Les chants de l'âme réveillée
les chants
de l’âme réveillée
A la mémoire de
Charles Bourgault-Ducoudray
... et lux perpetua luceat eis.
JE te vois marchant à petits pas au jardin Qu’un jardinier sage et méthodique a tracé Rectiligne avec des parterres en gradin Sur la pente où tu vas au soir te délasser, Avec le buis épais qui longe les massifs, Avec les carrés de gazon d’où, soudains, Les jets d’eau concertés frisent et s’ébouriffent, Pendant qu’à petits pas tu vagues au jardin.
*les chants*
Sur la pente où tu vas au soir te délasser, Au vieux soir qui te fait sa cour en plein silence, Tu t’arrêtes devant les touffes des pensées Et tu leur dis tout bas les choses que tu penses, Tu leur dis ta journée dans l’honnête maison, Ton zèle, tes travaux, tes soins de gynécée, Peut-être aussi des vœux qui passent la raison… Sur la pente où tu vas au soir te délasser.
Tu leur as dit tout bas les choses que tu penses, Puis avec le vieux soir galant et d’or vêtu Qui rôde sur tes pas et t’admire en silence, Te voici regagnant le nid de tes vertus, La maison façonnée dans un style baroque Où s’emploient ta bonté, ta grâce et ta décence, Mais où jamais, parmi le passé qui s’évoque, Tu n’oses murmurer les choses que tu penses.
Te voici regagnant le nid de tes vertus Sans avoir soupçonné qu’à l’abri des quinconces Je te guettais parmi d’idylliques statues. Je te guettais — et maintenant je viens, j’enfonce Mes regards et mes doigts inquiets dans les fleurs Encore émerveillées de ta voix qui s’est tue, Et je sens remonter de leur cœur à mon cœur Ton âme parfumée de modestes vertus.
LA route fuit entre deux murs sous cette porte Monumentale, que la mousse et le lierre décorent Et dont tu entrevois les joints que le temps creuse. Par elle on pénétrait dans les allées mystérieuses D’un parc domanial où cheminaient des nonnes Jadis, en un jadis taciturne où revolent Quelques âmes nourries à l’ombre du passé. Là par les oraisons dès le matin bercées,
*les chants*
Ces âmes blanches se mêlaient aux cheminements De la lumière parmi les sous-bois dormants Et à la voix des cloches, que le vent apporte… La route fuit entre deux murs sous cette porte.
La route fuit entre des jardins ratissés Qu’on découpa sur le domaine du passé Et où se voient des petites maisons bourgeoises Qui sont comme un dessin d’enfant sur une ardoise. Par le seuil de la porte où nous allons passer N’espère plus entrer à l’ombre du passé Dans les sous-bois, dans le sanctuaire des oraisons Où se sont effeuillées tant d’arrière-saisons Aux battements des cœurs qui prient et qui espèrent. N’espère plus entrer aux domaines du Père Qui accueillit là tant d’âmes, après tant d’erreurs. Car ce n’est plus ici la grand porte où le siècle meurt, Mais au delà tu vois la route qui, sournoise, Serpente entre les petites maisons bourgeoises Vers tous les lieux déjà connus et traversés… La route fuit entre des jardins ratissés.
Ce n’est plus ici la porte où le siècle meurt, Et derrière laquelle on mesure les heures Avec des gestes rituels et des prières; Tes yeux voient tristement la percée meurtrière De la route qui fuit en coupant les jardins; Ta pensée ressaisit dans un regret soudain Les élévations des âmes innocentes Qui méditaient les oraisons le long des sentes
Du parc, où elles oubliaient le commerce du monde. Peut-être on y laissait danser et chanter des rondes Quelques élèves, demoiselles de qualité, Dont tu trouves en toi le fantôme gîté Parmi le souvenir léger de tes grand mères… Mais ce domaine retrouvé dans un éclair N’est qu’une image de ton âme et de la mienne, A nous qui fuyons parfois les erreurs du siècle Et nous gardons en vain des profanes rumeurs…
Ce n’est plus ici la porte où le siècle meurt.
UN instant détaché du livre grand ouvert, Enfant je pense à toi dans ces heures d’hiver, Pendant que la rumeur lointaine de la ville Circule aux alentours, monotone et tranquille, Pendant que le vieux temps va d’un train de limace, Pendant que des clartés baignent mes paperasses Qui prennent à mes yeux des airs de parchemin, Pendant que luit dans l’ombre un buste de Romain, Que la bouillote chante et que craque la bûche…
*les chants*
Les contes que disait l’aïeule au coin des huches Ce serait le moment de te les rappeler, Ce serait le moment de suivre les allées Qui mènent au donjon où dormit la princesse… Mais tu es grande et tu rirais de ma simplesse Si je te redisais ces histoires de fées…
Dans l’absence, ta douce voix s’est étouffée; Ton image est un songe autour de ma bergère; Tu glisses, diligente et pâle ménagère, Dans les recoins de ton logis plein de passé, Et les portraits d’aïeux te regardent glisser… Ton geste si discret ne heurte point les choses, Mais les effleure, les caresse et les dispose En un bel ordre juste où se plaît la raison; Autour de toi, les vieux, blottis près des tisons, Et ceux qui rentrent las à la fin des journées Et les âmes d’enfants, vers l’inconnu tournées, Aiment cet ordre net et lumineux des choses : Ils trouvent là entre ces quatre murs encloses La logique de France et sa fine douceur…
Je ne te dirai plus les vieux contes berceurs Dont ta vie au premier âge s’est étoffée; Je ne te dirai plus l’adresse de nos fées… Car leur adresse est dans ton âme et dans tes doigts.
Par ces heures d’hiver, enfant, je pense à toi.
TA voix m’a réveillé de l’épaisse torpeur;
Plus douce que l’haleine innombrable des fleurs De la prairie connue où je courais enfant Parmi les bêtes assoupies et ruminant Et parmi l’air où chantaient les cloches lointaines, Ta voix, ayant le fin murmure des fontaines
*les chants*
Qui jadis étaient fées, a cheminé en moi Et m’a réveillé dans une aube d’autrefois, Du temps où l’aube était une communiante.
Ta voix est une petite fée murmurante Qui s’est coulée en eau fraîche dans ma torpeur; Je ne te dirai point (car je te ferais peur Vainement, sans te faire entendre mes paroles) Ce que j’étais dans la prison d’où je m’envole. Mais je t’accueillerai d’un sourire discret Et laisserai ta voix douce chanter plus près Les simples chants que nos aïeules ont chéris.
Ta voix est le ruisseau de la jeune prairie…
*Dans cette solitude...*
DANS cette solitude et parmi ce silence, Dans la buée d’hiver où pointe une espérance, Des âmes sont venues des lointaines années, Elles ont murmuré des chants graves et tendres Et depuis je ne cesse plus de les entendre;
*les chants*
Dans le travail longtemps ingrat de nos journées, Dans nos peines toujours d’autres peines bornées, Des âmes sont venues des lointaines souffrances : Et les chants résolus qu’elles nous ont chantés Cadencent depuis lors nos bonnes volontés;
Dans le deuil où me tient votre éternelle absence, A ce foyer privé de grâce et d’innocence, A ce foyer privé des feux de l’avenir, Des âmes de vieux guerriers et de vieilles tantes Sont venues me chanter leur éternelle attente;
Chez ces enfants qui sont boudeurs et qui soupirent Quand à l’obstacle dur se cogne leur désir, Des âmes sont venues, du temps de nos grand mères : Elles nous ont chanté les enfances dociles Qui s’essayaient gaîment aux tâches difficiles;
Dans la tiédeur, dans les parfums de l’atmosphère Où tu cherchais des vibrations pour tes nerfs, Des âmes sont venues de rudes capitaines : Elles t’ont fait sonner des cuivres militaires Pour chasser ta rêvasserie humanitaire;
Dans le hameau qui dort au chant de la fontaine, Dans la chaumière où rêve une aïeule en mitaines, J’ai retrouvé les bonnes âmes d’autrefois : Elles m’ont conté la patience éternelle De ceux qui pourvoient aux nourritures charnelles;
Dans la cité de démence et de désarroi, En de vieillots quartiers perdus sous des cieux cois, J’ai rencontré de fortes âmes d’artisans Qui m’ont conté leur vie pieusement étroite Sous l’image en bois peint d’une sainte benoîte;
Dans l’école de haine où l’on va dégoisant Que tout ce long passé fut âcre et malfaisant, Des âmes sont venues de l’antique misère Dire la charité qui passe en eau courante Sur les brûlantes plaies des églises souffrantes;
Dans l’aride chemin où la gorge se serre Et que borde la ronce au lieu des primevères Sont apparus les saints et les saintes de France; Ils m’ont raconté la patience éternelle De ceux qui servent les repas spirituels;
Dans les séditions et dans les somnolences, Dans le doute rongeur et la désespérance, Dans la maison, dans les ruelles, sur les places, Sous le faix du labeur, dans la paix des Dimanches, Dans la forge qui souffle et dans les blés qui penchent,
Nous avons retrouvé les âmes de la Race.
*Nous avons aimé...*
NOUS avons aimé le silence de la maison, Le défilé calme et régulier des saisons, Les travaux que l’on fait toujours aux mêmes heures, Les matins blancs, les volets clos, les jours qui meurent, Les songeries du soir, les causeries d’hiver, L’intimité des porcelaines et des verres D’autrefois, décorant nos murs et nos dressoirs, Cette absence de bruit, de tumulte et de gloire
*les chants*
Qui rend la vie si douce à l’ombre des clochers, Et les ombres qu’on voit lentement s’approcher Du pied de ces coteaux où se posent les yeux.
Mais bien avant que l’âge ait obscurci nos cieux Et rendu nos pas lents et nos tailles voûtées, Un long tressaillement dressa nos volontés Engourdies loin des jeux tragiques du hasard.
Et maintenant penchés vers le siècle barbare Qui menace nos cœurs, notre esprit, nos terroirs Et les germes à peine éclos de tant d’espoirs, Échappés aux douceurs des rêveries dormantes, Nous exerçons notre âme à souffrir les tourmentes.
TU emploies au foyer tes journées et tes veilles Afin que les vieux temps renaissent bien pareils En sagesse, en labeurs, en douce gravité, A ce que dans cette ombre ils ont toujours été, Depuis qu’il y a des foyers sur nos terroirs. Pendant que tu vis en fourmi, loin de l’Histoire Dont un vague murmure à peine entre chez toi, Effleurant les meubles dociles de tes doigts
*les chants*
Qui sans cesse font l’ordre où les âmes se calment, J’ai rêvé que moi, loin des foyers et des femmes, Je m’en allais avec des soldats en chantant Sur les routes les airs que l’on chantait du temps Où nos pères culbutaient des armées d’esclaves. Je m’éloignais les yeux riants et l’âme grave Pour défendre ce peu du passé qui demeure Dans les quelques foyers clos et purs où des cœurs Frères du tien s’essaient aux tâches difficiles.
Et cependant l’œil éveillé sous tes longs cils Tu regardais le soir les bûches de ton âtre, Quêtant parmi les jeux des flambées violâtres Les souvenirs des jours heureux pour la maison.
Dans mon rêve je m’en allais vers l’horizon Que montraient aux petits les vieux maîtres d’école Quand la vie n’était pas encore lâche et molle, Quand la vie n’était pas encore toute gâtée… Et ton discret et simple adieu m’était resté Dans les yeux et dans les oreilles comme un charme.
Et j’ai rêvé qu’un soir en fourbissant mes armes Près d’un feu de bois mort fumant dans l’air glacé, Je sentais près de moi tes prières glisser.
*Nous avons parlé...*
NOUS avons parlé tous deux près de la bouilloire Pendant qu’au loin régnait le silence du soir Sur le vieux pays dont les morts vivent en nous. La lumière filtrée venait baigner ta joue Et tu sortais de l’ombre ainsi que d’un passé.
Nous parlions tristement du pays menacé, Des malheurs qui pendaient sur nos rares foyers, Des quelques âmes qui demeuraient à veiller Pendant que les foules s’enfonçaient dans la torpeur.
*les chants*
L’horloge ramenait la cadence des heures D’autrefois qui tintaient sur de mâles soucis; L’eau de la bouilloire faisait un récit Interminable de vieille dame édentée.
Alors ta chaste voix que semblait m’apporter Un souffle venu par des forêts matinales, Ta voix glissant parmi les ombres de la salle Me redit cet aïeul dont nous savions l’histoire, Celui qui marcha si obscur dans la gloire Et dont nos grand mères n’ont jamais pu nous dire En quel temps ni en quel pays il était mort. Mais nous sentions bien que son âme vivait encore En nous parmi tant d’autres âmes de jadis, Qu’il venait de rentrer au logis de ses fils Et même qu’il était assis dans un coin noir De la salle, écoutant siffler la bouilloire Poussive, et nos discours murmurer sous la lampe.
Notre voix se faisait plus discrète et plus lente Parce que nous le sentions colère et grondeur Et que sans doute il méprisait nos faibles cœurs Apitoyés, et nos bavardages d’idéologues.
Nous sommes restés muets près de la bouilloire Pendant qu’au loin régnait le silence du soir Sur le vieux pays dont les âmes vivent en nous Et que la lumière filtrée baignait ta joue.
Dans cette même salle…
Dans cette même salle où nous causons ce soir, Le soldat, qui fut un grand oncle, vint s’asseoir Près de la flamme, quelquefois, entre deux guerres.
N’entrevois-tu pas une veillée de naguère, Là-bas, au fond de notre histoire de famille, Avec un grand cercle de garçons et de filles Autour du soldat qui tisonne et grommelle?
*les chants*
Quelque grand mère tousse et mouche les chandelles; Au jardin les rameaux chuchotent doucement; Dans son coin familier, le chien rêve en dormant Et s’éveille parfois lorsque le soldat jure…
Il dit les joies qu’il a trouvées dans sa vie dure Et raconte le peu qu’il a vu des batailles. Les garçons, orgueilleux soudain, cambrent la taille. Les filles ont de petits rires nerveux, Et loin du vieux logis, ces nièces, ces neveux Entrent vainqueurs dans les étranges capitales.
La gloire à larges flots pénètre dans la salle.
Jadis nous avons vu…
JADIS nous avons vu sous verre dans des cadres, Au mur des chambres où vient le marchand de sable De bonne heure fermer les paupières d’enfants, Ces croix d’honneur que l’Empereur triomphant Attacha sur la poitrine de quelque ancêtre.
Nous en avons demandé l’histoire aux grand mères Qui autrefois de leurs yeux de petites filles Avaient regardé le héros de la famille, Et qui le regardaient encore dans un songe.
*les chants*
A l’heure où l’enfant choit, léger, parmi les mondes Du sommeil, la croix du grand oncle militaire Lui apparaissait comme une étoile salutaire Qui sert de guide aux égarés dans la nuit close. A l’aube quand renaissaient les formes des choses Et que les demi-teintes engageaient à rêver, La même croix hâtait le moment du lever Et d’aller conquérir les bêtes et les plantes Et tout ce qui se meut dans la forêt parlante Et le tiède inconnu des jardins et des champs. Alors avec des cris d’allégresse et des chants Informes qui étaient des musiques guerrières, L’enfant partait en bondissant dans la lumière, De l’élan qui porta la Grèce à Salamine.
Jadis nous avons vu cette croix qu’illumine Toujours une lueur d’aube dans nos mémoires, Et bien d’autres que nous se figurent la voir Encore, lorsqu’ils se retournent vers les enfances. Mais à présent elle a quitté les murs des chambres, Car Madame l’a déposée dans sa vitrine Parmi des bibelots de l’Inde et de la Chine.
Bien d'autres soldats…
BIEN d’autres soldats en des siècles plus lointains, En de vieux temps qui semblent des soleils éteints, Ont quitté ce logis pour s’en aller en guerre. Dans le livre où tu lis les choses de naguère Rien ne te parle d’eux ni de ce qu’ils ont fait, Mais ils vivent sur les faïences du buffet Et dans les chansons que l’on chante le long des routes. Ceux-là n’ont pas connu la vieillesse et la goutte
*les chants*
Dans un sûr logis, dans un fauteuil confortable Et dans la considération des notables. Depuis qu’ils ont suivi leurs inquiets désirs, La maison qui n’avait pas su les retenir, Des fois a rêvé d’eux par les soirs lents et tristes, Rêves éteints et rabâcheurs de vieux droguiste… Mais elle ne les a plus jamais abrités : Dans quelque fossé plein de vase ils sont restés Ou dans quelque hôpital grouillant et sans lumière. La petite ville, orgueilleuse sous sa poussière, Ses remparts, ses hôtels, ses clochers aériens Eut des pensées indulgentes pour ces vauriens, Mais jugea plus prudent de taire leur histoire.
Eux, prenant leur chaude ivresse pour de la gloire S’en allaient sous des capitaines en perruques Qui n’étaient pas tous marquis, vicomtes ou ducs, En des campagnes ordonnées avec prudence Comme s’ordonnent les cartes des patiences Que les vieilles dames rangent à la chandelle… En des campagnes méthodiques et solennelles Qui ressemblaient à des parades sur la place, Jusqu’au jour où dans une soudaine bourrasque Les uniformes rouges et bleu de roi Couraient parmi les blés, les vignes & les bois Forcer brutalement le sort capricieux. C’est par eux qu’à la clarté fine de nos cieux Que portent ces coteaux nettement dessinés Nous nous sentons si bien là où nous sommes nés, Et travaillons, aimons, prions d’une âme égale. C’est par eux que paisiblement nos bourgs s’étalent
Dans les nobles vallées ou sur les douces pentes Ou sur les flancs ondulés des plaines dormantes. Car c’est eux qui plus loin toujours ont écarté Les désirs convoitant nos champs et nos cités. Si bien que maintenant tu brodes tes mouchoirs Au jardinet bleui par la tombée du soir Sans penser qu’il y ait d’autres mondes au monde Que ce carré de terre natale où se fondent Tes souvenirs joyeux et tes simples espoirs.
Aussi n’attendons pas que les choses soient noires Et perdues dans la nuit comme au fond des pensées Oublieuses qui ne gardent rien du passé : Mais rentre dans la salle où l’énorme buffet De chêne bien lustré s’argente de reflets, Et vois se redresser et marcher en cadence Les soldats d’autrefois vernis sur les faïences.
Vous êtes retournée…
VOUS êtes retournée au poste où Dieu vous mit Pour le garder nuit et jour contre l’ennemi Qui dévore vos sens, votre cœur, vos pensées. L’hiver dans la maison vous a cadenassée; La campagne en deuil se serre contre vos murs; Au coin du feu craquant, vous regrettez l’air pur D’un matin de printemps et la paix de votre âme. Vous frissonnez malgré la caresse des flammes, Vous hésitez devant les contraintes sévères.
*les chants*
Mais n’entendez-vous point parmi les voix d’hiver Qui glissent sur les toits et dans la cheminée, D’autres voix prononçant, du fin fond des années, Des appels graves et des mots brefs de chef de guerre. Car chacun, à chaque foyer de notre terre, Eut des aïeux qui allèrent se battre au loin : Et beaucoup furent enfouis aux quatre coins Du monde… quelques-uns sont en terre natale… Mais tous, quand le présent dans sa lâcheté sale Nous enveloppe et veut engluer nos efforts, Sortent de l’ombre douce où sommeillent les morts Et nous parlent de leur voix rude et familière.
Soyons dignes de ceux qui partirent en guerre Et qui surent garder le poste où Dieu les mit.
Il est temps d’éveiller les vertus endormies Dans vos coffres, dans vos buffets, dans vos armoires; Il est temps de livrer des batailles sans gloire…
Sans gloire?… Mais ceux-là qui parlent dans l’hiver Et qui jadis, pour vous, pour moi, firent la guerre, Ceux-là connurent la faim le long des routes, La pluie qui trempe les hardes comme des soupes, Les oreilles, les nez et les membres gelés, Les pieds en sang et qui ne peuvent plus aller, La blessure heurtée qui se rouvre et qui saigne, La mort obscure loin des paroisses chrétiennes
Dans quelque fossé noir où la vase croupit… Et les oiseaux de proie ont fait de la charpie Avec leur pauvre corps de soldats inconnus :
Vous voyez bien qu’on n’a pas clamé dans les nues Leurs noms comme l’on fait pour d’infimes drôlesses, Que pour certains peut-être on n’a pas dit de messes Et que nul ne les recommande en ses prières…
Soyons dignes de ceux qui moururent en guerre Sans gloire et simplement, comme on prie à l’aurore Et au soir, comme on fait son travail, comme on dort… Sans souci d’être vus que de Dieu, notre père.
Ame lointaine qui languissez dans cet hiver Serré contre vos murs et tassé sur votre âme, Écoutez donc sortir de la bise qui râle Ces rudes voix de ceux dont nous sommes issus ; Écoutez-les traverser le ciel au-dessus De la maison qui somnole dans la buée ; Écoutez-les parmi les flammes se ruer En une chevauchée de bataille et d’espoir ; Écoutez-les près de votre lampe, le soir, Dans votre cœur surpris de soudain rajeunir, Et riant au destin, sans larme et sans soupir, Poussez la fine aiguille en chantant de vieux airs…
Soyons dignes de ceux qui moururent en guerre.
Je prie tous les aïeux...
Je prie tous les aïeux dont les vertus obscures Se sont encloses jadis entre d’humbles murs De nous assister en ces luttes que nous livrons… Les longues veillées appesantissent nos fronts Pendant que des désirs nous tenaillent la chair.
Je prie tous nos aïeux qui furent à la guerre Et moururent au loin sans gloire et sans éclat De nous prêter un peu leur âme de soldats,
les chants
Car nous vivons en proie aux subtils ennemis, Et la valeur que le passé nous a commis, La voilà sur un lit de mollesse gisant.
Je prie tous nos aïeux qui furent artisans Et surent besogner sans tristesse et sans plainte Sous le patronage d’une riante sainte Ou d’un saint de chez nous, toujours en belle humeur, Je prie ceux-là qui de leurs mains et de leurs cœurs Terminèrent de minutieux chefs-d’œuvre, De nous prêter leur patience à toute épreuve Pour rebâtir avec la pierre dure et fine Notre conscience qui s’étale en ruines Où nous ne trouvons plus ni repos ni conseils.
Tourné vers le passé qui près de nous sommeille, Je prie tous les aïeux et toutes les aïeules Qui suivirent les voies d’allégresse et de deuil En priant Dieu, Notre-Seigneur et Notre-Dame, Je les prie de sortir un peu de leur grand calme Et de s’approcher de leurs arrière-neveux… Et comme au soir, effleurant des doigts les cheveux De son enfant qui va s’endormir, une mère Lui fait balbutier doucement sa prière : De même ces revenants tendres et austères Nous feront dire pieusement le Pater Et l’Ave Maria qui détruisent les doutes.
Arrêtés au milieu de la fatale route, Je me tourne vers les aïeux, vers les aïeules Qui, dans les cloîtres ajourés, sous les tilleuls
Conventuels, dans les reflets veloutés des verrières, Contemplèrent souvent les êtres de lumière Qui ne se laissent voir qu’aux âmes innocentes (Et maintenant au sein de l’éternel, ils chantent Les psaumes et disent les offices du ciel), Je les prie d’obtenir la grâce qui ruisselle Dans leurs cœurs, pour nos cœurs misérables et seuls…
Je prie tous nos aïeux et toutes nos aïeules.
Je songe à vous...
Je songe à vous qui n’êtes plus dans la grand ville. Vous avez regagné les tâches difficiles, Le foyer, les enfants, les choses qu’on gouverne, Les devoirs alignés le long des heures ternes Et les meubles amis qui peuplent la maison.
Ici je reste, au seuil de la froide saison Et j’essaie de me figurer votre existence. En marchant dans les rues, chaque matin, je pense
les chants
Que le ciel est plus pur et le froid plus sévère Chez vous, aux champs déjà possédés par l’hiver, Et que vous travaillez près des bûches flambantes. A travers les rideaux vous regardez les plantes Qui se dépouillent peu à peu dans l’air glacé… Mais je crains d’entrevoir le fond de vos pensées.
Ayez pitié, mon Dieu, de cette âme lointaine.
J’imagine les lieux dont vous êtes la reine, Le coteau, la maison, les fermes, le village, La rivière qui va d’un train de vierge sage, Le dur clocher roman dont les cloches mesurent Les jours, les ans, la vie lente des créatures Attachées au vieux sol qu’ont fouillé leurs aïeux, Les fumées s’élevant, tranquilles, vers les cieux Et le jardin qui dévale sous vos fenêtres Et le verger où vous guettez ce qui va naître Au bout des fins rameaux quand le printemps sourit, Enfin tout ce que vous m’avez un peu décrit Quand nous étions assis là-bas sous la chênaie.
Ces choses entrevues que mon cœur reconnaît Pour être de chez nous, ces choses qui me hantent, Pourquoi m’en parliez-vous d’une âme indifférente?
Ayez pitié, mon Dieu, de cette âme lointaine.
Quand vous aurez des cheveux gris et des mitaines Et que les jours d’apaisement seront venus, Puissiez-vous dans le clair-obscur des avenues Crépusculaires ou sous les fraîches charmilles, Vous promenant un soir avec la grande fille Et le beau grand garçon qui furent si petits Et si souvent jadis entre vos bras blottis, Puissiez-vous écouter d’une âme ferme et pure L’Angélus verser sur les feuilles son murmure, Puissiez-vous regarder sans crainte le passé, La maison, le foyer, les longs jours cadencés Par la rustique horloge, et les tâches finies Grâce à Dieu qui les a commandées et bénies, Et la lente rivière et le verger qui ploie Sous les fruits caressés du regard, et la joie De ces deux grands enfants purs comme des fontaines…
Ayez pitié, mon Dieu, de cette âme lointaine!
A la fin d'un long jour...
A la fin d’un long jour d’ombre et de désespoir N’avez-vous pas tiré de votre vieille armoire Où meurent doucement des souffles de verveine, Un voile un peu jauni, plié dans une gaîne De soie, le voile saint des jeunes épousées!
Il est un frais jardin plein d’aube et de rosée Où vous semez parfois des graines de sagesse : C’est l’âme de la douce enfant qui vous caresse
les chants
Quand elle voit des pleurs briller à vos paupières. Un beau matin, le cœur ruisselant de prières, Ayant coiffé les cheveux fins de cette enfant, Vous-même y poserez un léger voile blanc, Pareil au voile un peu jauni de votre armoire.
Ce voile un peu jauni, vous l’avez, par un soir De tristesse et d’ennui, lentement déplié Dans la chambre où deux fois chaque jour vous priez Celle qui règne aux cieux sous un voile éternel Et se complaît au doux frémissement des ailes Parmi de frais jardins pleins d’aube et de rosée.
Il est un clair visage au fond de vos pensées Qui vous sourit pendant que vos longues mains fines Cherchent des souvenirs parmi cette mousseline Qui ne pèse pas plus que vos jours de bonheur; Il est un clair visage au fond de votre cœur… Et vous songez au matin où vos mains peu sûres Et lentes, poseront sur cette chevelure Que vous aurez vu s’accroître en fuseaux de soie, Un voile tout pareil à celui que vos doigts Soupèsent tristement à la tombée du soir, Vous qui ne pouvez plus ressaisir les espoirs De jadis, ni réunir de blanches pensées Parmi de frais jardins pleins d’ombre et de rosée.
Me voici revenu dans le pays de France. Je passe un mois près des forêts de pins. Je pense A tout ce que j’ai vu dans les brumes du Nord Et je me sens heureux parmi les sables d’or, Le long des promptes eaux que le soleil épuise, Sous les cieux purs, voûte éternelle de l’Église Qui fut jadis l’Église où l’on priait le mieux.
Me voici revenu sur le sol des aïeux, Après avoir vogué parmi les roches noires… Les pins et les maïs me chantent des histoires
les chants
Très simples qui trouvent les accès de mon cœur. Un vieux curé landais, gasconnant et rieur, Me dit les gens, la foi, les pins, les oies, les bœufs, Les chèvres, les marchés où l’on jase et les lieux Où l’on vient depuis des siècles en pèlerinage… Et le grand saint Vincent, pauvre dans les pacages, Qui voulut se donner à plus pauvres que lui.
Me voici revenu sous un soleil qui luit, Clair et doux, affinant les clochers et les feuilles, Composant ce pays et l’expliquant à l’œil En bon soleil latin qui connaît les classiques, Sans éblouir, sans confusion, sans pratique De sabotage, sans clinquant, sans appuyer, Comme un noble artisan, comme un noble écolier, Nourris aux fortes disciplines d’autrefois.
Mon Dieu, pourquoi errer si loin d’ici? pourquoi, Sinon pour désirer le chemin du retour, Sinon pour éprouver des regrets chaque jour Tandis qu’on va parmi des étranges figures, Sinon pour savourer la joie profonde et pure De retrouver au bout du clocher qui domine Les châtaigniers de la grand place et les chaumines, Un coq d’or s’élançant dès l’aube des journées…
Je reviens, mon Seigneur, chez votre fille aînée.
Je retrouve dans mes automnales pensées Cette église, débris d’un vigoureux passé, Qui semble faite pour soutenir un long siège. Tout autour, sur l’étroit plateau, le cimetière Règne humblement à l’ombre des tours et des murs, Et, bordé par la haie toute noire de mûres, Le plateau choit en pente douce vers la plaine.
les chants
J’y écoute jaser une proche fontaine Et la voix des enfants du bourg chanter les vêpres. Le visage noueux et barbu d’une chèvre Perce les feuilles là où la haie s’entrebâille.
Les morts, gens de labour, d’oraison, de bataille, Sont groupés là près de leur église robuste En attendant leur place au royaume des justes, Car leur âme fut droite et leur vie selon Dieu.
Moi l’instable passant qui visite ces lieux, Je demande la fermeté à cette église Et la tranquillité du cœur à ceux qui gisent Les mains jointes sous les humbles croix et les pierres.
Heureux qui fit toujours sa tâche et ses prières Au même coin de France et tout près des aïeux Fut couché, à l’ombre de la maison de Dieu, Près de l’épaisse haie toute noire de mûres! Heureux celui dont l’âme a la force des murs De cette église et sait résister aux épreuves…
La campagne se vêt de couleurs toutes neuves, L’eau gémit, j’aperçois le rire de la chèvre Et j’entends les enfants du bourg chanter les vêpres.
Dans le calme du parc...
Dans le calme du parc où la lune pénètre, Au bruissement de l’eau qui rôde au pied des hêtres, Au lent murmure de la cloche du couvent, Nous avons eu de doux entretiens, bien avant Dans la nuit qui joignait nos cœurs et nos pensées.
Nous parlions du bonheur grave d’être fixés Au sol de ce pays sous la tuile ou l’ardoise, Près d’un champ, d’une vigne, ou du jardin qu’on toise
les chants
Pour qu’il ait des allées nobles et raisonnables… D’être fixés là pour la vie, comme aux arbres Géants des bois se fixe la montée du lierre.
Dans le calme du soir où la pâle lumière Vient cendrer l’eau qui jase et l’herbe veloutée, Nous ne songions plus au tumulte des cités Où corps et âme se fondent en vains efforts; Nous nous sentions tout près de la terre des morts, Tout près de leur pensée, tout près de leur sourire… Et leur souffle venait nous frôler et bruire Discrètement sur l’eau qui rôde au pied des hêtres.
Dans le calme du parc où la lune pénètre, La veille du jour morne et pauvre des adieux, Nous avons écouté les paroles de Dieu Redites par les voix confuses de ces morts… De ces morts qui n’ont pas perdu en vains efforts Leur vie dans les cités troubles et maladives, Mais au même logis et sur les mêmes rives, Dans la même paroisse et près des mêmes saints, Ont su régler leur tâche et borner leurs desseins A l’exemple de Notre Seigneur ici-bas…
Les morts nous ont murmuré ces choses tout bas, Sortant des brumes du mystère à notre approche, Pendant que se mourait le tintement des cloches.
Dans la crypte...
Dans la crypte éclairée de falotes veilleuses Où parmi les piliers des abîmes se creusent, Je suis seul par ce matin d’arrière-saison.
Une vierge, en bienveillante apparition, Surgit d’un angle où brûle une cire jaunâtre. Elle sourit un peu de ses lèvres d’albâtre Et joint les mains en levant les yeux vers la voûte.
les chants
Dans le silence épais de la crypte, j’écoute Le bruit des pavés martelés par les semelles Lourdes ou légères des gens qui renouvellent Aujourd’hui la journée monotone d’hier, D’avant-hier, la journée qui renaît toujours. Les pas traînants, les pas rapides, les pas lourds Sonnent, puis vont mourir au fond des rues brumeuses Et seul, dans la clarté tremblante des veilleuses, Seul j’essaye de balbutier des litanies.
On dirait que ce sont des troupes infinies D’humains qui cheminent là-haut vers le travail, Mornes et silencieux dans un jour sale…
Madame, pourquoi mes frères s’éloignent-ils? Pourquoi n’en vois-je pas un seul en cet asile De calme et de bonté où vous êtes présente? Il n’est point de journée maussade et rebutante Quand dès l’aurore on vous la donne avec amour : Vous aimez ces présents qu’à la pointe du jour Vous fait une âme fraîche au sortir du sommeil.
O vous, étoile du matin, reine du ciel, Je vous implore pour ces passants du matin, Pour ces êtres qui vont sans joie gagner leur pain,
Leur gîte et les vêtements dont ils s’enveloppent, Afin que dans la crypte aux lumières falotes Ils se sentent un jour attirés doucement Et qu’ils vous offrent leur journée d’un cœur aimant Et simple comme les artisans d’autrefois :
Et presque tous sauront vous prier mieux que moi.
Vous que j'aime...
Vous que j’aime, chers incroyants, chers infidèles, Le soir et le matin je supplie l’Éternel D’éclairer votre nuit d’une clarté nouvelle…
Je prie pour vous qui croyez ne plus me comprendre Et pensez que mon cœur est un monceau de cendre Lorsqu’il ne fut jamais plus brûlant ni plus tendre.
les chants
Je prie pour vous afin que Dieu vienne lui-même Vous dire : Heureux celui qui me connaît et m’aime Et qui fait succéder la prière au blasphème.
Je prie Dieu, sachant que nous nous convertissons Grâce aux prières qui germent où nous passons : La prière est semence et la grâce est moisson.
Pensez-vous que jamais en de vaines parlotes Je produise la foi dont mon âme sanglote Pour qu’elle soit en butte à vos railleries sottes?
Suis-je assez vain, suis-je assez fou pour espérer Qu’à de froides raisons vous vous convertirez, Vous que j’aime, chers endurcis, chers égarés?
Je prie Dieu qui lia nos âmes dès l’enfance Dans les mêmes pensées et dans la même France Et qui nous fit cheminer dans les mêmes transes,
Je prie Dieu qui nous tient en même anxiété Devant toutes ces plaies qui rongent la cité Agonisante après des siècles de santé,
Je le prie de songer ainsi qu’un tendre père A ses enfants aveuglés qui se désespèrent Dans les ténèbres loin des lampes tutélaires,
Et de faire briller une étoile des cieux Pour les guider le long des sentiers tortueux Vers le repas du soir qui fume au coin du feu.
Les petites églises de chez nous s’écroulent Sur les dalles où s’agenouillèrent les foules Pendant que Monsieur le maire et Monsieur l’adjoint Fricotent leur manille au cabaret du coin, Et trouvent de bons mots contre la cléricaille.
Les petites églises de chez nous s’écaillent, Se lézardent, s’en vont en piteuses guenilles, Pendant que les deux ivrognes font leur manille En vantant la science et la libre pensée.
les chants
Les petites églises dans les nuits glacées Sentent la bise aiguë et l’eau noire qui entrent Pendant que les deux ivrognes chauffent leur ventre En narguant les superstitions d’autrefois.
Les petites églises se plaignent du froid… Et les âmes ont froid sous le chaume et la tuile. Les jeunes vont se brûler dans l’enfer des villes, Les vieux restent muets, fixés au même coin, Pendant que Monsieur le maire et Monsieur l’adjoint, Décrivent le Progrès en buvant une absinthe.
Les images des saints, les images des saintes, Les images de Notre Dame et du Sauveur, Les aubes en dentelle et les chapes à fleurs, Les vases d’or, les chandeliers et les calices, Sont vendus à de gros fabricants de saucisses Pour flatter les archéologues de boudoir, Cependant qu’installés au fond de leurs comptoirs, Monsieur le maire et Monsieur l’adjoint se désolent En lisant le récit des crimes et des vols Qui prouvent la croissante improbité des masses…
Les églises demi-mortes sont des carcasses Où pénètre sans fin l’injure des saisons, Jusqu’au jour où vers la tristesse des maisons L’Église ne se penchera plus maternelle Et ne sonnera plus les heures solennelles De joie et de malheur qui partagent la vie… Cependant, sirotant quelque vieille eau-de-vie,
En marchant par les rues...
En marchant par les rues boueuses ce matin Dans le suaire gris tombant du ciel éteint, J’ai songé au temps où cette ville des villes Tenait ou peu s’en faut en deux petites îles Sur le fleuve qui va d’un train de bête lasse.
Et j’ai songé que des quatre coins de l’espace Alors s’acheminaient vers cette humble cité Des hommes saints qui apportaient les vérités
les chants
Enseignées par Notre Seigneur à ses apôtres… Et chacun trouvait dans son cœur la foi qui sauve Comme on découvre un trésor caché dans un mur, En écoutant parler ces hommes vieux et durs Qui par les pluies, les vents, la bise, les hivers, Qui, dans les chemins et les villes de l’univers, Par les huées, les violences, les paresses, Avaient été semant les divines promesses Pour que germe la graine et lève la moisson.
(Je songeais à cela me rappelant le son De votre voix lorsque, près des flammes chantantes, Vous disiez les saints et les saintes qui nous hantent, Qui persistent aux foyers purs de ce pays, Et qui même dans la grand ville, en ce fouillis De laideur et de vice entassé jusqu’aux cieux, Gardent encore quelques âmes et quelques lieux D’où rayonne l’espoir des lendemains candides).
Saints persistants dans les cryptes et les absides, Dans les murs lézardés des obscures bâtisses, Dans quelques chastes âmes bloquées par le vice, Ne connaîtrez-vous pas le repos du Seigneur? Vous faudra-t-il veiller sans fin le long des heures Qui glissent sur tant de sécheresse et de crime, Pour empêcher de s’éteindre les clartés fines Tremblotant çà et là dans la brume fumeuse?
O pauvres vieux patrons, pour nos âmes lépreuses Vous faudra-t-il sans fin supplier à genoux, Sans fin vous engager et vous offrir pour nous,
les chants
Et qui reviendrait un jour, modeste et soumise, S’agenouiller auprès de vous dans vos églises Afin de mêler sa prière à vos prières…
Je songeais à cela dans la grise lumière De ce matin qui tombait comme un long suaire En me rappelant nos lentes pensées d’hier. Je songeais à cela en face des deux îles Qui portèrent les premiers feux de la grand ville Sur le fleuve passant d’un train de bête lasse, Lorsque les premiers saints cheminaient dans l’espace.
Nous avons parlé..
Nous avons parlé de ces bons saints, nés du sol, Qui furent autrefois de petits dieux champêtres Et subirent l’attrait des divines paroles;
Dans les rochers, dans les saules et dans les hêtres, Dans la source qui luit, dans les vases d’argile, Dans la prairie en fleurs où les vaches vont paître,
les chants
Ces esprits de nos champs, soit lourdauds, soit agiles, Venus au jour avec les premiers éléments, Ont tressailli de joie au son des Évangiles.
Nos apôtres les ont baptisés gravement, Ils ont eu des chapelles et des images, Ils ont transmis là-haut des vœux et des serments,
Ils ont reçu de rustiques pèlerinages, Ils ont guéri la fièvre quarte et les douleurs, Ils ont mis l’espérance au cœur des vierges sages,
Ils ont été par les matins de Chandeleur Portés dans les sentiers bordés de primevères Pour écarter des champs la grêle et les voleurs,
Ils ont guidé la brise et fécondé la terre, Chassé les pestes dont languissent les troupeaux, Sauvé des crocs du loup la brebis débonnaire.
Le potier modelant ses cruches et ses pots, La fileuse filant dans un bleu crépuscule, Le charpentier chantant dans l’or de ses copeaux,
L’abeille déposant le miel en sa cellule, Le tisserand tissant la toile des chemises, Le meunier cheminant dès l’aube sur sa mule,
Tous ceux qu’on voit gratter la terre noire et grise, Tous ceux qu’on voit mener les bêtes aux pâtures, Tous ceux qu’on voit guetter les souffles de la bise,
Tous les chrétiens poussés et taillés à la dure Ont honoré comme de vieux saints canoniques Ces enfants convertis de la vieille nature :
On leur donna des robes ecclésiastiques, Des bonnets, des anneaux, des crosses et des chapes, A quelques-uns des mitres et des dalmatiques,
On leur donna des robes de lin et des nappes, Des souliers de velours, des chapeaux de fourrure, Des vases précieux pour leurs saintes agapes;
On leur mit des bourses de cuir à la ceinture, On leur tressa des couronnes et des guirlandes, Leur visage de chêne eut de belles dorures;
Mais eux simples esprits des coteaux et des landes, De la brise, de l’eau, de la roche et des plantes, Furent gênés par tant d’honneurs et tant d’offrandes;
Ils ne cessèrent point de fréquenter les sentes, Les chaumières où dort un aïeul édenté, Les vignobles tordus et la glèbe mouvante…
Et le Seigneur sourit à leur humilité.
C'est un vieux curé de...
C’est un vieux curé de la France d’autrefois, Un vieux curé du vieux Paris : je le revois En rêve après cette lecture de Nicole. Il est docte, il retient ce qu’il sut à l’école, Ses harangues, son Aristote, son Virgile, Mais il aime surtout plonger son âme agile Dans les in-folio des Pères de l’Église.
C’est le soir; la chandelle est allumée; la bise D’hiver se plaint; le chat près du foyer somnole; La bouilloire crachote un peu : sur la console
les chants
Fleurit dans la paix onctueuse une tulipe Qui fit chanter en lui un vers des Bucoliques Ce midi, quand il eut dîné petitement. L’horloge de l’Église, avec un grondement Lui nomme les heures, les quarts et les demies… Juste Dieu gardez bien la paroisse endormie, Protégez le sommeil tout proche des fidèles.
Le vieux curé s’est tenu coi dans les querelles Qui partagent les docteurs de la sainte Église, Vu que les uns, trop indulgents, le scandalisent Par les facilités qu’ils donnent aux pécheurs Et que les autres sont armés d’une rigueur Qu’il blâme au nom du tendre amour que Dieu nous porte. Les siècles révolus ont souffert d’autre sorte; Ils ont souffert des mécréants, des hérétiques Et de la sèche ambition des politiques; Maintenant que beaucoup veillent à leur salut, Maintenant que les âmes sont moins dissolues, Ce n’est plus du dehors que viennent les épreuves, C’est dans la maison même où Dieu poursuit son œuvre Que l’esprit d’erreur et de haine s’est niché; O mon Dieu, verra-t-on sur la mer du péché, Verra-t-on jusqu’à la fin de l’histoire humaine Ton Église dans les transes et dans les peines, Dans les souffrances, dans les menaces, dans l’injure, Dans les souffles de mort, dans les souffles impurs, Dans l’étreinte noueuse et crispée des déments, Dans les égarements, dans les aveuglements, Dans la molle stupeur, dans l’orgueil endurci, Dans le relâchement, dans les fiévreux soucis,
Dans une complaisante et fade lâcheté, Dans une impie et sacrilège dureté, Dans tous ces maux qui se soulèvent en flots noirs… Non, pour ta nef immense et si lourde d’espoir, Il n’est point de repos ni de sécurité Entre les quais épais d’un port bien abrité, Non plus que pour cette autre nef, mince et débile, Qu’on voit sur l’écusson de notre bonne ville Et qui vogue, elle aussi, de péril en péril, Sous l’orage brutal, sur les bas-fonds subtils, Près des gouffres sans fond, près des rochers pointus, Et qui s’enfonce et qui monte et qui s’évertue, Qui va de choc en choc et d’angoisse en angoisse… O mon Église, ô ma cité, ô ma paroisse, Que Dieu, parmi tant de tempêtes, vous soutienne. Mon Dieu, sur cette nuit, versez la paix chrétienne, Protégez le sommeil tout proche des fidèles.
Le vieux curé se lève et mouche la chandelle Pendant que tinte dans l’air froid la grosse horloge De la tour frémissante et sans lézarde où logent Dans leurs niches des saints et des saintes qui virent Les fluctuations antiques du navire De la cité sur le cours du temps et du sort, Qui virent les marées de colère et de mort, Qui virent les reflux de douceur et de grâce Et Jésus reprenant les âmes dans sa nasse, Qui dominèrent les tempêtes et les houles, Les fureurs et les engourdissements des foules, Les crimes violents, les obscurs maléfices… Et connurent les vieux curés du temps jadis.
les chants
L’église est là qui se rappelle par sa voix (L’immuable soutien des âmes qui se noient, Le persistant rocher où s’accrochent les âmes), L’église de sa voix grave et lente lui clame Qu’elle est là tout debout et veille dans la nuit, Avec ses tours, avec ses nefs, avec son huis Où figurent l’origine et la fin des choses, Avec sa crypte où des corps de martyrs reposent, Avec le corps et le sang de Notre-Seigneur Dans un mystère où ne défilent point les heures, Avec son long passé de vêpres et de messes, Avec son long passé de vœux et de promesses Avec son long passé de supplications, D’offrandes, de bénédictions et d’absoutes, Avec tous les fidèles défunts qui écoutent Invisibles et silencieux au fond des pierres Monter les mêmes chants et les mêmes prières Qui les ont aidés à cheminer ici-bas A pas pressés, à pas réglés, à petits pas…
Église de cette paroisse, église antique, Église tant aimée (bien que tu sois gothique) Église de Paris, église du royaume, Reste dressée, ô grave chanteuse de psaumes, Parmi les nuits d’hiver où la bise grommelle Sur le repos des incroyants et des fidèles Pour que meure le doute et que vive la foi.
C’est un vieux curé de la France d’autrefois.
Les prophètes, les saints...
Les prophètes, les saints, les saintes et les rois, Immobiles depuis des siècles et sans voix, Dans les plis du calcaire où leur robe est taillée Font de longues journées et de longues veillées, Des journées, des veillées qui ne finissent pas, Sans vaciller jamais, sans être jamais las, Fixés aux galeries de cette cathédrale, Tout debout, parmi les ondées et les rafales,
les chants
Sous les coups de soleil et la neige et la grêle, Parmi les battements et les tournoiements d’ailes, Parmi les plaintes et les sifflements de la bise, Parmi la bruine enfumée des saisons grises, Dans la tourmente amère ou dans l’ennui pesant, Dans l’injure insensible et subtile des ans Qui rongent nuit et jour les âmes et les pierres.
Mais fidèles au vieux monument comme un lierre Au chêne dont il a vêtu les membres rudes, Graves ou souriants de leur béatitude, Les prophètes, les saints, les saintes et les rois Dans la succession des temps se tiennent cois, Font leurs longues journées et leurs longues veillées, Brûlés, cuits ou transis, flagellés et mouillés, Becquetés, ébréchés, mutilés, dévêtus, Avec la continuité lente et têtue Des laboureurs grattant la terre difficile, Et poursuivent, par-dessus les toits de la ville, L’oraison commencée au jour qu’on les bénit Et qu’ils jouèrent un rôle bien défini Dans le drame sacré que figure la pierre, Dans le drame qui va de la chute première Jusqu’à la majesté du dernier jugement Dont on voit les acteurs et les événements S’étager au-dessus de la porte centrale.
Le long des galeries de cette cathédrale,
Les prophètes, les saints, les saintes et les rois Regardent à leurs pieds l’immense désarroi Moderne de la ville et de ses alentours, Le désespoir marcher à pas troubles et lourds, La haine s’embusquer et bondir en tigresse, L’impuissance qui mène le génie en laisse, La bestialité sortant de ses tanières.
Ils ont connu les regards pieux, les prières S’élançant avec les oiseaux, dans la lumière, Le salut glorieux des musiques guerrières, Les fleurs nimbant leurs processions coutumières, Les brises déployant leurs antiques bannières, La bourgeoise cossue et l’humble lavandière Leur consacrant gaîment les heures ouvrières, Leurs images scellées au mur de la chaumière Et sur le haut pignon des demeures princières, Et leur aide requise en des nuits meurtrières;
Ils connaissent l’injure et le ricanement, Les cortèges d’ivrognes et de garnements, Le blasphème enrubanné de raisonnements Qui traînent dans la boue démocratiquement, L’hypocrisie, les lâchetés, les reniements, Leurs fidèles murés au noir isolement, Leurs pauvres, leurs souffrants, leurs veuves, leurs déments Dépouillés par des lois et par des règlements,
les chants
Les trognes avinées et les ventres fumants Promus à de spirituels gouvernements.
Ils ont connu la coiffe blanche à longues ailes Des mères apportant les enfants sortis d’elles Au baptême qui clarifie ces âmes frêles, Les époux se jurant une foi mutuelle Et la gardant jusqu’à la fin sous la tutelle Du Seigneur qui bénit la maison des fidèles, Les filles et les fils nourris à la mamelle Puis croissant à l’abri des délices charnelles, Les familles unies devisant aux chandelles Et les aînés prenant des mines solennelles;
Ils connaissent les nouveaux foyers en bamboche, Les âmes des enfants durcies comme la roche, Les grand pères sommés de retourner leurs poches, Les pères confidents de louches anicroches, Les fils aînés mordant à toutes les brioches, Les filles installant le diable en leurs caboches, Les mères déplorant leur vie qui s’effiloche, L’impiété soufferte en la bouche des mioches, Nul regard pour les derniers murs où Dieu s’accroche, Les saints et les aïeux traités de vieux fantoches.
Ils ont connu les beaux chefs-d’œuvre des métiers, L’artisan qui offrait à Dieu des jours entiers,
Les doigts fins ciseleurs, orfèvres, argentiers, Les jeunes et longs doigts des vieux doigts héritiers, Les apprentis nouant de saintes amitiés, Les compagnons bons besogneurs et bons routiers, Les assemblages forts qui tiendraient sans mortier, Les images taillées au cœur d’un chêne altier, Les Vêpres qu’on chantait devant les grands psautiers, L’usage qui régnait sans malsaine pitié;
Ils connaissent les fabricants de camelote, La besogne qui vous ennuie et qu’on sabote, L’empressement vers la ripaille et la ribote, Celui-ci ne visant qu’à grossir sa pelote, Ceux-là qu’à se gaver de haine en des parlotes, Le candidat surgi de crasseuses gargotes Venant aux pauvres gens pour leur cirer les bottes, Pour leur crier qu’ils sont des héros qu’on ligote Et les traîner tout chauds au temple du dieu Vote.
Ils ont connu de sereines magistratures, Des puissances que l’on écoute sans murmures Parce qu’elles ne commandent rien à lure-lure Et ne s’engorgent pas jusqu’à la bouffissure, Les coutumes mourant seulement par usure, Les nouveautés naissant par force de nature, Chaque âme en sûreté derrière les clôtures Du foyer, du métier, sous la vaste arcature De la maison assise et bâtie à la dure… Et l’archange guerrier planant sur la toiture;
les chants
Ils connaissent les maîtres pillards et sournois, Les voleurs triomphants sous le couvert des lois; Grippeminaud pesant les actes à faux poids, Le règne désolé des égoïstes froids Et des rhéteurs pansus dont gargouille la voix, L’édifice en carton posé tout de guingois Sur le sable, sans fondations et sans toit, Les esprits englués dans la vase et la poix, Dans l’horreur des inorganiques désarrois… Et les affleurements de l’archange narquois.
Les prophètes, les saints, les saintes et les rois Au poste où Dieu et les ancêtres les ont mis Regardent le hideux travail de l’Ennemi Du même doux et paisible regard qu’ils eurent Pour les travaux de la grâce dans la nature Au vieux temps où la grâce coulait à pleins bords. Fidèles au dessein charitable des morts, Fidèles aux desseins éternels du Seigneur, Sans ressentir jamais le frôlement des heures Ni l’injure sans fin des saisons acharnées, Ils poursuivent sur l’espace et sur les années L’oraison commencée au jour qu’on les bénit Et qu’ils jouèrent un rôle bien défini Dans le drame que la cathédrale figure, Dans le drame de la grâce et de la nature, Dans le drame qui va de la chute première Jusqu’au grand jugement rendu dans la lumière, En passant par les patriarches, les prophètes, Jésus crucifié, Jésus domptant la Bête,
Les Apôtres, les Saints, les Saintes, les Martyrs, Les nouveaux convertis ivres de convertir, Et la belle moisson faite en âme infidèle, Et les vierges malgré le diable et sa séquelle Ne laissant pas la nuit les lampes manquer d’huile, Et l’évêque écartant les pestes de sa ville Et les moines jetant aux sillons des semences Et les rois devisant sur le trône de France Et le roi saint rendant la justice aux parties…
Le roi saint qui vit cette église enfin bâtie Et qui fit gardiens des temps que nul ne voit Les prophètes, les saints, les saintes et les rois.
Au cloître d’autrefois où songe la novice, Sur la toile des jours et des nuits, que l’on tisse Avec de longs fils blancs, avec de longs fils purs, La cloche aux voix d’airain égrène le murmure Des temps clos dans la pierre et blottis sous les voûtes, Le murmure de l’espérance qui fait route Parmi les cœurs toujours enfants de ces recluses, Le murmure léger des âmes qui s’amusent
les chants
A des jeux innocents de crochet et d’aiguilles, Le murmure du clair matin sous les charmilles, Le murmure des abeilles au bord des lys, Le murmure confus des dames de jadis Qui reposent sous la crypte de la chapelle, Le murmure joyeux de la bonne nouvelle Que récitent là-haut les saintes et les anges, Le murmure lointain de l’Enfant dans ses langes Lorsque flambe Noël et qu’approchent les Rois, Le murmure des saints chantant le long des mois Les jours que l’on travaille et les jours que l’on chôme, Les murmures des bourgs, des faubourgs, des royaumes Qui gémissent en proie à la concupiscence, Le murmure de ceux qui souffrent de l’Absence, Le murmure enfantin des pauvres en esprit, Le murmure confus et lent des soirs contrits Qui poussent doucement leurs ombres dans les pierres, Le murmure du monde altéré de prières, Le murmure du temps et des toiles qu’on tisse…
Au cloître d’autrefois où songe la novice, Un jet d’eau retombant sur l’orbe du bassin Dit le long glissement des saintes et des saints Dans la suite des temps qui naissent et qui meurent, Le glissement subtil et patient des heures Dans les couloirs et dans les âmes qui méditent, Le glissement léger des mortes dans la crypte Quand la lune d’argent vient jouer sur les dalles, Le glissement des voiles et des sandales Le long des corridors qui ne finissent pas, Le glissement discret et puéril des pas
De l’innocence dans les cœurs et les cellules, Le glissement de tout le passé qui circule Dans la cour, dans les murs et dans les boiseries, Dans la nef, le chapitre et la buanderie, Dans la tour, les piliers, les voûtes, les images, Dans les mêmes saluts et le même langage, Dans la même tristesse et dans les mêmes joies, Dans les mêmes labeurs et dans la même Foi, Dans les ifs, dans les buis, dans les allées moussues… Le glissement aussi de la grâce reçue Qui fait prier d’une âme alerte et souriante, Le glissement des anges blancs le long des sentes Dès que l’aube d’été argente les verrières, L’éternel glissement vertical des prières, L’éternel glissement des voiles de la mort.
Au cloître où l’innocence est une blanche flore, Au cloître d’autrefois où songe la novice, On chante sous la lampe un éternel office… Pendant que l’heure autour du vieux cadran chemine, Que les astres des nuits se penchent vers matines, Les voix avec un bruit d’abeilles au labeur, Modulent doucement, sans hâte ni langueur, Les psaumes de ce mois, de ce jour, de cette heure, Les psaumes douloureux qui se traînent en plaintes, Les psaumes de l’amour qui montent à coups d’ailes, Les psaumes de la joie au fond des cœurs fidèles, Les psaumes des bergers et les psaumes des rois, Les psaumes du prophète accablé sous le poids
les chants
Des péchés de son peuple idolâtre et frivole… Le baume pénétrant des psaumes qui consolent, Les éclairs aveuglants des psaumes de colère, Le fiel amer et noir de ceux qui désespèrent, Le miel de ceux qui prédisent la délivrance…
Au cloître d’autrefois où règne l’innocence, Au cloître d’autrefois où songe la novice, Le bel enchaînement des pieux exercices Remplit exactement le cercle de l’année. Les heures des pécheurs galopent déchaînées Ou dans l’aveuglement somnolent engourdies… Mais au cloître bien clos les heures psalmodient, Murmurent dans les tours et glissent dans les pierres; Mais au cloître bien clos les heures de lumière Ou d’ombre sont des vierges sages qui s’avancent D’un pas égal vers le jour de la délivrance…
Les heures vont glissant, murmurent, psalmodient En des robes de lin par Notre Dame ourdies; Les heures psalmodient, murmurent et se glissent,
Au cloître d’autrefois où songe la novice.
Toutes deux près de moi...
Toutes deux près de moi dans la maison de Dieu, Tout debout près de moi, priant, baissant les yeux, Toutes deux vous agenouillant avec la foule, Toutes deux murmurant les psaumes qui s’écoulent A la façon d’un rêve dans une âme pure, Toutes deux remontant par des chemins obscurs Vers la première foi de nos premières saintes, Vous m’avez doucement soulagé de l’étreinte Qui m’étouffait le cœur et le tenait gisant.
les chants
Je me suis cru loin des ténèbres du présent, Dans un monde liturgique et spirituel : L’avenir… le passé… je ne sais pas lequel, Mais un monde où Jésus venait ou revenait, Où les chevaux ne mouraient plus sous le harnais, Où les enfants ne se gâtaient plus dans l’air fade, Où les femmes ne s’enduisaient plus de pommades Et ne s’habillaient plus en idoles sauvages, Où chacun besognait et perlait son ouvrage, Où naissaient les matins dans un Angélus tendre, Où les soirs sur les fleurs jetaient de fines cendres Parmi l’universel murmure d’un Ave.
Toutes deux à celui qui vint pour nous sauver Vous adressiez du cœur vos douces oraisons, Toutes deux près de moi dans la sainte maison Vous suiviez gravement la marche de l’office Avec la grande application des novices Qui ont peur d’aller trop vite ou trop lentement; Toutes deux vous éprouviez le cheminement De la grâce à travers vos âmes sans détours; Elle avançait en vous comme un ruisseau qui court Dans un bosquet sacré vierge de visiteurs…
Et mon âme altérée en sentait la fraîcheur.
Vous m'avez toutes trois...
Vous m’avez toutes trois, le long des vieilles rues Qui chuchotent sans fin des âmes disparues, Par ce matin fumeux et moisi d’un hiver Dégénéré qui ne sait plus être sévère, Vous m’avez toutes trois guidé vers cette église Des aïeux et de votre enfance, bien assise Dans la brume tenace où les âmes s’égarent, Attendant le déclin de notre âge barbare
les chants
Avec la patience et la force des pierres… Vous m’avez expliqué les voûtes, les verrières, Les chapiteaux, les saints mutilés dans les châsses, Les chevaliers gravés sur le sol… A voix basse Vous m’avez récité votre archéologie…
Maintenant, loin de vous, je songe à cette orgie D’érudition vaine où nos âmes se jouent. Quand, plus tard, caressant les cheveux et les joues De vos enfants, à l’heure où la brise s’efface, Vous leur direz la foi lointaine de la race, La prière, la charité, nos saints, nos saintes, Vous n’imposerez pas aux petits la contrainte De ces grands mots savants qui cachent nos erreurs… Mais vous consulterez les voix de votre cœur, Elles vous dicteront les simples paraboles, Les histoires de pain, de grain, de blé, d’oboles, De dettes qu’on remet, de beaux lys dans leur gloire, De l’enfant qui retourne au foyer, les histoires Des apôtres venus des cieux orientaux, Du bon soldat qui fait deux parts de son manteau, De Paris défendu par la jeune bergère, Des chevaliers suivant les rives étrangères Pour gagner la montagne où l’on dressa la Croix, Des peuples cheminant vers l’aurore, du roi Qui devisait de Dieu et du péché mortel, De sainte Catherine et du beau saint Michel Parlant à Jeanne au bord des forêts et des chaumes, De la grande pitié qui est en ce royaume, Et du saint qui cueillait les petits corps glacés
Des enfants qu’on abandonne au bord des fossés, Dans les ruisseaux ou sous le porche des églises…
Et ces récits, poussés par la chantante brise De votre voix, seront des semences chrétiennes… Et le Dimanche, au bruit murmurant des antiennes, Les enfants promenant leurs yeux le long des murs, Des piliers, des vitraux, des muettes figures, Y trouveront les Images de vos histoires Et sentiront près d’eux Jésus, humble et sans gloire, Les apôtres barbus, la vierge souriante, Les bons soldats, les Innocents, les Innocentes, Les bons Rois, et les saints que connurent nos pères…
Tandis qu’ils sentiront le vide et la misère, Tandis qu’ils sentiront le silence et l’ennui De leur âme émergeant à peine de la nuit, Si pour les engager à suivre l’Évangile Vous leur parlez de l’évolution des styles.
Vous passez toutes trois...
*Vous passez toutes trois au jardin que traverse La rivière… Bientôt par des routes diverses Vous partirez, suivant chacune son destin : Vous partirez vers le sourire des matins, Vers la tiédeur des foyers clos à l’infortune, Vers les roucoulements discrets au clair de lune, Vers la fraîcheur des yeux qui s’étonnent de tout, Vers le plaisir de rêver entre chien et loup A l’avenir qu’on façonne selon son âme, Vers des gouvernements, des orgueils, des airs crânes, Des majestés, des voluptés, des charités…
Vous passez toutes trois dans vos robes d’été Au jardin que traverse l’eau chantante et vive. Gardez le souvenir précieux de ces rives,*
*Car l’inconnu s’approche et l’heure des départs… Vous partirez bientôt vers d’étranges hasards; Vous partirez vers des soirs fumeux et maussades, Vers le souci qui rôde au chevet des malades, Vers la bise qui siffle à travers les soupentes, Vers la graduelle et sournoise mésentente, Vers les yeux bien aimés qui se font durs et froids, Vers les inflexions cruelles de ces voix Qui d’abord vous avaient prises par des caresses, Vers les nuits où l’on veille au sein de sa détresse, Vers l’aurore qui boude et le matin qui pleure…
Vous passez au jardin, fleurs au milieu des fleurs : Vous vous acheminez vers la pointe de l’île D’où l’on voit se serrer les pignons de la ville Et la puissante église émerger des maisons Et les coteaux boisés qui ferment l’horizon. L’été sourit sur ces visions habituelles Dont les reflets se sont inscrits dans vos prunelles Dès le temps où l’on vous soutenait pour marcher. Mais alors ni depuis vous n’avez pas cherché Au sommet de la tour massive de l’église Où vos âmes pourtant à Dieu se sont promises, Vous n’avez pas cherché de vos yeux cois et doux La lourde croix de fer qui se tourne vers vous.*
1911-1912
Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour quinze cents exemplaires de ce huitième cahier et pour seize exemplaires sur whatman le mardi 11 mars 1913.
Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués JULIEN CRÉMIEU, imprimeur, 13 et 15, rue Pierre-Dupont, Suresnes. — 7900