XIV-3 · Troisième cahier de la quatorzième série · 1912-11-05

Jean-Christophe. La nouvelle journée. 2

Romain Rolland

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Ils étaient arrivés au tournant du chemin. Il descendit. La voiture s’enfonça dans le brouillard. Elle disparut. Il continuait d’entendre le roulement des roues et les sabots du cheval. Les nappes de brumes blanches coulaient sur les prairies. Au travers du réseau serré, les arbres transis dégouttaient. Pas un souffle. Le brouillard bâillonnait la vie. Christophe s’arrêta, suffoquant… Rien n’est plus. Tout est passé…

Il aspira largement le brouillard. Il reprit son chemin. Rien ne passe, pour qui ne passe point.

TROISIÈME PARTIE

L’absence ajoute encore au pouvoir de ceux qu’on aime. Le cœur ne retient d’eux que ce qui nous est cher. L’écho de chaque parole qui, par delà les espaces, vient de l’ami lointain, résonne dans le silence avec des vibrations religieuses.

La correspondance de Christophe et de Grazia avait pris le ton grave et contenu d’un couple qui n’en est plus à l’épreuve dangereuse de l’amour, mais qui, l’ayant passée, se sent sûr de sa route et marche, la main dans la main. Chacun des deux était fort pour soutenir et pour diriger l’autre, faible pour se laisser diriger et soutenir par lui.

Christophe retourna à Paris. Il s’était promis de n’y plus revenir. Mais que valent ces promesses ! Il savait qu’il y trouverait encore l’ombre de Grazia. Et les circonstances, conspirant avec son secret désir contre sa volonté, lui montrèrent à Paris un devoir nouveau à remplir. Colette, très au courant de la chronique mondaine, avait appris à Christophe que son jeune ami Jeannin était en train de faire des folies. Jacqueline, qui avait toujours été d’une grande faiblesse envers son fils, n’essayait plus de le retenir. Elle passait elle-même par une crise singulière : elle était trop occupée de soi, pour s’occuper de lui.

Depuis la triste aventure qui avait brisé son mariage et la vie d’Olivier, Jacqueline menait une existence très digne et retirée. Elle se tenait à l’écart de la société parisienne qui, après lui avoir hypocritement imposé une sorte de quarantaine, lui avait de nouveau fait des avances, qu’elle avait repoussées. De son action elle n’éprouvait vis-à-vis de ces gens nulle honte ; elle estimait qu’elle n’avait pas de compte à leur rendre : car ils valaient moins qu’elle ; ce qu’elle avait accompli franchement, la moitié des femmes qu’elle connaissait le pratiquaient sans bruit, sous le couvert protecteur du foyer. Elle souffrait seulement du mal qu’elle avait fait à son meilleur ami, au seul qu’elle eût aimé. Elle ne se pardonnait point d’avoir perdu, dans un monde aussi pauvre, une affection comme la sienne.

Ces regrets, cette peine, s’atténuèrent peu à peu. Il ne subsista plus qu’une souffrance sourde, un mépris humilié de soi et des autres, et l’amour de son enfant. Cette affection, où se déversait tout son besoin d’aimer, la désarmait devant lui ; elle était incapable de résister aux caprices de Georges. Pour excuser sa faiblesse, elle se persuadait qu’elle rachetait ainsi sa faute envers Olivier. À des périodes de tendresse exaltée succédaient des périodes d’indifférence lassée ; tantôt elle fatiguait Georges de son amour exigeant et inquiet, tantôt elle paraissait se fatiguer de lui, et elle le laissait tout faire. Elle se rendait compte qu’elle était une mauvaise éducatrice, elle s’en tourmentait ; mais elle n’y changeait rien. Quand elle avait (rarement) essayé de modeler ses principes de conduite sur l’esprit d’Olivier, le résultat avait été déplorable ; ce pessimisme moral ne convenait ni à elle, ni à l’enfant. Au fond, elle ne voulait avoir sur son fils d’autre autorité que celle de son affection. Et elle n’avait pas tort : car entre ces deux êtres, si ressemblants qu’ils fussent, il n’était d’autres liens que du cœur. Georges Jeannin subissait le charme physique de sa mère ; il aimait sa voix, ses gestes, ses mouvements, sa grâce, son amour. Mais il se sentait, d’esprit, étranger à elle. Elle ne s’en aperçut qu’au premier souffle de l’adolescence, lorsqu’il s’envola loin d’elle. Alors, elle s’étonna, elle s’indigna, elle attribua cet éloignement à d’autres influences féminines ; et en voulant maladroitement les combattre, elle ne fit que l’éloigner davantage. En réalité, ils avaient toujours vécu, l’un à côté de l’autre, préoccupés chacun de soucis différents et se faisant illusion sur ce qui les séparait, grâce à une communion de sympathies et d’antipathies à fleur de peau, dont il ne resta plus rien, quand de l’enfant (cet être ambigu, encore tout imprégné de l’odeur de la femme) l’homme se dégagea. Et Jacqueline disait, avec amertume, à son fils :

--- Je ne sais pas de qui tu tiens. Tu ne ressembles ni à ton père, ni à moi.

Elle achevait ainsi de lui faire sentir tout ce qui les séparait ; et il en éprouvait un secret orgueil, mêlé de fièvre inquiète.

Les générations qui se suivent ont toujours un sentiment plus vif de ce qui les désunit que de ce qui les unit ; elles ont besoin de s’affirmer leur importance de vivre, fût-ce au prix d’une injustice ou d’un mensonge avec soi-même. Mais ce sentiment est, suivant l’époque, plus ou moins aigu. Dans les âges classiques où se réalise, pour un temps, l’équilibre des forces d’une civilisation, --- ces hauts plateaux bordés de pentes rapides, --- la différence de niveau est moins grande, d’une génération à l’autre. Mais dans les âges de renaissance ou de décadence, les jeunes hommes qui gravissent ou dévalent la pente vertigineuse laissent loin, par derrière, ceux qui les précédaient. --- Georges, avec ceux de son âge, remontait la montagne.

Il n’avait rien de supérieur, ni par l’esprit, ni par le caractère : une égalité d’aptitudes, dont aucune ne dépassait le niveau d’une élégante médiocrité. Et cependant, il se trouvait, sans efforts, au début de sa carrière, plus élevé de quelques marches que son père, qui avait dépensé, dans sa trop courte vie, une somme incalculable d’intelligence et d’énergie.

À peine les yeux de sa raison s’étaient ouverts au jour qu’il avait aperçu autour de lui cet amas de ténèbres transpercées de lueurs éblouissantes, ces monceaux de connaissances et d’inconnaissances, de vérités ennemies, d’erreurs contradictoires, où son père avait fiévreusement erré. Mais il avait en même temps pris conscience d’une arme qui était en son pouvoir, et qu’ils n’avaient jamais connue : sa force…

D’où lui venait-elle ?… Mystère de ces résurrections d’une race, qui s’endort épuisée, et se réveille débordante, comme un torrent de montagne, au printemps !… Qu’allait-il faire de cette force ? L’employer, à son tour, à explorer les fourrés inextricables de la pensée moderne ? Ils ne l’attiraient point. Il sentait peser sur lui la menace des dangers qui s’y tenaient embusqués. Ils avaient écrasé son père. Plutôt que de renouveler l’expérience et de rentrer dans la forêt tragique, il y eût mis le feu. Il n’avait fait qu’entr’ouvrir ces livres de sagesse ou de folie sacrée, dont Olivier s’était grisé : la pitié nihiliste de Tolstoy, le sombre orgueil destructeur d’Ibsen, la frénésie de Nietzsche, le pessimisme héroïque et sensuel de Wagner. Il s’en était détourné, avec un mélange de colère et d’effroi. Il haïssait la lignée d’écrivains réalistes qui, pendant un demi-siècle, avaient tué la joie de l’art. Il ne pouvait cependant effacer tout à fait les ombres du triste rêve dont son enfance avait été bercée. Il ne voulait pas regarder derrière lui ; mais il savait bien que derrière lui, l’ombre était. Trop sain pour chercher un dérivatif à son inquiétude dans le scepticisme paresseux de l’époque précédente, il abominait le dilettantisme des Renan et des Anatole France, cette dépravation de la libre intelligence, le rire sans gaieté, l’ironie sans grandeur : moyen honteux et bon pour des esclaves, qui jouent avec leurs chaînes, impuissants à les briser.

Trop vigoureux pour se satisfaire du doute, trop faible pour se créer une certitude, il la voulait, il la voulait. Il la demandait, il l’implorait, il l’exigeait. Et les éternels happeurs de popularité, les faux grands écrivains, les faux penseurs à l’affût, exploitaient ce magnifique désir impérieux et angoissé, en battant du tambour et faisant le boniment pour leur orviétan. Du haut de ses tréteaux, chacun de ces Hippocrates criait que son élixir était le seul qui fût bon, et décriait les autres. Leurs secrets se valaient tous. Aucun de ces marchands ne s’était donné la peine de trouver des recettes nouvelles. Ils avaient été chercher au fond de leurs armoires des flacons éventés. La panacée de l’un était l’Église catholique ; de l’autre, la monarchie légitime ; d’un troisième, la tradition classique. Il y avait de bons plaisants qui montraient le remède à tous les maux dans le retour au latin. D’autres prônaient sérieusement, avec un verbe énorme qui en imposait aux badauds, la domination de l’esprit méditerranéen. (Ils eussent aussi bien parlé, en un autre moment, d’un esprit atlantique.) Contre les barbares du Nord et de l’Est, ils s’instituaient avec pompe les héritiers d’un nouvel empire romain… Des mots, des mots, et des mots empruntés. Tout un fonds de bibliothèque, qu’ils débitaient en plein vent. --- Comme tous ses camarades, le jeune Jeannin allait de l’un à l’autre vendeur, écoutait la parade, se laissait parfois tenter, entrait dans la baraque, en ressortait déçu, un peu honteux d’avoir donné son argent et son temps, pour contempler de vieux clowns dans des maillots usés. Et pourtant, telle est la force d’illusion de la jeunesse, telle était sa certitude d’atteindre à la certitude qu’à chaque promesse nouvelle d’un nouveau vendeur d’espérance, il se laissait aussitôt reprendre. Il était bien français : il avait l’humeur frondeuse et un amour inné de l’ordre. Il lui fallait un chef, et il était incapable d’en supporter aucun : son ironie impitoyable les perçait tous à jour.

En attendant qu’il en eût trouvé un qui lui livrât le mot de l’énigme… il n’avait pas le temps d’attendre. Il n’était pas homme à se contenter, comme son père, de rechercher, toute sa vie, la vérité. Sa jeune force impatiente voulait se dépenser. Avec ou sans motif, il voulait se décider. Agir, employer, user son énergie. Les voyages, les jouissances de l’art, la musique surtout dont il s’était gorgé, lui avaient été d’abord une diversion intermittente et passionnée. Joli garçon, précoce, livré aux tentations, il découvrit de bonne heure le monde de l’amour aux dehors enchantés, et il s’y jeta, avec un emportement de joie poétique et gourmande. Puis, ce Chérubin, naïf et insatiable avec impertinence, se dégoûta des femmes : il lui fallait l’action. Alors, il se livra aux sports avec fureur. Il essaya de tous, il les pratiqua tous. Il fut assidu aux tournois d’escrime, aux matches de boxe ; il fut champion français pour la course et le saut en hauteur, chef d’une équipe de foot-ball. Avec quelques jeunes fous de sa sorte, riches et casse-cou, il rivalisa de témérité dans des courses en auto, absurdes et forcenées, de vraies courses à la mort. Enfin, il délaissa tout pour le hochet nouveau. Il partagea le délire des foules pour les machines volantes. Aux fêtes d’aviation qui se tinrent à Reims, il hurla, il pleura de joie, avec trois cent mille hommes ; il se sentait uni avec un peuple entier, dans une jubilation de foi ; les oiseaux humains, qui passaient au-dessus d’eux, les emportaient dans leur essor ; pour la première fois depuis l’aurore de la grande Révolution, ces multitudes entassées levaient les yeux au ciel et le voyaient s’ouvrir. --- À L’effroi de sa mère, le jeune Jeannin déclara qu’il voulait se mêler à la troupe des conquérants de l’air. Jacqueline le supplia de renoncer à cette ambition périlleuse. Elle le lui ordonna. Il n’en fit qu’à sa tête. Christophe, en qui Jacqueline avait cru trouver un allié, se contenta de donner au jeune homme quelques conseils de prudence, qu’au reste il était sûr que Georges ne suivrait point : (car il ne les eût pas suivis, à sa place). Il ne se croyait pas permis --- même s’il l’avait pu --- d’entraver le jeu sain et normal de jeunes forces qui, contraintes à l’inaction, se fussent tournées vers leur propre destruction.

Jacqueline ne parvenait pas à prendre son parti de voir son fils lui échapper. En vain, elle avait cru sincèrement renoncer à l’amour, elle ne pouvait se passer de l’illusion de l’amour ; toutes ses affections, tous ses actes en étaient teintés. Combien de mères reportent sur leur fils l’ardeur secrète qu’elles n’ont pu dépenser dans le mariage --- et hors du mariage ! Et lorsqu’elles voient ensuite avec quelle facilité ce fils se passe d’elles, lorsqu’elles comprennent brusquement qu’elles ne lui sont pas nécessaires, elles passent par une crise du même ordre que celle où les a jetées la trahison de l’amant, la désillusion de l’amour. --- Ce fut pour Jacqueline un nouvel écroulement. Georges n’en remarqua rien. Les jeunes gens ne se doutent pas des tragédies du cœur qui se déroulent autour d’eux : ils n’ont pas le temps de s’arrêter pour voir ; et ils ne veulent pas voir : un instinct d’égoïsme les avertit de passer tout droit, sans tourner la tête.

Jacqueline dévora seule cette nouvelle douleur. Elle n’en sortit que quand la douleur se fut usée. Usée avec son amour. Elle aimait toujours son fils, mais d’une affection lointaine, désabusée, qui se savait inutile et se désintéressait d’elle-même et de lui. Elle traîna ainsi une morne et misérable année, sans qu’il y prît garde. Et puis, ce malheureux cœur, qui ne pouvait ni mourir ni vivre sans amour, il fallut qu’il inventât un objet à aimer. Elle tomba au pouvoir d’une étrange passion, qui visite fréquemment les âmes féminines, et surtout, dirait-on, les plus nobles, les plus inaccessibles, quand vient la maturité et que le beau fruit de la vie n’a pas été cueilli. Elle fit la connaissance d’une femme qui, dès leur première rencontre, la soumit à son pouvoir mystérieux d’attraction.

C’était une religieuse, à peu près de son âge. Elle s’occupait d’œuvres de charité. Une femme grande, forte, un peu corpulente ; brune, de beaux traits accusés, des yeux vifs, une bouche large et fine qui souriait toujours, un menton impérieux. D’intelligence remarquable, nullement sentimentale ; une malice paysanne, un sens précis des affaires, allié à une imagination méridionale qui aimait à voir grand, mais savait en même temps voir à l’échelle exacte, quand c’était nécessaire ; un mélange savoureux de haut mysticisme et de rouerie de vieux notaire. Elle avait l’habitude de la domination et l’exerçait naturellement. Jacqueline fut aussitôt prise. Elle se passionna pour l’œuvre. Elle le croyait, du moins. Sœur Angèle savait à qui la passion s’adressait ; elle était accoutumée à en provoquer de semblables ; sans paraître les remarquer, elle savait froidement les utiliser au service de l’œuvre et à la gloire de Dieu. Jacqueline donna son argent, sa volonté, son cœur. Elle fut charitable, elle crut, par amour.

On ne tarda pas à remarquer la fascination qu’elle subissait. Elle était la seule à ne pas s’en rendre compte. Le tuteur de Georges s’inquiéta. Georges, trop généreux et trop étourdi pour se soucier des questions d’argent, s’aperçut lui-même de l’emprise exercée sur sa mère ; et il en fut choqué. Il essaya, trop tard, de reprendre avec elle son intimité passée ; il vit qu’un rideau s’était tendu entre eux ; il en accusa l’influence occulte, et il conçut contre celle qu’il nommait une intrigante, non moins que contre Jacqueline, une irritation qu’il ne déguisa point ; il n’admettait pas qu’une étrangère eût pris sa place dans un cœur qu’il avait cru son bien naturel. Il ne se disait pas que si la place était prise, c’est qu’il l’avait laissée. Au lieu de tenter patiemment de la reconquérir, il fut maladroit et blessant. Entre la mère et le fils, tous deux impatients, passionnés, il y eut échange de paroles vives ; la scission s’accentua. Sœur Angèle acheva d’établir son pouvoir sur Jacqueline ; et Georges s’éloigna, la bride sur le cou. Il se jeta dans une vie active et dissipée. Il joua, il perdit des sommes considérables ; il mettait une forfanterie dans ses extravagances, à la fois par plaisir, et afin de répondre aux extravagances de sa mère. --- Il connaissait les Stevens-Delestrade. Colette n’avait pas manqué de remarquer le joli garçon et d’essayer sur lui l’effet de ses charmes, qui ne désarmaient point. Elle était au courant des équipées de Georges ; elle s’en amusait. Mais le fonds de bon sens et de bonté réelle, cachés sous sa frivolité, lui fit voir le danger que courait le jeune fou. Et comme elle savait bien que ce n’était pas elle qui serait capable de l’en préserver, elle avertit Christophe, qui revint aussitôt.

Christophe était le seul qui eût quelque influence sur le jeune Jeannin. Influence limitée et bien intermittente, mais d’autant plus remarquable qu’on avait peine à l’expliquer. Christophe appartenait à cette génération de la veille, contre laquelle Georges et ses compagnons réagissaient avec violence. Il était un des plus hauts représentants de cette époque tourmentée, dont l’art et la pensée leur inspiraient une hostilité soupçonneuse. Il restait inaccessible aux Évangiles nouveaux et aux amulettes des petits prophètes et des vieux griots, qui offraient aux bons jeunes gens la recette infaillible pour sauver le monde, Rome et la France. Il demeurait fidèle à une libre foi, libre de toutes les religions, libre de tous les partis, libre de toutes les patries, qui n’était plus de mode, --- ou ne l’était pas redevenue. Enfin, si dégagé qu’il fût des questions nationales, il était un étranger à Paris, dans un temps où tous les étrangers semblaient, aux naturels de tous les pays, des barbares.

Et pourtant, le petit Jeannin, joyeux, léger, instinctivement ennemi de ce qui pouvait l’attrister ou le troubler, fougueusement épris du plaisir, des jeux violents, facilement dupé par la rhétorique de son temps, inclinant par vigueur de muscles et paresse d’esprit aux brutales doctrines de l’Action française, nationaliste, royaliste, impérialiste, --- (il ne savait trop) --- ne respectait au fond qu’un seul homme : Christophe. Sa précoce expérience et le tact très fin qu’il tenait de sa mère lui avaient fait juger (sans que sa bonne humeur en fût altérée) le peu que valait ce monde dont il ne pouvait se passer, et la supériorité de Christophe. Il se grisait en vain de mouvement et d’action, il ne pouvait pas renier l’héritage paternel. D’Olivier lui venait, par brusques et brefs accès, une inquiétude vague, le besoin de trouver, de fixer un but à son action. Et d’Olivier aussi, peut-être, lui venait ce mystérieux instinct qui l’attirait vers celui qu’Olivier avait aimé.

Il allait voir Christophe. Expansif et un peu bavard, il aimait à se confier. Il ne s’inquiétait pas de savoir si Christophe avait le temps de l’écouter. Christophe écoutait pourtant, et il ne manifestait aucun signe d’impatience. Il lui arrivait seulement d’être distrait, quand la visite le surprenait au milieu d’un travail. C’était l’affaire de quelques minutes, pendant lesquelles l’esprit s’évadait, pour ajouter un trait, une nuance, à l’œuvre intérieure ; puis il revenait auprès de Georges, qui ne s’était pas aperçu de l’absence. Il s’amusait de son escapade, comme quelqu’un qui rentre sur la pointe des pieds, sans qu’on l’entende. Mais Georges, une ou deux fois, le remarqua, et dit avec indignation :

--- Mais tu ne m’écoutes pas !

Alors Christophe était honteux ; et docilement, il se remettait à suivre son impatient narrateur, en redoublant d’attention, pour se faire pardonner. La narration ne manquait pas de drôlerie ; et Christophe ne pouvait s’empêcher de rire, au récit de quelque fredaine : car Georges racontait tout ; il était d’une franchise désarmante.

Christophe ne riait pas toujours. La conduite de Georges lui était souvent pénible. Christophe n’était pas un saint ; il ne se croyait le droit de faire la morale à personne. Les aventures amoureuses de Georges, la scandaleuse dissipation de sa fortune en des sottises, n’étaient pas ce qui le choquait le plus. Ce qu’il avait le plus de peine à pardonner, c’était la légèreté d’esprit que Georges apportait à ses fautes : certes, elles ne lui pesaient guère ; il les trouvait naturelles. Il avait de la moralité une autre conception que Christophe. Il était de cette espèce de jeunes gens qui volontiers ne voient dans les rapports entre les sexes qu’un libre jeu, dénué de tout caractère moral. Une certaine franchise et une bonté insouciante étaient tout le bagage suffisant d’un honnête homme. Il ne s’embarrassait pas des scrupules de Christophe. Celui-ci s’indignait. Il avait beau se défendre d’imposer aux autres sa façon de sentir, il n’était pas tolérant ; sa violence de naguère n’était qu’à demi domptée. Il éclatait parfois. Il ne pouvait s’empêcher de taxer de malpropretés certaines intrigues de Georges, et il le lui disait crûment. Georges n’était pas plus patient. Il y avait entre eux des scènes assez vives. Ensuite, ils ne se voyaient plus pendant des semaines. Christophe se rendait compte que ces emportements n’étaient pas faits pour changer la conduite de Georges, et qu’il y a quelque injustice à vouloir soumettre la moralité d’une époque à la mesure des idées morales d’une autre génération. Mais c’était plus fort que lui : à la première occasion, il recommençait. Comment douter de la foi pour qui l’on a vécu ? Autant renoncer à la vie. À quoi sert de se guinder à penser autrement qu’on ne pense, pour ressembler au voisin, ou pour le ménager ? C’est se détruire soi-même, sans profit pour personne. Le premier devoir est d’être ce qu’on est. Oser dire : « Ceci est bien, cela est mal. » On fait plus de bien aux faibles, en étant fort, qu’en devenant faible comme eux. Soyez indulgent, si vous voulez, pour les faiblesses, une fois commises. Mais ne transigez jamais avec aucune faiblesse, à commettre…

Oui ; mais Georges se gardait bien de consulter Christophe sur ce qu’il allait faire : --- (le savait-il lui-même ?) --- Il ne lui parlait de rien que lorsque c’était fait. --- Alors ?… Alors, que restait-il, qu’à regarder le polisson, avec un muet reproche, en haussant les épaules et souriant, comme un vieil oncle qui sait qu’on ne l’écoutera pas ?

Ces jours-là, il se faisait un silence de quelques instants. Georges regardait les yeux de Christophe, qui semblaient venir de très loin. Et il se sentait tout petit garçon devant eux. Il se voyait, comme il était, dans le miroir de ce regard pénétrant, où s’allumait une lueur de malice ; et il n’en était pas très fier. Christophe se servait rarement contre Georges des confidences que celui-ci venait de lui faire ; on eût dit qu’il ne les avait pas entendues. Après le dialogue muet de leurs yeux, il hochait la tête railleusement ; puis, il se mettait à raconter une histoire qui paraissait n’avoir aucun rapport avec ce qui précédait : une histoire de sa vie, ou de quelque autre vie, réelle ou fictive. Et Georges voyait peu à peu ressurgir, sous une lumière nouvelle, exposé en fâcheuse et burlesque posture, son Double (il le reconnaissait), passant par des erreurs analogues aux siennes. Impossible de ne pas rire de soi et de sa piteuse figure. Christophe n’ajoutait pas de commentaire. Ce qui faisait plus d’effet encore que l’histoire, c’était la puissante bonhomie du narrateur. Il parlait de lui, comme des autres, avec le même détachement, le même humour jovial et serein. Ce calme en imposait à Georges. C’était ce calme qu’il venait chercher. Quand il s’était déchargé de sa confession bavarde, il était comme quelqu’un qui s’étend et s’étire, à l’ombre d’un grand arbre, par une après-midi d’été. L’éblouissement fiévreux du jour brûlant tombait. Il sentait planer sur lui la paix des ailes protectrices. Près de cet homme qui portait, avec tranquillité, le poids d’une lourde vie, il était à l’abri de ses propres agitations. Il goûtait un repos, à l’entendre parler. Lui non plus, il n’écoutait pas toujours ; il laissait son esprit vagabonder ; mais, où qu’il s’égarât, le rire de Christophe était autour de lui.

Cependant, les idées de son vieil ami lui restaient étrangères. Il se demandait comment Christophe pouvait s’accommoder de sa solitude d’âme, se priver de toute attache à un parti artistique, politique, religieux, à tout groupement humain. Il le lui demandait : « N’éprouvait-il jamais le besoin de s’enfermer dans un camp ? »

--- S’enfermer ! disait Christophe, en riant. N’est-on pas bien, dehors ? Et c’est toi qui parles de te claquemurer, toi, un homme de grand air ?

--- Ah ! ce n’est pas la même chose pour le corps et pour l’âme, répondait Georges. L’esprit a besoin de certitude ; il a besoin de penser avec les autres, d’adhérer à des principes admis par tous les hommes d’un même temps. J’envie les gens d’autrefois, ceux des âges classiques. Mes amis ont raison, qui veulent restaurer le bel ordre du passé.

--- Poule mouillée ! dit Christophe. Qu’est-ce qui m’a donné des découragés pareils ?

--- Je ne suis pas découragé, protesta Georges avec indignation. Aucun de nous ne l’est.

--- Il faut bien que vous le soyez, dit Christophe, pour avoir peur de vous. Quoi ! vous avez besoin d’un ordre, et vous ne pouvez pas le faire vous-mêmes ? Il faut que vous alliez vous accrocher aux jupes de vos arrière-grand’mères ! Bon Dieu ! marchez tout seuls !

--- Il faut s’enraciner, dit Georges, tout fier de répéter un des ponts-neufs du temps.

--- Pour s’enraciner, est-ce que les arbres, dis-moi, ont besoin d’être en caisse ? La terre est là, pour tous. Enfonces-y tes racines. Trouve tes lois. Cherche en toi.

--- Je n’ai pas le temps, dit Georges.

--- Tu as peur, répéta Christophe.

Georges se révolta ; mais il finit par convenir qu’il n’avait aucun goût à regarder au fond de soi ; il ne comprenait pas le plaisir qu’on y pouvait trouver : à se pencher sur ce trou noir, on risquait d’y tomber.

--- Donne-moi la main, disait Christophe.

Il s’amusait à entr’ouvrir la trappe, sur sa vision réaliste et tragique de la vie. Georges reculait. Christophe refermait le vantail, en riant :

--- Comment pouvez-vous vivre ainsi ? demandait Georges.

--- Je vis, et je suis heureux, disait Christophe.

--- Je mourrais, si j’étais forcé de voir cela toujours.

Christophe lui tapait sur l’épaule :

--- Voilà nos fameux athlètes !… Eh bien, ne regarde donc pas, si tu ne te sens pas la tête assez solide. Rien ne t’y force, après tout. Va de l’avant, mon petit. Mais pour cela, qu’as-tu besoin d’un maître qui te marque à l’épaule, comme un bétail ? Quel mot d’ordre attends-tu ? Il y a longtemps que, le signal est donné. Le boute-selle a sonné la cavalerie est en marche. Ne t’occupe que de ton cheval. À ton rang ! Et galope !

--- Mais où vais-je ? dit Georges.

--- Où va ton escadron, à la conquête du monde. Emparez-vous de l’air, soumettez les éléments, enfoncez les derniers retranchements de la nature, faites reculer l’espace, faites reculer la mort…

« Expertus vacuum Daedalus aera… »

… Champion du latin, connais-tu cela, dis-moi ? Es-tu seulement capable de m’expliquer ce que cela veut dire ?

« Perrupit Acheronta… »

… Voilà votre lot à vous. Heureux conquistadores !

Il montrait si clairement le devoir d’action héroïque, échu à la génération nouvelle, que Georges, étonné, disait :

--- Mais si vous sentez cela, pourquoi ne venez-nous pas avec nous ?

--- Parce que j’ai une autre tâche. Va, mon petit, fais ton œuvre. Dépasse-moi, si tu peux. Moi, je reste ici, et je veille… Tu as lu ce conte des Mille-et-Une Nuits, où un génie, haut comme une montagne, est enfermé dans une boîte, sous le sceau de Salomon ?… Le génie est ici, dans le fond de notre âme, cette âme sur laquelle tu as peur de te pencher. Moi et ceux de mon temps, nous avons passé notre vie à lutter avec lui ; nous ne l’avons pas vaincu ; il ne nous a pas vaincus. À présent, nous et lui, nous reprenons haleine ; et nous nous regardons, sans rancune et sans peur, satisfaits des combats que nous nous sommes livrés, et attendant qu’expire la trêve consentie. Vous, profitez de la trêve pour refaire vos forces et pour cueillir la beauté du monde. Soyez heureux, jouissez de l’accalmie. Mais souvenez-vous qu’un jour, vous ou ceux qui seront vos fils, au retour de vos conquêtes, il faudra que vous reveniez à cet endroit où je suis et que vous repreniez le combat, avec des forces neuves, contre celui qui est là et près duquel je veille. Et le combat durera, entrecoupé de trêves, jusqu’à ce que l’un des deux (et peut-être tous les deux) ait été terrassé. À vous, d’être plus forts et plus heureux que nous !… --- En attendant, fais du sport, si tu veux ; aguerris tes muscles et ton cœur ; et ne sois pas assez fou pour dilapider en niaiseries ta vigueur impatiente : tu es d’un temps (sois tranquille !) qui en trouvera l’emploi.

Georges ne retenait pas grand’chose de ce que lui disait Christophe. Il était d’esprit assez ouvert pour que les pensées de Christophe y entrassent ; mais elles en ressortaient aussitôt. Il n’était pas au bas de l’escalier qu’il avait tout oublié. Il n’en demeurait pas moins sous une impression de bien-être, qui persistait, alors que le souvenir de ce qui l’avait produite était depuis longtemps effacé. Il avait pour Christophe une vénération. Il ne croyait à rien de ce que Christophe croyait. (Au fond, il riait de tout, il ne croyait à rien.) Mais il eût cassé la tête à qui se fut permis de dire du mal de son vieil ami.

Par bonheur, on ne le lui disait pas : sans quoi, il aurait eu fort à faire.

Christophe avait bien prévu la saute de vent prochaine. Le nouvel idéal de la jeune musique française était fort différent du sien ; mais au lieu que c’était une raison de plus pour que Christophe eût de la sympathie pour elle, elle n’en avait aucune pour lui. Sa vogue auprès du public n’était pas faite pour le réconcilier avec les plus affamés de ces jeunes gens ; ils n’avaient pas grand’chose dans le ventre ; et leurs crocs, d’autant plus, étaient longs et mordaient. Christophe ne s’émouvait pas de leurs méchancetés.

--- Quel cœur ils y mettent ! disait-il. Ils se font les dents, ces petits…

Il n’était pas loin de les préférer à ces autres petits chiens, qui le flagornaient, parce qu’il avait du succès, --- ceux dont parle d’Aubigné, qui, « lorsqu’un mâtin a mis la tête dans un pot de beurre, lui viennent lécher les barbes par congratulation ».

Il avait une pièce reçue à l’Opéra. À peine acceptée, on la mit en répétitions. Un jour, Christophe apprit, par des attaques de journaux, que pour faire passer son œuvre, on avait remis aux calendes la pièce d’un jeune compositeur, qui devait être jouée. Le journaliste s’indignait de cet abus de pouvoir, dont il rendait responsable Christophe.

Christophe vit le directeur, et lui dit :

--- Vous ne m’aviez pas prévenu. Cela ne se fait point. Vous allez monter d’abord l’opéra que vous aviez reçu avant le mien.

Le directeur s’exclama, se mit à rire, refusa, couvrit de flatteries Christophe, son caractère, ses œuvres, son génie, traita l’œuvre de l’autre avec le dernier mépris, assura qu’elle ne valait rien et qu’elle ne ferait pas un sou.

--- Alors, pourquoi l’avez-vous reçue ?

--- On ne fait pas tout ce qu’on veut. Il faut bien donner, de loin en loin, un semblant de satisfaction à l’opinion. Autrefois, ces jeunes gens pouvaient crier ; personne ne les entendait. À présent, ils trouvent moyen d’ameuter contre vous une presse nationaliste, qui braille à la trahison et vous appelle mauvais Français, quand vous avez le malheur de ne pas vous extasier devant leur jeune école. La jeune école ! Parlons-en !… Voulez-vous que je vous dise ? J’en ai plein le dos ! Et le public aussi. Ils nous rasent, avec leurs Oremus !… Pas de sang dans les veines ; des petits sacristains qui vous chantent la messe ; quand ils font des duos d’amour, on dirait des De profundis… Si j’étais assez sot pour monter les pièces qu’on m’oblige à recevoir, je ruinerais mon théâtre. Je les reçois : c’est tout ce qu’on peut me demander. --- Parlons de choses sérieuses. Vous, vous faites des salles pleines…

Les compliments reprirent.

Christophe l’interrompit net, et dit avec colère :

--- Je ne suis pas dupe. Maintenant que je suis vieux et un homme « arrivé », vous vous servez de moi, pour écraser les jeunes. Lorsque j’étais jeune, vous m’auriez écrasé comme eux. Vous jouerez la pièce de ce garçon, ou je retire la mienne.

Le directeur leva les bras au ciel, et dit :

--- Vous ne voyez donc pas que si nous faisions ce que vous voulez, nous aurions l’air de céder à l’intimidation de leur campagne de presse ?

--- Que m’importe ? dit Christophe.

--- À votre aise ! Vous en serez la première victime.

On mit à l’étude l’œuvre du jeune musicien, sans interrompre les répétitions de l’œuvre de Christophe, L’une était en trois actes, l’autre en deux ; on convint de les donner dans le même spectacle. Christophe vit son protégé ; il avait voulu être le premier à lui annoncer la nouvelle. L’autre se confondit en promesses de reconnaissance éternelle.

Naturellement, Christophe ne put faire que le directeur ne donnât tous ses soins à sa pièce. L’interprétation, la mise en scène de l’autre furent un peu sacrifiées. Christophe n’en sut rien. Il avait demandé à suivre quelques répétitions de l’œuvre du jeune homme ; il l’avait trouvée bien médiocre, ainsi qu’on le lui avait dit ; il avait hasardé deux ou trois conseils : ils avaient été mal reçus ; il s’en était tenu là et il ne s’en mêlait plus. D’autre part, le directeur avait fait admettre au nouveau-venu la nécessité de quelques coupures, s’il voulait que sa pièce passât sans retard. Ce sacrifice, d’abord aisément consenti, ne tarda pas à sembler douloureux à l’auteur.

Le soir de la représentation arrivé, la pièce du débutant n’eut aucun succès ; celle de Christophe fit grand bruit. Quelques journaux déchirèrent Christophe ; ils parlaient d’un coup monté, d’un complot pour écraser un jeune et grand artiste français ; ils disaient que son œuvre avait été mutilée, pour complaire au maître allemand, qu’ils représentaient comme bassement jaloux de toutes les gloires naissantes. Christophe haussa les épaules, pensant :

--- Il va répondre.

« Il » ne répondit pas. Christophe lui envoya un des entrefilets, avec ces mots :

--- Vous avez lu ?

L’autre écrivit :

--- Comme c’est regrettable ! Ce journaliste a toujours été si délicat pour moi ! Vraiment, je suis fâché. Le mieux est de ne pas faire attention.

Christophe rit, et pensa :

--- Il a raison, le petit pleutre.

Et il jeta son souvenir dans ce qu’il nommait ses « oubliettes ».

Mais le hasard voulut que Georges, qui lisait rarement les journaux et qui les lisait mal, à part les articles de sport, tombât cette fois sur les attaques les plus violentes contre Christophe. Il connaissait le journaliste. Il alla au café où il était sûr de le rencontrer, l’y trouva en effet, le calotta, eut un duel avec lui, et lui égratigna rudement l’épaule avec son épée.

Le lendemain, en déjeunant, Christophe apprit l’affaire, par une lettre d’ami. Il en fut suffoqué. Il laissa son déjeuner et courut chez Georges. Georges lui-même ouvrit. Christophe entra, comme un ouragan, le saisit par les deux bras, et, le secouant avec colère, il se mit à l’accabler sous une volée de reproches furibonds.

--- Animal ! criait-il, tu t’es battu pour moi ! Qui t’a donné la permission ? Un gamin, un étourneau, qui se mêle de mes affaires ! Est-ce que je ne suis pas capable de m’en occuper, dis-moi ? Te voilà bien avancé ! Tu as fait à ce gredin l’honneur de te battre avec lui. C’est tout ce qu’il demandait. Tu en as fait un héros. Imbécile ! Et si le hasard avait voulu… (Je suis sûr que tu t’es jeté là-dedans, en écervelé, comme tu es toujours)… si tu avais été blessé, tué peut-être ! Malheureux ! je ne te l’aurais pardonné, de ta vie !…

Georges, qui riait comme un fou, à cette dernière menace, tomba dans un tel accès d’hilarité qu’il en pleurait :

--- Ah ! vieil ami, que tu es drôle ! Ah, tu es impayable ! Voilà que tu m’injuries, pour t’avoir défendu ! Une autre fois, je t’attaquerai. Peut-être que tu m’embrasseras.

Christophe s’interrompit ; il étreignit Georges, l’embrassa sur les deux joues, et puis, une seconde fois encore, et il dit :

--- Mon petit !… Pardon. Je suis une vieille bête… Mais aussi, cette nouvelle m’a bouleversé le sang. Quelle idée de te battre ! Est-ce qu’on se bat avec ces gens ? Tu vas me promettre tout de suite que tu ne recommenceras plus jamais.

--- Je ne promets rien du tout, dit Georges. Je fais ce qui me plaît.

--- Je te le défends, entends-tu. Si tu recommences, je ne veux plus te voir, je te désavoue dans les journaux, je te…

--- Tu me déshérites, c’est entendu.

--- Voyons, Georges, je t’en prie… À quoi cela sert-il ?

--- Mon bon vieux, tu vaux mille fois mieux que moi, et tu sais infiniment plus de choses ; mais pour ces canailles-là, je les connais mieux que toi. Sois tranquille, cela servira ; ils tourneront maintenant plus de sept fois dans leur bouche leur langue empoisonnée, avant de t’injurier.

--- Eh ! que me font ces oisons ? Je me moque de ce qu’ils peuvent dire.

--- Mais moi, je ne m’en moque pas. Mêle-toi de ce qui te regarde.

Dès lors, Christophe fut dans des transes qu’un article nouveau n’éveillât la susceptibilité de Georges. Il y avait quelque comique à le voir, les jours qui suivirent, s’attabler au café et dévorer les journaux, lui qui ne les lisait jamais, tout prêt, au cas où il y eût trouvé un article injurieux, à faire n’importe quoi (une bassesse, au besoin), pour empêcher que ces lignes ne tombassent sous les yeux de Georges. Après une semaine, il se rassura. Le petit avait raison. Son geste avait donné à réfléchir, pour le moment, aux aboyeurs. --- Et Christophe, tout en bougonnant contre le jeune fou qui lui avait fait perdre huit jours de travail, se disait qu’après tout il n’avait guère le droit de lui faire la leçon. Il se souvenait de certain jour, il n’y avait pas si longtemps, où lui-même s’était battu, à cause d’Olivier. Et il croyait entendre Olivier, qui disait :

--- Laisse, Christophe, je te rends ce que tu m’as prêté !

Si Christophe prenait aisément son parti des attaques contre lui, un autre était fort loin de ce désintéressement ironique. C’était Emmanuel.

L’évolution de la pensée européenne allait grand train. On eut dit qu’elle s’accélérait avec les inventions mécaniques et les moteurs nouveaux. La provision de préjugés et d’espoirs, qui suffisait naguère à nourrir vingt ans d’humanité, était brûlée en cinq ans. Les générations d’esprits galopaient, les unes derrière les autres, et souvent par-dessus : le Temps sonnait la charge. --- Emmanuel était dépassé.

Le chantre des énergies françaises n’avait jamais renié l’idéalisme de son maître, Olivier. Si passionné que fût son sentiment national, il se confondait avec son culte de la grandeur morale. S’il annonçait dans ses vers, d’une voix éclatante, le triomphe de la France, c’était qu’il adorait en elle, par un acte de foi, la pensée la plus haute de l’Europe actuelle, l’Athéna Niké, le Droit victorieux qui prend sa revanche de la Force. --- Et voici que la Force s’était réveillée, au cœur même du Droit ; et elle ressurgissait, dans sa fauve nudité. La génération nouvelle, robuste et aguerrie, aspirait au combat et avait, avant la victoire, une mentalité de vainqueur. Elle était orgueilleuse de ses muscles, de sa poitrine élargie, de ses sens vigoureux et affamés de jouir, de ses ailes d’oiseau de proie qui plane sur les plaines ; il lui tardait de s’abattre et d’essayer ses serres. Les prouesses de la race, les vols fous par-dessus les Alpes et les mers, les chevauchées épiques à travers les sables africains, les nouvelles croisades, pas beaucoup moins mystiques, pas beaucoup plus intéressées que celles de Philippe-Auguste et de Villehardouin, achevaient de tourner la tête à la nation. Ces enfants qui n’avaient jamais vu la guerre que dans des livres n’avaient point de peine à lui prêter des beautés. Ils se faisaient agressifs. Las de paix et d’idées, ils célébraient « l’enclume des batailles », sur laquelle l’action aux poings sanglants reforgerait, un jour, la puissance française. Par réaction contre l’abus écœurant des idéologies, ils érigeaient le mépris de l’idéal en profession de foi. Ils mettaient de la forfanterie à exalter le bon sens borné, le réalisme violent, l’égoïsme national, sans pudeur, qui foule aux pieds la justice des autres et les autres nationalités, quand cela est utile à la grandeur de la patrie. Ils étaient xénophobes, antidémocrates, et --- même les plus incroyants --- prônaient le retour au catholicisme, par besoin pratique de « canaliser l’absolu », d’enfermer l’infini sous la garde d’une puissance d’ordre et d’autorité. Ils ne se contentaient pas de dédaigner --- ils traitaient en malfaiteurs publics les doux radoteurs de la veille, les songe-creux idéalistes, les penseurs humanitaires. Emmanuel était du nombre, aux yeux de ces jeunes gens. Il en souffrait cruellement, et il s’en indignait.

De savoir que Christophe était victime, comme lui, --- plus que lui, --- de cette injustice, le lui rendit sympathique. Par sa mauvaise grâce, il l’avait découragé de venir le voir. Il était trop orgueilleux pour paraître le regretter, en se mettant à sa recherche. Mais il réussit à le rencontrer, comme par hasard, et il se fit faire les premières avances. Après quoi, son ombrageuse susceptibilité étant en repos, il ne cacha pas le plaisir qu’il avait aux visites de Christophe. Dès lors, ils se réunirent souvent, soit chez l’un, soit chez l’autre.

Emmanuel confiait à Christophe sa rancœur. Il était exaspéré de certaines critiques ; et, trouvant que Christophe ne s’en émouvait pas assez, il lui faisait lire sur son propre compte des appréciations de journaux. On y accusait Christophe de ne pas savoir la grammaire de son art, d’ignorer l’harmonie, d’avoir pillé ses confrères, et de déshonorer la musique. On l’y nommait : « Ce vieil agité »… On y disait : « Nous en avons assez, de ces convulsionnaires. Nous sommes l’ordre, la raison, l’équilibre classique… »

Christophe s’en divertissait.

--- C’est la loi, disait-il. Les jeunes gens jettent les vieux dans la fosse… De mon temps, il est vrai, on attendait qu’un homme eût soixante ans, pour le traiter de vieillard. On va plus vite, aujourd’hui… La télégraphie sans fil, les aéroplanes… Une génération est plus vite fourbue… Pauvres diables ! ils n’en ont pas pour longtemps ! Qu’ils se hâtent de nous mépriser et de se pavaner, au soleil !

Mais Emmanuel n’avait pas cette belle santé. Intrépide de pensée, il était en proie à ses nerfs maladifs ; âme ardente en un corps rachitique, il lui fallait le combat, et il n’était pas fait pour le combat. L’animosité de certains jugements le blessait, jusqu’au sang.

--- Ah ! disait-il, si les critiques savaient le mal qu’ils font aux artistes, par un de ces mots injustes jetés au hasard, ils auraient honte de leur métier.

--- Mais ils le savent, mon bon ami. C’est leur raison de vivre. Il faut bien que tout le monde vive.

--- Ce sont des bourreaux. On est ensanglanté par la vie, épuisé par la lutte qu’il faut livrer à l’art. Au lieu de vous tendre la main, de parler de vos faiblesses avec miséricorde, de vous aider fraternellement à les réparer, ils sont là, qui, les mains dans leurs poches, vous regardent hisser votre charge sur la pente, et qui disent : « Pourra pas !… » Et quand on est au faîte, disent, les uns : « Oui, mais ce n’est pas ainsi qu’il fallait monter. » Tandis que les autres, obstinés, répètent : « N’a pas pu !… » Bien heureux, quand ils ne vous lancent pas dans les jambes des pierres, pour vous faire tomber !

--- Bah ! il ne manque pas non plus de braves gens, parmi eux ; et quel bien ils peuvent faire ! Les méchantes bêtes, il y en a partout ; cela ne tient pas au métier. Connais-tu rien de pire, dis-moi, qu’un artiste sans bonté, vaniteux et aigri, pour qui le monde est une proie, qu’il enrage de ne pouvoir happer ? Il faut s’armer de patience. Point de mal, qui ne puisse servir à quelque bien. Le pire critique nous est utile ; il est un entraîneur ; il ne nous permet pas de flâner sur la route. Chaque fois que nous croyons être au but, la meute nous mord les fesses. En marche ! Plus loin ! Plus haut ! Elle se lassera plutôt de me poursuivre que moi de marcher devant elle. Redis-toi le mot arabe : « On ne tourmente pas les arbres stériles. Ceux-là seuls sont battus de pierres, dont le front est couronné de fruits d’or »… Plaignons les artistes qu’on épargne. Ils resteront à mi-chemin, paresseusement assis. Quand ils voudront se relever, leurs jambes courbaturées se refuseront à marcher. Vivent mes amis les ennemis ! Ils m’ont fait plus de bien, dans ma vie, que mes ennemis, les amis !

Emmanuel ne pouvait s’empêcher de sourire. Puis, il disait :

--- Tout de même, ne trouves-tu pas dur, un vétéran comme toi, de te voir faire la leçon par des conscrits, qui en sont à leur première bataille ?

--- Ils m’amusent, dit Christophe. Cette arrogance est le signe d’un sang jeune et bouillant qui aspire à se répandre. Je fus ainsi, jadis. Ce sont les giboulées de mars, sur la terre qui renaît… Qu’ils nous fassent la leçon ! Ils ont raison, après tout. Aux vieux, de se mettre à l’école des jeunes ! Ils ont profité de nous, ils sont ingrats : c’est dans l’ordre des choses. Mais, riches de nos efforts, ils vont plus loin que nous, ils réalisent ce que nous avons tenté. S’il nous reste encore quelque jeunesse, apprenons, à notre tour, et tâchons de nous renouveler. Si nous ne le pouvons pas, si nous sommes trop vieux, réjouissons-nous en eux. Il est beau de voir les refloraisons perpétuelles de l’âme humaine qui semblait épuisée, l’optimisme vigoureux de ces jeunes gens, leur joie de l’action aventureuse, ces races qui renaissent, pour la conquête du monde.

--- Que seraient-ils sans nous ? Cette joie est sortie de nos larmes. Cette force orgueilleuse est la fleur des souffrances de toute une génération. Sic vos non vobis

--- La vieille parole se trompe. C’est pour nous que nous avons travaillé, en créant une race d’hommes qui nous dépassent. Nous avons amassé leur épargne, nous l’avons défendue dans une bicoque mal fermée, où tous les vents sifflaient ; il nous fallait nous arc-bouter aux portes pour empêcher la mort d’entrer. Par nos bras fut frayée la voie triomphale où nos fils vont marcher. Nos peines ont sauvé l’avenir. Nous avons mené l’Arche, au seuil de la Terre Promise. Elle y pénétrera, avec eux, et par nous.

--- Se souviendront-ils jamais de ceux qui ont traversé les déserts, portant le feu sacré, les dieux de notre race, et eux, ces enfants, qui maintenant sont des hommes ? Nous avons eu, pour notre part, l’épreuve et l’ingratitude.

--- Le regrettes-tu ?

--- Non. Il y a une ivresse à sentir la grandeur tragique d’une puissante époque sacrifiée, comme la nôtre, à celle qu’elle a enfantée. Les hommes d’aujourd’hui ne seraient plus capables de goûter la joie superbe du renoncement.

--- Nous avons été les plus heureux. Nous avons gravi la montagne de Nébo, au pied de laquelle s’étendent les contrées où nous n’entrerons pas. Mais nous en jouissons plus que ceux qui entreront. Quand on descend dans la plaine, on perd de vue l’immensité de la plaine et l’horizon lointain.

L’action apaisante que Christophe exerçait sur Georges et sur Emmanuel, il en puisait l’énergie dans l’amour de Grazia. À cet amour il devait de se sentir rattaché à tout ce qui était jeune, d’avoir pour toutes les formes nouvelles de la vie une sympathie jamais lassée. Quelles que fussent les forces qui ranimaient la terre, il était avec elles, même quand elles étaient contre lui ; il n’avait point peur de l’avènement prochain de ces démocraties, qui faisaient pousser des cris d’orfraie à l’égoïsme d’une poignée de privilégiés ; il ne s’accrochait pas désespérément aux patenôtres d’un art vieilli ; il attendait, avec certitude, que des visions fabuleuses, des rêves réalisés de la science et de l’action jaillît un art plus puissant que l’ancien ; il saluait la nouvelle aurore du monde, dût la beauté du vieux monde mourir avec lui.

Grazia savait le bienfait de son amour pour Christophe ; la conscience de son pouvoir l’élevait au-dessus d’elle-même. Par ses lettres, elle exerçait une direction sur son ami. Non qu’elle eût le ridicule de prétendre à le diriger dans l’art : elle avait trop de tact et savait ses limites. Mais sa voix juste et pure était le diapason auquel il accordait son âme. Il suffisait que Christophe crût entendre, par avance, cette voix répéter sa pensée, pour qu’il ne pensât rien qui ne fût juste, pur, et digne d’être répété. Le son d’un bel instrument est, pour le musicien, pareil à un beau corps où son rêve aussitôt s’incarne. Mystérieuse fusion de deux esprits qui s’aiment : chacun ravit à l’autre ce qu’il a de meilleur ; mais c’est afin de le lui rendre, enrichi de son amour. Grazia ne craignait pas de dire à Christophe qu’elle l’aimait. L’éloignement la rendait plus libre de parler ; et aussi, la certitude qu’elle ne serait jamais à lui. Cet amour, dont la religieuse ferveur s’était communiquée à Christophe, lui était une fontaine de force et de paix.

De cette force et de cette paix, Grazia donnait aux autres bien plus qu’elle n’avait. Sa santé était brisée, son équilibre moral gravement compromis. L’état de son fils ne s’améliorait pas. Depuis deux ans, elle vivait dans des transes perpétuelles, qu’aggravait le talent meurtrier de Lionello à en jouer. Il avait acquis une virtuosité dans l’art de tenir en haleine l’inquiétude de ceux qui l’aimaient ; pour réveiller l’intérêt et tourmenter les gens, son cerveau inoccupé était fertile en inventions : c’était devenu chez lui une manie. Et le tragique fut que, tandis qu’il grimaçait la parade de la maladie, la maladie cheminait réellement ; et la mort apparut. Alors, ce qui était à prévoir s’accomplit : Grazia, que son fils avait torturée pendant des années pour un mal inventé, cessa d’y croire, lorsque le mal fut là. Le cœur a ses limites. Elle avait épuisé sa force de compassion à des mensonges. Elle traita Lionello de comédien, au moment où il disait vrai. Et après que la vérité se fut révélée, le reste de sa vie fut empoisonné de remords.

La méchanceté de Lionello n’avait pas désarmé. Sans amour pour qui que ce fût, il ne pouvait supporter qu’un de ceux qui l’entouraient eût de l’amour pour quelque autre que pour lui ; la jalousie était sa seule passion. Il ne lui suffisait pas d’avoir réussi à éloigner sa mère de Christophe ; il eût voulu la contraindre à rompre l’intimité, qui persistait entre eux. Déjà, il avait usé de son arme habituelle, --- la maladie, --- pour faire jurer à Grazia qu’elle ne se remarierait pas. Il ne se contenta point de cette promesse. Il prétendit exiger que sa mère n’écrivît plus à Christophe. Cette fois, elle se révolta ; et cet abus de pouvoir achevant de la délivrer, ce fut alors qu’elle lui dit sur ses mensonges des mots d’une sévérité cruelle, qu’elle se reprocha plus tard comme un crime : car ils jetèrent Lionello dans une crise de fureur, dont il fut réellement malade. Il le fut d’autant plus que sa mère refusa d’y croire. Alors, il souhaita, dans sa rage, de mourir afin de se venger. Il ne se doutait pas que son souhait serait exaucé.

Quand le médecin dut laisser entendre à Grazia que son fils était perdu, elle resta comme frappée de la foudre. Il lui fallut pourtant cacher son désespoir, afin de tromper l’enfant, qui l’avait si souvent trompée. Il soupçonnait que c’était sérieux, cette fois ; mais il ne voulait pas le croire ; et ses yeux quêtaient dans les yeux de sa mère ce reproche de mensonge qui l’avait mis en fureur, alors qu’il mentait. Vint l’heure où il ne fut plus possible de douter. Alors, ce fut terrible pour lui et pour les siens : il ne voulait pas mourir…

Lorsque Grazia le vit enfin endormi, elle n’eut pas un cri, elle ne fit pas une plainte ; elle étonna les siens par son silence ; il ne lui restait plus assez de force pour souffrir ; elle n’avait qu’un désir : s’endormir, à son tour. Cependant, elle continua d’accomplir tous les actes de sa vie, avec le même calme, en apparence. Après quelques semaines, son sourire reparut même sur sa bouche, plus silencieuse. Personne ne se doutait de sa détresse. Christophe, moins que tout autre. Elle s’était contentée de lui écrire la nouvelle, sans rien lui dire d’elle-même. Aux lettres de Christophe, débordantes d’affection inquiète, elle ne répondit pas. Il voulait venir : elle le pria de n’en rien faire. Au bout de deux ou trois mois, elle reprit avec lui le ton grave et serein, qu’elle avait, avant. Elle eût jugé criminel de se décharger sur lui du poids de sa faiblesse. Elle savait combien l’écho de tous ses sentiments résonnait en lui, et comme il avait besoin de s’appuyer sur elle. Elle ne s’imposait pas une contrainte douloureuse. C’était une discipline qui la sauvait. Dans sa lassitude de vie, deux seules choses la faisaient vivre : l’amour de Christophe, et le fatalisme qui, dans la douleur comme dans la joie, formait le fond de sa nature italienne. Ce fatalisme n’avait rien d’intellectuel : il était l’instinct animal, qui fait marcher la bête harassée, sans qu’elle sente sa fatigue, dans un rêve aux yeux fixes, oubliant les pierres du chemin et son corps, jusqu’à ce qu’il tombe. Ce fatalisme soutenait son corps. L’amour soutenait son cœur. À présent que sa vie était usée, elle vivait en Christophe. Pourtant, elle évitait, avec plus de soin que jamais, d’exprimer dans ses lettres l’amour qu’elle avait pour lui. Sans doute, parce que cet amour était plus grand. Mais aussi, parce qu’elle sentait peser dessus le veto du petit mort, qui lui faisait un crime de cette affection. Alors, elle se taisait, elle s’obligeait à ne plus écrire, de quelque temps.

Christophe ne comprenait pas les raisons de ces silences. Parfois, il saisissait, dans le ton uni et tranquille d’une lettre, des accents inattendus où semblait frémir une voix passionnée. Il en était bouleversé ; mais il n’osait rien dire ; à peine l’osait-il remarquer ; il était comme un homme qui retient son souffle et qui craint de respirer, de peur que l’illusion ne cesse. Il savait que, presque infailliblement, ces accents seraient rachetés, dans la lettre suivante, par une froideur voulue… Puis, de nouveau, le calme… Mecresstille

Georges et Emmanuel se trouvaient réunis chez Christophe. C’était une après-midi. L’un et l’autre étaient pleins de leurs soucis personnels : Emmanuel, de ses déboires littéraires, et Georges, d’une déconvenue dans un concours de sport. Christophe les écoutait avec bonhomie et les raillait affectueusement. On sonna. Georges alla ouvrir. Un domestique apportait une lettre, de la part de Colette. Christophe se mit près de la fenêtre, pour la lire. Ses deux amis avaient repris leur discussion ; ils ne voyaient pas Christophe, qui leur tournait le dos. Il sortit de la chambre, sans qu’ils y prissent garde. Et quand ils le remarquèrent, ils n’en furent pas surpris. Mais comme son absence se prolongeait, Georges alla frapper à la porte de l’autre chambre. Il n’y eut pas de réponse. Georges n’insista point, connaissant les façons bizarres de son vieil ami. Quelques minutes après, Christophe revint. Il avait l’air très calme, très las, très doux. Il s’excusa de les avoir laissés, reprit la conversation où il l’avait interrompue, leur parlant de leurs ennuis avec bonté, et leur disant des choses qui leur faisaient du bien. Le ton de sa voix les émouvait, sans qu’ils sussent pourquoi.

Ils le quittèrent. Au sortir de chez lui, Georges alla chez Colette. Il la trouva en larmes. Aussitôt qu’elle le vit, elle accourut, demandant :

--- Et comment a-t-il supporté le coup, le pauvre ami ? C’est affreux !

Georges ne comprenait pas. Et Colette lui apprit qu’elle venait de faire porter à Christophe la nouvelle de la mort de Grazia.

Elle était partie, sans avoir eu le temps de dire adieu à personne. Depuis quelques mois, les racines de sa vie étaient presque arrachées ; il avait suffi d’un souffle pour l’abattre. La veille de la rechute de grippe qui l’emporta, elle avait reçu une bonne lettre de Christophe. Elle en était tout attendrie. Elle eût voulu l’appeler auprès d’elle ; elle sentait que tout le reste, que tout ce qui les séparait, était faux et coupable. Très lasse, elle remit au lendemain, pour lui écrire. Le lendemain, elle dut rester alitée. Elle commença une lettre, qu’elle n’acheva pas : elle avait le vertige, la tête lui tournait ; d’ailleurs, elle hésitait à parler de son mal, elle craignait de troubler Christophe. Il était pris en ce moment par les répétitions d’une œuvre chorale et symphonique, écrite sur un poème d’Emmanuel : le sujet les avait passionnés tous deux, car c’était un peu le symbole de leur propre destinée : La Terre promise. Christophe en avait souvent parlé à Grazia. La première devait avoir lieu, la semaine suivante… Il ne fallait pas l’inquiéter. Grazia fit, dans sa lettre, allusion à un simple rhume. Puis, elle trouva que c’était encore trop. Elle déchira la lettre, et elle n’eut pas la force d’en recommencer une autre. Elle se dit qu’elle écrirait, le soir. Le soir, il était trop tard. Trop tard pour le faire appeler. Trop tard même pour écrire… Comme les choses vont vite ! Quelques heures suffisent à détruire ce qu’il a fallu des siècles pour former… Grazia eut à peine le temps de donner à sa fille l’anneau qu’elle avait au doigt, et elle la pria de le remettre à son ami. Elle n’avait pas été, jusque-là, très intime avec Aurora. À présent qu’elle partait, elle contemplait passionnément le visage de celle qui restait ; elle s’attachait à la main qui transmettrait son étreinte ; et elle pensait avec joie :

--- Je ne m’en vais pas tout à fait.

« Quid ? hic, inquam, quis est qui complet aures meas tantus et tam dulcis sonus !… »

(Songe de Scipion).

Un élan de sympathie ramena Georges chez Christophe, après avoir quitté Colette. Depuis longtemps il savait, par les indiscrétions de celle-ci, la place que Grazia tenait dans le cœur de son vieil ami ; et même --- (la jeunesse n’est guère respectueuse) --- il s’en était parfois égayé. Mais en ce moment, il ressentait avec une vivacité généreuse la douleur qu’une telle perte devait causer à Christophe ; et il avait besoin de courir à lui, de l’embrasser, de le plaindre. Connaissant la violence de ses passions, --- la tranquillité que Christophe avait montrée tout à l’heure l’inquiétait. Il sonna à la porte. Rien ne bougea. Il sonna de nouveau et frappa, de la façon convenue entre Christophe et lui. Il entendit remuer un fauteuil, et un pas lent et lourd qui venait. Christophe ouvrit. Sa figure était si calme que Georges, prêt à se jeter dans ses bras, s’arrêta ; il ne sut plus que dire. Christophe demanda doucement :

--- C’est toi, mon petit. Tu as oublié quelque chose ?

Georges, troublé, balbutia :

--- Oui.

--- Entre.

Christophe alla se rasseoir dans le fauteuil où il était avant l’arrivée de Georges ; près de la fenêtre, la tête appuyée contre le dossier, il regardait les toits en face et le ciel du soir qui rougeoyait. Il ne s’occupait pas de Georges. Le jeune homme faisait semblant de chercher sur la table, tout en jetant à la dérobée un coup d’œil vers Christophe. Le visage de celui-ci était immobile ; les reflets du soleil couchant illuminaient le haut des joues et une partie du front. Georges, machinalement, passa dans la pièce voisine, --- la chambre à coucher, --- comme pour continuer ses recherches. C’était là que Christophe s’était enfermé tout à l’heure avec la lettre. Elle était encore là, sur le lit non défait, qui portait l’empreinte d’un corps. Par terre, sur le tapis, un livre avait glissé. Il était resté ouvert, sur une page froissée. Georges le ramassa et lut, dans l’Évangile, la rencontre de Madeleine avec le Jardinier.

Il revint dans la première pièce, remua quelques objets, à droite, à gauche, pour se donner une contenance, regarda de nouveau Christophe qui n’avait pas bougé. Il eût voulu lui dire combien il le plaignait. Mais Christophe était si lumineux que Georges sentit que toute parole eût été déplacée. C’était lui qui aurait eu plutôt besoin de consolations. Il dit timidement :

--- Je m’en vais.

Christophe, sans tourner la tête, dit :

--- Au revoir, mon petit.

Georges s’en alla, et ferma la porte sans bruit.

Christophe resta longtemps ainsi. La nuit vint. Il ne souffrait point, il ne méditait point, il ne voyait aucune image précise. Il était comme un homme fatigué, qui écoute une grande musique indistincte, sans chercher à la comprendre. La nuit était avancée, quand il se leva, courbaturé. Il se jeta sur son lit, et s’endormit, d’un sommeil lourd. La symphonie continuait de bruire…

Et voici qu’il la vit, elle, la bien-aimée… Elle lui tendait les mains, et souriait, disant :

--- Maintenant, tu as passé la région du feu.

Alors, son cœur se fondit. Une paix indicible remplissait les espaces étoiles, où la musique des sphères étendait ses grandes nappes immobiles et profondes…

Quand il se réveilla (le jour était revenu,) l’étrange bonheur persistait, avec la lueur lointaine des paroles entendues. Il sortit de son lit. Un enthousiasme silencieux et sacré le soulevait.

… Or vedi, figlio, tra Beatrice e te è questo muro…

Entre Béatrice et lui, le mur était franchi.

Il y avait longtemps déjà que plus de la moitié de son âme était de l’autre côté. À mesure que l’on vit, à mesure que l’on crée, à mesure que l’on aime et qu’on perd ceux qu’on aime, on échappe davantage à la mort. À chaque nouveau coup qui nous frappe, à chaque œuvre nouvelle qu’on frappe, on s’évade de soi, on se sauve dans l’œuvre qu’on a créée, dans l’âme qu’on aimait et qui nous a quittés. À la fin, Rome n’est plus dans Rome ; le meilleur de soi est en dehors de soi. La seule Grazia le retenait encore, de ce côté du mur. Et voici qu’à son tour… À présent, la porte était fermée sur le monde de la douleur.

Il vécut une période d’exaltation secrète. Il ne sentait plus le poids d’aucune chaîne. Il n’attendait plus rien des choses. Il ne dépendait plus de rien. Il était libéré. La lutte était finie. Sorti de la zone des combats et du cercle où régnait le Dieu des mêlées héroïques, Dominus Deus Sabaoth, il regardait à ses pieds s’effacer dans la nuit la torche du Buisson Ardent. Qu’elle était loin, déjà ! Quand elle avait illuminé sa route, il se croyait arrivé presque au faîte. Et depuis, quel chemin il avait parcouru ! Cependant, la cime ne paraissait pas plus proche. Il ne l’atteindrait jamais, (il le voyait maintenant), dût-il marcher pendant l’éternité. Mais quand on est entré dans le cercle de lumière et qu’on sait qu’on ne laisse pas derrière soi les aimés, l’éternité n’est pas trop longue pour faire route avec eux.

Il condamna sa porte. Personne n’y frappa. Georges avait dépensé d’un coup toute sa force de compassion ; rentré chez lui, rassuré, le lendemain il n’y pensait plus. Colette était partie pour Rome. Emmanuel ne savait rien ; et, susceptible comme toujours, il gardait un silence piqué, parce que Christophe ne lui avait pas rendu sa visite. Christophe ne fut pas troublé dans le colloque muet qu’il eut pendant des jours avec celle qu’il portait maintenant dans son âme, comme la femme enceinte porte son cher fardeau. Émouvant entretien, qu’aucun mot n’eût traduit. À peine la musique pouvait-elle l’exprimer. Quand le cœur était plein, plein jusqu’à déborder, Christophe, immobile, les yeux clos, l’écoutait chanter. Ou, des heures, assis devant son piano, il laissait ses doigts parler. Durant cette période, il improvisa plus que dans le reste de sa vie. Il n’écrivait pas ses pensées. À quoi bon ?

Quand, après plusieurs semaines, il recommença à sortir et à voir les autres hommes, sans que personne de ses intimes, sauf Georges, eût un soupçon de ce qui s’était passé, le démon de l’improvisation persista quelque temps encore. Il visitait Christophe, aux heures où on l’attendait le moins. Un soir, chez Colette, Christophe se mit au piano et joua pendant près d’une heure, se livrant tout entier, oubliant que le salon était plein d’indifférents. Ils n’avaient pas envie de rire. Ces terribles improvisations subjuguaient et bouleversaient. Ceux même qui n’en comprenaient pas le sens avaient le cœur serré ; et les larmes étaient venues aux yeux de Colette… Lorsque Christophe eut fini, il se retourna brusquement ; il vit l’émotion des gens, et, haussant les épaules, --- il rit.

Il était arrivé au point où la douleur, aussi, est une force, --- une force qu’on domine. La douleur ne l’avait plus, il avait la douleur ; elle pouvait s’agiter et secouer les barreaux : il la tenait en cage.

De cette époque datent ses œuvres les plus poignantes, et aussi les plus heureuses : une scène de l’Évangile, que Georges reconnut :

« Mulier, quid ploras ? » --- « Quia tulerunt Dominum meum, et nescio ubi posuerunt eum. »

Et cum haec dixisset, conversa est retrorsum, et vidit Jesum stantem : et non sciebat quia Jesus est.

--- une série de lieder tragiques sur les vers de cantares populaires d’Espagne, entre autres une sombre chanson, amoureuse et funèbre, comme une flamme noire :

Quisiera ser el sepulcro Donde á ti te han de enterrar, Para tenerte en mis brazos Por toda la eternidad.

(« Je voudrais être le sépulcre, où l’on doit t’ensevelir, afin de te tenir dans mes bras, pour toute l’éternité. »)

et deux symphonies, intitulées l’île des Calmes, et le Songe de Scipion, où se réalise plus intimement qu’en aucune autre des œuvres de Jean-Christophe Krafft l’union des plus belles forces musicales de son temps : la pensée affectueuse et savante d’Allemagne aux replis ombreux, la mélodie passionnée d’Italie, et le vif esprit de France, riche de rythmes fins et d’harmonies nuancées.

Cet « enthousiasme que produit le désespoir, au moment d’une grande perte », dura un ou deux mois. Après quoi, Christophe reprit son rang dans la vie, d’un cœur robuste et d’un pas assuré. Le vent de la mort avait soufflé les derniers brouillards du pessimisme, le gris de l’âme stoïcienne, et les fantasmagories du clair-obscur mystique. L’arc-en-ciel avait lui sur les nuées, qui s’effaçaient. Le regard du ciel, plus pur, comme lavé par les larmes, souriait au travers. C’était le soir tranquille sur les monts.

QUATRIÈME PARTIE

L’incendie qui couvait dans la forêt d’Europe commençait à flamber. On avait beau l’éteindre, ici ; plus loin, il se rallumait ; avec des tourbillons de fumée et une pluie d’étincelles, il sautait d’un point à l’autre et brûlait les broussailles sèches. À l’Orient, déjà, des combats d’avant-garde préludaient à la grande guerre des nations. L’Europe tout entière, l’Europe hier encore sceptique et apathique, comme un bois mort, était la proie du feu. Le désir du combat possédait toutes les âmes. À tout instant, la guerre était sur le point d’éclater. On l’étouffait, elle renaissait. Le prétexte le plus futile lui était un aliment. Le monde se sentait à la merci d’un hasard, qui déchaînerait la mêlée. Il attendait. Sur les plus pacifiques pesait le sentiment de la nécessité. Et des idéologues, s’abritant sous l’ombre massive du cyclope Proudhon, célébraient dans la guerre le plus beau titre de noblesse de l’homme…

C’était donc à cela que devait aboutir la résurrection physique et morale des races d’Occident ! C’était à ces boucheries que les précipitaient les courants d’action et de foi passionnées ! Seul, un génie napoléonien eût pu fixer à cette course aveugle un but prévu et choisi. Mais de génie d’action, il n’y en avait nulle part, en Europe. On eût dit que le monde eût, pour le gouverner, fait choix des plus médiocres. La force de l’esprit humain était ailleurs. --- Alors, il ne restait plus qu’à s’en remettre à la pente qui vous entraîne. Ainsi faisaient gouvernants et gouvernés. L’Europe offrait l’aspect d’une vaste veillée d’armes.

Christophe se souvenait d’une veillée analogue, où il avait près de lui le visage anxieux d’Olivier. Mais les menaces de guerre n’avaient été, dans ce temps, qu’un nuage orageux qui passe. À présent, elles couvraient de leur ombre toute l’Europe. Et le cœur de Christophe, aussi, avait changé. À ces haines de nations, il ne pouvait plus prendre part. Il se trouvait dans l’état d’esprit de Gœthe, en 1813. Comment combattre, sans haine ? Et comment haïr, sans jeunesse ? La zone de la haine était désormais passée. De ces grands peuples rivaux, lequel lui était le moins cher ? Il avait appris à connaître leurs mérites à tous, et ce que le monde leur devait. Quand on est parvenu à un certain degré de l’âme, « on ne connaît plus de nations, on ressent le bonheur ou le malheur des peuples voisins, comme le sien propre ». Les nuées d’orage sont à vos pieds. Autour de soi, on n’a plus que le ciel, --- « tout le ciel, qui appartient à l’aigle ».

Quelquefois, cependant, Christophe était gêné par l’hostilité ambiante. On lui faisait trop sentir, à Paris, qu’il était de la race ennemie ; même son cher Georges ne résistait pas au plaisir d’exprimer devant lui des sentiments sur l’Allemagne, qui l’attristaient. Alors, il s’éloignait ; il prenait pour prétexte le désir qu’il avait de revoir la fille de Grazia ; il allait, pour quelque temps, à Rome. Mais il n’y trouvait pas un milieu plus serein. La grande peste d’orgueil nationaliste s’était répandue là. Elle avait transformé le caractère italien. Ces gens, que Christophe avait connus indifférents et indolents, ne rêvaient plus que de gloire militaire, de combats, de conquêtes, d’aigles romaines volant sur les sables de Libye ; ils se croyaient revenus au temps des Empereurs. L’admirable était que, de la meilleure foi du monde, les partis d’opposition, socialistes, cléricaux, aussi bien que monarchistes, partageaient ce délire, sans croire le moins du monde être infidèles à leur cause. C’est là qu’on voit le peu que pèsent la politique et la raison humaine, quand soufflent sur les peuples les grandes passions épidémiques. Celles-ci ne se donnent même pas la peine de supprimer les passions individuelles ; elles les utilisent : tout converge au même but. Aux époques d’action, il en fut toujours ainsi. Les armées d’Henri IV, les Conseils de Louis XIV, qui forgèrent la grandeur française, comptaient autant d’hommes de raison et de foi que de vanité, d’intérêt et de bas épicurisme. Jansénistes et libertins, puritains et verts-galants, en servant leurs instincts, ont servi le même destin. Dans les prochaines guerres, internationalistes et pacifistes feront sans doute le coup de feu, en étant convaincus, comme leurs aïeux de la Convention, que c’est pour le bien des peuples et le triomphe de la paix.

Christophe, souriant avec un peu d’ironie, regardait, de la terrasse du Janicule, la ville disparate et harmonieuse, symbole de l’univers qu’elle domina : ruines calcinées, façades « baroques », bâtisses modernes, cyprès et roses enlacés, --- tous les siècles, tous les styles, fondus en une forte et cohérente unité sous la lumière intelligente. Ainsi, l’esprit doit rayonner sur l’univers en lutte l’ordre et la lumière, qui sont en lui.

Christophe demeurait peu à Rome. L’impression que cette ville faisait sur lui était trop forte : il en avait peur. Pour bien profiter de cette harmonie, il fallait qu’il l’écoutât à distance ; il sentait qu’à rester, il eût couru le risque d’être absorbé par elle, comme tant d’autres de sa race. --- De temps en temps, il faisait quelques séjours en Allemagne. Mais, en fin de compte, et malgré l’imminence d’un conflit franco-allemand, c’était Paris qui l’attirait toujours. Sans doute, il y avait son Georges, son fils adoptif. Mais les raisons d’affection n’étaient pas les seules qui eussent prise sur lui. D’autres raisons, de l’ordre intellectuel, n’étaient pas les moins fortes. Pour un artiste habitué à la pleine vie de l’esprit, qui se mêle généreusement à toutes les passions de la grande famille humaine, il était difficile de se réhabituer à vivre en Allemagne. Les artistes n’y manquaient point. L’air manquait aux artistes. Ils étaient isolés du reste de la nation ; elle se désintéressait d’eux ; d’autres préoccupations, sociales ou pratiques, absorbaient l’esprit public. Les poètes s’enfermaient, avec un dédain irrité, dans leur art dédaigné ; ils mettaient leur orgueil à trancher les derniers liens qui le rattachaient à la vie de leur peuple ; ils n’écrivaient que pour quelques-uns : petite aristocratie pleine de talent, raffinée, inféconde, elle-même divisée en des cercles rivaux de fades initiés, ils étouffaient dans l’étroit espace où ils étaient parqués ; incapables de l’élargir, ils s’acharnaient à le creuser ; ils retournaient le terrain, jusqu’à ce qu’il fût épuisé. Alors, ils se perdaient dans leurs rêves anarchiques, et ils ne se souciaient même pas de mettre en commun leurs rêves. Chacun se débattait sur place, dans le brouillard. Nulle lumière commune. Chacun ne devait attendre de lumière que de soi.

Là-bas, au contraire, de l’autre côté du Rhin, chez les voisins de l’Ouest, soufflaient périodiquement sur l’art les grands vents des passions collectives, les tourmentes publiques. Et, dominant la plaine, comme leur tour Eiffel au-dessus de Paris, luisait au loin le phare jamais éteint d’une tradition classique, conquise par des siècles de labeur et de gloire, transmise de main en main, et qui, sans asservir ni contraindre l’esprit, lui indiquait la route que les siècles ont suivie, et faisait communier tout un peuple dans sa lumière. Plus d’un esprit allemand, --- oiseaux égarés dans la nuit, --- venaient à tire d’ailes vers le fanal lointain. Mais qui se doute, en France, de la force de sympathie qui pousse vers la France tant de cœurs généreux de la nation voisine ! Tant de loyales mains tendues, qui ne sont pas responsables des crimes de la politique !… Et vous ne nous voyez pas non plus, frères d’Allemagne, qui vous disons : « Voici nos mains. En dépit des mensonges et des haines, on ne nous séparera point. Nous avons besoin de vous, vous avez besoin de nous, pour la grandeur de notre esprit et de nos races. Nous sommes les deux ailes de l’Occident. Qui brise l’une, le vol de l’autre est brisé. Vienne la guerre ! Elle ne rompra point l’étreinte de nos mains et l’essor de nos génies fraternels. »

Ainsi pensait Christophe. Il sentait à quel point les deux peuples se complètent mutuellement, et comme leur esprit, leur art, leur action sont infirmes et boiteux, privés du secours l’un de l’autre. Pour lui, originaire de ces pays du Rhin, où se mêlent en un flot les deux civilisations, il avait eu, dès son enfance, l’instinct de leur union nécessaire ; tout le long de sa vie, l’effort inconscient de son génie avait été de maintenir l’équilibre et l’aplomb des deux puissantes ailes. Plus il était riche de rêves germaniques, plus il avait besoin de la clarté d’esprit et de l’ordre latins. De là, que la France lui était si chère. Il y goûtait le bienfait de se connaître mieux et de se maîtriser. En elle seule, il était lui-même, tout entier.

Il prenait son parti des éléments qui cherchaient à lui nuire. Il s’assimilait les énergies étrangères à la sienne. Un vigoureux esprit, quand il se porte bien, absorbe toutes les forces, même celles qui lui sont ennemies ; et il en fait sa chair. Il vient même un moment où l’on est plus attiré par ce qui vous ressemble le moins : car l’on y trouve une plus abondante pâture.

De fait, Christophe avait plus de plaisir aux œuvres de certains artistes qu’on lui opposait comme rivaux, qu’à celles de ses imitateurs : --- car il avait des imitateurs, qui se disaient ses disciples, à son grand désespoir. C’étaient de braves garçons, pleins de vénération pour lui, laborieux, estimables, doués de toutes les vertus. Christophe eût donné beaucoup pour aimer leur musique ; mais --- (c’était bien sa chance !) --- il n’y avait pas moyen : il la trouvait nulle. Il était mille fois plus séduit par le talent de musiciens qui lui étaient personnellement antipathiques et qui représentaient en art des tendances ennemies des siennes… Eh ! qu’importe ? Ceux-ci, du moins, vivaient ! La vie est, par elle-même, une telle vertu que qui en est dépourvu, fût-il doué de toutes les autres vertus, ne sera jamais un honnête homme tout à fait, car il n’est pas tout à fait un homme. Christophe disait, en plaisantant, qu’il ne reconnaissait comme disciples que ceux qui le combattaient. Et quand un jeune artiste venait lui parler de sa vocation musicale, et croyait s’attirer sa sympathie, en le flagornant, il lui demandait :

--- Ainsi, ma musique vous satisfait ? C’est de cette manière que vous exprimeriez votre amour, ou votre haine ?

--- Oui, maître.

--- Eh bien, taisez-vous. Vous n’avez donc rien à dire.

Cette horreur des esprits soumis, qui sont nés pour obéir, ce besoin de respirer d’autres pensées que la sienne, l’attirait de préférence dans des milieux dont les idées étaient diamétralement opposées aux siennes. Il avait comme amis des gens pour qui son art, sa foi idéaliste, ses conceptions morales étaient lettre morte ; ils avaient des façons différentes d’envisager la vie, l’amour, le mariage, la famille, tous les rapports sociaux : --- de bonnes gens d’ailleurs, mais qui semblaient appartenir à une autre époque de l’évolution morale ; les angoisses et les scrupules qui avaient devoir une partie de la vie de Christophe leur eussent été incompréhensibles. Tant mieux pour eux, sans doute ! Christophe ne désirait pas les leur faire comprendre. Il ne demandait pas aux autres, en pensant comme lui, d’affermir sa pensée : de sa pensée, il était sûr. Il leur demandait d’autres pensées à connaître, d’autres âmes à aimer. Aimer, connaître, toujours plus. Voir et apprendre à voir. Il avait fini, non seulement par admettre chez les autres des tendances d’esprit qu’il avait autrefois combattues, mais par s’en réjouir : car elles lui paraissaient contribuer à la fécondité de l’univers. Il en aimait mieux Georges de ne pas prendre la vie au tragique, comme lui. L’humanité serait trop pauvre et de couleur trop grise, si elle était uniformément revêtue du sérieux moral, de la contrainte héroïque dont Christophe était armé. Elle avait besoin de joie, d’insouciance, d’audace irrévérencieuse à l’égard des idoles, de toutes les idoles, même des plus saintes. Vive « le sel gaulois, qui ravive la terre » ! Le scepticisme et la foi ne sont pas moins nécessaires. Le scepticisme, qui ronge la foi d’hier, va préparer la place à la foi de demain… Comme tout s’éclaire pour qui, s’éloignant de la vie, ainsi que d’un beau tableau, voit se fondre en une harmonieuse magie les couleurs divisées qui, de près, se heurtaient !

Les yeux de Christophe s’étaient ouverts à l’infinie variété du monde matériel, comme du monde moral. Ç’avait été une de ses conquêtes principales, depuis le premier voyage en Italie. À Paris, il s’était lié surtout avec des peintres et des sculpteurs ; il trouvait que le meilleur du génie français était en eux. La hardiesse triomphante, avec laquelle ils poursuivaient, ils étreignaient le mouvement, la couleur qui vibre, ils arrachaient les voiles dont s’enveloppe la vie, faisait bondir le cœur, d’allégresse. Richesse inépuisable, pour celui qui sait voir, d’une goutte de lumière, d’une seconde de vie ! Que compte, auprès de ces délices souveraines de l’esprit, le vain tumulte des disputes et des guerres ?… Mais ces disputes mêmes et ces guerres font partie du merveilleux spectacle. Il faut tout embrasser, et vaillamment, joyeusement, jeter dans la fonte ardente de notre cœur et les forces qui nient et celles qui affirment, ennemies et amies, tout le métal de vie. La fin de tout, c’est la statue qui s’élabore en nous, le fruit divin de l’esprit ; et tout est bon qui contribue à le rendre plus beau, fût-ce au prix de notre sacrifice. Qu’importe celui qui crée ? Il n’y a de réel que ce qu’on crée… Vous ne nous atteignez pas, ennemis qui voulez nous nuire. Nous sommes hors de vos coups… Vous mordez le manteau vide. Il y a beau temps que je suis ailleurs.

Sa création musicale avait pris des formes plus sereines. Ce n’étaient plus les orages du printemps, qui naguère s’amassaient, éclataient, disparaissaient soudain. C’étaient les blancs nuages de l’été, montagnes de neige et d’or, grands oiseaux de lumière, qui planent avec lenteur et remplissent le ciel… Créer. Moissons qui mûrissent, au soleil calme d’août…

D’abord, une torpeur vague et puissante, l’obscure joie de la grappe pleine, de l’épi gonflé, de la femme enceinte qui couve son fruit mûr. Un bourdonnement d’orgue ; la ruche où les abeilles chantent, au fond du panier… De cette musique sombre et dorée, comme un rayon de miel d’automne, peu à peu se détache le rythme qui la mène ; la ronde des planètes se dessine ; elle tourne…

Alors, la volonté paraît. Elle saute sur la croupe du rêve hennissant qui passe, et le serre entre ses genoux. L’esprit reconnaît les lois du rythme qui l’entraîne ; il dompte les forces déréglées, et leur fixe la voie et le but où il va. La symphonie de la raison et de l’instinct s’organise. L’ombre s’éclaire. Sur le long ruban de route qui se déroule, se marquent par étapes des foyers lumineux, qui seront à leur tour dans l’œuvre en création les noyaux de petits mondes planétaires enchaînés à l’enceinte de leur système solaire…

Les grandes lignes du tableau sont désormais arrêtées. À présent son visage surgit de l’aube incertaine. Tout se précise : l’harmonie des couleurs et le trait des figures. Pour mener l’œuvre à son achèvement, toutes les ressources de l’être sont mises à réquisition. La cassolette de mémoire est ouverte, et ses parfums s’exhalent. L’esprit déchaîne les sens ; il les laisse délirer, et se tait ; mais, tapi à côté, il les guette et il choisit sa proie…

Tout est prêt ; l’équipe de manœuvres exécute, avec les matériaux ravis aux sens, l’œuvre dessinée par l’esprit. Il faut au grand architecte de bons ouvriers qui sachent leur métier et ne ménagent point leurs forces. La cathédrale s’achève.

« Et Dieu contemple son œuvre. Et Il voit qu’elle n’est pas bonne encore. »

L’œil du maître embrasse l’ensemble de sa création ; et sa main parfait l’harmonie…

Le rêve est accompli. Te Deum

Les blancs nuages de l’été, grands oiseaux de lumière, planent avec lenteur ; et le ciel est couvert de leurs ailes éployées.

Il s’en fallait pourtant que sa vie fût réduite tout entière à son art. Un homme de sa sorte ne peut se passer d’aimer ; et non pas seulement de cet amour égal, que l’esprit de l’artiste répand sur tout ce qui est : non, il faut qu’il préfère ; il faut qu’il se donne à des êtres de son choix. Ce sont les racines de l’arbre. Par là se renouvelle tout le sang de son cœur.

Le sang de Christophe n’était pas près d’être tari. Un amour le baignait, qui formait le meilleur de sa joie. Un double amour, pour la fille de Grazia et le fils d’Olivier. Il les unissait dans sa pensée. Il allait les unir, dans la réalité.

Georges et Aurora s’étaient rencontrés chez Colette. Aurora habitait dans la maison de sa cousine. Elle passait une partie de l’année à Rome, le reste du temps à Paris. Elle avait dix-huit ans, Georges cinq ans de plus. Grande, droite, élégante, la tête petite et la figure large, blonde, le teint hâlé, une petite ombre de duvet sur la lèvre, les yeux clairs dont le regard riant ne se fatiguait pas à penser, le menton un peu charnu, les mains brunes, de beaux bras ronds et robustes et la gorge bien faite, elle avait un air gai, matériel et fier. Nullement intellectuelle, très peu sentimentale, elle avait hérité de sa mère sa nonchalante paresse. Elle dormait à poings fermés, onze heures, tout d’un trait. Le reste du temps, elle flânait, en riant, à demi éveillée. Christophe la nommait Dornröschen, --- la Belle au Bois dormant. Elle lui rappelait sa petite Sabine. Elle chantait en se couchant, elle chantait en se levant, elle riait sans raison, d’un bon rire enfantin, en avalant son rire, comme un hoquet. On ne savait à quoi elle passait ses journées. Tous les efforts de Colette pour la parer de ce brillant factice, qu’on plaque si aisément sur l’esprit des jeunes filles, comme un vernis laqué, avaient été perdus : le vernis ne tenait point. Elle n’apprenait rien ; elle mettait des mois à lire un livre, qu’elle trouvait très beau, sans pouvoir se souvenir, huit jours après, du titre ni du sujet ; elle faisait sans trouble des fautes d’orthographe et commettait, en parlant de choses savantes, des erreurs drolatiques. Elle était rafraîchissante par sa jeunesse, sa gaieté, son manque d’intellectualisme, même par ses défauts, par son étourderie qui touchait quelquefois à l’indifférence, par son naïf égoïsme. Si spontanée, toujours. Cette petite fille, simple et paresseuse, savait être, à ses heures, coquette, innocemment : alors, elle tendait ses lignes aux petits jeunes gens, elle faisait de la peinture en plein air, jouait des nocturnes de Chopin, promenait des livres de poésie qu’elle ne lisait point, avait des conversations idéalistes et des chapeaux qui ne l’étaient pas moins.

Christophe l’observait et riait sous cape. Il avait pour Aurora une tendresse paternelle, indulgente et railleuse. Et il avait aussi une piété secrète, qui s’adressait à celle qu’il avait aimée autrefois et qui reparaissait, avec une jeunesse nouvelle, pour un autre amour que le sien. Personne ne connaissait la profondeur de son affection. La seule à la soupçonner était Aurora. Depuis son enfance, elle avait presque toujours vu Christophe auprès d’elle ; elle le considérait comme quelqu’un de la famille. Dans ses peines d’autrefois, moins aimée que son frère, elle se rapprochait instinctivement de Christophe. Elle devinait en lui une peine analogue ; il voyait son chagrin ; et sans se les confier, ils les mettaient en commun. Plus tard, elle avait découvert le sentiment qui unissait sa mère et Christophe ; il lui semblait qu’elle était du secret, quoiqu’ils ne l’y eussent jamais associée. Elle connaissait le sens du message, dont elle avait été chargée par Grazia mourante, et de l’anneau qui était maintenant à la main de Christophe. Ainsi, existaient entre elle et lui des liens cachés, qu’elle n’avait pas besoin de comprendre clairement, pour les sentir dans leur complexité. Elle était sincèrement attachée à son vieil ami, bien qu’elle n’eût jamais pu faire l’effort de jouer ou de lire ses œuvres. Assez bonne musicienne pourtant, elle n’avait même pas la curiosité de couper les pages d’une partition, qui lui avait été dédiée. Elle aimait à venir causer familièrement avec lui. --- Elle vint plus souvent, quand elle sut qu’elle pouvait rencontrer chez lui Georges Jeannin.

Et Georges, de son côté, n’avait jamais trouvé jusqu’alors tant d’intérêt à la société de Christophe.

Cependant, les deux jeunes gens furent lents à se douter de leurs vrais sentiments. Ils s’étaient vus d’abord, d’un regard moqueur. Ils ne se ressemblaient guère. L’un était vif-argent, et l’autre eau qui dort. Mais il ne se passa pas beaucoup de temps avant que le vif-argent s’ingéniât à paraître plus calme et que l’eau dormante se réveillât. Georges critiquait la toilette d’Aurora, son goût italien, --- un léger manque de nuances, une certaine préférence pour les couleurs tranchées. Aurora aimait à railler, imitait plaisamment la façon de parler de Georges, hâtive et un peu précieuse. Et tout en s’en moquant, tous deux prenaient plaisir… était-ce à s’en moquer, ou à s’en entretenir ? Même, ils en entretenaient aussi Christophe, qui, loin de les contredire, malicieusement transmettait de l’un à l’autre les petites flèches. Ils affectaient de ne pas s’en soucier ; mais ils faisaient la découverte qu’ils s’en souciaient beaucoup trop, au contraire ; et incapables, surtout Georges, de cacher leur dépit, ils se livraient, à la première rencontre, de vives escarmouches. Les piqûres étaient légères ; ils avaient peur de se faire du mal ; et la main qui les frappait leur était si chère qu’ils avaient plus de plaisir aux coups qu’ils recevaient qu’à ceux qu’ils portaient. Ils s’observaient curieusement, avec des yeux qui cherchaient les défauts de l’autre et y trouvaient des attraits. Mais ils n’en convenaient point. Chacun, seul avec Christophe, protestait que l’autre lui était insupportable. Ils n’en profitaient pas moins de toutes les occasions que Christophe leur offrait de se rencontrer.

Un jour qu’Aurora était chez son vieil ami et venait de lui annoncer sa visite pour le dimanche suivant, dans la matinée, --- Georges, entrant en coup de vent, selon son habitude, dit à Christophe qu’il viendrait dimanche, dans l’après-midi. Le dimanche matin, Christophe attendit vainement Aurora. À l’heure indiquée par Georges, elle parut, s’excusant d’avoir été empêchée de venir, plus tôt ; elle broda là-dessus toute une petite histoire. Christophe, qui s’amusait de son innocente rouerie, lui dit : --- C’est dommage. Tu aurais trouvé Georges ; il est venu, nous avons déjeuné ensemble ; il ne pouvait pas rester, cet après-midi.

Aurora, déconfite, n’écoutait plus ce que lui disait Christophe. Il parlait, de bonne humeur. Elle répondait distraitement ; elle n’était pas loin de lui en vouloir. On sonna. C’était Georges. Aurora fut saisie. Christophe la regardait, en riant. Elle comprit qu’il s’était moqué d’elle ; elle rit et rougit. Il la menaçait du doigt, avec malice. Brusquement, avec effusion, elle courut l’embrasser. Il lui soufflait à l’oreille :

--- Biricchina, ladroncella, furbetta

Et elle lui mettait sa main sur la bouche, pour l’obliger à se taire.

Georges ne comprenait rien à ces rires et à ces embrassades. Son air étonné, et même un peu vexé, ajoutait à la joie des deux autres.

Ainsi, Christophe travaillait à rapprocher les deux enfants. Et quand il eut réussi, il se le reprocha presque. Il les aimait autant l’un que l’autre : mais il jugeait plus sévèrement Georges ; il connaissait ses faiblesses, il idéalisait Aurora ; il se croyait responsable du bonheur de celle-ci plus que de celui de Georges : car il lui semblait que Georges était un peu son fils, était un peu lui-même. Et il se demandait s’il n’était pas coupable, en donnant à l’innocente Aurora un compagnon, qui ne l’était guère.

Mais un jour qu’il passait près d’une charmille, où les deux jeunes gens étaient assis, --- (c’était très peu de temps après leurs fiançailles) --- il entendit, avec un serrement de cœur, Aurora, qui questionnait en plaisantant Georges sur une de ses aventures passées, et Georges qui racontait, sans se faire prier. D’autres bribes d’entretiens, dont ils ne se cachaient point, lui montrèrent qu’Aurora se trouvait beaucoup plus à l’aise que lui-même dans les idées morales de Georges. Tout en étant très épris l’un de l’autre, on sentait qu’ils ne se regardaient nullement comme liés pour toujours ; ils apportaient, dans les questions relatives à l’amour et au mariage, un esprit de liberté, qui devait avoir sa beauté, mais qui tranchait singulièrement avec l’ancien système de mutuel dévouement usque ad mortem. Et Christophe regardait, avec un peu de mélancolie… Comme ils étaient déjà loin de lui ! Comme elle va vite, la barque qui emporte nos enfants !… Patience ! un jour viendra, on se retrouvera tous au port.

En attendant, la barque ne s’inquiétait guère de la route à suivre ; elle flottait à tous les vents du jour. --- Cet esprit de liberté, qui tendait à modifier les mœurs d’alors, il eût semblé naturel qu’il s’établît aussi dans les autres domaines de la pensée et de l’action. Mais il n’en était rien : la nature humaine se soucie peu de la contradiction. Dans le même temps que les mœurs devenaient plus libres, l’intelligence le devenait moins ; elle demandait à la religion de la remettre au licou. Et ce double mouvement en sens inverse s’effectuait, avec un magnifique illogisme, dans les mêmes âmes. Georges et Aurora s’étaient laissé gagner par le nouveau courant catholique, qui était en train de conquérir une partie des gens du monde et des intellectuels. Rien n’était plus curieux que la façon dont Georges, frondeur de nature, impie comme on respire, sans même y prendre garde, qui ne s’était jamais soucié ni de Dieu ni du diable, --- un vrai petit Gaulois qui se moque de tout, --- brusquement avait déclaré que la vérité était là. Il lui en fallait une ; et celle-ci s’accordait avec son besoin d’action, son atavisme de bourgeois français et sa lassitude de la liberté. Le jeune poulain avait assez vagabondé ; il revenait, de lui-même, se faire attacher à la charrue de la race. L’exemple de quelques amis avait suffi. Georges, ultra-sensible aux moindres pressions atmosphériques de la pensée environnante, fut un des premiers pris. Et Aurora le suivit, comme elle l’eût suivi n’importe où. Aussitôt, ils devinrent sûrs d’eux et méprisants pour ceux qui ne pensaient pas comme eux. Ô ironie ! Ces deux enfants frivoles étaient sincèrement croyants, alors que la pureté morale, le sérieux, l’ardent effort de Grazia et d’Olivier ne leur avaient jamais valu de l’être, malgré tout leur désir.

Christophe observait curieusement cette évolution des âmes. Il n’essayait pas de la combattre, comme l’eût voulu Emmanuel, dont le libre idéalisme s’irritait de ce retour de l’ancien ennemi. On ne combat pas le vent qui passe. On attend qu’il ait passé. La raison humaine était fatiguée. Elle venait de fournir un gigantesque effort. Elle cédait au sommeil ; et, comme l’enfant harassé d’une longue journée, avant de s’endormir, elle disait ses prières. La porte des rêves s’était rouverte : à la suite de la religion, les souffles théosophiques, mystiques, ésotériques, occultistes, visitaient le cerveau de l’Occident. La philosophie même vacillait. Leurs dieux de la pensée, Bergson, William James, titubaient. Jusqu’à la science, où se manifestaient les signes de fatigue de la raison. Un moment à passer. Laissons-les respirer. Demain, l’esprit se réveillera, plus alerte et plus libre… Le sommeil est bon, quand on a bien travaillé. Christophe, qui n’avait guère eu le temps d’y céder, était heureux, pour ses enfants, qu’ils en jouissent, à sa place, qu’ils eussent le repos de l’âme, la sécurité de la loi, la confiance absolue, imperturbable, en leurs rêves. Il n’aurait pas voulu, ni pu, faire échange avec eux. Mais il se disait que la mélancolie de Grazia et l’inquiétude d’Olivier trouvaient l’apaisement dans leurs fils et que c’était bien, ainsi.

--- « Tout ce que nous avons souffert, moi, mes amis, tant d’autres que je n’ai pas connus et qui vivaient avant nous, tout a été pour que ces deux enfants atteignissent à la joie… Cette joie, Antoinette, pour qui tu étais faite, et qui te fut refusée !… Ah ! si les malheureux pouvaient goûter, par avance, le bonheur qui sortira, un jour, de leurs vies sacrifiées ! »

Pourquoi eût-il cherché à discuter ce bonheur ? Il ne faut pas vouloir que les autres soient heureux à notre façon, mais à la leur. Tout au plus, demandait-il doucement à Georges et à Aurora qu’ils n’eussent pas trop de mépris pour ceux qui, comme lui, ne partageaient pas leur foi.

Ils ne se donnaient même pas la peine de discuter avec lui. Ils avaient l’air de se dire :

--- Il ne peut pas comprendre…

Il était, pour eux, du passé. Et, à ne rien céler, ils n’attachaient pas au passé une énorme importance. Entre eux, il leur arrivait de causer innocemment de ce qu’ils feraient plus tard, quand Christophe « ne serait plus là »… --- Pourtant, ils l’aimaient bien… Ces terribles enfants, qui poussent autour de vous, comme des lianes ! Cette force de la nature, qui se hâte, qui vous chasse…

--- « Va-t-en ! Va-t-en ! Ôte-toi de là ! À mon tour !… »

Christophe, qui entendait leur langage muet, avait envie de leur dire :

--- Ne vous pressez pas tant ! Je me trouve bien, ici. Regardez-moi encore comme quelqu’un de vivant.

Il se divertissait de leur naïve impertinence.

--- Dites tout de suite, fit-il avec bonhomie, un jour qu’ils l’avaient accablé de leur air dédaigneux, dites tout de suite que je suis une vieille bête.

--- Mais non, mon vieil ami, dit Aurora, en riant de tout son cœur. Vous êtes le meilleur ; mais il y a des choses que vous ne savez pas.

--- Et que tu sais, petite fille ? Voyez la grande sagesse !

--- Ne vous moquez pas. Moi, je ne sais pas grand’chose. Mais, lui, Georges, il sait.

Christophe sourit :

--- Oui, tu as raison, petite. Il sait toujours, celui qu’on aime.

Ce qui lui était beaucoup plus difficile que de se soumettre à leur supériorité intellectuelle, c’était de subir leur musique. Ils mettaient sa patience à une rude épreuve. Le piano ne chômait pas, quand ils venaient chez lui. Il semblait que, pareils aux oiseaux, l’amour éveillât leur ramage. Mais ils n’étaient pas, à beaucoup près, aussi habiles à chanter. Aurora ne se faisait pas d’illusion sur son talent. Il n’en était pas de même pour celui de son fiancé ; elle ne voyait aucune différence entre le jeu de Georges et celui de Christophe. Peut-être préférait-elle la façon de Georges. Et celui-ci, malgré sa finesse ironique, n’était pas loin de se laisser convaincre par la foi de son amoureuse. Christophe n’y contredisait pas ; malicieusement, il abondait dans le sens des paroles de la jeune fille, (quand il ne lui arrivait pas, toutefois, de quitter la place, excédé, en frappant les portes un peu fort.) Il écoutait, avec un sourire affectueux et apitoyé, Georges, jouant au piano Tristan. Ce pauvre petit bonhomme mettait, à traduire ces pages formidables, une conscience appliquée, une douceur aimable de jeune fille, pleine de bons sentiments. Christophe riait tout seul. Il ne voulait pas dire au jeune garçon pourquoi il riait. Il l’embrassait. Il l’aimait bien, ainsi. Il l’aimait peut-être mieux… Pauvre petit !… vanité de l’art !…

Il s’entretenait souvent de « ses enfants » --- (il les nommait ainsi) --- avec Emmanuel. Emmanuel, qui avait de l’affection pour Georges, disait, en plaisantant, que Christophe aurait dû le lui céder, il avait déjà Aurora : ce n’était pas juste, il accaparait tout.

Leur amitié était devenue quasi-légendaire dans le monde parisien, quoiqu’ils vécussent à l’écart. Emmanuel s’était pris d’une passion pour Christophe. Il ne voulait pas la lui montrer, par orgueil ; il la cachait sous des façons brusques ; il le rudoyait parfois. Mais Christophe n’en était pas dupe. Il savait combien ce cœur lui était maintenant dévoué, et il en connaissait le prix. Ils ne passaient pas de semaine, sans se voir deux ou trois fois. Quand leur mauvaise santé les empêchait de sortir, ils s’écrivaient. Des lettres, qui semblaient venir de régions éloignées. Les événements extérieurs les intéressaient moins que certains progrès de l’esprit dans les sciences et dans l’art. Ils vivaient en leur pensée, méditant sur leur art, ou distinguant, sous le chaos des faits, la petite lueur inaperçue qui marque dans l’histoire de l’esprit humain.

Le plus souvent, Christophe venait chez Emmanuel. Bien que, depuis une récente maladie, il ne fût pas beaucoup mieux portant que son ami, ils avaient pris l’habitude de trouver naturel que la santé d’Emmanuel eût droit à plus de ménagements. Christophe ne montait plus sans peine les six étages d’Emmanuel ; et quand il était arrivé, il lui fallait un bon moment avant de reprendre haleine. Ils savaient aussi mal se soigner l’un que l’autre. En dépit de leurs bronches malades et de leurs accès d’oppression, ils étaient des fumeurs enragés. C’était une des raisons pour lesquelles Christophe préférait que leurs rendez-vous eussent lieu chez Emmanuel, plutôt que chez lui : car Aurora lui faisait la guerre, pour sa manie de fumer ; et il se cachait d’elle. Il arrivait aux deux amis d’être pris de quintes de toux, au milieu de leurs discours ; alors, ils devaient s’interrompre et se regardaient, en riant, comme des écoliers en faute ; et parfois l’un des deux faisait la leçon à celui qui toussait ; mais, le souffle revenu, l’autre protestait avec énergie que la fumée n’y était pour rien.

Sur la table d’Emmanuel, dans un espace libre au milieu de ses papiers, était couché un chat gris, qui regardait les deux fumeurs, gravement, d’un air de reproche. Christophe disait qu’il était leur conscience vivante ; pour l’étouffer, il mettait son chapeau dessus. C’était un chat malingre, de l’espèce la plus vulgaire, qu’Emmanuel avait ramassé dans la rue, à demi assommé ; il ne s’était jamais bien remis des brutalités, mangeait peu, jouait à peine, ne faisait aucun bruit ; très doux, suivant son maître de ses yeux intelligents, malheureux quand il n’était point là, content d’être couché sur la table, près de lui, ne se laissant distraire de sa méditation que pour contempler pendant des heures, avec extase, la cage où voletaient les oiseaux inaccessibles, ronronnant poliment à la moindre marque d’attention, se prêtant avec patience aux caresses capricieuses d’Emmanuel, un peu rudes de Christophe, et prenant toujours garde de ne griffer ni mordre. Il était délicat, un de ses yeux pleurait ; il toussotait ; s’il avait pu parler, il n’eût certes pas eu l’effronterie de soutenir, comme les deux amis, « que la fumée n’y était pour rien » ; mais d’eux, il acceptait tout ; il avait l’air de penser :

--- Ils sont hommes, ils ne savent pas ce qu’ils font.

Emmanuel s’était attaché à lui, parce qu’il trouvait une analogie entre le sort de cette bête souffreteuse et le sien. Christophe prétendait que les ressemblances s’étendaient jusqu’à l’expression du regard.

--- Pourquoi pas ? disait Emmanuel.

Les animaux reflètent leur milieu. Leur physionomie s’affine, selon les maîtres qu’ils fréquentent. Le chat d’un imbécile n’a pas le même regard que le chat d’un homme d’esprit. Un animal domestique peut devenir bon ou méchant, franc ou sournois, fin ou stupide, non seulement suivant les leçons que lui donne son maître, mais selon ce qu’est son maître. Il n’est même pas besoin de l’influence des hommes. Les lieux modèlent les bêtes, à leur image. Un paysage intelligent illumine les yeux des animaux. --- Le chat gris d’Emmanuel était en harmonie avec la mansarde étouffée et le maître infirme, qu’éclairait le ciel parisien.

Emmanuel s’était humanisé. Il n’était plus le même qu’aux premiers temps de sa connaissance avec Christophe. Une tragédie domestique l’avait profondément ébranlé. Sa compagne, à qui il avait fait sentir trop clairement, dans une heure d’exaspération, la lassitude que lui causait le poids de son affection, avait brusquement disparu. Il l’avait cherchée, toute une nuit, bouleversé d’inquiétudes. Il avait fini par la trouver dans un poste de police, où on l’avait gardée. Elle avait voulu se jeter dans la Seine ; un passant l’avait retenue par ses vêtements, au moment où elle enjambait le parapet d’un pont ; elle avait refusé de donner son adresse et son nom ; elle voulait recommencer. Le spectacle de cette douleur avait accablé Emmanuel ; il ne pouvait supporter la pensée qu’après avoir souffert des autres, il faisait souffrir, à son tour. Il avait ramené chez lui la désespérée, il s’était appliqué à panser la blessure qu’il avait ouverte, à rendre à l’exigeante amie la confiance dans l’affection qu’elle voulait trouver. Il avait fait taire ses révoltes, il s’était résigné à cet amour absorbant, il lui avait dévoué ce qui lui restait de vie. Toute la sève de son génie avait reflué à son cœur. Cet apôtre de l’action en était arrivé à croire qu’il n’y avait qu’une action qui fût bonne : ne pas faire de mal. Son rôle était fini. Il semblait que la Force qui soulève les grandes marées humaines ne se fût servie de lui que comme d’un instrument, pour déchaîner l’action. Une fois l’ordre accompli, il n’était plus rien : l’action continuait sans lui. Il la regardait continuer, à peu près résigné aux injustices qui le touchaient personnellement, pas tout à fait à celles qui concernaient sa foi. Car bien que, libre-penseur, il se prétendît affranchi de toute religion et qu’il traitât en plaisantant Christophe de clérical déguisé, il avait son autel, comme tout esprit puissant, qui déifie les rêves auxquels il se sacrifie. L’autel était déserté maintenant ; et Emmanuel en souffrait. Comment voir sans douleur les saintes idées qu’on a eu tant de peine à faire vaincre, pour lesquelles les meilleurs, depuis un siècle, ont souffert tant de tourments, foulées aux pieds par ceux qui viennent ! Tout ce magnifique héritage de l’idéalisme français, --- cette foi dans la Liberté, qui eut ses saints, ses martyrs, ses héros, cet amour de l’humanité, cette aspiration religieuse à la fraternité des nations et des races, --- avec quelle aveugle brutalité ces jeunes gens le saccagent ! Quel délire les a pris de regretter les monstres que nous avions vaincus, de se remettre sous le joug que nous avions brisé, de rappeler à grands cris le règne de la Force, et de rallumer la haine, la démence de la guerre dans le cœur de ma France !

--- Ce n’est pas seulement en France, c’est dans le monde entier, disait Christophe, d’un air riant. De l’Espagne à la Chine, la même bourrasque souffle. Plus un coin où l’on puisse s’abriter contre le vent ! Vois, cela devient comique : jusqu’à ma Suisse elle-même, qui se fait nationaliste !

--- Tu trouves cela consolant ?

--- Assurément. On voit là que de tels courants ne sont pas dus aux ridicules passions de quelques hommes, mais à un Dieu caché qui mène l’univers. Et devant ce Dieu, j’ai appris à m’incliner. Si je ne le comprends pas, c’est ma faute, non la sienne. Essaie de le comprendre. Mais qui de vous s’en inquiète ? Vous vivez au jour le jour, vous ne voyez pas plus loin que la borne prochaine, et vous vous imaginez qu’elle marque le terme du chemin ; vous voyez la vague qui vous emporte, et vous ne voyez pas la mer ! La vague d’aujourd’hui, c’est la vague d’hier, c’est le flot de nos âmes, qui lui a ouvert la route. La vague d’aujourd’hui creusera le sillon de la vague de demain, qui la fera oublier, comme est oubliée la nôtre. Je n’admire ni ne crains le nationalisme de l’heure présente. Il s’écoule, avec l’heure ; il passe, il est passé. Il est un degré de l’échelle. Monte au faîte ! Il est le sergent-fourrier de l’armée qui va venir. Écoute déjà sonner ses fifres et ses tambours !…

(Christophe battait du tambour sur la table, où le chat, réveillé, sursauta.)

… Chaque peuple, aujourd’hui, sent l’impérieux besoin de rassembler ses forces et d’en dresser le bilan. C’est que, depuis un siècle, les peuples ont été transformés par leur pénétration mutuelle et par l’immense apport de toutes les intelligences de l’univers, bâtissant la morale, la science, la foi nouvelles. Il faut que chacun fasse son examen de conscience et sache exactement qui il est et quel est son bien, avant d’entrer, avec les autres, dans le nouveau siècle. Un nouvel âge vient. L’humanité va signer un nouveau bail avec la vie. Sur de nouvelles lois, la société va revivre. C’est dimanche, demain. Chacun fait ses comptes de la semaine, chacun lave son logis et veut sa maison nette, avant de s’unir aux autres, devant le Dieu commun, et de conclure avec lui le nouveau pacte d’alliance.

Emmanuel regardait Christophe ; et ses yeux reflétaient la vision qui passait. Il se tut, quelque temps après que l’autre eut parlé ; puis, il dit :

--- Tu es heureux, Christophe ! Tu ne vois pas la nuit.

--- Je vois dans la nuit, dit Christophe. J’y ai assez vécu. Je suis un vieux hibou.

Vers cette époque, ses amis remarquèrent un changement dans ses manières. Il était souvent distrait, comme absent. Il n’écoutait pas bien ce qu’on lui disait. Il avait l’air absorbé et souriant. Quand on lui faisait remarquer ses distractions, il s’excusait affectueusement. Il parlait de lui parfois, à la troisième personne :

--- Krafft vous fera cela…

ou…

--- Christophe rira bien…

Ceux qui ne le connaissaient pas, disaient :

--- Quelle infatuation de soi !

Et c’était tout le contraire. Il se voyait du dehors, comme un étranger. Il en était à l’heure où l’on se désintéresse même de la lutte livrée pour le beau, parce qu’après avoir accompli sa tâche, on a tendance à croire que les autres accompliront la leur et qu’au bout du compte, ainsi que dit Rodin, « le beau finira toujours par triompher ». Les méchancetés des gens et les injustices ne le révoltaient plus. --- Il se disait, en riant, que ce n’était pas naturel, que la vie se retirait de lui.

De fait, il n’avait plus sa vigueur de naguère. Le moindre effort physique, une longue marche, une course rapide, le fatiguaient. Il était tout de suite hors d’haleine ; le cœur lui faisait mal. Il pensait quelquefois à son vieil ami Schulz. Il ne parlait pas aux autres de ce qu’il éprouvait. À quoi bon, n’est-ce pas ? On ne peut que les inquiéter, et on ne se guérit pas. D’ailleurs, il ne prenait pas au sérieux ces malaises. Beaucoup plus que d’être malade, il craignait qu’on ne l’obligeât à se soigner.

Par un secret pressentiment, il fut pris d’un désir de revoir encore le pays. C’était un projet qu’il remettait, d’année en année. Il se dit que, l’année prochaine… Il ne le remit plus, cette fois.

Il partit en cachette, sans avertir personne. Le voyage fut court. Christophe ne retrouva plus rien de ce qu’il venait chercher. Les transformations qui s’annonçaient, à son dernier passage, étaient maintenant accomplies : la petite ville était devenue une grande ville industrielle. Les vieilles maisons avaient disparu. Disparu, le cimetière. À la place de la ferme de Sabine, une usine dressait ses hautes cheminées. Le fleuve avait achevé de ronger les prairies, où Christophe jouait, enfant. Une rue, (quelle rue !) entre d’immondes bâtisses, portait son nom. Tout était mort du passé, la mort même… Soit ! La vie continuait ; peut-être d’autres petits Christophes rêvaient, souffraient, luttaient, dans les masures de cette rue décorée de son nom. --- À un concert de la gigantesque Tonhalle, il entendit exécuter une de ses œuvres, au rebours de sa pensée ; il la reconnut à peine… Soit ! Mal comprise, elle susciterait peut-être des énergies nouvelles. Nous avons semé le grain. Faites-en ce qu’il vous plaît ; nourrissez-vous de nous. --- Christophe, se promenant, à la tombée de la nuit, dans les champs autour de la ville, sur lesquels de grands brouillards allaient flottant, pensait aux grands brouillards qui allaient aussi envelopper sa vie, aux êtres aimés, disparus de la terre, réfugiés dans son cœur, que la nuit qui tombait recouvrirait, comme lui… Soit ! Soit ! Je ne te crains pas, ô nuit, couveuse de soleils ! Pour un astre qui s’éteint, des milliers d’autres s’allument. Comme un bol de lait qui bout, le gouffre de l’espace déborde de lumière. Tu ne m’éteindras point. Le souffle de la mort fera reflamber ma vie.

Au retour d’Allemagne, Christophe voulut s’arrêter dans la ville où il avait connu Anna. Depuis qu’il l’avait quittée, il ne savait plus rien d’elle. Il n’aurait pas osé demander de ses nouvelles. Pendant des années, le nom seul le faisait trembler… --- À présent, il était calme, il ne craignait plus rien. Mais le soir, dans sa chambre d’hôtel, qui donnait sur le Rhin, le chant connu des cloches qui sonnaient pour la fête du lendemain ressuscita les images du passé. Du fleuve montait vers lui l’odeur du danger lointain, qu’il avait peine à comprendre. Il passa toute la nuit à se le remémorer. Il se sentait affranchi du redoutable Maître ; et ce lui était une triste douceur. Il n’était pas décidé sur ce qu’il ferait, le lendemain. Il eut, un instant, l’idée --- (le passé était si loin !) --- de faire visite aux Braun. Mais le lendemain, le courage lui manqua ; il ne se risqua même pas à demander, à l’hôtel, si le docteur et sa femme vivaient encore. Il décida de partir…

À l’heure de partir, une force irrésistible le poussa au temple où allait jadis Anna ; il se plaça derrière un pilier, d’où il pouvait voir le banc, sur lequel autrefois elle venait s’agenouiller. Il attendit, certain que, si elle vivait, elle viendrait encore là.

Une femme vint, en effet ; et il ne la reconnut pas. Elle était semblable à d’autres : corpulente, la figure pleine, au menton gras, l’expression indifférente et dure. Vêtue de noir. Elle s’assit à son banc, et resta immobile. Elle ne semblait ni prier, ni entendre ; elle regardait devant elle. Rien, en cette femme, ne rappelait celle que Christophe attendait. Une ou deux fois seulement, un geste un peu maniaque, comme pour effacer les plis de sa robe sur les genoux. Jadis, elle avait ce geste… À la sortie, elle passa près de lui, lentement, la tête droite, les mains avec son livre croisées au-dessus du ventre. Un instant, se posa sur les yeux de Christophe la lumière de ses yeux sombres et ennuyés. Et ils se regardèrent. Et ils ne se reconnurent point. Elle passa, droite et raide, sans tourner la tête. Ce ne fut qu’un instant après qu’il reconnut soudain, dans un éclair de mémoire, sous le sourire glacé, à certain pli des lèvres, la bouche qu’il avait baisée… Le souffle lui manqua, et ses genoux fléchirent. Il pensait :

--- Seigneur, est-ce là ce corps, où habitait celle que j’ai aimée ? Où est-elle ? Où est-elle ? Et où suis-je, moi-même ? Où est celui qui l’a aimée ? Que reste-t-il de nous et du cruel amour qui nous a dévorés ? --- La cendre. Où est le feu ?

Et son Dieu lui répondit :

--- En moi.

Alors, il releva les yeux, et, pour la dernière fois, il l’aperçut, --- au milieu de la foule, --- qui sortait par la porte, au soleil.

Ce fut peu après son retour à Paris qu’il fit la paix avec son vieil ennemi Lévy-Cœur. Celui-ci l’avait longtemps attaqué, avec autant de malicieux talent que de mauvaise foi. Puis, arrivé au faîte du succès, repu d’honneurs, rassasié, apaisé, il avait eu l’esprit de reconnaître secrètement la supériorité de Christophe ; et il lui avait fait des avances. Attaques et avances, Christophe feignait de ne rien remarquer. Lévy-Cœur s’était lassé. Ils habitaient le même quartier, et se rencontraient souvent. Ils n’avaient pas l’air de se connaître. Christophe laissait, au passage, tomber son regard sur Lévy-Cœur, comme s’il ne le voyait pas. Cette façon tranquille de le nier exaspérait Lévy-Cœur.

Il avait une fille de dix-huit à vingt ans, jolie, fine, élégante, avec un profil de petit mouton, une auréole de cheveux blonds qui frisottaient, de doux yeux coquets, et un sourire de Luini. Ils se promenaient ensemble ; Christophe les croisait dans les allées du Luxembourg : ils semblaient très intimes ; la jeune fille s’appuyait gentiment au bras du père. Christophe qui, pour être distrait, n’en remarquait pas moins les jolis visages, avait un faible pour celui-ci. Il pensait de Lévy-Cœur :

--- L’animal a de la chance !

Mais il ajoutait fièrement :

--- Moi aussi, j’ai une fille.

Et il les comparait. Cette comparaison, où sa partialité donnait tout l’avantage à Aurora, avait fini par créer dans son esprit une sorte d’amitié imaginaire entre les deux jeunes filles, qui s’ignoraient, et même, sans qu’il s’en aperçût, par le rapprocher de Lévy-Cœur. En revenant d’Allemagne, il apprit que « le petit mouton » était mort. Son égoïsme paternel pensa aussitôt :

--- Si c’était la mienne qui avait été frappée !

Et il fut pris d’une immense pitié pour Lévy-Cœur. Sur le premier moment, il voulut lui écrire ; il commença deux lettres ; il ne fut pas satisfait, il eut une mauvaise honte : il ne les envoya pas. Mais, quelques jours plus tard, rencontrant de nouveau Lévy-Cœur, la figure ravagée, ce fut plus fort que lui : il alla droit au malheureux, il lui tendit les mains. Lévy-Cœur, sans raisonner non plus, les saisit. Christophe dit :

--- Vous l’avez perdue !…

Son accent d’émotion pénétra Lévy-Cœur. Il en éprouva une reconnaissance indicible… Ils échangèrent des paroles douloureuses et confuses. Quand ils se quittèrent après, plus rien ne subsistait de ce qui les avait divisés. Ils s’étaient combattus : c’était fatal, sans doute ; que chacun accomplisse la loi de sa nature ! Mais lorsqu’on voit arriver la fin de la tragi-comédie, on dépose les passions dont on était masqué, et l’on se retrouve face à face, --- deux hommes qui ne valent pas beaucoup mieux l’un que l’autre, et qui ont bien le droit, après avoir joué leur rôle de leur mieux, de se donner la main.

Le mariage de Georges et d’Aurora avait été fixé, aux premiers jours du printemps. La santé de Christophe déclinait rapidement. Il avait remarqué que ses enfants l’observaient, d’un air inquiet. Une fois, ils les entendit, qui causaient à mi-voix. Georges disait :

--- Comme il a mauvaise mine ! Il est capable de tomber malade, à présent.

Et Aurora répondait :

--- Pourvu qu’il n’aille pas retarder notre mariage !

Il se l’était tenu pour dit. Pauvres petits ! Bien sûr, qu’il n’irait pas troubler leur bonheur !

Mais il fut assez maladroit, l’avant-veille du mariage, --- (il s’était ridiculement agité, les derniers jours ; on eut dit que c’était lui qui allait se marier), --- il fut assez sot pour se laisser reprendre par son mal ancien, un réveil de la vieille pneumonie, dont la première attaque remontait à l’époque de la Foire sur la Place. Il s’indigna contre lui. Il se traita d’imbécile. Il jura qu’il ne céderait pas, avant que le mariage ne fût fait. Il songeait à Grazia mourante, qui n’avait pas voulu l’avertir de sa maladie, à la veille d’un concert, afin qu’il ne fût pas distrait de sa tâche et de son plaisir. Cette pensée lui souriait, de faire maintenant pour sa fille, --- pour elle, --- ce qu’elle avait fait pour lui. Il cacha donc son mal ; mais il eut de la peine à tenir jusqu’au bout. Toutefois, le bonheur des deux enfants le rendait si heureux qu’il réussit à soutenir, sans faiblesse, la longue épreuve de la cérémonie religieuse. À peine rentré à la maison, chez Colette, ses forces le trahirent ; il eut juste le temps de s’enfermer dans une chambre, et il s’évanouit. Un domestique le trouva ainsi. Christophe, revenu à lui, fit défense d’en parler aux mariés, qui partaient le soir, en voyage. Ils étaient trop occupés d’eux-mêmes, pour remarquer rien d’autre. Ils le quittèrent gaiement, promettant de lui écrire demain, après-demain…

Aussitôt qu’ils furent partis, Christophe s’alita. La fièvre le prit, et ne le quitta plus. Il était seul. Emmanuel, malade aussi, ne pouvait venir. Christophe ne vit aucun médecin. Il ne jugeait pas son état inquiétant. D’ailleurs, il n’avait pas de domestique, pour chercher un médecin. La femme de ménage, qui venait, deux heures, le matin, ne s’intéressait pas à lui ; et il trouva moyen de se priver de ses services. Il l’avait priée, dix fois, quand elle faisait la chambre, de ne pas toucher à ses papiers. Elle était obstinée ; elle jugea le moment venu pour faire ses volontés, maintenant qu’il avait la tête clouée sur l’oreiller. Dans la glace de l’armoire, il la vit, de son lit, qui bouleversait tout, dans la pièce à côté. Il fut si furieux --- (non, décidément, le vieil homme n’était pas mort en lui) --- qu’il sauta de ses draps, pour lui arracher des mains un paquet de paperasses et la mettre à la porte. Sa colère lui valut un bon accès de fièvre et le départ de la servante qui, vexée, ne revint plus, sans même se donner la peine de prévenir « ce vieux fou », comme elle l’appelait. Il resta donc, malade, sans personne pour le servir. Il se levait, le matin, pour prendre le pot de lait, déposé à sa porte, et pour voir si la concierge n’avait pas glissé sous le seuil la lettre promise des amoureux. La lettre n’arrivait pas ; ils l’oubliaient, dans leur bonheur. Il ne leur en voulait pas ; il se disait qu’à leur place, il en eût fait autant. Il songeait à leur insouciante joie, et que c’était lui qui la leur avait donnée.

Il allait un peu mieux et commençait à se lever, lorsque arriva enfin la lettre d’Aurora. Georges s’était contenté d’y joindre sa signature. Aurora s’informait peu de Christophe, lui donnait peu de nouvelles ; mais en revanche, elle le chargeait d’une commission : elle le priait de lui expédier un tour de cou, qu’elle avait oublié chez Colette. Bien que ce ne fût guère important, --- (Aurora n’y avait songé qu’au moment d’écrire à Christophe, et lorsqu’elle cherchait ce qu’elle pourrait bien lui raconter), --- Christophe, tout joyeux d’être bon à quelque chose, sortit pour chercher l’objet. Un temps de giboulées. L’hiver faisait un retour offensif. Neige fondue, vent glacial. Pas de voitures. Christophe attendit, dans un bureau d’expéditions. L’impolitesse des employés et leurs lenteurs voulues le jetèrent dans une irritation, qui n’avança pas ses affaires. Son état maladif était cause, en partie, de ces accès de colère, que le calme de son esprit désavouait ; ils ébranlaient son corps, comme, sous la cognée, les derniers frissons du chêne qui va tomber. Il revint, transi. La concierge, en passant, lui remit une coupure de revue. Il y jeta les yeux. C’était un méchant article, une attaque contre lui. Elles se faisaient rares, maintenant. Il n’y a pas de plaisir à attaquer qui ne s’aperçoit pas de vos coups. Les plus acharnés se laissaient gagner, tout en le détestant, par une estime qui les irritait.

« On croit, avouait Bismarck, comme à regret, que rien n’est plus involontaire que l’amour. L’estime l’est bien davantage… »

Mais l’auteur de l’article était de ces hommes forts qui, mieux armés que Bismarck, échappent aux atteintes de l’estime et de l’amour. Il parlait de Christophe, en termes outrageants, et annonçait, pour la quinzaine suivante, une suite à ses attaques. Christophe se mit à rire, et dit, en se recouchant :

--- Il sera bien attrapé ! Il ne me trouvera plus chez moi.

On voulait qu’il prît une garde pour le soigner ; il s’y refusa obstinément. Il disait qu’il avait assez vécu seul, que c’était bien le moins qu’il eût le bénéfice de sa solitude, en un pareil moment.

Il ne s’ennuyait pas. Dans ces dernières années, il était constamment occupé à des dialogues avec lui-même : c’était comme si son âme était double ; et, depuis quelques mois, sa société intérieure s’était beaucoup accrue : non plus deux âmes, mais dix logeaient en lui. Elles conversaient entre elles ; plus souvent, elles chantaient. Il prenait part à l’entretien, ou se taisait pour les écouter. Il avait toujours sur son lit, sur sa table, à portée de sa main, du papier à musique sur lequel il notait leurs propos et les siens, en riant des reparties. Habitude machinale ; les deux actes : penser et écrire, étaient devenus presque simultanés ; chez lui, écrire était penser en pleine clarté. Tout ce qui le distrayait de la compagnie de ses âmes, le fatiguait, l’irritait. Même, à certains moments, les amis qu’il aimait le mieux. Il faisait effort pour ne pas trop le leur montrer ; mais cette contrainte le mettait dans une lassitude extrême. Il était tout heureux de se retrouver ensuite : car il s’était perdu ; impossible d’entendre les voix intérieures, au milieu des bavardages humains. Divin silence !…

Il permit seulement que la concierge, ou l’un de ses enfants, vînt, deux ou trois fois par jour, voir ce dont il avait besoin. Il leur donnait aussi les billets, que, jusqu’au dernier jour, il continua d’échanger avec Emmanuel. Les deux amis étaient presque aussi malades l’un que l’autre ; ils ne se faisaient pas d’illusion. Par des chemins différents, le libre génie religieux de Christophe et le libre génie sans religion d’Emmanuel étaient parvenus à la même sérénité fraternelle. De leur écriture tremblante, qu’ils avaient de plus en plus de peine à lire, ils causaient, non de leur maladie, mais de ce qui avait toujours fait l’objet de leurs entretiens, de leur art, de l’avenir de leurs idées.

Jusqu’au jour où, de sa main qui défaillait, Christophe écrivit le mot du roi de Suède, mourant, dans la bataille :

« Ich habe genug, Bruder ; rette dich » !.

Comme une succession d’étages, il embrassait l’ensemble de sa vie : l’immense effort de sa jeunesse pour prendre possession de soi, les luttes acharnées pour conquérir sur les autres le simple droit de vivre, pour se conquérir sur les démons de sa race. Même après la victoire, l’obligation de veiller, sans trêve, sur sa conquête, afin de la défendre contre la victoire même. La douceur, les épreuves de l’amitié, qui rouvre au cœur isolé par la lutte la grande famille humaine. La plénitude de l’art, le zénith de la vie. Régner orgueilleusement sur son esprit conquis. Se croire maître de son destin. Et soudain, rencontrer au détour du chemin, les cavaliers de l’Apocalypse, le Deuil, la Passion, la Honte, l’avant-garde du Maître. Renversé, piétiné par les sabots des chevaux, se traîner tout sanglant jusqu’aux sommets où flambe, au milieu des nuées, le feu sauvage qui purifie. Se trouver face à face avec Dieu. Lutter ensemble, comme Jacob avec l’ange. Sortir du combat, brisé. Adorer sa défaite, comprendre ses limites s’efforcer d’accomplir la volonté du Maître, dans le domaine qu’il nous a assigné. Afin, quand les labours, les semailles, la moisson, quand le dur et beau labeur serait achevé d’avoir gagné le droit de se reposer au pied des monts ensoleillés et de leur dire :

« Bénis soyez-vous ! Je ne goûterai pas votre lumière. Mais votre ombre m’est douce… »

Alors, la bien-aimée lui était apparue ; elle l’avait pris par la main ; et la mort, en brisant les barrières de son corps, avait, dans l’âme de l’ami, fait couler l’âme pure de l’amie. Ensemble, ils étaient sortis de l’ombre des jours, et ils avaient atteint les bienheureux sommets, où, comme les trois Grâces, en une noble ronde, le passé, le présent, l’avenir, se tiennent par la main, où le cœur apaisé regarde à la fois naître, fleurir et finir les chagrins et les joies, où tout est Harmonie…

Il était trop pressé, il se croyait déjà arrivé. Et l’étau qui serrait sa poitrine haletante, et le délire tumultueux des images qui heurtaient sa tête brûlante, lui rappelaient qu’il restait la dernière étape, la plus dure à fournir… En avant !…

Il était cloué dans son lit, immobile. À l’étage au-dessus, une sotte petite femme pianotait, pendant des heures. Elle ne savait qu’un morceau ; elle répétait inlassablement les mêmes phrases ; elle y avait tant de plaisir ! Elles lui étaient une joie et une émotion de toutes les couleurs et de toutes les figures. Et Christophe comprenait son bonheur ; mais il en était agacé, à pleurer. Si du moins elle n’avait pas tapé si fort ! Le bruit était aussi odieux à Christophe que le vice… Il finit par se résigner. C’était dur d’apprendre à ne plus entendre. Pourtant, il y eut moins de peine qu’il n’eût pensé. Il s’éloignait de son corps. Ce corps malade et grossier. Quelle indignité d’y avoir été enfermé, tant d’années ! Il le regardait s’user, et il pensait :

--- Il n’en a plus pour longtemps.

Il se demanda, pour tâter le pouls à son égoïsme humain :

--- « Que préférerais-tu ? ou que le souvenir de Christophe, de sa personne et de son nom s’éternisât et que son œuvre disparût ? ou que son œuvre durât et qu’il ne restât aucune trace de ta personne et de ton nom ? »

Sans hésiter, il répondit :

--- « Que je disparaisse, et que mon œuvre dure ! J’y gagne doublement : car il ne restera de moi que le plus vrai, que le seul vrai. Périsse Christophe !… »

Mais, peu de temps après, il sentit qu’il devenait aussi étranger à son œuvre qu’à lui-même. L’enfantine illusion de croire à la durée de son art ! Il avait la vision nette non seulement du peu qu’il avait fait, mais de la destruction qui guette toute la musique moderne. Plus vite que toute autre, la langue musicale se brûle ; au bout d’un siècle ou deux, elle n’est plus comprise que de quelques initiés. Pour qui existent encore Monteverdi et Lully ? Déjà, la mousse ronge les chênes de la forêt classique. Nos constructions sonores, où chantent nos passions, seront des temples vides, s’écrouleront dans l’oubli. … Et Christophe s’étonnait de contempler ces ruines, et de n’en avoir aucun trouble.

--- Est-ce que j’aime moins la vie ? se demandait-il, étonné.

Mais il comprit aussitôt qu’il l’aimait beaucoup plus… Pleurer sur les ruines de l’art ? Elles n’en valent pas la peine. L’art est l’ombre de l’homme, jetée sur la nature. Qu’ils disparaissent ensemble, bus par le soleil ! Ils m’empêchent de le voir… L’immense trésor de la nature passe à travers nos doigts. L’intelligence humaine veut prendre l’eau qui coule, dans les mailles d’un filet. Notre musique est illusion. Notre échelle des sons, nos gammes sont invention. Elles ne correspondent à aucun son vivant. C’est un compromis de l’esprit entre les sons réels, une application du système métrique à l’infini mouvant. L’esprit avait besoin de ce mensonge, pour comprendre l’incompréhensible ; et, comme il voulait y croire, il y a cru. Mais cela n’est pas vrai. Cela n’est pas vivant. Et la jouissance, que donne à l’esprit cet ordre créé par lui, n’a été obtenue qu’en faussant l’intuition directe de ce qui est. De temps en temps, un génie, en contact passager avec la terre, aperçoit brusquement le torrent du réel, qui déborde les cadres de l’art. Les digues craquent, un moment. La nature rentre par une fissure. Mais aussitôt après, la fente est bouchée. Cela est nécessaire à la sauvegarde de la raison humaine. Elle périrait, si ses yeux rencontraient les yeux de Jéhovah. Alors elle recommence à cimenter sa cellule, où rien n’entre du dehors, qu’elle n’ait élaboré. Et cela est beau, peut-être, pour ceux qui ne veulent pas voir… Mais moi, je veux voir ton visage, Jéhovah ! Je veux entendre le tonnerre de ta voix, dût-elle m’anéantir. Le bruit de l’art me gêne. Que l’esprit se taise ! Silence à l’homme !…

Mais quelques minutes après ces beaux discours, il chercha, en tâtonnant, une des feuilles de papier, éparses sur les draps, et il essaya encore d’y écrire quelques notes. Lorsqu’il s’aperçut de sa contradiction, il sourit, et il dit :

--- Ô ma vieille compagne, ma musique, tu es meilleure que moi. Je suis un ingrat, je te congédie. Mais toi, tu ne me quittes point ; tu ne te laisses pas rebuter par mes caprices. Pardon ; tu le sais bien, ce sont là des boutades. Je ne t’ai jamais trahie, tu ne m’as jamais trahi, nous sommes surs l’un de l’autre. Nous partirons ensemble, mon amie. Reste avec moi, jusqu’à la fin.

Bleib bei uns…

Il venait de se réveiller d’une longue torpeur, lourde de fièvre et de rêves. D’étranges rêves, dont il était encore imprégné. Et maintenant, il se regardait, il se touchait, il se cherchait, il ne se retrouvait plus. Il lui semblait qu’il était « un autre ». Un autre, plus cher que lui-même… Qui donc ?… Il lui semblait qu’en rêve, un autre s’était incarné en lui. Olivier ? Grazia ?… Son cœur, sa tête étaient si faibles ! Il ne distinguait plus entre ses aimés. À quoi bon distinguer ? Il les aimait tous autant.

Il restait ligoté, dans une sorte de béatitude accablante. Il ne voulait pas bouger. Il savait que la douleur, embusquée, le guettait, comme le chat la souris. Il faisait le mort. Déjà… Personne dans la chambre. Au-dessus de sa tête, le piano s’était tu. Solitude. Silence. Christophe soupira.

--- « Qu’il est bon de se dire, à la fin de sa vie, qu’on n’a jamais été seul, même quand on l’était le plus !… Âmes que j’ai rencontrées sur ma route, frères qui m’avez, un instant, donné la main, esprits mystérieux éclos de ma pensée, morts et vivants, --- tous vivants, --- ô tout ce que j’ai aimé, tout ce que j’ai créé ! Vous m’entourez de votre chaude étreinte, vous me veillez, j’entends la musique de vos voix. Béni soit le destin, qui m’a fait don de vous ! Je suis riche, je suis riche… Mon cœur est rempli !…

Il regardait la fenêtre… Un de ces beaux jours sans soleil, qui, comme disait le vieux Balzac, ressemblent à une belle aveugle… Christophe s’absorbait dans la vue passionnée d’une branche d’arbre qui passait devant les carreaux. La branche se gonflait, les bourgeons humides éclataient, les petites fleurs blanches s’épanouissaient ; et il y avait, dans ces fleurs, dans ces feuilles, dans tout cet être qui ressuscitait, un tel abandon extasié à la force renaissante que Christophe ne sentait plus sa fatigue, son oppression, son misérable corps qui mourait, pour revivre en la branche d’arbre. Le doux rayonnement de cette vie le baignait. C’était comme un baiser Son cœur trop plein d’amour se donnait au bel arbre, qui souriait à ses derniers instants. Il songeait qu’à cette minute, des êtres s’aimaient, que cette heure d’agonie pour lui, pour d’autres était une heure d’extase, qu’il en est toujours ainsi, que jamais ne tarit la joie puissante de vivre. Et, suffoquant, d’une voix qui n’obéissait plus à sa pensée, --- (peut-être même aucun son ne sortait de sa gorge ; mais il ne s’en apercevait pas) --- il entonna un cantique à la vie.

Un orchestre invisible lui répondit. Christophe se disait :

--- Comment font-ils, pour savoir ? Nous n’avons pas répété. Pourvu qu’ils aillent jusqu’au bout, sans se tromper !

Il tâcha de se remettre sur son séant, afin qu’on le vît bien de tout l’orchestre, marquant la mesure, avec ses grands bras. Mais l’orchestre ne se trompait pas ; ils étaient sûrs d’eux-mêmes. Quelle merveilleuse musique ! Voici qu’ils improvisaient maintenant les réponses ! Christophe s’amusait :

--- Attends un peu, mon gaillard ! Je vais bien t’attraper.

Et, donnant un coup de barre, il lançait capricieusement la barque, à droite, à gauche, dans des passes dangereuses.

--- Comment te tireras-tu de celle-ci ?… Et de celle-là ? Attrape !… Et encore de cette autre ?

Ils s’en tiraient toujours ; ils répondaient aux audaces par d’autres encore plus risquées.

--- Qu’est-ce qu’ils vont inventer ? Sacrés malins !…

Christophe criait bravo, et riait aux éclats :

--- Diable ! C’est qu’il devenait difficile de les suivre ! Est-ce que je vais me laisser battre ?… Vous savez, ce n’est pas de jeu ! Je suis fourbu, aujourd’hui… N’importe ! Il ne sera pas dit qu’ils auront le dernier mot…

Mais l’orchestre déployait une fantaisie d’une telle abondance, d’une telle nouveauté qu’il n’y avait plus moyen de faire autre chose que de rester, à l’entendre, bouche bée. On en avait le souffle coupé… Christophe se prenait en pitié :

--- Animal ! se disait-il, tu es vidé. Tais-toi ! L’instrument a donné tout ce qu’il pouvait donner. Assez de ce corps ! Il m’en faut un autre.

Mais le corps se vengeait. De violents accès de toux l’empêchaient d’écouter :

--- Te tairas-tu !

Il se prenait à la gorge, il se frappait la poitrine à coups de poing, comme un ennemi qu’il fallait vaincre. Il se revit, au milieu d’une mêlée. Une foule hurlait. Un homme l’étreignait, à bras-le-corps. Ils roulaient ensemble. L’autre pesait sur lui. Il étouffait.

--- Lâche-moi, je veux entendre !… Je veux entendre ! Ou je te tue !

Il lui martelait la tête contre le mur. L’autre ne lâchait point…

--- Mais qui est-ce, à présent ? Avec qui est-ce que je lutte, enlacé ? Quel est ce corps que je tiens, qui me brûle ?…

Mêlées hallucinées. Un chaos de passions. Fureur, luxure, soif du meurtre, morsure des étreintes charnelles, toute la bourbe de l’étang soulevée, une dernière fois…

--- Ah ! est-ce que cela ne sera pas bientôt la fin ? Est-ce que je ne vous arracherai pas, sangsues collées à ma chair ?… Tombe donc avec elles, ma chair !

Des épaules, des reins, des genoux, Christophe, arc-bouté, repoussait l’invisible ennemi… Il était libre !… Là-bas, la musique jouait toujours, s’éloignant. Christophe, ruisselant de sueur, tendait les bras vers elle :

--- Attends-moi ! Attends-moi !

Il courait, pour la rejoindre. Il trébuchait. Il bousculait tout… Il avait couru si vite qu’il ne pouvait plus respirer. Son cœur battait, son sang bruissait dans ses oreilles : un chemin de fer, qui roule sous un tunnel…

--- Est-ce bête, bon Dieu !

Il faisait à l’orchestre des signes désespérés, pour qu’on ne continuât pas sans lui… Enfin ! sorti du tunnel !… Le silence revenait. Il entendait, de nouveau.

--- Est-ce beau ! Est-ce beau ! Encore ! Hardi, mes gars !… Mais de qui cela peut-il être ?… Vous dites ? Vous dites que cette musique est de Jean-Christophe Krafft ? Allons donc ! Quelle sottise ! Je l’ai connu, peut-être ! Jamais il n’eut été capable d’en écrire dix mesures… Qui est-ce qui tousse encore ? Ne faites pas tant de bruit ! Quel est cet accord-là ? … Et cet autre ?… Pas si vite ! Attendez !…

Christophe poussait des cris inarticulés ; sa main, sur le drap qu’elle serrait, faisait le geste d’écrire ; et son cerveau, épuisé, machinalement continuait à chercher de quels éléments étaient faits ces accords et ce qu’ils annonçaient. Il n’y parvenait point : l’émotion faisait lâcher prise. Il recommençait… Ah ! cette fois, c’était trop…

--- Arrêtez, arrêtez, je n’en puis plus…

Sa volonté se desserra tout à fait. De douceur, Christophe ferma les yeux. Des larmes de bonheur coulaient de ses paupières closes. La petite fille qui le gardait, sans qu’il s’en aperçût, pieusement les essuya. Il ne sentait plus rien de ce qui se passait ici-bas. L’orchestre s’était tu, le laissant sur une harmonie vertigineuse, dont l’énigme n’était pas résolue. Le cerveau, obstiné, répétait :

--- Mais quel est cet accord ? Comment sortir de là ? Je voudrais pourtant bien trouver l’issue, avant la fin…

Des voix s’élevaient maintenant. Une voix passionnée. Les yeux tragiques d’Anna… Mais dans le même instant, ce n’était plus Anna. Ces yeux pleins de bonté…

--- Grazia, est-ce toi ?… Qui de vous ? Qui de vous ? Je ne vous vois plus bien… Pourquoi donc le soleil est-il si long à venir ?

Trois cloches tranquilles sonnèrent. Les moineaux, à la fenêtre, pépiaient pour lui rappeler l’heure où il leur donnait les miettes du déjeuner… Christophe revit en rêve sa petite chambre d’enfant… Les cloches, voici l’aube ! Les belles ondes sonores coulent dans l’air léger. Elles viennent de très loin, des villages là-bas… Le grondement du fleuve monte derrière la maison… Christophe se retrouva accoudé, à la fenêtre de l’escalier. Toute sa vie coulait sous ses yeux, comme le Rhin. Toute sa vie, toutes ses vies, Louisa, Gottfried, Olivier, Sabine…

--- Mère, amantes, amis… Comment est-ce qu’ils se nomment ?… Amour, où êtes-vous ? Où êtes-vous, mes âmes ? Je sais que vous êtes là, et je ne puis vous saisir.

--- Nous sommes avec toi. Paix, notre bien-aimé !

--- Je ne veux plus vous perdre. Je vous ai tant cherchés !

--- Ne te tourmente pas. Nous ne te quitterons plus.

--- Hélas ! le flot m’emporte.

--- Le fleuve qui t’emporte, nous emporte avec toi.

--- Où allons-nous ?

--- Au lieu où nous serons réunis.

--- Sera-ce bientôt ?

--- Regarde.

Et Christophe, faisant un suprême effort pour soulever la tête, --- (Dieu ! qu’elle était pesante !) --- vit le fleuve débordé, couvrant les champs, roulant auguste, lent, presque immobile. Et, comme une lueur d’acier, au bord de l’horizon, semblait courir vers lui une ligne de flots d’argent, qui tremblaient au soleil. Le bruit de l’Océan… Et son cœur, défaillant, demanda :

--- Est-ce Lui ?

La voix de ses aimés lui répondit :

--- C’est Lui.

Tandis que le cerveau, qui mourait, se disait :

--- La porte s’ouvre… Voici l’accord que je cherchais !… Mais ce n’est pas la fin ? Quels espaces nouveaux !… Nous continuerons demain.

Ô joie, joie de se voir disparaître dans la paix souveraine du Dieu, qu’on s’est efforcé de servir, toute sa vie !…

--- Seigneur, n’es-tu pas trop mécontent de ton serviteur ? J’ai fait si peu ! Je ne pouvais faire davantage… J’ai lutté, j’ai souffert, j’ai erré, j’ai créé. Laisse-moi prendre haleine dans tes bras paternels. Un jour, je renaîtrai, pour de nouveaux combats.

Et le grondement du fleuve, et la mer bruissante chantèrent avec lui :

--- Tu renaîtras. Repose. Tout n’est plus qu’un seul cœur. Sourire de la nuit et du jour enlacés. Harmonie, couple auguste de l’amour et de la haine ! Je chanterai le Dieu aux deux puissantes ailes. Hosanna à la vie ! Hosanna à la mort !

Christofori faciem die quacumque tueris, Illa nempe die non morte mala morieris.

Saint Christophe a traversé le fleuve. Toute la nuit, il a marché contre le courant. Comme un rocher, son corps aux membres athlétiques émerge au-dessus des eaux. Sur son épaule gauche est l’Enfant, frêle et lourd. Saint Christophe s’appuie sur un pin arraché, qui ploie. Son échine aussi ploie. Ceux qui l’ont vu partir ont dit qu’il n’arriverait point ; et longtemps l’ont suivi leurs railleries et leurs rires. Puis, la nuit est tombée, et ils se sont lassés. À présent, Christophe est trop loin pour que l’atteignent les cris de ceux qui restent sur le bord. Dans le bruit du torrent, il n’entend que la voix tranquille de l’Enfant, qui tient de son petit poing une mèche crépue sur le front du géant, et qui répète : « Marche ! » --- Il marche, le dos courbé, les yeux, droit devant lui, fixés sur la rive obscure, dont les escarpements commencent à blanchir.

Soudain, l’angélus tinte, et le troupeau des cloches s’éveille en bondissant. Voici l’aurore nouvelle ! Derrière la falaise noire, qui se dresse, monte l’auréole d’or du soleil invisible. Christophe, près de tomber, atteint enfin au bord. Et il dit à l’Enfant :

--- Nous voilà arrivés ! Comme tu étais lourd ! Enfant, qui donc es-tu ?

Et l’Enfant dit :

--- Je suis le jour qui va naître.

  1. ↑ Quand une chose est arrivée, même les sots la comprennent.
  2. « J’ai mon compte, frère, sauve-toi ! »