II-9 · Neuvième cahier de la deuxième série · 1901-02-05

Quatre jours à Montceau

André Bourgeois

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Montceau-les-Mines, la ville du charbon, sous la neige, ses hautes cheminées sans fumées, ses ateliers sans bruits, apparaît, à l’étranger qui débarque à l’heure matinale du premier train, comme une ville morte. Cependant descend la rue de la Gare la corvée de pain d’un bataillon d’infanterie : un conducteur tient par la bride un cheval attelé à la voiture régimentaire toute remplie de sacs à distribution bourrés de pains ; derrière, glissant, butant dans la neige, les mains cachées dans les pans de la capote relevée, six hommes de corvée, six hommes d’escorte armés, le fusil à la bretelle, trois fourriers et un caporal d’ordinaire, en tenue de campagne. Un sous-oflicier de dragons, à cheval, l’étui de revolver jaune à la ceinture, remonte la rue, au trot, allant communiquer des ordres. Plus bas, sur le quai du canal, en silhouettes dans la brume grisâtre, disparaissant dans leurs manteaux grands collets, trois chasseurs à cheval attendent leur vaguemestre, à la porte du bureau de poste. En face, sur l’autre rive, un peloton de gendarmes marche en patrouille. Montceau-les-Mines est occupé militairement. Depuis un mois les mineurs sont en grève.

Montceau-les-Mines, dans la vallée de la Bourbince, est à la limite du Charolais et de l’Autunois, au pied des collines de Combrailles. Ce n’est pas une ville proprement parler, mais bien plutôt un territoire d’en-

viron cinq kilomètres carrés, sur lequel sont disséminées ou groupées les maisons des mineurs. Ce territoire, qui comprend les gros villages de Bois du Verne, de Rugny, des Alouettes, de Bois Roulot, de la Croix des Oiseaux, de Vernoy, de Lucy, de Bois du Leu, de Magny, forme une seule commune, dont la mairie et l’église sont au groupement central particulièrement appelé Montceau. Montceau se présente comme ‘un damier allongé avec des rues parallèles et perpendiculaires dont les trois alignements principaux — à peu près orientés N.-E., S.-O. — sont le canal du Centre, la ligne de chemin de fer de Montchanin à Roanne, et entre les deux, la plus importante rue du pays, la rue la ville d’habitation, maisons grises de deux étages au plus, surmontés d’un toit pointu de tuiles rouges. Rive droite, derrière le canal, large et profond fossé, entourée de son mur d’enceinte haut et noir, la mine, la ville de travail, avec ses cheminées énormes, comme des tours, ses machines géantes dressées sur les puits, ses bâtiments de toutes sortes, scieries, lavoirs, cribles, compresseurs, fours à coke, briqueteries ; c’est la ville de puissance, la cité féodale.

Il y a lutte entre les deux villes.

La lutte dure depuis plusieurs années.

l’heure du matin où la ville d’habitation s’éveille, où les corvées militaires disparaissent, du haut des passerelles de fer jetées sur le canal glacé encombré de bateaux portant le nom Juces CHAGor, MonTcEAU- LES-MINEs, on peut voir, par-dessus son mur d’enceinte, la ville de travail, aujourd’hui morne en sa solitude.

Pourtant une des cheminées commence à fumer, celle des compresseurs ventilateurs où la Compagnie a mis les quelques hommes qui lui sont restés. Il faut, en effet, maintenir dans les galeries l’air respirabie.

Les habitants de Montceau sont les employés et ouvriers de la Compagnie, les commercçanis, les fonctionnaires. Les employés et ouvriers comprennent les ingénieurs et agents de tous grades, les commis aux écritures, les mineurs, ouvriers du fond, et les Ssimilaires, ouvriers du jour, pour les machines et les transports. Depuis longtemps déjà, toute cette population est séparée en deux partis qui maintenant s’appellent entre eux les Rouges et les Jaunes. Les Jaunes, parti- Bone sans de la Compagnie, les Rouges, ses adversaires. Jules Chagot — mort en 1876 — fut le eoncession- naire qui donna le premier un grand développement la mine. Catholique convaincu, plutôt libéral, mais en somme de son temps, philanthrope comme on pouvait l’être alors, se croyant une mission à remplir, il aimait à sa manière ses ouvriers. Soucieux de leur santé, il bâtit un hôpital ; soucieux de leur instruction et de leur moralité, il construisit dans chacun des quartiers de la commune une église et une école. Il confia l’hôpital et les écoles aux seuls auxiliaires qu’il eût facilement sa disposition et auxquels il pût penser, aux Sœurs et aux Frères. Sœurs et Frères soignèrent les malades, instruisirent les enfants, mais, subventionnés par Chagot et par conséquent dans sa dépendance, ils devinrent vite des agents de renseignement et de domination. Le manquement aux oflices, l’absence de pratiques religieuses furent de mauvaises nôtes. Les femmes et les hommes qui ont actuellement de vingt à trente ans, la généra-

tion élevée dans les écoles religieuses, déclarent avoir soupé — mais soupé jusque-là — des curés. Le désir d’affranchissement de la surveillance cléricale naquit ainsi “et s’accrut rapidement. D’où la première cause du conflit entre les ouvriers et l’autorité patronale. A celle-là, la venue des idées socialistes n’allait pas tarder à en ajouter une seconde.

Tant que Jules Chagot vécut, il représenta, aux yeux de l’ouvrier, le propriétaire légitime avec ses défauts et ses qualités. Il avait fait de gros efforts, fourni un travail individuel considérable, montré une grande activité ; il avait créé l’œuvre. Le mineur qui n’a pas, comme Fouvrier des väles, uniquement ses outils et la connaissance

de son métier pour vivre, mais qui, de plus, très souvent est propriétaire, — puisqu’à Montceau-ies-Mines sur un chiffre de quinze mille mineurs, un bon tiers possèdent leur maison et le petit jardin qui l’entoure — l’ouvrier propriétaire admettait parfaitement la propriété du patron. Mais lorsque Jules Chagot et ses successeurs eurent disparu et que se forma une société anonyme par actions, l’ouvrier commença à se demander pourk quoi, alors qu’il était propriétaire de sa maison, de son jardin ou de son champ, il ne pouvait pas être égaled ment propriétaire de ce qui était sous le sol de sa maïison et de son champ, propriétaire de la mine où il travaillait d’un dur travail, où il passait la plupart de son temps, où plusieurs générations de ses ascendants avaient travaillé, sur laquelle il se trouvait avoir des ÿ droits de premier occupant, d’ancienneté de possession et d’exploitation. Comment pouvait-il se faire qu’un

  • monsieur quelconque, ayant acheté un morceau de ÿ papier à la Bourse ou en banque, pût venir non seule-

ment prétendre partager le fruit de son travail, mais encore lui enlever, sans fatigues, la plus grosse part . des bénéfices de l’entreprise, sous forme de dividendes.

Lui que l’on ne consultait en rien, à qui l’on ne demandaït jamais un avis, quelques changements que l’on apportât à la technique de l’exploitation ou à l’écoulement des produits, il en arriva à penser que l’on s’était joué de lui, qu’on l’avait roulé et qu’en vendant la mine, on avait aussi vendu les mineurs. Il se trouva alors, plus que jamais, attaché à la terre, esclave condamné changer de maître sans le savoir, à être exploité sans merci par des indifférents, sans espérance de voir s’amé- liorer son sort, courbé sous le joug, non plus d’un individu facile à désigner, mais d’une chose sans nom, sans forme définie, tout d’un coup aux prises avec la puissance formidable et irresponsable du Capital.

Alors l’idée de lutte vint.

La grève fut l’arme trouvée.

C’était la seule qui püût atteindre le Capital dansses forces vives. La première grande grève, présentant un Elle aboutit à la reconnaissance du Syndicat des mineurs et similaires de Montceau-les-Mines : c’étaient les premiers pas vers l’organisation ouvrière ; la grève dura à peu près un mois; les ouvriers avaient bien choisi leur moment, ils ne souffrirent pas trop, venant de toucher un mois en retard qui leur était dû. Des grèves partielles de huit à dix jours eurent lieu depuis. Mais la grande victoire des Rouges furent les élections municipales de mai 1900.

Jusqu’alors la Compagnie avait été maîtresse de l’hôtel de ville; le maire et le conseil municipal lui

étaient tout dévoués. Pour la première fois, après une lutte acharnée, malgré toutes les fraudes électorales que purent commettre les agents de la Compagnie (électeurs décédés ou absents que l’on fit voter, etc…), les Rouges l’emportèrent sur toute la ligne etnommèrent un conseil entièrement composé d’ouvriers du Syndicat; le citoyen Bouveri, ouvrier mineur âgé de trentehuit à quarante ans, fut élu maire. Ce fut, ce jour-là et les suivants, le triomphe du peuple; son anxiété avait été grande, sa joie fut immense. Les femmes étaient encore plus excitées que les hommes. On avait fait venir des gendarmes de toutes les brigades du département, car l’on craignaïit des troubles, et le préfet lui-même se tenait en permanence à l’hôtel du Commerce, voisin de la Direction, sur le quai du Canal. Les ouvriers enthousiasmés parcouraient en masse les rues de la ville. Les femmes, armées de balais, allaient à tour de rôle malicieusement balayer le bas des portes et des fenêtres de tous les anciens con- seillers non réélus et des adversaires avérés; puis, un certain nombre d’entre elles, s’étant concertées, passè- rent le canal et se dirigèrent vers la résidence du préfet, et là, sur un rang, bordant le trottoir, le dos tourné vers l’hôtel, à un signal donné, relevèrent leurs jupes et montrèrent leur derrière au représentant de l’autorité

Un des premiers actes de la nouvelle municipalité, ne pouvant laïciser elle-même l’hôpital, propriété de la Compagnie, fut d’en réclamer la laïcisation: elle obtint seulement la diminution du nombre des Sœurs infirmières et la réduction du traitement de celles qui res-

taiïent. Elle exigea aussi la vérification des comptes de la

Caisse de secours et demanda des explications à la Compagnie au sujet d’un déficit de plusieurs centaines fe de mille francs qu’elle y aurait trouvé. Les explications demandées n’auraient pas encore été fournies à l’heure Cependant la Compagnie; battue aux élections, blessée au vif, atteinte dans ses moyens d’influence et d’informations, pour combattre le Syndicat rouge favorisa la formation d’un syndicat opposé, qu’on appela tout de suite le Syndicat jaune, auquel elle fit adhérer tout ce qu’elle pouvait avoir de partisans, à peu près trois mille membres, les rouges étant, de leur côté, environ douze mille. Les deux partis ainsi constitués ne pouvaient que s’exciter mutuellement, et un conflit devait naître à la première occasion.

Des différents puits que possède la Compagnie, tous ne donnent pas du charbon de même qualité. La Com pagnie paie, par puits, ses ouvriers, selon la valeur du charbon tiré de chaque puits. Il s’ensuit que des ouvriers, qui accomplissent des travaux de même nature, subissent, avec ce mode de paiement, de fortes différences de salaires. Les mineurs, ouvriers du fond, or travaillant à la tâche, et, par conséquent, payés à la quantité, ne souffrent pas de ce système; mais les l ouvriers du jour, sur certains puits, se trouvent moins payés que leurs camarades accomplissant les mêmes besognes sur d’autres puits d’un meiïlleur rendement. Ceux-là s’adressèrent donc, par l’intermédiaire de leur Syndicat, à la Compagnie, et lui firent remarquer qu’ils étaient pour rien dans la qualité. du charbon extrait, et que, pour eux, leur travail avait, comme

4? peine et comme temps, la même valeur que celui de leurs camarades des autres puits; en conséquence, ils réclamèrent l’égalité de salaire pour le même travail. La Compagnie ne voulut rien changer à son système. Les ouvriers du jour déelarèrent la grève, et les mineurs se joignirent à eux. La grève fut ainsi déclarée de fait le 19 janvier 1901 par la cessation du travail des travailleurs de Montmaillot, imités successivement, dès le par ceux de Magny, de Lucy et des autres puits. Dans quelles conditions allait pouvoir se faire la La paie a lieu par quinzaine; il faut de quatre à cinq jours pour établir les listes de paie. Les ouvriers avaient touché du 15 au 20 la paie de la première quinzaine de janvier. Le 8 février ils touchèrent le prix des quatre journées de travail du 15 au 19, qui avaient précédé la grève; depuis le 8, ils n’ont donc plus rien reçu de la Compagnie, et ils savent que, lorsqu’ils reprendront le travail, il leur faudra encore travailler pendant une vingtaine de jours avant de rien toucher. Un comité de grève fut nommé qui s’occupa immé- diatement de trouver des ressources. Des mineurs, un bon tiers, avons-nous déjà dit, jouissent de quelque aisance; ils ont à eux leur maison, leur jardin d’où ils tirent légumes et fruits, des lapins, une douzaine de poules, sept ou huit canards,

quatre ou cinq oies. Les journées de huit heures qu’ils

font à la mine leur rapportent de dix à douze francs. Mais les autres, qui, gagnant quelques fois à peine trois francs par jour, n’ont jamais pu faire la plus petite épargne, allaient se trouver, leur quinzaine épuisée,

dans la misère la plus absolue. C’est alors que l’on eut l’idée des soupes populaires.

Elles commencèrent à fonctionner une dizaine de jours après la déclaration de grève. L’idée fit vite son chemin et fut partout admirablement accueillie. Le Syndicat avait en caisse de 60 à 70.000 francs; on calcula qu’il fallait de 1.800 à 2.000 francs par jour pour nourrir tous les nécessiteux. Les dons en argent ou en nature affluèrent de toutes parts et les envois n’ont pas encore cessé. Les mineurs plus riches envoyèrent, celui-ci des œufs, celui-là du lard, un autre de la

farine, un autre encore une chèvre, que les grévistes, ce jour-là, promenèrent triomphalement dans les rues; enfin tout le pays donna. Le mouvement fut immense.

Le Syndicat, depuis sa fondation, est divisé en trente-trois sections. Chacune de ces sections installa une ou plusieurs cuisines selon le chiffre de ses adhé- rents; c’est ainsi que certaines sections, comme celle de Bois-du-Verne, organisèrent cinq et six cuisines.

. Le Syndicat procure aux cuisines la viande et le pain pour la soupe. Certains bouchers lui ont accordé de forts crédits; le pain est fourni par les boulangeries coopératives. Le Syndicat ne donne de légumes qu’à celles des cuisines qui par la situation de leur quartier reçoivent fort peu de dons en nature. Le Syndicat délivre à ses membres des bons qu’il paie ensuite aux

Le siège social du Syndicat est installé au-dessus d’un café, au premier étage de la maison qui fait le coin la salle Pézerat, salle de bal où se tiennent généralement les réunions publiques et où se font les confé-

rences. Sur le mur de la maison, près de l’entrée de la salle, sont collées des affiches dont celle-ci

Les gouvernants de toutes les époques n’ont jamais su prendre aucune mesure pour détruire le cléricalisme.

Il faut, par des manifestations imposantes, montrer nos dirigeants que nous entendons faire notre besogne nous-mêmes. Aussi le groupe de la jeunesse socialiste révolutionnaire, d’accord avec le groupe de Libre Pensée de Montceau et des environs, vous convie à une qui aura lieu le lundi 24 décembre (veille de Noël), salle Pézerat, à huit heures du soir.

1° Conférence par un élu du parti; k

Punch monstre offert à tous les possesseurs d’une carte (des cantiques socialistes seront chantés par plusieurs membres de la Jeunesse Socialiste pendant que brülera le punch dans l’obscurité); .

N. B. — On peut mener les enfants à cette fête.

Des cartes sont en vente au prix de o fr. 50, chez tous les collecteurs du groupe de la Jeunesse socialiste, chez les

! Le groupe de la Jeunesse Socialiste de Montceau-les-Mines

Derrière la maison occupée par le Syndicat est in- i stallée la cuisine de la première section dans la ‘cour ci donnant sur la rue de la Cantine. A côté de la porte k: de planches vermoulues surmontée d’un grand drapeau d rouge, une longue bande de toile rouge a été pendue la crête du mur. Sur la bande rouge, un écriteau blanc portant en grosses lettres l’inscription:

La porte poussée, on se trouve dans une petite cour à peu près remplie par une baraque de planches et de vieilles toiles. C’est la cuisine. Un grand guichet en demi-cercle, avec un volet et une tablette, a été amé- nagé pour les distributions; à côté, une petite porte simplement fermée d’un vieux rideau autrefois rouge.

gauche, écrit à la main Il est interdit à toute personne étrangère ‘op de stationner sans autorisation. Au-dessus du guichet, imprimée, affiche blanche, js. encadrée d’un filet rouge : Ni

partir du 14 février, les syndiqués auront seuls droit “ à la soupe populaire. Il leur sera distribué avec la soupe 100 grammes de viande k par personne et par repas.

Toute la famille comprise.

Tous les adhérents fourniront le pain, excepté ceux qui pourront fournir un billet de nécessiteux signé de leur

Les sans-travail n’auront droit à la soupe que s’il y en’a de reste.

En dessous, à droite, écrit à la main Ce matin soupe maigre sans portion.

Ce soir rata avec portion.

Soulevons la portière et entrons dans la baraque. Une dizaine de forts gaillards sont là s’agitant dans la vapeur. « Vous venez goûter la soupe? — Bien sûr. »

Et tout de suite l’on vous tend la cuiller. « Excellente, mais mettez-y encore un petit peu de sel… » Et la connaissance est vite faite. Cinq énormes marmites chan- tent sur des feux de bois; elles contiennent ensemble portions. Une table de bois rectangulaire occupe le milieu de la tente, de grandes cuillers sont accrochées aux murs. Sur des ficelles tendues près du plafond sèchent plus ou moins quelques guenilles et un vieux drapeau tricolore qui sert à essuyer les marmites.

Dans un coin, une petite table porte deux litres d’absinthe mélangée d’eau; de temps en temps dans l’assistance circulent des quarts de soldat. Comme il a neigé toute la nuit et que la tente est mal close, le sol a cette boue grasse qu’on retire trop souvent des cuisines dans les casernes. Les cuisiniers sont des « lascars » et d’humeur excellente ; ils soignent amoureusement leur soupe, et, de fait, La font vraiment bonne; et puis ces gens ont malgré tout gardé une sorte d’esprit militaire ; ils sont cuisiniers comme au régiment; un malin, lou Crassou, porte un vieux bonnet de police ; en somme, enchantés de jouer encore au soldat. Cependant l’heure a passé et les femmes grévistes s’amassent à la porte de la rue. Un des cuisiniers va l’ouvrir et la tête de la colonne arrive au guichet. Ces femmes, toujours proprement vêtues, sont plutôt les

mères de famille, les jeunes ne venant guère à la corvée; : sous le fichu blanc ou la fanchon dont elles se couvrent la tête, elles ont en général des airs fatigués et vieillis; abîimées par la maternité, l’insuffisance de nourriture depuis plusieurs générations, et aussi l’usage de l’alcoo!, elles donnent le sentiment d’une très ancienne misère. Elles apportent sous leur bras, dans des serviettes d’une blancheur irréprochable, fréquemment changées, une soupière, ou un légumier, un saladier, une laïtière, une casserole, une bouiïllotte, enfin un ustensile quelconque dont la capacité corresponde à la ration qu’elles doivent emporter dans la serviette dont elles auront noué les quatre coins, et qu’elles prendront ensuite par le nœud comme par une anse pour ne pas se brüler. « Ditesdonc, les fumelles, faudrait voir à venir éplucher les truffes, ce soir », commande lou Crassou, & et puis tâächez de dire à vos hommes de venir à la corvée de La corvée de bois, si vous saviezcomme c’est simple! Il y a sur le port tout le chargement d’un bateau destination d’un marchand de bois de Chalon. Eh bien, ce chargement est certainement abandonné puisqu’il ne se trouve jamais personne pour protester quand on y puise chaque jour ! Dans la campagne, c’est aussi peu compliqué. L’autre jour, à Saint-Vallier, les cuisiniers manquaient de bois; une trentaine d’hommes avec des haches et deux voitures allèrent dans les bois du grand propriétaire voisin, et sous le nez des gardes-chasse qui se contentèrent de regarder, ramenèrent au village les deux voitures pleines. Quand tout le monde est à peu près là, un des cuisiniers, un ancien zouave, prend un clairon garni des

glands d’ordonnance à torsade tricolore, sort dans la rue et s’arrête au milieu du carrefour, caresse un instant de ses lèvres l’embouchure de l’instrument, puis, le pavillon en l’air, sonne à coups de langue secs, le refrain connu : « Tonnerre de Dieu, vous n’êtes jamais contents », qu’il fait suivre aussitôt de la sonnerie réglementaire C’est pas de la soupe, C’est du rata, C’est pas de la soupe, - C’est du rata. Et comme c’est un loustic, le Malgache, et que ses ! « clients » attendent depuis une demi-heure à battre la semelle dans la neige, il s’empresse d’ajouter à pleins

poumons, à la volée, en tournant sur lui-même, aux quatre coins de l’horizon le refrain : « Au pas gymnastique », vous savez, impossible à transcrire. Et, satisfait, se passant le dos de la main sur la bouche, rentre, son clairon sous le bras.

Alors commence la distribution.

enlevez. » Et tout cela se fait en ordre, sans bousculade, sans autorité apparente, tout le monde s’y prêtant de bonne volonté. Quand tous les syndiqués sont passés, arrivent les vrais misérables, des mariniers dont les bateaux sont bloqués par les glaces, des sans-travail, grévistes forcés, des mendiants, des « trois sous par lieue » ; s’il reste de la soupe, on leur en donne, sinon « Eh bien, vous n’êtes qu’à la première section ici, vous en avez encore trente-deux autres à visiter, c’est

bien le diable si… Seulement dépèchez-vous. » Et les

autres tendent le dos et filent vivement.

La grande occupation du gréviste, c’est demanifester. La manifestation, c’est le défilé dans tout le pays; en colonne par quatre et par sections, avec fanfares de trompettes, musiques, tambours et clairons, drapeaux 4 l rouges ou tricolores; c’est aussi l’assemblée sur la place ; de Grève, sous le balcon de la mairie. C’est donc, en somme, une sorte de revue à laquelle les hommes ne se rendent que soigneusement rasés et fort proprement vêtus. IL est très fréquent d’entendre le matin, dans les groupes ou dans les cuisines : « Allons, viens-tu prendre soir, faut que j’aille me faire raser. » k Pour ces manœuvres, les cuisiniers revêtent la grande tenue de service. La plupart portent le costume clas- sique des marmitons de bonne maison, bonnet-tampon, courte veste et pantalon d’une blancheur immaculée; dans quelques sections seulement, la coiffure est une l calotte de toile blanche en forme de pot à fleur renversé de avec un gros pompon rouge comme en ont les marins. Quelques vieux barbus ajoutent à leur costume un grand tablier blanc, ce qui, avec la hache sur l’épaule, leur donne l’air d’anciens sapeurs ; certains même de ceux-là ont cousu sur le haut de la manche gauche de leur veston la brisque rouge des rengagés. Le plus fin cuisinier porte les galons de première classe; ses camarades l’appellent le Colo. Tous les grévistes, femmes et hommes, portent, agrafée à la poitrine, l’insigne des mineurs : un ruban rouge avec en lettres d’or l’inscription : Syndicat des ouvriers mineurs et similaires de Montceau-les-Mines, et en dessous, en faisceau, métal jaune, le chapeau, la lampe, le pic du mineur et le marteau du similaire. Ces insignes ne sont délivrés par le Syndicat qu’à ses adhérents ou à des militants connus. Aussi tout inconnu, qui n’a pas cette décoration’ est-il dévisagé de la tête aux pieds. La Compagnie a toujours entretenu une très nom_ breuse police secrète; il est certain qu’à Montceau les mouchards sont nombreux; les grévistes sont donc extrêmement défiants, et tout individu suspect qui ne donnerait pas d’explications suffisantes de sa présence ou de ses allées et venues, pourrait bien s’attirer quelque désagrément. Les manifestations se passent sans le moindre désordre. Les grévistes sont gens fort tranquilles qui en au- cune façon ne désirent de collisions avec la force armée. Les commerçants que la grève atteint dans leurs inté- rêts et qui sont plutôt sympathiques aux Jaunes, en gens prudents, restent chezeux. Les ouvriers jaunes qui subissent un chômage forcé font de même. Les deux cents environ qui travaillent encore, contremaîtres, surveillants, gradés de toute sorte qui sont restés à la mine, justement pour ne pas perdre leur grade, ceux-là ne sortent pas du territoire de la Compagnie et couchent sur les puits; certains ont pu faire venir leurs femmes, mais il en est qui n’ont pas vu les leurs depuis le commencement de la grève, satisfaits seulement de se faire de bonnes journées; car, surveillants à des degrés divers en temps habituel, ils font maintenant toutes les besognes, suflisant même à peine à conserver la mine

  • en état. On prétend d’ailleurs que la Compagnie les paie double; dans tous les cas, ils reçoivent de fortes allocations, et l’on cite tel et tel, employés aux écuries, qui sont payés sur le pied de cinq cents francs par mois. C Si le matin viennent en ville quelques corvées mili-

taires, dans le jour on n’y voit pas un troupier. Il n’y a pas de postes dans la ville populaire: Seul, un escadron de dragons est cantonné, à l’autre bout du pays, à côté de l’hôpital, dans les écoles des Sœurs, maïs les bataillons des 13, 27°, 29°, 56° et 134° régiments d’infanterie, les chasseurs à cheval et les gendarmes, ces derniers au nombre d’environ six cents, sont tous de l’autre côté du Canal, limite de l’autorité centrale et de l’autorité communale. Jamais, pendant le jour, de patrouilles dans les rues. Et de part et d’autre on évite toutes causes de conflits. Le soir, à la tombée de la nuit, si dans le dos des pelotons de gendarmes passant impassibles sur leurs chevaux, on entend parfois quelques cris isolés poussés par des femmes ou des gamins : « Enlevez-les… Tas d’assassins.. Hé! les Pandores.. Tu parles d’une tête. », — immédiatement il se produit dans les groupes des réprobations : &« Et puis après… Oh! c’est malin ce que tu fais là… Oh! oui, ça vaut bien le coup… » Se

semble bien que ce soit d’ailleurs la tactique gouvernementale d’abandonner les grévistes à eux-mêmes et de laisser au maire rouge toute la responsabilité de ce qui peut se passer en ville. C’est une idée .admise par tous les esprits que s’il y avait un « coup de chien » la grève serait le lendemain finie; de là à admettre que certains désirent le « coup de chien » en question, il n’y a évidemment qu’un pas. Aussi la municipalité et le Syndicat rouges, seules forces dirigeantes à Montceau, voulant garder à la grève toute sa puissance et la maintenir jusqu’à la soumission de la Compagnie, comprennent parfaitement que leur vraie force est la seule passivité, sans troubles, sans émeutes, sans attentats, et alors sont tout de suite tentés de voir dans les exaltés, dans

les anarchistes, de simples agents provocateurs soudoyés par la Compagnie ou même le gouvernement, et destinés à amener le « coup de chien » désiré. Il y a, en effet, des anarchistes à Montceau. Combien sont-ils ? pas beaucoup. Une bande de jeunes gens de seize à vingt et un ans, plus ou moins membres des sociétés de gymnastique, et quelques vieux terribles. C’est ce que tous les orateurs qui se disent socialistes appellent là-bas les « Inconscients », et le mot est passé dans les masses. Et puis les mineurs, qui réclament pour eux la propriété de la mine, sont loin d’être anarchistes. Ils disent que le paysan peut, comme il veut et sans péril, cultiver son champ, sans s’occuper de personne, mais que le mineur ne peut pas individuellement cultiver sa mine. L’exploitation de la mine, qui présente de grands dangers, demande l’association d’un grand nombre de travailleurs, et, de plus, une direction, une autorité responsable, individuelle ou non, possédant les plus grandes garanties scientifiques et techniques possibles, capable de prévenir les catastrophes et de veiller à la sûreté du travailleur, en exigeant de tous l’observance de règles rigoureuses de salut public. Le mineur admet donc, dans la mine, par expérience personnelle, la discipline de sécurité : et c’est pour lui, cela, tout le contraire de l’anarchie. L’anarchie ne signifie donc, à Montceau, que violences immédiates contre les nonrouges et leurs propriétés. Or les grévistes de Montceau, sans avoir un respect religieux de la propriété d’autrui inutile, n’éprouvent en aucune façon le besoin de la violer pour le plaisir ; quand c’est nécessaire, pourquoi ne prendrait-on pas ce qu’il y a sous le soleil, mais quand seule violation de domicile privé depuis le début de la

Donc, tout s’étant passé jusque-là le plus paisiblement du monde, les anarchistes de Montceau décidèrent de

Ce fut le dimanche 17 février, au lendemain de l’émeute de Chalon-sur-Saône, qui avait eu pour résultat de faire coffrer cinquante ouvriers, qu’ils résolurent de tâter le terrain. Ils avaient été renforcés par six des principaux meneurs de Chalon, qui avaient eu le soin de ne pas se laisser arrêter, et qui, sentant que cela allait mal pour eux dans leur propre ville, étaient partis, le soir même des troubles, à grande allure, à bicyclette, pour venir chercher asile à Montceau; et enfin dans la matinée du dimanche, par une douzaine d’autres, aussi peu rassurés, arrivés par chemin de fer ; naturellement, sous prétexte de goûter la soupe, tous ces braves allèrent immédiatement dans les sections prêcher la révolte. Seulement, ça ne prenait pas, les grévistes de Montceau trouvant fort mauvais qu’ils aient ainsi « eu l’air » de se sauver de Chalon. Ils donnaient d’ailleurs sur « la journée » des détails plus complets que ceux des journaux, à peine arrivés, et l’on écoutait leurs histoires. L’un d’eux racontait donc que lorsque les grévistes, au sortir d’une usine qu’ils venaient de saccager, voulurent se porter en masse sur une autre, ils se heurtèrent à un fort barrage de police et de troupes rassemblées là par le sous-préfet. Celui-ci leur ordonna de s’arrêter, mais ils ne voulurent rien entendre. Alors un tambour sortit des rangs pour qae l’on fit les sommations. Au premier roulement, un des grévistes bondit sur le tambour et d’un furieux coup de pied de bas en haut creva la caisse,

mais le coup avait été si violent que le pied y resta et l’infortuné, pris au piège, ne fut délivré que par les Dès midi, les grévistes commencent à remplir la rue Carnot, la grande rue, et à se diriger vers la place de Grève qui desceng, en pente douce, de l’hôtel de ville au canal. Les sections arrivent les unes aprèsles autres, cuisiniers en tête, tenue de gala, avec tambours, clairons, trompettes, et la fanfare l’Echo des Travailleurs jouant l’Internationale. Quantité de drapeaux rouges. dont quelques-uns atteignent le premier étage des maisons. Des groupes se forment bientôt autour de deux drapeaux noirs, l’un tout noir, l’autre avec l’inscription rouge : « Ni Dieu, ni Maître, vive l’Anarchie », encadrée de rouge. Ce sont les anarchistes qui réclament leur place. Un clairon sonne le rassemblement : « Allons les hommes de garde, mettez vite sac au dos… » Toute la foule se porte sur la place. Tous les cuisiniers et les porteurs de drapeaux se massent sur le perron de lhô- tel de ville, les deux drapeaux noirs au milieu, entre deux hommes armés de fusils dont un baïonnette au canon, la lame claire au-dessus des têtes. Trois coups de feu éclatent, coups de fusil à blanc disent les uns, simples pétards disent les autres. La foule s’entasse curieuse avec l’impression qu’on va peut-être faire un peu de « boucan ». On crie de temps en temps : Vive VAnarchie, vive la Révolution. Il y a bien là cinq cents personnes, mais pas plus. La neige d’ailleurs tombe serrée sur une tortue de parapluies. Toutes les portes de la mairie sont ouvertes, le peuple occupe sa maison. À Alors les orateurs arrivent au balcon. Fort peu ont la ] parole facile, et leurs discours, d’ailleurs assez brefs, ne

sont guère qu’une suite de mots à effets, sans liaison, jetés à la foule qui applaudit indistinctement. L’un réclame la grève générale dans toute la France et termine en criant : Vive la Révolution. Un autre s’écrie « Camarades, au nom du Creusot, je vous apporte un salut fraternel et rrrévolutionnaire. (Il faut entendre ce rrrévolutionnaire et sur quel ton aigu.) Camarades, ne vous laissez pas duper par l’offre de l’arbitrage gouvernemental. (Cris : Non, non.) Les camarades du Creusot et ceux de Montceau feront leur devoir. Nous sommes la force, nous devons agir. Nous avons essayé de faire au Creusot un mouvement, seulement il a manqué. Les camarades de Montceau tiendront ferme et haut le drapeau de la Révolution. »

Un autre encore : « Camarades, le temps n’est plus de patienter. IL y a en ce moment, dans les prisons de la citoyens qui, hier, ont fait tout leur devoir. Camarades, allez-vous tolérer plus longtemps les crimes du Capital? Allez-vous vous laisser enchaîner? Allez-vous vous laisser égorger? Camarades, l’heure est aux actes vous marcherez derrière le drapeau noir, car c’est le drapeau de deuil et de misère. »

On applaudit ferme ; la foule s’excite visiblement, et puis, c’est si commode de crier sous un parapluie !

Enfin paraissent au balcon les orateurs habituels de la grève, les plus écoutés jusqu’à ce jour par les gré” vistes : Goujon, Chalmandrier, secrétaire du syndicat, et Maxence Roldes; ils combattent la violence, font appel à l’union, défendent le drapeau rouge. Mais l’expression deuil et misère a frappé la foule; elle reste

_Bouveri arrive au balcon. De taille moyenne, à peine voûté, la longue moustache blonde tombant de chaque côté de la bouche, l’œil gauche un peu voilé, donnant la figure une expression de tristesse, à la fois maire et ouvrier, il a ce rôle difficile de résister aux excès de ceux qui l’ont élu, de ses compagnons de travail, sur lesquels il voudrait n’avoir qu’une autorité amicale. Il risque d’être pris entre deux feux, responsable désigné à tous les coups. Il a la police de la ville ; il a à sa disposition un commissaire de police et cinq ou six sérgots ; mais rouge lui-même, ses agents sont rouges par définition : ils représentent des moyens extrêmes qu’il ne voudrait pas employer. Il sent qu’il faut composer que s’il résiste autrement, c’est le conflit, peut-être bien le « coup de chien désiré ». Il sait parfaitement que les mineurs, depuis l’attentat de Martin (ce jaune qui tira, il y a une quinzaine, des coups de revolver sur un des adjoints), ont chacun un revolver en poche. Or il n’est pas douteux pour lui que cette journée est une journée d’essai. Il parle : « Bien sûr qu’il faut désirer la Révolution; mais si nous voulons faire la Révolution, Ë nous ne voulons pas de sanglantes bagarres : pour faire de la besogne révolutionnaire, il n’est besoin ni d’emballement ni d’exaspération. Aujourd’hui est pour nous un jour de deuil, puisque nous allons tout l’heure conduire au cimetière nos camarades victimes d’un triste accident. Suivons donc si vous le voulez le drapeau noir, celui qui n’a pas d’inscription; nous n’avons pas à aflirmer une doctrine, mais simplement à nous occuper du triomphe de nos légitimes revendications. Camarades, vous vous honorerez en accompagnant paisiblement nos morts à leur dernière demeure. »

trois heures que l’on piétine dans la neige, tout le 2” monde en a assez. On vote plus ou moins un vague ordre du jour, beaucoup de mains restant dans les poches : &« Ah! zut, il fait trop froid pour les lever. » Tous les drapeaux, les noirs en tête, rentrent à l’inté- rieur de la mairie, les cuisiniers aussi. La foule s’écoule, la plupart des grévistes se rendant au domicile des Et ce fut un long cortège qui suivit les deux cercueils portés chacun, sans drap, sur les épaules de quatre mineurs, précédés de deux drapeaux noirs sans inscription, accompagnés de toutes les sociétés avec fan- La fares, tambours et clairons, et tous les drapeaux rouges. Il y eut au cimetière quelques discours d’adieux, puis ‘4 une quête fut faite sur place au profit des deux familles; F elle produisit une cinquantaine de francs, et chacun s’en fut chez soi commentant les événements de la journée, que l’on s’accordait à regarder comme n’étant pas définitive. Le lendemain lundi, quatre réunions furent tenues la salle Pézerat par les adhérents au Syndicat rouge seuls les syndiqués porteurs de leur livret ouvrier y f furent admis. La question du drapeau noir et les principes libertaires furent discutés, et il fut décidé que l’on résisterait ouvertement aux menées anarchistes, que tout le monde considérait comme devant faire tomber les grévistes dans un piège. Le mardi, qui était le mardi gras, on annonça larrivée de Guesde et de Lafargue venant de Chalon. Beaucoup de monde s’en fut au devant d’eux à la gare.

Is débarquèrent le soir par le train de 3 heures 47 et, précédés d’un seul drapeau tricolore, escortés des grévistes, se rendirent à la mairie. La foule les attendait en bas sur la place. L’anarchiste Broutchoux déploya sur le perron un drapeau noir bordé de rouge. Bouveri lui cria du balcon : « J’engage le nommé Broutchoux à se retirer avec son drapeau noir. » L’autre ne bougea pas. C’est alors qu’une grosse vieille coiffée d’un bonnet blanc, suivie de quelques autres femmes déterminées, écartant les manifestants, montèrent lentement les marches de l’hôtel de ville, et arrivant près de Broutchoux serré dans la foule, lui arrachèrent, après une courte résistance, son drapeau noir qu’elles mirent en pièces et dont elles brisèrent la hampe aux applaudissements de l’assistance. Les sergents de ville, des fenêtres du premier, regardaient en spectateurs. Alors . l’excellent bon que paraît être Lafargue vint crier pleine voix, du balcon, que le drapeau noir n’était que le drapeau des bourgeois, que le drapeau tricolore s’était souillé dans trop de criminels attentats contre lhumanité, qu’il n’y avait qu’un seul drapeau possible, le drapeau rouge, et : « Vive le drapeau rouge! ». Guesde et les orateurs ordinaires vinrent ajouter quelques paroles de conciliation, et donnèrent rendez-vous pour le même soir, salle Pézerat, à 8 heures.

Dès 6 heures les galeries étaient bondées, et heures la salle comble. Après un long retard, les orateurs arrivèrent enfin. Lafargue parla le premier il fit un grand éloge des femmes de Montceau qui

sacristie, et trouva même le moyen, à ce propos, de

à citer saint Paul; il plaignit ses auditrices et les flatta

sous toutes les formes; il fut très applaudi. Guesde fit ensuite le tableau de la cité future, celle où l’on travail- = e lera de trois à quatre heures, et même peut-être une heure à peine par jour, et où tout le reste du temps on pourra se livrer aux joies de la nature; « eh bien, 4 4 pour arriver à ce résultat, mais vous avez tout ce qu’il vous faut dans la main! le bulletin de vote! avec le bulletin de vote et un peu de patience vous arriverez à +. tout! » Mais à peine eut-il fini ce sermon, qu’il eut comme un remords, et, revenant sur l’estrade, ajouta qu’il craignait qu’on ne l’eût peut-être pas tout à fait compris ; qu’il avait voulu dire qu’on devrait se servir le plus longtemps possible du bulletin de vote et des moyens légaux, mais que le jour où il n’y aurait plus Si qu’un petit coup d’épaule à donner pour entrer dans la x nouvelle légalité, il ne faudrait pas hésiter à le donner. En somme accueil assez froid. Maxence aussi vint dire son mot, raïllant ceux qu’il appelle les chevaliers de l’apéritif et du digestif, toujours prêts à souffler la Ds tourmente et à fomenter le désordre, mais trouvant « toujours le moyen de disparaître lorsqu’il s’agit de récolter. Enfin, sur la demande de Chalmandrier, Bou- N. veri, qui présidait, entonna l’Internationale qu’il ne Me savait d’ailleurs pas, et qui lui fut soufflée mot par mot par Maxence et les autres, assis derrière lui; cela eut un succès énorme et la soirée s’acheva le plus gaiement du monde en chantant les chants révolutionnaires. va Il avait été bien convenu et annoncé la veille au peuple du haut du balcon de l’hôtel de ville que le mercredi il y aurait, à une-heure, manifestation pour entendre Guesde et Lafargue. A une heure, les cinq ou six

cents grévistes qui ne manquent pas une réunion étaient groupés aux abords de l’hôtel de ville sur la place et dans la rue Carnot. La neige tombait ; il faisait très froid; une heure entière se passa à piétiner dans la boue, car il avait un peu dégelé le matin, et toujours rien. Les grévistes commencèrent à s’impatienter. « Probable que Guesde ne s’est jamais attendu, sans ça, il saurait ce que c’est. »

Il y a, près de la mairie, un café qui s’appelle Café de l’Hôtel-de-Ville, mais que l’on ne désigne que sous . le nom de Fort-Chabrol, parce que cest là que les jaunes se réunissent. Or, en attendant Guesde et Lafargue, on surveillait du coin de lœil le FortChabrol, et voilà que, tout d’un coup, on y voit entrer, se suivant de près et narguant la foule, deux jaunes des plus connus. Alors, il y eut une poussée; les femmes arrivaient, voulant voir : « Fallait-il qu’ils en eussent un toupet, ces jaunes; qu’ils essaient donc de ressortir! » Mais Bouveri arrive avec deux agents qu’il laisse près de la porte du café, et lui-même, paternellement, engueula la foule. Jurant, sur un ton très doux « Allons, nom de Dieu ! allons, descendez sur la place. « Et puis, quand vous les aurez vus, ça vous aura fait bien du bien! Allons, bon Dieu! allez-vous-en. » Et il réussit ainsi, aidé d’un ou deux adjoints ou conseillers, à faire reculer les grévistes de quelques pas. « Allons, nom de Dieu de bon Dieu ! vous remplissez toute la rue, maintenant ; on ne peut plus passer; allez-vous empêcher la circulation? Tenez, voilà une voiture qui est arrêtée. Allons, descendez. Eh quoi! vous les connaissez bien vous savez bien qu’ils ne valent pas la peine d’être ( regardés.… » Et il gagne encore ainsi un peu de terrain. Enfin, le clairon sonne l’assemblée, et tout le monde Alors il fallut bien annoncer qu’il y avait eu erreur, et que ni Guesde ni Lafargue n’avaient l’intention de parler ce jour-là. Ce fut Maxence qui se chargea de sauver la situation. Maxence est l’orateur favori des femmes de Montceau. Il a une si belle barbe. Les mauvaises langues vont jusqu’à dire que les bijoutiers ne peuvent pas suffire à fournir de médaillons leurs clientes qui gardent comme une relique un poil de la barbe de Maxence. Jeune, la figure agréable, grand, bien fait, le chapeau mou à larges bords, la coiffe en pointe, « à l’artiste », toujours élégamment vêtu, grand pardessus à double collet, les pans rejetés sur les épaules, le mouchoir blanc sortant bouffant de la poche de poitrine, Maxence Roldes « emballe » la foule, car au contraire de ses amis moins brillants, il s’exprime avec la plus grande facilité sans jamais chercher les mots ; les gens disent : il parle bien. Maxence est donc très populaire. On appelle Maxence tous les nouveau-nés. Il y a, dit-on, maintenant trois balcon, s’y appuie d’une main, et de l’autre se découvre, saluant la foule. Comme il neige, on lui crie : « Cha- è peau, Maxence, mettez votre chapeau! » Maxence sourit d’un vaste sourire. La foule rit enchantée. Maxence met son chapeau. Et il parle. « Citoyennes, citoyens. Ce n’est pas en cassant des vitres, en brisant des grilles, en saccageant quelques ateliers, que nous ferons la Révolution. Non. C’est au contraire par le calme, la maîtrise de nous-mêmes que nous arriverons à triompher, parce qu’alors nous sommes imprenables et que l’on ne peut

rien nous faire. Voyez ce qui s’est passé à Chalon. Dès le lendemain de la grève, on fit l”émeute. Cinquante de nos meilleurs camarades sont maintenant en prison. Dès le lendemain de l’émeute, on reprit le travail. Vous avez eu au contraire pour vous, citoyennes, citoyens, la vraie tactique; voilà plus d’un mois que vous tenez en échec la bande de vos exploiteurs. Nous allons faire un appel à la France entière, et nous aurons la victoire. » Voilà à peu près ce que dit Maxence; alors on applaudit C’est ainsi que l’on passe ses journées à Montceau.

Mais de l’autre côté du canal, la Compagnie anxieuse voit ses machines inertes s’abîmer, les boisements flé- chir, les galeries s’emplir d’eau, de gaz irrespirables, ou de feu. Les puits Saint-François, Sainte-Eugénie, Jules-Chagot et Maugran sont en feu. Les puits SaintLouis, Sainte-Marie, Magny ont cent pieds d’eau. Au puits Sainte-Marie les pompes qui puisaient un mètre cube d’eau par coup de piston sont cassées et l’on n’a pas encore pules réparer. On retire l’eau avec les bennes mais C’est tout à fait insuffisant. Les deux cents hommes quela Compagnie a pu garder ne peuvent tout faire. Elle ne peut même pas faire appel à ses employés de bureau, les commis, que lesgrévistes savent tellement incapables de toute besogne à la mine, qu’ils les laissent parfaitement tranquilles, en dehors du conflit ; et c’est un spec- tacle assez curieux que de voir tous les jours à onze heures ces bandes d’employés sortir de la Direction — où ils n’ont évidemment pu passer leur matinée qu’à se chauffer, — et qui s’en retournent déjeuner chez eux, universellement considérés comme inoffensifs.

Cependant le mineur, dans sa campagne, jouit, contre son habitude, de son foyer. Il reste dans sa petite maison à deux pièces où il habite avec ses vieux, sa femme et ses enfants; sur les murs blanchis à la chaux les vieilles images ont été laissées : une chromo représentant le Sacré-Cœur de Jésus, deux crucifix et un bénitier. Comme elle est bâtie sur la mine, et presque sans fondations, sans caves, elle suit les mouvements du terrain, la petite maison; à l’intérieur, les meubles y sont tout de travers; la vieille armoire à linge et l’antique pendule y ont l’air de se saluer; de temps en temps les murs se fendent et, par une brèche large comme la main, laissent voir le ciel; le toit se courbe et se recourbe et lui donne l’air d’une pagode. Comme le soldat inoccupé dans la chambrée, le mineur se distrait en mangeant; pendant que sa femme ourle un mouchoir, il surveille le fricot. Quelle que soit l’heure de la journée, il y a quelque chose sur le poële. On mange des frites à trois heures. Alors qui l’emportera? Qui le sait? Cela na pas un bien grand intérêt. Cela n’a même pas du tout d’intérêt que les similaires de Montmaillot obtiennent ou n’obtiennent pas cette fois-ci la même paie que leurs camarades des autres puits. On sait bien que cette concession faite ne changera en rien la condition des tra- vailleurs. Il n’est pas douteux qu’après cette grève, d’autres grèves viendront. Car tout ceci n’est bien qu’un épisode d’une longue lutte maintenant irrévocablement

-_ Nous prions ceux de nos abonnés qui nous envoient

des documents et des renseignements de vouloir bien

écrire très lisiblement et d’un seul côté de la page.

Quand leurs études sont d’ensemble et un peu longues, ils peuvent les rédiger. Mais toutes les fois qu’ils nous envoient des renseignements pour ainsi dire instantanés,

mieux vaut nous écrire privément et laisser au citoyen

rédacteur le soin d’exercer son métier.

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