Un cas de conscience
I — SÉJOUR À ROME
La Villa Médicis. — M. Ernest Hébert. — Joseph Blanc. — Jules Machard. — A. Mercié. — L.-O. Merson. — Maréchal. — Chez Pie IX. — La galerie de Dom Marcello. — Les bains du Tibre. — Les divertissements clandestins de sainte Agnès et de saint Polycarpe. — Une fête chez J. Blanc. — La « trattoria » de « l’Hippopotame ». — Saint-Gaudens. — Le docteur Schiff. — Heil. — Le père Navlet.
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J. Nicole à Paul M.
Genève, le 20 octobre 71.
… J’ai vu Doret et Balavoine qui se sont avidement informés de toi.
… A l’heure qu’il est, je me dispose à aller définitivement m’établir à Paris. Voilà mon fameux plan en train d’exécution; c’est à n’y pas croire après tant de mécomptes. J’emmène ma mère; elle viendra m’installer dans mon ménage et le faire cheminer les premiers mois, jusqu’à ce qu’il chemine tout seul; moi, je n’aurais jamais su m’en tirer. Ma mère ne connaît pas du tout Paris. Avertis madame Milliet que nous lui demanderons des conseils, que nous abuserons de son obligeance et tout de suite. Elle est si bonne et si entendue dans ces terribles choses de la vie pratique qu’elle viendra bien en aide à deux pauvres provinciaux…
Paul M. à J. Nicole
La Colonie, 24 octobre 71.
… Dis à Doret et à Balavoine combien je suis touché de leur bon souvenir. Ces chers amis, je ne les ai ni oubliés, ni remplacés. Peut-être ne serions-nous pas d’accord en politique ; aussi moi qui ne connais pas de bien plus précieux que l’estime des honnêtes gens, je souhaite qu’ils sachent du moins que, dans les terribles événements auxquels j’ai été mêlé, j’ai toujours agi selon ma conscience, et que je crois fermement avoir fait mon devoir.
Je suis bien heureux d’apprendre que tu viens enfin à Paris ; je crains seulement que nous ne soyons pas là le jour de ton arrivée, ma mère venant passer la Toussaint à la Colonie. Quoi qu’il en soit, je compte bien ne pas tarder à te rejoindre, je devrais être de retour depuis longtemps ; ma mère ne l’a pas voulu, et tu sais ce que c’est qu’un enfant bien sage. Je travaille d’ailleurs beaucoup ici. Songe donc, il y avait près d’un an que je n’avais touché un pinceau. La famille et l’art sont deux grandes consolations pour qui n’en a pas d’autres. J’étais privé de ta bonne amitié.
M. Charles Blanc, directeur des Beaux-Arts, ayant eu l’idée excellente de fonder à Paris un musée spécial pour les copies des chefs-d’œuvre de la peinture dispersés dans le monde entier, j’adressai aussitôt une demande : Copier une fresque en Italie, cela remplacerait presque pour moi les avantages du Prix de Rome. M. Guillaume, directeur de l’École des Beaux-Arts, m’avait suivi dans mes études ; il voulut bien se rappeler que j’avais obtenu quelques médailles ; grâce à son apostille, ma demande fut accueillie favorablement. Je fus chargé de reproduire sur toile une fresque de Melozzo da Forli, conservée au Musée du Vatican, et représentant le savant Platina qui offre au pape Sixte IV le plan d’une nouvelle bibliothèque.
Muni de recommandations officielles pour les deux plénipotentiaires français, M. de Bourgoin, ambassadeur auprès du pape, et M. Fournier, ambassadeur auprès du roi Victor-Emmanuel II, je partis pour Rome.
M. Ernest Hébert était alors directeur de l’Académie de France.
Paul à sa mère
Rome, 29 mai 1872.
Je suis venu directement à Rome et, à peine arrivé, je n’ai rien eu de plus pressé que de me rendre au Vatican pour voir mon Melozzo. J’ignorais qu’on n’entre pas chez Sa Sainteté sans une permission ; je vais la demander à notre ambassadeur. — On ne travaille que quatre heures par jour dans le Musée, c’est peu ; sans parler des jours de fête.
Dans la gargote où je prends mes repas, la cuisine à l’huile ne me semble pas excellente, mais j’y rencontre une joyeuse bande d’artistes français. Joseph Blanc, qui a fini son temps à la Villa Médicis, vient dîner avec nous chez le père Andrea, surnommé l’Hippopotame, énorme cuisinier, sorte de Silène ventripotent. Je rencontre là Machard, l’auteur du charmant Narcisse que vous avez vu au Salon ; (1) M. Sain, l’auteur des Fouilles de Pompeï, (tableau que mon père copia au Luxembourg) et quelques autres artistes qui sont d’aimables compagnons.
Paul à sa mère
Rome, 1er juin 72.
De Pury, qui passe l’été à Florence, m’a sous-loué son atelier ; il me laisse son domestique. C’est un modèle très intelligent et qui a l’air d’un brave homme ; il m’a déjà rendu service pour mon installation.
(1) Aujourd’hui au Musée de Chartres ; sa place serait au Louvre.
Joseph Blanc m’a présenté à M. Ernest Hébert. Très occupé, le Directeur de l’Académie de France m’a dit à peine quelques mots ; il m’a invité pour dimanche à une de ses soirées qui sont, dit-on, d’un ennui mortel. J’irai pourtant, afin de renouer connaissance avec ceux des Prix de Rome que j’ai vus à l’École des Beaux-Arts.
Paul M. à sa sœur Alix
Rome, 5 juin 72.
J’ai déjà payé mon tribut à l’affreux climat de Rome. Il m’a fallu rester deux jours au lit, mais un instinct me disait que cela n’avait rien de grave. Antonio, le modèle qui balaie mon atelier, m’a très bien soigné ; il avait amené sa femme qui ressemble à une Vierge de Raphaël et qui allaite un superbe bambino. Le bambino voulait jouer avec ma montre, il faisait pipi partout, mais c’est égal, j’étais bien aise de n’être pas complètement abandonné.
Ma permission pour entrer au Vatican n’a pas encore toutes les herbes de la Saint-Jean ; il lui manque, paraît-il, la signature d’un Signor Direttore quelconque, si bien que je n’ai pas encore vu mon Melozzo. Il en faut de la patience !
Dimanche, la soirée de M. Hébert a été aussi froide et aussi assommante qu’on me l’avait dit. Les pensionnaires s’y ennuyent tellement qu’ils n’y viennent plus. Cependant M. Serpette, Prix de Rome en musique, a joué quelques beaux passages des Huguenots. Le massacre de la Saint-Barthélemy réveillait en moi le souvenir d’autres massacres.
J’ai été désappointé en voyant la vie qu’on mène à la Villa Médicis. Certes on ne peut rien rêver de plus beau que ce palais, avec ses jardins, ses statues, ses magnifiques ateliers… Il y a là tous les éléments d’une société charmante et de cordialité, les rivalités et les jalousies gâtent tout.
On m’assure que je vais avoir au Musée un gardien féroce qu’il faudra séduire à prix d’or. Un photographe, qui possède un cliché d’après la fresque de Melozzo, me demande vingt francs pour m’en tirer une épreuve. Ce n’est pas là-dessus que je ferai des économies, et comme je n’en veux faire ni sur ma toile, ni sur mes couleurs, ni sur ma nourriture, pour ne pas tomber malade, ni sur les gages d’Antonio, qui m’a trop bien soigné pour cela, je crois que mon argent va filer assez vite ; décidément j’avais tort de dire qu’on payait ma copie trop cher.
Madame Milliet à Paul
Paris, 2 juin 72.
… Voici deux jours que nous allons au Louvre ; nous y restons depuis dix heures jusqu’à quatre heures. M. Bourdon est très flatté de la confiance que nous lui témoignons et prend à Louise un véritable intérêt. Je crois que c’est un excellent professeur, mais très despote. Il est fanatique du gris ; il prétend que tous les anciens maîtres préparaient leurs tableaux en grisaille.
6 juin.
C’est samedi que Nicole se marie ; nous irons au temple de la rue Saint-Honoré, pour assister à la cérémonie. Je ne sais s’ils iront se fixer à Genève. Nicole a déjà ici une place assez belle, assurée, mais peu lucrative. (1)
(1) Professeur à l’École des Hautes Études.
Paul à sa mère
Rome, 8 juin 1872.
Les ennuis succèdent aux ennuis, et je ne prévois pas le moment où je pourrai commencer ma copie. C’est hier seulement que j’ai obtenu ma carte d’entrée pour le Musée du Vatican. Enfin, j’ai vu mon Melozzo ; c’est une très belle fresque, mais dans un état de conservation déplorable ; la peinture a été enlevée d’un mur et mal recollée sur toile, elle tombe en morceaux. Il ne faut pas songer à faire un calque ; on m’en offrirait la permission que je ne m’y risquerais pas. Le tableau est placé entre deux fenêtres, de telle sorte qu’il est bien difficile de le voir. Autrefois, on pouvait le faire tourner sur des gonds, afin de l’amener en bonne lumière, mais on ne permet plus ce déplacement dangereux. Je vais écrire à M. de Bourgoin. J’espère qu’il obtiendra pour moi du Cardinal Antonelli cette permission. Le gardien du Musée m’a donné les mesures de la fresque, mais en palmes romains.
Louise Milliet à Paul
Paris, 10 juin 72.
Nous avons été samedi au mariage de Nicole. Comme un mariage protestant est plus beau qu’un mariage catholique, où il faut toujours avoir la main à la poche pour des quêtes, et où l’on fait toutes sortes de simagrées ridicules ! Le pasteur, sans être très éloquent, a parlé d’une manière vraiment touchante. Point de prières baragouinées en latin, mais une improvisation, où il disait des choses sensées et justes ; cela avait quelque chose de familier et de fraternel ; tout le monde était ému. Il leur disait de s’aimer, qu’il n’y a rien de plus beau que deux jeunes gens qui s’unissent, etc., etc. Ce n’est pas un curé qui dirait de ces choses-là. Puis il leur a donné à tous deux une poignée de main et leur a fait cadeau d’une bible.
Paul M. à son père
Rome, 12 juin 72.
Les embarras continuent. Je n’ai pas encore obtenu la permission de faire ma copie de la grandeur de l’original. J’ai écrit pour cela à l’Ambassadeur de France, j’ai écrit à Monseigneur Antonelli, j’écrirai s’il le faut à M. Charles Blanc, à M. Jules Simon, à M. Thiers, j’écrirai au pape et au diable, mais il faudra bien que j’en vienne à bout. Ce qui m’est pénible, c’est d’être forcé de me dire le « très obéissant serviteur » de toutes ces Excellences illustrissimes, que je ne respecte pourtant pas beaucoup. Je sais bien que ces formules consacrées ne signifient plus rien ; c’est égal, c’est vexant.
Paul M. à sa mère
14 juin 72.
Un dîner mensuel réunit les artistes français à quelques Prix de Rome. J’ai retrouvé là des jeunes gens que j’avais connus à l’École des Beaux-Arts : Merson, Mercié, Tony Noël, Joseph Blanc, Jules Machard, etc…
Les deux journaux que tu m’as envoyés vont être dévorés ce soir dans l’antre de l’Hippopotame. Je suis peut-être la seule personne à Rome qui reçoive un journal d’opinions avancées. Les artistes que je rencontre ici s’imaginent pour la plupart être républicains, et ils ont sans doute des dispositions à le devenir, mais ils ne s’occupent guère de politique. Quelques-uns sont restés à Rome pendant la guerre, c’est tout dire.
Je crois que la nouvelle loi militaire aura de bons effets, comme transition et en attendant mieux, mais j’espère que M. Thiers ment effrontément, quand il dit qu’il veut la paix « aussi longue que possible », il ne devrait avoir qu’un but, nous mettre rapidement en état de reprendre l’Alsace et la Lorraine. Je ne me soucie guère des milliards, mais la France a vendu des Français ; je ne puis me résigner à cette infamie ; cela me fait l’effet d’une mère qui livrerait sa fille à des brigands pour avoir la vie sauve. Je sais bien qu’il était difficile de continuer la lutte ; ce n’en est pas moins une grande lâcheté, et il faut que notre pays soit bien bas pour n’avoir pas préféré la mort. Je crois d’ailleurs que les Allemands n’auraient pas résisté à un effort suprême de la nation tout entière. Je ne partage nullement l’avis de M. Thiers, je ne crois pas que la nation armée soit un vain mot, c’est pour moi une grande et belle idée, le seul moyen d’éviter les guerres civiles et les coups d’état. La suppression des armées permanentes est pour la République une question de principes, une question de morale sociale. La Suisse ne nous donne-t-elle pas l’exemple à suivre ?
Je remercie mon oncle pour le revolver dont il m’a fait cadeau. J’espère n’avoir pas occasion de m’en servir, mais dans certains cas, une arme peut n’être pas inutile, ne fût-ce que comme moyen d’intimidation. Il y a peu de jours, Lematte, Prix de Rome, s’en allait vers dix heures du matin à Saint-Jean-de-Latran — l’église et le palais sont dans l’intérieur des fortifications, mais au bout d’une longue avenue déserte. — Il a été arrêté par quatre ou cinq hommes, qui lui ont pris sa montre et sa bourse. La police n’a retrouvé que la montre. Du reste ces faits-là deviennent de plus en plus rares ; Rome est en progrès sous tous les rapports.
Le matin, dès six heures, je dessine à l’Académie d’après le modèle vivant. Le soir, on ne dîne pas à des heures régulières, mais seulement après le coucher du soleil ; c’est un peu tard en cette saison.
Il y a ici une grande liberté de la presse. Les journaux les plus avancés et ceux qui sont dévoués au pape s’accordent pour insulter les ministres et le gouvernement. On les laisse dire, et on a bien raison. Ce qui est plus sérieux c’est que les ouvriers commencent à s’organiser. Une grande association vient de fonder à Ancône. C’est un mouvement irrésistible auquel aucun peuple n’échappera, parce qu’il est légitime et mûr. S’il réussit, ce sera un grand bien, pourvu qu’on ne dépasse pas le but et que la résistance stupide des patrons n’amène pas des excès.
Paul à sa mère
19 juin 72.
Les articles de Louis Blanc dans le Rappel m’ont beaucoup plu. Je trouve que les radicaux sont vraiment des gens très raisonnables et très modérés ; c’est ce qui fait leur force. Le résultat des élections et surtout les votes de l’armée sont d’un bon augure.
J’ai enfin obtenu la permission de faire ma copie de la grandeur de l’original et de faire tourner le châssis sur ses gonds. Ce sont là des faveurs exceptionnelles. Si Mgr Antonelli savait à quel mécréant il les accorde, je ne sortirais pas vivant du Vatican et le poison des Borgia assaisonnerait mon macaroni.
C’est une chose bien curieuse à voir que cette résidence du pape. Voilà des antiquités bien conservées ! Figure-toi un palais qui est une ville, tout un monde séparé du monde, et resté tel qu’il était il y a plusieurs siècles. Les costumes sont magnifiques : lansquenets bariolés, gracieux petits pages, cardinaux empourprés, évêques violets, partout la soie, la moire et le velours, les palefreniers eux-mêmes sont vêtus de satin cramoisi. J’ai vu tout cela l’autre jour du haut d’une galerie ; la cérémonie était superbe : Pie IX traversait les Loges de Raphaël au milieu d’une foule énorme de dévots fervents, accourus pour lui rendre hommage. Sa Sainteté marchait très gaillardement, bénissant à droite, bénissant à gauche avec la plus grande activité, c’était une véritable pluie de bénédictions. On s’agenouillait sur son passage, on baisait la trace de ses pas, les vieilles douairières agitaient leurs mouchoirs avec des cris frénétiques : Viva il Papa-Re !
Les sentiments sincères ont un tel retentissement que ce spectacle ridicule m’a paru presque touchant. Le pauvre Pie IX a l’air d’un brave homme ; il se croit réellement prisonnier au Vatican et n’en sort jamais. En fait, s’il se promenait dans la ville, il y aurait peut-être des manifestations pour et contre lui, qui amèneraient des troubles.
Alix Payen à Paul
Paris, 19 juin 72.
En vérité tu es bien gentil de nous écrire si régulièrement, tes lettres nous font grand plaisir…
Figure-toi qu’il y a quelques jours je coloriais au Luxembourg une photographie d’après Amaury Duval ; une dame anglaise, suivie d’une famille comme les Anglais seuls en ont, me baragouine en français quelques mots inintelligibles ; je lui réponds en anglais, et la voilà qui me demande le prix de mon aquarelle. J’ai été si abasourdie que j’ai répondu 10 francs, sans penser à ce que je disais, absolument comme j’aurais dit dix sous. Aussitôt un monsieur m’en commande une seconde copie au même prix. Mais, dès qu’ils furent partis, ce fut une vraie comédie : les peintres et peintresses sont accourus me demander d’abord de leur servir d’interprète, puis ils ont voulu savoir combien j’avais vendu mon aquarelle. Lorsque j’eus satisfait leur curiosité, ce fut un hourra de réprobation. Un vieux monsieur alla jusqu’à dire que c’était stupide de gâter ainsi le métier. Madame Lemée dit qu’il fallait les vendre 50 francs. — J’ai livré ce matin mon aquarelle ; l’Anglaise m’en a commandé deux autres, mais à 20 francs. Tu vois que c’est fait pour me donner espoir. Si tu savais quelle était ma joie, le soir en rentrant, de raconter à ma mère mon succès. J’en riais toute seule ; on avait beau me dire que j’avais fait un fichu marché, j’étais contente tout de même. — Je vais de deux jours l’un chez Nadar, mais depuis que j’y suis entrée je n’ai reçu que 5 francs. Je commence à perdre patience. — Je ne te parle que de moi, mais je sais que tu t’intéresses à ce que je fais ; tes conseils me manquent souvent.
J’ai encore à te dire une histoire qui pourrait avoir pour ce brave M. Aubry des conséquences fâcheuses : Il est parti le 11, comme courrier de Cabinet, pour Vienne. Or, les journaux écrivent qu’à cette date un courrier de Cabinet, venant de Paris et se rendant à Vienne, a rencontré à la gare de Strasbourg une bande de zouaves qui avaient opté pour la nationalité allemande. Le Français ne peut contenir son indignation et les insulte. Aussitôt un officier allemand lui envoie un coup de poing ; les autres s’en mêlent et le malheureux roule sur le trottoir, tout meurtri. Pendant ce temps le train repart, emportant les dépêches, mais non celui qui en était chargé. Enfin on lui permet de prendre le train suivant, mais à condition qu’il reviendra dans trois jours se constituer prisonnier.
Madame Aubry n’a reçu de son mari ni lettre ni télégramme, mais les dates et destinations sont bien celles de son voyage. Peut-être, pour donner satisfaction aux Prussiens, sera-t-on forcé de le destituer. C’est bien grave d’avoir abandonné ses dépêches. Je serais vraiment désolée que cela tournât mal ; ce sont de si excellentes gens ! ils m’ont témoigné tant d’affection, que je les aime de tout cœur.
Soigne-toi bien et, si tu te sentais devenir un peu malade, écris-moi, j’irais bien vite te soigner. — Maman est inquiète de savoir si la toile qu’elle t’envoie te plaira.
Adieu, mon chéri, je t’embrasse. Ta sœur qui t’aime.
Alix
Félix Milliet à son fils Paul
La Colonie, 20 juin 72.
… Je lis dans un journal que les achats de l’administration au Salon sont à peu près terminés. On parle de 400.000 francs, dont un quart pour la sculpture et les trois autres pour la peinture. (1)
(1) Le duc d’Enghien de Jean-Paul Laurens acheté 3.000 francs. — Le Sommeil de de Gironde, 3.500 francs. — L’Enlèvement du Palladium de Joseph Blanc, 6.000 francs. — Le Porteur de mauvaises nouvelles de Leconte du Nouy, 3.000 francs. — Daphnis et Chloé de Français, 10.000 francs. — Le Spectacle de la folie humaine de Glaise, 7.000 francs. — La Veuve du martyr par Becker, 6.000 francs. — L’heure de la marée par Pierre Billet, 4.500 francs. — Le Soir d’hiver d’Emile Breton, 4.000 francs.
Le Rappel annonce trois élections républicaines ; cela prouve que l’esprit démocratique gagne du terrain. Je comprends qu’à côté de l’art les préoccupations politiques trouvent leur place dans ton esprit. Il ne saurait en être autrement à notre époque de lutte, de transition et de rénovation. C’est du reste une nécessité et un devoir. Il y aurait un égoïsme mal entendu à se désintéresser de la vie générale, et c’est chose impossible, lorsqu’on a des idées généreuses et que l’on comprend la grande loi de solidarité.
Pour moi, je mène ici une vie assez inutile, il est vrai, mais enfin occupée : quelque peu de littérature, de jardinage, à quoi il faut joindre la peinture, dont je m’occupe tous les jours pendant quelques heures, voilà mon existence.
Paul M. à sa mère
24 juin 72.
Les nouveaux maîtres de Rome ont fait des réformes utiles ; il y a progrès pour l’activité et la propreté, mais on aura bien de la peine à vaincre l’apathie traditionnelle et à ressusciter la ville des morts. Le mauvais goût entre malheureusement pour une large part dans les changements. On a nettoyé toutes les ruines, on les a époussetées, lavées, raclées, fourbies ; plus un brin d’herbe ni de mousse. Cela vaut mieux pour leur conservation, mais la majesté des temps s’en va. Ce qui semble ici d’un goût déplorable, c’est l’invasion du jardin anglais : petites grilles en fonte bien luisantes, petits rochers factices bien propres. Bâtis à des époques très diverses, les monuments de Rome ne sont pas tous du meilleur style ; mais mais les plus baroques eux-mêmes conservent une telle ampleur que les constructions modernes paraissent à côté étriquées et mesquines. Dans leur rage de propreté, les Romains finiront, je crois, par badigeonner les marbres antiques et les fresques des vieux maîtres. Cela vaudrait encore mieux que de les repeindre, sous prétexte de les retoucher.
Où la propreté serait bien à sa place : restaurants ; jusqu’ici, nul ne se plaint d’aucun excès sous ce rapport. L’art culinaire est resté très primitif ; les confitures sont inconnues et les pommes de terre frites au beurre passent ici pour un grand luxe, réservé aux étrangers de distinction ; en revanche nous mangeons du chevreau nouveau-né, des pieuvres en friture et du fromage de buffle.
En dépit des Piémontais, Rome restera encore longtemps pittoresque. Nous sommes montés tout en haut du Colisée, au clair de lune ; c’était d’une poésie pleine de gravité sévère, d’une grandeur imposante vraiment digne du peuple romain.
Couchés sur les hauts escaliers du Capitole et de l’Ara-Cœli, noblement drapés dans leurs manteaux, dormaient des groupes de paysans qui viennent là passer la nuit pour fuir la malaria. Cela me rappelait le temps du siège.
2
Paul M. à sa mère
Rome, 3 juillet 72.
Enfin, tout est prêt et je commence demain. Ma grande toile tendue est superbe et effrayante. J’ai un tapis tout neuf, — un vieux m’aurait suffi, — et un énorme escabeau, lourde machine chambranlante, peu commode à remuer. On a tourné mon Melozzo vers la lumière et, maintenant qu’il est bien éclairé, je le trouve admirable ; c’est le plus beau morceau de toute la galerie, — remarque qu’on y voit la Transfiguration de Raphaël. — Malheureusement la toile sur laquelle la fresque a été transportée ne vaut rien, on essaie de la restaurer en lui collant derrière plusieurs autres toiles, puis des planches pour empêcher les oscillations. Pourvu qu’on ne s’avise pas de retoucher la peinture !
Mercié vient d’être décoré de la Légion d’Honneur pour son David. C’est, je crois, le premier pensionnaire qui ait reçu cette distinction. Il n’a que 26 ans et c’est la première fois qu’il expose.
Amusez-vous bien à la Colonie et n’oubliez pas tout à fait votre pauvre Melozzo en second.
Paul M. à sa sœur Alix
Rome, 10 juillet 72.
… Presque tous les pensionnaires de la Villa Médicis sont en retard cette année pour leurs envois. Mercié travaille à un groupe admirable : la Gloire qui emporte un jeune homme mourant.
J’ai fait la connaissance d’un artiste très distingué, un sculpteur américain nommé Saint-Gaudens, et je suis heureux de trouver quelqu’un avec qui je sois d’accord en politique, c’est rare. Il part malheureusement dans quelques jours, mais reviendra l’hiver prochain.
J’ai vu chez Blanc un livre très bien fait que je vais tâcher de me procurer, c’est une histoire vraie de la Commune. L’auteur, dont j’ignore le nom, a eu l’heureuse idée d’emprunter tous ses documents à des journaux réactionnaires. En réunissant ainsi ce qu’ils avouent, il a formé l’acte d’accusation le plus accablant.
Les monarchistes s’agitent beaucoup ; ils sont impuissants, mais quel mal pourtant ils font à la France, et comme ils sont coupables dans un pareil moment !
Ici le parti clérical se remue et se décide à sortir de son système d’abstention. Il va prendre part aux prochaines élections et fera passer quelques-uns de ses candidats, en usant des petits moyens honnêtes dont ces gens-là sont coutumiers.
J’ai idée que vous êtes tous ce soir à la Colonie, pensez à moi comme je pense à vous.
J. Nicole à Paul M.
Vernou-sur-Brenne, le mardi 2 juillet 1872.
Le moment de partir pour la campagne est venu tout de suite après mon mariage. A peine emménagé, il m’a fallu déménager à cinquante lieues de Paris et m’installer dans une grotte, la plus romanesque, la plus charmante, mais non la plus accessible ni la plus pratique des habitations.
… J’habite, ou plutôt nous habitons une des meilleures grottes de la Touraine, pays primitif dont
L’habitant ne connaît ni la chaux ni le plâtre, Mais dans le roc qui cède et se coupe aisément Chacun sait de sa main tailler son logement.
Moi, Dieu merci, j’ai trouvé mon logement déjà taillé, découverte à laquelle j’avoue que je n’ai pas été insensible. C’est une magnifique caverne couronnée au dehors d’une épaisse guirlande de lierre, de cerisiers sauvages et d’acacias ; quelque chose de parfaitement réussi en fait de porte enchantée ; on dirait le commencement d’un conte de fée. Au dedans, salles voûtées, une chambre et une cuisine réunies par une longue galerie mystérieuse. L’ensemble très confortable du reste et suffisamment civilisé : nous avons un piano. Enfin c’est un rêve, et quand je me vois sous ce rocher, entouré de mes livres, avec ma gentille fée qui va et vient dans son domaine pittoresque, je me demande si c’est bien moi qui suis là. Et ce joli pays de Touraine, si gracieux, si plein de finesse ! Certes on m’aurait prédit il y a six mois ce que j’ai sous les yeux, que j’y aurais cru autant qu’à l’infaillibilité du pape !
… J’espère que tu es entièrement rétabli et que cette impression de tristesse et de quasi-abandon qui vous éprouve si fort loin de la famille, s’est en partie dissipée pour toi…
Permets-moi de m’en tenir là. Il faut que j’aille prendre de l’eau à notre puits : une eau d’une fraîcheur délicieuse, mais avec une abondance d’araignées moins charmante. Quoi qu’il en soit, c’est moi qui puise.
Adieu, cher ami.
Louise Milliet à Paul
Paris, 10 juillet 1872.
Alix dînait hier chez madame Aubry, dont le mari, sorti de prison, nous est revenu gros et gras. Le restaurateur auquel il s’était adressé lui faisait faire de vrais festins ; il avait beau se récrier, on lui apportait un tas de bonnes choses ; et tout cela a été très bon marché. La population excitée par les paroles de M. Aubry est tombée sur les zouaves. Deux d’entre eux ont été obligés d’entrer à l’hôpital. M. Aubry n’a pas perdu sa place et ses camarades viennent de lui faire une ovation.
Au Louvre j’ai repris les leçons de M. Bourdon. M. Gleyre lui propose de faire avec lui un voyage en Italie ; il en est très flatté. J’ai commencé la grisaille ; ce n’est plus si difficile que je pensais. Ma grisaille n’était pas assez sèche. — Pendant que M. Bourdon me corrigeait, un curé est venu lui faire des compliments sur sa belle copie de l’Antiope ; il admire aussi beaucoup sa méthode. A eux deux ils ont éreinté Courbet, d’abord comme peintre puis comme homme politique. Ils ont dit mille horreurs contre la Commune, la République, les républicains, contre Thiers et contre Gambetta dont ils ont une peur atroce : Aujourd’hui, disaient-ils, c’est la queue qui mène la tête. Les honnêtes gens se laissent diriger par la canaille. Le suffrage universel a causé tout le mal ; il nous faudrait un vrai gouvernement, un bon roi, n’importe qui. Et le bon curé ajoutait d’un air doucereux : « Il faut balayer toute cette canaille. » C’est tout à fait charitable, tout à fait chrétien !
Paul à J. Nicole
Rome, 14 juillet 72.
Je te remercie de ta bonne lettre. Tu le sais, quand on se trouve loin des siens, on est plus sensible encore à un témoignage de sympathie et d’affection. J’ai eu de la peine à m’acclimater ici moralement et physiquement. La chaleur molle qui nous accable me fait souvent envier la fraîcheur de ta grotte enchantée.
Fatigué les premiers jours et presque malade, je n’ai pas retrouvé non plus devant les chefs-d’œuvre la vivacité d’impression de mon premier voyage, cette admiration sans arrière-pensée, cet enthousiasme presque mystique, cette sorte d’extase, avec un oubli complet de l’espace et du temps. — Les terribles choses que j’ai vues m’ont remué si fortement qu’elles ont laissé en moi une trace profonde. Je ne puis les oublier. Je ne le veux pas d’ailleurs, car tous ces événements ont leurs conséquences qui attendent…
Comment serait-il permis de se donner tout entier aux choses de l’art, tant que la France ne sera pas délivrée, et comment ne pas se sentir plein de tristesse et d’amertume quand des lâches continuent encore leurs assassinats. Je suis entouré de gens qui se parent du beau nom de modérés, parce qu’ils n’aiment que très modérément la justice et la liberté ; je m’étonne souvent de me trouver si bien d’accord avec eux en théorie et de l’être si peu dans la pratique. C’est qu’au lieu de conformer leurs actes à leurs principes, ce sont leurs idées qu’ils modifient selon leurs convenances ou leur intérêt. Ce qu’ils recherchent avant tout, c’est le repos, la tranquillité ; ils voudraient jouir en paix, et laisser à d’autres le soin des affaires publiques. Il est nombreux ce parti de l’indifférence et de l’égoïsme ; il fait autant de mal au pays que les menées, pourtant bien coupables, des monarchistes. — J’ai perdu beaucoup de mes vieilles croyances, mais je suis heureux de sentir qu’il me reste encore l’idée du devoir et de l’amour ardent de l’humanité. C’est toute une religion, et cela suffit pour remplir une vie.
Après bien des ennuis de toute sorte, je me suis enfin mis au travail. C’est une excellente chose qu’une vie régulièrement occupée ; j’y trouve un grand repos, un grand calme d’esprit. Pourtant je comprends bien déjà la difficulté, l’impossibilité même de faire une bonne copie. Il est facile d’imiter l’aspect extérieur d’un tableau ; mais toute œuvre d’art est comme un être vivant, elle a une âme, un côté caché, insaisissable. — J’ai à copier une fort belle œuvre de Melozzo da Forli. C’est un maître encore primitif, mais de la seconde période, celle des naturalistes. Son tableau n’est pas un poème de religion ni de philosophie comme les fresques de Giotto ; nulle émotion, nulle expression des passions, nulle action, nulle rêverie ; mais une vérité saisissante. Dans cette simple réunion de portraits, chaque personnage a été étudié séparément et semble peu préoccupé des autres. C’est un art jeune, encore un peu raide et sec, mais tout plein de cette sincérité qui est de la conscience. Cela est simple et fort. Dessin ferme, large déjà ; les caractères individuels sont accentués avec une vigueur pleine d’élévation. On croit vivre avec ces gens-là, on les connaît, on va leur parler ; c’est la révélation d’une époque. Excellente étude, surtout pour moi qui vis trop en rêve.
Je te parle de ce qui m’entoure, mais tu le sais, cher ami, je suis heureux de ton bonheur ; tu en es digne. Je considère le mariage comme l’accomplissement de lois naturelles, auxquelles on n’a pas le droit de se soustraire, comme un devoir envers soi-même et surtout comme un devoir social, envers la patrie et l’humanité immortelle. Cependant je ne me suis pas marié. C’est que d’autre part j’ai toujours considéré l’amour comme une chose grave, et l’amour réciproque comme une condition nécessaire à l’union de la famille. C’est la plus sérieuse garantie d’avenir. Tu as tout ce qu’il faut pour être heureux, cher ami, reçois pour toi et pour madame Nicole mes félicitations et mes souhaits. Laisse-moi espérer que ton bonheur ne te fera pas oublier tout à fait notre vieille amitié.
Paul M. à sa mère
Rome, 28 juillet 72.
Il faut absolument que vous veniez tous à Rome. Ce voyage ne serait pas seulement une affaire d’agrément ; pour Alix et pour Louise, il aurait une grande utilité. Et puis, vous n’allez pas m’abandonner comme cela tout seul pendant si longtemps.
La chaleur est accablante, et j’ai l’esprit encore plus engourdi que le corps ; tandis que vous, dans cette délicieuse Colonie, où il gèle en plein été, vous jouissez d’une fraîcheur que j’envie ; je passe mon temps à arroser mon atelier, et l’eau s’évapore à mesure que je la verse.
Tous les deux jours, avec Mercié, Merson, Blanc et quelques autres camarades, nous prenons des bains dans le Tibre. L’établissement, construit en nattes de bambous, est d’un caractère très oriental. Merson en fait un dessin pour le Monde Illustré, je crois.
Ces bains sont très agréables et l’on prétend qu’ils ont des vertus merveilleuses. L’eau du Tibre est boueuse et peu engageante, mais cette boue est minérale, chargée de sucs de plantes médicinales et de plus bénite. Les gamins qui jouent tout nus sur le sable ressemblent à de petits bronzes animés, presque tous feraient de superbes modèles. La race s’est conservée ici plus belle que chez nous. Quelle différence avec nos pauvres grenouillères parisiennes ! Écrivez-moi souvent, vos lettres me font encore plus de bien que les eaux du Tibre.
Après le bain, nous allons dans quelque campagne, manger du macaroni et des figues au jambon. Ces petites soirées sont très gaies, surtout lorsque nous avons Merson et le musicien Maréchal. L’autre jour, ils nous ont mimé une petite scène la plus drôle du monde : Vous croyez peut-être que les saints et les saintes peints ou sculptés dans les églises gardent imperturbablement leur maintien grave et dévot. Pas du tout ! C’est seulement devant le monde. Aussitôt qu’ils se trouvent seuls et bien sûrs que personne ne les regarde, ils se hâtent de sortir de cette ennuyeuse immobilité, ils plaisantent, gambadent, font mille folies, jouent au palet avec leurs auréoles, etc… Mais on entend du bruit ! Vite en place ! Ils reprennent aussitôt leur pose hiératique et leur expression béate. Nos saints boivent sec et mangent goulûment, ils chantent des refrains assez lestes ; si le service se fait attendre, si l’on tarde trop à remplir les fiaschi, l’un d’eux se fâche et lance les plus abominables jurons. Mais l’autre saint prend bien vite l’assiette qui sert d’auréole et la colle derrière la tête de son ami. Celui-ci, rappelé aux convenances, reprend aussitôt sa grimace dévote et lève les doigts pour bénir. Parfois, dans leurs divertissements clandestins, les saints s’embrouillent ; sainte Agnès prend l’auréole de saint Polycarpe et, s’ils ont un peu trop bu, ils portent leur auréole de travers. Tout cela mêlé de plaisanteries risquées, mais dit avec tant de verve que l’on rit à se tordre. Seuls deux graves professeurs de Constantinople, égarés en si folle compagnie, restaient ébahis et quelque peu scandalisés.
Madame Milliet à Paul
La Colonie, 9 août 72.
… Nous avons cette année une récolte exceptionnelle ; on l’évalue à trois milliards de plus qu’une année moyenne. Nous sommes en pleine moisson, et quelle moisson ! C’est magnifique à voir. — Tu sais le succès inespéré de l’emprunt ; c’est prodigieux ! L’enthousiasme était très grand à Paris. Voilà la finance, les indécis et les peureux ralliés à la République. Tu connais le mot de Thiers : « Nous étions en Angleterre, nous voici passés en Amérique ; tâchons de nous y maintenir. »
Je viens de recevoir ta lettre, cher enfant, donne-nous vite de tes nouvelles. Tu ferais bien de quitter cette affreuse ville que je déteste, puisque tu y es toujours malade. Va passer la fin des grandes chaleurs à Bologne, à Florence, n’importe où ; ta copie durera un peu plus longtemps ; tant pis ! La santé avant tout.
Alix porte chez Goupil des photographies peintes sur papier albuminé ; c’est beaucoup plus long et plus laid que sur papier salé, mais c’est la mode. Je ne sais si elle arrivera à travailler pour cette maison ; si elle y parvient, elle sera exploitée, je le vois d’avance.
Louise Milliet à Paul
La Colonie, 14 août 72.
Je viens de recevoir tes photographies d’après les portraits d’Holbein ; je t’en remercie ; c’est si vivant, si bien dessiné, puis ce devait être frappant de ressemblance ; je compte les copier, cela m’apprendra à faire des portraits d’une façon plus large et plus hardie.
Madame Pape, ses filles et mademoiselle Gleyre se plaisent beaucoup à la Colonie ; elles jouent aux boules et même au billard. Nous faisons des promenades et nous ramassons des champignons. Tout est frais et vert ; ce matin il y avait de la gelée blanche ! Maman nous fait faire des exercices de français, à Jules, à Auguste et à moi. Elle nous dicte des mots difficiles et nous en donnons des définitions. Je suis plus forte qu’eux, excepté pour les termes de physique et de chimie. Nous donnons souvent de drôles d’explications.
Je lis un peu : de la mythologie, l’Année terrible, l’Organisation du Travail, par Mathieu Briancourt, etc. L’après-midi je peins. J’ai commencé le portrait de Jules ; ma grisaille est faite, elle est sèche, mais M. Bourdon ne veut pour les glacis, que du rouge de Pouzzoles et du bitume ; cela allait bien pour une tête bronzée, mais mon modèle est pâle et blond.
Pendant que Jules pose, je lui fais quelquefois de la morale, il en a grand besoin. Il dit qu’il en a assez de la vie, qu’il veut s’engager, et qu’il cherchera la première occasion de se faire tuer. Je crois que c’est très mauvais d’être interne dans un collège. En Suisse on a bien raison ; la vie de famille est nécessaire. Dans ces collèges ils sont comme des prisonniers et travaillent à contre-cœur ; on leur apprend beaucoup de choses, mais on ne s’occupe pas de leur élever l’âme ; ils sont indifférents à la politique, n’en savent rien, ne lisent pas de journaux ; ils ne sont pas habitués à penser. Ils ne lisent que leur leçon, mais ne méditent pas, ne se disent pas : Je trouve ceci juste et ceci mal, pour telle et telle raison ; puis d’autres fois ils se mettent à trancher une question sans y avoir jamais réfléchi. Lorsqu’ils ont des idées fausses, c’est très difficile de les dissuader, parce qu’ils ne savent pas raisonner ; ils n’ont ni foi, ni principes, ni convictions, de sorte qu’on ne sait d’où partir, ni par quel bout les prendre.
J’ai lu le Discours de la Méthode, mais je n’en suis pas enchantée. Descartes a toujours l’air d’avoir découvert des merveilles et veut tout prouver mathématiquement, même les absurdités. J’ai copié quelques passages qui sont bien. J’ai lu l’introduction de Jules Simon pour m’aider à comprendre, mais il y a beaucoup de mots que je ne connais pas, comme anthropomorphisme, entéléchie, idée adventice, éléatisme, adéquate, etc. Il compare des choses que je ne comprends pas avec d’autres que je ne connais pas, comme la doctrine de Spinoza. — Cependant, Jules Simon fait pas mal de critiques à ton cher Descartes, lorsque, par exemple, il refuse d’affirmer l’immortalité de l’âme. Descartes a cru que l’âme pouvait changer la direction des mouvements du corps, « à peu près comme un cavalier dirige son cheval ». Il présente Dieu « comme agissant suivant des lois », etc. Il y a des choses pour lesquelles je ne sais pas s’il a raison, mais il y en a d’autres où je vois parfaitement qu’il est dans le faux ; par exemple quand il dit que les animaux sont des machines. Dans Platon, les discours de Socrate à ses disciples sont autrement logiques, sensés et simples que ceux de Descartes.
Nous continuons à jouer des charades, mais les acteurs ne sont pas d’accord. Madame Charlot et madame Aubry aiment les grosses farces ; mademoiselle Gleyre trouve que cela n’a rien de risible. Quand Léon C… sera là, les deux bandes joueront chacune une charade ; on verra qui l’emportera.
Paul M. à sa mère
Rome, 18 août 72.
L’exposition des envois de Rome aura lieu dans quelques jours ; après cela, je partirai avec Joseph Blanc pour faire des études à Pompéï. Les trains de plaisir pour Naples sont très bon marché et le mois de septembre est encore dangereux à Rome à cause des fièvres. Tout le monde est malade cette année et le Vatican est, dit-on, un véritable hôpital.
J’ai reçu hier soir une bonne et longue lettre de Louise dont je suis enchanté. Elle renferme, il est vrai, quelques absurdités, et encore plus de fautes d’orthographe, mais j’ai plaisir à lui voir cette activité d’esprit. L’humilité est son moindre défaut, si c’en est un, ce que je crois d’ailleurs. Elle porte en toutes choses le ton tranchant qui est de son âge, mais c’est là un défaut dont toute personne intelligente se corrige promptement, et cela ne m’effraie point.
Je vois que les charades ont repris leur cours à la Colonie et que, cette année, elles se compliquent de rivalités d’actrices. Deux troupes à la fois ! Cela vous promet de brillantes soirées. Louise ne devrait plus se contenter des rôles muets, j’espère qu’elle s’habituera à parler en public. Quant à ses lectures, elle me dit qu’elle lit Platon !!! Je suppose qu’il s’agit des fragments cités dans l’Écho de la Sorbonne ; elle n’est pas d’âge à lire les dialogues complets. Pourtant, si elle y tient beaucoup, elle peut commencer par l’Apologie de Socrate, le Criton et le Phédon. Quant à Homère, l’Odyssée est plus facile à comprendre que l’Iliade ; qu’elle commence par là et qu’elle aborde cette lecture avec respect. En choisissant bien, tu peux lui donner encore à lire quelques vies de Plutarque, celle de Périclès, par exemple.
J’ai payé mon docteur à raison de deux francs par visite, et on m’assure que j’ai été très généreux. Les consultations sont ici à très bon marché, mais les médecins sont des ânes ; leur ignorance dépasse toute idée et je n’ai d’ailleurs nulle envie d’être malade. — Au lieu de m’envoyer de l’argent, vous devriez bien me l’apporter vous-mêmes. L’or gagne 7 fr. 50 pour cent, cela vaut la peine. On ferait le voyage tout exprès.
3
Paul M. à sa sœur Alix
Rome, 1er sept. 72.
Je remercie maman de la promesse qu’elle m’a faite de venir à Rome, mais la date de votre voyage me semble bien éloignée ; j’espère que vous ne me ferez pas languir si longtemps.
Tu me demandes de te parler des artistes avec lesquels je suis en relation.
Parmi les peintres, l’un de ceux qui ont le plus de talent, c’est Joseph Blanc, un excellent camarade, gros, vigoureux, trapu, il a des yeux pétillants de malice et d’intelligence. Son vaste atelier est situé dans les vergers de la Villa Médicis, au milieu des maisons où pullulent les nombreuses familles des domestiques et des jardiniers. Toute cette marmaille est artiste dès le berceau, les ragazzini savent mouler en plâtre, ébaucher les statues de marbre, fondre des bronzes, etc… Il y a aussi une bande de petites filles avec lesquelles Blanc se bat à coups de tomates et de morceaux de cocomeri. Il est très gai, et s’amuse comme un enfant à jouer du tambour. C’est un des moyens qu’il emploie pour se débarrasser des importuns.
Hier grand bal dans l’immense atelier orné de guirlandes vertes, et de lanternes vénitiennes, avec de vieilles tapisseries sur les murs. Les Prix de Rome en musique tournaient la manivelle d’un orgue de barbarie, que le tambour accompagnait parfois de ses roulements sonores. Plus tard ont fait leur entrée des joueurs de mandoline, puis quelques vieilles femmes ont pris les tambourins, tandis que les jeunes dansaient la tarentelle et la saltarelle. Tout cela a beaucoup de caractère, et c’était très pittoresque et très gai.
Paul à Alix
Rome, 8 sept. 72.
Parmi les habitués de notre gargote, l’un des plus originaux est le docteur Schiff, américain à moitié français et cousin germain du célèbre neurologiste. Il a pour Rome une véritable passion ; il y trouve tout admirable, Romains, Romaines, leurs types, leur crasse et leurs mœurs. Il regrette que l’Hippopotame devienne un établissement presque propre ; il préfère les vieilles osterie où l’on jette les os sur la terre battue et où l’hôtesse tourne la salade avec les mains. — Matérialiste, sceptique, socialiste et philanthrope, le docteur fait beaucoup de bien autour de lui, il est très instruit et c’est un excellent républicain. (1)
Heil est bien français, c’est-à-dire léger, aimable, bavard, gouailleur et très amusant. Il a de l’esprit, de la verve, de l’instruction même, mais ses convictions, comme sa science, manquent un peu de solidité. Sa peinture est aussi plus brillante que sérieuse, mais il a des qualités de coloriste, et ses compositions étranges rappellent — de loin — les belles descriptions de Salammbô ; style carthaginois !
Jules Machard, dont vous avez vu au Salon quelques charmants tableaux, est doué d’une facilité prodigieuse. Depuis longtemps il a fini ses quatre années de pension, mais il ne peut pas se décider à quitter la Villa Médicis, où il a le plus délicieux atelier qu’on puisse rêver, une petite maison silencieuse cachée dans la verdure. Tout lui réussit, et pourtant il ne cesse pas de se lamenter. A-t-il envie de quelque beau bibelot ? il n’a qu’à faire en se jouant une aquarelle sept ou huit cents francs. Le sculpteur d’Épinay le flatte et l’exploite, c’est un fin connaisseur, à l’affût de tous les jeunes maîtres qui ne tarderont pas à devenir célèbres. Machard gaspille ainsi son grand talent ; on lui offre d’importants travaux de décoration et il perd son temps à faire de petits portraits de femmes du monde. Il cherche trop à plaire et déplore lui-même de tourner au Bouguereau.
J’estime beaucoup le père Navlet, vieux peintre d’intérieurs, excellent homme, très serviable, très franc, très droit et très désintéressé, mais rempli d’orgueil et toujours furibond. Il a des cheveux gris en broussaille, des traits accentués, énergiques, et lance des regards foudroyants, si l’on a le malheur de parler des artistes qui ne lui plaisent pas ; ce sont tous des crétins et des voleurs. Mais il faut voir son enthousiasme quand il est question de la pppcrspective ! Dans son enfance, simple petit vannier, il fut exploité d’abord par son père, puis par ses patrons, il l’est maintenant, dit-il, par Goupil (le célèbre marchand de tableaux). A force de persévérance et d’énergie, il est parvenu à apprendre le dessin et la peinture, sans maître ; il a travaillé pour des artistes célèbres, dont il mettait les tableaux en perspective ; Gérôme et Cabanel ont eu recours plus d’une fois à ses talents. Comme il avait exposé une grande vue de Paris à vol d’oiseau, Delacroix, passant devant ce travail considérable, s’écria : « Ma foi, je n’en ferais pas autant ! » Depuis lors, M. Navlet est très sincèrement convaincu qu’il a pour le moins autant de talent que Delacroix, c’est Delacroix qui l’a dit.
(1) C’est lui qui m’a sauvé depuis d’une fièvre continue, dite fièvre larvée, à laquelle le médecin de l’Académie n’avait rien compris.
Une médaille obtenue au Salon a achevé de le gonfler d’orgueil ; mais le pauvre homme n’en a pas moins beaucoup de peine à gagner sa vie. Il n’entend rien au commerce, et sa belle médaille d’or est en ce moment au Mont-de-Piété.
Il est heureusement soutenu par des illusions toujours renaissantes. Il vient d’entreprendre un grand dessin de l’intérieur de Saint-Pierre, travail compliqué et très difficile ; il nous explique avec conviction que son dessin sera un chef-d’œuvre ; il en fera faire des photographies ; chaque épreuve vaudra au moins cinq cents francs, le tirage sera limité à deux cents épreuves : Cent mille francs ! Sa fortune est faite !
L’autre jour, au café, M. Navlet nous racontait, un peu longuement, une anecdote de son enfance ; nos jeunes peintres, peu poliment, sortirent, sans attendre la fin de l’histoire, et voilà le narrateur furieux : « Je n’augure rien de bon de l’avenir de ces gens-là, s’écria-t-il, ils n’ont aucun talent ! » Comme si le talent et la politesse n’étaient pas deux choses distinctes. — Eh bien, j’ai grand peur qu’au Jury du Salon plus d’un artiste juge un peu à la façon du père Navlet.
Paul M. à sa mère
Pompeï, 15 sept. 72.
… J’ai été forcé de quitter Rome, où je ne me portais pas bien, mais je ne tarderai pas à y retourner. On m’assure qu’à partir du mois d’octobre le climat change complètement et devient très sain. — J’aurai quelque peine à m’arracher de Pompeï, tant les peintures antiques m’intéressent. La chaleur est écrasante, mais les bains de mer permettent de la supporter. Je suis logé avec Joseph Blanc dans une petite auberge, à la porte même des ruines de Pompeï ; nous y vivons assez bien et très économiquement. Plusieurs pensionnaires de l’Académie de France sont en ce moment à Naples. Mercié ne se sépare pas de son chien, grand lévrier noir qui a appartenu à Regnault et dont tu as pu voir le portrait dans les tableaux de son ancien maître. L’animal est superbe, mais on ne le reçoit ni dans les omnibus, ni dans les Musées, c’est gênant pour Mercié qui s’en fait l’esclave.
Paul M. à sa mère
Naples, 24 sept. 72.
Les lettres que je vous ai écrites de Pompéi ont dû vous arriver en retard. Il n’y a dans le village qu’une seule boîte, où l’on vient chercher les lettres de temps en temps, quand on y pense. C’est pourtant à deux pas du chemin de fer, mais tu n’as pas idée combien les gens de ce pays sont restés antiques en fait de civilisation. Je ne veux pourtant pas en dire du mal ; j’ai passé chez eux une quinzaine de jours de la façon la plus agréable, en compagnie de Blanc qui est un charmant camarade, très instruit et très artiste. Nous avons fait à Pompeï des études d’archéologie et de plus… des économies ! Nous étions logés et nourris pour 4 francs par jour ; impossible de faire la moindre dépense, il n’y a rien à acheter.
Nous avons trouvé quelques inscriptions curieuses, mais j’aurais eu besoin du secours de Nicole pour les bien comprendre, parce qu’il y a beaucoup d’abréviations.
A Naples, j’ai une vaste chambre avec balcon donnant sur la mer. Le soleil nous réveille de bon matin ; le Vésuve est devant nous avec son léger panache de fumée ; à nos pieds ce beau port, ces barques qui vont et viennent, ces quais si animés, si gais, où grouille une population heureuse, sale mais pittoresque, à moitié nue, car la chaleur est encore aussi forte qu’en plein été.
Madame Alix Payen à Paul
Paris, 6 octobre 72.
… Le Congrès de la Paix à Lugano ne fait pas grand bruit, cependant Garibaldi vient d’écrire à M. Gœgg une lettre où il arrange bien drôlement le petit Thiers.
Ces jours-ci les députés de la droite patronnaient un pèlerinage à Lourdes. C’est une nouvelle bonne vierge qui est apparue à deux enfants. Il y a des centaines de gens qui partent en grande pompe pour aller voir un endroit où se serait passé un prétendu miracle. Les bons journaux ne parlent que de cela. Je n’aurais jamais cru qu’en France il y eût encore tant d’imbéciles.
Jules Miot, contumace, est condamné à la peine de mort, c’est affiché.
Paul M. à sa sœur Alix
Rome, 11 octobre 72.
Pendant notre séjour à Pompéï, j’ai aidé Blanc à calquer une belle mosaïque et nous disions que ce serait superbe à reproduire en tapisserie ou en applications d’étoffes. Je crois qu’il y aurait des choses très artistiques à faire dans ce genre-là, pour des dames qui sauraient dessiner.
Ce que tu me dis de la famille Barbier augmente mon désir de renouveler connaissance avec elle. Remercie bien le docteur pour son ordonnance ; j’en ai fait usage immédiatement et m’en suis bien trouvé. Je me porte à merveille maintenant.
J’ai lu quelques fragments des discours de Gambetta, dans des journaux réactionnaires qui cherchaient à le tourner en ridicule, mais leur dépit, qui perçait à chaque ligne, était très amusant. Je crains pourtant que Gambetta, s’il arrive au pouvoir, ne devienne vite un modéré et un politique, au lieu de rester à cheval sur les principes. Ce qui me fait plaisir c’est de voir que l’idée républicaine gagne de plus en plus et s’enracine dans le pays.
Louise M. à son frère Paul
Paris, 12 octobre 72.
Nous sommes allées l’autre jour chez M. Gleyre ; il travaillait à son tableau et nous l’avons, je crois, un peu dérangé ; aussi ne m’a-t-il pas fait autant de compliments que d’habitude. Quel homme découragé et décourageant ! Il serait condamné aux travaux forcés qu’il ne travaillerait pas avec moins d’enthousiasme. Son tableau est assez avancé ; c’est une grisaille très claire, qu’il est en train de colorer ; il y a une jambe rose et l’autre restée violette, mais c’est très serré de dessin et de modelé.
Il nous a montré une petite esquisse peinte dont il compte faire un tableau, quand il aura fini son Enfant prodigue, c’est Adam et Ève. Ils viennent d’être créés, ils sont heureux et se tiennent enlacés, c’est le printemps de la vie. Le soleil se lève, ils sont entièrement dans la demi-teinte, sauf un petit filet de lumière sur les contours. Autour d’eux, il y a des animaux doux, des biches, des oiseaux. C’est curieux que M. Gleyre peigne toujours des sujets gracieux, lui qui a l’air si ours.
Je lui ai montré mes deux portraits ; l’expression de Jules lui plaît ; il lui trouve un air naïf, mais tous deux sont dans des tons trop violents, cela lui a fait mal aux yeux, car à côté de son tableau, qui est comme un fromage à la crème, mes peintures paraissent bien criardes. Il dit qu’une préparation doit être monochrome. Je ne peux pourtant pas faire des cheveux gris, quand le modèle les a noirs comme de l’encre. — Quand je lui ai montré ma copie d’après une tête de Pontormo, il a dit : « Ah ! quelle couleur casserole ! ce n’est pas une chose à copier, la couleur a changé en vieillissant. »
M. Gleyre a demandé de tes nouvelles avec beaucoup d’intérêt ; il enviait ton bonheur d’être en Italie. — « Rien ne vous empêche d’y aller », a répondu ma mère. — « Oui, mais je voudrais y être à son âge. »
Paul M. à sa sœur Alix
Rome, nov. 72.
Tu as un frère bien occupé. Avec ma copie à laquelle je travaille toute la journée et l’Académie de 8 à 10 h. du soir, je ne trouve même plus le temps de me recoudre un bouton, j’oublie de m’acheter de la bougie et je me couche sans lumière. Impossible de faire une visite, de lire un journal. Je vais renoncer au cabinet de lecture auquel je m’étais abonné, je ne lis plus. Ce qui m’est le plus pénible c’est de ne plus composer. Quand une idée me passe par la tête et que je ne puis pas en faire de suite un croquis, elle s’évanouit, et il me semble toujours que cela aurait été superbe. Si j’ai le malheur de montrer une esquisse à des camarades, j’écoute tous les conseils, et je finis par démolir ce que j’avais bien commencé.
Heureusement, pour ma copie, je procède avec une méthode imperturbable qui m’étonne moi-même. Ma toile est excellente, les ornements sont assommants, mais pas aussi difficiles que j’aurais cru ; puis c’est un repos d’esprit. Quand on a découvert la recette, on pourrait presque exécuter ce travail-là en pensant à autre chose, comme on tricoterait des bas. Pourtant il y a les filets qui m’ennuient et que je ne réussis guère. Je n’ai jamais eu la moindre virtuosité. Dans un mois ma copie paraîtra finie aux gens qui ne s’y connaissent pas, mais j’aurai encore beaucoup à faire.
Figure-toi que je suis au mieux avec dom Marcello, le secrétaire de Mgr. de Mérode. C’est un vieil amateur de peinture, très heureux lorsqu’il trouve quelqu’un à qui montrer sa collection. Il a des Raphaël, des Michel-Ange, des Léonard de Vinci, des Corrège, des Titien, des Andrea del Sarto… tous d’une authenticité problématique. Je me suis aperçu que ces tableaux changent d’aspect d’une visite à l’autre. Si quelqu’un dit : « la coloration de cette tête me semble un peu pâle pour un Titien », huit jours après, la tête a pris des tons dorés tout à fait vénitiens. C’est que dom Marcello a dans sa manche « l’illustrissime Gregorio, le premier restaurateur de tableaux du monde ! » C’est lui, assure-t-il, qui a peint l’un des Titien du Louvre. Je me permets d’en douter. — Chaque fois que dom Marcello vient d’acheter de contrebande dans un couvent un vieux tableau quelconque, il m’appelle, et il faut lui dire si c’est de Raphaël ou de Léonard de Vinci. Le plus souvent c’est un simple van Crouton, et je crois qu’à l’Hôtel de la rue Drouot, toute la galerie ne se vendrait pas cher.
Vous ne verrez qu’au prochain Salon le beau groupe de Mercié. Je serais bien étonné s’il n’obtenait pas la médaille d’honneur.
Adieu, chère sœur, étudiez bien votre italien et venez vite.
Louise à son frère
Paris, novembre 72.
… Jules Simon n’est pas si bête qu’il en a l’air ; il vient de réformer l’instruction dans les Collèges et Lycées. Les vieux professeurs habitués à leur routine ne sont pas contents. Toutes ces réformes sont-elles bonnes ? Je n’en sais rien. Il réduit beaucoup l’étude du latin et du grec, pour donner du temps à des choses plus pratiques.
Paul à sa sœur Louise
Rome, novembre 72.
De la circulaire de Jules Simon, je ne connais que ce que tu m’en as écrit, et je ne voudrais pas la juger là-dessus, mais je crains que l’enseignement devienne trop pratique et purement utilitaire. Ce qu’il y a de plus beau dans la science, ce qui élève l’esprit, c’est le côté désintéressé qu’on me semble porté à négliger aujourd’hui. On finira par réduire l’histoire naturelle à la connaissance des animaux utiles ou nuisibles ; la chimie et la physique à leurs applications industrielles. C’est rapetisser la science. De même le grand art tend à disparaître devant les arts appliqués. C’est hélas un mouvement inévitable.
II — UN CAS DE CONSCIENCE
1
Madame Milliet à son fils Paul
Paris, 1er oct. 72.
J’ai à t’annoncer une chose qui va beaucoup te surprendre et t’affliger : tu es condamné par contumace à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la perte des droits civiques. C’est tout à fait par hasard que j’ai appris cela ; je n’ai reçu pour toi ni ordre de comparution, ni notification de jugement. Marie Chassevant était allée à la mairie et, en attendant quelqu’un, elle se mit à lire les annonces de mariage, puis les condamnations. Quand ton nom frappa ses yeux, elle ne pouvait pas le croire, mais il n’y avait pas à s’y tromper, ton âge et ton adresse y étaient. Elle vint m’avertir ; ton oncle était présent. Il alla le lendemain parler au rapporteur du jugement ; celui-ci lui dit que, si tu t’étais présenté, tu aurais été ou acquitté, ou condamné à une peine légère, que cela aurait dépendu de ton attitude devant le conseil.
Tu es condamné pour trois choses ; pour avoir : 1° exercé un commandement ; 2° porté un uniforme ; 3° porté des armes apparentes. Tu n’es pas accusé d’avoir fait usage de ces armes, ce qui rend le cas moins grave. A ton dossier sont jointes des dépositions d’agents de police disant que tu es inconnu et disparu. Ma première impression a été la joie de te sentir hors d’atteinte, mais, à la réflexion, je suis fort triste en pensant aux conséquences de cette condamnation pour ton avenir. On a cinq ans pour purger un jugement par contumace, sans quoi il devient définitif. Espérons qu’il y aura une amnistie d’ici là. Ton oncle ne serait pas éloigné de t’engager à venir purger ta contumace, mais pas avant qu’on soit entré dans la voie des amnisties. Si nous avions su qu’il y avait un mandat contre toi, nous serions peut-être parvenus à faire rendre une ordonnance de non-lieu ; maintenant, c’est trop tard. Ce que je crains, c’est que cela te fasse tort pour ton travail, aussi je ne saurais trop te recommander de ne parler de cela à personne.
Dis-moi dans ta prochaine lettre, mon cher enfant, d’abord si tu es revenu bien portant à Rome, puis si tu t’es remis avec goût à ton Melozzo. Je t’engage à l’avancer le plus possible pendant que les jours sont longs. Plonge-toi dans ton travail, c’est ce qu’il y a de meilleur.
Bon courage et bonne santé, cher enfant, il me semble que, depuis que tu es loin, je t’aime encore davantage.
Ta mère,
Louise
Ma copie de la fresque de Melozzo était déjà très avancée, mais ma situation devenait tout à fait fausse, et je pensai que la place d’un condamné politique n’était pas au Vatican.
Paul à sa sœur Louise
Rome, 11 octobre 72.
Ce que ma mère m’écrit au sujet de Melozzo (surnom qu’on m’avait donné) ne m’a pas étonné outre mesure. Il y a longtemps que je connais cet individu, mais je ne le croyais pourtant pas dangereux à ce point. Vous avez grand tort d’ailleurs de vous apitoyer sur son sort ; en somme, il n’est pas plus à plaindre que notre Saint-Père. Il constate tous les jours que le régime des prisons s’est singulièrement adouci en Italie ; la paille de son cachot n’est pas trop humide et son enceinte fortifiée ne semble pas le gêner beaucoup jusqu’à présent ; il a même goût à ses travaux forcés. C’est véritablement un criminel bien endurci : il dit qu’il a la conscience tranquille et qu’il se moque du reste. Enfin, c’est à n’y rien comprendre, il prétend qu’en le condamnant injustement, le Gouvernement vient de l’inscrire dans une nouvelle sorte de Légion d’Honneur, ce dont il est très flatté. Mon oncle est bien bon de s’occuper de lui. Melozzo me charge de l’en remercier, mais il s’étonne qu’il se trouve des gens pour s’intéresser à un tel malfaiteur. Il craint beaucoup que ses patrons, qu’il supposait informés de tous ses crimes, les aient ignorés jusqu’ici, et il se ferait scrupule d’abuser de cette ignorance.
Paul M. à sa mère
Rome, 20 octobre 72.
Rassure-toi, chère mère, je n’ai rien écrit et n’écrirai rien sans votre avis. Ta lettre n’a fait que redoubler mon incertitude. Si j’étais aussi don Quichotte que tu le dis, je n’aurais pris conseil de personne pour avertir M. Charles Blanc. Tu t’en souviens, j’hésitais à faire ma demande. Aujourd’hui tout est changé. Voici ce que je te propose : aller chez M. Charles Blanc et lui remettre de ma part une lettre où je dirais à peu près ceci : « Un conseil de guerre vient de me condamner pour la part que je suis fier d’avoir prise à la défense de Paris et de la République. Si je vous trompe, quand vous m’avez confié la reproduction d’une fresque, vous aviez aussi pour but d’encourager l’étude du grand art. J’ai vu dans votre choix un témoignage d’estime dont je vous suis reconnaissant ; aussi est-ce un devoir pour moi de ne pas vous laisser ignorer ma nouvelle situation et de vous permettre de l’apprécier. Si vous considérez votre administration comme indépendante de la politique et comme étrangère aux décisions des conseils de guerre, je serai heureux de continuer un travail qui m’intéresse vivement. Mais si vous pensez que je ne mérite plus la confiance que m’avaient valu les recommandations de M. Gleyre et de M. Guillaume, vous pouvez à votre gré rompre mes engagements ; de mon côté, je restituerais promptement les avances qui m’ont été faites. »
Voilà ce que je devrais dire. Quant à purger ma contumace, je ne le ferai pas, tant que je ferai affaire à des juges qui sont mes ennemis. Une seule chose me touche : le sacrifice que cela me fait faire, mais cela ne m’arrête pas non plus.
Si je pouvais terminer ma copie, je serais alors dans une bien meilleure position. J’attendrai les événements, c’est peut-être le plus sage. Décidément, le climat de Rome est bien débilitant ; je n’aurais pas pensé comme cela à Paris.
Je te prie de demander conseil à Nicole et à M. Gleyre. Ici je garde le silence le plus complet. On ne me demande rien d’ailleurs, et il est inutile de conter mes affaires à des gens qu’elles intéressent fort peu.
Paul M. à sa mère
Rome, 17 novembre 72.
… Si M. Charles Blanc ignore ma condamnation, mon devoir est de l’en prévenir. S’il la connaît et fait semblant de l’ignorer, ce sera peut-être une maladresse de lui en parler, mais j’aime mieux une maladresse qu’une indélicatesse. De toute façon il sera bien vite informé, et je préfère prendre l’initiative d’une confidence, plutôt que de subir l’injure d’un refus.
Je suis bien triste à l’idée de rester si longtemps séparé de vous, car il faudra renoncer à nos beaux projets. Je n’étais pas non plus insensible à l’honneur de figurer au Musée Européen ; puis ces huit mille francs m’auraient permis d’entreprendre un grand tableau. Il m’en coûte, je t’assure, de renoncer à tout cela, mais je crois qu’il le faut.
Nicole n’a pas bien compris mon intention, ou je me serai mal exprimé ; je ne tiens nullement aux termes de ma lettre, mais je tiens beaucoup au fond.
Les ennemis de M. Charles Blanc pourraient se faire de cette histoire une arme contre lui. Il lui est permis de donner une commande à un artiste sans s’occuper de ses opinions, mais il ne peut pas la maintenir à un condamné ; ce serait désavouer le Gouvernement dont il fait partie.
Il me sera toujours pénible d’accepter de l’argent de ceux qui me condamnent. Je rougissais l’autre jour, quand Mgr. de Mérode, montrant à quelqu’un ma copie, disait que j’étais « envoyé par M. Thiers ».
Je désire, si cela est possible, que tu te procures les mille francs d’acompte déjà payés et que, si M. Charles Blanc te reçoit mal, tu les lui rembourses immédiatement.
Je pense souvent à M. Delbrouck, et je me dis que celui-là m’approuverait. Il ne faut pas oublier que quelques canailles se sont glissées dans notre parti, c’est une raison de plus pour montrer qu’il s’y trouve aussi d’honnêtes gens.
D’ici peu ma copie sera terminée et représentera une certaine valeur ; je vous dis que je la garderai en réserve pour le cas où les circonstances viendraient à changer. J’espère d’ailleurs arriver promptement à gagner ma vie en faisant de petits tableaux.
Ch…, le beau-frère de M. B…, est ici dans une position analogue à la mienne. Ses confidences ont naturellement provoqué les miennes, et maintenant mon secret est bien compromis.
Soigne-toi, mère chérie, je m’en veux de te donner tant de soucis. Ton fils qui t’aime bien.
2
Madame Milliet à Paul
Paris, 23 octobre 72.
Cher enfant,
Je sors de chez M. Gleyre ; il a été bon, aimable, affectueux. Je suis tombée sur un bon jour. Je vois d’abord en entrant que je lui fais plaisir, il me dit : « Vous avez des nouvelles de votre fils ? — Oui, et je viens de sa part vous demander une consultation. — Est-ce une consultation politique ? — Ah, vous savez ce qui lui arrive ? — Ma nièce me l’a appris chez madame Pape. Eh bien, nous allons nous occuper de cela ; je connais M. Picard et quelques autres personnages ; vous m’apporterez le jugement ; quand tout sera arrangé, votre fils reviendra, il n’y aura plus qu’une formalité à remplir, etc… » Je le laissai dire et, quand il eut fini : « Vous êtes mille fois bon de vous intéresser ainsi à lui, mais ce qui me préoccupe ce n’est pas sa position vis-à-vis du Gouvernement et de M. Charles Blanc. — M. Charles Blanc ! M. Charles Blanc ! mais il n’a rien à voir là-dedans. — La position est cependant bien fausse… » M. Gleyre m’interrompit : « Mais pas du tout ! M. Charles Blanc fait faire une copie ; il choisit pour cela la personne la plus capable ; il n’a pas le droit d’exiger autre chose qu’un bon travail. » Je lui demandai alors la permission de lui lire quelques fragments de tes lettres, où tu me parles de cette affaire. « Je le reconnais bien là, chevaleresque ! Mais vous n’en ferez rien, chez M. Charles Blanc, ce serait une mauvaise action. Il faut que les artistes conservent leur liberté de conscience. Mais où irions-nous ? Il faudrait bientôt des billets de confession et des professions de foi. L’art est indépendant de la politique et au-dessus de tout cela. — Mais, si on lui retire sa commande ? — On n’a pas le droit, et cela ne s’est jamais vu, quand même ce serait un criminel. Une condamnation politique n’est point une tache, et votre fils a la conscience la plus pure que j’aie jamais connue. Ce qu’il a fait, c’est un saint. C’est un saint que votre fils, c’est un héros, il mériterait d’être décoré pour être resté avec toutes ces canailles et les avoir empêchées de faire le mal (1). Il est fâcheux qu’il n’y ait pas eu un plus grand nombre de gens qui se soient dévoués comme lui. Et il irait offrir de rendre sa commande, s’avouer coupable ? Coupable de quoi ? Et à des gens que cela ne regarde pas ? Qu’il fasse très bien sa copie ; que l’on n’ait pas le plus léger prétexte pour la refuser. Dites-lui bien de ma part qu’il ne se trouble pas l’esprit par des chimères ; cela n’est point bon pour le travail. Si, par impossible, on lui retirait sa commande, eh bien nous verrons. Il viendrait purger sa contumace ; il faut qu’il sorte de là, la tête haute… Surtout qu’il ne dise rien, à cause du lieu où il se trouve, et qu’il travaille ferme. Du reste, il ne sait rien, on ne lui a rien notifié et, toute réflexion faite, il vaut mieux qu’il termine son tableau avant de revenir ; nous verrons à ce moment-là. »
Je ne puis te dire la satisfaction que j’éprouvais à voir cet homme, habituellement hésitant, manifester son opinion et, pour ainsi dire, dicter ses ordres, avec la lucidité d’une conscience droite et une affection toute paternelle. Il m’a retenue ensuite pour me parler de sa famille, puis politique. Il regarde la situation comme très grave. La Chambre représente de moins en moins les idées du pays ; elle veut rester quand même. Thiers ne voudra pas sortir de la légalité et mettre les députés à la porte ; il se retirera plutôt lui-même. Ils nommeront alors quelqu’un d’impossible qui nous amènera une révolution. Il craint que l’hiver ne se passe pas sans cela.
Je me suis retirée, heureuse en pensant au soulagement que j’allais t’apporter. Il m’a dit en me quittant : « Dites de ma part à votre fils que sa vie publique ou privée lui appartient ; il ne doit compte que de son travail. Je me réjouis de voir sa copie, et surtout qu’il la fasse très bien. » — Je suis vite rentrée pour sténographier ses paroles et te les envoyer.
Quelle belle âme que celle de cet homme, quand il veut se réveiller ! Il fait peine à voir dans son vieux gilet de tricot. Il me disait : « Je travaille sans goût. » — Comment, lui dis-je, quand on produit d’aussi belles choses ! — C’est la faute de la vieillesse ; je m’éteins. Je vais quelquefois au marché Saint-Germain, dans la foule, pour tâcher d’attraper un peu de vie, au contact de ces gens qui en ont tant. » — Je l’engageai à aller en Italie ; je sais qu’il en a le désir depuis longtemps. — « C’est trop d’embarras, me fait-il, puis il faut partir. » Puis encore : « Je crois que la politique m’intéresse maintenant autant que l’art, et je n’ai pas besoin de me déranger. »
Si tu as un moment de loisir, mets donc un mot pour lui dans une de tes lettres, car pour lui écrire directement, il se croirait obligé de te répondre, et ce serait pour lui un remords, ou un mortel ennui.
Je t’embrasse mille fois.
Louise
Paul M. à sa mère
Rome, 27 novembre 72.
Je ne puis te dire combien ta lettre m’a réconforté, combien j’ai été touché de la bonté de M. Gleyre et embarrassé en même temps de l’opinion si exagérée qu’il a de moi. Il a cru parler de M. Delbrouck ; dis-lui de ne pas confondre ce que je suis avec ce que je voudrais être. Je ne vous ai que trop montré mon indécision et ma faiblesse. J’aurais voulu me laisser diriger entièrement par vous, mais je vois que l’affection vous aveugle sur une question pourtant très claire. Il s’agit d’un condamné politique qui accepte une commande du Gouvernement. Cette situation fausse, je n’en veux pas, et tu sais que, si je suis longtemps indécis, du moins, quand mon parti est pris, je n’en change plus.
J’espère que tu seras allée chez M. Charles Blanc. Il faut qu’il ait entre les mains mon refus officiel. Je te prie de lui porter immédiatement la lettre ci-jointe qui est définitive cette fois.
Ne t’inquiète point, chère mère, je suis très heureux depuis que j’ai vu clair dans ma situation. Vous m’aimez assez pour me faire encore un sacrifice.
Un instant j’ai eu envie de me constituer prisonnier et de purger ma contumace, mais ce serait reconnaître la compétence des conseils de guerre, et je n’admets pas qu’ils nous donne pour juges les gens qui ont bombardé Paris, les auteurs des exécutions sommaires.
Adieu, chère mère, bon courage, et surtout n’attends plus. Je vous embrasse tous mille fois.
A Monsieur Charles Blanc, Directeur des Beaux-Arts.
Monsieur,
Quand vous m’avez chargé de copier une fresque de Melozzo da Forli, j’ai vu dans votre choix un témoignage d’estime dont je vous suis bien reconnaissant. Aussi je croirais manquer à mon devoir, si je ne vous prévenais pas qu’un conseil de guerre vient de me condamner pour la part que j’ai prise à la défense de Paris et de la République. — Dans la position que vous occupez, il vous serait difficile de maintenir à un condamné la commande que vous m’avez faite, et de mon côté, il ne me conviendrait plus de l’accepter.
Veuillez donc considérer notre contrat comme rompu et vous entendre avec ma mère pour la restitution des deux mille francs que j’ai reçus comme avances.
Je tiens à vous dire que, lorsque je vous ai adressé ma demande, à vous dont je connais les opinions, et dont l’administration est d’ailleurs étrangère à la politique, j’ignorais complètement ma mise en accusation. Je suis resté huit mois à Paris sans me cacher ; j’ai suivi les cours et les concours de l’École des Beaux-Arts, j’ai même voté le 7 janvier dernier, et j’ai pu m’assurer que je n’étais pas rayé de la liste des électeurs. J’avais donc tout lieu de croire à un apaisement.
J’ai le désir, si je le puis, de terminer pour mon compte la copie à laquelle je travaille depuis six mois ; après quoi j’ai l’intention de purger ma contumace. Peut-être alors, l’état de siège étant levé, aurai-je affaire à la justice.
Croyez, Monsieur, que je ne reste pas moins votre obligé, et agréez l’assurance de mes sentiments respectueux.
P. Milliet
3
J. Nicole à Paul M.
Paris, 1er décembre 72.
Cher ami, ni le travail dont je suis chargé et surchargé, depuis ma nomination à l’école des Hautes Études, ni les tracas de mon emménagement n’auraient dû m’empêcher de t’écrire beaucoup plus tôt…
Tu es tourmenté par une sorte de scrupule et tu veux à tout prix sortir de cet état d’angoisse qui ne te laisse pas de repos. D’un autre côté ta mère, ton oncle et tes amis, qui dans tout autre cas auraient fait autorité pour toi en matière de conscience et d’honneur, désapprouvent complètement la démarche que tu voudrais faire, ne regardant pas tes scrupules comme fondés, et te demandent tout au moins de ne rien précipiter. Tu réponds à cela que personne ne peut substituer sa conscience à la tienne… tu es seul responsable de ta décision.
Mon ami me raconte qu’il y a un an, il a éprouvé des scrupules analogues aux miens, à la suite d’une fièvre mal guérie.
Ma mère qui voyait juste me demanda d’attendre quelques mois avant de prendre une décision.
Eh bien, à présent que je suis à peu près hors d’affaire, il me faut bien reconnaître que la conscience et l’imagination se mêlent tellement l’une à l’autre qu’on ne peut plus être bon juge de sa conduite. C’est un mystère effrayant, mais c’est un fait.
…
Je t’ai raconté cette longue histoire parce qu’il me semble que ta situation a beaucoup d’analogie avec celle où je me trouvais. Tu as passé pendant ces deux dernières années par une succession d’émotions trop fortes ; tu es allé en Italie dans une saison défavorable, tu as été malade et tu es seul. Ta mère a donc quelque raison de penser que tu n’es pas dans ton état normal et que tu te dois à toi-même de ne pas agir précipitamment. Songe qu’on ne te demande pas d’abdiquer : tu feras ce que tu voudras, mais ce que tu voudras de sang-froid. Continue à travailler, achève ta copie ; à quoi cela t’engage-t-il ? Si tes scrupules persistent, tu pourras toujours faire la restitution dont tu parles…
Et puis, calme-toi. Je sais bien que c’est précisément là la grande difficulté, mais du moins essaie. Écris beaucoup à tes parents, ne t’enferme pas dans tes idées ; sors, vois un peu de monde, prends de l’exercice et soigne-toi physiquement.
Tu as de braves cœurs qui pensent à toi, mère dont le seul désir est que tu sois heureux, de bons amis, moi entre autres, qui t’aiment et qui t’estiment profondément.
J’aurais bien encore un remède ; c’est la prière : elle m’a soulagé aux plus mauvais jours. Tu ne crois peut-être pas à son efficacité, mais va, essayes-en tout de même, c’est la main d’un ami qui te verse cette potion-là, je t’assure qu’elle est bonne.
Allons, du courage.
Ton ami qui te serre affectueusement la main.
J. Nicole
En tout cas, n’écris pas toi-même à M. Charles Blanc. J’ai vu la lettre que tu chargeais ta mère de lui envoyer ; elle est vraiment peu raisonnable. Pourquoi prendre ce ton ? Ta démarche même ne le réclame pas. Ne fais rien que par l’intermédiaire de madame Milliet.
Ma chère petite femme t’envoie un bon souvenir.
4
Paul M. à sa sœur Alix
Rome, 1er décembre 72.
Ta lettre me confirme dans l’impression que j’ai eue, lorsque je suis allé à Saint-Germain entendre plaider Fernand (Il défendait un de nos amis devant un conseil de guerre). Il n’y a rien de démoralisant comme l’habitude de l’obéissance passive et le respect de la hiérarchie ; ils font perdre la notion de cette justice qui est au-dessus de la loi écrite. Je n’ai nulle envie de me présenter devant ces juges-là, qui sont restés des ennemis. Nous ne pourrions pas nous entendre. Pour eux, le souverain c’est l’Assemblée ; pour nous, c’est le peuple. Pour eux, nous étions en révolte contre l’Assemblée ; pour nous, l’Assemblée était en révolte contre le pays. Que veux-tu que je leur dise ? Je n’ai pas la prétention de les convertir. Alors, à leur point de vue, je suis coupable et leur devoir est de me condamner. Puis, même en supposant que je sois acquitté, combien de temps durerait le procès ? Que deviendrait mon tableau ? Quel ennui d’être en prison, quelles inquiétudes pour vous ! Non, tout cela me semble parfaitement inutile. Bien que je souffre beaucoup de mon isolement, bien que j’aie grand besoin de vous revoir et de revivre au milieu de vous, je ne suis pas assez malheureux pour ne pouvoir prendre patience.
Madame Milliet à Paul
Paris, 2 décembre 72.
Ta dernière lettre m’a douloureusement surprise, mon cher enfant. Je pensais que tu attacherais plus d’importance aux avis de M. Gleyre. C’est égal, je suis tellement habituée à faire tout ce que tu veux que j’ai pris machinalement le chemin de chez M. Charles Blanc. Je ne l’ai pas trouvé et on n’a pu me dire quand je pourrais le voir. Il n’est pas venu dans les bureaux ces jours-ci. Voyant cela, je suis allée chez M. Gleyre lui conter mes ennuis. Je l’ai trouvé très monté, très préoccupé des événements politiques. De quel côté Thiers va-t-il couper le câble ? On espère que ce sera du côté de la droite qui continue ses attaques. — A ton sujet, M. Gleyre m’a dit : « Il faut que votre fils patiente ; d’ici un mois nous pouvons avoir une amnistie, ou une guerre civile ; M. Charles Blanc ne sera peut-être plus en place. » Puis, me regardant en face, il me dit, comme en se parlant à lui-même : « Mais je suis pourtant un honnête homme, et votre fils peut me croire quand je lui dis que la conscience la plus timorée n’a rien à reprendre à sa situation. Je ne me suis jamais montré rapace dans les affaires d’argent, aussi n’est-ce point là une question de justice. Cette tâche qu’il a acceptée, il n’a pas le droit d’y renoncer. Vous devez à tout prix empêcher votre fils de faire cette sottise, c’est votre devoir à vous. — Mais comment faire ? — Je ne sais pas, moi, il faut imposer votre autorité. — Oh, lui dis-je, je n’en ai point d’autre que celle de l’affection et, si mon fils regardait comme son devoir de me couper en quatre, il le ferait. » Il se mit à rire, puis je lui lus ta lettre à M. Charles Blanc. « Votre fils, me dit-il, est sous une impression maladive. Il va bientôt leur reprocher de ne l’avoir point fait arrêter. Il s’exagère beaucoup l’importance de cette condamnation. Il s’est trouvé sur une liste, et il a passé dans le tas. » Je me levai pour partir. « Dites-lui bien, ajouta-t-il, que les circonstances sont trop graves pour ne pas patienter. Obtenez qu’il n’écrive pas à M. Charles Blanc, ce serait une mauvaise action. »
En revenant ici, je rencontre Nicole et je monte chez lui pour voir son petit appartement. Il désapprouve complètement ta lettre. « Je comprends, me dit-il, l’état dans lequel se trouve Paul, j’y ai passé. C’est l’isolement qui cause cette surexcitation nerveuse. Le seul remède, c’est que vous alliez le trouver. Obtenez un délai, croyez-moi, sans quoi, plus tard, il regrettera la démarche qu’il veut faire. »
Et tu crois, cher enfant, que ce n’est pas à en perdre la tête ! Je suis de l’avis de Nicole, je crois que l’isolement cause tout le mal. Je me reproche amèrement de n’être pas partie tout de suite après le mariage de Fernand. J’ai voulu concilier trop de choses et j’ai tout gâté ; mais je suis toute disposée à réparer mes torts et à avancer notre voyage. Tu n’es point fait pour vivre seul, cela te rend trop malheureux. Je pense pourtant que tu peux te rapporter, pour une question d’honneur et de délicatesse, à ce que pensent des hommes comme M. Gleyre, ton oncle et ton père. Sans résoudre définitivement la question, laissons-la en suspens. Promets-moi, mon cher enfant, de ne faire aucune démarche personnelle, tu me dois bien cela pour tous les soucis que tu m’as causés ces temps-ci. J’ai été si malheureuse d’avoir ma conscience en contradiction avec la tienne ! Si nous avions été réunis, cela ne serait certainement pas arrivé.
Je t’enverrai après-demain une lettre chargée. Ton père a voulu t’écrire aussi. Je t’embrasse bien tendrement, mon cher enfant, et à bientôt. Ta mère,
Louise
Paul M. à sa mère
Rome, 3 décembre 72.
Les journaux que tu m’as envoyés m’ont fait grand plaisir. La crise semble calmée momentanément. La droite sent son impuissance et la gauche montre une habileté qui m’étonne. Mais quelle exagération dans l’enthousiasme général qu’excite le rusé petit Thiers, jouant son rôle de républicain malgré lui. Enfin, le mouvement est lancé cette fois et je le crois irrésistible. Le devoir des honnêtes gens est, non pas de le suivre, mais de le diriger. Thiers comprendra-t-il cela ? J’en doute ; je crois du moins qu’on peut dire : il marchera ou il ne sera pas.
Ma copie avance. Je suis les conseils de M. Hébert. Il doit revenir dans quelques jours pour voir la copie de M. Bellay et la mienne. J’étais dimanche dernier à sa soirée ; il m’a parlé de la façon la plus aimable ; je crois décidément qu’il ne sait rien et je me dis que j’abuse de sa confiance. S’il savait ce que je suis, il me tournerait peut-être le dos. Peut-être aussi, s’il me connaissait encore mieux, me rendrait-il sa bienveillance.
Ma résolution n’est point changée ; je l’ai prise après mûre réflexion et en parfaite santé d’esprit, je vous l’assure, quoique vous ayez l’air de me croire un peu toqué (Nicole me conseille de prendre de l’exercice). Vous reconnaîtrez plus tard que le parti que j’ai pris est le plus franc et le plus sage. Voyant que je vous rendais malheureux, j’ai retardé l’envoi de ma lettre à M. Charles Blanc ; mais je trouve que j’agis mal envers lui. Préviens-le donc dès que tu le jugeras convenable.
Le départ de Joseph Blanc a désorganisé notre petite réunion d’artistes ; je suis plus seul que jamais. Ne m’oubliez pas. Je vous embrasse.
(1) Ancien Prix de Rome en gravure, chargé par M. Thiers de faire à l’aquarelle des copies aujourd’hui conservées au Musée du Louvre.
Madame Milliet à son fils
Paris, 4 décembre 72.
Un calme relatif a succédé à l’agitation de ces jours derniers, mais la droite a atteint son but, arrêter les affaires, semer l’inquiétude et mettre tout cela sur le compte de la République. Les Parisiens ne sont pas dupes de ces manœuvres et l’irritation est extrême contre la droite. Il semble avéré que Ducrot préparait un coup d’état ; il avait donné à ses soldats des vivres pour deux jours et des cartouches ; il comptait enlever le petit Thiers ; Bazaine aurait été délivré, etc… Vois-tu les Parisiens se battant pour ravoir (1) leur petit Thiers ? Cela n’a tenu qu’à un cheveu. Maintenant encore il y a foule dans les gares à l’arrivée des députés ; on crie : « Vive la République ! Vive Thiers ! Vive Gambetta ! » Presque toutes les communes de France envoient des adresses à M. Thiers pour le féliciter de sa résolution de maintenir la République. Il est question de signer des pétitions monstres pour demander la dissolution. Il faudra bien qu’ils déguerpissent. L’aspect de la Chambre est triste à voir ; ce ne sont que interpellations et injures : « La Bretagne veut son Dieu et son Roi ! » s’écrie M. Dahirel. Enfin c’est la mise en pratique de ce gouvernement de combat que demandait Batbie. La situation actuelle me rappelle celle de 1851 avant le coup d’état. Seulement nous n’avions pas un petit Thiers à ce moment-là pour Président, et je crois que la France n’accepterait plus un coup d’état fait par la droite ; avec la droite il n’y a pas d’illusions à se faire, elle est franchement réactionnaire.
Je conserve tes lettres, cher enfant, et si les circonstances l’exigeaient, je pourrais les montrer. M. Gleyre et moi nous assumons toute la responsabilité du silence.
Nicole m’avait dit : « Avez-vous demandé conseil à mademoiselle Marie Chassevant ? Elle a un sentiment très sûr du juste et de l’injuste ; son jugement n’est pas faussé par les considérations de personnes ou d’usages du monde ; elle m’a souvent éclairé. » Hier soir j’étais chez madame Pape, je passai dans la chambre de Marie et lui lus tes dernières lettres. « Ce garçon est dans le faux, me dit-elle. Le jugement qui le frappe est-il juste ou injuste ? S’il est juste, si le jeune homme se sent coupable, s’il a des remords, qu’il vienne expier sa faute. Si le jugement est injuste, si la conscience de Paul ne lui reproche rien, pourquoi s’en occuper, en aggravant en lui donnant des conséquences auxquelles les juges n’ont pas pensé ? — Mais, lui dis-je, ce qui inquiète Paul c’est qu’il soit chargé, si le jugement était injuste, si on ne l’avait même pas fait entendre, ce serait une injustice ajoutée à une autre. » Je te raconte cette espèce de jugement de Salomon, pour te faire voir toutes les personnes auxquelles on a parlé unanimes.
Nous avons depuis plus d’un mois et demi des pluies continuelles, qui ont produit une crue de la Seine comme il n’y en avait pas eu depuis près de cent ans. C’est effrayant à voir. Dans Paris la rivière est maintenue par les quais, mais, aux deux extrémités, elle déborde et cause de grands ravages ; du côté du Point-du-Jour surtout, puis à la jonction de la Marne. Cette grande humidité cause beaucoup de maladies.
Je t’engage à brûler nos lettres, ou du moins à les bien resserrer. Adieu, mon chéri, nous t’embrassons tous bien tendrement.
(Réponse à une lettre perdue)
Paul M. à sa sœur Alix
Rome, 6 décembre 72.
Je suis étonné et désolé de vous voir prendre ainsi mon affaire au tragique. Il n’y a pourtant rien là de terrible, et nous serions bien injustes de nous plaindre. Réfléchis à quelle série de dangers nous avons échappé miraculeusement. Ne te souviens-tu donc plus de ce jour où tous deux, semblables à des chevaux dans un incendie, nous voulions rester et mourir ? C’est bien notre chère mère qui nous a sauvés ce jour-là en nous forçant à quitter Paris. Puis nous avons trouvé un asile sûr ; j’ai pu reprendre mes travaux sans être inquiété ; […]
— Voyons, un peu de courage et de résignation, je vous en prie. Supposez que je n’aie pas fait ma demande ou qu’elle ait été refusée, que serait-il arrivé ? Tout est pour le mieux jusqu’ici. Il faut seulement renoncer à quelques beaux rêves ; faisons-le de bonne grâce et ne tardons plus.
Est-ce que mon père exilé aurait accepté une commande de l’Empire ? Pensez-vous que la condamnation affichée à la mairie puisse rester longtemps secrète ? Comprenez donc qu’il y a des cas où la prudence excessive devient maladresse. Mon refus mettrait à couvert la responsabilité de M. Charles Blanc ; il m’en estimerait davantage et me garderait peut-être le secret ; je terminerais ma copie et je pourrais espérer que le Musée Européen la place qui lui était destinée.
Madame Pape le disait très bien : c’est lorsque j’ai adressé ma demande que j’aurais dû avoir ces scrupules ; mais il n’est jamais trop tard pour reconnaître ses torts, surtout quand il est si facile de les réparer, et j’avais alors dans mon ignorance de ce qui se passait une circonstance atténuante que je n’ai plus aujourd’hui.
Ce qui fait que nous ne sommes pas d’accord, c’est que vous m’aimez trop… Vous trouvez invraisemblable qu’on me traite comme un malfaiteur ; vous ne pouvez pas prendre cela au sérieux. Moi-même je n’en suis pas moins une insulte que je reçois ; j’use de la seule manière que je puisse y répondre ; et si je puis, pour ma faible part, contribuer à rendre odieuses les décisions des conseils de guerre, j’en serai content.
Pourquoi voulez-vous absolument voir en moi deux personnes distinctes ? Je ne suis pas un maître Jacques. L’artiste n’est pas séparé du citoyen. C’est un soufflet que je reçois, et vous voulez me persuader que ce n’est pas au peintre qu’on l’a donné. Cela n’empêche pas que si le peintre rentrait à Paris, on arrêterait le citoyen.
Je te parle bien longuement de mes affaires, mais elles me préoccupent pourtant moins que celles du pays. Comme je voudrais être à Paris, au milieu de cet admirable peuple que j’aime tant. C’est si beau de se sentir enlevé au-dessus de soi-même par la grande âme commune ! J’ai bon espoir. Je crois la droite impuissante à rien fonder. Si elle ose remuer le pays, elle ne fera que hâter l’avènement définitif de la République. Ils l’avouent eux-mêmes, nous sommes le flot montant qui va les engloutir ; ils peuvent donc nous condamner : malgré les pontons, malgré les assassinats juridiques, succédant aux exécutions sommaires, ils ne nous empêcheront pas de chanter victoire. Des hommes ont été vaincus, mais l’idée qu’ils défendaient triomphe.
Pourquoi faut-il que M. Thiers n’ait pas vu plus tôt cette vérité qu’il est bien forcé de reconnaître aujourd’hui ? La République seule peut sauver le pays. Si, dès le 18 mars, il avait prononcé les discours qu’il tient aujourd’hui, il n’y avait pas de guerre civile. S’il avait seulement dit tout haut ce qu’il promettait tout bas aux délégués des grandes villes, on arrivait à une conciliation. Il a été bien coupable, mais il semble disposé à racheter ses fautes et à tenir enfin ses promesses. Peut-être va-t-il rallier à nos idées l’immense troupeau à opinions flottantes, qui alors cesserait de s’effrayer de la République.
Tu peux t’imaginer avec quelle anxiété j’attends les dépêches. Elles nous arrivent bien tard, bien refroidies, bien tronquées. Ici beaucoup de Français ne se doutent même pas de ce qui se passe à Paris, tant Rome a un pouvoir assoupissant.
Dis à ma Bonti de ne pas se tourmenter. Qu’elle sache bien que je suis très philosophe et que je n’ai point de regrets superflus. J’ai la chance de ne pas être un homme pratique ; j’aime l’étude pour elle-même et je continue mon travail sans trop me préoccuper de l’avenir. Si je puis terminer ma copie, tant mieux ! Sinon, que veux-tu ? ce sera un malheur ; il y en a de plus grands de perdus, la belle affaire ! Comme dit Pierrot : « J’en avons ben vu d’autres ! »
Je vous embrasse. — Ton frère et ami.
Louise M. à son frère
Paris, 11 décembre 72.
Maman est allée lundi chez M. Charles Blanc et ne l’a pas trouvé ; elle y retourne aujourd’hui avec une lettre dans sa poche pour demander audience, si elle ne le rencontre pas. C’est un grand sacrifice qu’elle te fait là.
Les journaux que nous t’avons envoyés t’ont mis au courant des agitations politiques. On signe partout des pétitions pour la dissolution de la Chambre ; je crois qu’elle ne va plus durer longtemps. Un journal comparait Thiers à don Juan entre les deux paysannes ; il fait la cour tantôt à la droite, tantôt à la gauche ; il est monarchiste au fond et ne s’en est pas caché dans son dernier discours, mais en sa qualité de Président, il est bien obligé de défendre la République ; c’est une position fausse.
Madame Milliet à son fils
(même date)
Je sors encore une fois de chez M. Charles Blanc sans l’avoir trouvé. J’ai laissé une demande d’audience avec mon adresse, de sorte que, s’il y avait quelque chose de nouveau pour toi, mon nom le frapperait et il me ferait demander. (1)
Fernand à Paul
Le Mans, 11 décembre 1872.
Ma mère m’écrit que tu persistes à vouloir faire connaître ta position à M. Charles Blanc. Voici ce que le docteur Barbier m’a dit de t’écrire de sa part : « Il a tort, grand tort, de briser sa carrière par une sottise pareille. Il ne servira nullement son parti en agissant ainsi et, qu’il en soit bien persuadé, personne ne lui en saura gré. Je suis aussi bon juge que lui en matière de sentiments délicats, je lui donne tort de persister ainsi sans motif. Qu’il en croie ma vieille expérience. »
Maintenant à mon tour, je ne vais pas te ménager, mais sois certain que c’est mon amitié seule qui me dicte. Si tu te fâches, tant pis, nous nous raccommoderons plus tard. Eh bien, pour moi, cette persistance de ta part, c’est tout bonnement de la pose. Tu te figures que les frères et amis te sauront gré de cela, que tu vas passer à la postérité ; détrompe-toi, mon cher, tu es jeune ! Dans la famille on t’a fourré sur un piédestal ; tâche donc d’en descendre un petit peu, cela vaudra mieux pour toi. Tu ne vis pas dans le monde réel, mais dans un monde imaginaire ; tu as l’esprit complètement faussé par toute ta philosophie allemande ; descends donc un peu sur cette terre. Te figures-tu avoir seul le monopole de la droiture de conduite ? Quand des hommes comme M. Gleyre, le Docteur, te donnent tort, incline-toi donc ! Écoute-les ! Descends de tes nuages…
(1) Il est probable que M. Charles Blanc, informé de ma situation, préféra faire semblant de l’ignorer.
Tant que tes idées biscornues n’ont fait de mal à personne, je n’ai rien dit ; mais aujourd’hui je veux tâcher de t’arrêter en te criant : Songe à ta mère ! Notre pauvre mère a déjà bien souffert dans cette vie. Ce sera pour elle un cruel chagrin de plus, si elle te voit briser ainsi ta carrière. Car, il ne faut pas le dissimuler, c’est cela. Épargne-lui cette souffrance. Je sais que tu es entêté comme pas un ; je n’essaie pas de te persuader que tu as tort, parce que tu le comprends très bien toi-même. Renonce pour cette fois à te poser en martyr ; tu éviteras ainsi un grand chagrin à notre mère.
Prends tout ce que je t’ai écrit en bonne part ; c’est mon amitié fraternelle qui m’oblige à t’écrire ainsi.
Ton frère qui t’aime.
Fernand
Le docteur Barbier à madame Milliet
15 décembre 1872.
Chère madame et amie,
J’apprends que votre Paul, malgré vos observations, et les conseils de M. Gleyre, se maintient dans la volonté de faire connaître à M. Charles Blanc la nouvelle position qui lui est faite par une mesure politique prise contre lui. Cette détermination est vraiment attristante pour tous. Il va rompre une carrière si bien commencée, et qui lui promettait un si glorieux avenir. Que prétend-il en agissant ainsi ? Satisfaire à un devoir de conscience ? — La com[…] des opinions de tous les ouvriers qui travaillent au Louvre, ou aux monuments publics ? Mais il n’est pas autre chose ; il n’est pas fonctionnaire. »
Il me semble, mon cher enfant, que lorsqu’on voit un homme de la valeur de M. Gleyre avoir une idée aussi arrêtée, sur un sujet qu’il a étudié et creusé, en y mettant toute sa conscience, on ne fait pas une chose indélicate.
Je voulais t’écrire tout cela ce matin quand j’ai reçu la lettre du docteur. Je te l’envoie, elle te fera voir le sentiment d’un honnête homme et d’un républicain. Elle te fera voir aussi, cher enfant, combien nous t’aimons tous, cher enfant, combien nous t’aimons tous, et que, quel que soit le prix que nous voudrions, au prix de quoi que ce soit, porter atteinte à ton honorabilité ? — Tiens, te souviens-tu qu’un jour qu’il faisait très chaud à la Colonie, tu t’es levé à quatre heures du matin et que, tout en sueur, tu es allé te baigner dans la pièce d’eau, tout en te disant : « Comme c’est malsain ce que je fais là ! » Je ne t’avais pas vu ce jour-là, mais je le vois, laisse-moi te remercier bientôt de ma sollicitude.
Je n’ai point encore reçu de lettre d’audience de M. Ch. Blanc. J’espère qu’il a autre chose à faire de plus intéressant que de recevoir une vieille bonne femme qu’il ne connaît pas, et qui n’a que des choses désagréables à lui apprendre.
Je voudrais bien qu’il me laisse tranquille cette semaine et me donne le temps de recevoir une lettre de toi telle que nous la désirons. Je pense que de son côté il n’a rien d’intéressant à me dire, puisqu’il ne m’a pas fait appeler.
Nous t’embrassons mille fois. — Ta mère,
Louise
Je t’enverrai demain des journaux.
Paul M. à sa mère
Rome, 19 décembre 1872.
Je regrette vivement de ne pas être d’accord avec vous. Vous m’écrivez des lettres si bonnes, si affectueuses qu’elles me feraient vous aimer davantage encore, si c’était possible. Je pleure en les lisant; mais pourquoi me traitez-vous comme un malade, comme un exalté qu’il faut calmer? Je suis très calme, je vous assure, et bien moins exalté que vous. La cause que vous défendez avec tant de passion et d’éloquence, je ne puis la trouver bonne. Pourtant si vous me demandez d’attendre quelques jours que la crise politique soit terminée, je le veux bien. Vous ôterez seulement le mérite d’avoir pris l’initiative d’un refus. Remerciez mille fois M. Gleyre et Nicole ; dites-leur combien je suis heureux de me sentir entouré de tant de sympathie et d’amitié.
Fernand se trompe quand il croit que je m’occupe du qu’en-dira-t-on ou de la postérité. Les « frères et amis » n’ont rien à voir là-dedans. D’ailleurs, ceux que j’aimais le plus sont morts ; je me soucie de la postérité comme de l’an 40, mais je ne veux pas profiter d’une erreur et compromettre des gens dont je suis l’obligé.
Je ne suis ni triste ni découragé. Je travaille beaucoup, et puis je suis si heureux de recevoir vos lettres, de me sentir aimé de vous comme je le suis! Hélas, chère mère, nous sommes aussi obstinés l’un que l’autre. Je te remercie d’avoir demandé une audience, je crois seulement que tu ne l’as pas fait en termes bien pressants. De ton côté tu me sauras gré, je l’espère, de n’avoir pas écrit directement. Ce n’est pas l’envie qui m’en a manqué, mais j’ai trop grand besoin de votre affection pour rien faire qui puisse vous froisser.
Paul à sa mère
Rome (sans date).
Je me suis laissé éblouir un instant par les qualités littéraires du Message et par cette singulière habileté que M. Thiers déploie dans les luttes parlementaires. Mais je ne partage pourtant pas l’engouement général dont il est en ce moment l’objet. Affaire de mode, je crois. Dans les grandes questions, je ne vois pas qu’il se soit montré habile. C’est un esprit tortueux qui se plaît aux situations louches; il ne fondera la République qu’en la faussant. Il n’a pas su créer une seule institution durable; sa mort remettrait tout en question. N’est-ce pas la condamnation du régime sous lequel nous vivons?
Après avoir escamoté la République en 1830, après avoir contribué à préparer le 2 Décembre, M. Thiers a, pendant la guerre, paralysé la défense; il a fait la paix honteuse, et, depuis, il paralyse ce magnifique élan de dévouement qui aurait pu faire accepter tous les sacrifices; il amuse le pays par ses tours d’adresse et il l’endort.
Après nos désastres, la marche à suivre semblait toute tracée : il fallait armer la nation et l’exercer promptement. Qui donc aurait osé refuser? — Il a désarmé la garde nationale. Il fallait nous trouver des alliés. — Où sont-ils? Il fallait éclairer le suffrage universel en répandant partout l’instruction. — On n’a rien fait encore. — Il fallait prévenir la guerre sociale en accordant aux travailleurs ce qu’il y a de juste dans leurs revendications. — Il n’a rien trouvé de mieux que de proscrire l’Internationale et de s’opposer à l’impôt sur le revenu. M. Thiers est un homme funeste.
Qu’a-t-il fait de sa diplomatie quand les maires de Paris tentaient un suprême effort pour empêcher la guerre civile? Qu’a-t-il fait de sa modération dans cette répression épouvantable? Il ne m’est pas permis d’oublier mes amis massacrés, ni les pontons, ni la Nouvelle-Calédonie, ni le couperet de la Commission des Grâces. Je ne veux rien devoir à ce Gouvernement et surtout je ne veux pas lui devoir de reconnaissance.
Cette commande avait été pour moi un grand bonheur artistique. En l’acceptant, je me conformais à cet esprit de conciliation et d’apaisement qui était alors dans le désir de tous. Cette conciliation, on n’en veut pas; rien ne fait prévoir une amnistie prochaine. Pour moi, j’en ai déjà trop fait, je m’arrête.
Remercie M. Barbier de sa lettre si bonne pour moi. Je voudrais lui répondre quelques mots : la commande d’une œuvre d’art est un encouragement personnel et touche de près à la protection. « On pourrait tout au plus, dit-il, me retirer cette commande. » C’est précisément ce qui m’arriverait et ce que je veux éviter. Il y a un point sur lequel je suis tout à fait d’accord avec M. Barbier : « Il ne faut point de subterfuge, il faut agir carrément. » Je t’en prie, chère mère, ne va pas solliciter l’intervention de M. Charles Blanc; il n’a rien à voir dans mon affaire politique. Dis-lui la détermination que j’ai prise et présente-lui ma lettre de refus. Encore une fois, il n’y a point de martyre là-dedans; je vous assure même que le sacrifice n’est pas si grand que vous le pensez. J’ai pris goût au métier de copiste. C’est une vie régulière qui n’offre pas, il est vrai, les mêmes plaisirs que la composition, mais qui n’en a pas non plus la fièvre, les soucis ni les découragements.
Madame Milliet à Paul
Paris, 21 décembre 72.
Je n’ai point encore reçu de lettre d’audience de M. Charles Blanc; quand j’en recevrai une, j’irai; mais je fais des vœux pour qu’il tarde encore et te laisse le temps de faire des réflexions salutaires. J’irais alors lui dire tout simplement que ton tableau est fini. — Ne t’occupe donc pas du qu’en-dira-t-on, ni de ce que peuvent penser quelques petits oisons envieux. S’ils ne veulent pas croire la vérité, ils en penseront tout ce qu’ils voudront. Crois-tu pouvoir désabuser ceux qui mettent de la mauvaise foi dans leur manière de voir? Quant à m’attendrir sur le sort de ce pauvre M. Jules Simon, franchement j’ai autre chose de mieux à faire.
Ce doit être un vrai cauchemar pour toi quand tu reçois nos lettres; heureusement tu y trouves l’expression de notre tendresse, et cela doit t’aider à avaler tout ce que qu’elles contiennent de désagréable. Combien il m’est pénible de ne pouvoir être d’accord avec toi, cher enfant!
M. de Tucé à Paul
Paris, 26 déc. 1872.
… Ta mère m’a rapporté son entretien avec M. Gleyre, et j’ai trouvé dans son avis un sens si droit et si pratique que je pensais qu’il pourrait avoir quelque action sur toi.
Avant de le connaître, j’étais assez d’avis que ta mère allât voir M. Ch. Blanc et lui racontât tes scrupules, mais je reconnais qu’il a raison, et je ne vois pas que tu puisses rendre à M. Ch. Blanc un plus mauvais service ni lui faire rien de plus désagréable. C’est une chose qu’il doit désirer ne pas savoir, et qui du reste ne le regarde pas. Malgré cela, ta mère est allée chez lui; elle n’a pas été reçue et n’a pas reçu non plus de réponse à sa demande d’audience; il est fort occupé à cette époque de l’année.
Tu n’en dois pas moins achever le travail qu’il t’a donné, car il n’y a rien de changé pour lui dans les conditions du marché, ni pour toi non plus… Tu ne trompes donc personne.
Tu veux, dis-tu, conserver ta copie, en attendant des jours meilleurs; tu es bien sûr de la placer un jour ou l’autre. Tu n’en as pas le droit. C’est sur ce point seulement que ceux qui t’ont envoyé pourraient te faire des reproches, car tu ne tiendrais pas le marché passé avec eux : tu as demandé à faire cette copie, tu as accepté des arrhes, ils ont facilité les moyens d’exécution, ils ont fait surveiller ton travail par M. Hébert, tu n’as pas le droit de rompre ton traité, pour utiliser ton tableau au mieux de tes intérêts. Les procédés de la comptabilité n’admettent pas non plus ces complications.
J’ai vu presque toutes tes lettres; tu ne parais pas décidé à purger ta contumace, puis tu parles du concours auquel tu désires prendre part; cela va difficilement ensemble. Je vais prendre des informations au sujet des demandes à faire pour purger les contumaces, dans le cas où tu changerais d’avis.
En résumé, je te conseille de finir ta copie, de la faire voir à M. Hébert, et s’il reconnaît qu’elle est dans les conditions à être livrée, de l’envoyer à Paris.
Quant au jugement, je ne discute pas cela avec toi. Tu as des idées politiques qui dirigent ta conduite, dans un domaine où personne n’a rien à voir, mais il faut en passer par là, si tu veux revenir en France. — Moi ou ta mère t’écrirons à ce sujet.
Adieu, je te serre la main. de Tucé
5
Louise Milliet à Paul
Paris, 28 décembre 72.
Nous avons fait hier une visite à mademoiselle Gleyre; son oncle était chez elle, il y dîne tous les soirs; il s’intéresse beaucoup à toi. — Maman lui disait : « Peut-être blâmera-t-on d’avoir recommandé ce jeune homme. » — « Qu’on dise ce qu’on voudra; je répondrai que je savais parfaitement qu’il était, que je l’ai recommandé et que je le ferais encore. J’apprécie le peintre, je ne suis pas professeur de politique. »
Il y a à la Sorbonne un cours de dessin où je vais. Le professeur, M. Gobert, me plaît assez; sérieux et qui s’y connaît. Il a de bons modèles. Nous ne sommes pas beaucoup à dessiner d’après la bosse, et les autres élèves font de telles horreurs que mon dessin paraît très bien; c’est peut-être le contraste qui fait cet effet-là. J’espère bien avoir une médaille.
Je suis aussi le cours de zoologie qui m’intéresse beaucoup. Le professeur met toujours sur mes devoirs : « très bonne copie ». Je fais des illustrations : cœur, poumons, circulations, appareils. Dans mon dernier devoir j’ai fait le portrait du professeur soufflant dans un tuyau en caoutchouc; je ne sais pas s’il mettra : « très ressemblant ». J’ai fait aussi un serin sous cloche, pas comme pendant! Mon oncle s’intéresse beaucoup à mes devoirs de zoologie; tous les dimanches il veut les voir et je lui demande conseil sur les choses qui m’embarrassent. Le soir, avec Alix, nous faisons des vêtements pour les enfants des communeux; il y a de grandes misères, des femmes qui restent avec sept enfants sur les bras.
Il paraît que les Jésuites se remuent beaucoup. Ceux de Paris sont jaloux des miracles de la Salette et de Lourdes; ils ont promis que sainte Geneviève allait aussi faire des miracles au Panthéon.
Adieu, mon vieux têtu chéri, je t’embrasse de tout cœur. Ta sœur et amie.
Madame Milliet à Paul
Paris, 30 décembre 72.
Cher enfant,
Comme c’est triste d’être ainsi séparés! Mais je suis sûre que tu sentiras bien que nous pensons à toi tout le jour, que nous en parlons, mais non pas sans mêler à notre affection bon nombre d’épithètes malsonnantes, que je te laisse deviner. — Nous n’aurons que la moitié de nos enfants avec nous, le jour de l’an. Fernand sera retenu à Roquencourt par les visites de corps, et ton oncle ira à Versailles présenter ses hommages à M. Thiers. Ce soir, il dîne à l’Élysée chez le Président, et demain il viendra nous raconter cet intéressant repas.
Nous avons reçu ta lettre, cher enfant; je te remercie et te sais bon gré de n’avoir pas écrit directement. Je sais que c’est pour moi que tu l’as fait. De mon côté je suis allée trois fois chez M. Ch. Blanc. Je lui ai demandé une audience qu’il ne m’a pas encore accordée. Tu me dis que je ne dois pas m’occuper de ce qu’il pense; je n’ai pas menacé de me jeter à l’eau s’il ne me recevait pas de suite. Je lui ai écrit une demande très polie, en mettant mon adresse; mais ce retard n’a rien d’extraordinaire, à cause de l’installation du Musée des Copies qui absorbe tout son temps. Tu peux être bien tranquille, mon cher enfant, je ne ferai aucune courbette devant M. Ch. Blanc. J’ai autant de souci de ta dignité que tu peux en avoir toi-même. La phrase de ta lettre à laquelle je fais allusion m’a fait grand plaisir; tu me dis : « Je t’en prie, ne va pas solliciter l’intervention de M. Ch. Blanc; il n’a rien à voir dans mon affaire politique. » Tu as parfaitement raison. C’est l’artiste qui a donné la commande, mais l’artiste l’a acceptée, il doit la livrer. Il n’y a rien de personne obligeant; c’est un contrat qui doit être tenu de part et d’autre. Est-il jamais venu à l’idée de personne que le peintre commande fût l’obligé de celui qui lui commande un tableau? Il y a réciprocité, et si le tableau est réussi, c’est l’acquéreur qui est l’obligé du peintre.
Le prix que l’on t’a promis pour ta copie est inférieur à celui que l’on donne à la plupart des travaux analogues. Tu vas avoir dépensé trois mille francs pour le faire; certes la rémunération n’est pas juste… Tu peux être reconnaissant à M. Ch. Blanc de sa confiance, mais c’est un radical celui-là; il n’est pas centre-gauche. Eh bien, je te dis, tu ne dois pas forcer les gens à commettre une injustice, même quand cette injustice te serait préjudiciable.
J’ai porté tes remerciements à M. Juif. Il me disait : « C’est de la casuistique que tous ces scrupules. Une administration ne doit pas entrer dans des questions de personnalités; quand elle le fait, poussée par la passion politique, elle a tort. » Tu ne dois pas forcer les gens à commettre une injustice, même quand cette injustice te serait préjudiciable. Il ajoutait : « La justice politique n’est jamais juste. On a pleinement le droit de se soustraire aux conséquences d’un jugement inique. A-t-on jamais reproché à un condamné par contumace de ne pas venir apporter sa tête? » Nous avons relu le passage de ta lettre où tu m’engages à aller soumettre la question à M. Charles Blanc; nous avons fait ensemble un examen de conscience plus scrupuleux que jamais curé n’en a fait faire à une pénitente; je me suis faite l’avocat de tes idées, avec une persistance qui t’aurait étonné si tu m’avais entendue. — Je passerai bien facilement sur la question d’argent, ai-je dit à M. Juif, si vous croyez son honneur engagé. Pensez-vous que je doive faire M. Charles Blanc juge de cette question? — Non, mille fois non, m’a-t-il répondu. Comme administrateur il ne doit pas entrer dans les questions de personnes, et comme homme il n’est point votre ami, pour que vous alliez lui demander conseil. Vous lui enlèveriez l’irresponsabilité qu’il a jusqu’à présent par son ignorance soit réelle, soit feinte. S’il arrive quelque désagrément, eh bien, votre fils le supportera. Voilà, a-t-il ajouté, ce que je dirais à mon fils et ce que je dis au vôtre; qu’il se hâte de terminer son tableau et de l’envoyer. » Comme cette manière de voir est complètement la nôtre, je n’ai pu faire autrement que de me rendre à ces bonnes raisons.
M. Juif (1) écrivait à Paul M.
Paris, 31 décembre 1872.
Mon cher monsieur Paul,
… Je n’ai point été surpris des poursuites dont vous avez été l’objet, je les prévoyais. Quant à votre résolution de vous en glorifier un jour, mais pour le moment des scrupules vous tourmentent. Frappé pour la défense d’une cause que vous n’entendez pas déserter, vous vous demandez si vous n’encourrez pas de reproches pour avoir sollicité des faveurs de vos ennemis politiques. Ces appréhensions ne sont pas du tout fondées à mon avis. L’administration des Beaux-Arts n’a rien de politique.
(1) Qui devint depuis le beau-père de M. Guieysse, ministre des Colonies et député.
(M. Juif développe les mêmes arguments que le docteur Barbier.) Sous tous les rapports, il convient donc que vous vous absteniez. Vous seconderez ainsi les arrangements de madame votre mère que j’ai vue bien triste. Son énergie et son calme ne se démentent pas, mais les épreuves du jour doivent l’atteindre beaucoup plus douloureusement que vous, qui devez voir dans un avenir assuré, distant tout au plus de quelques années, l’avènement et le triomphe des grandes et généreuses aspirations de notre siècle.
Tout à vous, mon cher monsieur Paul, votre affectionné,
Juif
Madame Milliet à Paul
1er janvier 73.
Quel triste jour de l’an! Des deux enfants qui restent près de nous, Louise est souffrante d’une dent de sagesse qui pousse, et Alix en allant hier toucher sa quinzaine chez Goupil a appris une bien mauvaise nouvelle : on ne va plus faire de photographies coloriées. L’Amérique, où on les envoyait, n’en veut plus. En attendant mieux, Alix peint à l’aquarelle des photographies sur papier salé. Tout le monde les trouve charmantes, mais personne ne les achète. Si elle savait retoucher les grands portraits, cela se paierait bien, mais c’est un nouvel apprentissage. Elle en est fort attristée, je tâche de la remonter… J’ai reçu la visite de J. Nicole qui venait demander de tes nouvelles. Il est un peu plus content de sa situation; il nous presse beaucoup d’aller te rejoindre. Hélas, je le voudrais bien, et cela ne dépend que de toi. Si tu voulais renoncer à tes malheureuses idées, nous partirions aussitôt que ta copie serait envoyée. Tu nous dis que plus tard tu pourras faire recevoir ton tableau au Musée des Copies, mais c’est la France qui t’a facilité les moyens de l’exécuter? Est-ce bien de mettre tes parents dans la gêne pour satisfaire un caprice, car je ne puis qualifier autrement un scrupule condamné par les personnes les plus délicates. Est-ce bien de briser soi-même sa carrière? Si tu étais logique, tu ne devrais pas désirer de faire le concours de Rome…
P.-S. — C’est M. Lenepveu qui est nommé directeur de l’Académie de France à Rome.
Paul M. à sa mère
Rome, 5 janvier 73.
Décidément vous voulez m’accabler sous le nombre : père, mère, frère, sœurs, oncle, amis, Nicole, M. Gleyre, M. Barbier, M. Juif, madame Pape, Marie Chassevant; il me faut tenir tête tout seul à ces chers ennemis. Mais comment pourraient-ils se mettre tout à fait à ma place pour voir les choses du même point de vue que moi? — Je te prie de remercier M. Juif de l’intérêt qu’il me témoigne. Je t’assure, chère mère, que je fais de grands efforts pour me ranger à votre avis. Du moment où je tiens mes engagements, l’administration des Beaux-Arts devrait tenir les siens; mais si le Gouvernement n’a pas le droit de me retirer la commande, et je préfère éviter cet affront. Si la thèse que vous soutenez est juste, M. Charles Blanc le reconnaîtra; il faut l’en faire juge.
Maintenant, chère mère, dans ton ardeur à soutenir mes intérêts, tu me dis des choses très dures. Je n’admets pas que tu traites de caprice une résolution que M. Juif appelle une satisfaction respectable, et des scrupules qui sont loin d’être aussi exagérés que vous le dites. Ne parle pas non plus de « carrière brisée », ni de vous mettre dans la gêne; j’espère bien, quoi qu’il arrive, ne vous tirer d’affaire. J’apprends que M. Bin a demandé avec succès la commande d’une copie d’après les grandes fresques de Signorelli à Orvieto. S’ils obtiennent ce travail énorme, ils pourraient peut-être m’y employer.
Je te vois, chère mère, si inquiète de mon avenir que je ne veux pas lutter contre ton désir autrement que par la persuasion. Pèse bien mes raisons; je souhaite qu’elles te paraissent bonnes; je m’en remets à toi; ce que tu feras sera bien fait.
Ton fils aimant habitué à t’obéir.
Madame Milliet à son fils
Paris, 13 janvier 73.
Tu es bien le meilleur garçon de la terre, mon chéri, et ta Bonti a été bien dure pour toi, quand elle traitait de caprice un scrupule exagéré mais très honorable. Sa tendresse impatientée par ton obstination est cause de cette boutade que tu lui as déjà pardonnée, j’en suis sûre.
Je t’ai envoyé une lettre de M. Juif, une autre de ton oncle, une de Louise et une de moi. Tu nous occupes et nous préoccupes constamment; nous serions si heureux de te ramener le calme dans ton esprit. Crois donc bien que nous t’aimons trop pour t’engager à faire une chose qui ne serait pas de la plus scrupuleuse délicatesse. Allons, un peu de courage, mon cher enfant, et dis-moi que je puis aller chez M. Charles Blanc pour lui annoncer que ta copie est terminée et que tu es prêt à la livrer. Quant à rembourser les avances qui t’ont été faites, nous regardons cette mesure comme aussi extravagante que déplacée. Puisse notre conviction entrer dans ton esprit, mon cher enfant, et adoucir le sacrifice que tu vas nous faire! Nous t’embrassons bien tendrement et nous avons toutes un grand désir d’aller te rejoindre.
J’étais trop faible pour résister à tant d’objurgations amicales. Mes parents venaient de perdre une grande partie de leur fortune. Les sommes que j’aurais dû restituer, je ne les avais pas. Je me dis qu’après tout c’était à ceux qui m’avaient donné la commande de prendre des renseignements sur mon compte. Je pris le parti des gens indécis : attendre.
III — UN COMMUNARD AU VATICAN
Achèvement et envoi de la copie d’après Melozzo da Forli. — M. de Courcelles. — Dom Marcello. — Lettre de M. Charles Blanc.
1
Madame Milliet à son fils
Paris, 6 janvier 73.
Hier nous avons visité le Musée des Copies; il y a déjà de fort belles choses et c’est très considérable. Nous y retournerons, et Louise te rendra compte de ce que nous avons vu.
Alix est sans ouvrage en ce moment, elle va faire quelques aquarelles d’après la Source d’Ingres, au Luxembourg.
Paul M. à sa mère
Rome, 10 janvier 73.
Je viens de terminer les dorures de mon tableau; il faut maintenant que je les patine pour en atténuer l’éclat. M. Hébert n’est pas venu me voir comme il me l’avait promis, ce sera pour la semaine prochaine; il pose pour Tony Noël qui fait son buste. Je redoute un peu sa visite, car il ne va pas me ménager les observations, et je devrai suivre tous ses conseils.
J’ai à vous raconter une curieuse conversation que j’ai eue hier avec M. de Courcelles, notre nouvel ambassadeur. Dom Marcello, secrétaire de Mgr. de Mérode, lui servait de guide dans la Galerie de Peinture, et m’a présenté en faisant mon éloge avec son exagération italienne. M. de Courcelles m’a beaucoup complimenté. « Nous avons discuté longuement, m’a-t-il dit, avec M. Jules Simon, au sujet du Musée des Copies. On craint d’y voir beaucoup d’œuvres médiocres, mais si toutes les copies sont faites comme la vôtre, cela présentera un véritable intérêt. Quand vous aurez terminé cette copie, il faut que vous en fassiez d’autres. » Il s’est mis alors à me parler d’art avec une érudition qui m’a étonné. Il connaît les moindres œuvres de Melozzo da Forli. Il m’a parlé des fresques de Masaccio et de fra Angelico, m’expliquant, comme aurait pu le faire M. Perrin, les idées morales et les allégories contenues dans ces peintures. Saint Étienne, par exemple, distribue l’aumône à tous également, comme un sacrement. La première personne qui se présente au saint, c’est Madame la Pauvreté. Il ne se lassait pas d’admirer l’idée de lui avoir mis une robe rose, et aussi ce détail naïf : un petit enfant cherche à dérober à un autre l’aumône qu’il vient de recevoir. « C’est un petit Victor-Emmanuel, disait-il, mais pas bien méchant celui-là, plutôt espiègle. » — Au gardien chef qui venait lui présenter ses hommages, M. de Courcelles a répondu que sa nomination n’était pas encore officielle, mais on sait ici que c’est chose faite : « Nous préférons, aurait dit le pape, accepter de la France de dures conditions avec un bon ambassadeur, plutôt que de bonnes conditions avec un mauvais ambassadeur. »
Je serais bien content d’avoir une autre commande, mais cette fois vous ne m’ôteriez pas la satisfaction de la refuser. — N’est-ce pas une position bien singulière que la mienne? Me voilà au mieux avec tout ce monde-là sans savoir pourquoi ni comment. Tout en me tenant sur la plus grande réserve, j’ai cru pouvoir être poli.
Puisse votre prochaine lettre m’annoncer le jour de votre arrivée. Tout à vous.
Madame Milliet à son fils
Paris, 13 janvier 73.
Parmi les copies du nouveau Musée, il y en a bien médiocres. Avec mademoiselle Gleyre nous disions que, pour la gloire de M. Charles Blanc, quelques copies bien faites vaudraient mieux que des tas de médiocrités ou pis encore. Il y en a cependant que M. Gleyre lui-même trouve très bien. Si une copie est réussie, on peut se demander à qui la gloire en revient : à l’artiste ou au personnage qui a passé la commande? Fais-moi donc le plaisir de dire à l’homme politique qui est en toi de laisser dormir en paix, et laisse l’artiste tranquille.
J’ai porté tes remerciements à M. Juif. Il me disait : « C’est de la casuistique que tous ces scrupules. Une administration ne doit pas entrer dans des questions de personnalités ; quand elle le fait, poussée par la passion politique, elle a tort. » Tu ne dois pas forcer les gens à commettre une injustice, même quand cette injustice te serait préjudiciable. Il ajoutait : « La justice politique n’est jamais juste. On a pleinement le droit de se soustraire aux conséquences d’un jugement inique. A-t-on jamais reproché à un condamné par contumace de ne pas venir apporter sa tête ? » Nous avons relu le passage de ta lettre où tu m’engages à aller soumettre la question à M. Charles Blanc ; nous avons fait ensemble un examen de conscience plus scrupuleux que jamais curé n’en a fait faire à une pénitente ; je me suis faite l’avocat de tes idées, avec une persistance qui t’aurait étonné si tu m’avais entendue : « Je passerai bien facilement sur la question d’argent, ai-je dit à M. Juif, si vous croyez son honneur engagé. Pensez-vous que je doive faire M. Charles Blanc juge de cette question ? » — Non, mille fois non, m’a-t-il répondu. Comme administrateur il ne doit pas entrer dans les questions de personnes, et comme homme il n’est point votre ami, pour que vous alliez lui demander conseil. Vous lui enlèveriez l’irresponsabilité qu’il a jusqu’à présent par son ignorance soit réelle, soit feinte. S’il arrive quelque désagrément, eh bien, votre fils le supportera. Voilà, a-t-il ajouté, ce que je dirais à mon fils et ce que je dis au vôtre ; qu’il se hâte de terminer son tableau et de l’envoyer. »
Comme cette manière de voir est complètement la nôtre, je n’ai pu faire autrement que de me rendre à ces bonnes raisons.
Paul M. à sa mère
Rome, 16 janvier 73.
Je regrette de n’avoir pas réussi à vous convaincre, mais vous ne voulez rien entendre, et je me laisse mener comme un enfant. — J’attends toujours M. Hébert qui ne vient pas. Je comptais aller chez lui dimanche dernier, mais il avait fermé son salon; devine pourquoi. — A cause de la mort de Napoléon III. Il est en relations personnelles avec toute la famille impériale. Les pensionnaires sont furieux, parce que les journaux italiens prétendent qu’ils ont pris le deuil. Je pense que dimanche prochain le deuil sera fini.
M. de Courcelles, qui est revenu me voir, est plus aimable que jamais. Si j’en crois dom Marcello, il voudrait me faire copier ces anges de Melozzo dont il raffole, ou bien le saint Étienne de fra Angelico. Ce sont de très belles choses assurément, mais je ne voudrais pas être voué toute ma vie aux primitifs; j’aimerais mieux étudier Raphaël et Michel-Ange. D’ailleurs, comme je refuserais cela m’est bien égal.
Madame Milliet à son fils
Paris, 18 janvier 73.
La visite de M. de Courcelles et ses compliments nous ont fait grand plaisir. J’ai rencontré M. Gleyre et lui ai conté cela. Il m’a dit que M. de Courcelles est en effet un érudit très distingué. Il pense qu’on enverra ta copie à Paris aussitôt qu’elle sera terminée; ils ont grande hâte de garnir leur Musée. S’il en est ainsi, j’aimerais mieux attendre pour partir que cette affaire fût terminée. Si au contraire M. Hébert ne doit envoyer ton tableau que plus tard, eh bien, nous partirons de suite.
A propos, mais nous ne nous sommes pas encore réjouis ensemble de la mort de Badinguet! Je sais bien que c’était un homme fini, mais j’éprouve un soulagement à sentir la terre débarrassée de ce malfaisant. La seule oraison funèbre que l’on entende répéter partout sur son compte est celle-ci : « Quel dommage qu’il ne soit pas mort quelques années plus tôt! »
Paul M. à sa mère
21 janvier 73.
Enfin me voilà content! M. Charles Blanc est informé de tout. Comment? Je n’en sais rien, mais je le devine. — Je suis allé hier dimanche à la soirée de M. Hébert. Il a répondu qu’elle était très bien et serait finie la semaine prochaine. Il est intrigué; il voudrait savoir pourquoi on lui envoie un télégramme au lieu d’une simple lettre. J’ai gardé un silence prudent sur mes suppositions.
M. Hébert se doute probablement de quelque chose; ma position est connue de trop de gens et je m’en cache trop peu pour que le secret soit bien gardé. M. Hébert m’a promis de venir au Vatican un jour de cette semaine. Ma foi, tant pis si je le dérange pour un travail qui n’a plus rien d’officiel. J’ai trop envie de bien faire pour ne pas profiter de cette occasion d’avoir quelques bons conseils sur mon travail par ce véritable connaisseur du clair-obscur. J’ai pensé que tu t’étais décidée enfin à prévenir M. Charles Blanc, et je t’en remercie. Peut-être Nicole m’aura-t-il aidé à te persuader. Cela t’étonnera, mais j’ai éprouvé un véritable plaisir quand M. Hébert m’a pris à part d’un air mystérieux. Je me suis dit : Bon, cela va enfin sortir de cette position fausse que je pèse tant. — Tu comprends si je suis curieux d’avoir des détails sur ton entrevue diplomatique. Souviens-toi du mot de M. Barbier : « Il faut agir carrément. »
Le télégramme de M. Charles Blanc me prouve une hésitation dont je lui sais gré, mais je ne me fais aucune illusion; votre espoir m’a toujours paru chimérique. Pour que mon affaire fît le moins de bruit possible, je voulais prendre l’initiative du refus; mais suivre votre avis revient presque au même. Je suis dans la situation d’un fonctionnaire qui, fort de son droit, attend qu’on le destitue plutôt que de donner sa démission.
Voilà donc votre voyage encore une fois remis en question; je le regrette vraiment. Mais surtout ne vous tourmentez pas, et ne vous apitoyez pas trop sur le sort du pauvre Melozzo innocent et persécuté.
Paul M. à sa mère
22 janvier 73.
Hier, je suis resté chez M. Hébert jusqu’à une heure du matin. Edmond About était là, toujours si spirituel. Il était fête ce soir-là; les nouveaux pensionnaires arrivent les prochains.
P.-S. — Je reçois ta lettre du 18. Je m’étais trompé; tu ne me parles pas de visite à M. Charles Blanc; c’est donc par une autre voie qu’il a été informé. Hâte-toi de m’aller voir. Insiste s’il n’est pas visible. Porte-toi la lettre que je t’excuse-moi de ne l’avoir pas présentée avant.
Madame Milliet à son fils
Paris, 25 janvier 73.
Mon pauvre chéri, mais tu as vraiment l’air d’un criminel qui s’imagine que tout le monde s’occupe de lui. Je suis convaincue que ce télégramme n’a aucune importance; songe donc que cela ne coûte rien à l’administration. Il est question de réviser certains jugements, me disait ton oncle; le tien serait probablement rendu; mais annulé mais jusque-là, pour vivre tranquille! Envoie ton tableau le plus tôt possible; il attendra son arrivée avant de bien activer M. Buon. Tu devrais aller nous attendre à Florence, cela te reposerait.
Ton père a parlé de ton affaire à M. Belin, conseiller à la préfecture. Celui-ci lui a dit : « Que votre fils accepte donc des commandes tant qu’on lui en donnera. L’avenir est à nous. »
4 heures 1/2.
Je sors de chez madame Bin. Son mari n’a jamais été arrêté, mais il a été appelé à Versailles devant un conseil de guerre pour rendre compte de sa conduite, et depuis, le gouvernement lui a donné des commandes. Je t’écrirai demain, je ne fais pas sottises jusque-là. Je t’embrasse.
Paul M. à sa mère
Rome, 28 janvier 73.
Ma dernière lettre venait de partir, quand j’ai reçu la carte de M. Hébert me donnant rendez-vous pour le lendemain. Je suis allé le remercier, et sa voiture nous a conduits lundi matin au Vatican. Il a reçu deux télégrammes de M. Charles Blanc qui semble très pressé. — M. Hébert m’a donné quelques bons conseils; toute la semaine je travaillerai; après quoi il reviendra encore une fois pour voir si je pense qu’une autre semaine ne sera pas de trop pour terminer. Il a une idée qui ne me plaît guère: il veut que j’imite dans ma copie un effet de lumière produit sur l’original par la fenêtre qui l’éclaire, en laissant dans la pénombre toute la partie supérieure. Cela fait très bien, il est vrai, mais je ne sais pas si je l’indiquerai le plus légèrement possible, parce que cela devient de l’interprétation. Les maîtres de cette époque ne connaissaient pas ces recherches de clair-obscur. — En somme M. Hébert a été très content et doit l’écrire à M. Charles Blanc.
Le récit que tu me fais de ta visite à M. Bin et à Joseph Blanc m’a fait grand plaisir. Cela soutient de se sentir en communauté d’idées artistiques et politiques avec des hommes de cette valeur. Blanc n’a pas seulement beaucoup d’intelligence, d’instruction et de talent, il a aussi un cœur excellent; il a su se faire aimer de tous ceux qui le connaissent; nous parlons bien souvent de lui, et je ne suis pas seul à le regretter.
Quant aux reproches que l’on m’aurait faits sur ma situation, je t’avouerai que tu les avoueras plutôt dans ton imagination que dans la réalité. Voici à quoi cela se réduit. Avant de connaître les détails que je lui ai donnés, de Pury aurait dit : « Ces radicaux sont bien tous les mêmes, ils crient beaucoup, mais quand il s’agit de gagner de l’argent, ils font des courbettes. » Évidemment il se trompait; je n’ai ni crié, ni fait des courbettes, mais c’est déjà trop d’être soupçonné.
Madame Milliet à son fils
Paris, 29 janvier 73.
Nous ne sommes point d’avis que tu viennes faire ici les concours de Rome, tu pourrais t’y trouver mal et être arrêté au milieu. Quant à entreprendre un grand tableau, il faudrait le commencer avec entrain; si tu es découragé d’avance, ce n’est pas le moyen de réussir. M. Bin et Joseph Blanc sont d’avis que tu acceptes une seconde copie. Si on te l’offrait, j’irais chez M. Charles Blanc, pour qu’il sache bien à qui il donne la commande. Il faudra bien qu’il m’écoute cette fois, de gré ou de force. A ce propos, il n’a toujours pas répondu à ma demande d’audience.
Tu dois comprendre combien, pour la solution de toutes ces questions, je serais désireuse de voir ta copie partie, rendue, livrée, payée. — Que ton Hébert est donc désagréable! Voilà quinze jours de perdus. Les cours de Louise finissent le 15 février et les concours (1) ne se feront qu’à la fin de mai; nous aurions eu le temps de faire le voyage pendant cet intervalle. Je ne sais pourquoi tes lettres ne nous arrivent plus que le quatrième jour au lieu du troisième. (2) Comme toute ta garde-robe doit avoir besoin d’une revue maternelle! Nous t’embrassons tous bien tendrement.
(1) Pour le professorat du dessin. (2) Elles passaient peut-être au cabinet noir.
Paul M. à sa mère
Rome, 5 février 73.
M. Hébert est venu voir ma copie; il en est très content et la regarde comme finie. Il a été on ne peut plus charmant et m’a invité à dîner pour dimanche.
Je n’ai pas l’intention de rester ici l’été prochain, je voudrais aller avec vous à Milan, à Venise ou à Florence, mais c’est ici qu’on voit les fresques de Raphaël et de Michel-Ange, et il n’y a rien au monde qui approche de cela.
Mercié est de retour et travaille avec ardeur à son beau groupe. L’Académie est un centre artistique très agréable. Je vais maintenant tous les dimanches aux soirées de M. Hébert et je m’y ennuie moins, depuis que je connais mieux les pensionnaires. Ce qui ne me plaît guère, c’est qu’on ne peut pas s’en aller avant deux heures du matin.
Je n’ai pas revu M. de Courcelles, mais j’ai su par dom Marcello qu’il était revenu voir ma copie dimanche dernier, en compagnie de Mgr. de Mérode, de Mgr. Pacca, de Mlle de Montalembert et de Gregorio, le fameux et trop habile restaurateur de tableaux anciens. Dom Marcello m’a fait les éloges les plus italiens.
M. de Courcelles a, paraît-il, demandé à M. Thiers d’exposer au Louvre quatre tableaux de la collection de dom Marcello ; ce sont les portraits par eux-mêmes (?) de Pérugin, de Raphaël, de Michel-Ange et d’André del Sarte. Rien que cela ! Je crois qu’ils feraient triste figure dans le Salon carré.
Paul M. à sa mère
Rome, 13 février 73.
Dom Marcello est revenu me voir plusieurs fois. Il m’assure que M. de Courcelles me ferait facilement obtenir la commande des fresques de Melozzo qui sont dans la sacristie de Saint-Pierre… Je n’aurais qu’un mot à dire. Ce mot, je ne le dirai pas. Je ne veux rien devoir à ces gens-là. Ils ignorent évidemment ma position, mais je ne pense pas qu’ils l’ignorent longtemps. Ne pouvant donner la vraie raison qui me fait refuser, j’ai dit, ce qui est vrai d’ailleurs, que je désire faire un tableau. Dom Marcello a une amabilité plate et obséquieuse. A force de belles paroles, d’offres de services et même de services réels, ces Jésuites ont l’art de vous entortiller. Il voudrait me faire copier un portrait de Raphaël dans l’École d’Athènes, pour le comparer avec le fameux portrait qu’il possède, et que je crois un Raphaël peint par l’illustrissime Gregorio lui-même.
Louise M. à son frère
Paris, 15 février 73.
Il me tarde bien de voir ton tableau ; je suis sûre que ce sera une des meilleures copies du Musée ; tu as déjà reçu beaucoup d’éloges et, pour que toi-même tu en sois content, il faut que ce soit joliment bien.
En fait de politique, tu dois connaître la bonne nouvelle : l’abdication d’Amédée et la proclamation de la République en Espagne. La droite est furieuse.
Je vais peindre au Louvre le jeudi et le vendredi ; ma grisaille est finie depuis longtemps, mais M. Bourdon ne veut pas me laisser mettre les glacis ; il devient rabâcheur et assommant. Il prétend qu’il y a des duretés dans mon ébauche et me fait mettre des frottis de blanc et de vermillon ; il en fourre partout, cela détruit le dessin, et il faut le refaire. Puis il me fait remettre des glacis qu’il beurre avec ses doigts en dépassant tous les contours.
Je ne t’ai pas parlé des Erinnyes, nouvelle pièce par Leconte de Lisle, jouée à l’Odéon. Madame Marie Laurent est superbement atroce dans le rôle de Klytaimnestra ; Kassandra et Elektra sont aussi très bien ; il n’y a qu’Orestès de mauvais. Taillade est pourtant un acteur célèbre, mais il a un accent traînard et il n’est pas beau. Les costumes étaient assez bien, excepté ceux des rôles secondaires de femmes. Elles avaient des péplum de plusieurs couleurs, une espèce de petite pèlerine bleue descendant jusqu’à la taille, et une jupe jaune, ou bien verte et violette ; et avec cela trop de jupons dessous pour que cela puisse faire de jolis plis. Les vieillards avaient de superbes barbes blanches qui avaient l’air d’être vraies.
Maman m’a promis qu’elle me mènerait une seconde fois entendre madame Marie Laurent, pour remplacer le bal du mariage de Rose. Je n’ai pas tenu à y aller, ce n’est pas la peine de dépenser de l’argent pour danser avec des tas de réactionnaires ou des rédacteurs du Figaro ; je m’amuserai bien plus au théâtre.
2
Paul à sa mère
Rome, 19 février 73.
Enfin j’ai fini ! J’expédie demain ma copie de Melozzo. Je crains que vous ne soyez désappointés en la voyant.
(1) Ami de M. Gleyre et habile copiste ; c’était un homme à systèmes.
Le style de cette fresque est encore primitif et les personnages sont peu sympathiques ; tous ces gens là sont faux et cruels, de vraies canailles, à commencer par Sixte IV qui a cherché à faire assassiner les Médicis. Tous déjà jésuites ; pas un qui regarde franchement en face. Derrière le pape se tient debout son neveu, un jeune homme en noir ; c’est le seul auquel on s’intéresse, parce qu’il fut plus tard Jules II. Le grand bonhomme en rouge, c’est le cardinal Riario Sforza ; les deux autres, derrière Platina, sont, m’a-t-on dit, deux neveux du pape, et je crois bien que le petit brun a fait assassiner le grand ahuri.
J’ai copié le plus fidèlement que j’ai pu, sans chercher à corriger mon modèle que je trouve très beau. Croirais-tu que cet art si sincère et si puissant est encore bien peu apprécié ? Beaucoup de gens, et même des artistes, me plaignaient d’avoir à copier une « pareille monstruosité », c’est leur mot. Évidemment ils n’y entendent rien.
Madame Milliet à son fils
Paris, 20 février 73.
La proclamation de la république en Espagne continue à remplir de rage toute la droite ; on a bon espoir dans sa viabilité, et jusqu’à présent tout semble bien marcher. Ici on pense que les Prussiens auront complètement évacué le territoire au plus tard le premier septembre, et les droitiers les plus cramponnés à leur mandat avouent qu’il leur sera impossible de le prolonger au delà ; nous avons donc l’espoir d’être débarrassés d’eux.
Ils conviennent aussi que la Chambre qui leur succédera sera complètement républicaine.
Paul M. à sa mère
Rome, 26 février 73.
Nous sommes allés visiter la villa Madame, l’un des plus purs chefs-d’œuvre de la Renaissance. Figure-toi que le vandale qui possède aujourd’hui cette merveille a pris une belle salle, peinte par Jules Romain, pour en faire un poulailler. Il faut être à Rome pour rencontrer une incurie aussi révoltante, un pareil mépris de l’art. (1)
Le carnaval dure ici depuis 15 jours. La ville, si calme d’ordinaire et les habitants si graves semblent transformés. C’est une animation, une gaieté, une folie exubérantes. Beaucoup d’entrain et pas le moindre désordre ; beaucoup de bruit et point de cris discordants ; les voitures circulent au milieu d’une foule épaisse, sans accident. Dans le Corso les chevaux en liberté font une course entre deux haies formées par les spectateurs. Pas la moindre bousculade, chacun reste à sa place. Le soir pas un homme ivre ! Nos races du Nord sont assurément plus brutales, notre gaieté est désordonnée, et nos danses dégingandées sont restées celles de nos ancêtres barbares.
Paul M. à sa mère
Rome, 3 mars 73.
Je puis enfin me nourrir de Michel-Ange et je m’en donne ! J’ai déjà fait une esquisse de la Création du Soleil et je copie maintenant le Péché originel. Je serai bien heureux de revoir cela à Paris. Michel-Ange m’empoigne tellement que, si je vais cet été à Venise, ce sera seulement par raison ; je deviens comme M. Perrin, et je dédaigne en ce moment les coloristes.
Cet intrigant de dom Marcello est venu me relancer à la Chapelle Sixtine, pour me faire traduire en français une lettre du célèbre graveur Mercuri, lettre de complaisance, attestant que le fameux portrait est bien celui de Raphaël peint par lui-même. Il fera imprimer cette lettre à la suite du catalogue de sa galerie. Pendant que je faisais emballer ma copie, dom Marcello était venu à mon atelier et, ne m’ayant pas trouvé, il a fait faire par son restaurateur de tableaux la copie du portrait de Raphaël qui se trouve dans la Dispute du Saint-Sacrement. M. de Courcelles va faire cadeau de cette copie à M. Thiers. J’aime mieux que cela se soit arrangé ainsi ; je ne me trouverai pas mêlé aux affaires plus ou moins louches de ces jésuites.
(1) J’étais naïf ; ce n’est pas seulement à Rome qu’on rencontre des vandales.
Madame Milliet à son fils
Paris, 3 mars 73.
Je pense que ton tableau arrivera aujourd’hui à Paris ; j’irai donc demain à la découverte de M. Buon ou au Ministère des Beaux-Arts.
Paris, 9 mars 73.
Voici bien une autre affaire ; ton tableau est égaré, perdu, on ne sait ! Il n’arrive pas. Samedi je suis retournée chez M. Buon qui en me voyant s’écria : « Mais, ma pauvre dame, nous n’avons point de tableau ! Que peut-il être devenu ? le délai est bien passé ; j’ai écrit au chemin de fer et je n’ai point de réponse. » Il ajouta : « Allez, je vous prie, vous-même voir au chemin de fer, informez-vous. » J’y suis allée, je suis allée à la douane, à Bercy où souvent les colis restent en souffrance ; je n’ai rien trouvé. Je suis allée ce matin aux Messageries, il n’y avait rien. On m’a dit de me faire envoyer de suite un récépissé du bureau qui a reçu le colis à Rome. Tu vas donc m’envoyer immédiatement ce papier, afin que je puisse faire les démarches nécessaires. Pourvu que la caisse ne soit pas brisée et que le tableau n’ait pas eu quelque accident !
Madame Milliet à son fils
Paris, 12 mars 73.
Comment se fait-il, cher enfant, qu’un tableau qui a dû partir après le tien, la copie faite par M. Chartran, soit depuis le 9 au Palais de l’Industrie, tandis que le tien n’est pas arrivé ? Je suis retournée hier voir M. Buon qui est fort ennuyé. Envoie-moi le récépissé du chemin de fer, afin que je fasse les démarches nécessaires. Il n’y a que toi à qui il arrive des choses semblables. Il doit certainement y avoir de ta faute. M. Buon, qu’on dit très grincheux, a été charmant pour moi.
Adieu, je t’envoie une poignée de sottises.
Madame Alix Payen à son frère
14 mars 73.
Dans sa dernière lettre, maman a dû te manifester sa colère ; nous t’avons envoyé au diable, nous t’avons donné les noms les plus affreux, mais les plus mérités. Nous ne t’appelions plus que « le cher idiot ». J’espère que le Musée des Copies sera bientôt ouvert et que nous pourrons y voir ton œuvre.
3
Madame Milliet à son fils
Samedi 15 mars 73.
Enfin il est retrouvé ! M. Charles Blanc l’a vu et accepté. Il y avait sur la caisse « envoi de M. Benner ». Tu m’as donné l’occasion de voir M. Buon tel qu’il est souvent, à ce qu’il paraît, c’est-à-dire peu aimable. Tu aurais dû mettre sur l’adresse : « Copie d’après Melozzo da Forli, envoi de M. Milliet », c’est l’a b c. Je lui ai demandé si M. Charles Blanc était content de ta copie ; il m’a répondu : « Oui, M. Charles Blanc trouve la copie bien faite, et il en est satisfait, mais il le serait encore plus si votre fils ne s’était pas imaginé d’imiter les taches de poussière qui sont sur l’original et de salir son tableau. » (1) « Je crois, lui ai-je dit, que c’est d’après le conseil de M. Hébert que mon fils a fait cela. » Peut-être n’est-ce qu’un léger glacis qu’on pourrait enlever, mais je n’en ai pas parlé, ne sachant pas ton avis. Maintenant que ton tableau est arrivé sain et sauf, nous serions bien désireuses de voir cette copie, en attendant de voir le copiste.
Paul M. à sa mère
Rome, 19 mars 73.
… Si dans ma copie j’ai imité les taches et l’effet du temps, ce n’est point par une recherche puérile du trompe-l’œil, c’était une nécessité pour l’harmonie du tableau ; il y a des parties détruites, une main par exemple, que je ne voulais pas restaurer. Forcé d’imiter les détériorations d’un côté, j’ai été entraîné à les imiter partout, mais je l’ai fait le plus sobrement possible, me conformant en cela aux instructions de M. Hébert et de tous les artistes que j’ai consultés. J’ai suivi d’autant plus volontiers leur avis que je suis partisan des traductions littérales et non pas des interprétations libres. J’ai donc copié les défauts du modèle, les petites fautes de perspective, les têtes qui ne sont pas d’ensemble. Platina, par exemple, louche un peu ; il a une sorte de bec de lièvre ; on ne manquera pas de mettre tout cela sur le dos du pauvre copiste, je m’y attends. Je sais très bien ce qui manque à ma copie, mais je crois pourtant qu’elle rappellera l’original à ceux qui se seront donné la peine de l’étudier.
(1) C’était sans doute l’impression de M. Buon plutôt que celle de M. Charles Blanc.
Nous avons fait dimanche dernier une charmante excursion à Tivoli. Nous étions neuf dans deux voitures ; notre journée a été très agréable et je me disais souvent en moi-même : c’est vraiment plus gai que la Nouvelle-Calédonie. Le soir, bien que passablement fatigué, je suis allé chez M. Hébert, qui doit partir prochainement. Je n’ai pas voulu avoir l’air de ne lui faire visite que quand j’avais besoin de lui. Il avait reçu une lettre de M. Charles Blanc, qui le remerciait des conseils qu’il m’a donnés et qui en effet m’ont été très utiles. J’ai vu que cela lui a fait plaisir. Naturellement M. Charles Blanc n’en parlait que d’après ma lettre.
Madame Milliet à son fils
Paris, 30 mars 73.
Nous ne pourrons voir ta copie que le 15 avril. Je pense que le retard apporté au paiement provient seulement du vide de la caisse. Je suis allée chez M. Gleyre pour lui dire que ta copie était arrivée. Il t’approuve d’avoir reproduit fidèlement les petites incorrections du modèle. Je lui ai raconté que M. de Courcelles te proposait de copier des fresques dans la sacristie de Saint-Pierre, que tu n’avais qu’un mot à dire, et que tu n’avais pas voulu. Il a pris un air désolé : « Ah ! un artiste, refuser cela ! un tableau que personne ne peut voir ! n’y a-t-il pas moyen de le faire revenir sur sa décision ? » — J’ai répondu que nous nous étions rendus mutuellement trop malheureux pendant tout l’hiver, et que je m’étais bien juré de ne plus te tourmenter. Si tu savais, mon cher enfant, comme cela me fait de la peine de t’en faire, et depuis six mois je ne fais que cela ; mais je n’y puis rien.
Louise M. à son frère
Paris, 17 avril 73.
Nous venons de voir ton tableau qui nous a beaucoup plu. Les personnages sont loin d’être de jolis garçons, mais on voit que ce sont des portraits frappants de ressemblance et que tu as copiés consciencieusement.
Ta procuration a été trouvée bien faite aux Beaux-Arts, mais au Trésor on a dit à maman qu’il fallait qu’elle fût légalisée au Ministère des Affaires étrangères.
Madame Milliet à son fils (même lettre)
Je suis allée au Ministère des Affaires étrangères chercher ta procuration, de là au Trésor ; là on m’a dit : « Maintenant il faut qu’elle soit enregistrée et timbrée. » Je suis allée dans deux autres où croupissent deux vieux notaires moisis ; ils ont griffonné encore quelque chose qui m’a coûté 6 francs, puis je suis retournée au Trésor. On m’a dit : « Il faut examiner à nouveau ces pièces et prévenir du paiement, revenez dans six jours. » Je me suis fâchée et l’on m’a dit : « Eh bien, revenez dans trois jours. » Je ne sais pas s’ils vont trouver encore quelque obstacle. C’est joliment dur à leur arracher. Je te rendrai compte de l’opération.
Madame Milliet à son fils
Paris, 19 avril 73.
Enfin, cher enfant, je viens de recevoir ton argent. Voilà donc cette affaire terminée. Tu n’as aucune idée de toutes les formalités qu’il faut remplir. Aujourd’hui j’ai dû présenter tes papiers dans six bureaux, entre autres au bureau des oppositions ; c’était le Rubicon difficile à passer. Aucun obstacle n’est survenu, j’ai touché tes 6.000 francs intacts. Demain je tâcherai d’aller chez M. Gleyre pour lui demander comment il trouve ta copie.
La morale de tout ceci, mon cher garçon, c’est que le jugement qui nous a tant bouleversés est complètement ignoré, ou, s’il ne l’est pas, on n’y a attaché que l’importance qu’il méritait, c’est-à-dire aucune. Ce qui ne veut pas dire pourtant qu’il faille complètement et rentrer à Paris ; ce serait imprudent. — Continuation de la morale : ta copie étant trouvée très bien, tu n’es l’obligé de personne ; de plus, tu en auras d’autres quand tu le voudras, et je ne vois pas pourquoi tu t’en priverais, si cela te convient. Je crois pourtant qu’il vaudrait mieux faire un tableau pour l’exposition prochaine.
Nous irons lundi au mariage de Louise Juif ; elle épouse M. Guieysse.
Le bruit court que le pape est très malade, s’il n’est pas déjà mort. Les Musées vont être fermés.
Paul M. à sa mère
Rome, 20 avril.
… Je suis bien aise que ma copie vous plaise, mais ce qui m’empêche d’attacher trop d’importance à votre jugement, c’est de savoir que, si j’avais fait une croûte, vous l’auriez probablement trouvée superbe quand même.
4
Madame Milliet à son fils
Paris, 21 avril 73.
Tu m’as rendue bien heureuse hier, cher enfant ; nous sommes allées, Louise et moi, voir M. Gleyre. Il m’a tendu la main et m’a dit : « J’arrive du Musée des Copies, je suis très content de celle de votre fils, elle est très bien ; et c’est qu’elles sont rares les bonnes copies ! la plupart, voyez-vous, sont des calomnies envers les peintres ; tous les Flamands sont affreusement mauvais, les Vélasquez font mal à voir. Quand on voit un beau tableau original, on cherche à deviner comment l’artiste a pu arriver à ce résultat ; mais les copistes ne semblent pas s’être préoccupés de cela un seul instant, ils se sont contentés d’un à peu près qui ne rend ni l’impression, ni le faire, tandis que votre fils a mis à sa copie la conscience qu’il met à tout ce qu’il fait. En voyant sa copie, j’ai cru revoir l’original, je me suis retrouvé au Vatican, c’est une vraie jouissance. »
En résumé ta copie et celles de Baudry sont les seules qu’il ait trouvées très intéressantes. M. Gleyre est extrêmement difficile, ce n’en est que plus flatteur pour toi de l’avoir satisfait. « Ainsi, lui dis-je, la copie de Paul ne fera pas tache au Musée. — Mais si, me répondit-il, elle fera tache, mais en sens inverse de ce qu’on entend par là habituellement. Hein, ajouta-t-il en souriant, comme vous avez bien fait de le forcer à envoyer cette copie ; elle est excellente et cela le pose très honorablement. — Oh, lui dis-je, c’est bien grâce à vous ; car si vous ne m’aviez pas soutenue, je n’aurais pas lutté contre lui comme je l’ai fait. — Eh bien, tout est pour le mieux. Maintenant il faut qu’il fasse un tableau, et s’il a le courage de le faire à Rome, on y est dans les meilleures conditions pour faire de bonne peinture. Seulement, s’il n’a pas eu les fièvres l’année dernière, il les aura cet été, il faut qu’il parte avant les grandes chaleurs. »
Il était si bon, si paternel que j’aurais voulu pouvoir lui dire le motif qui nous empêche d’aller te rejoindre. (1) Il faudra aller le voir, cet enfant », me disait-il. Tu es certainement une des rares personnes qu’il aime. Son tableau du Retour de l’Enfant prodigue est bien avancé et, comme je lui disais que j’allais t’annoncer qu’il était presque terminé : — « Dites-lui bien, que c’est un tableau manqué, je n’ai rien rendu de ce que je voulais faire. Ah, si j’étais plus jeune, si j’étais plus jeune, si j’étais à Rome, mais je ne fais plus rien de bien. » C’est triste de voir un homme si découragé. Je veux te marquer encore une idée à lui qui m’a frappée : Nous parlions de je ne sais plus quelle copie d’après Giotto, et je disais : « Il faut avoir la foi pour faire ces tableaux-là. — Pas du tout, me dit-il, Pérugin était un athée ; il faut avoir la foi seulement pour croire à cela. »
(1) Voir chapitre V.
Je copie dans le Rappel le sujet donné pour le Prix de Rome, concours dit des sujets, a été donné par M. Cabanel. C’est un passage du psaume 137 : Super flumina Babylonis : « Nous avons suspendu nos lyres aux saules du rivage, en disant : On ne chante pas sur la terre d’exil. »
Paul M. à sa mère
Rome, 20 avril 73.
Tes deux lettres m’ont bien remonté, surtout celle où tu me parles de M. Gleyre et de son jugement sur ma copie. Je craignais qu’elle ne fût pas de son goût.
Je viens de voir jouer Rabagas en italien par des acteurs excellents. La pièce ne manque pas d’esprit dans les premiers actes ; elle a un grand succès auprès des Italiens, gens très positifs ; la pièce semble faite pour eux. C’est l’œuvre d’un observateur malveillant et égoïste, qui cherche à flatter les plus bas instincts de la bourgeoisie, en faisant retomber sur tout un parti les défauts ou les ridicules de quelques ambitieux. Au moment où la pièce a été jouée à Paris, c’était une véritable lâcheté. Quand on fusille les gens, on pourrait se dispenser de se moquer d’eux et de les insulter. Il y aurait une belle pièce à faire pour un homme qui aurait un peu de cœur et qui aimerait sincèrement le peuple. A côté de l’ambitieux sans convictions, il faudrait montrer un homme comme Delbrouck, dévoué jusqu’à la mort, et ne pas faire du bon sens et de l’honnêteté le privilège d’une seule classe et d’un seul parti.
Louise M. à son frère
Paris, 28 avril 73.
Maman vient de recevoir une lettre qui nous a fait grand plaisir, elle est tout entière de la main de M. Charles Blanc. Je t’en envoie la copie, de peur que la lettre originale se perde en route. Tu verras que ce n’est pas parce qu’elle est de toi que nous trouvons ta copie très bien ; M. Gleyre, qui est si difficile, dit que c’est la meilleure de toutes. — Quant à son tableau de l’Enfant prodigue, il est bien modelé, mais l’on voit trop qu’il se sert du mannequin, ce qui donne quelque chose de froid et d’immobile. Du reste il est plus découragé que jamais. Si ce tableau n’était pas déjà acheté, il ne le finirait pas. Il dit qu’on est bien heureux d’avoir ton âge, parce qu’on admire les grands maîtres et qu’on a l’espoir de s’approcher d’eux, tandis que lui, il en sait juste assez pour voir qu’il ne sait rien, et il est trop vieux pour faire des progrès. — Nous avons été bien contentes de voir tout l’intérêt qu’il te porte.
MINISTÈRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS
Monsieur Charles Blanc à madame Milliet
Le 24 avril 1873.
Madame,
La copie d’après Melozzo exécutée par M. Milliet, votre fils, est fort bien faite et consciencieusement. Tout le monde en est fort satisfait, et je vous adresse, Madame, tous mes compliments. Si vous n’avez pas autre chose à me demander, je me dispenserai de vous envoyer une lettre d’audience pour ménager votre temps et le mien.
Veuillez agréer, Madame, l’expression de mes sentiments les plus distingués.
Charles Blanc
IV — LE SEIZE MAI
Un projet de mariage. — Chute de Thiers. — Un examen pour l’enseignement du dessin.
1
Madame Milliet à son fils
Paris, 3 mars 73.
J’ai à te raconter une aventure qui nous intrigue beaucoup. Mercredi dernier, j’ai reçu la visite de la tante Lise (sœur de madame Payen mère), elle venait de la part de M. Bouillette me demander Alix en mariage pour un écrivain qu’elle n’a pas voulu nommer. C’est, dit-elle seulement, un journaliste très connu, qui a été député. Ce Monsieur sait qu’Alix n’a pas de dot ; il gagne assez, dit-il, pour s’en passer ; il ne recherche que « une perle » et il croit l’avoir trouvée. — Alix voulait répondre non, avant de savoir de qui il s’agit ; j’ai pensé qu’elle pourrait avoir des regrets plus tard. En fait de journalistes connus, ayant été députés, nous ne voyons guère que Lockroy. Il y a bien Glais-Bizoin, mais il a 66 ans ; ton oncle prétend en plaisantant que ce doit être Gambetta, et il appelle Alix madame la Présidente ; nous sommes tous très intrigués.
Je t’assure que je n’ai aucun désir de voir Alix se remarier ; je la crois heureuse au milieu de nous ; son travail n’est pas, il est vrai, bien assuré, il est peu payé, mais elle ne manquera jamais de rien avec nous ; son absence nous ferait un vide immense, et nous désirons tous la garder. On est plus difficile à son âge qu’à 18 ans, et il est probable qu’elle dira non.
Nicole va bientôt être père. Ce moment l’effraie, et il supplie de bonne foi sa femme de le retarder autant qu’elle le pourra.
Louise M. à son frère
Paris, 6 mars 73.
Nous voici de retour de cette chère Colonie ; nous l’avons revue avec plaisir, on ne s’y ennuie pas du tout. Nous avons fait tourner des tables avec madame Charlot, mais comme nous ne sommes pas médium, il n’est venu que des esprits inférieurs. Le Prussien qui a été tué et enterré près de la Colonie a élu domicile dans un petit guéridon de bois, il n’en sort jamais, il ne répond que par oui et par non, ne sachant pas parler français : c’était un gredin, il est dans les ténèbres. Comme il aime beaucoup la musique, M. Pouliquen lui a joué une valse, et aussitôt il s’est mis à danser ; il valse dans la perfection. Puis nous avons fait tourner un guéridon en fer, où est venue la femme de Clément, le voiturier, mais comme elle ne sait ni lire, ni écrire, elle avait du mal à se faire comprendre. Elle nous a dit qu’elle n’était pas morte de cancer, comme on le croyait ; elle a pris les remèdes qu’on lui avait donnés pour usage externe et les a avalés. Son mari a été accusé d’avoir tué un meunier dont il aimait la femme ; elle a dit que son mari avait été complice du crime, mais que c’était la meunière elle-même qui avait tué son mari ; il était dans l’écurie, elle lui a donné un coup de fourche à la tête et a dit que c’était un coup de pied de cheval. Un autre esprit est encore venu, c’est une dame russe, dont madame Jasikof nous avait parlé ; elle nous a donné des renseignements sur nos premières existences. J’ai été asperge, ensuite poisson, truite, lapin, et toujours mangée. Madame Charlot a été une plante médicinale, un cèdre du Liban, puis femme, c’est une âme neuve. Tout cela nous a bien amusés.
Nous allons à des conférences de M. Chavée sur l’homme. Il considère tout homme comme un triangle, composé d’électricité (jaune), de lumière (bleu) et de calorique (rouge). Notre fluide nerveux peut être concentré dans une table, c’est ce qui a donné naissance à cette folle croyance au spiritisme. Les facultés sensitives ne sont pas dans le cerveau, mais dans la moelle allongée. L’homme est une coordination d’âmes spinales, subordonnées à une âme cérébrale, etc.
Paul M. à sa mère
Rome, 6 mars 73.
L’histoire de l’illustre inconnu qui demande Alix en mariage, sans l’avoir jamais vue, me semble bien romanesque. Je pense qu’il n’a pas la prétention qu’on l’épouse sans savoir son nom. Il me semble que Lockroy répondrait assez bien au signalement donné. Mais n’est-ce point M. Bouillette qui pousse à ce mariage, et est-il bien sûr que le futur y pense sérieusement ? En général je n’aime pas beaucoup les journalistes ; j’en connais un ici qui m’a raconté tant de vilaines choses sur ses confrères que cela m’a rendu défiant. Tenez-moi au courant de ce mystère. Je voudrais voir Alix sortir de la position précaire où elle se trouve, et je réclame pour le moins un voyage de noces en Italie.
On parle beaucoup en ce moment des conférences de l’Académie de France. Un jeune savant de l’École normale fait un cours d’Histoire romaine qu’on dit très intéressant. Quelques Français, qui regrettent comme moi la privation de toute distraction intelligente, auraient eu grand plaisir à assister, nous n’avons rien négligé pour nous faire inviter, mais en vain. C’est, chez messieurs les pensionnaires, une certaine étroitesse d’esprit qu’on ne rencontre que trop souvent chez les privilégiés. Des esprits vraiment supérieurs éviteraient de faire ainsi sentir aux autres leur supériorité. L’art et la science sont des choses que l’on peut partager libéralement sans en rien perdre. Je regrette souvent les livres que j’ai laissés à Paris. Si je les avais ici, j’aurais essayé d’organiser, non pas des conférences, mais des lectures et des causeries. Il y a ici quelques jeunes gens que cela intéresserait, mais il est toujours difficile de trouver une heure qui ne dérange personne.
Alix à son frère Paul
Paris, 21 mars 73.
Voici encore une fois le voyage d’Italie retardé, et cette fois (tu vas m’en vouloir), c’est moi qui en suis la cause. Tu sais déjà que M. Bouillette proposait à maman un mariage pour moi. Ainsi que je l’avais deviné tout de suite, c’est bien d’Édouard Lockroy qu’il s’agit. Tu sais que je n’ai aucune envie de me remarier, et c’est uniquement parce que les idées de Lockroy, dont les idées sont si conformes aux nôtres, que je me décide à donner suite à ce projet. Tout ce que nous savons de lui jusqu’ici est en sa faveur. Tu vois déjà qu’il ne tient aucunement à la fortune, et cependant sa position est assez belle pour lui faire faire un riche mariage. Il veut, a-t-il dit à M. Bouillette, une femme qui soit assez raisonnable pour accepter sa position avec tous les désagréments qui en peuvent découler, c’est-à-dire prison, duels, exil peut-être ; il veut une amie qui comprenne et partage ses opinions. Il a entendu parler de moi chez M. Bouillette et a désiré me connaître. Avant de voir, j’ai voulu qu’il fût informé de ce qui était arrivé à Henri, et maintenant, sous peu de jours, il y aura probablement une entrevue solennelle. Tu penses combien ce moment-là m’inquiète. Y a-t-il rien de plus gênant qu’une position pareille ? J’en ris, car je me figure que ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Il a 35 ans, mais en paraît 40, d’après M. Bouillette ; il est fils unique, son père, autrefois directeur du Théâtre-Français, a une assez belle fortune ; le fils est reçu comme l’enfant de la maison chez Victor Hugo ; tu vois que je serais là en pleine radicaille. Il s’occupe beaucoup de secourir les familles des condamnés politiques ; je vois dans cette position bien des moyens de me rendre utile, et je t’assure que j’en ai un véritable besoin. Je me sens si nulle, si bonne à rien, que j’en suis humiliée. La femme d’un conseiller municipal doit pouvoir faire du bien. Le physique n’a guère d’importance pour moi, et puis, lui aussi, a le droit de ne pas me trouver à son goût. Louise est très intéressée par ce roman, et la pauvre Bonti a toujours du souci pour un de ses enfants.
Quand je parviens à me persuader que c’est sérieux, je suis tentée de trouver que ça l’est trop. Cependant, je me sens plus forte que je ne le croirais sûre d’être la femme que cet homme cherche, c’est que je croirais sûre d’être la femme que je ne suis peut-être pas ; c’est que je croirais sûre d’être la ce brave garçon si désintéressé.
Maman se porte bien ; le docteur Barbier prétend que les agitations lui sont bonnes. Dans ce cas, nous pouvons nous vanter, nous trois les aînés, de l’aider fortement à se bien porter. Louise jusqu’ici ne lui a pas donné de tourment ; elle travaille beaucoup. Pour moi je continue à peinturlurer des photographies pour Goupil.
Paul M. à sa sœur Alix
Rome, 26 mars 73.
Ainsi décidément vous m’abandonnez. C’est un bien dur désappointement pour moi. J’aurais été si heureux de vous revoir après une si longue séparation ; je comptais déjà les jours, je cherchais des appartements à louer… Et puis tout d’un coup il faut renoncer à tout cela. Crois bien d’ailleurs que je ne suis pas assez égoïste pour ne pas voir que ce côté de la question. Cette demande en mariage m’a d’abord étonné, mais il ne faut pas la repousser d’avance, si elle est sérieuse. Lockroy m’est très sympathique, non seulement pour son esprit et son talent, mais surtout pour sa conduite politique. Il est un de ceux qui ont le droit de dire qu’ils ont tout fait pour empêcher la guerre civile. Je comprends aussi l’attrait qu’aurait pour toi une vie active et intelligente ; je suis certain que tu saurais te rendre utile dans ta nouvelle position. Une seule chose m’effraie : les hommes célèbres sont parfois peu aimables dans leur intérieur et, vus de près, ils ne répondent pas toujours à l’idée qu’on se fait d’eux d’après leurs œuvres. J’ai vu récemment Hamon, par exemple, dont le talent est si délicat, si poétique ; eh bien, c’est un être grossier, abruti par l’ivrognerie. Tâchez donc de vous bien connaître tous les deux avant de prendre une décision. Si mes souvenirs ne me trompent pas, il me semble avoir entendu dire que Lockroy s’est autrefois occupé de peinture et qu’il a été élève de Gleyre.
Mon père a-t-il terminé sa copie d’un tableau très haut perché ? Que dirait-il s’il travaillait dans la Chapelle Sixtine ? C’est haut comme les tours de Notre-Dame et, au moindre nuage qui passe, on ne voit plus rien.
Parlez-moi de mes amis et tenez-moi au courant des nouvelles politiques, littéraires ou artistiques, cela nous intéresse tant ici ! Nous sommes comme les marmottes en hiver, nous vivons sur les vieilles idées que nous avons amassées à Paris et nous en rabâchons.
Adieu, chère sœur, bon courage, je souhaite que tu rencontres quelqu’un qui te vaille.
Madame Milliet à son fils
Paris, 30 mars 73.
Rien de nouveau pour Alix. M. Bouillette n’est pas venu. L’entrevue, par suite de différentes circonstances, a été remise à samedi prochain. Je désire qu’ils se connaissent bien avant de s’engager. Lockroy vient d’être condamné pour un article du Rappel à un mois de prison et 500 francs d’amende. Je crois que le projet de mariage va tomber dans l’eau, et j’en suis bien aise. Ce qu’il y a de certain c’est que, s’il manque, 48 heures après nous serons près de toi, et s’il se fait, nous irons te retrouver aussitôt que ce sera terminé.
M. Gleyre vient souvent au Louvre pour surveiller son ami M. Bourdon, qui prétend n’employer que trois couleurs (comme les anciens peintres grecs). Il l’a déjà surpris en employant une quatrième, puis un jaune pour lequel il professait une horreur sans bornes. Je lui ai dit l’inconvénient que Louise trouve à cette méthode, on perd constamment son dessin : « C’est justement ce qui m’est arrivé, quand je l’ai essayée, m’a-t-il répondu. Elle a du bon, mais il faut constamment redessiner. »
Alix est toute ravie, elle a vendu une aquarelle d’après les Nymphes de Boucher ; elle en a demandé trente francs, c’est pour rien.
Adieu, mon chéri, nous t’embrassons tous et nous t’aimons bien, va.
Madame Milliet à son fils
Paris, 8 avril 73.
Nous en sommes toujours au même point avec Lockroy, il est malade et assez sérieusement. On m’affirme que c’est excès de travail et que sa santé n’est pas profondément altérée ; cette question est à examiner. J’avais les mêmes scrupules que toi, et je m’en suis expliquée assez vertement avec M. Bouillette ; il m’a assuré que c’est sur les instances réitérées de Lockroy qu’il s’était décidé à m’en parler, que Lockroy désire beaucoup ce mariage. Je crois qu’on lui a représenté Alix comme une héroïne (1) et qu’il s’en fait une idée exagérée. Paris va avoir à élire un député, on lui a offert ce mandat, mais il s’est désisté en faveur de Barodet, le maire de Lyon. On vient d’enlever à Lyon le droit d’élire son maire ; de plus, cette ville devant nommer un député, elle aurait envoyé Barodet, comme protestation ; mais on n’a pas convoqué les électeurs. On espérait une émeute pour justifier les mesures de violence prises par M. de Goulard contre la ville. Nous espérons que Lyon restera tranquille, et la ville de Paris adopte M. Barodet pour député.
Je n’entends dire que du bien de Lockroy de tous côtés ; il est estimé de ses amis et de ses ennemis ; il a fait partie des Mille qui, dans la campagne d’Italie, se sont emparés de Naples avec Garibaldi. Il paraît qu’il a un très beau et bon caractère. Que n’es-tu là, mon pauvre chéri, pour nous aider à le connaître ? Nous nous tenons naturellement sur une grande réserve.
2
Paul M. à sa mère
Rome, avril 73.
Je viens de visiter l’atelier de Hamon qui expose un tableau bizarre intitulé : Triste rivage, l’Amour console Ophélie. Dans une grotte près de Capri, on voit des rochers qui ressemblent à des ombres ; ces figures fantastiques font penser à Michel-Ange. Hamon s’en est inspiré, mais il ne vise pas si haut. Il nous montre un Styx à l’usage des gens du monde, pas terrible du tout ; c’est en somme une mascarade, où l’on voit pêle-mêle le père Ingres, le front ceint d’une couronne d’or et tenant son obole à la main ; Dante et Virgile à côté d’une nourrice bretonne ; une gamine qui tient une orange ; puis, au premier plan, un petit amour mal dessiné qui console une grande poupée ; c’est insensé ! Quelques accessoires sont exécutés d’une façon charmante, mais les têtes n’existent pas, tant elles sont molles et effacées. La couleur agréable et fine est beaucoup trop gaie pour un pareil sujet. Cela aura probablement du succès à Paris : « C’est drôle ! » Quel dommage de gaspiller ainsi un grand talent. Dans ce tableau il n’y a vraiment ni simplicité, ni sérieux, ni impression sincère et forte.
(1) Voir l’annexe à ce chapitre IV.
Paul à ses parents
Rome, avril 73.
A la Villa Médicis on prépare les prochains envois. Blanchard vous montrera Hylas attiré par les nymphes ; il a placé la scène au bord du lac Némi. C’est un bon tableau et probablement une médaille au prochain Salon.
Lematte peint un Nessus enlevant Déjanire. La composition a de l’élan, mais l’exécution est un peu froide et certaines jolies écharpes me semblent d’une élégance bien mondaine pour un sujet qui devrait nous reporter aux époques de sauvagerie primitive.
Toudouze aura une femme couchée dans une coquille, avec un amour qui conduit un attelage de papillons. On dit beaucoup de bien de ce panneau décoratif que je n’ai pas encore vu.
Merson enverra une très belle copie d’un fragment de la Dispute du Saint-Sacrement, et une ravissante petite esquisse, Saint François d’Assise avec le loup. La composition est d’une poésie mystique très pénétrante ; une délicieuse impression de calme se dégage de ce doux paysage d’Ombrie.
Le buste de M. Hébert par Tony Noël est très vivant et très coloré.
Mais l’œuvre capitale qui efface tout le reste et aura certainement la médaille d’honneur, c’est le Gloria victis de Mercié. Une vraie merveille, une des plus belles choses que j’aie vues, une œuvre complète ! L’arrangement et l’exécution sont dignes de l’idée et du souffle patriotique qui l’anime. Ce pauvre Mercié a la fièvre ; on le presse pour l’exposition ; il a installé des lampes et travaille jusqu’à minuit ; le lendemain, son modèle pose à six heures du matin. Il espère pouvoir commencer le moulage jeudi prochain. C’est un grand plaisir de voir naître un chef-d’œuvre.
Madame Milliet à son fils
Paris, 21 avril 73.
J’ai revu M. Bouillette, il est étonnant ! Il parle de ce mariage comme d’une affaire décidée. Je ne sais pas si Lockroy s’imagine qu’on va l’épouser sans l’avoir vu, il se trompe. L’entrevue l’effraye ; il prétend qu’il sera stupide, qu’il est laid, que sais-je ? des simagrées ! Son mois de prison expire le 15 mai ; il est porté comme candidat à la députation à Marseille et, si Marseille ne le nomme pas, il sera élu à Lyon. Tout cela grise un peu Alix. Nous avons été obligés de dire à Euphémie Barbier que c’était une chose manquée ; elle allait en parler à tout le monde. Je ne vois pas la fin de tout cela. Cependant, cher enfant, si tu étais pris par les fièvres ou l’ennui, le mal du pays, viens de suite à Genève ; Louise et moi nous irions te trouver, j’ai besoin que tu me promettes cela pour me rassurer et me faire prendre patience.
Madame Alix Payen à son frère
Paris, 23 avril 73.
Je suis bien désolée d’être cause du retard apporté à notre voyage. Tu sais combien toutes trois nous sommes désireuses de te voir, de t’embrasser après une si longue séparation. Mais je te connais tellement le contraire d’égoïste, que tu apprécieras les raisons qui nous retiennent. Je ne sais pas si le projet de mariage se réalisera, mais je ne voudrais pas le faire manquer par ma faute avant de connaître M. L. — Je ne crois pas me faire d’illusions, et je ne pense pas qu’un ménage parfait dont mon désir est d’avoir l’occasion de me dévouer à quelqu’un.
Dont les idées et le caractère m’inspireront de l’estime. M. L. a une très mauvaise santé, il est extrêmement occupé ; la part active qu’il prend aux affaires politiques peut faire prévoir presque à coup sûr bien des tourments, bien des inquiétudes, tout cela ne m’effraie pas trop. Je crois maintenant assez sérieuse pour savoir remplir les devoirs de cette position. — Une grosse question sur laquelle je voudrais avoir ton opinion : Il est juif ; cela m’est égal ainsi qu’à Louise, à mon père et à Fernand ont un préjugé contre cette race. Elle me semble pourtant belle et intelligente. L’argent, mais quand c’est honnêtement, je ne vois pas où serait le mal. — Je suis persuadée d’ailleurs, d’après L., que si M. L. ne pratique pas libre-penseur. Il est porté à la députation à Marseille. Ici la candidature Barodet est violemment attaquée et défendue. La ville de Lyon a décidé de nommer un Parisien. Cette entente et cette fraternité entre les trois grandes villes va donner bien de l’inquiétude à nos Versaillais. Quel que soit le résultat des votes de Paris, il ne peut être mauvais, puisque M. de Rémusat lui-même s’intitule candidat républicain, mais tous nos vœux sont pour Barodet.
Hier soir nous avons été chez madame Bin ; son mari était où ils terminent les peintures du théâtre. Ils iront ensuite en Autriche, pour décorer un musée égyptien, plafond et nombreux panneaux ; puis à Orvieto. Je crois que M. Bin serait bien aise de t’avoir pour l’aider dans ces grands travaux. Madame Bin a été très aimable. Il y a quelque temps, nous a-t-elle raconté, un commissaire de police, déguisé en homme comme il faut, l’a prévenue que deux élèves de son mari allaient être arrêtés ; elle a répondu qu’ils étaient en voyage, ce qui n’était pas vrai, et ils ont fait leur profit de l’avertissement. M. Bin emploiera ces jeunes gens à l’étranger. — Tu connais le grand atelier de M. Bin ; eh bien, hier soir sa femme, une commande pour une réunion électorale barodétiste ! Il y avait MM. Clemenceau, Tony Révillon, Cantagrel, etc., etc. J’aurais voulu assister à cette séance.
Mon oncle a été bien content du succès de ta copie ; tu sais comme il est peu démonstratif, mais sa joie était très grande ; il nous a tous.
Paul à sa mère
Rome, 26 avril 73.
Voilà donc Lockroy en prison et la question mariage nécessairement suspendue. A ce propos, je tiens à vous dire que je n’ai pas le moindre préjugé contre les Juifs. Ne doit jamais rendre un homme responsable de défauts qui peuvent être fréquents chez les gens de sa race. Rien de plus absurde que de dire : Les Français sont légers, les Anglais égoïstes, les Italiens sont traîtres et vindicatifs. Est-ce que Poussin, Corneille, Descartes ou Pascal étaient légers ? Est-ce que Garibaldi est un traître ? est-ce qu’il n’y a pas eu chez les Anglais d’admirables exemples de dévouement ? Il faut toujours compter avec les exceptions et elles sont heureusement nombreuses.
Louise M. à son frère
Paris, 28 avril 73.
Paris est inondé d’affiches de candidats à la députation. Barodet et Rémusat sont ceux qui auront le plus de voix : on se passionne beaucoup, et je suis sûre qu’il y aura bien peu d’abstentions. En nommant Barodet, l’ex-maire central de Lyon, Paris proteste contre l’indigne mesure qui enlevait à Lyon ses franchises municipales, et il affirme sa fraternité pour cette grande cité républicaine. Le citoyen Barodet représente quatre choses principales : dissolution de l’Assemblée ; amnistie générale ; levée de l’état de siège ; intégrité du suffrage universel. Tout le monde sait ce qu’il veut, il n’y a pas d’équivoque dans ses paroles. En sa qualité d’ancien instituteur, on peut être sûr qu’il réclamera l’instruction gratuite, obligatoire et laïque. On lui reproche d’être inconnu, mais combien d’hommes connus ne se sont pas montrés à la hauteur de leurs fonctions. Depuis deux ans, les républicains ont fait assez de concessions au Gouvernement ; plus on en fera, plus la droite se montrera exigeante, elle nous ramènerait aux temps de la féodalité, elle est forte par le nombre, opposons-lui la force de l’intelligence et du progrès ! Thiers ne redoute pas la droite ; avec sa ruse et son habileté, il en fait ce qu’il veut, il la mène comme un troupeau, et elle connaît assez sa nullité pour sentir qu’elle ne serait capable de rien sans lui. Quant à la gauche, elle pense que Thiers est encore nécessaire ; il faut que les progrès se fassent petit à petit pour être durables, et quoique le système de bascule soit déplorable, patientons encore ! M. le comte de Rémusat est le candidat des poltrons et des réactionnaires, il dépense 300.000 francs pour son élection. Dans les quartiers populaires, il s’affiche : Rémusat, candidat républicain, mais dans les quartiers aristocratiques, c’est M. de Rémusat tout court. Enfin, c’est la créature de M. Thiers ; à tout ce que le président dira, il répondra amen. A quoi bon ajouter une nullité à toutes les nullités qui forment déjà la majorité de la Chambre ?
Papa est revenu de la Colonie pour donner sa voix à Barodet, et tu n’es pas rayé de la liste électorale. Ceci prouve qu’on tient peu de compte des jugements des conseils de guerre. M. de Rémusat t’a même envoyé, ainsi qu’à papa, un bulletin de vote et une lettre qui vous engage à voter pour lui. — En littérature, M. Albert nous a donné un devoir sur Athalie, je ne l’ai pas fait ; j’avais envie de lui donner à la place un parallèle entre Barodet et Rémusat ; seulement il faudrait que ce soit dit spirituellement et ce n’est pas mon fort.
… Victoire ! Barodet est élu à une grande majorité ! Voici ce que les journaux viennent d’annoncer : Barodet 180.146 voix ; Rémusat 135.407. Lockroy est nommé à Marseille !
3
Madame Milliet à son fils
Paris, 4 mai 73.
Il faut convenir que tu es bien bêta d’attendre au dernier moment pour me demander de l’argent, et je te prie de remarquer que je t’en ai envoyé d’instinct, pensant que tu ne devais plus en avoir ; tu te serais trouvé tout à fait sans le sou, si j’avais attendu ta lettre. — Quant à ton désir de revenir faire un tour à Paris, tu dois bien penser que j’en suis aussi désireuse que toi, mais je ne le crois pas prudent. Tous les trois mois environ, un commissaire de police est venu s’informer de ta santé chez la concierge ; il n’est jamais monté chez moi et a même défendu de me faire part de sa visite, mais tu connais la concierge et son ton aimable : « Bien sûr que si, a-t-elle répondu, bien sûr que je le dirai à sa mère, pourquoi donc que je ne le dirais pas ? c’est abominable ! » Elle ignore, je crois, complètement le jugement porté contre toi. Tant que durera cette Assemblée, il n’y aura point de sécurité. Aussi tu vois avec quel ensemble les Parisiens ont nommé Barodet, non point pour l’homme, que l’on ne connaît pas, mais pour les principes qu’il représente. Dis-moi si tu as reçu les journaux d’opinions diverses que je t’ai envoyés, afin que tu voies un peu ton Paris. Maintenant nous sommes retombés au calme plat, jusqu’à la réunion de la Chambre. Lockroy est nommé à Marseille ; quant au mariage, je ne saurais pas dire pourquoi, je suis convaincue qu’il ne se fera pas. Alix en prendra facilement son parti, puisqu’elle ne le connaît pas. Lockroy doit sortir de prison le 16 mai et la Chambre se réunit le 19.
J’ai vu hier Nicole qui t’envoie ses amitiés. Le pauvre garçon mène une vie pénible, sa femme est malade et souffre beaucoup ; tu le vois d’ici courant toute la journée les leçons, — il faut vivre, — et trouvant le soir une femme souffrante et un enfant qui pleure toute la nuit. Sa santé résiste assez bien à ces épreuves ; il n’a plus le temps de se faire des chagrins imaginaires, la réalité suffit.
C’est Ranc qui est porté comme candidat à Lyon, tu vois que la démocratie marche bien. Thiers, contrarié d’abord de l’élection de Barodet, n’a pas tardé à en prendre son parti, mais ce sont les députés de la droite qui ne veulent pas s’en aller, je ne sais pas comment on s’y prendra pour les faire déguerpir !
(1) Elle signait en lettres grecques ζωύ.
Paul M. à sa sœur Alix
Rome, 4 mai 73.
… J’ai reçu tout ce que vous m’avez envoyé, lettres, journaux, dessins, sans compter une superbe tartine politique de la citoyenne Zon (Louison) (1) rédigée en style de toast ou de proclamation de la dernière heure. Sa manière d’apprécier Rémusat est un peu cavalière : « A quoi bon ajouter une nullité à toutes les nullités qui forment déjà la majorité de la Chambre ? » Elle est impayable avec son petit air important. Un chef de parti ne parlerait pas autrement et M. Thiers n’a qu’à bien se tenir. Heureusement pour lui, elle termine en disant : « Patientons encore ! » Vois-tu, si elle venait à s’impatienter, quel cataclysme ! Enfin, si le style est un peu ronflant, les idées me semblent justes et c’est l’essentiel.
Ici la nomination de Barodet a produit une véritable consternation, même chez de braves gens qui s’imaginent être républicains. Pour eux, Barodet et Pétrole, c’est tout un. J’ai été naturellement très heureux du résultat des élections. Les chiffres sont là, preuve irréfutable des progrès de l’idée républicaine dans le pays.
A l’Académie de France, c’est le moment des départs. Noël et Blanchard ont déjà quitté Rome ; Mercié, Machard et quelques autres ne tarderont pas à les suivre.
Paul M. à sa mère
Rome, 11 mai 73.
Les journaux que tu m’as envoyés nous font grand plaisir ; tous les jeunes gens que je connais se les repassent et les lisent avec avidité. Les articles Salon principalement excitent un vif intérêt. A l’Académie de France on a déjà le livret et on se fait de me faire de souvenir quelques croquis des tableaux qui lui plaisent le plus et en particulier de la grande composition de Puvis de Chavannes. — Plus je vois les belles fresques italiennes, plus je me sens attiré vers la peinture décorative.
(1) Le triomphe de la droite, Thiers renversé.
Je mène depuis quelques jours une vie déréglée ; je ne me couche qu’à une heure du matin, ce qui pourtant ne me convient guère. C’est que j’ai voulu entendre deux fois le fameux Rossi, dans les rôles d’Hamlet et d’Othello. Il joue Hamlet d’une manière admirable ; c’était la première fois que je voyais ce chef-d’œuvre au théâtre. Rossi m’a paru moins bien comprendre le rôle d’Othello, à part quelques mouvements d’une puissance dramatique superbe. Il cherchait trop à prendre des allures de tigre et il fait d’Othello un vilain nègre grossier.
Dimanche dernier, à l’Académie de France, j’ai entendu M. Massenet qui nous a joué au piano et chanté de sa musique. C’est un tout jeune homme très simple de manières, sans prétention et très sympathique. Bien qu’il n’ait pas beaucoup de voix, il était bien plus intéressant à entendre qu’un virtuose. Comme il sentait sa musique, il nous la faisait comprendre, et elle me plaît beaucoup. Certains morceaux m’ont paru d’une grande beauté. J’ai remarqué, par exemple, dans un oratorio, un chœur de gens du peuple qui insultent Jésus portant sa croix, c’est d’un caractère saisissant.
Madame Alix Payen à son frère
Paris, 13 mai 73.
Ne manque pas de nous envoyer la suite des portraits de tes compagnons d’exil, cela nous intéresse beaucoup.
Après un an de séparation tu retrouveras Louison exactement telle que tu l’as laissée, toujours distraite, oubliant son mouchoir, et disant parfois le contraire de ce qu’elle veut dire. Chaque fois qu’elle a quelque distraction, je la menace de te l’écrire, pour que tu te moques d’elle.
Les élections de dimanche ont été aussi radicales que les précédentes ! On attend avec impatience la rentrée de l’Assemblée. Le bruit court que, fidèle à son système de bascule, M. Thiers va pencher vers la droite. Le pays montre clairement qu’il est républicain, alors le Gouvernement ne voit rien de mieux à faire que de s’unir aux monarchistes ! C’est stupide. L’élection de M. Ranc, qui a été membre de la Commune, est, tu le penses bien, le dernier degré de l’abomination. Le fait est que c’est assez significatif. Ainsi on aura tué, déporté, fusillé des milliers d’individus, et aujourd’hui l’idée qu’ils défendaient est plus forte, plus répandue que jamais, elle arrive légalement à se mêler des affaires publiques. Je me réjouis de voir les séances de Versailles ; s’il s’y passe quelque chose d’intéressant, on t’enverra cela. Que j’aimerais à assister à une de ces séances ! Si jamais je connais Lockroy, je le lui demanderai. Deux journaux illustrés ont publié sa caricature. Dans l’une, il est accroché aux barreaux de sa prison et une hirondelle lui apporte le mandat de la Cannebière. Dans l’autre, c’est l’Enfant prodigue rentrant à la Chambre. Chaque fois que je vois briller le soleil, je me dis que ce doit être bien ennuyeux d’être en prison ; mais le moment de sa délivrance est proche maintenant, et de la nôtre aussi. Ne t’impatiente pas trop, encore quelques jours, et nous saurons si nous pouvons aller te rejoindre, j’ai idée que oui. — Il y a encore six places vacantes à l’Assemblée ; c’est effrayant comme la politique rend féroce ; nous apprenons avec plaisir la mort d’un droitier ; c’est un soulagement de les voir partir en détail, puisqu’on ne peut pas les renvoyer en bloc.
Adieu, chéri, je t’embrasse bien fort. Ton versement pour les condamnés a été fait. A bientôt j’espère. Ta sœur affectionnée.
Alix
A la fin du mois, il y aura deux ans que de tristes événements se sont passés.
4
Paul M à sa sœur Alix
Rome, 18 mai 73.
Tu m’as demandé quelques silhouettes des habitués de l’Hippopotame, je continue donc :
Rousset est ici depuis six ans et n’a pas envie de s’en aller. C’est un disciple de Courbet, un virtuose de la peinture au couteau. Personnages, terrains, rochers, et les nuages eux-mêmes, tout est maçonné solidement en blocs de couleurs maniées à la truelle. Excellent camarade, Rousset est coloriste et très habile paysagiste ; peu lettré, il éprouve quelque difficulté à l’arrangement d’une composition, mais triomphe dans l’exécution d’un « morceau de peinture ». Il a entrepris un tableau représentant des Laveuses au bord du lac Némi.
Urbain Basset (1) est un charmant garçon, timide, modeste, philosophe et enthousiaste. A force de travail et d’énergie, il a trouvé moyen de faire assez d’économies pour se payer un beau voyage. A Paris, comme il est excellent musicien, après avoir taillé le marbre toute la journée, il allait encore jouer sa partie de violon à l’orchestre d’un théâtre. Peu soucieux du qu’en-dira-t-on, il voyage le plus souvent à pied, sac au dos ; son bagage est surmonté d’une mandoline ; il tient son léger baluchon d’une main et de l’autre sa boîte à violon.
De Pury de Neufchâtel, notre ancien massier, est un grand et très beau garçon, qui ferait un superbe modèle (il a posé à l’atelier Gleyre), très fort gymnaste, excellent cavalier, riche, élégant, c’est une sorte de Don Juan dont toutes les femmes raffolent, parce qu’il les bat (je parle des modèles). Il est très spirituel, bien que son esprit consiste parfois à dire de grosses sottises et à prendre tout en blague ; pas très gai au fond, faisant le sceptique désillusionné, blasé et fanfaron de vices. Souvent il raconte avec un grand sérieux des horreurs épouvantables qu’il est censé avoir commises, et il ne les a jamais commises. Milliet qui m’a appris ça. » M. Sain et d’autres personnes qui ne me connaissaient pas ont gobé tout d’abord cette mauvaise plaisanterie, et je passe pour être profondément corrompu. Pury a toujours été d’ailleurs un excellent camarade.
(1) Aujourd’hui Directeur de l’École des Arts Décoratifs à Grenoble.
Aujourd’hui commence l’exposition des envois de Rome. Je n’ai pas encore revu le groupe de Mercié terminé et moulé en plâtre ; je suis sûr qu’il n’aura fait que gagner. Mercié avait essayé de mettre dans la main de son jeune homme mourant une baïonnette ; l’effet n’était pas heureux pour la poignée d’un sabre de cuirassier. J’aurais voulu voir à ses pieds un chassepot, l’arme nationale pendant la dernière guerre, c’eût été une date, mais l’harmonie des lignes d’une composition sculpturale a des exigences qui passent avant tout.
Madame Milliet à son fils
Paris, 21 mai 73.
Lockroy n’est sorti de prison que le 18, je ne sais pas pourquoi, et la réunion de la Chambre a eu lieu le 19. Si la droite et la gauche ne sont pas encore dévorées, cela ne se fera pas attendre. La gauche a eu un échec hier, Buffet a été renommé Président.
Je t’envoie un numéro de l’Illustration où le tableau de Blanc est assez maltraité, mais je crois que les artistes aiment encore mieux les critiques que le silence. — Je suis allée à l’Exposition avec M. Barbier et Euphémie ; ils sont peu artistes ; ils aiment encore mieux la peinture littéraire. Le Musée des Copies a beaucoup plu au docteur, il gagne en effet énormément à être vu en sortant du Salon ; le souvenir de toutes les femmes nues qui ont les quatre fers en l’air et de toutes les couleurs fait trouver beaucoup de plaisir à regarder les femmes de Raphaël. Le docteur me demandait très sérieusement : pourquoi les peintres qui font du nu n’étudient-ils pas la nature et les maîtres ? Ta copie lui a beaucoup plu ; il a vu les Musées de Madrid, de Lisbonne et de Londres, il apprécie les tableaux des maîtres anciens, beaucoup mieux que la peinture moderne, où il ne cherche que ce qui est joli ou amusant.
Paul à sa mère
Rome, 25 mai 73.
Quelle série de tristes nouvelles ! L’accident de Fernand, (1) la maladie de mon père qui empire, c’est affreux à penser ; ta lettre m’a consterné.
Après les malheurs privés, les malheurs publics. Le télégraphe vient de nous apprendre la crise que subit le Gouvernement. Est-ce le prélude d’une nouvelle guerre civile ? J’ai peine à comprendre une aussi coupable folie de la part de l’Assemblée. Que va-t-elle faire ? Où veut-elle en venir ? Paris va-t-il accepter tranquillement ces nouveaux maîtres ? L’armée soutiendra-t-elle ces fous furieux ? Les Prussiens ne vont-ils pas profiter de l’occasion ? J’ai beau dévorer les journaux, je ne comprends qu’à demi la situation. Quelle souffrance d’être loin de Paris dans de pareils moments. Je n’y resterai pas longtemps, je t’assure, si les choses s’aggravent. — Encore une chose qui m’attriste, c’est de lire dans les journaux que ce sont les cuirassiers de mon oncle qui auront à maintenir la tranquillité sur les boulevards.
Naturellement voilà le mariage remis et probablement manqué. — Tu comprends que je n’ai guère le cœur à vous parler peinture ou voyages. Envoie-moi, je te prie, de suite de l’argent ; je puis en avoir besoin d’un moment à l’autre, et de toute façon, je ne voudrais pas me trouver à court comme la dernière fois. — Je t’embrasse, ma pauvre chère mère. Tout à vous.
Louise M. à son frère
Paris, 26 mai 73.
M. Charles Clément a fait dans le Journal des Débats un article sur le Musée des Copies, et dit quelques mots bienveillants de la tienne.
Je continue mon compte rendu du Salon et t’envoie quelques croquis. Une bêtise pour commencer, c’est un tableau représentant une table avec un encrier, une plume, et un bouquet de pensées, du papier et un bouquet de pensées ; c’est intitulé : « Ce qu’il faut pour écrire. » Quelle idée de faire un tableau d’une devinette, d’un rébus ! — Je passe aux portraits. Carolus Duran a peint son fils, un bébé tout habillé de velours bleu et de satin bleu sur fond bleu et tapis bleu ; l’enfant tient un camélia rouge. C’est un tour de force très habilement exécuté et agréable à voir. — Mademoiselle Jacquemart a un portrait de Dufaure ; il est bien peint, mais le modèle n’a pas dû l’inspirer ; il a un air idiot, de petits yeux couverts par de gros sourcils en broussaille, une grosse lèvre pendante et un gros ventre. — Cette fois, je vais faire des compliments à Monchablon, son portrait de M. Buffet est très bien ; c’est un bonhomme sec, avec une physionomie rusée et mauvaise ; ses cheveux blancs se dressent en huppe sur sa tête ; il a l’air d’un coq en colère. D’une main, il tient le Journal des Débats, de l’autre une prise de tabac. Monchablon a encore le portrait de son frère en mobile. C’est un gros joufflu à l’air ennuyé et endormi, dans une pose affaissée qui n’a rien de militaire. — Darier a deux portraits de demoiselles très bien dessinés et d’un ton très fin, mais tout ce qu’il y a de plus gris, robes grises, fond gris, expression peu aimable, physionomies bien genevoises. Nous avons rencontré Darier au Salon et il est venu chez nous. On voit qu’il t’aime bien, mais c’est toujours le même caractère nonchalant.
(1) Une fracture du péroné à la suite d’une chute de cheval.
De Barrias, une Hélène qui se réfugie sous la protection de Vesta. Ce n’est qu’une académie passablement tortillée, elle ne vaudrait pas la peine qu’on brûlât Troie pour ses beaux yeux.
La Dalila de Humbert est remarquable malgré ses défauts. On sent quelqu’un de grand talent, mais il manque d’idéal ; sa Dalila est une petite Parisienne déshabillée, elle est raide ; son visage est expressif, ses lèvres pincées lui donnent un air méchant. Le Samson est aussi trop moderne ; il n’est pas assez fort, ce sont des gens osseux et chétifs. Les poses sont assez originales, mais de lignes peu harmonieuses. Il a probablement fait exprès, mais le sujet méritait mieux que ce réalisme-là.
Scherzo par Bonnat. Une Italienne qui tient sa fille renversée sur ses genoux ; c’est ravissant d’expression. On ne s’en douterait guère en voyant le croquis que je t’envoie, mais il y avait tant de monde à regarder ce tableau que j’ai eu de la peine pour tracer en cachette quelques traits de crayon.
Madame Milliet à son fils
Paris, 28 mai 73.
Quels événements imprévus ! (1) Je t’ai envoyé une masse de journaux qui ont dû te rassurer. Paris est aussi tranquille que s’il ne s’était rien passé d’extraordinaire. Il eût été vraiment curieux que les Parisiens prissent les armes pour soutenir leur ancien ennemi ! — La République n’est pas remise en question, pour le moment. Les républicains disent que la France est avec eux et qu’ils triompheront légalement. C’est fort bien, mais on va fausser et mutiler le suffrage universel. Qui sait ce qui sortira des nouvelles élections ?
Pour moi, je trouve ce qui arrive très malheureux. Heureusement les trois partis monarchiques, qui se sont entendus pour renverser Thiers, ne s’entendront pas longtemps. Déjà l’on fait sentir à Mac-Mahon qu’il n’est qu’un mannequin, et on ne lui a pas permis de prendre un ministre soupçonné d’être centre-gauche. Tu ne saurais imaginer à quel point la droite déteste Thiers. La Patrie l’appelle « homme funeste, pétroleur » ; il est impossible de le supporter en France, il faut l’expulser. Qu’ils s’arrangent !
L’argent est prêt pour payer les Prussiens ; de ce côté tout ira bien ; si nous pouvions une bonne fois en être débarrassés, ce serait un grand soulagement et nous aurions les coudées plus franches. Les troupes sont consignées au quartier, il n’y a eu que quelques patrouilles par précaution.
Comme tu le prévoyais, les projets de mariage sont suspendus indéfiniment. (1) J’ai vu Blanc qui t’envoie mille amitiés ; il m’a chargée de te dire qu’il a la nostalgie de Rome et qu’il doit y aller dans un mois. Il t’envoie tous ses compliments pour ta copie.
(1) Le triomphe de la droite, Thiers renversé. Les députés radicaux nouvellement nommés ont été fort mal accueillis à la Chambre ; Lockroy a échangé des mots très vifs avec quelques membres de la droite ; il a eu deux ou trois duels en perspective, ce n’est pas le moment de songer à se marier. Ranc a été personnellement attaqué par M. de Broglie ; on ne sait pas comment cela va se passer. C’est moins que jamais le moment de rentrer en France, tu n’irais pas loin.
5
Paul M. à sa sœur Louise
Rome, 1er juin 73.
Votre idée d’aller à Genève pour vous préparer au prochain concours ne me semble guère raisonnable. (1) Pourquoi choisir une ville, charmante il est vrai par sa situation, par les amis que nous y avons et par les souvenirs qu’elle nous rappelle, mais qui ne vous offre pas de grandes ressources pour les études spéciales dont vous avez besoin ? Je ne pourrai vous donner que des conseils théoriques, qui n’avancent pas grand’chose si vous semblez croire que la mémoire transformée puisse suffire pour vous trouver préparées au concours. L’essentiel serait de voir beaucoup de belles œuvres d’art, car l’imagination n’est guère que la mémoire transformée. Franchement le Musée Rath ne vaut pas le Musée de Cluny ou la collection Sauvageot ; puis, à Genève, combien de visites à faire, combien de journées agréablement employées, mais moins profitables que voir venir. Florence est une petite ville, mais toute pleine des chefs-d’œuvre de la Renaissance, d’un style élégant, ferme et nerveux, d’un goût pur et charmant.
Je vois que Paris accepte avec calme ce fantoche de Mac-Mahon, et cette résignation m’étonne. La dernière crise gouvernementale me semble à une situation dont il sera difficile de sortir sans secousse. La droite va profiter de son passage au pouvoir pour faire tout le mal qu’elle pourra ; elle va protéger les Carlistes en Espagne, menacer l’Italie d’une intervention pour rétablir le pape, et réveiller toutes les haines que la France s’est déjà attirées tant de fois. Que va-t-on faire de Bazaine ? Les bonapartistes ne le laisseront sans doute pas condamner. Je crains qu’il ne se passe pas longtemps sans nouvelles révolutions, et pourtant je ne puis pas croire que Henri V soit possible.
(1) Alix et Louise s’étaient décidées un peu tardivement à se présenter aux examens de professeur de dessin.
Adieu, chère Louise, j’ai ici des photographies qui vous seraient bien utiles à étudier pour votre concours, il faut venir les chercher, et le plus vite possible ; sans cela je croirai que vous m’abandonnez tout à fait.
Louise M. à son frère
La Colonie, 11 juillet 73.
Tu as dû deviner en ne recevant pas de dépêche qu’il n’y avait point de bonnes nouvelles à t’annoncer. Hélas oui, nous sommes refusées toutes les deux. Je ne peux m’expliquer cela, c’est jugé en dépit du bon sens. Mon académie était certainement la mieux (dessinée), elle avait une belle tournure et plusieurs personnes m’en ont fait des compliments ; il faut qu’elle ait une faute de proportions que je n’ai pas vue ; pourtant jamais je n’ai mené tant de lignes et d’aplombs. Celle d’Alix était très bien ombrée. — Il n’y aura un nouveau concours que dans un an ; nous ne nous en donnons pas le temps de nous étudier. Nous ne nous sommes préparées que quinze jours avant l’examen, nous ne pouvions guère espérer être reçues. (1) Nous avons été très contentes du sujet de composition : un dessus de livre pour herbier ; mais le papier qu’on nous a donné était détestable, sale et taché ; impossible d’effacer le fusain qui restait incrusté dedans. Dans cette composition devaient entrer des ornements géométriques et des ornements tirés du règne végétal ; les personnages n’étaient pas exclus. Je crois que mon projet aurait été très joli si je l’avais mieux exécuté, c’est mon fameux diplôme, transformé. Mais j’ai fait trente-six bêtises : j’ai dessiné le brouillon en entier, au lieu de n’en faire qu’un quart ; en calquant sur mon papier timbré, je me suis embrouillée, il m’a fallu redemander une seconde feuille et recommencer. Tu comprends que tout ce tripotage a été long, et je me faisais du mauvais sang ! Il ne me restait plus assez de temps pour finir. — Mon cadre était fait d’une grecque avec des rinceaux pompéiens ; de chaque côté un vase de fleurs ; au centre un médaillon avec une tête de Flore et mes deux petits amours. — Il n’y a qu’un côté de fait, l’autre n’est qu’indiqué, et encore ce qui est fait ne l’est guère. En haut un petit amour accroupi que j’ai pillé ; il est dans un nid de feuilles de vigne.
(1) Louise M. obtint l’année suivante le diplôme de professeur de dessin.
Alix avait copié la veille un dessus de livre dans son journal de modes ; c’est bien un hasard. Sa forme géométrique était composée d’angles et de demi-ronds ; dans les quatre coins elle a mis des fleurs et des feuilles de liserons ; au milieu un jeune homme et une jeune fille effeuillant une marguerite ; c’était très gentil.
L’épreuve orale nous faisait une peur terrible ; nous n’avons eu qu’un ornement à corriger. J’aurais bien mieux aimé une académie ; j’aurais esbroufé les examinateurs en leur parlant d’apophyse olécrane et du grand sterno-cléido-mastoïdien. — Il y avait trois groupes d’examinateurs et parmi eux M. Jobbé Duval, qui est le plus brave homme du monde. C’est un grand maigre avec des cheveux blancs tout hérissés. Il nous a dit qu’il ne fallait pas nous troubler, qu’on tiendrait compte de notre timidité. Celles qui l’ont eu pour examinateur étaient bien contentes. Nos examinateurs, sans être les plus grincheux, étaient déjà assez désagréables. On nous a fait tirer au sort nos numéros dans le chapeau d’un examinateur. Tout le monde se précipitait, comme si les premiers numéros devaient être les meilleurs. Nous aurions bien voulu avoir Jobbé Duval, mais nous avons eu un sculpteur, M. Piat, qui n’a pas l’air bien distingué ; il est petit, noir, gros et marqué de la petite vérole.
J’avais très grand’peur avant qu’on ne m’appelle, mais une fois sur la sellette, j’ai parlé sans me troubler. On m’a demandé comment je m’y serais prise pour faire le dessin que nous avions à corriger. J’ai dit : « Je commencerais par comparer la largeur du chapiteau avec la hauteur totale, ce qui me fait apercevoir que, dans ce dessin, la largeur est trop grande. Je mènerais une ligne verticale au milieu de la feuille pour servir de base à la construction symétrique de l’ornement. La beauté du modèle n’a pas été comprise ; les lignes manquent de pureté ; les demi-teintes trop foncées donnent au dessin un aspect sali ; il fallait conserver l’impression de blancheur éclatante que donne un plâtre. » — J’ai dit que dans le modèle les lignes étaient simples, mais sans raideur, qu’ici le contour manquait de galbe. Heureusement que je n’ai pas parlé de la beauté du style grec ; il paraît que c’est un chapiteau Renaissance, je ne m’en doutais pas. On m’a demandé les noms de toutes sortes de parties d’architecture ; j’ai dit le fût au lieu du pilastre. L’examinateur m’a dit cependant que c’était très bien.
Il n’y a que Jobbé Duval qui mettait des 10 ; dans les deux autres groupes on ne donnait pas plus de 8. Si j’avais été avec Jobbé, j’aurais eu 10. On mettait à part celles qui avaient passé, pour qu’elles ne communiquent pas avec les autres. Comme j’avais le n° 15 et Alix le n° 28, je lui ai dit par signes (selon la méthode Grosselin) les principaux noms, de sorte qu’elle les a sus.
Mon cher Paul, il me reste à te faire mille remerciements pour tout ce que tu as fait pour nous. J’avais des remords en voyant combien nous te faisions travailler ; tu t’es donné autant de mal que nous ; si du moins nous avions su en profiter ! C’est un peu vexant d’être refusée, mais notre préparation a été trop courte. Pourtant il y en a de moins fortes que nous qui ont réussi. J’avais pour voisine une dame qui a fait une horreur d’académie. Sa Melpomène avait un gros nez enrhumé, des pieds et des mains atroces ; toute sa figure était teintée et ses demi-teintes étaient aussi foncées que les ombres ; tout était gris, mou et fondu ; et elle a été reçue ! Si c’est comme ça qu’il faut faire, ce n’est vraiment pas encourageant !
Nous allons passer quelques jours à la Colonie, pour respirer un bon air parfumé par les roses, en attendant que tu nous dises où aller te rejoindre. Nous allons te trouver bien maigre et brûlé du soleil comme un véritable Italien.
A bientôt, mon cher Paul, ta sœur et amie.
Paul M. à sa mère
Milan, 14 juillet 73.
Je suis bien surpris et bien inquiet de n’avoir pas trouvé ici une lettre de vous. Tu m’écris que Louise est malade, puis tu me laisses sans nouvelles. A Florence, j’allais plusieurs fois par jour à la poste. N’avez-vous pas reçu la lettre que je vous ai envoyée à la Colonie ?… 8 heures du soir.
Je les reçois enfin vos bonnes, longues et charmantes lettres ; comme j’en avais besoin ! Louise raconte avec beaucoup de verve son examen, je suis certain qu’elle réussira la prochaine fois. Enfin je commence à me dire que vous allez peut-être venir. C’est donc bien vrai que je vais vous revoir, après plus d’un an de séparation !
Le projet d’aller vous attendre au haut du Simplon n’est peut-être guère raisonnable, mais la chaleur est accablante et voici le passage de mon guide qui m’a tenté : « Simplon, (Hôtel de la Poste), village entouré de hautes montagnes qui le privent pendant plusieurs mois de l’année des rayons du soleil ; l’hiver y dure huit mois, et le froid y est souvent excessif. » Et plus loin : « Le val d’Isella surpasse celui de Gondo en aspect désolé. » N’est-ce pas séduisant ? Je crains pourtant que ces gorges de montagnes, malgré leur altitude, soient en ce moment de vraies fournaises.
ANNEXE AU CHAPITRE IV
Le neuvième cahier — (XIII-3) — était déjà imprimé lorsque j’ai retrouvé la lettre suivante. Elle montre bien à quel degré d’exaltation patriotique étaient montées, dès le premier siège, les âmes indomptables de nos Parisiennes.
Alix Payen à son mari
Paris, 24 janvier 1871.
Cher Henri,
Je t’écris sans courage, puisque mes lettres ne t’arrivent pas. J’ai grande envie de te voir, et je suis triste comme un bonnet de nuit. Dimanche on s’est tiré des coups de fusil à l’Hôtel de Ville. Le remplacement de Trochu par Vinoy ne contente personne. Ce n’est pas là un changement, puisqu’ils combinaient toujours ensemble leurs opérations. On entend dire tout haut que les généraux, qui n’avaient pas de canons à Montretout, ont bien su en trouver pour les braquer autour de l’Hôtel de Ville. En effet, il y avait là un appareil de mitrailleuses, qu’on eût mieux aimé voir tourné contre les Prussiens. Je vois qu’il faut rabattre de ma confiance dans le Gouvernement. Les généraux n’ont qu’un désir : capituler. Ils ne veulent pas voir que les mobiles et les gardes nationaux sont devenus de vrais soldats. La proclamation de Vinoy rend trop évident son peu d’espoir de nous sauver. Ah ! si Gambetta était ici ! Je crois qu’il secouerait tout ce monde-là et donnerait un peu de son énergie aux plus mous.
Je suis pleine d’idées noires : si Paris capitule, les gardes nationaux seront emmenés prisonniers de guerre. Cher Henri, je compte sur toi : même si ton bataillon tout entier se rendait, ne te rends pas ! Défends toi jusqu’au bout, quitte à être tué. De mon côté, je te le promets, je tuerai le premier de ces assassins que je rencontrerai dans Paris, bien sûre de la mort qui m’attend.
Au revoir, mon chéri bien aimé, à bientôt, j’espère, tâche d’avoir une permission. Je t’embrasse bien tendrement.
Ta pauvre délaissée.
Alix
Dans une autre lettre, écrite à son père, Alix Payen raconte, avec des détails nouveaux, sa visite à la mère de Chanoine. (1) Le lecteur excusera quelques redites.
Chanoine vient d’obtenir la permission d’aller voir ses parents qui habitent Clichy. Ce mauvais garnement si brusque, si grossier, n’est plus le même lorsqu’il parle de sa mère ; on comprend qu’il l’adore. Comme il fait tant d’amitié, je veux la connaître, et m’emmène à Clichy. En route il me raconte qu’il a dépensé un peu trop d’argent à sa mère, et qu’il va être grondé, mais que la bonne femme sera bien contente de le voir. Nous voilà tombant des projectiles sur la route devant nous, puis, une fois dans le village, Chanoine rencontre à chaque pas des amis. Il faut nécessairement boire un verre de vin, et me voilà entrant au cabaret et trinquant. A la fin je me fâche pour qu’il se décide à reprendre son chemin. Je ne veux pas rentrer tard, Henri serait trop inquiet. Nous voilà enfin chez la mère Chanoine. C’est une grande bonne femme en marmotte, à la figure sévère. Elle accueille son fils en lui disant vous et en refusant de l’embrasser ; et lui, ce garçon querelleur et insouciant, se met à pleurer comme un enfant. Enfin tout s’arrange et ils finissent par s’embrasser. Tous deux en mouraient d’envie.
Tu aurais ri si tu avais entendu Chanoine faire de moi un éloge pompeux : « En voilà une crâne petite citoyenne, et qui n’a pas peur. Elle vous manie un mort comme moi ce verre de vin. » — Au retour, comme il m’avait l’air disposé à faire autant de haltes qu’en allant, je lui dis que je reconnaîtrais bien mon chemin pour revenir seule. La nuit qui tombait rapidement fut bientôt très noire. Quelques bombes passent sur ma tête, c’est sinistre au milieu de cette obscurité, dans une plaine nue, aride, sans un pan de mur, sans un arbre pour s’abriter. Je ne reconnais plus mon chemin ; je suis seule, complètement seule dans cette plaine noire ; je n’entends aucun bruit que celui du canon qui tonne par intervalles, je puis bien te l’avouer, cher père, eh bien, la crâne petite citoyenne sentait une émotion qui pourrait avoir quelque parenté avec la peur. Je me mis à courir à perdre haleine… Enfin voici des maisons, voici des gardes nationaux ! Mais je n’étais pas au bout de mes peines. Pour toute indication je ne pouvais donner que le numéro de notre bataillon. Où était-il caserné ? je n’en savais rien. Un brave garde a pitié de mon embarras, il a l’obligeance de me faire visiter je ne sais combien de casernements, sans succès. Enfin j’aperçois le parc d’artillerie qui se trouve à quelques pas de notre poste. Me voilà sauvée ! J’embrasserais de bon cœur mon guide. Je cours à la chambrée, où je trouve mon pauvre gros bien inquiet ; puis je redescends dormir avec la cantinière.
(1) Cf. Dixième Milliet — XIII-7 — page 86.
V — 1872 — MARIAGE
1
Je dois maintenant revenir un peu en arrière pour raconter le mariage de mon frère.
Louise à Paul
Paris, 10 juillet 72.
Nous venons de passer un agréable dimanche à la Colonie. Euphémie et M. Barbier étaient venus avec nous, et la Colonie leur a beaucoup plu.
De grand matin Fernand arrive sur son cheval arabe ; il avait emmené son ordonnance, un gros réjoui qui appelle Fernand « mon tenant » et qui a couché dans le grenier à foin, sans vouloir accepter le drap qu’on lui a offert.
Nous étions nombreux, 40 personnes à table. Le soir, Brigitte, toujours obligeante, s’est mise au piano pour accompagner Euphémie qui a chanté sans se faire prier. Elle a une voix très étendue et très sympathique. Tout le monde l’a trouvée charmante. Il y a eu bal, Fernand a dansé avec Euphémie, ils sont très bons camarades.
Nous avions envie de dîner sur l’herbe, mais un orage qui menaçait nous en a empêchés… P.-S. — Bon ! voilà Fernand qui est amoureux d’Euphémie ; il veut l’épouser tout de suite. Comment cela tournera-t-il ? Je n’en sais rien.
Madame Milliet à son fils Paul
Paris, 15 juillet 1872.
Cher enfant,
La lettre de Louise a dû te préparer à l’événement que je t’annonce aujourd’hui : Fernand épouse Euphémie Barbier. Cela a été aussi imprévu qu’improvisé ; et à l’heure où je t’écris, madame Barbier et son père ignorent encore cette grosse nouvelle. Ils se sont vus deux fois à Paris, puis Fernand est venu à cheval à la Colonie ; c’est là que leur passion réciproque s’est développée en moins de 24 heures. Arrivé le matin à huit heures, Fernand est reparti le lendemain à quatre heures du matin. De retour à Saint-Germain, il m’écrit une lettre des plus pressantes — il lui faut Euphémie. Je cherche à connaître l’opinion du docteur et, sans faire de demande, je laisse entrevoir que Fernand est amoureux de sa fille, afin de savoir s’il faut rompre de suite cette liaison naissante, ou bien si on peut les laisser aller. Le docteur s’était aperçu du goût réciproque que les jeunes gens avaient l’un pour l’autre, et il en était ravi. Il paraît que le dimanche ils avaient déjà parlé mariage entre eux. Fernand était de semaine, Euphémie trouva des prétextes pour rester à Paris ; enfin, le vendredi, elle se jette à mon cou et me demande si je voulais bien d’elle pour ma fille. — Je me disais que c’était aller un peu vite, mais que faire ? — Fernand vient le dimanche, on ne lui dit rien des dispositions d’Euphémie et nous les laissons ensemble pendant dix minutes. Cela leur suffit pour s’entendre. Le docteur rentre, Euphémie lui présente un gendre. Nous leur faisons observer que ce n’était pas une raison, parce qu’ils avaient été très liés à l’âge de cinq ans, pour qu’ils se connussent bien maintenant, et qu’ils devraient prendre le temps de la réflexion. Ils ont répondu qu’ils se connaissaient parfaitement et qu’ils se trouvaient très bien comme cela. Le docteur ne cessait de répéter : « Et ta mère ! Que va-t-elle dire ? » — Sur ces entrefaites, ton oncle arrive et Fernand lui présente sa nouvelle nièce. Ton oncle croit d’abord à une plaisanterie, il a fallu que je lui affirme que c’était bien pour de vrai. Il en a paru très satisfait.
Le fait est qu’Euphémie est charmante, simple, naturelle, et de plus complètement toquée de Fernand, encore plus que lui d’elle… Fernand écrit ce matin à madame Barbier. Comment va-t-elle prendre ce mariage à la hussarde ? — C’est Euphémie qui a décidé ses parents à habiter la campagne, qu’ils n’aiment ni l’un ni l’autre, puis à peine installés, elle les plante là.
Tu dois comprendre que, tout en voyant ce mariage avec grand plaisir, je ne suis pas sans une certaine appréhension. Je ne connais pas assez Euphémie. Elle a été fiancée à un pair de Portugal, un homme immensément riche, puis elle n’en a plus voulu. Le docteur m’a raconté cette histoire, Euphémie aussi. J’ai toute confiance dans la loyauté du docteur, mais Euphémie n’est-elle point un peu coquette ? — Je ne pense pas que le mariage puisse se faire avant deux mois. Tu ne seras pas là, toi, mon pauvre garçon, et je te dirai en passant que je suis bien contente que tu ne sois pas à Paris. Vous prétendiez que je m’effrayais à tort, eh bien, des personnes de ton tempérament y sont tombées bien malades et ont été obligées de partir pour de longs voyages. Dieu sait si elles reviendront !
Fernand à son frère
21 juillet 1872.
Mon cher Paul,
Je te demande pardon de ne pas t’avoir écrit plus tôt pour t’annoncer la nouvelle que tu dois déjà savoir. Je me marie, j’épouse Euphémie. J’ai le cœur inondé de joie. Ma foi, je puis bien te dire cela à toi, tu sais que j’ai déjà eu pas mal de femmes, mais jamais, je puis le jurer, je n’ai éprouvé pour aucune d’elles ce que j’éprouve pour Euphémie ; c’est un sentiment tout autre et qui, j’en suis convaincu, est bien de l’amour véritable. Cela nous a pris comme un coup de foudre, car elle m’aime de son côté, j’en suis sûr. Aussi je tâcherai de la rendre bien heureuse. Je dis un éternel adieu à la vie folle que j’ai menée jusqu’à présent et je serai tranquille, car je l’aime bien… Tu ne pourras pas être témoin de mon bonheur, mon cher frère, je le regrette, je t’assure ; j’aurais bien voulu t’avoir à côté de moi dans ce moment-là. Tu vois, j’avais comme un pressentiment en renvoyant dernièrement cette femme dont je t’ai parlé.
Je vois par ta lettre que tu te passionnes pour ton Melozzo, tant mieux, tu feras quelque chose de bien. Ne te laisse pas empoigner par les fièvres, et n’hésite pas à faire usage de ton revolver si tu es attaqué.
Ton frère qui t’aime et t’embrasse.
Fernand
Paul à sa mère
Rome, 28 juillet 72.
… J’attends avec impatience vos lettres pour avoir des nouvelles du mariage de Fernand et d’Euphémie. Leur passion réciproque me donne bon espoir pour leur bonheur.
Madame Milliet à Paul
La Colonie, 9 août 72.
… Tu dois comprendre, cher enfant, que nous serions très heureuses toutes trois d’aller te retrouver, mais le mariage de Fernand ne se fera probablement pas avant la fin d’octobre. La demande au ministre devra passer par six bureaux pour aller et autant pour revenir ; puis la publication des bans dure trois semaines. Puis, jeune homme, tu crois que cela ne coûte rien de se marier. Je ne pourrai pas prendre les frais sur notre revenu, et il serait déraisonnable d’aller ensuite faire le voyage d’Italie.
Paul à sa mère
Rome, 18 août 72.
Que d’embarras pour un mariage ! Il y a des formalités nécessaires, mais on pourrait sans inconvénient en supprimer la moitié. Fernand va sans doute être forcé de se marier à l’église, cela me répugnerait terriblement, et il faudrait que je fusse bien épris pour m’y résigner.
Pourquoi Fernand ne ferait-il pas en Suisse son voyage de noces ? Alix et Louise pourraient l’accompagner et poursuivre jusqu’à Rome ; quand vous auriez trois de vos enfants ici, mon père et toi, vous vous décideriez à y venir aussi. Il ne faut pas m’imaginer que je vais passer mon hiver tout seul, et d’abord, si vous ne venez pas, je vous préviens que je tomberai malade. Pour le moment je me porte à merveille.
Paul M. à sa sœur Alix
Rome, 11 oct. 72.
Le jour du mariage n’est pas loin, je te charge d’embrasser pour moi les mariés et les gens de la noce. J’ai rapporté de Naples quelques jolies chansons populaires en dialecte napolitain, je me réjouis de les entendre chanter par ma belle-sœur.
Louise M. à son frère Paul
Paris, le 12 oct. 72.
Le mariage se trouve encore reculé ; il y a toujours quelque anicroche. Ils ont pourtant l’air bien pressés tous les deux. Il a fallu avoir la permission du ministre avant de publier les bans. Fernand est toujours à la recherche de son contrat. Le notaire prétend qu’il l’a expédié et il n’est point arrivé. Est-ce négligence ou malveillance ? Après bien des démarches sans résultat, il s’est décidé à le faire refaire une troisième fois, ce sera le plus court.
Louise M. à son frère Paul
Milon, 25 octobre 72.
Je t’écris de Milon (résidence de M. Barbier). Le mariage est fixé pour demain ; la permission est enfin arrivée. Fernand est très heureux ; tout le monde est occupé de lui, on admire tout ce qu’il fait et dit, on le soigne, on le dorlotte, on le gâte ! Il se laisse faire et s’habitue très bien à cela.
Euphémie a aussi un bon caractère, elle est instruite, mais pas très sérieuse ; la vie mondaine en est cause. Elle ne s’occupe pas de peinture, mais en musique elle est tout à fait artiste, elle n’a pas seulement une belle voix, elle sent ce qu’elle chante, on est ému en l’entendant.
Le docteur rend de grands services dans la contrée ; il aime beaucoup à soigner les paysans, mais il ne leur en fait jamais rien payer. Sa bibliothèque est magnifique ; quand tu viendras, tu trouveras là mille choses qui t’intéresseront ; malheureusement cela laisse Fernand indifférent. M. Barbier nous a montré un gros paquet d’autographes de personnages célèbres ; ce sont pour lui des lettres fort élogieuses. Il en a beaucoup de Victor Hugo ; il possède aussi la plume qui a écrit Les Châtiments, elle est dans un papier cacheté du sceau de Victor Hugo, un griffon gravé sur sa bague. M. Barbier s’entend très bien avec Fernand ; il aura sur lui une heureuse influence, car c’est un homme de grand mérite.
Maman est allée hier au Mans avec madame Barbier pour les préparatifs du grand jour. Pendant ce temps, M. Barbier et moi nous avons mené Euphémie et Fernand à confesse. Le curé est un gros bon vivant, tout crasseux et qui sent mauvais ; on dit qu’il aime assez à boire. Un jour qu’il était gris, il rencontra un paysan qui l’était aussi et lui fit des remontrances. L’autre répondit par des injures ; alors le curé se jeta sur cet homme et lui donna une telle roulée qu’en tombant il se cassa le bras. Ce brave curé s’est contenté de donner aux fiancés quelques petits conseils de morale, il n’a pas été trop pénible.
Fernand et son cheval font l’admiration de tous les paysans d’alentour, et l’on dit en le voyant : « Le beau gars et la belle bête ! » Le chien et le cheval de Fernand sont bien soignés ici, on leur fait boire de grandes jattes de lait. Euphémie a fait pour le cheval de petites cocardes en satin rose. C’est en effet une belle bête. Je l’ai dessinée.
Je t’écrirai aussitôt après la cérémonie. Voilà notre famille augmentée ; nous aurons une sœur de plus. Mais nous sommes tristes en pensant que tu ne seras pas là. On t’aime bien et l’on parle bien souvent de toi ici. Je t’embrasse.
Fernand à Paul
Paris, octobre 72.
… Nous avons tous bien regretté ton absence le jour de mon mariage, moi surtout, car vois-tu, ces jours-là on ne saurait avoir trop de visages amis autour de soi. — Je suis parti le lendemain, emmenant ma femme à Paris. Tu sais que nous sommes au camp de Roquencourt. Ce sera pour Euphémie un petit apprentissage de la vie de troupier ; mais elle en prend son parti très bravement. Tu ne saurais croire comme son amour pour moi l’a changée, l’a transformée ; ses parents ne la reconnaissent plus. Le docteur et madame Barbier m’aiment beaucoup, aussi c’est une vraie famille pour moi. Me voilà du bonheur sur la planche pour longtemps.
Paul à Fernand
Rome, octobre 72.
… Je me souviens d’avoir fait autrefois des croquis pour deux tableaux qui auraient eu ce titre : Le Mariage tel qu’il est. Le Mariage tel qu’il devrait être. — Dans le premier, un homme et une femme se tournent le dos avec colère, ils sont tristement enchaînés au même poteau, comme deux suppliciés. Dans le second, un jeune homme est à genoux devant une jeune femme assise, qu’il contemple avec ravissement. Celle-ci passe tendrement les bras autour du cou de son bienaimé.
Je suis persuadé que ton union avec Euphémie ressemble plus à ma seconde esquisse qu’à la première. Vous avez l’un pour l’autre cette estime et cette affection qui sont les conditions indispensables du bonheur. Je suis de ceux qui ne croient pas à l’infériorité de la femme et qui trouvent peu équitable de lui demander une soumission sans réserves. De longs siècles de servitude lui ont peut-être fait perdre l’habitude de l’initiative, et je conviens que ses fonctions ne sont pas les mêmes que celles de l’homme, mais elles ont une importance équivalente. La femme devrait donc être traitée par son mari et par la loi sur le pied d’une parfaite égalité. (1)
(1) Fourier a écrit : « Dans la société présente, la femme est la victime de l’homme. » Cette inégalité est une injustice. « Les nations les meilleures furent toujours celles qui accordent aux femmes le plus de liberté. Les progrès sociaux s’opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté. » Fourier demande que les femmes jouissent de tous les droits actuellement détenus par l’homme. Un rôle éminent lui semble réservé à la femme dans la constitution de la morale sociale. Saint-Simon et Auguste Comte appuient de leur autorité la doctrine de Fourier sur l’émancipation de la femme. N’est-il pas intéressant de constater l’accord de ces trois grands esprits sur ce point si controversé ? Le chef du positivisme considère les femmes comme « les organes spontanés du sentiment qui préside à l’unité humaine. Elles sont chargées, d’abord comme mères, puis comme épouses, de l’éducation morale de l’humanité ». De là une nécessité impérieuse ; celle de ne pas laisser les femmes sous la direction de gens qui enseignent une morale périmée, et de leur faire connaître les conclusions de la science moderne.
Fernand à Paul
Octobre 72.
… J’ai bien ri avec ma femme de ton idée de la traiter sur le pied d’égalité. Elle sait bien qu’une femme n’a pas les mêmes devoirs ni par conséquent les mêmes droits qu’un homme. Elle comprend parfaitement que le mari doit être le chef de la communauté, que la femme est un être faible qui a besoin d’aide et de protection, et qui, en revanche, doit bien aimer l’homme qui lui donne cette aide et cette protection nécessaires.
En attendant le plaisir que j’aurai à te revoir et à te serrer la main, je n’oublierai pas ta commande de neveux et de nièces. Seulement je n’en demande pas tant que toi ; deux ou trois suffiront à mon bonheur.