II-4 · Quatrième cahier de la deuxième série · 1900-11-20

Les Intellectuels devant le socialisme

Hubert Lagardelle

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rue de la Sorbonne, au second

Siège social : 23, rue de Pontoise (près le Square Monge) Le socialisme est devenu dans l’évolution du monde moderne un facteur d’une importance trop considérable pour qu’aucun de vous veuille, systématiquement ou par négligence, continuer d’en ignorer les tendances. Idéal moral, il doit rallier toutes les consciences qui, dans le désordre de la sociélé actuelle et en présence de la faillite de l’idéal “À chrétien et du libéralisme bourgeois, cherchent à donner un sens x nouveau, plus profond et plus élevé à la vie Conception scientifique, il doit salisfaire tous les esprits anxieux ? de vérité, puisqu’il donne la clé du devenir moderne et qu’il consti- tue, à l’heure actuelle, étant la conclusion naturelle de l’évolution industrielle et démocratique de ce siècle, la vérité historique et la Parti de classe, enfin, il doit grouper tous les exploités de la société présente, aussi bien les intellectuels que les manuels, puisque le capitalisme a dégradé jusqu’à l’état de marchandise l’intelligence des uns, comme la force de travail des autres. Pour ces trois raisons, vous devez connaître le socialisme et vous devez venir à nous. Vous trouverez dans le Groupe des Etudiants Collectivistes de Paris un milieu sérieux et libre d’études, de propagande et d’action, grâce auquel vous pourrez sortir de votre solitude intellectuelle, si dangereuse et si desséchante, et trouver l’occasion, en réalisant l’harmouieux équilibre de la pratique et de la théorie, de devenir des hommes complets. Bénéfice moral plus grand encore, vous acquerrez, au contact des ouvriers, le sens de la discipline et de la solidarilé, en même temps que cette noble modestie où se reconnaissent vraiment tous ceux qui, participant à une œuvre objective et collective, ont vite fait de dépouiller toutes les illusions subjectives, sentimentales et mystiques, engendrées par lorgueil, la vanité et l’égoisme. Le groupe, en effet, a pris part à toutes les manifestalions de la vie socialiste et ouvrière; il adhère au parti socialiste organisé, dont il accepte le programme et la tactique, définis dans les congrès nalionaux et internationaux et résumés par la formule : Entente et action internationales des travailleurs, organisation politique {° économique du prolétariat en parti de classe pour la conquete du Pouvoir el la socialisation des moyens de production et d’échange, c’est-à-dire la transformation de la société capitaliste en une societé collectiviste ou communiste. Largement ouvert à tous ceux qui reconnaissent ces principes, le groupe pense ainsi montrer que l’action commune n’exige pas l’uniformité absolue de pensée et qu’il n’y a pas, dans les nuances théoriques qui séparent les socialistes, d”obstacle invincible l’Unité. Paris, le 15 novembre 1900 Le Groupe des Étudiants Collectivistes

devant le socialisme

rue de la Sorbonne, au second

Nous prions ceux de nos abonnés qui nous envoient des documents et des renseignements de vouloir bien écrire très lisiblement et d’un seul côté de la page. Quand leurs études sont d’ensemble et un peu longues, . ils peuvent les rédiger. Mais toutes les fois qu’ils nous envoient des renseignements pour ainsi dire instantanés, mieux vaut nous écrire privément et laisser au citoyen rédacteur le soin d’exercer son métier.

La rédaction et l’administration des cahiers sont installées 16, rue de la Sorbonne, au second.

M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, reçoit pour l’administration tous les jours de la semaine, le dimanche excepté, — le matin de dix

M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la rédaction le jeudi soir de deux heures à sept heures et de Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 16, rue de la Sorbonne, Paris, la correspondance d’administration : abonnements et réabonnements,

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Nous prions instamment ceux de nos abonnés qui demeurent à Paris de vouloir bien venir nous voir, quand ils ont affaire à nous. La correspondance écrite est beaucoup plus onéreuse, moins commode et moins exacte que l’entretien le plus bref.

Nos collections de la première série sont à peu près épuisées. Il ne nous en reste guère que cinq ou six exemplaires complets. Nous les vendons au prix d’un abonnement. Nous ne les vendons qu’à nos nouveaux

Nous avons donné le bon à tirer après correction de ce quatrième cahier le vendredi 18 janvier 1901.

La question du rôle des intellectuels dans le socialisme n’est qu’une partie du problème g’éné- ral de la situation de la classe intellectuelle dans la société capitaliste. Si je limite aujourd’hui mes recherches à cette partie, c’est d’abord parce qu’il faudrait, avant de toucher au problème général de la condition des intellectuels, envisager le problème encore plus large de l’évolution des classes moyennes, dontlui-même il n’est qu’unepart;—c’est ensuite parce que la fonction des intellectuels dans le mousement socialiste n’a peut-être pas été jusqu’ici dé- limitée avec méthode et que je crois que nous devons tenter en ce sens un effort sérieux ; — c’est enfin parce que celte question s’est posée récemment en France, et avec quelle force, vous vous le rapDelez. Je n’ai pas besoin d’attirer spécialement votre attention sur ce dernier point. Vous savez que la Nous avons laissé à nos explications la forme de la causerie, sous laquelle nous les avons d’abord présen-

crise profonde qui a bouleversé les relations de notre vie nationale a fait affluer vers le socialisme, pour des raisons que nous tâcherons de déterminer tout à l’heure, un nombre croissant d’intellectuels. El vous savez aussi avec quelle âpreté les « anciens » intellectuels de notre parti ont dénoncé la venue de ces hommes nouveaux comme une source de corruption pour le socialisme.

Si ce n’était là qu’une querelle intérieure d’intellectuels, nous pourrions les laisser entre eux. Mais, quelque inexacts que soient les termes où il a été formulé, le problème s’impose à nous comme ayant un intérêt général et une importance extérieure.

Les partis socialistes constitués dans les autres pays l’ont trouvé eux aussi, chacun à son heure, sur leur chemin. Et si la plupart d’entre eux, il est vrai, l’ont résolu empiriquement, selon les circonstances du moment, sans s’attarder à l’envisager méthodiquement, il ne s’en est pas moins imposé eux. C’est ainsi, pour ne choisir qu’un exemple, que

la question des appointements attribués aux & travailleurs intellectuels » qui sont au service du parti, tels que directeurs de journaux et de revues, jour— nalistes, députés, employés de toute sorte, a préoccupé beaucoup nos camarades allemands. Si le problème aujourd’hui se pose avec tant d’acuité chez

nous, et sous une forme générale qu’il n’a revêtue ainsi nulle part ailleurs, c’est précisément parce qu’il tient à ce problème encore plus vaste, auquel j’ai fait allusion, de l’évolution des classes moyennes, et que ce plus vaste problème intéresse surtout la France, pas type de la petite bourgeoisie. Vous sentez bien, et nous reviendrons longuement sur ce point, que partout où existeun prolétariat nombreux et organisé, cette question n’a pas pu apparaître avec une telle netteté, parce que partout le mouvement socialiste a été assez puissant pour conserver sa pureté, à mesure que la classe lettrée lui a envoyé des recrues nouvelles. Il n’y a eu que des espèces particulières à régler, comme la fixation des traitements attribués aux intellectuels dans le parti allemand, et le problème n’a pas dû prendre ainsi le caractère d’un problème général. Au contraire, en France, la lenteur de l’évolution industrielle, le faible degré de concentration de la classe ouvrière, les divisions du parti socialiste, le développement rapide de la classe intellectuelle, ont fait se rencontrer les deux mouvements à un moment où le socialisme n’était pas prêt à subir sans danger le contact des intellectuels. Vous voyez donc, camarades, sous quelle forme en un sens nouvelle parce qu’elle est totale se pose

à nous la question du rôle des intellectuels dans le socialisme. Vous vous rendez compte aussi que nos recherches, par leur nouveauté même, courent le risque de rester incomplètes, et peut-être infructueuses. Nous tâcherons au moins de dégager, si nous le pouvons, les termes du problème.

. Nous envisagerons d’abord, avant la situation particulière qui concerne la France, la position générale de la question. Je veux dire que nous Ÿ essaierons de déterminer ce qu’il convient d’entendre par socialisme et par intellectuels, de suivre sé- parément l’évolution de ces deux facteurs sociaux, et de rechercher les causes et les résultats de leur Il est nécessaire de rappeler brièvement les caractères spécifiques du mouvement socialiste, pour pouvoir déterminer ensuite les points de contact du socialisme et des intellectuels.

On peut dire qu’à l’observer historiquement, le socialisme apparaît comme un mouvement à deux mouvement humain, au second degré. Que faut-il entendre par là ?

Il est, au premier degré, un mouvement ouvrier. Le prolétariat porte le mouvement socialiste, parce que le prolétariat est avant le mouvement socialiste le produit de l’évolution industrielle et du développement historique. L’avenir de la classe ouvrière se confond, en effet, avec le progrès de l’économie il n’y a pas d’autre classe qui soit dans le sens de l’histoire.

Le prolétariat est aussi la seule classe qui se trouve en opposition trréductible d’intérêts avec la société capitaliste. Toutes les autres classes souffrantes peuvent — plus ou moins effectivement — entrer en composition avec l’ordre social actuel : il est orga-

niquement impossible que la classe ouvrière y ait une situation stable et une place commode. Le prolé- tariat, considéré comme classe, est constitutivement condamné, dans les cadres du régime capitaliste, à conserver son double rôle de classe productrice et de classe exploitée, sans possibilité d’émancipation. Quelques-uns de ses membres peuvent isolément s’affranchir : l’ensemble est rivé à la chaîne. La transformation sociale peut seule le libérer, qui substituera la propriété collective à la propriété individuelle des moyens de travail. C’est là le sens de la lutte de classe. Vous vous rappelez la parole de Marx : c’est le mauvais côté de l’histoire qui fait l’histoire. Il n’y a que les classes opprimées par un régime donné qui puissent le remplacer par un ré-

gime supérieur. C’est pourquoi, dans la société pré- sente, le prolétariat seul est à l’état permanent de

Il est aussi la seule force organique capable d’élaborer l’ordre nouveau. Si la classe ouvrière, la classe des producteurs, poursuit en définitive l’appropriation commune des instruments de production, fin proposée du mouvement socialiste, en attendant elle se prépare à son action future. Elle travaille et lutte pour modifier à son avantage les relations économiques, juridiques et politiques existantes, elle s’organise dans des groupements à caractère très parti-

culier, et elle crée des institutions nouvelles qui lui sont propres. Le prolétariat tend de plus en plus par là même à se différencier du régime actuel, et former un État dans l’État capitaliste, un monde nouveau dans le monde bourgeois. C’est parce qu’il développe lentement dans son sein une organisation nouvelle, presque indépendante de l’organisation existante, et opposée à elle, c’est parce qu’en lui se créent peu à peu des formes supérieures de vie, des institutions économiques autonomes, des systèmes juridiques et moraux appropriés, adéquats, qu’il rend possible la formation de l’ordre socialiste. La classe ouvrière porte en elle l’homme économique nouveau et l’homme moral nouveau.

Voilà en quel sens le mouvement ouvrier est l’épine dorsale du mouvement socialiste. C’est à lui qu’il incombe historiquement de réaliser la fin poursuivie : il y a seul un intérêt majeuretil en est seul capable. Il est à la fois l’aboutissant de l’histoire et l’avenir de l’histoire. j

J’ai tenu à rappeler que le socialisme moderne est avant tout un mouvement prolétarien, parce que ce fait est souvent méconnu. On considère parfois le socialisme comme le produit de conceptions philosophiques ou idéologiques, — ou encore comme le développement progressif des institutions étaliques. C’est une double erreur. Insistons d’autant

plus sur ce fait qu’il est travesti : que le socialisme ruine les systèmes d’idées et d’institutions existants, parce qu’il est essentiellement constitué par un en- semble d’idées, de sentiments et d’institutions qui sont propres à la classe ouvrière et qui s’opposent à tout ce qui existe. Le mouvement socialiste est, au second degré,un mouvement humain. Le socialisme se justifie non i seulement par des nécessités historiques, mais en- core par des nécessités et par des obligations mo- rales. Avec et par la classe ouvrière il émancipera l’humanité. La fin des classes sera la fin des luttes de classes. Par ses institutions particulières le prolé- tariat assurera le plein développement de la morale et de la justice. Et en attendant il est, dans le présent, le repré- sentant autorisé de la civilisation, de la culture, le défenseur né des faibles et des opprimés. La vieille Internationale déjà l’avait proclamé : ses traditions de justice ne sont pas mortes. En France, vous savez avec quel éclat la majorité des socialistes, soutenus par le socialisme international, sont intervenus dans l’affaire Dreyfus pour protéger des atteintes de la réaction les conquêtes de la démocratie républicaine, et sauvegarder les droits essentiels de la personne. En Allemagne,

vous avez vu avec quelle force la démocratie socialiste s’est dressée naguère pour protéger la liberté de l’art et de la science menacée par la loi Heinze, et empêcher, comme l’a dit Jaurès, que la patrie de Gæthe devint la patrie d’Attila. En Italie, vous n’avez pas oublié avec quelle énergie les socialistes ont rappelé, par la plus inlassable des obstructions parlementaires, la bourgeoisie dirigeante au respect de la constitution, en même temps qu’ils poursuivaient dans le pays ces deux fléaux, la camorra et la maffia.

C’est par une telle attitude que le socialisme entraîne après lui toutes les consciences que révoltent le désordre, la laideur et l’injustice du régime capitaliste : de plus en plus, la classe ouvrière attire dans son cercle de transformation sociale les élé- ments sains de l’ordre bourgeois.

Elle a aussi avec elle tous les esprits qui, s’élevant au-dessus des intérêts de classe, constatent l’orientation socialiste de l’histoire, et la valeur scientifique de nos aflirmations. Tous ceux qui ont quelque souci de comprendre leur temps, tous ceux qui veulent vraiment faire leur tâche d’homme et collaborer au mouvement des faits viennent au socialisme, et le socialisme les arrache au monde

Qu’entend-on par intellectuels ? C’est une expression vague, dont il est difficile de préciser le contenu, parce qu’elle s’applique à des catégories disparates d’individus, qui ne comportent pas une définition commune. On comprend d’abord sous cette expression tous les gens qui ont une culture quelque peu développée, qui ont, si vous voulez, reçu un enseignement secondaire ou supérieur, et avant tout ceux qui exercent les professions libé- écrivains, etc. — On y fait entrer ensuite les ouvriers d’art, les employés de bureau, etc., —en un j mot tous ceux dont l’activité pratique. est d’ordre spécialement cérébral : c’est en ce sens que le terme d’intellectuel s’oppose au terme de manuel. Vous savez que cette distinction instituéeentre tra- vail manuel ettravailintellectuel n’est fondée ni physiologiquementnitoujoursexpérimentalement.Dans le travail manuel, tout effort intellectuel ne disparaît pas, — et que de travaux dits intellectuels ne le sont guère ! Mais cette différenciation nous est

historiquement donnée par le développement de la production moderne. Marx a marqué ce processus La grande industrie mécanique, dit-il, active la séparation entre le travail manuel et les puissances intellectuelles de la production, qu’elle transforme en pouvoirs du capital sur le travail. Gette séparation des travailleurs en intellectuels et en manuels a donc une valeur sociale qui s’impose à nous. Et tout à l’heure nous la retrouverons, comme l’a judicieusement fait observer Sorel, dans son Avenir Socialiste des syndicats, à la base de la hiérarchie

Vous pouvez donc apercevoir dès à présent que la caractéristique dominante des intellectuels, c’est l’hétérogénéité des groupements entre lesquels ils

se subdivisent. L’avocat et l’ingénieur, le médecin et le professeur, le chimiste et le journaliste ont des intérêts professionnels et non des intérêts de classe. Kautsky, dans l’étude que vous connaissez sur le Socialisme etles Carrières libérales, publiée en français en 1895 parle Devenir social, en a fait très justement la remarque. Les intellectuels forment des catégories très différentes, des coteries à part, et ne sont unis dans ces subdivisions que par une sorte de lien corporatif. Et même dans chacune de ces catégories, les intérêts professionnels des individus sont loin d’être semblables. La situation d’un pauvre journa-

liste à 150 ou 200 franes par mois n’a rien de commun avec la situation d’un rédacteur en chef à 1000 ou francs d’appointements mensuels. Vous pouvez i voir ainsi combien il est inexact de parler, au sens - strictement social du mot, d’une classe des intellectuels. Une classe est une catégorie d’individus unis par des intérêts économiques et moraux à peu près homogènes. Ge qui caractérise une classe, c’est que la solidarité intérieure de ses membres a une base permanente, à la fois économique et morale. On peut dire : la classe des propriétaires fonciers, la classe des capitalistes, la classe des prolétaires, parce que ces catégories sociales s’appuient sur des phénomènes économiques déterminés et des intérêts constants : la rente et l’accroissement de la rente, le profit et l’augmentation du profit, le salaire et l’élé- vation du salaire. Rien de semblable du côté des. intellectuels : ils ne forment pas un bloc et leurs luttes ne sont pas communes. Ils ne constituent pas une classe pour eux-mêmes, mais ils existent en fonction des autres classes. Ils s’accrochent, ils s’agrègent à elles, ils soutiennent leurs antagonismes, ils défendent leurs intérêts. Les intellectuels ne jouent qu’un rôle d’auxiliaires. C’est pour cette raison qu’ils ne sont unis par aucun lien effectif de solidarité, mais qu’il existe au contraire entre eux, plus furieusement que dans aucune autre classe, une : à

concurrence jalouse, une rivalité féroce, un esprit d’intrigues, une course aux places. Donc ce n’est que par un abus de mots que l’on dit : la classe des intellectuels. Sous-classe conviendrait davantage, ou mieux hors-classe.

Cette hétérogénéité de composition et d’intérêts donne à la classe des intellectuels une excessive instabilité. C’est une classe flottante. Elle oscille entre les autres classes, elle est en perpétuel tourbillonnement, et en cela elle a bien tous les caractères des classes moyennes. Ses membres sont rejetés tantôt vers le prolétariat, tantôt vers la bourgeoisie. Leur situation est particulièrement

Comment cette classe des intellectuels s’est-elle développée ? Quel a été son rôle historique ? Quelle est exactement sa situation présente? C’est à ces questions que nous devons maintenant répondre.

Je n’ai pas à insister sur le rôle décisif joué par l’idéologie dans l’histoire. Je ne veux pas recommencer devant vous un débat qui pourrait durer longtemps. Engels, dans ses fameuses lettres sur le matérialisme historique, y a suffisamment insisté pour que tous ceux qui se réclament aujourd’hui plus ou moins du marxisme le reconnaissent pleinement avec lui. Les systèmes idéolo-

giques, en tant qu’ils traduisent des réalités économiques et sociales, sont un moteur puissant du mouvement historique. Nul ne conteste l’influence des systèmes juridiques et moraux qui ont été successivement l’œuvre des moines de l’Église au Moyen-Age, des légistes de la royauté, des idéologues de la Révolution Française.

L’influence de l’idéologie se retrouve partout : il n’y a que la condition des intellectuels qui ait changé. Aristocratique et privilégiée jadis, la classe lettrée a vu son indépendance diminuer à mesure que s’est développé le mode de production capitaliste. Il est facile de suivre cette évolution.

Au moment où la bourgeoisie ascendante est en train de ruiner les vieux cadres sociaux, et où elle prépare son avènement politique, les intellectuels ne sont pas attachés dans la société à une fonction spéciale, mais liés à son développement général. N’ayant pas d’intérêts économiques positifs, se trouvant au-dessus et en dehors des conflits sociaux, séparés de la classe bourgeoise par une foule d’intermédiaires, ils défendent ies intérêts généraux de la société. Dans la lutte menée contre les forces existantes, ils représentent l’esprit critique. Leur rôle essentiel est de ruiner l’autorité qui est à la base de l’ancien régime. Ils dépassent par la pensée le moment historique où ils se trou-

vent, sans tenir compte des formes d’appropriation traditionnelles ou nouvelles : ils pressentent l’avenir historique, et par cela seul se trouvent singulièrement favoriser le triomphe de la bourgeoisie.

Mais une fois que la classe bourgeoise a conquis sa situation, les antagonismes s’accentuent entre la classe nouvellement triomphante, et ce que nous pouvons nommer la compagnie des intellectuels les intermédiaires qui les séparaient se trouvant éliminés par l’évolution historique, la bourgeoisie et les intellectuels sont mis face à face. Les relations changent, et à mesure que les oppositions entre le capital et le travail s’accentuent, la classe intellectuelle devient de plus en plus dépendante de la classe bourgeoise. Débarrassée de ses autres préoccupations, la bourgeoisie se concentre toute sur ces oppositions de classes et cherche à les surmonter à son profit. Elle avait eu besoin de la classe lettrée pour asseoir sa domination, elle a besoin d’elle pour maintenir sa domination. Dans une certaine mesure, elle se débarrasse du soin de penser sur cette classe, et elle la développe prodigieusement. Des capacités techniques de toute sorte ingénieurs, chimistes, agronomes, etc., sont créées à jet continu, selon les exigences croissantes de l’évolution industrielle. L’État se développe, l’administration publique et privée s’accroît, l’en-

seignement s’organise, le journalisme s’étend autant de causes d’une évocation prodigieuse de forces intellectuelles, qui se traduit bientôt par une Cette surproduction de capacités amène une baisse des salaires : traitements ou appointements. Le nombre des inoccupés, des déclassés, des ratés, des meurt-de-faim augmente sans cesse, la concurrence entre eux devient meurtrière. Alors commence à se former ce qu’on nomme un peu improprement le prolétariat intellectuel. Vous vous rappelez que nous avons plus haut signalé que le caractère du prolétaire est d’être fatalement lié, par les conditions mêmes de sa classe, à sa situation précaire et certainement misérable, sans la possibilité d’en sortir pour s’installer à demeure dans la société bourgeoise. Les inoccupés de la classe intellectuelle, eux, ne sont, au début, des prolétaires qu’en ce qu’ils sont inemployés. Ce qui, à cet égard, les caractérise et les distingue des véritables prolétaires, c’est qu’ils ne sont que momentanément dans cette situation : tout au moins ont-ils ou peuvent-ils avoir l’espérance de se relever. Il est vrai que la classe bourgeoise accroît sans interruption la production de capacités techniques, si bien que le prolétariat intellectuel tend de plus

en plus à mériter son nom, parce qu’il se forme de plus en plus à l’état de classe stable. Les couches inférieures des intellectuels descendent à une position voisine de celle des prolétaires. Les traitements diminuent, les appointements tombent à un niveau de misère. Ce n’est plus seulement lorsqu’ils ne travaillent pas que ces intellectuels sont des prolétaires, c’est aussi — de plus en plus — lorsqu’ils

Mais d’où sort cette classe nouvelle, que les exigences économiques, politiques, administratives de la vie sociale augmentent sans cesse ? Tout en s’accroissant par auto-recrutement, elle vient surtout de la petite bourgeoisie et des milieux paysans. C’est un phénomène que Kautsky a très nettement indiqué, dans l’article que je vous ai rappelé : Il se forme une nouvelle classe très nombreuse, augmentant sans interruption et dont l’accroissement peut, dans certaines circonstances, compenser les pertes que la décadence de la petite industrie et du petit commerce font subir à la classe moyenne. Vous savez combien les paysans et les petits bourgeois poussent leurs fils vers les petites situations, médiocres mais stables. Et cette cause venant se joindre à celle que nous avons déjà indiquée, vous voyez avec quelle rapidité se développe la classe des intellectuels.

Si nous essayons donc de situer la classe intellectuelle dans le système de la production capitaliste, nous nous rendons compte qu’elle n’est pas liée directement à la division de la société en classes, . mais bien au système lui-même, considéré dans son ensemble. Ce n’est qu’indirectement, par suite du développement économique, qu’elle tend de plus en plus à prendre place dans le cadre général des classes. Cette situation lui a donné une psychologie partüiculière. Et c’est cette psychologie, commune à la plupart des intellectuels, qui permet surtout de les réunir dans une même catégorie. La classe lettrée, la classe pensante, par cela seul qu’elle reçoit une éducation privilégiée et une instruction supérieure, se figure facilement qu’elle est indépendante des conflits sociaux, qu’elle représente seule l’intérêt géné- ral de la société, qu’elle constitue une aristocratie intellectuelle. La plupart des intellectuels méprisent plus ou moins les ouvriers manuels, et se croient sans peine les plus aptes à tout comprendre, les plus capables de tout gouverner, les plus dignes de tout diriger. Le travail aux ouvriers, le pouvoir aux gens cultivés ! C’est ainsi qu’ils entendent la hié- rarchie sociale. N’est-ce pas un publiciste français, ? M. Henry Bérenger, qui, dans un livre symptoma22

tique autant que prétentieux : L’Aristocratie intellectuelle, a posé la candidature des intellectuels la dictature du monde ?.

Ils ont pour eux, en quelque mesure, la tradition. L’État a été jusqu’ici plus ou moins entre leurs mains. Ils ont gouverné pour le compte d’autres classes, mais ils ont gouverné. La puissance publique appartient en somme aux professionnels de la politique. Ce sont de redoutables parasites, qui mettent la nation en coupes réglées. L’exemple est

Mais laissons provisoirement ces considérations psychologiques. Nous avons essayé de déterminer les deux termes du problème que nous nous sommes proposé : nous savons ce que nous entendons par socialisme et par intellectuels. Nous connaissons l’évolution de ces deux facteurs sociaux. Comment se rencontrent-ils et que résulte-t-il de leur combinaison ? Il est facile de comprendre comment à un moment donné les intellectuels allaient pénétrer dans le socialisme. Le double caractère de notre mouve- ment, son caractère prolétarien et son caractère la fois idéaliste et scientifique étaient les deux issues naturelles par lesquelles ils devaient forcé-

Une partie du prolétariat intellectuel est venue au mouvement socialiste parce que prolétariat. Il est certain que les techniciens : ingénieurs, chimistes, agronomes, qui, sur le marché, vendent à bas prix leur force de travail intellectuel, et aussi qui sont en contact direct avec le milieu industriel et la classe ouvrière, ont pu arriver, dans une certaine mesure,

à sentir la communauté d’intérêts qui les attache de plus en plus au prolétariat. La conscience de classe doit s’éveiller en eux sans difficulté, parce que la vie pratique, les conditions réelles de la production moderne sont la dure école où ils sont élevés. Ils peuvent se reconnaître les frères de misère

des travailleurs manuels, parce que leurs fonctions dans l’œuvre de la production sont du même ordre, sinon du même degré, et parce que c’est le même engrenage économique qui les broie tous deux. La même solidarité réelle les lie dans la lutte contre la classe capitaliste et dans la poursuite de l’appropriation commune des instruments de travail. Ils forment la partie saine du prolétariat intellectuel.

côté d’eux est la tourbe des diplômés sans emploi, des déclassés, des ratés, des aigris, des arrivistes déçus, de tous ceux dont n’a pas voulu la société bourgeoise, et qui se jettent vers le mouvement nouveau parce qu’il est plein d’aventures et d’imprévu, parce qu’il est l’avenir, la force montante de demain. Ceux-là n’apportent pas avec eux, n’apportent pas en eux la moindre ‘parcelle de conscience de classe : ils viennent chercher dans le socialisme ce qu’ils n’ont pu trouver ailleurs, des positions, des places, des emplois. Ils traînent dans notre mouvement leur mentalité peu prolétarienne et peu socialiste, dont ils ne peuvent pas, dont ils n’essaient pas de se défaire : ils n’ont pas perdu les vastes espoirs de domination qu’avait fait naître en eux l’éducation privilégiée, l’instruction bourgeoise, l”émulation concurrentielle. Tels que le monde capitaliste les a vomis, tels aussi le mouvement socialiste les reçoit. Ils ne sont que des déchets.

Si la conscience de classe ou l’intérêt personnel poussent dans le socialisme la partie des intellectuels qui tend à se prolétariser de plus en plus, mouvement de transformation sociale d’autres

Le sentimentalisme, la pitié pour les exploités, la charité, la sympathie, l’idéalisme, le sentiment ou la passion de la justice, toutes les raisons, tous les motifs d’ordre moral éveillent dans la conscience de beaucoup de vagues sympathies ou de précis attachements pour le prolétariat socialiste, Ils veulent, sans avoir bien compris la portée réelle de notre mouvement, lui donner la force de leur adhésion. Dans les rangs de la bourgeoisie officielle croissent en nombre chaque jour ces sympathiques

Le sport, la mode ont aussi amené des recrues au mouvement socialiste. C’est un mouvement nouveau, curieux, qui entraîne tout le monde : on y

Les cerveaux malades, les inventeurs méconnus, les découvreurs de plans de société, les pharmaciens sociaux, les mystiques, tous ceux que trouble le prodigieux désordre de notre société, tous se sentent plus ou moins attirés vers un mouvement qui doit changer le monde !

Il y a là-dessus d’Engels une page pénétrante dans ses Contributions à l’Histoire du Christianisme primitif, il rappelle combien, à cet égard, l’histoire de ce christianisme primitif présente de ressemblances avec le mouvement ouvrier moderne. Permettez-moi de vous la relire : « Et ainsi que vers le parti ouvrier de tous les pays affluent tous les éléments n’ayant plus rien à espérer du monde officiel, ou qui y sont brûlés — tels que les adversaires de la vaccination, les végétariens, les antivivisectionnistes, les partisans de la méthode des simples, les prédicateurs des congrégations dissidentes dont les ouailles ont pris le large, les auteurs de nouvelles théories sur l’origine du monde, les inventeurs malheureux ou ratés, les victimes de réels ou d’imaginaires passe-droits, les imbéciles honnêtes et les imposteurs malhonnêtes, — il en allait de même chez les chrétiens. Tous les éléments que le procès de dissolution de l’ancien monde avait libérés, étaient attirés, les uns après les autres, dans le cercle d’attraction du christianisme, l’unique élément qui résistait à cette dissolution. » C’est ainsi que le mouvement socialiste porte tout avec lui, des scories et des rebuts.

Mais à côté de ces éléments troubles ouincertains, la classe lettrée a fourni et fournit au socialisme

ses forces intellectuelles les plus pures. La science et le prolétariat se pénètrent. L’un et l’autre, par des voies différentes, aboutissent aux mêmes conelusions. Dans le Manifeste des Communistes, Marx avait déjà fait remarquer que le prolétariat absorbe en lui celte partie des idéologues bourgeois parvenue à l’intelligence théorique du mouvement historique. Par la pensée scientifique se retrouvent toutes les affirmations naturellement sorties du mouvement ouvrier. Les conceptions que les conditions matérielles de la vie introduisent dans les consciences prolétariennes sont les mêmes que celles que font naître dans les esprits scienti- fiques l’observation et la recherche. Les ouvriers, parce qu’ils en soufirent, les penseurs socialistes, parce qu’ils la découvrent, arrivent à une perception également nette de l’évolution sociale moderne. La valeur de l’adhésion de tels éléments intellectuels au mouvement ouvrier est indéniable. Sans doute l’exemple de Marx, de Engels, de Lassalle, ne se répète pas tous les jours. Pourtant, à leur suite, sont venus au socialisme de nombreux et brillants esprits, qui, pour n’avoir pas leur ampleur, ont du moins rendu à la pensée socialiste les plus éminents services. La conquête de ces intellectuels d’élite est en quelque sorte le rachat du danger de l’arrivisme.

Il va sans dire que ces divers mobiles et ces dans la réalité. Un prolétaire intellectuel peut avoir été déterminé par des motifs scientifiques, et il est possible que l’intérêt personnel ou le sentimentalisme ou la mode ou la conscience de l’évolution historique se rencontrent dans le même individu.

La différenciation des mobiles que nous avons essayée a eu pour utilité de faciliter l’analyse psychologique et de déterminer plus exactement quels sont les éléments complexes que la classe des intellectuels fournit au socialisme. Ces éléments complexes étant donnés, quel rôle jouent-ils dans l’organisation et dans la direction du mouvement socialiste? C’est là le problème que nous nous sommes posé.

Il convient de considérer, pour le résoudre, les diverses phases de l’évolution socialiste. Selon les moments, suivant le degré de force et de cohésion du mouvement et de l’organisation, ce rôle a varié,

Prenons le mouvement socialiste contemporain au moment où il se forme, où il opère son premier passage de l’utopie à la science, où il abandonne ses conceptions apriorisliques pour atteindre à une connaissance de plus en plus exacte des conditions réelles du développement historique. A cette phase initiale, que nous pouvons placer avant et vers la manière utopique de voir subsiste encore fortement. L’organisation de la classe ouvrière commence à peine, l’évolution de la société capitaliste est imparfaitement connue, et les constructions purement idéologiques dominent le mouvement. On assiste à cette floraison de systèmes com-

munistes, les plans de société abondent, l’imagination des réformateurs sociaux se donne libre carrière. Tous ces théoriciens viennent de la classe intellectuelle, et bien que la plupart soient des hommes de génie, ils n’en apportent pas moins à la classe ouvrière des systèmes fabriqués par eux en dehors d’elle.

Je ne veux diminuer aucun de ces créateurs de systèmes, mais leur caractéristique commune, c’est que tous se placent à un point de vue subjectif pour reconstruire le monde. Leur point de vue est supra-social. Ils se représentent la société comme un objet extérieur, qu’il est possible de modifier selon un plan préalable ou d’approprier à une fin

Ges socialistes venus de la classe lettrée agissent sous des impulsions diverses. Les Saint-Simoniens, par exemple, comme l’a fait remarquer justement Sorel, se soucient peu du développement autonome des classes ouvrières. Ils proposent simplement une nouvelle hiérarchie sociale fondée sur la prétendue supériorité des capacités intellectuelles, lesquelles doivent fournir les directeurs et les fonctionnaires du nouvel ordre de choses. D’autres sont simplement désespérés par les inégalités sociales, vouent une haine à mort au régime bourgeois : ils annoncentles blanquistes. D’autres encore, plus doux et plus sen-

timentaux, rappellent nos Fabiens actuels. Il y en a aussi qui, fatigués de toute autorité, se révoltent, et constituent les précurseurs de l’anarchie. Mais tous ces membres de la classe intellectuelle tendent subordonner à leur théorie personnelle le mouve- ment de transformation sociale. C’est du dehors que les théories communistes ou autres viennent à la classe ouvrière. Le témoignage de l’ancien ouvrier et sénateur Corbon, quelques réserves qu’on puisse faire, est précieux à ce sujet. Dans son livre si curieux : Le Secret du Peuple de Paris (1865) il signale ce fait décisif que sous la monarchie de Juillet, c’est de la bourgeoisie que sont sortis la plupart des propagateurs du communisme : « Je dois faire remarquer, dit-il, que toutes ces tendances [communistes] n’étaient pas, tant s’en faut, le fruit de l’esprit populaire, et qu’il est fort dou- teux qu’elles se fussent accusées avec quelque énergie en l’absence d’excitations venues du dehors. J’ai assez bien connu le monde communiste, j’ai pu suivre la filière de l’idée; j’ai observé de près le croira quand je dirai que ni les initiateurs ni les propagandistes n’étaient de la classe ouvrière. » Le rôle des idéologues dans la première phase du mouvement socialiste contemporain a donc

  • été de lui fournir des systèmes et des théories,

qui n’ont pas été sans influence sur son développement. Ils ont de plus dirigé contre le régime capitaliste la plus décisive des critiques. Et de même que, dans la période précédente, leurs devanciers avaient battu en brèche le principe d’autorité, et préparé ainsi l’ascension de la classe bourgeoise, de même ils ont ruiné le principe de propriété, et dé- blayé ainsi la voie où devait s’engager le prolétariat. Cette phase a duré assez longtemps, mais le mouvemñent a fini par la dépasser — chez nous, seulement bien après la Commune — et la phase qui lui succède est caractérisée par le commencement de l’organisation socialiste et de la constitution d’un parti politique de classe distinct. Le socialisme de- vient une force croissante, vers lui se tournent de nombreuses espérances, le prolétariat intellectuel est en voie de formation, et c’est alors que l’on constate, pendant toute la durée de cette deuxième phase d’une organisation qui se cherche, en même temps que la venue d’éléments précieux, l’invasion des déclassés de la bourgeoisie dans le socialisme. La lutte politique semble spécialement faite pour ces intellectuels, pour toutes ces médiocrités bavardes et bruyantes, aptes à jeter de la poudre aux yeux des masses, capables de manier tant bien que mal

un langage abstrait éblouissant, et prêts à parler de tout sans rien savoir. La pénétration des socialistes dans le Parlement, la conquête des municipalités, la création de journaux du parti : autant de raisons pour que les intellectuels en quête d’une situation se jettent en masse dans le socialisme. Vous connaissez la phrase fameuse de Marx sur tout ce proléta- riat intellectuel, ces « avocats sans causes, ces mé- decins sans malades et sans science, ces étudiants de billard, ces commis-voyageurs et autres employés de commerce, et principalement ces journalistes de la petite presse ». Les intérêts de tous ces intellectuels se trouvent ainsi en contradiction avec les intérêts de la classe ouvrière. Ils ont besoin de l’extension de l’organisme politique, de la machinerie de l’État, où ils pourront trouver fonctions et sinécures. Le prolétariat, au contraire, tend à développer ses institutions économiques particulières, et les progrès du socialisme d’État, créant à ses dépens des situations aux intellectuels, vont en sens inverse de son évolution. Ce qui favorise, au surplus, le succès de ces derniers intellectuels, c’est que le mouvement, dans cette phase, est divisé en fractions rivales, à la tête desquelles se trouvent des chefs puissants. Ces chefs ont besoin d’une clientèle, et ce sont natu34

rellement ces intellectuels déclassés qui la leur

Il faut dire que d’habitude les chefs valent singulièrement mieux que les parasites qui leur font cortège. Leurs hautes qualités personnelles, le rayonnement de leur action, la puissance de leur parole, leur dévouement au socialisme, les élèvent d’ordinaire au-dessus des courtisans qui se servent d’eux tout autant qu’ils les servent,

Ces chefs eux-mêmes sont, non pas tous, mais la plupart, des intellectuels qui veulent plier à leur conception propre le mouvement. Ils ne rappellent que d’assez loin ceux que nous avons trouvés dans la première phase du socialisme, car ils sont plus près du prolétariat. Mais ils se placent peu cependant au point de vue de la classe ouvrière luttant comme classe: ils considèrent plutôt le prolétariat commeun instrument commode pour arriver au socialisme. Ils n’ont pas du mouvement ouvrier la conception que je vous ai exposée plus haut, et qui résulte du développement autonome de la classe prolétarienne. Ils rêvent d’établir le socialisme par une dictature plus ou moins impersonnelle, qui imposerait par la force la conception particulière qu’ils se font du

Vous vous rendez facilement compte du résultat.

Le mouvement socialiste tend à se couper en deux catégories d’éléments contradictoires, et à reproduire la subdivision même des classes de la société bourgeoise : en haut, une aristocratie de meneurs, avec des intérêts particuliers et une mentalité spé- ciale ; en bas, la classe ouvrière, se laissant plus ou moins conduire — ou se développant isolément d’une façon autonome.

Cette opposition apparaît à première vue, et les conséquences qu’elle produit vous sont connues. Les meneurs ne sont nullement préoccupés d’éveiller la pleine conscience du prolétariat. Les théoriciens, qui considèrent que le mouvement socialiste est fait pour réaliser leur conception propre par l’intermédiaire du prolétariat, trouvent inutile de s’attarder à une éducation et à une organisation complètes de la classe ouvrière. La masse n’a qu’à se laisser conduire par ses chefs et la minorité consciente qu’ils ont groupée autour d’eux : elle doit avoir confiance, et son bonheur sera fait par elle, sans elle ou malgré elle. Quant aux simples politiciens, ils ont des préoccupations moins doctri- nales : ils ne tiennent pas à subir de contrôle, ne veulent dépendre que d’eux-mêmes, et sont en quête de places. Bien intentionné ou intéressé, le mépris de la masse est donc, la plupart du temps, au fond de l’action des intellectuels.

Quant à la masse ouvrière, une partie accepte, durant cette seconde période, cette domination de gens qui lui en imposent par leur langage et par leur audace. C’est Proudhon qui, dans sa Capacité politique des Classes Ouvrières — un des plus beaux livres de chevet du prolétariat — a remarqué combien la classe ouvrière se défait difficilement du respect des prétendues capacités : Ceux qui jadis étaient ses maîtres, dit-il, qui ont conservé sur elle le privilège des professions appelées libérales, auxquelles il serait temps d’ôter leur nom, lui semblent toujours avoir trente centimètres de plus que les autres hommes. C’est bien cela ! L’habileté à manier des idées prétendues générales — à ce point qu’elles ne signifient plus rien, — les quelques formules et les vagues souvenirs littéraires qu’on débite avec emphase, tout cela est de nature à faire illusion des esprits qui n’ont que des compétences professionnelles et limitées à leur milieu.

Mais au moins quelle influence l’action des intellectuels — et je parle de tous, des politiciens d’aventure comme des théoriciens respectables —exercet-elle sur les éléments ouvriers pleinement conscients du mouvement”? Elle provoque une réaction contre les intellectuels en général, et contre l’action politique en particulier. C’est l’origine du manuel-

lisme et du syndicalisme antiparlementaire.

Le manuellisme est l’exagération d’un sentiment de légitime défiance à l’égard d’arrivistes sans scrupules ou de chefs autoritaires. Sa forme brutale exclusion des intellectuels de toute représentation du parti, n’est en rien défendable, sans nul doute. Mais il faut avouer que, se produisant à un moment d’organisation insuflisante où l’on ne peut sérieusement contrôler et conduire les intellectuels, il a un fond de vérité incontestable.

L’antiparlementarisme des syndicalistes a la même origine. S’il est dirigé contre l’action poli-

tique en général, c’est parce que la forme spéciale qu’ils en ont sous les yeux est défectueuse : elle néglige la masse, ne tient pas compte du prolétariat, et donne à une poignée d’hommes venus d’autres classes, avec des mentalités nullement ouvrières et des intérêts opposés à ceux du prolétariat, la direc- tion du mouvement. Ici encore, la réaction contre l’action politique — réaction qui d’ailleurs n’est pas spéciale à la classe ouvrière, car elle se produit aussi dans d’autres classes, et pour les mêmes raisons d’inorganisation — est évidemment exagérée, mais elle est fondée.

De toutes les observations qui précèdent, remarquez bien que je ne tire pas de condamnation l’égard des intellectuels. Je ne conteste pas qu’ils ne soient dans cette seconde période utiles en

ment leur psychologie et leur rôle dans cette phase.

Il est évident, vous le comprenez, que si cette période devait trop durer, le danger serait grave. Mais, heureusement, elle annonce et produit une phase supérieure, que nous allons analyser.

cette troisième phase correspond la forme organique du mouvement socialiste, telle que j’ai essayé de la décrire, il y a quelques instants : un mouvement autonome de la classe ouvrière, arrivant la pleine capacité politique et administrative, et dé- veloppant dans son sein des institutions économiques et des systèmes juridiques et moraux nouveaux.

C’est la phase de l’organisation unitaire du socialisme. Un seul organisme englobe tous les éléments les plus divers. C’est un vaste groupement collectif qui se mène lui-même, en ce sens qu’il se sent le maître de ses destinées, et qu’il est capable de tenir en main ses délégués et ses représentants. La classe ouvrière se conduit comme une personne libre, ne recevant son impulsion que d’elle-même.

Un phénomène nouveau s’est produit : le prolé- tariat organisé a tiré de son propre milieu les capacités qui s’y sont lentement créées. Par une sorte de

sélection, les ouvriers les plus capables, les plus conscients ont acquis une importance et une autorité décisives. Ils contrebalancent l’influence des intellectuels et la modèrent. Ces représentants naturels de la classe ouvrière forment une catégorie nouvelle : Les intellectuels du prolétariat.

Je ne prétends pas d’ailleurs que ces intellectuels du prolétariat, ainsi sélectionnés, soient euxmêmes moins à contrôler que les intellectuels de la bourgeoisie. Nous savons que parfois les ouvriers qui émergent au-dessus de leur classe ont des mentalités de parvenus, et qu’eux aussi peuvent devenir des chefs despotiques et autoritaires. Mais je veux dire simplement que le fait seul de leur apparition prouve un degré de maturité et d’organisation de la classe ouvrière suflisant pour qu’aucune sorte de

chefs, pris hors du prolétariat ou dans le prolé- tariat, ne puissent s’imposer à elle.

La division du travail s’établit naturellement l’intérieur de l’organisme socialiste. Les intellectuels — théoriciens ou politiciens — cessent d’être dangereux et ne sont plus qu’utiles. Ils ont des tâches déterminées et qui leur sont plus spécialement propres, la politique par exemple, mais ils se trouvent en dehors des institutions proprement ouvrières. Ils sont impuissants à nuire au groupement collectif, parce que ce dernier ne le leur permettrait

pas. Il a de ses intérêts une consciencesuffisante pour les faire respecter. Rappelez-vous ce que nous disait Anseele, il y a quelques mois, dans sa lumineuse conférence sur la Coopération et le Socialisme « En Belgique, nous avons avec nous des intellectuels pleins de talent. — Eh bien, ces intellectuels pleins de talent, d’enthousiasme et de foi sincère, ne peuvent au milieu de nous que faire du bien. Et s’ils voulaient faire du mal, la conscience de la classe ouvrière organisée les en empêcherait en vingt-quatre heures de temps. » Tout est là. Quand il existe un organisme capable de les tenir en main, les intellectuels rendent au socialisme les plus grands services. En quoi et comment ?

Tout groupement collectif crée une conscience collective. Ce qu’on appelle la conscience de classe n’est que la conscience collective de ce groupement à base prolétarienne que constitue l’organisation socialiste. La défense des intérêts communs et particuliers à la classe ouvrière, la protection contre toute modification imposée du dehors à la nature du groupement, ce sont là les garanties que donne une bonne conscience de classe. D’autant plus que le groupement socialiste est ou doit être le plus parfait des groupements démocratiques. C’est la masse qui a ou doit avoir le premier et le dernier

mot. Dans cet organisme, le contrôle des représentants ou délégués est rigoureux. Les intellectuels sont ainsi sous la dépendance stricte du mouvement ouvrier, qu’ils ne peuvent corrompre. Journalistes, ils sont à sa solde, députés, à son service, propa-

gandistes, à ses ordres. Dans une organisation solide, par conséquent, les intellectuels à qui incombe une fonction quelconque ne sont que les employés du parti. Cest la pratique constante de toutes les organisations fortement constituées. Voyez la démocratie socialiste allemande. « Les intellectuels en Allemagne, dit très justement Sorel, entrent dans le parti socialiste comme employés et non comme chefs. » Et Kautsky, dans l’étude que je vous ai citée, ne peut pas concevoir autrement le rôle des intellectuels dans le mouvement: il constate qu’ils sont au service du parti, et il trouve parfaitement inutile de se poser la question que nous voulons résoudre ce C’est ainsi qu’apparaît dans tout parti organisé le rôle des intellectuels dans le parti socialiste. Autant la classe ouvrière doit rester elle-même dans ses institutions économiques propres et se préserver de toute intrusion étrangère, autant elle peut trouver dans les intellectuels d’utiles fonctionnaires et de précieux auxiliaires sur tous

les autres terrains de son action. S’il y a danger, d’une façon générale, à ce que les intellectuels portent leur activité et leur mentalité dans les organisations purement ouvrières, s’ils sont incompétents pour tout ce qui touche à la vie économique du prolétariat, du moins sont-ils capables d’être des journalistes, des propagandistes, des députés. Ils y sont parfaitement préparés par leur éducation : c’est leur métier d’écrire, de parler, de représenter quelque chose, de se mettre au service d’un parti. Tout le problème consiste, une fois encore, à ce qu’il y ait une organisation assez puissante pour les contrôler et les diriger. Leur fonction est d’être des délégués, des porte-parole, des phonographes des vœux et des décisions du mouvement prolétarien.Ilimporte peu que leur intérêt personnel les pousse: ils ne peuvent nuire au parti, qui se conduit lui-même en pleine conscience et maturité de classe. Bien au contraire : comme le parti croît et se développe, il a besoin d’un personnel politique, journalistique, etc..…., toujours plus nombreux, et c’est dans les rangs des intellectuels qu’il peut le Ces intellectuels ainsi employés par le parti.

comment le parti les traite-til, matériellement?

Cela a son importance! Nous sommes dans une organisation démocratique, ouvrière, où les divi-

sions de la hiérarchie bourgeoise, fondées sur la fausse supériorité des intellectuels, ne doivent pas se retrouver. La loi générale qui tend s’établir c’est que les appointements ne doivent être ni excessifs ni trop inégaux. Le critérium pris par nos camarades allemands, selon Kautsky. c’est une vie de bourgeois modeste. Vous n’avez pas oublié que la Commune rémunéra ses fonctionnaires, quel que fût leur rang, d’une façon peu près égale. Son plus haut traitement fut

Et quant au rôle de théoriciens, que jouent principalement les intellectuels attachés au socialisme par des raisons scientifiques, il peut seulement s’exercer pleinement au sein d’un mouvement organique des masses ouvrières. Qu’est-ce à dire?

Il faut préciser ce qu’en l’espèce nous devons entendre par théorie socialiste. Il ne peut pas s’agir des problèmes d’ordre purement scientifique, de ce que les Allemands appellent les questions de docteurs. Ces recherches sont du domaine propre des intellectuels, et elles reviennent à eux seuls, dans notre parti comme partout ailleurs. Je désigne par théorie toute conception de l’action socialiste, c’est-à-dire du but final et des moyens pratiques. J’ai marqué tout à l’heure que, dans les périodes

d’organisation commencante ou attardée du prolétariat socialiste, la théorie était le résultat de points de vue personnels aux théoriciens, et qu’elle n’avait ainsi qu’une valeur subjective. Dans un mouvement de masses fortement constitué, la théorie est forcée de revêtir une valeur objective. Elle traduit le sentiment des masses, elle « est la résultante du mouvement, elle se dégage des divers courants de la classe ouvrière mis en présence et

Aussi le rôle du théoricien change-t-il singulièrement. Il ne s’agit plus d’imposer au prolétariat un plan d’action conçu en dehors de lui, mais de l’aider à dégager lui-même ses propres conceptions. Le travail de la pensée, avec ses lois et ses méthodes, est le travail propre aux intellectuels. Les facultés d’analyse, de synthèse, d’abstraction, de généralisation, nécessaires à toutes les combinaisons de l’esprit, ils les ont seuls acquises. Mème les intellectuels du prolétariat sont inhabiles à ramener à des formules générales les résultats du mouvement et à préciser les lignes directrices de l’action socialiste. Le prolétariat fournit les éléments de la théorie aux intellectuels, qui la mettent en œuvre. Et de quelle façon? L’agitateur socialiste renseigne la classe ouvrière sur son propre pouvoir, sur les conditions de la lutte ; il fait le départ de ce qui est accessoire et de ce qui est essentiel, élimine le particulier et retient le général. En un mot, il cherche la formule la plus compréhensive des revendications qui s’imposent aujourd’hui à la classe ouvrière et qu’a déterminées l’évolution économique, et il rejette

toutes celles qui ne sont pas dans le sens du mouvement historique et du but socialiste. Il fournit au prolétariat sa propre doctrine. Il fait œuvre de

. Je ne voudrais pas vous lasser de citations. Mais laïssez-moi vous rappeler que c’est ainsi que Marx a compris le rôle du théoricien socialiste. Vous

connaissez la résolution de l’Internationale, votée sous son inspiration au congrès de Genève : Le devoir de l’Association Internationale des Trapailleurs consiste à mettre en rapport les uns avec les autres les mouvements spontanés des classes ouvrières ; à les généraliser et à leur donner une unité ; mais non pas à leur dicter et à leur imposer des systèmes doctrinaires quels qu’ils soient. Je sais, comme bien vous pensez, que Marx ne doit pas être considéré comme la loi et les prophètes. Cependant il est curieux de connaître l’opinion d’un théoricien de cette importance sur le rôle même du théoricien, surtout lorsque cette conception a été sanctionnée par l’Internationale à ses débuts. Pour Marx, ce qui importe tout d’abord, c’est la réunion des éléments

divers qui composent la classe ouvrière, le groupement total des membres du prolétariat militant. Cette unité d’organisation une fois réalisée, l’œuvre du théoricien est d’en extraire les revendications communes et de les synthétiser.

Le prolétariat socialiste a donc besoin des intellectuels. Ils peuvent élaborer avec lui le meilleur de sa pensée et concourir à une partie toujours grandissante de sa tâche. Mais il faut pour cela que le prolétariat soit uni. Ainsi sont évitées les corruptions et les déviations qui ne manquent pas de se produire toutes les fois que les intellectuels pénè- trent dans un mouvement inorganique. Ils apportent avec eux leurs ambitions, leurs façons de penser idéologiques, leurs points de vue petit bourgeois et antiprolétariens. Dans un mouvement général de classe, au contraire, ils sont absorbés par la masse, instruits par elle, transformés par elle, assimilés par elle.

C’est ce qui explique comment le socialisme devient de plus en plus réaliste, c’est-à-dire plus préoccupé des conditions réelles de la lutte, et moins hypnotisé par le cataclysme final. Tant que les intellectuels sont les directeurs exclusifs du mouvement, nous sommes en plein dans l’utopie. Nous allons au contraire vers la science, c’est-à-dire vers la con-

science des nécessités de l’action pratique, à mesure que l’influence des intellectuels de la classe bourgeoise devient moins personnelle et que le

développement des institutions économiques de la du prolétariat. Nous avons examiné l’aspect général de notre question. Mais c’est en France que le problème a été posé : c’est pour le socialisme français qu’il nous faut maintenant l’envisager.

L’état du mouvement en France correspond à la seconde phase de l’évolution socialiste telle que nous l’avons décrite. Nous en sommes encore à la période de fractionnement et de division de notre parti. Il est exact, comme on l’a signalé, que l’affluence d’intellectuels dans le socialisme puisse devenir un danger. Si le manuellisme a, d’ailleurs, disparu de notre mouvement, le syndicalisme antiparlementaire rencontre, parmi les militants ouvriers, de nombreux adeptes.

En quoi y a-t-il péril? Les points de vue personnels des chefs des fractions rivales s’imposent trop encore à la masse, qui, n’étant pas réunie dans un organisme collectif, ne peut dégager sa pensée commune. Le personnalisme domine tout. Le mouvement socialiste, sous l’influence d’individualités en lutte, s’attarde dans un émiettement stérile.

Le fameux prolétariat intellectuel trouve dans ce désordre un élément de vie. Il profite, d’abord, de

  • l’absence de tout contrôle de la masse et agit en pleine fantaisie. Les fractions, dans le combai qu’elies mènent les unes contre les autres, risquent ensuite d’être forcées d’accepter toutes sortes d’élé- ments douteux, qui, quoique sans valeur ni moralité, peuvent leur rendre des services. Il est possible qu’elles soient amenées à couvrir ces intellectuels parasites, à dissimuler les agissements de cette clientèle, par crainte de se déconsidérer ellesmêmes dans des divulgations compromettantes. La division socialiste est une prime à l’envahissement du parti par les éléments contestables du prolétariat

Mais ce qui, plus encore que le fractionnement du parti socialiste, favorise, en France, la péné- tration de toutes sortes d’intellectuels dans le socialisme, c’est son caractère essentiellement politique. La présence de Millerand au ministère n’a fait que déchaîner, sans nul doute, bien des convoitises latentes et des espérances contenues. Depuis que le socialisme grandissait, beaucoup de regards se tournaient vers lui, comme vers le parti de l’avenir. La participation d’un socialiste au pouvoir a fait lâcher bride à toutes les ambitions.

Du côté des intellectuels, tout les a poussés à se

diriger vers le socialisme. La croissance prodigieuse de la classe lettrée, l’impossibilité de satisfaire tous les désirs éveillés ont créé tout un monde de déclassés et de mécontents, avides de places et impatients d’emplois. Nulle part, au monde, il n’y a tant de diplômes et de parchemins distribués, tant d’aspirants fonctionnaires, médecins, avocats, professeurs, journalistes, ete… que dans notre pays.

La situation incertaine des classes moyennes et le prestige exercé par les positions dites libérales ont provoqué, autant que l’évolution politique etéconomique, cette surproduction d’intellectuels.

Tous ces intellectuels se portent naturellement du côté de la politique, qui mène à tout. Spécialement en France, ils y sont prédisposés. La plupart ont reçu exclusivement l’éducation gréco-latine, faite pour des hommes de loisir et non pour la vie moderne. Ils en ont retenu quelques idées générales et

beaucoup de lieux communs. Produits de cette éducation purement idéologique, qui va à l’encontre des nécessités de la production moderne, ils restent inutilisables par la vie pratique. La politique les reçoit tous, et le socialisme — en partage avec les mouvements de mécontentement, comme l’antisé- mitisme — en recueille une notable partie.

Le socialisme en prend d’autant plus que la dé- composition des vieux partis démocratiques, sur-

tout du parti radical et du parti radical-socialiste, ont encouragé singulièrement la venue au socialisme des professionnels de la politique. Le vent est au socialisme : qui n’est pas socialiste ?

Enfin, à côté des éléments politiciens, d’autres éléments, meilleurs mais souvent tout aussi inconscients, sont rejetés tous les jours plus nombreux dans le mouvement socialiste par l’immoralité et le désordre de la société bourgeoise. L’Affaire Dreyfus a fait au socialisme de notables recrues : ce sont pour la plupart de très purs idéologues, qui n’ont des rapports sociaux que des notions vagues ou fausses, et qui se placent souvent à un point de vue uniquement idéaliste. C’est là sans nul doute un témoignage profond de la puissance d’attraction du socialisme, qui entraîne ainsi dans son cercle d’action les éléments les plus nobles de la classe intellectuelle. Mais ces éléments ont besoin d’être assimilés par le mouvement, et ils constitueraient un danger s’ils pouvaient prendre les premières Beaucoup d’entre eux ont des tendances à se figurer, en effet, qu’avant leur arrivée, le socialisme était incomplet. Leur hâte de bâtir à son usage — ad usum Delphini — des morales supérieures, des philosophies inédites et des cosmogonies nouvelles ne semble pas connaître de trêve. Il faut les prier

de revenir de leur erreur au plus vite. Le prolétariat a un fonds de richesses inépuisables : il donne beaucoup et prend peu.

Que les philosophes restent des philosophes tout court, sans devenir des philosophes socialistes. Que les artistes restent des artistes fout court, sans devenir des artistes socialistes. La philosophie et l’art sont un, et le socialisme un autre. Le mouvement ouvrier ne peut qu’accueillir avec joie les philosophes et les artistes qui viennent à lui, mais en tant que socialistes, et non en tant que philosophes et artistes.

Le péril se présente donc sous trois formes que l’influence mal équilibrée des intellectuels ne manquerait pas de faire courir au socialisme français la domination persistante de chefs rêvant d’imposer leur système, l’invasion de politiciens, la corruption des idées socialistes par des idées étrangères.

Pour utiliser toutes les forces intellectuelles qui lui sont venues, les diriger toutes vers l’ordre socialiste, le socialisme français doit hâter son unité d’organisation. Tant qu’il n’aura pas concentré le prolétariat français et ses diverses tendances dans les mêmes cadres de vie, il sera livré, comme une proie facile, à toutes les ambitions, les plus nobles comme les plus basses.

C’est donc dans l’unification du parti socialiste que se trouve la solution de la question que nous nous sommes posée. Les intellectuels ne joueront de rôle efficace dans notre mouvement que le jour où le mouvement les incorporera à lui. Alors les théoriciens seront utiles et non dangereux et les ambitions personnelles seront canalisées dans l’intérêt du parti.

Ce qui constitue aujourd’hui le danger fera la puissance du socialisme. Jamais notre mouvement n’a eu tant besoin des forces vives de la pensée; il va falloir, à mesure que s’étend le domaine de son action pratique, qu’il ait à sa disposition des spécia- î listes compétents, qui le renseigneront sur toutes les questions qui exigent des connaissances techniques. La classe intellectuelle peut lui fournir ces spécialistes, comme elle lui donne déjà ses savants. Pour le surplus, le prolétariat prendra lui-même dans son sein les meilleurs de ses membres capables de diriger l’action spécifiquement prolétarienne. Mais, camarades, tout en espérant que l’unification de notre parti imposera bientôt aux intellectuels qui viendront prendre place dans ses rangs le rôle qui leur convient, il est un point sur lequel action des groupes d’étudiants socialistes — comme le Groupe des Étudiants collectivistes de Paris — peut se porter eflicacement. Il faut que la propagande menée dans les milieux universitaires revête le moins possible la forme d’un appel aux intérêts des étudiants.

Les étudiants n’ont aucun intérêt de classe, en tant qu’étudiants, qui les puisse pousser vers le socialisme. Leur intérêt, c’est d’étudier : ils ne sont pas entrés encore dans la vie, et ce n’est que du jour où ils ne seront plus étudiants que les rapports de classe s’imposeront à eux. Alors ils se placeront forcément dans les cadres sociaux : les uns — pauvres d’aujourd’hui — iront se souder à la bourgeoisie, les autres — parmi lesquels peut-être beaucoup d’étudiants riches ou aisés d’aujourd’hui —

tomberont dans le prolétariat intellectuel. Ils n’ont d’intérêts de classe que dans l’avenir. non dans le présent. Et ces intérêts futurs sont à la vérité trop incertains pour qu’ils puissent, en ce moment, déterminer chez eux le problème de la conduite.

Si bien qu’à invoquer leur intérêt, ce n’est pas leur intérêt de classe qu’on risque d’éveiller, maïs leur intérêt personnel. Et alors voyez quel danger! C’est recruter à l’avance pour le socialisme toute une clique d’arrivistes sans scrupules et d’aventuriers de la pire espèce. Dire aux étudiants pour les amener au socialisme que c’est leur intérêt qui les y oblige, c’est leur dire qu’il y a toute une série de situations politiques, administratives, économiques, etc… qui les attendent. Développer ainsi ces ambitions prématurées, c’est les inviter à déserter leurs études pour la politique.

Il est une propagande plus haute et plus sûre. C’est celle qui consiste à leur donner la conscience du développement historique, à ruiner dans leur esprit les vieilles méthodes de penser, à leur montrer la rencontre du prolétariat et de la science. Par là peuventse conquérir les intelligences désinté-

ressées, les consciences avides de raison et de vérité. Rappelez-vous les déclarations d’Enrico Ferri, au récent Congrès international des Étudiants et

Anciens Étudiants Socialistes. Vous n’avez pas oublié avec quelle vigueur il a exposé les résultats simple préparation des esprits, par la seule prédisposition des consciences, accomplies par une méthode d’enseignement purement scientifique, les conclusions socialistes s’imposent d’elles-mêmes aux intelligences qui veulent s’appliquer à l’étude des

Je sais pourtant que ce sont plus souvent par des raisons d’ordre moral ou de simple enthousiasme que les étudiants sont gagnés au socialisme. L’idéalisme de leur jeunesse les pousse plus peut-être au premier abord que la conscience scientifique. Mais nourrir ces élans de sentimentalisme, car ils sont la voie préparatoire aux adhésions réfléchies, le terrain qui portera les convictions raisonnées. C’est le point de départ, qui permettra d’atteindre au point

C’est bien ainsi d’ailleurs qu’a compris la propagande socialiste dans les milieux universitaires le dernier Congrès des Étudiants et Anciens Etu- . diants Socialistes, en votant la déclaration dont vous vous souvenez : « Le Congrès considère que, tout en faisant appel aux intérêts de classe des

futurs prolétaires intellectuels, la propagande s0cialiste dans les milieux universitaires doit s’adresser plus particulièrement à l’esprit scientifique, aux

des étudiants. »

Si je rappelle cette décision, c’est parce qu’elle traduit une évolution heureuse des groupements d’étudiants socialistes. Les Congrès précédents faisaient appel aux prétendus intérêts de classe des étudianis pauvres plutôt qu’à leur conscience et à leurs sentiments. Il faut se féliciter que les étudiants socialistes d’aujourd’hui aient reconnu le danger de l’appel aux intérêts : c’est un réconfortant présage d’avenir. Puisse-t:il signifier que parmi les intellectuels qui pénétreront demain dans le parti, ils seront nombreux ceux qui auront de leur rôle une Camarades, nous avons ainsi esquissé le rôle des intellectuels dans le socialisme. Pour un mouvement inorganique, ils sont un danger: pour un parti unifié, ils sont une force. Leur tâche consiste à servir le prolétariat dans la lente formation de ses institutions autonomes et de ses systèmes d’idées particuliers. Auxiliaires de la classe ouvrière, ils doïvent subordonner leur mentalité à sa mentalité. Étrangers en général au processus de la production, ils ne peuvent avoir qu’un rôle secondaire dans l’œuvre d”émancipation du prolétariat.

Comme je vous l’ai dit au début, notre problème a été très circonscrit. Nous n’avons eu à nous occuper que d’une face du problème général de la situation des intellectuels dans la société capitaliste. Et nous n’avons envisagé que les intellectuels socialistes, et, parmi eux, ceux-là seulement qui entrent délibérément dans l’action.

Vous le voyez, il reste à poser et à résoudre bien

d’autres problèmes. La situation de la classe intellectuelle est imparfaitement connue, parce que difficile — ou peut-être impossible — à déterminer. Seuls les {echniciens peuvent être utilisés par la production moderne. Voilà ce qu’on peut affirmer en toute certitude. Les autres ne semblent pas devoir exercer en propre de tâche spécifique. Dans un livre célèbre, qui vient d’être traduit en français : La Question Sociale au point de vue philosophique, le professeur Ludwig Stein reproche au socialisme de n’avoir pas résolu d’une façon positive le problème du prolétariat intellectuel. Que va-t-on faire, dit-il, de cette masse grandissante de chômeurs du travail intellectuel, de cette armée de réserve croissante? Qui organisera leur

Je ne sais dans quelle mesure le socialisme peut s’occuper d’éléments aussi inutilisables par le développement économique. Que faire des avocats sans places, des médecins sans malades, des notaires sans étude, des bohèmes errants de la littérature et

de l’art ? En France, on a proposé de les envoyer aux colonies ou de créer à leur profit des entreprises d’État. On s’est préoccupé aussi de modifier les programmes d’enseignement afin de créer des capacités plus conformes à l’évolution industrielle. Le professeur Stein voit le remède dans le dévelop-

pement indéfini du Socialisme d’État, qui permettrait de distribuer sans compter places et fonctions aux inoccupés de la classe intellectuelle !

Je ne nie pas l’importance du problème. Mais remarquez que les solutions proposées, qui satisferaient sans nul douteles intellectuels sans emploi, vont précisément à l’encontre du mouvement ouvrier, comme je vous l’ai déjà signalé. Le socialisme d’État est tout le contraire du développement autonome du prolétariat. Commentle socialisme pourrat-il s’occuper de catégories sociales dont les intérêts sont si opposés aux siens? Et est-ce bien à lui, qui représente les intérêts de la production, à trouver des débouchés aux intellectuels inemployés ? Les techniciens le regardent, mais les avocats ?

Sans compter que la division artificielle entre travail intellectuel et travail manuel disparaîtra par le triomphe du socialisme ! Les parasites seront éliminés, il n’y aura plus que des travailleurs et du

Mais cela nous entrainerait trop loin. J’ai tenu en finissant à vous signaler la portée du problème. Il est de ceux sur qui le socialisme doit se prononcer. La solution que nous avons tâché de donner

au problème partiel, peut fournir une première contribution à la solution du problème général.

Et peut-être estimerez-vous que nous sommes arrivés à un résultat, et que nous pouvons donner comme conclusion à nos recherches cette formule Dans le socialisme, les intellectuels ne peuvent servir qu’à titre d’employés ou de légistes.

Par exception nous mettons ce cahier dans le com- merce. Nous le vertdons un franc. Pour la propagande nous en vendons

douze exemplaires pour huit francs,

vingt exemplaires pour douze francs,

cinquante exemplaires pour vingt-cinq francs, et cent exemplaires pour quarante francs.

Pour ceux de nos abonnés qui ne sont pas encore abonnés au Mouvement Socialiste nous sommes heureux de reproduire ici l’article probe et juste que Lagardelle a publié dans le Mouvement du premier janvier. Qu’on accepte ou non la conclusion de cet article, toute la partie d’inventaire historique est inattaquable. ;