Contribution aux Preuves
La Petite République du mardi premier janvier
publiait cet article
quoi pense donc M.le commandant Cuignet? Sur la liste assez copieuse des témoins qu’il a cités, ne figure pas le nom de M. Rochefort. Celui-ci pourtant s’écriait ces jours-ci avec une noble impatience : « Et nous aussi, nous en avons assez. Je prie M. le commandant Cuignet de m’appeler en témoignage soit devant le conseil d’enquête, soit devant la cour d’assises, et là je ferai la preuve que Dreyfus avait envoyé directement à l’empereur d’Allemagne un bordereau sur papier fort; que ce bordereau a été annoté de la main même de l’empereur, et retourné à Paris avec une lettre de recommandation pour Dreyfus ; que c’est ce bordereau qui a été saisi, et qu’ensuite on l’a décalqué sur papier pelure en négligeant les notes inscrites par
Nos lecteurs se souviennent assurément qu’il y a quelques jours nous avons cité in extenso le passage de l’article de M. Rochefort qui annonçait ces révélations foudroyantes. Le grand polémiste de l’État-Major ne nous aceusera pas de vouloir attenter à sa gloire, ou étouffer la lumière. peine annonçait-il le terrible coup de théâtre qu’il préparait, que nous avons convoqué tous les prolétaires qui nous lisent : « Attention! et ne manquez pas ce spectacle. » Nous-même nous attendions avec une hâte fiévreuse que le sublime impresario esterhazien levät le rideau sur ce grand
Guillaume II démasqué par Rochefort, Dreyfus accablé, la
conscience humaine qui a la faiblesse de croire maintenant à l’innocence de Dreyfus retournée, Henry réhabilité, Boisdeffre glorifié, Esterhazy canonisé, tous les amis du traître confondus et gisant à terre : quel événement! La planète tout entière en aurait eu une commotion ! Et cette fois, c’était bien la fin de l’affaire Dreyfus et du dreyfusisme; Loubet, président de la trahison, était chassé de l’Élysée et nous tous, il ne nous restait plus qu’à fuir en exil, sans même emporter à la semelle de nos souliers un peu de cette terre de France vendue par nous à l’étranger.
peur de trop de gloire. Et il se dérobe avec une modestie incomparable au formidable triomphe de rire et de moque-
rie, à l’incroyable apothéose de quolibets et de huées que l’univers lui préparait. Voltaire disait : « Ces Parisiens me feront mourir de plaisir »; M. Rochefort a eu peur de mourir étouffé sous les manifestations joyeuses et tendres que son récit allait provoquer de toute part.
Mais comment expliquera-t-il ce silence? Il écrivait l’autre jour — (c’est le mot de la fin de son article, et on sait qu’il soigne toujours le mot de la fin) : « Le patriotisme maintenant nous oblige à parler. » Comment donc ce patriote consent-il maintenant à se taire?
I! a risqué une explication. Il nous a dit, le surlendemain du jour où il annonçait ces révélations étourdissantes, que décidément il ne montrerait pas le bordereau annoté; car s’il le montrait, ce serait la guerre. Mais M. Rochefort, quand il annonçait, le mardi, qu’il allait parler, avait prévu sans doute les périls devant lesquels il recule le jeudi : que s’est-il donc passé?
Notez que M. Rochefort met la France dans une situation terrible. Nous savons maintenant que tout le destin de la patrie dépend de M. Rochefort et de M. Rochefort seul. M. Rochefort a, dans un tiroir de son secrétaire, un bordereau mystérieux et formidable, annoté de la main de l’empereur. S’il le cache, c’est la paix; s’il le produit, c’est la guerre.
il se décide à le cacher, rien ne nous assure qu’un samedi
l’idée ne le reprendra point de déchaïîner l’ouragan. Un vieil Éole capricieux, dont le toupet blanchi remue à tous les vents, a dans ses mains l’outre des tempêtes. Comment la France pourrait-elle dormir? Ah! par pitié! que M. Rochefort ouvre toute grande l’outre des secrets tumultueux ! Mieux vaut la tourmente, mieux vaut la guerre que l’état d’incertitude mortelle et d’insomnie obsédée où la France
J’imagine que lorsque M. Rochefort a annoncé la production du bordereau impérial, il y a eu un grand émoi dans le monde nationaliste. Une consigne universelle de silence a couru aussitôt dans toute la presse patriote. On s’est regardé et on s’est tu, comme on se tait dans une famille lorsqu’un vieillard plus vénérable que lucide émet un propos malencontreux. On l’a averti doucement, patiemment, qu’il ne fallait pas recommencer, qu’il valait mieux ne pas parler de ces choses. Il semble bien qu’il ait compris, et si on prend la précaution de renouveler de temps à autre l’avertissement, il est probable qu’il n’en parlera plus.
C’est qu’il ne pourrait arriver de pire désastre au parti des faussaires que de s’expliquer enfin sur le faux suprême, sur le roi des faux, sur l’empereur des faux, la lettre de Guillaume. Dès qu’il a eu l’imprudence de montrer le faux Henry, le nationalisme a été bien malade; que serait-ce si, entraîné par Rochefort, presque aussi subtil que Cavaignac, il montrait la lettre impériale ?
Les nationalistes voudraient bien que l’agitation de l’affaire Dreyfus recommencçât dans le vide, pour détourner le pays, excédé de l’œuvre républicaine qu’il doit accomplir. Mais ils ne veulent à aucun prix que le plus abominable et le plus inepte des faux fabriqué par eux pour perdre l’innocent, vienne à la lumière.
Pour quelque temps encore, et jusqu’à l’inévitable indiscrétion que réserve la justice immanente, nous serons réduits à des conjectures sur la date où les bandits ont fabriqué cette pièce extraordinaire, sur le rôle précis qu’ils lui destinaient, sur l’usage qu’ils en ont fait. C’est probablement la visite faite par M. de Munster à M. Casimir- ,
Perier qui a suggéré à Henry et à ses acolytes l’idée d’élaborer ce document. Du moment que l’ambassadeur d’Alle- S magne, averti que le bordereau avait été saisi à son a. ambassade, était venu se plaindre au Président de la Répu- à blique et demander qu’officiellement aucune allusion ne fût faite aux conditions dans lesquelles la pièce avait été ! prise, les faussaires ont pensé qu’ils pouvaient tout risquer. Ils pouvaient fabriquer une lettre de Guillaume, dire que c’était là le vrai bordereau saisi, et couvrir cette opération audacieuse en alléguant que le Président de la République avait dù désarmer M. de Munster par la substitution au bordereau authentique d’un décalque où les mots écrits par l’empereur ne paraissaient plus. Les scélérats ont compté sur le mystère diplomatique pour risquer cette légende Bien entendu, ils ne destinaient pas la pièce à la publi- x cité, pas plus d’ailleurs qu’ils n’y destinaient le faux Henry lui-même. Elle devait être montrée sous le manteau, épou- ÿ vanter les ministres en qui des doutes s’éveilleraient, confirmer dans le haut personnel militaire lui-même les convictions chancelantes. Il est infiniment probable qu’elle fut fabriquée après les premières découvertes du colonel Picquart, et je suis tenté de croire qu’au moment précis où on la fabriqua, on était convaincu que l’identité de l’écriture d’Esterhazy avec l’écriture du bordereau, sur lequel fut condamné Dreyfus, éclaterait à tous les yeux. On se pré- parait donc, par un changement très hardi de système, à dire mystérieusement, comme un terrible secret d’État, que le bordereau soumis aux juges de 189%, et où l’on retrouvait ÿ l’écriture d’Esterhazy, n’était pas le vrai bordereau; qu’il y en avait un autre formidable, impossible à produire publi- quement, parce que Guillaume II lui-même l’avait annoté. Ayant besoin de substituer au bordereau sur lequel éclatait l’écriture d”Esterhazy, un autre bordereau, il fallait bien, pourexpliquer qu’on n’eùt pu montrer à personne, même aux juges, ce bordereau occulte, créer une circonstance extraordinaire. De là vint naturellement aux faussaires l’idée de mêler Guillaume IT en personne au bordereau. Qui pourrait s’étonner, dès lors, qu’on eût remplacé par une pièce
qui püt être vue la pièce primitive, où l’empereur allemand était personnellement compromis? Le bordereau HenryRochefort a donc été probablement fabriqué dans le premier moment de désarroi qui suivit, à l’État-Major, les premières découvertes du colonel Picquart. Il a dù éclore un moment où l’État-Major, affolé, ne croyait pas possible de nier que l’écriture du bordereau de 1894 fût d’Esterhazy, et où il fallait donc créer contre Dreyfus un autre bordereau.
Mais l”État-Major ne tarda pas à renoncer à ce système de défense trop périlleux. D’abord, il lui parut décidément trop compromettant de mettre Guillaume II au premier plan de l’affaire ; car c’était le provoquer à livrer au gouvernement français les papiers que l”État-Major de Berlin avait reçus d’Esterhazy. En outre, il était dangereux d’avouer, même tout bas, que le bordereau sur lequel, en 1894, on avait fait condamner Dreyfus, était un faux bordereau : cela pouvait percer, et cela seul entraînait la nullité du jugement et la revision.
Enfin pourquoi perdre courage? Quoique l’écriture du bordereau de 1894 fût manifestement d”Esterhazy, on pouvait se sauver encore. IL suffisait à Esterhazy de dire, comme il le dit, en effet, au conseil de guerre, que Dreyfus avait imité son écriture; et il n’était pas impossible de trouver de bons experts dévoués à la patrie, des Couard, des Belhomme et des Varinard. On renonça donc à faire usage, en première ligne, du bordereau annoté par Guillaume. On renonça à le verser ofliciellement au dossier secret, et on le remplaça, à l’intention des ministres à la Billot qui avaient besoin qu’on rassuràt leur « conscience », par un document plus modeste, moins impérial: celui qui est connu maintenant dans l’histoire sous le nom de faux Henry. Et, si je ne me trompe, quand Henry a dit, quand ses défenseurs ont répété qu’il avait fabriqué son faux pour en faire le substitut d’une autre pièce qu’on ne pouvait montrer, ils ont laissé percer sans le vouloir ce que je viens de conjecturer.
C’est bien, en effet, parce qu’ils avaient renoncé à se servir de la lettre de Guillaume fabriquée par eux, que les
faussaires avaient fabriqué une autre pièce, moins difficile à manier, moins explosive, le faux Henry, quin’engageait plus directement un empereur, mais seulement des attachés militaires. 11 est possible qu’Henry, à la découverte d’un de ses faux, ait pensé que les autres, y compris la lettre impé- riale et le bordereau annoté, seraient aussi percés à jour; M la situation lui a paru désespérée, et il s’est suicidé, autant par la crainte des aveux qui lui restaient à faire que dans l’accablement des aveux qu’il avait déjà faits. \à
Mais les faussaires, quand ils renoncèrent à incorporer au dossier secret la lettre de Guillaume et le bordereau annoté de sa main, ne détruisirent point pour cela ces
pièces extraordinaires. On ne savait ce qui allait advenir, k et on tenait en réserve, comme un suprême moyen de défense, les faux de première grandeur dont on hésitait à se servir tout d’abord. En attendant, on les colportait, on en colportait des photographies chez les personnes consi- à dérables, comme Rochefort, dont on connaissait l’esprit critique. Et elles faisaient d’autant plus d’impression sur certaines intelligences qu’elles portaient en elles je ne sais quoi de terrible et de mystérieux. Rochefort en a été si ému que l’autre jour, sans le vouloir, il en a parlé tout haut.
Ainsi commence à affleurer cette pièce secrète, la plus extraordinaire, la plus inepte, la plus étourdissante de ce prodigieux roman de trahison, de sottise et de crime. C’est sur Rochefort qu’elle est sortie. C’était comme une humeur cachée qui circulait dans le sang : elle s’est épanouie en bouton sur le nez de Rochefort.
Aussitôt, tous les patriotes effarés se sont empressés autour de l’innocent polémiste : « Cachez, lui ont-ils dit, ce (à méchant bobo qui ferait jaser. » Et c’est pourquoi, ni au procès Cuignet ni ailleurs, Roche- L fort ne montrera le bout de son nez qu’il relevait l’autre jour d’un air de défi.
Le capitaine Alfred Dreyfus avait écrit le mercredi 26 décembre au président du conseil une re- quête que nous lisons dans /a Petite République du Monsieur le président du conseil,
Je suis accusé, par certaine presse, d’avoir adressé, en 1894, à l’empereur d’Allemagne, une lettre infâme qui, annotée par ce souverain, aurait été dérobée dans une ambassade et qui serait une preuve formelle du crime pour lequel j’ai été, par
Le bordereau qui a été produit aux procès de
Ce nouveau mensonge ne saurait, en raison de son origine, être traité par le mépris.
Le journaliste qui le propage, qui le reprend nouveau, malgré dix démentis officiels, ne l’a pas
Il n’est, d’après ce journaliste, que l’écho des confidences qui lui ont été portées, avec des faux impudents, par un émissaire de M. le général de
Les photographies des fausses lettres de l’empereur d’Allemagne et du bordereau annoté ont été montrées à plusieurs reprises ; cette autre version pour beaucoup d’esprits abusés, l’inepte légende serait la vérité.
Mon innocence est absolue ; cette innocence, j’en poursuivrai jusqu’à mon dernier souffle la reconnaissance juridique par la revision. Je ne suis pas plus l’auteur du bordereau annoté par l’empereur d’Allemagne, qui n’est qu’un faux, 4 que du bordereau original, authentique, qui est Sauf Henry, tous les principaux auteurs de mon inique condamnation sont encore en vie. Je ne suis pas dépouillé de tous mes droits; je conserve le droit de tout homme, qui est de défendre son honneur et de faire proclamer la vérité. Le droit me reste donc, monsieur le président, de vous demander une enquête, et j’ai l’honneur de la solliciter. Veuillez agréer, monsieur le président, les assurances de mon profond respect. Un de nos anciens abonnés nous a envoyé cette contribution aux Preuves Puisque vous êtes de ceux qui tiennent qu’il y a toujours une affaire Dreyfus, vous devez penser qu’il est utile de continuer à l’étudier pour en éclaircir les obscurités. Je vous soumets donc une hypothèse qui vous l paraîtra sans doute, comme à bien d’autres, lever de Il s’agit du faux Guillaume, c’est-à-dire d’un bordereau sur papier fort, avec une annotation autographe de l’empereur d’Allemagne, où cette canaille de Dreyfus ÿ est nommée. Rochefort l’a vu et a failli le montrer par patriotisme. C’est encore un fait constant que le géné- ral Mercier en possède l’original ou un fac-similé, qu’il en fait état auprès de ses amis et qu’il y ajoute la plus
Or Jaurès, l’autre matin, dans son dernier article de spéculation sur l’affaire, a émis cette hypothèse que le faux Guillaume avait été fabriqué au moment où le colonel Picquart découvrait Esterhazy, un peu avantle faux Henry et pour convaincre le général Billot, Rochefortet la princesse Mathilde. Mais cette hypothèse est inadmissible. Les faussaires ne pouvaient avoir l’idée de ce faux et de ce roman rétrospectifs qui devaient infailliblement dévoiler leur crime. Le général Billot de 94, à M. Hanotaux par exemple, et ceux-ci lui révé- ler la supercherie. — Il est également impossible que le général Mercier fasse usage d’une pièce qu’il sait fausse puisqu’il connaît son inexistence en 94. Il ne peut pousser l’impudence et l’audace au point de voir sa fourberie dénoncée sans réplique possible par un de ses anciens collègues.
Cette hypothèse écartée, il ne vous reste qu’une issue : c’est quele faux Guillaume est de 94, à l’origine même de l’affaire dont il est la clé. Voyez, en effet, comment s’expliquent facilement dans cette hypothèse les faits et les hommes Cette pièce est introduite en 94, nous rechercherons
sont dupes. — De là leur émoi bien connu. De là leur terreur de l’ambassade d’Allemagne et la fameuse nuit k historique, jusqu’ici mal expliquée. Ils craignaient, ont- ils dit, la colère de l’ambassadeur, menacé par la presse de voir son attaché militaire mis en cause ! En réalité, dans cette mystérieuse insomnie, ils craignaïent la colère de l’empereur, qui allait se voir personnellement mis en cause. Îls y ont cru. De là le mot de M. Charles Dupuy, Nous avons peut-être été victimes d’une mystification qu’il a reconnu à la Cour de Cassation, mais qu’il n’a pas expliqué. De là le mot analogue de M. Hanotaux à M. Monod : Cela n’a peut-être été qu’un vaste roman. De là bien d’autres propos non moins authentiques et bien plus significatifs, dont je ne vous parle pas parce qu’ils n’ont pas été imprimés en des documents officiels.
Ils y ont cru, ils ont eu peur. Mais le général Mercier, en présence de cette aventure inouïe d’un service impé- rial de trahison installé dans ses bureaux, n’a pas hé- sité à marcher. Il y a peut-être, dans son cas, du courage patriotique.
Cependant Esterhazy a gardé un fac-similé de ce document, et c’est là la garde IMPÉRIALE (je souligne à dessein le mot). C’est là encore la pièce libératrice qu’il a apportée au ministère de la guerre aprèsla dénonciation de M. Mathieu Dreyfus. On a prétendu qu’il avait apporté la pièce ce canaille de D. Mais Jaurès lui-même n’a pu expliquer comment cette pièce, jusqu’ici enfermée dansles tiroirs du ministère, pouvait
Ce faux apporté par Esterhazy intimide le général
gravement soupçonné le général de Boisdeffre, c’est à cause de ce mot de M. Méline : Pour faire la revision, il faudrait mettre en cause un trop haut personnage. Vous voyez maintenant que ce mot s’applique bien plus aisément à l’empereur. — M.Rambaud a également déclaré à des amis que de la mise en lumière de tous les documents sortirait la guerre !
Je pourrais continuer ainsi longtemps, mais je pré-
ÿ fère vous laisser continuer tout seul. Ce qui précède suflit à vous montrer combien de faits, jusqu’ici non expliqués, sont expliqués par cette hypothèse nécessaire.
Reste la question : Comment ce faux a-t-il été introduit en 94. Cette question du scénario inventé par les faussaires est d’ailleurs sans importance et ïil est évident que sur ce point nous en sommes réduits à la pure imagination. On peut imaginer ceci : Le bordereau sur papier pelure arrive au ministère. Il y a là un fait indéniable car il y a eu réellement trahison. On cherche dans les divers bureaux, l’écriture fait soupçonner Dreyfus. Mais Henry tremble de peur pour Esterhazy. Il lui faut fortifier ces soupçons. Il fabrique alors un bordereau sur papier fort, avec annotation de l’empereur désignant Dreyfus. Il fait croire qu’il a été également saisi à l’ambassade et que le précédent avait été décalqué par un agent. C’est le papier pelure qui lui suggère cette idée. De la sorte, il pourrait au besoin couvrir Estérhazy, et expliquer l’identité de son écriture avec celle du décalque. Il me semble que, dans le temps, M. Millevoye a conté quelque chose d’approchant; du reste Esterhazy a prétendu et prétend qu’il a décalqué le bordereau pour le service du quatrième bureau, et que, de la sorte, le bordereau sur papier pelure est bien de sa main.
Le faux Guillaume est donc probablement le ressort de l’affaire et peut-être qu’en appuyant fortement dessus on ferait plus facilement jaillir la vérité. D’autant, remarquez-le, qu’il tend à prouver une certaine bonne foi, de la part de gens que nous avons crus seulement .
Il n’est pas possible que ce faux ait produit tant de ravages, sans laisser de nombreuses traces même dans les cartons du ministère. Si le ministère, refusant de laisser bafouer la cour suprême par un tribunal négligeable, avait voulu relancer l’affaire, c’est de ce côté qu’il aurait probablement pu trouver des faits nouveaux. Sans procès humiliants et affligeants pour tout le monde, sans envoyer personne au bagne, il aurait probablement pu faire la lumière, qui est le seul bien que nous désirions. N’y a-t-il pas là de quoi déplorer davantage le malheur irréparable de cette amnistie qui livre la grande masse de nos concitoyens au développement
des passions réactionnaires et dont on peut se demander si elle n’aura pas pour l’éducation de la jeune génération bourgeoise d’aussi funestes effets que la loi Falloux elle-même.
Bien à vous.