I-5 · Cinquième cahier de la premier série · 1900-03-05

La Consultation internationale ouverte à la Petite République sur l'affaire Dreyfus et le cas Millerand

Charles Péguy

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LA CONSULTATION INTERNATIONALE

La Petite République du jeudi 20 juillet avait publié la communication suivante :

Lettre du citoyen Anseele

Notre camarade Anseele, député à la Chambre belge et un des socialistes les plus qualifiés du socialisme international, écrit :

CHAMBRE des REPRÉSENTANTS

Gand, 14 juillet 99,

Laissez-moi, mon cher Millerand, vous féliciter pour votre courage d’avoir accepté le poste de combat au ministère dans les circonstances connues.

Salutations fraternelles.

ANSEELE

La même Petite République avait donné les citations suivantes :

Le Vorwaerts

Le Vorwaerts publie le manifeste du Parti ouvrier français et du Parti socialiste révolutionnaire et le fait suivre des commentaires que voici :

Nous ne pouvons qu’exprimer l’espoir que nos camarades français tireront de cette crise cette leçon que l’unité d’action n’est pas possible sans l’unité d’organisation. Et comme Jaurès, dans le numéro précédent de la Petite République, se prononce pour la création d’une organisation unique qui rendrait impossible à l’avenir tous les incidents comme l’entrée de Millerand dans un ministère sans une décision de l’ensemble du parti, nous ne perdons pas l’espoir que les antagonismes seront résolus par là.

L’Avanti

L’Avanti de Rome, organe central du parti socialiste italien, consacre à la crise qui travaille en ce moment le socialisme français un long article que nous traduisons presque en entier, laissant de côté seulement les citations empruntées au premier article de Jaurès sur la question.

L’article de l’Avanti, quoique signé du citoyen Bonomi, doit s’être interprété comme l’expression de la pensée de la rédaction tout entière et avant tout autre de l’avis du député Bissolati, directeur du journal, un des socialistes les plus méritants, écrivain et penseur en même temps qu’un lutteur, toujours prêt à payer de sa personne, à accepter la bataille sans compter les dangers, parce qu’il pense comme nous que la lutte de tout instant est un devoir pour le Parti socialiste.

Après avoir rappelé la surprise produite par la publication du manifeste de Guesde et Vaillant, l’Avanti reconnaît que l’accusé principal demeure Dreyfus, coupable d’avoir entrepris seul la lutte en faveur de Dreyfus contre toutes les réactions coalisées.

Qui ne comprend que le grand dupeur du prolétariat est Jaurès et que la politique de compromissions n’est autre chose que la défense de la République et l’intervention dans la lutte entre la réaction et la liberté ?

Guesde, Vaillant et Lafargue ont cette conception de la lutte de classe que le prolétariat ne doit pas participer aux luttes des fractions bourgeoises sous peine de modifier son caractère et de perdre de vue son but. Il doit demeurer neutre, marquer les grandes batailles de la vie politique moderne, frapper ses coups des adversaires avec la même impartialité qu’un témoin qui assiste à un duel, tirer des victoires et des défaites des adversaires les conséquences qui servent son but. Mais le prolétariat ne doit jamais sortir de la tour d’ivoire de son idéal pour défendre la liberté menacée par la réaction, l’innocence opprimée par le mensonge, la République étouffée par le militarisme, la vérité offusquée par les ténèbres.

A l’heure du danger, lorsque dans les nouveaux comités de salut public on appellera les socialistes à prendre la responsabilité du pouvoir, il faudra répondre toujours non.

Non aux démocrates, non aux radicaux, non à tous ceux qui ne sont pas des prolétaires victorieux en train d’instaurer le régime collectiviste. Est-ce qu’ils ont, peut-être, l’intention de discuter si Millerand, en participant à un cabinet de défense républicaine, a cédé à une nécessité suprême créée par les événements, ou bien s’il a suivi seulement son ambition ? Les guesdistes ne se soucient pas de rechercher cela : ils affirment qu’aucun socialiste ne peut aller au pouvoir sinon avec un gouvernement socialiste. Et puis, que leur importe un Dreyfus ? Il est — écrivait il y a quelques jours Lafargue — un fils de la bourgeoisie et nous devons nous occuper des enfants du prolétariat dont beaucoup souffrent autant que lui et plus que lui. Lutte de classe donc et dans sa signification la plus étroite : que chacun lutte pour les siens, que chacun enterre ses morts.

Mais cette lutte de classe de Guesde et Vaillant, qui paraît un féroce défi de guerre et semble devoir continuer sans trêve ni merci, se résout en définitive dans l’attente la plus stérile. Elle ressemble à notre paix armée pendant laquelle les généraux, lorsqu’ils veulent faire quelque chose, n’ont d’autres moyens que de se faire arrêter comme espions.

Le reproche de Jaurès est précisément celui-ci : « A l’instant même où les luttes politiques se rallument dans toute l’Europe avec une étrange fréquence et partout poussent des forces nouvelles, même là où le sol paraissait plus réfractaire et plus dur, c’est se rendre stériles par sa propre volonté, c’est se fermer l’avenir que de se retrancher du monde pour s’extasier dans la contemplation de l’avenir, en laissant tomber de temps en temps de son observatoire solitaire quelque prophétie sur les événements de la vie quotidienne. »

Le conflit entre les amis de Guesde et ceux de Jaurès est donc inconciliable : ou bien les socialistes français acceptent de se mêler à toutes les luttes tout en gardant leur idéal, ou bien ils désertent le champ de la véritable lutte politique et se renferment dans l’affirmation monotone de leur succès à venir. Entre les deux tendances il n’y a pas de milieu et il est même à souhaiter que la décision soit claire et sans équivoque.

Pour ce qui concerne notre opinion, il n’y a pas de doute possible. Sans vouloir nous octroyer le droit d’intervenir en qualité de juges dans les différends des socialistes français… nous sommes pour la participation du prolétariat à toutes les luttes politiques, à tous les grands conflits sociaux qui se préparent en Europe.

Un parti qui veut avoir pour lui l’avenir ne peut pas s’écarter du monde et ne peut non plus vivre toujours dans la crainte que tout contact ébouriffe sa chevelure bien peignée. L’ancienne conception — que la lutte de classe se manifeste avec la concentration de tous les partis bourgeois en un seul bloc et que les prolétaires du monde entier montent avec un mouvement parallèle à l’assaut de toutes les forteresses du pouvoir — est désormais sûrement détruite par l’expérience. Ce qui pourra peut-être se réaliser pendant l’agonie du régime capitaliste n’est pas vrai pendant la préparation de cet avenir éloigné.

Nous avons trouvé dans cette vieille Europe des partis en lutte, des révolutions accomplies, des révolutions initiées, des conquêtes réalisées au nom de la liberté. Nous avons trouvé les restes de plusieurs siècles d’histoire, et derrière elles l’enchevêtrement de choses et d’idées une classe sans aspirations à elle, sans une ligne de conduite à elle, esclave de tous les conquérants qui eussent voulu l’appeler afin qu’elle pesât de sa force dans les combats de l’histoire humaine. Eh bien nous l’avons éduquée cette classe de prolétaires, nous lui avons imprimé une direction et donné un but, nous l’avons soustraite à jamais aux tromperies des dupeurs.

Mais devons-nous prétendre peut-être que, parce que nous avons accompli et accomplissons encore cette besogne, toutes les passions doivent se taire ?

Devons-nous attendre que, parce que nous préparons en silence cette grande marche, l’histoire doive s’arrêter ?

Non, elle continue sa marche. Les passions politiques s’entrechoquent autant qu’avant, les grands conflits nationaux et sociaux éclatent aussi fréquents qu’avant.

Et nous, avec notre armée de prolétaires, nous ne pouvons demeurer avec les armes au pied en attendant que prenne fin la lutte des autres et que nos ennemis, avertis de notre présence, contractent une alliance entre eux. Au contraire, il faut que cette alliance n’ait lieu que bien tard et, s’il est possible, jamais ; il faut, dans l’intérêt de la civilisation, que la besogne du prolétariat qui lutte pour Dreyfus ne soit pas écrasée par la bourgeoisie qui demande un dernier soldat. Il faut que les libéraux de Belgique et de Vienne ne soient pas opprimés par la réaction cléricale. Il faut que l’Italie démocratique ne soit pas étranglée par les phalanges vendéennes de M. Pelloux.

Et celle-ci n’est pas une politique de compromissions. Lorsque le prolétariat est assez fort pour ne pas se laisser absorber par les partis lesquels il lutte, il transforme cette même lutte, de combat entre différentes fractions de la bourgeoisie, comme il était à son origine, en lutte de classe pour ses fins révolutionnaire.

Regardez la Belgique. Ce n’est pas la bourgeoisie qui lutte pour le suffrage électoral : elle est passée au deuxième rang. C’est au contraire le prolétariat qui lutte pour la défense de ses droits. Et de même à Vienne, en Allemagne, en Italie.

Que seraient nos radicaux, si le parti socialiste italien ne s’était proposé avant tous les autres de se reconquérir la liberté ? La démocratie bourgeoise se serait repliée sur l’ancien parti de gauche si toutefois elle n’eût pas été écrasée par la réaction.

L’attitude des socialistes français qui suivent Jaurès est parfaitement semblable à la nôtre. Ils luttent en faveur d’un innocent contre la conspiration des généraux et des prêtres. Nous luttons pour la liberté de l’Italie contre l’oppression de ses dominateurs. Là, il s’agit d’un homme ; ici, d’une nation entière. Le drame italien revêt plus d’ampleur, une solennité plus grande. Voilà la seule différence.

Par conséquent, de même que nous avons accepté de nous lier avec cette partie de la bourgeoisie qui veut sauver l’Italie où elle se précipite, de même nous soutenons de nos applaudissements celui qui, à l’instar de Jaurès, a mené le prolétariat dans le combat pour la justice contre le moyen âge essayant de revivre.

La Petite République du mercredi 19 avait publié les communications suivantes :

Lettre de Hyndman, secrétaire général de la Social-Democratic-Federation

London, 17 juillet 1899,

Mon cher Gérault-Richard,

Présentez, je vous prie, mes chaleureuses félicitations à Jaurès et nos camarades de Paris sur la victoire qu’ils ont remportée dans l’« affaire » et dans leur lutte contre la réaction.

Believe me yours fraternally.

HYNDMAN

Lettre d’un démocrate italien

Rome, le 27 juin 1899,

Citoyen Millerand,

Du pays de la réaction, où meurent à la fois les libertés publiques et le régime représentatif, permettez qu’une parole d’approbation sincère et chaleureuse vous soit adressée par un homme qui aime la France comme sa seconde patrie et qui aime les institutions républicaines — les seules par lesquelles soit possible sur le continent européen le libre développement social — comme on aime la lumière, comme on aime l’oxygène.

Citoyen, faites tous les sacrifices, faites tous les actes d’abnégation, et vous aurez conservé, même aux socialistes intransigeants qui vous blâment, le moyen de réaliser graduellement ce qu’il y a de réalisable dans leur idéal, qui est aussi le nôtre.

Je suis probablement un inconnu pour vous, mais j’ai éprouvé le besoin de vous faire entendre ma parole. Cette parole tire son importance non point de la personnalité qui vous l’écrit, mais de ce qu’elle part de l’Italie où agonise la liberté.

Si les socialistes intransigeants comprenaient à quel traitement nous a réduits la monarchie de Savoie, ils changeraient de tactique et ils songeraient avant tout à conserver la République.

En formant les vœux les plus ardents pour la prospérité de la France et de vos libres institutions, je me dis,

Votre bien dévoué

Dr Napoléon COLAJANNI, député au Parlement italien.

La Petite République du samedi 22 juillet publiait cette communication :

Les Députés Socialistes Belges à Jean Jaurès

Les députés socialistes belges viennent d’envoyer à Jaurès la lettre collective que voici :

Cher ami,

Nous avons lu, avec une douloureuse émotion, les articles que vous venez de publier dans la Petite République.

Sans intervenir dans les graves et délicates questions qui divisent, en ce moment, les socialistes français, nous croirions, cher ami, manquer à un devoir de conscience, si nous ne vous réitérions le témoignage de notre admiration pour la courageuse campagne que vous menez depuis deux ans, contre le militarisme et pour l’unité socialiste.

Membres de la démocratie socialiste internationale, nous ne croyons pas manquer à la réserve que l’autonomie des nationalités nous impose en faisant les vœux les plus ardents pour que nos frères de France, les Guesde, les Vaillant, les Lafargue, les Jaurès et tous ceux qui combattent avec eux, pour le même idéal, forment bloc contre la réaction et ne donnent pas, à nos adversaires, le spectacle de leurs divisions.

Sachant que c’est votre plus cher désir, nous sommes fraternellement à vous,

VANDERVELDE, CAVROT, ANSEELE, LAMBILLOTTE, DENIS, MANSART, BERLOZ, BERTRAND, WETTINCK, BRENEZ, SMEETS, FURNEMONT, BASTIEN, MAROILLE, L. DEFUISSEAUX, A. DEFUISSEAUX, HUBIN, DEMBLON, PAQUAY, WALTHÉRY, Léonard, GRIMARD, DEFNET.

Il manque la signature de cinq députés socialistes qui n’assistaient pas, mercredi, à la séance de la Chambre.

La Petite République du jeudi 17 août publiait la note suivante :

CONSULTATION INTERNATIONALE

Des Militants Socialistes sur l’Affaire Dreyfus et la participation des Socialistes au pouvoir en régime bourgeois

Nous avons ouvert auprès des militants les plus connus du socialisme international une consultation sur les deux points de tactique qui occupent présentement le parti socialiste français.

Voici la lettre-circulaire envoyée par nous et la liste des militants à qui nous l’avons adressée :

Cher citoyen,

Le Congrès national socialiste français, qui est en préparation, aura très probablement à délibérer sur des questions de méthode de la plus haute importance.

1. — Le prolétariat socialiste peut-il, sans manquer au principe de la lutte de classes, intervenir dans les conflits des diverses fractions bourgeoises, soit pour sauver la liberté politique, soit, comme dans l’affaire Dreyfus, pour défendre l’humanité ?

2. — Dans quelle mesure le prolétariat socialiste peut-il participer au pouvoir bourgeois, et le principe de la lutte de classes s’oppose-t-il absolument et dans tous les cas à la prise de possession partielle de la puissance ministérielle par le parti socialiste ?

Il nous semble qu’il y a le plus haut intérêt à ce que ces questions soient examinées à fond par le prolétariat français, avant la tenue du Congrès, et nous avons projeté d’ouvrir là-dessus une libre et amicale consultation, auprès de nos amis de France et des autres pays.

Il nous paraît, en effet, que les questions posées ont un intérêt international et qu’il serait bon, pour les résoudre, d’avoir les lumières du socialisme international. Nous vous serons donc très reconnaissants de nous adresser sur ce sujet une lettre ou un article que nous publierons intégralement dans la Petite République.

Nous adressons notre requête à nos excellents et éminents camarades :

Allemagne. — Bebel, Schoenlank, Kautsky, Liebknecht, Parvus, Max Schippel, Clara Zetkin, Vollmar, Bernstein, Rosa Luxemburg, Singer. États-Unis. — Sanial. Angleterre. — Hyndman, Tom Mann, Blackford, Keir Hardie, Quelch, Sydney Webb, Belfort Bax. Autriche-Hongrie. — Adler, Daszynski. Belgique. — Vandervelde, de Brouckère, Bertrand, Anseele, Furnemont, Hector Denis, Léon Defuisseaux. Danemark. — Mayer, Knudssen, Olsen. Espagne. — Pablo Iglesias. Hollande. — Troelstra, Van Kol. Italie. — Enrico Ferri, Bissolati, Turati, Andrea Costa, Pescetti, Antonio Labriola. Portugal. — Gnecco. Russie. — Plekhanov, Lavrov, Schiflonski, Kritchewski. Suède et Norvège. — Ludwig Meyer. Suisse. — Greulich, Otto Lang, Karl Mohr.

Recevez, cher citoyen, nos salutations fraternelles.

GÉRAULT-RICHARD JAURÈS

Une lettre de Bebel

Nous avons déjà reçu quelques réponses que nous publierons traduites avec une fidélité servile. Voici en quels termes notre éminent ami Bebel nous annonce la sienne :

Chers camarades,

J’enverrai lundi ma réponse aux questions que vous m’avez posées. Je ne suis pas de votre avis sur tous les points, mais je suis d’accord avec vous sur la plupart et notamment sur les principaux. Vous-mêmes considérez le « ministère Millerand » comme un incident qui ne se reproduira pas de sitôt.

Par contre, je me réjouis sincèrement de votre attitude dans l’affaire Dreyfus. Là vous avez de votre côté la majorité écrasante du parti socialiste en Allemagne.

Je ne crois pas qu’il se trouve trois personnes dans notre parti, en dehors de Liebknecht, qui ne soient pas d’accord avec vous.

Je vois par les journaux que vous vous trouvez à Rennes pour suivre les débats de l’affaire Dreyfus.

Nous espérons que le résultat répondra à vos vœux et que vous verrez couronnée de succès l’œuvre à laquelle vous avez fait tant de sacrifices de toutes sortes — et pour laquelle vous luttez avec une persévérance si admirable.

Je souhaite que le Congrès national de septembre amène l’entente et l’union.

Si l’accord ne s’établissait pas, si au contraire la scission s’accentuait, cela serait regrettable non seulement pour le développement intérieur de la France, mais cela mettrait aussi en question le Congrès international prochain.

Nos camarades français doivent faire tout pour que les incidents douloureux de 1889 ne se répètent pas. Cela serait d’un effet déplorable.

Amicalement à vous,

AUGUSTE BEBEL

La Petite République du lundi 28 août publiait la communication suivante :

Adresse des députés socialistes italiens à Jean Jaurès

Carpi, 25 août,

Le groupe parlementaire socialiste s’est réuni aujourd’hui pour la direction du parti. Il vous envoie et, par votre entremise, envoie aussi aux camarades du parti socialiste français l’expression de sa solidarité enthousiaste dans la lutte noble et courageuse engagée, avec conscience révolutionnaire, pour la défense de la justice et de la civilisation. Il souhaite qu’à celle-ci soit assurée la victoire définitive.

Le secrétaire du groupe parlementaire socialiste ALFREDO BERTESI

La Petite République du jeudi 14 septembre publiait cette réponse à la Consultation internationale :

HENRI VAN KOL (Rienzi)

Nos lecteurs connaissent le questionnaire adressé par nous aux représentants les plus autorisés du socialisme international. A l’heure actuelle nous avons reçu presque toutes les réponses que nous attendions. La longueur des débats du procès de Rennes nous a obligés à en retarder la publication. Nous la commençons aujourd’hui et nous la continuerons jusqu’au Congrès national du Parti socialiste français où seront discutées les questions traitées par nos correspondants.

Aujourd’hui nous publions la réponse du citoyen Van Kol (Rienzi), député à la Chambre hollandaise. Van Kol est jeune encore. Ingénieur de grand mérite, écrivain réputé dans toute l’Europe socialiste, il a soutenu de retentissantes polémiques sur la doctrine.

Avec Troelstra et Pollag, il est l’un des fondateurs du nouveau parti démocrate socialiste de Hollande.

QUESTION I

Le prolétariat socialiste peut-il, sans manquer au principe de la lutte des classes, intervenir dans les conflits des diverses fractions bourgeoises, soit pour sauver la liberté politique, soit, comme dans l’affaire Dreyfus, pour défendre l’humanité ?

Poser la question, c’est la résoudre. Le prolétariat socialiste ne pourra mener efficacement la lutte des classes s’il ne sait sauver la liberté politique en danger, et défendre — comme dans l’affaire Dreyfus — l’humanité outragée. Il doit être en tout et toujours le vigilant gardien de la démocratie, l’ardent champion de la justice et de la vérité. Tout en poursuivant son idéal les yeux tournés vers les étoiles, il doit poser solidement le pied sur le sol de la réalité et écarter tous les obstacles qui peuvent empêcher la marche du progrès. Les socialistes peuvent hâter l’ère nouvelle de justice et de liberté en combattant toute injustice, en secouant toute tyrannie, et en démasquant toute hypocrisie et tout mensonge.

S’ils réclament des droits égaux pour tous, ils doivent exiger des grands et des petits des devoirs égaux, et donner tort même à l’ouvrier, quand il dévie du bon chemin, du seul qui conduise à la victoire.

Jaurès se jetant dans la mêlée pour sauver un innocent, victime des préjugés cléricaux et de la démoralisation militariste, a sauvé l’honneur du socialisme français. Plus tard les masses aveuglées lui sauront gré de sa glorieuse campagne au service de la justice, sous le drapeau de la vérité.

La masse ouvrière possédera un puissant levier d’agitation et de propagande, quand, la confusion ayant pris fin, elle sentira battre son cœur pour toutes les grandes causes.

Agitons les masses, mais améliorons-les aussi !

Élevons-les à la hauteur de la grande tâche qu’elles ont à remplir, du beau et noble rôle qui leur est imposé par l’histoire. Noblesse oblige aussi pour le prolétariat socialiste ! Jamais ses actions ne doivent être inspirées par un esprit de parti étroit et mesquin, au lieu d’être animées par un idéal de bonté, de justice et d’humanité.

QUESTION II

Dans quelle mesure le prolétariat socialiste peut-il participer au pouvoir bourgeois ; et le principe de la lutte de classes s’oppose-t-il absolument et dans tous les cas à la prise de possession partielle de la puissance ministérielle par le parti socialiste ?

Cette grave question, qui gagnera chaque jour plus d’importance dans les luttes de notre temps, ne peut recevoir une réponse générale. Il faudrait examiner chaque cas spécial, d’après le parti, le développement économique, l’histoire parlementaire et la lutte actuelle des classes, en un mot d’après les forces en conflit.

La question est tellement compliquée et demande la comparaison de circonstances si diverses, que dans chaque pays où le parti socialiste est suffisamment organisé, il faudra la faire résoudre par un Congrès national.

Étant donnée la situation actuelle de la France, vu le danger mortel que courent la République et les institutions démocratiques conquises au prix de tant d’efforts et de tant de sacrifices, alors que la réaction, le cléricalisme et le militarisme livrent un assaut furieux à chaque velléité de progrès, le devoir du socialiste est de s’emparer autant que possible des pouvoirs publics.

Les réformes efficaces de notre programme minimum ne seront réalisées qu’au moment où les socialistes disposeront au moins en partie du pouvoir gouvernemental.

Qui veut la fin, doit vouloir les moyens. Dans beaucoup de cas, de plus en plus fréquents, il sera de notre devoir non seulement d’entrer dans les conseils communaux et les Parlements, mais aussi d’envoyer des nôtres aux mairies et aux ministères, le drapeau socialiste en main.

Ce ne sera pas d’un seul coup que nous nous emparerons du pouvoir, ce n’est que pas à pas, par un remplacement lent et perpétuel des éléments bourgeois par des éléments ouvriers, que nous arriverons à voir notre influence et nos idées régneront dans la société et que nos idées régneront dans l’État.

Nous devrons d’abord donner des preuves de capacité, montrer une honnêteté au-dessus de tout soupçon, et pour cela il faut que les nôtres exercent le pouvoir et partagent temporairement avec d’autres partis.

Si en prenant une des rênes du gouvernement nous gardons pur l’idéal socialiste, nous restons fidèles à ses principes sans compromis ni transaction, restant sur le terrain de la lutte des classes, nous nous montrons ennemis des riches et amis des déshérités, si alors nous luttons sans relâche au nom du socialisme contre le régime capitaliste qui lentement doit disparaître… nous remplirons un grand et utile devoir.

Mais ce devoir, la prise de possession partielle de la puissance ministérielle, devient un devoir sacré dans le cas tel que celui de Millerand. Quand la pourriture gagne le corps social et gouvernemental, quand une contre-révolution se prépare, quand nos libertés politiques les plus chères sont en jeu, il faut s’asseoir à un poste de combat.

Il faut aider à couper d’une main ferme le cancer qui gangrène le cœur de nos institutions et ne pas repousser le couteau que le hasard et les circonstances inattendues mettent à la portée de notre main.

Pour combattre, pour écraser la contre-révolution, Millerand devait agir, il a agi et il agira encore mieux si on le soutient.

Malgré l’horreur qu’inspire un bourreau de la Commune comme Galliffet — le cas échéant il s’en trouvera d’autres tout aussi féroces — Millerand devait remplir le devoir urgent que la destinée lui imposait et aider à purifier la France de toutes les immondices accumulées pendant les années où le peuple a sommeillé.

Tout socialiste devait le soutenir dans ses efforts pour combattre les préjugés, tuer la réaction relevant partout la tête et empêcher que la France ne soit remise à sa ruine. On foulait aux pieds les droits les plus sacrés, on devait relever le gant au nom de la démocratie, du progrès et de la révolution.

Il fallait des actes ; la critique ne pouvait plus suffire, il était urgent de prouver que les socialistes savent non seulement démolir mais sont aussi capables de jeter les fondements d’un pouvoir nouveau.

Une réorganisation politique et économique devra précéder l’avènement du socialisme, le temps est venu de faire les premiers essais et de briser les chaînes qui pourraient entraver la marche en avant.

Le pouvoir politique menaçait de tomber aux mains de ses pires ennemis, il fallait en prendre ce qu’on pouvait pour l’utiliser dans le sens de l’évolution économique à laquelle on faisait obstacle.

Plus grand sera notre pouvoir dans l’État, plus grands seront les résultats qu’on obtiendra.

Trop faibles encore pour imposer la volonté du prolétariat, nous devons accepter tout ce qui peut améliorer la situation de la classe ouvrière, augmenter ses droits, agrandir sa puissance. « Accepter le progrès le plus minime quand il est seul possible » (Vaillant) est souvent notre devoir. La théorie anarchiste du tout ou rien a en son temps, elle n’a entravé que trop longtemps le mouvement ouvrier en marche vers la victoire.

Si c’est possible, nous devons éviter la révolution violente en favorisant par des réformes efficaces et continues l’évolution politique et sociale du genre humain.

Et si on veut des réformes sérieuses, il faudra, dans la mesure des moyens, saisir le pouvoir, poser des actes, montrer des résultats. La force de recrutement du parti socialiste sera décuplée et, ayant le droit de notre côté, nous disposerons peu à peu de la force nécessaire pour favoriser la venue de l’ère nouvelle.

Nous devons être la force motrice dans la rue et dans les Parlements, dans les fabriques comme dans les ministères, aller de l’avant partout et toujours, mettre le levain socialiste dans chaque loi, dans tout acte de pouvoir où nous pourrons faire agir notre influence. Il y a un long chemin à parcourir, ce n’est pas à pas qu’on pourra avancer le terrain ennemi, mais on ne doit jamais hésiter à entrer de plain-pied dans le camp des adversaires.

C’est malgré eux qu’ils subissent notre présence, signe certain de leur affaiblissement, présage heureux de notre pouvoir naissant.

En plantant fièrement au Parlement le drapeau rouge du prolétariat, en faisant pénétrer l’esprit et la réalité prolétaires dans les palais bourgeois, nous ferons œuvre difficile, mais utile et inévitable. Le combat sera dur et sans trêve, peut-être succomberons-nous dans la lutte, mais nous garderons intacts l’esprit et les principes socialistes en accomplissant notre destin.

Puisse le Congrès national socialiste français, qui formera la cour suprême dans cette question de tactique, appuyer Millerand à son poste de combat en prenant, au nom du socialisme pratique, les garanties nécessaires et jamais superflues !

Puissent tous les socialistes se soumettre aux résolutions de ce Congrès, car jamais, même durant les discussions les plus fougueuses, aucun de nos frères de combat ne doit oublier un seul instant que l’on peut différer quant aux moyens, mais que le but est le même, et qu’on n’arrivera à la victoire que le jour où l’entente et la discipline librement acceptée nous auront rendus unis et forts.

HENRI VAN KOL (RIENZI) Princenhage, 25 août 1899

La Petite République du samedi 16 septembre publiait la réponse de Bebel :

AUGUSTE BEBEL

Le citoyen Bebel, député au Reichstag allemand, dont nous publions aujourd’hui la réponse, est un des représentants les plus autorisés, une des gloires, devrions-nous dire, de la démocratie socialiste allemande.

Retracer la vie de Bebel, c’est faire l’histoire du mouvement socialiste allemand. Entré au parti il y a trente et quelques années, presque aux débuts du mouvement, à l’époque où le socialisme comptait à peine quelques milliers d’adhérents, il a joué jusqu’à ces temps derniers un rôle considérable, soit comme agitateur populaire, soit comme orateur parlementaire, soit enfin comme publiciste. S’il y a quelqu’un qui puisse se flatter d’avoir contribué dans la mesure du possible à faire du petit groupement d’il y a trente ans le plus grand parti socialiste du monde et le plus puissant parti politique en Allemagne, c’est sans nul doute l’ancien ouvrier tourneur sur bois, Auguste Bebel.

Nos militants français ont lu de lui La Femme, le remarquable ouvrage qui a été traduit dans presque toutes les langues.

Berlin, septembre 1899,

Chers camarades,

Les questions que vous nous posez préoccupent vivement les socialistes de tous les pays.

En Allemagne, nous nous trouvons depuis longtemps engagés dans des discussions pareilles à celles qui viennent de se produire en France, avec cette différence pourtant qu’en Allemagne nous formons un parti socialiste unifié qui résout avec plus de facilité les divergences d’opinion qui surgissent dans son sein, tandis que nos camarades français se trouvent encore divisés en plusieurs fractions, ce qui leur rend l’accord plus difficile.

Mais, d’autre part, vous avez sur nous l’avantage de vivre dans un État unifié, où il est aisé d’embrasser d’un coup d’œil la situation, tandis que l’Empire allemand est composé de vingt-six États et petits États, très différents quant à leur étendue et leur population, et foncièrement dissemblables quant à leur constitution intérieure et aux lois qui règlent les élections aux assemblées législatives, etc.

C’est cet état de choses lamentable dû à la multiplicité des États qui crée le plus d’embarras au parti.

A l’exception du Wurtemberg, aucun État allemand ne possède le suffrage universel égal et direct ; les lois électorales des États allemands présentent une collection de dispositions les plus absurdes et les plus insensées, ayant toutes un but, celui d’exclure la classe ouvrière de toute représentation politique. La même situation que nous constatons pour les assemblées législatives existe aussi pour la représentation communale.


Dans leur tendance naturelle à acquérir de la puissance et de l’influence dans ces assemblées, les membres du parti ont conclu en vue des élections, dans plusieurs de ces États, des conventions passagères avec des partis bourgeois, et ces conventions ont provoqué de vives discussions dans l’ensemble du parti. Il est probable qu’elles seront mises aussi à l’ordre du jour de notre prochain Congrès de Hanovre (1).

(1) Dans le Mouvement Socialiste Karl Meyer et Paul Fauconnet ont particulièrement renseigné nos lecteurs sur ce congrès de Hanovre.

Ainsi, par exemple, la façon de procéder de nos camarades de Bavière à l’occasion des récentes élections à la deuxième Chambre du Landtag bavarois. Et comme la question de savoir quelle tactique le parti doit adopter dans ces circonstances et d’autres analogues devient de plus en plus pressante, il se pourrait que le Congrès de Hanovre arrivât enfin à fixer une ligne de conduite générale.

Pour les élections au Reichstag qui se font au suffrage universel égal, secret et direct — avec la condition de vingt-cinq ans d’âge, il est vrai — la situation est très simple. Ici la vieille tactique du parti consiste à présenter des candidats partout où il a des partisans. Lorsque les candidatures présentées ne sont pas maintenues au deuxième tour de scrutin, le parti accorde ses voix à celui des partis bourgeois qui est prêt à soutenir certaines revendications minima formulées par le parti.

Cette tactique a été suivie malgré certaines hésitations qui ont surgi, parce que, à la suite de l’irritation provoquée par l’attitude des partis bourgeois les plus rapprochés dans les questions importantes, on avait décidé de s’abstenir au scrutin de ballotage entre plusieurs candidats bourgeois. Mais lorsqu’on arrivait au combat, la sagesse pratique l’emportait toujours sur l’animosité et les scrupules.


De cette attitude du parti il résulte que partout où il est trop faible pour agir avec ses propres forces, il préfère élire le candidat bourgeois le plus rapproché pour éloigner du Parlement l’ennemi le plus dangereux. Entre deux maux, il choisit le moindre. Il sera forcé de suivre une tactique semblable partout où il prendra part à une lutte électorale dans laquelle le mode d’élection lui sera peu favorable.

La démocratie socialiste a deux rôles différents. Son rôle principal, c’est la réalisation de son programme, c’est-à-dire la transformation de l’organisation actuelle en société socialiste. Pour gagner à ce programme des adhérents, elle doit faire de la propagande partout où l’occasion se présente.


Mais pour arriver à ce but final avec plus de facilité, elle doit considérer comme son but le plus immédiat d’élargir son terrain de lutte et de lui donner une configuration plus favorable. Pour cela, elle a besoin de réformes sociales qui rendent la classe ouvrière plus apte à l’action et plus résistante dans sa lutte contre les puissances dépressives de l’ordre économique capitaliste ; aussi elle a besoin de droits et de libertés politiques, afin de pouvoir combattre avec d’autant plus de vigueur pour le relèvement social de la classe ouvrière et la conquête du pouvoir politique.

Dans la mesure où nos efforts en vue d’améliorations dans le cadre de la société actuelle sont soutenus par des partis bourgeois, nous n’avons aucune raison de refuser leur aide. Nous devrions même considérer comme notre devoir d’aiguillonner les partis bourgeois à nous soutenir dans ces efforts.

A plus forte raison lorsqu’il s’agit non pas de faire des progrès, mais d’empêcher un recul, le parti est obligé, dans son propre intérêt, de marcher côte à côte avec les fractions bourgeoises qui luttent contre ces tentatives de recul. Cela paraît une chose tellement évidente qu’il n’y a pas à discuter sur ce sujet. C’est cette attitude que nous imposent à la fois la tactique et l’instinct de conservation.

La même tactique est valable pour toutes les circonstances dans lesquelles le droit, la justice et l’humanité sont en jeu.

Certes, nous sommes un parti prolétarien qui doit faire de la politique de classe, mais la démocratie socialiste est en même temps le parti de toutes les victimes de l’infortune et de l’oppression, car elle lutte pour la liberté et la justice en faveur de tous ceux qui portent une face humaine. Quel que soit l’endroit où se produisent l’injustice et la violence par abus d’autorité, la démocratie socialiste doit être prête à lutter. Cela lui est imposé non seulement par son programme, mais encore à un point de vue de tactique pure, en ce sens qu’une telle intervention en faveur du droit et de la justice pourra neutraliser de nombreux adversaires, voire même les gagner au parti.


Ainsi, par exemple, à partir du moment où l’on avait acquis la certitude que Dreyfus avait été condamné injustement, tout socialiste, rien qu’en se plaçant à un point de vue simplement humain, devait intervenir en faveur de la revision du procès. Mais lorsque, par l’enchaînement des circonstances les plus diverses, le procès Dreyfus devint un événement de premier ordre, derrière lequel de grands et puissants partis abritaient leurs projets dirigés contre le peuple et ne tendant à rien moins qu’au renversement de la Constitution républicaine, alors ce fut un devoir pour le parti socialiste d’intervenir en tant que parti en faveur de Dreyfus, avec tous les moyens et toutes les forces dont il disposait. C’est malgré Dreyfus que sa cause est devenue la cause de la justice et de la liberté du citoyen.

Je ne cache pas que l’immense majorité des camarades allemands n’a pas pu comprendre, et ne comprend pas encore, comment dans l’affaire Dreyfus le parti socialiste français ait pu se diviser.

En supposant que le cas Dreyfus avec toutes ses conséquences, au lieu de se produire en France, se fût produit en Allemagne, il n’y a pas de doute qu’en faveur de Dreyfus l’ensemble de la démocratie socialiste allemande serait intervenue unanimement, avec à sa tête Liebknecht.

Pourquoi doit-il en être autrement en France qu’en Allemagne ? Cela m’échappe.

Je réponds donc à la première de vos questions par un « oui ».

II

La deuxième question n’est pas si simple.

Tous les États modernes possèdent en tant qu’États de classe des institutions que le socialisme doit combattre en toute circonstance, mais qu’aucun gouvernement bourgeois n’est susceptible d’abandonner : le militarisme, le « militarisme », les impôts indirects, l’attitude de l’État vis-à-vis de l’Église, la façon dont sont dirigées les affaires étrangères et coloniales, l’usage qui est fait de l’administration, etc. Ensuite, donnant lieu à des divergences profondes, les revendications relatives à la protection ouvrière et aux réformes sociales incisives.

La question de savoir si un socialiste peut entrer dans un gouvernement bourgeois ne peut être prise en considération que dans les États qui sont des démocraties pures, comme la Suisse, ou dans les États gouvernés parlementairement, c’est-à-dire dans lesquels le chef de l’État est toujours forcé de prendre ses ministres dans la majorité parlementaire. Ne peuvent être comptés parmi ces États ni l’Empire allemand, ni les différents États allemands. Là domine encore, malgré la représentation populaire parlementaire, la volonté du prince régnant, qui choisit ses ministres d’après son propre jugement et sans tenir compte de la majorité parlementaire.

Admettons maintenant le cas où dans un État parlementaire existe une majorité socialiste à la Chambre. Alors les socialistes seraient naturellement obligés de prendre le gouvernement. Leur devoir serait de manier le pouvoir dans le sens de la majorité du peuple qu’ils auraient derrière eux et de transformer l’État et la société.

Mais la question se présente sous un jour bien différent : Un socialiste entre dans un ministère dont la grande majorité est la représentation de partis bourgeois, parce que la majorité parlementaire est essentiellement composée de ces partis.

Un gouvernement doit être, en principe, composé d’éléments homogènes, ou il n’est pas un gouvernement. Un gouvernement qui est divisé sur toutes les questions importantes ne peut pas durer longtemps. Un ministre socialiste, auquel ses collègues du parti doivent demander d’agir selon ses propres convictions, entrera forcément en conflit avec ses collègues et ne pourra, en dehors de petites réformes qu’il sera à même de réaliser dans son département, atteindre rien d’essentiel. Sur toutes les questions sérieuses il sera en guerre permanente avec ses collègues.

Pour ces raisons, un socialiste ne pourra devenir dans un ministère bourgeois ni ministre de la guerre, ni ministre de la marine, ni ministre des cultes, ni ministre de l’intérieur ou des affaires étrangères. On lui donnera la place dans laquelle il sera le moins nuisible.


Une considération s’y ajoute. Un parti qui a un ministre dans un gouvernement est lié par rapport à l’ensemble de ce gouvernement. Il est impossible qu’il se borne à protéger uniquement le ministre qui le représente et qu’il persiste envers les autres dans son attitude d’opposition et par suite aide un beau jour par son vote au renversement du gouvernement dont fait partie un de ses membres.

Il s’ensuit que si le parti garde son attitude de principe comme représentant du prolétariat conscient, il multiplie les embarras pour son délégué au gouvernement. Il sera même forcé, dans le cas où celui-ci se sera déclaré solidaire de ses collègues, de voter contre lui. En un mot, le ministre socialiste sera forcé de quitter au plus tôt sa place. Les beautés et les splendeurs du gouvernement auront donc bientôt pris fin.

Ou bien le parti soutient le gouvernement pour faire plaisir au socialiste qui en fait partie : alors il commet une trahison à l’égard de ses principes, il provoque le gâchis et la division dans ses propres rangs et se détruit lui-même.

La question se présenterait sous un aspect un peu différent au cas où la majorité parlementaire serait composée de socialistes et de bourgeois radicaux disposés à marcher la main dans la main pour réaliser les revendications que nous réclamons de l’État et de la société actuelle. Mais un tel parti radical n’existe ni en France ni ailleurs et, par conséquent, nous n’avons pas à nous occuper de cette éventualité. D’autant plus que c’est un fait acquis que les bourgeois radicaux deviennent partout d’autant plus réactionnaires que la démocratie socialiste devient plus puissante.


Mais on peut encore imaginer le cas suivant. Un ministère se forme pour la solution d’une question spéciale, tel le ministère actuel, dont fait partie le camarade Millerand, et dont la tâche doit consister, comme on le sait, à liquider l’affaire Dreyfus dans le sens conforme à la justice et à la loi.

Il faut reconnaître que, dans ce cas, la question se présente un peu différemment. Mais le même but ne pourrait-il pas être atteint sans que Millerand entrât au ministère ? Lorsque les socialistes déclarent à la Chambre : Nous soutiendrons un gouvernement qui promette d’intervenir pour faire respecter la justice et la loi dans l’affaire Dreyfus, le résultat cherché était pleinement atteint.

C’est, certes, une belle et bonne chose que Millerand, par les réformes qu’il a réalisées dans son département, ait montré aux partis bourgeois qu’un socialiste sait gouverner, et même mieux qu’eux, mais le tort causé au parti par les discussions qui ont suivi son entrée au ministère nous paraît plus grand que les avantages qu’on peut en tirer. En aucun cas, il n’aurait dû accepter son portefeuille sans le consentement du parti.


Et maintenant comment faut-il envisager l’entrée d’un socialiste au gouvernement dans un État démocratique ? On a indiqué dans la presse socialiste allemande au sujet du cas Millerand que nos camarades suisses ont déjà donné l’exemple en acceptant le pouvoir, et il n’y a eu jusqu’ici à ce sujet aucune protestation.

Dans chacun des gouvernements des cantons de Genève et de Zurich siège un socialiste. Pourquoi donc ce que l’on trouve naturel à Genève et à Zurich serait-il déplacé à Paris ?

Mais la situation est essentiellement différente en France et en Suisse. Les cantons suisses ne sont pas, comme on le sait, des États gouvernés parlementairement, mais des démocraties. Le pouvoir législatif est le peuple lui-même, éventuellement un conseil cantonal nommé selon une loi électorale très démocratique ; mais, en dernière instance, c’est toujours l’ensemble du peuple qui décide sur les lois, chaque fois qu’un nombre déterminé d’électeurs le propose, ou lorsqu’une proposition de loi donnée venant de l’initiative cantonale est adoptée par la majorité du peuple.

D’autre part, il n’y a pas dans les cantons de Chambre haute (Sénat) ; le gouvernement cantonal n’a pas non plus le droit de veto ; il n’a qu’à exécuter ce que le peuple ou éventuellement ses représentants ont décidé : le gouvernement des cantons n’est pas pris dans la majorité des conseils cantonaux, mais il est élu pour un temps déterminé par le peuple.

La démocratie socialiste dispose donc d’autant de force qu’elle peut en conquérir aux élections. Si celui qui est élu membre du gouvernement ne remplit pas son devoir et la tâche que l’on attend de lui, il ne sera plus réélu. Les conditions sont donc essentiellement différentes de celles que présentent la France et les autres pays. Je considère donc qu’il faut répondre à votre deuxième question de la façon suivante :

Je considère comme une erreur et même comme une cause de désorganisation pour le parti l’entrée d’un socialiste dans le gouvernement d’un État parlementaire ;

Que pour une tâche spéciale, un socialiste entre dans un ministère, je considère cela comme très délicat et ne pouvant être admis qu’avec le consentement du parti.

La question se présente sous un autre aspect dans les démocraties où les ministres sont élus et où, par conséquent, l’élu est le mandataire (Vertrauensmann) du parti.

La Petite République du jeudi 21 septembre publiait la réponse de Vandervelde :

ÉMILE VANDERVELDE

Émile Vandervelde, avocat à la Cour d’appel de Bruxelles, représente le collège électoral de Charleroi à la Chambre des députés de Belgique.

Tous les lecteurs de la Petite République connaissent notre ami et tous nous ont su gré d’avoir souvent publié, dans nos colonnes, ses communications. Elles seraient plus fréquentes si les nécessités de la propagande et de la lutte n’obligeaient Vandervelde à mener de front un grand nombre de tâches dont une seule suffirait à remplir et à illustrer la vie d’un militant. Orateur et professeur de premier ordre, publiciste dont les articles et les brochures font autorité dans tous les milieux scientifiques de l’Ancien et du Nouveau Monde, Vandervelde est une des forces du socialisme international.

Bruxelles, septembre 1899,

Chers camarades,

Je me hâte de répondre aux deux questions que vous soumettez aux militants de l’Internationale :

1. — Le prolétariat socialiste peut-il, sans manquer au principe de la lutte des classes, intervenir dans les conflits des diverses fractions bourgeoises, soit pour sauver la liberté politique, soit, comme dans l’affaire Dreyfus, pour défendre l’humanité ?

A cette première question, je conçois à peine qu’un socialiste puisse répondre autrement que par l’affirmative.

« Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne peut m’être étranger. »

Prétendre que le prolétariat doit rester indifférent à tout conflit dans lequel ses intérêts de classe ne sont pas directement engagés, c’est diminuer le socialisme et rétrécir le concept de la lutte des classes, au point de le défigurer.

Telle n’était certes pas la pensée de Marx et d’Engels, alors que, dans le Manifeste du Parti communiste, ils recommandaient aux prolétaires conscients d’appuyer les autres partis, dans leur lutte pour la conquête des libertés modernes. Et ce qui est vrai de la liberté politique ne l’est pas moins des autres droits de l’homme, menacés par la réaction cléricale et militariste.

Aussi puis-je vous dire que, dans le Parti ouvrier belge, nous sommes unanimes à penser que les socialistes français avaient non seulement le droit mais le devoir d’intervenir dans l’affaire Dreyfus. C’eût été une abdication lamentable que je ne sais quelle neutralité, dédaigneuse et passive, dans ce combat suprême pour la civilisation, contre la barbarie.

Le principe de la lutte des classes s’oppose-t-il à ce qu’un prolétaire arrache à la mort un homme d’une autre classe ? Pourquoi s’opposerait-il à ce que des militants socialistes arrachent un innocent aux mains des bourreaux et des sauvages ?

Et cela quand il s’agit de sauver, en même temps, tout ce qui vaut la peine d’être sauvé dans la société moderne.


2. — Dans quelle mesure le prolétariat socialiste peut-il participer au pouvoir bourgeois ; et le principe de la lutte des classes s’oppose-t-il absolument, et dans tous les cas, à la prise de possession partielle de la puissance ministérielle par le parti socialiste ?

Je ne veux pas entrer dans l’examen du cas particulier qui vous amène à poser cette question.

Notre ami Millerand a-t-il bien ou mal fait d’entrer dans un ministère bourgeois, sous sa responsabilité personnelle ?

Avec nos habitudes de discipline et d’action en commun, nous ne pouvons que regretter qu’en l’absence d’une organisation unitaire des socialistes français un militant puisse prendre des décisions aussi graves sous sa responsabilité personnelle.

Aussi espérons-nous fermement que, de votre prochain congrès, jaillira l’Unité socialiste.

Quant à la question de savoir dans quelle mesure le prolétariat socialiste peut participer au pouvoir bourgeois, c’est avant tout, à mon avis, une question de fait et de circonstances.

Beaucoup de nos amis font une distinction subtile entre les cas où les représentants du prolétariat pénètrent dans une assemblée bourgeoise, grâce à leurs propres forces, et ceux où la puissance bourgeoise leur offre spontanément quelques parcelles du pouvoir.

Mais n’est-il pas évident qu’entre ces deux extrêmes il y a toutes les gradations, toutes les transitions possibles ?

Dès l’instant où l’on admet que, dans certains cas, l’intérêt de la démocratie socialiste exige que l’on ait recours à des compromis, des alliances, des coalitions, il devient impossible de soutenir, a priori, que jamais, en aucun cas, et quoi qu’il arrive, les socialistes ne doivent prendre « possession, partiellement, de la puissance ministérielle ».

Des circonstances exceptionnelles peuvent exiger des actes exceptionnels. Salus populi suprema lex.

Mais, ces réserves faites, je dois ajouter qu’en règle générale je suis résolument opposé à l’entrée de mandataires socialistes dans un gouvernement bourgeois, si démocratique qu’il puisse paraître.

Le peu de bonnes choses qu’ils pourraient y faire ne compenseraient pas la somme des choses mauvaises dont forcément ils devraient se rendre solidaires.

En supposant que — dans un pays donné — la souveraineté parlementaire appartienne à une coalition de radicaux et de socialistes, nous serions beaucoup plus forts en soutenant conditionnellement un ministère de radicaux qu’en nous compromettant avec eux dans l’exercice du pouvoir.

Aussi longtemps que le socialisme n’a pas la puissance nécessaire pour gouverner, au nom de ses principes, il ne doit pas — sauf en des cas exceptionnels — participer à une action gouvernementale qui se fonde sur des principes diamétralement opposés.


Avec mes vœux les plus ardents pour que l’union socialiste triomphe dans votre prochain Congrès, et assure le succès du Congrès international de 1900, je suis fraternellement vôtre.

ÉMILE VANDERVELDE

La Petite République du vendredi 22 septembre publiait trois réponses :

GEORGE PLEKHANOV

George Plekhanov est l’éminent théoricien de la socialdémocratie russe, qui avec un talent d’écrivain très ligne et une énergie admirable a puissamment contribué à la diffusion des idées marxistes en Russie. Par ses écrits il a conquis une grande place parmi les théoriciens du socialisme international.

Traqué par la police du tsar pour sa participation au mouvement révolutionnaire, il se réfugia en Suisse, où il dirigea une revue importante, le Socialdemokrat.

Genève, septembre 1899,

Chers citoyens,

Vous me faites l’honneur de vouloir connaître mon opinion sur les questions suivantes :

1.— Le prolétariat socialiste peut-il, sans manquer au principe de la lutte des classes, intervenir dans les conflits des diverses fractions bourgeoises, soit pour sauver la liberté politique, soit, comme dans l’affaire Dreyfus, pour défendre l’humanité ?

2. — Dans quelle mesure le prolétariat socialiste peut-il participer au pouvoir bourgeois ; et le principe de la lutte des classes s’oppose-t-il absolument, et dans tous les cas, à la prise de possession partielle de la puissance ministérielle par le parti socialiste ?

Je vous réponds avec d’autant plus d’empressement que ces questions ont, comme vous le dites fort bien, un intérêt international. Elles sont tellement importantes que de leur résolution par les socialistes — dans un sens ou dans l’autre — dépend tout l’avenir de notre parti.

Voici donc ce que je pense là-dessus :

Il me semble que le prolétariat socialiste a non seulement le droit, mais le devoir d’intervenir dans les conflits des diverses fractions bourgeoises, toutes les fois qu’il le trouvera utile pour les intérêts du mouvement révolutionnaire. Mais cette intervention ne saurait être utile aux intérêts du mouvement révolutionnaire, et ne devrait avoir lieu, que dans les cas où elle pourrait rendre plus active et plus énergique la lutte entre la bourgeoisie — c’est-à-dire les possesseurs des moyens de production — d’un côté, et le prolétariat — c’est-à-dire la classe exploitée par les possesseurs de ces moyens — de l’autre.

Pour que la lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat devienne plus active et plus énergique, il faut que le prolétariat soit de plus en plus pénétré par la conscience de l’antagonisme de ses intérêts et de ceux de ses exploiteurs. La conscience révolutionnaire du prolétariat, c’est la terrible dynamite des socialistes qui fera sauter la société bourgeoise. Tout ce qui rend cette conscience plus nette qu’elle n’a été doit être considéré comme un moyen révolutionnaire et par conséquent accepté par les socialistes.

Tout ce qui rend moins nette qu’auparavant est antirévolutionnaire et par conséquent doit être condamné et rejeté par nous. C’est là le grand principe sur lequel doit se baser toute notre tactique.

En me plaçant à ce point de vue, je suis très en état de dire que la participation des socialistes au pouvoir bourgeois nous coûterait plus cher que ne vaudrait, parce qu’elle aurait pour conséquence l’affaiblissement de la conscience révolutionnaire du prolétariat. Je suis pourtant qu’il n’y a pas de règle sans exception et que tout principe conçu d’une façon absolue devient par cela même métaphysique. J’admets donc la possibilité des cas exceptionnels où le parti socialiste se verrait forcé de faire entrer un de ses représentants dans un ministère bourgeois, mais c’est toujours au parti tout entier et non pas à tel ou tel de ses membres pris individuellement qu’appartient le droit de se prononcer dans de pareils cas. Il faut ajouter aussi à bien noter que la résolution de participer au pouvoir bourgeois ne saurait être prise par les socialistes que dans le but immédiat et nettement posé d’accélérer la dissolution de la société actuelle.

Agréez, chers citoyens, l’assurance de mon amicale considération.

GEORGE PLEKHANOV

PABLO IGLESIAS

Pablo Iglesias est depuis vingt ans l’âme du Parti ouvrier espagnol. C’est lui qui a arraché les travailleurs socialistes de la péninsule aux erreurs et aux incohérences de la théorie et de la tactique anarchiste où les a amenés à se grouper pour une action concertée sur le terrain de la lutte de classe.

Publiciste à la plume acerbe, il mène avec vigueur dans El Socialista la lutte contre le capitalisme et ses suppôts, le militarisme et le cléricalisme. Orateur à la parole entraînante et chaude, il multiplie les meetings et les réunions sur la surface entière de l’Espagne.

Madrid, 7 septembre 1899,

Honorables citoyens Gérault-Richard et Jaurès,

Je ne puis répondre à l’ampleur nécessaire à votre enquête relative à la question Dreyfus et au cas Millerand. J’ai été malade et suis maintenant dans la période de convalescence.

Je dirai donc brièvement, sur la première question, que le parti socialiste doit intervenir en tout ce qui peut servir à la défense des libertés politiques et à la formation au sein du prolétariat de la conscience de ses intérêts, en tout ce qui amène l’organisation et une plus grande liberté pour travailler à la disparition du régime bourgeois.

Je crois que l’intervention dans l’affaire Dreyfus était nécessaire afin de combattre les courants réactionnaires qui y étaient impliqués. Cependant je suis aussi d’avis que quelques-uns parmi les socialistes qui ont participé à l’agitation sont allés plus loin qu’ils ne devaient, en lui donnant une importance supérieure à celle qu’elle a en réalité pour la classe ouvrière.

L’affaire Dreyfus, lorsqu’on la considère exclusivement au point de vue de l’injustice commise par les tribunaux envers un homme, ne doit pas revêtir pour les socialistes plus d’importance que toutes les autres infamies si souvent commises envers les prolétaires.

Par rapport à la deuxième question, il me paraît que les socialistes ne doivent accepter aucune responsabilité ni aucune fonction politique dans aucun gouvernement bourgeois. Le parti socialiste ne doit pas autoriser la présence d’un ou de plusieurs de ses membres dans des gouvernements qui ont pour mission de défendre le régime du salariat.

Les socialistes ne peuvent participer au pouvoir pour faire exécuter les lois faites par la classe exploitante dans le but de maintenir les producteurs dans l’esclavage, dans la misère et dans l’ignorance. Il doivent s’en emparer seulement pour détruire tous, absolument tous les privilèges capitalistes.

PABLO IGLESIAS

ANDREA COSTA

Andrea Costa est par excellence un militant. C’est de prison qu’il nous adresse les lignes ci-dessous, et de fait notre vaillant camarade a déjà passé la moitié de son existence soit en exil sur la terre de France, soit dans les geôles du roi Humbert.

Éloquent, actif, infatigable, par-dessus tout homme d’organisation, Andrea Costa cumule les fonctions de député avec celles de secrétaire du parti socialiste italien.

Prison de Imola (Italie), septembre 99,

Mes chers amis,

C’est ici, en prison, où je me trouve depuis le 1ᵉʳ juillet et où je resterai une quarantaine de jours encore pour y escompter une de ces condamnations qui sont comme nos honoraires à nous, députés socialistes, en Italie ; c’est ici, dis-je, que j’ai reçu votre lettre ; et vous comprenez de suite, mes chers amis, que d’ici, je ne suis pas en condition de vous répondre : d’abord parce que, manquant de nos journaux et du reste, voilà deux mois que je ne suis au courant de rien ; ensuite parce que, même si j’avais les éléments pour me former un jugement complet, je n’aurais pas assez de liberté pour vous répondre entièrement. A la prison comme à la prison !

Je dois donc me borner, mes chers amis, à vous envoyer mes salutations cordiales et à vous souhaiter, ainsi qu’à tous nos amis et compagnons de France, assez d’abnégation et de constance pour traverser la douloureuse période présente.

ANDREA COSTA

La Petite République du lundi 25 septembre publiait la réponse de Enrico Ferri :

ENRICO FERRI

Enrico Ferri est en Italie l’un des représentants les plus autorisés, sinon le plus autorisé, du socialisme scientifique. Sociologue d’une renommée européenne, Ferri était professeur à l’Université de Pise quand, en 1893, il adhéra publiquement au socialisme et se vit pour ce fait révoqué de la gouvernement. Depuis, il n’a cessé de pourrir la lutte sur tous les terrains contre la classe capitaliste. Conférencier, publiciste, orateur, il est presque aussi connu à Paris et à Bruxelles qu’à Rome ou à Florence. Enrico Ferri représente à la Chambre italienne la circonscription de Mantoue.

Pour donner aux deux questions qui agitent maintenant les différents groupes du parti socialiste français, il faut d’abord s’entendre sur ce que c’est que le socialisme, en tant qu’il est le programme et la boussole d’un parti politique militant.

J’entends par socialisme la doctrine, en même temps sociologique et politique, que Marx surtout a établie sur les lignes fondamentales en accord complet (et c’est là sa force) avec l’orientation expérimentale et scientifique de la pensée contemporaine, qui va du transformisme universel (évolution) et du transformisme biologique (lamarckisme et darwinisme) au transformisme social (marxisme).


La doctrine marxiste n’est pas, naturellement, le produit immuable d’une intelligence surhumaine ; elle est — comme toute autre doctrine scientifique — susceptible de développement et de correction, tout en restant positive et inébranlable dans ses lignes essentielles.

Le fait et l’induction du surtravail (salariat) comme effet inséparable de la forme capitaliste de la propriété privée, qui est la grande découverte marxiste sur le terrain technique de l’économie politique, est la grande découverte nécessaire et constitution du prolétariat en parti de classe, fonciérement opposé à tous les partis bourgeois, quelle que soit leur nuance.

L’inévitabilité de la socialisation des moyens de production et de travail — comme processus naturel et évolutif de la société bourgeoise — constitue la donnée sociologique fondamentale et partant la boussole du prolétariat, en tant que parti politique.

Enfin, ce qu’on appelle le matérialisme historique et que je préfère appeler déterminisme économique, est la boussole scientifique pour voir clair et loin dans la mêlée des faits sociaux et politiques, dans ce sens que — ainsi que dans la vie psychologique les sensations sont la base déterminante de tout autre phénomène, tel que les sentiments et les idées — de même dans la vie sociale les conditions économiques (dont les pôles essentiels sont la paix et l’amour) constituent la base déterminante de tout autre phénomène, tel que les mœurs, les croyances, le droit, l’arrangement politique.

Mais avec ce corollaire, que tout effet devient, à son tour, une cause et tout phénomène déterminé devient, à son tour, un phénomène déterminant. Dans la vie psychologique les sentiments et les idées deviennent et modifient, à leur tour, les sensations ; et dans la vie sociale les mœurs et l’arrangement juridique et politique ont un contrecoup plus ou moins profond sur les conditions économiques.

De sorte que, la conscience socialiste qui est, selon moi, la force la plus révolutionnaire de la vie individuelle et sociale — tout en restant le produit des conditions économiques de notre siècle (forme capitaliste de la propriété privée et prolétariat salarié) comprend nécessairement toutes les manifestations évolutives les plus avancées de la conscience humaine contemporaine.

Tout individu socialiste qui serait, par exemple, clérical ou militariste, ou dogmatique, ou traditionaliste, etc., serait pour cela inconcevable et serait une contradiction vivante.

La conscience socialiste — qui est donc le déterminant de la conduite morale, sociale et politique de tous ceux qui, même sans être de vrais prolétaires salariés, en ressentent tous les frémissements rénovateurs dans leur cerveau — la conscience socialiste peut répéter dans un sens absolu ce que le poète latin a dit : homo sum et nihil humani a me alienum puto.

Je suis homme, et tout ce qui est humain — dans le sens le plus moderne et évolué du mot — constitue mon essence et ma force : depuis la condition économique jusqu’aux floraisons sociales de l’art, de la morale, du droit, de la politique, de la science.

Cette conscience socialiste vient compléter le cercle de la lutte de classes, car elle constitue par elle-même une opposition fondamentale avec la conscience traditionaliste ou routinière, qui comprend, elle, tout ce qu’il y a d’arriéré et de survivant dans la conscience humaine.

Ainsi, par exemple, la bourgeoisie issue de la grande Révolution au nom de la liberté des pensées et des actes, et qui, pour vivre, a eu et a besoin de la liberté, est condamnée — dans sa lutte contre la naissance sociale du prolétariat et avec lui de la nouvelle humanité — à s’appuyer, avec un antagonisme intérieur qui en signe la mort, sur les institutions (militarisme et cléricalisme) qui étaient le propre de cet ancien régime et de ce féodalisme, que la bourgeoisie a tués en naissant.


Ces considérations générales, quoique formulées tout à la hâte, me paraissent conduire à la réponse positive et logique sur les deux questions qui seront posées au Congrès national socialiste français ; et en même temps elles me paraissent conduire évidemment à la nécessité de l’Unité socialiste du prolétariat conscient aussi bien en France que dans tous les autres pays.

I. Je crois que le parti socialiste en s’occupant de l’affaire Dreyfus n’a accompli qu’un devoir de conscience.

La bourgeoisie s’occupe de cet affaire, comme d’une erreur judiciaire quelconque. Le prolétariat socialiste s’en est occupé et devait s’en occuper, non pas comme Voltaire s’occupa généreusement de l’affaire Calas, mais en prenant l’affaire Dreyfus comme symbole et symptôme de la survivance menaçante du militarisme et du cléricalisme féodaux en plein régime bourgeois républicain.

Le capitaine Dreyfus nous intéresse beaucoup ; mais il n’est qu’une, et des plus fortunées, parmi les innombrables victimes de cette machine à écraser les hommes qu’on appelle la « justice pénale ».

Mais son affaire nous intéresse et nous regarde infiniment plus, car c’est par elle et pour elle qu’on a engagé une bataille si noble et décisive entre l’esprit de la civilisation moderne et la tyrannie médiévale (militarisme et cléricalisme) retrouvée sous l’écorce des institutions bourgeoises et républicaines.

Je ne peux donc que donner mon admiration enthousiaste pour l’œuvre accomplie, sous l’impulsion de Jean Jaurès, par le parti socialiste français dans l’affaire Dreyfus.

Et les effets de cette noble et courageuse initiative ne font que confirmer cette conclusion. Qui pourrait, en effet, mesurer la force d’attraction sympathique vers l’idéal socialiste, que cette attitude des socialistes a déterminée en France et dans le monde entier ?


II. Si le ministère n’est que le comité d’affaires politiques de la classe dominante, je comprends très bien que le parti socialiste s’efforce de s’emparer de cet instrument puissant de domination, dans l’engrenage de l’arrangement administratif et politique contemporain.

Mais il doit s’en emparer en tant que parti de classe, qui sait bien que la société ne peut pas être changée d’aujourd’hui au lendemain par un coup de baguette magique ou par des barricades, comme un décor de théâtre (et c’est là la grande vérité scientifique du marxisme), car toute société change, à chaque heure, graduellement et partiellement.

Et, partant, les socialistes ne doivent pas escompter une révolution totale et monolithique, mais participer à l’administration privée (coopératives) et publique (communes, œuvres pies, etc.), pour apprendre à connaître et régler la réalité des choses sociales. Mais ils doivent toujours le faire en vue de l’idéal socialiste (lutte de classe et propriété collective). Autrement ils s’atrophient et dégénèrent dans le réformisme stérile, en perdant toute force révolutionnaire de régénération sociale et humaine.

Vis-à-vis de la misère, par exemple, on peut prendre l’attitude de la bienfaisance (réformisme) ou bien de la socialisation des moyens de production (révolution sociale).

Et vis-à-vis d’un homme qui a faim, le réformiste et le révolutionnaire peuvent accomplir le même acte (par exemple en lui donnant à manger), mais pour le réformiste ce secours est la fin de son activité ; pour le révolutionnaire il n’en est que le commencement.

Le parti socialiste approuve et accepte les réformes compatibles avec le régime bourgeois (par exemple les huit heures, la coopération, la pension aux invalides du travail, etc.) mais en les prenant toujours comme station de départ vers l’idéal socialiste, au lieu de les prendre comme station d’arrivée à l’amélioration de la société actuelle, réformée dans les détails, mais conservée sur ses bases fondamentales (propriété privée et, partant, domination de classe).

Et alors : peuvent-ils, les socialistes, aller au gouvernement de l’État de même qu’ils vont à l’administration d’une commune ?

Évidemment, oui ! Et c’est là la tactique marxiste qu’on appelle « conquête des pouvoirs publics ». Et c’est là arriver à donner, avec l’organisation économique et politique en parti de classe, valeur de majorité légale aux travailleurs (manuels et intellectuels) qui maintenant sont une majorité de fait, mais une minorité de droit.

Mais comment peuvent-ils, les socialistes, aller au gouvernement ?

Évidemment, en tant que parti de classe, qui arrive à conquérir la majorité légale, c’est-à-dire lorsque le poussin dans l’œuf est assez grand pour pouvoir rompre la coque.

Un socialiste pourrait-il, en tant qu’individu, entrer dans une administration municipale, sans qu’il soit le mandataire du parti ? Et pourrait-il entrer dans un conseil municipal avant que le parti ne soit arrivé à la majorité légale dans le conseil communal ?

Évidemment, non.

Dans une commune où les électeurs et les élus socialistes sont, par exemple, la vingtième partie du corps électoral et du conseil communal, un socialiste élu pourrait-il être le maire ou l’assesseur, perdu dans la foule des conseillers et des assesseurs bourgeois ?

Je crois que jamais on n’admettrait cela, car cette participation ne serait qu’une participation personnelle, trop dangereuse pour le parti absent et, en tout cas, arbre sans racines dans le terrain de la collectivité socialiste.


Voilà pourquoi, à la deuxième question, je réponds que lorsque dans un Parlement les députés socialistes arrivent à être la majorité ou même un groupe assez prédominant pour attirer dans son orbite cette masse fluctuante et incolore, qui suit toujours les plus forts, alors le parti socialiste peut et doit aller au gouvernement de l’État, de même qu’il va à l’administration d’une commune.

Mais lorsque la majorité légale du Parlement et, partant, de son comité ministériel n’est que bourgeoise au plus haut degré (par exemple Waldeck-Rousseau et Galliffet), alors un individu socialiste, même s’il a l’habileté d’un Millerand, ne devrait pas — arbre sans racine — participer au pouvoir bourgeois, où il ne pourra pas, car l’individu ne peut agir sur l’histoire sociale et politique qu’en tant qu’il résume en soi-même les énergies d’une collectivité, il ne pourra pas forcer la réalité des choses, ni devancer le moment historique et politique, ni réaliser des réformes décisives (qui soient des stations de départ vers l’idéal socialiste) et où donc il ne peut pas être le mandataire du parti socialiste.

Et si, dans certains moments exceptionnels, le parti socialiste doit se faire le défenseur des conquêtes de la civilisation contre le retour du médiévalisme, il peut et il doit le faire (car la conscience socialiste est la forme la plus haute de l’évolution humaine), mais toujours comme parti, jamais comme individu sans mandat de ses compagnons de lutte.

Dans ce cas, on a une position difficile et délicate, qui, en vue de quelques avantages très restreints et très problématiques, porte avec elle la certitude d’énormes désillusions. Celles-ci n’empêcheront pas, tant s’en faut, la marche du socialisme (puisqu’il est le produit nécessaire de l’évolution sociale), mais elles auront toujours un effet de désarroi et de désorientation politique dans la masse des socialistes, qui ne pouvant pas faire de la philosophie de l’histoire sont plus suggestionnés par les leçons de choses que la chronique quotidienne leur met devant les yeux.

ENRICO FERRI

La Petite République du mardi 26 septembre publiait deux réponses :

WILHELM LIEBKNECHT

Liebknecht symbolise en sa personne tout le passé héroïque et militant de la démocratie socialiste allemande. Toujours robuste, toujours alerte en dépit des ans, il bataille encore aux premiers rangs du prolétariat germanique. Bismarck n’a pas eu de plus dangereux adversaire et aujourd’hui, sans se lasser, il continue la lutte contre les héritiers politiques du chancelier de fer.

Député de Berlin au Reichstag, rédacteur en chef du Vorwaerts, vétéran des congrès internationaux, Liebknecht est aussi connu des socialistes de France que des socialistes d’Allemagne.

Berlin, septembre 1899,

Mes chers amis,

Puisque la réponse à vos questions se trouve dans ma lettre au Congrès d’Épernay (1), je vous prie de me dispenser d’une répétition des raisons que j’ai données dans cette lettre, destinée à la publicité.

Même sans cette lettre ma pensée vous est connue, et je n’ai qu’à exprimer l’espoir que l’unité socialiste se fasse sur la base de la lutte de classe — seule base sur laquelle un mouvement socialiste soit possible.

Mes salutations fraternelles à vous et au citoyen Jaurès. Tout à vous.

WILHELM LIEBKNECHT

(1) Par exception nous ne donnons pas cette lettre : nos lecteurs sont amplement renseignés sur les sentiments du citoyen Liebknecht.

LOUIS BERTRAND

Louis Bertrand est en Belgique l’un des militants de la première heure. Il combattait dès 1880 aux côtés de César de Paepe, de Brismee et de Volders. En partie donc lui revient l’honneur d’avoir constitué cet admirable parti ouvrier belge, le plus cohérent et le plus riche qui peut-être existe.

Représentant, à la Chambre des députés, de l’arrondissement de Soignies, échevin de Schaerbeek, Louis Bertrand s’attache avant tout à l’obtention des réformes immédiates qui peuvent alléger les misères du prolétariat.

Bruxelles, septembre 1899,

Chers camarades,

Vous voulez bien me demander mon avis sur deux questions qui préoccupent en ce moment le parti socialiste français :

1. — Le prolétariat socialiste peut-il, sans manquer au principe de la lutte des classes, intervenir dans les conflits des diverses fractions bourgeoises, soit pour sauver la liberté politique, soit, comme dans l’affaire Dreyfus, pour défendre l’humanité ?

A cette première question, je réponds affirmativement pour les raisons que voici :

La classe bourgeoise, si elle a un intérêt commun, est cependant divisée en diverses fractions.

Elle compte des monarchistes et des républicains, des cléricaux et des libres penseurs, des protectionnistes et des libres-échangistes, etc., etc.

Quand la question de la forme du gouvernement est en cause, ou celle de la liberté de conscience, pourquoi les socialistes n’appuieraient-ils pas les uns pour battre les autres ?

En ce qui concerne spécialement l’affaire Dreyfus, l’intervention du parti socialiste était indispensable.

Un homme se noie ou va être dévoré par les flammes. Que faut-il faire ? Il faut courir à son secours, sans se préoccuper si cet homme est un bourgeois ou un ouvrier.

Dreyfus est victime d’un crime abominable contre la justice et l’humanité. Faudrait-il se désintéresser de sa cause parce que c’est un bourgeois et un juif ? Ce serait monstrueux !

Aussi, Jaurès, en prenant la défense de la victime de l’État-Major, a-t-il rendu un énorme service à l’idée socialiste ; nous sommes tous d’accord ici sur ce point, et nous le félicitons fraternellement.

Il a d’ailleurs fait un coup double : il a posé d’abord un acte d’humanité et de justice ; ensuite, il a fait la guerre au cléricalisme et au militarisme, ces deux ennemis jurés de la démocratie socialiste en tous pays.


2. — Dans quelle mesure le prolétariat socialiste peut-il participer au pouvoir bourgeois ; et le principe de la lutte des classes s’oppose-t-il absolument, et dans tous les cas, à la prise de possession partielle de la puissance ministérielle par le parti socialiste ?

Sur cette seconde question, voici quel est mon sentiment. Quel but poursuivons-nous ? Nous voulons réaliser notre idéal socialiste, collectiviste.

Mais nous savons que ce ne sera pas l’œuvre d’un seul jour ; nous savons que la société de nos rêves ne se réalisera pas d’un coup de baguette magique, qu’il faudra, au contraire, lutter sans trêve, livrer bien des batailles avant de triompher !

Il y a plus : Avant d’aboutir à l’idéal, nous devons passer par une période de transition et de préparation. C’est pourquoi tous les partis socialistes, à côté de leurs déclarations de principes, ont rédigé un programme de réformes pratiques.

Le but, c’est de rendre les hommes plus heureux, matériellement, et meilleurs, moralement.

Ce résultat peut être obtenu, en grande partie, par l’action du gouvernement, par une législation plus juste et plus humaine.

Et alors se pose cette question : cette œuvre d’amélioration matérielle et morale de la condition des masses populaires ne peut-elle être entreprise que lorsque le parti socialiste sera majorité, ou doit-elle être secondée et activée par le concours du parti socialiste, prenant part, pour une partie seulement, à la constitution d’un gouvernement ?

Refuser d’entrer dans un ministère non complètement socialiste serait, à mon avis, aussi insensé que de refuser d’entrer dans un parlement ou dans un conseil municipal avant d’être majorité !

Ma conviction profonde est donc que l’intérêt du parti socialiste est de pénétrer partout où son action peut être bienfaisante, sans abdication d’aucune sorte, bien entendu.

Mais je pense également que cette décision doit être concertée. Ce sont les élus qui doivent se prononcer, chaque fois, sur la solution à intervenir. Mais, pour cela, il est indispensable que nous ayons un parti bien uni et non — comme c’est malheureusement le cas chez vous — des fractions qui se divisent souvent !

Pour ce qui est du cas spécial de notre ami Millerand, je crois aussi qu’il a bien fait d’entrer dans le ministère actuel, surtout à cause de la situation exceptionnelle dans laquelle se trouvait et se trouve encore la France de la Révolution.

Voilà, chers camarades, l’humble avis de votre dévoué

LOUIS BERTRAND

La Petite République du jeudi 28 septembre publiait la réponse de Kautsky :

KARL KAUTSKY

Karl Kautsky, le théoricien le plus autorisé du socialisme scientifique, qui a créé, pour soutenir les idées de Marx, l’organe die Neue Zeit (l’Ère nouvelle), qu’il dirige depuis 1883 avec un tact et un talent admirables. Die Neue Zeit a conquis une notoriété universelle. Les socialistes du monde entier y collaborent. Dans ses nombreux écrits il vulgarise et développe les idées de Marx et de Engels. Son ouvrage sur la question agraire marque une date dans la littérature socialiste. Son dernier livre, destiné à un grand succès, combat avec vigueur les tendances opportunistes de Bernstein.

Berlin-Friedenau, 12/8 1899,

Chers camarades,

Des deux questions auxquelles vous m’avez, en même temps que plusieurs autres membres du parti, invité à répondre, l’une me paraît extrêmement simple ; c’est la question de savoir si le prolétariat socialiste viole les principes de la lutte de classe, lorsqu’il intervient dans l’intérêt de la liberté et de l’humanité dans les conflits entre diverses fractions de la bourgeoisie. Je crois que dans ces cas le prolétariat a non seulement le droit, mais même le devoir d’intervenir.

Il ne faut pas oublier que pour le socialiste la lutte de classe n’est pas un but en soi, mais un moyen pour atteindre un but, et ce but supérieur auquel tout doit être subordonné, c’est d’aider au développement de la société à un stade plus élevé. La lutte de classe est le moyen le plus puissant pour atteindre ce but, mais nous ne sommes pas encore arrivés à cette phase où la lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat remplirait toute la vie politique et sociale.

Les différences de classe et les antagonismes entre les diverses classes bourgeoises sont encore nombreux et donnent lieu à des luttes politiques et sociales continuelles dont aucune n’est sans importance pour l’évolution de la société, dont chacune, selon son issue, peut activer ou entraver le progrès social. Ce serait folie de la part des socialistes de se contenter de regarder, impassibles, ces luttes intestines de la bourgeoisie, au lieu d’intervenir et de soutenir la cause du progrès.

On accuse parfois Marx et Engels d’avoir enseigné cette conception étroite de la lutte de classe, d’après laquelle le prolétariat ne devrait se soucier que de ses intérêts particuliers et non pas aussi des intérêts généraux de l’évolution sociale. Mais ces deux penseurs étaient, au contraire, d’avis que les deux catégories d’intérêts étaient liées de la façon la plus intime et que le prolétariat devait participer énergiquement à toute lutte intéressant le progrès social, même dans le cas où aucun intérêt prolétarien ne serait directement en jeu.

Déjà dans le Manifeste du parti communiste ils déclaraient : « En France les communistes se rallient au parti démocrate socialiste contre la bourgeoisie conservatrice et radicale, tout en se réservant le droit de critiquer les phrases et les illusions léguées par la tradition révolutionnaire, etc. »

Lorsque plus tard Lassalle déclarait qu’en face de la classe ouvrière les autres classes ne formaient qu’une seule masse réactionnaire et que cette phrase fut introduite dans le programme de la démocratie socialiste allemande (1875), Marx s’éleva contre cette formule qui ne pouvait que trop facilement nous amener à négliger l’importance des antagonismes et des luttes intestines entre les classes non prolétariennes.

L’Internationale non plus ne s’est pas désintéressée des luttes intérieures des classes non prolétariennes ; elle prit part pour tous les opprimés, pour l’indépendance de la Pologne, pour le Home Rule en Irlande, pour les États du Nord contre les États du Sud pendant la guerre de Sécession.

L’intervention des partis socialistes dans les luttes intestines de la bourgeoisie est d’autant plus nécessaire qu’ils sont plus puissants, car leur neutralité apparente devient en fait, dans la même mesure, une protection des éléments réactionnaires.

C’est un fait désagréable, mais inévitable, que la croissance des partis socialistes s’effectue au détriment du radicalisme bourgeois ; car ce sont précisément les couches populaires où la démocratie bourgeoise recrute ses éléments les plus énergiques qui sont les plus accessibles à la propagande socialiste. Et, au fur et à mesure que les prolétaires passent de la démocratie bourgeoise à la démocratie socialiste, les bourgeois, jusqu’ici radicaux, perdent tout goût pour la démocratie bourgeoise ; ils commencent à avoir peur du prolétariat et deviennent réactionnaires. En même temps que le socialisme, croît la réaction.

De cette façon les partis bourgeois radicaux s’affaiblissent et s’effritent des deux côtés par suite des progrès de la propagande socialiste et deviennent de plus en plus incapables de remplir leur rôle historique. Mais, si les socialistes affaiblissent par leur propagande la démocratie bourgeoise et en même temps restent à l’écart dans les luttes de celle-ci contre la réaction croissante, qu’est-ce à dire, si ce n’est favoriser cette dernière ? Plus nous affaiblissons la démocratie bourgeoise par notre propagande et la rendons incapable de remplir sa mission historique, plus nous sommes forcés de nous substituer à elle dans cette mission. Ce n’est que sur la base d’une république démocratique que peut s’élever une république socialiste.


Moins simple est la seconde des questions qui nous sont soumises. Le prolétariat socialiste peut-il, et dans quelle mesure, participer au gouvernement bourgeois ? C’est une question de tactique à laquelle on peut donner des réponses différentes pour différentes époques et différents pays et à laquelle je n’oserai point donner de réponse absolue et inconditionnée.

En Suisse et en Angleterre une telle participation me paraît possible ; en Allemagne inadmissible. Mais précisément parce que je ne puis pas donner de réponse absolue, je ne puis pas non plus prétendre que le principe de la lutte de classe interdise à un socialiste, quelles que soient les circonstances, d’entrer dans un ministère bourgeois. Dans des conditions normales, un socialiste qui se place sur le terrain de la lutte de classe aura aussi peu le désir d’entrer dans un ministère bourgeois, qu’un athée dans un ministère clérical ou un républicain dans un ministère bonapartiste.

Son activité dans un tel ministère ne pourrait avoir d’autre résultat que de le corrompre et de le compromettre lui-même, ainsi que le parti qui le soutient. Je ne voudrais pas prétendre par cela que, sans violer le principe de la lutte de classe, les socialistes ne puissent pas, dans des circonstances exceptionnelles et pour un but déterminé, collaborer avec des démocrates bourgeois dans le même pouvoir exécutif contre un ennemi commun. Un tel acte reste toujours dangereux et risqué quelles que soient les circonstances, mais on peut imaginer des situations difficiles qui pourraient à la rigueur le justifier.

Je ne voudrais donc pas considérer la question qui nous occupe comme une question de principe, mais comme une question de tactique. J’ai déjà expliqué dans le Vorwaerts ce que je pense du cas concret dont il s’agit spécialement en l’occurrence. Ici je n’ai à le prononcer que sur le côté général de la question, et, à ce sujet, je ne puis que déclarer que je ne conçois pas la lutte de classe dans un sens qui exclut d’une façon absolue, quelles que soient les circonstances, l’entrée d’un socialiste dans un ministère bourgeois, bien que j’estime qu’un tel acte soit toujours anormal, qu’il soulève de très grosses responsabilités, et ne puisse être entrepris que dans un cas d’extrême nécessité.

Mais ce que le principe de la lutte de classe exige dans toutes les circonstances, c’est l’organisation du prolétariat en un parti indépendant et fermé.

Cela est surtout important aux moments qui sont à ce point critiques qu’ils amènent mainte membre du parti à envisager comme opportune l’entrée d’un socialiste dans un cabinet bourgeois. Le rôle du prolétariat socialiste est uni, fortement organisé et indépendant, il saura aussi le mieux parer aux dangers qui pourraient surgir pour lui de la participation à la démocratie bourgeoise.

Les socialistes en dehors de la France attendent avec impatience la résolution du Congrès national sur le cas Millerand. Mais quelle que soit l’opinion que chacun de nous puisse avoir sur ce cas, nous nous trouvons unanimes — je puis l’affirmer sans crainte — dans le désir ardent que le Congrès réussisse à resserrer de la façon la plus étroite les liens qui unissent le prolétariat de France pour qu’il devienne l’armée la plus puissante dans la grande lutte contre le militarisme et le cléricalisme qui agite actuellement ce pays.

KARL KAUTSKY

La Petite République du vendredi 29 septembre publiait deux réponses :

ÉDOUARD BERNSTEIN

Édouard Bernstein est un des plus vieux lutteurs et un des meilleurs publicistes du parti socialiste allemand. Lorsqu’après le vote de la loi d’exception contre les socialistes, en 1878, le parti fonda à Zurich le journal le Socialdemokrat, qui lui servit d’organe principal, c’est à Bernstein qu’il confia sa direction. En 1888, Bernstein ainsi que ses co-rédacteurs au Socialdemokrat furent expulsés de Suisse à la suite de la pression exercée par Bismarck sur le gouvernement fédéral. Ils se réfugièrent à Londres, où fut aussi transférée, quelques mois après, la rédaction du Socialdemokrat.

En 1890, année de la faillite du système bismarckien et de l’abolition de la loi d’exception, la publication du Social, devenu désormais inutile, cessa. Mais Bernstein, auquel la réaction allemande n’a jamais pardonné sa vigoureuse campagne, ne pouvant pas rentrer en Allemagne, parce que condamné à l’exil, resta dans la capitale de l’Angleterre. Il ne cessa point pour cela de travailler au développement du parti, ainsi que le montrent de nombreux et remarquables articles publiés dans die Neue Zeit (l’Ère nouvelle) et ses correspondances dans les quotidiens, comme le Vorwaerts. Ces temps derniers, la polémique doctrinale engagée entre Bernstein et Kautsky a fait grand bruit en Allemagne et dans tous les milieux socialistes internationaux.

London, août 1899,

Aux citoyens Jean Jaurès et Gérault-Richard

Chers citoyens,

Voici ma réponse aux deux questions que vous avez bien voulu me poser.

Dans la société moderne, où les privilèges légaux de classes, d’états ou de castes ont disparu, ou sont en train de disparaître, les conflits des partis politiques, bourgeois ou non, intéressent presque toujours la classe ouvrière.

Or, que penser d’un principe qui défend à celle-ci d’intervenir dans ces conflits au moment où ils cessent d’être simples querelles entre des boutiques et deviennent des batailles ayant pour enjeu la liberté politique ou l’humanité ? Cela équivaudrait pour le prolétariat à une interdiction de défendre ses propres intérêts et ses idées humanitaires. On se trouverait alors en face d’un principe d’imbécillité, mais pas d’un principe de lutte de classe.

La non-intervention peut être défendue en se basant sur la faiblesse ou l’inexpérience d’un parti, ou sur la futilité de l’objet en question, mais jamais au nom du principe de la lutte de classe. Au contraire, aussitôt qu’un intérêt vital de liberté politique est en question, ce serait manquer au principe de la lutte de classe de ne pas intervenir.

Quant aux questions humanitaires, le simple fait que le parti socialiste ouvrier est le parti des opprimés indique déjà qu’aucune de ces questions ne peut lui être étrangère. Il suffit ici de se rappeler l’attitude de l’Internationale en présence de la guerre civile des États-Unis, ce « seul événement grandiose de l’histoire moderne », comme Marx l’a appelée dans le Capital. Bien que les Yankees du Nord fussent des bourgeois, l’Internationale se prononça en leur faveur.

Ceux qui nient l’intérêt du parti socialiste dans l’affaire Dreyfus, parce que Dreyfus est un bourgeois, me semblent confondre la lutte de classe dans la société moderne avec la lutte de classe au Moyen-Age. Pour les serfs, la violation du code des nobles pouvait bien être chose très indifférente, mais l’ouvrier moderne n’est pas un serf et ne peut pas avoir la conception étroite d’un vilain.


Ces considérations m’amènent à la deuxième question. En principe, j’y ai déjà répondu par les déclarations faites plus haut.

Quand on admet la nécessité de l’action politique en général et quand on reconnaît qu’une société ne peut ni franchir en sautant les étapes obligatoires de son évolution ni les éliminer par des décrets (Marx), on doit reconnaître aussi que, dans l’évolution des nations modernes, des phases peuvent se présenter où la prise de possession partielle de la puissance ministérielle peut, pour le parti ouvrier socialiste, devenir plus qu’une chose permise, mais un devoir de première importance.

Dans quelle mesure cette participation au pouvoir peut-elle ou doit-elle avoir lieu ? Cela dépend de la situation respective des partis et de la nature de la constitution politique d’un pays. Dogmatiser d’avance sur ce point serait vouloir résoudre d’avance toutes les combinaisons possibles dans l’avenir. Chaque cas nouveau offre à notre discernement matière d’appréciation pour savoir si les conditions données admettent ou exigent l’entrée du parti ou de quelques-uns de ses membres dans une combinaison ministérielle. En principe, il me paraît que toute combinaison devrait être regardée comme admissible qui n’affaiblit pas la situation générale de la classe ouvrière et ne sacrifie pas à un avantage passager ou subordonne les intérêts permanents ou supérieurs de son œuvre émancipatrice.

A cet égard il y aura presque toujours des difficultés et des discussions provenant des différences de tempérament, de jugement et d’expérience, mais ce n’est pas une raison suffisante pour se soustraire à l’embarras du choix par une déclaration abstraite d’abstention. Je ne connais pas chose plus insipide en politique que les renonciations générales. Elles aboutissent presque toujours à des infractions à la promesse donnée et nécessitent, pour passer outre, l’emploi d’une chicanerie casuistique, qu’il s’agisse de l’acte de renonciation d’un Cromwell ou des engagements analogues pris par le socialisme à son berceau.

Pour un parti qui sait ce qu’il veut et qui se considère comme le gardien de la classe ouvrière, il est plus digne de se déclarer résolu à agir d’après les exigences du moment et d’assumer toutes les responsabilités qui en résultent.

Salut cordial et fraternel.

Votre très dévoué

ÉDOUARD BERNSTEIN

LÉON DEFUISSEAUX

Léon Defuisseaux descend d’une ancienne famille de démocrates et de républicains belges.

Son père donna, en 1848, l’hospitalité à de nombreux proscrits français et protesta, au Sénat belge, contre la loi sur les étrangers, imposée à la Belgique par le Second Empire.

Léon Defuisseaux fut élu pour la première fois député en 1870, par les électeurs de l’arrondissement de Mons. C’était sous le régime censitaire. Après avoir siégé pendant dix ans à la Chambre belge et y avoir défendu les principes de la démocratie, parmi lesquels figurait au premier rang le suffrage universel, il donna, en 1881, sur cette question, sa démission, qui eut un retentissement énorme et prépara les voies au suffrage universel.

En quittant la Chambre censitaire, il annonça sa prochaine rentrée au Parlement avec ses amis socialistes. Cette prophétie s’est pleinement réalisée.

Léon Defuisseaux écrivit alors un livre qui eut en Belgique un succès considérable, les Hontes du régime censitaire. Il collabora au National, le premier journal républicain de Belgique. Il collabore encore aujourd’hui au Peuple, organe quotidien du Parti ouvrier belge.

Léon Defuisseaux est un brillant orateur. Il jouit dans les rangs de l’opposition d’une grande autorité. Tous les socialistes belges, wallons et flamands, entourent de la plus vive affection cet homme tout de bonté et de générosité, qui fut en Belgique le précurseur et l’apôtre du suffrage universel et de l’idée républicaine.

Bruxelles, août 1899,

Chers citoyens,

Vous me demandez si je crois que le prolétariat socialiste peut, sans manquer au principe de la lutte des classes, intervenir dans les conflits des diverses fractions bourgeoises, soit pour sauver la liberté politique, soit, comme dans l’affaire Dreyfus, pour défendre l’humanité.

J’estime que non seulement le prolétariat socialiste peut intervenir dans de tels conflits, mais encore que c’est son devoir le plus sacré.

La justice est au-dessus de tout.

Le socialisme lui-même n’est qu’un rayon de la justice qui éclaire la question économique, politique et sociale de l’humanité.

Ceux qui, avec un courage qui n’a d’égal que leur talent, ont, dans l’affaire Dreyfus, défendu la cause de la Justice et de la Vérité ont donc mérité l’admiration et la reconnaissance de tous les socialistes.

Vous me demandez ensuite dans quelle mesure je pense que le prolétariat socialiste peut participer au pouvoir bourgeois, et si le principe de la lutte des classes s’oppose absolument et dans tous les cas à la prise de possession partielle de la puissance ministérielle par le parti socialiste.

Je pense que le prolétariat a le droit et dans certains cas le devoir de participer au pouvoir bourgeois, puisque tout socialiste qui accepte un mandat accepte par ce fait même d’exercer une partie du pouvoir.

J’estime donc qu’en acceptant un ministère dans le but de sauver la République menacée, le citoyen Millerand a fait son devoir de socialiste. Il a non seulement rendu un grand service à la France, mais a donné un grand exemple aux socialistes de tous les pays.

Je vous écris ces lignes avec une conviction profonde, et vous donne de loin ma fraternelle poignée de main.

LÉON DEFUISSEAUX

La Petite République du mardi 3 octobre publiait la réponse de Pierre Lavrov :

PIERRE LAVROV (1)

Une des plus pures gloires du socialisme russe. Penseur profond et original, lutteur infatigable, le célèbre proscrit russe est sur la brèche depuis cinquante ans ; ennemi irréductible de l’absolutisme et du capitalisme, il a inspiré toute une suite de générations socialistes qu’il a charmées par l’exemple d’une vie sans tache et par son érudition encyclopédique sans égale.

En exil depuis 1870, Lavrov fut le fondateur et le rédacteur en chef de la revue : Vpériod (En avant, 1874, Londres), un des directeurs du Messager de la Volonté du Peuple (1883, Genève), et le collaborateur le plus actif des Matériaux, publication ayant pour but l’exposé documentaire de l’histoire du mouvement socialiste en Russie (1893, Genève).

En Russie, Pierre Lavrov a publié, sous différents noms d’emprunt, ses célèbres Lettres historiques et un nombre immense d’articles sur les différentes questions philosophiques et sociologiques. Parmi ses publications les plus récentes nous avons à signaler surtout les deux volumes, parus à Genève, de son Histoire de la Pensée humaine, véritable monument d’érudition philosophique.

(1) Nos lecteurs savent que Pierre Lavrov est mort le 6 février 1900.

Ami intime de Karl Marx, Lavrov était toujours partisan de la théorie de la lutte des classes, et il se dit même très modestement élève du grand penseur, en économie politique ; mais il s’est toujours refusé à l’interprétation étroite de la philosophie de son génial ami, en opposant aux adeptes russes de cette interprétation une philosophie plus large, plus solide et non moins scientifique.

Chers camarades,

La rédaction de la Petite République me demande mon opinion sur deux questions, qui vont être l’objet d’une délibération au Congrès national socialiste français :

1. — Le prolétariat socialiste peut-il, sans manquer au principe de la lutte des classes, intervenir dans les conflits des différentes fractions bourgeoises, soit pour sauver la liberté politique, soit, comme dans l’affaire Dreyfus, pour défendre l’humanité ?

2. — Dans quelle mesure le prolétariat socialiste peut-il participer au pouvoir bourgeois ; et le principe de la lutte des classes s’oppose-t-il absolument, et dans tous les cas, à la prise de possession partielle de la puissance ministérielle par le parti socialiste ?

Les questions même les plus graves de la théorie et de la politique socialiste se présentent sous un aspect plus ou moins différent dans les différents pays, et c’est surtout le cas pour les socialistes russes, placés par l’histoire en face d’un pouvoir absolu, resté seul de son espèce dans l’Europe contemporaine. Aussi je ne suis pas certain que nous autres, socialistes révolutionnaires russes, soyons tout à fait compétents pour émettre une opinion plus ou moins définitive sur les questions de politique socialiste, qui se posent actuellement devant le prolétariat socialiste de tel ou tel autre pays de l’Europe, luttant pour le triomphe de la révolution sociale sur le terrain de certaines libertés acquises qui n’existent pas en Russie. Mais les questions qu’on m’adresse contiennent, à ce qu’il me semble, un élément assez important des théories socialistes plus ou moins générales, et c’est cet élément seul que je me permettrai de traiter dans cette lettre, en prenant pour point de départ les principes socialistes que je crois être les plus fondamentaux.


Le socialisme scientifique d’aujourd’hui, c’est, de fait, une lutte des classes, où le prolétariat socialiste s’organise sur une base internationale pour détruire le régime capitaliste qui sert de fondement à l’état social actuel et y domine. Je crois que c’est admis par tous les socialistes de notre époque.

Mais si on considère attentivement le cours de l’histoire humaine dans son ensemble, on trouve, à ce qu’il me paraît, en premier lieu, que la lutte du prolétariat contre le capitalisme n’est que la forme actuelle d’une tendance fort ancienne et fort générale à transformer un état social donné en un état meilleur, ou, comme je voudrais le formuler, à se rapprocher plus ou moins du règne de la justice dans une humanité solidaire.

En second lieu, je crois que la plupart des socialistes de notre époque admettent que le socialisme n’est pas et ne saurait être un fait miraculeux, transformant d’une manière radicale un état social en un autre : ce nouvel état social se prépare automatiquement dans l’évolution du parti capitaliste, mais en même temps les socialistes actuels le préparent et ont le devoir de le préparer par une activité consciente, et en poursuivant un but défini par un plan d’action tout aussi défini.

Ce point de départ une fois admis, il serait utile, il me semble, dans tout problème un peu douteux de la politique socialiste, de remonter aux questions fondamentales : tel ou tel autre plan d’action est-il en harmonie avec la tendance humanitaire du socialisme considéré comme ayant pour but de fonder le règne de la justice sur la base de la solidarité internationale des travailleurs ? Ce plan d’action peut-il servir à préparer d’une manière utile l’avènement du régime socialiste ?

A l’apparition de l’Internationale on avait pu croire que l’organisation du prolétariat en sections, en conseils fédéraux, et en congrès ouvriers internationaux, avec l’organe permanent d’un Conseil général, pourrait devenir immédiatement la base de la préparation d’un état social réalisant l’union internationale des travailleurs, union qui étoufferait dans les mailles innombrables de ce réseau les éléments actuels du monde capitaliste, qui a pour base la concurrence des individus, la lutte des groupes, la haine des nations et des États. Mais le courant des événements a prouvé que l’avènement du régime socialiste demande encore une période de préparation : il s’agit encore actuellement de préparer le prolétariat des divers pays à la conception socialiste des rapports sociaux, car on est encore bien loin du moment où tous les travailleurs des nations qui assument le droit de se nommer nations civilisées feront partie de la grande union du prolétariat socialiste ; il s’agit encore de préparer dans chaque pays le terrain qui rendrait possible soit l’union et le développement légal du prolétariat socialiste, soit son triomphe par des voies révolutionnaires.

Nous sommes au moment de cette action préparatoire et c’est dans la conception claire et définie de cette préparation qu’il s’agit de chercher la solution de mille problèmes particuliers, soit théoriques, soit pratiques, qui se posent nécessairement dans différents pays sous l’influence non seulement de leur état économique, mais surtout de leur état légal et politique.

S’il ne s’agissait que de la lutte des classes, d’une victoire ou d’une défaite partielle dans cette lutte, on se trouverait trop souvent en face de questions insolubles, car bien des victoires momentanées n’aboutissent qu’à un état de choses qui détermine la démoralisation des combattants et même une série de défaites des plus graves. Mais lorsqu’on prend en considération le grand but de la solidarité internationale et l’avènement du règne de la justice sociale, ou lorsqu’on se représente clairement les suites de telle ou telle autre manière d’agir pour la préparation de la future révolution sociale, les questions particulières présentent bien souvent, il me semble, moins de difficultés.

Si le socialisme est au fond la forme actuelle qu’admet la lutte pour la solidarité universelle et pour la justice sociale, on ne saurait douter que toute question humanitaire ne soit en même temps une question socialiste dans le sens le plus strict du terme. Ceci une fois admis, immédiatement disparaît la difficulté de résoudre la question de savoir si le prolétariat socialiste organisé a à prendre parti dans une lutte sociale — quels que soient les partis qui y sont le plus immédiatement intéressés — où il s’agit de questions humanitaires. Dès que nous y avons constaté un élément strictement socialiste nous ne pouvons éluder la conséquence que le devoir des socialistes est d’y prendre part. Mais il y a encore autre chose. Il me paraît évident que, pour préparer son avènement historique, le socialisme a le devoir, dans un cas de lutte pour une question de cet ordre, de se mettre à la tête d’un pareil mouvement, d’y prendre l’initiative, de le faire sien.

Car c’est de cette manière — et peut-être même uniquement de celle-là — que les socialistes habitueront les masses à voir que c’est leur parti qui fournit les lutteurs les plus avancés dans toutes les combinaisons des événements historiques. Et, par suite, c’est une des préparations les plus efficaces à l’avènement du socialisme. Partant de ce point de vue, il me paraît évident, par exemple, que l’antisémitisme absurde et criminel (dont l’affaire Dreyfus a été une des manifestations des plus révoltantes) est une question strictement socialiste pour le prolétariat international. Aussi m’a-t-il paru fort regrettable que ce n’ait pas été le parti socialiste qui ait pris immédiatement l’initiative du grand mouvement social français à propos des événements des deux dernières années, et j’ai été fort heureux de voir qu’ensuite il y a joué un si beau rôle.


Mais c’est un cas trop simple et, à ce qu’il me paraît, trop évident. Il y en a de plus difficiles ou, au moins, de plus compliqués. Dans tel pays, il y a une lutte entre un parlement bourgeois ou agrarien et un semi-absolutisme militariste. L’un et l’autre sont ennemis du socialisme. Une alliance avec l’un ou avec l’autre serait une trahison, non seulement au principe de la lutte des classes, mais encore au principe du socialisme prolétarien. Cependant, il me semble que le parti socialiste n’a pas à se désintéresser de cette lutte et à laisser indifféremment triompher, selon l’occasion, l’un ou l’autre parti politique. Toute opposition à un absolutisme, même mitigé, est une meilleure préparation à l’avènement du socialisme que le triomphe de l’absolutisme.

Donc, au nom des intérêts socialistes, il n’y a pas à s’abstenir, mais à voter, dans le sens d’une opposition au parti le plus dangereux. Il est encore plus évident, à ce qu’il me paraît, que dans un empire franchement absolu et réactionnaire les socialistes non seulement n’ont pas le droit, au nom de leurs principes, d’ignorer la question politique et de s’occuper uniquement de la lutte contre le capitalisme, mais que c’est leur devoir socialiste de prendre l’initiative du mouvement politique et révolutionnaire contre l’absolutisme.


J’arrive au cas le plus compliqué, et c’est celui dont il s’agit particulièrement dans les questions que me propose la rédaction de la Petite République. Les principes du socialisme permettent-ils la participation d’un socialiste à un ministère, soutenu par un Parlement bourgeois, qui possède — du moins officiellement — le pouvoir suprême dans l’État, et, par cela même, ne représente aucun élément d’opposition à la direction des affaires dans le sens des intérêts capitalistes ?

Pour ceux qui voient dans le socialisme actuel uniquement la lutte des classes, le problème admet différentes solutions selon des circonstances tout à fait éventuelles. Il s’agit d’apprécier les combinaisons qui permettraient à une individualité socialiste — et que je suppose complètement sincère dans ses convictions — de donner à la législation du pays une poussée dans un sens favorable au socialisme comme principe et au prolétariat comme classe sociale. A une question posée dans un sens si particulier il est presque impossible de répondre d’une manière plus ou moins générale. Désirant, comme je l’ai dit, rester dans les généralités (surtout comme étranger), je m’abstiens d’y répondre.

Même en se plaçant à un point de vue plus large sur le socialisme, on se trouve en présence de grandes complications. Admettons qu’il s’agisse d’un moment historique où la lutte des partis est très ardente, où les partis réactionnaires sont groupés dans une opposition assez menaçante, tandis que le ministère est momentanément — peut-être uniquement jusqu’à la prochaine réunion des Chambres — le représentant des tendances plus libérales. Quelle est la ligne d’action que peut accepter le parti socialiste, au nom du socialisme considéré comme tendant à la solidarité universelle et au nom de son devoir de préparer l’avènement de la révolution sociale ? Serait-il utile, dans ce cas, qu’une personnalité éminente du parti socialiste acceptât un rôle ministériel pour préparer la révolution future ?

A la première de ces deux questions je crois pouvoir répondre affirmativement. Pour préparer un meilleur avenir le parti socialiste me semble devoir aider le gouvernement relativement plus libéral qui est sérieusement menacé d’être remplacé par un gouvernement franchement réactionnaire. Je dirai même que, dans ce cas, comme dans bien d’autres, les socialistes, loin de se désintéresser de cette lutte, devraient peut-être se mettre à la tête d’un mouvement libéral pour que ce mouvement garde la direction la moins dangereuse pour le prolétariat.


Mais c’est peut-être autre chose pour l’action personnelle d’un membre du Parti socialiste, dont les talents et l’activité énergique ont attiré sur lui l’attention sympathique de ses coreligionnaires et dont la conduite dans des cas douteux put leur servir d’exemple. Ce qui est surtout grave ici, ce ne sont pas les résultats immédiats du fait accompli ; c’est, pour un avenir plus ou moins prochain, l’admission d’un compromis dangereux. Un lutteur sûr de lui-même peut ne pas redouter d’être obligé à des compromis ébranlant les bases morales du parti auquel il appartient ; mais il ne saurait jamais être certain que d’autres personnalités moins fortes ne se recommandent pas, dans des cas plus douteux, de son exemple et que cet exemple — qui n’aurait eu dans l’espèce, d’après ma supposition, aucun résultat dangereux — n’apportât pas à un moment politique plus dangereux un élément démoralisateur dans la politique socialiste. Un exemple donné par une personnalité influente est toujours un fait bien grave, surtout dans la mesure de l’influence que la personnalité a acquise, et celui qui se résout à un acte si téméraire prend sur lui une très grande responsabilité au point de vue de la préparation d’un avenir meilleur. Ici encore il est très difficile d’émettre une règle générale, surtout pour un étranger, et tout cas particulier demande à être analysé et apprécié en prenant en considération toutes les complications des circonstances. Mais le danger pour l’avenir est toujours grand, et ce serait peut-être mieux de ne pas risquer l’avenir d’un grand parti qui est à la tête d’un mouvement humanitaire pour une victoire plus ou moins précaire dans une lutte qui absorbe et qui absorbera encore peut-être les forces de plus d’une génération. Je ne veux pas parler de la possibilité de promiscuités déplorables avec des personnalités dont le nom même est passé à l’état de symbole.


Je sais que mes arguments n’ont pas une grande valeur, pour ceux des socialistes qui n’admettent, comme principe, que la lutte des classes, niant qu’au fond de cette lutte il s’agisse du règne de la justice et de la solidarité humanitaire, mais pour ceux-là toute victoire dans la lutte, quels que soient les moyens employés, est un but à atteindre par cela même, et des réponses tant soit peu générales aux questions posées, à ce point de vue, comme je l’ai dit, me paraissent complètement impossibles.

Agréez, chers camarades, mes meilleurs sentiments socialistes.

PIERRE LAVROV

Paris, 14 septembre 1899

La Petite République du mercredi 4 octobre publiait la réponse de Hyndman :

HENRY HYNDMAN

Henry Hyndman, le fondateur et le principal leader de la Social Democratic Federation, appartient à une opulente famille de l’aristocratie anglaise.

Il fit de brillantes études à l’Université de Cambridge et consacra ensuite une quinzaine d’années à courir le monde des Indes au Canada. D’abord radical, il passa ensuite au socialisme sous l’influence des écrits de Marx.

Brillant écrivain, savant économiste, orateur de grande allure, plein de fougue, Hyndman est un homme supérieur tant au point de vue moral qu’au point de vue intellectuel.

Son principal ouvrage, l’Idéal d’un démocrate socialiste, a fait époque en Angleterre.

Doué d’une remarquable activité, Hyndman se dépense sans compter, écrivant brochures, tracts, articles dans le périodique du parti, Justice, donnant six meetings ou conférences par semaine. Mais l’objectif de notre camarade est surtout d’amener au socialisme les puissantes trade-unions d’outre-Manche, afin d’accélérer la marche du mouvement prolétarien et de le rendre irrésistible.

Londres, septembre 1899,

Chers citoyens,

Il est très difficile de résoudre d’une façon purement abstraite les deux problèmes sur lesquels vous me demandez mon opinion. Mon ami Belfort Bax, l’homme le mieux doué que je connaisse pour l’analyse abstraite, pourra peut-être traiter la question au point de vue de la théorie pure ; quant à moi, je ne crois pouvoir y répondre qu’en m’appuyant sur les événements actuels. De toutes façons, les réponses à faire dépendent nécessairement de la situation du parti socialiste dans le pays où se pose à lui le problème. Sans quoi, une discussion de cette nature ne serait-elle pas un peu « à la recherche de l’absolu » dans le domaine politique ?

Je vais donc m’efforcer de vous donner mon opinion, rien que mon opinion personnelle, d’ailleurs.

I

Il est évident pour moi que du moment où le prolétariat socialiste prend part à la lutte politique, il doit inévitablement intervenir dans les conflits qui s’élèvent entre les diverses fractions de la classe dominante, sans qu’il ait nullement besoin pour cela de manquer au principe de la lutte de classe. En Angleterre par exemple, l’impérialisme et les questions diverses de politique étrangère constituent à l’heure actuelle les questions essentielles à l’ordre du jour. La déplorable administration de l’Inde britannique que l’on est en train de complètement ruiner, pour des générations sans doute, ne regarde pas directement les socialistes anglais et n’a rien à voir avec la lutte de classe. Nous avons, cependant, pris résolument le parti des indigènes opprimés et affamés, nous avons accueilli avec joie l’appui de beaucoup de non-socialistes : propriétaires fonciers, capitalistes, gens de professions diverses, aussi bien que prolétaires salariés, dans notre lutte pour obtenir réparation des maux causés par le système économique et politique actuel, quoique nous sachions bien que le socialisme, en tant que tel, ne peut avoir d’influence dans l’Inde avant bien longtemps.

De même nous luttons de toute une fraction du parti libéral contre l’ensemble du parti conservateur et la plus grande partie des libéraux dans la question du Transvaal. Là aussi il ne s’agit nullement de la lutte de classe. Il s’agit simplement d’obtenir le respect de la justice à l’égard d’un petit peuple ignorant, bigot, cruel, peut-être pas exempt de toute corruption, mais qui est menacé d’une guerre par l’immense empire britannique, s’il ne consent pas à se laisser majoriser par un certain nombre de flibustiers interlopes qui le chasseraient du pays que tous les traités lui reconnaissent. Rester silencieux ce moment, refuser d’agir, en de telles circonstances, d’accord avec des gens qui ont été à vrai dire presque toujours en opposition complète avec nous, serait montrer que nous ne sommes pas bien sûrs de nos propres principes.

De même, quoique les Irlandais soient presque tous catholiques fanatiques et complètement en désaccord avec nous sur des questions que nous considérons comme primordiales, nous n’avons cependant pas hésité à agir avec le parti irlandais, quoique purement bourgeois, dans le Parlement comme le pays, afin d’obtenir pour eux cette justice politique et sociale que nous demandons pour nous-mêmes.

La question religieuse ne peut être considérée, aussi bien chez nous que dans les autres pays, comme ayant quelque rapport avec la lutte de classe. Cependant les socialistes se voient obligés, même en Angleterre, de se déclarer contre le haut clergé, aussi bien anglican que catholique, et en agissant ainsi nous nous trouvons plus ou moins sur un terrain commun avec les protestants dissidents et autres non conformistes, dont nous sommes d’autres points les adversaires résolus.

Assurément si un cas comme celui du capitaine Dreyfus s’était produit en Angleterre, nous aurions, nous les socialistes anglais, demandé justice pour l’innocent, et nous aurions montré dans de telles circonstances un courage et un dévouement aussi grand que nos camarades français. Inutile de dire que nous aurions accueilli sur ce terrain, même s’il l’eut fallu, des hommes avec lesquels nous sommes d’ordinaire en désaccord à tous les points de vue.

Je répondrai donc à votre première question que ce qui est de la tactique et de la lutte quotidienne, il est absolument impossible de manquer au socialisme, en tant que parti politique militant, de ne pas tenir compte d’événements qui intéressent l’ensemble de la société, quand bien même leur action les mettrait en contact et les ferait lutter d’accord, temporairement, avec d’autres partis. Ceci ne me semble pas devoir le moins du monde compromettre le principe de l’antagonisme des classes sur le terrain économique ou même politique. C’est ainsi que par exemple socialistes et libéraux font en Belgique cause commune à propos du suffrage universel. Mais le jour où ils auront obtenu l’égalité politique, ils seront aussi antagonistes qu’auparavant. Ils ne sont d’accord que pour atteindre un but nettement défini.

II

Il est beaucoup plus difficile de répondre à la deuxième question qu’à la première. Personne ne conteste, si ce n’est les anarchistes, que l’on doive pénétrer là où c’est possible dans les conseils municipaux. Une fois là, les socialistes ne peuvent pas ne pas prendre part au travail administratif, côte à côte, avec leurs ennemis bourgeois. Des maires socialistes, même du Parti Ouvrier Français, ne sont pas, que je sache, inconnus en France. En Angleterre, nous avons des aldermen (maires), des conseillers municipaux socialistes convaincus. Leur devoir est évidemment de se servir des pouvoirs dont ils disposent pour améliorer, dans la limite du possible, les conditions actuelles d’existence des travailleurs, tout en préparant la complète reconstruction de demain, sans oublier que, représentants de la classe opprimée, ils doivent faire tous leurs efforts pour obtenir tout ce qui sera utile à la poursuite ultérieure de la lutte de classe.

Je ne crois pas qu’aucun socialiste anglais ferait la moindre objection à ce que nous fissions élire, si nous le pouvions, un social-démocrate comme Lord-Maire de Londres. Mais nous compterions qu’il se consacrerait exclusivement, tant qu’il serait en fonctions, à l’amélioration du sort des travailleurs de Londres et à la diffusion des principes du socialisme.

Mais, dans tous ces cas, il ne s’agit pas de situation malencontreuse. Par exemple M. Asquith (ministre radical en 1895) prit sur lui-même de faire tirer sur les mineurs en grève à Featherstone et voulut ensuite justifier ce meurtre, appuyé d’ailleurs énergiquement par John Burns. Aurions-nous pu entrer Quelch, Bax, Cunningham, Graham, Lansbury, Thorn, Burrows ou moi-même, dans un cabinet dont M. Asquith eût été membre ? Certainement non. A moins que le parti socialiste tout entier, par un referendum général ou par la voix de ses délégués se fût déclaré à une énorme majorité pour notre entrée dans un tel gouvernement.

Je reconnais parfaitement que dans une période de transition nous avons tout intérêt, qu’on peut même juger que c’est nécessaire pour nous d’agir d’accord avec les adversaires du militarisme, de l’impérialisme, du cléricalisme et que même cela peut aller jusqu’à nous obliger à entrer dans un ministère radical en France, en Belgique, ou même dans des pays protestants comme l’Angleterre. Mais je ne crois pas que le droit de décider dans un cas aussi grave, dont le contre-coup se fait sentir indirectement sur le socialisme international, puisse être laissé aux chefs du parti, quelque estimés et éminents qu’ils puissent être.

Il me semble, en effet, que le devoir d’hommes auxquels leur intelligence et leurs qualités morales ont donné une influence exceptionnelle est de donner l’exemple de la soumission à la majorité de leurs camarades de lutte. Qu’il y ait danger de ce que cette opinion soit erronée, je n’en doute pas — compter le nombre des voix pour et contre ne fournit pas infailliblement le criterium de la vérité — mais c’est un danger bien moindre que de laisser à quelques-uns le soin de résoudre une question aussi importante. Les démocrates, et surtout les démocrates socialistes, sont souvent dans l’erreur et victimes des préjugés, mais elles deviennent graduellement des organismes conscients et intelligents. C’est pourquoi tout acte qui va à l’encontre de leur sentiment a beaucoup de chances de faire plus de mal dans l’avenir qu’il ne peut faire de bien au point de vue de la tactique immédiate.

En attendant, et quelle que soit l’impression désagréable que me cause la présence de Millerand dans le même cabinet que Gallifet et Waldeck-Rousseau, j’espère que le prochain Congrès national du Parti socialiste français saura prouver votre dévouement absolu et celui de vos collaborateurs à la cause de la justice et de la liberté et déclarera nettement que vous n’avez jamais voulu subordonner la grande cause du socialisme international et des avantages passagers de tactique.

HENRY HYNDMAN

La Petite République du jeudi 5 octobre publiait cette réponse triple :

LES SOCIALISTES DANOIS

Le parti socialiste de Danemark est un des plus fortement organisés d’Europe. Grâce à la souplesse de sa méthode, grâce aussi au sens pratique caractéristique de la race, il a réalisé en peu d’années des progrès considérables. Il compte aujourd’hui près de 100,000 adhérents groupés dans leurs syndicats et agissant avec une admirable discipline sur le terrain économique et sur le terrain politique.

On l’a bien vu lors du lock-out qui vient à peine de prendre fin. Dans cette lutte gigantesque engagée par le patronat tout entier contre la classe ouvrière tout entière, le socialisme, après une résistance héroïque de six mois, a remporté une mémorable victoire.

La consultation que nous donnons aujourd’hui bas émane de trois des meilleurs militants de ce parti, qui bientôt sera le maître de la terre danoise, les citoyens Sigvald Olsen, P. Knudsen et A.-C. Meyer.

Classe ouvrière et bourgeoisie

Copenhague, septembre 1899,

Les rédacteurs de la Petite République nous ont invités à fournir des réponses à quelques questions qui, malgré l’importance toute spéciale qu’elles présentent pour la situation actuelle de la France, intéressent les ouvriers de tous les pays.

Nous autres socialistes-démocrates de Danemark sommes dans l’heureux cas de pouvoir donner une réponse collective représentant notre opinion générale sur les rapports de la classe ouvrière avec la bourgeoisie. Nous pouvons d’autant plus facilement nous prononcer à l’unisson sur ce sujet, que, de notre côté, nous avons eu, il y a des années déjà, des controverses sur la tactique politique à suivre par la démocratie socialiste.

Par la première question, telle qu’elle nous est posée par nos confrères Gérault-Richard et Jean Jaurès, on demande :

1. — Le prolétariat socialiste peut-il, sans manquer au principe de la lutte des classes, intervenir dans les conflits des diverses fractions bourgeoises, soit pour sauver la liberté politique, soit, comme dans l’affaire Dreyfus, pour défendre l’humanité ?

Nous jugeons que les partis ouvriers non seulement peuvent se mêler aux conflits des fractions bourgeoises, mais qu’ils ont la charge de le faire. En voici pour quelles raisons :

La démocratie socialiste n’est pas une secte dont les adeptes sont revêtus d’un uniforme rouge pour se distinguer des autres partis. Sa tâche consiste à utiliser toute situation en faveur du progrès matériel, intellectuel et moral de la classe ouvrière. Par conséquent, dans sa lutte contre la réaction noire, la démocratie socialiste se rangera du côté du bleu politique, soit de la bourgeoisie, tandis que, dans la lutte contre la politique conservatrice, elle se rangera du côté radical.

Nos adversaires ne se ressemblent qu’autant qu’ils ne sont pas démocrates socialistes. Dans leurs rapports mutuels ils sont souvent divisés et se combattent avec acharnement. Dans aucun pays, nous paraît-il, ce fait ne s’est constaté d’une manière plus flagrante qu’en France, dont la fière histoire est connue en Danemark mieux que celle d’aucune autre nation. Les défaites qu’a souffertes le prolétariat n’ont fait que l’endurcir, et lui ont appris, au lieu de tomber dans la dépendance de la bourgeoisie oppositionnelle, à forcer celle-ci à régler sa tactique sur la politique de la démocratie socialiste.

Sous les drapeaux du Parti ouvrier, il n’existe qu’une seule politique, c’est-à-dire celle du prolétariat socialiste ; elle a pour but de réunir tout ce qui rentre dans la conception socialiste et de profiter des divergences existant, au point de vue économique et moral, entre les diverses fractions de la bourgeoisie. Toute émeute se produisant dans le camp capitaliste est un gain pour la classe ouvrière. Quand le libre-échange est aux prises avec le protectionnisme, le régime socialiste et le système de Manchester, la libre société et l’orthodoxie, c’est là autant de chances pour la démocratie socialiste et dont elle devra tirer avantage, non au préjudice de son programme, mais aux dépens des autres partis politiques.

La démocratie socialiste de Danemark a lutté à côté du libéralisme contre la réaction, et à côté du radicalisme contre la modération : dans l’un et l’autre cas, elle a réussi à consolider ou à étendre les droits politiques de l’ouvrier, qui forment sa meilleure arme pour l’obtention du pouvoir et l’amélioration des conditions du prolétariat.

Nous sympathisons de cœur avec nos camarades français dans la lutte qu’ils livrent pour sauver un martyr ; pour nous, comme pour eux, il s’agit moins de la personne de Dreyfus que du triomphe de l’humanité ; car ce sera aussi celui de la justice sociale : l’humanité est un affluent du socialisme, dont elle renforcera le courant.

Mais si nous suivons cette affaire avec un intérêt tout particulier, c’est parce qu’elle constitue un combat entre les amis de la civilisation et les chauvinistes, entre la démocratie socialiste et la dictature de l’État-Major. Dans la fraternité des peuples nous voyons le plus puissant levier de la paix internationale et de l’organisation du travail social. Partout où domine l’étendard du militarisme, la liberté est en danger. Pour notre part, nous opérons dans un pays qui a durement expié les folies commises par le chauvinisme ; aussi une de nos premières tâches a-t-elle été de faire toujours front au militarisme, soit qu’il se manifestât en coups de trompettes pour la guerre, soit qu’il s’agit de se rendre aux appels réitérés en faveur des exigences toujours croissantes de la défense. Les projets de revanche et les accommodements avec les militaristes sont à nos yeux inconciliables avec la politique démocrate-socialiste et la fraternité internationale des ouvriers. Nous désirons donc voir s’effondrer l’oligarchie exercée par l’État-Major de France, et espérons qu’on ne négligera aucun moyen pour obtenir ce but.


2. — Dans quelle mesure le prolétariat socialiste peut-il participer au pouvoir bourgeois ; et le principe de la lutte des classes s’oppose-t-il absolument, et dans tous les cas, à la prise de possession partielle de la puissance ministérielle par le parti socialiste ?

En continuation de ce que nous avons allégué ci-dessus, nous nous permettons de faire observer que la résistance qu’on a opposée à ce que la démocratie socialiste renonce à son maintien négatif cache la crainte qu’elle ne se laisse entraîner en dehors de son programme. Or nous ne partageons pas cette crainte. Car s’il y avait aucun danger de ce qu’un démocrate-socialiste fût incorporé dans un ministère, le danger y serait déjà du moment que des représentants de la classe ouvrière siègent dans les assemblées législatives, où la bourgeoisie est toujours en majorité absolue. Mais la politique socialiste réclame justement que ses représentants entrent aussi bien dans les Chambres législatives que dans les Conseils municipaux ; elle veut pénétrer partout où l’on constate la moindre brèche dans la construction sociale de la bourgeoisie, afin d’y opérer l’explosion, qui fera s’écrouler les vieilles lois et institutions. Voilà la révolution parlementaire, moins violente, mais plus radicale que les combats dans la rue et les conspirations dans les caves.

Les ouvriers français ont fait entrer dans le ministère un de leurs représentants, socialiste et démocrate. La question est maintenant de savoir si la couleur va ternir. Le siège à côté du meurtrier de la Commune, de Gallifet. Mais Gallifet fut-il Lucifer en personne, il s’agit pour le socialiste Millerand de mettre en jeu l’énergie même de Lucifer pour étrangler le jésuitisme et détrôner le militarisme. Que la tentative échoue, Millerand n’en restera pas moins socialiste. Mais si elle réussit, ce sera un grand en avant pour le prolétariat ; de nouvelles coalitions se formeront contre les principes dont Gallifet est le symbole, et la classe travailleuse, encouragée par ses succès, s’acheminera à pas rapides vers le pouvoir, vers la réalisation de ses nobles aspirations.

Nous accompagnons de nos meilleurs vœux nos vaillants camarades de France dans la lutte qu’ils ont entreprise pour la conquête de la liberté politique, des droits de l’humanité et de l’équité sociale ; et nous prononçons l’espoir que vous saurez sauvegarder l’union du prolétariat, car l’union fait la force.

La Petite République du vendredi 6 octobre publiait cette réponse :

HENRY QUELCH

Henry Quelch est, avec William Thorne, Tom Mann et quelques autres, un des admirables ouvriers manuels qui, par leur sens pratique, leur intelligence claire et nette, rendent aujourd’hui de si grands services à la cause de l’émancipation de la classe ouvrière d’outre-Manche.

Rédacteur en chef de Justice, l’organe central de la Social Democratic Federation, Quelch est dans cette organisation socialiste anglaise un des militants les plus dévoués, les plus énergiques. Il est en même temps à la tête de l’imprimerie coopérative « The Twentieth Century », à laquelle on doit entre autres une magnifique édition des Economics of Socialism, de Hyndman, dont il est l’ami et le compagnon de lutte estimé.

Londres, septembre,

Chers camarades,

Les deux questions que vous me posez sont d’un intérêt si capital pour les socialistes de tous les pays, que je crois qu’il n’y aurait aucune excuse à une telle réponse d’y répondre.

Je crois qu’il est non seulement possible au Parti socialiste de prendre part aux conflits qui surgissent périodiquement entre les partis bourgeois, sans violer d’aucune façon le principe de la lutte des classes, mais je crois encore que c’est son devoir absolu de le faire, dans l’intérêt du socialisme lui-même ainsi bien que dans celui de la justice, de la liberté et de la démocratie.

C’est ainsi qu’à la Fédération Démocrate-Socialiste, à laquelle on a reproché souvent d’être trop exclusive et trop doctrinaire, nous nous sommes joints aussi libéraux et à quelques autres non-socialistes pour condamner les évictions en Irlande, la guerre du Soudan, les agressions contre les Boers, le déplorable gouvernement de l’Inde. C’est pourquoi je me félicite de tout mon cœur pour votre action dans l’affaire Dreyfus, pour la justice et pour l’humanité.

Cette action bénéficiera d’une façon incroyable à la cause du socialisme non seulement en France, mais dans le monde entier.

Pour ce qui est de votre deuxième question, il me semble que le principe de la lutte des classes, que le caractère de