L'ami désabusé
l’ami désabusé
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L’hôpital de province on ! je n’attendrai pas que ton laquais m”évince, jte N Je gagnerai bientôt l’hôpital de province. Sans faire aucun adieu, mes départs seront prêts, ; Vois mes sabots d’exil, mon bâton en cyprès, S Très peu de souvenirs garnissent ma besace Et les vieux jours boiteux perdront vite ma trace. J’irai vers l’hôpital d’une calme cité Dont le doux nom français nulle part n’est cité. C’est un lieu de repos où finit la grand route, ; Un foyer d’autrefois où le passé s’écoute ; - Sur le terroir restreint qu’encercle le rempart, s C’est la sécurité dont chacun a sa part, La vie attend la mort dans la maison transmise ; Et l’âme attend le soir où le matin l’a mise. . Je verrai le toit lourd du bâtiment carré, va c Le si vétuste toit qui de mousse est paré, sa
s l’ami désabusé
Il jioge sur son front le cadran et la cloche 4
Qui donnent leurs conseils d’une voix grêle et proche À
Et parlent de la mort aux vagabonds âgés <
Qui bêchent lentement des coins de potagers. #
Au-dessus du seuil noir qu’une ogive dessine, }.
Tremble une délicate écharpe de glycine,
C’est un geste d’appel lassé, presque de deuil, 1
L’ami désabusé qui nous ferait accueil ! #
3 Dans le long corridor que le silence occupe,
Le passage discret et sombre d’une jupe !
« — Vous me connaissez bien, je suis docile et bon, 4
Je fendais votre bois et montais le charbon,
Je suis malade aussi, mon poumon brûlé crache ;
Les rares jours comptés que la douleur m’arrache, |
Mais, tant que permettra Monsieur le médecin,
Aux oflices je puis tenir le clavecin ;
Je sais des airs si doux pour les plus grands dimanches,
Qu’ils sont contre Satan de benoîtes revanches ! 1
Tendres chuchotements des saintes et des saints, î
Qui parlent aux mourants dans les jours de Toussaints. :
Je ne dirai jamais que de tranquilles choses, à
J’adorerai l’effet sans rechercher les causes
Ailleurs que dans l’esprit de divine bonté 3
Et les livres pieux où le monde est conté. .
Sur des pentes d’erreurs j’ai promené mes fautes, }
Elles couraient, chantaient, en descendant les côtes,
Prenaient toutes les fleurs des jardins saccagés,
Et renversaient les vins dans les celliers âgés. , |
Je tairai mes départs d’autrefois, mes Afriques, -
Mes jours désespérés et mes nuits nostalgiques, j 12 4
Les mauvais compagnons sur d’étranges chemins, | Les remords obstinés qui nous mordent les mains. L Si vous croyez, ma sœur, mon destin exemplaire, Je me confesserai tout haut, si nécessaire; J’aime autant que le mien le salut du voisin, Je partage avec lui la grappe de raisin Céleste, le doux vin par qui l’on communie Aux granges de Jésus dans la famille unie. J’ai souci dans mon cœur du bon renom chrétien Et de la charité qui fait du mien le tien, Maïs cela seulement d’une façon discrète Dans le spirituel qu’on échange ou qu’on prête, Commerce impersonnel d’âme par l’oraison, Et que la règle fait mystique et de raison ! » — Chut ! me dirait la sœur, par un doigt sur la bouche, Dormez ! Quand l’heure vient, Jésus tendrement touche L’âme à travers le corps qui reste sur nos lits É Protégé par la croix et pleuré par les lys. Non ! Je n’attendrai pas que ton laquais m’évince, Je gagnerai bientôt l’hôpital de province.
N soir d’été languit sous la garde des roses, { | Tandis que lentement s’assombrissent les choses. Des soirs nombreux, des soirs indéfinis, des soirs Futurs, mystérieux coureurs dans des miroirs, | Des anonymes soirs, des soirs sans fin, sans nombre, Soirs dont l’éternité se couronne et s’encombre, Des soirs, des soirs viendront quand nous n’y serons plus Rôder dans les vallons où nos cœurs se sont plu. Tais-toi, la lune rêve et le jet d’eau l’appelle, Et la nuit a chassé la sifflante hirondelle. Indicible entretien des rayons et des flots! Dans son kiosque à minuit, je rejoindrai la lune Avec un cœur perdu d’amour et d’infortune;
l’ami désabusé LATTES Elle va lentement sous ses voiles flottants, si S’attarde à contempler les lacs et les étangs, 1 3 Et demande de loin au pâtre qu’elle abuse RG: ë Un irès lent et très doux appel de cornemuse ! a : E ë Elle est partout, voit tout, sur la terre et les eaux, 4 Pénètre jusqu’aux lits à travers les rideaux, - Promenant sur le front vaste des Capitales à Son esquif encombré de rêves et de râles, : 22 Tandis que pris de vin lunaire, Homunculus : à Danse d’un pied falot sur d’étroits tumulus! ‘41 Elle a trop entendu nos plaintes dans le vide, 4 Les fades lamentos du larmoyant Ovide, ; % Les romances en fleurs, les longs roucoulements ï q 75 Des troupes de chanteurs et des troupeaux d’amants; “#4 Elle entendit aussi les hurlements d’Hécube, À Marc Aurèle rêvant tout haut sur le Danube, ‘3 Napoléon criant comme un aigle, la nuit, à Sur le rocher d’exil où l’Anglais l’a conduit ! À Elle a vu, ne vit plus — l’Histoire s’en étonne — ‘ Ë À ; Les formidables camps qui préparaient Babel, Be. | Et la tour d’où Nemrod embarquait pour le ciel! Fe. Très loin infiniment, la lune paraît proche, 4 Le rêve monte au mât et pense qu’il l’accroche. ÉS 1 Mais trouve tout à coup les vertiges flottants, ; Ne Les gouffres monstrueux de l’espace et des temps, : E Le vide, sans un flot, sans un embarcadère, — : +1 Et sans même la Mort pour nous rendre à la Terre! M.
Je ne veux plus monter dans son kiosque à minuit; J’irai porter mes fleurs aux fêtes d’une nuit Humaine, d’une nuit qui languit ou qui danse Sur les sables secrets des berges du Silence; Le gond qui me connaït sait quand je suis passé Et se ferme, aussitôt le doux seuil dépassé ; La lune est l’œil ami qui veille la rotonde, Cherchant sur les divans la gorge la plus ronde, : Tandis qu’un violon s’exaspère et transcrit È | Ce qu’il vient de saisir et d’entendre en un cri, C’est le rire énervé d’un plaisir qui se sauve, ‘Deux coupes de cristal qu’on brise dans l’alcôve. Tais-toi, la lune rêve et le jet d’eau l’appelle!
E jour ferme les yeux sur ses fourneaux éteints, L Et le soleil s’endort dans ses drapeaux déteints. Sur les plus hauts lointains des steppes du silence, Le cortège des nuits très lentement avance. Nul n’a compté les yeux des astres, ces témoins Qui surveïllent nos pas, nos ardeurs et nos soins, Et dont le regard dur fixé sur la naissance, | Nous suit jusqu’à la mort, dont il a connaissance! Ah ! vois, toutes et tous, planètes et soleils ! Silencieusement planer sur nos sommeils ! s « Voici la douce nuit d’été, belle nuit fraîche, Où le cœur alangui rêvé un saint Jean qui prêche ,
l’ami désabusé “es
- Les attendrissements que Jésus lui narrait, |
La colombe roucoule au bord du minaret
Tandis que le souffrant que le jour importune,
Tend son front vers le ciel et boit du clair de lune !
Sont venus occuper les hauts espaces froids ;
Comme aux chefs entourés de cohortes d’élites,
On voit sur leurs côtés tourner leurs satellites ;
Tous les astres, ainsi que des soldats zélés,
Font le rassemblement dans leurs rangs constellés,
Et sous l’immensité qui rend nos faces pâles,
C’est le dénombrement des forces sidérales !
Chaque étoile est un fort aux créneaux de diamant
Qu’assaille le penseur et dont rêve l’amant.
Les plus nobles transports sont flèches illusoires,
Qui retombent sur nous et sont nos seules gloires. ;
Les astres sont les mots disséminés, épars,
Des éternels vouloirs que nous nommons hasards.
L’azur illimité qui sur nos fronts se creuse
N’est pas le reposoir où s’épand l’âme heureuse,
C’est le champ de la nuit où le dieu décevant
Laisse paître ses sphinx ; or, nous voici devant
L’immense tableau noir où s’inscrit le problème
Que le jour lentement efface d’un doigt blème.
Cependant sur le front des hauts Gaurisankars,
Un œil s’est allumé qui compte les écarts
De l’astre dans le temps ainsi que dans l’espace,
Et surveille le dieu qui dans l’éther s’efface.
Sur les déserts glacés du vide et de la mort, S’élève une cabane, embarcadère et port; Les austères calculs y préparent leurs voiles Et les cœurs attendris reviennent des étoiles. Dans un flux et reflux d’amour et de savoir, L’âme veut adorer comme l’œil veut revoir, Nous sommes dans le temple où l’infini se nomme, Et c’est l’observatoire où veille l’astronome. Le savant a conçu des yeux multipliés Pour observer les dieux qu’il a tant suppliés, Ses pieds sont sur le sol, mais sa vue escalade Les rocs mystérieux d’Orion et d’Encelade, Et ses regards puissants de feux artificiels, Vont compter les points d’or dans le plus haut des ciels; Les astres ont un nom sur la sublime carte, On y voit le chemin dont aucun ne s’écarte, Et les balanciers que l’homme aura construits, Leur marqueront l’instant dans un million de nuits. : Les astres sont entrés au savoir vénérable, | Ainsi que des troupeaux qu’on nombre dans l’étable. Les feux de l’infini ne sont plus des errants, Des feux follets perdus d’âmes de conquérants, Ce sont des fils du Temps qui vont de compagnie, Sous le calme regard de l’auguste Uranie. L’homme a construit des sens en montant l’appareil Miraculeux, à qui nul Titan n’est pareil.
l’ami désabusé Le
Son pacifique assaut jaillit du télescope,
Et revient, diligent, cerner le spectroscope! 1 Dans les durs bras de bronze, il a pris des rayons
De l’étoile, la plus pâle que nous ayons,
Les étend sur la planche ainsi qu’en des cliniques
On étend les souffrants au milieu des paniques,
IL rompt les membres clairs de ces corps sidéraux,
Afin d’y retrouver le feu des minéraux,
Et grâce à l’action des profondes chimies,
Il ausculte le cœur des étoiles amies!
Doux mortel, tu connais l’univers et tu sais S L’inanité d’un cœur qui n’a jamais assez | De marcher en pleurant devant des socles vides
Et de chercher un dieu pour lui montrer ses rides !
Tu n’as pas découvert où les disparus sont,
Et jamais tu ne vis s’allumer des buissons.
Par les nuits calmes où Pascal rêve et s’effare,
Il est bien des clartés mais il n’est point de phare. $ Or, pourquoi donc viens-tu, laissant tes instruments
D’astronome, rêver à des enchantements
De poète, aux palais de pure poésie,
Sous les yeux adorés d’une étoile choisie?
Pourquoi donc cherches-tu dans ce scintillement,
Un astre qui l’aurait guidé dans tout moment, ; Et dont le rayon doux comme un reflet d’ivoire Se briserait un soir pour ta mort ou ta gloire? Et pourquoi déployer entre l’étoile et toi, Le tissu d’un destin fabriqué sous ton toit?
Tu naquis sous l’astral indifférent et calme Ignorant à jamais ton laurier ou ta palme, En vain ton sort humain se veut diviniser, En faisant mutuel ce qu’il faut diviser; Tes adorations et tes espoirs tenaces Auraient voulu s’unir aux filles des espaces, A ces filles de feu que tu connais pourtant Et dont l’éternité sous ton savoir s’étend! O! toi qui sais prévoir par ton austère étude | Dans les siècles l’instant de la décrépitude, | Toi qui dans le présent pourrais dès aujourd’hui, | Assigner à l’étoile une tombe en la nuit, s Toi qui vois dans son flanc et sa veine malade . Les germes de la mort attaquer la nomade, Pourquoi donc adorer et prêter ton humain A cet astre perdu si loin de ton chemin? Ce n’est plus maintenant sur les savantes planches | Que tu veux l’observer, c’est à travers les branches Sous la solennité de l’arbre en parasol Où tout le long des nuits pleure le rossignol! Tu fais chanter ton âme ainsi qu’une bannie, C’est le chant des regrets et c’est la litanie; C’est la voix des bergers, des prêtres, des captifs, | C’est un oaristys chuchoté sous les ifs! | Tu compares l’étoile aux regards de la femme Que ton désir exalte et que ton vers acclame, | 27 1
l’ami désabusé APRES Au paradis perdu que retrouve l’espoir Qui marche dans les pas silencieux du soir : ‘
; Ton cœur veut adorer encore qu’il connaisse, * ; Le jour c’est le levain — et la nuit c’est la messe! £ L’homme est le dur miroir scientifique et précis Qui reflète les faits exacts, mais rétrécis,
! L’homme est un appareil et l’homme est une lyre,
Il a pesé l’étoile et saura l’adorer, | 4 Et mesurant le vide, il voudra l’implorer. 4 Pour ne point défaillir la nuit à sa fenêtre,
Il lui faudra chérir ce qu’il vient de connaître, Donner des noms d’amour, de triomphe et d’espoir, A ces amas de gaz qui flottent dans le noir! 2 Sous le dôme muet que la nuit illumine, | À 11 chante l’univers que son esprit domine, | Et sous l’énormité de ses mornes arceaux, É Il chante son cantique et suspend ses berceaux! : Il brise comme noix les effets et les causes, * Mais pour pouvoir aimer prête son âme aux choses; Il met des vitraux bleus aux jours de sa prison 4 Et de son vaste cœur inonde l’horizon, 4 Il lui rend en amour les extases qu’il donne è : Et pour bénir les rocs y dresse la madone! ; L’homme est le merveilleux buisson dans le désert, Il faut la main d’un dieu sur ce front noir et vert. Or, nul n’est descendu sur l’austère retraite } Couronner l’astronome et parler au poète.
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Mais que la nuit est douce et l’éther constellé! Il semble qu’un dernier malheur s’en soit allé. Une sérénité très lente se promène : Dans nos calmes jardins où l’amour la ramène; ; Les pieds sur le gazon et les yeux dans le ciel, x Elle cueille les fleurs d’un rêve essentiel! : L’onde qui fuit toujours s’arrête sous la lune, 5 Et le torrent lassé s’endort dans la lagune : Re C’est le repos, et c’est l’extase — c’est aussi L’aile du papillon sur le front du souci, & Tandis que le soupir lointain d’une cascade, * | Recueilli dans nos cœurs, y meurt en sérénade! : À
L neige abondamment aux remparts d”Elseneur, | I Le vent froid fait sonner la trompe de la peur; | D’un ciel hostile et noir que n”éclaire aucun astre, | Minuit descend avec des clameurs de désastre! Û | Sur l’esplanade court le grand dogue ouragan, | Sa gueule mord la peau sous l’habit et le gant, »: Et le veilleur, craignant que son falot s’éteigne, ; Le couvre du manteau sous lequel la main saigne. | Voici devant ses yeux troublés, mais résolus, | | L’Ombre que suit Hamlet, guetté par Marcellus ! Saute ! vieux soudard, sur la neige | En souvenir du Revenant} |
Qui te valut ce privilège | De contempler, à toi, venant |
l’ami désabusé Sous le fil de ta pertuisane, Un mort qui conte son secret ? Mob est pour toi la paysanne $
Tu pourras dire dans l’auberge, ; Que tous les morts ne sont point morts, : Qu’ils sont vivants sur l’autre berge, Dans leur cuirasse et leurs remords, | Qu’il leur suffit d’une vengeance, j D’un amour, d’un ancien projet ‘4 Ou d’une douce remembrance 14 Pour passer le gué sans regret. #
Délaissant les sphères astrales, Ë Les feux lointains où Jessica 4 y Met son amour en cathédrale E È Dans les étoiles en mica, TES Voici les morts qui vont répondre | A l’appel d’un passé vécu, Le trafiquant revient à Londres, à Sur son lit veille le cocu. à Tu diras que le mort s’occupe “4 A faire peur, en trémolos, à Au larron, à la folle jupe; 4 Qu’il rapporte l’anneau des flots 1 Au tyran qui rit et se gorge F Dans d’iniques félicités ; L Que l’usurier doit rendre gorge, Vomir ses écus trop comptés. ÿ
Qu’il vient déposer des vipères :
Dans la coupe de l’ennemi,
Ou voier des poulets en paires
Pour la bombance chez l’ami.
Tu conteras que tu vis l’Ombre
Venir la nuit au cabaret, :
Et s’en aller par un coin sombre
Avec la mine du regret.
Tu la vis disparaître à l’heure
Où le jour est roux, où le coq ;
Claironne, où dans chaque demeure |
C’est un signal d’éveil, le choc |
D’Ariel passant contre la vitre ; |
— On casse les fils du sommeil —
La Mort, sous terre ouvre une trappe
Où disparaît sans préavis,
Le mercenaire ou le satrape,
| Et jamais tu ne les revis:
O fou ! d’espérer un message
De l’empire muet du ver,
Que tu serais beaucoup plus sage
De t’arrêter à son seuil vert !
Il s’étoile de marguerites, R
Se pare de fleurs, de moissons, |
Tu peux cueillir tous ses mérites |
A chaque branche des buissons. |
= Il est des fruits, il est des roses Ne: ù Fais-y des siestes et des poses : ‘4 Ne gratte pas le sol du deuil! x. Le Ta grandeur est l’incertitude < k ; C’est la recherche et c’est l’étude - 4 Dans l’inconnu jamais atteint. “3 Dans la mer, tes sondes trop frêles 4 4 ù Flottent. — Ton miroir se ternit. — PS ’ Tu mets de trop courtes échelles $ Fe Contre le mur de l’infini. D. Ne maudis point les ambiguës : iQ Réponses que te fait la Mort, 2 Lors du départ, bois les ciguës : S Sans demander s’il est un port, Ée Dans l’inconnu, mets à la voile ÿ $ : Sur l’ample nuit et l’océan, 4 Tu vas flotter entre l’étoile 24 Et la mâchoire du néant! “4 Sur tes nacelles indécises, 5 L ; L’espoir, le doute, au gouvernail =. Luttent ; ce sont des cris, des crises, 4% Des chants au milieu du travail, a Puis un incoercible effroi 4 Revient, c’est le doute qui vague! L Le vent de mort souflle très froid ! ue:
— Le grêle carillon chevrote sur la place | Un cantique d’espoir quotidien, qui me glace. — ; L’inconnaissable, c’est l’aimant De ton progrès, c’est l’élément, « Comme de ton char, c’est la roue ! L’inconnaissable donne un prix A tes efforts vers un peut-être, Tu travailles dans l’incompris En attendant l’heure du Maître ! De tes travaux et de tes peines, | Que l’âme revit, se souvient è | De son passage dans nes plaines, | Que l’existence de demain Dépend de celle de la veille, J Et que la tombe est un chemin Nouveau, que le Destin surveille, “1 Si tu savais qu’on vit encore, Et que, dans la forêt des astres, | Le Maître au redoutable cor | Sonne les gloires, les désastres ; De ceux qui furent trépassés | De cette terre où nous vécümes, Mais sont les troupeaux harassés j Perdus dans d’éternelles brumes, |
FRS 2 Tes vertus et tes durs efforts FEAR tv ; Ne seraient plus que des semailles, FF UE MERE | Une moisson des meilleurs sorts [TES RUES Au lendemain des funérailles; TS APCE LA Tu ne serais plus le guerrier 22 DE Le Qui combattrait dans la défaite, 7 La Mais tu deviendrais l’usurier NS 4 LS Qui sans danger à son dieu prête. :18 tt CAES Sûre de l”immortalité, 5% à 2 L’âme n’aura plus sa couronne; 2400 SA Sur le forum, dans la cité, 50 AL ‘ C’est la beauté qu’on abandonne; ee TRE C’est le temple par intérêt; 20 AE Le Pour un talent, pour une mine, 24 LES US à C’est le citoyen toujours prêt :110 ES Pour Marathon ou Salamine! Re D NTUUN La bonté, placement certain, +20 5 à Donne pour cent, bien plus de mille; 1
Le beau, sur l’oreiller s’éteint, 2
“ASS Le dévoment tend sa sébile, Le XX Sur des voluptés anticipe, 2 % Qui dureront l’éternité, | 18 42 ; A moins cependant qu’on te pipe! D: 16 48
- Mais si l’on est sûr du néant, 5 HE Oh! la lamentable aventure! ‘55000 ro Le vrai, c’est le poing du géant L Er: mix Sur la plus dolente figure; ‘1
| . Dans la cave, c’est le combat 5 Des ruts et des pires ivresses, me C’est le crime, c’est le sabbat, LE Femme qu’on tue avec ses tresses! 4 Sous les attendrissantes nuits, à Les brèves nuits élyséennes, # Plus de penseurs fuyant les bruits; Se Les cœurs sont de noires géhennes + Où l’instinct, attendant la mort, | Entre ses barreaux d’os s’agite, 3 S’endort, se réveille, puis mord 3 Celui qui partage son gîte. 2
- Le couple refuse l’enfant, à Encore une chair trop mortelle! | , La force, seule, se défend, à Néron prend le juste et l’attèle. $ Dans un tragique cauchemar, “à Des fleuves de sang, des Pactoles Sont détournés par le hasard 3 Et submergent les Capitoles! : k Notre vertu, notre bonheur, ; \ Sont dans l’espoir et dans la crainte, 4 Notre âme redit sa splendeur 4
- Dans le cantique et dans la plainte. Fe Bénis donc le sort incertain el Qui dit « peut-être »! sur les tombes, : À Sur son front où le jour s’éteint 48 Vont des corbeaux et des colombes ! re $
j l’ami désabusé L’incertitude est la raison Du progrès et de l’équilibre, L’homme se bâtit sa maison, L’esclave se proclame libre, | L’intérêt veut s’unir au beau, L’âme aux yeux clos, cherche sa source, Et nul ne làche le flambeau Avant le terme de la course! } L’incertitude, c’est l’élan ) Qui pour le bond donne la force, à Au tableau noir, c’est le point blanc, K Fe L’esprit allumé dans le torse! “4 L’incertitude, c’est Pascal, C’est la servante dans l’église, : C’est la béquille du bancal, D C’est la fourmi qui réalise! 4 L’incertitude est le motif 4 Qui fait veiller la sentinelle, 4 Qui rend le savant attentif, F, Ouvre à l’occulte sa prunelle : Et son grand cœur à l’avenir. F L’incertitude, c’est l’insecte Qui pour des êtres à venir À Consent à se faire architecte! ” Bas! les tréteaux, les nécromants, ; Et tous les coureurs de fantômes! * Foin! des posthumes boniments,
Laissez-nous croire ou bien douter, Soyez prudents et soyez sages, Surtout, n’allez pas écouter A la cloison des sarcophages! Ne rèdez plus sur les remparts, Et délaissez les cimetières, Avec des volontés plus fières Et l’audace des triomphants. Les jours sont brefs, la vie est rude, 4 Mais nous ferons de beaux enfants A la féconde incertitude ! Ah ! l’étrange réveil aux remparts d”Elseneur ! Il faudrait qu’au clocher s’empressèt le sonneur, Afin que chaque cloche égrenût ses solfèges Pour donner une voix à la fête des neiges! La lèvre du matin a rougi sur le flanc De la campagne; tout, a fait un rêve blanc. Un oiseau, seul, est là, sur un roseau qui plie, Et sur l’étang gelé vient rêver Ophélie!
de l’Académie Française à
de l’Académie Française Le Es cygnes dans la nuit sous le dais sidéral ne D Longtemps ont attendu le cadavre royal, ’ 1 Et leur troupe, en blancheur ornementait la berge : Où, pour l’ultime fois, passerait le roi vierge. - 5 Il n’est plus, car un fourbe et souple esprit des eaux se Qui darde un regard vert sous des cils de roseaux, SLEASE A, d’un souffle glacé, dans la gorge héroïque, 5
- Fait pénétrer la mort, profond comme une pique. | dé Des anges, aussitôt, ont tendu dans l’éther J à Un funèbre velum qui couvre terre et mer fs Et creuse, en s’accrochant aux monts comme pilastres, F Un dôme solennel que décorent les astres; 4 Puis, ayant revêtu de feux casqués leur front, 1 Ils vinrent se poster au seuil de l’horizon, ï Et, de leur glaive d’or qui salue et protège, ; vai Se firent les hérauts du tragique cortège, k
; l’ami désabusé Ils vinrent, les obscurs, ceux aussi des pavois, me Sous des robes de moine et des manteaux de rois; ; Ils vinrent les croisés péris en Palestine, : Un lin blanc consacré décore leur poitrine 9 Où flamberont toujours les fièvres d’Orient À | Sous la face d’un Christ subtil et souriant, À Et l’exil des soirs lourds aux côtes barbaresques, : Pose un bijou de deuil aux fronts chevaleresques! L Ils vinrent, deux à deux, les penseurs, les chrétiens, + $ Ceux que la foule en rut désignait aux grands chiens, * Les zélateurs du lys et les porteurs de palmes Ê Dont les yeux sont des lacs pour des nacelles calmes, Ceux dont les chastes mains tremblant sous l’ostensoir Ne laissaient leur fardeau que pour prier, le soir, o Qui pour garder la foi que Jésus leur réclame, n. Habitaient les couvents, ou les châteaux de l’âme. s De pudiques Avrils, des Mais en puberté, à Marchaient graves et beaux près des Virginités à Portant toutes.les fleurs de toute la nature, # Sous des armures d’or ou des robes de bure! d Cependant des effrois se montraient par moments, Et les grands sphinx défunts hantaient le firmament. F. Une voix s’éleva mélodieuse et forte Dont le mystique chant fut traduit de la sorte : 4 « O roi! toi qui vécus par Hermès et Jésus Dans le chaste palais où tu t’étais reclus, s:
Ton trône, autour duquel l’Esprit Saint plane et vole, Fut la contention où le plus pur s’isole;
Ton sceptre n’imposa sa force qu’à l’instinct, Chacun fut averti, mais nul ne fut atteint. ’ O Roi! ce ne sont point des combats, des conquêtes, Que nous commémorons dans nos fastes de fêtes, Ni les exploits romains de ceux qui sont Césars, Ni les cent chefs vaincus qu’on enchaîne à leurs chars, Non plus les Te Deum s’enflant sous les coupoles, Ni les victoires d’or planant aux acropoles! Tu n’es point précédé du glaive et du licteur Et ta pourpre se teint du seul sang de ton cœur! Nous clamons la vertu de ta dure abstinence Et le cilice aux reins de ton adolescence, Le pur enseignement que l’austérité fit Par l’abnégation du corps devant l’esprit. Quel ange à ton berceau, sur sa lyre d’ivoire j Murmura les secrets d’une plus neuve gloire, La chaste injonètion d’une autre royauté Brülante en sacrifice et lourde en majesté? Car La voix qui t’apprit la destinée amère N’était point de ton roi, non plus que de ta mère. L’Esprit guettait tes pas dans les bois et les parcs Où les valets tendaient sur les biches, leurs arcs, Et pour te raconter l’éternelle infortune, Attendait la faveur d’un calme clair de lune. Alors, à tes genoux, ôtant tes éperons, Afin de ne blesser les fleurs ni les cirons, Il t’enseignait aussi, dès tes primes années, L’amour pour les douleurs et les choses fanées, Cependant que la nuit pleurant sur la forêt,
l’ami désabuséi 7 M CSN € Laissait sur chaque tige une larme en arrêt, | 1% F0 Et que plus loin, là-bas, sous l’œil las de Lucine, 6 $ _ On entendait hurler une femme en gésine! 71 $ Ta chasteté naquit de cet enfantement ‘À Qu’il fallait racheter de ton renoncement, 1 ‘4
- Et voici qu’on entend de tendres voix de femmes 3 * Te chanter dans le temps de longs épithalames : + Merci, beau roi subtil, roi comme en vit Vinci! #4 Me Ce n’est point par mépris, mais bien mieux par tendresse à à Que tu dus éloigner de l’humaine caresse. a. Tu compris nos douloirs et nos vœux de repos, à SE La crainte de nos flancs pour de nouveaux dépôts, 4 “ La dure obsession de Vénus, de ses tâches, 5 à Et nos confusions sous nos ceintures làches. 2 Nous n’avons point le temps de ramasser des fleurs, 5 Il faut subir le rapt des hommes, durs voleurs x De nos rêves, de nos destins, de notre joie, E 4 Et même du salut où notre âme s’emploie. +3 Nous ne dormons jamais sous un toit fraternel, 4 Et quand nous implorons la tendresse et le sel, $ Les tranquilles fuseaux dans la chaste cabane, 24 Nous voyons avancer le Rut fou qui ricane ! 54 Nous rêvons de rester comme Çakountalà Re Dans l’énorme forêt où Kanva lui parla. # Les doux moments, les doux parfums, les douces choses ! É Entretiens attendris de l’être avec ses causes ! à ; Sous la voûte en rameaux, on peut dès son réveil 5 Tendre son tablier aux rayons du soleil, ‘Fe
Suivre son pas brülant qui fait craquer la branche, 3 Ou, sur l’herbe, cueillir la perle qui la penche. ë Des plantes et des fleurs on sait les simples maux, Ë Et notre doux vouloir guérit les animaux. : On tend de purs hamaes, lits de sollicitudes Dans les arbres qui sont de chères habitudes, S Jusqu’au soir de printemps où les appels des cors * Annoncent aux guerriers nos âmes et nos corps. # Nous respirons l’odeur aromatique et forte R Des multiples pollens que la brise transporte, : | Tandis que le désir, en notre sein caché, FA Se leurre d’un bonheur et s’émeut d’un péché. É Dans les bateaux de fleurs comme aux chambres d’épouses, | Il nous faudra subir des étreintes jalouses, ï Demeurer face à face avec l’instinct méchant < Et les caprices durs du mâle et du marchand. 5 |
- Notre esprit reste enclos dans d’étroites enceintes, L Ce n’est que paï les flancs que nous sommes enceintes ; F On construira sans nous les systèmes, les lois, # Les écoles n’auront que l’écho de nos voix, = Et lorsque nous voudrons sortir de notre gangue, ë La naine Obscénité nous tirera la langue! de Aussi nous adorons nos destins rachetés, | 4 L’enfant miraculeux né dans les chastetés ; ” Nous donnons notre cœur au dogme, à la légende Qu’on célèbre à l’église ou qu’on dit à la lande, Par qui dans la douleur, mais non dans le péché,
{ La mère voit son flanc fécond, mais non touché, 4 4 Et par qui, dès les temps d’histoire reculée, &
{ Les peuples douloureux rèvaient d’Immaculée !
k l’ami désabusé 4 Parmi les premiers fils des premiers continents, ê Il en fut d’avertis, de doux, de continents ; #4 Ils causaient avec nous, à l’ombre de leur tente ‘4 En reposant leurs fronts sur nos flancs en attente ; E Ils rêvaient comme nous d’une maternité “4 Éclose sans le poids d’un mal immérité; Ee Nos fronts extasiés penchaient vers le mystère, 4 Et nos lèvres, tout bas, disaient : la Vierge-Mère !.. L 4 | Dès lors, sous chaque ciel et sous chaque climat, “ Le marchand au foyer, le marin à son mât, R Suspendent des rameaux pour celle qui libère L Du péché douloureux chaque femme pubère E À Et pose avec mystère en ses bras un enfant, 4 Un frère de Jésus qui l’aime et le défend ! 4 Les porteurs de gris-gris, ceux qui brülent des cierges, Û à Se prosternent aux pieds de la reine des vierges, © Et partout les plus purs, les héros couronnés, ‘4 Par de chastes hymens, d’une vierge sont nés : ES C’est le rêve touchant des Nords et des Égyptes ! # On descend dans nos cœurs ainsi que dans des cryptes; “4 De nombreux escaliers se perdent dans du noir 5 Où l’humidité pleure en un sombre entonnoir; : C’est un lieu de la nuit où rêvent des fantômes 54 Qui furent endormis par de mauvais arômes, 5 h C’est un lieu de douleur pour songer au trépas, . Et le gradin descend et ne remonte pas. “À Cependant dans le fond de l’horreur souterraine, ] 1 L’Espoir est à genoux devant la souveraine, ; Et nos fronts relevés par ses longs doigts subtils, 1 S’éclairent des reflets de la Mère et du Fils. À
Une aile se prépare et naît à ce qui rampe,
Le plus obscur destin a dans sa main sa lampe.
O perle d’Orient qui luis sur l’Occident,
Tu sauves du péché, du mortel accident
Où l’esquif du salut sombrerait, tu relèves
Nos cœurs endoloris de nos fatigues d’Éves!
Ton dogme est très humain quoique miraculeux,
Autour de ton autel les cœurs sont populeux;
C’est le plus simple esprit qui rêva ton miracle, |
Et l’âne avec le bœuf gardent ton tabernacle. |
Or, d’autres dogmes sont où ne va nul chemin, |
Par qui s’aflirme un Dieu, mais non le cœur humain,
Dogmes où l’infini se compte et se dénombre,
Se dérobe et se perd sous le voile du nombre; | | Ainsi sur les hauteurs du dogme Trinité |
L’homme a perdu les pas de la Divinité, k
Et dans l’effarement où sa raison recule,
Doute du chant d’amour que son âme module!
Nous ne voyons plus Dieu dans ces déserts d’azur, |
Et dans trop d’incompris notre cœur est moins sûr.
Mais l”Hymen sera doux pourvu qu’on nous marie
Sous le voile tout blanc du mythe de Marie,
Afin que l’œuvre obscur de la postérité
Puisse être en même temps rempli, mais racheté! »
Telle fut l’oraison adorante et plaintive
Qui de l’amour ardent au lamento dérive,
Nef qui n’aborde pas, car elle est sans agrès,
Et porte de l’espoir bien moins que des regrets. |
nana anne nnannts ON Cependant les plus purs pleuraient dans le cortège, ne “5 Et leur foi se crispait comme un pied sur la neige, - #8 ; Et leurs cœurs oppressés soupiraient tout autant E Que si l’on eût perçu le verbe de Satan. : 3 ; « Maudits les flamboiements d’orgueil et de révoltes, À STE Les torches du démon aux célestes récoltes! 4 Vos molles oraisons sont des jeux d’osselets, E S Il vaut mieux endormir les doux enfantelets ! # nd Le salut, c’est la loi qu’on aime et qu’on accepte, +4 C’est l’adoration qui nul destin n’excepte, ? N. Les voiles blancs qu’on met aux jours de relevailles, è 4 6 Comme les voiles noirs qu’on tend aux funérailles. ‘4 ; Le salut, c’est le deuil de la chair et du cœur, 24 ; C’est l’orgueil révolté qui trouve son vainqueur, à C’est le péché qu’on mue en vivanie prière ; LLa résignation qui fait de la lumière; # C’est la vie et la mort, ce sont les accidents “3 Qui nous laissent frappés, mais jamais dissidents ; 4 Le salut, c’est Adam, c’est Ëve maternelle :°% Qui portent sans gémir la faute originelle, x #3 Traînant avec amour dans leurs sorts en lambeaux ne La merveilleuse croix qui sauve leurs tombeaux! » a è La nuit qui flamboyait tragique et constellée, ‘4 Couvrit le désarroi de la troupe zélée, Va EC Des hiboux voletaient sur son front pâlissant, É Et le vent du matin détacha son croissant; n: 54 4
On le vit, lentement, ainsi qu’une nacelle L Descendre sur le lac étonné qui recèle * Sous les rigides plis d’un manteau clair et froid K Le cadavre isolé de celui qui fut roi… de Et le jour ne vit point l’indicible mystère < Qui du plus pur époux, rendit veuve la Terre ÿ
Or, Midi délaissant ses tentes d’outremer, : Marchait éblouissant sur la terre et la mer. = LE Des rayons de soleil paraient ses tempes brunes, é Et son talon broyait les heures importunes. 4
. Tout au loin, les cités, les champs,.les archipels, da Retentissaient du cri des bêtes, des appels a Ardents, rauques ou doux, de l’Homme vers la vie :
Et les félicités où l’instinct le convie. a Le flot en soupirant apportait ses poissons, 1 Les chars avaient des fleurs couronnant les moissons, ;
| Des fruits se suspendaient aux branches les plus frèles, 6 Et les jeunes amants captaient des tourterelles. : : Des cortèges lascifs, au bruit des tympanons, < Faisaient danser comme eux des boucs et des ànons, Et Bacchus, couronné de grappes et d’absinthes, | S’endormait soutenu par des femmes enceintes. ù » 4
l’ami désabusé “71 CR L’œgipan découvrait en criant : « évohé! » # Daphnis, sous les rameaux, faisant gémir Chloé! 4 L’épanouissement gagnait la bien-aimée, ‘74 : Ei les feuilles baisaient de leur langue pâmée S E
- 0
J que le front est lourd de ce qui fut pensé _ N Par tous les disparus obstinés à revivre! Ils infiltrent en moi, par le sang, par le livre, Be Le cauchemar vital toujours recommencé. n L’impérieux passé s’installe en nous pour vivre, ee Et quand nous le montons le cheval est lancé! ER
Par d’antiques couleurs mon sort est nuancé, - 4 C’est toujours en troupeaux qu’à la vie on nous livre! : . Notre cerveau contient les êtres d’autrefois, x Ils sont en nous, avec leurs actes et leurs fois, à Et leur destin défunt au nôtre s’enchevêtre ! S Or, pour nous consoler, dans les magiques nuits, 3 Sur des espoirs divins nous couchons nos ennuis, =. Nous rêvons vaguement d’avoir Dieu pour Ancêtre! È
| 0
Un coup de vent! A file des corbeaux balance sa guirlande ï; Sinistre; le ciel bas Regarde son front gris dans l’étang de la lande, k Le vent prend ses ébats, Il rampe sur le sol, il se tord, il s’irrite | Rien à déraciner, sur la terre, il la quitte, rs Mais sa fureur renaît. Il s’élance en hurlant sur un nuage énorme Et fond sur son flanc lourd; ; La mouvante cité s’étire et se déforme £ Sous son bec de vautour !
l’ami désabusé 4 L’écroulement muet des épaisses murailles 5 ‘08 Et des hauts châteaux forts, Re Disperse des blocs noirs qui vont comme des pailles 54 à C’est un silencieux désastre, une déroute Re: Des escadres de l’air, a. Et le vent bataïilleur qui descend sur la route, 4 Mais les arbres, les joncs mêmes ont des racines à à Profondes dans le sol, - 4 Leurs pieds sont à l’abri dans de lourdes bottines, “4 Et le vent serait fol Et D’attaquer la maison qui s’incruste à la roche 1 À Et qui fait le gros dos, à C’est comme un jeune chien dont la patte s’approche ‘4 Il ne peut que filtrer sa rage en la serrure, “1 Tempêter sur le seuil À s. Et clamer dans la cour la mauvaise aventure, Bohémien sans accueil! 4 Ah! voici les fouets très minces de la pluie P. Qui fustigent le vent! ä Regarde du grenier où le bon grain s’ennuie T4 4 Comme fille au couvent, à
Regarde le combat; le vent a pris la fuite,
Il est tombé dans l’eau, Il tente vainement de reprendre la suite
D’un chant, sur le roseau. Or, le voici qui meurt au milieu des grenouilles,
Comme un reître rageur, Et l’étang couvrira de verdeurs et de rouilles
| S’ Sébastien, martyr, par Pietro Vannuci,
| Qu’on dit le Pérugin, jadis fut peint ainsi : ; Le tableau vertical tout en hauteur s’élance ;
Dans un encadrement de sobre Renaissance Qui laisse l’horizon découvert, sans nul lien,
4 Contre un pilier central, seul, droit, saint Sébastien Offre l’élancement d’un corps fin, au long torse, Ivoire qu’on expose aux marteaux de la Force!
Son pied, comme un oiseau que nul ne retiendra, Se cambre pour partir quand l’heure sonnera, Tout son corps, jusqu’au front levé, que rien ne plisse Semble en ascension et non pas en supplice. Dans sa chair jeune en qui nul amour n’a songé, Sous le lisse tissu, deux flèches ont plongé,
L’une dans le bras droit, l’autre dans la poitrine, Mais la sérénité dans l’apôtre domine; ea n On ne voit de ses yeux nulle larme rouler, 1 ne: Et son sein garde un sang trop chaste pour couler. Rien n’est souillé ni rouge en ce divin martyre, V0 C’est un corps glorieux qui vers Dieu se retire. _ ë Saint Sébastien se meurt ainsi que l’outremer n
- Pâlit sur les hauteurs. Soir triste, non amer! ee: . Ne serait-ce qu’un lys que le vent tord à peine? ‘21 Tout au fond, des lointains font un cirque bleuté ce : Sous un ciel de cristal et de limpidité; 74 La campagne n’a plus ses splendeurs ordinaires, 4 Les derniers horizons s’inscrivent linéaires, *# Les arbres minces font un gracile bouquet, : Tout semble comme si la matière manquait! ï:: On n’est plus sur la terre, et c’est pourtant l’Ombrie,! La rose est en päleur, mais n’est point assombriel Devant les saints tourments ainsi peints et conçus, ; On rêve de Platon autant que de Jésus. 1e. Mais où sont les archers, les trognes dans la foule, | # Les valets avinés que le bâton refoule ? À Où la prostituée et le pleutre marchand, 4 Les chiens et les corbeaux en leur cercle méchant?
Où donc est l’appareil d’une chair en supplice, Les sursauts de la peur, l’angoisse dans la lice ? 3 Où les parents en pleurs et la femme qui geint? Saint Sébastien est seul — ainsi vit Pérugin. 1 Les terrestres soucis, l’amour comme la haine, Ont soufflé leurs tlambeaux et déserté la scène. Il est déjà bien loin, celui qui doit partir; Nul ne contemplera la langueur du martyr, < Pas même la dévote et charitable veuve Qui le ranimera pour la future épreuve, Après que les archers auront laissé pour mort L’adorable soldat qu’on doit tuer encor! La flèche vibre moins dans le sein qu’elle troue # Que les violons divins sur qui l’extase joue, ; © Et les yeux oublieux des formes d’ici-bas, : | S’emplissent de la gloire et non point des combats! Ki C’est la fète d’un cœur, c’est une apothéose é Où la sérénité dans le Seigneur repose. £ { Un noble soir d’été rêve en cette œuvre d’art, ; Et le sacrifié nous donne un étendard; $ Il s’élève au-dessus des foules despotiques, : F À Ses couleurs sont d’azur et de blancheur mystiques, ; Et les sérénités ont brodé dans ses plis re Comme saint Sébastien, nous sommes une cible pe: Pour le destin sournois qui de flèches nous crible; | 71 5
l’ami désabusé 13 Nous sommes exposés ainsi qu’au pilori Ke: Devant un dieu muet et la foule qui rit, 16 , ù Et l’Inconnu, d’un trait, qui du firmament tombe ‘h Désigne notre chair aux gueules de la tombe. 4 Mais nous appellerons, Seigneur, notre bourreau, L à Nous voulons adorer son glaive hors du fourreau, ue Nous nous prosternerons afin qu’il semble grand, “1 - Et c’est notre vertu qui lui donne son rang ! ? À Nous serons à la fois et chrétiens et stoïques, 74 Sous l’implacable fer des flèches et des piques, À 4 Et nous inventerons une sérénité E. Afin de pardonner à la Divinité. N: Le mal sera pour nous le serpent sur les limes. É. Nous appelons nos cœurs à des fêtes sublimes, 34 Ce sont des clairons d’or sous des voûtes d’airain, <a C’est l’Homme qui voudrait sacrer un souverain, ee. Et ce sont nos vertus, haussant nos destinées, 74 à Avec leurs Golgothas et leurs Panathénées! é
‘ADMIRE la subtile et pratique sagesse ; J Qui mit dans le beffroi la suave allégresse Des carillons; la voix de l’heure retentit En encouragement pour le cœur averti. C’est un mystique oiseau capté dans le nuage Qu’un doux ange, à minuit, apporta dans la cage, Afin qu’ii vint chanter des airs de paradis Pour alléger l’instant, du palais au taudis; C’est un hôte divin dont la cité s’honore, 11 saute sur les toits d’un pas humble et sonore; Le débardeur l’entend sur la brume des quais, Et dans l’échope obscure où fument les quinquets,
l’ami désabusé L’artisan voit entrer des heures familières ( Qui portent du soleil dans des sacs en lumières, Tandis qu’un sansonnet dans sa maison de bois, Mêle son chant modeste au concert des beffrois! Gaspard, la vie est rude et les tâches nombreuses, { Les bonheurs d’ici-bas sont comme des noix creuses, Un chagrin s’est assis sur chaque tabouret, Et le fauteuil est vide où l’aïeul discourait; Cependant un enfant sur ton labeur se penche, Ami, travaille fort, demain sera dimanche, Sur le balcon étroit fleurit un géranium } Et la brise t’apporte un écho d’harmonium! Û Tes travaux sont ici, sédentaires, tranquilles ; Des marins sont partis vers d’incertaines îles Qui, sur l’immensité des flots déconcertants, Semblent des nénuphars ou bien des nids flottants. Souvent le carillon résonne dans leur tête Comme un navrant appel de nostalgique fête, Ils pensent aux amis, à toi-même, Gaspard, Et maudissent le jour stupide du départ! . Combien sont engagés sur d’étrangères voies, Tandis qu’à chaque jour tes peines et tes joies Traversent ton foyer comme des papillons | Qui passent noirs et blancs, au chant des carillons! | Mais, plus graves combien, et combien solennelles, . Les Heures de la nuit te bercent sous leurs ailes! : Les villages tapis dans de l’obscurité, | Dorment craintivement, sous l’insécurité. ÿ
Beaucoup d’astres là haut, mais plus rien sur la route, Sinon les pas du Temps que le silence écoute. Le voyageur muet s’arrête sur nos seuils Afin d’y déposer des berceaux, des cercueils, Et son doigt en passant sur nos chers draps de toile, Les marque d’une croix et souvent d’une étoile! Alors le carillon descendant du beffroi, Solennise tes cris ou calme ton effroi; Il parle pieusement de la mort, de la vie, Des labeurs quotidiens où le sort nous convie, - Il dit qu’il assista les peines des aïeux, Sur les lits où l’on naît, où l’on ferme les yeux, Et pendant la minute où son chant te rappelle, Ta chambre aux murs étroits devient une chapelle, Tandis que ton Patron, accédant au saint lieu, Te fait mettre à genoux et te présente à Dieu! é
E marbre mutilé qui tomba d’un fronton, 1F Resplendit transporté dans l’ombre du musée; La gloire des soleils dès longtemps refusée, Est encore en son sein, comme au temps de Platon. Déesse! par les ans tu n’es point abusée! La lèvre du vieux Temps a poli ton menton, Cypris, et le vieillard, rêveur sur son bâton, Voit ton flanc jeune et fort vivre en la pierre usée. , De libres cavaliers galoperont toujours Sur la mobilité de la file des jours, : Les plis des manteaux courts sont gonflés par la brise ! Le bloc garde le rythme et l’élan du matin Où la Beauté parut et l’Homme la retint. — La jeunesse du vent palpite dans la frise!
de l’Académie Française
Vers la porte d’ébène . Ê de l’Académie Française R, quels mots as-tu dits de l’aube du bapièmé O Jusqu’à ce soir d’hiver si froid, de quel problème Aurais-tu seulement entrevu l’énoncé, Ou quel dieu dans ton cœur se serait annoncé ? ° C’est vague, c’est confus, un chaos, du délire, Un amoncellement, des images sans lien, Un étrange spectacle où je ne comprends rien ! En moi, j’ai plus que moi, j’ai la foule des autres, Des passés, des passants, des brutes, des apôtres; Comme un fleuve étranger, leur sang mystérieux Apporte dans mes flancs les barques des aïeux, | 87
l’ami désabusé :
Les radeaux pleins d’efforts que les peines assaillent, :
Et les bateaux fleuris où des plaisirs défaillent : >
Or je suis plein de tout ce qu’on croyait perdu, À
Et je connais ainsi ce que je n’ai point vu. 4
L’humus de mon jardin est fait de feuilles mortes, 4
Je vois venir mes jours par d’innombrables portes, À
Déjà mes jeunes ans ont visages d’anciens b
Où la vie à la mort y désigne les siens. F
Je loge dans mon sein des antiques démences 4
Qui, farouches avec leurs torches et leurs lances, 4
Sur des rochers mouvanis vont à l’assaut d’un dieu ù
‘ Inconnu, dérobé, qui n’est en aucun lieu ! 1
Et lorsque la nuit vient, je compte leurs cadavres à
Sur les sables perdus des déserts et des hàâvres! “1
Je sens passer en moi les lamentables sorts ,
Que la foudre frappa dans leurs nobles essors;
Prophètes et penseurs tués en hécatombe, 4
Pour vivre dans mon cœur ont délaissé leur tombe. $
C’est un silencieux et morne défilé, sa
Un convoi grossissant et toujours exilé, ‘J
Les anonymes serfs, les exclus de la gloire, #
Cheminent lentement mes routes de mémoire.
Je crois qu’il leur est doux d’avoir trouvé dans moi l
Tant d’hospitalité, de chaleur et d’émoi, N:
Et de rêver encor, sous ma tente mortelle, }
Au recommencement de la vie éternelle! !
Il en est quelques-uns parmi ces doux damnés h
Qui sont les familiers de mon cœur; obstinés À
Guetteurs de mon passage au seuil de mes minutes, Ils viennent m’obséder du récit de leurs luttes, De leurs amours, de leurs haiïines, de leurs labeurs; Ils réclament mon sang, — leur sang, — pour des ardeurs Nouvelles, des combats qui sont un sacrifice, Et des marches sans fin à l’étoile justice. Je taime et je comprends ton long chant guttural, Humble et triste fellah, ami de l’animal, De l’âne, du chameau, doux fellah sans ancêtre, Ami de ce qui vit et souffre sous un maître! L’air chaud, le sable chaud, ont brülé dans tes yeux Abîmés, le reflet des ans jamais joyeux; : ; Le sphinx que tu bâtis n’aura jamais de rides, Et l’horizon des temps verra tes pyramides. Mon cœur est.une nuit fraîche, nuit de repos, Mêle ton chant d’espoir à celui des crapauds ; Les marais sont vibrants de lentes mélopées, Les âmes dans l’amour dorment enveloppées, Les astres en essaims sortent des ruches d’or Et veillent tendrement sur l’esclave qui dort. Le doux fellah sourit à sa peine comprise Et je baise son front couvert de laine grise.
l’ami désabusé A WA |
Dans la sordidité du ghetto sans exploit, 1
C’est un juif inquiet qui récite la loi. da
Il est religieux, il travaille, il est sobre \ de
Et cependant ses fils grandiront dans l’opprobre; 4
Il pressera le pas sous l’injure qui naît
Frappant son grave front sous l’infäme bonnet;
Il évite la Place, il a peur des carrures, \ 53
1 Qui vont dans la splendeur massive des armures ;
Il tremble pour les siens, sa bible et ses écus. À
Ses gestes sont prudents comme ceux des vaincus, Ü ;
Mais sous le toit obscur où grouillent les besognes, |
3 Il songe avec espoir au retour des cigognes !…
Puis, vers le temple neuf d’une neuve Sion, £
Viendront tous les docteurs, c’est la procession à
Heureuse, plus de cris méprisants, d’insolences
À Ni de refoulements sous la pointe des lances !
Viens attendre le jour que l’ancêtre rêva,
Viens dans mon cœur ouvert rêver de Jehovah!
p : Parmi les revenants sous qui mes portes cèdent,
Ces deux sacrifiés le plus souvent m’obsèdent, |
Mais bien d’autres encor, anonymes toujours,
Se postent dans mon sein pour détourner mes jours ; |
dt Ce sont des artisans et parfois des esclaves |
 : Dont le cœur retentit comme des cloches graves,
4 Leur dur labeur était le ciment des cités, |
Et leurs vertus la nef pour les postérités ; ÿ
A D’autres plus douloureux et couchés sur la elaie, À Me montrent leur destin comme on montre une,plaie, D Et, réprouvés du droit qui traînent leur boulet, Demandent en pleurant ce que Dieu leur voulait! Dans les champs désolés où ma mémoire rôde, Les grands loups du malheur ouvrent leur gueule chaude, s Et, l’homme exténué par la course et la faim, S’est laissé dérober et ses dieux et son pain! 1 C’est ainsi qu’en vivant je partage ma vie, l Et que sa douce fleur m’est donnée et ravie! î Par l’éducation et par l’hérédité 2 Je me trouve celui que je n’ai pas été, d k Le plan de ma maison vient d’antiques demeures, F Et je vis des instants étrangers à mes heures; 14 Un éternel écho me précède et me suit Et je confonds ma voix avec celle qui fuit; C’est en vain que trompé par tant de choses feintes, Je cherche mon miroir au fond des labyrinthes, Le miroir clair et nu comme un ciel d’orient Où je pourrai me voir bien seul et conscient ! Nous sommes ignorants des fins, des origines 4 Pas plus que du démon qui gonfle nos poitrines ;
k l’ami désabusé j 4
. Nous sommes dans la cuve où l’Xe fait des ronds, |
Nous ne savons jamais ce que nous figurons. fi
Des parents, des aimés composent notre escorte
Pendant que nous passons de l’une à l’autre porte; ;
Celle par où l’on sort, celle où l’on apparaît,
Ont pour même gardien un mystère en arrêt;
Nous campons quelques jours dans les champs d’ignorance,
En admirant danser la folle incohérence!
Ainsi sous le fardeau d’un inconnu pliés,
Nous marchons jusqu’au bout l’un à l’autre liés, 1
Nous passons sous l’effroi de l’archer invisible
Dont le trait imprévu prend notre cœur pour cible.
Puisque Adam est en proie à la Divinité,
Opposons au destin notre fraternité,
Et puisque le présent solidaire nous soude, É
Unissons nos douleurs et souffrons coude à coude; 4
La bonté sèmera sur tant de lieux maudits !
Non des eldorados, mais mieux, des paradis, à
Des austères jardins pour d’austères échanges,
Où les chagrins unis feront envie aux anges! *
Nous serons entre tous, fraternels, attentifs, É
Et ce sont des baisers qu’on prendra sous les ifs, A
Sur les pieuses mains qui porteront nos cendres. \
Par la seule vertu de l’amour, nous vaincrons Les dieux et les méchants, Moloch et les Nérons Et sous l’hostilité des steppes sidérales, Nos cœurs démesurés seront des cathédrales ; Et partageant les deuils que le sort donnera, Aux appels de son cor, la mort s’étonnera Quand nous déposerons, sans clameur et sans haine, Nos lauriers et nos fleurs à sa porte d’ébène!
Un peu de cendre… ous une nuit d’été, sans lune et chaude et lourde, S Mille violons chantaient pour une oreille sourde,
Leur souffle exaspéré passait sur les jardins, Et consolait les fleurs des nocturnes dédains. - Une mer non lointaine, — ainsi que quelque fauve, — Grondait mélancolique au fond de son alcôve, Et la lente rumeur venant de l’océan, Se mêlait en sourdine à ce concert géant. Les archets traduisaient des choses de souffrance, De monotones lieds d’une lointaine enfance, L’indicible regret d’un temps qui s’est mépris, Ou la perte d’un cœur qu’on n’a jamais compris! « Nos rêves possédaient des temples, des portiques, Nous avions des balcons sur les Adriatiques,
l’ami désabusé mt Des villas sur le flanc des coteaux italiens Le Et des félicités encloses dans nos biens! Ÿ ( La lune s’étendait sur nos longues terrasses, “le Où valsent la fatigue et le luxe des races Et préférant le marbre à la tiédeur des seins, 4 S’endormait dans le fond des murmurants bassins. Sur le fleuve du temps, nos ans étaient des barques, ki Dont la rame indolente ignorerait les Parques, | Emportant des danseurs et non des matelots Sur la scène mobile et la lenteur des flots. Cependant un soir vint, — nous le vimes descendre, ? En deuil du soleil mort, les mains pleines de cendre, — Il touchait chaque fleur qui devenait pavot, — — Il posait sur le sol la roue hors du pivot, — Et la Cité surprise en s’enfuyant aux portes, . S’endormit pour toujours dans le calme des mortes! »
AR un jour aujourd’hui perdu de ma jeunesse Po: ne reviendra plus, du moins que je connaisse, Par un jour dont le feu consuma tout regret, Cette jeunesse à moi vaguait dans la forêt. Mes forces s’exerçaient, et leurs splendeurs natives Buvaient l’eau des matins au creux des sources vives, Mon cœur multiplié, dédaigneux des jamais, Entraïnait les sapins à l’assaut des sommets, * Et fou de sa vigueur charmante et volontaire, Mélangeait à son gré le ciel avec la terre! Toute la fantaisie et la réalité i S’ouvraient sous des désirs de sensualité, Et de doux éléments que le rève combine, J’étais un créateur dont la forme dépend, La nature voulait mon vouloir, et grand Pan S’émerveillait de voir, sous l’arc de ses deux cornes, Des troupeaux de lions guidés par des licornes!
| l’ami désabusé (10e
Us 4 Soudain, l’appel d’un cor mélancolique et sourd,
S’envola par trois fois, comme un grand oiseau lourd, . :
Et le dernier écho de la roche sonore
S’infiltra dans mon sein qui le conserve encore. +40 La lumière marchait; j’entendis sans le voir
Un Esprit qui venait me parler de devoir,
- Et sous tout le soleil dont se vêtait l’augure,
Je voyais son regard mais non point sa figure. ; Je me mis à genoux adorant, ébloui,
Avant que de savoir mon âme avait dit oui. | Ce fut une musique et non point une phrase, : | L’ordination se fit sur l’autel de l’extase !
| La senteur des sapins sans oiseau, encensait
Le silence adorable où l’Esprit méditait.
« Je arme chevalier en te sacrant poète
Et je casque ton front des rayons de ta tête! 4
Tu couleras d’abord d’ineffables moments, ÿ
Ravi par les oiseaux de tes enchantements, d
Tu suivras sous le vol des formes éphémères, ‘à | Le vouloir permanent des causes et des mères, 1
Et tu te nourriras au sol essentiel], 1
Les reins sur ta nourrice et les yeux dans le ciel! |
J Les antres des grands monts aux gueules prophétiques, 1 | Te diront l’univers en paroles pythiques, y
Tu verras le parcours du fleuve où nous glissons, x
Et des traces de Dieu sur le dos des buissons ! ! k
Mais tu marcheras seul sur la voie incomprise, À
L’amour s’éloignera de toi, tu seras las, Ÿ
Sans pouvoir l’arrêter aux maisons des lilas, |
! Ni dans les jardins où la félicité stagne, é Sous le calme regard d’une même compagne, Et tu ne pourras point sous trop de traits confus, - à Distinguer au moment des destins révolus, : Dans le lac vespéral de ta mélancolie Les reflets d’une image adorante et pâlie. ‘Ton esprit est le vent, et ton cœur est épars, Chacun de tes printemps doit pleurer des départs. | La langueur des vallons endort les âmes veuves, s Et le soir pastoral descend le long des fleuves, - : Le jour qui doit mourir pâlit sur les coteaux Et regarde la nuit qui pousse les troupeaux, : Le vent se fait léger pour caresser la feuille Et pour parler d’amour à l’arbre qui l’accueille, Sous la lune qui monte et rêve dans le ciel, f F L’adolescent soupire, et son âme de miel , Fuit par le court roseau qu’il ajuste à ses lèvres, Tandis que le grelot qui tinte au cou des chèvres Est le lointain adieu d’un moment virgilien Délaissant au sommeil sa couronne et son lien. Tu devras prolonger ta route dans la brume Et quitter la cabane avant que le toit fume ; Puis tu sangloteras en entendant parfois Un solitaire oiseau qui pleure dans les bois; Son chant désespéré plein de peine nocturne,
| l’ami désabusé ‘ Telle l’angoisse sainte et lourde de ton cœur Qui se croira perdu quand il sera vainqueur, Tu répandras partout en qualité de prêtre Ton esprit sur la chose et ta bonté sur l’être. Tu diras que le globe est un démon vivant | Qui cherche le soleil et vit en le suivant, Les hommes sur ses flancs y moissonnent leur force, Mais le démon sans eux fend l’éther de son torse. Pourquoi donc tant d’espace et tant d’inhabité Si le sol était fait pour leur humanité ! L’énormité du monde est bien inexplicable Par la nécessité du troupeau misérable, Un carré de champ vert l’aurait bientôt comblé! | Le globe fournit plus d’incompris que de blé. | Que de sol sans maisons et que les flots sont vides, Et que l’antique terre a de légères rides! Les flots vivent pour eux, la plaine, le rocher Configurent un corps où l’on voit s’accrocher L’insecte parasite au pied mouvant et triste, ; L’Homme qui meurt et croit que lui tout seul existe, 3 IL va le long des lacs — regards des soirs en feux — fl Comme une mouche au bord des paupières des bœufs. Le globe est un démon qui suit son destin même, | Sans savoir si l’humain sur son dos meurt ou sème, | Tantôt en paradis et tantôt en prison ; Son visage divers change à chaque horizon, ,
La glaise, c’est sa chair, et les monts ses vertèbres, Son front connaît des nuits, mais non point des ténèbres, Un froid diadème ceint ies témpes du géant, Son ventre est ceinturé de feux, et l’océan Est l’œil toujours ouvert qui voit venir les astres, Le guidant à l’écart des chocs et des désastres ; Ce dieu qui te renferme obéit à la loi, C’est un autre vouloir qui dicta son emploi, Lui montrant comme but, qui dans l’éther recule, La constellation fugitive d’Hercule. Ainsi sur les sommets de ton enseignement L’Homme contemplera sa maison d’un moment, Son champ de relatif où le réel n’importe, Et tant de vanités sans fenêtre ni porte, Maïs tu révéleras à ce déshérité J Le secret de bonheur et de postérité, Tu laveras ses pieds fatigués de la course, Et tu lui montreras dans son cœur une source, Une source d’amour divin, d’amour humain, Qu’un ange fraternel protège de sa main. Aimer, c’est vivre plus, et c’est aussi mieux vivre, C’est l’amour qui d’un sort trop étroit nous délivre; f Le cœur miraculeux dans d’innombrables seins, 4 S’accroîit de leurs amours et vit de leurs desseins. L’amour c’est la rencontre autour de nos fontaines De l’âme du foyer et des âmes lointaines, C’est l’aventure étrange et douce de chacun Qui vit dans le voisin et ne se croyait qu’un,
je - C’est le repas commun sous les tentes heureuses, à “4 C’est le maître du champ appelant les glaneuses, 1 Et c’est le fils d’un dieu qui saigne dans vos bras. 4 Tu l’apprendras à l’Homme et tu lui montreras SNA Les fastes du divin fixés en des images : h Les pâtres à Noël reçus par les rois mages, à r Le juge remettant au prêtre un criminel, À ‘ Deux frères travaillant sur le champ paternel, 4 . Un village au repos autour de son église, Ë Un oiseau sur le front de saint François d’Assise ! » À
C’est ainsi qu’en un jour mon bonheur me fut pris, Et l’Ange par la main me guidait vers Paris. 4 Dans un jour aujourd’hui perdu de ma jeunesse. j ÿ
chacun d’environ 550 reproductions de dessins. à Prix : 25 francs par volume. Prix de souscription à l’ouvrage complet : 22 francs 50 par volume g Le sixième volume de l’Inventaire dés Dessins du Musée du Louvre et du Musée de Versailles vient 1 de paraître. Chaque année, depuis 1906, a été réguliè- rement mis au jour un volume de cette publication qui
rend déjà aux artistes, aux amateurs et aux critiques à les plus grands services, tant par la précision, la documentation scientifique de son texte, que par le nombre et la qualité des œuvres reproduites. Chaque volume, Ô bien qu’il ne soit qu’un fragment de l’ensemble impor- À tant qui, dans quelques années, sera entièrement publié, 4 constitue en lui-même un tout, avec son introduction, ses tables, où tous les noms propres d’auteurs, d’artistes, M de villes, où tous les sujets de dessins et de tableaux } sont mentionnés, avec des reproductions de filigranes 4 de papiers et de monogrammes d’artistes et de collec- È Dans le premier volume, après une introduction sur & l’histoire de la collection de dessins français du Louvre, on trouvera la description des dessins d’Anguier, d’Étienne Aubry, d’ Augustin, de Baudoin, de Berain, de Borelly, de Boissieu, d’Abraham Bosse et de Bou- 3 chardon, des gouaches de Bagetti exécutées pendant la 4 campagne d’Italie, par ordre de Napoléon. Ce volume 3 est illustré de 427 reproductions. À L’introduction du second volume est consacrée aux amateurs de dessins du dix-septième siècle, et les artistes 4 dont on trouve les œuvres décrites sont, parmi les plus célèbres : François Boucher, A.-Ch. Boule, les frères ; Boullogne, Séb. Bourdon, Jacob Bunel, Jacques Callot, etc. Le nombre des illustrations de ce volume est | Le troisième volume débute par l’étude de l’enseigne- 4
ment du dessin à la fin du dix-septième siècle. Puis, sont cataloguées les œuvres d’Antoine Caron, J.-B. Carpeaux, Jules-Charles Cazin, Chardin, Charlet, François … Clouet, CR.-N. Cochin et enfin la série des Corneille si importante pour l’étude de la deuxième moitié du dixseptième siècle français. Ce volume contient 705 reproductions de dessins. Le tome quatrième, après une étude sur les dessins d’Antoine Coypel, catalogue les œuvres de Corot, l’illustration reproduit 610 dessins. ù
-
Le cinquième volume fait connaître les œuvres de ï Delaroche, Doyen, Du Breuil, Du Monstier, Duvivier, Eisen, Fragonard, et le recueil, si important pour l’histoire et l’archéologie, de dessins de Du Perac, d’après | les monuments antiques de Rome. (520 illustrations) 5 Dans le tome: sixième les dessins de Gillot, Girodet, Jules de Goncourt, Granet, Gros, Heim, Hallé, Houasse, Jean-Baptiste et Paul Huet, Dominique Ingres sont étudiés et reproduits en près de 600 illustrations. Les notes savantes qui accompagnent les descriptions de dessins ont exigé des recherches nombreuses et k patientes. Cet inventaire est unique#jusqu’ici dans la muséographie et sera, entre les mains des travailleurs, un instrument précieux. La régularité avec laquelle la publication est menée
-
permet dès maintenant d’en prévoir la fin. Dans très peu d’années l’Inventaire de tous les dessins des __ Musées nationaux de France sera mis au jour et pourra À servir de modèle aux autres départements de nos col- 1 Plusieurs grandes galeries étrangères ont déjà adopté la méthode de publication proposée par MM. Jean Guiffrey et Pierre Marcel. 1
L’hôpital de province, à Philéas Lebesgue… 7 Les funérailles du roi vierge, à Paul Hervieu, LES CAPHIONS = rs das de insu eat 73 Vers la porte d’ébène, à Jean Richepin, de
dixième cahier de la treizième série Inventaire général illustré des dessins du Musée EU du Louvre et du Musée de. Versailles, école française, par Jean Guiffrey, conservateuradjoint au Musée du Louvre, ét Pierre Marcel,
: aux Cahiers de la Quinzaine
Le présent petit index donne ‘pour tout volume et pour tout cahier indiqué :
a) le numéro d’ordre de ce cahier dans le classement général de nos collections complètes, le numéro d’ordre de la série étant composé en grandes capitales de
F romain et le numéro d’ordre du cahier lui-même, dans la série ainsi déterminée, en chiffres arabes, de sorte que V-17 par de la cinquième série;
faut, la date du fini d’imprimer, ou, à son défaut, la date du cahier même;
cd c) le prix actuel;
d) quand il y a lieu, c’est-à-dire pour nos éditions antérieures et pour nos cinq premières séries, la page du catalogue ana x
Cal lytique sommaire où ce cahier se trouve
Maxime Vuillaume, — mes cahiers rouges, — I. — une journée à la cour märtiale du Luxembourg; — avantpropos de Lucien Descaves (IX-10, mardi 4 février 1908…
— — mes cahiers rouges, — Il. — un peu de vérité sur la mort des otages, — 24 et 26 mai 1871 (IX-11, mardi
— — mes cahiers rouges, — III. — quand nous faisions le « Père Duchêne »; — mars-avril-mai 1871 (IX-12, mardi
— — mes cahiers rouges, — IV, — quelques-uns de la
— — mes cahiers rouges, — V.— par la ville révoltée
— — mes cahiers rouges, — VI. — au large (X-11,
— — mes cahiers rouges, — VII. — dernier oahier
| 12108
dans la prison
- Je veux revoir Sainte-Pélagie avant que les démolisseurs y aient porté la pioche. Sainte-Pélagie. Chaudey. La matinée du mercredi 24 mai 1871, où, au café d’Harcourt, Raoul Rigault, tout près d’être tué, (1) m’apprend que, la nuit précédente, il a fait fusiller le rédacteur du Siècle, l’ancien adjoint de Jules Ferry au 22 janvier… La prison est déserte. Avec deux amis d’autrefois, G., qui m’a guidé, pas à pas, sur le chemin des otages de la rue Haxo, et B., nous irons. B. était, sous la Commune, surveillant de la prison. Il a assisté à l’exécution. C’est lui qui, dans le chemin de ronde, tenait la lanterne, en tête du cortège de mort.
10 novembre, B., G., et moi. La grande porte de
(1) Mes Cahiers rouges, Cahier IV, page 23,
Sainte-Pélagie, qui donne rue de la Clef, celle que nous avons si souvent franchie, du temps de l’Empire, est ouverte. Un gardien, seul. Je présente l’autorisation 2 que je suis allé prendre, quelques jours auparavant, à la Préfecture de police. 8 K Pr Sfecture de Police Paris, le 8 novembre 1898. : Cabinet du Préfet \ 1 #4 Le Directeur de Sainte-Pélagie est autorisé à introduire dans cet établissement, le jour où il s’y présentera pour le Re visiter, M. Maxime Vuillaume, accompagné de deux per- 4 à sonnes, et à lui procurer toutes les facilités désirables et À . tous les renseignements utiles. 73 Pour le Préfet de Police, < 4 Le Chef du Cabinet. En marge du permis, cette note, qui fixe la date de 1 notre visite : « Visité le 10 novembre avec G. et B. » 4 © Un perron de neuf marches. L’antichambre du greffe. K C’est là qu’autrefois, avant le Quatre-Septembre, trônait E Méchin. Le gardien-chef Méchin. Le père Méchin, qui “à ressemble étonnamment à l’Empereur. Méchin est très 4 fier de cette ressemblance auguste. IL est comme le ménechme impérial. Bien sanglé dans sa tunique bleuâtre, usée, râpée, limée par les coups de brosse, À mais d’une propreté méticuleuse, les boutons de métal K. reluisant comme des miroirs, moustaches grises cirées 4 et l’impériale eflilée, Méchin a tout l’aspect d’un heureux gardien-chef. D’habitude, il est assis sur un ‘ tabouret de paille, muet, le buste droit, les deux larges pattes appuyées sur les cuisses. Quand un visiteur M
ü frappe à l’huis, Méchin se lève, va tirer le verrou, entr’ouvre le lourd battant. On passe. Et Méchin n’oublie jamais d’esquisser le salut militaire, tout en faisant bruyamment sonner ses clefs. Gill a fait de Méchin une jolie charge, qu’on retrouvera en feuilletant
Méchin n’eut peut-être, dans sa longue carrière de gardien-chef de Sainte-Pélagie, qu’un jour de terreur. Le 4 septembre. Le pavillon de la Presse est, ce jourlà, tout en rumeur. Rochefort, Olivier Pain, Paschal d’autres, ont entendu les cris de triomphe. Une forte colonne de hardis gaillards occupe les abords de la prison. Le perron est envahi. C’est la Révolution! Méchin est perplexe. Doit-il céder? Doit-il résister? Ah! ïl ne lui sert plus de rien, à ce brave Méchin, de ressembler à l’Empereur… L’Empereur, il n’y en a plus. Méchin ne ressemble plus qu’à Badinguet. à
La porte de Pélagie — nous disions Pélagie, comme s boulevard Michel — livre passage au flot des envahisseurs.. Vive la République! Les prisonniers sont là. On s’interpelle. On s’embrasse… Un grand diable à la chevelure noire bouclée, un colosse aux larges épaules, ceinture rouge autour de la taille, débouche en trombe. Il empoigne Méchin par le collet — le collet de sa belle tunique bleue — lui fait faire demi-tour, le contraint à plier l’échine, et, d’une voix rugissante :
— A genoux, Méchin… A genoux. L’heure est venue de payer tous tes crimes…
Et le colosse, d’un geste de mélodrame, brandit, sur
la tête de Méchin angoissé, une hache, une vraie £ hache, dont le tranchant luit comme léclair. +
— Méchin, ta dernière heure est venue… La Révolu- Er. tion est triomphante… Elle te donne deux minutes pour ‘4 faire tes dernières réflexions. : 4
L — Ah! pardon, pardon, monsieur Pilotell.… ‘à
Le colosse à la chevelure bouclée, c’est ce grand Es farceur de Pilotell. 4
— Allons, Méchin, la République te fait grâce. À
Mais Méchin n’a pas goûté la farce. Il a eu tout de 3 même une fière peur. }
la porte
Nous causons. Nous causons. Tout en parcourant la D. prison, absolument vide. Ici, l’atelier de travail des 24 détenus de droit commun. Les établis encore alignés. ‘a Le sol jonché d’outils, de courroies, de paille. Là, la 3 chapelle. Sur l’autel, un vieux chandelier, oublié, pous- “4
| siéreux, verdegrisé. À droite et à gauche, au sortir de 4 \ la chapelle, deux allées, closes de fortes grilles. L’allée È de gauche donne accès au chemin de ronde, au mur À lugubre qui vit tomber Chaudey. L’allée de droite, ‘4 profonde, bordée, à son extrémité, d’un pavillon bas. 4 Le logement du concierge. C’est dans ce pavillon que, É: d’après la légende, venait parfois s’isoler Madame 4 Roland, dans le terrible été de 93. Accrochée au mur :13 noir et ridé, une cage, où s’ébattent et gazouillent des d oiseaux. Au fond de l’allée, où l’herbe pousse à travers À les gros pavés, une porte, qui donne rue du Puits-de- 3 l’Hermite. C’est par cette porte que furent introduits, 4 dans la nuit du mardi 23 mai, les exécuteurs. 4 Je regarde B. Il comprend mon interrogation muette. À
— Oui, c’est par là qu’ils sont entrés… Des hommes
Le 248°… mon bataillon du Siège, commandé par Longuet… Quand Longuet fut envoyé à la Commune par les électeurs du seizième arrondissement, il fut remplacé à la tête du bataillon par Henri Régère, fils de Th. Régère, membre de la Commune du cinquième, l’arrondissement de Pélagie.
Et je songe… Régère. Rigault. Le 248°. Si, vraiment, comme laflirme Dacosta, (1) Rigault était porteur d’un ordre, émanant du Comité de Salut public, enjoignant à Régère « de s’entendre avec le citoyen procureur de la Commune pour l’exécution des otages dans son arrondissement », le choix, pour l’exécution, du 248, semble explicable. Régère, ayant près de lui son fils, a fait part à ce dernier de l’ordre du Comité de Salut Public, lui a demandé l’aide de son bataillon.
Mais, pour que cette supposition fût plausible, il serait, tout d’abord, indispensable de savoir si l’ordre du Comité de Salut public, dont parle Dacosta, a existé. Où est cet ordre? Qui l’a vu? Dacosta semble le citer de mémoire. Il ne donne pas les signataires. Je n’ai retrouvé l’ordre nulle part. Mystère… Ce n’est pas le seul de cette soirée sanglante.
— Alors ? c’est par cette porte qu’ils sont entrés ?
— Oui. Et c’est aussi par là qu’après la fusillade, les cadavres — Chaudey et trois gendarmes exécutés après lui — ont été, sur des voitures à bras, transportés L à la Pitié.
Nous retournons vers l’entrée de la prison, au greffe
(1) Da Costa. La Commune vécue. Tome II, page 104.
: un cas de conscience D < ; comédie : les peintres et peintresses sont accourus me x demander d’abord de leur servir d’interprète, puis ils ont voulu savoir combien j’avais vendu mon aquarelle. Lorsque £ j’eus satisfait leur curiosité, ce fut un hourra de réproba- RE tion. Un vieux monsieur alla jusqu’à dire que c’était stupide SE de gâter ainsi le métier. Madame Lemée dit qu’il fallait les ù vexdre 50 francs. — J’ai livré ce matin mon aquarelle; l’An- : glaisem’ena commandé deux autres, mais à 20 francs. Tu vois - que c’est fait pour me donner espoir. Si tu savais quelle était À ma joie, le soir en rentrant, de raconter à ma mère mon à é succès. J’en riais toute seule; on avait beau me dire que F : j’avais fait un fichu marché, j’étais contente tout de même. 3 — Je vais de deux jours l’un chez Nadar, mais depuis que jy suis entrée je n’ai encore reçu que 5 francs. Je commence à perdre patience. — Je ne te parle que de moi, mais je sais que tu l’intéresses à ce que je fais ; tes conseils 6 J’ai encore à te dire une histoire qui pourrait avoir pour ce brave M. Aubry des conséquences fâcheuses : Il est parti le 11, comme courrier de Cabinet, pour Vienne. Or, les , journaux écrivent qu’à cette date un courrier de Cabinet, , venant de Paris et se rendant à Vienne, a rencontré à la { gare de Strasbourg une bande de zouaves qui avaient opté pour la nationalité allemande. Le Français ne peut contenir son indignation et les insulte. Aussitôt un officier allemand c lui envoie un coup de poing ; les autres s’en mêlent et le £ malheureux roule sur le trottoir, tout meurtri. Pendant ce ) temps le train repart, emportant les dépêches, mais non celui qui en était chargé. Enfin on lui permet de prendre le train suivant, mais à condition qu’il reviendra dans trois : Madame Aubry n’a reçu de son mari ni lettre ni télé- L gramme, mais les dates et destinations sont bien celles de son voyage. Peut-être, pour donner satisfaction aux Prussiens, sera-t-on forcé de le destituer. Cest bien grave d’avoir abandonné ses dépêches. Je serais vraiment désolée que cela tournât mal; ce sont de si excellentes gens ! ils | m’ont témoigné tant d’affection, que je les aime de tout
Soigne-toi bien et, si tu te sentais devenir un peu malade, écris-moi, j’irais bien vite te soigner. — Maman est inquiète de savoir si la toile qu’elle t’envoie te plaira.
Adieu, mon chéri, je t’embrasse. Ta sœur qui t’aime.
Félix Milliet à son fils Paul
.. Je lis dans un journal que les achats de l’administration au Salon sont à peu près terminés. On parle de 400.000 francs, dont un quart pour la sculpture et les trois ! autres pour la peinture. (1)
Le Rappel annonce trois élections républicaines ; cela prouve que l’esprit démocratique gagne du terrain. Je comprends qu’à côté de l’art les préoccupations politiques . trouvent leur place dans ton esprit. Il ne saurait en être autrement à notre époque de lutte, de transition et de rénovation. C’est du reste une nécessité et un devoir. Il y aurait un égoïsme mal entendu à se désintéresser de la vie générale, et c’est chose impossible, lorsqu’on a des idées généreuses et que l’on comprend la grande loi de solidarité,
Pour moi, je mène ici une vie assez inutile, il est vrai, mais enfin occupée : quelque peu de littérature, de jardinage, à quoi il faut joindre la peinture, dont je m’occupe tous les jours pendant quelques heures, voilà mon existence.
Paul M. à sa mère *
Les nouveaux maîtres de Rome ont fait des réformes utiles ; il y a progrès pour l’activité et la propreté, mais on aura bien de la peine à vaincre l’apathie traditionnelle et à ressusciter la ville des morts. Le mauvais goût entre
(1) Le duc d”Enghien de Jean-Paul Laurens acheté 3.000 francs. — Le Sommeil de de Gironde, 3.500 francs. — L’Enlèvement du Palladium de Joseph Blanc, 6.000 francs. — Le Porteur de mauvaises nouvelles de Leconte du Nouy, 3.000 francs. — Daphnis et Chloé de Français, 10.000 francs. — Le Spectacle de la folie humaine de
Glaise, 7.000 francs. — La Veuve du martyr par Becker, 6.000 francs. — L’heure de la marée par Pierre Billet, 4.500 francs. — Le Soir d’hiver d’Emile Breton, 4.000 francs.
table de travail. Il se dressa vivement, la maïn appuyée % sur un livre qu’il lisaït, sa haute taille enveloppée dans | % une robe de chambre. Je lui dis qu’on le demandait en De. bas. Il me suivit sans mot dire. Je l’accompagnai, 4 ‘toujours silencieux, jusqu’à la porte du greffe… Plus NE tard, après l’exécution, je retournai, avec quelques : 14 4 amis, dans sa chambre. Je trouvai, sur la table, le 3} travail qu’il venait de terminer, une Ode à la Répu- 3 blique. (x) Préau de Vedel, qui était là, saisit le papier F.
- Nous avions quitté la chambre où vécut Chaudey, du #4 19 mai, date de son transfert à Sainte-Pélagie, — il Si 6 avait été détenu jusque là à Mazas — jusqu’à la nuit 4 fatale. Nous montâmes à l’étage supérieur, où, souvent, 5 nous étions venus jadis voir nos amis prisonniers. Ë Vermorel était là, dans cette salle basse — la petite EU Sibérie, comme on l’appelait — glaciale en hiver. En 4 face, une autre salle, vaste, basse aussi, avec quatre fenêtres ouvrant sur un admirable horizon. Tout cela À nu, vide, jonché de plâtras. Incisés dans la pierre des 3 fenêtres, des noms d’occupants. Un nom, une date, 4 $ l’interrogatoire à Souvent, aux premiers jours de l’exil, à Lausanne, 4 où Chaudey avait de nombreux amis, (2) nous causions, s () Je ne change rien à ce que nous dit B. qui fait là une erreur. ; L’Ode à la République avait pour auteur Préau de Vedel et non 4 Chaudey. Préau avait soumis, le matin même, son travail à 4 0 Chaudey avait vécu en Suisse après le coup d’Etat. Voir plus Re:
avec Slom, (1) du 23 Mai. Slom avait assisté, au greffe de la prison, à l’entrée de Chaudey, à son interrogatoire par Rigault. Slom n’est plus. Il a laissé, de cette entrevue poignante, un récit écrit, qu’a bien voulu me communiquer sa fille, mademoiselle Olga Slomezynska, artiste peintre, comme son père… Devant le personnel, réuni dans le greffe — le commissaire Clermont, (2) le greffier Benn, le sous-greffier Clément, le bibliothécaire Préau de Vedel, le surveillant Berthier, le brigadier Gentil — Rigault interpelle Chaudey, le tutoyant. Tous deux se connaissent. Rigault, chicanier par vocation, comme il était policier, venait souvent au Palais, où il rencontrait Chaudey. Protot, dans nos causeries de la Bibliothèque nationale, dont il est un assidu, me contait, il n’y a pas longtemps, que la joie de Rigault, exubérant, criard, était de « coller » Chaudey sur r quelque point obscur de procédure. Protot, alors avocat plein d’avenir — il avait défendu Mégy au procès de Blois — a maintes fois assisté aux scènes amusantes qui rassemblaient, autour des deux adversaires, les avocats en robe. Qui eût pu prévoir, à ce moment où Chaudey et Rigault discutaient et riaient, la sinistre tragédie
_ cependant toute proche! Je copie, mot à mot, sur le manuscrit de l’ancien secrétaire du procureur de la Commune, l’interrogatoire :
RicauzT. — Est-ce toi qui, de l’Hôtel de Ville, as demandé
des troupes pour balayer la place ?
È (1) Slom (André), artiste peintre et dessinateur, secrétaire du
. procureur de la Commune. Mort en décembre 1909. (Mes Cahiers rouges, IV, pages 26, 128 et suivantes)
du procureur de la Commune.
CHAUDEY. — J’ai fait mon devoir. fi 1 {Trois fois mème question, trois fois même réponse). U.
- RicauLr. — Alors ton devoir était de faire tuer des “À femmes, des enfants. Tu as tué mon ami Sapia. Mon devoir 4 ; à moi est de te dire que tu as trois minutes à vivre. # < CHaAuDEy. — Mais je suis républicain… ? RiGAULT. — Comme tes amis de Versailles qui demain ÿ nous massacreront.… Allons, marche. à CnauDpey. — Mais, Rigault, j’ai une femme, un enfant… Â ; RiGAuULT. — La Commune en prendra mieux soin que toi… ‘à C’est là tout. Slom, sur son manuscrit, ajoute ces 1 mots : « L’interrogatoire ne fut pas plus long. » à \ — Nous étions tous silencieux — me racontait Slom 4 à Lausanne. Aucun de nous, avant de franchir le seuil ‘ de Saiïnte-Pélagie, ne connaissait les projets de Rigault. : Moi-même, qui avais passé la soirée avec lui — nous F avions dîné ensemble dans un petit restaurant de la à rue Berthollet où nous allions quelquefois — ne savais rien. Il n’avait pas prononcé, de toute la soirée, le nom de Chaudey. Je me suis demandé bien souvent où et quand il avait pris sa terrible résolution. Ÿ É — Maïs, ne crois-tu pas que, dès longtemps, Rigault avait décidé de venger sur Chaudey la mort de son À ami Sapia, le commandant tué le 22 janvier? Tu étais à la Préfecture… tu dois avoir vu souvent la veuve de Sapia (1) venir, avec sa mère, voir Rigault… Ne crois-tu pas qu’elles ont, toutes deux, réclamé la vengeance? QG) Voir Mes Cahiers rouges, 1, 73. Sur la foi d’unrenseignement, i malheureusement inexact, j’avais cru pouvoir retrouver les traces de madame Sapia, qui, m’affirmait-on, avait été, en 1880, nommée 4 à un poste, dans l’enseignement ou dans l’assistance, à la Ville de 4
— Oui. J’ai vu, plusieurs fois, madame Sapia et sa mère… Mais je ne sais rien de ce qu’elles ont pu dire à Rigault.. Je te le répète, en mettant le pied sur le seuil de la prison, j’ignorais absolument ce que nous allions y faire.
Ë — Et Clermont, le commissaire de police attaché au parquet de Rigault, qui arriva, après vous deux, à
de Sainte-Pélagie, était-il averti?
— Je n’en sais rien. Il ne m’en a jamais rien dit.
é Et, à chacune de mes conversations avec Slom, il en
; était ainsi. Chardon, (1) que j’interrogeai à Genève, ne
é savait rien non plus. Et, pourtant, en qualité de colonel
commandant la Préfecture de police, ami de Rigault, il était fort bien placé pour savoir. Il connaissait Sapia, et certainement aussi madame Sapia. Il ne savait rien.
Ë Rien. Pilotell cependant, on le verra plus loin, qui
…_ vivait plus près de Rigault, ami de longue date du Quartier Latin, dit qu’il savait, dès le matin, que Rigault dût aller à Sainte-Pélagie. Mais Rigault ne lui avait pas dit autre chose.
— Et Chaudey? Après l’interrogatoire ?
— Chaudey, depuis son entrée au greffe, était resté debout… tête nue. Il avait gardé sa robe de chambre. Quand l’interrogatoire fut terminé, il jeta un regard sur ceux qui l’entouraient, Rigault était resté assis devant Paris. Les recherches ont été vaines. Je le regrette d’autant plus qu’une conversation avec la veuve du commandant tué le - 22 janvier, eût peut-être éclairci ou contribué à éclaircir le
[È mystère dont s’enveloppe encore la résolution prise par Rigault —de fusiller Chaudey.
(1) Chardon (J.-B.), membre de la Commune, colonel commandant la Préfecture de police. (Mes Cahiers rouges, IV, pages 99 et suivantes)
la table… B., sur un signe de Rigault, sortit, Il revint avec une lanterne… Le cortège se, forma. B. en tête. Chäudey. Le commissaire Clermont. Préau de Vedel, le fusil sur l’épaule. Deux ou trois autres. Rigault le
- dernier, avec moi. le chemin de ronde J’ai refait, dans cette après-midi du 10 novembre 1898, avec B. et G., la route que suivirent Chaudey et ses exécuteurs, depuis la porte du greffe jusqu’au mur où se dénoua le terrible drame. A gauche, en quittant le greffe, un long couloir, étroit, mal éclairé le jour, noir la nuit, qui conduit au chemin de ronde. Lugubre chemin. Des murs lépreux. Des salles vides, qui furent des buanderies. Des magasins. Des recoins sordides, où se sont accumulés les détritus de deux siècles. On marche sur des pavés énormes, disjoints, humides. Un ruisseau coule au milieu. D’un côté, à gauche, en bordure, un haut mur de pierres meulières — comme à là Roquette. De l’autre, le bâtiment de la Dette, où, quelques mois encore avant notre visite, étaient les prisonniers de droit commun. Que durent-ils penser, les prisonniers, quand ils entendirent, quand ils virent — car ils pouvaient voir — le peloton d’exécution prendre place? Puis, le cortège. Les exclamations. Les coups de feu… On dut arriver vite — quelques minutes — au fond du £ chemin, là où il oblique, à droite, vers la chapelle, et, après, vers l’allée et la porte de la rue du Puits-del’Hermite. ; Le peloton du 248° attend. Face au mur d’angle. :
Pendant le trajet, au témoignage de Slom, et aussi de B., il n’a pas été dit une parole. Les pas résonnent sur le pavé…
Le groupe lugubre avance dans la nuit, coupée, de temps à autre, d’un éclair. Les reflets de la lampe que B., en tête du cortège, balance à la main.
On fait halte.
Chaudey s’arrête, debout, à deux ou trois mètres du
Derrière lui, sur un rebord de la pierre meulière, B. pose sa lanterne.
Pas d’autre lumière. A l’angle du mur du bâtiment de la Dette, à droite, une borne, surmontée jadis d’un réverbère appendu à une corde. Le réverbère, dont j’ai vu la rainure, encore existante lors de notre visite, était déjà enlevé en 1871. La lampe de B. éclaire seule
Rigault se place contre le mur de gauche, le mur de pierres meulières. Derrière lui, Slom, et, à côté, le commissaire Clermont. L
Contre le mur du bâtiment de la Dette, à droite, B. et Préau de Vedel.
A peu près au milieu du chemin de ronde, mais plus proche du mur de la Dette, le peloton. Douze hommes du 248°, commandés par un lieutenant. :
Chaudey est debout. IL n’a pas fait un geste. Pas un
Brusquement, Rigault tire son sabre.
— Vive la République! crie Chaudey, à trois reprises.
Q) Voir plus loin le croquis, fait par Slom.
Gustave Chaudey je: _ Un bruit d’armés..… des crosses qui frappent les ; pavés… Un coup de feu isolé… a « J’ai fait mon devoir. » É L’interrogatoire de Chaudey, dans la salle du greffe + de Sainte-Pélagie, a donné lieu à des versions diverses. Lorsqu’il était à la prison des Chantiers de Versailles, 4 | attendant sa comparution devant le conseil de guerre , : qui le condamna à la peine de mort, Préau de Vedel ; We rédigea une note qu’il remit à Edgar Monteil, détenu lui L s aussi, (1) note que Monteiïl publia en 1885. (2) La version | que donne Préau de Vedel de l’interrogatoire n’est pas exacte. Elle s’allonge en des détails inventés. L’interrogatoire a été bref. Et c’est sa brièveté qui le fait plus poignant encore. Préau de Vedel ne donne pas cette réponse, que fit, par trois fois, d’une voix forte, Chaudey : « J’ai fait mon devoir. » : l Tous ceux qui ont connu Chaudey n’ont jamais douté À j qu’il eût crié cette protestation… Ce cri, c’est Chaudey ; tout entier. Chaudey ne connaît que la légalité. L’émeute est pour lui un crime contre la République ; et contre la loi. Il est d’une bravoure indiscutée. Tout 4 d’une pièce, me disait son ancien secrétaire à l’Hôtel de Ville le 22 janvier, Eugène Courbet. Chaudey n’est () Monteil (Edgar), journaliste et homme de lettres. En 1871, “ rédacteur au Rappel, officier d’ordonnance du général La Cécilia. ë Plus tard, préfet de la République. Aujourd’hui, directeur de l’asile de Villejuif. { (2) L’Exécution de Gustave Chaudey et de trois gendarmes, publiée : par Edgar Monteil. Une brochure, 26 pages, Paris, Charavay, 1885, 4
g pourtant pas un homme de premier plan. Les situations ; périlleuses, comme celle qui l’a surpris à l’Hôtel de £ Ville le 22 janvier, le trouvent quelque peu désemparé. LH Mais il a devant lui le devoir. Et ce devoir, il est résolu LL à l’accomplir jusqu’au bout. L’émeute gronde. Repré- LI sentant du Gouvernement menacé, Chaudey.le défendra. Il tiendra tête à l’émeute. Si, même, comme cela fut, il ne prend pas lui-même les dispositions nécessaires, si c’est un autre que lui qui « balaye la place », il assumera toutes les responsabilités. Il ne songera pas une minute à renier sa conviction. $ De nombreuses légendes — sinistres légendes — sont : venues augmenter encore l’horreur de la quadruple E fusillade du chemin de ronde de Sainte-Pélagie.
L’une de ces légendes vise André Slom. Chaque fois que nous nous rencontrions et que nous causions — c’était toujours — de la Commune, Slom protestait énergiquement contre le rôle que lui assignent les récits — entre autres, celui de Préau de Vedel, publié par Monteil — des incidents de la nuit tragique.
Les protestations de Slom portaient principalement sur l’attitude qui lui est prêtée au cours de l’exécution des trois gendarmes, exécution qui suivit, à une demi-heure de distance, et à la même place, celle de Chaudey.
Les trois gendarmes furent placés contre le mur. Rigault commanda le feu. Deux tombèrent. Le troisième
se sauva dans le chemin de ronde. On le poursuivit. Rejoint près de la chapelle, il fut ramené devant le mur et fusillé. 5 C’est à ce moment, quand le gendarme s’échappe, F
que, d’après le récit de Préau de Vedel, Slom aurait _saisi le revolver du commissaire de police Clermont, pour poursuivre le fuyard.
— Jamais je n’ai fait cela, m’a toujours dit Slom. Je
n’avais tout d’abord pas besoin de prendre le revolver de Clermont. J’en avais un. Alors que nous nous rendions à Sainte-Pélagie, après avoir quitté le petit restaurant de la rue Berthollet, on tira sur nous d’une pourrait pas me donner un revolver. On me donna un revolver d’ordonnance, sans cartouches. C’est ce même revolver que je laissai sur la table de la chambre de Rigault, à l’hôtel Gay-Lussac, quand, le lendemain, mercredi, Rigault et moi fümes cernés par les soldats. (1) Lorsque le commandement de « Feu! » eut été crié, un des gendarmes s’enfuit vers le chemin de ronde, à droite. C’est alors que Clermont saisit mon revolver, non chargé, comme je viens de le dire. Passant derrière le peloton d’exécution, et devant Préau de Vedel, il courut à la recherche du gendarme, qu’il trouva blotti près de la chapelle. Il le ramena au pied du mur.
Telle est la vérité, rétablie par Slom dans une note manuscrite placée en tête d’un exemplaire, à lui appartenant, de la brochure d’Edgar Monteil. (2)
l’arrestation
On a dit et écrit partout que Gustave Chaudey avait été arrêté dans les bureaux du Siècle par Pilotell. Ce
(@) Mes Cahiers rouges, IV, pages 26 et suivante.
(2) On trouvera plus loin le texte complet de la note de Slom,
n’est pas Pilotell qui arrêta Chaudey. Quand, le 13 avril,
- il se rendit au domicile de l’ancien adjoint au maire de Paris, ce dernier était absent. Pilotell perquisitionna, revint à la Préfecture de police, et chargea un de ses subordonnés, Henneron, de procéder à l’arrestation.
J’ai demandé à Pilotell de me faire un récit détaillé des incidents qui entourèrent l’arrestation. Voici, sans y rien changer, la lettre que je reçus de Pilotell. Je la transcris à titre de document historique.
.… Après le déjeuner ordinaire à la Préfecture de police, le 13 avril, où nous étions toujours une vingtaine (1) — le caissier Replan, le chef de la sûreté Cattelain, l’historien Villiaumé (mon cousin) qui venait quelquefois, Cluseret avec lui et me dit :
— Il faut que tu arrêtes Chaudey aujourd’hui même.
— C’est bien.
Je courus consulter le Bottin pour y trouver l’adresse de Chaudey. J’emmenai avec moi Henneron et un autre agent. Je portais un costume civil, avec ma ceinture rouge de
(1) Tous les noms cités par Pilotell figurent déjà dans les Chalain, membres de la Commune. Edmond Levraud, Dacosta (Gaston), Slom, Replan, Cattelain (chef de la Sûreté), Giffault, Clermont, Wurth, Regnard, occupent des fonctions à l’ex-Préfecture de police. Roullier (Edouard), membre de la commission du travail. Villiaumé, historien maratiste de la Révolution Française, arrière-petit-neveu de Jeanne d’Arc. (Le journal La Commune du 29 avril 1871 publie la note suivante : « Un arrière-petit-neveu de Ê
. Jeanne d’Arc, M. Villiaumé, frère de notre historien, vient de s’éteindre à Nancy, à 86 ans. Comme chef de partisans en 1814 et 1815, il rendit à son pays des services signalés, »)
commissaire. Arrivés, la bdhne nous fit entrer. Madame . Chaudey me demanda ce que je désirais. - à — Madame, lui dis-je, j’ai la triste mission d’arrêter votre ; — Mais, monsieur…., il n’est pas là. $ — À quelle heure rentrera-t-il ? | — Je ne sais pas. & ; — Voulez-vous, madame, je vous prie, me donner les clefs J’indiquais le bureau de travail couvert de papiers et de — Je n’ai pas ces clefs. 6 — C’est bien, dis-je en me tournant vers Henneron. Allez chercher un serrurier. Ë Un quart d’heure après, le tiroir de droite du bureau était j ouvert. J’y trouvai des papiers assez importants, et, de … plus, un brouillon de lettre, non finie, que je lus. 3 « On m’a laissé seul (1) avant hier, à l’Hôtel de Ville (le 22 janvier évidemment) et j’ai dû prendre sur moi de le « défendre. Des délégués de plusieurs circonscriptions sont arrivés. J’en ai seulement reçu quelques-uns, je n’ai pas ; reçu les autres. Une chose m’a profondément frappé, c’était b leur grande jeunesse… » (2) Le reste m’échappe. Je suis sûr qu’il n’y avait aucune ] allusion à des ordres donnés par lui aux soldats bretons pour tirer sur la foule, quand Sapia fut frappé à mort. 4 Il y avait dans le tiroir du bureau de Chaudey deux sacs contenant environ 820 francs or et argent. Henneron me dit : 1 — 1] faut confisquer cet argent et l’emporter à la Préfecture. 4 Il prit les deux sacs. 4 (:) Ces premiers mots de Chaudey à Picard sont à retenir. % (2) Chaudey parle ici de la deuxième délégation, composée de M ; Montels, Gentelini et Champy, avec lesquels l’entretien avait, comme on le verra plus loin, été très vif. Les trois délégués wavaient guère plus de 25 ans chacun, ne
LE — Mais, monsieur, vous me laissez sans argent, dit | F4 — Avez-vous assez de cent francs? dis-je à madame » Chaudey, en tirant le seul billet de banque que j’avais sur moi. Du reste, madame, vous n’avez qu’à vous adresser à moi, à la Préfecture de police. Voici le reçu de la somme. Ce reçu a été publié. Il était ainsi conçu : à Trouvé dans le tiroir du bureau de M. Chaudey des papiers et une somme de 820 francs, que nous emportons, … jusqu’à nouvel ordre, à la Préfecture. Signé : G. Pilotell. (x)
- Henneron, lorsque nous retournämes à la Préfecture, _ mit les papiers et cette somme sur la table de Raoul : J’avais appris en sortant que Chaudey devait se rendre au Siècle entre cinq et six heures et demie. Je donnai à —_ Henneron l’ordre écrit de l’arrêter, ce qui fut fait. À ù Chaudey fut interrogé le soir même par Rigault. Je n’étais pas là. Mais je sus ce qui s’était passé. Chaudey dit et répéta à Rigault qu’il avait fait son . Le prisonnier parlait peut-être sur un ton trop protecteur au délégué (à l’ex-Préfecture de police) qui l’interrogeait. — En voilà assez, dit Rigault. On va vous emmener à Ç Mazas et nous verrons ce que nous aurons à faire ensuite. On me fit appeler, et Rigault, brièvement : — Tu vas emmener Chaudey à Mazas. Prends avec toi Cattelain et Henneron. à Nous voilà partis tous les quatre en voiture découverte. | Il faisait une nuit superbe. Chaudey assis à côté de moi, Cattelain et Henneron en face. - Chaudey avait un grand pardessus et un chapeau à haute
- forme. Il causait très vite et voulait qu’on lui expliquât le : mouvement (de la Commune)… 1 (1) Voici le texte exact : « Trouvé chez le nommé Chaudey (Gustave) la somme de 815 francs, que nous emportons jusqu’à - nouvel ordre à la Préfecture de police, plus un paquet de lettres. » 4 (Siècle du 24 avril 1871)
Arrivés à Mazas, Chaudey, se tournant vers moi :
— Je n’ai encore rien pris… LA
Et comme il faisait mine de tirer de l’argent de sa poche : |
— C’est inutile, dis-je. Henneron, allez chercher quelque : chose à manger, et apportez quelques cigares. 6
$ 3 En quittant Chaudey, je lui tendis la main, qu’il prit en
— Vous me serrez la main. Ÿ
— Pourquoi pas, dis-je. Je ne suis pas votre juge. J’ai des :4 ordres à exécuter. Voilà tout. à
— Voudriez-vous, reprit Chaudey, je vous prie, faire remettre à ma femme une lettre ? dj
Et comme il ne la cachetait pas : :
— Vous pouvez la fermer. Je vous promets que la lettre j sera remise dès demain matin… (Il était déjà tard).
d Quant à l’exécution, je savais que Raoul Rigault devait se rendre à Sainte-Pélagie. (1) J’étais ce jour-là (23 mai) avec Ferré, que je quittai rue Hautefeuille pour ne plus jamais le | : revoir. Je ne revis Rigault que mort, rue Gay-Lussae, le
J’avais posé à Pilotell deux questions. Les voici, avec les réponses : à
1° Madame Sapia (la veuve du commandant Sapia tué M
le 22 janvier) et sa-mère, venaient-elles souvent à la Préfecture de police ?
— Je n’ai jamais connu — me répondit Pilotell — ni madame Sapia ni sa mère. Je n’ai jamais entendu parler de leurs visites à la Préfecture. Cela ne veut pas dire qu’elles n’y soient jamais venues.
(1) I faut noter cette phrase. Rigault avait donc, déjà, dans l’après-midi du mardi 23 mai, l’idée bien arrêtée de se rendre le soir à Sainte-Pélagie. Il ne dit pas toutefois à Pilotell ce qu’il se proposait d’y faire.
2 Sais-tu d’où vient la résolution prise par Rigault
de fusiller Chaudey? Brusque. Ou déjà décidée de
— Je crois — me répondit Pilotell — que Rigaul . pensait à une plus longue durée de la Commune, et à une condamnation de Chaudey (par le jury d’accu- x sation). (1) Voyant comme Ferré, à l’entrée des troupes, que les membres de la Commune n’agissaient pas, ils prirent (Ferré et Rigault) sur eux toutes les responsa-
bilités. Rigault, en outre, n’avait jamais pardonné à | Chaudey la mort de son ami Sapia.
Qui donc était Sapia, dont le nom retentit, comme un glas, à chaque page de la terrible histoire de la mort de
Théodore-Emmanuel Sapia était, au début de la guerre, capitaine commandant la 4° compagnie du 1 bataillon des mobiles d’Eure-et-Loir, à Chartres. Révoqué le 14 septembre pour avoir voulu, a-t-il expliqué plus tard, proclamer la République, il arrive le 17 à Paris, et se fixe à Montrouge, 112, chaussée du Maine. Il se fait inscrire dans la garde nationale, Au bout de quelques jours, il est capitaine-trésorier, puis, le 30 sep-
_ tembre, commandant de son bataillon, le 146°. Le 8 octobre, il rassemble ses hommes au Champ d’Asile,
(1) Le jury d’accusation, qui tint sa première séance le 19 mai, n’avait pour mission que de décider si tel ou tel accusé devait être retenu comme otage de la Commune. Il ne pouvait prononcer aucune condamnation. Les séances du jury d’accusation furent intérrompues par l’entrée des troupes de Versailles.
leur donne rendez-vous aux Quatre Chemins, en face : de l’église Saint-Pierre, pour, au premier signal des
ñ { tambours, marcher sur l’Hôtel de Ville. (1) Violentes ë protestations. Les gardes le saisissent et le conduisent . à la Place. Il passe, le 22 octobre, en conseil de guerre; « $ ilest acquitté. Il n’en est pas moins révoqué. Désormais, « il ne signera plus que « commandant révoqué du : Les débats du procès en conseil de guerre (2) — nous laissons de côté les appréciations du tribunal — nous | font connaître Sapia. Engagé à 17 ans, en 1855 — né à : Paris le 6 janvier 1838 — il est sous-lieutenant en 1861. I démissionne. Il prend part aux campagnes de Chine et : du Mexique. Il semble qu’entre ces deux expéditions, sa 1862, il doit subir un traitement à Charenton. Le 1” octobre 1863, il écrit au maréchal X (le nom n’est pas cité) une lettre, lue au conseil de guerre, dans laquelle il dit : « Les longues fatigues des campagnes de Chine m’avaient abattu. Je me crus un moment, et sur l’avis des médecins, impropre et pour jamais à toute vie active; et bien malgré moi cédant à des solli-” citations extérieures pressantes, je sacrifiais toute une vie militaire déjà bien remplie. Par décret impérial du 15 septembre, Sa Majesté daigna accueillir ma demande (de réintégration). Depuis cette époque, monsieur le Maréchal, je ne vis que de souvenirs et de regrets, et : (1) Dans l’après-midi du 8 octobre, un certain nombre de bataillons de la garde nationale 8e réunirent sur la place de l”Hôtel-deVille pour réclamer les élections municipales. Ce fut la première manifestation en faveur de la Commune. { (2) Voir Gazette des Tribunaux des 11, 16, 22 et 23 octobre 1870.
je passe dans une inutile action un temps précieux que je brûle de consacrer au service de Sa Majesté. » Sapia ÿ reprend du service, mais c’est pour démissionner encore le 20 septembre 1866, à San-Luis-de-Potosi.
Sapia est ce qu’on appelle un cerveau brûlé, mais il est d’une incontestable bravoure. Son défenseur, M: Lachaud, invoque à ce sujet une lettre du général de Négrier. Quand on écrit le nom de Sapia, ancien officier de l’armée, on ne peut s’empêcher de songer à cet autre officier, ancien lieutenant de vaisseau, Lullier, brave, lui aussi, et également exalté. Sapia était parfois, au dire de ceux qui ont vécu près de lui, d’une exaltation touchant à la folie, Sapia est bien apparenté. Son père, secrétaire général d’un ministère sous la Restauration. Sa sœur, madame Pierre de Castellane. Son frère, receveur central des finances à Paris. Il envoie des vers à madame la comtesse Sapia. Il jouit de hautes protections. Il doit son grade de capitaine des mobiles d”Eureet-Loir à l’appui du général Soumain.
Sapia, révoqué de son grade de chef du 146°, continue, pendant toute la durée du Siège, de se mêler au mouvement révolutionnaire. Il donne des articles à la Patrie en Danger de Blanqui. Il dirige un journal,.la Résistance, « organe démocratique du quatorzième arrondissement », où il a comme collaborateurs Raoul Rigault, J. Martelet, qui sera membre de la Commune, Gaston Da Costa, qui sera substitut du procureur de la distinguée, élégant, la chevelure et les moustaches
” brunes, Sapia est orateur facile. Il est assidu aux 4 réunions publiques et prend part à toutes les manifes4 tations. Il signe l’Affiche Rouge (Place au Peuple! Place
à la Commune! @ janvier 2872) Tous ceux dont nous Melliet,, Régère, ont signé l’Affiche Rouge… 4 Le 22 janvier 1871, Sapia est au premier rang, Conte les grilles de l’Hôtel de Ville. La fusillade le fait reculer avenne Victoria, où il est tué. Quand j’entrai, avec mom” bataillon, sur la place, je croisai un groupe qui portait. étend sur um édredom rouge. C’était Sapia… (}
Q@) Voir Mas Cuiiars rouges, IN, page qi. |
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le 22 janvier
Le 22 janvier a tué Gustave Chaudey.
Dès le soir de l’émeute, la légende est créée. Chaudey a donné l’ordre de « balayer la place ». Dans les journaux, dans les conversations véhémentes qui ont remplacé les clubs, partout, Chaudey est accusé d’avoir donné aux mobiles bretons qui occupaient l’Hôtel de Ville l’ordre de faire feu.
22 janvier 1871. Première journée sanglante du Siège. A trois jours de Buzenval. A six jours de la capitulation. Dans la nuit qui précède, la nuit du 21 au 22, l”envahissement de Mazas, où sont prisonniers Flourens, Léo Melliet, Alphonse Humbert, le docteur Pillot, d’autres. Prisonniers pour l’Affiche Rouge. Tous seront, plus tard, de la Commune. Flourens, qui aura le crâne fendu, d’un coup de sabre de gendarme, à Chatou. Léo Melliet, membre de la Commune et membre du Comité de Salut public. Le docteur Pillot, membre de la Commune. Alphonse Humbert, l’un des trois rédacteurs du Père Duchéne. La prise de Mazas, l”émeute du lende-
main, deux incidents qui se tiennent étroitement.
Le 22 — un dimanche — la place de Grève est pleine
de monde. Une foule plutôt curieuse qu’hostile. Des
-__ femmes, des enfants, des badauds. Le désœuvrement du Siège a donné l’habitude de la place publique. Des
groupes où pérorent des orateurs. Des cris de « A bas Trochu! A bas Vinoy! La guerre à outrance! Le rationnement! » Les hommes armés en petit nombre. Vers deux heures, commencent d’arriver par le pont d’Arcole des détachements du treizième et du cinquième arron- | dissement. Par la rue de Rivoli, la rue du Temple, ceux de Belleville et des Batignolles. Un bataillon, ou, plutôt, | une centaine d’hommes du treizième, défilent, la crosse
en l’air, criant : « La levée en masse! Le rationne-
‘ ment! » Ces derniers sont des pacifiques. Les autres vont se masser devant la grille du palais. Postés un peu partout, avenue Victoria, rue de Rivoli, au coin des petites rues qui donnent sur la place, la rue SaintBon, la rue du Renard, la rue de la Coutellerie, des gardes, en paquets de trois ou quatre, le chassepot en
us bandoulière. Blanqui est là, quelque part. Au café du | Gaz, rue de Rivoli. Chaudey est seul à l’Hôtel de Ville. Le maire, Jules Ferry, a laissé à son adjoint la lourde responsabilité. Ferry est au ministère de l’Intérieur, où il assiste à une conférence sur l’approvisionnement, sur ce qui reste de vivres. Et, pourtant, l’émeute est dans l’air. Depuis deux jours, les mouvements de troupes se poursuivent en vue de résister à une attaque de l’Hôtel de Ville. Des bataillons sont massés place de la Concorde, au Palais de l’Industrie, à l’église Saint-Augustin. La gendarmerie est au Carrousel. A l’Hôtel de Ville, les mobiles du Finistère emplissent la salle du Trône du
, premier étage, la salle Saint-Jean, les cours. L’orage …. est prêt. Qu’un coup de fusil soit tiré, d’un côté ou de 0 l’autre, et la fusillade roulera, mortelle… Chaudey est F: Deux heures. Un peu avant. Une députation de « l’Alliance Républicaine — Tony Révillon (1) et Simon …—._ Dereure (2) — demande à être introduite près du gou- …._ vernement. L’Alliance Républicaine — ses principaux membres, Delescluze, Arthur Arnould, Cournet, Le- —_ vraud, (3) d’autres — est en permanence, tout près, au _ Go de la rue de Rivoli. Des fenêtres donnant sur la — place, Delescluze verra la fusillade. Chaudey reçoit les _ délégués. Il leur montre les dispositions prises. ê Deux heures et demie. Autre délégation. Celle-là plus _ acerbe. Elle est conduite par un jeune capitaine du
- 73° bataillon de la garde nationale, le capitaine Montels. …. Champy, qui sera membre de la Commune; Gentelini, } È qui fut candidat et ne fut pas élu, l’accompagnent. É Montels racontera, plus loin, son entrevue avec Chaudey. F Deux heures cinquante. Derrière la grille du monu-
- ment, en avant de la porte principale, la porte du _ milieu, qui est surmontée du bas-relief en bronze —._ d’Henri IV, trois officiers. Le colonel Vabre, commanee. dant militaire, depuis le 5 novembre, de l’Hôtel de Ville. î (x) Tony Révillon, journaliste, plus tard député de Paris. (2) Simon Dereure, adjoint élu à la mairie du dix-huitième (Montmartre), plus tard membre de la Commune. (3) Delescluze, Arnould, Cournet, journalistes, plus tard membres de la Commune; Levraud, blanquiste, plus tard chef de la 1 division à la Préfecture de police.
Le capitaine adjudant-major Bernard. Le commandant du bataillon de mobiles du Finistère, comte de Legge. En face d’eux, appuyés à la grille, quelques-uns tentant | de l’escalader, des gardes nationaux armés. Parmi eux, : Sapia, en uniforme de commandant, ceinture rouge | - autour de la taille, le pantalon dans les bottes. Toutes les fenêtres de l’Hôtel de Ville sont closes. Pas une tête. Pas un canon de fusil. Monté sur le piédestal d’un bec de gaz, le capitaine Montels parle, le bras droit levé, le le gauche embrassant le réverbère, devant un groupe | La minute tragique est arrivée… Brusquement, les \ fenêtres de la salle du Trône se sont ouvertes. On a | entendu comme un bruit de volets et de vitres. Les | fusils sont braqués. La fusillade éclate. L’Hôtel de Ville : se voile d’un nuage de fumée blanche… Tout cela en $ moins d’une minute… La place riposte. Derrière chaque ë obstacle, tas de sable, réverbères, des coins des rues, ci les gardes, à genoux, tirent… Combien cela dura-tl? L. Un quart d’heure. Vingt minutes… La place est vide. 7 Une douzaine de corps gisent… : Sur cette journée du 22 janvier 1871, sur l’envahisse4 ment de Mazas, sur l’émeute, j’ai interrogé quelques amis, derniers témoins des grands jours. M. Ernest Courbet, qui occupait alors, près de Chaudey, le poste de secrétaire administratif et qui était à l’Hôtel de Ville le 22 janvier, a bien voulu reconstituer pour moi le procès-verbal relatif aux deux délégations, qui lui fut i dicté le lendemain par Chaudey. Le capitaine Montels, qui fut chef de la 12° légion de la Commune, m’a envoyé de Sfax, où il réside, le récit de sa journée. Alphonse F Humbert, qui fut l’un des délivrés de Mazas, et l’un des
4 combattants du lendemain. Alexandre Girault, depuis député de Paris, un de ceux qui forcèrent la porte de | la prison, fit, lui aussi, le coup de feu sur la place. Paul Martine était, près de son ami Malon, membre de la Commission municipale du dix-septième arrondissement. IL m’a raconté l’histoire touchante du brave petit tambour du détachement des Batignolles, qu’une balle coucha avenue Victoria, tout près de Sapia. les deux délégations Deux délégations se présentent, à l’Hôtel de Ville, et sont reçues par Chaudey. Ce qui s’est dit, au cours de ces entrevues, aussi bien par les délégués que par Chaudey, on ne le savait jusqu’ici que par les récits, si sujets à controverse, des journaux. Voici la note qui m’a été adressée par M. Ernest Courbet : Secrétaire administratif de Chaudey, adjoint à la mairie de Paris, du 10 novembre 1870 au 18 mars 1871, j’ai passé avec lui la journée du 22 janvier à l’Hôtel de Ville. Le lendemain il m’a dicté le procès-verbal de réception des délégations qui se sont présentées, avant trois heures, moment précis de l’attaque du vieil édifice municipal par une colonne de gardes nationaux débouchant de la rue du Temple, longeant la façade de l’Hôtel de Ville, et tentant d’y pénétrer par la porte du pavillon sud. Quelque rapide qu’ait été la tentative de surprise, la porte du pavillon fut refermée précipitamment sur le chef de la colonne, en avant de la troupe, qui resta seul prisonnier, blessé, peu grièvement, d’un coup de feu au bras gauche et à la tête. Ce capitaine, dont j’ai oublié le nom, a été amené le soir dans mon cabinet, voisin de celui de Chaudey, pour y être interrogé. Je n’ai rien su de cette instruction. Voici maintenant le récit de Chaudey, tel qu’il m’a été :
fait, que je l’ai transcrit et qu’il a été signé par son auteur, sur une formule de procès-verbal de déposition de témoin, é _ paraissant émaner du greffe criminel du Palais de Justice. Deux délégations se sont présentées à l’Hôtel de Ville _ dans la première partie de l’après-midi. Le journaliste bien é connu, Tony Révillon, conduisait la première. Le visiteur s’enquit auprès de son confrère de la presse parisienne des dispositions qu’il croirait devoir prendre dans certaines éventualités. Il souhaitait connaître quelle serait l’attitude u des défenseurs de l’Hôtel de Ville, au cas où se produirait une attaque à main armée. Chaudey n’hésita pas à faire cette déclaration : « Si l’on use de violence, nous riposterons par la force. » Tony Révillon, amenant alors Chaudey à la fenêtre de son cabinet donnant sur la place, fit remarquer que la foule s’y pressait comme un jour de fête. Les Ê femmes et les enfants y affluaient, et, sauf la présence d’un homme en blouse porteur d’un fusil dont la bretelle était une ficelle, aucune particularité ne semblait indiquer que l’on füt au moment proche d’une explosion de colère populaire. La déclaration de Chaudey avait jeté dans une angoisse extraordinaire Tony Révillon, qui fit observer | combien il serait épouvantable que cette foule de femmes et d’enfants, prise entre deux feux, laissàt aucun des siens
sur le carreau.
Pour dissiper l”appréhension de son confrère, Chaudey, restant ferme en son propos, lui donna l’assurance que si la défense de l’Hôtel de Ville imposait l’emploi des armes, l’ordre formel, dûment réitéré, serait donné aux mobiles de garde à l’Hôtel de Ville de faire en l’air deux décharges
L de leurs fusils pour éloigner de la place les personnes amenées là par la curiosité. (Cette consigne fut exactement observée.) Sur ces paroles, Tony Révillon, tranquillisé, se
La deuxième délégation avait à sa tête le capitaine Montels, qui fut l’orateur du groupe. Avec un emportement que justifiaient les désastres du 19 janvier, il se plaignit de l’incapacité des généraux chargés du commandement des troupes appelées aux opérations de sortie, et il réclamait, impétueusement, que l’autorité dont ils ne savaient
BE pas user contre l’ennemi, leur füt immédiatement retirée L”4 et remise aux mains de chefs plus capables de conduire - ë leurs soldats au combat, et plus soucieux d’un bon emploi
- des existences offertes pour la défense de la patrie. : L En réponse à ces critiques formulées et entendues avec “…._ une extrême émotion, Chaudey rappela que depuis le pes 31 octobre le siège du Gouvernement de la Défense natio- £ nale avait été transféré de l’Hôtel de Ville à la Place Ven-
- dôme, et que les membres du Gouvernement avaient seuls 5 qualité pour recevoir l’exposé des griefs et des vœux de la 2 délégation et y donner la suite qu’ils comportaient,. Il ë ajouta que pour assurer à cette manifestation un effet utile, il fallait que la délégation appuyàt sa demande de la présen-
- tation d’une liste d’ofliciers dignes de la confiance de tous.
F « Vous comprenez bien, conclut-il avec son retentissant
…_ accent francomtois, que des inconnus dont la bravoure ne
: fait pas doute, mais dont l’expérience des choses de la
À guerre est incertaine, ne communiqueront jamais à leurs
E* soldats l’énergie qu’alimente l’espoir raisonné de vaincre. » “E A une demande d’éclaircissements sur certains points _ contestés, voici ce que m’écrivait encore M. Ernest à La colonne de gardes nationaux qui, par la rue du Temple, est arrivée au droit de l’Hôtel de Ville, s’est défilée —_ le long de la grille et, capitaine en tête, a essayé de forcer F ’ l’entrée de la cour du Préfet. C’est à ce moment que des -—_. coups de feu ont été entendus et que l’attaque s’est produite de l’avenue Victoria, par des gardes nationaux se tenant des deux côtés de l’avenue en tirailleurs, laissant libre la chaussée où ils couraient le risque d’être inutilement décimés. L . La mort de Sapia, à l’endroit occupé aujourd’hui par un | kiosque de vente de journaux, en face du 2 de l’avenue _ Victoria, a mis très rapidement fin à une surprise en échec | dès son début,
5 Bernard Salvador, (1) mort secrétaire de la rédaction de
- lOficiel, est resté dans mon cabinet pour suivre, d’un coin : de la fenêtre, le mouvement et ses péripéties. Il est, à ma k : connaissance, le seul qui soit demeuré à ce poste d’observation. Nous allions et venions, épouvantés de voir tomber des blessés et des morts sur la place de l’Hôtel-de-Ville. D: Pendant ce temps, Mahias (2) recevait les notables de … KT Saint-Denis dans la Galerie des Paysages, formant couloir a du palier du premier étage au-dessus de l’entresol et conduiue” sant à la salle du Trône, aujourd’hui salle des délibéra0 tions, du Conseil municipal. A] re Les notables de Saint-Denis, que les Allemands commen-
çaient de bombarder, venaient demander des bons de
: réquisition de logement dans le quartier de La Chapelle. ù Mahias, ayant signé une quantité de ces bons, les notables 2 voulaient sortir de l’Hôtel de Ville. On était au plus fort de A la fusillade et il y avait grand danger à traverser la place.
- On retint donc les délégués de la ville bombardée jusqu’à | FR la cessation des coups de feu. À ce moment, M. Monier, *E secrétaire d’Hérisson (3) et moi, les accompagnâmes bien f’ au delà du sinistre lieu de la luite. s C’est sous les fenêtres de l’Hôtel de Ville, et non de la 4 place, que sont partis les premiers coups de feu… 4 Alphonse Humbert était, le 21 janvier, à Mazas. Avec À lui, nous allons assister à l’envahissement de la prison, ÿ à la montée à Belleville, au retour au Quartier Latin, où : il habite, et, enfin, à l’après-midi farouche où il com- ÿ battra dans les rangs de l’émeute. L (:) Bernard Salvador, second secrétaire de Jules Mahias. 4 à (2) Jules Mahias, secrétaire général de la Mairie de Paris. î (3) Hérisson, adjoint à la Mairie de Paris.
; pour avoir signé l’Afiche Rouge. J’occupais, à Mazas, une des cellules du rez-de-chaussée de la sixième division. Je dormais à poings fermés, quand un vacarme me réveille en sursaut. J’interroge ma montre. Onze heures et demie. Je me dresse sur mon petit lit de toile blanche. J’écoute… Des coups de crosses de fusils, que je reconnais au bruit métallique.
- Des cris. Des colloques violents. « Ouvrez, nom de Dieu… Fous-lui un coup de crosse dans les reins… Colle-lui ton revolver sous le nez. » Est-ce un massacre? Et je songe. _ Il y a eu une émeute. Peut-être une insurrection.. La troupe, ivre, envahit les prisons… Un nouveau septembre… —_ Brusquement ma porte s’ouvre. Une bourrasque d’hommes
armés se précipite. Dumont, Girault.. Girault, qui m’em4 brasse. « Allons, lève-toi et foutons le camp. On te racon- | tera ça dehors… » Dumont et Girault, tous deux de Belleville. Girault, bientôt, sera avec moi au bagne. Je m’habille. Je sors à peine vêtu. Je passe devant des hommes effarés, les gardiens, muets, ne comprenant pas plus que nous, ahuris. Nous franchissons le guichet. La cour est pleine de 5 gardes nationaux en armes, aussi ahuris que les gardiens. » Nous voici dehors. Enfin j’apprends. Mazas n’était gardé que par une compagnie d’un bataillon de l’ordre. Une cin-
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quantaine de nos amis s’étaient dit qu’il y avait là un beau coup à faire. Ils étaient arrivés en armes, silencieusement, __ enveloppés dans des capotes couleur de muraille — les __ hauts murs de meulière de Mazas. Sur la place, on s’était | dispersé. On avait fait rouler de grosses charrettes prises % à la gare de Lyon, pour imiter le roulement des canons. Les becs de gaz éteints. Des commandements à voix haute. « Faites avancer une compagnie à gauche… Une autre à droite… » On avait sommé la garnison, terrifiée. Avec des crics et des pinces pris dans un chantier voisin, on commen- , çait de desceller les pierres du seuil. Bref, on était entré en vainqueurs. Nous étions libres. Les premières effusions in passées, on songe à la suite. Nous ne pouvons en rester S là. Il faut agir. Et agir vite. Tout d’abord, où allons-nous? | 49
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Nous discuions. Flourens, Léo Meillet, quelques autres.
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Irons-nous à l’Hôtel de Vikle? Je suis de cet avis. Rien ne sera plus facile que de recommencer le coup qui vient de
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si bien réussir. Enlever un poste. Prendre possession du pouvoir central. À l’aube, Paris apprendra que nous sommes les maîtres. Sûrement, il ne nous chassera pas. La ; colère est grande. contre les hommes de la Défense natio-
4 nale.. De la Trahison nationale, dit-on dans le peuple… Flourens propose autre chose. C’est au milieu du peuple que nous devons aller. À Belleville. Flourens est suivi. A
{ Belleville, donc. Nous voilà à la mairie. Flourens disparaît. Nous attendons, attendons. Où est-il. On le cherche. On le retrouve, enfermé dans une salle, très occupé à rédiger une proclamation à la population parisienne… Le jour est venu…
; Nous redescendons, quelques-uns, au Quartier Latin.
; Deux heures. Je pars seul pour l’Hôtel de Ville où je suis déjà allé faire un tour pendant la matinée. Mon fusil en bandoulière. Sur la place, Eudes et Goupil. (1) Nous entrons au café de la Garde Nationale. Eudes me dit que Blanqui
é: est tout près, dans une maison amie. Je n’ai pas vu Blanqui,
4 ni sur la place, ni au café de la Garde Nationale, ni ailleurs,
On va, on vient. Des groupes. Des hommes armés, pêlemêle avec une foule grouillante. C’est un dimanche. De gros tas de sable, épars, un peu partout, sur la place. Les grilles qui enserrent l’Hôtel de Ville sont closes. Entre la grille et la façade du monument, tout près de la grande porte d’entrée, deux ou trois officiers, dont un colonel de garde nationale, sanglé, botté, sabre au flanc, la figure dure, couleur de brique, moustaches et favoris en pattes de lapin.
— Le colonel Vabre. Le gouverneur de l’Hôtel de Ville.
— Peut-être. Je ne le connaissais pas… Tout à coup — il est environ trois heures — je vois déboucher, de la rue du
(G) Émile Eudes, plus tard membre de la Commune.— Goupil (D’), membre de la Commune. Démissionnaire le 12 avril.
- Temple, une colonne de gardes nationaux en capotes vertes, tambour battant, drapeau coiffé d’un bonnet rouge. En tête, un grand garçon, fort, moustachu. Combault, (1) On a dit souvent que la colonne était conduite par Malon. Non. la grille. Il me semble qu’ils ne sont guère plus de cent à
Dumont, de Belleville, — le petit Dumont, comme on l’appelle. Il grimpe à la grille. Je le vois un instant, qui gesticule, comme s’il interpellait, avec violence, les offciers… Le colonel de garde nationale — Vabre, tu dis — se retourne… Il décroche son sabre, frappe de la poignée sur la grande porte close… On entend distinetement les coups… Les fenêtres du premier étage s’ouvrent. Les mobiles épaulent les fusils La fusillade éclate. La façade de l’Hôtel de Ville est à demi cachée par la fumée… On répond de la place. Je vois le petit Dumont se sauver en boitant.…
… A-t-il été blessé… Je vois aussi, derrière un tas de sable, une vieille femme qui montre le poing, hurlant…. Un tirailleur, à genoux près d’elle, ajuste et fait feu.
— Avant la fusillade, quelque coup de feu, isolé, venant de la garde nationale, a-t-il été tiré ? L£ — Aucun… Cela, j’en suis certain. J’étais là, attentif. « Pas un coup de feu n’a été tiré avant que le colonel, se
- retournant, frappät de la poignée du sabre la porte de “ l’Hôtel de Ville. é…. — La fusillade. combien de temps a-t-elle duré ? — Ah! cela… je n’en ai aucune idée… Un quart d’heure. … De part et d’autre. Peut-être davantage. J’étais comme fou. J’avais mis genou en terre sur le trottoir de la rue de
- Rivoli, près du café de la Garde Nationale, et, là, je brülais “ mes deux paquets de cartouches, tirant sur la façade, au — hasard, chargeant et rechargeant fébrilement mon chas_ sepot…. —_ — Oui. On dit même que, d’un dernier coup de fusil, tu … as brisé les aiguilles du grand cadran, —. (1) Combault, de lInternationale. Plus tard, délégué à la t … direction générale des Contributions directes,
— Une blague, inventée par Vallès.. Ai-je brisé les
aiguilles ?.. Les aurais-je brisées que je n’avais guère le temps de m’en assurer… Jetirais dans la fumée… je te lai dit, ; au hasard, sans voir… Quelque chose d’inexplicable mepoussait. L’exaltation… Une pensée de vengeance… La volonté d’agir de façon qu’on ne puisse dire que je n’étais pas là.
— Non. Ilétait avenue Victoria. Je n’ai pas quitté le café
de la Garde Nationale et ses abords.
— Et après la fusillade ?
— Mes cartouches épuisées, je me lève. Et je reste là,
songeant à je ne sais plus quoi; encore tremblant, appuyé £ sur mon fusil… Quelques coups de feu, partant, je crois, des maisons de la rue de Rivoli, éclataient encore. J’entends qu’on m’appelle. | — Mais rentrez donc… Vous êtes fou…
On m’appelait du café… Je rentre… Le matin, dans cette te même salle, s’est tenu un club. J’y ai appelé aux armes. Je me souviens… On me pousse dans la salle du fond. On | me désarme. On me fait laver les mains. Maintenant, je
n’ai plus qu’à partir. À me garer. On nepourra pas dire que j’ai fui. Non seulement je suis venu au rendez-vous, mais je me | suis battu… Je me dirige, à quatre pattes — on tirait toujours — vers la porte. Je dois, pour la franchir, déranger le corps d’un vieillard à barbe blanche, tué par la première ‘ décharge des mobiles… Je crois bien qu’une fois passé les ponts, je suis allé vous retrouver tous à la brasserie de la
rue Saint-Séverin, chez Glaser.
dis-je à Humbert — à l’incident Vabre. Crois-tu que ce signal de Vabre, alors colonel gouverneur militaire de l’Hôtel de Ville, frappant de la poignée du sabre la grande porte, füt le signal, convenu d’avance, qui donnait aux . mobiles placés à l’intérieur l’ordre de faire feu sur la place ?
— Je n’en sais rien… rien du tout… Vabre avait-il dans
une réunion des autorités civiles et militaires présentes à
l’Hôtel de Ville, été laissé libre du choix de l’opportunité ?.…
Je n’en sais rien, je te répète. Cela se peut… Tout ce que je
puis dire, c’est qu’il heurta la porte violemment, et que, à ce moment même, les mobiles firent feu… Cela, je lai entendu et vu… C’est tout ce que je sais du 22 janvier. Quand je revins de Calédonie, je reçus de Pierre Denis une ; lettre pleine d’attaques violentes contre Chaudey, qu’il accusait d’avoir donné l’ordre de tirer. D’après Pierre Denis, Jules Ferry qui, comme tu le sais, n’était pas le 22 janvier à l’Hôtel de Ville, ou, plutôt, qui n’y vint qu’après la fusillade, aurait reproché durement à Chaudey son attitude. Mais, Pierre Denis, proudhonien pur, n’avait jamais aimé
— On a écrit qu’avant la fusillade des mobiles, un homme grimpé à un réverbère, ou aux grilles de l’Hôtel de Ville, avait tiré un premier coup de feu ? Cet homme ne serait-ce pas Dumont… le petit Dumont de Belleville ?
— Non. J’ai suivi des yeux Dumont, que je connaissais fort bien, depuis son arrivée avec le bataillon conduit par Combault, jusqu’au moment où, après avoir escaladé la grille, je le vis s’en aller en boitant.… J’affirme de la façon la plus formelle qu’il n’a pas tiré.
— Qui était Dumont ? &
— Un ami de Belleville. Ancien secrétaire, je crois, du comité Gambetta de 1869. Après la Commune, il ne fut pas poursuivi. A la fondation de la République française, il entra au journal comme metteur en pages. Je ne l’ai plus
— Je le voyais parfois à la Délégation des Vingt arrondissements.. Je ne le connaissais pas davantage. ,
— Protot, Rigault, ne t’ont jamais parlé des incidents de l’affaire Chaudey ?
le capitaine Montels
Souvent, à Genève, pendant les longues journées, inoccupées, de l’exil, nous parlions du 22 janvier, de la
() Dumont (Ch.) avait publié, en novembre 1870, une feuille, l’Œil de Marat. Un ou deux numéros.
fusillade de mort, des responsabilités encourues, Montels était des nôtres. J’ai noté ce qu’il nous disait, Son
entrevue avec Chaudey. Les coups de fusil de la place,
La mort de Sapia. Quand nous eûmes, tous les deux,
quitté la Suisse, (1) nous avons échangé des lettres: Et,
toujours, le 22 janvier revenait dans nos conversations
écrites, Les 21 et 22 janvier, La prison de Mazas.
1 L’émeute de l’Hôtel de Ville. Mazas et Belleville nous n’avions nullement l’intention d’enlever Mazas. C’est le hasard, pour n moi du moins, qui en décida, c:°23 Membre de la Corderie, (2) délégué du douzième arrons dissement, capitaine à la 5° compagnie du 93 bataillon, | j’avais conservé mon grade, malgré les deux révocations qui m’avaient frappé, ayant pris part aux journées des 8 et 31 octobre à la tête de ma compagnie. Tridon me consacra à ce sujet quelques lignes dans la Patrie en Danger. J’avais ét6 réélu à l’unanimité des hommes, moins une voix, celle À du sous-lieutenant, un marguillier, Pour tenter un mouvement insurrectionnel, nous avions ’ pris rendez-vous à neuf heures du soir place de l’Hôtel-deVille.
Après un appel aux armes, à la salle Bourdon, je pars, en tête de mes hommes, J’avais, avec moi, quelques amis, Le docteur Sercy, un ouvrier tonnelier devenu médecin, Charvet, tué, pendant la Semaine de Mai, sur le pont d’Austerlitz, Chaussevert, un ouvrier menuisier du fau-
(G) De Suisse, Montels s’en alla en Russie, où il fut, pendant © trois ans, sous le nom de Nief, précepteur des enfants de Tolstoï,
(2) Place de la Corderie-du-Temple, siège du Conseil fédéral de l’Internationale, siégeait le Comilé Central républicain des Vingt arrondissements de Paris, délégation des sections de l’Internatio= nale et des clubs, Ce fut ce comité qui fit placarder l’Afliche
bourg, Le vieux Brandely, D’autres, Chaussevert portait un » . Nous arrivons à l’Hôtel de Ville, Nuit noire, froide, Per. sonne dans les rues, Près du eandélabre du milieu, Émile 4 … Moreau, un des défenseurs de la Butte-aux-Cailles, celui qui 7 à fusillé les Dominienins d’Areueil, (Gi) | ” — l’ersonne n’est venu, me dit Moreau, ri … — Atiendons toujours, Nous allons parcourir le faubourg é, En route, nous rencontrons une troupe venant de la 1
- Bastille, Des amis de Belleville, Le petit Dumont, quiallait être nr. blessé le lendemain, Lavalette, (2) Une quinzaine de gardes, € Nous montions, quand quelqu’un dit ! ne —._ — Hi nous allions délivrer Flourens et les autres,,, ” …— bevant Saint-laul, nous eroisons une voiture cellulaire, J L’idée que nos prisonniers peuvent s’y trouver me passe en “e tête, J’arrête net la voiture, Elle ne renfermait que des “1 -_voleurs,,, Nous filons sur Mazas,,, À l’extrémité de la rue ! de Lyon, je place mes hommes aux angles pour surveiller ‘ ju rue, D’autres observent le boulevard Mazas,,, Nous fous 17 ‘Saisissons des pioches et des pelles des eantonniers, afin de à: pouvoir ouvrir une tranchée sous la porte de la prison,,, Ë Mais v’eût été trop long, Deux hommes se détachent, frap- * pent à la porte à coups redoublés, On finit par leur ouvrir, “SNS ls entrent, parlementent et ressortent, À ce moment, une C forte poussée nous livre passage à tous, J’entre un des ol dérniers, laissant derrière moi des sentinelles,,, Tu sais le x: reste, On s’empare des clefs, Nos amis sont délivrés, Flou- CU venus, Humbert, Dupas, Nous avions oublié Léo Melliet, CMS Charvet s’en aperçoit, On va le chercher, Il sort à demi “TE vêtu, Je l’aide à s’habiller, sur un bane, 7. 5: 0 Mes Cahiers rouges, VII, pages 84 et suivantes, —… (2) Lavaleite, de l’internationale, Membre du Comité Central du g”
_ refuse de descendre à l’Hôtel de Ville, où il ne paraîtr: É pas de toute la journée. Montels est, lui aussi, monté : Ÿ Belleville. C’est là qu’il reprend son récit. LA £ trois heures du matin, quan: Fe nous abandonnons la mairie de Belleville. La nuit étai à glaciale. Avant de redescendre vers le centre de Paris, nou Ë avions eu, le docteur Serey et moi, une vive altercation ave F Flourens, à qui nous reprochions durement son inaction. Le x prisonniers de Mazas délivrés sans coup férir. La mairie d j: Belleville occupée. Malon prêt à marcher avec les bataillon ta des Batignolles. Duval et Léo Melliet maîtres du treizièm
- \ arrondissement. Serizier et le 101°. Des groupes du cin fi quième et du sixième. Nous-mêmes, Serey et moi, sûrs d f prendre, quand nous le voudrions, comme nous l’avion ÿ. déjà fait au 31 octobre, la mairie du douzième. Nous mon f trions à Flourens cette admirable situation révolutionnaire 5 Mais il fallait marcher tout de suite. Flourens ne répondai l pas. Ou il répondait par quelques paroles découragées À « Combien sommes-nous ? Une vingtaine ! Dans deux ou troi fi heures,nous serons cernés. Mieux vaut nous séparer. » Sere: et moi, navrés, laissämes Flourens. À midi, nous étions 4 la Bastille, où nos camarades devaient nous attendre. ÿ la Bastille et l’Hôtel de ,\Ville î Peu de monde sur la place. Par ci par là, des groupes d trois, quatre personnes, qui causent tranquillement. Voi Charvet, qui m’apporte mon mousqueton. Nous parcou rons les groupes, tentant de les souder en un seu faisceau. Peine inutile. L’armistice. Le ravitaillement. « Mais, dit quelqu’un, le ravitaillement a du bon. » Maudi ravitaillement. Ah! le ventre! Une heure. Nous partons ; une quarantaine, par la rue Saint-Antoine. Drapeai rouge. Fusils chargés sur l’épaule. Au coin du qua Bourdon, un petit groupe de gardes nationaux armé joignent à nous. « Vive la Commune! Pas d’armistice! A ba
‘#4 les traîtres! » Rue Saint-Antoine, des hommes se détachent if des groupes qui discutent. « Où allez-vous? — Prendre 4 l’Hôtel de Ville et proclamer la Commune! — Nous allons ® chercher nos fusils. » Un de nos camarades, envoyé en %’ éclaireur, arrive en courant. La place est déjà pleine de L monde. Rue du Temple, des gardes armés. Nos hommes se placent au coin de la rue Saint-Bon. De là, ils pourront M tirer à l’aise sur les fenêtres de l’Hôtel de Ville. 4 L’Hôtel de Ville. Foule. Leverdays.(1) Vaillant, en artilleur, M} vêtu d’un long carrick marron. Émile Moreau, au milieu “} d’un groupe de gardes nationaux du bataillon Rochebrune, Mfh avec leurs vareuses couleur robe de capucin. « Sapia te M cherche, me dit Moreau. Il est là, à droite de la porte Henri IV. » Appuyés à la grille, quelques-uns de ceux qui étaient à Mazas et à Belleville. Dumont, Lavalette. Pendant | que je cause avec Constant Martin, je vois arriver Vallès et Roullier. Vallès s’arrête devant la grille, près de Dumont. Je serre la main de Champy, qui est avec Gentelini. Tous 4 deux amis de la Corderie. On parle, autour de nous, de la délégation qui est en ce moment près du Gouvernement. Tony Révillon, Dereure. Si, nous aussi, nous allions … demander des comptes aux gens de l’Hôtel de Ville? A Ferry. Nous décidons d’y aller. C’est moi qui prendrai la … parole, étant le plus élevé en grade. Derrière la grille, trois officiers. Deux officiers de mobiles. Un commandant de taille élevée. Un capitaine adjudantmajor, gros, trapu, haut en couleur. Un colonel. Le colonel a le verbe cassant. Le commandant et le capitaine adjudantmajor sont debout, face à la porte. Vallès et Dumont, appuyés à la grille, les regardant fixement. Le colonel se tient devant la porte de la grille, dont il a en mains les clefs. La grande porte de l’Hôtel de Ville s’entr’ouvre. C’est la délégation qui sort. Je reconnais Tony Révillon. (1) Laverdays, membre du Comité des Vingt arrondissements, auteur des Assemblées parlantes. r
Champy, Gentelini et moi nous apprêtons à franchir la
, porte de la grille.
— Encore une délégation! nous dit d’un ton violent le.
ï “ colonel, gouverneur de l’Hôtel de Ville, le colonel Vabre.
| Qui êtes-vous? Au nom de qui vous présentez-vous ?
$ — Au nom du Comité des Vingt arrondissements.
FE ; — Ah oui! le fameux Comité de la Corderie… Combien
êtes-vous ?
“ — Trois. Voici nos cartes de délégués. Nous voulons
: — Je vais vous faire entrer. Mais ce sera la dernière délé- gation que je laisserai passer. En voilà assez comme ça.
La grille s’ouvre. Nous passons.
la délégation devant Chaudey
Dans l’Hôtel de Ville. Il est environ deux heures et demie.
ÿ Sous la voûte de la grande porte, qui s’est refermée sur nous, un peloton de mobiles, l’arme au pied. Plus loin, dans la cour, autre peloton, d’une vingtaine de files. Au droite, les armes en faisceaux. Sur chaque marche de l’esca-
à - lier que nous montons, à droite et à gauche, deux soldats se font face. Un officier nous précède. Au premier étage, une porte s’ouvre. Nous sommes dans une vaste salle, où causent, quand nous entrons, cinq ou six personnes. Debout, derrière une table recouverte d’un tapis vert, un homme de haute taille, Chaudey. En arrière, Étienne Arago, debout lui aussi, la main passée dans le gilet. Front chauve, pattes de lapin grisonnantes aux tempes. Au fond, un jeune homme, blond, la chevelure frisée. Quelque secrétaire. Je ne sus que plus tard le nom du jeune secrétaire de 187r. Cela
En 1885, j’habitais Tunis. Mes occupations me conduisent un jour à la résidence. Je suis introduit dans le cabinet du résident général, alors M. Jules Cambon, aujourd’hui ambassadeur à Londres. Tout de suite, je reconnais mon secrétaire d’antan. Je rappelle l’épisode. Et M. Cambon de me dire:
« Nous n’étions que six ce jour-là à l’Hôtel de Ville, « Chaudey, Arago, les trois délégués et moi, qui remplissais
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ci 22 janvier 1871, conduisait la deuxième 5: eV ARS -e délégation reçue à l’Hôtel de Ville PR ET par Chaudey, une demi-heure avant . ae FES
ce ; rar rare LE TRRE
alors près de Jules Ferry les fonctions de secrétaire. Vous étiez donc, monsieur Montels, un des trois délégués. — Parfaitement, répondis-je, je suis le capitaine qui conversa avec mieux me trouver avec vous ici qu’à l’Hôtel de Ville le
- 22 janvier, car vous aviez l’air d’être fort en colère ce jour-
Tous trois, Champy, Gentelini et moi, portons le costume de Ia garde nationale. À peine sommes-nous devant la table, que Chaudey, sans autre préambule, nous toisant :
— Qui êtes-vous ? Qui vous envoie? Que demandezvous? (1)
— Nous sommes les délégués des vingt arrondissements de Paris, répondis-je; voici nos cartes. Quant au mandat que nous avons reçu, nous voulons l’exposer au Gouvernement lui-même.
— Le Gouvernement ne siège pas à l’Hôtel de Ville, et je crois bien qu’il ne se dérangera pas pour vous recevoir. Mais je lui transmettrai l’exposé de votre mission.
— Nous sommes chargés, mes camarades et moi, de protester contre toute tentative d’armistice. L’armistice, c’est la préface de la capitulation. Nous ne voulons pas capituler. Capituler, quand Paris peut mettre en ligne plus de 400.000 hommes ! Ce serait une honte. Il faut combattre. Paris succombant, c’est la République qui disparaît. Nous ne voulons pas que la France devienne une seconde Pologne. Paris peut encore combattre et vaincre. Depuis plus de quatre mois, le Gouvernement nous berne et nous trompe. Nous l’avons forcé de fabriquer des canons. Il ne veut pas combattre. Qu’il démissionne donc et fasse place à la Commune Révolutionnaire….
— La Commune! — interrompt Chaudey — C’est un mot. Paris ne peut plus lutter. Il n’a plus de vivres.
(1) Le ton vif que prit tout de suite la conversation s’explique, ‘ de la part de Chaudey, par la jeunesse des délégués. Montels, le , plus âgé, avait 28 ans. « J’en paraissais à peine 23 ou 24, m’écrit-il. Et pourtant, j’avais 8 ans de service et de campagnes au 2* zouaves, vu le feu plusieurs fois, pris part au siège de Puebla et à la bataille de San-Lorenzo. »
— Plus de vivres! Jules Ferry nous a déjà dit cela le 18 septembre. J’étais là… Nous voulons combattre… S’il nous faut des généraux, on en fait avec des colonels, des commandants, et même de simples capitaines. Nous avons assez des généraux de sacristie. Place aux généraux de la
— Voyez-vous — reprend Chaudey — des capitaines è subitement devenus généraux. C’est pour le coup que nous serions vainqueurs! Qu’on nomme général le capitaine que
- j’ai là devant moi, et les Prussiens, battus à plate couture, | lèveront le siège… Eh bien! nous n’avons pas confiance dans ces combinaisons. Le Gouvernement résistera à ces folies. Nous ne ferons pas comme au 31 octobre. Nous repousserons l’émeute par la force. Nos précautions sont … prises pour vous recevoir… æ C’est alors que j’interrompis avec violence :
— Délégués du peuple, dis-je, nous ne sommes pas venus ici pour entendre vos menaces. À ceux qui nous ont … envoyés, nous allons répéter vos paroles. Nous allons dire à nos camarades qu’à l’exposé de nos patriotiques angoisses, que vous aviez le devoir d’apaiser par quelques mots de réconfort et d’espérance, vous n’avez répondu que par des menaces. Nous n’avons plus à discuter avec vous.
Nous quittämes la salle. Conduits par un officier, nous traversàämes la salle du Trône. À chacune des fenêtres, qui
k donnent sur la place, quatre ou cinq mobiles, l’arme au pied. Des soldats sur les marches des escaliers. Des soldats 3 sous la voûte. Les faisceaux sont rompus. Nous sortons. « Maintenant, plus de délégués », dit le colonel. la fusillade À peine sommes-nous apparus que la foule nous entoure. Je suis littéralement porté au pied du candélabre le plus À proche. On me hisse sur le socle. Je me tiens debout en embrassant la colonne du bras gauche, le droit restant libre pour le compte rendu que l’on attend, et que j’accentuerai certainement de quelques gestes. J’expose ce que nous avons vu. Les mobiles tout prêts. Je redis les paroles de
Chaudey. « Pas d’impatience, dis-je, en terminant. Nous Ë attendons des renforts. Le peuple décidera. Nous sommes à —. ses ordres. » Je posais le pied à terre, abandonnant ma È tribune improvisée, et je tendais les mains pour saisir le ï mousqueton que Chalvet me tendait, quand un coup, sec et sourd, comme un coup de revolver tiré de dessous un manteau, éclate du côté de la grille, là où j’avais vu, avant b d’entrer à l’Hôtel de Ville, Vallès et Dumont. On m’a dit 2 depuis qu’un coup de revolver avait été tiré sur les trois officiers debout derrière la grille. Ce fut alors que le colo- É nel, tirant son sabre, se précipita vers Ja porte de l’Hôtel de é Ville, qu’il heurta, à trois reprises, de la poignée. Simulta- é nément, arrive, au pas de course, par la rue du Temple, un : fort peloton de gardes nationaux. L’avant-garde des Bati_ gnolles. Malon a tenu parole. Le peloton fait halte et se range devant la grille, à gauche de la porte Henri IV. Venant des quais, tambours battants, drapeau rouge, l’allure décidée, sur quatre rangs, le 1o1°, Serizier en Aux coups frappés de la poignée du sabre par le colonel, ; la porte de l’Hôtel de Ville s’est ouverte à deux battants, F donnant passage aux mobiles postés sous la voûte. Effrayée _ par ces préparatifs de bataille, la foule se rejette violem_ ment en arrière. Saisi, enveloppé par le tourbillon, j’entends . les coups de feu qui éclatent. Je vois, avenue Victoria, un —_ groupe de gardes nationaux qui tirent, genou à terre. Ê D’autres s’abritent, pour épauler, derrière les tas de sable
- ou les lampadaires. La fusillade crépite. Des coups de feu —_ partent des fenêtres du premier étage de l’Hôtel de Ville. Ce …_ sont les mobiles de la salle du Trône, que nous venons de —_ yoir. Je rejoins mes amis postés rue Saint-Bon, à l’angle de _ la maison en pan coupé dont les devantures fermées étalent …. une immense redingote grise, une enseigne de tailleur. Je _ tire avec mes camarades. Mon dernier coup fait voler en …—. éclat les vitres de la dernière fenêtre de gauche du premier (1) Duval, qui devait être fusillé le 4 avril par l’ordre du général Vinoy, conduisait, avec Serizier, le fameux 1o1°.
étage. On vient nous avertir que les gardes républicains, venant par le Pont-Neuf, s’apprêtent à nous cerner… La partie est perdue. Je traverse au pas de course la rue de Rivoli. Je vois Vaillant, enveloppé dans son carrick, adossé au café de la Garde Nationale. Je lui dis que nous allons être cernés. Nous hélons les derniers combattants et nous nous perdons dans la rue du Temple.
ceux de Belleville Mon vieil ami Alexandre Girault était de ceux — on l’a vu par le récit d’Humbert — qui envahirent Mazas. | Girault, qui fut député de Paris, après avoir fait huit ans de bagne en Calédonie, fut, sous le Siège, l’un des militants les plus décidés de Belleville. Voici ce qu’il m’a raconté de ses deux journées des 21 et 22 janvier : | me dit Girault — j’étais place de l”Hôtelde-Ville avec quelques hommes de notre compagnie. La 2° de tirailleurs du 25° bataillon, 29° régiment de marche. Le signal d’envahissement devait être donné à trois heures. Il ne vint pas. Nous attendions. Enfin, la nuit tombée depuis \ longtemps déjà, un contre ordre arriva. La partie était remise au lendemain 22. Nous n’avions plus qu’à remonter à Belleville. Rue du Temple, brusquement, un de nous, Demay, crie : Allons à Mazas. Feltesse crie à son tour. Nous étions vingt-cinq ou trente. Nous retournons sur nos pas, et nous nous engageons dans la rue de Rivoli. A l’église Saint-Paul, nous rencontrons un groupe de petits gris, anciens tirailleurs du 135° bataillon de Germain Casse, (1) passés à la 1° compagnie de tirailleurs du (1) Germain Casse, étudiant, prend part au Congrès de Liége. Chef de bataillon sous le Siège. Député de la Guadeloupe et ensuite de Paris. — Demay, Feltesse, Guillaume, nommés dans ce récit, militants révolutionnaires de Belleville.
4 25° bataillon — le mien. Quelqu’un propose de sonner le ; tocsin. D’autres gardes s’étaient joints à nous. Sur mon e ordre — j’étais conseiller de famille et j’avais quelque autoge: rité sur la compagnie, ainsi que sur son capitaine Seguin — é on éteignit tous les becs de gaz sur le parcours. 5 Nous voiei en face de Mazas, faisant beaucoup de bruit 3 pour paraître nombreux. Le capitaine Seguin nous fait ranger contre les murs de la prison. Excellente précaution. Nous sommes exactement cent vingt-cinq. Coups de crosses 5 -de fusils sur les pavés. Commandements de manœuvre du Ka canon. Nous nous attelons à un tonneau d’arrosage, oublié F là, que nous roulons à grand fracas, comme un affût. « Enfoncez la porte », commande le capitaine. Nous étions 5 tout à ce simulacre guerrier, quand nous apprenons qu’un 7 de nous — je sus plus tard que ce parlementaire était un ÿ lieutenant, Bergeret, le Bergeret de la Commune — avait ; pris sur lui de parlementer avec le poste de gardes : nationaux de la prison pour l’entrée de quelques délégués. k La porte s’ouvre. Bergeret entre. Les gardes de l’intérieur D veulent refermer la porte, qui est violemment poussée du j dehors. Elle reste ouverte. Un grand diable s’archoute des
- pieds et des mains pour défendre l’huis. Je pose délicate- È ment le pommeau de mon sabre-baïonnette entre ses deux S épaules, et j’accompagne ce geste d’un solide coup de paume de la main. Le colosse s’effondre. Le petit Demay _ s’est déjà faufilé entre ses jambes. Cette fois, l’entrée est —_ libre. Personne ne tente plus de s’opposer à notre =
Nos prisonniers, Bauer, Flourens, Léo Melliet, Humbert, £ sont vite délivrés. Je ne trouvais pas Humbert. Et comme il L me semblait que le gardien, à qui je réclamais le numéro Li de sa cellule, ne se pressait guère de me renseigner, je prok fitai du moment où il me tournait le dos pour lui faire
sentir, dans la partie charnue de son individu, la pointe de : mon sabre-baïonnette. Et elle était terriblement effilée, la
- baïonnette. Le citoyen fit demi-tour, et il se précipita : vers la porte de la cellule d’Humbert, qu’il ouvrit. Nou- à velle manifestation de mauvaise humeur à la sortie. Gardes et gardiens formaient le cercle dans la rotonde, près de la
porte de sortie. Nous n’étions plus que quatre dans la pri- . son. Guillaume, qui fut déporté, Dumont le typo, l’autre . Dumont qui fut tué à Issy, et moi. Nous mîmes baïonnettes ; en avant. Cela suflit encore pour ramener la bonne volonté. Quand nous fûmes dans la rue, nous rejoignimes nos cama- É rades qui, avec Fiourens, étaient déjà à deux cents mètres. Où allons-nous”? Les uns voulaient aller à la Conciergerie, , enlever Tibaldi. (1) Humbert et moi proposions d’aller à l’Hôtel de Ville. Flourens voulait soulever Belleville. On suivit Flourens, sans écouter les conseils de ceux qui montraient que nous nous éloignions de la bataille et de l’action. À Belleville, notre nombre avait doublé. Nous marchions contre le danger. Nous entrons à la mairie, alors en face de l’église Saint-Jean-Baptiste, où s’ouvre la rue du Jourdain. Là, on décide d’aller réveiller les chefs de bataillon, pour qu’ils rallient leurs hommes. Mais les chefs de bataillon ; accueillirent très mal, pour la plupart, les délégués de Flou- É rens. Les autres ne prirent pas l’affaire au sérieux. On sonna le tocsin auquel personne ne répondit. Pendant ce temps, quelques-uns des gardes nationaux qui étaient venus grossir nos rangs s’occupaient à vider une pièce de , vin, qu’ils avaient dressée et défoncée pour y puiser plus à l’aise. Au petit jour, nous nous séparâmes. Et il ne resta plus à la mairie, avec Flourens, que quelques hommes, et les ivrognes affalés contre la futaille à demi vidée. Belleville n’avait pas marché. Nous ne fûmes guère plus heureux quand, dans la matinée, nous tentàmes de réunir des combattants. Grossi de quelques gardes du 209° bataillon — un bataillon du 11° — nous parcourümes les rues en chantant la Marseillaise, la Carmagnole, appelant aux armes. Devant nous, un vieux tambour battait la charge avec une rage digne d’un meilleur sort. Nous n’étions pas plus d’une douzaine, quand nous descendîimes vers l’Hôtel de Ville. Nous ne recrutons pas un chat dans le faubourg [ (G) Tibaldi, condamné en 1853 à la déportation pour complot contre la vie de l’Empereur. Envoyé à l’île du Diable, De retour à Paris en 1890, il prit part, sous le Siège, au mouvement révolutionnaire. Arrêté après le 31 octobre,
du Temple. A la hauteur de la rue de la Verrerie, nous
- apercevons en enfilade la façade de l’Hôtel de Ville et une parlie de la place. Nous faisons encore quelques pas
- _ Subitement, un coup de feu isolé, et, presque aussitôt, une fusillade qui, visiblement, à la fumée, part des fenêtres du palais. Constatation bizarre, les balles portent dans les boutiques de la rue de Rivoli, à droite de la rue du Temple. Quelques secondes après, les manifestants, hommes et femmes, ayant fui rapidement, je me rends compte de ce fait si simple, qui, un instant auparavant, me semblait À inexplicable. Les tireurs, les mobiles campés dans la salle 4 du Trône, tirent, de derrière les murailles de façade, par
les baies ouvertes, se mettant ainsi à l’abri des assaillants. Leurs armes tirent en éventail, les unes atteignant la rue de Rivoli, les autres le quai. w. F Je vois aussi, distinctement, trois ou quatre ofliciers de * È mobiles se diriger de la porte principale vers le petit poste Ke installé du côté de la rue de Rivoli. Ils allaient atteindre ce ê poste, quand, Guillaume et moi, nous faisons feu sur eux. Ë L’un d’eux nous semble touché. Nous filons, par la rue de “ la Coutellerie, vers l’avenue Victoria où sont encore, quand Ë nous arrivons, quelques tireurs. C’est l’un d’eux qui brisa & les aiguilles de l’horloge… Un garde, blessé, sautant sur È une jambe, nous rejoint. Je vois emporter un mort, ou | blessé grièvement. Derrière les tas de sable, des hommes | étendus, qui se relèvent et se sauvent en courant. Nous rega- È gnons la rue du Temple, où nous rencontrons un blessé, [2 que deux camarades soutiennent et qu’ils conduisent à la F pharmacie voisine. Les troupes arrivent. Chasseurs à cheval et lignards. Le moment est venu de filer. Nous À n’avons que le temps, Guillaume et moi, de passer entre Ë les premières files de chasseurs, que précède Vinoy… Nous Ë restons encore quelques instants rue du Temple, où nous
sommes en sûreté, et nous remontons à Belleville.
Ë k le petit tambour H Les Batignolles où Malon exerçait une action prépon- À dérante, s’étaient déjà distinguées le 31 octobre. Elles
fournirent, le 22 janvier, une centaine de combattants. > C’est le détachement des Batignolles qui arriva par la rue du Temple, drapeau tricolore au vent, coiffé d’un bonnet rouge. Paul Martine, (1) membre de la Commission municipale du dix-septième et ami de Malon, m’a fait le récit suivant, auquel l’incident de la mort du petit tambour Léon Bousquet donne un caractère particulièrement tragique et poignant.
Le matin du 22, je suis devant la mairie, où je croise le capitaine Dauvergne, du 91° bataillon. « Eh bien! cette fois, nous marchons sur l’Hôtel de Ville? » C’est entendu. Je cours à la maison, où je décroche mon mousqueton d’artilleur. Je n’ai pas de cartouches, mais j’ai une solide baïonnette, bien effilée. Elle m’a déjà sauvé la vie au 31 octobre. Dehors, la générale bat. Le tambour, un tout jeune garde, petit, maigre, blond. Je l’ai souvent rencontré au club de la rue Lemercier. Son nom, Léon Bousquet, étudiant en pharmacie. Pauvre petit Bousquet! Dans quelques heures, il sera frappé à mort, avenue Victoria, tout
près de moi. Derrière le tambour, marchent deux gardes en armes, le fusil sur l’épaule. L’un d’eux, le vieux père Malézieux, ouvrier forgeron, un vieux de la vieille, qui s’est
battu avec Barbès, et qui a été déporté en Juin. Je me joins
au groupe. Le tambour bat toujours. Un à un, les gardes
nationaux sortent des maisons, fusil en main, et prennent place avec nous. Presque tous du 91°, le bataillon révolutionnaire et patriote — en ces temps c’était tout un… Tout
à coup, nous voyons accourir, levant les bras, un gros
homme. Le maire, François Favre. Il nous somme de nous disperser. François Favre a été élu après le 3r octobre.
Nous continuons notre route, sans autrement nous inquiéter
(1) A son retour d’exil, M. Paul Martine a été nommé professeur au lycée Condorcet, où il est resté jusqu’à sa retraite, en 1910.
F des sommations municipales. Mais il nous faut un chef.
È 91°. Mais il n’est pas, ou ne veut pas être chez lui.
Nous parcourons le quartier, Bousquet battant toujours
| la générale. Voilà une heure que Bousquet fait sonner sa caisse. Nous sommes une cinquantaine. La plupart figures de connaissance. Il est environ midi. Nous n’avons toujours pas d’officiers. Nous nous dispersons. Rendez-vous, à une heure, boulevard des Batignolles, en haut de la rue de Rome, au coin du nouveau collège Chaptal.
La faim commence à me tirailler les entrailles. Bousquet, qui a rejeté sa caisse sur ses épaules, est avec moi. Il a trouvé, je ne sais comment, le moyen de se procurer un morceau de pain. Nous entrons chez un marchand de vin, place des Batignolles, au coin de la rue des Dames, et nous partageons le pain — quel pain! — en buvant, debout, un verre sur le zinc.
Filons au rendez-vous. Entre la grille du chemin de fer et les bâtiments inachevés du collège. Les volontaires sont plus nombreux que lors de notre séparation. Je serre la main du petit B., toujours jovial, et de son frère aîné, Ferdinand, (1) toujours mélancolique. Voici Benoist Malon, notre adjoint élu, notre ami à tous. Vareuse de simple garde, chapeau mou, bottes relevées sur le pantalon. Vers
- deux heures, un peu avant, nous sommes bien cent cinquante. Trois officiers. Le capitaine Fontaine, les lieutenants Jouvard et Hoemelle. Le capitaine Dauvergne n’est plus là.
En route vers l’Hôtel de Ville. Nous nous formons en trois pelotons de cinquante. Rangés sur deux files, nous tenons toute la largeur de la chaussée. Sabre en main, en tête, Fontaine. A ses côtés, Malon et Victor Clément, qui fut élu à la Commune par le dix-septième. ‘
} (:) « Il (Ferdinand Buisson) s’était trouvé à la manifestation du
| 2 janvier, dans les rangs d’un bataillon des Batignolles, avec Varlin et Malon.…. » (L’Internationale, par James Guillaume,
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Tout en marchant, nous poussions des cris. « Guerre à k outrance! À bas les traîtres! » Je crie de toutes mes forces à « À bas Trochu! Vive la Nation! » Bousquet bat furieu sement sa caisse. Nous descendons la rue de Rome. Les 1 passants nous regardent. — « Où allez-vous? — Nous
? marchons sur l’Hôtel de Ville. Nous allons les flanquer par ; les fenêtres. » Place de l’Opéra, foule nombreuse sur les : trottoirs pour nous voir défiler. Toujours le cri, à pleins poumons. « À bas Trochu! » Un monsieur bien mis a crié en gesticulant : « Oui! et vivent les Prussiens, hein! » Deux des nôtres se ruent sur l’insulteur. Il a déjà disparu dans la foule. Sur le boulevard, un gamin dit à son voisin: « Çà, c’est des hommes à Blanqui! » Un peloton de dragons. | Ils tournent bride, dès qu’ils nous aperçoivent. Boulevard Sébastopol. Square des Arts-et-Métiers. C’est là qu’est le rendez-vous, la concentration des forces insurrectionnelles. i Malon nous quitte. (1) Il va rejoindre, à la mairie du deuxième, les maires et adjoints de Paris, réunis pour « aviser à la situation ». Nous nous rangeons le long du square, face au théâtre de la Gaïîté. Voilà une heure que nous sommes là. Quelques-uns s’impatientent. Je n’y puis j plus tenir. Je quitte les rangs, et, le mousqueton en ban- » doulière, je file vers la place de Grève.
Place de l’Hôtel-de-Ville. Une foule énorme. Peu de combattants armés. Des groupes épais de badauds. Petils bourgeois, curieux, femmes, enfants. La façade de l’Hôtel de Ville est d’aspect sinistre. Portes et fenêtres closes. Que se passe-t-il à l’intérieur ? J’arrive à la grille qui borde le monument. J’apprends que la salle du Trône est bondée de mobiles bretons… IL est à peu près trois heures… Tout à coup, roulement de tambours du côté de la rue de Rivoli. Quelqu’un dit : « C’est Belleville qui descend avec des canons. » Ce n’est pas Belleville. Ce sont nos Batignollais qui, déjà, longent le monument… A dix pas de moi, un grand gaillard, accroché à un réverbère, gesticule et parle
(1) Humbert a donc raison. Malon n’était pas place de l”Hôtelde-Ville le 22 janvier (voir le récit précédent d”Humbert). ‘4
; qui s’ouvrent. Des coups de feu… Un gros nuage gris, ; parsemé de rouge… Autour de moi, des gens crient, courent, se bousculent, fuient de toute part. Encore des coups de feu… Cette fois, il en éclate derrière moi, avenue Victoria. Je vois, à travers la fumée, les canons des fusils qui se croisent dans les embrasures des fenêtres, au premier, à la salle du Trône… Et je n’ai pas une seule cartouche… Je suis venu avec mon mousqueton, mais je
- n’ai pas de quoi le charger… Autour de moi, des gardes nationaux tirent avec leurs fusils à piston… Mais voilà que la porte d’entrée de l’Hôtel de Ville s’ouvre, et qu’une nouvelle décharge frappe au hasard, dans le tas… Ce sont bien des mobiles bretons, avec la croix blanche, l’hermine à leur képi… Je suis maintenant sur le trottoir du café de la Garde Nationale, au coin de la rue de Rivoli. Une balle frappe, devant moi, un vieillard, à la nuque… Un sergent de mobiles de la Seine — je l’appris de sa bouche quelques minutes plus tard — décharge les six balles de son revolver | sur nos assaillants. Je vois le père Malézieux, qui tire, debout, bien en vue, hurlant je ne sais quoi. Il a près de lui son fils, un gamin de quinze ans, qui tire, lui aussi, avecardeur… Je cours avenue Victoria… Malheur! mon petit Bousquet tombe… Je me précipite vers lui. Il est blessé. On lemporte. Qu’ai-je fait ensuite ? Au coin du boulevard et de la rue de Rivoli, à l’angle du square Saint-Jacques, une ébauche de barricade. Les gendarmes à cheval… Ils chargent au galop… J’entre dans le couloir d’une maison, où un brave homme, à jambe de bois, est assis. — « Vous allez vous faire arrêter, me dit-il. Vous êtes une tête. » Et, entrant dans la loge — c’était le concierge : — « Tenez, ÿ prenez ce chapeau. » C’est coiffé d’un chapeau melon, avec ma vareuse d’artilleur et mon mousqueton vierge de coups de feu, que je regagnai les Batignolles. — Et, quand éclata la fusillade, demandai-je à Paul | aucun coup de feu n’avait été tiré de la place? j — Aucun. Les mobiles bretons déchargèrent leurs armes
sans que la moindre sommation ait été faite. J’étais au premier rang. Toute la volée des projectiles passa au-dessus
_ de ma tête, allant frapper ceux qui étaient à l’autre bord de la place. Quels souvenirs ! Parfois je songe à ceux qui étaient avec moi… Le père Malézieux. Déporté après la
, Commune, il rentra à Paris à l’amnistie, vieux et épuisé. Un jour, on le trouva pendu. La misère… Le lieutenant Jouvard. Tué sur une barricade, le 22 mai, aux Batignolles. Le petit Bousquet, notre vaillant petit tambour. Quand on le releva avenue Victoria, quelques amis le portèrent dans un petit café près du Châtelet. Après lui avoir mis des vêtements civils, on le conduisit à l’Hôtel-Dieu, où il mourut. Nous l’accompagnämes, par une superbe matinée de février, au Père-Lachaise. Louise Michel parla sur sa tombe, où nous plantâmes un petit drapeau rouge…
L Sur cette terrible après-midi du 22 janvier, j’ai pu “ consulter un document intéressant. Une note manuscrite _ de Pierre Denis, communiquée par Lucien Descaves.
- Pierre Denis, depuis le 4 septembre, était attaché au —_ ministère de l’Intérieur. Le 22 janvier, il y a rencontré mu Jules Ferry. Il a lu les dépêches adressées de l’Hôtel F de Ville à ce dernier, le tenant au courant des incidents 2 tumultueux de la place. Le récit est souvent entaché ; = d’inexactitudes. Il n’en garde pas moins la valeur de _ notes prises sur le vif. 4 _ Curieuse et attachante figure que celle de Pierre — Denis. Je le revois encore, aux derniers jours de l”Em- —_ pire, faire son entrée à notre brasserie de la rue Saint- “_ Séverin, étrangement costumé d’une sorte de dolman à e.. brandebourgs, soutaché de passementeries, la cheve- 6 —_ lure noire s’échappant d’une toque bordée de fausse de. fourrure, le pantalon serré dans des bottes à l’écuyère Fs . sur lesquelles se balancent des glands de soie noire, -
Pierre Denis fabriquait tout cela lui-même. Cordonnier, tailleur, couturière. Proudhonien fervent, il entamait,
- une fois attablé devant n’importe quoi, carafe d’eau, bock, mazagran — peu lui importait —une interminable discussion, soit avec Longuet, soit avec Paget-Lupicin, soit avec Édouard Roullier, proudhoniens comme lui. Vallès, tout près, écoutait, ou n’écoutait pas. Pendant le Siège, Pierre Denis disparut de notre petite brasserie. Ce n’est qu’aujourd’hui, en lisant sa note sur le 22 janvier, que j’apprends son séjour au ministère de l’Inté- rieur, avec Gambetta et Antonin Proust. De temps à autre, nous lisions un article de lui dans le Combat de Félix Pyat, ou, plus tard, dans le Vengeur. Nous
revimes Pierre Denis après le 18 mars. Il faisait alors, presque journellement, le premier-Paris du Cri du Peuple. C’est lui qui, avec Vallès et Tridon, rédigea la Déclaration au Peuple Français, publiée à l’Oficiel de: la Commune du 20 avril. Il échappe aux conseils de guerre. On le retrouve collaborant avec Portalis au Corsaire. Il est le dernier conseiller du général Boulanger, dont l’étoile s’éteint. Il publie le Mémorial de SaintBrelade. I] fait jouer un drame À la Vie, à la Mort! Il
meurt en 1907. Quelques mois avant sa fin, pour la première fois depuis la Commune, je le rencontrai en omnibus, enfoncé dans un coin. Étranger à ce qui l’entourait, tout entier à la lecture hâtive d’une brochure dont il feuillette rapidement les pages. Enveloppé dans un ample mac-farlane, la crinière toute grise, la face jaune et ridée, l’œil toujours vif et mobile. Trente années ont passé sur le Pierre Denis d’autrefois, au dolman sanglé à la taille, soutaché de passemen-
| « note sur Ghaudey » 5 De la note sur Chaudey de Pierre Denis, j’extrais ce ÿ qui intéresse la journée du 22 janvier, que Denis passe,
- en grande partie, près de Ferry. Je noterai, en bas de © pages, les erreurs, assez nombreuses, de dates et de Le - faits. Si incomplète qu’elle soit, la note de Pierre Denis le va nous permettre d’établir la vérité sur la plus grave ë des accusations qui furent dirigées contre l’adjoint au ê maire de Paris, celle d’avoir, le 22 janvier, « fait balayer K Q Voici l’extrait de la note de Pierre Denis : FA … Le 22 janvier. Jules Ferry était venu déjeuner avec son $ frère à l’Intérieur et en même temps avec Proust (1) et és Chambaraud. J’étais resté seul au cabinet avec mon expédiLe tionnaire. À ce moment, toutes les dépêches officielles ; étaient adressées en copie au ministère de l’Intérieur en K même temps qu’on les envoyait à leur destinataire. Vers
- . une heure et quelques minutes, on m’apporta une première dépêche « Mairie de Paris à Vinoy » signée Chaudey, disant à peu près : « Une foule qu’on dit être des insurgés vient par la rue de Rivoli. Envoyez de la cavalerie pour balayer ee la place. C’est très commode. » A quelques minutes de là, Fa une autre dépêche, signée Chaudey encore, s’adressait au LS secteur du faubourg Saint-Jacques et demandait des mitrail- —_ leuses. Dès que j’eus vu ces dépêches, je montais vite à la salle à manger et les montrais à Ferry et à Proust. (2) FR (1) Antonin Proust, ministre des beaux-arts du cabinet Gambetta Li (1881). — Chambaraud, avocat, ami de Gambetta.
(2) Ces deux dépêches n’ont pas été retrouvées par la Commission d’enquête instituée par la Commune. Si elles avaient figuré sur le registre du ministère de l’Intérieur, la Commission n’eût pas manqué de les publier, puisqu’elles chargeaient Chaudey. Cette demande de cavalerie et de mitrailleuses peut se rapporter
— Ce Chaudey est fou! dit Jules Ferry. + Et on me demanda si j’avais des renseignements. Je n’en . avais aucun. Je ne croyais à aucun mouvement. — Mettez-vous à table, me dit Proust. Sans s’émouvoir, Ferry nous dit que Chaudey voyait des 5 insurgés partout et que si on envoyait de la cavalerie, elle en serait pour une promenade. Je restai inquiet. J’avais dit à mon expéditionnaire de monter toute nouvelle dépêche qui viendrait de l’Hôtel de Ville. Quelques minutes après, en effet, survenait une troisième dépêche affolée signée $ Chaudey,suivie presque aussitôt d’une autre signée Cambon, assez longue, assez incohérente, mais dans laquelle était cette phrase : « Chaudey vient de donner l’ordre detirer. » (1) Les assistants étaient siupéfaits comme devant un écroulement. Jules Ferry répéta encore : Mais ce Chaudey est fou! ° Qu’est-il arrivé? Et il partit en compagnie de son frère, en promettant de nous renseigner.
Après son départ, Proust me dit qu’il faudrait faire une enquête, et qu’il serait peut-être bon de la faire immédiatement : il m’invita donc à aller sur les lieux voir ce qui s’était passé.
Quand j’arrivai sur la place de l’Hôtel-de-Ville, il était près de quatre heures; elle était vide. Il n’y a qu’un café au à un ordre de Vinoy dont parle le capitaine de Mauduit dans une lettre publiée par le général Ducrot (La Défense de Paris, tome IV, page 464). Le capitaine de Mauduit commandait la 6° compagnie du 3° bataillon des mobiles du Finistère qui gardaient l’Hôtel de Ville. C’est cette compagnie qui fit feu la première sur la place.
Le général Vinoy avait dit au capitaine de Mauduit : € Faites-moi à prévenir au pavillon Caulaincourt (siège du Gouvernement) à la É moindre tentative d’émeute, et je vous envoie immédiatement un
escadron de cavalerie pour balayer la place, et si cela ne suffit pas, je ferai établir des mitrailleuses sur le pont d’Arcole. » Tout le
monde recevait des ordres, tout le monde commandait le 22 jan- s vier. C’était, au Gouvernement, à l’Intérieur, à l’Hôtel de Ville, J près des autorités militaires ou civiles, le plus extraordinaire des :
(1) On trouvera plus loin les dépêches signées Cambon. Aucune delles ne porte la signature de’ Chaudey. Aucune d’elles ne dit .que Chaudey ait donné l’ordre de tirer sur la foule. 4
1 | coin de la rue de Rivoli; là on ne put me renseigner que M. très vaguement. Il était venu en effet une assez grande | 1 foule, d’ailleurs inoffensive,sur la place. Un homme au mac_ farlane d’assez forte allure, entouré d’une soixantaine | - d’autres, avait parlementé un moment à la porte (jai su . depuis que c’était Tony Révillon); et brusquement (1) une | “ décharge était partie des fenêtres de l’Hôtel de Ville occupé | … par des mobiles bretons. Heureusement que dans la préci-
- pitation, ces mobiles avaient tiré devant eux : les balles « étaient allées frapper les murs d’en face ou se perdre dans —… l’avenue Victoria. S’ils avaient tiré en bas, c’eùt été un … massacre. Il y avait peu de victimes. (2) On me dit qu’une lu lemme avait été tuée sur le trottoir, près du café, qu’un — ouvrier avait été blessé à la jambe et porté à une pharmacie … de la rue du Temple. Je l’ai recherché, mais vainement. Jai appris que La Cécilia (3) avait été tué près d’un réver- | _ bère, c’est-à-dire près des maisons. “ Supposant que je pourrais avoir d’autres renseignements,
- dans les cafés de la rive gauche les plus proches, j’allai | d’abord rue Saint-Séverin, une brasserie où se rencontraient —… souvent des blanquistes et des révolutionnaires. Je tombai — bien; je trouvai Callet (4) et trois ou quatre autres qui … avaient été témoins de l’affaire. On parlait alors beaucoup de l’armistice ou plutôt de la capitulation, et l’on avait —. raison d’en parler, car Jules Simon la préparait presque -_ ouvertement. Il y avait eu la réunion des colonels de ; l’armée au minisière de l’Instruction publique, celle des F maires de Paris au ministère de l’Intérieur dans le même but. Une délégation avait été envoyée à l’Hôtel de Ville — pour demander des explications au Gouvernement ou au maire de Paris. C’est celle que conduisait Tony Révillon. ; (1) Il s”écoula environ trois quarts d’heure entre la sortie de —_ Tony Révillon et la fusillade. . un. (2) Six morts, le commandant Sapia, les capitaines Chateignaux — (82° bataillon) et Thiébart, le peintre Gobert, deux inconnus. Qua- à _ (4) Albert Callet, étudiant en droit, plus tard attaché à la délé- Fa gation aux Affaires extérieures, avec Paschal Grousset.
Naturellement cette délégation avait été suivie par des curieux parmi lesquels ne se trouvaient que quelques … gardes nationaux armés. Pendant que Tony Révillon parle-
.. mentait pour entrer dans l’Hôtel de Ville, la fusillade avait éclaté toul à coup et la foule affolée s’était enfuie. Seuls deux gardes nationaux qui avaient leurs fusils et qui se
k trouvaient près du quai où était un tas de sable avaient répondu par trois ou quatre coups de feu et s’étaient
Vers six heures, à la nuit, deux mitrailleuses, (celles que
la dépêche de une heure demandait) vinrent pour se mettre
: en batterie au pont en face l’Hôtel de Ville et reçurent l’ordre de partir. Quant à la cavalerie qui devait être « commode pour balayer la place » elle ne vint pas. L’affaire fut étouffée. Je suppose que Ferry lava fortement la tête à Chaudey, en l’invitant à rester chez lui.
Quelques jours après, la capitulation, sous le nom honorable d’armistice, était signée. Je quittais le ministère avec Proust et Chambaraud.
J’ai dans mes papiers la copie exacte de l’une au moins des dépêches de Chaudey, la première ou la seconde. J’ai raconté par quel hasard je fus ramené après le 18 mars au ministère de l’Intérieur et comment j’avais trouvé sur la table du chef de cabinet la dernière dépêche du préfet du Gers disant : « Deux personnes, dont l’une est, dit-on, Blanqui, sont signalées. Que faut-il faire? » Je fis demander aussitôt le livre des dépêches pour savoir s’il y avait été répondu. En effet, on trouva la dernière dépêche envoyée par Picard disant : « Faites arrêter. » (2) Ce livre des dépé- ches était naturellement inconnu du délégué à l’Intérieur. Mais quand il l’eut, il put le compulser. On avait fait disparaître à l’Hôtel de Ville les dépèches de Chaudey et Cambon.
On n’avait pas pris les mêmes précautions à l’Intérieur où elles étaient en double. Je suppose que c’est là que s’est
(1) Toute cette partie du récit est inexacte. ê
$ (2) Blanqui arrêté le 17 mars à Bretenoux (Lot) par ordre du -{ parquet de Figeac. Voir ma chronique, l’Homme qui arrêla « M
Blanqui, dans l’Aurore du 26 mars 1907. ”:
4 confirmé d’une façon formelle et authentique le fait que À Chaudey avait donné l’ordre de tirer. Ce n’était pas abso- ù lument un secret, car Cambon et d’autres personnes pré- “É sentes à l’Hôtel de Ville, les Ferry eux-mêmes, pour dégager
leur responsabilité, l’avaient dû dire… Quant à la dépêche,
: elle n’est pas une légende, ou du moins ce m’est pas une, | È c’est trois ou quatre qui ont existé et la plus accusatrice 4 est celle de Cambon, secrétaire de Ferry, adressée à ce der2 nier qui se trouvait à l’Intérieur, place Beauvau, dans à laquelle est la phrase : « Chaudey vient de donner l’ordre de les dépêches de Gambon Les dépêches lues par Pierre Denis dans les premières heures de l’après-midi du 22 janvier, transcrites, Le au ministère de l’Intérieur, sur le livre ad hoc, la ComF mune les a publiées. Le 15 avril, la Commune instituait | une Commission d’enquête « ayant pour but de chercher tous les éléments pour établir la part de responsabilité : qui incombe à chacun de ceux qui ont participé aux actes du Gouvernement du 4 septembre ». Au lendemain de l’arrestation de Chaudey (13 avril), le but de ces recherches ne pouvait échapper à personne. Il s’agissait c de retrouver les dépêches lancées le 22 janvier de
- l’Hôtel de Ville, de les publier, d’étaler à tous les yeux ‘ la culpabilité de celui qui avait fait « balayer la place ». 3 La publication ne tarda pas. Quatre fascicules (32 pages) : virent le jour. Sur ces trente-deux pages, douze sont
- consacrées au 22 janvier. Seize dépêches et rapports : Ë tirés du livre des dépêches de l’Intérieur, forment le dossier de la Commission d’enquête de la Commune. Pas une seule de ces dépêches n’est envoyée par Chaudey. Trois émanent de Cambon. Ce sont ces trois dépêches qui ont été lues par Pierre Denis. On doit
NE considérer leur texte comme très exact. Elles n’ont subi
Le aucune mutilation, principalement en ce qui regarde le.
ci . rôle joué par Chaudey, puisque c’est lui que vise, à n’en …
En point douter, la publication de la Commission. EU
à À Voici ces trois dépêches : (1) :
ee sont fermées. Les mobiles occupent les issues. Chaudey…
F: reçoit en ce moment une délégation conduite par Tony.
É: Révillon. Je crois que la ue de nos préparatifs a impres-
fe sionné les délégués. La place est à peu près vide. On s’est Le:
Rs réfugié dans les rues avoisinantes. J’ai défendu qu’un seul .….« LR r mobile se montrât. Reste devant la grille environ 300 per- ee
- ë sonnes armées ou non armées. Un bataillon, après avoir De parcouru la place, s’est massé du côté de l’Hôtel de Ville. On É 7 m’a assuré que Flourens était là ; je vais faire vérifier. D: L: Cambon à Jules Ferry Rs: A { Robinet arrive et me dit que vous ne prenez pas les ;
manifestations au sérieux. de. ; < Il y a beaucoup de monde et très-hostile. ; ne j Une seconde députation, reçue par Chaudey, sort : barangue la foule. Un groupe de 3.000 personnes compactes, à est au milieu de la place, C’est beaucoup plus sérieux que j : vous ne croyez. . (1) Les phrases en italiques de ces dépêches ont été soulignée AT par la Commission d’enquête, afin de mettre en relief ce qui CF pouvait accuser Chaudey. De.
G rude consent à rester là ; mais prenez des mesures le Cu FR È sous transmets, du reste, l’avis de Chaudey. à … Une compagnie de marche du 207” bataillon se range M devant la porte en criant : Vive la Commune! Ils — Fa M. Coups de fusil sur la place, j’interromps dépêche. W M. On tire sur La foule, sur La place. ES +8 . Is… grand guidon rouge, et sont acclamés par les indi- | AR é.… ridus bruyants de la foule. Le feu continue. FE | … A ces trois dépêches de Cambon à Jules Ferry, il - . M faut joindre la pièce suivante, émanant de la police 3 2 …__ municipale. Elle explique la phrase de la première : # < ..… dépêche (1 b. 55 m.) de Cambon : « La place est à peu Dre Lu près vide. » La place s’était vidée à la suite du geste , 3 ! de s mobiles « braquant leurs fusils sur la place. » La ; F2 | foule remplira à nouveau la place, dès que son émotion - 24 08 de et très-hostile ». “ASC b 4 Sers ce de M. Bressaud, officier de paix. - Cabinet.-1” Bureau. EE mu La tentative faite par les gardes nationaux pour sem + “> ; parer de l’Hôtel de Ville, paraît, quant à présent, avoir ( ee
Après l’incident dont j’ai rendu compte, des gardes * mobiles ont paru aux fenêtres du palais, braquant leurs Jusils sur la place. Aussitôt, gardes nationaux et curieux à
- se sont enfuis de tous côtés. La place est à peu près vide, mais les rues voisines sont f é Vu : (un simple paraphe). L’officier de paix : De l’examen des dépêches de Cambon à Jules Ferry, il ressort déjà, de la façon la plus nette, que ni Chaudey, ni Cambon, n’ont télégraphié qu’ils avaient, comme le dit Pierre Denis, « donné l’ordre de tirer ». Cambon ; dit: « on tire sur la foule ». Il constate. Il ne dit pas: « nous avons fait tirer sur la foule ». Cambon demande à Ferry « de faire balayer la place ». Balayer — et ici Pierre Denis ne s’y trompe pas — avec de la cavalerie, ; Pourquoi Ferry n’a-t-il pas donné cet ordre sans tarder! On peut se rendre compte, par le rapport de l’officier de paix Bressaud, combien cette opération eût été facile. La foule eût été rapidement repoussée dans les rues adjacentes. L’Hôtel de Ville entouré d’un cordon de troupes. Le sang n’eût pas coulé. La place « balayée », c’était le salut. Et c’est cependant cette demande de « balayer la place », faussement interprétée par la légende, qui s’établit dès le lendemain, qui conduira Chaudey à la mort. 4 Chaudey, Vabre, de Legge À Trois hommes commandent, à des titres divers, à l’Hôtel de Ville dans la journée du 22 janvier.
8 Le gouverneur de l’Hôtel de Ville, colonel Vabre, qui î présidera, en mai, la cour martiale du Châtelet. Le commandant des mobiles bretons, comte de Legge, plus tard député à l’Assemblée nationale de Versailles.
Gustave Chaudey est, de longue date, dans les rangs ) des républicains. Il est du groupe des avocats d’oppo-
Maurice Joly, qui forment un clan au Palais.
Né en 1817, Chaudey est journaliste dès 1845, où il entre à la Presse. Il appuie en 1848 la candidature de Cavaignac à la présidence. Après le coup d’État, il est
: condamné à deux mois de prison. Il subit sa peine, s’exile en Suisse, où il dirige le Républicain neuchâtelois.
y Rentré en France, il collabore au Courrier du Dimanche,
Z puis au Siècle. Il est l’un des exécuteurs testamentaires
: de Proudhon. Il publie plusieurs brochures parmi les-
Éè quelles, en mars 70, l’Empire parlementaire est-il
é possible? Après le 4 septembre, il est nommé (octobre) maire du neuvième arrondissement. Aux élections du 5 novembre, il n’est pas confirmé dans ses fonctions. Ferry vient de succéder à Arago. Le lendemain 6, un décret nomme Chaudey adjoint au maire de Paris. C’est en cette qualité que Chaudey est à l’Hôtel de Ville le 22 janvier. Il démissionne le 10 mars. Le 13 avril, il est arrêté, enfermé à Mazas, transféré le
Républicain d’ordre, Chaudey, pendant toute la durée du Siège, a combattu l’agitation révolutionnaire. Nature obstinée, volontaire, violente même, il ne laisse échapper aucune occasion d’affirmer sa foi en la seule légalité, en même temps que son mépris du désordre et
. de l’émeute. Dans cette même note manuscrite que
nous citions plus haut, Pierre Denis raconte qu’ayant 3 E rencontré Chaudey à l’Hôtel de Ville, ce dernier l’invec- * ra tiva rudement au sujet de sa collaboration au Combat de de Félix Pyat, l’accusant « d’être, avec Vallès, Vermorel 15 . et d’autres, de la bande des révolutionnaires ». Chaudey : compte pourtant des amis parmi ceux qui doivent bientôt K
faire la Commune. Entre autres, Gustave Courbet. Détail k curieux, que je tiens de M. Ernest Courbet, Chaudey : à fut la cause directe du refus, par le peintre de l’Enter- 3 rement à Ornans, en juin 1870, de la Légion d’honneur. 5 La nomination de Courbet avait paru, le 21 juin, à : l’Officiel, sans que l’artiste eût été consulté. Chaudey, se à À trouvant avec Courbet et quelques amis, s’opposa « avec 4 emportement » à l’acceptation de la croix, donnée : par M. Maurice Richard, alors ministre des beaux-arts. à s’est passée dans 7
un café, défunt depuis longtemps, rue Bourbon-le-Château, À n° 1, à l’angle de la rue de Buci. Castagnary (1) était présent. & Il fut le rédacteur de la lettre de refus de la croix. D’autres “À notabilités du parti républicain se trouvaient au café, dont e le propriétaire avait pour gendre Auguste Lepage, journaliste X à non républicain, mort il y a quelques années. F Le colonel Vabre n’a point le passé républicain de #0 Chaudey. Son apparition sur la scène politique et mili- ‘3 taire est toute récente. Ancien sous-oflicier, il était Nr: ; marchand de charbons à Asnières (2) quand, en août 70, Ne (1) Castagnary, journaliste et critique d’art. Président du Conseil $ 2 À municipal de Paris (1879). Directeur des Beaux-Arts (1885). Il refusa, Re: en 1880, la croix de la Légion d’honneur qui lui était offerte. PE (2) L. Vabre, successeur de Lecocheur, Chantier des Deux- F1
Ponts, route d’Asnières, 185, Clichy (Seine). (Extrait du Bottin). ;
il est nommé chef du 34° bataillon de la garde Il entre à l’Hôtel de Ville. Dans sa déposition devant 4 la Commission d’enquête des actes du. Gouvernement È de la Défense nationale, Vabre raconte qu’il escalade < les grilles, passe par une fenêtre, « plein de boue ë et le revolver au poing ». Il obtient un laissez-passer F3 de Blanqui, — qui ne le connaît pas. Ce laissez- Ë passer, Vabre s’en sert pour se rendre chez le général È ; Trochu, à qui il propose « de faire sauter les portes de pee l’Hôtel de Ville ». Le général Trochu — c’est toujours à Vabre qui parle — lui donne l’ordre « de monter à k cheval et de se tenir à ses côtés ». Bref, Vabre rentre à J Asnières, où va le trouver sa nomination de colonel ke gouverneur de l’Hôtel de Ville. En trois mois, l’ancien L. sous-officier a gagné ses cinq galons. ra Il faut lire la déposition de Vabre. Trochu lui a dit : ; _ « Je vous donne le poste le plus important de Paris. £ Nous dépendons de vous à l’avenir. Si vous laissez E jamais prendre l’Hôtel de Ville par l’émeute, nous FA sommes perdus, entièrement perdus. » Aussi, Vabre É va-t-il prendre toutes ses précautions. Il achète une ._ écharpe tricolore, après avoir pris connaissance de Ë l’article de la loi, qui dit que tout officier commandant 3 une force armée a le droit de faire une sommation à la s place du commissaire de police. « Je m’étais procuré ‘ une écharpe — dit Vabre — et j’étais décidé à me servir des armes après la troisième sommation. » Vabre, _ on le voit, est, tout de suite après sa désignation | 5 comme gouverneur de l’Hôtel de Ville, hanté par la Æ- vision de l”émeute. Il est tout prêt à la recevoir, “_ lécharpe au flanc, les fusils chargés.
Le comte de Legge commande le 3° bataillon des mobiles du Finistère, à l’Hôtel de Ville, depuis le 31 octobre. Le 22 janvier, de Legge est, avec Vabre, F hors du palais, derrière la grille qui l’enclôt. Ses mobiles occupent la salle du Trône du premier étage, les deux grandes portes de gauche (rue de Rivoli) et de droite (quai de Gesvres), la cour d’honneur, l’entresol. Le capitaine Gourlauen commande la 2 compagnie de la salle du Trône. Le capitaine Le Stimuf, la 6° compagnie à l’entresol. Ce sont ces compagnies qui feront, les premières, feu sur la place. : l’ordre de faire feu Qui commanda le feu? Vabre? De Legge? Chaudey? Vabre? C’est lui le commandant militaire de l’Hôtel 4
- de Ville. Mais, au moment où la fusillade éclate des fenêtres de la salle du Trône, il est au dehors, près des grilles. Les trois coups frappés par lui, de la poignée du sabre, sur la grande porte, entendus — on l’a vu plus haut — par Humbert et par Montels, sont-ils le signal donné aux troupes de l’intérieur ? Vabre n’a-t-il frappé rudement à la porte que pour se faire ouvrir? Il se peut. Vabre est en danger. Les balles pleuvent autour À de lui. Le capitaine de Mauduit, qui commande la ; 3° compagnie des mobiles du Finistère, a raconté que Vabre s’était jeté « à plat ventre » pour éviter les pro- 5 jectiles. (1) Ce geste, d’ailleurs compréhensible, montre G&) Voir dans : Ducrot, la Défense de Paris, tome IV, page 464, 4 la lettre de M. Henry de Mauduit, capitaine de la 6° compagnie # du 3° bataillon des mobiles du Finistère. 4
< assez qu’il avait la plus grande envie de se mettre à
l’abri. Il est donc raisonnable de croire que, hâtive-
Ë ment, frénétiquement, quand il fut revenu de ses émotions premières — l’expression est encore de M. de
5 Mauduit — Vabre ait frappé à la porte dans l’unique
È but de se faire ouvrir.
; Ce n’est pas non plus le commandant de Legge qui
| a pu donner l’ordre de faire feu. Il était, lui aussi, au
: dehors, près de Vabre.
| Est-ce Chaudey ?
« Chaudey n’a pas donné l’ordre de faire feu. Il a pu menacer les délégations, déclarer qu’il répondrait à la force par la force. L’heure venue, il s’est énergiquement opposé à la fusillade.
£ Et, ici, nous avons le témoignage précis, formel, du commandant de Legge. ;
Voici ce que dit le commandant des mobiles du . Finistère, alors député à l’Assemblée de Versailles, à la Commission d’enquête parlementaire :
Quand je suis monté avec la deuxième délégation (la délégation Montels) — dépose M. de Legge — Chaudey me dit : « Surtout, commandant, éviter de faire feu. » Je lui
répondis : « Mais, enfin, on va nous assassiner. — Opposez de la patience, et surtout éviter de faire feu. » Il l’a répété plus de dix fois. Par son ordre, je fis même décharger les armes de mes soldats. (1)
G) Enquête parlementaire sur les actes du Gouvernement de la Défense nationale. Déposition des témoins. Tome II. Séance du
: Qui donc donna l’ordre de faire feu ? 7 Ce n’est très probablement pas Vabre. Ce n’est pas % _ de Legge. Ce n’est pas non plus Chaudey. ne L Les mobiles bretons, depuis la veille, ont le doigt sur #4 la gachette du fusil. Il a suffi d’un signe de leurs officiers — le capitaine Gourlauen, le capitaine Le Stimuf — 4 pour qu’ils épaulent et tirent. k La plus extraordinaire mentalité régnait, depuis le. 31 octobre, à l’Hôtel de Ville, comme, du reste, dans 20 la population. On vivait dans une fièvre intense. La vie Le humaine ne comptait plus. On parlait de fusiller comme on eût parlé, avant le Siège, de la plus banale des représailles. Tu es mon ennemi politique, je te fais 2 fusiller. Au besoin, je te fusille moi-même. Cette men- ne: à talité barbare, elle apparaît à chaque ligne des déposis tions devant la Commission d’enquête parlementaire. Si Le capitaine de Mauduit arrête Serizier, alors capitaine du 101°. Vabre veut le faire passer par les armes. Il 4 dit : « On commence à m’amener des prisonniers, ÿ notamment Serizier. Je donne l’ordre de le fusiller de e suite. » Et il ajoute, avec un accent de véritable 0 regret : « Malheureusement, Ferry s’y oppose. » Le capitaine de Mauduit parle d’étouffer l’insurrection en faisant saisir, s’il est possible, les chefs et en les faisant fusiller séance tenante. Quant aux mobiles, le comman- — dant de Legge nous définit ainsi leur état d’esprit. « Ils-comprenaient — dit de Legge dans sa déposition. ‘4 — toute l’importance du poste d’honneur qui leur était confié, et que, depuis le 31 octobre, où ils l’avaient +4
conquis, ils s’étaient tous les jours attendus à Comment, dans une telle atmosphère, les coups de feu n’eussent-ils pas éclaté!
k. La fusillade fut-elle déchaînée après une provocation de la place, ou, brusquement, sans qu’un coup de fusil eût été tiré du côté de la foule? La question reste obscure. Et c’est pour tâcher de l’élucider que j’ai solli-
- cité les souvenirs de quelques-uns de ceux qui prirent
. part à la journée du 22 janvier. On a vu que les témoignages sont discordants. Tandis que Montels et
—. Girault entendent « un coup sourd », « un coup de feu isolé », tiré de la place, Humbert et Martine affirment
Quoi qu’il en ait été, le conflit, ce jour-là, était inévi-
- table. Il était voulu, préparé. Tout contribuait à le
_ provoquer. L’atmosphère rougie à blanc. L’orage, gros-
sissant depuis Le 31 octobre.
4 Le rôle de Chaudey au 22 janvier est désormais en
- pleine lumière. Il n’a pas commandé le feu. Il n’a pas (x) Cette incertitude des témoignages se vérifie pour d’autres
…_ incidents historiques. Le 23 février 1848, la fusillade du boulevard des Capucines aurait été provoquée, comme l’on sait, par le
— fameux coup de pistolet de Lagrange (ou d’un autre). M. Emile
Le Levasseur, qui fut administrateur du Collège de France, et qui
è mourut l’an dernier à un âge fort avancé, se trouvait, le jour de
—_ Ja fusillade, — il avait alors vingt ans — « très près » de la tête de colonne des manifestants, quand ces derniers se rencontrèrent avec la troupe. C’est à ce moment que fut tiré le coup de pistolet.
—_ Or, M. Levasseur n’entendit pas ce coup de pistolet. « Pour moi,
F4 disait-il à M. Jules Claretie, je n’ai entendu aucun bruit précédant Ô
— la fusillade générale. » C’est la même situation qu’au 22 janvier
— 1871. (Voir la Vie de Paris, de M. Jules Claretie, dans le Temps du
fait « balayer la place ». Cela résulte de l’examen 4 impartial des documents. (1) Il s’est énergiquement À -opposé à ce que l’on donnât l’ordre de tirer sur la foule. . Le commandant de Legge l’aflirme. Chaudey n’est pas responsable du sang versé. Le sang n’eût pas été répandu, c’est notre conviction, si Chaudey n’avait pas été laissé, seul, à l’Hôtel de Ville, dans la plus terrible des situations qui se soit présentée aux jours du Siège. Pourquoi Ferry quitte-t-il l’Hôtel de Ville, abandonnant à son adjoint la responsabilité d’une bataïlle possible? Depuis deux jours, l’émeute est dans l’air. Ce ne sont que dépêches sur dépêches des autorités militaires. De Vinoy, appelant des troupes, de Concorde, dans les casernes, dans les secteurs, prêtes à descendre au premier appel. L’heure est vraiment angoissante. Et c’est cette heure que choisit Ferry pour . s’en aller au ministère de l’Intérieur, assister à un £ conseil du Gouvernement où la question des approvi- à sionnements doit être agitée. « Je voulais — a dit Ferry dans sa déposition devant la Commission d’enquête — * ouvrir les yeux à quelques membres du Gouvernement qui conservaient encore des illusions sur les approvisionnements, et javais amené avec moi le directeur de la caisse de la Boulangerie, l’honorable M. Pelletier. À Pendant que mon chef de service était là, exposant les : (1) Jai déjà dit comment, à la Commission exécutive, Vermorel avait fait rechercher à l’Intérieur par Cournet, la dépêche accusatrice. Cette dépêche n’ayant pas été trouvée, Vermorel réclama avec instance la mise en liberté de Chaudey. (Voir Mes Cahiers rouges, VII, pages 72 et 73) 1
4 chiffres et les quantités, je reçois la nouvelle qu’on : menace d’attaquer l’Hôtel de Ville, etc. » (1)
Ï s’agit bien, vraiment, quand l’insurrection est aux portes, de supputer le nombre des sacs de farine — quelle farine! — qui restent encore. Cette besogne peut être remise au lendemain. Et si Ferry a cru, lorsqu’il quittait la place de Grève, que l’émeute ne gronderait pas encore ce jour-là, pourquoi n’accourt-il pas, quand - il est averti que le conflit peut, de minute en minute, éclater ? La première dépêche de Cambon, reproduite plus haut, est envoyée à 1 h. 55 m. Elle devait suflire à édifier Ferry. Il se refuse, au contraire, — la dépêche suivante le relate, — à prendre la manifestation au sérieux. Il se contente d’envoyer M. Robinet fils. (2) Lui, ne quitte l’Intérieur que lorsque tout est consommé. Il arrive quand les morts sont déjà relevés.
Ferry, membre du Gouvernement, maire de Paris,
- possédait l’autorité nécessaire pour remettre un peu d’ordre dans l’extraordinaire désordre qui régnait à l’Hôtel de Ville. Chaudey, demandant à de Legge d’éviter de faire feu, n’est écouté qu’à demi. Ou pas du
. tout. Ferry est en situation d’ordonner. Un coup de feu isolé eût-il été tiré sur la place, sans qu’il pût atteindre autre chose que les pierres de la façade, ce n’était pas là une provocation suffisante pour que l’ordre de la fusillade mortelle fût donné. Ferry, homme de sangfroid et de résolution — il l’a montré au 18 mars — eût maintenu en respect les partisans trop zélés du coup de
(1) Enquête parlementaire sur les actes du Gouvernement de la Défense nationale. Déposition des témoins. Tome II, page 416.
| (2) Le père, le D: Robinet, est adjoint à la municipalité du sixième arrondissement, mairie de la place Saint-Sulpice.
feu. Il a su interdire l’exécution, demandée par Vabre 1
et par l’autorité militaire, des prisonniers faits sur la 0 place. Il eût interdit de même aux officiers de mobiles M bretons de faire tirer sans son ordre à lui, membre . du Gouvernement. Et la journée sanglante n’eût pas -
5 déshonoré les derniers jours d’un siège, où toute la :
population, celle des faubourgs la première, que les ; privations atteignaient davantage, fit preuve du plus 4 E admirable courage et du plus pur patriotisme. “à
devant le Jury d’accusation Rs
A la Bibliothèque Nationale. Je fais lire à Protot la D : déposition du commandant de Legge à la Commission d’enquête. Protot était délégué de la Commune à la Justice. C’est Protot qui a rédigé le décret dit des “3 Otages du 5 avril, ainsi que le décret du 24 avril, organisant le Jury d’accusation. Je mets sous ses yeux les trois dépêches de Cambon à Jules Ferry. La déposition ‘4
du commandant de Legge… Nous causons… Chaudey 4 devait comparaître, le 23 mai, devant le Jury d’accusation. Quel eût été son sort, si, les Versaillais ayant à franchi les remparts quelques jours plus tard, le prisonnier de Sainte-Pélagie eût comparu devant ses juges? “4
me dit l’ancien délégué de la Commune devait comparaître devant le Jury d’accusa- Ne. € tion dans les premiers jours de la semaine qui suivit l’entrée des Versaillais. Le Jury d’accusation avait tenu sa première séance le 19 mai. Les jurés étaient convoqués \« pour les séances suivantes des 22 et 23 mai. Chaudey eût
été libre de produire tous les témoignages qu’il eût estimés
utiles à sa défense. En particulier, ceux des personnalités,
IL. — Disposition du peloton d’exécu- ; tion qui, au commandement de Raoul 1 a Rigault, fusilla Gustave Chaudey dans . L le chemin de ronde de Sainte-Pélagie, : dans la nuit du 23 au 24 mai 1871, (d’après un croquis manuscrit de Slom, secré-
-
taire de Raoul Rigault, qui assistait à s l’exécution). a | 4
-
militaires ou civiles, le commandant de Legge et Cambon,
d’autres, à son gré, qui étaient à l’Hôtel de Ville le 22 janvier. Il pouvait se faire défendre par un avocat de son choix. Il pouvait se défendre lui-même. Les jurés étaient choisis parmi les délégués de la garde nationale, c’est-à-dire l’élite des bataillons, déjà choisis eux-mêmes par leurs pairs. Ces délégués étaient en général de petits commerçants, des citoyens paisibles, modérés. Ils eussent décidé du eas de Chaudey, comme nos jurés d’aujourd’hui d’une affaire d’assises. Le décret du Jury d’accusation exigeait, pour la condamnation, une majorité de huit voix sur douze (les douze jurés). La loi actuelle fixe cette majorité à sept voix… Chaudey avait choisi, je crois, M° Rousse pour avocat. M° Rousse vint me voir au ministère et me demanda l’autorisation de communiquer; avec son client, autorisation que je lui accordai la plus large possible… Je ne sais rien de plus… Je le répète, si Chaudey avait produit, devant le jury, des preuves, soit écrites, soit par témoins, démontrant qu’il n’avait pas donné l’ordre de tirer sur la foule le 22 janvier, il eùt été mis hors de cause, et les portes de Sainte-Pélagie se fussent ouvertes devant lui.
Et, pendant que parlait Protot, je songeais que, malgré toutes les preuves que Chaudey eût pu fournir, soit par l’organe de son défenseur, soit au cours d’une défense personnelle, il eût trouvé devant lui un accusateur public implacable, en la personne de Raoul Rigault. (1) Lorsqu’il avait établi les rôles du Jury d’accusation, Raoul Rigault, alors procureur de la Commune, s’était réservé de requérir de’sa personne dans l’affaire Chaudey. Raoul Rigault, qui avait résolu de?venger la mort de son ami Sapia…
@) Rigault avait tenu à faire lui-même — m’a dit Dacosta — l’instruction de l’affaire Chaudey. Celui-ci avait comparu deux fois devant lui. Les procès-verbaux de ces deux interrogatoires ont disparu ans l’incendie de la Préfecture et du Palais de Justice.
Quelques mois après la visite que je fis avec G.et B.
: à la vieille prison, le hasard me conduisait rue Monge. Je voulus voir ce qui restait de Sainte-Pélagie, du pavillon de la Presse, du greffe, du « mur » peut-être. B Où s’élevait la prison, un vaste espace vide, encombré « ; de matériaux de construction. Je m’engageai dans le “à dédale des moellons et des gravats.. Un chemin encore … pavé de grosses pierres. C’est le chemin de ronde. La « route sinistre que suivit le cortège des fusilleurs… Fermant brusquement le chemin, à une cinquantaine de mètres, un mur en grosses pierres meulières, nu, démantelé, avec, à hauteur d’homme, un rebord… Le
; mur, resté seul debout dans cette ruine, c’était le mur au pied duquel était tombé Gustave Chaudey. 74
; Observation sur la gravure représentant l’exécution de … Chaudey. — Slom n’a jamais porté aucun costume, sous la Commune, ni armes. Dans la nuit du 23 au 24 mai, alors qu’il se rendait avec Raoul Rigault à Sainte-Pélagie, on tira d’une fenêtre sur eux dans le trajet de la rue Berthollet à la prison. — Il demanda alors, en arrivant à destination, si on ne pourrait pas lui prêter une arme quelconque. — On … lui donna un revolver d’ordonnance sans cartouches. — L’officier ou le soldat qui trouvèrent sur la table de
- R. Rigault, à l’hôtel Gay-Lussac, ce revolver, a pu se rendre
- compte qu’il n’avait jamais servi.
Disposition du chemin de ronde et places occupées par
Ë Chaudey et le peloton d’exécution
Le jour laissé pour voir É
e mais à droite, c’est-à-dire
| ME Goe entre le peloton d’exécution et
reproduit en | peloton ; à côté de lui, à
ar gauche, contre le mur B, taire, et Clermont, commissaire. Préau de Vedel, à droite, è 2 : contre le mur À. (1) Cette note, transcrite par Slom en tête d’un exemplaire de
- la brochure d’Edgar Monteil, l’Exéculion de Gustave Chaudey et 3 de trois gendarmes, réfute, page par page, les assertions de Pauteur. La brochure de Monteil ayant été publiée à un très petit nombre d’exemplaires, le lecteur pourra consulter lexemplaire de la Bibliothèque Nationale, Lb57 8951.
i Page 13.— Si Raoul Rigault vint à Sainte-Pélagie, avec 4 le projet de faire fusiller Chaudey, il n’en parla pas à Slom, qui fut convoqué pour affaire de service. 1
Page 15. — Le procès-verbal n’a été dicté à Slom, secré- J taire du Procureur de la Commune, qu’après l’exécution + de Chaudey et avant celle des gendarmes : du reste, Préau de Vedel le reconnaît. C’est certainement lui qui a donné le texte à l’instruction, qui avoue ne pas avoir la pièce, . mais la tenir d’une déposition. Elle est du reste exacte 4 dans sa teneur. É
Page 18.— Tout l’interrogatoire de Chaudey, jusqu’à la 4 phrase : Vive la République! (page 21, au bas), est abso- ge) lument inexact. Déjà en 1874, j’en ai donné les détails dans À une lettre à Leloup. (1) Ces papiers ont dû être remis à À M. Castagnary, du Siècle, après la mort de Leloup. Le voici, + sinon textuellement, du moins dans le sens très complet :
(Ici l’interrogatoire tel qu’il a été reproduit page 23 du |
L’interrogatoire ne fut pas plus long. On a accusé Préau de Vedel d’avoir tiré sur Chaudey : cela est faux.
Page 23.— Lorsque Préau de Vedel vint dire à Rigault, ? après l’exécution de Chaudey, que le peloton d’exécution : demandait à savoir ce qu’on lui faisait faire, Rigault lui | dit : « Vous avez raison de me faire penser à cela. » Et te c’est alors qu’il envoya Slom lire ou dire le contenu du à procès-verbal qu’il venait de dicter. Slom ne fit aucun : commentaire et le peloton et les assistants crièrent : « Vive “4
Page 24. — Exécution des gendarmes. — Les gendarmes M ; étaient placés contre le mur de ronde qui tourne à droite, M
(x) Leloup (Félix), juge d’instruction près les tribunaux criminels
de la Commune (8 avril), puis juge au tribunal civil (13 mai). î
à Les acteurs et spectateurs du drame étaient placés comme
._ je lai dit. Lorsque le commandement commença, un des gendarmes s’enfuit dans cette partie à droite. C’est alors
4 que Clermont demanda à Slom son revolver (non chargé
ï du geste) et passant derrière le peloton d’exécution, vers le
£ mur À, et devant Préau de Vedel, courut dans l’espace libre
L à droite. R. Rigault lui cria alors : « Ne le tue pas, au moins,
Je n’ai vu aucun des détails de ces exécutions, ni les coups de grâce à Chaudey, ni la fuite du gendarme, ni leur exécution. Placé derrière le peloton, c’est à peine si j’apercevais la silhouette de Chaudey. J’entendis, au moment de la détonation, le cri très prononcé de : « Vive la
Voilà toute la vérité sur cet événement,
Membre du Comité Central du 18 mars, .
directeur de l’Intendance à la délé-
- gation à la Guerre. Fusillé le 25 mai ; 1871, à la caserne Lobau. à l’auteur, et reproduite pour la preL mière fois. 4 1 1
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A Genève, 1871. — Un soir, au sortir d’une réunion de —._ la Société des Proscrits, (1) Arthur Arnould (2) a reçu de —._ Paris une lettre, qui nous donne quelques nouvelles de —_ ceux dont nous n’entendons plus parler. Édouard
…. Moreau. Nous nous sommes souvent demandé ce qu’était ré. devenu Edouard Moreau, membre du Comité Central du —. 18 mars, commissaire civil (en mai) auprès du délégué __ à la Guerre, alors Delescluze, puis, jusqu’à la défaite,
_ directeur de l’Intendance.. Goubhier, (3) qui a beaucoup | connu Edouard Moreau, raconte que Moreau est à
4 ————
es (x) Dès leur arrivée à Genève, les proscrits de la Commune — s’étaient groupés en une Société d’aide fraternelle. La plupart d’entre eux, si ce n’est tous, avaient atteint la terre d’exil dans une
- (2) Arthur Arnould, membre de la Commune.
(3) Charles Gouhier, membre du Comité Central. Voir Mes Cahiers “ rouges, NII, pages 5o et suivantes.
Londres, ne voyant personne, vivant complètement 4 isolé. Le bruit a couru qu’avant son départ il avait fait $ remettre au Gouvernement, par une personnalité connue, 4 6 40.000 francs, reliquat de la caisse de l’Intendance dont 3 il avait les clefs… Mais, personne ne peut contrôler les 3 dires de Gouhier. Voici la lettre d’Arthur Arnould, qui - ñ était du quatrième arrondissement, comme Moreau… Moreau n’est pas vivant. Il a été fusillé à la caserne Lobau. à Arrêté rue de Rivoli. Conduit à la Cour martiale du ? Châtelet. Cela s’était déjà dit… Les journaux l’avaient Fs raconté… Mais, les journaux… n’avaient-ils pas dit A Ë aussi que Vallès avait été fusillé. Et Billioray, et Se Vaillant, et le père Gaillard, (1) et tant d’autres… Or, Gaillard est là, avec nous, qui écoute la lecture de la lettre d’Arnould. Vallès est à Londres, de même que Vaillant. Les renseignements apportés par la lettre d’Arnould sont brefs. Moreau, pris au moment où il ren- | trait chez lui, le jeudi matin de la Semaine, avait été ù emmené par les soldats. Quelqu’un l’avait reconnu, au milieu du peloton en armes, suivi, vu entrer au Châtelet, revu accoudé au balcon de la galerie du premier $ étage, ouverte sur la place. Il était parmi ceux qui attendaient d’être conduits à la mort. Il ne pouvait y { avoir le moindre doute. Édouard Moreau, fusillé à la S caserne Lobau, dormait en ce moment dans l’une des fosses creusées, pour l’ensevelissement des victimes, dans 1 le square Saint-Jacques-de-la-Boucherie… Ou, relevé; ; avait été transporté vers l’un des charniers où l’on ver- à sait les cadavres, à Montparnasse, hors des murs… Où? a. (1) Gaillard père, directeur des barricades. Voir Mes Cahiers ss rouges, IV, pages 106 et suivantes. 2
_ Et nous nous meltons à causer de Moreau. Qui FE f parmi nous, l’a connu? Arnould évoque ses souvenirs. —. Trente à trente-cinq ans, portant haut la tête, les yeux bleus, la chevelure luxuriante, rejetée en arrière, la ” …. barbe blonde entière. Toujours en civil. Parfois un képi . de simple garde… Goubhier interrompt… Moreau, d’après s —. Jui, a été joué aux Français. Il était de famille noble, et … cachait son vrai nom. Et Gouhier s’engage dans un éloge enthousiaste de Moreau, qui a été son ami de … tous les jours, depuis le 18 mars, où il l’a vu pour la _ première fois, ou l’une des premières fois, jusqu’à la fin. Il ne l’a quitté que le mercredi, à la mairie du onzième, après la fusillade de Beaufort. (1) Il n’a pas
- revu Moreau… Gouhier confirme, ce que nous savons …. tous, que Moreau fut désigné par ses collègues du
- Comité Central pour rédiger les premières affiches. On continue de causer… Très peu d’entre nous ont — connu Moreau pendant la Commune. Gaillard, qui com-
- mandaïit les barricades, ne l’a jamais vu. Massenet (2)
- non plus. Noro, (3) qui a vécu longtemps dans le quar- ;
- tier de l’Hôtel-de-Ville, où habitait Moreau, ne le connaît n ( …. pas. Arnould ne l’a rencontré à la Mairie qu’à de rares y … intervalles. Seul Gouhier l’a fréquenté assidûment. Il +. était avec lui au ministère de la Guerre. Il l’a suivi par- , /.
‘tout. Pourtant Gouhier n’a pas connu Moreau avant la /
fin du Siège. Il a fait sa connaissance au Vaux-Hall, : È nationale. Moreau n’a jamais signé, pendant le Siège, Ë —— | 4 Q@) Voir Mes Cahiers rouges, 11, page 137. — (2) Massenet de Marancour, commandant d’armement. — (3) Noro, chef du 22° bataillon, puis de la 5: légion.
aucune affiche. Ni l’Affiche Rouge du 5 janvier 91. ; Ni l’affiche du jour de l’entrée des Prussiens.. (1) Il 5 n’était pas du 31 octobre, ni du 22 janvier. Il n’était pas de la Corderie… (2) D’où vient-il? Comment at-il fait irruption, brusquement, sans antécédents révolutionnaires, dans ie grand mouvement du 18 mars? Sa vie reste enfermée, mystérieuse, presque énigmatique, entre son entrée à l’Hôtel de Ville, et la fin tragique — maintenant, nous en sommes sûrs — à l’infâme caserne 1910. Quarante ans après. Dans une maison amie, je suis présenté à une dame, âgée, pleine de distinction, qui, tout de suite, quand nous fûmes seul à seule, met la conversation sur la Commune. Elle a lu mon récit des otages, (3) le chapitre de l’Archevéque, où je raconte la mort du capitaine de Beaufort. Nous causons. Les souvenirs se pressent sur les lèvres de mon interlocutrice, nets, vivants. me dit-elle — beaucoup connu monsieur de Beaufort… Charles de Beaufort, cousin germain d”Edouard Moreau… Tous deux habitaient chez leur tante, madame de Bauvière, 10, rue de Rivoli… Édouard Moreau, arrivé à Paris dans les premiers jours d’août 70, y avait retrouvé son cousin. Depuis, ils ne s’étaient plus quittés… Beaufort, dans un bataillon de garde nationale du faubourg Saint-Antoine. Monsieur Moreau dans le 183° bataillon du quatrième arron- ; (1) Voir la reproduction de ces deux affiches dans Les Murailles 4 politiques françaises, pages 490-1 et 931. Paris, Lechevalier, 1873. (2) Salle de la rue de la Corderie-du-Temple, où siégeait le Comité des Vingt arrondissements. G) Mes Cahiers rouges. Cahier II, pages 137 et suivantes.
É dissement.. Quand monsieur Moreau arriva à l’Hôtel de L Ville au 18 mars, Charles de Beaufort l’y suivit, pour entrer, x peu après, au ministère de la Guerre, en qualité d’oflicier . d’état-major… Vous savez que l’infortuné monsieur Moreau —…._ a péri à la caserne Lobau… Je l’accompagnais quand il a été 1 arrêté, le jeudi de la Semaine de Mai, rue de Rivoli, chez sa ; tante. La veille, Charles de Beaufort avait été fusillé, comme al vous le racontez, à la Roquette. Charles de Beaufort. Je le D vois encore, grand, mince, toujours coquettement coifté, de. avec sa chevelure noire, ses yeux bruns, très élégant dans É son uniforme de capitaine adjudant-major, aux aiguillettes Gr d’or sur la tunique bleue. Brave, dévoué. Sa mort, tué par k, les siens, fut une abominable erreur… Êg Ces quelques phrases de ma visiteuse m’apprenaient — bien des choses. Peut-être allaïs-je savoir, en entier, qui « était Edouard Moreau. Je hasardai une interrogation. à — Mais, avant la guerre, où était Edouard Moreau ? : D’où venait-il, quand il arriva à Paris dans les premiers C4 — Monsieur Moreau était à Londres quand éclata la —._ déclaration de guerre. Il y était depuis 1868, date à laquelle de il avait quitté Paris, avec sa femme et son jeune enfant. D À Londres, il s’était intéressé dans une affaire de fabrication —… de fleurs artificielles. (1) Dès que la guerre fut déclarée, sa “ résolution fut vite prise. Il ne voulait pas, lui, très patriote, $ rester à l’étranger quand il pouvait servir son pays. Il p rentra en France vers le 15 août, et se dirigea tout de suite a sur Paris, où il arriva vers le 20… Je l’y voyais souvent. æ Moi-même je m’étais engagée, pour la durée de la guerre, L dans les ambulances des Sœurs de France. Je fus attachée, ù jusqu’à la fin, à la brigade du général de la Mariouse, avec Le séjour à Bobigny, route de Saint-Denis… Monsieur Moreau $ (1) C’est peut-être pour cela que Lissagaray (Hist. Commune, à édition Dentu, page 112), qui ignorait les antécédents de Moreau, 7 ainsi que sa parenté avec de Beaufort, accole à son nom la qualification de « petit commissionnaire en marchandises ».
était, lui, au 183° bataillon, commandant Boudin. Il marcha, 114 dans les compagnies de guerre, à Champigny et à Buzenval.….
- Il était brave, d’une bravoure froide, et d’un patriotisme ardent… J’ai encore des lettres de lui… *= : Mon interlocutrice s’était tue, comme si sa pensée retournait tout entière vers ces lointains et poignants De : ont — Mais, demandai-je, monsieur Moreau… que faisait-il à Paris, avant de le quitter pour aller s’installer à Londres ? à — Monsieur Moreau… je l’ai rencontré pour la première D ; fois en 1867… Il faisait alors représenter, au Théâtre Rossini, à Passy, rue de la Tour, un théâtre qui n’existe plus depuis longtemps, une petite pièce dont je ne me rappelle plus le Eu titre. Vous retrouverez certainement le titre de cette pièce à la Société des Auteurs dramatiques dont il était membre. La pièce, une comédie en un acte, était signée du nom qu’il - N. à portait alors, et qui est le sien, E. Moreau de Bauvière. Il 20 donnait des articles à divers journaux littéraires. IL me $ lisait souvent des poésies. J’en ai conservé quelques-unes. Fr Il composait des œuvres musicales. Il fit une messe en #2 musique qui fut exécutée. Il dessinait des scènes charmantes. Quand je l’ai vu pour la première fois, il venait d’épouser une jeune fille, titrée comme lui. Rien ne laissait | entrevoir, à ce moment, sa destinée. Rien. Il m’était pas qu’il disparaïîtrait à si brève échéance, victime de l’effroyable J’étais fixé sur la personnalité d’Édouard Moreau. Je compris, alors seulement, la raison du silence fait autour de lui. Absent depuis trois ans de Paris, sans aucun lien avec aucun groupe politique, nul ne le conpaissait quand il y revint en 1870. Nul ne possédait Ses traits, publiés pour la première fois ici, grâce à l’obli- = geance de mon interlocutrice, qui voulut bien me confier 114 5
M. la précieuse photographie qu’elle possédait. Elle me confia aussi quelques lettres, celles qui lui restaient et | | - qu’elle avait pu sauver de la tourmente. Car ‘elle aussi dut fuir. Son crime était d’avoir continué à donner, F2 comme ambulancière, aux blessés de la Commune, les soins qu’elle avait donnés aux blessés du Siège. È vers Paris __ Édouard Moreau a quitté Londres. Il s’est arrêté
- pendant quelques jours dans un village de l’Orne, près
- d’Argentan. Il est là avec son jeune fils. La lettre sui-
- vante, non datée, doit être du 15 au 20 août. Elle fait _ allusion à l’affaire de la Villette (1) qui est du 13 août,
- et au nouveau ministre de la Guerre, Palikao, ministre _ depuis le 10 août. Remarque extrêmement curieuse. Édouard Moreau, non seulement n’affirme pas de senti-
- ments hostiles à l’Empire. Il serait plutôt disposé à mettre en lui toute sa confiance, et à espérer encore — que l’Empereur pût retirer la France de l’abîime où
- elle est déjà précipitée. s A Votre lettre est désolée et désolante. Prenez garde de vous —_ laisser aller à partager la mobilité du Parisien, qui conspue …—_ aujourd’hui ce qu’il acclamait hier, quitte à l’acclamer …— de nouveau demain. Si les Athéniens sont morts, ils revivent dans les murs de Paris. Il faut voir la question sous toutes —_ ses faces et avec ensemble ; il est impossible que le nouveau H À () Le 13 août 1870, Blanqui et une centaine de ses amis, parmi — eux Eudes et Bridault, qui furent condamnés à mort et délivrés le 4 septembre, tentèrent d’enlever le poste des pompiers du boule- …. yardde la Villette. :
ministre (1) débrouille en quarante-huit heures le chaos que 1 lui a laissé le maréchal Lebœuf, et, avant de régulariser les *a . mouvements secondaires, avant même de courir aux principes de l’émeute, qui est essentiellement prussienne, (2) il 73 faut qu’il meuve et masse les éléments militaires, ce qui se a
- fait en ce moment avec vigueur. Vous voyez que nos agita- È teurs ont quitté la partie lorsque cette partie est devenue nationale : la Marseillaise s’est retirée avec Rochefort dès qu’a vibré le mot : Patrie! La révolution, qui s’est trouvée : mal derrière le cercueil de Victor Noir, (3) fait dans ses : culottes en entendant le canon prussien. Incapables de diriger, ils ne cherchent qu’à déconsidérer ceux qui dirigent. On ne marche pas, c’est vrai, mais on organise la plus puissante défense qui se soit jamais réunie, et vous allez k voir bientôt un écrasement prodigieux; c’est avec plusieurs millions d’hommes que la France va tuer la Prusse, le passé et le droit divin. D’ailleurs, vous voyez que les Prussiens le | comprennent; l’arme au pied, ils ont peur de leurs premiers succès ; ils sentent que l’Empereur, perdu, tombé, méprisé, leur prépare un coup prodigieux, si quelqu’un de leurs 4 assassins n’arrive pas à temps; en tous cas, ils se savent À perdus; ils savent qu’ils ne sont venus que pour « engraisser nl nos sillons ». L’histoire nous prépare une grande page, et le temps que vous croyez perdu est le temps qu’elle met à retourner le feuillet. Courage! Courage! Rien n’est perdu; rien n’est dégénéré. #& .… Nous partimes enfin de Rouen; on nous renvoya de À gare en gare en changeant notre route, parce que le service , de la ligne était désorganisé pour le transport des mobiles. F Nous fimes ainsi plus de cent vingt lieues la nuit, atten- à dant deux heures à un point, trois heures à un autre. Vers : (1) Maréchal de Palikao, qui avait succédé le 10 août, comme & ministre de la Guerre, au maréchal Lebœuf. 4 (2) Les journaux de l’Empire affirmaient que l’affaire de la Villette avait été organisée par des espions prussiens. ? G) Allusion à un autre racontar des journaux, représentant 5 Rochefort s’évanouissant aux obsèques de Victor Noir, à Neuilly. « 116 Es (e
minuit, on me déclara qu’on ne pouvait me conduire que le surlendemain à Écouché. Il me fallut me contenter L d’aller à Argentan, où j’arrivai à trois heures du matin, ayant perdu ma malle dans les innombrables transbordements qu’on y avait faits; je fis partir des dépèches à sa À quigny, et que je la recevrais le lendemain. J’allai donc à 4 travers la ville; j’éveillai un loueur de voitures, et à quatre ei heures du matin, je partis. A six heures, j’étais ici. A onze Ê heures j’étais debout, quoique je me fusse couché brisé de [3 cette longue traite. J’allai à Rânes. Gens effrayés, tremf blants, revenant de tenter d’incendier le château de È M. Lebœuf, découragés par le départ précipité de toute É la jeunesse. Je courus à droite, à gauche, chez le Maire à ë qui je réussis de mettre le feu dans le cœur, dans les ê auberges où j’éveillai le courage et la haine; je n’ai pas —_ perdu mon temps. À huit heures, je revenais et je me È couchais, harassé, mais heureux de n’être pas déjà venu W pour rien. Je n’aurai peut-être pas de volontaires ; mais fi j’ai jeté un grain d’enthousiasme qui pousse déjà. Le Maire 1 se plaint de n’avoir pas d’ordres. Eh bien, lui dis-je, Ë agissez de vous-même; votre puissance est énorme, vous 4 êtes la nation, c’est en vous qu’est sa force : debout! à Merci, me répondit-il, je commence demain. Et me saisis- & sant les mains : Vive la France! dit-il. J’ai vu les paysans : “ même élan. pi .… En deux jours, notre Abel (1) a déjà rougi et bruni, …._ il fait l’admiration de tout le monde; on se le repasse de k lèvres en lèvres. Est-i vif! Est-i résous! Est-i aimabe ! Est-i F: chérissant ! Et fort ! Et malin! Et füté! Et de fait, il rit à tout le monde, court après les poules, traîne les brouettes, porte des paniers deux fois lourds comme lui, se barbouille de cerises, imite le meuglement des vaches, appelle les k chevaux : dada! administre des coups de baguette à son (1) Le jeune enfant d”Edouard Moreau. Nous n’avons pas cru devoir supprimer ce passage, qui témoigne de laffection sans bornes que Moreau portait à son fils.
un grand sérieux des horreurs épouvantables qu’ilest censé __ avoir commises, et il ne manque jamais d’ajouter : « C’est Milliet qui n’a appris ça. » M. Sain et d’autres personnes qui ne me connaissaient pas ont gobé tout d’abord cette ‘s mauvaise plaisanterie, et je passe pour être profondément corrompu. Pury a toujours été d’ailleurs pour moi un ’ Aujourd’hui commence l’exposition des envois de Rome. Je n’ai pas encore revu le groupe de Mercié terminé et : moulé en plâtre, je suis sûr qu’il n’aura fait que gagner. Mercié avait essayé de mettre dans la main de son jeune homme mourant une baïonnette ; l’effet n’était pas heureux;
- il s’est décidé pour la poignée d’un sabre de cuirassier. | J’aurais voulu voir à ses pieds un chassepot, l’arme natio- 2 : nale pendant la dernière guerre, c’eût été une date, mais se l’harmonie des lignes d’une composition sculpturale a des à exigences qui passent avant tout. À Madame Milliet à son Jils L Lockroy n’est sorti de prison que le 18, je ne sais pour- 4 droite et la gauche ne se sont pas encore dévorées, celane se fera pas attendre. La gauche a eu un échec hier, Buffet Je t’envoie un numéro de l’Illustration où le tableau de Blanc est assez maltraité, mais je crois que les artistes mi aiment encore mieux les critiques que le silence. — Je suis allée à FExposition avec M. Barbier et Euphémie; ils sont peu artistes; ils n’aiment que la peinture littéraire. Le D: Musée des Copies a beaucoup plu au docteur, il gagne en ’ effet énormément à être vu en sortant du Salon; le souvenir de toutes les femmes nues qui ont les quatre fers en l’air 14 et qui sont de toutes les couleurs fait trouver beaucoup de Z plaisir à regarder les femmes de Raphaël. Le docteur me demandait très sérieusement: pourquoi les peintres qui font du nu n’étudient-ils pas la nature et les maîtres? Ta copie lui a beaucoup plu; il a vu les Musées de Madrid, de
Lisbonne et de Londres, il apprécie les tableaux des d maîtres anciens, beaucoup mieux que la peinture moderne, où il ne cherche que ce qui est joli ou amusant, < Paul à sa mère Ù | Quelle série de tristes nouvelles! L’accident de Fernand, (1) la maladie de mon père qui empire, c’est affreux à penser; ta lettre m’a consterné. Après les malheurs privés, les malheurs publics. Le télé- graphe vient de nous apprendre la crise que subit le Gouvernement. Est-ce le prélude d’une nouvelle guerre civile ? J’ai peine à comprendre une aussi coupable folie de . la part de l’Assemblée, Que va-t-elle faire? Où veut-elle en venir ? Paris va-t-il accepter tranquillement ces nouveaux maîtres ? L’armée soutiendra-t-elle ces fous furieux ? Les Prussiens ne vont-ils pas profiter de l’occasion ? J’ai beau dévorer les journaux, je ne comprends qu’à demi la situation. Quelle souffrance d’être loin de Paris dans de pareils moments ! Je n’y resterai pas longtemps, je t’assure, si les choses s’aggravent. — Encore une chose qui m’attriste, : c’est de lire dans les journaux que ce sont les cuirassiers de mon oncle qui auront à maintenir la tranquillité sur les Naturellement voilà le mariage remis et probablement manqué. — Tu comprends que je n’ai guère le cœur à vous | parler peinture ou voyages. Envoie-moi, je te prie, de suite de l’argent; je puis en avoir besoin d’un moment à l’autre, et de toute façon, je ne voudrais pas me trouver à court comme la dernière fois. — Je t’embrasse, ma pauvre chère mère. Tout à vous. à Louise M. à son frère M. Charles Clément a fait dans le Journal des Débats un article sur le Musée des Copies, et dit quelques mots bienveillants de la tienne. : (à) Une fracture du péroné à la suite d’une chute de cheval.
un cas de conscience Je continue mon compte rendu du Salon et t’envoie quelques croquis. Une bêtise pour commencer, c’est un tableau représentant une table avec un encrier, une plume, du papier et un bouquet de pensées ; c’est intitulé : « Ce ÿ qu’il faut pour écrire. » Quelle idée de faire un tableau 3 d’une devinette, d’un rébus! — Je passe aux portraits. Carolus Duran a peint son fils, un bébé tout habillé de : velours bleu et de satin bleu sur fond bleu et tapis bleu; l’enfant tient un camélia rouge. C’est un tour de force très habilement exécuté et agréable à voir. — Mademoiselle . Jacquemart a un portrait de Dufaure; il est bien peint, mais le modèle n’a pas dû l’inspirer ; il a un air idiot, de petits yeux couverts par de gros sourcils en broussaille, une grosse lèvre pendante et un gros ventre. — Cette fois, je vais faire des compliments à Monchablon, son portrait de M. Buffet est très bien; c’est un bonhomme sec, avec une physionomie rusée et mauvaise ; ses cheveux blancs se dressent en huppe sur sa tête; il a l’air d’un coq en colère. D’une main, il tient le Journal des Débats, de l’autre une prise de tabac. Monchablon a encore le portrait de son frère en mobile. C’est un gros jouflu à l’air ennuyé et | endormi, dans une pose affaissée qui n’a rien de militaire. — Darier a deux portraits de demoiselles très bien dessinés et d’un ton très fin, mais tout ce qu’il y a de plus gris, robes grises, fond gris, expression peu aimable, physionomies bien genevoises. Nous avons rencontré Darier au | Salon et il est venu chez nous. On voit qu’il aime bien, mais c’est toujours le même caractère nonchalant. De Barrias, une Hélène qui se réfugie sous la protection de Vesta. Ce n’est qu’une académie passablement tortillée, elle ne vaudrait pas la peine qu’on brülät Troie pour ses La Dalila de Humbeft est remarquable malgré ses défauts. On sent quelqu’un de grand talent, mais il manque d’idéal; | sa Dalila est une petite Parisienne déshabillée, elle est | raide ; son visage est expressif, ses lèvres pincées lui donnent un air méchant. Le Samson est aussi trop moderne; : il n’est pas assez fort, ce sont des gens osseux et chétifs. Les poses sont assez originales, mais de lignes peu harmo120
nieuses. Il a probablement fait exprès, mais le sujet méritait mieux que ce réalisme-là.
Scher:o par Bonnat. Une Italienne qui tient sa fille renversée sur ses genoux ; c’est ravissant d’expression, On ne s’en douterait guère en voyant le croquis que je t’envoie, mais il y avait tant de monde à regarder ce tableau que j’ai eu de la peine pour tracer en cachette quelques traits de crayon.
Madame Milliet à son fils
Quels événements imprévus ! (1) Je t’ai envoyé une masse de journaux qui ont dù te rassurer. Paris est aussi tranquille que s’il ne s’était rien passé d’extraordinaire. Il eût été vraiment curieux que les Parisiens prissent les armes pour soutenir leur ancien ennemi! — La République n’est pas remise en question, pour le moment. Les républicains disent que la France est avec eux et qu’ils triompheront légalement. C’est fort bien, mais on va fausser et mutiler le suffrage universel. Qui sait ce qui sortira des nouvelles
Pour moi, je trouve ce qui arrive très malheureux. Heureusement les trois partis monarchiques, qui se sont entendus pour renverser Thiers, ne s’entendront pas longtemps. Déjà l’on fait sentir à Mac-Mahon qu’il n’est qu’un mannequin, et on ne lui a pas permis de prendre un ministre soupçonné d’être centre-gauche. Tu ne saurais imaginer à ; quel point la droite déteste Thiers. La Patrie l’appelle j « homme funeste, pétroleur ; il est impossible de le supporter en France, il faut l’expulser. » Qu’ils s’arrangent ! #
L’argent est prêt pour payer les Prussiens ; de ce côté tout ira bien; si nous pouvions une bonne fois en être débarrassés, ce serait un grand soulagement et nous aurions les coudées plus franches, Les troupes sont consignées au quartier, il n’y a eu que quelques patrouilles par précaution.
Comme tu le prévoyais, les projets de mariage sont sus-
(1) Le triomphe de la droite, Thiers renversé.
pendant les longues et solitaires factions de nuit des É sentinelles perdues. Plus d’une y a mis, à l’endroit de la É poitrine, à la place du cœur, de ces baisers superstitieux : auxquels elles attachent la vertu de repousser les balles. Moi, rien! Je ne crois certes pas à l’utilité de ces fétiches; mais je crois aux sentiments qu’ils représentent… Allons,
- allons, il ne faut pas se laisser aller à ces idées; sac au dos,
fusil chargé et en avant… mourir pour la Patrie! IL faut se
griser dans le culte de cette grande Idole, et n’espérer de
lendemain pour soi que si on l’a fait plus beau pour elle… :
Je vais me coucher pour me préparer à la fatigue. On /
nous annonce pour la nuit prochaine une marche forcée…
Au revoir ou adieu.
La lettre suivante, écrite le dernier jour de cette : terrible année 1870, met à nu l’âme tendre et familiale d’Édouard Moreau. Ses préoccupations patriotiques ne lui ont pas fait oublier un seul instant ses devoirs de ! père. Loin par-dessus les murs de la cité assiégée, il est un petit être qui est à lui seul toute sa vie et tous ses espoirs. C’est à lui qu’il songe. Cœur patriote et aimant, - ° c’est toujours à son fils chéri qu’ira la pensée de Moreau, quand, déjà condamné, il s’engouffrera, avec ses compagnons d’infortune, sous le portail de l’horrible | abattoir où la plus affreuse, et la plus imméritée des | morts, l’attend. | « Bonne année. Oui, malgré l’affreuse crise que nous traversons, je veux saluer avec vous le nouvel an. D’ailleurs, c’est quand on est malheureux que l’on peut, à plus juste titre, former des souhaits : le moment n’est donc jamais mieux venu. Puisse l’année dont le glas sonne emporter
avec elle les derniers débris de nos hontes et la dernière
- étape de nos revers ; puisse celle qui vient, être l’aurore
d’une nuit sanglante dont nous sommes sortis plus forts et
-_ meilleurs; puisse-t-elle s’élever à l’horizon enveloppée
._ comme un enfant divin dans des langes victorieux, langes
- aux trois couleurs flottant enfin sur nous au souflle de la -
ë Si, de ce haut aspect, nous nous abaïissons à nous, je vous souhaite autant de force et de santé que vous avez …. de courage; autant de repos et de bien-être dans l’avenir
- que vous avez maintenant de fatigues et de privations;
_ d’autant plus de récompense que vous en cherchez peu. % A moi, je me souhaite tout ce qui peut être désirable « pour Baby Croiriez-vous que je fais encore des rêves
d’avenir heureux au milieu de l’horrible cauchemar où
…—_ j’entends sans cesse une petite voix m’appeler? — Quand
4 je l’ai quitté, il a étendu ses petites mains vers moi, ila
- dit: Papa, papa!, pleurant de me voir partir; pas une n
minute de ma vie ne s’est écoulée depuis sans que je sois
- en proie aux plus affreuses craintes; eh bien, par moment, s il me passe dans l’esprit et dans le cœur des éclairs illumi-
2 : nant un tableau d’avenir où un foyer calme et heureux nous
: … réunit avec ce cher petit être sur les genoux — oh! l’espé- “ rance! — Il faudrait pourtant bien peu de chose pour ren-
- verser tout cela.
À Voyons, arrière les idées noires! le nouvel an régénérera,
—. réparera, édifiera.. Quand le Nil déborde, c’est un fléau;
| quand il est rentré dans son lit, il a laissé des bienfaits.
_ Telle cette guerre; telle sera 1871 après 1870. — Tel sera notre avenir. Le bonheur et la fortune courent souvent
__ après ceux qui les fuient; tous deux nous attendent peut-
être au bout du chemin que nous suivons, chemin qui passe à travers des champs de bataille et où nous ne serons “…._ peut-être pas renversés..
; Je pose la plume sans vous quitter pour cela; mais s ; comme on a coutume de nous battre le rappel vers
__ deux heures du matin sans que nous soyons prévenus, je _ vais me coucher à tout hasard.
Une lettre curieuse par ses conclusions. Le patriotisme de Moreau ne rencontrerait-il pas plus d’occasions d’être satisfait, si, au lieu de rester dans la garde
- nationale, il prenait rang dans un régiment de l’armée.
La question avait été débattue entre lui et le destinataire des lettres ici publiées. Décidément, Édouard
Je ne vous ai pas répondu au sujet du 42° de ligne. La raison est que je puis rendre plus de services en donnant une impulsion quelconque qu’en tenant simplement mon rang dans une escouade de ligne. Quoique n’ayant encore
’ rien fait de bien appréciable, j’ai plus fait déjà que si j’avais été soldat d’un régiment. La formation, l’habillement, l’armement de mon bataillon, son emploi actif, sa présence aux avant-postes, la rectification d’une tranchée, le prolongement d’une autre, la résistance aux idées de découragement, même auprès des généraux, et d’autres petits détails qui m’échappent à moi-même, m’ont rendu | bon à quelque chose. — Laissez venir quelques rayons de soleil et les idées me pousseront. J’ai un peu du général, mélange sortira un résultat, soyez-en certain, d’autant mieux que je n’ai ni orgueil ni ambition.
La capitulation est signée. (1) Nous allons voir se réaliser les rêves de Moreau. De ce mélange, comme il dit, de général, d’ingénieur, de chef de partisan | et de tribun, va se dégager le membre du Comité |
Central, bientôt commissaire civil au ministère de la _ Guerre de la Commune. La dernière lettre, le dernier __ billet d’Édouard Moreau, avant le 18 mars, est le sui- À J’ai pesé de tout mon poids pour fortifier cet esprit de 4 résistance à outrance. (1) Si vous ne devez plus me revoir, je vous dis adieu. | Ces quelques lignes disent tout l’état d’esprit de 1 Moreau, à la veille de l’entrée des Prussiens. (2) Il a été de ceux qu’un patriotisme exaspéré a poussés à …._ accepter le projet, à la fois sublime et insensé, de barrer la route à l’ennemi victorieux, de s’opposer par les armes à l’occupation allemande. Il a, encore une fois, fait le sacrifice de sa vie… (1) Une réunion des délégués de la garde nationale avait eu lieu le 24 février au Tivoli-Vauxhall, et il y avait été pris la résolution « de se porter contre l’ennemi envahisseur, au premier signal de lPentrée des Prussiens ». Moreau fait certainement ici allusion à cette réunion à laquelle il a dû assister.
un cas de conscience 4 mains atroces; toute sa figure était teintée et ses demiteintes étaient aussi foncées que les ombres; tout était gris, mou et fondu; etelle a été reçue ! Si c’est comme ça EL. qu’il faut faire, ce n’est vraiment pas encourageant !
Nous allons passer quelques jours à la Colonie, pour : respirer un bon air parfumé par les roses, en attendant * que tu nous dises où aller te rejoindre. Nous allons te 3 trouver bien maigre et brûlé du soleil comme un véritable 11 JUE\ bientôt, mon cher Paul, ta sœur et amie. <
Je suis bien surpris et bien inquiet de n’avoir pas trouvé ?
ici une lettre de vous. Tu m”écris que Louise est malade, ‘4
1 puis tu me laisses sans nouvelles. A Florence, j’allais à à plusieurs fois par jour à la poste. N’avez-vous pas reçu la à lettre que je vous ai envoyée à la Colonie ?.… .
8 heures du soir.
Je les reçois enfin vos bonnes, longues et charmantes 4
Re lettres; comme j’en avais besoin! Louise raconte avec à beaucoup de verve son examen, je suis certain qu’elle . réussira la prochaine fois. Enfin je commence à me dire … <
que vous allez peut-être venir. C’est donc bien vrai que je 4
vais vous revoir, après plus d’un an de séparation ! :
Le projet d’aller vous attendre au haut du Simplon v n’est peut-être guère raisonnable, mais la chaleur est : accablante et voici le passage de mon guide qui m’a tenté : 710 « Simplon, (Hôtel de la Poste), village entouré de hautes montagnes qui le privent pendant plusieurs mois de x. l’année des rayons du soleil; l’hiver y dure huit mois, 4 et le froid y est souvent excessif. » Et plus loin : « Le val De d’Isella surpasse celui de Gondo en aspect désolé. » < N’est-ce pas séduisant? Je crains pourtant que ces gorges de montagnes, malgré leur altitude, soient en ce moment de vraies fournaises. k
Le neuvième cahier — (XIII-3) — était déjà imprimé
lorsque j’ai retrouvé la lettre suivante. Elle montre bien
à quel degré d’exaltation patriotique étaient montées,
dès le premier siège, les âmes indomptables de nos
Alix Payen à son mari . :
Je tl’écris sans courage, puisque mes lettres ne t’arrivent 2
pas. J’ai grande envie de te voir, et je suis triste comme
un bonnet de nuit. Dimanche on s’est tiré des coups de
fusil à l’Hôtel de Ville. Le remplacement de Trochu par |
Vinoy ne contente personne. Ce n’est pas là un change-
ment, puisqu’ils combinaient toujours ensemble leurs à
opérations. On entend dire tout haut que les généraux, qui .
n’avaient pas de canons à Montretout, ont bien su en
trouver pour les braquer autour de l’Hôtel de Ville. En effet, il :
y avait là un appareil de mitrailleuses, qu’on eût mieux
aimé voir tourné contre les Prussiens. Je vois qu’il faut .
rabattre de ma confiance dans le Gouvernement. Les géné- |
raux n’ont qu’un désir : capituler. Ils ne veulent pas voir
que les mobiles et les gardes nationaux sont devenus de
vrais soldats. La proclamation de Vinoy rend trop évident
son peu d’espoir de nous sauver. Ah! si Gambetta était
ici! Je crois qu’il secouerait tout ce monde-là et donnerait
un peu de son énergie aux plus mous.
a l’Hôtel de Ville
Lendemain du Dix-Huit Mars. Avec tout le Comité
_ Central, Édouard Moreau siège à l’Hôtel de Ville. C’est
par ce billet triomphant qu’il l’annonce. A l’heure
tardive où il l’écrit, il vient de rédiger le long manifeste
qui paraîtra à l’Ofjiciel du 20 mars. Il en est certaine- “
_ ment l’auteur. La phrase finale est dans sa manière,
. parfois déclamatoire. Voici ce court billet :
Hôtel de Ville, 19 mars. Nuit.
Nous avons réussi et je ne suis pas mort. Comment
cela se fait-il?
Si, dans la position toute exceptionnelle où nous nous
trouvons, il m’arrive quelque chose, vous direz à mon fils
que son père a siégé à l’Hôtel de Ville et a signé des
Merci d’avoir pensé à moi.
Une lettre, cette fois plus longue, écrite, comme le
précédent billet, dans la nuit, après quelque orageuse
séance du pouvoir nouveau. Édouard Moreau explique
4 129 .
les raisons qui lui ont dicté son attitude. Il est de ceux 4 qui, refusant de se présenter à la Commune, (1) ont, à d’après la promesse faite dans la déclaration du 1] 20 mars, loyalement déposé le mandat que le peuple Î leur avait confié. | .… Je vais vous dire pourquoi j’ai persisté jusque là. Je suis entré définitivement dans ce courant avec un but bien à défini, bien arrêté. Je vous ai dit un jour : « ce n’est plus Ÿ qu’une affaire de temps », mais j’ai voulu que ce temps fût consacré à quelque chose. Ou vous êtes bien aveugle, ou à vous avez dû voir qu’il me fallait quelque résolution grave, pour me faire sortir d’une obscurité qui est pour moi une | sorte d’orgueil de conscience. Je sais que dans les révolu- | tions radicales comme celle-ci, les haïnes et les ambitions | montent bientôt à la première place : je sais que le premier | mot qu’on y oublie est celui de Fraternité, et j’ai voulu dans #| cette fournaise éteindre au moins une étincelle. Chacune de | mes minutes a été employée à rattacher un lien qui se h brisait, chacune de mes paroles a porté une idée de conciliation. Vingt fois, par un mot, une démarche, j’ai empêché que le sang coulàt. J’entends, par démarche, ma simple présence au milieu d’ouvriers, mes frères, dont je n’étais fait des amis. Il n’a souvent tenu qu’à un fil, sur la 5 place des Vosges, que des coups de feu ne partissent. Lorsque je fus porté à l’Hôtel de Ville, j’essayai, dans les , conseils, de faire faire à ce peuple que j’aime, sa grande révolution pacifique, avec la majesté qui convient à un lion qui se réveille d’une torpeur de vingt ans. Je lai rêvé, montant simple et fort au gouvernement, déposant loyalement son mandat au terme convenu. Lorsque j’ai vu les (1) Les élections pour la Commune avaient été fixées au 26 mars. j
élections fixées, comme on m’avait porté candidat, je suis allé déposer publiquement ce mandat, et refuser la place que le triomphe m’offrait. Le lendemain, j’en recevais de 1 vous le conseil. Vous voyez que nous nous entendions mieux que vous ne croyiez. Bref, la bourgeoisie n’a pas 4 voulu faire de concessions, et vraiment, elle en devait, et Ê beaucoup: elle n’a pas voulu se mettre franchement dans ; la cause populaire; son mauvais vouloir paralysera peut- être les efforts les mieux intentionnés. Nous verrons… Une seule ligne. Mais que d’espoirs, que de rêves dans ces quelques mots. Nous partons pour Versailles! ; Cela est du 3 avril, quand, pleines d’enthousiasme, certaines de coucher le soir devant l’Assemblée, les troupes de la Commune partirent comme pour une promenade militaire. Le réveil devait être terrible. Mais Edouard Moreau était de ceux qui se croyaient sûrs du triomphe. Si jamais l’écriture trahit la pensée, celle ; d’Edouard Moreau fut, ce jour-là, l’expression même de son enthousiasme. D’habitude maigre et mince, l’écriture est large, haute, impérative. Le V de Versailles lance orgueilleusement ses branches. On sent qu’en traçant cette majuscule belliqueuse, Edouard Moreau a songé, en même temps qu’à Versailles, à la Victoire. (1) Voici cette ligne :
- Nous partons pour Versailles. A bientôt, j’espère. ; (1) Voir le fac-simile, page 143. | 131
. Édouard Moreau écrit rarement. Ses multiples occu- pations ont tari sa plume. Voici une lettre intéressante. Édouard Moreau semble avoir eu une influence prépondérante dans les conseils du Comité Central, quand ce dernier se mit résolument en lutte avec la Commune. Le 3 mai, date de la lettre qui va suivre, Rossel est, depuis le 1°”, délégué à la Guerre. Le Comité Central, qui a accaparé presque tous les services du ministère de la Guerre, voit en lui un obstacle. Rossel est militaire avant tout. Il exige de la discipline. Il est fermement décidé à mettre un peu d’ordre dans le désordre que l’inertie de Cluseret a laissé grandir. Il brisera le Comité Central. J’ai raconté déjà (1) qu’à cette date du 3 mai où écrit Moreau, me trouvant avec Rossel dans son cabinet, le nouveau délégué à la Guerre apercevant dans la cour un groupe de membres du Comité Central en uniforme, se retourna brusquement : « Si je les faisais fusiller, là, tout de suite ! » dit-il. Rossel partit quelques jours après. Le Comité Central continua d’intriguer, multipliant encore l’incroyable désordre qui régnait dans la direction des opérations militaires. Édouard Moreau écrit la lettre suivante au sortir d’une des séances où les membres du Comité, aidés des chefs de légion, peursuivaient leur conspiration contre la
Nous sortons de séance. Le Comité Central avait appelé à sa réunion les vingt chefs de légion de Paris : quinze sont
(1) Mes Cahiers rouges, III, page 317.
venus. Cette convocation a élé faite après un arrêté pris par le colonel Rossel, sur une nouvelle formation qui 4 porte atteinte à notre Fédération de la garde nationale. Il : a été décidé à l’unanimité que nous irions tous demain à la É Commune lui faire part de notre volonté qui est :
1° La suppression du Ministère de la Guerre.
: 2° Son remplacement par nous, Comité Central.
14 Nous avons résolu enfin que, si la Commune ne nous
FE accordait pas cela, nous passerions outre, en lui rappelant
4 qu’elle n’est pas le gouvernement, mais simplement l’admi-
à nistration communale, et que la garde nationale, représentée
LE par nous, était la seule force de résistance légitime de Paris.
! En un mot, les hommes du 18 mars reprennent la Révo-
; lution qu’ils ont faite, et vont agir révolutionnairement.
É Si la Commune accepte, je propose le décret suivant,
Æ pour être immédiatement affiché :
Considérant que tous les habitants de Paris sont solidaires pour la défense de leurs foyers attaqués par une
Considérant que la population de Paris ne se bat que pour se défendre, et que la défense est légitime par tous les moyens ;
| Considérant que la liberté et la propriété des bons si] citoyens doivent être sauvegardées, l’honnêteté et la dignité
Sur la proposition du Comité Central de la garde nationale, et au nom d’une révolution pacifique attaquée par les
Ë La Commune de Paris décrète :
1° La levée en masse est prononcée.
2° Tout citoyen français revêtu des titres ou fonctions de colonel ou chef de corps, à quelque titre que ce soit, qui,
\ dans les trois jours, n’aura pas donné son adhésion à la : F4 cessation des hostilités ou déposé ses armes portées contre
Paris, sera condamné à mort, ses biens meubles seront. saisis, ses biens immeubles rasés au niveau du sol, le terrain vendu en place publique, et son nom sera inscrit sur des tables d’infamie exposées au coin des voies principales. ; 3° Amnistie pleine et entière est accordée à tous ceux qui
4° Sera puni de mort tout citoyen convaincu de trahison, d’espionnage, de vol de fonds publies ou d’accaparement de denrées alimentaires.
5° Seront sévèrement réprimées : toute arreslation faite ; sans un mandat régulier, toute atteinte individuelle à la liberté individuelle ou à la propriété, toute attaque calomnieuse, par voie d’écrits, au gouvernement actuel de Paris.
6° Sont requis selon les besoins de la défense : tous les docteurs en médecine et officiers de santé pour le service des ambulances et hôpitaux, selon l’âge; tous les mécaniciens, fondeurs et fabricants pouvant servir à l’armement; tous les ingénieurs et architectes pouvant être employés aux travaux de terrassement.
7° Les femmes et les énfants volontaires seront employés à la confection des cartouches, vêtements, etc.
8 Tout établissement de boisson d’où sortira un citoyen
: en état d’ivresse sera immédiatement et définitivement 4
9° Le présent décret sera rapporté immédiatement après la cessation des hostilités et lorsque Paris aura, pour garantie, le licenciement et la rentrée dans ses foyers de l’armée de Versailles.
Si vous voulez de la vraie révolution, honnête et nerveuse,
Je ne sais si la Commune, toujours tremblante, acceptera ; mais la résolution est prise, et mes collègues ont l’air
. - Si nous réussissons, je demande, de suite après, les élec_ tions pour la Constituante. : Quoi qu’il arrive prochainement, ne vous étonnez pas. [. Le lendemain, 9 mai, Moreau est nommé par le Comité é…_ de Salut public commissaire civil de la Commune auprès é du délégué à la Guerre, Delescluze. Quelques jours après, Eu Le 17, il est chargé de la direction de l’Intendance. C’est _ dans cette fonction que le surprendra la défaite. La … défaite, il ne la prévoyait pas si proche, lui qui, dans la | 4 lettre du 3 mai, traçait un programme si minutieusement détaillé de ce qu’il voulait faire. Lui, qui songeait
- — inexplicable aveuglement — à réclamer les élections Ë pour une Constituante !
4 J’ai retrouvé, à la Société des Auteurs dramatiques, le titre de la piècette donnée par Édouard Moreau au » Théâtre Rossini de Passy, une Pointe d’Aiguille. Cette …. comédie en un acte fut représentée, à la soirée d’ouver-
- ture du théâtre, nouvellement édifié rue de la Tour, 56,
- le 27 mars 1867, comme le mentionne le Figaro du dit jour, à la rubrique « Échos des Théâtres » : Fe . C’est ce soir, à 7h. 1/4, que s’ouvre le Théâtre Rossini. 4 Si vous prenez une voiture sur le boulevard ‘pour aller Ë
assister à cette inauguration, dites au cocher : 4 — À Passy, rue de la Tour, 76. S C’est là. On joue trois pièces. Un prologue, à Passy, de : MM. Félix Savard et Baralle; une comédie en un acte inti- à | tulée Une Pointe d’Aiguille, de M. E. Moreau de Bauvière, ; _ et un opéra-comique en un acte : La Dernière Vendetta, de MM. Emile Thierry et Schubert. 4 Il m’a été impossible de retrouver un exemplaire imprimé de la comédie d’Édouard Moreau. La Biblio4 139 k
thèque Nationale n’en possède pas. A-t-elle seulement À jamais été éditée? La Bibliothèque Nationale possède une brochure de seize pages, qui doit être un article de revue tiré à part et mis sous couverture, intitulée l’Enquête Agricole, par E. Moreau de Bauvière, 1866 3 (dépôt légal 3290). Mais est-ce le même auteur que celui de la comédie du Théâtre Rossini? La comédie d’Édouard Moreau ne semble pas avoir eu beaucoup de succès, au dire du Figaro. Le Théâtre Rossini, construit par un ancien.commerçant du quartier, fut du reste, dès son ouverture, en proie à de multiples soucis, et il dut bientôt fermer ses portes. De cette même époque 1867, nous possédons d’Édouard Moreau, qui signait alors E. Moreau de Bauvière, — il ne supprima la particule et le nom qui la suivait qu’après la guerre — quelques menues œuvres poétiques, écrites sans prétention, qu’on lira cependant avec Lundi, nuit, 6 mai. Si j’étais amoureux de vous, Dans nos heures de tête à tête Mon regard plus tendre et plus doux Sans cesse au vôtre ferait fête. Si j’étais amoureux de vous, Viendrait une minute ardente Où je dirais de ces mots fous Qu’on ne sait pas, mais qu’on invente, Si j’étais amoureux de vous. l
- Si j’étais amoureux de vous, Au moment où la sève monte, En mai, mois des nouveaux époux Si j’étais amoureux de vous, Tout comme un chat dans la gouttière Je pousserais des mi…a…ous!.… A toucher une âme de pierre, Si j’étais amoureux de vous. Si j’étais amoureux de vous, ; De vos bras et de leur tendresse Je voudrais faire des licous ; Qui m’emprisonneraient sans cesse. 4 Si j’étais amoureux de vous, J Vos yeux aux divines caresses Ne. Seraient mes trésors, mes bijoux, Et je compterais mes richesses Le. Si j’étais amoureux de vous. Si j’étais amoureux de vous, à Avec une ardeur insensée Peut-être serais-je jaloux | D’un regard ou d’une pensée, | À Si j’étais amoureux de vous. Mais quoique vous soyez sévère, £ Je trouverais, pour être absous, Quelque bon moyen, je l’espère, Si j’étais amoureux de vous. | Si j’étais amoureux de vous, Mon esprit sens dessus dessous Près de vous battrait la campagne. Si j’étais amoureux de vous, Je vous exciterais peut-être, En motivant votre courroux, f A me jeter par la fenêtre, - È Si j’étais amoureux de vous. | 4 141
Si j’étais amoureux de vous, EE D Dans mon bras, vous berçant penchée, > Je vous tiendrais sur mes genoux * + 400 D Souriante et demi-couchée. { Si j’étais amoureux de vous, À A l’heure des teintes plus grises, à Peut-être que vers les verrous… He 3 Mais chut! Je ferais des. bêtises | Si j’étais amoureux de vous. F4
Il y a des hommes pratiques. (Physiologie du dix-neuvième J Ma plume a pris dans l’écritoire La goutte d’éncre que je voi. Ï Que deviendras-tu, perle noire? 4 Dis-moi ce qui se passe en toi ? FR Je t’obéirai, mon poète. : Parlons de Dieu : c’est le principe. Re. Us Veux-tu prier ou blasphémer ? à t Il est : de lui tout participe; { ZAR On doit le connaître et l’aimer. — JR Il n’est pas : sage est qui le nie; BRU La raison condamne la foi; LS Le mot Dieu sans rien qui l’appuie, “ N’est qu’une couronne sans roi! a ea
” IV.—« Nous partons pour Versailles ! » CNE ie #50 Fac-<imile d’un billet, adressé par 2 FVRÈ TRE Æ Le billet n’est pas daté, mais il 2 RS à moment où les troupes fédérées vont * FACE ( marcher sur l’Assemblée. 2
..
| 4
| 3 La science éclaire le monde : Portons son livre grand ouvert ! Que son rayon, lueur profonde é ) La science nous nuit, mes frères; É 4 Elle émancipe les esprits ; | Sachons éteindre les lumières, ’ Les efforts, les élans, les bruits! | 4 Chacun pour tous ! C’est la devise Qui doit régir l’humanité. À chacun la part de ta bise Et de ton pain dur, Charité! — b Chacun pour soi. Les gueux sont drôles. J’ai gagné mon toit, mes habits, Des fourrures pour mes épaules, Eux n’ont rien su gagner : tant pis!
! Quand notre pauvreté se cache Sous les longs plis d’un fier lambeau, 1 Ne laissons jamais voir de tache d A travers les trous du manteau ! — j Je prends mon bien où je letrouve.…. Bien sot qui n’en agit ainsi Je suis honnête, je le prouve, Rien n’est plus clair : j’ai réussi! Se marier ! Courage et joie !.…. A deux c’est chercher son bonheur; A deux, c’est lutter dans la voie; c = A deux, c’est garder son honneur ! —
; Un contrat. C’est une facture : Un nom vaut tant… Mais la future Donne en plus son corps pour appoint…
£ L’amour, c’est le sang de notre être, £ L’âme de l’enfant qui va naître. 4 C’est presque une création! — ji Tout se vend : l’amour est à vendre… h Pour qui sur la place a crédit. A Achetons; mais sachons n’en prendre | Je puis encor, à mon Poète; ÿ Je puis encor signer d’un trait } L’ordre au bourreau pour une tête, ; Ou viser de Jean Huss, l’arrêt! — | Je puis, du martyr qu’on mutile, os s Glorifiant le nom flétri, Avec le seul mot : Evangile, (44 Faire une Croix d’un pilori! ra Ainsi parla la perle noire; æ Puis elle dit : Ton plan conçu, FE Écris : je serai ton histoire! 4 #- L’œuvre, c’est l’homme à son insu! LC O juif-errant de la pensée PS Prends garde, car tu resteras… © Car, ton existence passée, 2 Glorieux, Maudit, tu vivras! .
- La pincette à la main je rêve, ; ch Et tout en tisonnant mon feu, Au souvenir qui s’en élève É £ Je vais dire un dernier adieu… : = | 4 s Que vois-je là ? C’est ma Lisette 4 Du foyer gentil farfadet F . Voile son visage coquet. à | Dansez, dansez /bis) à 4 De loin mon cœur veut vous bénir! & F. . Lisette, il fait un temps superbe: 6 2 EE Notre nappe, à nous, c’était l’herbe, 5 1 Et le cabinet, les lilas. s : Puis, revenant de Romainville, | Æ Dans l’ardeur, ma main malhabile | | ‘# Faisait craquer le lacet. | DE Dansez, dansez /bis} ; à Dansez, mes joyeux souvenirs, ete. pe: 3 Te souviens-tu de la mansarde < : “4 Avec ses refrains de gaîté, : ; Et puis, le soleil qui hasarde È F- Vers toi, son regard effronté ? & E- Lorsqu’en sa recherche indiscrète À À I venait, baisant tes seins blancs, Fe
Te lutiner sur ta couchette, É
É Ah ! quels cris, quels rires d’enfant ! UE
Mais un jour, où donc est Lisette ? Où donc est-elle ? Et tout se tait. Dernier mot de sa pâquerette, ; Au ciel mon étoile se cache. Mon triste bonheur s’envola, Et doucement, sur ma moustache ; Ma première larme coula.. Vous n’avez appris à souffrir. ; Mon cœur veut encor vous bénir….
Voici, enfin, un badinage de E. Moreau, « sire de Bauvière », en date du « sanctissime jour de Pasques » :
En cestui sanctissime jour de Pasques du present an mil huit cent soixante et sept
Si, comme Platon en donne le déduict, les hommes mènent le mieux à fin l’avancement et progrès de leur intellect en entrediscourant, certes bien et haultement m’est précieux et à profit l’heur de vostre entretien, en quel me sont semences et germes de graves et doulces leçons de sapience.
Si mêmement sont véridiques les maximes de Pythagoras de Samos en ses théories mathématiques des sons musik caux, bien m’en est de dévotement escouter vostre voix, laquelle j’infère en mon intérieur pour sa successivité des cycles concentriques agités en l’air.
Point ne vous puis éclaircir en tout cela comme faict Maitre Alcofribas Nasier l’abstracteur de quinte-essence en son livre des faicts et dits du géant Gargantua et de SON fils Pantagruel ; mais, après lui, vous répèterai : « IL faut. ouvrir la boîte pour en tirer la drogue, et briser l’os pour
‘en sucer la moëlle. » Cela dict à l’occasion des paroles non ‘ idoines à exprimer la pensée par le menu.
- Somme, et pour ne point soumettre à trop longue épreuve wostre bénévolence, je requiers de vous me continuer icelle et ne me point mettre en l’advis de nostre amé monseigneur le roy François, le premier du nom, lequel est : Souvent femme varie — ainsi qu’il en appert d’un vitrail où le dit : roy escrivit icelle sentence de sa propre main. _ Sur ce, veuillez me donner licence baiser à force respect. _ et amitié vostre main, et je prie messire Dieu qu’il vous | tienne en joye et vous ait en sa très sainte garde. . De votre Grâce et Beauté le dévôt et fidèle féal
La défaite frappe Édouard Moreau comme un coup de foudre. Le 3 mai, il rêvait d’une Constituante. Le 21 mai, l’armée de Versailles est à une portée de fusil de son cabinet de chef du bureau des renseignements au ministère de la Guerre. Jai devant ;
- moi, au moment où j’écris, l’enveloppe d’une lettre qui lui est adressée, en mai, par un journaliste étranger venant aux nouvelles, et qui porte comme suscription : « Monsieur Moreau, délégué à la Fédération, au Ministère de la Guerre, 90, rue Saint-Dominique-SaintGermain. » Edouard Moreau, qui reçoit tous les jours de ses reporters — le mot était déjà en circulation — . des rapports circonstanciés, n’a pas encore appris que cent soixante-dix mille hommes attendent l’heure de se précipiter sur Paris, et que, si vaillante que soit la résistance, la Commune est d’avance vaincue, et la Constituante reléguée dans la plus lointaine nuit. Si la défaite surprend Moreau, les incendies, qui
commencent dès le mardi, le terrifient. Aux heures les : plus exaspérées de son patriotisme, il n’a pas entrevu £ si terribles représailles. Dès le lundi, lendemain de
l’entrée des troupes, il quitte le Ministère de la Guerre,
‘ s que tout le monde du reste a quitté. (1) Avec ses amis £ Goubhier et Gaudier, ses collègues, il va de l’Hôtel de Ville à la rue Basfroi, où siègent les membres aug
- Comité qui n’ont pas abandonné la lutte. Il semble , qu’il se soit employé de toutes ses forces à chercher un | terrain de conciliation entre la Commune et le Gouver nement de Versailles. On ne le rencontre pas à la vérité de sa personne, à la Ligue des Droits de Paris, qui siège en permanence et qui porte ses efforts vers UD accord qui mettrait fin à la lutte et aux incendies, mais. on y rencontre ses amis de tous les jours, Gouhier, Grêélier, qui ont pour Moreau la plus vive admiration Rien n’empêche de penser que Moreau ait été l’Ame de À ces suprêmes démarches. (2) BL | Moreau est, le mercredi, à la mairie du onziè me arrondissement, place de la Roquette, où se sont. transportés les membres de la Commune, après que l’Hôtel de Ville eut été livré aux flammes. Et c’est LE. vers deux heures, qu’une scène tragique se déroule: Moreau arrive place de la Roquette au moment mêmi où l’on vient d’arrêter Beaufort. (3) Charles de Beau ort, 4 (1) Mes Cahiers rouges, VII, page 60. :1 k (2) Voir Histoire de la Ligue Républicaine des Droits de Paris; par. André Lefèvre (Paris, Charpentier, 1881), pages 293 et suivantes, Les noms des membres du Comité Central qui se mettent en rapport avec la Ligue ne sont pas publiés dans ce livre. Mais, le procès verbal manuscrit des séances de la Ligue pendant la Semaine de Mai, que je possède, mentionne ces noms. Gouhier et Grélien… amis de Moreau, D. (3) Mes Cahiers rouges, 11, pages 137 et suivantes. é 4
son cousin. Il le voit sortir de la boutique de la rue LE __ Sedaine, où Beaufort vient de passer devant une cour 4 . martiale présidée par le colonel Goïs. Delescluze est là, : _ monté sur un banc, qui cherche à apaiser les fureurs. mé É Moreau se précipite vers lui. « Sauvez-le. ILest innocent. 4 Je le jure. » Mais Beaufort est déjà en route vers la L . mort. « C’est vous qui le tuez, dit amèrement Delescluze É ° à Moreau. Ce sont vos intrigues contre la Commune 4
- qui sont la cause de sa mort. » Moreau, sanglotant, se k: à couvre le visage de ses mains. La fusillade l’avertit que 3
- Charles de Beaufort, le parent, l’ami de sa jeunesse, A
- n’est plus. Il fuit, désespéré. # à Où va-til? (4) Il est rentré dans le quatrième Es _ arrondissement, occupé depuis la veille par les trou- É _ pes. Il ne se cache pas. On dirait qu’il a fait, une F
- dernière fois, le sacrifice d’une existence qui désor- fs . mais lui est à charge. Où sont-ils, ses beaux rêves 43
- du siège, quand, garde au 183° bataillon, dans sa ; 4 …_ capote « chocolat », il découvrait qu’il y avait en lui 21 —. « l’étoffe d’un général et d’un tribun » ? Tribun, il la D: été. Général, pour le moins commissaire civil à la PES
—_ Guerre. Tous les grands mots qu’il a prononcés, aux gs
- jours du triomphe, lui reviennent à la mémoire. Et sa a K. … belle proclamation du 19 mars, le jour de la grande x |_ victoire, quand il disait au peuple : « Mon maître, tu ru _ tes fait libre. Obscurs il y a quelques jours, nous V . allons rentrer obscurs dans tes rangs, et montrer aux ss 14 (1) Maxime Du Camp (Voir Convulsions, IV, page 101), qui a été ÿ -— très bien renseigné sur Edouard Moreau, dit qu’il fut arrêté le 6. à …. Ce n’est pas, d’après le témoignage de la personne qui l’accompa- g ‘4 …. gnait, le vendredi 26, mais le jeudi 25, que Moreau rentra dans # me
- le quatrième arrondissement. I1 fut arrêté dès qu’il eut mis le ; N _ pied chez lui, rue de Rivoli, 10, vers midi. . “12
gouvernants que l’on peut descendre, la tête haute, les 2 marches de ton Hôtel de Ville, avec la certitude de trouver au bas l’étreinte de ta lovale et robuste main. » (1) L’Hôtel de Ville! Le voilà, flambant comme - une gigantesque fournaise, jetant au ciel des nuages de ; fumée noire coupés de longues traînées rouges… la cour martiale Rue de Rivoli, 10. La maison du Paradis des Dames. Cest là que Moreau a vécu tout le Siège, avec le mort 5 d’hier, son cousin de Beaufort, chez sa tante, madame de Bauvière. Pourquoi n’entrerait-il pas? Il ne songe même pas qu’il a certainement été signalé. Dès la prise de possession du quartier, on a dû venir ici. Son adresse est connue. Il passe le seuil. IL n’est pas seul. Une personne dévouée, celle à qui sont adressées les lettres reproduites ici, l’accompagne. Ils montent, ne 4 restent qu’un instant, assez cependant pour se souvenir, causer du meurtre de la veille. Ils revoient Beaufort, “ grand, mince, élégant dans son uniforme de capitaine d’état-major… Où est-il? Où a-t-on jeté son cadavre? x Ils descendent, entrent chez le concierge pour déposer les clefs de l’appartement… Les soldats. Un sergent et une dizaine d’hommes… « M. Édouard Moreau ? Où demeurez-vous? Montons.. Je vous arrête. » 0 Une rapide perquisition. En route… Le groupe, - soldats et prisonniers — les deux prisonniers, Édouard (1) Voir lOficiel du 20 mars 1871. Moreau, que ses collègues du K Comité Central avaient délégué à l’Officiel, rédigea entièrement ce CA beau manifeste, et aussi plusieurs des affiches qui suivirent, É. 4
J Moreau et la personne qui l’accompagne — se dirige vers l’Hôtel de Ville, enveloppé de fumée et de flammes. Moreau est silencieux. La caserne Lobau. La foule ; amassée devant la porte. Des clameurs. On n’entre ; pas dans la caserne. On prend par le quai, et on i arrive au Châtelet. Des soldats partout. Partout une foule hurlante. Une grande salle, dans le théâtre. L Devant une table, quatre officiers. C’est à peine si les …. deux prisonniers attendent quelques minutes. On les interroge. « Vous êtes monsieur Édouard Moreau, de : la Commune? — Non, du Comité Central. — C’est 5 la même chose. » Des mots à l’oreille, entre juges. Puis, à la personne qui ne quitte pas Moreau : | « — Encore une fille d’Éve ! Allons, passez. » C’est tout. É Tous les deux sont poussés vers La sortie. Moreau allume une cigarette, sans mot dire. Un officier, un colonel, s’approche. IL s’adresse à la personne qui se : tient près de Moreau : « Que faites-vous ici ? Allons, : sortez. » Et, la poussant brusquement : « Sortez. — 4 Mais, colonel, je suis avec monsieur, qui vient de passer devant les juges. Monsieur a une femme, un enfant… Il veut me dire ses dernières volontés. Il faut que je reste… » Mais, non. Le colonel commande durement : la caserne Lobau — Je ne sais comment — me disait ce témoin de la | dernière heure d’Édouard Moreau — je me suis retrouvée | sur la place, au pied de la façade du théâtre. Autour de moi, des gens criaient « à mort ! » menaçant du poing les prisonniers, parqués, comme des bêtes fauves, dans
la galerie couverte du premier étage. Dans le vestibule du rez-de-chaussée, des officiers causent et rient. Je lève les yeux. Monsieur Moreau est accoudé au balcon.
Il m’a certainement reconnue depuis quelques instants, car, dès que je l’aperçois, je remarque qu’il a les yeux : fixés sur moi. Il se lève, me fait un signe. Je le regarde toujours. Une bousculade me rejette en arrière. Fendant la foule, une file d’hommes qu’on emmène, entourés de soldats. « — Où vont-ils? demandai-je à une femme, près de moi. — A Lobau. On va les fusiller. » Je regarde… Je ne vois plus monsieur Moreau… Je restai là longtemps… Une dernière fois, n’allais-je pas le voir, quand il passerait, dans la file des condamnés… à J’attendis… Rien… Je me sentais défaillir. Je courus vers la porte de la caserne Lobau… Je n’entendis que % l’affreuse fusillade… Je ne sais plus rien. Personne n’a plus rien su… Pendant des mois, je me suis dit que, # peut-être, il avait pu s’échapper de cet enfer… qu’il Hi: était caché quelque part. qu’il était retourné à te Londres… qu’il embrassait peut-être, au moment où je LA songeais, cet enfant qu’il chérissait par dessus tout… J’écrivis partout… A M, Bonvalet, le maire du troisième 14 Ê arrondissement, qui l’estimait beaucoup… On me fit espérer longtemps. Mais il fallut bien abandonner tout espoir… Où a-til été déposé, après l’affreuse 4 . mort?.… Oh! l’horrible destin. E
2 2
| 1 | rédigé par Protot | | 28 septembre 1911. A la Bibliothèque Nationale. Com- | ment a été rédigé et adopté par la Commune, le décret a des otages, publié à l’Oficiel du 6 avril 1871. Nous en ? causons, Protot et moi. Les procès-verbaux manuscrits ” des séances de la Commune, déposés à la Bibliothèque & de la Ville de Paris, ne donnent qu’un compte rendu à très sommaire — inexistant plutôt — de ce qui s’est passé à la séance du 5 avril. Les procès-verbaux ne | sont devenus à peu près exacts que lorsque la Commune eut décidé (13 avril) de publier le compte rendu de ses à séances à l’Officiel. Quand la Commune se réunissait ; en comité secret, ce qui lui arrivait assez souvent, il n’était fait aucun compte rendu. Il n’y a donc pas lieu de É s’étonner que l’on ait été si mal renseigné jusqu’ici sur à les incidents qui ont conduit au vote du fameux décret. #
Dans la nuit du 4 au 5 avril, la Commune tint deux séances. La première, celle du 4, qui se termina vers onze heures et demie ou minuit. La deuxième, qui s’ouvrit à une heure du matin. Ce fut dans la première de ces deux séances que, pour la première fois, il fut ques- . tion du décret des otages. Ce décret fut rédigé dans l’intervalle des deux séances. Il fut lu à la Commune, qui l’adopta, dans la deuxième séance, celle du 5. Le décret a été rédigé par Protot,. | Le mardi soir 4 avril — : me dit Protot, qui était alors à délégué à la Justice — e nous étions en séance depuis une NS demi-heure — il était dix heures environ — quand Chardon ” entra. Il était en uniforme de colonel. Membre de la Com- 12 mune élu par le treizième arrondissement. Chardon avait 3 accompagné les bataillons fédérés qui avaient tenté d’at- À teindre Versailles par le plateau de Châtillon. Extraordi- | #. pairement ému, les yeux gros de larmes, Chardon annonça Sn que Duval avait été fusillé, dans la matinée, par l’ordre du LA général Vinoy. Les détails de l’exécution de Duval et de a deux officiers de son état-major, au Petit Bicêtre, avaient À EX été apportés à Chardon par un prisonnier, échappé on ne AU sait comment. Des cris de colère et de vengeance éclatent. 4 Tout le monde est debout… « IL faut les venger… Il faut, en 4 représailles, fusiller, nous aussi. » Les propositions les plus SR violentes sont clamées. Rigault veut qu’on fusille l’arche- Re. vêque, arrêté la veille, détenu à Mazas.. que l’on fusille les =. ah curés et les jésuites arrêtés en même temps que lui. « Il r 23 faut ouvrir les prisons au peuple, qui fera justice », crie %: quelqu’un. Le tumulte et la fureur sont au comble… ë À Je demande la parole. C’est à grand peine que je parviens \ 44 à obtenir quelque silence. Je représente à la Commune Fer l’énorme responsabilité qu’elle va endosser, si elle ne résiste À 2 pas au courant de violences vers lequel on cherche à l’en- #1 traîner. « On ne répond pas, dis-je, au massacre par le er,
1 massacre. Nous ne pouvons pas violer le droit des gens. Il faut agir légalement. » La salle est frémissante. « Rastoul
\ me crie: « Alors, si on continue à nous tuer, nous continuerons à ne faire que de la légalité. » Je lui réponds : « On peut être terrible avec ses ennemis en restant justes et
humains… Du reste, il n’y a pas dans les prisons que
des ennemis de la Commune, il s’y trouve des gens dénoncés, qui peuvent être des innocents… Ce que nous pouvons faire, c’est prendre une résolution légale, rédiger, discuter et adopter, si nous l’approuvons, une proposition qui institue un mode de représailles, tout en restant % dans les limites du droit. »
Mes collègues m’ont écouté presque sans interrompre. Certains m”approuvent franchement. « Protot a trouvé la vraie solution », dit Lefrançais. Delescluze quitte sa place,
; vient à moi, me donne l’accolade. « Il nous faut, dit Delescluze, charger le citoyen Protot, notre délégué à la Justice, le plus compétent de nous dans les questions de droit, de rédiger un projet de décret, qu’il nous soumettra à la prochaine séance. Afin d’en terminer sans retard, je propose de clore notre séance et de fixer la prochaine à une heure du matin. Le citoyen Protot aura le temps de rédiger son projet. Nous nous en remettons entièrement à lui… » La séance est levée au milieu d’une extrême agitation…
Sur la place de l”Hôtel-de-Ville, je suis rejoint par des amis qui attendaient la fin de la séance. Bricon, Fontaine, Dessesquelle. (1) Je les mets rapidement au courant. Tous quatre, nous nous dirigeons vers les Halles, pour nous y réconforter. Chemin faisant, je songeais à mon décret. Quand nous entràmes au restaurant du Père Tranquille, la rédaction était tout entière dans mon cerveau. Pendant que mes amis prenaient leur repas, je transcrivis le décret, tel qu’il parut le lendemain à l’Oficiel. Le manuscrit était sans une rature. Nous regagnâmes l’Hôtel de Ville. Dès mon entrée en séance, je remis mon projet de décret au président, Il était environ
() Bricon, Dessesquelle, attachés à la délégation à la Justice. Fontaine, qui devait être nommé (12 avril) directeur des Domaines.
À deux heures du matin. Le président en donna lecture à 3
l’assemblée, très nombreuse, très calme. Le projet fut adopté ce 1 à l’unanimité. Les procès-verbaux de la Commune, qui sont 3 à Carnavalet, font erreur, quand ils disent que le projet fut * déposé par Delescluze. Ils commettent une autre erreur en : disant que Chardon lut une lettre annonçant la mort de | Duval. Chardon parla. 11 ne lut aucune lettre. Il parla, tout en pleurs, et c’était un spectacle poignant que ce colosse, | en uniforme de colonel, l’écharpe rouge barrant le large torse, pleurant comme un enfant, pendant, qu’à travers ses sanglots, il nous disait la mort de l’un des plus héroïques soldats de notre révolution. ë
Voilà comment fut rédigé, et voté, le décret des otages. Versailles fut tenu en respect jusqu’au milieu de mai par la : menace du talion. Il ne recommença ses assassinats que lorsque la trahison de la minorité de la Commune lui eut À ouvert les portes de Paris. A la séance du 179 mai, Urbain, poussé par Montaut, agent de Versailles, réclama l’exécution de dix otages dans les vingt-quatre heures. Je combattis la proposition Urbain et la fis repousser. Rigault s’apaisa lorsque je lui eus fait remarquer que nous n’avions pas un seul prisonnier que M. Thiers désirât sauver.
les procès-verbaux
Voici maintenant l’extrait des procès-verbaux manuscrits de la Commune, séance du 5 avril :
Le citoyen Chardon lit une lettre, pour annoncer que le citoyen Duval, général de la Commune, a été fusillé par les
Le citoyen Delescluze dépose sur le bureau la proposition
(Ici le texte du décret des otages)
Le citoyen Delescluze ayant demandé l’urgence, la Com-
mune adopte sans discussion le décret à l’unanimité. £
4 A peine dix lignes, c’est tout ce que disent les procès1 verbaux sur les deux importantes séances de la nuit du Er Pas un mot de Protot, qui rédigea le décret. . On s’explique que Lissagaray, dans son Histoire de 3 la Commune de 1871, édition Dentu, page 199, ait ï écrit : « Le 5, Delescluze déposa un projet, et à l’unanimité, on décréta que tout prévenu de complicité avec < Versailles, ete… ». Lissagaray a consulté les procèsverbaux, qui l’ont induit en erreur.
fuite SES \ US ne
. 1 2
q J’ai raconté (Cahier VII, pages 97 et suivantes), comment Delescluze, dans l’après-midi du jeudi 25 mai, fut arrêté, à la porte de Vincennes, par les fédérés, ! qui l’injurièrent et le conduisirent, entre des gardes, baïonnette au fusil, dans un débit de la place de la : Nation. De retour à la mairie du onzième arrondissement, Delescluze, accablé de douleur et de honte, alla se faire tuer à la barricade du Château-d”Eau. ; É. Après avoir lu notre récit, le citoyen Louis Pindy, ancien membre de la Commune, élu par le troisième . à arrondissement, gouverneur militaire de l’Hôtel de Ville, k aujourd’hui essayeur-juré fédéral à La Chaux-de-Fonds e _Ÿa (Suisse), a adressé aux Cahiers de la Quinzaine la fort | intéressante lettre suivante, précieux document auquel ; nous sommes heureux de donner place ici : . La Chaux-de-Fonds, le 7 juin 1910. “Ne Monsieur le Directeur des Cahiers de la Quinzaine, M Je viens de lire le septième Cahier rouge du citoyen … Maxime Vuillaume, et comme je ne suis pas entièrement
d’accord avec la version qu’il tiendrait d’Arnold, relative- 1 ment aux faits qui ont précédé, et peut-être amené la mort
de Delescluze, je tiens à vous apporter, en vous laissant la
liberté de le publier si vous le jugez utile, le témoignage, on
ne peut plus succinct, d’un acteur, en tous cas d’un témoin,
de ces faits.
: Quinze à vingt membres de la Commune étaient réunis dans la pièce servant de bureau à Delescluze, lorsque j’y pénétrai avec Theisz, qui était venu me chercher. Avant d’entrer, il me montra un monsieur qu’il me dit être le secrétaire de Washburne.
La discussion entre nos collègues avait été assez longue ; elle aboutissait, lors de mon arrivée, à la résolution de nommer des délégués qui, sous la protection des États-Unis, se rendraient près du commandant du 4° corps d’armée prussien, qui se trouvait au delà de Vincennes, et lui demanderaient d’intervenir auprès du Gouvernement de Versailles pour obtenir la cessation des massacres dans
De notre côté, nous promettions de faire cesser le feu, et nous nous engagions à nous livrer sans autres conditions à la merci des Versaillais.
Espoir puéril, enfantin si l’on veut, et, certes, notre confiance au succès de cette démarche était bien limitée, mais nous ne pouvions faire plus que de nous sacrifier nousmêmes pour tàcher de sauver un plus grand nombre de
Je ne puis dire si Vaillant et Vermorel faisaient partie de la délégation, ainsi que l’écrit Vuillaume, d’après Arnold ; mais, au moment de partir, Delescluze demanda à être remplacé comme délégué à la Guerre, et il me proposa d’accepter cette fonction; je me récriai énergiquement, avançant que d’autres étaient mieux qualifiés que moi pour endosser une pareille responsabilité.
Je proposai Eudes, qui me répondit par une énorme grossièreté, et, finalement, Delescluze signa ma nomination, approuvée, ou du moins non combattue par nos collègues
N’ayant pas été à la porte de Vincennes, je laisse, à ceux
K qui en ont parlé, la responsabilité de leurs dires, mais voici
_ comment les choses se sont passées au retour:
; Delescluze, profondément accablé par l’outrage qu’il venait
k de subir, courbait tristement sa pauvre tête blanche, répé-
; tant avec amertume : « Ils m’ont traité de lâche ! »
J Comme j’insistais, afin d’avoir des détails sur les motifs avancés par les gardes nationaux de la porte de Vincennes pour expliquer leur obstruction, Deleseluze me dit textuel-
Ë lement : « Ils m’ont demandé un laissez-passer de vous… — De moi? Mais à quel titre? — Parce que je leur ai dit que
Ù vous me remplaciez à la Guerre… »
En même temps, et je m’étonne qu’Arnold ne s’en soit pas | souvenu, il répétait lui-même à d’autres membres, mes 1 collègues, qui s’informaient : « lls ont exigé un ordre de
4 Alors, profondément impressionné par le spectacle de la douleur de notre vénérable doyen, et furieux contre la cri-
- minelle sottise de ceux qui l’avaient mis dans cet état, je
È m’écriai : « Je vais vous accompagner, Delescluze, et, puisqu’ils veulent un ordre de moi, je le leur signerai, s’il le faut, de la ponte de mon sabre… (fanfaronnade peut-être, mais j’avais 30 ans, et du sang vif dans les veines). Nommez
- Parent (1) à ma place ; je vais prendre des mesures pour
4 vous faire livrer passage. »
Je sortis done, et, appelant Malroux, (2) je lui commandai de former une escorte de 30 cavaliers. Plusieurs de ceux-ci dormaient à côté de leurs chevaux, sur le trottoir, en face de la mairie.
Tout me porte à croire que c’est en ces moments que
4 Deleseluze écrivit la lettre d’adieu à sa sœur.
Quand je revins, il se leva, l’air résigné, remit son pouvoir à Parent, et, à la porte de la mairie, monta dans le fiacre où l’attendait le secrétaire de Washburne.
(1) Parent était mon chef d’état-major à l’Hôtel de Ville (Note de Pindy).
(2) Malroux (lieutenant-colonel), directeur de la cavalerie à la
! Les cavaliers, placés sur deux rangs, allaient entourer la = . voiture; j’étais à cheval, prêt à donner le signal du départ, : * lorsque Arnold, oui, Arnold, très empressé, me nolifia que : ma présence là-haut était réclamée par Parent, comme É -urgente. Comme je refusais de croire à la nécessité d’ajourner notre départ, il en fit juge Delescluze, qui me : dit, en sortant de la voiture : « Oui, restez, nous n’avons rien : à faire là-bas, je n’y vais pas non plus. » Il me tendit la main, ainsi qu’à Arnold, et tourna l’angle de la mairie et du Je ne me doutais pas qu’il allait chercher la mort. 3 Quelques minutes plus lard, Theisz et Vermorel, armés 1 chacun d’un fusil, m’ayant aperçu, vinrent me demander 4 pourquoi je n’étais pas sur la route de Vincennes, je leur # répondis rapidement que Delescluze avait renoncé à l’affaire à et qu’il m’avait quitté devant la mairie. % Si, comme je l’espère, je parviens à publier mes Souvenirs, ils renfermeront plus de détails ayant traitsaux faits cidessus, et à d’autres qui se produisirent en cette même journée du 25 mai. Mon désir, en vous écrivant, n’a été que d’apporter un peu de lumière sur les derniers moments de notre cher martyr Delescluze. Recevez, Monsieur le Directeur, les salutations empressées d’un vieux communard,
La lettre de Pindy apporte une curieuse contribution à l’histoire des derniers jours de la Commune, en par- à ticulier à celle de la démarche tentée pour entrer en relations avec le commandant du 4° corps allemand. Pindy ne dit pas le nom du « monsieur que lui montra Theisz, et que ce dernier lui dit être le secrétaire de Washburne ». Cet intermédiaire de la dernière heure
_ était-il, comme je lai supposé, (1) M. Mac-Kean, qui fut k l’un des secrétaires de l’ambassadeur américain? Il ‘ . serait difficile de l’aflirmer. M. Washburne avait plud sieurs secrétaires. Lefrançais, dans ses Souvenirs d’un _ Révolutionnaire (page 560), dit : « M. Arthur Reeves, L- secrétaire de l’ambassadeur des États-Unis, a offert à
- notre collègue Arnold sa médiation auprès des Allemands, à l’effet d’obtenir que ceux-ci s’interposent entre la Commune et Versailles. » J’ai déjà dit qu’Arnold, : : - interrogé par moi, n’avait pu se souvenir du nom de + | l’intermédiaire. #4 (1) Mes Cahiers rouges, IV, page 40, et VII, page 101, f
14 janvier 1911. Rendez-vous a été pris, rue du Repos, » chez Monsieur F., qui fut, pendant de longues années,
- à la tête d’une des grosses maisons de construction de
- monuments funéraires. Monsieur F. était là en 1871. Il a « été témoin. Ila vu ensevelir, au pied du Mur, les fusillés du dimanche. Les 147 infortunés passés par les armes là-haut, sur le tertre fameux. Un correspondant, dont j’ai trouvé la lettre parmi toutes celles qui me furent adressées, après la publication des Cahiers rouges, a “a bien voulu me présenter à Monsieur F. Tous trois, nous gravissons la rude côte qui conduit au Mur. Chemin . faisant, Monsieur F., un vert vieillard, dont nous avons peine à suivre les enjambées rapides, nous nomme les -
- tombes célèbres, celles qu’il a construites, ou réparées, dans sa longue existence de maître marbrier. Nous £ voici sur la hauteur, où les tombeaux tout neufs se _ pressent. Cette partie élevée de la nécropole était . déserte en 1871. De place en place s’ouvraient là des trous béants, ouvertures de carrières abandonnées. Du côté est, derrière le tertre qui fait face au Mur,
de grandes fosses avaient été creusées pour les morts des combats du Siège. Fosses garnies intérieurement de goudron, une épidémie de variole sévissant, en décembre et janvier, sur la population… Le Mur. Nous
- descendons, tous trois, dans la tranchée dont il forme le fond, comme le rideau de pierre de la scène nous dit Monsieur F. le vieillard frappait du pied la terre durcie — à deux mètres de profondeur… C’est là qu’ils ont été inhumés. Et, comme pour les morts de Buzenval, on a noyé de goudron les cadavres… C’est le lundi matin qu’on est venu me chercher chez moi, rue du Repos, où j’habitais déjà, dans la même maison qu’aujourd’hui… Je causais avec un ami, quand l’employé de la Conservation arriva… Il me dit qu’on allait mettre en terre des hommes fusillés la veille. Je me disposais à sortir, quand mon ami manifesta le désir de m’accompagner. Il me suivit. Nous montons, l’ami, muet, à mon côté. « Vous savez, lui dis-je, pour voir cela, il faut avoir le cœur solide ».… Les morts. Il y en a des tas sur le tertre. Les uns, étendus sur le dos, les bras en croix. Tous les pieds nus. D’autres repliés, convulsés. Du sang sur les visages, sur le linge: Des poitrines toutes rouges. Et les yeux… les yeux… ouverts. Je me retourne. L’ami s’éloignait. Je le vois qui s’appuie, vacillant, à un camion, arrêté là. Il est livide.. Des soldats sont restés. L’un d’eux me raconte qu’on a; la veille, fouillé les morts. Sur l’un d’eux, on a trouvé une lettre. Une feuille où sont tracées, au crayon, quelques lignes. Le soldat me tend la feuille, et je lis. Je n’ai pas oublié… « Ma chère femme, avait écrit le malheureux, je t’écris de la prison de Mazas. Je ne voulais pas servir la Commune, mais j’ai été forcé. Nous avons voulu nous
_ échapper par la porte de Romainville. Les Prussiens nous _ ont arrêtés, et ils nous ont remis aux gendarmes, qui nous _ ont conduits à Mazas… » Par l’adresse, je vis que le fusillé 1 était un instituteur, je ne me rappelle plus de quel dépar4 tement. Marne, Seine-et-Marne ? } Quelques incidents de la fusillade de la veille, qui m’ont | été racontés ce jour-là… D’abord, ils ont tous été fusillés sur le tertre. Pas au Mur. De ce temps-là, la route que vous voyez, qui longe le mur d’enceinte à peu de distance, n’existait pas. Le tertre, troué de puits et de galeries, se . prolongeait, en pente douce, jusqu’au Mur. La tranchée _ était beaucoup plus profonde. Ce sont eux qui l’ont comblée, avec la terre qu’on y a apportée pour les recouvrir. hauteur où ils avaient été fusillés (1) et où ils étaient
- couchés depuis la veille… J’en ai compté 145. Des gardes nationaux, des gens en jaquette ou en blouse. Encore une chose qu’on m’a racontée. Pendant qu’on les fusillait, un d’eux se mit à courir. Un trou de carrière / . s’ouvrait devant lui. Il s’y précipite. Un soldat le poursuit, _ le rejoint au moment où il disparaît, abaisse son arme, et fait feu. Puis il retire Le mort… J’ai vu le cadavre, à l’embouchure du trou… Monsieur F. s’était tu. Je lui posai une question. — Alors, les cent quarante-sept — ou cent quarantecinq — sont tous là au pied du Mur… Un conservateur, . M. Leprestre, m’avait dit, il y a une douzaine d’années, _ que, lui aussi, avait fait ensevelir des morts. Mais que ces morts, il les avait fait porter aux fosses creusées derrière le tertre. (2) — Cela se peut, répondit monsieur F. Il a été (1) Voir Monde Illustré du 2; juin 1851, une petite gravure repré- 5 sentant la descente des cadavres qui vont être ensevelis au Mur.
enterré ici, pendant ces jours de la Commune, bien du monde. Les cadavres qu’on ramassait dans le quartier. Ceux qui ont été fusillés à la Roquette… Oui, il en a été enseveli, et beaucoup, dans les fosses communes. (1) Mais les 145, ils sont là. Là où je suis.
Et, de sa canne, monsieur F. frappait encore sur le
— J’ai vu le Mur peu de temps après la Commune, dit à son tour monsieur G., le correspondant qui m’avait présenté au vieil entrepreneur. On y lisait encore des inscripüons. L’une d’elles : Charles, mort pour la Commune !
Boulevard de Ménilmontant. Nous avons quitté la
— Ici, nous dit le vieillard, c’était un spectacle horrible… Tout le long de ce mur, le mur d’enceinte du: cimetière, on avait fusillé… Et, tout le long, pendant deux jours, on marcha sur des cervelles humaines… On avait relevé les cadavres. Mais on avait laissé ces épouvantables témoins… Le mardi, je rencontrai le général Levassor, que je connaissais depuis quelques années… « On ne pouvait pas arrêter le soldat, me dit le général. Il tirait sur tout le monde. Sur le premier passant comme sur l’insurgé. »… Je vous ai tout dit de ce que je sais sur le Père-Lachaise. Tout ce que j’ai vu, et dont, à mes soixante-quinze ans sonnés, je me souviens comme d’hier…
(1) Le 2 novembre 1871 (jour des Morts), la foule s’arrêtait au Père-Lachaise, devant un tertre où ont été enterrés 286 fédérés, fusillés en cet endroit, et un peu plus loin, près du Mur, devant
É une fosse qui renferme 700 à 800 de ces malheureux (Liberté du
- Nous causons, avec un ami, Henri Saffrey, des x cours martiales, autres que les grands abattoirs — 3 Lobau, le Luxembourg, le Parc Monceau… Ces cours martiales, moins célèbres, ont vu cependant de terribles scènes. Partout où l’on se battait, les tribunaux de sang s’installaient. A la Roquette, à l’École Militaire, au boulevard des Fourneaux, au collège Rollin, au collège Chaptal, au Collège de France, aux Affaires Étrangères, : dans les mairies. Il n’est pas d’édifice dont les murs n’aient été écorchés par les balles des exécuteurs.. Et 1 nous supputons, Saffrey et moi, comme nous l’avons déjà fait bien des fois, le nombre des fusillés. De partout, il ; est sorti des cadavres. Où sont-ils ? En saura-t-on
jamais le nombre ? dit Saffrey. . Mon père a souvent raconté devant moi une sinistre histoire. Quelqu’un qui a été con- $ duit à Chaptal, et dont nul depuis n’eut jamais de nouvelles.
Le graveur Cucinotta. (1) Un de ses amis. Mon père demeu- © … rait alors rue de Rome. Graveur lui aussi, il connaissait ; Cucinotta. Il fut de ceux qui firent toutes les démarches pour le retrouver. Le graveur ne reparut pas. On ne put | jamais retrouver sa trace. Et il fallut se résoudre à croire que l’infortuné avait péri, victime, victime innocente, de l”abominable cour martiale. je ; Saro Cucinotta, d’origine napolitaine, était, depuis une dizaine d’années, installé à Paris, quand la guerre éclata. I1 avait son atelier, 69, rue de Rome, tout près du collège Chaptal, encore en construction, et du boulevard des Batignolles. Graveur de talent, Cucinotta avait donné, à l’Artiste, à l’éditeur Cadart, de très belles œuvres. La Femme couchée, d’après Jules Lefebvre. La Femme au Poignard, Mademoiselle Phryné, d’après Maréchal. Des Regnault, etc. Plusieurs de ses gravures ne furent publiées : qu’après sa disparition. On les retrouvera en feuilletant l’Artiste. La guerre venue, Cucinotta, qui avait fait de la France sa patrie d’élection, se fit inscrire à la Société Internationale de secours aux blessés. Pendant tout le siège, il fit son devoir dans les combats sous Paris, à Champigny, à Buzenval. A la paix, il reprit le burin, se souciant peu de la Commune. Le mardi 23 mai, dans la matinée, Cucinotta était chez lui, assis devant sa planche commencée, quand l’armée de Versailles occupa le boulevard des Batignolles. Une barricade fermait l’entrée de la rue de Rome. Elle résistait encore. Parmi les combattants, un fédéré, concierge ou habitant : de la maison occupée par le graveur. Le fédéré vient d’être blessé. Il gît derrière la barricade. Sa femme, avertie, tremblante de voir achever le malheureux quand les troupes auront fait fuir les derniers combattants, monte à la hâte prévenir le graveur. Peut-être a-t-on encore le temps (1) Arsène Houssaye a publié, dans l’Artiste, de décembre 1874, 3 un récit de la mort de Cucinotta.
de relever le blessé, de le mettre à l’abri. Cucinotta ne peut-il pas secourir l’infortuné, comme il a secouru les blessés du
Le graveur n’hésite pas un instant. Il passe à son bras gauche le brassard blanc à croix rouge du Siège, qui doit — il le croit du moins — lui assurer Fimmunité, coiffe sa casquette d’ambulancier, et descend. On le voit courir vers la barricade.…. Il l’atteint à l’instant même où les Versaillais
$ escaladent les pavés. La troupe fait irruption dans la
rue de Rome… A partir de ce moment, personne n’a
jamais plus entendu parler de Cucinotta. Tout ce qu’on a pu savoir par un témoin, c’est que les soldats s’étaient : précipités sur lartiste. On l’avait vu se débattre, IL avait À été conduit au collège Chaptal. Ensuite, plus rien. Jamais F rien. Cucinotta n’est pas sorti du collège Chaptal, où l’on fusillait dès que le boulevard fut occupé. Ou, s’il en est À sorti, c’est pour être conduit à quelque autre endroit, d’où il n’est pas sorti non plus. Au Parc Monceau… C’était là qu’était déversé le trop-plein de Chaptal. Tué à Chaptal, ; tué à Monceau, Cucinotta n’a jamais reparu.
Les amis de Cucinotta, le graveur Alfred Taïée, l’éditeur Cadart, firent mille démarches. L’ambassade d’Italie ouvrit une enquête. Les témoignages recueillis s’arrêtent à l’instant où le malheureux artiste est arrêté, pendant : qu’il tente de relever le blessé. Cucinotta était d’un naturel emporté, bien que d’une extrême douceur de caractère. Dans ses instants d’emportement, lui revenait aux lèvres le parler napolitain, mélangé à quelques mots de français. Les étrangers, polonais ou italiens, étaient, vous le savez, tous signalés comme partisans de la Commune. Cucïinotta relevait un blessé fédéré.…. C’était assez. Saisi, il fut poussé, avec d’autres, vers le tribunal — quel tribunal! — et vers le mur de mort.
Chaptal — me disait encore Saffrey — il s’y passa des choses effroyables. Vous voyez d’ici la grille, toute proche, qui longe le chemin de fer de l’Ouest. On €
_ entassait là les cadavres et on les précipitait sur la
voie par dessus la grille. En bas, les cadavres : étaient relevés, entassés sur des wagons découverts, et transportés hors Pazis, où ils étaient inhumés dans
d’immenses fosses. Ceux qui n’étaient pas basculés par dessus la grille, on les enterrait aux alentours. Nombre de fusillés de Chaptal furent ensevelis dans la propriété que possédait alors, au bas de la rue de Rome, M. Riant, qui fut conseiller municipal. Sur l’emplacement de cette propriété a été édifié un lycée de jeunes filles, le lycée Racine.
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Le nom souligné est celui d’un membre de la Commune.
bre ste Billioray. — 110. LES
| Cambon (Paul). — 58. (et non | Constant Martin. — 57. FE : ÿ le prénom Ernest). 44. 45.47 à Glaretie — gr Dumont. — 49.51.53.55, ses je je Clément (J.-B).— 17. je (général) RUES DE (VEN Duval (lieutenant-colonel), =”
Malézieux. — 68. 51. 72. Past lan et
AR À frère du précédent). — 31.
1,4
| 3
| MAXxIME VUILLAUME. — mes cahiers rouges… 7
| ÉDORR omantec cles es did der 18
. che de rondes… 4. eds 26
; Mende SIDE ea era ce-re creed ee 29
4 de Mazas à la place de Grève… 1008
s la délégation devant Chaudey … 58 É
onzième cahier de la treizième série I. — Le capitaine Montels, qui, le 22 janvier 1871, conduisait la 4 deuxième délégation reçue à l’Hôtel de Ville par Ghaudey, une demiheure ayant la fusillade…s..e.s.sssssossessssesonsen 59 la tu lade SENTE eee 62 ceux de Bellegille seraient ape nos 64 Pierre ADenig ire ce ne 75 « note sur Chaudey pc cc. hocsrte 77 l’ordre derfaire fente recentrer 88 Mentalilé.ss- secs certe DE 90 II. — Disposition du peloton d’exécution qui, au commandement de Raoul Rigault, fusilla Gustave Chaudey dans le chemin de ronde de Sainte-Pélagie, dans la nuit du 23 au 24 mai 1871, (d’après un croquis manuscrit de Slom, secrétaire de Raoul Rigault, qui assistait à LExGCUIDN) -:.-. cos sooom ce sense ssmessesasases veste DRE 9 leur MEL ere cocmecochrce dde Eee EE 98 ANNEXE. — Observations écrites par André Slom. 99 Observation sur la gravure représentant l’exécution “ Disposition du chemin de ronde et places occupées par Chaudey et le peloton d’exécution… 99 Membre du Comité Central du 18 mars, directeur de l’Intendance à la délégation à la‘ Guerre. Fusillé le 25 mai 1871, à la caserne Lobau. Photographie inédite, communiquée à l’auteur, et reproduite pour
HODOORMME Nes une telles Me le eb iles Pain deis dore buste Ce TTL MON ARIRT Re ed eee daunesloc nes eue eu NLLIO Comité Central… 104 moi MEET An . IV. — « Nous partons pour Versailles ! » x Fac-simile d’un billet adressé par Edouard Moreau à une personne Le billet n’est pas daté, mais il a certainement été écrit le 3 avril, . au moment où les troupes fédérées vont marcher sur l’Assemblée. | Au-dessous, le fac-simile des diverses signatures d”Edouard
| onzième cahier _ de la treizième série AETR Ixpex alphabétique général des notices biogra- DE INDEX ALPHABÉTIQUE GÉNÉRAL des noms propres ne