XIII-3 · Troisième cahier de la treizième série · 1911-11-05

La guerre de France

Paul Milliet

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Note

Il faut lire ce cahier comme un véritable journal du siège de Paris. Nous avons continué de mettre en sept, c’est-à-dire en petits caractères, les textes proprement dits, les lettres et le carnet de jour. Nous avons laissé en huit, c’est-à-dire dans le caractère ordinaire, tout ce qui peut être considéré comme le corps, comme le tissu du récit même. Mais tout ce récit, et les réflexions et considérations qui sont dedans, doivent être pris comme un journal de siège et un journal de bord.

I

1870

GUERRE DE FRANCE

Débuts de la guerre. — Niederbronn. — Buzancy. — Sedan. — Le 4 Septembre.

1

Nous l’avons vu, le parti clérical porte devant l’histoire la responsabilité de l’expédition du Mexique : Une armée de quarante mille hommes combattant pendant cinq années hors de notre pays, les millions de notre trésor engloutis en pure perte, notre ancien prestige militaire effacé, la sympathie des nations européennes et la bienveillance des États-Unis aliénées pour longtemps, l’impossibilité de porter secours à l’Autriche et à l’Italie, seules puissances qui, au jour du danger, auraient pu nous venir en aide, telles sont les conséquences de cette faute.

Les charges militaires étaient devenues si lourdes qu’une réduction du contingent fut réclamée d’un bout à l’autre de la France. Ce ne furent pas seulement les « cinq » républicains de l’opposition, mais 938 candidats officiels ou officieux qui, dans leurs professions de foi, promirent un désarmement partiel, invitant le gouvernement à imiter en cela l’exemple donné par l’Angleterre, l’Autriche et l’Italie. (1) Si leur sage conseil eût été suivi, la guerre n’aurait pu être déclarée.

Le proverbe latin n’est pas toujours exact ; qui prépare la guerre est bientôt forcé de la faire.

Assurément ces mêmes députés pacifistes qui refusaient les crédits destinés à une injuste conquête, eussent donné sans compter les richesses du pays et leur propre fortune, s’ils avaient pu prévoir l’invasion prochaine. Mais les gens honnêtes ont peine à deviner les perfidies. Bismarck avait acheté le silence de la presse, tandis qu’il préparait dans le plus grand secret des armements formidables ; puis, dès qu’il fut prêt, il supprima les subventions aux journaux vendus, sachant bien qu’ils allaient aussitôt prêcher la guerre : A Berlin! à Berlin ! Il y a des gens qui admirent cette déloyauté. Bismarck trouva d’ailleurs un précieux auxiliaire dans l’incapacité inouïe du gouvernement impérial. On accuse aujourd’hui les pacifistes ; est-ce leur faute si nos arsenaux et nos magasins de guerre faisaient figurer sur leurs états des munitions qui n’existaient pas ? Qui donc avait la charge d’exercer un contrôle ? Qui donc aurait dû s’informer de la force respective des armées qui allaient se trouver aux prises ?

Le maréchal Niel avait fait de louables efforts pour réorganiser notre armée, mais il venait d’être remplacé au Ministère de la Guerre par le maréchal Lebœuf. Les


(1) « Aux élections de 1869, sur 960 candidats, nous fûmes 22 seulement à ne pas réclamer une diminution notable des contingents. » Dugué de la Fauconnerie. (Echo de Paris)

avertissements ne manquèrent pas à ce fat imprévoyant ; il ne voulut écouter ni Ducrot, ni Bénédetti, ni Stoffel qui lui signalaient le danger avec insistance. (1)

On sait sous quel futile prétexte s’engagea cette lutte que l’impératrice Eugénie appelait « ma guerre ». La couronne d’Espagne offerte à un Hohenzollern, puis après le désistement, Bismarck prenant au piège l’orgueil français au moyen d’une dépêche falsifiée.

Le 3o juin, à la tribune, Émile Ollivier, Président du Conseil, avait dit : « A aucune époque le maintien de la paix en Europe n’a paru plus assuré. » La guerre déclarée, il ajoutait avec l’assurance de la sottise : « Messieurs, ce sera une promenade militaire. »

La presse n’était pas plus perspicace : Le 7 juillet, le naïf John Lemoinne écrivait dans le Journal des Débats : « L’aigle noir est devenu la bête noire de nos rêves et M. de Bismarck le bouc émissaire de tous nos mécontentements. Eh bien, pour parler sincèrement, nous ne voyons M. de Bismarck ni si rêveur ni si maladroit. Nous ne serions pas étonné qu’il fût tout à fait étranger à ce nouveau projet espagnol. »

Cependant la nation eut immédiatement conscience de la gravité de la situation. Un noir pressentiment saisit d’angoisse tous les esprits qui savaient deviner l’avenir.

Madame Pape écrivait à madame Milliet (alors à la Colonie) :

Paris, le 23 juillet 1870.

Chère dame et amie. — Vous me manquez bien en ce moment. Nous vivons dans une émotion continuelle. Paris


(1) En marge des rapports de ce dernier, il écrivait : « Exagération » !

est un spectacle heureusement rare : on y chante beaucoup mais de quelle voix ! On y pleure beaucoup aussi. Sur les boulevards on promène des drapeaux, qui ont la prétention de représenter la guerre, et encore plus de branches d’arbres quelconques, qui ont la prétention de représenter la paix. Que de forces perdues, ô mon Dieu ! Le fils Regnault est parti ; le jeune Bureau parti ; un fils adoptif de madame Pickaert est déjà sur la route, mais sur laquelle ? Et votre fils ? et votre frère, où sont-ils ?… Dites-le nous.

Pendant que je vous écris, la rue des Bernardins est en feu, et le vent rabat la fumée sur tout le faubourg Saint-Germain qui en étouffe. C’est d’un immense chantier de bois et charbon qu’est parti l’incendie. Les maisons voisines sont entamées, on jette tout par les fenêtres. C’est un avant-goût… Ah, chère dame, quel supplice que l’impuissance devant de tels sinistres !

Paul à son frère Fernand

Juillet 70.

… On dit que l’Espagne veut se payer un prince allemand. Grand bien lui fasse ! Pourquoi ne la laisserions-nous pas satisfaire sa ridicule envie ? Est-ce que l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne ont jamais eu un seul instant la prétention d’empêcher les Français de choisir pour empereur un Bonaparte ? Cependant certains souvenirs de l’oncle auraient pu leur faire prévoir que le neveu mentait, quand il disait : « L’Empire c’est la paix. »

Le mouvement de chauvinisme que le gouvernement s’efforce de créer est tout à fait factice. C’est par ordre que des actrices chantent la Marseillaise sur les places publiques, mais le peuple français a l’horreur de la guerre, surtout d’une guerre de conquête, d’une guerre injustifiable. Je n’étais pas le seul, je t’assure, à lever les épaules, lorsque hier, sur les grands boulevards, j’ai vu passer une troupe de figurants, déguisés en ouvriers avec des blouses blanches, braillant sans conviction : A Berlin ! A Berlin ! — De quel droit irions-nous attaquer nos voisins ? Et si

nous parvenions à leur voler une province, à quoi bon ?… (1)

Pour bien comprendre à quel degré d’abaissement moral l’empire avait réduit notre pays, il faut se souvenir de ce qui se passa à Hautefaye, dans la Dordogne ; un jeune homme, M. de Moneys, fut brûlé vif par des paysans qui l’accusaient d’avoir crié : A bas l’empereur !

C’était en août, en plein jour de foire ; on assomma cet homme, on le tua à demi à coups de pierres, à coups de bâtons, puis on le porta sur un tas de fagots et l’on y mit le feu. Des paysans sautaient autour du bûcher en criant : Vive l’empereur ! (2)

Un des bourreaux s’imaginait qu’il allait être décoré.

2

Le Colonel de Tucé à sa sœur

Niederbronn, 23 juil. 70.

Ma chère amie, nous sommes partis le lundi 19 à 10 h. 5o du matin et nous sommes arrivés le lendemain à 3 h. à Niederbronn, où nous bivouaquons dans les rues avec le 5* hussards.

J’ai été très malheureux pour mon début. J’ai perdu mes 4 chevaux. Le wagon dans lequel ils étaient s’est effondré sous leur poids et ils ont passé au travers. On s’en est aperçu à Sermaise ; il était temps, car ils auraient pu faire dérailler le train. On les a retirés avec bien de la peine et on les a laissés là. Ils me sont arrivés seulement hier soir. Il y a moins de mal qu’on n’aurait pu le croire. La grande jument est hors de service, peut-être pour toujours ; la


(1) Des citoyens essayaient parfois de crier : « Vive la paix ! » Ils étaient aussitôt entourés, insultés, frappés même. (2) Jules Claretie. Histoire de la Révolution de 1870-71, page 124.

jument alezan est assez blessée, mais je pense qu’elle s’en tirera promptement ; les deux autres seront en état d’être montés sous peu de jours. Je vais tâcher de trouver ici un autre cheval.

Nous gardons la frontière avec des postes placés en différents points. Il est probable que nous ferons bientôt quelque mouvement en avant.

On n’est pas mal à Niederbronn ; c’est une petite ville d’eaux très gentille. Il y avait beaucoup d’étrangers, naturellement tout est parti.

Les lettres du colonel de Tucé s’accordent avec le tableau général tracé par Zola :

« Les sept corps d’armée imprudemment dispersés le long de la frontière, (1) les effectifs partout incomplets, les quatre cent trente mille hommes se réduisant à deux cent trente mille au plus, les généraux se jalousant, bien décidés chacun à gagner son bâton de maréchal, sans porter aide au voisin, (2) la plus effroyable imprévoyance ; l’empereur malade incapable d’une résolution prompte. »

Quelques dépêches officielles montrent que ces reproches n’ont rien d’exagéré.

Intendant général à Guerre, Paris

Metz, le 2 juillet 1870.

Il n’y a à Metz ni sucre, ni café, ni riz, ni eau-de-vie, ni sel, peu de lard et de biscuit. Envoyez d’urgence au moins un million de rations sur Thionville.


(1) Le 5* corps s’étendait sur un front de 40 kilomètres, entre Sarreguemines et Niederbronn. (2) Exception faite de l’engagement à Niederbronn, le 5* corps resta immobile, même le 6 août (bataille de Forbach et de Frœschwiller) et battit en retraite le 7, sans avoir combattu.

Général commandant 2e corps à Guerre, Paris

Saint-Avold, le 21 juillet 1870.

Le dépôt envoie énormes paquets de cartes inutiles pour le moment ; n’avons pas une carte de la frontière de France.

Général Michel à Guerre, Paris

Belfort, le 21 juillet 1870.

Suis arrivé à Belfort ; pas trouvé ma brigade ; pas trouvé général de division. Que dois-je faire ? Sais pas où sont mes régiments.

Intendant 3e corps à Guerre, Paris

Metz, le 24 juillet 1870.

Le 3e corps quitte Metz demain. Je n’ai ni infirmiers, ni ouvriers d’administration, ni caissons d’ambulance, ni fours de campagne, ni train.

Major général à Guerre, Paris

Metz, le 27 juillet 1870.

Les détachements qui rejoignent l’armée continuent à arriver sans cartouches et sans campement.

Les historiens monarchistes vous diront que c’est la faute des républicains.

Paul M. à son frère Fernand

7 août 1870.

La situation a bien changé depuis ma dernière lettre, et les théories humanitaires ne sont plus de saison. Les ridicules fanfaronnades des chauvins ont fait place à des préoccupations plus graves : les Allemands ont franchi la frontière ; il ne s’agit plus d’aller à Berlin, mais de défendre

notre pays envahi. Je n’ai pas attendu d’être appelé sous les drapeaux, je me suis immédiatement engagé dans le Génie auxiliaire. Nos bataillons sont formés par les ouvriers qui exécutent d’ordinaire les travaux de la Ville de Paris. Les architectes municipaux, MM. Davioud, Bruyerre, Delbrouck, Demimuid, sont nos officiers, Viollet-le-Duc est notre lieutenant-colonel. — On nous a de suite équipés tant bien que mal, on m’a mis sur l’épaule, non pas un léger chassepot, mais un lourd fusil à tabatière, une pelle, une pioche, et me voilà parti sac au dos. Les premiers jours, la besogne de simple sapeur m’a paru un peu rude, mais je m’y ferai promptement…

Madame Pape à madame Milliet (à la Colonie)

Paris, le 8 août 1870.

Chère dame et amie. — Il m’est impossible de m’éloigner de Paris dans les graves circonstances où nous sommes. A toute heure nous attendons des nouvelles avec anxiété. Qu’est devenu votre frère ? Je pense que vous allez revenir sans retard. Voilà M. Paul pris, et maintenant ce n’est plus pour aller à la frontière, c’est pour nos foyers qu’il faut combattre. A vous d’un cœur navré.

Marie Pape-Carpentier

Voici de l’infanterie de marine qui passe, venant de Brest pour occuper nos fortifications, à ce qu’il paraît.

Le 18 août 1870 madame Pape écrivait à une de ses amies du Mans :

Si les événements nous trahissaient, consentiriez-vous à me garder mes filles pendant le siège de Paris ? Un mot seulement. Si c’est non, je saurai que cela vous est impossible. Mon cœur est serré comme dans un étau… Nous allons devenir une ambulance ; les lits sont prêts. Nous aurons, après demain, vingt blessés, français et prussiens.

Peu m’importe. Les malheureux sont des hommes ; les souverains seuls n’en sont pas.

L’amie était absente du Mans. Madame Pape se réfugia avec ses filles à Angers :

Notre maison, écrit-elle, impropre à servir d’ambulance, sert de refuge à d’anciennes élèves, à de pauvres gens chassés de la zone militaire, qui n’avaient plus que le pavé de la rue pour dormir… Quelles horreurs ! Et tout cela, parce qu’un homme et deux ou trois Allemands l’ont voulu ! Comment, à notre époque, on ne sent pas encore assez le prix de la vie, on est encore assez esclave de l’amour-propre et du préjugé, pour que de telles boucheries, désavouées par tous, soient consenties par tous.

3

M. de Tucé à sa sœur

Petite-Pierre, dimanche. (Billet timbré de Nancy, 9 août 1870).

Tu connais sans doute la malheureuse issue de la bataille qui a eu lieu hier (1) et tu es inquiète de la part que j’y ai prise. Je n’y ai pas assisté; je suis seulement arrivé au commencement de la débâcle. C’est un bien triste spectacle.

Le 5e corps, dont je fais partie, est en retraite sur Saverne ou Phalsbourg, où nous serons probablement demain. Adieu, ton frère et ami.

Mirecourt, 14 août.

Ma chère amie, as-tu reçu la lettre que je t’ai écrite le lendemain de la bataille de Reichshoffen ? On prétend qu’elles ont été détruites ; ce serait une infamie.

Nous n’avons pas souffert de l’ennemi, mais des longues


(1) Bataille de Frœschwiller-Reichshoffen, 6 août.

marches et des fatigues. Je ne sais pas trop où nous allons. Nous formons l’arrière-garde du 5e corps, qui va se reformer je ne sais où. (1)

Le moral et la santé ne laissent rien à désirer. Adieu, je vous embrasse tous.

Nous avons perdu tous nos bagages à Bitche, argent, linge, vêtements, etc… Il ne nous reste que ce que nous avons sur le corps.

BUZANCY

« Le 27 août 1870, le 5e corps français marcha sur Buzancy. Le 12e chasseurs à cheval, colonel de Tucé, forme l’extrême avant-garde et arrive devant ce village à sept heures et demie du matin… Accablés par le nombre, nos chasseurs sont forcés de se replier, malgré une résistance désespérée. Le lieutenant-colonel de La Porte a son cheval tué sous lui ; il veut encore combattre, mais entouré par un gros de Saxons, il reçoit trois blessures et est fait prisonnier. Le capitaine d’Ollone et deux autres officiers sont blessés ; le capitaine de Bournazel et le sous-lieutenant Sarrailh sont démontés et faits prisonniers.

« A ce moment le colonel de Tucé débouche au galop de Buzancy, à la tête du 5e escadron et attaque avec une vigueur irrésistible la cavalerie allemande : celle-ci est prise en flanc, culbutée, renversée.

« Le capitaine de Bournazel et le sous-lieutenant Sarrailh qui ont été faits prisonniers, sont dégagés et délivrés.

« Poursuivis pour la troisième fois, les cavaliers allemands se débandent, laissant le terrain jonché de leurs


(1) Cette reconcentration eut lieu à Châlons, d’où les 1er, 5e, 7e et 12e corps repartirent le 23 août dans la direction de Sedan.

morts et vont se reformer derrière le corps du général Goltz.

« Nos chasseurs arrêtent alors la poursuite et se comptent. Soixante-deux ont reçu des blessures ; deux d’entre eux seulement ont été tués sur place.

« L’ennemi laisse sur le terrain 55 à 60 cadavres sans compter les blessés, ainsi qu’une douzaine de chevaux tout harnachés. » (1)

4

SEDAN (2)

1er septembre 1870.

La veille de la bataille, le maréchal de Mac-Mahon se rendait si peu compte de la situation, qu’il signa pour le lendemain cet ordre qui déconcerte : « Aujourd’hui, repos pour l’armée entière », puis quand les canons ennemis grondent sur les hauteurs de Bazeilles, il continue tranquillement son déjeuner, disant : « C’est notre propre artillerie. »

La fusillade commence avant le jour. Von der Thann incendie Bazeilles. Le prince de Saxe fait pleuvoir une grêle d’obus sur les régiments de Ducrot. Alors, le Prince Royal, sortant d’un défilé, fait avancer la troisième armée qui va donner la main à la seconde. 65o canons vont enserrer les troupes françaises dans un cercle infranchissable.

Mac-Mahon arrive au galop devant la Moncelle, mais, blessé par un éclat d’obus, il désigne Ducrot pour le remplacer comme général en chef.


(1) Ce récit a été reproduit pour un anniversaire par le Petit Parisien du 29 août 1890. (2) Pour raconter ce grand désastre, je m’aide du très beau récit qu’en ont donné MM. P. et V. Margueritte.

Malheureusement Palikao a remis à Wimpffen une lettre de commandement. L’aveuglement de ce chef est tel qu’il dit à Lebrun : « Tu auras les honneurs de la journée. »

Cependant à Bazeilles tout le village flambe, méthodiquement incendié, brasier énorme où le féroce vainqueur égorge pêle-mêle, grille habitants et soldats. Il se répand une horrible odeur « d’oignons brûlés », comme disait Bismarck agréablement le soir.

De tous les coins de l’horizon, la mitraille converge sur l’étroit plateau, où l’armée de Châlons se débat, prise au piège. Un orage d’obus tournoie dans le ciel bleu. L’empereur, comme un somnambule, erre dans cette tourmente et reste là longtemps, regardant sans voir. Pâle, sans mot dire ; il rentre à Sedan où déjà se bousculent trente mille fuyards. Cependant, sur les hauteurs de la Marfée, comme d’une loge de théâtre, un groupe doré, immobile, contemplait cela : c’était, en avant d’un état-major de princes, le vieux Guillaume et ses conseillers Bismarck, Moltke, Roon qui, lorgnettes braquées, assistaient joyeux à la curée.

A Ducrot, qui lui demande de charger encore, le général de Galliffet répond : « Tant que vous voudrez, mon général, tant qu’il en restera un. » Et sur la pointe de la Marfée, Guillaume s’écrie, devant l’inutile et glorieuse chevauchée : « Oh les braves gens ! »

Tout est fini. Le drapeau blanc flotte sur Sedan. Napoléon III rend son épée qu’il envoie à Guillaume et le canon se tait. (1)


(1) L’empereur envoya son aide de camp porteur de cette lettre mensongère : « N’ayant pu mourir à la tête de mes troupes, je dépose mon épée aux pieds de Votre Majesté. » Il télégraphiait au Ministère de la Guerre : « L’armée est défaite et captive, moi-même je suis prisonnier. »

« Prussiens, Bavarois et Saxons se serrent la main, entonnent gravement des lieds. Ils n’avaient à pleurer que 460 officiers et 8.500 soldats. »

Le lendemain 2 septembre Wimpffen signait la capitulation. Nous perdions 124.000 hommes dont 21.000 pris dans la bataille et 3.000 désarmés en Belgique.

Le même jour, M. de Tucé écrivait à sa sœur :

Vendredi, 2, Aubenton (Aisne).

Je vous ai écrit de Fleigneux près de Sedan, c’était avant la bataille (lettre perdue).

C’est un grand désastre. L’armée se retire du côté de Paris. Je n’ai pas été blessé; le régiment a peu souffert. Nous sommes un peu dispersés et il m’est difficile de connaître nos pertes. Quant à moi, j’ai achevé de perdre ce qui me restait; mes trois chevaux sont dans Sedan, avec mon manteau et effets de rechange; il n’est pas probable que je les revoie jamais.

Dans une note demandée par le Ministre de la Guerre, M. de Tucé, avec sa modestie habituelle, ne songe qu’à raconter la belle conduite de ses chefs :

Je faisais partie du 5° corps. La division de cavalerie manœuvrant sous les ordres de M. le général Brahaut, ne se composait réellement que du 12° chasseurs et du 5° lanciers, avec les deux généraux de Bernis et de la Mortière.

Le mercredi 31 août, la division avait passé la nuit dans un hameau nommé Loubert, au-dessus de Mouzon; elle partit à 4 heures du matin et arriva bivouaquer à 5 heures du soir à Fleigneux, village situé au nord de Sedan. Le général de brigade fit placer des grand’gardes dans la direction du nord-ouest. On entendit le canon pendant une partie de la route et de la soirée.

Le lendemain, premier septembre, la division était prête à monter à cheval à 4 heures du matin. Les grand’gardes furent retirées et l’on monta à cheval à 7 heures.

… Vers 2 heures, la division était adossée à un bois. Le mouvement d’investissement des Prussiens semblait terminé, et les obus commençaient à tomber sur nous, lorsque M. le général de Bernis demanda des ordres à M. le général Brahaut qui prescrivit de passer dans le bois. Il resta de sa personne jusqu’à ce que le dernier homme fût passé, avertissant les cavaliers pour le passage d’un fossé qui était assez difficile. — Ce bois était un taillis épais qui se terminait par un ravin très escarpé.

Après ce passage, je ralliai le régiment. Ce fut alors que M. le général de la Mortière qui arrivait avec le 5° lanciers, me donna ordre de me joindre à lui et de marcher sous son commandement. M. Brahaut avait été fait prisonnier pendant la traversée du taillis.

La colonne se dirigea sur Mézières en empiétant pendant environ 4 kilomètres sur le territoire belge, et arriva de nuit à Renvetz. De là, elle prit la direction de Saint-Quentin, où elle s’embarqua sur le chemin de fer pour Versailles.

5

LE 4 SEPTEMBRE

Mon ami Léon C…, tout jeune garçon qui se préparait à entrer à l’École des Beaux-Arts, écrivait à madame Pape, sa mère adoptive, alors à Angers :

Que de changements depuis que nous nous sommes quittés! Te serais-tu doutée que partant sous l’empire, tu reviendrais sous la République? Cela s’est passé si vite et si bien que nous n’en revenons pas.

Le samedi soir, 3 septembre, des bruits de défaite circulaient : Mac-Mahon avait été complètement battu; on en disait autant de Bazaine. D’autres racontaient que Mac-Mahon était tué, qu’il avait été trahi. La République seule pouvait nous sauver. Devant quelques petites manifestations, les agents de M. Piétri se mirent à charger et blessèrent plusieurs personnes; j’étais là. Je rentrai, le cœur gros, repassant dans ma tête tout ce que j’avais entendu dire. Il y avait eu trahison, cela était bien prouvé. Je n’ai pu dormir. Ma nuit s’est passée à faire des plans de campagne plus ou moins absurdes. J’employais surtout la cavalerie, je coupais des ailes droites, des ailes gauches, et finalement j’étais vainqueur.

Le lendemain, la nouvelle de la capitulation de Sedan était confirmée. La place de la Concorde était pleine de gens surexcités. Des gendarmes barraient le pont, ils tirent leurs sabres, puis, déconcertés, les remettent au fourreau. Aussitôt la foule se précipite et pénètre dans la salle de l’Assemblée. M. Delbrouck, avec sa fille, était au premier rang. Comme le peuple veut entrer dans les tribunes désertées, un garde s’y oppose : « J’ai l’ordre de ne laisser entrer personne. » — Et M. Delbrouck de lui répondre : « Les valets de l’empire n’ont plus d’ordres à donner sous la République. » On va jeter le garde en bas des escaliers, il pâlit et balbutie : « Entrez donc! Moi j’ai servi vingt ans et je ne connais que ma consigne. » Les journaux ont dû t’apprendre la suite des événements.

Des députés de la droite faisaient mine de protester, l’un d’eux marmotait à demi-voix : « La déchéance, oui, mais la République, non. » On se jette sur lui, on le bouscule. « Oui, s’écrie M. Delbrouck, nous voulons la République, et malheur à ceux qui essayeraient de s’y opposer! » — Le pauvre député, tout interloqué, reprit humblement : « Mais moi aussi je veux la République. » Là-dessus, il fut relâché. Tu vois de quel côté est le courage et de quel côté la platitude. 48 allait recommencer. (1)

Alors la foule se divise, les uns vont à l’Hôtel de Ville et proclament la République. On perce d’un coup de

(1) Déjà en 1848, le 15 mai, alors que la foule venait d’envahir la Chambre des Députés, et que des furieux cherchaient Armand Barbès pour l’écharper, Delbrouck s’était avancé : « Me voici », avait-il dit, profitant d’une vague ressemblance avec celui qu’on poursuivait. On le prend pour Barbès auquel il donne ainsi le temps de s’évader, on le frappe, il est fait prisonnier et se donne « la joie qu’il rêve sans cesse de souffrir pour autrui ». (Emile Trélat)

baïonnette un portrait de Napoléon III, on casse son buste en marbre; mais dans tout cela, pas un vol, pas une goutte de sang. Tous s’embrassent, se serrent les mains et oublient un instant le deuil de la France pour chanter la Marseillaise.

J’ai suivi le flot qui se rendait sous les fenêtres de Trochu. Celui-ci monte aussitôt à cheval et se dirige vers la Chambre, au milieu d’une foule compacte qui le presse. En route, il rencontre Jules Ferry qui lui annonce la proclamation de la République. Nous redescendons alors aux Tuileries; au pavillon de l’empereur, un gardien nous ouvre les portes; on enlève le drapeau laissé en place pour faire croire que l’impératrice était encore là, quoiqu’elle fût déjà partie depuis plusieurs heures. Les gardes nationaux font la haie, ainsi que les mobiles pour empêcher les maraudeurs de pénétrer dans les appartements. Partout, ordre parfait, partout on voit écrit : « Mort aux voleurs, vive la République! » (1)

Quelques sergents de ville ont été désarmés, rossés même, leurs tricornes foulés aux pieds ou jetés dans la Seine, leurs épées tordues; on en dépose quelques-unes aux pieds de la statue de Strasbourg.

Tous les soirs cette statue est illuminée, couronnée de lauriers, elle tient à la main un drapeau, les plis de sa robe sont couverts de fleurs. Hélas, les honneurs rendus à l’héroïque cité ne la délivreront pas.

Tout ce qui rappelle l’empire est brisé; on coupe la tête aux aigles de nos monuments, on efface les N et le mot impérial sur tous les théâtres. Les boutiquiers enlèvent leurs médailles et leurs titres de fournisseurs. Dimanche, dans les églises, on n’a pas chanté le Domine salvum.

(1) Les appartements de l’impératrice Eugénie livraient le secret des extravagances et des contradictions de son intelligence. Dans sa bibliothèque, les œuvres de Proudhon coudoyaient les petits romans badins tirés de la bibliothèque de Marie-Antoinette ou des ouvrages mystiques. Des os de saints, des reliques s’étalaient sur les murailles, au-dessous des plafonds, où voltigeaient des amours, dans le goût de Boucher. (CLARETIE, page 254)

On dit que les Prussiens vont arriver dans Paris à marches forcées. Mais la France ne peut accepter une paix honteuse, elle ne traitera pas. Espérons encore. Paris n’est pas pris, et avec l’aide de notre chère République, nous triompherons.

Le gouvernement impérial ne fut pas renversé, il s’effondra. J’étais avec mon ami le sculpteur Alfred Lenoir devant la Chambre des Députés, au moment où la foule venait d’envahir la salle des séances. La droite s’enfuit sous les huées, et Gambetta proclama la République au milieu des acclamations enthousiastes : « Louis Napoléon Bonaparte et sa famille ont à jamais cessé de régner sur la France. »

Ministère, Sénat, tout disparut en un clin d’œil. Un soleil radieux illuminait la ville en fête, l’espérance emplissait tous les cœurs; nous suivîmes le flot du peuple jusque sur la place de l’Hôtel-de-Ville où la foule anxieuse s’entassait. Rochefort, le spirituel pamphlétaire, dont la Lanterne avait tant contribué à la chute de l’empire, était porté en triomphe. Bientôt nous fûmes témoins d’un bizarre spectacle : Du haut des fenêtres de l’Hôtel de Ville, on lançait une pluie de petits papiers portant la liste des membres du gouvernement provisoire. — Qui les avait nommés? Personne n’en savait rien. Mais dans de pareils moments on passe par-dessus la légalité. La liste portait les noms des députés de Paris, auxquels on avait ajouté ceux de quelques fermes républicains; elle répondait aux vœux des Parisiens, et ceux-ci savaient bien qu’ils étaient d’accord avec la majorité des Français. (1)

(1) La foule demandait cependant qu’on ajoutât les noms de Louis Blanc, Victor Hugo, Delescluze, Ledru-Rollin.

Madame Pape à madame Milliet

Angers, 11 sept. 1870.

Que d’événements, chère dame et amie! Que de joie et quel deuil! Non, jamais notre pauvre France n’expia plus durement l’oubli d’elle-même. Gardons-la bien maintenant notre République! Soyons toujours Français, mais devenons sérieux et modestes! Quelle honte doivent éprouver aujourd’hui ces idiots qui soutenaient niaisement que nous partions pour la victoire. Ils disaient : la Prusse; c’était l’Allemagne qu’il fallait dire.

Hier soir à 8 h. 1/2, il y avait 55 ans que je venais au monde, en pleine invasion. Trois jours après, les Prussiens partaient de la petite ville où je suis née. Puisse-t-il en être de même pour mon 55° jour de naissance.

Où êtes-vous, chère amie? Où êtes-vous tous et que faites-vous? M. Paul est-il appelé? Oui, sans doute. Et votre frère? Avez-vous de ses nouvelles? Recevez, chère amie, l’assurance de notre bien sincère amitié.

6

Thiers adressa un rapport à nos ambassadeurs et son jugement sur le deuxième empire est resté celui de la postérité :

Le gouvernement qui vient de précipiter la France dans les abîmes d’une guerre décidée avec folie et conduite avec absurdité, a pour toujours terminé sa fatale existence et ne reste dans la nation française que comme un souvenir honteux et pénible… Il appartient maintenant aux puissances neutres de juger si une attention suffisante a été donnée à leur conseil. Nous les faisons juges entre les deux puissances belligérantes. Pour ma part, je les remercie de l’appui qu’elles m’ont accordé dans mes efforts pour rendre à mon pays les bienfaits de la paix, de la paix qu’il a perdue, non par sa faute, mais par celle d’un gouvernement dont l’existence a été la seule erreur de la France.

Peu d’exemples dans l’histoire montrent aussi clairement combien la morale est distincte de la religion. Voici Bismarck et le roi de Prusse, hommes supérieurs par l’intelligence et l’instruction, sincèrement pieux, religieux jusqu’au mysticisme, et pourtant le sens moral semble leur avoir fait défaut. Lorsque Bismarck a osé dire : « La force prime le droit », ce n’était point un mot à effet, une bravade, c’était le fond même de son âme vile qu’il étalait avec le cynisme de l’inconscience. Il était d’ailleurs approuvé par son roi. Comme dit un proverbe oriental : « C’est par la tête que le poisson pourrit. » Ces imprévoyants ambitieux n’ont pas vu les conséquences que d’autres tireront bientôt de leur maxime, négation de toute civilisation et de tout ordre social. Ils ont abaissé pour longtemps le niveau des âmes, mais leur caste le paiera. Quand les classes dirigeantes enseignent de tels principes, elles oublient que la plèbe a pour elle le nombre et la force et qu’elle commence à s’en apercevoir. C’est au nom de cette belle doctrine qu’elle s’emparera des pouvoirs et des biens que détiennent injustement les privilégiés.

Voici quelques passages de la circulaire adressée dès le 6 septembre par Jules Favre à nos agents diplomatiques :

… Nous avons défendu énergiquement la politique de la paix. Nous y persévérons avec une conviction de plus en plus profonde… Notre cœur se brise au spectacle de ces massacres d’êtres humains dans lesquels disparaît la fleur des deux nations, qu’avec un peu de bon sens et beaucoup de liberté on aurait préservées de ces effroyables catastrophes.

Nous avons hautement condamné la guerre, et, protestant de notre respect pour le droit des peuples, nous avons demandé qu’on laissât l’Allemagne maîtresse de ses destinées. Nous étions convaincus que les forces morales assureraient le maintien de la paix. Mais, comme sanction, nous réclamions une arme pour chaque citoyen, une organisation civique, des chefs élus; alors nous demeurions inexpugnables sur notre sol.

Le gouvernement impérial, qui avait depuis longtemps séparé ses intérêts de ceux du pays, a repoussé cette politique. Nous la reprenons avec l’espoir qu’instruite par l’expérience, la France aura la sagesse de la pratiquer.

De son côté, le roi de Prusse a déclaré qu’il faisait la guerre, non à la France, mais à la dynastie impériale. La dynastie est à terre. La France libre se lève.

Le roi de Prusse veut-il continuer une lutte impie qui lui sera au moins aussi fatale qu’à nous? Veut-il donner au monde du dix-neuvième siècle ce cruel spectacle de deux nations qui s’entre-détruisent, et qui, oublieuses de l’humanité, de la raison, de la science, accumulent les ruines et les cadavres? Libre à lui : qu’il assume cette responsabilité devant le monde et devant l’histoire! Si c’est un défi, nous l’acceptons.

Nous ne céderons ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses. Une paix honteuse serait une guerre d’extermination à courte échéance. Nous ne traiterons que pour une paix durable.

Nous avons une armée résolue, des forts bien pourvus, une enceinte bien établie, mais surtout les poitrines de trois cent mille combattants décidés à tenir jusqu’au dernier.

Après les forts, les remparts, après les remparts, les barricades. Paris peut tenir trois mois et vaincre; s’il succombait, la France, debout à son appel, le vengerait : elle continuerait la lutte et l’agresseur y périrait.

Les sentiments exprimés par Jules Favre étaient ceux des habitants de Paris. Ses illusions étaient les nôtres.

Les socialistes lancèrent alors cet appel au peuple allemand : (1)

Tu ne fais la guerre qu’à l’empereur, et point à la nation française, a dit et répété ton gouvernement.

L’homme qui a déchaîné cette lutte fratricide, qui n’a su mourir et que tu tiens entre tes mains, n’existe plus pour nous.

La France républicaine t’invite, au nom de la justice, à retirer tes armées. Repasse le Rhin.

Sur les deux rives du fleuve disputé, Allemagne et France, tendons-nous la main. Oublions les crimes militaires que les despotes nous ont fait commettre les uns contre les autres.

Proclamons la Liberté, l’Égalité, la Fraternité des peuples.

Par notre alliance fondons les États-Unis d’Europe. Vive la République universelle!

Laissons les hommes pratiques sourire de notre naïveté. Nous supposions, il est vrai, chez nos ennemis un respect de la justice qui dépassait leur mentalité de sauvages. Cette erreur, nous l’avons payée de nos milliards et de notre sang. La circulaire de Jules Favre et l’appel des socialistes n’en manifestent pas moins notre supériorité morale. Devant la postérité, au milieu de nos ruines, cet honneur nous reste : le droit était de notre côté. La sympathie des gens de cœur est aussi une force avec laquelle il faudra compter, et les lâches bombardeurs de Paris apprendront peut-être un jour que le mépris public est un lourd fardeau.

(1) Au nom des sociétés ouvrières et des sections françaises de l’Association internationale des travailleurs : Ch. Beslay, Briosne, Bachruch, Camélinat, Chassin, Chemalé, Dupas, Hervé, Landeck, Leverdays, Longuet, Marchand, Perrachon, Tolain, Vaillant.

7

M. de Tucé à sa sœur

Clermont-Ferrand, 17 sept. 70.

Ma chère amie, je ne sais si ma lettre te parviendra, car on dit que les chemins de fer de Lyon et d’Orléans sont coupés. — Ici nous nous refaisons. Je pense qu’il nous faudra encore une dizaine de jours pour être tout à fait en état. (1)

Il est triste de voir les énormes ressources de notre pays si mal employées : c’est un nombre immense d’hommes que l’on met sur pied; quant à nous, nous en avons beaucoup plus que nous ne pourrons en utiliser. On en dirige une partie sur différents dépôts du voisinage, où ils recevront une instruction plus rapide; mais tout cela ne fera pas des soldats et n’aura guère de consistance. Il faut des cadres plus solides et l’habitude de la discipline. Si l’on eût levé tout ce monde dès que l’on a voulu faire la guerre, nous n’en serions pas réduits où nous en sommes.

Je n’ai de nouvelles ni de mes bagages, ni de mes chevaux. Je n’en espère pas et en ai fait le sacrifice, ainsi que de mon argent. C’est un peu raide, mais qu’y faire?

Je m’ennuie pas mal à Clermont. Donne-moi des nouvelles de Paul. Il est probable qu’on ne les éloignera plus de Paris. — Je ne crois pas que les Prussiens attaquent directement Paris; ils se borneront à couper ses communications et à le bloquer à une distance d’une dizaine de lieues. Ils laisseront faire les Parisiens, comptant bien qu’un parti les appellera pour mettre l’ordre. (1)

Adieu, tout cela est très triste.

Vinoy, par une retraite habilement conduite, parvint à ramener dans Paris dix mille hommes échappés à Sedan. Ducrot, fait prisonnier, trouva moyen de s’évader.

Après son éclatant triomphe, un ennemi généreux et habile aurait loyalement tendu la main au vaincu et proposé une paix honorable. Mais la campagne de France, longuement et savamment préparée, fut pour l’Allemagne une œuvre de jalousie, de cupidité et de haine.

(1) Note de M. de Tucé : « Arrivé le 10 à Clermont-Ferrand, le régiment en repartit le 28 pour Rouen, où il eut pour mission de former les avant-postes dans la vallée de l’Andelle et la forêt de Lyons. Ce fut pendant que je commandais ce service que, le 29 octobre, je fus nommé Général de brigade commandant provisoirement la division de Rouen. J’y restai jusqu’au 18 novembre, où je fus envoyé à l’armée de la Loire pour prendre le commandement de la première brigade de Cavalerie légère. Je pris part à toutes les opérations de l’armée de la Loire, jusqu’au licenciement qui eut lieu le 13 mars. »

(1) Comme la plupart des militaires de profession, M. de Tucé n’avait confiance que dans une armée régulière.

II

1870

L’INVESTISSEMENT

Abandon des positions extérieures. — La défense. — Le Génie auxiliaire. — Viollet-le-Duc, Delbrouck. — Châtillon. — Le Bourget. — Le 31 Octobre.

1

Dans un remarquable mémoire, (1) Viollet-le-Duc a raconté ce qui fut fait pour la défense de Paris, et, sans récriminer jamais, il a cru néanmoins devoir dire ce qu’on aurait pu faire. Il faut nous souvenir de nos fautes, « les signaler avec la rigueur du chirurgien qui porte le fer dans la plaie gangrenée, connaître les causes qui ont fait commettre ces fautes, afin de les supprimer à jamais s’il est possible ».

Dès les premiers jours de septembre, les habitants des environs de Paris se réfugièrent précipitamment dans la ville. Véhicules de toute sorte attelés ou traînés

(1) Mémoire sur la Défense de Paris. — A. Morel, éditeur, 1871. Je compléterai le Journal du Siège par quelques renseignements empruntés au livre de l’amiral La Roncière le Noury, la Marine au Siège de Paris, Plon, éditeur, 1872.

à bras, charrettes pleines de sacs de blé, de légumes, de meubles, de femmes, d’enfants, de malades, se trouvèrent arrêtés aux barrières par des troupeaux de porcs, de vaches et de moutons. L’encombrement était indescriptible et lamentable. L’hospitalité fut généreusement offerte à ces malheureux fugitifs.

On regrette que, dans leur précipitation excessive, ils aient brûlé avant de partir des approvisionnements qui auraient pu prolonger la résistance de Paris assiégé.

Lorsque l’on a un but précis et la ferme volonté de l’atteindre, on ne se laisse pas arrêter par les obstacles, fussent-ils très grands. Les Prussiens ayant résolu de prendre Paris, n’hésitèrent pas à faire venir de lourdes pièces de marine. Si Trochu avait voulu empêcher l’investissement, il le pouvait.

L’axiome bien connu : « Toute ville investie et assiégée est prise si elle n’est pas secourue », était-il applicable à Paris? Oui, certainement, si les défenseurs se renfermaient dans son enceinte et dans ses forts; non, peut-être, s’ils ne s’y fussent pas renfermés. (1)

Le plus vulgaire bon sens indiquait que les Allemands allaient chercher à rétrécir le cercle d’investissement; les Français devaient faire tous leurs efforts pour l’élargir.

Mais le Gouverneur de Paris ne voyait que les difficultés de la situation :

« La place est mal armée, elle manque d’approvisionnements, de poudre, de munitions, de projec-

(1) Viollet-le-Duc.

tiles… (1) Quelques ouvrages extérieurs ont bien été entrepris aux environs de la ville, mais j’ai eu tant à faire au point de vue politique et militaire, que je n’ai pu m’occuper de ces travaux. La plupart de ces ouvrages ont été négligés, quelques-uns même abandonnés. »

L’armée était pourtant assez nombreuse pour occuper Le Raincy, Avron, Villiers, Montmesly, Choisy, Le Moulin Saquet, Les Hautes-Bruyères, Sceaux, Fontenay-aux-Roses, Clamart, Le Plessis-Picquet, Velizy, Meudon, Sèvres, Garches, etc… Jamais l’armée allemande n’aurait pu investir complètement la place ainsi élargie.

Trochu semble avoir ignoré l’importance stratégique de ces positions. Plus énergique et plus intelligent, le général Ducrot vit bien qu’il fallait à tout prix trouver moyen de s’y maintenir.

Le 15 septembre, cinquante uhlans sont signalés à Claye, d’autres vers les bois de Bondy, du Raincy et d’Avron.

Arrivés devant Paris, les Allemands n’eurent pas un instant d’hésitation. La place que devait occuper chaque troupe était marquée d’avance. Les positions les plus favorables avaient été choisies; on profitait d’un pli du terrain, de carrières abandonnées formant une défense naturelle et permettant de protéger chaque batterie avec un petit nombre d’hommes. Des rideaux d’arbres ou des murs de clôture rendaient les épaulements invisibles à nos forts.

De notre côté, Ducrot le reconnaît, (2) la plupart des

(1) Tout cela n’était pas exact; Clément Duvernois avait déjà fait entrer 72.000 tonnes de farine, 68.000 têtes de bétail, etc… (2) La Défense de Paris (Dentu 1875).

ouvrages entrepris étaient assez avancés au moment de l’arrivée des Prussiens, pour qu’il fût possible de les mettre promptement en état de défense.

Les forts d’Issy, de Vanves, de Montrouge et de Bicêtre sont, il est vrai, beaucoup trop rapprochés de l’enceinte, et la redoute de Châtillon, n’étant pas reliée aux forts, pouvait être tournée. Elle fut abandonnée dès la première démonstration offensive et ce fut une faute grave.

Le 18 septembre, Trochu écrivait à Ducrot :

Si nous nous entêtons à garder la position que vous tenez, je devrai penser à assurer votre droite, et j’aurai l’obligation de faire passer le reste du 13° corps à Meudon et Montretout. Nous aurions alors près de 60.000 hommes en ligne, et tous nos œufs seraient, comme on dit, dans le même panier.

Trochu ignorait-il qu’il pouvait déjà disposer de plus de 300.000 hommes? Il a vu ce qu’il fallait faire, mais il ne l’a pas fait. (1)

La lettre continue :

Il ne me paraît pas que nous puissions prétendre à tenir indéfiniment dans une position contre laquelle l’ennemi pourrait conduire, après sa concentration à Versailles, des masses considérables.

Cette lettre est caractéristique. Le Gouverneur, au lieu de défendre jusqu’au dernier moment ces positions importantes, les abandonne, sous prétexte qu’il ne pourra pas les garder indéfiniment.

(1) Voir plus loin page 47, note 4.

Le même jour, à midi, nos derniers fils télégraphiques étaient coupés. « Plus de communications, plus de lettres, plus de dépêches, plus de nouvelles. La grande ville était investie. »

Le 19 septembre, au moment où le 17° régiment s’avançait contre la Garenne de Villacoublay, de jeunes zouaves, engagés volontaires qui voyaient le feu pour la première fois, furent pris de panique. Le général Ducrot arrive au galop, se jette au milieu des fuyards, les interpelle, les menace; les officiers de son état-major courent après ces hommes entassés comme un troupeau de moutons… On leur barre la route, on les ramène… mais à la vue de nouveaux obus, dont un blesse cinq d’entre eux, ils s’enfuient affolés à travers bois. La plupart rentrent à Paris, criant qu’on les a trahis.

Je les ai vus rentrer, essayant de faire bonne contenance, au milieu d’une foule indignée qui les insultait.

Ce malheureux combat de Châtillon eut des conséquences désastreuses; la principale fut de confirmer Trochu dans sa défiance à l’égard de nos jeunes soldats. Il se trompait. Peu de jours suffirent à les aguerrir; on verra bientôt ces mêmes zouaves se comporter vaillamment à la Malmaison et à Villiers.

Trochu n’a pas su deviner le plan très rationnel des Allemands. Il avait tout disposé pour une succession de combats contre un ennemi qui aurait forcé le rempart et chercherait à pénétrer dans la ville. La surface entière de Paris avait été divisée en neuf secteurs triangulaires, dont les sommets se réunissaient à la place Vendôme, leurs bases aboutissant à

l’enceinte, et chacun d’eux formant un champ de bataille particulier. Or, toutes ces dispositions inutiles devinrent nuisibles.

Le 20 septembre, le général Trochu ordonna à toutes les troupes de se retirer à l’intérieur de Paris.

De cette première faute, énorme, dérivent tous nos désastres. « Il fallait disputer pied à pied les positions qui défendent Paris à une distance de deux mille à quatre mille mètres, il fallait les fortifier par une suite de batteries et de redoutes s’appuyant réciproquement et reliées par des tranchées; il fallait agir vite et d’après un plan d’ensemble. » (1)

2

Le 18 septembre, Jules Favre demanda à Bismarck une entrevue, dans l’espoir d’obtenir une transaction honorable qui eût mis fin à la guerre. Son rôle fut très beau en cette occasion et lui vaudra dans l’histoire l’estime de ceux qui ne sont pas les adorateurs aveugles du succès. Louis Veuillot, le virulent pamphlétaire catholique, conservait assez le sentiment de la justice pour accorder, cette fois, son approbation à un adversaire politique. Il écrivait après l’entrevue de Ferrières :

« Dans la conception de la démarche, dans la vaillante résolution de l’accomplir sans la soumettre aux incertitudes du Conseil, dans la manière de la raconter, dans l’art de l’exploiter contre l’ennemi, il y a de l’honnête homme, de l’homme de cœur, de l’homme de talent et de l’homme d’État… Une action si droite et si

(1) Viollet-le-Duc.

vigoureuse, une parole si simple, un art si loyal de mettre en évidence la majesté du vrai, un attendrissement si communicatif, pouvait-on attendre tant d’un tel vieux politique révolutionnaire, académicien et avocat?… Le roi de Prusse ne pouvait en rien nous favoriser autant que par l’étalage de sa brutalité. Il nous avait vaincus, c’était le sort des armes; il a voulu se donner le plaisir de nous souffleter. Qu’il en écrive à sa reine tout ce qu’il voudra, il ne nous fera jamais croire que Dieu l’avait chargé de cette besogne, et le soufflet lui sera rendu. » (1)

Le 22 septembre, l’ennemi occupe Villejuif. A sept heures du soir, la division Maud’huy sort de Paris pour reprendre les Hautes-Bruyères. Une autre colonne occupe le Moulin-Saquet sans coup férir. (2) On commençait à reconnaître l’importance des positions que Trochu avait si malencontreusement abandonnées.

Au début du siège, le cordon d’investissement s’étendant sur une ligne de plus de vingt lieues, était très mince, (3) et Paris avait trois armées. (4)

Il fallait profiter de cette supériorité du nombre. L’artillerie de campagne des Allemands était insuffisante pour attaquer nos forts. On n’aurait pas dû permettre aux assiégeants d’installer tranquillement

(1) L. Veuillot. Paris pendant les deux sièges. L. Vives, éditeur. (2) La Roncière. (3) Il était formé de 122.660 fantassins, 24.325 cavaliers et 622 canons. C’est seulement vers la fin d’octobre que l’armée allemande compta environ 250.000 hommes. (4) Ducrot avec 105.000 hommes; Vinoy avec le 13° corps d’armée et 115.000 mobiles; Clément Thomas avec 130.000 gardes nationaux (ce nombre fut bientôt porté à 300.000). Enfin comme réserve l’amiral la Roncière le Noury avec l’infanterie de marine et 14.000 marins d’élite.

leurs pièces de gros calibre sur les hauteurs d’où ils allaient bientôt nous bombarder.

Cependant Trochu ne cessait de répéter que la défense de Paris n’était qu’une « héroïque folie ». Persuadé que nous ne résisterions pas quinze jours, il resta inactif. Son devoir eût été de remettre le commandement aux mains d’un chef plus résolu. L’un des premiers Flourens le comprit, il ne suffisait pas de stimuler ce chef découragé, il fallait le remplacer.

Une autre faute, incroyable chez des Français, contribua grandement à l’insuccès de toutes nos tentatives, aussi bien à Paris qu’à l’armée de la Loire, c’est la lenteur.

Quelques-uns des généraux étaient peut-être affaiblis par l’âge. (1) « Tout arrivait toujours trop tard, ordres, mesures, déterminations, mouvements. » L’armée perdit confiance dans des chefs évidemment incapables. Elle ne marchait plus qu’avec « la certitude de ne pas réussir ». (2)

La garde nationale manquait, il est vrai, de discipline, elle était insuffisamment exercée, mais elle ne demandait qu’à marcher à l’ennemi. Le grand tort de Trochu fut de dédaigner ces troupes improvisées, dont un chef plus hardi aurait su se servir utilement.

Il le reconnaît pourtant, le zèle était extrême. « Partout, le jour, la nuit, on faisait l’exercice. » Plus de 50.000 hommes montaient la garde sur les remparts,

(1) « On a fourré à notre tête tous les podagres de l’annuaire. Ils ont accepté la responsabilité en s’arrachant les cheveux de terreur, et ont péri par leur propre impuissance beaucoup plus que par l’habileté de leurs adversaires. » ROSSEL, Papiers posthumes, page 71. (2) Viollet-le-Duc.

laissant aux généraux la libre disposition des troupes de l’armée active, postée en dehors de l’enceinte.

Ce fut pour répondre aux vœux unanimement exprimés par la garde nationale que l’on organisa des compagnies de guerre (266 bataillons).

La légion du Génie auxiliaire, dans laquelle je m’étais engagé, était composée d’ouvriers intelligents et courageux, depuis longtemps embrigadés pour les travaux ordinaires de la Ville de Paris : maçons, serruriers, charpentiers, menuisiers, couvreurs, etc… Cette troupe d’élite était fortement encadrée par des architectes de grand talent et de haute valeur morale, ayant sous leurs ordres des jeunes gens pleins d’ardeur, sortis pour la plupart de l’École des Beaux-Arts.

Au lieu de nous faire monter la garde dans des casernes, n’aurait-on pas dû, dès le premier jour, nous faire travailler en dehors de Paris? Nous frémissions d’impatience dans l’inaction où Trochu nous laissait systématiquement, et je fus simplement l’interprète de mes camarades, lorsque je rédigeai une pétition demandant qu’on nous envoyât aux avant-postes. Cette pétition fut signée par les officiers et sous-officiers du Génie, mais ce fut seulement dans les derniers jours de novembre que l’on consentit enfin à faire droit à notre demande.

La légion du Génie travailla à la défense de Paris sous les ordres de Viollet-le-Duc, lieutenant-colonel. (1) Ce savant architecte, historien de génie, dont le « Dictionnaire » reste le plus beau monument élevé à l’art gothique, fut un très remarquable chef militaire. Tou-

(1) Alphand, notre colonel, ne s’occupait guère que de l’administration.

jours le premier au danger, doué d’une grande sûreté de coup d’œil, il donnait les ordres nécessaires avec promptitude et précision. Nous l’aimions beaucoup, parce que nous sentions en lui une haute intelligence mise au service d’un ardent amour pour notre pays.

J’aurai plus d’une fois l’occasion de citer son « Mémoire sur la défense de Paris ». Immédiatement après la guerre, il a relevé avec soin notre humble travail de fourmis, et aussi les travaux de nos adversaires. Je ne trouve à ce livre qu’un défaut : l’excessive modestie de l’auteur. Systématiquement, il ne donne aucun nom; il ne parle jamais de lui, et ne laisse pas même soupçonner la part importante et parfois glorieuse qu’il a prise aux opérations militaires.

Les Allemands se gardaient bien d’attaquer, mais ils bloquaient Paris de plus en plus étroitement, dans l’espoir de le réduire par la famine. Le fameux plan de Trochu consistait à les laisser faire.

Avec les arbres abattus au Bois de Boulogne, nos architectes construisirent d’abord, au Point du Jour, des casemates, des abris blindés, où les soldats devaient trouver un refuge contre le bombardement. Ces baraquements pittoresques ne répondaient qu’imparfaitement à leur but. Il eût fallu les enfoncer dans le sol et les couvrir de masses énormes de terre, dans lesquelles les obus auraient pu éclater sans faire de grands ravages. Aucun chef ne semble s’être douté alors de la puissance des engins employés par l’artillerie moderne.

A côté de nous travaillaient des agents de police et des sergents de ville; ce voisinage amenait des disputes et des rixes continuelles. Presque exclusivement recrutés en Corse, les policiers de l’empire étaient détestés de

la population parisienne qu’ils avaient tant de fois maltraitée avec brutalité. Nos officiers essayaient vainement de calmer les colères. Seul, le capitaine Delbrouck parvenait à se faire entendre. Ses opinions avancées, le soin extrême qu’il prenait des hommes placés sous ses ordres, sa bonté, sa justice, son courage, en avaient fait l’idole des soldats. Un jour, je le vis s’avancer au plus fort d’une bagarre; il parvint à réunir en cercle les hommes de sa compagnie, et, avant de prendre la parole, écouta leurs griefs exposés avec fureur : « Vous avez raison, dit-il, de détester ces policiers de l’empire », et il les traita très durement, se conciliant ainsi les esprits; puis, par un magnifique mouvement d’éloquence, montrant à l’horizon, sur les hauteurs voisines, l’ennemi construisant ces batteries qui allaient réduire en poudre nos maisons, massacrer nos femmes et nos enfants : « Voilà ce qu’il faut voir, oubliez tout le reste. » Sa voix, faible pourtant, avait un tel accent de conviction, une telle force de sympathie, que la colère tomba comme par enchantement. Merveilleux effet de l’éloquence! L’orateur avait amené ceux qui l’écoutaient à penser comme lui.

3

La Commission des barricades encombra de la façon la plus fâcheuse les voies par lesquelles nos troupes devaient passer : « Opposer des barricades à un ennemi qui vous envoie des obus de 18 centimètres à la distance de 7.500 mètres, cela serait risible, si dans cette lugubre histoire, il y avait place pour un sourire. » (1)

(1) Viollet-le-Duc.

Pendant toute la durée du siège, les matelots furent employés avec nous aux travaux du Génie; nous avons pu apprécier leur discipline et leur courage. Six de nos forts, Romainville, Noisy, Rosny, Ivry, Bicêtre, Montrouge et les deux batteries de Saint-Ouen et de Montmartre furent, dès le principe, exclusivement confiés à la marine. (1)

Construites depuis longtemps, nos fortifications ne pouvaient résister à la puissance des nouveaux canons. Pour les renforcer, on y plaça des sacs à terre sur une épaisseur de trois mètres. Cent mille grands sacs avaient été achetés en Angleterre, avant l’investissement. Quatre wagons blindés, portant chacun deux canons, étaient armés par des marins.

Une flottille, primitivement destinée à opérer sur le Rhin, fut expédiée à Paris, dès que le contre-amiral Exelmans se trouva bloqué dans Strasbourg.

7 octobre. — A onze heures et demie du matin, Gambetta, accompagné de Spuller, quitte Paris par le ballon l’Armand Barbès. Il arrive à Tours le surlendemain.

9 octobre. — Le vice-amiral La Roncière félicite les troupes qui ont exécuté la veille une opération sur Bondy. Il exprime sa confiance dans le succès des entreprises destinées à élargir le cercle de notre action.

La ligne des forts de l’Est est aujourd’hui reliée par des chemins couverts jusqu’au delà du fort de Nogent. « M. Viollet-le-Duc, à la tête d’ouvriers auxiliaires du Génie, a concouru très efficacement à ces travaux. »

(1) On avait fait venir des ports 183 canons de o m. 16 et 23 de o m. 19 dont les portées vont jusqu’à 6.500 et 7.000 mètres.

11 octobre. — Chaque jour, l’ennemi renouvelle ses tentatives d’espionnage. Aujourd’hui, à Auteuil, un poste de pompiers a arrêté pendant la nuit un homme déguisé en vieille mendiante. Cet homme s’est empoisonné en arrivant au poste du quartier général. Le docteur Tardieu constate l’empoisonnement.

13 octobre. — Bagneux est pris par nos mobiles qui s’y établissent solidement. « Vers onze heures, la lutte était partout à notre avantage, quand l’ordre de cesser le combat fut apporté. » (1)

Le Gouverneur, dans un ordre du jour, félicita les troupes qui toutes s’étaient comportées avec le plus grand entrain.

Pourquoi les positions conquises furent-elles abandonnées ? Bien mieux que les Allemands nous pouvions envoyer constamment de nouveaux renforts à nos soldats épuisés.

Le 16 octobre, Trochu affirmait que l’enceinte de Paris était devenue inabordable ; il rendait hommage à l’ardeur des citoyens qui réclamaient le combat, mais il ajoutait avec un regrettable orgueil : « M’inspirant des devoirs et des responsabilités que personne ne partage avec moi, je suivrai jusqu’au bout le plan que je me suis tracé, sans le révéler. »

Ce fut seulement pour donner une apparente satisfaction à l’opinion publique qu’une sortie sans but fut tentée le 21 octobre. L’élan de nos soldats fut tel qu’il y eut un instant de panique à Versailles. Guillaume l’avoue dans une dépêche à la reine Augusta. Pourquoi nos troupes ne furent-elles pas soutenues ? Pourquoi reçûmes-nous l’ordre de battre en retraite ?

(1) Ducrot, page 339.

4

PREMIÈRE AFFAIRE DU BOURGET

Nous avions réussi à reprendre le Bourget, position dont les Allemands comprenaient bien l’importance, puisqu’ils firent de grands efforts pour s’en emparer. Nos mobiles étaient épuisés de fatigue et de faim ; Trochu les abandonnait ; découragés, ils se retirèrent, et deux pièces de canon qui allaient tomber entre les mains de l’ennemi, furent emmenées sans ordres. Cependant, malgré tout, une troupe d’environ 1.600 hommes résista héroïquement.

Pendant la nuit, le génie commença à relier le Bourget à Drancy par une tranchée-abri.

« Pourquoi, écrit Viollet-le-Duc, ayant réussi à s’emparer du Bourget, n’essaya-t-on pas de s’y maintenir et d’attaquer le Raincy ? Énigmes que tout cela. Le 30, nous étions chassés du Bourget dès le matin, abandonnant à l’ennemi de l’artillerie et des prisonniers. »

Un récit inexact fut envoyé par Trochu au Journal officiel :

Le village du Bourget ne faisait pas partie de notre système général de défense ; son occupation était d’une importance très secondaire… Le pénible accident survenu par le fait d’une troupe qui, après avoir surpris l’ennemi, a manqué absolument de vigilance et s’est laissé surprendre à son tour, a vivement affecté l’opinion.

En effet, l’opinion fut profondément irritée ; et voici ce qu’elle répondait : « Ou le Bourget est un point stratégique important, et l’ayant pris, il fallait s’efforcer de le conserver ; ou cette position était sans valeur, et on ne devait pas sacrifier nos soldats pour s’en emparer. »

5

ÉMEUTE DU 31 OCTOBRE

Dès le 5 octobre, le major Flourens, à la tête de dix bataillons de Belleville, avait demandé au Gouvernement : 1° De faire exécuter des sorties à la garde nationale ; 2° D’armer ses bataillons de chassepots ; 3° De changer le personnel réactionnaire dans les administrations publiques ; 4° De procéder aux élections municipales.

Ces demandes étaient légitimes, et le Gouvernement de la Défense Nationale, issu lui-même d’une révolution, ne pouvait pas s’étonner de cette façon révolutionnaire d’apporter une pétition. Paris bloqué voulait élire légalement ses chefs. Il avait le droit d’espérer qu’il en trouverait de plus énergiques et de plus dévoués à la République.

8 octobre. — Quatre mille gardes nationaux en armes descendent de nouveau de Charonne, Belleville, Ménilmontant et envahissent la place de l’Hôtel-de-Ville.

Nous ne pouvions oublier que les membres du Gouvernement de la Défense Nationale avaient tous prêté autrefois serment à l’empire, et l’irrégularité de leur élection nuisait à leur autorité. Le 8 octobre, le comité central des vingt arrondissements de Paris réclamait par une affiche la nomination légale d’une Commune. Cette demande ayant été refusée, une manifestation pacifique eut lieu sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Tout se borna à quelques cris de : Vive la Commune ! Trochu et Tamisier passèrent en revue les bataillons de la garde nationale. De son côté, Jules Favre, par un discours habile, parvint à calmer les esprits.

Tous, dit-il, nous eussions été heureux de donner aux pouvoirs municipaux le fondement régulier d’une libre élection. Mais tous aussi nous avons compris que, lorsque les Prussiens menacent la cité, ses habitants ne peuvent être qu’aux remparts… Au moment où je vous parle, entendez-vous l’appel suprême qui m’interrompt ? C’est la voix du canon qui tonne et qui nous dit à tous où est le devoir.

Les membres du Gouvernement furent protégés cette fois par les mobiles bretons et par quelques bataillons de la garde nationale.

Le 28 octobre, dans une grande réunion publique, Ledru-Rollin s’écriait :

« C’est la grande Commune qui a sauvé de l’étranger le sol sacré de la Patrie… Lyon l’a déjà instituée… Resterez-vous en arrière de Lyon, vous, Parisiens, qui avez toujours marché à la tête de la Révolution ? »

La veille, Félix Pyat écrivait dans le Combat :

« Fait vrai, sûr et certain, que le Gouvernement de la Défense Nationale retient par devers lui comme un secret d’État, et que nous dénonçons à l’indignation de la France comme un crime de haute trahison :

« Le maréchal Bazaine a envoyé un colonel au camp du roi de Prusse pour traiter de la reddition de Metz et de la paix, au nom de S. M. l’empereur Napoléon III. »

Flourens informé par Rochefort n’avait pas cru devoir cacher la vérité, il espérait que Paris comprendrait enfin l’insuffisance de ces chefs dont la temporisation nous perdait.

On crut d’abord à une calomnie, et des numéros du Combat furent brûlés publiquement. Le Journal officiel vantait « notre glorieux Bazaine » et démentait la douloureuse nouvelle. (1) Le 30 octobre, Thiers arrivé à Paris la confirmait : « Bazaine et son armée sont prisonniers de guerre. »

Aussi découragé que Trochu, Thiers songeait déjà à se rendre. Il assurait que la forme républicaine était peu sympathique aux monarchies d’Europe, et, sous le nom d’armistice, proposait une capitulation. N’était-il pas insensé de demander à Bismarck une trêve de quinze jours avec ravitaillement ?

(1) C’était presque se rendre solidaire du traître. D’Aurelle s’indignera aussi, lorsque Gambetta osera dire aux soldats qu’un chef les avait trahis. Il y a toujours des gens qui ont peur de la vérité.

Au Conseil, lorsque Thiers parla de se rendre :

« Nous n’en avons pas le droit, répondit Ducrot ; nous avons des vivres, des armes, des munitions ; nous devons défendre Paris aussi longtemps que possible, pour permettre au pays de former des armées nouvelles. Une grande nation se relève toujours de ses ruines matérielles, elle ne se relève jamais de ses ruines morales. Nos enfants bénéficieront de l’honneur que nous aurons sauvé. »

Ainsi Paris apprenait à la fois la reprise du Bourget par les Allemands, la reddition de Metz et les négociations prématurées de Thiers.

Une colère indescriptible s’empara de la population tout entière. Par une généralisation excessive, mais bien excusable, la trahison de Bazaine éclaboussait de sa honte les chefs incapables auxquels nous avions imprudemment confié la défense de la patrie.

Trochu restait inactif, en prières, attendant un miraculeux secours d’en haut. (1) Ce théoricien mystique possédait, il est vrai, une des vertus chrétiennes : la Prudence ; à coup sûr, il n’avait ni l’Espérance ni la Foi. Ses indécisions et ses lenteurs doivent être comptées au nombre des causes principales de nos défaites. Le peuple frémissant s’écria : Le Gouvernement a fait preuve d’incapacité, il faut le remplacer d’urgence.

Trochu lui-même venait d’écrire dans une proclamation : « Quand un général a compromis son commandement, on le lui enlève. Quand un gouvernement a mis en péril par ses fautes le salut de la Patrie, on le destitue. »

Des hommes modérés, tels que le maire du 6e arrondissement, se firent l’écho de l’indignation générale en affichant cette proclamation :

Peuple français !

Pendant que Châteaudun se fait écraser, Bazaine capitule ! Cette dernière honte doit ouvrir nos yeux. Nous sommons le Gouvernement de la Défense Nationale : 1° De déclarer hors la loi Bonaparte et les hommes qui soutiennent son système ; 2° De destituer et d’emprisonner les généraux qui, par incapacité ou trahison, ont causé nos derniers désastres (1) ; 3° De repousser absolument toute proposition d’armistice et de lever en deux bans toute la population mâle de Paris. — Que si le Gouvernement refuse de prendre les mesures révolutionnaires que réclame la situation, il donne en masse sa démission pour jeudi 3 novembre prochain. — La victoire ou la mort ! Vive la Répu­blique !

Le Comité révolutionnaire du 6e arrondissement.

Approuvé : Robinet, maire. André Rousselle, adjoint.

Le 31 octobre, l’émeute gronde autour de l’Hôtel de Ville. Le peuple irrité se presse sur la grande place aux cris de : Pas d’armistice ! Mort aux lâches ! La Commune ! La levée en masse !

(1) « Soyez tranquilles, disait-il, ma femme fait une neuvaine à Sainte-Geneviève. » Ses collègues l’empêchèrent de publier une proclamation ridicule. (Voir Armand Dayot, l’Invasion, page 358)

(1) Tous les chefs de l’armée étaient des ennemis déclarés de la République.

Étienne Arago, Floquet, Clamageran font de vains efforts pour calmer cette foule houleuse. Enfin Trochu paraît et obtient un peu de silence :

Citoyens, dit-il, que demandez-vous ? Quand nous sommes arrivés au Gouvernement, l’état de Paris était tel que l’ennemi eût pu s’en rendre maître en quarante-huit heures. A l’heure qu’il est, nous pouvons le dire avec certitude, Paris est imprenable.

Et comme l’orateur est interrompu par les cris : « A bas Trochu ! La sortie en masse ! »

Nul plus que moi, continue-t-il, n’est dévoué au salut commun, et nul ne veut davantage une guerre sans merci, une guerre à outrance.

On ne le croyait plus. Jules Simon veut à son tour prendre la parole, on ne l’écoute pas.

Les maires des vingt arrondissements étaient déjà réunis à l’Hôtel de Ville. Tous sont d’accord : c’est une nécessité d’avoir enfin à Paris un gouvernement régulièrement élu. La Commune organisera immédiatement des compagnies de marche composées de tous les hommes valides. Étienne Arago, maire de Paris, porte ces vœux aux membres du Gouvernement réunis dans une salle voisine. Ces propositions sont acceptées. Rochefort est chargé d’annoncer au peuple que l’on procédera dès le lendemain aux élections municipales.

— Non ! non ! pas d’élections municipales ! La Commune !

— Mais, citoyens, répond Rochefort avec un haussement d’épaules, c’est la même chose !

Il se trompait. Les mots changent de sens selon les circonstances. En ce moment, dans l’esprit des Parisiens, la Commune, c’était un gouvernement nouveau qui donnerait aux opérations militaires une impulsion plus vigoureuse.

Bientôt se répandent des listes diverses qui désignent les membres d’un Comité de Salut Public. Un seul nom réunit tous les suffrages, celui de Dorian, l’énergique ministre des Travaux Publics, qui a réussi à fondre rapidement les nouvelles pièces de 7. Vive Dorian ! A bas Trochu !

Les membres du Gouvernement se réunissent dans la Salle des délibérations ; ils n’ont pour les protéger que trois compagnies des mobiles de l’Indre sous les ordres du commandant Dauvergne. Trochu demande des renforts au général Tamisier. Mais où trouver des défenseurs du Gouvernement ? La plupart des gardes nationaux réclament des élections nouvelles et repoussent avec indignation l’idée d’un armistice.

Soudain, voici que, sur la place de l’Hôtel-de-Ville, la grande porte s’entr’ouvre pour donner passage à un bataillon menaçant. Sabre au clair, le commandant Dauvergne va donner l’ordre de tirer sur le peuple. Les fusils sont en joue ; la foule s’écarte, c’est un sauve-qui-peut ; les femmes et les enfants poussent des cris de terreur.

A ce moment, le capitaine Delbrouck, (1) seul, les bras étendus, s’avance au-devant des soldats : « Arrêtez, s’écrie-t-il, qu’allez-vous faire ? » Et de la main, par un geste presque aussi beau que celui de Winkelried, il relève les canons des fusils.

Saisi au collet, le commandant Dauvergne a été traîné sous la voûte ; ses soldats tombent sur les émeutiers à coups de crosse et le délivrent. Trochu donne aux mobiles l’ordre de rentrer dans l’Hôtel de Ville. (1)

Bientôt quelques coups de revolver ayant été tirés par des mobiles, la foule revient exaspérée, se rue contre la porte ; on ouvre de l’intérieur, ce sont les soldats de Tibaldi qui ont grimpé par une fenêtre ; la Maison communale est envahie.

« Démission ! crie le peuple en pénétrant dans la Salle des délibérations. Démission ! »

Les membres du Gouvernement sont debout, très émus, mais tenant tête à l’orage.

« Je ne résignerai jamais mes pouvoirs entre les mains d’une minorité, s’écrie Jules Favre, jamais ! jamais ! jamais ! »

Schœlcher, Étienne Arago promettent des élections prochaines, mais cela est trop vague, le temps presse.

Le fougueux Flourens est entré et, à la tête de ses tirailleurs de Belleville, debout sur la table, réclame la déchéance du Gouvernement.

« Jamais ! » répond encore une fois Jules Favre.

Le tumulte est indescriptible. S’il faut en croire Flourens, (1) Jules Ferry, debout, parlait d’union et de concorde, Jules Favre, assis, tenait une plume pour se donner une contenance, Jules Simon cherchait dans sa philosophie des remèdes à cette aventure et n’en trouvait pas. Trochu, recommandant son âme à Dieu, mettait sa décoration dans sa poche. Le vieux Garnier-Pagès se démenait comme un possédé. Tamisier, tout hébété, ne comprenait rien.

Cependant les soldats du 106e bataillon ont aperçu un petit vieillard d’apparence frêle, mais à regard éner­gique et à cheveux blancs vénérables : « Voilà Blanqui ! » s’écria l’un d’eux. Aussitôt tous se précipitent lâchement sur ce vieillard désarmé, l’accablent de coups, lui arrachent les cheveux. Flourens averti envoie des tirailleurs qui le dégagent ; il arrive, boit un verre d’eau et se met immédiatement au travail. Blanqui, qu’on a appelé le théoricien de l’émeute, « homme de volonté ardente et de conscience pure », envoie des ordres à la préfecture de police, au ministère des Finances, aux commandants des forts. Puis les chefs de l’insurrection s’entendent avec Dorian. Tous se rallient à l’idée de faire des élections dès le lendemain.

L’un après l’autre, les bataillons de la garde nationale défilaient sur la place ; leurs délégués traversaient l’Hôtel de Ville et sortaient du côté de la caserne Lobau en criant : Vive la Commune !

Cependant Ernest Picard, qui a réussi à s’échapper, prenait des dispositions pour délivrer ses collègues et, vers six heures, le 106e bataillon du faubourg Saint-

(1) Paris livré, page 141.

Germain marchait sur l’Hôtel de Ville. (1) Comme il était impossible de distinguer ceux qui voulaient délivrer le Gouvernement de ceux qui le tenaient prisonnier, quelques hommes du 106e ayant crié : Vive la Commune ! se glissèrent dans la salle où Flourens haranguait la foule. Le commandant Ibos monta à côté de lui. Une dispute s’engageait entre les deux orateurs, quand la moitié de la table se renversa et tous deux chavirèrent.

Profitant du tumulte, quelques gardes nationaux ont entouré Trochu ; un homme de haute taille l’enveloppe dans sa capote, lui met un képi de simple garde sur la tête, cache le képi galonné du général et l’entraîne avec Jules Ferry vers l’escalier.

Sur ces entrefaites, un aide de camp s’apprêtait à télégraphier au général Ducrot pour l’inviter à entrer dans Paris avec ses troupes. Mais Trochu comprenant la maladresse d’une semblable intervention, fit arrêter la dépêche. Il savait et répétait souvent qu’il fallait se garder d’user de violence envers la population parisienne. « Le jour où la force morale ne suffirait plus, tout serait perdu. »

Vers 7 h. 1/2, à la porte Maillot, Ducrot achevait de dîner avec son état-major, lorsque le commandant Franchetti entra dans la salle ; il s’approcha du général et lui dit bas à l’oreille : « Les membres du Gouvernement de la Défense Nationale sont prisonniers à l’Hôtel de Ville et gardés à vue par des gredins capables de tout… »

(1) A la tête d’un bataillon s’avançait le colonel Ferri-Pisani, le commandant Ibos et le capitaine Charles Ferry, frère du préfet de la Seine.

Le général se leva immédiatement en disant : « Messieurs, à cheval, nous entrons dans Paris, prévenez les troupes. » (1)

Mais le Gouverneur arrêta encore ce mouvement ; il insista pour que la garde nationale seule fût employée à réprimer l’émeute.

Le général Tamisier, chef de la garde nationale, était prisonnier à l’Hôtel de Ville. Trochu choisit maladroitement pour l’intérim un monarchiste tout dévoué à la famille d’Orléans, Roger (du Nord). Mais Jules Ferry, comprenant qu’un chef aussi impopulaire ne serait pas obéi, n’hésita pas à prendre lui-même ce commandement. Il était membre du Gouvernement et Préfet de la Seine. Roger (du Nord) s’inclina.

« Il était dix heures et demie du soir, Jules Favre mourait de faim. C’était à qui lui offrirait le boire et le manger. Il avala un morceau de pain grossier et une tranche de cheval, puis il s’appuya contre la muraille de l’embrasure et s’endormit. La chaleur, devenue suffocante, le réveilla, il ouvrit la fenêtre pour respirer ; au même instant, deux coups de feu retentirent, il referma vite la croisée, après avoir vu le quai garni de gardes nationaux qui, ayant cru qu’on allait tirer sur eux, s’étaient hâtés de prendre les devants. » (2)

Lorsque Picard avait voulu faire marcher les troupes à la délivrance de ses collègues, le général Schmidt, obéissant à Trochu, s’y opposa ; et Picard s’écriait : « S’il

(1) Ducrot, page 55. (2) Cité par Ducrot.

ne se sent pas à la hauteur de la situation, qu’il donne sa démission et qu’il nous laisse agir. »

Cependant, à onze heures et demie, pour seconder un mouvement des gardes nationaux dévoués au Gouver­nement, les bataillons des mobiles de l’Indre et du Finistère se rangèrent en bataille devant la caserne Lobau, depuis le quai jusqu’à la rue de Rivoli. Mais comment traverser cette place toute couverte de bataillons d’opinions les plus diverses ? Il était impossible de distinguer les amis des adversaires.

Vers minuit, de Legge, commandant des mobiles bretons, eut l’idée de profiter d’un souterrain qui reliait la caserne à l’Hôtel de Ville : « Pénétrez dans la place, dit-il, et jetez par les fenêtres toute cette canaille. »

Le capitaine Mauduit débouchant le premier avec quelques hommes près de la porte des cuisines, fut reçu aux cris de : « Vive la mobile ! La crosse en l’air ! Nous sommes tous frères ! » Les Bretons faisaient semblant de ne pas comprendre le français, et d’ailleurs ne comprenaient rien à la situation ; ils continuèrent à s’avancer. Mais pendant que le commandant de Legge restait dans le souterrain, où il avait fait prisonniers quatre officiers insurgés, la porte fut refermée et barricadée par quelques gardes nationaux ; les Bretons se trouvèrent à leur tour emprisonnés.

Le capitaine Mauduit, avec vingt-cinq hommes seulement, était monté jusqu’au premier étage ; sa position était critique, au milieu de « trois ou quatre mille gardes nationaux ». Il redescendit en faisant marcher ses hommes à reculons, baïonnettes en avant, « comme un porc-épic ». L’officier de la garde nationale qui gardait l’entrée du souterrain fut enlevé, désarmé et

fait prisonnier ; la porte fut ouverte aux Bretons qui se trouvèrent au nombre de deux cent trente hommes environ. Dorian et le général le Flô, escortés par les Éclaireurs de Flourens, furent envoyés vers eux en parlementaires. Le capitaine Mauduit raconte ainsi cet épisode. (1)

« Le général (le Flô) me fait demander ; je lui saute au cou et le fais entrer dans les rangs des mobiles. Il essaie de calmer notre exaltation en disant : « Si vous avez le malheur de tirer un coup de fusil, les membres du Gouvernement vont être massacrés. » — Étienne Arago, qui descendait par l’escalier des cuisines, se trouve en présence d’un lieutenant de la 4e compagnie du Finistère, qui l’arrête malgré ses protestations. »

Le général le Flô fait ouvrir une porte de l’Hôtel de Ville ; c’est par là que pénètrent Jules Ferry, le commandant Ibos et les gardes nationaux du 106e bataillon. Ils entrent dans la salle des séances et dégagent les membres du Gouvernement ; Ferry parvient à s’entendre avec Delescluze. Avant de relâcher leurs prisonniers, les insurgés reçurent la promesse qu’ils ne seraient pas inquiétés, et le Gouvernement de la Défense Nationale s’engagea sur l’honneur à laisser faire le lendemain les élections de la Commune. Au milieu de cette cohue qu’agitent les sentiments les plus violents et les plus opposés, les chefs de l’insurrection sortent bras dessus, bras dessous avec les membres du Gouvernement. Les

(1) Dans De La Rochethulon, Du rôle de la garde nationale, Paris, Techener, 1872.

hommes des deux partis étaient contraints de se protéger mutuellement. Ce fut un curieux spectacle de voir le général Tamisier donnant le bras au vieux Blanqui. Après cette nuit d’émotions, les membres du Gouvernement étaient défaits, livides, les cheveux collés aux tempes. De la salle des séances jusqu’à la porte Lobau, ils défilèrent entre les mobiles qui formaient la haie ; les clairons sonnaient la marche et les tambours battaient aux champs. Il était deux heures du matin.

De son côté, Trochu était monté à cheval. « Il pouvait recevoir un coup de pistolet, mais il y a des circon­stances où il faut braver ces chances-là. » (1) Suivi de son aide de camp, le commandant Bibesco, et entouré de son état-major, le Gouverneur se mit en marche avec le général Ducrot. La foule était tellement compacte qu’il était difficile d’avancer. Les gardes nationaux vociféraient ; les uns acclamaient Trochu et lui tendaient les bras, les autres le menaçaient du poing et criaient : « Vive la Commune ! » (2)

Vers trois heures et demie du matin, le Gouverneur rentrait au Louvre et le général Ducrot lui demandait avec insistance que prompte justice fût faite des émeutiers : « Les mobiles, disait-il, ont pris un certain nombre de ces misérables ; les cours martiales nous donnent le moyen de les faire juger, il faut que dès demain on en passe quelques-uns par les armes. »

Mais sur l’ordre de Jules Ferry et d’Edmond Adam, la plupart des hommes arrêtés furent mis en liberté, Dorian et d’autres membres du Gouvernement avaient

(1 et 2) Ducrot.

fait des promesses formelles ; Ducrot s’étonne qu’ils se soient crus liés par la parole donnée. (1)

« Équipée stérile, triste spectacle offert à l’ennemi ! » disent les historiens. — Peut-être. (2)

Le Gouvernement avait promis l’élection immédiate d’un Conseil municipal. Vainqueur, il escamota son engagement. Le 3 novembre, les électeurs furent bien convoqués, mais pour répondre seulement à cette question : La population de Paris maintient-elle, oui ou non, les pouvoirs du Gouvernement de la Défense Nationale ?

Ce Gouvernement avait perdu la confiance du peuple. Cependant, par crainte de l’inconnu, nous eûmes le tort de lui confirmer des pouvoirs dont il ne sut pas faire un usage efficace. Le plébiscite donna 560.000 oui et 60.000 non.

Il semble regrettable que les chefs de l’armée ne se soient pas rendu compte de leur insuffisance. Confondant la République avec l’anarchie, ils appelaient de leurs vœux un monarque quelconque pour rétablir l’ordre. Persuadés que ce Paris qu’ils méprisaient injustement et qu’ils détestaient, ne résisterait pas quinze jours, ils avaient agi et continuèrent d’agir en consé-

(1) Cependant Tibaldi, Vésinier, Vermorel, Lefrançais furent traînés de prison en prison ; ils attendirent pendant de longs mois d’être jugés et acquittés. Flourens fut incarcéré à Mazas. En présence de ce manque de foi, Floquet et plusieurs délégués aux mairies envoyèrent leur démission. Rochefort avait déjà donné la sienne. Un conseil de guerre condamna Jules Vallès à six mois de prison, le docteur Goupil à deux années de la même peine ; Blanqui, Flourens, Levrault, Cyrille furent condamnés à la peine de mort.

(2) Bien des gens estimèrent que si ce mouvement eût réussi, la défense de Paris eût été conduite avec plus de vigueur. Cette émeute contraignit du moins Trochu à organiser les bataillons de marche de la garde nationale.

quence. Leur imprévoyance et leur découragement contagieux paralysèrent la défense. Que ne s’est-il trouvé là un véritable chef d’armée républicain ?

Le lendemain, premier novembre, notre amie madame André-Léo, collaboratrice de Delescluze, écrivait dans le Réveil :

« Deux longs mois, deux siècles dans les circonstances extrêmes où nous sommes, ont surabondamment prouvé l’incapacité des hommes qui ont pris la direction des affaires publiques. Ils ont laissé la France aux mains des bonapartistes. Les maires, les commissaires, tous les honteux magistrats qui sous l’empire égaraient et enchaînaient les populations, sont restés en possession de leurs pouvoirs. Strasbourg n’a pas été secouru ; Metz n’a pas été secouru. Tandis qu’on envoyait de vieux serviteurs des cours mendier la pitié des rois, on contenait l’élan de Paris ; on versait de l’eau au lieu de feu, des larmes au lieu de sang. — On a conservé les pourritures monarchiques ; on a paralysé toutes les forces vives ; l’initiative des citoyens, leurs efforts en faveur d’une énergique résistance ont été opiniâtrement entravés. Aujourd’hui comme hier, nos soldats sont décimés, affamés, conduits à l’ennemi par petites bandes et sans artillerie. Imbécillité ? Trahison ? Le résultat est le même.

« Que ces honnêtes gens rentrent dans la vie privée, laissant à de plus jeunes, à de plus énergiques, une tâche qui dépasse leurs forces. Que les hommes de cœur se lèvent ; que tous courent à l’ennemi ! Les femmes, les vieillards, les enfants eux-mêmes resteront à la garde des remparts, et nous retrouverons tous la

grande âme révolutionnaire qui sut vaincre en d’autres temps, qui nous fera vaincre encore. » (1)

Percer la ligne d’investissement, rejoindre l’armée de la Loire, puis lancer toutes nos forces réunies contre l’ennemi, et, si l’on ne parvenait pas à lui faire lever le siège, essayer du moins de ravitailler Paris, tel est le but que l’on pouvait se proposer. Quiconque examinera les forces respectives des armées en présence recon­naîtra que ce plan n’était pas irréalisable.

(1) Je dois à l’obligeance de madame Aristide Rey, exécutrice testamentaire d’André-Léo, les renseignements suivants :

Léonie Béra, née en 1829 à Lusignan (Vienne), s’enthousiasma pour les idées généreuses émises dans diverses publications par un disciple de Fourier, M. Champseix. De là une correspondance qui aboutit à des fiançailles, avant même que la jeune fille eût vu l’écrivain. Celui-ci était infirme, ce qui n’empêcha pas le mariage. De cette union naquirent deux jumeaux, André et Léo, dont les noms réunis devinrent la signature littéraire de leur mère, touchant pseudonyme indiquant l’importance que ses enfants prenaient dans sa vie. André-Léo est l’auteur de nombreux et remarquables romans qui eurent un vif succès et furent traduits en plusieurs langues. Nous citerons seulement : Un Mariage scandaleux (son chef-d’œuvre). — Les Deux Filles de Monsieur Plichon. — Bradfort. — La Commune de Malempis (petit pamphlet politique), etc. Elle publia aussi quelques volumes destinés à l’enfance, parmi lesquels : Une Maman qui ne punit pas et Les Aventures d’Édouard, publiés plus tard sous ce beau titre : La Justice des choses. Pendant les deux sièges de Paris, madame André-Léo prit une part active et passionnée aux événements ; elle écrivit alors dans divers journaux. Ce fut en 1873 qu’elle épousa Benoît Malon. Elle mourut en 1900.

III

1870

LE CERCLE DE FER

Incohérence du commandement. — 9 novembre, victoire de Coulmiers. — 30 novembre, la sortie. — Attaque d’Épinay. — Le plateau de Villiers. — 1er décembre, suspension d’armes. — 2 décembre, Champigny. — L’armée de secours, 1er décembre, Villepion. — 2 décembre, Loigny. — 4 décembre, Patay. — Prise d’Orléans. — Retraite dans Paris.

1

Tant qu’il y aura en France deux éducations, il y aura deux partis opposés, deux nations qui ne peuvent s’entendre : à gauche, ceux qui disent la vérité, à droite, ceux qui croient devoir la cacher.

A la nouvelle de la capitulation de Metz, Gambetta avait lancé cette proclamation :

Soldats,

… Vous avez été trahis, mais non déshonorés… Débarrassés de chefs indignes de vous et de la France, êtes-vous prêts, sous la conduite de chefs qui méritent votre confiance, à laver dans le sang des envahisseurs l’outrage infligé au vieux nom français ?…

Vous ne luttez plus pour l’intérêt et les caprices d’un despote, vous combattez pour le salut même de la patrie…

D’indignes citoyens ont osé dire que l’armée était solidaire de son chef. Honte à ces calomniateurs qui, fidèles au système de Bonaparte, cherchent à séparer l’armée du peuple, les soldats, de la République.

Non, non ! j’ai flétri, comme je le devais, la capitulation de Sedan et la trahison de Metz, et je vous appelle à venger votre propre honneur, qui est celui de la France. En avant !… Vous êtes la jeunesse française, l’espoir de la patrie, vous vaincrez !

D’Aurelle s’indigne d’une pareille audace : Signaler aux soldats la trahison de leurs chefs ! « La discipline, dit-il, fut vivement ébranlée par une telle dénonciation. Des sous-officiers et des soldats mirent en délibération s’ils ne s’affranchiraient pas de l’obéissance envers des chefs qui les trahissaient. »

« Élevez vos âmes et vos résolutions à la hauteur des effroyables périls qui fondent sur la patrie », écrivait Gambetta, et, le 2 novembre, il appelait sous les drapeaux tous les célibataires valides de vingt-et-un à quarante ans. Son activité, son énergie firent des prodiges et parvinrent à réveiller un peu la province de sa torpeur.

Mais, à la tête de l’armée, d’Aurelle hésite, il voit des difficultés partout, tout lui semble impossible et, lorsqu’il se décide à marcher, c’est à contre-cœur.

Les mouvements de l’armée française furent incohérents, parce qu’il n’y eut jamais d’unité ni dans le commandement, ni dans le but poursuivi. D’Aurelle s’obstinait à s’enfermer dans Orléans, (1) Gambetta et Freycinet lui ordonnaient d’aller délivrer Paris. Chanzy n’avait sous ses ordres qu’une partie de l’armée ; personne n’osait prendre l’initiative d’un plan d’ensemble.

Gambetta à Jules Favre

Tours, 13 novembre 1870.

Les Prussiens massent entre Chartres et Pithiviers des forces énormes pour nous barrer le chemin de Paris. Peut-être jugerez-vous opportun de faire sortir de Paris, désormais inexpugnable, deux cent mille hommes qui, en tenant la campagne, feraient contre­poids aux forces que le prince Frédéric-Charles amène de Metz.

Si Bazaine avait retenu quelques jours de plus l’armée allemande devant Metz, l’issue de la guerre eût été tout autre.

2

VICTOIRE DE COULMIERS (2)

Napoléon Ier savait choisir son champ de bataille et trouvait moyen d’imposer sa volonté à l’ennemi. Nos

(1) Ducrot (page 111) s’exprime ainsi au sujet du plan de d’Aurelle : « Tout d’abord, Orléans nous était-il nécessaire ? Cette ville était située tout entière sur la rive droite de la Loire, sans aucune fortification. En cas de retraite, notre armée, obligée sous le feu de repasser ce large fleuve, courait le risque d’être prise ou détruite. Enfin l’occupation d’Orléans entraînait presque forcément nos armées à marcher directement sur Paris par le plateau de la Beauce… N’y avait-il pas témérité à pousser nos bataillons improvisés dans ces immenses champs nus, découverts, où les solides et nombreuses armées allemandes pouvaient déployer leurs formidables moyens d’action ? »

(2) Je ne fais guère que résumer les récits des généraux d’Aurelle et Chanzy.

généraux, au contraire, « subissaient lourdement l’ini­tiative de l’adversaire ». (1) On attendit que l’armée allemande se fût retranchée dans les villages, les châteaux et les fermes qu’elle avait crénelés et dont elle défendait l’approche par des ouvrages de fortifica­tion passagère. Au lieu d’attaquer ces positions, il fallait tenter de les tourner et se frayer un chemin en les évitant.

9 novembre. — Le temps est froid et sombre ; au jour le brouillard commence à se dissiper. Les régiments se dirigent vers les positions qui leur ont été assignées. Un silence solennel règne partout dans ces champs où va retentir bientôt le bruit du canon.

Au premier rang, éclairant à distance la cavalerie elle-même, s’avancent les francs-tireurs de Paris, sous le commandement du lieutenant-colonel Lipowski.

Le 16e corps a devant lui les positions défendues par les troupes du général de Thann.

Les tirailleurs du 33e de mobiles marchent résolument à découvert sur Baccon, où les Bavarois sont embus­qués. Ils arrivent jusqu’au village, soutenus par l’artillerie, dont les boulets font écrouler d’abord quelques pans de muraille ; (2) ils y pénètrent et commencent une lutte corps à corps.

« C’était en ce moment un spectacle imposant que celui de cette jeune armée de la Loire, combattant sur tous les points avec une ardeur admirable. » (3)

(1) Général Zurlinden. La Guerre de 1870-1871. Hachette, éditeur, 1904.

(2) C’est là ce que des chefs imprévoyants n’eurent pas le soin de faire à Buzenval.

(3) D’Aurelle. La première armée de la Loire. H. Plon, édi­teur, 1872.

Cependant le général Reyau, qui commandait la cavalerie, avait l’ordre de couper la retraite de l’ennemi sur la route de Paris. Par une erreur inconcevable il prit les francs-tireurs de Lipowski pour des Prussiens et battit en retraite, en prévenant Chanzy que son flanc était menacé.

A droite, la marche de la division Barry avait été lente, mais à midi Coulmiers fut attaqué avec vigueur.

Vers deux heures, les tirailleurs de la première division du 16e corps (1) s’emparent des jardins qui entourent Coulmiers; le village leur oppose une résistance opiniâtre. Le général Barry ayant commandé une attaque de front, nos soldats sont reçus par une fusillade très vive et des feux à mitraille. Il y eut un moment d’hésitation.

Alors le général, mettant pied à terre, se place à la tête de ses troupes et les enlève au cri de : En avant les mobiles ! Vive la France ! La lutte se prolonge dans le village en flammes; l’ennemi recule, à cinq heures sa défaite était complète. Une de ses colonnes défile toute la nuit sur la route de Patay dans le plus grand désordre. Deux mille cinq cents prisonniers tombèrent entre nos mains.

Chanzy n’a vu qu’après coup ce qu’il aurait dû faire alors :

« Mettre à profit l’enthousiasme de la victoire, achever de battre l’armée du général de Thann avant qu’elle eût pu être secourue par celle du Grand-Duc, sur laquelle on se serait porté ensuite; prendre ainsi les Allemands en détail, avant l’arrivée des renforts

(1) Où commandait le général de Tucé.

que le prince Charles, parti de Metz, amenait avec la plus grande célérité. » (1)

« Depuis onze jours le général d’Aurelle n’avait pas avancé d’une lieue. Au lieu de 40 ou 5o mille hommes que l’armée française avait devant soi, quinze jours auparavant, c’était maintenant plus de 120.000 hommes et près de 4oo bouches à feu. » (2)

D’Aurelle le reconnaît, « nos mobiles, qui voyaient le feu pour la première fois, avaient été admirables de courage et d’entrain. L’artillerie avait manœuvré sous une grêle de projectiles, avec une précision et une intrépidité remarquables. La cavalerie n’avait pas été moins brillante. »

Des historiens se sont demandé pourquoi d’Aurelle n’avait pas poursuivi l’ennemi, voici sa réponse qui semble faible :

« Une pluie glaciale mêlée de neige commençait à tomber. La nuit était sombre à tel point que le lendemain matin seulement on s’aperçut que l’ennemi avait battu en retraite.

« Le général en chef était opposé à toute espèce d’opérations de nuit. Le lendemain, il était trop tard.

« Les Allemands font de très grandes étapes; ils avaient douze heures d’avance et se rapprochaient de leur base d’opérations, le cercle d’investissement de Paris. »

Ainsi, la route de Paris était libre. D’Aurelle s’enferma dans Orléans. « Paris attendit d’Aurelle; d’Aurelle ne bougea point! N’est-ce pas à bondir de colère? » (3)

(1) La marche des deux armées allemandes s’effectua du 27 octobre au 15 novembre. (2) Claretie, page 42o. (3) Robert Kemp.

Chanzy avait peine à contenir son impatience. Il écrit au général en chef et s’efforce de le convaincre de la nécessité d’un mouvement en avant. D’Aurelle répond : « Il eût été plus conforme à nos véritables intérêts d’attendre dans nos lignes fortifiées l’attaque de l’armée allemande que de la provoquer. »

Et ce même d’Aurelle qui vient de faire un si bel éloge du courage de nos troupes, commence déjà à les dénigrer : « Ces masses d’hommes sans organisation, sans instruction militaire, sans cadres, mal équipés, mal vêtus, mal armés, etc… » ne lui inspirent aucune confiance.

Freycinet lui écrit : « Nous ne pouvons demeurer éternellement à Orléans. Paris a faim et nous réclame. » (1) On lui offre de placer sous son commandement une nouvelle armée, il refuse. Quant à étudier un plan pour arriver à donner la main à Trochu, « il serait nécessaire que je fusse au courant de ce qui se passe à Paris et des intentions de cet officier général ».

Gambetta lui fit observer qu’on pouvait bien préparer des opérations ayant Paris pour objectif, sans avoir une connaissance préalable des projets de Trochu.

3

Le simple et vulgaire bon sens est parfois plus voisin de la vérité pratique que les combinaisons savantes. On s’est beaucoup moqué des Parisiens qui demandaient à grands cris la sortie en masse. Les Parisiens avaient

(1) Le 15 novembre, la ration de viande fut réduite à cent grammes.

raison. Une armée assiégée beaucoup trop nombreuse se trouvait en présence d’un mince cordon d’investissement. Les Allemands se gardaient bien de risquer l’assaut de nos forts, et ils ne pouvaient résister à une sortie qu’en concentrant leurs troupes sur un point déterminé. Nous devions empêcher cette concentration, et profiter de notre supériorité numérique pour immobiliser l’ennemi sur tous les points du cercle à la fois.

Je ne raconterai pas toutes les péripéties de la lutte livrée autour de Paris, mais seulement quelques épisodes dont j’ai été témoin. Ils suffiront, je crois, pour démontrer à la fois la bravoure folle de nos chefs et leur imprévoyance coupable.

La victoire de Coulmiers, remportée le 9 novembre, ne fut connue à Paris que le 14. On se décida enfin à tenter une sortie, mais on mit quinze jours à la préparer et… rien ne fut prêt.

Le 28 novembre, la proclamation du général Ducrot, toute vibrante d’énergie vengeresse, nous transporta d’enthousiasme. Le souffle puissant d’une âme collective inspire cette page héroïque; c’est bien la voix du peuple de Paris tout entier exprimant sa sourde colère, son exaltation patriotique et ses courageux espoirs.

Soldats de la deuxième armée de Paris,

Le moment est venu de rompre le cercle de fer qui nous enserre depuis trop longtemps et menace de nous étouffer dans une lente et douloureuse agonie. A vous est dévolu l’honneur de tenter cette grande entreprise : vous vous en montrerez dignes, j’en ai la conviction. Sans doute, vos débuts seront difficiles; nous aurons

à surmonter de sérieux obstacles; il faut les envisager avec calme et résolution comme sans faiblesse.

Pour préparer notre action, la prévoyance de celui qui vous commande en chef a accumulé plus de 4oo bouches à feu; vous commande en chef a accumulé plus de 4oo bouches à feu; aucun obstacle matériel ne saurait y résister; et pour vous élancer dans cette trouée, vous serez plus de 15o.ooo, tous bien armés, bien équipés, abondamment pourvus de munitions, et, j’en ai l’espoir, tous animés d’une ardeur irrésistible.

Vainqueurs dans cette première période de la lutte, votre succès est assuré, car l’ennemi a envoyé sur les bords de la Loire ses plus nombreux et ses meilleurs soldats; les efforts héroïques et heureux de vos frères les y retiendront.

Courage donc et confiance! Songez que, dans cette lutte suprême, nous combattons pour notre honneur, pour notre liberté, pour le salut de notre chère et malheureuse patrie, et si ce mobile n’est pas suffisant pour enflammer vos cœurs, pensez à vos champs dévastés, à vos familles ruinées, à vos sœurs, à vos femmes, à vos mères désolées! (1)

Puisse cette pensée vous faire partager la soif de vengeance, la sourde rage qui m’animent, et vous inspirer le mépris du danger!

Pour moi, j’y suis bien résolu, j’en fais le serment devant vous, devant la nation tout entière : je ne rentrerai dans Paris que mort ou victorieux; vous pourrez me

(1) Ducrot avait écrit : « outragées ». Trochu lui fit observer que rien dans la conduite de nos ennemis n’autorisait cette accusation.

voir tomber, mais vous ne me verrez pas reculer. Alors ne vous arrêtez pas, mais vengez-moi.

En avant donc! en avant! et que Dieu nous protège!

La lecture de cette proclamation avait fait une impression profonde. « Ceux qui ont passé dans Paris cette époque terrible oublieront difficilement la nuit du 28 au 29 novembre 1870 et l’émotion poignante avec laquelle on attendait le lever du jour et les premiers bruits du combat. » (1)

3o novembre. — Le Gouverneur télégraphie au contre-amiral Saisset : « Tout se met en mouvement pour la grande entreprise. Demandons ensemble au Dieu des armées de la protéger après tant de cruelles épreuves. »

4

ÉPINAY

Au moment même où l’armée de Ducrot s’avançait vers le Sud, le vice-amiral La Roncière, pour faire une diversion au Nord, partait de Saint-Denis et enlevait sans coup férir Drancy, la ferme de Groslay et Épinay. Soldat expérimenté, depuis trois jours il faisait canonner Épinay. Le moment venu, il donna l’ordre au général Hanrion de lancer les colonnes d’attaque. Alors nos braves marins escaladent les murs du parc; un violent combat commence dans les rues et dans les maisons du village dont nos troupes chassent les Prussiens. (2)

(1) Chaper (cité par Ducrot). (2) Avertie de ce succès, la délégation de Tours confondit Épinay-sur-Seine avec Épinay-sur-Orge, près de Longjumeau. Mais cette erreur n’eut pour effet que de hâter la marche en avant de l’armée de la Loire. Il y a quelque mauvaise foi à lui attribuer des conséquences funestes.

A quatre heures, un aide de camp du Gouverneur apportait l’ordre de rentrer à Saint-Denis avant la nuit. (1)

L’amiral La Roncière avait du moins réussi à maintenir quelques forces allemandes loin de l’action qui se livrait le même jour de l’autre côté de Paris.

Que de fautes dans les interminables préparatifs de la sortie du 3o novembre! Les troupes parisiennes se massent le 29 dans le champ de manœuvres de Vincennes, mais les ponts de bateaux qui auraient dû être jetés sur la Marne ne sont pas prêts. Les Allemands, connaissant désormais le point précis sur lequel ils vont être attaqués, ont le temps de préparer leur défense, et le lendemain les obstacles sont devenus presque infranchissables.

5

VILLIERS

Le 3o novembre, au matin, le temps était clair; le pont de Joinville avait été réparé tant bien que mal pour le passage de l’infanterie. (2)

Le parc de Villiers était la clé du champ de bataille. Une première faute, irréparable, fut de laisser les Allemands s’y installer tout à leur aise. Ils en avaient fait une position presque imprenable. Le mur long de 4oo mètres qui s’étend à l’Ouest était percé de créneaux. En avant, des tranchées formaient une première ligne

(1) Les redoutes allemandes établies sur les hauteurs environnantes ne permettaient pas de garder Épinay. Peut-être nos troupes auraient-elles pu attaquer ces redoutes, ou mieux, tenter de se frayer un chemin vers la Normandie par la route du Havre. (2) Viollet-le-Duc.

de défense; en arrière, d’autres tranchées donnaient deux étages de feux. Au milieu du parc, sur une plate-forme, une pièce blindée battait tout le plateau de son tir circulaire. Enfin, sur une éminence, s’élevait le château, crénelé, barricadé, constituant un réduit formidable. (1)

Seule l’artillerie aurait pu nous permettre d’attaquer ces retranchements avec quelque chance de succès. Les forts de Rosny, de Nogent, les batteries du plateau d’Avron auraient dû préparer l’assaut du parc de Villiers par un bombardement prolongé. (2)

Notre aile gauche, commandée par le général d’Exea, devait se porter dès le point du jour sur Noisy-le-Grand. Ducrot a prétendu qu’elle avait ordre de prendre la redoute à revers. (3) Les travaux de défense qui existaient seulement du côté ouest pouvaient être tournés. Une action simultanée aurait réussi.

L’attaque commencée à dix heures par les tirailleurs de la division Maussion fut une absurde et inutile boucherie. On fit alors avancer trois batteries; mais, placées en contre-bas, elles ne parvinrent ni à faire brèche dans le mur, ni à débusquer les Wurtembergeois de leurs créneaux.

Vers onze heures le général d’Exea n’avait pas encore commencé le passage de la rivière. Irrité et aveuglé

(1) Cependant cette redoute était ouverte à l’Est et au Nord. (2) Par une négligence inconcevable, le plateau d’Avron ne fut occupé que le 28 novembre, et ce fut seulement le lendemain de la bataille (1er décembre) qu’on eut l’idée d’envoyer une pièce de marine à longue portée. Le colonel Stoffel avait cependant déjà des batteries de 24 et des batteries de 62. Qu’ont-elles fait? (Voir La Roncière, page 18o) (3) Ce qui est certain c’est qu’elle ne l’a pas tentée.

par l’impatience, Ducrot lança quand même ses troupes contre ce mur imprenable.

Arrivés à portée, nos soldats sont reçus par un feu roulant de mousqueterie. Un moment de trouble se produit. Les officiers entraînent leurs hommes qui fondent sur l’ennemi. Les Allemands plient, mais en reculant ils démasquent le long mur d’où part une fusillade meurtrière. Nos soldats se couchent, s’élancent une deuxième fois et gagnent du terrain par bonds successifs.

« Sur cet espace découvert, tous les coups de l’ennemi portent et de nombreuses victimes tombent encore… Les Allemands débouchant du parc s’élancent en poussant leurs hurras,… nos hommes se retournent, font une décharge et se précipitent tête baissée à la baïonnette. Trois fois ils reviennent à la charge et, grâce à ces retours offensifs, nous pouvons reprendre nos premières positions. » (1)

C’est seulement à deux heures que le général d’Exea finit par exécuter le passage de la rivière, et donna l’ordre à la division Bellemare de se porter en avant. Mais Ducrot, qu’il aurait dû seconder, n’est plus là. Il venait d’apprendre que le premier corps d’armée se reportait en arrière, abandonnant toutes ses positions avancées, Champigny et le Four-à-Chaux.

A la nouvelle de cet incroyable incident, le général, dans un premier mouvement d’indignation bien légitime, s’écria : « Allez dire partout que, sous peine de mort, je défends d’abandonner aucune position. »

(1) Ducrot, II, 208.

Rien ne pouvait motiver cette retraite, et cependant la division Faron refluait déjà vers la Marne, évacuant Champigny.

Ce mouvement rétrograde fut arrêté; les troupes réoccupèrent leurs positions, sans que l’ennemi tentât de s’y opposer. L’attaque du parc, qui aurait dû être faite simultanément par les deux corps d’armée, fut reprise séparément par le troisième corps tout seul. (1)

Vers trois heures et demie, le général de Bellemare rassemble ses troupes et commande l’assaut. Mais, c’est encore une fois de front qu’il va attaquer follement.

Le 4e zouaves s’engage dans un chemin creux et escalade les pentes au pas de course. Le mur est toujours intact. Un feu roulant renverse en quelques minutes la moitié de nos hommes : tous les officiers sont atteints, le commandant a son cheval tué. Les débris des deux braves compagnies se rallient derrière la crête et, à peine reformé, le bataillon se porte de nouveau en avant.

Les jeunes zouaves, qui s’étaient déjà si vaillamment comportés à la Malmaison, veulent, par un coup d’éclat, effacer tout souvenir de ce qui s’est passé à Châtillon. Tête baissée, ils se précipitent sur le plateau…

« Des créneaux, des abris jaillit un feu terrible; la plupart tombent, les autres marchent, courent à travers une grêle de balles… mais, arrivés à cent mètres du parc, ils sont foudroyés à bout portant. 16 officiers sur 18, et 311 hommes sur 6oo sont hors de combat.

(1) Trois mille gardes nationaux mobilisés étaient en avant du fort de Rosny, sous les ordres du général d’Hugues; ils auraient pu tourner l’obstacle par Noisy-le-Grand. Les travaux allemands au Raincy étaient à peine commencés.

Cependant ces braves n’ont pas inutilement versé leur sang; ils ramènent les deux pièces de canon laissées sur le plateau faute d’attelages.

« Il était fort tard… Après ce dernier insuccès, il n’y avait plus rien à tenter. Le gros des troupes est reporté en arrière de la crête, sur laquelle nous laissons seulement des avant-postes. Des ordres sont donnés sur toute la ligne pour que la nuit soit employée à enlever les blessés, enterrer les morts et renouveler les munitions. » (1)

Toute la nuit le Génie auxiliaire, grâce à l’intelligente et courageuse initiative de Viollet-le-Duc, fut occupé à creuser des tranchées aux avant-postes.

Le général Ducrot eût fait un excellent colonel, il avait beaucoup d’élan, mais il manquait de vues d’ensemble, de prévoyance et de ténacité. Dès le soir du 3o novembre, l’opération lui semblait manquée, et ce découragement était bien prématuré. D’ailleurs, même en supposant, ce qui est très contestable, qu’il ne fût pas possible de percer les lignes d’investissement, était-ce une raison pour n’en pas élargir le cercle? Nos troupes étaient fatiguées, il est vrai. Ne pouvait-on pas les remplacer par des troupes fraîches? Nous avions une réserve de trois cent mille hommes, qu’en a-t-on fait?

La température était devenue glaciale, et nos chefs n’avaient rien prévu : « Nous n’avions emporté ni tentes ni couvertures, les sacs de la troupe ne conte-

(1) Ducrot, pages 194 à 251. L’attaque du plateau de Villiers résume assez bien la stratégie de hannetons qui fut celle de nos généraux pendant toute cette campagne.

naient que des vivres et des munitions; les officiers se trouvaient également sans bagages. Toute la ligne des avant-postes était à quelques pas de l’ennemi; on ne pouvait pas allumer de feux. Chefs et soldats, accablés de fatigue, demeuraient exposés au froid très vif d’une longue nuit d’hiver. » (1)

6

Le lendemain, premier décembre, que se passait-il autour de Champigny?

Suspension d’armes! Tous les forts se taisent. Les troupes restent bivouaquées. « Immobilité complète et bien funeste; car il est certain que si l’ennemi ne nous attaquait pas dans nos positions relativement faibles, c’est qu’il ne se croyait pas en forces suffisantes, ou que les munitions lui manquaient. » (2)

2 décembre. — Au réveil, l’ennemi, répandu sur les hauteurs, nous attaque vivement. La nuit avait été claire (dix degrés au-dessous de zéro). L’armée s’était endormie d’un sommeil de cauchemar, dans une prostration sans bornes, quand le canon la réveilla. Les Saxons marchaient sur Bry et les Wurtembergeois attaquaient Champigny. Nos avant-postes surpris se replièrent. Des ouvriers civils, qui n’étaient pas armés, s’enfuirent en désordre et jetèrent la panique dans la rue principale de Champigny.

Nous allions perdre ce village, et le retour offensif des Allemands pouvait avoir des conséquences désas-

(1) Nos hommes, épuisés de fatigue et de faim, refusaient de travailler. Je pris la pioche pour leur donner l’exemple et je tâchai de les remonter : « De notre travail de cette nuit, leur disais-je, peut dépendre le succès de la bataille de demain. » (2) Le pauvre Pickaert, malade, dormait, la tête complètement ensevelie sous la neige. Il était si pâle, que nous l’avons cru mort. Léon C… et moi nous l’avons mené à l’ambulance, mais le major Pouchet l’a renvoyé rudement, le confondant avec les « fricotteurs ». Ce faible enfant, engagé volontaire à l’âge de 17 ans, mourut d’une maladie de poitrine.

treuses « si ce commencement de déroute n’eût été arrêté par quelques braves gens ». (1)

Grâce aux ouvrages que Viollet-le-Duc nous avait fait creuser pendant l’avant-dernière nuit et perfectionner pendant la journée du premier décembre, nous arrêtions tous les efforts des troupes ennemies jusqu’à deux heures. « A ce moment, l’arrivée d’une division nous permit de reprendre l’offensive, et notre ligne put être portée à 5oo mètres plus loin. » (2)

Le même jour, le fils de Viollet-le-Duc, chargé d’une mission à Paris, eut l’obligeance d’y porter la lettre suivante que j’écrivis rapidement au crayon :

Le Tremblay, 2 Déc. 1 h. 1/2.

Nous sommes tous en bonne santé, quoique très fatigués. Ce matin, M. Viollet-le-Duc nous a fait arrêter la déroute en barrant le passage aux fuyards. Nous les avons forcés à rebrousser chemin, la baïonnette dans les reins. Nous étions tous indignés de voir ces lâches qui fuyaient. Nos sapeurs les ont rudement traités à coups de bâton (manches de pelles ou de pioches) et à coups de poings. — Nous fortifions la ferme du Tremblay. On nous annonce que tout va bien. — Nos troupes viennent d’être passées en revue dans une vaste prairie par le général Trochu qui nous a fait un beau discours : « Messieurs », a-t-il dit d’un air dédaigneux. Il aurait dû dire : « Soldats », ou « Citoyens ». Nous n’étions pas contents; aussi avons-nous tous crié : « Vive le général Ducrot! » Celui-là du moins montre un peu d’énergie et marche à l’ennemi.

L’avant-dernière nuit, nous avons fait des travaux pour installer une batterie de 4o mètres de long aux avant-postes (entre Champigny et le plateau de Villiers), dans un endroit qui avait été pris et repris trois fois dans la journée

(1) Chaper (cité par Ducrot). (2) Viollet-le-Duc.

sur les Prussiens. La terre était humide de sang. (1) Nous ne sommes revenus au camp qu’à la fin de la nuit.

Nous couchons sur la grande place, devant le château de Vincennes. Nos tentes-abris sont très basses et nous n’avons pas su les bien planter. Ce matin, nous nous sommes levés tout couverts de verglas. (2)

La nourriture laisse beaucoup à désirer, surtout comme quantité, mais nous prenons tout cela gaiement; qu’importe, pourvu que la France soit sauvée.

Soyez sans aucune inquiétude; nous venons de gagner du terrain. Le moral de notre compagnie est excellent.

7

Dans l’après-midi du 1er décembre, un ballon, le Jules-Favre, apporta à Tours la nouvelle si impatiemment attendue de la sortie. Aussitôt Freycinet la transmit au général en chef :

Tours, 1er décembre 1870, 5 heures 3o du soir.

Paris a fait hier un sublime effort. Les lignes d’investissement ont été rompues, culbutées… Cet héroïsme nous trace notre devoir. Volez au secours de Ducrot, sans perdre une heure, par les voies que nous

(1) Nos hommes, épuisés de fatigue et de faim, refusaient de travailler. Je pris la pioche pour leur donner l’exemple et je tâchai de les remonter : « De notre travail de cette nuit, leur disais-je, peut dépendre le succès de la bataille de demain. » (2) Le pauvre Pickaert, malade, dormait, la tête complètement ensevelie sous la neige. Il était si pâle, que nous l’avons cru mort. Léon C… et moi nous l’avons mené à l’ambulance, mais le major Pouchet l’a renvoyé rudement, le confondant avec les « fricotteurs ». Ce faible enfant, engagé volontaire à l’âge de 17 ans, mourut d’une maladie de poitrine.

avons combinées hier. Redoublez de vitesse et d’énergie… Continuez vos opérations avec la même prudence, seulement exécutez-les avec une foudroyante rapidité.

Mais cette foi héroïque dont Garibaldi a si bien montré la puissance, d’Aurelle ne la possédait pas plus que Trochu. Ces chefs désillusionnés étaient vaincus d’avance. Ce sont eux qui arrêtèrent la marche vers Paris, parce qu’ils la jugeaient téméraire. Eh! oui, téméraire, mais possible pour des hommes énergiques et résolus. (1)

A la même date, le prince Frédéric-Charles lançait cette proclamation dont l’histoire flétrira le brutal cynisme :

Soldats! Déployez toute votre activité; marchons pour partager cette terre impie. Il faut exterminer cette bande de brigands qu’on appelle l’armée française. Le monde ne peut rester en repos, tant qu’il existera un peuple français.

VILLEPION

L’armée de la Loire, dispersée sur une ligne de 70 kilomètres sans profondeur, courait le risque d’être battue en détail. Le ministre de la guerre confia au général d’Aurelle le commandement en chef, avec

(1) Ennemi de la République et du gouvernement civil que la France s’était donné, d’Aurelle, en écrivant le récit de cette campagne, n’a eu qu’un seul but : rejeter sur Gambetta et de Freycinet la responsabilité de nos défaites.

l’ordre d’opérer une concentration et de marcher sur Paris.

Le 1er décembre, écrit Chanzy, le 16e corps se mit en mouvement à dix heures du matin, l’infanterie à travers champs, l’artillerie sur les routes. L’amiral Jauréguiberry établit promptement ses pièces… Cependant le général Michel dessinait son mouvement tournant sur la gauche. Le village de Gommiers fut vigoureusement attaqué de front par les chasseurs à pied, et enlevé.

Le général Michel, avec la brigade de Tucé à gauche, s’avança sur Villepion. Cette démonstration hardie, exécutée sous les obus à une distance de 6oo mètres, mais assez rapide pour éviter des pertes sensibles, détermina la retraite de la batterie ennemie de Villepion… Le jour baissait. Le commandant de la première division réunissant les troupes qui lui restaient et se mettant à leur tête, se porta au pas de course sur le parc, point central de la résistance, qui fut emporté d’assaut. On fit 4o prisonniers, dont deux officiers de la garde de Bavière.

L’ennemi, abandonnant dans le château son ambulance et de nombreux blessés, rétrograda sur Loigny.

La division Jauréguiberry coucha sur les positions conquises; son quartier général était au château de Villepion. La cavalerie, que la fatigue empêcha malheureusement de poursuivre l’ennemi, se replia sur son bivouac du matin, et la brigade de Tucé à l’ouest de la route de Patay.

Le combat de Villepion était un brillant succès pour le 16e corps. Il avait eu à lutter contre 20.ooo Bavarois qu’il avait complètement battus.

8

LOIGNY-POURPRY (1)

Du côté d’Orléans, la nuit du 1er au 2 décembre n’avait pas été moins froide qu’à Paris. Nos troupes bivouaquaient non loin de l’armée ennemie. « Contrairement à leurs habitudes, les Allemands n’avaient pas pris la peine de dissimuler leurs feux que nos soldats apercevaient distinctement. »

Nues et sans arbres, les vastes plaines de la Beauce sont semées çà et là de fermes isolées, de villages et de châteaux qui seuls peuvent servir de points de résistance. Un soleil splendide se levait à l’horizon. Nos soldats étaient pleins d’ardeur, persuadés qu’ils allaient bientôt donner la main à l’armée parisienne.

Les Allemands avaient pris position sur une ligne de collines, de La Maladrerie au château de Goury. La ligne française se développa de Villours à Morâle. A l’extrême gauche, la 3e brigade de cavalerie (de Tucé) avait pour soutien les francs-tireurs de Lipowski.

« Comme bien d’autres batailles de cette malheureuse guerre, la bataille de Loigny-Pourpry fut décousue : chaque division s’engagea de son côté, les uns trop tôt, les autres trop tard, sans ensemble dans leurs mouvements. La direction supérieure fit défaut. » (2)

Dès le matin, le général Barry entre dans Loigny qu’occupent seulement quelques détachements bavarois, et se porte aussitôt sur Goury. Son élan est tel

(1) La bataille de Loigny a été racontée en détail par d’Aurelle, Chanzy et H. Morel. (2) Général Niox, page 68.

qu’il néglige de faire préparer l’attaque par l’artillerie. L’ennemi, qui s’est replié d’abord dans le parc, ne tarde pas à reprendre l’offensive. La division Barry se retire en désordre dans une plaine découverte, où elle ne trouve aucun abri; et le général Michel recule jusqu’à Gommiers.

Alors les Allemands attaquent Loigny du côté de l’Est. La brigade Bourdillon résiste énergiquement. On se fusille dans les rues; chaque maison est devenue une forteresse dont l’ennemi doit faire le siège. L’artillerie allemande cesse le feu pour ne pas atteindre les siens dans cette mêlée furieuse. A la fin, les Français sont forcés de se retirer. Seuls quelques isolés, oubliés dans le cimetière de Loigny, se font tuer inutilement. L’ordre de retraite ne leur était pas parvenu. — A cinq cents mètres de Loigny, une de nos batteries est surprise et enlevée par deux escadrons de cavalerie allemande; elle n’avait pas même eu le temps d’ouvrir le feu.

Les batteries ennemies, formant un demi-cercle d’environ 2.ooo mètres de rayon, criblent d’obus nos soldats épuisés qui cherchent un refuge autour du château de Villepion.

A ce moment, le général de Sonis, avec le 17e corps, arrête la déroute. Ses canons tiennent tête aux batteries allemandes. Dans l’espoir de reprendre Loigny, il appelle sa réserve, huit cents hommes commandés par le colonel Charrette. Volontaires de l’Ouest (anciens zouaves pontificaux), mobiles des Côtes-du-Nord, francs-tireurs de Tours et de Blidah, s’avancent crânement à travers la plaine sous une pluie de feu. Ils sont soutenus par la cavalerie du général Michel et du général de

Tucé. On sonne la charge et, sans brûler une amorce, nos mobiles enlèvent la ferme de Villours.

Mais le général de Sonis est tombé à l’entrée du bois, il a la jambe fracassée. Charrette a son cheval tué sous lui; tout l’état-major est dispersé. Aucun renfort n’est envoyé pour soutenir les zouaves qui marchent toujours de l’avant. Déjà ils ont pris d’assaut les premières maisons de Loigny, quand le général de Treskow lance contre cette poignée d’hommes ses nombreux bataillons prussiens. Nos héroïques soldats se retirent; les Allemands exténués n’essaient pas de les poursuivre.

La bataille avait duré tout le jour. La nuit était venue. Une obscurité profonde régnait sur le champ de bataille, où tant de soldats avaient trouvé une mort glorieuse, où gisaient tant de blessés; il n’était éclairé qu’à de rares intervalles par les reflets sinistres de l’incendie de Loigny. (1)

« Nous avions battu l’ennemi, mais ce fut une victoire stérile, sans résultats : nous avions devant nous toutes les forces réunies du duc de Mecklembourg, du général de Thann et du prince Frédéric-Charles. »

Néanmoins, le général d’Aurelle se décida enfin à se diriger vers Chevilly, sur la route de Paris. Sa dépêche au ministre de la guerre laisse voir sa mauvaise humeur : « Orléans va se trouver découvert. Il est indispensable d’y envoyer un général. Je n’en ai pas à laisser. » Il ne conserve d’espoir que dans un secours d’en haut, et c’est à Monseigneur

(1) Chanzy.

Dupanloup, évêque d’Orléans, qu’il s’adresse pour cela :

« L’armée de la Loire part aujourd’hui pour marcher au devant de l’armée du général Ducrot, qui a rompu les lignes prussiennes à Paris et qui se dirige vers nous.

« Priez, Monseigneur, pour le salut de la France. »

Ce qu’on a peine à expliquer, c’est la lettre de Chanzy à d’Aurelle et le découragement qu’elle révèle :

« Après un beau succès hier, nous avons quitté ce matin les positions conquises. Le général de Sonis a été blessé et ses troupes se sont repliées. (1) La nuit venait, nous avons été obligés de nous retirer devant un effort très vigoureux de l’ennemi, et nous venons d’arriver, la première division du 16e corps et une partie du 17e, à Terminiers. Je redoute une attaque pour cette nuit ou pour demain. Je ferai tout pour reprendre l’offensive, mais un secours m’est indispensable. Je crois que nous avons devant nous toutes les forces ennemies accourues pour nous écraser. La partie se jouera ici. »

« A la lecture de cette lettre, ajoute d’Aurelle, le général en chef vit aussitôt la situation périlleuse dans laquelle se trouvait l’armée de la Loire. Il n’y avait à prendre d’autre résolution que de battre en retraite, pour ne pas être exposé le lendemain à un effroyable désastre. »

Il est permis de contester que toutes les forces enne-

(1) D’ordinaire un général blessé est immédiatement remplacé par un colonel.

mies fussent accourues : une armée d’investissement restait autour de Paris.

D’Aurelle avait entouré Orléans de lignes fortifiées; éperdu, il renonça à les défendre. Sa hâte de fuir était telle qu’il fit enclouer les canons et abandonna la ville. Ce n’était plus une retraite, mais une immense déroute de 200.000 hommes.

9

COMBAT DE PATAY. — PRISE D’ORLÉANS

« Le 4 décembre, vers huit heures du matin, la canonnade commença du côté de Patay. C’était une colonne prussienne avec artillerie qui se portait sur cette ville, que douze escadrons cherchaient à tourner. Le général de Tucé, plaçant son infanterie aux barricades, disposa sa cavalerie sur la route de Lignerolles, et reçut l’ennemi, qui s’avançait avec beaucoup d’entrain, avec un feu de tirailleurs disposés dans les jardins et derrière les murs de clôture…

« Nos troupes avaient repris l’offensive sous une pluie d’obus qui avait déjà incendié quelques maisons de Patay, et délogé l’ennemi des embuscades où il s’était abrité autour de la ville, après lui avoir tué plus de deux cents hommes et fait une quarantaine de prisonniers, dont quatre officiers. (1)

« Mais pendant que le général de Tucé se maintenait ainsi à Patay, la division Barry dut se replier sur Boulay. » (2)

Les Allemands arrivèrent à six heures du soir aux

(1 et 2) Chanzy, page 90.

portes d’Orléans. « Le général de Treskow négocia aussitôt avec l’autorité militaire française l’occupation de la ville. A dix heures, une convention fut conclue, et peu après minuit, le Grand-Duc entra dans Orléans. »

D’Aurelle n’avait pas trouvé le temps de faire sauter le pont de la Loire; il lui restait pourtant une armée de 200.000 hommes pourvue de plus de 5oo bouches à feu, retranchée dans un camp fortifié, avec des pièces de marine à longue portée.

« Cette bataille qui avait duré deux jours, coûta aux Allemands 1.700 hommes, tandis que les Français en perdirent 20.000, dont 1.800 prisonniers. Leur armée se trouvait coupée en trois tronçons. » (1)

Le 5 décembre le général de Moltke envoyait à Trochu la dépêche suivante :

« Il pourrait être utile d’informer Votre Excellence que l’armée de la Loire a été défaite hier près d’Orléans et que cette ville est réoccupée par les troupes allemandes. »

Ce fut la fin de nos espérances.

10

De son côté, l’armée de Paris ne renonça-t-elle pas trop facilement à traverser les lignes prussiennes?

Nous l’avons vu, la nuit du 2 au 3 décembre fut tout entière occupée à se retrancher dans Champigny même et à élever une batterie devant les lignes conquises.

Pourquoi abandonner ces positions? Les Allemands seraient revenus pour les attaquer, mais « toute la

(1) De Moltke, Mémoire.

presqu’île de Joinville et le champ de manœuvres de Vincennes étaient remplis de nos troupes en bon ordre et prêtes à la lutte ». (1)

A midi, le général Ducrot donne l’ordre de replier les deux ponts de Brie sur l’île de Beauté. Notre armée repasse la Marne sur les autres ponts.

A sept heures et demie du soir, le mouvement de recul est terminé et nos troupes bivouaquent dans le bois de Vincennes.

Trochu écrivait : « L’ennemi nous a attaqués au réveil avec des réserves et des troupes fraîches; nous ne pouvions lui offrir que les adversaires de l’avant-veille, (Pourquoi?) fatigués, avec un matériel incomplet, et glacés par des nuits d’hiver qu’ils ont passées sans couvertures; car, pour nous alléger, nous avons dû les laisser à Paris. » L’aveu d’imprévoyance est-il assez complet?

Cette retraite, après deux journées très honorables, et qu’à Paris on considérait comme des victoires, produisit sur l’armée comme sur la population le plus fâcheux effet. (2)

Certes, Ducrot s’était vaillamment comporté le premier jour; mais, trop vite fatigué, il rentrait dans Paris, oubliant son imprudente parole. Quelle confiance le peuple français pourra-t-il avoir désormais dans les promesses de ses chefs?

Lorsque Ducrot avait donné lecture de sa proclamation au Gouverneur de Paris et à son chef d’état-major,

(1) Viollet-le-Duc. Cette batterie eût permis à nos troupes de prendre à revers la redoute de Villiers et de nous y installer pour élargir le cercle d’investissement. (2) Viollet-le-Duc.

Trochu demanda la suppression de la phrase célèbre, et fit ressortir ce qu’un pareil engagement avait de téméraire. Ducrot lui répondit : « Dans la partie qui va s’engager, se joue le sort de Paris, de la France tout entière. Chacun doit être décidé à donner sa vie contre un tel enjeu; pour mon compte personnel, j’y suis fermement résolu, et il faut que je fasse passer ce sentiment dans le cœur de mes soldats. » (1)

Le but de Ducrot avait été atteint; il avait enflammé tous les courages, et si l’on peut regretter pour sa gloire personnelle des paroles qui prirent l’apparence d’une fanfaronnade, personne n’a jamais mis en doute ni sa bravoure, ni sa sincérité.

D’autre part, Ducrot l’avoue, il n’a pas su profiter de l’infériorité numérique de nos ennemis :

« Combattant toujours derrière des retranchements, des murs, des abris, ils échappaient à nos coups, tandis que nous, au contraire, constamment à découvert, canonnés, fusillés de toutes parts, nous venions sans cesse nous briser contre des obstacles matériels que notre artillerie ne pouvait entamer. » (2)

Évidemment nos chefs savaient moins bien leur métier que les généraux allemands : ils n’ont jamais eu un plan d’ensemble; ils ont lancé en rase campagne de jeunes

(1) « Ceux-là seuls, a-t-il écrit, qui combattaient avec nous au plateau de Villiers, peuvent dire s’il a dépendu de notre volonté que nos engagements ne fussent remplis. » Ducrot avait, en effet, poussé son cheval vers les Allemands et brisé son épée dans la poitrine d’un soldat saxon. Son aide de camp, le capitaine Béverlée, était mort à ses côtés. (2) Ducrot, II, page 286.

troupes inexpérimentées; ils ne se sont occupés ni de les loger ni de les nourrir; ils leur ont demandé des efforts qui dépassaient les forces humaines; ils les ont envoyées à une mort certaine contre des ennemis solidement retranchés derrière des murailles, sans avoir seulement la précaution d’y faire brèche et de bombarder préalablement la garnison. Quand on lit attentivement les livres maladroits qu’ils ont écrits pour leur défense, on est forcé d’avouer qu’il n’y a pas grande exagération dans le mot fameux : « Les Français sont des lions conduits par des ânes. »

ANNEXE AU CHAPITRE III

Guerre à général d’Aurelle

Tours, 6 décembre 1870.

Le commandement en chef de l’armée de la Loire est supprimé. Le 16^e^ et le 17^e^ corps, formant la deuxième armée de la Loire, passent sous les ordres du général Chanzy…

Remettez immédiatement le commandement au général des Paillères. Vous êtes nommé au commandement des lignes stratégiques de Cherbourg, et vous vous rendrez sur le champ à votre destination.

Le général d’Aurelle au Ministre de la guerre, à Tours

Salbris, 6 décembre 1870.

… Le commandement des lignes stratégiques de Cherbourg n’est pas en rapport avec le commandement de général en chef que j’ai exercé. Je dois à ma dignité de ne pas amoindrir la position que j’ai occupée, et je vous demande à ne pas aller prendre possession de ce commandement et à me retirer dans mes foyers. Ma santé, d’ailleurs, est altérée et réclame des soins que je ne puis recevoir que chez moi.

IV

1870

LE GÉNIE AUXILIAIRE

Le plateau d’Avron. — Le Bourget. — La ferme de Groslay.

1

LE PLATEAU D’AVRON

En avant du fort de Rosny, les hauteurs d’Avron dominent la vallée de la Marne. Ce fut seulement lorsqu’on tenta une sortie qu’on s’aperçut de l’importance de cette position. Il eût fallu l’occuper et la fortifier dès le début du siège. Les Allemands, qui la connaissaient bien, essayèrent plus d’une fois de s’en emparer, mais les projectiles du fort de Rosny les empêchèrent de s’y maintenir, tant que leurs ouvrages du Raincy ne furent pas terminés, c’est-à-dire jusqu’à la fin de décembre.

Nos travaux tardifs furent exécutés dans des conditions déplorables. Si l’incapacité militaire de Trochu et de son état-major avait encore besoin d’être démontrée, on en trouverait ici quelques preuves précises.

Par exemple, l’infanterie de marine fournissait chaque jour six cents hommes de corvée au génie pour les travaux de terrassements. « Ces bataillons, sauf celui de Bicêtre, ont constamment vécu sous la tente. » (1) Pourquoi ?

Paul M. à sa mère

Mardi 13 décembre 70.

Nous sommes occupés en ce moment à établir une batterie à l’extrémité du plateau d’Avron. (2) Nous revenons coucher dans le village de Rosny abandonné par les habitants et dévasté par les mobiles. Les maisons n’ont plus ni portes ni fenêtres.

Tu peux donner de bonnes nouvelles de M. Delbrouck. Quoique je ne sois pas dans sa compagnie, je le vois tous les jours au travail. Nous sommes allés ensemble à Villemonble. Les mobiles jouaient de l’orgue dans l’église. Ils pillent et détruisent tout d’une manière indigne. Que feraient-ils en pays ennemi? (3)

Pourquoi les chefs ne réprimèrent-ils pas ce pillage qui fut une cause de démoralisation dans l’armée? Mobiles, gardes nationaux, soldats de la ligne et francs-tireurs, tous ont leur part de responsabilité. Cantonnés dans des maisons qu’avaient désertées des propriétaires timorés, ils brisaient tout, se chauffant avec les portes, les châssis des fenêtres et les meubles sculptés, pillant les caves, retournant le sol pour décou-


(1) La Roncière.

(2) A moins de 2.000 mètres de la redoute du Raincy.

(3) « Les troupes campées sur les rampants nord de ce plateau et peu surveillées, passaient leurs journées, non point à s’exercer, mais à aller chercher des légumes du côté de Villemonble et à piller ce malheureux village. On voyait, tout le long du jour, des files de ces mobiles monter au plateau, chargés de meubles de toutes sortes. Que pouvait-on faire au bivouac d’un guéridon d’acajou ? » (Viollet-le-Duc)


vrir les cachettes où ils espéraient trouver quelques objets précieux. J’ai vu découper le tapis d’un billard pour le transformer en couvertures. Les troupes ne songeaient ni à se garder, ni à se garantir contre les batteries ennemies, ni à en empêcher la construction.

Jeudi 15 décembre. (1)

Nous avons eu tour à tour le gel et le dégel; nous travaillons toute la journée, les pieds dans la neige fondue. Quelques-uns d’entre nous, suivant la recette donnée par un vieux troupier, ont trempé leurs chaussettes de laine dans du suif qu’ils avaient fait fondre. C’est un peu dégoûtant, mais on évite ainsi des maladies dont le plus grand courage ne préserve pas.

Nous voyons distinctement les épaulements que les Prussiens élèvent au Raincy, et nous ne parvenons pas à comprendre pourquoi on les laisse faire. Il serait si facile de les inquiéter. (2)

Samedi 17. — Lever à 4 heures du matin; travail jusqu’à midi. — Départ pour Noisy-le-Sec. — Commencement d’installation, puis départ précipité pour Pantin. Il faut jeter la soupe avant de l’avoir mangée.

Dimanche 18. — Le plateau d’Avron reçoit dix nouvelles pièces de Sept. C’est le colonel Stoffel qui commande l’artillerie.

Lundi 19. — En permission à Paris. Retour à cinq heures. J’amène à son père mademoiselle Marie Delbrouck. (3)

Quelques soldats de l’infanterie de marine reviennent d’une petite expédition. Ils ont démoli les murs du cimetière


(1) Les lettres de Paul M… sont ici complétées par quelques notes écrites au jour le jour sur un carnet.

(2) Ces épaulements devaient recevoir bientôt des pièces de gros calibre. Nos officiers supérieurs ne se doutaient pas de l’effet de ces pièces.

(3) En suivant son père aux avant-postes, cette enfant de 14 ans donnait un bel exemple de courage et de piété filiale.


qui servaient d’abri aux Prussiens. Les postes ennemis se sont repliés; nous en profitons pour faire provision de légumes.

Des lettres de ma mère et de mes sœurs sont parties par ballon à l’adresse de Fernand et de mon oncle. Alix a aussi écrit à Euphémie Barbier, et Louise à mademoiselle Madeleine Pape.

Des ballons, montés par des marins ou des employés des postes, partaient de nuit, pour échapper aux balles allemandes. Ils emportaient avec nos lettres des pigeons voyageurs, et ceux-ci nous rapportaient les réponses dans de tout petits tubes cachés sous leurs ailes. Les dépêches étaient imprimées en caractères microscopiques sur un papier extrêmement léger. Moyennant un franc, nous avions droit à quatre questions auxquelles nos parents ou amis de province répondaient par oui ou par non. A l’arrivée, un appareil électrique projetait en les grossissant ces dépêches qui étaient aussitôt distribuées. « Ces pigeons traversaient les lignes ennemies, échappant comme par miracle aux balles des fusils Dreyse et aux griffes des faucons prussiens, dressés à leur donner la chasse; ils fendaient l’air glacé, s’abattaient à demi morts sur nos toits, et nous tendaient, sous leurs plumes déchirées, les dépêches que nous attendions haletants. » (1)


(1) Jules Claretie.

L’année suivante (31 août 71) madame Pape écrivait à madame Milliet : « Nous sommes dans un séjour de paix profonde… On aime à revoir les lieux où l’on a beaucoup souffert et nous avons souffert mortellement ici l’année dernière. Nous revoyons encore par la pensée toutes les circonstances de l’arrivée de la missive aérienne de votre chère Louise, la première que nous ayons reçue depuis l’investissement de Paris, le premier défi jeté par le courage et l’industrie du vaincu à la force écrasante de l’odieux vainqueur. Quels éclats! quelle joie, quelle émotion en ouvrant ce cher petit billet! Oui, la douleur ouvre et fait épanouir l’âme, pourvu que ce soit une douleur généreuse! »


On dit que deux de nos pigeons voyageurs, qui avaient été pris par les Prussiens, nous sont revenus porteurs de dépêches fausses.

Mardi 20. — Les batteries prussiennes établies au Raincy commencent à nous envoyer quelques obus énormes. Nos ouvrages sont beaucoup trop faibles pour résister. Une quarantaine de marins sont blessés.

2

LE BOURGET

Paul à sa mère

Mercredi 21.

Notre journée d’hier a été employée à la construction de deux ponts sur le canal de l’Ourcq (entre Pantin et Bondy). C’était très pittoresque et très intéressant. Le soir, il a fallu continuer à la lueur des torches, jusqu’à une heure du matin. Plusieurs hommes sont tombés dans l’eau; heureusement le canal n’est pas profond en ce moment.

A quatre heures et demie du matin nous rallumions les torches pour éclairer le passage des troupes, (1) tandis que nos charpentiers donnaient la dernière main au travail.

A sept heures et demie les wagons blindés donnent le signal, et les forts commencent une vigoureuse canonnade. Un quart d’heure après les colonnes d’assaut s’élancent en avant.

Trochu est à la Suiferie avec son état-major. Quelques soldats s’étant heurtés vainement contre un mur


(1) « Les routes, si malencontreusement barrées par des abattis, durent être dégagées. Dans la nuit du 20 au 21 décembre, vers cinq heures du matin, infanterie et artillerie commencèrent à se diriger par ces ponts vers le Bourget, mais l’ennemi paraissant disposé à attaquer Drancy, sur lequel il dirigeait une vive canonnade, on se borna, de notre côté, à occuper ce point et à le défendre par des ouvrages qui furent commencés sous le feu. » (Viollet-le-Duc)


crénelé, il ordonne à l’artillerie de tirer contre ce mur, sans s’inquiéter de nos troupes qui tiennent bon dans le village et que cette maladresse oblige à l’abandonner.

Jeudi 22. — Dans l’après-midi d’hier, nous sommes partis sac au dos, avec armes et outils, pour Drancy. Mais nous n’y étions pas encore arrivés qu’on nous ordonna de faire demi-tour.

La nuit approchait; l’affaire était terminée déjà et nous n’en savions pas l’issue.

Nous sommes revenus au milieu d’un encombrement inouï de voitures, de fourgons d’artillerie et de troupes; nous faisions un pas toutes les dix minutes. C’est un mouvement que je ne comprends pas encore. Peut-être n’a-t-on fait qu’une fausse attaque. — En ce moment la garde nationale et l’artillerie reviennent sur leurs pas.

Nous n’avons pas su nous maintenir au Bourget. Il paraît cependant que la journée n’a pas été mauvaise; nous avions gagné du terrain et nos pertes sont insignifiantes. J’ai vu revenir à vide les voitures d’ambulance. — On s’attend pour demain à une affaire importante.

Tandis que les Allemands dormaient tranquilles, chaudement logés dans nos maisons, nos troupes ont couché sans abri dans la plaine d’Aubervilliers.

« Quelle cruelle soirée! rapporte Ducrot, quelle cruelle nuit! Pour faire la soupe dans ce camp du froid, quelques grains de riz, quelques miettes de biscuit, de l’eau qu’on puisait à grand’peine en perçant la glace et qui gelait pendant le transport. La nuit arriva dès 4 heures, sombre, triste; une bise du nord aiguë, déchirante, lacérait le visage des malheureux groupés autour de rares et chétifs feux de bois vert… La terre était trop dure pour qu’on pût enfoncer des piquets de tente, ils se brisaient. Bien peu dormirent cette nuit-

là… et parmi les dormeurs, on constata le lendemain 900 cas de congélation. » (1)

3

LA FERME DE GROSLAY

Samedi 24. — Nous fortifions la ferme de Groslay. Les Allemands y étaient venus le 13 en reconnaissance, comme en fait foi une inscription au crayon que j’ai lue sur une porte, et copiée.

Dimanche 25. — Nous voyons distinctement les sentinelles prussiennes. Quelques marins et francs-tireurs ont fait feu sur elles. Les Prussiens ne ripostent pas. — Froid vif. — Une de nos sentinelles a été trouvée gelée. — Cinq autres. — De Vesly (mon lieutenant) a été blessé au pied. On le transporte à l’ambulance organisée à l’École des Beaux-Arts par M. E. Guillaume. (2)

Madame Milliet à son fils Paul

26 déc. 70.

… Voici quinze jours que vous êtes partis et je crois que vous auriez grand besoin de repos. Nous nous portons bien, mais nous sommes bien préoccupés de toi. J’ai reçu ton mot par Marie Delbrouck. Les journaux ne disent absolument rien: on ne sait rien. Le froid paralyse probablement les mouvements projetés. La Seine charriait hier des glaçons et des débris de ponts. Ce serait un grand malheur si elle prenait tout à fait. (3) Je sais que vous travaillez aux


(1) Six cents hommes de l’infanterie de marine ont constamment couché sous la tente. Pourquoi? « L’encre même se congèle. L’eau et le vin sont gelés et le pain ne peut être tranché qu’à coups de hache. » (La Roncière)

(2) Il y fut soigné par madame Garnier, femme de l’architecte de l’Opéra et par la baronne d’Orthez. Un autre de nos blessés est soigné au foyer du Théâtre-Français, aussi transformé en ambulance.

(3) « Les ponts prussiens, au-dessus de Choisy, sont emportés. Le pont d’Ivry arrête tous ces débris; les glaces s’y amoncellent. La Seine prend. Les bateaux de grand’garde qui observent Choisy


approches du Bourget, mais comment remuer la terre par une gelée pareille? Je voudrais bien savoir si vous retournez coucher à Pantin.

Hier dimanche, nous sommes allées entendre une conférence de M. Legouvé; nous avions amené Marie Delbrouck avec nous. Il a très bien parlé, mais j’avais l’esprit ailleurs.

Au revoir, cher enfant. Dieu veuille que ce soit bientôt. Je voudrais te voir dans un bon lit pour te réchauffer à fond. Fais attention de ne pas te laisser geler les pieds. Nous t’embrassons tous tendrement. Ta mère : L.

Lundi 26. — Nos nouvelles pièces de sept atteignent facilement les batteries que les Prussiens construisent au Raincy. (1)

Mardi 27. — Il neige. A sept heures et demie du matin, les Prussiens commencent à bombarder avec une violence inouïe le plateau d’Avron. (2)

A onze heures, envoyé par M. Bruyerre (mon capitaine); je cours de Drancy à Groslay demander des ordres à M. Viollet-le-Duc. Il nous envoie aussitôt à Bondy que nous mettons en état de défense. Comme une batterie ennemie enfile directement la grande rue, nous perçons un passage à travers les murs des maisons et des jardins.

Mercredi 28. — Trochu est venu au plateau d’Avron; il s’est rendu compte que la position n’était plus tenable et a ordonné de l’évacuer. (3)

Nous n’avions, il est vrai, sur ce point que 36 pièces


se trouvent bloqués dans l’écluse. — En prévision d’une attaque, il devient nécessaire de provoquer une débâcle. Des ouvriers, aidés par les marins de la flottille, pratiquent un chenal dans la glace, dont l’épaisseur dépasse parfois un mètre. — Ce ne fut qu’après quinze jours de ces rudes travaux que la flottille put être débloquée. » (La Roncière, page 258)

(1) « Avec une longue-vue on voyait les artilleurs ennemis s’éparpiller en dehors de leurs ouvrages. » (La Roncière)

(2) Ils tiraient jusqu’à 120 coups à l’heure sur tout le plateau.

(3) « Le lendemain à cinq heures du matin, les troupes se replient et abandonnent en silence leurs positions. » (La Roncière)


pour répondre au feu de 60. Pourquoi n’avons-nous pas devancé l’ennemi? Il était assurément plus difficile aux Allemands qu’à nous d’amener devant Paris des pièces de gros calibre. Si de Moltke avait eu la mentalité de Trochu, il aurait déclaré la chose impossible. Pourquoi n’avons-nous pas, les premiers, tiré 120 coups à l’heure sur les batteries en construction? Non seulement nous aurions gardé Avron, mais nous nous serions emparés du Raincy, et le cercle de fer eût été notablement élargi. Il a fallu au général Le Flô une prodigieuse dose de sottise pour s’étonner, au Conseil du 28 décembre, qu’on attachât tant d’importance à la possession de « ce plateau d’Avron »!

Sa perte allait rendre impossible toute attaque ultérieure, soit sur Villiers, soit sur le Bourget.

Jeudi 29. — Les marins font preuve d’un dévouement admirable. Ils s’attellent aux lourdes pièces et les ramènent sur une pente rapide tellement couverte de verglas que les chevaux ne peuvent pas y tenir. Ils passent la nuit à emporter à dos d’homme les projectiles jusqu’au fort de Rosny.

Paris a gardé une profonde reconnaissance à ces braves marins. De son côté l’amiral la Roncière, plus équitable que ses collègues, a écrit : « Que Paris le sache, que la France le sache, les matelots n’oublieront jamais qu’au milieu de tant de douleurs, dans les succès comme dans les revers, ils ont vu des poignées d’enfants inexpérimentés de la mobile, ou leurs aînés de la garde nationale, les seconder dans ces luttes stériles, les accompagner dans ces fatigues à chaque instant renouvelées, et combattre avec eux comme des hommes de cœur, beaucoup comme des héros. »

Six soldats du 114^e^ de ligne ont été trouvés gelés l’autre nuit dans la tranchée que nous venions d’achever à Groslay. L’un d’eux était mort.

Paul M. à sa mère

Pantin, 29 déc. 70.

Rassure-toi, chère mère, la vie que nous menons est fatigante, mais je la supporte très bien jusqu’ici… Depuis quelque temps nous ne travaillons plus la nuit, c’est un grand point, car nous avons besoin d’un peu de sommeil. Le froid est très rigoureux. Nos pauvres soldats ont des mines à faire pitié. Il faut avoir le courage de ne pas rester en repos une minute, de ne pas s’asseoir, de ne pas s’endormir. Il vaut même mieux éviter de s’approcher du feu, car après, le froid semble encore plus vif.

Nous partons d’ici chaque matin au petit jour, et nous ne rentrons qu’à la nuit pour manger. Nous ne prenons dans la journée qu’un tout petit morceau de pain et de chocolat. — Nous avons mis en état de défense la ferme de Groslay, ou plutôt les monceaux de décombres qui en restent. Les obus ont fait là un ravage effroyable, c’est navrant à voir.

L’été dernier, c’était un endroit charmant, une maison de plaisance avec de vastes dépendances. Sur deux côtés la ferme est entourée d’une pièce d’eau, avec deux rangées de saules et de magnifiques peupliers : nous avons tout abattu pour faire des barricades.

Les Prussiens sont là devant nous à 250 mètres; nous ne comprenons pas pourquoi ils nous laissent travailler tranquilles. (1) Nous voyons distinctement leurs sentinelles que l’on vient relever de temps à autre; c’est à peine s’ils se cachent un peu derrière les arbres. Ils occupent toute la ligne du chemin de fer et leurs postes sont établis dans les petites maisons des cantonniers. (2)


(1) Ils savaient que leurs batteries du Raincy leur permettraient de s’emparer de ce poste quand ils le voudraient.

(2) La ferme de Groslay n’est distante que de mille mètres du chemin de fer de Soissons.


Quelques marins et des francs-tireurs ont eu la malheureuse idée de tirer des coups de fusil sur les sentinelles avancées que nous voyons se replier. Pickaert, avec trois autres sapeurs, ont voulu aller chercher des légumes de ce côté; ils ont essuyé des coups de feu qui heureusement n’ont atteint personne.

Mercredi 28. — Nous continuons notre travail à Drancy : c’est une tranchée-abri pour relier entre elles deux batteries nouvelles qui seront formidables.

Un artilleur auxiliaire a été tué ce matin. La balle lui a traversé la tête de part en part. Je le vois en ce moment couché sur un brancard dans le petit cimetière de Drancy. Un soldat creuse sa fosse. Son capitaine a été blessé à la cuisse.

Paul M. à sa mère

(Même date).

… Devant nous s’étend une plaine immense et nue, entrecoupée seulement par quelques haies, derrière lesquelles l’ennemi a établi ses batteries. — On vient de tirer sur nous deux obus qui éclatent hors de portée. Nous entendons gronder le canon jour et nuit.

Ici nous n’avons point de nouvelles. Nous ne savons que ce que nous voyons. J’espère obtenir prochainement la permission d’aller vous embrasser, mais quel jour serai-je libre? Cela dépendra des événements. Je n’ai pas eu la chance de rencontrer Henri. — N’avez-vous aucune nouvelle de Fernand ni de mon oncle? — A bientôt, courage et confiance. — Je vous embrasse de tout cœur.

Le 30 décembre, je recevais de ma sœur Louise, âgée de 15 ans, la lettre suivante :

A Paul Milliet, sergent. — Légion du Génie auxiliaire, 1^er^ bataillon, 1^re^ compagnie de marche, 1^er^ peloton, 2^e^ section, à Pantin.

… Nous pensons continuellement à toi et nous sommes bien inquiets et bien tristes de te savoir exposé non seule-

ment aux coups des Prussiens, mais encore au froid et à la fatigue; aussi nous avons été heureux de recevoir ta lettre qui nous a rassurés un peu. Nous passerions un jour de l’an bien triste, si tu ne pouvais pas nous revenir. — Henri est revenu malade après une faction de nuit qui a duré huit heures. Il a les jambes enflées.

Marie Delbrouck nous a raconté les péripéties de sa campagne. Nous la voyons presque tous les jours, afin de nous communiquer les nouvelles.

Adieu, mon pauvre vieux chéri, tâche de nous revenir bientôt sain et sauf. Surtout ne te laisse pas geler.

Nous venons de voir Marie qui nous donne l’espoir de te voir dimanche. Cela nous comblerait de joie.

Trochu, si populaire pendant les premiers mois du siège, continuait à retirer ses troupes dès qu’une position avait été conquise. On parlait de le remplacer.

Le général Vinoy proposait de pousser des colonnes solides sur divers points, dans l’espoir de se frayer un passage. Le général Schmidt n’était pas d’avis de s’éloigner de Paris, mais, d’accord avec le général Le Flô, il pensait qu’il fallait tenter un suprême effort et livrer une grande bataille.

Jules Favre demandait aussi qu’on donnât satisfaction à la population qui réclamait une action énergique. Une députation des membres de l’Institut avait formulé le même vœu.

V

1871

DERNIERS COMBATS

Bombardement. — Illusions. — Buzenval. — Capitulation.

1

Le 30 décembre, toutes les batteries de siège étant prêtes, le bombardement de la ville commença. Doctoralement et pédantesquement, les Prussiens dirent qu’ils avaient attendu le moment psychologique, c’est-à-dire l’heure où la faim, les maladies, une série d’efforts infructueux auraient commencé à abattre les courages. Alors les canons Krupp viendraient donner le coup de grâce et hâter la capitulation.

Samedi 31. — Nous travaillons entre les forts de Noisy et de Rosny. Les obus allemands passent par-dessus nos têtes. L’un d’eux a coupé le fil télégraphique qui est tombé sur notre compagnie en marche.

Premier janvier. — En permission à Paris.

2 janvier. — Retour à Pantin. Continuation des tranchées-abris sous une pluie d’obus. (1)

3 janvier. — Nous avons fait ce matin un chaleureux accueil aux Éclaireurs Poulizac qui revenaient d’une reconnaissance de nuit. Ils ont surpris les postes prussiens du chemin de fer de Soissons et ramènent six prisonniers. Un septième, qui n’a pas voulu se rendre, a été tué sur place. (2)

5 janvier. — Les coups se succèdent sans interruption. — J’apprends que les obus tombent sur le Panthéon, rue Gay-Lussac et dans tout notre quartier. Je suis inquiet pour ma mère, mon père et ma sœur. — Un enfant de sept ans vient d’être tué. C’est odieux!

Sans qu’aucun avertissement préalable ait été signifié aux assiégés, le bombardement s’abattit sur la ville depuis les Invalides jusqu’au jardin des Plantes, tuant des femmes dans la rue, des malades dans leur lit, effondrant les bibliothèques, les serres du Muséum, la Sorbonne, Saint-Sulpice; 21 bombes tombaient sur l’Observatoire, 30 sur l’hôpital de la Pitié.


(1) Ce bombardement n’était pas toujours dirigé avec assez de précision pour rendre notre travail impossible. Nos sapeurs s’habituèrent rapidement au danger. L’un d’eux était chargé de surveiller la batterie ennemie. Dès qu’il apercevait la fumée, il criait : « Pour nous! » Nos hommes, s’accroupissant aussitôt dans la tranchée, attendaient que le projectile eût éclaté; ils avaient environ huit secondes pour se défiler.

« Du 30 décembre au 2 janvier, 5.100 obus atteignirent les forts de Rosny et de Noisy, et couvrirent le plateau entre les deux redoutes. En 23 jours, du 30 décembre à la signature de l’armistice, il y eut 23.000 obus envoyés. Chacun d’eux représente une valeur argent de 75 francs. Ce tir atteint donc en argent le chiffre de un million sept cent vingt-cinq mille francs. » (Viollet-le-Duc)

(2) Ce même jour, « un de nos soldats, pris au moment où il passait à l’ennemi, a été traduit devant une cour martiale et fusillé immédiatement ». (La Roncière)


« Au lieu d’apporter le découragement, ce bombardement sauvage, inutile au point de vue militaire, et qui ne sera jamais pardonné à la Prusse chez aucune nation civilisée, ne fit qu’exaspérer la résistance. » (1)

6 janvier. — Construction d’une casemate entre le fort de Rosny et la redoute de la Boissière.

Les Saxons (qui n’ont eu longtemps au Raincy que les pièces françaises de 12 et de 24, prises à Sedan et à Metz), ont maintenant deux nouvelles batteries; l’une dirigée contre le fort de Rosny, l’autre contre le plateau d’Avron. (2)

Dans une réunion des maires, Delescluze réclamait énergiquement : « la démission des généraux Trochu, Clément-Thomas et Le Flô; le rajeunissement des états-majors; le renvoi au conseil de guerre des généraux et officiers de tout grade qui prêchent le découragement dans l’armée ».

Une affiche rouge, collée le 6 janvier sur les murs de Paris, portait les noms des délégués des vingt arrondissements :

Le gouvernement qui le 4 septembre s’est chargé de la défense nationale a-t-il rempli sa mission? — Non!

Nous sommes cinq cent mille combattants et deux cent mille Prussiens nous étreignent! A qui la responsabilité sinon à ceux qui nous gouvernent? Ils se


(1) Viollet-le-Duc.

(2) Ces batteries étaient armées de canons Krupp, rayés en acier fondu, qui lancent des projectiles oblongs de 28 kilogrammes. Leur portée est de sept à huit mille mètres. L’obus s’enfonce de 4 m. 60 avant d’éclater. A mille mètres, il perce un mur de 3 m. 5o d’épaisseur.


sont refusés à la levée en masse. Ils ne se sont décidés à agir enfin contre les Prussiens qu’après deux mois, au lendemain du 31 octobre. Par leur lenteur, leur indécision, leur inertie, ils nous ont conduits jusqu’au bord de l’abîme : Ils n’ont su ni administrer, ni combattre… Sorties sans but, luttes meurtrières sans résultat, insuccès répétés, Paris bombardé. Le Gouvernement nous a donné sa mesure, il nous tue.

Si les hommes de l’Hôtel de Ville ont encore quelque patriotisme, leur devoir est de se retirer, de laisser le peuple de Paris prendre lui-même le soin de sa délivrance.

La municipalité ou la Commune, de quelque nom qu’on l’appelle, est l’unique salut du peuple. La perpétuation du régime actuel c’est la capitulation, la ruine et la honte! Les contributions de guerre écrasant Paris, voilà ce que nous prépare l’impéritie ou la trahison.

Réquisitionnement général, Rationnement gratuit. — Attaque en masse. — Place au peuple, place à la Commune!

C’est à cette affiche que le général Trochu répondit par sa proclamation célèbre :

Au moment où l’ennemi redouble ses efforts d’intimidation, on cherche à égarer les citoyens de Paris par la tromperie et la calomnie. Rien ne fera tomber les armes de nos mains… Courage, confiance, patriotisme! Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas.

6 janvier 1871. Le Gouverneur de Paris, Général Trochu.

Le 8 janvier, Delescluze, maire du dix-neuvième arrondissement et ses adjoints adressaient leur démission au Gouvernement.

Le Monde Illustré, organe de la classe moyenne, commençait aussi à critiquer sévèrement la conduite de Trochu : « Le public se demande s’il n’y aurait pas autre chose à faire que de fausses attaques et des proclamations diffuses. »

2

Louise M. à son frère

7 janvier 71.

Tu peux te rassurer sur notre compte. Nous avons couché, maman et moi, chez madame Huet, où nous n’avons entendu que le piano de M. César Franck qui nous a bien agacées. Les bombes ne sont pas tombées de notre côté. On pense que le fameux canon Krupp a été démonté par nos marins. Cependant ils ont bombardé Vaugirard et l’usine Cail qui, avant la guerre, avait fait travailler beaucoup d’Allemands.

Nous avons fait un grand tour avec Alix pour nous rendre compte des effets produits par les obus. Il faisait un temps magnifique et les badauds allaient voir tous ces dégâts comme on irait au spectacle : Cheminées démolies, trous dans les murs, vitres cassées; fenêtres emportées, balcons arrachés, nous avons vu tout cela, mais nous n’avons pas pu ramasser un éclat d’obus, à notre grand regret. — Trois obus étant tombés sur l’ambulance de la Closerie des Lilas, on a fait déménager tous les pauvres blessés. Il y en avait plein cinq omnibus; ils avaient des mines bien souffrantes! Ceux qui montaient à l’impériale avaient grand’peine à se hisser jusque là; on était obligé de porter les autres.

Un jour, je me trouvais pour quelques instants en permission, et je venais d’embrasser ma mère, heureuse

de me voir encore vivant, lorsque mes deux sœurs rentrèrent à la maison, pâles, haletantes, bouleversées. Voici ce qu’elles nous racontèrent : Comme elles traversaient la Seine, une foule compacte se pressait sur le quai avec des cris de fureur. Elles s’approchent, et aperçoivent un homme que l’on venait de jeter à l’eau. A tort ou à raison, quelqu’un, un ennemi personnel peut-être, l’avait accusé d’être un espion. Le malheureux, après un plongeon dans le fleuve glacé, luttait désespérément contre la mort. Il nageait, et sa tête convulsée apparaissait par intervalles au-dessus de l’eau. Alors les vociférations redoublèrent et on lui jeta des pierres, jusqu’au moment où l’infortuné disparut une dernière fois.

Mes sœurs conservèrent longtemps présente à la mémoire l’horrible vision de cette scène de meurtre. (1)

Qu’il y ait eu des espions prussiens dans Paris, cela est certain, (2) mais nous en voyions partout. Je ne sais si j’ai eu tort ou raison d’arrêter un curieux qui venait inspecter nos travaux et prenait des notes sur un calepin. Le commandant Davioud le relâcha en riant, sans même l’interroger. Le soir, dès qu’on apercevait une lampe à quelque fenêtre élevée, la foule s’amassait, observant avec inquiétude. L’un disait : « La lumière semble s’allumer et s’éteindre à intervalles


(1) Se peut-il que de longs siècles de civilisation n’aient pas suffi pour adoucir les instincts héréditaires de la brute primitive, toujours prêts à se réveiller dans quelque repli du cerveau de ses descendants? Aucun de ces meurtriers aveugles ne s’est demandé un seul instant si l’accusation était fondée; aucun n’a eu l’idée si simple de confier à la justice le soin de juger et, s’il y avait lieu, de punir le crime.

(2) « Paris fourmillait d’espions prussiens qu’on n’arrêtait guère et dont on ne fusilla pas un seul. » (A. Arnould, I, page 63)


réguliers »; l’autre la voyait changer de couleur. Autant de signaux convenus! Et l’on arrêtait d’inoffensifs veilleurs.

Dans la nuit du 8 au 9 janvier, le quartier de l’Odéon et de Saint-Sulpice recevait un obus toutes les deux minutes. « Une école de la rue de Vaugirard avait quatre enfants tués et cinq blessés par un seul projectile. La cervelle de ces petits êtres rejaillissait contre la muraille. L’Académie en avait appelé au monde civilisé; les représentants des puissances neutres adressaient une protestation contre ces faits de guerre horribles dans leur inutilité. » (1)

Les habitants des quartiers bombardés se réfugiaient dans les caves; d’autres fuyaient et des logements leur étaient ouverts par les municipalités.

Richard Wallace, ému de pitié, provoqua une souscription en faveur de ces infortunés et s’inscrivit généreusement pour cent mille francs. « Que ce nom de Richard Wallace soit salué à jamais par les pauvres et les souffrants. » (2)

3

Madame Milliet à son fils

9 janvier 71.

… Les Prussiens continuent à nous lancer force obus. Il en est tombé beaucoup dans le jardin du Luxembourg, mais comme c’était de 1 heure du matin à 7 heures, ils n’ont fait de mal à personne. Il en est tombé rue Saint-Placide, rue du Four, rue d’Ulm et autour du Panthéon. Très peu d’accidents, mais un vacarme étourdissant. Je croyais trouver ce matin toutes les maisons du boulevard Saint-Michel à bas, ou au moins effondrées, et je n’ai vu qu’un trou à l’angle


(1 et 2) J. Claretie.


de la rue Soufflot, chez le libraire; et un autre chez un pâtissier.

Nous couchons dans l’appartement que nous a offert madame Huet. Nous trouvions d’abord sa chambre trop sourde, on n’entendait rien; puis nous n’avons pas tardé à la trouver trop sonore. Les bombes ne nous laissent pas dormir. Nous venons de promettre à Alix d’aller coucher demain chez elle (rue Martel), si nous continuons à ne pas dormir.

Sois sans inquiétude sur notre compte; il est facile de ne pas sortir la nuit et je crois que nous sommes bien à l’abri dans la chambre au nord. Henri est toujours malade; il a une bronchite qui ne se passe point, au contraire.

Les journaux vous parviennent-ils? Aujourd’hui, il y a une dépêche de Gambetta et les nouvelles sont bonnes. — Les Prussiens ont tenté l’assaut du fort de Vanves, sans succès. Ils ont lancé des bombes incendiaires.

Paul M. à sa mère

Pantin, 9 janvier 71.

Je suis bien inquiet de savoir que le bombardement atteint votre quartier et je voudrais vous savoir à l’abri.

Nous continuons nos travaux. Aucun de nous n’a été blessé ces jours-ci. Le brouillard nous favorise. Hier nos marins ont tiré quelques bordées, sept ou huit coups de canon à la fois; c’est d’un très bel effet : les obus s’élancent de concert comme une volée d’oiseaux. Dès la première bordée, la pièce qui tirait le plus directement sur nous a cessé le feu. Nos grosses pièces de marine n’ont pas encore donné. (1)

La compagnie de M. Delbrouck travaille aujourd’hui avec la nôtre.

11 janvier. — Un de nos hommes tué; la tête emportée, horriblement mutilé. — Cinq blessés. — Nous continuons le travail. Les autres compagnies se retirent.


(1) La précision de ce tir prouve que nous aurions pu empêcher les Prussiens d’établir leurs batteries du Raincy.

Maman va beaucoup mieux et Henri aussi. Le docteur Duchaussoy a entendu dire que les Prussiens avaient tenté une attaque du côté de Rosny et que notre artillerie leur a fait subir des pertes énormes. A Châtillon nous leur avons fait sauter une poudrière. — Ils veulent se venger de toutes leurs défaites (!) et, avant de battre en retraite, ils se hâtent de liquider tous leurs obus.

Cette nuit il en est tombé un sur notre maison. (1) La vibration a cassé toutes les vitres sur le devant, ce n’est pas chaud du tout. Mais dans l’appartement de madame Huet nous sommes très bien. Si cela tombait trop fort, nous descendrions à la cave. Rosalie (la cuisinière) a ramassé un gros morceau d’obus encore tout chaud et qui sentait très mauvais. Nous avons mis dans des malles et descendu à la cave les objets précieux. Tes cartons sont dans la chambre de madame Huet.

Ces gueux de Prussiens! S’ils croient nous faire peur, nous abattre et nous décourager, ils se trompent; ils ne font qu’exciter notre indignation, notre exaspération et notre rage contre eux. — Alix n’a pas de chance; dans sa rue Martel elle n’entend guère les obus. Si elle n’avait pas Henri à soigner, elle serait venue ici pour les entendre de plus près.

Nous espérons te voir à la fin de la semaine. Salut et fraternité.

Paul M. à sa mère

Pantin, 13 janvier 71.

Je suis bien heureux de vous savoir sains et saufs, mais les nouvelles m’arrivent tellement en retard qu’elles ne suffisent pas pour me rassurer. Je voudrais vous savoir chez Alix, vous y seriez plus en sûreté.

Nous continuons à travailler au milieu d’une grêle d’obus, mais nous sommes tellement habitués que nous n’y faisons à peine attention. Les premiers jours, quelques hommes se couchaient à terre; cela me semble peu efficace. M. Delbrouck, toujours sans armes, lit tranquillement son journal et surveille les travaux en se promenant dans l’endroit le plus périlleux. L’exemple du courage est contagieux.

Nos marins répondent admirablement aux Prussiens. Nous avons eu de véritables combats d’artillerie. C’est un vacarme épouvantable qui n’a pas abouti jusqu’ici à de bien grands résultats.

13 janvier. — A Saint-Denis, M. Viollet-le-Duc commence des travaux pour protéger les tombeaux des rois qui sont dans l’église. (1)

Louise M. à son frère

14 janvier 71.

Nous continuons à être bombardés, mais comme toi, nous nous y habituons. Plusieurs motifs nous ont empêchés d’aller nous installer chez Alix : Papa se trouve assez en sûreté dans sa chambre au nord; si donc nous allions, maman et moi, coucher tous les soirs chez Alix, il nous faudrait revenir à la maison le matin, et les Prussiens bombardent le jour autant que la nuit. Le mieux est de sortir le moins possible. Il faut pourtant faire la queue pour avoir notre ration de cheval et de pain que nous ne pourrions nous procurer ailleurs. Puis on ne trouve pas de voitures de déménagement. D’ailleurs cela nous ennuierait beaucoup de penser que tu pourrais venir en permission et ne pas nous trouver là.

Notre quartier n’est pas le seul à recevoir des obus; ils en lancent un peu partout, rue Mouffetard, rue de Lourcine et jusqu’aux quais; mais ils visent de préférence sur les ambulances et hôpitaux; aussi l’on a mis des blessés prussiens au Val-de-Grâce, puisqu’ils s’obstinent à tirer

(1) Boulevard Saint-Michel, n° 95. (1) Grâce à ses blindages en madriers recouverts de sacs à terre, ces précieux chefs-d’œuvre ont pu être préservés des obus ennemis.

dessus; et maintenant qu’ils tuent leurs soldats s’ils le veulent! (1) Je trouve vraiment qu’on les laisse faire bien tranquillement et qu’on ne les inquiète guère.

Nous avons descendu à la cave différentes choses; nous pourrions y descendre nous-mêmes, si le danger était trop grand. D’ailleurs nous n’avons pas peur et nous ne perdons pas la tête, c’est le principal. Nous sommes bien plus tourmentées pour toi; tu es bien plus exposé que nous, et tu n’as pas de maisons ni de caves pour t’abriter.

Ces animaux de Prussiens voudraient bien entrer dans Paris, ou remporter quelque victoire le 16 janvier, jour de la fête de leur roi Guillaume; moi si je pouvais l’étrangler ce jour-là, cela me ferait plaisir.

Les nouvelles de province sont bonnes.

Tâche de nous revenir, ne fût-ce que pour un jour; nous voudrions bien te voir.

Salut et fraternité.

Un obus est tombé dans le jardin de madame Pape, aussi toutes les personnes de sa maison habitent la cave et notre cour est suspendu.

4

Les vivres devenaient de plus en plus rares. Les femmes montrèrent une fermeté et une résignation qui soutint souvent le courage des hommes. Sans se plaindre, elles restaient pendant des heures à la porte des boucheries municipales, attendant leur tour.

« Nous les avons vues, les pauvres mères, emmitou-

(1) Huit cent quatre-vingt blessés étaient soignés dans les baraquements du Luxembourg, le sauvetage fut aussitôt organisé par la garde nationale, sous le feu des obus. On plaçait les malades sur des brancards ou bien sur des chaises; d’autres durent être portés sur les épaules jusqu’au Val-de-Grâce. C’est là que l’on fit transporter aussi les blessés allemands, et de Moltke fut prévenu de ces décisions.

flées dans leurs capelines, tenant à la main leurs petits enfants, qu’elles n’avaient pu laisser seuls chez elles; pauvres moutards! leur figure disparaissait sous les plis d’un gros cache-nez de laine tricoté par la grand mère. Nous les avons vus, les pauvres vieux, un panier à la main, battant des pieds sur le sol pour ne pas rester gelés. Tous grelottants. — Ils venaient chercher quelque maigre pitance : du cheval, de la viande salée, du bœuf d’Australie conservé, et quelles portions! » (1)

Les enfants mouraient par milliers.

De douze à treize cents, chiffre normal des décès parisiens, la mortalité s’éleva à quatre mille cinq cents. « Tout le noir cortège des maladies nées de longues privations s’était abattu sur nous; on ne voyait que corbillards s’acheminant vers le cimetière. » (2)

Chaque arrondissement avait nommé un Comité républicain de vigilance, et le Comité central fut formé par la réunion de quatre-vingts citoyens, choisis à raison de quatre délégués par arrondissement. Dès le 13 septembre, le Comité central proposait que toutes les denrées alimentaires fussent réquisitionnées et emmagasinées par le Gouvernement. Les approvisionnements auraient été répartis entre tous les habitants au prorata du nombre des personnes composant chaque famille. Ces mesures auraient pu prolonger beaucoup la résistance. Elles auraient eu en outre cet avantage d’effacer pour un temps les distinctions entre riches et pauvres. Tous les citoyens, ayant mêmes devoirs et

(1) Francis Enne. (2) Ducrot, III, 224.

devant subir mêmes privations, se seraient sentis égaux devant le péril commun. — Mais l’abnégation est rare, et les riches renoncent malaisément à leurs privilèges. Au moment où tant de prolétaires mouraient de faim, quatorze bons vivants, par exemple, se réunissaient périodiquement pour faire bombance chez un célèbre restaurateur. Aussitôt après le siège, comme ils avaient la reconnaissance du ventre, ils firent frapper à la Monnaie une belle médaille d’or pour l’offrir à Brébant. L’inscription est le honteux monument d’un égoïsme qui s’étale avec le cynisme de l’inconscience. La voici :

PENDANT LE SIÈGE DE PARIS, QUELQUES PERSONNES AYANT ACCOUTUMÉ DE SE RÉUNIR CHEZ M. BRÉBANT TOUS LES QUINZE JOURS, NE SE SONT PAS, UNE SEULE FOIS, APERÇUES QU’ELLES DÎNAIENT DANS UNE VILLE DE DEUX MILLIONS D’AMES ASSIÉGÉE. 1870-1871

Au revers, on regrette de trouver des noms illustres que par pitié je préfère ne pas citer. (Voir A. Arnould, I, page 51)

Madame Milliet à son fils

14 janvier 71.

Je suis bien anxieuse, mon cher enfant, de te savoir aussi exposé. Ne vous laissera-t-on point vous reposer un peu? J’irais bien aux nouvelles chez madame Mazard, mais on sort le moins possible, les rues ne sont pas saines à habiter. C’est fort triste de rester sans communications avec le dehors. Le brouillard me désole et m’inquiète. Ils vont tenter l’attaque de quelque fort, et on ne les verra pas

venir. On dit qu’ils ont attaqué cette nuit le fort d’Issy; je ne sais rien de positif.

Jules Favre va partir pour Londres. Pour moi, je vois ce départ avec peine. Il paraît cependant que c’est l’avis de Gambetta. (1)

Un journal annonce que nos armées de province ne sont qu’à dix lieues de Paris; cela demande confirmation. On s’attend à un assaut et cela très prochainement. D’autres prétendent que si Jules Favre part, le bombardement sera suspendu; mais je n’en crois rien.

15 janvier. — On dit que les Allemands commencent à établir des batteries sur le plateau d’Avron. (2)

La garde nationale avait moins souffert que l’armée; elle était restée pleine d’entrain et de résolution. Mais les soldats, épuisés par un service excessif, offraient un spectacle navrant.

Pour comprendre et excuser un peu le manque de confiance de leurs chefs, il faut avoir vu ces pauvres gens au bivouac, sous la bise glacée, pelotonnés autour d’un brasier, où ils faisaient brûler les meubles enlevés aux maisons abandonnées, mornes, silencieux, indifférents à tout, répondant à peine à la voix de leurs officiers. « Ils faisaient pitié à voir, la tête entourée de chiffons,

(1) Une conférence allait s’ouvrir à Londres pour « régler les affaires d’Orient » au moment où l’existence de la France était en péril. Jules Favre fut invité comme Ministre des Affaires étrangères, et Bismarck lui offrit un laissez-passer. Gambetta lui conseillait d’accepter parce qu’il voyait dans cet acte une reconnaissance officielle de la République française, mais Jules Favre ne voulut pas abandonner Paris bombardé. (2) Sous ces collines sont creusées d’immenses carrières, qui furent occupées quelque temps par 20.000 mobiles, en prévision d’une attaque. Pourquoi retira-t-on ces troupes? On craignit sans doute que l’étroite issue de ces souterrains ne permît pas aux soldats de sortir assez vite et qu’ils fussent pris comme dans une souricière.

leur couverture pliée et repliée autour du corps, les jambes enveloppées de loques, n’ayant plus formes de soldats. » (1) C’était bien, suivant l’expression de Jules Simon, « Moscou aux portes de Paris ».

5

ILLUSIONS

Dans une ville assiégée, les imaginations travaillent et il arrive souvent que les stratégistes de café prennent pour des réalités leurs rêveries fantastiques. Les uns racontaient qu’une armée française, partie de Brest, avait débarqué en Danemark, (2) les autres, que les Bavarois refusaient de continuer la guerre, etc… Voici un échantillon de ces inventions maladives :

Louise M. à son frère

15 janvier 71.

… Papa a vu au café un monsieur qui prétend connaître d’une manière positive le plan de Trochu. Cela n’a rien d’impossible : l’exécution du plan étant commencée, il n’y a plus de motif pour le cacher. Le général Trochu est resté insensible à tous les soupçons, aux accusations et calomnies qu’on a lancées contre lui. Il n’a pensé qu’à l’exécution de son plan et ce sera magnifique. On verra que ce n’est pas seulement un honnête homme, mais un grand homme. Ce plan consiste à envoyer en Prusse une armée de 150.000 hommes commandée par Bourbaki. Le général de Bressoles s’y joindrait avec 12.000 turcos. Garibaldi entrerait en Bavière où il proclamerait la république. L’armée d’envahissement serait

(1) Ducrot, page 212. (2) « La flotte, très forte en navires de combat comme en transports, devait être employée à jeter sur le littoral allemand un corps de débarquement considérable, afin de retenir dans le nord une partie des forces prussiennes. » (De Moltke, Mémoire)

suivie de convois d’armes et de munitions pour nos prisonniers qui seraient délivrés. L’armée de Faidherbe couperait les communications entre l’armée prussienne et l’Allemagne.

La temporisation de Trochu n’a eu pour but que de retenir les Prussiens autour de Paris. Son plan n’était connu que de Gambetta et de Jules Favre; il ne sera publié que quand notre armée sera à Berlin. Les Prussiens, voyant que nous mettons tout à feu et à sang chez eux, courront défendre Berlin et nous serons débloqués, sans avoir eu besoin de faire de sorties.

Cependant les Prussiens sont têtus; il est à craindre qu’ils se disent : Les Français pillent Berlin, rendons-leur la pareille; arrosons Paris de pétrole, lançons une pluie de bombes incendiaires. Ce serait épouvantable!

En ce moment le canon tonne, à croire que les vitres vont casser. Ce sont probablement nos batteries établies sur le chemin de fer d’Orléans.

Henri est parti pour Vitry, Alix est venue nous voir; elle veut coucher ici demain; cela l’ennuie trop de n’avoir pas entendu les obus de plus près.

Chacun de nous faisait alors son plan de campagne. Parmi tous ces projets plus ou moins réalisables, voici quel était le nôtre :

Prendre Paris, les Allemands le savaient bien, ce serait pour eux le triomphe définitif. Dans ce but, leurs armées formèrent autour de la ville une double ceinture; la première occupée à resserrer l’investissement, la seconde à empêcher le ravitaillement de la place. A cette concentration des forces ennemies, il fallait opposer une autre concentration, celle des troupes dont la France pouvait encore disposer. Toutes devaient accourir à marches forcées autour de Paris. Quatre sorties formidables, en sens divers, auraient été combinées et exécutées simultanément. Le même jour, à la

même heure, quatre armées de secours se seraient jetées sur les assiégeants : Bourbaki à l’est, Faidherbe au nord, d’Aurelle au sud, Chanzy à l’ouest. Tout en refusant le combat en bataille rangée, nous aurions harcelé l’ennemi sans relâche par des alertes continuelles, de jour et de nuit; tous les coups de main nocturnes qui furent tentés ont réussi. Grâce à la rapidité de nos mouvements, nous pouvions nous jeter en nombre sur des corps d’armée plus faibles, nous emparer de quelques redoutes, vaincre l’ennemi en détail, alors que ses réserves, menacées elles-mêmes, n’auraient pu secourir les positions attaquées. Et le cercle de fer eût été brisé.

Les généraux considéraient notre situation comme désespérée; mais la population parisienne ne pouvait pas admettre qu’il n’y eût plus rien à faire.

On demandait une sortie générale sur tous les points du périmètre, avec la garde nationale, l’armée régulière, les corps francs, les marins, en un mot toute la population armée. C’est ce qu’on appelait « la sortie torrentielle ». Ducrot se moquait de ces rêves insensés. Il est certain que si Jeanne d’Arc était venue lui offrir ses services, il l’eût fait enfermer à la Salpêtrière. Il y a des moments exceptionnels où la folie sublime est plus efficace que la sagesse et la raison. L’idée fut émise de réunir les membres du Gouvernement, la magistrature, le clergé, les jeunes filles, avec les bannières des corporations religieuses; les mères tenant dans leurs bras leurs jeunes enfants, tous sortiraient processionnellement de la ville et marcheraient droit aux lignes allemandes. La honte du massacre retomberait sur nos ennemis.

6

BUZENVAL

19 janvier. — Cédant aux vœux de la population, Trochu organise bruyamment une nouvelle sortie. Il pourrait être prêt dès le vendredi, mais il veut éviter ce jour-là. « J’avoue, dit-il, que le jour du vendredi me contrarie; nous avons déjà tant de chances contre nous qu’il ne faut pas les augmenter. » — Jules Favre, craignant l’impatience publique, insiste pour qu’on avance l’opération. Trochu, bien que le temps lui manque pour achever les préparatifs, accepte le jeudi 19.

« Si notre attaque eût été effectuée le 18, pendant la Proclamation de l’Empereur d’Allemagne dans le château de Louis XIV, elle eût eu une certaine opportunité et eût jeté une lueur sinistre à travers cette ridicule cérémonie. Mais il était dit que nous ne saurions rien faire à propos. » (1)

C’est aux gardes nationaux mobilisés qu’on réserva l’honneur d’ouvrir le feu. Un général disait : « Ces blagueurs de gardes nationaux veulent absolument qu’on leur fasse casser la gueule, on va les y mener. »

« Aucun des chefs militaires n’avait d’illusion sur le sort réservé à la tentative qu’on allait faire. Tous la considéraient comme vouée d’avance à l’insuccès. » (2)

Dès trois heures du matin, 90.000 hommes, dont 42.000 gardes nationaux, se mettent en marche et se

(1) Viollet-le-Duc. (2) Lieutenant-colonel Rousset, III, 368.

massent entre le rond-point de Courbevoie et le pont de Neuilly. Nos troupes sont formées en trois colonnes sous les ordres de Ducrot, de Vinoy et de Bellemare. Elles sont appuyées par 138 pièces de campagne et 32 mitrailleuses.

L’action qui devait commencer à 6 heures du matin, est retardée par le brouillard. La marche a été si mal réglée que les routes s’encombrent aussitôt; les colonnes se confondent, c’est un fouillis inextricable.

Le général Ducrot, ayant disposé ses batteries à Rueil, lance aussitôt ses tirailleurs sur le mur du parc de Saint-Cloud. Profitant de quelques brèches, nos soldats parviennent à y pénétrer un instant, mais les Allemands les rejettent bientôt hors du mur de clôture.

A la Malmaison, la division Susbielle déloge un poste avancé et vient garnir le mur du parc.

C’est la division Berthaut qui se porte sur Buzenval. Ici encore, un feu meurtrier des Allemands embusqués à couvert, paralyse son attaque.

Partout, à Saint-Cloud, à Montretout, à Garches, « les bataillons de la garde nationale sont lancés contre des redoutes, sans que l’attaque ait été préparée par l’artillerie ». (1)

Treize compagnies allemandes garnissaient le mur de Longboyau. Le général Ducrot, impatienté de leur résistance, donne l’ordre de faire sauter l’obstacle contre lequel deux fois déjà est venu se briser l’élan des nôtres.

Sous un feu d’enfer, le général Tripier jette contre le mur une brigade de dix sapeurs et d’un sergent. Des dix hommes et de leur chef, aucun ne survit; tous, victimes de leur héroïsme, sont foudroyés avant d’arriver au

(1) C’est l’Etat-major prussien qui fait cette remarque.

pied de la muraille; seul, le sergent, atteint de trois blessures mortelles, parvient à traîner son corps sanglant jusqu’à nous. (1)

« Les attaques les plus vives et les plus opiniâtres sont dirigées sur La Bergerie. Là encore les bataillons lancés à l’assaut sont accompagnés d’une section du génie qui essaie de renverser le mur d’enceinte. La tentative échoue. La dynamite étant gelée, l’explosion ne se produit pas. » (2)

L’ennemi parfaitement à couvert ne pouvait éprouver de pertes sérieuses, tandis que les nôtres, mal protégés par les bois dans lesquels ils se tenaient, étaient touchés à coups sûrs. A la nuit le feu cessa; nos troupes, et notamment les bataillons de guerre de la garde nationale, avaient fait des pertes sensibles. (3) On conserva ses positions à quelques mètres de l’ennemi : un simple mur séparait les Français des Prussiens.

Les généraux allemands, qui connaissaient l’importance stratégique de Montretout, donnèrent l’ordre de reprendre à tout prix cette position. A huit heures du soir trois colonnes s’ébranlaient pour prononcer une attaque convergente sur cette redoute, mais elles n’y trouvèrent plus que quelques soldats isolés qui furent faits prisonniers.

A Saint-Cloud, la résistance des nôtres fut si opiniâtre que l’ennemi dut se contenter de cerner les maisons.

Du haut de la redoute de Garches, Trochu avait suivi toutes les péripéties du combat. Convaincu d’avance de l’impuissance de nos efforts, il donna, dès six heures

(1) Ducrot, IV, page 125. — Nécessités de la guerre? Bien des gens se féliciteront de n’avoir pas à prendre de pareilles responsabilités. (2) Etat-major prussien. (3) Nous perdions cinq mille hommes, les Allemands mille.

du soir, l’ordre de battre en retraite. Il eût mieux fait d’envoyer des troupes fraîches et de garder les positions conquises.

« Quant aux courageux défenseurs de Saint-Cloud, il les oublia. C’est seulement dans l’après-midi du lendemain qu’à la vue d’une nouvelle batterie dirigée contre eux, ces braves gens abandonnés se décidèrent à déposer les armes. » (1)

Devant le parc de Buzenval mourut héroïquement un de mes camarades de l’École des Beaux-Arts, le peintre Henri Regnault. Lauréat du prix de Rome, il était exempté par la loi de tout service militaire, mais le vaillant jeune homme avait trop de cœur pour ne pas accourir à la défense de son pays. Le 19 janvier, vers le soir, accompagné de son ami Clairin, il tiraillait dans le bois. On sonne la retraite. Regnault continue à marcher en avant. On le rappelle; il crie : « Encore un coup de fusil et je reviens. » Le lendemain on ne retrouva qu’un corps au visage ensanglanté, sur lequel

(1) Etat-major prussien. — Nous avions cependant des canons en nombre considérable. « Viollet-le-Duc offrait de transporter ces pièces à bras d’hommes, en une heure, avec le concours de la Légion auxiliaire. Les militaires n’acceptèrent pas. » (Claretie, page 479)

s’étaient collées les feuilles mortes. Ce fut une consternation profonde parmi les artistes. (1)

« Chacun sentit qu’une flamme venait de s’éteindre, que quelque chose de précieux et d’irréparable venait d’être à jamais brisé. Une si belle jeunesse, un talent si précoce et si éclatant, la renommée d’un maître conquise avant l’âge, un avenir rayonnant et plein de promesses, le bonheur qui l’attendait, au seuil du mariage, sous la figure d’une jeune fille accomplie… une balle stupide a détruit en un instant tout cela. Elle a frappé ce front plein de lumière et de rêves, marqué du signe des élus de l’art. Une fatalité si cruelle donne l’idée d’un crime commis par la mort. » (2)

Paul M. à sa mère

20 janvier.

La journée d’hier a été terrible. Nous sommes fatigués, mais tous sains et saufs. On dit qu’il n’en est pas de même de la compagnie Delbrouck. Nous n’avons fait que des marches et des contremarches incompréhensibles. Nous avons attendu pendant des heures à Rueil, devant la maison de Jules Favre. Les ordres et les contre-ordres se sont succédé toute la nuit. Nous ne connaissons pas encore le résultat de la bataille. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’affaire a été mal menée. L’artillerie a eu cinq ou six heures de retard. Les gardes nationaux ont monté quatre et cinq fois de suite à l’assaut d’un mur imprenable, et l’on n’avait pas de canons pour y faire brèche. On nous a demandé d’aller le faire sauter, mais nous n’avions pas de dynamite, et, en eussions-nous eu, personne ne nous a appris à nous en servir. C’est honteux! Je me souviens d’avoir lu dans la

(1) Cette inscription était cousue à sa capote brune : Regnault, peintre, fils de Regnault de l’Institut. — Le père, chimiste, directeur de la Manufacture de Sèvres, était gardé par les Prussiens comme otage. (2) Paul de Saint-Victor.

Revue des Deux Mondes un article sur la dynamite, recherche-le, je t’en prie, et donne-moi tous les détails pratiques que tu y trouveras…

Léon C. à sa sœur

Neuilly, 22 janvier 71.

… Nous étions à Courbevoie, en attendant le 19, jour de l’attaque. Nous faisions partie de la division Faron, 2° corps d’armée. A six heures du matin, nous nous sommes mis en marche; on nous a fait poser à Rueil pendant des heures sans rien faire. Nous voyions le défilé des blessés et nous sommes restés au milieu des obus jusqu’à quatre heures du soir. (1) Puis on nous a fait rentrer à Rueil pour faire la soupe… Nous avons couché dans une fabrique de glucose à moitié démolie par les obus, mais à peine étions-nous couchés, qu’il a fallu repartir au travail. Trois fois dans la nuit on nous a réveillés, fait travailler et revenir. La dernière fois pourtant, ordre nous fut donné de rentrer à Courbevoie. Nous avions encore à faire deux heures de marche, toujours sac au dos.

Rentrés à notre premier cantonnement à trois heures du matin, nous nous sommes jetés par terre exténués, jusqu’au lendemain matin.

Le 20, repos. — Le 21 nous partions pour Neuilly, où nous sommes aujourd’hui.

(1) Le musicien Vincent d’Indy, âgé de 19 ans, assista comme nous à ce spectacle horrible, le défilé des blessés qu’on ramenait, les uns entassés dans des voitures d’ambulance, d’autres dans des cacolets, ou des civières : « C’était vraiment navrant de voir ces hommes tout couverts de sang; les uns inertes et comme morts, les autres poussant des cris déchirants, à chaque mouvement du cacolet, laissaient couler un ruisseau de sang, comme d’une fontaine intermittente… De temps à autre une civière couverte passait, portée par deux hommes; c’était le corps d’un officier supérieur… Et tout cela parce qu’un homme a voulu « consolider sa dynastie » et qu’un autre veut voler deux provinces! » (Histoire du 105e bataillon de la garde nationale. Téqui, éditeur)

Je suis très fatigué, et tout cela pour rien, pour une action manquée qui pouvait si bien réussir, car les gardes nationaux ont très bien marché. La compagnie de M. Delbrouck a eu cinq blessés par des balles. Chez nous, personne de blessé, mais tous exténués.

Nous partons démolir des barricades, en attendant mieux.

Madame Milliet à son fils

22 janvier 71.

Nous avons reçu ta lettre hier soir, cher enfant, elle m’a un peu rassurée, mais tu as grand besoin d’un peu de repos. N’en pourras-tu donc point prendre? — Les affaires vont mal. Trochu a fait preuve d’ineptie dans cette dernière affaire. Chanzy a été battu. Il n’y a que Bourbaki qui a remporté quelques succès dans l’Est, mais il est bien loin de nous.

Les troupes rentrent fatiguées, découragées. Mon Dieu, que tout est noir!

Je t’embrasse tendrement. Nous irons demain coucher chez ta sœur.

Paul M. à sa mère

22 janvier.

Je viens de voir M. Delbrouck à Courbevoie. Il est un peu fatigué, mais toujours aussi énergique. Je ne sais si vous le savez, il a refusé la décoration qu’il méritait pourtant si bien. Les journaux reproduisent la lettre superbe qu’il a écrite : Il ne veut pas recevoir la croix « d’un homme qui n’a rien fait pour la délivrance de Paris ».

Ma couverture et ma toile de tente ont été perdues, ou plutôt volées le 19, avec la grande courroie qui les attachait sur mon sac. Ma vareuse a un trou de brûlure, mes souliers sont percés; enfin je n’étais guère présentable pour la revue que nous avons passée hier. — En ce moment nous détruisons les barricades qui encombrent toutes les voies et qui ont retardé si malheureusement le passage de nos troupes.

Nous voudrions bien savoir ce qui se passe à Paris et comment on a accueilli les rapports stupides qui ont paru à l’Officiel.

J’apprends que le bombardement continue sur votre quartier. Je vous en prie, allez chez Alix et écrivez-moi.

Trochu jeta la consternation dans Paris par cette dépêche effarée :

Gouverneur à Général Schmitz

Mont-Valérien, 20 janvier, 9 h. 30 du matin.

Le brouillard est épais. L’ennemi n’attaque pas. J’ai reporté en arrière la plupart des masses qui pouvaient être canonnées des hauteurs, quelques-unes dans leurs anciens cantonnements. Il faut, à présent, parlementer d’urgence à Sèvres pour un armistice de deux jours, qui permettra l’enlèvement des blessés et l’enterrement des morts. Il faudra pour cela du temps, des efforts, des voitures très solidement attelées et beaucoup de brancardiers. Ne perdez pas de temps pour agir en ce sens.

Évidemment nous ne pouvions pas avancer jusqu’à Versailles en un seul jour, mais pourquoi nous faire rétrograder, quand nous étions déjà à moitié chemin? Les Prussiens étaient persuadés que nous allions continuer notre attaque. Le général Clément-Thomas rendait hommage à l’élan de la garde nationale.

Après cette bataille inutile, « entreprise sans but précis, sans espoir de réussite, mal conçue et plus mal dirigée » (1), nul dans Paris ne songeait à se rendre. Le lendemain, les maires des vingt arrondissements

(1) Lieutenant-Colonel Rousset, III, page 389.

étaient convoqués à une séance du Gouvernement, ils repoussèrent énergiquement toute idée de capitulation et réclamèrent une sortie en masse.

Une affiche de l’Alliance Républicaine fut aussi l’interprète fidèle des sentiments qui animaient la population parisienne :

Le peuple veut combattre et vaincre. S’y opposer serait provoquer la guerre civile que les républicains entendent éviter. — En face de l’ennemi, devant le danger de la Patrie, Paris assiégé, isolé, devient l’unique arbitre de son sort. A Paris de choisir les citoyens qui dirigeront à la fois son administration et sa défense. L’Alliance Républicaine demande que dans les quarante-huit heures les électeurs de Paris soient convoqués, afin de nommer une assemblée souveraine de deux cents représentants élus proportionnellement à la population.

On se rappelait cette promesse solennelle : « Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas. » Or, le 21 janvier, Trochu passait à Vinoy le commandement de la place, tout en conservant pour lui-même la présidence du Gouvernement. Tour de passe-passe indigne d’un soldat, restriction mentale qui donnait une triste idée de la loyauté française.

Vinoy, ancien sénateur de l’empire et détesté dans Paris, ne pouvait avoir aucune autorité.

On pensa aux hommes énergiques détenus à Mazas. Tambour battant, drapeau rouge déployé, une troupe de gardes nationaux s’avança et pénétra dans la prison. Flourens et ses compagnons furent délivrés. Ils auraient voulu organiser la lutte suprême, mais ils ne furent pas secondés par les chefs de bataillons. C’est qu’à ce

moment la situation était désespérée. Paris venait d’apprendre la défaite de Chanzy au Mans et celle de Faidherbe à Saint-Quentin. Le 25 janvier, Longwy capitulait avec 40.000 hommes et 200 pièces de canon. De toutes nos citadelles assiégées, il nous restait seulement Bitche et Belfort que le colonel Denfert-Rochereau défendit avec tant de vaillance.

7

Louise M. à son frère

23 janvier 71.

Voici deux nuits que nous couchons chez Alix. La nuit précédente, maman n’avait pas pu dormir à cause du bruit des obus, puis tout le monde déménage de la maison, et tous nous conseillent de partir. Nous nous sommes décidées, au grand déplaisir de papa. Enfin, puisque c’est une nécessité! Rosalie va chercher notre maigre ration de pain.

Les affaires politiques ne marchent pas bien. Hier, nous quittions notre appartement, chargées de paquets; nous savions que l’omnibus ne part plus que de la fontaine Saint-Michel. Là on nous dit qu’il ne marche plus du tout; on craint que les voitures soient renversées pour faire des barricades. — Impossible de passer sur le pont Saint-Michel; nous faisons un grand détour, mais il y avait une foule de brancardiers qui allaient et de blessés qui revenaient. Bien des gens, tombés dans la bousculade, étaient tout beurrés de boue. Le bataillon de Belleville était allé délivrer Flourens emprisonné à Mazas. Ils voulaient renverser le Gouvernement et proclamer la Commune. On a pillé deux mille rations de pain dans les boulangeries municipales. Cela va priver bien des pauvres gens. On criait : « A bas Trochu! » Il a été obligé de donner sa démission de Gouverneur de Paris. C’est Vinoy qui a pris sa place : on ne gagne pas beaucoup au change. — Le bataillon de Belleville voulait la Commune; les mobiles bretons défendaient Trochu, et ils se

sont tiré des coups de fusil. Il y a eu 20 morts et 40 blessés. (1) On a lancé de petites bombes sur l’Hôtel de Ville et l’on a tiré avec des balles explosibles. C’est vraiment triste de voir qu’on se tue entre Français.

Trochu n’a plus la confiance de personne; il a parlé et agi de façon à épouvanter la population et à semer le découragement. L’armistice de deux jours qu’il demandait pour enterrer les morts et enlever les blessés lui a été refusé.

De chez Alix nous entendons bombarder Saint-Denis. Il nous faudra peut-être déguerpir bientôt, on n’est en sûreté nulle part.

J’ai vu passer l’autre jour des prisonniers prussiens; ils étaient tout jeunes et avaient des mines de galériens.

Le 23 janvier, Jules Favre se rendait de nuit à Versailles pour commencer les négociations.

Le 26, à 9 heures du soir, le général Vinoy envoyait à tous les forts la dépêche suivante :

Suspension d’armes à minuit : Cessez le feu sur toute la ligne.

Une affiche officielle annonçait la fin de la résistance; mais comme on redoutait une révolution, la capitulation était présentée sous le nom d’armistice. Les membres du Gouvernement s’efforçaient de s’excuser et d’apaiser la colère des citoyens :

Paris veut être sûr que la résistance a duré jusqu’aux dernières limites du possible. Les chiffres que nous donnerons en seront la preuve irréfragable.

Nous montrerons que nous ne pouvons prolonger la

(1) « Sans aucune sommation préalable une décharge effroyable sema la mort parmi cette foule inoffensive de curieux, de femmes, d’enfants qui couvraient la place. » (A. Arnould)

lutte sans condamner à une mort certaine deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants.

Depuis le 15 janvier, la ration de pain est réduite à 300 grammes; la ration de viande de cheval, depuis le 10 décembre, n’est que de 30 grammes. La mortalité a plus que triplé. Au milieu de tant de désastres, il n’y a pas eu un seul jour de découragement.

L’ennemi est le premier à rendre hommage à l’énergie morale et au courage dont la population parisienne tout entière vient de donner l’exemple. Paris a beaucoup souffert; mais la République profitera de ses longues souffrances, si noblement supportées. Nous sortons de la lutte qui finit, retrempés pour la lutte à venir. Nous en sortons avec tout notre honneur, avec toutes nos espérances, malgré les douleurs de l’heure présente; plus que jamais nous avons foi dans les destinées de la patrie.

Les conditions de l’armistice et du ravitaillement furent affichées dans Paris :

L’ennemi doit occuper tous les forts. L’armée, qui doit être désarmée à l’exception d’une division de 12.000 hommes, reste dans Paris. Les officiers gardent leurs épées. La garde nationale conserve ses armes.

Jules Favre avait obtenu cette dernière clause. — « Croyez-moi, lui répétait Bismarck, vous faites une bêtise! Tôt ou tard il vous faudra compter avec ces fusils que vous laissez à des exaltés. »

La capitulation fut signée le 28 janvier 1871.

Le blocus avait duré 132 jours.

VI

1871

APRÈS LA LUTTE

Lettres. — Opinions. — La part du blâme. — La part de l’éloge. — Enseignements.

1

M. de Tucé à sa sœur

Angers, 30 janvier 71.

Ma chère amie. — Je pense que M. de Bismarck permettra à cette lettre de franchir les lignes d’investissement, elle vous dira où me répondre.

A Rouen j’ai été envoyé aux avant-postes. J’y ai mené une vie assez dure, jusqu’au 27 octobre, où j’ai été nommé général de brigade, avec le commandement de la division de Rouen. J’ai exercé ce commandement jusqu’au 16 novembre, époque à laquelle j’ai été envoyé à l’armée de la Loire, commander la première brigade de cavalerie du 16e corps. J’ai marché avec ce corps, j’ai assisté à tous ses combats et à toutes ses retraites. (1)

(1) Dans la journée du 15 décembre, « le 16e corps avait soutenu une lutte acharnée qui lui fait grand honneur, et qui est le dernier combat réellement important de la campagne ». (Chanzy, page 357)

Nous sommes enfin arrivés à Laval, où la cavalerie que je commande doit garder le cours de la Mayenne jusqu’à Château-Gontier. — Les froids intenses m’ont occasionné une maladie légère qui me rend incapable de faire aucun service. J’ai dû entrer à l’hôpital d’Angers. J’en ai pour une quinzaine de jours.

Comment avez-vous traversé ce temps d’épreuve? J’ai su que les bombes sont tombées bien près de vous. J’ai reçu de vos nouvelles trois fois par ballon. Fernand m’a écrit plusieurs fois de Guelma, toujours bien désolé de ne pas partir.

Angers, 3 février 71.

En apprenant l’armistice, je vous ai écrit de suite, mais je crois que ma lettre ne passera pas. J’envoie celle-ci décachetée, par Versailles…

J’ai vu aux environs d’Orléans les mobiles de la Sarthe; j’ai demandé s’il n’y avait pas des Pelouse parmi eux (le fermier de madame Milliet était père de neuf enfants). En effet, il y en avait deux. Je n’ai pu voir que François. Depuis, le pauvre gars m’envoie de Magdebourg une belle lettre de bonne année. Il a été blessé et fait prisonnier.

J’ai su que le bombardement a fait bien des ravages dans votre quartier et que l’École Égyptienne avait été atteinte. — Fernand a reçu votre lettre du premier décembre, mais que s’est-il passé depuis cette époque?

Adresse-moi ta lettre à l’hôpital d’Angers; il faut avoir soin de ne pas fermer la réponse.

15 février.

Je sors de l’hôpital demain pour reprendre mon service, quoique je ne sois pas encore très valide.

Jules Nicole à Paul M.

Saint-Pétersbourg, 12 février 1871.

Je n’ai pas besoin de te dire que je n’ai fait que penser à toi tout l’hiver. Donne-moi bien vite de tes nouvelles, de vos nouvelles; réponds-moi d’un mot, mais tout de … A Saint-Pétersbourg, nous organisons collecte sur collecte en faveur des victimes de la guerre, pour qu’on nous pardonne en quelque sorte notre sécurité égoïste au milieu de si grandes souffrances. — A Genève et dans toute la Suisse, c’est à qui soignera le mieux son Français…

Fernand à son frère

Soukaras, 20 mars 71.

J’ai reçu ta lettre (du premier décembre) et tu ne saurais croire le plaisir que j’ai eu en la lisant. Te voilà maintenant un vrai soldat. Tu as pu prendre part à toutes ces scènes si terribles et si émouvantes, à tous ces combats qui se sont livrés devant Paris. Ah! tu as bien raison de le dire, j’enrage de n’avoir pas pu en faire autant. Mais va, je n’en ai pas moins amassé une bonne somme de haine contre les Prussiens. (1) J’espère être debout le jour de la revanche et pouvoir taper ferme. Je te jure que je n’aurai ni pitié ni merci; du reste je n’ai pas été élevé à cette école-là dans les campagnes que j’ai faites.

Je pars demain pour Soukaras; je suis nommé administrateur du district de Jemmapes, j’ai reçu l’ordre aujourd’hui. C’est un avancement. On nous avait dit : « Ceux qui feront leur devoir jusqu’au bout seront récompensés. » Je devrais être lieutenant depuis longtemps.

L’insurrection arabe est presque apaisée ; pourtant ces imbéciles continuent à se révolter partiellement sur différents points. Un capitaine, chef de notre bureau arabe, a été tué. Les journaux veulent faire retomber sur les bureaux arabes la responsabilité de l’insurrection, mais tous les colons réclament le régime militaire ; ils savent bien que seul il est capable de contenir les indigènes.

P.-S. — J’ai trouvé ici toute la famille Milliet de Savoie. Le père est mort il y a deux ans. Un des fils, Nestor, était engagé pour la durée de la guerre. J’ai assisté ce matin à


(1) On verra plus loin que je ne partage aucunement les sentiments de mon frère sur ce point. Il ne faut pas rendre tout un peuple responsable des crimes de ses gouvernants.

son service funèbre. Il a été tué en France. Les autres étaient à leur ferme au moment de l’insurrection arabe. Ils ont été sauvés par un Caïd qui jouait double jeu et avait pris leurs troupeaux. Les malheureux l’ont échappé belle. Toute leur ferme, qui est la plus importante des environs, a été pillée et saccagée. Heureusement ils avaient une maison en ville, où habite leur mère, et ils ont pu s’y réfugier. Comme ils sont encore sept ou huit ici, j’en rencontre un à tous les coins de rue. Avec ce que nous faisons payer aux Arabes, les colons seront indemnisés. On donne dix mille francs par tête de colon tué ; mais les morts ne se compensent pas.

Fernand à sa mère

Soukaras, 23 février 1871.

J’ai reçu en même temps ta lettre du 8 de ce mois et celle d’Alix du 10. Que de souffrances, que de privations vous avez eu à supporter! Heureusement aucun de vous n’a péri. Si Paul ou Henri avaient été blessés ou tués, je les aurais pleurés, mais enfin ils étaient soldats et par conséquent exposés à ce sort; mais si ces Vandales avaient eu le malheur de tuer ou de blesser seulement une de vous, je vous aurais vengées, allez! Je te jure que je serais parti, sans ordres, sans rien dire, et sur le premier groupe de Prussiens que j’aurais rencontré, j’aurais fait usage de mon revolver, de toutes mes armes; je me serais rué sur eux comme une bête enragée et j’aurais tué jusqu’à mon dernier souffle.

Je n’ai pas souffert physiquement, c’est vrai, pendant toute cette guerre, mais moralement! Comprends-tu cela? Moi, soldat depuis mon enfance, ne pas pouvoir faire mon métier dans une occasion semblable! J’ai envoyé deux fois ma démission des bureaux arabes pour pouvoir partir, elle a toujours été refusée. Quatre escadrons de mon régiment ont été appelés dernièrement, je n’ai pas pu me joindre à eux. J’ai fait l’impossible pour partir avec les goums, pas moyen! Entre parenthèse, ils ont été recrutés et formés en dépit du bon sens. J’ai écrit lettre sur lettre à mon oncle pour qu’il me fasse venir auprès de lui, il n’a pas voulu. J’ai écrit au général de Kératry à l’armée de Bretagne, à Garibaldi, enfin aucune de mes démarches n’a pu aboutir.

Je suis en ce moment à Soukaras, ville frontière de la Tunisie. Les Arabes se figuraient que toutes les troupes étaient parties; ils ont entraîné avec eux un escadron de spahis d’Aïn-Guettar, que l’on voulait envoyer en France, et se sont soulevés. A grand’peine on a de suite réuni 2.000 hommes qui ont suffi à débloquer Soukaras et à apaiser la révolte de ce côté. En Kabylie ils ont bougé également, mais à l’heure qu’il est, ce doit être fini.

— J’ai couru un instant de danger : j’étais à la tête d’un petit goum qui m’a lâché carrément et j’ai failli être pris, ce qui n’aurait pas été gai, car les misérables ont mutilé vivants tous ceux qu’ils ont pris. Il y a eu 14 colons d’assassinés; toutes les fermes détruites. En ce moment je m’occupe avec le chef du bureau arabe à faire payer sept cent mille francs d’impôts de guerre à la tribu qui a pris part à la révolte, sans compter les razzias que nous avons faites. Malheureusement nous avons eu un général trop faible : au lieu de fusiller sur place tout ce qui était pris les armes à la main, on les a déférés à la justice civile qui, avec ses lenteurs ordinaires, n’aboutira à rien. Les Français sont partout aussi bêtes.

Qu’allons-nous devenir maintenant? Quelle paix honteuse allons-nous conclure? Je n’ose penser à tout cela, tellement je suis bouleversé, perdu que je suis dans le fond de l’Afrique, où les nouvelles nous arrivent de huit jours en retard.

Dire qu’il ne s’est pas trouvé un seul général capable! Il n’y a qu’une grande figure qui reste et restera, c’est Gambetta. Celui-là a fait l’impossible, et il n’était pas secondé. (1)


(1) « Lui seul possédait l’ardeur, la sincérité et l’audace qu’exigeaient les circonstances; seul il devait sortir grandi de cette période tragique. Les faits parlent d’eux-mêmes, avec leur invincible éloquence, et si dans leur étude se relèvent bien des erreurs et bien des fautes, ils laissent au moins l’impression d’une conviction ardente, d’un patriotisme enflammé et d’un désintéressement unique devant qui les rancunes les plus vivaces ont fini par tomber. » (Lieutenant-Colonel Rousset, III, 55)

Continuer la guerre à outrance, voilà ce que nous devrions faire, mais pour cela il faudrait cesser de criailler comme nous le faisons, les chefs rejetant la faute sur les soldats et les soldats sur les chefs. Et puis, nous n’avons plus de canons, plus de ressources; ils nous ont tout pris, plus par ruse et par trahison que par courage, les misérables!…

Quand pourrons-nous nous retrouver tous ensemble, chère mère? Que je voudrais revoir Paul en sergent et ma grande Louison. Si tu savais combien j’étais inquiet pendant le bombardement! Les dépêches le disaient bien; votre quartier a été le plus exposé. Et je n’étais pas là auprès de vous! Ah, j’enrage!

Adieu, chère mère; embrasse-les bien tous pour moi, le père, Paul, Alix, Louise, Henri, et donne-moi de vos nouvelles.

Ton fils qui t’aime et t’embrasse,

FERNAND

Sur un carnet de mon père, je retrouve quelques notes écrites au crayon. Les membres du gouvernement de la Défense Nationale y sont traités sévèrement.

La mauvaise santé de Félix Milliet ne lui avait pas permis de prendre une part bien active aux opérations militaires, mais il ressentait vivement la tristesse de nos défaites. A mesure que l’émotion gagne le vieux poète, sa prose devient de plus en plus rythmée et se transforme en vers inachevés :

A l’heure du danger,

écrit-il,

la France, qui s’était montrée toujours prête à soutenir la cause des opprimés contre leurs tyrans, s’est vue abandonnée de tous.

Les peuples sont pour nous des frères… ennemis. Nous avons vécu de cheval, de chien, de rat et de 300 grammes de pain noir… Nous allons prochainement avoir du pain blanc, dit-on, et nous pourrons le beurrer avec de la honte. Pauvre France!

La génération actuelle est pour les trois quarts gangrenée, pourrie. C’est de celle qui vient qu’il faut s’occuper. Élever dès le berceau des citoyens en même temps que de futurs soldats. Dès l’enfance songer à faire des hommes au physique et au moral. On peut mener de front l’instruction scientifique, industrielle, artistique ou mécanique, avec la militaire. On peut être savant et soldat, commerçant et soldat, artiste et soldat, prêtre même et soldat.

La marche de l’humanité subit un temps d’arrêt forcé, par cette guerre, dernière étape de la barbarie. Mais le progrès ne reprendra sa marche civilisatrice qu’après une revanche du droit contre la force brutale. — Ce ne sont pas de vaines représailles que nous cherchons, c’est une œuvre de justice que nous voulons accomplir. L’oubli n’est pas possible. L’expiation doit précéder le pardon.

Les taches à l’honneur restent indélébiles. … Il faut au nôtre une lessive de sang.

Allemands, vous avez dépassé les limites, La justice et le droit ne sont plus avec vous.

2

Il nous reste à poser un difficile problème, celui des responsabilités; problème poignant par la gravité des conséquences qu’entraîne pour l’avenir la réponse qui lui sera donnée.

Nos défaites ont-elles eu pour causes des circonstances fortuites, des défaillances personnelles, l’ignorance et l’incapacité de nos généraux, ou bien un affaiblissement, une déchéance, une décrépitude irrémédiable de notre race? Les avis sont divers, j’en indiquerai quelques-uns seulement :

On essaie aujourd’hui d’incriminer les doctrines pacifistes, mais c’est aux mœurs développées chez nous par vingt années d’empire que l’on doit attribuer notre faiblesse militaire.

Le maréchal Lebœuf ne l’a-t-il pas reconnu lui-même, lorsque, à la mort de Napoléon III, il se jetait à genoux devant le cercueil de l’empereur, en sanglotant et en demandant pardon?

« La résistance à outrance, demande Henri Martin, (1) était-elle possible? L’opinion presque générale l’a nié; pourtant, quand on étudie certains écrits de nos ennemis, quand on reconnaît, d’après leurs aveux, à quel point leurs corps d’armée fondaient à mesure qu’ils s’enfonçaient dans l’intérieur de la France, quand on se rappelle les symptômes de lassitude signalés dans leurs rangs, on est ressaisi d’un doute poignant : on en vient à ne plus rejeter comme chimérique la pensée que la France aurait pu, si elle avait voulu. S’il y avait impossibilité, elle était moins matérielle que morale. »

Viollet-le-Duc insiste aussi sur la part de responsabilité qui incombe à la nation française. « C’est nous qui avons déclaré la guerre, ou, si vous l’aimez mieux, le gouvernement que nous avions choisi et soutenu par des plébiscites, l’a déclarée. Nous le désavouons, nous prétendons séparer la nation de ce gouvernement qu’elle s’était donné; cela est puéril. »

Quant à nos chefs : « Ils ont fait ce qu’ils pouvaient


(1) Tome VII, page 338.

faire; on ne saurait blâmer les gens de ne pas posséder le génie, et un génie seul, à défaut de l’âme affaissée de la nation, pouvait rendre vie à ce corps tombant en ambeaux sous le coup de nos désastres. » (1)

L’histoire de cette guerre a été écrite principalement par les chefs responsables de nos défaites. Avec une regrettable mauvaise foi, pour s’excuser, ils ont cherché à rejeter leurs fautes sur le compte de leurs ennemis politiques. L’histoire proteste contre ces témoignages haineux et mensongers. Vinoy, par exemple, a lancé contre les gardes nationaux des accusations auxquelles le second siège de Paris a infligé un éclatant démenti : « De coupables exemples de lâcheté, écrit-il, sont donnés surtout par des hommes appartenant aux bataillons de Belleville et autres quartiers excentriques et populeux. » (2) Cependant, pour ménager l’amour-propre des gens riches de sa connaissance, il ajoute aussitôt que « leurs bataillons ont montré devant l’ennemi une attitude réellement solide, faisant honneur par leur conduite à leur position sociale, et prouvant que le vrai courage se développe dans les milieux où règnent l’ordre et la régularité ».

Ce jugement partial est réfuté par Ducrot lui-même : (3)

« On peut dire qu’à Paris toutes les classes, riches ou pauvres, tous les âges, jeunes ou vieux, rivalisèrent


(1) Semblables aux Grecs de la décadence, nos généraux n’ont conservé de supériorité que dans l’art d’écrire. Leurs proclamations étaient admirables. Leurs plans de campagne l’étaient moins. (2) Est-ce un crime de ne pas habiter un palais entouré de jardins au centre de Paris? (3) III, 217.

d’ardeur, de dévouement. Chacun mettant de côté ses affections et ses espérances, ne songea qu’au pays menacé. Cet élan a été réel, vivace… et si nos gouvernants n’avaient pas péché autant par maladresse politique que par incapacité militaire, on aurait pu mieux utiliser ce dévouement, cette ardeur à servir au bien public. »

Selon C. Farcy, (1) ce qui a rendu la continuation de la guerre difficile, ce fut bien plus l’absence de patriotisme chez le plus grand nombre des citoyens et le souci des intérêts matériels que la destruction des moyens de résistance. « Croit-on, dit-il, que l’Espagne avait des ressources suffisantes pour battre Napoléon? Elle n’a point cherché à le battre, elle l’a usé. Est-ce que Juarès était un grand homme de guerre? Quelles ressources avait-il, quand il était poursuivi de ville en ville jusqu’aux confins du Mexique? Il a duré, et cela suffit. L’insurrection polonaise de 1863 n’a jamais compté 30.000 combattants. Elle a coûté 80.000 hommes à la Russie… L’armée allemande était absolument épuisée. L’Allemagne avait fourni tout ou presque tout ce qu’elle pouvait donner. Plus de 125.000 soldats étaient restés sur le champ de bataille ou gémissaient dans les hôpitaux. Il ne fallait pour sauver la France, en imposant une effroyable consommation d’hommes à l’ennemi, il ne fallait qu’un peu de patriotisme et beaucoup de résignation. Souhaitons que nos fils sachent retrouver la vigueur perdue, et que la France républicaine efface un jour, en chassant l’étranger de nos


(1) Histoire de la guerre de 1870-1871.

provinces, la tache de boue dont nous avons sali son histoire. »

3

Gardons-nous cependant de généraliser le blâme et de l’exagérer. Dans un livre sérieusement documenté, M. Henri Genevois arrive à une conclusion moins décourageante. Pour lui, « nos qualités nationales ont été éclipsées un instant par les fautes des classes dirigeantes et par l’abdication du pays entre les mains d’un pouvoir néfaste, mais la lutte contre l’étranger révèle, au contraire, dans notre race, des ressources intarissables d’endurance, d’entrain, d’énergie, de fluide vital ».

Et c’est chez nos ennemis qu’il va chercher des témoignages dont l’impartialité ne peut être suspectée :

M. de Moltke est le premier des témoins, celui dont la déposition est capitale dans cette cause… Le 21 septembre, il écrit à son frère : « Je nourris le secret espoir de tuer des lièvres à Creisau vers la fin d’octobre. » — Or, dès ce mois d’octobre, l’étonnement et la déception commencent à se manifester dans ses lettres : « Il faut reconnaître la force d’endurance et l’obstination de ces Français. C’est qu’ils ne peuvent pas admettre qu’ils soient vaincus. » Et après la chute de Metz : « Voilà encore 150.000 Français à emmener en captivité et la puissante place de Metz en notre pouvoir. Depuis la captivité de Babylone, le monde n’a rien vu de pareil. Il nous faut une armée pour surveiller nos 300.000 prisonniers. La France n’a plus de soldats. Et malgré tout, il faut attendre encore pour voir si ces

Parisiens enfiévrés renonceront à cette résistance sans issue. »

La même surprise se manifeste dans l’Historique du grand état-major prussien : « Après que l’ennemi eut réussi, avec une étonnante promptitude, à mettre de nouvelles troupes en campagne sur la Loire, les divisions de cavalerie allemande ne suffisaient plus à couvrir efficacement les derrières de l’armée d’investissement de Paris. » (1)

Et plus loin : « Grâce à une volonté de fer servie par cette omnipotence presque sans limites qu’il conserva jusqu’à la fin de la guerre, Gambetta, l’infatigable Ministre, parvenait à mettre en campagne contre les Allemands une masse de 600.000 hommes, avec 1.400 bouches à feu. » (2)

Colmar von der Goltz, (3) militaire de haute valeur, nous apporte aussi un précieux témoignage :

L’on disait : « Pour les Français, l’issue de la première bataille est décisive; s’ils la perdent, la guerre est finie. » « On aurait tout supposé à ce peuple plutôt que la ténacité et la persévérance dans une lutte malheureuse. Un autre disait que Paris capitulerait, si on lui coupait seulement pendant huit jours l’arrivage du lait frais du matin… Eh bien! nous n’avons ni les qualités ni les moyens que possèdent les Français pour improviser des armées. Nous serions encore bien moins en état de réparer, comme ils l’ont fait, une première défaite en opérant rapidement une levée en masse. »


(1) II, page 253. (2) Page 384. (3) Gambetta et ses armées, page 358.

« A cinq ou six reprises, depuis trente-cinq ans, écrit M. H. Genevois, la guerre a été à la merci d’une parole. Qu’est-ce donc qui nous a protégés, si ce n’est le souvenir d’une lutte qui dura cinq mois après Sedan et trois mois après Metz… En sauvant notre honneur, nous avons par surcroît gagné notre sécurité… Nous avons succombé non par l’affaiblissement des qualités de la race, mais par l’impéritie du commandement. »

4

Viollet-le-Duc s’est demandé si une armée allemande, ayant à soutenir un long siège, se fût mieux conduite que la nôtre. Il est permis d’en douter. « Des gens qui ne voient dans les temps de paix qu’une occasion d’exercer en grand l’espionnage chez leurs voisins, et dans la guerre qu’un moyen de s’enrichir, ces gens-là n’entendent évidemment pas l’honneur comme nous l’entendons. »

Je sais bien que les voleurs sont très fiers de leurs larcins et les meurtriers de leurs crimes. Nous ne sommes pas jaloux de cette gloire, estimant qu’il vaut mieux être volés que larrons et victimes que bourreaux.

Nous ferons aussi cette constatation consolante : Depuis l’abbé de Saint-Pierre jusqu’à Nicolas II, en passant par Rousseau, Kant, Lamartine, Victor Hugo et bien d’autres esprits qui ne sont pas tout à fait négligeables, les doctrines pacifistes n’ont pas ralenti un instant leur marche invincible, bientôt triomphale. Les idées de justice et d’humanité ne mourront pas. Elles ont enthousiasmé Gambetta, Jules Simon, Taine, Renan, Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme… Elles animaient les cœurs généreux des étudiants français, lorsqu’ils envoyèrent

naïvement à leurs frères arriérés d’Allemagne ces belles paroles, que nous sommes prêts à prononcer encore : « De guerre nous n’en voulons pas; proclamons bien haut ce que la raison nous crie : que la guerre est le recul de la civilisation, la source des misères des peuples, que le champ de bataille est le terrain où grandit le despotisme. » (1)

Certes l’éducation de la démocratie ne se fera pas en un jour ; elle se fera pourtant. Peu à peu la notion des droits et des devoirs internationaux pénétrera partout, même en Allemagne, et avec elle le sentiment profond et doux de la fraternité des peuples. Ceux-là seuls se moquent de nos espoirs qui regrettent la honte et les profits de la servitude.

« La France, disait Viollet-le-Duc, n’a pas à chercher un sauveur; les sauveurs coûtent trop cher; et quand, en ces derniers temps, j’entendais de bonnes gens éperdus demander un « homme », j’en rougissais de honte. Que chacun se décide à être l’homme nécessaire à lui-même et à ses voisins, dans la mesure de son intelligence et de ses forces, et nous n’aurons plus à chercher chaque matin cet homme providentiel qui doit penser, agir pour nous, entre les mains duquel nous remettons notre honneur, notre bien, et que nous brisons dès que la fortune l’abandonne; comme ces sauvages qui battent leur fétiche, si les vœux qu’ils lui adressent ne sont pas exaucés. »

« La nation doit se relever elle-même, écrit aussi de Freycinet, (2) si elle veut posséder un jour une armée


(1) Nous n’oublions pas cependant qu’il y a des guerres saintes. (2) La Guerre en Province.

capable de la défendre et de lui rendre le rang qui lui a été assigné dans le monde… Deux réformes s’imposent immédiatement : celle de l’institution militaire et celle de l’instruction populaire. C’est en instruisant les citoyens qu’on préparera de bons soldats. L’instruction doit être à la base et au sommet de notre armée. Qu’on ne l’oublie pas, c’est par le savoir plus encore que par le nombre que nous avons été vaincus.

« Si certaines qualités morales qui sont l’âme des armées, comme la bravoure, l’entrain, l’enthousiasme, semblent en quelque sorte spontanées chez le soldat français, d’autres, non moins utiles à la guerre, la patience, l’esprit de sacrifice, la constance, se lient d’une manière évidente à l’éducation.

« Aujourd’hui encore, la vie du soldat est de nature à amoindrir sa valeur morale. Retenu deux années au régiment, employant à des manœuvres fastidieuses quatre à cinq fois le temps qu’il faudrait, il passe une grande partie de ses journées dans l’oisiveté ; il fréquente le cabaret, il perd le respect de l’autorité, le sentiment du devoir, l’esprit de sacrifice.

« Entré au régiment ignorant et honnête, il en sort trop souvent, aussi ignorant, mais corrompu.

« Il faut rétablir au plus tôt dans nos armées la loi du travail. Il faut remettre en honneur ce grand principe, que le savoir fait la dignité et la force du commandement. Il faut que désormais l’avancement soit accordé non au plus protégé ou au plus âgé, mais au plus digne. L’examen ou le concours doit devenir la base de l’avancement jusqu’aux grades supérieurs. » (1)


(1) De Freycinet.

Peut-être est-il permis de rêver et d’espérer qu’une ère de progrès s’ouvrira, permettant à tous les peuples de s’associer à leur gré et de décider librement de leurs destinées, sans qu’il soit besoin pour cela de verser le sang.

Au lendemain de nos désastres, l’honnête Laprade, enfiévré par un patriotisme très respectable, embouchait la trompette héroïque et se mit à exhaler en beaux vers ses fureurs de mouton enragé. Peut-être forçait-il un peu la note, lorsqu’il se laissait aller à des sentiments d’une férocité abominable, comme dans les vers suivants :

… Redevenons barbares, Égoïstes, jaloux… abjurons la pitié. Fermons aux opprimés, fermons nos cœurs avares, De tous les malheureux méprisons l’amitié.

…

Restons seuls, cultivant la haine à toute outrance.

…

Je hais le Teuton fourbe et le fourbe Romain, Revenons, revenons à la vertu barbare, Que notre Muse chante, une hache à la main !

…

Et sous la terre humide, à la chaleur du sang, Mes os tressailliront abreuvés de vengeance.

Le temps avait, il est vrai, déjà fait son œuvre, lorsque j’écrivis en réponse à Laprade les vers suivants :

A LA TERRE DE FRANCE

O France toujours jeune, ô terre hospitalière, Les peuples à l’envi célèbrent ta beauté; Tous les nobles esprits qui cherchent la clarté, Tournent les yeux vers toi, radieuse lumière.

Démontrant l’unité de tout le genre humain Accourez, accourez, foules cosmopolites; Oubliez les leçons des maîtres hypocrites, Qui du glaive sauvage ont armé votre main !

Terre de la pitié, douce terre de France, Nous t’aimons, nous ferons respecter ton honneur, Mais les rêves de sang nous remplissent d’horreur, Et nous ne hurlons plus de vains cris de vengeance.

…

Même dans son courroux la France reste humaine, Elle ignore l’envie et son amer poison; L’amour est dans son cœur comme dans sa raison, Rivale généreuse, elle ignore la haine.

…

Peuple libre, bientôt triomphant et robuste, Domptant les vieux instincts brutaux et scélérats, Tes ennemis vaincus, tu leur pardonneras, Celui qui sait sa force a souci d’être juste.