III-11 · Onzième cahier de la troisième série · 1902-03-05

Le 14 Juillet, action populaire, trois actes

Romain Rolland

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+8 à z paraissant vingt fois par an | é.

_ 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Nous mettons ce cahier dans le commerce; nous le

Pour da représentation nous en vendons cinq exemplaires pour quatorze francs huit exemplaires pour vingt et un francs dix exemplaires pour vingt-quatre francs.

Du même auteur en vente à la librairie des cahiers ; Aërt, drame en trois actes, représenté sur le théâtre de l’Œuvre le 3 mai 1898, éditions de la Revue d’Art À Les Loups. — Morituri, drame en trois actes, repré- ; senté sur le théâtre de l’Œuvre le 18 mai 1898, éditions . de Georges Bellais 3 francs Le Triomphe de la Raison, drame en trois actes, à représenté sur le théâtre de l’Œuvre le 21 juin 1899, : éditions de la Revue d’Art dramatique 3 francs i Danton, drame en trois actes, épuisé dans les éditions de la Revue d’Art dramatique, représenté au Nouveauj Théâtre, le 29 décembre 1900, par le Cercle des Escholiers, et le 30 décembre 1900, par le Théâtre Civique, | sixième cahier de la deuxième série, éditions des LE

_ L’auteur a cherché ici la vérité morale plus que la Se vérité anecdotique. Il a cru devoir user, dans cette Le. % _ action qu’enveloppe une poésie légendaire, de plus de E. libertés avec l’histoire qu’il ne se l’était permis en #4 écrivant Danton. Dans cette dernière œuvre, il s’était 4 _ astreint à serrer d’aussi près que possible la psychologie S %e de quelques personnages: car le drame tout entier e

  • était concentré dans l’âme de trois ou quatre grands D hommes. — Ici, rien de pareil: les individus dispa3 . raissent dans l’océan populaire. Pour représenter une - É tempête, ilne s’agit pas de peindre chaque vague, il 3 faut peindre la mer soulevée. L’exactitude minutieuse | ‘ des détails importe moins que la vérité passionnée de ; Ç l’ensemble. Il y a quelque chose de faux et de blessant % pour l’intelligence dans la place disproportionnée k qu’ont prise aujourd’hui l’anecdote, le fait divers, la “ =. menue poussière de l’histoire, aux dépens de l’âme LE vivante. — Ressusciter les forces du passé, ranimer ses É “ puissances d’action, — et non offrir à la curiosité de _ quelques amateurs une froide miniature, plus soucieuse su & de la mode et du costume que de l’étre des héros ; — Ë rallumer l’héroïsme et la foi de la nation aux flammes . de l’épopée républicaine, afin que l’œuvre interrompue en 1794 soit reprise et achevée par un peuple plus mûr et plus conscient de ses destinées : tel est notre idéal. 3 Si nous ne sommes pas assez forts pour le réaliser, nous Ë 2 le sommes toujours assez pour y travailler de notre À mieux. — La fin de l’art n’est pas le rêve, mais la vie. No L’action doit surgir du spectacle de l’action. h

S Cette pièce a été représentée pour la première fois +. e au théâtre de la Renaïissance-Gémier, le 21 mars 1902, L À avec la distribution suivante : : -1 La Penre Juue La petite Marcelle ce Ux Erupraxr Laforêt

É ; Musique de scène de M. Julien Tiersot à

D le uille “OR Ra: Pour qu’une nation 2.31118 s ee SA les soit libre, il suffit qu’elle

8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

#6 JEAN-PAUL MARAIT], médecin et journaliste, 46 ans.

Rs - 31 ans. ; 5 à h = JEAN-BAPTISTE DE CLOOTS, baron allemand, (1) 34 ans. 26 FÉLIX-HUBERT DE VINTIMILLE, commandant des Inva- … & À) neur de la Bastille, 49 ans. #4 - DE FLUE, Commandant des Suisses, 50 ans. DS LOUISE-FRANÇOISE CONTAT, du Théâtre Français, 29 ans. 24 1 MARIE-LOUISE BOUJU, marchande de légumes, 65 ans. TO (1) Les rôles de Cloots et Fauchet sont supprimés à la représen- …

; de _ Ouvriers, Gueux, Femmes du peuple, enfants: è ÉRUENL0 toutes les classes; tous les âges. | 200

cr Le premier acte. — Au Palais-Royal, dimanche matin, 1840 Le deuxième acte. — Au Faubourg Saint-Antoine, nuit du Ke. VA 1 Ville, mardi, 14 juillet, de quatre heures à sept heures

1 pouces », dit Rousselin), maigre; les cheveux, les SourÀ cils et les yeux noirs; une légère cicatrice, du milieu : du nez à l’extrémité du front, à droite; la bouche EL point grande, et de belles dents. Un peu le type, déjà, \ des éphèbes néo-grecs de la peinture du Consulat et de l’Empire. Le désir d’être aimable et aimé; mais la À gravité est le fond de sa physionomie réfléchie, bonne, 4 un peu mélancolique, qui porte, comme tout son être, J l’empreinte de la volonté. Une tristesse cachée, loin- | taine. (L’homme qui mourra jeune, usé par les fatigues, , F les chagrins, les insuccès, les soupçons, le mal qui mine b sourdement sa poitrine athlétique:} Mais une jovialité héroïque prend le dessus, et, dans les moments de | crise, rit d’un rire juvénile qui étonne.

_ PIERRE-AUGUSTIN HULIN, 31 ans. Suisse, de Genève. k — Très grand, très large, blond, flegmatique, parlant È peu, sans violence, riant silencieusement, indifférent | aux raisons et aux railleries, tranquillement obstiné, à avec de subits accès de fureur qui brisent tout. Un | héros qui n’agirait pas, sanS l’exemple de son ami | Hoche, sans son instinct de brave homme, et sans le ‘ _ besoin de dépenser une force herculéenne. /L’homme 4 qui, sans initiative personnelle, ne recule devant rien, 3 ose tout, et, sorti de rien, montera à tout, sans s’éton- | ner, — plus tard comte de l’Empire, général de division, 4 commandeur de la Légion d’honneur, gouverneur de Milan, de Vienne, de Berlin conquis, commandant de d Paris, président de la commission militaire qui fera 1 fusiller le duc d’Enghien.) à en Suisse. — Très petit (moins de cinq pieds). Robuste, Ne - non corpulent. — Fabre d’Églantine a tracé de lui un , admirable portrait : « Le cou fort, le visage large et osseux, le nez aquilin, épaté et même écrasé, avec le dessous proéminent et avancé; la bouche moyenne, à souvent crispée dans l’un des coins par une contraction fréquente; les lèvres minces; le front grand, les yeux gris-jaune, vifs, perçants, naturellement doux, et d’un regard assuré ; le soureil rare; le teint plombé et flétri; … ù Je poil noir, les cheveux bruns et négligés. — Il marchait la tête haute, droite et en arrière, avec une ! rapidité cadencée, qui s’ondulait sous un balancement TÉL de hanches. Son maintien le plus ordinaire était de croiser fortement ses deux bras sur sa poitrine. Il | s’agitait avec véhémence en parlant, et terminait presque toujours son expression par un mouvement de pied \ qu’il tournait en avant, et dont il frappait la terre, en se relevant subitement sur la pointe, comme pourélever sa petite taille à la hauteur de son opinion. Le son de | sa voix était mâle, sonore, un peu gras, et d’un timbre « éclatant; un défaut de langage lui rendait difficile à « prononcer nettement le c et ls, dont il mélait la pro- « É noncigion à la consonnance du g, sans autre désagréÉ ment sensible que d’avoir le débit un peu lourd, une k pesanteur maxillaire, qu’effaçait l’énergie de sa convic1% tion. — Vêtu d’une façon négligée, complètement ignorante des convenances de la mode et du goût, et même avec l’air de la malpropreté ».— Au moral, sous l’exaltation d’une sensibilité frémissante et irritable, « qui le jette parfois dans des accès convulsifs, un grand : bon sens, une bonhomie qui ne veut pas s’avouer, et surtout un profond sens moral, un amour ardent de la - j vérité et de la pureté, — qui lui fait reconnaître avec : candeur ses propres erreurs, quand la raison les lui a Voir son portrait dans Danton. — Bien que moins âgé “A que dans Danton, moins jeune en apparence: le bonheur 1 n’a pas encore passé sur lui. — Un maigre levrier. Un

| gaminde Paris, audacieux et effronté ; la figure bilieuse, Tr _ creusée, flétrie par la misère, les veilles, la vie dissipée; _ riant malgré tout, mais la bouche un peu grimaçante, & | et les traits irréguliers. k;

Constituante. — Voir son portrait dans Danton.— Mais À sa figure est plus pleine, plus molle ; elle n’a pas encore $ ET été pétrie par une âpre pensée, — creusée par la fatigue il et la responsabilité. — Une flamme blanche, qui s’allume ï en silence. L’âme n’a pas pris pleinement conscience de sa force intérieure; mais cette force est là, muette, be immobile, se manifestant seulement par labsolu Ç renoncement qu’on sent qu’il a déjà fait de sa vie, sans Le croire au succès, par un stoïcisme hautain, pessimiste, et glacé. s

JEAN-BAPTISTE DE CLOOTS, BARON DE GNADENTHAL, 34 ans. Allemand de Clèves, d’origine hollandaise. — Grand : tout est grand en lui : l’œil, le nez, la bouche, le verbe, la häblerie, et le bon cœur. Un Gascon K des bords du Rhin. La voix claire, les gestes exubé- 5 de rants et un peu excentriques; une joie débordante, une À bonne humeur communicative; le besoin du mouvement et de l’éloquence. Ê

CLAUDE FAUCHET, 45 ans. — « Grand, émacié, d’une

__ pâleur maladive, l’air en dessous, — un drôle de corps, LA écoutant sans en avoir l’air, avec un vague sourire sur ne les lèvres, paraissant sommeiller, les bras croisés, la tête penchée sur la poitrine. » (Reichardt) — Un ra Nivernais mystique (un peu comme l’Adam Lux du * Triomphe de la Raison) qui, après avoir été prédicateur du roi, et abbé d’une paroisse bretonne, deviendra membre de la Législative, et évêque constitutionnel du à | Calvados, prendra part aux plus énergiques mesures * | de salut public, puis subira une nouvelle crise, sera È impliqué dans l’attentat de Charlotte Corday, et con- : damné. — Son portrait, au musée Carnavalet, montre une figure encore de l’ancien régime, fine, aristocra_ tique, « le Fénelon de la Révolution ».

Palais-Royal. — Petit, énorme de figure et de stature, boursouflé, marqué de la petite vérole. Cabotin vaniteux, matamore et menteur, qui veut être terrible, et joue les Mirabeau grotesques. : gouverneur de la Bastille, 49 ans. DE FLUE, commandant des Suisses, 50 ans. LOUISE-FRANÇOISE CONTAT, du Théâtre Français, 29 ans. — Le type des peintures de Boucher. Blonde, grasse, rieuse, la bouche railleuse, l’œil un peu gros, le front et le menton fuyants, l’air hardi et sensuel. « Œil . qui parle, regard qui mord » (Goncourt). Elmire du Tartufe, et surtout Suzanne de Figaro. « La Thalie du {N.-B. — Au cas où le portrait ne semblerait pas rigoureusement exact à l’érudition de Messieurs de la maison de Molière, il n’y a qu’à substituer à Louise-Françoise sa sœur Marie- « Émilie, la soubrette, plus jeune qu’elle de huit ans.) DESMOULINS), 18 ans. — Voir son portrait dans Danton, — et surtout au musée Carnavalet, le charmant portrait de Boilly. — Tendre, sensuelle, enfantine, romanesque et railleuse. LA PETITE JULIE, 9 à 10 ans. — Petite fille du peuple, grêle, menue, pàlotte, les yeux bleus. MARIE-LOUISE BOUJU, marchande de légumes. Passé ia

Dimanche 12 juillet 1789, vers dix heures du matin. — Le jardin du Palais-Royal, vu du café de Foy. — Au fond, le « Cirque ». (1) À droite, un bassin aux eaux jaillissantes. Entre le Cirque et les galeries du Palais, une allée d’arbres. — Les marchands sont embusqués à la porte de leurs bou-

À l’Assemblée Nationale. — Des filles, poitrine nue, épaules nues, et bras nus, empanachées d’énormes bouquets de fleurs, se promènent au milieu de la foule d’un air provocant. — Des colporteurs crient des journaux.— Des teneurs de tripots (et, parmi eux, Gonchon) circulent en robe de chambre, escortés d’hommes armés de gourdins. — Des « banquiers » en plein vent se glissent parmi les groupes, avec des tabourets-pliants sous le bras, s’installent un instant, déploient un jeu qui se plie comme une carte, sortent des sacs d’argent, s’esquivent brusquement, et passent. — Foule remuante et inquiète, incertaine de ses mouvements, qui s’assied devant les cafés, se lève, court au moindre bruit, monte sur les chaises et sur les tables, va, revient sur ses pas, augmente peu à peu, jusqu’à la fin de l’acte, où les galeries et le jardin regorgent de telle sorte, que,

Toutes les classes mélées : — gueux faméliques et déguenillés, travailleurs, bourgeois, aristocrates, soldats, prêtres, entre les jambes des promeneurs.

(1) C’était une enceinte couronnée d’une terrasse, et revêtue de treillages, qui s’élevait alors comme un bosquet fleuri, au milieu du

Grand complot découvert !.. La famine! V’là la famine ! L’arrivée des égorgeurs ! LA FOULE, les appelant UN HOMME DU PEUPLE, anxieusement, à un bourgeois qui lit Eh bien ? , Ah! mon ami! ils viennent! Les Allemands, y les Suisses. Paris est cerné ! Dans un moment, fi ils seront ici ! à Le Roi? Ilestavec eux dans le camp des Sablons, au milieu des Allemands.

Le Roï est un Français.

“it Le Roi, oui, La Reine, non. L’Autrichienne nous L k haït. Son maréchal des brigands, le vieux de Bro- & glie, a juré d’écraser Paris. Entre les canons de la fi Bastille et les troupes du Champ de Mars, nous à sommes pris dans un étau.

_ Ils ne bougeront pas. Monsieur Necker est à RE . Versailles, et il veille sur nous. AUS

Oui, tant que monsieur Necker restera ministre, K … il ne faut pas désespérer tout à fait. so

  • Qui vous dit qu’il l’est encore? Ils se sont sa _ débarrassés de lui. ï 118 . , Non, non, ilreste!.… Le journal dit qu’il reste. oi Il faut qu’il reste !.. Ah! bien, si monsieur Necker . n’était plus là, tout serait perdu. Ë On n’en peut rien faire aujourd’hui. Ils sont fous. és __ — J’ai eu, tout à l’heure, un petit qui ne m’a ‘# parlé que de Necker. FA

__ —Ah ça! est-ce que c’est vrai que cette garce _ d’Autrichienne a foutu nos députés en prison ? À 4 _ LES BANQUIERS, faisant tinter mystérieusement leurs sacs Li - ] . d’argent sous le nez des gens “ Creps; passe dix, trente et un, biribi. — La for- $. tune, messieurs, caressons la fortune !

Belle matinée de dimanche. Dix heures. Et le jardin est plein ! Que sera-ce tout à l’heure ?

— Belle montre, et peu de rapport. Ils ne viennent que chercher des nouvelles.

— Bah ! quand on sait s’y prendre !

Çà, mes enfants, remuons-nous, remuons-nous! Ce n’est pas tout de faire bien ses affaires. Il faut les faire, cela s’entend. Mais il faut aussi être bons patriotes. L’œil au guet, morbleu ! Je vous préviens que cela mijote.

Savez-vous quelque chose, monsieur Gonchon ?

Attention ! Le grain approche. Tout le monde à son poste ! Et quand le moment sera venu, chauffezmoi ces idiots, et braillez avec ensemble.

Vive la Nation ! GONCHON, lui donnant une bourrade

Veux-tu te taire, imbécile! Vive le duc d’Orléans ! — Après ça, tu peux crier les deux. L’une fera passer l’autre.

F CAMILLE DESMOULINS, sortant d’un tripot, excité, riant et E y Plumé ! ils m’ont tout pris! — Je te l’avais bien dit, Camille, tu vas te faire voler. Te voilà content ! C’est fait. — Eh bien, ce n’est donc plus à faire. — Je prévois toujours les sottises que je vais faire. Mais, grâce à Dieu, je n’en manque pas une. — J’ai toujours tué deux heures. Le courrier de Versailles est-il enfin arrivé? Ah! le coquin! Ils s’entendent . tous comme larrons en foire. On meurt d’impatience à attendre sa venue. Les tripots vous font signe: on entre pour passer le temps. Il faut bien s’oc— cuper les mains et le reste. Les cartes et les filles ont été faites pour cela. Elles savent vous | soulager de l’argent inutile. Mes poches ne pèsent plus guère. Qui veut voir une bourse toute neuve ? Aga!iln’y a pas une pièce !

« On ty ratisse, tisse, on t’y ratissera. »

Chauves-souris de Vénus, vous voilà bien fières d’avoir croqué l’argent d’un pauvre petit diable ! — Morbleu ! il ne vous en veut pas. « Jele perdrais encor si j’avais à le perdre. » A bourse de joueur n’y a point de loquet.

Jeune homme, je vois que vous êtes gêné. Pour vous obliger, je vous prêterai sur cette chaîne trois Généreux Gonchon, tu veux donc me mettre tout nu comme un Saint-Jean? Laisse faire ces demoi- | selles. Elles s’en chargent bien sans toi. } Jean-foutre de petit gueux, sais-tu à qui tu parles ? Tu es Gonchon : c’est tout dire. Tu es bijoutier, Tu es tout, tu es Gonchon, roi des tripots. { Que parles-tu de tripots? J’ai fondé quelques l clubs, où sous prétexte de divertissements honnêtes et naturels, on se réunit pour étudier les pi moyens de réformer l’Etat; — des assemblées de

    • libres citoyens, de patriotes… : 1 Où la patrie va-t-elle se nicher ? 13 .… La Société des hommes de la Nature.

Mauvais plaisant! — Si tu n’as pas assez de pu__ deur pour respecter un homme respectable, respecte AS | au moins l’enseigne sous l’égide de laquelle ma maison est placée. ‘1 SCT DESMOULINS, sans regarder de À Tu es dur pour lui, Gonchon. — n regarde… Et Wal 4 Ce n’est rien. {MECS

Je vois un autre portrait. LUTTER Cest le duc d’Orléans. Deux faces d’une même ‘4

Le devant et le derrière! — Ceux qui écontent, rient. Gonchon s’avance, menaçant, avec ses marchands. C’est bon, c’est bon, ne me fais pas assommer par ta garde prétorienne. Tu veux un certificat de civisme ? O Janus Gonchon, je te l’accorde. Tu donnes du pain à tous les fripons de Paris, et tu prends celui des ; honnêtes gens, de sorte qu’ils n’ont plus qu’une envie: aller se battre. Audax et edax. Vive la Je te pardonne, parce qu’on ne se bat pas en présence de l’ennemi… et parce que tu es un client. Mais je te donne rendez-vous tout à l’heure devant les Versaillais. Est-ce qu’ils viennent vraiment ? Ah! tu pâlis déjà? — Le combat se prépare. Les mercenaires de Lorraine et de Flandre sont dans la plaine de Grenelle; l’artillerie à Saint-Denis; la cavalerie allemande à l’École militaire. A Versailles, le maréchal, entouré d’aides de camp, lance des ordres de guerre. Ils attaqueront, cette nuit. Miséricorde ! Qu’allons-nous devenir? l Les brigands! Ils nous traitent comme si nous t étions l’ennemi.

D’où sais-tu cela? La route de Versailles est | coupée. Ils ont mis des canons au pont de Sèvres. , Ils empêchent de passer. H Des soupçons”? Je fais manger mon poing au premier qui doute de mon civisme. Est-ce qu’on ne On ne te soupçonne pas. Apaise-toi. Nous avons trop à faire pour nous quereller entre nous. On te demande d’où tu tiens ces renseignements. Je n’admets point qu’on me questionne. Je sais ce que je sais. J’ai mes informations. Laisse-le, c’est un bon, un avale-dru. Qu’allons-nous faire, mon Dieu ?

je Aux portes! Tous aux portes ! Empêchons-les Comme si l’on pouvait empêcher d’entrer — de pauvres gens comme nous, sans armes, sans habitude de la guerre — les meilleures troupes du x Eb ! ils sont entrés déjà ! Nous avons là cette BasÀ tille, ce chancre installé dans notre corps, qui nous ronge tranquillement, sans qu’on puisse l’extirper. ; Ah! la gueuse ! Qui nous en délivrera ? Ils y ontencore fait rentrer une compagnie de 4 Ses canons sont en batterie sur le faubourg ! Rien, on ne pourra rien faire, tant qu’on aura ce mors dans les dents. Il faudrait commencer par à là, l’arracher.

_ Le moyen, je ne sais pas, moi. Il faudraitla $ à Prendre la Bastille ! } ben 3 Ne ÿ Ils se détournent les uns des autres. KITS

& V’là du nouveau! — Combat à mort! RS 2 UN HOMME, hâve et râpé, à l’air maniaque S fs k. Ce n’est pas les soldats qu’il faut craindre. Ils x Fe _ n’attaqueront pas. À to Ils n’attaqueront pas. Leur plan est bien plus ne _ simple, ils nous bloquent. Ils attendent que nous 225 ; mourions de faim. “1148 He Ma foi, s’ils continuent, nous en prenons le che- à min. On perd sa journée de travail à attendre le ‘+48

Les farines se font rares. Elles n’arriveront plus demain. Mais que font-ils des blés ? Je le sais, moi. Ils les ont enfouis dans les carrières de Senlis et de Chantilly, pour qu’ils pourrissent, et que nous ne les mangions pas. Allons donc ! C’est ainsi. C’est vrai. En Champagne, la cavalerie a détruit le blé en herbe afin de nous affamer. Bien mieux que cela. Ils empoisonnent le pain qu’ils nous donnent. Il brûle la gorge et les entrailles. Vingt personnes en sont mortes dans mon quartier. C’est l’ordre de Versailles. On veut ; nous faire crever comme des rats.

C’est fou. Aucun roi ne peut vouloir assassiner F son peuple. Il faut être Néron. Nous n’en sommes pas encore là. Je sais le mot de la chose. La nation est trop , nombreuse. Il y a des ordres pour dépeupler la Tu es malade, l’ami, il faut te faire soigner. | Il y a du vrai là-dedans. La Reine voudrait que nous fussions tous morts.

Quel intérêt y a-t-elle ? Elle est Autrichienne, parbleu. L’Autriche a toujours été l’ennemie de la France. Si celle-là a consenti à épouser notre roi, c’est pour nous faire du mal. Nous ne serons pas tranquilles, tant qu’elle sera chez nous. Il a raison. Hors de France, l’Autrichienne !

| Pourquoi donc ? Comment ? Pourquoi donc ? ! Eh bien, oui, pourquoi ? Etes-vous fous de vous | en prendre à la plus charmante, à la meilleure des Ah ça! qui ose dire du bien de l’Autrichienne, | — Sacrebleu! Voilà qui est fort ! On nous insulte de à notre face ! | DESMOULINS, à la Contat Taisez-vous, partez sans leur répondre. On s’attroupe. On vient de tous côtés.

\ Qu’est-ce que tu as dit, l’aristocrate? Qu’est-ce ; . quetu as dit?

oc PES Ve me souffle pas dans le nez. J’ai dit: Vive la Voilà une belle fille qui a besoin d’une fessée. MO __ Voilà un sot visage qui n’attendra pas la sienne. 4 CA6: Elle le soufflette. à = f Les uns rient, les autres crient. ni * è _ Holà!— Venez voir! — Qu’y a-til? — C’est une. 104 _ aristocrate qui assomme un patriote! — A l’eau! Je Citoyens, c’est une plaisanterie. 4300 AS HULIN, fendant la foule, qu’il domine de sa taille herculéenne ‘#4 Holà! — 11 se met devant la Contat. Vous me connais- EE _ sez bien, camarades. Je suis Hulin. Vous m’ayezvu _ à l’œuvre, l’autre jour. J’ai enfoncéla porte del’AbTHON RL ER 29 DR, baye, pour délivrer nos amis, les garde française emprisonnés. J’enfoncerai de même la tête du premier qui avance. Respect aux femmes, que diable ! é Si vous voulez vous battre, l’ennemi ne manque pas. Allez le chercher ! Il a raison. — Bravo! — Pas du tout! Elle nous a insultés ! IL faut qu’elle demande pardon! — A genoux, l’aristocrate ! — Qu’elle crie: A bas la Je ne crierai rien du tout. — A Desmoulins. Aidezmoi à monter. — Elle monte sur une table. Si Vous m’ennuyez, je crierai : À bas Necker ! Hurlements. Vous ne m’intimidez pas. Croyez-vous me faire peur, parce que vous êtes une foule, et que vous avez cent . gueules qui hurlent. Je n’en ai qu’une; mais elle sait se faire entendre. J’ai l’habitude de parler au peuple. Je vous vois tous les soirs en face. Je suis Contat du Théâtre Français ! — du Théâtre français! — Ah! ah! laisse voir! — Silence ! Vous n’aimez pas la reine ? vous lui donnez son congé? Est-ce que vous allez chasser de France

_ : maintenant toutes les jolies femmes? Vous n’avez . qu’à le dire : nous ferons notre paquet. Nous verj rons ce qui se passera sans nous. — Vous m’amu- ( sez en m’appelant aristocrate. Je suis fille d’une friturière de harengs, qui avait son échoppe sous le Châtelet. Je travaille comme vous. J’aime autant que vous Necker. Je suis pour l’Assemblée. Mais | je ne puis souffrir qu’on me commande ; et je crois, têtebleu! que si vous vous avisiez de vouloir me faire crier: Vive la Comédie! je crierais: à bas Molière ! Pensez ce que vous voulez. Il n’y a pas de lois contre la sottise. Mais il n’y a pas de lois non plus pour y obliger ceux qui gardent leur bon sens. J’aime la reine, je le dis. Je crois bien : elles sont de moitié ensemble. Elles ont toutes deux le comte d’Artois pour amant. Quel fil ! ça parle tout seul ! — Elle est en gueule comme personne. Citoyens, on -ne peut demander à une reine de parler contre la royauté. La vraie reine, la voici: Les autres sont reines de pacotille, monarques fainéants. Leur seule utilité est de pondre un dauphin. Une fois le petit éclos, il n’y a plus rien à en faire. Elles vivent à nos dépens, et nous coûtent fort cher. Le plus sage serait de renvoyer cette volaille autrichienne à son poulailler, d’où on la fit venir à grands frais, comme s’il manquait de filles en France pour faire des enfants. — Parlez-moi des reines de théâtre. Celles-là sont faites pour le bonheur du peuple. Pas une heure de leur vie qui ne soit à notre service. Pas un pouce de leur personne qui ne soit pour notre plaisir. C’est notre chose, notre bien, notre propriété nationale. Par Vénus aux belles joues, défendons-la, et crions tout d’une « voix: Vive la reine, la vraie, celle-ci, vive la Applaudissements et rires.

Vive la reine Contat ! Merci. — À Desmoulins. Donnez-moi le bras, vous: vous \ètes plus gentil que les autres. — M’avezvous assez regardée ? C’est bon, Laissez-moi passer. Si vous voulez me revoir, vous connaissez le chemin du théâtre. — Comment vous appelez-vous ? Camille Desmoulins. — Imprudente! Je vous l’avais dit. N’avez-vous pas eu peur ?

Ils ont failli vous tuer. RER Pt Allons donc! Ils crient toujours, ils ne font jamais ï À _ O aveugle! On a bien raison de dire que le YA _ mépris du danger n’est que l’ignorance du danger. _ Une petite femme qui n’a pas froid aux yeux. 108 — Non, cristi, ni ailleurs. ON _ C’est égal, mademoiselle, ce n’est pas bien de PAU: se | vous mettre contre les pauvres gens comme nous, S FA avec les exploiteurs. nee. : Parbleu ! Une accapäreuse ! Fe ni Regardez-moi cette perruque. De:

Cette quantité de poudre ! Avec la farine qui passe sur la nuque de ces désœuvrées, on aurait de è quoi nourrir tous les pauvres de Paris. Si j’étais Celui qui tirait de sept petits poissons secs le repas de quatre mille hommes, je me ferais un plaisir de nourrir le peuple avec la poussière de mes cheveux. Faute de mieux, je tâche de tromper sa faim en réjouissant ses yeux. Laissez ce maniaque tranquille. Maïs si vous avez bon cœur, mademoiselle, — et cela se voit dans vos yeux, — comment pouvez-vous défendre les brigands qui veulent notre mort ? Ta mort, mon pauvre ami ! Qui parle de cela ? Mais vous ne savez donc rien ? Tenez, voici une nouvelle lettre de l’homme de l’Autrichienne, le maréchal des jésuites, le vieil assassin, l’âne chargé d’amulettes, de reliques, de médailles, le de Broglie ! Savez-vous ce qu’il écrit ?

! Ils ont fait une conspiration. Ils veulent briser nos États Généraux, enlever nos députés, les jeter en prison, expulser notre Necker, vendre la Lor- . raine à l’Empereur pour avoir de l’argent et pour _ le peuple. Le complot est pour cette nuit. | Avez-vous entendu ? En avez-vous assez, ou vous en faut-il davantage encore pour vous secouer ? Merci de ma vie! Est-ce que nous allons nous laisser égorger comme des cochons ? Ah! nom de nom ! Ah! nom de nom! — Aux armes ! — Heureusement que nous avons un protecteur tout prêt, et _. qu’il veille sur nous. Vive Orléans! à Aux armes ! Marchons sur eux ! 4 MARAT, surgissant sur une chaise ; petit, nerveux, agité, se 4 dressant sur la pointe de ses pieds, quand il enfle la voix. 4 Arrêtez ! —Malheureux, où courez-vous ? Ne voyez-

_ vous pas que les égorgeurs n’attendent qu’un soulè-

| vement de Paris, pour y déchaîner leur rage ? N”écoutez pas ces perfides conseils. Ce sont des es ruses scélérates pour consommer votre perte. —Oui, N toi, toi, qui excites ce peuple, qui te prétends un patriote, qui me dit que tu n’es pas un agent du | despotisme, chargé de provoquer les bons citoyens, et de les livrer aux hordes de Versailles ? Qui 1 connais pas, moi. Je ne te connais pas non plus. Si tu ne me connais pas, c’est que tu es un scélérat. Je suis connu partout où est la misère et la vertu. Je passe mes nuits à soigner les malades, mes jours à veiller sur le peuple. Je me nomme Marat. Je ne te connais pas. Si tu ne me connais pas, tu me connaîtras bientôt, donc les yeux! Sais-tu seulement où tu es? Quoi! C’est ici que tu te réunis pour rêver et accomplir ta liberté ? Mais regarde, regarde ! C’est ici le repaire de tous les exploiteurs, de tous les désœuvrés, des

_ banquiers escrocs, des voleurs, des prostituées, des _ mouchards déguisés, des suppôts de l’aristocratie ! ‘4 Protestations et hurlements d’une partie de la foule, qui k crie : À bas! en montrant le poing. F Bravo, Marat! Bien touché! Qui est ce sale petit homme qui a de si beaux Continuez! Elle applaudit. | Que m’importent les clameurs de ces traîtres, ces complices de la famine et de la servitude? Ils vous _ volent ce qui vous reste d’argent avec le jeu, de vigueur avec les filles, de bon sens avec l’eau-de_ vie. — Idiots ! et vous venez vous mettre dans leurs d _ mains, leur apporter vos secrets, vous livrer tout

  • entiers ! Mais derrière chaque pilier, à chaque coin de café, à vos côtés, à votre table, un espion vous écoute, vous observe, note ce que vous dites, pré- ; pare votre perte. Fuyez cette sentine, vous qui vou_ lez être libres! Avant d’engager le suprême combat, _ commencez par faire le compte de vos forces. Où.

sont vos armes? Vous n’en avez pas. Forgez des piques, fabriquez des fusils. — Où sont vos amis? D Vous n’en avez pas. Votre voisin vous trompe. Celui qui vous donne la main, peut-être vous trahit. Vous-mêmes, êtes-vous sûrs de vous-mêmes? Vous êtes en guerre avec la corruption, et vous êtes corrompus. — Huées du peuple. Vous protestez? Si l’aristocratie vous offrait de l’or et de la ripaille, osez me jurer que vous ne deviendriez pas tous des aristocrates ! Vous ne m’imposerez pas silence. Vous entendrez la vérité. Vous êtes trop habitués aux flatteurs qui vous courtisent et vous trahissent. Vous êtes vains, vaniteux, frivoles ; vous n’avez ni force, ni caractère, ni vertu. Toute votre vigueur se dépense en discours. Vous êtes mous, incertains, sans volonté ; vous tremblez devant le bout d’un Vous criez : Assez! Et je le crie avec vous, je le crie plus fort que vous. Assez de vices, assez de sottises, assez de lâchetés! Recueillez-vous, sur- $ veillez-vous, épurez-vous, retrempez vos âmes, ceignez vos reins ! — O mes concitoyens, je vous dis vos vérités un peu durement; mais c’est que je vous aime!

à Regardez ! Il pleure maintenant.

| On vous donne de l’opium. Moi, je verse de l’eau-

  • forte dans vos blessures, et j’en verserai jusqu’à ce » que vous soyez pleinement rentrés dans vos droits | et dans vos devoirs, jusqu’à ce que vous soyez _ libres, jusqu’à ce que vous soyez heureux. Oui, en ._ dépit de votre légèreté, vous serez heureux, vous serez heureux, ou je ne serai plus! à

Il finit, les joues couvertes de larmes, la voix coupée par ses sanglots.

| Ses joues ruissellent de larmes. Ah! qu’il est

J LE PEUPLE, moitié riant, moitié acclamant f | Voilà un ami du peuple! Vive Marat ! 1 Ils l’entourent, le soulèvent malgré lui, le mettent sur leurs ñ épaules, bien qu’il se débatte, et ils le promènent quel1 ques pas, secoué de tremblements convulsifs, de grosses 1 larmes coulant le long de ses joues. ; HULIN, remarquant une petite fille qui regarde Marat avec des 3 yeux pleins de larmes ; Eh! petite, qu’as-tu ? Tu pleures aussi ? ; La petite s’écarte avec brusquerie, sans répondre, et ne

| détourne pas les yeux de Marat, que ses porteurs posent à : terre. Elle court à lui.

LA PETITE JULIE, à Marat, joignani les mains Ne pleurez pas, ne pleurez pas! MARAT, regardant la petite

Qu’as-tu, petite fille? Ne soyez pas malheureux, je vous en prie, je vous en prie! Nous serons meilleurs, oui, je vous promets, nous ne serons plus lâches, nous ne mentirons plus, nous serons vertueux, je vous jure!… La foule rit et regarde. Hulin fait signe à ses voisins de faire silence, pour ne pas troubler la petite. Marat, qui s’est assis, change brusquement d’expression en l’écoutant. Sa figure s’éclaire. Il regarde l’enfant avec une grande douceur, lui prend les mains. Pourquoi pleures-tu ? Parce que vous pleurez.

Est-ce que tu me connais ? (Quand j’étais malade, vous m’avez soignée.

MARAT, l’attire doucement vers lui, la regarde dans les yeux, lui A (HN RENE écarte les cheveux PARA an‘ ds Tu te nommes Julie. Ta mère est blanchisseuse. 6 do eu la rougeole, cet hiver. Tu avais peur. Tu _ criais dans ton lit que tu ne voulais pas mourir. 50) | Elle détourne la tête, il la serre contre sa poitrine, en souriant. el _ N’aie pas honte. — Tu me comprends done, toi? _ Tues avec moi? Sais-tu seulement ce que je veux? PR _ Qu’est-ce que tu veux? DEX 48 JULIE, relevant la tête et parlant avec une conviction : SR Le qui fait sourire s sa éi |. Pour quoi faire? ‘Eare Pour la donner. Me

Aux malheureux qui sont enfermés. DE.

Où donc? vo

Là-bas, dans la grande prison. Ceux qui sontseuls toute leur vie, qui ne voient plus personne, que tout le monde oublie.

La foule a changé d’attitude. — Elle écoute, brusquement devenue sérieuse; quelques-uns froncent le sourcil; ils ne

    • se regardent pas entre eux; ils ont les yeux fixés à terre, et semblent parler seuls. D’où sais-tu cela, petite ? 3 Je sais. On me l’a dit… J’y pense souvent, la nuit. $ MARAT, doucement, lui caressant la tête & Il faut dormir, la nuit. \ JULIE, après un silence de quelques instants, prenant avec vivacité la main de Marat Nous les délivrerons, n’est-ce pas ? Il n’y a qu’à aller tous ensemble. Voilà! Ce n’est pas plus difficile que cela!

La petite lève les yeux, voit brusquement le cercle de têtes curieuses, qui l’entourent et la regardent. Elle est intimidée, et se cache la figure dans un de ses bras, appuyé sur la table de Hulin.

__ Est-elle gentille! ?

4 MARAT, la regarde O sainte vertu de l’enfance, pure étincelle de Z.

  • bonté, comme ta lumière repose, comme le regard _ se détend dans tes regards innocents! Ah! que le _ monde serait sombre sans les yeux des enfants! ! | Il va gravement vers l’enfant, lui prend la main qui pend le Ê long du corps, et l”embrasse. Fe J Julie ! — Comment! tu es ici? — Que fait-elle au milieu de tout ce monde ? Elle haranguait la foule. | Mon Dieu ! Elle, si timide ! Qu’est-ce donc qui l’a Elle va vers Julie; mais dès qu’elle veut toucher la petite, celle-ci se sauve sans parler, avec une sauvagerie enfantine. À LA FOULE, riant et frappant des mains Sauve-toi, vermisseau ! 4 On entend dé grands cris au fond du jardin. _ , Venez donc! Venez donc! / — Qu’est-ce qu’on voit? | — On baigne une comtesse!

On baigne une comtesse ? Elle a injurié le peuple; on la trempe dans le bassin. LA CONTAT, au bras de Desmoulins, riant Courons vite! Dieu ! que c’est amusant! Le premier spectacle de l’Europe! R Insolent! — Et la Comédie! . Ils sortent en riant. Le peuple court au dehors, en criant l et riant. Marat et Hulin restent seuls au premier plan, l’un debout, l’autre assis à une table de café. — Une foule compacte occupe tout le fond de la scène, quelques-uns deboutsur des chaises, tous regardant ce qui se passe dans le jardin. Des promeneurs continuent de circuler sous les Histrions! — Ce n’est pas la liberté qu’ils cherchent, c’est la comédie! Dans un jour où leur vie à tous est en jeu, ils ne pensent qu’à se donner en » spectacle les uns aux autres. J’ai assez de ce peuple. Ses soulèvements ne sont qu’un tissu de pantalonnades. Je ne veux plus les voir. Ah! vivre enfermé

_ dans une cave, muré aux bruits du dehors, afin que #3 la bassesse du monde n’arrive plus jusqu’à moi! > :

  • 11 s’assied, la tête dans ses mains. ; #4 4h HULIN, tranquillement assis, et fumant, regarde Marat 4 avec un flegme un peu ironique È _ Allons, monsieur Marat, ne vous découragez pas. ÿ $ Cela en vaut-il la peine ? Ce sont de grands enfants _ qui jouent. Vous les connaissez comme moi. Iln’y a à rien de sérieux dans tout cela. Pourquoi le prendre à 4 MARAT, relevant la tête et le fixant durement ”*

_ Je suis de votre pays, de Neuchätel en Suisse. à ; Vous ne me remettez pas. Moi, je vous connais bien. Ê ._ Je vous ai vu tout enfant, à Boudry. Que fais-tu ici ? Tu étais horloger à Genève. J’étais tranquille, là-bas. Mais je comptais sans mon frère, un drôle, qui s’est lancé dans des spécu- E

lations, de louches entreprises, où il a engagé sa signature. Naturellement, il s’est avisé de mourir ensuite, laissant sa femme et un enfant de trois ans sans ressources. J’ai vendu ma boutique pour les tirer d’affaire; et je suis venu à Paris, où je suis entré au service du marquis de Vintimille.

Je ne m’étonne plus de tes lâches paroles. Tu es un domestique. Et quel mal y at-il? N’as-tu pas honte de servir un homme comme Il n’y a aucune honte à cela. Nous servons tous, chacun à notre manière. N’êtes-vous pas médecin, monsieur Marat? Vous passez vos journées à examiner les plaies, à les panser de votre mieux. Vous vous couchez fort tard, vous vous levez dans la auit à l’appel de vos clients. N’est-ce point là Je ne sers point un maître, je sers l’humanité. Mais toi, tu t’es fait le valet d’un homme corrompu, un misérable aristocrate.

] Ce n’est pas paree qu’il est corrompu, qu’il n’a _ pas besoin de service. Vous ne demandez pas à F4 _ ceux que vous soignez s’ils sont bons ou mauvais. ._ Cesont des hommes, c’est-à-dire de pauvres diables ‘ . comme nous. Quand ils ont besoin d’un coup de main, il faut le leur donner sans marchander. Mon . maître, comme tant d’autres, est atrophié par la

  • richesse. Il ne peut se sufire à lui-même; il lui _ faut cinquante bras pour le servir. Moi, j’ai trois fois plus de force qu’il ne m’en faut pour moimême; je ne sais à quoi l’employer. De temps en temps, j’ai envie de briser quelque chose pour me . soulager. Puisque cet imbécile a besoin de ma force, je la lui vends. Nous sommes quittes. Je lui fais du _ bien, et à moi aussi.
  • Tu vends aussi ton âme libre, ta conscience. Qui parle de cela? Je défie bien qui que ce soit … de me la prendre.
  • Tu te soumets pourtant. Tu ne dis point ta —_ pour ceux qui n’en sont point sûrs, de la crier aux vents. Ce n’est pas pour les autres que je pense, c’est pour moi. Rien n’est à toi de ce qui est en toi. Tu ne lappartiens pas. Tu es solidaire du monde. Tu lui dois ta force, ta volonté, ton intelligence, — si peu que tu en aies. La volonté et l’intelligence ne sont pas une monnaie qui se donne. L’ouvrage qu’on fait pour | les autres est de l’ouvrage mal fait. Je me suis fait libre. Qu’ils fassent comme moi. Je reconnais bien là mes odieux compatriotes. Parce que la Nature leur a donné une taille de six à pieds et des muscles de brute, ils se croient le droit i de mépriser ceux qui sont faibles et malades. Et ? quand, après avoir travaillé leurs champs et rentré leurs récoltes, ils s’asseyent à leur porte, en suçant « pendant des heures une pipe dont la dégoûtante « fumée achève d’assoupir leur morne conscience, ils j croient leur devoir accompli, et disent aux malheureux qui leur tendent la maïn : « Tu n’as qu’à faire | comme moi. » Vous me connaissez à merveille. C’est ainsi que … je Suis. — Il rit dans sa barbe. ni HOCHE, arrivant. Il est en costume de caporal des garde Xl F française. Il porte des habits sur son bras, — A Marat à à Ne le crois donc pas, citoyen. Il se calomnie. Il
  • ne voit pas une infortune sans lui tendre la main. re ._ L’autre semaine, il s’est mis à notre tête, pour _ délivrer mes camarades, les garde française, em-
  • prisonnés à l’Abbaye par les aristocrates. E- HULIN, sans se retourner, lui tend la main par dessus 4 son épaule : Ÿ “à C’est toi, Hoche? Qui te demande ton avis ? — …_ Ce sont des balivernes. Je le disais tout à l’heure 1 ma force me gêne parfois; alors j’enfonce une ù À porte, ou je démolis un mur. Parbleu! quand je , | vois un homme se noyer, je lui tends aussi la main: cela ne se raisonne pas. Mais je ne suis pas à ‘42 . l’affût des gens qui se noient; ni surtout, je ne vais
  • pas les jeter à l’eau d’abord, comme ces faiseurs de . révolutions, pour les sauver après. Le 3 Tu as honte du bien que tu fais. Je hais les fanfarons de vice. — 11 lui tourne le dos. — À Hoche. Et toi, que portes-tu là, sur ton bras? SZ: À Des gilets que j’ai brodés, et que je tâche de Ê

Belle tâche pour un soldat! Tu couds des habits ? Cela vaut toujours autant que d’en découdre. Tu ne rougis pas de voler leur métier aux femmes ? — Et voilà ce dont tu t’occupes! Tu penses à ton commerce, tu supputes tes gains, tu amasses des écus, quand Paris va s’écrouler dans le sang! ! 7 HOCHE, tranquille et un peu dédaigneux C’est bon, nous avons le temps. Chaque chose en son lieu. Ton cœur est froid. Ton pouls bat lentement. Tu n’es pas un patriote. — A Hulin. Quant à toi, tu es plus coupable qu’un mauvais homme, Ta nature était saine, ton instinct te portait au bien, et c’est . 0 . volontairement que tu les pervertis. — O Liberté! voilà tes défenseurs. Indifférents à tes dangers, ils ne feront rien pour les combattre. — Eh bien, moi, moi, quand je resterais seul, je ne t’abandonnerai pas. Je veillerai sur ce peuple. Je le sauverai malgré lui. — 11 sort. ; sn , sans quitter sa place, ni sa pipe, le regarde partir, RS MERE en riant sous cape Cre F 2700 _ Un joyeux compère! Il voitle monde enrose.— _ C’est un médecin de mon pays. On sent qu’il a F3 _ l’habitude d’expédier les gens. Son métier ne lui _ suffisait plus. Afin d’aller plus vite en besogne, il ME _ s’est mis en tête de soigner l’humanité. ,- SE À 4 _ HOCHE, suivant des yeux Marat, avec un mélange de pitié ‘3 % et d’intérêt Fe ES _ Un honnête homme. Les souffrances du monde _ résonnent trop fort en lui; elles troublent son juge- Ÿ _ ment. Ilest malade de vertu. Re.

  • D’où le connais-tu? NCA _ Je les ai achetés avec le produit de ces gilets, ne. à
  • HULIN, le regardant RP _ Montre un peu. Qu’as-tu là? tu tes encore

Sauvage ! — Où as-tu attrapé cela ? Place Louis XV. Je passais. L’arrogance de ces Allemands, campés dans mon Paris, m’a porté sur les nerfs. Je n’ai pu m’empêcher d’aller leur rire au nez. Ils sont tombés sur moi, toute une bande. Le peuple m’a dégagé. Mais j’en ai toujours salé un ou deux, pour ma part. Voilà une belle équipée ! Cela te coûtera cher. Bah! — Rends-moi un service, Hulin. Lis-moi cette lettre. Une lettre à qui? F Pourquoi n’écrirais-je pas au Roi? Il a des yeux

  • pour lire, j’imagine, et une raison pour comprendre.

un bon conseil, pourquoi me serait-il défendu dele __ Et qu’est-ce que tu lui dis, au Roi? LT Voilà: je lui dis derenvoyer ses troupes, devenir _ à Paris, seul, et de faire lui-même la Révolution. 100 . Je te remercie de ton avis; tes raisons sont __ excellentes, et même communicatives: mais ce PR. :% _ n’est pas ton avis que je te demande. Are _ Que veux-tu donc? LS _ C’est pour le style, vois-tu. L’orthographe… Je “Ed _ n’en suis pas très sûr. Alors… SES,

  • Situcrois qu’il vatelire! \ LT Si. _ C’est bon, je t’arrangerai cela. DRE,

Ah! Hulin, que tu es heureux d’avoir eu de ; l’instruction ! Moi, j’ai beau travailler maintenant, je ne regagnerai jamais les années perdues. Naïf! — Ettu comptes sur cette lettre? HOCHE, de bonne humeur A dire vrai, je n’y compte pas beaucoup. — Et

  • pourtant, il serait si facile, à tous ces animaux qui gouvernent l’Europe, d’être grands à bon marché, simplement en appliquant à leur gouvernement la raison, le sens commun, la morale ordinaires ! Tant L pis pour eux! S’ils ne le font pas, on le fera sans Au lieu de songer à réformer le monde, tu ferais mieux de chercher les moyens de te tirer d’affaire. Tu vas être dénoncé, tu l’es déjà sans doute. Sais-tu à ce qui t’attend, à ta rentrée à la caserne ? Oui; mais sais-tu ce qui attend la caserne, à ma È

_ Que médites-tu encore? Tiens toi tranquilleun

= _ peu. Tu trouves qu’il n’y a pas assez de désordre vs

__ Quand l’ordre est l’injustice, le désordre est déjà Men un commencement de justice. : 438

_ La justice ! La justice est de ne pas demander aux es _ choses ce qu’elles ne peuvent pas donner. Onne refait pas le monde, il n’y a done qu’à l’accepter. Fe | Pourquoi vouloir l’impossible? ET Mon pauvre Hulin, sais-tu seulement tout ce qui ne. É 4 est possible ? He ‘1e 4 Que veux-tu dire ? ET F Que ce peuple fasse seulement ce qu’il peut faire,

: Si tu aimes à te duper, je n’ai rien à dire, garde tes illusions. D -

Arrache-les sans crainte, ne cherche pas à me ménager. Je déteste le mensonge avec soi-même, l’idéalisme poltron, qui se met un bandeau sur les yeux pour ne pas voir le mal. Je le regarde, et il ne me trouble pas. Je connais aussi bien que toi cette pauvre foule si peu sûre, qui croit ce qu’on lui dit, qui est la proie de ses passions, qui s’épouvante s d’une ombre, qui oublie sa propre cause, et trahit ses amis. Eh bien ? La flamme aussi est capricieuse, et tremble; un souffle la tord, la fumée l’enveloppe. Elle brûle cependant, et monte vers le ciel.

Comparaison n’est pas raison. Regarde-moi ce _ ramassis de désœuvrés, de bavards, ce petit avocat brouillon, cette grande fille qui n’aime que crier, ces vieux enfants fanfarons et peureux!… Croire au peuple! la bonne duperie! — Ne compte pas sur les autres : voilà ma règle dans la vie. Rends-leur service toutes les fois que tu peux, mais n’attends … rien d’eux. — J’ai une bonne tête et de bons poings. Voilà en quoi je crois : en moi. M es un solide compagnon: mais ilyaplusde for ce, plus de bon sens, plus même de sens moral 1# _ dans cette masse obscure que dans un d’entre nous. se) 4 - Nous ne sommes rien sans le peuple. N’as-tu jamais s senti son bouillonnement en toi? D’où me vientce Re _ besoin de justice, ces aspirations au bonheur du -. 4 monde, cette émotion qui m’étreignait, enfant, et _ que je ne comprenais pas, quand nous arrivaient … les nouvelles de l’Amérique soulevée contre la 4 barbarie anglaise, l’ivresse qui me montait à la tête, il y a quinze jours, lorsque nos députés fai | saient le serment héroïque de ne se séparer point, # É. M qu’ils n’eussent fait le monde libre ? £ L _ Tu ne comprends pas. C’était une force qui …_ dépassait mille fois la mienne, qui faisait éclate ma poitrine. Elle ne venait pas de moi. Elle souf- À 1 _ flait en moi. Et je l’ai sentie aussi chez d’autres ne

  • humbles gens, des ouvriers, des soldats comme e _ moi. Tu n’es pas de ce peuple, tu ne sais pas lire en & “4 _ Jui. Lui-même ne sait pas bien. La misère, l’igno_ rance, la faim, les soucis contre qui ilse débat,me

Il voit; mais il croit qu’il rêve, et ses yeux las ne peuvent fixer ce qu’il voit. II sent gronder sa force; mais il en doute, elle lui fait peur. Que ne pourraitil, s’il savait? Que ne ferat-il, quand il saura ? Et quelle pensée commune peut mener ce chaos ? La Nécessité. Un moment vient où toutes les forces tendues aboutissent à l’action. Un geste suffit alors pour précipiter les mondes. HULIN, lui frappe sur l’épaule Stupide colosse ! Voilà une belle ambition ! Tu me crois l’âme d’un caporal ? 11 regarde son uniforme. Tu fais le dégoûté ? Qu”as-tu donc? Tu as l’ajr _ tout joyeux aujourd’hui. Es-tu promu sergent ? HOCHE, hausse les épaules Tu n’es pas difficile. La famine. Le massacre imminent. Ton peuple sur le point d’être écrasé

_ par la force brutale… Toi-même, que vas-tu faire ? Tu es l’esclave de tes chefs. Il te faudra marcher contre ce que tu aimes, ou te faire tuer avec lui. . C’est bien.

4 Tu trouves cela bien ? Le tonnerre suspendu î tout prêt à s’écrouler ?.… É HOCHE, rit, puis: : d HULIN, le regarde , Tu crois à ton étoile ? | HOCHE, secoue la tête en riant è Mon étoile? non, Hulin, je n’y crois pas. Les | étoiles, cela est fait pour les fainéants, les aristo-

  • crates. (1) Les pauvres garçons comme moi n’en ont pas. — Ne sais-tu pas comment j’ai vécu jusqu’ici ? , J’ai eu la souffrance pour marraine. Orphelin en naissant, je n’ai jamais vu ma mère. Sans ma vieille | tante, la marchande de légumes, j’eusse été élevé ; dans quelque hospice hypocrite, ou livré à mes _ mauvais instincts. Grâce à elle, j’ai connu la misère 3 laborieuse qui trempe l’âme. Grâce à elle, j’ai connu (1) Le récit qui suit est presque entièrement coupé pour la représentation.

les énergies d’acier, et les vertus silencieuses de ce peuple, que tu dédaignes de la table d’un café. — Brave vieille, écrasée de fatigue, et n’ayant pas, après toute une vie de travail, son pain assuré pour plus d’une demi-semaine, condamnée jusqu’au dernier jour à pousser sa petite voiture, par le vent ou la neige, avec ses doigts goutteux, et le sifflement de sa poitrine asthmatique, qui l’obligeait à s’arrêter constamment pour souffler, — et sa bonne figure rouge et riante, — car avec tout cela elle était gaie, Hulin. Tu penses si j’ai eu hâte de trouver un emploi qui la déchargeñt de moi! Je commençai ma carrière comme palefrenier. Je deviendrais général, que je n’aurais pas autant de joie quele « jour où j’ai pu gagner mon pain pour la première fois. Bah! Ce n’a pas été la plus mauvaise période de ma vie. Encore aujourd’hui, je ne pense pas à ma © vieille écurie, sans reconnaissance. J’y ai vécu de fameuses heures. C’est là que j’ai lu Rousseau. J’avais ramassé dans le ruisseau un volume dépareillé, des feuilles arrachées d’un volume, sales et déchirées (je ne m’en séparerai jamais). — Un dimanche, — mes camarades étaient sortis, — seul, couché sur la paille, aux pieds des chevaux, je lus, . — non, ce n’est pas lire, — j’entendis cette voix . d’un demi-dieu. Tout disparut. Par dessus Versailles, le souffle de la Nature me frappa au visage. Par delà ces maîtres, l’homme m’apparut. Et au dedans de F

4 | moi-même, dans ma misère et ma solitude, je vis ne D: ma conscience divine, ma grandeur éternelle. Je à É m’arrêtai, je ne pouvais plus lire; j’entendais les $: É coups de mon sang, accourant de tout mon être et S

  • assaillant mon cœur, à l’appel de cette musique héroïque. Un fleuve coulait à travers mon corps. Je F, fe me levai, riant et pleurant à la fois. Je criais, ; j’étreignais l’air avec mes bras, j’embrassai mes : chevaux ; j’aurais embrassé le monde. — Quand je 3 pense, Hulin, que cet homme qui nous apporta tant à É de joie, a vécu malheureux, pauvre, errant, persé1 . cuté, trahi par ses amis, bafoué par la sotte ironie,

. _ aigri par le chagrin, et se croyant haï et rejeté par É tous les hommes… je me sens presque honteux, | : comme si j’étais responsable de cette honte… Ah! 2 que n’ai-je été là, pour le défendre contre cette l canaille ! — Vois-tu, c’est ensouvenir de lui, que j’ai 4 de la sympathie pour ce pauvre Marat, malgré ses È violences et ses égarements. Il souffre comme lui, à comme tous ceux qui aiment trop l’ingrate espèce È humaine. — Moi-même, je ne suis pas toujours aussi ; calme que j’en ai l’air; et quand je ris, c’est parfois au moment où j’étrangle la colère et Les doutes qui j grognent en moi. Enfermé depuis cinq ans dans le à triste métier, où m’a fait tomber l’infàme supercherie des sergents recruteurs, je le fais de mon mieux, s

À les moyens de se faire grand. Mais tu peux croire que ce n’est pas d’un cœur impassible que je subis les hontes de cette vie, et l’odieux arbitraire, auquel je suis livré. — Que veux-tu ? Après tout ce que j’ai .

vu, on finit par se cuirasser contre le mal. En ce moment, je sors à peine du cachot où m’afait jeter la calomnie d’un dénonciateur. J’y suis resté trois mois, oublié dans la plus horrible misère, pourrissant sur l’ordure. J’y serais mort, si j’étais capable de mourir ; car la Nature prévoyante a cimenté mon corps, de façon à résister aux boulets de la Destinée. — Voici cinq ans que je peine; je suis encore caporal, et je n’ai aucun espoir de sortir de cette impasse ; car on nous défend jusqu’à la pensée de nous élever un jour.— Voilà mon étoile, Hulin. Non, la vie m’est dure; et elle me le sera toujours, je le sens bien. Je ne suis pas de ceux qui naissent avec la chance. N’importe. Je ne mets pas ma confiance dans les étoiles filantes. Tout mon recours est en moi. Cela suflit. Le mal peut se déchaîner sur moi et autour de moi; les victoires de l’injustice, les crimes de la force et de la richesse, les folies dont : la superstition abêtit l’esprit humain, ne me troubleront pas, car la lumière est là, — 11 montre sa poitrine, et dans le cœur de mes frères, malheureux comme moi. Rien ne l’éteindra ; elle fermente à travers la | matière informe, elle organise le chaos. Elle con- ‘ quiert le monde, et nese hâte point, ayant l’éternité. Je ne suis pas impatient. La victoire vient. —

. Regarde les nuages. Tu as peur de l’orage? C’est

  • au milieu des tempêtes, qu’éclate le feu du ciel. e
  • Gronde donc, tonnerre ! Brûle la nuit, Vérité! ! 4 Je ne crains pas l’orage. Tout ce que je t’ai dit, k camarade, ne me rend pas plus timide. Je ne tiens pas au succès, et je n’ai pas peur pour ma peau. +00 . Maïs je n’y vois goutte. Si tu as de meilleurs yeux, montre-moi le chemin. Partout où il y aura des coups de poing à donner, tu peux être sûr que je les À 4 donnerai juste et bien. Conduis-moi. Que faut-il Point de plan d’avance. Surveille l’événement ; et | quand il sera là, empoigne sa crinière, et monte sur i son dos. — En attendant, faire ce qu’on fait. — | Vendons nos gilets. k La foule fait de nouveau irruption sur le théâtre, en s’an- : monçant par des rires et des cris. Un gamin de cinq à six ans est porté sur les épaules d’un grand diable de croche4 teur. La Contat, Desmoulins, et la foule, les suivent en ‘4 L’ENFANT, criant d’une voix aiguë 3 A bas les aristos, aristocrocs, aristocränes, aristo_ cruches, les aristocrossés ! J A quoi jouent-ils maintenant ? — Ah! c’est leur grand passe-temps. Ils jugent les aristocrates.

a Attention, la voix du Peuple! À quoi condam-

nons-nous.. Holà ! monsieur ! est-ce que tu ne m’entends pas, Léonidas ?… A quoi condamnons-nous

L’ENFANT, de sa voix pointue Et la Polignac ?

A la potence ! Et la Reine? La foule éclate de rire et acclame le petit, qui répète plus fort, de sa voix perçante, — tout gonflé de son succès. Le crocheteur continue son chemin avec lui. - Ab! le mignon! Il est à croquer !

= Croquonsle marmot! Bravo, la terreur des ariss 4 s ! — Messieurs, le jeune Léonidas a oublié un de _ nos amis, M. de Vintimille, marquis de Castelnau. AC.

__ Écoute, c’est de mon patron qu’on parle. “15 _ Nous lui devons bien quelque chose. Le maréchal Tv _ vient de le nommer à la garde de la Bastille, avec 1e _ de deux jours, nous allions demander grâce, pieds ue _ nus et la corde au cou. Je propose que l’un de nous -+e _ fasse don de sa corde à cet ami du peuple. Se RE Qu’on le brûle ! — I1 habite près d’ici. — Qu’on __ brûle samaison, ses meubles, sa femme, ses enfants! L2)

ä Hoche! — n1 saisit Hoche par le bras. -

__ Qu’est-ce que tu as? DRE.

4 C’est lui. Hulin fait signe que oui. Messieurs, le tapissier de M. de Vintimille demande la parole. Messieurs, vous avez bien raison de vouloir brüûler ce méchant aristocrate, qui se rit de vous, qui _ méprise le peuple, et qui va répétant qu’il faut fouailler les chiens, quand ils montrent les dents. Brülez, messieurs, brûlez, ne lui faites grâce de rien. Mais, s’il vous plaît, que les éclats d’une fureur si juste n’aillent point se retourner contre vousmêmes, et prenez garde de confondre dans une même destruction votre bien et le sien. Et tout d’abord, messieurs, est-il juste de ruiner à la fois M. de Vintimille et ceux qui le ruinent, j’entends

_ ses créanciers. Permettez que je demande grâce, au g 1 moins pour les meubles qui sont à moi, et dont ce ve fesse-mathieu ne m’a jamais rien payé.

: Oui, oui, reprends tes meubles ! ’

; Le succès de ma requête m’encourage, messieurs,

: à vous en présenter une seconde pour l’architecte

| de l’hôtel. Pas plus que moi, il n’a réussi à voir la

| couleur des écus de M. de Vintimille; et il vous prie de considérer que vous lui feriez un dommage très sensible, en brûlant un immeuble qui est le gage de sa créance.

| Passe encore pour l’hôtel.

| Quant à sa femme, messieurs, — pourquoi brûler

: ce qui vous appartient ? Sa femme est au public.

Le roi, la cour, la ville, le clergé, la roture, ont

  • souvent apprécié ses grandes qualités. Esprit libé- l ral et vraiment philosophique, elle ne reconnaît point de privilèges ; les trois ordres sont égaux

| devant elle ; elle réalise en elle l’union de la nation. Honorons une vertu si rare. Messieurs, grâce pour

Grâce pour Notre Dame !

Oui, oui, grâce pour la femme! ke ° Enfin, ne frémiriez-vous point, messieurs, en livrant au bûcher les enfants de M. de Vintimille, de faire concurrence à nos tragédiens ordinaires, et d’être infanticides sans le savoir ? Ha ! Ha ! Vivent les bâtards ! S s VINTIMILLE, changeant de ton à la fin de son discours Quant à lui, messieurs, pendez-le, taillez-le, brûlez-le; — et je vous y engage même ; car si vous ne le brûlez point, c’est lui qui vous brüûlera. 11 descend de sa chaise, et disparaît dans la foule, qui rit, crie, ‘

et l’acclame.

Partez vite! Ils peuvent vous reconnaître. É:

-T es ontat, vous étiez là? Que faites-vousen __ Ilne faut pas se moquer des chiens, qu’onnesoit 3 hors du village. LES _ Peu! tout chien qui aboiïe ne mord pas… Venez Pas maintenant, plus tard. ESS __ Rendez-vous à la Bastille. KES A la Bastille, soit. Me __ Etc’est bien lui, vraiment ? Tu es sûr ? | HR _ La canaïlle ! quelle effronterie!

2 Un mélange de courage et d’ignominie.” | s Cela se voit souvent chez nos chefs. Celui-là a fait sa fortune en épousant une des catins de l’ancien roi; et le même homme fit des prouesses à Crefeld et à Rosbach. | Nous le retrouverons bientôt. Mes enfants, qu’est-ce que vous avez donc toujours à parler de brüler, et de pendre, et de tout saccager? À quoi cela vous avancera-til? Je sais bien que vous n’en ferez rien. Mais alors, pourquoi ; le dire? Croyez-vous que cela rendra votre soupe meilleure, d’y faire cuire quelques aristocrates ? É Ils s’en iront avec leur argent, et nous serons enà core plus malheureux que devant. — Voyez-vous, : il faut accepter les choses comme elles sont, et ne : pas croire aux menteurs qui prétendent qu’on peut les changer avec des cris. Voulez-vous que je

vous dise ? Nous perdons notre temps ici. Il ne se R passera rien. Il ne peut rien se passer. On vous

._ menace de la famine, de la guerre, de toute l’Apoca4 lypse. Tout cela, ce sont desinventions de journaux À …. qui n’ont rien à dire, d’agents provocateurs. Il y a — « un malentendu avec le roi. Mais cela s’arrangera, …_ sinous allons chacun tranquillement à notre be- CRE

  • sogne. Nous avons un bon roi; il nous a promis de « nous garder notre bon monsieur Necker, qui nous — « donnera une bonne Constitution. Pourquoi ne pas

« y croire? Est-ce que ce n’est pas le bon sens

  • même? Pourquoi voulez-vous que ce ne soit pas le
  • bon sens qui ait raison? Moi, j’y crois; j’ai été aussi badaude que vous; j’ai perdu quatre heures ici; je
  • m’en vas vendre mes navets. Elle a raison. — Tu as raison, la mère. Allonsnous-en chez nous.

Que dis-tu de cela ? Elle me rappelle ma vieille tante. Elle parlait … toujours de patience, au moment où elle allait me Ce qu’elle dit me semble fort raisonnable.

Je ne demanderais pas mieux que d’y croire; je trouve si naturel que la raison l’emporte, que, si je m’écoutais, je m’en remettrais à mes ennemis mêmes de la faire triompher. Mais j’ai été trop de fois désabusé par l’expérience; j’ouvre les yeux, et je vois Gonchon et ses commis, qui s’empressent à fermer leurs boutiques. Ils ne font rien sans motif. J’ai grand peur que ce brusque apaisement ne soit que l’accalmie qui précède les orages, et les crises des malades. Personne n’y croit au fond. Ils sont tous restés, même la vieille. Ils essaient de se faire illusion; mais ils ne peuvent pas. Ils ont la fièvre. , Écoute ce bruit de foule. Elle ne crie plus, elle É chuchote. Un frémissement d’arbre. Le petit vent avant la pluie… — 11 saisit la main de Hulin. Et Une grande clameur confuse monte du fond du jardin, et accourt avec une rapidité et un éclat de tonnerre. Tous se lèvent et regardent. UN HOMME, hors d’haleine, sans chapeau, les vêtements en dé- . sordre, se précipite sur la scène, en criant d’une voix terrifiée - Necker est exilé! LA FOULE, saisie, se ruant sur l’homme Quoi? quoi? Necker! Ce n’est pas vrai! <È -_ Necker est banni! — Il est parti, parti!

A mort! — C’est un agent de Versailles! A

; ere L’HOMME, épouvanté, se débattant _ Que faites-vous ? — Mais vous n’avez pas compris ! — Je vous dis que Necker. F7” _ Au bassin, le mouchard! Noyez-le! _ Sauvons-le, Hulin! TRE _ Il faudrait en assommer vingt, pour en sauver En. __ qui crie, et emporte le malheureux. — Robespierre surgit sur A - __ une table, et fait signe qu’il veut parler. — Hoche, Hulin, [471 __ Desmoulins et quelques autres le remarquent. PAR _ Ce petit homme étriqué, qui essaie de parler. C5 _ C’est Robespierre, le député d’Arras. SAS Crie, Hulin ! fais-les taire ! ; 2 CN

Écoutez! Ecoutez le citoyen Robespierre ! Robespierre tremble d’abord ; on ne l’entend pas au milieu du bruit ; on crie: plus haut! N’ayez pas peur. Robespierre le regarde avec un sourire timide et méprisant. Il n’est pas habitué à parler. \ Citoyens, je suis député du Tiers. Je viens de Ver- « sailles. Cet homme dit vrai. Necker est renvoyé. Le pouvoir est aux mains des ennemis de la nation. De Broglie, Breteuil, Foulon : le Carnage, le Vol, la Famine, sont ministres aujourd’hui. C’est la guerre. » Je viens m’enfermer avec vous, pour partager votre Nous sommes perdus ! H : HOCHE, haussant les épaules LS

_ Parlez-leur, citoyen député. Dee. “À À quoi bon les discours ? Que chacun interroge ee Dr Ils s’affolent. Si on ne les fait pas agir sur le a _ champ, ils sont perdus. E Robespierre sort de sa poche des feuilles manuscrites, ps ; < et des épreuves d’imprimerie. be Que va-t-il lire ? — Laissez donc vos écritures ! — & 3 Comme si le moindre mot généreux n’avait pas __ mille fois plus de pouvoir que toutes vos pape rasses | ee 2. ROBESPIERRE, indifférent à ce que dit Hulin, déplie les papiers, 519 1 et lit de sa voix froide, faible, et tranchante: $ % 4 « Déclaration des Droits ». $ « Déclaration des Droits, proposée dans la séance d’hier, Samedi, onze juillet, à l’Assemblée natio-

« L’Assemblée Nationale proclame à la face de l’Univers, et sous les yeux de l’Être Suprême, les . droits suivants de l’homme et du citoyen « La Nature a fait les hommes libres et égaux… Tonnerre d’applaudissements qui couvre la fin de la phrase. « Tout homme naît avec des droits inaliénables « et imprescriptibles : la liberté de ses pensées, le « soin de son honneur et de sa vie, l’entière pro- È « priété de sa personne, la recherche du bonheur, « et la résistance à l’oppression. » HOCHE, tirant son sabre s La résistance à l’oppression ! On limite; en un instant, la foule se hérisse d’armes. € Il y a oppression contre le corps social, lors- « qu’un seul de ses membres est opprimé. — II y a ._ « Coppression contre chaque membre, lorsque le à « corps social est opprimé. »

_ Est ce qu’ils vont continuer longtemps ? — Ilfaut “is éloigner d’ici. Si l’armée vient, qu’ils aillent ss _ faire tuer ailleurs. — 11 parle bas à ses gens. Ro _« La nation est souveraine. » FER % É On entend une voix crier. — La foule frémit et écoute 5e _ Le coup de barre, Hulin ! Voici la tempête! FRA - Ils viennent! ils viennent ! la cavalerie ! | LR _ Sauve qui peut! LS _ HULIN, sautant sur l’homme qui crie, et lui assénant sur la tête * AA PS un coup de poing qui le fait taire, suffoqué LP ke ê “Es Robespierre essaie de continuer ; mais sa voix s’étrangle, et Me Hoche s’élance sur la table à côté de Robespierre, qu’il GE 4 domine de sa haute taille, lui arrache le papier, et lit, D APR d’une voix ardente et triomphante, dontlesaccentsremuent to LT aussitôt la foule. LR

« La nation est souveraine, le gouvernement est « son ouvrage. « Quand le gouvernement viole les droits de la « nation, l’insurrection de la nation est le plus saint R « des devoirs. « Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrê- j « ter Les progrès de la liberté, doivent être poursui- .. € vis par tous, non comme des ennemis ordinaires, « mais comme des esclaves révoltés contre le Sou- « verain de la terre, qui est le Genre Humain. » Au milieu des acclamations, Desmoulins, les cheveux au vent, les yeux exaltés, monte sur la table d’où descend Liberté ! Liberté! — Elle plane au-dessus de nos têtes. Elle m’emporte dans sa tempête sacrée. À la victoire! Marchons dans le vent de ses ailes! Le temps de la servitude passe, — il est passé. Debout! Retournons la foudre contreles misérables qui l’ont armée ! — Au Roi ! La foule crie : Au Roi! — Regardezmoi, espions, qui êtes ici cachés ! C’est moi, Camille . Desmoulins, qui appelle Paris à la révolte! Je ne . crains rien : quoi qu’il arrive on ne me prendra pas vivant. Il montre un pistolet qu’il a sorti de sa poitrine. Le seul malheur serait de voir la France redevenir | esclave. Nous ne le verrons point. Elle sera libre avec nous, ou mourra avec nous. Oui, comme __ Virginius, nous la poignarderons de nos mains, _ plutôt que de la laisser violer par les tyrans. — ÿ Frères, nous serons libres! Nous sommes libres déjà ! Aux Bastilles de pierre opposons la muraille : de nos poitrines, forteresse inexpugnable de la Ë Liberté ! — Regardez! Le ciel s’ouvre, les dieux 4 sont pour nous. Le soleil déchire les nuées. Ur frisson de joie remue les feuilles des marronniers. | O feuilles, qui frémissez de la fièvre d’un peuple qui s’éveille à la vie, soyez nos couleurs, notre $igne de ralliement, notre promesse de victoire, feuilles. à | couleur d’espérance, couleur de la mer, couleur de 4 la Nature: jeune et libre ! — 11 arrache une petite branche. : Ils se pressent autour de Desmoulins, l’étreignent et l’embrassent 3 J LA CONTAT, parant ses cheveux avec les feuilles d’arbre , Û ; O jeune Liberté! verdoie dans mes cheveux et 6 fleuris dans mon cœur! — Elle jette à poignées les feuilles ; autour d’elle. Amis, fleurissez-vous de la cocarde de 1 Le peuple arrache les feuilles et les branches et dépouille $ les arbres. 4 Au roi! il l’a bien dit! Il faut aller au roi! — A

  • Versailles, mes enfants!

HULIN, montrant la vieille et la Contat Les voilà plus enragées que les autres! Nous aurons du mal à les arrêter maintenant. Au Champ de Mars! — Au devant des Versaillais! Nous allons leur montrer de quel bois on se chauffe!

— Misérables! ils pensaient étouffer en silence le peuple de Paris! J’aurai leur poil. Je leur ferai la barbe, à ces brigands d’Allemands ! È Ils ont banni notre Necker. — Et nous, nous les - bannissons! Nous voulons que Necker reste. Et nous allons montrer au monde notre volonté.

Une procession en l’honneur de Necker! — Son portrait est ici, chez Curtius, dans le cabinet 4 des figures de cire. — Promenons-le en triomphe! — Le magasin est fermé! — Enfonçons la boutique! Attention! Profitons de l’occasion ! &

ur Gonchon! Ils dévalisent tout! E « 758 _ Laisse-les faire, fais comme eux. RE. _ Maisils vont entrer chez nous! >. Fee _ Contre le tonnerre ne pète! En 4 Il entre dans la boutique à la suite du peuple, et crie :s”Mi 0 comme les autres. :Le reste de la foule court de tous côtés ; ! 4 et en quelques moments, on voit surgir partout des bâtons, 32 ” “4 des épées, des pistolets, des haches. Re: _ Du recueillement, camarades ! point de désordre! DE: _— Holà, gamin! à l’école ! On n’est pas ici pourrire! “24688 — Il faut que ce soit solennel, lugubre! Il faut ‘1 apprendre aux tyrans la terreur sacrée de la nation. TT “< Le buste de Necker sort de la boutique, porté triomphale- CR ‘5 ment par le crocheteur athlétique, qui le serre avec ses MAR 1 # deux bras contre sa poilrine. La foule se presse autour de à Da: ” _ Chapeaux bas! Voici notre défenseur, notre père! fe F- “à _— Couvrez-le de crêpe! La Patrie est en deuil! Re: ‘4 Gonchon et ses gens sortent de la boutique, portant derrière D. hi les autres le buste du duc d’Orléans, et affectant hypocri- ra È v2 tement les attitudes recueillies et exaltées des autres. Le 2444 À peuple n’y prend pas garde. . Lo

Qu’est-ce que c’est que ça? C’est le patron de notre ami Gonchon, le citoyen Je m’en vais lui casser la tête, ainsi qu’à ceux qui le portent. Non, non, laisse-le. Il faut toujours laisser se compromettre les gens. Tu ne le connais donc pas ? Un Orléans? Qui en connaît un, les connaît tous. Un gamin vicieux, qui s’accroche aux jupes de la « À Liberté, et tâche de fourrer sa main dessous. Il veut se faire gifler. Il le sera. Laisse-le faire. Ù

| Mais s’il veut escamoter la Liberté ?

| Cetavorton? Qu’il prenne garde seulement qu’elle _ ne lui escamote la tête! | Gonchon et ses gens couvrent d’un crépe le buste de d’Orléans, ; à limitation des porteurs de Necker. Un cortège s’organise à avec un ordre bizarre et solennel. Silence imposant. — 2 Tout à coup, la vieille marchande arrive en battant du tambour. Une clameur formidable s’élève. ; Le cortège s’ébranle. D’abord, la vieille au tambour. Puis L le buste de Necker, que le crocheteur a posé sur sa tête. : Il est entouré d’hommes du peuple avec des bâtons et des J haches, — de jeunes élégants vêtus de soie rayée, avec des montres et des bijoux, et armés de gourdins ou d’épées, — | de garde française, le sabre nu, — de femmes, au premier rang desquelles vient la Contat, au bras de Desmoulins. — | Puis, Gonchon, portant solennellement le buste du duc à &‘Orléans, entouré des marchands du Palais-Royal. — Puis la Foule. — Grand silence bourdonnant et solennel, d’où

| s’élèvent, de distance en distance, des acclamations qui | parcourent tout le cortège en même temps, comme des | frissons, et se taisent en même temps. ; HOCHE, montrant le peuple à Hulin :

  • Eh bien, Hulin, es-tu convaincu maintenant?

] C’est absurde… Cette foule en désordre, qui va à attaquer une armée… Ils vont se faire massacrer.

  • Cela ne rime à rien. — 11 suit la foule. | 83 .

BA Avec eux, natürellement.- ? Wen”

Net Vieux camarade, ton instinct est meilleur queta

À: net ss Voyons, tu comprends cela, toi ? Tu sais où va ce Rene - Net’inquiète pas de comprendre. Il sait, il voit MR 0 pour toi.

La nuit du lundi 13 au mardi 14 juillet. — Deux à trois PR: heures du matin. .

  • Une rue de Paris, au faubourg Saint-Antoine. — Au fond ‘AE _ se dresse, au-dessus des maisons, la masse énorme et noire LR Ë de la Bastille, dont les tours, que la nuit enveloppe, sur- nt _ gissent peu à peu sur le ciel, à mesure que l’aube approche. : NS LA gauche, au premier plan, on voit l’intérieur d’une ji . salle basse de plafond, et mal éclairée, sorte de café pauvre, 2 ant de la rue, la maison de Lucile. Un volubilis s’enroule k à l’appui du balcon, et grimpe le long du mur. — Point de _ réverbères. La rue est éclairée par des chandelles, placées au ME: Ne ebord des fenêtres. — On entend au loin sonner l’enclume 130 … des forges et les marteaux, parfois le tocsin des cloches 88 Ps d’églises, ou des coups de feu très éloignés. — Des gens 4 ‘à . du peuple et des bourgeois travaillent à une barricade de . tonneaux, de bois et de pierres, au détour de la rue, sous DA la fenêtre de Lucile. LR __ Encore quelques pierres. Va
  • UN OUVRIER, chargé de son lit SCIAN _ Tiens, mets cela. C’est mon lit. EU S _ (1) Cette disposition est supprimée à la représentation, où la scène RL _ des députés et des bourgeois (Robespierre, Desmoulins, Cloots, Fau- PRE A! _chet, Hulin) est remplacée par la scène de l’homme du peuple en “/ À faction. — Voir les Variantes, à la fin de la pièce. te

Tu vas dormir ici ?

Tout à l’heure, avec une balle dans le corps. Si les brigands passent, nous n’avons plus besoin de rien. Nos lits sont faits ailleurs. Aide-moi à tendre cette corde. Pour quoi faire ? Pour faire tomber les chevaux.

Tu n’entends pas?

% J’entends les enclumes qui tintent. Dans toutes les forges, on fabrique des piques.

Non, ce n’est pas cela. — Par là…— 11montre la terre. ke Oui. Sous terre. — 11 se couche, l’oreille contre le sol.

À ; - L’OUVRIER, couché par terre à. ë On dirait un bruit de mine. k. Sacrebleu ! ils vont nous faire sauter! Ÿ Allons donc! LME

Ils ont caché là-dessous des milliers de tonneaux de poudre. C’est pour cela qu’on n’en trouve plus nulle Crois-tu qu’une armée se promène sous terre, aussi aisément qu’une bande de rats? Tiens, parbleu! ils ont des souterrains qui vont de la Bastille à Vincennes. Tout ça, ce sont des contes de peau d’änon. à L’AUTRE OUVRIER, s’est aussi mis à quatre pattes pour écouter

Je vas toujours voir dans la cave. Viens-tuavec moi, Camuset? ” Ils entrent tous deux dans une maison. Dans la cave? Ah! la, la! — Ils cherchent un prétexte pour s’huiler le gosier. Nous, finissons notre

de LE MACON, jetant un regard derrière lui, en travaillant ‘

F Qu’est-ce que tu as”?

\ J’ai ça, ça, qui me pèse sur le dos. Toutes les fois que je me retourne et que je la vois, cette Bastille, | cela me serre à la gorge. Bon. L’un regarde sous terre, l’autre regarde en V’air. Ne te retourne pas, et travaille.

J’ai beau faire. Je la sens là. C’est comme si quelqu’un se tenait derrière moi, le poing levé sur ma

  • Il a raison : nous sommes guettés par ses canons. À quoi sert ce que nous faisons? D’un revers de main, elle abattrait tout cela comme un château de S Mais non, mais non.

Coquine! — Ah! quand est-ce qu’on en sera débarrassé!

Je ne sais pas, moi. Mais cela sera. Courage! Allons! Il n’y a si longue nuit, qui n’aboutisse au jour. — Is travaillent. En attendant, on n’y voit guère. LE MENUISIER, criant aux fenêtres Eh! là-haut! — Eh! les femmes ! Soignez vos lampions ! Nous avons besoin d’y voir, cette nuit. UNE FEMME, à une fenêtre, rallumant des chandelles Eh bien, cela avance-t-il? avant qu’ils passent. Viennent-ils bientôt ?

__ On dit que Grenelle est en sang. On entend tirer du côté de Vaugirard.

Ÿ Ils attendent le jour pour entrer. Quelle heure est-il? 4 Trois heures. Écoute : le coq chante. ù $ LE MAÇON, s’essuyant avec sa manche

2 Hâtons-nous, hâtons-nous! Cré Dieu! qu’il fait

à Tant mieux donc! Labour d’été vaut fumier.

Je n’en puis plus. Û Reposez-vous un peu, monsieur le notaire. Cha- | cun n’est tenu de faire que ce qu’il peut. . Je veux encore mettre celui-là.

Allez plus posément. Qui ne peut galoper, qu’il A-t-on enfin des fusils? Bah ! à l’Hôtel de Ville, ils nous bernent toujours avec des promesses. Ils sont quelques centaines de bourgeois qui accaparent tout. N’importe! On a des couteaux, des bâtons, des - pierres. Pour tuer, tout est bon. J’ai monté dans ma chambre des tuiles, des tessons, des culs de bouteilles ; j’ai tout apporté près de la fenêtre, tout, la vaisselle, les meubles, les livres. S’ils passent, je leur casse la gueule. Moi, ma chaudière est sur le feu, et bout depuis | le dîner. J’y fais cuire des pavés. Qu’ils viennent je les grillerai. UN GUEUX, avec un fusil, s’adressant à un bourgeois 1 Donne-moi de l’argent. On ne mendie pas ici. pi. Je ne te demande pas du pain, quoique j’aieles _ boyaux vides. Mais j’ai un fusil, et rien pour xà acheter de la poudre. Donne-moi de l’argent. +1 à ni: De l’argent, j’en ai, moi, tant que tu veux. (Hs ER Il sort une poignée d’argent. LE ‘# Je l’ai pris aux Lazaristes aujourd’hui, quandon 13 a pillé le couvent. FE Dee Tu veux donc déshonorer le peuple, cochon? 121 Eh bien, quoi? Tu es fou ? $ $

PREMIER GUEUX, vidant lui-même les poches de l’autre Vide tes poches, voleur ! j Est-ce qu’on n’a plus le droit de voler les aristos? , Pends-le! — Accroche-le à l’enseigne! — Non, une rossée suflit. Demande pardon au peuple. — L’homme se sauve à toutes jambes. On aurait mieux fait de le pendre, pour l’exemple. . Il en reviendra d’autres. On est exposé à se salir, à dans la compagnie de ces voleurs. C’est désagréable. CAMILLE DESMOULINS, entrant comme toujours, le nez au vent, flânant et distrait Tu en seras quitte pour un coup de brosse. Is rient et se remettent au travail. DESMOULINS, regardant la maison et les travailleurs Ma Lucile est ici. Je viens de chez elle. La maison était vide. On m’a dit que toute la famille était /

_ allée dîner chez des parents, au faubourg Saint- “10 Antoine. Ils n’ont pas pu revenir, sans doute. Ils , ont été bloqués. — Eh! parbleu! je crois bien! Quelle fortification ! Escarpe et contrescarpe, lune et demi-lune, rien n’y manque. Ils font le siège de la maison. — Mais, mes enfants, il s’agit de démolir la Bastille; il ne s’agit pas d’en construire une autre. — Je ne sais pas ce que vos | ennemis en penseront. En tout cas, c’est excessivement dangereux pour vos amis. Je viens de me ; prendre les jambes dans vos ficelles ; un peu plus, jy restais. — Ce tonneau ne tient pas. Il faut remettre des pavés. Est-ce que tu travailles aussi bien que tu parles ? DESMOULINS, gaiement, prenant une pioche Je sais aussi travailler.

Du sommet de la barricade, où il monte, il peut toucher voit passer une lumière. Desmoulins regarde.

Elle est là. Le prévôt Flesselles trahit. Il feint d’être avec nous. Il est en correspondance avec Versailles.

è C’est lui qui a inventé cette milice bourgeoise, qui, sous prétexte de nous défendre, ne cherche

. qu’à nous empêcher d’agir. Ce sont tous des Judas, là-dedans, vendus, et prêts à nous vendre. Tout ceci nous apprend, mes amis, qu’il ne faut compter que sur nous. Il y a longtemps que je sais

Pendant ce temps, Camille frappe doucement du doigt la vitre, en murmurant : « Lucile ». — La lumière s’éteint. La fenêtre s’ouvre. Le minois de Lucile paraît, avec ses dents qui sourient. — Ils mettent tous deux un doigt sur leur bouche, pour s’avertir de se taire et de prendre bien garde. Ils se parlent par signes amoureux et amusés. Chaque fois que les travailleurs de la barricade relèvent la tête de leur côté, Lucile referme vite la fenêtre entr’ouverte. Deux ouvriers l’apercçoivent pourtant.

Eh bien, qu’est-ce qu’il fait donc ? Le petit est amoureux. Bah ! ne les gênons pas! Il ne s’en baïtra que mieux. Le coq défend sa

Ils continuent de travailler, tout en jetant de temps en temps un regard curieux et bon enfant au petit manège des deux amants ; mais c’est avec des précautions touchantes, pour ne pas les gêner.

Que faites-vous là ?

Un fort pour vous défendre. NO i | CE Ils se regardent avec des yeux riants et amoureux, sans ca Li LL Je ne peux pas rester. Mes parents sont à côté. Î D “2 Plus tard. Quand tout le monde sera couché, et 2e _ qu’ils seront partis. Même jeu. A. 0 LUCILE, prêétant l’oreille aux bruits de la maison SE Re. On m’appelle. Attendez-moi. % ES Elle lui envoie un baiser et disparaît. — Dans ce petit ; De EE Un dialogue, les mots n’ont de prix que celui que leur don- Sn. s 4f è nent les regards et les sourires des amants. n

dE, Là! Voilà qui est fait, — et bien fait, j’ose le dire. 4 Il ne manque plus qu’un bouquet sur le faite. , Die LE MENUISIER, frappant sur l’épaule de Desmoulins 110 3 Ne travaille pas trop; tu attraperas la pleurésie. Ph Chacun son ouvrage, camarade. Après tout, si 70 cette barricade est debout, c’est ma voix qui l’a fait î

Que chantes-tu là? : C’est de la voix que tu travailles ? Aucun de vous n’était-il au Palais-Royal, hier? Au Palais-Royal? — Attends donc! — Est-ce que tu serais le petit qui nous a appelés aux armes, qui a donné la cocarde? C’est toi monsieur Desmoulins? — Sacrebleu! que c’était beau! comme tu as bien parlé! J’en ai pleuré comme un veau. — Ah! le brave petit homme! — Monsieur Desmoulins, monsieur Desmoulins, voulez-vous me permettre ! Il faut que je vous serre la main! — Vive monsieur Desmoulins! Vive notre petit Camille! GONCHON, capitaine de la milice bourgeoise, entrant, suivi d’une patrouille de sa compagnie Qu’est-ce que vous foutez là? Qu’avez-vous à gueuler? Vous troublez l’ordre, vous réveillez le quartier. Au large! Rentrez chez vous! C’est encore cette sacrée garde bourgeoise ! Mousse pour le guet! Bran pour les sergents! — Troubler l’ordre ? C’est trop fort! — Nous défendons Paris.

Cela ne vous regarde pas. LE PEUPLE, stupéfait et indigné Cela ne nous regarde pas? GONCHON, plus fort Î Cela ne vous regarde pas! Cela ne regarde que nous. C’est nous, que le Comité permanent a chargés de la défense. Foutez le camp! DESMOULINS, regardant de plus près Mais c’est Gonchon! GONCHON, tombant en arrêt devant la barricade

Nom de nom de nom de nom de sacré mille tonnerres! Qui sont les enfants de garce qui se sont permis d’élever cette machine, de démolir la rue, d’interrompre la circulation ? Flanquez-moi ça par terre!

LE PEUPLE, hors de lui Renverser notre barricade ! Qu’ils s’en avisent !

Écoute, capitaine, écoute bien, et pèse ce qu’on va dire. On consent à s’en aller, et à ne pas discuter les ordres du Comité, quoiqu’ils soient imbéciles. Il faut de la discipline, quand on est en guerre; et

on se soumet. Mais, si on touche une pierreà notre fortification, on te casse la figure, à toi, et à tes singes. à Démolir notre barricade! f Qui parle de la démolir? Sommes-nous des macons? Nous avons autre chose à faire. Au large !

  • GONCHON, avec aplomb J’ai dit qu’on n’y toucherait pas; et personne n’y touchera. Pas de réplique! Les travailleurs de la barricade se dispersent, Desmoulins Est-ce que tu n’as pas entendu, toi?

N’y a-til pas de privilèges pour les amis,

C’est toi, damné bavard ? — Arrêtez ce drôle!

ANSE _ Sacrilège, qui ose porter la main sur un fonda- $ : #4 teur de la Liberté! L

FR A part. Un député! Au diable! — Haut. C’est bon. és Je suis chargé de défendre l’ordre. Je maintiendrai À l’ordre malgré tout. — Au large! %

ME: Viens avec moi, Camille. Nos amis se réunissent ; ; cette nuit, dans cette maison. % Il montre la maison de gauche, au premier plan.

D’ici, je verrai la fenêtre de Lucile.

L GONCHON, à ses gens 4 Et nous, continuons notre ronde. — Ah! les è ÿ gueux ! On n’en viendra jamais à bout ! On a beau 5 avoir l’œil ouvert : les barricades sortent de terre, t 4 comme des champignons ; et toutes les rues sont € ; pleines de ces fainéants, qui ne pensent qu’à se 1 battre. Si on les laissait faire, morbleu, il n’y aurait & : plus de roi demain ! — Allons ! — Aundes gardes » (1) Voir, à la fin de la pièce, la variante pour la représentation. ,

. bourgeois. Eh ! sacredié! Prends garde, toi! Que fais-tu avec ce pistolet? Le règlement interdit les armes à feu. C’est excessivement dangereux. Rengaine cela, animal ! —1 sort avec ses hommes. ,

Robespierre et Desmoulins s’approchent de la maison de gauche, à la porte de laquelle, dans un renfoncement obscur, un homme en chemise, jambes nues, un fusil sur l’épaule, fumant sa pipe, monte la garde.

Qui êtes-vous ? Connais pas. Montrez votre carte. Le petit à la cocarde? Passez, camarade. Il est avec moi. Allons, passez aussi, citoyen Robert Pierre. Admire, mon ami, le pouvoir de l’éloquence. L Robespierre le regarde, sourit amèrement, soupire, et le suit sans parler. ‘ Is entrent dans la maison. (1) On aperçoit Hulin, l’abbé Fauchet, Cloots, et quelques autres, bourgeois et petits bourgeois, attablés ou debout, buvant, fumant et discutant. K Eh bien? Eh bien, la bataille est engagée maintenant. IH ; n’y a plus qu’à attendre. 3 Attendre, attendre… Ah! si c’était fini ! É Ne le désirons pas trop. Nous sommes libres encore, cette nuit, nous pouvons rêver de la liberté Non, j’aimerais mieux tout, même le pire, que cette incertitude ! \ (1) Par un système de décoration, utilisé au Théâtre du Peuple de

  • Bussang, l’intérieur de la maison ne doit être visible que pendant L la scène qui suit, jusqu’à l’arrivée de Hoche. Le reste du temps, il
  • est caché, soit par un décor mobile, représentant la façade de la maison sur la rue, soit par un rideau métallique, qui s’éclaire pour laisser voir l’intérieur du café. | 103

HULIN, regardant à la fenêtre -__ Quel mal on se donne ! Et pourquoi? Quelques coups de canon auront vite fait de déblayer tout Nous n’avons même pas d’armes. — Et cette Bastille, qui se prépare à nous écraser! Ils ne dorment pas plus que nous, là-haut. Regardez. Des lumières se promènent sur la tour de — Ils ont fait la toilette de leurs canons. Ils les ont braqués sur le faubourg. Nous sommes comme une fourmilière que des bücherons enfument, et qui s’agite en vain. Et l’Assemblée ? Point de nouvelles. Elleest toujours bloquée. Peut-être est-ce fini, de ce côté déjà. Non, non, Dieu ne peut permettre cela !

|__| CLOOTS, physionomie joyeuse, ouverte, voix claire, manières 4 ; un peu excentriques ‘ Se Ah ! parlons-en de votre Dieu ! C’est un joli gar1: çon. Je me demande comment on peut avoir la naï- ; veté d’attendre quelque chose d’un individu qui a À _ plus de crimes sur la conscience que Cartouche, ou le roi de Prusse, puisqu’il est leur père à tous. “à Il a fait le mal pour que nous le combattions. Oui, oui, je connais le refrain: « Ce Dieu qui fait mourir Dieu pour apaiser Dieu. » « Dieu le père juge les hommes dignes de sa vengeance ; Dieu Fe le fils les juge dignes de sa miséricorde ; et Dieu à FEsprit reste neutre. » Qu’ils se taisent donc tous | -trois, au lieu de se disputer. Ils n’ont rien de mieux à faire qu’à ne pas exister.— Ils ne s’en privent pas C’est vous, monsieur de Cloots! Depuis quand ’ êtes-vous revenu ? | Je voyageais en Espagne, errant de ville en ville, l suivant mon habitude, pourchassé par toutes les 1 polices, ennemi de tous les États. La nouvelle des

  • événements de France m’est arrivée à Madrid. J’ai

prévu ce qui allait suivre, et je suis venu à toutes brides, prendre part au combat pour notre cher

C’est bien à vous, riche, indépendant, et étranger, de venir de gaieté de cœur partager nos dangers.

Je ne suis pas le seul. J’ai croisé sur la route des Anglais et des Américains. C’était à qui arriverait le premier au secours de Paris. Nous le lui devons bien : c’est pour nous qu’il combat. Ne m’appelez pas étranger. Ma patrie est la vôtre, celle de l’Humanité !

Mais ce n’est pas celle de Dieu, à ce que j’en- tends ?

Excusez-moi, je ne puis souffrir ce coquin-là; et c’est ce que je disais, un peu vivement peut-être, à l’abbé, qui est un honnête homme, et que j’estime. Je m’indigne qu’il y ait encore des gens, —etily $ en a dans votre Assemblée, — qui pensent faire précéder le préambule de votre Constitution de cette niaiserie gothique : « En présence de l’Être Suprême », ou : « Après avoir invoqué l’assistance du Suprême Législateur de l’Univers. » Bel exorde

à l’émancipation de l’homme! Alors, appelez tout de suite votre déclaration de liberté, une déclaration d’esclavage ! Adressez-vous à lui. Vous croyez à cela, vous? Vous donnez dans ces Robespierre lui tourne le dos. Un député de province, qui fait à l’Assemblée des discours un peu ridicules, mais d’un bon sentiment. IL est assez éloquent quand il se tait. — Je le convertirai. Laissez donc Dieu tranquille. C’est un mot comme un autre. Les mots sont plus meurtriers que les hommes. C’est sur celui-là, depuis des siècles, que s’appuient les tyrans et leurs armées.

Raison de plus pour mettre Dieu dans notre Constitution. Nous le débauchons en secret; nous le faisons passer dans le camp de la Liberté. Chut! il ne faut pas le dire! N’est-ce pas, monsieur Mes pauvres amis, croyez donc que le bon Dieu n’est pas plus bête qu’un autre, et qu’il n’y a pas de raison pour qu’il ne préfère pas la justice et la S’il existait, il serait un souverain, donc injuste et despote. Point de souverain du monde, que le Ah! les sacrés bavards! ils font la guerre à Dieu, comme si c’était de lui qu’il s’agissait. Messieurs, s’il vous plaît, revenons au fait. Le roi nous attaque tout à l’heure. Occupons-nous du roi. Pour Dieu, nous avons le temps de nous retourner. LES BOURGEOIS, hochant la tête

Ah! pour cela, que faire ? On a commencé la R révolution trop tôt. Pourquoi a-t-on soulevé le peuple? On n’était pas prêt. À Ce n’est pas nous qui avons commencé. La déclaration de guerre est venue de Versailles. Et puis, __ l’eût-on voulu, on ne pouvait attendre. Il fallait | parler, il fallait agir. C’est vrai. La fatalité l’a voulu. Mais enfin, n’y a-til pas d’espoir ? É — Peut-être, si la province imitait Paris. | — Seule, elle n’osera rien. Ç — D’ailleurs, elle ne sait rien. … Mais nous, que devons-nous faire ? — Négocier avec la cour? ; — Elle ne consentira même pas à discuter avec nous. — Sa première condition serait qu’on lui livrât les chefs du mouvement. S’il suffisait que quelques hommes se livrassent _ pour racheter la liberté des autres!

Voilà bien mon curé, avec ses vieilles idées de Livrer les chefs du peuple, ce serait livrer le Qu’avez-vous à jeter le manche après la cognée ? Patience, donc! Füût-ce demain, fût-ce dans dix ans, fût-ce dans un siècle, nous sommes sûrs de la victoire. Si ce n’est pas demain, c’est un peu tard pour nous. Ce sera demain. L’heure a sonné. L’homme est devenu majeur; il prend possession de la terre. La moisson de révolte se lève sur les champs. Laisseznous faire : nous allons en appeler à tous les hommes libres de l’univers. Maigre armée. Nous n’avons pas le temps d’attendre.

Robespierre, tu te tais. Doutes-tu de notre cause ? | 110 Je ne doute point de la justice : elle est avec nous. Mais je sais que la justice d’une cause est, dans le monde, une raison pour qu’elle soit écrasée. N’importe. C’est notre devoir inflexible de la défendre jusqu’au bout. Malheur à quichicane son devoir, et tâche à l’esquiver. Notre but n’est pas la victoire, mais la vertu. Je reconnais là mon Romain, avec son éternelle maxime : le pire est toujours certain. Tes encouragements ont un effet infaillible sur moi; ils m’enlèvent tout courage. C’est une glace que ton stoïcisme. Tes paroles sont un glas perpétuel. Allons, je vois bien qu’en fait de conseil, vous n’en avez pas d’autre que de faire comme on fait à Paris, quand il pleut : laisser pleuvoir. Il faudrait pourtant se décider! — Je ne demande qu’à marcher; mais qu’on me dise où aller! — Ah! que Hoche n’est-il k ici! — Enfin, faisons de notre mieux. Je n’espère | pas plus que vous; mais au moins on peut tenir assez longtemps pour qu’il en cuise à ceux qui voudront nous forcer dans notre gîte. Que chacun s’arme donc pour la lutte. Il n’y a plus d’autre alternative.

Si Paris ne peut être défendu, ‘que Paris soit brûlé, que Paris soit effacé de la terre plutôt que d’être rendu à l’esclavage. Un jour, la Liberté renaîtra de nos cendres. DESMOULINS, regardant à la fenêtre Qui erre, hagard et titubant, avec des gestes furieux, et se heurtant aux murs ? C’est le fou Marat. Marat, sans chapeau, les vêtements ouverts et défaits, les yeux hors de la tête, les cheveux au vent, marche à grands pas dans la rue, chancelant par instants, comme ivre, montrant le poing au ciel, et frappant les murs des MARAT, dans la rue O nuit! De quelle masse écrasante tu pèses sur cette ville! — Néant inerte et vide, la mort est en toi. La mort de ce peuple, la mort de mes pensées, la mort de ma Liberté! O Dieu! et ils dorment! Sont-ils morts déjà? Ils l’ont toujours été. — J’erre à travers les rues, comme un chien qui aboïe à la mort, dans cette veillée funèbre, sous ces lumières qui éclairent les funérailles de la Liberté. — Être Suprême, n’étions-nous pas dignes de ce Bien, dont tu avais mis le pressentiment dans le cœur de

_ quelques élus? — Alors, brûle ces hommes, fla_ gelle-les, — que, de l’excès des souffrances, leur À ._ âme s’élève plus vite à la vérité! Frappe! hâte par —_ tes coups l’avènement de la justice! — O Dieu! | être vaincu, encore vaincu, toute sa vie vaincu ! Ÿ Sentir en soi cette force, ces tempêtes, toutes les | puissances de la Révolution, prêtes à renverser les idoles du passé, — etêtre vaincu! Liberté! Liberté! | ne t’arracherai-je pas de la prison de cette poitrine, -_ l’étincelle dans la pierre ! — Sors de terre! Sors de | cette ville ! Je te veux ! Je te veux, Liberté ! Il s’ensanglante les poings, à frapper contre les murs. ROBESPIERRE, à l’intérieur de la maison. Il s’est levé et a joint les mains avec émotion. Les autres se sont levés instinctivement autour de lui, en le regardant, et l’écoutent religieusement. Les deux voix de Robespierre et de Marat se répondent comme une k O Liberté ! tant de siècles, tu as lutté contre l’univers ennemi! Après tant de souffrances, tu t’étais fait jour à travers le chaos. La lumière de tes a | yeux nous apparaissait enfin. Si près de nous, si patiemment, si chèrement attendue, nous abandonneras-tu ? Ton regard s’éteindra-t-il, — pour combien de siècles encore ? Le globe est enseveli dans 4 les ténèbres. Lumière, ne te lèveras-tu point enfin ? \ On entend, au dehors, la voix joyeuse et claire de Hoche, au Fr milieu des acclamations et des rires de la foule. Les L fenêtres des maisons s’ouvrent. Les gens paraissent, et se k penchent pour voir.

HULIN, à la fenêtre C’est Hoche ! J’entends son rire ! — Ah! cela fait du bien ! Hoche entre, au milieu d’une troupe de garde française en armes comme lui, et d’une foule qui rit et crie. La Contat se distingue entre tous par sa belle humeur. Marat affaissé sur les marches d’une maison, se redresse, inquiet et soupçonneux. Regardez-moi ce travail. Quel est le Vauban qui a bâti cela ? Ah! les braves gens ! Je vous embrasserais tous. — Quelle peine ils se sont donnée! — Et pourquoi faire, bon Dieu? — Eh! mes amis, contre qui tout cela? Est-ce contre vos amis ? Les ennemis ne viendront pas, allez, soyez tranquilles ! ) LE PEUPLE, auquel se mêlent Hulin, Desmoulins, et quelquesuns de ceux qui sont à la fenêtre Vivent les garde française ! Marat s’élance devant Hoche et lui barre le passage, les bras Arrête, soldat ! Pas un pas de plus! La foule étonnée parle confusément, et se presse pour voir. Qu’a-t-il ? Il perd la tête ? Il y a longtemps que c’est fait.

Rends ton sabre ! Rendez vos armes, tous! Il va se faire écharper. Comment, coquin ! — Rendre mon sabre ? — Je vais te le rendre dans le ventre. Assommez-le ! Paix. Laissez-moi m’expliquer avec lui. Je le connais. — Lâche-moi, l’ami! MARAT, se dressant sur la pointe des pieds pour prendre Rends ton sabre ! HOCHE, se dégageant tranquillement et, de sa main posée sur lui, le maintenant malgré ses contorsions Et qu’en feras-tu, mon garçon ? 3 Je t”empèêcherai de poignarder la liberté. Tu soupçonnes ceux qui viennent donner leur

Qui me prouve ta loyauté? Pourquoi aurais-je confiance en des soldats inconnus”?

Casse-lui la tête, Hoche! Hoche les apaise du geste, regarde Marat en souriant, et le lâche. Il a raison. Pourquoi aurait-il confiance en nous? Il ne nous a pas vus à l’œuvre. Marat, interdit, devient brusquement silencieux et immobile, regardant Hoche, écoutant ses paroles. Sapristi! C’est un peu fort de se laisser accuser, quand on risque la mort pour ces oiseaux-là! Bah ! il ne nous connaît pas, cela ne fait rien. Avec bonté. Tu te trompes, Marat; mais tu fais bien de veiller sur le peuple. Au peuple. Nous nous comprenons à demi-mot, camarades; il ne nous a fallu qu’un instant pour sentir que nous étions de braves gens, et pour avoir foi les uns dans les autres. Pourtant il n’a pas tort de vous donner une leçon de prudence, nous sommes en temps de guerre vous avez le droit de demander des comptes à tous, | personne ne peut s’y soustraire. = Nous te connaissons, Hoche, tu es un ami. | Prenez garde à vos amis. Souriant. Je ne dis point cela pour moi. Au reste, vous êtes encore en trop mauvaise situation pour avoir beaucoup d’amis; ils À ne sont pas très dangereux. Mais vous les verrez venir quand vous serez puissants, et c’est alors qu’il faudra ouvrir l’œil. 11 est bon avec ses conseils. Il veut qu’on soit prudent, et il ne se défie de personne. Oh! moi, quand deux yeux me plaisent, je m’y laisse toujours prendre. Mais si je suis un sot, cela ne regarde que moi. Vous, vous avez le monde à 1 sauver. Ne m’imitez pas. Nous sommes quelques d centaines de garde française. Nos officiers, qui savaient nos sympathies pour le peuple, ont voulu nous envoyer à Saint-Denis pour nous éloigner de vous. Nous avons quitté la caserne, et nous vous 200 offrons nos sabres. Pour rassurer Marat, diviseznous en groupes de dix ou de vingt, et que chacun na is Oh dE De dE À à PEUR TRS TS her de ces groupes soit encadré dans un bataillon populaire. Ainsi, vous serez maîtres de nous, et nous pourrons vous diriger et faire votre apprentissage.

Quant à moi, Marat, veux-tu m’accompagner? Il y F aura profit pour tous deux. Tu verras qu’il y a de À braves gens encore, et peut-être m’apprendras-tu à me défier des traîtres, bien que je craigne que tu ne perdes ta peine.

Marat, qui n’a cessé de dévorer des yeux Hoche, et de suivre ses paroles, avec une attention violente, s’avance vers lui. HOCHE, lui tend la main en souriant Comme il doit être fatigant de toujours soupconner! J’aimerais mieux mourir. Moi aussi. — Mais tu l’as dit tout à l’heure:; il ne s’agit pas de nous, il s’agit de la Nation. À Continue done d’être l’œil vigilant du peuple. Mais je ne t’envie pas, ma tâche est plus aisée. O Nature, si les yeux et la voix de cet homme sont menteurs, il n’y a plus d’honnêteté. Soldat, je

Tai offensé devant tous. Devant tous, je te demande Tu ne m’as pas offensé. Personne ne sait mieux | que moi ce qu’est un chef militaire, et les dangers qu’il fait courir à la Liberté. « Le gouvernement militaire est celui des esclaves, il ne peut convenir à des hommes. Nous l’abhorrons » comme | toi. (1) Nous venons de nous-mêmes briser la | force aveugle que nous avons dans les mains. Nous | plions l’armée aux pieds de la raison. Ouvrez-nous vos bras, faites-nous place à la table de famille, | rendez-nous notre liberté perdue, notre conscience enchaînée, notre droit à être des hommes comme vous, vos égaux et vos frères. Soldats, redevenons Peuple. Et toi, Peuple, tout entier, deviens Armée défends-toi, défends-nous, défends notre âme attaquée! Donnons-nous la- main, embrassonsnous, ne soyons qu’un seul cœur! — Amis! — Chacun pour tous! Tous pour tous! à et d’enthousiasme fraternel, pleure, s’embrasse, et rit, en criant Oui! pour vous! pour vous! pour nos frères du peuple! pour nos frères soldats! pour tous ceux qui (1) Paroles de Hoche, souffrent! pour tous les opprimés! pour tous les Ces exclamations se croisent en désordre, de tous les côtés à la fois, du peuple, des soldats, de la rue, des fenêtres, des balcons, chargés de femmes et d’enfants, de la maison de gauche, à la fenêtre de laquelle se pressent Desmoulins, HULIN, à la fenêtre Hourrah! Hoche! — Enfin! voilà celui qui dissipe la tristesse! C’est toi, Hulin? Que fais-tu là ? Que faites-vous là, tous, dans la nuit? Vous broyez du noir, naturellement. Quelle folie de s’enfermer ainsi par cette belle nuit de Juillet! L’homme est triste, quand il . s’isole des autres. C’est cet air de cave qui inspire les soupçons et les doutes. Sortez de vos maisons ! Il y a assez longtemps que nous sommes forcés de rester murés chez nous. A présent, c’est dans la rue, c’est en plein air qu’il faut vivre! Venez sentir le matin qui se lève! La Ville prisonnière respire à À pleine poitrine; le soufile des prairies vient par dessus nos murs, et les armées qui les bloquent, Ë Tous apporter le salut des campagnes fraternelles. à Les blés sont mûrs : nous allons les faucher. F Ah! le beau garçon ! il répand la joie autour de lui. — Elle va vers Hoche.

2 Vous voilà, bouquetière de la Liberté, madame _ la royaliste, qui saccagiez à belles mains les arbres du Palais-Royal, pour jeter au peuple les cocardes | d’affranchissement! Je savais bien que vous y s viendriez aussi. Vous avez donc fini par croire à | notre cause ? QE . . « ke Je croirai à tout ce que tu voudras. Avec une ; figure comme celle-là, — elle le désigne — je serai _ toujours convertie. — Le peuple rit. | Cela ne m’étonne point : j’ai le tempérament d’un apôtre. — Eh bien, mettez-vous là ; on ne refuse - personne. Et prenez une pique : une fille comme vous doit savoir se défendre. *. Tout beau! ne m’enrôle pas si vite! Je regarde, j’applaudis, je trouve le spectacle plaisant; mais je ne joue pas ce soir.

; Vous trouvez cela plaisant? vous trouvez cela un jeu? — Regardez ce pauvre diable, dont les os font ; saillie sous la blouse, cette femme qui tend à ce

  • petit aux yeux vitreux sa mamelle sans lait, — cela

. vous amuse, ces êtres mourant de faim? et vous jugez cela une bonne comédie, ce peuple qui, n’ayant ni le pain, ni la vie assurée pour demain, ne pense qu’à la Constitution qu’élabore l’Assemblée, aux droits de l’humanité, à la justice éternelle? — Ne voyez-vous pas que c’est quelque chose d’aussi sérieux qu’une tragédie de Corneille ? Eh! c’est aussi un jeu. Rien n’est un jeu, Tout est sérieux. Cinna et Nicomède existent comme moi. Étrange garçon. Les auteurs et les acteurs font ces choses par semblant, et tu les prends au vrai : n’est-ce pas curieux ? Vous vous trompez, vous ne vous connaissez pas. Je vous connais mieux que vous-même.

Je vous ai entendue au théâtre; j’ai vu votre pas- . sion dans vos rôles.

_ Situ crois que je les sens! UE: à et Vous avez beau vous en défendre, votre instinct __ les sent pour vous. Une force n’est jamais une

_ illusion. Vous n’êtes que l’instrument peut-être de

_ celle qui est en vous. N’importe, elle vous mène. Je _ sais mieux que vous ce que le destin fera de vous. à Quoi donc? ! ri “IR Ce qui est fort doit aller avec ce qui est fort. Vous E serez de notre parti. ne. ._ Enfin, sije n’y crois pas! Le 5 Peuh! Qu’est-ce que cela fait? Tout est affaire de _ tempéraments. Il n’y a que deux partis au monde: ni <a les sains et les malades. Ce qui est sain va à la vie. “4 La vie est avec nous. Venez. nr, FF Avec toi, volontiers. / ro

Décidément, vous ne l’envoyez pas dire! — Eh bien ! nous verrons cela plus tard, si nous avons le temps d’y penser. Il est toujours temps pour l’amour. On vous l’a trop fait croire. Vous vous imaginez que notre Révolution va verser dans une histoire ans que vous êtes habituées à tout gouverner en France, que tout est ramené à vous, à vos caprices, Ë à vos mignardises, il ne vous vient pas à la tête qu’on puisse faire passer d’autre objet avant vous ? Les jeux sont finis, madame. C’est une partie sérieuse, dont l’enjeu est le monde. Place aux hommes! — Et si vous l’osez, suivez-nous dans la bataille, soutenez-nous, partagez notre foi; mais sacredié ! n’allez pas la troubler! Vous ne pesez pas lourd à côté d’elle. — Sans rancune, Contat! Une passade, je n’ai pas le temps. Un amour, mon cœur est pris.

Par la Liberté. _ Je voudrais bien savoir comment cette fille est Un peu comme toi, je me figure. Bien saine, bien | bâtie, blonde, ardente, audacieuse, mais débar__ bouillée de ton fard, de tes mouches, de tes affé_ teries, de tes ironies, agissant au lieu de railler ceux qui agissent, soufflant aux hommes au lieu de 4 tes fadeurs provocantes et de tes sous-entendus | équivoques, des paroles d’action, de dévouement et : de fraternité. De celle-là, je suis l’amant. Quand tu É seras celle-là, tu m’auras. Voilà ma déclaration! 2 Elle me plaît. Je t”aurai. — Allons nous battre! ! 4 — Elle arrache un fusil à son voisin, et déclame au peuple, avec un enthousiasme joyeux, quelques vers de Cinna. ; Ne crains point de succès qui souille ta mémoire ! Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire; Et dans un tel dessein le manque de bonheur L Met en péril ta vie, et non pas ton honneur ; Regarde le malheur de Brute et de Cassie: } La splendeur de leur nom en est-elle obscurcie ? : Sont-ils morts tout entiers avec leurs grands desseins ? È Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains? Va marcher sur leurs pas où l’honneur te convie! Elle se jette au milieu des rangs du peuple, qui éclate en

A la bonne heure! Que Corneille nous guide ! Secoue devant nos pas la torche de l’héroïsme ! j HULIN, à la fenêtre Où allez-vous? Où nous allons ? — 11 lève les yeux, et regarde à la mai- ‘4 son d’en face la petite Julie, à demi déshabillée, qui se penche à la ts fenêtre, animée et joyeuse. — Demande-le à cette petite, aux regards éveillés comme une potée de souris! Je veux qu’elle dise la réponse qui est dans nos cœurs à tous. Sois notre voix, innocente! Où allons-nous? Où faut-il que nous allions ? JULIE, se penchant de tout son corps à la fenêtre, — retenue par sa mère, — tendant les bras et criant de toutes ses forces

A la Bastille ! à Explosion de cris du peuple, * A la Bastille! Vocifération furieuse d’où se détachent des apostrophes heurtées et forcenées qui éclatent de toutes parts, à la fois, ou à la suite, se partageant entre des groupes ou des individus isolés, ouvriers, bourgeois, étudiants et femmes. LE PEUPLE, en proie à une exaltation folle La Bastille! la Bastille! — Enfin! —Briserce joug! — Arracher ce collier! — Renverser cette masse écrasante et stupide! — Ce monument éter126

_ nel de notre défaite et de notre avilissement! — Le _ tombeau de ceux qui osèrent dire la vérité! — Ces => malheureux, murés vivants par l’exécrable despotisme! — Le cachot de Voltaire ! — Le cachot de 4 Mirabeau ! — Le cachot de la Liberté! — Respirer ! D. respirer! — Nous voulons la Bastille ! — Monstre, tu tomberas! — Nous te raserons de la cime à la Is lui montrent le poing, s’excitent mutuellement, la face congestionnée, rauques à force de crier. Desmoulins et Cloots se sont laissé gagner par la contagion. Cloots est sorti de la maison par la porte, Desmoulins a sauté par la fenêtre. Hulin, Robespierre, Marat, agitent les bras, tâchent de se faire entendre; on comprend qu’ils désapprouvent le peuple, mais leur voix se perd dans le HULIN, quand il peut enfin se faire entendre, criant ù Vous êtes fous, fous! Nous allons nous casser la figure contre cette montagne ! , MARAT, se croisant les bras Je vous admire de vous donner tant de mal pour délivrer quelques aristocrates. Mais vous ne savez donc pas qu’il n’y a que des riches là-dedans ? C’est 4 une prison de luxe, qui n’est faite que pour eux. Le Qu’ils règlent leurs affaires entre eux : cela ne vous | regarde pas. Toute injustice nous regarde. Notre Révolution n’est pas une affaire de famille. Si nous ne sommes pas assez riches pour avoir des parents à la Bastille, nous le sommes assez pour adopter les riches, malheureux comme nous. Tout homme qui souffre injustement est notre frère. Nous voulons la Bastille! Mais enfin, enragés, avec quoi la prendrez-vous ? Nous n’avons pas d’armes, et ils en ont, eux! Justement. Allons les prendre. CLOOTS, retroussant ses manches Gaudeamus! Il y a assez longtemps que j’agis à coups de syllogisme. Je vais me dégourdir les

Vous êtes mes paroissiens, vous avez promis de È me suivre; je vous montrerai le chemin.

La paroisse de la Bastille! De celle-là, j’en suis! L’abbé, pour une fois, je te servirai la messe. Une rumeur s’élève dans le fond.

Je viens de la rive gauche. Ils sont tous deboui la place Maubert, la Basoche, la Montagne Sainte-

Geneviève ; ils marchent sur les Invalides, pour y

prendre les armes en dépôt, des milliers de fusils.

Ils sont des garde française, des moines, des femmes, des étudiants, toute une armée. Le procu- $ reur du roi et le curé de Saint-Étienne-du-Mont marchent à leur tête. Tu demandais des armes, Hulin. En voici. | Ce n’est pas avec quelques centaines de vieilles arquebuses, des casques rouillés, ou même avec quelques bons canons trouvés aux Invalides, qu’on peut prendre la Bastille. Autant ouvrir un rocher avec un couteau. É Ce n’est pas avec des canons en effet que la Bastille sera prise. Mais elle sera prise. Il faut que la Bastille tombe. Elle tombera. Les dieux sont avec nous.

HULIN, haussant les épaules g | La justice, la raison. Tu tomberas, Bastille! i J’aimerais mieux des alliés plus palpables. Je ne crois guère à tout cela. N’importe, il ne sera pas dit que je me laisse devancer. Je prétends même marcher le premier. Vous savez mieux que moi peut-être ce qu’il faut faire. Mais moi, je le ferai. — Vous voulez aller à la Bastille, imbéciles? — Parbleu! Tu feras tout, en répétant toujours qu’il est impossible de rien faire. Ê Gonchon revient avec sa patrouille. Les voilà revenus! — Sacrebleu ! — Ah! la io vermine! On la chasse d’un côté, elle ressort de l’autre. — Est-ce ainsi qu’on m’obéit? Ne vous ai-je ; pas ordonné de rentrer dans vos maisons? — Prenant un homme au collet Tu m’as entendu, toi, je te reconnais, tu étais là tout à l’heure. Foutre! j’en É ai assez! Je m’en vais te faire arrêter. Je m’en vais À

tous vous faire arrêter. Nous sommes chargés de à . l’ordre. Tout citoyen qui circule la nuit dans les

F rues sans un laissez-passer, est suspect. 1 L’animal voudrait escamoter le peuple! Qui est ce traître qui a imaginé de décréter qu’il 3 était le Peuple? De quel droit cette voix odieuse 3 donne-t-elle des ordres à la Nation? Je connais ce

  • gros homme, cette face de Silène, boursouflée de vices, suante de débauches et d’impudeur. Est-ce

que cet accapareur prétend avoir le monopole dela ; Révolution, comme il eut celui des orgies de son Palais-Royal? — Hors d’ici! ou je te fais arrêter toi-même par le Peuple souverain ! Je suis le représentant du pouvoir, l’élu du Comité LS Le pouvoir, c’est nous! — Le Comité central est notre élu. Tu n’as qu’à obéir. MARAT, d’un air farouche qui n’est au fond qu’une bouffonnerie sinistre pour s’amuser des terreurs de Gonchon Il faut se défier de ces traîtres qui se rallient au peuple pour le perdre. Hoche l’a bien dit : Si nous — 131 n’y prenons garde, nous serons bientôt envahis. Je suis d’avis que, pour distinguer tous ceux qui se sont faits les valets des aristocrates, on leur coupe les oreilles, ou plutôt les pouces des mains : c’est à une mesure indispensable de prudence.— Le peuple rit. Soldat, tu es ici pour prêter main-forte à la loi. j Mets-toi là : on ne te fera pas de mal. — Et maintenant, va devant, nous te suivons.

Vous me suivez? Où cela ? À la Bastille! Sans doute. Prendre la Bastille. — Vous défendez ‘4 le peuple, messieurs de la milice bourgeoise? Le premier rang vous appartient donc. Passez devant, et point de façons. — Tu n’as pas l’air réjoui ? — Se penchant à l’oreille de Gonchon. Je connais tes ruses, mon bonhomme, tu es en correspondance avec le duc d’Orléans. Allons, paix, ei file droit: j’ai l’œil

BAY v fait. pas encore jour ; tu pourrais nous éclairer, F accroché à l’une de ces lanternes. . Laissez-moi rentrer chez moi. Pas d’autre alternative: Etre pendu, ou prendre la Bastille. : GONCHON, avec empressement Prendre la Bastille ! | Tu es un brave ! — Et nous, gens du faubourg, ne nous laissons pas damer le pion par la Montagne Sainte-Geneviève. Que Saint-Antoine ne fasse pas le fainéant, tandis que Saint-Jacques s’escrime des poings et du bâton! Sonnez les cloches, battez le tambour, appelez les citoyens aux districts. — Aux électeurs et aux députés. Vous, citoyens, vvillez sur l’Hôtel de Ville, empêchez qu’on ne nous | prépare quelque traîtrise dans le dos ! chargez-vous des bourgeois ! Nous, nous allons museler la bête. 11 montre la Bastille.

La petite Julie est descendue avec sa mère, sur le pas de sa porte ; elle est grimpée sur une borne pour mieux voir, et regarde Hoche avec une insistance muette et passionnée. Hoche la regarde, et sourit.

Eh! petite! tu veux venir aussi? tu en grilles d’envie ? — Elle lui tend ses mains frémissantes, en faisant signe que oui, sans parler. Eh bien viens ! — n l’enlève et la met sur son épaule. Vous êtes fou! Laïissez-la! L’emmener où on - N’est-ce pas elle qui nous y envoie? Voici notre Ne me l’enlevez pas!

  • Eh! venez aussi, la mère ! Personne ne doit rester dans les maisons aujourd’hui. Que le limaçon quitte sa coquille. La ville tout entière sort de sa prison. Ne laissons rien par derrière. Ce n’est pas une armée en guerre, c’est une invasion. ; Ma foi, oui. Si on doit mourir, mieux vaut être tous ensemble. Mourir? Allons donc ! On ne meurt que quand | on veut mourir. Le ciel s’éclaire derrière les maisons et la masse sombre de la Bastille. “ | Hourrah! Voyez le jour, le jour nouveau, l’aurore de la Liberté!

DES JULIE, qui s’est tenue jusque-là sur l’épaule de Hoche, toute = a riante, excitée, et muette, un doigt dans sa bouche, se met à 5: chanter d’une voix fluette une ronde nationale du temps. S 4 Liberté, dans ce beau jour N- Viens remplir notre âme. -

Entendez-vous ce petit moineau ? … - ee Allons, gai ! gai ! au devant du soleil ! r. Il reprend l’air de la petite Julie en se mettant en marche ; et la masse entière du peuple s’ébranle, joignant ses voix | au chant de Hoche et de la petite fille. Il se trouve È aussitôt une petite flûte qui accompagne d’une façon ; alerte et aiguë la ronde populaire. A la musique se mêlent de grandes clameurs enthousiastes, les cloches qui s’éveillent de proche en proche, et des bruits confus qui per- | sistent pendant la scène suivante. Gonchon et les miliciens ; “La tremblants sont poussés par une foule railleuse et rieuse, parmi laquelle la Contat et Hulin. Hommes et femmes | sortent des maisons, se joignent au peuple, courent après lui. — Une tempête joyeuse. Tandis que le peuple s’écoule bruyamment hors du théâtre, Desmoulins, qui l’accompagne jusqu’à la sortie de la ; « scène, revient sur ses pas, monte précipitamment sur la de barricade, va à la fenêtre de Lucile, et appuie sa figure contre les vitres. Pendant la fin de l’acte, le bruit du £ ] peuple, des cloches, des tambours, continue à bour- - donner au dehors; et quelques retardataires sortent encore des maisons, mais ne prennent pas garde aux ; La fenêtre s’ouvre doucement. Lucile lui passe les bras autour

Chut !.. Ils dorment à côté. J’étais là, cachée. Je suis restée tout le temps. J’écoutais et je voyais tout. Tu ne t’es point couchée ? Comment pourrait-on dormir avec tout ce vacarme ? — Oh! Camille, comme ils t’ont acclamé ! Tu as entendu comme ils ont crié ? Les vitres en tremblaient. Je riais dans mon coin. J’aurais voulu crier aussi. Comme je ne pouvais pas, j’ai fait des extravagances, je suis montée sur une chaise, j’ai… devine ce que j’ai fait… .

Comment puis-je deviner ?

Devine, si tu m’aimes. Si tu n’as rien senti, c’est que tu ne m’aimes pas. Qu’est-ce que je tai

Tu m’aimes. C’est cela. Des paniers de baisers. . Ils’en est égaré quelques-uns sur ceux qui t’applaudissaient. — O les amours, comme ils criaient ! Comme tu es devenu glorieux, mon Camille, en un | jour, un seul jour ! — L’autre semaine, il n’y avait que ta Lucile qui te connaissait, qui savait ce que tu valais. Aujourd’hui, tout un peuple. Bruit joyeux et tumultueux de Paris. __ Tout cela. C’est toi qui as fait tout cela… ce Je n’y crois pas moi-même !.…. | Et tout cela avec un discours! Comment as-tu fait? On m’a dit que tout le monde était hors de soi, en t’écoutant. Que j’aurais voulu être là ! Je ne sais pas ce que j’ai dit. Je me sentais soulevé de terre. J’entendais ma voix et je voyais mes gestes, comme si c’était un autre qui parlait. Tout le monde pleurait, et je pleurais comme les autres. A la fin, ils m’ont porté sur leurs épaules. On n’a jamais rien vu de pareil. Mon grand homme, mon Patru, mon Démosthène ! — Et tu as pu parler à toute une foule qui te regardait? Et tu ne t’es pas troublé? Tu n’as pas perdu la mémoire ? Tu n’as pas fait, comme tu fais quelquefois ?.… Quoi donc ? Tu sais bien… comme un flacon trop plein, d’où l’eau ne peut sortir… Elle rit,

Mauvaise ! Te voilà contente de ta méchanceté ! Tu montres tes petites dents, comme un chat. Mais non, je te dis, je t’aime ; je t’aime comme tu es. Je te cherche des défauts, je les trouve, et je les aime. Ne sois pas fâché, Hon-hon, j’aime ton bégaiement, je t’assure, je m’essaie à parler comme cela Ils rient tous les deux. verrons-nous pas ! — O Lucile, que de belles choses nous allons faire ensemble ! Voilà la foudre lancée. Quels superbes coups de tonnerre ! Quelle joie de frapper de tous côtés, dans le tas, de détruire ces _ tyrans, ces injustices, ces préjugés, ces lois! Enfin! — On va donc casser le nez à ces magots ridicules et odieux, dont le sourire grotesque s’opposait à tout, défendait tout, empêchait de penser, de res- | pirer, de vivre! On va faire maison nette, brûler les vieilles nippes ! Plus de maîtres. Plus d’entraves. Que cela est amusant ! Qui dirigera Paris maintenant ? Nous, parbleu. La Raison. Ils crient bien fort. Cela me fait peur. C’est là l’effet de quelques-unes de mes paroles. Tu crois qu’ils t’écouteront toujours ?

Ils m’ont écouté quand j’étais inconnu. Que ne pourrai-je, maintenant qu’ils m’adorent!— Bonnes gens! quand ils seront délivrés des misères qui les accablent, tout va devenir facile, aimable, riant. — Ab! Lucile, c’est trop de bonheur, à la fois, tout d’un coup! — Non. Pas trop! Jamais trop! — Mais cela me grise un peu, après tant de misère! Pauvre Camille ! tu as été si malheureux? Oui, cela a été bien dur, et bien long! Six années !.. Pas d’argent, pas d’amis, pas d’espoir. Abandonné des miens. Réduit à d’humiliants métiers. Courant après quelques sous, et ne les trouvant pas, souvent. Il y a plus d’un jour où je me suis couché sans dîner. — Je ne veux pas te raconter cela. — Plus tard, plus tard je te dirai… J’ai eu Est-ce possible? oh! mon Dieu! pourquoi ne venais-tu pas ?.… Tu aurais partagé avec moi ton petit pain? Ce n’était pas encore le plus dur, Lucile. On se passe

  • de souper. Maïs douter de soi, voir l’avenir fermé devant soi; — et puis, cette petite fille, cette chère x petite fille, dont les boucles blondes et les yeux bruns souriaient à la fenêtre en face de ma fenêtre, : — dont je suivais Les pas, de loin, dans les allées du Luxembourg, savourant la grâce ingénue de ses _ gestes, et la fine maigreur de son corps enfantin.…. Ah! petite Lucile, si tu m’as fait oublier quelquefois ma misère, combien tu me l’as rendue plus lourde aussi, souvent! Tu étais si loin de moi! Comment aurais-je pu croire qu’un jour… ! Et ce jour, je Le tiens, oh! je le tiens bien ! il ne m’échappera plus. Je t’ai! Je baise tes mains aux petites fossettes. Tout le bonheur du monde, elles me l’ont apporté. Le monde libre par moi! Ah! que je suis Ils s’embrassent, et restent un instant sans parler. 5 Toi aussi. | Les lumignons des fenêtres voisines s’éteignent. Les lumières s’éteignent. L’aube vient. Bruit de la foule au dehors.

CAMILLE, après un moment Te souviens-tu de cette vieille histoire anglaise que nous lûmes ensemble : ces deux enfants de Vérone qui s’aimaient au milieu d’une ville soulevée? LUCILE, fait signe que oui Pourquoi me demandes-tu cela ? Je ne sais pas. — Ah! qui sait ce que l’avenir nous réserve ? _— LUCILE, lui fermant la bouche Pauvre Lucile, aurais-tu bien la force, si le Qui sait? Peut-être la trouverai-je alors. Mais toi, E j’en ai peur, tu souffriras cruellement. CAMILLE, mécontent et inquiet Mais tu dis cela, comme si tu croyais vraiment que cela arrivera ! Tu es plus faible que moi, mon héros.

_ Peut-être. J’ai besoin que l’on m’aime. Jene sais Sen pas être se 4 Jamais. Quoi qu’il arrive, que tout nous soit commun, que rien ne nous sépare, que rien ne + _ vienne desserrer l’étreinte de nos bras… RE 2# _ Un moment de silence. Lucile reste immobile, la tête ap- 2 PE PA puyée sur l’épaule de Camille.

En - CAMILLE, la regarde 4 _ Non. — Soupirant. Dieu nous épargne ces épreuves! ‘Ra _ LUCILE, pose sa joue sur l’appui de la fenêtre et reste immobile FE FU x. ne un bras autour du cou de Camille. NE: F Ne crois-tu pas qu’il existe ? ; LAS te Pas encore. LES 00 Que veux-tu dire ?

Nous le créons en ce moment. Demain, si j’en crois ce cœur, demain, il y aura un Dieu : L’Homme. Lucile ferme les yeux et s’endort. Lucile. Elle s’est endormie. ROBESPIERRE, traversant la rue, apercoit Camille Tu es encore là, Camille? Tu oublies ton devoir. ROBESPIERRE, baissant la voix et regardant Lucile F Il reste un instant immobile à les considérer tous deux. Un bruit de tambours plus proches réveille Lucile. LUCILE, aperçoit Robespierre et a un sursaut d’effroi

Qu’as-tu, qu’as-tu, Lucile ? C’est notre ami, c’est ROBESPIERRE, la salue en souriant Vous ne me reconnaissez pas ?

_ Ah! vous m’avez fait peur!

Comme tu trembles! E- J’ai froid. Adieu, Camille. Je vais dormir. Je ré _ n’en puis plus. { L Camille lui sourit et lui envoie un baiser. Robespierre er: À 1 . s’incline. Mais elle se retire sans être encore remise de ‘ son émotion, et en les saluant seulement d’un signe de AS F tête, muette et troublée. % ; . L’aurore est venue, le ciel s’est coloré derrière les maisons $ x” et la Bastille. — Au milieu des cris lointains, s’élève le cré3 pitement des premières fusillades. j

  • ROBESPIERRE, se tournant du côté d’où vient le bruit #1 -_ Allons!Ilne s’agit plus d’amour aujourd’hui. à _ Ilnes’agit plus d’amour? Et de quoi s’agit-il? … N’est-ce pas l’amour qui fermente dans cette ville, é 3 qui gonfle ces poitrines, qui offre au sacrifice ces Es. 4 . . « … larges moissons humaines ?… O mon amour, tu R _ n’es pas égoïste et étroit, tu m’attaches à ces e

hommes par des liens plus forts ; tu voistout,tu peux tout, tu es tout. Tu embrasses le monde. Ce n’est pas seulement ma Lucile que j’aime. C’est l’univers. A travers ses chers yeux, j’aime tous ceux qui aiment, qui souffrent, qui sont heureux, tout ce qui vit et meurt. J’aime. Je sens que la flamme qui est en moi fait bouillonner ce peuple, rougit ce ciel d’orient derrière cette Bastille. Toutes les ombres s’effacent. Celle-ci tombera aussi, cette ombre de cauchemar !.… Re La Bastille, monstrueuse et noire, s’éléve au fond sur le ciel A rouge-clair. La voix du canon éclate soudaïn, parmi la fusillade, les cris, les cloches et les tambours. | CAMILLE rit, et fait un pied-de-nez à la Bastille Le loup hurle. Grogne, montre les dents! La meute t’a cerné! Puisque le Roi aime la chasse, nous allons faire la chasse au Roi!

K Mardi 14 juillet, l’après-midi. . ra La cour intérieure de la Bastille. (1) À gauche, la base Fe de deux tours énormes, dont le sommet est invisible, et Pr que relient entre elles d’épaisses murailles massives, qui se Ë dressent comme une montagne de pierre. En face, la porte | et le pont-levis donnant accès à la cour du Gouvernement.

A droite, un bâtiment à un étage adossé aux murailles È des autres tours.

Au lever du rideau, l’invalide Béquart et ses camarades fi: se-tiennent dans la cour, avec trois canons. Vintimille, ; commandant des Invalides, est assis, l’air indifférent et

| ennuyé. — À tout instant, des Suisses vont et viennent par le pont-levis, apportant des nouvelles du combat, quise __ | livre en ce moment à l’autre porte de la cour du Gouvernement. — Au dehors, fusillade, tambours, et cris de à . la foule. La fumée monte de temps en temps au-dessus des ra | DE LAUNEY, gouverneur de la Bastille, arrivant de l’autre | cour, agité, nerveux

Eh bien, monsieur de Vintimille, vous le voyez, a ; ils attaquent, ils attaquent! () La Bastille avait deux cours principales : la cour du Gouver- (a 4 nement, en dehors du grand fossé, séparée de la ville par un pont- *t Ê levis et deux corps de garde; — et la cour intérieure, au pied des ++ à murailles, entre les tours; un fossé, un second pont-levis, et un bé. troisième corps de garde la séparaient de la cour du Gouvernement. tr

DE VINTIMILLE, assis, d’un ton las et un peu ironique Eh bien, monsieur de Launey, laissez-les attaquer. Que nous importe? A moins qu’ils n’aient des ailes, comme messieurs Montgolfier, je les défie bien d’entrer. LES INVALIDES, entre eux Ah!les pauvres diables! on va les écraser. Ils y resteront tous. Ces salauds de Suisses tirent dessus tant qu’ils peuvent. C’est bien malin de fusiller des gens sans défense, quand on est soi-même à l’abri derrière de bonnes murailles ! Aussi, quelle idée ont-ils de venir nous attaquer ? On ne sait plus ce qui se passe dans leurs cervelles à tous. On n’y comprend rien : ce n’est plus de notre temps. Ils sont tous timbrés, surtout depuis un mois. — C’est égal, c’est malheureux de les maltraiter : c’est pas des mauvaises gens. Et c’est les nôtres. Dame, c’est l’ordre. Tant pire. Fallait pas qu’ils y

  • 148

Évidemment. — Et puis ça fait tout de même plaisir d’entendre cette musique. Je ne croyais pas que je verrais encore une bataille.

  • DE FLUE, commandant des Suisses, arrivant de l’autre cour È 1 Monsieur le gouverneur, s’il vous plaît, faites __ brûler les maisons voisines. Des toits, leur tir peut

| plonger dans la cour du château. Non, non, je ne puis brûler des propriétés parti- De culières ; je n’en ai pas le droit. Guerre sans feu, andouille sans moutarde. Vous | êtes bien bon d’avoir ces scrupules. Quand on fait L de rien.

| Quel est votre avis, monsieur de Vintimille? 4 VINTIMILLE, haussant les épaules 3 Oh! cela est indifférent. Faites comme vous voudrez. Nulle crainte qu’ils entrent. Mais si vous À avez envie de profiter de l’occasion, pour déblayer …. le quartier qui enserre la Bastille, et pour balayer

les braïllards qui se sont donné rendez-vous autour, ne vous gênez pas. De cette espèce, la graine n’est pas rare. Agissez à votre gré : cela n’a aucune Attendons alors, puisque rien ne presse. Nous sommes en nombre. Nous avons abondance de munitions. Nous n’avons pas besoin d’en venir à ces résolutions désespérées, n’est-ce pas, père Nous tiendrions là jusqu’au jugement dernier, monsieur le Gouverneur. J’ai été sous M. de Chevert, à Prague, il y a quarante-sept ans. Le maréchal de Belle-Isle nous avait plantés là. Nous étions une poignée en plein pays ennemi. Nous manquions de tout. La ville même était contre nous. Jamais on n’a pu nous en déloger, que de notre consente- Ê ment. Ici, nous n’avons affaire qu’à de la racaille, des femmes et des boutiquiers; nous sommes à l’abri de solides murailles, à deux pas des troupes sa pipe et à se croiser les bras. Aussitôt qu’on se tient coi, ces grenouilles de Parisiens vous sautent sur les genoux. Jetez-leur

seulement quelques pierres, vous les verrez faire le plongeon dans leur marais. Ne les exaspérons point. Oins le vilain, il te poindra. Dépends le pendard, il te pendra. Ce sont de pauvres gueux, monsieur de Flue. Il _ ne faut pas être trop dur. Ils ne savent pas bien ce ; qu’ils font.

  • Tonnerre ! S’ils ne le savent pas, je le sais, moi.
  • Vous ne pensez qu’au succès de la bataille, monL sieur de Flue. Mais pour moi, c’estune autre affaire. _ Je dois songer aux conséquences. Toute la responsabilité repose sur moi. Sais-je ce qui plaît ou | déplaît à la Cour, ce qu’elle veut que je fasse? 10 Comment! Vous ne savez pas où sont les ennemis
  • du Roi? Si nous sommes ici, n’est-ce pas par l’ordre … _ deSa Majesté, et si l’on nous attaque, n’est-ce pas _ Elle qu’on attaque?

Personne n’est jamais sûr, avec l’indécision de Sa Majesté. Ses ennemis de la veille sont ses amis du lendemain. Je n’ai pas d’ordres, ou ils se contredisent. Les uns commandent : « Résistez jusqu’au bout ». Les autres : « Ne tirez pas ». Le prévôt Flesselies me fait dire en secret qu’il est avec moi,

-_ et qu’il amuse le peuple. Au peuple, il dit qu’il m’amuse, et qu’il est avec euX* Qui trahit-il ? Comment être certain qu’on ne mécontente pas la Cour, en croyant la servir, et qu’elle ne vous désavouera point ? Si elle voulait agir, n’en a-t-elle pas mille moyens? Pourquoi M. de Breteuil, avec les troupes du Champ de Mars, ne vient-il pas prendre ces révoltés à dos ?

Oh! ce serait vraiment admirable. Quelle compote ! L

VINTIMILLE, à de Launey &

Mon cher, soyez vainqueur, et vous aurez toujours raison.

Il va s’asseoir dans un coin de la cour à l’ombre. D BÉQUART, qui lui a porté son fauteuil

Monseigneur, vous n’avez pas votre entrain habi- tuel des jours de bataille.

Ils m’ennuient avec leurs discussions. — Montrant F | de Launey. Il ne sait jamais ce qu’il veut, il faut qu’il consulte tout le monde; il fait des embarras de tout. ki Que viens-je faire entre cet indécis et cet entri- À plaisir ni honneur à retirer de pareils combats. ne Morigéner le peuple ! c’est une affaire de police. | Il n’est pas gai d’être forcé de tirer sur ces Tu deviens sentimental ? C’est la mode du jour. — Il ne s’agit pas de cela. Peu me chaut cette À _ _canaille. — Écoute-les hurler. C’est répugnant. — _ Qu’est-ce qu’ils veulent ? f k S’imaginent-ils que la Bastille est une boulange-

. rie? — Encore ! — Quelle âpreté ils y mettent! Ils tiennent donc bien à vivre? Je me demande quel

  • intérêt ils peuvent trouver à leur gueuse d’exis-
  • tence, avec pour tout plaisir leurs vins aigres et

Vous savez, monseigueur, si peu que ce soit, on Vraiment? Parle pour toi. Oh ! vous, vous avez eu tout ce qu’on peut désirer. Tu m’envies? Il n’y a pas de quoi, mon garçon. Pas de quoi! Cela t’étonne? — Peuh! tu ne peux pas comprendre. Ce n’est rien. C’est ce soleil de Juillet qui me rend hypocondre. UN SUISSE, venant de l’autre cour, à de Launey Monseigneur, on tire des maisons voisines. Ils - sont là quelques-uns qui se sont juchés sur les Eh bien, abattez-les! Ce n’est qu’un jeu pour des tireurs comme vous. Au dehors, la voix de Hoche chante le refrain de la ronde du deuxième acte : « Liberté dans ce beau jour ».

Allons, avance ! devant le gouverneur !

SUISSES, venant de la cour extérieure, et poussant devant eux Hoche, qui porte Julie sur son dos

Mon commandant, nous avons cueilli celui-là, au moment où il sautait par dessus le mur d’enceinte. HOCHE, posant Julie par terre

Houp là ! nous y voici! Je te l’avais bien dit, que tu entrerais la première ! JULIE, en extase, joignant les mains / Qu’est-ce que cette plaisanterie ? Un cercle s’est formé autour de Hoche et de l’enfant, les

Mon commandant, nous sommes des parlemen- taires.

Nous n’avons pas le choix. On vous fait des signaux ; vous ne voulez pas les voir. Nous avons . sauté le mur, puisque c’était le seul moyen d’arriver à vous. JULIE, allant vers les Suisses Ah ! ce sont eux ! | Qu’est-ce que tu veux, morveuse ? C’est vous, les prisonniers ? Les prisonniers? — Mais non! nous sommes ceux qui les gardent. Va, tu ne te trompes pas de beaucoup. Ce sont aussi des prisonniers. et les plus à plaindre de tous; car on leur a enlevé jusqu’au désir de la liberté. Qui est cette petite ? Notre bon génie. Elle m’a supplié de venir avec moi. Je l’ai prise sur mon dos.

nue As-tu perdu le sens, que tu exposes cette enfant à #4 __ Pourquoi ne partagerait-elle pas nos risques? ‘2408 _ Elle est bien sûre de mourir, si nous mourons.

_ — Ne jouez pas la pitié. Vos canons n’ont pas tant “TS

de scrupules. prete

402 WINTIMILLE, avec sa froideur dure et railleuse (2758 Ge. Un soldat, un sous-oflicier déserteur! c’est là le :+ _ parlementaire que nous envoie cette canaille ! — a _ C’est parfait. — Eh bien, fusillez-le: voilà sa mis- À

…. Un instant. Il serait bon de savoir ce qu’ils

_ Onne parlemente pas avec des révoltés. el “

Voyons toujours, cela ne coûte rien. Ki:

C’est indécent : en tolérant une diseussion avec ces rebelles, nous semblons les traiter sur un pied Quel manque de pudeur, ou quelle aberration t’a poussé à accepter cette mission ? La pensée de servir mes amis et vous. N’as-tu pas conscience de tes actes? Tu me sais pas sans doute ce que c’est qu’un traître ? Si, monseigneur. C’est celui qui porte les armes contre son peuple. VINTIMILLE, hausse l’épaule et lui tourne le dos Je vous demande pardon. Je ne voulais pas vous insulter. Je venais en ami au contraire. On m’a dit que je serais fusillé. C’est possible. A vrai dire, cela m’étonnerait; je viens tâcher de vous aider et d’arranger les choses. Mais si je devais l’être, eh

_ bien, vous connaissez le proverbe : Un beau mourir à _ toute la vie embellit.

| HOCHE, présentant une lettre | Du Comité permanent de l’Hôtel de Ville. l De Launey prend la lettre et la lit à l’écart, avec les deux à autres commandants. — Les Invalides ont pris Julie sur Pourquoi voulais-tu venir, gamine? Est-ce que _ tu connais quelqu’un ici?

: Dans la prison.

Comment se nomment-ils ? Je ne sais pas. Comment ! Tu ne sais pas ? — Comment sont-ils, alors ? Je ne pourrais pas bien dire. Non, non, je les connais bien, je les ai vus. Seulement, c’est difficile à dire. Maman habite rue Saint-Antoine, près d’ici. Les voitures qui vont à la prison passent, la nuit, devant notre maison. Je me lève souvent pour voir. Oh!‘je les vois presque tous. Quelquefois pourtant, je n’ai pas pu, parce que je dormais, et quand je me réveillais, la voiture était passée. Qu’est-ce que cela peut avoir de curieux pour

4 160

C’est qu’ils ont de la peine. Rte “ C’est un triste spectacle que celui d’un malheu __ reux. Pourquoi veux-tu les voir? Ur Parce que cela me faii de la peine. M _ Tais-toi donc, imbécile! 2100 4 _Imbécile? — Après avoir réfléchi, se grattant la tête. — D C’est vrai. Re

Î ie JULIE, qui s’est assise, en jouant, sur un canon LUE _ Vous ne tirerez pas sur nous, dites? — Re Ils ne répondent pas. — Dites que vous ne tirerez pas. Je vous en prie. Je vous aime bien. Aimez-moi

DE LAUNEY, qui a lu la lettre remise par Hoche, hausse les épaules Ceci passe tout! — Messieurs, l’étrange message qui m’est remis de la part de je ne sais quels bourgeois, qui s’intitulent Comité permanent, nous fait la demande saugrenue de partager la garde de la Bastille entre nos troupes et les bandes populaires. Les soldats s’esclaffent, les chefs s’indignent.

HOCHE, à de Launey

Écoutez-moi, monseigneur. Empèêchez le carnage. ; Ce n’est pas à vous que nous en avons, c’est à cet amas de pierres, à cette force malfaisante, qui pèse depuis des siècles sur Paris. La force aveugle n’est pas moins honteuse pour ceux qui l’imposent, que pour ceux qui la subissent. Cela révolte la raison. Vous qui êtes plus intelligents que nous, vous devez | le sentir et en souffrir plus que nous. Aidez-nous donc au lieu de nous combattre ! La raison, pour qui nous luttons, est votre bien comme le nôtre. — Rendez la place de vous-mêmes:; n’attendez pas qu’on vous la prenne.

La raison, la conscience, il en a plein la bouche.

: — Ces singes de Rousseau! — à de Flue. Mes compliments, vous nous avez fait un joli cadeau. Votre Jean-Jacques. Vous auriez pu le garder en Nous nous en serions bien passés nous-mêmes. Tu es fou. Où a-t-on vu que les plus forts vont, de gaieté de cœur, remettre leurs armes aux plus

Vous n’êtes pas les plus forts. Tu comptes pour rien ces braves, vingt pièces de canon, vingt coffres de boulets, des milliers de Vous pourrez tuer quelques centaines d’hommes. A quoi bon? Il en reviendra des milliers. Nous serons secourus.

Vous ne serez pas secourus. — Vous pouviez l’être. Vous ne l’avez pas été. Un roi ne fait pas égorger son peuple. Ce ne serait pas seulement un assassinat, mais un suicide. Vous serez vaincus, je ( vous assure. Vous faites étalage de votre artillerie. Vous êtes habitués aux vieilles guerres, vous ne comprenez pas celle-ci. Vous ne savez pas ce que c’est qu’un peuple délivré. La guerre est un jeu pour vous, vous n’y croyez pas. Depuis Malplaquet, personne ne s’intéresse plus à la patrie. Vous étiez les amis des ennemis que vous combattiez. Vous vous réjouissiez des succès du roi de Prusse. La victoire n’est pas une nécessité pour vous. Nous, nous n’àvons pas le choix. Il faut que nous vainquions. — Aux Invalides. Mes camarades, je vous connais bien, je vous respecte; vous êtes de fiers vieux gas. Mais quand vous vous battiez, c’était pour obéir à des ordres; vous ne savez pas ce que c’est que de se battre pour soi. — À Béquart. Vousmême, père Béquart, — nous vous aimons tous, nous honorons votre vaillance; — wmais quand vous étiez à Prague, enfermés par l’ennemi, vous ne défendiez que votre peau. Nous, c’est notre âme, | l’âme de nos fils, de tous ceux qui sortiront de nous. — Vous entendez ce peuple au pied de. ces eu murs. Ce n’est là qu’une partie de nos forces. Des

_ millions d’êtres, tous les peuples à venir combattent Lo dans nos rangs, tout ce formidable invisible, qui ‘ gagne les batailles. £

_ Tu nous ennuies. Nous allons balayer en quelques E 1 volées de canon ces forces invisibles. :: 4 Ne tirez pas! Si vous tirez, vous êtes perdus. j Un peuple n’est pas une armée régulière. On ne Ë | le déchaîne pas impunément. à

; VINTIMILLE, à lui-même, considérant Hoche ; est-il sorti de nous, de notre France? — Ce sont des k Allemands. — Des Allemands? — Non pas. J’ai À connu des Prussiens plus français que celui-ci. Qui nous a changé tout cela ? à d Songez qu’on peut encore s’entendre, que bientôt

: vous ne le pourrez plus. Dès que vous aurez fait à couler le sang, rien ne l’arrêtera plus. El k Retourne tes conseils à tes amis.

  • HOCHE, haussant les épaules. — A Julie Viens-ten, pigeon de l’arche, on refuse ton rameau d’olivier. — 11 remet Julie sur son épaule. Rien ne peut prendre la Bastille, Elle peut être Elle sera livrée. Et qui la livrera? Votre mauvaise conscience. Hoche sort avec Julie, dans le silence général, sans qu’on pense à l’arrêter. Notre mauvaise conscience. Eh bien ! pourquoi l’a-t-on laissé partir? Il est encore dans la cour. Courez après lui, rattrapez-le.

Monseigneur, c’est impossible. LES IN VALIDES, grognant leur assentiment C’est un parlementaire. de qui? de quel pouvoir reconnu? Arrêtez-le. Non, camarades, pas cela! Vous ne l’arrêterez

C’est l’ordre. Vous ne passerez pas, ou vous aurez affaire à nous. VINTIMILLE, les observant, à part Ah! ah! — Haut, C’est bon. — à de Launey. N’insistons pas.

UN SUISSE, venant de la cour extérieure, à de Launey Monseigneur, il arrive une foule immense par la rue Saint-Antoine. Ils ont pris les Invalides. Ils traînent une vingtaine de canons. Sacrebleu ! il faut pourtant se décider; ou notre à situation, si bonne soit-elle, finirait par se gâter. Laissez-nous secouer cette vermine, ou nous serons rongés jusqu’à l’os. Des tourbillons de fumée s’élèvent par-dessus les murs Qu’est-ce que cette fumée ? Ils ont mis le feu aux bâtiments avancés. Les misérables ! Ils veulent une guerre sans pitié. Ils l’auront.

Faut-il tirer ?

Que voulez-vous attendre encore?

k DE LAUNEY, interrogeant Vintimille du regard i Monsieur de Vintimille ? VINTIMILLE, un peu méprisant

| Je vous ai dit mon sentiment. Faites ce que vous l voudrez. — Mais un conseil : quelle que soit votre décision, n’en changez plus. À

Faites donc à votre gré, monsieur de Flue, et chargez-les.

De Launey, de Flue, et les Suisses sortent dans l’autre cour. . VINTIMILLE, méditant ironiquement. — A quelques pas de lui, les Invalides gardent les canons La mauvaise conscience… Ce caporal qui se permet d’avoir une conscience. Il est plus riche que moi. Il y a longtemps que je ne sais plus ce que ù c’est que la conscience. Elle n’est ni bonne ni mau- * vaise. Elle n’est pas. — L’honneur, soit. — L”hon- EX | neur ? Il consistait sous l’ancien Roi, quand on avait une femme ow une sœur présentable, à intriguer pour qu’elle couchàt avec lui, ou à épouser la courtisane en titre, afin que cette basse denrée, sortie de la crasse des tripots, fût relevée par la saveur d’un nom aristocratique. — Laissons l’honneur tranquille. Je ne sais vraiment pas pourquoi je me bats ici. — Loyalisme? Fidélité à au Roi ? Nous sommes trop habitués à voir clair dans nos pensées, pour rester dupes des mots. Il y a longtemps que nous ne croyons plus au Roi. — Alors ? — Haussant les épaules. L’habitude, la convenance, le savoir-vivre ? — Oui, savoir qu’on est dans l’erreur, ne pas croire à ce qu’on fait, mais y apporter, jusqu’au bout, une correction et une élégance dont la précision méticuleuse sert à nous cacher l’absolue inutilité de tous nos actes. (1)

Grand brouhaha. Les Suisses se replient précipitamment de la cour extérieure, avec de Flue et de Launey. Quoi ? Ils viennent? — Qui? Le peuple? — DE FLUE, sans répondre Vite ! levez le pont! — Tonnerre !

Les Suisses lèvent en hâte le pont-levis. Les Invalides roulent les canons en face de la porte. Immédiatement après, on entend la clameur de la foule se heurter et mugir comme un flot à l’enceinte de la cour, arrêtée aux fossés.

Ils sont entrés ! Ils sont entrés vraiment ? (1) Ce monologue est supprimé à la représentation.

Ouf! — Il était temps! — Gredins! — 4 Vintimille. Croiriez-vous qu’ils ont réussi à faire tomber le premier pont-levis ! — Vous savez la maison du parfumeur qui est à côté de l’entrée ? — Ah! sacrebleu ! Je l’avais bien dit qu’il fallait brûler toutes ces tanières ! — Ils étaient trois ou quatre sur le toit, des maçons, des couvreurs, ils se sont laissé glisser comme des singes sur le mur qui touche au corps de garde. On n’y faisait pas attention. Ils sont arrivés à la porte ; ils ont brisé les chaînes du pont; le pont est tombé tout d’une masse, au milieu de cette foule, en écrasant une dizaine. Ç’a été un torrent. Ils se sont tous rués dessus. Écoutez-les hurler! — Ah ! les canaïlles! Dans le tumulte des soldats et des officiers qui s’agitent au premier plan, on n’a pas aperçu d’abord un groupe de Suisses, au fond, près de la porte, avec une prisonnière. LES SUISSES, amenant la Contat Nous avons toujours fait une belle prise. Eh! mais, c’est vous, Contat ? — Fidèle au rendez-vous. — Un casque d’argent sur vos cheveux blonds, un fusil à la main, vous semblez la déesse Liberté elle-même ! — Vous êtes donc venue voir, curieuse ? Vous serez mieux ici pour tout regarder sans risques. — Il lui tend la main; elle hésite à la prendre.

Vous ne me donnez pas la main ? Nous étions bons amis, il n’y a pas si longtemps. Ne le sommes-nous pas encore ? — Elle se décide à lui donner la main. Eh bien, qu’avez-vous donc? Vous me fixez avec vos grands yeux, vous avez l’air interdite, vous ne dites mot. Vous avez eu peur ?

Pardon, je vous demande pardon. Mais je ne sais plus où j’en suis en ce moment, si je dois vous regarder comme ami, ou comme ennemi. Comme ennemi? pourquoi done? — Quoi? tout de bon, vous nous combattiez ? Vous savez, je ne suis pas faite pour être spectatrice, je joue toujours les premiers rôles. Elle montre son fusil, qu’un Invalide lui enlève sur un signe de Vintimille. Vous étiez lasse de jouer la comédie, vous avez voulu passer au drame.— Mais savez-vous, ma belle, que votre petite équipée risque de vous coûter quelques mois de Fort-l’Evêque ?

Êr Voyons, ce n’est pas sérieux, Contat ? Vous, avec ces hurleurs ? — 11 l’examine de la tête aux pieds. Pas de FR rouge, pas de mouches. Les mains noires. La figure k, luisante de sueur. Les cheveux mouillés, collés aux F joues. Les seins haletants. Crottée jusqu’aux genoux. F Noire de boue et de poudre. — Fi! — Qu’est-ce qui ! vous a pris? Je vous connais bien pourtant. Vous n’aimiez pas plus que moi cette racaille. ”

Une amourette alors ? — Il est là, dans cette foule ? « LA CONTAT Oui, je croyais cela aussi. — Mais non, c’est _ autre chose encore qu’un amour. Je ne sais pas. Je ne puis vous dire au juste pour- ê » à quoi je me battais ; maïs je le sentais tout à l’heure: , j’aurais été prête à vous égorger.

Vous exagérez toujours. D

Je ne ris pas, je vous assure. ÿ Mais, Contat, vous avez du bon sens pourtant, vous n’agissez pas sans savoir ce que vous faites ? Non, ce n’est pas sans raison, mais je ne puis plus dire quelle raison, en ce moment. Tout à l’heure, cela était si net et si fort!.:. Voyez-vous, les sentiments de ce peuple se répercutent en moi, avec une intensité singulière. À présent que je suis séparée de lui, je suis toute désorientée. Vous étiez folle, simplement. Convenez-en. Non, non, je suis sûre qu’ils ont raison. Raison de se révolter contre le Roi, de tuer de braves gens, et de se faire tuer pour rien ? Ce n’est pas pour rien.

Oh! je le pense bien! c’est pour les écus de Mon cher, vous n’avez pas changé depuis le temps où je vous connus: vous cherchez toujours de petits motifs aux choses. Jen’appelle pas l’argent un si petit motif pour . des gueux qui n’ont rien. En savez-vous de plus Qu’est-ce que cela ? Tu me gênes avec ton regard ironique. Quand tu me regardes, je ne sais plus ce qu’il faut dire. — que cela ne servirait à rien. Tu ne peux pas comprendre. — Ecoute au moins, et regarde. Nous voulons la Bastille !

Ù Oui, c’est curieux, c’est curieux. Qu’est-ce qu’ils ont donc qui les pousse, ces imbéciles ? LES INVALIDES, regardant avec intérêt et sympathie, par les meurtrières pratiquées dans le tablier du pont-levis | Des femmes. Des curés. Des bourgeois. Des soldats. Tiens, notre gamine là-bas, à cheval sur le cou de Hulin; elle agite ses petites jambes ; elle se démène comme un diable! Les brutes! La vie leur sort par tous les pores. Ils crèvent de vie. — C’est à vous dégoûter de vivre. DE FLUE, causant avec les Suisses Cela va bien. Maintenant ils sont dans une souricière, enfermés entre les murs du château. Des tours, nous les dominons. Déblayez la cour! Ecrasez-les! De Flue avec les Suisses rentre, au pas de course, dans la Bastille, par la porte des tours.

Re ”« Cela va être une boucherie. Ils sont à peine qu armés. Et ces enfants! 1e Nous voulons la Bastille! Do 4 a E: La Contat et Vintimille n’ont pas suivi l’entretien de de a ‘À Flue et de Launey. La Contat est tout entière occupée de ER

  • la foule dont les cris font rayonner son visage. UT HE Courage! Je l’ai prise avant vous! Je suis entrée je” ‘# Tais-toi, tête d’oiseau! Re

“À Mettez-moi en prison! J’y ai droit. A. RC. Ils demandent encore à parlementer. Ils agitent _ des mouchoirs. Ils nous font des signaux. ÿ #4 À Le procureur de la ville marche à leur tête. ‘4 Voyons ce qu’ils veulent. ;

Cessez le feu! ‘

Les Invalides renversent leurs fusils. On entend le tambour se rapprocher du fossé. Vintimille et quelques. Invalides montent à droite de la porte, vers une échancrure de la muraille, d’où ils dominent les assaillants,

Que voulez-vous? Au même moment, une décharge de coups de fusil et de canon part du haut des tours. , Sacrebleu! qu’est-ce qu’ils font donc ? Ce sont les Suisses qui tirent de là-haut! Quelques-uns courent à la porte des tours, et rentrent pour avertir les Suisses. VINTIMILLE, redescendu dans la cour Trop tard! — Ah! ils ont fait de bel ouvrage! Entendez ces cris! — Ils n’ont pas manqué leurs coups. — Le peuple croit que nous l’avons attiré dans un guet-apens.

Le peuple hurle au dehors, de douleur et de fureur.

Vintimille se retourne, et voit la Contat, qui est venue derrière lui, et dont le visage, brusquement transformé, est devenu haineux et terrible.

Qu’avez-vous, Contat? La Contat ne répond pas, mais se jette tout à coup sur l’épée de Vintimille, l’arrache du fourreau, et veut l’en frapper. Les Invalides lui prennent les mains, la maintiennent malgré ses violents efforts. à

VINTIMILLE, sans comprendre L Vous vouliez me tuer ? La Contat, sans parler, fait signe furieusement que oui. Elle le dévore des yeux avec une fixité féroce, et ne peut articuler un seul mot jusqu’à la fin de la scène; mais elle tremble convulsivement, et halète comme une bête. ‘ Vous perdez la raison… Que s’est-il passé ? Je ne vous ai rien fait… On a agi contre nos ordres. Vous à lavez vu vous-même… Me reconnais-tu bien, Contat?… Elle fait signe que oui. Quoi! tu me hais vraiment? — Mémejeu. Parle-moi, parle-moi, ne peux-tu parler ?.. 11 veut la toucher ; elle fait un mouvement furieux pour se retirer, se débat contre les soldats qui lui tiennent les poi- ‘ gnets, et finit par tomber en arrière, convulsée, dans une sorte de crise épileptique, l’écume à la bouche, et hurlante. — On l’emporte, on l’entend crier sauvagement au loin. — Au dehors, le peuple pousse des cris de mort. C’est une bête… On ne la reconnaît plus. Ce n’est pas elle. C’est quelque chose d’étranger qui s’est glissé en elle, une âme ennemie, le poison de cette foule, cette folie inconnue! — Pouah! tout cela me dégoûte, ces fureurs que je ne comprends pas, ce vent de bestialité qui semble sortir des sauvages lointains de l’humanité! — Les Suisses redescendent des tours avec de Flue. Qu’avez-vous fait? Qu’avez-vous fait? Sacredié! J’ai fait ce que vous m’avez dit! Vous me donnez l’ordre de les écraser. Je m’en acquitte en conscience. Maintenant, il paraît que vous avez changé, et que le vent souffle à la paix. Qui diable voulez-vous qui s’y reconnaisse ? Nous sommes perdus maintenant! Il hausse les épaules, et fait signe aux Suisses d’avancer les canons jusqu’à l’entrée de l’autre cour. Qu’est-ce que vous faites ? En trois volées de canon, la cour sera vidée.

Vous n’allez pas tirer? Ë Fa Et pourquoi pas? Es _ Dans cette foule? Ce serait un massacre abomi- ‘à ï __ Qu’est-ce que ça nous fait ? ‘4 1e) _ Ca fait que ce sont nos parents, des Français (2 _ comme nous. Ça fait que vous allez replacer ce 154 Ur canon où vousl’avez pris, et qu on ne tirera pas. à Re _ Allons, place, débris! Veux-tu nous laisser | 4 Û passef ? — Ils bousculent Béquart. 4 1 Ils croisent la baïonnette. Te _ Jette-le par terre! — Ces moitiés d’hommes, ces _ vieux restes! — Cela croit nous faire peur! FLE

Si tu avances, je tire. Il les couche en joue. — Vintimille et de Flue se jettent au Bas les armes! — Bas les armes ! — Tonnerre! Il tombe sur eux à coups de canne. Eux aussi, se révoltent! Ils ne veulent plus se battre! — Ah! tout est perdu! Il court vers la citadelle, et veut rentrer. VINTIMILLE, l’arrêtant Où allez-vous ? Mourir! Mais ils mourront avec nous! Que voulez-vous faire ? Dans les caves. La poudrière… Des milliers de | tonnes de poudre. Je vais y mettre le feu!

Vous ne ferez pas cela! Je le ferai ! Faire sauter un quartier de Paris? — Mais c’est de l’héroïsme! — Non, ma foi, c’est trop ridicule ! — On ne peut faire cela que quand on croit à quelque chose. Mais pour rien, c’est absurde. Il faut être bon joueur, et ne pas renverser l’échiquier, quand on perd. Mais que faire ? Jamais! Jamais! Le Roi m’a confié la Bastille. Je ne la livrerai pas! À Il veut rentrer. — Les Invalides le prennent à bras le corps. ï | Monseigneur, commandez-nous ! M. le Gouverneur est malade. Conduisez-le dans ses appartements, et prenez soin de lui.

On l’emmène. br J’ai été un sot de me laisser prendre aussi gauES chement dans ce guêpier. Rien à faire. Il s’agit de \ tirer sa carte du jeu le plus galamment possible. — | Haut. Monsieur de Flue.

ë Que voulez-vous ?

Rédigeons, s’il vous plaît, le texte de la capitu-

“Le Des écritures? merci, je ne m’en mêle point. | 11 lui tourne le dos. Hu Vintimille écrit, appuyé sur un canon. SE à Ils vont nous massacrer. De : Peut-être bien. 11 Il s’assied sur un tambour et allume sa pipe.

__ Damnée chaleur! Est-ce qu’on ne pourrait pas (RES | boire? ne | Un Suisse va chercher à la cantine une cruche qu’ils se À 00 passent. — Les Suisses sont groupés à gauche, près de leur sl

  • officier, indifférents, ennuyés. — Les Invalides à droite, à À autour du canon où s’appuie Vintimille, suivant des yeux i
  • avec respect tous ses mouvements. Béquart tient l’encrier. n Li é Vintimille lui lit à voix basse ce qu’il vient d’écrire. & % Béquart approuve de la tête. Ses camarades, à côté de lui, *# D. se redisent les mots, et hochent aussi de la tête.

_ LES INVALIDES, entre eux, avec un mélange d’ironie et de L La chèvre a pris le loup. / Je demande leur parole qu’il ne sera fait de mal os. _ Cela ne nous coûte rien de demander. AE

_ Ni à eux de promettre. —11 va à de Flue. Voulez-vous a

: Belles façons de se battre! — Après tout, c’est RS

_ leur affaire. k Le difficile n’est pas d’écrire, c’est de se faire lire N 78 Les Invalides qui s”approchent de la porte sont accueillis È : par des coups de fusil. AMC

Ils sont enragés; ils ne laissent approcher personne. Donnez-moi le poulet. Tu vas te faire tuer, Béquart. Qu’est-ce que ça me fait? Ce n’est pas pour me sauver que je capitule. Et pourquoi donc alors ? INVALIDES, montrant le peuple Pour les sauver, parbleu ! — Entre eux, avec mépris. Ils ne comprennent rien. Béquart va vers la porte. Comment feras-tu pour leur passer le papier? BÉQUART, montrant sa pique VINTIMILLE, se retournant vers les tours Hissez le drapeau blanc !

Eh! là haut! le drapeau ! La porte s’ouvre. Béquart monte vers l’échancrure du mur, à droite du pont-levis.
BÉQUART, agite les bras, et crie } Ilest reçu par une tempête de vociférations, et par des coups de fusil. Il chancelle, et crie, furieux, montrant le Cochons ! c’est pour vous ! pour vous! LES INVALIDES, massés auprés du pont-levis, regardant par les meurtrières, et criant Ne tirez pas ! ne tirez pas! Au dehors, des voix crient aussi : « Ne tirez pas! » Un murmure: « € La capitulation! La capitulation! » gagne de proche en proche. — Des voix indistinctes discutent. — a Puis, après un instant, le silence se fait. ’ Hoche et Hulin courent devant le peuple et _ abaïssent les fusils. — Ils comprennent. Ils s’arrêtent. — Ils viennent près du fossé. BÉQUART, penché de tout son corps sur le mur, tend la capitulation au bout de sa pique, par-dessus le fossé à Bougre! dépèchez-vous! je n’ai pas le temps d’attendre. Hulin apporte une planche. Il la jette sur Le fossé. — En voici un qui passe. Il trébuche. Il tombe… Non. Il s’est rattrapé.

Allons donc ! allons donc ! I1 touche la pique. Il a pris le papier. | C’est fait… — Regardant le peuple. Salauds ! — 11 lève les bras et crie: Vive la nation! Ah ! les bougres ! ils l’ont tué!

Deux d’entre eux vont chercher le corps et le rapportent au milieu du théâtre ; ils le déposent aux pieds de Vintimille, assis et impassible.

k VINTIMILLE, regardant Béquart mort, avec un mélange d’ironie et de sympathie k Il reste le savoir-vivre? — Le savoir-ne-plus- vivre.

LES INVALIDES, prêtant l’oreille

; On entend crier du dehors, et les Invalides répètent ÿ = La capitulation est acceptée!

et VINTIMILLE, indifférent S

_ Monseigneur, il a perdu la tête, il brise tout dans _ sa chambre, il crie et pleure comme un enfant. Re

VINTIMILLE, haussant les épaules

_ Allons. Je prendrai donc sa place jusqu’au bout. 1740 . — A lui-même, ironique, un peu amer. Je ne me doutais pas ‘ . que j’aurais un jour l’honneur de faire tomber, avec | les quatre siècles de ces murailles, la royauté de ” L France aux mains des avocats. Voilà une belle . tâche. Faquin de sort! Peuh! — Rien n’est rien, F tout est indifférent, tout passe, tout finit. Il ne s’agit L . que de n’être point dupe, et de mépriser les choses FA et soi-même. La mort arrange tout. Adieu vat! — A

  • Nous allons leur servir un peu de comédie, un . grand air pour finir. — Haut. À vos rangs! Formez La garnison se range dans la cour, les Invalides à droite, les Suisses à gauche. Le plus grand ordre. De Flue, debout. Vintimille se lève, appuyé sur sa canne. _ La crosse en l’air! — Messieurs, je dois vous | avertir que, malgré mes précautions, il y aura peutêtre des surprises, quand l’ennemi sera entré. Vous L savez que ce n’est pas une armée disciplinée. Mais s’ils manquent aux convenances, ce n’est qu’une raison de plus pour que nous y restions fidèles. — Messieurs les Suisses, au nom du Roi, je vous remercie de votre obéissance. Vous y avez plus de va

mérite que les autres. Tournant la tête vers les Invalides, souriant légèrement. Quant à Vous, nous nous comprenons. Murmure approbatif des Invalides. Bah! C’est la guerre. Un Invalide siffle: « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa VINTIMILLE, se tournant vers lui, avec un geste un peu Chut! Montre moins ta joie. C’est indécent, mon Monseigneur, c’est malgré moi. VINTIMILLE, avec un sourire méprisant \ Te voilà bien fier d’être battu ! L’INVALIDE, avec chaleur Nous ne sommes pas battus! — Jamais ils n’auraient pris la Bastille, si nous n’avions voulu qu’ils « la prissent. à Ses compagnons l’approuvent. Ë VINTIMILLE, même jeu Tu vas dire que c’est nous qui avons pris la Bas- tille ? K

j Au fait. — A ton poste. — Après un silence, haut. Ouvrez la porte. — Baissez le pont-levis.

“Quelques hommes ouvrent la porte, et baissent lentement le

) pont-levis, devant les vociférations grandissantes de la

_ Voici done le nouveau Roi! Le pont-levis est baissé. — Une clameur formidable éclate.

t. Une marée humaine se rue à l’ouverture de la porte, têtes fourmillantes et hurlantes, hommes et femmes avec des s fusils, des piques et des haches. Au premier rang, Gonchon, poussé, agite un sabre et crie. — Hoche et Hulin se débattent en vain pour les calmer. — Des cris de mort et de victoire.

| Messieurs, la Canaille.

À QUELQUES INVALIDES, agitant leurs chapeaux, pris d’un

Ÿ Vive la Liberté! | Fe

Eh ! messieurs, par pudeur ! LES INVALIDES, plus fort, avec un enthousiasme débordant

Vive la Liberté! — ns se débarrassent de leurs fusils, et se jettent dans les bras du peuple.

VINTIMILLE, ironique et dédaigneux, haussant les épaules Eh! pauvre raison humaine, comme tu es peu solide ! — Adieu, monsieur de Vintimille. — n1 brise son épée. Gonchon, égaré, hors de lui, poussé par le peuple, — la \ vieille fruitière, — et une tourbe de furieux se jettent sur Vintimille, de Flue, et leurs soldats, les enveloppent, les entraînent, les repoussent hors de la scène, avec des cris Etripons-les ! Ces canailles de Suisses! — Et ceux-ci, je les reconnais! Le régiment des éclopés! — Ha!

l’ennemi ! Tue-les ! — Ils ont tiré sur nous! Hoche et Hulin, qui veulent arrêter la foule, sont balayés par elle, et violemment jetés contre un mur. (1) Impossible! On arrêterait plutôt la Seine ——— (1) La scène de massacre qui suit est supprimée à la représentation, jusqu’à l’arrivée de Julie. à » 192 _ Sais-tu par qui? Par Gonchon! FE (US _ Il est féroce, maintenant. Le plus lâche chien DA _ mord, quand on veut lui arracher l’os qu’il mange. Eu: Regarde-le là-bas. Dr. _ Et la Contat s’escrimant avec sa pique, et la _ vieille, coupant la gorge à Vintimille abattu! 11 600 _ HOCHE, hors de lui, frappant à droite et à gauche pour passer part

2 HOCHE, repoussé par la foule : 110 de Les malheureux ! DRT

We Ne savais-tu pas cela ? — Bah! Ce n’est pasnous Le qui avons fait les hommes. Re

L’Invalide qui se sauve! Tape dessus! Le vieux monstre sans pattes! Enlevez l’épouvantail! A l’eau, la cour des Miracles ! HOCHE, saisissant à la gorge Desmoulins Tais-toi! DESMOULINS, ne comprenant pas Ivre?… Maïs je… je. Tu es ivre de sang. Tais-toi! DESMOULINS, se passant la main sur le front Oui… oui… tu as raison. — Il s’assied sur une borne. Aide-nous ! À LE PEUPLE, faisant place à Marat Eh! mes enfants, que faites-vous donc ?

; Les tuer! Qu’en voulez-vous faire? Voulez-vous EU les manger ? — Une partie du peuple rit.

| Il sait le bon moyen. Il faut les amuser.

Où est la petite? La petite? — Hoche court chercher Julie.

Arrêtez, camarades, vous tuez les prisonniers!

; Les prisonniers de la Bastille. — Regardez leurs _ sarraux gris! Ce sont ceux que nous venons délivrer. Mais non, ce sont les ennemis.

Il n’y a plus d’ennemis. »

Fe JULIE, paraissant, debout sur la grande porte de la Bastille, que tiennent sur leurs épaules quelques hommes du peuple, — tend les bras, un rameau vert à la main, et crie Grâce pour nos amis, nos amis les ennemis! Entends-tu cette petite ? La petite pucelle qui foule de ses pieds nus la porte de la Bastille, le despotisme vaincu! Crie, petite : Tous frères, tous amis! CE Tous frères, elle a raison!

| Vive le peuple! ui Vive la vieille gloire! : Petite, tu nous sauves! Mais c’est elle aussi qui vous a vaincus, cama- à . 1 _ rades. C’est ce petit atome qui a pris la Bastille! ES ne Tu es notre bonne conscience ! Fe

__ Tues notre petite Liberté! A < à Ils tendent les bras vers elle. Les femmes lui envoient des *+ Le j 15% baisers. Elle ferme les yeux, sourit, et tremble. 4 HOCHE, frappant sur l’épaule de Hulin, qui partage l’émotion de Dec

D: Eb bien, Hulin?. Éternel douteur, es-tu enfin He: ) __ HULIN, s’essuie les yeux. — Entêté {3 À terrompt et rit plus fort que les autres. Il regarde autour Re. F s de lui, voit dans une niche, à l’entrée de la cour, dans le ü elle et la saisit. | 4% _ Nom de Dieu! — A bas, toi! Fais place àla hi ’ Liberté ! — na jette à terre, enlève dans ses bras la petite Julie, DE réveille et prend conscience d’elle-même. La Bas { 4 tille terrassée !.. J’ai fait cela, moi!,Nous avons #4 _ fait cela! — Nous en ferons bien d’autres! Nous allons nettoyer les écuries d’Augias, purger la terre des monstres, étouffer dans nos bras le lion de la royauté. Notre poing va battre le despotisme, comme le marteau l’enclume. Hardi, compagnons, forgeons la République ! — Force trop longtemps comprimée, qui fais craquer ma poitrine, éclate, déborde ! Roule, torrent de la Révolution ! LA VIEILLE FRUITIÈRE, à cheval sur un canon, un fichu rouge autour de la tête

Au Roi! — Voilà mon cheval! Je l’ai pris. Je vas atteler l’animal à ma petite voiture, et nous allons à Versailles faire visite au gros Louis. J’en ai long à lui dire. Bon Dieu! depuis des siècles que j’amasse là-dedans misère sur misère, et patience sur le tout, — j’étouffe : il faut que je dégorge. Bonne bête qui me résignais, qui croyais nécessaire de souffrir, pour le plaisir des riches! Voilà que je comprends maintenant! Je veux vivre, je veux vivre! Malheur que je sois si vieille! Bon sang ! Je veux regagner le temps que j’ai perdu! —

Elle passe, poussée sur son canon par des hommes du peuple, jambes nues, avec des casques et des armures.

A la Cour! A Versailles! — Oui, nous avons trop souffert! Nous voulons le bonheur! Nous prendrons le bonheur!

F. DESMOULINS, une branche verte à la main À La forêt de la Liberté a surgi des pavés. Les

” rameaux verts ondoient au vent. Le vieux cœur de k Paris refleurit. Voici le printemps! ke LE PEUPLE, éclatant de joie et d’orgueil, agitant des rameaux 5 verts, paré de cocardes vertes, de rubans verts, de feuilles Libres ! Le ciel est libre! ( Le soleil couchant pénètre par l’ouverture du pont-levis, et 4 baigne de ses rayons pourpres la cour de la Bastille, la ! k foule avec les rameaux verts, et la petite Liberté. Soleil, tu peux dormir, nous n’avons point perdu notre journée. , Ses feux mourants rougissent les vitres du chà- | - teau, les rameaux balancés, et la houle des têtes, et la petite Liberté. Le ciel sonne la guerre. Comme Celui qui entra, il y a dix-sept cents ans, | au milieu des rameaux, cette petite fille n’est pas venue parmi nous pour apporter la paix. ‘is

Il y a du sang sur nous. ROBESPIERRE, avec un fanatisme concentré et brûlant C’est le nôtre. C’est le mien! C’est lemien!… Nouste l’offrons, Au diable notre vie! Les grands bonheurs Nous sommes prêts à payer. LE PEUPLE, enthousiaste « : Nous paierons ! Des rondes s’organisent autour de la Liberté. Musique. Rire, rire, amour! La Joie est avec nous. Joie f d’être un avec tous, joie d’aimer avec tous, joie de souffrir avec tous ! Donnons-nous la main! Formons des danses fraternelles ! Chante! car c’est ta fête, Ÿ ô peuple de Paris!

| Cher peuple, il y a si longtemps que tu peines, que

  • que tu luttes en silence! Tant de siècles de souf- À _ frances pour arriver enfin à cette heure d’allégresse! SA — La Liberté t’appartient. Garde bien ta conquête!

; Et maintenant, à vous! Achevez notre ouvrage ! À …_ La Bastille est à bas : il reste d’autres Bastilles. . A l’assaut! A l’assaut des mensonges! A l’assaut de à “._ la Nuit! L’Esprit vaincra la Force. Le passé est | brisé. La mort est morte ! s. O notre Liberté, notre lumière, notre amour ! à ._ Quetues petite encore, délicate et fragile ! Pourras- … ‘tu résister aux tempêtes prochaines ? Grandis, } grandis, chère petite plante, monte droite et vigou- Ca “ reuse, et réjouis le monde de ton souffle de prairie ! Ê i HOCHE, le sabre à la main, monte sur un gradin, au pied de la , L niche où se tient la petite Liberté ’ Sois tranquille, Liberté, à l’abri de nos bras! | Nous te tenons. Malheur à qui te touche! Tu es à _ nous, nous sommes à toi. Tout ce qui est à nous est ._ àtoi. À toi, ces dépouilles, ces trophées ! Les femmes jettent des fleurs à la Liberté. Les hommes inclinent devant elle leurs piques, leurs bannières, leurs U rameaux verts, les trophées de la Bastille. : Mais ce n’est pas assez: nous te ferons un immortel ». 201

triomphe. Fille du peuple de Paris, tes yeux clairs | rayonneront pour les peuples asservis. Nous allons promener à travers l’univers le niveau redoutable de l’Égalité. Nous conduirons ton char, au milieu des batailles, par le sabre, par le canon, vers l’Amour, vers la Fraternité du genre humain. — Frères! tous frères ! tous libres ! — Allons délivrer le monde ! Les épées, les lances, les branches d’arbres, les mouchoirs, les chapeaux et les bras s’agitent, au milieu d’acclamations et de sonneries de trompettes. Le peuple forme des. rondes autour de la Liberté.

È _ Un cortège s’organise avec un. ordre bizarre et solennel. 14800 ._ Eb bien, Hulin, es-tu convaincu maintenant? k à à _ C’est absurde… Cette foule en désordre, qui va atta- | quer une armée… Ils vont se faire massacrer. Cela ne 5% ‘3h _ rime à rien. — 11 suit la foule. \ ‘HR _ Avec eux, naturellement. :40eR de, Ils rient et vont se mettre à la tête du peuple. — Tout à coup, la vieille 53 va A LE, - marchande arrive en battant du tambour. ’ ] Kb 5 Une clameur formidable s’élève. i Fe à

‘080 Du recueillement, camarades ! point de désordre!

‘1 Oui. Du recueillement! Faites silence!

Gr 11 se découvre. Tous limitent. La foule chuchote, — et se tait. KY CA Roulement lugubre de tambour. Le peuple se met en marche. — Silence.

. Sacrilège, qui ose porter la main sur un fondateur de la Liberté! | GONCHON, lächant Desmoulins A part. Un député! au diable! — Haut. C’est bon. Je suis chargé de défendre l’ordre. Je maintiendrai l’ordre malgré tout.

| Viens avec moi, Camille. Nos amis se réunissent … cette nuit, dans cette maison.

11 montre la maison de gauche, au premier plan. D’ici, je verrai la fenêtre de Lucile. Ils s’approchent de la maison, à la porte de laquelle, dans un renfoncement obscur, un homme en chemise, jambes nues, un fusil sur l’épaule, fumant sa pipe, monte la garde. Qui êtes-vous ?

Re. Connais pas. Ne.

400 Montrez votre carte.

. 352 Le petit à la cocarde? Passez, camarade. d 0 Il est avec moi. PE

Ne. Allons, passez aussi, citoyen Robert Pierre. Re * pi Admire, mon ami, le pouvoir de l’éloquence.

  • TD Robespierre le regarde, sourit amèrement, soupire, et le suit sutl

6 à ht Qu’est-ce encore que celui-là ? À LYS Comment, coquin ? Que fais-tu là? is

_ Je veille sur la nation, sur la pensée de la nation. : 408 _ Qu’est-ce qu’il raconte? As-tu des papiers? Qui t’a _ chargé de ce soin? _ Veux-tu rentrer chez toi! _ Je suis chez moi ici. Mon chez moi, c’est la rue. Je De n’ai pas de maison. Rentre chez toi toi-même, bour- Ne geois. Ote-toi de mon pavé! êf (a Il s’avance vers lui, d’un air menaçant. <E _ C’est bon. Pas de querelles. —Je ne perdrai pas si mon temps à me colleter avec un ivrogne. Cuve ton vin, Ci Soûlard. — Et nous, continuons notre ronde. — Ah! les S. gueux! on n’en viendra jamais à bout ! On a beau avoir 5308 l’œil ouvert; les barricades sortent de terre, comme des # iVES champignons ; et toutes les rues sont pleines de ces ER fainéants, qui ne pensent qu’à se battre. Si on les é “® laissait faire, morbleu! il n’y aurait plus de roi demain. Me I sort avec ses hommes. Vie MTS _ Regardez-moi ces empotés, ces crapauds bleus, ces Jocrisses qui mènent les poules pisser! Parce que ça PA s’est donné des titres, ça prétend faire la loi à CR « où homme libre! Bourgeois! Dès qu’ils sont quatre Le

ensemble, ils forment des comités, ils noircissent du papier, ils veulent tout réglementer. — Montre tes papiers, qu’il dit! — Comme si on avait besoin de leur

; permission, de leurs signatures, et autres simagrées, pour se défendre, quand on vous attaque ! Que chacun se garde soi-même. Est-ce pas honteux, quand on est un homme, de s’en remettre à d’autres du soin de vous défendre! Au fond, ils voudraient bien nous faire rendre nos fusils, nous remettre sous le licou. — C’est le ventre de ma mère : on n’y retourne plus. — Et ces autres naïfs, qui crient qu’on les trahit, et qui, à la première injonction, plantent là leur barricade, par respect pour les autorités constituées, et pour ceux qui ont des quibus! L’habitude du collier : ça ne se perd pas en un jour. C’est heureux qu’il y ait comme moi des chiens errants qui n’ont pas de gîte, et qui ne respectent rien. C’est bon : on reste là, et on veille à leur place. Tonnerre! On ne laissera pas prendre notre Paris. On a beau n’avoir rien : c’est à moi, comme à eux; on y tient maintenant. Hier, je ne m’en souciais guère. Que me faisait cette ville, où je n’ai même pas une niche pour m’abriter quand il pleut, et trouver ma pâtée quand j’ai faim? Que me faisait leur bonheur ou leur malheur à tous ?— Tout est changé maintenant. J’ai ma part dans tout ce qui se fait ici; tout est un peu à moi : leurs maisons, leur argent, leur cerveau. Il faut que je veille dessus. Ils travaillent pour moi. On est égaux, qu’ils disent, égaux et libres. Bon Dieu! je sentais Ça, mais je ne pouvais pas le dire. —

é Libre! — On est gueux, on a faim, on a le ventre vide, ça ne fait rien; on est libre. Libre ! Ça dilate la poitrine. On respire. On est un roi. On marcheraït sur le monde. . — Il s’exalte en parlant, et marche à grands pas. Hé là! Je suis comme

“a ivre, la tête me tourne; je n’ai pourtant pas bu. Qu’est4 ce donc? — C’est la gloire! Ouf ! J’étouffe là-dedans. Il faut que je sorte.

Eh ! Hulin ! qu’est-ce qu’ils font ? Ce qu’ils font? — Ils parlent, ils parlent. Ah! les sacrés bavards! ils ne sont jamais embarrassés pour | enfiler des phrases. — Desmoulins fait des coq-àlâne, et bredouille des mots latins. Robespierre, lugubre, offre de s’immoler. fls mettent tout en question: les lois, le contrat social, la raison, les origines du monde. L’un fait la guerre à Dieu, et l’autre à la Nature. Mais quand il s’agit d’aviser à la guerre réelle, de parer au danger, plus personne ! en fait de conseil, $ faire comme on fait à Paris, quand il pleut: laisser pleuvoir. — Au diable les phraseurs ! Il ne faut pas en dire du mal. C’est beau de bien parler. Mâtin ! il y a de ces mots qu’ils disent, qui vous remuent jusqu’au fond des entrailles. Ça fait froid dans le dos. On pleurerait, on tuerait son père, on est fort comme le monde, on se croit le bon Dieu. — Seulement, chacun sa besogne ! Ils pensent pour nous. C’est à nous dagir pour eux. | Et que diable veux-tu faire ? Regarde. 11 montre la Bastille. | 211

Des lumières se promènent sur la tour de gauche. Ils ne dorment pas plus que nous, là-haut. Ils font la toilette de leurs canons. Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse avec eux ? — On ne peut pas résister. Qu’est-ce que tu dis ? Je dis: Voire. Deux petits font un grand. Tu es un optimiste. : C’est ma nature. fe Ça ne paraît pas pourtant t’avoir si bien réussi. L’HOMME, de bonne humeur C’est ma foi vrai. La chance et moi, nous ne sommes L pas cousins. Depuis que je me connais, je ne me rap- ‘ pelle pas avoir souhaité une seule chose qui soit jamais | arrivée. — Riant. Bon sang! J’en ai-t-i eu du guignon dans ma vie! Ah! on n’a pas toujours du plaisir en ce monde ; la vie est mélangée ; toutes heures ne sont pas | bonnes. — Ça ne fait rien. J’espère toujours. On se tron ipe quelquefois. Mais cette fois-ci, Hulin, je sens js 4 ue c’est la bonne. Le vent tourne. La fortune est avec É ne . La fortune ? — Tu feras bien de lui demander d’abord ds. _ qw’elle te chausse un peu mieux. Le: . L’HOMME, regardant ses pieds nus ï Le. _ J’aime mieux être dans ces souliers que dans ceux de 4 _ Capet. J’irai bien sur ces pieds-là jusqu’à Vienne ou à x Berlin, s’il le faut, pour faire la leçon aux rois. … Tun’as pas assez de besogne ici ? à 4 Cela ne durera pas toujours. Quand nous en M

  • aurons fini, quand on aura fait la toilette de A Paris et de la France, pourquoi n’irions-nous pas | tous, soldats, bourgeois, et canaïlle, écheniller l’Eu- à …— rope? On n’est pas égoïste. Il n’y a pas de plaisir à ÉE: …_ garder son plaisir pour soi. Moi, toutes fois que je sais È quelque chose de nouveau, il faut que j’en fasse part >
  • aux autres. Depuis que ces choses bourdonnent en Li . moi: Liberté, et tout ce nom de Dieu de tonnerre, je FA … crève du désir de les répéter à tous, de les gueuler <a . dans le monde. Cré nom! Si les autres sont comme n. _ moi, cela fera une belle musique ! Je vois déjà le sol à … trembler sur notre passage, et l’Europe bouillir, comme a — le vin dans la cuve aux vendanges. Les peuples se d … jettent à notre cou. C’est comme des ruisseaux qui d* forment une rivière. On est un fleuve, on balaye tout. À

Est-ce que tu es malade ? Moi ? Je suis sain comme un chou cabus. Et tu rêves souvent tout éveillé, comme ça ? Tout le temps. Cela fait du bien. A force de rêver, il finira bien toujours par arriver quelque chose de ce que je rêve. — Hein! Hulin, qu’en dis-tu? ça ne serait-il pas une belle promenade ? Est-ce que tu n’en Bon. Quand tu auras pris Vienne et Berlin, je me charge de les garder. Ne ris pas. Qui sait ? Après tout ! Tout arrive. Tout ce qu’on veut, arrive. En attendant, je voudrais bien savoir ce qui arrivera « a Li tout à l’heure. p

‘4 Ça, c’est le difficile. Comment est-ce qu’on fera? — _ Bah! nous verrons bien. A chaque heure suffit sa tâche. s, À _ Diables de Français, ils sont tous les mêmes. Ça à pense à ce qui se passera dans un siècle, et ça ne __ pense pas au lendemain.

4 Possible. Aussi on pensera à nous dans les siècles à ; Cela te fera grand bien! x Mes os en jubilent d’avance. Ce qui me vexe seule_ ment, c’est qu’on ne saura pas mon nom dans l’histoire.

_ Que veux-tu ! J’aime la gloire. 4 C’est une belle chose, bien sûr. — Le malheur est qu’on n’en jouit que quand on est pourri. Une bonne 4 Vintimille arrive de la droite. ”. _ Les rues vides. Deux gueux qui parlent de gloire, en _ s’épuçant. Un monceau de meubles brisés par une

A * population d’épileptiques. Voilà cette grande révolte!

= Une patrouille suffirait à mettre Paris à la raison.

ne Qu’attendent-ils à Versailles ? gt L’HOMME, se levant brusquement, et allant à Vintimille

Et cet autre, que veut-il ?

KE VINTIMILLE, le regardant ironiquement

3 Est-ce le nouvel uniforme de MM. les archers du guet? — Ote-toi de là, mon ami! ; Qui êtes-vous ? où allez-vous, à cette heure ? x k VINTIMILLE, lui tendant un papier Sais-tu lire ? & Des papiers? — Evidemment que je sais lire. — A Hulin. Lis, toi. Qu’est-ce qu’il y a dessus ?

2 Laissez-passer. C’est en règle. Signé du Comité de

6 l’Hôtel de Ville. Contresigné : le capitaine de la milice bourgeoise, Gonchon.

f Une bonne plaisanterie ! Tout cela, ça s’achète. À

; Tout en grognant, il laisse passer Vintimille. À

} Evidemment. Tout s’achète.

Fe Tout en passant, il tend dédaigneusement de l’argent à l’homme.

Quoi ? Qu’est-ce que c’est que cela ?

| VINTIMILLE, sans se retourner Tu le vois bien. Prends, et tais-toi. ; L’HOMME, courant à Vintimille et lui barrant le passage Tu es donc un aristocrate ! tu veux m’acheter ! Laisse, camarade, laisse. Je le connais très bien. ] 11 s’avance vers Vintimille. ‘É VINTIMILLE, sans se troubler . Mais en effet, c’est… C’est Hulin. K Un instant de silence. Ils se regardent tous deux. HULIN, à l’homme Il a voulu m’acheter, acheter ma conscience ! Ta conscience ? Que veux-tu que j’en fasse? Voilà une belle denrée! Je paye pour les services qu’on me

Je ne rends pas de services. Je fais mon devoir, Alors, c’est pour payer ton devoir : que m’importe ? On ne paye pas un devoir. Je suis libre! Ce n’est ni ton devoir, ni ta liberté, qui te nourrira.

  • Je n’aime pas les phrases. Allons, dépêche-toi. L’argent est toujours bon à prendre, pour quelque raison que ce soit. Ne fais donc pas de façons. Tu en meurs d’envie. Je sais bien que tu céderas toujours, c’est une question de prix. Tu n’en as pas assez? Combien ; veux-tu, homme libre ? L’HOMME, qui a été plusieurs fois sur le point de prendre l’argent, — se jette sur Vintimille. Hulin l’arrête Laisse-moi, Hulin, laisse-moi ! Non, il faut que je le tue! L’HOMME, maintenu par Hulin, — à Vintimille Allez-vous en! — Pourquoi êtes-vous venu? J’étais à heureux, je ne sentais pas ma misère, j’étais libre, j’étais _ maître de tout. Vous me rappelez que j’ai faim, que je _ mairien, que je ne m’appartiens pas, qu’un gredin peut _ être maître de moi, avec un peu de sale argent, qui avilit, et dont on a besoin. Vous m’avez gâté toute’ma joie. Allez-vous-en !

| Voilà bien du bruit pour peu de chose. Qui se soucie _ detes scrupules? Je ne te demande rien. Prends. J’aimerais mieux crever. — Toi, Hulin, donne-moi. ; Vintimille tend l’argent à Hulin, qui retire sa main. L’argent tombe. L’homme le ramasse. F Oublier quoi ? b Que je ne suis pas libre. — Canaille ! Faiseur d’embarras! — Il n’y a rien de si sot qu’un gueux, qui se permet de faire l’orgueilleux, et qui n’a _ pas les moyens de l’être. — Bonsoir, mon garçon.

Gardez vos remerciements. Je n’ai pas voulu vous nommer; Car vous ne seriez pas sorti vivant d’ici. C’eût été une trahison de ma part, et je suis un : honnête homme. D’ailleurs, je n’aime pas toutes ces violences, et je ne crois guère à leurs révolutions. Mais je ne suis pas des vôtres, et je ne veux pas non plus que vous puissiez nuire à mes camarades. Qu’êtes-vous | venu faire ici? Je te trouve bien curieux. Pardon; mais vous jouez avec la mort. Ignorez-vous comme on vous hait? Je viens de chez ma maîtresse. — Pour deux ou trois fous, vais-je changer mes habitudes ? Ils sont plus nombreux que vous ne croyez. Tant mieux. Plus ils seront nombreux et insolents, Pour qui ? | Pour nous. Notre temps est infecté par la sensiblerie. On n’ose pas agir. On craint de donner un …

_ ordre pour réprimer l’infâme licence de la populace, de à ol de faire couler quelques gouttes iron Cette ii BR

_ faiblesse est la cause des désordres qui ruinent le DR _ royaume. Nous ne serons sauvés du mal que par l’excès FES

_ du mal. Une bonne émeute : voilà ce qu’il nous faut. 134 Un prétexte à la répression. Nous sommes prêts. Ce A

_ sera l’affaire d’un jour; et l’on en aura fini pour cin_ quante ans avec les malfaisantes et stupides rêveries 425 _ des philosophes et des avocats. b 10% _ Ainsi une révolution ferait votre jeu? Il ne vous 2 ” … déplairait pas que le peuple se livrât à de sanglantes _ Pourquoi non? Quelque chose qui fit du bruit. Au _ Etsi l’on commençait par vous? Ne _ Savez-vous qu’il m’en prend envie en ce moment? js

_ Ne me mettez pas au défi! L’RESIRR

Eh non ! tu ne le feras pas, mon bon. Tu es honnête. Qu’en savez-vous? Je l’ai dit, je me suis vanté. Mais non; c’est maintenant que tu te vantes. Quand tu ne l’aurais pas dit, tu ne saurais être autrement; cela se lit sur ta face. ê Et cela m’empèche-t-il de vous arrêter, si je veux? Assurément. Il faut bien payer son honnêteté par quelques sacrifices. — Que penserais-tu de toi-même, Hulin, si tu me trahissais? Ne perdrais-tu pas à tout jamais ce bien inappréciable : ta propre estime? — Il n’est pas si facile que tu crois de se passer de scrupules. — Tute vantes, je te dis : tu es un honnête homme. — Adieu. , Ilse moque de moi. Il me connaît. — C’est vrai. Les . canailles auront toujours l’avantage sur les honnêtes gens, puisque ceux-ci s’imposent des règles, et les autres non. On se demande pourquoi on reste honnête, puisque c’est une duperie. — Parce qu’on ne peut pas faire autrement, sans doute. Bah ! cela vaut mieux ainsi. Je ne pourrais pas respirer, si j’étais aussi mal bâti moralement, aussi malpropre d’âme. — Il n’est que trop sûr qu’ s auront raison de nous… Le jour vient. ER ; C’eût été bon pourtant de vaincre. — Les pauvres bou- te. : | gre ! ils vont nous écraser! — 11 hausse les épaules. Et puis S M # On entend au dehors la voix joyeuse de Hoche, au milieu des accla- AU PA“ ar __ mations et des rires de la foule. — Les fenêtres des maisons s’ou- se à ’ er h + vrent. Les gens paraissent, et se penchent pour voir. aa F _ C’est Hoche! J’entends son rire ! cela fait du bien! Dur

_ La suite, comme précédemment. Voir page 114. L’Art

  • 148

5; Variante pour une représentation de fête populaire 22108 7 _ avec musique et chœurs 200

  • _ Le pontlevis de la Bastille est baissé. Une clameur formidable $ en. _ éclate. Une marée humaine se rue à l’ouverture de la porte, têtes … fourmillantes et hurlantes, hommes et femmes avec des fusils, des DE _P ques et des haches. Au premier rang, Gonchon, poussé, agitant + à _ son sabre, et criant. Hoche et Hulin se débattent en vain pour les LE _ calmer. Des cris de mort et de victoire. un, _ Adieu, monsieur de Vintimille, — n se découvre, Messieurs, la Canaille. _ QUELQUES INVALIDES, pris d’un brusque transport, criant et agitant Le: _ Vive la Liberté! 8 h! messieurs, par pudeur _ Vive la Liberté! Sn 24 Ils se débarrassent de leurs fusils et se jettent dans les bras du peuple. 4 2e VINTIMILLE, entraîné par un mouvement soudain de folie, dans le délire APE re des autres … Vive la Liberté! morbleu ! — se reprenant. Mais qu’est-ce RS que je fais donc ! SE Bou. Il brise son épée. < : it

Fête du Peuple (1) — Triomphe de la Liberté Mardi 14 juillet, 7 heures du soir. — Place de l’Hôtel-de-Ville. i Peuple qui crie, rit, se rue en tous sens, paré de cocardes vertes, J de rubans verts, de feuilles vertes, agitant des branches vertes, déli- A rant de joie, de force et d’orgueil. Au-dessus de cet océan humain, émergent, comme l’écume de vagues qui se brisent sur les rochers, des hommes, femmes, enfants, montés sur des voitures et des cha- F riots arrêtés, sur des échelles, sur des escabeaux, sur des réverbères, sur les épaules les uns des autres, tous portant et secouant des Ë rameaux verts. Une forêt qui ondule aux rayons du soleil couchant. Au lever du rideau, musique triomphale, (2) qui se termine au l milieu du tumulte d’allégresse, des cris d’enthousiasme ininter- À

  • rompus de la foule. LE PEUPLE, éclatant de bonheur et d’orgueil, courant sur le théâtre, J agitant les branches d’arbres, criant tout d’une voix Libres! Nous sommes libres ! DESMOULINS, une branche verte à la main La forêt de la Liberté a surgi des pavés. Les rameaux verts ondoient au vent. Le vieux cœur de Paris refleu- é rit. Voici le printemps ! LE PEUPLE, tout d’une voix

Libres ! Le ciel est libre! :

Les voix se divisent et s’entrechoquent, comme des éclairs. — Brisé, le poing levé au-dessus de nos têtes ! () Voir la note de la fin. (2) A défaut de musique originale, l’Hymne du 14 juillet, de Gossec, orchestre et chœurs.

__— Sous notre talon, la bête! __ —Ellcest prise! Elle est prise! ; à ca Ÿ ES Tout d’une voix % Nous les avons vaincus! 4 L’épouvantail de cette Bastille, cette peau de lion, 4 dont ils cachaïent leur féroce lâcheté, — arrachée de

leurs épaules ! — Et voici paraître tout nu, grelottant et

.< — Paris n’est plus au Roi. Paris est à Paris!

n: LA VIEILLE FRUITIÈRE, à cheval sur un canon, un fichu rouge autour ré; de la tête _ vas atteler l’animal à ma petite voiture; et nous allons à Versailles faire visite au gros Louis, M. Capet l’ainé.

  • J’en ai long à lui dire. Bon Dieu! depuis des siècles que 1 j’amasse là-dedans misère sur misère, et patience sur
  • le tout, j’étouffe : il faut que je dégorge. Bonne bête … qui me résignais, qui croyais nécessaire de soufirir . pour le plaisir des riches! Voilà que je comprends ’ _ maintenant! Je veux vivre, je veux vivre! Malheur que …—. je sois si vieille ! Bon sang ! Je veux regagner le temps … que j’ai perdu ! — Hue! ma belle, à la Cour! 3 : Elle passe, poussée sur son canon, escortée et suivie par des hommes du e Ë Æ peuple, des bourgeois, des femmes, avec des casques, des boucliers, des fusils, des lances, des armures, — quatre tambours en tête : un gueux 1008 en guenilles, jambes nues; une femme; un enfant; et un vieux bour1e geois, type d’huissier correct et gourmé,

A la Cour ! A Versailles! Au Roi! — Oui, nous avons : trop souffert! Nous voulons le bonheur! Nous avons droit au bonheur! Nous prendrons le bonheur ! è LA CONTAT, ses cheveux blonds défaits, les bras nus, la tunique ouverte, la n gorge et les seins nus, tenant une branche d’arbre, et_enguiriandée de H feuillage, entourée de femmes, de jeunes gens, et d’enfants, portant comme elle de longs rameaux, — ivre de joie et de victoire Victoire ! nous t’avons conquise ! Mon cœur bondit de $ joie dans ma poitrine, j’ai brouté comme une chèvre la

  • vigne de la liberté, et son ivresse baigne mes sens, et é m’emporte. Qu’ai-je fait? Je ne sais. Mais je sais que je suis vainqueur, que je les ai écrasés. Je me sens noyée e dans ce flot bienheureux de force qui coule à pleins bords dans la ville. Joie de s’abandonner, de disparaître F tout entière dans cet océan humain, pour se retrouver È tumultueuse et toute puissante comme lui, pour sentir $ bouillonner dans ses flancs ces énergies de tonnerre ! — $ O peuple qui souffles en moi, je t’aime, je suis ta voix, j ton instrument, la trompette qui sonne ta victoire et ta Bacchante de la Révolution, que grise la Liberté, est-ce l’amour ou la haine, qui rayonne de la joie de ton corps ? Une vapeur de volupté et de meurtre enveloppe tes regards et tes lèvres humides. Tes doigts sont-ils rougis par le vin ou le sang? — N’importe! jet’aime, Victoire! — Evoé! Chantons la Liberté ! O Paris, ville sainte! Rome des âmes libres! Jéru- . k salem nouvelle! berceau de l’avenir ! tu viens de sonner lheure de la majorité du monde! Le monde t’appartient. es

Mais rien ne t’appartient davantage que mon cœur, Free) _ chère ville, mon cœur qui t’adore, et se donne tout à FA

wa Ne me nommez pas ainsi! Je ne suis plus Prussien! rh | la donne. Faïites-la libre! _ Source de la Liberté, nous avons combattu pour toi! , _ Achève notre ouvrage ! Nous te prions pour nos frères, pour ious les hommes de l’univers, qui n’ont pas le pou_ voir d’atteindre au bonheur, comme nous, avec leurs . forces. Viens à leur secours! Délivre le monde! ‘à 4 MOINES ET PRÊTRES, mathurins, capucins, curés armés, avec des fusils, : 7% des croix, et des bannières, chantant re _ Domine, salvam fac gentem, et exaudi nos in die quä

_ Vivent les tonsurés ! Vive Sainte-Geneviève ! _ Vivent les papegaux, cardingaux, evesgaux, prestre- pie _ gaux, monagaux ! Vivent les archinigauds !

, -Mor dieu ! vive le citoyen Dieu! Une fois n’est pas ÉTUDIANTS, bras dessus bras dessous avec des filles, chantant une chanson de Vadé Le bien que j’aime, C’est la Liberté, F Mon cœur en est enchanté. Chapeau bas devant la plume! Voilà ce qui tua la UN ÉTUDIANT, poussant une brouette | A dix sols, à dix sols, Les pierres de la Bastille! F

Ah! le farceur ! l’ours n’est pas tué, qu’il vend déjà la peau. UN AUTRE ÉTUDIANT, portant une grande pancarte, avec l’inscription: Charité, citoyens ! Où les honnêtes gens coucheront- à ils ce soir? Il n’y a plus de Bastille. Gonchon est porté sur les épaules d’étudiants qui rient et crient. Il a un sabre à la main, et une couronne de laurier sur la têle. L’héroïque Gonchon! — Le héros malgré lui ! — Gonchon, l’ennemi des rois ! La terreur des aristos!

_ Il avait si grand peur, qu’il est entré le premier. Il a L

_fuià travers l’ennemi, les mettant tous en fuite, terrible | par sa terreur. is

_ Canaïlle ! Qui t’a permis de prendre la Bastille? Tu ï _ devrais être fouetté pour avoir usurpé un honneur dont _ Ses maîtres s’en acquitteront pour nous. Tu seras Ë _ pendu par eux. . Tu seras pendu, Gonchon! tu as pris la Bastille! 0) Les porteurs de Gonchon le font sauter sur leurs épaules. Gonchon, 4 7 tremblant, excité, et ahuri, agite son sabre gauchement, et salue avec 4 A sa couronne. La foule danse autour de lui. __ Le drôle se prend au sérieux. Étrillez-le! S

<# MARAT, apaisé, et souriant de la joie de la foule

_ Laisse-les rire. On ne haïit plus, quand on est vainà: 3 , re t _ queur. Le spectacle du vice n’est plus que ridicule! Que si _ ce monstre grotesque leur dilate la rate!

  • Derrière Gonchon et le groupe des Étudiants, viennent des hommes 1 du peuple et des soldats, des fusils, des faucilles, des bannières … 10 vertes, des bannières rouge et bleu. Les combattants de la Bastille, 1 couverts de poussière et de sang, portent des blessés, — Puis, ps précédée et enveloppée d’une immense acclamation, la petite Julie, L D \ debout, droite et immobile, un rameau à la main, sur la grande “TTERRS 58 porte de la Bastille, que tiennent sur leurs épaules une douzaine à : de défenseurs de la Bastille : Suisses et Invalides. Des chaînes : & de fer sont à ses pieds. Devant elle marchent Hulin et Hoche, — rs °%Æ À Hulin, tête nue, cou nu, en bras de chemise, une hache sur l’épaule, ane — Hoche, portant à la pointe de son sabre l’acte de capitulation de ;
  • FFE la Bastille.

DESMOULINS, au milieu des acclamations du peuple ir Les Dioscures! Hoche et Hulin! — Et la petite pucelle, d qui foule de ses pieds nus le despotisme vaincu, la à porte de la Bastille!

La capitulation! — La clef! — Les chaînes! à L’acte de déchéance des Rois! s Les fers de l’Homme brisés!

La cage est ouverte. Vole, oiseau-Liberté! LE PEUPLE, reconnaissant les Suisses et les Invalides qui portent 5 et qui suivent Julie “4 Et ceux-là, qui sont-ils? — Ce sont ces canaiïlles de Suisses! — Et ceux-ci, je les reconnais. Le régiment des éclopés. — Ha! l’ennemi! Tue-les! Ils ont tiré sur. nous! o Ils sifflent, et veulent frapper. — Hoche, Hulin et Marat s’interposent. à Et qu’en voulez-vous faire? Voulez-vous les manger? . La bataille est finie. N ( Il n’y a-plus d’ennemis.

Grâc e pour nos amis, nos amis les ennemis! _- Entends-tu cette petite?

  • _ Tous frères, tous amis! : Se _ Tous frères, elle a raison! à Vive le peuple! x} Vive la vieille gloire! g _ Petite, petite, c’est toi qui nous a sauvés. p _ Mais c’est elle aussi qui vous a vaincus, camarades. ._ C’est ce petit atome qui a pris la Bastille. de. _ Tues notre bonne conscience. £ _ Tues notre petite Liberté.

Petite fleur, prunelle de nos yeux, notre chère petite âme, notre frêle, notre pure, notre amie Liberté! Ils tendent les bras vers elle; ils se pressent autour d’elle. Les femmes ” lui envoient des baisers. Elle a les yeux fermés, mais sourit, et tend aussi les bras, et tremble. HOCHE, frappant sur l’épaule de Hulin, qui a partagé l’émotion et l’enthousiasme de la foule Eh bien, Hulin?.. Eternel douteur, es-tu enfin convaincu ? HULIN s’essuie les yeux. — Entêté Les rires de Hoche et du peuple lui coupent la parole. Il s’interrompt, à et rit plus fort que les autres. — Il s’arrête, regarde autour de lui, * voit à l’encoignure de la première maison sur la place une statue dans une niche, statue de saint ou de Roi. Il va brusquement à L elle, et la saisit. A bas, toi! Fais place à la Liberté! 11 la jette à terre, enlève dans ses bras la petite Julie, et la pose dans Ma force se réveille et prend conscience d’elle-même. La Bastille terrassée!.. J’ai fait cela, moi! Nousavons fait cela! — Nous en ferons bien d’autres! Nous allons nettoyer les écuries d’Augias, purger la terre des monstres, étouffer dans nos bras le lion de la royauté. … Notre poing va battre le despotisme, comme le marteau l’enclume. Hardi, les compagnons, forgeons la Répu- … blique! — Force trop longtemps comprimée, qui fais - 3 craquer ma poitrine, éclate, déborde! Roule, torrent de la Révolution! Musique. Orchestre seul. — Le soleil couchant baigne de sa pourpre la place, la foule, les rameaux verts, et la petite Liberté.

dar tu peux dormir, nous n’avons point perdu notre journée. _ Ses feux mourants rougissent les vitres du palais, les 1% _ rameaux balancés, et la houle des têtes, et la petite :2ù _ Le ciel sonne la guerre. _ Comme Celui qui entra, il y a dix-sept cents ans, au @ 4 mi ieu des rameaux, cette petite fille n’est pas venue | à

_ parmi nous pour apporter la paix. Fi

_ Ilya du sang sur nous. Me

EH à _ ROBESPIERRE, avec un fanatisme intense et concentré

_ C’est le nôtre. < S _ C’estle mien !— c’est le mien! — Nous te l’offrons, ee _ Au diable notre vie! Notre œuvre est immortelle. à Les grands bonheurs s’achètent. +. Nous sommes prêts à payer.

ROBESPIERRE, de même Les rondes s’organisent. La musique accompagne les discours qui La fleur de liberté estéclose dans la prison du monde. Ton rameau vert, ô petite fille, est la baguette magique, qui de la terre morte et triste fait sortir les moissons de bonheur. Liberté, tu donnes tout son prix au jour; car tu fais rayonner sur tout ce qui existe la lumière de notre volonté. La vie commence d’aujourd’hui. D’au- à jourd’hui seulement, elle nous appartient tout entière. Nous sommes maïîtres de nous ; nous avons brisé les mailles des lois aveugles, où se débattaient les êtres, ; comme les poissons dans un filet. Forces obscures du monde, nous vous avons domptées. — 11 se retourne brusquement vers le publie. Et maintenant, à vous! Achevez notre ouvrage! La Bastille est à bas : il reste d’autres Bastilles. A l’assaut ! A l’assaut des mensonges ! A l’assaut de la Nuit! L’Esprit vaincra la Force. Le passé est brisé. La mort est morte ! Air chanté sur la scène. Frères, chantez avec nous ! Notre fête est votre fête. Ce n’est pas le souvenir d’une heure fugitive, ce n’est … pas l’image vaine d’une action passée: c’est notre commune victoire, c’est votre délivrance ! Nous avons brisé (1) Voir la note de la fin.

les murailles des êtres. Les âmes ne sont plus qu’une _ âme. Les siècles ne sont qu’un siècle, la vaste plaine s Re Er u Temps, où s’épand largement le flot libre et joyeux _ de l’Ame universelle. Rire, rire, amour! Amis, aimons- | nous et rions ! La Joie est avec nous. Joie d’êtreunavec 1 tous, joie d’aimer avec tous, joie de souffrir avec tous ! Fe _ Donnons-nous la main! Formons des danses frater_ nelles! Chante, car c’est ta fête, Ô peuple de Paris! e EE Air chanté dans la salle. É + Cher peuple, il y a si longtemps que tuluttes en vain, ee, 4 que tu peines en silence ! Tant de siècles de souffrances,

  • pour arriver enfin à cette heure d’allégresse! La liberté

_ appartient, garde bien ta conquête!

É x O notre liberté, notre lumière, notre amour ! Que tu es petite encore, délicate et fragile! Pourras-tu résister _ petite plante, monte droite et vigoureuse, et réjouis le _ monde de ton souflle de prairie ! h: 2 HOCHE, monte, le sabre à la main, sur la marche d’escalier, à aux pieds de la petite Julie .. Sois tranquille, Liberté, à l’abri de nos bras! Nous _ te tenons. Malheur à qui te touche ! Tu es à nous, nous _ sommes à toi. Tout ce qui est à nous est à toi. A toi, _ ces dépouilles, ces trophées. % ! Les femmes jettent des fleurs à la Liberté, les hommes inclinent Er devant elle leurs piques, leurs bannières, leurs rameaux verts, les , l- _ Mais ce n’est pas assez: nous te ferons un immortel

nr triomphe. Fille du peuple de Paris, tes “yeux clairs A

  • rayonneront pour les peuples asservis. Nous allons Là L promener à travers l’univers le niveau redoutable de à lÉgalité. Nous conduirons ton char, au milieu des 1 -_ batailles, par le sabre, par le canon, vers l’Amour, vers la fraternité du genre humain. — Frères! tous frères! | tous libres ! — Allons délivrer le monde! A FR: Chœurs sur la scène et dans la salle. : ne Les épées, les lances, les branches d’arbres, les mouchoirs, les = chapeaux, et les mains s’agitent au milieu d’acclamations forcenées. ® D Le peuple forme des rondes autour de la Liberté. { FAITS

kr C’est ici, comme le titre l’indique, une fête populaire, la - L H du Peuple d’hier et d’aujourd’hui, du Peuple éternel. E _ Pour qu’elle prit tout son sens, il faudrait que le publie LE lui-même y participât, qu’il se donnât à lui-même le spec- « 33500 tacle de son triomphe, qu’il se mélàt aux chants et aux danses de la fin. L’objet de ce tableau est justement de réaliser l’union du … public et de l’œuvre, de jeter un pont entre la salle et la ; scène, de faire d’une action dramatique réellement une Re | _ action. Le drame s’adresse soudain directement au peuple. , È . Desmoulins, la Contat, Marat, Hoche l’appellent. Mais ce fa n’est pas assez, et la parole ne suffit plus. Il faut, pour g Re: lonner à l’œuvre son couronnement logique, et au fait ‘S historique sa portée universelle, l’entrée en scène d’une _ puissance nouvelle : la Musique, la force tyrannique des kE. sons, qui remue les lourdes foules passives; cette illusion RS magique, qui supprime le Temps, et donne à ce qu’elle touche un caractère absolu. . AE musique doit être ici le fond de la fresque, la trame RS des paroles. Pas un instant elle ne doit se taire, — tantôt :% forte et distincte, tantôt douce et voilée. Son office est de préciser Le sens héroïque de la fête, et de combler les silences % qu’une foule de théâtre ne peut jamais réussir à remplir £ « omplètement, qui s’ouvrent malgré tout au milieu de ses cris, et qui détruisent l’illusion de la vie continue. Il n’est è pas nécessaire que le public saisisse tous les mots de la oule, pas plus que toutes les notes de l’orchestre et des cl œur S; il faut qu’il ait seulement l’impression d’une ker- cd nesse exubérante et triomphante.

Je voudrais de plus l’obsession impérieuse d’un thème,

— thème de joie et d’action — thème de la Liberté conquérant le monde, — qui germât dès le commencement, grandit peu à peu, s’imposât avec la ténacité d’une idée fixe, et finit, au dénouement, par tout embrasser et s’emparer de tout : de tous les autres thèmes (1) et de toutes les masses

£ Car il faut arriver à ceci, — peut-être impossible à réaliser aujourd’hui, mais qui doit l’être un jour, et qui est le principe d’un art populaire nouveau : — le public contraint de mêler non seulement sa pensée, mais sa voix à l’action; le Peuple devenant acteur lui-même dans la fète du Peuple.

Voici la disposition nouvelle de l’orchestre et des chœurs, telle que je l’imagine. Se joignant à l’obsession du thème continu, elle peut puissamment contribuer à l’effet que nous cherchons:

1° Après les paroles de Hulin, plaçant la petite Julie ‘ … dans la niche de la statue — orchestre et chœurs sur la

Après l’hymne de Desmoulins à la Liberté et son appel au peuple, un air entraînant et juvénile chanté sur

3° La reprise, ou la seconde partie, de cet air serait M chantée, après l’hymne de la Contat, par une ou plusieurs « voix dans la salle (aux étages supérieurs du théâtre); Ë

4° La troisième partie de l’air, après le discours de Hoche, serait reprise par les chœurs sur la scène et par des voix

(1) Ces thèmes musicaux peuvent être ramenés à trois types prin- i 1° Au lever du rideau, — un chœur à plusieurs parties avec orchestre, dans le style de l’Hymne du 14 Juillet de Gossec. Le caractère de l’époque historique y est encore gardé. C’est le style classique, mesuré, l’héroïsme cornélien ; 2° A l’arrivée de la petite Julie, — rondes et danses dans le style de la fin du dix-huitième siécle (Haydn et Mozart), — mais qui « s’animent, s’exaltent et s”achèvent (comme déjà le premier thème) dans un style d’une vie plus libre et plus moderne;

3 Avec les hymnes à la Liberté, — soutenant et rythmant la parole, — une sorte de marche frémissante, héroïque, haletante, F lançant des mondes à la charge, dans le style de la marche en si bémol de la dernière partie de la Symphonie avec Chœurs,

s éminées à tous les étages de la salle, par des groupes de voix, de petits chœurs, encadrant le public, et le forçant À nor aleme: t, physiquement, à chanter l’hymne avec eux. —Si 16.4 ablic est composé, seulement pour une partie, d’hommes du peuple et de jeunes gens qui sentent pour leur compte les passions de la Révolution, je réponds qu’il chantera; 1.5 Enfin, se joignant aux chœurs, — annoncées dès les L premières paroles de Hoche à la petite Liberté, — éclatant de tous les points de la scène et du théâtre, au baisser du rideau, — des sonneries de trompettes; — et aussi des “danses, des rondes, le tumulte d’un peuple et d’une $

Fini d’imprimer trois mille exemplaires pour la | première édition le jeudi 20 mars 1902

‘Fat à l’Imprimerie de Suresnes

74708

sh Pendant les représentations du 14 JUILLET ei | _ Tout porteur de ce coupon détaché aura K … || Fauteuils d’orchestre ou de balcon Æ|. . 8 francs au lieu de 5 francs os È Fauteuils de première galerie Li 2 francs au lieu de © | Valable une fois pour deux personnes. SA | di] Échanger au bureau du Théâtre.

Les drames de Romain Rolland paraissent régulièrement dans les DE | 8, rue de la Sorbonne, Paris ‘4

AJ Vos Cahiers sont édités par des souscriptions men_ suelles régulières et par des souscriptions extraordi_ naires; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration : ces fonctions & _ des abonnements de souscription à cent francs; ” des abonnements ordinaires à vingt francs; TER

  • 5 et des abonnements de propagande à huit francs. … Il va sans dire qu’il n’y a pas une seule différence £ _ de service entre ces différents abonnements. Nous vou- ; = & lons seulement que nos cahiers soient accessibles à tout _ le monde également. ÿ- _ Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près 4 égal au prix de revient; le prix de nos abonnements de 7e propagande est donc très sensiblement inférieur au prix À 4 de revient. “4e Nous ne consentons des abonnements de propagande t _ que pour la France et pour la Belgique. Nos cahiers étant très pauvres, nous ne servons plus — Nous acceptons que nos abonnés paient leur abonne_ ment par mensualités de un ou deux francs.

4 Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, _ù suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers,

  • 8, rue de la Sorbonne, Paris. On recevra en spécimens _ six cahiers de la deuxième et de la troisième série.

j M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, s reçoit pour l’administration et pour la librairie tous les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit heures à onze heures et de une heure à sept M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la rédaction le jeudi soir de deux heures à cinq heures.