L'amnistie et les socialistes
Le ministère Méline avait dit : Il n’y a pas d’Affaire Dreyfus. Le ministère Waldeck-Rousseau vient de prononcer : Il n’y a plus d’Affaire Dreyfus.
Dos à dos, le général Mercier et le colonel Picquart, Esterhazy et Zola se trouvent ainsi renvoyés : les uns et les autres ont été « amnistiés », les uns d’avoir commis des crimes, les autres de les avoir
Pour les socialistes qui ont pris part à l’Affaire Dreyfus, l’amnistie est une faillite. Le but par eux poursuivi n’a pas été atteint, qui consistait à dé- monter pièce à pièce tout le mécanisme intérieur de l’Affaire, à découvrir jusqu’au bout les grands chefs militaires compromis, pour retourner ensuite contre le militarisme, par des exemples vivants que la foule simpliste n’oublie jamais, leurs scandales et
Qu’on s’en souvienne : c’est sur ce point précis que les socialistes se sont divisés. Guesde, Vaillant et leurs amis ont condamné toute intervention
directe et personnelle du parti socialiste, se réservant uniquement de tirer du conflit engagé la morale appropriée. Tandis que Jaurès et la grande majorité du socialisme français, forts de l’appui moral du socialisme international, se sont portés au secours des éléments bourgeois libéraux, pour donner à l’Affaire son plein développement et la pousser jusqu’à ses conséquences dernières.
l’Affaire qui ait reçu sa solution : le côté social en vient d’être obscurci à jamais par l’amnistie. Les bourgeois libéraux ont le droit de se déclarer contents, puisque, par l’effet de la grâce présidentielle, l’injustice individuelle qui les a si violemment émus a cessé. Mais les socialistes, qui, par la punition des auteurs responsables du crime, voulaient discréditer l’armée, et empêcher le retour d’aussi abominables violations des garanties juridiques et des droits de la personne humaine, ont moins de sujets de satisfaction. Non seulement l’éducation de la masse par des faits éclatants n’a pas été faite, non seulement la haine du militarisme ne s’est pas imprimée dans le cerveau de la foule par la chute d’un général Mercier criminel et factieux, mais encore l’effet contraire sera produit : la conscience morale de la masse sera troublée, elle se trouvera désorientée, elle ne comprendra pas pourquoi on a mis au
même niveau et les accusateurs et les accusés, alors que toute la périté et toute la justice lui avaient été
L’histoire a d’étranges ironies. C’est le même ministère, produit paradoxal d’une heure de trouble, dont l’unique mission devait être — comme le remarquait Bebel, dans sa réponse à la Consultation Internationale, — la « liquidation de l’Affaire dans le sens de la justice et de la loi », qui réédite aujourd’hui l’antique politique de Ponce-Pilate, et se lave les mains. Et de cette contradiction inouïe, bien peu, parmi les socialistes engagés dans l’Affaire
On a invoqué les « nécessités politiques ». L’immortelle Raison d’État, avec son cortège d’hypocrisies et de mensonges, est réapparue. Il semblait que l’Affaire Dreyfus dût la tuer, et c’est elle qui tue l’Affaire Dreyfus. Ce sont des raisons de « haute politique gouvernementale » qui ont fait voter l’amnistie.
Le ministère a voulu consolider sa popularité hé-
sitante, et rassurer, par l’apaisement légal, la petite bourgeoisie française apeurée. Il est incontestable que cette petite bourgeoisie — le gros du pays — veut la paix et le repos. Son état normal est l’inquiétude mais son aspiration constante est le calme.
L’incertitude de sa situation économique la tour- ! mente. Craintive, elle s’affole à toute crise, et appelle à cor et à cri un « gouvernement fort », capable de ramener la paix propice à ses affaires chancelantes. M. Waldeck-Rousseau a voulu lui donner ce « gouvernement fort ». ce désir de satisfaire des besoins incontestables de tranquillité, s’est ajoutée la crainte de mécontenter davantage l’armée par la poursuite des grands chefs militaires coupables, et aussi de la trop discréditer. Dans ce pays d’hystérie patriotique, l’armée est, malgré tout, l’idole sainte, « l’espoir des revanches futures ». Tous les démocrates bourgeois élevés à l’école gambettiste : « Pensons-y toujours, mais n’en parlons jamais », ont été effrayés des conséquences qu’allait engendrer l’évolution nor- male de l’Affaire Dreyfus. M. Waldeck-Rousseau était tout désigné pour arrêter le courant, — ainsi que Millerand, qui reprocha jadis éloquemment M. Méline de laisser en toute impunité attaquer l’armée ! Le gouvernement a espéré aussi enlever tout aliment de vie au nationalisme, du moins au nationalisme tapageur de la rue et des démonstrations populaires, qui ne vit que de démagogie et de confusion. Il a cru en finir avec l’agitation césarienne, d’autant plus qu’il laissait rêver sur la terre espa- gnole, loin du pavé parisien, Déroulède et ses Toutes ces raisons expliquent l’attitude du ministère si elles ne l’excusent. On comprend bien aussi la conduite des radicaux et des modérés de gouvernement qui l’ont suivi, et dont il servait parfaitement les intérêts électoraux. Mais comment nos camarades socialistes de la Chambre se sont-ils presque tous trouvés d’accord pour voter l’amnistie?
Pour des raisons évidemment contraires. L’attitude du ministère a produit entre les deux fractions du groupe parlementaire socialiste un chassé-croisé qui ne manque pas de piquant, au bout duquel toutes deux se sont rencontrées en parfaite harmonie. La fraction antiministérielle était aussi « lantidreyfusiste », tandis que la ministérielle était la « dreyfusiste ». La première a fait passer son « antidreyfusisme » avant son antiministérialisme, et a soutenu le ministère qui mettait fin V’Affaire exécrée, en même temps qu’il amnistiait les faits de grèves. La seconde a opéré une évolution inverse: elle a subordonné son « dreyfusisme » à son ministérialisme, etest restée fidèle au gouvernement. D’une facon générale, par suite des attaques Méline, les socialistes ont senti que la situation
politique était grave et que la réaction allait tout tenter pour mettre le ministère en mauvaise Pris par les préoccupations parlementaires, ils ont cédé à la volonté ministérielle. Et c’est ainsi que dans la presse comme au Parlement, ceux de nos camarades qui ont joué dans l’Affaire Dreyfus un rôle glorieux, ont opéré soudain une volte-face déconcertante, oubliant leur admirable attitude d’hier pour ne se souvenir que des contingences politiques du moment. On a invoqué le projet de loi sur les Associations et tous les autres projets dont le ministère Waldeck-Rousseau est le père plus ou moins heureux ! Mais quelles que soient les merveilles entrevues — dont la réalisation est d’ailleurs incertaine — rien n’effacera le déplorable effet moral produit par l’amnistie, ni le discrédit qui s’y rattache. Quoi qu’il en soit des raisons d’ordre politique qui expliquentila défaite des socialistes engagés dans V’Affaire Dreyfus, il n’y en a pas moins eu défaite. C’est d’ailleurs naïf de croire que l’Affaire Dreyfus va finir, parce que M. Waldeck-Rousseau, faisant violence à une Chambre facile, l’a voulu ainsi: toutes les affaires Cuignet et autres qui peuvent surgir n’en rouvriront pas moins le débat, qui ne restera défi68 nitivement clos que pour les Mercier et semblables du Paty de Clam. Pas davantage, ne sera « apaisée » la fièvre chronique qui agite le monde de la petite bourgeoisie : son inquiétude a des causes moins momentanées et plus profondes.Enfin par cela seul que le nationalisme extravagant n’aura plus ni d’anciens scandales à exploiter, ni son barde Déroulède applaudir, il ne s’ensuit pas que le nationalisme autrement dangereux de Méline ni la démagogie patriotique des partis radicaux et radicaux-socialistes soient à jamais anéantis.
On a donc été vaincu. Nous laissons de côté tous les résultats indirects de cette prodigieuse Affaire, qui a si fortement mis à nules conditions politiques etsociales dela France actuelle. Ces résultats ne sont l’œuvre de personne : ils se sont naturellement produits. Mais pour ce qui relevaitdenotreaction spécifiquement propre, c’est un échec que nous avons subi. Les éléments bourgeois libéraux ont seuls triomphé: ils ont conquis le pouvoir, et ils veulent le garder. Effrayés des conséquences révolutionnaires que portait en elle l’Affaire, ils ont préparé son avortement, au moment précis où, ayant cessé de leur être utile, elle devenait dangereuse. M. Cornély, du Figaro, nous avait depuis longtemps avertis de ce qui nous arrive.
Et quant aux socialistes mélés à l’Affaire, s’ils ont
été battus c’est par leur propre faiblesse. Privés du concours de ceux qui ont suivi Guesde et Vaillant, ils ont été impuissants à résister à leurs alliés bourgeois, qui les ont absorbés. De plus, ils se sont laissé paralyser par l’obsession ministérielle, et ont tout oublié devant la fragilité d’un gouvernement
L’amnistie a ainsi une double signification : elle prouve d’abord que la bourgeoisie libérale en France est moins démocratique et plus réactionnaire qu’on ne pouvait le supposer ; elle montre, ensuite, que le socialisme, en l’état actuel de désorganisation, n’est pas une force sociale décisive, qui puisse influencer les événements dans son sens propre. Et si les élé- ments d’extrême-droite ne s’étaient pas trouvés isolés des éléments d’extrême-gauche, peut-être que les intrigues parlementaires et les exigences momentanées de la politique n’auraient pas eu raison du grand élan donné au début de l’Affaire.
De quelque côté que l’on se tourne, quelque point qu’on envisage, on retrouve toujours plus impé- s rieuse la nécessité de l’unité prochaine. Pendantque les uns exagèrent leur point de vue révolution- ] naire, voilà que les autres se laissent fasciner par la question ministérielle. C’est de ce dernier côté !04 que pourrait venir le danger : l’intransigeance n’a qu’un temps — la vie en vient toujours à bout — tandis que l’opportunisme est un chemin glissant.
Marx a parlé quelque part du crétinisme parlementaire. C’est à propos de cet extraordinaire Parlement de Francfort, où la bourgeoisie radicale allemande se suicida si lamentablement. Crétinisme parlementaire que Marx définit ainsi : « Maladie
qui fait pénétrer dans ses infortunées victimes la conviction solennelle que le monde entier, son histoire et son avenir, est gouverné et déterminé par une majorité de votes dans le corps particulier qui a l’honneur de les compter parmi ses membres; et que tout ce qui se passe au dehors des murs de leur Chambre n’estrien, comparé aux événements incommensurables pivotant sur l’importante question, quelle qu’elle soit, qui, en un moment précis, occupe Vattention de la Haute Assemblée. » Il ne faudrait pourtant pas en arriver là, et réduire à de pauvres combinaisons politiques la large action socialiste.
De la défaite que nous venons de subir se dégage cette conclusion : le socialisme ne triomphera que s’il reste fidèle à lui-même.
Nous sommes heureux d’annoncer à nos abonnés que le sixième cahier sera le Danton de Romain Rolland.
Ce drame a été représenté pour la seconde fois le dimanche 30 décembre par les soins du ThéätreCivique. Jaurès a parlé avant la représentation. Nous avons fait sténographier sa conférence et nous la publierons dans le septième cahier.
Nous publierons dans le prochain cahier le premier courrier que notre ami Lionel Landry nous a envoyé de Chine.
A Jaurès, auteur des Preuves, nous proposerons, dans le même cahier, une sérieuse contribution à la continuation de ces Preuves.
Ce cahier a été composé par des ouvriers syndiqués L’{PRIMERIE DE SuResNes (G. Ricæarp, administrateur), 9, rue du Pont.—3817
Siège Social : 23, rue de Pontoise Publié par le Groupe seul Jeax Jaurès…(L’Idéalisme et le Matérialisme PauLz LararGue … ( dans la conception de l’histoire 40 centimes GagrieL Devicze … L’État et le Socialisme… 25 centimes GrorGes PLEknANOrr Anarchisme et Socialisme… 30 centimes la Librairie Giard et Brière Émize VANDERVELDE. La Question agraire en Belgique 20 cenlimes
Dans la Bibliothèque du « Mouvement Socialiste » Émize VANDERVELDE. Les Villes Tentaculaires … 15 centimes
la Librairie 6. Jacques Émire VaxperveLDe. Socialisme et Collectivisme… 20 centimes la Librairie 6. Jacques Exrico Ferr1… Évolution économique et Évolution Sociale… …:.”.-..15centimes
Compte Rendu Analytique du Troisième Congrès International des Étudiants et anciens Étudiants Socialistes, tenu à Paris les 20, 21 et 22 septembre 1900, suivi des divers rapports présentés au Congrès…
Publié en commun avec le « Théâtre Civique »
N=B°=ÆEnoutre,les Conférences suivantes du Groupe ont paru A. MirrerAnD : L’Evolution Socialiste, dans la Revue Socialiste
Communiste, dans {a Revue Socialiste de mars 1898.
Mougement Socialiste du 15 janvier et du 1” février 1900.
paru indépendamment du Groupe, dans la bibliothèque du
Mouvement Socialiste, à la librairie Bellais, 17, rue Cujas, Paris.
JEAN JAURES… l’Unité Socialiste… 5 centimes
Lire 18 premier et le quinze de chaque mois BELGIQUE : Bruxelles, 14, rue du Béguinage HUBERT LAGARDELLE | Société Nouvelle de Librairie et d’Édition