XIII-5 · Cinquième cahier de la treizième série · 1911-12-05

Jean-Christophe. Le buisson ardent. 1

Romain Rolland

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PREMIÈRE PARTIE

Calme du cœur. Les vents suspendus. L’air immobile…

Christophe était tranquille ; la paix était en lui. Il éprouvait quelque fierté de l’avoir conquise. Et secrètement, il en était contrit. Il s’étonnait du silence. Ses passions étaient endormies ; il croyait, de bonne foi, qu’elles ne se réveilleraient plus.

Sa grande force, un peu brutale, s’assoupissait, sans objet, désœuvrée. Au fond, un vide secret, un : « à quoi bon », caché ; peut-être le sentiment du bonheur qu’il n’avait pas su saisir. Il n’avait plus assez à lutter ni contre soi, ni contre les autres. Il n’avait plus assez de peine, même à travailler. Il était arrivé au terme d’une étape ; il bénéficiait de la somme de ses efforts antérieurs ; il épuisait trop aisément la veine musicale qu’il avait ouverte ; et tandis que le public, naturellement en retard, découvrait et admirait ses œuvres passées, lui, commençait à s’en détacher, sans savoir encore s’il irait plus avant. Il jouissait, dans la création, d’un bonheur uniforme. L’art n’était plus pour lui, à cet instant de sa vie, qu’un bel instrument, dont il jouait en virtuose. Il se sentait, avec honte, devenir dilettante.

« Il faut, disait Ibsen, pour persévérer dans l’art, autre chose et plus qu’un génie naturel : des passions, des douleurs qui remplissent la vie et lui donnent un sens. Sinon, l’on ne crée pas, on écrit des livres. »

Christophe écrivait des livres. Il n’y était pas habitué. Ces livres étaient beaux. Il les eût préférés moins beaux et plus vivants. Cet athlète au repos, qui ne savait que faire de ses muscles, regardait, avec le bâillement d’un fauve qui s’ennuie, les années, les années de tranquille travail qui l’attendaient. Et comme, avec son vieux fonds d’optimisme germanique, il se persuadait volontiers que tout était pour le mieux, il pensait que c’était là sans doute le terme inévitable ; il se flattait d’être sorti de la tourmente, d’être devenu son maître. Ce n’était pas beaucoup dire… Enfin ! On règne sur ce qu’on a, on est ce qu’on peut être… Il se croyait arrivé au port.

Les deux amis n’habitaient pas ensemble. Quand Jacqueline était partie, Christophe avait pensé qu’Olivier reviendrait s’installer chez lui. Mais Olivier ne le pouvait point. Malgré le besoin qu’il avait de se rapprocher de Christophe, il sentait l’impossibilité de reprendre avec lui l’existence d’autrefois. Après les années passées avec Jacqueline, il lui eût semblé intolérable, et même sacrilège, d’introduire un autre dans l’intimité de sa vie, --- cet autre l’aimât-il mieux mille fois et fût-il mieux aimé de lui que Jacqueline. --- Cela ne se raisonne pas.

Christophe avait eu peine à comprendre. Il revenait à la charge, il s’étonnait, il s’attristait, il s’indignait. --- Puis, son instinct, supérieur à son intelligence, l’avertit. Brusquement, il se tut, et trouva qu’Olivier avait raison.

Mais ils se voyaient, chaque jour ; et jamais ils n’avaient été plus unis, quand ils vivaient sous le même toit. Peut-être n’échangeaient-ils pas dans leurs entretiens les pensées les plus intimes. Ils n’en avaient pas besoin. L’échange se faisait, de soi-même, sans paroles, par la grâce des cœurs aimants.

Tous deux causaient peu, absorbés, l’un dans son art, et l’autre dans ses souvenirs. La peine d’Olivier s’atténuait ; mais il ne faisait rien pour cela, il s’y complaisait presque : ce fut pendant longtemps sa seule raison de vivre. Il aimait son enfant ; mais son enfant --- un bébé vagissant --- ne pouvait tenir grand place dans sa vie. Il y a des hommes qui sont plus amants que pères. Il ne servirait à rien de s’en scandaliser. La nature n’est pas uniforme ; et il serait absurde de vouloir imposer à tous les mêmes lois du cœur. Nul n’a le droit de sacrifier ses devoirs à son cœur. Du moins, il faut reconnaître au cœur le droit de n’être pas heureux, en faisant son devoir. Ce qu’Olivier aimait le plus peut-être en son enfant, c’était celle dont la chair l’avait formé.

Jusqu’à ces derniers temps, il avait fait peu attention aux souffrances des autres. Il était un intellectuel, qui vit trop enfermé en soi. Ce n’était pas égoïsme, c’était habitude maladive du rêve. Jacqueline avait encore élargi le vide autour de lui ; son amour avait tracé entre Olivier et les autres hommes un cercle magique, qui persistait après que l’amour n’était plus. Et puis, il était, de tempérament, un petit aristocrate. Depuis l’enfance, en dépit de son cœur tendre, il s’était tenu éloigné de la foule, pour des raisons de délicatesse de corps et d’âme. L’odeur et les pensées de ces gens lui répugnaient.

Mais tout avait changé, à la suite d’un fait-divers banal, dont il venait d’être le témoin.

Il avait loué un appartement très modeste, dans le haut Montrouge, non loin de Christophe et de Cécile. Le quartier était populaire, et la maison habitée par de petits rentiers, des employés, et quelques ménages ouvriers. En tout autre temps, il eût souffert du milieu où il se trouvait un étranger ; mais en ce moment, peu lui importait, ici ou là : il se trouvait partout un étranger. Il savait à peine qui il avait pour voisins, et il ne voulait pas le savoir. Quand il revenait du travail --- (il avait pris un emploi dans une maison d’éditions) --- il s’enfermait avec ses souvenirs, et il n’en sortait que pour aller voir son enfant et Christophe. Son logement n’était pas le foyer pour lui : c’était la chambre noire où se fixent les images du passé ; plus elle était noire et nue, plus nettement ressortaient les images intérieures. À peine remarquait-il les figures qu’il croisait sur l’escalier. À son insu pourtant, certaines se fixaient en lui. Il est telle nature d’esprits qui ne voient bien les choses qu’après qu’elles sont passées. Mais alors, rien ne leur échappe, les moindres détails sont gravés au burin. Olivier était ainsi : il était peuplé d’ombres des vivants. Au choc d’une émotion, elles surgissaient ; et Olivier s’étonnait, les reconnaissait sans les avoir connues, parfois tendait les mains pour les saisir… Trop tard.

Un jour, en sortant de chez lui, il vit un rassemblement devant la porte de la maison, autour de la concierge qui pérorait. Il était si peu curieux qu’il eût continué son chemin sans s’informer ; mais la concierge, désireuse de recruter un auditeur de plus, l’arrêta, pour lui demander s’il savait ce qui était arrivé à ces pauvres Roussel. Olivier ne savait même pas qui étaient « ces pauvres Roussel » ; et il prêta l’oreille, avec une indifférence polie. Quand il apprit qu’une famille d’ouvriers, père, mère et cinq enfants venait de se suicider de misère, dans sa maison, il resta comme les autres à regarder les murs de la bâtisse, en écoutant la narratrice qui ne se lassait pas de recommencer l’histoire. À mesure qu’elle parlait, des souvenirs lui revenaient, il s’apercevait qu’il avait vu ces gens ; il posa quelques questions… Oui, il les reconnaissait : l’homme --- (il entendait sa respiration sifflante dans l’escalier) --- un ouvrier boulanger, au teint blême, le sang bu par la chaleur du four, les joues creuses, mal rasé ; il avait eu une pneumonie, au commencement de l’hiver ; il s’était remis à la tâche, insuffisamment guéri ; une rechute était survenue ; depuis trois semaines, il était sans travail et sans forces. La femme, traînant d’incessantes grossesses, percluse de rhumatismes, s’épuisait à faire quelques ménages, passait les journées en courses, pour tâcher d’obtenir de l’Assistance Publique de maigres secours qui ne se pressaient pas de venir. En attendant, les enfants venaient, et ne se lassaient point : onze ans, sept ans, trois ans, --- sans parler de deux autres qu’on avait perdus sur la route ; --- et pour achever, deux jumeaux qui avaient choisi ce moment pour faire leur apparition ; ils étaient nés, le mois passé.

--- Le jour de leur naissance, racontait une voisine, l’aînée des cinq, la petite de onze ans, Justine --- pauvre gosse ! --- s’est mise à sangloter, en demandant comment elle viendrait à bout de les porter tous les deux.

Olivier revit sur-le-champ l’image de la fillette, --- un front volumineux, des cheveux pâles tirés en arrière, les yeux gris trouble, à fleur de tête. On la rencontrait toujours, portant les provisions, ou la sœur plus petite ; ou bien elle tenait par la main le frère de sept ans, un garçon au minois fin et chétif, qui avait un œil perdu. Quand ils se croisaient dans l’escalier, Olivier disait, avec sa politesse distraite :

--- Pardon, mademoiselle.

Elle, ne disait rien ; elle passait, raide, s’effaçant à peine ; mais cette courtoisie illusoire lui faisait un secret plaisir. La veille au soir, à six heures, en descendant, il l’avait rencontrée pour la dernière fois ; elle montait un seau de charbon de bois. Il n’y avait pas pris garde, sinon à ce que la charge semblait bien lourde. Mais c’est chose naturelle, pour les enfants du peuple. Olivier avait salué, comme d’habitude, sans regarder. Quelques marches plus bas, levant machinalement la tête, il avait vu, penchée sur le palier de l’étage, la petite figure crispée, qui le regardait descendre. Elle s’était aussitôt détournée et avait repris sa montée. Savait-elle où cette montée la menait ? --- Olivier n’en doutait pas, et il était obsédé par la pensée de cette enfant, qui rapportait dans son seau trop lourd la mort, comme une délivrance, --- les malheureux petits, pour qui ne plus être voulait dire ne plus souffrir ! Il ne put continuer sa promenade. Il rentra dans sa chambre. Mais là, sentir ces morts près de lui… Quelques cloisons l’en séparaient… Penser qu’il avait vécu à côté de ces angoisses !

Il alla voir Christophe. Il avait le cœur serré ; il se disait qu’il est monstrueux de s’absorber, comme il avait fait, dans de vains regrets d’amour, lorsque tant d’êtres souffraient de malheurs mille fois plus cruels, et qu’on pouvait les sauver. Son émotion était profonde ; elle n’eut pas de peine à se communiquer. Christophe, facilement impressionnable, fut remué à son tour. Au récit d’Olivier, il déchira la page qu’il venait d’écrire, se traitant d’égoïste qui s’amuse à des jeux d’enfant. Mais ensuite, il ramassa les morceaux déchirés. Il était trop pris par sa musique ; et son instinct lui disait qu’une œuvre d’art de moins ne ferait pas un heureux de plus. Cette tragédie de la misère n’était pour lui rien de nouveau ; depuis l’enfance, il était habitué à marcher sur le bord de tels abîmes, et à n’y pas tomber. Même, il était sévère pour le suicide, à ce moment de sa vie où il se sentait en pleine force et ne concevait pas qu’on pût, pour quelque souffrance que ce fût, renoncer à la lutte. La souffrance et la lutte, qu’y a-t-il de plus normal ? C’est l’échine de l’univers.

Olivier avait aussi passé par des épreuves semblables ; mais jamais il n’avait pu en prendre son parti, ni pour lui, ni pour les autres. Il avait l’horreur de cette misère, où la vie de sa chère Antoinette s’était consumée. Après qu’il avait épousé Jacqueline, quand il s’était laissé amollir par la richesse et par l’amour, il avait eu hâte d’écarter le souvenir des tristes années où sa sœur et lui s’épuisaient à gagner, chaque jour, leur droit à vivre le lendemain, sans savoir s’ils y réussiraient. Ces images reparaissaient, à présent qu’il n’avait plus son égoïsme juvénile à sauvegarder. Au lieu de fuir le visage de la souffrance, il se mit à sa recherche. Il n’avait pas beaucoup de chemin à faire pour la trouver. Dans son état d’esprit, il devait la voir partout. Elle remplissait le monde. Le monde, cet hôpital… Ô douleurs d’agonies ! Douleurs de chair blessée, pantelante, qui pourrit vivante. Silencieuses tortures des cœurs que le chagrin consume. Enfants qu’on n’aime point, pauvres filles sans espoir, femmes séduites ou trahies, hommes déçus dans leurs amitiés, leurs amours et leur foi, troupe lamentable des malheureux que la vie a meurtris et qu’elle oublie !… Le plus atroce n’était pas la misère et la maladie ; c’était la cruauté des hommes, les uns envers les autres. À peine Olivier eut-il levé la trappe qui fermait l’enfer humain que monta vers lui la clameur de tous les opprimés, les pauvres exploités, les peuples persécutés, l’Arménie massacrée, la Finlande étouffée, la Pologne écartelée, la Russie martyrisée, l’Afrique livrée en curée aux rapaces européens, les misérables de tout le genre humain. Il en fut suffoqué ; il l’entendait partout, il ne pouvait plus ne plus l’entendre, il ne pouvait plus concevoir qu’il y eût des gens qui pensassent à autre chose. Il en parlait sans cesse à Christophe. Christophe, troublé, disait :

--- Tais-toi ! laisse-moi travailler.

Et comme il avait peine à reprendre son équilibre, il s’irritait, jurait :

--- Au diable ! Ma journée est perdue ! Te voilà bien avancé !

Olivier s’excusait.

--- Mon petit, disait Christophe, il ne faut pas toujours regarder dans le gouffre. On ne peut plus vivre.

--- Il faut tendre la main à ceux qui sont dans le gouffre.

--- Sans doute. Mais comment ? En nous y jetant aussi ? Car c’est cela que tu veux. Tu as une propension à ne plus voir dans la vie que ce qu’elle a de triste. Que le bon Dieu te bénisse ! Ce pessimisme est charitable, assurément ; mais il est déprimant. Veux-tu faire du bonheur ? D’abord, sois heureux.

--- Heureux ! Comment peut-on avoir le cœur de l’être, quand on voit tant de souffrances ? Il ne peut y avoir de bonheur qu’à tâcher de les diminuer, en combattant le mal.

--- Fort bien. Mais ce n’est pas en allant me battre à tort et à travers que j’aiderai les malheureux. Un mauvais soldat de plus, ce n’est guère. Mais je puis consoler par mon art, répandre la force et la joie. Sais-tu combien de misérables ont été soutenus dans leurs souffrances par la beauté d’une pensée, d’une chanson ailée ? À chacun son métier ! Vous autres de France, en généreux hurluberlus, vous êtes toujours les premiers à manifester contre toutes les injustices, d’Espagne ou de Russie, sans savoir bien de quoi il s’agit. Je vous aime pour cela. Mais croyez-vous que vous avanciez les choses ? Vous vous y jetez en brouillons, et le résultat est nul, --- quand par hasard il n’est pas pire… Et vois, jamais votre art n’a été plus étiolé qu’en ce temps où vos artistes prétendent se mêler à l’action universelle. Chose étrange que tant de petits-maîtres dilettantes et roués osent s’ériger en apôtres ! Ils feraient beaucoup mieux de verser à leur peuple un vin moins frelaté. --- Mon premier devoir, c’est de faire bien ce que je fais, et de vous fabriquer une musique saine, qui vous refasse du sang et mette en vous du soleil.

Pour répandre le soleil sur les autres, il faut l’avoir en soi. Olivier en manquait. Comme les meilleurs d’aujourd’hui, il n’était pas assez fort pour rayonner la force, à lui tout seul. Il ne l’aurait pu qu’en s’unissant avec d’autres. Mais avec qui s’unir ? Libre d’esprit et religieux de cœur, il était rejeté de tous les partis, politiques et religieux. Ils rivalisaient tous entre eux, d’intolérance et d’étroitesse. Dès qu’ils avaient le pouvoir, c’était pour en abuser. Seuls, les faibles et les opprimés attiraient Olivier. En ceci du moins il partageait l’opinion de Christophe, qu’avant de combattre les injustices lointaines, on devait combattre les injustices prochaines, celles qui vous entourent et dont on est plus ou moins responsable. Trop de gens se contentent, en protestant contre le mal commis par d’autres, sans songer à celui qu’ils font.

Il s’occupa d’abord d’assistance aux pauvres. Son amie, madame Arnaud, faisait partie d’une œuvre charitable. Olivier s’y fit admettre. Mais dans les premiers temps, il eut plus d’un mécompte : les pauvres dont il dut se charger n’étaient pas tous dignes d’intérêt ; ou ils répondaient mal à sa sympathie, ils se méfiaient de lui, ils lui restaient fermés. D’ailleurs, un intellectuel a peine à se satisfaire de la charité toute simple : elle arrose une si petite province du pays de misère ! Son action est presque toujours morcelée, fragmentaire ; elle semble aller au hasard, et panser les blessures, au fur et à mesure qu’elle en découvre ; elle est, en général, trop modeste et trop pressée pour s’aventurer jusqu’aux racines du mal. Or, c’est là une recherche dont l’esprit d’Olivier ne pouvait se passer.

Il se mit à étudier le problème de la misère sociale. Il ne manquait point de guides. En ce temps, la question sociale était devenue une question de société. On en parlait dans les salons, au théâtre, dans les romans. Chacun avait la prétention de la connaître. Une partie de la jeunesse y dépensait le meilleur de ses forces.

Il faut à toute génération nouvelle une belle folie. Même les plus égoïstes parmi les jeunes gens ont un trop-plein de vie, un capital d’énergie qui leur a été avancé et qui ne veut point rester improductif ; ils cherchent à le dépenser dans une action, ou --- (plus prudemment) --- dans une théorie. Aviation ou Révolution. Le sport des muscles ou celui des idées. On a besoin, quand on est jeune, de se donner l’illusion qu’on participe à un grand mouvement de l’humanité, qu’on renouvelle le monde. Beauté d’avoir des sens qui vibrent à tous les souffles de l’univers ! On est si libre et si léger ! On ne s’est pas encore chargé du lest d’une famille, on n’a rien, on ne risque guère. On est bien généreux, quand on peut renoncer à ce qu’on ne tient pas encore. Et puis, il est si bon d’aimer et de haïr, et de croire qu’on transforme la terre avec des rêves et des cris ! Les jeunes gens sont comme des chiens aux écoutes : on les voit frémir et aboyer au vent. Une injustice commise, à l’autre bout du monde, les faisait délirer.

Aboiements dans la nuit. D’une ferme à l’autre, au milieu des grands bois, ils se répondaient sans répit. La nuit était agitée. Il n’était pas facile de dormir, dans ce temps-là. Le vent charriait dans l’air l’écho de tant d’injustices !… L’injustice est innombrable ; pour remédier à l’une, on risque d’en causer d’autres. Qu’est-ce que l’injustice ? --- Pour l’un, c’est la paix honteuse, la patrie démembrée. Pour l’autre, c’est la guerre. Pour celui-ci, c’est le passé détruit, c’est le prince banni ; pour celui-là, c’est l’Église spoliée ; pour ce troisième, c’est l’avenir étouffé, la liberté en danger. Pour le peuple, c’est l’inégalité ; et pour l’élite, c’est l’égalité. Il y a tant d’injustices différentes que chaque époque choisit la sienne, --- celle qu’elle combat, et celle qu’elle favorise.

À ce moment, le plus gros des efforts du monde étaient tournés contre les injustices sociales, --- et visaient inconsciemment à en produire de nouvelles.

Et certes, ces injustices étaient grandes et s’étalaient aux yeux, depuis que la classe ouvrière, croissant en nombre et en puissance, était devenue un des rouages essentiels de l’État. Mais en dépit des déclamations de ses tribuns et de ses bardes, la situation de cette classe n’était pas pire, elle était meilleure qu’elle n’avait jamais été dans le passé ; et le changement ne venait pas de ce qu’elle souffrait plus, mais de ce qu’elle était plus forte. Plus forte, par la force même du capital ennemi, par la fatalité du développement économique et industriel, qui avait rassemblé ces travailleurs en armées prêtes au combat et, par le machinisme, leur avait mis les armes à la main, avait fait de chaque contremaître un maître qui commandait à la lumière, à la foudre, au mouvement, à l’énergie du monde. De cette masse énorme de forces élémentaires, que des chefs depuis peu tâchaient d’organiser, se dégageait une chaleur de brasier, des ondes électriques qui parcouraient, de proche en proche, le corps de la société humaine.

Ce n’était pas par sa justice, ou par la nouveauté et par la force de ses idées que la cause de ce peuple remuait la bourgeoisie intelligente, bien qu’ils voulussent le croire. C’était par sa vitalité.

Sa justice ? Mille autres justices étaient violées dans le monde, sans que le monde s’en émût. Ses idées ? Des lambeaux de vérités, ramassés çà et là, ajustés aux intérêts et à la taille d’une classe, aux dépens des autres classes. Des credo absurdes, comme tous les credo, --- Droit divin des rois. Infaillibilité des papes, Suffrage universel, Égalité des hommes, --- pareillement absurdes, si l’on ne considère que leur valeur de raison, et non la force qui les anime. Qu’importait leur médiocrité ? Les idées ne conquièrent pas le monde, en tant qu’idées, mais en tant que forces. Elles ne prennent pas les hommes par leur contenu intellectuel, mais par le rayonnement vital qui, à certains moments de l’histoire, s’en dégage. On dirait un fumet qui monte : les odorats les plus grossiers en sont saisis. La plus sublime idée restera sans effet, jusqu’au jour où elle devient contagieuse, non par ses propres mérites, mais par ceux des groupes humains qui l’incarnent et lui transfusent leur sang. Alors la plante desséchée, la rose de Jéricho, soudainement fleurit, grandit, remplit l’air de son arôme violent. --- Telles de ces pensées, dont l’éclatant drapeau menait les classes ouvrières à l’assaut de la citadelle bourgeoise, étaient sorties du cerveau de rêveurs bourgeois. Tant qu’elles étaient restées dans les livres des bourgeois, elles étaient comme mortes : des objets de musée, des momies emmaillotées dans des vitrines, que personne ne regarde. Mais aussitôt que le peuple s’en était emparé, il les avait faites peuple, il y avait ajouté sa réalité fiévreuse, qui les déformait, et qui les animait, soufflant dans ces raisons abstraites ses espoirs hallucinés, un vent brûlant d’Hégire. Elles se propageaient de l’un à l’autre. On en était touché, sans savoir ni par qui, ni comment elles avaient été apportées. Les personnes ne comptaient guère. L’épidémie morale continuait de s’étendre ; et il se pouvait que des êtres bornés la communiquassent à des êtres d’élite. Chacun en était porteur, à son insu.

Ces phénomènes de contagion intellectuelle sont de tous les temps et de tous les pays ; ils se font sentir même dans les États aristocratiques, où tâchent de se maintenir des castes fermées entre elles. Mais nulle part, ils ne sont plus foudroyants que dans les démocraties, qui ne conservent aucune barrière sanitaire entre l’élite et la foule. Celle-là est aussitôt contaminée, quoi qu’elle fasse. En dépit de son orgueil et de son intelligence, elle ne peut résister à la contagion : car elle est bien plus faible qu’elle ne pense. L’intelligence est un îlot, que les marées humaines rongent, effritent et recouvrent. Elle n’émerge de nouveau que quand le flux se retire. --- On admire l’abnégation des privilégiés français qui abdiquèrent leurs droits, dans la nuit du 4 Août. Ce qui est le plus admirable sans doute, c’est qu’ils n’ont pu faire autrement. J’imagine que bon nombre d’entre eux, rentrés dans leur hôtel, se sont dit : « Qu’ai-je fait ? J’étais ivre… » La magnifique ivresse ! Loué soit le bon vin et la vigne qui le donne ! La vigne, dont le sang enivra les privilégiés de la vieille France, ce n’étaient pas eux qui l’avaient plantée. Le vin était tiré, il n’y avait qu’à le boire. Qui le buvait, délirait. Même ceux qui ne buvaient point avaient le vertige, rien qu’à humer en passant l’odeur de la cuvée. Vendanges de la Révolution !… Du vin de 89, il ne reste plus à présent, dans des celliers de famille, que quelques bouteilles éventées ; mais les enfants de nos petits-enfants se souviendront que leurs arrière-grands-pères en eurent la tête tournée.

C’était un vin plus âpre, mais non moins fort, qui montait au cerveau des jeunes bourgeois de la génération d’Olivier. Ils offraient leur classe en sacrifice au dieu nouveau, Deo ignoto : --- le peuple.

Certes, ils n’étaient pas tous également sincères. Beaucoup ne voyaient là qu’une occasion de se distinguer de leur classe, en affectant de la mépriser. Pour la plupart, c’était un passe-temps intellectuel, un entraînement oratoire, qu’ils ne prenaient pas tout à fait au sérieux. Il y a plaisir à croire que l’on croit à une cause, que l’on se bat pour elle, ou bien que l’on se battra, --- du moins, qu’on pourrait se battre. Il n’est même pas mauvais de penser que l’on risque quelque chose. Émotions de théâtre.

Elles sont bien innocentes, quand on s’y livre naïvement, sans qu’il s’y mêle de calcul intéressé. --- Mais d’autres, plus avisés, ne jouaient qu’à bon escient ; le mouvement populaire leur était un moyen d’arriver. Tels les pirates Northmans, ils profitaient de la mer montante pour lancer leur barque à l’intérieur des terres ; ils comptaient pénétrer au fond des grands estuaires, et rester enfoncés dans les villes conquises, tandis que la mer se retire. La passe était étroite, et le flot capricieux : il fallait être habile. Mais deux ou trois générations de démagogie ont formé une race de corsaires, pour qui le métier n’a plus de secrets. Ils passaient hardiment, et n’avaient même pas un regard pour ceux qui sombraient en route.

Cette canaille-là est de tous les partis ; grâce à Dieu, aucun parti n’en est responsable. Mais le dégoût que ces aventuriers inspiraient aux sincères et aux convaincus avait conduit certains d’entre eux à désespérer de leur classe. Olivier voyait de jeunes bourgeois riches et instruits, qui avaient le sentiment de la déchéance de la bourgeoisie et de leur propre inutilité. Il n’avait que trop de penchant à sympathiser avec eux. Après avoir cru d’abord à la rénovation du peuple par l’élite, après avoir fondé des Universités Populaires et y avoir dépensé sans compter beaucoup de temps et d’argent, ils avaient constaté l’échec de leurs efforts ; leurs espoirs avaient été excessifs, leur découragement l’était aussi. Le peuple n’était pas venu à leur appel, ou il s’était sauvé. Quand il venait, il entendait tout de travers, il ne prenait de la culture bourgeoise que les vices et les ridicules. Enfin, plus d’une brebis galeuse s’étaient glissées dans les rangs des apôtres bourgeois, et les avaient discrédités, en exploitant du même coup le peuple et les bourgeois. Alors, il semblait aux gens de bonne foi que la bourgeoisie était condamnée, qu’elle ne pouvait qu’infecter le peuple, et que le peuple devait à tout prix se libérer, faire son chemin tout seul. Ils restaient donc sans autre action possible que de prédire ou de prévoir un mouvement qui se ferait sans eux et contre eux. Les uns y trouvaient une joie de renoncement, de sympathie humaine, profonde et désintéressée, qui se rassasie d’elle-même et de son sacrifice. Aimer, se donner ! La jeunesse est si riche de son propre fonds qu’elle peut se passer d’être payée de retour ; elle ne craint pas de rester dépourvue. Et elle peut se priver de tout, sauf d’aimer. --- D’autres satisfaisaient là un plaisir de raison, une logique impérieuse ; ils se sacrifiaient non aux hommes, mais aux idées. C’étaient les plus intrépides. Ils éprouvaient une jouissance orgueilleuse à déduire de leurs raisonnements la fin fatale de leur classe. Il leur eût été plus pénible de voir leurs prédictions démenties que d’être écrasés sous le poids. Dans leur ivresse intellectuelle, ils criaient à ceux du dehors : « Plus fort ! Frappez plus fort ! Qu’il ne reste plus rien de nous ! » --- Ils s’étaient faits les théoriciens de la violence.

De la violence des autres. Car, suivant l’habitude, ces apôtres de l’énergie brutale étaient presque toujours des gens distingués et débiles. Plus d’un étaient fonctionnaires de cet État, qu’ils parlaient de détruire, fonctionnaires appliqués, consciencieux et soumis. Leur violence théorique était la revanche de leur débilité, de leurs rancœurs et de la compression de leur vie. Mais elle était surtout l’indice des orages qui grondaient autour d’eux. Les théoriciens sont comme les météorologistes : ils disent, en termes scientifiques, non pas le temps qu’il fera, mais le temps qu’il fait. Ils sont la girouette, qui marque d’où souffle le vent. Quand ils tournent, ils ne sont pas loin de croire qu’ils font tourner le vent.

Le vent avait tourné.

Les idées s’usent vite dans une démocratie, d’autant plus vite qu’elles se sont plus promptement propagées. Combien de républicains en France s’étaient, en moins de cinquante ans, dégoûtés de la république, du suffrage universel, et de tant de libertés conquises avec ivresse ! Après le culte fétichiste du nombre, après l’optimisme béat qui avait cru aux saintes majorités et qui en attendait le progrès humain, l’esprit de violence soufflait ; l’incapacité des majorités à se gouverner elles-mêmes, leur vénalité, leur veulerie, leur basse et peureuse aversion de toute supériorité, leur lâcheté oppressive, soulevaient la révolte ; les minorités énergiques --- toutes les minorités --- en appelaient à la force. Un rapprochement baroque, et cependant fatal, se faisait entre les royalistes de l’Action Française et les syndicalistes de la C. G. T. Balzac parle, quelque part, de ces hommes de son temps, « aristocrates par inclination, qui se faisaient républicains par dépit, uniquement pour trouver beaucoup d’inférieurs parmi leurs égaux. » --- Maigre plaisir. Il faut contraindre ces inférieurs à se reconnaître tels ; et pour cela, nul moyen qu’une autorité qui impose la suprématie de l’élite --- ouvrière ou bourgeoise --- au nombre qui l’opprime. Les jeunes intellectuels, petits bourgeois orgueilleux, se faisaient royalistes, ou révolutionnaires, par amour-propre froissé et par haine de l’égalité démocratique. Et les théoriciens désintéressés, les philosophes de la violence, en bonnes girouettes, se dressaient au-dessus d’eux, oriflammes de la tempête.

Et il y avait enfin la bande des littérateurs en quête d’inspiration, --- de ceux qui savent écrire, mais ne savent trop quoi écrire : comme les Grecs à Aulis, bloqués par le calme plat, ils ne peuvent plus avancer, et guettent impatiemment le bon vent, quel qu’il soit, qui viendra gonfler leurs voiles. --- On voyait là des illustres, de ceux que l’Affaire Dreyfus avait inopinément arrachés à leurs travaux de style et lancés dans les réunions publiques. Exemple trop suivi, au gré des initiateurs. Une foule de littérateurs s’occupaient maintenant de politique, et prétendaient régenter les affaires de l’État. Tout leur était prétexte à former des ligues, lancer des manifestes, sauver le Capitole. Après les intellectuels de l’avant-garde, les intellectuels de l’arrière : les uns valaient les autres. Chacun des deux partis traitait l’autre d’intellectuel, et se traitait lui-même d’intelligent. Ceux qui avaient la chance de posséder dans leurs veines quelques gouttes de sang du peuple, en étaient glorieux ; ils y trempaient leur plume, ils écrivaient, avec. --- Tous, bourgeois, mécontents, et cherchant à reprendre l’autorité que la bourgeoisie avait, par son égoïsme, irrémédiablement perdue. Il était rare que ces apôtres soutinssent longtemps leur zèle apostolique. Au début, la cause leur valait des succès, qui n’étaient probablement pas dûs à leurs dons oratoires. Leur amour-propre en était délicieusement flatté. Depuis, ils continuaient, avec moins de succès, et quelque peur secrète d’être un peu ridicules. À la longue, ce dernier sentiment tendait à l’emporter, doublé de la lassitude d’un rôle difficile à jouer, pour des hommes de leurs goûts distingués et de leur scepticisme. Ils attendaient, pour battre en retraite, que le vent le leur permît, et aussi leur escorte. Car ils étaient prisonniers et de l’une et de l’autre. Ces Voltaire et ces Joseph de Maistre des temps nouveaux cachaient sous leur hardiesse de propos et d’écrits une incertitude épeurée, qui tâtait le terrain, craignait de se compromettre auprès des jeunes gens, s’évertuait à leur plaire, à être plus jeunes qu’eux. Révolutionnaires, ou contre-révolutionnaires, par littérature, ils se résignaient à suivre la mode littéraire qu’ils avaient contribué à fonder.

Le type le plus curieux qu’Olivier rencontra, dans cette petite avant-garde bourgeoise de la Révolution, fut le révolutionnaire par timidité.

L’échantillon qu’il en avait sous les yeux se nommait Pierre Canet. De riche bourgeoisie, et de famille conservatrice, hermétiquement fermée aux idées nouvelles : magistrats et fonctionnaires, qui s’étaient illustrés en boudant le pouvoir ou en se faisant révoquer ; gros bourgeois du Marais, qui flirtaient avec l’Église et pensaient peu, mais bien. Il s’était marié, par désœuvrement, avec une femme au nom aristocratique, qui ne pensait pas moins bien, ni davantage. Ce monde bigot, étroit et arriéré, qui remâchait perpétuellement sa morgue et son amertume, avait fini par l’exaspérer, --- d’autant plus que sa femme était laide et l’assommait. D’intelligence moyenne, d’esprit assez ouvert, il avait des aspirations libérales, sans trop savoir en quoi elles consistaient : ce n’était pas dans son milieu qu’il aurait pu apprendre ce qu’était la liberté. Tout ce qu’il savait, c’est qu’elle n’était point là ; et il se figurait qu’il suffisait d’en sortir pour la trouver. Il était incapable de marcher seul. Dès ses premiers pas au dehors, il fut heureux de se joindre à des amis de collège, dont certains étaient férus des idées syndicalistes. Il se trouvait encore plus dépaysé dans ce monde que dans celui d’où il venait ; mais il ne voulait pas en convenir : il lui fallait bien vivre quelque part ; et des gens de sa nuance, (c’est-à-dire sans nuance), il n’en pouvait trouver. Dieu sait pourtant que la graine n’en est pas rare en France ! Mais ils ont honte d’eux-mêmes : ils se cachent, ou se teignent en l’une des couleurs politiques à la mode, voire en plusieurs. D’ailleurs, il subissait l’ascendant de ses amis.

Suivant l’habitude, il s’était attaché surtout à celui qui était le plus différent de lui. Ce Français, bourgeois français et provincial dans l’âme, s’était fait le fidèle Achate d’un jeune docteur juif, Manousse Heimann, un Russe réfugié, qui, à la façon de beaucoup de ses compatriotes, avait le double don de s’installer tout de suite chez les autres comme chez lui, et de se trouver si à l’aise dans toute révolution qu’on pouvait se demander ce qui l’intéressait davantage en elle : si c’était le jeu, ou la cause. Ses épreuves et celles des autres lui étaient un divertissement. Sincèrement révolutionnaire, ses habitudes d’esprit scientifique lui faisaient regarder les révolutionnaires et lui-même, comme des sortes d’aliénés. Il observait cette aliénation chez les autres et chez lui, tout en la cultivant. Son dilettantisme exalté et son extrême inconstance d’esprit lui faisaient rechercher les milieux les plus opposés. Il avait des accointances parmi les hommes au pouvoir, et jusque dans le monde de la police ; il furetait partout, avec cette curiosité maladive et dangereuse qui donne à tant de révolutionnaires russes l’apparence de jouer un double jeu, et qui parfois de cette apparence fait une réalité. Ce n’est pas trahison, c’est versatilité, au reste désintéressée. Combien d’hommes d’action, pour qui l’action est un théâtre, où ils apportent les aptitudes de bons comédiens, honnêtes, mais toujours prêts à changer de rôles ! À celui de révolutionnaire Manousse était fidèle, autant qu’il pouvait l’être : c’était le personnage qui s’accordait le mieux avec son anarchie naturelle et avec le plaisir qu’il avait à démolir les lois des pays où il passait. Malgré tout, ce n’était qu’un rôle. On ne savait jamais la part d’invention et de réalité qu’il y avait dans ses propos ; et lui-même finissait par ne plus le savoir très bien.

Intelligent et moqueur, doué de la finesse psychologique de sa double race, sachant lire à merveille dans les faiblesses des autres, comme dans les siennes, et habile à en jouer, il n’avait pas eu de peine à dominer Canet. Il trouvait plaisant d’entraîner ce Sancho Pança dans des équipées à la Don Quichotte. Il disposait de lui sans façons, de sa volonté, de son temps, de son argent, --- non pour lui, (il n’avait pas de besoins, on ne savait de quoi, ni comment il vivait), --- mais pour les manifestations les plus compromettantes de la cause. Canet se laissait faire ; il tâchait de se persuader qu’il pensait comme Manousse. Il savait très bien le contraire : ces idées l’effaraient ; elles choquaient son bon sens. Et il n’aimait pas le peuple. De plus, il n’était pas brave. Ce gros garçon, grand, large et corpulent, à la figure poupine, complètement rasée, le souffle court, la parole affable, pompeuse et enfantine, qui avait des pectoraux d’Hercule Farnèse, et qui était d’une jolie force à la boxe et au bâton, était le plus timide des hommes. S’il s’enorgueillissait de passer parmi les siens pour un esprit subversif, il tremblait en secret devant la hardiesse de ses amis. Sans doute, ce petit frisson n’était pas trop désagréable, aussi longtemps qu’il ne s’agissait que d’un jeu. Mais le jeu devenait dangereux. Ces animaux-là se faisaient agressifs, leurs prétentions croissaient ; elles inquiétaient Canet dans son égoïsme foncier, son sentiment enraciné de la propriété, sa pusillanimité bourgeoise. Il n’osait pas demander : « Où me menez-vous ? » Mais il pestait tout bas contre le sans-gêne des gens qui n’aiment rien tant qu’à se casser le cou, sans s’inquiéter de savoir s’ils ne risquent pas de casser en même temps le cou des autres. --- Qui l’obligeait à les suivre ? N’était-il pas libre de leur fausser compagnie ? Le courage lui manquait. Il avait peur de rester seul, tel un enfant qu’on laisse en arrière sur la route et qui pleure. Il était comme tant d’hommes : ils n’ont aucune opinion, sinon qu’ils désapprouvent toutes les opinions exaltées ; mais pour être indépendant, il faudrait rester seul, et combien en sont capables ! Combien, même des plus clairvoyants, auront la témérité de s’arracher à l’esclavage de certains préjugés, de certains postulats qui pèsent sur tous les hommes d’une même génération ? Ce serait mettre une muraille entre soi et les autres. D’un côté, la liberté dans le désert ; de l’autre côté, les hommes. Ils n’hésitent point : ils préfèrent les hommes, le troupeau. Il sent mauvais, mais il tient chaud. Alors, ils font semblant de penser ce qu’ils ne pensent pas. Ce ne leur est pas très difficile : ils savent si peu ce qu’ils pensent !… « Connais-toi toi-même ! »… Comment le pourraient-ils, ceux qui ont à peine un moi ! Dans toute croyance collective, religieuse ou sociale, ils sont rares ceux qui croient, parce qu’ils sont rares ceux qui sont des hommes. La foi est une force héroïque ; son feu n’a jamais brûlé que quelques torches humaines ; elles-mêmes vacillent souvent. Les apôtres, les prophètes et Jésus ont douté. Les autres ne sont que des reflets, --- sauf à certaines heures de sécheresse des âmes, où quelques étincelles tombées d’une grande torche embrasent toute la plaine ; puis, l’incendie s’éteint, et l’on ne voit plus luire que des charbons sous la cendre. À peine quelques centaines de chrétiens croient réellement au Christ. Les autres croient qu’ils croient, ou bien ils veulent croire.

Il en était ainsi de beaucoup de ces révolutionnaires. Le bon Canet voulait croire qu’il l’était : il le croyait donc. Et il était épouvanté de sa propre hardiesse.

Tous ces bourgeois se réclamaient de principes divers : les uns de leur cœur, les autres de leur raison, les autres de leur intérêt ; ceux-ci rattachaient leur façon de penser à l’Évangile, ceux-là à M. Bergson, ceux-là à Karl Marx, à Proudhon, à Joseph de Maistre, à Nietzsche, ou à M. Sorel. Il y avait les révolutionnaires par mode, par snobisme, il y avait ceux par sauvagerie ; il y avait ceux par haine, il y avait ceux par amour ; il y avait ceux par besoin d’action, par chaleur d’héroïsme ; il y avait ceux par servilité, par esprit moutonnier. Mais tous, sans le savoir, étaient emportés par le vent. C’étaient les tourbillons de poussière qu’on voit fumer au loin, sur les grandes routes blanches, et qui annoncent que la bourrasque vient.

Olivier et Christophe regardaient venir le vent. Tous deux avaient de bons yeux. Mais ils ne voyaient pas, de la même façon. Olivier, dont le regard lucide pénétrait malgré lui l’arrière-pensée des gens, était attristé par leur médiocrité ; mais il apercevait la force cachée qui les soulevait ; l’aspect tragique des choses le frappait davantage. Christophe était plus sensible à leur aspect comique. Les hommes l’intéressaient, nullement les idées. Il affectait envers elles une indifférence méprisante. Il se moquait des utopies sociales. Par esprit de contradiction et par réaction instinctive contre l’humanitarisme morbide qui était à l’ordre du jour, il se montrait plus égoïste qu’il n’était ; l’homme qui s’était fait lui-même, le robuste parvenu, fier de ses muscles et de sa volonté, avait un peu trop une tendance à traiter de fainéants ceux qui ne possédaient point sa force. Pauvre et seul, il avait pu vaincre : que les autres fissent de même ! Que parlait-on de question sociale ! Quelle question ? La misère ?

--- Je connais cela, disait-il. Mon père, ma mère, et moi, nous avons passé par là. Il n’y a qu’à en sortir.

--- Tous ne le peuvent point, disait Olivier. Les malades. Les malchanceux.

--- Qu’on les aide, c’est tout simple. Mais de là à les exalter, comme on fait aujourd’hui, il y a loin. Naguère, on alléguait le droit odieux du plus fort. Ma parole, je ne sais pas si le droit du plus faible n’est pas plus odieux encore : il énerve la pensée d’aujourd’hui, il tyrannise et exploite les forts. On dirait que ce soit devenu un mérite d’être maladif, pauvre, inintelligent, vaincu, --- un vice d’être fort, bien portant, heureux dans la bataille, aristocrate d’esprit et de sang. Et le plus ridicule, c’est que les forts sont les premiers à le croire… Un beau sujet de comédie, mon ami Olivier !

--- J’aime mieux faire rire de moi que faire pleurer les autres.

--- Bon garçon ! disait Christophe. Parbleu ! Qui dit le contraire ? Quand je vois un bossu, j’en ai mal dans mon dos… La comédie, c’est nous qui la jouons, ce n’est pas nous qui l’écrirons.

Il ne se laissait pas prendre aux rêves de justice sociale. Son gros bon sens populaire lui faisait croire que ce qui avait été, serait.

--- Si on te disait cela, en art, comme tu te récrierais ! observait Olivier.

--- Peut-être bien. En tout cas, je ne m’y connais qu’en art. Et toi aussi. Je n’ai pas confiance dans les gens qui parlent de ce qu’ils ne connaissent pas.

Olivier n’avait pas plus confiance. Les deux amis poussaient même un peu loin leur méfiance : ils s’étaient toujours tenus en dehors de la politique. Olivier avouait, non sans un peu de honte, qu’il ne se souvenait pas d’avoir usé de ses droits d’électeur ; depuis dix ans, il n’avait même pas retiré sa carte d’inscription à la mairie.

--- Pourquoi m’associer, disait-il, à une comédie que je sais inutile ? Voter ? Pour qui voter ? Je n’ai nulle préférence entre des candidats qui me sont également inconnus, et qui, j’ai trop de raisons de l’attendre, dès le lendemain de l’élection, trahiront également leur profession de foi. Les surveiller ? Les rappeler au devoir ? Ma vie s’y passerait, sans fruit. Je n’ai ni le temps, ni la force, ni les moyens oratoires, ni le manque de scrupules et le cœur cuirassé contre les dégoûts de l’action. Il vaut mieux m’abstenir. Je consens à subir le mal. Du moins, n’y pas souscrire.

Mais malgré sa clairvoyance excessive, cet homme qui répugnait à l’action politique régulière conservait un espoir chimérique dans une révolution. Il le savait chimérique ; mais il ne l’écartait point. C’était une sorte de mysticisme de race. On n’appartient pas impunément au plus grand peuple destructeur et constructeur d’Occident, au peuple qui détruit pour construire et construit pour détruire, --- celui qui joue avec les idées et avec la vie, et constamment fait table rase pour mieux recommencer le jeu, et pour enjeu verse son sang.

Christophe ne portait pas en lui ce Messianisme héréditaire. Il était trop germanique pour bien goûter l’idée d’une révolution. Il pensait qu’on ne change pas le monde. Que de théories, que de mots, quel fracas inutile !

--- Je n’ai pas besoin, disait-il, de faire une révolution --- ou des palabres sur la révolution --- pour me prouver ma force. Surtout, je n’ai pas besoin, comme ces braves jeunes gens, de bouleverser l’État pour rétablir un roi ou un Comité de Salut public, qui me défende. Singulière preuve de force ! Je sais me défendre moi-même. Je ne suis pas un anarchiste ; j’aime l’ordre nécessaire, et je vénère les Lois qui gouvernent l’univers. Mais entre elles et moi, je me passe d’intermédiaire. Ma volonté sait commander, et elle sait aussi se soumettre. Vous qui avez la bouche pleine de vos classiques, souvenez-vous de votre Corneille : « Moi seul, et c’est assez. » Votre désir d’un maître déguise votre faiblesse. La force est comme la lumière : aveugle qui la nie. Soyez forts, tranquillement, sans théories, sans violences : comme les plantes vers le jour, toutes les âmes des faibles se tourneront vers vous.

Mais tout en protestant qu’il n’avait pas de temps à perdre aux discussions politiques, il en était moins détaché qu’il ne voulait le paraître. Il souffrait, comme artiste, du malaise social. Dans sa disette momentanée de fortes passions, il lui arrivait de regarder autour de lui et de se demander pour qui il écrivait. Alors il voyait la triste clientèle de l’art contemporain, cette élite fatiguée, ces bourgeois dilettantes ; et il pensait :

--- Quel intérêt y a-t-il à travailler pour ces gens-là ?

Certes, il ne manquait point, parmi eux d’esprits distingués, instruits, sensibles au métier, et qui n’étaient même pas incapables de goûter la nouveauté ou --- (c’est tout comme) --- l’archaïsme de sentiments raffinés. Mais ils étaient blasés, trop intellectuels, trop peu vivants pour croire à la réalité de l’art ; ils ne s’intéressaient qu’au jeu, --- jeu des sonorités ou jeu des idées ; la plupart étaient distraits par d’autres intérêts mondains, habitués à se disperser entre des occupations multiples, dont aucune n’était « nécessaire ». Il leur était à peu près impossible de pénétrer sous l’écorce de l’art, de sentir son cœur caché ; l’art n’était pas pour eux de la chair et du sang : c’était de la littérature. Leurs critiques érigeaient en théorie, d’ailleurs intolérante, leur impuissance à sortir du dilettantisme. Quand par hasard quelques-uns étaient assez vibrants pour résonner à la voix de l’art, ils n’avaient pas la force de le supporter, ils en restaient détraqués et névrosés pour la vie. Des malades ou des morts. Qu’est-ce que l’art venait faire dans cet hôpital ? --- Et cependant, il ne pouvait, dans la société moderne, se passer de ces estropiés ; car ils avaient l’argent et la presse ; eux seuls pouvaient assurer à l’artiste les moyens de vivre. Il fallait donc se prêter à cette humiliation : un art intime et douloureux, une musique où l’on a mis le secret de sa vie intérieure, offerts comme divertissement --- comme désennui plutôt, ou comme ennui nouveau --- dans des représentations ou des soirées mondaines, à un public de snobs et d’intellectuels fatigués.

Christophe cherchait le vrai public, celui qui croit aux émotions de l’art comme à celles de la vie, et qui les sent avec une âme vierge. Et il était obscurément attiré par le monde nouveau promis, --- le peuple. Les souvenirs de son enfance, de Gottfried et des humbles, qui lui avaient révélé la vie profonde de l’art, ou qui avaient partagé avec lui le pain sacré de la musique, l’inclinaient à croire que ses véritables amis étaient de ce côté. Comme beaucoup d’autres jeunes hommes généreux et naïfs, il caressait de grands projets d’art populaire, de concerts et de théâtre du peuple, qu’il eût été bien embarrassé pour définir. Il attendait d’une révolution la possibilité d’un renouvellement artistique, et il prétendait que c’était pour lui le seul intérêt du mouvement social. Mais il se donnait le change : il était trop vivant pour ne pas être attiré, aspiré par le spectacle de l’action la plus vivante qui fût alors.

Ce qui l’intéressait le moins dans le spectacle, c’étaient les théoriciens bourgeois. Les fruits que portent ces arbres-là sont trop souvent des fruits secs ; tout le suc de la vie s’est figé en idées. Entre ces idées, Christophe ne distinguait pas. Il n’avait pas de préférence même pour les siennes, quand il les retrouvait, congelées en systèmes. Avec un mépris bonhomme, il restait en dehors des théoriciens de la force, comme de ceux de la faiblesse. Dans toute comédie, le rôle ingrat est celui du raisonneur. Le public lui préfère non seulement les personnages sympathiques, mais les antipathiques. Christophe était public en cela. Les raisonneurs de la question sociale lui semblaient fastidieux. Mais il s’amusait à observer les autres, les naïfs, les convaincus, ceux qui croyaient et ceux qui voulaient croire, ceux qui étaient dupes et ceux qui cherchaient à l’être, voire les bons forbans qui font leur métier de rapaces, et les moutons qui sont faits pour être tondus. Sa sympathie était indulgente aux braves gens un peu ridicules, comme le gros Canet. Leur médiocrité ne le choquait pas autant qu’Olivier. Il les regardait tous, avec un intérêt affectueux et moqueur ; il se croyait dégagé de la pièce qu’ils jouaient ; et il ne s’apercevait pas que peu à peu il s’y laissait prendre. Il pensait n’être qu’un spectateur, qui voit passer le vent. Déjà le vent l’avait touché et l’entraînait dans son remous de poussière.

La pièce sociale était double. Celle que jouaient les intellectuels était la comédie dans la comédie : le peuple ne l’écoutait guère. La vraie pièce était la sienne. Il n’était pas facile de la suivre ; lui-même n’arrivait pas très bien à s’y reconnaître. Elle n’en avait que plus d’imprévu.

Ce n’était pas qu’on n’y parlât beaucoup plus qu’on n’agissait. Bourgeois ou peuple, tout Français est grand mangeur de parole, autant que de pain. Mais tous ne mangent pas le même pain. Il y a une parole de luxe pour les palais délicats, et une plus nourrissante pour les gueules affamées. Si les mots sont les mêmes, ils ne sont pas pétris de la même façon ; la saveur et l’odeur, le sens, est différent.

La première fois qu’Olivier, assistant à une réunion populaire, goûta de ce pain-là, il manqua d’appétit ; les morceaux lui restèrent dans la gorge. Il était écœuré par la platitude des pensées, la lourdeur incolore et barbare de l’expression, les généralités vagues, la logique enfantine, cette mayonnaise mal battue d’abstractions et de faits sans liaison. L’impropriété et l’incorrection du langage n’étaient pas compensées par la verve et la verdeur du parler populaire. C’était un vocabulaire de journal, des nippes défraîchies, ramassées au décrochez-moi-ça de la rhétorique bourgeoise. Olivier s’étonnait surtout du manque de simplicité. Il oubliait que la simplicité littéraire n’est pas chose naturelle, mais acquise : c’est la conquête d’une élite. Le peuple des villes ne peut pas être simple ; il va toujours chercher, de préférence, les expressions alambiquées. Olivier ne comprenait pas l’action que ces phrases ampoulées pouvaient avoir sur l’auditoire. Il n’en possédait pas la clef. On nomme langues étrangères celles d’une autre race, et l’on ne se doute pas que, dans une même race, il y a presque autant de langues que de milieux sociaux. Ce n’est que pour une élite restreinte que les mots ont leur sens traditionnel et séculaire ; pour les autres, ils ne représentent rien de plus que leurs propres expériences et celles de leur groupe. Tels de ces mots usés pour l’élite et méprisés par elle sont comme une maison vide, où, depuis son départ, se sont installées des énergies nouvelles et des passions qui frémissent. Si vous voulez connaître l’hôte, entrez dans la maison.

C’était ce que faisait Christophe.

Il avait été mis en rapports avec ces ouvriers par un voisin, employé aux chemins de fer de l’État. Un homme de quarante-cinq ans, petit, vieilli avant l’âge, le crâne tristement déplumé, les yeux enfoncés dans l’orbite, les joues creuses, le nez proéminent, gros et recourbé, la bouche intelligente, les oreilles déformées aux lobes cassés : des traits de dégénéré. Il se nommait Alcide Gautier. Il n’était pas du peuple, mais de la moyenne bourgeoisie. D’une bonne famille qui avait dépensé à l’éducation du fils unique tout son petit avoir et qui même n’avait pu, faute de ressources, lui permettre de la poursuivre jusqu’au bout. Il avait obtenu, très jeune, dans une administration de l’État, un de ces postes qui semblent à la bourgeoisie pauvre le port, et qui sont la mort, --- la mort vivante. Une fois entré là, il n’avait plus eu la possibilité d’en sortir. Il avait commis la faute --- (c’en est une dans la société moderne) --- de faire un mariage d’amour avec une jolie ouvrière, dont la vulgarité foncière n’avait pas tardé à s’épanouir. Elle lui avait donné trois enfants. Il fallait faire vivre ce monde. Cet homme, qui était intelligent et qui aspirait, de toutes ses forces, à compléter son instruction, se trouvait ligoté par la misère. Il sentait en lui des puissances latentes, que les difficultés de sa vie étouffaient ; il ne pouvait en prendre son parti. Il n’était jamais seul. Employé à la comptabilité, il passait ses journées à des besognes mécaniques, dans une pièce qui lui était commune avec d’autres collègues, vulgaires et bavards ; ils parlaient de choses ineptes, se vengeaient de l’absurdité de leur existence en médisant des chefs, et se moquaient de lui, à cause de ses visées intellectuelles, qu’il n’avait pas eu la sagesse de leur cacher. Quand il rentrait chez lui, il trouvait un logis sans grâce et mal odorant, une femme bruyante et commune, qui ne le comprenait pas et qui le traitait de feignant ou de fou. Ses enfants ne lui ressemblaient en rien, ressemblaient à la mère. Était-ce juste, tout cela ? Était-ce juste ? Tant de mécomptes, de souffrances, la gêne perpétuelle, le métier qui le tenait, du matin au soir, l’impossibilité de trouver jamais une heure de recueillement, une heure de silence, l’avaient jeté dans un état d’épuisement et d’irritation neurasthénique. Pour oublier, il avait recours, depuis peu, comme bien d’autres, à la boisson qui achevait de le détruire. --- Christophe, qui avait lié connaissance avec lui, fut frappé du tragique de cette destinée : une nature incomplète, sans culture suffisante et sans goût artistique, mais faite pour de grandes choses, et que la malchance écrasait. Gautier s’était aussitôt accroché à Christophe, ainsi que font les faibles qui se noient, lorsque leur main rencontre le bras d’un bon nageur. Il avait pour Christophe un mélange de sympathie et d’envie. Il l’entraîna dans des réunions populaires et lui fit voir quelques chefs du parti syndicaliste, auquel il ne s’unissait que par rancune contre la société. Car il était un aristocrate manqué. Il souffrait amèrement d’être mêlé au peuple.

Christophe, beaucoup plus peuple que lui, --- d’autant plus qu’il n’était pas forcé de l’être, --- prit plaisir à ces meetings. Les discours l’amusaient. Il ne partageait pas les répugnances d’Olivier ; il était peu sensible aux ridicules du langage. Pour lui, un bavard en valait un autre. Il affectait un mépris général de l’éloquence. Mais sans se donner la peine de bien comprendre cette rhétorique, il en ressentait la musique au travers de celui qui parlait et de ceux qui écoutaient. Le pouvoir de celui-là se centuplait de ses résonances dans ceux-ci. D’abord Christophe ne prit garde qu’au premier ; et il eut la curiosité de connaître quelques-uns des parleurs.

Celui qui avait le plus d’action sur la foule était Casimir Joussier, --- un petit homme brun et blême, de trente à trente-cinq ans, figure de Mongol, maigre, souffreteux, les yeux ardents et froids, les cheveux rares, la barbe en pointe. Son pouvoir tenait moins à sa mimique, qui était pauvre, saccadée, rarement d’accord avec la parole, --- il tenait moins à sa parole, qui était rauque et sifflante, avec des aspirations emphatiques, --- qu’à sa personne même, à la violence de certitude et de volonté qui en émanait. Il ne semblait pas permettre qu’on pût penser autrement que lui ; et comme ce qu’il pensait était ce que son public désirait penser, ils n’avaient pas de difficulté à s’entendre. Il leur répétait trois fois, quatre fois, dix fois, les choses qu’ils attendaient ; il ne se lassait pas de frapper sur le même clou, avec une ténacité enragée ; et tout son public frappait, frappait, entraîné par l’exemple, frappait jusqu’à ce que le clou s’incrustât dans la chair. --- À cette emprise personnelle s’ajoutait la confiance qu’inspirait son passé, le prestige de multiples condamnations, largement méritées par des articles violents. Il respirait une énergie indomptable ; mais qui savait regarder démêlait, au fond, une grande fatigue accumulée, le dégoût de tant d’efforts, et une colère contre sa destinée. Il était de ces hommes qui dépensent, chaque jour, plus que leur revenu de vie. Depuis l’enfance, il s’usait au travail et à la misère. Il avait fait tous les métiers : ouvrier verrier, plombier, typographe ; sa santé était ruinée ; la phtisie le minait ; elle le faisait tomber dans des accès de découragement amer, de désespoir muet, pour sa cause et pour lui ; d’autres fois, elle l’exaltait. Il était un composé de violence calculée et de violence maladive, de politique et d’emportement. Il s’était instruit, tant bien que mal ; il savait très bien certaines choses, de science, de sociologie, de ses divers métiers ; il savait très mal beaucoup d’autres ; et il était aussi sûr des unes que des autres ; il avait des utopies, des idées justes, des ignorances, un esprit pratique, des préjugés, de l’expérience, une haine soupçonneuse pour la société bourgeoise. Cela ne l’empêcha point d’accueillir bien Christophe. Son orgueil était flatté de se voir recherché par un artiste connu. Il était de la race des chefs, et, quoi qu’il fît, cassant pour les simples ouvriers. Bien qu’il voulût, de bonne foi, l’égalité parfaite, il la réalisait plus facilement avec ceux qui étaient au-dessus de lui qu’avec ceux qui étaient au-dessous.

Christophe rencontra d’autres chefs du mouvement ouvrier. Il n’y avait pas grande sympathie entre eux. Si la lutte commune faisait --- difficilement --- l’unité d’action, elle était loin de faire l’unité de cœur. On voyait à quelle réalité tout extérieure et passagère correspondait la distinction de classes. Les vieux antagonismes étaient seulement ajournés et masqués ; mais ils subsistaient tous. On retrouvait là les hommes du Nord et ceux du Midi, avec leur dédain foncier les uns pour les autres. Les métiers jalousaient mutuellement leurs salaires, et se regardaient entre eux, avec le sentiment non déguisé, chacun, qu’il était supérieur aux autres. Mais la grande différence était --- sera toujours --- celle des tempéraments. Les renards et les loups et le bétail cornu, les bêtes aux dents aiguës et celles aux quatre estomacs, celles qui sont faites pour manger et celles qui sont faites pour être mangées, se flairaient en passant dans le troupeau que le hasard de classe et l’intérêt commun avaient groupé ; et ils se reconnaissaient ; et leur poil se hérissait.

Christophe prit quelquefois ses repas dans un petit restaurant-crèmerie, tenu par un ancien collègue de Gautier, Simon, employé des chemins de fer, révoqué pour faits de grève. La maison était fréquentée par les syndicalistes. Ils étaient cinq ou six, dans une salle du fond, qui donnait sur une cour intérieure, étroite et mal éclairée, d’où montait éperdument le chant intarissable de deux canaris en cage vers la lumière. Joussier venait avec sa maîtresse, la belle Berthe, une fille robuste et coquette, teint pâle, casque pourpre, les yeux égarés et rieurs. Elle traînait à ses jupes un joli garçon, bellâtre, intelligent et poseur, Léopold Graillot, ouvrier mécanicien : il était l’esthète de la bande. Tout en se disant anarchiste, et l’un des plus violents contre la bourgeoisie, il avait l’âme du pire bourgeois. Chaque matin, depuis des années, il absorbait les nouvelles érotiques et décadentes des journaux littéraires à un sou. Ces lectures lui avaient façonné une étrange caboche. Un raffinement cérébral dans ses imaginations du plaisir s’amalgamait chez lui à un manque absolu de délicatesse physique, à son indifférence à la propreté, à la grossièreté relative de sa vie. Il avait pris goût à ce petit verre d’alcool frelaté --- alcool intellectuel du luxe, malsaines excitations des riches malsains. Ne pouvant avoir leurs jouissances dans la peau, il se les inoculait dans le cerveau. Ça fait la bouche mauvaise, ça vous casse les jambes. Mais on est l’égal des riches. Et on les hait.

Christophe ne pouvait le souffrir. Il avait plus de sympathie pour Sébastien Coquard, un électricien qui était, avec Joussier, l’orateur le plus écouté. Celui-là ne s’encombrait pas de théories. Il ne savait pas toujours où il allait. Mais il y allait tout droit. Il était bien Français. Un solide gaillard, d’une quarantaine d’années, grosse figure colorée, la tête ronde, le poil roux, une barbe de fleuve, le cou et la voix de taureau. Excellent ouvrier, comme Joussier, mais aimant rire et boire. Le malingre Joussier regardait cette santé indiscrète, avec des yeux d’envie ; et bien qu’ils fussent amis, une hostilité intime couvait entre eux.

La patronne de la crèmerie, Aurélie, bonne femme de quarante-cinq ans, qui avait dû être belle, qui l’était encore, malgré l’usure, s’asseyait auprès d’eux, un ouvrage à la main, les écoutait causer, avec un sourire cordial, remuant les lèvres, tandis qu’ils parlaient ; elle glissait à l’occasion son mot dans l’entretien, et scandait la mesure de ses paroles avec sa tête, en travaillant. Elle avait une fille mariée, et deux enfants de sept à dix ans --- fillette et garçon --- qui faisaient leurs devoirs d’école sur le coin d’une table poissée, en tirant la langue et attrapant au passage des bribes de conversations qui n’étaient pas faites pour eux.

Olivier essaya d’accompagner, deux ou trois fois, Christophe. Mais il ne se sentait pas à l’aise parmi ces gens. Quand ces ouvriers n’étaient pas tenus par une heure stricte d’atelier, par un appel d’usine au sifflet tenace, on ne pouvait s’imaginer combien ils avaient de temps à perdre, soit après le travail, soit entre deux travaux, soit flânerie, soit chômage. Christophe, qui se trouvait dans une de ces périodes de liberté désœuvrée, où l’esprit a terminé une œuvre et attend que s’en forme une nouvelle, n’était pas plus pressé qu’eux ; il restait volontiers, les coudes sur la table, à fumer, boire et causer. Mais Olivier était choqué dans ses instincts bourgeois, dans ses habitudes traditionnelles de discipline d’esprit, de régularité de travail, de temps scrupuleusement économisé ; et il n’aimait pas à perdre ainsi tant d’heures. Au reste, il ne savait ni causer, ni boire. Enfin, la gêne physique, l’antipathie secrète qui sépare les corps des races d’hommes différentes, l’hostilité de leurs sens qui s’oppose à la communion des âmes, la chair qui se révolte contre le cœur. Quand Olivier était seul avec Christophe, il lui parlait, tout ému, du devoir de fraterniser avec le peuple ; mais quand il se trouvait en présence du peuple, il était incapable d’en rien faire, malgré sa bonne volonté. Au lieu que Christophe, qui se moquait de ses idées, était, sans effort, le frère du premier ouvrier rencontré dans la rue. Olivier avait un vrai chagrin de se sentir éloigné de ces hommes. Il tâchait d’être comme eux, de penser comme eux, de parler comme eux. Il ne le pouvait pas. Sa voix était sourde, voilée, ne sonnait pas comme la leur. Lorsqu’il essayait de prendre certaines de leurs expressions, les mots lui restaient dans la gorge ou détonnaient étrangement. Il s’observait, il se gênait, il les gênait. Et il le savait bien. Il savait qu’il était pour eux un étranger et un suspect, qu’aucun n’avait de sympathie pour lui, et que lorsqu’il s’en allait, tout le monde faisait : « Ouf ! » Il surprenait, au passage, des regards durs et glacés, de ces regards ennemis que jettent sur le bourgeois les ouvriers aigris par la misère. Christophe en avait peut-être sa part ; mais il n’en voyait rien.

De toute la compagnie, les seuls qui fussent disposés à se lier avec Olivier étaient les enfants d’Aurélie. Ceux-là avaient bien plutôt l’attraction que la haine du bourgeois. Le petit garçon était fasciné par la pensée bourgeoise ; il était assez intelligent pour l’aimer, pas assez pour la comprendre ; la fillette, fort jolie, qu’Olivier avait conduite une fois chez M^me^ Arnaud, était hypnotisée par le luxe ; elle éprouvait un ravissement muet à s’asseoir dans de beaux fauteuils, à toucher de belles robes, à être avec de belles madames ; elle avait un instinct de petite grue, qui aspire à s’évader du peuple vers le paradis de la richesse et du confort bourgeois. Olivier ne se sentait nullement le goût de cultiver de telles dispositions ; et ce naïf hommage rendu à sa classe ne le consolait pas de la sourde antipathie de ses autres compagnons. Il souffrait de leur malveillance. Il avait un désir si ardent de les comprendre ! Et en vérité, il les comprenait, trop bien peut-être, il les observait trop, et ils en étaient irrités. Il n’y apportait pas de curiosité indiscrète, mais son habitude d’analyse des âmes et son besoin d’aimer.

Il ne tarda pas à voir le drame secret de la vie de Joussier : le mal qui le minait, et le jeu cruel de sa maîtresse. Elle l’aimait, elle était fière de lui ; mais elle était trop vivante ; il savait qu’elle lui échappait, qu’elle lui échapperait ; et il était brûlé de jalousie. Elle s’en faisait un amusement ; elle agaçait les hommes, elle les enveloppait de ses œillades, de son atmosphère luxurieuse : c’était une enragée frôleuse. Peut-être le trompait-elle avec Graillot. Peut-être se plaisait-elle à le laisser croire. En tout cas, si ce n’était pour aujourd’hui, ce serait pour demain. Joussier n’osait lui interdire d’aimer qui lui plaisait : ne professait-il pas, pour la femme, comme pour l’homme, le droit d’être libre ? Elle le lui rappela, avec une insolence narquoise, un jour qu’il l’injuriait. Une lutte torturante se livrait en lui entre ses libres théories et ses instincts violents. Par le cœur, il était encore un homme d’autrefois, despotique et jaloux ; par la raison, un homme de l’avenir, un homme d’utopie. Elle, elle était la femme d’hier et de demain, de toujours. --- Et Olivier, qui assistait à ce duel caché, dont il connaissait la férocité par sa propre expérience, était plein de pitié pour Joussier, en voyant sa faiblesse. Mais Joussier devinait qu’Olivier lisait en lui ; et il était loin de lui en savoir gré.

Une autre suivait aussi ce jeu de l’amour et de la haine, d’un regard indulgent. C’était la patronne, Aurélie. Elle voyait tout, sans en avoir l’air. Elle connaissait la vie. Cette brave femme, saine, tranquille, rangée, avait mené une jeunesse assez libre. Elle avait été fleuriste ; elle avait eu un amant bourgeois ; elle en avait eu d’autres. Puis elle s’était mariée avec un ouvrier. Elle était devenue une bonne mère de famille. Mais elle comprenait tout, toutes les sottises du cœur, aussi bien la jalousie de Joussier que cette « jeunesse » qui voulait s’amuser. En quelques mots affectueux, elle tâchait de les mettre d’accord.

--- « Il fallait être conciliants ; il ne valait pas la peine de se faire du mauvais sang pour si peu… »

Elle ne s’étonnait pas que tout ce qu’elle disait ne servît à rien…

--- « C’était ainsi. Il faut toujours qu’on se tourmente… »

Elle avait la belle insouciance populaire, sur qui les malheurs semblent glisser. Elle en avait eu sa part. Trois mois avant, elle avait perdu un garçon de quinze ans, qu’elle aimait bien ; c’avait été un gros chagrin ; mais à présent, elle était de nouveau active et riante. Elle disait :

--- « Si on se laissait aller à y penser, on ne pourrait pas vivre. »

Et elle n’y pensait plus. Ce n’était pas égoïsme. Elle ne pouvait pas faire autrement ; sa vitalité était trop forte ; le présent l’absorbait : impossible de s’attarder au passé. Elle s’accommodait de ce qui était, elle s’accommoderait de ce qui serait. Si la révolution venait et mettait à l’endroit ce qui était à l’envers et à l’envers ce qui était à l’endroit, elle saurait toujours se trouver sur ses pieds, elle ferait ce qu’il y aurait à faire, elle serait à sa place partout où elle serait placée. Au fond, elle n’avait dans la révolution qu’une croyance modérée. De foi, elle n’avait guère en quoi que ce fût. Inutile d’ajouter qu’elle se faisait tirer les cartes, dans ses moments de perplexité, et qu’elle ne manquait jamais de faire le signe de croix, au passage d’un mort. Très libre et tolérante, elle avait le scepticisme du peuple de Paris, ce scepticisme sain, qui doute, comme on respire, allègrement. Pour être la femme d’un révolutionnaire, elle n’en témoignait pas moins d’une maternelle ironie pour les idées de son homme et de son parti, --- et des autres partis, --- comme pour les bêtises de la jeunesse, --- et de l’âge mûr. Elle ne s’émouvait pas de grand chose. Mais elle avait de l’intérêt pour tout. Et elle était prête à la bonne comme à la mauvaise fortune. En somme, elle était optimiste.

--- « Il ne faut pas se faire de bile… Tout s’arrangera toujours, pourvu qu’on se porte bien… »

Celle-là devait s’entendre avec Christophe, ils n’avaient pas eu besoin de beaucoup de paroles pour voir qu’ils étaient de la même famille. De temps en temps, ils échangeaient un sourire de bonne humeur, tandis que les autres discouraient et criaient. Mais plus souvent, elle riait toute seule, en regardant Christophe qui se laissait à son tour entraîner dans ces discussions, où il apportait aussitôt plus de passion que tous les autres.

Christophe ne remarquait pas l’isolement et la gêne d’Olivier. Il ne cherchait pas à lire ce qui se passait au fond des gens. Mais il buvait et mangeait avec eux, il riait et il se fâchait. Ils ne se défiaient pas de lui, quoiqu’ils disputassent rudement ensemble. Il ne leur mâchait pas les mots. Dans le fond, il eût été bien embarrassé pour dire s’il était avec eux ou contre eux. Il ne se le demandait pas. Sans doute, si on l’eût forcé de choisir, il eût été syndicaliste contre le socialisme et toutes les doctrines d’État, --- cette entité monstrueuse, qui fabrique des fonctionnaires, des hommes-machines. Sa raison approuvait le puissant effort des groupements corporatifs, dont la hache à double tranchant frappe à la fois l’abstraction morte de l’État socialiste et l’individualisme infécond, cet émiettement d’énergies, cette dispersion de la force collective en faiblesses individuelles, --- la grande misère moderne, dont la Révolution française est en partie responsable.

Mais la nature est plus forte que la raison. Lorsque Christophe se trouvait en contact avec les syndicats, --- ces coalitions redoutables des faibles, --- son vigoureux individualisme se cabrait. Il ne pouvait s’empêcher de mépriser ces hommes qui avaient besoin de s’enchaîner ensemble, pour marcher au combat ; et s’il admettait qu’ils se soumissent à cette loi, il déclarait qu’elle n’était pas pour lui. Ajoutez que si les faibles opprimés sont sympathiques, ils cessent tout à fait de l’être quand ils deviennent oppresseurs. Christophe, qui criait naguère aux braves gens isolés : « Unissez-vous ! » eut une sensation désagréable, quand il se vit, pour la première fois, au milieu de ces unions de braves gens, mêlés à d’autres qui étaient moins braves, tous remplis de leurs droits, de leur force, et prêts à en abuser. Les meilleurs, ceux que Christophe aimait, les amis qu’il avait rencontrés dans la Maison, à tous les étages, ne profitaient nullement de ces associations de bataille. Ils étaient trop délicats de cœur et trop timides pour n’en pas être effarouchés ; ils étaient destinés à être, des premiers, écrasés par elles. Ils se trouvaient, vis-à-vis du mouvement ouvrier, dans la situation d’Olivier et des plus généreux parmi les jeunes bourgeois. Leur sympathie allait aux travailleurs qui s’organisent. Mais ils avaient été élevés dans le culte de la liberté : or, c’était ce dont les révolutionnaires se souciaient le moins. Qui, d’ailleurs, aujourd’hui se soucie de la liberté ? Une élite sans action sur le monde. La liberté traverse des jours sombres. Les papes de Rome proscrivent la lumière de la raison. Les papes de Paris éteignent les lumières du ciel. Et M. Pataud, celles des rues. Partout l’impérialisme triomphe : impérialisme théocratique de l’Église romaine ; impérialisme militaire des monarchies mercantiles et mystiques ; impérialisme bureaucratique des républiques francs-maçonnes et cupides ; impérialisme dictatorial des comités révolutionnaires. Pauvre liberté, tu n’es pas de ce monde !… Les abus de pouvoir, que les révolutionnaires prêchaient et pratiquaient, révoltaient Christophe et Olivier. Ils avaient peu d’estime pour les ouvriers jaunes qui refusent de souffrir pour la cause commune. Mais ils trouvaient abominable qu’on prétendit les y contraindre par la force. --- Cependant, il faut prendre parti. Dans la réalité, le choix n’est pas aujourd’hui entre un impérialisme et la liberté, mais entre un impérialisme et un impérialisme. Olivier disait :

--- Ni l’un ni l’autre. Je suis pour les opprimés.

Christophe ne haïssait pas moins la tyrannie des oppresseurs. Mais il était entraîné dans le sillage de la force, à la suite de l’armée des travailleurs révoltés.

Il ne s’en doutait guère. Il déclarait à ses compagnons de table qu’il n’était pas avec eux.

--- Tant qu’il ne s’agira pour vous, disait-il, que d’intérêts matériels, vous ne m’intéressez pas. Le jour où vous marcherez pour une foi, alors je serai des vôtres. Autrement, qu’ai-je à faire entre deux ventres ? Je suis artiste, j’ai le devoir de défendre l’art, je ne dois pas l’enrôler au service d’un parti. Je sais que, dans ces derniers temps, des écrivains ambitieux, poussés par un désir de popularité malsaine, ont donné le mauvais exemple. Il ne me semble pas qu’ils aient beaucoup servi la cause qu’ils défendaient ainsi ; mais ils ont trahi l’art. Sauver la lumière de l’intelligence : c’est notre rôle, à nous. Nous ne devons pas la troubler dans vos luttes aveugles. Qui tiendra la lumière, si nous la laissons tomber ? Vous serez bien aises de la retrouver intacte, après la bataille. Il faut qu’il y ait toujours des travailleurs occupés à entretenir le feu de la machine, tandis qu’on se bat sur le pont du navire. Tout comprendre, ne rien haïr. L’artiste est la boussole qui, pendant la tempête, marque toujours le Nord.

Ils le traitaient de phraseur, ils disaient qu’en fait de boussole, il avait perdu la sienne ; et ils se donnaient le luxe de le mépriser amicalement. Pour eux, un artiste était un malin qui s’arrangeait de façon à travailler le moins et le plus agréablement possible.

Il répondait qu’il travaillait autant qu’eux, qu’il travaillait plus qu’eux, et qu’il avait moins peur du travail. Rien ne le dégoûtait autant que le sabotage, le gâchage du travail, la fainéantise érigée en principe.

--- Tous ces pauvres gens, disait-il, qui craignent pour leur précieuse peau !… Bon Dieu ! Moi, depuis l’âge de dix ans, je travaille sans répit. Vous, vous n’aimez pas le travail, vous êtes, au fond, des bourgeois. … Si seulement vous étiez capables de détruire le vieux monde ! Mais vous ne le pouvez pas. Vous ne le voulez même pas. Non, vous ne le voulez pas. Vous avez beau hurler, menacer, faire celui qui va tout exterminer. Vous n’avez qu’une pensée : mettre la main dessus, vous coucher dans le lit tout chaud de la bourgeoisie. En dehors de quelques centaines de pauvres bougres de terrassiers qui sont toujours prêts à se faire crever la peau, ou à crever la peau des autres, sans savoir pourquoi, --- pour le plaisir, --- pour la peine, la peine séculaire dont ils éclatent, tous les autres ne pensent qu’à foutre le camp, à filer dans les rangs des bourgeois, à la première occasion. Ils se font socialistes, journalistes, conférenciers, hommes de lettres, députés, ministres… Bah ! bah ! ne criez pas contre celui-là ! Vous ne valez pas mieux. C’est un traître, dites-vous ?… Bon. À qui le tour ? Vous y passerez tous. Il n’y a pas un de vous qui résiste à l’appât. Comment le pourriez-vous ? Il n’y a pas un de vous qui croie à l’âme immortelle. Vous êtes des ventres, je vous dis. Des ventres vides qui ne pensent qu’à se remplir.

Là-dessus, ils se fâchaient, et ils parlaient tous à la fois. Et tout en se disputant, il arrivait que Christophe, entraîné par sa passion, fût plus révolutionnaire que les autres. Il avait beau s’en défendre : son orgueil intellectuel, sa conception complaisante d’un monde purement esthétique, fait pour la joie de l’esprit, rentraient sous terre, à la vue d’une injustice. Esthétique, un monde où huit hommes sur dix vivent dans le dénuement ou dans la gêne, dans la misère physique ou morale ? Allons donc ! Il faut être un impudent privilégié, pour oser le prétendre. Un artiste comme Christophe, en son for intérieur, ne pouvait pas ne pas être du parti des travailleurs. Qui a, plus que le travailleur de l’esprit, à souffrir de l’immoralité des conditions sociales, de l’inégalité scandaleuse de fortune répartie entre les hommes ? L’artiste meurt de faim, ou devient millionnaire, sans autre raison que les caprices de la mode et de ceux qui spéculent sur elle. Une société qui laisse périr son élite, ou qui la rémunère d’une façon extravagante, est une société monstrueuse ; elle a besoin d’un coup de balai. Chaque homme, qu’il travaille ou non, a droit à un minimum de vie. Chaque travail, qu’il soit bon ou médiocre, doit être rémunéré, non au prix de sa valeur réelle --- (Qui en est le juge infaillible ?) --- mais des besoins légitimes et normaux du travailleur. À l’artiste, au savant, à l’inventeur qui l’honore, la société peut et doit assurer une pension suffisante pour lui garantir le temps et les moyens de l’honorer davantage. Rien de plus. La Joconde ne vaut pas un million. Il n’y a aucun rapport entre une somme d’argent et une œuvre d’art ; l’œuvre n’est pas au-dessus, ni au-dessous : elle est en dehors. Il ne s’agit pas de la payer ; il s’agit que l’artiste vive. Donnez-lui de quoi manger et travailler en paix. Il est absurde et déplaisant de vouloir faire de lui un voleur du bien d’autrui. Il faut le dire crûment : tout homme qui possède plus qu’il n’est nécessaire à sa vie, à la vie des siens, et au développement normal de son intelligence, est un voleur. Ce qu’il a en trop, d’autres l’ont en moins. Combien de fois n’avons-nous pas souri tristement, en entendant parler de la richesse inépuisable de la France, de l’abondance des fortunes, nous, travailleurs, ouvriers, intellectuels, hommes et femmes qui, depuis que nous sommes nés, nous épuisons à la tâche pour gagner de quoi ne pas mourir de faim, souvent pour ne pas le gagner, pour voir les meilleurs de nous succomber à la peine, --- nous qui sommes l’élite morale et intellectuelle de la nation ! Vous qui avez plus que votre part des richesses du monde, vous êtes riches de nos souffrances et de notre pauvreté. Cela ne vous trouble point, vous ne manquez pas de sophismes qui vous rassurent : droits sacrés de la propriété, lutte loyale pour la vie, intérêts suprêmes de l’État-Moloch et du Progrès, ce monstre fabuleux, ce mieux problématique auquel on sacrifie le bien, --- le bien des autres. --- Il n’en reste pas moins ceci, que tous vos sophismes ne réussiront jamais à nier : « Vous avez trop pour vivre. Nous n’avons pas assez. Et nous valons autant que vous. Et tels de nous valent mieux que vous tous réunis. »

Ainsi, la griserie des passions qui l’entouraient se communiquait à Christophe. Ensuite, il s’étonnait de ces accès d’éloquence. Mais il n’y attachait pas d’importance. Il s’amusait de cette excitation légère, qu’il attribuait à la bouteille. Il regrettait seulement que la bouteille ne fût pas meilleure ; et il vantait ses vins du Rhin. Il continuait de se croire détaché des idées révolutionnaires. Mais il se produisait ce phénomène singulier que Christophe apportait à les discuter, voire à les soutenir, une passion croissante, tandis que celle de ses compagnons semblait, par comparaison, décroître.

Par le fait, ils avaient moins d’illusions que lui. Même les meneurs les plus violents, ceux qui étaient le plus redoutés par la bourgeoisie, étaient incertains au fond et diablement bourgeois. Coquard, avec son rire d’étalon qui hennit, faisait la grosse voix et des gestes terribles ; mais il ne croyait qu’à demi à ce dont il parlait : plaisir de parler, de commander, d’agir ; il était un hâbleur de la violence. Il perçait à jour la lâcheté bourgeoise, et il jouait à la terroriser, en se montrant plus fort qu’il n’était ; il ne faisait pas de difficultés pour en convenir avec Christophe, en riant. Graillot critiquait tout, tout ce qu’on voulait faire : il faisait tout avorter. Joussier affirmait toujours, il ne voulait jamais avoir tort. Il voyait très bien le vice de son argumentation, et il ne s’en obstinait que davantage ; il eût sacrifié la victoire de sa cause à l’orgueil de ses principes. Mais il passait d’accès de foi têtue à des accès de pessimisme ironique, où il jugeait amèrement le mensonge des idéologies et l’inutilité de tous les efforts.

La plupart des ouvriers étaient de même. Ils tombaient, en un moment, de la soûlerie des paroles au découragement. Ils avaient des illusions immenses ; mais elles ne reposaient sur rien ; ils ne les avaient pas conquises péniblement et fabriquées d’eux-mêmes ; ils les avaient reçues toutes faites, par cette loi du moindre effort, qui les menait dans leurs distractions à l’assommoir et au beuglant. Paresse de penser incurable, qui n’avait que trop d’excuses : c’est la bête écrasée qui ne demande qu’à se coucher et ruminer en paix sa pâture et ses rêves. Mais ces rêves cuvés, il n’en restait plus rien qu’une lassitude plus grande et la gueule de bois. Sans cesse, ils s’enflammaient pour un chef ; et peu de temps après, le soupçonnaient et le rejetaient. Le plus triste était qu’ils n’avaient point tort : les chefs étaient attirés, l’un après l’autre, par l’appât de la richesse, du succès, de la vanité ; pour un Joussier, que préservait de la tentation la phtisie qui le minait, la mort à brève échéance, combien d’autres trahissaient, ou se lassaient ! Ils étaient victimes de la plaie qui rongeait les hommes politiques de ce temps, et dans tous les partis : la démoralisation par la femme ou par l’argent, par la femme et par l’argent --- (les deux fléaux n’en font qu’un). --- On voyait, dans le gouvernement comme dans l’opposition, des talents de premier ordre, des hommes qui avaient en eux l’étoffe de grands hommes d’État --- (au temps de Richelieu, ils l’eussent été peut-être) ; --- mais ils étaient sans foi, sans caractère ; le besoin, l’habitude, la lassitude de la jouissance les avait énervés ; elle leur faisait commettre, au milieu de vastes projets, des actes incohérents, ou brusquement tout jeter là, les affaires en cours, leur patrie ou leur cause, pour se reposer et jouir. Ils étaient assez braves pour se faire tuer dans une bataille ; mais bien peu de ces chefs eussent été capables de mourir à la tâche, à leur poste, immobiles, le poing au gouvernail et les yeux immuablement fixés sur le but invisible.

La conscience de cette faiblesse foncière coupait les jarrets à la révolution. Ces ouvriers passaient une partie de leur temps à s’accuser mutuellement. Leurs grèves échouaient toujours, par suite des dissentiments perpétuels entre les chefs ou entre les corps de métier, entre les réformistes et les révolutionnaires, --- de la timidité profonde sous les fanfaronnades menaçantes, --- de l’hérédité moutonnière qui, à la première sommation légale, faisait rentrer sous le joug ces révoltés, --- du lâche égoïsme et de la bassesse de ceux qui profitaient de la révolte des autres pour se pousser auprès des maîtres, pour faire valoir et payer cher leur fidélité intéressée. Sans parler du désordre inhérent aux foules, de l’anarchie populaire. Ils voulaient bien faire des grèves corporatives qui eussent tous les caractères révolutionnaires ; mais ils ne voulaient pas qu’on les traitât en révolutionnaires. Ils n’avaient aucun goût pour les baïonnettes. Ils s’imaginaient qu’on pouvait faire l’omelette sans casser d’œufs. En tout cas, ils aimaient mieux que les œufs fussent cassés par d’autres.

Olivier regardait, observait, et il ne s’étonnait point. Tout de suite, il avait reconnu combien ces hommes étaient inférieurs à l’œuvre qu’ils prétendaient réaliser ; mais il avait aussi reconnu la force fatale qui les entraînait ; et il s’apercevait que Christophe, à son insu, suivait le fil de l’eau. Pour lui, qui n’eût demandé qu’à se laisser emporter, le courant ne voulait pas de lui. Il restait au rivage et regardait l’eau passer.

C’était un fort courant : il soulevait une masse énorme de passions, d’intérêts et de foi, qui se poussaient, se heurtaient, se fondaient, avec des bouillonnements d’écume et des remous contradictoires. Les chefs étaient en tête, les moins libres de tous, car ils étaient poussés, et peut-être de tous, ceux qui croyaient le moins : ils avaient cru jadis, ils étaient comme ces prêtres qu’ils avaient tant raillés, enfermés dans leurs vœux, dans la foi qu’ils avaient eue et qu’ils étaient forcés de professer jusqu’à la fin. Derrière eux, le gros du troupeau était brutal, incertain, et de vue courte. Le plus grand nombre croyaient par hasard, parce que le courant allait maintenant à ces utopies ; ils n’y croiraient plus, ce soir, parce que le courant aurait changé. Beaucoup croyaient par besoin d’action, par désir d’aventures, par bêtise romanesque. D’autres, par logique raisonneuse, dénuée de sens commun. Quelques-uns par bonté. Les malins ne se servaient des idées que comme d’armes pour la bataille ; leurs visées étaient immédiates : ils luttaient pour un salaire précis, pour un nombre d’heures de travail. Les pires couvaient l’espoir secret de revanches grossières de leur vie misérable.

Mais le courant qui les portait était plus sage qu’eux, et il savait où il allait. Qu’importait qu’il dût momentanément se briser contre la digue du vieux monde ! Olivier prévoyait qu’une révolution sociale serait aujourd’hui écrasée. Mais il savait aussi qu’elle n’atteindrait pas moins ses fins par la défaite que par la victoire : car les oppresseurs ne font droit aux demandes des opprimés que lorsque ces opprimés leur inspirent la peur. Ainsi, la violence des révolutionnaires ne servait pas moins à leur cause que la justice de cette cause. L’une et l’autre faisaient partie du plan de la force aveugle et sûre qui mène le troupeau humain…

« Car considérez ce que vous êtes, vous que le Maître a appelés. Selon la chair, il n’y a pas parmi vous beaucoup de sages, ni beaucoup de forts, ni beaucoup de nobles. Mais Il a choisi les choses folles de ce monde pour confondre les sages ; et Il a choisi les choses faibles de ce monde pour confondre les fortes ; et Il a choisi les choses viles de ce monde et les choses méprisées et celles qui ne sont points pour abolir celles qui sont… »

Cependant, quel que fût le Maître qui gouvernait les choses, --- (Raison ou Déraison), --- et bien que l’organisation sociale préparée par le syndicalisme constituât pour l’avenir un progrès relatif, Olivier ne pensait pas qu’il valût la peine, pour Christophe et pour lui, d’absorber toute leur force d’illusion et de sacrifice dans ce combat terre à terre, qui n’ouvrirait pas de mondes nouveaux. Son espoir mystique de la révolution était déçu. Le peuple ne lui semblait pas meilleur, et guère plus sincère que les autres classes ; surtout, il n’était pas assez différent. Au milieu du torrent des intérêts et des passions boueuses, le regard et le cœur d’Olivier étaient attirés par les îlots d’indépendants, les petits groupes de vrais croyants, qui émergeaient çà et là, comme des fleurs sur l’eau. L’élite a beau faire et vouloir se mêler à la foule : elle va toujours à l’élite, --- l’élite de toutes les classes et de tous les partis, --- ceux qui portent le feu. Et le devoir sacré, c’est de veiller à ce que le feu ne s’éteigne pas dans leurs mains.

Olivier avait déjà fait son choix.

À quelques maisons de la sienne, était une échoppe de savetier, un peu en contre-bas de la rue, --- quelques planches clouées ensemble, avec des vitres sales et des carreaux de papier. On y descendait par trois marches, et il fallait baisser le dos pour s’y tenir debout. Il y avait juste la place pour un rayon de savates et deux escabeaux. Tout le jour, on entendait, selon la tradition du savetier classique, le maître de céans chanter. Il sifflait, tapait ses semelles, braillait d’une voix enrouée des gaudrioles et des chansons révolutionnaires, ou interpellait à travers son bocal les voisines qui passaient. Une pie à l’aile cassée, qui se promenait sur le trottoir en sautillant, venait d’une loge de concierge lui rendre visite. Elle se posait sur la première marche, à l’entrée de l’échoppe, et regardait le savetier. Il s’interrompait un moment pour lui dire des grivoiseries, d’un ton flûté, ou il s’évertuait à lui siffler l’Internationale. Elle restait, le bec levé, écoutant gravement ; de temps en temps, elle faisait un plongeon, le bec en avant comme pour saluer, et elle battait gauchement des ailes, afin de retrouver son équilibre ; puis, elle virait soudain, plantant là son interlocuteur au milieu d’une phrase, et d’une aile et d’un aileron s’envolait sur le dossier d’un banc, d’où elle narguait les chiens du quartier. Alors le gniaf se remettait à battre ses empeignes ; et la fuite de son auditrice ne l’empêchait pas de continuer jusqu’au bout le discours interrompu.

Il avait cinquante-six ans, l’air jovial et bourru, de petits yeux rieurs sous d’énormes sourcils, un crâne chauve au sommet qui s’élevait comme un œuf au-dessus d’un nid de cheveux, des oreilles poilues, une gueule noire et brèche-dents qui s’ouvrait comme un puits, dans des accès de rire, une barbe hirsute et malpropre, où il fourrageait à pleines mains, de ses pinces volumineuses et noires de cirage. Il était connu dans le quartier, sous le nom de père Feuillet, dit Feuillette, dit papa La Feuillette --- on disait La Fayette, pour le faire enrager : car le vieux, en politique, arborait des opinions écarlates ; tout jeune, il avait été mêlé à la Commune, condamné à mort, finalement déporté ; il était fier de ses souvenirs et associait dans ses rancunes Badinguet, Galliffet et Foutriquet. Il était assidu aux meetings révolutionnaires, et enthousiaste de Coquard, pour l’idéal vengeur que celui-ci prophétisait avec une si belle barbe et une voix de tonnerre. Il ne manquait pas un de ses discours, il buvait ses paroles, riait de ses plaisanteries à mâchoire déployée, écumait de ses invectives, jubilait des combats et du paradis promis. Le lendemain, à l’échoppe, il relisait dans son journal le résumé des discours ; il les relisait tout haut, pour lui et pour son apprenti ; afin de mieux les savourer, il se les faisait lire et calottait l’apprenti, quand il sautait une ligne. Aussi, n’était-il pas toujours exact à livrer l’ouvrage, aux dates promises ; en revanche, c’était de l’ouvrage solide : il usait les pieds, mais il était inusable.

Le vieux avait avec lui un petit-fils de treize ans, bossu, malingre et rachitique, qui lui faisait ses courses et lui servait d’apprenti. La mère, à dix-sept ans, avait fui sa famille, pour filer avec un mauvais ouvrier, devenu apache, qui n’avait pas tardé à être pris, condamné, et qui disparut. Restée seule avec l’enfant, rejetée par les siens, elle éleva le petit Emmanuel. Elle avait reporté sur lui l’amour et la haine qu’elle avait pour son amant. C’était une femme d’un caractère violent et jaloux, à un degré maladif. Elle aimait son enfant avec emportement, le malmenait brutalement, puis, quand il était malade, elle était folle de désespoir. Dans ses jours de mauvaise humeur, elle le couchait sans dîner, sans un morceau de pain. Quand elle le traînait par la main dans les rues, s’il était fatigué, s’il ne voulait plus avancer et se laissait choir par terre, elle le relevait d’un coup de pied. Elle avait un langage incohérent, et passait des larmes à une excitation de gaieté hystérique. Elle était morte. Le grand-père avait recueilli le petit, alors âgé de six ans. Il l’aimait bien ; mais il avait sa manière de le lui témoigner : elle consistait à rudoyer l’enfant, à le nommer d’injures variées, à lui allonger les oreilles, à le claquer, du matin au soir, afin de lui apprendre son métier ; et il lui inculquait en même temps son catéchisme social et anticlérical.

Emmanuel savait que le grand-père n’était pas méchant ; mais il était toujours prêt à lever le coude pour parer les gifles ; le vieux lui faisait peur, surtout les soirs de ribote. Car le père la Feuillette n’avait pas volé son surnom : il se pochardait deux ou trois fois par mois ; alors, il parlait à tort et à travers, il riait, il faisait le faraud, et cela finissait par quelques bourrades au petit. Plus de bruit que de mal. Mais l’enfant était craintif ; son état souffreteux le rendait plus sensible qu’un autre ; il avait une intelligence précoce, et il tenait de sa mère un cœur farouche et déréglé. Il était bouleversé par les brutalités du grand-père, comme par ses déclamations révolutionnaires, --- (les deux allaient ensemble ; c’était surtout quand le vieux était ivre qu’il vaticinait). --- Tout résonnait en lui des impressions du dehors, comme l’échoppe qui tremblait au passage des lourds omnibus. Dans son imagination affolée se mêlaient, en des vibrations de clocher, ses sensations journalières, ses grandes douleurs d’enfant, les lamentables souvenirs d’une expérience prématurée, les récits de la Commune, des bribes de cours du soir, de feuilletons de journaux, de discours de meetings, et les instincts sexuels, troubles et torrentueux, qui lui venaient des siens. Le tout formait ensemble un monde de rêve, monstrueux, frémissant, d’où se détachaient de la nuit opaque et du chaos marécageux des jets éblouissants d’espoir.

Le savetier traînait parfois son apprenti au cabaret, chez Aurélie. Ce fut là qu’Olivier remarqua le petit bossu qui avait une voix d’hirondelle. Parmi ces ouvriers avec qui il ne causait guère, il avait eu tout le temps d’étudier la figure maladive de l’enfant, au front proéminent, son air sauvage et humilié ; il avait assisté aux grossièretés joviales qu’on lui disait, et dont les traits du petit se crispaient en silence. Il avait vu, à certaines déclamations révolutionnaires, ses yeux de velours marron rayonner de l’extase chimérique du bonheur futur… --- ce bonheur qui, même s’il devait se réaliser jamais, ne changerait pas grand chose à sa chétive destinée. À ces instants, son regard illuminait son visage ingrat, le faisait oublier. La belle Berthe elle-même en fut frappée ; un jour, elle le lui dit, et, sans crier gare, le baisa sur la bouche. L’enfant sursauta ; il pâlit, de saisissement, et se rejeta en arrière, avec dégoût. La fille n’eut pas le temps de le remarquer ; elle était déjà occupée à se quereller avec Joussier. Seul, Olivier s’aperçut du trouble d’Emmanuel ; il suivait des yeux le petit, qui s’était reculé dans l’ombre, les mains tremblantes, le front baissé, regardant en dessous, jetant de côté sur la fille des coups d’œil ardents et irrités. Il se rapprocha de lui, il lui parla doucement, poliment, l’apprivoisa… Qui dira le bien que peut faire une douceur de manières à un cœur sevré d’égards ? C’est comme une goutte d’eau qu’une terre aride boit avidement. Il ne fallut que quelques mots, un sourire, pour que, dans le secret de son cœur, le petit Emmanuel se donnât à Olivier et décidât qu’Olivier était à lui. Après, quand il le rencontra dans la rue et découvrit qu’ils étaient voisins, ce lui fut comme un signe mystérieux du destin qu’il ne s’était pas trompé. Il guettait le passage d’Olivier devant l’échoppe, pour lui adresser le bonjour ; et s’il arrivait qu’Olivier, distrait, ne regardât pas de son côté, Emmanuel en était froissé.

Il eut un grand bonheur, lorsqu’Olivier, un jour, entra chez le père Feuillette, pour une commande. L’ouvrage terminé, Emmanuel alla le porter chez Olivier ; il avait guetté son retour à la maison, afin d’être sûr de le trouver. Olivier, absorbé, fit peu attention à lui, paya, ne disait rien ; l’enfant semblait attendre, regardait à droite et à gauche ; il s’en allait à regret. Olivier, avec sa bonté, devina ce qui se passait en lui ; il sourit, et essaya de lier conversation, malgré la gêne qu’il avait toujours à causer avec quelqu’un du peuple. Cette fois, il sut trouver les mots tout simples et tout directs. Une intuition de souffrance lui faisait voir dans l’enfant --- (d’une façon trop simpliste) --- un petit oiseau blessé par la vie, comme lui, et qui se consolait, la tête sous son aile, tristement recroquevillé en boule sur son perchoir, en rêvant de vols fous dans la lumière. Un sentiment analogue de confiance instinctive rapprochait de lui l’enfant ; il subissait l’attraction de cette âme silencieuse, qui ne criait point, qui ne disait point de paroles rudes, où l’on se sentait à l’abri des brutalités de la rue ; et la chambre, peuplée de livres, ceinte de bibliothèques où dormaient les rêves des siècles, lui inspirait un respect quasi religieux. Aux questions d’Olivier, il ne cherchait pas à se dérober ; il répondait volontiers, avec de brusques sursauts de sauvagerie orgueilleuse ; mais l’expression lui manquait. Olivier démaillotait avec patience et précaution cette âme obscure et bégayante ; il arrivait à y lire peu à peu ses espoirs et sa foi ridicule, touchante, dans un renouvellement du monde. Il n’avait pas envie d’en rire, en sachant qu’elle rêvait de l’impossible et qu’elle ne changerait pas l’homme. Les chrétiens ont aussi rêvé de l’impossible ; et ils n’ont pas changé l’homme. De l’époque de Périclès à celle de M. Fallières, où est le progrès moral ?… Mais toute foi est belle ; et quand pâlissent les autres, il faut saluer celles qui s’allument : il n’y en aura jamais trop. Olivier regardait avec une curiosité attendrie la lueur incertaine qui brûlait dans le cerveau de l’enfant. Quel étrange cerveau !… Olivier ne parvenait pas à suivre le mouvement de cette pensée, incapable d’un effort continu et raisonné, qui allait par saccades, et, tandis qu’on lui parlait, restait loin derrière vous, sans vous suivre, s’agrippant à une image évoquée, on ne savait comment, par un mot dit tout à l’heure, puis soudain vous rejoignait, vous dépassait d’un saut, faisant sortir d’une pensée banale, d’une prudente phrase bourgeoise, tout un monde enchanté, un credo héroïque et dément. Cette âme, qui somnolait, avec des réveils bondissants, avait un besoin puéril et puissant d’optimisme ; à tout ce qu’on lui disait, art ou science, elle ajoutait une fin de mélodrame complaisant qui se ramenait à ses chimères et les satisfaisait.

Olivier fit, par curiosité, quelques lectures au petit, le dimanche. Il croyait l’intéresser avec des récits réalistes et familiers ; il lui lut les Souvenirs d’enfance de Tolstoy. Le petit n’en était pas frappé ; il disait :

--- Ben oui, c’est ainsi, on sait ça.

Et il ne comprenait pas qu’on se donnât tant de mal pour écrire des choses réelles…

--- Un gosse, c’est un gosse, disait-il dédaigneusement.

Il n’était pas plus sensible à l’intérêt de l’histoire ; et la science l’ennuyait ; elle était pour lui une préface fastidieuse à un conte de fées : les forces invisibles, mises au service de l’homme, tels des génies terribles et terrassés. À quoi bon tant d’explications ? Quand on a trouvé quelque chose, on n’a pas besoin de dire comment on l’a trouvé, mais ce qu’on a trouvé. L’analyse des pensées est du luxe bourgeois. Ce qu’il faut aux âmes du peuple, c’est la synthèse, ce sont des idées toutes faites, tant bien que mal, et plutôt mal que bien, mais tendant à l’action, des réalités grosses de vie et chargées d’électricité. De toute la littérature qu’Emmanuel pouvait connaître, ce qui le touchait le plus, c’était le pathos épique de quelques pages de Hugo et la rhétorique fuligineuse de ces orateurs révolutionnaires, qu’il ne comprenait pas bien, et qui, non plus que Hugo, ne se comprenaient pas toujours eux-mêmes. Le monde était pour lui, comme pour eux, non pas un assemblage cohérent de raisons ou de faits, mais un espace infini, noyé d’ombre et tremblant de lumière, où passaient dans la nuit de grands coups d’aile ensoleillés. Olivier essayait en vain de lui communiquer sa logique bourgeoise. L’âme rebelle et ennuyée lui échappait des mains ; et elle se complaisait dans le vague et le heurt de ses sensations hallucinées, comme une femme amoureuse, qui se livre, les yeux fermés.

Olivier était à la fois attiré et déconcerté par ce qu’il sentait chez l’enfant de si proche de lui : --- solitude, faiblesse orgueilleuse, ardeur idéaliste, --- et de si différent, --- cette raison déséquilibrée, ces désirs aveugles et effrénés, cette sauvagerie sensuelle qui n’avait pas l’idée du bien et du mal, tels que les définit la morale bourgeoise. Il ne faisait qu’entrevoir une partie de cette sauvagerie, qui l’eût effrayé s’il l’avait connue tout entière. Jamais il ne se douta du monde de passions troubles qui grondaient dans le cœur et dans le cerveau de son petit ami. Notre atavisme bourgeois nous a trop assagis. Nous n’osons même pas regarder en nous. Si nous disions le centième des rêves que fait un honnête homme, ou des désirs qui passent sous l’épiderme d’une femme chaste, on crierait au scandale. Paix sur les monstres ! Fermons la grille. Mais sachons qu’ils existent, et que dans les âmes neuves, ils sont mal enchaînés. --- Le petit avait tous les désirs et les rêves érotiques, que l’on s’accorde à regarder comme pervers ; ils l’étreignaient à l’improviste, par bouffées, par rafales : d’autant plus brûlants qu’ils étaient irrités par sa laideur qui l’isolait. Olivier n’en savait rien. Devant lui, Emmanuel avait honte. Il subissait la contagion de cette paix et de cette pureté. L’exemple d’une telle vie était un dompteur pour lui. L’enfant ressentait pour Olivier un amour violent. Et ses passions comprimées se ruaient en rêves tumultueux : bonheur humain, fraternité sociale, miracles de la science, aviation fantastique, poésie sauvage et barbare, --- tout un monde héroïque, érotique, enfantin, splendide et vulgaire, où son intelligence et sa volonté cahotaient, dans la flânerie et dans la fièvre.

Il n’avait pas beaucoup de temps pour s’y abandonner, surtout dans l’échoppe du grand-père, qui ne restait pas un instant silencieux, sifflant, tapant, et parlant, du matin au soir. Mais il y a toujours place pour le rêve. Que de journées de songe l’on peut faire, debout, les yeux ouverts, en une seconde de vie ! --- Le travail de l’ouvrier s’accommode assez bien d’une pensée intermittente. Son esprit aurait peine à suivre, sans un effort de volonté, une chaîne un peu longue de raisonnements serrés ; s’il parvient à le faire, il y manque toujours, çà et là, quelques mailles ; mais dans les intervalles des mouvements rythmés, les idées s’intercalent, les images surgissent ; les gestes réguliers du corps les font jaillir, comme le soufflet de forge. Pensée du peuple ! Gerbe de fumée et de feu, pluie d’étincelles qui s’éteignent, s’allument, et s’éteignent ! Mais parfois l’une d’elles, emportée par le vent, va mettre l’incendie aux forêts desséchées et aux riches meules bourgeoises…

Olivier réussit à faire entrer Emmanuel dans une imprimerie. C’était le vœu de l’enfant ; et le grand-père ne s’y opposa point : il voyait volontiers son petit-fils plus instruit que lui ; et il avait du respect pour l’encre d’imprimerie. Dans le nouveau métier, le travail était plus fatigant que dans l’ancien ; mais parmi la foule des travailleurs, le petit se sentait plus libre de penser que dans l’échoppe, seul, à côté du grand-père.

Le meilleur moment était à l’heure du déjeûner. Loin du flot des ouvriers qui envahissait les petites tables sur le trottoir et les débits de vin du quartier, il s’échappait en clopinant vers le square voisin ; et là, à cheval sur un banc, sous le dais d’un marronnier, près d’un faune de bronze qui dansait, une grappe à la main, il déballait son pain et le morceau de charcuterie enveloppé dans un papier gras ; et il le savourait lentement, au milieu d’un cercle de moineaux. Sur la pelouse verte, de petits jets d’eau faisaient tomber leur fine pluie en réseau grésillant. Dans un arbre ensoleillé, des pigeons bleu d’ardoise, à l’œil rond, roucoulaient. Et tout autour, c’était le ronflement perpétuel de Paris, le grondement des voitures, la mer bruissante des pas, les cris familiers de la rue, le lointain flûteau rieur d’un raccommodeur de faïences, un marteau de terrassier tintant sur les pavés, la noble musique d’une fontaine, --- toute l’enveloppe fiévreuse et dorée du rêve parisien. --- Et le petit bossu, à cheval sur son banc, la bouche pleine, ne se pressant pas d’avaler, s’alanguissait dans une délicieuse torpeur, où il ne sentait plus son échine douloureuse et son âme chétive ; il était tout baigné d’un bonheur imprécis et grisant.

--- « … Tiède lumière, soleil de la justice qui luira demain pour nous, ne luis-tu pas déjà ? Tout est si bon, si beau ! On est riche, on est fort, on se porte bien, on aime… J’aime, j’aime tous, tous m’aiment… Ah ! qu’on est bien ! Qu’on va être bien, demain !… »

Les sirènes d’usines sifflaient ; l’enfant s’éveillait, avalait sa bouchée, buvait une longue gorgée à la Wallace voisine, et, rentré dans sa carapace bossue, il allait, de sa démarche sautillante et boiteuse, reprendre sa place à l’imprimerie, devant les casiers aux lettres magiques, qui écriraient un jour le Mane Thecel Pharès de la Révolution.

Le père Feuillet avait un vieil ami, Trouillot, le papetier, de l’autre côté de la rue. Une papeterie-mercerie, où l’on voyait, à la devanture, des bonbons roses et verts dans des bocaux, et des poupées en carton sans bras ni jambes. D’un trottoir à l’autre, l’un sur le pas de sa porte, l’autre dans son échoppe, ils échangeaient des clignements d’yeux, des hochements de tête, et autres pantomimes variées. À certaines heures, quand le savetier était las de taper et qu’il avait, comme il disait, la crampe dans les fesses, ils se hélaient, La Feuillette de son gueuloir glapissant, Trouillot d’un mugissement indistinct, comme un veau enroué ; et ils allaient ensemble siroter un verre au comptoir voisin. Ils ne se pressaient pas de revenir. C’étaient de sacrés bavards. Ils se connaissaient depuis près d’un demi-siècle. Le papetier avait joué, lui aussi, son petit bout de rôle dans le grand mélodrame de 1871. On ne s’en serait pas douté, à voir ce gros homme placide, une toque noire sur la tête, vêtu d’une blouse blanche, avec sa moustache grise de vieux troupier, ses yeux vagues d’un bleu pâle striés de rouge, sous lesquels les paupières faisaient des poches, ses joues flasques et luisantes, toujours en transpiration, traînant la jambe, goutteux, le souffle court, la langue lourde. Mais il n’avait rien perdu de ses illusions d’antan. Réfugié en Suisse pendant quelques années, il y avait rencontré des compagnons de diverses nations, et notamment des Russes, qui l’avaient initié aux beautés de l’anarchie fraternelle. Là-dessus, il n’était pas d’accord avec La Feuillette, qui était un vieux Français, partisan de la manière forte et de l’absolutisme dans la liberté. Pour le reste, aussi fermes croyants l’un que l’autre dans la révolution sociale et la Salente ouvrière de l’avenir. Chacun était épris d’un chef en qui il incarnait l’idéal de ce qu’il aurait voulu être. Trouillot était pour Joussier, et La Feuillette pour Coquard. Ils discutaient interminablement sur ce qui les divisait, estimant que leurs pensées communes étaient assurées ; --- (peu s’en fallait, à force d’en être sûrs, qu’entre deux rasades ils ne les crussent réalisées). --- Des deux, le plus raisonneur était le savetier. Il croyait, par raison ; du moins, il s’en flattait : car Dieu sait que sa raison était d’une espèce singulière, et qu’elle n’eût pu chausser d’autre pied que le sien. Cependant, moins expert en raison qu’en chaussures, il prétendait que les autres esprits se chaussassent à son pied. Le papetier, moins combatif et plus paresseux, ne se donnait pas la peine de démontrer sa foi. On ne démontre que ce dont on doute. Il ne doutait point. Son optimisme perpétuel voyait les choses comme il les désirait, et ne les voyait pas quand elles étaient autrement, ou il les oubliait aussitôt. Que ce fût par volonté, ou bien par apathie, il n’y avait aucune peine : les expériences contraires glissaient sur son cuir, sans y laisser de traces. --- Tous deux étaient de vieux enfants romanesques, qui n’avaient pas le sens de la réalité, et pour qui la révolution, dont le nom seul les grisait, était une belle histoire qu’on se raconte et dont on ne sait plus très bien si elle arrivera jamais, ou si elle est arrivée. Et tous deux avaient foi dans l’Humanité-Dieu, par transposition de leurs habitudes héréditaires, pliées durant des siècles devant le Fils de l’Homme. --- Il va sans dire que tous deux étaient anticléricaux.

Le plaisant était que le bon papetier habitait avec une nièce fort dévote, qui faisait de lui ce qu’elle voulait. Cette petite femme très brune, grassouillette, aux yeux vifs, douée d’une volubilité de parole que relevait encore un fort accent de Marseille, était veuve d’un rédacteur au ministère du commerce. Restée seule sans fortune, avec une fillette, et recueillie par l’oncle, cette bourgeoise, qui avait des prétentions, n’était pas loin de croire qu’elle faisait une grâce à son parent le boutiquier, en vendant, à son magasin ; elle trônait avec des airs de reine déchue, que, fort heureusement pour les affaires de l’oncle et pour la clientèle, tempérait son exubérance naturelle et son besoin de parler. Royaliste et cléricale, comme il convenait à une personne de sa distinction, M^me^ Alexandrine étalait ses sentiments avec un zèle d’autant plus indiscret qu’elle avait un malin plaisir à taquiner le vieux mécréant chez qui elle s’était installée. Elle s’était constituée la maîtresse du logis, responsable de la conscience de toute la maisonnée ; si elle ne pouvait convertir l’oncle --- (et elle se jurait bien de l’attraper in extremis), --- elle s’en donnait à cœur joie de tremper le diable dans l’eau bénite. Elle épinglait aux murs des images de Notre-Dame de Lourdes et de saint Antoine de Padoue ; elle ornait la cheminée de petits fétiches peinturlurés sous des globes de verre ; et, la saison venue, elle installait dans l’alcôve de sa fille une chapelle du mois de Marie, avec de petites bougies bleues. On ne savait ce qui l’emportait, dans sa dévotion agressive, d’une affection très réelle pour l’oncle qu’elle souhaitait de convertir, ou de la joie qu’elle avait à l’ennuyer.

Le brave homme, apathique et un peu endormi, laissait faire ; il ne se risquait pas à relever les provocations batailleuses de sa terrible nièce : avec une langue si bien pendue, impossible de lutter ; avant tout, il voulait la paix. Une seule fois, il se fâcha, lorsqu’un petit saint Joseph tenta subrepticement de se glisser dans sa chambre, au-dessus de son lit ; sur ce point, il eut gain de cause : car il faillit en avoir une attaque, et la nièce prit peur ; l’expérience ne fut pas renouvelée. Pour tout le reste, il céda, affectant de ne pas voir ; cette odeur de bon Dieu lui causait bien quelque malaise ; mais il ne voulait pas y penser. Au fond, il admirait sa nièce, et il éprouvait un certain plaisir à être malmené par elle. Et puis, ils s’entendaient pour choyer la fillette, la petite Reine, ou Rainette.

Elle avait douze à treize ans, et elle était toujours malade. Depuis des mois, une coxalgie la tenait étendue et captive, tout un côté du corps moulé dans une gouttière, comme une petite Daphné dans son écorce. Elle avait des yeux de biche blessée et le teint décoloré des plantes privées de soleil ; une tête trop grosse, que ses cheveux blond pale, très fins et très tirés, faisaient paraître encore plus grosse ; mais un visage mobile et délicat, un vivant petit nez, et un bon sourire enfantin. La dévotion de la mère avait pris chez l’enfant souffrante et désœuvrée un caractère exalté. Elle passait des heures à réciter son chapelet, un petit chapelet de corail, que le pape avait bénit ; et elle s’interrompait pour le baiser avec emportement. Elle ne faisait presque rien, de toute la journée ; les travaux à l’aiguille la fatiguaient ; M^me^ Alexandrine ne lui en avait pas donné le goût. À peine si elle lisait quelques Tracts insipides, quelque fade histoire miraculeuse, dont le style prétentieux et plat lui semblait la poésie même, --- ou les récits des crimes avec illustrations coloriées dans les journaux du Dimanche que sa stupide mère lui mettait dans les mains. À peine si elle faisait quelques mailles de crochet, en remuant les lèvres, moins attentive à son ouvrage qu’à la conversation qu’elle tenait avec quelque sainte de ses amies, ou même avec le bon Dieu. Car il ne faut pas croire qu’il soit besoin d’être une Jeanne d’Arc, pour avoir de ces visites ; tous, nous en avons reçu. Seulement, à l’ordinaire, les visiteurs célestes nous laissent parler seuls, assis à notre foyer ; et ils ne disent mot. Rainette ne songeait pas à s’en formaliser : qui ne dit mot consent. D’ailleurs, elle avait tant à leur dire, pour sa part, qu’à peine leur laissait-elle le temps de répondre : elle répondait pour eux. Elle était une bavarde silencieuse ; elle tenait de sa mère la volubilité de langue ; mais ce flot s’infiltrait en paroles intérieures, comme un ruisseau qui disparaît sous terre. --- Naturellement, elle faisait partie de la conspiration contre l’oncle, afin de le convertir ; elle se réjouissait de chaque pouce de la maison conquis sur l’esprit de ténèbres par les esprits dé lumière ; et, plus d’une fois, il lui arriva de coudre une médaille sainte à l’intérieur d’une doublure d’habit du vieux, ou de glisser dans une de ses poches un grain de chapelet, que l’oncle, pour faire plaisir à sa petite nièce, affectait de ne pas remarquer. --- Cette mainmise des deux dévotes sur le mangeur de prêtres causait l’indignation et la joie du savetier. Il ne tarissait pas en grosses plaisanteries sur les femmes qui portent culotte ; et il se gaussait de son ami, qui se laissait mettre sous la pantoufle. De vrai, il n’avait pas lieu de faire le malin : car lui-même avait été affligé pendant vingt ans d’une femme acariâtre et sobre, qui le traitait de vieux pochard, et devant qui il baissait la crête. Mais il se gardait d’en faire mention. Le papetier, un peu honteux, se défendait mollement, professant d’une langue pâteuse une tolérance à la Kropotkine.

Rainette et Emmanuel étaient amis. Depuis leur petite enfance, ils se voyaient, chaque jour. Pour ne pas mentir, Emmanuel osait rarement se glisser dans la maison. M^me^ Alexandrine le regardait d’un mauvais œil, comme petit-fils d’un mécréant et comme sale petit gniaf. Mais Rainette passait ses journées sur une chaise longue près de la fenêtre, au rez-de-chaussée. Emmanuel tambourinait aux carreaux, en passant ; et, le nez écrasé contre la vitre, il grimaçait un bonjour. En été, quand la fenêtre restait ouverte, il s’arrêtait, les bras appuyés un peu haut sur la barre de la fenêtre ; --- (il s’imaginait que cette pose l’avantageait, que ses épaules remontées dans une attitude familière donnaient le change sur sa difformité réelle) ; --- ils causaient. Rainette, qui n’était pas gâtée par les visites, ne songeait plus à remarquer qu’Emmanuel fut bossu. Emmanuel, qui avait peur des filles, peur et dégoût, faisait exception pour Rainette. Cette petite malade, à demi pétrifiée, était pour lui quelque chose d’intangible et de lointain, de pas très existant. Seulement le soir où la belle Berthe lui baisa la bouche, et encore le jour suivant, il s’écarta de Rainette, avec une répulsion instinctive ; il longea la maison, sans s’arrêter, baissant la tête ; et il rôdait à distance, craintif et méfiant, comme un chien sauvage. Puis, il revint. Elle était si peu une femme ! À sa sortie de l’atelier, quand il passait, tâchant de se faire aussi petit que possible, au milieu des brocheuses dans leurs longues blouses de travail, telles que des chemises de nuit, --- ces grandes filles remuantes et rieuses, dont les yeux affamés vous déshabillaient en passant, --- comme il détalait vers la fenêtre de Rainette ! Il savait gré à son amie de ce qu’elle était une infirme : il pouvait, vis-à-vis d’elle, se donner des airs de supériorité, et même un peu de protection. Il profitait de son importance ; il racontait les événements de la rue ; il s’y mettait en bonne place. Parfois, quand il était en veine de galanterie, il apportait à Rainette, en hiver, des marrons grillés, en été, un bouquet de cerises. Elle, de son côté, lui donnait de ces bonbons multicolores qui remplissaient les deux bocaux, à la devanture ; et ils regardaient ensemble les cartes postales illustrées. C’étaient d’heureux moments ; ils oubliaient tous deux le triste corps qui tenait en cage leur âme d’enfants.

Mais il arrivait aussi qu’ils se missent à parler, comme les grands, des choses politiques et de la religion. Alors, ils devenaient aussi stupides que les grands. La bonne entente cessait. Elle, parlait de miracles, de neuvaines, ou de pieuses images bordées de dentelles en papier et de jours d’indulgences. Lui, disait que c’étaient des bêtises et des mômeries, comme il avait entendu dire à son grand-père. Mais quand il voulait à son tour raconter les réunions publiques où le vieux l’avait emmené, et les discours auxquels il avait assisté, elle l’interrompait avec mépris et disait que tous ces gens-là étaient des soulards. La conversation s’aigrissait. Ils en venaient à parler de leurs parents ; ils se répétaient, l’un sur le compte de la mère, l’autre sur celui du grand-père, les propos injurieux du grand-père et de la mère. Puis, ils parlaient d’eux-mêmes. Ils cherchaient à se dire des choses désagréables. Ils y arrivaient sans peine. Il disait les plus grossières. Mais elle savait trouver les mots les plus méchants. Alors, il s’en allait ; et quand il revenait, il racontait qu’il avait été avec d’autres filles, et qu’elles étaient jolies, et qu’ils avaient bien ri ensemble, et qu’ils devaient se retrouver, le dimanche prochain. Elle, ne disait rien ; elle faisait semblant de mépriser ce qu’il disait ; et brusquement, elle se mettait en rage, elle lui lançait son crochet à la tête, en lui criant de partir, et qu’elle le détestait ; et elle se cachait la figure dans ses mains. Il partait, pas fier de sa victoire. Il avait grande envie d’écarter les petites mains maigres, de dire que ce n’était pas vrai. Mais il se forçait, par orgueil, à ne pas revenir.

Un jour, Rainette fut vengée. --- Il était avec ses camarades d’atelier. Ils ne l’aimaient guère, parce qu’il se tenait le plus possible en dehors d’eux et qu’il ne parlait pas, ou qu’il parlait trop bien, d’une façon naïvement prétentieuse, comme un livre, ou plutôt comme un article de journal --- (il en était farci). --- Ce jour-là, ils s’étaient mis à causer de la révolution et des temps futurs. Il s’exaltait, et il était ridicule. Un camarade l’apostropha brutalement :

--- D’abord, toi, n’en faut plus, tu es trop laid. Dans la société future, n’y aura plus de boscos. On les fout à l’eau, en naissant.

Cela le fit dégringoler, du haut de son éloquence. Il se tut, consterné. Les autres se tordaient de rire. De tout l’après-midi, il ne desserra plus les dents. Le soir, il s’en retournait chez lui ; il avait hâte d’être rentré, pour se cacher dans un coin, et pour souffrir tout seul. Olivier le rencontra ; il fut frappé de son visage terreux ; il devina sa souffrance.

--- Tu as de la peine. Pourquoi ?

Emmanuel ne voulait pas parler. Olivier insista affectueusement. Le petit persistait à se taire ; mais sa mâchoire tremblait, comme s’il était près de pleurer. Olivier le prit par le bras et l’emmena chez lui. Bien qu’il éprouvât, lui aussi, pour la laideur et pour la maladie, cette répulsion instinctive et cruelle qu’ont ceux qui ne sont pas nés avec des âmes de sœurs de charité, il n’en laissait rien voir.

--- On t’a fait de la peine ?

--- Oui.

--- Qu’est-ce qu’on a fait ?

Le petit débonda son cœur. Il dit qu’il était laid. Il dit que ses camarades avaient dit que leur révolution n’était pas pour lui.

--- Elle n’est pas pour eux non plus, mon petit, ni pour nous. Ce n’est pas l’affaire d’un jour. On travaille pour ceux qui viendront après nous.

Le petit était déçu que ce fût pour si tard.

--- Est-ce que cela ne te fait pas plaisir de penser qu’on travaille pour donner le bonheur à des milliers de garçons comme toi, à des millions d’êtres ?

Emmanuel soupira, et dit :

--- Ça serait pourtant bon, d’avoir un peu de bonheur, soi-même.

--- Mon petit, il ne faut pas être un ingrat. Tu vis dans la plus belle ville, dans l’époque la plus riche en merveilles ; tu n’es pas bête, et tu as de bons yeux. Pense à ce qu’il y a de choses à voir et à aimer autour de soi.

Il lui en montra quelques-unes.

L’enfant écoutait, hocha la tête, et dit :

--- Oui, mais se dire qu’on sera toujours enfermé dans cette peau !

--- Mais non, tu en sortiras.

--- Et alors, ce sera fini.

--- Qu’est-ce que tu en sais ?

Le petit fut stupéfait. Le matérialisme faisait partie du credo du grand-père ; il pensait qu’il n’y avait que les calotins qui crussent à une vie éternelle. Il savait que son ami ne l’était point ; et il se demanda si Olivier parlait sérieusement. Mais Olivier, le tenant par la main, lui parla longuement de sa foi idéaliste, de l’unité de la vie sans limites, qui n’a ni commencement ni fin, et dont les milliards d’êtres et les milliards d’instants ne sont que les rayons de l’unique soleil. Mais il ne le lui disait pas sous cette forme abstraite. D’instinct, en lui parlant, il s’adaptait à la pensée de l’enfant ; les antiques légendes, les imaginations matérielles et profondes des vieilles cosmogonies lui revenaient à l’esprit ; moitié riant, moitié sérieux, il parlait de la métempsycose et de la série des formes innombrables où l’âme coule et se filtre, comme une source qui passe de bassins en bassins. Il y mêlait des ressouvenirs chrétiens et les images du soir d’été qui les baignait tous deux. Il était assis près de la fenêtre ouverte ; le petit, debout près de lui, et la main dans sa main. C’était un samedi soir. Les cloches sonnaient. Les premières hirondelles, revenues depuis peu, rasaient les murs des maisons. Le ciel lointain riait au-dessus de la ville, qui s’enveloppait d’ombre. L’enfant, retenant son souffle, écoutait le conte de fées que lui disait son grand ami. Et Olivier, à son tour, réchauffé par l’attention de son petit auditeur, se laissait prendre à ses propres récits.

Il est, dans la vie, des secondes décisives où, de même que s’allument tout d’un coup dans la nuit d’une grande ville les lumières électriques, s’allume dans l’âme obscure la flamme éternelle. Il suffit d’une étincelle qui jaillisse d’une autre âme et transmette à celle qui attend, le feu de Prométhée. Ce soir de printemps, la tranquille parole d’Olivier alluma dans l’esprit que recelait le petit corps difforme, comme une lanterne bossuée, la lumière qui ne s’éteint plus. Aux raisonnements d’Olivier il ne comprenait rien ; à peine les entendait-il. Mais ces légendes, ces images qui étaient pour Olivier de belles fables, des sortes de paraboles, en lui se faisaient chair, devenaient réalité. Le conte de fées s’animait et palpitait autour de lui. Et la vision qu’encadrait la fenêtre de la chambre, les hommes qui passaient dans la rue, les riches et les pauvres, et les hirondelles qui frôlaient les murs, et les chevaux harassés qui traînaient leur fardeau, et les pierres des maisons qui buvaient l’ombre du crépuscule, et le ciel pâlissant où mourait la lumière, --- tout ce monde extérieur s’imprima brusquement en lui comme un baiser. Ce ne fut qu’un éclair. Puis, cela s’éteignit. Il pensa à Rainette, et dit :

--- Mais ceux qui vont à la messe, ceux qui croyent au bon Dieu, c’est pourtant des toqués ?

Olivier sourit :

--- Ils croient, dit-il, comme nous. Nous croyons tous la même chose. Seulement, ils croient moins que nous. Ce sont des gens qui, pour voir la lumière, ont besoin de fermer leurs volets et d’allumer leur lampe. Ils mettent Dieu dans un homme. Nous avons de meilleurs yeux. Mais c’est toujours la même lumière que nous aimons.

Le petit retournait chez lui, par les rues sombres où les becs de gaz n’étaient pas encore allumés. Les paroles d’Olivier bourdonnaient dans sa tête. Il se disait qu’il est aussi cruel de se moquer des gens parce qu’ils ont de mauvais yeux que parce qu’ils sont bossus. Et il pensait à Rainette qui avait de jolis yeux ; et il pensait qu’il les avait fait pleurer. Cela lui fut insupportable. Il revint sur ses pas, il alla à la maison du papetier, La fenêtre était encore entr’ouverte ; il y coula doucement la tête et appela à voix basse :

--- Rainette.

Elle ne répondit pas.

--- Rainette. Je te dis pardon.

La voix de Rainette, dans l’ombre, dit :

--- Méchant ! Je te déteste.

--- Pardon, répéta-t-il.

Il se tut. Puis, d’un élan soudain, il dit, plus bas encore, troublé, un peu honteux :

--- Rainette, tu sais, je crois aussi à des bons Dieux, comme toi.

--- C’est vrai ?

--- C’est vrai.

Il le disait surtout, par générosité. Mais, après l’avoir dit, il y croyait un peu.

Ils restèrent sans parler. Ils ne se voyaient pas. La belle nuit, dehors !… Le petit infirme murmura :

--- Qu’il fera bon, quand on sera mort !

On entendait le souffle léger de Rainette.

Il dit :

--- Bonne nuit, petite grenouille.

La voix attendrie de Rainette dit :

--- Bonne nuit.

Il partit, allégé. Il était content que Rainette lui eût pardonné. Et, tout au fond de lui-même, il ne déplaisait pas au petit souffre-douleur qu’une autre eût souffert par lui.

Olivier était rentré dans sa retraite. Christophe ne tarda pas à l’y rejoindre. Décidément, leur place n’était pas dans le mouvement syndicaliste. Olivier ne pouvait pas s’enrôler avec ces gens. Et Christophe ne le voulait pas. Olivier s’en écartait, au nom des faibles, opprimés ; Christophe, au nom des forts, indépendants. Mais qu’ils se fussent retirés, l’un à la proue, l’autre à la poupe, ils n’en étaient pas moins sur le même bateau qui emportait l’armée des ouvriers et la société tout entière. Libre et sûr de soi, Christophe contemplait, avec un intérêt provocant, la coalition des prolétaires ; il avait besoin de se retremper parfois dans la cuve populaire : cela le détendait ; il en sortait plus gaillard et plus frais. Il avait conservé ses relations avec Coquard, et il continuait de prendre ses repas, de temps en temps, chez Aurélie. Une fois là, il ne se surveillait guère ; il s’abandonnait à son humeur fantasque ; le paradoxe ne l’effrayait pas ; et il trouvait un malin plaisir à pousser ses interlocuteurs jusqu’aux extrêmes conséquences de leurs principes, absurdes et enragées. On ne savait jamais s’il parlait ou non sérieusement : car il se passionnait en parlant, et il finissait par perdre de vue son intention paradoxale du début. L’artiste se laissait griser par l’ivresse des autres. Dans un de ces moments d’émotion esthétique, il lui arriva d’improviser, dans l’arrière-boutique d’Aurélie, un chant révolutionnaire qui, aussitôt essayé, répété, dès le lendemain se répandait parmi les groupes ouvriers. Il se compromettait. La police le surveillait. Manousse, qui avait des intelligences au cœur de la place, fut averti par un de ses amis, Xavier Bernard, jeune fonctionnaire de la préfecture de police, qui se mêlait de littérature et se disait toqué de la musique de Christophe : --- (car le dilettantisme et l’esprit anarchique s’étaient glissés jusque parmi les chiens de garde de la troisième République).

--- Votre Krafft est en train de jouer un vilain jeu, lui avait dit Bernard. Il fait le fier-à-bras. Nous savons ce qu’il en faut penser ; mais on ne serait pas fâché, en haut lieu, de pincer un étranger --- qui plus est, un Allemand --- dans ces mic-mac révolutionnaires : c’est le moyen classique pour déconsidérer le parti et pour y jeter les soupçons. Si ce nigaud ne fait pas attention, nous allons être obligés de l’arrêter. C’est ennuyeux. Avertissez-le.

Manousse avertit Christophe ; Olivier le supplia d’être prudent. Christophe ne prit pas leurs avis au sérieux.

--- Bah ! dit-il, on sait que je ne suis pas dangereux. J’ai bien le droit de m’amuser un peu. J’aime ces gens, ils travaillent comme moi, ils ont une foi comme moi. À la vérité, ce n’est pas la même, nous ne sommes pas du même camp… Très bien ! On se battra donc. Ce n’est pas pour me déplaire. Que veux-tu ? Je ne peux pas rester, comme toi, recroquevillé dans ma coquille. J’ai besoin de respirer. J’étouffe chez les bourgeois.

Olivier, qui n’avait pas des poumons aussi exigeants, se trouvait bien de son logis étroit et de la calme société de ses deux amies, encore que l’une d’elles, M^me^ Arnaud, se fût jetée dans les œuvres de bienfaisance, et que l’autre, Cécile, fût absorbée dans les soins de l’enfant, jusqu’à ne plus parler que de lui et avec lui, sur ce ton gazouillant et bêtifiant qui tâche de se modeler sur celui de l’oiselet et de muer sa chanson informe en un parler humain.

De son passage dans les milieux ouvriers, il lui était resté deux connaissances. Deux indépendants, comme lui. L’un, Guérin, était tapissier. Il travaillait, à sa fantaisie, d’une façon capricieuse, mais avec beaucoup d’adresse. Il aimait son métier, il avait pour les objets d’art un goût naturel, qu’il avait développé par l’observation, le travail, les visites dans les musées. Olivier lui avait fait réparer un meuble ancien : le travail était difficile, et l’ouvrier s’en était acquitté habilement ; il y avait dépensé de la peine et du temps : il ne réclama à Olivier qu’un modeste salaire, tant il était heureux d’avoir réussi. Olivier s’intéressa à lui, l’interrogea sur sa vie, tâcha de savoir ce qu’il pensait du mouvement ouvrier. Guérin n’en pensait rien ; il ne s’en souciait pas. Au fond, il n’était pas de cette classe, ni d’aucune. Il lisait peu. Toute sa formation intellectuelle s’était faite par les sens, l’œil, la main, le goût inné au vrai peuple de Paris. C’était un homme heureux. Le type n’en est pas rare dans la petite bourgeoisie ouvrière, qui est une des races les plus intelligentes de la nation : car elle réalise un bel équilibre entre le travail manuel et l’activité saine de l’esprit.

L’autre connaissance d’Olivier était d’une espèce plus originale. C’était un facteur, qui se nommait Hurteloup. Bel homme, grand, les yeux clairs, petite barbe et moustache blondes, l’air ouvert et gai. Un jour qu’il apportait une lettre recommandée, il était entré dans la chambre d’Olivier. Pendant qu’Olivier signait, il faisait le tour de la bibliothèque, le nez sur les titres des volumes :

--- Ha ! ha ! fit-il, vous avez les classiques… Il ajouta :

--- Moi, je collectionne les bouquins d’histoire. Et tous sur la Bourgogne.

--- Vous êtes Bourguignon ? demanda Olivier.

--- « Bourguignon salé, L’épée au côté, La barbe au menton, Saute Bourguignon. »

répondit, en riant, le facteur. Je suis du côté d’Avallon. J’ai des papiers de famille qui datent de 1200 et quelque…

Olivier, intrigué, voulut en savoir davantage. Hurteloup ne demandait qu’à parler. Il appartenait en effet à une des plus vieilles familles de Bourgogne. Un de ses ancêtres était à la croisade de Philippe-Auguste ; un autre avait été secrétaire d’État sous Henri II. La décadence avait commencé, dès le XVII^e^ siècle. Au temps de la Révolution, la famille, ruinée et déchue, avait fait le plongeon dans la mare populaire. Maintenant, elle revenait à la surface, par le probe travail, la vigueur physique et morale du facteur Hurteloup, et sa fidélité à sa race. Son meilleur passe-temps était de réunir des documents historiques et généalogiques, se rapportant aux siens ou à leur pays d’origine. À ses heures de congé, il allait aux Archives copier de vieux papiers. Quand il ne comprenait pas, il demandait l’explication à un de ses clients, Chartiste ou Sorbonnard. Son illustre ascendance ne lui tournait pas la tête ; il en parlait, en riant, sans l’ombre de gêne ni de récrimination contre le mauvais sort. Il avait une gaieté insouciante et robuste, qui faisait plaisir à voir. Et Olivier, en le regardant, pensait au va-et-vient mystérieux de la vie des races, qui coule à pleins bords pendant des siècles, pendant des siècles disparaît sous terre, puis ressurgit après avoir drainé au fond du sol des énergies nouvelles. Et le peuple lui apparaissait comme un réservoir immense où se perdent les fleuves du passé et d’où ressortent les fleuves de l’avenir, qui, sous un autre nom, sont quelquefois les mêmes.

Guérin et Hurteloup lui étaient sympathiques ; mais on conçoit qu’ils ne pussent lui être une société ; entre eux et lui, il n’y avait pas beaucoup de conversation possible. Le petit Emmanuel l’occupait davantage ; il venait chez lui maintenant presque chaque soir. Depuis l’entretien magique, une révolution s’était faite chez l’enfant. Il s’était jeté dans la lecture avec une fureur de savoir. Il sortait de ses livres, ahuri, abruti. Il semblait moins intelligent qu’avant ; il parlait à peine ; Olivier n’arrivait plus à en arracher que des monosyllabes ; à ses questions, l’enfant répondait des âneries. Olivier se décourageait ; il tâchait de n’en rien montrer ; mais il croyait qu’il s’était trompé et que le petit était tout à fait stupide. Il ne voyait pas le travail formidable d’incubation fiévreuse, qui s’opérait dans les entrailles de cette âme. Il était d’ailleurs un mauvais pédagogue, plus capable de jeter au hasard dans les champs les poignées de bon grain que de sarcler la terre et de creuser les sillons. La présence de Christophe ajoutait encore au trouble. Olivier éprouvait une gêne à exhiber devant son ami son petit protégé ; il était honteux de la bêtise d’Emmanuel, qui devenait accablante quand Jean-Christophe était là. L’enfant se renfermait alors dans un mutisme farouche. Il haïssait Christophe, parce qu’Olivier l’aimait ; il ne supportait pas qu’un autre eût place dans le cœur de son maître. Ni Christophe ni Olivier ne se doutait de la frénésie d’amour et de jalousie qui rongeait cette âme d’enfant. Cependant, Christophe avait passé par là, jadis. Mais il ne se reconnaissait pas en cet être, fabriqué d’un autre métal que le sien. En cet amalgame obscur d’hérédités malsaines, tout, l’amour et la haine et le génie latent, rendait un autre son.

Le premier Mai approchait. Une rumeur inquiète parcourait Paris. Les matamores de la C. G. T. contribuaient à la répandre. Leurs journaux annonçaient le grand jour arrivé, convoquaient les milices ouvrières, et lançaient le mot d’épouvante qui atteint les bourgeois à l’endroit le plus sensible : au ventre… Feri ventrem… Ils les menaçaient de la grève générale. Les Parisiens épeurés partaient pour la campagne, ou s’approvisionnaient comme pour un siège. Christophe avait rencontré Canet, dans son auto, rapportant deux jambons et un sac de pommes de terre ; il était hors de lui ; il ne savait plus au juste de quel parti il était ; on le voyait tour à tour vieux républicain, royaliste et révolutionnaire. Son culte de la violence était une boussole affolée, dont l’aiguille sautait du nord au midi et du midi au nord. En public, il continuait de faire chorus aux rodomontades de ses amis ; mais il eût pris in petto le premier dictateur venu, pour balayer le spectre rouge.

Christophe riait de cette universelle poltronnerie. Il était convaincu qu’il ne se produirait rien. Olivier en était moins sûr. De sa naissance bourgeoise, il lui restait toujours quelque chose de ce petit tremblement éternel que cause à la bourgeoisie le souvenir et l’attente de la Révolution.

--- Allons donc ! disait Christophe, tu peux dormir tranquille. Elle n’est pas pour demain, ta Révolution. Vous en avez tous peur. La peur des coups. Elle est partout. Chez les bourgeois, dans le peuple, dans toute la nation, dans toutes les nations d’Occident. On n’a plus assez de sang, on a peur de le verser. Depuis quarante ans, tout se passe en paroles et en articles de journaux. Regarde un peu votre fameuse Affaire. Avez-vous assez crié : « Mort ! Sang ! Carnage ! »… Ô cadets de Gascogne ! Que de salive et d’encre ! Combien de gouttes de sang ?

--- Ne t’y fie pas, disait Olivier. Cette peur du sang, c’est l’instinct secret qu’au premier sang versé, la bête verra rouge, la brute reparaîtra sous le civilisé ; et Dieu sait alors qui la pourra museler ! Chacun hésite devant la guerre ; mais quand la guerre éclatera, elle sera atroce.

Christophe haussait les épaules, et disait que ce n’était pas pour rien que l’époque avait pour héros Cyrano le hâbleur et le poulet fanfaron, Chantecler, les héros qui mentent.

Olivier hochait la tête. Il savait qu’en France hâbler est le commencement de l’action. Toutefois, il ne croyait pas plus que Christophe à un mouvement prochain : on l’avait trop annoncé, et le gouvernement se tenait sur ses gardes. Il y avait lieu de croire que les stratèges syndicalistes remettraient le combat à un moment plus opportun.

Dans la seconde quinzaine d’avril, Olivier eut un accès de grippe ; elle le reprenait, chaque hiver, à peu près vers la même date, et elle réveillait une bronchite ancienne. Christophe s’installa chez lui, pour deux ou trois jours. Le mal fut assez léger et passa rapidement. Mais il amena, comme à l’ordinaire, chez Olivier, une fatigue morale et physique qui persista quelque temps après que la fièvre fut tombée. Il restait au lit, étendu, pendant des heures, et il n’avait pas envie de se lever, il n’avait pas envie de bouger ; il était là, regardant Christophe qui lui tournait le dos, assis à sa table, et travaillant.

Christophe s’absorbait dans son travail. Parfois, quand il était las d’écrire, il se levait brusquement et allait au piano ; il jouait, non pas ce qu’il avait écrit, mais ce qui lui venait sous les doigts. Alors se passait un phénomène étrange. Tandis que ce qu’il écrivait était conçu dans un style qui rappelait ses œuvres antérieures, ce qu’il jouait paraissait d’un autre homme. C’était un monde au souffle rauque et déréglé. Il y avait là un égarement, une incohérence violente ou brisée, qui ne rappelait en rien la puissante logique et l’ordre qui régnaient dans le reste de sa musique. Il semblait que ces improvisations irréfléchies, qui échappaient à l’œil de la conscience, qui jaillissaient de la chair plus que de la pensée, comme un cri d’animal, révélassent un déséquilibre de l’âme, un orage qui se préparait dans les profondeurs de l’avenir. Christophe ne s’en apercevait pas ; mais Olivier écoutait, regardait Christophe, et il était vaguement inquiet. Dans son état de faiblesse, il avait une pénétration singulière, une vue lointaine : il apercevait des choses que nul autre ne remarquait.

Christophe, plaquant un dernier accord, s’arrêta en sueur, un peu hagard ; il regarda Olivier avec des yeux encore troubles, se mit à rire, et retourna à sa table. Olivier lui demanda :

--- Qu’est-ce que c’était, Christophe ?

--- Rien du tout, dit Christophe. Je remue l’eau, pour attirer le poisson.

--- Est-ce que tu vas écrire cela ?

--- Cela ? Quoi, cela ?

--- Ce que tu as dit.

--- Et qu’est-ce que j’ai dit ? Je ne me souviens déjà plus.

--- Mais à quoi pensais-tu ?

--- Je ne sais pas, dit Christophe, se passant la main sur le front.

Il se remit à écrire. Le silence retomba dans la chambre des deux amis. Olivier continuait de regarder Christophe. Christophe sentait ce regard ; et il se retourna. Les yeux d’Olivier le couvaient avec tant d’affection !

--- Paresseux ! dit-il gaiement.

Olivier soupira :

--- Qu’as-tu ? demanda Christophe.

--- Ô Christophe ! dire qu’il y a tant de choses en toi, là, près de moi, des trésors que tu donneras aux autres et dont je n’aurai pas ma part !…

--- Es-tu fou ? Qu’est-ce qui te prend ?

--- Quelle sera ta vie ? Par quels dangers, par quelles tristesses passeras-tu encore ?… Je voudrais te suivre, je voudrais être avec toi… Je ne verrai rien de tout cela. Je resterai stupidement en chemin.

--- Pour stupide, tu l’es. Crois-tu, par hasard, que même si tu le voulais, je te laisserais en route ?

--- Tu m’oublieras, dit Olivier.

Christophe se leva, et alla s’asseoir sur le lit, près d’Olivier ; il lui prit les poignets, moites d’une sueur de faiblesse. Le col de la chemise s’était ouvert ; on voyait la maigre poitrine, la peau trop transparente, frêle et tendue comme une voile qu’un souffle de vent gonfle et qui va se déchirer. Les robustes doigts de Christophe reboutonnèrent maladroitement le col. Olivier se laissait faire.

--- Cher Christophe ! dit-il tendrement, j’ai eu pourtant un grand bonheur dans ma vie !

--- Ah ! çà, qu’est-ce que ces idées ? dit Christophe, tu vas aussi bien que moi.

--- Oui, dit Olivier.

--- Alors, pourquoi dis-tu des sottises ?

--- J’ai tort, fit Olivier, honteux et souriant. C’est cette grippe qui vous abat.

--- Il faut se secouer. Houp ! Lève-toi.

--- Pas maintenant. Plus tard.

Il restait à rêver. Le lendemain, il se leva. Mais ce fut pour continuer de rêvasser au coin du feu. Avril était doux et brumeux. À travers le voile tiède des brouillards argentés, les petites feuilles vertes dépliaient leurs cocons, les oiseaux invisibles chantaient le soleil caché. Olivier dévidait le fuseau de ses souvenirs. Il se revoyait enfant, dans le train qui l’emportait de sa petite ville, au milieu du brouillard, avec sa mère qui pleurait. Antoinette était seule, à l’autre coin du wagon… De délicats profils, des paysages fins, se peignaient au fond de ses yeux. De beaux vers venaient d’eux-mêmes agencer leurs syllabes et leurs rythmes chantants. Il était près de sa table ; il n’avait qu’à étendre le bras pour prendre sa plume et noter ces visions poétiques. Mais la volonté lui manquait ; il était las ; il savait que le parfum de ses rêves s’évaporerait dès qu’il voudrait les fixer. C’était toujours ainsi : le meilleur de lui-même ne pouvait s’exprimer ; son esprit était comme un vallon plein de fleurs ; mais presque personne n’en avait l’accès ; et dès qu’on les cueillait, les fleurs se flétrissaient. À peine quelques-unes avaient pu languissamment survivre, quelques frêles nouvelles, quelques pièces de vers, qui exhalaient une haleine suave et mourante. Cette impuissance artistique avait été longtemps un des plus gros chagrins d’Olivier. Sentir tant de vie en soi, que l’on ne peut pas sauver !… --- Maintenant, il était résigné. Les fleurs n’ont pas besoin qu’on les voie, pour fleurir. Elles n’en sont que plus belles dans les champs où nulle main ne les cueille. Heureux, les champs en fleurs qui rêvent, au soleil ! --- De soleil, il n’y en avait guère ; mais les rêves d’Olivier n’en fleurissaient que mieux. Que d’histoires, tristes, tendres, fantasques, il se raconta, ces jours-là ! Elles venaient on ne sait d’où, voguaient comme des nuages blancs sur un ciel d’été, elles se fondaient dans l’air, d’autres leur succédaient ; il en était peuplé, Parfois, le ciel restait vide ; dans sa lumière, Olivier s’engourdissait, jusqu’au moment où de nouveau glissaient, leurs grandes ailes éployées, les barques silencieuses du rêve.

Le soir, le petit bossu venait. Olivier était si plein de ses histoires qu’il lui en dit une, souriant et absorbé. Que de fois, il parlait, ainsi, devant lui, sans que l’enfant soufflât mot ! On finissait par oublier sa présence… Christophe, qui arriva au milieu du récit, fut saisi de sa beauté, et demanda à Olivier de recommencer l’histoire. Olivier s’y refusa :

--- Je suis comme toi, dit-il, je ne la sais, déjà plus.

--- Ce n’est pas vrai, dit Christophe ; toi, tu es un diable de Français qui sait toujours tout ce qu’il dit et fait, tu n’oublies jamais rien.

--- Hélas ! fit Olivier.

--- Recommence, alors.

--- Cela me fatigue. À quoi bon ?

Christophe était fâché.

--- Ce n’est pas bien, dit-il. À quoi te sert ta pensée ? Ce que tu as, tu le jettes. C’est perdu pour jamais.

--- Rien n’est perdu, dit Olivier.

Le petit bossu sortit de l’immobilité où il était resté pendant le récit d’Olivier, --- tourné vers la fenêtre, les yeux vagues, la figure froncée, l’air hostile, sans qu’on pût deviner ce qu’il pensait. Il se leva et dit :

--- Il fera beau, demain.

--- Je parie, dit Christophe à Olivier, qu’il n’a même pas écouté.

--- Demain, le premier Mai, continua Emmanuel, dont la figure maussade s’illuminait.

--- C’est son histoire, à lui, dit Olivier. Tu me la conteras demain.

--- Balivernes ! dit Christophe.

Le lendemain, Christophe vint prendre Olivier, pour faire une promenade dans Paris. Olivier était guéri ; mais il éprouvait toujours son étrange lassitude ; il ne tenait pas à sortir, il avait une crainte vague, il n’aimait pas se mêler à la foule. Son cœur et son esprit étaient braves ; mais la chair était débile. Il avait peur des cohues, des bagarres, de toutes les brutalités ; il savait trop qu’il était fait pour en être victime, sans pouvoir se défendre, sans même le vouloir : car il avait horreur de faire souffrir, autant que de souffrir. Les corps maladifs frémissent plus que les autres devant la souffrance physique, parce qu’ils la connaissent mieux, parce qu’ils ont moins de ressort pour résister, et parce que leur imagination surexcitée la leur représente plus immédiate et plus saignante. Olivier rougissait de cette lâcheté de son corps, que contredisait le stoïcisme de sa volonté ; et il s’efforçait de la combattre. Mais, ce matin, tout contact avec les hommes lui était particulièrement pénible, il eût voulu rester enfermé, tout le jour. Christophe le semonça, le railla, voulut à tout prix qu’il sortît, pour s’arracher à sa torpeur : depuis dix jours, il n’avait pas pris l’air. Olivier faisait mine de ne pas entendre. Christophe dit :

--- C’est bon, je m’en vais sans toi. Je vais voir leur premier Mai. Si je ne suis pas revenu ce soir, tu te diras que je suis coffré.

Il s’en alla. Dans l’escalier, Olivier le rejoignit. Il ne voulait pas laisser Christophe aller seul.

Peu de monde dans les rues. Quelques petites ouvrières, fleuries d’un brin de muguet. Des ouvriers endimanchés se promenaient, d’un air désœuvré. À des coins de rues, près de stations du Métro, des agents, par paquets, se tenaient dissimulés. Les grilles du Luxembourg étaient fermées. Le temps restait toujours brumeux et tiède. Il y avait si longtemps qu’on n’avait vu le soleil !… Les deux amis allaient au bras l’un de l’autre. Ils parlaient peu, mais ils s’aimaient bien. Quelques mots évoquaient des choses intimes et passées. Devant une mairie, ils s’arrêtèrent pour regarder le baromètre, qui avait une tendance à remonter.

--- Demain, dit Olivier, je verrai le soleil.

Ils étaient tout près de la maison de Cécile. Ils pensèrent à entrer, pour embrasser l’enfant.

--- Non, ce sera pour le retour.

De l’autre côté de l’eau, ils commencèrent à rencontrer plus de monde. Des promeneurs paisibles, des costumes et des visages du dimanche ; des badauds avec leurs enfants ; des ouvriers qui flânaient. Deux ou trois portaient à la boutonnière l’églantine rouge ; ils avaient l’air inoffensifs : c’étaient des révolutionnaires qui se forçaient à l’être ; on sentait chez eux un cœur bienveillant et optimiste, qui se satisfaisait des moindres occasions de bonheur ; qu’il fit beau, ou simplement passable, en ce jour de congé, ils en étaient reconnaissants… ils ne savaient trop à qui… à tout ce qui les entourait. Ils allaient sans se presser, épanouis, admirant les bourgeons des arbres, les jolies toilettes des petites filles qui passaient ; ils disaient avec orgueil :

--- Il n’y a qu’à Paris qu’on peut voir des enfants aussi bien habillés que ça.

Christophe plaisantait le fameux mouvement prédit… Bonnes gens !… Il avait de l’affection pour eux, avec un grain de mépris.

À mesure qu’ils avançaient, la foule s’épaississait. De louches figures blêmes, des gueules crapuleuses, se glissaient dans le courant, aux aguets, attendant l’heure et la proie à happer. La bourbe était remuée. À chaque pas, la rivière se faisait plus trouble. Maintenant, elle coulait, opaque et lourde. Comme des bulles d’air venues du fond qui montent à la surface grasse, des voix qui s’appelaient, des coups de sifflet, des cris de camelots, perçaient le bruissement de cette multitude et en faisaient mesurer les couches amoncelées. Au bout de la rue, près du restaurant d’Aurélie, c’était un bruit d’écluses. La foule se brisait contre des barrages de police et de troupes. Devant l’obstacle, elle formait une masse pressée, qui houlait, sifflait, chantait, riait, avec des remous contradictoires… Rire du peuple, seul moyen d’exprimer mille sentiments obscurs et profonds, qui ne peuvent trouver un débouché par les mots !…

Cette multitude n’était pas hostile. Elle ignorait ce qu’elle voulait. En attendant qu’elle le sût, elle s’amusait, --- à sa façon, nerveuse, brutale, sans méchanceté encore, --- elle s’amusait à pousser et à être poussée, à insulter les agents ou à s’insulter soi-même. Mais peu à peu, elle s’énervait. Ceux qui venaient par derrière, impatientés de ne rien voir, étaient d’autant plus provocants qu’ils avaient moins à risquer, sous le couvert de ce bouclier humain. Ceux qui étaient devant, écrasés entre ceux qui poussaient et ceux qui résistaient, s’exaspéraient d’autant plus que leur situation devenait intolérable ; la force du courant qui les pressait centuplait leur propre force. Et tous, à mesure qu’ils étaient plus serrés les uns contre les autres, comme un bétail, sentaient la chaleur du troupeau qui leur pénétrait la poitrine et les reins ; et il leur semblait qu’ils ne formaient qu’un seul bloc ; et chacun était tous, chacun était un géant avec les bras de Briarée. Une vague de sang refluait, par moments, au cœur du monstre à mille têtes ; les regards se faisaient haineux, et les cris meurtriers. Des individus qui se dissimulaient, au troisième ou au quatrième rang, commencèrent à jeter des pierres. Aux fenêtres des maisons, des familles regardaient ; elles se croyaient au spectacle ; elles excitaient la foule, et attendaient, avec un petit frémissement d’impatience angoissée, que la troupe chargeât.

Au milieu de ces masses compactes, à coups de genoux et de coudes, Christophe se frayait son chemin, comme un coin. Olivier le suivait. Le bloc vivant s’entrouvrait, un instant, pour les laisser passer, et se refermait aussitôt derrière eux. Christophe jubilait. Il avait complètement oublié que, cinq minutes avant, il niait la possibilité d’un mouvement populaire. À peine avait-il mis la jambe dans le courant qu’il avait été happé : étranger à cette foule française et à ses revendications, il s’y était subitement fondu ; peu lui importait ce qu’elle voulait : il voulait ; peu lui importait où il allait : il allait, respirant ce souffle de démence.

Olivier suivait, entraîné, mais sans joie, lucide, ne perdant jamais la conscience de soi, mille fois plus étranger que Christophe aux passions de ce peuple qui était le sien, et emporté pourtant par elles, comme une épave. La maladie, qui l’avait affaibli, détendait ses liens avec la vie. Qu’il se sentait loin de ces gens !… Comme il était sans délire et que son esprit était libre, les plus petits détails des choses s’inscrivaient en lui. Il regardait avec délices la nuque dorée d’une fille devant lui, son cou pâle et fin. Et en même temps, l’acre odeur qui fermentait de ces corps entassés l’écœurait.

--- Christophe ! supplia-t-il.

Christophe n’écoutait pas.

--- Christophe !

--- Hé ?

--- Rentrons.

--- Tu as peur ? dit Christophe.

Il continua son chemin. Olivier, avec un sourire triste, le suivit.

À quelques rangs devant eux, dans la zone dangereuse où le peuple refoulé formait comme une barre, il aperçut juché sur le toit d’un kiosque à journaux son ami le petit bossu. Accroché des deux mains, accroupi dans une pose incommode, il regardait en riant par delà la muraille des troupes ; et il se retournait vers la foule, d’un air de triomphe. Il remarqua Olivier, et lui adressa un regard rayonnant ; puis, il se mit de nouveau à épier là-bas, du côté de la place, avec des yeux élargis d’espoir, attendant… Quoi donc ? --- Ce qui devait venir… Il n’était pas le seul. Tant d’autres, autour de lui, attendaient le miracle ! Et Olivier, regardant Christophe, vit que Christophe attendait aussi.

Il appela l’enfant, lui cria de descendre. Emmanuel fit mine de ne pas entendre, et ne le regarda plus. Il avait vu Christophe. Il était bien aise de s’exposer dans la bagarre, en partie pour montrer son courage à Olivier, en partie pour le punir de ce qu’il était avec Christophe.

Cependant, ils avaient retrouvé dans la foule quelques-uns de leurs amis, --- Coquard à la barbe d’or, qui, lui, n’attendait rien que quelques bousculades, et qui, d’un œil expert, surveillait le moment où le vase allait déborder. Plus loin, la belle Berthe, qui échangeait des mots verts avec ses voisins, en se faisant peloter. Elle avait réussi à se glisser au premier rang, et elle s’enrouait à insulter les agents. Coquard s’approcha de Christophe. Christophe, en le voyant, retrouva sa gouaillerie :

--- Qu’est-ce que j’avais dit ? Il ne se passera rien du tout.

--- Savoir ! dit Coquard. Ne restez pas trop là. Ça ne tardera pas à se gâter.

--- Quelle blague ! fit Christophe.

À ce moment précis, les cuirassiers, lassés de recevoir des pierres, avancèrent pour déblayer les entrées de la place ; les brigades centrales marchaient devant, au pas de course. Aussitôt, la débandade commença. Selon le mot de l’Évangile, les premiers furent les derniers. Mais ils s’appliquèrent à ne pas le rester longtemps. Pour se dédommager de leur déroute, les fuyards furieux huaient ceux qui les poursuivaient, et criaient : « Assassins ! » avant que le premier coup eût été porté. Berthe filait entre les rangs, comme une anguille, et poussait des cris aigus. Elle rejoignit ses amis ; et à l’abri derrière le vaste dos de Coquard, elle reprit haleine, se serra contre Christophe, lui pinça le bras, par peur ou pour toute autre raison, décocha une œillade à Olivier, et montra le poing à l’ennemi, en glapissant. Coquard prit Christophe par le bras, et lui dit :

--- Allons chez Aurélie.

Ils n’avaient que quelques pas à faire. Avec Graillot et quelques ouvriers, Berthe les y avait précédés. Christophe allait entrer, suivi par Olivier. La rue était en dos d’âne, Du trottoir, devant la crèmerie, on dominait, la chaussée du haut de cinq à six marches. Olivier respirait, sorti du flot. Il répugna à l’idée de se retrouver dans l’atmosphère empestée du cabaret et les braillements de ces énergumènes. Il dit à Christophe :

--- Je vais à la maison.

--- Va, mon petit, dit Christophe, je te rejoindrai dans une heure.

--- Ne t’expose plus, Christophe !

--- Trembleur ! fit Christophe, en riant.

Il entra dans la crèmerie.

Olivier allait tourner l’angle de la boutique, Quelques pas encore, et il était dans une ruelle transversale qui l’éloignait de la bousculade. L’image de son petit protégé lui traversa l’esprit. Il se retourna et le chercha des yeux. Il l’aperçut, à l’instant précis où Emmanuel, qui s’était laissé choir de son poste d’observation, roulait par terre, bousculé par la foule ; les fuyards passaient dessus ; les agents arrivaient. Olivier ne réfléchit point : il sauta en bas des marches, et courut au secours. Un terrassier vit le danger, les sabres dégainés, Olivier qui tendait la main à l’enfant pour le relever, le flot brutal des agents qui les renversait tous deux. Il cria et se précipita, à son tour. Des camarades le suivirent en courant. D’autres, qui étaient sur le seuil du cabaret. Puis, à leurs appels, les autres qui étaient rentrés. Les deux bandes se prirent à la gorge, comme des chiens. Et les femmes, restées en haut des marches, hululaient. --- Ainsi, le petit bourgeois aristocrate déclencha le ressort de la bataille, que nul ne voulait moins que lui.

Christophe, entraîné par les ouvriers, s’était jeté dans la bagarre, sans savoir qui l’avait causée. Il était à cent lieues de penser qu’Olivier s’y trouvait mêlé. Il le croyait bien loin déjà, tout à fait à l’abri. Impossible de rien voir du combat. Chacun avait assez à faire de regarder qui l’attaquait. Olivier avait disparu dans le tourbillon, telle une barque qui coule au fond. Un coup de pointe, qui ne lui était pas destiné, l’avait atteint au sein gauche ; il venait de tomber ; la foule le piétinait. Christophe avait été balayé par un remous jusqu’à l’autre extrémité du champ de bataille. Il n’y apportait aucune animosité ; il se laissait pousser et poussait avec allégresse, ainsi que dans une foire de village. Il pensait si peu à la gravité des choses qu’il eut l’idée bouffonne, empoigné par un agent à la carrure énorme et l’empoignant à bras-le-corps, de lui dire :

--- Un tour de valse, mademoiselle ?

Mais un second agent lui ayant sauté sur le dos, il se secouait comme un sanglier, et il les bourrait de coups de poing tous les deux : il n’entendait pas se laisser prendre. L’un de ses adversaires, celui qui l’avait saisi par derrière, roula sur les pavés. L’autre, furieux, dégaina. Christophe vit la pointe du sabre à deux doigts de sa poitrine ; il l’esquiva et, tordant le poignet de l’homme, il tâcha de lui arracher l’arme. Il ne comprenait plus ; jusqu’à ce moment, ce lui avait semblé un jeu. Ils restaient là à lutter, et ils se soufflaient au visage. Il n’eut pas le temps de réfléchir. Il aperçut le meurtre dans les yeux de l’autre ; et le meurtre s’éveilla en lui. Il vit qu’il allait être égorgé comme un mouton. D’un brusque mouvement, il retourna le poignet et le sabre contre la poitrine de l’homme ; il enfonça, il sentit qu’il tuait, il tua. Et soudain, tout changea, à ses yeux ; il était ivre, il hurla.

Ses cris produisirent un effet inimaginable. La foule avait flairé le sang. En un instant, elle devint une meute féroce. On tirait, de tous côtés. Aux fenêtres des maisons parut le drapeau rouge. Et le vieil atavisme des révolutions parisiennes fit surgir une barricade. La rue fut dépavée, des becs de gaz tordus, des arbres abattus, un omnibus renversé. On utilisa une tranchée ouverte depuis des mois pour les travaux du Métropolitain. Les grilles de fonte, autour des arbres, brisées en morceaux, fournirent des projectiles. Des armes sortaient des poches et du fond des maisons. En moins d’une heure, ce fut l’insurrection : tout le quartier en état de siège. Et sur la barricade, Christophe, méconnaissable, hurlait son chant révolutionnaire, que vingt voix répétaient.

Olivier avait été porté chez Aurélie. Il était sans connaissance. On l’avait déposé dans l’arrière-boutique sombre, sur un lit. Au pied, le petit bossu se tenait, atterré. Berthe avait eu d’abord une grosse émotion : elle avait cru, de loin, que Graillot était blessé, et son premier cri, en reconnaissant Olivier, avait été :

--- Quel bonheur ! Je croyais que c’était Léopold.

Maintenant apitoyée, elle embrassait Olivier, et lui soutenait la tête sur l’oreiller. Avec sa tranquillité habituelle, Aurélie avait défait les vêtements et appliquait un premier pansement. Manousse Heimann se trouvait là fort à propos, avec Canet, son inséparable. Par curiosité, comme Christophe, ils étaient venus regarder la manifestation ; ils avaient assisté à la bagarre et vu tomber Olivier. Canet pleurait comme un veau ; et en même temps, il pensait :

--- Que suis-je venu faire dans cette galère ?

Manousse examina le blessé ; tout de suite, il le jugea perdu. Il avait de la sympathie pour Olivier ; mais il n’était pas homme à s’attarder sur ce qu’il ne pouvait changer ; et il ne s’occupa plus de lui, pour songer à Christophe. Il admirait Christophe, tout en le regardant comme un cas pathologique. Il savait ses idées sur la Révolution ; et il voulait l’arracher au danger stupide que Christophe courait pour une cause qui n’était pas la sienne. Le risque de se faire casser la tête dans l’échauffourée n’était pas le seul : si Christophe était pris, tout le désignait à des représailles. On l’en avait prévenu depuis longtemps, la police le guettait ; on lui ferait endosser non seulement ses sottises, mais aussi celles des autres. Xavier Bernard, que Manousse venait de rencontrer, rôdant parmi la foule, autant par amusement que par devoir professionnel, lui avait fait signe en passant, et lui avait dit :

--- Votre Krafft est idiot. Croiriez-vous qu’il est en train de faire le joli cœur sur la barricade ! Nous ne le raterons pas, cette fois. Nom de Dieu ! Faites-le filer.

Plus facile à dire qu’à faire. Si Christophe venait à savoir qu’Olivier était mourant, il deviendrait fou furieux, il tuerait, il serait tué. Manousse dit à Bernard :

--- S’il ne part pas sur-le-champ, il est perdu. Je vais l’enlever.

--- Comment ?

--- Dans l’auto de Canet, qui est là, au coin de la rue.

--- Mais pardon, pardon… dit Canet, suffoqué.

--- Tu le mèneras à Laroche, continua Manousse. Vous arriverez à temps pour l’express de Pontarlier. Tu l’emballeras pour la Suisse.

--- Il ne voudra jamais.

--- Il voudra. Je vais lui dire que Jeannin l’y rejoindra, qu’il est déjà parti.

Sans écouter les objections de Canet, Manousse alla chercher Christophe sur la barricade. Il n’était pas fort brave, il faisait le gros dos, chaque fois qu’il entendait un coup de feu ; et il comptait les pavés sur lesquels il marchait, --- (nombre pair ou impair) --- pour savoir s’il serait tué. Mais il ne recula pas, il alla jusqu’au bout. Quand il arriva, Christophe, juché sur une roue de l’omnibus renversé, s’amusait à tirer en l’air des coups de revolver. Autour de la barricade, la tourbe de Paris, vomie des pavés, avait grossi comme l’eau sale d’un égout après une forte pluie. Les premiers combattants étaient noyés par elle. Manousse héla Christophe, qui lui tournait le dos. Christophe n’entendit pas. Manousse grimpa vers lui, le tira par la manche. Christophe le repoussa, faillit le faire tomber. Manousse, tenace, de nouveau se hissa, et cria :

--- Jeannin…

Dans le vacarme, le reste de la phrase se perdit. Christophe se tut brusquement, laissa tomber son revolver, et, dégringolant de son échafaudage, il rejoignit Manousse, qui l’entraîna.

--- Il faut fuir, dit Manousse.

--- Où est Olivier ?

--- Il faut fuir, répéta Manousse.

--- Pourquoi diable ? dit Christophe.

--- Dans une heure, la barricade sera prise. Ce soir, vous serez arrêté.

--- Et qu’est-ce que j’ai fait ?

--- Regardez vos mains… Allons !… Votre affaire est claire, on ne vous épargnera pas. Tous vous ont reconnu. Pas un instant à perdre.

--- Où est Olivier ?

--- Chez lui.

--- Je vais le rejoindre.

--- Impossible. La police vous attend, à la porte. Il m’envoie vous prévenir. Filez.

--- Où voulez-vous que j’aille ?

--- En Suisse. Canet vous enlève dans son auto.

--- Et Olivier ?

--- Nous n’avons pas le temps de causer…

--- Je ne pars pas sans le voir.

--- Vous le verrez là-bas. Il vous retrouvera demain. Il prend le premier train. Vite ! Je vous expliquerai.

Il empoigna Christophe. Christophe, étourdi par le bruit et par le vent de folie qui venait de souffler en lui, incapable de comprendre ce qu’il avait fait et ce qu’on demandait de lui, se laissa entraîner. Manousse le prit par un bras, de l’autre main prit Canet, qui n’était pas ravi du rôle qu’on lui attribuait dans l’affaire ; et il les installa dans l’auto. Le bon Canet eût été navré que Christophe fût pris ; mais il eût préféré que ce fût un autre que lui qui le sauvât. Manousse le connaissait. Et comme sa poltronnerie lui inspirait quelque doute, sur le point de les quitter, au moment où l’auto s’ébrouait pour partir, il se ravisa soudain, et monta auprès d’eux.

Olivier n’avait pas repris connaissance. Il n’y avait plus dans la chambre qu’Aurélie et le petit bossu. La triste chambre, sans air et sans lumière ! Il faisait presque nuit… Olivier, un instant, émergea de l’abîme. Sur sa main il sentit les lèvres et les larmes d’Emmanuel. Il sourit faiblement, et mit avec effort sa main sur la tête de l’enfant. Comme sa main était lourde !… Il disparut de nouveau…

Près de la tête du mourant, sur l’oreiller, Aurélie avait placé un petit bouquet du premier Mai, quelques brins de muguet. Un robinet mal fermé s’égouttait dans la cour, sur un seau. Des images tremblèrent, une seconde, au fond de la pensée, comme une lumière qui va s’éteindre… Une maison de province, des glycines aux murs ; un jardin, où un enfant jouait : il était couché sur une pelouse ; un jet d’eau s’égrenait dans la vasque de pierre. Une petite fille riait…