Le 14 Juillet, action populaire, trois actes
L’auteur a cherché ici la vérité morale plus que la vérité anecdotique. Il a cru devoir user, dans cette action qu’enveloppe une poésie légendaire, de plus de libertés avec l’histoire qu’il ne se l’était permis en écrivant Danton. Dans cette dernière œuvre, il s’était astreint à serrer d’aussi près que possible la psychologie de quelques personnages : car le drame tout entier était concentré sur l’âme de trois ou quatre grands hommes. — Ici, rien de pareil : les individus disparaissent dans l’océan populaire. Pour représenter une tempête, il ne s’agit pas de peindre chaque vague, il faut peindre la mer soulevée. L’exactitude minutieuse des détails importe moins que la vérité passionnée de l’ensemble. Il y a quelque chose de faux et de blessant pour l’intelligence dans la place disproportionnée qu’ont prise aujourd’hui l’anecdote, le fait divers, la menue poussière de l’histoire, aux dépens de l’âme vivante. — Ressusciter les forces du passé, ranimer ses puissances d’action, — et non offrir à la curiosité de quelques amateurs une froide miniature, plus soucieuse de la mode et du costume que de l’être des héros ; — rallumer l’héroïsme et la foi de la nation aux flammes de l’épopée républicaine, afin que l’œuvre interrompue en 1794 soit reprise et achevée par un peuple plus mûr et plus conscient de ses destinées : tel est notre idéal. Si nous ne sommes pas assez forts pour le réaliser, nous le sommes toujours assez pour y travailler de notre mieux. — La fin de l’art n’est pas le rêve, mais la vie. L’action doit surgir du spectacle de l’action.
Cette pièce a été représentée pour la première fois au théâtre de la Renaissance-Gémier, le 21 mars 1902, avec la distribution suivante :
| LA CONTAT | M^mes Andrée Mégard |
| LUCILE DUPLESSIS | Jane Heller |
| MARIE BOUJU | Renée Bussy |
| PREMIÈRE FEMME DU PEUPLE | Marcelle Jullien |
| DEUXIÈME FEMME DU PEUPLE | Jeanne Lion |
| PREMIÈRE FILLE | Dinard |
| DEUXIÈME FILLE | Hélène Milton |
| TROISIÈME FILLE | Delage |
| UNE JEUNE FILLE | Renée Leduc |
| LA PETITE JULIE | La petite Marcelle |
| HOCHE | MM. Gémier |
| HULIN | Arvel |
| MARAT | Beaulieu |
| CAMILLE DESMOULINS | Capellani |
| VINTIMILLE | Lenormant |
| DE LAUNEY | Frédal |
| L’HOMME EN FACTION | Maxence |
| GONCHON | Baudoin |
| DE FLUE | Mosnier |
| BÉQUART | Berthier |
| ROBESPIERRE | Godeau |
| UN MANIAQUE | Jehan Adès |
| UN CROCHETEUR | Jarrier |
| UN NOTAIRE | Courcelles |
| UN GARDE FRANÇAISE | Cailloux |
| UN ÉTUDIANT | Laforêt |
| UN GUEUX | Edmond Bauer |
| UN MARCHAND | Gorieux |
| PREMIER CRIEUR DE JOURNAUX | Bertin |
| DEUXIÈME CRIEUR DE JOURNAUX | Mallet |
| UN ABBÉ | Keller |
| PREMIER BOURGEOIS | Thoulouze |
| DEUXIÈME BOURGEOIS | Ludwig |
| TROISIÈME BOURGEOIS | Schells |
| QUATRIÈME BOURGEOIS | Regnier |
Musique de scène de M. Julien Tiersot
AU PEUPLE DE PARIS
le 14 Juillet
Pour qu’une nation soit libre, il suffit qu’elle le veuille.
LA FAYETTE
11 juillet 1789
PERSONNAGES
LAZARE HOCHE, caporal aux garde française, 21 ans.
PIERRE-AUGUSTIN HULIN, chasseur du marquis de Vintimille, 31 ans.
JEAN-PAUL MARA[T], médecin et journaliste, 46 ans.
CAMILLE DESMOULINS, avocat au Parlement, 29 ans.
MAXIMILIEN DE ROBESPIERRE, député à l’Assemblée, 31 ans.
JEAN-BAPTISTE DE CLOOTS, baron allemand, (1) 34 ans.
CLAUDE FAUCHET, prêtre, 45 ans.
GONCHON le Patriote, teneur de tripots, 40 ans.
FÉLIX-HUBERT DE VINTIMILLE, commandant des Invalides, 60 ans.
BERNARD-RENÉ JOURDAN, Marquis de Launey, gouverneur de la Bastille, 49 ans.
DE FLUE, Commandant des Suisses, 50 ans.
BÉQUART, invalide, 70 ans.
LOUISE-FRANÇOISE CONTAT, du Théâtre Français, 29 ans.
LUCILE DUPLESSIS (Lucile Desmoulins), 18 ans.
LA petite JULIE, 10 ans.
MARIE-LOUISE BOUJU, marchande de légumes, 65 ans.
(1) Les rôles de Cloots et Fauchet sont supprimés à la représentation.
LE PEUPLE
UNE FEMME DU PEUPLE, mère de Julie ;
UN PETIT GARÇON DE SEPT ANS ;
UN CROCHETEUR ;
UN MANIAQUE ;
UN ÉTUDIANT ;
UN PATRON MENUISIER ;
UN NOTAIRE ;
MARCHANDS DE JOURNAUX ;
MARCHANDS DU PALAIS-ROYAL ;
FILLES DU PALAIS-ROYAL ;
GARDE FRANÇAISE ;
INVALIDES ;
SUISSES ;
Badauds, Promeneurs, Élégants ;
Ouvriers, Gueux, Femmes du peuple, enfants :
toutes les classes ; tous les âges.
La scène à Paris, du 12 au 14 juillet 1789
Le premier acte. — Au Palais-Royal, dimanche matin, 12 juillet.
Le deuxième acte. — Au Faubourg Saint-Antoine, nuit du lundi, 13 juillet.
Le troisième acte. — A la Bastille, et Place de l’Hôtel-de-Ville, mardi, 14 juillet, de quatre heures à sept heures du soir.
PERSONNAGES
LAZARE HOCHE, 21 ans. — Grand (« cinq pieds, sept pouces », dit Rousselin), maigre ; les cheveux, les sourcils et les yeux noirs ; une légère cicatrice, bonne du milieu du nez à l’extrémité du front, à droite ; la bouche point grande, et de belles dents. Un peu le type, déjà, des éphèbes néo-grecs de la peinture du Consulat et de l’Empire. Le désir d’être aimable et aimé ; mais la gravité est le fond de sa physionomie réfléchie, bonne, un peu mélancolique, qui porte, comme tout son être, l’empreinte de la volonté. Une tristesse cachée, lointaine. (L’homme qui mourra jeune, usé par les fatigues, les chagrins, les insuccès, les soupçons, le mal qui mine sourdement sa poitrine athlétique.) Mais une jovialité héroïque prend le dessus, et, dans les moments de crise, rit d’un rire juvénile qui étonne.
PIERRE-AUGUSTIN HULIN, 31 ans. Suisse, de Genève. — Très grand, très large, blond, flegmatique, parlant peu, sans violence, riant silencieusement, indifférent aux raisons et aux railleries, tranquillement obstiné, avec de subits accès de fureur qui brisent tout. Un héros qui n’agirait pas, sans l’exemple de son ami Hoche, sans son instinct de brave homme, et sans le besoin de dépenser une force herculéenne. (L’homme qui, sans initiative personnelle, ne recule devant rien, ose tout, et, sorti de rien, montera à tout, sans s’étonner, — plus tard comte de l’Empire, général de division, commandant de la Légion d’honneur, gouverneur de Milan, de Vienne, de Berlin conquis, commandant de Paris, président de la commission militaire qui fera fusiller le duc d’Enghien.)
JEAN-PAUL MARA[T], 46 ans. D’origine espagnole, né en Suisse. — Très petit (moins de cinq pieds). Robuste, non corpulent. — Fabre d’Églantine a tracé de lui un admirable portrait : « Le cou fort, le visage large et osseux, le nez aquilin, épaté et même écrasé, avec le dessous proéminent et avancé ; la bouche moyenne, souvent crispée dans l’un des coins par une contraction fréquente ; les lèvres minces ; le front grand, les yeux gris-jaune, vifs, perçants, naturellement doux, et d’un regard assuré ; le sourcil rare ; le teint plombé et flétri ; le poil noir, les cheveux bruns et négligés. — Il marchait la tête haute, droite et en arrière, avec une rapidité cadencée, qui s’ondulait en un balancement de hanches. Son maintien le plus ordinaire était de croiser fortement ses deux bras sur sa poitrine. Il s’agitait avec véhémence en parlant, et terminait presque toujours son expression par un mouvement de pied qu’il tournait en avant, et dont il frappait la terre, en se relevant subitement sur la pointe, comme pour élever sa petite taille à la hauteur de son opinion. Le son de sa voix était mâle, sonore, un peu gras, et d’un timbre éclatant ; un défaut de langage lui rendait difficile à prononcer nettement le c et l’s, dont il mêlait la prononciation à la consonnance du g, sans autre désagrément sensible que d’avoir le débit un peu lourd, une pesanteur maxillaire, qu’effaçait l’énergie de sa conviction. — Vêtu d’une façon négligée, complètement ignorante des convenances de la mode et du goût, et même avec l’air de la malpropreté ». — Au moral, sous l’exaltation d’une sensibilité frémissante et irritable, qui le jette parfois dans des accès convulsifs, un grand bon sens, une bonhomie qui ne veut pas s’avouer, et surtout un profond sens moral, un amour ardent de la vérité et de la pureté, — qui lui fait reconnaître avec candeur ses propres erreurs, quand la raison les lui a démontrées.
CAMILLE DESMOULINS, 29 ans. Avocat au Parlement. — Voir son portrait dans Danton. — Bien que moins âgé que dans Danton, moins jeune en apparence : le bonheur n’a pas encore passé sur lui. — Un maigre levrier. Un gamin de Paris, audacieux et effronté ; la figure bilieuse, creusée, flétrie par la misère, les veilles, le travail ; riant malgré tout, mais la bouche un peu grimaçante, et les traits irréguliers.
MAXIMILIEN DE ROBESPIERRE, 31 ans. Député à la Constituante. — Voir son portrait dans Danton. — Mais sa figure est plus pleine, plus molle ; elle n’a pas encore été pétrie par une âpre pensée, — creusée par la fatigue et la responsabilité. — Une flamme blanche, qui s’allume en silence. — L’âme n’a pas pris pleinement conscience de sa force intérieure ; mais cette force est là, muette, immobile, se manifestant seulement par l’absolu renoncement qu’on sent qu’il a déjà fait de sa vie, sans croire au succès, par un stoïcisme hautain, pessimiste, et glacé.
JEAN-BAPTISTE DE CLOOTS, BARON DE GNADENTHAL, 34 ans. Allemand de Clèves, d’origine hollandaise. — Grand : tout est grand en lui : l’œil, le nez, la bouche, le verbe, la hâblerie, et le bon cœur. Un Gascon des bords du Rhin. La voix claire, les gestes exubérants et un peu excentriques ; une joie débordante, une bonne humeur communicative ; le besoin du mouvement et de l’éloquence.
CLAUDE FAUCHET, 45 ans. — « Grand, émacié, d’une pâleur maladive, l’air en dessous, — un drôle de corps, écoutant sans en avoir l’air, avec un vague sourire sur les lèvres, paraissant sommeiller, les bras croisés, la tête penchée sur la poitrine. » (Reichardt) — Un Nivernais mystique (un peu comme l’Adam Lux du Triomphe de la Raison) qui, après avoir été prédicateur du roi, et abbé d’une paroisse bretonne, deviendra membre de la Législative, et évêque constitutionnel du Calvados, prendra part aux plus énergiques mesures de salut public, puis subira une nouvelle crise, sera impliqué dans l’attentat de Charlotte Corday, et condamné. — Son portrait, au musée Carnavalet, montre une figure encore de l’ancien régime, fine, aristocratique, « le Fénelon de la Révolution ».
GONCHON LE PATRIOTE, 40 ans. Teneur de tripots au Palais-Royal. — Petit, énorme de figure et de stature, boursouflé, marqué de la petite vérole. Cabotin vaniteux, matamore et menteur, qui veut être terrible, et joue les Mirabeau grotesques.
FÉLIX-HUBERT DE VINTIMILLE, MARQUIS DE CASTELNAU, 60 ans.
BERNARD-RENÉ JOURDAN, MARQUIS DE LAUNEY, gouverneur de la Bastille, 49 ans.
DE FLUE, commandant des Suisses, 50 ans.
BÉQUART, invalide, 70 ans.
LOUISE-FRANÇOISE CONTAT, du Théâtre Français, 29 ans. — Le type des peintures de Boucher. Blonde, grasse, rieuse, la bouche railleuse, l’œil un peu gros, le front et le menton fuyants, l’air hardi et sensuel. « Œil qui parle, regard qui mord » (Goncourt). Elmire du Tartufe, et surtout Suzanne de Figaro. « La Thalie du Théâtre Français. »
(N.-B. — Au cas où le portrait ne semblerait pas rigoureusement exact à l’érudition de Messieurs de la maison de Molière, il n’y a qu’à substituer à Louise-Françoise sa sœur Marie-Émilie, la soubrette, plus jeune qu’elle de huit ans.)
ANNE-LUCILE-PHILIPPE LARIDON DUPLESSIS (LUCILE DESMOULINS), 18 ans. — Voir son portrait dans Danton, — et surtout au musée Carnavalet, le charmant portrait de Boilly. — Tendre, sensuelle, enfantine, romanesque et railleuse.
LA PETITE JULIE, 9 à 10 ans. — Petite fille du peuple, grêle, menue, pâlotte, les yeux bleus.
MARIE-LOUISE BOUJU, marchande de légumes. Passé la soixantaine.
ACTE PREMIER
Dimanche 12 juillet 1789, vers dix heures du matin. — Le jardin du Palais-Royal, vu du café de Foy. — Au fond, le « Cirque ». (1) A droite, un bassin aux eaux jaillissantes. Entre le Cirque et les galeries du Palais, une allée d’arbres. — Les marchands sont embusqués à la porte de leurs boutiques, décorées d’enseignes patriotiques : Au Grand Necker ; A l’Assemblée Nationale. — Des filles, poitrine nue, épaules nues, et bras nus, empanachées d’énormes bouquets de fleurs, se promènent au milieu de la foule d’un air provocant. — Des colporteurs crient des journaux. — Des teneurs de tripots (parmi eux, Gonchon) circulent en robe de chambre, escortés d’hommes armés de gourdins. — Des « banquiers » en plein vent se glissent parmi les groupes, avec des tabourets-pliants sous le bras, s’installent un instant, déploient un jeu qui se plie comme une carte, sortent des sacs d’argent brusquement, et passent. — Foule remuante et inquiète, incertaine de ses mouvements, qui s’assied devant les cafés, se lève, court au moindre bruit, monte sur les chaises et sur les tables, va, revient sur ses pas, augmente peu à peu, jusqu’à la fin de l’acte, où les galeries et le jardin regorgent de telle sorte, que beaucoup montent aux arbres, se suspendent aux branches. Toutes les classes mêlées : — gueux faméliques et déguenillés, travailleurs, bourgeois, aristocrates, soldats, prêtres, femmes, enfants, dont quelques-uns continuent leurs jeux entre les jambes des promeneurs.
(1) C’était une enceinte couronnée d’une terrasse, et revêtue de treillages, qui s’élevait alors comme un bosquet fleuri, au milieu du jardin.
MARCHANDS DE JOURNAUX
Grand complot découvert !… La famine ! V’là la famine ! L’arrivée des égorgeurs !
LA FOULE, les appelant
Psst !… Par ici !
UN HOMME DU PEUPLE, anxieusement, à un bourgeois qui lit
Eh bien ?
LE BOURGEOIS
Ah ! mon ami ! ils viennent ! Les Allemands, les Suisses… Paris est cerné ! Dans un moment, ils seront ici !
L’HOMME DU PEUPLE
Le Roi ne le permettra pas.
UN GUEUX
Le Roi ? Il est avec eux dans le camp des Sablons, au milieu des Allemands.
L’HOMME DU PEUPLE
Le Roi est un Français.
LE BOURGEOIS
Le Roi, oui, La Reine, non. L’Autrichienne nous hait. Son maréchal des brigands, le vieux de Broglie, a juré d’écraser Paris. Entre les canons de la Bastille et les troupes du Champ de Mars, nous sommes pris dans un étau.
UN ÉTUDIANT
Ils ne bougeront pas. Monsieur Necker est à Versailles, et il veille sur nous.
LE BOURGEOIS
Oui, tant que monsieur Necker restera ministre, il ne faut pas désespérer tout à fait.
LE GUEUX
Qui vous dit qu’il l’est encore ?… Ils se sont débarrassés de lui.
TOUS, protestant
Non, non, il reste !… Le journal dit qu’il reste… Il faut qu’il reste !… Ah ! bien, si monsieur Necker n’était plus là, tout serait perdu.
LES FILLES, se promenant
On n’en peut rien faire aujourd’hui. Ils sont fous. Ils ne pensent qu’à Versailles.
— J’ai vu, tout à l’heure, un petit qui ne m’a parlé que de Necker.
— Ah ça ! est-ce que c’est vrai que cette garce d’Autrichienne a foutu nos députés en prison ?
LES BANQUIERS, faisant tinter mystérieusement leurs sacs d’argent sous le nez des gens
Creps, passe dix, trente et un, biribi. — La fortune, messieurs, caressons la fortune !
LES MARCHANDS
Belle matinée de dimanche. Dix heures. Et le jardin est plein ! Que sera-ce tout à l’heure ?
— Belle montre, et peu de rapport. Ils ne viennent que chercher des nouvelles.
— Bah ! quand on sait s’y prendre !
GONCHON, aux marchands
Çà, mes enfants, remuons-nous, remuons-nous ! Ce n’est pas tout de faire bien ses affaires. Il faut les faire, cela s’entend. Mais il faut aussi être bons patriotes. L’œil au guet, morbleu ! Je vous préviens que cela mijote.
UN MARCHAND
Savez-vous quelque chose, monsieur Gonchon ?
GONCHON
Attention ! Le grain approche. Tout le monde à son poste ! Et quand le moment sera venu, chauffez-moi ces idiots, et braillez avec ensemble…
UN MARCHAND
Vive la Nation !
GONCHON, lui donnant une bourrade
Veux-tu te taire, imbécile !… Vive le duc d’Orléans ! — Après ça, tu peux crier les deux. L’une fera passer l’autre.
CAMILLE DESMOULINS, sortant d’un tripot, excité, riant et bredouillant
Plumé ! ils m’ont tout pris ! — Je te l’avais bien dit, Camille, tu vas te faire voler. Te voilà content ! C’est fait. — Eh bien, ce n’est donc plus à faire. — Je prévois toujours les sottises que je vais faire. Mais, grâce à Dieu, je n’en manque pas une. — J’ai toujours tué deux heures. Le courrier de Versailles est-il enfin arrivé ? Ah ! le coquin ! Ils s’entendent tous comme larrons en foire. On meurt d’impatience à attendre sa venue. Les tripots vous font signe : on entre pour passer le temps. Il faut bien s’occuper les mains et le reste. Les cartes et les filles ont été faites pour cela. Elles savent vous soulager de l’argent inutile. Mes poches ne pèsent plus guère. Qui veut voir une bourse toute neuve ? Aga ! il n’y a pas une pièce !
LES FILLES, se moquant de lui
« On t’y ratisse, tisse, on t’y ratissera. »
CAMILLE DESMOULINS
Chauves-souris de Vénus, vous voilà bien fières d’avoir croqué l’argent d’un pauvre petit diable ! — Morbleu ! il ne vous en veut pas.
« Je le perdrais encor si j’avais à le perdre. »
UN VIEUX BOURGEOIS
A bourse de joueur n’y a point de loquet.
GONCHON
Jeune homme, je vois que vous êtes gêné. Pour vous obliger, je vous prêterai sur cette chaîne trois écus.
DESMOULINS
Généreux Gonchon, tu veux donc me mettre tout nu comme un Saint-Jean ? Laisse faire ces demoiselles. Elles s’en chargent bien sans toi.
GONCHON
Jean-foutre de petit gueux, sais-tu à qui tu parles ?
DESMOULINS
Tu es Gonchon : c’est tout dire. Tu es bijoutier, usurier, horloger, banquier, limonadier, bordelier. Tu es tout, tu es Gonchon, roi des tripots.
GONCHON
Que parles-tu de tripots ? J’ai fondé quelques clubs, où sous prétexte de divertissements honnêtes et naturels, on se réunit pour étudier les moyens de réformer l’État ; — des assemblées de libres citoyens, de patriotes…
DESMOULINS
Où la patrie va-t-elle se nicher ?
GONCHON
… La Société des hommes de la Nature…
DESMOULINS
Des femmes de la nature.
GONCHON
Mauvais plaisant ! — Si tu n’as pas assez de pudeur pour respecter un homme respectable, respecte au moins l’enseigne sous l’égide de laquelle ma maison est placée.
DESMOULINS, sans regarder
Quelle enseigne ? Aux quarante voleurs ?
GONCHON, furieux
Au Grand Necker !
DESMOULINS
Tu es dur pour lui, Gonchon. — Il regarde… Et qu’y a-t-il de l’autre côté ?
GONCHON
Ce n’est rien.
DESMOULINS
Je vois un autre portrait.
GONCHON
C’est le duc d’Orléans. Deux faces d’une même figure.
DESMOULINS
Le devant et le derrière ! — Ceux qui écoutent, rient. Gonchon s’avance, menaçant, avec ses marchands. C’est bon, c’est bon, ne me fais pas assommer par ta garde prétorienne. Tu veux un certificat de civisme ? O Janus Gonchon, je te l’accorde. Tu donnes du pain à tous les fripons de Paris, et tu prends celui des honnêtes gens, de sorte qu’ils n’ont plus qu’une envie : aller se battre. Audax et edax. Vive la Révolution !
GONCHON
Je te pardonne, parce qu’on ne se bat pas en présence de l’ennemi… et parce que tu es un client. Mais je te donne rendez-vous tout à l’heure devant les Versaillais.
DESMOULINS
Est-ce qu’ils viennent vraiment ?
GONCHON
Ah ! tu pâlis déjà ? — Le combat se prépare. Les mercenaires de Lorraine et de Flandre sont dans la plaine de Grenelle ; l’artillerie à Saint-Denis ; la cavalerie allemande à l’École militaire. A Versailles, le maréchal, entouré d’aides de camp, lance des ordres de guerre. Ils attaqueront, cette nuit.
UNE FEMME
Miséricorde ! Qu’allons-nous devenir ?
UN BOURGEOIS
Les brigands ! Ils nous traitent comme si nous étions l’ennemi.
UN OUVRIER, à Gonchon
D’où sais-tu cela ? La route de Versailles est coupée. Ils ont mis des canons au pont de Sèvres. Ils empêchent de passer.
GONCHON
Des soupçons ? Je fais manger mon poing au premier qui doute de mon civisme. Est-ce qu’on ne connaît point Gonchon, ici ?
L’OUVRIER
On ne te soupçonne pas. Apaise-toi. Nous avons trop à faire pour nous quereller entre nous. On te demande d’où tu tiens ces renseignements.
GONCHON
Je n’admets point qu’on me questionne. Je sais ce que je sais. J’ai mes informations.
UN AUTRE OUVRIER, au premier
Laisse-le, c’est un bon, un avale-dru.
UN BOURGEOIS
Qu’allons-nous faire, mon Dieu ?
UN ÉTUDIANT
Aux portes ! Tous aux portes ! Empêchons-les d’entrer.
UN BOURGEOIS
Comme si l’on pouvait empêcher d’entrer — de pauvres gens comme nous, sans armes, sans habitude de la guerre — les meilleures troupes du royaume !
UN AUTRE
Eh ! ils sont entrés déjà ! Nous avons là cette Bastille, ce chancre installé dans notre corps, qui nous ronge tranquillement, sans qu’on puisse l’extirper.
UN OUVRIER
Ah ! la gueuse ! Qui nous en délivrera ?
UN ÉTUDIANT
Ils y ont encore fait rentrer une compagnie de Suisses, aujourd’hui.
UN AUTRE
Ses canons sont en batterie sur le faubourg Saint-Antoine.
UN OUVRIER
Rien, on ne pourra rien faire, tant qu’on aura ce mors dans les dents. Il faudrait commencer par là, l’arracher.
UN BOURGEOIS
Et le moyen ?
UN OUVRIER
Le moyen, je ne sais pas, moi. Il faudrait la prendre.
TOUS, d’un air sombre et incrédule
Prendre la Bastille !
Ils se détournent les uns des autres.
LES CRIEURS DE JOURNAUX, au loin
V’là du nouveau ! — Combat à mort !
UN HOMME, hâve et râpé, à l’air maniaque
Ce n’est pas les soldats qu’il faut craindre. Ils n’attaqueront pas.
TOUS
Quoi ?
LE MANIAQUE
Ils n’attaqueront pas. Leur plan est bien plus simple, ils nous bloquent. Ils attendent que nous mourions de faim.
UN OUVRIER
Ma foi, s’ils continuent, nous en prenons le chemin. On perd sa journée de travail à attendre le pain aux boulangeries.
UNE FEMME
Les farines se font rares.
LE MANIAQUE
Elles n’arriveront plus demain.
UN BOURGEOIS
Mais que font-ils des blés ?
LE MANIAQUE
Je le sais, moi. Ils les ont enfouis dans les carrières de Senlis et de Chantilly, pour qu’ils pourrissent, et que nous ne les mangions pas.
LE BOURGEOIS, incrédule
Allons donc !
LE MANIAQUE
C’est ainsi.
UNE FEMME
C’est vrai. En Champagne, la cavalerie a détruit le blé en herbe afin de nous affamer.
LE MANIAQUE
Bien mieux que cela. Ils empoisonnent le pain qu’ils nous donnent. Il brûle la gorge et les entrailles. Vingt personnes en sont mortes dans mon quartier. C’est l’ordre de Versailles. On veut nous faire crever comme des rats.
DESMOULINS
C’est fou. Aucun roi ne peut vouloir assassiner son peuple. Il faut être Néron. Nous n’en sommes pas encore là.
LE MANIAQUE, mystérieusement
Je sais le mot de la chose. La nation est trop nombreuse. Il y a des ordres pour dépeupler la France.
DESMOULINS
Tu es malade, l’ami, il faut te faire soigner.
UN OUVRIER
Il y a du vrai là-dedans. La Reine voudrait que nous fussions tous morts.
DESMOULINS
Quel intérêt y a-t-elle ?
L’OUVRIER
Elle est Autrichienne, parbleu. L’Autriche a toujours été l’ennemie de la France. Si celle-là a consenti à épouser notre roi, c’est pour nous faire du mal. Nous ne serons pas tranquilles, tant qu’elle sera chez nous.
LES AUTRES
Il a raison. Hors de France, l’Autrichienne !
LA CONTAT, au milieu de la foule
Pourquoi donc ?
LA FOULE
Comment ? Pourquoi donc ?
LA CONTAT, se montrant
Eh bien, oui, pourquoi ? Êtes-vous fous de vous en prendre à la plus charmante, à la meilleure des femmes ?
LA FOULE
Ah ça ! qui ose dire du bien de l’Autrichienne, ici ?
— Sacrebleu ! Voilà qui est fort ! On nous insulte à notre face !
DESMOULINS, à la Contat
Taisez-vous, partez sans leur répondre.
LA CONTAT
Pourquoi ?
DESMOULINS
On s’attroupe. On vient de tous côtés.
LA CONTAT
Tant mieux.
UN GUEUX
Qu’est-ce que tu as dit, l’aristocrate ? Qu’est-ce que tu as dit ?
LA CONTAT, l’écartant
Ne me souffle pas dans le nez. J’ai dit : Vive la Reine !
LA FOULE, exaspérée
Cré bon Dieu !
UN COMMIS
Voilà une belle fille qui a besoin d’une fessée.
LA CONTAT
Voilà un sot visage qui n’attendra pas la sienne.
Elle le soufflette.
LE COMMIS
Au secours !
Les uns rient, les autres crient.
LA FOULE, accourant
Holà ! — Venez voir ! — Qu’y a-t-il ? — C’est une aristocrate qui assomme un patriote ! — A l’eau !
DESMOULINS
Citoyens, c’est une plaisanterie…
LA FOULE, furieuse
A l’eau !
HULIN, fendant la foule, qu’il domine de sa taille herculéenne
Holà ! — Il se met devant la Contat. Vous me connaissez bien, camarades. Je suis Hulin. Vous m’avez vu à l’œuvre, l’autre jour. J’ai enfoncé la porte de l’Abbaye, pour délivrer nos amis, les garde française emprisonnés. J’enfoncerai de même la tête du premier qui avance. Respect aux femmes, que diable ! Si vous voulez vous battre, l’ennemi ne manque pas. Allez le chercher !
LA FOULE
Il a raison. — Bravo ! — Pas du tout ! Elle nous a insultés ! Il faut qu’elle demande pardon ! — A genoux, l’aristocrate ! — Qu’elle crie : A bas la Reine !
LA CONTAT
Je ne crierai rien du tout. — A Desmoulins. Aidez-moi à monter. — Elle monte sur une table. Si vous m’ennuyez, je crierai : A bas Necker ! Hurlements. Vous ne m’intimidez pas. Croyez-vous me faire peur, parce que vous êtes une foule, et que vous avez cent gueules qui hurlent. Je n’en ai qu’une ; mais elle sait se faire entendre. J’ai l’habitude de parler au peuple. Je vous vois tous les soirs en face. Je suis mademoiselle Contat.
LA FOULE
Contat du Théâtre Français ! — du Théâtre français ! — Ah ! ah ! laisse voir ! — Silence !
LA CONTAT
Vous n’aimez pas la reine ? vous lui donnez son congé ? Est-ce que vous allez chasser de France maintenant toutes les jolies femmes ? Vous n’avez qu’à le dire : nous ferons notre paquet. Nous verrons ce qui se passera sans nous. — Vous m’amusez en m’appelant aristocrate. Je suis fille d’une friturière de harengs, qui avait son échoppe sous le Châtelet. Je travaille comme vous. J’aime autant que vous Necker. Je suis pour l’Assemblée. Mais je ne puis souffrir qu’on me commande ; et je crois, têtebleu ! que si vous vous avisiez de vouloir me faire crier : Vive la Comédie ! je crierais : à bas Molière ! Pensez ce que vous voulez. Il n’y a pas de lois contre la sottise. Mais il n’y a pas de lois non plus pour y obliger ceux qui gardent leur bon sens. J’aime la reine, je le dis.
UN ÉTUDIANT
Je crois bien : elles sont de moitié ensemble. Elles ont toutes deux le comte d’Artois pour amant.
DEUX OUVRIERS
Quel fil ! ça parle tout seul ! — Elle est en gueule comme personne.
DESMOULINS
Citoyens, on ne peut demander à une reine de parler contre la royauté. La vraie reine, la voici : Les autres sont reines de pacotille, monarques fainéants. Leur seule utilité est de pondre un dauphin. Une fois le petit éclos, il n’y a plus rien à en faire. Elles vivent à nos dépens, et nous coûtent fort cher. Le plus sage serait de renvoyer cette volaille autrichienne à son poulailler, d’où on la fit venir à grands frais, comme s’il manquait de filles en France pour faire des enfants. — Parlez-moi des reines de théâtre. Celles-là sont faites pour le bonheur du peuple. Pas une heure de leur vie qui ne soit à notre service. Pas un pouce de leur personne qui ne soit pour notre plaisir. C’est notre chose, notre bien, notre propriété nationale. Par Vénus aux belles joues, défendons-la, et crions tout d’une voix : Vive la reine, la vraie, celle-ci, vive la Contat !
Applaudissements et rires.
LA FOULE
Vive la reine Contat !
LA CONTAT
Merci. — A Desmoulins. Donnez-moi le bras, vous ; vous êtes plus gentil que les autres. — M’avez-vous assez regardée ? C’est bon, laissez-moi passer. Si vous voulez me revoir, vous connaissez le chemin du théâtre. — Comment vous appelez-vous ?
DESMOULINS
Camille Desmoulins. — Imprudente ! Je vous l’avais dit. N’avez-vous pas eu peur ?
LA CONTAT
Peur de quoi ?
DESMOULINS
Ils ont failli vous tuer.
LA CONTAT
Allons donc ! Ils crient toujours, ils ne font jamais de mal.
DESMOULINS
O aveugle ! On a bien raison de dire que le mépris du danger n’est que l’ignorance du danger.
LA FOULE
Une petite femme qui n’a pas froid aux yeux. — Non, cristi, ni ailleurs.
UN OUVRIER
C’est égal, mademoiselle, ce n’est pas bien de vous mettre contre les pauvres gens comme nous, avec les exploiteurs.
LE MANIAQUE
Parbleu ! Une accapareuse !
LA CONTAT
Comment ! Une accapareuse !
LE MANIAQUE
Regardez-moi cette perruque.
LA CONTAT
Eh bien ?
LE MANIAQUE
Cette quantité de poudre ! Avec la farine qui passe sur la nuque de ces désœuvrées, on aurait de quoi nourrir tous les pauvres de Paris.
LA CONTAT
Si j’étais Celui qui tirait de sept petits poissons secs le repas de quatre mille hommes, je me ferais un plaisir de nourrir le peuple avec la poussière de mes cheveux. Faute de mieux, je tâche de tromper sa faim en réjouissant ses yeux.
DEUXIÈME OUVRIER
Laissez ce maniaque tranquille. Mais si vous avez bon cœur, mademoiselle, — et cela se voit dans vos yeux, — comment pouvez-vous défendre les brigands qui veulent notre mort ?
LA CONTAT
Ta mort, mon pauvre ami ! Qui parle de cela ?
UN ÉTUDIANT
Mais vous ne savez donc rien ? Tenez, voici une nouvelle lettre de l’homme de l’Autrichienne, le maréchal des jésuites, le vieil assassin, l’âne chargé d’amulettes, de reliques, de médailles, le de Broglie ! Savez-vous ce qu’il écrit ?
LA FOULE
Lisez ! Lisez !
L’ÉTUDIANT
Ils ont fait une conspiration. Ils veulent briser nos États Généraux, enlever nos députés, les jeter en prison, expulser notre Necker, vendre la Lorraine à l’Empereur pour avoir de l’argent et pour payer leurs troupes, bombarder Paris, écraser le peuple. Le complot est pour cette nuit.
GONCHON
Avez-vous entendu ? En avez-vous assez, ou vous en faut-il davantage encore pour vous secouer ? Merci de ma vie ! Est-ce que nous allons nous laisser égorger comme des cochons ? Ah ! nom de nom ! Ah ! nom de nom ! — Aux armes ! — Heureusement que nous avons un protecteur tout prêt, et qu’il veille sur nous. Vive Orléans !
LES GENS DE GONCHON
Vive Orléans !
LA FOULE
Aux armes ! Marchons sur eux !
MARAT, surgissant sur une chaise ; petit, nerveux, agité, se dressant sur la pointe de ses pieds, quand il enfle la voix.
Arrêtez ! — Malheureux, où courez-vous ? Ne voyez-vous pas que les égorgeurs n’attendent qu’un soulèvement de Paris, pour y déchaîner leur rage ? N’écoutez pas ces perfides conseils. Ce sont des ruses scélérates pour consommer votre perte. — Oui, toi, toi, qui excites ce peuple, qui te prétends un patriote, qui me dit que tu n’es pas un agent du despotisme, chargé de provoquer les bons citoyens, et de les livrer aux hordes de Versailles ? Qui es-tu ? D’où sors-tu ? Qui répond de toi ? Je ne te connais pas, moi.
GONCHON
Je ne te connais pas non plus.
MARAT
Si tu ne me connais pas, c’est que tu es un scélérat. Je suis connu partout où est la misère et la vertu. Je passe mes nuits à soigner les malades, mes jours à veiller sur le peuple. Je me nomme Marat.
GONCHON
Je ne te connais pas.
MARAT
Si tu ne me connais pas, tu me connaîtras bientôt, traître ! — O peuple crédule, peuple absurde, ouvre donc les yeux ! Sais-tu seulement où tu es ? Quoi ! C’est ici que tu te réunis pour rêver et accomplir ta liberté ? Mais regarde, regarde ! C’est ici le repaire de tous les exploiteurs, de tous les désœuvrés, des banquiers escrocs, des voleurs, des prostituées, des mouchards déguisés, des suppôts de l’aristocratie !
Protestations et hurlements d’une partie de la foule, qui crie : A bas ! en montrant le poing.
DESMOULINS
Bravo, Marat ! Bien touché !
LA CONTAT
Qui est ce sale petit homme qui a de si beaux yeux ?
DESMOULINS
Un médecin journaliste.
UNE AUTRE PARTIE DE LA FOULE
Continuez ! Elle applaudit.
MARAT
Que m’importent les clameurs de ces traîtres, ces complices de la famine et de la servitude ? Ils vous volent ce qui vous reste d’argent avec le jeu, de vigueur avec les filles, de bon sens avec l’eau-de-vie. — Idiots ! et vous venez vous mettre dans leurs mains, leur apporter vos secrets, vous livrer tout entiers ! Mais derrière chaque pilier, à chaque coin de café, à vos côtés, à votre table, un espion vous écoute, vous observe, note ce que vous dites, prépare votre perte. Fuyez cette sentine, vous qui voulez être libres ! Avant d’engager le suprême combat, commencez par faire le compte de vos forces. Où sont vos armes ? Vous n’en avez pas. Forgez des piques, fabriquez des fusils. — Où sont vos amis ? Vous n’en avez pas. Votre voisin vous trompe. Celui qui vous donne la main, peut-être vous trahit. Vous-mêmes, êtes-vous sûrs de vous-mêmes ? Vous êtes en guerre avec la corruption, et vous êtes corrompus. — Huées du peuple. Vous protestez ? Si l’aristocratie vous offrait de l’or et de la ripaille, osez me jurer que vous ne deviendriez pas tous des aristocrates ! Vous ne m’imposerez pas silence. Vous entendrez la vérité. Vous êtes trop habitués aux flatteurs qui vous courtisent et vous trahissent. Vous êtes vains, vaniteux, frivoles ; vous n’avez ni force, ni caractère, ni vertu. Toute votre vigueur se dépense en discours. Vous êtes mous, incertains, sans volonté ; vous tremblez devant le bout d’un fusil…
LA FOULE
Assez ! Assez !
MARAT
Vous criez : Assez ! Et je le crie avec vous, je le crie plus fort que vous. Assez de vices, assez de sottises, assez de lâchetés ! Recueillez-vous, surveillez-vous, épurez-vous, retrempez vos âmes, ceignez vos reins ! — O mes concitoyens, je vous dis vos vérités un peu durement ; mais c’est que je vous aime !
LA CONTAT
Regardez ! Il pleure maintenant.
MARAT
On vous donne de l’opium. Moi, je verse de l’eau-forte dans vos blessures, et j’en verserai jusqu’à ce que vous soyez pleinement rentrés dans vos droits et dans vos devoirs, jusqu’à ce que vous soyez libres, jusqu’à ce que vous soyez heureux. Oui, en dépit de votre légèreté, vous serez heureux, vous serez heureux, ou je ne serai plus !
Il finit, les joues couvertes de larmes, la voix coupée par ses sanglots.
LA CONTAT
Ses joues ruissellent de larmes. Ah ! qu’il est drôle !
LE PEUPLE, moitié riant, moitié acclamant
Voilà un ami du peuple ! Vive Marat !
Ils l’entourent, le soulèvent malgré lui, le mettent sur leurs épaules, bien qu’il se débatte, et ils le promènent quelques pas, secoué de tremblements convulsifs, de grosses larmes coulant le long de ses joues.
HULIN, remarquant une petite fille qui regarde Marat avec des yeux pleins de larmes
Eh ! petite, qu’as-tu ? Tu pleures aussi ?
La petite s’écarte avec brusquerie, sans répondre, et ne détourne pas les yeux de Marat, que ses porteurs posent à terre. Elle court à lui.
LA PETITE JULIE, à Marat, joignant les mains
Ne pleurez pas, ne pleurez pas !
MARAT, regardant la petite
Qu’as-tu, petite fille ?
JULIE
Ne soyez pas malheureux, je vous en prie, je vous en prie !… Nous serons meilleurs, oui, je vous promets, nous ne serons plus lâches, nous ne mentirons plus, nous serons vertueux, je vous jure !…
La foule rit et regarde. Hulin fait signe à ses voisins de faire silence, pour ne pas troubler la petite. Marat, qui s’est assis, change brusquement d’expression en l’écoutant. Sa figure s’éclaire. Il regarde l’enfant avec une grande douceur, lui prend les mains.
MARAT
Pourquoi pleures-tu ?
JULIE
Parce que vous pleurez.
MARAT
Est-ce que tu me connais ?
JULIE
Quand j’étais malade, vous m’avez soignée.
MARAT, l’attire doucement vers lui, la regarde dans les yeux, lui écarte les cheveux
Tu te nommes Julie. Ta mère est blanchisseuse. Tu as eu la rougeole, cet hiver. Tu avais peur. Tu criais dans ton lit que tu ne voulais pas mourir. Elle détourne la tête, il la serre contre sa poitrine, en souriant. N’aie pas honte. — Tu me comprends donc, toi ? Tu es avec moi ? Sais-tu seulement ce que je veux ?
JULIE
Oui, je veux aussi…
Le reste de sa phrase se perd dans un balbutiement.
MARAT
Qu’est-ce que tu veux ?
JULIE, relevant la tête et parlant avec une conviction qui fait sourire
La liberté.
MARAT
Pour quoi faire ?
JULIE
Pour la donner.
MARAT
A qui ?
JULIE
Aux malheureux qui sont enfermés.
MARAT
Où donc ?
JULIE
Là-bas, dans la grande prison. Ceux qui sont seuls toute leur vie, qui ne voient plus personne, que tout le monde oublie.
La foule a changé d’attitude. — Elle écoute, brusquement devenue sérieuse ; quelques-uns froncent le sourcil ; ils ne se regardent pas entre eux ; ils ont les yeux fixés à terre, et semblent parler seuls.
MARAT, surpris
D’où sais-tu cela, petite ?
JULIE
Je sais… On me l’a dit… J’y pense souvent, la nuit.
MARAT, doucement, lui caressant la tête
Il faut dormir, la nuit.
JULIE, après un silence de quelques instants, prenant avec vivacité la main de Marat
Nous les délivrerons, n’est-ce pas ?
MARAT
Comment ?
JULIE
Il n’y a qu’à aller tous ensemble.
LA FOULE, riant
Voilà ! Ce n’est pas plus difficile que cela !
La petite lève les yeux, voit brusquement le cercle de têtes curieuses, qui l’entourent et la regardent. Elle est intimidée, et se cache la figure dans un de ses bras, appuyé sur la table de Hulin.
LA CONTAT
Est-elle gentille !
MARAT, la regarde
O sainte vertu de l’enfance, pure étincelle de bonté, comme ta lumière repose, comme le regard se détend dans tes regards innocents ! Ah ! que le monde serait sombre sans les yeux des enfants !
Il va gravement vers l’enfant, lui prend la main qui pend le long du corps, et l’embrasse.
UNE FEMME DU PEUPLE, arrivant
Julie ! — Comment ! tu es ici ? — Que fait-elle au milieu de tout ce monde ?
DESMOULINS
Elle haranguait la foule.
On rit.
LA MÈRE
Mon Dieu ! Elle, si timide ! Qu’est-ce donc qui l’a prise ?
Elle va vers Julie ; mais dès qu’elle veut toucher la petite, celle-ci se sauve sans parler, avec une sauvagerie enfantine.
LA FOULE, riant et frappant des mains
Sauve-toi, vermisseau !
On entend de grands cris au fond du jardin.
LA FOULE
Venez donc ! Venez donc ! — Qu’est-ce qu’on voit ? — On baigne une comtesse !
LA CONTAT
On baigne une comtesse ?
LA FOULE
Elle a injurié le peuple ; on la trempe dans le bassin.
LA CONTAT, au bras de Desmoulins, riant
Courons vite ! Dieu ! que c’est amusant !
DESMOULINS
Le premier spectacle de l’Europe !
LA CONTAT
Insolent ! — Et la Comédie !
Ils sortent en riant. Le peuple court au dehors, en criant et riant. Marat et Hulin restent seuls au premier plan, l’un debout, l’autre assis à une table de café. — Une foule compacte occupe tout le fond de la scène, quelques-uns debout sur des chaises, tous regardant ce qui se passe dans le jardin. Des promeneurs continuent de circuler sous les galeries, au second plan.
MARAT, montrant le poing à la foule
Histrions ! — Ce n’est pas la liberté qu’ils cherchent, c’est la comédie ! Dans un jour où leur vie à tous est en jeu, ils ne pensent qu’à se donner en spectacle les uns aux autres. J’ai assez de ce peuple. Ses soulèvements ne sont qu’un tissu de pantalonnades. Je ne veux plus les voir. Ah ! vivre enfermé dans une cave, muré aux bruits du dehors, afin que la bassesse du monde n’arrive plus jusqu’à moi !
Il s’assied, la tête dans ses mains.
HULIN, tranquillement assis, et fumant, regarde Marat avec un flegme un peu ironique
Allons, monsieur Marat, ne vous découragez pas. Cela en vaut-il la peine ? Ce sont de grands enfants qui jouent. Vous les connaissez comme moi. Il n’y a rien de sérieux dans tout cela. Pourquoi le prendre au tragique ?
MARAT, relevant la tête et le fixant durement
Qui es-tu, toi ?
HULIN
Je suis de votre pays, de Neuchâtel en Suisse. Vous ne me remettez pas. Moi, je vous connais bien. Je vous ai vu tout enfant, à Boudry.
MARAT
Tu es Hulin, Augustin Hulin ?
HULIN
Vous y êtes.
MARAT
Que fais-tu ici ? Tu étais horloger à Genève.
HULIN
J’étais tranquille, là-bas. Mais je comptais sans mon frère, un drôle, qui s’est lancé dans des spéculations, de louches entreprises, où il a engagé sa signature. Naturellement, il s’est avisé de mourir ensuite, laissant sa femme et un enfant de trois ans sans ressources. J’ai vendu ma boutique pour les tirer d’affaire ; et je suis venu à Paris, où je suis entré au service du marquis de Vintimille.
MARAT
Je ne m’étonne plus de tes lâches paroles. Tu es un domestique.
HULIN
Et quel mal y a-t-il ?
MARAT
N’as-tu pas honte de servir un homme comme toi ?
HULIN
Il n’y a aucune honte à cela. Nous servons tous, chacun à notre manière. N’êtes-vous pas médecin, monsieur Marat ? Vous passez vos journées à examiner les plaies, à les panser de votre mieux. Vous vous couchez fort tard, vous vous levez dans la nuit à l’appel de vos clients. N’est-ce point là servir ?
MARAT
Je ne sers point un maître, je sers l’humanité. Mais toi, tu t’es fait le valet d’un homme corrompu, un misérable aristocrate.
HULIN
Ce n’est pas parce qu’il est corrompu, qu’il n’a pas besoin de service. Vous ne demandez pas à ceux que vous soignez s’ils sont bons ou mauvais. Ce sont des hommes, c’est-à-dire de pauvres diables comme nous. Quand ils ont besoin d’un coup de main, il faut le leur donner sans marchander. Mon maître, comme tant d’autres, est atrophié par la richesse. Il ne peut se suffire à lui-même ; il lui faut cinquante bras pour le servir. Moi, j’ai trois fois plus de force qu’il ne m’en faut pour moi-même ; je ne sais à quoi l’employer. De temps en temps, j’ai envie de briser quelque chose pour me soulager. Puisque cet imbécile a besoin de ma force, je la lui vends. Nous sommes quittes. Je lui fais du bien, et à moi aussi.
MARAT
Tu vends aussi ton âme libre, ta conscience.
HULIN
Qui parle de cela ? Je défie bien qui que ce soit de me la prendre.
MARAT
Tu te soumets pourtant. Tu ne dis point ta pensée.
HULIN
Qu’ai-je besoin de la dire ? Je la connais. Bon pour ceux qui n’en sont point sûrs, de la crier aux vents. Ce n’est pas pour les autres que je pense, c’est pour moi.
MARAT
Rien n’est à toi de ce qui est en toi. Tu ne t’appartiens pas. Tu es solidaire du monde. Tu lui dois ta force, ta volonté, ton intelligence, — si peu que tu en aies.
HULIN
La volonté et l’intelligence ne sont pas une monnaie qui se donne. L’ouvrage qu’on fait pour les autres est de l’ouvrage mal fait. Je me suis fait libre. Qu’ils fassent comme moi.
MARAT
Je reconnais bien là mes odieux compatriotes. Parce que la Nature leur a donné une taille de six pieds et des muscles de brute, ils se croient le droit de mépriser ceux qui sont faibles et malades. Et quand, après avoir travaillé leurs champs et rentré leurs récoltes, ils s’asseyent à leur porte, en suçant pendant des heures une pipe dont la dégoûtante fumée achève d’assoupir leur morne conscience, ils croient leur devoir accompli, et disent aux malheureux qui leur tendent la main : « Tu n’as qu’à faire comme moi. »
HULIN, tranquillement
Vous me connaissez à merveille. C’est ainsi que je suis. — Il rit dans sa barbe.
HOCHE, arrivant. Il est en costume de caporal des garde française. Il porte des habits sur son bras. — A Marat
Ne le crois donc pas, citoyen. Il est calomnié. Il ne voit pas une infortune sans lui tendre la main. L’autre semaine, il s’est mis à notre tête, pour délivrer mes camarades, les garde française, emprisonnés à l’Abbaye par les aristocrates.
HULIN, sans se retourner, lui tend la main par dessus son épaule
C’est toi, Hoche ? Qui te demande ton avis ? — Ce sont des balivernes. Je le disais tout à l’heure : ma force me gêne parfois ; alors j’enfonce une porte, ou je démolis un mur. Parbleu ! quand je vois un homme se noyer, je lui tends aussi la main : cela ne se raisonne pas. Mais je ne suis pas à l’affût des gens qui se noient ; ni surtout, je ne vais pas les jeter à l’eau d’abord, comme ces faiseurs de révolutions, pour les sauver après.
MARAT
Tu as honte du bien que tu fais. Je hais les fanfarons de vice. — Il lui tourne le dos. — A Hoche. Et toi, que portes-tu là, sur ton bras ?
HOCHE
Des gilets que j’ai brodés, et que je tâche de vendre.
MARAT
Belle tâche pour un soldat ! Tu couds des habits ?
HOCHE
Cela vaut toujours autant que d’en découdre.
MARAT
Tu ne rougis pas de voler leur métier aux femmes ? — Et voilà ce dont tu t’occupes ! Tu penses à ton commerce, tu supputes tes gains, tu amasses des écus, quand Paris va s’écrouler dans le sang !
HOCHE, tranquille et un peu dédaigneux
C’est bon, nous avons le temps. Chaque chose en son lieu.
MARAT
Ton cœur est froid. Ton pouls bat lentement. Tu n’es pas un patriote. — A Hulin. Quant à toi, tu es plus coupable qu’un mauvais homme. Ta nature était saine, ton instinct te portait au bien, et c’est volontairement que tu les pervertis. — O Liberté ! voilà tes défenseurs. Indifférents à tes dangers, ils ne feront rien pour les combattre. — Eh bien, moi, moi, quand je resterais seul, je ne t’abandonnerai pas. Je veillerai sur ce peuple. Je le sauverai malgré lui. — Il sort.
HULIN, sans quitter sa place, ni sa pipe, le regarde partir, en riant sous cape
Un joyeux compère ! Il voit le monde en rose. — C’est un médecin de mon pays. On sent qu’il a l’habitude d’expédier les gens. Son métier ne lui suffisait plus. Afin d’aller plus vite en besogne, il s’est mis en tête de soigner l’humanité.
HOCHE, suivant des yeux Marat, avec un mélange de pitié et d’intérêt
Un honnête homme. Les souffrances du monde résonnent trop fort en lui ; elles troublent son jugement. Il est malade de vertu.
HULIN
D’où le connais-tu ?
HOCHE
J’ai lu ses livres.
HULIN
Tu as du temps à perdre. Où les as-tu trouvés ?
HOCHE
Je les ai achetés avec le produit de ces gilets, qu’il me reprochait si âprement.
HULIN, le regardant
Montre un peu. Qu’as-tu là ? tu t’es encore battu ?
HOCHE
Ma foi, oui.
HULIN
Sauvage ! — Où as-tu attrapé cela ?
HOCHE
Place Louis XV. Je passais. L’arrogance de ces Allemands, campés dans mon Paris, m’a porté sur les nerfs. Je n’ai pu m’empêcher d’aller leur rire au nez. Ils sont tombés sur moi, toute une bande. Le peuple m’a dégagé. Mais j’en ai toujours salé un ou deux, pour ma part.
HULIN
Voilà une belle équipée ! Cela te coûtera cher.
HOCHE
Bah ! — Rends-moi un service, Hulin. Lis-moi cette lettre.
HULIN
Une lettre à qui ?
HOCHE
Au Roi.
HULIN
Au Roi ? Tu écris au Roi, toi ?
HOCHE
Pourquoi n’écrirais-je pas au Roi ? Il a des yeux pour lire, j’imagine, et une raison pour comprendre. Il est fils d’Adam comme moi. Si je puis lui donner un bon conseil, pourquoi me serait-il défendu de le lui donner, et à lui de le suivre ?
HULIN, gouailleur
Et qu’est-ce que tu lui dis, au Roi ?
HOCHE
Voilà : je lui dis de renvoyer ses troupes, de venir à Paris, seul, et de faire lui-même la Révolution.
Hulin rit bruyamment.
HOCHE, souriant
Je te remercie de ton avis ; tes raisons sont excellentes, et même communicatives ; mais ce n’est pas ton avis que je te demande.
HULIN
Que veux-tu donc ?
HOCHE, embarrassé
C’est pour le style, vois-tu. L’orthographe… Je n’en suis pas très sûr. Alors…
HULIN
Si tu crois qu’il va te lire !
HOCHE
N’importe.
HULIN
C’est bon, je t’arrangerai cela.
HOCHE
Ah ! Hulin, que tu es heureux d’avoir eu de l’instruction ! Moi, j’ai beau travailler maintenant, je ne regagnerai jamais les années perdues.
HULIN
Naïf ! — Et tu comptes sur cette lettre ?
HOCHE, de bonne humeur
A dire vrai, je n’y compte pas beaucoup. — Et pourtant, il serait si facile, à tous ces animaux qui gouvernent l’Europe, d’être grands à bon marché, simplement en appliquant à leur gouvernement la raison, le sens commun, la morale ordinaires ! Tant pis pour eux ! S’ils ne le font pas, on le fera sans eux.
HULIN
Au lieu de songer à réformer le monde, tu ferais mieux de chercher les moyens de te tirer d’affaire. Tu vas être dénoncé, tu l’es déjà sans doute. Sais-tu ce qui t’attend, à ta rentrée à la caserne ?
HOCHE
Oui ; mais sais-tu ce qui attend la caserne, à ma rentrée ?
HULIN
Quoi ?
HOCHE
Tu verras.
HULIN
Que médites-tu encore ? Tiens toi tranquille un peu. Tu trouves qu’il n’y a pas assez de désordre déjà ?
HOCHE
Quand l’ordre est l’injustice, le désordre est déjà un commencement de justice.
HULIN
La justice ! La justice est de ne pas demander aux choses ce qu’elles ne peuvent pas donner. On ne refait pas le monde, il n’y a donc qu’à l’accepter. Pourquoi vouloir l’impossible ?
HOCHE
Mon pauvre Hulin, sais-tu seulement tout ce qui est possible ?
HULIN
Que veux-tu dire ?
HOCHE
Que ce peuple fasse seulement ce qu’il peut faire, et tu verras si l’on ne refait pas le monde.
HULIN
Si tu aimes à te duper, je n’ai rien à dire, garde tes illusions.
HOCHE
Arrache-les sans crainte, ne cherche pas à me ménager. Je déteste le mensonge avec soi-même, l’idéalisme poltron, qui se met un bandeau sur les yeux pour ne pas voir le mal. Je le regarde, et il ne me trouble pas. Je connais aussi bien que toi cette pauvre foule si peu sûre, qui croit ce qu’on lui dit, qui est la proie de ses passions, qui s’épouvante d’une ombre, qui oublie sa propre cause, et trahit ses amis.
HULIN
Eh bien ?
HOCHE
La flamme aussi est capricieuse, et tremble ; un souffle la tord, la fumée l’enveloppe. Elle brûle cependant, et monte vers le ciel.
HULIN
Comparaison n’est pas raison. Regarde-moi ce ramassis de désœuvrés, de bavards, ce petit avocat brouillon, cette grande fille qui n’aime que crier, ces vieux enfants fanfarons et peureux !… Croire au peuple ! la bonne duperie ! — Ne compte pas sur les autres : voilà ma règle dans la vie. Rends-leur service toutes les fois que tu peux, mais n’attends rien d’eux. — J’ai une bonne tête et de bons poings. Voilà en quoi je crois : en moi.
HOCHE
Tu es un solide compagnon ; mais il y a plus de force, plus de bon sens, plus même de sens moral dans cette masse obscure que dans un d’entre nous. Nous ne sommes rien sans le peuple. N’as-tu jamais senti son bouillonnement en toi ? D’où me vient ce besoin de justice, ces aspirations au bonheur du monde, cette émotion qui m’étreignait, enfant, et que je ne comprenais pas, quand nous arrivaient les nouvelles de l’Amérique soulevée contre la barbarie anglaise, l’ivresse qui me montait à la tête, il y a quinze jours, lorsque nos députés faisaient le serment héroïque de ne se séparer point, qu’ils n’eussent fait le monde libre ?
HULIN
De toi, parbleu.
HOCHE
Tu ne comprends pas. C’était une force qui dépassait mille fois la mienne, qui faisait éclater ma poitrine. Elle ne venait pas de moi. Elle soufflait en moi. Et je l’ai sentie aussi chez d’autres humbles gens, des ouvriers, des soldats comme moi. Tu n’es pas de ce peuple, tu ne sais pas lire en lui. Lui-même ne sait pas bien. La misère, l’ignorance, la faim, les soucis contre qui il se débat, ne lui laissent pas le temps ni la force de se connaître. Il voit ; mais il croit qu’il rêve, et ses yeux las ne peuvent fixer ce qu’il voit. Il sent gronder sa force ; mais il en doute, elle lui fait peur. Que ne pourrait-il, s’il savait ? Que ne fera-t-il, quand il saura ?
HULIN
Et quelle pensée commune peut mener ce chaos ?
HOCHE
La Nécessité. Un moment vient où toutes les forces tendues aboutissent à l’action. Un geste suffit alors pour précipiter les mondes.
HULIN, lui frappe sur l’épaule
Tu es un ambitieux. Tu rêves de dominer le peuple.
HOCHE
Stupide colosse ! Voilà une belle ambition ! Tu me crois l’âme d’un caporal ? Il regarde son uniforme.
HULIN
Tu fais le dégoûté ? Qu’as-tu donc ? Tu as l’air tout joyeux aujourd’hui. Es-tu promu sergent ?
HOCHE, hausse les épaules
Il y a de la joie dans l’air.
HULIN
Tu n’es pas difficile. La famine. Le massacre imminent. Ton peuple sur le point d’être écrasé par la force brutale… Toi-même, que vas-tu faire ? Tu es l’esclave de tes chefs. Il te faudra marcher contre ce que tu aimes, ou te faire tuer avec lui.
HOCHE, sourit
C’est bien.
HULIN
Tu trouves cela bien ? Le tonnerre suspendu ; tout prêt à s’écrouler ?…
HOCHE, rit, puis :
Oui.
HULIN, le regarde
Tu crois à ton étoile ?
HOCHE, secoue la tête en riant
Mon étoile ? non, Hulin, je n’y crois pas. Les étoiles, cela est fait pour les fainéants, les aristocrates. (1) Les pauvres garçons comme moi n’en ont pas. — Ne sais-tu pas comment j’ai vécu jusqu’ici ? J’ai eu la souffrance pour marraine. Orphelin en naissant, je n’ai jamais vu ma mère. Sans ma vieille tante, la marchande de légumes, j’eusse été élevé dans quelque hospice hypocrite, ou livré à mes mauvais instincts. Grâce à elle, j’ai connu la misère laborieuse qui trempe l’âme. Grâce à elle, j’ai connu
(1) Le récit qui suit est presque entièrement coupé pour la représentation.
les énergies d’acier, et les vertus silencieuses de ce peuple, que tu dédaignes de la table d’un café. — Brave vieille, écrasée de fatigue, et n’ayant pas, après toute une vie de travail, son pain assuré pour plus d’une demi-semaine, condamnée jusqu’au dernier jour à pousser sa petite voiture, par le vent ou la neige, avec ses doigts goutteux, et le sifflement de sa poitrine asthmatique, qui l’obligeait à s’arrêter constamment pour souffler, — et sa bonne figure rouge et riante, — car avec tout cela elle était gaie, Hulin. Tu penses si j’ai eu hâte de trouver un emploi qui la déchargeât de moi ! Je commençai ma carrière comme palefrenier. Je deviendrais général, que je n’aurais pas autant de joie que le jour où j’ai pu gagner mon pain pour la première fois. Bah ! Ce n’a pas été la plus mauvaise période de ma vie. Encore aujourd’hui, je ne pense pas à ma vieille écurie, sans reconnaissance. J’y ai vécu de fameuses heures. C’est là que j’ai lu Rousseau. J’avais ramassé dans le ruisseau un volume dépareillé, des feuilles arrachées d’un volume, sales et déchirées (je ne m’en séparerai jamais). — Un dimanche, — mes camarades étaient sortis, — seul, couché sur la paille, aux pieds des chevaux, je lus, — non, ce n’est pas lire, — j’entendis cette voix d’un demi-dieu. Tout disparut. Par dessus Versailles, le souffle de la Nature me frappa au visage. Par delà ces maîtres, l’homme m’apparut. Et au dedans de moi-même, dans ma misère et ma solitude, je vis ma conscience divine, ma grandeur éternelle. Je m’arrêtai, je ne pouvais plus lire ; j’entendais les coups de mon sang, accourant de tout mon être et assaillant mon cœur, à l’appel de cette musique héroïque. Un fleuve coulait à travers mon corps. Je me levai, riant et pleurant à la fois. Je criais, j’étreignais l’air avec mes bras, j’embrassai mes chevaux ; j’aurais embrassé le monde. — Quand je pense, Hulin, que cet homme qui nous apporta tant de joie, a vécu malheureux, pauvre, errant, persécuté, trahi par ses amis, bafoué par la sotte ironie, aigri par le chagrin, et se croyant haï et rejeté par tous les hommes… je me sens presque honteux, comme si j’étais responsable de cette honte… Ah ! que n’ai-je été là, pour le défendre contre cette canaille ! — Vois-tu, c’est en souvenir de lui, que j’ai de la sympathie pour ce pauvre Marat, malgré ses violences et ses égarements. Il souffre comme lui, comme tous ceux qui aiment trop l’ingrate espèce humaine. — Moi-même, je ne suis pas toujours aussi calme que j’en ai l’air ; et quand je ris, c’est parfois au moment où j’étrangle la colère et les doutes qui grognent en moi. Enfermé depuis cinq ans dans le triste métier, où m’a fait tomber l’infâme supercherie des sergents recruteurs, je le fais de mon mieux, parce que, où qu’on soit, il y a du bien à faire, et les moyens de se faire grand. Mais tu peux croire que ce n’est pas d’un cœur impassible que je subis les hontes de cette vie, et l’odieux arbitraire, auquel je suis livré. — Que veux-tu ? Après tout ce que j’ai vu, on finit par se cuirasser contre le mal. En ce moment, je sors à peine du cachot où m’a fait jeter la calomnie d’un dénonciateur. J’y suis resté trois mois, oublié dans la plus horrible misère, pourrissant sur l’ordure. J’y serais mort, si j’étais capable de mourir ; car la Nature prévoyante a cimenté mon corps, de façon à résister aux boulets de la Destinée. — Voici cinq ans que je peine ; je suis encore caporal, et je n’ai aucun espoir de sortir de cette impasse ; car on nous défend jusqu’à la pensée de nous élever un jour. — Voilà mon étoile, Hulin. Non, la vie m’est dure ; et elle me le sera toujours, je le sens bien. Je ne suis pas de ceux qui naissent avec la chance. N’importe. Je ne mets pas ma confiance dans les étoiles filantes. Tout mon recours est en moi. Cela suffit. Le mal peut se déchaîner sur moi et autour de moi ; les victoires de l’injustice, les crimes de la force et de la richesse, les folies dont la superstition abêtit l’esprit humain, ne me troubleront pas, car la lumière est là, — Il montre sa poitrine, et dans le cœur de mes frères, malheureux comme moi. Rien ne l’éteindra ; elle fermente à travers la matière informe, elle organise le chaos. Elle conquiert le monde, et ne se hâte point, ayant l’éternité. Je ne suis pas impatient. La victoire vient. — Regarde les nuages. Tu as peur de l’orage ? C’est au milieu des tempêtes, qu’éclate le feu du ciel. Gronde donc, tonnerre ! Brûle la nuit, Vérité !
HULIN
Je ne crains pas l’orage. Tout ce que je t’ai dit, camarade, ne me rend pas plus timide. Je ne tiens pas au succès, et je n’ai pas peur pour ma peau. Mais je n’y vois goutte. Si tu as de meilleurs yeux, montre-moi le chemin. Partout où il y aura des coups de poing à donner, tu peux être sûr que je les donnerai juste et bien. Conduis-moi. Que faut-il faire ?
HOCHE
Point de plan d’avance. Surveille l’événement ; et quand il sera là, empoigne sa crinière, et monte sur son dos. — En attendant, faire ce qu’on fait. — Vendons nos gilets.
La foule fait de nouveau irruption sur le théâtre, en s’annonçant par des rires et des cris. Un gamin de cinq à six ans est porté sur les épaules d’un grand diable de crocheteur. La Contat, Desmoulins, et la foule, les suivent en riant.
L’ENFANT, criant d’une voix aiguë
A bas les aristos, aristocrocs, aristocrânes, aristocruches, les aristocrossés !
HULIN
A quoi jouent-ils maintenant ? — Ah ! c’est leur grand passe-temps. Ils jugent les aristocrates.
LE CROCHETEUR
Attention, la voix du Peuple ! A quoi condamnons-nous… Holà ! monsieur ! est-ce que tu ne m’entends pas, Léonidas ?… A quoi condamnons-nous d’Artois ?
L’ENFANT, de sa voix pointue
Au carcan !
LE CROCHETEUR
Et la Polignac ?
L’ENFANT
A la fessée !
LE CROCHETEUR
Et Condé ?
L’ENFANT
A la potence !
LE CROCHETEUR
Et la Reine ?
L’ENFANT
Au bordel !
La foule éclate de rire et acclame le petit, qui répète plus fort, de sa voix perçante, — tout gonflé de son succès. Le crocheteur continue son chemin avec lui.
LA CONTAT
Ah ! le mignon ! Il est à croquer !
DESMOULINS
Croquons le marmot ! Bravo, la terreur des aristos ! — Messieurs, le jeune Léonidas a oublié un de nos amis, M. de Vintimille, marquis de Castelnau.
HULIN, à Hoche
Écoute, c’est de mon patron qu’on parle.
DESMOULINS
Nous lui devons bien quelque chose. Le maréchal vient de le nommer à la garde de la Bastille, avec M. de Launey ; et il s’est engagé à ce qu’en moins de deux jours, nous allions demander grâce, pieds nus et la corde au cou. Je propose que l’un de nous fasse don de sa corde à cet ami du peuple.
LA FOULE
Qu’on le brûle ! — Il habite près d’ici. — Qu’on brûle sa maison, ses meubles, sa femme, ses enfants !
VINTIMILLE, paraissant au milieu de la foule, froid et ironique
Messieurs…
LA CONTAT
Ah ! mon Dieu !
HULIN
Hoche ! — Il saisit Hoche par le bras.
HOCHE
Qu’est-ce que tu as ?
HULIN
C’est lui.
HOCHE
Qui ?
HULIN
Vintimille.
HOCHE
Vintimille ?
Hulin fait signe que oui.
VINTIMILLE
Messieurs, le tapissier de M. de Vintimille demande la parole.
LA FOULE
La parole au tapissier !
VINTIMILLE
Messieurs, vous avez bien raison de vouloir brûler ce méchant aristocrate, qui se rit de vous, qui méprise le peuple, et qui va répétant qu’il faut fouailler les chiens, quand ils montrent les dents. Brûlez, messieurs, brûlez, ne lui faites grâce de rien. Mais, s’il vous plaît, que les éclats d’une fureur si juste n’aillent point se retourner contre vous-mêmes, et prenez garde de confondre dans une même destruction votre bien et le sien. Et tout d’abord, messieurs, est-il juste de ruiner à la fois M. de Vintimille et ceux qui le ruinent, j’entends ses créanciers. Permettez que je demande grâce, au moins pour les meubles qui sont à moi, et dont ce fesse-mathieu ne m’a jamais rien payé.
LA FOULE
Oui, oui, reprends tes meubles !
VINTIMILLE
Le succès de ma requête m’encourage, messieurs, à vous en présenter une seconde pour l’architecte de l’hôtel. Pas plus que moi, il n’a réussi à voir la couleur des écus de M. de Vintimille ; et il vous prie de considérer que vous lui feriez un dommage très sensible, en brûlant un immeuble qui est le gage de sa créance.
LA FOULE
Passe encore pour l’hôtel.
VINTIMILLE
Quant à sa femme, messieurs, — pourquoi brûler ce qui vous appartient ? Sa femme est au public. Le roi, la cour, la ville, le clergé, la roture, ont souvent apprécié ses grandes qualités. Esprit libéral et vraiment philosophique, elle ne reconnaît point de privilèges ; les trois ordres sont égaux devant elle ; elle réalise en elle l’union de la nation. Honorons une vertu si rare. Messieurs, grâce pour Madame.
DESMOULINS
Grâce pour Notre Dame !
LA FOULE, riant
Oui, oui, grâce pour la femme !
VINTIMILLE
Enfin… Messieurs, j’abuse…
LA FOULE
Non ! non !…
VINTIMILLE
Enfin, ne frémiriez-vous point, messieurs, en livrant au bûcher les enfants de M. de Vintimille, de faire concurrence à nos tragédiens ordinaires, et d’être infanticides sans le savoir ?
LA FOULE, se tord de rire
Ha ! Ha ! Vivent les bâtards !
VINTIMILLE, changeant de ton à la fin de son discours
Quant à lui, messieurs, pendez-le, taillez-le, brûlez-le ; — et je vous y engage même ; car si vous ne le brûlez point, c’est lui qui vous brûlera.
Il descend de sa chaise, et disparaît dans la foule, qui rit, crie, et l’acclame.
LA CONTAT, va rapidement à Vintimille
Partez vite ! Ils peuvent vous reconnaître.
VINTIMILLE
Tiens, Contat, vous étiez là ? Que faites-vous en si sale compagnie ?
LA CONTAT
Il ne faut pas se moquer des chiens, qu’on ne soit hors du village.
VINTIMILLE
Peuh ! tout chien qui aboie ne mord pas… Venez.
LA CONTAT
Pas maintenant, plus tard.
VINTIMILLE
Rendez-vous à la Bastille.
LA CONTAT
A la Bastille, soit.
Il sort.
HOCHE
Et c’est bien lui, vraiment ? Tu es sûr ?
HULIN
Parbleu !
HOCHE
La canaille ! quelle effronterie !
HULIN
Un mélange de courage et d’ignominie.
HOCHE
Cela se voit souvent chez nos chefs.
HULIN
Celui-là a fait sa fortune en épousant une des catins de l’ancien roi ; et le même homme fit des prouesses à Crefeld et à Rosbach.
HOCHE
Nous le retrouverons bientôt.
UNE VIEILLE MARCHANDE
Mes enfants, qu’est-ce que vous avez donc toujours à parler de brûler, et de pendre, et de tout saccager ? A quoi cela vous avancera-t-il ? Je sais bien que vous n’en ferez rien. Mais alors, pourquoi le dire ? Croyez-vous que cela rendra votre soupe meilleure, d’y faire cuire quelques aristocrates ? Ils s’en iront avec leur argent, et nous serons encore plus malheureux que devant. — Voyez-vous, il faut accepter les choses comme elles sont, et ne pas croire aux menteurs qui prétendent qu’on peut les changer avec des cris. Voulez-vous que je vous dise ? Nous perdons notre temps ici. Il ne se passera rien. Il ne peut rien se passer. On vous menace de la famine, de la guerre, de toute l’Apocalypse. Tout cela, ce sont des inventions de journaux qui n’ont rien à dire, d’agents provocateurs. Il y a un malentendu avec le roi. Mais cela s’arrangera, si nous allons chacun tranquillement à notre besogne. Nous avons un bon roi ; il nous a promis de nous garder notre bon monsieur Necker, qui nous donnera une bonne Constitution. Pourquoi ne pas y croire ? Est-ce que ce n’est pas le bon sens même ? Pourquoi voulez-vous que ce ne soit pas le bon sens qui ait raison ? Moi, j’y crois ; j’ai été aussi badaude que vous ; j’ai perdu quatre heures ici ; je m’en vas vendre mes navets.
LA FOULE, murmure approbatif
Elle a raison. — Tu as raison, la mère. Allons-nous-en chez nous.
HULIN
Que dis-tu de cela ?
HOCHE, souriant
Elle me rappelle ma vieille tante. Elle parlait toujours de patience, au moment où elle allait me calotter.
HULIN
Ce qu’elle dit me semble fort raisonnable.
HOCHE
Je ne demanderais pas mieux que d’y croire ; je trouve si naturel que la raison l’emporte, que, si je m’écoutais, je m’en remettrais à mes ennemis mêmes de la faire triompher. Mais j’ai été trop de fois désabusé par l’expérience ; j’ouvre les yeux, et je vois Gonchon et ses commis, qui s’empressent à fermer leurs boutiques. Ils ne font rien sans motif. J’ai grand peur que ce brusque apaisement ne soit que l’accalmie qui précède les orages, et les crises des malades. Personne n’y croit au fond. Ils sont tous restés, même la vieille. Ils essaient de se faire illusion ; mais ils ne peuvent pas. Ils ont la fièvre. Écoute ce bruit de foule. Elle ne crie plus, elle chuchote… Un frémissement d’arbre… Le petit vent avant la pluie… — Il saisit la main de Hulin. Et tiens !… Attention ! Hulin… Voici ! Voici !…
Une grande clameur confuse monte du fond du jardin, et accourt avec une rapidité et un éclat de tonnerre. Tous se lèvent et regardent.
UN HOMME, hors d’haleine, sans chapeau, les vêtements en désordre, se précipite sur la scène, en criant d’une voix terrifiée
Necker est exilé !
LA FOULE, saisie, se ruant sur l’homme
Quoi ? quoi ?… Necker !… Ce n’est pas vrai !
L’HOMME, criant
Necker est banni ! — Il est parti, parti !
LA FOULE, hurle
A mort ! — C’est un agent de Versailles ! A mort !
L’HOMME, épouvanté, se débattant
Que faites-vous ? — Mais vous n’avez pas compris ! — Je vous dis que Necker…
LA FOULE
Au bassin, le mouchard ! Noyez-le !
L’HOMME, hurlant
A moi !
HOCHE
Sauvons-le, Hulin !
HULIN
Il faudrait en assommer vingt, pour en sauver un.
Ils tâchent en vain de se frayer un passage à travers la foule, qui crie, et emporte le malheureux. — Robespierre surgit sur une table, et fait signe qu’il veut parler. — Hoche, Hulin, Desmoulins et quelques autres le remarquent.
HOCHE
Ce petit homme étriqué, qui essaie de parler…
DESMOULINS
C’est Robespierre, le député d’Arras.
HOCHE
Crie, Hulin ! fais-les taire !
HULIN
Écoutez ! Écoutez le citoyen Robespierre !
Robespierre tremble d’abord ; on ne l’entend pas au milieu du bruit ; on crie : plus haut !
DESMOULINS
Parle, Robespierre.
HULIN
N’ayez pas peur.
Robespierre le regarde avec un sourire timide et méprisant.
DESMOULINS
Il n’est pas habitué à parler.
HOCHE
Faites silence, camarades !
ROBESPIERRE, se contraint au calme
Citoyens, je suis député du Tiers. Je viens de Versailles. Cet homme dit vrai. Necker est renvoyé. Le pouvoir est aux mains des ennemis de la nation. De Broglie, Breteuil, Foulon : le Carnage, le Vol, la Famine, sont ministres aujourd’hui. C’est la guerre. Je viens m’enfermer avec vous, pour partager votre sort.
LE PEUPLE, épouvanté
Nous sommes perdus !
DESMOULINS
Que faut-il faire ?
ROBESPIERRE
Sachons mourir.
HOCHE, haussant les épaules
Avocat !
HULIN
Parlez-leur, citoyen député.
ROBESPIERRE
A quoi bon les discours ? Que chacun interroge sa conscience.
HOCHE
Ils s’affolent. Si on ne les fait pas agir sur le champ, ils sont perdus.
Robespierre sort de sa poche des feuilles manuscrites, et des épreuves d’imprimerie.
HULIN
Que va-t-il lire ? — Laissez donc vos écritures ! — Comme si le moindre mot généreux n’avait pas mille fois plus de pouvoir que toutes vos paperasses !
ROBESPIERRE, indifférent à ce que dit Hulin, déplie les papiers, et lit de sa voix froide, faible, et tranchante :
« Déclaration des Droits ».
HOCHE
Écoutez !
ROBESPIERRE
« Déclaration des Droits, proposée dans la séance d’hier, samedi, onze juillet, à l’Assemblée nationale :
« L’Assemblée Nationale proclame à la face de l’Univers, et sous les yeux de l’Être Suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen :
« La Nature a fait les hommes libres et égaux…
Tonnerre d’applaudissements qui couvre la fin de la phrase.
« Tout homme naît avec des droits inaliénables « et imprescriptibles : la liberté de ses pensées, le « soin de son honneur et de sa vie, l’entière pro« priété de sa personne, la recherche du bonheur, « et la résistance à l’oppression. »
Les acclamations redoublent.
HOCHE, tirant son sabre
La résistance à l’oppression !
On l’imite ; en un instant, la foule se hérisse d’armes.
ROBESPIERRE
« Il y a oppression contre le corps social, lors« qu’un seul de ses membres est opprimé. — Il y a « oppression contre chaque membre, lorsque le « corps social est opprimé. »
GONCHON
Est-ce qu’ils vont continuer longtemps ? — Il faut les éloigner d’ici. Si l’armée vient, qu’ils aillent se faire tuer ailleurs. — Il parle bas à ses gens.
ROBESPIERRE
« La nation est souveraine… »
On entend une voix crier. — La foule frémit et écoute distraitement.
HOCHE
Le coup de barre, Hulin ! Voici la tempête !
UNE VOIX, terrifiée, criant
Ils viennent ! ils viennent ! la cavalerie !
UN DES GENS DE GONCHON, d’une voix aiguë
Sauve qui peut !
Un instant de bousculade et de cris.
HULIN, sautant sur l’homme qui crie, et lui assénant sur la tête un coup de poing qui le fait taire, suffoqué
Mille Dieux ! — Continuez !
Robespierre essaie de continuer ; mais sa voix s’étrangle, et se perd, au milieu du tumulte de la foule.
Hoche s’élance sur la table à côté de Robespierre, qu’il domine de sa haute taille, lui arrache le papier, et lit, d’une voix ardente et triomphante, dont les accents remuent aussitôt la foule.
HOCHE
« La nation est souveraine, le gouvernement est « son ouvrage…
« Quand le gouvernement viole les droits de la « nation, l’insurrection de la nation est le plus saint « des devoirs…
« Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrê« ter les progrès de la liberté, doivent être poursui« vis par tous, non comme des ennemis ordinaires, « mais comme des esclaves révoltés contre le Sou« verain de la terre, qui est le Genre Humain. »
Au milieu des acclamations, Desmoulins, les cheveux au vent, les yeux exaltés, monte sur la table d’où descend Hoche.
DESMOULINS
Liberté ! Liberté ! — Elle plane au-dessus de nos têtes. Elle m’emporte dans sa tempête sacrée. A la victoire ! Marchons dans le vent de ses ailes ! Le temps de la servitude passe, — il est passé. Debout ! Retournons la foudre contre les misérables qui l’ont armée ! — Au Roi ! La foule crie : Au Roi ! — Regardez-moi, espions, qui êtes ici cachés ! C’est moi, Camille Desmoulins, qui appelle Paris à la révolte ! Je ne crains rien : quoi qu’il arrive on ne me prendra pas vivant. Il montre un pistolet qu’il a sorti de sa poitrine. Le seul malheur serait de voir la France redevenir esclave. Nous ne le verrons point. Elle sera libre avec nous, ou mourra avec nous. Oui, comme Virginius, nous la poignarderons de nos mains, plutôt que de la laisser violer par les tyrans. — Frères, nous serons libres ! Nous sommes libres déjà ! Aux Bastilles de pierre opposons la muraille de nos poitrines, forteresse inexpugnable de la Liberté ! — Regardez ! Le ciel s’ouvre, les dieux sont pour nous. Le soleil déchire les nuées. Un frisson de joie remue les feuilles des marronniers. O feuilles, qui frémissez de la fièvre d’un peuple qui s’éveille à la vie, soyez nos couleurs, notre signe de ralliement, notre promesse de victoire, feuilles, couleur d’espérance, couleur de la mer, couleur de la Nature jeune et libre ! — Il arrache une petite branche. In hoc signo vinces ! Liberté ! Liberté !
LE PEUPLE
Liberté !
Ils se pressent autour de Desmoulins, l’étreignent et l’embrassent
LA CONTAT, parant ses cheveux avec les feuilles d’arbre
O jeune Liberté ! verdoie dans mes cheveux et fleuris dans mon cœur ! — Elle jette à poignées les feuilles autour d’elle. Amis, fleurissez-vous de la cocarde de l’été !
Le peuple arrache les feuilles et les branches et dépouille les arbres.
LA VIEILLE MARCHANDE
Au roi ! il l’a bien dit ! Il faut aller au roi ! — A Versailles, mes enfants !
HULIN, montrant la vieille et la Contat
Les voilà plus enragées que les autres !
HOCHE
Nous aurons du mal à les arrêter maintenant.
LE PEUPLE
Au Champ de Mars ! — Au devant des Versaillais ! Nous allons leur montrer de quel bois on se chauffe ! — Misérables ! ils pensaient étouffer en silence le peuple de Paris !
LA VIEILLE
J’aurai leur poil. Je leur ferai la barbe, à ces brigands d’Allemands !
DESMOULINS
Ils ont banni notre Necker. — Et nous, nous les bannissons ! Nous voulons que Necker reste. Et nous allons montrer au monde notre volonté.
LE PEUPLE
Une procession en l’honneur de Necker ! — Son portrait est ici, chez Curtius, dans le cabinet des figures de cire. — Promenons-le en triomphe ! — Le magasin est fermé ! — Enfonçons la boutique !
GONCHON, à ses gens
Attention ! Profitons de l’occasion !
UN DES GENS DE GONCHON
Monsieur Gonchon! Ils dévalisent tout!
GONCHON
Laisse-les faire, fais comme eux.
LE MARCHAND
Mais ils vont entrer chez nous!
GONCHON
Contre le tonnerre ne pète!
Il entre dans la boutique à la suite du peuple, et crie comme les autres. Le reste de la foule court de tous côtés ; et en quelques moments, on voit surgir partout des bâtons, des épées, des pistolets, des haches.
LE PEUPLE
Du recueillement, camarades! point de désordre! — Holà, gamin! à l’école! On n’est pas ici pour rire! — Il faut que ce soit solennel, lugubre! Il faut apprendre aux tyrans la terreur sacrée de la nation.
Le buste de Necker sort de la boutique, porté triomphalement par le crocheteur athlétique, qui le serre avec ses deux bras contre sa poitrine. La foule se presse autour de lui.
LE PEUPLE
Chapeaux bas! Voici notre défenseur, notre père! — Couvrez-le de crêpe! La Patrie est en deuil!
Gonchon et ses gens sortent de la boutique, portant derrière les autres le buste du duc d’Orléans, et affectant hypocritement les attitudes recueillies et exaltées des autres. Le peuple n’y prend pas garde.
HULIN
Qu’est-ce que c’est que ça?
HOCHE
C’est le patron de notre ami Gonchon, le citoyen d’Orléans.
HULIN
Je m’en vais lui casser la tête, ainsi qu’à ceux qui le portent.
HOCHE, souriant
Non, non, laisse-le. Il faut toujours laisser se compromettre les gens.
HULIN
Tu ne le connais donc pas?
HOCHE
Un Orléans? Qui en connaît un, les connaît tous. Un gamin vicieux, qui s’accroche aux jupes de la Liberté, et tâche de fourrer sa main dessous. Il veut se faire gifler. Il le sera. Laisse-le faire.
HULIN
Mais s’il veut escamoter la Liberté?
HOCHE
Cet avorton? Qu’il prenne garde seulement qu’elle ne lui escamote la tête!
Gonchon et ses gens couvrent d’un crêpe le buste de d’Orléans, à l’imitation des porteurs de Necker. Un cortège s’organise avec un ordre bizarre et solennel. Silence imposant. — Tout à coup, la vieille marchande arrive en battant du tambour. Une clameur formidable s’élève.
LE PEUPLE
En avant!
Le cortège s’ébranle. D’abord, la vieille au tambour. Puis le buste de Necker, que le crocheteur a posé sur sa tête. Il est entouré d’hommes du peuple avec des bâtons et des haches, — de jeunes élégants vêtus de soie rayée, avec des montres et des bijoux, et armés de gourdins ou d’épées, — de garde française, le sabre nu, — de femmes, au premier rang desquelles vient la Contat, au bras de Desmoulins. — Puis, Gonchon, portant solennellement le buste du duc d’Orléans, entouré des marchands du Palais-Royal. — Puis la Foule. — Grand silence bourdonnant et solennel, d’où s’élèvent, de distance en distance, des acclamations qui parcourent tout le cortège en même temps, comme des frissons, et se taisent en même temps.
HOCHE, montrant le peuple à Hulin
Eh bien, Hulin, es-tu convaincu maintenant?
HULIN
C’est absurde… Cette foule en désordre, qui va attaquer une armée… Ils vont se faire massacrer. Cela ne rime à rien. — Il suit la foule.
HOCHE
Où vas-tu?
HULIN
Avec eux, naturellement.
HOCHE
Vieux camarade, ton instinct est meilleur que ta tête.
HULIN
Voyons, tu comprends cela, toi? Tu sais où va ce peuple d’aveugles?
HOCHE
Ne t’inquiète pas de comprendre. Il sait, il voit pour toi.
HULIN
Qui?
HOCHE
L’Aveugle.
ACTE II
La nuit du lundi 13 au mardi 14 juillet. — Deux à trois heures du matin.
Une rue de Paris, au faubourg Saint-Antoine. — Au fond se dresse, au-dessus des maisons, la masse énorme et noire de la Bastille, dont les tours, que la nuit enveloppe, surgissent peu à peu sur le ciel, à mesure que l’aube approche. — A gauche, au premier plan, on voit l’intérieur d’une salle basse de plafond, et mal éclairée, sorte de café pauvre, où se rassemblent les patriotes. (1) — Au fond, et à un tournant de la rue, la maison de Lucile. Un volubilis s’enroule à l’appui du balcon, et grimpe le long du mur. — Point de réverbères. La rue est éclairée par des chandelles, placées au rebord des fenêtres. — On entend au loin sonner l’enclume des forges et les marteaux, parfois le tocsin des cloches d’églises, ou des coups de feu très éloignés. — Des gens du peuple et des bourgeois travaillent à une barricade de tonneaux, de bois et de pierres, au détour de la rue, sous la fenêtre de Lucile.
UN MAÇON
Encore quelques pierres.
UN OUVRIER, chargé de son lit
Tiens, mets cela. C’est mon lit.
(1) Cette disposition est supprimée à la représentation, où la scène des députés et des bourgeois (Robespierre, Desmoulins, Cloots, Fauchet, Hulin) est remplacée par la scène de l’homme du peuple en faction. — Voir les Variantes, à la fin de la pièce.
LE MAÇON
Tu vas dormir ici?
L’OUVRIER
Tout à l’heure, avec une balle dans le corps.
LE MAÇON
Tu es gai.
L’OUVRIER
Si les brigands passent, nous n’avons plus besoin de rien. Nos lits sont faits ailleurs.
UN MENUISIER
Aide-moi à tendre cette corde.
UN APPRENTI
Pour quoi faire?
LE MENUISIER
Pour faire tomber les chevaux.
UN OUVRIER TYPOGRAPHE
Camuset, eh!
UN AUTRE
Quoi?
LE TYPOGRAPHE
Écoute.
L’AUTRE
Quoi?
LE TYPOGRAPHE
Tu n’entends pas?
L’AUTRE
J’entends les enclumes qui tintent. Dans toutes les forges, on fabrique des piques.
LE TYPOGRAPHE
Non, ce n’est pas cela. — Par là…— Il montre la terre.
L’AUTRE
Par là?
LE TYPOGRAPHE
Oui. Sous terre. — Il se couche, l’oreille contre le sol.
L’AUTRE
Tu rêves.
L’OUVRIER, couché par terre
On dirait un bruit de mine.
L’AUTRE
Sacrebleu! ils vont nous faire sauter!
LE MENUISIER, incrédule
Allons donc!
L’OUVRIER, couché
Ils ont caché là-dessous des milliers de tonneaux de poudre.
L’AUTRE OUVRIER
C’est pour cela qu’on n’en trouve plus nulle part.
LE MENUISIER
Crois-tu qu’une armée se promène sous terre, aussi aisément qu’une bande de rats?
L’OUVRIER, couché
Tiens, parbleu! ils ont des souterrains qui vont de la Bastille à Vincennes.
LE MENUISIER
Tout ça, ce sont des contes de peau d’ânon.
L’AUTRE OUVRIER, s’est aussi mis à quatre pattes pour écouter
Le bruit s’éloigne.
LE PREMIER OUVRIER, se relevant
Je vas toujours voir dans la cave. Viens-tu avec moi, Camuset?
Ils entrent tous deux dans une maison.
LE MENUISIER, riant
Dans la cave? Ah! la, la! — Ils cherchent un prétexte pour s’huiler le gosier. Nous, finissons notre travail.
LE MAÇON, jetant un regard derrière lui, en travaillant
Ah! bon Dieu!
LE MENUISIER
Qu’est-ce que tu as?
LE MAÇON, montrant la Bastille
J’ai ça, ça, qui me pèse sur le dos. Toutes les fois que je me retourne et que je la vois, cette Bastille, cela me serre à la gorge.
LE MENUISIER
Bon. L’un regarde sous terre, l’autre regarde en l’air. Ne te retourne pas, et travaille.
LE MAÇON
J’ai beau faire. Je la sens là. C’est comme si quelqu’un se tenait derrière moi, le poing levé sur ma tête, prêt à m’assommer. — Bon Dieu!
UN VIEUX BOURGEOIS
Il a raison : nous sommes guettés par ses canons. A quoi sert ce que nous faisons? D’un revers de main, elle abattrait tout cela comme un château de cartes.
LE MENUISIER
Mais non, mais non.
LE MAÇON, montrant le poing à la Bastille
Coquine! — Ah! quand est-ce qu’on en sera débarrassé!
LE MENUISIER
Bientôt.
PLUSIEURS
Tu crois? — Comment?
LE MENUISIER
Je ne sais pas, moi. Mais cela sera. Courage! Allons! Il n’y a si longue nuit, qui n’aboutisse au jour. — Ils travaillent.
L’APPRENTI
En attendant, on n’y voit guère.
LE MENUISIER, criant aux fenêtres
Eh! là-haut! — Eh! les femmes! Soignez vos lampions! Nous avons besoin d’y voir, cette nuit.
UNE FEMME, à une fenêtre, rallumant des chandelles
Eh bien, cela avance-t-il?
LE MENUISIER
Il y en a plus d’un qui y laissera sa carcasse, avant qu’ils passent.
LA FEMME
Viennent-ils bientôt?
LE MENUISIER
On dit que Grenelle est en sang. On entend tirer du côté de Vaugirard.
LE VIEUX BOURGEOIS
Ils attendent le jour pour entrer.
LE MAÇON
Quelle heure est-il?
LA FEMME
Trois heures. Écoute : le coq chante.
LE MAÇON, s’essuyant avec sa manche
Hâtons-nous, hâtons-nous! Cré Dieu! qu’il fait chaud!
LE MENUISIER
Tant mieux donc! Labour d’été vaut fumier.
LE VIEUX BOURGEOIS
Je n’en puis plus.
LE MENUISIER
Reposez-vous un peu, monsieur le notaire. Chacun n’est tenu de faire que ce qu’il peut.
LE VIEUX BOURGEOIS, apportant un pavé
Je veux encore mettre celui-là.
LE MENUISIER
Allez plus posément. Qui ne peut galoper, qu’il trotte.
LA FEMME
A-t-on enfin des fusils?
LE MENUISIER
Bah! à l’Hôtel de Ville, ils nous bernent toujours avec des promesses. Ils sont quelques centaines de bourgeois qui accaparent tout.
LE MAÇON
N’importe! On a des couteaux, des bâtons, des pierres. Pour tuer, tout est bon.
LA FEMME
J’ai monté dans ma chambre des tuiles, des tessons, des culs de bouteilles ; j’ai tout apporté près de la fenêtre, tout, la vaisselle, les meubles, les livres. S’ils passent, je leur casse la gueule.
UNE AUTRE FEMME, à sa fenêtre
Moi, ma chaudière est sur le feu, et bout depuis le dîner. J’y fais cuire des pavés. Qu’ils viennent : je les grillerai.
UN GUEUX, avec un fusil, s’adressant à un bourgeois
Donne-moi de l’argent.
LE BOURGEOIS
On ne mendie pas ici.
LE GUEUX
Je ne te demande pas du pain, quoique j’aie les boyaux vides. Mais j’ai un fusil, et rien pour acheter de la poudre. Donne-moi de l’argent.
UN AUTRE GUEUX, un peu aviné
De l’argent, j’en ai, moi, tant que tu veux.
Il sort une poignée d’argent.
PREMIER GUEUX
D’où as-tu ça?
DEUXIÈME GUEUX
Je l’ai pris aux Lazaristes aujourd’hui, quand on a pillé le couvent.
PREMIER GUEUX, le prend à la gorge
Tu veux donc déshonorer le peuple, cochon?
DEUXIÈME GUEUX, cherchant à se dégager
Eh bien, quoi? Tu es fou?
PREMIER GUEUX, le secouant
Vide tes poches!
DEUXIÈME GUEUX
Mais…
PREMIER GUEUX, vidant lui-même les poches de l’autre
Vide tes poches, voleur!
DEUXIÈME GUEUX
Est-ce qu’on n’a plus le droit de voler les aristos?
LA FOULE
Pends-le! — Accroche-le à l’enseigne! — Non, une rossée suffit. Demande pardon au peuple. — Bon. — Maintenant, déguerpis!
L’homme se sauve à toutes jambes.
PREMIER GUEUX, se remettant au travail
On aurait mieux fait de le pendre, pour l’exemple. Il en reviendra d’autres. On est exposé à se salir, dans la compagnie de ces voleurs. C’est désagréable.
CAMILLE DESMOULINS, entrant comme toujours, le nez au vent, flânant et distrait
Tu en seras quitte pour un coup de brosse.
Ils rient et se remettent au travail.
LE PEUPLE
Allons, finissons-en.
DESMOULINS, regardant la maison et les travailleurs
Ma Lucile est ici. Je viens de chez elle. La maison était vide. On m’a dit que toute la famille était allée dîner chez des parents, au faubourg Saint-Antoine. Ils n’ont pas pu revenir, sans doute. Ils ont été bloqués. — Eh! parbleu! je crois bien! Quelle fortification! Escarpe et contrescarpe, lune et demi-lune, rien n’y manque. Ils font le siège de la maison. — Mais, mes enfants, il s’agit de démolir la Bastille ; il ne s’agit pas d’en construire une autre. — Je ne sais pas ce que vos ennemis en penseront. En tout cas, c’est excessivement dangereux pour vos amis. Je viens de me prendre les jambes dans vos ficelles ; un peu plus, j’y restais. — Ce tonneau ne tient pas. Il faut remettre des pavés.
LE MENUISIER
Est-ce que tu travailles aussi bien que tu parles?
DESMOULINS, gaiement, prenant une pioche
Je sais aussi travailler.
Du sommet de la barricade, où il monte, il peut toucher la fenêtre de la chambre. A l’intérieur de la chambre, on voit passer une lumière. Desmoulins regarde.
Elle est là.
LE VIEUX BOURGEOIS
Le prévôt Flesselles trahit. Il feint d’être avec nous. Il est en correspondance avec Versailles.
LE MAÇON
C’est lui qui a inventé cette milice bourgeoise, qui, sous prétexte de nous défendre, ne cherche qu’à nous empêcher d’agir. Ce sont tous des Judas, là-dedans, vendus, et prêts à nous vendre.
LE MENUISIER
Tout ceci nous apprend, mes amis, qu’il ne faut compter que sur nous. Il y a longtemps que je sais cela.
Pendant ce temps, Camille frappe doucement du doigt la vitre, en murmurant : « Lucile ». — La lumière s’éteint. La fenêtre s’ouvre. Le minois de Lucile paraît, avec ses dents qui sourient. — Ils mettent tous deux un doigt sur leur bouche, pour s’avertir de se taire et de prendre bien garde. Ils se parlent par signes amoureux et amusés. Chaque fois que les travailleurs de la barricade relèvent la tête de leur côté, Lucile referme vite la fenêtre entr’ouverte. Deux ouvriers l’aperçoivent pourtant.
UN OUVRIER, montrant Desmoulins
Eh bien, qu’est-ce qu’il fait donc?
DEUXIÈME OUVRIER
Le petit est amoureux. Bah! ne les gênons pas!
PREMIER OUVRIER
Il ne s’en battra que mieux. Le coq défend sa poule.
Ils continuent de travailler, tout en jetant de temps en temps un regard curieux et bon enfant au petit manège des deux amants ; mais c’est avec des précautions touchantes, pour ne pas les gêner.
LUCILE, à voix basse
Que faites-vous là?
DESMOULINS
Un fort pour vous défendre.
Ils se regardent avec des yeux riants et amoureux, sans parler.
LUCILE
Je ne peux pas rester. Mes parents sont à côté.
DESMOULINS
Encore un peu.
LUCILE
Plus tard. Quand tout le monde sera couché, et qu’ils seront partis. Même jeu.
LUCILE, prêtant l’oreille aux bruits de la maison
On m’appelle. Attendez-moi.
Elle lui envoie un baiser et disparaît. — Dans ce petit dialogue, les mots n’ont de prix que celui que leur donnent les regards et les sourires des amants.
LE MAÇON, regardant la barricade
Là! Voilà qui est fait, — et bien fait, j’ose le dire. — Il ne manque plus qu’un bouquet sur le faîte.
LE MENUISIER, frappant sur l’épaule de Desmoulins
Ne travaille pas trop ; tu attraperas la pleurésie.
DESMOULINS
Chacun son ouvrage, camarade. Après tout, si cette barricade est debout, c’est ma voix qui l’a fait lever.
LE MAÇON
Que chantes-tu là?
LE MENUISIER
C’est de la voix que tu travailles?
DESMOULINS
Aucun de vous n’était-il au Palais-Royal, hier?
LA FOULE
Au Palais-Royal? — Attends donc! — Est-ce que tu serais le petit qui nous a appelés aux armes, qui a donné la cocarde? C’est toi monsieur Desmoulins? — Sacrebleu! que c’était beau! comme tu as bien parlé! J’en ai pleuré comme un veau. — Ah! le brave petit homme! — Monsieur Desmoulins, monsieur Desmoulins, voulez-vous me permettre! Il faut que je vous serre la main! — Vive monsieur Desmoulins! Vive notre petit Camille!
GONCHON, capitaine de la milice bourgeoise, entrant, suivi d’une patrouille de sa compagnie
Qu’est-ce que vous foutez là? Qu’avez-vous à gueuler? Vous troublez l’ordre, vous réveillez le quartier. Au large! Rentrez chez vous!
LE PEUPLE
C’est encore cette sacrée garde bourgeoise! Mousse pour le guet! Bran pour les sergents! — Troubler l’ordre? C’est trop fort! — Nous défendons Paris.
GONCHON
Cela ne vous regarde pas.
LE PEUPLE, stupéfait et indigné
Cela ne nous regarde pas?
GONCHON, plus fort
Cela ne vous regarde pas! Cela ne regarde que nous. C’est nous, que le Comité permanent a chargés de la défense. Foutez le camp!
DESMOULINS, regardant de plus près
Mais c’est Gonchon!
GONCHON, tombant en arrêt devant la barricade
Nom de nom de nom de nom de sacré mille tonnerres! Qui sont les enfants de garce qui se sont permis d’élever cette machine, de démolir la rue, d’interrompre la circulation? Flanquez-moi ça par terre!
LE PEUPLE, hors de lui
Renverser notre barricade! Qu’ils s’en avisent!
LE MENUISIER
Écoute, capitaine, écoute bien, et pèse ce qu’on va dire. On consent à s’en aller, et à ne pas discuter les ordres du Comité, quoiqu’ils soient imbéciles. Il faut de la discipline, quand on est en guerre ; et on se soumet. Mais, si on touche une pierre à notre fortification, on te casse la figure, à toi, et à tes singes.
LE PEUPLE
Démolir notre barricade!
GONCHON
Qui parle de la démolir? Sommes-nous des maçons? Nous avons autre chose à faire. Au large!
LE MAÇON, menaçant
On s’en va, mais tu as compris?
GONCHON, avec aplomb
J’ai dit qu’on n’y toucherait pas ; et personne n’y touchera. Pas de réplique!
Les travailleurs de la barricade se dispersent, Desmoulins s’attarde.
GONCHON
Est-ce que tu n’as pas entendu, toi?
DESMOULINS
N’y a-t-il pas de privilèges pour les amis, Gonchon?
GONCHON
C’est toi, damné bavard? — Arrêtez ce drôle!
ROBESPIERRE, entrant (1)
Sacrilège, qui ose porter la main sur un fondateur de la Liberté!
DESMOULINS
Ah! Robespierre! — Merci.
GONCHON, lâchant Desmoulins
A part. Un député! Au diable! — Haut. C’est bon. Je suis chargé de défendre l’ordre. Je maintiendrai l’ordre malgré tout. — Au large!
ROBESPIERRE
Viens avec moi, Camille. Nos amis se réunissent cette nuit, dans cette maison.
Il montre la maison de gauche, au premier plan.
DESMOULINS, à part
D’ici, je verrai la fenêtre de Lucile.
GONCHON, à ses gens
Et nous, continuons notre ronde. — Ah! les gueux! On n’en viendra jamais à bout! On a beau avoir l’œil ouvert : les barricades sortent de terre, comme des champignons ; et toutes les rues sont pleines de ces fainéants, qui ne pensent qu’à se battre. Si on les laissait faire, morbleu, il n’y aurait plus de roi demain! — Allons! — A un des gardes bourgeois. Eh! sacredié! Prends garde, toi! Que fais-tu avec ce pistolet? Le règlement interdit les armes à feu. C’est excessivement dangereux. Rengaine cela, animal! Il sort avec ses hommes.
(1) Voir, à la fin de la pièce, la variante pour la représentation.
Robespierre et Desmoulins s’approchent de la maison de gauche, à la porte de laquelle, dans un renfoncement obscur, un homme en chemise, jambes nues, un fusil sur l’épaule, fumant sa pipe, monte la garde.
L’HOMME, en faction
Qui êtes-vous?
ROBESPIERRE
Robespierre.
L’HOMME
Connais pas.
ROBESPIERRE
Député d’Arras.
L’HOMME
Montrez votre carte.
DESMOULINS
Desmoulins.
L’HOMME
Le petit à la cocarde? Passez, camarade.
DESMOULINS, montrant Robespierre
Il est avec moi.
L’HOMME
Allons, passez aussi, citoyen Robert Pierre.
DESMOULINS, fat
Admire, mon ami, le pouvoir de l’éloquence.
Robespierre le regarde, sourit amèrement, soupire, et le suit sans parler.
Ils entrent dans la maison. (1) On aperçoit Hulin, l’abbé Fauchet, Cloots, et quelques autres, bourgeois et petits bourgeois, attablés ou debout, buvant, fumant et discutant.
L’ABBÉ FAUCHET, allant au devant de Robespierre
Eh bien?
ROBESPIERRE
Eh bien, la bataille est engagée maintenant. Il n’y a plus qu’à attendre.
FAUCHET
Attendre, attendre… Ah! si c’était fini!
ROBESPIERRE
Ne le désirons pas trop. Nous sommes libres encore, cette nuit, nous pouvons rêver de la liberté ensemble.
FAUCHET
Non, j’aimerais mieux tout, même le pire, que cette incertitude!
(1) Par un système de décoration, utilisé au Théâtre du Peuple de Bussang, l’intérieur de la maison ne doit être visible que pendant la scène qui suit, jusqu’à l’arrivée de Hoche. Le reste du temps, il est caché, soit par un décor mobile, représentant la façade de la maison sur la rue, soit par un rideau métallique, qui s’éclaire pour laisser voir l’intérieur du café.
HULIN, regardant à la fenêtre
Quel mal on se donne! Et pourquoi? Quelques coups de canon auront vite fait de déblayer tout cela.
LES BOURGEOIS
Nous n’avons même pas d’armes. — Et cette Bastille, qui se prépare à nous écraser!
HULIN, regardant
Ils ne dorment pas plus que nous, là-haut. Regardez. Des lumières se promènent sur la tour de gauche. — Ils ont fait la toilette de leurs canons. Ils les ont braqués sur le faubourg.
HULIN
Nous sommes comme une fourmilière que des bûcherons enfument, et qui s’agite en vain.
FAUCHET
Et l’Assemblée?
ROBESPIERRE
Point de nouvelles. Elle est toujours bloquée. Peut-être est-ce fini, de ce côté déjà.
FAUCHET
Non, non, Dieu ne peut permettre cela!
CLOOTS, physionomie joyeuse, ouverte, voix claire, manières un peu excentriques
Ah! parlons-en de votre Dieu! C’est un joli garçon. Je me demande comment on peut avoir la naïveté d’attendre quelque chose d’un individu qui a plus de crimes sur la conscience que Cartouche, ou le roi de Prusse, puisqu’il est leur père à tous.
FAUCHET
Il a fait le mal pour que nous le combattions.
CLOOTS
Oui, oui, je connais le refrain : « Ce Dieu qui fait mourir Dieu pour apaiser Dieu. » « Dieu le père juge les hommes dignes de sa vengeance ; Dieu le fils les juge dignes de sa miséricorde ; et Dieu l’Esprit reste neutre. » Qu’ils se taisent donc tous trois, au lieu de se disputer. Ils n’ont rien de mieux à faire qu’à ne pas exister. — Ils ne s’en privent pas d’ailleurs.
DESMOULINS, riant
C’est vous, monsieur de Cloots! Depuis quand êtes-vous revenu?
CLOOTS
Je voyageais en Espagne, errant de ville en ville, suivant mon habitude, pourchassé par toutes les polices, ennemi de tous les États. La nouvelle des événements de France m’est arrivée à Madrid. J’ai prévu ce qui allait suivre, et je suis venu à toutes brides, prendre part au combat pour notre cher Paris.
DESMOULINS
C’est bien à vous, riche, indépendant, et étranger, de venir de gaieté de cœur partager nos dangers.
CLOOTS
Je ne suis pas le seul. J’ai croisé sur la route des Anglais et des Américains. C’était à qui arriverait le premier au secours de Paris. Nous le lui devons bien : c’est pour nous qu’il combat. Ne m’appelez pas étranger. Ma patrie est la vôtre, celle de l’Humanité!
DESMOULINS, riant
Mais ce n’est pas celle de Dieu, à ce que j’entends?
CLOOTS
Excusez-moi, je ne puis souffrir ce coquin-là ; et c’est ce que je disais, un peu vivement peut-être, à l’abbé, qui est un honnête homme, et que j’estime. Je m’indigne qu’il y ait encore des gens, — et il y en a dans votre Assemblée, — qui pensent faire précéder le préambule de votre Constitution de cette niaiserie gothique : « En présence de l’Être Suprême », ou : « Après avoir invoqué l’assistance du Suprême Législateur de l’Univers. » Bel exorde
à l’émancipation de l’homme ! Alors, appelez tout de suite votre déclaration de liberté, une déclaration d’esclavage !
DESMOULINS, sournoisement, montrant Robespierre à Cloots
Adressez-vous à lui.
CLOOTS, interpellant Robespierre
Vous croyez à cela, vous ? Vous donnez dans ces sottises ?
Robespierre lui tourne le dos.
CLOOTS, à Fauchet
Qui est-ce ?
FAUCHET, à mi-voix
Un député de province, qui fait à l’Assemblée des discours un peu ridicules, mais d’un bon sentiment.
CLOOTS
Il est assez éloquent quand il se tait. — Je le convertirai.
DESMOULINS
Laissez donc Dieu tranquille. C’est un mot comme un autre.
CLOOTS
Les mots sont plus meurtriers que les hommes. C’est sur celui-là, depuis des siècles, que s’appuient les tyrans et leurs armées.
DESMOULINS
Raison de plus pour mettre Dieu dans notre Constitution. Nous le débauchons en secret ; nous le faisons passer dans le camp de la Liberté. Chut ! il ne faut pas le dire ! N’est-ce pas, monsieur l’abbé ?
FAUCHET
Mes pauvres amis, croyez donc que le bon Dieu n’est pas plus bête qu’un autre, et qu’il n’y a pas de raison pour qu’il ne préfère pas la justice et la liberté à leurs ennemis.
CLOOTS
S’il existait, il serait un souverain, donc injuste et despote. Point de souverain du monde, que le Seigneur Genre Humain !
HULIN
Ah ! les sacrés bavards ! ils font la guerre à Dieu, comme si c’était de lui qu’il s’agissait… Messieurs, s’il vous plaît, revenons au fait. Le roi nous attaque tout à l’heure. Occupons-nous du roi. Pour Dieu, nous avons le temps de nous retourner.
LES BOURGEOIS, hochant la tête
Ah ! pour cela, que faire ? On a commencé la révolution trop tôt. Pourquoi a-t-on soulevé le peuple ? On n’était pas prêt.
DESMOULINS, piqué
Ce n’est pas nous qui avons commencé. La déclaration de guerre est venue de Versailles. Et puis, l’eût-on voulu, on ne pouvait attendre. Il fallait parler, il fallait agir.
LES BOURGEOIS
C’est vrai. La fatalité l’a voulu.
HULIN
Mais enfin, n’y a-t-il pas d’espoir ?
LES BOURGEOIS
— Peut-être, si la province imitait Paris. — Seule, elle n’osera rien. — D’ailleurs, elle ne sait rien.
HULIN
Mais nous, que devons-nous faire ?
LES BOURGEOIS
— Négocier avec la cour ? — Elle ne consentira même pas à discuter avec nous. — Sa première condition serait qu’on lui livrât les chefs du mouvement.
FAUCHET
S’il suffisait que quelques hommes se livrassent pour racheter la liberté des autres !
CLOOTS
Voilà bien mon curé, avec ses vieilles idées de sacrifice !
DESMOULINS
Livrer les chefs du peuple, ce serait livrer le peuple !
CLOOTS
Qu’avez-vous à jeter le manche après la cognée ? Patience, donc ! Fût-ce demain, fût-ce dans dix ans, fût-ce dans un siècle, nous sommes sûrs de la victoire.
HULIN
Si ce n’est pas demain, c’est un peu tard pour nous.
CLOOTS
Ce sera demain. L’heure a sonné. L’homme est devenu majeur ; il prend possession de la terre. La moisson de révolte se lève sur les champs. Laissez-nous faire : nous allons en appeler à tous les hommes libres de l’univers.
HULIN
Maigre armée. Nous n’avons pas le temps d’attendre.
DESMOULINS
Robespierre, tu te tais. Doutes-tu de notre cause ?
ROBESPIERRE
Je ne doute point de la justice : elle est avec nous. Mais je sais que la justice d’une cause est, dans le monde, une raison pour qu’elle soit écrasée. N’importe. C’est notre devoir inflexible de la défendre jusqu’au bout. Malheur à qui chicane son devoir, et tâche à l’esquiver. Notre but n’est pas la victoire, mais la vertu.
DESMOULINS
Je reconnais là mon Romain, avec son éternelle maxime : le pire est toujours certain. Tes encouragements ont un effet infaillible sur moi ; ils m’enlèvent tout courage. C’est une glace que ton stoïcisme. Tes paroles sont un glas perpétuel.
HULIN
Allons, je vois bien qu’en fait de conseil, vous n’en avez pas d’autre que de faire comme on fait à Paris, quand il pleut : laisser pleuvoir. Il faudrait pourtant se décider ! — Je ne demande qu’à marcher ; mais qu’on me dise où aller ! — Ah ! que Hoche n’est-il ici ! — Enfin, faisons de notre mieux. Je n’espère pas plus que vous ; mais au moins on peut tenir assez longtemps pour qu’il en cuise à ceux qui voudront nous forcer dans notre gîte. Que chacun s’arme donc pour la lutte. Il n’y a plus d’autre alternative.
ROBESPIERRE
Si Paris ne peut être défendu, que Paris soit brûlé, que Paris soit effacé de la terre plutôt que d’être rendu à l’esclavage. Un jour, la Liberté renaîtra de nos cendres.
DESMOULINS, regardant à la fenêtre
Qui erre, hagard et titubant, avec des gestes furieux, et se heurtant aux murs ?
HULIN, regardant
C’est le fou Marat.
Marat, sans chapeau, les vêtements ouverts et défaits, les yeux hors de la tête, les cheveux au vent, marche à grands pas dans la rue, chancelant par instants, comme ivre, montrant le poing au ciel, et frappant les murs des maisons.
MARAT, dans la rue
O nuit ! De quelle masse écrasante tu pèses sur cette ville ! — Néant inerte et vide, la mort est en toi. La mort de ce peuple, la mort de mes pensées, la mort de ma Liberté !… O Dieu ! et ils dorment ! Sont-ils morts déjà ? Ils l’ont toujours été. — J’erre à travers les rues, comme un chien qui aboie à la mort, dans cette veillée funèbre, sous ces lumières qui éclairent les funérailles de la Liberté. — Être Suprême, n’étions-nous pas dignes de ce Bien, dont tu avais mis le pressentiment dans le cœur de quelques élus ? — Alors, brûle ces hommes, flagelle-les, — que, de l’excès des souffrances, leur âme s’élève plus vite à la vérité ! Frappe ! hâte par tes coups l’avènement de la justice ! — O Dieu ! être vaincu, encore vaincu, toute sa vie vaincu ! Sentir en soi cette force, ces tempêtes, toutes les puissances de la Révolution, prêtes à renverser les idoles du passé, — et être vaincu ! Liberté ! Liberté ! ne t’arracherai-je pas de la prison de cette poitrine, de ce ciel, de ce monde, où tu te caches, comme l’étincelle dans la pierre ! — Sors de terre ! Sors de cette ville ! Je te veux ! Je te veux, Liberté !
Il s’ensanglante les poings, à frapper contre les murs.
ROBESPIERRE, à l’intérieur de la maison. Il s’est levé et a joint les mains avec émotion. Les autres se sont levés instinctivement autour de lui, en le regardant, et l’écoutent religieusement. Les deux voix de Robespierre et de Marat se répondent comme une prière.
O Liberté ! tant de siècles, tu as lutté contre l’univers ennemi ! Après tant de souffrances, tu t’étais fait jour à travers le chaos. La lumière de tes yeux nous apparaissait enfin. Si près de nous, si patiemment, si chèrement attendue, nous abandonneras-tu ? Ton regard s’éteindra-t-il, — pour combien de siècles encore ? Le globe est enseveli dans les ténèbres. Lumière, ne te lèveras-tu point enfin ?
On entend, au dehors, la voix joyeuse et claire de Hoche, au milieu des acclamations et des rires de la foule. Les fenêtres des maisons s’ouvrent. Les gens paraissent, et se penchent pour voir.
HULIN, à la fenêtre
C’est Hoche ! J’entends son rire ! — Ah ! cela fait du bien !
Hoche entre, au milieu d’une troupe de garde française en armes comme lui, et d’une foule qui rit et crie. La Contat se distingue entre tous par sa belle humeur. Marat affaissé sur les marches d’une maison, se redresse, inquiet et soupçonneux.
HOCHE, riant, montrant à ses camarades les fortifications populaires
Regardez-moi ce travail. Quel est le Vauban qui a bâti cela ? Ah ! les braves gens ! Je vous embrasserais tous. — Quelle peine ils se sont donnée ! — Et pourquoi faire, bon Dieu ? — Eh ! mes amis, contre qui tout cela ? Est-ce contre vos amis ? Les ennemis ne viendront pas, allez, soyez tranquilles !
LE PEUPLE, auquel se mêlent Hulin, Desmoulins, et quelques-uns de ceux qui sont à la fenêtre
Vivent les garde française !
Marat s’élance devant Hoche et lui barre le passage, les bras étendus.
MARAT
Arrête, soldat ! Pas un pas de plus !
La foule étonnée parle confusément, et se presse pour voir.
CLOOTS
Qu’a-t-il ? Il perd la tête ?
HULIN
Il y a longtemps que c’est fait.
MARAT
Rends ton sabre ! Rendez vos armes, tous !
DESMOULINS
Il va se faire écharper.
LES GARDE FRANÇAISE
Comment, coquin ! — Rendre mon sabre ? — Je vais te le rendre dans le ventre.
LE PEUPLE
Assommez-le !
HOCHE
Paix. Laissez-moi m’expliquer avec lui. Je le connais. — Lâche-moi, l’ami !
MARAT, se dressant sur la pointe des pieds pour prendre Hoche au collet
Rends ton sabre !
HOCHE, se dégageant tranquillement et, de sa main posée sur lui, le maintenant malgré ses contorsions
Et qu’en feras-tu, mon garçon ?
MARAT
Je t’empêcherai de poignarder la liberté.
HOCHE
Tu soupçonnes ceux qui viennent donner leur sang au peuple ?
MARAT
Qui me prouve ta loyauté ? Pourquoi aurais-je confiance en des soldats inconnus ?
LES GARDE FRANÇAISE
Casse-lui la tête, Hoche !
Hoche les apaise du geste, regarde Marat en souriant, et le lâche.
HOCHE
Il a raison. Pourquoi aurait-il confiance en nous ? Il ne nous a pas vus à l’œuvre.
Marat, interdit, devient brusquement silencieux et immobile, regardant Hoche, écoutant ses paroles.
LES GARDE FRANÇAISE
Sapristi ! C’est un peu fort de se laisser accuser, quand on risque la mort pour ces oiseaux-là !
HOCHE
Bah ! il ne nous connaît pas, cela ne fait rien. Avec bonté. Tu te trompes, Marat ; mais tu fais bien de veiller sur le peuple. Au peuple. Nous nous comprenons à demi-mot, camarades ; il ne nous a fallu qu’un instant pour sentir que nous étions de braves gens, et pour avoir foi les uns dans les autres. Pourtant il n’a pas tort de vous donner une leçon de prudence, nous sommes en temps de guerre ; vous avez le droit de demander des comptes à tous, personne ne peut s’y soustraire.
LE PEUPLE
Nous te connaissons, Hoche, tu es un ami.
HOCHE
Prenez garde à vos amis. Souriant. Je ne dis point cela pour moi. Au reste, vous êtes encore en trop mauvaise situation pour avoir beaucoup d’amis ; ils ne sont pas très dangereux. Mais vous les verrez venir quand vous serez puissants, et c’est alors qu’il faudra ouvrir l’œil.
LES GARDE FRANÇAISE
Il est bon avec ses conseils. Il veut qu’on soit prudent, et il ne se défie de personne.
HOCHE, riant
Oh ! moi, quand deux yeux me plaisent, je m’y laisse toujours prendre. Mais si je suis un sot, cela ne regarde que moi. Vous, vous avez le monde à sauver. Ne m’imitez pas. Nous sommes quelques centaines de garde française. Nos officiers, qui savaient nos sympathies pour le peuple, ont voulu nous envoyer à Saint-Denis pour nous éloigner de vous. Nous avons quitté la caserne, et nous vous offrons nos sabres. Pour rassurer Marat, divisez-nous en groupes de dix ou de vingt, et que chacun de ces groupes soit encadré dans un bataillon populaire. Ainsi, vous serez maîtres de nous, et nous pourrons vous diriger et faire votre apprentissage. Quant à moi, Marat, veux-tu m’accompagner ? Il y aura profit pour tous deux. Tu verras qu’il y a de braves gens encore, et peut-être m’apprendras-tu à me défier des traîtres, bien que je craigne que tu ne perdes ta peine.
Marat, qui n’a cessé de dévorer des yeux Hoche, et de suivre ses paroles, avec une attention violente, s’avance vers lui.
MARAT
Je me suis trompé.
HOCHE, lui tend la main en souriant
Comme il doit être fatigant de toujours soupçonner ! J’aimerais mieux mourir.
MARAT, soupirant
Moi aussi. — Mais tu l’as dit tout à l’heure ; il ne s’agit pas de nous, il s’agit de la Nation.
HOCHE
Continue donc d’être l’œil vigilant du peuple. Mais je ne t’envie pas, ma tâche est plus aisée.
MARAT, regardant Hoche
O Nature, si les yeux et la voix de cet homme sont menteurs, il n’y a plus d’honnêteté. Soldat, je t’ai offensé devant tous. Devant tous, je te demande pardon.
HOCHE
Tu ne m’as pas offensé. Personne ne sait mieux que moi ce qu’est un chef militaire, et les dangers qu’il fait courir à la Liberté. « Le gouvernement militaire est celui des esclaves, il ne peut convenir à des hommes. Nous l’abhorrons » comme toi. (1) Nous venons de nous-mêmes briser la force aveugle que nous avons dans les mains. Nous plions l’armée aux pieds de la raison. Ouvrez-nous vos bras, faites-nous place à la table de famille, rendez-nous notre liberté perdue, notre conscience enchaînée, notre droit à être des hommes comme vous, vos égaux et vos frères. Soldats, redevenons Peuple. Et toi, Peuple, tout entier, deviens Armée ; défends-toi, défends-nous, défends notre âme attaquée ! Donnons-nous la main, embrassons-nous, ne soyons qu’un seul cœur ! — Amis ! — Chacun pour tous ! Tous pour tous !
LE PEUPLE ET LES SOLDATS, en proie à une ivresse d’amour et d’enthousiasme fraternel, pleure, s’embrasse, et rit, en criant
Oui ! pour vous ! pour vous ! pour nos frères du peuple ! pour nos frères soldats ! pour tous ceux qui souffrent ! pour tous les opprimés ! pour tous les hommes !
Ces exclamations se croisent en désordre, de tous les côtés à la fois, du peuple, des soldats, de la rue, des fenêtres, des balcons, chargés de femmes et d’enfants, de la maison de gauche, à la fenêtre de laquelle se pressent Desmoulins, Hulin, Fauchet, Cloots, Robespierre.
HULIN, à la fenêtre
Hourrah ! Hoche ! — Enfin ! voilà celui qui dissipe la tristesse !
HOCHE, amicalement
C’est toi, Hulin ? Que fais-tu là ? Que faites-vous là, tous, dans la nuit ? Vous broyez du noir, naturellement. Quelle folie de s’enfermer ainsi par cette belle nuit de Juillet. L’homme est triste, quand il s’isole des autres. C’est cet air de cave qui inspire les soupçons et les doutes. Sortez de vos maisons ! Il y a assez longtemps que nous sommes forcés de rester murés chez nous. A présent, c’est dans la rue, c’est en plein air qu’il faut vivre ! Venez sentir le matin qui se lève ! La Ville prisonnière respire à pleine poitrine ; le souffle des prairies vient par dessus nos murs, et les armées qui nous bloquent, nous apporter le salut des campagnes fraternelles. Les blés sont mûrs : nous allons les faucher.
LA CONTAT
Ah ! le beau garçon ! il répand la joie autour de lui. — Elle va vers Hoche.
HOCHE
Vous voilà, bouquetière de la Liberté, madame la royaliste, qui saccagiez à belles mains les arbres du Palais-Royal, pour jeter au peuple les cocardes d’affranchissement ! Je savais bien que vous y viendriez aussi. Vous avez donc fini par croire à notre cause ?
LA CONTAT
Je croirai à tout ce que tu voudras. Avec une figure comme celle-là, — elle le désigne — je serai toujours convertie. — Le peuple rit.
HOCHE, riant
Cela ne m’étonne point : j’ai le tempérament d’un apôtre. — Eh bien, mettez-vous là ; on ne refuse personne. Et prenez une pique : une fille comme vous doit savoir se défendre.
LA CONTAT
Tout beau ! ne m’enrôle pas si vite ! Je regarde, j’applaudis, je trouve le spectacle plaisant ; mais je ne joue pas ce soir.
HOCHE
Vous trouvez cela plaisant ? vous trouvez cela un jeu ? — Regardez ce pauvre diable, dont les os font saillie sous la blouse, cette femme qui tend à ce petit aux yeux vitreux sa mamelle sans lait, — cela vous amuse, ces êtres mourant de faim ? et vous jugez cela une bonne comédie, ce peuple qui, n’ayant ni le pain, ni la vie assurée pour demain, ne pense qu’à la Constitution qu’élabore l’Assemblée, aux droits de l’humanité, à la justice éternelle ? — Ne voyez-vous pas que c’est quelque chose d’aussi sérieux qu’une tragédie de Corneille ?
LA CONTAT
Eh ! c’est aussi un jeu.
HOCHE
Rien n’est un jeu. Tout est sérieux. Cinna et Nicomède existent comme moi.
LA CONTAT
Étrange garçon. Les auteurs et les acteurs font ces choses par semblant, et tu les prends au vrai : n’est-ce pas curieux ?
HOCHE
Vous vous trompez, vous ne vous connaissez pas. Je vous connais mieux que vous-même.
LA CONTAT
Tu m’amuses. Et d’où me connais-tu ?
HOCHE
Je vous ai entendue au théâtre ; j’ai vu votre passion dans vos rôles.
LA CONTAT
Si tu crois que je les sens !
HOCHE
Vous avez beau vous en défendre, votre instinct les sent pour vous. Une force n’est jamais une illusion. Vous n’êtes que l’instrument peut-être de celle qui est en vous. N’importe, elle vous mène. Je sais mieux que vous ce que le destin fera de vous.
LA CONTAT
Quoi donc ?
HOCHE
Ce qui est fort doit aller avec ce qui est fort. Vous serez de notre parti.
LA CONTAT
Enfin, si je n’y crois pas !
HOCHE
Peuh ! Qu’est-ce que cela fait ? Tout est affaire de tempéraments. Il n’y a que deux partis au monde : les sains et les malades. Ce qui est sain va à la vie. La vie est avec nous. Venez.
LA CONTAT
Avec toi, volontiers.
HOCHE
Décidément, vous ne l’envoyez pas dire ! — Eh bien ! nous verrons cela plus tard, si nous avons le temps d’y penser.
LA CONTAT
Il est toujours temps pour l’amour.
HOCHE
On vous l’a trop fait croire. Vous vous imaginez que notre Révolution va verser dans une histoire galante ? Ah ! petites femelles ! depuis cinquante ans que vous êtes habituées à tout gouverner en France, que tout est ramené à vous, à vos caprices, à vos mignardises, il ne vous vient pas à la tête qu’on puisse faire passer d’autre objet avant vous ? Les jeux sont finis, madame. C’est une partie sérieuse, dont l’enjeu est le monde. Place aux hommes ! — Et si vous l’osez, suivez-nous dans la bataille, soutenez-nous, partagez notre foi ; mais sacredié ! n’allez pas la troubler ! Vous ne pesez pas lourd à côté d’elle. — Sans rancune, Contat ! Une passade, je n’ai pas le temps. Un amour, mon cœur est pris.
LA CONTAT
Par qui ?
HOCHE
Par la Liberté.
LA CONTAT
Je voudrais bien savoir comment cette fille est faite.
HOCHE
Un peu comme toi, je me figure. Bien saine, bien bâtie, blonde, ardente, audacieuse, mais débarbouillée de ton fard, de tes mouches, de tes afféteries, de tes ironies, agissant au lieu de railler ceux qui agissent, soufflant aux hommes au lieu de tes fadeurs provocantes et de tes sous-entendus équivoques, des paroles d’action, de dévouement et de fraternité. De celle-là, je suis l’amant. Quand tu seras celle-là, tu m’auras. Voilà ma déclaration !
LA CONTAT
Elle me plaît. Je t’aurai. — Allons nous battre !
— Elle arrache un fusil à son voisin, et déclame au peuple, avec un enthousiasme joyeux, quelques vers de Cinna.
Ne crains point de succès qui souille ta mémoire ! Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire ; Et dans un tel dessein le manque de bonheur Met en péril ta vie, et non pas ton honneur ; Regarde le malheur de Brute et de Cassie : La splendeur de leur nom en est-elle obscurcie ? Sont-ils morts tout entiers avec leurs grands desseins ? Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains ?
Va marcher sur leurs pas où l’honneur te convie !
Elle se jette au milieu des rangs du peuple, qui éclate en applaudissements.
HOCHE
A la bonne heure ! Que Corneille nous guide ! Secoue devant nos pas la torche de l’héroïsme !
HULIN, à la fenêtre
Où allez-vous ?
HOCHE
Où nous allons ? — Il lève les yeux, et regarde à la maison d’en face la petite Julie, à demi déshabillée, qui se penche à la fenêtre, animée et joyeuse. — Demande-le à cette petite, aux regards éveillés comme une potée de souris ! Je veux qu’elle dise la réponse qui est dans nos cœurs à tous. Sois notre voix, innocente ! Où allons-nous ? Où faut-il que nous allions ?
JULIE, se penchant de tout son corps à la fenêtre, — retenue par sa mère, — tendant les bras et criant de toutes ses forces
A la Bastille !
Explosion de cris du peuple.
LE PEUPLE
A la Bastille !
Vocifération furieuse d’où se détachent des apostrophes heurtées et forcenées qui éclatent de toutes parts, à la fois, ou à la suite, se partagent entre des groupes ou des individus isolés, ouvriers, bourgeois, étudiants et femmes.
LE PEUPLE, en proie à une exaltation folle
La Bastille ! la Bastille ! — Enfin ! — Briser ce joug ! — Arracher ce collier ! — Renverser cette masse écrasante et stupide ! — Ce monument éternel de notre défaite et de notre avilissement ! — Le tombeau de ceux qui osèrent dire la vérité ! — Ces malheureux, murés vivants par l’exécrable despotisme ! — Le cachot de Voltaire ! — Le cachot de Mirabeau ! — Le cachot de la Liberté ! — Respirer ! respirer ! — Nous voulons la Bastille ! — Monstre, tu tomberas ! — Nous te raserons de la cime à la base, engloutisseur d’hommes, assassin, lâche, lâche, bandit !
Ils lui montrent le poing, s’excitent mutuellement, la face congestionnée, rauques à force de crier. Desmoulins et Cloots se sont laissé gagner par la contagion. Cloots est sorti de la maison par la porte, Desmoulins a sauté par la fenêtre. Hulin, Robespierre, Marat, agitent les bras, tâchent de se faire entendre ; on comprend qu’ils désapprouvent le peuple, mais leur voix se perd dans le tumulte.
HULIN, quand il peut enfin se faire entendre, criant
Vous êtes fous, fous ! Nous allons nous casser la figure contre cette montagne !
MARAT, se croisant les bras
Je vous admire de vous donner tant de mal pour délivrer quelques aristocrates. Mais vous ne savez donc pas qu’il n’y a que des riches là-dedans ? C’est une prison de luxe, qui n’est faite que pour eux. Qu’ils règlent leurs affaires entre eux : cela ne vous regarde pas.
HOCHE
Toute injustice nous regarde. Notre Révolution n’est pas une affaire de famille. Si nous ne sommes pas assez riches pour avoir des parents à la Bastille, nous le sommes assez pour adopter les riches, malheureux comme nous. Tout homme qui souffre injustement est notre frère.
MARAT
Tu as raison.
LE PEUPLE
Nous voulons la Bastille !
HULIN
Mais enfin, enragés, avec quoi la prendrez-vous ? Nous n’avons pas d’armes, et ils en ont, eux !
HOCHE
Justement. Allons les prendre.
CLOOTS, retroussant ses manches
Gaudeamus ! Il y a assez longtemps que j’agis à coups de syllogisme. Je vais me dégourdir les poings.
FAUCHET
Vous êtes mes paroissiens, vous avez promis de me suivre ; je vous montrerai le chemin.
CLOOTS
La paroisse de la Bastille ! De celle-là, j’en suis ! L’abbé, pour une fois, je te servirai la messe.
Une rumeur s’élève dans le fond.
UN OUVRIER, accourant
Je viens de la rive gauche. Ils sont tous debout : la place Maubert, la Basoche, la Montagne Sainte-Geneviève ; ils marchent sur les Invalides, pour y prendre les armes en dépôt, des milliers de fusils. Ils sont des garde française, des moines, des femmes, des étudiants, toute une armée. Le procureur du roi et le curé de Saint-Étienne-du-Mont marchent à leur tête.
HOCHE
Tu demandais des armes, Hulin. En voici.
HULIN
Ce n’est pas avec quelques centaines de vieilles arquebuses, des casques rouillés, ou même avec quelques bons canons trouvés aux Invalides, qu’on peut prendre la Bastille. Autant ouvrir un rocher avec un couteau.
HOCHE
Ce n’est pas avec des canons en effet que la Bastille sera prise. Mais elle sera prise.
HULIN
Comment ?
HOCHE
Il faut que la Bastille tombe. Elle tombera. Les dieux sont avec nous.
HULIN, haussant les épaules
Quels dieux ?
HOCHE
La justice, la raison. Tu tomberas, Bastille !
LE PEUPLE
Tu tomberas !
HULIN
J’aimerais mieux des alliés plus palpables. Je ne crois guère à tout cela. N’importe, il ne sera pas dit que je me laisse devancer. Je prétends même marcher le premier. Vous savez mieux que moi peut-être ce qu’il faut faire. Mais moi, je le ferai. — Vous voulez aller à la Bastille, imbéciles ? — Allons-y.
HOCHE
Parbleu ! Tu feras tout, en répétant toujours qu’il est impossible de rien faire.
Gonchon revient avec sa patrouille.
GONCHON
Les voilà revenus ! — Sacrebleu ! — Ah ! la vermine ! On la chasse d’un côté, elle ressort de l’autre. — Est-ce ainsi qu’on m’obéit ? Ne vous ai-je pas ordonné de rentrer dans vos maisons ? — Prenant un homme au collet. Tu m’as entendu, toi, je te reconnais, tu étais là tout à l’heure. Foutre ! j’en ai assez ! Je m’en vais te faire arrêter. Je m’en vais tous vous faire arrêter. Nous sommes chargés de l’ordre. Tout citoyen qui circule la nuit dans les rues sans un laissez-passer, est suspect.
HOCHE, riant
L’animal voudrait escamoter le peuple !
MARAT
Qui est ce traître qui a imaginé de décréter qu’il était le Peuple ? De quel droit cette voix odieuse donne-t-elle des ordres à la Nation ? Je connais ce gros homme, cette face de Silène, boursouflée de vices, suante de débauches et d’impudeur. Est-ce que cet accapareur prétend avoir le monopole de la Révolution, comme il eut celui des orgies de son Palais-Royal ? — Hors d’ici ! ou je te fais arrêter toi-même par le Peuple souverain !
GONCHON, balbutiant
Je suis le représentant du pouvoir, l’élu du Comité central.
LE PEUPLE
Le pouvoir, c’est nous ! — Le Comité central est notre élu. Tu n’as qu’à obéir.
MARAT, d’un air farouche qui n’est au fond qu’une bouffonnerie sinistre pour s’amuser des terreurs de Gonchon
Il faut se défier de ces traîtres qui se rallient au peuple pour le perdre. Hoche l’a bien dit : Si nous n’y prenons garde, nous serons bientôt envahis. Je suis d’avis que, pour distinguer tous ceux qui se sont faits les valets des aristocrates, on leur coupe les oreilles, ou plutôt les pouces des mains : c’est une mesure indispensable de prudence. — Le peuple rit.
GONCHON, épeuré, à Hoche
Soldat, tu es ici pour prêter main-forte à la loi…
HOCHE
Mets-toi là : on ne te fera pas de mal. — Et maintenant, va devant, nous te suivons.
GONCHON
Vous me suivez ? Où cela ?
LE PEUPLE
A la Bastille !
GONCHON
Quoi ?
HOCHE
Sans doute. Prendre la Bastille. — Vous défendez le peuple, messieurs de la milice bourgeoise ? Le premier rang vous appartient donc. Passez devant, et point de façons. — Tu n’as pas l’air réjoui ? — Se penchant à l’oreille de Gonchon. Je connais tes ruses, mon bonhomme, tu es en correspondance avec le duc d’Orléans… Allons, paix, et file droit : j’ai l’œil sur toi, et je n’ai qu’un mot à dire à Marat. Il ne fait pas encore jour ; tu pourrais nous éclairer, accroché à l’une de ces lanternes.
(1) Paroles de Hoche.
GONCHON
Laissez-moi rentrer chez moi.
HOCHE
Pas d’autre alternative : Être pendu, ou prendre la Bastille.
GONCHON, avec empressement
Prendre la Bastille !
Le peuple rit.
HOCHE
Tu es un brave ! — Et nous, gens du faubourg, ne nous laissons pas damer le pion par la Montagne Sainte-Geneviève. Que Saint-Antoine ne fasse pas le fainéant, tandis que Saint-Jacques s’escrime des poings et du bâton ! Sonnez les cloches, battez le tambour, appelez les citoyens aux districts. — Aux électeurs et aux députés. Vous, citoyens, veillez sur l’Hôtel de Ville, empêchez qu’on ne nous prépare quelque traîtrise dans le dos ! chargez-vous des bourgeois ! Nous, nous allons museler la bête.
Il montre la Bastille.
La petite Julie est descendue avec sa mère, sur le pas de sa porte ; elle est grimpée sur une borne pour mieux voir, et regarde Hoche avec une insistance muette et passionnée. Hoche la regarde, et sourit.
Eh ! petite ! tu veux venir aussi ? tu en grilles d’envie ? — Elle lui tend ses mains frémissantes, en faisant signe que oui, sans parler. Eh bien viens ! — Il l’enlève et la met sur son épaule.
LA MÈRE
Vous êtes fou ! Laissez-la ! L’emmener où on se bat !
HOCHE
N’est-ce pas elle qui nous y envoie ? Voici notre porte-drapeau !
LA MÈRE
Ne me l’enlevez pas !
HOCHE
Eh ! venez aussi, la mère ! Personne ne doit rester dans les maisons aujourd’hui. Que le limaçon quitte sa coquille. La ville tout entière sort de sa prison. Ne laissons rien par derrière. Ce n’est pas une armée en guerre, c’est une invasion.
LA MÈRE
Ma foi, oui. Si on doit mourir, mieux vaut être tous ensemble.
HOCHE
Mourir ? Allons donc ! On ne meurt que quand on veut mourir.
Le ciel s’éclaire derrière les maisons et la masse sombre de la Bastille.
Hourrah ! Voyez le jour, le jour nouveau, l’aurore de la Liberté !
JULIE, qui s’est tenue jusque-là sur l’épaule de Hoche, toute riante, excitée, et muette, un doigt dans sa bouche, se met à chanter d’une voix fluette une ronde nationale du temps.
Liberté, dans ce beau jour Viens remplir notre âme…
HOCHE, riant
Entendez-vous ce petit moineau ?
Le peuple rit.
Allons, gai ! gai ! au devant du soleil !
Il reprend l’air de la petite Julie en se mettant en marche ; et la masse entière du peuple s’ébranle, joignant ses voix au chant de Hoche et de la petite fille. Il se trouve aussitôt une petite flûte qui accompagne d’une façon alerte et aiguë la ronde populaire. A la musique se mêlent de grandes clameurs enthousiastes, les cloches qui s’éveillent de proche en proche, et des bruits confus qui persistent pendant la scène suivante. Gonchon et les miliciens tremblants sont poussés par une foule riante et rieuse, parmi laquelle la Contat et Hulin. Hommes et femmes sortent des maisons, se joignent au peuple, courent après lui. — Une tempête joyeuse.
Tandis que le peuple s’écoule bruyamment hors du théâtre, Desmoulins, qui l’accompagne jusqu’à la sortie de la scène, revient sur ses pas, monte précipitamment sur la barricade, va à la fenêtre de Lucile, et appuie sa figure contre les vitres. Pendant la fin de l’acte, le bruit du peuple, des cloches, des tambours, continue à bourdonner au dehors ; et quelques retardataires sortent encore des maisons, mais ne prennent pas garde aux amants.
CAMILLE, à mi-voix
Lucile…
La fenêtre s’ouvre doucement. Lucile lui passe les bras autour du cou.
LUCILE
Camille…
Ils s’embrassent.
CAMILLE
Tu étais là ?
LUCILE
Chut !… Ils dorment à côté. J’étais là, cachée. Je suis restée tout le temps. J’écoutais et je voyais tout.
CAMILLE
Tu ne t’es point couchée ?
LUCILE
Comment pourrait-on dormir avec tout ce vacarme ? — Oh ! Camille, comme ils t’ont acclamé !
CAMILLE, content
Tu as entendu comme ils ont crié ?
LUCILE
Les vitres en tremblaient. Je riais dans mon coin. J’aurais voulu crier aussi. Comme je ne pouvais pas, j’ai fait des extravagances, je suis montée sur une chaise, j’ai… devine ce que j’ai fait…
CAMILLE
Comment puis-je deviner ?
LUCILE
Devine, si tu m’aimes. Si tu n’as rien senti, c’est que tu ne m’aimes pas. Qu’est-ce que je t’ai envoyé ?
CAMILLE
Des baisers.
LUCILE
Tu m’aimes. C’est cela. Des paniers de baisers. Il s’en est égaré quelques-uns sur ceux qui t’applaudissaient. — O les amours, comme ils criaient ! Comme tu es devenu glorieux, mon Camille, en un jour, un seul jour ! — L’autre semaine, il n’y avait que ta Lucile qui te connaissait, qui savait ce que tu valais. Aujourd’hui, tout un peuple…
CAMILLE
Écoute.
Bruit joyeux et tumultueux de Paris.
LUCILE
Tout cela… C’est toi qui as fait tout cela… ce beau charivari !
CAMILLE
Je n’y crois pas moi-même !…
LUCILE
Et tout cela avec un discours ! Comment as-tu fait ? On m’a dit que tout le monde était hors de soi, en t’écoutant. Que j’aurais voulu être là !
CAMILLE
Je ne sais pas ce que j’ai dit. Je me sentais soulevé de terre. J’entendais ma voix et je voyais mes gestes, comme si c’était un autre qui parlait. Tout le monde pleurait, et je pleurais comme les autres. A la fin, ils m’ont porté sur leurs épaules. On n’a jamais rien vu de pareil.
LUCILE
Mon grand homme, mon Patru, mon Démosthène ! — Et tu as pu parler à toute une foule qui te regardait ? Et tu ne t’es pas troublé ? Tu n’as pas perdu la mémoire ? Tu n’as pas fait, comme tu fais quelquefois ?…
CAMILLE
Quoi donc ?
LUCILE
Tu sais bien… comme un flacon trop plein, d’où l’eau ne peut sortir… Elle rit.
CAMILLE
Mauvaise ! Te voilà contente de ta méchanceté ! Tu montres tes petites dents, comme un chat.
LUCILE, riant
Mais non, je te dis, je t’aime ; je t’aime comme tu es. Je te cherche des défauts, je les trouve, et je les aime. Ne sois pas fâché, Hon-hon, j’aime ton bégaiement, je t’assure, je m’essaie à parler comme cela maintenant.
Ils rient tous les deux.
CAMILLE
Écoute ce qu’un jour a fait de ce peuple. Que ne verrons-nous pas ! — O Lucile, que de belles choses nous allons faire ensemble ! Voilà la foudre lancée. Quels superbes coups de tonnerre ! Quelle joie de frapper de tous côtés, dans le tas, de détruire ces tyrans, ces injustices, ces préjugés, ces lois ! Enfin ! — On va donc casser le nez à ces magots ridicules et odieux, dont le sourire grotesque s’opposait à tout, défendait tout, empêchait de penser, de respirer, de vivre ! On va faire maison nette, brûler les vieilles nippes ! Plus de maîtres. Plus d’entraves. Que cela est amusant !
LUCILE
Qui dirigera Paris maintenant ?
CAMILLE
Nous, parbleu. La Raison.
LUCILE
Ils crient bien fort. Cela me fait peur.
CAMILLE
C’est là l’effet de quelques-unes de mes paroles.
LUCILE
Tu crois qu’ils t’écouteront toujours ?
CAMILLE
Ils m’ont écouté quand j’étais inconnu. Que ne pourrai-je, maintenant qu’ils m’adorent ! — Bonnes gens ! quand ils seront délivrés des misères qui les accablent, tout va devenir facile, aimable, riant. — Ah ! Lucile, c’est trop de bonheur, à la fois, tout d’un coup ! — Non. Pas trop ! Jamais trop ! — Mais cela me grise un peu, après tant de misère !
LUCILE
Pauvre Camille ! tu as été si malheureux ?
CAMILLE
Oui, cela a été bien dur, et bien long !… Six années !… Pas d’argent, pas d’amis, pas d’espoir… Abandonné des miens. Réduit à d’humiliants métiers. Courant après quelques sous, et ne les trouvant pas, souvent. Il y a plus d’un jour où je me suis couché sans dîner. — Je ne veux pas te raconter cela. — Plus tard, plus tard je te dirai… J’ai eu tort.
LUCILE
Est-ce possible ? oh ! mon Dieu ! pourquoi ne venais-tu pas ?…
CAMILLE
Tu aurais partagé avec moi ton petit pain ?… Ce n’était pas encore le plus dur, Lucile. On se passe de souper. Mais douter de soi, voir l’avenir fermé devant soi ; — et puis, cette petite fille, cette chère petite fille, dont les boucles blondes et les yeux bruns souriaient à la fenêtre en face de ma fenêtre, — dont je suivais les pas, de loin, dans les allées du Luxembourg, savourant la grâce ingénue de ses gestes, et la fine maigreur de son corps enfantin… Ah ! petite Lucile, si tu m’as fait oublier quelquefois ma misère, combien tu me l’as rendue plus lourde aussi, souvent ! Tu étais si loin de moi ! Comment aurais-je pu croire qu’un jour… ! Et ce jour, je le tiens, oh ! je le tiens bien ! il ne m’échappera plus. Je t’ai ! Je baise tes mains aux petites fossettes. Tout le bonheur du monde, elles me l’ont apporté. Le monde libre par moi ! Ah ! que je suis heureux !
Ils s’embrassent, et restent un instant sans parler.
CAMILLE, regardant Lucile
Tu pleures ?
LUCILE, souriant
Toi aussi.
Les lumignons des fenêtres voisines s’éteignent.
LUCILE
Les lumières s’éteignent. L’aube vient.
Bruit de la foule au dehors.
CAMILLE, après un moment
Te souviens-tu de cette vieille histoire anglaise que nous lûmes ensemble : ces deux enfants de Vérone qui s’aimaient au milieu d’une ville soulevée ?
LUCILE, fait signe que oui
Pourquoi me demandes-tu cela ?
CAMILLE
Je ne sais pas. — Ah ! qui sait ce que l’avenir nous réserve ?
LUCILE, lui fermant la bouche
Camille !
CAMILLE
Pauvre Lucile, aurais-tu bien la force, si le malheur voulait… ?
LUCILE
Qui sait ? Peut-être la trouverai-je alors. Mais toi, j’en ai peur, tu souffriras cruellement.
CAMILLE, mécontent et inquiet
Mais tu dis cela, comme si tu croyais vraiment que cela arrivera !
LUCILE, souriant
Tu es plus faible que moi, mon héros.
CAMILLE, souriant
Peut-être. J’ai besoin que l’on m’aime. Je ne sais pas être seul.
LUCILE
Jamais je ne te quitterai.
CAMILLE
Jamais. Quoi qu’il arrive, que tout nous soit commun, que rien ne nous sépare, que rien ne vienne desserrer l’étreinte de nos bras…
Un moment de silence. Lucile reste immobile, la tête appuyée sur l’épaule de Camille.
CAMILLE, la regarde
Tu dors ?
LUCILE, relevant la tête
Non. — Soupirant. Dieu nous épargne ces épreuves !
CAMILLE, sceptique
Dieu ?
LUCILE, pose sa joue sur l’appui de la fenêtre et reste immobile un bras autour du cou de Camille.
Ne crois-tu pas qu’il existe ?
CAMILLE
Pas encore.
LUCILE
Que veux-tu dire ?
CAMILLE
Nous le créons en ce moment. Demain, si j’en crois ce cœur, demain, il y aura un Dieu : L’Homme.
Lucile ferme les yeux et s’endort.
CAMILLE, doucement
Lucile… Elle s’est endormie…
ROBESPIERRE, traversant la rue, aperçoit Camille
Tu es encore là, Camille ?
CAMILLE
Chut !
ROBESPIERRE
Tu oublies ton devoir.
Camille montre Lucile.
ROBESPIERRE, baissant la voix et regardant Lucile
Pauvre petite.
Il reste un instant immobile à les considérer tous deux. Un bruit de tambours plus proches réveille Lucile.
LUCILE, aperçoit Robespierre et a un sursaut d’effroi
Ah !
CAMILLE
Qu’as-tu, qu’as-tu, Lucile ? C’est notre ami, c’est Maximilien.
ROBESPIERRE, la salue en souriant
Vous ne me reconnaissez pas ?
LUCILE, encore tremblante
Ah ! vous m’avez fait peur !
ROBESPIERRE
Pardon.
CAMILLE
Comme tu trembles !
LUCILE
J’ai froid. Adieu, Camille. Je vais dormir. Je n’en puis plus.
Camille lui sourit et lui envoie un baiser. Robespierre s’incline. Mais elle se retire sans être encore remise de son émotion, et en les saluant seulement d’un signe de tête, muette et troublée.
L’aurore est venue, le ciel s’est coloré derrière les maisons et la Bastille. — Au milieu des cris lointains, s’élève le crépitement des premières fusillades.
ROBESPIERRE, se tournant du côté d’où vient le bruit
Allons ! Il ne s’agit plus d’amour aujourd’hui.
Il sort.
CAMILLE descend de la barricade
Il ne s’agit plus d’amour ? Et de quoi s’agit-il ? N’est-ce pas l’amour qui fermente dans cette ville, qui gonfle ces poitrines, qui offre au sacrifice ces larges moissons humaines ?… O mon amour, tu n’es pas égoïste et étroit, tu m’attaches à ces hommes par des liens plus forts ; tu vois tout, tu peux tout, tu es tout. Tu embrasses le monde. Ce n’est pas seulement ma Lucile que j’aime. C’est l’univers. A travers ses chers yeux, j’aime tous ceux qui aiment, qui souffrent, qui sont heureux, tout ce qui vit et meurt. J’aime. Je sens que la flamme qui est en moi fait bouillonner ce peuple, rougit ce ciel d’orient derrière cette Bastille. Toutes les ombres s’effacent. Celle-ci tombera aussi, cette ombre de cauchemar !…
La Bastille, monstrueuse et noire, s’élève au fond sur le ciel rouge-clair. La voix du canon éclate soudain, parmi la fusillade, les cris, les cloches et les tambours.
CAMILLE rit, et fait un pied-de-nez à la Bastille
Le loup hurle. Grogne, montre les dents ! La meute t’a cerné ! Puisque le Roi aime la chasse, nous allons faire la chasse au Roi !
ACTE III
Mardi 14 juillet, l’après-midi.
La cour intérieure de la Bastille. (1) A gauche, la base de deux tours énormes, dont le sommet est invisible, et que relient entre elles d’épaisses murailles massives, qui se dressent comme une montagne de pierre. En face, la porte et le pont-levis donnant accès à la cour du Gouvernement. A droite, un bâtiment à un étage adossé aux murailles des autres tours.
Au lever du rideau, l’invalide Béquart et ses camarades se tiennent dans la cour, avec trois canons. Vintimille, commandant des Invalides, est assis, l’air indifférent et ennuyé. — A tout instant, des Suisses vont et viennent par le pont-levis, apportant des nouvelles du combat, qui se livre en ce moment à l’autre porte de la cour du Gouvernement. — Au dehors, fusillade, tambours, et cris de la foule. La fumée monte de temps en temps au-dessus des murailles.
DE LAUNEY, gouverneur de la Bastille, arrivant de l’autre cour, agité, nerveux
Eh bien, monsieur de Vintimille, vous le voyez, ils attaquent, ils attaquent !
(1) La Bastille avait deux cours principales : la cour du Gouvernement, en dehors du grand fossé, séparée de la ville par un pont-levis et deux corps de garde ; — et la cour intérieure, au pied des murailles, entre les tours ; un fossé, un second pont-levis, et un troisième corps de garde la séparaient de la cour du Gouvernement.
DE VINTIMILLE, assis, d’un ton las et un peu ironique
Eh bien, monsieur de Launey, laissez-les attaquer. Que nous importe ? A moins qu’ils n’aient des ailes, comme messieurs Montgolfier, je les défie bien d’entrer.
LES INVALIDES, entre eux
Parbleu !
BÉQUART
Ah ! les pauvres diables ! on va les écraser. Ils y resteront tous. Ces salauds de Suisses tirent dessus tant qu’ils peuvent. C’est bien malin de fusiller des gens sans défense, quand on est soi-même à l’abri derrière de bonnes murailles !
UN INVALIDE
Aussi, quelle idée ont-ils de venir nous attaquer ?
BÉQUART
On ne sait plus ce qui se passe dans leurs cervelles à tous. On n’y comprend rien : ce n’est plus de notre temps. Ils sont tous timbrés, surtout depuis un mois. — C’est égal, c’est malheureux de les maltraiter : c’est pas des mauvaises gens. Et c’est les nôtres.
UN INVALIDE
Dame, c’est l’ordre. Tant pire. Fallait pas qu’ils y aillent.
BÉQUART
Évidemment. — Et puis ça fait tout de même plaisir d’entendre cette musique. Je ne croyais pas que je verrais encore une bataille.
DE FLUE, commandant des Suisses, arrivant de l’autre cour
Monsieur le gouverneur, s’il vous plaît, faites brûler les maisons voisines. Des toits, leur tir peut plonger dans la cour du château.
DE LAUNEY
Non, non, je ne puis brûler des propriétés particulières ; je n’en ai pas le droit.
DE FLUE
Guerre sans feu, andouille sans moutarde. Vous êtes bien bon d’avoir ces scrupules. Quand on fait la guerre, il faut ne s’arrêter à rien, ou ne se mêler de rien.
DE LAUNEY
Quel est votre avis, monsieur de Vintimille ?
VINTIMILLE, haussant les épaules
Oh ! cela est indifférent. Faites comme vous voudrez. Nulle crainte qu’ils entrent. Mais si vous avez envie de profiter de l’occasion, pour déblayer le quartier qui enserre la Bastille, et pour balayer les braillards qui se sont donné rendez-vous autour, ne vous gênez pas. De cette espèce, la graine n’est pas rare. Agissez à votre gré : cela n’a aucune importance.
DE LAUNEY
Attendons alors, puisque rien ne presse. Nous sommes en nombre. Nous avons abondance de munitions. Nous n’avons pas besoin d’en venir à ces résolutions désespérées, n’est-ce pas, père Béquart ?
BÉQUART
Nous tiendrions là jusqu’au jugement dernier, monsieur le Gouverneur. J’ai été sous M. de Chevert, à Prague, il y a quarante-sept ans. Le maréchal de Belle-Isle nous avait plantés là. Nous étions une poignée en plein pays ennemi. Nous manquions de tout. La ville même était contre nous. Jamais on n’a pu nous en déloger, que de notre consentement. Ici, nous n’avons affaire qu’à de la racaille, des femmes et des boutiquiers ; nous sommes à l’abri de solides murailles, à deux pas des troupes du Champ de Mars et de Sèvres. Il n’y a qu’à fumer sa pipe et à se croiser les bras.
DE FLUE
Aussitôt qu’on se tient coi, ces grenouilles de Parisiens vous sautent sur les genoux. Jetez-leur seulement quelques pierres, vous les verrez faire le plongeon dans leur marais.
DE LAUNEY
Ne les exaspérons point.
DE FLUE
Oins le vilain, il te poindra. Dépends le pendard, il te pendra.
BÉQUART
Ce sont de pauvres gueux, monsieur de Flue. Il ne faut pas être trop dur. Ils ne savent pas bien ce qu’ils font.
DE FLUE
Tonnerre ! S’ils ne le savent pas, je le sais, moi. Cela suffit.
DE LAUNEY
Vous ne pensez qu’au succès de la bataille, monsieur de Flue. Mais pour moi, c’est une autre affaire. Je dois songer aux conséquences. Toute la responsabilité repose sur moi. Sais-je ce qui plaît ou déplaît à la Cour, ce qu’elle veut que je fasse ?
DE FLUE
Comment ! Vous ne savez pas où sont les ennemis du Roi ? Si nous sommes ici, n’est-ce pas par l’ordre de Sa Majesté, et si l’on nous attaque, n’est-ce pas Elle qu’on attaque ?
DE LAUNEY
Personne n’est jamais sûr, avec l’indécision de Sa Majesté. Ses ennemis de la veille sont ses amis du lendemain. Je n’ai pas d’ordres, ou ils se contredisent. Les uns commandent : « Résistez jusqu’au bout ». Les autres : « Ne tirez pas ». Le prévôt Flesselles me fait dire en secret qu’il est avec moi, et qu’il amuse le peuple. Au peuple, il dit qu’il m’amuse, et qu’il est avec eux. Qui trahit-il ? Comment être certain qu’on ne mécontente pas la Cour, en croyant la servir, et qu’elle ne vous désavouera point ? Si elle voulait agir, n’en a-t-elle pas mille moyens ? Pourquoi M. de Breteuil, avec les troupes du Champ de Mars, ne vient-il pas prendre ces révoltés à dos ?
DE FLUE
Oh ! ce serait vraiment admirable. Quelle compote !
VINTIMILLE, à de Launey
Mon cher, soyez vainqueur, et vous aurez toujours raison.
Il va s’asseoir dans un coin de la cour à l’ombre.
BÉQUART, qui lui a porté son fauteuil
Monseigneur, vous n’avez pas votre entrain habituel des jours de bataille.
VINTIMILLE
Ils m’ennuient avec leurs discussions. — Montrant de Launey. Il ne sait jamais ce qu’il veut, il faut qu’il consulte tout le monde ; il fait des embarras de tout. Que viens-je faire entre cet indécis et cet entripaillé ? Sotte tâche qu’on m’a donnée là. Il n’y a ni plaisir ni honneur à retirer de pareils combats. Morigéner le peuple ! c’est une affaire de police.
BÉQUART
Il n’est pas gai d’être forcé de tirer sur ces pauvres diables.
VINTIMILLE
Tu deviens sentimental ? C’est la mode du jour. — Il ne s’agit pas de cela. Peu me chaut cette canaille. — Écoute-les hurler. C’est répugnant. — Qu’est-ce qu’ils veulent ?
BÉQUART
Du pain.
VINTIMILLE
S’imaginent-ils que la Bastille est une boulangerie ? — Encore ! — Quelle âpreté ils y mettent ! Ils tiennent donc bien à vivre ? Je me demande quel intérêt ils peuvent trouver à leur gueuse d’existence, avec pour tout plaisir leurs vins aigres et leurs femmes mal lavées.
BÉQUART
Vous savez, monseigneur, si peu que ce soit, on tient toujours à ce qu’on a.
VINTIMILLE
Vraiment ? Parle pour toi.
BÉQUART
Oh ! vous, vous avez eu tout ce qu’on peut désirer.
VINTIMILLE
Tu m’envies ? Il n’y a pas de quoi, mon garçon.
BÉQUART
Pas de quoi !
VINTIMILLE
Cela t’étonne ? — Peuh ! tu ne peux pas comprendre. Ce n’est rien. C’est ce soleil de Juillet qui me rend hypocondre.
UN SUISSE, venant de l’autre cour, à de Launey
Monseigneur, on tire des maisons voisines. Ils sont là quelques-uns qui se sont juchés sur les toits.
DE FLUE
Eh bien, abattez-les ! Ce n’est qu’un jeu pour des tireurs comme vous.
Au dehors, la voix de Hoche chante le refrain de la ronde du deuxième acte : « Liberté dans ce beau jour ».
SUISSES, au dehors
Allons, avance ! devant le gouverneur !
DE FLUE
Qu’y a-t-il ?
SUISSES, venant de la cour extérieure, et poussant devant eux Hoche, qui porte Julie sur son dos
Mon commandant, nous avons cueilli celui-là, au moment où il sautait par dessus le mur d’enceinte.
HOCHE, posant Julie par terre
Houp là ! nous y voici ! Je te l’avais bien dit, que tu entrerais la première !
JULIE, en extase, joignant les mains
La Bastille !
VINTIMILLE
Qu’est-ce que cette plaisanterie ?
Un cercle s’est formé autour de Hoche et de l’enfant, les regardant curieusement.
HOCHE, tranquillement
Mon commandant, nous sommes des parlementaires.
Les soldats rient.
DE LAUNEY
Étranges parlementaires !
HOCHE
Nous n’avons pas le choix. On vous fait des signaux ; vous ne voulez pas les voir. Nous avons sauté le mur, puisque c’était le seul moyen d’arriver à vous.
JULIE, allant vers les Suisses
Ah ! ce sont eux !
SUISSES
Qu’est-ce que tu veux, morveuse ?
JULIE
C’est vous, les prisonniers ?
SUISSES, riant
Les prisonniers ? — Mais non ! nous sommes ceux qui les gardent.
HOCHE
Va, tu ne te trompes pas de beaucoup. Ce sont aussi des prisonniers, et les plus à plaindre de tous ; car on leur a enlevé jusqu’au désir de la liberté.
DE LAUNEY
Qui est cette petite ?
HOCHE
Notre bon génie. Elle m’a supplié de venir avec moi. Je l’ai prise sur mon dos.
VINTIMILLE
As-tu perdu le sens, que tu exposes cette enfant à la mort ?
HOCHE
Pourquoi ne partagerait-elle pas nos risques ? Elle est bien sûre de mourir, si nous mourons. — Ne jouez pas la pitié. Vos canons n’ont pas tant de scrupules.
VINTIMILLE, avec sa froideur dure et railleuse
Un soldat, un sous-officier déserteur ! c’est là le parlementaire que nous envoie cette canaille ! — C’est parfait. — Eh bien, fusillez-le : voilà sa mission remplie.
DE LAUNEY
Un instant. Il serait bon de savoir ce qu’ils veulent.
VINTIMILLE
Ils n’ont rien à vouloir.
DE FLUE
On ne parlemente pas avec des révoltés.
DE LAUNEY
Voyons toujours, cela ne coûte rien.
VINTIMILLE
C’est indécent ; en tolérant une discussion avec ces rebelles, nous semblons les traiter sur un pied d’égalité.
DE LAUNEY
Quel manque de pudeur, ou quelle aberration t’a poussé à accepter cette mission ?
HOCHE
La pensée de servir mes amis et vous.
VINTIMILLE
N’as-tu pas conscience de tes actes ? Tu ne sais pas sans doute ce que c’est qu’un traître ?
HOCHE
Si, monseigneur. C’est celui qui porte les armes contre son peuple.
VINTIMILLE, hausse l’épaule et lui tourne le dos
Imbécile !
HOCHE
Je vous demande pardon. Je ne voulais pas vous insulter. Je venais en ami au contraire. On m’a dit que je serais fusillé. C’est possible. A vrai dire, cela m’étonnerait ; je viens tâcher de vous aider et d’arranger les choses. Mais si je devais l’être, eh bien, vous connaissez le proverbe : Un beau mourir toute la vie embellit.
DE LAUNEY
Ton message !
HOCHE, présentant une lettre
Du Comité permanent de l’Hôtel de Ville.
De Launey prend la lettre et la lit à l’écart, avec les deux autres commandants. — Les Invalides ont pris Julie sur leurs genoux.
BÉQUART
Pourquoi voulais-tu venir, gamine ? Est-ce que tu connais quelqu’un ici ?
JULIE
Plusieurs.
BÉQUART
Où donc ?
JULIE
Dans la prison.
BÉQUART
Tu as de jolies connaissances. Qui est-ce ? Des parents ?
JULIE
Non.
BÉQUART
Comment se nomment-ils ?
JULIE
Je ne sais pas.
BÉQUART
Comment ! Tu ne sais pas ? — Comment sont-ils, alors ?
JULIE
Je ne pourrais pas bien dire.
BÉQUART
Ah ça ! tu te moques de nous, galopine ?
JULIE
Non, non, je les connais bien, je les ai vus. Seulement, c’est difficile à dire…
BÉQUART
Raconte.
JULIE
Maman habite rue Saint-Antoine, près d’ici. Les voitures qui vont à la prison passent, la nuit, devant notre maison. Je me lève souvent pour voir. Oh ! je les vois presque tous. Quelquefois pourtant, je n’ai pas pu, parce que je dormais, et quand je me réveillais, la voiture était passée.
BÉQUART
Qu’est-ce que cela peut avoir de curieux pour toi ?
JULIE
C’est qu’ils ont de la peine.
BÉQUART
C’est un triste spectacle que celui d’un malheureux. Pourquoi veux-tu les voir ?
JULIE, très naturellement
Parce que cela me fait de la peine.
UN INVALIDE, riant
Ha ! Ha ! Voilà une raison !
BÉQUART
Tais-toi donc, imbécile !
L’INVALIDE, d’abord irrité
Imbécile ? — Après avoir réfléchi, se grattant la tête. — C’est vrai.
JULIE, qui s’est assise, en jouant, sur un canon
Vous ne tirerez pas sur nous, dites ? — Ils ne répondent pas. — Dites que vous ne tirerez pas. Je vous en prie. Je vous aime bien. Aimez-moi aussi.
BÉQUART, l’embrassant
Bon petit torchon, va !
DE LAUNEY, qui a lu la lettre remise par Hoche, hausse les épaules
Ceci passe tout ! — Messieurs, l’étrange message qui m’est remis de la part de je ne sais quels bourgeois, qui s’intitulent Comité permanent, nous fait la demande saugrenue de partager la garde de la Bastille entre nos troupes et les bandes populaires.
Les soldats s’esclaffent, les chefs s’indignent.
VINTIMILLE
Belle proposition !
HOCHE, à de Launey
Écoutez-moi, monseigneur. Empêchez le carnage. Ce n’est pas à vous que nous en avons, c’est à cet amas de pierres, à cette force malfaisante, qui pèse depuis des siècles sur Paris. La force aveugle n’est pas moins honteuse pour ceux qui l’imposent, que pour ceux qui la subissent. Cela révolte la raison. Vous qui êtes plus intelligents que nous, vous devez le sentir et en souffrir plus que nous. Aidez-nous donc au lieu de nous combattre ! La raison, pour qui nous luttons, est votre bien comme le nôtre. — Rendez la place de vous-mêmes ; n’attendez pas qu’on vous la prenne.
VINTIMILLE
La raison, la conscience, il en a plein la bouche. — Ces singes de Rousseau ! — à de Flue. Mes compliments, vous nous avez fait un joli cadeau.
DE FLUE
Quel cadeau ?
VINTIMILLE
Votre Jean-Jacques. Vous auriez pu le garder en Suisse.
DE FLUE
Nous nous en serions bien passés nous-mêmes.
DE LAUNEY, à Hoche
Tu es fou. Où a-t-on vu que les plus forts vont, de gaieté de cœur, remettre leurs armes aux plus faibles ?
HOCHE
Vous n’êtes pas les plus forts.
DE LAUNEY
Tu comptes pour rien ces braves, vingt pièces de canon, vingt coffres de boulets, des milliers de cartouches ?
HOCHE
Vous pourrez tuer quelques centaines d’hommes. A quoi bon ? Il en reviendra des milliers.
DE LAUNEY
Nous serons secourus.
HOCHE
Vous ne serez pas secourus. — Vous pouviez l’être. Vous ne l’avez pas été. Un roi ne fait pas égorger son peuple. Ce ne serait pas seulement un assassinat, mais un suicide. Vous serez vaincus, je vous assure. Vous faites étalage de votre artillerie. Vous êtes habitués aux vieilles guerres, vous ne comprenez pas celle-ci. Vous ne savez pas ce que c’est qu’un peuple délivré. La guerre est un jeu pour vous, vous n’y croyez pas. Depuis Malplaquet, personne ne s’intéresse plus à la patrie. Vous étiez les amis des ennemis que vous combattiez. Vous vous réjouissiez des succès du roi de Prusse. La victoire n’est pas une nécessité pour vous. Nous, nous n’avons pas le choix. Il faut que nous vainquions. — Aux Invalides. Mes camarades, je vous connais bien, je vous respecte ; vous êtes de fiers vieux gas. Mais quand vous vous battiez, c’était pour obéir à des ordres ; vous ne savez pas ce que c’est que de se battre pour soi. — A Béquart. Vous-même, père Béquart, — nous vous aimons tous, nous honorons votre vaillance ; — mais quand vous étiez à Prague, enfermés par l’ennemi, vous ne défendiez que votre peau. Nous, c’est notre âme, l’âme de nos fils, de tous ceux qui sortiront de nous. — Vous entendez ce peuple au pied de ces murs. Ce n’est là qu’une partie de nos forces. Des millions d’êtres, tous les peuples à venir combattent dans nos rangs, tout ce formidable invisible, qui gagne les batailles.
DE FLUE
Tu nous ennuies. Nous allons balayer en quelques volées de canon ces forces invisibles.
HOCHE
Ne tirez pas ! Si vous tirez, vous êtes perdus. Un peuple n’est pas une armée régulière. On ne le déchaîne pas impunément.
VINTIMILLE, à lui-même, considérant Hoche
Quelle étrange espèce d’hommes ! Comment cela est-il sorti de nous, de notre France ? — Ce sont des Allemands. — Des Allemands ? — Non pas. J’ai connu des Prussiens plus français que celui-ci. Qui nous a changé tout cela ?
HOCHE
Songez qu’on peut encore s’entendre, que bientôt vous ne le pourrez plus. Dès que vous aurez fait couler le sang, rien ne l’arrêtera plus.
DE FLUE
Retourne tes conseils à tes amis.
HOCHE, haussant les épaules. — A Julie
Viens-t’en, pigeon de l’arche, on refuse ton rameau d’olivier. — Il remet Julie sur son épaule.
DE LAUNEY, à Hoche
Rien ne peut prendre la Bastille. Elle peut être livrée, non prise.
HOCHE
Elle sera livrée.
VINTIMILLE
Et qui la livrera ?
HOCHE
Votre mauvaise conscience.
Hoche sort avec Julie, dans le silence général, sans qu’on pense à l’arrêter.
VINTIMILLE, réfléchissant
Notre mauvaise conscience…
DE LAUNEY, brusquement
Eh bien ! pourquoi l’a-t-on laissé partir ?
DE FLUE
Il est encore dans la cour.
DE LAUNEY
Courez après lui, rattrapez-le.
BÉQUART
Monseigneur, c’est impossible.
LES INVALIDES, grognant leur assentiment
C’est un parlementaire.
DE LAUNEY
Comment, impossible, coquin ? Parlementaire de qui ? de quel pouvoir reconnu ?
BÉQUART, gravement
Du peuple.
DE FLUE, aux Suisses
Arrêtez-le.
BÉQUART ET LES INVALIDES, aux Suisses
Non, camarades, pas cela ! Vous ne l’arrêterez pas !
UN SUISSE, voulant passer
C’est l’ordre.
BÉQUART ET LES INVALIDES
Vous ne passerez pas, ou vous aurez affaire à nous.
VINTIMILLE, les observant, à part
Ah ! ah ! — Haut. C’est bon. — à de Launey. N’insistons pas.
UN SUISSE, venant de la cour extérieure, à de Launey
Monseigneur, il arrive une foule immense par la rue Saint-Antoine. Ils ont pris les Invalides. Ils traînent une vingtaine de canons.
DE FLUE
Sacrebleu ! il faut pourtant se décider ; ou notre situation, si bonne soit-elle, finirait par se gâter. Laissez-nous secouer cette vermine, ou nous serons rongés jusqu’à l’os.
Des tourbillons de fumée s’élèvent par-dessus les murs d’enceinte.
DE LAUNEY
Qu’est-ce que cette fumée ?
UN SUISSE
Ils ont mis le feu aux bâtiments avancés.
DE LAUNEY
Les misérables ! Ils veulent une guerre sans pitié. Ils l’auront.
DE FLUE
Faut-il tirer ?
DE LAUNEY
Attendez.
DE FLUE
Que voulez-vous attendre encore ?
DE LAUNEY, interrogeant Vintimille du regard
Monsieur de Vintimille ?
VINTIMILLE, un peu méprisant
Je vous ai dit mon sentiment. Faites ce que vous voudrez. — Mais un conseil : quelle que soit votre décision, n’en changez plus.
DE LAUNEY
Faites donc à votre gré, monsieur de Flue, et chargez-les.
De Launey, de Flue, et les Suisses sortent dans l’autre cour.
VINTIMILLE, méditant ironiquement. — A quelques pas de lui, les Invalides gardent les canons
La mauvaise conscience… Ce caporal qui se permet d’avoir une conscience… Il est plus riche que moi. Il y a longtemps que je ne sais plus ce que c’est que la conscience. Elle n’est ni bonne ni mauvaise. Elle n’est pas. — L’honneur, soit. — L’honneur ? Il consistait sous l’ancien Roi, quand on avait une femme ou une sœur présentable, à intriguer pour qu’elle couchât avec lui, ou à épouser la courtisane en titre, afin que cette basse denrée, sortie de la crasse des tripots, fût relevée par la saveur d’un nom aristocratique. — Laissons l’honneur tranquille. Je ne sais vraiment pas pourquoi je me bats ici. — Loyalisme ? Fidélité au Roi ? Nous sommes trop habitués à voir clair dans nos pensées, pour rester dupes des mots. Il y a longtemps que nous ne croyons plus au Roi. — Alors ? — Haussant les épaules. L’habitude, la convenance, le savoir-vivre ? — Oui, savoir qu’on est dans l’erreur, ne pas croire à ce qu’on fait, mais y apporter, jusqu’au bout, une correction et une élégance dont la précision méticuleuse sert à nous cacher l’absolue inutilité de tous nos actes. (1)
Grand brouhaha. Les Suisses se replient précipitamment de la cour extérieure, avec de Flue et de Launey.
LES SUISSES
Ils viennent !
VINTIMILLE
Quoi ? Ils viennent ? — Qui ? Le peuple ? — Impossible !
DE FLUE, sans répondre
Vite ! levez le pont ! — Tonnerre !
DE LAUNEY
Aux canons !
Les Suisses lèvent en hâte le pont-levis. Les Invalides roulent les canons en face de la porte. Immédiatement après, on entend la clameur de la foule se heurter et mugir comme un flot à l’enceinte de la cour, arrêtée aux fossés.
VINTIMILLE, stupéfait
Ils sont entrés ! Ils sont entrés vraiment ?
(1) Ce monologue est supprimé à la représentation.
DE FLUE, soufflant
Ouf ! — Il était temps ! — Gredins ! — A Vintimille. Croiriez-vous qu’ils ont réussi à faire tomber le premier pont-levis ! — Vous savez la maison du parfumeur qui est à côté de l’entrée ? — Ah ! sacrebleu ! Je l’avais bien dit qu’il fallait brûler toutes ces tanières ! — Ils étaient trois ou quatre sur le toit, des maçons, des couvreurs, ils se sont laissé glisser comme des singes sur le mur qui touche au corps de garde. On n’y faisait pas attention. Ils sont arrivés à la porte ; ils ont brisé les chaînes du pont ; le pont est tombé tout d’une masse, au milieu de cette foule, en écrasant une dizaine. Ça a été un torrent. Ils se sont tous rués dessus. Écoutez-les hurler ! — Ah ! les canailles !
Dans le tumulte des soldats et des officiers qui s’agitent au premier plan, on n’a pas aperçu d’abord un groupe de Suisses, au fond, près de la porte, avec une prisonnière.
LES SUISSES, amenant la Contat
Nous avons toujours fait une belle prise.
VINTIMILLE, saluant
Eh ! mais, c’est vous, Contat ? — Fidèle au rendez-vous. — Un casque d’argent sur vos cheveux blonds, un fusil à la main, vous semblez la déesse Liberté elle-même ! — Vous êtes donc venue voir, curieuse ? Vous serez mieux ici pour tout regarder sans risques. — Il lui tend la main ; elle hésite à la prendre. Vous ne me donnez pas la main ? Nous étions bons amis, il n’y a pas si longtemps. Ne le sommes-nous pas encore ? — Elle se décide à lui donner la main. Eh bien, qu’avez-vous donc ? Vous me fixez avec vos grands yeux, vous avez l’air interdite, vous ne dites mot. Vous avez eu peur ?
LA CONTAT
Pardon, je vous demande pardon. Mais je ne sais plus où j’en suis en ce moment, si je dois vous regarder comme ami, ou comme ennemi.
VINTIMILLE
Comme ennemi ? pourquoi donc ? — Quoi ? tout de bon, vous nous combattiez ?
LA CONTAT
Vous savez, je ne suis pas faite pour être spectatrice, je joue toujours les premiers rôles.
Elle montre son fusil, qu’un Invalide lui enlève sur un signe de Vintimille.
VINTIMILLE
Vous étiez lasse de jouer la comédie, vous avez voulu passer au drame. — Mais savez-vous, ma belle, que votre petite équipée risque de vous coûter quelques mois de Fort-l’Évêque ?
LA CONTAT
Je risquais davantage.
VINTIMILLE
Voyons, ce n’est pas sérieux, Contat ? Vous, avec ces hurleurs ? — Il l’examine de la tête aux pieds. Pas de rouge, pas de mouches. Les mains noires. La figure luisante de sueur. Les cheveux mouillés, collés aux joues. Les seins haletants. Crottée jusqu’aux genoux. Noire de boue et de poudre. — Fi ! — Qu’est-ce qui vous a pris ? Je vous connais bien pourtant. Vous n’aimiez pas plus que moi cette racaille.
LA CONTAT
Oui.
VINTIMILLE
Une amourette alors ? — Il est là, dans cette foule ?
LA CONTAT
Oui, je croyais cela aussi. — Mais non, c’est autre chose encore qu’un amour.
VINTIMILLE
Alors ?
LA CONTAT
Je ne sais pas. Je ne puis vous dire au juste pourquoi je me battais ; mais je le sentais tout à l’heure : j’aurais été prête à vous égorger.
VINTIMILLE, rit
Vous exagérez toujours.
LA CONTAT
Je ne ris pas, je vous assure.
VINTIMILLE
Mais, Contat, vous avez du bon sens pourtant, vous n’agissez pas sans savoir ce que vous faites ?
LA CONTAT
Non, ce n’est pas sans raison, mais je ne puis plus dire quelle raison, en ce moment. Tout à l’heure, cela était si net et si fort !… Voyez-vous, les sentiments de ce peuple se répercutent en moi, avec une intensité singulière. A présent que je suis séparée de lui, je suis toute désorientée.
VINTIMILLE
Vous étiez folle, simplement. Convenez-en.
LA CONTAT
Non, non, je suis sûre qu’ils ont raison.
VINTIMILLE
Raison de se révolter contre le Roi, de tuer de braves gens, et de se faire tuer pour rien ?
LA CONTAT
Ce n’est pas pour rien.
VINTIMILLE
Oh ! je le pense bien ! c’est pour les écus de M. d’Orléans.
LA CONTAT
Mon cher, vous n’avez pas changé depuis le temps où je vous connus : vous cherchez toujours de petits motifs aux choses.
VINTIMILLE
Je n’appelle pas l’argent un si petit motif pour des gueux qui n’ont rien. En savez-vous de plus fort ?
LA CONTAT
La Liberté.
VINTIMILLE
Qu’est-ce que cela ?
LA CONTAT
Tu me gênes avec ton regard ironique. Quand tu me regardes, je ne sais plus ce qu’il faut dire. — Et quand je le saurais, je ne le dirais pas. Je sens que cela ne servirait à rien. Tu ne peux pas comprendre. — Écoute au moins, et regarde.
LE PEUPLE, au dehors
Nous voulons la Bastille !
VINTIMILLE, froidement
Oui, c’est curieux, c’est curieux.
DE LAUNEY, consterné
Qu’est-ce qu’ils ont donc qui les pousse, ces imbéciles ?
LES INVALIDES, regardant avec intérêt et sympathie, par les meurtrières pratiquées dans le tablier du pont-levis
Des femmes. Des curés. Des bourgeois. Des soldats. Tiens, notre gamine là-bas, à cheval sur le cou de Hulin ; elle agite ses petites jambes ; elle se démène comme un diable !
VINTIMILLE, dédaigneux
Les brutes ! La vie leur sort par tous les pores. Ils crèvent de vie. — C’est à vous dégoûter de vivre.
DE FLUE, causant avec les Suisses
Cela va bien. Maintenant ils sont dans une souricière, enfermés entre les murs du château. Des tours, nous les dominons.
DE LAUNEY
Déblayez la cour ! Écrasez-les !
De Flue avec les Suisses rentre, au pas de course, dans la Bastille, par la porte des tours.
BÉQUART ET LES INVALIDES, murmurant
Cela va être une boucherie. Ils sont à peine armés. Et ces enfants !…
LE PEUPLE
Nous voulons la Bastille !
La Contat et Vintimille n’ont pas suivi l’entretien de de Flue et de Launey. La Contat est tout entière occupée de la foule dont les cris font rayonner son visage.
LA CONTAT, criant au dehors
Courage ! Je l’ai prise avant vous ! Je suis entrée la première !
VINTIMILLE
Tais-toi, tête d’oiseau !
LA CONTAT
Mettez-moi en prison ! J’y ai droit.
On entend un roulement de tambour.
BÉQUART ET LES INVALIDES, regardant au dehors
Ils demandent encore à parlementer. Ils agitent des mouchoirs. Ils nous font des signaux.
VINTIMILLE, regardant
Le procureur de la ville marche à leur tête.
DE LAUNEY
Voyons ce qu’ils veulent.
VINTIMILLE
Cessez le feu !
Les Invalides renversent leurs fusils. On entend le tambour se rapprocher du fossé. Vintimille et quelques Invalides montent à droite de la porte, vers une échancrure de la muraille, d’où ils dominent les assaillants.
VINTIMILLE, au peuple
Que voulez-vous ?
Au même moment, une décharge de coups de fusil et de canon part du haut des tours.
VINTIMILLE, se retournant
Sacrebleu ! qu’est-ce qu’ils font donc ?
LES INVALIDES ET DE LAUNEY, atterrés
Ce sont les Suisses qui tirent de là-haut ! — Arrêtez ! Arrêtez !
Quelques-uns courent à la porte des tours, et rentrent pour avertir les Suisses.
VINTIMILLE, redescendu dans la cour
Trop tard ! — Ah ! ils ont fait de bel ouvrage ! Entendez ces cris ! — Ils n’ont pas manqué leurs coups. — Le peuple croit que nous l’avons attiré dans un guet-apens.
Le peuple hurle au dehors, de douleur et de fureur. Vintimille se retourne, et voit la Contat, qui est venue derrière lui, et dont le visage, brusquement transformé, est devenu haineux et terrible.
VINTIMILLE, saisi
Qu’avez-vous, Contat ?
La Contat ne répond pas, mais se jette tout à coup sur l’épée de Vintimille, l’arrache du fourreau, et veut l’en frapper. Les Invalides lui prennent les mains, la maintiennent malgré ses violents efforts.
VINTIMILLE, sans comprendre
Vous vouliez me tuer ?
La Contat, sans parler, fait signe furieusement que oui. Elle le dévore des yeux avec une fixité féroce, et ne peut articuler un seul mot jusqu’à la fin de la scène ; mais elle tremble convulsivement, et halète comme une bête.
VINTIMILLE, troublé
Vous perdez la raison… Que s’est-il passé ? Je ne vous ai rien fait… On a agi contre nos ordres. Vous l’avez vu vous-même… Me reconnais-tu bien, Contat ?… Elle fait signe que oui… Quoi ! tu me hais vraiment ?… — Même jeu. Parle-moi, parle-moi, ne peux-tu parler ?…
Il veut la toucher ; elle fait un mouvement furieux pour se retirer, se débat contre les soldats qui lui tiennent les poignets, et finit par tomber en arrière, convulsée, dans une sorte de crise épileptique, l’écume à la bouche, et hurlante. — On l’emporte, on l’entend crier sauvagement au loin. — Au dehors, le peuple pousse des cris de mort.
DE LAUNEY, atterré
C’est une bête… On ne la reconnaît plus.
VINTIMILLE
Ce n’est pas elle. C’est quelque chose d’étranger qui s’est glissé en elle, une âme ennemie, le poison de cette foule, cette folie inconnue ! — Pouah ! tout cela me dégoûte, ces fureurs que je ne comprends pas, ce vent de bestialité qui semble sortir des sauvages lointains de l’humanité ! — Les Suisses redescendent des tours avec de Flue.
DE LAUNEY, éperdu, va au devant de de Flue
Qu’avez-vous fait ? Qu’avez-vous fait ?
DE FLUE, furieux
Sacredié ! J’ai fait ce que vous m’avez dit ! Vous me donnez l’ordre de les écraser. Je m’en acquitte en conscience. Maintenant, il paraît que vous avez changé, et que le vent souffle à la paix. Qui diable voulez-vous qui s’y reconnaisse ?
DE LAUNEY
Nous sommes perdus maintenant !
DE FLUE
Perdus ?
Il hausse les épaules, et fait signe aux Suisses d’avancer les canons jusqu’à l’entrée de l’autre cour.
BÉQUART ET LES INVALIDES
Qu’est-ce que vous faites ?
LES SUISSES
En trois volées de canon, la cour sera vidée.
BÉQUART ET LES INVALIDES
Vous n’allez pas tirer ?
LES SUISSES
Et pourquoi pas ?
BÉQUART
Dans cette foule ? Ce serait un massacre abominable !
LES SUISSES
Qu’est-ce que ça nous fait ?
BÉQUART
Ça fait que ce sont nos parents, des Français comme nous. Ça fait que vous allez replacer ce canon où vous l’avez pris, et qu’on ne tirera pas.
LES SUISSES
Allons, place, débris ! Veux-tu nous laisser passer ? — Ils bousculent Béquart.
LES INVALIDES
Ah ! canailles d’Allemands !
Ils croisent la baïonnette.
LES SUISSES
Jette-le par terre ! — Ces moitiés d’hommes, ces vieux restes ! — Cela croit nous faire peur !
BÉQUART
Si tu avances, je tire.
Il les couche en joue. — Vintimille et de Flue se jettent au milieu d’eux.
DE FLUE
Bas les armes ! — Bas les armes ! — Tonnerre !
Il tombe sur eux à coups de canne.
VINTIMILLE
Quels chiens enragés !
DE LAUNEY, désespéré
Eux aussi, se révoltent ! Ils ne veulent plus se battre ! — Ah ! tout est perdu !
Il court vers la citadelle, et veut rentrer.
VINTIMILLE, l’arrêtant
Où allez-vous ?
DE LAUNEY, hors de lui
Mourir ! Mais ils mourront avec nous !
VINTIMILLE
Que voulez-vous faire ?
DE LAUNEY
Dans les caves… La poudrière… Des milliers de tonnes de poudre… Je vais y mettre le feu !…
LES INVALIDES, protestant
Vous ne ferez pas cela !
DE LAUNEY
Je le ferai !
VINTIMILLE
Faire sauter un quartier de Paris ? — Mais c’est de l’héroïsme ! — Non, ma foi, c’est trop ridicule ! — On ne peut faire cela que quand on croit à quelque chose. Mais pour rien, c’est absurde. Il faut être bon joueur, et ne pas renverser l’échiquier, quand on perd.
DE LAUNEY
Mais que faire ?
LES INVALIDES
Capituler !
DE LAUNEY
Jamais !… Jamais !… Le Roi m’a confié la Bastille. Je ne la livrerai pas !
Il veut rentrer. — Les Invalides le prennent à bras le corps.
LES INVALIDES, à Vintimille
Monseigneur, commandez-nous !
VINTIMILLE, froidement
M. le Gouverneur est malade. Conduisez-le dans ses appartements, et prenez soin de lui.
DE LAUNEY, se débattant
Traîtres ! Lâches !
On l’emmène.
VINTIMILLE, à part
J’ai été un sot de me laisser prendre aussi gauchement dans ce guêpier. Rien à faire. Il s’agit de tirer sa carte du jeu le plus galamment possible. — Haut. Monsieur de Flue.
DE FLUE
Que voulez-vous ?
VINTIMILLE
Rédigeons, s’il vous plaît, le texte de la capitulation.
DE FLUE
Des écritures ? merci, je ne m’en mêle point.
Il lui tourne le dos. Vintimille écrit, appuyé sur un canon.
UN SUISSE, à de Flue
Ils vont nous massacrer.
DE FLUE, flegmatiquement
Peut-être bien.
Il s’assied sur un tambour et allume sa pipe.
Damnée chaleur ! Est-ce qu’on ne pourrait pas boire ?
Un Suisse va chercher à la cantine une cruche qu’ils se passent. — Les Suisses sont groupés à gauche, près de leur officier, indifférents, ennuyés. — Les Invalides à droite, autour du canon où s’appuie Vintimille, suivant des yeux avec respect tous ses mouvements. Béquart tient l’encrier. Vintimille lui lit à voix basse ce qu’il vient d’écrire. Béquart approuve de la tête. Ses camarades, à côté de lui, se redisent les mots, et hochent aussi de la tête.
LES INVALIDES, entre eux, avec un mélange d’ironie et de contentement
La chèvre a pris le loup.
VINTIMILLE
Je demande leur parole qu’il ne sera fait de mal à personne.
BÉQUART
Cela ne nous coûte rien de demander.
VINTIMILLE, souriant
Ni à eux de promettre. — Il va à de Flue. Voulez-vous signer ?
DE FLUE, signant
Belles façons de se battre ! — Après tout, c’est leur affaire.
VINTIMILLE
Le difficile n’est pas d’écrire, c’est de se faire lire par eux.
Les Invalides qui s’approchent de la porte sont accueillis par des coups de fusil.
LES INVALIDES
Ils sont enragés ; ils ne laissent approcher personne.
BÉQUART
Donnez-moi le poulet.
LES INVALIDES
Tu vas te faire tuer, Béquart.
BÉQUART
Qu’est-ce que ça me fait ? Ce n’est pas pour me sauver que je capitule.
SUISSES
Et pourquoi donc alors ?
INVALIDES, montrant le peuple
Pour les sauver, parbleu ! — Entre eux, avec mépris. Ils ne comprennent rien.
Béquart va vers la porte.
INVALIDES, à Béquart
Comment feras-tu pour leur passer le papier ?
BÉQUART, montrant sa pique
A la pointe de ma broche.
VINTIMILLE, se retournant vers les tours
Hissez le drapeau blanc !
INVALIDES, criant
Eh ! là haut ! le drapeau !
La porte s’ouvre. Béquart monte vers l’échancrure du mur, à droite du pont-levis.
BÉQUART, agite les bras, et crie
Capitulation ! Capitulation !
Il est reçu par une tempête de vociférations, et par des coups de fusil. Il chancelle, et crie, furieux, montrant le poing.
Cochons ! c’est pour vous ! pour vous !
LES INVALIDES, massés auprès du pont-levis, regardant par les meurtrières, et criant
Ne tirez pas ! ne tirez pas !
Au dehors, des voix crient aussi : « Ne tirez pas ! » Un murmure : « La capitulation ! La capitulation ! » gagne de proche en proche. — Des voix indistinctes discutent. — Puis, après un instant, le silence se fait.
LES INVALIDES, regardant
Hoche et Hulin courent devant le peuple et abaissent les fusils. — Ils comprennent. Ils s’arrêtent. — Ils viennent près du fossé.
BÉQUART, penché de tout son corps sur le mur, tend la capitulation au bout de sa pique, par-dessus le fossé
Bougre ! dépêchez-vous ! je n’ai pas le temps d’attendre.
LES INVALIDES, regardant
Hulin apporte une planche. Il la jette sur le fossé. — En voici un qui passe. Il trébuche. Il tombe… Non. Il s’est rattrapé.
BÉQUART, haletant
Allons donc ! allons donc !
LES INVALIDES
Il touche la pique. Il a pris le papier…
BÉQUART, se redressant
C’est fait… — Regardant le peuple. Salauds ! — Il lève les bras et crie : Vive la nation !
Il tombe en arrière.
LES INVALIDES
Ah ! les bougres ! ils l’ont tué !
Deux d’entre eux vont chercher le corps et le rapportent au milieu du théâtre ; ils le déposent aux pieds de Vintimille, assis et impassible.
VINTIMILLE, regardant Béquart mort, avec un mélange d’ironie et de sympathie
Il reste le savoir-vivre ? — Le savoir-ne-plus-vivre…
LES INVALIDES, prêtant l’oreille
Écoutez !
On entend crier du dehors, et les Invalides répètent
La capitulation est acceptée !
VINTIMILLE, indifférent
Prévenez M. le Gouverneur.
INVALIDES
Monseigneur, il a perdu la tête, il brise tout dans sa chambre, il crie et pleure comme un enfant.
VINTIMILLE, haussant les épaules
Allons. Je prendrai donc sa place jusqu’au bout. — A lui-même, ironique, un peu amer. Je ne me doutais pas que j’aurais un jour l’honneur de faire tomber, avec les quatre siècles de ces murailles, la royauté de France aux mains des avocats. Voilà une belle tâche. Faquin de sort ! Peuh ! — Rien n’est rien, tout est indifférent, tout passe, tout finit. Il ne s’agit que de n’être point dupe, et de mépriser les choses et soi-même. La mort arrange tout. Adieu vat ! — Nous allons leur servir un peu de comédie, un grand air pour finir. — Haut. A vos rangs ! Formez la haie !
La garnison se range dans la cour, les Invalides à droite, les Suisses à gauche. Le plus grand ordre. De Flue, debout. Vintimille se lève, appuyé sur sa canne.
La crosse en l’air ! — Messieurs, je dois vous avertir que, malgré mes précautions, il y aura peut-être des surprises, quand l’ennemi sera entré. Vous savez que ce n’est pas une armée disciplinée. Mais s’ils manquent aux convenances, ce n’est qu’une raison de plus pour que nous y restions fidèles. — Messieurs les Suisses, au nom du Roi, je vous remercie de votre obéissance. Vous y avez plus de mérite que les autres. Tournant la tête vers les Invalides, souriant légèrement. Quant à vous, nous nous comprenons.
Murmure approbatif des Invalides.
DE FLUE, flegmatique
Bah ! C’est la guerre.
Un Invalide siffle : « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? »
VINTIMILLE, se tournant vers lui, avec un geste un peu dédaigneux
Chut ! Montre moins ta joie. C’est indécent, mon ami.
L’INVALIDE
Monseigneur, c’est malgré moi.
VINTIMILLE, avec un sourire méprisant
Te voilà bien fier d’être battu !
L’INVALIDE, avec chaleur
Nous ne sommes pas battus ! — Jamais ils n’auraient pris la Bastille, si nous n’avions voulu qu’ils la prissent.
Ses compagnons l’approuvent.
VINTIMILLE, même jeu
Tu vas dire que c’est nous qui avons pris la Bastille ?
L’INVALIDE
Il y a du vrai là-dedans.
VINTIMILLE
Au fait. — A ton poste. — Après un silence, haut. Ouvrez la porte. — Baissez le pont-levis.
Quelques hommes ouvrent la porte, et baissent lentement le pont-levis, devant les vociférations grandissantes de la foule.
VINTIMILLE, méprisant
Voici donc le nouveau Roi !
Le pont-levis est baissé. — Une clameur formidable éclate. Une marée humaine se rue à l’ouverture de la porte, têtes fourmillantes et hurlantes, hommes et femmes avec des fusils, des piques et des haches. Au premier rang, Gonchon, poussé, agite un sabre et crie. — Hoche et Hulin se débattent en vain pour les calmer. — Des cris de mort et de victoire.
VINTIMILLE, se découvre
Messieurs, la Canaille.
QUELQUES INVALIDES, agitant leurs chapeaux, pris d’un brusque transport
Vive la Liberté !
VINTIMILLE
Eh ! messieurs, par pudeur !
LES INVALIDES, plus fort, avec un enthousiasme débordant
Vive la Liberté ! — Ils se débarrassent de leurs fusils, et se jettent dans les bras du peuple.
VINTIMILLE, ironique et dédaigneux, haussant les épaules
Eh ! pauvre raison humaine, comme tu es peu solide ! — Adieu, monsieur de Vintimille. — Il brise son épée.
Gonchon, égaré, hors de lui, poussé par le peuple, — la vieille fruitière, — et une tourbe de furieux se jettent sur Vintimille, de Flue, et leurs soldats, les enveloppent, les entraînent, les repoussent hors de la scène, avec des cris sauvages.
GONCHON
Étripons-les !
LA VIEILLE
Ah ! chiens d’aristocrates !
LE PEUPLE
Ces canailles de Suisses ! — Et ceux-ci, je les reconnais ! Le régiment des éclopés ! — Ha ! l’ennemi ! Tue-les ! — Ils ont tiré sur nous !
Hoche et Hulin, qui veulent arrêter la foule, sont balayés par elle, et violemment jetés contre un mur. (1)
HOCHE
Arrête ! Arrête !
HULIN
Impossible ! On arrêterait plutôt la Seine débordée.
HOCHE
Tu es blessé ?
(1) La scène de massacre qui suit est supprimée à la représentation, jusqu’à l’arrivée de Julie.
HULIN, avec un rire
Sais-tu par qui ? Par Gonchon !
HOCHE
Ce lâche !
HULIN
Il est féroce, maintenant. Le plus lâche chien mord, quand on veut lui arracher l’os qu’il mange. Regarde-le là-bas.
HOCHE
Le monstre !
HULIN
Et la Contat s’escrimant avec sa pique, et la vieille, coupant la gorge à Vintimille abattu !
HOCHE, hors de lui, frappant à droite et à gauche pour passer
Je les tuerai !
HULIN
Tu ne passeras pas, tu ne passeras pas, je te dis !
HOCHE, repoussé par la foule
Les malheureux !
HULIN
Ne savais-tu pas cela ? — Bah ! Ce n’est pas nous qui avons fait les hommes.
LA FOULE
L’Invalide qui se sauve ! Tape dessus !
DESMOULINS
Le vieux monstre sans pattes ! Enlevez l’épouvantail ! A l’eau, la cour des Miracles !
HOCHE, saisissant à la gorge Desmoulins
Tais-toi !
DESMOULINS, stupéfait
Quoi ?
HOCHE
Tu es ivre !
DESMOULINS, ne comprenant pas
Ivre ?… Mais je… je…
HOCHE
Tu es ivre de sang. Tais-toi !
DESMOULINS, se passant la main sur le front
Oui… oui… tu as raison. — Il s’assied sur une borne.
HULIN
Aide-nous !
LE PEUPLE, faisant place à Marat
Vive Marat !
MARAT
Eh ! mes enfants, que faites-vous donc ?
LES FEMMES
Tuez ! Tuez !…
MARAT
Les tuer ! Qu’en voulez-vous faire ? Voulez-vous les manger ? — Une partie du peuple rit.
HULIN
Il sait le bon moyen. Il faut les amuser.
HOCHE
Où est la petite ?
HULIN
La petite ? — Hoche court chercher Julie.
DESMOULINS, s’élançant
Arrêtez, camarades, vous tuez les prisonniers !
LE PEUPLE, interdit
Les prisonniers ?
DESMOULINS
Les prisonniers de la Bastille. — Regardez leurs sarraux gris ! Ce sont ceux que nous venons délivrer.
LE PEUPLE, incertain
Mais non, ce sont les ennemis.
HULIN
Il n’y a plus d’ennemis.
JULIE, paraissant, debout sur la grande porte de la Bastille, que tiennent sur leurs épaules quelques hommes du peuple, — tend les bras, un rameau vert à la main, et crie
Grâce pour nos amis, nos amis les ennemis !
LE PEUPLE, riant
Entends-tu cette petite ?
DESMOULINS
La petite pucelle qui foule de ses pieds nus la porte de la Bastille, le despotisme vaincu !
HOCHE
Crie, petite : Tous frères, tous amis !
JULIE
Frères ! Frères !
LE PEUPLE
Tous frères, elle a raison !
LES INVALIDES
Vive le peuple !
LE PEUPLE
Vive la vieille gloire !
LES INVALIDES, à Julie
Petite, tu nous sauves !
LE PEUPLE
Mais c’est elle aussi qui vous a vaincus, camarades. C’est ce petit atome qui a pris la Bastille !
MARAT
Tu es notre bonne conscience !
LE PEUPLE
Tu es notre petite Liberté !
Ils tendent les bras vers elle. Les femmes lui envoient des baisers. Elle ferme les yeux, sourit, et tremble.
HOCHE, frappant sur l’épaule de Hulin, qui partage l’émotion de la foule
Eh bien, Hulin ?… Éternel douteur, es-tu enfin convaincu ?
HULIN, s’essuie les yeux. — Entêté
Oui… quoique…
Les rires de Hoche et du peuple coupent sa phrase. Il s’interrompt et rit plus fort que les autres. Il regarde autour de lui, voit dans une niche, à l’entrée de la cour, dans le mur de la Bastille, la statue du Roi. Il va brusquement à elle et la saisit.
Nom de Dieu ! — A bas, toi ! Fais place à la Liberté ! — Il la jette à terre, enlève dans ses bras la petite Julie, et la pose dans la niche, à la place de la statue. Ma force se réveille et prend conscience d’elle-même. La Bastille terrassée !… J’ai fait cela, moi ! Nous avons fait cela ! — Nous en ferons bien d’autres ! Nous allons nettoyer les écuries d’Augias, purger la terre des monstres, étouffer dans nos bras le lion de la royauté. Notre poing va battre le despotisme, comme le marteau l’enclume. Hardi, compagnons, forgeons la République ! — Force trop longtemps comprimée, qui fais craquer ma poitrine, éclate, déborde ! Roule, torrent de la Révolution !
LA VIEILLE FRUITIÈRE, à cheval sur un canon, un fichu rouge autour de la tête
Au Roi ! — Voilà mon cheval ! Je l’ai pris. Je vas atteler l’animal à ma petite voiture, et nous allons à Versailles faire visite au gros Louis. J’en ai long à lui dire. Bon Dieu ! depuis des siècles que j’amasse là-dedans misère sur misère, et patience sur le tout, — j’étouffe : il faut que je dégorge. Bonne bête qui me résignais, qui croyais nécessaire de souffrir, pour le plaisir des riches ! Voilà que je comprends maintenant ! Je veux vivre, je veux vivre ! Malheur que je sois si vieille ! Bon sang ! Je veux regagner le temps que j’ai perdu ! — Hue ! ma belle, à la Cour !
Elle passe, poussée sur son canon par des hommes du peuple, jambes nues, avec des casques et des armures.
LE PEUPLE
A la Cour ! A Versailles ! — Oui, nous avons trop souffert ! Nous voulons le bonheur ! Nous prendrons le bonheur !
DESMOULINS, une branche verte à la main
La forêt de la Liberté a surgi des pavés. Les rameaux verts ondoient au vent. Le vieux cœur de Paris refleurit. Voici le printemps !
LE PEUPLE, éclatant de joie et d’orgueil, agitant des rameaux verts, paré de cocardes vertes, de rubans verts, de feuilles vertes
Libres ! Le ciel est libre !
Le soleil couchant pénètre par l’ouverture du pont-levis, et baigne de ses rayons pourpres la cour de la Bastille, la foule avec les rameaux verts, et la petite Liberté.
HOCHE
Soleil, tu peux dormir, nous n’avons point perdu notre journée.
LA CONTAT
Ses feux mourants rougissent les vitres du château, les rameaux balancés, et la houle des têtes, et la petite Liberté.
HULIN
Le ciel sonne la guerre.
MARAT
Comme Celui qui entra, il y a dix-sept cents ans, au milieu des rameaux, cette petite fille n’est pas venue parmi nous pour apporter la paix.
DESMOULINS
Il y a du sang sur nous.
ROBESPIERRE, avec un fanatisme concentré et brûlant
C’est le nôtre.
LE PEUPLE, surexcité
C’est le mien !… C’est le mien !… Nous te l’offrons, Liberté !
DESMOULINS
Au diable notre vie ! Les grands bonheurs s’achètent.
HOCHE
Nous sommes prêts à payer.
ROBESPIERRE, concentré
Nous paierons.
LE PEUPLE, enthousiaste
Nous paierons !
Des rondes s’organisent autour de la Liberté. Musique.
LA CONTAT, au public
Rire, rire, amour ! La Joie est avec nous. Joie d’être un avec tous, joie d’aimer avec tous, joie de souffrir avec tous ! Donnons-nous la main ! Formons des danses fraternelles ! Chante ! car c’est ta fête, ô peuple de Paris !
MARAT
Cher peuple, il y a si longtemps que tu peines, que tu luttes en silence ! Tant de siècles de souffrances pour arriver enfin à cette heure d’allégresse ! La Liberté t’appartient. Garde bien ta conquête !
DESMOULINS, au public
Et maintenant, à vous ! Achevez notre ouvrage ! La Bastille est à bas : il reste d’autres Bastilles. A l’assaut ! A l’assaut des mensonges ! A l’assaut de la Nuit ! L’Esprit vaincra la Force. Le passé est brisé. La mort est morte !
HULIN, à Julie
O notre Liberté, notre lumière, notre amour ! Que tu es petite encore, délicate et fragile ! Pourras-tu résister aux tempêtes prochaines ? Grandis, grandis, chère petite plante, monte droite et vigoureuse, et réjouis le monde de ton souffle de prairie !
HOCHE, le sabre à la main, monte sur un gradin, au pied de la niche où se tient la petite Liberté
Sois tranquille, Liberté, à l’abri de nos bras ! Nous te tenons. Malheur à qui te touche ! Tu es à nous, nous sommes à toi. Tout ce qui est à nous est à toi. A toi, ces dépouilles, ces trophées !
Les femmes jettent des fleurs à la Liberté. Les hommes inclinent devant elle leurs piques, leurs bannières, leurs rameaux verts, les trophées de la Bastille.
Mais ce n’est pas assez : nous te ferons un immortel triomphe. Fille du peuple de Paris, tes yeux clairs rayonneront pour les peuples asservis. Nous allons promener à travers l’univers le niveau redoutable de l’Égalité. Nous conduirons ton char, au milieu des batailles, par le sabre, par le canon, vers l’Amour, vers la Fraternité du genre humain. — Frères ! tous frères ! tous libres ! — Allons délivrer le monde !
Les épées, les lances, les branches d’arbres, les mouchoirs, les chapeaux et les bras s’agitent, au milieu d’acclamations et de sonneries de trompettes. Le peuple forme des rondes autour de la Liberté.
VARIANTES
POUR LA REPRÉSENTATION AU THÉATRE GÉMIER
ACTE PREMIER
Voir page 83
Un cortège s’organise avec un ordre bizarre et solennel.
HOCHE, montrant le peuple à Hulin
Eh bien, Hulin, es-tu convaincu maintenant ?
HULIN
C’est absurde… Cette foule en désordre, qui va attaquer une armée… Ils vont se faire massacrer. Cela ne rime à rien. — Il suit la foule.
HOCHE
Où vas-tu ?
HULIN
Avec eux, naturellement.
Ils rient et vont se mettre à la tête du peuple. — Tout à coup, la vieille marchande arrive en battant du tambour.
LE PEUPLE
En avant !
Une clameur formidable s’élève.
UN GUEUX
Du recueillement, camarades ! point de désordre !
LE PEUPLE, à mi-voix
Oui. Du recueillement ! Faites silence !
UN HOMME DU PEUPLE
Chapeaux bas !
Il se découvre. Tous l’imitent. La foule chuchote, — et se tait.
L’HOMME DU PEUPLE, à mi-voix
En avant.
Roulement lugubre de tambour. Le peuple se met en marche. — Silence.
ACTE II
Voir page 101
ROBESPIERRE, entrant
Sacrilège, qui ose porter la main sur un fondateur de la Liberté !
DESMOULINS
Ah ! Robespierre ! — Merci.
GONCHON, lâchant Desmoulins
A part. Un député ! au diable ! — Haut. C’est bon. Je suis chargé de défendre l’ordre. Je maintiendrai l’ordre malgré tout.
ROBESPIERRE
Viens avec moi, Camille. Nos amis se réunissent cette nuit, dans cette maison.
Il montre la maison de gauche, au premier plan.
DESMOULINS, à part
D’ici, je verrai la fenêtre de Lucile.
Ils s’approchent de la maison, à la porte de laquelle, dans un renfoncement obscur, un homme en chemise, jambes nues, un fusil sur l’épaule, fumant sa pipe, monte la garde.
L’HOMME EN FACTION
Qui êtes-vous ?
ROBESPIERRE
Robespierre.
L’HOMME
Connais pas.
ROBESPIERRE
Député d’Arras.
L’HOMME
Montrez votre carte.
DESMOULINS
Desmoulins.
L’HOMME
Le petit à la cocarde ? Passez, camarade.
DESMOULINS, montrant Robespierre
Il est avec moi.
L’HOMME
Allons, passez aussi, citoyen Robert Pierre.
DESMOULINS, fat
Admire, mon ami, le pouvoir de l’éloquence.
Robespierre le regarde, sourit amèrement, soupire, et le suit sans parler.
GONCHON, s’approchant de l’homme en faction
Qu’est-ce encore que celui-là ?
L’HOMME
Au large !
GONCHON
Comment, coquin ? Que fais-tu là ?
L’HOMME, emphatique
Je veille sur la nation, sur la pensée de la nation.
GONCHON
Qu’est-ce qu’il raconte ? As-tu des papiers ? Qui t’a chargé de ce soin ?
L’HOMME
Moi.
GONCHON
Veux-tu rentrer chez toi !
L’HOMME
Je suis chez moi ici. Mon chez moi, c’est la rue. Je n’ai pas de maison. Rentre chez toi toi-même, bourgeois. Ote-toi de mon pavé !
Il s’avance vers lui, d’un air menaçant.
GONCHON
C’est bon. Pas de querelles. — Je ne perdrai pas mon temps à me colleter avec un ivrogne. Cuve ton vin, soûlard. — Et nous, continuons notre ronde. — Ah ! les gueux ! on n’en viendra jamais à bout ! On a beau avoir l’œil ouvert ; les barricades sortent de terre, comme des champignons ; et toutes les rues sont pleines de ces fainéants, qui ne pensent qu’à se battre. Si on les laissait faire, morbleu ! il n’y aurait plus de roi demain.
Il sort avec ses hommes.
L’HOMME EN FACTION
Regardez-moi ces empotés, ces crapauds bleus, ces Jocrisses qui mènent les poules pisser ! Parce que ça s’est donné des titres, ça prétend faire la loi à un homme libre ! Bourgeois ! Dès qu’ils sont quatre ensemble, ils forment des comités, ils noircissent du papier, ils veulent tout réglementer. — Montre tes papiers, qu’il dit ! — Comme si on avait besoin de leur permission, de leurs signatures, et autres simagrées, pour se défendre, quand on vous attaque ! Que chacun se garde soi-même. Est-ce pas honteux, quand on est un homme, de s’en remettre à d’autres du soin de vous défendre ! Au fond, ils voudraient bien nous faire rendre nos fusils, nous remettre sous le licou. — C’est le ventre de ma mère ! j’en retourne plus. — Et ces autres naïfs, qui crient qu’on les trahit, et qui, à la première injonction, plantent là leur barricade, par respect pour les autorités constituées, et pour ceux qui ont des quibus ! L’habitude du collier : ça ne se perd pas en un jour. C’est heureux qu’il y ait comme moi des chiens errants qui n’ont pas de gîte, et qui ne respectent rien. C’est bon : on reste là, en veille à leur place. Tonnerre ! On ne laissera pas prendre notre Paris. On a beau n’avoir rien : c’est à moi, comme à eux ; on y tient maintenant. Hier, je ne m’en souciais guère. Que me faisait cette ville, où je ne retourne pas même une niche pour m’abriter quand il pleut, et trouver ma pâtée quand j’ai faim ? Que me faisait leur bonheur ou leur malheur à tous ? — Tout est changé maintenant. J’ai ma part dans tout ce qui se fait ici ; tout est un peu à moi : leurs maisons, leur argent, leur cerveau. Il faut que je veille dessus. Ils travaillent pour moi. On est égaux, qu’ils disent, égaux et libres. Bon Dieu ! je sentais ça, mais je ne pouvais pas le dire. — Libre ! — On est gueux, on a faim, on a le ventre vide, ça ne fait rien ; on est libre. Libre ! Ça dilate la poitrine. On respire. On est un roi. On marcherait sur le monde. — Il s’exalte en parlant, et marche à grands pas. Hé là ! Je suis comme ivre, la tête me tourne ; je n’ai pourtant pas bu. Qu’est-ce donc ? — C’est la gloire !
HULIN, sortant de la maison
Ouf ! J’étouffe là-dedans. Il faut que je sorte.
L’HOMME EN FACTION
Eh ! Hulin ! qu’est-ce qu’ils font ?
HULIN
Ce qu’ils font ? — Ils parlent, ils parlent. Ah ! les sacrés bavards ! ils ne sont jamais embarrassés pour enfiler des phrases. — Desmoulins fait des coq-à-l’âne, et bredouille des mots latins. Robespierre, lugubre, offre de s’immoler. Ils mettent tout en question : les lois, le contrat social, la raison, les origines du monde. L’un fait la guerre à Dieu, et l’autre à la Nature. Mais quand il s’agit d’aviser à la guerre réelle, de parer au danger, plus personne ! en fait de conseil, faire comme on fait à Paris, quand il pleut : laisser pleuvoir. — Au diable les phraseurs !
L’HOMME
Il ne faut pas en dire du mal. C’est beau de bien parler. Mâtin ! il y a de ces mots qu’ils disent, qui vous remuent jusqu’au fond des entrailles. Ça fait froid dans le dos. On pleurerait, on tuerait son père, on est fort comme le monde, on se croit le bon Dieu. — Seulement, chacun sa besogne ! Ils pensent pour nous. C’est à nous d’agir pour eux.
HULIN
Et que diable veux-tu faire ? Regarde.
Il montre la Bastille.
L’HOMME
Des lumières se promènent sur la tour de gauche. Ils ne dorment pas plus que nous, là-haut. Ils font la toilette de leurs canons.
HULIN
Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse avec eux ? — On ne peut pas résister.
L’HOMME
Voire.
HULIN
Qu’est-ce que tu dis ?
L’HOMME
Je dis : Voire. Deux petits font un grand.
HULIN
Tu es un optimiste.
L’HOMME
C’est ma nature.
HULIN
Ça ne paraît pas pourtant t’avoir si bien réussi.
L’HOMME, de bonne humeur
C’est ma foi vrai. La chance et moi, nous ne sommes pas cousins. Depuis que je me connais, je ne me rappelle pas avoir souhaité une seule chose qui soit jamais arrivée. — Riant. Bon sang ! J’en ai-t-i eu du guignon dans ma vie ! Ah ! on n’a pas toujours du plaisir en ce monde ; la vie est mélangée ; toutes heures ne sont pas bonnes. — Ça ne fait rien. J’espère toujours. On se trompe quelquefois. Mais cette fois-ci, Hulin, je sens que c’est la bonne. Le vent tourne. La fortune est avec nous.
HULIN, goguenard
La fortune ? — Tu feras bien de lui demander d’abord qu’elle te chausse un peu mieux.
L’HOMME, regardant ses pieds nus
J’aime mieux être dans ces souliers que dans ceux de Capet. J’irai bien sur ces pieds-là jusqu’à Vienne ou Berlin, s’il le faut, pour faire la leçon aux rois.
HULIN
Tu n’as pas assez de besogne ici ?
L’HOMME
Cela ne durera pas toujours. Quand nous en aurons fini, quand on aura fait la toilette de Paris et de la France, pourquoi n’irions-nous pas ensemble, — hé ! Hulin ! bras dessus bras dessous, tous, soldats, bourgeois, et canaille, écheniller l’Europe ? On n’est pas égoïste. Il n’y a pas de plaisir à garder son plaisir pour soi. Moi, toutes fois que je sais quelque chose de nouveau, il faut que j’en fasse part aux autres. Depuis que ces choses bourdonnent en moi : Liberté, et tout ce nom de Dieu de tonnerre, je crève du désir de les répéter à tous, de les gueuler dans le monde. Cré nom ! Si les autres sont comme moi, cela fera une belle musique ! Je vois déjà le sol trembler sur notre passage, et l’Europe bouillir, comme le vin dans la cuve aux vendanges. Les peuples se jettent à notre cou. C’est comme des ruisseaux qui forment une rivière. On est un fleuve, on balaye tout.
HULIN
Est-ce que tu es malade ?
L’HOMME
Moi ? Je suis sain comme un chou cabus.
HULIN
Et tu rêves souvent tout éveillé, comme ça ?
L’HOMME
Tout le temps. Cela fait du bien. A force de rêver, il finira bien toujours par arriver quelque chose de ce que je rêve. — Hein ! Hulin, qu’en dis-tu ? ça ne serait-il pas une belle promenade ? Est-ce que tu n’en es pas ?
HULIN
Bon. Quand tu auras pris Vienne et Berlin, je me charge de les garder.
L’HOMME
Ne ris pas. Qui sait ?
HULIN
Après tout ! Tout arrive.
L’HOMME
Tout ce qu’on veut, arrive.
HULIN
En attendant, je voudrais bien savoir ce qui arrivera tout à l’heure.
L’HOMME
Ça, c’est le difficile. Comment est-ce qu’on fera ? — Bah ! nous verrons bien. A chaque heure suffit sa tâche.
HULIN
Diables de Français, ils sont tous les mêmes. Ça pense à ce qui se passera dans un siècle, et ça ne pense pas au lendemain.
L’HOMME
Possible. Aussi on pensera à nous dans les siècles à venir.
HULIN
Cela te fera grand bien !
L’HOMME
Mes os en jubilent d’avance. Ce qui me vexe seulement, c’est qu’on ne saura pas mon nom dans l’histoire.
HULIN
Vaniteux !
L’HOMME
Que veux-tu ! J’aime la gloire.
HULIN
C’est une belle chose, bien sûr. — Le malheur est qu’on n’en jouit que quand on est pourri. Une bonne pipe vaut mieux.
Vintimille arrive de la droite.
VINTIMILLE
Les rues vides. Deux gueux qui parlent de gloire, en s’épuçant. Un monceau de meubles brisés par une population d’épileptiques. Voilà cette grande révolte ! Une patrouille suffirait à mettre Paris à la raison. Qu’attendent-ils à Versailles ?
L’HOMME, se levant brusquement, et allant à Vintimille
Et cet autre, que veut-il ?
VINTIMILLE, le regardant ironiquement
Est-ce le nouvel uniforme de MM. les archers du guet ? — Ote-toi de là, mon ami !
L’HOMME
Qui êtes-vous ? où allez-vous, à cette heure ?
VINTIMILLE, lui tendant un papier
Sais-tu lire ?
L’HOMME
Des papiers ? — Évidemment que je sais lire. — A Hulin. Lis, toi. Qu’est-ce qu’il y a dessus ?
HULIN, après avoir lu
Laissez-passer. C’est en règle. Signé du Comité de l’Hôtel de Ville. Contresigné : le capitaine de la milice bourgeoise, Gonchon.
L’HOMME
Une bonne plaisanterie ! Tout cela, ça s’achète.
Tout en grognant, il laisse passer Vintimille.
VINTIMILLE
Évidemment. Tout s’achète.
Tout en passant, il tend dédaigneusement de l’argent à l’homme.
Bonsoir.
L’HOMME, sursautant
Quoi ? Qu’est-ce que c’est que cela ?
VINTIMILLE, sans se retourner
Tu le vois bien. Prends, et tais-toi.
L’HOMME, courant à Vintimille et lui barrant le passage
Tu es donc un aristocrate ! tu veux m’acheter !
HULIN, s’interposant
Laisse, camarade, laisse. Je le connais très bien.
Il s’avance vers Vintimille.
VINTIMILLE, sans se troubler
Mais en effet, c’est…
HULIN
C’est Hulin.
VINTIMILLE
Oui da.
Un instant de silence. Ils se regardent tous deux.
HULIN, à l’homme
Laisse passer.
L’HOMME, criant, furieux
Il a voulu m’acheter, acheter ma conscience !
VINTIMILLE
Ta conscience ? Que veux-tu que j’en fasse ? Voilà une belle denrée ! Je paye pour les services qu’on me rend. Prends vite.
L’HOMME
Je ne rends pas de services. Je fais mon devoir.
VINTIMILLE
Alors, c’est pour payer ton devoir : que m’importe ?
L’HOMME
On ne paye pas un devoir. Je suis libre !
VINTIMILLE
Ce n’est ni ton devoir, ni ta liberté, qui te nourrira. Je n’aime pas les phrases. Allons, dépêche-toi. L’argent est toujours bon à prendre, pour quelque raison que ce soit. Ne fais donc pas de façons. Tu en meurs d’envie. Je sais bien que tu céderas toujours, c’est une question de prix. Tu n’en as pas assez ? Combien veux-tu, homme libre ?
L’HOMME, qui a été plusieurs fois sur le point de prendre l’argent, — se jette sur Vintimille. Hulin l’arrête
Laisse-moi, Hulin, laisse-moi !
HULIN
Paix !
L’HOMME
Non, il faut que je le tue !
VINTIMILLE
Qu’a-t-il ?
L’HOMME, maintenu par Hulin, — à Vintimille
Allez-vous en ! — Pourquoi êtes-vous venu ? J’étais heureux, je ne sentais pas ma misère, j’étais libre, j’étais maître de tout. Vous me rappelez que j’ai faim, que je n’ai rien, que je ne m’appartiens pas, qu’un gredin peut être maître de moi, avec un peu de sale argent, qui avilit, et dont on a besoin. Vous m’avez gâté toute ma joie. Allez-vous-en !
VINTIMILLE
Voilà bien du bruit pour peu de chose. Qui se soucie de tes scrupules ? Je ne te demande rien. Prends.
L’HOMME
J’aimerais mieux crever. — Toi, Hulin, donne-moi.
Vintimille tend l’argent à Hulin, qui retire sa main. L’argent tombe. L’homme le ramasse.
HULIN
Où vas-tu ?
L’HOMME
Me soûler, afin d’oublier.
VINTIMILLE
Oublier quoi ?
L’HOMME
Que je ne suis pas libre. — Canaille !
Il sort.
VINTIMILLE
Faiseur d’embarras ! — Il n’y a rien de si sot qu’un gueux, qui se permet de faire l’orgueilleux, et qui n’a pas les moyens de l’être. — Bonsoir, mon garçon. Merci.
HULIN
Gardez vos remerciements. Je n’ai pas voulu vous nommer ; car vous ne seriez pas sorti vivant d’ici. C’eût été une trahison de ma part, et je suis un honnête homme. D’ailleurs, je n’aime pas toutes ces violences, et je ne crois guère à leurs révolutions. Mais je ne suis pas des vôtres, et je ne veux pas non plus que vous puissiez nuire à mes camarades. Qu’êtes-vous venu faire ici ?
VINTIMILLE
Je te trouve bien curieux.
HULIN
Pardon ; mais vous jouez avec la mort. Ignorez-vous comme on vous hait ?
VINTIMILLE
Je viens de chez ma maîtresse. — Pour deux ou trois fous, vais-je changer mes habitudes ?
HULIN
Ils sont plus nombreux que vous ne croyez.
VINTIMILLE
Tant mieux. Plus ils seront nombreux et insolents, mieux cela vaudra.
HULIN
Pour qui ?
VINTIMILLE
Pour nous. Notre temps est infecté par la sensiblerie. On n’ose pas agir. On craint de donner un ordre pour réprimer l’infâme licence de la populace, de peur de faire couler quelques gouttes de sang. Cette faiblesse est la cause des désordres qui ruinent le royaume. Nous ne serons sauvés du mal que par l’excès du mal. Une bonne émeute : voilà ce qu’il nous faut. Un prétexte à la répression. Nous sommes prêts. Ce sera l’affaire d’un jour ; et l’on en aura fini pour cinquante ans avec les malfaisantes et stupides rêveries des philosophes et des avocats.
HULIN
Ainsi une révolution ferait votre jeu ? Il ne vous déplairait pas que le peuple se livrât à de sanglantes violences ? Au besoin, quelques crimes ?
VINTIMILLE
Pourquoi non ? Quelque chose qui fît du bruit.
HULIN
Et si l’on commençait par vous ?
VINTIMILLE
Quelle idée !
HULIN
Savez-vous qu’il m’en prend envie en ce moment ?
VINTIMILLE
Non.
HULIN
Ne me mettez pas au défi !
VINTIMILLE
Eh non ! tu ne le feras pas, mon bon. Tu es honnête.
HULIN
Qu’en savez-vous ? Je l’ai dit, je me suis vanté.
VINTIMILLE
Mais non ; c’est maintenant que tu te vantes. Quand tu ne l’aurais pas dit, tu ne saurais être autrement ; cela se lit sur ta face.
HULIN
Et cela m’empêche-t-il de vous arrêter, si je veux ?
VINTIMILLE
Assurément. Il faut bien payer son honnêteté par quelques sacrifices. — Que penserais-tu de toi-même, Hulin, si tu me trahissais ? Ne perdrais-tu pas à tout jamais ce bien inappréciable : ta propre estime ? — Il n’est pas si facile que tu crois de se passer de scrupules. — Tu te vantes, je te dis : tu es un honnête homme. — Adieu.
Il s’éloigne.
HULIN
Il se moque de moi. Il me connaît. — C’est vrai. Les canailles auront toujours l’avantage sur les honnêtes gens, puisque ceux-ci s’imposent des règles, et les autres non. On se demande pourquoi on reste honnête, puisque c’est une duperie. — Parce qu’on ne peut pas faire autrement, sans doute. Bah ! cela vaut mieux ainsi. Je ne pourrais pas respirer, si j’étais aussi mal bâti moralement, aussi malpropre d’âme. — Il n’est que trop sûr qu’ils auront raison de nous… Le jour vient… C’eût été bon pourtant de vaincre. — Les pauvres bougres ! ils vont nous écraser ! — Il hausse les épaules. Et puis après !
On entend au dehors la voix joyeuse de Hoche, au milieu des acclamations et des rires de la foule. — Les fenêtres des maisons s’ouvrent. Les gens paraissent, et se penchent pour voir.
HULIN
C’est Hoche ! J’entends son rire ! cela fait du bien !
Les garde française et le peuple arrivent en chantant.
La suite, comme précédemment. Voir page 114.
FÊTE POPULAIRE
ACTE III
Variante pour une représentation de fête populaire avec musique et chœurs
Voir page 191
Le pont-levis de la Bastille est baissé. Une clameur formidable éclate. Une marée humaine se rue à l’ouverture de la porte, têtes fourmillantes et hurlantes, hommes et femmes avec des fusils, des piques et des haches. Au premier rang, Gonchon, poussé, agitant son sabre, et criant. Hoche et Hulin se débattent en vain pour les calmer. Des cris de mort et de victoire.
VINTIMILLE, ironique
Adieu, monsieur de Vintimille. — Il se découvre. Messieurs, la Canaille.
QUELQUES INVALIDES, pris d’un brusque transport, criant et agitant leurs chapeaux
Vive la Liberté !
VINTIMILLE
Eh ! messieurs, par pudeur !
LES INVALIDES, avec un enthousiasme débordant
Vive la Liberté !
Ils se débarrassent de leurs fusils et se jettent dans les bras du peuple.
VINTIMILLE, entraîné par un mouvement soudain de folie, dans le délire des autres
Vive la Liberté ! morbleu ! — Se reprenant. Mais qu’est-ce que je fais donc !
Il brise son épée.
SCÈNE FINALE
Fête du Peuple (1) — Triomphe de la Liberté
Mardi 14 juillet, 7 heures du soir. — Place de l’Hôtel-de-Ville.
Peuple qui crie, rit, se rue en tous sens, paré de cocardes vertes, de rubans verts, de feuilles vertes, agitant des branches vertes, délirant de joie, de force et d’orgueil. Au-dessus de cet océan humain, émergent, comme l’écume de vagues qui se brisent sur les rochers, des hommes, femmes, enfants, montés sur des voitures et des chariots arrêtés, sur des échelles, sur des escabeaux, sur des réverbères, sur les épaules les uns des autres, tous portant et secouant des rameaux verts. Une forêt qui ondule aux rayons du soleil couchant. Au lever du rideau, musique triomphale, (2) qui se termine au milieu du tumulte d’allégresse, des cris d’enthousiasme ininterrompus de la foule.
LE PEUPLE, éclatant de bonheur et d’orgueil, courant sur le théâtre, agitant les branches d’arbres, criant tout d’une voix
Libres ! Nous sommes libres !
DESMOULINS, une branche verte à la main
La forêt de la Liberté a surgi des pavés. Les rameaux verts ondoient au vent. Le vieux cœur de Paris refleurit. Voici le printemps !
LE PEUPLE, tout d’une voix
Libres ! Le ciel est libre !
Les voix se divisent et s’entrechoquent, comme des éclairs.
— Brisé, le poing levé au-dessus de nos têtes !
(1) Voir la note de la fin.
(2) A défaut de musique originale, l’Hymne du 14 juillet, de Gossec, orchestre et chœurs.
— Sous notre talon, la bête ! — Elle est prise ! Elle est prise !
Tout d’une voix
Nous les avons vaincus !
DESMOULINS
L’épouvantail de cette Bastille, cette peau de lion, dont ils cachaient leur féroce lâcheté, — arrachée de leurs épaules ! — Et voici paraître tout nu, grelottant et ridicule, le Roi, le Roi ennemi !
LE PEUPLE
Échec au Roi ! Le Roi est vaincu ! — Paris n’est plus au Roi. Paris est à Paris !
LA VIEILLE FRUITIÈRE, à cheval sur un canon, un fichu rouge autour de la tête
Au Roi ! Au Roi ! — Voilà mon cheval ! Je l’ai pris. Je vas atteler l’animal à ma petite voiture ; et nous allons à Versailles faire visite au gros Louis, M. Capet l’aîné. J’en ai long à lui dire. Bon Dieu ! depuis des siècles que j’amasse là-dedans misère sur misère, et patience sur le tout, j’étouffe : il faut que je dégorge. Bonne bête qui me résignais, qui croyais nécessaire de souffrir pour le plaisir des riches ! Voilà que je comprends maintenant ! Je veux vivre, je veux vivre ! Malheur que je sois si vieille ! Bon sang ! Je veux regagner le temps que j’ai perdu ! — Hue ! ma belle, à la Cour !
Elle passe, poussée sur son canon, escortée et suivie par des hommes du peuple, des bourgeois, des femmes, avec des casques, des boucliers, des fusils, des lances, des armures, — quatre tambours en tête ; un gueux en guenilles, jambes nues ; une femme ; un enfant ; et un vieux bourgeois, type d’huissier correct et gourmé.
LE PEUPLE
A la Cour ! A Versailles ! Au Roi ! — Oui, nous avons trop souffert ! Nous voulons le bonheur ! Nous avons droit au bonheur ! Nous prendrons le bonheur !
LA CONTAT, ses cheveux blonds défaits, les bras nus, la tunique ouverte, la gorge et les seins nus, tenant une branche d’arbre, et enguirlandée de feuillage, entourée de femmes, de jeunes gens, et d’enfants, portant comme elle de longs rameaux, — ivre de joie et de victoire
Victoire ! nous t’avons conquise ! Mon cœur bondit de joie dans ma poitrine, j’ai brouté comme une chèvre la vigne de la liberté, et son ivresse baigne mes sens, et m’emporte. Qu’ai-je fait ? Je ne sais. Mais je sais que je suis vainqueur, que je les ai écrasés. Je me sens noyée dans ce flot bienheureux de force qui coule à pleins bords dans la ville. Joie de s’abandonner, de disparaître tout entière dans cet océan humain, pour se retrouver tumultueuse et toute puissante comme lui, pour sentir bouillonner dans ses flancs ces énergies de tonnerre ! — O peuple qui souffles en moi, je t’aime, je suis ta voix, ton instrument, la trompette qui sonne ta victoire et ta joie d’être libre !
DESMOULINS
Bacchante de la Révolution, que grise la Liberté, est-ce l’amour ou la haine, qui rayonne de la joie de ton corps ? Une vapeur de volupté et de meurtre enveloppe tes regards et tes lèvres humides. Tes doigts sont-ils rougis par le vin ou le sang ? — N’importe ! je t’aime, Victoire ! — Evoé ! Chantons la Liberté !
Musique.
CLOOTS
O Paris, ville sainte ! Rome des âmes libres ! Jérusalem nouvelle ! berceau de l’avenir ! tu viens de sonner l’heure de la majorité du monde ! Le monde t’appartient. Mais rien ne t’appartient davantage que mon cœur, chère ville, mon cœur qui t’adore, et se donne tout à toi !
LE PEUPLE
Bravo, Prussien !
CLOOTS
Ne me nommez pas ainsi ! Je ne suis plus Prussien ! Il n’y a plus de nations ! Il n’y a plus de Prusse ! Je vous la donne. Faites-la libre !
FAUCHET
Source de la Liberté, nous avons combattu pour toi ! Achève notre ouvrage ! Nous te prions pour nos frères, pour tous les hommes de l’univers, qui n’ont pas le pouvoir d’atteindre au bonheur, comme nous, avec leurs forces. Viens à leur secours ! Délivre le monde !
MOINES ET PRÊTRES, mathurins, capucins, curés armés, avec des fusils, des croix, et des bannières, chantant
Domine, salvam fac gentem, et exaudi nos in die quâ invocaverimus te !
LE PEUPLE
Vivent les tonsurés ! Vive Sainte-Geneviève !
DESMOULINS
Vivent les papegaux, cardingaux, evesgaux, prestregaux, monagaux ! Vivent les archinigauds !
CLOOTS
Mordieu ! vive le citoyen Dieu ! Une fois n’est pas coutume.
ÉTUDIANTS, bras dessus bras dessous avec des filles, chantant une chanson de Vadé
Le bonheur suprême, Le bien que j’aime, C’est la Liberté, Mon cœur en est enchanté…
LE PEUPLE
Vivat, Basoche !
DESMOULINS
Chapeau bas devant la plume ! Voilà ce qui tua la Bastille !
UN ÉTUDIANT, poussant une brouette
A dix sols, à dix sols, les pierres de la Bastille !
LE PEUPLE, riant
Ah ! le farceur ! l’ours n’est pas tué, qu’il vend déjà la peau.
L’ÉTUDIANT
Le pavé !
UN AUTRE ÉTUDIANT, portant une grande pancarte, avec l’inscription : « HOMME DE LETTRES SANS LOGEMENT, POUR CAUSE DE FERMETURE DE LA BASTILLE »
Charité, citoyens ! Où les honnêtes gens coucheront-ils ce soir ? Il n’y a plus de Bastille.
La foule rit.
Gonchon est porté sur les épaules d’étudiants qui rient et crient. Il a un sabre à la main, et une couronne de laurier sur la tête.
LES ÉTUDIANTS
L’héroïque Gonchon ! — Le héros malgré lui ! — Gonchon Poliorcète !
LE PEUPLE
Gonchon, l’ennemi des rois ! La terreur des aristos !
LES ÉTUDIANTS
Il avait si grand peur, qu’il est entré le premier. Il a fui à travers l’ennemi, les mettant tous en fuite, terrible par sa terreur.
DESMOULINS
Canaille ! Qui t’a permis de prendre la Bastille ? Tu devrais être fouetté pour avoir usurpé un honneur dont tu es indigne.
LE PEUPLE
Ses maîtres s’en acquitteront pour nous. Tu seras pendu par eux.
LES ÉTUDIANTS
Tu seras pendu, Gonchon ! tu as pris la Bastille !
Les porteurs de Gonchon le font sauter sur leurs épaules. Gonchon, tremblant, excité, et ahuri, agite son sabre gauchement, et salue avec sa couronne. La foule danse autour de lui.
DESMOULINS
Le drôle se prend au sérieux. Étrillez-le !
MARAT, apaisé, et souriant de la joie de la foule
Laisse-les rire. On ne hait pas, quand on est vainqueur. Le spectacle du vice n’est plus que ridicule ! Que ce monstre grotesque leur dilate la rate !
Derrière Gonchon et le groupe des Étudiants, viennent des hommes du peuple et des soldats, des fusils, des faucilles, des bannières vertes, des bannières rouge et bleu. Les combattants de la Bastille, couverts de poussière et de sang, portent des blessés. — Puis, précédée et enveloppée d’une immense acclamation, la petite Julie, debout, droite et immobile, un rameau à la main, sur la grande porte de la Bastille, que tiennent sur leurs épaules une douzaine de défenseurs de la Bastille : Suisses et Invalides. Des chaînes de fer sont à ses pieds. Devant elle marchent Hulin et Hoche, — Hulin, tête nue, cou nu, en bras de chemise, une hache sur l’épaule, — Hoche, portant à la pointe de son sabre l’acte de capitulation de la Bastille.
DESMOULINS, au milieu des acclamations du peuple
Les Dioscures ! Hoche et Hulin ! — Et la petite pucelle, qui foule de ses pieds nus le despotisme vaincu, la porte de la Bastille !
LE PEUPLE
La capitulation ! — La clef ! — Les chaînes !
MARAT
L’acte de déchéance des Rois !
CLOOTS
Les fers de l’Homme brisés !
DESMOULINS
La cage est ouverte. Vole, oiseau-Liberté !
LE PEUPLE, reconnaissant les Suisses et les Invalides qui portent et qui suivent Julie
Et ceux-là, qui sont-ils ? — Ce sont ces canailles de Suisses ! — Et ceux-ci, je les reconnais. Le régiment des éclopés. — Ha ! l’ennemi ! Tue-les ! Ils ont tiré sur nous !
Ils sifflent, et veulent frapper. — Hoche, Hulin et Marat s’interposent.
MARAT
Et qu’en voulez-vous faire ? Voulez-vous les manger ?
Le peuple rit.
HULIN
La bataille est finie.
HOCHE
Il n’y a plus d’ennemis.
LA PETITE JULIE, criant
Grâce pour nos amis, nos amis les ennemis !
LE PEUPLE, riant
Entends-tu cette petite ?
HOCHE
Tous frères, tous amis !
JULIE
Frères ! Frères !
LE PEUPLE
Tous frères, elle a raison !
LES INVALIDES
Vive le peuple !
LE PEUPLE
Vive la vieille gloire !
LES INVALIDES, à Julie
Petite, petite, c’est toi qui nous a sauvés.
LE PEUPLE
Mais c’est elle aussi qui vous a vaincus, camarades. C’est ce petit atome qui a pris la Bastille.
MARAT
Tu es notre bonne conscience.
HOCHE
Tu es notre petite Liberté.
LE PEUPLE
Petite fleur, prunelle de nos yeux, notre chère petite âme, notre frêle, notre pure, notre amie Liberté !
Ils tendent les bras vers elle ; ils se pressent autour d’elle. Les femmes lui envoient des baisers. Elle a les yeux fermés, mais sourit, et tend aussi les bras, et tremble.
HOCHE, frappant sur l’épaule de Hulin, qui a partagé l’émotion et l’enthousiasme de la foule
Eh bien, Hulin ?… Éternel douteur, es-tu enfin convaincu ?
HULIN s’essuie les yeux. — Entêté
Oui, — quoique…
Les rires de Hoche et du peuple lui coupent la parole. Il s’interrompt, et rit plus fort que les autres. Il s’arrête, regarde autour de lui, voit à l’encoignure de la première maison sur la place une statue dans une niche, statue de saint ou du Roi. Il va brusquement à elle, et la saisit.
A bas, toi ! Fais place à la Liberté !
Il la jette à terre, enlève dans ses bras la petite Julie, et la pose dans la niche, à la place de la statue.
Ma force se réveille et prend conscience d’elle-même. La Bastille terrassée !… J’ai fait cela, moi ! Nous avons fait cela ! — Nous en ferons bien d’autres ! Nous allons nettoyer les écuries d’Augias, purger la terre des monstres, étouffer dans nos bras le lion de la royauté. Notre poing va battre le despotisme, comme le marteau l’enclume. Hardi, les compagnons, forgeons la République ! — Force trop longtemps comprimée, qui fais craquer ma poitrine, éclate, déborde ! Roule, torrent de la Révolution !
Musique. Orchestre seul. — Le soleil couchant baigne de sa pourpre la place, la foule, les rameaux verts, et la petite Liberté.
HOCHE
Soleil, tu peux dormir, nous n’avons point perdu notre journée.
LA CONTAT
Ses feux mourants rougissent les vitres du palais, les rameaux balancés, et la houle des têtes, et la petite Liberté.
HULIN
Le ciel sonne la guerre.
FAUCHET
Comme Celui qui entra, il y a dix-sept cents ans, au milieu des rameaux, cette petite fille n’est pas venue parmi nous pour apporter la paix.
DESMOULINS
Il y a du sang sur nous.
ROBESPIERRE, avec un fanatisme intense et concentré
C’est le nôtre.
LE PEUPLE, surexcité
C’est le mien ! — c’est le mien ! — Nous te l’offrons, Liberté !
DESMOULINS
Au diable notre vie ! Notre œuvre est immortelle.
FAUCHET
Les grands bonheurs s’achètent.
CLOOTS
Nous sommes prêts à payer.
ROBESPIERRE, de même
Nous paierons.
LE PEUPLE, enthousiaste
Nous paierons !
Les rondes s’organisent. La musique accompagne les discours qui suivent. (1)
DESMOULINS
La fleur de liberté est éclose dans la prison du monde. Ton rameau vert, ô petite fille, est la baguette magique, qui de la terre morte et triste fait sortir les moissons de bonheur. Liberté, tu donnes tout son prix au jour ; car tu fais rayonner sur tout ce qui existe la lumière de notre volonté. La vie commence d’aujourd’hui. D’aujourd’hui seulement, elle nous appartient tout entière. Nous sommes maîtres de nous ; nous avons brisé les mailles des lois aveugles, où se débattaient les êtres, comme les poissons dans un filet. Forces obscures du monde, nous vous avons domptées. — Il se retourne brusquement vers le public. Et maintenant, à vous ! Achevez notre ouvrage ! La Bastille est à bas : il reste d’autres Bastilles. A l’assaut ! A l’assaut des mensonges ! A l’assaut de la Nuit ! L’Esprit vaincra la Force. Le passé est brisé. La mort est morte !
Air chanté sur la scène.
LA CONTAT, au public
Frères, chantez avec nous ! Notre fête est votre fête. Ce n’est pas le souvenir d’une heure fugitive, ce n’est pas l’image vaine d’une action passée : c’est notre commune victoire, c’est votre délivrance ! Nous avons brisé les murailles des êtres. Les âmes ne sont plus qu’une âme. Les siècles ne sont qu’un siècle, la vaste plaine du Temps, où s’épand largement le flot libre et joyeux de l’Ame universelle. Rire, rire, amour ! Amis, aimons-nous et rions ! La Joie est avec nous. Joie d’être un avec tous, joie d’aimer avec tous, joie de souffrir avec tous ! Donnons-nous la main ! Formons des danses fraternelles ! Chante, car c’est ta fête, ô peuple de Paris !
Air chanté dans la salle.
MARAT, au public
Cher peuple, il y a si longtemps que tu luttes en vain, que tu peines en silence ! Tant de siècles de souffrances, pour arriver enfin à cette heure d’allégresse ! La liberté t’appartient, garde bien ta conquête !
HULIN, à la petite Julie
O notre liberté, notre lumière, notre amour ! Que tu es petite encore, délicate et fragile ! Pourras-tu résister aux tempêtes prochaines ? — Grandis, grandis, chère petite plante, monte droite et vigoureuse, et réjouis le monde de ton souffle de prairie !
Trompettes.
HOCHE, monte, le sabre à la main, sur la marche d’escalier, aux pieds de la petite Julie
Sois tranquille, Liberté, à l’abri de nos bras ! Nous te tenons. Malheur à qui te touche ! Tu es à nous, nous sommes à toi. Tout ce qui est à nous est à toi. A toi, ces dépouilles, ces trophées.
Les femmes jettent des fleurs à la Liberté, les hommes inclinent devant elle leurs piques, leurs bannières, leurs rameaux verts, les trophées de la Bastille.
Mais ce n’est pas assez : nous te ferons un immortel triomphe. Fille du peuple de Paris, tes yeux clairs rayonneront pour les peuples asservis. Nous allons promener à travers l’univers le niveau redoutable de l’Égalité. Nous conduirons ton char, au milieu des batailles, par le sabre, par le canon, vers l’Amour, vers la fraternité du genre humain. — Frères ! tous frères ! tous libres ! — Allons délivrer le monde !
Chœurs sur la scène et dans la salle.
Les épées, les lances, les branches d’arbres, les mouchoirs, les chapeaux, et les mains s’agitent au milieu d’acclamations forcenées. Le peuple forme des rondes autour de la Liberté.
NOTE SUR LA DERNIÈRE SCÈNE
C’est ici, comme le titre l’indique, une fête populaire, la fête du Peuple d’hier et d’aujourd’hui, du Peuple éternel. Pour qu’elle prît tout son sens, il faudrait que le public lui-même y participât, qu’il se donnât à lui-même le spectacle de son triomphe, qu’il se mêlât aux chants et aux danses de la fin.
L’objet de ce tableau est justement de réaliser l’union du public et de l’œuvre, de jeter un pont entre la salle et la scène, de faire d’une action dramatique réellement une action. Le drame s’adresse soudain directement au peuple. Desmoulins, la Contat, Marat, Hoche l’appellent. Mais ce n’est pas assez, la parole ne suffit plus. Il faut, pour donner à l’œuvre, son couronnement logique, et au fait historique sa portée universelle, l’entrée en scène d’une puissance nouvelle : la Musique, la force tyrannique des sons, qui remue les lourdes foules passives ; cette illusion magique, qui supprime le Temps, et donne à ce qu’elle touche un caractère absolu.
La musique doit être ici le fond de la fresque, la trame des paroles. Pas un instant elle ne doit se taire, — tantôt forte et distincte, tantôt douce et voilée. Son office est de préciser le sens héroïque de la fête, et de combler les silences qu’une foule de théâtre ne peut jamais réussir à remplir complètement, qui s’ouvrent malgré tout au milieu de ses cris, et qui détruisent l’illusion de la vie continue. Il n’est pas nécessaire que le public saisisse tous les mots de la foule, pas plus que toutes les notes de l’orchestre et des chœurs ; il faut qu’il ait seulement l’impression d’une kermesse exubérante et triomphante.
Je voudrais de plus l’obsession impérieuse d’un thème, — thème de joie et d’action — thème de la Liberté conquérant le monde, — qui germât dès le commencement, grandît peu à peu, qui s’imposât avec la ténacité d’une idée fixe, et finît, au dénouement, par tout embrasser et s’emparer de tout : de tous les autres thèmes (1) et de toutes les masses populaires.
Car il faut arriver à ceci, — peut-être impossible à réaliser aujourd’hui, mais qui doit l’être un jour, et qui est le principe d’un art populaire nouveau : — le public contraint de mêler non seulement sa pensée, mais sa voix à l’action ; le Peuple devenant acteur lui-même dans la fête du Peuple.
Voici la disposition nouvelle de l’orchestre et des chœurs, telle que je l’imagine. Se joignant à l’obsession du thème continu, elle peut puissamment contribuer à l’effet que nous cherchons :
1° Après les paroles de Hulin, plaçant la petite Julie dans la niche de la statue — orchestre et chœurs sur la scène ;
2° Après l’hymne de Desmoulins à la Liberté et son appel au peuple, un air entraînant et juvénile chanté sur la scène ;
3° La reprise, ou la seconde partie, de cet air serait chantée, après l’hymne de la Contat, par une ou plusieurs voix dans la salle (aux étages supérieurs du théâtre) ;
4° La troisième partie de l’air, après le discours de Hoche, serait reprise par les chœurs sur la scène et par des voix disséminées à tous les étages de la salle, par des groupes de voix, de petits chœurs, encadrant le public, et le forçant moralement, physiquement, à chanter l’hymne avec eux. — Si ce public est composé, seulement pour une partie, d’hommes du peuple et de jeunes gens qui sentent pour leur compte les passions de la Révolution, je réponds qu’il chantera ;
5° Enfin, se joignant aux chœurs, — annoncées dès les premières paroles de Hoche à la petite Liberté, — éclatant de tous les points de la scène et du théâtre, au baisser du rideau, — des sonneries de trompettes ; — et aussi des danses, des rondes, le tumulte d’un peuple et d’une armée.
(1) Ces thèmes musicaux peuvent être ramenés à trois types principaux :
1° Au lever du rideau, — un chœur à plusieurs parties avec orchestre, dans le style de l’Hymne du 14 Juillet de Gossec. Le caractère de l’époque historique y est encore gardé. C’est le style classique, mesuré, l’héroïsme antique.
2° A l’arrivée de la petite Julie, — rondes et danses dans le style de la fin du dix-huitième siècle (Haydn et Mozart), — mais qui s’animent, s’exaltent et s’achèvent (comme déjà le premier thème) dans un style de vie plus libre et plus moderne ;
3° Avec les hymnes à la Liberté, — soutenant et rythmant la parole, — une sorte de marche frémissante, héroïque, haletante, lançant des mondes à la charge, dans le style de la marche en si bémol de la dernière partie de la Symphonie avec Chœurs.
Fini d’écrire à Paris en juin 1901
Romain Rolland