait publiquement de reproches ; le jeune exalté s’écrie qu’il ne veut plus rien devoir à ses parents, rien conserver de ce qu’ils lui ont donné. Aussitôt, en pleine place publique, il se dépouille de ses vêtements qu’il jette à terre, et le voilà tout nu qui continue à prendre le ciel à témoin. — De nos jours, semblable incartade mènerait tout droît en police correctionnelle. Heureusement l’évêque, qui passait par là, s’interpose; il abrite sous son manteau sacerdotal le jeune mystique, et protège le fils rebelle contre la colère de son père.

Je ne sais pas s’il est très sage de proposer à l’admiration de la jeunesse des actes semblables, qui révèlent un état maladif et contagieux. Mais d’autre part les doctrines de saint François étaient une religion vrai- M ment nouvelle, religion sans haïne, toute de tolérance « et de bonté. Assurément son amour pour la nature contribua à donner aux arts une direction très heureuse. È Il étendait sa sympathie à tous les êtres, aux animaux, aux plantes, au Soleil, à la Terre notre mère. On se « . mit à contempler avec émotion ces merveilles, dédai- 1 gnées depuis de longs siècles et mal remplacées par j des symboles abstraits. Les yeux allaient enfin s’ouvrir « % sur le monde réel. ÿ

J’oublie donc volontiers les hallucinations et les « extases du malade déséquilibré, et je lui sais un gré « | ASSISE ET ROME infini de sa tendresse pour tout ce qui respire, de cette bonté qui se dévoue, de cette poésie qui apportait un peu de joie et d’espoir aux pauvres gens de sa triste Paul M. à sa sœur Louise

J’ai été quelque peu déçu en voyant les grandes peintures

de Giotto dans l’église inférieure d’Assise ; elles sont loin

_ de valoir celles de Padoue. (1) Ces allégories célèbrent les vertus de saint François, la Chasteté, lObéissance, et enfin le Mariage du Saint avec la Pauvreté.

Aujourd’hui l”ingéniosité des intentions, la poésie même et l’élévation de la pensée morale ne nous semblent pas suffire pour constituer à elles seules un chef-d’œuvre de Vart, et ici je ne trouve guère autre chose :

Sur un roc aride la Pauvreté se tient debout au milieu d’un buisson d’épines. Elle est peu séduisante, ma foi! maigre, laide et vêtue de sales haïllons rapiécés. Le Christ Vunit à saint François qui lui passe au doigt l’anneau nuptial, tandis qu’un chœur d’anges et de fidèles assiste à cette union mystique. Plus bas, au premier plan, un gamin lance des pierres à la Pauvreté et un roquet aboïe contre elle. A gauche, un bon jeune homme, docile aux conseils de son ange gardien, se dépouille de son beau manteau rouge pour le donner à un vieux mendiant, tandis qu’à droite, un jeune et élégant chasseur, rapace comme son faucon, semble tourner en dérision cet acte charitable ; sourd aux bons conseils, il s’apprête à süivre les traces de cet avare qui serre une bourse contre son cœur.

L’allégorie de la Chasteté est un rébus amphigourique. Défie-toi des critiques d’art et de leurs belles phrases : Ils te parleront d’une vertueuse damoiselle renfermée dans une haute tour d’ivoire que défendent des créneaux et des mâchecoulis. Pour moi, je n’ai vu qu’une femme assez

laide, assise à la fenêtre d’une minuscule tourelle, dans

(1) Elles semblent pour la plupart avoir été exécutées par ses

laquelle elle ne pourrait pas se tenir debout. — Un peu plus bas se penchent deux femmes, à demi cachées par des remparts crénelés. Leurs noms sont inscrits au-dessus d’elles, fort heureusement, sans cela j’aurais eu grand’peine à deviner que c’est la Pureté avee la Force d’âme /Munditia et Fortitudo). Elles présentent la lance et le bouclier à un jeune néophyte nu qui, très humblement, lave ses péchés dans l’eau bénite. A gauche, un saint guerrier tient une discipline à lanières de cuir, tandis que saint François tend la main à quelques fidèles qui montent vers lui. A droite, la milice sacrée se porte à la défense de la citadelle attaquée par un terrible ennemi, l’Amour, grand garçon nu, ailé, | aux yeux couverts d’un épais bandeau, au front couronné | de roses, et dont les jambes se terminent en griffes d’oiseau k de proie. Un moine également ailé le frappe des lanières de son fouet. À ses pieds, tombée à la renverse, s’étale l’Impureté, monstre aux jambes velues et à là tête de porc. Au « fond, dans l’ombre, la Mort apparaît, horrible, brandissant sa faux contre un satyre qui personnifie les désirs sensuels. ” Tout cela ne te semble-t-il pas trop ingénieux, terri- j blement compliqué, obseur, subtil ? La modération et la gravité des gestes conservent, il est vrai, quelque chose d’imposant, mais la science du dessin est encore en enfance, et les fresques de Padoue, postérieures seulement de quelques années, marquent un grand progrès dans le talent « de Giotto. : Hier au soir j’ai vu arriver dans mon auberge un petit abbé français joli, joli comme une fille, tout jeune, au | visage poupin, blanc et rose. Il s’est fait servir un fin } entremets sucrés, desserts variés, le tout arrosé de vieux « Chianti et d’Orvieto premier choix. À peine arrivé, il avait M endossé une chaude douillette et chaussé des pantoufles de velours; alors, le dos au feu, béatement renversé dans un « grand fauteuil, il se mit à déguster en connaisseur un verre de chartreuse, couleur de topaze, et me dit en prenant un « air de componction : « Oui, je viens en pèlerinage faire ma visite à saint François. » Il était devenu très causant, 80 1

Parti d’Assise à 4 heures du matin, j’espérais arriver à Rome avant la nuit; j’aurais loué une chambre le jour même. Mais notre train qui n’en finissait pas, s’arrêtait à chaque instant ; nous voyagions en compagnie d’immenses troupeaux de bœufs et de cochons. Il était tard quand nous sommes entrés à Rome. Aussitôt, je consigne ma malle à la gare, et me voilà parti à la recherche d’un logement, m’orientant dans la Ville Éternelle, comme quelqu’un qui la connaît un peu déjà. J’entrai d’abord au fameux restau-

‘ rant Lepri (c’est-à-dire du Lièvre) et jy soupai avec appétit. On me regardait. J’avais, paraît-il, une singulière tournure, avec mon pardessus poussiéreux et débraillé, aux poches bourrées d’un tas de choses, et mon vieux chapeau de paille au mois de novembre. Le voyageur ainsi vêtu se présentant de nuit, sans bagages, n’inspirait pas confiance. A l’Hôtel des Césars, on me toisa du regard : « Il n’y a pas de places! »

Cela m’amusait d’être pris pour un voleur.

Las pourtant de courir la ville, je réparai tant bien que mal le désordre de ma toilette, je sortis de ma poche mon guide Joanne et, renonçant à mon italien de cuisine, je parlai simplement français. Cela réussit, on me reçut dans un petit hôtel, non pourtant sans m’avoir demandé mon passeport. — Le lendemain, de grand matin, j’avais loué une chambre où je m’installai à la hâte, puis en route pour le Vatican! Je n’en ai visité qu’une bien petite partie, mais

Le soir même je dessinais à la Villa Médicis, où le modèle vivant pose tous les jours, de sept heures à neuf heures. Je compte en profiter. « La nature et les maîtres », c’est la bonne formule. Je n’ai pas la moindre envie de perdre mon temps au café. Mais quel ennui ! Ici tous les musées sont fermés le samedi, le dimanche et le lundi, sans compter deux ou trois jours de fête par semaine. Cette pieuse fainéantise, si utile pour mon salut, ne fait point mon affaire en ce bas monde.

Ce matin j’irai faire visite à Raphaël. Les fresques de lan

, Farnésine ne sont visibles que le 1° et le 15 de chaque mois,

4 Madame Milliet à son fils Paris, ce 15 novembre 68.

Je suis bien aise que tu aies trouvé des jeunes gens de connaissance, je ne crains pas autant que M. Perrin que tu fréquentes des camarades. Ce sera un plaisir pour toi d’aller

dessiner à la Villa Médicis et tu trouveras là de beaux modèles. Je déplore avec toi tous ces jours de fête qui vont tempêcher de travailler dans les musées, cependant il ne faut pas t”absorber complètement dans la contemplation des maîtres. Rappelle-toi de temps en temps que tu habites la terre, et qu’il s’y passe encore parfois des choses intéressantes qui valent la peine d’être regardées.

Tous les jeudis après-midi nous allons au Louvre. Madame Pape m’a confié Brigitte qui vient avec nous. Louise persiste à rester chez les Égyptiens et il y fait un froid de Sibérie. Je gèle, les pieds sur les dalles de marbre; elle aussi, seulement elle ne s’en aperçoit pas. Les vases grecs sont fermés, sans quoi, je l’eusse entraînée de gré ou de force vers ces contrées moins hyperboréennes.

“ Julien Plissonnier est à Paris, Henri lui a demandé un — buste en plâtre, pour essayer des colliers. Pour cela il a -… fait un moulage de la polisseuse. Il paraît qu’il n’avait pas

assez huilé la pauvre fille qui a poussé des cris de paon, … quand il a fallu enlever le moule.

Henri a l’intention d’aller à Nice et il est question aussi de ce voyage pour Alix. Comme j’ai dit que je ne trouvais pas raisonnable qu’elle s’absentät en même temps que son

— mari, on ne m’en parle plus, mais je crois bien, — la raison n’étant pas positivement leur guide, — qu’elle ira le Paul M. à sa mère -

Je suis allé plusieurs fois chez M. Pilliard, (1) toujours très aimable, très obligeant, très spirituel. Sa peinture, imitée du style pompéien, ne me plaît qu’à moitié; c’est sage, bien fait, et ennuyeux. — A chaque visite j’ai

: rencontré chez lui de nouveaux curés, des jeunes, des : vieux, tous instruits, parlant très bien d’art et de litté- 4 rature. Mais sitôt qu’il était question de religion ou de : politique, tu n’as pas idée de leur verve et de leur rage. Cela m’amuse énormément. C’est un vrai torrent de théories ‘antédiluviennes, insensées. Leur éloquence est bien celle du désespoir : plus d’injures que de raisons. Ces pauvres gens se sentent perdus; les gros mots sont leur dernière ressource, et cette arme-là n’a jamais fait Bien entendu, je n’ai pas dit un mot contre ma pensée, mais j’avoue que mon silence était un peu jésuitique; à on pouvait le prendre pour une approbation. J’avais | grande envie de voir leur air effaré, si je m’étais déclaré 3 fougueux socialiste; mais cela aurait arrêté leur verve,

Ces gens-là ont une singulière façon d’entendre la charité chrétienne. Il faut voir comme ils traitent ce pauvre M. Duruy, et « ces canaïlles de républicains »; avec quelle joie féroce ils prévoient la guerre civile en Espagne; avec quel enthousiasme ils sont allés voir les odieuses exécutions de condamnés politiques commises ces jours derniers. — Sur ce point je n’ai pas pu m’empècher de leur dire ma façon de penser.

Paul M. à sa sœur Louise |

… Il y a une formule qu’on répète partout et qui … m’exaspère; on dit : les Grecs ne cherchaient que la beauté physique, l’art moderne a trouvé l’expression. C’est faux! Mais cette erreur (que Taine a répétée) s’est répandue, parce qu’ils sont rares ceux qui lisent le gree, je veux dire ceux qui comprennent ce qu’un sculpteur ® grec a exprimé dans une de ces têtes, aujourd’hui sans nez, dans un de ces torses, aujourd’hui sans tête et sans bras.

Et pourtant ces fragments mutilés suflisent pour nous révéler clairement, outre la perfection de la forme humaine, | la noblesse simple et naturelle, la sérénité d’une âme bien équilibrée, la vie grecque avec sa liberté, son calme,

| _ sa santé et la joie triomphante de la plus merveilleuse époque. — Bien sots ceux qui croient que les marbres de Phidias n’expriment rien! Ce qu’il faut à ces Philistins ce sont des statues qui ressemblent à un acteur faisant la grimace de l’effroi ou de la colère, ou mieux encore dont la tête se penche et dont l’œil attendri se lève au ciel, | avec une larme ! Paul M. à son père

C’est à grand peine que je trouve un moment pour vécrire, tant je suis occupé toute la journée au Vatican et le soir à l’Académie. Je suis comme un cheval qui approche de l’écurie, je sens que la fin de mon voyage

  • west pas loin, je me dépêche. J’entasse les croquis et les à souvenirs. — J’y mets d’autant plus d’ardeur qu’il m’a fallu ( perdre huit jours dans les bureaux à solliciter une permission de travail. J’ai été renvoyé du Vatican à la Villa Médicis, puis à l’Ambassade de France pour faire apostiller ma demande; il a fallu la recommencer parce que le papier n’était pas d’un assez grand format, c’était
  • manquer de respect à Son Excellence! De là, je suis allé chez Monseigneur Pacca, Majordome de Sa Sainteté, le k, lendemain dans les bureaux de l’Administration, et enfin

chez le Directeur des Musées, dont personne n’a voulu

$ me dire l’adresse et que j’ai dû trouver comme j’ai pu. tout aurait été bien plus facile. Enfin je suis en règle; gi mais cela ne dispense pas des pourboires : à chaque porte, il y a une grille, et à chaque grille un gardien qui n’ouvre } que moyennant finance; cela finit par devenir irritant. } Ajoute à cela la douane, les passeports, les gendarmes, y les tas d’ordures, les curés, la vermine, les mendiants et x toute la sainte crasse ; il y a de quoi faire prendre en grippe \ la Ville Eternelle. Heureusement Raphaël et Michel-Ange

« - sont jà, qui font tout oublier. 6 Tu sais si je suis modéré, si je suis disposé à respecter $ toutes les opinions et toutes les croyances sincères; j’ai même une sorte de sympathie pour le mysticisme, quand

je le rencontre dans de belles àmes comme Fénelon ou Fra Angelico; mais ici tous ces crétins à Pair abruti etbien pensant me font sortir de mon caractère; ce mélange de débauche et de bigotisme est repoussant. Assise m’avait semblé une curiosité antédiluvienne; c’est un village resté en retard de mille ans; cela m’amusait. Il y avait là de vieux moines momifiés qui pouvaient être plusieurs fois centenaires; ils me montraient la « maison de saint François » et parlaient de lui comme s’ils eussent été ses contemporains. A Rome le jésuitisme est tout puissant. J’ai vu avec étonnement que la vilaine bête vit encore, cela me dégoûte . Partout ailleurs en Italie j’ai trouvé l’obligeance et cette simplicité de manières à laquelle on reconnaît tout d’abord les gens qui ont reçu une éducation libérale. Ici au contraire, tout me choque : On adore ce que je méprise et l’on outrage ce que je vénère. Les statues antiques sont souillées par des restaurations stupides; la Vénus de Praxitèle a un jupon en zinc; les monuments sont à labandon, au milieu des immondices ; on transforme en églises ces vénérables ruines avec une impudence de mauvais goût qui fait mal à voir. Partout les styles | baroque et rococo étalent leur emphase et leur maniérisme ridicules. Il faudrait plus de temps que je n’en ai pour s’habituer à tout cela et ne plus le voir. Pourtant au milieu de ce fatras on découvre des choses admirables, J’en ai tant vu et si rapidement, que j’ai comme une indigestion de \

Paul à sa mère M. Perrin aura beau dire, il me sera toujours diflicile À d’admettre que l’art du divin Raphaël soit le commencement de la décadence. M. Lugardon n’était pas de cet Ce qui est unique au monde, ce dont les copies des ;

frères Balze ne vous donnent pas la moindre idée, ce sont les fresques des Chambres du Vatican : la Dispute du Saint-Sacrement, le Parnasse, l’Ecole d’Athènes, etc. Il faudrait un courage, que je n’ai pas, pour fermer les yeux devant ces chefs-d’œuvre, et pour m’enfermer dans l’étude exclusive des Primitifs.

Dans la Dispute, la partie qui fut exécutée la première laisse encore voir des traces de timidité et de sécheresse, Raphaël sort de l’école du Pérugin, tandis que la partie droite montre déjà une exécution bien plus libre et très supérieure. C’est le moment précis de l’épanouissement. Comme ces plantes qu’on voit grandir et fleurir en une journée de printemps, le génie de Raphaël se développe alors avec une étonnante

Aujourd’hui encore la puissante race romaine a

conservé quelque chose de cette noblesse naturelle, de cette santé robuste que j’ai admirées dans les figures de Psyché et des déesses de la Farnésine. A côté de ces formes sculpturales, les élégances lymphatiques de nos Parisiennes paraissent bien mièvres et bien

Je dois dire cependant que les Loges m’ont un peu déçu, non pas pour la composition, que j’admire beaucoup, mais pour l’exécution qui est souvent brutale, lächée et même incorrecte. Ce sont d’ailleurs des élèves, des apprentis, qui ont exécuté ces peintures sous la direction de Jules Romain. — On reconnaît par place ses contours durement accentués et ses colorations de brique. — Toutefois, dans un petit nombre de têtes charmantes, par exemple celles des jeunes

  • filles qui regardent le petit Moïse sauvé des eaux, je crois distinguer les retouches du véritable maître. Les croquis si vivants que Raphaël a improvisés pour toutes ces

compositions sont en partie conservés. Quant aux gravures

de Chapron, elles sont peu fidèles, Rubens a passé par là,

le dessin est devenu flamboyant, dans le style du dixseptième siècle; M. Perrin a raison, Louise fera bien de

: Paul à sa sœur Louise

Je préfère de beaucoup les fresques des Stanse au fameux à M. Perrin; la simplicité des Primitifs a déjà disparu, nous sommes sur la voie qui mène au style académique. Regarde, par exemple, l’homme assis à gauche et la superbe femme agenouillée au premier plan. Jamais dessin ne fut plus savant, jamais modelé plus solide, plus plein, jamais draperie mieux disposée pour laisser deviner le nu, cependant ces attitudes ont été choisies, non pas pour exprimer une émotion ressentie par l’artiste, mais parce qu’elles lui fournissaient de beaux motifs, de beaux morceaux. L’arrangement est impeccable, mais c’est un arrangement, chaque pli a été cherché avec soin sur le mannequin, et copié avec une habileté prodigieuse, mais draperies et personnages qui les portent, ne bougeront pas, ils auraient peur de déranger la belle ordonnance du tableau, ils posent. Je regrette le temps où Raphaël était moins savant, mais plus

Paul M. à son père

.… Raphaël a confié à son élève Jean d’Udine, l’exécution | des stucs et des charmantes arabesques qui décorent les | pilastres des Loges. Si l’on avait besoin de démontrer à 1 quel point les mœurs étaient relächées à cette époque, il ’ suflirait de présenter quelques-unes des compositions “ licencieuses qui ont trouvé place dans la demeure de Léon X.

Ces images risquées n’étaient pas pour choquer des prélats , ;

  • que n’effarouchaient guère les réalités les plus scandaleuses. k Ici, plus encore peut-être qu’au palais Farnèse, La Bruyère ;

aurait pu s’indigner de voir « les saletés des dieux peintes ;

pour les Pères de l’Église ». Ê

  • Paul M. à sa mère

.… Me promenant l’autre jour au hasard, je suis entré dans l’église de Sainte-Pudentienne, monument dont larchitecture a subi des restaurations modernes et qui ne semblait pas offrir un grand intérêt. Les guides n’en parlent

A peine cependant avais-je fait quelques pas dans une nef mal éclairée, je fus forcé de m’arrêter soudain, stupéfait, ébloui. Mon cœur battait d’émotion, j’avais devant les yeux un spectacle dont rien n’approche, la plus splendide mosaïque qui soit au monde. ‘

Figure-toi dans un ciel bleu de lin, strié de grands nuages gris, les monstrueux symboles des quatre Évangélistes surgissant, à peine eétrevus, comme dans un rêve. Dans le bas, quelques personnages coupés à micorps : sainte Pudentienne et sainte Praxède tenant des couronnes au-dessus des têtes de saint Pierre et de saint , Paul. Au fond, un portique en hémicycle, dont les sombres

Ç ouvertures d’un bleu sombre ont la couleur de la nuit;

  • la toiture est faite de plaques de bronze encadrées d’or. Au-dessus s’étagent les monuments d’une ville étrange, et,

Ê plus haut encore, un monticule aride, sur lequel se dresse,

< solennelle, une haute croix d’or.

; Mais tout cela s’efface, tout disparaît devant une vision surnaturelle : Le Christ est là, de taille colossale ; sa barbe est brune, ses longs cheveux noirs pendent sur ses épaules. Il regarde au loin, vaguement, de ses yeux pâles et sévères, les iniquités humaines ; le regard est si triste, si intense, si poignant, qu’il vous va jusqu’au fond de l’âme. Les larmes me montaient aux yeux. La main gauche tient un livre ouvert, tandis que la droite s’étend dans un grand geste de bénédiction. La tunique d’or a de larges manches et deux bandes verticales d’azur ; le manteau grec, drapé sur les jambes, est aussi tout entier en souple étoffe d’or, le trône d’or, d’un dessin barbare est orné d’émeraudes et de rubis, recouvert d’un riche coussin de pourpre délicatement

Ce qui fait, à mon sens, l’intérêt exceptionnel de cette ; émouvante figure du Christ, c’est que je la crois inspirée par un souvenir du Jupiter Olympien de Phidias. Evidemment, il y a eu transposition et libre interprétation, mais cet être* grandiose et surhumain peut néanmoins nous aider à deviner l’aspect imposant de ces colosses d’ivoire et d’or que les plus illustres des statuaires grecs avaient créés, et dont rien dans l’art moderne ne saurait nous donner une idée même approximative. (1) Paul M. à sa mère Il faut que je vous fasse des reproches à toutes deux. Pourquoi avoir accepté d’illustrer ce cahier d’honneur ? Louise a déjà si peu de temps pour faire des études sérieuses. Ses vacances ont été employées à fignoler de jolis petits dessins pour cadeaux, c’est déplorable! Pour un peintre, les questions de goût sont choses importantes. | Dans ce Paris si raffiné, si maniéré, si loin de la nature, il À est rare de trouver un sentiment vrai, un geste simple et 1 spontané. C’est pourtant de cela que vit la peinture. Pour résister à l’influence de ce milieu factice, évite, par 4 hygiène, de faire copier à Louise les dessins à la mode : point À de Bertall, point de Gustave Doré, point non plus de vos à petites gravures allemandes. Même dans les meilleures, le dessin est dur, lourd et sec. Les sujets gracieux y sont exploi- à tés systématiquement, trop de petites fleurs, petits oiseaux, E . naïfs qu’ils n’en ont l’air, trop de banalités d’une poésie senti- l mentale, mesquine et bourgeoise. Point de Gavarni, point É (1) La mosaique de Sainte-Pudentienne a subi quelques restaurations au huitième puis au seizième siècle, mais la composi- # tion, qui date probablement du quatrième siècle, a été respectée. | Une faible reproduction en chromo-lithographie se trouve dans ; Labarte, Histoire des Arts industriels, tome II, planche 53.

de Tôpfer ! — Les grands maîtres n’avaient pas la notion du ridicule. Aujourd’hui nous en avons peur, et cela nous

paralyse. — J’ai vu à Munich les caricatures colossales de Kaulbach, c’est colossalement triste et peu spirituel. Je connais bien quelques caricatures antiques qui sont des badinages charmants, mais, en général, le rire n’est pas du domaine des arts plastiques. (1) Le sourire éginétique est déjà irritant. Heureusement pour Louise, elle étudie les Égyptiens, c’est un excellent contrepoison. Ces gens-là sont bien un peu raides, ils ont des yeux de face dans des têtes . de profil, mais du moins, ils ne plaisantent pas, ils ne blaguent pas, ils ne font ni minauderies ni petites Louise M. à son frère

.. Tâche de ne pas trop te plaire là-bas; il ne faut pas thabituer à vivre tout seul. Je t’assure que nous ne nous habituons pas du tout à ton absence, tu nous fais un grand vide; tes sermons, qui me sont si utiles, me manquent. Songe aussi à ta pauvre Hamadryade qui doit trouver le temps bien long.

i Figure-toi que je suis élève de M. Gleyre. Sa nièce lui a demandé sa recommandation pour que j’obtienne la permission de dessiner au Louvre. Maman nous emmène Brigitte Pape et moi, tous les jeudis. Nous n’y avons élé que trois fois, toujours chez les Égyptiens. Brigitte ne dessine pas mal, mais franchement cela ne vaut pas de bien loin ce que je fais. Cela tient probablement à ce qu’elle n’a pas reçu de bonnes leçons comme tu m’en donnes.

J’ai fait aussi un style : Un jour de bonheur. Il a mérité une place de première, mais une chose m’indigne : MadameG… me dit : « C’est bien, mais vous avez des idées trop élevées pour votre âge. » J’ai trouvé cela si absurde, si stupide! J’en suis bien aise d’avoir des idées élevées ! II me semble qu’on doit chercher à s’élever les idées et non pas à les

(1) Cette opinion me semble aujourd’hui très exagérée.

Madame Milliet à son fils Cher enfant,

É Nous avons hier, Louise et moi, passé la soirée chez | madame Pape avec M. Gleyre et M. Monchablon. M. Gleyre a été charmant ; il m’a demandé de tes nouvelles avec beaucoup d’intérêt, ensuite je l’ai remercié de sa lettre pour Louise et je lui ai présenté son élève. — « Mais certainement, c’est mon élève, nous a-t-il dit, elle a de l’originalité et c’est chose rare aujourd’hui. » — Je lui demande s’il ne serait pas indiscret de la conduire chez lui. — « Point du tout, m’a-t-il répondu, cela me fera grand plaisir. » — Tu vois eombien c’est aimable, pour lui surtout. — Je lui ai parlé de la chapelle de Giotto et de tes photographies. — Je lui ai dit que cette chapelle était à vendre, et que tu avais écrit à M. de Nieuwerkerke.— « Ah bien, il $‘adresse bien! » — Il a l’air de détester Nieuwerkerke, mais avec M. Monchablon, ils se sont monté la tête pour la chapelle; je crois que s’ils avaient pu l’acheter séance tenante, ils l’eussent fait.

Il nous a parlé ensuite de son voyage en Égypte. Il a remonté pendant 700 lieues le cours du Nil; il est allé jusqu’aux frontières de l’Abyssinie, a failli être dévoré par des crocodiles, etc. Enfin, il a été très intéressant.

M. Monchablon va faire le portrait de madame Pape. —

« Il sera très ressemblant », disait-il. M. Gleyre le regardait

en ouvrant de grands yeux et en souriant légèrement, de

l’air fin que tu dois connaître. Madame Pape voudrait que

son portrait füt prêt pour l’Exposition, mais M. Monchablon

veut terminer d’abord son Moïse : « On trouve mes anges

trop gentils, disait-il, je le ‘eux bien, je vais les faire

moins gentils. Je ne sais pas le temps que cela va me | s prendre, mais après cela, vous verrez comme votre portrait :

marchera; ce sera tout de suite fait. » M. Gleyre souriait

toujours. — A part cela, Monchablon a l’air d’un excellent

garçon, une figure ouverte et avenante.

Chose singulière, les deux mots de M. Gleyre ont fait plus d’impression à Louise que tous les compliments de

M. Perrin ; elle s’est sentie quelqu’un. M. Perrin #dmirait ses compositions naïvement, mais comme elle était parfaitement de son avis et qu’elle l’eùût sans doute trouvé un idiot s’il ne les avait pas appréciées, cela avait glissé sur elle; tandis que l’attention avec laquelle M. Gleyre s’est occupé d’elle, l’a beaucoup flattée. } Je t’étonnerai peut-être, mais je suis un peu de l’avis de ta maîtresse d’école. IL n’est pas bon d’avoir des idées au- | dessus de son âge. Cette maxime n’est pas aussi absurde que tu le penses. J’aime d’ailleurs ton indignation. Tu ‘ trouves qu’il n’y a rien de trop haut pour toi, et c’est une Dr chose excellente que de chercher à s’élever l’esprit; mais il ne faut pas grimper trop vite, sous peine de dégringoler et de se casser le nez. Les fruits de serre chaude n’ont point ‘A de saveur. J’ai à ton service un tas de belles sentences É de ce genre-là, qui ne manquent pas d’un certain fond de d vérité. — La philosophie, si l’on s’en occupe trop tôt, blase : et dégoûte de tout. On te fait beaucoup travailler, et je crois qu’en dehors de tes études, ce que tu as de mieux à | faire c’est de jouer et de rire un peu, sans passer tes nuits ; À à méditer sur la destinée. — Il y a une foule de beaux livres que tu ne comprendrais pas encore, ne l’en déplaise. En fait de science, il ne faut point raffiner : tâche de bien { savoir d’abord ce que tout le monde sait. Tu es encore { loin de compte.

En fait d’art c’est différent. Il n’y a rien de trop beau, même pour les éommençants. Tu vois pourtant que j’ai trouvé les Vénitiens au-dessus de mon âge, et je suis enchanté que tu n’aimes pas encore Michel-Ange; cela viendra plus tard.

Louise M. à son frère

Je viens te souhaiter une bonne année, une bonne santé et un prompt retour… |

Je vois que tu ne partages pas mon opinion sur les idées

de ma maîtresse d’école, mais ce que j’ai dit, j’ai cru devoir le dire, car je dis tout ce que je pense et je pense tout ce que je dis.

Nous avons eu dernièrement une composition. J’ai choisi ce sujet : Ne jugez pas sur l’apparence. J’ai renfoncé ma philosophie, puisque ces petites bécasses ont l’esprit trop mesquin pour comprendre ce qui est vraiment beau et bien, et j’ai traité mon sujet d’une manière plus frivole.

Cela a beaucoup plu; j’ai été première avec huit jetons, et on me l’a donnée à recopier sur le Cahier d’Honneur ! Mais les louanges que j’ai reçues m’ont peu touchée, car je savais bien au fond que mes idées n’étaient pas bien magnifiques, ni mon style bien correct, seulement il a quelque chose de drôle qui plaît, mais ce n’est qu’un vernis. |

Tu trouves plus utile de commencer par apprendre ce que J tout le monde sait, arithmétique, grammaire, etc. Certai- 4 nement c’est utile; mais c’est cela qui vous blase, et vous dégoüte, et vous assomme ! Tandis que, si l’on a un peu de philosophie, on apprend à supporter les choses désa- | gréables, on aime la vertu, le devoir, et par conséquent | l’étude. On fait une chose qui ennuie, parce que c’est son , devoir de la faire. La vie est assez courte, il ne faut pas la { perdre en vaines futilités. Pour rendre un jour à Dieu notre âme meilleure que nous ne l’avons reçue, il faut un constant | et courageux exercice.

Tu me dis qu’il y a une foule de livres intéressants que je ne comprendrais pas. Cela me déplaît, parce que cela 1 prouve que je suis encore trop cruche et trop bouchée. $ Il faut que je tâche de m’élever l’esprit et de comprendre.

En grandissant on fait des progrès. Quand je compare | mes compositions dessinées de maintenant avec celles d’autrefois, il y a une grande différence. Plus tard, je trou- | verai celles que je fais maintenant détestables.

Nous avons été voir jouer Phèdre et les Plaideurs pour ù l’anniversaire de Racine. J’ai été bien contente de ma | soirée. Mademoiselle Agar a joué admirablement le rôle de Phèdre. Les costumes étaient très beaux. Notre Fernand est bien peu classique; il a trouvé la tragédie assommante et | préfère ces méchantes petites pièces, comme La Cagnotte 4

ou la Famille Benoiton. Il n’a pas éprouvé la moindre pitié, la moindre émotion au beau récit de Théramène, qui raconte la mort d’Hippolyte.

Madame Milliet à son fils

.… Il se passe à Paris un scandale qui te fera bondir : j Figure-toi que l’on prête les tableaux du Louvre! — aux amis du Gouvernement, bien entendu. — Voici comment cela s’est découvert : Le feu a pris chez M. Troplong, président du Sénat. Deux tableaux, flamands je crois, qui se trouvaient dans la chambre de madame Troplong, ont été brûlés. Il y avait au Sénat quarante tableaux du Louvre; il y en a, dit-on, au Cercle Impérial, au Mess des Officiers supérieurs de la Garde, etc… Tous les jours ce sont des réclamations et des injures à l’adresse de M. de Nieuwerkerque; on parle d’un tableau de 150 mille francs qui a disparu, et personne ne répond. Cela dépasse toute pudeur… (x)

Tâche de rapporter de Rome n’importe quoi, une image quelconque, pour notre cuisinière. On lui dira que cela a été béni par le pape; cela fera son bonheur dans ce monde et dans l’autre.

Paul M. à sa sœur Louise

.… Jusqu’ici j’ai suivi docilement le conseil de M. Perrin et je n’ai guère étudié que les Primitifs, mais je commence à croire que cette méthode n’est pas sans danger. Comment vivre avec ces hommes de génie sans les aimer, et comment les aimer sans les imiter un peu? Or ce sont leurs défauts que je reproduirai sans doute. Il est plus facile de leur prendre leur raideur et leur gaucherie que d’infuser en soi leur simplicité de cœur, la fraîcheur vive de leur imagination d’enfant, la sincérité communicative de leur émotion.

(1) « M. Duval, célèbre collectionneur de Genève, avait cédé au Musée du Louvre une charmante statue antique, un satyre jouant de la flûte. Quand son fils, M. Etienne Duval, voulut revoir cette statue, elle avait disparu des collections du Musée. Il finit par découvrir qu’elle se trouvait chez une des amies de M. le Surintendant. » Note de M. Georges Nicole.

Je ne t’ai pas encore parlé de Michel-Ange, et pourtant son génie éclipse ici tous les autres. Je me sens incapable de te décrire ce que j’ai vu; c’est au-dessus de toute expression. M. Perrin m’avait mis en garde contre le style tourmenté et les exagérations musculaires, mais je ne crois pas que l’étude de Michel-Ange soit aussi dangereuse qu’il le dit. N’avons-nous pas sous les yeux les œuvres ridiculement prétentieuses de ses imitateurs ? Il y a autre chose à étudier chez Michel-Ange que des attitudes contournées et des muscles formidables ; nul parmi les modernes, pas même Raphaël, n’a eu au même degré le sentiment de la beauté du 1 corps humain. Cette machine merveilleuse, il en connaît tous les ressorts; mais il n’a pas seulement la science de lanatomie, il y joint un vif sentiment d’admiration pour la force et la souplesse, ce qu’on pourrait appeler la poésie de l’anatomie. Puis ces figures si nobles et si fières respirent une tristesse douloureuse qui n’est aucunement de ia pose. Cette amère douleur, Michel-Ange l’éprouvait sineèrement, cette noble fierté, c’était le fond même de son âme, et 1 s’il exprimait sans effort des choses grandes et fortes, c’est parce qu’il ne lui eût pas été possible de penser autrement. : Paul M. à son père Dans ce premier séjour, beaucoup trop bref, j’aurai bien mal vu Rome, et bien peu dessiné. J’avais gardé Michel- [ Ange pour la fin, et j’ai bien fait. Si j’avais commencé par | lui, je n’aurais pas quitté la Chapelle Sixtine. . L .…. J’ai vu trop de belles choses, j’en suis tout troublé. | L’imagination est comme une source, elle a besoin äe calme
pour déposer et devenir pure. ; J’ai mille beaux projets, il vaudrait mieux une seule idée, à fixe, immuable, nettement gravée dans la cervelle ; l’exécu- l tion ne serait qu’un jeu. Mais rien de plus délicat, de plus À fragile que ces idées changeantes; un souflle, un mot, même ÿ bienveillant, suflit pour les modifier, et parfois pour les 4 faire évanouir. Qu”y faire? Peut-être les maîtres eux-mêmes À ont-ils un peu tâtonné. S L

Orvieto. — Signorelli. — Sienne. — Le Sodoma. — Fresques de Monte-Oliveto. — Parme. — Corrège.

Paul à sa mère

  • Le chemin de fer ne va pas encore jusqu’à Orvieto, il faut faire un long détour et la diligence est traînée par des bœufs.
  • De Viterbe, pour me faire conduire ici, j’ai dû débattre … le prix du voyage avec deux vetturini qui faisaient semblant …— d’être en concurrence. Je me suis enfin arrangé avec l’un … d’eux, et c’est l’autre qui m’a conduit, c’étaient le père et le . fils. Commedianti! L Me voilà en route au milieu de montagnes désertes, par … un froid de Sibérie, dans un petit cabriolet découvert. La … Tramontane qui soufllait ne le cède en rien à la bise de … Genève; j’en suis encore tout gelé. Il était dix heures du soir quand nous sommes arrivés à Orvieto; les portes sont fermées à huit heures; nous voilà donc en panne devant l’enceinte fortifiée de la petite cité inhospitalière, fièrement perchée sur ses rochers abrupts. Il a fallu sonner, cogner, crier, pour réveiller les gardiens, qui faisaient peut-être semblant de dormir, et parlementer longuement. Enfin, au bout d’une demi-heure, on s’est décidé à nous ouvrir. Le sacristain du dôme est en même temps photographe,

signe de progrès : « C’est dommage, me disait-il pour m’effrayer, que le chemin de fer ne soit pas fini; on assassine vraiment trop souvent les étrangers, aussi bien dans les hôtels que sur les grandes routes. » — On se contente de les écorcher un peu. La population de ces régions est, au contraire, très douce et même très honnête. Ma valise est d’ailleurs si plate, je suis si débraillé, si râpé, qu’un brigand ne m’arrêterait pas. Cette tenue me vaut des économies. En voyant ce pauvre artiste en voyage, les photographes baissent leurs prix et je crois que je fais pitié même aux,

Paul M. à son père

.… Luca Signorelli n’est pas un élève des Grecs, c’est un barbare et un réaliste, mais son énergie sauvage est d’une singulière puissance. Je ne connais rien de plus étrange, de plus saisissant que les fresques de sa grande chapelle dans la cathédrale d’Orvieto. — On s’étonne du courage et de la vigueur de cet artiste qui, âgé de soixante ans, osa entreprendre cet immense travail, et qui l’exécuta avec une |

Tout autour de la chapelle, règne un soubassement très ; richement décoré de rinceaux fantastiques à fond d’or, semés de petits tableaux, où les figures sont peintes en grisaille sur un fond couleur d’ardoise. Les sujets ne sont « pas tirés de l’Écriture Sainte, mais de poèmes païens, de l”Iliade, de l’Enéide, des Métamorphoses d’Ovide, de la L Pharsale, quelques-uns aussi de la Divine Comédie. Par- à tout des hommes nus, des mouvements violents, des rapts, 1 des meurtres, un dessin brutal, mais plein de vie et de M

Michel-Ange admirait ces peintures et il s’en est même 4 inspiré, très librement d’ailleurs, pour certaines figures de 1 la Chapelle Sixtine, et en y mettant la marque de son M

: Parmi les grandes fresques d’Orvieto, l’une des plus belles nous montre la Prédication de l’Antéchrist. A droite, au fond d’une grande place, s’élève un temple -_ imposant, entouré de portiques et d’escaliers. Cet édifice rectangulaire, orné de niches et de colonnes, est surmonté de tours arrondies qui se superposent, sorte de Babel qui se perd à des hauteurs vertigineuses. C’est là que VAntéchrist se fait adorer comme un dieu. | Dans le ciel, au milieu d’une gloire où brillent mille étoiles d’or, l’archange Michel ardent au combat, accourt à tire d’aile. Il triomphe de l’Esprit du Mal qui tombe à la renverse, la tête en avant, enveloppé d’un tourbillon de | draperies. l Sur la terre aussi règne la violence. Une grêle de feu mêlée de sang jette l”épouvante dans une cohorte de gens armés dont les chevaux se cabrent. Déjà le sol est jonché de cadavres. Sous nos yeux, le sang coule de la blessure Ç qu’un jeune moine a reçue à la tête; il expire et près de lui voici, terrassé, un malheureux vaincu qu’on étrangle. Partout des scènes de meurtre. à Cependant, debout sur un piédestal sculpté, l”Antéchrist “a rassemblé le peuple; il parle, et le démon, à demi caché derrière son manteau, lui souffle à l’oreille les pernicieuses …._ doctrines qui vont semer la discorde. Les gens qui | l’écoutent, femmes, jeunes gens, vieillards, riches et pauvres, tous sont des personnages réels, des portraits …_ individuels fortement caractérisés. Leurs costumes sont | ceux du quinzième siècle, auxquels s’ajoutent pourtant « quelques amples draperies à la manière antique. | Contre toutes les règles banales, le centre de la composition a été laissé vide. Cette hardiesse étonne; cela est unique, cela est imprévu comme la réalité. Cette

  • l’impression d’épouvante et de deuil qui se dégage de lœuvre; on éprouve une sorte d’angoisse indicible, une attente de mort, on croit respirer l’âcre odeur du sang. Signorelli vivait à une époque troublée; il fut témoin et peut-être acteur dans les guerres civiles qui déchiraient alors l’Italie. Les scènes de violence qu’il nous montre

ne sont point les rêves de son imagination; il a vu tout cela; il nous l’affirme, en plaçant dans un coin deux #4 spectateurs impassibles, son propre portrait et celui de

L’Antéchrist est le signe avant-coureur de mille prodiges | et de mille maux : « Alors, toutes choses accomplies, le monde finira, Amen. » 3

La Fin du Monde est venue; la terre tremble, tout s’écroule. Hommes et femmes essaient de fuir et poussent de grands 1 cris, foule éperdue qui se précipite en désordre, écrasant | sans pitié ceux qui sont tombés à terre. Les figures penchées en avant semblent sortir du cadre, tant les | raccourcis sont rendus avec une étonnante hardiesse. 4

À droite, voici la Résurrection : }

Dans un ciel tout criblé de gros clous d’or qui figurent J les étoiles, deux anges sont debout, les ailes largement 4 éployées. Ce sont de robustes jeunes hommes nus, à la . chevelure flottante. Les joues gonflées, ils soufilent à pleins : poumons dans de longs tubes de cuivre et font éclater un fracas de tonnerre. — Les ondes sonores sont figurées ; symboliquement par les replis sinueux des bannières et des longues banderoles qui flottent, attachées aux trom-. ( pettes du Jugement dernier. — A cet appel, voici que les | morts s”éveillent et commencent à sortir du sol, dont ils se { dégagent avec effort. Les uns sont encore à l’état de sque- { lettes, ou bien à demi enfouis sous la terre; les autres, déjà revêtus de chair, remercient le ciel avec effusion. Il y en a qui sautent de joie. Quelques amis qui se retrouvent après une longue séparation, se tiennent fraternellement embrassés. Tous sont nus. Leurs os et leurs muscles sont énergiquement accentués par un dessin nerveux, précis et |

C’est avec amour, avec une sorte de fanatisme, que les grands italiens du quinzième siècle tels que Castagno et Pollajuolo, étudiaient l’anatomie. La science était leur religion, — Vasari raconte qu’un fils de Signorelli ayant été tué à Cortone, « fils qu’il aimait beaucoup,

très beau de visage et de toute sa personne, Luca, malgré sa douleur, le fit dépouiller de ses vêtements, et avec une très grande fermeté d’âme, sans pousser un soupir, sans verser une larme, il fit le portrait de son . fils entièrement nu, afin de pouvoir toujours contempler, grâce à l’œuvre de ses mains, celui que la nature

lui avait donné, et que lui avait ravi une fortune

Le mâle visage et la fière tournure de ce jeune homme sont aisément reconnaissables dans les fresques de son père, auquel il a plus d’une fois servi de modèle.

Plus loin, Signorelli nous montre Les Élus, robustes personnages presque tous debout, les yeux levés vers le ciel et dans la nudité paradisiaque. (Il est en effet peu vraisemblable que nos vêtements participent à l’immortalité de nos âmes). Des anges qui voltigent au-dessus des bienheureux ont déposé sur leurs têtes des couronnes d’or. D’autres jettent des fleurs à pleines mains. — Raphaël s’est souvenu du gracieux mouvement d’un de ces anges. (1) — D’autres enfin, disposés le long de l’arc qui termine en haut la muraille, sont assis sur de petits nuages, et font résonner : leurs mandores. Mais ces anges eux-mêmes ne sont point des figures imaginaires ; leur beauté est restée terrestre, ce sont des portraits. — Peut-être, pour peindre les joies du Paradis et ses béatitudes, souhaïterait-on un génie moins farouche que celui de Signorelli. En revanche il a créé un

Trois archanges, beaux jeunes gens munis de grandes ailes et armés de pied en cap, apparaissent dans le ciel. Debout, calmes, sans colère, les invincibles mandataires de la puissance divine menacent de tirer du fourreau leur épée, et déjà démons et damnés saisis de terreur tombent précipités. — Au milieu des airs descend en planant un

fauve démon, aux cornes de taureau, aux larges ailes +3 griffues; son visage haineux se retourne comme pour ;.

cracher à la face de Dieu un dernier blasphème. Il emporte sur son dos une femme nue, frissonnante, échevelée, livide Fr.

Plus bas grouille une cohue hurlante, enchevêtrement hideux de tortionnaires et de suppliciés. Toutefois le. j désordre de cette mêlée n’est qu’apparent. Un art profond et ; caché a présidé à sa composition : Au premier plan, les ; pécheurs déjà frappés sont abattus et gisants à terre, dans des raccourcis d’une hardiesse extrême, d’autres prosternés à genoux, et chaque maudit forme avec son bourreau un à groupe distinct, digne d’un grand sculpteur. Une femme 4 nue a été projetée à plat ventre sur le sol; ses jambes se 4 redressent crispées, et une souffrance indicible déforme “ son visage convulsé; c’est qu’un démon la frappe à grands coups de talon, repoussant du pied cette tête qu’il écrase, p tandis qu’il tire violemment sur le nœud qui serre la gorge. b Les bourreaux torturent leurs victimes avec une rage furieuse. L’un d’eux tord le cou d’un damné pour lui briser les vertèbres et pour arracher la tête du tronc.

Ces êtres terribles, aux cheveux hérissés, aux épais . sourcils en broussailles, ont des corps velus, et leur peau 4 a pris les tons verdâtres ou bleuissants des charognes; ils grincent des dents, mordant à pleines gueules, enfonçant . « * leurs griffes dans les chairs saignantes, déchirant, étranglant, écartelant avec une joie féroce. Plusieurs emportent, la tête en bas, leurs victimes pantelantes dont les pieds ; s’agitent désespérément au-dessus de leurs têtes; et plus loin, semblables à une volée d’oiseaux de proie, de sinistres j démons, s’abattant sur les cadavres, font palpiter dans les airs leurs sombres ailes de chauves-souris. à

. Le dessin de Signorelli affirme partout les contours, accentue les os et les muscles avec une énergie puissante; mais les mouvements les plus violents restent toujours vrais ; tout cela a été observé sur nature, tout cela bouge, tout cela vit. Jamais la souffrance physique,

la terreur et l’angoisse des suppliciés, jamais la brutalité cruelle des bourreaux n’ont été exprimées avec plus de force. Cet Enfer, Signorelli l’a inventé de toutes

| pièces; sans rien emprunter à Dante, il rivalise avec lui de tragique horreur.

Et pourtant le procédé de la fresque lui interdisait les effets mystérieux de clair-obscur, que les peintres du quinzième siècle ignoraient d’ailleurs presque autant que Polygnote chez les Grecs. Il en est de même des effets de soleil; on n’en trouve guère d’exemples dans les fresques italiennes. Les anciens maîtres ignoraient la puissance expressive de la lumière et de l’ombre, mais aujourd’hui, obéissant à un scrupule que nous

  • appelons le respect du mur, devons-nous nous interdire ces effets qui feraient oublier la surface à décorer ? Je

Paul M. à sa mère

C’est ici seulement que l’on peut étudier un peintre bien séduisant, Antonio Bazzi, dit le Sodoma.

Dans une petite ville bigote et arriérée comme Sienne, c’était un scandale de voir le fils d’un simple cordonnier mener grand train et joyeuse vie. Le luxe de ses costumes, ses superbes chevaux de course qui avaient l’insolence de

  • gagner tous les prix, ses nombreux serviteurs aux riches livrées, la troupe joyeuse de jeunes étourdis qui laidaient dans des farces d’un goût parfois douteux, son esprit moqueur qui ne respectait rien ni personne, il n’en fallait pas tant pour attirer à Antonio des envieux et des ennemis.

En ce temps-là l’impôt était établi déjà sur le capital et les artistes n’étaient pas les derniers à se plaindre d’être soumis à de lourdes charges.

(1) Raphaël a peint cependant saint Pierre dans sa prison,

Sodoma a consigné en plaisantant ses doléances dans les archives de Sienne. Comme sa maison était une véritable ménagerie, il énumère d’abord les animaux qu’il possède : écureuils, blaireaux, poules, tourterelles et guenons, puis il ajoute à cette liste : « J’ai de plus trois bêtes méchantes, je veux dire trois femmes, ete. »

s Déjà, à Florence, j’avais vu le Saint Sébastien du Sodoma, beau jeune homme nu, d’un dessin libre et souple, d’un modelé moelleux, d’une couleur délicate et un peu morbide. J’avais admiré la puissance expressive que le maître a su tirer du celair-obscur; sur le visage douloureusement tourné . vers le ciel, il a fait descendre une ombre tragique, celle de la mort.

C’est à Sienne que se trouvent les plus belles peintures du Sodoma. L’Évanouissement de sainte Catherine est un chef- | d’œuvre à la fois de sentiment tendre et d’exacte observation; l’attitude abandonnée de la jeune sainte que soutiennent avec un empressement charitable deux de ses compagnes, la pâleur subite de son visage d’où le sang se retire, ces

” yeux qui se ferment languissamment, les genoux quiflé- chissent, tous les symptômes de la syncope sont rendus avec une vérité pour ainsi dire médicale et pourtant pleine d

Paul M. à sa mère

Je vous écris au retour d’une excursion qui m’a vivement intéressé. Je suis allé jusqu’au cloître de Monte-Oliveto pour voir des fresques de Signorelli et du Sodoma. Cette longue À série de peintures raconte toute la vie de saint Benoît et son entrevue avec Totila. Reîtres et lansquenets, vêtus de costumes collants, sont crâänement plantés, la lance au poing. F Les scènes qui se déroulent à différents plans, dans de beaux 4 paysages profonds, sont là gravées dans ma mémoire, mais j

Je me souviens pourtant d’un jeune homme que le Sodoma ; a figuré à genoux devant un grand moine, c’est une sorte ; d’Enfant prodigue dont le repentir est exprimé avec un É sentiment infiniment tendre et profond… 4

Il faut se borner, je vous dirai seulement quelques mots ;

d’une curieuse fresque de Signorelli qui a pour sujet la Gourmandise ou plutôt la Désobéissance :

Fatigués sans doute de l’ordinaire trop frugal qu’on leur servait au couvent, deux bons moines se sont esquivés en . cachette, et les voilà attablés dans une auberge, se réjouissant de déguster quelques fiaschi des meilleurs crus et de savourer quelques friands morceaux. Grave péché selon la règle de saint Benoît! — Un gentil petit page leur apporte un pâté de venaison, tandis qu’une jeune servante, dont un corsage collant moule les formes sculpturales, et dont la croupe est élégamment drapée d’une double jupe retroussée, verse à boire, le coude levé, dans une attitude à la fois très vraie et très gracieuse. Une autre soubrette timide s’empresse avec de petits airs tout à fait dévots. Près de la che-

. minée l’hôtesse donne des ordres à une vieille servante qui gravit un escalier. Nos deux bons moines auraieni-ils l’intention de découcher ? Je le crains. — Au fond, par la porte entr’ouverte, on aperçoit un paysage ensoleillé, sur lequel

se détache la fière silhouette d’un jeune homme qui semble faire le guet.

Tout cela est dessiné avec une science de la perspective qui montre en Signorelli un digne élève de Piero della Francesca.

Traité par une autre main, un pareil programme serait devenu le prétexte d’un piquant tableau de genre, mais la fresque conserve au style sa dignité et son élévation. L’exé- cution reste sérieuse et large; ce réalisme-là est excellent,

j tout nourri d’observations pénétrantes prises sur le vif, spirituel, mais sans le savoir, sans la moindre prétention à l’esprit, sans la moindre trace de satire caricaturale.

Paul M. à son père

.. Je commence à compter avec impatience les jours qui me restent avant mon retour au milieu de vous. Ce n’est pas que je sois las de voir de belles choses, je ne m’en lasserai jamais, mais j’en ai trop vu et en trop peu de temps. Puis la solitude commence à me peser, et j’éprouve de plus en plus le besoin de cette vie de famille dont j’espère bien ne me déshabituer jamais.

Je n’ai pas voulu traverser Parme sans saluer Corrège; c’est un véritable chef d’école, un de ces génies qui savent

y voir ce que nul n’avait observé avant eux. Si les grands Florentins ont trouvé la perfection du dessin et du modelé,

Corrège a découvert le charme de la lumière.

Même chez Léonard de Vinci, les dégradations infiniment délicates du clair-obscur ne sont encore qu’un moyen pour analyser les formes. Chez Corrège, la lumière est étudiée pour elle-même, avec amour, avec enthousiasme, elle devient le but suprême de la peinture. C’est elle qui donne | la vie aux êtres et aux choses, elle éclaire, elle réchauffe, elle enveloppe tout d’une atmosphère de grâce et de volup- Ÿ

A l’église Saint-Jean, j’ai beaucoup admiré la coupole 4 décorée de figures hardiment lancées en plein ciel et savamment plafonnantes. Au centre, le Christ, vêtu d’une À simple draperie d’un rose doré, s’élève dans une gloire j resplendissante, c’est un éblouissement. Les apôtres sont à assis sur des nuages et la science des raccourcis est déjà | complète dans ces figures. Le mérite était grand, vingt ans À avant que Michel-Ange eût terminé le Jugement dernier. NU

On peut critiquer le système décoratif des plafonds plafonnants, mais l’idée une fois admise, Corrège a eu

. raison d’en poursuivre la réalisation logiquement jusqu’au bout. Ici d’ailleurs la clarté reste encore J

parfaite. Plus tard, Corrège et ses imitateurs abuseront de la science. Dans la cathédrale de Parme, l’Assomption de la Vierge est déjà un entassement confus de figures qui s’envolent. Les raccourcis sont violents, les Û genoux semblent toucher les mentons; on ne distingue guère que les pieds et les jambes des beaux adolescents aus qui emportent la Vierge dans un tourbillon triom- 1 phal. Cela forme un fouillis tellement inextricable qu’on k la comparé irrévérencieusement à un plat de gre

J’ai fait de grands efforts pour comprendre cette vaste composition, mais je ne la connais bien que grâce à des gravures.

Nul n’a su comme Corrège opposer les lumières aux lumières et noyer les ombres dans d’autres ombres, ce qui donne à l’ensemble une admirable largeur, parfois cependant au détriment de la clarté.

Ses personnages virils manquent un peu de gravité austère. Son talent féminin respire une grâce voluptueuse. Je me souviens que mon ami Balavoine, de passage à Dresde, ne se lassait pas d’admirer un saint Sébastien dont l’expression me semble pourtant peu mystique et terriblement profane. La beauté coquette des Vierges de Corrège a quelque chose de provocant et l’ardeur des saints qui la - contemplent est bien peu céleste.

Chez ses successeurs, cette recherche d’une grâce tendre et raffinée produira un art moins pur, moins élevé, plus sensuel que celui des anciens maîtres.

Mais je m’arrête, ce sont là des critiques de vieux pédants et je n’en crois pas un mot. En présence des grands chefsd’œuvre, ne faut-il pas tout d’abord tàcher de comprendre

et admirer ? Qu’il est difficile de garder une juste mesure dans le bläme ou dans l’éloge ! La critique est moins aisée

_ que ne le dit Boileau, et les juges sévères sont rarement les plus équitables. Pour apprécier une œuvre d’art, il faut se garder de demander à l’auteur autre chose que ce qu’il

| a voulu dire. Si je vois un connaisseur tomber en extase, pendant qu’un critique moqueur ricane et dénigre avec esprit, je me dis toujours que celui qui admire le plus est celui des deux qui a le mieux compris. Souvent les défauts sont réels, et il n’est pas inutile de les reconnaître, mais il faut surtout savoir les oublier. Admirer les qualités supé- rieures, s’incliner avec respect devant le génie, c’est une grande joie. Rien en ce monde n’est parfait, les maîtres euxmêmes sont des hommes. Plaignons ceux qui ne s’aper- f çoivent pas que les grands hommes sont grands.

1869-1870

1869-1870

Ischl, le 14 août 60. .… Parle-moi d’abord de Rome, de Rome où je m’indigne de n’être pas encore allé. — Je me suis un peu consolé en me plongeant dans les inscriptions romaines d’Orelli. Il y en a plus de sept mille, c’est donc une vraie mer à boire, mais il n’y en avait pas trop pour ma soif. J’ai le droit de dire que j’ai aussi passé mon hiver à Rome. Ce n’est pas sans doute la ville des Beaux-Arts que j’ai étudiée comme toi, je n’avais que la Rome ancienne, il a fallu m’en

  • contenter. Je t’assure que j’ai ressenti des joies bien vives pendant ce travail. Le recueil d’Orelli est très complet, il renferme une espèce d’encyclopédie romaine : géographie, histoire, administration intérieure, vie des provinces, vie privée dans toutes les classes de la société, tout s’y trouve et beaucoup de choses avec. Le tableau changeant du monde romain se reconstruit peu à peu devant vous. C’est laborieux, c’est aride parfois, et l’on n’a pas toujours, en lisant les inscriptions, cette vue instantanée et frappante que les monuments doivent don:er, mais l’impression qui vous reste a l’avantage d’él:: complète. 113 ,

Deux idées surtout ont ressorti pour moi de cette immense galerie de détails : la force écrasante de l’esprit romain, sa victoire absolue sur toutes les autres nationalités, voilà ma première idée. Le peu de différences essentielles entre la civilisation d’alors et la nôtre, voilà ma seconde. Ce n’est pas neuf, mais à présent, je suis sûr que c’est vrai. Toi qui as vu Rome à Rome, dis-moi ce que tu penses de mes

L’année dernière, j’ai fait le voyage de Genève à Odessa par Marseille, Messine et Constantinople. C’était magnifique. C’est un grand bonheur que Dieu m’a donné. Que de tableaux je vois revivre par le souvenir! Sans parler de la Corse et de la Sardaigne qui ont pourtant leur prix, surtout la Sardaigne avec ses beaux rochers qui tombent dans la mer, avec Caprera et la petite maison blanche de Garibaldi,

. J’ai traversé au lever du soleil le détroit de Messine entre | l’Etna d’un côté, semblable au fronton d’un immense temple grec, et la Calabre de l’autre, bordée de collines rocheuses d’une couleur que j’aurais voulu prendre à ton intention. |

Et la Grèce! Je l’ai vue aussi, presque tout le Péloponèse ; les trois pointes de la feuille de platane ont passé devant moi; le golfe de Messénie, le Taygète, tout le pays de Sparte. Ah, le Taygète, ces sommets couverts de neige, et cette mer au pied; ce mélange de montagnes et d’eau, de . hauteur et d’infini, et cette lumière qui enchante tout cela; | c’est quelque chose qu’il faut que tu voies. — J’ai passé près de Cythère, île très nue, en souvenir de Vénus; près de . l’Argolide, enfin près d’Athènes. Oui, cher ami, j’ai vu le Pirée, l’Acropole et le Parthénon ; j’ai entendu cette musique inexprimable qui se dégage de ces ruines, et je n’y suis pas monté! À Marseille on nous avait promis un arrêt de | cinq heures, et le capitaine, je ne sais pour quelle raison d’économie, s’est remis en marche au bout d’une heure. Je

Je neveux pas te mener plus loin pour cette fois : si je franchissais les Dardanelles, il faudrait aller à Constantinople, et il ne me resterait rien pour ma prochaine lettre. C’est mon ami Paul Milliet qui devrait m’envoyer quelques bribes de son superflu; lui qui ne sort de Paris que pour

_ vivre à Rome et qui est continuellement dans une atmosphère saturée d’idéal..

.… Tu me demandes si le mouvement politique m’inté-

| resse. Il faudrait être bien égoïste pour y demeurer complè- j’ai eu l’honneur d’être bousculé par les sergents de ville; j’ai entendu des discours furibonds, où Jules Favre était accablé d’injures; on lui reprochait surtout de n’être pas athée. Cela ne m’a pas empêché de voter pour lui. Mon père, qui a bien le droit d’être irréconciliable, votait pour Rochefort. Quant à l’émeute, personne n’a su au juste ce que c’était, ni qui l’avait faite.

Je n’ai pas tardé à reprendre ma vie accoutumée, et je crois bien que je ne serai jamais un homme politique. Je vis trop dans un monde imaginaire, en dehors de l’espace et du temps. N’ai-je pas eu de longues et délicieuses causeries avec Giotto et avec Michel-Ange ?

Ah, cher ami, quel beau rêve j’ai fait pendant quatre mois, dans ce pays enchanté, où le passé est encore si vivant!

.… Il me faut du calme, du recueillement, pour que l’enthousiasme me gagne. Quand je suis seul, enfermé dans quelque adorable chapelle, assis en face d’une fresque de Giotto, je regarde, immobile, je regarde pendant des heures. J’ai fait abdication complète de ma réflexion, de ma volonté, je suis absolument passif. Je ne pense plus, je regarde. Je sais à peine si je vis, c’est l’anéantissement dans la contemplation.

Et pendant ce temps-là l’image se grave peu à peu en moi, comme sur la plaque du photographe, et devient un souvenir ineffaçable, Cela est tout instinctif. Et alors, une ; émotion vague arrive, faible d’abord, comme un flot murmurant; elle grandit, c’est une marée montante qui m”emporte, je bois le chef-d’œuvre à longs traits, je m’en imprègne; c’est une vision, une extase; je me confonds avec l’œuvre, comme le mystique avec Dieu.

J’en suis à me demander si cet état d’esprit n’est pas

désastreux pour l’originalité ; mais je le goûte si rarement et j’y trouve tant de charmes que je n’ai jamais su résister. | D’ailleurs il me reste dans la mémoire une image que je ] puis consulter ensuite pour faire la part de l’éloge et du blâme, mais il m’est impossible d’admirer et de juger à la 3

.… Tu me parles de Rome, mais de la Rome antique, de | sa force, de ses conquêtes, de sa civilisation si peu difré- rente de la nôtre; mais dans la Rome des Papes il ne reste .

S rien de cela. J’ai été véritablement attristé, et, sans les chefs-d’œuvre qui font oublier tout le reste, on se dégoüte- | rait vite de cette sale ville et de son sale peuple. Je ne 3

À suis pas encore arrivé à comprendre la beauté des tas

Partout une architecture théâtrale, prétentieuse, des statues de style flamboyant, partout la pose et l’ostentation. . Le luxe révoltant du clergé, la mine insolente des laquais, | l’air cafard et bas des robustes mendiants qui vous poursuivent, un eulte pompeux et vide, mélange de superstition ; et de débauche, (2) les antiques Romains devenus des brigands ou des crétins, n’ayant plus ni dignité, ni cœur, ni sens moral, tout cela n’est-il pas triste ?

Dans le reste de l’Italie, j’ai trouvé partout cette politesse simple qui distingue les hommes libres. A Rome, on est insolent ou rampant selon le pourboire. Avec de l’argent ou des protections tout est permis. ]

à Les fresques de Michel-Ange sont noircies par la fumée des cierges. On appuie chaque semaine des échelles sur les : plus belles figures du Jugement dernier, et des manœuvres É sont dessus qui cognent sans respect. Je l’ai vu, et cela | me faisait un mal physique; mon cœur se serrait. Dans E ces moments-là, moi inoffensif, j’aurais voulu cravacher ’ ces brutes, ou plutôt ceux qui les commandent. C’est qu’il s’agissait de choses importantes! Il fallait bien changer les tentures d’un autel qu’on a eu l’heureuse idée de plaquer

(1) Cf. G. Bizet. Lettres de Rome. |

(2) N’est-ce pas exagéré? me demande J. Nicole. — Je réponds : l

sur le groupe central du Jugement dernier. Et cette céré- monie se renouvelle à chaque fête! Que deviendrait la religion si la Chapelle Sixtine n’était pas tendue de blanc le jour de l’Immaculée Conception ?

C’est alors qu’il faut voir sous un dais splendide, le Pape debout, qui reçoit sans rire l’encens qu’on lui lance au nez de toutes parts comme à une idole, au milieu des chants solennels ; tandis que la foule se prosterne et baise la terre à ses pieds. Quel spectacle pittoresque! Mais cela révolte trop pour qu’on puisse admirer sans arrière-pensée.

La querelle des Classiques et des Romantiques semblait terminée, mais les survivants des luttes de 1530 __ avaient conservé des convictions passionnées et exclusives dont la violence nous étonne aujourd’hui.

M. Perrin vient de me faire une scène dont j’ai été profondément troublé. Tu t’en souviens, l’ami d’Orsel pré- tend mettre la peinture au service de la religion et de la morale. Il n’admet rien en dehors des Primitifs. Raphaël et Michel-Ange sont pour lui déjà dans la décadence. — Je trouve ces idées exagérées ; pourtant avec une petite part de vérité, et, pour mettre de l’ordre dans mes études, j’avais consacré mon voyage presque exclusivement aux

_ artistes du quinzième siècle. J’avais travaillé avec ardeur, avec délices. Le découragement avait été longtemps ma maladie, mais je revenais d’Italie fortifié par l’étude des maîtres et comme enivré de leurs chefs-d’œuvre. — M. Perrin me reçut froidement et, ouvrant à peine mon carton, il y jeta un coup d’œil rapide, tout en poussant des exclamations de dédain et presque d’indignation. Puis se levant : « M. Lugardon, dit-il, vous a autrefois recommandé à moi; à sa considération je crois devoir vous dire franchement la vérité. »

Ce début m’effraya. Déjà au retour de mon premier voyage, M. Perrin m’avait conseillé de mettre à part deux ou trois dessins et de brûler tout le reste. Il y avait du feu dans le salon, et il semblait m’inviter à faire en : sa présence cet autodafé solennel. Puis, voyant que je navais pas assez d’héroïisme pour sacrifier mes chers | souvenirs, il me conseilla den faire un paquet et d’y mettre les scellés, pour ne l’ouvrir qu’au jour où je serais de force à résister aux mauvais exemples. — Je m’atten- | dais à quelque conseil du même genre. Ce fut bien pis!

— « Vos parents ont-ils de la fortune? continua M. Perrin. — Monsieur, répondis-je très troublé, mes ; parents me permettent de continuer mes études aussi longtemps qu’il le faudra. — Vous êtes dans une voie 4 déplorable. Si vous étiez un simple amateur, cela aurait moins d’importance. et encore? Non, je vous dirais la 4 même chose. Il fallait, dans tout votre voyage, faire seulement deux ou trois dessins. Chaque croquis läché est un pas en arrière. Je ne vois là que des à peu près, des barbouillages romantiques, c’est-à-dire sans conscience. » \

Et, après quelques épithètes injurieuses, il termina par celle-ci qu’il lança avec une expression de dégoût et de profond mépris : « C’est du Corrège!!! » ;

Après quoi, il s’est radouci. Pendant plus de deux

0 heures, il m’a témoigné beaucoup d’intérêt, me disant que je lui avais donné des espérances, qu’il ne fallait pas chercher des qualités inconciliables, que je me laissais i influencer, qu’il fallait faire un grand effort de volonté, renoncer à mon tableau commencé, m’enfermer seul, 4 pendant une année, pour copier les dessins de Flaxman,
en me corrigeant avec des calques.

Ces reproches et ces conseils perdaient un peu de leur poids par leur exagération même. Mais ce qui me fit une impression bien plus forte, ce fut de voir quelques dessins d’Orsel. — M. Perrin me les expliqua avec un enthousiasme communicatif, de vrais chefs-d’œuvre ! 14 dans une manière froide et abstraite, mais d’une précision, 1 d’une science, d’une probité, d’une volonté admirables! J

) Ces émotions m’avaient remué profondément. Je sortis en remerciant bien sincèrement M. Perrin, calme en apparence, mais le désespoir dans l’âme. J’étais donc bien d’efforts, je me trouvais moins avancé qu’avant. J’étais brisé, hors de combat.

A la réflexion pourtant, je me suis dit que chacun avait ses idées. J’ai les miennes auxquelles je tiens. Je ne changerai d’opinion que pour de bonnes raisons et non pas sur l’avis d’un seul maître, quels que soient son mérite et son autorité.

En 1830, il y avait deux camps, aujourd’hui chacun marche seul. Nous n’admettons plus, pour notre usage du moins, la distinction entre coloristes et dessinateurs, distinction utile seulement pour la critique et l’histoire de l’art. Un peintre ne doit exagérer volontairement ni ses qualités ni ses défauts, pour se faire une originalité factice. Tout ce qu’on peut lui demander, c’est d’exprimer avec sincérité ce qu’il voit et ce qu’il sent; réalité ou vision, peu importe, pourvu qu’il puisse dire en conscience : voilà ce

Cette malheureuse scène m’a attristé; je me suis remis au travail sans goût. Quelques petits succès d’école, qui m’ont guère d’importance, ont pourtant contribué à me

Et toi, cher ami, viendras-tu à Paris pour un hiver seulement! Je souhaite que le paquet de programmes que je t’envoie soit un hamecon capable de te prendre et de te

Pétersbourg, le 13 janvier 90.

Les Russes, qui sont de trois cents ans en retard sur nous, ont imaginé, pour qu’on s’en aperçoive moins, de nous reconnaître dans leur calendrier une avance de treize jours. C’est ce qui fait que je suis encore entre Noël et le nouvel an, c’est-à-dire en congé, et j’en profite pour causer un peu avec toi,

Je pense constamment à mon projet d’études à Paris : je travaille et j’économise; j’économise surtout, c’est la condition sine qua non de toute étude désintéressée. Je me livre |

. donc à la soif des richesses, au plaisir d’entasser; je m’in- : forme des meilleurs placements; j’ai l’œil sur la cote et je surveille les oscillations du change. Tu ne m’en aurais pas

Cependant mon ardeur au gain ne m’empêche pas de travailler. Je partage mes heures de loisir entre le russe, car il faut bien que je rapporte quelque chose de mon séjour ici, et mes chers auteurs anciens. Je suis le programme de la licence-ès-lettres; du reste il n’a rien de très

: formidable, et avec lui je ne fais pas beaucoup de nouvelles connaissances. J’aurai passablement à relire, ce qui est ennuyeux, lorsqu’il y a tant de choses qu’on n’a pas lues. En tête des auteurs grecs se trouve Sophocle pour le | Philoctète, que j’ai déjà traduit avec délices. Quelle perfec- | tion, dans quelle simplicité!…

(Suit une analyse enthousiaste du chef-d’œuvre).

Après Sophocle vient Euripide pour Hippolyte. Quelle chute! Quelle différence, je ne dis pas avec Sophocle, mais | avec Racine. Les trois quarts de la pièce ne sont pas d’un poète, mais d’un faiseur. Des réflexions philosophiques, de vraies dissertations aux endroits les plus pathétiques. On 1 dirait du Voltaire, traduit mille ans d’avance. Les chœurs F ne sont qu’un remplissage harmonieux. A cette harmonie près, c’est la musique d’entr’acte de la Comédie-Française ; aucun rapport avec les épisodes. De temps en temps quel- | ques vers admirables viennent vous rappeler que c’est | pourtant à Athènes qu’Euripide écrivait. J’espère pour lui et pour moi qu’Hippolyte est sa plus mauvaise pièce. û

  • Dans ta prochaine lettre je te prie de me copier la tra- - duction latine des vers 490 à 492. Tu as l’édition Didot, moi je n’ai que le texte grec. (1)

(x) Mon ami lisant une édition dont le texte était altéré, avait ( su, au moyen de corrections ingénieuses et savantes, rétablir la F

{ Pardonne-moi, cher ami, de te faire la victime de mes ., | études. Je n’ai que toi. Quand je serai à Paris, tu en verras

bien d’autres.

Et toi, comment vas-tu ? Est-ce que tu fais toujours bon ménage avec ton Hamadryade? Elle est venue souvent me voir cette figure si naïvement divine; c’est surtout quand je travaille à mon grec qu’elle m’apparaît sortant de son

… À Genève on me regarde déjà comme un Russe et , j’aurai à faire des frais considérables d’amabilité et de patriotisme, quand il s’agira de me gagner une place à notre soleil. Il y a des moments où j’ai bien peur de rester ici pour tout de bon; il me semble que je pousse des racines comme Philémon, et j’ai besoin de me dire bien vite pour me rassurer que je n’ai pas de Baucis.

.… Tu me demandes des nouvelles de mon Hamadryade.

Elle a un peu changé depuis que tu ne l’as vue. J’ai le malheur de croire tout ce qu’on me dit, et chaque fois que ) quelqu’un vient voir mon tableau, je le recommence, sans arriver à contenter ni les autres ni moi-même. Mon chêne

a presque suivi les saisons; pour le moment il est en

automne; je ne sais pas s’il va reverdir au printemps.

.… Je suis bien loin de partager ton dédain pour Euripide

  • et en particulier pour l’Hippolyte que l’on s’accorde géné- ralement à regarder comme l’une de ses meilleures pièces. Schlegel a écrit en français un opuscule pour démontrer la supériorité de la pièce grecque sur la Phèdre de Racine. Je ne veux pas dire qu’il n’y ait pas des changements heureux dans la pièce française; le rôle de Phèdre tout entier est admirable, mais l’élégance même du langage nous ramène à chaque instant à une époque trop civilisée. La Phèdre

_ d’Euripide est plus éloignée de la réalité moderne, et, pour les Grecs, la fatalité de la passion en atténuait l’horreur. — La pompe monotone de l’alexandrin et le manque de vraie simplicité me semblent balancer largement les arguties

4 2 philosophiques d’Euripide, Comment peux-tu supporter la tendre Aricie et « ses innocents appâts »? et: « si je la haïssais, je ne la fuirais pas »,et : « vous voyez devant vous un prince déplorable ». Ce sont des personnages de l’Astrée qui parlent ainsi, et je ne puis pas me représenter Aricie autrement que vêtue du petit peplum en flanelle rose qu’elle porte aujourd’hui au théâtre.

Quant à l’Hippôlyte de Racine, il me semble fade, galant et bête comme un petit marquis. S’il connaît l’amour, c’est probablement par les romans de mademoiselle de Scudéry. Il est loin du jeune ascète mystique, si vivant, si original, si plein de charme qu’a peint Euripide, et que j’aime tant.

Pour moi qui cherche dans les poètes des sujets de î tableaux, j’en ai rarement trouvé d’aussi nombreux et ; d’aussi beaux que dans l’Hippolyte. C’est une de mes pièces de prédilection. Assurément ce ‘n’est pas d’un art aussi grand ni aussi pur que celui de Sophocle, mais quelle mise en scène admirable! Dès le début, ces jeunes gens qui | reviennent de la chasse; Hippolyte passant dédaigneuse- | ment devant la statue de Vénus pour aller offrir à Diane L une couronne. — Que de fois, quand je me promenais seul dans la forêt en écoutant le bruit des feuilles, ai-je songé d à ces mystiques entretiens de Diane. — Encore un tableau que je tàcherai de faire : Hippolyte écoutant la voix de à Diane invisible pour lui. |

En arrivant à Varsovie, j’ai vu bien des choses dignes 4 d’attention. Comment ne pas s’intéresser à cette population j si sympathique, pour ne pas dire plus; et puis quel contraste pittoresque, inconnu dans nos pays d’égalité, n’offrent pas ces deux peuples, les Chrétiens et les Juifs, vivant dans les F mêmes rues, mais aussi séparés de condition et de figure ñ que les blancs et les nègres en Amérique.

(1) Cette lettre, commencée en janvier, ne fut terminée que le

Je n’ai pas vu, même en Espagne, un type aussi beau, aussi intelligent, une proportion aussi forte de jolies femmes que chez les Polonais ; et presque aussi nombreux qu’eux sont les Juifs, tous laids, vêtus de longues redingotes graisseuses qui leur tombent sur les talons et portant deux boucles de cheveux frisés, deux tire-bouchons, qui pendent sur leurs joues et donnent à leur laideur quelque

Et voilà que, pour être resté six mois sans t’écrire, je suis obligé de me rabattre sur les Juifs de Varsovie. Mais j’ai pris envers moi-même l’engagement sérieux de ne plus laisser traîner les choses ainsi. C’est en les laissant s’allonger indéfiniment qu’on brise

Ces fils mystérieux où nos cœurs sont liés.

Et je ne veux pas briser le nôtre.

Je relisais cette semaine les Nuées d’Aristophane, et chaque mot de Strepsiade venait réveiller les souvenirs des temps heureux. Je te voyais assis à côté de moi, en face de

  • Bétant qui faisait le paysan : « Viens ici pour que tu pleures. » Et « croquer le marmot » ! Et « empompadourer » ! S’il y a un paradis et que nous y allions, je suis bien sùr que nous y recommencerons les Nuées.

Paul, l’étudiant insoucieux qui, en 1869, s’occupait uniquement de littérature et d’art, était loin de prévoir les événements tragiques auxquels il allait bientôt se ,

une famille de républicains fouriéristes … I Premier tableau : une Hamadryade. — Orsel et Milan et à Saronno. — Lettres de deux jeunes Giotto. La chapelle de l”Arena. Allégories. — Un .

premier cahier de la treizième série

La Chapelle des Espagnols. — Andrea Pisano. — Lippi. — Ghirlandajo. — Botticelli. — Lettres de

Mosaïque de Sainte-Pudentienne. — Lettres de !

Orvieto. — Signorelli. — Sienne. — Le Sodoma. — Fresques de Monte-Oliveto. — Parme. — Corrège.

Hable:de ce/’cahier.t. hit Eee