XV-10 · Dixième cahier de la quinzième série

Nous

François Porché

nous, parce qu’ils partaient de la même veine et qu’il était aisé de voir cette veine courir au travers de toute une œuvre.

Je remercie grandement nos confrères et amis du Mercure de France et de la Nouvelle Revue Française qui nous ont permis avec une parfaite bonne grâce de nous saisir de ces textes et de les publier.

J’ai songé bien des fois à mon lointain ancêtre, A celui qui reçut le nom qu’il m’a légué Du sordide troupeau de porcs qu’il menait paître Dans la forêt obscure et, de là, boire au gué.

La vase des marais en séchant sur sa guêtre Alourdissait, le soir, son grand pas fatigué, Ou bien le gueux courait les bois pieds nus peut-être, Hirsute, à demi fol et sauvagement gai.

Serf de condition sans en porter les chaînes, Il a passé ses jours à rêver sous les chênes, Et maintenant il n’a plus même de tombeau.

Mais, dans mon cœur, comme un reproche à ma faiblesse, Il revit. A chacun l’orgueil de sa noblesse ! — Il faut aimer ton nom, mon fils, car il est beau.

Le bruit à l’étranger court que la France est folle, Déchue. Encore quoi ? Malade. Est-ce tout ? Non. Morte. Morte à jamais, la nation frivole ! Bien pis, pour entacher l’honneur de son doux nom : « Ah ! le vice, dit l’un, c’est ce qui l’a tuée ! » Et l’autre : « Enterrons-la, cette prostituée ! »

Viens donc, et donne-moi ta main, Ma chère âme étrangère, Je te montrerai le chemin De ma terre légère.

Viens, tout l’azur est avec nous, Les herbes hautes sont fleuries, Les grandes marguerites des prairies Baiseront tes genoux !

Vois comme ils ont des tailles fines, Comme le front de nos collines A l’air intelligent !

Après la torpeur des longs rangs de vignes, De petits bois nous font accueil, Et partout des buissons entrecroisent leurs lignes Où se repose l’œil.

Quelle nature est plus humaine, Quelle belle a moins de dédain Comme en un jardin ?

Elle pourrait être inutile, Mais non, la coquette est fertile Pour mieux séduire, par folie !

Folle, en effet, la France est folle, Sa folie est l’esprit qu’elle a : Toute chose est folie, qui vole, Mais savoir voler, tout est là !

Et de ce peuple fou le bon sens me confond. Veux-tu voir, sous nos murs ajourés en dentelle, Ce qui, quand le mauvais destin les démantèle, Ne bouge pas ? veux-tu toucher le sol profond ? Prends mon bras. C’est ici le cœur de notre vie ; On t’attend : la table est servie.

C’est une table ronde avec sa nappe blanche. La lumière de la croisée Comme un regard du ciel sur la nappe est posée, Sanctifiant la gourmandise du dimanche.

Le vin joyeux, dans un flacon, Darde un œil qui vous brave, Car le vin est gascon, Mais le pain reste grave.

Et sur le buffet j’aperçois Des gâteaux qui sont mes amis d’enfance, Du temps qu’on me disait : « François, Rappelle-toi bien ma défense : N’y touche pas ! » Et je leur souriais pendant tout le repas.

Chère femme, assieds-toi parmi nous, et contemple Cette salle à manger, à sa manière un temple, Et de tous le plus vénérable. Oh ! si j’ai pris Pour de l’ennui, souvent, le grand air de scrupule Qu’ont ces murs familiers, si j’ai cru la pendule Radoteuse et le temps ailleurs moins long, moins gris, C’est qu’il faut qu’un jeune homme ait versé bien des larmes, Qu’il ait, au loin, rêvé du pays plus d’un soir, Pour comprendre un vieux meuble et lui trouver des charmes.

Vieux buffet, le service à thé, sur ton dressoir, Brille au complet depuis cent ans. Ta prud’homie A mis au rang des saints la sainte Économie. Avare ? non, mais dame ! un peu serré. — Quand même, Pour la fidélité de ton cœur ancien, Pour ton ventre de bon petit paroissien, Vieux buffet que je raille, au fond comme je t’aime !

On te devine exact, honnête, mesuré, Moitié tabellion, moitié brave curé, Et, dans ton vernis clair, on dirait que se plisse Un visage narquois pétillant de malice.

Lorsqu’on mange la soupe en famille, l’on sent, Dans le recueillement de la faim qui s’apaise, Que, sur les fronts baissés, le silence qui pèse A l’autorité d’un doigt tout-puissant.

Instants sacrés que ceux où l’on met en commun Le besoin le plus fort de la vie, où chacun Apporte, en s’approchant de la table paisible, Son cœur comme un hôte invisible !

Le soir, quand le sommeil me troublait la paupière, Et quand j’étais petit, comme notre soupière Me paraissait énorme et comme sa vapeur Tournoyait et montait ! Quel volcan ! j’avais peur, Mais une peur si douce, un peu feinte et rusée, Que mon âme excitait pour en être amusée ! Oh ! les points lumineux des cristaux, autant d’yeux ! Et j’imaginais l’Ogre en rêvant d’une bouche Et mon père et ma mère étaient pour moi des dieux. Je les vois tels qu’alors ils trônaient sous la lampe : Tout près de moi, si près que mon cœur est au chaud, Puis, tout à coup, parlant par énigmes, très haut, Très loin, parmi l’encens de la soupe qui trempe…

Chère, s’il se pouvait que, par-dessus les blés, Les vignes et les bois, en ce moment, tu visses Dans toutes les maisons de toutes les provinces, Par familles, partout, tu verrais attablés, Disparates, mais unis dans les jours de souffrance, Les petites gens du peuple de France.

La table de famille, on s’y fâche, on y boude, Mais en rond l’on y fait la chaîne, coude à coude, Autour d’un dieu lare en qui chacun croit : L’Honneur, le vrai dieu des âmes françaises, Et chaque coup du sort rend le cercle des chaises Plus résistant et plus étroit.

Entrez, l’étrangère, entrez dans la ronde, Mangez et buvez ! Vous voyez, c’est nous la honte du monde, C’est nous les Français dépravés !

On médit de nous parce qu’on envie Ce grain de sel fin, Cet esprit qui donne en France à la vie

Goûtez donc, ma chère, à tous nos plats, mais Si l’on vient vous dire Que nous nous mourons, il faudra sourire. C’est tout. Ne l’oubliez jamais.

La ville où je naquis, un fleuve étroit l’arrose ; L’eau coule sous le pont comme une claire prose, Et mire honnêtement dans son calme miroir Et le doit et l’avoir ; Elle enregistre un arbre, un mur, sur son passage, Et fait ainsi l’addition du paysage.

La ville où je naquis a de petits pavés Carrés, durs, enfoncés, cimentés dans la terre, Tous proprets et contents d’être si bien lavés, Et blâmant le caillou qui roule, solitaire.

Le clocher, par-dessus le poste de l’octroi, Regarde avec effroi Un chemin qui longe une vigne. Il s’inquiète, il lui fait signe : « Reviens donc ! » Mais le fou ne l’entend même pas, Et disparaît au haut des collines, là-bas…

Bonne vieille demoiselle Prudence, Quand passe un chariot dehors, sur ta crédence La porcelaine tremble, et ton cœur tremble aussi. Ta chatte fronce le sourcil ;

L’âme des choses sort à moitié du sommeil, Sourit, étonnée, au soleil, Puis, lasse d’un effort si grand, replonge Dans les ondes mortes du songe.

Bonne vieille demoiselle Vertu Qui fais la chasse à la poussière Et qui me tenais en brassière, T’en souviens-tu ? J’admire tes planchers brillants comme des glaces ; Tu remets avec soin les chaises à leurs places, Sitôt les visiteurs partis ; Et moi qui jadis me blottis, Enfant, contre la chaste robe, Bien qu’ayant perdu ma candeur, Je te dois de garder un fond naïf et probe

1

Un petit coin de terre est mon seul juge au monde. Là, pied à pied, les pins combattent avec l’onde Pour la possession du sable. J’obéis Au doux charme voilé de ce vague pays,

Bien qu’il m’ennuie un peu, parfois, comme un poème Trop sincère qui trop ressemble à mon cœur même. O ciels marins que, tout enfant, j’ai regardés, Nuages par la brise incessamment cordés, Fils flottants de la pluie au loin, jaune lumière Dorant sur un fond noir les tuiles des maisons, C’est vous qui, par-dessus la route coutumière, M’attirez du côté des libres horizons Plate et pâle entre deux abîmes — dans le rêve. Ajoncs d’un vert malade et chardons d’un bleu gris, Dune rose ou blanchâtre ou mauve, selon l’heure, Vos couleurs qui n’en sont presque pas ne m’ont appris Que, tout n’étant qu’un vain reflet, rien ne demeure. Et, brûlés et tordus, les pins m’ont dit pourtant Qu’il faut lutter, qu’il faut mourir en résistant. L’air est tellement pur qu’on le sent qui s’infiltre Dans tous les plis de l’âme : au dedans c’est un philtre, Au dehors un bain frais que Dieu parfume avec L’encens de l’immortelle et le sel du varech. L’air ! il compose à lui tout seul ces paysages : Tout le reste, villas, forêts, nappe de l’eau, N’est qu’une bande étroite au bas d’un grand tableau, Et je l’ai respiré, cet air, à tous les âges ! Lorsque j’étais petit, je ne raisonnais point, Je jouais, je prenais du sable dans mon poing, Pour le laisser couler encore, sans comprendre Quels liens rattachaient ma vie à cette cendre. A dix-huit ans, j’errais en déclamant des vers Sur la plage, de méchants vers dont j’étais ivre, Et j’invoquais la Mort, tant j’avais soif de vivre,

Tant j’aspirais à tout aimer dans l’univers ! La sirène qui gît dans les livres de classe M’apparaissait, vivante, à l’ombre d’un rocher ; Je la voyais, debout sur sa queue, approcher, Nue… Et je sens encore un bras frais qui m’enlace, Tandis que le soleil, giclant par un trou bleu, Découpe dans la grotte obscure un rond de feu… Béni soit maintenant l’été qui me ramène, Après deux ans, après ce mariage au loin, Sur la terre à jamais pour moi la plus humaine ! Ce n’est pas métaphore, elle est vraiment un coin Enfoncé dans la mer, et la mer qui la ronge L’enveloppe de vents, de voiles et de songe. O murmures ! les flots, les pins m’ont accueilli ! Tous ont dit à mon cœur : « Non, tu n’as pas vieilli. Nous te reconnaissons, mon enfant. Sois sans crainte. Ta pensée appartient à nous qui l’avons peinte De mille tons fondus l’un dans l’autre. Il est clair Que ton sort est pareil au goéland dans l’air, Lorsque, ne sachant plus où se poser, en butte Mais nous, les pins, la mer, si nous t’avons versé Le poison sombre et doux qui rend l’âme inquiète, S’il est vrai que ce sont nos voix qui t’ont bercé, Pouvons-nous te blâmer, mon fils, d’être poète ? La plage, elle non plus, ne produit aucun fruit Utile, rien de bon pour l’appétit des ventres, Mais les vagues, chantant en chœur comme des chantres, Éparpillent dans l’air des semailles de bruit, Et la Beauté, la fleur divine, impérissable, Seule s’épanouit sur les pentes du sable. »

2

Mon cœur, ton sourd marteau fait trembler ma poitrine, Que forges-tu dans l’ombre avec tant de chaleur ?

O pins, douce résine où s’endort la douleur, Volutes de la vague, ô terrestre et marine Calmez, calmez ce cœur qui m’empêche d’entendre Les profondes voix de la vérité !

O nature, il n’est point de reproche plus tendre Que ta présence où tout est simple, où rien ne ment, Rien, depuis le miroir de l’eau qui se recueille, Jusqu’au bonheur léger qui frémit dans la feuille, Reproche éternel et charmant.

Mon cœur, son bruit redouble : il tape, il se démène ! On dirait qu’il aspire, à chacun de ses coups, Aspire et foule à longs flots tous Les désirs de la race humaine ! On dirait qu’il s’épuise à pomper l’univers, Pour le distiller à travers Les songes de ma tête, Comme un gros vin dont on s’enivre un soir de fête ! Ah ! pauvre cœur, que ton ménage est triste !

Pèse de tout ton poids sur ce cœur violent ; A son ardeur qui n’est que faiblesse brutale Impose ton pas grave et lent ; Engourdis-le, bercé dans ta paix végétale ; Soumets ses courses effarées Au large balancier des jours et des marées !

C’est le soleil qui glisse et joue à s’accrocher Aux aspérités du rocher, Et, dentelé, perdu dans l’azur comme une île, Un nuage blanc, immobile…

Levez-vous de l’abîme éternel, ô vieux cris Du passé ! Remontez à nos yeux, vieilles larmes ! Debout, vieilles douleurs qui dormiez sous les armes ! Amours, rêves et pas perdus, jours de Paris, Sortez en longue file, un par un, des ténèbres ! Venez, regards éteints, venez, bouches funèbres, Tout ce que l’âge efface et tout ce qui s’est tu ! Réveillez-vous, frottez votre paupière morte, Compagnons avec qui j’ai longtemps combattu, Venez faire à ma vie une royale escorte !

Dix ans ont mis un voile au regard ingénu Qu’adolescent, provincial, nouveau venu, Je jetais sur la ville en tout sens parcourue. Les énormes maisons, les passants dans la rue, Qui se hâtent, l’éclat des boutiques, l’or noir Des reflets ruisselant, la nuit, sur le trottoir, Tout ce qui roule et gronde et fait trembler les pierres, Tout imprimait dans le miroir de mes paupières Une image accusée aux intenses couleurs. Mais je ne savais point maçonnés de douleurs

Ces murs pareils, dans l’ombre, à de hautes falaises. Sans doute, ils me causaient déjà d’obscurs malaises ; Ils me semblaient cacher, sous un front menaçant, Quelque chose à la fois de triste et de puissant, Mais quelle chose ? Seul dans le grand labyrinthe, J’errais, sans découvrir de raisons à ma crainte.

Vague appréhension passagère ! La Ville Bien plutôt me montrait son doux masque facile, Souriante en sa fleur d’exquise nouveauté. Je l’aimais, et mon cœur lui demeure fidèle, Pour avoir, à cet âge ébloui, reçu d’elle Le premier sentiment qu’il eût de la Beauté. Je l’aimais. Que de fois, rêvant sur la terrasse D’un jardin ou le coude au balustre d’un pont, J’écoutai sa leçon de clarté qui répond C’est, au printemps, un soleil gris dans les nuées, A ciel fin comme un œil trop sensible qui cligne, Des colorations de pierre atténuées, Où le dessin toujours laisse entrevoir sa ligne. Tant de noblesse gaie, aimable, tant d’esprit, De mesure, de goût, m’enchantait, me surprit. Mon âme, tour à tour enivrée, amusée, Allait, venait, flottait du théâtre au musée, Et parfois s’échappait vers les coteaux d’argent…

Nul souci : j’étais fort et, surtout, j’étais libre, Et, très haut, dans les cieux d’après l’orage où vibre, Emporté d’eau bleuâtre, un rayon indulgent, Toute rose, au-dessus des champs d’Île-de-France, L’alouette jetait son cri fou d’espérance.

Mais le bonheur des yeux cache un piège, une pente Insensible qui mène au douloureux désir. La main brûlante s’ouvre et se tend pour saisir, Puis la bouche, et, déjà folieuse, enveloppante, La Beauté, qui d’abord était vague dans l’air, Prend un sexe et devient un rêve de la chair… O filles de Paris, grâce ! vous volez rendues, Pour les larmes que j’ai sur vos seins répandues. Vous passiez : que de maux ont leur commencement Dans un pas dont on suit le doux balancement ! Vous riez : c’est ainsi que la douleur s’éclaire D’une gaîté d’enfant, lorsqu’elle veut nous plaire.

Ah ! je sais, maintenant, lorsque, sous ma fenêtre, Paris gronde, et que j’ouvre aux échos tout mon être, Ou lorsque, dans la rue, ami, quelque embarras, Aux carrefours, m’oblige à prendre votre bras, Je sais de quels destins mornes, courbés, serviles, Sont faits l’encombrement et la rumeur des villes.

Leurs murs fiévreux, leurs toits l’un sur l’autre entassés, La misère, la mort aux aguets dans leur brume, Leur roulement de forge et leurs sons clairs d’enclume, Comme un amer défi, montent : « Jamais assez ! Que chaque aurore ajoute aux peines de la veille ! » Et leurs nuits, ramenant de honteuses sueurs, Ont un aspect de jours bizarres, des lueurs Malsaines où l’on sent une angoisse qui veille.

Quelle uniformité du costume, aussi ! De la forte laine poussiéreuse et terne, De bon drap d’ennui, solide, bien moderne, Bien seyant à nos fronts creusés de souci. Comme nous avons des figures correctes, Des gestes mesurés par règle et compas ! Comme, au pied des longs murs des cités, nos pas Font un cheminement agile d’insectes ! Mais que de souffrances, que d’après espoirs, Que de rêves, sous ces tristes chapeaux noirs !

Comme un cri de douleur qu’étouffe un plafond bas, Les bruits lointains du soir assourdis par la pluie Ébranlent ma fenêtre où le brouillard s’appuie : Tous parlant à la fois, je ne les comprends pas.

Je les écoute, ému de ces voix désolées Dont l’ardeur s’exaspère à la chute du jour, Comme si, dans la nuit, à ma vitre collées, Cent bouches de misère imploraient mon secours. Brusquement, pour ne pas sentir que ma main tremble, J’écarte les rideaux : eh ! quoi, rien au dehors Que le pavé luisant et le pont noir qui semble Porter l’hiver brumeux d’un bord à l’autre bord ? Pourtant, bien que mes yeux n’aient distingué personne, Je sais bien qu’une foule était là ; je soupçonne L’humble troupeau craintif d’avoir fui mon regard. Les pauvres gens qu’emplit la terreur de déplaire Croient que leur seule vue est un manque d’égard, Et, quêtant la pitié, attendant la colère, Je m’éloigne. Aussitôt les voici revenus.

Enhardis maintenant, des milliers d’inconnus Sur mes carreaux obscurs versent de longues larmes. Plus terribles ainsi qu’aucune armée en armes, Forts de leur dénûment, transis, trempés, fiévreux, Flaireurs d’ombre pareils à des loups aux flancs creux, Ivrognesses traînant des marmots dans leurs jupes, Le déchet, le rebut, les hors-la-loi, les dupes, Et jusqu’à des vieillards qu’on eût crus résignés, Tous les malodorants et tous les malpeignés, Et ceux-là devant qui la charité recule Parce qu’ils sont trop vils, parce qu’on veut choisir Et dans le bien qu’on fait ménager son plaisir, Tous ils mêlent leur souffle au vent du crépuscule. Il en sort de partout, des faubourgs de Paris,

Des vieux quartiers du centre aux ruelles infectes, Pleins de recoins qui font qu’on s’arrête surpris, Où d’étranges maux d’yeux avec d’étranges sectes Fleurissent, m’a-t-on dit, dans les arrière-cours ; Il en vient, qui sans doute ont marché bien des jours, Des rives de Tamise et des rives de Sprée, Des cirques effrayants où, plus haute qu’ailleurs, La clameur des humains est plus désespérée, Et de plus loin, des grands réservoirs : juifs railleurs Opposant aux soufflets une ironie amère, Bons moujiks regardant la souffrance et la mort Du même œil ingénu qu’un pauvre enfant sa mère… Mais que sert d’en nommer quelques-uns ? on fait tort Aux visages sans nom perdus dans la cohue. Qu’est-ce, dans la douleur, que la douleur connue ?

Que veulent-ils enfin ? Est-ce ma faute, à moi, Si les pleurs sont nombreux comme les grains du sable ? Ai-je créé le monde ? en suis-je responsable ? Ma chambre est-elle un temple ou le palais d’un roi, Pour que l’humanité vienne y gémir et rampe Autour de la clarté qui tombe de ma lampe ? C’est fou, voyons, ou bien c’est moi qui perds l’esprit Mais non. Je vivais là comme un arbre qui pousse, Prenant mon temps. Le soir s’étendait sa main douce Au-dessus du silence où mon rêve mûrit ; Je travaillais. — Alors vous vous trompez d’adresse ! De quel droit troublez-vous ma féconde torpeur, Pour me glisser dans l’âme une horrible tendresse, Cette compassion qui ressemble à la peur ?

Ils ne me verront plus, j’ai soufflé ma lumière, Et, caché dans mon lit, ma tête sous les draps, Je songe : Ils vont partir, ils seront bientôt las De se meurtrir les poings aux angles de la pierre. Il me semble déjà que je n’entends plus rien. Seul mon cœur, enchaîné comme un galérien, A coups précipités rame dans les ténèbres, Et je ferme les yeux, sachant qu’il me conduit Sans espoir de retour aux rivages funèbres. Mais, derrière mes yeux, au fond d’une autre nuit Où l’averse vient battre une fenêtre immense, La vision grandie à présent recommence.

J’erre seul, mon regard droit devant moi s’enfonce Jusqu’où l’on voit les toits se toucher presque, où l’air Raserré, semble-t-il, entre les murs, se fonce D’un bleu plus dense au bord du ciel encore clair. Mes pas sur le pavé traînent las, en arrière, Lourds d’ennui, quand mon cœur, si pressé, lui, si vite Dans les encombrements du soir se précipite. Six heures : un grand poids a coupé la barrière, Chaque étage déverse son flot, et la crue Sombre, roulant des feux, monte, engorge la rue De ses courants hâtifs où, parfois, un arrêt Brusque soulève un cri de fureur dans la brume. Que d’yeux l’on croise alors, voilés ou transparaît

La rancune, tentés pour qui le luxe allume Ses magasins de verre et le plaisir ses rampes, Pauvres yeux attirés, déçus par tant de lampes, Par tant de lettres d’or, rouges, vertes… Comment Reconnaître à côté de l’enseigne qui ment L’appel clair du bonheur ? On s’épuise, on s’excite Et puis là, l’espoir sans fin vous sollicite. Les femmes, leur parfum ouvre comme un chemin D’amour dans la cohue, et passe ; les affiches Hurlent de toute leur couleur vive : être riches ! Et prompte, en tous sens, pour un sou, de main en main, Et toujours neuve, dans un frisson de dépêche, La haine court avec son odeur d’encre fraîche.

Bizarrerie, un clair de lune artificiel Inondait les gazons de sa nappe électrique, Tandis que, sans éclat, inutile, excentrique, Un croissant jaune était suspendu dans le ciel.

Qu’importait ! ce jardin faisait un beau mensonge : Dans un feuillage noir quelque échappée où l’air Frissonne tout lointain, mystérieux et clair, Et nos cœurs, dupes heureuses, s’ouvrent au songe.

O mes amis, je vous reconnais : vous passez Dans les jardins au jour tombant, seuls, effacés, Lents promeneurs pareils aux ombres sans visage. Vous sortez des cages de pierre, déliés Pour un soir. Que la nuit vous soit douce ! oubliez, Au milieu des gazons amollis d’arrosage, La cité qui derrière les beaux arbres dresse Ses populeuses perspectives sans tendresse. Goûtez l’air, respirez la grasse odeur d’humus Qui monte des massifs sombres. Ayez la force Des marronniers qui poussent là, rugueux d’écorce, Larges de cime et très tranquillement émus. Ayez le rêve, ayez la paresseuse pente De l’allée et sa courbe oisive qui serpente Pour le plaisir le long des parterres en fleurs. Ne pensez plus : que vos fatigues, vos douleurs Vous inclinent anéantis, mêlés aux choses Jusqu’au vertige, à la confusion des roses, Des feuillages, du ciel et de votre âme avide En ce mystère : un soir qui passe, une heure vide…

Non, jamais de repos. Après le jour, ses fièvres, D’autres fièvres, après ses sueurs, des sueurs Plus tristes, ô cité, fument dans tes lueurs ! Ta nuit de joie en tous les coins nous tend ses lèvres,

Et plus haut que tes bruits du soir va le tapage De notre sang. Il crie, il est trop jeune, hélas ! Trop fou pour qu’en nos cours descende et se propage Le grand silence des étoiles… Vous, si las, N’est-ce pas que voilà, mes amis, ressurgie Pour les souffrances du désir votre énergie ?

Ami, le pavé sec vibrait, la fièvre allègre D’un bel avril courait les boulevards…

Vieille terre de la cité, durcie, aride, Des tunnels, des égouts t’ont murée, et voilà Qu’une sève en ta nuit vient à sourdre, coula D’un caillou dans les veines de l’arbre et, viride, Gluante encore, unit à la pierre étonnée Le frisson de la tendre feuille à peine née. Rue en fête ! l’azur y miroite si clair Que cette heure au vernis des attelages donne, En ce quartier d’hôtels, de théâtres, un air D’impertinence gaie et jeune qu’on pardonne. Vivre, être là, merveille ! sons que l’âme aspire : Frais gazouillis anglais de lèvres roses, rires… Votre main sur mon bras pèse, ami, je vous sens Ému, le cœur gonflé de rêve ; une féconde Langueur, du même flot qui baigne aussi mes sens, Pulsation divine, en vos jarrets abonde.

Vous sortez des jours gris où le cerveau s’embrume De pensée et, vos doigts ayant posé la plume, Une ivresse, une force verdissante et douce Hors des chaudières d’hiver, hors des livres vous pousse. Derrière vous la lampe des veilles s’éteint ; Sous la cendre est tombée enfin la triste flamme Du foyer où, des soirs, s’ouvrant à moi, votre âme Pleura dans le silence. O cœur secret, atteint Par l’infiltration obscure de la joie, Pareil au marronnier des villes, quelle fleur En vous pointe et, déjà, tremblant qu’on ne la voie, Se cache aussi timide qu’hier la douleur

Nous sommes quelque part assis dans la fumée, Sous l’épaisse clarté d’un lustre, et ne savons Si l’endroit, sa chaleur, le verre où nous buvons, Tout est songe ou bien la vie accoutumée. Il est tard, on le sent, car déjà le matin Du jour même se perd dans un brouillard lointain. Les yeux sont las de trop de choses ; la journée A, semble-t-il, duré plus que toute l’année. Quelqu’un parle, est-ce vous ou moi ? cela résonne Comme une voix que rien ne rattache à personne. Et tandis que nos cours débiles sont partis Là-bas rejoindre un violoncelle qui pleure, Nos corps demeurent là tristes, appesantis, Sans plus bouger, sans plus s’inquiéter de l’heure…

Mais dans la rue où le silence emplit l’espace, Vient toujours la minute extrême que l’on passe A marcher lentement ou bien à se tenir En équilibre au bord d’un trottoir, sans finir Jamais de se parler ou de se taire ensemble. Nous allions nous quitter, et voici qu’il nous semble Que les mots ont trahi nos cœurs ou que la voix Nous a manqué, ce soir, au moins une ou deux fois, Quand il aurait fallu dire tout d’une haleine. Je ne sais quel secret dont notre âme était pleine. Et nous restons encore un moment face à face, Un peu gênés, n’osant faire un pas, morfondus, Le dos courbé, les pieds dans l’eau, les yeux perdus Dans la brume où la ligne des maisons s’efface…

C’est alors qu’une nuit une vieillarde errante Sortit de l’ombre et vint en riant nous offrir Un étrange laurier. Sa gaîté déchirante Disait qu’on ne peut pas continûment souffrir, Que, les pleurs une fois taris, l’âme se brise Dans un rire qui fait branler la tête grise,

Et que c’est la bonté suprême du malheur, Qu’il vient un jour où l’on ne sent plus la douleur. Pour le laurier, c’était un laurier sombre, tel Que je n’en vis jamais d’aussi noir, une plante De pauvreté, sans rien de la gloire insolente, Sans rien de toujours vert et sans rien d’immortel.

Comment un corps humain peut errer solitaire Dans une grande ville, un soir ; par quel mystère, Las de souffrir, plus las d’entendre sa raison Morigéner son cœur, il a fui sa maison…

Comment, veuf de son âme, il hésite, s’égare, L’aspect indifférent, quelconque, d’une gare Passe dans un théâtre et se retrouve assis, Plus tard, dans un endroit tel qu’en rêve, imprécis, Où gémit à travers la fumée âcre et rousse La voix d’un violoncelle, barbare et douce… Comment un corps au pensait rien songe pourtant : Que sa douleur là-bas est restée et l’attend, Que l’immense brouillard des villes en décembre Est, pour le prisonnier du destin, aussi clos Et non moins étouffant, non moins sourd aux sanglots Qu’en un passage obscur la plus étroite chambre…

Comment tout ce qui reste en lui de pauvre vie, Son seul dernier désir bien humble, est une envie De caresses ; comment, ayant soif de douceur, Un sûr instinct le mène à cette unique sœur Du naufragé, de l’homme épuisé qui se noie, A la seule qui veuille et sache encor le prendre Entre ses tristes bras, à la fille de joie…

Ce sont des choses qu’un heureux ne peut comprendre.

Ville de pluie où meurt le jour, Qui flottes noyée et t’allumes, Naguère tout m’était amour : Bises, ciels gris, averses, brumes.

Aimant, aimé, je croyais voir, L’hiver, aux lumières des rues Mille espérances luire, accrues Des reflets du gras pavé noir.

Aujourd’hui, murs ruisselants, boues, La fange est fange en toi, Paris, Écrase mon cœur sous tes roues, Que je n’entende plus ses cris !

O cité que j’avais dans ce rêve oubliée, Est-ce qu’à ton pavé ma souffrance est liée ?

Quel système rattache à ton grand tournoiement L’affreux manège intérieur de mon tourment ?

Te revoilà, mirant tes feux sous mes paupières, Réfléchissant dans l’eau de mes larmes tes pierres.

Reprends-moi. N’es-tu pas le refuge, le camp Des nomades venus on ne sait d’où ni quand ?

Tes murs n’ouvrent-il pas, dans l’ombre, des retraites, Tout un désert, à des milliers d’anachorètes ?

Je te retrouve avec le dégoût journalier Qu’on a de remonter, le soir, son escalier ;

Avec le tour de clé pour ouvrir, et la porte Qu’on referme, et la chambre abandonnée et morte.

Donc j’ai voulu quitter Paris, quitter la France, Rompre tous les liens formés par la souffrance Entre leur ciel et moi, tenter quelque avenir Ailleurs, et, libre, errant, perdre le souvenir…

Je me disais : « Partir, partir, oh ! ne plus voir Cette ville agiter ses lumières, le soir ! Échapper aux douleurs anciennes réparties, Les unes, chaque jour, debout les coins des rues, Les autres dans ma chambre assises, chaque nuit ! Partir, laisser aux murs tous les portraits m’attendre, Et, quand Paris, demain, fera le même bruit Qui remplit mon oreille à cette heure, à entendre Que mon pas engagé dans un nouveau chemin, Qui s’éloigne… Être loin, être très loin, demain !

Le train va partir. Ombres que je vois A travers la vitre embuée, Adieu, mes amis ! Déjà votre voix Est lointaine et diminuée.

Visages brouillés dans une pâleur Où chaque trait connu s’efface, Vous avez, mes amis, tous la même face : Tous, des clichés de ma Douleur.

La locomotive a sifflé. Vos bouches Ouvrent des trous noirs pleins de cris. J’ai vu sans entendre. Adieu ! j’ai compris Qu’il est des secondes farouches.

Adieu, mes amis ! Pendant que je roule, Le corps affaissé dans un coin, Mon âme longtemps, longtemps suit de loin Votre retour lent dans la foule.

C’était hier, jour d’automne, à l’heure où la chaleur Déjà s’épuise et vers le soir penche, Lorsque l’après-midi ruisselant d’or épanche Un trop plein d’amour et de douleur.

La rivière étalait une nappe glissante De rayons jaunes dans les prés verts. Et nous, tout enflammés d’une joie innocente, Nous poussions notre barque au travers.

Que la forêt alors était belle : dorée, Vibrante de jeunesse, à l’orée, Et, dans ses profondeurs, sombre et sourde, roulant Un rêve infiniment vieux et lent !

Et j’ai crié, debout à l’avant de la barque, Du côté des échos endormis, Des mots, des noms français, tous fiers, portant la marque De mon pays : vos noms, mes amis !

Fidèles à ma voix, vos ombres sont venues : En se nommant elles ont passé ; Et des vents se levaient, doux comme des mains nues, Qui me tinrent longtemps embrassé.

O soirs noirs de ma rue ancienne, à Paris, Quand, des gouttes de pluie en sa barbe, en décembre, Mon ami, de son pas lourd, entrait dans ma chambre, Comme vous êtes loin, déjà, moins noirs que gris, Pareils à ces bateaux que j’ai vus, dans la brume Des mers du Nord, se fondre avec l’air et l’écume ! Mais vous, malgré l’absence, ami, vous êtes là, Près de mon cœur. Ma voix, vous l’avez entendue, Aussi souvent que, triste, elle vous appela, Comme dans le blé pipe une caille perdue. Amitié, qu’il est fort, ton doux parfum amer ! O pins ensoleillés de France, quand l’hiver Chasse la neige et rend la campagne lugubre, Quel vent m’apporte ici votre senteur salubre ?

Un jardin tout petit, là-bas, A des centaines de lieues ; Les ombres du soir y sont bleues Dans les feuilles, et les pas Si mystérieux sur le sable !

Quel gris indéfinissable Revêt ton visage aimé, O vieille femme lasse, assise Dans le crépuscule embaumé, Sous la tonnelle imprécise !

La chaude nuit de septembre Dans le figuier noir fait son nid. Un rayon de lampe jaunit Aux persiennes d’une chambre.

Longtemps tu demeures là, Seule avec les grillons qui crient, Tout ton corps penché vers la Sombre terre, et tes lèvres prient.

L’herbe t’attire, hélas ! tes reins Cèdent au poids des années, Mais, pauvre âme, comme tu crains Ce lit dans les fleurs fanées !

Ah ! que n’y dort-on d’un sommeil Qui soit une longue sieste, Où l’on sente un grand ciel vermeil Qui sur les yeux toujours reste !

Car l’on a bien quelque nausée Des gens et des choses, mais Le ciel est ami, la rosée Fidèle, et tu les aimais !

Sous le manteau de l’âtre où le tison charbonne, Une pauvre vieille âme bonne Songe à la Mort debout près de là sur le seuil, Un pauvre corps songe au cercueil.

L’azur brûle dehors dans la rue aveuglante, Mais l’été ne réchauffe plus Les rameaux séchés de la plante, Ni les genoux hélas ! engorgés et perclus.

Par le soleil ainsi trahie, La vieille femme a dit qu’on allumât du feu, Pour quand même essayer de ranimer un peu Le peu qui lui reste de vie.

Mais le feu s’est éteint, et, dans le foyer noir, Devenu profond comme un gouffre, Seul, un bout de fumée inquiétant à voir Se tord comme quelqu’un qui souffre.

Pauvre vieille ! une larme a coulé de son œil, Car, au fond de son grand fauteuil, Elle a cette atroce pensée Que son propre foyer aussi l’a repoussée.

Humble face de femme âgée

Pâles yeux remplis d’une eau trouble Où chaque image se dédouble, Tous les vivants ayant près d’eux

Chère main qui vas de toi-même Te placer à l’endroit du corps Où l’on croise les mains des morts Pour la parade suprême ;

Poitrine si chaste et si douce Où le mal fouille, où le mal pousse, De quel mouvement horriblement lent !

Bonne aïeule transfigurée, Âme pure encore épurée Par une agonie où je crois Voir un symbole de la Croix ;

C’est peu de dire que je baise Le bas de ta robe, non, Je fais plus, je fais de ton nom Un nom de sainte française.

Car chez toi l’héroïsme est toujours de la grâce, Un trait d’esprit, la fleur d’un naturel charmant. Non, à quatre-vingts ans tu n’es pas du tout lasse De vivre, et tu le dis, ma foi, très simplement. Si surmonter la peur est toute la bravoure, La tienne à de ces mots que longtemps on savoure, Trésors sans prix légués aux fils par les aïeux : « Vous n’imaginez pas comme c’est ennuyeux De mourir, mes enfants ! » Et toi qui, tout à l’heure, Étais loin des regards de cette vieille qui pleure, Voici que devant nous tu plaisantes, tu ris. Et quel parler ! quel ton ! quel tour ! quel coloris ! Mais lorsque, coupant court à ta fine faconde, L’affreux mal dans ton sein se réveille et te mord, Sans un cri, pour mieux voir face à face la Mort,

Tu fermes doucement les yeux une seconde… Puis — ce qui vient après est si poignant, si beau, Que c’est en affaiblir le sens que de le dire — Quand tu rouvres les yeux, pâle, au bord du tombeau, Tu fais un grand effort sublime pour sourire.

Et maintenant voici, rapetissé, vieilli, Sévère comme ceux qui n’ont jamais failli, Avec sa barbe blanche et ses yeux bruns et tristes, Mon père, tout devoir, tout susceptible honneur, Républicain d’esprit et de mœurs jansénistes, Indépendant et raisonneur ;

Et rose de timidité, la tête grise, Le cheveu bien tiré mais qui s’échappe et frise, Gardienne des clés, régente des menus, Multipliée en soins menus, C’est toi, mère craintive et toujours éplorée, O prunelle par tant de pleurs décolorée !

Et toi, sœur, qui, le buste droit, Riant d’un rire aigu de nonne, As muré ta frêle personne Dans un catholicisme étroit ;

Et toi, le compagnon de toute ma jeunesse, Des bons et des mauvais jours de Paris, Bouche mince, nez long, visage de finesse Qui du bout des cils me souris ;

Vous, vieux parents, vous êtes la racine, Vous, frère et sœur, comme moi les rameaux D’un arbre qui dans l’azur se dessine : Rien qu’un ormeau parmi d’autres ormeaux.

L’arbre est commun, mais fière est sa roture : Plus il plonge bas dans l’ombre du sol, Plus haut, par-dessus le mur de clôture, Il épanouit son grand parasol.

Et toi, mon enfant, qui n’es pas encore, Bourgeon qui mûris sur l’arbre greffé, Cher embryon, impatient d’éclore, Germe aveugle, de lumière assoiffé,

Enfant, quand tu seras né, sois la tige La plus libre, la plus près du ciel bleu, Monte, monte, insouciant du vertige, Vers le soleil, petite feuille en feu !

Oh ! surpasse-nous, mon enfant ! Oublie La branche qui fut ton premier berceau ; Vibre, chante et, si notre amour te lie, Cesse d’être feuille et deviens oiseau !

Un matin, on s’éveille, on est sans méfiance, On pose sur la vie un regard ni joyeux Ni triste. On ne sait rien. La lumière des cieux Dans la chambre tranquille a l’insignifiance Des êtres familiers qu’on voit sans les bien voir, Et ce n’est que plus tard qu’on se souvient d’avoir, D’un coup d’œil, avec quelle horrible exactitude ! Tout noté : la blancheur des murs, la quiétude D’un livre ouvert sur la table, l’air endormi Que dans son cadre prend le portrait d’un ami, Et le tic-tac du temps heureux qui se balance Dans la profonde sécurité du silence. Rien n’est changé. Le jour commence. Il est pareil Aux autres jours d’hiver : c’est le même soleil Qui sourit, pâle, comme un blessé dans la neige. Pouvait-on soupçonner dans ce sourire un piège ? Pourtant, tout attendait, tout redoutait quelqu’un. Mais quoi ? nous l’ignorons, jusqu’à ce qu’il s’impose, Jusqu’à ce qu’il soit là, le terrible importun Dont le pas lourd franchit la porte la mieux close.

Un papier cacheté qu’une servante apporte. Avant d’ouvrir, on sait. Et tout est changé.

Certes j’avais pensé bien souvent : C’est fini ! Je ne reverrai plus tes rides me sourire, Pauvre cher visage jauni, Funèbre et doux comme la cire.

Lorsque je t’ai quittée à la saison dernière, Quand j’eus baisé ton front, ta main, Tu te tins là debout sur le bord du chemin, Droite autant que tu le pouvais, et fière.

Et ta figure était effrayante au grand jour : O statue en noir, c’était la Douleur Qui n’a plus un pleur, C’était tout l’Amour !

Chapeau bas, tous, devant cette petite vieille Qui, le pied déjà dans la mort, Avait l’étrange aplomb de me dire à l’oreille : « Allons, mon cher enfant, sois fort ! »

C’est de loin que mon cœur assiste A la scène brutale et triste : Quatre hommes sont venus, Chaussés de gros souliers, Quatre abominablement familiers.

Ils ont chargé sur leur épaule, Comme honteux qu’on le pût voir, Un fardeau couvert de drap noir. Le prêtre aussi jouait son rôle Avec une solennité d’emprunt. Et c’était tragique et c’était commun : Larmes de parents et de vieilles bonnes, Curiosité du quartier, couronnes, Cierges pâles dans le plein jour De la petite cour…

Ah ! la Mort ne raffine guère, Elle est bien du peuple vraiment ! Sa couleur est crue et vulgaire, Blessante. Aucun ménagement. Rien pour l’art. Peu lui chaut comme elle se présente. Elle vient, voilà tout, et sa main est pesante.

Rien pour l’art, et pourtant le plus grand art, celui Qui, comme un éclair dans la nue, Fait tout pâlir quand il a lui :

J’ai retrouvé mon vieux père un peu plus voûté, Et ma mère et ma sœur toutes de noir vêtues, Et lorsque, sur le seuil, leurs trois voix se sont tues, J’ai longtemps encore écouté…

Le couvert était mis, mais, au bout de la table, S’arrondissait un large espace vide et seul, Un coin de nappe empreint d’une paix redoutable, Rigide et nu comme un linceul.

Et mes yeux fouillaient l’ombre, espérant un miracle, Et tout mon cœur tendait vers toi d’un tel effort Qu’un moment je crus renverser l’obstacle Qui sépare un vivant d’un mort.

Pourtant je ne vis rien ; aucun doigt, aucune aile Ne m’a, je l’avoue, effleuré : L’ombre est restée opaque et sourde, et j’ai pleuré, Le front contre la muraille éternelle.

Je n’osais pas entrer dans le petit salon, Mais du jardin, par la fenêtre, j’ai pu voir, Penchant ma tête à droite ou à gauche, selon Les reflets du ciel dans le carreau noir. J’ai pu voir, à travers un miroitement sombre, Comme au fond d’un abîme où rien ne remuait, Tel un vieux serviteur muet, Ton fauteuil, à sa place ordinaire, dans l’ombre… Et, par-dessus les plis des dunes, j’entendais Le grand bruit de la mer, recouvrant comme un dais L’enclos où, pour mon cœur, ta mémoire chérie Ajoute un nouveau sens plus proche au mot « Patrie ».

L’écho de vieilles voix mortes, avec ta voix S’éteint pour la seconde et la dernière fois ; Des regards qui brillaient encore dans des récits Se sont, en même temps que tes yeux, obscurcis. Au moment où cassa le fil de ta mémoire, Tout un long chapelet d’âmes dans la nuit noire

A roulé. Toi, tu vis en nous malgré la tombe, Mais sur combien de ceux que tu connus retombe Le lourd terreau qui fit résonner ton cercueil ! L’ombre grandit en cercle autour de chaque deuil, Et, pour les morts anciens, chaque fosse qui s’ouvre Ajoute une épaisseur à l’oubli qui les couvre.

Avant que l’océan qui vient battre la plage Ne les ait pour toujours emportés loin des bords, Oh ! je voudrais saisir par les cheveux ces morts Et les tirer sur le rivage.

O Vorteuil, vieux gros bourg de la vieille Charente, Sors de la nuit avec tes pignons du passé, Remontez de l’abîme, à l’occident glacé, Soleils de mil huit cent quarante !

Fantômes, levez-vous, car cette heure où j’écris Apporte un miracle : ma plume Va vous redonner un frisson posthume, Vous rendre vos yeux et vos cris !

C’est, de nouveau, l’ardeur de midi dans les rues, D’un midi lent qui sonne au cadran de jadis : Les jardinets sont pleins de lis, Les lis pleins de guêpes bourrues.

L’entrebâillement des volets A des prunelles : Là, bien des sentiments se sont étiolés Mais les haines sont éternelles.

Dans le silence, au loin, un marteau rebondit Sur une enclume ; La brise que l’odeur des résédas parfume, Colporte les on-dit De l’église au marché, de l’étude à la ferme ; Et, par peur du qu’en-dira-t-on, chacun s’enferme A double tour, le ladre avec ses sacs d’écus, La demoiselle pauvre avec les jours vécus.

Un plat de cuivre clair — L’armet de don Quichotte — Qui pendille et branlotte Au moindre courant d’air, Annonce de loin Le barbier du coin ; Mais les pannonceaux du notaire Sont fixes et d’un or poudreux, vétuste, austère.

Et Verteuil serait-il Verteuil sans son château, Sans la cour d’honneur pavée et fleurie, Sans le parc vert d’abord, puis bleu sur le coteau, Et sans l’orangerie ?

Les orangers étaient si beaux que l’on raconte — Nul ne sait à quand l’histoire remonte — Que de Versailles l’ordre vint, De couper les plus beaux : on en compta cent vingt Puis nouvel ordre : tous !

Et cependant, le long des murs, dans l’ombre mauve, S’en vient, très rouge et le front haut, L’intendant de monsieur de La Rochefoucauld :

Puis voici le commis-voyageur d’autrefois, A cheval, avec sa valise en croupe, Qui, mettant pied à terre, entre manger la soupe Au Lion d’Or tenu par mon parrain François.

Mais quelle est, remontant de bien plus loin, des jours Où les nobles menaient grand train dans la province, Cette musiquette qui grince Et chante les amours ?

Que sa gaîté légère est pâlotte ! on dirait L’éclair d’un vin clairet D’un vin extrêmement vieux qui se décompose.

O crincrin du ménétrier, mon trisaïeul, Comme ton méchant rire, Quand il s’est bien moqué des larmes qu’il me tire, Me laisse ensuite exilé, seul !

Et pourtant, aigre voix, De mon ancêtre, Je t’ai compris, peut-être !

— « Eh ! pourquoi, raillais-tu, souffler sur de la cendre ? Les charbons sont éteints. Es-tu sorcier, petit, que tu puisses prétendre A changer nos destins ?

« Laisse dormir les morts : la plume d’un poète Est trop fragile, enfant, Pour soulever le poids de la porte muette ! Laisse, Dieu te défend

« De troubler la grandeur de la paix funéraire Par un vain bruit de mots, En drapant d’un chiffon de pourpre littéraire

Mais toi, grand’mère, tu n’es pas morte, Tu n’es point de ces cœurs qu’on emporte En psalmodiant sous les cyprès. Tu vis d’une autre vie, et plus près Et plus loin, dans un monde plus ample Et plus secret, comme un bel exemple. Le peu que j’ai de force et de foi Est comme une étincelle de toi. Je suis l’urne où dort ta cendre chaude, Et sous la cendre couve un feu pur. J’écoute en moi le doux bruit obscur Qu’y fait ton âme, abeille qui rôde. Ne crains rien. Je ne permettrai pas Que, cette fois, pour de bon tu meures : Je ne serai ni méchant ni bas Pour qu’en mon cœur toujours tu demeures. Je sais qu’auprès de toi je vaux peu, Mais, en jetant brindille à brindille Mes bonnes actions dans le feu, Je ferai quand même qu’il brille. Puis mon fils, après moi, prendra soin De cette flamme jamais éteinte. Peut-être, lui, sera-t-il moins loin De ta sublime auréole, ô Sainte ! Ah ! du moins, quoique indigne, en passant, Pour la seule raison que je t’aime, Je t’aurai réchauffée en mon sang, Puis transmise à meilleur que moi-même.

Réveillez, mes bons amis, Vos cœurs d’enfants endormis. Mais, devant le ridicule, Si votre esprit fort recule, Je vous plains, allez-vous-en ! Paysanne et paysan, Le concierge et la servante Viendront danser avec nous. Quelque femme peu savante Aura pris sur ses genoux Bébé qui rit sans comprendre. Le cercle sera choisi Car tous auront l’âme tendre.

Battons des mains en cadence Pour accompagner la danse.

Sans nouer nos doigts, laissons Une place en nos chansons,

Une place dans la ronde, Aux danseurs de l’autre monde ;

Des vides entre nos corps Pour la foule de nos morts ;

Entre nos couplets, des pauses Pour les cris muets des choses,

Pour mieux sentir sur nos pas Tous les pas qu’on n’entend pas.

Dans l’auge de bois taillée A même un tronc de bouleau, La bonne femme égayée Verse l’eau.

Dans la savonneuse mousse Tiède et douce L’enfant rose est enfoui.

Comme un soupir de colombe Sort du mignon cou gonflé, Le gros ventre nu se bombe

Bébé s’agite : il attrape Qui résonne en quelque endroit ; C’est afin qu’il n’ait pas froid.

Puis un silence ! la douche Le souffle au bord de la bouche Et resserre le dos rond.

L’eau semble une sœur câline Sur un petit frère, et joue A lui chatouiller la joue, A le baiser dans l’oreille.

L’eau primitive, l’eau vieille Qui a lavé tant de corps, Tant de vivants, tant de morts, Depuis que le monde est monde, L’eau, la grande vagabonde, Où tant d’êtres ont péri, Se fait innocente, et rit.

Si votre cœur n’est pas très pur, Éloignez-vous, nuage obscur, Vous feriez tache sur l’azur.

Partez aussi, dame bougonne, Pédante Raison qui raisonne, Et viens seule, âme simple et bonne.

Venez seuls, pied fin qui trottine, Doux sourire, voix argentine, Saluer la grâce enfantine.

Sa chambre est comme un nid d’abeille Qu’un ciel toujours clair ensoleille, Chut ! parlez bas, car il sommeille.

Les murs légers de sa cellule Sont dorés comme le miel. Nulle Ombre sous le rideau de tulle :

Une lumière coite, close, Qui l’enveloppe et qui se pose Comme un baiser sur sa peau rose.

Il dort. Sa joue unie et pleine Semble une tendre porcelaine, Et l’on n’entend pas son haleine,

Comme Moïse sur le Nil, Il flotte sur la vie, au fil De l’eau rapide. Qu’en sait-il ?

O claire image adorable : Sa voiture d’osier blanc, Lorsque l’ombre de l’érable Brode un vif dessin tremblant

De feuillage sur la toile Qu’un œil de soleil étoile ! Comme alors le vieux jardin S’égaie, embelli soudain Par la petite présence ! L’arbre a plus de complaisance, Et la brise renchérit Sur sa douceur coutumière ; Dans sa barbe de lumière L’azur floconneux sourit. Tout se transforme, tout cède Il n’est plus de chose laide, Il n’est plus d’espoir menteur ! Une poule vient, picore, Se redresse, pique encore, Et s’éloigne, ayant rendu Visite au pacha dodu Qui dans les coussins sommeille ; Puis c’est le tour d’une abeille ; Et les fleurs tendent le cou Pour mieux voir. On ne sait où Palpite une aile invisible Comme une flamme en plein jour, Une aile immense et paisible, L’aile du plus pur amour. Un corbeau surpris s’envole Comme un songe de la nuit, Et mon noir chagrin le suit. La nature est bénévole, L’homme est bon…

— « Oh ! une goutte, Dit la mère, sur ma main. » Et la voix prudente ajoute : « Rentrons. » Et sur le chemin La blanche voiture glisse. Je reste seul. Le vent plisse L’herbe sombre ; le jardin Frissonne, attristé soudain.

Une voix qui chantonne, à midi, en été, Dans l’ombre d’une chambre, Un pied nu qui s’agite, et le corps qui se cambre D’un petit entêté ;

Une voix qui se fâche et rit de sa colère, Un gloussement, un œil Qui s’ouvre et, rond, s’attache au vernis d’un fauteuil Qu’un trait de flamme éclaire.

La grand route s’étend derrière les volets, Douloureuse au soleil torride, Avec ses cailloux blancs et ses buissons brûlés, Et, par dessus, l’azur sans ride.

Ma femme, mon enfant, vous êtes là blottis, Le silence ému vous écoute, Le miroir prend plaisir à vos gestes gentils, Mais ce n’est qu’une halte au bord de la route.

L’heure viendra bientôt, demain, Où tous trois, la main dans la main, Nous sortirons sur le chemin : Moi, le plus fort, entre vous deux, Tirant l’enfant contre le vent ; Et toi, ma femme, à ma hauteur, Allongeant le pas, délivrée De toute pesanteur, Par notre beau risque enivrée ; Et nous trois chantant ainsi, Après les chansons de la sieste, Un air réveillé, vif et preste Comme un pas sur le sol durci.

Puisque mon cœur est sot, que toujours je me plus Comme un enfant à de vives images, Et que les couleurs sont ce que j’aime le plus, J’avais pensé recevoir les hommages D’un clair soleil au seuil de ma patrie. Hélas ! Il m’a fallu perdre cette espérance !

Lorsque enfin j’arrivai, c’était nuit, j’étais las ; Même il pleuvait dans le beau ciel de France. Une si fine pluie ! une poussière d’eau Qui partout filtrait d’invisibles nues, Et, distinctes à peine à travers ce rideau, Des terres qui me semblaient inconnues… Qu’étudier longtemps ces gouttes pâles, Tandis que, dans mon cœur humilié, déçu, L’ombre se glissait avec de longs râles. Tout à coup j’entendis sur le remblai des pas Et deux grosses voix qui parlaient entre elles : C’étaient des journaliers rentrant vers leur repas. Leurs mots lents avaient quand même des ailes, Leur parler rude, un tour facile et gracieux. Quel écho dans mon cœur ! quelle secousse ! Ah ! pardieu, le soleil que je cherchais aux cieux, Il brille là, dans cette langue douce !

A Nancy, le matin, qu’il faisait clair ! Les femmes déjà là vous avaient un air Vif, une façon de marcher dansante, Là, point de vertu sans que l’on y sente Un sourire des yeux qui n’est pas dupe. La plus sage sait bien draper sa jupe. Oui, qu’il faisait clair, et que c’est étrange Comme, aussitôt le Rhin passé, tout change !

Le cœur à l’évent, j’allais d’un pied gai A travers l’aimable ville, intrigué D’un geste, d’un mot, de tout ce qui vibre Chez nous d’imprévu, de piquant, de libre : Rue intime où chacun est bien chez soi, Cafés en plein air, débordants, bavards, Frissons dans les arbres des boulevards, Et romance et blague et nique à la loi.

Comme une mère joueuse et coquette Taquine l’enfant que son sein nourrit, Se penche sur lui, le baise et caquette, Et le fait sauter au soleil, et rit, O Patrie, ainsi m’as-tu retenu, Ce matin-là, longtemps sur ton bras nu !

Nancy, murs ornés parmi des verdures, Nation qui fais un bruit de volière, Frivole, dit-on, plutôt familière, Puissants sont tes secrets, peuple qui dures !

A travers les champs plats d’une morne banlieue Où, sur un fond de crépuscule humide et terne, Le rouge encrassé de la brique alterne Avec la vague clarté bleue Que jettent les châssis vitrés des potagers ; A travers des terrains recoupés, partagés,

Entre des murs où le plâtre s’effrite Et d’innombrables toits dont chaque tuile abrite Un espoir accouru de très loin, comme si, Dans ce coin d’univers, de fumée obscurci, Toute une humanité nomade, haletante, Ayant établi là son camp, Y vivait dans le rêve absurde et dans l’attente D’un bonheur promis pour on ne sait quand ;

A travers l’écheveau des rails gris que nos roues Débrouillent et dénouent ; A travers des signaux brillants comme les fleurs D’une fusée épanouie, Des croisements de trains hurleurs, Une gare aussitôt que vue évanouie ; Mille sentiments divers, Si bousculés qu’on a peine, Dans le vent qui les entraîne Et les sème Comme de la poudre aux yeux, A bien distinguer soi-même, L’insensé d’avec le sage Et le triste du joyeux ;

A travers tout ce qui clame, A travers tout ce qui luit Et se noie dans la nuit Aux tourbillons de notre âme ;

Courir, s’élancer dans tous les combats, Courir et, pour prix de la course, Oh ! boire, boire à cette source

Au foyer de toutes les fièvres Courir, et, le front en sueur, Embrasser, baiser sur les lèvres

Oh ! sans doute, pour qu’elle monte Dans les noirs nuages si haut, Il faut qu’ici chauffent les fours Où s’opérera la refonte

Il faut qu’ici soit engagée, Dans ce champ clos élu de Dieu, Une partie âpre, enragée, Avec l’avenir pour enjeu !

Il faut, pour qu’au loin s’éclaire Un monde à ce feu circulaire, Que le Vrai, le Juste, le Beau Soient les trois branches du flambeau !

Et pour que tant de vapeur sale Flotte sur cette cave aussi, Il faut bien admettre qu’ici L’Enfer a quelque succursale.

Voici mon cœur, prenez, qu’il brûle Sur ce bûcher, Avec les autres cœurs en tas ! Faites que j’aie une cellule — Dans le gigantesque rucher.

Encore que tout bonnement J’apporte dans l’immense ville Quel tribut ? le bourdonnement De l’abeille inutile, Vous qui m’aimez, qui sans mentir Ne me laissez pas repartir : Au prix de mon exil mes plaintes sont petites !

Et j’ai revu Paris. De la gare à l’hôtel Un fiacre négligé m’a conduit. Tout fut tel Qu’autrefois. J’ai senti de nouveau sur ma lèvre L’ancien baiser brûlant de poussière et de fièvre. La lumière plus rare et les magasins clos : Minuit ! quand les cafés gonflent seuls des halos Qui font comme un mal blanc dans l’ombre. Heure qui traîne La boule de douleur terrible d’un long jour, Et dont le triste enchantement, au carrefour, Fait lever du trottoir une mauvaise graine.

Le pavé sale était tout jonché de débris, Et des passants aux traits trop fins, creusés, flétris, Semblaient les survivants d’une bataille obscure. Mais, dans cette fatigue et dans cette souillure, Quel grand et contenu d’espoir ! Même les pierres Paraissaient méditer, car, derrière les murs, Le sort remis, les lendemains meilleurs, plus mûrs, Hantaient dans leur sommeil des milliers de paupières.

Paris gronde, Paris

D’un triangle gris Entre les toits Et, du pavé qu’on ne voit pas, Comme d’une tombe, Une chanson de pauvre monte.

Quelle heure passée De son poids de morte Pèse sur la porte De ma pensée ?

Tout mon cœur s’arcboute Pour barrer la route, Mais elle, plus forte, Comme avec pitié

O douceur qui raille ! Et la mauvaise heure Entre dans ma demeure…

Un doigt sur la bouche, Elle vient s’asseoir Au bord de ma couche, Et quand Paris éteint Sur ma vitre blafarde Longtemps, longuement elle me regarde.

Lorsque mon cœur cherchait un abri près du vôtre, Que nous vaguions, tous deux, dans Paris endormi, Sans trop parler, car l’un se taisait, que l’autre Lisait à livre ouvert l’âme de son ami, Savions-nous, quand les feux s’éteignaient dans la brume, Nous regardions devant notre œil à demi clos Se jouer lentement les mystères nocturnes, Lorsque, dans telle rue, à tel coin, des sanglots Ont étranglé nos voix pleines d’ombre, savais-je Que, plus tard, un matin tout azur de neige, Me faisant de mes doigts un écran pour mes yeux, Je verrais le bonheur sur ma route ? Et toi, vieux, Toi qui riais amèrement, pouvais-tu croire Qu’un jour ta vie, enfin, lasse de tournoyer Dans l’ennui comme au fond d’une cour basse et noire, S’épanouirait d’aise aux rayons du foyer ?

Que Paris, dans la nuit à peine commencée, Quand les lampes partout s’allument dans l’air bleu, Est délié, subtil et brillant de pensée ! Il semble que l’esprit jaillisse avec le feu, Que, soudain dilatée et libre, au crépuscule, Une vapeur d’intelligence éclate et brûle. Dans la rue, au milieu de ses cercles d’enfer, Des passants, arrêtés et le front dans un livre, Sourds au bruit, ne voient rien que le petit champ clair Du feuillet noir sur blanc dont leur tête s’enivre.

O regard du liseur comme un piège tendu, Guettant le sens des mots dans un passage ardu, Ou suivant dans un ciel intérieur le fil Capricieux du rêve ! ô nostalgie, exil, Horizons et, du seuil de la vie ordinaire, Échappée à travers le monde imaginaire !

Combien d’yeux, dans Paris, pour qui l’éclat du jour Est offensant ! combien de paupières rougies, Lasses de tant un peu, d’études et d’amour, Ne s’ouvrent tout à fait que le soir aux bougies ! Prunelles de liseur et prunelles de faune Se plaisent au moelleux de la lumière jaune, Qui dore gravement la Beauté dans son lit Et met tant de douceur sur la page qu’on lit.

Qui n’a pas vu Paris en avril, à midi, Quand, d’un joli geste hardi, Rejetant le manteau fourré qui l’emmitouffle, La Beauté livre au vent qui souffle Son cou de linot étourdi ;

Qui n’a pas entendu le fifre Quand, d’un doigt frileux encore, il déchiffre, Sur le banc mouillé d’un jardin, Où s’attarde un dernier frisson d’hiver ;

Qui n’a pas respiré cette minute aiguë Comme la jeune feuille, Où dans l’amour survit une enfance ambiguë, Virginité de l’an qu’on cueille ;

Qui n’a pas vu les toits du Louvre, Quand, par les clairs matins, ils font, Sous le tendre azur qui les couvre, Un bloc d’un azur plus profond ;

Alors l’aiguille d’or De la Sainte-Chapelle Clouant au sol Paris vermeil, Un trait planté par le soleil,

D’un pont comme d’une avant-scène L’œil suit la courbe de la Seine, Au loin, dans un brouillard si bleu Que le travail grinçant des grues, Comme alentour les cris des rues, Tout semble un jeu ;

Qui nulle part ailleurs mais à Paris, vous dis-je, Avec sa belle amie au bras, n’a confondu Le doux émoi de vivre avec le temps perdu, Ne peut comprendre le prodige De la grâce à la force unie, Ce je ne sais quel feu voilé : notre génie.

Oui, nous sommes une poignée, Une poignée et c’est assez, Qui continuons la lignée Des loyaux artistes français ;

Gardant toujours dans notre audace, Dans nos défis même, l’esprit Clair et tempéré d’une race Qui d’âge en âge refleurit.

Et je le dis sans épigramme, Très sérieusement, ou bien, Après tout, s’il vous plaît, Madame, Sans que le diable y perde rien,

Tous, à vingt ans, nous avons pris A plus onduleux que les cygnes, Au corps des femmes de Paris, Des leçons de rythme et de lignes.

Nous vous aimons comme vous êtes, Et toutes ensemble, ô mes sœurs, N’étant point, nous, des professeurs De morale, mais des poètes ;

Nous vous aimons sans choix prudents Pourvu que vous soyez jolies, Et, disciples de vos folies, Quand le rire éclaire vos dents,

Nous nous réglons sur votre allure, Sur tous vos pas de quatre, car C’est à vos danses que notre art Doit sa liberté d’encolure.

Je connais dans le vaste univers un espace Où mon cœur exilé souvent en rêve passe, Et ce radeau sur l’infini, c’est un trottoir. Au coin d’un vieux café dont la tente, le soir, S’enfle comme une voile au vent de la rivière, Il commence, et de là monte vers la lumière. Que de fois, voyageant en pays étranger, L’ai-je aperçu de loin comme une étroite plaine Qui suit le mouvement de la planète, et penche, Et dans la nuit sans borne a peine à surnager ! Que de fois, dans la steppe immense et monotone Où, lorsque sur le ciel virginalement clair Se profile un visage humain, l’oiseau s’étonne, Ou bien dans mon réduit, près du poêle, en hiver,

Quand la neige, le froid, la mort partout s’étendent, Que l’oreille devient un pavillon géant Où, dans un gouffre nuit de silence, s’entendent Les frissons de la vie obscure et du néant, Que de fois, en fermant à moitié les paupières, Lourd de peine, écrasé d’ennui, presque endormi, T’ai-je évoqué, t’ai-je appelé comme un ami, Cher trottoir qui relieas mon âme entre tes pierres !

Alors je t’ai compris, car tu m’apparaissais Comme un refuge, un promenoir de l’Art français, Et tandis que, subtil comme une pure haleine, Chantait dans ma mémoire un vers du doux Verlaine, Je revoyais, déjà prison, déjà vieux beau, Mais frappant d’un talon toujours plus fier l’asphalte, Moréas que Malherbe après Ronsard exalte, Moréas descendu depuis dans le tombeau. Je comprenais le sens de ton joyeux tumulte, Cette journée jetée au vent de l’âge adulte, Ce fond naïf caché sous l’abus des grands mots. J’allais plus loin : trouvant des bienfaits dans tes maux, Excusant, bénissant presque tes vierges folles, Dans leur rire et leurs pleurs et leur flux de paroles Je distinguais un pareil idéal dévoyé, Et, tout de même, au fond de leur humeur facile, Quelque chose de consolant, d’apitoyé, Qui pour le malheureux est un suprême asile.

Sous un filet d’eau fine Où la lumière est prise, D’un bleu si nuancé qu’elle semble un peu grise,

Le ciel s’y mire dans la perle Qui tremble ; un passage de merle Tire un long trait noir sur la mousse ; Et le pigeon boude et se douche : C’est Paris, au jardin, qui prend sa mine douce, Et donne à qui vient bien sa bouche.

C’est dans l’aridité d’un grand cirque de pierres Une oasis qui m’accueille. C’est le soleil qui sous la feuille Bat des paupières.

Que, sous les arbres, le vent Qui déplaçait l’azur et l’ombre, Faisait mon front clair ou sombre.

Plus j’y songe et moins je ne sais Si la plus grande gloire en vaut la peine et dure, Mais le bronze dans la verdure Est d’un bel effet. C’est assez.

Paris, au jardin, prend aussi le masque D’un vieil épicurien : L’eau s’écoule dans la vasque, Tout dans rien.

Là je m’assieds, là j’écoute Les conseils de Paris double : Jouence de flûte et vieillard. O sons légers ! mon cœur se trouble. O mots subtils ! ma foi qui doute Flotte en un brouillard.

Ne m’interrogez pas. Que sais-je Du juste ou de l’injuste, moi ? Là-bas c’était l’exil, l’interminable neige, Et voici Paris. Quel émoi ! Sous un filet d’eau fine Je n’ai pour horizon Que ce coin de gazon.

Il pleut sur la Marne ! il pleut sur les îles ! C’est pour le bonheur des feuilles dociles ! Et se fait plate, plate…

Chacune semble un petit miroir noir Sur lequel le ciel penche Sa douce face blanche Pour se voir.

Chacune bat comme un petit tambour, Tout le jour, La diane des eaux, Au peuple des oiseaux.

Il pleut, il pleut sur les bords de la Marne ! Un vieux soleil emmitouflé, La tête à la lucarne, Entr’ouvre un œil gonflé.

La pluie au loin d’un sourire s’éclaire, Chaque feuille veut plaire, Chaque feuille est une langue d’azur Qui chante. O chant si pur !

Les arbres de Saint-Cloud portant un poids superbe De victoires et de revers, Courbent leurs fronts d’atlantes vers

Nous étions quatre amis un jour sous cet ombrage, Paressant et rêvant, Comme ces ouvriers qui désertent l’ouvrage Pour écouter chanter le vent.

Étaient-ce les flambeaux des anciennes fêtes Qui, rallumés, doraient d’un or pâli les faîtes De ces vieux marronniers ? Et ce rideau bleuâtre était-ce un peu de brume, Ou le soudain silence atroce et lourd qui fume Sur un départ de canonniers ?

Dans ce beau parc foulé je songeais au mystère Des forêts sans chemin : Là-bas l’homme et la plante ont l’âme de la terre, Ici le végétal a presque un cœur humain.

Et que de lambeaux de ma propre histoire, Avec le grand passé de la Patrie Gisaient sur cette terre noire ! O ma première jeunesse flétrie !

Sombre humus des morts, sol de chair, accueille, Mêle à ta substance Aussi l’humble feuille,

Autrefois j’adorais Paris comme une femme, D’un amour de jeune homme émerveillé, soumis : L’expérience ensuite et la douleur ont mis Sa fièvre dans mon corps, son âme dans mon âme ; Où que j’aille aujourd’hui, je le sens dans ma chair Battre comme le pouls de ma vie elle-même ; Ma pensée est un grain de la moisson qu’il sème, Et c’est comme l’honneur de mon nom qu’il m’est cher. Et, derrière Paris, tout au fond de mon être, Une vigne verdit au soleil, dans un coin, Et, sous le pampre translucide, une fenêtre S’ouvre, et l’on voit la mer d’un gris d’argent, au loin.

De grosses lanternes vermeilles, Dans le feuillage noir et bleu, Éclatent drôlement, pareilles A de légers melons de feu ;

La foule circule amusée, Levant mille visages verts Puis soudain écarlates vers L’azur sombre… Ah ! une fusée !

Glisse au fond de l’eau qui se moire, Tant que le fil de ma mémoire Se perd. Où suis-je en ce moment ?

Cette ville qui pirouette En grand costume d’Arlequin, Est-ce Paris ? est-ce Pékin ? Ah ! bast ! tourne la girouette,

Et ma tête aussi ! j’aime mieux Ne pas trop savoir où j’existe, De peur de m’y retrouver triste, Et, bon badaud, bayer aux cieux !

Deux heures du matin : Nul bruit dans la nuit chaude Qu’un grelot lointain

Et plus rien dans le cœur que de la lassitude Pour tout ce que jeune on rêva : Un pas se traîne et l’autre va

Comme au Jardin des Oliviers saint Pierre, Un vagabond très vieux, ivre ou mort à demi, Son front chauve sur une pierre, S’est endormi.

Seule, au bord du trottoir postée en sentinelle, Retroussant sa jupe de soie, Une fille de joie Veille avec le Seigneur sous la voûte éternelle.

Du moins jamais mon cœur n’a-t-il su blasphémer, Jamais n’a-t-il connu l’envie. Je n’ai pas attendu d’être heureux pour aimer

Les pauvres m’ont appris qu’à côté de la mort Il n’est peine qui ne soit douce, Et, lorsque je me plains, chaque cri que je pousse Est suivi d’un remord.

De bonne heure, Paris a bercé ma souffrance Dans la sienne où chante l’espoir, Et j’ai vu dans les pas de la foule, le soir, Une marche à la délivrance.

Je regarde monter sur le versant des cieux La pluie et les orages ; La ville en bas reluit sombre et toute trempée, Et chaque tour dresse une épée Dans les nuages.

C’est Paris dans le soir et la brume noyé, Comme un plan déployé : Amas confus, creusé de crevasses étroites, Longs alignements d’arbres verts Bordant des perspectives droites, Et le fleuve en travers.

Lueur d’acier dans le jour faux, Semble une faulx Que tiendraient d’invisibles mains Fauchant la tourbe

L’ombre approche, et Paris est pris Sous un immense réseau gris ; On dirait un grand tas de bois mouillé qui fume Sur le ciel vague du couchant, Au bord d’un champ, Et qui soudain s’allume.

Mais les vapeurs de l’air épaississent leurs voiles Entre la ville et les étoiles ; La grêle, le vent, la foudre avec eux Fondent sur ses feux.

O vaisseau de Paris courbé dans la tempête, Toujours dédaignant l’eau calme du port, Comme tu bondis, comme tu fais tête Aux trahisons du sort !

Laisse-moi m’accrocher A ton haut bord qui vire En frisant le rocher !

Que tu périsses, toi, Toi, grand cœur irascible, Si fougueux dans ta foi, Non, ce n’est pas possible !

Malgré l’océan noir, Malgré la nuit sans lune, J’attache à ta fortune Tout ce que j’ai d’espoir.

Nous étions sortis de nos baraquements… On s’équipe avec lenteur, avec une maladresse incroyable ; on rattache à tâtons, sous le sac, une courroie qui pendait ; d’une bouche qui bâille tombe une grosse plaisanterie, une de ces bourdes militaires qui reviennent toujours les mêmes, comme un hoquet d’ivrogne.

Les pieds traînent, les corps titubent : un troupeau de somnambules.

Il faut s’y reprendre à plusieurs fois pour compter jusqu’à quatre : « Un, deux, trois… trois… — Au temps ! » Tout est à recommencer.

On n’est pas borné à ce point, un abrutissement si complet n’est qu’à demi naturel : c’est un jeu, un pari, une farce muette poussée jusqu’à l’absurde avec placidité, chacun, par un accord tacite, s’appliquant à faire la bête plus et mieux que son voisin.

Enfin, on s’était mis en marche, et cette stupeur et cette stupidité particulières au troupier oisif, positivement malade d’ennui, on les avait à chaque pas secouées le long du chemin.

Cette enveloppe flasque, cette peau d’éléphant, on l’avait dépouillée.

Et maintenant, les faisceaux formés, nous restions derrière eux, au repos, comme des chevaux qui soufflent au sommet d’une côte.

C’est une chose étrange comme une troupe en armes communique à ce qui l’entoure un caractère de gravité : la nature elle-même en semble impressionnée.

Banal duo, direz-vous, que le vert chante avec le rouge, effet si prévu qu’un bon peintre l’abandonne au chromo.

Non, c’est quelque chose de beaucoup plus caché, il faut, pour le voir, y songer.

Ces ondulations de forêts tranquilles, ces plans allongés que la brume définit, de plus en plus pâles, de plus en plus étroits jusqu’à l’extrême ligne bleuâtre.

Cette ogive idéale du ciel qui s’élance de l’horizon et passe au-dessus de nos têtes, à des hauteurs qu’on ne sait plus, indifférentes.

La lisière du bois, la ferme isolée, le mur de pierres sèches en avant du village.

Ces lopins de terre cousus bout à bout, ourlés de haies vives et de peupliers.

Et toute cette campagne, j’insiste, tellement calme, comme en prière sous le portique de l’infini.

La paix des champs, humble et grande.

Les pacifiques travaux des champs, qui plus que les autres semblent bénis, parce qu’ils sont les plus anciens, parce qu’on s’imagine que Dieu personnellement les a connus dans l’enfance du monde, et les a lui-même ordonnés.

A tel point que les variations de l’atmosphère, en ce qu’elles sont liées à ces travaux, apparaissent encore un peu au poète et aux vieux paysans comme des variations de l’humeur céleste, les gelées et les grêles comme un prolongement attardé des colères bibliques, et les beaux étés et les pluies bienfaisantes comme des largesses du Tout-Puissant.

Cette patience, cette sérénité, ces traditions, ces recommencements, toutes ces antiques pensées, tous ces sentiments éternels qui montent des espaces cultivés comme une musique religieuse.

Cette harmonie, pour la couvrir, ces douces images, pour les éclipser, il suffirait cependant que, partie d’un point invisible, s’élevât dans le lointain la grande voix sourde du canon.

Comme un décor de toile soudain tremble et s’effondre dans l’obscurité d’un brusque changement de scène, le paysage que voici disparaîtrait en un clin d’œil.

Seulement dans cette féerie redoutable rien ne bougerait en apparence, ni la lisière du bois, ni la ferme isolée, ni la distance de l’une à l’autre : la carte du terrain serait toujours exacte, les mêmes cotes, les mêmes hachures correspondant aux mêmes plis.

Les choses, au contraire, feraient voir un visage encore plus attentif, encore plus immobile, mais, à ce signal du destin, quel profond bouleversement s’accomplirait en une seconde derrière leur masque étonné !

Quelle répercussion aurait-il par le monde, quel retentissement dans l’avenir, le premier coup de canon qui commencerait la guerre !

Le sort jeté, la partie engagée, la face de la vie brutalement retournée !

Qu’un jour — un jour qui n’est pas loin, peut-être — cette rude voix pathétique puisse faire refluer depuis la frontière les nappes d’azur paisible étalées sur la France, comprenez donc que c’est cela, c’est le sentiment de cette menace qui donne à l’entour des soldats une expression sévère, concentrée, fatale, au plus riant tableau.

Je vois, du tertre où je suis assis, l’horizon tendu comme une chaîne entre les faisceaux alignés : ne dirait-on pas qu’il s’appuie sur les trépieds des fusils, comme si, à l’approche d’un danger, le profil de ces plaines cherchait là sa défense ?

Le mur de pierres sèches en avant du village prend tout à coup un air renfrogné, défiant !

La nature entière se tient sur ses gardes : tout en elle, par avance, devient cible ou abri, car il n’est champ qui ne puisse être un champ de bataille demain.

Tenez, là-bas, cette prairie… Il se pourrait que demain, lancés au pas de charge dans un pré comme celui là…

Mais enfin, s’il le fallait, saurions-nous du moins pourquoi ?

Ailleurs j’ai dit mon coin de terre Et mon adoration de Paris. Tous les souvenirs qui me sont chers, En remontant du fond de ma vie, Recomposent par leur mélange La grande figure de ma Patrie, A la fois confuse et poignante.

J’ai rencontré, dans ma carrière D’homme imprudent et vagabond, Au loin, dans une ville étrangère, Un pur latin caustique et bon Qui maintenant, hélas ! n’est plus, Un vrai ancien qui m’a reçu A son foyer et dans son cœur.

C’était bien le sel meilleur, Un soleil piquant à Moscou, Notre midi, entendons-nous ; Le fin midi, classique et clair ; C’était, en Russie, un libraire, Un vieux libraire français.

J’ai cet intime orgueil : je sais Que ce vieux sage m’a aimé.

Quand je doute de moi, j’y repense. Voilà donc une image de la France : Cette jeunesse en cheveux gris, Cet humanisme et cet esprit.

Ami qui dors là-bas au cimetière étranger, Toi qui longtemps as vu ton pays comme on voit Par-dessus un grand mur le faîte aigu d’un toit Et un bel arbre en fleurs, le plus haut du verger, Grâce à toi j’ai connu la douceur des minutes Où l’on rit en famille, à table, entre exilés, Et l’air de ta maison m’a cent fois rappelé Qu’honneur français n’est pas un mot dont on discute.

Témoin encore ma servante, (Servante est plus noble que bonne, Femme de chambre est tout à fait bas), Ma servante et ma confidente, Qu’un antique honneur environne, Quand, rituelle, à l’heure du repas, Elle fait le geste respectable De poser le pain sur la table.

Témoin l’honnêteté de Paris, Sans effort, sans parti pris, Aussi facile qu’un sourire. — Marguerite, je vous admire,

J’admire en vous tout un passé De vaillance aimable et polie, Cet instinct d’un cœur bien placé Qui, mieux qu’un principe, vous lie Vous le bon sens de la maison, La vertu qui n’a rien d’austère Mais va son train au jour le jour, Vertu du peuple de la terre Le plus indulgent à l’amour.

L’amour, qu’il vienne aussi témoigner ! Notre honneur Apparaîtrait sans lui comme un rosier sans fleur. Venez donc vous aussi, n’en soyez pas fâchée, Venez témoigner en faveur De nos façons d’aimer, ma volupté cachée. Venez. Ah ! ma main tremble au moment où j’écris, Car, invoquant ici nos baisers, tous les cris Que j’ai recueillis sur ta bouche, C’est à nos chers secrets qu’il faut que ma main touche. Mais comment, quand déjà s’instruit notre procès, Quand mon cœur frémissant, armé pour sa défense, Veut peser tous les biens qui font l’orgueil français, Comment ne pas jeter l’amour dans la balance ?

Vaut-il mieux, si la grâce est dans notre héritage, En rougir, la lâcher à l’instant du danger ? Non, venez plutôt nue et à votre avantage, Et riez-lui au nez, au pudique étranger !

Venez, amour qu’on nous envie, Manière à nous très sensuelle D’accoler la vie, Notre amour d’âme et de chair belle Où tout se mêle Notre amour profond !

Notre amour, avec tout ce qui, Greffé sur lui, fleurit par lui : Notre souci constant des lignes, Qui nous rend seuls dignes De l’antique Athènes, Notre goût inné de la forme, Qui devant l’énorme Se sent pris de gêne.

Amour, notre amour, Qu’on dit léger, parfois si lourd, Comme un trésor qu’un solitaire, La nuit, enterre Dans son jardin.

Notre amour, sous un ton badin Cachant parfois des pleurs de rage, Venez nous donner du courage.

Notre amour qui toujours fut là Notre amour qui toujours mêla L’heure du berger, L’heure du danger, Venez, notre amour qui rend brave.

Venez, amour, tout voile ôté, Qui sur l’Olympe était si à l’aise ; Venez tout nu, cher corps doré, Le nu divin est seul secret, Seul pur aussi, Venez ainsi Que, dans le marbre et dans la pierre, Nos sculpteurs vous ont figurée : Rayonnante dans la lumière, Éternelle dans la durée !

Enfin voici plus qu’un témoin, Voici mon juge : C’est mon enfant, dernier refuge D’un espoir qui m’échappe et fait son nid plus loin.

Il a trois ans, il est si drôle Que nous rions, sa mère et moi ; C’est dans la farce un premier rôle : Baisé, fessé, gâté, puni, C’est notre émoi, Bonheur et souci infini.

Trois ans, et déjà il abuse, il flaire Sous les mots grondeurs ma faiblesse immense, Et saisit l’instant où dans la colère

On dirait qu’il me nargue et lit sur mon visage L’amour craintif que j’ai pour lui, Et quand, pour en finir, il promet d’être sage, Il détourne aussitôt la tête avec ennui.

Telle est la loi commune, il faut donc m’y attendre : Un jour viendra, un jour sévère, Où mon enfant verra son père De cet œil des grands fils qui souvent n’est pas tendre.

Nos enfants nous diront : « Qu’avez-vous fait ? » Et nous, Faudra-t-il que, vieillards tremblant sur leurs genoux, Pareils à des caissiers embrouillés dans leurs comptes, Nous sentions à nos fronts la rougeur de la honte ?

D’un bond j’étais debout et, soudain, j’ai couru. Le poids du sac sur mon dos, le poids du fusil dans ma main : les faisceaux étaient rompus.

J’avais entendu l’ordre sans l’avoir remarqué et, d’instinct, j’avais obéi.

Il me restait de ma rêverie un sentiment puissant et vague, un peu ivre, un peu chancelant, une conviction tout étourdie de sa propre nouveauté.

Dirai-je qu’ayant atteint ce sommet mon esprit repoussait tous les raisonnements, comme on repousse du pied une échelle inutile ?

Je crois plutôt que mes raisons s’agrégeaient en une seule masse, un seul bloc d’émotion compacte, d’une pression irrésistible.

Plus d’images particulières, successives, dévidées : une certitude assez vaste pour englober tous mes souvenirs, pour contenir ma vie entière rassemblée, prête à s’élancer.

Mais l’extase, la foi pure se soutient si difficilement ! Telle est notre infirmité que je cherchais déjà en dehors de moi quelque symbole matériel où appuyer mon enthousiasme, où m’en décharger sans crainte, avec l’assurance de le retrouver toujours.

Immobile dans le rang, l’arme au pied, j’implorais de l’horizon le secours de quelque signe, un miracle, une apparition.

Or, cette chose attendue se montra en effet, et, naturellement, c’était la chose la plus ancienne, la plus familière, la plus commune.

Un roulement lointain de tambours arrivait jusqu’à nous : comme un génie de la terre mal dégagé du sommeil, comme une âme à demi plongée dans l’argile gluante, ce bruit sourd rampait lourdement.

Voix du sol qui se traîne entre les sillons, et qui semble, lorsqu’elle s’élève, ne dépasser jamais le niveau de la plus haute motte.