Du second Provincial. Réponse provisoire. La préparation du congrès socialiste national
Du second Provincial. Réponse provisoire. La préparation du congrès socialiste national
La guerre= Les alliances - La paix
La loi scolaire; le budget de F” l’enseignement ; A ; Les écoles militaires; la loi
enseignement primaire : l’en- militaire $ le budget de La peuple par les instituteurs; 4 F à
L’enseignement Secondaire ; la L’éducation militaire; l’armée crise. de l’enseignement secon- | licaine: daire; la question du baccalauréat; | FÉPUPHCAIME;
L’enseignement supérieur; la L ER anche question des Universités; l’exten- a Paix QU LANSEVENCNESES sion universitaire’; ; question d’Alsace-Lorraine; la
La question religieuse; Léon France et l’Allemagne
seignant; interpellation Thierry | double alliance »; le Tsar
seignement clérical; réponse à La France en Orient; les mas d’Huist; sacres d’Arménie; la guérre de”
Science et socialisme ; l’indépendance crétoiseslaguerren
des socialistes dans l’enseigne- £ s ment bourgeois ; La guerre hispano*américaine;
La question sociale dans l’en- mers seignement. L’affaire de Fashoda.
Je regrette de ne pouvoir m’abonner à tes Cahiers de la quinzaine. Moins heureux encore que l’Agrégé provincial, j’ai juste cent sous par jour pour vivre, avec ma femme. Je ne puis pour le moment songer qu’aux journaux quotidiens et au Mouvement socialiste, auxquels je reste abonné.
D’ailleurs, je n’approuve pas l’idée des Cahiers de la quinzaine : c’est une nouvelle revue, socialiste. Le Mouvement est bon, et doit être continué, et j’espère qu’il progresse. Mais tes cahiers prennent, dès le premier, l’allure d’une revue de polémique très personnelle, et contre des camarades socialistes, contre certains camarades socialistes. Je
Il est toujours intéressant et utile de savoir ce que pense un camarade, qui a le loisir et la faculté de penser beaucoup. Il importe aussi qu’une publication périodique ne contienne pas exclusivement les idées d’un seul camarade.
Surtout quand il a les tendances mauvaises de tes b cahiers : la minorité d’un congrès a le devoir et le droit de défendre toutes ses opinions, mais, puisqu’elle a accepté de participer au Congrès, elle est moralement tenue d’en respecter les décisions (elle et ceux dont elle représente les tendances). Par raison, et par discipline, dans l’intérêt supérieur de la cause. Qu”ensuite elle fasse campagne pour amener les membres du Congrès suivant à ses idées, je le veux bien. Mais il n’est pas bon qu’elle déclare tout de suite et brutalement qu’elle (donne tort au Congrès, qui « a piétiné sur un de nos plus Il est plus mauvais encore que toutes ces attaques contre le Congrès et que le Triomphe de la Répu- blique et que l’affaire Liebknecht se résolvent en insinuations contre le parti guesdiste, et en assauts furieux ou en coups d’épingle irritants contre Guesde, Zévaès. Je ne les défends pas, ne veux pas les défendre, et n’ai pas à les défendre. Mais quoi riment ces attaques? Exposez vos idées personnelles sur la méthode, l’action, la doctrine ete., et tâchez d’y gagner la masse des guesdistes. Si le Conseil national commet une faute de tactique, ayez une meilleure tactique. S’ils sont conduits par des gens qui ne sont qu’ambitieux, montrez votre désintéressement. Guesde et d’autres qui le suivent croient bien servir le socialisme; ils ont peut-être le
tort de vouloir en être les maîtres : conquérez à vos convictions la masse des socialistes, et vous n’aurez plus rien à faire contre les guesdistes. La guerre et aux divisions perpétuées. Vous arriveriez à une scission dans le Parti et à des luttes acharnées, ou bien, pis encore, vous formeriez un groupe aussi ixréductible qu’isolé. Que chacun combatte pour le socialisme, et toujours et exclusivement contre le capitalisme. N’est-ce pas la conduite de Jaurès, de Gérault et autres militants, qui ont nos convictions, notre désintéressement, et l’expérience de plus d’années de lutte? Défaut secondaire de tes cahiers : ils sont trop Pour terminer, une idée qui me passe par la tête il faudrait des brochures de propagande très courtes, il en faudrait des distributions gratuites des millions de citoyens. Pour cela une caisse de propagande alimentée par des souscriptions régulières et irrégulières. N’y aurait-il pas moyen de creuser cette idée? IL importe beaucoup de conquérir les bourgeois au socialisme, cela se fait de plus en plus; il importe surtout dele faire connaître à des millions d’ouvriers et de paysans.
La seule réponse définitive et valable que je puisse faire à ta critique sévère sera la teneur même de ces ÿ cahiers. Il est donc indispensable que je te les envoie et que tu les lises attentivement. Tu ne peux abonner : mais nous avons prévu cela. Justement parce que nous sommes un essai d’institution communiste et non pas une réussite d’entreprise capitaliste individuelle, nous ! envoyons nos cahiers à ceux de nos amis qui nous les demandent. Je reviendrai plus tard sur cetteinstitution. » Tu retrouveras dans le premier cahier quelques ré- ponses provisoires à tes critiques particulières : j’ai supposé que mon lecteur serait et resterait abonné la Petite République, à l’Aurore, au Matin, et surtout au Mouvement Socialiste ; je n’ai donc jamais entendu instituer une concurrence économique ou intellectuelle entre Le Mouvement et les cahiers; je demande qu’on s’abonne au Mouvement et ensuite aux cahiers; si l’on ne peuts’abonner aux deux, je demande qu’on s’abonne au Mouvement et j’envoie quand même les cahiers.
Le Mouvement est bon, et doit être continué, et j’espère, et je suis assuré qu’il progresse. Mais pourquoi vimaginer que je veux le remplacer, ou le doubler : il suffit de feuilleter le premier cahier pour s’apercevoir que non. C’est une idée ancienne et individualiste, il me semble, que de faire des revues séparément complètes
selon cette idée une revue essaye de se suffire à ellemême, elle essaye de se comporter comme si elle était seule dans le monde, elle traite en ennemie et concurrente et rivale toute revue amie, ainsi qu’on la nomme alors. Étant collectiviste, j’ai pensé que les cahiers seraient ma partie dans un tout collectif, dans un ensemble ; je n’ai pas supposé qu’il n’y avait jamais eu de Mouvement Socialiste, de Revue Socialiste, et de revue blanche, ni aucune revue, ni aucun journal; non seulement je ne les ignore pas, mais je suis fondé sur eux, je m’appuie à eux, veuillent ou non veuillent ; j’admets comme étant dit tout ce qu’ils ont dit; je recopie les journaux, parce qu’il n’est pas facile d’en garder les coupures ; je ne recopie pas les revues, que l’on peut garder facilement. Je ne dis rien qui soit dit ailleurs, parce que cela serait inutile, et contraire à la division
du travail. Je renonce à toute concurrence, imitant ainsi les relations des deux grandes revues socialistes, parce que la concurrence est bourgeoise.
La polémique, l’attaque et la défense des camarades sont un sujet très grave et sur lequel je te répondrai longuement aussitôt que je le pourrai. Tu condamnes cela : en admettant que tu sois mon juge, attends au moins que j’aie présenté ma défense. Depuis une récente affaire on admet communément que l’on ne doit pas condamner un accusé avant de l’avoir entendu en sa
Ilne s’agit nullement de savoir ce que pense un camarade, parce qu’il a le loisir de penser beaucoup; il ne s’agit nullement de faculté : il s’agit d’écouter ce que dit un camarade qui, pour un an, s’est fait le loisir de faire imprimer la vérité. Une publication périodique
peut présenter la vérité complémentaire. — Jereviendrai d’ailleurs sur cette question de la vérité. Je reviendrai aussi sur les obligations des minorités. — Mais je ne parle au nom d’aucune minorité, au nom cun parti. Pour un an je parle en mon nom: ai-je le droit de le faire? c’est une question, à laquelle toi-même tu ne pourras donner de réponse qu’après que tu auras entendu mes raisons. Or, je ne pouvais te donner mes raisons qu’en instituant des cahiers libres; toutes les revues socialistes auraient été fermées à ces raisons, car je l’avertis qu’elles auraient constitué des communications de nature à blesser au moins une ou deux organisations nationalement constituées. La résolution du Congrès n’a pas prononcé sur des raisons données un jugement, contestable ou incontestable : non, elle a défendu, interdit que l’on présentât même certaines raisons. Ayant à les présenter, je suis forcé de les pré- senter dans un cahier libre : car tu penses bien que jene ?! veux pas les présenter chez des bourgeois, même républicains.
Je reviendrai, dans les mêmes conditions, sur les obligations du délégué envers les résolutions du Congrès. ; Je ne te permets pas de supposer que toutes ces atlaques contre le Congrès et que le Triomphe de la Répu-
blique et que l’affaire Liebknecht soient présentés seule fin d’insinuer contre les guesdistes, insinuations contre le parti guesdiste et assauts furieux ou coups d’épingles irritants contre Zévaès et Guesde, J’admets seulement que tu constates, comme tu l’as fait très his- toriquement, que les premiers se résolvent dans les seconds. Je parle souvent des guesdistes, en particulier de Zévaëès et de Guesde, pour deux raisons : la première est de mon institution même : je parle souvent d’eux parce que les périodiques autorisés n’en parlent pas selon toute la vérité; je fais donc l’appoint, le complé- ment; je fais alors cette fonction complémentaire dont je t’ai plus haut donné à peu près la définition; ainsi les guesdistes ont dans mes cahiers une place plus grande que celle qu’ils ont dans la réalité; la seconde raison est du réel même; il suflit d’avoir assisté au Congrès, à sa préparation, à l’affaire Dreyfus, pour avoir partout constaté le guesdisme et heurté le guesdiste ; je tâche donc de donner aux guesdistes dans mes cahiers une place telle que la place qu’ils occupent ainsi dans tous les périodiques socialistes, autorisés et libre, y compris les cahiers, dans l’ensemble des périodiques socialistes, soit aussi grande que la place qu’ils occupent dans la réalité. Ce que je dis de la place est valable pour la nature et pour la qualité, ainsi de suite.
est presque injurieux que tu aies pu supposer que j’aie choisi ou incliné les réalités pour y trouver le guesdisme. J’ai trouvé le guesdisme dans le socialisme comme j’ai trouvé le jésuitisme dans le catholicisme. On peut nier qu’il y soit ainsi. Je serai heureux de dis- cuter les négations. Ce n’est pas de ma faute si j’ai vu les guesdistes au Congrès. Ce n’est pas de ma faute si Liebknecht a écrit dans une revue publique, — les revues étrangères sont tout de même publiques, et publiées, — qu’il était, — tu sais pourquoi, et comment, — contre les dreyfusards; ce n’estpas de ma faute si ensuite M. Marcel Hutin rapporte et publie, dans l’Écho
de Paris, que Liebknecht lui a nommé « Guesde et .
Lafargue, les principaux représentants du socialisme scientifique en France », si M. Hutin publie que M.Lieb-
knecht lui a dit: « J’entretiens avec Guesde une corres-
pondance assidue. » Ce n’est pas de ma faute si j’ai vu
sur les murs de Paris, avant le Triomphe de la République, l’affiche des guesdistes avec celle de M. Paulin
Méry. Elle y était. Je lai vu. Je le dis. J’avais porté mon
compte rendu à une revue amie: je nomme ainsi les
revues que j’aime et non pas celles que je combats. Le
directeur l’accepta, non sans quelque hésitation. Puis il
eut de la peine, hésita encore, et très amicalement me
dit: « Ça va bien, mais tout de même on ne peut pas
laisser le mot de guesdistes. Ils ne veulent pas qu’on les
nomme des guesdistes. Ils sont le Parti ouvrier français.
Guesde a sauté, un jour que je lui parlais de guesdistes. Après le Congrès nous ne pouvons pas les nommer
comme ils ne veulent pas qu’on les nomme. Il y a eu
réconciliation. » Sur le moment j’acquiesçai, n’aimant
pas à faire des ennuis. Puis je me ressaisis, et il me sembla que cette fois encore j’étais obligé à l’impoli-
tesse: car si l’expression d’allemanistes par exemple est
une expression commode et inexacte, vu que les alle-
manistes sont des hommes libres et n’ont aucun chef,
l’expression de guesdistes au contraire est une expres-
sion commode et rigoureusement exacte, en ce sens qu’il
y à au moins plusieurs guesdistes qui ne sont pas des hommes libres. C’était donc bien guesdistes que je vou- J
lais dire, et non pas Parti ouvrier français. J’aurais
donc changé une expression dans mon compte rendu, non point parce qu’elle aurait été inexacte, comme on
le doit, mais par une considération de parti. Mon compte
rendu n’aurait donc pas été sincère, mais favorable quelques-uns. Et alors de quel droit, par quel privilège aurais-je été sincèrement sévère pour ce prêtre qui gesticulait, pour ce sous-oflicier qui posait? — Je pouvais, diras-tu, ne parler pas de cette affiche. — Mon compte rendu aurait donc été favorablement incomplet, c’est-à- dire inexact, c’est-à-dire faux. Et de quel droit, par quel privilège aurais-je vu pour la critiquer l’affiche des nationalistes, et n’aurais-je pas vu, pour la critiquer, l’affiche des guesdistes ? Nous devons même aux nationalistes l’égalité de la justice et de la critique.
Je n’insinue pas contre les guesdistes, que je ne confonds nullement avec le Parti ouvrier français. Quand les guesdistes font des machinations insinuantes, je les rends autant que je le puis par des expressions machinées insinuantes : l’histoire étant l’image de la réalité, l’expression étant l’image du fait. Quand je me prononce personnellement, je le fais toujours avec la franchise indispensable.
Je reviendrai sur la valeur d’un congrès, sur le contrat socialiste, sur la tactique, sur l’unité, sur la pré-
Je crois que je combats plus que jamais pour le socialisme entendu purement, je crois que je combats contre un capitalisme; il n’y a pas seulement des capitalismes d’argent : Guesde est un capitaliste d’hommes. La révolution politique bourgeoise a libéré les hommes, ou du moins elle a été censée les libérer; nous voulons affranchir les biens pour parfaire la libération des hommes ; ceux de nous qui commencent par commander ou par asservir des révolutionnaires, — c’est tout un, — bien loin qu’ils avancent dans la révolution sociale,
au contraire sont en retard en arrière de la révolution
Nous reviendrons sur l’expérience des luttes passées. ]
Mes cahiers sont trop longs : ce sont des cahiers; ils sont longs quand la quinzaine est épaisse. Le premier n’aurait pas été si long si Liebknecht n’avait pas donné jusqu’à trois articles et jusqu’à la matière de trois interviews; celui-ci ne serait pas aussi long si Vaillant m’avait pas combattu aussi longuement la proposition de loi sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels. Mes premiers cahiers seront forcément beaucoup plus gros, parce que je ne peux pas ne pas enregistrer la préparation du Congrès: j’ai donc à rattraper six mois de passé, 1 pendant que le présent marche de son pas régulier, Quand je n’aurai plus qu’à noter le présent, mes cahiers seront naturellement moins longs. — J’ai calculé mes devis de longueur à peu près pour le temps du provincial que je supposais : qui a moins de temps n’aura qu’à moins lire. — Je reviendrai sur la composition des
Ton idée est bonne, et je travaille à la réaliser : car toutes les brochures de propagande qui ne seraient pas conformes à la vérité seraient des brochures de mauvaise propagande. Il ne suffit pas de prêcher : il faut d’abord savoir ce que l’on prêche; il ne suffit pas de prêcher le socialisme : il faut d’abord savoir ce que c’est que le‘socialisme, et jamais nous ne le saurons si la discussion n’est pas libre. Mettrons-nous en brochures de propagande le discours de Vaillant ? Irons-nous vanter au peuple, qui est en général simple et droit, la dictature impersonnelle du
bombes ; il y a pourtant de la poudre dans les cartouches derrière les balles ainsi que dans les bombes; et cest
la même chimierévolutionnaire qui enseigne à fabriquer
la poudre des balles et la poudre des bombes ou obus,
étant donné qu’on nomme obus les bombes lancées au canon, et bombes les obus placés à la main. » — « En quoi, dira le voisin, peu au courant de la rhétorique
et des antithèses, en quoi les bombes sont-elles plus des éléments, et les cartouches plus des hommes ? » Que saurons-nous répondre à ces bonnes gens ? Ironsnous enseigner plus savant que nous ?
Il ne suflit pas de propager, propager. Nous devons faire attention à ce que nous propageons. Toute propagande qui n’est pas de vérité entière est mauvaise. L’étiquette ne suffit pas. Pendant les massacres d’Arménie un député socialiste allemand disait à un étuw
diant français : (Nous ne nous sommes pas emballés dans toute cette affaire comme les députés français; L nous étions mieux informés : nous savions, nous, que . c’étaient les Arméniens qui étaient les capitalistes. »
Jaurès et beaucoup de bons socialistes recommandaient depuis longtemps l’unité socialiste comme étant la condition nécessaire de l’action complète. Ainsi dans la Petite République du samedi 1° juillet, au moment où la situation républicaine s’éclairait un peu, où la situation socialiste allait se compliquer, sous ce titre Et ainsi, par tous les chemins, nous revenons à la même conclusion. C’est à l’unité socialiste qu’on aboutira, toutes les fois qu’on voudra sérieusement agir.
Je sais bien que les organisations résistent encore : mais qui ne voit que des crises comme celle que nous venons de traverser émietteraient et ruineraient le parti, s’il ne se constituait vite à l’état d’unité? Des militants ont dit ces jours-ci que par l’intermédiaire de ce journal quelques socialistes voulaient « mener » tout le parti. Mais c’est nous au contraire qui, en pressant l’unification du parti socialiste, préparons la subordination de ce journal au parti
Quand tous les groupes socialistes de France auront délibéré dans des congrès périodiques, quand ils auront fixé les questions de tactique, quand ils auront élu pour un an une commission permanente chargée de parer aux diflicultés soudaines et tenue de rendre ses comptes au congrès, tous les journaux socialistes seront nécessairement les interprètes, les défenseurs de la pensée commune du
Où veut-on aujourd’hui, dans la dispersion du parti, que nous cherchions, aux heures redoutables, conseil et point d’appui? Nous n’avons pas peur des responsabilités et nous sommes heureux, dans cette tourmente obscure où tous nous étions troublés, d’avoir aflirmé sans détour notre pensée. Mais qui ne voit que les militants sont exposés aux erreurs les plus redoutables s’ils ne peuvent être en contact permanent avec tout le parti?
Or cela sera impossible tant que celui-ci ne sera pas organisé et unifié.
Les Fédérations socialistes du Doubs, du Haut-Rhin, - du Jura, de l’Ain et de la Côte-d’Or, qui devaient exercer au Congrès même une si importante et si heureuse influence, envoyèrent ou traitèrent la question d’envoyer au citoyen Dubreuilh, secrétaire du Comité d’entente, à Paris, les propositions suivantes, reproduites, et commentées par Jaurès, dans la Petite République du mercredi
Dans la crise que traverse actuellement le Parti socialiste français, nous, Fédérations socialistes de l’Est, qui avons une égale estime et une même confiance dans les grandes organisations socialistes, nous sommes douloureusement surpris par les divisions et les luttes qui surgissent de toutes
Nous espérions, dernièrement, que le Comité d’entente était un premier pas vers l’unité socialiste, et nous souhaitions de toutes nos forces voir enfin le Parti socialiste fran- çais unifier sa tactique d’un bout du territoire à l’autre.
Car il nous est impossible à nous, fédérations de province, de pouvoir établir des différences entre telles ou telles organisations et jeter l’anathème, aujourd’hui sur telle personnalité, demain sur telle autre. .
En fait, l’opinion publique, la classe prolétarienne, confond en un même parti tous ceux qui se réclament du so-
cialisme; et si nous devons nous séparer de quelques citoyens compromettants, cette exécution doit se faire au nom du parti socialiste tout entier.
Ainsi, nous sommes de ceux qui hésitent à se rendre aux raisons que l’on a fait valoir pour justifier la présence de Millerand dans le ministère Galliffet; et nous sommes prêts à approuver l’attitude du parti socialiste révolutionnaire, d’une partie de l’alliance communiste et du citoyen Renou.
Mais si nous nous solidarisons avec cette tactique, ne serait-ce pas implicitement condamner, blâmer des organisations qui nous sont chères, comme le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, et nous séparer de personnalités que nous aimons, comme le citoyen Jaurès?
Aussi regrettons-nous profondément, de toutes nos forces, l’absence d’un organisme central, qui permette de connaître la pensée des groupes socialistes, même les plus éloignés, et qui détermine la conduite à tenir.
Nous sommes frappés des différences d’action qui se produisent déjà dans une même organisation. Ici, dans l’Est, nous sommes résolument constitués en un parti de classe, ne voulant reconnaître aucune fusion, aucun contact avec les partis bourgeois, fussent-ils radicaux socialistes, et nous nous étonnons de voir fleurir dans d’autres régions d’aussi singulières alliances, parce que nous les croyons contraires aux principes essentiels de notre parti.
Les élections sénatoriales sont aussi Le sujet des interpré- tations les plus contraires. Et la part que le socialisme prend dans les pouvoirs publics de la République bourgeoise n’est pas décidée d’une facon uniforme dans lesprit de chaque socialiste.
Elle varie selon les latitudes et selon les nécessités de l’action locale électorale. Cette situation ne peut que réserver les plus cruelles surprises et les lendemains les plus douloureux à notre parti. Et nous serions heureux que le Comité d’entente prît en considération notre vœu de voir le parti socialiste unifié dans sa tactique, dans son programme, dans son action, et faire que ce qui est permis ici ne soit pas interdit ailleurs.
Nous marchons vers la décentralisation. Les faits sont là
pour le prouver, puisque même dans les organisations qui sont le plus unies, il n’y a pas d”homogénéité dans l’action. Donc nous ne demandons pas de voir renaître, sous une autre forme, une nouvelle organisation, contrôle, direction
Non, nous ne voulons pas non plus la disparition des organisations existantes. Nous désirons que lorsqu’il s’agit d’interpréter un point du programme socialiste, cette interprétation soit le résultat du parti socialiste consulté dans son ensemble.
Nous estimons qu’il pourrait être formé un comité fédéral par département, réunissant tous les groupes, de quelque école qu’ils se réclament, un par arrondissement à Lyon, à Paris. Les comités fédéraux seraient consultés par une commission permanente nommée à un congrès annuel de tous ces comités fédéraux.
Une organisation analogue a été réalisée par la Fédération des bourses du travail, les résultats en sont probants,
Il y aurait aussi à déterminer l’organisation de campagnes électorales, des réunions, la création et la diffusion des brochures, et faire en sorte que les efforts des élus soient dirigés méthodiquement pour le plus grand bien de nos idées.
Voilà notre conception.
Nous la soumettons à votre approbation. Î Le lendemain jeudi, sous le titre: [a vraie question, Jaurès commençait ainsi:
L’entrée de Millerand au ministère peut être diversement jugée par les militants. Mais elle ne saurait justifier en aucune mesure les tentatives de scission. Elle pose au contraire devant le prolétariat un problème nouveau, et ce problème ne peut être résolu ni par quelques individus, ni par quelques organisations. II ne peut être résolu que par le parti tout entier.
La Petite République du samedi 15 reproduisait le manifeste suivant, communiqué à la presse dès la veille,
la France ouvrière et socialiste
En sortant du groupe dit d’Union socialiste de la Chambre, qui venait de fournir un gouvernant à la Ré- publique bourgeoise, les représentants de la France ouvrière et socialiste organisée n’ont pas obéi à un simple mouvement de colère, pas plus qu’ils n’ont entendu limiter à la protestation d’un moment leur action commune.
Il s’agissait d’en finir avec une politique prétendue socialiste, faite de compromissions et de déviations, que depuis trop longtemps on s’efforçait de substituer à la politique de classe, et par suite révolutionnaire, du prolétariat militant et du parti socialiste.
La contradiction entre ces deux politiques devait infailliblement se manifester un jour ou l’autre. Et par l’entrée d’un socialiste dans un ministère WaldeckRousseau, la main dans la main du fusilleur de mai, elle s’est manifestée dans des conditions de gravité et de scandale telles qu’elle ne permettait plus aucun accord entre ceux qui avaient compromis l’honneur et les intérêts du socialisme et ceux qui ont charge de les
() La Petite République datant du lendemain et non du jour où elle paraît.
Le parti socialiste, parti de classe, ne saurait être ou devenir, sous peine de suicide, un parti ministériel. n’a pas à partager le pouvoir avec la bourgeoisie, dans les mains de laquelle l’État ne peut être qu’un instrument de conservation et d’oppression sociale. Sa mission est de le lui arracher pour en faire l’instrument de la libération et de la Révolution sociale. Parti d’opposition nous sommes, et parti d’opposition nous devons rester, n’envoyant des nôtres dans le Parlement et autres assemblées électives qu’à l’état d’ennemis, pour combattre la classe ennemie et ses diverses
C’est dans cet esprit que, depuis un siècle, c’est sur ce terrain que, depuis la Commune notamment, s’organisent et agisseni les classes ouvrières des Deux Mondes en un grand parti international, dont nous eussions été indignes et qui eût pu justement nous accuser de dé- sertion, si, sur le champ de bataille national dont nous sommes responsables, nous n’avions maintenu la tactique en dehors de laquelle il n’y a pas de victoire possible,
Décidés à mener jusqu’au bout cette œuvre de salut socialiste, rien ne pourra nous diviser. L’union la plus étroite s’impose, que nous nous engageons à maintenir. ÿ
Et nous comptons sur les travailleurs de France pour répondre à notre appel, en signifiant à ceux qui tenteraient encore de les détourner de leurs intérêts et de leur devoir de classe, que l’heure des dupes est passée. Nous comptons sur eux pour, instruits par l’expérience, se serrer plus compacts autour du drapeau et mener avec nous jusqu’au triomphe définitif le bon combat, le
Eugène Tomas, conseiller général de la Seine; Edouard VAILLANT, député de la Seine; WazTER, député de la Seine. Les secrétaires et les élus BERTHAUT, conseiller municipal de Paris; DEJEANTE, député de la Seine; FAILLET, conseiller municipal de Paris; Arthur GROUSSIER, secrétaires de l’Alliance.
Sous ce titre: la lutte de classe, le même jour, Jaurès
Ou je ne comprends pas le sens du manifeste élaboré par Guesde et Vaillant, ou il est la condamnation amère, brutale, offensante, de la lutte que nous soutenons ici depuis quinze mois contre la barbarie cléricale et les crimes de l’État-Major.
Ce n’est pas seulement sur la constitution du ministère que porte leur arrêt. L’incident Galliffet n’est qu’une occasion et un prétexte. Sur ce point, nous démontrerons sans peine que la crise récente, qui pourra pour le socialismé avoir les résultats les plus féconds, aurait eu une marche bien meilleure si ceux qui nous accusent ne s’étaient pas opposés sourdement depuis une année l’unité socialiste, à l’organisation d’ensemble de notre parti. Mais la condamnation qu’ils portent contre nous va bien au delà de la crise ministérielle et remonte bien plus haut.
Lorsque le manifeste dit: « Nous comptons sur les tra-
vailleurs de France pour répondre à notre appel en
Prétendront-ils que quand ils ont prononcé, tout est dit ? Je ne suppose pas qu’ils veuillent imposer au grand parti socialiste et au prolétariat un régime de tutelle et de silence.
Diront-ils que ce Congrès ne servirait qu’à envenimer les divisions ? Ce qui les crée, ce qui les envenime, c’est la guerre sourde et sournoise de groupe à groupe et d’homme à homme. Ce n’est pas la grande et large discussion publique devant un parti majeur et conscient qui saura bien nous rappeler les uns et les autres au respect des principes et à la solidarité socialiste.
D’ailleurs, plus rien n’est à craindre, car il ne pourra être prononcé au Congrès aucune parole plus âpre et plus blessante que celles que le manifeste contient contre nous. En tout cas, nous, nous voulons discuter, et dès maintenant la discussion est ouverte. Nous saurons, pour l’honneur de notre parti, la maintenir audessus de nos justes ressentiments.
La lutte de classe est le principe, la base, la loi même de notre parti. Ceux qui n’admettent pas la lutte de ou même radicaux-socialistes : ils ne sont pas socialistes. Reconnaître la lutte de classe, c’est dire que dans la société d’aujourd’hui il y a deux classes, la bourgeoisie capitaliste et le prolétariat, qui sont dans de tels rapports que l’entier développement de l’une suppose la disparition de l’autre.
Les prolétaires modernes, à demi affranchis dans l’ordre politique, aspirent à l’affranchissement économique. Ils prétendent à l’indépendance, au bien-être, au plein exercice de toutes leurs facultés. Or, il n’y a indé-
pendance, bien-être, maîtrise de soi que par la propriété.
Et comme dans le système capitaliste et bourgeois la propriété est le privilège d’une minorité, les travailleurs, les prolétaires ne pourront arriver tous à la propriété qu’en révolutionnant le système même de la propriété. Il faut que tous les moyens de production, les usines, l’outillage, le sol, deviennent la propriété de la communauté sociale qui en déléguera l’usage aux travailleurs organisés et affranchis. Donc, les prolétaires ne peuvent parvenir à l’entier développement humain que par la propriété communiste, négation de la propriété capitaliste et bourgeoise. La loi de croissance du prolétariat moderne est donc en contradiction absolue avec le système de propriété sur lequel repose la classe bourgeoise. IL y a lutte essentielle, interne, fondamentale des deux classes.
Dès lors, il serait puéril d’attendre de la classe en possession qu’elle se dépouille elle-même de son privilège, qu’elle renonce spontanément à ce qu’elle considère comme son droit. Elle pourra, ou par philanthropie, ou
- sous la pression des événements, consentir telle ou telle réforme, tel ou tel sacrifice, mais quand il faudra « faire le saut », franchir le pas décisif, passer du système capitaliste au système communiste, elle résistera de toutes ses forces. C’est donc de lui-même que le prolé- tariat doit attendre le salut: il ne doit être une annexe, une dépendance d’aucun parti bourgeois ; il doit se constituer en parti distinct, en parti de classe, en parti
Mais je le demande à tous les militants ; je le demande à Guesde et à Vaillant eux-mêmes; et j’aurai demain et les jours qui suivront bien d’autres questions encore à leur poser : Est-ce que le prolétariat, ainsi constitué
révolutionnairement en parti de classe, va se désinté- resser de toutes les agitations du milieu capitaliste et bourgeois ? Est-ce qu’il va dire : &IÏl y a des questions qui ne me regardent pas. La question Dreyfus est hors de ma sphère. Que l’État-Major ait condamné et torturé un innocent, qu’il ait accumulé, pour le perdre, les faux, les crimes, les trahisons, c’est l’affaire des pouvoirs bourgeois et je n’y veux dépenser ni mon temps ni ma
Je dis que ce serait la pire abdication et la pire humiliation. Ce serait la négation même du grand rôle de classe du prolétariat. Il doit être demain l’humanité elle-même : il a donc charge dès aujourd’hui de tous les
Quelle diminution pour lui s’il laissait à cette classe
bourgeoise, qu’il veut éliminer de l’histoire, l’honneur d’avoir cherché la vérité et rétabli la justice ! Quoi Ce sont des socialistes, ce sont des révolutionnaires, qui voulaient que, seuls, Trarieux, Reinach, WaldeckRousseau, Scheurer-Kestner, fissent jaillir la lumière et éclater la vérité vengeresse ! Ce sont des apôtres de la lutte de classe, qui voulaient laisser à la classe bourgeoise, à la classe ennemie, toute la gloire et toute la force morale de ce combat !
Guesde nous a dit souvent : « Regardons-les se battre, marquons les coups et tirons parti contre tous des vérités révélées par eux. » Mais le but de la Révolution prolétarienne, c’est de créer enfin l’humanité, et quand , autour d’un homme accablé par la puissance des bour- reaux conjurés une bataille s’engage, le prolétariat ne regarde pas les autres se battre : il se bat lui-même. Nous qui voulons détruire tous les parasitismes, nous ne voulons pas être les parasites des vérités trouvées par d’autres. Il nous plait, pour l’honneur du prolétariat et pour sa force de Révolution, qu’il ait par ses militants découvert et dénoncé lui-même les faux de l’État-Major, les crimes de la Haute Armée; il nous plaît qu’il ait mis sur ce drame impérissable la marque de sa pensée et de sa générosité. Il nous plaît que la bourgeoisie s elle-même soit obligée de dire que sans le prolétariat révolutionnaire elle n’aurait pu faire justice à un des siens. Car le moyen le plus décisif d’annuler une classe, c’est d’exercer à sa place, et pour elle, les hautes fonctions qu’elle ne sait plus, qu’elle ne peut plus remplir.
Même dans les conflits d’ordre purement économique, même dans les grèves, c’est une force pour les prolé- taires de se sentir fiers de leur classe, et je plains ceux qui s”imaginent, en éteignant la grande flamme inté- rieure du prolétariat, hâter l’heure du soulèvement.
Mais quoi que fassent les chefs de groupe obstinés en de mauvaises bouderies, le résultat est acquis : il est inscrit dans l’histoire. C’est bien la classe ouvrière, c’est bien le Parti socialiste tout entier qui a rendu possible la libération d’un innocent écrasé par toutes les forces de mensonge : nul ne peut ravir ce titre au Parti de la Révolution.
Ab ! le beau système d’équilibre et d’abstention qu’on nous prêchait entre les diverses fractions bourgeoises ! Je prouverai sans peine à Vaillant et à Guesde, qui se réclament de Marx, qu’ils sont en opposition violente avec la méthode révolutionnaire définie par Marx. Mais entre Dreyfus et Deniel, entre le supplicié et les bourreaux !.…
Au reste, cette impartialité prétendue n’est et ne peut être qu’apparente. En fait, aujourd’hui, par leur manifeste, Guesde et Vaillant, sans qu’ils l’aient voulu, mais par la force même des choses, travaillent contre la libération de Dreyfus. On voit, par les discours de Déroulède, par les articles de Barrès, par les manœuvres de Quesnay, de Thiébaud, du Père Dulac, que l’abominable réaction militariste et jésuitique n’a pas perdu tout espoir d’obtenir des juges de Rennes la condamnation de l’innocent. On leur dit : « Ou Dreyfus ou les grands chefs. Aurez-vous l’audace, pour sauver ce juif, de perdre Mercier, Billot, Boisdeftre, Pellieux, Gonse, du Paty, Chanoiïne, Cavaignac, Zurlinden? » Et on leur murmurera demain l’oreille : « Que craignez-vous? Le soulèvement des consciences ? Le cri d’horreur du peuple? Mais vous voyez bien que les socialistes se désintéressent de Dreyfus et du procès. Ils disent bien haut qu’en les mêlant à cette affaire on leur a fait jouer un rôle de - dupes. Donc, rien à craindre, les bons amis, et votre Mais nous prévenons les faussaires, les traîtres, les k bourreaux et les juges qu’ils auraient tort de compter sur le désarmement du prolétariat, sur la complicité par abstention de la classe ouvrière. La conscience révolutionnaire et humaine du prolétariat socialiste sera ‘ plus forte que tous les manifestes, aujourd’hui comme il y a dix mois. Quant à nous, il est cruel assurément que les mêmes hommes qui nous ont livrés depuis un an sans défense la bande des loups nationalistes et qui nous ont laissé porter le poids du combat, des injures et des haines, essaient maintenant d’exploiter l’incident Galliffet pour nous accabler. Mais si cet excès d’injustice nous révolte, il ne nous abat pas. Nous continuons la bataille, et si les juges de Rennes, circonvenus par les ignominieuses manœuvres de la réaction, sacrifiaient une fois de plus l’innocent pour sauver les grands chefs criminels, demain encore, malgré les conseils d’abstention, malgré les manifestes d’excommunication, malgré les prétendus rappels à la lutte de classe faussée, rapetissée et travestie, nous nous dresserions, à nos risques et périls, pour crier aux généraux et aux juges qu’ils sont des bourreaux et des infâmes. Et les auteurs du manifeste, tout fiers de leur belle inaction révolutionnaire, auraient encore tout le loisir de nous reprocher « nos compromissions bourgeoises ».
demain, pour la suite du débat, jusqu’à ce que nous puissions nous expliquer avec nos accusateurs devant notre juge suprême, devant le parti socialiste tout enLier, réuni en un Congrès national pour dégager sa mé- thode, préciser sa tactique, organiser son unité et apaiser de sa volonté souveraine les discordes des groupes et les rivalités des hommes.
La Petite République du dimanche 16 reproduisait la lettre suivante, du citoyen Carnaud, député Paris, le 14 juillet 1899,
Ci-joint la copie d’une lettre à Guesde dont vous ferez ce qu’il vous plaira. Que vous la publiiez ou non, j’ai voulu dégager ma responsabilité de la rédaction d’un manifeste que je trouve injuste envers vous et vos amis.
Recevez l’expression de mes sentiments affectueux.
Au ciloyen secrétaire, pour l’intérieur, du Parti ‘
Retenu chez moi par la maladie, je n’ai pu, à mon grand regret, me trouver mardi soir au Conseil national, où, si j’avais été présent, je me serais efforcé d’obtenir la suppression de certains passages du manifeste au bas duquel mon nom figure, ce matin, dans la Petite République, passages que je ne saurais approuver.
Inquiet, dès le début de l’affaire Dreyfus, sur la nouvelle tactique inaugurée par quelques-uns de nos amis politiques, appartenant au groupe des indépendants, je n’ai pu donner mon entière adhésion à une action qui nous faisait coudoyer des ennemis déclarés du parti socialiste et des gens tarés, tels que les Reinach, les Trarieux, les WaldeckRousseau, etc. Ces réserves faites, je n’ai pu cependant me refuser à constater les services rendus à notre cause par une campagne qui a mis à nu les plaies du militarisme. ÿ
L’entrée de notre ami Millerand dans un ministère Waldeck-Rousseau-Galliffet a augmenté plus violemment encore mes inquiétudes et mon trouble. Nous sommes sortis, à ce moment, du groupe socialiste, mes amis et moi, afin qu’en cas de conspiration et de tentative de coup d’État de la part du massacreur de Mai, il fût encore possible au Parti ouvrier de rallier tous les socialistes autour du drapeau.
Ce devoir une fois accompli, il fallait éviter tout reproche ettoute attaque à des hommes qui ont accepté notre doctrine, et dont la tactique seule ne peut plus être ap- prouvée par nous. Si l’avenir nous donne raison, je veux pouvoir tendre une main fraternelle à ceux qui auront pu se tromper sur les moyens à employer pour atteindre le but que nous poursuivons ensemble, mais que je crois de bonne
J’accepte donc du manifeste du Conseil national tout ce . qui explique et justifie ma conduite; mais non ce qui peut être de nature à froisser des hommes que je respecte, en je-
tant la suspicion sur leurs intentions que, malgré les divisions du moment, je continue à croire bonnes. ,
Recevez, mon cher Guesde, l’expression de mes sentiments affectueux et dévoués.
Le même jour Jaurès continuait sa réponse
Vaillant et de Guesde, ce n’est pas la passion injuste et violente dont il témoigne : ce sont les formes ambiguës dont il s’enveloppe.
Si Vaillant et Guesde avaient dit nettement, franchement : « Jaurès, Allemane, Gérault-Richard, Fournière et les autres ont compromis le parti socialiste en s’engageant dans l’affaire Dreyfus », ils auraient provoqué la protestation presque unanime du parti; car aujourd’hui, après le faux Henry, après l’enquête, après l’arrêt de la Cour de cassation, après la révélation de tous les crimes de la haute armée jésuitique, il n’y a pas un groupe socialiste qui ne sache gré aux militants de la première heure, à ceux qui ont cherché, vu et dit la vérité. Quelle honte pour le socialisme français, quand Dreyfus innocent sera libéré demain, si l’humanité pouvait nous dire: Vous avez laissé à quelques bourgeois , courageux l’honneur de lutter contre le crime collectif du militarisme clérical ! x
Guesde et Vaillant le savent: et voilà pourquoi, n’osant nous attaquer sur ce point à découvert, ils affirment seulement en paroles flétrissantes et vagues _que nous avons déserté « depuis longtemps la lutte de
classe ». Ils ajoutent, et c’est l’outrage le plus sanglant . qui puisse être adressé à un militant, à un homme, que . nous avons essayé de duper le prolétariat et le parti socialiste. « Le temps des dupes est passé », disent-ils. Mais ils ont beau envelopper de formules vagues leurs accusations, peut-être pour inscrire plus aisément au bas de leur manifeste telle ou telle signature, les signataires du manifeste ne peuvent pas s’y tromper plus que nous-mêmes. Ils ne peuvent prétendre qu’il s’agit de la combinaison ministérielle, sur laquelle d’ailleurs nous nous expliquerons. Il s’agit d’une politique « de déviation, de compromissions, de duperie » pratiquée « depuis longtemps ». Ou ces paroles n’ont pas de sens, ou Guesde et Vaillant signifient qu’en luttant depuis quinze mois contre l’État-Major et les prêtres dans l’affaire Dreyfus, nous avons fait dévier le parti socialiste et nous l’avons dupé. Puisque c’est leur pensée, ils auraient dû la formuler explicitement. Mais, je le répète, ceux qui ont signé après eux ne peuvent pas s’y tromper: comme Guesde et Vaillant, ils condamnent notre attitude dans l’affaire Dreyfus. — Mais j’ai le droit de demander alors : qui trompe- t-on? Nous touchons ici à une vraie crise de conscience, où la discipline étroite et mécanique des groupes, substituée à la vivante et libre unité que nous voulons , fonder, a faussé, non seulement tous les sentiments de camaraderie et d’amitié, mais toutes les notions morales. Dans quelles étranges impasses sont acculés les Notre vaillant ami Maxence Roldes a été, dans l’affaire Dreyfus, un des militants de la première heure.
M. Brisson, il a affirmé nettement la nécessité de la revision. IL a reproché à M. Brisson ses timidités, ses faux-fuyants ; et sa parole généreuse et forte, toute nourrie de doctrine socialiste et animée de passion révolutionnaire, a un moment ébranlé la circonscription. C’est avec la même puissance de pensée et de combat résurrection de la classe ouvrière couchée depuis vingt
ans dans sa servitude comme en un tombeau. Nous vivions, nous vivons encore en communauté absolue de conscience et de pensée — et nous publions sa signa-
ture au bas d’un manifeste qui ne nous désavoue pas seulement, qui nous flétrit. Il y a quatre jours, à la demande des militants de Gentilly, nous avons été, Gérault-Richard et moi, y donner une réunion, et je demande aux camarades si nous avons essayé de frelater la pensée socialiste, si nous n’avons pas traduit devant eux toute la grande espérance communiste avec toute la passion de notre cœur. Je leur demande si, quand ils nous reconduisaient à travers la nuit en chantant les chants révolutionnaires, ils croyaient marcher derrière des hommes qui depuis deux ans « dupent » le parti.
Le citoyen Thomas, conseiller général, a pris la parole: il a constaté la force croissante du socialisme qui obligeait la République bourgeoise elle-même, aux heures de péril, à faire appel à l’énergie socialiste. m’a dit, avec une haute sagesse, qu’au lendemain de la constitution du ministère, il avait convoqué les militants pour qu’on se gardât de céder à des idées irréflé- chies, et il était troublé par la complexité du problème.
Coutant, qui présidait, s’est écrié en terminant: « Maintenant, j’ai une déclaration à faire. Je tiens à k rappeler à Jaurès un souvenir. I1 y a un an, je l’ai rencontré sur le boulevard Saint-Germain. Il na parlé de l’affaire Dreyfus : il m’a dit que Dreyfus était innocent, et que les crimes de l’État-Major, quand on les aurait expliqués à la France, hâteraient le discrédit du militarisme. Je ne le croyais pas alors. Aujourd’hui, je le crois : Oui, Dreyfus est innocent et les crimes de l’ÉtatMajor retomberont sur le militarisme tout entier. » Coutant fut acclamé par toute la salle. Maintenant, nous publions le nom de Thomas et le nom de Coutant au bas du manifeste qui condamne toute notre attitude dans l’affaire Dreyfus, et qui ne nous désavoue pas seulement, qui essaie de nous déshonorer. Que se passe-t-il donc, dans le mystère des groupes, pour que notre parti, tout de franchise, d’élan et de loyale violence, puisse se donner ces apparences de traîtrise? Nous n’accusons pas nos camarades. Nous accusons le détestable système de morcellement socialiste qui empêche les explications de se produire, les consciences de s’affirmer. Je le demande encore à la loyauté de Pédron, qui a créé le Parti ouvrier dans l’Aube, un de ceux parmi nos aînés qui ont fait le plus de bien. Et je le demande aussi à notre jeune camarade Zévaès. Quand les groupes du Parti ouvrier nous ont appelés à Troyes et à Grenoble, il y a deux mois, avons-nous rusé avec le socialisme ? Avons-nous tenté de profiter de l’affaire Dreyfus pour atténuer la pensée socialiste, voiler la lutte de classe, faire subir à l’idée ou au parti une ) déviation ? C’est le collectivisme intégral et révolution32 naire que nous avons exposé et défendu, et nous avons dénoncé, dans l’abominable crime militariste couvert par la complicité de Méline, une nouvelle forme de la décomposition bourgeoise. C’est bien ainsi que l’entendait la classe ouvrière de Grenoble se développant dans les rues en un puissant cortège, au chant de la Carmagnole et de l’Internationale.
Que Pédron et Zévaès n’allèguent pas que le ministère Waldeck-Rousseau n’était pas formé alors: la moitié des élus du Parti ouvrier ont voté pour le ministère. Ils ont bien fait ; car il fallait avant tout arracher la République à la combinaison atroce et mortelle de la fourberie méliniste et de la dictature militaire à peine déguisée sous le mensonge des formes légales. Mais surtout, ce n’est pas sur cet épisode de la crise que porte l’effort du manifeste. C’est toute notre politique depuis deux ans dans l’affaire Dreyfus que Guesde et Vaillant dénoncent. Or, il y a deux mois, cette politique était connue des groupes socialistes et ouvriers de Grenoble et de Troyes. Et c’est même parce que cette politique leur apparaissait comme une force socialiste et révolutionnaire nouvelle, que Pédron et Zévaès nous appelaient. J’y suis allé avec Gérault-Richard, et maintenant nous publions le nom de Pédron et celui de Zévaès au bas du manifeste qui nous outrage, en nous accusant d’avoir « depuis longtemps », par une politique « prétendue socialiste », « dupé » le prolétariat.
Encore une fois, quel est ce mystère et quand done la conscience de notre parti, évidemment troublée par des manœuvres de groupes, retrouvera-t-elle, au plein jour de l’anité socialiste, sa droiture et sa loyauté ?
Je fais appel aux 86 groupes des Bouches-du-Rhône,
qui organisèrent la réunion de Marseille, et je leur demande si nous avons amorti ou détourné le mouvement socialiste. Je leur demande si après avoir exposé l’affaire Dreyfus nous n’en avons pas tiré la conclusion socialiste et révolutionnaire. « Ces officiers déguisés donnant rendez-vous au souteneur et traître Esterhazy dans le cimetière Montmartre, c’est tout le symbole de la société d’aujourd’hui : Carnaval et pourriture ! »
Et quelle admirable vibration dans toute la classe ouvrière ! Jamais dans les grandes artères de l’ardente cité le sang révolutionnaire ne battit avec plus de force.
Qui osera dire qu’une lutte d’un an, qui mettait enfin en mouvement de telles passions et de telles énergies, a compromis ou fait dévier le socialisme ? Tant pis pour ceux qui sentent le flot monter et qui le jugeant trop fort et trop vaste pour l’étroite barque où les groupes de la première heure sont resserrés, au lieu d’accuser l’étroitesse de la barque, dénoncent la puissance croissante et l’ampleur du flot. Tous ensemble, et avec ceuxlà même qui aujourd’hui nous accusent, nous construirons le grand et beau navire d’unité où il y aura place pour la multitude accrue des militants, et où le socialisme assignera à chacun son poste de combat sous le rouge drapeau frissonnant au vent du large.
Je laisse à Carnaud, à Cadenat, aux militants de Marseille, le soin de dire eux-mêmes si nous avons essayé de tirer à nous le bénéfice du grand combat livré dans l’affaire Dreyfus, si nous n’avons pas conseillé et rétabli l’union. Ce n’est pas à moi de rappeler les émouvantes et fortes paroles de Carnaud au ban:- quet. Ce que je sais seulement, c’est que, avant-hier, nous avons été frappés par le manifeste comme par un
coup de couteau : et au bas du manifeste, sur la lame même du couteau, je lis le nom de Carnaud et celui de
Quels effroyables malentendus et quand donc tout cet imbroglio humiliant et triste s’éclaircira-t-il? Oui, malentendu ; car il est certain que ni Carnaud, ni Cadenat, ne nous tiennent pour des compromis ou des déviés ou des dupeurs de la classe ouvrière. Et pourtant ils l’ont signé, parce qu’ils sont du « Conseil national » et qu’entre les exigences du groupe et l’intérêt général du Parti, la conscience tiraillée hésite et se trouble.
Les militants ainsi engagés essaient de calmer leur scrupule en se persuadant que ce qu’on leur demande est peu de chose. Ils s’acquittent d’un manifeste comme d’une corvée; et ils n’ont pas l’air de prendre au sérieux les coups empoisonnés que, sous leur nom, on porte
Mais ce double jeu ne peut durer sans flétrir la dignité des uns et des autres. Ou vous nous estimez et il ne faut pas nous assassiner par une calomnie de complaisance, ou vous pensez de nous ce que disent vos manifestes, et il faut toujours et partout nous refuser la main. Si ce sont des simulacres d’exécution machinés par des simulacres d’organisations, qu’on en finisse avec cet enfantillage démoralisant et déconcertant.
Que peuvent bien penser, à cette heure, je vous prie, les socialistes, les ouvriers du Nord? Guesde nous dénonce comme des dupeurs et des traîtres, parce que nous avons engagé le socialisme dans l’affaire Dreyfus et il y a trois semaines, le Parti ouvrier de Lille, apprenant que la Ligue des Droits de l’Homme m’invitait donner une conférence sur l’affaire Dreyfus, m’écrivait
en toute hâte : « C’est sous les auspices du Parti ouvrier que nous vous prions de venir. » Bien mieux, avant-hier, le jour même où Guesde lançait son manifeste flétrissant et où Delory, maire de Lille, contresignait de son nom respecté la dénonciation haineuse dirigée contre nous, de Pressensé allait faire une confé- rence à Lille sur l’affaire Dreyfus. La conférence avait lieu sous les auspices de la Ligue des Droits de homme, mais c’est un adjoint de la municipalité socialiste, membre du Parti ouvrier, qui allait attendre de Pressensé à la gare. C’est un autre adjoint de la municipalité socialiste, Debierre, qui présidait la réunion. Siauve- Évausy, rédacteur en chef du Réveil du Nord, organe du Parti ouvrier, était au bureau. Assurément, dans l’immense salle de l”Hippodrome, où tant de fois avec Guesde, avec Lafargue nous avons aflirmé la grande idée socialiste devant des milliers de prolétaires, les ouvriers formaient la plus grande partie du public. L’assemblée me donnait la plus haute marque d’estime
” qu’on puisse donner à un militant en me donnant la présidence d’honneur de moitié avec Zola. La réunion enthousiaste acclamait de Pressensé, et « le culte dreyfusiste », comme disent nos adversaires, se célébrait avec un éclat extraordinaire dans l’Église même de Guesde, à la minute exacte où Guesde lui-même nous jetait le plus violent anathème et le plus intolérable
Oui, pour la dignité de tout le parti, il est temps d’en finir. Ces désaccords, ces contradictions intimes des d
organisations elles-mêmes prouvent que les organisations particulières sont devenues incapables de fixer
avec autorité la méthode du parti, son intérêt et son
devoir. C’est donc le parti tout entier qui doit être consulté; là nous nous heurterons, nous lutterons face face; nous ne nous frapperons pas, sournoisement, de condamnations aiguisées dans un coin obscur. Et, après des discussions, même violentes, même brutales, nous serons tous apaisés et disciplinés par la volonté générale du parti unifié.
En attendant, nos camarades socialistes comprendront qu’en face de cette agression inqualifiable, nous adoptions la règle de conduite que nous impose notre honneur. Je suis sûr de traduire le sentiment de GéraultRichard, de Rouanet, de Fournière, de Viviani, de Calvinbac, de tous ceux que Guesde et Vaillant ont traités en indignes en quittant le groupe socialiste sans même leur donner un mot d’explication. Leur crime, c’était d’avoir lutté, aux élections dernières, à côté de Vaillant et de Guesde, compromis ainsi eux-mêmes par le compagnonnage électoral de compromis. Leur crime c’est d’avoir cru que, dans l’intérêt de la République et du socialisme, il fallait soutenir de leur vote contre Méline, Déroulède, Motte et Drumont, un ministère pour lequel a voté la moitié du groupe de Guesde, contre lequel n’a osé voter aucun élu du groupe Vaillant.
Mais si on nous traite en indignes, que ce soit tout fait. Nous ne voulons pas être la pêche tarée qu’on laisse à l’étalage en cachant la tare. Quand des groupes appartenant aux organisations qui nous flétrissent nous appelleront, nous les prévenons loyalement que nous considérerons cet appel comme un désaveu de la sentence portée contre nous par Guesde et Vaillant.
Je suis appelé à Toulouse le 22 juillet pour donner une réunion au profit de la Verrerie ouvrière, que nous aidons ainsi, nous les déviés, nous les dupeurs, à payer le troisième four, à moitié fait déjà et qui sera
fini en septembre. Si la Bourse du Travail estime
que nous sommes en eflet des « socialistes préten-
dus » ayant détourné le prolétariat de ses devoirs et
intérêts de classe, il est indigne d’elle d’accepter notre Des groupes blanquistes, rattachés au Parti socialiste révolutionnaire, des élus et des candidats du groupe Vaillant m’ont invité, depuis que le groupe Vaillant a quitté le groupe socialiste, à aller donner une conférence à Bourges le 30 juillet. Nos camarades me disent dans leur lettre qu’ils déplorent ces scissions et qu’ils veulent lutter avec nous pour l’unité socialiste. Nous les remer- cions de tout cœur, et c’est avec joie que nous leur avons promis d’y aller. Mais, depuis, le manifeste offensant de leur organisation a paru. Ils comprendront qu’il ne nous convienne pas d’aller chez eux comme à la dérobée. Nous prenons donc publiquement acte de leur invitation, et s’ils la maintiennent dans les conditions nouvelles créées par le manifeste, nous viendrons à eux de tout cœur. Nous n’avons pas besoin de prendre ces précautions avec nos camarades des Ardennes, Poulain et Lassalle; ils ont refusé de s’associer à la détestable campagne de scission et d’anathème inaugurée depuis quelques jours et en allant, sur leur demande, à Charleville et à Sedan,
.e 5 et le 6 août, nous sommes assurés d’avance de trouver des socialistes révolutionnaires qui veulent sincèrement, comme nous, l’unité du parti.
Mais, en tout cas, il ne dépendra pas des grands accusateurs, qui nous flétrissent à l’improviste, d’arrêter la
propagande socialiste des excommuniés. Ils l’organiseront sur d’autres bases, et voilà tout.
Quels que soient leurs immenses services, quelle que soit leur autorité, Guesde et Vaillant ne peuvent plus eux seuls chasser du socialisme et de l’action qui il leur plaît. Eux-mêmes, par leurs longs efforts, ont fait du socialisme un domaine trop vaste pour qu’ils puissent l’occuper souverainement et le gouverner en maîtres. De même que la propriété individuelle et la propriété corporative doivent se transformer en propriété sociale, le socialisme va cesser d’être la propriété individuelle des chefs de groupes ou même la propriété corporative des
Il va devenir la propriété commune de tout le parti, de tout le prolétariat militant. Avant de socialiser tout le reste, le socialisme doit, lui-même, être socialisé.
Mais j’ai encore beaucoup èt beaucoup à dire surla
La Petite République du lundi 17 publiait l’article suivant de Fournière
J’arrive de Lille, et nos amis du Parti ouvrier français que j’ai vus, avant et après l”admirable réunion de l’Hippodrome, n’ont pu me cacher leur stupéfaction et leur douleur. Ce manifeste, éclatant parmi l’union socialiste pour la briser et en disperser les membres en clans hostiles, ils le connaissaient depuis quelques heures.
Je l’ignorais encore, n’ayant fait que traverser Paris en hâte, au retour de la grève de Dijon, et c’est eux qui
me le montrèrent, dans un journal de l’État-Major. Cinq minutes après, je pouvais le lire dans un autre journal réactionnaire, l’Écho du Nord, qui étalait sa joie en pleine première page, à renfort de titres et de sous- ütres où chantaient les espérances de l’ennemi.
— Donc, nous voilà ennemis? dis-je à un camarade de luttes de vingt ans.
— Non, répondit-il résolument. Je ne peux pas considérer comme tels des compagnons d’armes, qui ont pour programme l’expropriation de la classe capitaliste, qui combattent nos plus cruels ennemis, tandis qu’on prétend nous forcer à demeurer l’arme au pied.
— Que ferez-vous alors ?
— Le Congrès de Montluçon, l’an dernier, a décidé que nous devions adhérer au Comité d’entente socialiste, J’espère que nous aurons, au Congrès d’Épernay, qui va se tenir dans quelques semaines, des délégués qui feront appel à l’union. J’avais oublié de vous dire que mon interlocuteur est un modeste, un discipliné qui donne son avis dans le groupe auquel il appartient; mais il n’a jamais eu jusqu’à présent les honneurs et les responsabilités d’une délégation aux assises de son parti. — Et si cet appel n’est pas entendu ? fis-je. — Eh bien, adieu notre beau parti ouvrier lillois, répondit-il. Ce sera sa mort.
— Vous le demandez. Vous savez bien pourtant qu’ici, comme en nombre d’endroits, nous n’avons conquis le pouvoir municipal que grâce à l’entente, non avec d’autres fractions socialistes, mais avec une fraction simplement républicaine. Si l’on nous force à -
rompre avec des socialistes, parce qu’ils partagent le pouvoir avec des non-socialistes, c’est pour nous un devoir de conscience de rompre ici avec les radicaux. Eh bien, voilà tout, nous rendrons la maïrie lilloise aux réactionnaires, qui sont ici une forte minorité.
Je fus cruel jusqu’à la férocité — Ne vous désolez pas. Peut-être la manière dont vos chefs entendent la politique de classe vous permettrat-elle de conserver la mairie en la partageant avec les réactionnaires. Le pacte de Bordeaux, qui associe au e pouvoir municipal les socialistes et les monarchistes, pourra servir de modèle, on pourra s’en autoriser comme d’un précédent.
— Jamais nous n’accepterons cela ici, s’écria mon camarade. Et vous le savez bien. Les pierres, à Lille, se soulèveraient d’elles-mêmes. Écoutez plutôt ce que crie la foule.
ce moment passaient des citoyens qui se rendaient au meeting de l’Hippodrome, au cri de: A bas la
Mon camarade me serra la main et se joignit à eux.
En me rendant moi-même à cette réunion, je me
disais : Les militants du Parti ouvrier vont bouder cette réunion, où Pressensé, Quillard et moi, devons parler de l’affaire Dreyfus. Liés par le manifeste de leur Conseil national, s’ils y viennent, ce sera pour « en finir avec une politique prétendue socialiste »; ce sera pour protester « au nom de la politique de classe » contre les « compromissions » qui consistent à s’unir aux républicains pour défendre la République et contre les « déviations » qui consistent à demander justice des crimes de l’État-Major.
Arrivés dans le couloir d’accès, nous entendons une harmonie formidable. C’est l’Internationale qu’on chante dans l’immense salle, le chant de ralliement du Parti ouvrier. Le manifeste en main, les socialistes vont nous imposer silence, nous rappeler à la « politique de classe », nous chasser comme indignes.
Nous entrons. Une immense acclamation part de six mille poitrines et se prolonge pendant cinq minutes au moins. Le parti ouvrier lillois méconnaitrait-il les ordres de ses chefs ?
Pressensé raconte les infamies que vous savez dans un admirable exposé de l’affaire. On l’acclame. Pierre Quillard raconte les horreurs de l’antisémitisme algé- rien, puis fait le procès des lois scélérates qui tiennent . au bagne des innocents. On l’acclame.
Bien, me dis-je, Pressensé est un nouveau, on lui fait grâce. Quillard est un révolutionnaire non encadré ; en l’applaudissant, on remplit un devoir de courtoisie envers un invité. Mais moi, qui suis un chevronné de la Sociale, et qui ai travaillé activement et publiquement aux « compromissions » et aux « déviations », mon Et, ma foi, sans modestie, c’estmon compte de bravos qui a été bon. J’en ai même eu plus que mon mérite. Pourquoi ? Parce que je ne pouvais prononcer le nom de Jaurès sans être interrompu par les applaudissements, et que quand j’ai prononcé celui de Millerand,
ç’a été une ovation qui a duré quelques minutes et s’est terminée par le ban le plus colossal que j’aie entendu battre de ma vie.
Je restitue à mes deux vaillants amis les acclamations qui leur étaient adressées. C’est leurs actes que le peuple
socialiste de Lille a approuvés jeudi avec une émouvante d Le peuple ne va pas dans les Congrès. mais il s’y fait représenter. Le même jour, Jaurès continuait sa réponse
Le manifeste de Vaillant et de Guesde ne se borne pas à reprocher à Millerand d’être entré dans un ministère où il y a Galliffet : il déclare d’une manière absolue, définitive, qu’en aucun cas et pour n’importe quel objet un socialiste ne peut entrer dans un gouvernement bourgeois. Il dit : « Le parti socialiste, parti de classe, ne saurait être ou devenir, sous peine de suicide, un parti ministériel. Il n’a pas à partager le pouvoir avec la bourgeoisie, dans les mains de laquelle l’État ne peut être qu’un instrument de conservation et d’oppression
C’est clair, c’est net, et si le parti socialiste, consulté dans son ensemble, adopte cette règle absolue, elle sera
Mais j’éprouve, je l’avoue, quelque humiliation devant l’état d’impuissance théorique et pratique où notre parti est réduit par sa dispersion. Si, en Belgique, en Allemagne, les événements posaient au parti socialiste cette question : « Un socialiste peut-il, dans un temps de crise et pour une œuvre déterminée, répondre à l’appel des partis bourgeois et s’associer à eux pour un acte gouvernemental, ou bien le parti doit-il toujours refuser une
participation directe à l’action gouvernementale? » — F le socialisme allemand et le socialisme belge résou- à draient le problème avec maturité et avec ensemble. Il ke serait mis à l’ordre du jour de la presse, discuté en tout sens et avec une liberté entière par les journaux du parti; il serait discuté contradictoirement dans les Groupes et Fédérations socialistes, puis, sur leur initiative, dans des réunions publiques ; enfin, dans le Congrès général du parti, le problème serait examiné sous tous ses aspects, et, après de sérieux débats, la majorité déciderait. La minorité s’inclinerait, dans la pratique, dans l’action, et se conformerait à la règle adoptée par le Congrès; mais elle garderait toujours le droit d’en demander la modification au Congrès suivant. Voilà la pratique des partis organisés. à Ici, nous n’avons aucune discussion théorique sérieuse; il n’est procédé à aucun examen d’ensemble des pro- blèmes ; les groupes hostiles les tranchent en quelques phrases sommaires, au hasard de leurs rivalités. La question n’est pas aussi simple que paraissent le dire Vaillant et Guesde. Ils admettent eux-mêmes les cartels électoraux : plusieurs élus de leur groupe n’ont été nommés, plusieurs municipalités de leurs organisa- tions n’ont été constituées qu’après entente ouverte, précise, avec les partis radicaux. Si Guesde et Vaillant le contestaient, je multiplierais les exemples.
Is admettent aussi ce que j’appellerai les cartels parlementaires. Quand on a pu croire que la démission inconstitutionnelle du général Chanoïne, trahissant le ministère Brisson à la Chambre même en plein combat, se rattachait à un plan d’insurrection militaire et de coup d’État nationaliste, le groupe socialiste de la
Chambre a signé officiellement un ordre du jour répu- é blicain à côté de tous les autres groupes de gauche.
Plus récemment un Comité parlementaire de défense républicaine s’est constitué, comprenant des délégués de tous les groupes républicains de la Chambre et du Sénat; le groupe socialiste de la Chambre, comprenant alors les élus du Parti ouvrier et du Parti socialiste révolutionnaire, a envoyé officiellement des délégués à ce comité. Or, comme ce Comité avait pour tâche de surveiller à la fois les menées factieuses des royalistes et des généraux et les fourberies du ministère Dupuy, comme, en attendant la chute espérée du ministère de duplicité et de trahison, ce Comité était le centre de l’action républicaine, il constituait une sorte de gouvernement de vigilance et d’attente. IL comprenait deux forces essentielles, la force républicaine du Sénat, la force républicaine socialiste de la Chambre. Ce sont précisément les deux forces républicaines essentielles du ministère Waldeck-Rousseau; et il aurait suffi d’une aggravation de la crise pour que le Comité parlementaire de défense républicaine, ‘où les républicains socialistes siégeaient à côté des républicains bourgeois, devint le
la fois de puissance et d’imprévu : il s’est formé un véritable cartel révolutionnaire des socialistes, des libéraux bourgeois, et des démocrates chrétiens des Flandres, conduits par l’abbé Daëns. Je dis révolutionnaire: car si le ministère clérical Vandenpeereboom commettait le plus odieux des crimes en abusant de sa majorité réac-
tionnaire pour mutiler le droit de suffrage et fausser la consultation prochaine du pays, il était resté dans la lettre de la Constitution: et les socialistes, les libéraux, les démocrates ne pouvaient parer ce coup qu’en étant prêts, s’il le fallait, à sortir des limites légales. En fait, l’obstruction violente à la Chambre, les appels à la foule par les fenêtres du Palais des représentants, le mouvement et les menaces de la rue, l’organisation à bref délai d’une grève générale qui en libérant de l’usine la force ouvrière l’aurait précipitée contre le pouvoir, tout avait un caractère de Révolution; et qui donc en Europe n’a admiré à la fois le sens politique et la merveilleuse
énergie populaire de nos camarades belges ?
Mais si le ministère n’avait pas capitulé, s’il n’avait été vaincu que par la Révolution, si Léopold avait dû prendre la fuite avec ses ministres, est-ce que le cartel révolutionnaire de la veille ne devenait pas par la force des choses un cartel gouvernemental ?
Peut-être, il est vrai, l’élan du Parti ouvrier aurait-il permis d’aller d’emblée jusqu’à la République sociale. Et nul ne l’eût souhaité plus passionnément que nous. Mais nous n’en savons rien. Il se peut, même au lendemain d’une victoire républicaine et révolutionnaire en Belgique, que ni les conditions nationales, ni les conditions internationales, n’eussent permis la révolution immédiate de la propriété.
Ce n’est pas une République communiste, c’est une République de transition et d’évolution sociale qui aurait été d’abord installée : et cette République de transition, à fond bourgeois et à germe communiste, le Parti ouvrier belge n’aurait pu sans doute ni en assumer seul la direction ni en abandonner le gouvernement exclusif
à la seule bourgeoisie libérale, toujours prête aux rechutes de réaction.
Problème difficile assurément et complexe ! Mais nous n’installerons pas le communisme moderne dans la vieille humanité sans avoir à résoudre, tous les jours des problèmes plus complexes, sans avoir à prendre, tous les jours, des responsabilités plus lourdes. Je suis rassuré pour nos amis belges : car ils sont organisés, ils sont unis, et partout où le parti socialiste est un, il a assez d’élan et d’expérience, il a une suffisante richesse en idées et en hommes, pour faire face à toutes les difficultés comme à tous les périls.
Mais je tremble pour nous, socialistes français, qui pouvons être surpris par les événements les plus graves à l’état d’hostilité ou tout au moins de dispersion et de
Quelle puissante journée que celle de Longchamp ! Mais comme elle était pleine d”imprévu et comme elle déconcertait par sa nouveauté saisissante la simplicité des formules! En fait, si on veut la définir dans son fond, il faut dire qu’elle fut une combinaison étrange de légalité républicaine et d’esprit révolutionnaire. Dans l’enceinte du pesage, les proscrits de la Commune, les révolutionnaires communistes comme Vaillant, acclamaient, à côté des opportunistes les plus connus, le Président de la République bourgeoise ; et la bour- geoisie républicaine, menacée par le fanatisme clérical, la barbarie antisémite, la stupide folie nationaliste, regardait passer les bataillons révolutionnaires, fleuris de roses rouges, avec un singulier mélange d’inquiétude et de sympathie.
Tant de forces réactionnaires et révolutionnaires
étaient accumulées dans ces journées de crise qu’un incident de hasard aurait déchaîné des mouvements fanatique ou un soudoyé avait frappé mortellement, ce jour-là, M. Loubet, ce n’est pas le fourbe Dupuy qu’on eût laissé rentrer en maître à Paris. La réaction nationaliste et la Révolution se seraient disputé l’Élysée et Paris. Quel est celui des signataires du manifeste qui peut dire avec assurance que ce jour-là il n’aurait pas accepté, pour sauver la République et maintenir ouverte la route au socialisme, la collaboration gouvernementale des socialistes révolutionnaires et de la bourgeoisie Je me garderai bien de forcer ou de fausser par des citations partielles la pensée de nos camarades du dehors, et j’ai hâte de dire que le journal socialiste et révolutionnaire de Saxe l’Arbeiter Zeitung désapprouve l’entrée de Millerand dans le ministère WaldeckRousseau : mais c’est pour des raisons d’espèce. En principe il s’approprie une déclaration de la citoyenne Rosa Luxemburg, qui représentait au récent Congrès de Stuttgart la tendance révolutionnaire marxiste intransigeante. Or je lis dans cette déclaration le « Il peut d’ailleurs, dans le développement ou plutôt dans le déclin de la société capitaliste, y avoir des ‘moments où la prise de possession définitive du pouvoir par les représentants du prolétariat soit encore impos- sible et où pourtant leur participation au gouvernement bourgeois apparaisse comme nécessaire, notamment
quand il s’agit de la liberté du pays ou des conquêtes démocratiques comme la République, et que le gouvernement bourgeois est trop compromis et trop désorganisé pour sauvegarder le peuple sans le concours des représentants prolétariens. Dans un semblable cas les: représentants de la classe prolétarienne ne pourraient, pour le plaisir de chevaucher des principes abstraits, laisser périr la cause commune. »
Etait-ce le cas de la crise française récente ? La citoyenne Luxemburg estime que non. Nous pensons que oui. Mais c’est là une question de fait ; ce n’est plus l’opposition de principe élevée, dans le manifeste, par Guesde et Vaillant.
Vaillant, ni moi-même, ni telle ou telle organisation ne peut se prononcer souverainement soit sur la question de principe, soit sur la question de fait. Seul, le parti, consulté dans son ensemble, pourra résoudre le problème avec autorité.
Il faut qu’il se réunisse et qu’il organise son unité, soit pour exclure toute action qui lui paraîtrait contraire à l’intérêt et au devoir de classe du prolétariat, soit pour donner nettement sa marque de classe à toutes les actions consenties par le Parti.
Nous le devons d’autant plus que cette question de méthode commence à se poser devant le socialisme international. Et je ne serais point surpris qu’à propos des moyens d”émancipation de la classe ouvrière, elle fat soulevée devant le Congrès international de Paris de 1900. La France ouvrière et socialiste se résignerat-elle à n’avoir là-dessus que des opinions improvisées ou contradictoires ? Il faut que nous organisions natio-
nalement le parti socialiste pour pouvoir prendre part k
avec utilité et dignité au Congrès international.
Je devine à travers la réserve de nos camarades socialistes du dehors, en particulier d’Allemagne, qu’ils craignent que l’entrée de Millerand au ministère ne renforce la thèse de Bernstein. Je crois qu’il n’en est rien : et j’examinerai demain au point de vue international la grande question de méthode soulevée par Bernstein et qui a donné lieu, en Autriche et en Allemagne, à de si fortes et si nobles discussions.
Le même jour, Gérault-Richard signalait l’excellent accueil fait au manifeste par toute la presse antisémite et le journal en donnait des citations intéressantes.
Dans /a Petite République du mardi 18, Jaurès continuait sa réponse
J’ai reçu du citoyen Paul Lafargue l’intéressante lettre
Comme signataire et un des trois rédacteurs du manifeste, je tiens à vous déclarer que vous vous méprenez entièrement sur son sens : vous n’y voyez qu’une question personnelle, tandis que nous n’avons été préoccupés que de la nouvelle voie ministérielle, dans laquelle on veut engager le Parti ; cette tactique est pour nous une compromission et une déviation. Ce point, nous sommes prêts à le discuter avec vous.
Mais comment avez-vous pu croire, que nous, dont vous devez connaître la sympathie et l’admiration pour votre
caractère entier et loyal et pour votre tempérament révolutionnaire, nous eussions pu vous classer dans la catégorie des dupeurs du prolétariat?
Nous avons pu ne pas approuver votre campagne par trop personnelle pour Dreyfus, dont vous avez été l’avocat le plus habile et le plus entraînant; mais nous avons été heureux de voir les bourgeois dreyfusards et antidreyfusards étaler devant Je public les infamies du militarisme et de la magistrature, et, selon nous, le rôle de socialiste était deretourner ces scandaleuses révélations contre la classe capitaliste, qui tolère et étaye sa dictature sur ces deux
Notre congrès national de Montluçon, septembre 1899, vota à l’unanimité une résolution dans cet esprit: peu de temps après, un de nos jeunes militants, Gabriel Bertrand, ayant voulu dans une réunion, tenue rue Cadet, sous la présidence de M. Monod, se servir de ces révélations pour réclamer la suppression des conseils de guerre en temps de paix, se vit retirer la parole et un dreyfusard des plus marquants déclara que si Dreyfus et Picquart étaient présents, ils seraient les premiers à protester contre une semblable réforme (1). Ces paroles reproduisent bien l’opinion des bourgeois dreyfusards; jamais ils n’ont cessé de témoigner leur enthousiasme pour cette organisation militaire qui livre la force armée de la nation entre les mains des
(1) La Petite République du même jour publiait la rectification suivante
Jaurès me communique la lettre de Paul Lafargue que le journal publie. Elle contient un détail épisodique dont mon respecté ami me permettra de rectifier l’erreur qui me concerne.
Je n’ai jamais pris ni sollicité la parole dans aucun meeting organisé par la Ligue des Droits de l’homme ou des revisionnistes bour- z geois. Si ma première protestation en faveur d’Alfred Dreyfus remonte à l’inoubliable matinée de sa dégradation; si j’ai, ily a plus de trois ans, encouragé Bernard Lazare à poursuivre les re-
cherches qui devaient aboutir à l’éclatante lumière d’aujourd’hui si j’ai, avant tout autre, dénoncé dans des réunions publiques les crimes de l’Etat-Major contre un juif innocent, j’ai toujours trop passionnément souhaité que le parti socialiste gardât l’exclusif
pires réactionnaires ; jamais ils n’ont élevé leur voix justiciarde contre le monstrueux code militaire et contre les conseils de guerre qui versent avec tant d’insouciance le sang ouvrier et paysan. N’avez-vous jamais frémi d’horreur en songeant à la façon dont les juges militaires doivent traiter les pauvres soldats, alors qu’ils se sont permis toutes les injustices et toutes les illégalités contre un capitaine
Nous pensons que le socialiste qui, dans l’affaire Dreyfus, n’a vu que Dreyfus, et non la suppression de la justice militaire, a été la dupe de MM. Trarieux, Guyot et compagnie.
Vous le voyez, cher citoyen Jaurès, jamais les rédacteurs et les signataires du manifeste n’ont pu un seul instant vous appliquer le mot de dupeur.
Je vous serre cordialement la main.
Je remercie le citoyen Lafargue de ses déclarations. Elles sont d’autant plus importantes qu’elles viennent d’un des trois rédacteurs du document. IL serait inté- ressant de savoir le sens que lui donnent les deux autres. Mais je suis obligé de dire que toute la France ouvrière et socialiste lui donne le même sens que nous. Comment le citoyen Lafargue peut-il admettre que deux groupes honneur et marquât indélébilement le caractère de cette œuvre de justice partielle afin d’en dégager avec toute leur puissance les conséquences révolutionnaires, pour confondre un seul instant ma très modeste action dans l’agitation bourgeoise.
L’épisode conté à Paul Lafargue est certainement véridique. doit s’agir simplement d’un autre camarade du Parti ouvrier francais.
La Petite République du jeudi 20 publia cette rectification de M. Gabriel Monod:
.. Or, non seulement je n’ai jamais présidé de réunion publique ni - privée, et je n’ai même pris part à aucune réunion publique, mais l’opinion qu’on m’accuse de n’avoir pas laissé mettre au voix est précisément la mienne.
socialistes se soient équipés en guerre pour dénoncer M. Trarieux et M. Yves Guyot? Ce n’est pas d’eux assurément que le manifeste parle, quand il dénonce « les prétendus socialistes » qui « depuis trop longtemps » essaient de substituer une politique nouvelle la politique de classe.
Quand on connaît la sourde campagne menée contre nous depuis un an, à propos de l’affaire Dreyfus, par Vaillant et par Guesde, on sait bien, à n’en pas douter, que c’est nous qu’ils ont voulu frapper, et qu’ils ont frappés en effet. Quelles qu’aient été les intentions de l’un de ses rédacteurs, le manifeste a un sens impérieux, une signification brutale, et nul après coup ne la peut
modifier. Ce manifeste de division ne pourra être effacé que par la grande réconciliation socialiste, et celle-ci n’est possible que par un Congrès général du Parti où chacun exprimera sa pensée tout entière et se soumettra ensuite, fièrement, aux décisions réfléchies du
Carnaud, un des « signataires », a bien compris comme nous, puisque, dans la lettre qu’il m’adresse, il déplore les passages du manifeste offensants pour nous. Ainsi l’ont compris aussi nos amis du Parti ouvrier du Nord, qui m’adressent la belle lettre que nous citons. Ainsi l’a compris la Fédération Girondine du Parti ouvrier, dont le citoyen Camelle m’écrit qu’elle est unanime à blâmer énergiquement le manifeste.
Et si je voulais, hélas! compléter ce tableau, je dirais que plusieurs des signataires ont écrit directement Millerand lui-même pour désavouer le document et le féliciter d’avoir accepté l’œuvre de combat républicain dans l’intérêt du socialisme.
Que signifie ce manifeste désavoué par ses signataires ? i Que signifie ce manifeste auquel tous les signataires ne donnent pas le même sens? Que signifie ce manifeste auquel toute la France ouvrière et socialiste donne une signification différente de celle qu’y a voulu mettre un des trois rédacteurs ? Sur le fond même de l’affaire Dreyfus, comment Lafargue peut-il supposer qu’un seul socialiste ait réduit toute la question à un drame individuel? Le discrédit de la justice militaire est pour tous les socialistes un des effets de cette grande lutte. Il en est de bien plus profonds et de bien plus révolutionnaires. Et que nous importe vraiment que M. Trarieux ou tel autre bourgeois « dreyfusiste » ne veuillent pas tirer, contre la jus- tice militaire et le militarisme, les conclusions de l’affaire Dreyfus ? Il ne dépend point d’eux d’arrêter le mouvement des esprits et des choses. Lafargue en revient à cette chimérique tactique d’immobilité contemplative; il fallait laisser les deux fractions bourgeoises se battre, et ramasser les vérités qu’elles laissaient tomber au cours de la lutte, comme les malins ramassent dans la rue les pièces blanches tombées de la poche de gens quise battent. Nous, cela ne nous suffit pas, et nous voulons « fouiller les poches ». Lafargue est-il bien sûr d’ailleurs que les diverses fractions bourgeoises auraient ainsi laissé tomber sans que nous nous en mêlions toutes les vérités utiles? Cavaignac connaissait depuis le 14 août le faux Henri: montré le faux. Il n’a avoué la vérité que quand il a vu qu’elle allait éclater par d’autres. Et qui ne voit que toute l’enquête de la chambre criminelle, qui a mis à nu tant de plaies, aurait été impossible ou anéantie si le . parti socialiste, agissant en révolutionnaire, n’avait fait équilibre à la démagogie antisémite et césarienne ? Des ! deux fractions bourgeoises la républicaine était de beaucoup la plus faible. Dès le premier jour, elle eût été as_ sommée par la coalition des curés, des soudards, des modérés mélinistes, des antisémites, des radicaux militaristes, si le parti socialiste n’avait donné de plein cœur dans la bataille. Et Lafargue ne pourrait élever un trophée socialiste avec les armes brisées des deux clans. Le clan républicain bourgeois eût été écrasé dès la premièreminute, et la République elle-même eûtété en péril. Sur la question ministérielle, Lafargue me dit que ses amis et lui sont prêts à discuter avec nous. À la bonne heure, et nous acceptons de grand cœur, Mais n’eût-il pas mieux valu discuter avant de nous jeter l’anathème? IL était facile avant de quitter le groupe socialiste de discuter avec Fournière, Rouanet, Viviani. On ne leur a même pas adressé la parole. On s’est sé- paré d’eux comme d’hommes contaminés, et, après un manifeste violent, quand le pays socialiste s’étonne, s’afflige ou s’indigne, on offre la discussion. Oui, nous la voulons, mais publique, mais entière, devant tout le parti convoqué. Finissons-en avec le régime du huis clos socialiste, et qu’un grand Congrès national règle au grand jour les questions de tactique controversées. Assez longtemps quelques-uns ont parlé pour le parti. Il est temps qu’il parle lui-même. Quand j’eus recueilli tous ces renseignements sur la lutte personnelle qui suivit l’explosion du manifeste, je
voulus commencer à chercher les renseignements sur la conversation générale qui accompagna bientôt cette lutte personnelle, mais je m’aperçus que j’avais déjà presque un plein cahier, puisque je voulais donner une place dans ce courrier à la discussion de la loi sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels. Je ramassai donc tous mes documents, et je m’en allai trouver le citoyen docteur socialiste révolutionnaire moraliste internationaliste. Mais j’étais un peu confus de ce que je lui appor- tais. Car j’avais en mains un cahier presque tout entier plein de personnalités. Or on m’a dès longtemps et fort pertinemment enseigné à négliger les personnalités ; nous devons, m’avait-on dit, négliger les personnalités; nous sommes les soldats d’une armée universelle ; nous travaillons et nous combattons pour un idéal universel; nous préparons la révolution sociale universelle : nous n’avons à considérer ni les spécialités, ni les particu- larités, ni les individualités, ni même les personnalités, mais seulement les généralités et les universalités ainsi me l’enseignaient naguère des maîtres que j’avais. Je présentai mes scrupules au docteur, car étant moraliste il est casuiste : j’entends par là qu’il travaille dans les cas de conscience ; non pas qu’il donne avec autorité des ordonnances et des commandements, mais il présente modestement des consultations, il propose pour la résolution de ces cas les solutions qui lui k paraissent conformes à la raison. — Citoyen docteur, je voulais faire un cahier avec les documents et les renseignements que j’aurais sur la préparation du Congrès socialiste national, tout ré- cemment tenu à Paris, dans un gymnase mémorable. Mais nous ne pouvons pas maîtriser le destin. J’avais résolu de commencer par classer tous les documents et tous les renseignements personnels ; je négligeais artificieusement les documents et les renseignements venus des groupes et des organisations : car pendant que les individus citoyens engageaient la conversation tumultueuse et de plus en plus générale dont vous avez en mains les premiers éléments principaux, un immense mouvement naissait dans les provinces lointaines et dans les rangs lointains des soldats ignorés. Pendant que les personnages continuaient à s’adresser des paroles subtiles ou dures, soudain et lentement le chœur s”émouvait. Ce chœur n’était pas composé de vieillards thébains, mais de citoyens français, hommes libres amis de la droiture. Aussi le chœur ne laissait-il pas échapper des soupirs, des sanglots et des paroles de lâcheté, mais il prononçait des paroles dures et libres et droites, audacieux et lui-même étonné d’introduire la grosseur de sa voix dans la conversation des chefs. Je pensais donc qu’il y aurait dans ce cahier la grandissante voix de la foule et du peuple anonyme envahissant l’audience publique et pour la première fois s’imposant aux conciliabules des chefs. J’aurais mis enfin dans ce cahier, avec la conversation des chefs et l’envahissement du peuple, tout ce travail organique et officiel des organisations, qui dès le jeudi 20 juillet aboutissait à cette acceptation qui per- mettait à la Petite République d’annoncer en une robuste manchette les États-Généraux du Parti socialiste. Telles étaient les trois parties dont j’avais pensé que se composerait ce cahier. Première partie : attaque soudaine et précautionneusement violente des principaux
défense et contre-attaque mesurée des hommes librès aux manifestants; intervention générale des amis et des camarades; conversation générale et de plus en plus broussailleuse. Deuxième partie : le peuple silencieux longtemps et indéfiniment patient des simples soldats et des simples citoyens a été intimement se-
coué, remué à des profondeurs insoupçonnées par l’injustice du manifeste; le peuple s”émeut redoutablement; le chœur s’émeut et du fond des provinces et du fond de Paris commence à faire parvenir la voix de ses résolutions; gagnant de proche en proche le mouvement redoutable se propage immense ; les chefs et les manifestants commencent à s’apeurer, les hommes libres à se radoucir; l’armée socialiste presque entière impose le silence aux manifestants, le peuple socialiste impose le silence aux personnages. Troisième partie enregistrant un peu grossièrement, exprimant un peu lourdement le vaste et souple soulèvement des masses profondes, les organisations nationalement constituées, les anciennes organisations elles-mêmes entrent en conversation, l’une introduisant, la deuxième accueillant, les deux et demie suivantes acceptant des propositions de communication. Mes trois parties auraient concouru à cette annonce des États-Généraux, où commence la préparation immédiate. C’était bien arrangé. Comme il est dommage que les personnalités de la première partie aient envahi et débordé tout mon
d’avoir laissé envahir tout un cahier par ces personnalités, car elles ont commis bien des envahissements
beaucoup plus pernicieux. Ces cahiers vous paraissent importants parce que vous y travaillez, mais ils n’ont pour moi quelque intérêt que s’ils me présentent l’image fidèle de la réalité. Loin donc que je sois scandalisé que ces personnalités vous aient ainsi envahi tout un cahier, comme vous dites un peu avaricieusement, j’en suis heureux pour vous, car ce cahier est ainsi devenu l’image plus fidèle de la réalité. La réalité même, citoyen, a été dangereusement envahie par ces personnalités. Vous m’avez exposé, un peu verbeusement, comme un auteur qui a manqué sa pièce, un plan de cahier en trois parties bien disposées et bien composées : ces personnalités ont dérangé beaucoup de plans d’action mieux composés que vous ne composerez jamais vos cahiers. Vous avez dû ajourner aux prochains cahiers la fin de la première partie, la deuxième et la troisième : ces personnalités ont fait ajourner des actions beaucoup plus urgentes que ne le sera jamais la publication de vos cahiers.
— Je ne savais pas, citoyen, que mon cahier manqué füt une image ainsi fidèle de la réalité. Vous croyez qu’en me laissant envahir par les personnalités je me suis, sans le faire exprès, conformé au seul modèle que je me sois jamais proposé. Maïs la question que je vous soumets, parce qu’elle m’a donné des scrupules, est justement celle-ci : Doit-on se conformer toujours à la réalité ? En particulier doit-on se conformer à la réalité quand elle nous présente l’action personnelle des personnalités ?
— Quand la question est ainsi posée, il me semble, citoyen, que la réponse n’est pas douteuse.
— Aussi n’est-ce pas ainsi que la question m’embar-
rasse. Un jeune camarade, un citoyen des mieux renseignés, disait un jour devant moi: « Nous ne devons jamais faire de personnalités. Quand même on nous attaquerait avec des personnalités, nous devons négliger ce moyen de défense. En combattant les idées et les personnalités par les seules idées, nous donnons à la bataille un caractère plus noble, un caractère digne: il vaut mieux que la révolution sociale ait ce caractère, et
en attendant que la révolution sociale soit parfaite il vaut mieux que la vie humaine ait ce caractère. » Telles étaient à peu près ses paroles. Naturellement je les rédige pour vous les rapporter, mais elles avaient, à très peu près, le sens que je vous donne.
— Je vous entends. Continuez.
— Ces paroles furent prononcées devant moi dans une discussion très vive, justement au moment du manifeste. J’étais intervenu dans la bagarre et je ne m’étais pas privé de faire des personnalités. J’entendis ces paroles comme une leçon que je recevais. Je leur donnai la plus grande considération, une considération toute particulière, personnelle, profonde. Celui qui les avait prononcées avait quelque autorité pour les prononcer, car il avait une situation personnelle irréprochable, inabordable à tous égards, et il défendait ainsi préalablement contre lui-même et ses propres amis un adversaire dont la situation personnelle était parfaitement accessible. J’admirais sa modération, sa réserve, sa j bonté. Je me demandai sérieusement si je n’avais pas été un mufile en faisant les personnalités que j’avais
— Cette hypothèse de remords et cette hésitation de
méthode m’a poursuivi sans relâche depuis lors. J’ai cherché à me renseigner en considérant les autres hommes : les uns, comédiens vulgaires, déclaraient tous les quatre matins qu’il ne faut pas faire de personnalités et passaient le reste de leur temps à démolir sourdement les personnalités qui les embarrassaient ; les autres, autoritaires inconséquents, faisaient les mêmes déclarations et partaient ouvertement en guerre féroce contre qui les gênait ; les tiers, ceux qui ressemblaient à ce jeune camarade, — et parmi ces tiers je mets Jaurès au premier rang, — déclaraient qu’il ne faut jamais faire de personnalités et conformaient bonnement leur conduite à leur parole : on avait beau les attaquer personnellement, sans doute ils se défendaient personnellement, mais ils ne contre-attaquaient jamais personnellement. Quand je me comparais à ces derniers, — comment en effet se donner les références morales nécessaires à la conduite si l’on ne se compare pas ? — il m’apparaissait que j’étais laid en comparaison d’eux ils étaient évidemment, franchement bons. Mais cette constatation ne me suflisait pas, car je savais par une expérience douloureuse qu’il ne suffit pas qu’une action ait une apparence ou même une évidence première belle pour qu’elle soit morale ; souvent une action belle emporte avec soi des corollaires ou des conséquences inaperçues, mais inséparables, et immorales ; inversement j’avais connu qu’il y a des actions apparemment laides qui non seulement sont morales mais qui sont rigoureusement commandées par la loi morale. J’étais donc malheureux d’avoir eu l’air mufle, ou grossier, ou impoli. Mais je ne savais pas assurément si j’avais eu tort. Mon trouble n’a point cessé. Je vous pose donc la question. Est-il permis de faire des personnalités ? Doiton faire des personnalités ?
— Cette expression : faire des personnalités a deux sens un peu distincts selon que nous l’employons dans l’ordre de l’action ou dans l’ordre de la connaissance.
Le docteur commença ainsi, sans aucune honte, et surtout sans fausse honte ; il ne pensait pas qu’il fût pédant ou poseur, quand on traite un sujet de philosophie ou quand on regarde en philosophe les actions, même les plus familières, d’employer le langage de la philosophie; au contraire il pensait qu’il est pédant et poseur d’éviter mal à propos les mots de son métier, comme il est pédant et poseur de les employer mal propos; donc il pensait que l’on doit parler induction et déduction quand il faut, ainsi que le menuisier parle tenons et mortaises.
Dans l’ordre de la connaissance, continua le docteur, faire des personnalités ne peut avoir qu’un sens: attribuer à certaines personnalités une action donnée. Je suppose que tel événement se produise: on dira que nous faisons des personnalités si nous attribuons à telle personnalité telle part dans ces événements.
— Voulez-vous, docteur, choisir un exemple ? Tous ces tel embarrassent un peu le champ de mon raisonnement. — Vous ferez bien, citoyen, de vous habituer un peu aux raisonnements abstraits : les raisonnements abstraits sont souvent commodes, pourvu qu’ils soient fidèles, et que l’on ait soin de les rapporter en définitive à la réalité concrète.
— Rapportons, citoyen docteur, voulez-vous ?
— L’exemple est tout choisi: je constate que le mani-
feste se produit : on dira que nous faisons des personnalités si nous attribuons à la personnalité même de Vaillant, de Lafargue et de Guesde la plupart de cet
— Mais alors, citoyen docteur, comment ne pas faire de personnalités ?
— C’est ce que je me demande en vain, et j’en arrive . ici à ne plus même saisir le sens de la question que vous m’avez posée.
— Pourtant, citoyen docteur, au moment où je vous lai posée il me semblait bien qu’elle avait un sens. Dans toutes les discussions publiques, aussitôt qu’on réplique à un orateur: « vous faites des personnalités », ou bien : « ne faites pas de personnalités », l’orateur se s tait et s’excuse; il recommencera l’instant d’après, mais, sur le moment, il croit devoir faire cette concession, témoigner cette déférence à l’opinion commune, ainsi formulée: « On ne fait pas de personnalités. » Enfin dans les discussions les moins nombreuses, toujours l’interlocuteur s’arrête à ce reproche, comme s’il avait brusquement et par inadvertance violé la règle du jeu.
-_ Depuis que j’assiste aux discussions publiques, privées, et mi-parties, je n’ai jamais entendu un seul citoyen répondre à l’interrupteur: « Parfaitement, monsieur, je fais des personnalités, parce que je dois faire ici des personnalités. » Non, toujours des excuses, des balbutiements, des reconnaïissantes, des promesses de ne pas recommencer, tenues ou non tenues, selon les caractères et selon les occasions. Si donc nous concluons que nous avons le droit, et que nous avons le devoir de faire des personnalités, dans l’ordre de la connaissance, nous serons opposés à l’opinion commune, à l’opinion
générale de tous nos camarades et concitoyens, du public même. Enfin nous n’aurons pas pour nous ceux qui font des personnalités, qui mangent des personnalités, qui nourrissent des personnalités, car ils ne l’avoueront jamais. Souvent ils n’osent pas se l’avouer
—Jepréfère n’avoirpas ces derniers avec moi, répondit le docteur. Mais vous ne m’effrayez pas en me déclarant que nous n’aurons jamais personne avec nous. Moi non plus je n’ai pas l’orgueil du troupeau : je ressemble ici au vénéré doyen. Je ne suis pas même épouvanté à l’idée que l’on pourrait me mettre en interdit, car il ya bien longtemps que je suis un hérétique : j’étais élève au lycée, en seconde, quand je fus hérétique, et encore je ne sais pas si c’était mon commencement : les taupins et les cornichons, — c’est ainsi que l’on nommait ceux de nos camarades, plus glorieux et plus courageux que nous, qui préparaient les concours d’entrée l’École Polytechnique et à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, — voulurent me mettre en quarantaine : je m’étais vivement insurgé contre la prétention qu’ils avaient de régenter la cour des grands, où je venais d’arriver ; je m’étais vivement insurgé contre ces brimades par lesquelles on voulait nous démontrer la supériorité des anciens sur les nouveaux et des militaires sur les civils; ces élèves supérieurs des classes dirigeantes voulurent à peu près me mettre en quarantaine, 4 et cela, si je n’avais peur d’employer un gros mot, pour me persécuter : ce fut ainsi que je connus le commence- ment de l’antisémitisme ; je fus heureusement défendu par un bon nombre de civils aux poings vigoureux, qui . sauvaient en moi le président d’une association scolaire d’exercices physiques et jeux de plein air; les civils battirent les militaires, comme il arrive assez souvent quand les militaires ont laissé leur sabre à la maison; — j’aile regret de vous avouer qu’un assez grand nombre de ces bons civils sont aussi devenus depuis des antisémites ; — je ne sais pas si ce fut la première fois que je fus mis en interdit, mais assurément ce ne fut pas la dernière ; et si jamais un Comité général me met en interdit parce que j’aurai fait des personnalités, dans l’ordre de la connaissance, croyez bien que cette fois là ne sera pas encore la dernière ; je me suis insurgé contre toutes les brimades et tous les canulars et toutes ces vieilles institutions par lesquelles un certain contingent d’autoritaires en nom collectif imposent ou veulent imposer quelques libres individus la marque de la supériorité commune ; il ne faut pas n’en conter sur l’utilité de ces institutions pour assouplir les caractères et pour adoucir les mœurs; c’est au régiment que j’ai le moins eu m’insurger contre ces brimades ; je ne sais si j’ai eu le bonheur de tomber sur une compagnie ou sur un bataillon ou dans un régiment mieux recruté; sinon je proposerais cette simple explication, que les régiments sont surtout fournis par le peuple, que l’immense majorité de mes anciens étaient des hommes du peuple, que le véritable esprit de camaraderie est plus florissant dans le peuple, que l’esprit de parti et l’esprit d’autorité y sé- vissent moins que dans la bourgeoisie; je ne parle pas de la discipline, entendue le plus souvent comme une brimade collective; dans ma ville de province les conservateurs m’interdisaient parce que je devenais républicain, les catholiques m’interdisaient parce que je devenais libre penseur, les bonnes gens m’interdisaient parce que je faisais de la politique, — c’est ainsi qu’ils nomment l’action —; les bourgeois m’interdisaient parce que j’étais socialiste; plus tard les antisémites m’inter- l dirent parce que j’étais dreyfusard; il se peut que le Parti socialiste un jour m’interdise parce que je suis anarchiste; et je ne désespère pas qu’un jour plus tard quelque anarchiste ne m’interdise parce que je suis un bourgeois. Cela ne tire pas à conséquence.
— Docteur, je vous demande pardon, mais il me semble que vous parlez ici non plus comme un docteur, mais avec une certaine amertume, une certaine âpreté, si vous voulez. D’abord vous m’avez conté votre histoire avec une certaine étendue et avec une incontestable complaisance. Puis vous avez, j’en ai peur, employé l’ironie, et nous devons nous garder soigneusement d’employer l’ironie. Enfin j’ai peur que vous n’ayez l’orgueil de celui qui n’est pas du troupeau.
— Vous avez à peu près raison, mon ami, sur le second point. Mais vous n’avez pas raison sur le premier et vous n’avez pas raison sur le troisième : je suis beaucoup trop malheureux pour avoir aucun orgueil; je suis malheureux que le Parti socialiste récemment institué ait inauguré sa constitution précisément en prenant à l’égard de la libre pensée, à l’égard de la justice, à l’égard de la vérité, la vieille attitude
autoritaire des cités antiques, des Églises, des États modernes et bourgeois; depuis ce temps-là je suis détraqué ; je me promène en sabots, par ce grand froid, dans mon jardin, etje me dis comme une bête: « Ils ont supprimé la liberté de la presse!Ils ont supprimé la liberté de la tribune ! » — car la presse est la tribune la plus ouverte, la tribune de ceux qui ne sont pas
orateurs, de ceux qui ne sont pas députés, de ceux qui ne sont pas délégués, la presse est la tribune de tous ceux qui ne peuvent pas monter à la tribune. Je n’en reviens pas, j’en suis navré de déception, malade, et e’est pour cela que j’emploie l’ironie, qui est malsaine. Il m’est douloureux d’assimiler l’attitude socialiste aux attitudes bourgeoises précédentes; je n’attendais pas ces recommencements; vraiment j’espérais que nous ferions du nouveau dans l’histoire du monde. Je ne veux pas encore désespérer; je veux croire que ce Congrès, brusquement promu souverain d’un parti, a eu sa raison obscurcie de sa grandeur, son imagination troublée de sa puissance. Nous devons espérer qu’il entendra les conseils d’une simple sagesse; nous lui dirons et nous lui redirons que le peuple souverain n’est souverain que de ce qui est soumis à la souveraineté humaine ordinaire; nous lui dirons et nous lui redirons que la justice et que la vérité sont inaccessibles aux mains souveraines ; et nous serons ennuyeux; et nous serons importuns, comme les anciens philosophes importunaient les tyrans de Syracuse; et tout de même on nous croira sans doute : j’entends par là que le peuple admettra nos propositions comme étant vraies car le peuple est foncièrement juste, aussi longtemps qu’il n’écoute pas les discours de ses courtisans les démagogues. Mais il se peut aussi que les démagogues soient pour un temps les plus forts, et je n’ignore pas qu’à force d’avoir été mis en interdit par tout le monde on finit par se trouver tout seul, et que les amitiés se font rares, et qu’en face d’un parti commode ses partisans celui qui est seul et malheureux finit tou-
jours par avoir tort.
Le docteur continuait lentement et bassement; il regardait en soi et parlait tristement; je le laissais continuer; il avait abandonné la consultation qu’il avait commencée pour moi; je connus à cela que je n’avais plus affaire à un docteur, mais à un homme, et que cet homme était profondément malheureux ; il avait quitté ce masque d’assurance habituelle dont il se garantissait contre les regards acérés des hommes : je connus à cela que je commençais d’entrer dans son amitié; je ne faisais rien pour m’y pousser, car j’avais résolu de tenir mon jugement et mes sentiments en suspens jusqu’à la fin de mon enquête ; je le laissais aller parce que son discours donnait réponse à plusieurs questions de mon enquête, parce que je compatissais involontairement sa tristesse, parce que la révélation de sa tristesse lui faisait du bien. Quand nous prêchions, continuait l’homme, la nécessité, la beauté, la convenance et la bonté de la révolution sociale, et que les bourgeois se moquaient de nous, qui nous eût dit que le Parti officiel de la révolution sociale s’embourgeoiserait à cet égard aussi rapidement? Ils ont supprimé la liberté de la presse! Ils ont supprimé la liberté de conscience. Quand nous prêchions la révolution sociale, nous voulions universaliser la liberté individuelle, toutes les saines libertés individuelles, et en particulier la liberté individuelle de penser et de parler comme un honnête homme : tout fraîchement. Nous voulions universaliser l’affranchissement, donner surtout à tous les hommes les moyens d’échapper à f l’écrasement économique bourgeois ; nous ne supposions pas qu’aux premiers linéaments de la révolution sociale, 1 on ajouterait l”écrasement économique du parti à l’écra- ?
sement économique des adversaires du parti. Vraiment ils ont supprimé la liberté de la conscience !
Et quand nous prêchions l’importune vérité, la vérité dreyfusarde, et que les réactionnaires se moquaient de nous, qui nous eût dit que le jour était si proche où le parti que nous aimons couperait en deux la vérité, admettrait pour l’extérieur la vérité défavorable aux bourgeois, repousserait de l’intérieur la vérité défavorable
Prononçant ce dernier mot au cours de sa confidence,
le docteur soudain se réveilla, haussa légèrement les épaules sur lui-même, et continua . Je vous demande pardon, citoyen, mais je ne sais plus où j’en suis de la consultation que vous m’avez demandée. Croyez qu’il faut que je sois bien détraqué par la déception pour avoir ainsi négligé mon métier.
— Je vous avais demandé si vous n’aviez pas l’orgueil de celui qui n’est pas du troupeau.
— Et je vous répondaïs que je n’ai pas cet orgueil; je ne crois pas que la minorité ait plus forcément raison que la majorité : cela dépend des espèces; il n’y a que la raison qui aït forcément raison; tantôt c’est la majorité qui a tort, et tantôt c’est la minorité, quelquefois c’est l’unanimité; la théorie démocratique de l’unanimité n’est pas plus fondée en raison que la théorie aristocratique de la minorité, de l’élite; mais elle ne l’est pas moins : elles ne le sont nullement toutes deux; la raison demeure en un pays où ces deux théories n’atteignent pas : elles ne valent, et ne peuvent engager la compétition, que dans la région des intérêts. Nous formulerons donc cette proposition préalable Le nombre des partisans et des adversaires est indif-
Jférent pour ou contre toute proposition soumise à la
— Docteur il ne me semble pas que cette proposition soit bien extraordinaire, et nous avons suivi un chemin bien long pour en venir à une vérité triviale.
— J’espère que nos propositions ne seront jamais extraordinaires, car la vérité morale est communément simple. Cependant nous admettrons aussi les propositions vraies qui seraient extraordinaires. Je conviens avec vous que cette proposition est triviale : convenez avec moi que nous l’oublions et que nous la méconnaissons dans la plupart de nos raisonnements, si bien que ce nous sera vraiment une grande nouveauté que d’avoir toujours en considération cette proposition triviale. Sans douteil est humain, sinon juste rigoureusement, d’accorder audience aux propositions un peu d’après les introducteurs ; mais l’audience accordée, la séance commencée, il convient d’oublier tout à fait les
La mémoire me revient, continua le docteur. Vous m’avez reproché de vous avoir conté complaisamment mon histoire. Je vous répondrai bientôt. — Je reviens donc à la question des personnalités, dans l’ordre de la
Au moment où vous m’avez opposé le consentement universel, je croyais que l’on doit faire des personna- . lités dans cet ordre. Il me semblait que l’on doit faire des personnalités comme l’on fait du reste ; il en est des personnalités comme du reste: quand leur influence est réelle, on doit la constater; quand leurinfluence est nulle, on doit constater qu’elle est nulle ; quand elle est faible, on doit constater qu’elle est faible; et quand elle est forte on doit constater qu’elle est forte. Et quand c’est tou-
jours la même chose, on doit constater que c’est tou-
jours la même chose. On ne doit pas faire des person- Rat nalités en ce sens qu’on inventerait, qu’on imaginerait
des personnalités qui ne seraient pas réelles ; mais on
doit faire les personnalités qu’il y a; on doit faire, s’il “ est permis de parler ainsi, les personnalités que l’on
doit faire. Sinon, comment pourvoir à cette vacance
dans la pleine complexité des événements ?
— C’est bien là ce qui n’inquiétait. Mon camarade alla jusqu’à dire, emporté par sa bonté dans le feu de la discussion : « Quand même je saurais que c’est pour une raison personnelle qu’un adversaire m’attaque, l’historien doit tout expliquer par des considérations géné- rales. » Je protestai en moi contre ces paroles.
— Vous avez protesté avec raison. Nous devons expliquer par des considérations générales tous les événements et les seuls événements qui ont eu des causes et des circonstances générales ; nous devons expliquer par des considérations particulières tous les événements et les seuls événements qui ont eu des causes et des circonstances particulières ; ainsi nous devons expliquer par des considérations individuelles tous les événements, mème publics ou généraux, qui ont eu des causes et des circonstances individuelles. Nous ne devons attribuer l’histoire aucune valeur nouvelle, aucune dignité artificielle, aucune étrangère noblesse. L’histoire est l’image des événements. L’histoire des personnalités est personnelle, comme l’histoire des généralités est générale, comme l’histoire des beautés est belle, comme l’histoire des laideurs est laide; l’histoire des indignités est in-
digne, l’histoire des infamies est infâme, l’histoire des
petitesses est petite. Pourquoi mettre à l’histoire des histoire anoblie est d’autant faussée. Ne faisons pas de l’histoire universelle, ne faisons pas de l’histoire philosophique, ne faisons pas de l’histoire morale, ne faisons pas de l’histoire polie, ne faisons pas de l’histoire générale, ne faisons pas de l’histoire légale, ne faisons pas de l’histoire sociologique, ne faisons pas de l’histoire bourgeoise, ou réactionnairé, ne faisons pas de l’histoire socialiste, ou révolutionnaire ; soyons socialistes et révolutionnaires, et faisons de l’histoire exacte, faisons de l’histoire historique, faisons de l’histoire. Ne sociologiquons pas l’histoire, ne la généralisons pas, ne la légalisons pas. Soyons socialistes et disons la
Je laissais le docteur abonder en expressions verbeuses, bien que j’eusse au premier mot saisi sa pensée, qui ne m’était pas nouvelle, et qui, soit dit sans l’offenser, n’était pas nouvelle du tout. Mais il se plaisait évidemment beaucoup à la manifestation de cette pensée assez commune et je n’eus pas le courage de me refuser à lui abandonner cette consolation.
— Mon pauvre ami, continua le docteur en me reconduisant, le réel est le grand maître; et quand on fait de l’histoire il est le seul maître; et quand on conte un événement, füt-il récent de cinq minutes, on fait de l’histoire. La vérité ne vieillit pas avec les générations qui passent; mais elle ne rajeunit pas non plus avec et pour les minutes récentes; elle ne doit avoir aucun âge.
Et pendant que j’approchais de la porte le docteur achevait: Et quand on manque à la vérité, mon ami, on manque forcément à la justice: à vérité incomplète, jus- ]
tice incomplète, c’est-à-dire injustice ; la part des évé- nements, causée par des personnalités, que nous refusons d’attribuer à ces personnalités, pour les ménager, nous l’attribuons forcément, pour masquer la vacance, à quelqu’un ou à quelque chose: or quelqu’un et quelque plus considérable, et ménageable, mais humble, et assurément négligeable. C’est toujours le vieux système du remplacement: Quand nous refusons d’attribuer aux personnalités marquantes la part qu’elles ont dans les événements, nous transférons cette part aux petites personnalités des soldats oubliés et de la misérable
Comme j’arrivais sur le seuil de pierre, le docteur ajouta : N’ayons pas de la matière à généraliser comme les bourgeoïs ont de la chair à canon. Vous n’imaginez pas à quelle injustice, à quel malheur cela pourrait nous
Et me donnant la poignée de mains révolutionnaire il conclut en manière de formule:
Nous pouvons et nous devons, dans l’ordre de la connaissance, constater toutes les personnalités que le réel
Discussion à la Chambre de la proposition de loi, adoptée par le Sénat, portant modification de la loi du novembre 1892 (1) sur le travail des enfants, des Jilles mineures et des femmes dans les établissements
Séance du mercredi 20 décembre
M. CnarLes Ferry, président de la commission du travail. — Nous avons, d’accord avec le Gouvernement, allégé considérablement notre projet; nous n’en conservons plus que le premier article, et le dernier, qui est relatif au travaïl des hommes, c’est-à-dire relatif à la modification du décret de 1848. (3) Nous demandons seulement — c’est mon devoir, messieurs, de vous en prévenir, parce que c’est le résultat des délibérations de la commission et du Gouvernement — nous ne vous demandons que deux choses: d’abord de réaliser l’unification à onze heures, et ensuite de
(1) Eoi du 2 novembre 1892. — Section première. — Article 3 : Les enfants de l’un et de l’autre sexe âgés de moins de seize ans ne peuvent être employés à un travail effectif de plus de dix heures par jour. Les jeunes ouvriers ou ouvrières de seize à dix-huit ans ne peuvent être employés à un travail effectif de plus de 60 heures par semaine, sans que le travail journalier puisse excéder onze heures. — Les filles au-dessus de dix-huit ans et les femmes ne peuvent être employées à un travail effectif de plus de onze heures par jour. — Les heures de travail ci-dessus indiquées seront coupées par un ou plusieurs repos dont la durée totale ne pourra être inférieure à une heure et pendant lesquels le travail sera interdit.
(2) Ce compte rendu est fragmentaire.
(3) Décret du 9 septembre 1848. — Article premier: La journée de l’ouvrier dans les manufactures et usines ne pourra pas excéder douze heures de travail effectif.
décider que les repas auront lieu à la même heure, de façon à rendre impossible l’abus intolérable, qui règne depuis sept années, des relais et des équipes tournantes. /Exclamations
M. ÉpouarD VaiLzanT. — Je viens combattre la proposition qui est faite par M. Charles Ferry. Quand la Chambre a décidé l’inscription du projet à son ordre du jour d’aujourd’hui, le rapport de la proposition dont il est question en ce moment n’était pas distribué. /C’est vrai! — Très bien! à droite)
On a inscrit la discussion à l’ordre du jour sans savoir ce dont il s’agissait. /Applaudissements sur divers bancs) Pour mon compte, c’est le soir même seulement que j’ai trouvé dans les papiers distribués le rapport, que j’ai pu le lire et voir ce qu’on nous propose. Eh bien! je dis qu’on ne peut pas, sans étude sérieuse, discuter cette question. /Très bien ! très bien ! à droite)
Si la Chambre, n’ayant pas étudié la question, se laissait aller à voter les propositions de la commission et du Gouvernement, elle commettrait l’acte le plus réactionnaire qui ait été fait depuis vingt ans dans ce pays! /Applaudissements sur divers bancs à l’extrême gauche et à droite. —
Je vous demande, messieurs, de ne pas augmenter la journée de travail des enfants, de ne pas la porter de dix heures à onze heures, contrairement à ce qui est fait dans le monde entier. Vous voudrez y réfléchir.
Comme conclusion je propose que la discussion soit renvoyée après le budget, et je dépose une demande de scrutin. {Très bien ! très bien ! à droite et sur divers bancs à l’extrême
M. MILLERAND, ministre du commerce, de l’industrie, des postes et des télégraphes. — Messieurs, j’ai l’honneur de me joindre à M. le président de la commission du travail pour prier la Chambre de vouloir bien commencer l’examen d’une
proposition de loi dont l’intérêt est extrême et dont l’examen sera, vous allez vous en rendre compte, très rapide. /Interruplions sur divers bancs)
M. Massaguau. — C’est l’étouffement de la discussion.
n’est pas l’étouffement de la discussion, monsieur Massabuau, attendu que vous aurez toute liberté de prendre la parole.
M. LE MINISTRE. — Le rapport étant distribué depuis lundi, je pense que la Chambre peut aborder l’examen des deux seuls points qui lui soient aujourd’hui soumis, d’accord avec le Gouvernement, par la commission du travail, et qui sont les suivants La commission du travail nous demande de prendre, dans le projet qui vient du Sénat et qui a été rapporté par l’honorable M. Dubief, l’article 3 de la loi de 1892 modifié et l’article 2 du projet, qui décident quoi ?
En premier lieu, que dorénavant les heures de travail seront unifiées, ce qui est un progrès énorme réclamé par tout le monde… /Mouvements divers)
M. CHARLES BERNARD. — C’est la journée de huit heures qu’il nous faut !
M. Le MINISTRE… réclamé depuis très longtemps par tous ceux qui veulent que les lois sur le travail soient appliquées {Interruptions à droite), attendu qu’avec quatre ou cinq caté- gories de travailleurs ayant des durées d’heures différentes, il est impossible aux inspecteurs d’inspecter d’une façon suflisamment eflicace et par conséquent impossible d’assurer le respect de la loi. /Très bien! très bien ! à gauche et sur di- vers bancs au centre) Mais il y a dans les résolutions de la commission un second point qui n’est pas d’une moindre importance. La Chambre a voté en 1891 le principe de la journée de dix
M. Massaguau. — Nous ne faisons pas faillite à nos principes, nous. /Exclamations à gauche) Nous sommes pour la journée de huit heures ; je l’ai toujours déclaré.
qu’en 1891 la Chambre a voté la journée de dix heures; que, cette proposition ayant été repoussée par le Sénat, voici septans que les rapporteurs successifs de la Chambre demandent l’inscription du principe de la journée de dix heures sans pouvoir y parvenir.
On demande aujourd’hui à la Chambre de se prononcer sur cette question. Je rappelle d’un mot, en descendant de la tribune, que la question du travail des enfants et des femmes qui vous est en ce moment soumise est l’objet de toutes les préoccupations du monde du travail…
M. CuexeL. — C’est évident.
M. LE MINISTRE… qu’industriels et ouvriers demandent que la question soit réglée. Il n’est pas possible que la Chambre prenne la responsabilité d’un nouvel ajournement.
M. ÉnouarD VarzLanr. — Messieurs, il n’est pas possible que vous prononciez la clôture. M. Lemire s’est trompé en disant que j’avais demandé le renvoi à demain : j’ai demandé le renvoi après le budget. La question est trop grave pour
La gravité de cette question résulte précisément de la disjonction qu’on nous propose, car nous serions appelés à voter -sur l’augmentation des heures du travail des enfants, sans discuter les améliorations que proposent nos amendements.
On nous promet la journée de dix heures pour l’avenir, mais on nous demande immédiatement de porter la journée de travail des enfants de dix heures à onze heures. Cela est impossible; c’est en contradiction avec le progrès, avec toutes les lois établies dans tous les pays, où la journée des enfants est réduite à dix heures, comme elle l’est ici par la loi de 1892, qu’on veut abolir dans sa meilleure, quoique insuffisante protection du travail de l’enfance. /Très bien ! très bien! à l’extrême gauche et sur divers bancs à droite)
Vous ne voudrez pas, messièurs, prendre une décision aussi grave sans discuter l’ensémble de la loi.
Je vous dirai en terminant, pour montrer la nécessité de l”ajournement après le budget, qu’il s’agit de savoir si une loi de protection, la loi de 1892, Sera appliquée ou non. M. le ministre du commerce a déclaré qu’il ferait appliquer la loi de 1892 dès le 1° janvier 1900, si vous refusiez de discuter la question néfaste de modification qu’il vous fait.
Si vous la discutez, l’ajournement de l’application de la loi de 1892 en résultera par le fait même, et la Chambre aura déclaré avec le Gouvernement que les lois ouvrières sont
ÿ faites seulement pour la parade et non pour l’application. {Très bien! très bien! sur les mêmes bancs)
Je vous demande done de ne pas discuter cette loï par parcelles, choisies à l’incitation patronale pour augmenter l’exploitation de l’enfance, en disjoignant tel ou tel article, dont la portée serait très grave, mais de l’examiner dans son ensemble, pour que la discussion soit sérieuse, et que ses à la classe ouvrière. /Très bien! très bien! à l’extrême gauche) Et dans ce but je propose l’ajournement après le On nous a dit que la discussion du budget était pressante, ‘ et on nous propose d’entamer une discussion qui ne peut pas se terminer, comme l’a dit le ministre, en une heure, Ë une discussion que nous soutiendrons aussi longtemps qu’il le faudra pour montrer au pays que Gouvernement et Par- ÿ lement seraient véritablement déshonorés si la législation lui faisait faire un tel pas en arrière. /Applaudissements sur divers bancs à l’extrême gauche) j
M. Le PrésipenT. — La Chambre est saisie de deux motions : l’une de M. Vaillant, tendant au renvoi de la discussion après le budget, l’autre de M. Lemire, tendant au renvoi
M. Lemmme. — Je retire ma proposition, monsieur le pré-
M. LE PRÉSIDENT. — Je mets aux voix la motion de M. Vaillant, tendant à renvoyer la discussion après le budget. M. Lemire a retiré sa motion tendant au renvoi
Il y a une demande de scrutin signée de MM. GuyotDessaigne, Maret, Bérard, Babaud-Lacroze, Gabriel-Denis,
Le scrutin est ouvert.
(Les votes sont recueillis. — MM. les secrétaires en font le dépouillement.)
Nombre des votants… 04). 00 RME MIRE
La Chambre des députés n’a pas adopté.
Sur l’ajournement après le vote du budget de la proposition de loi adoptée par le Sénat, relative au travail des femmes et des enfants dans l’industrie.
La Chambre des députés n’a pas adopté. Ont voté pour les citoyens Albert-Poulain, Ardennes ; Allard, Var Bénézech, Hérault; Antide Boyer, Bouches-du-Rhône; Jules-Louis
Breton, Cher; Cadenat, Bouches-du-Rhône; Calvinhac, Haute Garonne; Carnaud, Bouches-du-Rhône; Charles-Gras, Seine; Chauvière, Seine; Coutant, Seine; Dejeante, Seine; Devèze, Gard ;
Ont voté contre les citoyens Chassaing, Seine; Colliard, Rhône; J M. Épouarp VAILLANT. — Messieurs, je n’ai pas obtenu que votre hâte de voter le budget se traduisit par un vote de renvoi après sa discussion, et je viens vous demanderde ne pas passer à la discussion des articles. J’espère, en effet, 24 que vous comprendrez toute l’importance du vote qu’on vous demande et que vous reculerez devant les responsa- bilités qu’il entraïnerait. Il faut bien se persuader que la question qui vous est k soumise est celle-ci : la loi du 2 novembre 1892 a apporté de nouvelles garanties pour le travail des enfants, une nouvelle défense, insuflisante, il est vrai, mais enfin bien supérieure à ce qu’elle était dans la loi de 1874 pour le travail des enfants, des filles mineures et des femmes. Il s’agit de savoir si cette loi sera appliquée le 1° janvier 1900 È ou, au contraire, si elle sera éludée désormais, ajournée, Le Gouvernement avait promis que cette loi serait appliquée à partir du 1” janvier 1900; maintenant il a changé d’avis et s’est rangé aux arguments patronaux par lesquels on demande que la loi de 1892, jusqu’ici très mal observée, ne soit plus appliquée du tout. J’ai pensé que vous ne voudrez pas suivre le Gouvernement et la commission dans cette voie de réaction; vous voudrez aflirmer que la loi de 1892 a été faite par vos prédécesseurs sérieusement, E en vue de son application, qu’il n’est pas possible, après en d avoir promis l’observation, que la Chambre décide qu’elle n’aura pas lieu et qu’elle atteigne ce but non en l”annulant directement, mais indirectement par des modifications ! offrant au Gouvernement le prétexte cherché de ne pas tenir parole et de ne pas appliquer la loi de protection de 1892. Le ministre lui-même l’a reconnu. /Très bien! très bien! sur plusieurs bancs à l’extrême gauche)
On nous a dit dans le rapport que les obstacles à l’observation de la loi de 1892 sont tels, qu’il faut la modifier et, pour la modifier, accepter la proposition du Sénat, dictée par le patronat.
Je vous ferai remarquer que la commission de la Chambre, pour soutenir cette thèse, s’appuie sur des déclarations de 1893, faites par la commission supérieure du travail. Je ne veux pas dire que cette commission ait toujours été très favorable à la loi de 1892; il est évident, en effet, que la commission supérieure du travail, qui devrait veiller l’observation des lois protectrices du travail, a une façon très étrange parfois de comprendre sa mission. Elle l’indique elle-même dans un passage que je vais vous lire tout à l’heure.
Elle définit elle-même la protection du travail comme un attentat à la liberté du travail, et cette définition paraît bizarre, car il n’y a pas de corps d’inspecteurs ni de commissions supérieures du travail dans le monde, aussi bien en Amérique qu’en Europe, qui aient une semblable conception de leur mission. Tous, au contraire, considèrent qu’ils remplissent un mandat de défense sociale, de défense des faibles, de défense de l’ouvrier contre ceux qui, puissamment armés du pouvoir capitaliste, l’obligent à travailler dans leurs usines.
La commission supérieure du travail a cependant reconnu que la loi de 1892 pouvait être appliquée maintenant, et puisque ses opinions théoriques sont en général en contradiction avec les nôtres, j’ai d’autant mieux le droit de me servir de son témoignage, qui en a ainsi d’autant plus de
Voici un extrait de son rapport sur l’application de la loi du 2 novembre 1892 pendant l’année 1898. /Bruit sur
Messieurs, voici ce que disait la commission supérieure
« … Une expérience qui s’est poursuivie pendant plus de six années permet d’affirmer que l’œuvre de protection entreprise en faveur de l’enfant et de l’ouvrière peut se réaliser sans préjudice pour la production nationale. La durée du travail quotidien de ce personnel a pu être réduite sans que le gain journalier ait subi une diminution correspondante; les progrès réalisés au point de vue de la famille sont donc incontestables. Les résistances que ne pouvait manquer de susciter une réforme qui constitue, en définitive, une restriction à la liberté du travail, ont aujourd’hui disparu. » Vous le voyez, la commission supérieure du travail, qui appelle restrictions à la liberté du travail des mesures protectrices, reconnaît que la loi de 1892 ne rencontre plus de résistance et que, par conséquent, elle peut être appliquée; si le Gouvernement veut tenir sa parole, elle pourra être appliquée en janvier 1900. Mais il ne le veut pas et vous demande de l’en dégager en discutant la proposition de la Si vous n’acceptez pas notre proposition, si vous mettez le Gouvernement en situation de ne pas appliquer la loi, elle ne sera pas appliquée; ce sera une situation déplorable et vous aurez assumé une grande responsabilité devant la classe ouvrière, parce qu’il en résultera que la journée de travail sera de onze heures au lieu de dix heures pour l’enfant travaillant dans les manufactures et les usines. Je vous ferai remarquer que, par les propositions que font le Gouvernement et la commission, il s’agit d’unifier, nous dit-on, dans la loi, les heures de travail. Il est certain qu’il serait désirable que les heures de travail pussent être réduites de telle façon que l’on püt combiner le travail de l’enfant, de la femme et de l’ouvrier pour la meilleure utilisation possible. Mais la solution pourrait être obtenue dans le sens du progrès et non pas dans le sens de la réaction. C’est par la diminution de la journée de travail de l’adulte que l’on pourrait arriver ce résultat, et non par l’allongement, l’augmentation meur82 : » trière de la journée de l’enfant. Ainsi, par exemple, dans la loi anglaise une distinction est établie entre la loi s’appliquant à l’industrie textile et la loi s’appliquant à l’industrie non textile.
Dans l’industrie textile on considère, — c’est le contraire de ce qu’on fait en France, puisqu’on prétend que c’est la demande de cette industrie qu’on doit unifier le temps de travail par l’augmentation de la journée de l’enfant, — en Angleterre on considère que le travail de l’enfant dans cette industrie est particulièrement pénible et qu’il faut le protéger davantage, et on l’a réduit à la moitié du temps de travail hebdomadaire des adolescents et filles mineures de l’industrie textile, fixé à cinquante-six heures et demie par semaine.
L’enfant n’aura à travailler, pendant une semaine, que la moitié de ces cinquante-six heures et demie constituant la semaine de travail de l’adolescent et de la fille mineure.
L’Angleterre, cependant, a été assez dure jusqu’ici pour l’âge d’admission de l’enfant. Mais c’est le premier pays qui ait tout d’abord donné et donne l’exemple des lois de protection du travail, grâce surtout à sa belle organisation de la classe ouvrière qui y oblige ses gouvernants.
Jusqu’en ces derniers temps l’âge de onze ans était celui adopté, et ce n’est qu’à la dernière session que le Parlement anglais a décidé de reporter à douze ans l’âge de l’admission des enfants dans l’industrie. L’Angleterre a pris la première — et toujours avec de nouveaux progrès — des mesures de protection au point de vue de la durée du travail des enfants. Les conditions du travail infantile étaient en effet telles, qu’on avait reconnu que l’emploi excessif de l’enfant entraînait non seulement pour l’individu, mais pour la race une véritable déchéance. /Très bien! très bien! à gauche et à l’extrême gauche)
Des mesures protectrices du travail de l’enfant furent alors prises en Angleterre. Je n’ai pas besoin de revenir sur l’ensemble de ces mesures. La législation qui en est résultée a été un modèle pour le reste de l’Europe. Je dirai simplement quelle a été l’importance de cette législation pour la sauvegarde de l’enfance et de l”ouvrier en général.
On nous dit qu’il faut adopter un temps égal pour le travail de l’enfant et de l’adulte. Eh bien! la classe ouvrière anglaise n’aurait pas fait les progrès que nous lui avons vu faire, elle ne serait pas arrivée à la journée de neuf heures des adultes et elle ne lutterait pas maintenant pour la journée de huit heures si des lois antérieures n’avaient pas restreint successivement la durée du travail de l’enfant.
k Vous savez qu’il n’y a pas, en Angleterre, de loi régissant
la durée du travail pour les adultes ; mais des lois ont peu
à peu réduit la durée du travail de l’enfant. Cela a été le
point d’appui, de départ nécessaire dans la lutte pour la
réduction de la journée de travail de l’adulte. Et cette iné-
galité de temps de travail qu’on veut nous faire corriger a
été la cause de ce progrès. La machine desservie par l’en-
fant devant s’arrêter à la fin de sa journée, l’ouvrier adulte
a demandé, exigé qu’elle s’arrêtät aussi pour lui et il a lutté
pour conquérir cette réduction de sa journée de travail,
réduction qu’il a conquise avant que la loi ait pu la sanc-
tionner, et par sa volonté elle la sanctionnera quand il l’exigera.
Les ouvriers anglais, par leur organisation syndicale, ont pu arriver à obtenir ainsi, de plus en plus, que la journée de l’adulte puisse se rapprocher de la journée de travail de l’enfant.
Les industriels anglais, étant donnée la différence qu’il y avait entre la durée du travail de l’enfant et la durée du travail de l’adulte, ont pris des mesures utiles pour leur industrie, sans pour cela pouvoir, comme ici, violer la loi, sauvegardée en Angleterre par les dispositions légales de l’inspection. Les inspecteurs du travail ont empêché les relais de chevaucher l’un sur l’autre, de façon à ne pas rendre impossible le contrôle de la durée du travail de l’enfant, et ont supprimé cette cause de fraude, On doit abolir ces relais partout où ils existent, parce qu’ils rendent le contrôle impossible, et toutes les mesures prises à cet effet sont nécessaires.
Dans un amendement que mes amis socialistes et moi avons déposé, nous proposons une mesure semblable. En Angleterre, la durée du travail de l’enfant a été modifiée et on a trouvé le moyen de faire cadrer la durée du travail de l’enfant avec la durée du travail de l’adulte ; on a réduit comme je l’ai dit dans l’industrie textile le temps de l’enfant à la moitié de celui de l’adulte, c’est-à-dire que le travail de l’adulte représente deux fois le travail de l’enfant. Par la réforme que nous proposons, deux équipes très distinctes, séparées par le repas de midi, ne se pourraient confondre. Et la journée étant de huit heures, le travail de l’enfant serait de quatre heures par jour seulement.
En adoptant notre amendement, que fera-t-on? On proté- gera davantage l’enfant et on arrivera à l’unification des heures du travail par la réduction coordonnée pour tous de
Mais ce n’est pas ce que proposent le Gouvernement et la commission; c’est le contraire. On nous propose de renoncer à ce que nous avons déjà obtenu comme défense du travail de l’enfant. On augmente d’une heure le travail de l’enfant et l’on va ainsi au rebours de tout progrès. Et en échange on ne nous fait qu’une promesse illusoire pour l’avenir.
Oui, ce serait renoncer même à tout progrès immédiat, en fait de législation du travail, que d’accepter une proposition semblable. Concevez, en effet, qu’en ce moment il n’y a pas un pays, sauf l’Italie, qui n’ait adopté la journée de dix heures pour l’enfant; et vous voudriez établir celle de onze heures en France, où l’on a conquis celle de dix heures par la loi de 1892! Pourquoi nous demande-t-on d’ailleurs la journée de onze heures? C’est en faisant miroiter l’assurance de la journée de dix heures; mais celle-ci ne sera obtenue que dans six ans si la loi proposée est observée et nous n’en avons aucune garantie. IL faudra que, jusque-là, l’enfant travaille onze heures par jour, d’abord, et dix heures et demie en trois ans, pour être, pour ainsi dire, par son existence et par sa vie même la rançon d’une diminution des heures de travail que nous pouvons très bien, sans cela, donner à la fois et dès maintenant à la femme et à l’ouvrier adulte. ?
Vous voyez qu’il est absolument impossible d’accepter une proposition semblable, et je ne vois pas avec quels arguments on peut la défendre. Si on était franc, on dirait
que la loi de 1892, par le fait même qu’elle réduisait le travail de l’enfant à dix heures, créait la journée de dix
g heures non seulement pour l’enfant, mais pour l’adulte ; on ne veut pas le dire, on pense qu’il est plus habile de maintenir les longues journées que de diminuer les heures de travail, En un mot, la classe patronale persiste, à ce propos comme en tout autre, dans son opposition, dans sa lutte constante contre la classe ouvrière : elle réclame de longues journées, quand la classe ouvrière en réclame de courtes. Et le Gouvernement obéit. C’est pour cela que vous nous soumettez cette loi patronale proposée par le Sénat, qui porte de dix heures à onze heures la journée de travail de l’enfant. On sait bien que la journée de onze heures aura la vie longue et que la promesse de nous donner la journée de dix heures dans six ans ne sera pas tenue. M. CauviN. — On a réduit la journée de douze heures onze, et les patrons ont payé douze heures pour onze. M. Épouarp VAILLANT. — Si, au contraire, vous faites comme ont fait toutes les législations, si vous raccourcissez la journée de travail de l’enfant et l’abaissez à dix heures, — et nous voudrions, quant à nous, une diminution beaucoup plus grande, — vous permettez à la classe ouvrière de faire par son organisation syndicale l’effort nécessaire pour réduire, elle aussi, sa journée à dix heures, et cela avant même que la loi soit intervenue. Ce mouvement est déjà en train, et vous voulez l’enrayer. C’est la marche du progrès dans tous les pays. Est-ce que vous ne voyez pas, par exemple, la journée de dix heures, établie pour les adolescents en Autriche, devenue comme en Angleterre, comme partout, le moyen d’établir la journée de dix heures pour les adultes par leurs propres efforts? N’avez-vous pas vu les efforts magnifiques et efficaces qui ont été faits à Brünn et à Zwickau et qui ont abouti à l’établissement de la journée de dix heures pour les tisseurs? Est-ce que vous n’avez pas vu la classe ouvrière combattre avec une admi- rable énergie pour arriver au but principal qu’elle pour- , suivait : la réduction à dix heures de la journée de travail ? Croyez-vous qu’elle aurait pu faire cet effort aussi eflicacement, s’il n’y avait pas eu des lois protectrices de l’enfance ? et l’appui économique qui en résulte?
Par conséquent, messieurs, vous le voyez, le progrès marche partout; on n’a jamais commencé par limiter les heures de travail des adultes, femmes ou hommes, on a toujours commencé dans tous les pays par limiter le temps du travail de l’enfant, et la limitation du travail de l’enfant a été l’amorce de la réduction du travail pour l’adulte. Cela a été en même temps l’amorce de l’organisation ouvrière. C’est ainsi que les syndicats se sont constitués, de mieux en mieux, pour l’effort nécessaire ; c’est ainsi que la coalition ouvrière s’est formée, de façon à obtenir de plus en plus une réduction des heures du travail, une amélioration de sa situation.
Vous avez voulu faire le contraire, revenir sur le passé, renoncer aux progrès qui ont été accomplis par la loi de et vous augmentez le travail de l’enfant. C’est aller au rebours de toute espèce de progrès; c’est vouloir empêcher tout progrès de la classe ouvrière et annihiler tous les efforts tentés par elle pour arriver à réduire ses heures de travail, et sacrifier en même temps toute la partie infantile de cette même classe. Il y aurait une véritable cruauté à agir ainsi; je dirai plus, ce serait un désaveu de ce qu’ont fait tous vos prédécesseurs.
M. Louis Ricarp (Seine-Inférieure). — Qu’a-t-on fait depuis 1892 ? On n’a jamais appliqué la loi qui exige que les enfants ne travaillent que dix heures. Vous savez très bien qu’on a organisé partout des équipes tournantes qui font rester les enfants dans les usines et les manufactures douze, treize, quatorze et même quinze heures. Voilà ce qu’on a fait.
M. LAURENT BOUGÈRE. — On devrait dresser des procèsverbaux.
M. Épouarp VAILLANT. — Monsieur Ricard, nous serons avec vous le jour où vous proposerez directement d’interdire ces relais.
M. LE PRÉSIDENT DE LA COMMISSION. — Nous vous le proposons dans la loi actuelle ; c’est l’objet du troisième paragraphe. ?
M. Louis RicArD (Seine-Inférieure). — C’est ce que j’ai demandé il y a déjà cinq ans.
, M. ÉvouarD VaAizLanT. — Nous serons avec vous le jour où vous nous proposerez d’interdire ces relais, ces équipes chevauchant les unes sur les autres, mais sans nous proposer en même temps de relever de dix à onze heures la journée de travail de l’enfant. Apportez-nous une réforme dans ce sens, et alors nous l’accepterons ; mais ne nous proposez pas de rétrograder et d’accabler l’enfant d’un surmenage nouveau et homicide, alors qu’au contraire il faudrait réduire sa journée de travail de moitié.
M. FERNAND DUuBIEF, rapporteur. — Il est plus accablé l’heure actuelle qu’il ne le sera si la loi est votée.
M. ÉnouarD VAILLANT. — C’est une combinaison détestable que vous nous proposez dans cette loi ; et c’est à cause de cette combinaison que nous n’avons pas accepté de discuter isolément cette partie de la loi de 1892. Nous pensons que la loi de 1892 doit être remaniée complètement, car nous voudrions réduire encore les heures de travail des enfants et arriver aussi à réduire légalement celles des adultes; c’est dans ces conditions seulement que nous consentirons à discuter la loi de 1892 tout entière. Mais vous voulez, vous, ne remettre en discussion que deux articles; de telle façon que vous feriez voter à la Chambre la journée de onze heures non seulement pour les adultes, mais pour les enfants, qui ont maintenant celle de dix heures.
C’est abominable, cela ne peut pas être /Très bien! très bien! à l’extrême gauche) ; nous protestons contre une pro- position semblable, et nous demandons à la Chambre de ne pas la voter. Nous ajoutons qu’en réalité si la loi de 1892 n’a pas été appliquée, — vous le savez trop, — c’est à cause justement de cette résistance, que nous voyons apparaître précisément par le projet gouvernemental et par le projet
de la commission, c’est parce que les patrons tout puissants n’ont pas voulu qu’elle soit appliquée et que comme aujourd’hui le Gouvernement leur a obéi.
Ils ont eu toujours influence dans les conseils du Gouvernement, et ils ont empêché non seulement le Gouvernement de l’appliquer, mais lui ont fait trouver tous les moyens pour éviter qu’elle füt appliquée. Nierez-vous qu’il y ait eu
mauvaise volonté de la part du Gouvernement, alors que, faisant des règlements d’administration publique, au lieu d’édicter par ces règlements l’observation de la loi, il a créé exceptions sur exceptions pour rendre son application plus difficile. Quand on veut qu’une loi soit appliquée, il faut qu’elle soit simple et claire et que son mode d’application soit cherché de bonne foi. C’est ce qu’on n’a pas fait dans l’espèce. On avait déjà des inspections insuflisantes, et on crée des embarras aux inspecteurs non seulement en tournant contre eux les obscurités de la loi, mais en leur opposant des règlements d’administration publique compliqués, pleins de contradictions et de difficultés.
Si le Gouvernement et la Chambre le voulaient, la loi pourrait dès maintenant être appliquée avec plus de facilité. La commission supérieure du travail, les inspecteurs eux-mêmes en conviennent. J’ai eu moi-même le témoignage d’inspecteurs disant que les résistances contre la loi disparaissaient de plus en plus, que l’application en était facile et que la plus grande difficulté résultait des dispositions arbitraires des règlements et de la complicité patronale et gouvernementale. Des ministres ont avoué ici avoir empêché l’application de la loi.
Nous avons eu cependant l’espoir que cette loi serait appliquée, car par une circulaire le ministre du commerce avait déclaré qu’il l’appliquerait à partir du 1* janvier 1900. C’est ce que nous demandons. Mais le rapport vous dit : Si vous votez le texte qui vous est proposé, ce texte ira au Sénat. /Très bien! très bien!) Quel sera le résultat immé- diat ? C’est que le ministre sera dispensé, et il l’a dit, de faire appliquer à partir du 1° janvier 1900 la loi de 1892.
M. LeMIRE. — Voilà le danger. Je demande la parole.
M. Énouarp VarzLanT. — C’est ce qu’avec le patronat il espère et veut; mais nous, nous demandons le contraire. Nous demandons que la protection édictée par la loi de 1892 pour les enfants et les filles employés dans l’industrie soit enfin une réalité; que cette protection trop retardataire ne soit pas partielle et incomplète comme aujourd’hui, mais Messieurs, toute la question est là. Si la Chambre veut renier l’engagement d’honneur pris par sa devancière en 1892, si elle veut que la loi ne soit pas appliquée, elle votera évidemment le projet de la commission et du Gouvernement. Mais si la loi de 1892 a été faite sérieusement, si réellement vous en voulez l’application, comme maintenant il vous est possible de déclarer qu’on peut l’appliquer, eh bien! vous la ferez appliquer. Pour cela, vous n’avez qu’un moyen, c’est de ne pas discuter, de ne pas voter le projet qui vous est soumis. Mon but en vous faisant cette proposition n’est pas d’introduire une question politique dans ce débat, mais de prendre en main la défense de la classe ouvrière. Et en cela je me place autant au point de vue de l’hygiène qu’au point de vue du travail de la classe ouvrière, de ses intérêts de classe et de son droit humain. Dans ces conditions, messieurs, nous ne pouvons pas comprendre que vous vouliez rétrograder en deçà de la loi de 892, alors que vous voyez que partout ailleurs on marche la loi de 1892, c’est bien moins du côté des patrons que du côté des ouvriers que sont venues d’innombrables réclamations. droite. — Pour la loi sur les accidents, il en a été de même. M. DEJEANTE. — Les ouvriers étaient excités par les patrons. M. ÉpouarD VAILLANT. — Permettez-moi de vous faire une observation, bien que déjà des interruptions parties .
du banc de nos amis vous aient répondu : toutes les lois de protection ouvrière n’ont pas trouvé un assentiment unanime même parmi ceux qu’elles devaient protéger.
N’avons-nous pas à vaincre, pour réaliser le progrès, aussi bien les résistances de l’ignorance que celles de la réaction? Certes, nous les avons devant nous et c’est pour cela que nous luttons. Il est bien évident que des ouvriers, comme on vient de le dire, ont résisté à la loi sur les accidents et sont devenus ainsi des instruments des résistances patronales, sans se rendre compte qu’eux-mêmes combattaient les intérêts de la classe ouvrière par leurs protestations.
durée de la journée de travail. Il y a encore des membres de la classe ouvrière qui n’ont pas une notion très exacte de leurs intérêts de classe. Mais ce n’est pas parce que quelques rumeurs ignorantes seront venues confirmer les résistances patronales qu’il faut dire que la classe ouvrière est infidèle à ses propres intérêts.
Non, car dans toute sa partie consciente et organisée elle est unanime à réclamer comme la meilleure des réformes qui, sous le régime capitaliste actuel, peut être réalisée, la ré- duction des heures de travail. C’est ainsi que la journée de huit heures est devenue le mot d’ordre des revendications ouvrières, célébrées par tout le monde ouvrier au 1” mai.
Dans ces conditions, qu’avons-nous à demander? C’est que l’évolution naturelle, le développement historique des revendications manifestées partout au point de vue dela ré- duction des heures de travail ne soient pas enrayés en France. Tis le ‘seraient par la proposition qui vons-est pré- sentée par le Gouvernement et par k commission du travail : historiquement c’est un fait exact qui ne soulève aucune contradiction. Si malheureusement, par je ne sais quel sentiment hostile à la classe ouvrière, vous votiez cette proposition, ce serait contre la classe ouvrière et contre le progrès social que vous agiriez.
Il est impossible de citer un seul pays, un seul lieu où la législation protectrice de l’enfance n’ait précédé toutes les autres législations de défense du travail et où nous n’ayons pas vu le progrès se réaliser par ce fait même. Depuis,
aucun n’a rétrogradé. Voulez-vous que seule la France ré-
Plus la journée de travail de l’enfant est réduite et plus la classe ouvrière accélère son organisation et se met en état d’obtenir par ses propres forces et par ses efforts la réduction de sa journée de travail, en attendant que sous sa pression la législation enfin reconnaisse son droit à cette limitation des heures de travail aussi pour les adultes. Dans ces conditions, sans vouloir étendre davantage cette discussion et ayant à reprendre dans plusieurs amendements et sous divers points de vue la proposition générale que je fais du maintien pour le moment de la loi de 1892 et de la mise en demeure adressée au Gouvernement de l’appliquer, comme il s’est engagé à le faire, à partir du 1” janvier 1900, je viens vous dire: Messieurs, comprenez l’importance du vote auquel je vous convie. Je vous demande de ne pas passer à la discussion des articles. Voter contre le passage à la discussion des articles, c’est déclarer que vous voulez que la loi de 1892 soit appliquée, que l’enfance ouvrière soit protégée et que la classe ouvrière soit mise en mesure et dans la possibilité de défendre ses intérêts et, par son organisation, d’obtenir par elle-même, en attendant que la loi la lui donne, la limitation des heures de travail. Si vous voulez voter le maintien de la loi de 1892 et son application au 1” janvier 1900, comme l’a promis le Gouver- nement, votez contre le passage à la discussion des articles, comme je vous le demande; si vous votiez le passage à la discussion des articles, si vous marchiez avec le Gouvernement, vous agiriez contre la classe ouvrière, contre le progrès social et républicain, et vous vous rendriez coupable d’un véritable crime. J’espère que vous ne voudrez pas le commettre. fApplaudissements à l’extrème gauche et sur . demandons l’urgence et le passage à la discussion des ar- ticles. /Très bien! très bien!) 4 Sur divers bancs. — A demain!
M. Henri LANIEL. — Je demande le renvoi à demain.
et ami M. Laniel de reporter ses explications sur lartiele où nous pourrons traiter la question de la journée de dix
l’urgence et au passage à la discussion des articles: j’accepte volontiers la proposition de M. le président de la commission.
M. LE PRÉSIDENT. — Je consulte la Chambre sur l’urgence.
Il y a une demande de scrutin signée de MM. de l’Estourbeillon, Fouquet, Gayraud, Porteu, Jules Galot, de Broglie, Roy de Loulay, de Pomereu, Lemire, Savary de Beauregard, Derrien, Le Gonidec de Traissan, Jules Baron, DelpechCantaloup, etc.
Nombre; des votants: UT” NM UNIS
La Chambre des députés a adopté. La Chambre des députés a adopté. Ont voté pour les citoyens Colliard et Jourde.
Ont voté contre les citoyens Albert-Poulain, Allard, Bénézech,
N’ont pas pris part au vote les citoyens Pastre et Rouanet, M. £e PRÉSIDENT. — Je consulte la Chambre sur la question de savoir si elle entend passer à la discussion des articles. Il y a une demande de scrutin signée de MM. Groussier, Nombre des votants. 10027100 CRETE La Chambre des députés a adopté. Nombre/des votants #2 “IN ION CN A UENRATe Pour l’adoption ere La Chambre des députés a adopté. Les citoyens ont voté comme sur la proposition précédente, sauf que le citoyen Pastre a voté contre, et que les citoyens Antide Boyer, Grousset, Labussière, Narbonne et Viviani n’ont pas pris part au M. FERNAND Dugier, rapporteur. — Je viens prier la Chambre de faire encore un très léger effort. Je voudrais lui demander de voter l’article 1” nouveau de la proposition
de loi. En votant cet article, la Chambre ne s’engagera pas dans la discussion du fond; elle dira simplement qu’elle accepte la déclaration qui était faite au début de la discussion par le président de la commission du travail, c’est-à- dire que la loi se trouve limitée à la modification de l’article 3 de la loi de 1892 et de l’article 2 du décret-loi des 9-14
Sur divers bancs. — À demain!
M. LE PRÉSIDENT. — J’entends demander le renvoi à demain. {Oui! — Non!) Je vais consulter la Chambre. Mais je crois devoir la prévenir que M. Vaillant a présenté un amendement qui constitue un véritable contre-projet et qui tend modifier l’article 1” de la loi du 2 novembre 1892 sur le travail des femmes et des enfants dans les établissements industriels.
Par conséquent, l’amendement de M. Vaillant devrait être discuté et mis aux voix avant l’article 1° du projet de la
Je consulte la Chambre sur le renvoi à demain de la suite de la discussion.
(La Chambre, consultée, se prononce pour le renvoi.)
Séance du jeudi 21 décembre
M. ÉnouarD VAILLANT. — Messieurs, la demande de disjonction précisée aujourd’hui par la commission (1) me permet de préciser à mon tour mes critiques et de vous montrer d’une façon plus claire encore ce que réclame la commis-
(1) Cette motion, présentée sous la forme d’un projet de résolution, était ainsi conçue Sont disjoints de la proposition de loi soumise aux délibérations de la Chambre et renvoyés à la commission du travail, avec les amendements qui s’y réfèrent, tous les articles de la loi du ? novembre 1892, sauf l’article 3,
sion. Si elle nous demandait d’examiner dans sa totalité la
loi du 2 novembre 1892, comme on Va fait au cours de la précédente législature, nous serions d’accord. En effet, cette
loi contient des contradictions et des imperfections, etnous
ne tenons pas moins que vous pouvez y tenir vous-même, monsieur le rapporteur, à les effacer, et nous tenons plus encore à y introduire plus de protection pour les travail-
leurs dont nous désirons réduire encore plus la durée du
C’est ainsi qu’avec la commission nous proposerions la suppression de ces équipes volantes et alternantes qui permettent aux industriels de tourner et de violer la loi.
Ce n’est pas cela que nous demande monsieur le rapporteur : il nous demande de borner la discussion à la question, principale pour nous, de la durée du travail des enfants, insérée dans l’article 3, c’est-à-dire que, au lieu de la réduire, monsieur le rapporteur nous propose de relever de dix heures à onze heures la journée de l’enfant.
Cette proposition est inacceptable ; elle va à l’encontre de tout progrès. C’est l’acte le plus réactionnaire qu’on puisse imaginer. Voilà les raisons pour lesquelles je maintiens les critiques que j’ai formulées hier contre cette proposition.
Si nous entreprenions d’examiner toute la loi, alors nous aurions beaucoup d’améliorations à y apporter. Non seulement nous vous demanderions de réduire encore la durée du travail des enfants, mais nous demanderions aussi de réduire la durée du travail des femmes et des adultes. Nous discuterions tout un ensemble de questions relatives aux conditions du travail dans l’industrie.
Ces questions sont si importantes qu’elles demandent une mûre étude et après cette étude une délibération consciencieuse et suffisamment étendue. Au lieu de cela, que fait-on ? On veut enlever un vote qui priverait les enfants, à partir du 1°” janvier 1900, de la décision qui résulterait pour eux de la seule décision d’appliquer enfin strictement la loi.
Je ne peux m’empêcher de revenir sur les faits auxquels nous avons assisté. Il y a quelques jours, personne ne savait que l’on allait discuter, et discuter dans les conditions où on nous l’offre, la question de la réforme de la loi
du 2 novembre 1892. Elle a été subitement mise à l’ordre du jour, sans que le rapport eût été distribué, sans qu’on sût de quoi il s’agissait. Et alors que nous croyions que l’on allait, comme dans la précédente législature, discuter avec ampleur toute la loi de 1892, on nous propose de n’en discuter qu’une partie, qui se réduit à ceci: augmentation de la durée du travail des enfants. Car, on aura beau dire, les industriels sont mécontents des effets de la loi de 1892 qui a trop réduit à leur gré le travail des enfants; ils veulent qu’on en augmente la durée. Pour l’obtenir, ils prétextent qu’ils ont des difficultés parce que les heures de travail sont différentes, que l’enfant ne travaille pas pendant la même durée que l’ouvrier majeur.
Que les industriels aient eu cette pensée et que le Sénat les ait suivis, il n’y a à cela rien d’étonnant. Mais, quand il y a trois ans, les mêmes réclamations se produisant, on est venu nous proposer de discuter la loi de novembre 1892, le gouvernement — je ne me rappelle plus quel était le ministère au pouvoir — n’a pas osé nous demander de disjoindre de cette loi un article spécial et nous faire faire l’acte réactionnaire auquel on nous convie aujourd’hui.
C’est pourquoi je ne peux pas comprendre qu’on nous propose cette disjonction ; ou du moins je le comprends très bien, en ce sens qu’on ne peut pas avoir, en agissant ainsi, d’autre but que de dégager la parole du ministre du commerce et de lui permettre de ne pas appliquer la loi
Je vous l’ai dit hier : il résulte du témoignage de la com-
mission supérieure du travail, qui est hostile à la loi de 1892, qu’elle ne rencontre plus de résistance. On est en train de l’appliquer, on peut donc l’appliquer ; il suffit pour y arriver que le gouvernement ordonne une inspection sérieuse,
En 1896, tous ceux qui réclamaient, la réforme de la loi de ont lu des témoignages d’inspecteurs qui indiquaient que les résistances diminuaient de jour en jour. Aujourd’hui
elles ont presque disparu. Pourquoi se confie-t-on au Gou- vernement et lui demande-t-on d’intervenir pour empêcher d’appliquer la loi ?
Si vous repoussez la disjonetion et si vous obligez le Gouvernement à appliquer la loi de 1892, la journée de l’enfant étant établie à dix heures, elle entraînera forcément l’unification de la journée à dix heures pour l’adulte.
Les industriels, dans tous les pays, ont toujours résisté à la réduetion des heures de travail, et c’est à ce moment que le Gouvernement intervient pour sauver le patronat d’une éventualité qu’il paraît redouter, et il le sauve en réclamant de la Chambre le vote d’un texte que celle-ci peut bien voter, mais que pour la quatrième fois le Sénat repoussera.
Ce qu’on vous propose est contraire, on peut le dire, à toute notion de progrès: Nous voyons non seulement la journée de dix heures, mais la journée de neuf heures et celle de huit heures conquérir une place de plus en plus grande dans fous les pays. Nous aurons d’ailleurs à discuter cette question à propos des amendements qui viendront tout à l’heure en discussion.
La Chambre a dû comprendre aux explications de monsieur le rapporteur qu’il s’agit simplement d’empêcher l’application de la loi du 2 novembre 1892 après le 1° janvier 1900, application qu’on nous avait promiseet à laquelle nous tenions, faute de mieux, surtout en ce qui concerne la journée de dix heures de l’enfant.
Eh bien, nous demandons, nous, que la loi de 1892 soit appliquée; nous avons démontré qu’elle pouvait l’être et que, si elle ne l’était pas, c’est que patrons et gouvernants ne le veulent point. Bien au contraire, on veut l’abroger, et ilfaut que les enfants payent la rançon de ce compromis entre le Gouvernement et le patronat. Vous ne commettrez pas un acte semblable. Vous pouvez d’autant moins le commettre, messieurs, qu’il est facile de répondre aux critiques qu’on peut adresser à la loi de 1892, qui est difficile à appliquer uniquement par suite des restrictions qu’y a apportées le Sénat lors de sa discussion, restrictions que la Chambre . avait repoussées.
semble même que le Gouvernement n’ait pas trouvé l’application de cette loi assez difficile. IL est, en effet, ! intervenu par des règlements d’administration publique. Il a accumulé les contradictions, les difficultés et les excep- ë
tions, de telle sorte que la loi est devenue encore plus difficile à appliquer que le jour où elle est sortie des délibérations du Parlement. /Très bien! très bien! à l’extrême
Eh bien, si, de bonne foi, on voulait appliquer cette loi, ne se bornerait-on pas à demander qu’on l’améliore, qu’on l’amende? Viendrait-on, comme on le fait aujourd’hui,nous proposer d’augmenter la durée de la journée de travail de l’enfant? Est-ce que, au lieu d’unifier les heures de travail en augmentant la journée de l’enfant, on ne nous proposerait pas de le faire en réduisant la durée de la journée des femmes et des adultes? Là serait la solution dans le sens du progrès, tandis que la solution proposée par la commission et le Gouvernement est conçue dans le sens du
En tout cas,.si on ne veut pas arriver à cette solution, il est bien simple de proposer le maintien du statu quo, c’est- à-dire l’application immédiate de la loi de 1892. Cela nous permettrait de l’étudier dans sa totalité et de faire plus tard disparaître les contradictions, les exceptions, les difficultés qui rendent aujourd’hui son application difficile.
Voilà surtout pourquoi nous protestons contre la disjonction. Elle permettra à la Chambre de voter en quelques heures les mesures rétrogrades qui lui sont proposées et elle empêchera l’application de la loi du 2 novembre 1892. Le patronat, certes, battra des mains avec enthousiasme, mais la classe ouvrière protestera. Mes amis et moi, partout nous organiserons l’agitation et nous ferons entendre nos véhémentes et légitimes protestations contre une pareille résolution qui serait criminelle, homicide, meurtrière pour l’enfance.
Je ne crois pas que la Chambre puisse jamais se décider à adopter une telle proposition si elle comprend bien l’acte qu’on veut lui faire commettre. C’est pourquoi j’insiste afin que la commission donne à la Chambre lecture des premiers articles et surtout de l’article 3; il sautera aux yeux de la Chambre qu’en réalité il s’agit non seulement de ne plus appliquer la loi du 2 novembre 1892, mais aussi de faire en sorte que, la loi nouvelle étant votée par fragments
sans ensemble, à la faveur d’une discussion confuse, les dispositions injustes de la loi de 1892 soient maintenues.
Remarquez le fait qui peut se produire : supposez que vous votiez avec l’article 3 un ou deux amendements qui améliorent un peu la loi de recul que nous propose la commission ; que fera le Sénat ? Il acceptera la partie mauvaise de la loi, c’est-à-dire la journée de onze heures pour les enfants, et il rejettera les améliorations !
Le ministre a déclaré que, si la modification qu’il propose était votée, il n’appliquerait plus la loi de 1892 à partir du 1® janvier 1900. Mais alors, il n’y aurait plus de loi protectrice de l’enfance, la loi du 1* novembre 1892 n’existerait plus, puisque vous n’y auriez substitué aucun nouveau
Le seul moyen d’arriver à une solution conforme aux engagements de nos devanciers, le seul moyen de ne pas mentir à nos promesses, c’est de maintenir et de faire appliquer la loi du 2 novembre 1892, et c’est de mettre l’ordre du jour de la prochaine session la discussion de l’ensemble de cette loi, afin que nous puissions en faire disparaître tout ce qui en rend l’application difficile et de repousser, dès maintenant, la disjonction, car cette dis- ue jonction montre exactement, et d’une façon très précise, le mal, le crime que l’on veut vous faire commettre contre
Cette proposition est éminemment dangereuse et aggrave le mal que l’on veut faire disparaître.
Remarquez que, si l’on ne proposait pas la disjonction, 1 nous ne nous opposerions nullement à la discussion de la loi tout entière, car nous aurions tous un intérêt égal à la discuter avec ampleur, pour y introduire les améliorations
désirables. Chacun de nous, à quelque doctrine qu’il appar- tienne, se trouverait dans les meilleures conditions pour en éliminer tous les éléments malfaisanis. C’est dans ces conditions seules que nous pouvons accepter la discussion. Remarquez aussi que si vous acceptiez l’inscription l’ordre du jour de la prochaine session de l’étude générale de la loi du 2 novembre, la promesse ministérielle serait Fi tenue : à partir du 1* janvier, on appliquerait la loi de t
1892 ; on retirerait pour le moment de l’ordre du jour les modifications qu’on veut y apporter. Si, au contraire, vous acceptez cette disjonction, qui est une proposition incompréhensible de la part d’un homme de progrès comme M. Dubief, (1) jvous empêcherez l’application de la loi du novembre 1892, et, en outre, vous voterez une mesure homicide pour l’enfant.
Vous le voyez donc bien, la question se réduit à ceci : si vous acceptez la disjonction, vous commettez, de complicité avec la commission du travail, l’acte contre lequel je vous mets en garde; si vous acceptez, au contraire, de repousser la disjonction et d’inscrire à votre ordre du jour de la session prochaine la discussion générale de la loi du 2 novembre, vous permettrez l’application de cette loi, suivant la promesse ministérielle, à partir du 1” janvier. C’est la certitude de son application.
Mais si vous n’admettez pas de mettre à votre ordre du jour la discussion de la totalité de la loi du 2 novembre, si vous votez la disjonction, immédiatement le ministère est dégagé de sa promesse; il n’exécute plus la loi, comme il l’avait promis par sa circulaire, à partir du 1* janvier 1900, et, d’un autre côté, non seulement la loi de 1892 est supprimée; mais vous décidez en même temps de donner pour étrennes aux enfants de la classe ouvrière la journée de onze heures au lieu de dix. Je ne crois pas que vous puissiez vous y résoudre. Vous repousserez, grâce au scrutin que je dépose sur le bureau, la proposition de disjonction qui vous est faite par la commission. /Applaudissements l’extrême gauche. — Bruit au centre) .
M. MIzLERAND, ministre du commerce, de l’industrie, des postes et des télégraphes. — Messieurs, personne n’est plus
(1) Rapporteur de la commission. Le président venait de rappeler que cette commission ne présentait plus que deux textes : 1° celui qui modifie l’article 3 de la loi de 1892; 2° celui qui modifie l’arM ticle 1°” du décret-loi des 9-14 septembre 1848.
convaineu que moi de la sincérité des bonnes intentions que M. Dron a manifestées à la tribune. (1) Je suis obligé pourtant de les décliner, et je demande à la Chambre la permission, 1 en quelques mots que je m’efforcerai de rendre aussi rapides et aussi clairs que possible, d’expliquer pourquoi je dois l’inviter à maintenir le vote qu’à la majorité de 400 voix - contre 107 elle a émis hier, à refuser, aujourd’hui comme hier, d’ajourner après le vote du budget la discussion du projet de loi qui lui est soumis, et pourquoi, en même temps, 1 je la prie de voter la motion de disjonction qui lui est pré- sentée par la commission. Pour la convaincre, il me semble que le seul moyen est de lui montrer qu’elle ne peut faire une œuvre utile et eflicace qu’à la condition d’accepter cette
Je comprends très bien le regret qu’éprouve un homme comme M. Dron, qui a étudié de près la loi de 1892, qui en connaît toutes les imperfections, qui les a signalées dans un rapportremarquable, je comprends le regret qu’il éprouve à être obligé de laisser subsister dans cette loi tant d’im- s perfections et à devoir limiter l’effort réformateur de la Chambre à un point unique. Ce regret, je le partage. Mais, en vérité, comment pourrais-je, comment la Chambre pour- rait-elle se rallier à la motion de M. Dron, qui, sous prétexte que la loi telle que la lui présente la commission ne réali-
serait pas tous nos desiderata, vous demande quoi ? de n’en réaliser aucun, de ne rien faire et de laisser la loi tout en- tière telle qu’elle est? /Très bien! Très bien!) Messieurs, je comprends autrement notre devoir. Je vous demande de réaliser tout de suite quelque chose, et ma . seule démonstration, celle qui, je l’espère, emportera l’ad- J
() Il y avait défendu sa proposition de résolution, ainsi conçue Ea Chambre, japprouvant le Gouvernement d’avoir formellement exprimé son intention de faire appliquer intégralement la loi du novembre 1892 mais, consciente de la nécessité qui s’impose de modifier un certain nombre de prescriptions de cette loi, invite M. le ministre du commerce à différer l’application stricte de l’article 3 -3 Jusqu’au 31 mars prochain et décide de mettre à son ordre du jour j l’examen des propositions qui lui seront soumises par sa commission du travail immédiatement après le vote du budget de 1900. hésion et le vote de tous ceux qui veulent opérer une réforme sérieuse, consistera à vous faire toucher du doigt la réforme que vous allez opérer. Car il est temps, en effet, de dissiper l’équivoque grossière derrière laquelle, depuis le début de cette discussion, on se dissimule pour attaquer le projet qui vous est soumis.
On nous dit, messieurs : « Mais lisez la loi de 1892, les enfants font des journées de dix heures. Et qu’est-ce que vous apportent le Gouvernement et la commission? Un projet qui décide que dorénavant ils feront onze heures; c’est un crime social qu’on vous demande de voter. » Voilà la thèse,
M. Wazrer. — C’est ce qui est écrit.
M. LE MINISTRE DU COMMERCE. — Eh bien, nous allons voir ce qu’il y a sous ce quiest écrit. /Interruptions sur plusieurs bancs à l’extrême gauche)
Que se passe-t-il dans la réalité? Est-il vrai de dire qu’aujourd’hui les enfants ne font que dix heures ?
M. ÉpouarD VAILLANT. — Parce que vous ne faites pas appliquer la loi.
pas interrompu, monsieur Vaillant; je vous demande la
M. LE MINISTRE. — Est-il vrai que les enfants ne travaillent que dix heures? Ce n’est pas exact, et la loi qui vous est proposée par la commission ne fait qu’inscrire ce qui est l’heure actuelle la réalité des faits, lorsqu’elle dit que les enfants mineurs et les femmes feront onze heures. /Très bien ! très bien !) ê
Mais j’entends bien, messieurs, que si la loi se contentait d’enregistrer cette réalité de fait, jamais le Gouvernement ne l’aurait acceptée.
Et pourquoi donc, messieurs, suis-je à la tribune pour
soutenir de toute mon énergie le projet de la commission ? C’est que cette constatation, inscrite par la commission, n’est qu’une transition indispensable pour arriver à quoi ?
Il faut lire, messieurs, en entier l’article 3 modifié de la commission. Oui, sans doute, son premier paragraphe constate et déclare qu’enfants et femmes feront désormais onze heures ; mais il ajoute autre chose : il dit, dans son second paragraphe, que dans un délai que nous discuterons tout à l’heure. /Exclamations et rires sur quelques bancs à l’extrême gauche) Je ne comprends pas, je l’avoue, cette hilarité : la Chambre est en train d’examiner un texte, nous en discuterons les diverses parties l’une après l’autre, et lorsque nous arriverons à la question du délai, j’aurai l’honneur d’expliquer à la Chambre, comme je l’ai dit, dès travail, pour quelles raisons je trouve que le délai de la commission est trop étendu et pourquoi je me rallie, quant à moi, — et je l’ai fait dès le début, — à l’amendement de M. Colliard. /Très bien! très bien! à gauche)
Ce que j’expose en ce moment, c’est que le projet de loi qui vous est apporté par la commission décide que, dans un certain délai, la journée de dix heures deviendra applicable non pas seulement d’une manière effective pour les enfants, pour qui elle n’est aujourd’hui — nous verrons dans un instant pourquoi — qu’une illusion et qu’un leurre, mais en même temps à toutes les femmes, dont la durée légale de la journée est aujourd’hui de onze heures et, dans les établissements mixtes, à tous les hommes, dont la durée légale de travail est aujourd’hui de douze heures. /Applaudissements à gauche) Est-ce là un progrès médiocre ? Mais écoutez donc les chiffres. Je les emprunte aux derniers rapports des inspecteurs du travail : Dans les établissements soumis aux lois sur le travail, il y a 433,637 enfants pour lesquels le projet que vous allez voter réalisera la durée effective du
Un membre à l’extrême gauche. Nous voilà bien loin du programme de Saint-Mandé !
de ce que j’ai fait.
M. Lasres. — Il le retrouvera plus tard !
Le projet de la commission réalise dans le délai que j’ai indiqué la journée de dix heures, non seulement pour les enfants, mais pour 603,185 femmes, et pouf 1,111,335 hommes. C’est-à-dire qu’en vertu de ce projet, dans un délai que vous serez appelés à fixer par une loi que vous allez voter, 2,148,157 travailleurs, soit environ 82 p. 100 des travailleurs de France, auront la journée de dix heures. Est-ce là un
Mais j’entends bien, messieurs, l’objection qu’on me fait: Ce n’est pas tout de suite que vous réaliserez ce progrès; cette journée de dix heures, ce n’est pas demain que vous allez l’instituer.
C’est vrai; et je demande à ceux de mes collègues qui m’interrompent s’ils l’ont fait eux-mêmes. Non, on ne l’a pas encore réalisé. La Chambre peut le faire aujourd’hui, pour l’appliquer dans un délai qu’elle détermine.
On me reproche ce délai. Mais en vérité, messieurs, combien y a-t-il donc d’établissements auxquels va s’appliquer la nouvelle loi ? Il y en a 157,569. Est-ce que quelqu’un ayant le sentiment des responsabilités du Gouvernement, ayant, je dirai simplement du bon sens, soutiendra que du jour au lendemain, sans transition, on peut imposer à 157,000 établissements, — veuillez le comprendre, — l’application de la journée de dix heures non pas seulement aux enfants, mais à tout le personnel? C’est absolument impossible ! /Très bien! très bien! à gauche. — Interruptions à l’extrême gauche et à droite)
réalité. Quel est son devoir ? C’est d’user de ses droits, d’é- mettre des votes.
Mais, me disait-on, — c’est M. l’abbé Lemire qui m’a posé cette question, — lorsque ces votes auront été émis, il faudra qu’une autre Chambre se saisisse de la question.
C’est vrai.
M. Lemme. — C’est là le danger !
M. LE miisrRe.. et, ajoutait-on : Que ferez-vous alors ?
Je vais vous le dire; je l’ai déjà dit à la commission du travail et je n’ai aucun embarras à le répéter ici.
Lorsque je suis arrivé au ministère, j’ai trouvé cette situation qu’un article de loi n’était pas appliqué, et pourquoi? Parce qu’entre les ministres et les patrons il était intervenu un modus vivendi; mais — il faut le dire aussi pour rendre à chacun la justice qui lui est due — parce que l’application de la loi de 1892, sur ce point, présentait des difficultés que personne ne conteste et que M. Dron était tout à l’heure le
Malgré ces difficultés, j’ai cru, comme on le disait, que la loi était la loi et que le ministre devait faire son possible pour l’appliquer, mais je n’ai pas dissimulé en même temps que cette application rencontrerait de très sérieuses difficultés, que je ferais tout ce qui serait en mon pouvoir et que j’userais de mon droit pour les surmonter. Toutefois, je n’ai pas dissimulé non plus — je ne pouvais pas le faire, personne ne s’y serait trompé — que la loi de 1892, si on la maintenait telle qu’elle est appliquée rigoureusement, aboutirait à quoi? Peut-être sur certains points parviendrait-on à la faire respecter, mais sur trop d’autres points j’avais la crainte — et je l’ai encore — de me heurter aux résistances et — il faut bien le dire — à des fraudes qui sont favorisées par le texte même de la loi de 1892.
Après avoir fait mon devoir de ministre en rédigeant les circulaires que j’ai envoyées aux préfets, j’ai fait encore mon devoir de ministre en allant devant la commission du travail, en lui signalant les difficultés et en lui disant : Pour faire disparaître ces difficultés, le concours du Parlement et
du Gouvernement est nécessaire, et je vous demande votre collaboration. La commission a bien voulu me la donner et je l’en remercie. /Très bien! très bien! sur un grandnombre de bancs)
Il appartient maintenant à la Chambre de couronner l’œuvre de sa commission.
Mais, dit-on, si le Sénat ne suit pas la Chambre 2…
droite. Qu’on le supprime ! /On rit)
M. LE MINISTRE. — Je ferai devant le Sénat ce que je fais devant la Chambre. J’ai dit à la commission du travail : Si la Chambre ne croit pas devoir modifier la loi de 1892, le 1” janvier 1900 je ferai appliquer la loi. Je dirai au Sénat, avec la même netteté et le même respect… {Réclamations sur divers bancs à l’extrême gauche)
Je répète que je dirai au Sénat: Si le Sénat ne croit pas devoir, dans un délai analogue à celui adopté par la Chambre, modifier la loi de 1892, le ministre reprendrason droit et devra appliquer la loi actuelle. /Très bien! très bien ! à gauche)
Mais la loi actuelle présente tous les inconvénients que vous connaissez. La vérité est que vous vous trouvez en présence de deux thèses : l’une qui vous interdit de toucher à la loi de 1892 : cette loi est mauvaise, c’est vrai, vous dit-on mais on ajoute: ne prenez pas la responsabilité de substituer un mot à un autre, d’écrire « travail de onze heures », à la place de « travail de dix heures », même si dans la réalité le travail est de onze heures, et si votre loi n’est faite que pour arriver à la journée de dix heures. /Interruptions sur quelques bancs à l’extrême gauche)
Il est beaucoup plus commode de faire des discours que de prendre des responsabilités. /Applaudissements
cette politique de formules et de mots, j’oppose la politique de choses et de réalités. /Nouveaux applaudissements à gauche et sur plusieurs bancs à l’extrême gauche et au centre) Il se peut que, dans certains milieux, on essaie de profiter de l”équivoque pour agiter certaines masses. J’ai
confiance, quant à moi, dans le bon sens de ceux-là même qui sont les premiers intéressés à la modification de la loi de 1892. Faisons notre devoir, messieurs, le reste n’a pas d’importance! /Vifs applaudissements à gauche et sur divers bancs à l’extrême gauche et au centre)
nous dit qu’il se contente d’inscrire dans la loi ce qui est déjà une réalité. Mais, quand nous lui demandons de tenir sa parole et d’appliquer la loi du 2 novembre 1892, c’est pré- cisément pour qu’il fasse en sorte que ce qui est la lettre de la loi soit une réalité, c’est-à-dire que la journée de l’enfant soit, non plus seulement dans une partie des ateliers, mais dans la totalité des ateliers, une journée de dix heures.
. Or, qu’est-ce qui a empêché jusqu’à ce jour que cela ne devienne une réalité? C’est la complicité du Gouvernement avec le patronat. /Applaudissements sur divers bancs l’extrême gauche)
Est-ce que nous n’avons pas déjà entendu des ministres déclarer à cette tribune qu’ils n’avaient pas poursuivi l’application de l’article 3 de cette loi?
Est-ce que, par exemple, M. Lebon, dans une tournée, n’a pas déclaré qu’il acceptait de ne pas donner à ses inspecteurs les instructions nécessaires pour l’application de cette
Eh bien, messieurs, M. le ministre a déclaré que, à partir du 1° janvier 1900, si vous ne votiez pas le projet qu’il vous présente, il serait tenu de faire appliquer la loi, et par conséquent cette partie de la loi est applicable.
Il est étrange, alors que pour nous la question principale est la réduction de la journée de travail pour les enfants, il est étrange, dis-je, qu’on vienne nous dire que cette disposition est inapplicable, alors surtout que nous savons
par l’exemple des législations des-autres pays que cette disposition est parfaitement applicable, puisqu’elle a été appliquée dans plusieurs pays étrangers. Si c’est possible dans ces pays, pourquoi serait-ce impossible en France?
M. LAURENT BOUGÈRE. — Il n’y a pas de ministres socialistes dans ces pays-là !
M. ÉpouarD VAILLANT. — Vers 1848, — le fait a été rap-
à pelé à cette tribune par un orateur socialiste, le citoyen Guesde, je crois; — vers 1848, un ministre anglais avait accordé à quelques industriels la faveur de ne pas voir la loi appliquée à leur égard, il avait donné des instructions en ce sens à ses inspecteurs. Savez-vous ce qu’a répondu le corps des inspecteurs ? Il a déclaré que le ministre n’avait pas le droit, par une circulaire ou des instructions, de modifier la loi, que la loi fixant à dix heures la durée de la journée de travail pour les enfants serait appliquée, et qu’ils dresseraient procès-verbal contre les délinquants.
Voilà ce qui se passe dans les pays où l’on a le respect de la loi. /Très bien! très bien! sur divers bancs à l’extrême gauche) Mais vous savez ce qui se passe dans ceux où la loi n’est respectée que dans l’intérêt des capitalistes : la loi reste lettre morte, et c’est seulement dans quelques industries que le travail des enfants est réduit à dix heures.
Par conséquent, contrairement à la commission, nous vous demandons de ne pas disjoindre de l’ensemble les dispositions qui visent spécialement cette durée du travail, c’est-à-dire l’article 3. C’est le point essentiel que nous voulons voir appliquer, la disposition qui doit être appliquée, suivant la parole ministérielle, à partir du 1* janvier 1900. La loi deviendra alors une réalité sur ce point qui, à mon sens, a une importance considérable; ceci dit pour dissiper une équivoque apportée à la tribune, non par nous, mais par M. le ministre du commerce.
Il est évident qu’il y a dans la loi des imperfections multiples, des contradictions qu’il faut faire disparaître, et je vous rappelle que ces contradictions ont été introduites par les volontés contraires du Sénat et de la Chambre. La Chambre voulait la journée de dix heures, le Sénat n’en voulait pas; la Chambre ne voulait pas des équipes volantes, tournantes et alternantes, ni de ces relais chevauchant les uns sur les autres, qui permettent toutes les fraudes; c’est le Sénat qui a introduit toutes ces disposi-
tions dans la loi. Eh bien! nous voulons, nous, faire disparaître de la loi ces imperfections et ces contradictions; nous voulons introduire dans la loi des dispositions claires, nettes, qui ne permettent pas aux règlements d’administration publique de faire le mal qu’ils ont déjà fait, qui ne leur permettent pas de venir compliquer la loi, de la contredire et de rendre difficile son application. Vous arriverez de cette façon à une amélioration ecrtaine. Mais cette amélioration vous ne pouvez l’obtenir qu’à la condition de discuter l’ensemble de la loi, ce que je demande. Remarquez — je ne saurais trop insister sur ce point et je vous prie d’y apporter toute votre attention (Parlez! parlez!}, remarquez que si vous ne disjoignez pas la loi en ce qui concerne le point essentiel, la journée de dix heures pour les enfants, cette disposition sera appliquée au 1° janvier 1900; si vous disjoignez, la loi de 1892 n’existera plus, le travail de l’enfant sera, par suite, livré l’arbitraire patronal, attendu que le ministre ne demande pas l’application de l’article 3 de la loi actuelle. Qu’arrivera-t-il ? C’est une chose toute simple et de bon sens et vous l’avez déjà vue : il n’y aura plus de loi du novembre 1892, il n’y aura plus, par ce fait même, de restriction à la durée du travail de l’enfant, et vous aurez ainsi créé une aggravation terrible pour les enfants; en - même temps, il est vrai, vous aurez créé une amélioration pour les adultes. Mais alors votre loi ira avec cette double face devant le Sénat? IL ne considérera que la face qui aggrave le travail des enfants et, quant à l’autre, il ne voudra pas en prendre connaissance; il la repoussera, et vous aurez ainsi purement et simplement augmenté le temps de travail des enfants; ce sont les malheureux en- j fants qui auront été sacrifiés! /Applaudissements à droite et sur plusieurs bancs à l’extrême gauche) pu BREUIL, COMTE DE PONTBRIAND. — Nous ne pouvons pas sacrifier l’enfance! M. ÉpouarD VarcLanT. — Cela ne fait pas l’ombre d’un f doute; mais permettez-moi d’ajouter une autre considéra- tion très brève que je développerai davantage à propos des amendements : c’est que, dans le monde entier, la diminution du travail pour les enfants entraine, pour les adultes, la diminution du temps de travail, par suite du
Décider l’application stricte de la durée de dix heures par jour pour les enfants, c’est décider en même temps, comme on l’a vu en Angleterre, la journée de dix heures pour les adultes, et cela par le fait même des modifications apportées nécessairement à l’organisation du travail, avant même que la loi ait consacré cette organisation. C’est l’évidence même. On a constaté ce fait en Angleterre, on le constate en Autriche en ce moment même, on ne peut pas le nier. Mais ce que l’on veut, en réalité, c’est donner satisfaction aux réclamations patronales. Eh bien! je vous demande de rester fidèles aux promesses déjà faites à la classe ouvrière et de ne pas aggraver les conditions du
travail des enfants.
La démonstration est bien facile à faire ! L’enfant est, de plus en plus, substitué, dans le travail industriel, à l’adulte pour le service de la machine, et il est évident que, lorsque l’enfant sort de l’atelier, si la machine s’arrête, l’ouvrier adulte doit aussi arrêter son travail. C’est ainsi que par les conditions imposées à l’industrie, et en présence des progrès que les machines ont amenés, par la réduction de la durée de travail des enfants, on arrive pratiquement à la réduction correspondante de la durée du travail des adultes.
Cela est évident et cela s’est partout passé de même.
Mais M. le rapporteur nous dit: Actuellement il n’en est pas ainsi. — Oui! parce que l’article 3 de la loi n’est pas appliqué. L’enfant se trouve alors dans la rue, au lieu de rentrer chez lui, parce qu’il attend la sortie de sa mère ou de son père. Que la loi soit appliquée, et si vous en enlevez les dispositions réactionnaires et permettant la fraude, il n’en sera plus ainsi, parce que, si vous supprimez les équipes volantes, les équipes alternantes, l’enfant ne sera
plus retenu à l’atelier pour attendre la reprise de son travail, il sera libre quand il aura fini sa journée, et il pourra s’en retourner chez lui.
Par conséquent, l’objection de M. le rapporteur tombe, — à la condition toujours que la Chambre inscrive à son ordre du jour la réforme totale de la loi du 2 novembre 1892.
Je termine en disant: Inscrire à votre ordre du jour la réforme totale, la discussion totale de la loi du 2 novembre c’est déclarer que vous voulez réformer toutes les dispositions sur lesquelles cette loi était d’application difficile, tous les points sur lesquels elle peut être tournée, fraudée,
Si, au contraire, vous prononcez la disjonction, vous permettez au ministère de ne pas tenir sa parole, de ne pas appliquer rigoureusement la disposition de la loi sur la ré- duction du travail des enfants à dix heures, à partir du janvier prochain. En un mot, non seulement vous permettez au patronat de violer la loi, mais vous faites disparaître toute loi qui pourrait réprimer l’exploitation de l’enfant.
Quant à la réduction du travail des adultes, si vous inserivez la discussion de la totalité de la loi à votre ordre du jour, si vous ne prononcez pas la disjonction, vons pourrez y introduire des améliorations ; rien ne vous en empêche; et vous renverrez la loi devant le Sénat avec des améliorations appuyées de l’approbation ouvrière. Nous inscrirons ou la journée de neuf heures, ou la journée de huit heures, ou celle de dix, ou même celle de onze heures pour les adultes, comme vous la déciderez, mais du moins nous n’aurons pas aggravé la situation pour l’enfance; nous n’aurons pas porté de dix à onze heures la journée de travail pour l’enfant. C’est dans ces conditions que je tiens à ce que vous com- preniez toute la responsabilité de votre vote, et que je vous demande de repousser par voie de scrutin la disjonction qui est, je le répète, de la part de la commission, une pro- à position tellement grave, tellement fâcheuse et détestable, 1 queje ne puis pas croire que vous puissiez la vôter./Applaudissements sur divers bancs à l’extrême gauche. — Mouve- À s’opposent à l’adoption de la proposition de résolution de
M. DeyEANTE et divers membres à l’extrême gauche. — Nous demandons la division jusqu’à la date.
M. LE PRÉSIDENT. — La division étant demandée, je mets aux voix le premier paragraphe de la proposition de résolution de M. Dron La Chambre, approuvant le Gouvernement d’avoir formellement exprimé son intention de faire appliquer inté- gralement la loi du 2 novembre 1892…
Il y a une demande de scrutin, signée de MM. Vaillant,
La Chambre des députés a adopté.
ombre des Minis 00”. tre. La Chambre des députés a adopté.
Le citoyen Colliard@® a voté contre.
Tous les autres citoyens ont voté pour.
M. LE PRÉSIDENT. — Je mets aux voix la suite du projet
de résolution dont je donne de nouveau lecture.
« … mais consciente de la nécessité qui s’impose de
modifier un certain nombre des prescriptions de cette loi,
l’extrême gauche. — Nous demandons immédiatement la division. /Exclamations au centre)
M. Lemime. — Nous maintenons la demande de division Sur cette partie, nous sommes tous d’accord. La Chambre peut voter à main levée sur ce paragraphe.
M. LE PRÉSIDENT. — Je mets aux voix le second paragraphe de la proposition de résolution « .… mais consciente de la nécessité qui s’impose de modifier un certain nombre des prescriptions de cette loi. »
(Le second paragraphe de la proposition de résolution, mis aux voix, est adopté.)
M. LE PRÉSIDENT. — Je consulte la Chambre sur le paragraphe suivant, sur lequel la division est également demandée. /Oui! oui! à l’extrême gauche)
« … invite M. le ministre du commerce à différer l’application stricte de l’article 3 jusqu’au 31 mars prochain… »
repousser ce paragraphe.
de MM. Villejean, Merlou, Tourgnol, Lafferre, Bachimont,
Nombre des votants 0.221.050 ASTON
La Chambre des députés n’a pas adopté.
La Chambre des députés n’a pas adopté. e Tous les citoyens ont voté contre.
sur la dernière partie de la proposition de résolution « … et décide de mettre à son ordre du jour l’examen des propositions qui lui seront soumises par sa commission du travail immédiatement après le vote du budget de 1900 ».
M. CrarLes Ferry, président de la commission du travail. — La commission, d’accord avec le Gouvernement, repousse cette dernière partie.
de MM. Allard, Breton, Bénézech, Lassalle, Dejeante, Walter, Chauvière, Boyer, Dufour, Florent, Lamendin, Pajot,
La Chambre des députés n’a pas adopté.
La Chambre des députés n’a pas adopté.
Ont voté pour les citoyens Albert-Poulain, Allard, Bénézech, Antide Boyer, Jules-Louis Breton, Cadenat, Calvinhac, Carnaud,
Ont voté contre les citoyens Chassaing, Colliard, Ferrero, Ferroul,
J’appelle maintenant la Chambre à se prononcer sur l’ensemble des deux premiers paragraphes de la proposition de résolution qu’elle a adoptés.
Sur divers bancs à l’extrême gauche. — Nous demandons
‘la division.
M. LE PRÉSIDENT. — Il ne peut pas y avoir de division, ces deux paragraphes ont été adoptés au scrutin; mais je suis obligé de consulter la Chambre sur l’ensemble de ces deux
Sur divers bancs. — Nous en demandons une nouvelle M. LE PRÉSIDENT. — ( La Chambre, approuvant le Gouvernement d’avoir formellement exprimé son intention de faire appliquer intégralement la loi du 2 novembre 1892, mais, consciente de la nécessité qui s’impose de modifier un certain nombre des prescriptions de cette loi… »
Sur divers bancs à droite. — Cela ne signifie plus rien!
M. LE PRÉSIDENT. — Je mets aux voix ces deux para-
(Les deux paragraphes, mis aux voix, ne sont pas adoptés.) — Applaudissements et rires sur divers bancs.
ze prRésipenr. — Nous passons au projet de résolution de la commission qui est ainsi conçu « Sont disjoints de la proposition de loi soumise aux dé- libérations de la Chambre et renvoyés à la commission du
travail, avec les amendements qui s’y réfèrent, tous les articles de la loi du 2 novembre 1892, sauf l’article 3. »
M. ÉpouarD VaicLanr. — J’ai demandé que toute disjonction füt repoussée et qu’on inscrivit à l’ordre du jour la
M. LE PRÉSIDENT. — Je mets aux voix le projet de résolution de la commission.
Il y a une demande de scrutin signée de MM. de l’Estourbeillon, Savary de Beauregard, Berry, de Largentaye, de Lanjuinais, Jules Brice, Colle, Julien Dumas, Magne, Derrien, d’Aulan, de La Ferronnays, etc.
La Chambre des députés a adopté.
La Chambre des députés a adopté.
Ont voté pour les citoyens Colliard, Ferrero, Ferroul, Jourde,
Ont voté contre les citoyens Albert-Poulain, Allard, Bénézech,
M. LE PRÉSIDENT. — Je donne lecture du texte actuellement proposé par la commission Article premier. — L’article 3 de la loi du 2 novembre sur le travail des enfants, des filles mineures et des Jemmes dans les établissements industriels, est modifié ainsi « Article 3. » — Les jeunes ouvriers et ouvrières jusqu’à l’âge de dix-huit ans et les femmes ne peuvent étre employés à un travail effectif de plus de onze heures par Jour, coupées par un ou plusieurs repos, dont la durée totale ne pourra étre inférieure à une heure et pendant lesquels le travail sera interdit.
Au bout de trois ans, à partir de la promulgation de la présente loi, la durée du travail sera réduite à dix heures et demie, et, au bout d’une nouvelle période de
Dans chaque établissement, sauf dans les usines Jeu continu, les mines, minières et carrières, et les industries qui seront déterminées par un règlement d”administration publique, les repos auront lieu aux mêmes heures pour toutes les personnes protégées par la pré-
M. LEMIRE. — Je me réserve de m’expliquer sur mon amendement, monsieur le président.
M. CADENAT, — Messieurs, j’avais demandé la parole pour la discussion générale de la loi, mais il suflira que je développe mes observations à propos de l’article 3.
Le deuxième paragraphe de cet article porte qu’au bout d’une période de trois années, la durée du travail ne sera plus que de dix heures et demie, et qu’au bout d’une nouvelle pé- riode de trois années, cette durée ne sera plus que de dix
J’estime que cette loi n’est faite que contre les enfants et les mineurs, auxquels elle fait supporter la mauvaise volonté des patrons qui se refusent à appliquer les lois les plus humaines; et vous voudriez perpétuer cet état de choses pendant six ans ! Qui nous garantit qu’au bout de trois ans par exemple, il y aura un ministre qui voudra faire exécuter la loi /Mouvements divers), puisque, depuis sept ans que cette loi est votée, aucun ministre jusqu’ici n’a voulu ou n’a pu prendre l’initiative de cette application ? /Trés bien! très bien ! à l’extrême gauche et sur divers autres bancs) IL a fallu qu’un ministre socialiste arrivàt au pouvoir pour dire aux industriels qu’au 1° janvier 1900 la loi serait appliquée dans toute sa teneur.
Notre président et ami M. Mesureur vient de vous dire avec beaucoup de netteté et de précision, suivant sa coutume, la raison pour laquelle le comité directeur a cru nécessaire de réunir le comité d’action pour les réformes républicaines à la veille des élections sénatoriales. Il a bien voulu me comprendre au nombre de ceux qui seraient appelés à donner leur sentiment sur la situation actuelle, sur nos devoirs de demain, et je réponds très volontiers et très cordialement à son appel, en m’excusant seulement auprès de vous de mon état de santé, qui me fera vous demander votre indulgence et m’empêchera probablement de parler aussi complètement que je désirerais. Si nous remontons aux origines de ce comité d’action pour les réformes républicaines, nous pouvons résumer notre raison de vivre en deux mots : nous sommes nés, il y a quatre ans bientôt, du péril que M. Méline faisait courir à la République. (Applaudissements) Si l’on avait le droit, lorsqu’on ne s’occupe pas de ses intérêts (1) Prononcé au Comité d’action pour les réformes républicaines, le mercredi 10 janvier, sous la présidence de M. Mesureur, — Texte emprunté au Temps du lendemain. .
personnels, mais des intérêts généraux du pays, de se donner la satisfaction d’avoir été bon prophète, et trop bon prophète, nous pourrions être terriblement satisfaits; car tout ce que nous avions annoncé, tout ce que nous avons dit, les uns et les autres, sur tous les points du territoire, s’est réalisé au delà de notre crainte. On a peu à peu ouvert l’administration à toutes les influences de droite, fortifié chez les électeurs cette pensée que la meilleure manière de servir le gouvernement de la République c’était d’y être rallié de la veille, c’est-à-dire prêt à s’en séparer le lendemain. (Rires et applaudissements) On a fait naître ce sentiment que les journaux et les hommes qui étaient hier le plus nettement hostiles au nom même de la République, étaient, par je ne sais quelle opération mystérieuse, par je ne sais quel baptème secret, devenus, du jour au lendemain, les vrais défenseurs et les vrais chefs de la République ; on a accrédité cette pensée que les Croix, par exemple, étaient des journaux officieux du gouvernement. (C’est. vrai !)
Quand on fausse aussi complètement Les ressorts véritables de la politique d’un pays, il faut s’attendre à un trouble, à une hésitation, à une incertitude dans ces masses populaires qui aiment qu’on leur parle clair et qui, loyales elles-mêmes, ne soupçonnent pas toujours, du premier coup, la duplicité ou la perfidie de certaines ?
La défense de la République
Les choses en sont allées ainsi jusqu’au jour où l’on
a vu le désordre dans la rue et les tentatives de force
contre la République. Ah! ce jour-là, les yeux de tous ou de presque tous les républicains se sont ouverts, et on a paru tomber d’accord sur cette formule très claire qu’il fallait défendre la République. C’est de cette idée simple et nécessaire que le cabinet actuel est né. Je ne dirai pas grand’chose de la situation parlementaire et ministérielle. J’estime que nous nous sommes réunis pour une tâche plus haute et plus générale. Je puis dire cependant, je tiens à dire et je sais qu’en parlant ainsi je parle comme l’aurait fait Brisson, si nous avions eu le bônheur de l’avoir parmi nous ce soir — et je saisis l’occasion de lui envoyer, moi aussi, l’assurance de notre confiance cordiale et inébranlable, de notre gratitude pour tous les services qu’il nous a rendus, (Vifs applaudissements) — je suis sûr de parler comme lui en disant : Si nous nous sommes immédiatement résolus à soutenir le gouvernement, c’est parce qu’il a considéré comme son premier devoir, comme sa raison d’exister, la défense de la République; et c’est c aussi parce qu’il a entrepris cette œuvre avec un courage et une énergie à laquelle je tiens, pour mon compte, à rendre justice, que nous avons continué à le On peut critiquer certains de ses actes, on peut les discuter, mais je rappellerai à ceux d’entre nous qui ont eu la mauvaise fortune d’être quelquefois au pouvoir que le pouvoir n’est pas toujours facile à exercer et qu’il y a des circonstances où la tâche est particulièrement malaisée. Il faut voir l’ensemble de la politique. Nous avons devant nous des hommes venus des points les plus divers du grand parti républicain : ils
ont résolument engagé leur responsabilité, résolument lutté pour la défense de la République. Peu importent les divisions ou les critiques particulières, il faut reconnaître que le gouvernement a rendu service à la République et nous serions ingrats de ne pas lui témoigner ici notre reconnaissance. (Applaudissements)
Mais là n’est pas l’objet de notre réunion, pour deux raisons. D’abord, nous ne sommes pas un parti de portefeuilles; nous estimons que le pouvoir n’est intéressant, qu’on n’est digne de l’occuper, que si l’on peut véritablement y appliquer son programme. Il ne s’agit donc pas de traiter une question de portefeuilles et de cabinet. Nous sommes à la veille d’élections importantes, les élections sénatoriales, et comme nous sommes un parti de doctrines et d’idées, c’est de doctrines et d’idées que nous devons nous occuper en ce moment. Ce sont celles que nous avons dans l’esprit et dans le cœur qu’il s’agit de faire triompher, aussi complètement que possible, devant le corps électoral du Sénat; nous devons donc les vérifier entre nous, pour constater si nous sommes toujours d’accord sur les grandes lignes de notre programme et sur la couleur de notre drapeau, afin d’afficher ce programme et de porter haut ce
drapeau devant le pays. (Assentiment unanime et
C’est donc du programme qu’à notre sens nos amis doivent soutenir devant les électeurs sénatoriaux qu’en quelques mots je souhaitais vous entretenir.
Un programme contient nécessairement une partie
négative et une partie positive. Il y a ce que nous ne voulons pas et ce que nous voulons. Il est toujours plus facile de se mettre d’accord sur ce qu’on ne veut pas. (Sourires) Commençons donc par là. Eh bien! ce que nous ne voulons pas d’abord, c’est qu’on détruise la République. (Vifs applaudissements) Non seulement nous ne voulons pas qu’on la détruise, mais qu’on l’adultère, qu’on la transforme de telle manière que les républicains ne puissent plus la reconnaître. (Nouveaux applaudissements) Nous sommes tous d’accord sur ce point, et nous n’aurons pas beaucoup de peine à nous entendre sur les moyens de défendre la République. Il nous suffit de regarder les adversaires que nous avons à combattre. Le « Parti sans nom » Ces adversaires, je voudrais bien leur donner un nom. Je me rappelle cette séance de l’Assemblée nationale où Dufaure, avec cette rude éloquence qui portait parfois de si terribles coups, appelait ses adversaires le « parti sans nom ». Nous pouvons ajourd’hui reprendre cette expression. Quel nom donner, en effet, à ceux que nous avons en face de nous? Quel nom prennent-ils eux- d mêmes? Sont-ce des royalistes? Sont-ce des impéria- listes? Ils le savent peut-être, ils le savent certainement, mais ils se gardent bien de le dire. (Sourires) È Entre eux, même, y a-t-il un accord sur quelque programme d’action au lendemain de leur victoire, si jamais ils étaient vainqueurs ? Pas davantage. Ils se gardent bien d’en parler entre eux; ils savent que si — ce qui n’arrivera pas — ils se trouvaient demain en majorité (Non! non!) ce serait entre eux la guerre ardente et violente. Ils retourneraient chacun naturellement et nécessairement au point d’où ils sont venus dans l’arène politique, et au parti politique auquels ils appartiennent distinctement. (Très bien ! très bien!)
Sachant cela comme nous le savons nous-mêmes, ils essayent de mettre sur leur drapeau un nom qui plaise aux électeurs ; ils y ont inscrit le mot « patrie ». Comme si nous étions en dehors de la patrie, comme si quelqu’un avait le droit de nous y mettre (Très bien! très bien! et applaudissements) et comme si quelqu’un — et c’est là ce qui est grave et attristant — avait le droit de se servir de ce mot pour en faire un mot de parti. (Applaudissements)
L’Armée et la République
Je le saïs, ils ont une manière à eux de prétendre qu’ils défendent la patrie. Ils la défendent, disent-ils, en défendant l’armée. J’ai bien envie de leur répondre pour l’armée comme pour la patrie : qui donc a le droit de parler au nom de l’armée sinon la souveraineté nationale tout entière, sinon la nation ? (Très bien ! très bien !) J’ai bien envie de leur dire : qui donc peut ravir à l’un d’entre nous ce patrimoine commun des Fran- çais, quand l’armée n’est que la nation jeune et
Que l’on compare — et ce sera intéressant de le faire avec eux, lors des discussions électorales — que l’on compare ce que la République a fait pour elle et ce que l’Empire avait fait d’elle ! (Vifs applaudissements)
Je sais bien qu’ils disent : l’armée a été attaquée et
injuriée ! Comme si nous étions de ceux qui ont proféré ces injures ! Rappelez-vous cette séance de la Chambre où M. Sarrien démontrait à la tribune qu’il avait voulu poursuivre certains outrages à l’armée. Vous savez qui l’a empêché de le faire. (« Ghanoïine ! Chanoiïne ! » Vifs
Est-ce à ceux qui s’indignent de voir certains journalistes, certaines individualités, attaquer l’armée en généralisant les fautes ou les crimes de certains individus qui en ont fait partie, est-ce à eux d’agir exactement de la même façon en attribuant à tout le parti républicain et à la République elle-même les attaques ou les injures qui ont pu être proférées par certains?
Non ! ce n’est pas possible, ce n’est pas vrai. Ils le savent comme nous. Tout cela n’est que tactique pour leurrer le suffrage universel. J’y insiste et je veux y
Je dirai, en parlant de cette campagne, qu’on veutse servir de l’armée et non pas la servir. (Applaudissements) Il n’y a qu’une manière de servir l’armée: c’est de la mettre en dehors des discussions politiques, en dehors de tous les partis. Là-dessus nous sommes d’accord avec son chef actuel, dont vous avez entendu à la Chambre la parole si brève et si décisive, nous sommes d’accord avec tous ses chefs; ceux-là, croyez-le bien, ne demandent qu’une chose, qu’on la laisse tranquille, qu’on ne parle pas d’elle. L’armée, elle, n’a pas à parler et elle n’a pas besoin qu’on la jette au travers de nos discussions politiques. (Très bien ! très bien !)
On voit ce que vaut cette affectation de dévouement à la cause de l’armée, quand dans une séance récente de la Chambre, après avoir entendu son chef, un soldat
je crois, un vrai soldat, et qui s’est battu, parler comme il convient du devoir de l’armée, quand on sait d’où venaient les appels à l’indiscipline. De ceux-là même qui se font aujourd’hui les défenseurs de l’armée vous vous rappelez quelle a été l’indignation sur nos bancs en entendant ces paroles vraiment factieuses qu’ « il ya des cas où l’indiscipline est le devoir de l’armée ». Est-ce des bancs républicains que sont parties ces paroles?
Nous voulons, tenant l’armée en dehors des partis et de la politique, faire ce qui est nécessaire à sa discipline et ce qui peut seul faire sa force et sa grandeur. C’est parce que nous y sommes tranquillement résolus qu’il suflira de le dire, pour dissiper ce fantôme, chasser ce nuage et faire apparaître aux yeux des électeurs, — qui en sont aussi, de l’armée, tous en sont — que tout cela, ce sont paroles vaines, manœuvres de parti. Le jour, en effet, où une question relative à la défense nationale viendrait à se poser, il n’y aurait pas deux partis en France, il n’y aurait pas un seul homme, un seul citoyen, qui ne fût prêt à mettre ou à remettre son uniforme et à aller là où est le devoir : exposer sa vie pour l’honneur de son pays. (Longs applaudissements et bravos)
Je ne puis n’empêcher de parler de tout cela avec tristesse ; car c’est la première fois depuis que la République est fondée, que nous y voyons dévier ainsi le débat politique, et prostituer les sentiments les plus nobles.
C’est une triste chose, une chose immorale, je peux le dire, qu’il puisse y avoir des hommes prêts à se saisir de cette épée que la République a reforgée, des débris de la vieille épée française qui jonchaient le
sol au lendemain de l’invasion, qu’elle a refaite plus puissante, plus éclatante et plus pure que jamais, que quelqu’un, dis-je, puisse se servir de cette épée comme d’une arme de guerre civile et en tourner la L’élection de Tournon
Nous sommes un pays de bon sens et cela commence à ne plus tromper grand monde. J’ai lu, et vous avez pu lire un article d’un grand journal modéré pourtant, le Temps, intitulé : « De la coupe aux lèvres » où, ces hommes de lettres qui se sont livrés à la politique dans ces dernières années, qu’en vérité il fallait connaître bien peu le suffrage universel ou même le suffrage restreint, pour s’imaginer qu’il suffirait d’une pareille tactique pour franchir le petit défilé du scrutin.
ce propos, je voudrais dissiper dans l’esprit de cer- tains d’entre nous l’idée que pourrait faire naître le résultat de: lélection toute récente de Tournon. Ce résultat serait je ne sais quelle victoire des nationa- listes due à une lettre envoyée de Paris par la Patrie française. Le hasard ma fait me rencontrer avec des électeurs de cette circonscription. Ils m’ont dit : La lettre de la Patrie française ? Elle n’est pas arrivée dans les villages (Sourires), elle n’a pas été connue. Ce n’est pas là-dessus que s’est faite l’élection. La circon- scription de Tournon est très divisée entre protestants et catholiques, ç’a été la question déterminante dans le scrutin. J’en parle à mes collègues de la Chambre avec une attention particulière et je les prie d’y prêter une s
attention particulière. Il s’est produit ce fait que le premier tour de scrutin a eu lieu avant Noël, et le second après Noël, qu’entre les deux il y a eu certains devoirs religieux à remplir, et nous savons comment, dans certains cas, on s’y prend pour suspendre à la fois l’absolution et l’opinion d’un électeur. (Rires et applaudissements)
Je vous demande pardon de cette digression, mais il est intéressant de savoir qu’un adversaire n’a pas triompher d’un événement auquel il est tout à fait
J’en reviens à ce que je disais. Lors des élections, il nous sera facile de dissiper le malentendu et de retrouver dans la coalition que nous avons en face de nous tous les traits de celle qui s’est formée, au 24 Mai
contre Thiers, au 16 Mai contre les 363, lors du boulangisme contre la République, de celle qui, à toutes les époques, comprenait royalistes, légitimistes et orléanistes, impérialistes, césariens, tous unis par la discipline cléricale, car c’est un même et unique adversaire que nous avons toujours devant nous : le cléricalisme.
Oui! c’est lui qui est l’ennemi, il faut bien le répéter, le mot de Gambetta est toujours vrai. On a beau plaisanter; on aime beaucoup à plaisanter sur ce sujet dans les journaux hostiles. Ah! la vieille rengaine, dit-on; à nous voilà revenus à ces calembredaines auxquelles on ne croit plus de notre temps; le pays est trop éclairé. Vous connaissez tous les articles fort bien faits qu’on a écrits là-dessus. Eh bien! malgré toutes les railleries,
nous savons que nous touchons à l’endroit juste, et nous répétons le mot de Gambetta, que bien d’autres ont prononcé avant lui.
Car on l’a prononcé de tout temps, depuis que la pensée française s’est libérée, depuis que l’esprit de la Réforme, de la philosophie et de la Révolution, est entré dans les institutions de la France : le cléricalisme est toujours l’ennemi. Il l’est aujourd’hui plus que ja- - mais, parce que, plus que jamais, les congrégations, e qui sont véritablement son armée, sont puissantes, riches et redoutables.
Contre les congrégations
Il y a peu de jours, je regardais une carte publiée ré- cemment sur la situation de la propriété immobilière des congrégations. On ne connaît pas leur fortune mobilière, personne ne peut l’évaluer; mais on connaît tant bien que mal leur fortune immobilière. Un pareil travail laisse de côté tout ce qui a été dissimulé par personnes interposées, par des sociétés civiles dont on connaît plus ou moins l’existence et l’organisation; il n’a trait qu’à ce que le fisc a pu saisir, — non pas saisir matériellement, vous savez combien c’est difficile (Sourires) — mais saisir dans ses statistiques. Si vous regardez cette carte, vous serez véritablement effrayés dans presque tous les départements français, la petite surface noire qui déterminait l’importance de la propriété immobilière des congrégations il y a trente ans, a triplé. Telle est l’augmentation de cette fortune depuis la fondation de la République, de cette République
Est-ce pour la prière ou pour la charité que ces grosses ressources sont accumulées ? Allez le demander à cette caisse des Assomptionnisies— dont je ne dirais rien, parce qu’un procès est engagé — mais dont il paraît cependant certain que le commissaire de police a constaté la richesse relative. (Sourires)
Demandez-le aux Croix, à toute cette propagande forcenée qui se fait à l’aide de ces grosses sommes d’argent. A quoi sont destinés ces dons que les pauvres fidèles n’ont certes pas, dans leur pensée de dernière heure, voulu consacrer à des attaques si violentes que la charité chrétienne doit bien, aux derniers instants de la vie, chasser de l’esprit et du cœur du malheureux
Cette puissance est pour ainsi dire consacrée tout entière à une même œuvre contre la République; elle est employée à détruire la République, non pas parce que c’est la forme républicaine, mais parce que c’est la forme politique de la Révolution et des idées de la Révolution. (Assentiment)
C’est à cette situation qu’il faut porter remède. Et quand je parle de la partie positive de notre programme, je dirai volontiers que c’est par là que nous devons commencer, sans craindre de voir diriger une fois de plus contre nous la fameuse accusation de persécution religieuse. Nous n’en voulons aux croyances et à la foi de personne ; nous n’avons jamais songé à troubler qui que ce soit dans l’exercice de son culte ; nous pouvons donc aller, la conscience tranquille, au combat sans croire que nous manquons à nos principes généraux et que nous violons une des libertés humaines. (Très bien ! très bien !)
C’est tellement vrai que dans cette bataille nous aurons, je ne dis pas pour alliés — ce ne serait pas possible — mais pour spectateurs bienveillants, un plus grand nombre que vous ne le croyez de membres et de chefs du clergé séculier. Je ne vous propose pas d’alliance avec les évêque, ce n’est pas ma pensée (On rit), mais je veux dire que l’exemple récent de la lutte de l’évêque de Nancy contre la congrégation du Bon Pasteur a montré clairement que les congrégations sont des « adversaires redoutables, non pas seulement pour la République, mais même pour les chefs des diocèses contre lesquels on emploie au besoin les mêmes armes que contre nous. La vérité est qu’il y a là une force occulte tellement puissante que les chefs égaux réguliers de l’Eglise catholique elle-même ne peuvent en arrêter le développement ou en empêcher les excès.
Il faut aller droit à cette question, et je dirais volontiers que c’est celle qu’aux élections prochaines je voudrais voir traiter avant toutes les autres. Il faut engager la lutte contre les congrégations, non pas par des me- É sures simplement administratives, comme au temps des décrets, vous avez vu qu’elles n’ont pas sufli, parce que ‘ la sanction définitive de la loi leur manquait, mais par le vote aussi rapide que possible de lois énergiques. S’il est terrain sur lequel il soit de notre devoir de faire appel à l’union de tous les républicains véritables, c’est bien celui-là. (Assentiment unanime et applaudis- F1
Nous avons le droit d’exiger de tous les candidats fs qui se réclament de nous des déclarations précises cet égard, et s’il est un vote que nous devons demander à nos amis, c’est celui de la loi sur les associations, qui est destinée à prévenir et à punir les excès des congré-
Puisqu’on parle de politique nationale, nous ferons, en agissant ainsi, de la politique républicaine, cela est certain, et de la politique nationale, c’est non moins certain. Je lisais dans la Dépéche, ces jours-ci, une citation d’un livre intitulé La France noire, qui contient des renseignements très intéressants et très autorisés, paraît-il, sur l’organisation actuelle du parti clérical; j’y voyais cette petite énumération que je prends la liberté de mettre sous vos yeux, et quin’a beaucoup frappé : « Ces congrégations, où sont leurs chefs ? A l’étranger. Que sont leurs chefs? Des étrangers. Ludovic Martin, général des jésuites, est Espagnol; le supérieur général des dominicains est Prussien ; le ministre général des franciscains, étranger étrangers également celui des barnabites, le recteur, curateur et procurateur des rédemptoristes, des pré- montrés, — je passe les noms — des capucins, des bénédictins, etc. Tous ces cosmopolites combinent Rome le plan d’asservissement de notre pays. (Longs
Ils ont d’ailleurs pour les seconder ceux qui s’intitulent en France si ironiquement les nationalistes. Puisqu’on parle de la patrie française et des nationalistes, voici du vrai et du bon nationalisme. Faire en sorte que les affaires politiques de la France ne soient dirigées ni même influencées par une force dont le centre d’action et d’impulsion est hors de France, et dont les chefs appartiennent exclusivement à l’étranger. A cette devise : « La France aux Français » que nous avons le droit de revendiquer, nous aussi, nous donnons ce sens : &« La France au génie français ». (Applaudissements répétés) La loi sur les Associations Je ne peux pas, dans une conversation de ce genre, entrer dans les détails sur la question des associations. Notre ami Trouillot, qui est ici, a été chargé, par la commission de la Chambre, de faire une étude de la question et de présenter un rapport provisoire ; je sais qu’il y travaille avec toute son ardeur et tout son talent, et je souhaite que le projet vienne prochainement en discussion devant la Chambre. Celui qu’a déposé le gouvernement est inspiré des idées qui me semblent justes et fondamentales en cette matière. Ce n’est pas sur des arguments d’opportunité politique, c’est sur les principes essentiels du droit public et privé français que doit reposer une loi sur les associations: si on la comprend ainsi, elle suffira à enrayer le mal. C’estun principe de droit civil que nul ne peut aliéner ce qui n’est pas aliénable, sa liberté et sa personnalité : c’est encore un principe de droit civil qu’on ne met pas dans le commerce. ce qui ne peut y être mis, qu’on ne peut pas s’engager par contrat à donner ce qu’on tient de la nature et qu’on doit garder fidèlement jusqu’à la mort comme un prolongement de sa personnalité. C’est encore un même principe qu’il n’est pas possible de consentir une obéissance perpétuelle quand on est citoyen d’un pays libre, à un homme qui n’est même pas un concitoyen. C’est un principe de toute société bien organisée qu’il n’est pas possible, sans que cette société périclite, de laisser se faire, dans l’intérieur d’un pays, une telle accumulation de biens de main-morte qui échappent de
toutes manières à la circulation économique, à l’activite commune, à la surveillance des lois, et qui sont concentrés entre les mains de quelques personnes pour un but obscur et mystérieux. (Très bien! très bien ! et applaudissements)
Si une loi établie sur ces principes si clairs, si simples, si évidents qui sont, puis-je dire, en déhors et au-dessus de la politique, qui sont des principes conformes aux lois générales du développement de toutes les sociétés libres, si une loi de ce genre est votée — et j’espère qu’elle le sera bientôt — la première bataille, la plus importante, sera gagnée, et cette victoire sera suivie de
toutes les autres. (Très bien ! très bien !)
Mais je m’aperçois qu’après vous avoir promis d’être bref, je me laisse entraîner à parler plus longtemps que je n’aurais voulu. Aussi bien quelques minutes me sufliront pour achever d’exposer ce que j’avais l’intention de dire.
Le reste de notre programme, ai-je grand besoin de le développer longuement devant vous? Je viens de parler de ce qui pouvait donner lieu à des discussions passionnées. Sur l’ensemble de notre programme économique, fiscal et social, ne sommes-nous pas tous d’accord? Ne luttons-nous pas depuis quatre ans pour le défendre ? Nous voulons la réforme profonde de l’impôt, cette ré- forme qui, en faisant entrer la progression dans notre
Nous voulons établir l’assurance sociale dans tous les
domaines et pour tous les objets, afin de protéger le travailleur méritant qui a donné toute sa vie, toute sa peine pour nourrir et élever sa famille, et afin de l’empêcher de tomber à la fin de sa vie sur le bord du chemin, Sans qu’une main secourable vienne le redresser. (Applaudissements vifs et répétés) Vous n’avez pas besoin que j’insiste sur ce programme, nous le défendons, vous le défendez tous, partout et tous les jours.
En le soutenant, nous ne défendons pas seulement nos idées, nous défendons aussi la République. Il y a une autre cause qui peut la mettre en péril : c’est le mécontentement, la lassitude, l’impatience. Les troupes de ceux qui s’écartent du parti républicain, soit dans le sens du césarisme et du boulangisme, soit dans le sens du collectivisme — dont nous ne sommes pas partisans, je l’ai dit, pour mon compte, assez souvent pour avoir . le droit de le répéter ce soir — ceux qui se laissent leurrer par l’espoir du bonheur donné par un homme ou assuré par un système, ne vont à ce que je considère comme une erreur et un péril que parce qu’ils ont attendu trop longtemps de leurs représentants et de leurs défenseurs la réalisation des progrès nécessaires. (Approbation) Le but de la politique, de l’organisation sociale, ce n’est pas de donner le bonheur aux hommes, le bonheur est en nous, il ne dépend de personne de nous le donner — c’est de leur donner la justice. C’est ce qu’on ne trouve pas dans l’organisation actuelle. On ne fait pas son devoir social, l’État n’impose pas l’accomplissement de ce devoir social.
Que l’État, par ses lois fiscales et sociales, impose donc l’accomplissement de leur devoir social à tous les citoyens, puissants et riches, petits et faibles, et vous verrez nécessairement régner dans les esprits cette satisfaction profonde du devoir accompli par tous et envers tous, cette satisfaction que chacun éprouve quand, malheureux lui-même, il sait que son malheur ne provient pas de la volonté des autres, mais est le résultat d’une force de la nature contre laquélle la conscience et la volonté humaines sont impuissantes. (Très bien! très bien!)
Ce programme, je n’ai pas besoin de le développer, nous y restons fidèles. Nous restons également fidèles la dernière partie de notre programme. Il y a un levier nécessaire pour arriver à la réalisation de ces réformes, ainsi qu’à une direction plus régulière des affaires de la République : c’est la revision de la Constitution (Ap-
plaudissements) que nous n’avons pas le droit d’oublier. Il ne faut pas croire que nous en avons parlé certaines époques uniquement par des nécessités de tactique parlementaire, ou parce que nous avions nous plaindre du Sénat. (Rires) Ce ne sont pas de pareilles raisons qui déterminent les hommes politiques véritables ; ils ne se laissent guider que par des raisons de principe. Notre Constitution, débile dès sa naissance — tous ceux qui l’ont mise au monde vous le diraient — a été depuis lors passablement secouée par . les événements, ses vices initiaux ont été légèrement aggravés par la fatigue inévitable d’une course si pé- nible à travers les obstacles. Il faut lui infuser un sang nouveau; il faut la transformer dans un sens vraiment démocratique en ayant ces deux idées toujours pré- sentes à l’esprit : faire en sorte que le suffrage universel ait toujours le dernier mot sur toutes les questions et que le pouvoir issu de la volonté générale ait la durée,
la force et la responsabilité qui conviennent au gouvernement d’un grand pays. (Très bien! très bien!)
Fidèles à notre drapeau
Voilà ce que nous défendions il y a quatre ans, ce que nous pensions lors des dernières élections géné- rales, ce que nous avons fait comprendre et accepter par une grande partie des citoyens de notre pays. Voilà pour notre compte sans y changer un mot, en restant fidèles aux mêmes idées et aux mêmes principes, quel est encore aujourd’hui notre programme voilà ce que nous devons défendre encore demain devant les collèges électoraux du Sénat qui vont se réunir, et ce quenous devons demander aux candidats de défendre avec nous.
N’ayons aucune crainte. On nous parlait hier, à la notre pays, beaucoup de fils de Rabelais et de La Fontaine, qui n’ont pas perdu le vieux bon sens fran- çais et qui sont parfaitement capables de montrer ceux qui espèrent les leurrer par de grands mots que, sous les grands mots, il y a de petites choses, et derrière les grands sentiments de mauvaises intentions.
Reportons-nous aux grandes épreuves, comme celle du boulangisme, comme celles qui, aussitôt après 1871, ont mis la France et la République si près de leur perte. En février 1871, dans le trouble profond que l’invasion jetait dans tout le pays, une assemblée élue, comme on la dit, dans un jour de malheur, avait pu maintenir une majorité hostile à la République; et pourtant, dès
le mois de juillet 1871, c’est-à-dire trois mois après l’installation et les débuts de cette assemblée, la France envoyait à Versailles un nombre de républicains suflisant pour combattre les réactionnaires dans l’Assemblée nationale et parvenir à imposer la République.
Vous le voyez, le bon sens du peuple français est toujours le même. Il saura répondre de très haut, avec cette tranquillité sereine qu’il met dans l’exécution des grandes choses, à ceux qui viennent lui parler de la patrie. La patrie, c’est nous; vous n’avez pas besoin de nous dire où elle est ni ce qu’il faut pour elle, parce que la patrie, c’est nous tous. (Applaudissements)
Nous, qui n’avons d’autre but que de défendre les intérêts de la République, nous ne craignons pas de déployer largement notre drapeau. C’est en portant ses couleurs très haut dans la mêlée que tous les soldats peuvent le voir et qu’on remporte la victoire. (Applaudissements répétés et prolong’és)
La Petite République du samedi 13 a publié l’article suivant, de Jaurès
Le discours prononcé avant-hier soir au punch du Grand-Véfour par M. Léon Bourgeois contient une contradiction fondamentale, et toutes les habiletés de parole, tout l’art des nuances ne parviennent pas à la
D’une part, M. Léon Bourgeois déclare ouvertement la guerre au nationalisme. Il avait paru se réserver un
peu, et même beaucoup pendant l’affaire Dreyfus. laissait entendre discrètement que le champ de bataille lui paraissait mal choisi pour résister à l’insolence militariste et à l’intrigue cléricale, comme si les partis choïisissaient le champ de combat, comme si la force
des événements ne marquait pas à tous l’heure et le lieu de la rencontre. Mais cette fois M. Léon Bourgeois est très net et presque violent. Il dénonce la cohue nationaliste comme « le parti sans nom », comme le rassemblement de toutes les forces de reaction qui, n’osant arborer leur drapeau traditionnel, leur emblème monar- chique ou leur bannière cléricale, haussent au-dessus de leurs passions rétrogrades et de leurs convoitises contradictoires l’image profanée de la patrie. C’est bien : et M. Léon Bourgeois, allant au fond même du problème, dénonce dans le nationalisme un nouveau et suprême déguisement du cléricalisme. Par une prodigieuse ironie, par un défi outrageant au bon sens de la France, c’est le parti de l’Internationale noire qui se dit le seul parti national : c’est l’Église qui au nom de la Patrie française mobilise, dans un intérêt de domination supérieur à toutes les patries, toutes ses congrégations, commandées par des chefs étrangers, animées d’un esprit antnational.
Sur ce point encore, M. Léon Bourgeois est très net :. masque tricolore; il ne se contente pas de dénoncer l’éternelle manœuvre de l’Église contre la France ellemême et son libre génie. Il indique très nettement qu’il” faut voter, sans délai, une loi sur les associations qui surveille et limite les biens de main-morte et qui brise la propagande factieuse des Assomptionnistes. Re
Encore une fois, cela est bien, et on se dit naturellement : M. Léon Bourgeois est donc un allié décidé et loyal du ministère actuel. M. Léon Bourgeois, en effet, loue le ministère d’avoir défendu la République; il
accable les deux ennemis confondus qui menacent en même temps le cabinet, je veux dire les nationalistes et M. Méline : peut-on être en vérité plus
Mais prenez garde. D’abord, M. Léon Bourgeois évite avec soin de dire à ses amis : Il faut soutenir le ministère, il faut l’aider à vivre. » Sur ce point, il glisse avec une sorte d’habileté équivoque. Il allègue qu’il se propose de traiter un objet plus général et plus haut et que son parti n’est pas un parti « de portefeuilles ». Mais le meilleur moyen de le prouver ne serait-il pas pré- cisément d’inviter ses amis à défendre jusqu’à l’entier accomplissement de sa tâche le gouvernement républicain? M. Léon Bourgeois, sur ce point décisif, se dérobe. Sans doute M. Mesureur et quelques autres radicaux impatients ne lui ont pas permis de les engager. Aussi M. Bourgeois, sans parler de l’avenir, qui est ce qui importe, se borne-t-il à « remercier » le ministère pour ses actes passés, et il a bien l’air en effet de « le
De plus, M. Léon Bourgeois, qui a longuement insisté sur le projet de loi contre les congrégations, n’a pas dit un mot du projet de loi ministériel sur l’enseignement. Il le laisse doucement glisser à l’eau, et il n’est pas douteux que cette atténuation, cette restriction de la lutte entreprise par le ministère contre l’Église aura pour effet, sinon pour but, de ménager à M. Léon Bourgeois le concours de quelques-uns des éléments
très modérés qui restent en dehors de la majorité ministérielle. Et il faut bien que M. Léon Bourgeois regagne des recrues au centre, puisque, dans un passage très bref, 4 mais décisif de son discours, il déclare la guerre « aux collectivistes ». « Nous défendons la République, a dit M. Léon Bourgeois, contre les nationalistes et contre les collectivistes. » Peut-être aurions-nous le droit de nous plaindre de ce rapprochement. Peut-être M. Léon Bourgeois n’aurait-il pas dû oublier qu’il fut un temps où son ministère ne vivait que par le concours des socialistes; et, quand on le lui reprochait, il répondait « Les socialistes sont des républicains. » Il semble que ces temps sont loin de nous. M. Léon Bourgeois a constaté que la collaboration directe d’un ministre socialiste à l’œuvre gouvernementale de défense répu- blicaine grandissait l’autorité morale de notre parti, et il ne lui déplaît pas d’être agréable aux modérés et à un certain nombre de radicaux, en annonçant que les socialistes seront désormais exclus de toute combinaison. Ainsi M. Léon Bourgeois s’offre à faire &4 peu près la même politique que le ministère, mais avec un changement de diapason. Et sans attaquer formellement le ministère, il propose à toutes les ambitions qui attendent, et au modérantisme qui s’exaspère une combinaison adoucie, On laissera tomber un des projets de loi qui menacent l’Église. On continuera à théoriser contre le nationalisme, mais on recevra aimablement en grâce les nationalistes les plus compromis. Et surtout, ] on éliminera décidément les socialistes et on recommencera à les dénoncer au pays comme l’ennemi. æ
Or, cette tactique de M. Léon Bourgeois est fort ha-
bile : mais elle enveloppe une contradiction. Car au
point où en sont les choses, je défie que l’on combatte,
même mollement, le nationalisme et le mélinisme sans
le concours des socialistes, « des collectivistes ». Se
passer d’eux est impossible, à plus forte raison les com-
battre serait une folie. Quoi que fassent M. Bourgeois
et les habiles qui manœuvrent dans son ombre, le
socialisme est entré si profondément dans la Répu-
blique même bourgeoise qu’on ne l’en arrachera plus.
Ce cahier est composé par des ouvriers syndiqués Suresnes. — Imprimerie GA. Ricanp & CW, 9, rue du Pont. —I6
Toutes les fois que nos deux correspondants le désirent et nous y autorisent, nous les mettons en communication, c’est-à-dire que nous donnons à chacun des deux le nom et l’adresse de la personne — qui reçoit l’abonnement payé, — qui paye l’abonnement reçu. Nous publierons sur feuille rose les souscriptions que nous aurons reçues par la poste; nous désignerons sur cette feuille nos correspondants par le numéro de leur abonnement, leurs initiales, et leur lieu de résidence : - Ce deuxième cahier vaut 1 fr. 50. Nous vendons l’exemplaire au prix marqué; nous vendons pour la propagande : à Administration et rédaction le lundi et le jeudi, de heures à 7 heures. — Envoyer toute la correspondance à M. Charles Péguy, 19, rue des Fossés-SaintJacques. Nous publions vraiment notre état de situation : nous avons tiré ce deuxième cahier à 1,300 exemplaires: outre 225 exemplaires d’abonnements annuels gra « tuits et r exemplaire d’abonnement annuel gratuit nous l’envoyons à 75 abonnés ferme, et nous faisons 4 services d’échange.
Nous continuerons Sans doute à publier, dans le prochain cahier, les principaux documents commentés
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de la préparation du Congrès socialiste national et
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… proposition de loi sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels.
Nous publierons le 5 de chaque mois l’état de notre Situation financière à la fin du mois précédent.
Nous annonçons ici les publications que nous voulons signaler à nos lecteurs, sans demander aux éditeurs ni leur avis ni leur finance. Aucun éditeur ne peut
s’offenser de cette annonce.
Nous extrayons du Compte rendu sténographique officiel du Congrès général des organisations socialistes françaises le passage suivant Le citoyen Révelin(1).—Je désirerais faire une proposition très courte, au nom du Comité d’entente, au sujet de la sté-
Citoyens, le Comité d’entente s’est assuré le concours de la Société nouvelle de librairie et d’édition, qui propose au congrès de publier Le compte rendu sténographique in extenso de nos délibérations. La publication sera placée sous le contrôle d’une commission désignée par le congrès. Les épreuves dactylographiques et les épreuves imprimées seront soumises, pour la partie qui les concerne, à chacun des orateurs. . Enfin la publication tout entière sera sous le contrôle de la commission que vous désignerez ensuite. Le prix de l’ouvrage, pour les exemplaires de propagande, sera fixé aussi bas que possible : un franc au minimum, deux francs au maximum. Vous serez invités, par des circulaires qui vous seront adressées, à indiquer, pour chacun des délégués, s’il veut souscrire. Vous serez invités encore, si vous acceplez ces propo-
silions, à demander aux groupes s’ils veulent souscrire et-à dans quelle mesure. me:
L’intérêt de ces mesures sera d’abaisser, autant qu’il sera possible, le prix des exemplaires de propagande. Enfin, si par hasard l’entreprise laissait quelque profit — ce qui est d’ail leurs peu probable — la moitié de ce profit serait distribuée à l’œuvre socialiste que désignerait le congrès. Telle est la proposition que le Comité d’entente à acceptée à l’unanimité et que la deuxième commission et le comilé sous demandent de. bien vouloir ratifier.(Applaudissements)
Le citoyen Président. — Je mets aux voix cette proposilion… . Se
Un délégué: — Je n’ai que ceci à dire: Au lieu de nommer une nouvelle commission, pourquoi ne prendrait-on pas la commission des rédacteurs ? Le citoyen-Président. — Y a-t-il des oppositions à ces pro- ù positions”? Puisqu’il n’y en a pas, il en est ainsi décidé. Vient de paraître à la Société Nouvelle de Librairie et d’édition, 17, rue Cujas. Paris, 4
le Compte rendu sténographique officiel
du Congrès général des Organisations socialistes françaises « tenu à Paris: SE
Un fort volume in-18 de 502 pages, broché.
Chacun des souscripteurs a été avisé individuellement des conditions de la livraison à Paris et en province, et averti de la somme totale qu’il aurait à payer {pour la province, frais de port en sus). Pour les non souscripteurs, le prix est fixé à… 4 fr.