III-11 · Onzième cahier de la troisième série · 1902-03-05

Le 14 Juillet, action populaire, trois actes

Romain Rolland

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L’auteur a cherché ici la vérité morale plus que la vérité anecdotique. Il a cru devoir user, dans cette action qu’enveloppe une poésie légendaire, de plus de libertés avec l’histoire qu’il ne se l’était permis en écrivant Danton. Dans cette dernière œuvre, il s’était astreint à serrer d’aussi près que possible la psychologie de quelques personnages : car le drame tout entier était concentré sur l’âme de trois ou quatre grands hommes. — Ici, rien de pareil : les individus disparaissent dans l’océan populaire. Pour représenter une tempête, il ne s’agit pas de peindre chaque vague, il faut peindre la mer soulevée. L’exactitude minutieuse des détails importe moins que la vérité passionnée de l’ensemble. Il y a quelque chose de faux et de blessant pour l’intelligence dans la place disproportionnée qu’ont prise aujourd’hui l’anecdote, le fait divers, la menue poussière de l’histoire, aux dépens de l’âme vivante. — Ressusciter les forces du passé, ranimer ses puissances d’action, — et non offrir à la curiosité de quelques amateurs une froide miniature, plus soucieuse de la mode et du costume que de l’être des héros ; — rallumer l’héroïsme et la foi de la nation aux flammes de l’épopée républicaine, afin que l’œuvre interrompue en 1794 soit reprise et achevée par un peuple plus mûr et plus conscient de ses destinées : tel est notre idéal. Si nous ne sommes pas assez forts pour le réaliser, nous le sommes toujours assez pour y travailler de notre mieux. — La fin de l’art n’est pas le rêve, mais la vie. L’action doit surgir du spectacle de l’action.

Cette pièce a été représentée pour la première fois au théâtre de la Renaissance-Gémier, le 21 mars 1902, avec la distribution suivante :

LA CONTATM^mes Andrée Mégard
LUCILE DUPLESSISJane Heller
MARIE BOUJURenée Bussy
PREMIÈRE FEMME DU PEUPLEMarcelle Jullien
DEUXIÈME FEMME DU PEUPLEJeanne Lion
PREMIÈRE FILLEDinard
DEUXIÈME FILLEHélène Milton
TROISIÈME FILLEDelage
UNE JEUNE FILLERenée Leduc
LA PETITE JULIELa petite Marcelle
HOCHEMM. Gémier
HULINArvel
MARATBeaulieu
CAMILLE DESMOULINSCapellani
VINTIMILLELenormant
DE LAUNEYFrédal
L’HOMME EN FACTIONMaxence
GONCHONBaudoin
DE FLUEMosnier
BÉQUARTBerthier
ROBESPIERREGodeau
UN MANIAQUEJehan Adès
UN CROCHETEURJarrier
UN NOTAIRECourcelles
UN GARDE FRANÇAISECailloux
UN ÉTUDIANTLaforêt
UN GUEUXEdmond Bauer
UN MARCHANDGorieux
PREMIER CRIEUR DE JOURNAUXBertin
DEUXIÈME CRIEUR DE JOURNAUXMallet
UN ABBÉKeller
PREMIER BOURGEOISThoulouze
DEUXIÈME BOURGEOISLudwig
TROISIÈME BOURGEOISSchells
QUATRIÈME BOURGEOISRegnier

Musique de scène de M. Julien Tiersot

AU PEUPLE DE PARIS

le 14 Juillet

Pour qu’une nation soit libre, il suffit qu’elle le veuille.

LA FAYETTE

11 juillet 1789

PERSONNAGES

LAZARE HOCHE, caporal aux garde française, 21 ans.

PIERRE-AUGUSTIN HULIN, chasseur du marquis de Vintimille, 31 ans.

JEAN-PAUL MARA[T], médecin et journaliste, 46 ans.

CAMILLE DESMOULINS, avocat au Parlement, 29 ans.

MAXIMILIEN DE ROBESPIERRE, député à l’Assemblée, 31 ans.

JEAN-BAPTISTE DE CLOOTS, baron allemand, (1) 34 ans.

CLAUDE FAUCHET, prêtre, 45 ans.

GONCHON le Patriote, teneur de tripots, 40 ans.

FÉLIX-HUBERT DE VINTIMILLE, commandant des Invalides, 60 ans.

BERNARD-RENÉ JOURDAN, Marquis de Launey, gouverneur de la Bastille, 49 ans.

DE FLUE, Commandant des Suisses, 50 ans.

BÉQUART, invalide, 70 ans.

LOUISE-FRANÇOISE CONTAT, du Théâtre Français, 29 ans.

LUCILE DUPLESSIS (Lucile Desmoulins), 18 ans.

LA petite JULIE, 10 ans.

MARIE-LOUISE BOUJU, marchande de légumes, 65 ans.

(1) Les rôles de Cloots et Fauchet sont supprimés à la représentation.

LE PEUPLE

UNE FEMME DU PEUPLE, mère de Julie ;

UN PETIT GARÇON DE SEPT ANS ;

UN CROCHETEUR ;

UN MANIAQUE ;

UN ÉTUDIANT ;

UN PATRON MENUISIER ;

UN NOTAIRE ;

MARCHANDS DE JOURNAUX ;

MARCHANDS DU PALAIS-ROYAL ;

FILLES DU PALAIS-ROYAL ;

GARDE FRANÇAISE ;

INVALIDES ;

SUISSES ;

Badauds, Promeneurs, Élégants ;

Ouvriers, Gueux, Femmes du peuple, enfants :

toutes les classes ; tous les âges.

La scène à Paris, du 12 au 14 juillet 1789

Le premier acte. — Au Palais-Royal, dimanche matin, 12 juillet.

Le deuxième acte. — Au Faubourg Saint-Antoine, nuit du lundi, 13 juillet.

Le troisième acte. — A la Bastille, et Place de l’Hôtel-de-Ville, mardi, 14 juillet, de quatre heures à sept heures du soir.

PERSONNAGES

LAZARE HOCHE, 21 ans. — Grand (« cinq pieds, sept pouces », dit Rousselin), maigre ; les cheveux, les sourcils et les yeux noirs ; une légère cicatrice, bonne du milieu du nez à l’extrémité du front, à droite ; la bouche point grande, et de belles dents. Un peu le type, déjà, des éphèbes néo-grecs de la peinture du Consulat et de l’Empire. Le désir d’être aimable et aimé ; mais la gravité est le fond de sa physionomie réfléchie, bonne, un peu mélancolique, qui porte, comme tout son être, l’empreinte de la volonté. Une tristesse cachée, lointaine. (L’homme qui mourra jeune, usé par les fatigues, les chagrins, les insuccès, les soupçons, le mal qui mine sourdement sa poitrine athlétique.) Mais une jovialité héroïque prend le dessus, et, dans les moments de crise, rit d’un rire juvénile qui étonne.

PIERRE-AUGUSTIN HULIN, 31 ans. Suisse, de Genève. — Très grand, très large, blond, flegmatique, parlant peu, sans violence, riant silencieusement, indifférent aux raisons et aux railleries, tranquillement obstiné, avec de subits accès de fureur qui brisent tout. Un héros qui n’agirait pas, sans l’exemple de son ami Hoche, sans son instinct de brave homme, et sans le besoin de dépenser une force herculéenne. (L’homme qui, sans initiative personnelle, ne recule devant rien, ose tout, et, sorti de rien, montera à tout, sans s’étonner, — plus tard comte de l’Empire, général de division, commandant de la Légion d’honneur, gouverneur de Milan, de Vienne, de Berlin conquis, commandant de Paris, président de la commission militaire qui fera fusiller le duc d’Enghien.)

JEAN-PAUL MARA[T], 46 ans. D’origine espagnole, né en Suisse. — Très petit (moins de cinq pieds). Robuste, non corpulent. — Fabre d’Églantine a tracé de lui un admirable portrait : « Le cou fort, le visage large et osseux, le nez aquilin, épaté et même écrasé, avec le dessous proéminent et avancé ; la bouche moyenne, souvent crispée dans l’un des coins par une contraction fréquente ; les lèvres minces ; le front grand, les yeux gris-jaune, vifs, perçants, naturellement doux, et d’un regard assuré ; le sourcil rare ; le teint plombé et flétri ; le poil noir, les cheveux bruns et négligés. — Il marchait la tête haute, droite et en arrière, avec une rapidité cadencée, qui s’ondulait en un balancement de hanches. Son maintien le plus ordinaire était de croiser fortement ses deux bras sur sa poitrine. Il s’agitait avec véhémence en parlant, et terminait presque toujours son expression par un mouvement de pied qu’il tournait en avant, et dont il frappait la terre, en se relevant subitement sur la pointe, comme pour élever sa petite taille à la hauteur de son opinion. Le son de sa voix était mâle, sonore, un peu gras, et d’un timbre éclatant ; un défaut de langage lui rendait difficile à prononcer nettement le c et l’s, dont il mêlait la prononciation à la consonnance du g, sans autre désagrément sensible que d’avoir le débit un peu lourd, une pesanteur maxillaire, qu’effaçait l’énergie de sa conviction. — Vêtu d’une façon négligée, complètement ignorante des convenances de la mode et du goût, et même avec l’air de la malpropreté ». — Au moral, sous l’exaltation d’une sensibilité frémissante et irritable, qui le jette parfois dans des accès convulsifs, un grand bon sens, une bonhomie qui ne veut pas s’avouer, et surtout un profond sens moral, un amour ardent de la vérité et de la pureté, — qui lui fait reconnaître avec candeur ses propres erreurs, quand la raison les lui a démontrées.

CAMILLE DESMOULINS, 29 ans. Avocat au Parlement. — Voir son portrait dans Danton. — Bien que moins âgé que dans Danton, moins jeune en apparence : le bonheur n’a pas encore passé sur lui. — Un maigre levrier. Un gamin de Paris, audacieux et effronté ; la figure bilieuse, creusée, flétrie par la misère, les veilles, le travail ; riant malgré tout, mais la bouche un peu grimaçante, et les traits irréguliers.

MAXIMILIEN DE ROBESPIERRE, 31 ans. Député à la Constituante. — Voir son portrait dans Danton. — Mais sa figure est plus pleine, plus molle ; elle n’a pas encore été pétrie par une âpre pensée, — creusée par la fatigue et la responsabilité. — Une flamme blanche, qui s’allume en silence. — L’âme n’a pas pris pleinement conscience de sa force intérieure ; mais cette force est là, muette, immobile, se manifestant seulement par l’absolu renoncement qu’on sent qu’il a déjà fait de sa vie, sans croire au succès, par un stoïcisme hautain, pessimiste, et glacé.

JEAN-BAPTISTE DE CLOOTS, BARON DE GNADENTHAL, 34 ans. Allemand de Clèves, d’origine hollandaise. — Grand : tout est grand en lui : l’œil, le nez, la bouche, le verbe, la hâblerie, et le bon cœur. Un Gascon des bords du Rhin. La voix claire, les gestes exubérants et un peu excentriques ; une joie débordante, une bonne humeur communicative ; le besoin du mouvement et de l’éloquence.

CLAUDE FAUCHET, 45 ans. — « Grand, émacié, d’une pâleur maladive, l’air en dessous, — un drôle de corps, écoutant sans en avoir l’air, avec un vague sourire sur les lèvres, paraissant sommeiller, les bras croisés, la tête penchée sur la poitrine. » (Reichardt) — Un Nivernais mystique (un peu comme l’Adam Lux du Triomphe de la Raison) qui, après avoir été prédicateur du roi, et abbé d’une paroisse bretonne, deviendra membre de la Législative, et évêque constitutionnel du Calvados, prendra part aux plus énergiques mesures de salut public, puis subira une nouvelle crise, sera impliqué dans l’attentat de Charlotte Corday, et condamné. — Son portrait, au musée Carnavalet, montre une figure encore de l’ancien régime, fine, aristocratique, « le Fénelon de la Révolution ».

GONCHON LE PATRIOTE, 40 ans. Teneur de tripots au Palais-Royal. — Petit, énorme de figure et de stature, boursouflé, marqué de la petite vérole. Cabotin vaniteux, matamore et menteur, qui veut être terrible, et joue les Mirabeau grotesques.

FÉLIX-HUBERT DE VINTIMILLE, MARQUIS DE CASTELNAU, 60 ans.

BERNARD-RENÉ JOURDAN, MARQUIS DE LAUNEY, gouverneur de la Bastille, 49 ans.

DE FLUE, commandant des Suisses, 50 ans.

BÉQUART, invalide, 70 ans.

LOUISE-FRANÇOISE CONTAT, du Théâtre Français, 29 ans. — Le type des peintures de Boucher. Blonde, grasse, rieuse, la bouche railleuse, l’œil un peu gros, le front et le menton fuyants, l’air hardi et sensuel. « Œil qui parle, regard qui mord » (Goncourt). Elmire du Tartufe, et surtout Suzanne de Figaro. « La Thalie du Théâtre Français. »

(N.-B. — Au cas où le portrait ne semblerait pas rigoureusement exact à l’érudition de Messieurs de la maison de Molière, il n’y a qu’à substituer à Louise-Françoise sa sœur Marie-Émilie, la soubrette, plus jeune qu’elle de huit ans.)

ANNE-LUCILE-PHILIPPE LARIDON DUPLESSIS (LUCILE DESMOULINS), 18 ans. — Voir son portrait dans Danton, — et surtout au musée Carnavalet, le charmant portrait de Boilly. — Tendre, sensuelle, enfantine, romanesque et railleuse.

LA PETITE JULIE, 9 à 10 ans. — Petite fille du peuple, grêle, menue, pâlotte, les yeux bleus.

MARIE-LOUISE BOUJU, marchande de légumes. Passé la soixantaine.

ACTE PREMIER

Dimanche 12 juillet 1789, vers dix heures du matin. — Le jardin du Palais-Royal, vu du café de Foy. — Au fond, le « Cirque ». (1) A droite, un bassin aux eaux jaillissantes. Entre le Cirque et les galeries du Palais, une allée d’arbres. — Les marchands sont embusqués à la porte de leurs boutiques, décorées d’enseignes patriotiques : Au Grand Necker ; A l’Assemblée Nationale. — Des filles, poitrine nue, épaules nues, et bras nus, empanachées d’énormes bouquets de fleurs, se promènent au milieu de la foule d’un air provocant. — Des colporteurs crient des journaux. — Des teneurs de tripots (parmi eux, Gonchon) circulent en robe de chambre, escortés d’hommes armés de gourdins. — Des « banquiers » en plein vent se glissent parmi les groupes, avec des tabourets-pliants sous le bras, s’installent un instant, déploient un jeu qui se plie comme une carte, sortent des sacs d’argent brusquement, et passent. — Foule remuante et inquiète, incertaine de ses mouvements, qui s’assied devant les cafés, se lève, court au moindre bruit, monte sur les chaises et sur les tables, va, revient sur ses pas, augmente peu à peu, jusqu’à la fin de l’acte, où les galeries et le jardin regorgent de telle sorte, que beaucoup montent aux arbres, se suspendent aux branches. Toutes les classes mêlées : — gueux faméliques et déguenillés, travailleurs, bourgeois, aristocrates, soldats, prêtres, femmes, enfants, dont quelques-uns continuent leurs jeux entre les jambes des promeneurs.

(1) C’était une enceinte couronnée d’une terrasse, et revêtue de treillages, qui s’élevait alors comme un bosquet fleuri, au milieu du jardin.

MARCHANDS DE JOURNAUX

Grand complot découvert !… La famine ! V’là la famine ! L’arrivée des égorgeurs !

LA FOULE, les appelant

Psst !… Par ici !

UN HOMME DU PEUPLE, anxieusement, à un bourgeois qui lit

Eh bien ?

LE BOURGEOIS

Ah ! mon ami ! ils viennent ! Les Allemands, les Suisses… Paris est cerné ! Dans un moment, ils seront ici !

L’HOMME DU PEUPLE

Le Roi ne le permettra pas.

UN GUEUX

Le Roi ? Il est avec eux dans le camp des Sablons, au milieu des Allemands.

L’HOMME DU PEUPLE

Le Roi est un Français.

LE BOURGEOIS

Le Roi, oui, La Reine, non. L’Autrichienne nous hait. Son maréchal des brigands, le vieux de Broglie, a juré d’écraser Paris. Entre les canons de la Bastille et les troupes du Champ de Mars, nous sommes pris dans un étau.

UN ÉTUDIANT

Ils ne bougeront pas. Monsieur Necker est à Versailles, et il veille sur nous.

LE BOURGEOIS

Oui, tant que monsieur Necker restera ministre, il ne faut pas désespérer tout à fait.

LE GUEUX

Qui vous dit qu’il l’est encore ?… Ils se sont débarrassés de lui.

TOUS, protestant

Non, non, il reste !… Le journal dit qu’il reste… Il faut qu’il reste !… Ah ! bien, si monsieur Necker n’était plus là, tout serait perdu.

LES FILLES, se promenant

On n’en peut rien faire aujourd’hui. Ils sont fous. Ils ne pensent qu’à Versailles.

— J’ai vu, tout à l’heure, un petit qui ne m’a parlé que de Necker.

— Ah ça ! est-ce que c’est vrai que cette garce d’Autrichienne a foutu nos députés en prison ?

LES BANQUIERS, faisant tinter mystérieusement leurs sacs d’argent sous le nez des gens

Creps, passe dix, trente et un, biribi. — La fortune, messieurs, caressons la fortune !

LES MARCHANDS

Belle matinée de dimanche. Dix heures. Et le jardin est plein ! Que sera-ce tout à l’heure ?

— Belle montre, et peu de rapport. Ils ne viennent que chercher des nouvelles.

— Bah ! quand on sait s’y prendre !

GONCHON, aux marchands

Çà, mes enfants, remuons-nous, remuons-nous ! Ce n’est pas tout de faire bien ses affaires. Il faut les faire, cela s’entend. Mais il faut aussi être bons patriotes. L’œil au guet, morbleu ! Je vous préviens que cela mijote.

UN MARCHAND

Savez-vous quelque chose, monsieur Gonchon ?

GONCHON

Attention ! Le grain approche. Tout le monde à son poste ! Et quand le moment sera venu, chauffez-moi ces idiots, et braillez avec ensemble…

UN MARCHAND

Vive la Nation !

GONCHON, lui donnant une bourrade

Veux-tu te taire, imbécile !… Vive le duc d’Orléans ! — Après ça, tu peux crier les deux. L’une fera passer l’autre.

CAMILLE DESMOULINS, sortant d’un tripot, excité, riant et bredouillant

Plumé ! ils m’ont tout pris ! — Je te l’avais bien dit, Camille, tu vas te faire voler. Te voilà content ! C’est fait. — Eh bien, ce n’est donc plus à faire. — Je prévois toujours les sottises que je vais faire. Mais, grâce à Dieu, je n’en manque pas une. — J’ai toujours tué deux heures. Le courrier de Versailles est-il enfin arrivé ? Ah ! le coquin ! Ils s’entendent tous comme larrons en foire. On meurt d’impatience à attendre sa venue. Les tripots vous font signe : on entre pour passer le temps. Il faut bien s’occuper les mains et le reste. Les cartes et les filles ont été faites pour cela. Elles savent vous soulager de l’argent inutile. Mes poches ne pèsent plus guère. Qui veut voir une bourse toute neuve ? Aga ! il n’y a pas une pièce !

LES FILLES, se moquant de lui

« On t’y ratisse, tisse, on t’y ratissera. »

CAMILLE DESMOULINS

Chauves-souris de Vénus, vous voilà bien fières d’avoir croqué l’argent d’un pauvre petit diable ! — Morbleu ! il ne vous en veut pas.

« Je le perdrais encor si j’avais à le perdre. »

UN VIEUX BOURGEOIS

A bourse de joueur n’y a point de loquet.

GONCHON

Jeune homme, je vois que vous êtes gêné. Pour vous obliger, je vous prêterai sur cette chaîne trois écus.

DESMOULINS

Généreux Gonchon, tu veux donc me mettre tout nu comme un Saint-Jean ? Laisse faire ces demoiselles. Elles s’en chargent bien sans toi.

GONCHON

Jean-foutre de petit gueux, sais-tu à qui tu parles ?

DESMOULINS

Tu es Gonchon : c’est tout dire. Tu es bijoutier, usurier, horloger, banquier, limonadier, bordelier. Tu es tout, tu es Gonchon, roi des tripots.

GONCHON

Que parles-tu de tripots ? J’ai fondé quelques clubs, où sous prétexte de divertissements honnêtes et naturels, on se réunit pour étudier les moyens de réformer l’État ; — des assemblées de libres citoyens, de patriotes…

DESMOULINS

Où la patrie va-t-elle se nicher ?

GONCHON

… La Société des hommes de la Nature…

DESMOULINS

Des femmes de la nature.

GONCHON

Mauvais plaisant ! — Si tu n’as pas assez de pudeur pour respecter un homme respectable, respecte au moins l’enseigne sous l’égide de laquelle ma maison est placée.

DESMOULINS, sans regarder

Quelle enseigne ? Aux quarante voleurs ?

GONCHON, furieux

Au Grand Necker !

DESMOULINS

Tu es dur pour lui, Gonchon. — Il regarde… Et qu’y a-t-il de l’autre côté ?

GONCHON

Ce n’est rien.

DESMOULINS

Je vois un autre portrait.

GONCHON

C’est le duc d’Orléans. Deux faces d’une même figure.

DESMOULINS

Le devant et le derrière ! — Ceux qui écoutent, rient. Gonchon s’avance, menaçant, avec ses marchands. C’est bon, c’est bon, ne me fais pas assommer par ta garde prétorienne. Tu veux un certificat de civisme ? O Janus Gonchon, je te l’accorde. Tu donnes du pain à tous les fripons de Paris, et tu prends celui des honnêtes gens, de sorte qu’ils n’ont plus qu’une envie : aller se battre. Audax et edax. Vive la Révolution !

GONCHON

Je te pardonne, parce qu’on ne se bat pas en présence de l’ennemi… et parce que tu es un client. Mais je te donne rendez-vous tout à l’heure devant les Versaillais.

DESMOULINS

Est-ce qu’ils viennent vraiment ?

GONCHON

Ah ! tu pâlis déjà ? — Le combat se prépare. Les mercenaires de Lorraine et de Flandre sont dans la plaine de Grenelle ; l’artillerie à Saint-Denis ; la cavalerie allemande à l’École militaire. A Versailles, le maréchal, entouré d’aides de camp, lance des ordres de guerre. Ils attaqueront, cette nuit.

UNE FEMME

Miséricorde ! Qu’allons-nous devenir ?

UN BOURGEOIS

Les brigands ! Ils nous traitent comme si nous étions l’ennemi.

UN OUVRIER, à Gonchon

D’où sais-tu cela ? La route de Versailles est coupée. Ils ont mis des canons au pont de Sèvres. Ils empêchent de passer.

GONCHON

Des soupçons ? Je fais manger mon poing au premier qui doute de mon civisme. Est-ce qu’on ne connaît point Gonchon, ici ?

L’OUVRIER

On ne te soupçonne pas. Apaise-toi. Nous avons trop à faire pour nous quereller entre nous. On te demande d’où tu tiens ces renseignements.

GONCHON

Je n’admets point qu’on me questionne. Je sais ce que je sais. J’ai mes informations.

UN AUTRE OUVRIER, au premier

Laisse-le, c’est un bon, un avale-dru.

UN BOURGEOIS

Qu’allons-nous faire, mon Dieu ?

UN ÉTUDIANT

Aux portes ! Tous aux portes ! Empêchons-les d’entrer.

UN BOURGEOIS

Comme si l’on pouvait empêcher d’entrer — de pauvres gens comme nous, sans armes, sans habitude de la guerre — les meilleures troupes du royaume !

UN AUTRE

Eh ! ils sont entrés déjà ! Nous avons là cette Bastille, ce chancre installé dans notre corps, qui nous ronge tranquillement, sans qu’on puisse l’extirper.

UN OUVRIER

Ah ! la gueuse ! Qui nous en délivrera ?

UN ÉTUDIANT

Ils y ont encore fait rentrer une compagnie de Suisses, aujourd’hui.

UN AUTRE

Ses canons sont en batterie sur le faubourg Saint-Antoine.

UN OUVRIER

Rien, on ne pourra rien faire, tant qu’on aura ce mors dans les dents. Il faudrait commencer par là, l’arracher.

UN BOURGEOIS

Et le moyen ?

UN OUVRIER

Le moyen, je ne sais pas, moi. Il faudrait la prendre.

TOUS, d’un air sombre et incrédule

Prendre la Bastille !

Ils se détournent les uns des autres.

LES CRIEURS DE JOURNAUX, au loin

V’là du nouveau ! — Combat à mort !

UN HOMME, hâve et râpé, à l’air maniaque

Ce n’est pas les soldats qu’il faut craindre. Ils n’attaqueront pas.

TOUS

Quoi ?

LE MANIAQUE

Ils n’attaqueront pas. Leur plan est bien plus simple, ils nous bloquent. Ils attendent que nous mourions de faim.

UN OUVRIER

Ma foi, s’ils continuent, nous en prenons le chemin. On perd sa journée de travail à attendre le pain aux boulangeries.

UNE FEMME

Les farines se font rares.

LE MANIAQUE

Elles n’arriveront plus demain.

UN BOURGEOIS

Mais que font-ils des blés ?

LE MANIAQUE

Je le sais, moi. Ils les ont enfouis dans les carrières de Senlis et de Chantilly, pour qu’ils pourrissent, et que nous ne les mangions pas.

LE BOURGEOIS, incrédule

Allons donc !

LE MANIAQUE

C’est ainsi.

UNE FEMME

C’est vrai. En Champagne, la cavalerie a détruit le blé en herbe afin de nous affamer.

LE MANIAQUE

Bien mieux que cela. Ils empoisonnent le pain qu’ils nous donnent. Il brûle la gorge et les entrailles. Vingt personnes en sont mortes dans mon quartier. C’est l’ordre de Versailles. On veut nous faire crever comme des rats.

DESMOULINS

C’est fou. Aucun roi ne peut vouloir assassiner son peuple. Il faut être Néron. Nous n’en sommes pas encore là.

LE MANIAQUE, mystérieusement

Je sais le mot de la chose. La nation est trop nombreuse. Il y a des ordres pour dépeupler la France.

DESMOULINS

Tu es malade, l’ami, il faut te faire soigner.

UN OUVRIER

Il y a du vrai là-dedans. La Reine voudrait que nous fussions tous morts.

DESMOULINS

Quel intérêt y a-t-elle ?

L’OUVRIER

Elle est Autrichienne, parbleu. L’Autriche a toujours été l’ennemie de la France. Si celle-là a consenti à épouser notre roi, c’est pour nous faire du mal. Nous ne serons pas tranquilles, tant qu’elle sera chez nous.

LES AUTRES

Il a raison. Hors de France, l’Autrichienne !

LA CONTAT, au milieu de la foule

Pourquoi donc ?

LA FOULE

Comment ? Pourquoi donc ?

LA CONTAT, se montrant

Eh bien, oui, pourquoi ? Êtes-vous fous de vous en prendre à la plus charmante, à la meilleure des femmes ?

LA FOULE

Ah ça ! qui ose dire du bien de l’Autrichienne, ici ?

— Sacrebleu ! Voilà qui est fort ! On nous insulte à notre face !

DESMOULINS, à la Contat

Taisez-vous, partez sans leur répondre.

LA CONTAT

Pourquoi ?

DESMOULINS

On s’attroupe. On vient de tous côtés.

LA CONTAT

Tant mieux.

UN GUEUX

Qu’est-ce que tu as dit, l’aristocrate ? Qu’est-ce que tu as dit ?

LA CONTAT, l’écartant

Ne me souffle pas dans le nez. J’ai dit : Vive la Reine !

LA FOULE, exaspérée

Cré bon Dieu !

UN COMMIS

Voilà une belle fille qui a besoin d’une fessée.

LA CONTAT

Voilà un sot visage qui n’attendra pas la sienne.

Elle le soufflette.

LE COMMIS

Au secours !

Les uns rient, les autres crient.

LA FOULE, accourant

Holà ! — Venez voir ! — Qu’y a-t-il ? — C’est une aristocrate qui assomme un patriote ! — A l’eau !

DESMOULINS

Citoyens, c’est une plaisanterie…

LA FOULE, furieuse

A l’eau !

HULIN, fendant la foule, qu’il domine de sa taille herculéenne

Holà ! — Il se met devant la Contat. Vous me connaissez bien, camarades. Je suis Hulin. Vous m’avez vu à l’œuvre, l’autre jour. J’ai enfoncé la porte de l’Abbaye, pour délivrer nos amis, les garde française emprisonnés. J’enfoncerai de même la tête du premier qui avance. Respect aux femmes, que diable ! Si vous voulez vous battre, l’ennemi ne manque pas. Allez le chercher !

LA FOULE

Il a raison. — Bravo ! — Pas du tout ! Elle nous a insultés ! Il faut qu’elle demande pardon ! — A genoux, l’aristocrate ! — Qu’elle crie : A bas la Reine !

LA CONTAT

Je ne crierai rien du tout. — A Desmoulins. Aidez-moi à monter. — Elle monte sur une table. Si vous m’ennuyez, je crierai : A bas Necker ! Hurlements. Vous ne m’intimidez pas. Croyez-vous me faire peur, parce que vous êtes une foule, et que vous avez cent gueules qui hurlent. Je n’en ai qu’une ; mais elle sait se faire entendre. J’ai l’habitude de parler au peuple. Je vous vois tous les soirs en face. Je suis mademoiselle Contat.

LA FOULE

Contat du Théâtre Français ! — du Théâtre français ! — Ah ! ah ! laisse voir ! — Silence !

LA CONTAT

Vous n’aimez pas la reine ? vous lui donnez son congé ? Est-ce que vous allez chasser de France maintenant toutes les jolies femmes ? Vous n’avez qu’à le dire : nous ferons notre paquet. Nous verrons ce qui se passera sans nous. — Vous m’amusez en m’appelant aristocrate. Je suis fille d’une friturière de harengs, qui avait son échoppe sous le Châtelet. Je travaille comme vous. J’aime autant que vous Necker. Je suis pour l’Assemblée. Mais je ne puis souffrir qu’on me commande ; et je crois, têtebleu ! que si vous vous avisiez de vouloir me faire crier : Vive la Comédie ! je crierais : à bas Molière ! Pensez ce que vous voulez. Il n’y a pas de lois contre la sottise. Mais il n’y a pas de lois non plus pour y obliger ceux qui gardent leur bon sens. J’aime la reine, je le dis.

UN ÉTUDIANT

Je crois bien : elles sont de moitié ensemble. Elles ont toutes deux le comte d’Artois pour amant.

DEUX OUVRIERS

Quel fil ! ça parle tout seul ! — Elle est en gueule comme personne.

DESMOULINS

Citoyens, on ne peut demander à une reine de parler contre la royauté. La vraie reine, la voici : Les autres sont reines de pacotille, monarques fainéants. Leur seule utilité est de pondre un dauphin. Une fois le petit éclos, il n’y a plus rien à en faire. Elles vivent à nos dépens, et nous coûtent fort cher. Le plus sage serait de renvoyer cette volaille autrichienne à son poulailler, d’où on la fit venir à grands frais, comme s’il manquait de filles en France pour faire des enfants. — Parlez-moi des reines de théâtre. Celles-là sont faites pour le bonheur du peuple. Pas une heure de leur vie qui ne soit à notre service. Pas un pouce de leur personne qui ne soit pour notre plaisir. C’est notre chose, notre bien, notre propriété nationale. Par Vénus aux belles joues, défendons-la, et crions tout d’une voix : Vive la reine, la vraie, celle-ci, vive la Contat !

Applaudissements et rires.

LA FOULE

Vive la reine Contat !

LA CONTAT

Merci. — A Desmoulins. Donnez-moi le bras, vous ; vous êtes plus gentil que les autres. — M’avez-vous assez regardée ? C’est bon, laissez-moi passer. Si vous voulez me revoir, vous connaissez le chemin du théâtre. — Comment vous appelez-vous ?

DESMOULINS

Camille Desmoulins. — Imprudente ! Je vous l’avais dit. N’avez-vous pas eu peur ?

LA CONTAT

Peur de quoi ?

DESMOULINS

Ils ont failli vous tuer.

LA CONTAT

Allons donc ! Ils crient toujours, ils ne font jamais de mal.

DESMOULINS

O aveugle ! On a bien raison de dire que le mépris du danger n’est que l’ignorance du danger.

LA FOULE

Une petite femme qui n’a pas froid aux yeux. — Non, cristi, ni ailleurs.

UN OUVRIER

C’est égal, mademoiselle, ce n’est pas bien de vous mettre contre les pauvres gens comme nous, avec les exploiteurs.

LE MANIAQUE

Parbleu ! Une accapareuse !

LA CONTAT

Comment ! Une accapareuse !

LE MANIAQUE

Regardez-moi cette perruque.

LA CONTAT

Eh bien ?

LE MANIAQUE

Cette quantité de poudre ! Avec la farine qui passe sur la nuque de ces désœuvrées, on aurait de quoi nourrir tous les pauvres de Paris.

LA CONTAT

Si j’étais Celui qui tirait de sept petits poissons secs le repas de quatre mille hommes, je me ferais un plaisir de nourrir le peuple avec la poussière de mes cheveux. Faute de mieux, je tâche de tromper sa faim en réjouissant ses yeux.

DEUXIÈME OUVRIER

Laissez ce maniaque tranquille. Mais si vous avez bon cœur, mademoiselle, — et cela se voit dans vos yeux, — comment pouvez-vous défendre les brigands qui veulent notre mort ?

LA CONTAT

Ta mort, mon pauvre ami ! Qui parle de cela ?

UN ÉTUDIANT

Mais vous ne savez donc rien ? Tenez, voici une nouvelle lettre de l’homme de l’Autrichienne, le maréchal des jésuites, le vieil assassin, l’âne chargé d’amulettes, de reliques, de médailles, le de Broglie ! Savez-vous ce qu’il écrit ?

LA FOULE

Lisez ! Lisez !

L’ÉTUDIANT

Ils ont fait une conspiration. Ils veulent briser nos États Généraux, enlever nos députés, les jeter en prison, expulser notre Necker, vendre la Lorraine à l’Empereur pour avoir de l’argent et pour payer leurs troupes, bombarder Paris, écraser le peuple. Le complot est pour cette nuit.

GONCHON

Avez-vous entendu ? En avez-vous assez, ou vous en faut-il davantage encore pour vous secouer ? Merci de ma vie ! Est-ce que nous allons nous laisser égorger comme des cochons ? Ah ! nom de nom ! Ah ! nom de nom ! — Aux armes ! — Heureusement que nous avons un protecteur tout prêt, et qu’il veille sur nous. Vive Orléans !

LES GENS DE GONCHON

Vive Orléans !

LA FOULE

Aux armes ! Marchons sur eux !

MARAT, surgissant sur une chaise ; petit, nerveux, agité, se dressant sur la pointe de ses pieds, quand il enfle la voix.

Arrêtez ! — Malheureux, où courez-vous ? Ne voyez-vous pas que les égorgeurs n’attendent qu’un soulèvement de Paris, pour y déchaîner leur rage ? N’écoutez pas ces perfides conseils. Ce sont des ruses scélérates pour consommer votre perte. — Oui, toi, toi, qui excites ce peuple, qui te prétends un patriote, qui me dit que tu n’es pas un agent du despotisme, chargé de provoquer les bons citoyens, et de les livrer aux hordes de Versailles ? Qui es-tu ? D’où sors-tu ? Qui répond de toi ? Je ne te connais pas, moi.

GONCHON

Je ne te connais pas non plus.

MARAT

Si tu ne me connais pas, c’est que tu es un scélérat. Je suis connu partout où est la misère et la vertu. Je passe mes nuits à soigner les malades, mes jours à veiller sur le peuple. Je me nomme Marat.

GONCHON

Je ne te connais pas.

MARAT

Si tu ne me connais pas, tu me connaîtras bientôt, traître ! — O peuple crédule, peuple absurde, ouvre donc les yeux ! Sais-tu seulement où tu es ? Quoi ! C’est ici que tu te réunis pour rêver et accomplir ta liberté ? Mais regarde, regarde ! C’est ici le repaire de tous les exploiteurs, de tous les désœuvrés, des banquiers escrocs, des voleurs, des prostituées, des mouchards déguisés, des suppôts de l’aristocratie !

Protestations et hurlements d’une partie de la foule, qui crie : A bas ! en montrant le poing.

DESMOULINS

Bravo, Marat ! Bien touché !

LA CONTAT

Qui est ce sale petit homme qui a de si beaux yeux ?

DESMOULINS

Un médecin journaliste.

UNE AUTRE PARTIE DE LA FOULE

Continuez ! Elle applaudit.

MARAT

Que m’importent les clameurs de ces traîtres, ces complices de la famine et de la servitude ? Ils vous volent ce qui vous reste d’argent avec le jeu, de vigueur avec les filles, de bon sens avec l’eau-de-vie. — Idiots ! et vous venez vous mettre dans leurs mains, leur apporter vos secrets, vous livrer tout entiers ! Mais derrière chaque pilier, à chaque coin de café, à vos côtés, à votre table, un espion vous écoute, vous observe, note ce que vous dites, prépare votre perte. Fuyez cette sentine, vous qui voulez être libres ! Avant d’engager le suprême combat, commencez par faire le compte de vos forces. Où sont vos armes ? Vous n’en avez pas. Forgez des piques, fabriquez des fusils. — Où sont vos amis ? Vous n’en avez pas. Votre voisin vous trompe. Celui qui vous donne la main, peut-être vous trahit. Vous-mêmes, êtes-vous sûrs de vous-mêmes ? Vous êtes en guerre avec la corruption, et vous êtes corrompus. — Huées du peuple. Vous protestez ? Si l’aristocratie vous offrait de l’or et de la ripaille, osez me jurer que vous ne deviendriez pas tous des aristocrates ! Vous ne m’imposerez pas silence. Vous entendrez la vérité. Vous êtes trop habitués aux flatteurs qui vous courtisent et vous trahissent. Vous êtes vains, vaniteux, frivoles ; vous n’avez ni force, ni caractère, ni vertu. Toute votre vigueur se dépense en discours. Vous êtes mous, incertains, sans volonté ; vous tremblez devant le bout d’un fusil…

LA FOULE

Assez ! Assez !

MARAT

Vous criez : Assez ! Et je le crie avec vous, je le crie plus fort que vous. Assez de vices, assez de sottises, assez de lâchetés ! Recueillez-vous, surveillez-vous, épurez-vous, retrempez vos âmes, ceignez vos reins ! — O mes concitoyens, je vous dis vos vérités un peu durement ; mais c’est que je vous aime !

LA CONTAT

Regardez ! Il pleure maintenant.

MARAT

On vous donne de l’opium. Moi, je verse de l’eau-forte dans vos blessures, et j’en verserai jusqu’à ce que vous soyez pleinement rentrés dans vos droits et dans vos devoirs, jusqu’à ce que vous soyez libres, jusqu’à ce que vous soyez heureux. Oui, en dépit de votre légèreté, vous serez heureux, vous serez heureux, ou je ne serai plus !

Il finit, les joues couvertes de larmes, la voix coupée par ses sanglots.

LA CONTAT

Ses joues ruissellent de larmes. Ah ! qu’il est drôle !

LE PEUPLE, moitié riant, moitié acclamant

Voilà un ami du peuple ! Vive Marat !

Ils l’entourent, le soulèvent malgré lui, le mettent sur leurs épaules, bien qu’il se débatte, et ils le promènent quelques pas, secoué de tremblements convulsifs, de grosses larmes coulant le long de ses joues.

HULIN, remarquant une petite fille qui regarde Marat avec des yeux pleins de larmes

Eh ! petite, qu’as-tu ? Tu pleures aussi ?

La petite s’écarte avec brusquerie, sans répondre, et ne détourne pas les yeux de Marat, que ses porteurs posent à terre. Elle court à lui.

LA PETITE JULIE, à Marat, joignant les mains

Ne pleurez pas, ne pleurez pas !

MARAT, regardant la petite

Qu’as-tu, petite fille ?

JULIE

Ne soyez pas malheureux, je vous en prie, je vous en prie !… Nous serons meilleurs, oui, je vous promets, nous ne serons plus lâches, nous ne mentirons plus, nous serons vertueux, je vous jure !…

La foule rit et regarde. Hulin fait signe à ses voisins de faire silence, pour ne pas troubler la petite. Marat, qui s’est assis, change brusquement d’expression en l’écoutant. Sa figure s’éclaire. Il regarde l’enfant avec une grande douceur, lui prend les mains.

MARAT

Pourquoi pleures-tu ?

JULIE

Parce que vous pleurez.

MARAT

Est-ce que tu me connais ?

JULIE

Quand j’étais malade, vous m’avez soignée.

MARAT, l’attire doucement vers lui, la regarde dans les yeux, lui écarte les cheveux

Tu te nommes Julie. Ta mère est blanchisseuse. Tu as eu la rougeole, cet hiver. Tu avais peur. Tu criais dans ton lit que tu ne voulais pas mourir. Elle détourne la tête, il la serre contre sa poitrine, en souriant. N’aie pas honte. — Tu me comprends donc, toi ? Tu es avec moi ? Sais-tu seulement ce que je veux ?

JULIE

Oui, je veux aussi…

Le reste de sa phrase se perd dans un balbutiement.

MARAT

Qu’est-ce que tu veux ?

JULIE, relevant la tête et parlant avec une conviction qui fait sourire

La liberté.

MARAT

Pour quoi faire ?

JULIE

Pour la donner.

MARAT

A qui ?

JULIE

Aux malheureux qui sont enfermés.

MARAT

Où donc ?

JULIE

Là-bas, dans la grande prison. Ceux qui sont seuls toute leur vie, qui ne voient plus personne, que tout le monde oublie.

La foule a changé d’attitude. — Elle écoute, brusquement devenue sérieuse ; quelques-uns froncent le sourcil ; ils ne se regardent pas entre eux ; ils ont les yeux fixés à terre, et semblent parler seuls.

MARAT, surpris

D’où sais-tu cela, petite ?

JULIE

Je sais… On me l’a dit… J’y pense souvent, la nuit.

MARAT, doucement, lui caressant la tête

Il faut dormir, la nuit.

JULIE, après un silence de quelques instants, prenant avec vivacité la main de Marat

Nous les délivrerons, n’est-ce pas ?

MARAT

Comment ?

JULIE

Il n’y a qu’à aller tous ensemble.

LA FOULE, riant

Voilà ! Ce n’est pas plus difficile que cela !

La petite lève les yeux, voit brusquement le cercle de têtes curieuses, qui l’entourent et la regardent. Elle est intimidée, et se cache la figure dans un de ses bras, appuyé sur la table de Hulin.

LA CONTAT

Est-elle gentille !

MARAT, la regarde

O sainte vertu de l’enfance, pure étincelle de bonté, comme ta lumière repose, comme le regard se détend dans tes regards innocents ! Ah ! que le monde serait sombre sans les yeux des enfants !

Il va gravement vers l’enfant, lui prend la main qui pend le long du corps, et l’embrasse.

UNE FEMME DU PEUPLE, arrivant

Julie ! — Comment ! tu es ici ? — Que fait-elle au milieu de tout ce monde ?

DESMOULINS

Elle haranguait la foule.

On rit.

LA MÈRE

Mon Dieu ! Elle, si timide ! Qu’est-ce donc qui l’a prise ?

Elle va vers Julie ; mais dès qu’elle veut toucher la petite, celle-ci se sauve sans parler, avec une sauvagerie enfantine.

LA FOULE, riant et frappant des mains

Sauve-toi, vermisseau !

On entend de grands cris au fond du jardin.

LA FOULE

Venez donc ! Venez donc ! — Qu’est-ce qu’on voit ? — On baigne une comtesse !

LA CONTAT

On baigne une comtesse ?

LA FOULE

Elle a injurié le peuple ; on la trempe dans le bassin.

LA CONTAT, au bras de Desmoulins, riant

Courons vite ! Dieu ! que c’est amusant !

DESMOULINS

Le premier spectacle de l’Europe !

LA CONTAT

Insolent ! — Et la Comédie !

Ils sortent en riant. Le peuple court au dehors, en criant et riant. Marat et Hulin restent seuls au premier plan, l’un debout, l’autre assis à une table de café. — Une foule compacte occupe tout le fond de la scène, quelques-uns debout sur des chaises, tous regardant ce qui se passe dans le jardin. Des promeneurs continuent de circuler sous les galeries, au second plan.

MARAT, montrant le poing à la foule

Histrions ! — Ce n’est pas la liberté qu’ils cherchent, c’est la comédie ! Dans un jour où leur vie à tous est en jeu, ils ne pensent qu’à se donner en spectacle les uns aux autres. J’ai assez de ce peuple. Ses soulèvements ne sont qu’un tissu de pantalonnades. Je ne veux plus les voir. Ah ! vivre enfermé dans une cave, muré aux bruits du dehors, afin que la bassesse du monde n’arrive plus jusqu’à moi !

Il s’assied, la tête dans ses mains.

HULIN, tranquillement assis, et fumant, regarde Marat avec un flegme un peu ironique

Allons, monsieur Marat, ne vous découragez pas. Cela en vaut-il la peine ? Ce sont de grands enfants qui jouent. Vous les connaissez comme moi. Il n’y a rien de sérieux dans tout cela. Pourquoi le prendre au tragique ?

MARAT, relevant la tête et le fixant durement

Qui es-tu, toi ?

HULIN

Je suis de votre pays, de Neuchâtel en Suisse. Vous ne me remettez pas. Moi, je vous connais bien. Je vous ai vu tout enfant, à Boudry.

MARAT

Tu es Hulin, Augustin Hulin ?

HULIN

Vous y êtes.

MARAT

Que fais-tu ici ? Tu étais horloger à Genève.

HULIN

J’étais tranquille, là-bas. Mais je comptais sans mon frère, un drôle, qui s’est lancé dans des spéculations, de louches entreprises, où il a engagé sa signature. Naturellement, il s’est avisé de mourir ensuite, laissant sa femme et un enfant de trois ans sans ressources. J’ai vendu ma boutique pour les tirer d’affaire ; et je suis venu à Paris, où je suis entré au service du marquis de Vintimille.

MARAT

Je ne m’étonne plus de tes lâches paroles. Tu es un domestique.

HULIN

Et quel mal y a-t-il ?

MARAT

N’as-tu pas honte de servir un homme comme toi ?

HULIN

Il n’y a aucune honte à cela. Nous servons tous, chacun à notre manière. N’êtes-vous pas médecin, monsieur Marat ? Vous passez vos journées à examiner les plaies, à les panser de votre mieux. Vous vous couchez fort tard, vous vous levez dans la nuit à l’appel de vos clients. N’est-ce point là servir ?

MARAT

Je ne sers point un maître, je sers l’humanité. Mais toi, tu t’es fait le valet d’un homme corrompu, un misérable aristocrate.

HULIN

Ce n’est pas parce qu’il est corrompu, qu’il n’a pas besoin de service. Vous ne demandez pas à ceux que vous soignez s’ils sont bons ou mauvais. Ce sont des hommes, c’est-à-dire de pauvres diables comme nous. Quand ils ont besoin d’un coup de main, il faut le leur donner sans marchander. Mon maître, comme tant d’autres, est atrophié par la richesse. Il ne peut se suffire à lui-même ; il lui faut cinquante bras pour le servir. Moi, j’ai trois fois plus de force qu’il ne m’en faut pour moi-même ; je ne sais à quoi l’employer. De temps en temps, j’ai envie de briser quelque chose pour me soulager. Puisque cet imbécile a besoin de ma force, je la lui vends. Nous sommes quittes. Je lui fais du bien, et à moi aussi.

MARAT

Tu vends aussi ton âme libre, ta conscience.

HULIN

Qui parle de cela ? Je défie bien qui que ce soit de me la prendre.

MARAT

Tu te soumets pourtant. Tu ne dis point ta pensée.

HULIN

Qu’ai-je besoin de la dire ? Je la connais. Bon pour ceux qui n’en sont point sûrs, de la crier aux vents. Ce n’est pas pour les autres que je pense, c’est pour moi.

MARAT

Rien n’est à toi de ce qui est en toi. Tu ne t’appartiens pas. Tu es solidaire du monde. Tu lui dois ta force, ta volonté, ton intelligence, — si peu que tu en aies.

HULIN

La volonté et l’intelligence ne sont pas une monnaie qui se donne. L’ouvrage qu’on fait pour les autres est de l’ouvrage mal fait. Je me suis fait libre. Qu’ils fassent comme moi.

MARAT

Je reconnais bien là mes odieux compatriotes. Parce que la Nature leur a donné une taille de six pieds et des muscles de brute, ils se croient le droit de mépriser ceux qui sont faibles et malades. Et quand, après avoir travaillé leurs champs et rentré leurs récoltes, ils s’asseyent à leur porte, en suçant pendant des heures une pipe dont la dégoûtante fumée achève d’assoupir leur morne conscience, ils croient leur devoir accompli, et disent aux malheureux qui leur tendent la main : « Tu n’as qu’à faire comme moi. »

HULIN, tranquillement

Vous me connaissez à merveille. C’est ainsi que je suis. — Il rit dans sa barbe.

HOCHE, arrivant. Il est en costume de caporal des garde française. Il porte des habits sur son bras. — A Marat

Ne le crois donc pas, citoyen. Il est calomnié. Il ne voit pas une infortune sans lui tendre la main. L’autre semaine, il s’est mis à notre tête, pour délivrer mes camarades, les garde française, emprisonnés à l’Abbaye par les aristocrates.

HULIN, sans se retourner, lui tend la main par dessus son épaule

C’est toi, Hoche ? Qui te demande ton avis ? — Ce sont des balivernes. Je le disais tout à l’heure : ma force me gêne parfois ; alors j’enfonce une porte, ou je démolis un mur. Parbleu ! quand je vois un homme se noyer, je lui tends aussi la main : cela ne se raisonne pas. Mais je ne suis pas à l’affût des gens qui se noient ; ni surtout, je ne vais pas les jeter à l’eau d’abord, comme ces faiseurs de révolutions, pour les sauver après.

MARAT

Tu as honte du bien que tu fais. Je hais les fanfarons de vice. — Il lui tourne le dos. — A Hoche. Et toi, que portes-tu là, sur ton bras ?

HOCHE

Des gilets que j’ai brodés, et que je tâche de vendre.

MARAT

Belle tâche pour un soldat ! Tu couds des habits ?

HOCHE

Cela vaut toujours autant que d’en découdre.

MARAT

Tu ne rougis pas de voler leur métier aux femmes ? — Et voilà ce dont tu t’occupes ! Tu penses à ton commerce, tu supputes tes gains, tu amasses des écus, quand Paris va s’écrouler dans le sang !

HOCHE, tranquille et un peu dédaigneux

C’est bon, nous avons le temps. Chaque chose en son lieu.

MARAT

Ton cœur est froid. Ton pouls bat lentement. Tu n’es pas un patriote. — A Hulin. Quant à toi, tu es plus coupable qu’un mauvais homme. Ta nature était saine, ton instinct te portait au bien, et c’est volontairement que tu les pervertis. — O Liberté ! voilà tes défenseurs. Indifférents à tes dangers, ils ne feront rien pour les combattre. — Eh bien, moi, moi, quand je resterais seul, je ne t’abandonnerai pas. Je veillerai sur ce peuple. Je le sauverai malgré lui. — Il sort.

HULIN, sans quitter sa place, ni sa pipe, le regarde partir, en riant sous cape

Un joyeux compère ! Il voit le monde en rose. — C’est un médecin de mon pays. On sent qu’il a l’habitude d’expédier les gens. Son métier ne lui suffisait plus. Afin d’aller plus vite en besogne, il s’est mis en tête de soigner l’humanité.

HOCHE, suivant des yeux Marat, avec un mélange de pitié et d’intérêt

Un honnête homme. Les souffrances du monde résonnent trop fort en lui ; elles troublent son jugement. Il est malade de vertu.

HULIN

D’où le connais-tu ?

HOCHE

J’ai lu ses livres.

HULIN

Tu as du temps à perdre. Où les as-tu trouvés ?

HOCHE

Je les ai achetés avec le produit de ces gilets, qu’il me reprochait si âprement.

HULIN, le regardant

Montre un peu. Qu’as-tu là ? tu t’es encore battu ?

HOCHE

Ma foi, oui.

HULIN

Sauvage ! — Où as-tu attrapé cela ?

HOCHE

Place Louis XV. Je passais. L’arrogance de ces Allemands, campés dans mon Paris, m’a porté sur les nerfs. Je n’ai pu m’empêcher d’aller leur rire au nez. Ils sont tombés sur moi, toute une bande. Le peuple m’a dégagé. Mais j’en ai toujours salé un ou deux, pour ma part.

HULIN

Voilà une belle équipée ! Cela te coûtera cher.

HOCHE

Bah ! — Rends-moi un service, Hulin. Lis-moi cette lettre.

HULIN

Une lettre à qui ?

HOCHE

Au Roi.

HULIN

Au Roi ? Tu écris au Roi, toi ?

HOCHE

Pourquoi n’écrirais-je pas au Roi ? Il a des yeux pour lire, j’imagine, et une raison pour comprendre. Il est fils d’Adam comme moi. Si je puis lui donner un bon conseil, pourquoi me serait-il défendu de le lui donner, et à lui de le suivre ?

HULIN, gouailleur

Et qu’est-ce que tu lui dis, au Roi ?

HOCHE

Voilà : je lui dis de renvoyer ses troupes, de venir à Paris, seul, et de faire lui-même la Révolution.

Hulin rit bruyamment.

HOCHE, souriant

Je te remercie de ton avis ; tes raisons sont excellentes, et même communicatives ; mais ce n’est pas ton avis que je te demande.

HULIN

Que veux-tu donc ?

HOCHE, embarrassé

C’est pour le style, vois-tu. L’orthographe… Je n’en suis pas très sûr. Alors…

HULIN

Si tu crois qu’il va te lire !

HOCHE

N’importe.

HULIN

C’est bon, je t’arrangerai cela.

HOCHE

Ah ! Hulin, que tu es heureux d’avoir eu de l’instruction ! Moi, j’ai beau travailler maintenant, je ne regagnerai jamais les années perdues.

HULIN

Naïf ! — Et tu comptes sur cette lettre ?

HOCHE, de bonne humeur

A dire vrai, je n’y compte pas beaucoup. — Et pourtant, il serait si facile, à tous ces animaux qui gouvernent l’Europe, d’être grands à bon marché, simplement en appliquant à leur gouvernement la raison, le sens commun, la morale ordinaires ! Tant pis pour eux ! S’ils ne le font pas, on le fera sans eux.

HULIN

Au lieu de songer à réformer le monde, tu ferais mieux de chercher les moyens de te tirer d’affaire. Tu vas être dénoncé, tu l’es déjà sans doute. Sais-tu ce qui t’attend, à ta rentrée à la caserne ?

HOCHE

Oui ; mais sais-tu ce qui attend la caserne, à ma rentrée ?

HULIN

Quoi ?

HOCHE

Tu verras.

HULIN

Que médites-tu encore ? Tiens toi tranquille un peu. Tu trouves qu’il n’y a pas assez de désordre déjà ?

HOCHE

Quand l’ordre est l’injustice, le désordre est déjà un commencement de justice.

HULIN

La justice ! La justice est de ne pas demander aux choses ce qu’elles ne peuvent pas donner. On ne refait pas le monde, il n’y a donc qu’à l’accepter. Pourquoi vouloir l’impossible ?

HOCHE

Mon pauvre Hulin, sais-tu seulement tout ce qui est possible ?

HULIN

Que veux-tu dire ?

HOCHE

Que ce peuple fasse seulement ce qu’il peut faire, et tu verras si l’on ne refait pas le monde.

HULIN

Si tu aimes à te duper, je n’ai rien à dire, garde tes illusions.

HOCHE

Arrache-les sans crainte, ne cherche pas à me ménager. Je déteste le mensonge avec soi-même, l’idéalisme poltron, qui se met un bandeau sur les yeux pour ne pas voir le mal. Je le regarde, et il ne me trouble pas. Je connais aussi bien que toi cette pauvre foule si peu sûre, qui croit ce qu’on lui dit, qui est la proie de ses passions, qui s’épouvante d’une ombre, qui oublie sa propre cause, et trahit ses amis.

HULIN

Eh bien ?

HOCHE

La flamme aussi est capricieuse, et tremble ; un souffle la tord, la fumée l’enveloppe. Elle brûle cependant, et monte vers le ciel.

HULIN

Comparaison n’est pas raison. Regarde-moi ce ramassis de désœuvrés, de bavards, ce petit avocat brouillon, cette grande fille qui n’aime que crier, ces vieux enfants fanfarons et peureux !… Croire au peuple ! la bonne duperie ! — Ne compte pas sur les autres : voilà ma règle dans la vie. Rends-leur service toutes les fois que tu peux, mais n’attends rien d’eux. — J’ai une bonne tête et de bons poings. Voilà en quoi je crois : en moi.

HOCHE

Tu es un solide compagnon ; mais il y a plus de force, plus de bon sens, plus même de sens moral dans cette masse obscure que dans un d’entre nous. Nous ne sommes rien sans le peuple. N’as-tu jamais senti son bouillonnement en toi ? D’où me vient ce besoin de justice, ces aspirations au bonheur du monde, cette émotion qui m’étreignait, enfant, et que je ne comprenais pas, quand nous arrivaient les nouvelles de l’Amérique soulevée contre la barbarie anglaise, l’ivresse qui me montait à la tête, il y a quinze jours, lorsque nos députés faisaient le serment héroïque de ne se séparer point, qu’ils n’eussent fait le monde libre ?

HULIN

De toi, parbleu.

HOCHE

Tu ne comprends pas. C’était une force qui dépassait mille fois la mienne, qui faisait éclater ma poitrine. Elle ne venait pas de moi. Elle soufflait en moi. Et je l’ai sentie aussi chez d’autres humbles gens, des ouvriers, des soldats comme moi. Tu n’es pas de ce peuple, tu ne sais pas lire en lui. Lui-même ne sait pas bien. La misère, l’ignorance, la faim, les soucis contre qui il se débat, ne lui laissent pas le temps ni la force de se connaître. Il voit ; mais il croit qu’il rêve, et ses yeux las ne peuvent fixer ce qu’il voit. Il sent gronder sa force ; mais il en doute, elle lui fait peur. Que ne pourrait-il, s’il savait ? Que ne fera-t-il, quand il saura ?

HULIN

Et quelle pensée commune peut mener ce chaos ?

HOCHE

La Nécessité. Un moment vient où toutes les forces tendues aboutissent à l’action. Un geste suffit alors pour précipiter les mondes.

HULIN, lui frappe sur l’épaule

Tu es un ambitieux. Tu rêves de dominer le peuple.

HOCHE

Stupide colosse ! Voilà une belle ambition ! Tu me crois l’âme d’un caporal ? Il regarde son uniforme.

HULIN

Tu fais le dégoûté ? Qu’as-tu donc ? Tu as l’air tout joyeux aujourd’hui. Es-tu promu sergent ?

HOCHE, hausse les épaules

Il y a de la joie dans l’air.

HULIN

Tu n’es pas difficile. La famine. Le massacre imminent. Ton peuple sur le point d’être écrasé par la force brutale… Toi-même, que vas-tu faire ? Tu es l’esclave de tes chefs. Il te faudra marcher contre ce que tu aimes, ou te faire tuer avec lui.

HOCHE, sourit

C’est bien.

HULIN

Tu trouves cela bien ? Le tonnerre suspendu ; tout prêt à s’écrouler ?…

HOCHE, rit, puis :

Oui.

HULIN, le regarde

Tu crois à ton étoile ?

HOCHE, secoue la tête en riant

Mon étoile ? non, Hulin, je n’y crois pas. Les étoiles, cela est fait pour les fainéants, les aristocrates. (1) Les pauvres garçons comme moi n’en ont pas. — Ne sais-tu pas comment j’ai vécu jusqu’ici ? J’ai eu la souffrance pour marraine. Orphelin en naissant, je n’ai jamais vu ma mère. Sans ma vieille tante, la marchande de légumes, j’eusse été élevé dans quelque hospice hypocrite, ou livré à mes mauvais instincts. Grâce à elle, j’ai connu la misère laborieuse qui trempe l’âme. Grâce à elle, j’ai connu

(1) Le récit qui suit est presque entièrement coupé pour la représentation.

les énergies d’acier, et les vertus silencieuses de ce peuple, que tu dédaignes de la table d’un café. — Brave vieille, écrasée de fatigue, et n’ayant pas, après toute une vie de travail, son pain assuré pour plus d’une demi-semaine, condamnée jusqu’au dernier jour à pousser sa petite voiture, par le vent ou la neige, avec ses doigts goutteux, et le sifflement de sa poitrine asthmatique, qui l’obligeait à s’arrêter constamment pour souffler, — et sa bonne figure rouge et riante, — car avec tout cela elle était gaie, Hulin. Tu penses si j’ai eu hâte de trouver un emploi qui la déchargeât de moi ! Je commençai ma carrière comme palefrenier. Je deviendrais général, que je n’aurais pas autant de joie que le jour où j’ai pu gagner mon pain pour la première fois. Bah ! Ce n’a pas été la plus mauvaise période de ma vie. Encore aujourd’hui, je ne pense pas à ma vieille écurie, sans reconnaissance. J’y ai vécu de fameuses heures. C’est là que j’ai lu Rousseau. J’avais ramassé dans le ruisseau un volume dépareillé, des feuilles arrachées d’un volume, sales et déchirées (je ne m’en séparerai jamais). — Un dimanche, — mes camarades étaient sortis, — seul, couché sur la paille, aux pieds des chevaux, je lus, — non, ce n’est pas lire, — j’entendis cette voix d’un demi-dieu. Tout disparut. Par dessus Versailles, le souffle de la Nature me frappa au visage. Par delà ces maîtres, l’homme m’apparut. Et au dedans de moi-même, dans ma misère et ma solitude, je vis ma conscience divine, ma grandeur éternelle. Je m’arrêtai, je ne pouvais plus lire ; j’entendais les coups de mon sang, accourant de tout mon être et assaillant mon cœur, à l’appel de cette musique héroïque. Un fleuve coulait à travers mon corps. Je me levai, riant et pleurant à la fois. Je criais, j’étreignais l’air avec mes bras, j’embrassai mes chevaux ; j’aurais embrassé le monde. — Quand je pense, Hulin, que cet homme qui nous apporta tant de joie, a vécu malheureux, pauvre, errant, persécuté, trahi par ses amis, bafoué par la sotte ironie, aigri par le chagrin, et se croyant haï et rejeté par tous les hommes… je me sens presque honteux, comme si j’étais responsable de cette honte… Ah ! que n’ai-je été là, pour le défendre contre cette canaille ! — Vois-tu, c’est en souvenir de lui, que j’ai de la sympathie pour ce pauvre Marat, malgré ses violences et ses égarements. Il souffre comme lui, comme tous ceux qui aiment trop l’ingrate espèce humaine. — Moi-même, je ne suis pas toujours aussi calme que j’en ai l’air ; et quand je ris, c’est parfois au moment où j’étrangle la colère et les doutes qui grognent en moi. Enfermé depuis cinq ans dans le triste métier, où m’a fait tomber l’infâme supercherie des sergents recruteurs, je le fais de mon mieux, parce que, où qu’on soit, il y a du bien à faire, et les moyens de se faire grand. Mais tu peux croire que ce n’est pas d’un cœur impassible que je subis les hontes de cette vie, et l’odieux arbitraire, auquel je suis livré. — Que veux-tu ? Après tout ce que j’ai vu, on finit par se cuirasser contre le mal. En ce moment, je sors à peine du cachot où m’a fait jeter la calomnie d’un dénonciateur. J’y suis resté trois mois, oublié dans la plus horrible misère, pourrissant sur l’ordure. J’y serais mort, si j’étais capable de mourir ; car la Nature prévoyante a cimenté mon corps, de façon à résister aux boulets de la Destinée. — Voici cinq ans que je peine ; je suis encore caporal, et je n’ai aucun espoir de sortir de cette impasse ; car on nous défend jusqu’à la pensée de nous élever un jour. — Voilà mon étoile, Hulin. Non, la vie m’est dure ; et elle me le sera toujours, je le sens bien. Je ne suis pas de ceux qui naissent avec la chance. N’importe. Je ne mets pas ma confiance dans les étoiles filantes. Tout mon recours est en moi. Cela suffit. Le mal peut se déchaîner sur moi et autour de moi ; les victoires de l’injustice, les crimes de la force et de la richesse, les folies dont la superstition abêtit l’esprit humain, ne me troubleront pas, car la lumière est là, — Il montre sa poitrine, et dans le cœur de mes frères, malheureux comme moi. Rien ne l’éteindra ; elle fermente à travers la matière informe, elle organise le chaos. Elle conquiert le monde, et ne se hâte point, ayant l’éternité. Je ne suis pas impatient. La victoire vient. — Regarde les nuages. Tu as peur de l’orage ? C’est au milieu des tempêtes, qu’éclate le feu du ciel. Gronde donc, tonnerre ! Brûle la nuit, Vérité !

HULIN

Je ne crains pas l’orage. Tout ce que je t’ai dit, camarade, ne me rend pas plus timide. Je ne tiens pas au succès, et je n’ai pas peur pour ma peau. Mais je n’y vois goutte. Si tu as de meilleurs yeux, montre-moi le chemin. Partout où il y aura des coups de poing à donner, tu peux être sûr que je les donnerai juste et bien. Conduis-moi. Que faut-il faire ?

HOCHE

Point de plan d’avance. Surveille l’événement ; et quand il sera là, empoigne sa crinière, et monte sur son dos. — En attendant, faire ce qu’on fait. — Vendons nos gilets.

La foule fait de nouveau irruption sur le théâtre, en s’annonçant par des rires et des cris. Un gamin de cinq à six ans est porté sur les épaules d’un grand diable de crocheteur. La Contat, Desmoulins, et la foule, les suivent en riant.

L’ENFANT, criant d’une voix aiguë

A bas les aristos, aristocrocs, aristocrânes, aristocruches, les aristocrossés !

HULIN

A quoi jouent-ils maintenant ? — Ah ! c’est leur grand passe-temps. Ils jugent les aristocrates.

LE CROCHETEUR

Attention, la voix du Peuple ! A quoi condamnons-nous… Holà ! monsieur ! est-ce que tu ne m’entends pas, Léonidas ?… A quoi condamnons-nous d’Artois ?

L’ENFANT, de sa voix pointue

Au carcan !

LE CROCHETEUR

Et la Polignac ?

L’ENFANT

A la fessée !

LE CROCHETEUR

Et Condé ?

L’ENFANT

A la potence !

LE CROCHETEUR

Et la Reine ?

L’ENFANT

Au bordel !

La foule éclate de rire et acclame le petit, qui répète plus fort, de sa voix perçante, — tout gonflé de son succès. Le crocheteur continue son chemin avec lui.

LA CONTAT

Ah ! le mignon ! Il est à croquer !

DESMOULINS

Croquons le marmot ! Bravo, la terreur des aristos ! — Messieurs, le jeune Léonidas a oublié un de nos amis, M. de Vintimille, marquis de Castelnau.

HULIN, à Hoche

Écoute, c’est de mon patron qu’on parle.

DESMOULINS

Nous lui devons bien quelque chose. Le maréchal vient de le nommer à la garde de la Bastille, avec M. de Launey ; et il s’est engagé à ce qu’en moins de deux jours, nous allions demander grâce, pieds nus et la corde au cou. Je propose que l’un de nous fasse don de sa corde à cet ami du peuple.

LA FOULE

Qu’on le brûle ! — Il habite près d’ici. — Qu’on brûle sa maison, ses meubles, sa femme, ses enfants !

VINTIMILLE, paraissant au milieu de la foule, froid et ironique

Messieurs…

LA CONTAT

Ah ! mon Dieu !

HULIN

Hoche ! — Il saisit Hoche par le bras.

HOCHE

Qu’est-ce que tu as ?

HULIN

C’est lui.

HOCHE

Qui ?

HULIN

Vintimille.

HOCHE

Vintimille ?

Hulin fait signe que oui.

VINTIMILLE

Messieurs, le tapissier de M. de Vintimille demande la parole.

LA FOULE

La parole au tapissier !

VINTIMILLE

Messieurs, vous avez bien raison de vouloir brûler ce méchant aristocrate, qui se rit de vous, qui méprise le peuple, et qui va répétant qu’il faut fouailler les chiens, quand ils montrent les dents. Brûlez, messieurs, brûlez, ne lui faites grâce de rien. Mais, s’il vous plaît, que les éclats d’une fureur si juste n’aillent point se retourner contre vous-mêmes, et prenez garde de confondre dans une même destruction votre bien et le sien. Et tout d’abord, messieurs, est-il juste de ruiner à la fois M. de Vintimille et ceux qui le ruinent, j’entends ses créanciers. Permettez que je demande grâce, au moins pour les meubles qui sont à moi, et dont ce fesse-mathieu ne m’a jamais rien payé.

LA FOULE

Oui, oui, reprends tes meubles !

VINTIMILLE

Le succès de ma requête m’encourage, messieurs, à vous en présenter une seconde pour l’architecte de l’hôtel. Pas plus que moi, il n’a réussi à voir la couleur des écus de M. de Vintimille ; et il vous prie de considérer que vous lui feriez un dommage très sensible, en brûlant un immeuble qui est le gage de sa créance.

LA FOULE

Passe encore pour l’hôtel.

VINTIMILLE

Quant à sa femme, messieurs, — pourquoi brûler ce qui vous appartient ? Sa femme est au public. Le roi, la cour, la ville, le clergé, la roture, ont souvent apprécié ses grandes qualités. Esprit libéral et vraiment philosophique, elle ne reconnaît point de privilèges ; les trois ordres sont égaux devant elle ; elle réalise en elle l’union de la nation. Honorons une vertu si rare. Messieurs, grâce pour Madame.

DESMOULINS

Grâce pour Notre Dame !

LA FOULE, riant

Oui, oui, grâce pour la femme !

VINTIMILLE

Enfin… Messieurs, j’abuse…

LA FOULE

Non ! non !…

VINTIMILLE

Enfin, ne frémiriez-vous point, messieurs, en livrant au bûcher les enfants de M. de Vintimille, de faire concurrence à nos tragédiens ordinaires, et d’être infanticides sans le savoir ?

LA FOULE, se tord de rire

Ha ! Ha ! Vivent les bâtards !

VINTIMILLE, changeant de ton à la fin de son discours

Quant à lui, messieurs, pendez-le, taillez-le, brûlez-le ; — et je vous y engage même ; car si vous ne le brûlez point, c’est lui qui vous brûlera.

Il descend de sa chaise, et disparaît dans la foule, qui rit, crie, et l’acclame.

LA CONTAT, va rapidement à Vintimille

Partez vite ! Ils peuvent vous reconnaître.

VINTIMILLE

Tiens, Contat, vous étiez là ? Que faites-vous en si sale compagnie ?

LA CONTAT

Il ne faut pas se moquer des chiens, qu’on ne soit hors du village.

VINTIMILLE

Peuh ! tout chien qui aboie ne mord pas… Venez.

LA CONTAT

Pas maintenant, plus tard.

VINTIMILLE

Rendez-vous à la Bastille.

LA CONTAT

A la Bastille, soit.

Il sort.

HOCHE

Et c’est bien lui, vraiment ? Tu es sûr ?

HULIN

Parbleu !

HOCHE

La canaille ! quelle effronterie !

HULIN

Un mélange de courage et d’ignominie.

HOCHE

Cela se voit souvent chez nos chefs.

HULIN

Celui-là a fait sa fortune en épousant une des catins de l’ancien roi ; et le même homme fit des prouesses à Crefeld et à Rosbach.

HOCHE

Nous le retrouverons bientôt.

UNE VIEILLE MARCHANDE

Mes enfants, qu’est-ce que vous avez donc toujours à parler de brûler, et de pendre, et de tout saccager ? A quoi cela vous avancera-t-il ? Je sais bien que vous n’en ferez rien. Mais alors, pourquoi le dire ? Croyez-vous que cela rendra votre soupe meilleure, d’y faire cuire quelques aristocrates ? Ils s’en iront avec leur argent, et nous serons encore plus malheureux que devant. — Voyez-vous, il faut accepter les choses comme elles sont, et ne pas croire aux menteurs qui prétendent qu’on peut les changer avec des cris. Voulez-vous que je vous dise ? Nous perdons notre temps ici. Il ne se passera rien. Il ne peut rien se passer. On vous menace de la famine, de la guerre, de toute l’Apocalypse. Tout cela, ce sont des inventions de journaux qui n’ont rien à dire, d’agents provocateurs. Il y a un malentendu avec le roi. Mais cela s’arrangera, si nous allons chacun tranquillement à notre besogne. Nous avons un bon roi ; il nous a promis de nous garder notre bon monsieur Necker, qui nous donnera une bonne Constitution. Pourquoi ne pas y croire ? Est-ce que ce n’est pas le bon sens même ? Pourquoi voulez-vous que ce ne soit pas le bon sens qui ait raison ? Moi, j’y crois ; j’ai été aussi badaude que vous ; j’ai perdu quatre heures ici ; je m’en vas vendre mes navets.

LA FOULE, murmure approbatif

Elle a raison. — Tu as raison, la mère. Allons-nous-en chez nous.

HULIN

Que dis-tu de cela ?

HOCHE, souriant

Elle me rappelle ma vieille tante. Elle parlait toujours de patience, au moment où elle allait me calotter.

HULIN

Ce qu’elle dit me semble fort raisonnable.

HOCHE

Je ne demanderais pas mieux que d’y croire ; je trouve si naturel que la raison l’emporte, que, si je m’écoutais, je m’en remettrais à mes ennemis mêmes de la faire triompher. Mais j’ai été trop de fois désabusé par l’expérience ; j’ouvre les yeux, et je vois Gonchon et ses commis, qui s’empressent à fermer leurs boutiques. Ils ne font rien sans motif. J’ai grand peur que ce brusque apaisement ne soit que l’accalmie qui précède les orages, et les crises des malades. Personne n’y croit au fond. Ils sont tous restés, même la vieille. Ils essaient de se faire illusion ; mais ils ne peuvent pas. Ils ont la fièvre. Écoute ce bruit de foule. Elle ne crie plus, elle chuchote… Un frémissement d’arbre… Le petit vent avant la pluie… — Il saisit la main de Hulin. Et tiens !… Attention ! Hulin… Voici ! Voici !…

Une grande clameur confuse monte du fond du jardin, et accourt avec une rapidité et un éclat de tonnerre. Tous se lèvent et regardent.

UN HOMME, hors d’haleine, sans chapeau, les vêtements en désordre, se précipite sur la scène, en criant d’une voix terrifiée

Necker est exilé !

LA FOULE, saisie, se ruant sur l’homme

Quoi ? quoi ?… Necker !… Ce n’est pas vrai !

L’HOMME, criant

Necker est banni ! — Il est parti, parti !

LA FOULE, hurle

A mort ! — C’est un agent de Versailles ! A mort !

L’HOMME, épouvanté, se débattant

Que faites-vous ? — Mais vous n’avez pas compris ! — Je vous dis que Necker…

LA FOULE

Au bassin, le mouchard ! Noyez-le !

L’HOMME, hurlant

A moi !

HOCHE

Sauvons-le, Hulin !

HULIN

Il faudrait en assommer vingt, pour en sauver un.

Ils tâchent en vain de se frayer un passage à travers la foule, qui crie, et emporte le malheureux. — Robespierre surgit sur une table, et fait signe qu’il veut parler. — Hoche, Hulin, Desmoulins et quelques autres le remarquent.

HOCHE

Ce petit homme étriqué, qui essaie de parler…

DESMOULINS

C’est Robespierre, le député d’Arras.

HOCHE

Crie, Hulin ! fais-les taire !

HULIN

Écoutez ! Écoutez le citoyen Robespierre !

Robespierre tremble d’abord ; on ne l’entend pas au milieu du bruit ; on crie : plus haut !

DESMOULINS

Parle, Robespierre.

HULIN

N’ayez pas peur.

Robespierre le regarde avec un sourire timide et méprisant.

DESMOULINS

Il n’est pas habitué à parler.

HOCHE

Faites silence, camarades !

ROBESPIERRE, se contraint au calme

Citoyens, je suis député du Tiers. Je viens de Versailles. Cet homme dit vrai. Necker est renvoyé. Le pouvoir est aux mains des ennemis de la nation. De Broglie, Breteuil, Foulon : le Carnage, le Vol, la Famine, sont ministres aujourd’hui. C’est la guerre. Je viens m’enfermer avec vous, pour partager votre sort.

LE PEUPLE, épouvanté

Nous sommes perdus !

DESMOULINS

Que faut-il faire ?

ROBESPIERRE

Sachons mourir.

HOCHE, haussant les épaules

Avocat !

HULIN

Parlez-leur, citoyen député.

ROBESPIERRE

A quoi bon les discours ? Que chacun interroge sa conscience.

HOCHE

Ils s’affolent. Si on ne les fait pas agir sur le champ, ils sont perdus.

Robespierre sort de sa poche des feuilles manuscrites, et des épreuves d’imprimerie.

HULIN

Que va-t-il lire ? — Laissez donc vos écritures ! — Comme si le moindre mot généreux n’avait pas mille fois plus de pouvoir que toutes vos paperasses !

ROBESPIERRE, indifférent à ce que dit Hulin, déplie les papiers, et lit de sa voix froide, faible, et tranchante :

« Déclaration des Droits ».

HOCHE

Écoutez !

ROBESPIERRE

« Déclaration des Droits, proposée dans la séance d’hier, samedi, onze juillet, à l’Assemblée nationale :

« L’Assemblée Nationale proclame à la face de l’Univers, et sous les yeux de l’Être Suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen :

« La Nature a fait les hommes libres et égaux…

Tonnerre d’applaudissements qui couvre la fin de la phrase.

« Tout homme naît avec des droits inaliénables « et imprescriptibles : la liberté de ses pensées, le « soin de son honneur et de sa vie, l’entière pro« priété de sa personne, la recherche du bonheur, « et la résistance à l’oppression. »

Les acclamations redoublent.

HOCHE, tirant son sabre

La résistance à l’oppression !

On l’imite ; en un instant, la foule se hérisse d’armes.

ROBESPIERRE

« Il y a oppression contre le corps social, lors« qu’un seul de ses membres est opprimé. — Il y a « oppression contre chaque membre, lorsque le « corps social est opprimé. »

GONCHON

Est-ce qu’ils vont continuer longtemps ? — Il faut les éloigner d’ici. Si l’armée vient, qu’ils aillent se faire tuer ailleurs. — Il parle bas à ses gens.

ROBESPIERRE

« La nation est souveraine… »

On entend une voix crier. — La foule frémit et écoute distraitement.

HOCHE

Le coup de barre, Hulin ! Voici la tempête !

UNE VOIX, terrifiée, criant

Ils viennent ! ils viennent ! la cavalerie !

UN DES GENS DE GONCHON, d’une voix aiguë

Sauve qui peut !

Un instant de bousculade et de cris.

HULIN, sautant sur l’homme qui crie, et lui assénant sur la tête un coup de poing qui le fait taire, suffoqué

Mille Dieux ! — Continuez !

Robespierre essaie de continuer ; mais sa voix s’étrangle, et se perd, au milieu du tumulte de la foule.

Hoche s’élance sur la table à côté de Robespierre, qu’il domine de sa haute taille, lui arrache le papier, et lit, d’une voix ardente et triomphante, dont les accents remuent aussitôt la foule.

HOCHE

« La nation est souveraine, le gouvernement est « son ouvrage…

« Quand le gouvernement viole les droits de la « nation, l’insurrection de la nation est le plus saint « des devoirs…

« Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrê« ter les progrès de la liberté, doivent être poursui« vis par tous, non comme des ennemis ordinaires, « mais comme des esclaves révoltés contre le Sou« verain de la terre, qui est le Genre Humain. »

Au milieu des acclamations, Desmoulins, les cheveux au vent, les yeux exaltés, monte sur la table d’où descend Hoche.

DESMOULINS

Liberté ! Liberté ! — Elle plane au-dessus de nos têtes. Elle m’emporte dans sa tempête sacrée. A la victoire ! Marchons dans le vent de ses ailes ! Le temps de la servitude passe, — il est passé. Debout ! Retournons la foudre contre les misérables qui l’ont armée ! — Au Roi ! La foule crie : Au Roi ! — Regardez-moi, espions, qui êtes ici cachés ! C’est moi, Camille Desmoulins, qui appelle Paris à la révolte ! Je ne crains rien : quoi qu’il arrive on ne me prendra pas vivant. Il montre un pistolet qu’il a sorti de sa poitrine. Le seul malheur serait de voir la France redevenir esclave. Nous ne le verrons point. Elle sera libre avec nous, ou mourra avec nous. Oui, comme Virginius, nous la poignarderons de nos mains, plutôt que de la laisser violer par les tyrans. — Frères, nous serons libres ! Nous sommes libres déjà ! Aux Bastilles de pierre opposons la muraille de nos poitrines, forteresse inexpugnable de la Liberté ! — Regardez ! Le ciel s’ouvre, les dieux sont pour nous. Le soleil déchire les nuées. Un frisson de joie remue les feuilles des marronniers. O feuilles, qui frémissez de la fièvre d’un peuple qui s’éveille à la vie, soyez nos couleurs, notre signe de ralliement, notre promesse de victoire, feuilles, couleur d’espérance, couleur de la mer, couleur de la Nature jeune et libre ! — Il arrache une petite branche. In hoc signo vinces ! Liberté ! Liberté !

LE PEUPLE

Liberté !

Ils se pressent autour de Desmoulins, l’étreignent et l’embrassent

LA CONTAT, parant ses cheveux avec les feuilles d’arbre

O jeune Liberté ! verdoie dans mes cheveux et fleuris dans mon cœur ! — Elle jette à poignées les feuilles autour d’elle. Amis, fleurissez-vous de la cocarde de l’été !

Le peuple arrache les feuilles et les branches et dépouille les arbres.

LA VIEILLE MARCHANDE

Au roi ! il l’a bien dit ! Il faut aller au roi ! — A Versailles, mes enfants !

HULIN, montrant la vieille et la Contat

Les voilà plus enragées que les autres !

HOCHE

Nous aurons du mal à les arrêter maintenant.

LE PEUPLE

Au Champ de Mars ! — Au devant des Versaillais ! Nous allons leur montrer de quel bois on se chauffe ! — Misérables ! ils pensaient étouffer en silence le peuple de Paris !

LA VIEILLE

J’aurai leur poil. Je leur ferai la barbe, à ces brigands d’Allemands !

DESMOULINS

Ils ont banni notre Necker. — Et nous, nous les bannissons ! Nous voulons que Necker reste. Et nous allons montrer au monde notre volonté.

LE PEUPLE

Une procession en l’honneur de Necker ! — Son portrait est ici, chez Curtius, dans le cabinet des figures de cire. — Promenons-le en triomphe ! — Le magasin est fermé ! — Enfonçons la boutique !

GONCHON, à ses gens

Attention ! Profitons de l’occasion !

UN DES GENS DE GONCHON

Monsieur Gonchon! Ils dévalisent tout!

GONCHON

Laisse-les faire, fais comme eux.

LE MARCHAND

Mais ils vont entrer chez nous!

GONCHON

Contre le tonnerre ne pète!

Il entre dans la boutique à la suite du peuple, et crie comme les autres. Le reste de la foule court de tous côtés ; et en quelques moments, on voit surgir partout des bâtons, des épées, des pistolets, des haches.

LE PEUPLE

Du recueillement, camarades! point de désordre! — Holà, gamin! à l’école! On n’est pas ici pour rire! — Il faut que ce soit solennel, lugubre! Il faut apprendre aux tyrans la terreur sacrée de la nation.

Le buste de Necker sort de la boutique, porté triomphalement par le crocheteur athlétique, qui le serre avec ses deux bras contre sa poitrine. La foule se presse autour de lui.

LE PEUPLE

Chapeaux bas! Voici notre défenseur, notre père! — Couvrez-le de crêpe! La Patrie est en deuil!

Gonchon et ses gens sortent de la boutique, portant derrière les autres le buste du duc d’Orléans, et affectant hypocritement les attitudes recueillies et exaltées des autres. Le peuple n’y prend pas garde.

HULIN

Qu’est-ce que c’est que ça?

HOCHE

C’est le patron de notre ami Gonchon, le citoyen d’Orléans.

HULIN

Je m’en vais lui casser la tête, ainsi qu’à ceux qui le portent.

HOCHE, souriant

Non, non, laisse-le. Il faut toujours laisser se compromettre les gens.

HULIN

Tu ne le connais donc pas?

HOCHE

Un Orléans? Qui en connaît un, les connaît tous. Un gamin vicieux, qui s’accroche aux jupes de la Liberté, et tâche de fourrer sa main dessous. Il veut se faire gifler. Il le sera. Laisse-le faire.

HULIN

Mais s’il veut escamoter la Liberté?

HOCHE

Cet avorton? Qu’il prenne garde seulement qu’elle ne lui escamote la tête!

Gonchon et ses gens couvrent d’un crêpe le buste de d’Orléans, à l’imitation des porteurs de Necker. Un cortège s’organise avec un ordre bizarre et solennel. Silence imposant. — Tout à coup, la vieille marchande arrive en battant du tambour. Une clameur formidable s’élève.

LE PEUPLE

En avant!

Le cortège s’ébranle. D’abord, la vieille au tambour. Puis le buste de Necker, que le crocheteur a posé sur sa tête. Il est entouré d’hommes du peuple avec des bâtons et des haches, — de jeunes élégants vêtus de soie rayée, avec des montres et des bijoux, et armés de gourdins ou d’épées, — de garde française, le sabre nu, — de femmes, au premier rang desquelles vient la Contat, au bras de Desmoulins. — Puis, Gonchon, portant solennellement le buste du duc d’Orléans, entouré des marchands du Palais-Royal. — Puis la Foule. — Grand silence bourdonnant et solennel, d’où s’élèvent, de distance en distance, des acclamations qui parcourent tout le cortège en même temps, comme des frissons, et se taisent en même temps.

HOCHE, montrant le peuple à Hulin

Eh bien, Hulin, es-tu convaincu maintenant?

HULIN

C’est absurde… Cette foule en désordre, qui va attaquer une armée… Ils vont se faire massacrer. Cela ne rime à rien. — Il suit la foule.

HOCHE

Où vas-tu?

HULIN

Avec eux, naturellement.

HOCHE

Vieux camarade, ton instinct est meilleur que ta tête.

HULIN

Voyons, tu comprends cela, toi? Tu sais où va ce peuple d’aveugles?

HOCHE

Ne t’inquiète pas de comprendre. Il sait, il voit pour toi.

HULIN

Qui?

HOCHE

L’Aveugle.

ACTE II

La nuit du lundi 13 au mardi 14 juillet. — Deux à trois heures du matin.

Une rue de Paris, au faubourg Saint-Antoine. — Au fond se dresse, au-dessus des maisons, la masse énorme et noire de la Bastille, dont les tours, que la nuit enveloppe, surgissent peu à peu sur le ciel, à mesure que l’aube approche. — A gauche, au premier plan, on voit l’intérieur d’une salle basse de plafond, et mal éclairée, sorte de café pauvre, où se rassemblent les patriotes. (1) — Au fond, et à un tournant de la rue, la maison de Lucile. Un volubilis s’enroule à l’appui du balcon, et grimpe le long du mur. — Point de réverbères. La rue est éclairée par des chandelles, placées au rebord des fenêtres. — On entend au loin sonner l’enclume des forges et les marteaux, parfois le tocsin des cloches d’églises, ou des coups de feu très éloignés. — Des gens du peuple et des bourgeois travaillent à une barricade de tonneaux, de bois et de pierres, au détour de la rue, sous la fenêtre de Lucile.

UN MAÇON

Encore quelques pierres.

UN OUVRIER, chargé de son lit

Tiens, mets cela. C’est mon lit.

(1) Cette disposition est supprimée à la représentation, où la scène des députés et des bourgeois (Robespierre, Desmoulins, Cloots, Fauchet, Hulin) est remplacée par la scène de l’homme du peuple en faction. — Voir les Variantes, à la fin de la pièce.

LE MAÇON

Tu vas dormir ici?

L’OUVRIER

Tout à l’heure, avec une balle dans le corps.

LE MAÇON

Tu es gai.

L’OUVRIER

Si les brigands passent, nous n’avons plus besoin de rien. Nos lits sont faits ailleurs.

UN MENUISIER

Aide-moi à tendre cette corde.

UN APPRENTI

Pour quoi faire?

LE MENUISIER

Pour faire tomber les chevaux.

UN OUVRIER TYPOGRAPHE

Camuset, eh!

UN AUTRE

Quoi?

LE TYPOGRAPHE

Écoute.

L’AUTRE

Quoi?

LE TYPOGRAPHE

Tu n’entends pas?

L’AUTRE

J’entends les enclumes qui tintent. Dans toutes les forges, on fabrique des piques.

LE TYPOGRAPHE

Non, ce n’est pas cela. — Par là…— Il montre la terre.

L’AUTRE

Par là?

LE TYPOGRAPHE

Oui. Sous terre. — Il se couche, l’oreille contre le sol.

L’AUTRE

Tu rêves.

L’OUVRIER, couché par terre

On dirait un bruit de mine.

L’AUTRE

Sacrebleu! ils vont nous faire sauter!

LE MENUISIER, incrédule

Allons donc!

L’OUVRIER, couché

Ils ont caché là-dessous des milliers de tonneaux de poudre.

L’AUTRE OUVRIER

C’est pour cela qu’on n’en trouve plus nulle part.

LE MENUISIER

Crois-tu qu’une armée se promène sous terre, aussi aisément qu’une bande de rats?

L’OUVRIER, couché

Tiens, parbleu! ils ont des souterrains qui vont de la Bastille à Vincennes.

LE MENUISIER

Tout ça, ce sont des contes de peau d’ânon.

L’AUTRE OUVRIER, s’est aussi mis à quatre pattes pour écouter

Le bruit s’éloigne.

LE PREMIER OUVRIER, se relevant

Je vas toujours voir dans la cave. Viens-tu avec moi, Camuset?

Ils entrent tous deux dans une maison.

LE MENUISIER, riant

Dans la cave? Ah! la, la! — Ils cherchent un prétexte pour s’huiler le gosier. Nous, finissons notre travail.

LE MAÇON, jetant un regard derrière lui, en travaillant

Ah! bon Dieu!

LE MENUISIER

Qu’est-ce que tu as?

LE MAÇON, montrant la Bastille

J’ai ça, ça, qui me pèse sur le dos. Toutes les fois que je me retourne et que je la vois, cette Bastille, cela me serre à la gorge.

LE MENUISIER

Bon. L’un regarde sous terre, l’autre regarde en l’air. Ne te retourne pas, et travaille.

LE MAÇON

J’ai beau faire. Je la sens là. C’est comme si quelqu’un se tenait derrière moi, le poing levé sur ma tête, prêt à m’assommer. — Bon Dieu!

UN VIEUX BOURGEOIS

Il a raison : nous sommes guettés par ses canons. A quoi sert ce que nous faisons? D’un revers de main, elle abattrait tout cela comme un château de cartes.

LE MENUISIER

Mais non, mais non.

LE MAÇON, montrant le poing à la Bastille

Coquine! — Ah! quand est-ce qu’on en sera débarrassé!

LE MENUISIER

Bientôt.

PLUSIEURS

Tu crois? — Comment?

LE MENUISIER

Je ne sais pas, moi. Mais cela sera. Courage! Allons! Il n’y a si longue nuit, qui n’aboutisse au jour. — Ils travaillent.

L’APPRENTI

En attendant, on n’y voit guère.

LE MENUISIER, criant aux fenêtres

Eh! là-haut! — Eh! les femmes! Soignez vos lampions! Nous avons besoin d’y voir, cette nuit.

UNE FEMME, à une fenêtre, rallumant des chandelles

Eh bien, cela avance-t-il?

LE MENUISIER

Il y en a plus d’un qui y laissera sa carcasse, avant qu’ils passent.

LA FEMME

Viennent-ils bientôt?

LE MENUISIER

On dit que Grenelle est en sang. On entend tirer du côté de Vaugirard.

LE VIEUX BOURGEOIS

Ils attendent le jour pour entrer.

LE MAÇON

Quelle heure est-il?

LA FEMME

Trois heures. Écoute : le coq chante.

LE MAÇON, s’essuyant avec sa manche

Hâtons-nous, hâtons-nous! Cré Dieu! qu’il fait chaud!

LE MENUISIER

Tant mieux donc! Labour d’été vaut fumier.

LE VIEUX BOURGEOIS

Je n’en puis plus.

LE MENUISIER

Reposez-vous un peu, monsieur le notaire. Chacun n’est tenu de faire que ce qu’il peut.

LE VIEUX BOURGEOIS, apportant un pavé

Je veux encore mettre celui-là.

LE MENUISIER

Allez plus posément. Qui ne peut galoper, qu’il trotte.

LA FEMME

A-t-on enfin des fusils?

LE MENUISIER

Bah! à l’Hôtel de Ville, ils nous bernent toujours avec des promesses. Ils sont quelques centaines de bourgeois qui accaparent tout.

LE MAÇON

N’importe! On a des couteaux, des bâtons, des pierres. Pour tuer, tout est bon.

LA FEMME

J’ai monté dans ma chambre des tuiles, des tessons, des culs de bouteilles ; j’ai tout apporté près de la fenêtre, tout, la vaisselle, les meubles, les livres. S’ils passent, je leur casse la gueule.

UNE AUTRE FEMME, à sa fenêtre

Moi, ma chaudière est sur le feu, et bout depuis le dîner. J’y fais cuire des pavés. Qu’ils viennent : je les grillerai.

UN GUEUX, avec un fusil, s’adressant à un bourgeois

Donne-moi de l’argent.

LE BOURGEOIS

On ne mendie pas ici.

LE GUEUX

Je ne te demande pas du pain, quoique j’aie les boyaux vides. Mais j’ai un fusil, et rien pour acheter de la poudre. Donne-moi de l’argent.

UN AUTRE GUEUX, un peu aviné

De l’argent, j’en ai, moi, tant que tu veux.

Il sort une poignée d’argent.

PREMIER GUEUX

D’où as-tu ça?

DEUXIÈME GUEUX

Je l’ai pris aux Lazaristes aujourd’hui, quand on a pillé le couvent.

PREMIER GUEUX, le prend à la gorge

Tu veux donc déshonorer le peuple, cochon?

DEUXIÈME GUEUX, cherchant à se dégager

Eh bien, quoi? Tu es fou?

PREMIER GUEUX, le secouant

Vide tes poches!

DEUXIÈME GUEUX

Mais…

PREMIER GUEUX, vidant lui-même les poches de l’autre

Vide tes poches, voleur!

DEUXIÈME GUEUX

Est-ce qu’on n’a plus le droit de voler les aristos?

LA FOULE

Pends-le! — Accroche-le à l’enseigne! — Non, une rossée suffit. Demande pardon au peuple. — Bon. — Maintenant, déguerpis!

L’homme se sauve à toutes jambes.

PREMIER GUEUX, se remettant au travail

On aurait mieux fait de le pendre, pour l’exemple. Il en reviendra d’autres. On est exposé à se salir, dans la compagnie de ces voleurs. C’est désagréable.

CAMILLE DESMOULINS, entrant comme toujours, le nez au vent, flânant et distrait

Tu en seras quitte pour un coup de brosse.

Ils rient et se remettent au travail.

LE PEUPLE

Allons, finissons-en.

DESMOULINS, regardant la maison et les travailleurs

Ma Lucile est ici. Je viens de chez elle. La maison était vide. On m’a dit que toute la famille était allée dîner chez des parents, au faubourg Saint-Antoine. Ils n’ont pas pu revenir, sans doute. Ils ont été bloqués. — Eh! parbleu! je crois bien! Quelle fortification! Escarpe et contrescarpe, lune et demi-lune, rien n’y manque. Ils font le siège de la maison. — Mais, mes enfants, il s’agit de démolir la Bastille ; il ne s’agit pas d’en construire une autre. — Je ne sais pas ce que vos ennemis en penseront. En tout cas, c’est excessivement dangereux pour vos amis. Je viens de me prendre les jambes dans vos ficelles ; un peu plus, j’y restais. — Ce tonneau ne tient pas. Il faut remettre des pavés.

LE MENUISIER

Est-ce que tu travailles aussi bien que tu parles?

DESMOULINS, gaiement, prenant une pioche

Je sais aussi travailler.

Du sommet de la barricade, où il monte, il peut toucher la fenêtre de la chambre. A l’intérieur de la chambre, on voit passer une lumière. Desmoulins regarde.

Elle est là.

LE VIEUX BOURGEOIS

Le prévôt Flesselles trahit. Il feint d’être avec nous. Il est en correspondance avec Versailles.

LE MAÇON

C’est lui qui a inventé cette milice bourgeoise, qui, sous prétexte de nous défendre, ne cherche qu’à nous empêcher d’agir. Ce sont tous des Judas, là-dedans, vendus, et prêts à nous vendre.

LE MENUISIER

Tout ceci nous apprend, mes amis, qu’il ne faut compter que sur nous. Il y a longtemps que je sais cela.

Pendant ce temps, Camille frappe doucement du doigt la vitre, en murmurant : « Lucile ». — La lumière s’éteint. La fenêtre s’ouvre. Le minois de Lucile paraît, avec ses dents qui sourient. — Ils mettent tous deux un doigt sur leur bouche, pour s’avertir de se taire et de prendre bien garde. Ils se parlent par signes amoureux et amusés. Chaque fois que les travailleurs de la barricade relèvent la tête de leur côté, Lucile referme vite la fenêtre entr’ouverte. Deux ouvriers l’aperçoivent pourtant.

UN OUVRIER, montrant Desmoulins

Eh bien, qu’est-ce qu’il fait donc?

DEUXIÈME OUVRIER

Le petit est amoureux. Bah! ne les gênons pas!

PREMIER OUVRIER

Il ne s’en battra que mieux. Le coq défend sa poule.

Ils continuent de travailler, tout en jetant de temps en temps un regard curieux et bon enfant au petit manège des deux amants ; mais c’est avec des précautions touchantes, pour ne pas les gêner.

LUCILE, à voix basse

Que faites-vous là?

DESMOULINS

Un fort pour vous défendre.

Ils se regardent avec des yeux riants et amoureux, sans parler.

LUCILE

Je ne peux pas rester. Mes parents sont à côté.

DESMOULINS

Encore un peu.

LUCILE

Plus tard. Quand tout le monde sera couché, et qu’ils seront partis. Même jeu.

LUCILE, prêtant l’oreille aux bruits de la maison

On m’appelle. Attendez-moi.

Elle lui envoie un baiser et disparaît. — Dans ce petit dialogue, les mots n’ont de prix que celui que leur donnent les regards et les sourires des amants.

LE MAÇON, regardant la barricade

Là! Voilà qui est fait, — et bien fait, j’ose le dire. — Il ne manque plus qu’un bouquet sur le faîte.

LE MENUISIER, frappant sur l’épaule de Desmoulins

Ne travaille pas trop ; tu attraperas la pleurésie.

DESMOULINS

Chacun son ouvrage, camarade. Après tout, si cette barricade est debout, c’est ma voix qui l’a fait lever.

LE MAÇON

Que chantes-tu là?

LE MENUISIER

C’est de la voix que tu travailles?

DESMOULINS

Aucun de vous n’était-il au Palais-Royal, hier?

LA FOULE

Au Palais-Royal? — Attends donc! — Est-ce que tu serais le petit qui nous a appelés aux armes, qui a donné la cocarde? C’est toi monsieur Desmoulins? — Sacrebleu! que c’était beau! comme tu as bien parlé! J’en ai pleuré comme un veau. — Ah! le brave petit homme! — Monsieur Desmoulins, monsieur Desmoulins, voulez-vous me permettre! Il faut que je vous serre la main! — Vive monsieur Desmoulins! Vive notre petit Camille!

GONCHON, capitaine de la milice bourgeoise, entrant, suivi d’une patrouille de sa compagnie

Qu’est-ce que vous foutez là? Qu’avez-vous à gueuler? Vous troublez l’ordre, vous réveillez le quartier. Au large! Rentrez chez vous!

LE PEUPLE

C’est encore cette sacrée garde bourgeoise! Mousse pour le guet! Bran pour les sergents! — Troubler l’ordre? C’est trop fort! — Nous défendons Paris.

GONCHON

Cela ne vous regarde pas.

LE PEUPLE, stupéfait et indigné

Cela ne nous regarde pas?

GONCHON, plus fort

Cela ne vous regarde pas! Cela ne regarde que nous. C’est nous, que le Comité permanent a chargés de la défense. Foutez le camp!

DESMOULINS, regardant de plus près

Mais c’est Gonchon!

GONCHON, tombant en arrêt devant la barricade

Nom de nom de nom de nom de sacré mille tonnerres! Qui sont les enfants de garce qui se sont permis d’élever cette machine, de démolir la rue, d’interrompre la circulation? Flanquez-moi ça par terre!

LE PEUPLE, hors de lui

Renverser notre barricade! Qu’ils s’en avisent!

LE MENUISIER

Écoute, capitaine, écoute bien, et pèse ce qu’on va dire. On consent à s’en aller, et à ne pas discuter les ordres du Comité, quoiqu’ils soient imbéciles. Il faut de la discipline, quand on est en guerre ; et on se soumet. Mais, si on touche une pierre à notre fortification, on te casse la figure, à toi, et à tes singes.

LE PEUPLE

Démolir notre barricade!

GONCHON

Qui parle de la démolir? Sommes-nous des maçons? Nous avons autre chose à faire. Au large!

LE MAÇON, menaçant

On s’en va, mais tu as compris?

GONCHON, avec aplomb

J’ai dit qu’on n’y toucherait pas ; et personne n’y touchera. Pas de réplique!

Les travailleurs de la barricade se dispersent, Desmoulins s’attarde.

GONCHON

Est-ce que tu n’as pas entendu, toi?

DESMOULINS

N’y a-t-il pas de privilèges pour les amis, Gonchon?

GONCHON

C’est toi, damné bavard? — Arrêtez ce drôle!

ROBESPIERRE, entrant (1)

Sacrilège, qui ose porter la main sur un fondateur de la Liberté!

DESMOULINS

Ah! Robespierre! — Merci.

GONCHON, lâchant Desmoulins

A part. Un député! Au diable! — Haut. C’est bon. Je suis chargé de défendre l’ordre. Je maintiendrai l’ordre malgré tout. — Au large!

ROBESPIERRE

Viens avec moi, Camille. Nos amis se réunissent cette nuit, dans cette maison.

Il montre la maison de gauche, au premier plan.

DESMOULINS, à part

D’ici, je verrai la fenêtre de Lucile.

GONCHON, à ses gens

Et nous, continuons notre ronde. — Ah! les gueux! On n’en viendra jamais à bout! On a beau avoir l’œil ouvert : les barricades sortent de terre, comme des champignons ; et toutes les rues sont pleines de ces fainéants, qui ne pensent qu’à se battre. Si on les laissait faire, morbleu, il n’y aurait plus de roi demain! — Allons! — A un des gardes bourgeois. Eh! sacredié! Prends garde, toi! Que fais-tu avec ce pistolet? Le règlement interdit les armes à feu. C’est excessivement dangereux. Rengaine cela, animal! Il sort avec ses hommes.

(1) Voir, à la fin de la pièce, la variante pour la représentation.

Robespierre et Desmoulins s’approchent de la maison de gauche, à la porte de laquelle, dans un renfoncement obscur, un homme en chemise, jambes nues, un fusil sur l’épaule, fumant sa pipe, monte la garde.

L’HOMME, en faction

Qui êtes-vous?

ROBESPIERRE

Robespierre.

L’HOMME

Connais pas.

ROBESPIERRE

Député d’Arras.

L’HOMME

Montrez votre carte.

DESMOULINS

Desmoulins.

L’HOMME

Le petit à la cocarde? Passez, camarade.

DESMOULINS, montrant Robespierre

Il est avec moi.

L’HOMME

Allons, passez aussi, citoyen Robert Pierre.

DESMOULINS, fat

Admire, mon ami, le pouvoir de l’éloquence.

Robespierre le regarde, sourit amèrement, soupire, et le suit sans parler.

Ils entrent dans la maison. (1) On aperçoit Hulin, l’abbé Fauchet, Cloots, et quelques autres, bourgeois et petits bourgeois, attablés ou debout, buvant, fumant et discutant.

L’ABBÉ FAUCHET, allant au devant de Robespierre

Eh bien?

ROBESPIERRE

Eh bien, la bataille est engagée maintenant. Il n’y a plus qu’à attendre.

FAUCHET

Attendre, attendre… Ah! si c’était fini!

ROBESPIERRE

Ne le désirons pas trop. Nous sommes libres encore, cette nuit, nous pouvons rêver de la liberté ensemble.

FAUCHET

Non, j’aimerais mieux tout, même le pire, que cette incertitude!

(1) Par un système de décoration, utilisé au Théâtre du Peuple de Bussang, l’intérieur de la maison ne doit être visible que pendant la scène qui suit, jusqu’à l’arrivée de Hoche. Le reste du temps, il est caché, soit par un décor mobile, représentant la façade de la maison sur la rue, soit par un rideau métallique, qui s’éclaire pour laisser voir l’intérieur du café.

HULIN, regardant à la fenêtre

Quel mal on se donne! Et pourquoi? Quelques coups de canon auront vite fait de déblayer tout cela.

LES BOURGEOIS

Nous n’avons même pas d’armes. — Et cette Bastille, qui se prépare à nous écraser!

HULIN, regardant

Ils ne dorment pas plus que nous, là-haut. Regardez. Des lumières se promènent sur la tour de gauche. — Ils ont fait la toilette de leurs canons. Ils les ont braqués sur le faubourg.

HULIN

Nous sommes comme une fourmilière que des bûcherons enfument, et qui s’agite en vain.

FAUCHET

Et l’Assemblée?

ROBESPIERRE

Point de nouvelles. Elle est toujours bloquée. Peut-être est-ce fini, de ce côté déjà.

FAUCHET

Non, non, Dieu ne peut permettre cela!

CLOOTS, physionomie joyeuse, ouverte, voix claire, manières un peu excentriques

Ah! parlons-en de votre Dieu! C’est un joli garçon. Je me demande comment on peut avoir la naïveté d’attendre quelque chose d’un individu qui a plus de crimes sur la conscience que Cartouche, ou le roi de Prusse, puisqu’il est leur père à tous.

FAUCHET

Il a fait le mal pour que nous le combattions.

CLOOTS

Oui, oui, je connais le refrain : « Ce Dieu qui fait mourir Dieu pour apaiser Dieu. » « Dieu le père juge les hommes dignes de sa vengeance ; Dieu le fils les juge dignes de sa miséricorde ; et Dieu l’Esprit reste neutre. » Qu’ils se taisent donc tous trois, au lieu de se disputer. Ils n’ont rien de mieux à faire qu’à ne pas exister. — Ils ne s’en privent pas d’ailleurs.

DESMOULINS, riant

C’est vous, monsieur de Cloots! Depuis quand êtes-vous revenu?

CLOOTS

Je voyageais en Espagne, errant de ville en ville, suivant mon habitude, pourchassé par toutes les polices, ennemi de tous les États. La nouvelle des événements de France m’est arrivée à Madrid. J’ai prévu ce qui allait suivre, et je suis venu à toutes brides, prendre part au combat pour notre cher Paris.

DESMOULINS

C’est bien à vous, riche, indépendant, et étranger, de venir de gaieté de cœur partager nos dangers.

CLOOTS

Je ne suis pas le seul. J’ai croisé sur la route des Anglais et des Américains. C’était à qui arriverait le premier au secours de Paris. Nous le lui devons bien : c’est pour nous qu’il combat. Ne m’appelez pas étranger. Ma patrie est la vôtre, celle de l’Humanité!

DESMOULINS, riant

Mais ce n’est pas celle de Dieu, à ce que j’entends?

CLOOTS

Excusez-moi, je ne puis souffrir ce coquin-là ; et c’est ce que je disais, un peu vivement peut-être, à l’abbé, qui est un honnête homme, et que j’estime. Je m’indigne qu’il y ait encore des gens, — et il y en a dans votre Assemblée, — qui pensent faire précéder le préambule de votre Constitution de cette niaiserie gothique : « En présence de l’Être Suprême », ou : « Après avoir invoqué l’assistance du Suprême Législateur de l’Univers. » Bel exorde

à l’émancipation de l’homme ! Alors, appelez tout de suite votre déclaration de liberté, une déclaration d’esclavage !

DESMOULINS, sournoisement, montrant Robespierre à Cloots

Adressez-vous à lui.

CLOOTS, interpellant Robespierre

Vous croyez à cela, vous ? Vous donnez dans ces sottises ?

Robespierre lui tourne le dos.

CLOOTS, à Fauchet

Qui est-ce ?

FAUCHET, à mi-voix

Un député de province, qui fait à l’Assemblée des discours un peu ridicules, mais d’un bon sentiment.

CLOOTS

Il est assez éloquent quand il se tait. — Je le convertirai.

DESMOULINS

Laissez donc Dieu tranquille. C’est un mot comme un autre.

CLOOTS

Les mots sont plus meurtriers que les hommes. C’est sur celui-là, depuis des siècles, que s’appuient les tyrans et leurs armées.

DESMOULINS

Raison de plus pour mettre Dieu dans notre Constitution. Nous le débauchons en secret ; nous le faisons passer dans le camp de la Liberté. Chut ! il ne faut pas le dire ! N’est-ce pas, monsieur l’abbé ?

FAUCHET

Mes pauvres amis, croyez donc que le bon Dieu n’est pas plus bête qu’un autre, et qu’il n’y a pas de raison pour qu’il ne préfère pas la justice et la liberté à leurs ennemis.

CLOOTS

S’il existait, il serait un souverain, donc injuste et despote. Point de souverain du monde, que le Seigneur Genre Humain !

HULIN

Ah ! les sacrés bavards ! ils font la guerre à Dieu, comme si c’était de lui qu’il s’agissait… Messieurs, s’il vous plaît, revenons au fait. Le roi nous attaque tout à l’heure. Occupons-nous du roi. Pour Dieu, nous avons le temps de nous retourner.

LES BOURGEOIS, hochant la tête

Ah ! pour cela, que faire ? On a commencé la révolution trop tôt. Pourquoi a-t-on soulevé le peuple ? On n’était pas prêt.

DESMOULINS, piqué

Ce n’est pas nous qui avons commencé. La déclaration de guerre est venue de Versailles. Et puis, l’eût-on voulu, on ne pouvait attendre. Il fallait parler, il fallait agir.

LES BOURGEOIS

C’est vrai. La fatalité l’a voulu.

HULIN

Mais enfin, n’y a-t-il pas d’espoir ?

LES BOURGEOIS

— Peut-être, si la province imitait Paris. — Seule, elle n’osera rien. — D’ailleurs, elle ne sait rien.

HULIN

Mais nous, que devons-nous faire ?

LES BOURGEOIS

— Négocier avec la cour ? — Elle ne consentira même pas à discuter avec nous. — Sa première condition serait qu’on lui livrât les chefs du mouvement.

FAUCHET

S’il suffisait que quelques hommes se livrassent pour racheter la liberté des autres !

CLOOTS

Voilà bien mon curé, avec ses vieilles idées de sacrifice !

DESMOULINS

Livrer les chefs du peuple, ce serait livrer le peuple !

CLOOTS

Qu’avez-vous à jeter le manche après la cognée ? Patience, donc ! Fût-ce demain, fût-ce dans dix ans, fût-ce dans un siècle, nous sommes sûrs de la victoire.

HULIN

Si ce n’est pas demain, c’est un peu tard pour nous.

CLOOTS

Ce sera demain. L’heure a sonné. L’homme est devenu majeur ; il prend possession de la terre. La moisson de révolte se lève sur les champs. Laissez-nous faire : nous allons en appeler à tous les hommes libres de l’univers.

HULIN

Maigre armée. Nous n’avons pas le temps d’attendre.

DESMOULINS

Robespierre, tu te tais. Doutes-tu de notre cause ?

ROBESPIERRE

Je ne doute point de la justice : elle est avec nous. Mais je sais que la justice d’une cause est, dans le monde, une raison pour qu’elle soit écrasée. N’importe. C’est notre devoir inflexible de la défendre jusqu’au bout. Malheur à qui chicane son devoir, et tâche à l’esquiver. Notre but n’est pas la victoire, mais la vertu.

DESMOULINS

Je reconnais là mon Romain, avec son éternelle maxime : le pire est toujours certain. Tes encouragements ont un effet infaillible sur moi ; ils m’enlèvent tout courage. C’est une glace que ton stoïcisme. Tes paroles sont un glas perpétuel.

HULIN

Allons, je vois bien qu’en fait de conseil, vous n’en avez pas d’autre que de faire comme on fait à Paris, quand il pleut : laisser pleuvoir. Il faudrait pourtant se décider ! — Je ne demande qu’à marcher ; mais qu’on me dise où aller ! — Ah ! que Hoche n’est-il ici ! — Enfin, faisons de notre mieux. Je n’espère pas plus que vous ; mais au moins on peut tenir assez longtemps pour qu’il en cuise à ceux qui voudront nous forcer dans notre gîte. Que chacun s’arme donc pour la lutte. Il n’y a plus d’autre alternative.

ROBESPIERRE

Si Paris ne peut être défendu, que Paris soit brûlé, que Paris soit effacé de la terre plutôt que d’être rendu à l’esclavage. Un jour, la Liberté renaîtra de nos cendres.

DESMOULINS, regardant à la fenêtre

Qui erre, hagard et titubant, avec des gestes furieux, et se heurtant aux murs ?

HULIN, regardant

C’est le fou Marat.

Marat, sans chapeau, les vêtements ouverts et défaits, les yeux hors de la tête, les cheveux au vent, marche à grands pas dans la rue, chancelant par instants, comme ivre, montrant le poing au ciel, et frappant les murs des maisons.

MARAT, dans la rue

O nuit ! De quelle masse écrasante tu pèses sur cette ville ! — Néant inerte et vide, la mort est en toi. La mort de ce peuple, la mort de mes pensées, la mort de ma Liberté !… O Dieu ! et ils dorment ! Sont-ils morts déjà ? Ils l’ont toujours été. — J’erre à travers les rues, comme un chien qui aboie à la mort, dans cette veillée funèbre, sous ces lumières qui éclairent les funérailles de la Liberté. — Être Suprême, n’étions-nous pas dignes de ce Bien, dont tu avais mis le pressentiment dans le cœur de quelques élus ? — Alors, brûle ces hommes, flagelle-les, — que, de l’excès des souffrances, leur âme s’élève plus vite à la vérité ! Frappe ! hâte par tes coups l’avènement de la justice ! — O Dieu ! être vaincu, encore vaincu, toute sa vie vaincu ! Sentir en soi cette force, ces tempêtes, toutes les puissances de la Révolution, prêtes à renverser les idoles du passé, — et être vaincu ! Liberté ! Liberté ! ne t’arracherai-je pas de la prison de cette poitrine, de ce ciel, de ce monde, où tu te caches, comme l’étincelle dans la pierre ! — Sors de terre ! Sors de cette ville ! Je te veux ! Je te veux, Liberté !

Il s’ensanglante les poings, à frapper contre les murs.

ROBESPIERRE, à l’intérieur de la maison. Il s’est levé et a joint les mains avec émotion. Les autres se sont levés instinctivement autour de lui, en le regardant, et l’écoutent religieusement. Les deux voix de Robespierre et de Marat se répondent comme une prière.

O Liberté ! tant de siècles, tu as lutté contre l’univers ennemi ! Après tant de souffrances, tu t’étais fait jour à travers le chaos. La lumière de tes yeux nous apparaissait enfin. Si près de nous, si patiemment, si chèrement attendue, nous abandonneras-tu ? Ton regard s’éteindra-t-il, — pour combien de siècles encore ? Le globe est enseveli dans les ténèbres. Lumière, ne te lèveras-tu point enfin ?

On entend, au dehors, la voix joyeuse et claire de Hoche, au milieu des acclamations et des rires de la foule. Les fenêtres des maisons s’ouvrent. Les gens paraissent, et se penchent pour voir.

HULIN, à la fenêtre

C’est Hoche ! J’entends son rire ! — Ah ! cela fait du bien !

Hoche entre, au milieu d’une troupe de garde française en armes comme lui, et d’une foule qui rit et crie. La Contat se distingue entre tous par sa belle humeur. Marat affaissé sur les marches d’une maison, se redresse, inquiet et soupçonneux.

HOCHE, riant, montrant à ses camarades les fortifications populaires

Regardez-moi ce travail. Quel est le Vauban qui a bâti cela ? Ah ! les braves gens ! Je vous embrasserais tous. — Quelle peine ils se sont donnée ! — Et pourquoi faire, bon Dieu ? — Eh ! mes amis, contre qui tout cela ? Est-ce contre vos amis ? Les ennemis ne viendront pas, allez, soyez tranquilles !

LE PEUPLE, auquel se mêlent Hulin, Desmoulins, et quelques-uns de ceux qui sont à la fenêtre

Vivent les garde française !

Marat s’élance devant Hoche et lui barre le passage, les bras étendus.

MARAT

Arrête, soldat ! Pas un pas de plus !

La foule étonnée parle confusément, et se presse pour voir.

CLOOTS

Qu’a-t-il ? Il perd la tête ?

HULIN

Il y a longtemps que c’est fait.

MARAT

Rends ton sabre ! Rendez vos armes, tous !

DESMOULINS

Il va se faire écharper.

LES GARDE FRANÇAISE

Comment, coquin ! — Rendre mon sabre ? — Je vais te le rendre dans le ventre.

LE PEUPLE

Assommez-le !

HOCHE

Paix. Laissez-moi m’expliquer avec lui. Je le connais. — Lâche-moi, l’ami !

MARAT, se dressant sur la pointe des pieds pour prendre Hoche au collet

Rends ton sabre !

HOCHE, se dégageant tranquillement et, de sa main posée sur lui, le maintenant malgré ses contorsions

Et qu’en feras-tu, mon garçon ?

MARAT

Je t’empêcherai de poignarder la liberté.

HOCHE

Tu soupçonnes ceux qui viennent donner leur sang au peuple ?

MARAT

Qui me prouve ta loyauté ? Pourquoi aurais-je confiance en des soldats inconnus ?

LES GARDE FRANÇAISE

Casse-lui la tête, Hoche !

Hoche les apaise du geste, regarde Marat en souriant, et le lâche.

HOCHE

Il a raison. Pourquoi aurait-il confiance en nous ? Il ne nous a pas vus à l’œuvre.

Marat, interdit, devient brusquement silencieux et immobile, regardant Hoche, écoutant ses paroles.

LES GARDE FRANÇAISE

Sapristi ! C’est un peu fort de se laisser accuser, quand on risque la mort pour ces oiseaux-là !

HOCHE

Bah ! il ne nous connaît pas, cela ne fait rien. Avec bonté. Tu te trompes, Marat ; mais tu fais bien de veiller sur le peuple. Au peuple. Nous nous comprenons à demi-mot, camarades ; il ne nous a fallu qu’un instant pour sentir que nous étions de braves gens, et pour avoir foi les uns dans les autres. Pourtant il n’a pas tort de vous donner une leçon de prudence, nous sommes en temps de guerre ; vous avez le droit de demander des comptes à tous, personne ne peut s’y soustraire.

LE PEUPLE

Nous te connaissons, Hoche, tu es un ami.

HOCHE

Prenez garde à vos amis. Souriant. Je ne dis point cela pour moi. Au reste, vous êtes encore en trop mauvaise situation pour avoir beaucoup d’amis ; ils ne sont pas très dangereux. Mais vous les verrez venir quand vous serez puissants, et c’est alors qu’il faudra ouvrir l’œil.

LES GARDE FRANÇAISE

Il est bon avec ses conseils. Il veut qu’on soit prudent, et il ne se défie de personne.

HOCHE, riant

Oh ! moi, quand deux yeux me plaisent, je m’y laisse toujours prendre. Mais si je suis un sot, cela ne regarde que moi. Vous, vous avez le monde à sauver. Ne m’imitez pas. Nous sommes quelques centaines de garde française. Nos officiers, qui savaient nos sympathies pour le peuple, ont voulu nous envoyer à Saint-Denis pour nous éloigner de vous. Nous avons quitté la caserne, et nous vous offrons nos sabres. Pour rassurer Marat, divisez-nous en groupes de dix ou de vingt, et que chacun de ces groupes soit encadré dans un bataillon populaire. Ainsi, vous serez maîtres de nous, et nous pourrons vous diriger et faire votre apprentissage. Quant à moi, Marat, veux-tu m’accompagner ? Il y aura profit pour tous deux. Tu verras qu’il y a de braves gens encore, et peut-être m’apprendras-tu à me défier des traîtres, bien que je craigne que tu ne perdes ta peine.

Marat, qui n’a cessé de dévorer des yeux Hoche, et de suivre ses paroles, avec une attention violente, s’avance vers lui.

MARAT

Je me suis trompé.

HOCHE, lui tend la main en souriant

Comme il doit être fatigant de toujours soupçonner ! J’aimerais mieux mourir.

MARAT, soupirant

Moi aussi. — Mais tu l’as dit tout à l’heure ; il ne s’agit pas de nous, il s’agit de la Nation.

HOCHE

Continue donc d’être l’œil vigilant du peuple. Mais je ne t’envie pas, ma tâche est plus aisée.

MARAT, regardant Hoche

O Nature, si les yeux et la voix de cet homme sont menteurs, il n’y a plus d’honnêteté. Soldat, je t’ai offensé devant tous. Devant tous, je te demande pardon.

HOCHE

Tu ne m’as pas offensé. Personne ne sait mieux que moi ce qu’est un chef militaire, et les dangers qu’il fait courir à la Liberté. « Le gouvernement militaire est celui des esclaves, il ne peut convenir à des hommes. Nous l’abhorrons » comme toi. (1) Nous venons de nous-mêmes briser la force aveugle que nous avons dans les mains. Nous plions l’armée aux pieds de la raison. Ouvrez-nous vos bras, faites-nous place à la table de famille, rendez-nous notre liberté perdue, notre conscience enchaînée, notre droit à être des hommes comme vous, vos égaux et vos frères. Soldats, redevenons Peuple. Et toi, Peuple, tout entier, deviens Armée ; défends-toi, défends-nous, défends notre âme attaquée ! Donnons-nous la main, embrassons-nous, ne soyons qu’un seul cœur ! — Amis ! — Chacun pour tous ! Tous pour tous !

LE PEUPLE ET LES SOLDATS, en proie à une ivresse d’amour et d’enthousiasme fraternel, pleure, s’embrasse, et rit, en criant

Oui ! pour vous ! pour vous ! pour nos frères du peuple ! pour nos frères soldats ! pour tous ceux qui souffrent ! pour tous les opprimés ! pour tous les hommes !

Ces exclamations se croisent en désordre, de tous les côtés à la fois, du peuple, des soldats, de la rue, des fenêtres, des balcons, chargés de femmes et d’enfants, de la maison de gauche, à la fenêtre de laquelle se pressent Desmoulins, Hulin, Fauchet, Cloots, Robespierre.

HULIN, à la fenêtre

Hourrah ! Hoche ! — Enfin ! voilà celui qui dissipe la tristesse !

HOCHE, amicalement

C’est toi, Hulin ? Que fais-tu là ? Que faites-vous là, tous, dans la nuit ? Vous broyez du noir, naturellement. Quelle folie de s’enfermer ainsi par cette belle nuit de Juillet. L’homme est triste, quand il s’isole des autres. C’est cet air de cave qui inspire les soupçons et les doutes. Sortez de vos maisons ! Il y a assez longtemps que nous sommes forcés de rester murés chez nous. A présent, c’est dans la rue, c’est en plein air qu’il faut vivre ! Venez sentir le matin qui se lève ! La Ville prisonnière respire à pleine poitrine ; le souffle des prairies vient par dessus nos murs, et les armées qui nous bloquent, nous apporter le salut des campagnes fraternelles. Les blés sont mûrs : nous allons les faucher.

LA CONTAT

Ah ! le beau garçon ! il répand la joie autour de lui. — Elle va vers Hoche.

HOCHE

Vous voilà, bouquetière de la Liberté, madame la royaliste, qui saccagiez à belles mains les arbres du Palais-Royal, pour jeter au peuple les cocardes d’affranchissement ! Je savais bien que vous y viendriez aussi. Vous avez donc fini par croire à notre cause ?

LA CONTAT

Je croirai à tout ce que tu voudras. Avec une figure comme celle-là, — elle le désigne — je serai toujours convertie. — Le peuple rit.

HOCHE, riant

Cela ne m’étonne point : j’ai le tempérament d’un apôtre. — Eh bien, mettez-vous là ; on ne refuse personne. Et prenez une pique : une fille comme vous doit savoir se défendre.

LA CONTAT

Tout beau ! ne m’enrôle pas si vite ! Je regarde, j’applaudis, je trouve le spectacle plaisant ; mais je ne joue pas ce soir.

HOCHE

Vous trouvez cela plaisant ? vous trouvez cela un jeu ? — Regardez ce pauvre diable, dont les os font saillie sous la blouse, cette femme qui tend à ce petit aux yeux vitreux sa mamelle sans lait, — cela vous amuse, ces êtres mourant de faim ? et vous jugez cela une bonne comédie, ce peuple qui, n’ayant ni le pain, ni la vie assurée pour demain, ne pense qu’à la Constitution qu’élabore l’Assemblée, aux droits de l’humanité, à la justice éternelle ? — Ne voyez-vous pas que c’est quelque chose d’aussi sérieux qu’une tragédie de Corneille ?

LA CONTAT

Eh ! c’est aussi un jeu.

HOCHE

Rien n’est un jeu. Tout est sérieux. Cinna et Nicomède existent comme moi.

LA CONTAT

Étrange garçon. Les auteurs et les acteurs font ces choses par semblant, et tu les prends au vrai : n’est-ce pas curieux ?

HOCHE

Vous vous trompez, vous ne vous connaissez pas. Je vous connais mieux que vous-même.

LA CONTAT

Tu m’amuses. Et d’où me connais-tu ?

HOCHE

Je vous ai entendue au théâtre ; j’ai vu votre passion dans vos rôles.

LA CONTAT

Si tu crois que je les sens !

HOCHE

Vous avez beau vous en défendre, votre instinct les sent pour vous. Une force n’est jamais une illusion. Vous n’êtes que l’instrument peut-être de celle qui est en vous. N’importe, elle vous mène. Je sais mieux que vous ce que le destin fera de vous.

LA CONTAT

Quoi donc ?

HOCHE

Ce qui est fort doit aller avec ce qui est fort. Vous serez de notre parti.

LA CONTAT

Enfin, si je n’y crois pas !

HOCHE

Peuh ! Qu’est-ce que cela fait ? Tout est affaire de tempéraments. Il n’y a que deux partis au monde : les sains et les malades. Ce qui est sain va à la vie. La vie est avec nous. Venez.

LA CONTAT

Avec toi, volontiers.

HOCHE

Décidément, vous ne l’envoyez pas dire ! — Eh bien ! nous verrons cela plus tard, si nous avons le temps d’y penser.

LA CONTAT

Il est toujours temps pour l’amour.

HOCHE

On vous l’a trop fait croire. Vous vous imaginez que notre Révolution va verser dans une histoire galante ? Ah ! petites femelles ! depuis cinquante ans que vous êtes habituées à tout gouverner en France, que tout est ramené à vous, à vos caprices, à vos mignardises, il ne vous vient pas à la tête qu’on puisse faire passer d’autre objet avant vous ? Les jeux sont finis, madame. C’est une partie sérieuse, dont l’enjeu est le monde. Place aux hommes ! — Et si vous l’osez, suivez-nous dans la bataille, soutenez-nous, partagez notre foi ; mais sacredié ! n’allez pas la troubler ! Vous ne pesez pas lourd à côté d’elle. — Sans rancune, Contat ! Une passade, je n’ai pas le temps. Un amour, mon cœur est pris.

LA CONTAT

Par qui ?

HOCHE

Par la Liberté.

LA CONTAT

Je voudrais bien savoir comment cette fille est faite.

HOCHE

Un peu comme toi, je me figure. Bien saine, bien bâtie, blonde, ardente, audacieuse, mais débarbouillée de ton fard, de tes mouches, de tes afféteries, de tes ironies, agissant au lieu de railler ceux qui agissent, soufflant aux hommes au lieu de tes fadeurs provocantes et de tes sous-entendus équivoques, des paroles d’action, de dévouement et de fraternité. De celle-là, je suis l’amant. Quand tu seras celle-là, tu m’auras. Voilà ma déclaration !

LA CONTAT

Elle me plaît. Je t’aurai. — Allons nous battre !

— Elle arrache un fusil à son voisin, et déclame au peuple, avec un enthousiasme joyeux, quelques vers de Cinna.

Ne crains point de succès qui souille ta mémoire ! Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire ; Et dans un tel dessein le manque de bonheur Met en péril ta vie, et non pas ton honneur ; Regarde le malheur de Brute et de Cassie : La splendeur de leur nom en est-elle obscurcie ? Sont-ils morts tout entiers avec leurs grands desseins ? Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains ?


Va marcher sur leurs pas où l’honneur te convie !

Elle se jette au milieu des rangs du peuple, qui éclate en applaudissements.

HOCHE

A la bonne heure ! Que Corneille nous guide ! Secoue devant nos pas la torche de l’héroïsme !

HULIN, à la fenêtre

Où allez-vous ?

HOCHE

Où nous allons ? — Il lève les yeux, et regarde à la maison d’en face la petite Julie, à demi déshabillée, qui se penche à la fenêtre, animée et joyeuse. — Demande-le à cette petite, aux regards éveillés comme une potée de souris ! Je veux qu’elle dise la réponse qui est dans nos cœurs à tous. Sois notre voix, innocente ! Où allons-nous ? Où faut-il que nous allions ?

JULIE, se penchant de tout son corps à la fenêtre, — retenue par sa mère, — tendant les bras et criant de toutes ses forces

A la Bastille !

Explosion de cris du peuple.

LE PEUPLE

A la Bastille !

Vocifération furieuse d’où se détachent des apostrophes heurtées et forcenées qui éclatent de toutes parts, à la fois, ou à la suite, se partagent entre des groupes ou des individus isolés, ouvriers, bourgeois, étudiants et femmes.

LE PEUPLE, en proie à une exaltation folle

La Bastille ! la Bastille ! — Enfin ! — Briser ce joug ! — Arracher ce collier ! — Renverser cette masse écrasante et stupide ! — Ce monument éternel de notre défaite et de notre avilissement ! — Le tombeau de ceux qui osèrent dire la vérité ! — Ces malheureux, murés vivants par l’exécrable despotisme ! — Le cachot de Voltaire ! — Le cachot de Mirabeau ! — Le cachot de la Liberté ! — Respirer ! respirer ! — Nous voulons la Bastille ! — Monstre, tu tomberas ! — Nous te raserons de la cime à la base, engloutisseur d’hommes, assassin, lâche, lâche, bandit !

Ils lui montrent le poing, s’excitent mutuellement, la face congestionnée, rauques à force de crier. Desmoulins et Cloots se sont laissé gagner par la contagion. Cloots est sorti de la maison par la porte, Desmoulins a sauté par la fenêtre. Hulin, Robespierre, Marat, agitent les bras, tâchent de se faire entendre ; on comprend qu’ils désapprouvent le peuple, mais leur voix se perd dans le tumulte.

HULIN, quand il peut enfin se faire entendre, criant

Vous êtes fous, fous ! Nous allons nous casser la figure contre cette montagne !

MARAT, se croisant les bras

Je vous admire de vous donner tant de mal pour délivrer quelques aristocrates. Mais vous ne savez donc pas qu’il n’y a que des riches là-dedans ? C’est une prison de luxe, qui n’est faite que pour eux. Qu’ils règlent leurs affaires entre eux : cela ne vous regarde pas.

HOCHE

Toute injustice nous regarde. Notre Révolution n’est pas une affaire de famille. Si nous ne sommes pas assez riches pour avoir des parents à la Bastille, nous le sommes assez pour adopter les riches, malheureux comme nous. Tout homme qui souffre injustement est notre frère.

MARAT

Tu as raison.

LE PEUPLE

Nous voulons la Bastille !

HULIN

Mais enfin, enragés, avec quoi la prendrez-vous ? Nous n’avons pas d’armes, et ils en ont, eux !

HOCHE

Justement. Allons les prendre.

CLOOTS, retroussant ses manches

Gaudeamus ! Il y a assez longtemps que j’agis à coups de syllogisme. Je vais me dégourdir les poings.

FAUCHET

Vous êtes mes paroissiens, vous avez promis de me suivre ; je vous montrerai le chemin.

CLOOTS

La paroisse de la Bastille ! De celle-là, j’en suis ! L’abbé, pour une fois, je te servirai la messe.

Une rumeur s’élève dans le fond.

UN OUVRIER, accourant

Je viens de la rive gauche. Ils sont tous debout : la place Maubert, la Basoche, la Montagne Sainte-Geneviève ; ils marchent sur les Invalides, pour y prendre les armes en dépôt, des milliers de fusils. Ils sont des garde française, des moines, des femmes, des étudiants, toute une armée. Le procureur du roi et le curé de Saint-Étienne-du-Mont marchent à leur tête.

HOCHE

Tu demandais des armes, Hulin. En voici.

HULIN

Ce n’est pas avec quelques centaines de vieilles arquebuses, des casques rouillés, ou même avec quelques bons canons trouvés aux Invalides, qu’on peut prendre la Bastille. Autant ouvrir un rocher avec un couteau.

HOCHE

Ce n’est pas avec des canons en effet que la Bastille sera prise. Mais elle sera prise.

HULIN

Comment ?

HOCHE

Il faut que la Bastille tombe. Elle tombera. Les dieux sont avec nous.

HULIN, haussant les épaules

Quels dieux ?

HOCHE

La justice, la raison. Tu tomberas, Bastille !

LE PEUPLE

Tu tomberas !

HULIN

J’aimerais mieux des alliés plus palpables. Je ne crois guère à tout cela. N’importe, il ne sera pas dit que je me laisse devancer. Je prétends même marcher le premier. Vous savez mieux que moi peut-être ce qu’il faut faire. Mais moi, je le ferai. — Vous voulez aller à la Bastille, imbéciles ? — Allons-y.

HOCHE

Parbleu ! Tu feras tout, en répétant toujours qu’il est impossible de rien faire.

Gonchon revient avec sa patrouille.

GONCHON

Les voilà revenus ! — Sacrebleu ! — Ah ! la vermine ! On la chasse d’un côté, elle ressort de l’autre. — Est-ce ainsi qu’on m’obéit ? Ne vous ai-je pas ordonné de rentrer dans vos maisons ? — Prenant un homme au collet. Tu m’as entendu, toi, je te reconnais, tu étais là tout à l’heure. Foutre ! j’en ai assez ! Je m’en vais te faire arrêter. Je m’en vais tous vous faire arrêter. Nous sommes chargés de l’ordre. Tout citoyen qui circule la nuit dans les rues sans un laissez-passer, est suspect.

HOCHE, riant

L’animal voudrait escamoter le peuple !

MARAT

Qui est ce traître qui a imaginé de décréter qu’il était le Peuple ? De quel droit cette voix odieuse donne-t-elle des ordres à la Nation ? Je connais ce gros homme, cette face de Silène, boursouflée de vices, suante de débauches et d’impudeur. Est-ce que cet accapareur prétend avoir le monopole de la Révolution, comme il eut celui des orgies de son Palais-Royal ? — Hors d’ici ! ou je te fais arrêter toi-même par le Peuple souverain !

GONCHON, balbutiant

Je suis le représentant du pouvoir, l’élu du Comité central.

LE PEUPLE

Le pouvoir, c’est nous ! — Le Comité central est notre élu. Tu n’as qu’à obéir.

MARAT, d’un air farouche qui n’est au fond qu’une bouffonnerie sinistre pour s’amuser des terreurs de Gonchon

Il faut se défier de ces traîtres qui se rallient au peuple pour le perdre. Hoche l’a bien dit : Si nous n’y prenons garde, nous serons bientôt envahis. Je suis d’avis que, pour distinguer tous ceux qui se sont faits les valets des aristocrates, on leur coupe les oreilles, ou plutôt les pouces des mains : c’est une mesure indispensable de prudence. — Le peuple rit.

GONCHON, épeuré, à Hoche

Soldat, tu es ici pour prêter main-forte à la loi…

HOCHE

Mets-toi là : on ne te fera pas de mal. — Et maintenant, va devant, nous te suivons.

GONCHON

Vous me suivez ? Où cela ?

LE PEUPLE

A la Bastille !

GONCHON

Quoi ?

HOCHE

Sans doute. Prendre la Bastille. — Vous défendez le peuple, messieurs de la milice bourgeoise ? Le premier rang vous appartient donc. Passez devant, et point de façons. — Tu n’as pas l’air réjoui ? — Se penchant à l’oreille de Gonchon. Je connais tes ruses, mon bonhomme, tu es en correspondance avec le duc d’Orléans… Allons, paix, et file droit : j’ai l’œil sur toi, et je n’ai qu’un mot à dire à Marat. Il ne fait pas encore jour ; tu pourrais nous éclairer, accroché à l’une de ces lanternes.


(1) Paroles de Hoche.

GONCHON

Laissez-moi rentrer chez moi.

HOCHE

Pas d’autre alternative : Être pendu, ou prendre la Bastille.

GONCHON, avec empressement

Prendre la Bastille !

Le peuple rit.

HOCHE

Tu es un brave ! — Et nous, gens du faubourg, ne nous laissons pas damer le pion par la Montagne Sainte-Geneviève. Que Saint-Antoine ne fasse pas le fainéant, tandis que Saint-Jacques s’escrime des poings et du bâton ! Sonnez les cloches, battez le tambour, appelez les citoyens aux districts. — Aux électeurs et aux députés. Vous, citoyens, veillez sur l’Hôtel de Ville, empêchez qu’on ne nous prépare quelque traîtrise dans le dos ! chargez-vous des bourgeois ! Nous, nous allons museler la bête.

Il montre la Bastille.

La petite Julie est descendue avec sa mère, sur le pas de sa porte ; elle est grimpée sur une borne pour mieux voir, et regarde Hoche avec une insistance muette et passionnée. Hoche la regarde, et sourit.

Eh ! petite ! tu veux venir aussi ? tu en grilles d’envie ? — Elle lui tend ses mains frémissantes, en faisant signe que oui, sans parler. Eh bien viens ! — Il l’enlève et la met sur son épaule.

LA MÈRE

Vous êtes fou ! Laissez-la ! L’emmener où on se bat !

HOCHE

N’est-ce pas elle qui nous y envoie ? Voici notre porte-drapeau !

LA MÈRE

Ne me l’enlevez pas !

HOCHE

Eh ! venez aussi, la mère ! Personne ne doit rester dans les maisons aujourd’hui. Que le limaçon quitte sa coquille. La ville tout entière sort de sa prison. Ne laissons rien par derrière. Ce n’est pas une armée en guerre, c’est une invasion.

LA MÈRE

Ma foi, oui. Si on doit mourir, mieux vaut être tous ensemble.

HOCHE

Mourir ? Allons donc ! On ne meurt que quand on veut mourir.

Le ciel s’éclaire derrière les maisons et la masse sombre de la Bastille.

Hourrah ! Voyez le jour, le jour nouveau, l’aurore de la Liberté !

JULIE, qui s’est tenue jusque-là sur l’épaule de Hoche, toute riante, excitée, et muette, un doigt dans sa bouche, se met à chanter d’une voix fluette une ronde nationale du temps.

Liberté, dans ce beau jour Viens remplir notre âme…

HOCHE, riant

Entendez-vous ce petit moineau ?

Le peuple rit.

Allons, gai ! gai ! au devant du soleil !

Il reprend l’air de la petite Julie en se mettant en marche ; et la masse entière du peuple s’ébranle, joignant ses voix au chant de Hoche et de la petite fille. Il se trouve aussitôt une petite flûte qui accompagne d’une façon alerte et aiguë la ronde populaire. A la musique se mêlent de grandes clameurs enthousiastes, les cloches qui s’éveillent de proche en proche, et des bruits confus qui persistent pendant la scène suivante. Gonchon et les miliciens tremblants sont poussés par une foule riante et rieuse, parmi laquelle la Contat et Hulin. Hommes et femmes sortent des maisons, se joignent au peuple, courent après lui. — Une tempête joyeuse.

Tandis que le peuple s’écoule bruyamment hors du théâtre, Desmoulins, qui l’accompagne jusqu’à la sortie de la scène, revient sur ses pas, monte précipitamment sur la barricade, va à la fenêtre de Lucile, et appuie sa figure contre les vitres. Pendant la fin de l’acte, le bruit du peuple, des cloches, des tambours, continue à bourdonner au dehors ; et quelques retardataires sortent encore des maisons, mais ne prennent pas garde aux amants.

CAMILLE, à mi-voix

Lucile…

La fenêtre s’ouvre doucement. Lucile lui passe les bras autour du cou.

LUCILE

Camille…

Ils s’embrassent.

CAMILLE

Tu étais là ?

LUCILE

Chut !… Ils dorment à côté. J’étais là, cachée. Je suis restée tout le temps. J’écoutais et je voyais tout.

CAMILLE

Tu ne t’es point couchée ?

LUCILE

Comment pourrait-on dormir avec tout ce vacarme ? — Oh ! Camille, comme ils t’ont acclamé !

CAMILLE, content

Tu as entendu comme ils ont crié ?

LUCILE

Les vitres en tremblaient. Je riais dans mon coin. J’aurais voulu crier aussi. Comme je ne pouvais pas, j’ai fait des extravagances, je suis montée sur une chaise, j’ai… devine ce que j’ai fait…

CAMILLE

Comment puis-je deviner ?

LUCILE

Devine, si tu m’aimes. Si tu n’as rien senti, c’est que tu ne m’aimes pas. Qu’est-ce que je t’ai envoyé ?

CAMILLE

Des baisers.

LUCILE

Tu m’aimes. C’est cela. Des paniers de baisers. Il s’en est égaré quelques-uns sur ceux qui t’applaudissaient. — O les amours, comme ils criaient ! Comme tu es devenu glorieux, mon Camille, en un jour, un seul jour ! — L’autre semaine, il n’y avait que ta Lucile qui te connaissait, qui savait ce que tu valais. Aujourd’hui, tout un peuple…

CAMILLE

Écoute.

Bruit joyeux et tumultueux de Paris.

LUCILE

Tout cela… C’est toi qui as fait tout cela… ce beau charivari !

CAMILLE

Je n’y crois pas moi-même !…

LUCILE

Et tout cela avec un discours ! Comment as-tu fait ? On m’a dit que tout le monde était hors de soi, en t’écoutant. Que j’aurais voulu être là !

CAMILLE

Je ne sais pas ce que j’ai dit. Je me sentais soulevé de terre. J’entendais ma voix et je voyais mes gestes, comme si c’était un autre qui parlait. Tout le monde pleurait, et je pleurais comme les autres. A la fin, ils m’ont porté sur leurs épaules. On n’a jamais rien vu de pareil.

LUCILE

Mon grand homme, mon Patru, mon Démosthène ! — Et tu as pu parler à toute une foule qui te regardait ? Et tu ne t’es pas troublé ? Tu n’as pas perdu la mémoire ? Tu n’as pas fait, comme tu fais quelquefois ?…

CAMILLE

Quoi donc ?

LUCILE

Tu sais bien… comme un flacon trop plein, d’où l’eau ne peut sortir… Elle rit.

CAMILLE

Mauvaise ! Te voilà contente de ta méchanceté ! Tu montres tes petites dents, comme un chat.

LUCILE, riant

Mais non, je te dis, je t’aime ; je t’aime comme tu es. Je te cherche des défauts, je les trouve, et je les aime. Ne sois pas fâché, Hon-hon, j’aime ton bégaiement, je t’assure, je m’essaie à parler comme cela maintenant.

Ils rient tous les deux.

CAMILLE

Écoute ce qu’un jour a fait de ce peuple. Que ne verrons-nous pas ! — O Lucile, que de belles choses nous allons faire ensemble ! Voilà la foudre lancée. Quels superbes coups de tonnerre ! Quelle joie de frapper de tous côtés, dans le tas, de détruire ces tyrans, ces injustices, ces préjugés, ces lois ! Enfin ! — On va donc casser le nez à ces magots ridicules et odieux, dont le sourire grotesque s’opposait à tout, défendait tout, empêchait de penser, de respirer, de vivre ! On va faire maison nette, brûler les vieilles nippes ! Plus de maîtres. Plus d’entraves. Que cela est amusant !

LUCILE

Qui dirigera Paris maintenant ?

CAMILLE

Nous, parbleu. La Raison.

LUCILE

Ils crient bien fort. Cela me fait peur.

CAMILLE

C’est là l’effet de quelques-unes de mes paroles.

LUCILE

Tu crois qu’ils t’écouteront toujours ?

CAMILLE

Ils m’ont écouté quand j’étais inconnu. Que ne pourrai-je, maintenant qu’ils m’adorent ! — Bonnes gens ! quand ils seront délivrés des misères qui les accablent, tout va devenir facile, aimable, riant. — Ah ! Lucile, c’est trop de bonheur, à la fois, tout d’un coup ! — Non. Pas trop ! Jamais trop ! — Mais cela me grise un peu, après tant de misère !

LUCILE

Pauvre Camille ! tu as été si malheureux ?

CAMILLE

Oui, cela a été bien dur, et bien long !… Six années !… Pas d’argent, pas d’amis, pas d’espoir… Abandonné des miens. Réduit à d’humiliants métiers. Courant après quelques sous, et ne les trouvant pas, souvent. Il y a plus d’un jour où je me suis couché sans dîner. — Je ne veux pas te raconter cela. — Plus tard, plus tard je te dirai… J’ai eu tort.

LUCILE

Est-ce possible ? oh ! mon Dieu ! pourquoi ne venais-tu pas ?…

CAMILLE

Tu aurais partagé avec moi ton petit pain ?… Ce n’était pas encore le plus dur, Lucile. On se passe de souper. Mais douter de soi, voir l’avenir fermé devant soi ; — et puis, cette petite fille, cette chère petite fille, dont les boucles blondes et les yeux bruns souriaient à la fenêtre en face de ma fenêtre, — dont je suivais les pas, de loin, dans les allées du Luxembourg, savourant la grâce ingénue de ses gestes, et la fine maigreur de son corps enfantin… Ah ! petite Lucile, si tu m’as fait oublier quelquefois ma misère, combien tu me l’as rendue plus lourde aussi, souvent ! Tu étais si loin de moi ! Comment aurais-je pu croire qu’un jour… ! Et ce jour, je le tiens, oh ! je le tiens bien ! il ne m’échappera plus. Je t’ai ! Je baise tes mains aux petites fossettes. Tout le bonheur du monde, elles me l’ont apporté. Le monde libre par moi ! Ah ! que je suis heureux !

Ils s’embrassent, et restent un instant sans parler.

CAMILLE, regardant Lucile

Tu pleures ?

LUCILE, souriant

Toi aussi.

Les lumignons des fenêtres voisines s’éteignent.

LUCILE

Les lumières s’éteignent. L’aube vient.

Bruit de la foule au dehors.

CAMILLE, après un moment

Te souviens-tu de cette vieille histoire anglaise que nous lûmes ensemble : ces deux enfants de Vérone qui s’aimaient au milieu d’une ville soulevée ?

LUCILE, fait signe que oui

Pourquoi me demandes-tu cela ?

CAMILLE

Je ne sais pas. — Ah ! qui sait ce que l’avenir nous réserve ?

LUCILE, lui fermant la bouche

Camille !

CAMILLE

Pauvre Lucile, aurais-tu bien la force, si le malheur voulait… ?

LUCILE

Qui sait ? Peut-être la trouverai-je alors. Mais toi, j’en ai peur, tu souffriras cruellement.

CAMILLE, mécontent et inquiet

Mais tu dis cela, comme si tu croyais vraiment que cela arrivera !

LUCILE, souriant

Tu es plus faible que moi, mon héros.

CAMILLE, souriant

Peut-être. J’ai besoin que l’on m’aime. Je ne sais pas être seul.

LUCILE

Jamais je ne te quitterai.

CAMILLE

Jamais. Quoi qu’il arrive, que tout nous soit commun, que rien ne nous sépare, que rien ne vienne desserrer l’étreinte de nos bras…

Un moment de silence. Lucile reste immobile, la tête appuyée sur l’épaule de Camille.

CAMILLE, la regarde

Tu dors ?

LUCILE, relevant la tête

Non. — Soupirant. Dieu nous épargne ces épreuves !

CAMILLE, sceptique

Dieu ?

LUCILE, pose sa joue sur l’appui de la fenêtre et reste immobile un bras autour du cou de Camille.

Ne crois-tu pas qu’il existe ?

CAMILLE

Pas encore.

LUCILE

Que veux-tu dire ?

CAMILLE

Nous le créons en ce moment. Demain, si j’en crois ce cœur, demain, il y aura un Dieu : L’Homme.

Lucile ferme les yeux et s’endort.

CAMILLE, doucement

Lucile… Elle s’est endormie…

ROBESPIERRE, traversant la rue, aperçoit Camille

Tu es encore là, Camille ?

CAMILLE

Chut !

ROBESPIERRE

Tu oublies ton devoir.

Camille montre Lucile.

ROBESPIERRE, baissant la voix et regardant Lucile

Pauvre petite.

Il reste un instant immobile à les considérer tous deux. Un bruit de tambours plus proches réveille Lucile.

LUCILE, aperçoit Robespierre et a un sursaut d’effroi

Ah !

CAMILLE

Qu’as-tu, qu’as-tu, Lucile ? C’est notre ami, c’est Maximilien.

ROBESPIERRE, la salue en souriant

Vous ne me reconnaissez pas ?

LUCILE, encore tremblante

Ah ! vous m’avez fait peur !

ROBESPIERRE

Pardon.

CAMILLE

Comme tu trembles !

LUCILE

J’ai froid. Adieu, Camille. Je vais dormir. Je n’en puis plus.

Camille lui sourit et lui envoie un baiser. Robespierre s’incline. Mais elle se retire sans être encore remise de son émotion, et en les saluant seulement d’un signe de tête, muette et troublée.

L’aurore est venue, le ciel s’est coloré derrière les maisons et la Bastille. — Au milieu des cris lointains, s’élève le crépitement des premières fusillades.

ROBESPIERRE, se tournant du côté d’où vient le bruit

Allons ! Il ne s’agit plus d’amour aujourd’hui.

Il sort.

CAMILLE descend de la barricade

Il ne s’agit plus d’amour ? Et de quoi s’agit-il ? N’est-ce pas l’amour qui fermente dans cette ville, qui gonfle ces poitrines, qui offre au sacrifice ces larges moissons humaines ?… O mon amour, tu n’es pas égoïste et étroit, tu m’attaches à ces hommes par des liens plus forts ; tu vois tout, tu peux tout, tu es tout. Tu embrasses le monde. Ce n’est pas seulement ma Lucile que j’aime. C’est l’univers. A travers ses chers yeux, j’aime tous ceux qui aiment, qui souffrent, qui sont heureux, tout ce qui vit et meurt. J’aime. Je sens que la flamme qui est en moi fait bouillonner ce peuple, rougit ce ciel d’orient derrière cette Bastille. Toutes les ombres s’effacent. Celle-ci tombera aussi, cette ombre de cauchemar !…

La Bastille, monstrueuse et noire, s’élève au fond sur le ciel rouge-clair. La voix du canon éclate soudain, parmi la fusillade, les cris, les cloches et les tambours.

CAMILLE rit, et fait un pied-de-nez à la Bastille

Le loup hurle. Grogne, montre les dents ! La meute t’a cerné ! Puisque le Roi aime la chasse, nous allons faire la chasse au Roi !

ACTE III

Mardi 14 juillet, l’après-midi.

La cour intérieure de la Bastille. (1) A gauche, la base de deux tours énormes, dont le sommet est invisible, et que relient entre elles d’épaisses murailles massives, qui se dressent comme une montagne de pierre. En face, la porte et le pont-levis donnant accès à la cour du Gouvernement. A droite, un bâtiment à un étage adossé aux murailles des autres tours.

Au lever du rideau, l’invalide Béquart et ses camarades se tiennent dans la cour, avec trois canons. Vintimille, commandant des Invalides, est assis, l’air indifférent et ennuyé. — A tout instant, des Suisses vont et viennent par le pont-levis, apportant des nouvelles du combat, qui se livre en ce moment à l’autre porte de la cour du Gouvernement. — Au dehors, fusillade, tambours, et cris de la foule. La fumée monte de temps en temps au-dessus des murailles.

DE LAUNEY, gouverneur de la Bastille, arrivant de l’autre cour, agité, nerveux

Eh bien, monsieur de Vintimille, vous le voyez, ils attaquent, ils attaquent !

(1) La Bastille avait deux cours principales : la cour du Gouvernement, en dehors du grand fossé, séparée de la ville par un pont-levis et deux corps de garde ; — et la cour intérieure, au pied des murailles, entre les tours ; un fossé, un second pont-levis, et un troisième corps de garde la séparaient de la cour du Gouvernement.

DE VINTIMILLE, assis, d’un ton las et un peu ironique

Eh bien, monsieur de Launey, laissez-les attaquer. Que nous importe ? A moins qu’ils n’aient des ailes, comme messieurs Montgolfier, je les défie bien d’entrer.

LES INVALIDES, entre eux

Parbleu !

BÉQUART

Ah ! les pauvres diables ! on va les écraser. Ils y resteront tous. Ces salauds de Suisses tirent dessus tant qu’ils peuvent. C’est bien malin de fusiller des gens sans défense, quand on est soi-même à l’abri derrière de bonnes murailles !

UN INVALIDE

Aussi, quelle idée ont-ils de venir nous attaquer ?

BÉQUART

On ne sait plus ce qui se passe dans leurs cervelles à tous. On n’y comprend rien : ce n’est plus de notre temps. Ils sont tous timbrés, surtout depuis un mois. — C’est égal, c’est malheureux de les maltraiter : c’est pas des mauvaises gens. Et c’est les nôtres.

UN INVALIDE

Dame, c’est l’ordre. Tant pire. Fallait pas qu’ils y aillent.

BÉQUART

Évidemment. — Et puis ça fait tout de même plaisir d’entendre cette musique. Je ne croyais pas que je verrais encore une bataille.

DE FLUE, commandant des Suisses, arrivant de l’autre cour

Monsieur le gouverneur, s’il vous plaît, faites brûler les maisons voisines. Des toits, leur tir peut plonger dans la cour du château.

DE LAUNEY

Non, non, je ne puis brûler des propriétés particulières ; je n’en ai pas le droit.

DE FLUE

Guerre sans feu, andouille sans moutarde. Vous êtes bien bon d’avoir ces scrupules. Quand on fait la guerre, il faut ne s’arrêter à rien, ou ne se mêler de rien.

DE LAUNEY

Quel est votre avis, monsieur de Vintimille ?

VINTIMILLE, haussant les épaules

Oh ! cela est indifférent. Faites comme vous voudrez. Nulle crainte qu’ils entrent. Mais si vous avez envie de profiter de l’occasion, pour déblayer le quartier qui enserre la Bastille, et pour balayer les braillards qui se sont donné rendez-vous autour, ne vous gênez pas. De cette espèce, la graine n’est pas rare. Agissez à votre gré : cela n’a aucune importance.

DE LAUNEY

Attendons alors, puisque rien ne presse. Nous sommes en nombre. Nous avons abondance de munitions. Nous n’avons pas besoin d’en venir à ces résolutions désespérées, n’est-ce pas, père Béquart ?

BÉQUART

Nous tiendrions là jusqu’au jugement dernier, monsieur le Gouverneur. J’ai été sous M. de Chevert, à Prague, il y a quarante-sept ans. Le maréchal de Belle-Isle nous avait plantés là. Nous étions une poignée en plein pays ennemi. Nous manquions de tout. La ville même était contre nous. Jamais on n’a pu nous en déloger, que de notre consentement. Ici, nous n’avons affaire qu’à de la racaille, des femmes et des boutiquiers ; nous sommes à l’abri de solides murailles, à deux pas des troupes du Champ de Mars et de Sèvres. Il n’y a qu’à fumer sa pipe et à se croiser les bras.

DE FLUE

Aussitôt qu’on se tient coi, ces grenouilles de Parisiens vous sautent sur les genoux. Jetez-leur seulement quelques pierres, vous les verrez faire le plongeon dans leur marais.

DE LAUNEY

Ne les exaspérons point.

DE FLUE

Oins le vilain, il te poindra. Dépends le pendard, il te pendra.

BÉQUART

Ce sont de pauvres gueux, monsieur de Flue. Il ne faut pas être trop dur. Ils ne savent pas bien ce qu’ils font.

DE FLUE

Tonnerre ! S’ils ne le savent pas, je le sais, moi. Cela suffit.

DE LAUNEY

Vous ne pensez qu’au succès de la bataille, monsieur de Flue. Mais pour moi, c’est une autre affaire. Je dois songer aux conséquences. Toute la responsabilité repose sur moi. Sais-je ce qui plaît ou déplaît à la Cour, ce qu’elle veut que je fasse ?

DE FLUE

Comment ! Vous ne savez pas où sont les ennemis du Roi ? Si nous sommes ici, n’est-ce pas par l’ordre de Sa Majesté, et si l’on nous attaque, n’est-ce pas Elle qu’on attaque ?

DE LAUNEY

Personne n’est jamais sûr, avec l’indécision de Sa Majesté. Ses ennemis de la veille sont ses amis du lendemain. Je n’ai pas d’ordres, ou ils se contredisent. Les uns commandent : « Résistez jusqu’au bout ». Les autres : « Ne tirez pas ». Le prévôt Flesselles me fait dire en secret qu’il est avec moi, et qu’il amuse le peuple. Au peuple, il dit qu’il m’amuse, et qu’il est avec eux. Qui trahit-il ? Comment être certain qu’on ne mécontente pas la Cour, en croyant la servir, et qu’elle ne vous désavouera point ? Si elle voulait agir, n’en a-t-elle pas mille moyens ? Pourquoi M. de Breteuil, avec les troupes du Champ de Mars, ne vient-il pas prendre ces révoltés à dos ?

DE FLUE

Oh ! ce serait vraiment admirable. Quelle compote !

VINTIMILLE, à de Launey

Mon cher, soyez vainqueur, et vous aurez toujours raison.

Il va s’asseoir dans un coin de la cour à l’ombre.

BÉQUART, qui lui a porté son fauteuil

Monseigneur, vous n’avez pas votre entrain habituel des jours de bataille.

VINTIMILLE

Ils m’ennuient avec leurs discussions. — Montrant de Launey. Il ne sait jamais ce qu’il veut, il faut qu’il consulte tout le monde ; il fait des embarras de tout. Que viens-je faire entre cet indécis et cet entripaillé ? Sotte tâche qu’on m’a donnée là. Il n’y a ni plaisir ni honneur à retirer de pareils combats. Morigéner le peuple ! c’est une affaire de police.

BÉQUART

Il n’est pas gai d’être forcé de tirer sur ces pauvres diables.

VINTIMILLE

Tu deviens sentimental ? C’est la mode du jour. — Il ne s’agit pas de cela. Peu me chaut cette canaille. — Écoute-les hurler. C’est répugnant. — Qu’est-ce qu’ils veulent ?

BÉQUART

Du pain.

VINTIMILLE

S’imaginent-ils que la Bastille est une boulangerie ? — Encore ! — Quelle âpreté ils y mettent ! Ils tiennent donc bien à vivre ? Je me demande quel intérêt ils peuvent trouver à leur gueuse d’existence, avec pour tout plaisir leurs vins aigres et leurs femmes mal lavées.

BÉQUART

Vous savez, monseigneur, si peu que ce soit, on tient toujours à ce qu’on a.

VINTIMILLE

Vraiment ? Parle pour toi.

BÉQUART

Oh ! vous, vous avez eu tout ce qu’on peut désirer.

VINTIMILLE

Tu m’envies ? Il n’y a pas de quoi, mon garçon.

BÉQUART

Pas de quoi !

VINTIMILLE

Cela t’étonne ? — Peuh ! tu ne peux pas comprendre. Ce n’est rien. C’est ce soleil de Juillet qui me rend hypocondre.

UN SUISSE, venant de l’autre cour, à de Launey

Monseigneur, on tire des maisons voisines. Ils sont là quelques-uns qui se sont juchés sur les toits.

DE FLUE

Eh bien, abattez-les ! Ce n’est qu’un jeu pour des tireurs comme vous.

Au dehors, la voix de Hoche chante le refrain de la ronde du deuxième acte : « Liberté dans ce beau jour ».

SUISSES, au dehors

Allons, avance ! devant le gouverneur !

DE FLUE

Qu’y a-t-il ?

SUISSES, venant de la cour extérieure, et poussant devant eux Hoche, qui porte Julie sur son dos

Mon commandant, nous avons cueilli celui-là, au moment où il sautait par dessus le mur d’enceinte.

HOCHE, posant Julie par terre

Houp là ! nous y voici ! Je te l’avais bien dit, que tu entrerais la première !

JULIE, en extase, joignant les mains

La Bastille !

VINTIMILLE

Qu’est-ce que cette plaisanterie ?

Un cercle s’est formé autour de Hoche et de l’enfant, les regardant curieusement.

HOCHE, tranquillement

Mon commandant, nous sommes des parlementaires.

Les soldats rient.

DE LAUNEY

Étranges parlementaires !

HOCHE

Nous n’avons pas le choix. On vous fait des signaux ; vous ne voulez pas les voir. Nous avons sauté le mur, puisque c’était le seul moyen d’arriver à vous.

JULIE, allant vers les Suisses

Ah ! ce sont eux !

SUISSES

Qu’est-ce que tu veux, morveuse ?

JULIE

C’est vous, les prisonniers ?

SUISSES, riant

Les prisonniers ? — Mais non ! nous sommes ceux qui les gardent.

HOCHE

Va, tu ne te trompes pas de beaucoup. Ce sont aussi des prisonniers, et les plus à plaindre de tous ; car on leur a enlevé jusqu’au désir de la liberté.

DE LAUNEY

Qui est cette petite ?

HOCHE

Notre bon génie. Elle m’a supplié de venir avec moi. Je l’ai prise sur mon dos.

VINTIMILLE

As-tu perdu le sens, que tu exposes cette enfant à la mort ?

HOCHE

Pourquoi ne partagerait-elle pas nos risques ? Elle est bien sûre de mourir, si nous mourons. — Ne jouez pas la pitié. Vos canons n’ont pas tant de scrupules.

VINTIMILLE, avec sa froideur dure et railleuse

Un soldat, un sous-officier déserteur ! c’est là le parlementaire que nous envoie cette canaille ! — C’est parfait. — Eh bien, fusillez-le : voilà sa mission remplie.

DE LAUNEY

Un instant. Il serait bon de savoir ce qu’ils veulent.

VINTIMILLE

Ils n’ont rien à vouloir.

DE FLUE

On ne parlemente pas avec des révoltés.

DE LAUNEY

Voyons toujours, cela ne coûte rien.

VINTIMILLE

C’est indécent ; en tolérant une discussion avec ces rebelles, nous semblons les traiter sur un pied d’égalité.

DE LAUNEY

Quel manque de pudeur, ou quelle aberration t’a poussé à accepter cette mission ?

HOCHE

La pensée de servir mes amis et vous.

VINTIMILLE

N’as-tu pas conscience de tes actes ? Tu ne sais pas sans doute ce que c’est qu’un traître ?

HOCHE

Si, monseigneur. C’est celui qui porte les armes contre son peuple.

VINTIMILLE, hausse l’épaule et lui tourne le dos

Imbécile !

HOCHE

Je vous demande pardon. Je ne voulais pas vous insulter. Je venais en ami au contraire. On m’a dit que je serais fusillé. C’est possible. A vrai dire, cela m’étonnerait ; je viens tâcher de vous aider et d’arranger les choses. Mais si je devais l’être, eh bien, vous connaissez le proverbe : Un beau mourir toute la vie embellit.

DE LAUNEY

Ton message !

HOCHE, présentant une lettre

Du Comité permanent de l’Hôtel de Ville.

De Launey prend la lettre et la lit à l’écart, avec les deux autres commandants. — Les Invalides ont pris Julie sur leurs genoux.

BÉQUART

Pourquoi voulais-tu venir, gamine ? Est-ce que tu connais quelqu’un ici ?

JULIE

Plusieurs.

BÉQUART

Où donc ?

JULIE

Dans la prison.

BÉQUART

Tu as de jolies connaissances. Qui est-ce ? Des parents ?

JULIE

Non.

BÉQUART

Comment se nomment-ils ?

JULIE

Je ne sais pas.

BÉQUART

Comment ! Tu ne sais pas ? — Comment sont-ils, alors ?

JULIE

Je ne pourrais pas bien dire.

BÉQUART

Ah ça ! tu te moques de nous, galopine ?

JULIE

Non, non, je les connais bien, je les ai vus. Seulement, c’est difficile à dire…

BÉQUART

Raconte.

JULIE

Maman habite rue Saint-Antoine, près d’ici. Les voitures qui vont à la prison passent, la nuit, devant notre maison. Je me lève souvent pour voir. Oh ! je les vois presque tous. Quelquefois pourtant, je n’ai pas pu, parce que je dormais, et quand je me réveillais, la voiture était passée.

BÉQUART

Qu’est-ce que cela peut avoir de curieux pour toi ?

JULIE

C’est qu’ils ont de la peine.

BÉQUART

C’est un triste spectacle que celui d’un malheureux. Pourquoi veux-tu les voir ?

JULIE, très naturellement

Parce que cela me fait de la peine.

UN INVALIDE, riant

Ha ! Ha ! Voilà une raison !

BÉQUART

Tais-toi donc, imbécile !

L’INVALIDE, d’abord irrité

Imbécile ? — Après avoir réfléchi, se grattant la tête. — C’est vrai.

JULIE, qui s’est assise, en jouant, sur un canon

Vous ne tirerez pas sur nous, dites ? — Ils ne répondent pas. — Dites que vous ne tirerez pas. Je vous en prie. Je vous aime bien. Aimez-moi aussi.

BÉQUART, l’embrassant

Bon petit torchon, va !

DE LAUNEY, qui a lu la lettre remise par Hoche, hausse les épaules

Ceci passe tout ! — Messieurs, l’étrange message qui m’est remis de la part de je ne sais quels bourgeois, qui s’intitulent Comité permanent, nous fait la demande saugrenue de partager la garde de la Bastille entre nos troupes et les bandes populaires.

Les soldats s’esclaffent, les chefs s’indignent.

VINTIMILLE

Belle proposition !

HOCHE, à de Launey

Écoutez-moi, monseigneur. Empêchez le carnage. Ce n’est pas à vous que nous en avons, c’est à cet amas de pierres, à cette force malfaisante, qui pèse depuis des siècles sur Paris. La force aveugle n’est pas moins honteuse pour ceux qui l’imposent, que pour ceux qui la subissent. Cela révolte la raison. Vous qui êtes plus intelligents que nous, vous devez le sentir et en souffrir plus que nous. Aidez-nous donc au lieu de nous combattre ! La raison, pour qui nous luttons, est votre bien comme le nôtre. — Rendez la place de vous-mêmes ; n’attendez pas qu’on vous la prenne.

VINTIMILLE

La raison, la conscience, il en a plein la bouche. — Ces singes de Rousseau ! — à de Flue. Mes compliments, vous nous avez fait un joli cadeau.

DE FLUE

Quel cadeau ?

VINTIMILLE

Votre Jean-Jacques. Vous auriez pu le garder en Suisse.

DE FLUE

Nous nous en serions bien passés nous-mêmes.

DE LAUNEY, à Hoche

Tu es fou. Où a-t-on vu que les plus forts vont, de gaieté de cœur, remettre leurs armes aux plus faibles ?

HOCHE

Vous n’êtes pas les plus forts.

DE LAUNEY

Tu comptes pour rien ces braves, vingt pièces de canon, vingt coffres de boulets, des milliers de cartouches ?

HOCHE

Vous pourrez tuer quelques centaines d’hommes. A quoi bon ? Il en reviendra des milliers.

DE LAUNEY

Nous serons secourus.

HOCHE

Vous ne serez pas secourus. — Vous pouviez l’être. Vous ne l’avez pas été. Un roi ne fait pas égorger son peuple. Ce ne serait pas seulement un assassinat, mais un suicide. Vous serez vaincus, je vous assure. Vous faites étalage de votre artillerie. Vous êtes habitués aux vieilles guerres, vous ne comprenez pas celle-ci. Vous ne savez pas ce que c’est qu’un peuple délivré. La guerre est un jeu pour vous, vous n’y croyez pas. Depuis Malplaquet, personne ne s’intéresse plus à la patrie. Vous étiez les amis des ennemis que vous combattiez. Vous vous réjouissiez des succès du roi de Prusse. La victoire n’est pas une nécessité pour vous. Nous, nous n’avons pas le choix. Il faut que nous vainquions. — Aux Invalides. Mes camarades, je vous connais bien, je vous respecte ; vous êtes de fiers vieux gas. Mais quand vous vous battiez, c’était pour obéir à des ordres ; vous ne savez pas ce que c’est que de se battre pour soi. — A Béquart. Vous-même, père Béquart, — nous vous aimons tous, nous honorons votre vaillance ; — mais quand vous étiez à Prague, enfermés par l’ennemi, vous ne défendiez que votre peau. Nous, c’est notre âme, l’âme de nos fils, de tous ceux qui sortiront de nous. — Vous entendez ce peuple au pied de ces murs. Ce n’est là qu’une partie de nos forces. Des millions d’êtres, tous les peuples à venir combattent dans nos rangs, tout ce formidable invisible, qui gagne les batailles.

DE FLUE

Tu nous ennuies. Nous allons balayer en quelques volées de canon ces forces invisibles.

HOCHE

Ne tirez pas ! Si vous tirez, vous êtes perdus. Un peuple n’est pas une armée régulière. On ne le déchaîne pas impunément.

VINTIMILLE, à lui-même, considérant Hoche

Quelle étrange espèce d’hommes ! Comment cela est-il sorti de nous, de notre France ? — Ce sont des Allemands. — Des Allemands ? — Non pas. J’ai connu des Prussiens plus français que celui-ci. Qui nous a changé tout cela ?

HOCHE

Songez qu’on peut encore s’entendre, que bientôt vous ne le pourrez plus. Dès que vous aurez fait couler le sang, rien ne l’arrêtera plus.

DE FLUE

Retourne tes conseils à tes amis.

HOCHE, haussant les épaules. — A Julie

Viens-t’en, pigeon de l’arche, on refuse ton rameau d’olivier. — Il remet Julie sur son épaule.

DE LAUNEY, à Hoche

Rien ne peut prendre la Bastille. Elle peut être livrée, non prise.

HOCHE

Elle sera livrée.

VINTIMILLE

Et qui la livrera ?

HOCHE

Votre mauvaise conscience.

Hoche sort avec Julie, dans le silence général, sans qu’on pense à l’arrêter.

VINTIMILLE, réfléchissant

Notre mauvaise conscience…

DE LAUNEY, brusquement

Eh bien ! pourquoi l’a-t-on laissé partir ?

DE FLUE

Il est encore dans la cour.

DE LAUNEY

Courez après lui, rattrapez-le.

BÉQUART

Monseigneur, c’est impossible.

LES INVALIDES, grognant leur assentiment

C’est un parlementaire.

DE LAUNEY

Comment, impossible, coquin ? Parlementaire de qui ? de quel pouvoir reconnu ?

BÉQUART, gravement

Du peuple.

DE FLUE, aux Suisses

Arrêtez-le.

BÉQUART ET LES INVALIDES, aux Suisses

Non, camarades, pas cela ! Vous ne l’arrêterez pas !

UN SUISSE, voulant passer

C’est l’ordre.

BÉQUART ET LES INVALIDES

Vous ne passerez pas, ou vous aurez affaire à nous.

VINTIMILLE, les observant, à part

Ah ! ah ! — Haut. C’est bon. — à de Launey. N’insistons pas.

UN SUISSE, venant de la cour extérieure, à de Launey

Monseigneur, il arrive une foule immense par la rue Saint-Antoine. Ils ont pris les Invalides. Ils traînent une vingtaine de canons.

DE FLUE

Sacrebleu ! il faut pourtant se décider ; ou notre situation, si bonne soit-elle, finirait par se gâter. Laissez-nous secouer cette vermine, ou nous serons rongés jusqu’à l’os.

Des tourbillons de fumée s’élèvent par-dessus les murs d’enceinte.

DE LAUNEY

Qu’est-ce que cette fumée ?

UN SUISSE

Ils ont mis le feu aux bâtiments avancés.

DE LAUNEY

Les misérables ! Ils veulent une guerre sans pitié. Ils l’auront.

DE FLUE

Faut-il tirer ?

DE LAUNEY

Attendez.

DE FLUE

Que voulez-vous attendre encore ?

DE LAUNEY, interrogeant Vintimille du regard

Monsieur de Vintimille ?

VINTIMILLE, un peu méprisant

Je vous ai dit mon sentiment. Faites ce que vous voudrez. — Mais un conseil : quelle que soit votre décision, n’en changez plus.

DE LAUNEY

Faites donc à votre gré, monsieur de Flue, et chargez-les.

De Launey, de Flue, et les Suisses sortent dans l’autre cour.

VINTIMILLE, méditant ironiquement. — A quelques pas de lui, les Invalides gardent les canons

La mauvaise conscience… Ce caporal qui se permet d’avoir une conscience… Il est plus riche que moi. Il y a longtemps que je ne sais plus ce que c’est que la conscience. Elle n’est ni bonne ni mauvaise. Elle n’est pas. — L’honneur, soit. — L’honneur ? Il consistait sous l’ancien Roi, quand on avait une femme ou une sœur présentable, à intriguer pour qu’elle couchât avec lui, ou à épouser la courtisane en titre, afin que cette basse denrée, sortie de la crasse des tripots, fût relevée par la saveur d’un nom aristocratique. — Laissons l’honneur tranquille. Je ne sais vraiment pas pourquoi je me bats ici. — Loyalisme ? Fidélité au Roi ? Nous sommes trop habitués à voir clair dans nos pensées, pour rester dupes des mots. Il y a longtemps que nous ne croyons plus au Roi. — Alors ? — Haussant les épaules. L’habitude, la convenance, le savoir-vivre ? — Oui, savoir qu’on est dans l’erreur, ne pas croire à ce qu’on fait, mais y apporter, jusqu’au bout, une correction et une élégance dont la précision méticuleuse sert à nous cacher l’absolue inutilité de tous nos actes. (1)

Grand brouhaha. Les Suisses se replient précipitamment de la cour extérieure, avec de Flue et de Launey.

LES SUISSES

Ils viennent !

VINTIMILLE

Quoi ? Ils viennent ? — Qui ? Le peuple ? — Impossible !

DE FLUE, sans répondre

Vite ! levez le pont ! — Tonnerre !

DE LAUNEY

Aux canons !

Les Suisses lèvent en hâte le pont-levis. Les Invalides roulent les canons en face de la porte. Immédiatement après, on entend la clameur de la foule se heurter et mugir comme un flot à l’enceinte de la cour, arrêtée aux fossés.

VINTIMILLE, stupéfait

Ils sont entrés ! Ils sont entrés vraiment ?

(1) Ce monologue est supprimé à la représentation.

DE FLUE, soufflant

Ouf ! — Il était temps ! — Gredins ! — A Vintimille. Croiriez-vous qu’ils ont réussi à faire tomber le premier pont-levis ! — Vous savez la maison du parfumeur qui est à côté de l’entrée ? — Ah ! sacrebleu ! Je l’avais bien dit qu’il fallait brûler toutes ces tanières ! — Ils étaient trois ou quatre sur le toit, des maçons, des couvreurs, ils se sont laissé glisser comme des singes sur le mur qui touche au corps de garde. On n’y faisait pas attention. Ils sont arrivés à la porte ; ils ont brisé les chaînes du pont ; le pont est tombé tout d’une masse, au milieu de cette foule, en écrasant une dizaine. Ça a été un torrent. Ils se sont tous rués dessus. Écoutez-les hurler ! — Ah ! les canailles !

Dans le tumulte des soldats et des officiers qui s’agitent au premier plan, on n’a pas aperçu d’abord un groupe de Suisses, au fond, près de la porte, avec une prisonnière.

LES SUISSES, amenant la Contat

Nous avons toujours fait une belle prise.

VINTIMILLE, saluant

Eh ! mais, c’est vous, Contat ? — Fidèle au rendez-vous. — Un casque d’argent sur vos cheveux blonds, un fusil à la main, vous semblez la déesse Liberté elle-même ! — Vous êtes donc venue voir, curieuse ? Vous serez mieux ici pour tout regarder sans risques. — Il lui tend la main ; elle hésite à la prendre. Vous ne me donnez pas la main ? Nous étions bons amis, il n’y a pas si longtemps. Ne le sommes-nous pas encore ? — Elle se décide à lui donner la main. Eh bien, qu’avez-vous donc ? Vous me fixez avec vos grands yeux, vous avez l’air interdite, vous ne dites mot. Vous avez eu peur ?

LA CONTAT

Pardon, je vous demande pardon. Mais je ne sais plus où j’en suis en ce moment, si je dois vous regarder comme ami, ou comme ennemi.

VINTIMILLE

Comme ennemi ? pourquoi donc ? — Quoi ? tout de bon, vous nous combattiez ?

LA CONTAT

Vous savez, je ne suis pas faite pour être spectatrice, je joue toujours les premiers rôles.

Elle montre son fusil, qu’un Invalide lui enlève sur un signe de Vintimille.

VINTIMILLE

Vous étiez lasse de jouer la comédie, vous avez voulu passer au drame. — Mais savez-vous, ma belle, que votre petite équipée risque de vous coûter quelques mois de Fort-l’Évêque ?

LA CONTAT

Je risquais davantage.

VINTIMILLE

Voyons, ce n’est pas sérieux, Contat ? Vous, avec ces hurleurs ? — Il l’examine de la tête aux pieds. Pas de rouge, pas de mouches. Les mains noires. La figure luisante de sueur. Les cheveux mouillés, collés aux joues. Les seins haletants. Crottée jusqu’aux genoux. Noire de boue et de poudre. — Fi ! — Qu’est-ce qui vous a pris ? Je vous connais bien pourtant. Vous n’aimiez pas plus que moi cette racaille.

LA CONTAT

Oui.

VINTIMILLE

Une amourette alors ? — Il est là, dans cette foule ?

LA CONTAT

Oui, je croyais cela aussi. — Mais non, c’est autre chose encore qu’un amour.

VINTIMILLE

Alors ?

LA CONTAT

Je ne sais pas. Je ne puis vous dire au juste pourquoi je me battais ; mais je le sentais tout à l’heure : j’aurais été prête à vous égorger.

VINTIMILLE, rit

Vous exagérez toujours.

LA CONTAT

Je ne ris pas, je vous assure.

VINTIMILLE

Mais, Contat, vous avez du bon sens pourtant, vous n’agissez pas sans savoir ce que vous faites ?

LA CONTAT

Non, ce n’est pas sans raison, mais je ne puis plus dire quelle raison, en ce moment. Tout à l’heure, cela était si net et si fort !… Voyez-vous, les sentiments de ce peuple se répercutent en moi, avec une intensité singulière. A présent que je suis séparée de lui, je suis toute désorientée.

VINTIMILLE

Vous étiez folle, simplement. Convenez-en.

LA CONTAT

Non, non, je suis sûre qu’ils ont raison.

VINTIMILLE

Raison de se révolter contre le Roi, de tuer de braves gens, et de se faire tuer pour rien ?

LA CONTAT

Ce n’est pas pour rien.

VINTIMILLE

Oh ! je le pense bien ! c’est pour les écus de M. d’Orléans.

LA CONTAT

Mon cher, vous n’avez pas changé depuis le temps où je vous connus : vous cherchez toujours de petits motifs aux choses.

VINTIMILLE

Je n’appelle pas l’argent un si petit motif pour des gueux qui n’ont rien. En savez-vous de plus fort ?

LA CONTAT

La Liberté.

VINTIMILLE

Qu’est-ce que cela ?

LA CONTAT

Tu me gênes avec ton regard ironique. Quand tu me regardes, je ne sais plus ce qu’il faut dire. — Et quand je le saurais, je ne le dirais pas. Je sens que cela ne servirait à rien. Tu ne peux pas comprendre. — Écoute au moins, et regarde.

LE PEUPLE, au dehors

Nous voulons la Bastille !

VINTIMILLE, froidement

Oui, c’est curieux, c’est curieux.

DE LAUNEY, consterné

Qu’est-ce qu’ils ont donc qui les pousse, ces imbéciles ?

LES INVALIDES, regardant avec intérêt et sympathie, par les meurtrières pratiquées dans le tablier du pont-levis

Des femmes. Des curés. Des bourgeois. Des soldats. Tiens, notre gamine là-bas, à cheval sur le cou de Hulin ; elle agite ses petites jambes ; elle se démène comme un diable !

VINTIMILLE, dédaigneux

Les brutes ! La vie leur sort par tous les pores. Ils crèvent de vie. — C’est à vous dégoûter de vivre.

DE FLUE, causant avec les Suisses

Cela va bien. Maintenant ils sont dans une souricière, enfermés entre les murs du château. Des tours, nous les dominons.

DE LAUNEY

Déblayez la cour ! Écrasez-les !

De Flue avec les Suisses rentre, au pas de course, dans la Bastille, par la porte des tours.

BÉQUART ET LES INVALIDES, murmurant

Cela va être une boucherie. Ils sont à peine armés. Et ces enfants !…

LE PEUPLE

Nous voulons la Bastille !

La Contat et Vintimille n’ont pas suivi l’entretien de de Flue et de Launey. La Contat est tout entière occupée de la foule dont les cris font rayonner son visage.

LA CONTAT, criant au dehors

Courage ! Je l’ai prise avant vous ! Je suis entrée la première !

VINTIMILLE

Tais-toi, tête d’oiseau !

LA CONTAT

Mettez-moi en prison ! J’y ai droit.

On entend un roulement de tambour.

BÉQUART ET LES INVALIDES, regardant au dehors

Ils demandent encore à parlementer. Ils agitent des mouchoirs. Ils nous font des signaux.

VINTIMILLE, regardant

Le procureur de la ville marche à leur tête.

DE LAUNEY

Voyons ce qu’ils veulent.

VINTIMILLE

Cessez le feu !

Les Invalides renversent leurs fusils. On entend le tambour se rapprocher du fossé. Vintimille et quelques Invalides montent à droite de la porte, vers une échancrure de la muraille, d’où ils dominent les assaillants.

VINTIMILLE, au peuple

Que voulez-vous ?

Au même moment, une décharge de coups de fusil et de canon part du haut des tours.

VINTIMILLE, se retournant

Sacrebleu ! qu’est-ce qu’ils font donc ?

LES INVALIDES ET DE LAUNEY, atterrés

Ce sont les Suisses qui tirent de là-haut ! — Arrêtez ! Arrêtez !

Quelques-uns courent à la porte des tours, et rentrent pour avertir les Suisses.

VINTIMILLE, redescendu dans la cour

Trop tard ! — Ah ! ils ont fait de bel ouvrage ! Entendez ces cris ! — Ils n’ont pas manqué leurs coups. — Le peuple croit que nous l’avons attiré dans un guet-apens.

Le peuple hurle au dehors, de douleur et de fureur. Vintimille se retourne, et voit la Contat, qui est venue derrière lui, et dont le visage, brusquement transformé, est devenu haineux et terrible.

VINTIMILLE, saisi

Qu’avez-vous, Contat ?

La Contat ne répond pas, mais se jette tout à coup sur l’épée de Vintimille, l’arrache du fourreau, et veut l’en frapper. Les Invalides lui prennent les mains, la maintiennent malgré ses violents efforts.

VINTIMILLE, sans comprendre

Vous vouliez me tuer ?

La Contat, sans parler, fait signe furieusement que oui. Elle le dévore des yeux avec une fixité féroce, et ne peut articuler un seul mot jusqu’à la fin de la scène ; mais elle tremble convulsivement, et halète comme une bête.

VINTIMILLE, troublé

Vous perdez la raison… Que s’est-il passé ? Je ne vous ai rien fait… On a agi contre nos ordres. Vous l’avez vu vous-même… Me reconnais-tu bien, Contat ?… Elle fait signe que oui… Quoi ! tu me hais vraiment ?… — Même jeu. Parle-moi, parle-moi, ne peux-tu parler ?…

Il veut la toucher ; elle fait un mouvement furieux pour se retirer, se débat contre les soldats qui lui tiennent les poignets, et finit par tomber en arrière, convulsée, dans une sorte de crise épileptique, l’écume à la bouche, et hurlante. — On l’emporte, on l’entend crier sauvagement au loin. — Au dehors, le peuple pousse des cris de mort.

DE LAUNEY, atterré

C’est une bête… On ne la reconnaît plus.

VINTIMILLE

Ce n’est pas elle. C’est quelque chose d’étranger qui s’est glissé en elle, une âme ennemie, le poison de cette foule, cette folie inconnue ! — Pouah ! tout cela me dégoûte, ces fureurs que je ne comprends pas, ce vent de bestialité qui semble sortir des sauvages lointains de l’humanité ! — Les Suisses redescendent des tours avec de Flue.

DE LAUNEY, éperdu, va au devant de de Flue

Qu’avez-vous fait ? Qu’avez-vous fait ?

DE FLUE, furieux

Sacredié ! J’ai fait ce que vous m’avez dit ! Vous me donnez l’ordre de les écraser. Je m’en acquitte en conscience. Maintenant, il paraît que vous avez changé, et que le vent souffle à la paix. Qui diable voulez-vous qui s’y reconnaisse ?

DE LAUNEY

Nous sommes perdus maintenant !

DE FLUE

Perdus ?

Il hausse les épaules, et fait signe aux Suisses d’avancer les canons jusqu’à l’entrée de l’autre cour.

BÉQUART ET LES INVALIDES

Qu’est-ce que vous faites ?

LES SUISSES

En trois volées de canon, la cour sera vidée.

BÉQUART ET LES INVALIDES

Vous n’allez pas tirer ?

LES SUISSES

Et pourquoi pas ?

BÉQUART

Dans cette foule ? Ce serait un massacre abominable !

LES SUISSES

Qu’est-ce que ça nous fait ?

BÉQUART

Ça fait que ce sont nos parents, des Français comme nous. Ça fait que vous allez replacer ce canon où vous l’avez pris, et qu’on ne tirera pas.

LES SUISSES

Allons, place, débris ! Veux-tu nous laisser passer ? — Ils bousculent Béquart.

LES INVALIDES

Ah ! canailles d’Allemands !

Ils croisent la baïonnette.

LES SUISSES

Jette-le par terre ! — Ces moitiés d’hommes, ces vieux restes ! — Cela croit nous faire peur !

BÉQUART

Si tu avances, je tire.

Il les couche en joue. — Vintimille et de Flue se jettent au milieu d’eux.

DE FLUE

Bas les armes ! — Bas les armes ! — Tonnerre !

Il tombe sur eux à coups de canne.

VINTIMILLE

Quels chiens enragés !

DE LAUNEY, désespéré

Eux aussi, se révoltent ! Ils ne veulent plus se battre ! — Ah ! tout est perdu !

Il court vers la citadelle, et veut rentrer.

VINTIMILLE, l’arrêtant

Où allez-vous ?

DE LAUNEY, hors de lui

Mourir ! Mais ils mourront avec nous !

VINTIMILLE

Que voulez-vous faire ?

DE LAUNEY

Dans les caves… La poudrière… Des milliers de tonnes de poudre… Je vais y mettre le feu !…

LES INVALIDES, protestant

Vous ne ferez pas cela !

DE LAUNEY

Je le ferai !

VINTIMILLE

Faire sauter un quartier de Paris ? — Mais c’est de l’héroïsme ! — Non, ma foi, c’est trop ridicule ! — On ne peut faire cela que quand on croit à quelque chose. Mais pour rien, c’est absurde. Il faut être bon joueur, et ne pas renverser l’échiquier, quand on perd.

DE LAUNEY

Mais que faire ?

LES INVALIDES

Capituler !

DE LAUNEY

Jamais !… Jamais !… Le Roi m’a confié la Bastille. Je ne la livrerai pas !

Il veut rentrer. — Les Invalides le prennent à bras le corps.

LES INVALIDES, à Vintimille

Monseigneur, commandez-nous !

VINTIMILLE, froidement

M. le Gouverneur est malade. Conduisez-le dans ses appartements, et prenez soin de lui.

DE LAUNEY, se débattant

Traîtres ! Lâches !

On l’emmène.

VINTIMILLE, à part

J’ai été un sot de me laisser prendre aussi gauchement dans ce guêpier. Rien à faire. Il s’agit de tirer sa carte du jeu le plus galamment possible. — Haut. Monsieur de Flue.

DE FLUE

Que voulez-vous ?

VINTIMILLE

Rédigeons, s’il vous plaît, le texte de la capitulation.

DE FLUE

Des écritures ? merci, je ne m’en mêle point.

Il lui tourne le dos. Vintimille écrit, appuyé sur un canon.

UN SUISSE, à de Flue

Ils vont nous massacrer.

DE FLUE, flegmatiquement

Peut-être bien.

Il s’assied sur un tambour et allume sa pipe.

Damnée chaleur ! Est-ce qu’on ne pourrait pas boire ?

Un Suisse va chercher à la cantine une cruche qu’ils se passent. — Les Suisses sont groupés à gauche, près de leur officier, indifférents, ennuyés. — Les Invalides à droite, autour du canon où s’appuie Vintimille, suivant des yeux avec respect tous ses mouvements. Béquart tient l’encrier. Vintimille lui lit à voix basse ce qu’il vient d’écrire. Béquart approuve de la tête. Ses camarades, à côté de lui, se redisent les mots, et hochent aussi de la tête.

LES INVALIDES, entre eux, avec un mélange d’ironie et de contentement

La chèvre a pris le loup.

VINTIMILLE

Je demande leur parole qu’il ne sera fait de mal à personne.

BÉQUART

Cela ne nous coûte rien de demander.

VINTIMILLE, souriant

Ni à eux de promettre. — Il va à de Flue. Voulez-vous signer ?

DE FLUE, signant

Belles façons de se battre ! — Après tout, c’est leur affaire.

VINTIMILLE

Le difficile n’est pas d’écrire, c’est de se faire lire par eux.

Les Invalides qui s’approchent de la porte sont accueillis par des coups de fusil.

LES INVALIDES

Ils sont enragés ; ils ne laissent approcher personne.

BÉQUART

Donnez-moi le poulet.

LES INVALIDES

Tu vas te faire tuer, Béquart.

BÉQUART

Qu’est-ce que ça me fait ? Ce n’est pas pour me sauver que je capitule.

SUISSES

Et pourquoi donc alors ?

INVALIDES, montrant le peuple

Pour les sauver, parbleu ! — Entre eux, avec mépris. Ils ne comprennent rien.

Béquart va vers la porte.

INVALIDES, à Béquart

Comment feras-tu pour leur passer le papier ?

BÉQUART, montrant sa pique

A la pointe de ma broche.

VINTIMILLE, se retournant vers les tours

Hissez le drapeau blanc !

INVALIDES, criant

Eh ! là haut ! le drapeau !

La porte s’ouvre. Béquart monte vers l’échancrure du mur, à droite du pont-levis.

BÉQUART, agite les bras, et crie

Capitulation ! Capitulation !

Il est reçu par une tempête de vociférations, et par des coups de fusil. Il chancelle, et crie, furieux, montrant le poing.

Cochons ! c’est pour vous ! pour vous !

LES INVALIDES, massés auprès du pont-levis, regardant par les meurtrières, et criant

Ne tirez pas ! ne tirez pas !

Au dehors, des voix crient aussi : « Ne tirez pas ! » Un murmure : « La capitulation ! La capitulation ! » gagne de proche en proche. — Des voix indistinctes discutent. — Puis, après un instant, le silence se fait.

LES INVALIDES, regardant

Hoche et Hulin courent devant le peuple et abaissent les fusils. — Ils comprennent. Ils s’arrêtent. — Ils viennent près du fossé.

BÉQUART, penché de tout son corps sur le mur, tend la capitulation au bout de sa pique, par-dessus le fossé

Bougre ! dépêchez-vous ! je n’ai pas le temps d’attendre.

LES INVALIDES, regardant

Hulin apporte une planche. Il la jette sur le fossé. — En voici un qui passe. Il trébuche. Il tombe… Non. Il s’est rattrapé.

BÉQUART, haletant

Allons donc ! allons donc !

LES INVALIDES

Il touche la pique. Il a pris le papier…

BÉQUART, se redressant

C’est fait… — Regardant le peuple. Salauds ! — Il lève les bras et crie : Vive la nation !

Il tombe en arrière.

LES INVALIDES

Ah ! les bougres ! ils l’ont tué !

Deux d’entre eux vont chercher le corps et le rapportent au milieu du théâtre ; ils le déposent aux pieds de Vintimille, assis et impassible.

VINTIMILLE, regardant Béquart mort, avec un mélange d’ironie et de sympathie

Il reste le savoir-vivre ? — Le savoir-ne-plus-vivre…

LES INVALIDES, prêtant l’oreille

Écoutez !

On entend crier du dehors, et les Invalides répètent

La capitulation est acceptée !

VINTIMILLE, indifférent

Prévenez M. le Gouverneur.

INVALIDES

Monseigneur, il a perdu la tête, il brise tout dans sa chambre, il crie et pleure comme un enfant.

VINTIMILLE, haussant les épaules

Allons. Je prendrai donc sa place jusqu’au bout. — A lui-même, ironique, un peu amer. Je ne me doutais pas que j’aurais un jour l’honneur de faire tomber, avec les quatre siècles de ces murailles, la royauté de France aux mains des avocats. Voilà une belle tâche. Faquin de sort ! Peuh ! — Rien n’est rien, tout est indifférent, tout passe, tout finit. Il ne s’agit que de n’être point dupe, et de mépriser les choses et soi-même. La mort arrange tout. Adieu vat ! — Nous allons leur servir un peu de comédie, un grand air pour finir. — Haut. A vos rangs ! Formez la haie !

La garnison se range dans la cour, les Invalides à droite, les Suisses à gauche. Le plus grand ordre. De Flue, debout. Vintimille se lève, appuyé sur sa canne.

La crosse en l’air ! — Messieurs, je dois vous avertir que, malgré mes précautions, il y aura peut-être des surprises, quand l’ennemi sera entré. Vous savez que ce n’est pas une armée disciplinée. Mais s’ils manquent aux convenances, ce n’est qu’une raison de plus pour que nous y restions fidèles. — Messieurs les Suisses, au nom du Roi, je vous remercie de votre obéissance. Vous y avez plus de mérite que les autres. Tournant la tête vers les Invalides, souriant légèrement. Quant à vous, nous nous comprenons.

Murmure approbatif des Invalides.

DE FLUE, flegmatique

Bah ! C’est la guerre.

Un Invalide siffle : « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? »

VINTIMILLE, se tournant vers lui, avec un geste un peu dédaigneux

Chut ! Montre moins ta joie. C’est indécent, mon ami.

L’INVALIDE

Monseigneur, c’est malgré moi.

VINTIMILLE, avec un sourire méprisant

Te voilà bien fier d’être battu !

L’INVALIDE, avec chaleur

Nous ne sommes pas battus ! — Jamais ils n’auraient pris la Bastille, si nous n’avions voulu qu’ils la prissent.

Ses compagnons l’approuvent.

VINTIMILLE, même jeu

Tu vas dire que c’est nous qui avons pris la Bastille ?

L’INVALIDE

Il y a du vrai là-dedans.

VINTIMILLE

Au fait. — A ton poste. — Après un silence, haut. Ouvrez la porte. — Baissez le pont-levis.

Quelques hommes ouvrent la porte, et baissent lentement le pont-levis, devant les vociférations grandissantes de la foule.

VINTIMILLE, méprisant

Voici donc le nouveau Roi !

Le pont-levis est baissé. — Une clameur formidable éclate. Une marée humaine se rue à l’ouverture de la porte, têtes fourmillantes et hurlantes, hommes et femmes avec des fusils, des piques et des haches. Au premier rang, Gonchon, poussé, agite un sabre et crie. — Hoche et Hulin se débattent en vain pour les calmer. — Des cris de mort et de victoire.

VINTIMILLE, se découvre

Messieurs, la Canaille.

QUELQUES INVALIDES, agitant leurs chapeaux, pris d’un brusque transport

Vive la Liberté !

VINTIMILLE

Eh ! messieurs, par pudeur !

LES INVALIDES, plus fort, avec un enthousiasme débordant

Vive la Liberté ! — Ils se débarrassent de leurs fusils, et se jettent dans les bras du peuple.

VINTIMILLE, ironique et dédaigneux, haussant les épaules

Eh ! pauvre raison humaine, comme tu es peu solide ! — Adieu, monsieur de Vintimille. — Il brise son épée.

Gonchon, égaré, hors de lui, poussé par le peuple, — la vieille fruitière, — et une tourbe de furieux se jettent sur Vintimille, de Flue, et leurs soldats, les enveloppent, les entraînent, les repoussent hors de la scène, avec des cris sauvages.

GONCHON

Étripons-les !

LA VIEILLE

Ah ! chiens d’aristocrates !

LE PEUPLE

Ces canailles de Suisses ! — Et ceux-ci, je les reconnais ! Le régiment des éclopés ! — Ha ! l’ennemi ! Tue-les ! — Ils ont tiré sur nous !

Hoche et Hulin, qui veulent arrêter la foule, sont balayés par elle, et violemment jetés contre un mur. (1)

HOCHE

Arrête ! Arrête !

HULIN

Impossible ! On arrêterait plutôt la Seine débordée.

HOCHE

Tu es blessé ?


(1) La scène de massacre qui suit est supprimée à la représentation, jusqu’à l’arrivée de Julie.

HULIN, avec un rire

Sais-tu par qui ? Par Gonchon !

HOCHE

Ce lâche !

HULIN

Il est féroce, maintenant. Le plus lâche chien mord, quand on veut lui arracher l’os qu’il mange. Regarde-le là-bas.

HOCHE

Le monstre !

HULIN

Et la Contat s’escrimant avec sa pique, et la vieille, coupant la gorge à Vintimille abattu !

HOCHE, hors de lui, frappant à droite et à gauche pour passer

Je les tuerai !

HULIN

Tu ne passeras pas, tu ne passeras pas, je te dis !

HOCHE, repoussé par la foule

Les malheureux !

HULIN

Ne savais-tu pas cela ? — Bah ! Ce n’est pas nous qui avons fait les hommes.

LA FOULE

L’Invalide qui se sauve ! Tape dessus !

DESMOULINS

Le vieux monstre sans pattes ! Enlevez l’épouvantail ! A l’eau, la cour des Miracles !

HOCHE, saisissant à la gorge Desmoulins

Tais-toi !

DESMOULINS, stupéfait

Quoi ?

HOCHE

Tu es ivre !

DESMOULINS, ne comprenant pas

Ivre ?… Mais je… je…

HOCHE

Tu es ivre de sang. Tais-toi !

DESMOULINS, se passant la main sur le front

Oui… oui… tu as raison. — Il s’assied sur une borne.

HULIN

Aide-nous !

LE PEUPLE, faisant place à Marat

Vive Marat !

MARAT

Eh ! mes enfants, que faites-vous donc ?

LES FEMMES

Tuez ! Tuez !…

MARAT

Les tuer ! Qu’en voulez-vous faire ? Voulez-vous les manger ? — Une partie du peuple rit.

HULIN

Il sait le bon moyen. Il faut les amuser.

HOCHE

Où est la petite ?

HULIN

La petite ? — Hoche court chercher Julie.

DESMOULINS, s’élançant

Arrêtez, camarades, vous tuez les prisonniers !

LE PEUPLE, interdit

Les prisonniers ?

DESMOULINS

Les prisonniers de la Bastille. — Regardez leurs sarraux gris ! Ce sont ceux que nous venons délivrer.

LE PEUPLE, incertain

Mais non, ce sont les ennemis.

HULIN

Il n’y a plus d’ennemis.

JULIE, paraissant, debout sur la grande porte de la Bastille, que tiennent sur leurs épaules quelques hommes du peuple, — tend les bras, un rameau vert à la main, et crie

Grâce pour nos amis, nos amis les ennemis !

LE PEUPLE, riant

Entends-tu cette petite ?

DESMOULINS

La petite pucelle qui foule de ses pieds nus la porte de la Bastille, le despotisme vaincu !

HOCHE

Crie, petite : Tous frères, tous amis !

JULIE

Frères ! Frères !

LE PEUPLE

Tous frères, elle a raison !

LES INVALIDES

Vive le peuple !

LE PEUPLE

Vive la vieille gloire !

LES INVALIDES, à Julie

Petite, tu nous sauves !

LE PEUPLE

Mais c’est elle aussi qui vous a vaincus, camarades. C’est ce petit atome qui a pris la Bastille !

MARAT

Tu es notre bonne conscience !

LE PEUPLE

Tu es notre petite Liberté !

Ils tendent les bras vers elle. Les femmes lui envoient des baisers. Elle ferme les yeux, sourit, et tremble.

HOCHE, frappant sur l’épaule de Hulin, qui partage l’émotion de la foule

Eh bien, Hulin ?… Éternel douteur, es-tu enfin convaincu ?

HULIN, s’essuie les yeux. — Entêté

Oui… quoique…

Les rires de Hoche et du peuple coupent sa phrase. Il s’interrompt et rit plus fort que les autres. Il regarde autour de lui, voit dans une niche, à l’entrée de la cour, dans le mur de la Bastille, la statue du Roi. Il va brusquement à elle et la saisit.

Nom de Dieu ! — A bas, toi ! Fais place à la Liberté ! — Il la jette à terre, enlève dans ses bras la petite Julie, et la pose dans la niche, à la place de la statue. Ma force se réveille et prend conscience d’elle-même. La Bastille terrassée !… J’ai fait cela, moi ! Nous avons fait cela ! — Nous en ferons bien d’autres ! Nous allons nettoyer les écuries d’Augias, purger la terre des monstres, étouffer dans nos bras le lion de la royauté. Notre poing va battre le despotisme, comme le marteau l’enclume. Hardi, compagnons, forgeons la République ! — Force trop longtemps comprimée, qui fais craquer ma poitrine, éclate, déborde ! Roule, torrent de la Révolution !

LA VIEILLE FRUITIÈRE, à cheval sur un canon, un fichu rouge autour de la tête

Au Roi ! — Voilà mon cheval ! Je l’ai pris. Je vas atteler l’animal à ma petite voiture, et nous allons à Versailles faire visite au gros Louis. J’en ai long à lui dire. Bon Dieu ! depuis des siècles que j’amasse là-dedans misère sur misère, et patience sur le tout, — j’étouffe : il faut que je dégorge. Bonne bête qui me résignais, qui croyais nécessaire de souffrir, pour le plaisir des riches ! Voilà que je comprends maintenant ! Je veux vivre, je veux vivre ! Malheur que je sois si vieille ! Bon sang ! Je veux regagner le temps que j’ai perdu ! — Hue ! ma belle, à la Cour !

Elle passe, poussée sur son canon par des hommes du peuple, jambes nues, avec des casques et des armures.

LE PEUPLE

A la Cour ! A Versailles ! — Oui, nous avons trop souffert ! Nous voulons le bonheur ! Nous prendrons le bonheur !

DESMOULINS, une branche verte à la main

La forêt de la Liberté a surgi des pavés. Les rameaux verts ondoient au vent. Le vieux cœur de Paris refleurit. Voici le printemps !

LE PEUPLE, éclatant de joie et d’orgueil, agitant des rameaux verts, paré de cocardes vertes, de rubans verts, de feuilles vertes

Libres ! Le ciel est libre !

Le soleil couchant pénètre par l’ouverture du pont-levis, et baigne de ses rayons pourpres la cour de la Bastille, la foule avec les rameaux verts, et la petite Liberté.

HOCHE

Soleil, tu peux dormir, nous n’avons point perdu notre journée.

LA CONTAT

Ses feux mourants rougissent les vitres du château, les rameaux balancés, et la houle des têtes, et la petite Liberté.

HULIN

Le ciel sonne la guerre.

MARAT

Comme Celui qui entra, il y a dix-sept cents ans, au milieu des rameaux, cette petite fille n’est pas venue parmi nous pour apporter la paix.

DESMOULINS

Il y a du sang sur nous.

ROBESPIERRE, avec un fanatisme concentré et brûlant

C’est le nôtre.

LE PEUPLE, surexcité

C’est le mien !… C’est le mien !… Nous te l’offrons, Liberté !

DESMOULINS

Au diable notre vie ! Les grands bonheurs s’achètent.

HOCHE

Nous sommes prêts à payer.

ROBESPIERRE, concentré

Nous paierons.

LE PEUPLE, enthousiaste

Nous paierons !

Des rondes s’organisent autour de la Liberté. Musique.

LA CONTAT, au public

Rire, rire, amour ! La Joie est avec nous. Joie d’être un avec tous, joie d’aimer avec tous, joie de souffrir avec tous ! Donnons-nous la main ! Formons des danses fraternelles ! Chante ! car c’est ta fête, ô peuple de Paris !

MARAT

Cher peuple, il y a si longtemps que tu peines, que tu luttes en silence ! Tant de siècles de souffrances pour arriver enfin à cette heure d’allégresse ! La Liberté t’appartient. Garde bien ta conquête !

DESMOULINS, au public

Et maintenant, à vous ! Achevez notre ouvrage ! La Bastille est à bas : il reste d’autres Bastilles. A l’assaut ! A l’assaut des mensonges ! A l’assaut de la Nuit ! L’Esprit vaincra la Force. Le passé est brisé. La mort est morte !

HULIN, à Julie

O notre Liberté, notre lumière, notre amour ! Que tu es petite encore, délicate et fragile ! Pourras-tu résister aux tempêtes prochaines ? Grandis, grandis, chère petite plante, monte droite et vigoureuse, et réjouis le monde de ton souffle de prairie !

HOCHE, le sabre à la main, monte sur un gradin, au pied de la niche où se tient la petite Liberté

Sois tranquille, Liberté, à l’abri de nos bras ! Nous te tenons. Malheur à qui te touche ! Tu es à nous, nous sommes à toi. Tout ce qui est à nous est à toi. A toi, ces dépouilles, ces trophées !

Les femmes jettent des fleurs à la Liberté. Les hommes inclinent devant elle leurs piques, leurs bannières, leurs rameaux verts, les trophées de la Bastille.

Mais ce n’est pas assez : nous te ferons un immortel triomphe. Fille du peuple de Paris, tes yeux clairs rayonneront pour les peuples asservis. Nous allons promener à travers l’univers le niveau redoutable de l’Égalité. Nous conduirons ton char, au milieu des batailles, par le sabre, par le canon, vers l’Amour, vers la Fraternité du genre humain. — Frères ! tous frères ! tous libres ! — Allons délivrer le monde !

Les épées, les lances, les branches d’arbres, les mouchoirs, les chapeaux et les bras s’agitent, au milieu d’acclamations et de sonneries de trompettes. Le peuple forme des rondes autour de la Liberté.

VARIANTES

POUR LA REPRÉSENTATION AU THÉATRE GÉMIER

ACTE PREMIER

Voir page 83

Un cortège s’organise avec un ordre bizarre et solennel.

HOCHE, montrant le peuple à Hulin

Eh bien, Hulin, es-tu convaincu maintenant ?

HULIN

C’est absurde… Cette foule en désordre, qui va attaquer une armée… Ils vont se faire massacrer. Cela ne rime à rien. — Il suit la foule.

HOCHE

Où vas-tu ?

HULIN

Avec eux, naturellement.

Ils rient et vont se mettre à la tête du peuple. — Tout à coup, la vieille marchande arrive en battant du tambour.

LE PEUPLE

En avant !

Une clameur formidable s’élève.

UN GUEUX

Du recueillement, camarades ! point de désordre !

LE PEUPLE, à mi-voix

Oui. Du recueillement ! Faites silence !

UN HOMME DU PEUPLE

Chapeaux bas !

Il se découvre. Tous l’imitent. La foule chuchote, — et se tait.

L’HOMME DU PEUPLE, à mi-voix

En avant.

Roulement lugubre de tambour. Le peuple se met en marche. — Silence.

ACTE II

Voir page 101

ROBESPIERRE, entrant

Sacrilège, qui ose porter la main sur un fondateur de la Liberté !

DESMOULINS

Ah ! Robespierre ! — Merci.

GONCHON, lâchant Desmoulins

A part. Un député ! au diable ! — Haut. C’est bon. Je suis chargé de défendre l’ordre. Je maintiendrai l’ordre malgré tout.

ROBESPIERRE

Viens avec moi, Camille. Nos amis se réunissent cette nuit, dans cette maison.

Il montre la maison de gauche, au premier plan.

DESMOULINS, à part

D’ici, je verrai la fenêtre de Lucile.

Ils s’approchent de la maison, à la porte de laquelle, dans un renfoncement obscur, un homme en chemise, jambes nues, un fusil sur l’épaule, fumant sa pipe, monte la garde.

L’HOMME EN FACTION

Qui êtes-vous ?

ROBESPIERRE

Robespierre.

L’HOMME

Connais pas.

ROBESPIERRE

Député d’Arras.

L’HOMME

Montrez votre carte.

DESMOULINS

Desmoulins.

L’HOMME

Le petit à la cocarde ? Passez, camarade.

DESMOULINS, montrant Robespierre

Il est avec moi.

L’HOMME

Allons, passez aussi, citoyen Robert Pierre.

DESMOULINS, fat

Admire, mon ami, le pouvoir de l’éloquence.

Robespierre le regarde, sourit amèrement, soupire, et le suit sans parler.

GONCHON, s’approchant de l’homme en faction

Qu’est-ce encore que celui-là ?

L’HOMME

Au large !

GONCHON

Comment, coquin ? Que fais-tu là ?

L’HOMME, emphatique

Je veille sur la nation, sur la pensée de la nation.

GONCHON

Qu’est-ce qu’il raconte ? As-tu des papiers ? Qui t’a chargé de ce soin ?

L’HOMME

Moi.

GONCHON

Veux-tu rentrer chez toi !

L’HOMME

Je suis chez moi ici. Mon chez moi, c’est la rue. Je n’ai pas de maison. Rentre chez toi toi-même, bourgeois. Ote-toi de mon pavé !

Il s’avance vers lui, d’un air menaçant.

GONCHON

C’est bon. Pas de querelles. — Je ne perdrai pas mon temps à me colleter avec un ivrogne. Cuve ton vin, soûlard. — Et nous, continuons notre ronde. — Ah ! les gueux ! on n’en viendra jamais à bout ! On a beau avoir l’œil ouvert ; les barricades sortent de terre, comme des champignons ; et toutes les rues sont pleines de ces fainéants, qui ne pensent qu’à se battre. Si on les laissait faire, morbleu ! il n’y aurait plus de roi demain.

Il sort avec ses hommes.

L’HOMME EN FACTION

Regardez-moi ces empotés, ces crapauds bleus, ces Jocrisses qui mènent les poules pisser ! Parce que ça s’est donné des titres, ça prétend faire la loi à un homme libre ! Bourgeois ! Dès qu’ils sont quatre ensemble, ils forment des comités, ils noircissent du papier, ils veulent tout réglementer. — Montre tes papiers, qu’il dit ! — Comme si on avait besoin de leur permission, de leurs signatures, et autres simagrées, pour se défendre, quand on vous attaque ! Que chacun se garde soi-même. Est-ce pas honteux, quand on est un homme, de s’en remettre à d’autres du soin de vous défendre ! Au fond, ils voudraient bien nous faire rendre nos fusils, nous remettre sous le licou. — C’est le ventre de ma mère ! j’en retourne plus. — Et ces autres naïfs, qui crient qu’on les trahit, et qui, à la première injonction, plantent là leur barricade, par respect pour les autorités constituées, et pour ceux qui ont des quibus ! L’habitude du collier : ça ne se perd pas en un jour. C’est heureux qu’il y ait comme moi des chiens errants qui n’ont pas de gîte, et qui ne respectent rien. C’est bon : on reste là, en veille à leur place. Tonnerre ! On ne laissera pas prendre notre Paris. On a beau n’avoir rien : c’est à moi, comme à eux ; on y tient maintenant. Hier, je ne m’en souciais guère. Que me faisait cette ville, où je ne retourne pas même une niche pour m’abriter quand il pleut, et trouver ma pâtée quand j’ai faim ? Que me faisait leur bonheur ou leur malheur à tous ? — Tout est changé maintenant. J’ai ma part dans tout ce qui se fait ici ; tout est un peu à moi : leurs maisons, leur argent, leur cerveau. Il faut que je veille dessus. Ils travaillent pour moi. On est égaux, qu’ils disent, égaux et libres. Bon Dieu ! je sentais ça, mais je ne pouvais pas le dire. — Libre ! — On est gueux, on a faim, on a le ventre vide, ça ne fait rien ; on est libre. Libre ! Ça dilate la poitrine. On respire. On est un roi. On marcherait sur le monde. — Il s’exalte en parlant, et marche à grands pas. Hé là ! Je suis comme ivre, la tête me tourne ; je n’ai pourtant pas bu. Qu’est-ce donc ? — C’est la gloire !

HULIN, sortant de la maison

Ouf ! J’étouffe là-dedans. Il faut que je sorte.

L’HOMME EN FACTION

Eh ! Hulin ! qu’est-ce qu’ils font ?

HULIN

Ce qu’ils font ? — Ils parlent, ils parlent. Ah ! les sacrés bavards ! ils ne sont jamais embarrassés pour enfiler des phrases. — Desmoulins fait des coq-à-l’âne, et bredouille des mots latins. Robespierre, lugubre, offre de s’immoler. Ils mettent tout en question : les lois, le contrat social, la raison, les origines du monde. L’un fait la guerre à Dieu, et l’autre à la Nature. Mais quand il s’agit d’aviser à la guerre réelle, de parer au danger, plus personne ! en fait de conseil, faire comme on fait à Paris, quand il pleut : laisser pleuvoir. — Au diable les phraseurs !

L’HOMME

Il ne faut pas en dire du mal. C’est beau de bien parler. Mâtin ! il y a de ces mots qu’ils disent, qui vous remuent jusqu’au fond des entrailles. Ça fait froid dans le dos. On pleurerait, on tuerait son père, on est fort comme le monde, on se croit le bon Dieu. — Seulement, chacun sa besogne ! Ils pensent pour nous. C’est à nous d’agir pour eux.

HULIN

Et que diable veux-tu faire ? Regarde.

Il montre la Bastille.

L’HOMME

Des lumières se promènent sur la tour de gauche. Ils ne dorment pas plus que nous, là-haut. Ils font la toilette de leurs canons.

HULIN

Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse avec eux ? — On ne peut pas résister.

L’HOMME

Voire.

HULIN

Qu’est-ce que tu dis ?

L’HOMME

Je dis : Voire. Deux petits font un grand.

HULIN

Tu es un optimiste.

L’HOMME

C’est ma nature.

HULIN

Ça ne paraît pas pourtant t’avoir si bien réussi.

L’HOMME, de bonne humeur

C’est ma foi vrai. La chance et moi, nous ne sommes pas cousins. Depuis que je me connais, je ne me rappelle pas avoir souhaité une seule chose qui soit jamais arrivée. — Riant. Bon sang ! J’en ai-t-i eu du guignon dans ma vie ! Ah ! on n’a pas toujours du plaisir en ce monde ; la vie est mélangée ; toutes heures ne sont pas bonnes. — Ça ne fait rien. J’espère toujours. On se trompe quelquefois. Mais cette fois-ci, Hulin, je sens que c’est la bonne. Le vent tourne. La fortune est avec nous.

HULIN, goguenard

La fortune ? — Tu feras bien de lui demander d’abord qu’elle te chausse un peu mieux.

L’HOMME, regardant ses pieds nus

J’aime mieux être dans ces souliers que dans ceux de Capet. J’irai bien sur ces pieds-là jusqu’à Vienne ou Berlin, s’il le faut, pour faire la leçon aux rois.

HULIN

Tu n’as pas assez de besogne ici ?

L’HOMME

Cela ne durera pas toujours. Quand nous en aurons fini, quand on aura fait la toilette de Paris et de la France, pourquoi n’irions-nous pas ensemble, — hé ! Hulin ! bras dessus bras dessous, tous, soldats, bourgeois, et canaille, écheniller l’Europe ? On n’est pas égoïste. Il n’y a pas de plaisir à garder son plaisir pour soi. Moi, toutes fois que je sais quelque chose de nouveau, il faut que j’en fasse part aux autres. Depuis que ces choses bourdonnent en moi : Liberté, et tout ce nom de Dieu de tonnerre, je crève du désir de les répéter à tous, de les gueuler dans le monde. Cré nom ! Si les autres sont comme moi, cela fera une belle musique ! Je vois déjà le sol trembler sur notre passage, et l’Europe bouillir, comme le vin dans la cuve aux vendanges. Les peuples se jettent à notre cou. C’est comme des ruisseaux qui forment une rivière. On est un fleuve, on balaye tout.

HULIN

Est-ce que tu es malade ?

L’HOMME

Moi ? Je suis sain comme un chou cabus.

HULIN

Et tu rêves souvent tout éveillé, comme ça ?

L’HOMME

Tout le temps. Cela fait du bien. A force de rêver, il finira bien toujours par arriver quelque chose de ce que je rêve. — Hein ! Hulin, qu’en dis-tu ? ça ne serait-il pas une belle promenade ? Est-ce que tu n’en es pas ?

HULIN

Bon. Quand tu auras pris Vienne et Berlin, je me charge de les garder.

L’HOMME

Ne ris pas. Qui sait ?

HULIN

Après tout ! Tout arrive.

L’HOMME

Tout ce qu’on veut, arrive.

HULIN

En attendant, je voudrais bien savoir ce qui arrivera tout à l’heure.

L’HOMME

Ça, c’est le difficile. Comment est-ce qu’on fera ? — Bah ! nous verrons bien. A chaque heure suffit sa tâche.

HULIN

Diables de Français, ils sont tous les mêmes. Ça pense à ce qui se passera dans un siècle, et ça ne pense pas au lendemain.

L’HOMME

Possible. Aussi on pensera à nous dans les siècles à venir.

HULIN

Cela te fera grand bien !

L’HOMME

Mes os en jubilent d’avance. Ce qui me vexe seulement, c’est qu’on ne saura pas mon nom dans l’histoire.

HULIN

Vaniteux !

L’HOMME

Que veux-tu ! J’aime la gloire.

HULIN

C’est une belle chose, bien sûr. — Le malheur est qu’on n’en jouit que quand on est pourri. Une bonne pipe vaut mieux.

Vintimille arrive de la droite.

VINTIMILLE

Les rues vides. Deux gueux qui parlent de gloire, en s’épuçant. Un monceau de meubles brisés par une population d’épileptiques. Voilà cette grande révolte ! Une patrouille suffirait à mettre Paris à la raison. Qu’attendent-ils à Versailles ?

L’HOMME, se levant brusquement, et allant à Vintimille

Et cet autre, que veut-il ?

VINTIMILLE, le regardant ironiquement

Est-ce le nouvel uniforme de MM. les archers du guet ? — Ote-toi de là, mon ami !

L’HOMME

Qui êtes-vous ? où allez-vous, à cette heure ?

VINTIMILLE, lui tendant un papier

Sais-tu lire ?

L’HOMME

Des papiers ? — Évidemment que je sais lire. — A Hulin. Lis, toi. Qu’est-ce qu’il y a dessus ?

HULIN, après avoir lu

Laissez-passer. C’est en règle. Signé du Comité de l’Hôtel de Ville. Contresigné : le capitaine de la milice bourgeoise, Gonchon.

L’HOMME

Une bonne plaisanterie ! Tout cela, ça s’achète.

Tout en grognant, il laisse passer Vintimille.

VINTIMILLE

Évidemment. Tout s’achète.

Tout en passant, il tend dédaigneusement de l’argent à l’homme.

Bonsoir.

L’HOMME, sursautant

Quoi ? Qu’est-ce que c’est que cela ?

VINTIMILLE, sans se retourner

Tu le vois bien. Prends, et tais-toi.

L’HOMME, courant à Vintimille et lui barrant le passage

Tu es donc un aristocrate ! tu veux m’acheter !

HULIN, s’interposant

Laisse, camarade, laisse. Je le connais très bien.

Il s’avance vers Vintimille.

VINTIMILLE, sans se troubler

Mais en effet, c’est…

HULIN

C’est Hulin.

VINTIMILLE

Oui da.

Un instant de silence. Ils se regardent tous deux.

HULIN, à l’homme

Laisse passer.

L’HOMME, criant, furieux

Il a voulu m’acheter, acheter ma conscience !

VINTIMILLE

Ta conscience ? Que veux-tu que j’en fasse ? Voilà une belle denrée ! Je paye pour les services qu’on me rend. Prends vite.

L’HOMME

Je ne rends pas de services. Je fais mon devoir.

VINTIMILLE

Alors, c’est pour payer ton devoir : que m’importe ?

L’HOMME

On ne paye pas un devoir. Je suis libre !

VINTIMILLE

Ce n’est ni ton devoir, ni ta liberté, qui te nourrira. Je n’aime pas les phrases. Allons, dépêche-toi. L’argent est toujours bon à prendre, pour quelque raison que ce soit. Ne fais donc pas de façons. Tu en meurs d’envie. Je sais bien que tu céderas toujours, c’est une question de prix. Tu n’en as pas assez ? Combien veux-tu, homme libre ?

L’HOMME, qui a été plusieurs fois sur le point de prendre l’argent, — se jette sur Vintimille. Hulin l’arrête

Laisse-moi, Hulin, laisse-moi !

HULIN

Paix !

L’HOMME

Non, il faut que je le tue !

VINTIMILLE

Qu’a-t-il ?

L’HOMME, maintenu par Hulin, — à Vintimille

Allez-vous en ! — Pourquoi êtes-vous venu ? J’étais heureux, je ne sentais pas ma misère, j’étais libre, j’étais maître de tout. Vous me rappelez que j’ai faim, que je n’ai rien, que je ne m’appartiens pas, qu’un gredin peut être maître de moi, avec un peu de sale argent, qui avilit, et dont on a besoin. Vous m’avez gâté toute ma joie. Allez-vous-en !

VINTIMILLE

Voilà bien du bruit pour peu de chose. Qui se soucie de tes scrupules ? Je ne te demande rien. Prends.

L’HOMME

J’aimerais mieux crever. — Toi, Hulin, donne-moi.

Vintimille tend l’argent à Hulin, qui retire sa main. L’argent tombe. L’homme le ramasse.

HULIN

Où vas-tu ?

L’HOMME

Me soûler, afin d’oublier.

VINTIMILLE

Oublier quoi ?

L’HOMME

Que je ne suis pas libre. — Canaille !

Il sort.

VINTIMILLE

Faiseur d’embarras ! — Il n’y a rien de si sot qu’un gueux, qui se permet de faire l’orgueilleux, et qui n’a pas les moyens de l’être. — Bonsoir, mon garçon. Merci.

HULIN

Gardez vos remerciements. Je n’ai pas voulu vous nommer ; car vous ne seriez pas sorti vivant d’ici. C’eût été une trahison de ma part, et je suis un honnête homme. D’ailleurs, je n’aime pas toutes ces violences, et je ne crois guère à leurs révolutions. Mais je ne suis pas des vôtres, et je ne veux pas non plus que vous puissiez nuire à mes camarades. Qu’êtes-vous venu faire ici ?

VINTIMILLE

Je te trouve bien curieux.

HULIN

Pardon ; mais vous jouez avec la mort. Ignorez-vous comme on vous hait ?

VINTIMILLE

Je viens de chez ma maîtresse. — Pour deux ou trois fous, vais-je changer mes habitudes ?

HULIN

Ils sont plus nombreux que vous ne croyez.

VINTIMILLE

Tant mieux. Plus ils seront nombreux et insolents, mieux cela vaudra.

HULIN

Pour qui ?

VINTIMILLE

Pour nous. Notre temps est infecté par la sensiblerie. On n’ose pas agir. On craint de donner un ordre pour réprimer l’infâme licence de la populace, de peur de faire couler quelques gouttes de sang. Cette faiblesse est la cause des désordres qui ruinent le royaume. Nous ne serons sauvés du mal que par l’excès du mal. Une bonne émeute : voilà ce qu’il nous faut. Un prétexte à la répression. Nous sommes prêts. Ce sera l’affaire d’un jour ; et l’on en aura fini pour cinquante ans avec les malfaisantes et stupides rêveries des philosophes et des avocats.

HULIN

Ainsi une révolution ferait votre jeu ? Il ne vous déplairait pas que le peuple se livrât à de sanglantes violences ? Au besoin, quelques crimes ?

VINTIMILLE

Pourquoi non ? Quelque chose qui fît du bruit.

HULIN

Et si l’on commençait par vous ?

VINTIMILLE

Quelle idée !

HULIN

Savez-vous qu’il m’en prend envie en ce moment ?

VINTIMILLE

Non.

HULIN

Ne me mettez pas au défi !

VINTIMILLE

Eh non ! tu ne le feras pas, mon bon. Tu es honnête.

HULIN

Qu’en savez-vous ? Je l’ai dit, je me suis vanté.

VINTIMILLE

Mais non ; c’est maintenant que tu te vantes. Quand tu ne l’aurais pas dit, tu ne saurais être autrement ; cela se lit sur ta face.

HULIN

Et cela m’empêche-t-il de vous arrêter, si je veux ?

VINTIMILLE

Assurément. Il faut bien payer son honnêteté par quelques sacrifices. — Que penserais-tu de toi-même, Hulin, si tu me trahissais ? Ne perdrais-tu pas à tout jamais ce bien inappréciable : ta propre estime ? — Il n’est pas si facile que tu crois de se passer de scrupules. — Tu te vantes, je te dis : tu es un honnête homme. — Adieu.

Il s’éloigne.

HULIN

Il se moque de moi. Il me connaît. — C’est vrai. Les canailles auront toujours l’avantage sur les honnêtes gens, puisque ceux-ci s’imposent des règles, et les autres non. On se demande pourquoi on reste honnête, puisque c’est une duperie. — Parce qu’on ne peut pas faire autrement, sans doute. Bah ! cela vaut mieux ainsi. Je ne pourrais pas respirer, si j’étais aussi mal bâti moralement, aussi malpropre d’âme. — Il n’est que trop sûr qu’ils auront raison de nous… Le jour vient… C’eût été bon pourtant de vaincre. — Les pauvres bougres ! ils vont nous écraser ! — Il hausse les épaules. Et puis après !

On entend au dehors la voix joyeuse de Hoche, au milieu des acclamations et des rires de la foule. — Les fenêtres des maisons s’ouvrent. Les gens paraissent, et se penchent pour voir.

HULIN

C’est Hoche ! J’entends son rire ! cela fait du bien !

Les garde française et le peuple arrivent en chantant.

La suite, comme précédemment. Voir page 114.

FÊTE POPULAIRE

ACTE III

Variante pour une représentation de fête populaire avec musique et chœurs

Voir page 191

Le pont-levis de la Bastille est baissé. Une clameur formidable éclate. Une marée humaine se rue à l’ouverture de la porte, têtes fourmillantes et hurlantes, hommes et femmes avec des fusils, des piques et des haches. Au premier rang, Gonchon, poussé, agitant son sabre, et criant. Hoche et Hulin se débattent en vain pour les calmer. Des cris de mort et de victoire.

VINTIMILLE, ironique

Adieu, monsieur de Vintimille. — Il se découvre. Messieurs, la Canaille.

QUELQUES INVALIDES, pris d’un brusque transport, criant et agitant leurs chapeaux

Vive la Liberté !

VINTIMILLE

Eh ! messieurs, par pudeur !

LES INVALIDES, avec un enthousiasme débordant

Vive la Liberté !

Ils se débarrassent de leurs fusils et se jettent dans les bras du peuple.

VINTIMILLE, entraîné par un mouvement soudain de folie, dans le délire des autres

Vive la Liberté ! morbleu ! — Se reprenant. Mais qu’est-ce que je fais donc !

Il brise son épée.

SCÈNE FINALE

Fête du Peuple (1) — Triomphe de la Liberté

Mardi 14 juillet, 7 heures du soir. — Place de l’Hôtel-de-Ville.

Peuple qui crie, rit, se rue en tous sens, paré de cocardes vertes, de rubans verts, de feuilles vertes, agitant des branches vertes, délirant de joie, de force et d’orgueil. Au-dessus de cet océan humain, émergent, comme l’écume de vagues qui se brisent sur les rochers, des hommes, femmes, enfants, montés sur des voitures et des chariots arrêtés, sur des échelles, sur des escabeaux, sur des réverbères, sur les épaules les uns des autres, tous portant et secouant des rameaux verts. Une forêt qui ondule aux rayons du soleil couchant. Au lever du rideau, musique triomphale, (2) qui se termine au milieu du tumulte d’allégresse, des cris d’enthousiasme ininterrompus de la foule.

LE PEUPLE, éclatant de bonheur et d’orgueil, courant sur le théâtre, agitant les branches d’arbres, criant tout d’une voix

Libres ! Nous sommes libres !

DESMOULINS, une branche verte à la main

La forêt de la Liberté a surgi des pavés. Les rameaux verts ondoient au vent. Le vieux cœur de Paris refleurit. Voici le printemps !

LE PEUPLE, tout d’une voix

Libres ! Le ciel est libre !

Les voix se divisent et s’entrechoquent, comme des éclairs.

— Brisé, le poing levé au-dessus de nos têtes !

(1) Voir la note de la fin.

(2) A défaut de musique originale, l’Hymne du 14 juillet, de Gossec, orchestre et chœurs.

— Sous notre talon, la bête ! — Elle est prise ! Elle est prise !

Tout d’une voix

Nous les avons vaincus !

DESMOULINS

L’épouvantail de cette Bastille, cette peau de lion, dont ils cachaient leur féroce lâcheté, — arrachée de leurs épaules ! — Et voici paraître tout nu, grelottant et ridicule, le Roi, le Roi ennemi !

LE PEUPLE

Échec au Roi ! Le Roi est vaincu ! — Paris n’est plus au Roi. Paris est à Paris !

LA VIEILLE FRUITIÈRE, à cheval sur un canon, un fichu rouge autour de la tête

Au Roi ! Au Roi ! — Voilà mon cheval ! Je l’ai pris. Je vas atteler l’animal à ma petite voiture ; et nous allons à Versailles faire visite au gros Louis, M. Capet l’aîné. J’en ai long à lui dire. Bon Dieu ! depuis des siècles que j’amasse là-dedans misère sur misère, et patience sur le tout, j’étouffe : il faut que je dégorge. Bonne bête qui me résignais, qui croyais nécessaire de souffrir pour le plaisir des riches ! Voilà que je comprends maintenant ! Je veux vivre, je veux vivre ! Malheur que je sois si vieille ! Bon sang ! Je veux regagner le temps que j’ai perdu ! — Hue ! ma belle, à la Cour !

Elle passe, poussée sur son canon, escortée et suivie par des hommes du peuple, des bourgeois, des femmes, avec des casques, des boucliers, des fusils, des lances, des armures, — quatre tambours en tête ; un gueux en guenilles, jambes nues ; une femme ; un enfant ; et un vieux bourgeois, type d’huissier correct et gourmé.

LE PEUPLE

A la Cour ! A Versailles ! Au Roi ! — Oui, nous avons trop souffert ! Nous voulons le bonheur ! Nous avons droit au bonheur ! Nous prendrons le bonheur !

LA CONTAT, ses cheveux blonds défaits, les bras nus, la tunique ouverte, la gorge et les seins nus, tenant une branche d’arbre, et enguirlandée de feuillage, entourée de femmes, de jeunes gens, et d’enfants, portant comme elle de longs rameaux, — ivre de joie et de victoire

Victoire ! nous t’avons conquise ! Mon cœur bondit de joie dans ma poitrine, j’ai brouté comme une chèvre la vigne de la liberté, et son ivresse baigne mes sens, et m’emporte. Qu’ai-je fait ? Je ne sais. Mais je sais que je suis vainqueur, que je les ai écrasés. Je me sens noyée dans ce flot bienheureux de force qui coule à pleins bords dans la ville. Joie de s’abandonner, de disparaître tout entière dans cet océan humain, pour se retrouver tumultueuse et toute puissante comme lui, pour sentir bouillonner dans ses flancs ces énergies de tonnerre ! — O peuple qui souffles en moi, je t’aime, je suis ta voix, ton instrument, la trompette qui sonne ta victoire et ta joie d’être libre !

DESMOULINS

Bacchante de la Révolution, que grise la Liberté, est-ce l’amour ou la haine, qui rayonne de la joie de ton corps ? Une vapeur de volupté et de meurtre enveloppe tes regards et tes lèvres humides. Tes doigts sont-ils rougis par le vin ou le sang ? — N’importe ! je t’aime, Victoire ! — Evoé ! Chantons la Liberté !

Musique.

CLOOTS

O Paris, ville sainte ! Rome des âmes libres ! Jérusalem nouvelle ! berceau de l’avenir ! tu viens de sonner l’heure de la majorité du monde ! Le monde t’appartient. Mais rien ne t’appartient davantage que mon cœur, chère ville, mon cœur qui t’adore, et se donne tout à toi !

LE PEUPLE

Bravo, Prussien !

CLOOTS

Ne me nommez pas ainsi ! Je ne suis plus Prussien ! Il n’y a plus de nations ! Il n’y a plus de Prusse ! Je vous la donne. Faites-la libre !

FAUCHET

Source de la Liberté, nous avons combattu pour toi ! Achève notre ouvrage ! Nous te prions pour nos frères, pour tous les hommes de l’univers, qui n’ont pas le pouvoir d’atteindre au bonheur, comme nous, avec leurs forces. Viens à leur secours ! Délivre le monde !

MOINES ET PRÊTRES, mathurins, capucins, curés armés, avec des fusils, des croix, et des bannières, chantant

Domine, salvam fac gentem, et exaudi nos in die quâ invocaverimus te !

LE PEUPLE

Vivent les tonsurés ! Vive Sainte-Geneviève !

DESMOULINS

Vivent les papegaux, cardingaux, evesgaux, prestregaux, monagaux ! Vivent les archinigauds !

CLOOTS

Mordieu ! vive le citoyen Dieu ! Une fois n’est pas coutume.

ÉTUDIANTS, bras dessus bras dessous avec des filles, chantant une chanson de Vadé

Le bonheur suprême, Le bien que j’aime, C’est la Liberté, Mon cœur en est enchanté…

LE PEUPLE

Vivat, Basoche !

DESMOULINS

Chapeau bas devant la plume ! Voilà ce qui tua la Bastille !

UN ÉTUDIANT, poussant une brouette

A dix sols, à dix sols, les pierres de la Bastille !

LE PEUPLE, riant

Ah ! le farceur ! l’ours n’est pas tué, qu’il vend déjà la peau.

L’ÉTUDIANT

Le pavé !

UN AUTRE ÉTUDIANT, portant une grande pancarte, avec l’inscription : « HOMME DE LETTRES SANS LOGEMENT, POUR CAUSE DE FERMETURE DE LA BASTILLE »

Charité, citoyens ! Où les honnêtes gens coucheront-ils ce soir ? Il n’y a plus de Bastille.

La foule rit.

Gonchon est porté sur les épaules d’étudiants qui rient et crient. Il a un sabre à la main, et une couronne de laurier sur la tête.

LES ÉTUDIANTS

L’héroïque Gonchon ! — Le héros malgré lui ! — Gonchon Poliorcète !

LE PEUPLE

Gonchon, l’ennemi des rois ! La terreur des aristos !

LES ÉTUDIANTS

Il avait si grand peur, qu’il est entré le premier. Il a fui à travers l’ennemi, les mettant tous en fuite, terrible par sa terreur.

DESMOULINS

Canaille ! Qui t’a permis de prendre la Bastille ? Tu devrais être fouetté pour avoir usurpé un honneur dont tu es indigne.

LE PEUPLE

Ses maîtres s’en acquitteront pour nous. Tu seras pendu par eux.

LES ÉTUDIANTS

Tu seras pendu, Gonchon ! tu as pris la Bastille !

Les porteurs de Gonchon le font sauter sur leurs épaules. Gonchon, tremblant, excité, et ahuri, agite son sabre gauchement, et salue avec sa couronne. La foule danse autour de lui.

DESMOULINS

Le drôle se prend au sérieux. Étrillez-le !

MARAT, apaisé, et souriant de la joie de la foule

Laisse-les rire. On ne hait pas, quand on est vainqueur. Le spectacle du vice n’est plus que ridicule ! Que ce monstre grotesque leur dilate la rate !

Derrière Gonchon et le groupe des Étudiants, viennent des hommes du peuple et des soldats, des fusils, des faucilles, des bannières vertes, des bannières rouge et bleu. Les combattants de la Bastille, couverts de poussière et de sang, portent des blessés. — Puis, précédée et enveloppée d’une immense acclamation, la petite Julie, debout, droite et immobile, un rameau à la main, sur la grande porte de la Bastille, que tiennent sur leurs épaules une douzaine de défenseurs de la Bastille : Suisses et Invalides. Des chaînes de fer sont à ses pieds. Devant elle marchent Hulin et Hoche, — Hulin, tête nue, cou nu, en bras de chemise, une hache sur l’épaule, — Hoche, portant à la pointe de son sabre l’acte de capitulation de la Bastille.

DESMOULINS, au milieu des acclamations du peuple

Les Dioscures ! Hoche et Hulin ! — Et la petite pucelle, qui foule de ses pieds nus le despotisme vaincu, la porte de la Bastille !

LE PEUPLE

La capitulation ! — La clef ! — Les chaînes !

MARAT

L’acte de déchéance des Rois !

CLOOTS

Les fers de l’Homme brisés !

DESMOULINS

La cage est ouverte. Vole, oiseau-Liberté !

LE PEUPLE, reconnaissant les Suisses et les Invalides qui portent et qui suivent Julie

Et ceux-là, qui sont-ils ? — Ce sont ces canailles de Suisses ! — Et ceux-ci, je les reconnais. Le régiment des éclopés. — Ha ! l’ennemi ! Tue-les ! Ils ont tiré sur nous !

Ils sifflent, et veulent frapper. — Hoche, Hulin et Marat s’interposent.

MARAT

Et qu’en voulez-vous faire ? Voulez-vous les manger ?

Le peuple rit.

HULIN

La bataille est finie.

HOCHE

Il n’y a plus d’ennemis.

LA PETITE JULIE, criant

Grâce pour nos amis, nos amis les ennemis !

LE PEUPLE, riant

Entends-tu cette petite ?

HOCHE

Tous frères, tous amis !

JULIE

Frères ! Frères !

LE PEUPLE

Tous frères, elle a raison !

LES INVALIDES

Vive le peuple !

LE PEUPLE

Vive la vieille gloire !

LES INVALIDES, à Julie

Petite, petite, c’est toi qui nous a sauvés.

LE PEUPLE

Mais c’est elle aussi qui vous a vaincus, camarades. C’est ce petit atome qui a pris la Bastille.

MARAT

Tu es notre bonne conscience.

HOCHE

Tu es notre petite Liberté.

LE PEUPLE

Petite fleur, prunelle de nos yeux, notre chère petite âme, notre frêle, notre pure, notre amie Liberté !

Ils tendent les bras vers elle ; ils se pressent autour d’elle. Les femmes lui envoient des baisers. Elle a les yeux fermés, mais sourit, et tend aussi les bras, et tremble.

HOCHE, frappant sur l’épaule de Hulin, qui a partagé l’émotion et l’enthousiasme de la foule

Eh bien, Hulin ?… Éternel douteur, es-tu enfin convaincu ?

HULIN s’essuie les yeux. — Entêté

Oui, — quoique…

Les rires de Hoche et du peuple lui coupent la parole. Il s’interrompt, et rit plus fort que les autres. Il s’arrête, regarde autour de lui, voit à l’encoignure de la première maison sur la place une statue dans une niche, statue de saint ou du Roi. Il va brusquement à elle, et la saisit.

A bas, toi ! Fais place à la Liberté !

Il la jette à terre, enlève dans ses bras la petite Julie, et la pose dans la niche, à la place de la statue.

Ma force se réveille et prend conscience d’elle-même. La Bastille terrassée !… J’ai fait cela, moi ! Nous avons fait cela ! — Nous en ferons bien d’autres ! Nous allons nettoyer les écuries d’Augias, purger la terre des monstres, étouffer dans nos bras le lion de la royauté. Notre poing va battre le despotisme, comme le marteau l’enclume. Hardi, les compagnons, forgeons la République ! — Force trop longtemps comprimée, qui fais craquer ma poitrine, éclate, déborde ! Roule, torrent de la Révolution !

Musique. Orchestre seul. — Le soleil couchant baigne de sa pourpre la place, la foule, les rameaux verts, et la petite Liberté.

HOCHE

Soleil, tu peux dormir, nous n’avons point perdu notre journée.

LA CONTAT

Ses feux mourants rougissent les vitres du palais, les rameaux balancés, et la houle des têtes, et la petite Liberté.

HULIN

Le ciel sonne la guerre.

FAUCHET

Comme Celui qui entra, il y a dix-sept cents ans, au milieu des rameaux, cette petite fille n’est pas venue parmi nous pour apporter la paix.

DESMOULINS

Il y a du sang sur nous.

ROBESPIERRE, avec un fanatisme intense et concentré

C’est le nôtre.

LE PEUPLE, surexcité

C’est le mien ! — c’est le mien ! — Nous te l’offrons, Liberté !

DESMOULINS

Au diable notre vie ! Notre œuvre est immortelle.

FAUCHET

Les grands bonheurs s’achètent.

CLOOTS

Nous sommes prêts à payer.

ROBESPIERRE, de même

Nous paierons.

LE PEUPLE, enthousiaste

Nous paierons !

Les rondes s’organisent. La musique accompagne les discours qui suivent. (1)

DESMOULINS

La fleur de liberté est éclose dans la prison du monde. Ton rameau vert, ô petite fille, est la baguette magique, qui de la terre morte et triste fait sortir les moissons de bonheur. Liberté, tu donnes tout son prix au jour ; car tu fais rayonner sur tout ce qui existe la lumière de notre volonté. La vie commence d’aujourd’hui. D’aujourd’hui seulement, elle nous appartient tout entière. Nous sommes maîtres de nous ; nous avons brisé les mailles des lois aveugles, où se débattaient les êtres, comme les poissons dans un filet. Forces obscures du monde, nous vous avons domptées. — Il se retourne brusquement vers le public. Et maintenant, à vous ! Achevez notre ouvrage ! La Bastille est à bas : il reste d’autres Bastilles. A l’assaut ! A l’assaut des mensonges ! A l’assaut de la Nuit ! L’Esprit vaincra la Force. Le passé est brisé. La mort est morte !

Air chanté sur la scène.

LA CONTAT, au public

Frères, chantez avec nous ! Notre fête est votre fête. Ce n’est pas le souvenir d’une heure fugitive, ce n’est pas l’image vaine d’une action passée : c’est notre commune victoire, c’est votre délivrance ! Nous avons brisé les murailles des êtres. Les âmes ne sont plus qu’une âme. Les siècles ne sont qu’un siècle, la vaste plaine du Temps, où s’épand largement le flot libre et joyeux de l’Ame universelle. Rire, rire, amour ! Amis, aimons-nous et rions ! La Joie est avec nous. Joie d’être un avec tous, joie d’aimer avec tous, joie de souffrir avec tous ! Donnons-nous la main ! Formons des danses fraternelles ! Chante, car c’est ta fête, ô peuple de Paris !

Air chanté dans la salle.

MARAT, au public

Cher peuple, il y a si longtemps que tu luttes en vain, que tu peines en silence ! Tant de siècles de souffrances, pour arriver enfin à cette heure d’allégresse ! La liberté t’appartient, garde bien ta conquête !

HULIN, à la petite Julie

O notre liberté, notre lumière, notre amour ! Que tu es petite encore, délicate et fragile ! Pourras-tu résister aux tempêtes prochaines ? — Grandis, grandis, chère petite plante, monte droite et vigoureuse, et réjouis le monde de ton souffle de prairie !

Trompettes.

HOCHE, monte, le sabre à la main, sur la marche d’escalier, aux pieds de la petite Julie

Sois tranquille, Liberté, à l’abri de nos bras ! Nous te tenons. Malheur à qui te touche ! Tu es à nous, nous sommes à toi. Tout ce qui est à nous est à toi. A toi, ces dépouilles, ces trophées.

Les femmes jettent des fleurs à la Liberté, les hommes inclinent devant elle leurs piques, leurs bannières, leurs rameaux verts, les trophées de la Bastille.

Mais ce n’est pas assez : nous te ferons un immortel triomphe. Fille du peuple de Paris, tes yeux clairs rayonneront pour les peuples asservis. Nous allons promener à travers l’univers le niveau redoutable de l’Égalité. Nous conduirons ton char, au milieu des batailles, par le sabre, par le canon, vers l’Amour, vers la fraternité du genre humain. — Frères ! tous frères ! tous libres ! — Allons délivrer le monde !

Chœurs sur la scène et dans la salle.

Les épées, les lances, les branches d’arbres, les mouchoirs, les chapeaux, et les mains s’agitent au milieu d’acclamations forcenées. Le peuple forme des rondes autour de la Liberté.

NOTE SUR LA DERNIÈRE SCÈNE

C’est ici, comme le titre l’indique, une fête populaire, la fête du Peuple d’hier et d’aujourd’hui, du Peuple éternel. Pour qu’elle prît tout son sens, il faudrait que le public lui-même y participât, qu’il se donnât à lui-même le spectacle de son triomphe, qu’il se mêlât aux chants et aux danses de la fin.

L’objet de ce tableau est justement de réaliser l’union du public et de l’œuvre, de jeter un pont entre la salle et la scène, de faire d’une action dramatique réellement une action. Le drame s’adresse soudain directement au peuple. Desmoulins, la Contat, Marat, Hoche l’appellent. Mais ce n’est pas assez, la parole ne suffit plus. Il faut, pour donner à l’œuvre, son couronnement logique, et au fait historique sa portée universelle, l’entrée en scène d’une puissance nouvelle : la Musique, la force tyrannique des sons, qui remue les lourdes foules passives ; cette illusion magique, qui supprime le Temps, et donne à ce qu’elle touche un caractère absolu.

La musique doit être ici le fond de la fresque, la trame des paroles. Pas un instant elle ne doit se taire, — tantôt forte et distincte, tantôt douce et voilée. Son office est de préciser le sens héroïque de la fête, et de combler les silences qu’une foule de théâtre ne peut jamais réussir à remplir complètement, qui s’ouvrent malgré tout au milieu de ses cris, et qui détruisent l’illusion de la vie continue. Il n’est pas nécessaire que le public saisisse tous les mots de la foule, pas plus que toutes les notes de l’orchestre et des chœurs ; il faut qu’il ait seulement l’impression d’une kermesse exubérante et triomphante.

Je voudrais de plus l’obsession impérieuse d’un thème, — thème de joie et d’action — thème de la Liberté conquérant le monde, — qui germât dès le commencement, grandît peu à peu, qui s’imposât avec la ténacité d’une idée fixe, et finît, au dénouement, par tout embrasser et s’emparer de tout : de tous les autres thèmes (1) et de toutes les masses populaires.

Car il faut arriver à ceci, — peut-être impossible à réaliser aujourd’hui, mais qui doit l’être un jour, et qui est le principe d’un art populaire nouveau : — le public contraint de mêler non seulement sa pensée, mais sa voix à l’action ; le Peuple devenant acteur lui-même dans la fête du Peuple.

Voici la disposition nouvelle de l’orchestre et des chœurs, telle que je l’imagine. Se joignant à l’obsession du thème continu, elle peut puissamment contribuer à l’effet que nous cherchons :

1° Après les paroles de Hulin, plaçant la petite Julie dans la niche de la statue — orchestre et chœurs sur la scène ;

2° Après l’hymne de Desmoulins à la Liberté et son appel au peuple, un air entraînant et juvénile chanté sur la scène ;

3° La reprise, ou la seconde partie, de cet air serait chantée, après l’hymne de la Contat, par une ou plusieurs voix dans la salle (aux étages supérieurs du théâtre) ;

4° La troisième partie de l’air, après le discours de Hoche, serait reprise par les chœurs sur la scène et par des voix disséminées à tous les étages de la salle, par des groupes de voix, de petits chœurs, encadrant le public, et le forçant moralement, physiquement, à chanter l’hymne avec eux. — Si ce public est composé, seulement pour une partie, d’hommes du peuple et de jeunes gens qui sentent pour leur compte les passions de la Révolution, je réponds qu’il chantera ;

5° Enfin, se joignant aux chœurs, — annoncées dès les premières paroles de Hoche à la petite Liberté, — éclatant de tous les points de la scène et du théâtre, au baisser du rideau, — des sonneries de trompettes ; — et aussi des danses, des rondes, le tumulte d’un peuple et d’une armée.

(1) Ces thèmes musicaux peuvent être ramenés à trois types principaux :

1° Au lever du rideau, — un chœur à plusieurs parties avec orchestre, dans le style de l’Hymne du 14 Juillet de Gossec. Le caractère de l’époque historique y est encore gardé. C’est le style classique, mesuré, l’héroïsme antique.

2° A l’arrivée de la petite Julie, — rondes et danses dans le style de la fin du dix-huitième siècle (Haydn et Mozart), — mais qui s’animent, s’exaltent et s’achèvent (comme déjà le premier thème) dans un style de vie plus libre et plus moderne ;

3° Avec les hymnes à la Liberté, — soutenant et rythmant la parole, — une sorte de marche frémissante, héroïque, haletante, lançant des mondes à la charge, dans le style de la marche en si bémol de la dernière partie de la Symphonie avec Chœurs.

Fini d’écrire à Paris en juin 1901

Romain Rolland