I-6 · Sixième cahier de la premier série · 1900-03-20

La même consultation internationale

Charles Péguy

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geois, en acceptant le pouvoir dans un gouvernement dans lequel l’élément bourgeois serait tout puissant.

Occupant le poste de président de l’Independent Labour Party, je crois qu’il est nécessaire que je dégage la position de mes camarades, en déclarant que c’est une opinion purement personnelle que j’exprime ici et que je n’ai eu aucune occasion de consulter là-dessus les membres du parti dont aucun ne peut être engagé par ces réponses.

En vous adressant mes saluts fraternels et mes meilleurs vœux, je suis, chers camarades, bien cordialement vôtre.

La Petite République du samedi 28 octobre publiait

Un des chefs du socialisme en Suisse. Ancien ouvrier relieur, il s’est fait par son infatigable labeur et son intelligence un nom estimé dans le socialisme international. Il a rendu de grands services au prolétariat suisse, notamment en qualité de chef du Secrétariat ouvrier suisse, une institution qui correspond à l’Office du travail de France et dont il a été, à proprement parler, le créateur. Depuis quelques années il est membre du Conseil cantonal et du Conseil municipal de Zurich.

Je réponds très volontiers à vos deux questions, heureux de me mettre à la disposition des camarades français, ainsi que l’exige la solidarité internationale. I. — La lutte de classe du prolétariat ne dispense jamais le parti socialiste du devoir de remplir des tâches qui, à proprement parler, devraient incomber à la bourgeoisie.

En Suisse, nous sommes aussi obligés de défendre des libertés bourgeoises dans le sens des pères contre les fils. Si un parti bourgeois se trouve à la tête d’un tel combat, — ce qui, du reste, devient de plus en plus rare — nous laidons sans hésitation aucune. Ainsi nous luttons toujours résolument pour le droit d’asile des persécutés pour cause ie politique, même quand il ne s’agit pas des socialistes, mais de nos adversaires. Dans l’affaire Dreyfus nous aurions agi exactement comme vous, et nous nous réjouissons de votre intervention. La classe ouvrière est intéressée à toutes les questions d’humanité, car c’est elle qui a le plus à souffrir, lorsque l”humanité est outragée.

II. — Le prolétariat socialiste aspire à la conquête du pouvoir politique. Mais comme il n’a la majorité dans aucun

pays du continent, il ne saurait s’agir, d’abord, que d’une. participation au pouvoir politique, proportionnée à la force du parti. Quant à la conquête de la domination politique, il n’en saurait être question dans un temps prochain.

Or, nous n’hésitons pas un moment à faire entrer des nôtres dans les municipalités, même lorsque des partis bourgeois y participent aussi. Pourquoi ne serait-il pas permis aux socialistes d’entrer dans un ministère ayant une majorité bourgeoise? La différence entre l’origine des mandats — l’élection populaire pour les municipalités, la désignation pour le ministère — ne saurait être décisive. Le parti n’y risque rien, du moment qu’il est assez fort pour surveiller son ministre, et autant que celui-ci se reconnaît responsable devant le parti de ses acteset de ses déclarations.

Ces considérations s’imposent, surtout au moment actuel. Nous avons salué l’action vigoureuse de nos camarades du

Parlement français en faveur de l’élection de M. Loubet la présidence de la République. La République traverse

actuellement une crise dangereuse. Le parti prolétarien est

le seul qui puisse imposer silence dans la rue aux criailleurs

réactionnaires ; il l’a démontré péremptoirement pour la

sauvegarde du Président. En répondant à l’appel pour la

défense de la République, notre parti ne fait donc que

suivre sa glorieuse tradition de 1871, et il peut le faire aujourd’hui avec succès.

Pendant la révolution de février 1848, les prolétaires affamés donnèrent à la République trois’mois de misère; ils furent trompés. Aujourd’hui, ils donnent à la République gravement menacée un ministre ; ils ne seront pas trompés, si le ministre a le courage de sauvegarder sa position au sein du ministère et de donner plutôt sa démission que de manquer aux principes de son parti. C’est ce qui reste à vérifier.

Mais il faut qu’il y ait un parti fort et uni pour veiller et demander des comptes. Nous, socialistes suisses, faisons des vœux ardents pour que nos frères français arrivent enfin à constituer un tel parti. Nous sommes d’avis que le morcellement du parti nuit beaucoup plus à la cause du prolétariat que ne le ferait même un ministre socialiste qui renierait les principes du parti.

Robert Blatchford est un littérateur de grand talent, qui fait, à côté de l’action nettement définie des organisations socialistes anglaises, une propagande individuelle spéciale avec ses moyens et ses idées particulières. Il est surtout connu par une brochure de propagande Merry England (la Joyeuse Angleterre), titre ironique d’un ouvrage consacré à la description des misères qu’engendre l’industrialisme et à l’exposition des remèdes que le socialisme y apporte. Cette forte brochure de près de 200 pages eut un succès colossal. Plus de 800,000 exemplaires en furent vendus tant en Angleterre qu’aux Etats-Unis.

Robert Blatchford est le directeur du journal le Clarion qui a lui aussi une physionomie bien particulière et dont le tirage, élevé surtout dans les comtés du Nord de l’Angleterre et en Écosse, atteint

Cowes, Hilston Newford Road (Ile de Wight)

Quoique ce soit vous qui me le demandiez, j’hésite m’immiscer dans vos affaires intérieures et à donner une k

opinion sur des questions que nos frères de France sont

mieux à même de résoudre que moi.

Si je ne me trompe, vous me posez dans votre lettre ces 1° Les socialistes ont-ils le droit de se mêler des luttes politiques en dehors de la sphère immédiate du socialisme?

2° Auraient-ils le droit d’entrer dans un ministère tel que celui dont M. Galliffet est membre, dans des circonstances périlleuses et pour le bien général ?

Je vous dirai, mes chers amis, que selon moi, il me semble que ces questions ainsi posées contiennent en elles-mêmes leur réponse.

Certainement, tout ce qui touche à la justice et au mieux- être de tous intéresse les socialistes. Certainement parce que socialiste, l’on n’en est pas moins un citoyen et un homme. Faire obtenir justice au capitaine Dreyfus était autant le devoir des socialistes que celui des autres Fran-. çais ; c’était même davantage leur devoir à eux, puisque les socialistes déclarent qu’ils ont pour la justice un culte bien plus grand que les militaristes et les politiciens bourgeois. Si le devoir ne commandait pas à un socialiste de réclamer la justice pour Dreyfus, il ne lui ordonnerait pas davantage de retirer d’une rivière un malheureux juif qui y aurait été jeté par des fanatiques réactionnaires.

Certainement aussi, un socialiste, voyant la France en danger, aura le droit d’entrer dans le ministère qu’il croit capable de la sauver. Au milieu d’une tempête, qui donc hésiterait à tout essayer pour sauver un navire, avec les

femmes et les enfants qui seraient à bord, le capitaine du navire fût-il un ennemi et un tyran ?

Je ne suis pas un homme politique et n’ai aucune prétention de science profonde : mon opinion est de peu de poids. Mais puisque vous me la demandez, la voici : Je crois que nous, socialistes, nous sommes des citoyens et qu’en cas de bataille notre place est là où est le danger.

Lorsque nous nous trouvons en présence d’un incendie, hésitons-nous à faire la chaîne avec un voleur à notre

gauche et un escarpe à notre droite ? Avant tout, la question est de sauver la cité.

Et aussi, éloignons de nous l’étroitesse d’esprit, le sectarisme et les discussions ! Nos rangs ne sont pas assez épais pour nous diviser.

Voilà quelle est mon opinion. Que votre propre jugement et votre connaissance plus approfondie de la question vous puissent guider à prendre la meilleure décision possible, tel est mon fervent espoir.

Votre camarade de lutte,

La Petite République du dimanche 29 octobre publiait ee cette réponse : ‘2 Le chef le plus en vue du parti social-démocrate en Bavière. Dé- puté de Munich au Parlement allemand depuis une vingtaine d’années, il a été élu aussi député au Landtag bavaroïis aux élections de 1893. Son talent d’organisateur et de tacticien parlementaire est re- » Ÿ connu par tous, même par ceux des socialistes allemands qui com- ” battent ses tendances modérées. Il est, en effet, à la tête de ce qu’on peut nommer l’aile droite du parti socialiste de l’Allemagne. Si je peux juger d’après les socialistes allemands, il n’y ra x aura des divergences d’opinion importantes qu’au sujet de 3; votre deuxième question. Voici mon avis sur celle-ci. Comme pour beaucoup d’autres questions d’ordre pratique, il ne saurait y avoir de for- si mule fixe renfermant d’avance une solution pour tous les cas. La politique n’est pas la mathématique. Elle est un art, où certaines thèses et règles générales basées sur l’expé- rience peuvent bien prétendre à une portée limitée, mais où aussi l’action simultanée des forces vives crée des situa- : ‘3e tions sans cesse changeantes dont quelques-unes seulement * v se ressemblent. C’est pourquoi votre question n’admet pas Wrz une réponse générale, mais seulement des réponses parti- culières selon les cas particuliers, quel que soit le désir de nov l’approfondir au point de vue des principes. Il est certain qu’un socialiste regardera avec défiance tout gouvernement bourgeois. Et il ne pourra surtout jamais attacher trop d’importance au danger que courent les mem- ! bres socialistes d’un ministère bourgeois d’être obligés de prendre la responsabilité des actes qui sont étrangers l’esprit du socialisme. Mais, d’autre part, le nombre des so- cialistes qui croient encore à la théorie des catastrophes est en train de diminuer rapidement, tandis que la transfor- 1e mation organique de l’état social et la conquête du pouvoir politique par étapes successives /die stueckweise Eroberung ‘ der politischen Macht) sont reconnues de plus en plus comme la règle imposée par la réalité /als das regelmaessig

Il existe certainement des différences entre les mandataires qui sont élus directement par le peuple et ceux qui

sont désignés d’une façon quelconque, ainsi qu’entre les mandataires à responsabilité générale. Mais, en fin de compte, toute désignation ou élective ou des socialistes est bien le résultat de la force croissante du socialisme. On ne. trouve donc là que des différences de degré et non pas de

Par conséquent, je ne vois aucune raison pour le socialisme de maintenir précisément à l’égard de la prise de possession partielle du pouvoir ministériel le dernier reste du vieil abstentionisme, qui dans le temps a déjà prononcé beaucoup d’interdictions considérées comme questions de principe, et auxquelles il a fallu cependant renoncer par la suite. On parle des dangers qui menaceraient nos convictions du fait de notre collaboration avec des éléments bourgeois, ce qui revient à dire que nos convictions seraient une chose très fragile. Mais ne serait-il pas plus digne de nous d’avoir assez de confiance dans la force propagatrice du socialisme pour croire que, si nous agissons judicieusement, ce seront au contraire nos idées qui contamineront les adversaires? En vérité, le socialisme est devenu aujourd’hui assez fort pour pénétrer dans les institutions bourgeoises sans risquer d’être absorbé. Il n’est donc pas trop tôt de nous affranchir enfin d’un sentiment qui a pris naissance au temps de notre faiblesse et ne

peut qu’affaiblir chez nous, aussi bien que chez les autres, la confiance dans notre force.

Il ne s’agit donc pour moi que d’une chose, à savoir si dans l’espèce ce sont les désavantages de la responsabilité à prendre ou bien les avantages qu’il y aurait à conjurer un certain mal et à conquérir une certaine position qui l’emportent, si, par conséquent, l’entrée des socialistes dans le gouvernement est désirable ou non.

Pour en décider dans le cas du citoyen Millerand, les socialistes français peuvent seuls porter à cet égard un jugement définitif, ayant une connaissance approfondie des

choses et des personnes : et leur vif sens politique saura À ‘à assurément voir juste. Quant à moi, observateur du dehors, ti qu’il me soit seulement permis de dire que je considérerais He déjà comme une justification suffisante de la tactique é adoptée, et féliciterais de tout cœur les camarades français de leur succès, si la participation du citoyen Millerand au cabinet actuel contribuait à une solution favorable de la crise grave que traverse votre pays et qui inquiète tous les l amis du peuple français et de la liberté des peuples en $ j

En ce qui concerne votre première question, il est très heureux que l’on connaisse l’occasion qui l’a provoquée. Sinon, je ne crois pas que je l’aurais comprise. Quoi! le socialisme veut affranchir et humaniser le monde s et il ne devrait cependant pas intervenir, quand il s’agit de sauver la liberté politique et de défendre l’humanité? En vérité, si le principe de la lutte de classe nous forçait ‘ réellement à rester à l’écart, les bras croisés, et à regarder les événements avec indifférence toutes les fois que la classe ouvrière n’y est pas intéressée d’une façon directe, le socialisme ne serait jamais le mouvement englobant le monde et auquel appartient l’avenir, mais seulement une secte étroite et stérile, vite écartée par les flots bruissants du fleuve de vie. Mais en réalité le socialisme est très ! éloigné d’une telle absurdité. x: Rien d’humain ne doit être étranger à la politique de la classe ouvrière, elle doit vivre toute la vie de la nation et mouvement dans toutes les questions qui agitent le pays. Fe Une seule occasion, où elle réussit de la sorte à montrer à tous d’une manière saisissante la portée et la force civi- lisatrice du socialisme, favorise plus efficacemènt la propagande des idées socialistes qu’une poignée .de théorèmes finement ciselés. Que si une partie des militants socialistes dans un pays ne comprend pas cette situation de prime abord et que des hommes perspicaces et courageux mul- tiplient leurs efforts pour rattraper le temps perdu et mettre le socialisme à la place qui lui convient, ils méritent bien de la cause socialiste, de leur nation et de l’humanité et les socialistes de tous les pays ont toutes les raisons

En exprimant le vœu que votre congrès général puisse créer l’unité si longtemps désirée du socialisme français, je vous salue cordialement. Vote

Bien à vous,

La Petite République du mercredi 15 novembre publiait cette réponse

Député au Reichstag. Écrivain remarquable. Dirige le Journal du Peuple, de Leipzig, (1) un grand quotidien. Dans ces derniers temps,

ñ il s’est fait remarquer en combattant les tendances d’une fraction du parti, dont Bernstein est le plus remarquable porte-parole.

Voici ma réponse à votre première question Le parti qui représente le prolétariat conscient doit né- cessairement se mêler aux discussions des fractions bourgeoises pour favoriser les progrès de la lutte de classe par l’exercice de l’action politique.

Cette participation ne peut donner matière à aucun doute, quand il s’agit de la défense des libertés et des droits populaires.

j Aussi, crois-je l’attitude de Jaurès et de ses amis dans l’affaire Dreyfus absolument justifiée. Il s’agit dans cette affaire, en dernier ressort, d’un conflit entre la dictature du

sabre s’appuyant sur des éléments monarchiques, cléricaux et féodaux d’un côté,et la démocratie de l’autre. De ceci il résulte que le peuple ouvrier a pour devoir suprême de grouper tous les éléments prolétariens sans distinction de parti pour former un bloc de résistance contre le danger

réactionnaire. La seule considération qu’il y va d’une ques- tion vitale pour le développement politique et social du

pays suffit pour désapprouver toutes les tentatives de

scission et d’isolement qui forcément doivent servir la cause

du sabre et du goupillon.

Voilà pourquoi je désire sincèrement que le prolétariat français réalise son unité au Congrès prochain comme les social-démocrates allemands l’ont fait au Congrès de Gotha

Je passe à la deuxième question. fi

La classe ouvrière cherche à s’emparer du pouvoir pour détruire le système du salariat qui fait des ouvriers de vé- ‘ ritables esclaves. Elle doit donc tendre à occuper toutes les positions dans l’état actuel pour mieux mener sa lutte de , classe, sa lutte contre la bourgeoisie et son gouvernement.

Mais les socialistes ne peuvent pénétrer dans le gouvernement bourgeois que dans le cas où ils peuvent le conquérir tout entier en le transformant en un gouvernement de la classe ouvrière. Tout essai d’abandon de cette tactique d dans des conditions normales est nuisible au mouvement ! prolétarien, le dégrade en l’abaissant au niveau d’un mouvement réformiste d’un caractère petit-bourgeois. (

Il peut pourtant se présenter le caS suivant : Le prolé- * FAR tariat n’est pas encore mûr pour la prise définitive du pouvoir. La liberté, la Constitution républicaine sont sérieu- sement menacées. Le gouvernement bourgeois ayant perdu tout crédit dans le pays est hors d’état de mener le peuple à ‘ la bataille sans les représentants de la classe ouvrière. tu Alors, dans ce cas spécial, la participation de la classe ou- w vrière au gouvernement serait peut-être désirable pour une De:

En tous cas, cette décision ne pourrait être prise par les intéressés sous leur responsabilité individuelle. Le parti fl lui-même doit prendre les résolutions voulues et proclamer expressément l’entrée de son élu dans le gouvernement comme un moyen de combat en concordance avec sa tactique.

En ce qui concerne Millerand, je crois que ni la situation 16)

politique en France, ni la façon dont il est entré dans le gouvernement ne correspondent aux conditions spéciales qui viennent d’être exposées par moi. Leipzig, le 21 août 1899 La Petite République du dimanche 19 et celle du dimanche 26 novembre publiaient cette réponse : ARE Troelstra est un des membres les plus jeunes mais les plus actifs et les plus éminents du parti démocrate socialiste hollandais. Avec Van Kol et quelques autres militants il a arraché le prolétariat néerlandais à l’influence de Domela Nieuwenhuis qui l’orientait dans la voie de l’anarchisme antiparlementaire. Grâce à ses efforts, grâce à ceux de ses amis, il y a aujourd’hui un parti socialiste organisé en Hollande, parti qui lutte sur tous les terrains et a déjà pu faire pénétrer trois des siens dans le parlement. Troelstra est lui-même député d’Utrecht à la seconde Chambre. Avocat de talent, il mit son éloquence et sa science au service des camarades de son parti et en général de toutes les justes causes. ï C’est ainsi que dernièrement il comparaissait lui-même devant le tribunal de La Haye sous l’inculpation d’avoir accusé publiquement les magistrats de Leeuwarden de n’avoir pas conduit avec impartialité l’enquête concernant les frères Hogerhuis, victimes d’une ‘ Le prolétariat socialiste peut-il sans manquer au principe de la lutte de classes intervenir dans les conflits des diverses fractions bourgeoises, soit pour sauver la liberté politique, soit, comme dans l’affaire Dreyfus, pour défendre l’hu-

La lutte de classes a pour but la conquête du pouvoir politique par le prolétariat en ce sens que non seulement il arrache à la bourgeoisie autant que possible le pouvoir public, mais encore qu’il organise des unions ouvrières politiques syndicales et coopératives, au moyen desquelles il devient une personnalité sociale qui peut prendre en mains la direction de l’évolution historique de la Société vers la

Il n’est pas nécessaire de démontrer qu’en vue de cette

tâche grandiose, la liberté politique est pour le prolétariat une des premières nécessités. Conséquemment, nous voyons partout la classe prolétarienne devenir l’héritière du tiers- état, qui, après avoir conquis le pouvoir pour lui-même, a cessé toute lutte pour les droits politiques de la masse ouvrière (comme cela s’est vu en Hollande) ou bien comme en est redevenue l’esclave de l’absolutisme. Même en Allemagne, le prolétariat n’a jamais hésité à soutenir dans le Reichstag les classes moyennes là où celles-ci défendaient la liberté politique contre les partis capitalistes réactionnaires. Les socialistes, dans leurs manifestations en faveur de Loubet contre les puissances réactionnaires militaires et cléricales, ne faisaient en cela que suivre la ligne historique, de même qu’en Italie les démocrates socialistes font agir le , tiers-état contre la monarchie, du moment que celle-ci veut sacrifier les droits de la classe moyenne à ses intérêts dynastiques — une répétition de ce qui a eu lieu en France k sous le règne de Louis-Philippe. Le Kommunistische Manifest a prévu de longue date la nécessité de l’intervention du parti prolétaire dans les conflits bourgeois : « La bourgeoisie est continuellement en jo lutte, d’abord avec l’aristocratie, plus tard contre les factions de la bourgeoisie elle-même, dont les intérêts devien- nent contraires au progrès de la bourgeoisie; toujours avec la bourgeoisie des autres pays. Dans toutes ces luttes, elle se voit obligée de recourir à l’appui du prolétariat et de le faire participer au mouvement politique. » — Quelle est la signification de cette intervention du prolétariat dans la « La bourgeoisie elle-même, dit Marx, fournit ainsi au prolétariat ses éléments de civilisation, c’est-à-dire les meil- . leures armes contre elle-même. Et tous ces conflits dans la société bourgeoise accélèrent de plus en plus la marche ascendante de la classe ouvrière. » En donnant un exposé de la position des communistes l’égard des différentes parties opposantes, le Kommunistische Manifest conclut qu’elles renforcent continuellement chaque mouvement révolutionnaire contre les institutions sociales se

et politiques existantes, ne prévoyant pas que peut-être dans l’avenir les partis ci-devant révolutionnaires pourraient bien se voir incomber la tâche de se réunir avec la fraction révolutionnaire du prolétariat pour éteindre une contre-révolution instiguée par les éléments monarchistescléricaux et renforcée par les masses ignorantes du peuple.

Dans de telles circonstances et du moment que la base même de l’évolution organique et intellectuelle serait me- . nacée, le prolétariat est obligé d’agir en connivence avec chaque parti et chaque gouvernement qui veut maintenir les progrès historiques obtenus jusque-là.

C’est, selon moi, une chose regrettable, que dans les sphères socialistes il existe une différence d’opinion au sujet de l’intervention du prolétariat socialiste dans les conflits bourgeois en vue de la défense de la cause humanitaire. Peut-être n’avons-nous à voir dans cette opposition qu’une

crainte exagérée de cette politique sentimentale, qui caractérisait le mouvement socialiste dans sa période utopiste, qui souvent sous un masque de phrases révolutionnaires bien sonnantes ne cachait que des intentions philanthropiques et éminemment bourgeoises. Cependant, la lutte politique des ouvriers, du moment que la classe ouvrière devient le porte-drapeau des idéals que la bourgeoisie n’est plus en état de garder, a une mission bien plus haute que celle de sa propre émancipation économique dans le sens étroit du terme. Le prolétariat, dans sa marche glorieuse vers une période future, dans laquelle les idéals bourgeois de justice et d’humanité pourront se réaliser pour la première fois dans l’histoire, se ferait une bien pauvre idée de

sa tâche, si elle s’abstenait de chaque lutte en faveur de ces idéals, du moment que cette lutte n’aurait pas un carac- ! tère économique ou prolétaire bien défini.

Admettons que cette possibilité de s’abstenir peut être maintenue là où le prolétariat n’a qu’une influence minime sur les questions qui agitent le monde bourgeois et par conséquent n’en est pas responsable. Mais du moment que l’influence du prolétariat devient assez grande pour faire pencher la balance en faveur de la justice, son refus de prendre part à une agitation en vue d’un but humanitaire

ferait dénaturer sa lutte grandiose jusqu’à devenir un : bi simple acte d’égoiïsme de classe, pareil à l’égoïsme de classe ‘ de la bourgeoisie. Ce qui a fait jusqu’ici la gloire de la classe prolétaire, ù c’est que, dans tous les pays où elle se mélait aux questions 4 4 publiques, elle luttait non seulement pour elle-même, mais ) 5 aussi pour cet idéal humanitaire qui, négligé par les grands de la terre, n’a jamais pu compter que sur l’appui des +48 petits et des opprimés. Loin de moi de vouloir nier la haute valeur de la doctrine marxiste, qui nous expose les grandes lignes de mar- g ‘ che de notre armée; mais nous ne sommes pas seulement Se.

des social-démocrates, nous sommes avant tout des hommes.
Le Nihil humani a me alienum puto doit être notre de- “. vise; et là où notre doctrine a le mérite de nous apprendre à garder une tête solide et un cerveau froid, malgré les entraînements du cœur, il peut y avoir des circonstances À À où nos sentiments les plus nobles, les plus élevés s’oppo- £ 8 sent si ardemment aux froides conclusions d’une politique qui ne voit que l’intérêt de classe, qu’en somme nous pouvons suivre en toute sécurité la voix instinctive de la nature, à qui dans un parti prolétarien a encore toute sa fraîcheur. La politique a pour base la science, mais n’est pas une “4 science elle-même. Continuellement mêlée à des sentiments, 72 des élans purement humains, elle ne peut être étroite- à ment renfermée dans le cadre de quelques formules dog- Pit matiques. Si on l’y force néanmoins, on sera bien souvent, F devant les surprises du moment, obligé de méconnaître la #. nature de l’homme, au lieu de tenir compte de toutes ses complications, de ses replis profonds, de ses beaux élans Voyons maintenant le côté pratique de la tactique de ca notre parti dans l’affaire Dreyfus : ce qui remue un monde entier ne peut pas laisser insensible un des partis politiques en France. Si les antisémites veulent assassiner le “a juif; si des prêtres bénissent le crime judiciaire; si des gé- néraux aux éperons sonnants foulent aux pieds les droits de l’homme, l’humanité se réfugie sous l’égide des senti- 1, ments généreux du peuple. Si le parti prolétarien, quel que “

soit son motif, reste insensible à sa voix, tous ceux à qui l’humanité est chère se détourneront de lui.

Le but de la social-démocratie est la conquête du pouvoir s politique. Mais pour arriver à ses fins elle doit d’abord conquérir la sympathie publique. On ne peut gagner les

és têtes, sans d’abord gagner les cœurs. Les actions doivent inspirer aux masses le respect de nos principes. rad Voilà la clef qui ouvre à la social-démocratie l’accès aux 2h meilleurs sentiments de ceux qui, par des préjugés, des notions absurdes, par une complète ignorance de sa théorie, sont encore ses adversaires.

  • Surtout — pour en revenir à l’affaire Dreyfus — n’ou-

à blions pas que chaque lutte pour la libération de tout inno-

cent condamné injustement est en même temps une lutte contre ceux qui sont au pouvoir et qui craignent de perdre

leur prestige en reconnaissant leurs torts. Le Parti ouvrier, vu son antagonisme contre la classe dirigeante, vu sa critique générale du système, a l’occasion de critiquer en même temps chaque cas spécial et de mener

une opposition indépendante. C’est cette classe qui peut lutter avec le plus d’énergie pour redresser les erreurs com- à mises, pour: démasquer les crimes commis à l’effet de mas- quer l’injustice. En agissant de la sorte, elle démasque aussi

‘ le système qui rendit ces crimes possibles et la classe qui s’en rendait coupable. Si d’un autre côté elle se résignait, elle

{ Voilà les motifs qui m’obligent à donner à la première question, que vous avez bien voulu me poser, une réponse

Dans quelle mesure le prolétariat socialiste peut-il participer au pouvoir bourgeois ; et le principe de la lutte des classes s’oppose-t-il absolument, et dans tous les cas, à la prise de possession partielle de la puissance ministérielle

par le parti socialiste ?

Il me semble que la réponse à cette question dépend en premier lieu de la manière dont on se représente l’évolution de la classe opprimée dans sa marche ascendante vers le

pouvoir, Le prolétariat est-il appelé à triompher à un moment donné d’un seul coup, sans avoir participé jusque-là en aucune manière à la direction des affaires d’État? Va-t-il prendre d’un jour à l’autre la place de la classe détrônée, f ou bien peut-on s’attendre à ce qu’une lente organisation, QE: gagnant de jour en jour en force et en puissance, jointe à la décadence intellectuelle, politique et morale de la bourgeoisie, oblige les éléments démocrates-socialistes à s’infiltrer pour ainsi dire continuellement dans les organes publics ?

Nous voyons bien ce qui arrive. Non seulement les repré- #U sentants de la classe ouvrière pénètrent de plus en plus dans les corps législatifs de l’État, de la province, de la commune, nous les voyons encore, comme maires, comme échevins, F entrer dans les collèges administratifs. Même il arrive que là où les fonctionnaires bourgeois sont élus par le peuple, comme en Suisse, ils remplissent des fonctions judiciaires et policières. On peut conclure de là que le peuple, plus son pouvoir s’accroît, plus le suffrage universel acquiert de si- gaification, plus la bourgeoisie sera obligée de céder en : partie son pouvoir au prolétariat. Le grand avantage d’un tel état de choses, vu la tâche du prolétariat dans la lutte des classes, est que non seulement les hommes, dont il aura ÿ si grand besoin à l’heure définitive de la victoire, feront leur apprentissage dans l’école de la pratique, mais que, grâce à un contact direct avec l’armée des employés et des fonctionnaires, ils pourront compter de plus en plus sur la collaboration de ces éléments également nécessaires. Jusqu’à quel point cette participation du prolétariat s0o- cialiste au pouvoir devra s’étendre, ceci dépend selon moi entièrement du cours des circonstances. Un parti dont la lutte consiste à prendre part à tout ce qui touche aux inté- L rêts politiques et économiques du peuple est par là même obligé de pénétrer partout où ses intérêts pourront être sauvegardés. Une grève sur ce terrain-là équivaudrait à une ÿ trahison. D’ailleurs, je ne puis m’imaginer pour quelle rai- son les conséquences naturelles de nos efforts devraient être enfermées dans de certaines limites. Il n’y a que ceux qui sont encore entichés des traditions soi-disant révolu- tionnaires du mouvement socialiste, dans un temps où il : d

n’était encore qu’une secte agitatrice, qui peuvent raisonner de la sorte. Dans des périodes de troubles populaires, où on fait montre d’une force factice, au moyen de véhé- ments appels aux passions ou au mécontentement latent de la petite bourgeoisie et des ouvriers, on peut gagner quelques courtes victoires pour les perdre bientôt après par suite du peu d’étendue de sa sphère d’influence, par suite surtout du manque de connaissances solides, du manque laisser entraîner par quelques phrases bien sonnantes. .

Il n’y a que ceux qui s’imaginent voir dans la tactique de sentiments d’une telle période une véritable force révolutionnaire, qui objectent à ce que les représentants du prolétariat socialiste pénètrent autant que possible dans les sphères du pouvoir bourgeois, afin de se vouer là à un travail quotidien dépourvu de gloire, à un travail ardu qui leur est imposé. Le socialisme qui, dans le période de son enfance, se caractérisait surtout par sa tactique d’opposition et de critique, qui se contentait de prêcher une nouvelle foi et tàchait de soulever les masses du peuple, a depuis lors dù prendre part, ainsi que les syndicats ouvriers, à tous les travaux réformateurs exigés par la marche des événements. C’est surtout pour arracher ces réformes au mauvais vouloir ou à la mollesse des partis bourgeois, que le peuple a élu des social-démocrates dans les corps représentants. La lutte des classes, subissant cette influence, ne manifeste, depuis lors, plus exclusivement son caractère de critique négative, mais devient un travail de régénération sociale.

Quoique sous ce rapport-là on ne puisse obtenir que de

bien pauvres résultats aussi longtemps que le régime bourgeois se maintiendra, nous sommes obligés, vu le joug qui pèse sur le peuple et ses aspirations intellectuelles, de faire tous nos efforts pour obtenir ce qui peut être obtenu, sans cesser pour cela notre opposition et notre critique en face de l’insuffisance des résultats.

Voilà, selon moi, l’aspect chronique de la révolution prolétaire, ce qui ne m’empêche aucunement de reconnaître qu’elle peut prendre de temps en temps un caractère neuf ceci dépend entièrement des circonstances, Mais plus notre

influence s’accroît en temps ordinaire, plus il y a évidence que, dans des périodes extraordinaires, nous marcherons d’autant plus sûrement en avant. Je me déclare donc, en ce qui concerne le prolétariat socialiste — ce qui est encore autre chose qu’un ou plusieurs socialistes — partisan convaincu d’une politique de participation illimitée au pouvoir de la bourgeoisie. Quant au cas de Millerand il m’est impossible de juger si la situation présente exigeait qu’il acceptât un siège de ministre, si son avènement était une nécessité politique. Il me semble cependant que les circonstances dans lesquelles Ë il a pris cette importante décision sont en désaccord avec les principes de la social-démocratie. Le parti n’attache de la valeur aux actions d’un homme politique quelconque qu’autant qu’elles sont l’expression de la volonté des ouvriers organisés. Seulement je suis convaincu, moi aussi, que dans le cas présent on peut attribuer la cause de ce qui est arrivé pour le moins autant au manque d’organisation, à la confusion générale des partis qu’à Millerand lui-même. la question si le principe de la lutte de classes s’oppose positivement à ce que le parti socialiste ait un représentant dans le ministère, je crois devoir répondre négativement. Suivant la conception matérialiste de l’histoire, l’évolution de la base économique de la société se répète et se consolide dans les sphères idéologiques; donc, nous ne pouvons échapper aux conséquences de notre théorie. La débâcle de la production individuelle et les progrès de la production socialiste doivent se refléter dans les organes législatifs, c’est-à-dire nous montrer un déclin continuel du pouvoir politique de la bourgeoisie, et son remplacement continuel par l’autorité croissante du prolétariat. Et là où dans la lutte des classes, comme dans chaque lutte, plusieurs victoires partielles sont nécessaires en vue du triomphe définitif, il est évident que le parti socialiste, plus son autorité s’accroît, plus il se trouvera placé dans

l’alternative : de laisser gouverner les partis bourgeois leur guise, ou bien de prendre la place qui, en raison de la , situation économique et politique, lui revient de droit. pr) L’occupation d’un siège ministériel par un socialiste y signifie néanmoins un compromis avec le parti ou les par- tis du gouvernement. Ce compromis diffère des compromis ordinaires, acceptés par chaque député qui vote une loi, lui accordant seulement en partie ce qu’il aurait voulu,;en - ce qu’il ne concerne pas seulement quelques points de tac- é tique législative, mais s’applique de fait aux tendances gou- vernementales en général, au régime bourgeois tout entier. Le parti socialiste participant au pouvoir sous un régime bourgeois se déclare par là homogène avec ce régime pour ch tout le temps que cette participation sera maintenue. Il n’a done plus toute sa liberté d’allures envers un système qu’il a pour mission de combattre et d’anéantir; à moins que la si- ‘à tuation politique soit telle que le parti bourgeois doit se rési- { gner à accepter toutes Les conditions posées parles socialistes. Ceci prouve que la social-démocratie, dans des circonstances ordinaires, et aussi longtemps qu’elle ne formera pas une minorité assez importante pour faire admettre par ses alliés son propre régime, se trouve dans l’impossibilité de faire partie du ministère. Dans des cas extraordinaires, pour sauvegarder les résul- tats déjà obtenus et empêcher une révolution réactionnaire, on peut faire une exception. S’il y a l’une ou l’autre ques- à tion d’une importance capitale pour la classe ouvrière, qui } peut fortifier sa position dans la lutte et qu’on ne peut laisf . ser résoudre par un ministère tout à fait bourgeois, la à social-démocratie, laissant de côté toutes les objections possibles, pourra prendre place dans un gouvernement qui tient à lui confier la direction d’une affaire spéciale. Par exemple, j’aurais trouvé tout naturel qu’en Belgique, après la chute du ministère Van den Peereboom, un gouvernement radical-socialiste-démocrate-chrétien fût venu au pou- à voir dans le but nettement défini d’instituer le suffrage universel pur et simple, surtout après les troubles popu- laires, amenés par les socialistes : un tel ministère aurait été la conséquence naturelle des événements.

Surtout qu’on n’oublie pas que dans quelques pays le mouvement socialiste a pris des proportions telles que le parti peut être appelé à gouverner longtemps avant qu’il lui soit possible, vu la situation dans quelques pays de plus d’importance et les rapports internationaux en géné- ral, d’instituer un régime socialiste. Avant qu’on en soit là les socialistes doivent-ils donc laisser la machine gouver-

nementale aux mains des partis progressistes, qui proba- blement voudront bien leur procurer les éléments prêts devenir les mannequins des socialistes? Ou bien voudrontils se charger eux-mêmes de la responsabilité de la situa- tion donnée, en occupant la place qui leur est indiquée par

l’évolution historique ?

Je n’oserais trancher la question, mais il me semble que ce qu’il faut avant tout, c’est de la vérité, de la clarté, des notions justes de la situation, ce qui veut dire un gouvernement reflétant l’évolution économique, qui forme la base inébranlable de toute question politique.

La Petite République du samedi 9 décembre publiait

cette réponse :

la sixième circonscription de Berlin. Singer est un des porteparole les plus remarquables de la Social-Démocratie allemande, un de ses membres les plus influents. Il préside régulièrement tous les Congrès du parti avec un tact et une impartialité reconnus par tous, Ses discours au Reichstag sont toujours très remarqués par les coups adroits et décisifs qu’il porte à la réaction des Junkers et des

Appartenant par sa situation à la classe des riches commerçants, il a épousé la cause ouvrière à laquelle il consacre une activité i constante et extrêmement féconde.

Vos questions du 29août m’offrent l’occasion voulue de vous exprimer ma profonde sympathie pour votre attitude énergique et courageuse dans l’affaire Dreyfus pour le triomphe de la vérité et de la justice, attitude couronnée de succès.

Je’crois que la classe ouvrière, organisée politiquement

et économiquement, ayant pour but de détruire la société bourgeoise, doit intervenir dans tout mouvement qui tend à empêcher une oppression ou une injustice, et cela est en accord absolu avec le principe de la lutte de classes. A Aussi devons-nous encourager toute tentative ayant pour objet le bien de l’humanité et la liberté, sans nous demander d’où cette tentative vient. Il va sans dire que nous avons l’obligation de soutenir le . { parti bourgeois seulement en tant que cela n’entrave pas la propagation de nos idées politiques et économiques et k sous la condition de rester pleinement fidèles à notre prin- cipe de la lutte de classes. La participation du parti socialiste aux pouvoirs publics ÿ de la société bourgeoise ne doit avoir lieu, selon moi, que dans la mesure où le parti peut entrer dans le Parlement, ! les municipalités ou autres corps politiques de notre État capitaliste, à l’aide de sa propre force et répudiant des com- promissions et des alliances avec les partis bourgeois. Les représentants du prolétariat aux assemblées politiu ques, au service de la classe ouvrière opprimée dans ses droits politiques et exploitée dans ses intérêts économiques, ont la tâche d’intervenir dans la législation et l’adminis- à tration d’accord avec leurs principes pour défendre le pro- létariat asservi et pour empêcher les pouvoirs publics de se faire les instruments de la spoliation et de l’oppression de la masse populaire par la classe capitaliste. Pour cette tâche, il n’y a aucun parti bourgeois qui puisse s’allier avec nous sans sacrifier son intérêt de classe. De k cela il résulte en stricte logique qu’il n’y a pas de place dans un ministère bourgeois de n’importe quelle nuance pour la social-démocratie. L’entrée d’un social-démocrate dans un ministère bour- geois, qui doit servir nécessairement les intérêts de la classe capitaliste, ne s’accorde pas, selon moi, avec le principe de la lutte de classes. En faisant même abstraction de cette considération de principe, il est évident que le ministre social-démocrate, condamné nécessairement à faire partie de la minorité du cabinet bourgeois paralyse, au sein même de ce cabinet, la

force d’action de son propre parti quand il s’agit de réa- y liser ou même de favoriser dans une mesure plus ou moins notable ses idées en se déclarant solidaire avec ses collè- gues du ministère et étant obligé de couvrir de son nom leurs mesures de nature à favoriser les intérêts capitalistes et bourgeois. Pour la conquête des nouveaux droits politiques concédés par la bourgeoisie, tel que l’amélioration des conditions de salaire et de travail dans la société de classe actuelle, le fait de la participation d’un social-démocrate au ministère n’a aucune importance. Car si le parti possède la force suffisante et par conséquent l’influence nécessaire au Parle- ment pour imposer ces mesures, elles peuvent être réalisées sans qu’il y ait besoin pour cela de procurer un portefeuille ministériel à un socialiste. Mais pour le cas même où il s’agit de répondre à une difficulté surgie de la politique courante /Politik des Tages), la social-démocratie ne devrait pas, à mon avis, se laisser trainer à la remorque d’un ministère bourgeois. En cas de nécessité, notre parti peut soutenir, encourager ou prendre lui-même, à l’aide de réunions, de la presse et des institutions publiques qui lui sont accessibles, toutes les mesures que lui impose la situation, dans le sens des principes et des tendances de notre parti, sans qu’une place au ministère soit nécessaire pour cela. De par les considérations que je viens d’exposer, on peut dire que dans la société bourgeoise le principe de la lutte de classes est radicalement et dans tous les cas opposé à la Recevez, chers camarades, des saluts fraternels de votre La Petite République du dimanche 31 décembre publiait ces deux réponses Le citoyen Belfort Bax est un des représentants les plus célèbres l de la Social Democratic Federation et un des théoriciens les plus en vue du socialisme international. Ayant poursuivi de longues études sur la morale et la philosophie,

le citoyen Belfort Bax peut être considéré comme un de ceux qui ont le plus contribué à donner une base scientifique solide aux théories de la morale socialiste. Le manque de place nous empêche d’énumérer ici les travaux philosophiques de Belfort Bax. Nous nous bornerons donc à rappeler celles de ses œuvres qui se rattachent le plus directement au socialisme, notamment ses retentissantes polémiques avec Karl Kautsky sur le matérialisme historique, et tout récemment une série d’articles dans lesquels il réfutait les théories de Bernstein. J’ai eu l’honneur de recevoir votre invitation et je réponds volontiers à votre désir.

I.— Pour ce qui est de la première question, je suis d’avis que le principe de la lutte de classes, partant du socialisme

en général, n’est nullement lésé si le parti socialiste prend nettement position dans certaines affaires touchant les fractions bourgeoises, mais qu’au contraire il peut être de son devoir de faire usage de sa force en faveur de la liberté politique ou de la justice bourgeoise. La liberté politique, c’est-à-dire l’élément qui suscite le plus généralement la lutte est, cela va de soi, une question de vie, et si elle est en danger, il faut mettre en mouvement tous les moyens et ne pas craindre de faire des alliances momentanées avec d’autres partis pour la sauver. Seulement, à mon avis, une telle alliance doit être faite dans des limites étroites et surveillée avec soin.

De même quand il s’agit d’une question humanitaire. On peut concevoir toutes les doctrines et tous les principes, quelque vrais qu’ils soient, d’une façon tellement rigide et

abstraite, qu’en fait, ils peuvent tous conduire à des erreurs. La vérité concrète ne se trouve que dans une synthèse, et cela est aussi vrai pour l’évolution historique que e pour toute autre chose. Dans les limites de la lutte de classes, nous restons quand même des hommes, quoique plus ou moins modifiés par la lutte, et dans ce sens la citation très connue de Térence: Homo sum, etc., garde sa

La lutte de classes, quelle que soit sa puissance, ne suffit pas à la longue, n’arrive pas à nous dépouiller complètement de nos qualités humaines. Une participation dans

des questions de ce genre ne peut être, dans certains cas, L qu’utile au parti, elle ne peut nullement lui nuire.

IL. — Pour ce qui est de la deuxième question, je dois d’une façon décisive défendre ce point de vue que les principes du parti se trouvent lésés si on consent à devenir membre d’un gouvernement dont le but, quelque caché qu’il soit, est de maintenir le système capitaliste ; en d’autres termes, si on accorde une collaboration active à un pouvoir de Mais, quelque arrêtées que soient mes opinions à ce sujet, je ne voudrais pas être taxé de juger sévèrement un camarade qui, dans cette question, a agi contrairement mon opinion; surtout étant donné que la question s’est présentée à lui d’une façon tout à fait imprévue et une époque où le parti, n’ayant jamais songé à l’examiner, n’avait naturellement pu la trancher.

Avec mes salutations fraternelles.

Quoique de date récente, le mouvement socialiste dans les pays scandinaves a su acquérir une importance telle qu’il y est devenu un des facteurs les plus puissants de la vie sociale. Cela ::e s’applique pas seulement au Danemark. En Norvège, d’où nous vient l’article qui suit, le parti socialiste, quoique moins fort qu’au Danemark, est une puissance avec laquelle tous les autr:s partis doivent compter. Tout le monde sait, notamment, que si les démocrales qui forment aujourd’hui la majorité au Storthing (Chambre des députés) sont sortis victorieux, aux dernières élections, de la lutte contre les partis de la droite, ils le doivent, pour une trés large part, au parti socialiste, dont le citoyen Ludwig Meycr, en sa qualité de rédacteur en chef de l’organe central et de membre du Comité directeur, est un des représentants les plus actifs, les plus dévoués et les plus éclairés.

Des circonstances imprévues et malencontreuses ont retardé cette réponse aux questions que vous m’avez fait l’honneur de me poser.

Il va sans dire, ce me semble, que la prise de possession des pouvoirs publics est pour le parti socialiste d’une haute importance, encore qu’elle ne puisse être aujourd’hui que partielle. D’après moi, cette prise de possession partielle

est donc en principe parfaitement admissible. Seulement, la question de savoir s’il faut profiter de l’occasion quand elle se présente est à trancher chaque fois selon les circonstances.

D’abord, naturellement, il faut savoir si, en entrant dans tel ministère, nos représentants pourront vraiment faire œuvre socialiste ; car, sans cela, ils ne feraient que fournir à nos adversaires une enseigne trompeuse, et ils couvri- raient ainsi des tendances qui ne sont pas les leurs et qu’ils n’approuvent point. Ensuite, bien entendu, il faudrait que le ministère en question n’ait pas une couleur tellement marquée et que les circonstances ne soient pas telles que l’entrée d’un socialiste dans son sein puisse jeter de la confusion dans les rangs de ceux dont la confiance est la base même de l’avancement de notre œuvre.

Quoi qu’il en soit, et pource qui concerne le cas spécial qui vous a fait poser la question, une chose est sûre : c’est que nous autres, socialistes du Haut-Nord, nous savons gré au citoyen Millerand de ce qu’il a déjà fait pour la cause du prolétariat socialiste depuis le peu de temps qu’il est ministre. Car la manière dont il a su jusqu’ici exercer le pouvoir gouvernemental fait déjà pressentir chez nous que son avènement au ministère servira d’exemple aux pays du Nord. Nous serions donc bien navrés, en Scandinavie, si l’état des choses dans votre pays empêchait le citoyen Millerand de rester dans une fonction qu’il remplit avec tant d’honneur et où il obtient tant de résultats pratiques.

Tout autrement simple et facile à résoudre me paraît

  • l’autre question que vous posez, à l’occasion de la participation des socialistes au combat pour la revision du procès Dreyfus. Ce qui aurait surpris dans un tel combat, ç’aurait été de ne pas y trouver les socialistes au premier rang. Car l’énergie vitale du mouvement socialiste repose dans cette idée que nous combattons partout et toujours pour la justice. Recevez, chers citoyens, mes salutations fraternelles. Ce cahier a été composé par des ouvriers syndiqués