Dostoïevski
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périodique paraissant tous les deux dimanches 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
50 -
Sur la mort de mon frère, 1 volume petit in-8, 1904. La tragédie d’Electre, 1 volume grand in-18, 1905. Ar
Le portrait d’Ibsen, 1 volume grand in-18, 1908. -
; | Tols où vivant, 1 volume grand in-18, 1911. F
| Voie L’homme, 1 volume grand in-8, de 450 pages, 1905. ’
” mage: de la grandeur, 1 volume grand in-8, de 221 pages, 1901.
Bouclier du Zodiaque, 1 volume grand in-8, de 151 pages, 1907.
Lais et Sônes, 1 volume grand in-16, 1909. k
ne CALMANN-LÉVY, éditeur : ;
L livre de l’émeraude, 1 volume in-18, 1901.
4 36 .
Suntla vie; Essais, tome I, 1 volume grand in-16, 1909.
— Sur la vie: Essais, tome 11, 1 volume grand in-16, 1910.
Voyage du Condottière, tome I, 1 volume grand in-16, 1910. A
_ Né à Moscou, le 12 octobre 1821. Mort à Pétersbourg, le 28 janvier 1881. Il perd sa mère en 1837, son père en 1839. Il étudie à Pétersbourg, dès 1837, avec son frère Michel. Il entre à l’École du Génie militaire, en 1841 ; il donne sa démission en 1844. Il vit dans la misère jusqu’en 1846, où il publie avec succès les Pauvres Gens. De 1847 à 1849, il donne sans succès plusieurs nouvelles et romans.
Il est impliqué dans l’affaire des Pétrachevtsy, arrêté en mars 1849, condamné à mort, le
| 22 décembre 1849; commué en quatre ans de > travaux forcés et à la déportation, il part pour la Sibérie, le 25 décembre 1849.
le 2 mars 1854. Il est incorporé, comme simple soldat, dans un régiment sibérien; il y sert deux ans; et libéré en 1856, sans aucunes ressources, il se remet à écrire.
| Il épouse la veuve d’un médecin militaire, femme … malade et plus âgée que lui; il adopte le fils de cette femme. Vie misérable à Semipalatinsk,
1857-58. Après bien des démarches, il obtient de enfin, à Pétersbourg, où il est rendu à la liberté entière, sans conditions. Son épreuve et son exil ont duré douze ans. Dès cette époque, il a deux ou
Il fonde une Revue avec son frère, 18671. Elle a du succès. Elle est résolument russe et nationaliste. Il publie Humiliés et Offensés, puis la Maison des Morts, 1861-62. Ces deux années sont les meilleures qu’il ait encore connues. Il a quelques ressources, et peut faire des voyages à l’étranger, 1862-63. Mais sa santé est de plus en plus maupaise : atteint d’épilepsie, depuis 1849, les accès se multiplient lamentablement; et sa femme ne cesse plus d’être malade. Enfin, il joue et perd
En 1863 triple désastre : sa femme et son frère meurent; sa repue est supprimée, pour raison | politique. Deux familles restent à sa charge, avec |
quinze mille roubles de dettes.
Trois années terribles, de 1864 à 1867. Il est seul à 45 ans, plus abattu chaque jour par l’épilepsie, accablé de soucis, traqué par les créanciers. | Il publie alors Crime et Châtiment, 1865-66.
Le 15 février 1867, il épouse une jeune fille de
22 ans, Anna Grigorievna Svitkine. Il a eu quatre
_ enfants, deux morts en bas âge, deux qui sur-
_ De 1867 à 1877, il passe près de cinq ans à l’étranger, chassé de Russie par la terreur de la prison pour dettes. Le plus souvent il est à Dresde,
_ où il aurait pu voir Ibsen et Wagner, qu’il semble
_ ne pas avoir connus même de nom. Le reste du
temps, il séjourne en Italie, en France, en Suisse et surtout à Genève, qu’il déteste.
Ces années peineuses et misérables sont pourtant capitales dans son œuvre. La revue de Katko », le
_ célèbre nationaliste orthodoxe, publie l’Idiot, en
_ 1868; l’Éternel Mari, en 1870; les Possédés, en 1871-72.
En 1891, Dostoïevski rentre à Pétersbourg. Il n’en sort plus.
À De 1875 à 1877, il édite une brochure pério-
… dique, dont il est le seul rédacteur, et qui fonde, soudain, sa gloire. Le Journal d’un Écrivain obtient
1 un succès immense. Il fait plus pour Dostoïevski,
è cent fois, que tous ses chefs-d’œuvre ensemble. A
; _ 56 ans, il devient la voix de la Russie même. Il est
: . l’écrivain national de son pays. En toute circon-
… stance, il parle désormais pour la nation : à propos
_ guerre contre les Turcs, aux étudiants, aux juges. Il a pour lui le peuple et les lettrés.
MA 0 LUFn 1880) 1ldonne les Frères Karamazov. FA 1 Il meurt le 28 janvier 1881. On lui fatds +2 funérailles à la Victor Hugo. Quarante-deux HR *députations suivent le convoi, et représententtoutes ta _ les classes de la société. Le cortège s’étend sur la LR _ longueur d’une lieue. JUS ER Fe +2 Quinze ans plus tard, Tolstoi condamnant tous 4 les livres et les siens mêmes, n’excepte dans l’art moderne que les œuvres de Dostoïevski. LE 4
À Jusqu’ici, je n’ai point nommé Dostoïevski. 4 _ Je n’ai jamais laissé voir le visage de Fédor | Mikhaïlovich dans mes clartés de midi, ni
dans mes brumes. Je réservais ce nom et cette —. figure à quelque longue nuit de méditation où, 1 _ faisant mes comptes avec la grandeur de vivre, 2 et toute la souffrance qu’elle implique, il me à faudrait comparer la somme à ce que je connais L de plus fort et de plus ardent, sinon de plus 4 Voici l’heure. 6 Cette nuit, j’ai ou l’arbre de ma peine sortir — de mon cœur; et, couché sur, le dos, les yeux — dans les étoiles d’hiver, chétif, lié à la mère, et tel que je serai dans le ventre éternel, renoué au nombril de la mort, je mesurais, avec le … calme du vertige suprême, le jet de la tige
douloureuse; et je suivais du regard mon arbre | É dans toute sa croissance, depuis les racines du | sein noir jusqu’aux glands des planètes et à 1 ces capitules de lumière, qu’on dit aussi naïvement asters. Der J’étais là, comme une écaille à l’écorce de la | vie et de la terre. 4 Et pourtant, dans cette stupeur profonde, ; mon âme pleine d’amour était la sève même |
- de l’arbre. Et j’ai parcouru toute la colonne de | | l’aubier vivant. Et, toujours montant, dans | mon silence, je palpitais au firmament entre telle et telle fleur céleste, ou pensée, ou senti- : Alors j’ai senti, dans la fière cohorte de ceux que j’aime le plus, comme l’explosion d’un F salut ; ou bien, au milieu d’une joie déchirante, | _ telle la rencontre, souriant, du mort le plus | chéri, se levant pour me donner la main. et me } baiser au front, ce nom el cette présence Æn lui, je veux me discerner moi-même. Il
_ faut descendre dans ce précipice, au flanc de K 1 la montagne; et il faudra remonter la pente, | du fond le plus bas, jusqu’au sommet qui E s’égale aux plus hautes cimes. Toute la noir-
- ceur des crimes, la folie des héros, l’infamie Le. _ des actes, le monde porte ces masques ; et … Dostoïevski n’en dissimule pas l’horreur. Mais De il en est de ses laideurs et de ses ténèbres, É. comme des gueux, des pauvres, des petites 4 gens dans Rembrandt : des rois, des saints et $ des grands-prôtres cachés sous les haïllons. à ’ Il faut pénétrer cette abondance terrible —__._ d’amour : c’est alors que le pur visage de la
pie se découvre, une ardeur pour la beauté que
Le rien ne lasse, un cœur aimant, un élan vers la EX lumière, une volonté qui tend sans relâche à 4 la rédemption.
<a Il est né en automne. Il est mort en hiver. _ Îla vu le jour dans une chambre triste, au fond d’un _ hôpital où son père était médecin. Un soir de brouillard _ glacial, il a rendu l’âme dans la saison noire. Il a : beaucoup respiré la nuit polaire. De l’aube triste aux 4 _ pleines ténèbres, il a toujours eu commerce avec l’ombre, _ et l’odeur des pauvres a toujours flotté autour de lui. _ L’hôpital de sa naissance était l’hospice des mendiants. _ Le second de trois frères et quatre sœurs, il a perdu _ sa mère comme il avait quinze ans, et bientôt après, son | _ père. Il est de ceux à qui les noirceurs de la vie ont été révélées de bonne heure. é Enfant, il a passé deux ou trois fois l’été à la ss _ campagne. Ses parents avaient un petit bien, à trente _ lieues de Moscou près de Toula, voisins de Tolstoi, %i après tout, dans ce pays immense. Toute sa vie, il a & rèvé des champs, et il n’a vécu que dans les villes. 4 A l’hôpital Marie, c’était déjà la gêne. Une famille _ nombreuse, et plusieurs serfs domestiques, se pressaient É dans un espace étroit : à dix ou douze, ils avaient deux chambres et une cuisine. On vivait là pauvrement, mais
chaudement. Une pitié ardente était la flamme de la maison. Le père, grand lecteur des Écritures; la mère, : humble et maladive, toujours prête à l’oraison : tous les deux, d’une foi que ne trouble aucun soupçon de ; doute. C’est l’antique esprit de la plaine, entre Europe et Asie, les mœurs anciennes, la simplicité familière et | la douceur d’Orient, avec la règle scrupuleuse des chré- 4 tiens. L’austérité n’a rien, ici, de la roideur propre aux ; puritains d’Angleterre ou aux piétistes du Nord. Ils sont $ moins durs, ces vieux Russes, qu’ils ne sont résignés. É De violents éclats traversent leur silence. Ils ont cette L faculté d’émotion, qui est si générale en Orient. Ils Î peuvent ne jamais rire; mais ils pleurent; ils savent 3 pleurer, et n’en rougissent pas. ; Le père de Dostoïevski était de cette petite noblesse | qui sert dans les rangs infimes de l’armée et de l’État. 4 Elle a joué, là-bas, le rôle de la bourgeoïsie en France. : Ces nobles sans fortune “et de rang médiocre sont Ë artilleurs dans l’armée, ou médecins, ou professeurs à | la ville, ingénieurs, chimistes, Comme ils n’ont rien que » le maigre salaire d’un métier ou d’un grade sans # prestige, ils épousent les filles des marchands. Telle était la mère de Dostoïevski, docile, totalement soumise à son mari, la servante chrétienne de la famille, partagée entre le ménage, les couches, la prière et le ‘à soin des enfants. | Les sœurs plus jeunes, un peu à l’écart, les deux fils J aînés, Fédor et son frère Michel, toujours ensemble, liés comme le pouce et l’index, sont voués aux mêmes % études, et, jusqu’à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, ne se quittent pas. l Le jeune Dostoïevski est élevé dans l’intimité pro18 k
Te Fe fonde de la famille, où le lien religieux fait un nœud si _ solide à tous les autres. Il est sensible à l’excès. Sombre De ettendre, pensif et violent, d’humeur parfois exubérante, a4 _ le plus souvent taciturne, en tout il est extrême. Comme EE Pie tous ceux qui sentent avec passion, il se donne peu et 3 se concentre en lui-même, incapable de se prêter et ne Û porvant se donner que totalement. Affamé d’affection, | a ae ‘il ne se lie pourtant pas. D’ailleurs, il semble avoir tou- ; _ jours été d’une santé chétive. Sinon malades, ils sont ÿ Le _ tous de corps inquiet, dans la famille. 5 4 Il ne nie pas qu’il n’ait eu un amour-propre sans E _ limites. Son caractère maladif, sa complexion chagrine k De ne lui permettent pas de se plaire en société. Cepen- : 4 à _ dant, il aspire à l’amitié, en tous temps et de toutes ses à” | #4 . Il n’a jamais été de loisir. Les peines moindres ne le f __ quittentque pour faire place aux plus grandes douleurs. 4 D _ La maladie le hante sans relâche; elle est toujours su LE. ses talons. Quand lui-même n’est pas malade, la mala mA, die est encore dans la maison : elle lui tient sa mère, #4 ü _ ou son frère, et plus tard sa femme. Avec les ans, ses EST soucis n’ont pas cessé de croître. Lx, 44 ; Dostoïevski est malheureux dans toutes ses affections. +
- Je m’étonne de lui trouver moins d’orgueil que d’amour- £ d FR propre. Tout l’orgueil est pour sa nation. Quant à 1
- l’amour-propre, il n’est point en lui de vanité, ni le $ _ signe qu’il se préfère à autrui; mais, comme il ne 4 | connaît point le contentement de soi, il craint le juge +0 .. ment des autres : il redoute en eux la fausse note; il ( » pressent l’erreur à son endroit; il devance l’injustice _ qui l’afllige. Sa défiance est toujours dans l’ordre du » sentiment : enfin, il veut qu’on l’aime ! Le risque de À
À chaudement. Une pitié ardente était la flamme de la à maison. Le père, grand lecteur des Écritures; la mère, £ humble et maladive, toujours prête à l’oraison : tous Î les deux, d’une foi que ne trouble aucun soupçon de k doute. C’est l’antique esprit de la plaine, entre Europe Î et Asie, les mœurs anciennes, la simplicité familière et È la douceur d’Orient, avec la règle scrupuleuse des chré- à tiens. L’austérité n’a rien, ici, de la roideur propre aux Fa puritains d’Angleterre ou aux piétistes du Nord. Ils sont Î moins durs, ces vieux Russes, qu’ils ne sont résignés. De violents éclats traversent leur silence. Ils ont cette | faculté d’émotion, qui est si générale en Orient. Ils Î peuvent ne jamais rire; mais ils pleurent; ils savent H pleurer, et n’en rougissent pas Ë Le père de Dostoïevski était de cette petite noblesse n Jore Ë qui sert dans les rangs infimes de l’armée et de l’État. \ ANNE k Elle a joué, là-bas, le rôle de la bourgeoisie en France RNAOE TJS ; | Ces nobles sans fortune-et de rang médiocre sont en Ur: Î artilleurs dans l’armée, ou médecins, ou professeurs à NET “Es la ville, ingénieurs, chimistes, Comme ils n’ont rien que ENT ANNE Re le maigré salaire d’un métier ou d’un grade sans FRS pr AA (EN prestige, ils épousent les filles des marchands. Telle CALE ANNE était la mère de Dostoïevski, docile, totalement souTAN TN mise à son mari, la servante chrétienne de la famille, SR NP | partagée entre le ménage, les couches, la prière et le lan Ne ce QUE i Les sœurs plus jeunes, un peu à l’écart, les deux fils PAT Aer è aînés, Fédor et son frère Michel, toujours ensemble, RSR SU Î liés comme le pouce et l’index, sont voués aux mêmes CR. A | études, et, jusqu’à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, ne Date a ; Le jeune Dostoïevski est élevé dans l’intimité pro- |
fonde de la famille, où le lien religieux fait un nœud si solide à tous les autres. Il est sensible à l’excès. Sombre . ettendre, pensif et violent, d’humeur parfois exubérante, le plus souvent taciturne, en tout il est extrême. Comme tous ceux qui sentent avec passion, il se donne peu et sé concentre en lui-même, incapable d prêter et ne L pouvant se donner que totalement. Affamé d’affection, il ne se lie pourtant pas. D’ailleurs, il semble avoir tou : Il ne nie pas qu’il n’ait eu un amour-propre sans ne lui permettent pas de se plaire en société. Cependant, il aspire à l’amitié, en tous temps et de toutes ses Il n’a jamais été de loisir. Les peines moindres ne le quittent que pour faire place aux plus grandes douleurs Je m’étonne de lui trouver moins d’orgueil que d’amoursigne qu’il se préf À autrui; mais, comme il ne ment des autres : il redoute en eux la sse note; il qui l’afllige. Sa défiance t jours da l’ordre du sentiment : enfin, il veut qu’or in Le risque de
n’être point aimé l’irrite ou l’indigne. C’est le seul homme qui ne soit pas plus petit, à mesure qu’on le voit plus susceptible.
Rien ne lui sied moins que les usages de la haute société. Ce n’est pas qu’il soit d’allures ni de mœurs populaires. La vulgarité lui est encore plus étrangère que la distinction naturelle à l’homme du monde. Il n’est bien vêtu et bien élevé que selon sa propre règle. L’effacement est la politesse, en société. Une âme originale, plus qu’au génie, fait crier au scandale. Si les gens du monde sont une monnaie d’or, pour qu’elle ait cours, il faut que la pièce ne soit plus neuve, que la frappe ait cessé d’être nette, que l’effigie ne se laisse pas reconnaître. D’or ou de plomb, un Dostoïevski ne souffre pas d’être effacé. IL peut avoir l’élégance de sa simplicité, dans la mise la plus simple; mais il ne sait pas porter l’habit; il n’est pas à l’aise dans les vêtements que la coutume impose, ou la mode : il y est déguisé. IL y a des hommes qui transparaissent, quoi qu’ils fassent, à travers tous les usages du monde : ils offrent le scandale de la nudité. Les usages ne sont 4 faits que pour donner une enveloppe commune à l’animal commun. Tel héros de salon n’est lui-même qne dans l’habit de tout le monde. Mais Dostoïevski ne peut vêtir l’habit de tout le monde sans paraître porter une défroque, et s’être glissé dans le vêtement d’autrui.
Plus il tâche à vivre en société, et moins il est
Plus il aspire à l’amour, moins il se croit digne d’être aimé. Il ne peut se faire à l’idée d’être tout pour les ;
L…._ ‘autres; et moins d’être tout pour eux, il ne veut pourF tant rien être. Voilà le tourment des cœurs passionnés. { Un besoin d’amour toujours déçu. Il pressent, il sait trop qu’il pèse cruellement à ceux qu’il aime. Tout jeune homme encore, il ne dort pas, « à cause des pensées qui le torturent ». Les mots désespérés sont ses propos d’habitude : il souffre de la ville, il souffre de la solitude, il souffre de soi-même et des | autres ; « Pétersbourg et ma vie m’ont paru affreux, : déserts », dit-il un jour ; et il conclut : « Si ma vie avait dû s’arrêter en cet instant, je serais mort avec joie. » Il ne fait presque jamais ce qu’il veut, et telle est la maladie mortelle pour tout homme qui a une volonté, et une ù | œuvre qu’il rêve d’accomplir. Est-ce la mauvaise fortune qui le rend malade”? Est-ce la maladie qui entrave sa fortune ? Dostoïevski est toujours empêché. Dès les vingt ans, la maladie et la misère se partagent cette vie, comme deux chiennes éternelles, lâchées par le maître des meutes infernales. | Avant le temps de sa grande révolution morale, le dégoût de ce qui l’entoure, la gêne, les transes ner- , . veuses, les soucis le rendent presque fou. L’idée du suicide le hante. Il tourne à l’hypocondrie, Il est rongé k d’insomnies. Plusieurs ont alors pensé qu’il dût perdre M la raison. Il est avide de plaisir, mais le plaisir l”écorche vif; la volupté le détraque, la jouissance l’atterre. S’il 1 se prive, il souffre ; et il souffre encore plus quand il 4 sort de privation. La ville ne lui vaut rien, et il est con- . damné à y vivre. « Pétersbourg est un enfer pour moi. » La gêne et même la misère l’ont tourmenté sans
répit. Le malheur l’accable, à tous les âges. Entre les deux extrémités de la douleur matérielle et de la douleur morale, il se débat dans une lutte perpétuelle. Au début comme à la fin, il gémit : « Que m’importe la gloire, quand je travaille pour mon pain ? » On dit parfois que la misère est bonne aux grandes é ; âmes. Il paraît qu’elle les fortifie. C’est l’idée de ceux | qui n’ont jamais passé par cette damnation et cet enseve- - _lissement. Ils ne savent pas tout ce que la misère a tué | dans un homme : les forces qu’il a mises à gratter la terre pour en tirer son pain sont volées aux belles œuvres qu’il eût faites, s’il avait été de loisir. Le mal À qu’il s’est donné pour tenir bon, les veilles, la colère, 3 les angoisses qui épuisent, que d’heures, que d’années perdues ! La misère fortifie ? Oui, sans doute, quelquefois, et à quel prix? On ne reste debout que sur le cadavre de la joie. Et la misère tue aussi. Tel a tou- à jours été malade, pour mourir avant le temps, qui, bien | portant, eût multiplié les chefs-d’œuvre; et d’abord, il È eût vécu. On oublie trop le plus bel et le plus sûr avan- . tage, qui est, premièrement, de vivre. La correspondance de Dostoïevski est un monument 4 à la misère du génie, un long cri de désespoir. Lettres ÿ lamentables, en vérité : car on y entend l’éternelle . lamentation d’un éternel mendiant. A vingt ans ou à % , quarante, et à cinquante comme à trente, c’est le même : gémissement. Il pleure famine. Il appelle au secours. Il Él n’a plus de vêtements, il ne sait où trouver de quoi { payer son terme. « Il s’agit de payer toutes mes dettes j
avec mon prochain roman. Si l’affaire ne réussit pas, il | _ est possible que je me pende. » (1) Un quart de siècle 2 |. ensuite, ayant femme et enfant, il crie : « Il m’a fallu J _ engager mes pantalons pour me procurer deux thalers. | à à . Elle, ma femme, qui nourrit son enfant, elle va engager 208 EU ellé-même sa dernière jupe d’hiver, en laine ! Et pourLà tant, voilà deux jours qu’il neige ici. » (2) _ La dette a été son Tartare : il n’en est jamais sorti. € | Après Crime et Châtiment, déjà célèbre, il a dû fuir la | a 5 Russie pour se soustraire à la prison. Il a erré six ans É: à l’étranger, sous le fouet de la dette. Exil, pour un : ES TR homme comme Dostoïevski, peut-être plus dur que son k _ temps de bagne en Sibérie. 4 \ SA _ Ce sont les dettes qui lui arrachent les aveux pitoya- ‘ bles dont ses lettres sont pleines. Elles le pressent; elles c à _ l’épouvantent; il ne fait pas un mouvement qu’il n’en L
- sente la gêne aux entournures, pas un geste qui ne les °N envenime. La dette est toujours là, pour l’empêcher de —… satisfaire aux plus humbles besoins qui le tiraillent. & — Dans sa correspondance, il n’est question que de rou- Fi P dd bles, de prêts, d’avances, de gages. « Je rendrai tant ; es “+ j’aurai tant; il me faut tant. » Voilà le nœud de ses RP convulsions. « Je vous supplie ! Pour l’amour du ciel! AE ” Au nom du Christ! Pour l’amour de Dieu ! » Il y a des … lettres où ce cri du mendiant revient jusqu’à neuf fois. (3) A tout instant, il se prosterne, alterré parla ÿ, peine : « Je suis au désespoir. Je suis perdu. » On 2 [ “ÿ tremble de sa propre impatience ; on a les nerfs tendus 2 …._ (1) Lettre du 24 mars 1845, Correspondance de Dostoiecski, traduite Le. PA _ (3) Lettres de juillet 1856. te
d’attendre avec lui. « Au nom du ciel, répondez-moi Une réponse immédiate, pour l’amour de Dieu! » c’est la prière qu’il répète dix fois, cent fois, mille fois, à toutes les pages.
Et la misère des misères n’est pas de jeûner, ni de manger son pain sec au chevet d’une femme malade. Il peut y avoir pis : qu’il faille gagner ce pain de chaque jour avec son âme, quand on est plein d’œuvres qui n’ont point cours. La plus noire infortune n’est pas de souffrir, tant qu’on peut suffire à la souffrance ; mais d’être dans les chaînes, quand il faut vivre en Tantale, séparé de son art par la maladie et tous les vils soucis de la vie quotidienne : ils font la vie d’autant plus abjecte qu’elle devait être plus grande. « Comment puis-je écrire, tandis que je meurs de faim? » (1) demande le malheureux; « et là-dessus, qu’exigent-ils de moi? ils exigent de l’art, de la pureté poétique, sans effort, sans délire ; ils me-donnent Tourguenev, Gontcharov et Tolstoi pour modèles ! Qu’ils voient done la condition, moi, où je travaille! » Et, pour conclure :
« Toute ma vie, j’ai dû travailler pour de l’argent ; et toute ma vie j’ai continuellement été dans le besoin, à présent plus que jamais. » (2)
Voilà bien le cri de toute une vie. Voilà Dostoïevski entre la maladie, la misère et le deuil, pendant trente ans. L Il lui faut toucher au tombeau pour avoir enfin quelque relâche. Les cinq dernières années, où il rencontre la gloire et une sorte d’aisance, sont la place au soleil,
_ qui sépare de la fosse celui qui fait halte. Pour venir …_ jusque là, un chemin affreux dans les orties et les tourments. Et, une fois sur la terrasse, qu’elle est vite __ traversée ! La main nocturne, dont le ciel infini est _ la paume, tient l’homme aux épaules et le pousse dans 1 le dos. Encore un pas, et la place dorée tombe à pic dans
- une marge de nuit, étroite hélas comme un corps _ d’homme ramené au cocon, mais d’une profondeur ‘4 Ni Tolstoi, ni Tourguenev, ni les autres fameux Russes n’ont connu le sort du pauvre et du malade. Je à ne parle pas de l’homme humilié : car Dostoïevski, s’il Ë ) a dévoré les colères et la rage de l’artiste méconnu, n’a É jamais été sensible à la honte du bagne. Un bagne . politique, à la russe, est un lieu plein d’honneur. Et —_ d’ailleurs les criminels même, là-bas, acceptant la peine en conscience, ne sont point honteux de leur crime, D. puisqu’ils l’expient. Pouchkine, Tolstoï, Tourguenev, f tant d’autres, ce sont de riches seigneurs, libres de leur ne temps, en possession de la fortune et de ce bien sans E. prix : une santé robuste. Ils obéissent à leur fonction —. créatrice, et rien ne la combat. Le bonheur du poète ; … est là même et non ailleurs. ne. Dostoïevski n’est pas de loisir. Dostoïevski n’est pas — plus libre que la Russie, sa mère. Il est dans les larmes ; ilest dans les prisons; il est dans les chaînes. On le mène, comme elle, à la potence. On ne lui fait grâce _ que de la vie. Il échappe au gibet ; mais on le réserve _ à la suite infinie des supplices. Or, il ne s’y dérobe pas. h: ose se prononcer pour l’usage héroïque de la souffrance. … Jose faire choix de l’exercice puissant que le mal proTR 25 Suarès. — à
pose à notre âme, celui qu’on nous fait et celui que nous sommes tentés de faire. Pour lui et pour toute sa race, . il embrasse le parti de l’amour souffrant, lequel, selon moi, est le seul amour, étant le seul qui accepte l’épreuve du sacrifice. Et, dans l’horreur de tout ce qui l’entoure, pour lui-même et pour son peuple, Dostoïevski souscrit à la beauté de vivre.
D’ensemble, c’est une vie hideuse que celle-ci. A | peine si l’on peut en supporter l’idée; mais que l’on considère la vie apparente de Dostoïevski comme le
“moyen de sa vie intérieure : toutes les duretés de la | fortune, les injures du malheur, autant de coutres et de socs qui servent, tranchants, au labour de la beauté | cachée, et que seul le déchirement du sein devait rendre |
Voilà comme en Dostoïevski s’opère la révélation de | tout un monde. Tel il est, telle la Russie. De toute L nécessité, il lui fallait être condamné à mort et qu’il allât au bagne avec elle. Dostoïevski a créé pour nous r la Russie mystique, la Russie cruelle et chrétienne, le ; peuple de la mission, entre l’Europe et l’Asie, qui porte 3 à l’ennui du crépuscule occidental le feu et l’âme divine de l’Orient. Quel roi, quel politique ou quel conquérant ; a plus grandement agi pour sa race ? C’est dans Dostoïevski, enfin, que la Russie, cessant d’être cosaque, *
se manifeste une réserve pour l’avenir, une ressource r pour le genre humain.
— Nerveux et saccadé, il y avait de l’inquiétude en tous
ses gestes, une sorte d’attente fébrile. Ou bien, l’action Yallure lente, il semblait abattu et comme es —enseveli. Un homme agité ou défait, toujours en fris- “ — de peau fiévreuse et mouillée. Mécontent, il paraissait : vieux et malade. Et, soudain, le contentement lui se _ rendait l’air de la jeunesse. : “ On ne pouvait rien remarquer en lui, quand on avait —… ru sa tête. De tout son corps, Dostoïevski n’était que - 14 e d’une tête. Il l’avait grosse, vaste, forte en
tous sens : chaque trait violent, puissant, rude même;
l’expression totale, pourtant, pleine de douceur et de
Le cheveu rare et pâle, couleur de cendre; sinon
chauve, dépouillé sur les tempes, et le front très nu, de |
onne heure. Ce front n’en parait que plus grand, haut
et large, à deux fortes bosses au-dessus du pliquile
divis entre les sourcils. Jeune homme, il a dû ressem- ve
bler au prince Muichkine, qu’il a seulement lavé de toute chair, et décharné jusqu’à le rendre exsangue. La barbe est pauvre, irrégulière, longue d’ailleurs, roussâtre, à reflets gris.
Il a de grandes oreilles, hautes et épaisses, plus longues que le nez. Des poches sous les yeux, et deux fossés de rides, un double ravin des narines aux lèvres.
Toute la face est large et maigre, avec de gros plis. A la joue droite, s’arrondit une verrue bien populaire.
Et voici les yeux, qui sont toute la vie. Clairs, pâles, de vieille ardoise, assez reculés dans l’orbite meurtrie, ils sont étroitement bridés du haut, et cousus par la
Ils sont pleins de tristesse voilée, où perce une pointe de feu, le grain noir de la prunelle, qui tantôt s’éteint E dans la rêverie, tantôt luit en vrille. Sous les sourcils froncés, quel regard admirable! Présent, et à l’affût, mais non pas de ce que voit le monde : il cherche la profondeur; il guette l’homme intérieur; il plonge au dedans; il dépasse l’apparence. IL ne tient pas à rien cacher de lui-même, nises sentiments, ni ses idées. Avec une attention passionnée, il se donne. Il offre à toutes peines toute la douleur dont il dispose. La souffrance ; est toujours présente. Dostoïevski est le grand cœur, que je trouve sain malgré tout, parce que la grandeur, selon moi, est la seule santé.
Regard d’un terrible sérieux, et presque dur, tant il ï surveille, sombre, le moment de bondir sur sa proie.
Mais une immense tristesse y réside. Une tristesse
_ religieuse, et quasi populaire : la tristesse dela misère,
la tristesse du charpentier qui essaie les bois de la vie,
qui fait voler tous les copeaux de la conscience, et qui
entasse la sciure pour boire le sang répandu. Voilà l’homme de douleur, s’il en fut un. Et il est bon, même _ s’il est injuste : ses lèvres le disent, excellentes, 4 _ épaisses, obstinées et généreuses. La contrariété lui :
_tordait la bouche, d’un mauvais sourire ; et la satisfac- ! ; tion du cœur y ramenait une gravité nourrie d’inno- 2 “4 dr: La douleur est derrière tous les traits de cet homme. : Pour saisissant qu’il soit, son aspect me séduit moins . # par ce qu’il montre de l’homme, que par ce qu’il en cache. Le visage de Dostoïevski est un masque, s’il rit. Mais, au repos des muscles, quand il médite, le visage
- _. de Dostoïevski est le reflet, surgi dans l’ombre, d’un De: d’une intensité rare : l’homme visible est le spectre de m 4 l’homme intérieur. De là, que tout est douleur sur cette figure : le grand . front, aussi haut que vaste; la ride entre les deux _ sourcils; les petits yeux aigus et couverts, qui s’enfon- ‘ ie cent sous la brume des peines, enchâssés au cercle des (+ Le: _ larmes; et la bouche entr’ouverte, comme les enfants ;. : _ dans les sanglots : tout est profondeur douloureuse au _ fantôme de la face. Chaque trait est une ligne qu’il faut :
- … suivre, pour passer de la chair jusqu’à l’âme, et pour “ s’enfoncer dans le secret ou dans les repaires de ’ l’homme intérieur. : 4 La sensibilité d’un tel homme est sublime. | _ Ce que Stendhal est à l’intelligence pure, et à la l ; . mécanique de l’automate, Dostoïevski l’est à l’ordre et ; Pa \ la fatalité des sentiments. “
3 Stendhal atteint au fond des passions par l’analyse de 1 leurs effets, et des actes. Dostoïevski touche au plus ; secret des esprits par l’analyse des sentiments et des 4 impressions qui les déterminent. Dostoïevski est le 4 prodige de l’analyse sentimentale: et ilest le plus grand 1 inventeur que l’on sache en cet ordre. Avec des moyens | opposés, ils ont la même puissance; mais de Dostoïevski 1 à Stendhal, il y a la même différence qu’entre la 3 : géométrie de Pascal et l’analyse de Lagrange. Pascal | voulait résoudre tout problème par la considération visible des figures. Ainsi Stendhal : tout comprendre. . La mathématique moderne veut approcher l’essence du ; nombre par la détermination de l’élément intérieur, et ; par le fin discernement du symbole. Ainsi Dostoïevski : ; tout pénétrer. Stendhal et Dostoïevski sont dans les passions; et . rien ne les intéresse, rien ne les retient que d’y être. k. L Stendhal les montre, comme un sculpteur qui modèle Ë ses formes. Dostoïevski les -anime, et vit en elles comme ; un autre Pygmalion. Stendhal tient tous les fils du 1 drame, et il s’en amuse quelques fois. Dostoïevski ne L: À joue même pas le drame des passions : il est sur la L croix avec elles. > : Entre les plus intenses, homme insatiable de sentir È l’homme vivant. Dostoïevski, sensible à toute vie, et aux bêtes, d’un cœur si juste, malgré tout revient 1 toujours à l’homme. C’est le fond de l’homme qui l’occupe d’un souci constant. Tout est en fonction de : _ l’homme pour lui; et même toute la nature. F C’est en vertu de ce sentiment insondable, du moins k < je l’éprouve ainsi, que Dostoïevski, ayant découvert la 4 croix et Jésus-Christ, n’a jamais pu voir la vie que sur 30 4
a croix et en Jésus-Christ. Étant au bagne, une femme pieuse, qui visitait les prisons, lui fit don de l’Évangile. Le vrai Dostoïevski date de ce moment. Il avait, de tout temps, beaucoup lu la Bible; mais il n’avait pas … laissé son âme interpréter la lettre. Le cœur est le . truchement qui révèle un texte divin. -_ L’art de Dostoïevski est une peinture directe de 1 l’intuition. Voilà pourquoi tout, chez lui, étant si vrai, … semble du rêve. Il faut y consentir, pour bien l’entendre; | 2 e cet accord ne se fait pas du premier coup, ni même É
le montre pas encore dans ses œuvres, il pressent quelle
4 .… sorte de génie il y fera plus tard paraitre. — Je suis original, dit-il à peu près, en ce que mon __ moyen est l’analyse, non la synthèse. Je vais au dedans; “ et examinant les atomes, je m’enquiers du tout. E. _ ]l a toujours répugné aux sciences, comme vaines. J É Son éducation, après tout, fut très littéraire. De bonne |
- heure, il sut le français et l’allemand. Les petits
- Dostoïevski ont eu un précepteur de français, nommé h. Souchard. Dans la pauvre maison de son père, Dos- : - toïevski a pris le goût de la lecture. Il l’avait, comme on
- doit l’avoir : à la passion. Sa plus dure privation, au x _bagne, fut de ne pas lire. Étudiant ou banni, dans sa k 4 prison, en Sibérie, de mansarde en mansarde, il a toujours des livres avec lui: la Bible, Shakspeare, Schiller, … Racine, Dante, Pouchkine. Quand il ne demande pas
de l’argent à ses amis, il implore qu’on lui envoie des Il est très nourri d’œuvres françaises. Elles lui ont tenu lieu de l’antique. Le français est son grec et son e latin. Il avale tout, d’un égal appétit, Voltaire et Balzac, ; : Eugène Sue et Racine. Jeune homme, sa lecture est 4 immense. Quant aux Russes, il n’en ignore rien. Toute sa vie, il est curieux de ses émules ; il est avide de tout F ce qu’ils publient : il réclame sans cesse les romans de À Tourguénev, de Gontcharov et de Tolstoï; il suit les 4 / auteurs de tout ordre, et même les critiques. Seuls, à 3 ses yeux, Pouchkine et Gogol ont du génie ; à Tolstoi, 4 il le refuse. D’ailleurs, l’exemple de Gogol, mort fou, le ! On fait souvent de Dostoïevski une espèce de barbare inculte, qui ne doit rien qu’à lui-même. Rien m’est J si faux. Idée bonne aux maîtres d’école et aux sergents de lettres : ils y flattent leur propre barbarie, pour la ; tirer du rang. Et, pour qu’on soit sensible à leur origi- + nalité, ils trouvent du barbare en toute âme originale. Le barbare ne sait même pas parler : il bégaye. Dos- | g toïevski est un homme de longue culture, tant par la race que par l’éducation. Il n’a jamais été en friche. Ce fils LE: de la petite noblesse a reçu la nourriture noble. Il ne s’est E pas mis, sur le tard, à apprendre. Loin de là, on la instruit dès le berceau. Pauvre ou non, c’est ce qui distingue la petite noblesse des bourgeois et des marchands russes. Le père Dostoïevski n’est pas seulement un homme austère, uniquement occupé d’idées religieuses : il lit, lui aussi; il a servi dans les camps; il a fait la guerre contre Napoléon. Il voit au delà de son quar-
- tier, de la ville, et même de la Russie. 2 |
]1 faut chercher Dostoïevski où il est : au centre de la ; a pléiade qui a fait la gloire de l’esprit russe. Il a deux -. ans de moins que Tourguénev, et sept ans de plus que — Tolstoi. Il est donc à mi-chemin de Tolstoi et de Gogol. | % … Tous, ils sont nés sous le règne mystique d’Alexandre, , : —. et ont grandi dans les ténèbres et le silence de Nicolas. mu Leurs pères, à tous, sont les hommes de 1812, qui ont RS délivré la patrie, et qui ont imposé la Russie tempo_ relle à l’Europe. La Russie ne retrouvera sans doute : 4 plus des pères et des fils comme ceux-là. Ils sont nobles, pe au sens de l’élite: ils sont le choix de la nature, et ils y de “répondent généreusement. Être généreux, c’est toute la — noblesse. Bref, ils sont de bonne race. Ardents à l’œu- —.. vre, ils croient à ce qu’ils font; ils se donnent, d’une {me libérale ; ils ont l’illusion d’être nécessaires à leur % temps, à leur pays, à tous les hommes : à soi-même. : D’ailleurs, Tourguénev excepté, ils sont âpres, durs et cruels les uns pour les autres. Dostoïevski ne peut « se lier solidement avec personne. La bonté qu’ont eue, —.… d’abord, pour lui, Biélinski, Tourguénev et quelques a” autres, ne leur sert bientôt de rien, ni à lui. Comme il à ES arrive si souvent, c’est un Dostoïevski à leur ressem- … blance qu’ils aimaient dans l’auteur des Pauvres Gens ; — et le vrai Dostoïevski les dépite. Celui-là leur en veut D: de ne pas assez faire, après ce qu’ils ont fait pour “4 l’antre. Son cœur est humble, à la fois, devant l’amour et despote: il est profondément avide. Il se brouille avec . tous les gens de lettres, qu’il approche. Règle : pas un artiste de génie n’aura jamais la paix avec les gens de —… lettres, ni ne voudra la faire. Dostoievski ne peut pas garder un ami. Il exige trop de l’amitié, sans doute. | 4 - Humeur mélancolique ! Aimer trop ceux qu’on aime,
_ On s’en fait une trop belle idée. Il voudrait, ce cœur passionné, qu’on vécût pour lui seul, je le crains: car il serait capable de vivre pour ceux qu’il préfère. | Il a le respect et l’amour de son art. | Au comble du chagrin, livré seul à lui-même, pourvu x ; qu’il ne souffre que de soi, il va loin. Est-il ainsi, ou : l’imaginé-je ? Dans son amour de l’art, aussi, il connaît î les extrémités: la maladie, qui opprime l’âme; et le i refus de rien faire pour le public contre son propre à génie. Aur yeux de l’artiste, le public est un mal néces- L saire: il faut le vaincre, et rien de plus. 4 Il adore l’état de création. Mais écrire le tue. Car il à est aux gages du besoin; il a beau tenir bon, et pro- Fe: tester qu’il n’écrira pas sur commande, il vit de sa Û plume ; il est serf des engagements qu’il doit prendre. Le De là, qu’il est le moins égal des grands écrivains : il # donne un chef-d’œuvre après un roman confus ; et le F. chef-d’œuvre est suivi d’un livre médiocre. (1) {
IL semble bâiller d’ennui, lui-même, en certaines de
ses œuvres. Elles sont d’une longueur, d’une recherche, d’une subtilité insupportables. Elles sentent la folie. # L’analyse y fait penser au délire, au scrupule, et le ! détail intérieur à la manie de l’infiniment petit. L’inco- Æ
(:) Après Crime et Châtiment, le Joueur, 1866 et 1867 ; l’Éternel .
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_ hérence de Dostoïevski est piteuse, quand il ne trouve pas son ordre. Elle ricane, elle grimace. Quel sourire contraint! Alors Dostoïevski va d’un pas terriblement —… lent; il est obscur, diffus, ennuyeux comme une cave. — Ses œuvres manquées, on dirait les fragments, les traits, les notes sans choix d’une œuvre qui n’a pas … … obtenu la grâce de l’unité. Plus l’analyse est curieuse, Le w 4 plus l’unité est nécessaire. Jl en est de tous les détails —. et de tous les éléments intérieurs comme d’un corps % — chimique : tous les atomes y étant, il faut l’étincelle qui —… les assemble et qui les groupe : il faut que le cristal —.. rencontre sa forme. 1e Dostoïevski est d’un prodigieux désordre, quand il ne _ réussit pas à trouver son ordre. “#4 _ Mais son ordre est un prodige, quand il l’atteint. n composition, d’un mot grossier qui peint l’œuvre gros- . sière. Dans l’ordre de Dostoïevski, tout est organes, et D. _ relations d’organes. Tout est produit par la nécessité x intérieure. Ici, la vie des faits est bien l’image, sur les “{ù murailles de la caverne, l’image et l’ombre de la vie intérieure, au grand. feu du foyer invisible. Ainsi, les : chefs-d’œuvre de Dostoïevski sont plongés dans le rêve; è <@ ét ils ont seuls le caractère du rêve, comme ceux de …… Shakspeare, et parfois d’Ibsen. C « L’ordre d’une œuvre comme Crime et Châtiment est —…. inoui. J’en ferai quelque jour l’analyse. Je me contente
- de dire que ce drame admirable se passe tout entier, “ … actes sur actes, dañs la conscience de Raskolnikov. — Les deux longs volumes ne contiennent que la suite des
sentiments, des visions et des pensées créées par l’imagination du héros, et que sa conscience déroule. Ils n’enferment qu’un très petit nombre d’heures; mais chaque instant de ces heures est totalement épuisé de son essence pensive et de son action, de ses échos et | de ses contre-coups. Une telle œuvre, quand on la saisie, semble la merveille longtemps souhaitée par l’esprit: 3 l’art est enfin le rêve de la vie, qui elle-même est un
Dostoïevski est riche en mots inoubliables, qui montent des abîmes. Ce sont des paroles sans faste et sans éloquence ; mais comme une crique d’eau profonde, entre deux rochers, elles mirent, dans la profondeur pure de la mer, l’immense ciel du soir, avec ses nuages et les premières étoiles. : A un malheureux, gangrené de phtisie et d’envie, qui va mourir avant d’avoir eu vingt ans, le prince Muich-
: kine, ouvrant la porte, dit : « Passez le premier, et pardonnez-nous notre bonheur. » (1) — « Pourquoi avez-vous tout détruit en vous? crie la jeune fille passionnée au prince innocent; pourquoi n’avez-vous pas è r d’orgueil? » (2) — Et lui, de dire, insensible à toutes js vanités et à sa perte même : « Qu’est-ce que ma peine $ et mon mal, si je suis en état d’être heureux ? » (3) x 4
_ Raskolnikov assassin à la sainte prostituée : « Toi i aussi, tu t’es mise au-dessus de la règle : tu as détruit : une vie, la tienne : cela revient au même. » (4) — Et LE encore : « J’ai voulu oser : j’ai tué. Et c’est moi que j’ai Ÿ
4 tué. » (1) — Ou ces traits dignes de l’oraison : « Le | Christ est avec les bêtes avant d’être avec nous. » (2) — _ « Si le juge était juste, peut-être le criminel ne serait pas coupable. » (3) : _ Dostoïevski a la conscience de Pétersbourg. Le A Il est l’âme de ces hivers polaires, où le jour est une 4 agonie de la nuit; et de ces étés, où la nuit est encore le jour, un crépuscule songeur, pensif et adorable _ comme le regard d’une amante insensée. Y ‘5 ; J’ai vécu avec lui dans la ville ardente et morne, où _ les ivrognes et les mystiques se donnent le bras, où de funèbres hypocrites baisent aux lèvres des rebelles Ê L candides ; où la pire corruption, qui est triste, engraisse 4 le de son fumier l’innocence subtile; où la luxure est un | _ raisin à pépins de remords, et où les vierges ont une _ odeur qui tente le péché. _ Dans l’œuvre de Dostoïevski, il y a une société com- K | F . plète, à savoir une société religieuse. Car tous les porte- k _ totems de la terre n’y feront rien, et leur étymologie moins encore : pour l’homme, la religion, quelle qu’elle ;
- soit, c’est le lien. Dostoïevski ne rompt pas le faisceau. | É un serre le nœud de la cité : tout y entre, du plus humble ’ artisan au maître d’hommes altier. Chez lui, non pas des | rangs et des titres, la hiérarchie est de la vertu vivante { _ €t des caractères. Il a ses voleurs et ses boues, ses
assassins pareils à des conquérants, ses lâches,‘ses vils 174 | coquins et ses bouffons énormes, comme ïil a ses ; princes, ses vierges, ses saintes héroïques et ses saints. 2 ” Il est riche de toute élite et de toute plèbe. La condition L sociale n’y est presque pour rien. Que ce génie m’est à intime! Que ce sens de la valeur me touche! 4 $ C’est le monde de la conscience profonde. Les pas- 4 sions y paraissent frénétiques, parce qu’elles résistent e à être nues ; convulsives, parce qu’elles sont peu à peu À : _ dépouillées de tout ce qui les habille. Dostoïevski sait É. bien que la simplicité n’est pas dans les objets; mais à seulement dans l’œil qui les examine. La vie la plus 4 simple est en soi un prodige de complexe. La simplicité # n’est que le sommeil de l’apparence. 4 Un monde, où les sentiments sont portés au dernier ‘2 degré de l’acuité et de l’ardeur, semble l’enfer de la À 4 souffrance et le paradis des fous. Là, où toutestintense, à tout est excès. La règle ordinaire est abolie. L’ordre 4 commun est l’ordre moyen. Et le moyen est l’espace du À \ La mesure, telle quelle, est un élément de la vie ordi- ‘© « paire. La mesure, en art, paraît la vérité, comme la 4 moyenne des statistiques. La mesure varie avec es “4 grandeurs que l’on compare. Elle n’est pas la même À pour les hôtes de l’Olympe et pour les captifs de l’Érèbe; à ni surtout pour ceux-là et pour les petites âmes de k. | métier, dont la conscience vit en boutique. Ames de métier, elles font nombre, comme les fourmis. Elles M : nourrissent les moyennes. Mais, à le bien prendre, la #2 moyenne est fausse comme toute statistique morale. Car, chiffres et mesure ne révèlent que le monde de la # FE quantité. La qualité est la règle suprême, ainsi que le À
… lieu de tous les sentiments et de tous les actes en relation avec la conscience. mn A Le monde de la profonde conscience fait figure du | — rêve; et même de la folie, quand il arrive, avec Dos …——. toïevski, que les êtres vivants épient l’écho de leur à propre chant, pour y donner un écho plus lointain | 3 … encore ; quand ils font l’analyse de leurs passions, eux- % . mêmes, et qu’enfin ils ont conscience de leur conscience. - -—_ Dans Stendhal, cette merveilleuse analyse étant tout | — intellectuelle, même si le héros se prête l’oreille, on voit ‘ toujours, derrière lui, le plus intelligent des hommes qui est là, et qui écoute. Tout est clair; tout est ordre; fs ] _ tout est esprit. Chez Dostoïevski, ce sont les passions
- qui se passionnent et se dévorent à se poursuivre elles- — mêmes, à se contempler et à se ressentir. Tout prend, J à _ dès lors, le caractère du rêve, ou de la folie. Mais ce | …— _ monde de folie est la sphère d’une réalité suprème. La 20 k folie est le rêve d’un seul. La raison est sans doute la Es folie de tous. Ici, la grandeur de Dostoïevski se fait — connaître : il est dans le rêve de la conscience, comme | — Shakspeare même, et Shakspeare seul, avec le seul | “1 , Rembrandt. Tels sont les sommets de la conscience et De . de l’analyse, pareils aux plus hautes montagnes dela
- Merre, en ce qu’ils bordent, comme elles, le rivage des « plus grandes profondeurs. Sommets qui ne cachent pas deux ou trois autres cimes, entre lesquelles Dostoïevski. RE Nulle puissance plus proche de la vie. Les grands s ré eurs sont les grands vivants. Où ils semblent s’éloiLi. $ |
gaer le plus de la vie, ils y touchent encore de plus près que les autres. Tout est intérieur. Ce n’est même pas la pensée qui crée le monde, en le figurant. C’est l’émotion qui suscite toute vie, en la rendant sensible au cœur. Le monde E n’est même plus l’image d’un esprit. L’univers est la création de l’intuition. s , L’émotion créatrice est la seule et véritable connaissance. Comme elle naît à soi-même, elle fait naître les _ objets. Et tout est son rêve, comme elle se rêve. Le : cœur est le moyen, et il est le lieu. Voilà le nouvel art. Voilà, du moins l’art que je veux, celui que je cherche et celui que notre effort prépare, si le ciel y consent. L’art intérieur, qui manifeste toutes les splendeurs de la nature et de l’action, en les absorbant toutes : du dedans au dehors. Et tout ce qui est du dehors même, est au dedans. ’ Tel est cet art dont les prophètes me sont si chers dans le passé, et qui furent toujours si rares. Mais par ce qu’ils furent en vérité, ils sont. | Je dirai plus, pour être compris de ceux qui sont déjà de l’ère nouvelle, et pour ne l’être pas des autres. Ce qui était le propre de la musique, jusqu’ici, sans le veuloir même, nous le faisons passer, selon les moyens de ; la pensée, et du langage, dans la poésie. Ils croiront F qu’il s’agit d’harmonie imitative, de timbres et de son- H naiïlles dans les mots, d’allitérations et d’autres fadaises ; È toutes habiletés de métier, qui doivent toujours s’effacer j de l’art, quand elles y entrent ; et qui ne cessent d’être à vaines qu’à la condition de n’en pas être vain. C’est F une autre musique et moins vulgaire que je pense, dont & l’harmonie matérielle n’est que l’enveloppe. Plonger k
ru utes les idées dans l’amour, et en donner l’émotion, … non plus la notion telle quelle, voilà la musique que je | \ _ veux dire. En un tel art, nous voulons que tout soit _ émotion, et que la preuve soit réduite à rien. Or, plus . l’émotion est reine, plus il faut que l’art, son roi, s’en
- Le rythme de l’amour mène tout. L’intelligence est la A charrue, non pas le grain ni la moisson. Ni l’éloquence,
- ni l’idée évidente ne sont le pain qui nourrit. Ce n’est
- plus la recherche ni la peinture de l’objet qui nous sol- … licite : mais l’évocation de sa forme et de toute la grâce y °° qu’il recèle, de la magie enfin qui y est incluse, pour È _ nous faire croire à la vie. Il faut que l’art nous séduise
10 7. ,
…. Son art ne vient pas de son mal. Mais il y a de son
_ mal dans son art. Et puisque ce mal sacré n’a point ;
… tué l’art dans le malade, l’artiste s’en aide pour étendre 1
… son art. De mille épileptiques, il en est un seul qui ne !
soit pas imbécile; mais celui-là a des lueurs que la ;
- santé ne connaît pas. C’est le miracle de l’esprit, qu’il — peut faire son bien de la maladie même. Je ne me las- » “—. serai pas de parler pour l’esprit. Et spiritus adjuvat & —. infirmitatem nostram, dit l’Apôtre. Il souflle où il veut; : La et même dans le patient, que ces’ chiens de savants …. voudraient mettre à l’asyle. “. Malade done, donnant parfois l’idée d’un fou, toujours “bizarre, d’une humeur extrême, sujet à la tristesse etàa ” k he la mélancolie comme à une passion; tombant du rire à …_ Strident, et d’ailleurs le plus rare, à la plus noire rêve- —… rie; l’homme le moins sain, si la santé est cet état à …—._ … d’heureux équilibre où, ni le corps ne se plaint à l’âme, 9 — ni l’âme ne se plaint de tout le mal que le corps peut — faire à l’esprit : Dostoïevski, tout de même, n’a été | atteint d’épilepsie qu’en prison et au bagne. Il avait trente ans, alors, et trente années durant, qu’il lui ÊF estait à vivre, il s’est courbé sous la main dure qui 71 4 JAterre. Étaitce la véritable épilepsie, ou quelqu’une re à des formes nerveuses qui limitent? En tout cas,les
accès n’étaient point rares : il en a eu jusques à trois et quatre dans le mois; parfois même, tous les jours. . Dostoïevski a vécu dans le mal sacré. Et ce mal lui a révélé la terreur sacrée, qu’il appelait terreur mysté- rieuse. Ce n’est. pas seulement l’aura de la crise, ce souffle qui balaie le monde de la vision et de l’objet, pour en faire un tourbillon total, en giration autour . d’une idée fixe. J’y reccnnais le mouvement magique de la contemplation, le train de l’extase, cette révolution qui emporte l’homme tout entier dans l’effroi de la vision qui lui est promise, qu’il redoute et désire, de tout son être, dans le même moment. L’amour au comble obéit à la même incantation : l’amour qui, toujours, va au delà de son objet, et, dans l’homme, toujours au delà de la femme la plus aimée. Mal sacré, mal de terre, comme on dit au village, perte du sens. Perte de soi, dans une étrange prescience, et même dans une divine possession d’autrui. Aura quaedam frigida, un composé de sensations et de mouvement. Une haleine mystérieuse se met à ourdir ; une toile, qui sépare l’âme de tout ce qui l’entoure, sans | _ pourtant l’en priver : un tissu complexe de passion et 3 de possession, un abîime pour le sens propre, une Si l’on veut à tout prix que ce soit un mal, je l’appelle :21 la maladie du trépied. C’est l’état des voyants, la con- Fs dition même de la présence mystique. Car, ne croyez f pas que cet oubli de l’étendue soit une absence, ni que A les objets disparaissent parce qu’ils ne comptent plus $ un à un. Mais, au contraire, tout y prend sa juste place, : et les formes de l’univers s’assemblent autour du seul } point fixe. Voilà saint Paul, quand la parole attendue $
fond sur lui avec le soleil, au chemin de Damas; et il
_ entend, il voit, il sent, il est engendré par ce qu’il
… engendre; il s’ouvre tout entier à la conception de son
__ Dieu, que le feu darde sur son âme, et dont elle le
__ pénètre comme à la pointe d’un glaive rougi à blanc.
r [34 Ce tourbillon emporte le sens même du mouvement,
je | parce qu’il souflle sur le temps comme un grand vent
Ar sur la fleur de pissenlit. L’excès de la vitesse aplanit
Ja totalité du temps : tout est profondeur, sous la pelli-
—. cule éclatante d’un éternel et redoutable apaisement.
-—_ Là, tout s’explique; et là, tout est conçu comme expliqué.
L’homme n’est plus rien que sa passion parfaite, cette
4 connaissance qui passe de bien loin la perfection du
ti * désir. Il n’est plus rien de soi, parce qu’il est la
; conscience de son monde. Il est sa propre fin, il en est
5 pénétré, et il la pénètre. Il n’est plus le misérable volant
— de l’énergie qui l’anime; il se fond dans cette énergie
—. même, il en est le noyau, le centre stable et l’explosion
| universelle. » SR Les témoins de l’extase comptent par minutes et par :
LM secondes, ce que le sujet sacré ne saurait pas compter, |
—._ sans l’anéantir avec soi-même. Mahomet disait qu’en
…._ un de ces instants, il déplaçait les montagnes et empi- A
Le lait les siècles, pour en faire la coupe unique où il
2 buvait. Dostoïevski a pratiqué ces excès. Il en avait
e l’angoisse. Crainte qui se double d’une terreur mystique,
—_ dans l’ordinaire de la vie : non pas seulement parce
- qu’on attend le retour de l’extase ; mais parce que l’âme __ quia visité la profondeur ne peut plus vivre que dans \ 4 les grands fonds : elle y plonge tous les objets de la _ vie, toutes les pensées et tous les actes. La profondeur est sans repentance comme elle est sans pardon, Qui a .
senti une présence éternelle, ne veut rien connaître De qu’en fonction de l’éternité. Et, tel il y aspire, tel il 4 ë s’obstine à rêver, si on lui dit qu’il rêve. E Je compare la marche de l’épileptique vers la crise, 4 au mouvement de Dostoïevski vers la profondeur. - 4 4 Jamais sa pénsée ne bégaie, quoiqu’il semble : elle . 7 dénombre, elle palpe l’infiniment petit; atome après atome, elle essaie l’analyse, comme les antennes de F. ‘ke l’insecte explorent le pollen grain à grain. On croirait 4 qu’il hésite, parce qu’il va et vient, et qu’il titube dans _ ù le labyrinthe; mais il ne perd jamais de vue le carac-. :
- tère : il en est ivre, plutôt; il en saisit, il en goûte, il À _ en pompe tous les aspects, et les dégorge. 21 Il faut qu’il débrouille le nœud des sensations et des _ mouvements obscurs, qui font le corps du sentiment 0 ; dans les ténèbres. Il cherche tous les fils, un à un; il = | les tient, à la fin; mais toujours, il va de l’un à l’autre, E en se dirigeant vers le bulbe de la racine. Un infaillible Ée instinct lui sert de guide. A Sa ligne paraît incertaine et lente : c’est la courbe vivante, faite de petites droites en nombre infini. C’est pourquoi Dostoïevski ne conte point : raconter, c’est de ; - tout de même déduire. Le dialogue seul, ou le colloque, (4 | ; peut rendre tous les moments, les incidents et les … _ inflexions de la courbe intérieure. Les grandes œuvres E : de Dostoïevski se font elles-mêmes dans notre esprit, 4 A _ à mesure que nous les incarnons à notre rêve. Elles 4 2 naissent de toutes les touches et de toutes les nuances E qu’elles peignent en nous. On ne comprend Dostoïevski,
chacun qu’à raison de sa propre vie intérieure. Jamais , poète ne donna moins à l’entendement seul et à la — simple notion. Ses chefs-d’œuvre sont des moments, pr que le dialogue épuise, en épuisant totalement les c caractères : moments choisis, d’ailleurs, où toute une — vie fait masse, à peine reliés les uns aux autres par un _ brin de récit. -— La descente de Dostoïevski dans les émotions incon- | nues tient du calcul et de la découverte. Elle est toute à dromes, les uns prochains, les autres qui se perdent dans un éloignement immense, mais dont l’approche est certaine, dès qu’ils ont paru poindre à l’horizon de la conscience. Et-le ciel de l’inquiétude règne au-dessus de la forêt. L’insomnie y erre avec ces bonds lassés qui “la jettent, parfois, dans les trous d’un sommeil acca_b nt. Là se forme le rêve, où le moi, de plus en plus” _ aigu, recule de plus en plus dans l’ombre, pour soi_ même. Alors, ce moi souffrant est comme le point | — d’ardeur sacrifiée, le sommet qui projette tout le cône ; L _ de la vision ; et l’univers entier de l’émotion entre dans È … … Jes secteurs de la lumière. Pour bien lire Dostoïevski, | encore : la passion fait ainsi, qui, dès la première vue, « pressent dans l’objet aimé tout ce qu’elle en ignore; et mille traits, qui échappent d’abord, entrent pourtant dans l’âme qui butine et qui mire l’objet de sa passion. De tous les poètes, Dostoïevski est celui que je peuxle L: plus et toujours mieux relire. —. ILse pent que la maladie ait préparé Dostoïevski à | …. ces états les plus rares de l’intuition, où l’élément pen_sant et l’élément sensible naissent l’un de l’autre, où
l’on touche dans le sentiment la pensée à l’état naissant, où le sentiment se lève, comme l’aube douloureuse, dans le chaos nocturne des sensations.
D’abord, l’absence de soi.
Puis, la descente en convulsions dans l’abime. Or,
: chaque sentiment est un abîme pour l’âme. Mais, entre tous, l’amour.
Qu’appellera-t-on l’âme, sinon l’organe de la connaissance? Je garde ce nom décrié au seul objet qui jamais ne me lasse.
De la sorte, le cœur est rétabli dans sa prérogative.
Ii a le privilège du prince, que sa déchéance même ne
La véritable connaissance fonde le monde de la charité, et elle seule. On ne saurait rien connaître à moins k d’aimer. Et ce n’est pas connaître que de savoir et 5
La vie entière est cette femme voilée, que l’homme < cherche, dont il fait son épouse, et cognovit eam, l’ayant aimée.
Voilà cette pâleur, ce tremblement qui précède l’embrassement de l’époux. Et sa crainte, peut-être, et son dégoût. Voilà l’homme voué à la connaissance : il est d’abord cadavre à soi-même. Sa chair éclate en rebellion, et se dissocie d’avec lui : elle se fait discorde. Elle bave, elle se vide, elle vomit; elle s’étrangle, elle se souille; elle veut fuir l’esclavage qu’elle pressent. + Elle ne veut pas se perdre dans le voyage des ténèbres 4 ardentes. Et, parce qu’elle résiste, elle est abandonnée.
O terreur! Elle est laissée là, comme une guenille
vile, par l’âme au seuil de la connaissance. Elle est là, _ comme une peau de rat, crevé de la peste, dans une _ rue de Chine; et la foule est autour, le peuple des __ hommes ou le peuple des vers. d . Et quand la chair retrouve l’esprit, qu’il daigne % rentrer en elle, et la combler de sa présence — 6 Dieu, Fe je te recouvre! — la serve conscience hésite : elle va ler ten ent, par le dédale; elle vacille, comme épuisée ; elle tâte les murs de la prison; elle compte les pierres, . et les mousses, et les araignées, et les insectes hideux,
- et les larves dans les fentes. Elle reconnaît son chemin,
- en ne négligeant pas un signe, en renouvelant les plus ”: humbles démarches par l’ingénuité des pas qu’elle tente : elle découvre, comme si elle venait de naître, ; … ce qu’elle a connu et pratiqué naguère, mais dont elle a | | perdu le souvenir. . Et telle est aussi l’allure de Dostoïevski, quand il explore un sentiment ou les raisons d’un acte. Pareil à la main invisible et souveraine, dont le tact allume la _ vie, il suscite ce qu’il retrouve; à mesure qu’il en énumère les éléments, il les anime et il les organise. La grande création des caractères est un dénombrement de l’âme par un créateur en passion. _ Is sont redoutables, ces moments qui ont le goût et le sens de l’éternel. Et il est fatal qu’une sorte de mort suive un instant de vie divine. Il faut au moins payer d’une mort temporaire ce vol au delà du temps. Il faut « perd connaissance, pour racheter la terrible faveur _ d’avoir eu, un moment, la toute connaissance. |
- Au fond, il n’est pas vrai qu’on puisse tenir l’équilibre ’ nt re la chair et l’esprit. Toujours l’un des deux
l’emporte. Dans tous les grands poètes, la matière est vaincue. Plus ils aiment la chair, plus ils la craignent. Ou bien, ils s’en défient. En vérité, qu’est-ce donc qu’un art qui n’est pas idéaliste? Mais qu’est-ce même | qu’une pensée ? | Comme il est en amour, voilà le grand secret de l’homme, et que l’artiste cache le plus. Ce secret connu fait connaître le reste du caractère. Je’ ne pense pas | seulement à l’amour de lartiste pour son Dieu et pour | son art; mais à son amour de la femme, à touies ces | pensées de la chair, que la conscience ignore et quele cœur nourrit, sans toujours les nommer, dans un : espace de mystère. Et souvent, le secret de l’homme . n’est pas dans ce qu’illivre de soi à l’objet de son amour, ; mais beaucoup plus en tout ce qu’il réserve, en ce qu’il ê _ _. dissimule, qu’il ne laisse jamais voir et ne confie à De livre en livre, Dostoïevski fait un ménage bizarre avec les femmes. Quelles noces tristes et ardentes que les siennes! Je cherche en lui la clé de ses chefs. « d’œuvre. Sa vie n’a pas osé tout ce que ses œuvres M GR. accomplissent. Ses œuvres n’ont plus d’obscurité, quand on les éclaire de sa vie. ; 5 Il avait fait un mariage étrange, en Sibérie, avec M la veuve d’un médecin, une femme malheureuse et déjà | un peu vieillie : mariage comme on en voit dans ses romans, noces de la compassion et du délire, un ë mélange de pleurs, d’hystérie, de souflrances et de remords. Dostoïevski et ses héros se marient comme | $ on choisit la plus longue torture en tous les genres de …
sup plices. Il s’agit de prendre la croix, et souvent sans à Le désir n’y est qu’un attrait de plus au sacrifice. La “chair, même faible, ne cherche pas son plaisir, mais
- son épreuve et sa tristesse. … [‘ime se donne sans joie, non pas comme à une { | pro messe de bonheur, mais à une sorte de misère sd chirante, à une fatalité de son choix. Ce serait peu F , n’espérant pas le bonheur pour soi-même, on gardait | …— l’illusion de le donner à un autre que soi. Mais il n’en < va pas ainsi. Les mariages de Dostoïevski achèvent une infortune qui n’eût pas été complète, si les amants ne se mariaient pas, mais qui les eût menés à la folie, | s’ils n’avaient pas résolu d’accomplir leur malheur. + “Car telle en est la fin : les mariages de Dostoïevski : sont des malheurs accomplis. Au fond, il est contre la | Ex hair jusque là, que rien ne lui doit réussir, ni ce qu’elle obtient, ni ce qu’elle eût tant souffert de ne pas obtenir. Elle n’atteint que sa misère. Et c’est tout ce
- qu’elle mérite. Il a, pour les femmes, une tendresse brûlante et “douloureuse. On dirait qu’il a besoin de souffrir par ne les, et qu’ayant horreur de les faire souffrir, il n’ignore pourtant pas qu’il lèur sera toujours une occasion de Un désir d’elles comme infini, et une crainte d’y “toucher, une terreur d’y satisfaire. Une peur d’elles …Loutes est en lui, et c’est par là surtout qu’elles l’attirent. ne pouvait sans doute pas se passer de la présence féminine; et sans pouvoir faire, en rien, le bonheur ) | . d’une femme, il lui fallait rêver qu’une femme fit le sien. |
Son premier mariage est affreux : il pue la laideur et le taudis. C’est un amour grabataire. Là, Dostoïevski a voulu son propre sacrifice. Il a cherché un châtiment;
il a expié un péché que je sens, que je vois, et que je ne veux pas dire.
Plus tard, à peine veuf de cette veuve, il prend pour femme une jeune fille. Il a la passion des jeunes filles, Ë et nul n’a su jusqu’où. Il est de ceux pour qui l’innocence et la prime jeunesse sont la fleur dans la fleur, la mandarine dans l’orange, et l’amour de l’amour.
Le prince Muichkine est, en amour, Dostoïevski luimême. Il aspire à la volupté la plus fine des femmes, à ce sourire entre chair et cœur, qui est le charme des 8 jeunes filles; il songe aussi, avec elles, aux douceurs $ des amants, si des enfants pouvaient l’être, s’ils è pouvaient donner des caresses délicieuses, ou si les Ée
Je considère avec terreur la vie d’une femme avec un Ê tel homme, et la vie d’un tel homme avec toute femme, . quelle qu’elle fût. Il ne peut lui céder que son ombre ê charnelle, avec toutes les misères qui y sont appendnes, à comme autant de membres blessés à travers des haïllons. Pour le reste, il garde un éternel silence. Il ne 9 le rompt que pour se ruer en transports de peine et de k passion. Peine ou passion, elles ne comprennent guère 3 que celle qui les concerne.
De tels hommes, leur joie est toujours muette, tant elle compte peu. La douleur seule est éloquente. |
Il faut qu’une femme souffre avec lui. Il le faut, dis-je; parce qu’ilsait que telleest sa vocation, si elle est
own aiment femme. Il faut qu’elle souffre; et il faut, lui, _ qu’il souffre de la faire souffrir. Ainsi se reconnaissent . les sexes, et ils s’aiment à la fin. L’amour est inné à _ cettepratique. Sans quoi, le plaisir égoïste masque tout. F- _ Quelle patience, dans une femme, pour supporter la = . souffrance qui naît d’un tel homme! La patience d’une “4 femme est sa force. Sa bonté, sa vertu. Quel courage, en … elle, pour garder sa foi à la vie! Pour lui, si elle l’aime, _ il faut qu’elle y ait foi, l’eût-elle perdue pour elle-même. …. … Elle ne peut pas trahir la volonté d’un tel homme; elle _ ne peut pas oublier l’enseignement unique de son …_ œuvre : que la foi dans la vie, coûte que coûte, est …— mère inépuisable de toute beauté. % ei: Il est dur d’être femme. Mieux la vaut être pourtant, D
- qu’une de ces grosses prostituées qui font des livres, —_ entre Paris et Nice, avec leur haine de l’homme, en se
- Jéchant elles-mêmes dans un miroir. Et parce qu’elles _ sont l’ignominie de l’amour propre, elles se croient des ‘4 artistes. Non pas à Laïs grattant ses boutons, mais à … elles, est dû le châtiment de tremper, l’éternité durant, | dans la fange de leurs ulcères et la crème de leurs ._ excréments, les grâces qu’elles se sont trouvées, et les _ hideux plaisirs qu’elles y goûtèrent. (1) _ Parce qu’il les a vu souffrir, et qu’il a fait souflrir les Le mmes, tout en souhaitant avec passion de les élever et 1e les guérir, Dostoïevski les connaît mieux qu’un autre. *. ee Che Là si graflia con l’unghie merdose, ;
Il les voit tantôt cruelles comme le reproche de la chair, tantôt plus douces que le lait nourricier dans la | bouche, mais toujours toutes folles : folles d’égoïisme, | ou folles de se donner, folles de tuer l’homme, ou folles de s’immoler à lui. . Il connaît leur passion unique, cette attente éternelle É où elles s’agitent : elles sont là, toujours la même Êve endormie, qui attend que le doigt de son Dieu lui ; communique l’étincelle, et l’appelle à la vie. Et dans cette éternelle attente, il devine toujoursleur « éternelle déception, leur désespoir éternel : il faut vivre : pour elles! Elles peuvent donner la vie, mais non l’avoir! Il faut leur souffler le feu, qui est toute la vie ‘ de l’âme; il ne faut jamais laisser tomber cette flamme $ immortelle et fragile. Et comme il est fatal qu’onne . la puisse pas toujours nourrir pour elles, il faut qu’elles 1 lamentent la duperie du don total qu’elles ont voulu 4 faire d’elles-mêmes à l’homme et à l’amour. Î ‘ IL a donc soupçonné leur ardeur cruelle, ces rancunes glacées qui menacent le foyer de la tendresse et du à désir. Il a laissé comme une ébauche de cette âme : sensuelle, de ces pudeurs perverses, de cette luxure ES innocente et virginale, qui tremblent dans le sentiment des jeunes filles, et que les fureurs de la femme È coupable attisent comme un inextinguible regret. i É Tout est passif en elles. Leur sacrifice a parfois la violence d’un appel égoïste à la violence qu’elles | repoussent. Elles mettent, à être prises, une espèce de brûlante complaisance, pour en faire plus tard un reproche sans pitié. Elles sont bien, dans leurs parfums f acides, la fleur qui exige le pollen, et qui réclame É _ d’être fécondée, tandis qu’elle a l’illusion de s’y résigner
seulement. Elles sont aussi le fruit qui espère le soleil : pour mûrir; et qui veut maudire la maturité, dont sa _ pulpe est avide. À Attendre, toujours attendre! pour n’être jamais exau- » céeh Telle est la femme. Jlest plus d’un homme, ce Dostoïevski : et d’autant _ plus, qu’il est plus Dostoïevski. Plus d’un homme, et ‘ . plus d’une femme. À L Tous ces hommes, en lui, et toutes ces femmes, sont, …_ chacun totalement soi-même ; et pour un temps, säns g: “lien aux autres. Le moi se multiplie de la sorte. n L’homme, qui a reçu ce don fatal, porte naturellement dans la vie et dans ses œuvres les formes du rêve. fi Dostoïevski, si divers et si un, conçoit l’amour avec …. deux ou trois femmes, ou plusieurs : car il y a en lui deux . ou trois ou plusieurs hommes pour toute femme qu’il % aime. Soit qu’il la désire en sa chair, soit qu’il voue en —… elle ur culte à quelque rare idole ou à la vierge. Profu- . … sion de l’amour, partage qui répond à un besoin puis- D … sant et mystérieux. Il lui faut l’âme, avec la chair; & avec la joie, il lui faut les larmes. Et dans l’ardeur de Re: la femme en fruit, il lui faut aussi la jeunesse, la fleur … ou l’enfance même. Ii n’est pas loin d’admettre deux ou trois hommes pour la même femme, parce qu’il les trouve en lui; et …— tous les trois, en lui, ont besoin de la femme qu’il aime. C’est de ce fond obscur que se lèvent les héros étranges _ de ses livres : à tous ensemble, dans le même amour, … ils n’en font qu’un, qui est lui, Dostoïevski. De là, cette
patiente analyse, qui ne considère une face du carac- | tère qu’en fonction des autres faces. De là, enfin, : l’accord dans la vie, et surtout dans l’extrême amour, de ce qui est contrariété inintelligible pour l’esprit.
Le désir de cet homme pour la jeune fille tremble, comme un œillet de feu dans un parterre d’épis et de lourdes corolles. La passion de l’innocence, l’élan vers la forme virginale, cette essence d’ardeur, si puissante et si subtile, qu’une goutte répandue en parfume tout autre amour, et se révèle jusque dans l’amour le plus infâme, jamais Dostoïevski n’y résiste. D’ailleurs, la jeune fille n’est qu’en nous. 1
Selon moi, il cherche la vierge en toute femme; il ne peut aimer qu’elle. Cette prédilection l’emporte; elle le ravit au troisième ciel, ou elle le fait descendre jusqu’à cette fureur vernale, où la convoitise de l’homme s’adresse à l’enfance. Il y va, non par vice, mais par vertu de passion pèlerine. O que je ferai peu comprendre cet excès aux serfs du brutal appétit.
Dans l’homme ïinsatiable d’amour, une passion palpite, qui domine sur tous les désirs: d’avoir un amour, où toutes les amours se confondent et s’enlacent. Il est femme et il est homme; il est amant et il est père; il est de chair pour son âme en folie; il est tout âme pour le délire de sa chair. Et il veut l’innocence, parce qu’entre toutes les essences de l’amour, elle est irréparable. IL me souvient de Wagner, qui penche, avec un zèle du même ordre, à multiplier « l’amour des amants par la parenté, et qui ne s’arrête pas aux degrés défendus. L’amant est le frère de son amante. Siegfried est presque le fils de sa bien-aimée,et
“4 pe asant à elle, toujours il pense à sa mère. Kundry vole _ un baiser filial aux lèvres de Parsifal pantelant. __ On me dirait de Dostoïevski qu’il a fait ménage avec £ — une petite fille, je n’en aurais point de surprise. Et j’en _ suis sûr, si laissant ici le plan des faits visibles, j’en- s | tr’ouvre les annales de l’homme secret. : . Ne croyez pas qu’on soit plus sensuel, à mesure
- qu’on est plus passionné. Il peut arriver que la fureur L des sens croisse avec la passion. Mais l’imagination . passionnée est sujette aussi à une sorte de charnalité idéale. Rien ne transpire de ses ivresses ; et l’ardeur … sensuelle s’épuise à chercher la difficulté. Qu’est-ce
- souvent, que l’artiste, surtout dans l’art des caractères, | _ sinon une imagination amoureuse des formes, jusqu’à : _ l’oubli de toute règle? 4 Dostoïevski est bigame, pour le moins. Je ne parle _ que des intentions. La passion rencontre rarement . son objet; encore moins trouve-t-on les deux ou trois _ femmes qu’on désire dans la même. : 4
- La pitié pour la femme qu’on aime moins qu’on n’est É . aimé est une terrible passion. Elle mène, parfois, à la | . mort plus sûrement que l’autre. Ainsi, l’ardeur du sacri- - … fice de soi passe infiniment l’ardeur que l’on met à _ se sacrifier les autres. ”. 11 les voudrait toutes les deux : l’une pour lui, et lui —… pour l’autre encore. Taciturne secret que Dostoïevski S L pnfesse: se donner à la femme qui nous aime et qui … attend de nous son salut ; et prendre la femme que nous aimons, dont nous attendons la joie; celle que y passion fait vivre et celle qui la tue. N’est-ce point, | Dopsoir ténébreux de l’/diot, les deux hommes, le mari
et l’amant, la victime et le bourreau, que lon voit . } veiller la même femme, qui fut double et qui est morte, 3 victime elle aussi et bourelle? A la fin, la joie qu’on : exige et le salut qu’on dispense se confondent dans 4 l’insondable peine. | ! Quelle est donc cette recherche de la douleur, dans À le sentiment qui promet le plus de félicité à l’homme, . selon la nature? N’en est-ce pas, plutôt, la fatalité dans È la conscience ? Plus on y pense, plus il semble que . l’homme et la femme ne sont pas faits pour la vie L commune. La passion, plus ou moins longue, n’est point L un état de durée. La passion, comme le drame, vit de F combat et se dénoue par la mort. F Pourtant, l’homme et la femme, plus ils s’aiment, plus il leur est fatal de vivre ensemble et confondus. An M génie de l’espèce, qui ne s’inquiète que du moment, se 4
- substitue le génie de la tendresse, qui prétend accorder .
les éléments contraires, et faire un état durable dun
état passager. Une telle violence à la nature ne va pas ÿ
sans douleur. Et je dis qu’elle est nécessaire. L’amour
humain se distingue, par là, de l’amour naturel aux Æ
autres créatures, et même à la plupart des hommes, si 3
“ l’on en juge à tant de misérables couples.
Pour qu’un homme et une femme se puissent souffrir, 3
il faut qu’ils souffrent l’un de l’autre. C’est la loi. Je M
; parle de l’homme accompli en conscience.
4 L’accord ne vient que du sacrifice. Celui qui aime le plus, souffre le plus. A l’ordinaire, la femme reçoit la
4 part douloureuse; et souvent, elle choisit d’en jouer le … rôie. Mais le meilleur homme ne le lui laisse pas.
_ En amour, le cœur est trop avili, s’il ne souffre. La _ souffrance seule nous rétablit dans notre dignité ne _ d’homme. Quel est l’amant profond qu’Amour n’abaisse à _ pas au pardon des pires offenses? Il faut grandement a _ souffrir de la femme, pour rester digne de soi dans 2 . l’amour qu’on lui consent, et même dans l’amour qu’elle “ | nous accorde. Se Et ce n’est pas assez des natures qui s’opposent, dans _ l’homme et dans la femme. Quand les cœurs sont com- , plices, c’est le destin qui ne l’est pas. La misère, la ur _ maladie, le deuil, tout ce qui menace chaque homme - 1 sous un masque fatal, dans l’amour se démasque, et, h entre amants, pour l’un prend visage de l’autre. à
L’amour est ce qui nous sépare le plus des Anciens. 14 £ _ Notre passion n’est si ardente et si pleine, que pour à
faire en nous l’union des deux mondes : le cœur chré-
… tien habite la chair païenne ; et la chair païenne hante le cœur chrétien. ” . C’est notre amour qui nous démontre que nous ne É _ diviserons pas un monde en nous de l’autre, sans nous k _ réduire de la totalité.
- Le mystère de l’amour est celui de la douleur même. É Je ne crois que les amours souffrantes. La douleur n’est |. pas la maladie: la douleur est un enrichissement. … Psyché n’aurait pas perdu son Dieu, si elle l’avait Le _ réveillé dans l’insomnie de la peine, et non dans le : … sommeil du plaisir. Moins la douleur, l’amour n’est que l’ombre de lui-même. _ Les Anciens ignoraient la douleur, puisqu’ils croyaient y Ja vaincre. Et nous, nous devons la sauver. . #3 La douleur n’est point le lieu de notre désir, mais À
celui de notre certitude. Les Anciens sont trop charnels. Je ne prétends pas que nous devions faire élection de la douleur. Tant s’en faut, qu’on doit tout faire pour s’en tirer. Mais il faut la connaître. L’homme véritable n’est pas le maître de sa douleur, ni le fuyard, ni l’esclave : il en doit être le sauveur.
Sur la passion chrétienne qui a tant donné d’échos et | de profondeur à la vie, c’est à nous d’élever une vie nouvelle. La grandeur seule en fera la joie. Car, où est
À la vie, est aussi la joie, même dans les supplices. Vivre, c’est avoir joie, à quelque prix que ce soit. Ni la gran-
- deur, ni la beauté ne sont valables sans souffrance. Ainsi l’homme ne va plus sans une tristesse intérieure, 1 qui donne du prix à tout ce qu’il sent comme la rosée des larmes à un merveilleux visage.
âge qu’il n’a plus, ni d’abolir en lui aucune des puis- + sances que le passé y a mises, et qui lui étaient néces- | saires, puisqu’il se les est données. La douleur est une 1
; . Au lieu de rien détruire, il faut tout accomplir en j nous, et y tout achever. à
La passion chrétienne, s’il fallait la justifier, je dirais *
qu’elle a créé l’amour, par le prix infini que la douleur 5 y attache: L’art est un excès du même ordre, si on le J compare au jeu. L’amour n’est qu’uné flamme jeune, À ne qui brille et qui se consume, chez les Anciens. Notre ] ÿ amour est un feu qui dure, et qui exige de durer, un
. brasier qui ranime ses flammes à mesure qu’il les « dévore, une ardeur qui nourrit toute la vie. L’Amour
des Anciens n’est que l’enveloppe du nôtre: aux sens 4 est ajouté le cœur.
-_ Passions du fond caché, lames de fond : le plus “. souvent, elles dorment; mais il arrive, soulevées, | … qu’elles emportent les rives de la paix commune. L ‘À Vous ne savez pas jusqu’où peut aller l’amour de la : vie dans les êtres profonds, nés pour la souffrance, et qu’elle y attache. Il les porte à tous les excès, que vous j … appelez des crimes, selon votre droit. Ni les Juifs charnels, ni les Yankees ne pourront jamais l’entendre : .. ils sont trop asservis à leurs idoles : les Juifs, dans leur esclavage des biens terrestres, et selon leur inclination — à en jouir commodément; les Yankees, dans leur brutal … vaine et de vaine morale. Donner sa vie, et même …— prendre la vie des autres, sans en peser exactement la l … valeur aux poids de la raison, de l’agrément et du — succès, voilà l’honneur mystique. Dostoïevski, qui a toutes les sortes d’honneur, hormis celui de vanité, sent l’honneur mystique au même degré qu’un saint apôtre. 5 … L’amour de l’amour fera, d’un homme à la Dostoïevski, 4 — Je bourreau d’une femme et le jouet d’une autre. Mais, E- pour toutes les deux, il n’aura que des caresses dans . l’âme, et toutes de son sang. 1
La passion de l’innocence le poussera, peut-être, à
- vivre en amant avec une petite fille. Non pour la corrompre, que le ciel en soit témoin! pour approcher sa fraîche pureté et s’y purifier soi-même; pour la connaître : on ne connaît que dans la possession, et toute possession touche au crime, hélas; pour l’accroître de ses propres larmes, cette adorable innocence. Enfin,
pour y retrouver la sienne.
Jamais assez de bonheur ! Jamais assez de joie! Et toujours dans la tendresse. Et le rire dans les larmes.
Car où est-il le bonheur, sinon dans la folie de tout ce qu’il nous coûte ? L’âme souffrante est seule égale à cet insatiable appétit. Et elle n’est point, si d’abord elle ne
A-t-il des regrets et des remords, Dostoïevski, lui qui va si loin dans l’art cruel de se connaître? If s’en donne toute l’apparence. Mais remords est un gros mot, qui cache ce qu’il devrait définir. Dostoïevski a le désespoir
: de ne jamais atteindre ce plein de la passion qu’il du désaveu, déserts de l’entier délaissement de soimême. L’unique passion est, en somme, la passion de la plénitude.
Un artiste créateur voudrait presque participer, de moment en moment, à la création universelle. C’est pourquoi il se déteste, en vain, lui-même à linfini : il Ë ne se méprise pas. Il peut, au contraire, mépriser $ beaucoup les autres : et sans jamais les détester, Ë pourtant. Il est, en lui, une ardeur éternelle pour le è noyau du fruit. Tous les crimes pourront hanter son ï âme : elle ne saurait rien perdre de sa pure volonté, : qui est de ne pas nuire, ni de sa primitive convoitise,
‘£ qui est l’innocence, après tout. Elle n’aspire qu’à saisir { _ l’objet vivant, à l’adorer en lui-même, à le posséder
_ jusqu’à le détruire. Enfin, je dirai qu’elle veut le tuer, | cet objet d’amour, pour le recréer ensuite aux dépens
de sa propre vie. à Dostoïevski n’est pas du tout Rousseau étalant ses
_ misères, et bravant à mesure qu’il dit : « Vous êtes plus ; “4 misérables que moi; et je vaux mieux que vous, du __ moins en ce que je vous montre que je ne vaux rien. »
…. Pour lui, Dostoïevski, il vaut un grand prix; et tous _ valent le leur. Il touche le fond, qui est la valeur même _ de la vie, comme au-dessous des océans, pourvu qu’on :
… jette assez la sonde, c’est toujours la solidité immuable
_ de la terre; et toutes les mers ne sont qu’une robe de __ rosée sur l’écorce. | n Dostoïevski ne réprouve que la méchanceté sans ÿ
- amour. Le désir lui est sacré, pour peu qu’il porte
._ flamme : le désir même impur. Pour lui, il n’y a rien de _ médiocre en soi : parce qu’en lui, même les forfaits de | Ja chair, tout est cœur et âme, ou, du moins, en recèle.
4 Rien n’est vil, à ses yeux, sur la terre, que les peuples + _ et les hommes sans âme. Verser dans tous les péchés,
28 au besoin, pour être capable de les tous expier, les eût-
Le: on même caressés, dans le brasier que le cœur alimente. Où est l’amour, là est la vie, encore un coup. |
Où est la vie, là est le bien. Voilà pourquoi il est si bon …— d’expier l’erreur incluse au crime : tout châtiment est 4 injuste, et l’œuvre du démon dans celui qui l’inflige. |
_ Juste et salutaire, dans le coupable qui l’accepte : car |
_ Son cœur le réclame. Ou avoir la force de se punir soi-
_ même, ou être puni. La vie, perdue dans la faute, se de
retrouve dans l’expiation. Le crime égare le cœur, et m’a peut-être pas d’autre horreur que cet égarement. ; Dostoïevski a souvent paru méchant homme, et il a ] ‘ passé pour envieux. Un être trop aigu semble toujours î méchant. La force blesse. Le regard qui pénètre les cœurs est un poignard pour eux : on lui en veut de la ï piqûre, fût-il de la pointe la plus fine, et quand il . l’émousserait dans l’effusion des plus tendres larmes. Les hommes refusent d’être devinés. Encore moins | acceptent-ils qu’on les révèle à eux-mêmes. On ne les | dépouille pas sans leur faire violence; et ils gémissent ; de se reconnaître. Dostoïevski ne ménage rien. Le : mensonge, qui est au fond de la nature humaine, $ l’irrite jusqu’à la rage. Il est celui qui se mesure avec f tout vainqueur selon le monde, quel qu’il soit; et il le i frappe, il l’aiterre, il l’écorche vif. IL condamne tous + ceux qui osent porter condamnation sur la créature. Il 1 ne juge que les juges. : 4 Fait pour la solitude, ou pour tout un peuple, mais ÿ non pour se plier au goût de quelques-uns, qu’il veuille : : plaire ou qu’il veuille blesser, il ne se contient jamais. . Ses pleurs sont aussi prompts, que son éclat de rire > bref et toujours étonné. C’est lui que j’entends dans le E salon des Epantchine, quand le Prince Innocent, dévoré 1 de sympathie, effraie tous ses amis, exaspère sa fiancée, 1 et court avec une telle allégresse à sa mort sociale. Il pouvait être exquis ou cynique, par un désir égal _ d’être soi-même, de plaire à qui lui plaisait, et de À déplaire à qui ne lui aurait plu jamais. Et comme il traitait les gens tête à tête, le public est traité par ses |
_ Piqué d’amour-propre, dans l’extrême ivresse de ses -_ sentiments, plutôt que dans l’orgueil de ses pensées, il _ se portait à cet excès qui offense le plus les autres : qui est, eux présents, de les oublier. Ou bien, s’il pouvait …— croire à leur sympathie, il les associait à sa passion, il —_ se les y incorporait, il les baignait dans le torrent de sa ferveur. Perdant toute retenue, avec un sens rafliné _ pourtant de la mesure sentimentale, il ne prétendait pas … convaincre, mais faire aimer l’objet de son amour; et, 2 sans doute, il y mettait d’autant plus de caresse ou de —… violence, qu’un tel désir enveloppe la convoitise que lon a de tout amour. Alors, il précipite les paroles, il lève les vannes, il lâche les écluses de sa raison -. passionnée. Il est hagard. Il fait peur. Cet homme, au cœur désespéré d’amour, a les bonds et les griffes du chat tigre. 11 en avait aussi les doux miaulements, les —_ tendresses morbides et le velours. Ha, quel don des … larmes, des saintes larmes! Quel élan aux pleurs! … Comme il ouvre la source intarissable, la fontaine aux …—. aflligés, qui sont, dans le désert, tous les pèlerins du …—. cœur, que la soif tourmente entre l’aridité du ciel et la sécheresse des sables!
- La force du style emporte tout. Mais la profondeur du sentiment enferme tout, et le style même. …. Avoir les mêmes larmes! ne serait-ce pas le dernier …… mot de-l’art? Les cœurs musiciens sauront m’entendre. Je dirai que la dureté de Dostoïevski à l’égard des — étrangers et des Juifs est une raison de style : Ils n’ont Fe pas les mêmes larmes. IL déteste tous les peuples de
l’Ouest; il se moque de l’Occident. Forcé de vivre en Suisse, en France ou en Allemagne, il étouffe. Tout lui est vide, quand il quitte la Russie. Il se venge sur les étrangers du dégoût et de l’ennui, qu’il respire avec eux. Mais il est capable, à Pétersbourg ou à Moscou, de leur rendre justice. Il les veut employer au bien de la Russie, à la condition qu’ils s’y prêtent. Or, ils s’y refusent, et même ils haïssent les larmes russes, bien loin de méler leurs pleurs aux pleurs de ce grand
Voilà comment tout finit, chez Dostoïevski, par la | condamnation des Juifs. Au lieu d’être Juifs en Russie, | que ne sont-ils Russes en Judaïe? Mais ils ne seraient plus. Entre Dostoïevski et les Juifs, il y a la même querelle qu’entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Le J
_ second abroge l’autre, puisqu’il l’accomplit. Le mort enté sur le vivant corrompt le vivant.
Enfin, Dostoïevski est joueur. Et d’autant plus, qu’il perd toujours.
Pourquoi joue-t-il? Dans l’homme malheureux, qui | est deux fois passionné, le jeu prend toute sa force. On F joue pour jouer, et l’on joue pour gagner. É
J’ai souvent dit que la loterie, ou le coup de dés, me à semble le plus honnête moyen de faire fortune. Pour ë ceux, il a de soi, qui n’ont point le génie à faire 4 fortune. Et il est vrai qu’ils ne la font pas. La morale % est donc satisfaite. 4
Ceux qui ne croient pas au sort n’ont jamais regardé $ la vie. Le hasard est le nom public de la fatalité. Le jeu !
x _est la consultation populaire du destin. Œdipe joue sur _ la route de Thèbes. Oreste naît joué. Les Anciens,
_ grands connaisseurs de l’action, n’ont pas de doute
_ là-dessus. Ils en viennent jusqu’à tricher avec la chance, = _ pour garder un atout contre la série noire : tel est le À Pa sage Polycrate de Samos, lequel fait en vain une part « - au malheur : comme il est juste, sa réserve ne le | . protège point. Le destin n’entend pas qu’on le flatte. Il |
- punit l’un pour son humilité, et l’autre pour son inso- #2 $ Dostoïevski, inquiet en tout, devait avoir l’âme au
- jeu. Il jouait ses six derniers roubles, comme on sème . dans les champs d’Eldorado, pour en récolter dix mille,
payer toutes ses dettes et sortir de la gêne. Persuadé |
. que le gain est toujours possible, pourvu que le destin x
4 y consente : il ne faut qu’un instant d’oubli, après tout; | il suffit que la male fortune regarde ailleurs, un clin _ d’œil, et l’on gagne. Bien pensé, et d’autant mieux que
_ la sueur d’effroi fait encore la part de la mauvaise 4 Celui qui perd toujours n’a pas de raison pour ne __ pas toujours tenter l’aventure. L’orgueil le veut ainsi, | …. et le sens du juste. Dans le joueur d’un certain ordre,
“ il y a un homme passionné de justice. Toujours . perdre l’irrite. En principe, on ne doit pas perdre 1 plus souvent que l’on ne gagne, La foi s’en mêle, et … lon s’obstine. Cet amour-propre n’est pas ridicule, ;
_ parce qu’il est fondé sur un culte ingénu de la vie.
… L’homme malheureux joue pour sortir du malheur: mais il joue encore pour forcer le bonheur qui le fuit.
. Le jeu est une interrogation de la fortune. Et plus elle
_ refuse de répondre, plus on l’interroge. 1
Si je gagnais toujours, je voudrais jouer pour perdre. ù Comme il est plus ordinaire de toujours perdre, on joue 1 pour gagner, ce soir ou demain, ou la semaine pro- s chaïne, ou quelque jour, enfin. Je gage, en jouant, que
… . 7 4 Qu’il manque de dignité avec noblesse! Qu’il s’élève * bien au-dessus des usages ! Comme il en tient justement compte, en n’en tenant pas compte, en faisant fi ; de ce qu’on attend de lui! Quel profond honneur le ; dispense de satisfaire à l’honneur selon le monde, cette ù suite infinie de petites bassesses, que recouvre un masque d’impudence banale, peint aux couleurs d’une ÿ politesse propre à tout usage! (1) t L’honneur, dans la société moderne, n’est qu’une 5 façade d’argent sur un palais où il n’y a plus rien, ni ; salles, ni meubles, ni chambre des époux : l’incendie a ï passé par là, et la maison est vide même du secret ï nuptial. Dostoïevski n’a point de part à cet honneur ÿ des salons et des capitales. F (1) Triomphe de cet honneur chez les Anglo-Saxons. Là, pour £ ‘un homme, la gloire est de vivre en masque. Ils se rendent maîtres de toutes leurs émotions, disent-ils. Mais, la plupart, F ils n’en ont pas. Et celles qu’ils ont, ils les montrent fort bien : 4 le mépris des autres, la dureté des cœurs, la hargne brutale de l’esprit puritain, la haine des mœurs libres; et cette terre pro- k mise des gentilshommes étale ses grappes d’ivrognes : parce 1 qu’en effet elle en a. ! Ils se lavent avec soin, chaque jour, des pieds à la tête; et, 4 Bible en main, ils méprisent atrocement les pauvres. Ils ont tous le même savon; ils sont bien vêtus, à la même mode. Pas une À tache sur les habits; pas un grain de poussière à la maison. À Mais du foin dans la tête, et du galet sous le sein gauche. Ils x : . disent toujours la vérité; mais tout leur être ment, dès ce ventre +4 de leur mère, qu’il est défendu de nommer. 50 3
Rex _ Dostoïevski ne se cache pas pour pleurer. Il ne rougit ge _ pas de mendier. Il ne donne pas tant de valeur à Ne. _ l’argent. Il n’a pas tant de respect pour l’or, ni pour { É … celui qu’il n’a pas, ni pour celui des autres. Il ne cède LS _ rien de son Dieu; il ne trahit jamais ce que son Dieu 54 3 _ exige de lui; et voilà le véritable honneur. La Yancaille 4 _ a peut-être le sien, après tout : le dollar et le baïn froid. 20 __ Mais plutôt, Dostoïevski subit l’avanie que la turque ÿ à 3% fortune fait sans cesse à la misère. Sa constance est , ü . héroïque : pour servir son Dieu, il est le plus humble (hi
- des hommes. Il consent à prier, à solliciter, à recevoir # … l’aumône. Comme il ne se dérobe à aucune charge, 4
- il ne recule devant aucune humiliation. Lui, qui avait 3 tant d’orgueil, et beaucoup d’amour-propre, cette peau de _ enflammée de l’orgueil malade, il se met à genoux, en 1 chemise, autant de fois qu’il faut. Il supplie, il baise la F.. _ main qui donne. Et pourtant, donner à un tel homme, , 1 . cest toujours lui donner le fouet. Il le reçoit avec 1 _ douceur; il accepte toute sorte de bienfaits sanglants. LE …_ Il faudrait être bien bas pour le lui reprocher. Il a E . l’amour de la perfection: telle est la main qui le Le
- courbe. Travaillé par tant de maux, il sacrifie sa ‘4 dignité selon le monde à sa mission selon l’esprit.Ilne serait pas le plus russe des Russes, s’il ne croyait à sa % … mission. Plus il accepte, moins il reçoit pour lui. I] - “ s’inquiète d’être toujours en retard avec ses éditeurs; “48 ma s il n’a pas honte d’être toujours en dette avec R _ ses amis. Et s’il en souffre, il y trouve une occasion de _ servir encore. à h C’est qu’il n’arrive jamais à se satisfaire. Celui qu’on à pren d pour un Barbare, aime la perfection comme un 720% Ne: iste de France ou d’Athènes. Il se laisse abaisser 4
. aux yeux de tout le monde; mais il ne saurait trahir l’œuvre qu’il porte. :
Par là, il me rappelle Wagner, une fois de plus. Et certes, en des arts si opposés, d’une matière si diverse et d’une forme si contraire, Wagner et Dostoïevski se touchent de plus près que pas deux autres. L’analyse de Wagner et celle de Dostoïevski procèdent du même J fond. Les mêmes mouvements intérieurs, qui se combinent, s’enlacent, se nouent et se dénouent, la même volonté du cœur, ici et là, enveloppent un 4 sentiment unique. Elles vivent d’émotion, et, en deux ordres différents, elles tendent à produire une émotion
Les arbres ne sont pas de la même essence. Les feuillages diffèrent ; et les branches se dirigent vers des horizons contraires ; mais les racines sont communes.
Je reconnais Wagner même au rire de Dostoïevski. Wagner n’a ri qu’une fois; et sa joie, non pas sa gaîté, trempe dans l’émotion. Il n’y a pas l’ombre de gaîté dans le grand Russe. Pour moi, le comique énorme et à douloureux de Dostoïevski me touche le plus. Lébédev, Marméladov, le père Karamazov, tant d’autres, figures étonnantes, d’une plénitude incomparable, à la Falstaff. ? Elle vient de l’amour, comme le reste. Ils s’aiment, ces { bouffons ! ils s’aiment à fond, comme des monstres ou des enfants. Et ils aiment la vie, comme des saints.
On peut donc les aimer, jusque dans le mépris qu’ils « inspirent. À la vérité, Dostoïevski est un des croyants h magnifiques à la beauté de ce monde, qui seraient ;
Pr capables de guérir les esprits fins de tout mépris, si .{ lon pouvait guérir la petitesse d’être petite, et la | morale d’être étroite. Criminels ou ridicules, Dostoïevski Î. est pour ses héros, comme il est pour tout ce qu’il 4 anime. La vie, il n’a pas d’autre parti. Voilà la source r d’un comique sans second, à mon goût : il n’est pas F destructeur; il est purgé de toute ironie. Il est net de ; tout blâme, même dans l’invective. ‘
Marméladov, Lébédev, et toute la bande, tendres coquins, et chers cyniques, bouffons de la vie elle-
même qui se contemple, dans les pleurs autant que 1 dans le rire. Parce que Dostoïevski ne nie rien, même ) quand il détruit, ses bouffons affirment tout un monde qui n’a pas réussi, — mais qui, tout de même, a continué sa croissance dans la honte, le péché, la coquinerie, la crapule et les remords. Ils portent leur excuse avec eux ; et bien plus, leur privilège légitime. Ils sont sûrs, à la fois, de leur indignité et du droit qu’elle a,
elle aussi, à vivre : je dirai même de sa prérogative en \
ce monde et dans l’autre; car ils souffrent, ces luxurieux ‘
et ces ivrognes, soit qu’ils subissent les plus sales misères, soit qu’on les méprise et les haïsse. Quelle différence de Lébédev et Marméladov à Bouvard et Pécuchet, ces caricatures immortelles! Ceux-là, on ne peut même pas les mépriser. Ils font d’abord rire, puis ricaner; à la fin, leur comique est pareil à la chatouille interminable de la pensée : on crève d’ennui et d’énervement, à ce rire. Ils sont abstraits et mornes. Ils figurent la Science, et ses travaux à perpétuité. Marmé- à + ladov et Lébédev sont si hommes, qu’ils sont justifiés. d ladov en chaque père de famille, pour peu qu’il eût à
vivre dans les conditions où ceux-là ont vécu. Ils ne sont pas dans la mort, ni impitoyablement condamnés, comme les deux secrétaires perpétuels de Flaubert, automates de l’universelle dérision. i
Il est contre l’Occident, dans la mesure où l’on s’arme |
à de l’Oècident contre la Russie. |
Jamais Dostoïevski n’a pu donner de gages à quelque |
parti que ce fût, pas même au sien : celui de la terre et
des vivants. La volonté de nier lui est toujours étrangère. Il affirme en niant. La haïne n’est pas en lui. Il
n’est même pas antisémite. Il est contre les Juifs au |
même titre qu’il combat tous ceux qui nient le Christ 4
et la Russie. ;
Comme il est libre, en dédaignant toute liberté poli- |
tique ! Il sait que la liberté n’est pas dans le vote. Car, |
sont-ce pas les esclaves qui votent? Qu’il soit libre de |
tout parti, je le sens à la force de sa fibre première : (
l’art, la politique, la religion, en Dostoïevski, tout sort
de la même cellule : l”humble orgueil d’être le confident
de la vie universelle, et de se confondre avec elle, indé-
Il faut qu’un homme en vaille bien la peine, pour
| qu’il se donne à l’univers. Ou quel don ferait-il? Qu’il À
ë tombe du plus haut, ou qu’il s’agenouille d’abord, s’il
- se couche enfin sur le corps de la terre, comme il le | doit, c’est pour rendre à cette mère tous ses baisers et toutes ses larmes, un grand amour et une grande joie. Tout donner enfin n’est pas assez, si l’on ne donne
ne craint pas que l’Europe lui dévore la Russie; mais l’Europe. En tout ordre, à tous les degrés, Dostoïevski annonce le devoir d’être soi-même le plus possible, $ pour être plus homme. A ce prix seulement, l’humanité sera meilleure et plus belle. La race enfin n’est, à ses yeux, qu’un moyen de parvenir à l’humanité supérieure. Ce que l’Occident connaît par la mesure, le Russe le à devine par le sentiment. L’Occident énumère et calcule : il est nombre et géométrie. Le Russe évoque et pres- ‘ sent : il est mouvement intérieur et musique. L’Occident ouvre les yeux sur le monde; il voit et il compare. Le Russe à la Dostoïevski regarde au dedans. Si le Russe ferme les yeux, ce n’est pas pour voir davantage, sans doute : c’est pour mieux entendre les profonds murmures de la vie, dans l’ombre où les . images se définissent, les objets si l’on veut. Le rythme est la première figure; et, au sein des ténèbres, c’est de la mélodie que naïssent les formes, prodige obscur. 2 Telle est la raison pourquoi le Russe ne vaut rien, ! s’il n’aime. Il ne critique pas : il nie. 1l ne doute pas : à il détruit. Il n’est pas athée : il est prêtre du néant. ÿ duit qui vaille. Toutes ses grandes œuvres sont de l’âge 1 plein, entre quarante et soixante ans, où il est mort. : Les autres Russes sont plus précoces : Pouchkine, Ler- | montov et Gogol ont peu vécu, mais d’une vie ardente. Téodor Mikaïlovitch n’était pas de ces jeunes gens.
- S La Russie ne s’est reconnue en Dostoïevski, que peu L 14 _ nation, l’homme qui pense, le cœur qui bat pour toute x _ Ja race; mais il ne le fut que cinq ou six ans avant de à …_ mourir. Il lui fallut toucher à cette extrémité encore, g pour prendre le rang auguste que Tolstoi lui-même n’a K _ pas obtenu. Pendant près d’un demi-siècle, Tolstoï a pu passer pour le plus grand artiste de son pays. Mais F pendant quelques saisons, Dostoïevski a été l’homme 7
- de la Russie, celui qui aime et qui haït, qui pense, qui 44 “veut et qui parle pour tous, l’aîné vénérable de la maï- É _ son, le guide entre tous les frères. |
Il est l’homme de la douleur : est-ce là son seul titre? ;
… On aurait bien tort de le croire. J’ai compris la douleur à $ 4 russe dans Dostoïevski : elle n’est pas seulement À —._ féconde : elle a la force active qui purifie. La joie _ russe n’a aucune vertu. Les peuples jeunes ont toujours ; _ assez de joie, puisqu’ils veulent vivre. La joie que vous | _ cherchez vous déprime. : _ Pour en venir à ce règne douloureux, il fallait que =. … la vie de Dostoïevski fût tout ce qu’elle a été en effet. , —_ Il fallait qu’il tombât dans l’erreur politique, qu’on le + …— prit pour un rebelle, lui qui l’était si peu, qu’on le —. condamnât à mort, et qu’il croupit au bagne. À Personne ne doit plus à ses souffrances que Dos- a … toïevski. Personne ne doit plus à ses erreurs. En É — personne, la faute ne fut plus féconde. Là, il s’est fait “ cette vue incomparable du revers qu’il applique aux “ sentiments des hommes. Il lit les deux côtés de la L É < page, et la face visible ne Ini est qu’un moyen de mieux _ connaître l’autre. ect
: L’erreur d’une grande âme n’est jamais que dans ; l’action : la volonté ni le cœur n’errent point, étant É toujours fidèles à la grandeur qui les anime. On ne se 4 trompe que sur la route à suivre. Quand on revient sur ses pas, on possède tout l’horizon et toutes les per- Î spectives, qu’on n’eût peut-être jamais bien vus sans É cette erreur-là. Elle est la racine commune de la peine 4 L’œuvre qui fit la fortune de Dostoïevski jeune 4 homme, (1) et celles qui vinrent ensuite jusqu’à la ;
- catastrophe du bagne, me semblent d’une invention médiocre et d’un très faible prix. Elles sentent la . crasse sentimentale des galetas. Elles sont geignardes # et larmoyantes. Le peu de gaîté qu’elles ont grimace. #£ Elles annonçaient le Gogol des mansardes, s’il peut y 4 avoir un Gogol moins la force et le style. Le trait est forcé, le dessin sans beauté, les ombres épaisses. Elles 4 ressemblent aux tableaux d’un peintre oublié, Tassaert, qui pleurnichait lourdement dans les taudis, de grabat : en grabat. Subtiles enfin, mais sans profondeur. Or, la profondeur du sentiment corrige seule la subtilité : qu’elle implique; seule, la profondeur de l’analyse : suppose l’extrême complexité et la justifie. Ce double don, qui devait porter Dostoïevski à une hauteur où personne ne le dépasse, ne se fait sentir dans les premières œuvres que par l’embarras de l’action et la 4 contorsion des caractères. f : Au début comme à la fin, Dostoïevski ne peint que (1) Les Pauvres Gens, 1846 ; Le Double, Les Nuits blanches, etc., ;
_ des”jeunes gens, et quelquefois des vieillards. Là -._ encore, c’est la Russie même, qui n’est pas mûre, toujours trop verte ou trop avancée; elle a ses adolescents pourris et de vieilles gens à l’âme plus fraiche 4 que l’enfance. Souvent là-bas, les jeunes femmes …—. portent un cœur de cadavre, plein de vermine et de 4 cendres, sous une chair en fleur. La Russie vit dans 5 l’excès : en tout, jusqu’ici, elle ignore l’entre deux. d …_ … Dostoïevski lui-même et ses livres sont au centre de — ce monde inconnu. Lui et ses livres sont les grandes —. œuvres de l’âge mûr. C’est l’homme dans toute sa force, qui possède la jeunesse : les jeunes gens ne connaissent pas les jeunes gens. Dostoïevski est cet | —. homme, celui qui ne fait tort ni de la réalité au rêve, —_ ni du rêve à la réalité, qui peut seul comprendre toute _ la profondeur de la vie. F Peu importent ses erreurs de fait, les premières et …. les dernières, celles qui l’ont mené au bagne, et celles qui le feraient prendre pour un conseil des Cent …__ Hommes Noirs. Peu importe que la Troisième Section soit la face cachée et le bras visible de l’Évangile dans : —. l’horrible empire. Peu importe Son Excellence Pot-de- …. vin, les princes qui volent les fonds de la Croix-Rouge … aux malades et aux blessés, ou le règne des Allemands, — forcenés policiers, qui gouvernent au nom du Christ et de la race slave. Toutes les erreurs de fait n’empé- 1 4 chent pas de croire à la Russie que Dostoïevski nous incarne. Elle n’est pas seulement en lui; mais il nous la révèle, il achève tout ce qu’on en voit — dans Pouchkine et dans Gogol, dans Tourguénev et 4 Il faut qu’il y ait un peuple russe dans les langes. Il :
faut que ces esclaves politiques soient admirables de à liberté morale. Il faut que ces brutes, dans l’enfer de l’ivrognerie et des massacres, soient tout de même riches d’une conscience qui n’a plus d’égale en Europe. Il faut que ce peuple, capable de tout parfois, comme les enfants cruels, et qui dort, le reste du temps, dans une affreuse impuissance, il faut pourtant qu’il soit le F seul peuple d’Europe qui ait encore un Dieu.
La Russie, même folle, même lâche, même noyée dans le sang et dans l’eau-de-vie sans parfum, la Russie ne vit pas pour l’argent, ni pour la haine, ni 3 pour la balance du commerce, ni pour les triomphes
$ ignominieux de la violence. La Russie vit pour rendre une conscience religieuse au genre humain : elle a, : malgré tout, le cœur fraternel à tous les hommes, $ même au milieu des boucheries et des vomissements où la jette son hystérie.
Dostoïevski était né pour la douleur, et pour s’élever { dans la douleur, au-dessus de tout l’égoisme et de e toute la misère morale, où la douleur enferme généra- ÿ lement les natures médiocres. Ç
Il lui fallait la maladie, les tortures du cœur, l’angoisse de l’esprit, la présence de la mort pour < conquérir ce que j’appelle l’appétit et la santé d’une x vie universelle. Un peu plus, c’eût été trop : il faut 4 pouvoir respirer, pour vivre. Mais un peu moins, il fût à resté, comme tant d’autres, à mi-chemin de l’ascension ? sainte et terrible. Ce n’est pas à un moindre prix que è l’on prend à soi toute souffrance et tout supplice. On 4 ne gravit sûrement la montagne que sur des échelons :
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_ 3 _ Surtout, il lui fallait le bagne et l’enfer des crimes, (1) Fe, pour se purger à fond d’un amour-propre qui fut 3 toujours féroce, et d’une naturelle jalousie. Mais bien AS plus encore, ceite damnation devait lui révéler les E …_ grands fonds de l’âäme humaine, où nul n’est descendu B plus avant, Shakspeare et Wagner exceptés. Là, il
- connut que le crime a ses vertus, et qu’il peut être _ plein de la vertu même; que la qualité d’homme ne L se prescrit jamais; que le cœur présente tout grief et t …__ toute excuse; que la sécheresse de l’âme est le seul …. péché, si même il en est un; que la faute est partout, 4 _ qu’elle a toujours une dispense, qu’elle obtient remise, à
- pourvu qu’elle consente un peu à l’expiation; et la souf-
- france vaut le consentement, quand la rebelle le refuse; À | 418 que l’amour est le salut de tous et de chacun; que la … rédemption est le prix du sang; que le châtiment, & È s horrible en cenx qui osent châtier, est nécessaire à 4 4 tout coupable, pour rassurer en lui l’orgueil de son ‘] Fr destin et la dignité de l’homme : Car toute vie, avant n.. 4 _ d’être à son terme de beauté, toute vie est une expia- 1 À tion que l’amour nous propose, et qui doit être expiée. à Voilà où Dostoïevski a saisi l’âme de son peuple, et f
- de tous les peuples, et de ceux même qui l’ont tuée. Il 4
- a pesé que les premiers selon le rang sont souvent les …— derniers selon la vie; et les derniers selon le monde, les 4
- premiers suivant l’âme cachée du monde. Là, il apprit É _ À se mettre au-dessus de toute apparence. Là, il s’est ei fait à vivre en profondeur : car toute l’œuvre de L’ _ Dostoïevski est une vie dans la profondeur et dans la (1) Et moi aussi, j’ai mon enfer, le bagne des auteurs, des t# .… critiques et des faux arlistes, où je purge, dans un coin d’ombre, È
vérité secrète, qui est l’unique vérité, sans doute. Là, il s’est établi inébranlablement au-dessus de tous les _ préjugés; et ceux de la raison n’ont pas tenu devant 7 lui plus que ceux de la morale et de la politique. Le grand Dostoïevski a montré, le premier, que la ‘À fin de la vie est la vie même. Mais il a été plus loin : il a connu, profondément, que la vie elle-même est une forme vide sans le cœur qui l’anime, et ainsi que l’amour est la fin de cette fin unique. Qu’est-ce donc, sinon que l’homme est fait pour’ se toujours passer soi-même? L’homme n’est point une figure achevée, 4 mais un élan à la forme parfaite, un essai continuel -# à l’homme. Je trouve cette vertu héroïque dans | Dostoïevski, et cette grandeur intérieure. * L’intuition est une vue du cœur dans les ténèbres. La L: -_ nuit extérieure s’illumine de l’éclair jaillijdu dedans. k. C’est là que rien ne se formule, et tout s’éclaire : là où # la vie prend forme, où les mobiles se condensent, où k se détermine l’action. + L’intuition est bien le luminaire de la profondeur. E Elle est la conscience amoureuse de ce qui est, au fond À de ce qui paraît être. Elle est ce qui demeure en ce qui L devient, et qu’elle porte. Elle est vraiment l’instinct de “4 la connaissance, et son amour. 1 En Dostoïevski, je finis par tout référer à l’intuition. ; Dostoïevski a conscience de son intuition, et tel est son É miracle. Il faut le lire en musicien. ‘4 La chasteté n’est que le signe le plus visible des 4
4 âmes pures, La pureté suprême est l’innocence de la _ bonté : l’horreur de faire le mal. Dostoïevski n’hésite pas à produire des prostituées plus chastes et des £ assassins plus purs, à l’en croire, que les honnêtes — gens : c’est qu’ils aiment; et que le crime, en eux, n’est —_ pas le mal qui dure, mais l’erreur, la folie et la misère —_ du moment. Jamais il ne dit avec emphase que la pro_ stituée ou le criminel valent mieux que l’honnête femme 4 et le juge. Mais la prostituée qu’il défend est une —. victime : il montre en elle, non pas l’excellence de son ke _ infamie, mais l’excellence de la douleur que l’infamie 4 lui coûte. Et enfin, toute créature’ qui se donne avec …—_ passion est victime, quel que soit son bourreau, son _ complice ou son idole. e Nulle trace, en cet homme admirable, de morgue vertueuse. Nul ne s’est moins juché sur les échasses L. chercher les origines, il trouve, en soi, la semence et à l’excuse de tous les péchés. Et le crime des crimes, qui est la cruauté, il en débrouille aussi les racines, avec — un saint effroi : il touche, il voit que la cruanté et la 4 luxure se tiennent comme deux sœurs monstrueuses, .. unies par le même os de désir. Plus il les déteste, C plus il en épouse la connaissance. Dostoïevski n’a pas proprement pitié du mal : à moins que le châtiment …— ne soit plus pitoyable à la faute, que la rémission, Mais …—. sa compassion est merveilleuse pour la peine, ou .…. publique ou cachée, que le péché exige. Pitié qui n’est .— point vague ni fumeuse; elle ne comporte aucune fai- — blesse, elle ne tient pas au larmoiement : elle est la — vertu humaine par éminence, la vertu des vertus, la à charité sans quoi tout reste mort et vide.
L’amour véritable est là, où celui qui aime s’oublie # soi-même et se confond entièrement dans l’objet aimé. % Larmes de la compassion, vous faites une honte éternelle 1 aux baisers sans pitié.
Le plus haut point de la vertu est toujours de se vaincre, et d’embrasser parfaitement l’objet : lui être <
Cette conquête est d’une autre grandeur et d’une | autre fécondité, que la domination telle quelle. S’em- ci parer d’autrui et du monde, misère près de la puissance * qu’il faut pour leur donner la vie et les sauver. :
Voilà le magnifique courage de la vision, que seuls les Kusses ont eu avec nos Français. Ils ne font pas un pauvre choix dans les passions humaines : ils les j considèrent toutes. Ils ne feignent point de croire que les amants n’ont point de lèvres. La profondeur du E sentiment russe, et la puissance de l’esprit français : a les deux ailes à l’essor de la nouvelle connaissance. <
Il n’est pas de profondeur sans un rêve fervent de # l’éternel. La profondeur est sous-jacente au sentiment, è et non à l’intelligence. La profondeur est le privilège È de l’âme religieuse, et de cette âme seulement. Il n’y a # pas de vérité religieuse. Mais le sentiment religieux a Ÿ sa connaissance. Quelle intelligence forte ne cherche Ë pas une relation de soi à l’univers? Mais ce n’est rien LS d’en avoir l’idée : elle n’est qu’un chiffre. Il faut en L. avoir le sentiment. Et telle est l’âme religieuse. Après F bien des routes et des chutes cruelles, l’âme religieuse À se fixe dans l’amour : là est son lieu, et sa conquête; son repos, s’il en existait un. Dostoïevski n’a pas man- Fo
e qué la couronne promise à l’amour errant. Il est entré
au port de la recherche idéale. + : LE La réalité! font-ils; la réalité! Hé, oui! Nous savons, F k & nous aussi, qu’il n’y a point d’arbre sans le sol qui le +
porte, sans fumier ou sans terre. Mais s’il ne quittait PR
74 jamais le sol, s’il n’était pas ce qui s’évade du fumier |
- et ce qui sort de la terre, l’arbre ne serait pas l’arbre; __ et sa racine même pourrirait. | A Les grands Français ont toute la force dans l’esprit. -_ La plupart, ils n’ont pas la profondeur, qui est si natu- . Î relle aux âmes religieuses. Ils ne l’ont plus, du moins. x. Car, ils l’eurent, ceux qui ont dressé les cathédrales 34 ph sous le ciel. Le grand Flaubert m’y fait penser, ce prince #4 de néant. Il est sec, et il sème les cendres. De là, les _ sables et les salins cuisants de son œuvre : toutes les - » lignes sont belles, et l’on ‘y respire à peine, dans un 14
- vent d’éternel ennui. Flaubert est un génie mortuaire. …_ vie. Et tout ce qu’il en a, d’ailleurs, il l’étouffe : il tâche ; à être sans amour, comme le monde de son intelligence; . et il y réussit. “à L’amour de Dieu, ou la charité que je veux dire, quel ï l nom qu’on y donne, implique toutes les autres amours, —_ C’est l’amour de Dieu que Dostoïevski respire. Et le __ peuple russe avec lui. On doit avoir foi au peuple russe, _ sur la foi de Dostoïevski. J Dostoïevski, victime des puissances, parle pour les 3 puissances : la tyrannie, la police, l’église, les riches. __ A ses yeux, tout le mal qu’elles peuvent faire, est : __ compensé, de bien loin, par l’action qu’elles ont sur _ lAme humaine : elles en provoquent l’excellence, en y L prodiguant la douleur. S’il finit par les défendre, ces ù
: puissances mortelles, jy vois un triomphe de l’affirmation. Dostoïevski connaît son peuple par soi-même. “7 Toute révolte de la race déchaîne son instinct d’aveugle Ë ‘ destruction et d’anéantissement. Le joug, qui lui fléchit E. la tête jusqu’à terre, la garde étroitement de l’anarchie. j . La tête russe nie. Sa liberté tourne aussitôt en négation a: affreuse. La race des Russes obéit et souffre avec Ë | excellence. Elle se rebelle et se fait justice avec infa- 1 mie. Cette race ne peut aller à la perfection que parles - voies de la douleur. En un mot, elle ne veut choisir ÿ qu’entre la foi mystique et le néant, entre l’amour de Î Dieu et la haine de la vie. 1
Dostoïevski, maître en toutes passions, et tenant toutes les clés de l’abîme, ferme les portes du néant. n. Tenté de toutes négations, il ne détruit rien et il # affirme. En Dostoïevski, j’admire un Nietzsche racheté. } Je ne crois pas aux Prométhées qui perdent la tête à sur le rocher. Mon Prométhée fait peur à Jupiter même, É qui s’imagine de l’avoir bien cloué. Je ne ferai pas crédit à des dieux, qui finissent à quatre pattes, dans $ un asile. Et si la foudre me frappe, dussé-je tenir bon + contre elle, le ciel me soit témoin que je ne me serai B pas varié. F Tout ce qui est mort et négation dans les philo- E: sophes, Dostoïevski l’a surpassé; mais telle est sa 4 _. grandeur, qu’il monte d’un degré encore. Il porte à la + rédemption l’accablement de nos fatalités. Si je l’ai 4 peint comme il est, je ne sais; mais jamais, il me 2 semble, on ne mesura mieux la distance qui séparela 2 10
_ mortelle théorie de l’œuvre vivante, et le penseur sans 4 _ amour du véritable artiste. __ Encore un pas. ne _ Je dirai de Nietzsche et des Anciens qu’ils peuvent F ” suffire au monde de l’intelligence. Mais ils ne pénètrent “ pas d’un pouce dans le monde du cœur. Ils restent … sur le seuil. Et plus ils s’imaginent de faire la loi à — l’intérieur de la maison, plus ils l’ignorent. De là, sans
- doute, la misérable jactance de Nietzsche, qui excède tout ce qu’on peut permettre à l’orgueil de l’esprit; car un c’est l’esprit même qui y entre en décadence, et qui “à marque les degrés de sa chute par des cris. Il ne faut … pas que l’orgueil de l’esprit sente la paralysie géné- -— rale. L’intelligence qui se vante ne trouvera pas —…. d’excuse dans l’abaissement de la folie; mais au —… contraire, la fin de cette intelligence porte jugement Sur loutes les œuvres de sa croissance; et, quoi qu’on … fasse, plus elle a tout réduit à elle seule, plus elle subit — Ja condamnation de son propre dédain. — Ce que Schopenhauer est à Spinosa, les grands témoins de la vie le seront toujours à Nietzsche. Et ce sont les grands artistes : les confidents de l’amour. : … J’en sais plus d’un. Mais Dostoïevski est le premier de tous, dans le temps : il a prévenu toutes les insolences “de Nietzsche. Wagner aussi était là. Il n’y a pas si « loin de l’/diot à Parsifal sublime. -_ Toute philosophie, d’ailleurs, qui n’est pas un simple jeu de la logique, prend forme dans une œuvre d’art.
- Il faut sortir de la cage à l’écureuil. Une pensée vivante Î sur la vie n’a pas d’autre expression qu’un chef1 É
. d’œuvre. Les livres de Nietzsche sont des essais au R chef-d’œuvre; mais cet Apollon est toujours dans la ; cage; il fait le dieu, en vrai Phébus d’Université, à É bésicles d’or ; tout de même, son char est une chaire, à et son Pégase une rosse allemande harnachée de
Nietzsche peut servir de guide à l’Enfant Prodigue dans ses routes de jeune homme. Nietzsche est une bonne méthode pour la rébellion. Et, comme à la façon des docteurs, il est ivre de ses principes et tout aveugle sur la vie, il despotise. Par là, il apprend la discipline à ceux qui n’ont point de règle intérieure. De même il satisfait l’instinct de l’art dans les demi-artistes. <
k Wagner vieillard, qui avait passé par toute négation, ne pouvait que lever les épaules, aux jours de Parsifal, devant ce corybante infatué qui, impuissant à toute création et incapable même de plaisir, lançait contre le monde de l’amour ses vieilles idoles de pierre, son Bacchus, son Apollon et son trépied. Il nous faut de nouveaux dieux pour posséder la vie. Mais les dieux morts ne ressuscitent pas. Wagner savait que Parsifal est vivant; et si, pour l’offrir au monde, il fallait M tourner le dos à un professeur d’orgie logique, il tournait le dos à Nietzsche. £
Dostoïevski en eût fait autant, avec le même droit. # Dostoïevski est l’homme de la vie, mais non pas seu lement dans les livres. Parce qu’il est l’homme de la + vie, son monde est le monde de la force, uniquement. f Encore les Anciens sont-ils les maîtres de l’action, ‘% tandis que Nietzsche est insupportablement l’homme du cabinet et des livres. Par lui-même, il ne sait rien 4 de la vie, rien de l’actiou, rien des passions; et ii donne £
Ë des lois aux passions et à la vie. Je ne m’étonne pas _ qu’il soit le prophète des professeurs et le dieu des _ femmes sourdes qui tranchent de la bonne ou de la | mauvaise musique. Les plus rebelles, et qui se flattent ; _ de l’être, sont, la plupart, des esprits nés disciples. RQ Que Nietzsche tienne donc lieu des Anciens et de la 5 vie héroïque aux gens qui ne savent pas lire. Et s’ils _ n’ont pas compris les Grecs, ni les ftaliens du Moyen L _ Age, ni Pascal, ni Stendhal, ni la Révolution, qu’ils lisent Nietzsche, lequel leur fait, de toute cette granF deur,un manuel avec toute la commodité grossière que ce format comporte. * L On doit s’arrêter à Nietzsche. Mais on n’est que la _ moitié d’un homme, si l’on s’y fixe. Il n’est bon qu’aux : femmes de lettres et aux jeunes gens. h Raskolnikov et tous les jeunes héros de Dostoïevski
savent par eux-mêmes tout ce que Nietzsche pourrait
| leur apprendre. Maïs Dostoïevski ne les déifie pas dans - _ cette demi-connaissance. Il ne veut pas qu’ils se tiennent à cet étage grossier de l’énergie. Il les porte à _ l’étage supérieur, qui est le palier proprement humain | _ de la charité. Quant au surhumain, c’est un bon mot L pour les amateurs d’éloquence. A mes oreilles, il a le Û son répugnant de l’emphase. Il n’y a rien de plus _ humain que d’être homme. L’homme est rare sur le Ÿ _ marché de Jupiter. Et rien de surhumain n’a de sens _ qu’à la mesure de l’homme. Sois pleinement homme, si F _ tu veux passer l’homme. Telle est la grande, l’unique _ L’intuition est le lieu de toutes les intelligences.
Il n’est rien dans Nietzsche, qui ne soit dans Dos- 3 toïevski. Mais tandis que tout est négation, dans è Nietzsche, même ce qu’il affirme, — et lui, d’abord, le & malheureux, — toutes les négations, que la douleur de 3 vivre arrache à Dostoïevski, se résolvent dans une L affirmation invincible : de la douleur, l’amour conclut, 4 volonté ou de l’orgueil, ce oui glacé qui est le soleil ÿ polaire des stoïques ; mais l’amour qui, en portant la £- vie, l’affirme. i Un tel arbre donne les fruits de toute douceur. J’en F -_ ai ployé les branches, et je les veux réunir dans la É rosée qui les trempe depuis l’offrande de l’aube jus- | | qu’au sacrifice du crépuscule, et même dans l’ardeur de % Dostoïevski pleure avec délices, et ses amis pleurent ] ; bien souvent comme lui. Je dirai, pour moi aussi, le & mystère des larmes. Dostoïevski connaît la merveilleuse É humilité des bonnes larmes. Et certes, il est en elle un , | Larmes de la tendresse, pluie qui espère et qui renou- , velle la forêt humaine, vous êtes la source ouverte aux cœurs pleins d’amour. Et partout où l’on frappe ce tendre rocher, l’ondée s’épanche ; et elle n’est jamais tarie, j cette eau amoureuse. Quel orgueil vient de plus haut? 3 Or, elle ne fond pas sur les feuilles : elle se donne etles pénètre. Et parce qu’elle se penche versla prairie,onla
: dédaigne de s’abaisser. Mais tant elle a de pieuse d _ complaisance, que nulle offense ne l’atteint, et qu’elle _ sourit au mépris même. _ Baiser la terre avec transports, dans la joie ou das ; : la douleur, dans l’ivresse du bien ou dans l’aveu du & - crime, baiser la terre en pleurant, s’y renouer, y remplir au griflon du sang le cœur qui se vide et s’altère, voilà : — Je culte où Dostoïevski convie ses enfants. Et ces ; pleurs sont riches d’un bonheur ineffable : ils ont la vie,
- qui est la seule joie et toute joie. Adore la vie : ton baiser à la terre, d’où tu viens et —_ où tu vas, et tes larmes confessent ton adoration.
- Prends patience du mal, à ce rite, et prends-y con4 science de tout bien. h Ton cœur déborde. IL te quitte. Il va à toute cette — vie qui l’appelle. Et où irait-on qu’à la vie? ; Ainsi tes pleurs ont la joie, toute celle que tu attends, F en celle que tu donnes. Ils ont la joie excessive de toimême qui te quittes. Ce n’est pas que tu te regrettes : … c’est que tu te délivres. Jusqu’à ce baiser pleurant, quel abime tu te fus à toi-même, et quel désert aux dunes È — de souffrance universelle, infinie, perpétuellement L renouvelée, égale comme le vide. Et souffrir pour rien, il n’est pas d’autre damnation. L’enfer est la souffrance dans le vide. Couché contre la terre, tu es le mort béni — de la mort volontaire, qui est toute vie: en te quittant, tu ressuscites. Ce départ sans retour est le véritable
- Ce n’est pas cet amour de tête, qui crie: Vivre! Vivre! avec la bouche affreuse d’un mort. C’est la mélo4 os J
die du cœur qui se retrouve, et qui répond à toute la à nature : me voici! me voici! Il chante la vie, il en est £ l’éternelle modulation jusque dans la mort : parce qu’il Fe l’a, parce qu’il la porte, parce qu’il la donne. Et que : donneraït-on, réellement, qu’on ne prit de soi et sur k soi? Quel don ferai-je, si je ne me dépouille? Voilà ñ l’orgueil de l’amour, et son humilité sublime. En vérité, l’orgueil qui se vante et qui s’estime, l’orgueil de l’esprit qui se compare est une espèce d’humilité un peu basse, à mon sens. Qui se compare, s’abaisse. Ainsi l’orgueil de l’esprit. È Mais l’amour qui s’humilie dans les dons innombra- « bles qu’il sait faire, dans toutes les merveilles qu’il | suffit à créer, en s’oubliant soi-même, en s’y mettant ë jusques à s’effacer, ce prodige d’humilité est une grandeur céleste. Et tout l’orgueil des esprits n’égalera jamais, à un infini près, cette humilité divine. Celui qui se donne sans mesure, celui-là possède. Celui-là qui est tout humble au cœur de toute vie, celui-là crée son objet; et il ne se soucie pas de connaître sa gloire. La superbe est sèche. L’orgueil de M l’esprit ne discerne que soi : comme un mort qui se ë tâte dans le sépulcre. Ë L’amour adore dans les larmes. Tel est le son de Ë Dostoïevski. Voilà cette voix rauque et si douce, l’éner- a gie de cette âme infatigable, et ses brûlantes langueurs, F: ses abandons si tendres. Infatigable à souffrir et à vou- | loir laver l’or des souffrances, pour en séparer le trésor de la joie : à la constance de cet orpailleur, à celle-ci, M O saintes, bonnes larmes, routes de l’eflusion, sentes M profondes de la tendresse, c’est vous, très douces lar- +
_ mes, qui parlez seules d’amour, et de cet amour qui ÿ _ fait vivre en créant. Et dans dass cg même des _ amants, ce sont les plus pures et les plus chaudes - . larmes du sang qui parlent pour la vie, qui la com- : _ muniquent et la transmettent, venant de si loin! Et s | souvent ils ne comprennent pas la parole qu’ils s | prononcent, et ils en sont ennoblis, même quand ils : _ l’avilissent. < L’amant baise sa bien-aimée et pleure son sang en _ elle, comme l’homme enivré de Dieu baise la terre |
- avec de grandes larmes. La terre reçoit ces pleurs ; et
l’amante en garde avec jalousie l’offrande pécheresse 1) . ou la libation sans péché. f _ Si l’esprit s’abaisse, ici, ou si la chair est exaltée, qui |
- le mesurera ? Servir avec amour est toujours un triomE- phe. L’humilité de la femme et de la terre doit s’offrir be _ en exemple à tout service. Et je veux bien que la vie …_ trouve son compte à l’humiliation de l’homme. Je ne i _ parle jamais que pour la vie; et je ne vois de 1 bel orgueil qu’en tout ce qui l’augmente et la rehausse. 4 _ Amour de la vie, c’est mal dit encore. La vie n’est 4 _ pas si grande ni si forte que l’amour. Elle en attend la : _ parfaite beauté, dont notre désir s’est fait une pro- ; messe. Plus que l’amour de la vie, la vie d’amour : tel | est le fond de Dostoïevski. A l’amour, de faire naître et - _de sauver la vie. Les meilleurs ne vivent que pour : servir ce dessein. Et le plus pur amour est le plus 5 _ © Fédor Mikhaïlovitch, si ardent, si aigu et si hum- d ble, vous êtes profond et vrai entre les grands. Vous 1
. allez au delà de tous autres, sans doute. Car enfin, où 4 j’en suis venu, il n’est de vérité que dans la profonHET deur. Pour prendre toute notre hauteur, il nous est nécessaire de mouiller dans les abîmes. Tout est de k Voilà donc le point où la haine n’est plus rien qu’une É racine torse entre toutes les autres ; et si elle a la forme 1 du serpent ou du ver, ce n’est point pour faire horreur, ce n’est pas pour qu’on l’écrase, mais pour se confondre avec les veines nourricières. Voici le point où « tout est idéal, à force d’être vrai; où le rêve de l’âme absorbe toute la matière, comme une matrice seconde, ‘mais de résurrection. Ici, la pensée est acte; le fait est idée; ici, l’acte et l’idée sont tout amour. Tout trempe % dans la compassion de la vie pour elle-même, et dans É la certitude du salut, que le cœur exige d’un amour Où tout est amour, tout est vie! Par delà le néant s de tous les objets éphémères, c’est là-dessus enfinque notre foi ou notre espoir se fonde. Dostoïevski, sijene « me trompe, et moi-même à mon rang, nous sommes F lantidote de la tyrannie rationnelle, des philosophes, et 4 de tout poison inhumain : Dostoïevski, le cœur le : plus profond, la plus grande conscience du monde
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2 Jusqu’ici, je n’ai point nommé Dostoïevski 13 % D. $. — Il a toujours répugné aux sciences… 33 Le D - $. — Il a le respect et l’amour de son art… 3%6 NUS $. — Dostoïevski est d’un prodigieux désordre, 39 70 $. — Dostoïevski est riche en mots inoubliables 38 & & $. — Dostoïevski a la conscience de Pétersbourg 39 Er. $. — Le monde de la profonde conscience … 41 # 2 $. — Nulle puissance plus proche de la vie… 41 Fa 4% $. — Je compare la marche de l’épileptique… 48
huitième cahier de la treizième série + $. — Quelle est donc cette recherche de la : $. — La force du style emporte tout… 67 $. — Qu’il manque de dignité avec noblesse! .. 70 à $. — Les arbres ne sont pas de la même essence 72 N == Il’est contre l’Occident!” 1114 74 : $. — L’intuition est une vue du cœur dans les ë $. — Dostoïevski maître en toutes passions… 86 3 Si Encore-up pas: ni… 2.20 Rene 87 ë