Courrier de Chine
Quand notre ami Lionel Landry partit volontaire pour tenir dans le corps expéditionnaire un emploi de non belligérant, il vint rapidement nous dire adieu. On pouvait croire alors que l’expédition ne serait pas ce qu’elle est devenue.
— Je vous nomme, lui dis-je, inspecteur général des hommes et des événements pour les cahiers.
— J’accepte, Loti fera la littérature et je ferai ce que je pourrai d’histoire.
Nous publions aujourd’hui les deux premiers courriers
Voici des notes, faites-en ce que vous voudrez. Elles sont exactes autant que je l’ai pu. J’ai supprimé les accusations personnelles que nous ne pouvons peut-être pas nous permettre. On comprendra, et d’autres diront.
Renouvelez mon abonnement pour mon frère. Faitesmoi crédit, car je ne me suis pas encore enrichi. Annoncez partout que, pour éviter toute confusion, et vu l’absence de boutique où l’on puisse acheter à peu près honnêtement, je ne rapporterai rien de Chine.
Je tâcherai de vous écrire à chaque courrier. Ramené à Tien-Tsin par l’hivernage, je puis enfin vous envoyer ces notes depuis longtemps promises.
Non précisément les renseignements annoncés quant aux transports des troupes : il y a là bien moins à dire que je ne croyais et c’est un sujet qui peut attendre. J’ai vu, dès mon arrivée, des choses plus intéressantes à noter, plus tristes aussi; des choses qui ont fait dire à de vieux coloniaux que, jusqu’à présent, ils n’avaient rien vu.
J’ai traversé deux fois le pays de Tien-Tsin Pékin. Il est désert et dévasté. Sur une étendue de peut-être dix mille kilomètres carrés, tous les habitants ont fui, les villages sont à demi détruits.
Tong-Kou, port de Tien-Tsin, en face de Ta-Kou, est en ruine. Il n’y reste que les Européens et leurs
De Tong-Kou à Tien-Tsin, le pays est désert.
La moitié de la ville chinoise de Tien-Tsin est ruinée. Il y a moins lieu de s’en étonner, car là se sont livrés les combats les plus sérieux de la guerre. Dans la concession française, une maison sur deux ont été détruites par les Chinois. Beaucoup ont été
pillées par les troupes auxquelles d’habiles Européens ont racheté de quoi monter leurs magasins. Les autres concessions ont été épargnées.
Les ruines s’entassent dans les faubourgs de Tien-Tsin, où le colonel de Pélacot livra les engagements sévères des 11 et 12 juillet.
Yang-Tsoun, qui avait entre 4o et 60.000 habitanis, est peuplée maintenant de 3 ou 4.000 Chinois faméliques et pillards. Les maisons n’ont plus ni portes ni fenêtres.
Des deux côtés de la route, sur les deux bords du fleuve, les maisons, les fermes, les villages sont pillés et abandonnés — excepté quelques vieillards qui n’ont pu fuir et meurent sur place.
Toung-Tchéou, ville considérable, centre de l’industrie des porcelaines, à qui l’on donnait 2 ou 10.000. C’est, au dire de tous, la vue la plus tragique qu’on puisse rencontrer en Chine et, au dire de quelques officiers revenus du Soudan ou du Tonkin, cela dépasse les horreurs ordinaires des guerres Ni
Cette ville malheureuse a accueilli amicalement les troupes alliées; elles l’ont laissée intacte en partant pour Pékin. Les détachements suivants, les traînards, les malandrins et tard-venus de toutes les nations l’ont ensuite massacrée et pillée jusqu’à
l’anéantissement. On a là, sans conteste, tué des femmes et des enfants — autre part aussi probablement. Les Russes ont brûlé et saccagé d’immenses
magasins de thé et de porcelaine. La ville est déserte, mais les chiens sont revenus aux foyers qu’ils gardaïent, et maintenant y meurent de faim, Pékin est à demi-désert : on n’y fait plus commerce que d’objets pillés ou volés.
Les étrangers ont fait autant et pis que nous.
Voici l’historique sommaire des dévastations commises par les Français Le 16° d’infanterie de marine, venu du Tonkin, exaspéré par les pertes subies à Tien-Tsin, par le spectacle des massacres et des pillages chinois, ne fut pas retenu par ses officiers, et la soif de pillage se communiqua aux corps qui suivirent.
Il ne se rencontra pas dans le haut commandement, lorsqu’il fut assumé par le général Frey, cette prédication d’exemple qui est nécessaire aux chefs pour maintenir leurs subordonnés dans le
Après Tien-Tsin on ne se battit plus; une armée de pillards ne peut plus se battre. Ce sont les soldats de Dupont entre Cordoue et Baylen. Il n’y eut pas de résistance sur la route; Pékin, défendu, eût
Le pillage de Pékin fut complet et l’exemple vint de haut. Ce ne sont pas des accusations que j’apporte ici: car je n’ai pas de preuve absolue, mais
des faits vrais dans leur ensemble, vérifiés généralement par moi quant à leurs résultats, et qui caractérisent l’œuvre que l’on accomplit ici.
Le palais impérial a été complètement vidé; cependant on y a vu quelques tasses la semaine dernière; elles n’y resteront pas.
Beaucoup de visiteurs militaires et civils se ceignaient d’étuis de jumelles ou d’appareils photographiques qui peu à peu se remplissaient de
Il semble que M. Pichon ait reconstitué et au delà le mobilier détruit dans la légation française pendant qu’il était en sûreté à la légation anglaise. On
prétend que madame Pichon y fit ajouter des meubles affectés à des casernements et à des ambulances.
M. Favier était resté à son poste au Peh-Tang. Il eut le tort, sinon de faire arroser de pétrole et incendier en partie le palais du prince Li, ce dont on l’accuse, du moins d’acheter aux pillards, contre chèques payables en France, les objets les plus pré- cieux, qu’il a mis en vente, assez cher d’ailleurs, car il est connaisseur. Il pourra s’expliquer là-
Les religieuses se firent donner des corvées d’infirmiers, qu’elles menaient aux bons endroits; elles ont retrouvé sous les ruines des objets de haute
valeur, fourrures, meubles, etc. D’ailleurs elles n’en tiennent pas boutique et en font bénéficier libéra- Ê lement les malades; inutile de dire que les infir- û miers ne se sont pas oubliés. On discute sur le nombre de caisses emportées par un officier très haut placé. Les uns disent deux cents, d’autres deux mille. Un officier a vu la caisse série H, numéro 47; le nombre est sûrement considérable. Les numéros de la collection qui se trouvaient en double ont été expédiés, au ministère de la marine, au musée du Louvre, au président de la République. Cette dernière caisse a fait beaucoup de bruit sur la route, à cause des soins particuliers dont elle était entourée. J’ignore si le destinataire lui a fait l’accueil qu’elle mérite. Une autre caisse, baptisée porcelaine, et plus discrètement transportée, contenait, dit-on, des lingots d’or. Je ne veux pas, je le répète, formuler ici des accusations, mais constater un état d’esprit et des tendances. Un médecin de la marine, plus habile, expédie des caisses une à une par divers convois. Au départ, il s’en ira, tel Hippocrates, avec les cantines régle- mentaires. Il y a enfin des histoires étranges et louches de parts de prise : j’ai vu, cela est certain, des officiers protester hautement contre la destinée parce que leur part n’était que de 1.500 francs. La férocité a égalé l’avidité.
Au début le massacre était général; on tuait les Chinois pour le plaisir, ou bien parce qu’on ne voyait pas leurs mains. Plus tard, on ne tirait plus que sur ceux qui n’avaient pas le drapeau d’une des
Actuellement on brûle les villages ; des missionnaires, notamment le père D., à Toung-Tchéou, guident les colonnes, indiquent les endroits à piller, les maisons à brûler, les gens à fusiller. On arme sur certains points les catholiques indigènes qui vont piller leurs compatriotes. Ceux-ci d’ailleurs ne les avaient pas épargnés.
Les sous-ofliciers à qui l’on confie des postes en profitent pour aller piller à la tête de quelques brigands en uniforme. Quand on les reçoit mal, ils font brûler le village.
Les soldats d’infanterie de marine, et les autres qui les envient et les imitent, frappent les Chinois avec une brutalité inouïe. Un soldat martelait la figure d’un Chinois à coups de botte et lui crevait un œil, parce que le Chinois lui avait mal coupé les cheveux. L”oflicier qui a vu le fait a d’ailleurs fait
saisir cette brute et aura soin de son avenir. Des soldats volent les guenilles des coolies pour les
J’ai entendu un médecin de la marine dire à des soldats qui embarquaient sur des jonques : « Ne
prenez pas de bois, vous prendrez celui des coolies ; À ce n’est pas la peine d’installer un fourneau; vous prendrez le fourneau des Chinois, ces gens-là n’ont pas besoin de manger. » D’une façon générale les officiers sont indignés et navrés par l’excès même et l’inutilité de ces dévas- tations. J’ai vu, je le répète, de vieux coloniaux, revenus du Soudan et de Madagascar. C’est la mission Voulet-Chanoine sur dix mille kilomètres carrés, avec un million de victimes. Des oftciers énergiques essaient de rétablir l’ordre; il y a des éléments déplorables ; la moitié de l’infanterie de marine, tous les réservistes, venus pour piller des palais d’été. Les brigands du 16° d’infanterie de marine descendent de Pékin chargés de butin qu’ils vont offrir de porte en porte. On en vient rêver de conseils de guerre.
L’indignation générale de tout ce qui réfléchit, la direction honnête du général Voyron ont maintenant à peu près arrêté le pillage. Mais le mal est
Les Russes ont partout donné l’exemple du pillage et du massacre. Ce sont eux surtout qui ont détruit Toung-Tchéou. Leur brutalité, leur duplicité politique excitent le dégoût général; on est bien aise de les voir partir en Mandchourie.
Des gens bien informés m’ont dit que les articles
publiés par la Dépêche de Toulouse sur l’attitude de la Russie étaient l’exacte vérité. Je n’ai pu encore les lire; ils annonçaient ce que nous voyons
Il y a beaucoup à dire sur ce que nous voyons ici. Je vais tâcher de vous écrire à chaque courrier.
D’une façon générale le rôle des Anglais a été effacé et même ridicule depuis le début. Ils se donnent l’air d’avoir tout fait; que vos lecteurs rectifient d’eux-mêmes les exploits anglais accomplis par les journaux.
Amitiés à nos camarades et à vous.
Je reviens un peu sur le sujet dont je vous ai parlé la dernière fois.
Depuis l’arrivée du général Voyron, de grands progrès ont été faits. Dans les colonnes du lieutenant-colonel Drude, du lieutenant-colonel Chirlonchon, du général Bailloud, il n’y a pas eu de pillage, excepté des villages qui avaient résisté. Le général Baïlloud a su faire complètement respecter, du moins des témoins sérieux et honnêtes me l’ont
dit, la partie de la ville occupée par les troupes françaises. Il a refusé un présent assez considérable que lui apportaient de notables Chinois, et il a demandé des peaux de moutons pour ses troupes, qui ne seront sans doute pas inutiles. Mais les désordres reprennent dès que les soldats ne sont plus sous l’œil de leurs chefs.
Pour les uns, c’est un pli qui est pris. Pour les autres, c’est un effet des histoires de brigands avec lesquelles on leur a monté la tête, et des récits merveilleux qui circulent sur les richesses du pays. -
Nos troupes sont celles qui pillent le moins et qui sont moins féroces. On dit que les Japonais ont pillé, au profit de l’État, et pour se couvrir des frais de la guerre, environ cent dix millions. Naturellement, le fait étant certain, le chiffre n’est connu que par on dit.
Les Russes ont pillé et massacré sauvagement.
J’ai déjà dit le dégoût général qu’ils inspiraïent.
J’ai interviewé un officier qui m’a donné des impressions. Je les donne d’une façon générale, en reliant ensemble des aperçus, des phrases, qu’il i m’a dites en divers entretiens, après son retour de Pékin : « Je suis dégoûté d’être venu ici, car j’ai vu des choses écœurantes. Je serais désolé de n’être
pas venu, car l’impression que j’ai eue est inoubliable. »
« À Madagascar, j’avais vu des canailleries. J’ai eu l’humiliation de m”entendre traduire par un interprète que les Malgaches n’avaient plus confiance dans la bonne foi des Français. Je n’ai vu nulle part une telle dévastation. La colonne Gérard a été un fait isolé. Le général Galliéni avait interdit de brûler les villages sans nécessité absolue : encore, dans ce cas, devait-on reconstruire immédiatement un marché et une école.
« Ici, ce sont ces cochons de Russes qui ont donné l’exemple, et les autres les ont suivis. Voilà des gens qui sont, paraît-il, pieux ; cela ne les a pas empêchés de piller ces pauvres bonzeries, ces petites églises de villages, qui sont comme les nôtres, et d’éventrer des dieux de plâtre peint, de filasse et d’argile pour y chercher des trésors! Ce spectacle me navrait ; en raisonnant on trouve que les Chinois en ont fait autant et ne sont pas intéressants mais ce n’est pas une raison pour devenir des brutes comme eux. Ce qui me navre c’est la chute de la moralité chez tous ceux qui arrivent ici. »
« En fait, en exceptant quelques brigands dans l’infanterie de marine (et ils ont des officiers qui ont réfléchi, qui se rendent compte des choses et qui les
tiennent, par exemple le capitaine D**à T°****), 1 nos troupes sont encore celles qui ont le moins pillé. J’ai rencontré ces officiers allemands si chics qui redescendent de Pékin en étalant des fourrures qui ne leur ont pas coûté cher. En fait, tel lieute- nant allemand a six mille francs d’économies ; nous n’en avons pas encore. » « Le général Baïlloud s’est honoré et nous a hono- « Militairement parlant, les seules forces sérieuses ici sont les forces françaises, allemandes et japo- naises. Les Américains sont une jolie bande d’aven- è turiers, fort beaux hommes et bien équipés. Les Indous sont de beaux brigands d’opéra. Les Russes sont ignobles. Ils n’ont rien fait pour nous, ont opposé des difficultés à tout ce que nous leur demandions, et ont cédé aux Allemands tout ce qui avait de la valeur. Ils ont l’avantage d’être un peu dans leur pays et d’avoir l’équipement et l’organisation qu’il faut, etc., etc. » J’interrompsici mon interlocuteur. Je ne reviendrai plus, je pense, sur le chapitre du pillage. Vous avez eu l’impression première, qui était navrée et indignée ; j’ai vu depuis qu’il y avait amélioration,
et que l’excès même avait frappé les esprits moyens et avait amené une réaction salutaire.
D’ailleurs on parlera de tout cela en France, et il
y aura des gens pour attacher des grelots. Vous avez ici des impressions sincères, aussi exactes que possible, et dépouillées d’esprit de parti.
Il y a beaucoup à dire sur la question des missionnaires. J’ai recueilli sur leur compte énormé- ment d’impressions défavorables, mais je me dois moi-même de les discuter et de les contrôler.
Ces notes ont été écrites en hâte et je n’ai pas le temps de les relire. Corrigez-les s’il y a lieu, vous savez que je vous laisse toute liberté.
Irrévocablement le huitième cahier sera le Bacchus, drame en trois actes, dont notre ami Landry nous remis la copie avant de partir en Chine. ,
Je me suis abonné avec empressement et je me permets ! de recommander que l’on s’abonne avec empressement à la Bibliothèque Socialiste récemment inaugurée par la Société Nouvelle de librairie et d’édition, 17, rue Cujas, Paris. On doit toujours s’abonner à tout, du moins autant qu’on le peut. On ne doit jamais boycotter personne. Jamais on ne doit boycotter un travail sérieux. Quand un article de revue ou de journal, quand un livre parait mauvais, on doit écrire dans une revue, ï dans un journal ou dans un livre que cela paraît La Bibliothèque Socialiste, que nous annoncerons bientôt plus en détail, a déjà publié de Maurice Lauzel : Manuel du Coopérateur socia- Émile Vandervelde : le Collectivisme et l’évolution de Léon Blum : les Congrès ouvriers et socialistes Lucien Herr : la Révolution sociale; Charles Andler : traduction nouvelle du Manifeste communiste, préface et notes. Lagardelle commence le lundi 28 janvier, à cinq heures et demie, au Collège libre des Sciences sociales, rue Serpente, le cours qu’il avait dès longtemps promis d’y faire sur le mouvement ouvrier en France. AÈ | Ce cahier a été composé par des ouvriers syndiqués
Nous prions ceux de nos abonnés qui nous envoient des documents et des renseignements de vouloir bien écrire très lisiblement et d’un seul côté de la page. Quand leurs études sont d’ensemble et un peu longues, ils peuvent les rédiger. Mais toutes les fois qu’ils nous envoient des renseignements pour ainsi dire instantanés, mieux vaut nous écrire privément et laisser au citoyen rédacteur le-soin d’exercer son métier.
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