II-5 · Cinquième cahier de la deuxième série · 1900-12-05

Contribution aux Preuves

Charles Péguy

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Le capitaine Alfred Dreyfus avait écrit le mercredi 26 décembre au président du conseil une requête que nous lisons dans la Petite République du samedi 29 :

Mercredi 26 décembre 1900

Monsieur le président du conseil,

Je suis accusé, par certaine presse, d’avoir adressé, en 1894, à l’empereur d’Allemagne, une lettre infâme qui, annotée par ce souverain, aurait été dérobée dans une ambassade et qui serait une preuve formelle du crime pour lequel j’ai été, par deux fois, injustement condamné.

Le bordereau qui a été produit aux procès de 1894, 1898 et 1899 n’en serait qu’une copie.

Ce nouveau mensonge ne saurait, en raison de son origine, être traité par le mépris.

Le journaliste qui le propage, qui le reprend à nouveau, malgré dix démentis officiels, ne l’a pas inventé.

Il n’est, d’après ce journaliste, que l’écho des confidences qui lui ont été portées, avec des faux impudents, par un émissaire de M. le général de Boisdeffre.

Les photographies des fausses lettres de l’empereur d’Allemagne et du bordereau annoté ont été montrées à plusieurs reprises ; cette autre version mensongère a été racontée maintes fois ; demain, pour beaucoup d’esprits abusés, l’inepte légende serait la vérité.

Mon innocence est absolue ; cette innocence, j’en poursuivrai jusqu’à mon dernier souffle la reconnaissance juridique par la revision.

Je ne suis pas plus l’auteur du bordereau annoté par l’empereur d’Allemagne, qui n’est qu’un faux, que du bordereau original, authentique, qui est d’Esterhazy.

Sauf Henry, tous les principaux auteurs de mon inique condamnation sont encore en vie. Je ne suis pas dépouillé de tous mes droits ; je conserve le droit de tout homme, qui est de défendre son honneur et de faire proclamer la vérité.

Le droit me reste donc, monsieur le président, de vous demander une enquête, et j’ai l’honneur de la solliciter.

Veuillez agréer, monsieur le président, les assurances de mon profond respect.

ALFRED DREYFUS

Un de nos anciens abonnés nous a envoyé cette contribution aux Preuves :

Paris, 10 janvier 1901

Mon cher Péguy,

Puisque vous êtes de ceux qui tiennent qu’il y a toujours une affaire Dreyfus, vous devez penser qu’il est utile de continuer à l’étudier pour en éclaircir les obscurités. Je vous soumets donc une hypothèse qui vous paraîtra sans doute, comme à bien d’autres, lever de nombreuses difficultés.

Il s’agit du faux Guillaume, c’est-à-dire d’un bordereau sur papier fort, avec une annotation autographe de l’empereur d’Allemagne, où cette canaille de Dreyfus est nommée. Rochefort l’a vu et a failli le montrer par patriotisme. C’est encore un fait constant que le général Mercier en possède l’original ou un fac-similé, qu’il en fait état auprès de ses amis et qu’il y ajoute la plus grande importance.

Or Jaurès, l’autre matin, dans son dernier article de spéculation sur l’affaire, a émis cette hypothèse que le faux Guillaume avait été fabriqué au moment où le colonel Picquart découvrait Esterhazy, un peu avant le faux Henry et pour convaincre le général Billot, Rochefort et la princesse Mathilde. Mais cette hypothèse est inadmissible. Les faussaires ne pouvaient avoir l’idée de ce faux et de ce roman rétrospectifs qui devaient infailliblement dévoiler leur crime. Le général Billot allait certainement en parler aux ministres survivants de 94, à M. Hanotaux par exemple, et ceux-ci lui révéler la supercherie. — Il est également impossible que le général Mercier fasse usage d’une pièce qu’il sait fausse puisqu’il connaît son inexistence en 94. Il ne peut pousser l’impudence et l’audace au point de voir sa fourberie dénoncée sans réplique possible par un de ses anciens collègues.

Cette hypothèse écartée, il ne vous reste qu’une issue : c’est que le faux Guillaume est de 94, à l’origine même de l’affaire dont il est la clé. Voyez, en effet, comment s’expliquent facilement dans cette hypothèse les faits et les hommes :

Cette pièce est introduite en 94, nous rechercherons bientôt comment. MM. Dupuy, Hanotaux, Mercier, en sont dupes. — De là leur émoi bien connu. De là leur terreur de l’ambassade d’Allemagne et la fameuse nuit historique, jusqu’ici mal expliquée. C’est, craignaient-on, dit-on, la colère de l’ambassadeur, menacé par la presse de voir son attaché militaire mis en cause ! En réalité, dans cette mystérieuse insomnie, ils craignaient la colère de l’empereur, qui allait se voir personnellement mis en cause. De là sans doute. De là le mot de M. Charles Dupuy, Nous avons peut-être été victimes d’une mystification qu’il a reconnu à la Cour de Cassation, mais qu’il qu’il n’a pas expliqué. De là le mot analogue de M. Hanotaux à M. Monod : Cela n’a peut-être été qu’un vaste roman. De là bien d’autres propos non moins authentiques et bien plus significatifs, dont je ne vous parle pas parce qu’ils n’ont pas été imprimés en des documents officiels.

Ils n’y ont cru, ils ont eu peur. Mais le général Mercier, en présence de cette aventure inouïe d’un service impérial de trahison installé dans ses bureaux, n’a pas hésité à marcher. Il y a peut-être, dans son cas, du courage patriotique.

Cependant Esterhazy a gardé un fac-similé de ce document, et c’est là la garde IMPÉRIALE (je souligne à dessein le mot). C’est là encore la pièce libératrice qu’il a apportée au ministère de la guerre après la dénonciation de M. Mathieu Dreyfus. On a prétendu qu’il avait apporté la pièce ce canaille de D. Mais Jaurès lui-même n’a pu expliquer comment cette pièce, jusqu’ici enfermée dans les tiroirs du ministère, pouvait être libératrice.

Ce faux apporté par Esterhazy intimide le général Billot et M. Méline. — Si l’on a, un instant, et à la légère, gravement soupçonné le général de Boisdeffre, c’est à cause de ce mot de M. Méline : Pour faire la revision, il faudrait mettre en cause un trop haut personnage. Vous voyez maintenant que ce mot s’applique bien plus aisément à l’empereur. — M. Rambaud a également déclaré à des amis que de la mise en lumière de tous les documents sortirait la guerre !

Je pourrais continuer ainsi longtemps, mais je préfère vous laisser continuer tout seul. Ce qui précède suffit à vous montrer combien de faits, jusqu’ici non expliqués, sont expliqués par cette hypothèse nécessaire.

Reste la question : Comment ce faux a-t-il été introduit en 94. Cette question du scénario inventé par les faussaires est d’ailleurs sans importance et il est évident que sur ce point nous en sommes réduits à la pure imagination. On peut imaginer ceci : Le bordereau sur papier pelure arrive au ministère. Il y a là un fait indéniable car il y a eu réellement trahison. On cherche dans les divers bureaux, l’écriture fait soupçonner Dreyfus. Mais Henry tremble de peur pour Esterhazy. Il lui faut fortifier ces soupçons. Il fabrique alors un bordereau sur papier fort, avec annotation de l’empereur désignant Dreyfus. Il fait croire qu’il a été également saisi à l’ambassade et que le précédent avait été décalqué par un agent. C’est le papier pelure qui lui suggère cette idée. De la sorte, il pourrait au besoin couvrir Esterhazy, et expliquer l’identité de son écriture avec celle du décalque. Il me semble que, dans le temps, M. Millevoye a conté quelque chose d’approchant ; du reste Esterhazy a prétendu et prétend qu’il a décalqué le bordereau pour le service du quatrième bureau, et que, de la sorte, le bordereau sur papier pelure est bien de sa main.

Le faux Guillaume est donc probablement le ressort de l’affaire et peut-être qu’en appuyant fortement dessus on ferait plus facilement jaillir la vérité. D’autant, remarquez-le, qu’il tend à prouver une certaine bonne foi, de la part de gens que nous avons crus seulement criminels.

Il n’est pas possible que ce faux ait produit tant de ravages, sans laisser de nombreuses traces même dans les cartons du ministère. Si le ministère, refusant de laisser bafouer la cour suprême par un tribunal négligeable, avait voulu relancer l’affaire, c’est de ce côté qu’il aurait probablement pu trouver des faits nouveaux. Sans procès humiliants et affligeants pour tout le monde, sans envoyer personne au bagne, il aurait probablement pu faire la lumière, qui est le seul bien que nous désirions. N’y a-t-il pas là de quoi déplorer davantage le malheur irréparable de cette amnistie qui livre la grande masse de nos concitoyens au développement des passions réactionnaires et dont on peut se demander si elle n’aura pas pour l’éducation de la jeune génération bourgeoise d’aussi funestes effets que la loi Falloux elle-même.

Bien à vous.

Pierre Félix