Jean-Christophe. La nouvelle journée. 1
périodique paraissant tous les deux dimanches 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-cheussée
II. — L’Adolescent (VI-8, mardi 10 janvier 1905). Jean-Christophe à Paris, DEUXIÈME PARTIE. I. — La Foire sur la Place (IX-13, mardi 17 mars , II. — Dans la Maison (X-9, mardi 16 février 1909; | IL. — Le Buisson Ardent (XII-5, mardi 31 octobre 1911; | L’ensemble de Jean-Christophe sera complet en ces dix 4 volumes dans l’édition de librairie. Ces dix volumes auront 4 Jormé, comme on le voit, dix-sept cahiers.
En terminant cette œuvre, je la dédie : Aux âmes libres, — de toutes les nations, — qui souffrent, qui luttent, el qui vaincront.
[Le véritable titre de ce volume devait être l’Aube nouvelle, qui marquait plus nettement le caractère cyclique de l’œuvre. Mais,
À pour éviter la confusion qui, nous assure-t-on,n’eût pas manqué de se É produire, dans l’esprit du public, entre ce titre et celui du premier volume de Jean-Christophe, nous avons adopté provisoirement : la reprendre plus tard le titre primitif]
J’ai écrit la tragédie d’une génération qui va dispa- | raître. Je n’ai cherché à rien dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa pesante tristesse, de son orgueil _ chaotique, de ses efforts héroïques et de ses acca_ blements sous l’écrasant fardeau d’une tâche surhu_ maine : toute une somme du monde, une morale, une
…_ esthétique, une foi, une humanité nouvelle à refaire. — Voilà ce que nous fûmes. 1 Hommes d’aujourd’hui, jeunes hommes, foulez-nous
la fin du voyage
aux pieds et allez de l’avant. Soyez plus grands et plus heureux que nous. :
Moi-même, je dis adieu à mon âme passée; je la rejette derrière moi, comme une enveloppe vide. La vie est une suite de morts et de résurrections. Mourons, Christophe, pour renaître.
La vie passe. Le corps et l’âme s’écoulent comme un flot. Les ans s’inscrivent sur la chair de l’arbre qui vieillit. Tout le monde des formes s’use et se renouvelle. Toi seule ne passes pas, immortelle musique. Tu es la mer intérieure. Tu es l’âme profonde. Dans tes claires prunelles, le visage morose de la vie ne se mire. Au loin de toi s’enfuient, comme le troupeau des nuées, le cortège des jours, brûlants, glacés, fiévreux, que linquiétude chasse et qui jamais ne durent. Toi seule monde, à toi seule. Tu as ton soleil, tes lois, ton flux et ton reflux. Tu as la paix des étoiles, qui tracent dans le champ des espaces nocturnes leur sillon lumineux, — charrues d’argent que mène la main sûre de l’invisible bouvier.
Musique, musique sereine, que ta lumière lunaire est douce aux yeux fatigués par le brutal éclat du soleil d’ici-bas! L’âme qui a vécu et qui s’est détournée de labreuvoir commun, où les hommes pour boire remuent Ja vase avec leurs pieds, se presse sur ton sein et suce
la fin du voyage à tes mamelles le frais ruisseau du rêve. Musique, vierge mère, qui portes toutes les passions dans tes entrailles immaculées, qui enserres le bien et le mal dans le lac de tes yeux couleur de joncs, couleur de l’eau vert-pâle qui coule des glaciers, tu es par delà le mal, tu es par delà le bien; qui se réfugie en toi vit en dehors des siècles; la suite de ses jours ne sera qu’un seul jour; et la mort qui tout mord se brisera les dents. Musique qui berças mon âme endolorie, musique qui me l’as rendue ferme, calme et joyeuse, — mon amour et mon bien, — je baise ta bouche pure, je cache mon visage dans tes cheveux de miel, j’appuie mes paupières qui brûlent sur la paume douce de tes maïns. Nous nous taisons, nos yeux sont clos, et je vois la lumière - ineffable de tes yeux, et je bois le sourire de ta bouche muette ; et blotti sur ton cœur, j’écoute le battement de la vie éternelle.
Christophe ne compte plus les années qui s’enfuient. Goutte à goutte, la vie s’en va. Mais sa vie est ailleurs. $ Elle n’a plus d’histoire. Son histoire, c’est l’œuvre qu’il crée. Le chant incessant de la musique qui sourd | remplit l’âme et la rend insensible au tumulte du
Christophe a vaincu. Son nom s’est imposé. L’âge pe vient. Ses cheveux ont blanchi. Il ne s’en soucie point; S son cœur est toujours jeune; il n’a rien abdiqué de sa 4 n’est plus le même qu’avant d’avoir passé par le Buisson co : Ardent. Il garde au fond de lui le tremblement de DA. l’orage et de ce que la mer soulevée lui a montré de E l’abîme. Il sait que nul ne doit se vanter d’être maître | de soi qu’avec la permission du Dieu qui règne dans les combats. Il porte en son âme deux âmes. L’une est un haut plateau, battu des vents et des nuages. L’autre,
qui la domine, est un sommet neïgeux qui baigne dans ” la lumière. On n’y peut séjourner; mais quand on est : glacé par les brouillards d’en bas, on connaît le chemin À qui monte vers le soleil. Dans son âme de brume, ‘à Christophe n’est pas seul. Il sent auprès de lui la # présence de l’invisible amie, la robuste sainte Cécile, aux yeux larges et calmes qui écoutent le ciel; et, à comme l’apôtre Paul, — dans le tableau de Raphaël, — 15 4
la fin du voyage | qui se tait et qui songe, appuyé sur l’épée, il ne s’irrite plus, il ne pense plus à combattre; il rêve et il forge son rêve.
Il écrivait surtout, dans cette période de sa vie, des compositions pour clavier et pour musique de chambre. : On y est bien plus libre d’oser davantage; il y a moins d’intermédiaires entre la pensée et sa réalisation : celle-là n’a pas eu le temps de s’affaiblir en route.
é Frescobaldi, Couperin, Schubert et Chopin, par leurs hardiesses d’expression et de style, ont devancé de cinquante ans les révolutionnaires de l’orchestre. De la pâte sonore que pétrissaient les robustes mains de
! Christophe sortaient des agglomérations harmoniques inconnues, des successions d’accords vertigineux, issus des plus lointaines parentés de sons accessibles à la sensibilité d’aujourd’hui; ils exerçaient sur l’esprit un envoûtement sacré. — Maïs il faut du temps au public pour s’habituer aux conquêtes qu’un grand artiste rapporte de ses plongées au fond de l’océan. Bien peu suivaient Christophe dans la témérité de ses dernières
{ compositions. Sa gloire était toute due à ses premières œuvres. Le sentiment de cette incompréhension dans le succès, plus pénible encore que dans l’insuccès, parce qu’elle paraît sans remède, avait aggravé chez Christophe, depuis la mort de son unique ami, une tendance un peu maladive à s’isoler du monde.
Cependant, les portes de l’Allemagne s’étaient rouvertes à lui. En France, l’oubli était tombé sur la tragique échauffourée. Il était libre d’aller où il voulait. Mais il avait peur des souvenirs qui l’attendaient, à Paris, Etbien qu’il fût rentré pour quelques mois en Allemagne,
\ bien qu’il y revint de temps en temps, pour diriger des
\ exécutions de ses œuvres, il ne s’y était point fixé. Trop de choses l’y blessaient. Elles n’étaient pas spéciales à
l’Allemagne; il les trouvait ailleurs. Mais on est plus exigeant pour son pays que pour un autre, et on souffre davantage de ses faiblesses. D’ailleurs, il était vrai que l’Allemagne portait la plus lourde charge des péchés de l’Europe. Quand on a la victoire, on en est responsable, on contracte une dette envers ceux qu’on a vaincus; on prend l’engagement tacite de marcher | devant eux, de leur montrer le chemin. Louis XIV vainqueur apportait à l’Europe la splendeur de la raison française. Quelle lumière l’Allemagne de Sedan a-t-elle apportée au monde? L’éclair des baïonnettes ? Une pensée sans ailes, une action sans générosité, un réalisme brutal, qui n’a même pas l’excuse d’être celui d’hommes sains; la force et l’intérêt : Mars commisvoyageur. Quarante ans, l’Europe s’était traînée dans la nuit, sous la peur. Le soleil était caché sous le casque du vainqueur. Si des vaincus trop faibles pour soulever l’éteignoir n’ont droit qu’à une pitié, mêlée d’un peu de mépris, quel sentiment mérite l’homme au
Depuis peu, le jour commençait à renaître; des trouées de lumière passaient par les fissures. Pour être des premiers à voir lever le soleil, Christophe était sorti de l’ombre du casque; il revenait volontiers dans
| le pays dont il avait été naguère l’hôte forcé : en Suisse. Comme tant d’esprits d’alors, altérés de liberté, qui suffoquent dans le cercle étroit des nations ennemies, il cherchait un coin de terre où l’on pût respirer audessus de l’Europe. Jadis, au temps de Gaæthe, la
la fin du voyage
Rome des libres papes était l’île où les pensées de tonte race venaient se poser, ainsi que des oiseaux, à l’abri de la tempête. Maintenant, quel refuge? L’île a été recouverte par la mer. Rome n’est plus. Les oiseaux se sont enfuis des Sept Collines. — Les Alpes leur demeurent. Là se maintient, (pour combien de temps encore ?) au milieu de l’Europe avide, l’ilot des vingt-quatre cantons. Certes, il ne rayonne point le mirage poétique de la Ville séculaire; l’histoire n’y a point mélé à l’air que l’on respire l’odeur des dieux et des héros; mais une puissante musique monte de la Terre toute nue; les lignes des montagnes ont des rythmes héroïques; et plus qu’ailleurs, ici, l’on se sent en contact avec les forces élémentaires. Christophe n’y venait point chercher un plaisir romantique. Un champ, quelques arbres, un ruisseau, le grand ciel, lui eussent suffi pour vivre. Le calme visage de sa terre natale lui était plus fraternel que la Gigantomachie alpestre. Mais il ne pouvait oublier qu’ici, il avait recouvré sa force; ici, Dieu lui était apparu dans le Buisson Ardent; il n’y retournait jamais sans un frémissement de gratitude et de foi. Il n’était pas le seul. Que de combattants de la vie, que la vie a meurtris, ont retrouvé sur ce sol l’énergie nécessaire pour reprendre le combat et pour y croire encore!
À vivre dans ce pays, il avait appris à le connaître. La plupart de ceux qui passent n’en voient que les verrues : la lèpre des hôtels, qui déshonore les plus beaux traits de cette robuste terre, ces villes d’étrangers, monstrueux entrepôts où vient se reposer le
; peuple gras du monde entier, ces repas de tables d’hôte, ces gâchages de viandes jetées dans la fosse aux bêtes,
ces musiques de casinos dont le bruit s’associe à celui des petits chevaux, ces ignobles pitres italiens dont les braïllements dégoûtants font pâmer d’aise les riches imbéciles qui s’ennuient, la sottise des étalages de boutiques : ours de bois, chalets, bibelots niais, les mêmes, répétés, répétés, sans aucune invention, les honnètes libraires aux brochures scandaleuses, — toute la bassesse morale de ces milieux où s’engouffrent, chaque année, sans plaisir, les millions de ces oisifs, . incapables de trouver des amusements, ni plus relevés que ceux de la canaïlle, ni simplement aussi
Et ils ne connaissent rien de la vie de ce peuple, qui est leur hôte. Ils ne se doutent pas des réserves de force morale et de liberté civique qui se sont, depuis des siècles, amassées en lui, des charbons de l’incendie de Calvin et de Zwingli, qui brûlent encore sous la cendre, du vigoureux esprit démocratique qu’ignorera toujours la République napoléonienne, de cette simplicité d’institutions et de cette largesse d’œuvres sociales, de l’exemple donné au monde par ces États-Unis des trois races principales d’Occident, miniature de l’Europe de l’avenir. Ils ignorent encore plus la Daphné qui se cache sous cette dure écorce, le rêve fulgurant et sauvage de Bæcklin, le rauque héroïsme de Hodler, la # vision sereine et l’humour de Gottfried Keller, les traditions vivantes des grandes fêtes populaires, et la sève de printemps qui gonfle la forêt, — tout cet art encore jeune, qui tantôt râpe la langue, comme les fruits pierreux des poiriers sauvages, tantôt a la fadeur sucrée des myrtils noirs et bleus, mais du moins sent la terre, est l’œuvre d’autodidactes qu’une culture archaïque ne
la fin du voyage F sépare point de leur peuple et qui lisent, avec lui, dans le même livre de vie. ; Christophe avait de la sympathie pour ces hommes | qui cherchent moins à paraître qu’à être, et qui, sous | le vernis récent d’un industrialisme ultra-moderne, conservent certains des traits les plus reposants de l’ancienne Europe rustique et bourgeoïise. Il s’était fait parmi eux deux ou trois bons amis, graves, sérieux et fidèles, qui vivaient isolés et murés dans leurs regrets du passé; ils assistaient à la disparition lente de la vieille Suisse, avec une sorte de fatalisme religieux, un pessimisme calviniste : de grandes âmes grises. Christophe les voyait rarement. Ses blessures | anciennes s’étaient cicatrisées en apparence; mais elles | avaient été trop profondes pour guérir tout à fait. IL avait peur de renouer des liens avec les hommes. IL avait peur de se reprendre à la chaîne d’affections et de | douleurs. C’était un peu pour cela qu’il se trouvait bien | dans un pays où il était facile de vivre à l’écart, | étranger parmi la foule des étrangers. Au reste, il était rare qu’il séjournât longtemps au même endroit; il changeaïit souvent de gîte : vieil oiseau nomade, qui a | besoin d’espace, et pour qui la patrie est dans l’air. |
Il se promenait dans la montagne, au-dessus d’un village. IL allait, son chapeau à la main, par un chemin en lacets qui montait. Arrivé à un col, la route formait un double détour, à l’ombre, entre deux pentes ; des buissons de noisetiers, des sapins, la bordaïent. C’était comme un petit monde fermé. A l’un et l’autre coudes, le chemin semblait fini, cabré au bord du vide. Au delà, les lointains bleuâtres, l’air lumineux. Le calme du soir descendait, goutte à goutte.
Ils apparurent tous deux, en même temps, chacun à l’un des coudes opposés de la route. Elle était vêtue de noir ; elle se détachaïit sur la clarté du ciel; derrière elle, deux enfants, un petit garçon et une petite fille, de
‘ six à huit ans, jouaient et cueillaient des fleurs. A quelques pas, ils se reconnurent. Leur émotion se trahit dans leurs yeux; mais aucune parole forte, un geste imperceptible. Lui, très troublé; elle, .…. ses lèvres tremblaient un peu. Ils s’arrêétèrent. Presque à voix
Ils se donnèrent la main, et restèrent sans parler. La première, Grazia fit un effort pour rompre le silence. Elle dit où elle habitait, elle demanda où il était. Questions et réponses machinales, qu’ils écoutaient à peine, qu’ils entendirent après, quand ils furent séparés : ils étaient absorbés par la vue l’un de l’autre. Les enfants l’avaient
rejointe. Elle les lui présenta. Il éprouvait pour eux un pe CR sentiment hostile. Il les regarda sans bonté, et ne dit ii rien ; il était plein d’elle, uniquement occupé à étudier ss son beau visage un peu souffrant ét vieilli. Elle était Gi CU g gênée par ses yeux. Elle dit : dus î — Voulez-vous venir, ce soir ? ; vod Elle dit le nom de l’hôtel. | ls Il demanda où était son mari. Elle montra son deuil. ls prés Il était trop ému pour Continuer l’entretien. Il la quitta I © gauchement. Mais après avoir fait deux pas, il revint s vers les enfants, qui cueillaient des fraises, il les prit ET avec brusquerie, les embrassa, et se sauva. L Le soir, il vint à l’hôtel. Elle était sous la véranda } vitrée. Ils s’assirent à l’écart. Peu de monde; deux ou { trois vieilles personnes. Christophe était sourdement 1 irrité de {eur présence. Grazia le regardait. Il regardait sur. L ; Grazia, en répétant son nom, tout bas. E — J’ai bien changé, n’est-ce pas ? dit-elle. ÎL
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pas confiance en lui. Mais c’était qu’elle avait une peur 1 instinctive des scènes d’émotion; sans qu’elle s’en rendit ‘4 compte, elle cherchait un abri contre les surprises de ‘fl leurs cœurs; même, elle aimait la gêne de cette intimité & dans un salon d’hôtel, qui protégeait la pudeur de son A À Ils se dirent, à mi-voix, avec de fréquents silences, : mi les grandes lignes de leur vie. Le comte Berény avait mn : été tué dans un duel, quelques mois auparavant; et ‘à | Christophe comprit qu’elle n’avait pas été très heu- He | reuse avec lui. Elle avait aussi perdu un enfant, son | premier-né. Elle évitait toute plainte. Elle détourna QUO l’entretien d’elle-même, pour interroger Christophe, et H elle témoigna, au récit de ses épreuves, une affectueuse 4 | compassion. Les cloches sonnaient. C’était un dimanche 4 ‘H soir. La vie était suspendue } h Elle lui demanda de revenir le surlendemain. Il fut À Ë afligé de ce qu’elle fût si peu pressée de le revoir. En 1h He son cœur se mélaient le bonheur et la peine. 24 Le lendemain, sous un prétexte, elle lui écrivit de vf MI venir. Ce mot banal le ravit. Elle le reçut, cette fois, Ë y dans son salon particulier. Elle était avec ses deux : ROM enfants. Il les regarda, avec un peu de trouble encore et 4 f T beaucoup de tendresse. Il trouva que la petite, — l’aînée, # : 1 — ressemblait à sa mère ; il ne demanda pas à qui res- A1 | semblait le garçon. Ils causèrent du pays, du temps, des # | livres ouverts sur la table; — leurs yeux tenaient un hi | autre langage. Il comptait parvenir à lui parler plus | intimement. Mais entra une amie d’hôtel. Il vit l’aimable | politesse, avec laquelle Grazia recevait cette étrangère; À elle ne semblait pas faire de différence entre ses deux ES | visiteurs, Il en fat afiligé ; il ne lui en voulut pas. Elle |
la fin du voyagé rejointe. Elle les lui présenta. Il éprouvait pour eux un | sentiment hostile. Il les regarda sans bonté, et ne dit rien ; il était plein d’elle, uniquement occupé à étudier | son beau visage un peu souffrant et vieilli. Elle était | gênée par ses yeux. Elle dit :
— Voulez-vous venir, ce soir ?
Elle dit le nom de l’hôtel.
Il demanda où était son mari. Elle montra son deuil.
| Il était trop ému pour continuer l’entretien. Il la quitta gauchement. Mais après avoir fait deux pas, il revint vers les enfants, qui cueillaient des fraises, il les prit avec brusquerie, les embrassa, et se sauva.
Le soir, il vint à l’hôtel. Elle était sous la véranda vitrée. Ils s’assirent à l’écart. Peu de monde; deux ou trois vieilles personnes. Christophe était sourdement irrité de leur présence. Grazia le regardait. Il regardait Grazia, en répétant son nom, tout bas.
— J’ai bien changé, n’est-ce pas? dit-elle.
Il avait le cœur gonflé d’émotion.
— Vous avez souffert, dit-il.
— Vous aussi, fit-elle avec pitié, en regardant son visage ravagé par la peine et par la passion.
Ils ne trouvèrent plus de mots.
-— Je vous en prie, dit-il après un instant, allons ailleurs ; est-ce que nous ne pouvons pas nous parler dans un lieu où nous soyons seuls ?
— Non, mon ami, restons, restons ici, nous sommes bien ; qui fait attention à nous?
— Je ne suis pas libre de parler.
— Cela est mieux, ainsi.
Il ne comprit pas pourquoi. Plus tard, quand il repassa
, dans sa mémoire cet entretien, il pensa qu’elle n’avait
pas confiance en lui. Mais c’était qu’elle avait une peur
_ instinctive des scènes d’émotion ; sans qu’elle s’en rendit compte, elle cherchait un abri contre les surprises de leurs cœurs; même, elle aimait la gêne de cette intimité dans un salon d’hôtel, qui protégeait la pudeur de son
Ils se dirent, à mi-voix, avec de fréquents silences, les grandes lignes de leur vie. Le comte Berény avait été tué dans un duel, quelques mois auparavant; et Christophe comprit qu’elle n’avait pas été très heureuse avec lui. Elle avait aussi perdu un enfant, son premier-né. Elle évitait toute plainte. Elle détourna l’entretien d’elle-même, pour interroger Christophe, et elle témoigna, au récit de ses épreuves, une affectueuse compassion. Les cloches sonnaient. C’était un dimanche soir. La vie était suspendue.
Elle lui demanda de revenir le surlendemain. Il fut afiligé de ce qu’elle füt si peu pressée de le revoir. En son cœur se mêlaient le bonheur et la peine.
Le lendemain, sous un prétexte, elle lui écrivit de venir. Ce mot banal le ravit. Elle le reçut, cette fois, dans son salon particulier. Elle était avec ses deux enfants. Il les regarda, avec un peu de trouble encore et beaucoup de tendresse. Il trouva que la petite, — l’aînée, — ressemblaït à sa mère ; il ne demanda pas à qui ressemblait le garçon. Ils causèrent du pays, du temps, des livres ouverts sur la table; — leurs yeux tenaient un autre langage. Il comptait parvenir à lui parler plus intimement. Mais entra une amie d’hôtel. Il vit l’aimable politesse, avec laquelle Grazia recevait cette étrangère ; elle ne semblait pas faire de différence entre ses deux visiteurs, Il en fut afiligé ; il ne lui en voulut pas. Elle
la fin du voyage proposa une promenade ensemble ; il accepta ; la compagnie de cette autre, bien que jeune et agréable, le glaça ; et sa journée fut gâtée.
Il ne revit plus Grazia que deux jours après. Pendant ces deux jours, il ne vécut que pour l’heure qu’il allait passer avec elle. — Cette fois encore, il ne réussit pas mieux à lui parler. Tout en étant bonne avec lui, elle ne se départait pas de sa réserve. Christophe, à son insu, y ajouta par quelques effusions de sentimentalité
_ germanique, qui la génèrent, et contre lesquelles, d’instinct, elle réagit.
Il lui écrivit une lettre, qui la toucha. Il disait que la vie était si courte! Leur vie était si avancée, déjà! Peut-être n’avaient-ils plus que peu de temps à se voir :
: il était douloureux, et presque criminel de ne pas en
profiter pour se parler librement.
Elle répondit, par un mot affectueux : elle s’excusait de garder, malgré elle, une certaine méfiance, depuis que la vie l’avait blessée; cette habitude de réserve, elle ne pouvait la perdre; toute manifestation trop vive, même d’un sentiment vrai, la choquait, l’effrayait. Mais elle sentait le prix de l’amitié retrouvée; et elle en était aussi heureuse que lui. Elle le priait de venir diner, le soir.
Son cœur fut inondé de reconnaissance. Dans sa chambre d’hôtel, couché sur son lit, la tête dans ses oreillers, il sanglota. C’était la détente de dix ans de solitude. Car depuis la mort d’Olivier, il était resté seul. Cette lettre apportait le mot de résurrection pour son cœur affamé de tendresse. La tendresse! Il croyait y avoir renoncé : il lui avait bien fallu apprendre à s’en passer! Il sentait aujourd’hui combien
elle lui manquait, et tout ce qu’il avait accumulé ;
. Douce et sainte soirée qu’ils passèrent ensemble. Il ne put lui parler que de sujets indifférents, malgré leur intention de ne se cacher rien. Mais que de choses bienfaisantes il dit sur le piano, où elle l’invita du regard à lui parler! Elle était frappée de voir l’humilité de cœur de cet homme, qu’elle avait connu orgueilleux et violent. Quand il partit, l’étreinte silencieuse de leurs mains dit qu’ils s’étaient retrouvés, qu’ils ne se perdraient plus. — Il pleuvait, sans un soufile de vent. Son
Elle ne devait plus rester que quelques jours dans le pays; et elle ne retarda pas d’une heure son départ, sans qu’il osât le lui demander, ni s’en plaindre. Le dernier jour, ils se promenèrent seuls, avec les enfants ; à un moment, il était si plein d’amour et de bonbeur
. qu’il voulut le lui dire; mais, d’un geste très doux, elle l’arrêta, en souriant :
— Chut! Je sens tout ce que vous pouvez dire.
\ Ils s’assirent, au détour du chemin où ils s’étaient rencontrés. Elle regardait, souriante toujours, la vallée
_ à ses pieds; mais ce n’était pas la vallée qu’elle voyait. Il contemplait le suave visage où les tourments avaient laissé leur marque; dans l’épaisse chevelure noire, partout des fils blancs se montraient. Il était pris d’une adoration pitoyable et passionnée pour cette chair è qui avait pâti, qui s’était imprégnée des souffrances de l’âme. L’âme était partout visible en ces blessures du temps. — Et il demanda, à voix basse et tremblante, comme une faveur précieuse, qu’elle lui donnât…. un de ses cheveux blancs.
Elle partit. Il ne pouvait comprendre pourquoi elle n’était pas disposée à ce qu’il l’accompagnât. Il ne doutait point de son amitié ; mais sa réserve le déconcertait. Il ne put rester deux jours dans le pays; il partit dans une autre direction. Il tâcha d’occuper son esprit en voyages, en travaux. Il écrivit à Grazia. Elle lui répondit, deux ou trois semaines après, de courtes lettres, où se montrait une amitié tranquille, sans impatience, sans inquiétude. Il en souffrait et il les aimait. Il ne se reconnaissait pas le droit de lui en faire un reproche ; leur affection était trop récente, trop récemment renouvelée! Il tremblait de la perdre. Et pourtant,
| chaque lettre qui lui venait d’elle respirait un calme loyal qui aurait dû lui donner toute sécurité. Mais elle était si différente de lui! .…..
Ils avaient convenu de se retrouver à Rome, vers la fin de l’automne. Sans la pensée de la revoir, ce voyage aurait eu pour Christophe peu de charme. Son long isolement l’avait rendu casanier; il n’avait plus de goût à ces déplacements inutiles, où se complaît l’oisiveté fiévreuse des gens d’aujourd’hui. Il avait peur d’un changement d’habitudes, dangereux pour le travail régulier de l’esprit. D’ailleurs, l’Italie ne l’attirait point. Il ne la connaissait que par l’infime musique des
- véristes et par les airs de ténor que la terre de Virgile | inspire périodiquement aux littérateurs en voyage. Il ressentait pour elle l’hostilité méfiante d’un artiste d’avant-garde, qui a trop souvent entendu invoquer le
nom de Rome par les pires champions de la routine acadé-
mique. Enfin, ce vieux levain d’antipathie instinctive,
qui couve au fond des cœurs de tous les hommes du
Nord pour les hommes du Midi, ou du moins pour le
type légendaire de jactance oratoire qui représente,
aux yeux des hommes du Nord, les hommes du Midi. Rien que d’y penser, Christophe faisait sa lippe dédaigneuse. Non, il n’avait nulle envie de faire plus
ample connaïissance avec le peuple sans musique —
(car que comptent, dans la musique de l’Europe actuelle,
ses grattements de mandoline et ses vociférations de mélodrames hâbleurs ?) — Mais à ce peuple pourtant,
Grazia appartenait. Pour la retrouver, jusqu’où et par
quels chemins Christophe ne füt-il pas allé? Il en serait
quitte pour se fermer les yeux, jusqu’à ce qu’il l”eût
Se fermer les yeux, il y était habitué. Depuis tant
d’années, ses volets étaient clos sur sa vie intérieure
Dans cette fin d’automne, c’était plus nécessaire que
jamais. Trois semaines de suite, il avait plu sans répit.
Depuis, une calotte grise d’impénétrables nuées pesait
sur les vallées et sur les villes de Suisse, grelottantes
et mouillées. Les yeux avaient perdu le souvenir de la
saveur du soleil. Pour en retrouver en soi l’énergie , concentrée, il fallait commencer par faire nuit com-
plète, et, sous les paupières closes, descendre au fond
de la mine, dans les galeries souterraines du rêve. Là
la fin du voyage
dormait dans la houille le soleil des jours morts. Mais à passer sa vie, accroupi, à creuser, on sortait de là brûlé, l’échine et les genoux raides, les membres déformés, à demi pétrifiés, le regard trouble, avec des yeux d’oiseau de nuit. Bien des fois, Christophe avait rapporté de la mine le feu péniblement extrait, qui réchauffe les cœurs transis. Mais les rêves du Nord sentent la chaleur du poële et la chambre fermée. On ne s’en doute pas, lorsqu’on vit, dedans; on aime cette tiédeur lourde, on aime ce demi-jour et les songes de l’âme dans la tête pesante. On aime ce qu’on a. Il faut bien
Lorsqu’au sortir de la barrière alpestre, Christophe, assoupi dans un coin de son wagon, aperçut le ciel immaculé et la lumière limpide qui coulait sur les pentes des monts, il lui sembla rêver. De l’autre côté
\ du mur, il venait de laisser le ciel éteint, le jour cré-
: pusculaire. Si brusque était le changement qu’il en sentit d’abord plus de surprise que de joie. Il lui fallut | quelque temps avant que son âme, engourdie, se détendît peu à peu, que fondit l’écorce qui l’emprisonnait, et que le cœur se dégageât des ombres du passé. Mais à mesure que la journée s’avançait, la lumière moelleuse l’entourait de ses bras; et, perdant le souvenir de tout ce qui avait été, il buvait avidement la volupté de voir.
Plaines du Milanais. Œil du jour qui se reflète dans les canaux bleutés, dont le réseau de veines sillonne les rizières duvetées. Arbres d’automne, aux carcasses maigres et souples, d’un dessin contourné, avec des touffes de duvet roux. Montagnes de Vinci, Alpes neigeuses à l’éclat adouci, dont la ligne orageuse encercle l’horizon, frangée de rouge, d’orange, d’or vert et d’azur
pâle. Soir qui tombe sur l’Apennin. Descente sinueuse le long des petits monts abrupts, aux courbes serpentines, dont le rythme se répète et s’enchaîne, ainsi qu’une farandole. — Et soudain, au bas de la pente, comme un baiser, l’haleine de la mer et l’odeur des orangers. La mer, la mer latine et sa lumière d’opale, où dorment, suspendues, des volées de petites barques,
train restait arrêté. On expliquait aux voyageurs qu’à | la suite des grandes pluies, un éboulement s’était produit dans un tunnel, sur la voie de Gênes à Pise; tous les trains avaient des retards de plusieurs heures. Christophe, qui avait pris un billet direct pour Rome, fut ravi de cette malchance qui soulevait les protestations de ses compagnons. Il sauta sur le quai et profita de l’arrêt pour aller vers la mer, dont le regard l’attirait. Il l’attirait si bien qu’une ou deux heures après, lorsque le sifflet du train qui partait retentit, Christophe : était dans une barque et, le voyant passer, lui cria : « Bon voyage! » Dans la nuit lumineuse, sur la mer lumineuse, il se laissait bercer, le long de la côte odorante, aux promontoires bordés de cyprès enfantins. Il s’installa dans le village, il y passa cinq jours dans une joie perpétuelle. 11 était comme un homme qui sort d’un long jeûne, et qui dévore. De tous ses sens à affamés, il mangeaïit la splendide lumière… Lumière, sang du monde qui coules dans l’espace comme un fleuve de vie, et par nos yeux, nos lèvres, nos narines, tous les pores de notre peau, t’infiltres jusqu’au fond de notre chair, lumière plus nécessaire à la vie que le pain, — qui te voit dépouillée de tes voiles du Nord,
la fin du voyage pure, brûlante et nue, se demande comment il a jamais pu vivre sans te connaître, et sait qu’il ne pourra jamais plus vivre sans te posséder…
Cinq jours, Christophe fut plongé dans une soulerie de soleil. Cinq jours, il oublia — pour la première fois — qu’il était musicien. La musique de son être s’était muée en lumière. L’air, la mer et la terre : éclatante symphonie, que joue l’orchestre du soleil. Et de cet
orchestre, avec quel art inné l’Italie sait u$er! Les autres peuples peignent d’après la nature; l’Italien collabore avec elle ; il peint avec le soleil. Musique des couleurs. Tout est musique, tout chante. Un simple mur du chemin, rouge, craquelé d’or; au-dessus, deux eyprès à la toison crépelée; le ciel d’un bleu avide, autour. Un escalier de marbre, blanc, raide, étroit, qui monte entre des murs roses, vers une façade d’église bleue. Telle de ces maisons multicolores, abricot, citron, cédrat, qui luisent parmi les oliviers, fait l’effet d’un fruit merveilleux et mür, dans le feuillage. La vision italienne est une sensualité; les yeux jouissent des couleurs, comme le palais et la langue d’un fruit juteux et parfumé. Sur ce régal nouveau, Christophe se jetait, avec une gourmandise avide et naïve; il prenait sa revanche de l’ascétisme des visions grises auxquelles il avait été jusque là condamné. Son abondante nature, étouffée par le sort, prenait soudain conscience des puissances de jouir dont il n’avait rien fait; elles s’emparaient de la proie qui leur était offerte : odeurs, couleurs, musique des voix, des cloches et de ia mer, caresses de l’air, bain tiède de lumière où se détend lâme vieillie et lassée. Christophe ne pensait à rien. Jl était dans une béatitude voluptueuse, Il n’en sortait
que pour faire part de sa joie à ceux qu’il rencontrait : son batelier, un vieux pêcheur, aux yeux vifs et plissés, coiffé d’une toque rouge de sénateur vénitien; — son unique commensal, un Milanais, qui mangeait du macaroni, en roulant des yeux d’Othello, atroces, noirs de haïne furieuse, homme apathique et endormi; — le garçon de restaurant, qui, pour porter un plateau, ployait le cou, tordait les bras et le torse, comme un ange de Bernin; — le petit saint Jean, aux œillades coquettes, qui mendiait sur le chemin, offrant à ceux qui passaient une orange avec la branche verte. Il interpellait les voiturins, vautrés, la tête en bas au fond de leurs chariots, et poussant, par accès intermittents, les mille et un couplets d’un chant nasillard, paresseux et gueulard. Il se surprenait à fredonner Cavalleria Rusticana. Le but de son voyage était tota- É lement oublié. Oubliée, sa hâte d’arriver au but, de
Jusqu’au jour où l’image aimée se réveilla. Fut-ce un regard, rencontré sur la route, fut-ce une inflexion de voix, grave et chantante, qui l”évoqua ? Il n’en eut pas conscience. Mais une heure vint où, de tout ce qui l’entourait, du cercle des collines couvertes d’oliviers, et des hautes arêtes polies de l’Apennin, que sculptent l’ombre épaisse et le soleil ardent, et des bois d’orangers lourds de fleurs et de fruits, et de la respiration profonde de la mer, rayonna la figure souriante de lamie. Par les yeux innombrables de l’air, ses yeux le regardaient. Elle fleurissait de cette terre aimée, comme une rose d’un rosier.
Alors, il se ressaisit. Il reprit le train pour Rome, sans s’arrêter nulle part. Rien ne l’intéressait des sou31
la fin du voyage venirs italiens, des villes d’art du passé. De Rome il ne vit rien, il ne chercha à rien voir; et ce qu’il en aperçut, . au passage, d’abord, des quartiers neufs sans style, ! des bâtisses carrées, ne lui inspira pas le désir d’en
Aussitôt arrivé, il alla chez Grazia. Elle lui demanda :
— Par quel chemin êtes-vous venu? Vous êtes-vous
— Non, dit-il. Pourquoi faire ?
— Belle réponse! Et que pensez-vous de Rome?
/ — Rien, dit-il, je n’ai rien vu.
— Mais encore?
— Rien. Pas un monument. Au sortir de l’hôtel, je suis venu chez vous.
— Il suffit de dix pas, pour voir Rome… Regardez ce ! mur, en face. Il n’y a qu’à voir sa lumière.
— Je ne vois que vous, dit-il.
— Vous êtes un barbare, vous ne voyez que votre idée. Et quand êtes-vous parti de Suisse?
— Qu’avez-vous donc fait, depuis ?
— Je ne sais pas. Je me suis arrêté, par hasard, dans un pays près de la mer. J’ai à peine fait attention au nom. J’ai dormi pendant huit jours. Dormi, les yeux
ouverts. Je ne sais pas ce que j’ai vu, je ne sais pas ce que j’ai rêvé. Je crois que j’ai rêvé de vous. Je sais que \ c’était très beau. Mais le plus beau, c’est que j’ai tout
— Merci, dit-elle.
(I n’écouta pas.)
— .. Tout, reprit-il, tout ce qui était alors, tout ce qui
était avant. Je suis comme un homme nouveau, qui
— C’est vrai, dit-elle, en le regardant avec ses yeux riants. Vous avez changé, depuis notre dernière rencontre.
Il la regardait aussi, et ne la trouvait pas moins diffé- rente de celle qu’il se rappelait. Non pas qu’elle eût changé pourtant, depuis deux mois. Mais il la voyait avec des yeux tout neufs. Là-bas, en Suisse, l’image des jours anciens, l’ombre légère de la jeune Grazia s’interposait entre son regard et l’amie présente. Maintenant, au soleil d’Italie, les rêves du Nord s’étaient fondus; il voyait dans la clarté du jour l’âme et le corps réels de l’aimée. Qu’elle était loin de la chevrette sauvage prisonnière à Paris, loin de la jeune femme au sourire de saint Jean, qu’il avait retrouvée un soir, peu après son mariage, pour la reperdre aussitôt! De la petite madone Ombrienne avait fleuri une belle Romaine :
Color verus, corpus solidum et succi plenum.
Ses formes avaient pris une harmonieuse plénitude; son corps était baigné d’une fière langueur. Le génie du calme l’entourait. Elle avait cette gourmandise du silence ensoleillé, de la contemplation immobile, cette
jouissance voluptueuse de la paix de vivre, que les âmes du Nord ne connaîtront jamais bien. Ce qu’elle avait conservé surtout du passé, c’était sa grande bonté, qui pénétrait tous ses autres sentiments. Mais on lisait bien des choses nouvelles dans son lumineux sourire : une indulgence mélancolique, un peu de lassitude, beaucoup d’intelligence des âmes, une pointe d’ironie, un paisible bon sens. L’âge l’avait voilée d’une
la fin du voyage
certaine froideur, qui l’abritait contre les illusions du
cœur ; elle se livraït rarement; et sa tendresse se tenait
en garde, avec un sourire clairvoyant, contre les empor-
tements de passion que Christophe avait peine à
réprimer. Avec cela, des faiblesses, des moments
d’abandon au souffle des jours, une coquetterie qu’elle
raillait elle-même, mais qu’elle ne combattait point.
Nulle révolte contre les choses, ni contre soi : un fata-
lisme très doux, dans une nature toute bonne et un peu
Elle recevait beaucoup, et sans beaucoup choisir, — du moins en apparence; — mais comme ses intimes appartenaient, en général, au même monde, respiraient la même atmosphère, avaient été façonnés par les mêmes habitudes, cette société formait une harmonie assez homogène, très différente de celles que Christophe avait entendues, en Allemagne et en France. La plupart étaient de vieille race italienne, vivifiée çà et là par des mariages étrangers ; il régnait parmi eux un cosmopolitisme de surface, où se mêlaient avec aisance les quatre langues principales et le bagage intellectuel des quatre grandes nations d’Occident. Chaque peuple y apportait son appoint personnel, les Juifs leur inquié- tude et les Anglo-Saxons leur flegme; mais le tout, aussitôt fondu dans le creuset italien. Quand des siècles de grands barons pillards ont gravé dans une race tel profil hautain et rapace d’oiseau de proie, le métal peut changer, l’empreinte reste la même. Telles de ces figures qui semblaient le plus italiennes, un sourire de Luini, un regard voluptueux et calme de Titien, fleurs de lAdriatique ou des plaines lombardes, s’étaient épanouies sur des arbustes du Nord transplantés dans le vieux sol latin. Quelles que soient les couleurs broyées sur la palette de Rome, la couleur qui ressort est toujours le romain.
Christophe, sans pouvoir analyser son impression, admirait le parfum de culture séculaire, de vieille
< la fin du voyage civilisation, que respiraient ces âmes, souvent assez médiocres, et, quelques-unes même, au-dessous du médiocre. Impalpable parfum, qui tenait à des riens, une grâce courtoise, une douceur de manières qui savait être affectueuse, tout en gardant sa malice et son rang, une finesse élégante de regard, de sourire, d’intelligence alerte et nonchalante, sceptique, diverse et È aisée. Rien de raide et de rogue. Rien de livresque. On n’avait pas à craindre de rencontrer ici un de ces psychologues de salons parisiens, embusqué derrière son lor- ë gnon, ou le caporalisme de quelque docteur allemand. Des hommes, tout simplement, et des hommes très humains, tels que l’étaient déjà les amis de Térence et de Scipion l’Émilien.… Belle façade. La vie était plus apparente que réelle. Par dessous, l’incurable frivolité, commune à la société mondaine de tous les pays. Mais ce qui donnait à celle-ci ses caractères de race, c’était son indolence. La frivolité française s’accompagne d’une fièvre nerveuse, — un mouvement perpétuel du cerveau, même quand il | se meut à vide. Le cerveau italien sait se reposer. Il ne le sait que trop. Il est doux de sommeiller à l’ombre chaude, sur le tiède oreiller d’un mol épicurisme et d’une intelligence ironique, très souple, assez curieuse, et prodigieusement indifférente, au fond. Tous ces hommes manquaient d’opinions décidées. Ils se mélaient à la politique et à l’art, avec le même dilettantisme. On voyait là des natures charmantes, de ces belles figures italiennes de patriciens aux traits fins, aux yeux intelligents et doux, aux manières tran36
quilles, qui aimaient d’un goût exquis et d’un cœur affectueux la nature, les vieux peintres, les fleurs, les femmes, les livres, la bonne chère, la patrie, la musique… [ls aïmaient tout. Ils ne préféraient rien. On avait le sentiment parfois qu’ils n’aimaient rien. , L’amour tenait pourtant une large place dans leur vie; mais c’était à condition qu’il ne la troublât point. Il était indolent et paresseux, comme eux; même dans la passion, il prenait volontiers un caractère familial. Leur intelligence, bien faite et harmonieuse, s’accommodait d’une inertie où les contraires de la pensée se rencontraient, sans heurts, tranquillement associés, souriants, émoussés, rendus inoffensifs. Ils avaient peur des croyances entières, des partis excessifs, et se trouvaient à l’aise dans les demi-solutions et les demipensées. Ils étaient d’esprit conservateur-libéral. Il leur fallait une politique et un art à mi-hauteur : telles, ces stations climatiques, où l’on ne risque pas d’avoir le. souffle coupé et des palpitations. Ils se reconnaissaient dans le théâtre paresseux de Goldoni, ou dans la lumière égale et diffuse de Manzoni. Leur aimable nonchaloir n’en était pas inquiété. Ils n’eussent pas dit, comme leurs grands ancêtres : « Primum vivere. », mais plutôt : « Dapprima, quieto vivere. » . Vivre tranquille. C’était le vœu secret, la volonté de tous, même des plus énergiques, de ceux qui dirigeaient l’action politique. Tel petit Machiavel, maître de soi et des autres, le cœur aussi froid que la tête, l’intelligence lucide et ennuyée, sachant, osant se servir de tous moyens pour ses fins, prêt à sacrifier toutes ses amitiés à son ambition, était capable de sacrifier son ambition à une seule chose : son quieto vivere. Ils avaient besoin
la fin du voyage
de longues périodes d’anéantissement. Quand ils sortaient de là, ainsi qu’après un bon sommeil, ils étaient frais et dispos; ces hommes graves, ces tranquilles madones, étaient pris brusquement d’une fringale de parole, de gaieté, de vie sociale : il leur fallait se dépenser en une volubilité de gestes et de mots, de saillies paradoxales, d’humour burlesque : ils jouaient l”opera buffa. Dans cette galerie de portraits italiens, on eût trouvé rarement l’usure de la pensée, cet éclat métallique des prunelles, ces visages flétris par le travail perpétuel de l’esprit, comme on en voit, au Nord. Pourtant il ne manquait pas, ici comme partout, d’âmes qui se rongeaient et qui cachaient leurs plaies, de désirs, de soucis qui couvaient sous l’indifférence et, voluptueusement, s’enveloppaient de torpeur. Sans parler, chez certains, d’étranges échappées, baroques, déconcertantes, indices d’un déséquilibre obscur, propre aux très vieilles races, — comme les failles qui s’ouvrent dans la Campagne Romaine.
Il y avait bien du charme dans l’énigme nonchalante de ces âmes, de ces yeux calmes et railleurs, où dormait un tragique caché. Mais Christophe n’était pas d’humeur à le reconnaître. IL enrageait de voir Grazia entourée de gens du monde, aux belles manières courtoises, spirituels et vides. Il leur en voulait, et il lui en voulait. Il la bouda, de même qu’il boudait Rome. II espaça ses visites, il se promit de repartir.
Il ne repartit pas. IL commençait déjà de sentir, à son insu, l’attrait de ce monde italien, qui lirritait.
Pour le moment, il s’isola. Il fläna dans Rome, et autour. La lumière romaine, les jardins suspendus, la Campagne, que ceint, comme une écharpe d’or, la mer ensoleillée, lui révélèrent peu à peu le secret de la terre enchantée. IL s’était juré de ne pas faire un pas pour aller voir ces monuments morts, qu’il affectait de dédaigner ; il disait en bougonnant qu’il attendrait qu’ils vinssent le trouver. Ils vinrent; il les rencontra, au hasard de ses promenades, dans la Ville au sol onduleux. Il vit, sans l’avoir cherché, le Forum rouge, au soleil couchant, et les arches à demi écroulées du , Palatin, au fond desquelles l’azur profond se creuse, gouffre de lumière bleue. Il erra dans la Campagne immense, près du Tibre rougeâtre, gras de boue, comme de la terre qui marche, — et le long des aqueducs ruinés, gigantesques vertèbres de monstres antédiluviens. D’épaisses masses de nuées noires roulaient dans le ciel bleu. Des paysans à cheval poussaient, à coups de gaule, à travers le désert, des troupeaux de grands bœufs gris perle à longues cornes;
la fin du voyage ‘ , et sur la voie antique, droite, poussiéreuse et nue, des pâtres chèvre-pieds, les cuisses recouvertes de peaux velues, cheminaient en silence, avec des théories de petits ânes et d’ânons. Au fond de l’horizon, la chaîne k de la Sabine, aux lignes olympiennes, déroulait ses collines ; et sur l’autre rebord de la coupe du ciel, les vieux murs de la ville, la façade de Saint-Jean, surmontée de statues qui dansaient, profilaient leurs noires silhouettes. Silence… Soleil de feu… Le vent passait sur la plaine… Sur une statue sans tête, au bras emmailloté, battue par les flots d’herbe, un lézard, dont le cœur paisible palpitait, s’absorbaïit, immobile, dans son repas de lumière. Et Christophe, la tête ! . bourdonnante de soleil (et quelquefois aussi de vin des Castelli), près du marbre brisé, assis sur le sol noir, souriant, somnolent et baigné par l’oubli, buvaït la \ force calme et violente de Rome. — Jusqu’à la nuit tombante. — Alors, le cœur étreint d’une angoisse subite, il fuyait la solitude funèbre où la lumière passionnée et muette! Sous ta paix fiévreuse, j’entends | sonner encore les trompettes des légions. Quelles fureurs de vie grondent dans ta poitrine! Quel désir du réveil!
Christophe trouva des âmes, où brüûlaient des tisons du feu séculaire. Sous la poussière des morts, ils s’étaient conservés. On eût pensé que ce feu se fût éteint, avec les yeux de Mazzini. Il revivait. Le même. Bien peu voulaient le voir. Il troublait la quiétude de ceux qui dormaient. C’était une lumière claire et brutale. Ceux qui la portaient, — de jeunes hommes
(le plus âgé n’avait pas trente-cinq ans), une élite venue de tous les points de l’horizon, libres intellectuels qui différaient, entre eux, de tempérament, d’éducation, d’opinions et de foi — étaient unis dans le même culte pour cette flamme de la nouvelle vie. Les étiquettes de partis, les systèmes de pensée ne comptaient point pour eux : la grande affaire était de « penser avec courage ». Être francs, être braves, d’esprit et de fait. Ils secouaient rudement le sommeil de leur race. Après la résurrection politique de l’Italie, réveillée de la mort à l’appel des héros, après sa toute récente résurrection économique, ils avaient entrepris d’arra- ) cher du tombeau la pensée italienne. Ils souffraient, comme d’une injure, de l’atonie paresseuse et peureuse de l’élite, de sa lâcheté d’esprit, de sa verbolâtrie. Leur Voix retentissait dans le brouillard de rhétorique et de servitude morale, accumulé depuis des siècles sur l’âme de la patrie. Ils y soufflaient leur réalisme impitoyable et leur intransigeante loyauté. Ils avaient À la passion de l’intelligence claire, que suit l’action énergique. Capables, à l’occasion, de sacrifier les préfé- rences de leur raison personnelle au devoir de discipline que la vie nationale impose à l’individu, ils réservaient pourtant leur autel le plus haut et leurs plus pures ardeurs à la vérité. Ils l’aimaient, d’un cœur fougueux et pieux. Insulté par ses adversaires, diffamé, menacé, un des chefs de ces jeunes hommes répondait, avec une
« Respectez la vérité. Je vous parle, à cœur ouvert, libre de toute rancune. J’oublie le mal que j’ai reçu de vous et celui que je puis vous avoir fait. Soyez vrais. Il
la fin du voyage n’est pas de conscience, il n’est pas de hauteur de vie, il n’est pas de capacité de sacrifice, il n’est pas de noblesse, là où n’existe pas un religieux, rigide et rigoureux respect de la vérité. Exercez-vous: dans ce devoir difficile. Le faux corrompt celui qui en use, avant de vaincre celui contre qui on en use. Que vous y gagniez le succès immédiat, qu’importe? Les racines de votre âme seront suspendues dans le vide, sur le sol rongé par le mensonge. Je ne vous parle plus en adversaire. Nous sommes sur un terrain Supérieur à nos dissentiments, même si dans votre bouche votre passion se pare du nom de patrie. Il est quelque chose de plus grand que la patrie, c’est la conscience humaine. Il est des lois que vous ne devez pas violer, sous peine d’être de mauvais Italiens. Vous n’avez plus devant vous qu’un homme qui cherche la vérité; vous devez entendre son cri. Vous n’avez plus devant vous qu’un homme qui désire ardemment vous voir grands et purs,et travailler avec vous. Car, que vous le vouliez ou non, nous travaillons tous en commun avec tous ceux dans le monde qui travaillent avec vérité. Ce qui sortira de nous (et que nous ne pouvons prévoir) portera notre marque commune, si nous avons agi avec vérilé. L’essence de l’homme est là : dans sa merveilleuse faculté de chercher la vérité, de la voir, de l’aimer, et de s’y sacrifier, — Vérité, qui répands sur ceux qui te possèdent le souffle magique de ta puissante santé! » La première fois que Christophe entendit ces paroles, elles lui semblèrent l’écho de sa propre voix; et il sentit que ces hommes et lui étaient frères. Les hasards de la lutte des peuples et des idées pouvaient les jeter, un
jour, les uns contre les autres, dans la mêlée; mais amis ou ennemis, ils étaient, ils seraient toujours de la même famille humaine. Ils le savaient, comme lui. Ils le savaient, avant lui. Il était connu d’eux, avant qu’il les connût. Car ils étaient déjà les amis d’Olivier. Christophe découvrit que les œuvres de son ami, — (quelques volumes de vers, des essais de critique), — qui n’étaient à Paris lues que d’un petit nombre, avaient été traduites par ces Italiens et leur étaient aussi familières qu’à lui-même.
Plus tard, il devait découvrir les distances infranchissables qui séparaient ces âmes de celle d’Olivier. Dans leur façon de juger les autres, ils restaient uniquement Italiens, incapables d’un effort pour sortir de soi, enracinés dans la pensée de leur race. Au fond, ils ne cherchaient, de bonne foi, dans les œuvres étrangères, que ce que voulait y trouver ; leur instinct national; souvent, ils n’en prenaient que ce qu’ils y avaient mis, d’eux-mêmes, à leur insu. ï Critiques médiocres et piètres psychologues, ils étaient trop entiers, pleins d’eux-mêmes et de leurs passions, même quand ils étaient le plus épris de la vérité. L’idéalisme italien ne sait pas s’oublier; il ne s’inté- resse point aux rêves impersonnels du Nord; il ramène tout à soi, à ses désirs, à son orgueil de race, qu’il transfigure. Consciemment ou non, il travaille toujours pour la ferza Roma. Il faut dire que, pendant des siècles, il ne s’est pas donné grand mal pour la réaliser. Ces beaux Italiens, bien taillés pour l’action, n’agissent que par passion, et se lassent vite d’agir; mais quand la passion souflle, elle les soulève plus haut que tous les autres peuples : on l’a vu par l’exemple de leur
la fin du voyage Risorgimento. — C’était un de ces grands vents qui commençait à passer sur la jeunesse italienne de tous les partis : nationalistes, socialistes, néo-catholiques, | libres idéalistes, tous Italiens irréductibles, tous, à d’espoir et de vouloir, citoyens de la Rome impériale, | reine de l’univers. | Tout d’abord, Christophe ne remarqua que leur géné- reuse ardeur et les communes antipathies qui l’unissaient à eux. Ils ne pouvaient manquer de s’entendre avec lui, dans le mépris de la société mondaine, à laquelle Christophe gardait rancune des préférences de ® Grazia. Ils haïssaient plus que lui cet esprit de prudence, cette apathie, ces compromis et ces arlequinades, ces choses dites à moitié, ces pensées amphibies, ce subtil balancement entre toutes les possibilités, sans se décider pour aucune, ces belles phrases, cette douceur. Robustes autodidactes, qui s’étaient faits de toutes pièces, et qui n’avaient pas eu les moyens ni le loisir de se donner le dernier coup de rabot, ils outraient volontiers leur rudesse naturelle et leur ton un peu âpre de contadini mal dégrossis. Ils voulaient être entendus. Ils voulaient être combattus. Tout, plutôt que l’indifférence. Ils eussent, pour réveiller les énergies de leur race, consenti joyeusement à en être les premières victimes. En attendant, ils n’étaient pas aimés et ils ne faisaient | rien pour l’être. Christophe eut peu de succès, quand il voulut parler à Grazia de ses nouveaux amis. Ils étaient déplaisants à cette nature éprise de mesure et de paix. Il fallait bien reconnaître avec elle qu’ils avaient une façon de soutenir les meilleures causes, qui donnait envie parfois de s’en déclarer l’ennemi. Ils étaient
ironiques et agressifs, d’une dureté de critique qui . touchaït à l’insulte, même avec des gens qu’ils ne
. voulaient point blesser. Ils étaient trop sûrs d’eux mêmes, trop pressés de généraliser, d’affirmer violemment. Arrivés à l’action publique avant d’être arrivés à
la maturité de leur développement, ils passaient d’un 4 engouement à l’autre, avec la même intolérance. . Passionnément sincères, se donnant tout entiers, sans rien économiser, ils étaient consumés par leur excès d’intellectualisme, par leur labeur précoce et forcené. IL n’est pas sain pour de jeunes pensées, à peine au sortir de la gousse, de s’exposer au soleil cru. L’âme en reste brûlée, Rien ne se fait de fécond qu’avec le temps et le silence. Le temps et le silence leur avaient manqué. C’est le malheur de trop de talents italiens. L’action violente et hâtive est un alcool. L’intelligence qui y a goûté a bien de la peine ensuite à s’en déshabituer; et sa croissance normale risque d’en rester forcée et
faussée pour toujours.
Christophe appréciait la fraîcheur acide de cette | verte franchise, par contraste avec la fadeur des gens du juste milieu, des vie di mezzo, qui ont une peur éternelle de se compromettre et un subtil talent de ne dire ni oui ni non. Mais il lui arriva bientôt de trouver que ces derniers, avec leur intelligence calme et courtoise, avaient aussi leur prix. L’état de perpétuel combat où vivaient ses amis ne laissait pas d’être lassant. Christophe croyait de son devoir d’aller chez Grazia, afin de les défendre. Il y allait parfois, afin de les oublier. Sans doute, ils lui ressemblaient. Ils lui ressemblaient trop. Ils étaient aujourd’hui ce qu’il avait été, à vingt ans. Et le cours de la vie ne se
la fin du voyage
remonte pas. Au fond, Christophe savait bien qu’il avait dit adieu, pour son compte, à ces violences, et qu’il allait vers la paix, dont les yeux de Grazia semblaient détenir le secret. Pourquoi donc se révoltait-il contre elle? Ah! c’est qu’il eût voulu, par un égoïsme d’amour, être seul à en jouir. Il ne pouvait souffrir que Grazia en dispensât les bienfaits, sans compter, à tout venant, qu’elle fût prodigue envers tous de son charmant accueil.
Elle lisaït en lui; et avec son aimable franchise, elle lui dit, un jour :
— Vous m’en voulez d’être comme je suis? Il ne faut pas m’idéaliser, mon ami. Je suis une femme, je ne vaux pas mieux qu’une autre. Je ne cherche pas le monde; mais j’avoue qu’il m’est agréable, de même que j’ai plaisir à aller quelquefois à des théâtres pas très bons, à lire des livres un peu insignifiants, que vous dédaïgnez, mais qui me reposent et qui m’amusent,. Je ne puis me refuser à rien.
— Comment pouvez-vous supporter ces imbéciles ?
— La vie m’a enseigné à n’être pas difficile. On ne doit pas trop lui demander. C’est déjà beaucoup, je vous assure, quand on a affaire à de braves gens, pas . méchants, assez bons… (naturellement, à condition de ne rien attendre d’eux; je sais bien que si j’en avais besoin, je ne trouverais plus grand monde…) Pourtant, ils me sont attachés; et quand je rencontre un peu de réelle affection, je fais bon marché du reste. Vous m’en voulez, n’est-ce pas? Pardonnez-moi d’être médiocre. meilleur et de moins bon en moi. Et ce qui est avec vous, c’est le meilleur.
— Je voudrais tout, dit-il, d’un ton boudeur.
Il sentait bien, pourtant, qu’elle disait vrai. Il était
la fin du voyage | si sûr de son affection qu’après avoir hésité pendant À des semaines, un jour il lui demanda : î — Est-ce que vous ne voudrez jamais… ? ; — Quoi donc? | | — Être à moi. -{ — … que je sois à vous? — Mais vous êtes à moi, mon ami. : — Vous savez bien ce que je veux dire. Elle était un peu troublée; mais elle lui prit les mains et le regarda franchement : — Non, mon ami, dit-elle avec tendresse. Ilne put parler. Elle vit qu’il était affligé. — Pardon, je vous fais de la peine. Je savais que vous me diriez cela. Il faut nous parler en toute vérité, comme de bons amis. — Des amis, dit-il tristement. Rien de plus? ’ — Ingrat! Que voulez-vous de plus? M’épouser? … | e Vous souvenez-vous d’autrefois, lorsque vous n’aviez d’yeux que pour ma belle cousine? J’étais triste alors que vous ne compreniez pas ce que je sentais pour vous. Toute notre vie aurait pu être changée. Mainte- , nant, je pense que c’est mieux, ainsi; c’est mieux que x nous n’ayons pas exposé notre amitié à l’épreuve de la { vie en commun, de cette vie quotidienne, où ce qu’il y à a de plus pur finit par s’avilir..…. — Vous dites cela, parce que vous m’aimez moins. ï — Oh! non, je vous aime toujours autant. — Ah! c’est la première fois que vous me le dites. — Il ne faut plus qu’il y ait rien de caché entre nous. Voyez-vous, je ne crois plus beaucoup au mariage. Le
mien, je le sais, n’est pas un exemple suffisant. Mais j’ai réfléchi et regardé autour de moi. Ils sont rares, les mariages heureux. C’est un peu contre nature. On ne peut enchaîner ensemble les volontés de deux êtres qu’en mutilant l’une d’elles, sinon toutes les deux; et ce ne sont même point là, peut-être, des souffrances où
— Ah! dit-il, j’y vois une si belle chose, au contraire, l’union de deux sacrifices, deux âmes mélées en une!
— Une belle chose, dans votre rêve. En réalité, vous souffririez plus que qui que ce soit.
— Quoi! vous croyez que je ne pourrai jamais avoir une femme, une famille, des enfants? Ne me dites pas cela ! Je les aimerais tant! Vous ne croyez pas ce bonheur possible pour moi?
— Je ne sais pas. Je ne crois pas. Peut-être avec une s bonne femme, pas très intelligente, pas très belle, qui vous serait dévouée, et ne vous comprendrait pas.
— Que vous êtes mauvaise! Mais vous avez tort de vous moquer. C’est bon, une bonne femme, même qui n’a pas d’esprit. À
: — Je crois bien! Voulez-vous que je vous en cherche
— Taisez-vous, je vous prie, vous me percez le cœur. Comment pouvez-vous parler ainsi?
— Qu’est-ce que j’ai dit?
— Vous ne m”aimez donc pas du tout, pas du tout, pour penser à me marier avec une autre?
— Mais c’est au contraire parce que je vous aime, que je serais heureuse de faire ce qui pourrait vous
— Alors, si c’est vrai.
la fin du voyage $
— Non, non, n’y revenez pas. Je vous dis que ce serait votre malheur:
— Ne vous inquiétez pas de moi. Je jure d’être heureux! Mais dites la vérité : vous croyez que vous, vous seriez malheureuse avec moi ?
— Oh! malheureuse? mon ami, non. Je vous estime et je vous admire trop, pour être jamais malheureuse
avec vous. Et puis, je vous dirai : je crois bien que rien ne pourrait me rendre tout à fait malheureuse, à présent. J’ai vu trop de choses, je suis devenue philosophe… Maïs à parler franchement, — (n’est-ce pas? vous me le demandez; vous ne vous fâcherez pas?) — eh bien, je connais ma faiblesse, je serais peut-être assez sotte, au bout de quelques mois, pour n’être pas tout à fait heureuse avec vous; et cela, je ne le veux pas, justement parce que j’ai pour vous la plus sainte affection; et je ne veux pas que rien au monde puisse la ternir.
— Oui, vous dites cela, pour m’adoucir la pilule. Je vous déplais. Il y a des choses, en moi, qui vous sont
— Mais non, je vous assure. N’ayez pas l’air si penaud. Vous êtes un bon et cher homme.
— Alors, je ne comprends plus. Pourquoi ne pourrions-nous pas nous convenir ? ù
— Parce que nous sommes trop différents, — d’un caractère trop accusé, tous deux, trop personnel.
— C’est pour cela que je vous aime.
— Moi aussi. Mais c’est aussi pour cela que nous nous trouverions en conflit.
— Mais si. Ou bien, comme je sais que vous valez plus que moi, je me reprocherais de vous gêner, avec ma petite personnalité; et alors, je l’étoufferais, je me tairais, et je souffrirais.
Les larmes viennent aux yeux de Christophe.
— Oh! cela, je ne veux point. Jamais! J’aime mieux tous les malheurs, plutôt que vous souffriez par ma faute, pour moi.
— Mon ami, ne vous affectez pas. Vous savez, je dis ainsi, je me flatte peut-être… Peut-être que je ne serais pas assez bonne pour me sacrifier à vous.
— Mais alors, c’est vous que je sacrifierais, et c’est moi qui me tourmenterais, à mon tour. Vous voyez bien, c’est insoluble, d’un côté comme de l’autre. Restons comme nous sommes. Est-ce qu’il y a quelque chose de meilleur que notre amitié?
I1 hoche la tête, en souriant avec un peu d’amertume. Û
— Oui, tout cela, c’est qu’au fond vous n’aimez pas
Elle sourit aussi, gentiment, un peu mélancolique. Elle dit, avec un soupir : k
— Peut-être. Vous avez raison. Je ne suis plus toute jeune, mon ami. Je suis lasse. La vie use, quand on n’est pas très fort, comme vous… Oh! vous, il y a des moments, quand je vous regarde, vous avez l’air d’un gamin de dix-huit ans.
— Hélas! avec cette vieille tête, ces rides, ce teint
— Je sais bien que vous avez souffert, autant que moi, peut-être plus, Je le vois. Mais vous me regardez
la fin du voyage quelquefois, avec des yeux d’adolescent; et je sens sourdre de vous un flot de vie toute fraîche. Moi, je me suis éteinte. Quand je pense, hélas! à mon ardeur d’autrefois! Comme dit l’autre, c’était le bon temps alors, j’étais bien malheureuse! A présent, je n’ai plus assez de force pour l’être. Je n’ai qu’un filet de vie. Je ne serais plus assez téméraire pour oser l’épreuve oi du mariage. Ah! autrefois, autrefois! Si quelqu’un
que je connais m’avait fait signe!
— Eh bien, eh bien, dites.
— Non, ce n’est pas la peine.
— Ainsi, autrefois, si j’avais… Oh! mon Dieu!
— Quoi! si vous aviez? Je n’ai rien dit.
— J’ai compris. Vous êtes cruelle.
— Eh bien, autrefois, j’étais folle, voilà tout. ï
$ — Ce que vous dites là est encore pis.
— Pauvre Christophe! Je ne puis dire un mot qui ne lui fasse du mal. Je ne dirai donc plus rien.
— Mais si! Dites-moi… Dites quelque chose.
— Quelque chose de bon. ; — Ne riez pas. ; — Et vous, ne soyez pas triste.
— Comment voulez-vous que je ne le sois pas?
— Vous n’en avez pas de raison, je vous assure.
— Parce que vous avez une amie qui vous aime bien.
— C’est vrai?
— Si je vous le dis, ne le croyez-vous pas? — Dites-le encore! — Vous ne serez plus triste, alors? Vous ne serez
plus insatiable? Vous saurez vous contenter de notre — Il faut bien! — Ingrat, ingrat! Et vous dites que vous aimez? Au fond, je crois que je vous aime plus que vous ne Il dit cela, d’un tel élan d’égoïsme amoureux qu’elle rit. Lui aussi. Il insistait : s Un instant, elle se tut, le regarda, puis soudain approcha la tête de celle de Christophe, et l’embrassa. | Cela fut si inattendu! Il en eut un coup au cœur. Il voulut la serrer dans ses bras. Déjà, elle s’était dégagée. A la porte du petit salon, elle le regarda, un doigt sur ses lèvres, faisant : « Chut! » — et disparut.
A partir de ce moment, il ne lui reparla plus de son amour, et il fut moins gêné dans ses relations avec elle. A des alternatives de silence guindé et de violences mal comprimées succéda une intimité simple et recueil-
; lie. C’est le bienfait de la franchise en amitié. Plus de sous-entendus, plus d’illusions ni de craintes. Ils connaissaient, chacun, le fond de la pensée de l’autre. Lorsque Christophe se retrouvait avec Grazia dans la société de ces indifférents qui l’irritaient, quand l’impatience le reprenait d’entendre son amie échanger avec eux de ces choses un peu niaises, qui sont l’ordinaire des salons, elle s’en apercevait, le regardait, souriait. C’était assez, il savait qu’ils étaient ensemble; et la paix redescendait en lui.
La présence de ce qu’on aime arrache à l’imagination son dard envenimé; la fièvre du désir tombe ; l’âme s’absorbe dans la chaste possession de la présence aimée. — Grazia rayonnait d’ailleurs sur ceux qui à l’entouraient le charme silencieux de son harmonieuse nature. Toute exagération, même involontaire, d’un geste ou d’un accent, la blessait, comme quelque chose qui n’était pas simple et qui n’était pas beau. Par là, elle agissait à la longue sur Christophe. Après avoir è rongé le frein mis à ses emportements, il y gagna peu à peu une maîtrise de soi, une force d’autant plus grande qu’elle ne se dépensait plus en vaines violences.
Leurs âmes se mélaient. Le demi-sommeil de Grazia,
: souriante en son abandon à la douceur de vivre, se réveillait au contact de l’énergie morale de Christophe.
Elle se prenait, pour les choses de l’esprit, d’un intérêt , plus direct et moins passif. Elle, qui ne lisait guère, qui relisait plutôt indéfiniment les mêmes vieux livres avec une affection paresseuse, elle commença d’éprouver la curiosité d’autres pensées et bientôt leur attrait. La richesse du monde d’idées modernes, qu’elle n’ignorait pas, mais où elle n’avait aucun goût à s’aventurer à seule, ne l’intimidait plus, maintenant qu’elle avait, pour l’y guider, un compagnon. Insensiblement, elle se laissait amener, tout en s’en défendant, à comprendre cette jeune Italie, dont les ardeurs iconoclastes lui avaient longtemps déplu.
Mais le bienfait de cette mutuelle pénétration des âmes était surtout pour Christophe. On a souvent observé qu’en amour, le plus faible des deux est celui qui donne je plus : non que l’autre aime moins; mais plus fort, il faut qu’il prenne davantage. Ainsi, Christophe s’était enrichi déjà de l’esprit d’Olivier. Mais son nouveau mariage mystique était bien plus fécond : car : Grazia lui apportait en dot le trésor le plus rare, que jamais Olivier n’avait possédé : la joie. La joie de lâme et des yeux. La lumière. Le sourire de ce ciel latin, qui baigne la laideur des plus humbles choses, qui fleurit les pierres des vieux murs, et communique à la tristesse même son calme rayonnement.
Elle avait pour allié le printemps renaissant. Le rêve de la vie nouvelle couvait dans la tiédeur de l’air engourdi. La jeune verdure se mariait aux oliviers gris d’argent. Sous les arcades rouge sombre des aqueducs ruinés, fleurissaient des amandiers blancs. Dans la Campagne réveillée ondulaient les flots d’herbe et les flammes des pavots triomphants. Sur les pelouses des ;
villas coulaient des ruisseaux d’anémones mauves et | des nappes de violettes. Les glycines grimpaient autour $ des pins parasols; et le vent qui passait sur la ville apportait le parfum des roses du Palatin. Ils se promenaient ensemble. Quand elle consentait à sortir de sa torpeur d’Orientale, où elle s’absorbaiït | _ pendant des heures, elle devenait tout autre; elle aimait à marcher : grande, les jambes longues, la taille robuste et flexible, elle avait la silhouette d’une Diane de Primatice. — Le plus souvent, ils allaient à l’une de ces villas, épaves du naufrage où la splendide Rome du settecento.a sombré sous les flots de la barbarie pié- | montaise. Ils avaient une prédilection pour la villa F Mattei, ce promontoire de la Rome antique, au pied î . duquel viennent mourir les dernières vagues de la A Campagne déserte. Ils suivaient l’allée de chênes, dont | la voûte profonde encadre la chaîne bleue, la suave chaîne Albaïne, qui s’enfle doucement comme un cœur | qui palpite. Rangées le long du chemin, des tombes | d’époux romains montraient, à travers le feuillage, leurs faces mélancoliques et la fidèle étreinte de leurs mains. Ils s’asseyaient au bout de l’allée, sous un berceau de roses, adossés à un sarcophage blanc. Devant eux, le désert. Paix profonde. Le chuchotement d’une fontaine | aux gouttes lentes, qui semblait expirer de langueur. Ils causaient à mi-voix. Le regard de Grazia s’appuyait | avec confiance sur celui de l’ami. Christophe disait sa | ” vie, ses luttes, ses peines passées ; elles n’avaient plus rien de triste. Près d’elle, sous son regard, tout était simple, tout était comme cela devait être. A son tour, elle racontait. Il entendait à peine ce qu’elle disait; mais nulle de ses pensées n’était perdue pour lui. Il
épousait son âme. Il voyait avec ses yeux. Il voyait partout ses yeux, ses yeux tranquilles où brûlait un feu profond ; il les voyait dans les beaux visages mutilés
; des statues antiques et dans l’énigme de leurs regards muets ; il les voyait dans le ciel de Rome, qui riait amoureusement autour des cyprès laineux et entre les doigts des lecci, noirs, luisants, criblés des flèches du soleil.
Par les yeux de Grazia, le sens de l’art latin s’infiltra dans son cœur. Jusque’là, Christophe était demeuré indifférent aux œuvres italiennes. L’idéaliste barbare, le grand ours qui venait de la forêt germanique, n’avait pas encore appris à goûter la saveur voluptueuse des beaux marbres dorés, comme un rayon de miel. Les antiques du Vatican lui étaient franchement hostiles. Il avait du dégoût pour ces têtes stupides, ces proportions efféminées ou massives, ce modelé banal et arrondi, ces Gitons et ces gladiateurs. A peine quelques statuesportraits trouvaient-elles grâce à ses yeux; et leurs modèles étaient sans intérêt pour lui. Il n’était pas beaucoup plus tendre pour les Florentins blêmes et grimaçants, pour les madones malades, les Vénus pré- raphaélites, pauvres de sang, phtisiques, maniérées et rongées. Et la stupidité bestiale des matamores et des athlètes rouges et suants, qu’a lâchés sur le monde l’exemple de la Sixtine, lui semblait de la chair à canon. Pour le seul Michel-Ange, il avait une piété secrète, pour ses souffrances tragiques, pour son mépris divin, et ! pour le sérieux de ses chastes passions. Il aimait d’amour pur et barbare, comme était celui du maître, la religieuse nudité de ses adolescents, ses vierges fauves et farouches, telles des bêtes traquées, l’Aurore douloureuse, la Madone aux yeux sauvages, dont l’enfant
la fin du voyagé 1 mord le sein, et la belle Lia, qu’il eût voulue pour . | femme. Mais dans l’âme du héros tourmenté, il ne | trouvait rien de plus que l’écho magnifié de la sienne. |
Grazia lui ouvrit les portes d’un monde d’art nouveau. Il entra dans la sérénité souveraine de Raphaël et de Titien. Il vit la splendeur impériale du génie classique, qui règne, comme un lion, sur l’univers des formes conquis et maîtrisé. La foudroyante vision du grand Vénitien, qui va droit jusqu’au cœur et fend de son éclair les brouillards incertains dont se voile la vie, la toute puissance dominatrice de ces esprits latins, qui savent non seulement vaincre, mais se vaincre soimêmes, qui s’imposent, vainqueurs, la plus stricte discipline, et, sur le champ de bataille, savent parmi les dépouilles de l’ennemi terrassé choisir exactement et - emporter leur proie, — les portraits olympiens et les Stanze de Raphaël, remplirent le cœur de Christophe d’une musique plus riche que celle de Wagner. Musique des lignes sereines, des nobles architectures, des groupes harmonieux. Musique qui rayonne de la beauté parfaite du visage, des mains, des pieds charmants, des drape-
: ries et des gestes. Intelligence. Amour. Ruisseau d’amour
qui sourd de ces âmes et de ces corps d’adolescents. Puissance de l’esprit et de la volupté. Jeune tendresse, ironique sagesse, odeur obsédante et chaude de la chair amoureuse, sourire lumineux où les ombres s’effacent, où la passion s’endort. Forces frémissantes de la vie qui se cabrent et que dompte, comme les chevaux du Soleil, la main calme du maître…
— « Est-il donc impossible d’unir, comme ils ont fait, la force et la paix romaines? Aujourd’hui, les meilleurs
n’aspirent à l’une des deux qu’au détriment de l’autre. De tous, les Italiens semblent avoir le plus perdu le sens de cette harmonie, que Poussin, que Lorrain, que Gœthe ont entendue. Faut-il, une fois de plus, qu’un étranger leur en révèle le prix? Et qui l’enseignera à : nos musiciens? La musique n’a pas eu encore son Raphaël. Mozart n’est qu’un enfant, un petit bourgeois allemand, qui a les mains fiévreuses et l’âme sentfmentale, et qui dit trop de mots et qui fait trop de gestes, et qui parle et qui pleure et qui rit, pour un rien. Et ni | Bach le gothique, ni le Prométhée de Bonn, qui lutte avec le vautour, ni sa postérité de Titans qui entassent Pélion sur Ossa et invectivent le ciel, n’ont jamais entrevu le sourire du Dieu… »
Depuis qu’il l’avait vu, Christophe rougissait de sa propre musique; ses agitations vaines, ses passions boursouflées, ses plaintes indiscrètes, cet étalage de soi, ce manque de mesure, lui paraissaient à la fois pitoyables et honteux. Un troupeau sans berger, un royaume sans roi. — Il faut être le roi de l’âme tumultueuse.…
Durant ces mois, Christophe semblait avoir oublié la
musique. À peine en écrivait-il; il n’en sentait pas le
besoin. Son esprit, fécondé par Rome, était en gestation. Il passait les journées dans un état de songe
et de demi-ivresse. La nature était, comme lui, en
ce premier printemps, où se mêle à la langueur du
réveil un vertige voluptueux. Elle et lui, ils rêvaient,
enlacés, comme des amants qui, dans le sommeil,
s’étreignent. L’énigme fiévreuse de la Campagne ne
lui était plus hostile et inquiétante; il s’était rendu
maître de sa beauté tragique; ïil tenait dans ses
Au cours du mois d’avril, il reçut de Paris la proposition de venir diriger une série de concerts. Sans l”examiner davantage, il allait refuser; mais il crut devoir en parler d’abord à Grazia. Il éprouvait une douceur à la consulter sur sa vie; il se donnait ainsi l’illusion qu’elle la partageait.
Elle lui causa, cette fois, une grande déception. Elle ‘ se fit expliquer bien posément l’affaire; puis, elle lui : conseilla d’accepter. Il en fut attristé ; il y vit la preuve de son indifférence.
Grazia n’était peut-être pas sans regrets de donner ce conseil. Mais, pourquoi Christophe le lui demandait-il ? Plus il s’en remettait à elle de décider pour lui, plus : elle se jugeait responsable des actes de son ami. Par suite de l’échange qui s’était fait entre leurs pensées, elle avait pris à Christophe un peu de sa volonté ; il lui avait révélé le devoir et la beauté d’agir. Du moins, elle avait reconnu ce devoir pour son ami; et elle ne voulait pas qu’il y manquât. Mieux que lui, elle connaissait le pouvoir de langueur, que recèle le souffle de cette terre italienne, et qui, tel l’insidieux poison de son tiède scirocco, se glisse dans les veines, endort la volonté. Que de fois elle en avait senti le charme maléfique, sans avoir l’énergie de résister ! Toute sa société était plus ou
moins atteinte de cette malaria de l’âme. De plus forts qu’eux, jadis, en avaient été victimes : elle avait rongé l”airain de la louve romaine. Rome respire la mort : elle a trop de tombeaux. Il est plus sain d’y passer que d’y vivre. On y sort trop facilement du siècle : c’est un goût dangereux pour les forces encore jeunes qui ont une vaste carrière à remplir. Grazia se rendait compte que le monde qui l’entourait n’était pas un milieu vivifiant pour un artiste. Et quoiqu’elle eût pour Christophe plus d’amitié que pour tout autre… (osait-elle se j l’avouer ?).. elle n’était pas fâchée, au fond, qu’il s’éloignât. Hélas! Il la fatiguait, par tout ce qu’elle aimait L en lui, par ce trop-plein d’intelligence, par cette abon-
- dance de vie accumulée pendant des années et qui x débordaïit : sa quiétude en était troublée. Et il la fatiguait aussi, peut-être, parce qu’elle sentait toujours la menace de cet amour, beau et touchant, mais obsédant, contre lequel il fallait toujours rester en éveil; il était plus prudent de le tenir à distance. Elle se gardaït bien d’en convenir avec elle-même ; elle ne croyait avoir en vue que l’intérêt de Christophe.
Les bonnes raisons ne lui manquaient pas. Dans l’Italie d’alors un musicien avait peine à vivre; l’air lui était mesuré. La vie musicale était comprimée, déformée. L’usine du théâtre étendait ses cendres grasses et ses fumées brûlantes sur ce sol, dont naguère les fleurs de musique embaumaient toute l’Europe. Qui refusait de s’enrôler dans l’équipe des vociférateurs, qui ne pouvait ou ne voulait entrer dans la fabrique, était condamné à l’exil ou à vivre étouffé. Le génie n’était nullement tari. Mais on le laissait stagner sans profit et se perdre. Christophe avait rencontré plus d’un jeune musicien, chez qui
la fin du voyage revivait l’âme des maîtres mélodieux de leur race et cet instinct de beauté, qui pénétrait l’art savant et simple du passé. Mais qui se souciait d’eux? Ils ne pouvaient ni se faire jouer, ni se faire éditer. Nul intérêt pour la pure symphonie. Point d’oreilles pour la musique qui n’a pas le museau graissé de fard! Alors, ils chantaient pour eux-mêmes, d’une voix découragée, qui finissait par s’éteindre. A quoi bon? Dormir… — Christophe n’eût pas demandé mieux que de les aider. En admettant qu’il l’eût pu, leur amour-propre ombrageux ne s’y prêtait pas. Quoi qu’il fit, il était pour eux un étranger; et pour des Italiens de vieille race, malgré leur accueil affectueux, tout étranger reste, au fond, un barbare. Ils estimaient que la misère de leur art était une question qui devait se régler en famille. Tout en + prodiguant à Christophe les marques d’amitié, ils ne ladmettaient pas dans leur famille. — Que lui restait-il? Il ne pouvait pourtant pas rivaliser avec eux et leur disputer la maigre place au soleil, dont ils n’étaient pas
Et puis, le génie ne peut se passer d’aliment. Le musicien a besoin de musique, — de musique à entendre, de musique à faire entendre. Une retraite temporaire a son prix pour l’esprit, qu’elle force à se recueillir. Mais c’est à condition qu’il en sorte. La solitude est noble, mais mortelle pour l’artiste qui n’aurait plus la force de s’y arracher. Il faut vivre de la vie de son temps, même bruyante et impure ; il faut incessamment donner et recevoir, et donner, et donner, et recevoir encore. — L’Italie, du temps de Christophe, n’était plus ce
É grand marché de l’art qu’elle fut autrefois, qu’elle redeviendra peut-être. Les foires de la pensée, où s’échan62 |
gent les âmes de toutes les nations, sont au Nord, aujourd’hui. Qui veut vivre doit y vivre. Christophe, livré à lui-même, eût répugné à rentrer dans la cohue. Mais Grazia sentait plus clairement le devoir de Christophe qu’il ne le voyait. Et elle exigeait . plus de lui que d’elle. Sans doute parce qu’elle l’estimait plus. Mais aussi parce que cela lui était plus commode. Elle lui déléguait son énergie. Elle gardaïit sa tranquillité. — Il n’avait pas le courage de lui en vouloir. Elle était comme Marie, elle avait la meilleure part. À chacun son rôle, dans la vie. Celui de Christophe était d’agir. Elle, il lui suffisait d’être. Ilne . Jui demandait rien de plus. £ Rien, que de l’aimer, si c’était possible, un peu moins pour lui et un peu plus pour elle. Car il ne lui savait pas beaucoup de gré d’être, dans son amitié, dénuée d’égoïsme, au point de ne penser qu’à l’intérêt de l’ami, — qui ne demandait qu’à n’y pas penser. Il partit. IL s’éloigna d’elle. IL ne la quitta point. ï Comme dit un vieux trouvère, « l’ami ne quitte son amie que quand son âme y consent ».
Le cœur lui faisait mal, quand il arriva à Paris. 4 C’était la première fois qu’il y rentrait, depuis la mort 3 d’Olivier. Jamais il n’avait voulu revoir cette ville. Dans à le fiacre qui l’emportait de la gare à l’hôtel, il osait à Fe peine regarder par la portière; il passa les premiers 4 jours dans sa chambre, sans se décider à sortir. Il avait } l’angoisse des souvenirs, qui le guettaient, à la porte. ; Mais quelle angoisse, au juste? S’en rendait-il bien Ê compte ? EÉtait-ce, comme il voulait croire, la terreur à de les voir ressurgir, avec leur visage vivant? Ou - celle, plus douloureuse, de les retrouver morts ?… É Contre ce nouveau deuil, toutes les ruses à demi inconscientes de l’instinct s’étaient armées. C’était pour 4 cette raison — (il ne s’en doutait peut-être pas) — qu’il avait choisi son hôtel dans un quartier éloigné de celui ‘ qu’il habitait jadis. Et quand, pour la première fois, il se promena dans les rues, quand il dut diriger à la salle de concerts ses répétitions d’orchestre, quand il se retrouva en contact avec la vie de Paris, il continua quelque temps à se fermer les yeux, à ne pas vouloir * voir ce qu’il voyait, à ne voir obstinément que ce qu’il P avait vu jadis, Il se répétait d’avance : | « Je connais cela, je connais cela… » 4
la fin du voyage
En art comme en politique, la même anarchie into- : lérante, toujours. Sur la place, la même Foire. Seulement, les acteurs avaient changé de rôles. Les révolutionnaires de son temps étaient devenus des bourgeois; les surhommes, des hommes à la mode. Les indépendants d’autrefois essayaient d’étouffer les indépendants d’aujourd’hui. Les jeunes d’il y a vingt ans étaient à présent plus conservateurs que les vieux qu’ils combattaient naguère ; et leurs critiques refusaient le droit
| de vivre aux nouveaux venus. En apparence, rien n’était différent.
Et tout avait changé…
« Mon amie, pardonnez-moi. Vous êtes bonne de ne pas m’en avoir voulu de mon silence. Votre lettre m’a fait un grand bien. J’ai passé quelques semaines dans un terrible désarroi. Tout me manquait. Je vous avais perdue. Ici, le vide affreux de ceux que j’ai perdus. Tous les anciens amis dont je vous ai parlé, disparus. Philomèle — (vous vous souvenez de la voix qui chantait, en ce soir triste et cher où, errant parmi la foule d’une fête, je revis dans une glace vos yeux qui me regardaient) — Philomèle a réalisé son rêve raisonnable; un petit héritage lui est venu; elle est en Nor-
ù mandie, elle a une ferme, qu’elle dirige. Monsieur Arnaud a pris sa retraite ; il est retourné avec sa femme dans leur province, une petite ville du côté d’Angers. Des illustres de mon temps beaucoup sont morts ou se sont effondrés ; seuls sont restés les mêmes vieux mannequins,
qui jouaient il y a vingt ans les jeunes premiers de l’art et de la politique, et qui les jouent encore, avec le même faux visage. En dehors de ces masques, je ne reconnaissais plus personne. Ils me faisaient l’effet de grimacer sur un tombeau. C’était un sentiment affreux. — De plus, les premiers temps après mon arrivée, j’ai souffert physiquement de la laideur des choses, de la lumière grise du Nord, au sortir de votre soleil d’or; lentassement des maisons blafardes, la vulgarité de lignes de certains dômes, de certains monuments, qui ne m’avait jamais frappé jusque là, me blessait cruellement. L’atmosphère morale ne m’était pas plus agréable.
« Pourtant, je n’ai pas à me plaindre des Parisiens. L’accueil que j’ai trouvé ne ressemble guère à celui que je reçus autrefois. Il paraît que, pendant mon absence, je suis devenu une manière de célébrité. Je ne vous en parle pas, je sais ce qu’elle vaut. Toutes les choses aimables que ces gens disent ou écrivent sur moi me touchent ; je leur en suis obligé. Maïs que vous dirai-je? . Je me sentais plus près de ceux qui me combattaient autrefois que de ceux qui me louent aujourd’hui… La faute en est à moi, je le sais. Ne me grondez pas. J’ai eu un moment de trouble. Il fallait s’y attendre. Maintenant, c’est fini. J’ai compris. Oui, vous avez eu raison de me renvoyer parmi les hommes. J’étais en train de m’ensabler dans ma solitude. Il est malsain de jouer les Zarathusträ. Le flot de la vie s’en va, s’en va de nous. Vient un moment, où l’on n’est plus qu’un désert. Pour creuser jusqu’au fleuve un nouveau chenal dans le sable, il faut bien des journées de fatigues, au soleil brûlant. — C’est fait. Je n’ai plus
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la fin du voyage le vertige. J’ai rejoint le courant. Je regarde et je « Mon amie, quel peuple étrange que ces Français! IL y a vingt ans, je les croyais finis. Ils recommencent. Mon cher compagnon Jeannin me l’avait bien prédit.
- Mais je le soupçonnais de se faire illusion. Le moyen d’y croire, alors! La France était, comme leur Paris, pleine de démolitions, de plâtras et de trous. Je disais : « Ils ont tout détruit. Quelle race de rongeurs! » — Une race de castors. Dans l’instant qu’on les croit acharnés sur des ruines, avec ces ruines mêmes ils posent les fondations d’une ville nouvelle. Je le vois à présent que les échafaudages s’élèvent de tous côtés. « A la vérité, c’est toujours le même désordre fran- çais. IL faut y être habitué pour reconnaître, dans la cohue qui se heurte en tous sens, les équipes d’ouvriers qui vont, chacune à sa tâche. Ce sont des gens, comme vous savez, qui ne peuvent rien faire, sans crier sur les toits ce qu’ils font. Ce sont aussi des gens qui ne peuvent rien faire, sans dénigrer ce que les voisins font. Il y a de quoi troubler les têtes les plus solides. Mais quand on a vécu, ainsi que moi, près de dix ans chez eux, on n’est plus dupe de leur vacarme. On s’aperçoit que c’est leur façon de s’exciter au travail. Tout en parlant, ils agissent; et chacun des chantiers bâtissant sa maison, il se trouve qu’à la fin la ville est rebâtie. (1) Quand une chose est arrivée, même les sots la comprennent.
| Le plus fort, c’est que l’ensemble des constructions n’est pas trop discordant. Ils ont beau soutenir des thèses opposées, ils ont tous la tête faite de même. De sorte que sous leur anarchie, il y a des instincts communs, il y à une logique de race qui leur tient lieu de discipline, et que cette discipline est peut-être, au bout du compte, plus solide que celle d’un régiment
« C’est partout le même élan, la même fièvre de bâtisse : en politique, où socialistes et nationalistes travaillent à l’envi à resserrer les rouages du pouvoir | relâché; en art, dont les uns veulent refaire un vieil hôtel aristocratique, pour des privilégiés, les autres un vaste hall ouvert aux peuples, où chante l’âme collective : reconstructeurs du passé, constructeurs de l’avenir. Quoi qu’ils fassent d’ailleurs, ces ingénieux animaux refont toujours les mêmes cellules. Leur instinct de castors ou d’abeilles leur fait, à travers les siècles, accomplir les mêmes gestes, retrouver les mêmes formes. Les plus révolutionnaires sont peut-être, à leur insu, ceux qui se rattachent aux traditions les plus anciennes. J’ai trouvé dans les syndicats et chez les plus marquants parmi les jeunes écrivains, des âmes du moyen âge.
« Maintenant que je me suis réhabitué à leurs façons tumultueuses, je les regarde travailler, avec plaisir. Parlons franc : je suis un trop vieil ours, pour me sentir jamais à l’aise dans aucune de leurs maisons; j’ai besoin de l’air libre. Mais quels bons travailleurs ! C’est leur plus haute vertu. Elle lave les plus médiocres et les plus corrompus. Et puis, chez leurs artistes, quel sens de la beauté! Je le remarquais moins autrefois. Vous
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la fin du voyage m’avez appris à voir. Mes yeux se sont ouverts, à la lumière de Rome. Vos hommes de la Renaissance m’ont fait comprendre ceux-ci. Une page de Debussy, un torse de Rodin, une phrase de Suarès, sont de la même lignée que vos cinquecentisti. « Ce n’est pas que beaucoup de choses ne me\déplaisent ici. J’ai retrouvé mes vieilles connaissances de la Foire sur la Place, qui m’ont jadis causé tant de saintes colères. Ils n’ont guère changé. Maïs moi, hélas! j’ai changé. Je n’ose plus être sévère. Quand je me sens : l’envie de juger durement l’un d’entre eux, je me dis : « Tu n’en as pas le droit. Tu as fait pis que ces hommes, toi qui te croyais fort. » J’ai appris aussi à voir que rien n’existait d’inutile, et que les plus vils ont leur rôle dans le plan de la tragédie. Les dilettantes dépravés, les fétides amoralistes, ont accompli leur tâche de termites : | il fallait démolir la masure branlante, avant de réédifier. Les Juifs ont obéi à leur mission sacrée, qui est de rester, à travers les autres races, le peuple étranger, le | peuple qui tisse, d’un bout à l’autre du monde, le réseau | de l’unité humaine. Ils abattent les barrières intellec- | tuelles des nations, pour faire le champ libre à la Raison divine. Les pires corrupteurs, les destructeurs ironiques qui ruinent nos croyances du passé, qui tuent | nos morts bien-aimés, travaillent, sans le savoir, à | l’œuvre sainte, à la nouvelle vie. C’est de la même | façon que l’intérêt féroce des banquiers cosmopolites, | au prix de combien de désastres ! édifie, qu’ils le veuillent ou non, la paix future du monde, côte à côte avec les révolutionnaires qui les combattent, et bien plus sûrement que les niais pacifistes. « Vous le voyez. Je vieillis. Je ne mords plus. Mes
dents sont usées. Quand je vais au théâtre, je ne suis plus de ces spectateurs naïfs qui apostrophent les acteurs et invectivent le traître.
« Grâce tranquille, je ne vous parle que de moi; et pourtant je ne pense qu’à vous. Si vous saviez combien mon moi m’importune! Il est oppressif et absorbant. C’est un boulet, que Dieu m’a attaché au cou. Comme j’aurais voulu le déposer à vos pieds! Mais qu’en auriez-vous fait? C’est un triste cadeau… Vos pieds sont faits pour fouler la terre douce et le sable qui chante sous les pas. Je les vois, ces chers pieds, nonchalamment qui passent sur les pelouses parsemées d’anémones.. (Êtes-vous retournée à la villa Doria ?)… Les voici déjà las! Je vous vois maintenant à demi | étendue dans votre retraite favorite, au fond de votre salon, accoudée, tenant un livre que vous ne lisez pas. Vous m’écoutez avec bonté, sans faire bien attention à ce que je vous dis : car je suis ennuyeux, et, pour prendre patience, de temps en temps, vous retournez à vos propres pensées ; mais vous êtes courtoise et, veillant à ne pas me contrarier, lorsqu’un mot par hasard vous fait revenir de très loin, vos yeux distraits se hâtent de prendre un air intéressé. Et moi, je suis aussi loin que vous de ce que je dis; moi aussi, j’entends à peine le bruit de mes paroles ; et tandis que j’en suis le reflet sur votre beau visage, j’écoute au fond de moi de tout autres paroles, que je ne vous dis pas. Celles-là, Grâce tranquille, tout au rebours des autres, vous les entendez bien ; mais vous faites semblant de ne pas les
« Adieu. Je crois que vous me reverrez, sous peu. Je ne languirai pas ici. Qu’y ferais-je, à présent que mes
la fin du voyage concerts sont donnés ? — J’embrasse vos enfants, sur leurs bonnes petites joues. L’étoffe en est la vôtre. IL faut bien se contenter !.… « Mon ami, j’ai reçu votre lettre dans le petit coin du salon, que vous vous rappelez si bien; et je vous ai lu, _ comme je sais lire, en laissant de temps en temps votre lettre reposer, et en faisant comme elle. Ne vous moquez pas. C’était afin qu’elle durât plus longtemps. Ainsi, nous avons passé toute une après-midi. Les enfants m’ont demandé ce que je lisais toujours. J’ai dit que c’était une lettre de vous. Aurora a regardé le papier, avec commisération, et elle a dit : « Que ce doit être ennuyeux d’écrire une si longue lettre! » J’ai tâché de lui faire comprendre que ce n’était pas un pensum que je vous avais donné, mais une conversation que nous avions ensemble. Elle a écouté sans mot dire, puis elle s’est sauvée avec son frère, pour jouer dans la chambre voisine; et, quelque temps après, comme Lionello criait, j’ai entendu Aurora qui disait : « Il ne faut pas faire de bruit ; maman cause avec monsieur « Ce que vous me dites des Français m’intéresse, et ne me surprend pas. Vous vous souvenez que je vous ai souvent reproché d’être injuste envers eux. On peut ne pas les aimer. Mais quel peuple intelligent! Il y a
des peuples médiocres, que sauve leur bon cœur ou leur vigueur physique. Les Français sont sauvés par leur intelligence. Elle lave toutes leurs faiblesses. Elle les ( régénère. Quand on les croit tombés, abattus, pervertis, ils retrouvent une nouvelle jeunesse dans la source perpétuellement jaillissante de leur esprit.
« Mais il faut que je vous gronde. Vous me demandez pardon de ne me parler que de vous. Vous êtes un ingannatore. Vous ne me dites rién de vous. Rien de | ce que vous avez fait. Rien de ce que vous avez vu. Ila ; fallu que ma cousine Colette — (Pourquoi n’allez-vous pas la voir?) — m’envoyât sur vos concerts des coupures de journaux, pour que je fusse informée de vos succès. Vous ne m’en dites qu’un mot, en passant. Êtesvous si détaché de tout ?… Ce n’est pas vrai. Dites-moi que cela vous fait plaisir… Cela doit vous faire plaisir, d’abord parce que cela me fait plaisir. Je n’aime pas à vous voir un air désabusé. Le ton de votre lettre était mélancolique. Il ne faut pas… C’est bien que vous soyez plus juste pour les autres. Mais ce n’est pas une raison pour vous accabler, comme vous faites, en disant que vous êtes pire que les pires d’entre eux. Un bon chrétien vous louerait. Moi, je vous dis que c’est mal. Je ne suis pas un bon chrétien. Je suis une bonne Italienne, qui n’aime pas qu’on se tourmente avec le passé. Le présent suffit bien. Je ne sais pas au juste tout ce que vous avez pu faire jadis. Vous m’en avez dit quelques mots, et je crois avoir deviné le reste. Ce n’était pas très beau; maïs vous ne m’en êtes pas moins cher. Pauvre Christophe, une femme n’arrive pas à mon âge, sans savoir qu’un brave homme est bien faible souvent. Si on ne savait sa faiblesse, on ne l’aimerait pas
la fin du voyage
autant. Ne pensez plus à ce que vous avez fait. Pensez à ce que vous ferez. Ça ne sert à rien de se repentir. Se repentir, c’est revenir en arrière. Et en bien comme en mal, il faut toujours avancer. Sempre avanti, Savoia!.… Si vous croyez que je vais vous laisser revenir à Rome! Vous n’avez rien à faire ici. Restez à Paris, créez, agissez, mêlez-vous à la vie artistique. Je ne veux pas que vous renonciez. Je veux que vous fassiez de belles choses, je veux qu’elles réussissent, je veux que vous soyez fort, pour aider les jeunes Christophes nouveaux, qui recommencent les mêmes luttes et passent par les mêmes épreuves. Cherchez-les, aidez-les, soyez meilleur pour vos cadets que vos aînés n’ont été pour vous. — Et enfin, je veux que vous soyez fort, afin que je sache que vous êtes fort : vous ne vous doutez pas de la force que cela me donne à moi-même.
« Je vais presque chaque jour, avec les petits, à la villa Borghèse. Avant-hier, nous avons été, avec la voiture, à Ponte Molle, et nous avons fait à pied le tour du Monte Mario. Vous calomniez mes pauvres jambes. Elles sont fâchées contre vous. — « Qu’est-ce qu’il dit, ce monsieur, que nous sommes tout de suite lasses, pour avoir fait dix pas, à la villa Doria? Il ne nous connaît point. Si nous n’aimons pas trop à nous donner de la peine, c’est que nous sommes paresseuses, ce n’est pas que nous ne pouvons pas… » Vous oubliez, mon ami, que je suis une petite paysanne…
« Allez voir ma cousine Colette. Lui en voulez-vous encore ? C’est une bonne femme, au fond. Et elle ne jure plus que par vous. Il paraît que les Parisiennes sont folles de votre musique. (Elles l’étaient peut-être, avant.) Il ne tient qu’à mon ours de Berne d’être un lion
de Paris. Avez-vous reçu des lettres? Vous a-t-on fait
des déclarations? Vous ne me parlez d’aucune femme.
Seriez-vous amoureux ? Racontez-moi. Je ne suis pas
— © Si vous croyez que je vous sais gré de votre ;
dernière phrase! Plût à Dieu, Grâce moqueuse, que
vous fussiez jalouse! Mais ne comptez pas sur moi, ; Pour vous apprendre à l’être. Je n’ai aucun béguin pour
ces folles Parisiennes, comme vous les appelez. Folles ? à Elles voudraient bien l’être. C’est ce qu’elles sont le ; moins. N’espérez pas qu’elles me tournent la tête. Il \4
aurait peut-être plus de chances pour cela, si elles
étaient indifférentes à ma musique. Mais, il est trop
vrai, elles aiment ; et le moyen de garder des illusions ? Lorsque quelqu’un vous dit qu’il vous comprend, c’est alors qu’on est sûr qu’il ne vous comprendra jamais. 1
« Ne prenez pas trop au sérieux mes boutades. Les sentiments que j’ai pour vous ne me rendent pas injuste pour les autres femmes. Je n’ai jamais eu plus de vraie sympathie pour elles que depuis que je ne les regarde plus avec des yeux amoureux. Le grand effort qu’elles font, depuis trente ans, pour s’évader de la demi- Fe domesticité dégradante et malsaine, où notre stupide 4 égoïsme d’hommes les Parquait, pour leur malheur et (A pour le nôtre, me semble un des beaux faits de notre s
la fin du voyage époque. Dans une ville comme celle-ci, on apprend à admirer cette nouvelle génération de jeunes filles qui, en dépit de tant d’obstacles, se lancent avec une ardeur candide à la conquête de la science et des diplômes, — cette science et ces diplômes, qui doivent, pensent-elles, les affranchir, leur ouvrir les arcanes du monde inconnu, RU les faire égales aux hommes. « Sans doute, cette foi est illusoire et un peu ridicule. Mais le progrès ne se réalise jamais, de la façon qu’on espérait ; il ne s’en réalise pas moins, par de tout autres voies. Cet effort féminin ne sera pas perdu. Il fera des femmes plus complètes, plus humaines, comme elles furent, aux grands siècles. Elles ne se désintéresseront plus des questions vivantes du monde : ce qui était un scandale et une monstruosité; car il n’est pas tolérable & ; qu’une femme, même la plus soucieuse de ses devoirs i domestiques, se croie dispensée de songer à ses devoirs dans la cité moderne. Leurs arrière-grand-mères, du temps de Jeanne d’Arc et de Catherine Sforza, ne pensaient pas ainsi. La femme s’est étiolée. Nous lui avons refusé l’air et le soleil. Elle nous les reprend, de vive _ force. Ah! les braves petites! Naturellement, de celles qui luttent aujourd’hui, beaucoup mourront, beaucoup seront détraquées. C’est un âge de crise. L’effort est trop violent pour des forces trop amollies. Quand il y a longtemps qu’une plante est sans eau, la première pluie risque de la brûler. Mais quoi! C’est la rançon de tout progrès. Celles qui viendront après, fleuriront de ces souffrances. Les pauvres pétites vierges guerrières d’à : présent, dont beaucoup ne se marieront jamais, seront plus fécondes pour l’avenir que les générations de matrones qui enfantèrent avant elles : car d’elles sor78
tira, au prix de leurs sacrifices, la race féminine d’un
« Ce n’est pas’ dans le salon de votre cousine Colette qu’on a chance de trouver ces laborieuses abeilles. : Quelle rage avez-vous de m’envoyer chez cette femme ? Il m’a fallu vous obéir; maïs ce n’est pas bien : vous abusez de votre pouvoir. J’avais refusé trois de ses invitations, laissé sans réponse deux lettres. Elle est venue me relancer à une de mes répétitions d’orchestre — (on essayait ma sixième symphonie). — Je l’ai vue, pendant l’entr’acte, arriver, le nez au vent, humant l’air, criant : « Ça sent l’amour! Ah! comme j’aime cette musique! »
« Elle a changé, physiquement; seuls sont restés les mêmes ses yeux de chatte à la prunelle bombée, son nez fantasque qui grimace et a toujours l’air en mouvement. Mais la face élargie, aux os solides, colorée, renforcie. Les sports l’ont transformée. Elle s’y livre, à corps perdu. Son mari, comme vous savez, est un des gros bonnets de l’Automobile-Club et de l’Aéro-Club. Pas un raid d’aviateurs, pas un circuit de l’air, ou de la terre, ou de l’eau, auquel les Stevens-Delestrade ne se croient obligés d’assister. Ils sont toujours par voies et par chemins. Nulle conversation possible; il n’est question, dans leurs entretiens, que de Racing, de Rowing, de Rugby, de Derby. C’est une race nouvelle de gens du monde. Le temps de Pelléas est passé pour les femmes. La mode n’est plus aux âmes. Les jeunes filles arborent un teint rouge, hâlé, cuit par les courses à l’air et les jeux au soleil; elles vous regardent avec des yeux d’homme; elles rient, d’un rire un peu gros. Le
| ton est devenu plus brutal et plus cru. Votre cousine | 79
la fin du voyage
dit parfois, tranquillement, des choses énormes. Elle est grande mangeuse, elle qui mangeait à peine. Elle continue de se plaindre de son mauvais estomac, afin de n’en pas perdre l’habitude; mais elle n’en perd pas non plus un bon coup de fourchette. Elle ne lit rien. On ne lit plus, dans ce monde. Seule, la musique a trouvé grâce. Elle a même profité de la déroute de la littérature. Quand ces gens sont éreintés, la musique leur est un bain turc, vapeur tiède, massage, narguilé. Pas besoin de penser. C’est une transition entre le sport et l’amour. Et c’est aussi un sport. Mais le sport le plus couru, parmi les divertissements esthétiques, est aujourd’hui la danse. Danses russes, danses grecques, danses suisses, danses américaines, on danse tout à Paris : les symphonies de Beethoven, les tragédies d’Eschyle, le Clavecin bien tempéré, les antiques du Vatican, Orphée, Tristan, la Passion, et la gymnastique. Ces gens ont le
« Le curieux est de voir comment votre cousine concilie tout ensemble : son esthétisme, ses sports et son esprit pratique (car elle a hérité de sa mère son sens des
1 affaires et son despotisme domestique). Tout cela doit former un mélange incroyable; mais elle s’y trouve à l’aise; ses excentricités les plus folles lui laissent l’esprit lucide, de même qu’elle garde toujours l’œil et la main sûrs dans ses randonnées vertigineuses en auto. C’est une maîtresse femme; son mari, ses invités, ses gens, elle mène tout, tambour battant. Elle s’occupe aussi de politique; elle est pour « Monseigneur » : non que je la croie royaliste; mais ce lui est un prétexte de plus à se remuer. Et quoiqu’elle soit incapable de lire plus de dix pages d’un livre, elle
fait des élections Académiques. — Elle a prétendu me | prendre sous sa protection. Vous pensez que cela n’a pas été de mon goût. Le plus exaspérant, c’est que, du fait que je suis venu chez elle afin de vous obéir, elle est convaincue maintenant de son pouvoir sur moi. Je me venge, en lui disant de dures vérités. Elle ne fait qu’en rire; elle n’est pas embarrassée pour répondre. « C’est une bonne femme, au fond… » Oui, pourvu qu’elle soit occupée. Elle le reconnaît elle-même : si la machine n’avait plus rien à broyer, elle serait prête à tout, à tout, pour lui fournir de l’aliment. — J’ai été deux fois chez elle. Je n’irai plus, maintenant. C’est assez pour Vous prouver ma soumission. Vous ne voulez Pas ma mort? Je sors de là, brisé, moulu, courbaturé. La dernière fois que je l’ai vue, j’ai eu, dans la nuit qui a suivi, un cauchemar affreux : je rêvais que j’étais Son mari, toute ma vie attaché à ce tourbillon vivant. Un sot rêve, et qui ne doit certes pas tourmenter le vrai mari : car, de tous ceux qu’on voit dans le logis, il est peut-être celui qui reste le moins avec elle; et quand ils sont ensemble, ils ne parlent que de sport. Ils s’entendent très bien.
« Comment ces gens-là ont-ils fait un succès à ma musique? Je n’essaie pas de comprendre. Je suppose | qu’elle les secoue, d’une façon nouvelle, Ils lui savent gré de les brutaliser. Ils aiment, pour le moment, l’art qui à un corps. Mais l’âme qui est dans ce corps, ilsne s’en doutent même Pas; ils passeront de l’engouement d’aujourd’hui à l’indifférence de demain, et de l’indifférence de demain au dénigrement d’après-demain, .
Sans l’avoir jamais connue. C’est l’histoire de tous les } artistes. Je ne me fais pas d’illusion sur mon succès, je
la fin du voyage :
n’en ai pas pour longtemps; et ils me le feront payer. — En attendant, j’assiste à de curieux spectacles. Le plus enthousiaste de mes admirateurs est. (je vous le donne en milleÿ.… notre ami Lévy-Cœur. Vous vous souvenez
_ de ce joli monsieur, avec qui j’eus autrefois un duel ridicule? Il fait aujourd’hui la leçon à ceux qui ne m’ont pas compris naguère. Il la fait même très bien. De tous ceux qui parlent de moi, il est le plus intelligent. Jugez de ce que valent les autres. Il n’y a pas de: quoi être fier, je vous assure.
« Je n’en ai pas envie. Je suis trop humilié, lorsque j’entends ces ouvrages, dont on me loue. Je m’y reconnais, et je ne me trouve pas beau. Quel miroir impitoyable est une œuvre musicale, pour qui sait voir!
Heureusement qu’ils sont aveugles et sourds. J’ai tant mis dans mes œuvres de mes troubles et de mes faiblesses qu’il me semble parfois commettre une mauvaise action, en lâchant dans le monde ces volées de ’ démons. Je m’apaise, quand je vois le calme du public: il porte une triple cuirasse; rien ne saurait l’atteindre : sans quoi, je serais damné… Vous me reprochez d’être _ trop sévère pour moi. C’est que vous ne me connaissez pas, comme je me connais. On voit ce que nous sommes. On ne voit pas ce que nous aurions pu être; et l’on nous fait honneur de ce qui est bien moins l’effet de nos mérites que des événements qui nous portent et , des forces qui nous dirigent. Laissez-moi vous conter une histoire. À
« L’autre soir, j’étais entré dans un de ces cafés où l’on fait d’assez bonne musique, quoique d’étrange façon : avec cinq ou six instruments, complétés d’un piano, on
joue toutes les symphonies, les messes, les oratorios,
De même, on vend à Rome, chez certains marbriers, la chapelle Médicis, comme garniture de cheminée. Il paraît que cela est utile à l’art. Pour qu’il puisse circuler à travers les hommes, il faut bien qu’on en fasse de la monnaie de billon. Au reste, à ces concerts, on ne vous trompe pas sur le compte. Les programmes sont copieux, les exécutants consciencieux. Jai trouvé là un violoncelliste, avec qui je me suis lié; ses yeux me rappelaient étrangement ceux de mon père; il ma fait le récit de sa vie. Petit-fils de paysan, fils d’un petit fonctionnaire, employé de mairie, dans un village du Nord. On voulut faire de lui un monsieur, un avocat; on le mit au collège de la ville voisine. Le petit, robuste et rustaud, mal fait pour ce travail appliqué de petit notaire, ne pouvait tenir en cage; il sautait par-dessus les murs, vaguait à travers les champs, faisait la cour aux filles, dépensait sa grosse force dans des rixes; le reste du temps, flânait, révassait à des choses qu’il ne ferait jamais. Une seule chose l’attirait: la musique. Dieu sait comment! Nul musicien, parmi les siens, à l’exception d’un grand-oncle, un peu toqué, un de ces originaux de province, dont l’intelligence et les dons, souvent remarquables, s’emploiïent, dans leur isolement orgueilleux, à des niaiseries de maniaques. Celui-là avait inventé un nouveau système de notation — (un de plus!) — qui devait révolutionner la musique; il prétendait même avoir trouvé une sténographie qui permettait de noter à la fois les paroles, le chant et l’accompagnement; il n’était jamais parvenu lui-même à la relire correctement. Dans la famille, on se moquait du bonhomme; mais on ne laissait pas d’en être fier. On pensait ; « C’est un vieux fou, Qui sait? Il a peuts | 83
la fin du voyage être du génie. » — Ce fut de lui sans doute que la musique pouvait-il bien entendre, dans sa ville! Mais une mauvaise musique peut inspirer un amour aussi pur qu’une bonne.
« Le malheur était qu’une telle passion ne semblait pas avouable, dans ce milieu; et l’enfant n’avait pas la solide déraison du grand-oncle. Il se cachaït pour lire les élucubrations du vieux maniaque, qui constituèrent le fonds de sa baroque éducation musicale. Vaniteux, craintif devant son père et devant l’opinion, il ne voulaït rien dire de ses ambitions, à moins d’avoir réussi.
; Brave garçon, écrasé par la famille, il fit comme tant de petits bourgeois français, qui n’osant pas, par faiblesse ou par bonté, tenir tête à la volonté des leurs, s’y soumettent en apparence et vivent toute leur vraie vie dans une cachotterie perpétuelle. Au lieu de suivre son penchant, il s’évertua sans goût au travail qu’on lui avait assigné : incapable d’y réussir, comme d’y échouer avec éclat. Tant bien que mal, il parvint à passer les examens nécessaires. Le principal avantage qu’il y voyait était d’échapper à la double surveillance provinciale et paternelle. Le droit l”assommait ; il était décidé à n’en pas faire sa carrière. Mais tant que son père vécut, il n’osa déclarer sa volonté. Peut-être n’était-il point fâché de devoir attendre encore, avant de prendre parti. Il était de ceux qui, toute leur vie, se leurrent de ce qu’ils feront plus tard, de ce qu’ils pourraient faire. Pour le moment, il ne faisait rien. Désorbité, grisé par sa vie nouvelle à Paris, il se livra, avec sa brutalité de jeune paysan, à ses deux passions : les femmes et la musique; affolé par les concerts, non
moins que par le plaisir. Il y perdit des années, sans même profiter des moyens qu’il aurait eus, pour compléter son instruction musicale. Son orgueil ombrageux, un mauvais caractère indépendant et susceptible, l’empêchèrent de suivre aucune leçon, de demander conseil à personne. l
« Quand son père mourut, il envoya promener Thémis et Justinien. Il se mit à composer, sans avoir eu le courage d’acquérir la technique nécessaire. Des habitudes invétérées de flânerie paresseuse et le goût du plaisir l’avaient rendu incapable de tout effort sérieux. Il sentait vivement; mais sa pensée, comme sa forme, lui échappait aussitôt; en fin de compte, il n’exprimait que des banalités. Le pire était qu’il y avait réellement chez ce médiocre quelque chose de grand. J’ai lu deux de ses anciennes compositions. Çà et là, des idées saisissantes, restées à l’état d’ébauches, aussitôt déformées. Des feux follets sur une tourbière.…. Et quel étrange cerveau ! Il a voulu m’expliquer les sonates de Beethoven. Il y voit des romans enfantins et saugrenus. Mais une telle passion, un sérieux si profond! Les larmes lui viennent aux yeux, quand il en parle. Il se ferait tuer pour ce qu’il aime. Il est touchant et burlesque. Dans le moment que j’étais près de lui rire au nez, j’avais envie de l’embrasser… Une honnêteté foncière. Un robuste mépris pour le charlatanisme des cénacles parisiens et pour les fausses gloires, — (sans pouvoir se défendre tout à fait d’une naïve admiration de petit bourgeois pour les gens à succès).
QIl avait un petit héritage. En quelques mois, il eut tôt fait de le manger; et, se trouvant sans ressources, il eut, comme nombre de ses pareils, l’honnêteté crimi,
la fin du voyage
nelle d’épouser une fille sans ressources, qu’il avait
J séduite ; elle avait une belle voix et faisait de la musique,
sans amour de la musique. Il fallut vivre de sa voix et
du médiocre talent qu’il avait acquis à jouer du violon-
celle. Naturellement, ils ne tardèrent pas à voir leur
commune médiocrité et à ne plus se supporter. Une
s fille leur était venue. Le père reporta sur l’enfant son
pouvoir d’illusions ; il pensa qu’elle serait ce qu’il
n’avait pu être. La fillette tenait de sa mère : c’était
une pianoteuse, sans l’ombre de talent; elle adorait
son père et s’appliquait à sa tâche pour lui plaire.
| Pendant plusieurs années, ils coururent les hôtels des
villes d’eaux, ramassant plus d’affronts que de monnaie.
L’enfant, chétive et surmenée, mourut. La femme, désespérée, devint plus acariâtre, chaque jour. Et ce
fut la misère sans fond, sans espoir d’en sortir, avivée
par le sentiment d’un idéal que l’on se sait incapable
« Et je pensais, mon amie, en voyant ce pauvre diable
de raté, dont la vie n’a été qu’une suite de déboires :
« Voilà ce que j’aurais pu être. IL y avait des traits
communs entre nos âmes d’enfant; et certaines aven-
tures de notre vie se ressemblent; j’ai même trouvé
quelque parenté dans telles de nos idées musicales ;
mais les siennes se sont arrêtées en chemin. A quoi
a-t-il tenu que je n’aie pas sombré, comme lui? Sans
doute, à ma volonté. Mais aussi aux hasards de la vie.
Et même, à ne prendre que ma volonté, est-ce unique-
ment à mes mérites que je la dois? N’est-ce pas plutôt
à ma race, à mes amis, à Dieu qui m’a aidé? »
Ces pensées rendent humble. On se sent fraternel à
tous ceux qui aiment l’art et qui souffrent pour lui,
Du plus bas au plus haut, la distance n’est pas
_ « Là-dessus, j’ai songé à ce que vous m’écriviez. Vous
avez raison : un artiste n’a pas le droit de se tenir à
l’écart, tant qu’il peut venir en aide à d’autres. Je resterai donc, je m’obligerai à passer quelques mois par
année, soit ici, soit à Vienne ou à Berlin, quoique j’aie
de la peine à me réhabituer à ces villes. Maïs il ne faut
pas abdiquer. Si je ne réussis pas à être d’une grande
utilité, comme j’ai des raisons de le craindre, ce séjour
me sera peut-être utile à moi-même. Et je me consolerai en pensant que vous l’avez voulu. Et puis,
(je ne veux pas mentir)… je commence à y trouver du °
plaisir. Adieu, tyran. Vous triomphez. J’en arrive, non
seulement à faire ce que vous voulez que je fasse, mais
à l’aimer.
Ainsi, il resta, en partie pour lui plaire, mais aussi parce que sa curiosité d’artiste, réveillée, se laissait reprendre au spectacle de l’art renouvelé. Tout ce qu’il 1 voyait et faisait, il l’offrait en pensée à Grazia; il le lui écrivait. Il savait bien qu’il se faisait illusion sur l’intérêt qu’elle y pouvait trouver; il la soupçonnait d’un peu d’indifférence. Mais il lui était reconnaissant de ne pas trop la lui montrer.
Elle lui répondait régulièrement, une fois par quinzaine, Des lettres affectueuses et mesurées, comme ‘ l’étaient ses gestes, En lui contant sa vie, elle ne se
la fin du voyage 1 départait pas d’une réserve tendre et fière. Elle savait À avec quelle violence ses mots se répercutaient dans le 4 cœur de Christophe. Elle aimait mieux lui paraître froide que le pousser à une exaltation, où elle ne voulait * pas le suivre. Mais elle était trop femme pour ignorer le secret de ne point décourager l’amour de son ami et de panser aussitôt, par de douces paroles, la déception intime que des paroles indifférentes avaient causée.
: Christophe ne tarda point à deviner cette tactique; et, … par une ruse d’amour, il s’efforçait à son tour de contenir ses élans, d’écrire des lettres plus mesurées, afin que les réponses de Grazia s’appliquassent moins
A mesure qu’il prolongeait son séjour à Paris, il s’intéressait davantage à l’activité nouvelle qui remuait la’ gigantesque fourmilière. Il s’y intéressait d’autant plus qu’il trouvait chez les jeunes fourmis moins de sympathie pour lui. Il ne s’était pas trompé : son succès était une victoire à la Pyrrhus. Après une disparition de dix ans, son retour avait fait sensation dans le monde parisien. Mais par une ironie des choses, qui n’est point rare, il se trouvait patronné, cette fois, par ses vieux ennemis les snobs, les gens à la mode; les artistes lui étaient sourdement hostiles, ou se méfiaient de lui. Il s’imposait par son nom qui était déjà du passé, par son œuvre considérable, par son accent de conviction passionnée, par la violence de sa sincérité. Mais si l’on était contraint de compter avec lui, s’il forçait l’admiration ou l’estime, on le comprenait mal et on ne « l’aimait point. Il était en dehors de l’art du temps. Un monstre, un anachronisme vivant. Il l’avait toujours été. 1 Ses dix ans de solitude avaient accentué le contraste.
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Durant son absence, s’était accompli en Europe, et surtout à Paris, comme il l’avait bien vu, un travail de reconstruction. Un nouvel ordre naïssait. Une géné- ration se levait, désireuse d’agir plus que de comprendre, affamée de bonheur plus que de vérité. Elle voulait vivre, elle voulait s’emparer de la vie, füt-ce au prix du mensonge. Mensonges de l’orgueil, — de tous les orgueils : orgueil de race, orgueil de caste, orgueil de religion, orgueil de culture et d’art, — tous lui étaient bons, pourvu qu’ils lui fussent une armature de fer, pourvu qu’ils lui fournissent l’épée et le bouclier, et qu’abritée par eux, elle marchât à la victoire. Aussi lui était-il désagréable d’entendre la grande voix tourmentée, qui lui rappelait l’existence de la douleur et des doutes : ces rafales, qui avaient troublé la nuit à peine enfuie, qui continuaient, en dépit de ses dénégations, à menacer l’univers, et qu’elle voulait oublier. Impossible de ne pas entendre; on en était encore trop près. Alors, ces jeunes gens se détournaient avec dépit; et ils criaient à tue-tête, afin de s’assourdir. Mais la voix parlait plus fort. Et ils lui en voulaient.
Au contraire, Christophe les regardait avec amitié. IL saluait l’ascension du monde vers le bonheur. Ce qu’il y avait de volontairement étroit dans cette poussée ne l’affectait point. Quand on veut aller droit au but, il faut regarder droit devant soi. Pour lui, assis au tournant d’un monde, il jouissait de voir, derrière lui, la splendeur tragique de la nuit et, devant, le sourire de la jeune espérance, l’incertaine beauté de laube fraîche et fiévreuse. Il était au point immobile de l’axe du balancier, tandis que le pendule recommençait à monter. Sans le suivre dans sa marche, il écoutait
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la fin du voyage
avec joie battre le rythme de vie. Il s’associait aux espoirs de ceux qui reniaient ses angoisses passées. Ce qui serait serait, comme il l’avait rêvé. Dix ans avant, Olivier, dans la nuit et la peine, — pauvre petit coq gaulois, — avait, de son chant frêle, annoncé le jour lointain. Le chanteur n’était plus; mais son chant s’accomplissait. Dans le jardin de France, les oiseaux s’éveillaient. Et, dominant les autres ramages, Christophe entendit soudain, plus claire, plus forte, plus heureuse, la voix d’Olivier ressuscité.
Il lisait distraitement, à un étalage de libraire, un livre de poésies. Le nom de l’auteur lui était inconnu. Certains mots le frappèrent; il resta attaché. À mesure qu’il continuait. de lire entre les feuilles non coupées, il lui semblait reconnaître une voix, des traits amis.
_ Impuissant à définir ce qu’il sentait, et ne pouvant se - décider à se séparer du livre, il l”acheta. Rentré chez lui, il reprit sa lecture. Aussitôt, son obsession le reprit. L
Le souffle impétueux du poème évoquait, avec une précision de visionnaire, les âmes immenses et séculaires, — ces arbres gigantesques, dont nous sommes les feuilles et les fruits, — les Patries. De ces pages surgissait la figure surhumaine de la Mère, — celle qui fut avant nous, celle qui sera après nous, celle qui trône, pareille aux Madones byzantines, hautes comme des montagnes, au pied desquelles prient les fourmis humaines. Le poète célébrait le duel homérique de ces grandes Déesses, dont les lances s’entrechoquent, depuis le commencement des âges : cette Iliade éternelle, qui est à celle de Troie ce que la chaîne alpestre est aux petites collines grecques.
Une telle épopée d’orgueil et d’action guerrière était loin des pensées d’une âme européenne, comme celle de Christophe. Et pourtant, par lueurs, dans la vision de l’âme française, — la vierge pleine de grâce, qui porte l’égide, Athéna aux yeux bleus qui brillent dans les ténèbres, la déesse ouvrière, l’artiste incomparable,
__ la raison souveraine, dont la lance étincelante ter-
_ rasse les barbares aux cris tumultueux, — Christophe
la fin du voyage | apercevait un regard, un sourire qu’il connaissait, et qu’il avait aimés. Mais au moment de la saisir, la vision s’effaçait. Et tandis qu’il s’irritait à la poursuivre en vain, voici qu’en tournant une page, il entendit un récit, que, peu de jours avant sa mort, lui avait fait
IL fut bouleversé. Il courut chez l’éditeur, il demanda l’adresse du poète. On la lui refusa, comme c’est l’usage. IL se fâcha. Inutilement. Enfin, il s’avisa qu’il
trouverait le renseignement dans un annuaire. Il le trouva en effet, et aussitôt il alla chez l’auteur. Quand il voulait une chose, jamais il n’avait su attendre.
Dans le quartier des Batignolles. A un dernier étage. Plusieurs portes donnaient sur un couloir commun. Christophe frappa à celle qu’on lui avait indiquée. Ce fut la porte voisine qui s’ouvrit. Une jeune femme, point belle, très brune, les cheveux sur le front, le teint brouillé — une figure crispée aux yeux vifs — demanda ce qu’on voulait. Elle avait l’air soupçonneux. Christophe exposa l’objet de sa visite, et, sur une nouvelle question, il donna son nom. Elle sortit de sa chambre et ouvrit l’autre porte, avec une clef qu’elle avait sur elle. Mais elle ne fit pas entrer Christophe tout de suite. Elle lui dit d’attendre dans le corridor, et elle pénétra seule, lui fermant la porte au nez. Enfin Christophe eut accès dans le logement bien gardé. Il traversa une pièce à moitié vide, qui servait de salle à manger : quelques meubles délabrés; près de la fenêtre sans rideaux, une douzaine d’oiseaux piaillaient dans une volière. Dans la pièce voisine, sur un divan râpé, un homme était étendu. Il se souleva pour recevoir Christophe. Ce visage émacié, illuminé par l’âme, ces beaux
yeux de velours où brülait une flamme de fièvre, ces longues mains intelligentes, ce corps mal fait, cette voix aiguë qui s’enrouait.. Christophe reconnut sur-le- ,Champ… Emmanuel! Le petit ouvrier infirme, qui avait été la cause innocente… Et Emmanuel, brusquement debout, avait aussi reconnu Christophe.
Ils restaient sans parler. Tous deux, en ce moment, ils voyaient Olivier. Ils ne se décidaient pas à se donner la main. Emmanuel avait fait un mouvement de recul. Après dix ans passés, une rancune inavouée, l’ancienne jalousie qu’il avait pour Christophe, ressortait du fond obscur de l’instinct. Il restait là, défiant et hostile. — Mais lorsqu’il vit l’émotion de Christophe, lorsqu’il lut sur ses lèvres le nom qu’ils pensaient tous deux : « Olivier! » ce fut plus fort que lui : il se jeta dans les bras qui lui étaient tendus.
— Je savais que vous étiez à Paris. Mais vous, comment m’avez-vous pu trouver ?
Christophe dit :
— J’ai lu votre dernier livre; au travers, j’ai entendu sa voix.
— N’est-ce pas ? dit Emmanuel, vous l’avez reconnu ? Tout ce que je suis à présent, c’est à lui que je le dois.
(Il évitait de prononcer le nom).
Après un moment, il continua, assombri :
— Il vous aimait plus que moi.
— Qui aime bien ne connaît ni plus ni moins; il se donne tout à tous ceux qu’il aime.
Emmanuel regarda Christophe; le sérieux tragique de ses yeux volontaires s’illumina subitement d’une
la fin du voyage ; 4 douceur profonde. Il prit la main de Christophe, et le è fit asseoir sur le divan, près de lui.
Ils se dirent leur vie. De quatorze à vingt-cinq ans, .Emmanuel avait fait bien des métiers : typographe, tapissier, petit marchand ambulant, commis de librairie, clerc d’avoué, secrétaire d’un homme politique, journa- 1 liste. Dans tous, il avait trouvé moyen d’apprendre F fièvreusement, çà et là rencontrant l’appui de braves . gens frappés par l’énergie du petit homme, plus souvent tombant aux mains de gens qui exploitaient sa * misère et ses dons, s’enrichissant des pires expériences h et réussissant à en sortir sans trop d’amertume, n’y f laissant que le reste de sa chétive santé. Des aptitudes singulières pour les langues anciennes, (moins excep-
$ tionnelles qu’on ne croirait, dans une race imbue de traditions humanistes), lui avaient valu l’intérêt et l’appui d’un vieux prêtre hellénisant. Ces études, qu’il - n’avait pas eu le temps de pousser très avant, lui furent une discipline d’esprit et une école de style. Cet homme sorti de la bourbe du peuple, dont toute l’instruction s’était faite par lui-même, au hasard, et offrait des lacunes énormes, avait acquis un don de l’expression verbale, une maîtrise de la pensée sur la forme, que dix ans d’éducation universitaire sont impuissants à donner à la jeune bourgeoisie. Il en attribuait le bienfait à Olivier. D’autres l’avaient pourtant plus efficacement aidé. Mais d’Olivier venait l’étincelle qui avait | allumé, dans la nuit de cette âme, la veilleuse éternelle. Les autres n’avaient fait que verser de l’huile dans la
moment où il s’en est allé. Mais tout ce qu’il m’avait )
dit était entré en moi. Sa lumière ne m’a jamais quitté.
Il parlait de son œuvre, de la tâche qui lui avait été,
prétendait-il, léguée par Olivier : du réveil des énergies
françaises, de cette flambée d’idéalisme héroïque, dont
Olivier était l’annonciateur ; il voulait s’en faire la voix
retentissante qui plane au-dessus de la mélée et qui
sonne la victoire prochaine ; il chantait l’épopée de sa
Ses poèmes étaient bien le produit de cette étrange
race qui, à travers les siècles, a conservé si fort son
vieil arome celtique, tout en mettant un orgueil bizarre
à vêtir sa pensée des défroques et des lois du conqué-
rant romain. On y trouvait tout purs cette audace gauloise, cet esprit de raison héroïque, d’ironie, ce mélange }
de jactance et de folle bravoure, qui allait tirer la
barbe aux sénateurs de Rome, pillait le temple de
Delphes, et lançait en riant ses javelots contre le ciel.
Mais il avait fallu que ce petit gniaf parisien incarnât
ses passions, comme avaient fait ses grands-pères à
perruque, et comme feraient sans doute ses arrièrepetits-neveux, dans les corps des héros et des dieux de
la Grèce, morts depuis deux mille ans. Instinct curieux
de ce peuple, qui s’accorde avec son besoin d’absolu :
en posant sa pensée sur les traces des siècles, il lui
semble qu’il impose sa pensée pour les siècles. La contrainte de cette forme classique ne faisait qu’imprimer
un élan plus violent aux passions d’Emmanuel. La
calme confiance d’Olivier en les destins de la France
s’était transformée, chez son petit protégé, en une foi
brûlante, affamée d’action et sûre du triomphe. Il le
voulait, il le voyait, il le clamait. C’était par cette foi }
la fin du voyage : exaltée et par cet optimisme qu’il avait soulevé les âmes du public français. Son livre avait été aussi effcace qu’uné bataille. IL avait ouvert la brèche dans le scepticisme et dans la peur. Toute la jeune génération s’y était ruée à sa suite, vers les destins nouveaux…
Il s’animait, en parlant; ses yeux brûlaient, sa figure blême se marbrait de plaques roses, et sa voix était criarde. Christophe ne pouvait s’empêcher de remarquer le contraste de ce feu dévorant et du corps misérable qui lui servait de büûücher. Il ne faisait qu’entrevoir l”émouvante ironie de ce sort. Le chantre de l’énergie, le poète qui célébrait la génération des sports intrépides, de l’action, de la guerre, pouvait à peine marcher sans essoufilement, était sobre, suivait un régime très strict, buvait de l’eau, ne pouvait pas fumer, vivait sans maîtresses, portait toutes les passions en lui, et était réduit par sa santé à l’ascétisme.
Christophe observait Emmanuel; et il éprouvait un | mélange d’admiration et de pitié fraternelle. Il n’en voulait rien montrer; mais sans doute ses yeux en trahirent quelque chose; ou l’orgueil d’Emmanuel, qui gardait dans son flanc une blessure toujours ouverte, crut lire dans les yeux de Christophe la commisération, qui lui était plus odieuse que la haine. Sa flamme tomba, d’un coup. Il cessa de parler. Christophe essaya vainement de ramener la confiance. L’âme s’était refermée. Christophe vit qu’il l’avait blessé.
Le silence hostile se prolongeait. Christophe se leva. | Emmanuel le reconduisit, sans un mot, à la porte. Sa démarche accusait son infirmité ; il le savait ; il mettait son orgueil à y sembler indifférent; mais il pensait que Christophe l’observait, et sa rancune s’en aggravait.
Au moment où il serrait froidement la main à son é hôte, pour le congédier, une jeune dame élégante sonnait à la porte. Elle était escortée d’un gandin prétentieux, que Christophe reconnut pour l’avoir remarqué à des premières théâtrales, souriant, caquetant, saluant de la patte, baïisant la patte des dames, et, de sa place à l’orchestre, décochant des sourires jusqu’au fond du | théâtre : faute de savoir son nom, il l’appelait « le daim ». — Le daim et sa compagne, à la vue d’Emmanuel, se jetèrent sur le « cher maître », avec des effusions obséquieuses et familières. Christophe, qui s’éloignait, entendit la voix sèche d’Emmanuel répondre qu’il ne pouvait recevoir, qu’il était occupé. Il admira le don que possédait cet homme d’être désagréable. Il ignorait les raisons qu’avait Emmanuel de faire mauvais visage aux riches snobs qui venaient le gratifier de leurs visites indiscrètes : ils étaient prodigues de belles phrases et d’éloges; mais ils ne s’occupaient pas plus d’alléger sa misère que les fameux amis de César Franck j ne cherchèrent jamais à le décharger des leçons de piano, que jusqu’au dernier jour il dut donner pour vivre. Christophe retourna plusieurs fois chez Emmanuel. Il ne réussit plus à faire renaître l’intimité de la première visite. Emmanuel ne témoignait aucun plaisir à le voir, et se tenait sur une réserve soupçonneuse. Par moments, le généreux besoin d’expansion de son génie l’emportait ; quelque mot de Christophe le faisait vibrer jusqu’aux racines ; alors, il s”abandonnaït à un accès de confiance enthousiaste ; et son idéalisme jetait sur son âme cachée de splendides lueurs d’une poésie fulgurante. Puis, brusquement, ilretombait ; il se crispait dans un silence hargneux ; et Christophe retrouvait l’ennemi.
la fin du voyagé , W
Trop de choses les séparaient. La moindre n’était pas - leur différence d’âge. Christophe s’acheminait vers la pleine conscience et la maîtrise de soi. Emmanuel était encore en formation, et plus chaotique que Christophe n’avait jamais été. L’originalité de sa figure tenait aux éléments contradictoires qu’on y trouvait aux prises : un stoïcisme puissant, qui tâchait de dompter une L nature rongée de désirs ataviques, — (le fils d’un alcoolique et d’une prostituée); — une imagination fréné- tique, qui se cabrait sous le mors d’une volonté d’acier; | un immense égoïisme et un immense amour des autres, dont on ne savait jamais lequel des deux serait vainqueur ; un idéalisme héroïque et une avidité maladive de gloire qui le rendait inquiet des autres supériorités. Si la pensée d’Olivier, si son indépendance, son désintéressement se retrouvaient en lui, si Emmanuel était supérieur à son maître par sa vitalité plébéienne, qui ne connaissait pas l’écœurement de laction, par le ‘ génie poétique et par la rude écorce, qui le défendait contre tous les dégoûts, il était loin d’atteindre à la sérénité du frère d’Antoinette; son caractère était vaniteux, inquiet; et le trouble d’autres êtres venait
11 vivait dans une union orageuse avec une jeune femme qu’il avait pour voisine : celle qui avait reçu ? Christophe, la première fois qu’il était venu. Elle aimait Emmanuel et s’occupait de lui jalousement, faisait son ménage, recopiait ses œuvres, les écrivait sous sa dictée. Elle n’était pas belle et portait le fardeau d’une âme passionnée, Sortie du peuple, longtemps ouvrière dans un atelier de cartonnage, puis employée des postes, elle avait passé une enfance étouffée dans le ;
cadre ordinaire des ouvriers pauvres de Paris : âmes et tuelle, pas d’air, pas de silence, jamais de solitude, impossibilité de se recueillir, de défendrelaretraite sacrée de son cœur. Esprit fier, qui couvait une ferveur religieuse pour un idéal confus de vérité, elle s’était usé les yeux à copier pendant la nuit, et parfois sans lumière, % -à la clarté de la lune, Les Misérables de Hugo. Elle avait , ‘rencontré Emmanuel, à un moment où il était plus malheureux qu’elle, malade et sans ressources ; elle s’était vouée à lui. Cette passion était le premier, le seul amour vivant de sa vie. Aussi elle s’y attachait, avec une ténacité d’affamée. Son affection était terriblement pesante pour Emmanuel, qui la partageait moins qu’il ne la subissaïit. IL était touché de ce dévouement; üil savait qu’elle lui était la meilleure des amies, le seul être pour qui il fût tout, et qui ne pût se passer de lui. Mais ce sentiment même l’écrasait. Il avait besoin de liberté, il avait besoin d’isolement; ces yeux qui mendiaient avidement un regard l’obsédaient ; il lui parlait avec dureté, il avait envie de lui dire : « Va-t-en! » Il était irrité par sa laideur et par ses brusqueries. Si peu qu’il eût entrevu la société mondaine et quelque mépris qu’il lui témoignât, — (car il souffrait de s’y voir plus laid et plus ridicule), — il était sensible à lélé- gance, il subissait l’attrait de femmes qui avaient pour lui (il n’en doutait pas) le sentiment qu’il avait pour _son amie. Il tâchait de témoigner à celle-ci une affection qu’il n’avait pas, ou du moins que ne cessaient d’obscurcir des bourrasques de haïne involontaire. Il n’y parvenait point; il portait dans sa poitrine un grand . cœur généreux, avide de faire le bien, et un démon de
la fin du voyage violence, capable de faire le mal. Cette lutte intérieure Ë son avantage le jetaient dans une sourde irritation, dont Christophe recevait les éclats.
Emmanuel ne pouvait se défendre envers Christophe d’une double antipathie : l’une, issue de sa jalousie ancienne (ces passions d’enfance, dont la poussée subsiste, même quand on en a oublié la cause); l’autre, inspirée par un brûlant nationalisme. Il incarnaït en l# France tous les rêves de justice, de pitié, de fraternité humaine, conçus par les meilleurs de l’époque précé- dente. Il ne l’opposait pas au reste de l’Europe, comme une ennemie dont la fortune croît sur les ruines des
autres nations; il la mettait à leur tête, comme la souveraine légitime qui règne pour le bien de tous, — épée de l’idéal, guide du genre humain. Plutôt que de lui voir commettre une injustice, il l’eût préférée morte. Mais il ne doutait point d’elle, Il était exclusivement français, de culture et de cœur, uniquement nourri de la tradition française, dont il retrouvait les raisons profondes dans son instinct. Il méconnaissait, avec sincérité, la pensée étrangère, pour laquelle il avait une sorte de condescendance dédaigneuse, — d’irritation, si l’étranger n’acceptait point cette situation humiliée.
Christophe voyait tout cela; mais plus âgé et plus instruit par la vie, il ne s’en affectait point. Si cet orgueil de race ne laissait pas d’être blessant, Christophe n’en était pas atteint; il faisait la part des illusions de l’amour filial, et il ne songeait pas à critiquer les exagé- rations d’un sentiment sacré. Au reste, l’humañité même trouve son profit à la croyance vaniteuse des peuples dans leur mission. De toutes les raisons qu’il avait de
se sentir éloigné d’Emmanuel, une seule lui était pénible : la voix d”Emmanuel, qui s’élevait parfois à des intonations suraiguës. L’oreille de Christophe en souffrait cruellement. Il ne pouvait s’empêcher de faire des grimaces. Il tâchait qu’Emmanuel ne les vit point. Il s’appliquait à entendre la musique, et non pas l’instrument. Une telle beauté d’héroïsme rayonnait du poète infirme, quand il évoquait les victoires de l’esprit, devancières d’autres victoires, la conquête de l’air, le « dieu volant » qui soulevait les foules et, comme l’étoile de Bethléem, les entraïînait à sa suite, extasiées, vers quels lointains espaces ou quelles revanches prochaines! La splendeur de ces visions d’énergie n’empêchait pas Christophe d’en sentir le danger, de prévoir où menaïient ce pas de charge et la clameur grandissante de cette nouvelle Marseillaise. Il pensait, avec un peu d’ironie, (sans regret du passé ni peur de lavenir), que le chant aurait des échos que le chantre ne prévoyait pas, et qu’un jour viendrait où les hommes soupireraient après : le temps disparu de la Foire sur la place… Qu’on était libre alors ! L’âge d’or de la liberté ! Jamais on n’en connaîtrait plus de pareil. Le monde s’acheminait vers un âge de force, de santé, d’action virile, et peut-être de gloire, mais d’autorité dure et d’ordre étroit. L’auronsnous assez appelé de nos vœux, l’âge de fer, l’âge classique! Les grands âges classiques, — Louis XIV ou Napoléon, — nous paraissent, à distance, les cimes de l’humanité, Et peut-être la nation y réalise-t-elle le plus ° victorieusement son idéal d’État. Mais allez donc à demander aux héros de ces temps ce qu’ils en ont pensé! Votre Nicolas Poussin s’en est allé vivre et mourir à Rome; il étouffait chez vous. Votre Pascal,
: la fin du voyage | votre Raciné ont dit adieu au monde. Et parmi les plus | grands, que d’autres vécurent à l’écart, disgraciés, oppressés! L’âäme même d’un Molière cachait bien des amertumes. — Pour votre Napoléon, que vous regrettez tant, vos pères ne semblent pas s’être doutés de leur bonheur; et le maître lui-même ne s’y est pas trompé; il savait que lorsqu’il disparaïîtrait, le monde ferait : « Ouf! » …… Autour de l’Imperator, quel désert de pensée ! Sur l’immensité de sable, le soleil africain.
Christophe ne disait point tout ce qu’il ruminait. Quelques allusions avaient suffi à mettre Emmanuel en fureur;
il ne les avait pas renouvelées. Mais il avait beau garder pour lui ses pensées, Emmanuel savait qu’il les pensait. Bien plus, il avait obscurément conscience que Christophe voyait plus loin que lui. Et il n’en était que | plus irrité. Les jeunes gens ne pardonnent pas à leurs aînés, qui les contraignent à voir ce qu’ils seront dans :
Christophe lisait dans son cœur et se disait :
— Il a raison. A chacun sa foi. Il faut croire ce qu’on croit. Dieu me garde de troubler sa confiance dans
| l’avenir!
Maïs sa seule présence était une cause de trouble. De deux personnalités qui sont ensemble, quelque effort qu’elles fassent toutes deux pour s’effacer, l’une écrase toujours l’autre, et l’autre en garde en soi une rancune humiliée. L’orgueil d’Emmanuel souffrait de la supériorité d’expérience et de caractère de Christophe. Et peut-être se défendait-il de l’amour qu’il sentait grandir pour lui…
Il devint de plus en plus farouche. Il ferma sa porte. IL ne répondit pas aux lettres. — Christophe dut renoncer
à le voir,
On était arrivé aux premiers jours de juillet. Christophe faisait le compte de ce que ces quelques mois à Paris lui avaient apporté : beaucoup d’idées nouvelles, mais peu d’amis. Des succès brillants et dérisoires : retrouver son image, l’image de son œuvre, affaiblie ou « caricaturée, dans des cerveaux médiocres, cela n’a rien de réjouissant. Et de ceux dont il eût aimé à être compris, la sympathie lui manquait; ils n’avaient pas accueilli ses avances; il ne pouvait se joindre à eux, ÿ quelque désir qu’il eût de s’associer à leurs espoirs, de leur être un allié; on eût dit que leur amour-propre inquiet se défendit de son amitié et trouvât plus de satisfaction à l’avoir pour ennemi. Bref, il avait laissé passer le flot de sa génération, sans passer avec lui ; et le flot de la génération suivante ne voulait pas de lui. Il était isolé, et ne s’en étonnait pas, toute sa vie y ayant habitué. Mais il jugeait que maintenant il avait conquis le droit, après ce nouvel essai, de retourner dans son ermitage suisse, en attendant de réaliser un projet qui, depuis peu, prenait plus de consistance. A mesure qu’il vieillissait, il était tourmenté du désir de revenir s’installer au pays. Il n’y connaissait plus personne, il y trouverait sans doute encore moins de parenté d’esprit que dans cette ville étrangère ; maïs ce n’en est pas moins le pays : vous ne demandez pas à
ceux de votre sang de penser comme vous; il y a entre | eux et vous mille secrets liens ; les sens ont appris à lire dans le même livre du ciel et de la terre, le cœur parle la même langue. Il raconta gaiement ses mécomptes à Grazia, et dit | son intention de retourner en Suisse; il demandait, en plaisantant, la permission de quitter Paris et annon- çait son départ pour la semaine suivante. Mais, à la fin de la lettre, un post-scriptum disait : « J’ai changé d’avis. Mon départ est remis. » Christophe avait en Grazia une confiance entière ; il lui livrait le secret de ses plus intimes pensées. Et pourtant, il y avait un compartiment de son cœur, dont il gardait la clef : c’étaient les souvenirs qui n’appartenaient pas seulement à lui-même, mais à ceux qu’il avait aimés. Ainsi, il se taisait sur ce qui touchait à Olivier. Sa réserve n’était pas voulue. Les mots ne pouvaient sortir, quand il allait parler d’Olivier à Grazia. Elle ne l’avait point connu… « Or, ce matin-là, tandis qu’il écrivait à son amie, on frappa à sa porte. Il alla ouvrir, en maugréant d’être dérangé. Un jeune garçon de quatorze à quinze ans demanda monsieur Krafft. Christophe, bourru, le fit entrer. Il était blond, les yeux bleus, les traits fins, pas très grand, la taille mince et droite. Debout devant Christophe, il restait sans parler, un peu intimidé. Très vite il se remit, et il leva ses yeux limpides, qui le considéraient avec curiosité. Christophe sourit, en regardant le charmant visage; et le jeune garçon sourit aussi. — Eh bien, lui dit Christophe, qu’est-ce que vous
— Je suis venu, dit l’enfant.…
(1 se troubla de nouveau, il rougit et se tut).
— Je vois bien que vous êtes venu, dit Christophe en riant. Mais pourquoi êtes-vous venu ? Regardez-moi, est-ce que vous avez peur de moi ?
Le jeune garçon retrouva son sourire, secoua la tête
— Bravo! Alors, dites-moi d’abord qui vous êtes.
— Je suis, dit l’enfant…
Il s’arrêta encore. Ses yeux, qui faisaient curieusement tout le tour de la chambre, venaient de découvrir, sur la cheminée de Christophe, une photographie d’Olivier. Christophe suivit machinalement la direction de son regard.
L’enfant dit :
— Je suis son fils.
Christophe tressauta; il se souleva de son siège,
| saisit le jeune garçon par les deux bras, et l’attira à lui; retombé sur sa chaise, il le tenait, étroitement serré; leurs figures se touchaient presque; et il le regardait, il le regardait, en répétant :
— Mon petit… mon pauvre petit…
Brusquement, il lui prit la tête entre ses mains, et il l”embrassa sur le front, sur les yeux, sur les joues, sur le nez, sur les cheveux. Le jeune garçon, effrayé et choqué par la violence de ces démonstrations, se dégagea de ses bras. Christophe le laissa aller. Il se cacha le visage dans ses mains, il appuya son front contre le mur, et il resta ainsi pendant quelques instants. Le petit avait reculé au fond de la
la fin du voyage EA chambre. Christophe releva la tête. Sa figure était apaisée; il regarda l’enfant, avec un sourire affectueux : — Je Lai effrayé, dit-il. Pardon… Vois-tu, c’est que 4 je l’aimais bien. Le petit se taisait, encore effarouché. 4 — Comme tu lui ressembles! dit Christophe… Et pourtant, je ne t’aurais pas reconnu. Qu’y at-il de — Comment t’appelles-tu ? — C’est vrai. Je me souviens. Christophe-OlivierGeorges. Tu as quel âge? Vie — Quatorze ans! Il y a si longtemps déjà ?… Cela me paraît hier, — ou dans la nuit des temps… Comme tu lui ressembles ! Ce sont les mêmes traits. Le même, et cependant un autre. La même couleur des yeux, et pas les mêmes yeux. Le même sourire, la même bouche, et pas le même son de voix. Tu es plus fort, tu te tiens plus droit. Tu as la figure plus pleine, mais tu rougis comme lui. Viens, assieds-toi, causons. Qui t’a envoyé chez moi ? j — C’est de toi-même que tu es venu ? Comment me connais-tu ? — On m’a parlé de vous. — Ab! dit Christophe. Est-ce qu’elle sait que tu es venu chez moi ?
Christophe se tut, un moment ; puis, il demanda :
— Où habitez-vous ?
— Près du parc Monceau.
— Tu es venu à pied? Oui? C’est une bonne course. Tu dois être fatigué.
— Je ne suis jamais fatigué.
— À la bonne heure! Montre-moi tes bras.
(H les palpa).
— Tu es un solide petit gars… Et qu’est-ce qui t’a donné l’idée de venir me voir?
— C’est que papa vous aimait plus que tout.
— C’est elle qui te l’a dit?
— C’est ta mère qui te l’a dit?
Christophe sourit, pensif. Il songeait : « Elle aussi! Comme ils l’aimaient, tous! Pourquoi donc ne le lui ontils pas montré? »
; — Pourquoi as-tu attendu si longtemps pour venir? €
— Je voulais venir plus tôt. Mais je croyais que vous ne vouliez pas me voir.
— Il y a plusieurs semaines, aux concerts Chevillard, je vous ai aperçu; j’étais avec ma mère, à quelques fauteuils de vous; je vous ai salué; vous m’avez regardé de travers, en fronçant le sourcil, et vous ne m’avez pas répondu.
penser ?.. Je ne l’ai pas vu. J’ai les yeux fatigués. Voilà pourquoi je fronce le sourcil.. Tu me crois donc bien
la fin du voyage ;
— Je crois que vous pouvez l’être aussi, quand vous
— Vraiment? dit Christophe. En ce cas, si tu pensais y que je ne voulais pas te voir, comment as-tu osé venir?
— Parce que moi, je voulais vous voir.
— Je ne me serais pas laissé faire.
: Il disait cela, d’un petit air décidé, confus et provocant tout ensemble.
Christophe éclata de rire; et Georges fit comme lui.
— C’est moi que tu aurais mis à la porte? Voyezvous cela! Quel luron!.. Non, décidément, tu ne ressembles pas à ton père.
Le visage mobile du jeune garçon s’assombrit.
— Vous trouvez que je ne lui ressemble pas? Mais vous disiez, tout à l’heure?… Alors, vous croyez qu’il ne m’aurait pas aimé? Alors, vous ne m’aimez pas?
— Et qu’est-ce que cela peut te faire, que je t’aime?
— Cela me fait beaucoup.
— Parce que?
— Parce que je vous aime.
En une minute, ses yeux, sa bouche, tous ses traits se coloraient de dix expressions diverses. Comme en un jour d’avril, l’ombre des nuages qui courent sur les champs, au souffle des vents printaniers. Christophe éprouvait une joie délicieuse à le voir, à l’entendre; il lui semblait être lavé des soucis du passé; ses tristes expériences, ses épreuves, ses souffrances, et celles d’Olivier, tout était effacé : il renaïissait tout neuf dans ce jeune surgeon de la vie d’Olivier.
Ils causèrent. Georges ne connaissait rien de la musique de Christophe, avant ces derniers mois; mais,
depuis que Christophe était à Paris, il ne manquait pas un concert où l’on jouait de ses œuvres. Il en parlait, le visage animé, les yeux brillants, riants, et les larmes tout proche : tel un amoureux. Il confia à Christophe qu’il adorait la musique, et que, lui aussi, il voulait en faire. Mais Christophe s’aperçut, d’après quelques questions, que le petit en ignorait les éléments. Il s’informa de ses études. Le jeune Jeannin était au lycée; il dit, allégrement, qu’il n’était pas un fameux élève.
— Où es-tu le plus fort? En lettres, ou en sciences?
— C’est à peu près la même chose, partout.
— Mais comment? Mais comment? Est-ce que tu serais un cancre ?
Il rit franchement et dit :
— Je crois que oui.
Puis, il ajouta confidentiellement :
— Mais je sais bien que non, tout de même. ‘
= Christophe ne put s’empêcher de rire :
— Alors, pourquoi ne travailles-tu pas? Est-ce que rien ne t’intéresse ?
— Au contraire ! tout m’intéresse.
— Eh bien, alors?
— Tout est intéressant, on n’a pas le temps…
— Tu n’as pas le temps? Et que diable fais-tu ?
Il esquissa un geste vague :
— Beaucoup de choses. Je fais de la musique, je fais du sport, je vais voir des expositions, je lis.
— Tu ferais mieux de lire tes livres de classe.
— On ne lit jamais en classe rien de ce qui est intéressant… Et puis, nous voyageons. Le mois dernier, j’ai été en Angleterre, pour voir le match entre Oxford et Cambridge.
la fin du voyage ÿ
— Cela doit bien avancer tes études!
— Bah! on apprend plus, ainsi, qu’en restant au
— Et ta mère, que dit-elle de cela?
— Ma mère est très raisonnable. Elle fait tout ce que je veux.
— Mauvais diable! Tu as de la chance de ne pas m’avoir pour père.
— C’est vous qui n’auriez pas eu de chance…
Impossible de résister à son air enjôleur.
— Et dis-moi, grand voyageur, fit Christophe, connaistu mon pays?
— Je suis sûr que tu ne sais pas un mot d’allemand.
— Je sais très bien, au contraire. k
— Voyons un peu.
Ils se mirent à causer en allemand. Le petit baragouinait, d’une façon incorrecte, mais avec un aplomb drôlatique; très intelligent, d’un esprit éveillé, il devinait plus qu’il ne comprenait; il devinait souvent, de travers; il était le premier à rire de ses bévues. IL racontait ses voyages, ses lectures, avec entrain. IL avait beaucoup lu, hâtivement, superficiellement, en passant la moitié des pages, en inventant ce qu’il n’avait pas lu, mais toujours talonné par une curiosité vive et fraîche, qui cherchait partout des raisons d’enthousiasme. Il sautait d’un sujet à l’autre; et sa figure s’animait, en parlant de spectacles ou d’œuvres qui l’avaient ému. Ses connaissances étaient sans aucun ordre. On ne savait pas comment il avait lu un livre de dixième rang, et ignorait tout des œuvres les plus
— Tout cela est très gentil, dit Christophe. Mais tu n’arriveras à rien, si tu ne travailles pas.
— Oh! je n’en ai pas besoin. Nous sommes riches.
— Diable! c’est grave, alors. Tu veux être un homme qui n’est bon à rien, qui ne fait rien?
— Au contraire, je voudrais tout faire. C’est stupide de s’enfermer, toute sa vie, dans un métier.
— C’est encore la seule façon qu’on ait trouvée de le faire bien.
— Comment! « on dit ça »?2… Moi, je dis ça. Voilà quarante ans que j’étudie mon métier. Je commence à peine à le savoir. }
— Quarante ans, pour apprendre son métier! Et
_ quand peut-on le faire, alors ?
Christophe se mit à rire.
— Je voudrais être musicien, dit Georges.
— Eh bien, il n’est pas trop tôt pour t’y mettre, Veuxtu que je t’apprenne ?
— Oh! je serais si heureux !
— Viens demain. Je verrai ce que tu vaux. Si tu ne vaux rien, je te défends de mettre jamais les mains sur un piano. Si tu as des dispositions, nous essaierons de faire de toi quelque chose… Mais je t’avertis : je te ferai
— Je travaillerai, dit Georges, ravi.
Ils prirent rendez-vous, pour le lendemain. Au moment de sortir, Georges se rappela que, le lendemain, il avait d’autres rendez-vous, et aussi le surlendemain. Oui, il n’était pas libre avant la fin de la semaine. On convint du jour et de l’heure. *
la fin du voyage
Mais le jour et l’heure venus, Christophe attendit en vain. Il fut déçu. Il s’était fait une joie enfantine de revoir Georges. Cette visite inattendue avait éclairé sa vie. Il en avait été si heureux et ému qu’il n’en avait pas dormi, de la nuit qui avait suivi. Il songeait, avec une gratitude attendrie, au jeune ami qui était venu le trouver, de la part de l’ami; il souriait, en pensée, à cette charmante figure : son naturel, sa grâce, sa franchise malicieuse et ingénue, le ravissaient; il s’abandonnait à cet enivrement muet, ce bourdonnement du bonheur, qui remplissait ses oreilles et son cœur, dans les premiers jours de l’amitié avec Olivier. Il s’y joignait un sentiment plus grave et presque religieux, qui, par delà les vivants, apercevait le sourire du passé. — Il attendit, le lendemain et le surlendemain. Personne. Pas une lettre d’excuses. Christophe, attristé, chercha lui-même des raisons pour excuser l’enfant. Il - ne savait où lui écrire, il n’avait pas son adresse. L’aurait-il eue, qu’il n’eût pas osé écrire. Un vieux cœur qui s’éprend d’un jeune être éprouve une pudeur à lui témoigner le besoin qu’il a de lui; il sait bien que celui qui est jeune n’a pas le même besoin : la partie n’est pas égale entre eux; et l’on ne craint rien tant que de paraître s’imposer à qui ne se soucie point de vous.
Le silence se prolongeait. Bien que Christophe en souffrît, il se contraignit à ne faire aucune démarche pour retrouver les Jeannin. Mais, chaque jour, il attendait celui qui ne venait point. Il ne partit pas pour la Suisse. Il resta, tout l’été, à Paris. Il se jugeait absurde; mais il n’avait plus de goût à voyager. En septembre seulement, il se décida à passer quelques jours à
Vers la fin d’octobre, Georges Jeannin revint frapper à la porte. Il s’excusa tranquillement, sans la moindre confusion de son manque de parole.
— Je n’ai pas pu venir, dit-il; et ensuite, nous sommes partis, nous avons été en Bretagne.
— Tu aurais pu m’écrire, dit Christophe.
— Oui, c’était ce que je voulais faire. Mais je n’avais jamais le temps… Et puis, dit-il en riant, j’ai oublié, j’oublie tout.
— Depuis quand es-tu revenu ?
— Depuis le commencement d’octobre.
— Et tu as mis trois semaines pour te décider à venir ?.… Écoute, dis-moi franchement : c’est ta mère qui tempêche ?.. Elle n’aime pas que tu me voies?
; — Mais non! tout au contraire. C’est elle qui m’a dit aujourd’hui de venir. :
— La dernière fois que je vous ai vu, avant les vacances, je lui ai tout raconté, en rentrant. Elle m’a dit que j’avais bien fait; elle s’est informée de vous, elle m’a fait beaucoup de questions. Quand nous sommes rentrés de Bretagne, il y a trois semaines, elle m’a engagé à retourner chez vous. Il y a huit jours, elle me l’a rappelé de nouveau. Et ce matin, quand elle a su que je n’étais pas encore venu, elle a été fächée,
x elle a voulu que je vinsse tout de suite après déjeuner, sans plus attendre.
— Et tu n’as pas honte de me raconter cela? Il faut qu’on te force à venir chez moi?
— Non, non, ne croyez pas… Oh! je vous ai fäché! Pardon… C’est vrai, je suis étourdi… Grondez-moi, mais ne m’en veuillez pas. Je vous aime bien. Si je ne
la fin du voyage vous aimais pas, je ne serais pas venu. On ne m’a pas forcé. Moi, d’abord, on ne me force jamais à faire que ce que je veux faire.
— Garnement! dit Christophe, en riant malgré lui. Et tes projets musicaux, qu’est-ce que tu en as fait?
— Oh! j’y pense toujours.
— Cela ne t’avance pas beaucoup.
— Je veux m’y mettre, à présent. Ces mois derniers, je ne pouvais pas, j’avais tant, tant à faire! Mais maintenant, vous allez voir comme je vais travailler, si vous voulez encore de moi…
(Il avait des yeux câlins.) >
— Tu es un farceur, dit Christophe.
— Vous ne me prenez pas au sérieux.
— C’est dégoûtant! Personne ne me prend au sérieux.
— Je te prendrai au sérieux, quand je l’aurai vu au
— Tout de suite, alors!
— Je n’ai pas le temps. Demain.
— Non, c’est trop loin, demain. Je ne peux pas supporter que vous me méprisiez, tout un jour.
— Je vous en prie!
Christophe, souriant de sa faiblesse, le fit asseoir au piano, et lui parla de musique. Il lui posa des questions; il lui faisait résoudre de petits problèmes d’harmonie. Georges ne savait pas grand chose; maïs son instinct musical suppléait à beaucoup d’ignorance; sans connaître leurs noms, il trouvait les accords que Christophe attendait; et ses erreurs mêmes témoignaient, dans leur
gaucherie, d’une curiosité de goût et d’une sensibilité singulièrement aiguisée. Il n’acceptait pas sans discussion les remarques de Christophe; et les intelligentes questions qu’il posait, à son tour, montraient un esprit sincère, qui n’acceptait pas l’art comme un formulaire de dévotion qu’on récite des lèvres, mais qui voulait le s vivre, pour son propre compte. — Ils ne s’entretinrent pas seulement de musique. À propos d’harmonies, Georges évoquait des tableaux, des paysages, des âmes. Il était difficile à tenir en bride; il fallait constamment le ramener au milieu du chemin; et Christophe n’en avait pas toujours le courage. Il s’amusait à écouter le joyeux bavardage de ce petit être, plein d’esprit et de vie. Quelle différence de nature avec Olivier! Chez l’un,
- la vie était une rivière intérieure qui coulait silencieuse; chez l’autre, elle était tout en dehors : un ruisseau capricieux qui se dépensait à des jeux, au soleil. Et pourtant, la même belle eau pure, comme leurs yeux. Christophe, avec un sourire, retrouvait chez Georges certaines antipathies instinctives, des goûts et des dégoûts, qu’il reconnaissait bien, et cette intransigeance naïve, cette générosité de cœur qui se - donne tout entier à ce qu’on aime… Seulement, Georges aimait tant de choses qu’il n’avait pas le loisir d’aimer longtemps la même. Il revint, le lendemain et les jours qui suivirent. Il s’était pris d’une belle passion juvénile pour Christophe, et il s’appliquait à ses leçons avec enthousiasme… — Et puis, l’enthousiasme faiblit, les visites s’espacèrent. Il vint moins souvent. Et puis, il ne vint plus. Il disparut de nouveau, pour des semaines. IL était léger, oublieux, naïvement égoïste et sincère119 )
la fin du voyage ment affectueux; il avait un bon cœur et une vive +48 intelligence, qu’il dépensait en menue monnaie, au j jour le jour. On lui pardonnaït tout, parce qu’on avait plaisir à le voir : il était heureux… Christophe se refusait à le juger. Ii ne se plaignait pas. Il avait écrit à Jacqueline, pour la remercier de ce qu’elle lui avait envoyé son fils. Jacqueline répondit une courte lettre, d’une émotion contenue; elle exprimait le vœu que Christophe s’intéressât à Georges, le dirigeät dans la vie. Elle ne faisait aucune allusion à la possibilité de rencontrer Christophe. Par pudeur et ‘ par fierté, elle ne pouvait se résoudre à le revoir. Et Christophe ne se crut point permis de venir, sans qu’elle l’y invitât. — Ainsi, ils restèrent séparés, l’un de l’autre, s’apercevant de loin parfois à un concert, et reliés seulement par les rares visites du jeune garçon.
L’hiver passa. Grazia n’écrivait plus que rarement. Elle gardait à Christophe sa fidèle amitié. Mais, en vraie Italienne, fort peu sentimentale, et attachée au réel, elle avait besoin de voir les gens, sinon pour penser à eux, du moins pour avoir plaisir à causer
; avec eux. Il lui fallait, pour entretenir la mémoire de son cœur, rafraîchir de temps en temps la mémoire de ses yeux. Ses lettres se faisaient donc brèves et lointaines. Elle restait sûre de Christophe, comme Christophe l’était d’elle. Mais cette sécurité répandait plus de lumière que de chaleur.
Christophe ne souffrait pas trop de ses nouveaux mécomptes. Son activité musicale suffisait à le remplir. Arrivé à un certain âge, un vigoureux artiste vit dans son art bien plus que dans sa vie;.la vie est devenue le rêve, l’art la réalité. Au contact de Paris, sa puissance créatrice s’était réveillée. Nul stimulant plus énergique, au monde, que le spectacle de cette ville de travail. Les plus flegmatiques sont touchés par sa fièvre. Christophe, reposé par des années de saine solitude, apportait une somme énorme de forces à dépenser. Enrichi des conquêtes nouvelles que ne cessait de faire, dans le champ de la technique musicale, l’intrépide curiosité de l’esprit français, il se lançait à
la fin du voyage
son tour, à la découverte; plus violent et plus barbare, il allaït plus loin qu’eux tous. Mais rien, dans ces hardiesses nouvelles, n’était plus abandonné au hasard de l’instinct. Un besoin de clarté s’était emparé de Christophe. Tout le long de sa vie, son génie avait obéi à un rythme de courants alternants; sa loi était de passer tour à tour d’un pôle à l’autre opposé et de remplir tout l’entre-deux. Après s’être avidement livré, dans la période précédente, « aux yeux du chaos qui luisent à travers le voile de l’ordre », au point de déchirer le voile, pour mieux les voir, il cherchait à s’arracher à leur fascination, à jeter de nouveau sur le visage du sphinx le rets magique de l’esprit dominateur. Le souffle impérial de Rome avait passé sur lui. Comme l’art parisien d’alors, dont il subissaït un peu la contagion, il aspirait à l’ordre. Mais non pas, — comme ces réactionnaires fatigués, qui dépensent leurs restes d’énergie à défendre leur sommeil, — à l’ordre dans Varsovie. Ces bonnes gens qui en reviennent à Brahms, — aux Brahms de tous les arts, aux forts en thèmes, aux fades néo-classiques, par besoin d’apaisement! Dirait-on pas qu’ils sont exténués de passion! Vous êtes bientôt fourbus, mes amis… Non, ce n’est pas de votre ordre que je parle. Le mien n’est pas de la même famille. C’est l’ordre dans l’harmonie des libres passions et de la volonté. Christophe s’étudiait à maintenir dans son art le juste équilibre des puissances de la vie. Ces accords nouveaux, ces démons musicaux qu’il avait fait surgir de l’abime sonore, il les employait à bâtir de claires symphonies, de vastes architectures ensoleillées, comme les basiliques à coupoles italiennes.
Ces jeux et ces combats de l’esprit l’occupèrent, tout
l’hiver. Et l’hiver passa vite, bien que parfois, le soir, ! Christophe, terminant sa journée et regardant derrière soi la somme de ses jours, n’aurait pas su se dire si elle était longue ou courte, et s’il était encore jeune ou s’il était très vieux.
Alors, un nouveau rayon de soleil humain perça les voiles du rêve et, une nouvelle fois encore, ramena le ; printemps. Christophe reçut une lettre de Grazia, lui disant qu’elle venait à Paris, avec ses deux enfants. Depuis longtemps, elle en avait le projet. Sa cousine Colette l’avait souvent invitée. La peur de l’effort à faire pour rompre ses habitudes, pour s’arracher à sa noncha- 1 lante paix et à son home qu’elle aimait, pour rentrer dans le tourbillon parisien qu’elle connaissait, lui avait fait remettre son voyage, d’année en année. Une mélancolie qui la prit, ce printemps, peut-être une déception secrète — (que de romans muets dans le cœur d’une femme, sans que les autres en sachent rien, et que souvent elle se l’avoue elle-même!) — lui inspirèrent le désir de s’éloigner de Rome. Les menaces d’une épidé-
‘mie lui furent un prétexte pour hâter le départ des enfants. Elle suivit de peu de jours sa lettre à Chris- |
A peine la sut-il arrivée chez Colette, Christophe © accourut la voir. Il la trouva encore absorbée et lointaine. Il en eut de la peine, mais il ne la lui montra pas. Il avait fait maintenant à peu près le sacrifice de son égoïsme; et cela lui donnait la clairvoyance du cœur. Ï comprit qu’elle avait un chagrin qu’elle voulait cacher; et il s’interdit de chercher à le connaître. Il s’efforça seulement de la distraire, en lui contant gaiement ses mésaventures, en lui faisant part
la fin du voyage
de ses travaux, de ses projets, en l’enveloppant discrè- tement de son affection. Elle se sentait pénétrée par cette grande tendresse, qui craignait de s’imposer; elle avait l’intuition que Christophe avait deviné sa peine; et elle en était attendrie. Son cœur un peu dolent se reposait dans le cœur de l’ami, qui lui parlait d’autre chose que de ce qui les occupait tous deux. Et peu à peu, il vit l’ombre mélancolique s’effacer des yeux de son amie et leur regard se faire plus proche, encore plus proche. Si bien qu’un jour, en lui parlant, il s’interrompit brusquement et la regarda en silence.
— Qu’avez-vous? lui demanda:t-elle.
— Aujourd’hui, dit-il, vous êtes tout à fait revenue.
Elle sourit, et tout bas elle répondit :
Il n’était pas très facile de causer tranquillement. Ils étaient rarement seuls. Colette les gratifiait de sa pré- 3 sence, plus qu’ils n’auraient voulu. Elle était excellente, malgré tous ses travers, sincèrement attachée à Grazia et à Christophe; mais il ne lui venait pas à l’idée qu’elle pût les ennuyer. Elle avait bien remarqué — (ses yeux remarquaient tout) —.ce qu’elle appelait le flirt de Christophe avec Grazia : le flirt était son élé- ment, elle en était enchantée; elle ne demandait qu’à l’encourager. Mais précisément, on ne le lui demandait pas; on souhaitait qu’elle ne se mêlât point de ce qui ne la regardait point. Il suffisait qu’elle parût, ou fit à l’un des deux une allusion discrète (indiscrète) à leur amitié, pour que Christophe et Grazia prissent un air glacé et parlassent d’autre chose. Colette cherchaït à leur réserve toutes les raisons possibles, hors une seule, la vraie. Heureusement pour les amis, elle ne pouvait
tenir en place. Elle allait et venait, entrait, sortait, surveillait tout dans la maison, menant dix affaires à la fois. Dans l’intervalle de ses apparitions, Christophe et Grazia, seuls avec les enfants, reprenaient le fil de leurs innocents entretiens. Ils ne parlaient jamais des sentiments qui les unissaient. Ils se confiaient sans s’informait, avec un intérêt féminin, des affaires domestiques de Christophe. Tout allait mal chez lui; il avait des démêlés sans fin avec ses femmes de ménage ; il était constamment dupé, volé par ceux qui le servaient. Elle en riait, de bon cœur, avec une compassion maternelle pour le peu de sens pratique de ce grand enfant. Un jour que Colette venait de les quitter, après les avoir persécutés plus longtemps qu’à l’ordinaire, Grazia
— Pauvre Colette! Je l’aime bien. Comme elle
— Je l’aime aussi, dit Christophe, si vous entendez par là qu’elle nous ennuie.
— Écoutez : Me permettez-vous.. (il n’y a décidément pas moyen de causer en paix, ici). me permettez-vous d’aller une fois chez vous ?
Il eut un saisissement.
— Chez moi! Vous viendriez!
— Cela ne vous contrarie pas ?
— Me contrarier! Ah! mon Dieu!
— Eh bien, voulez-vous mardi ?
— Mardi, mercredi, jeudi, tous les jours que vous
— Mardi, quatre heures, alors. C’est convenu ?
la fin du voyage f.
— Vous êtes bonne, vous êtes bonne.
— Attendez. C’est à une condition.
— Une condition? A quoi bon? Tout ce que vous voulez. Vous savez bien que je le ferai, avec ou sans
— J’aime mieux une condition.
— C’est promis.
— Vous ne savez pas quoi.
— Cela m’est égal, c’est promis. Tout ce que vous
— Mais écoutez d’abord, entêté !
— C’est que d’ici là, vous ne changerez rien — rien, vous entendez, — à votre appartement; tout restera dans le même état, exactement.
La mine de Christophe s’allonge. Il prend l’air consterné. -
— Ah! ce n’est pas de jeu.
— Vous voyez, voilà ce que c’est de s’engager trop vite! Mais vous avez promis.
— Mais pourquoi voulez-vous ?.…
— Parce que je veux vous voir chez vous, comme vous êtes, tous les jours, quand vous ne m’attendez
— Enfin, vous me permettrez bien ?.…
— Rien du tout. Je ne permettrai rien.
— Non, non, non, non. Je ne veux rien entendre. Ou je ne viendrai pas, si vous le préférez…
— Vous savez bien que je consentirais à tout, pourvu que vous veniez,
— Alors, c’est promis ? — J’ai votre parole? | aime et des tyrans qu’on déteste. : — Et je suis des deux, n’est-ce pas ? — Oh non, vous n’êtes que des premiers. à — C’est joliment humiliant. Le jour dit, elle vint. Christophe, avec ses scrupules de loyauté, n’avait pas osé ranger la moindre feuille de papier dans son appartement en désordre : il se serait cru déshonoré. Mais il était à la torture. Il avait honte de ce que péfiserait son amie. Il l’attendait anxieusement. Elle fut exacte, elle arriva, quatre ou cinq minutes à peine après l’heure. Elle monta l’escalier, de son petit pas ferme. Elle sonna. Il était derrière la porte, et il ouvrit. Elle était mise, avec une simple et souple élégance. Au travers de sa voilette, il vit ses yeux tranquilles. Ils se dirent : « Bonjour », à mi-voix, en se donnant la main; elle, plus silencieuse que d’habitude; lui, gauche et ému, se taisant pour ne pas montrer son trouble. Il la fit entrer, sans lui } dire la phrase qu’il avait préparée, afin d’excuser le désordre de la chambre. Elle s’assit sur la meilleure . chaise, et lui, auprès. — Voilà mon cabinet de travail. Ce fut tout ce qu’il trouva à lui dire. Un silence. Elle regardait sans hâte, avec un sourire de bonté, elle aussi, un peu troublée, bien qu’elle n’en convint pas, (Plus tard, elle lui raconta qu’enfant, elle
la fin du voyage
avait pensé à venir chez lui; mais elle avait eu peur, -
au moment d’entrer.) Elle était saisie de l’aspect de
solitude et de tristesse de l’appartement : l’antichambre
étroite et obscure, le manque absolu de confort, la
pauvreté visible, lui serraient le cœur; elle était pleine
de pitié affectueuse pour son vieil ami, que tant de travaux et de peines et quelque célébrité n’avaient pu
affranchir de la gêne des soucis matériels. Et en même
temps, elle s’amusait de l’indifférence totale au bien-être
que révélait la nudité de cette pièce, sans un tapis,
sans un tableau, sans un objet d’art, sans un fauteuil;
pas d’autres meubles qu’une table, trois chaises dures
et un piano; et, mêlés à quelques livres, des papiers,
des papiers partout, sur la table, sous la table, sur le
parquet, sur le piano, sur les chaïses — (elle sourit, en
voyant avec quelle conscience il avait tenu parole).
Après quelques instants, elle lui demanda :
— C’est ici — (montrant sa place) — que vous travaillez ?
— Non, dit-il, c’est là. :
Il indiqua le renfoncement le plus obscur de la pièce, et une chaise basse qui tournait le dos à la lumière. Elle alla s’y mettre gentiment, sans un mot. Ils se turent, quelques minutes, et ils ne savaient que dire. Il se leva et alla au piano. Il joua, il improvisa pendant une demi-heure; il se sentait entouré de son amie, et un immense bonheur lui gonflait le cœur; les yeux fermés, il joua des choses merveilleuses. Elle comprit alors la beauté de cette chambre, toute vêtue de divines harmonies; elle entendait, comme s’il battait en sa poitrine, ce cœur aimant et souffrant.
Quand les harmonies se furent tues, il resta, un
moment encore, immobile devant le piano; puis il se retourna, en entendant la respiration de son amie qui pleurait. Elle vint à lui :
— Merci, murmura-t-elle, en lui prenant la main.
Sa bouche tremblait un peu. Elle ferma les yeux. Il fit de même. Quelques secondes, ils restèrent ainsi, la main dans la main; et le temps s’arrêta : il leur semblait qu’ils étaient couchés depuis des siècles, l’un contre l’autre.
Elle rouvrit les yeux et, pour se dégager de son trouble, elle demanda :
— Voulez-vous que je voie le reste de l’appartement?
Heureux, aussi, d’échapper à son émotion, il ouvrit la porte de la chambre voisine; mais aussitôt, il eut honte. Il y avait là un lit de fer étroit et dur.
Plus tard, quand il confia à Grazia qu’il n’avait jamais introduit de maîtresse dans sa maison, elle lui dit, moqueuse :
— Je m’en doute bien; il eût fallu qu’elle eût un grand
— Pour dormir dans votre lit.)
Il y avait aussi une commode de campagne, au mur un moulage de la tête de Beethoven, et près du lit, dans des cadres de quelques sous, les photographies de sa mère et d’Olivier. Sur la commode, une autre photographie : elle, Grazia, à quinze ans. Il l’avait trouvée, à Rome, dans un album chez elle, et il l’avait volée. IL | le lui avoua, en lui demandant pardon. Elle regarda l’image, et dit :
— Je vous reconnais, et je me souviens.
la fin du voyage
— Quelle aimez-vous le mieux des deux ? ei
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— Vous êtes toujours la même. Je vous aime toujours | ÀE des tasses autant. Je vous reconnais partout. Même dans vos 58) photographies de toute petite enfant. Vous ne savez pas LS quelle émotion j’éprouve à sentir dans cette chrysalide Lis toute votre âme, déjà. Rien ne me fait mieux connaître dE que vous êtes éternelle. Je vous aime dès avant votre A naissance, et je vous aime jusque après que.
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Elle tira de son sac des aiguilles et du fil.
— Quoi, vous voulez ?
— Il y avait deux boutons, l’autre jour, dont le sort m’inquiétait. Où en sont-ils, aujourd’hui ?
— C’est vrai, je n’ai pas encore pensé à les recoudre, C’est si ennuyeux !
— Allez préparer le thé.
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la fin du voyage
— Quelle aimez-vous le mieux des deux ?
(se désignant elle-même).
— Vous êtes toujours la même. Je vous aime toujours autant. Je vous reconnais partout. Même dans vos photographies de toute petite enfant. Vous ne savez pas quelle émotion j’éprouve à sentir dans cette chrysalide toute votre âme, déjà. Rien ne me fait mieux connaître que vous êtes éternelle. Je vous aime dès avant votre naissance, et je vous aime jusque äprès que…
11 se tut. Elle resta sans répondre, amoureusement troublée. Quand elle fut revenue dans le cabinet de travail et qu’il lui eut montré, devant la fenêtre, le petit arbre son ami, où bavardaient les moineaux, elle lui
— Maintenant, savez-vous ce que nous allons faire ? Nous allons goûter. J’ai apporté le thé et les gâteaux, parce que j’ai bien pensé que vous n’aviez rien de tout F cela. Et j’ai encore apporté autre chose. Donnez-moi votre pardessus.
Elle tira de son sac des aiguilles et du fil.
— Quoi, vous voulez ?
— Il y avait deux boutons, l’autre jour, dont le sort m’inquiétait. Où en sont-ils, aujourd’hui?
— C’est vrai, je n’ai pas encore pensé à les recoudre,
À C’est si ennuyeux !
— Allez préparer le thé.
IL apporta dans la chambre la bouillotte et la lampe à alcool, pour ne pas perdre un instant de son amie.
Elle, tout en cousant, regardait du coin de l’œil malicieusement ses gaucheries. Ils prirent le thé dans des tasses ébréchées, qu’elle trouva affreuses, ävec ménagement, et qu’il défendit avec indignation, parce qu’elles étaient des souvenirs de la vie commune avec
Au moment où elle partait, il demanda :
— Vous ne m’en voulez pas ?
— De quoi donc?
— Du désordre qui est ici ?
— Je ferai l’ordre.
Quand elle fut sur le seuil, et près d’ouvrir la porte, il s’agenouilla devant elle, il lui baïsa les pieds.
— Que faites-vous ? dit-elle. Fou, cher fou ! Adieu.
Il fut convenu qu’elle reviendrait, toutes les semaines, à jour fixe. Elle lui avait fait promettre qu’il n’y aurait plus d’excentricités, plus d’agenouillements, plus de baisements de pieds. Un calme si doux émanait d’elle que, même lorsque Christophe était dans ses jours de violences, il en était pénétré; et bien que, seul, souvent, il pensât à elle avec un désir passionné, ensemble ils étaient toujours comme de bons camarades. Jamais il ne lui échappait un mot, un geste qui pût inquiéter son amie.
Pour la fête de Christophe, elle habilla sa petite fille, comme elle-même elle était, quand ils s’étaient rencontrés jadis, pour la première fois ; et elle fit jouer à l’enfant le morceau que Christophe, jadis, lui faisait
Toute cette grâce, cette tendresse, cette bonne amitié, se mélangeaient d’ailleurs à des sentiments contradictoires. Elle était frivole, elle aimait la société, elle avait plaisir à être courtisée, même par des sots ; elle était assez coquette, sauf avec Christophe, — même avec Christophe. Lorsqu’il était très tendre avec elle, elle était volontiers froide et réservée. Lorsqu’il était froid et réservé, elle se faisait tendre et elle lui adressait d’affectueuses agaceries. C’était la plus honnête des femmes. Mais dans la plus honnête et la meilleure, il y a, par moments, une fille. Elle tenait à ménager le monde, à se conformer aux conventions. Bien douée
pour la musique, elle comprenait les œuvres de Christophe ; mais elle ne s’y intéressait pas beaucoup — (et il le savait bien). — Pour une vraie femme latine, l’art à l’amour… L’amour qui couve au fond du corps voluptueux, engourdi… Qu’a-t-elle à faire des méditations tragiques, des symphonies tourmentées, des passions intellectuelles du Nord ? 11 lui faut une musique où ses désirs cachés s’épanouissent, avec un minimum d’efforts, un opéra qui soit la vie passionnée, sans la fatigue des passions, un art sentimental, sensuel et
Elle était faible et changeante; elle ne pouvait s’appliquer à une étude sérieuse que par intermittences; il lui fallait se distraire ; rarement, elle faisait le lendemain ce qu’elle avait annoncé, la veille. Que de puérilités, de petits caprices déconcertants! La trouble nature de la femme, son caractère maladif et déraisonnable, par périodes. Elle s’en rendait compte et tâchait alors de s’isoler. Elle connaissait ses faiblesses, elle se reprochait de n’y pas mieux résister, puisqu’elles chagrinaient son ami ; quelquefois, elle lui fit, sans qu’il le sût, de réels sacrifices ; mais au bout du compte, la nature était la plus forte. Au reste, Grazia ne pouvait souffrir que Christophe eût l’air de lui commander; et il arriva qu’une ou deux fois, pour affirmer son indépendance, elle fit le contraire de ce qu’il lui demandait. Ensuite, elle le regrettait ; la nuit, elle avait des remords de ne pas rendre Christophe plus heureux ; elle l’aimait beaucoup plus qu’elle ne le lui montrait; elle sentait que cette amitié était la meilleure part de sa vie. Comme il arrive, à l’ordinaire, entre
la fin du voyage deux êtres très différents qui s’aiment, ils étaient le mieux unis, quand ils n’étaient pas ensemble. En vérité, si un malentendu avait séparé leurs destinées, la faute n’en était pas tout entière à Christophe, ainsi qu’il le croyait bonnement. Même lorsque Grazia, jadis, aimait le plus Christophe, l’eût-elle épousé ? Elle lui aurait peut-être donné sa vie; mais lui aurait-elle donné de vivre toute sa vie avec lui? Elle savait (elle se gardait de l’avouer à Christophe) elle savait qu’elle avait aimé son mari et qu’encore aujourd’hui, après tout le mal qu’il lui avait fait, elle l’aimait comme jamais elle n’avait aimé Christophe. Secrets du cœur, secrets du corps, dont on n’est pas très fière, et qu’on | cache à ceux qui vous sont chers, autant par respect pour eux que par une pitié complaisante pour soi. Christophe était trop homme pour les deviner ; mais il é lui arrivait, par éclairs, d’entrevoir combien celle qui l’aimait le mieux, celle qui l’aimait vraiment, par éclairs, tenait peu à lui, — et qu’il ne faut compter tout à fait sur personne, sur personne, dans la vie. \ Son amour n’en était pas altéré. Il n’en éprouvait même aucune amertume. La paix de Grazia s’étendait sur lui. Il acceptait. O vie, pourquoi te reprocher ce que tu ne peux donner? N’es-tu pas très belle et très sainte, comme tu es? Il faut aimer ton sourire, Joconde. Christophe contemplait longuement le beau visage de l’amie; il y lisait bien des choses du passé et de l’avenir. Durant les longues années où il avait vécu seul, voyageant, parlant peu, mais regardant beaucoup, il avait acquis, presque à son insu, une divination du visage humain, cette langue riche et complexe que des siècles ont formée. Mille fois plus riche et plus
complexe que le langage parlé. La race s’exprime en ; elle… Contrastes perpétuels entre les lignes d’une figure et les mots qu’elle dit. Tel profil de jeune femme, au dessin net, un peu sec, à la façon de Burne Jones, tragique, comme rongé par une passion secrète, une jalousie, une douleur shakespearienne.. Elle parle : c’est une petite bourgeoise, sotte comme un panier, coquette et égoïste avec médiocrité, n’ayant aucune idée des redoutables forces inscrites dans sa chair. Cependant, cette passion, cette violence sont en elle. Sous quelle forme se traduiront-elles, un jour ? Sera-ce par une âpreté au gain, une jalousie conjugale, une belle énergie, une méchanceté maladive? On ne sait. IL se peut même qu’elle les transmette à un autre de son sang, avant que soit venue l’heure de l’explosion. Mais c’est un/ élément avec lequel il faut compter et qui plane sur la race, comme une fatalité. î Grazia aussi portait le poids de ce trouble héritage, qui, de tout le patrimoine des vieilles familles, est’ ce qui risque le moins de se dissiper en route. Elle, du moins, le connaissait. C’est une grande force, de savoir sa faiblesse, de se rendre, sinon maître, pilote de l’âme de la race à laquelle on est lié, qui vous emporte comme un vaisseau, — de faire son instrument de la fatalité, de s’en servir, comme d’une voilure, qu’on tend ou qu’on cargue, suivant le vent. Lorsque Grazia fermait les yeux, elle entendait en elle plus d’une voix inquiétante, dont le timbre lui était connu. Mais dans son âme saine, les dissonances même finissaient par se fondre; elies formaient une musique profonde et veloutée, sous la main de sa raison harmonieuse.
Malheureusement, il ne dépend pas de nous de transmettre à ceux de notre sang, le meilleur de notre sang.
Des deux enfants de Grazia, l’une, la fillette, Aurora, qui avait onze ans, ressemblait à la mère; elle était moins jolie, d’une sève un peu rustique; elle boïtait légèrement: c’était une bonne petite, affectueuse et gaie, qui avait une excellente santé, beaucoup de bonne volonté, peu de dons naturels, sauf celui de l’oisiveté, la passion de ne rien faire. Christophe l’adorait. IL goûtait, en la voyant à côté de Grazia, le charme d’un être double, qu’on saisit à la fois à deux âges de sa vie, dans deux générations… Deux fleurs issues d’une même tige : une Sainte Famille de Léonard, la Vierge et la sainte Anne, les nuances du même sourire. On embrasse d’un regard l’entière floraison d’une âme féminine ; et cela est à la fois beau et mélancolique : car on voit d’où elle vient, où elle va. Rien de plus naturel pour un cœur passionné que d’aimer d’amour brûlant et chaste les deux sœurs à la fois, ou la mère et la fille. La femme que Christophe aimait, il eût voulu l’aimer dans toute la suite de sa race, ainsi qu’il aimait en elle toute sa race passée. Chacun de ses sourires, de ses pleurs, des plis de son cher visage, n’était-il pas un être, le ressouvenir d’une vie, avant que se fussent
ouverts ses yeux à la lumière, l’annonciateur d’un être qui plus tard devait venir, quand ses beaux yeux
Le petit garçon, Lionello, avait neuf ans. Beaucoup plus joli que sa sœur, et d’une race plus fine, trop fine, exsangue et usée, il ressemblait au père ; il était intelligent, riche en mauvais instincts, caressant et dissimulé. Il avait de grands yeux bleus, de longs cheveux blonds de fille, le teint blême, la poitrine délicate, une nervosité maladive, dont il jouait, à l’occasion, étant comédien né, de plus étrangement habile à trouver le faible des gens. Grazia avait pour lui une prédilection, par cette préférence naturelle des mères pour l’enfant moins bien portant, — aussi par cet attrait de femmes bonnes ‘et honnêtes pour des fils qui ne sont ni l’un ni l’autre, (car en eux se soulage toute une part de leur vie qu’elles ont refoulée). Et il s’y mêle encore un souvenir du mari qui les a fait souffrir, et qu’elles ont méprisé peut-être, mais aimé. Toute cette flore étrange de l’âme, qui pousse dans la serre obscure et tiède de la
Malgré l’attention de Grazia à partager entre ses deux enfants également sa tendresse, Aurora sentait la différence, et elle en souffrait un peu. Christophe la devinait, elle devinait Christophe: ils se rapprochaient, d’instinct. Au lieu qu’entre Christophe et Lionello était une antipathie, que l’enfant déguisait sous une exagération de gentillesses zézayantes, — que Christophe repoussait, comme un sentiment honteux. Il se faisait violence ; il s’efforçait de chérir cet enfant d’un autre, comme si c’était celui qu’il lui eût été ineffablement doux d’avoir de l’aimée, Il ne voulait pas
la fin du voyage reconnaître la mauvaise nature de Lionello, tout ce qui lui rappelait « l’autre »; il s’appliquait à ne trouver en lui que l’âme de Grazia. Grazia, plus clairvoyante, ne se faisait aucune illusion sur son fils; et elle ne l’en aimait que davantage.
Cependant, le mal, qui depuis des années couvait chez l’enfant, éclata. La phtisie se déclara. Grazia prit
la résolution d’aller s’enfermer avec Lionello dans un sanatorium des Alpes. Christophe demanda à l’accompagner. Pour ménager l’opinion, elle l’en dissuada. IL fut peiné de l’importance excessive qu’elle attachaiït
Elle partit. Elle avait laissé sa fille chez Colette. Elle ne tarda pas à se sentir terriblement isolée, parmi ces malades qui ne parlaient que de leur mal, dans cette nature sans pitié, dressant son visage impassible au-dessus des loques humaïnes. Pour fuir le spectacle déprimant de ces malheureux qui, le crachoir à la main, s’épient les uns les autres et suivent sur chacun d’eux les progrès de la mort, elle avait quitté le Palace hôpital et loué un chalet où elle était seule avec son petit malade. Au lieu d’améliorer, l’altitude aggravait l’état de Lionello. La fièvre était plus forte. Grazia passa des nuits d’angoisses. Christophe en ressentait au loin l’intuition aiguë, quoique son amie ne lui écrivit rien : car elle se raidissait dans sa fierté; elle eût souhaité que Christophe fût là; mais elle lui avait interdit de la suivre; elle ne pouvait consentir à avouer maintenant : « Je suis trop faible, j’ai besoin de vous… »
Un soir qu’elle se tenait sur la galerie du chalet, à cette heure du crépuscule si cruelle pour les cœurs
angoissés, elle vit… elle crut voir venir sur le sentier qui montait de la station du funiculaire.. Un homme marchait, d’un pas précipité; il s’arrêtait, hésitant, le dos un peu voûté. Un moment, il leva la tête et regarda le chalet. Elle se jeta à l’intérieur, afin qu’il ne la vît pas; elle comprimaït son cœur avec ses mains, et, tout émue, elle riait. Bien qu’elle ne fût guère religieuse, elle se mit à genoux, elle cacha sa figure dans ses bras : elle avait besoin de remercier quelqu’un… Cependant, il n’arrivait pas. Elle retourna à la fenêtre, et regarda, cachée derrière ses rideaux. Il s’était arrêté, adossé à la barrière d’un champ, près de la porte du chalet. Il n’osait pas entrer. Et elle, plus troublée que lui, souriait, et disait tout bas :
Enfin, il se décida, et sonna. Déjà, elle était à la porte. Elle ouvrit. Il avait les yeux d’un bon chien, qui craint d’être battu. IL dit :
— Je suis venu… Pardon…
Elle lui dit :
Alors, elle lui avoua combien elle l’attendait.
Christophe l’aida à soigner le petit, dont l’état-empirait. Il y mit tout son cœur. L’enfant lui témoignait une animosité irritée; il ne prenait plus la peine de la cacher; il trouvait à dire des paroles méchantes. Christophe attribuait tout au mal. Il avait une patience qui ne lui était pas coutumière. Ils passèrent au chevet de l’enfant une suite de jours pénibles, surtout une nuit de crise, au sortir de laquelle Lionello, qui semblait perdu, fut sauvé. Et ce fut alors pour tous deux un bonheur si pur, — tous deux veillant, la main dans
la fin du voyage la main, le petit malade endormi, — que brusquement elle se leva, elle prit son manteau à capuchon, elle
- entraîna Christophe au dehors, sur la route, dans la neige, le silence et la nuit, sous les froides étoiles. Appuyée à son bras, aspirant avec enivrement la paix glacée du monde, ils échangeaïent à peine quelques syllabes. Nulle allusion à leur amour. Seulement, quand ils rentrèrent, sur le pas de la porte, elle les yeux illuminés du bonheur de l’enfant sauvé. Ce fut tout. Mais ils sentirent que leur lien était
De retour à Paris après la longue convalescence, installée dans un petit hôtel qu’elle avait loué à Passy, elle ne prit plus aucun soin de « ménager l’opinion »:; elle se sentait le courage de la braver, pour son ami. Leur vie était désormais si intimement mêlée qu’elle eût jugé lâche de cacher l’amitié qui les unissait, au risque — inévitable — que cette amitié fût calomniée. Elle recevait Christophe, à toute heure du jour; elle se montrait avec lui, en promenade, au théâtre; elle lui parlait familièrement devant tous. Personne ne doutait qu’ils ne k fussent amants. Colette elle-même trouvait qu’ils s’affichaïent trop. Grazia arrêtait les allusions, d’un sourire, et passait outre, tranquillement.
Pourtant elle n’avait donné à Christophe aucun droit nouveau sur elle. Ils n’étaient rien qu’amis ; il lui parlait toujours avec le même respect affectueux. Mais entre eux, rien n’était caché; ils se consultaient sur tout; et insensiblement, Christophe arrivait à exercer dans la maison une sorte d’autorité familiale : Grazia l’écoutait et suivait ses conseils. Depuis l’hiver passé dans le sanatorium, elle n’était plus tout à fait la même; les inquiétudes et les fatigues avaient éprouvé gravement sa santé, robuste jusque là. L’âme s’en était ressentie. Malgré quelques retours des caprices d’antan, elle avait
un je ne sais quoi de plus sérieux, de plus recueilli, un
la fin du voyage plus constant désir d’être bonne, de s’instruire et de : ne pas faire de peine. Elle était, de jour en jour, plus attendrie de l’affection de Christophe, de son désintéres- | sement, de sa pureté de cœur; et elle songeait à lui faire, quelque jour, le grand bonheur qu’il n’osait plus rêver : devenir sa femme. \
Jamais il n’en avait reparlé, depuis le refus qu’elle lui avait opposé; il ne se le croyait pas permis. Mais il gardait le regret de l’espoir impossible. Quelque respect qu’il eût pour les paroles de l’amie, la façon désabusée dont elle jugeait le mariage ne l’avait pas convaincu; il persistait à croire que l’union de deux êtres qui s’aiment, d’un amour profond et pieux, est le faîte du bonheur humain. — Ses regrets furent ravivés par la rencontre du vieux ménage Arnaud.
Madame Arnaud avait plus de cinquante ans. Son mari, soixante-cinq ou six. Tous deux paraissaient en 3 avoir beaucoup plus. Lui, s’était épaissi; elle, tout amincie, un peu ratatinée; si fluette autrefois déjà, elle n’était plus qu’un soufile. Ils s’étaient retirés dans une maison de province, après qu’Arnaud avait pris sa retraite. Nul lien ne les rattachaït plus au siècle que le journal qui venait, dans la torpeur de la petite ville et de leur vie qui s’endormait, leur apporter l’écho tardif des rumeurs du monde. Une fois, ils y avaient lu le nom de Christophe. Madame Arnaud lui avait écrit quelques lignes affectueuses, un peu cérémonieuses, pour lui dire la joie qu’ils avaient de sa gloire. Aussitôt, il avait pris le train, sans s’annoncer.
Il les trouva dans leur jardin, assoupis sous le dais rond d’un frêne, par une chaude après-midi d’été. Ils étaient comme les deux vieux époux de Bæcklin, qui
s’endorment sous la tonnelle, la maïn dans la main. Le soleil, le sommeil, la vieillesse les accablent; ils tombent, ils sont déjà plus qu’à mi-corps enfoncés dans le rêve
ternel. Et, dernière lueur de vie, persiste jusqu’au bout
leur tendresse, le contact de leurs mains, de la chaleur de leur corps qui s’éteint… — Ils eurent une grande joie de la visite de Christophe, pour tout ce qu’il leur rappelait du passé. Ils causèrent des jours anciens, qui de S loin leur semblaient lumineux. Arnaud se complaisait à parler, mais il avait perdu la mémoire des noms. Madame Arnaud les lui soufflait. Elle se taisait volontiers ; elle aimait mieux écouter que parler ; mais les images d’autrefois s’étaient conservées fraîches, dans son cœur silencieux ; par lueurs, elles transparaissaient, comme des cailloux brillants dans un ruisseau. Il en était une, dont Christophe vit plus d’une fois le reflet dans les yeux qui le regardaient, avec une affectueuse compassion; mais le nom d’Olivier ne fut pas prononcé. Le vieil Arnaud avait pour sa femme des attentions maladroites et touchantes; il était soucieux qu’elle ne prît froid, qu’elle ne prît chaud ; il couvait d’un amour inquiet ce cher visage fané, dont le sourire fatigué s’efforçait de le rassurer. Christophe les observait, attendri, avec un peu d’envie….. Vieillir ensemble. Aimer dans sa compagne jusqu’à l’usure des ans. Se dire ; « Ces petits plis, près de l’œil, sur le nez, je les connais, je les ai vus se former, je sais quand ils sont venus. Ces pauvres cheveux gris, ils se sont décolorés, jour par jour, avec moi, un peu par moi, hélas! Ce fin visage s’est gonflé et rougi, à la forge des fatigues et des peines qui nous ont brûlés. Mon âme, que je faime mieux encore d’avoir souffert et vieilli avec moi!
la fin du voyage | Chacune de tes rides m’est une musique du passé. » … Charmantes vieilles gens, qui après la longue veille de la vie, côte à côte, vont côte à côte s’endormir dans la paix de la nuit ! Leur vue était à la fois bienfaisante et douloureuse pour Christophe. Oh! que la vie, que la mort eût été belle, ainsi!
Quand il revit Grazia, il ne put s’empêcher de lui raconter sa visite. Il ne lui dit pas les pensées que cette visite avait éveillées. Mais elle les lisait en lui. Il était attendri, absorbé, en parlant. Il détournait les yeux; et il se taisait, par moments. Elle le regardait, elle souriait, et le trouble de Christophe se communiquait à elle.
Ce soir-là, quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle resta à rêver. Elle se redisait le récit de Christophe; mais l’image qu’elle voyait au travers
n’était pas celle des vieux époux endormis sous le frêne; c’était le rêve timide et ardent de son ami. Et son cœur était plein d’amour pour lui. Couchée, la lumière éteinte, elle pensait :
— « Oui, c’est une chose absurde, absurde et criminelle, de perdre l’occasion d’un tel bonheur. Quelle joie au monde vaut celle de rendre heureux celui qu’on aime? Quoi! Est-ce que je l’aime ?.. »
Elle se tut, écoutant, tout émue, son cœur qui répondait :
A ce moment, une toux sèche, rauque, précipitée, éclata dans la chambre voisine, où dormaient les enfants. Grazia dressa l’oreille; depuis la maladie du petit, elle était toujours inquiète. Elle l’interrogea. Il ne répondit pas et continua de tousser. Elle sauta du lit,
elle vint auprès de lui. Il était irrité, il geignait, il disait qu’il n’était pas bien, et il s’interrompait pour
Il ne répondait pas; il gémissait qu’il avait mal.
— Mon trésor, je t’en prie, dis-moi où tu as mal.
— Je ne sais pas.
; — As-tu mal, ici?
— Oui. Non. Je ne sais pas. J’ai mal partout.
Là-dessus, il était pris d’une nouvelle quinte de toux, violente, exagérée. Grazia était effrayée; elle avait le sentiment qu’il se forçait à tousser; mais elle se le reprochaït, en voyant le petit, en sueur et haletant. Elle lembrassait, elle lui disait de tendres paroles; il semblait se calmer; mais aussitôt qu’elle essayait de le quitter, il recommençait à tousser. Elle dut rester à son chevet, grelottante : car il ne permettait même pas qu’elle s’éloignât, pour se vêtir, il voulait qu’elle lui tint la main; et il ne la lâcha point, jusqu’à ce que le sommeil le prît. Alors, elle se recoucha, glacée, inquiète, ” harassée. Et il lui fut impossible de retrouver ses rêves.
L’enfant avait un pouvoir singulier de lire dans la pensée de sa mère. On trouve assez souvent — mais à ce degré, rarement, — ce génie instinctif chez des êtres du même sang : à peine ont-ils besoin de se regarder, pour savoir ce que l’autre pense; ils le devinent, au soufile, à mille indices imperceptibles. Cette disposition naturelle, que fortifie la vie en commun, était encore aiguisée, chez Lionello, par une méchanceté toujours en éveil. Il avait la clairvoyance que donne le désir de nuire. Il détestait Christophe. Pourquoi? Pourquoi un
la fin du voyage ; enfant prend-il en aversion tel ou tel qui ne lui a rien fait? Souvent, c’est le hasard. Il suffit que l’enfant aït commencé, un jour, par se persuader qu’il détestait quelqu’un, pour en prendre l’habitude; et plus on le raisonne, plus il s’obstine; après avoir joué la haine, il finit par haïr vraiment. Mais il est, d’autres fois, des raisons plus profondes, qui dépassent l’esprit de l’enfant ; il ne les soupçonne pas. Dès les pre— miers jours qu’il avait vu Christophe, le fils du comte Berény avait senti de l’animosité contre celui que sa mère avait aimé. On eût dit qu’il avait eu l’intuition de l’instant précis où Grazia avait songé à épouser Christophe. A partir de ce moment, il ne cessa plus de les surveiller. Il était toujours entre eux, il refusait de quitter le salon, lorsque Christophe venait; ou bien il s’arrangeait de façon à faire brusquement irruption dans la pièce où ils se trouvaient ensemble. Bien plus, ; : quand sa mère était seule et pensait à Christophe, il semblait qu’il la devinät. Il s’asseyait près d’elle; et il l’épiait. Ce regard la gênait, la faisait presque rougir. Elle se levait, pour cacher son trouble. — Il prenait plaisir à dire de Christophe, devant elle, des choses blessantes. Elle le priait de se taire. Il insistait. Et si elle voulait le punir, il menaçait de se rendre malade. C’était une tactique dont il usait, avec succès, depuis l’enfance. Tout petit, un jour qu’on l’avait grondé, il avait inventé, comme vengeance, de se déshabiller et de se coucher tout nu sur le carreau, afin de prendre À un gros rhume. — Une fois que Christophe venait d’apporter une œuvre musicale qu’il avait composée pour la fête de Grazia, le petit s”empara du manuscrit et le fit disparaître. On en retrouva les lambeaux
déchirés, dans un coffre à bois. Grazia perdit patience; elle gronda sévèrement l’enfant. Alors, il pleura, cria, tapa du pied, se‘roula par terre; et il eut une crise de nerfs. Grazia, épouvantée, l”embrassa, le supplia, lui promit tout ce qu’il voulut.
De ce jour, il fut le maître : car il sut qu’il l’était; et, à maintes reprises, il eut recours à l’arme qui lui avait réussi. On ne savait jamais jusqu’à quel point ses crises étaient naturelles, ou simulées. Il ne se contentait plus d’en user par vengeance, quand: on le contrariait, mais par pure méchanceté, lorsque sa mère et Christophe avaient le projet de passer la soirée ensemble. Il en vint même à jouer ce jeu dangereux, par désœuvrement, par cabotinage, et afin d’essayer jusqu’où allait son pouvoir. Il était d’une ingéniosité extrême à inventer de bizarres accidents nerveux : tantôt, au milieu d’un diner, il était pris de tremblements convulsifs, il renversait son verre ou cassait son. à: assiette ; tantôt, montant un escalier, sa main s’agrippait à la rampe; ses doigts se crispaient; il prétendait qu’il ne pouvait plus les rouvrir ; ou bien, il avait une douleur lancinante au côté, et il se roulait avec des cris; ou bien, il étouffait. Naturellement, il finit par se donner une vraie maladie nerveuse. Mais il n’avait pas perdu sa peine. Christophe et Grazia étaient affolés. La paix de leurs réunions, — ces calmes causeries, ces lectures, cette musique, dont ils se faisaient une fête, — tout cet humble bonheur était désormais troublé.
De loin en loin pourtant, le petit drôle leur laissait quelque répit, soit qu’il fat fatigué de son rôle, soit que sa nature d’enfant le reprit et qu’il pensât à autre chose. (IL était sûr maintenant d’avoir gagné la partie).
la fin du voyage
Alors, vite, vite, ils en profitaient. Chaque heure qu’ils dérobaient ainsi leur était d’autant plus précieuse qu’ils n’étaient pas certains d’en jouir jusqu’au bout. Qu’ils se sentaient près l’un de l’autre! Pourquoi ne pouvaient-ils rester toujours ainsi? Un jour, Grazia elle-même avoua ce regret. Christophe lui saisit la main.
— Oui, pourquoi? demanda-t-il.
— Vous le savez bien, mon ami, dit-elle, avec un
Christophe le savait. Il savait qu’elle sacrifiait leur bonheur à son fils ; il savait qu’elle n’était pas la dupe des mensonges de Lionello, et pourtant qu’elle l’adorait; il savait l’égoïsme aveugle de ces affections de famille, qui font dépenser aux meilleurs leurs réserves de dévouement, au profit d’êtres mauvais ou médiocres de leur sang, de façon qu’il ne leur reste plus rien à donner à ceux qui en seraient le plus dignes, à ceux qu’ils aiment le mieux. mais qui ne sont pas de leur sang. Et bien qu’il s’en irritât, bien qu’il eût envie, par moments, de tuer le petit monstre qui détruisait leur vie, il s’inclinait en silence et comprenait que Grazia ne pouvait
Alors, il renoncèrent tous deux, sans récriminations inutiles. Mais si l’on pouvait leur voler le bonheur qui leur était dû, rien ne pouvait empêcher leurs cœurs de s’unir. Le renoncement même, le commun sacrifice, les tenaient par des liens plus forts que ceux de la chair. Chacun d’eux tour à tour confiait ses peines à son ami, s’en déchargeait sur lui, et prenait en échange les peines de son ami : ainsi, le chagrin même devenait joie. Christophe appelait Grazia « son confesseur ». Il ne lui cachait pas les faiblesses, dont son amour-propre avait
à souffrir; il s’en accusait avec une contrition excessive; et elle apaisait en souriant les scrupules de son vieil enfant. Il allait jusqu’à lui avouer sa gêne matérielle. Toutefois, il ne s’y était décidé qu’après qu’il avait été bien entendu entre eux qu’elle ne lui offrirait rien, qu’il n’accepterait rien d’elle. Dernière barrière d’orgueil, qu’il maintint et qu’elle respecta. A défaut du bien-être qu’il lui était interdit de mettre dans la vie de son ami, elle s’ingéniait à y répandre ce qui avait mille fois plus | de prix pour lui : sa tendresse. Il en sentait le souffle autour de lui, à toute heure du jour; le matin, il n’ouvrait pas les yeux, il ne les fermait pas, le soir, sans une muette prière d’adoration amoureuse. Et elle, quand elle s’éveillait, ou que, la ‘nuit, elle restait, : comme il lui arrivait souvent, des heures sans dormir, elle songeaïit : « — Mon ami pense à moi. » Et un grand calme les entourait.
la fin du poyage Alors, vite, vite, ils en profitaient. Chaque heure qu’ils dérobaient ainsi leur était d’autant plus précieuse ° qu’ils n’étaient pas certains d’en jouir jusqu’au bout. || Qu’ils se sentaient près l’un de l’autre! Pourquoi ne | pouvaient-ils rester toujours ainsi? Un jour, Grazia elle-même avoua ce regret. Christophe Ini saisit la main. — Oui, pourquoi ? demanda-t-il. | — Vous le savez bien, mon ami, dit-elle, avec un | Christophe le savait. IL savait qu’elle sacrifiait leur | bonheur à son fils; il savait qu’elle n’était pas la dupe | des mensonges de Lionello, et pourtant qu’elle l’adorait; | il savait l’égoïsme aveugle de ces affections de famille, qui font dépenser aux meilleurs leurs réserves de dévouement, au profit d’êtres mauvais ou médiocres de leur sang, de façon qu’il ne leur reste plus rien à donner à ceux qui en seraient le plus dignes, à ceux qu’ils | aiment le mieux. mais qui ne sont pas de leur sang. Et | bien qu’il s’en irritât, bien qu’il eût envie, par moments, de tuer le petit monstre qui détruisait leur vie, il s’inclinait en silence et comprenait que Grazia ne pouvait Alors, il renoncèrent tous deux, sans récriminations inutiles. Mais si l’on pouvait leur voler le bonheur qui leur était dû, rien ne pouvait empêcher leurs cœurs de s’unir. Le renoncement même, le commun sacrifice, les | tenaient par des liens plus forts que ceux de la chair. | Chacun d’eux tour à tour confiait ses peines à son ami, s’en déchargeait sur lui, et prenait en échange les peines | de son ami : ainsi, le chagrin même devenait joie. Christophe appelait Grazia « son confesseur ». Il ne lui cachait pas les faiblesses, dont son amour-propre avait
lense à souffrir; il s’en accusait avec une contrition excessive; | à et elle apaisait en souriant les scrupules de son vieil ni L | enfant. Il allait jusqu’à lui avouer sa gêne matérielle. un dl Te Toutefois, il ne s’y était décidé qu’après qu’il avait été l’H à bien entendu entre eux qu’elle ne lui offrirait rien, qu’il fi n’accepterait rien d’elle. Dernière barrière d’orgueil, l’A qu’il maintint et qu’elle respecta. A défaut du bien-être | | | qu’il lui était interdit de mettre dans la vie de son ami, jl :ÿl PR elle s’ingéniait à y répandre ce qui avait mille fois plus 1 de prix pour lui : sa tendresse. Il en sentait le souflle { | | | autour de lui, à toute heure du jour; le matin, il n’ou- L T4 vrait pas les yeux, il ne les fermait pas, le soir, sans | | 4] une muette prière d’adoration amoureuse. Et elle, Non < quand elle s’éveillait, ou que, la nuit, elle restait, 43 “A2 comme il lui arrivait souvent, des heures sans dormir, Hi UE elle songeait : |! ; | « — Mon ami pense à moi. » Hd 8 Et un grand calme les entourait. ni?
Cependant, sa santé s’était altérée. Grazia était constamment alitée, ou devait passer des jours étendue | sur une chaise longue. Christophe venait quotidiennement causer, lire avec elle, lui montrer ses compositions nouvelles. Elle se levait alors de sa chaise, elle allait en boitant au piano, avec ses pieds gonflés. Elle lui jouait la musique qu’il avait apportée. C’était la plus grande joie qu’elle püt lui faire. De toutes les élèves qu’il avait formées, elle était, avec Cécile, de beaucoup la mieux douée. Mais la musique, que Cécile sentait d’instinct, sans presque la comprendre, était pour Grazia une belle langue harmonieuse dont elle savait le sens. Le démoniaque de la vie et de l’art lui échappait entièrement ; elle y versait la clarté de son cœur intelligent. Cette clarté pénétrait le génie de Christophe. Le jeu de son amie lui faisait mieux comprendre les obscures passions qu’il avait exprimées. Les yeux fermés, il l’écoutait, il la suivait, la tenant par la main, dans le dédale de sa propre pensée. A vivre sa musique au travers de l’âme de Grazia, il épousait cette âme et il la possédait. De ce mystérieux accouplement naïissaient des œuvres musicales, qui étaient comme le fruit de leurs êtres mêlés. Il Le lui dit, un jour, en lui offrant un recueil de ses compositions, tissées avec sa substance et celle de son amie :
Communion de tous les instants, où ils étaient
| ensemble et où ils étaient séparés; douceur des soirs passés dans le recueillement de la vieille maison, dont le cadre semblait fait pour l’image de Grazia, et où des
| domestiques silencieux et cordiaux, qui lui étaient
. dévoués, reportaient sur Christophe un peu du respectueux attachement qu’ils avaient pour leur maîtresse. Joie d’écouter à deux le chant des heures qui passent, et de voir le flot de la vie s’écouler.… La santé chancelante de Grazia jetait sur ce bonheur une ombre d’inquiétude. Mais malgré ses petites infirmités, elle restait si sereine que ses souffrances cachées ne faisaient qu’ajouter à son charme. Elle était sa « liebe leidende und doch so rührende heitre Freundin » (« sa chère, sa souffrante, sa si touchante amie, au lumineux visage »). Et il lui écrivait, certains soirs, au sortir de chez elle, quand il avait le cœur gonflé d’amour et qu’il ne pouvait attendre au lendemain pour le lui dire :
Cette tranquillité dura plusieurs mois. Ils pensaient qu’elle durerait toujours. L’enfant semblait les avoir oubliés; son attention était distraite ailleurs. Mais après ce répit, il revint à eux et ne les lâcha plus. Le diabolique petit s’était mis dans la tête de séparer sa mère de Christophe. Il recommença ses comédies. Il n’y apportait pas de plan prémédité. Il suivait, au jour le jour, les caprices de sa méchanceté. Il ne se doutait pas du mal qu’il pouvait faire; il cherchait à se désennuyer, en ennuyant les autres. Il n’eut pas de cesse qu’il n’obtint de Grazia qu’elle partit de Paris, qu’ils voyageassent au loin. Grazia était sans force pour
la fin du voyage 54 . lui résister. Au reste, les médecins lui conseillaient + un séjour en Égypte. Elle devait éviter un nouvel É hiver dans un climat du Nord. Trop de choses 4 l’avaient ébranlée : les secousses morales des dernières années, les soucis perpétuels causés par la santé de son fils, les longues incertitudes, la lutte qui s’était livrée en elle et dont elle n’avait rien montré, le cha- 3 grin du chagrin qu’elle faisait à son ami. Christophe,
; pour ne pas ajouter aux tourments qu’il devinait, < cachait ceux qu’il avait à voir s’approcher le jour de la | séparation; il ne faisait rien pour le retarder; et ils montraient tous deux un calme qu’ils n’avaient point, x mais qu’ils réussissaient à se communiquer l’un à l’autre.
Le jour vint. Un matin de septembre. Ils avaient $ ensemble quitté Paris, au milieu de juillet, et passé les dernières semaines qui leur restaient, en Suisse, dans un hôtel de montagne, près du pays où ils s’étaient G retrouvés, il y avait six ans déjà.
Depuis cinq jours, ils n’avaient pu sortir; la pluie tombait sans relâche; ils étaient restés presque seuls à hôtel ; la plupart des voyageurs avaient fui. Ce dernier matin, la pluie cessa enfin ; mais la montagne restait | vêtue de nuages. Les enfants partirent d’abord, avec les domestiques, dans une première voiture. À son tour, elle partit. Il l”accompagna jusqu’à l’endroit où la & route descendait en lacets rapides sur la plaine d’Italie.
Sous la capote de la voiture, l’humidité les pénétrait. à Ils étaient serrés l’un contre l’autre, et ils ne se parlaient pas; ils se regardaient à peine. L’étrange demijour, demi-nuit qui les enveloppait!.. L’haleine de. Grazia mouillait d’une buée sa voilette. Il pressait la
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petite main, tiède sous le gant glacé. Leurs visages se joignirent. À travers la voilette humide, il baisa la
Ils étaient arrivés au tournant du chemin. Il descendit. La voiture s’enfonça dans le brouillard. Elle disparut. Il continuait d’entendre le roulement des roues et les sabots du cheval. Les nappes de brumes blanches coulaient sur les prairies. Au travers du réseau serré, les arbres transis dégouttaient. Pas un souflle. Le brouillard bâillonnait la vie. Christophe s’arrêta, suffoquant.… Rien n’est plus. Tout est passé.
Il aspira largement le brouillard. Il reprit son chemin. 4 Rien ne passe, pour qui ne passe point.