II-13 · Treizième cahier de la deuxième série · 1901-04-05

Quelques mots sur Proudhon

Georges Sorel

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Dans la Petite République du mardi 22 janvier Jaurès nous a signalé « un très substantiel et très pénétrant ré- sumé de toute l’œuvre du puissant penseur et écrivain » que fut Proudhon; il félicite l’auteur, M. Bourgin, de ne pas avoir imité les gens quise contentent de traiter Prou- _dhon de petit bourgeois et se dispensent « de le lire et de le comprendre ». Cet article m’a frappé; et peut-être les lecteurs des Cahiers ont-ils été, comme moi, bien aises de savoir que désormais Proudhon est réintégré officiellement parmi les auteurs du socialisme: — ily a quelques années il était excommunié : « M. P. La- fargue, dit M. Bourdeau (Débats du 6 mars 1896), traite Proudhon de réactionnaire, et un autre socialiste a invité les filles des conservateurs à planter des roses s sur son tombeau »; —’ Marx, dans le Manifeste commuñiste, rangeait Proudhon parmi les socialistes conservateurs et bourgeois (1).

j Si Proudhon est réhabilité, c’est qu’on peut apparemment être socialiste sans signer le papier timbré du Comité général; jamais Proudhon n’aurait consenti accepter la profession de foi qu’on exige des délégués aux congrès de l’avenue Wagram.

En jetant les yeux sur la bibliographie que Jaurès (1) I faut remarquer que dans le Manifeste il y a un paragraphe spécial pour le socialisme petit bourgeois; Pfoudhon serait tout fait bourgeois, d’après ce document. — Ces notes sont de M. Sorel.

signale comme « très soignée », j’ai remarqué deux lacunes bizarres dans la liste des livres à consulter sur De Proudhon. M. Bourgin nous laisse ignorer que Marx a M. A. Desjardins, membre de lInstitutetavocat-général à la Cour de Cassation, a publié deux volumes sur Proudhon. Ces deux oublis m’ont fait soupçonner que l’auteur pourrait avoir travaillé d’après les méthodes du fameux universitaire et que le résumé de toute l’œuvre pourrait bien être incomplet. Pourquoi dans l’analyse des Contradictions écono- É miques avoir supprimé le célèbre chapitre VIII sur la Providence? Ce chapitre est cependant essentiel, car ñ Proudhon ne cessera pas de développer ses idées sur la liberté, du droit de la force et du droit économique; à: sans cette dualité il n’y a pas moyen de faire entrer l’étude de l’histoire dans des cadres permettant d’uti- Ë liser les théories du droit naturel. La manière dont M. Bourgin a parlé du livre sur la Guerre et la Paix me fait soupçonner qu’il a eu peur de soumettre en entier à ses lecteurs les idées de Proudhon, qui lui semblent surprenantes, parfois « sans liaison et sans système ». Pourquoi nous avoir présenté d’une manière si peu intelligible et si tronquée la solution du problème de la population ? En général, M. Bourgin supprime tout ce que Proudhon a écrit sur la chasteté; c’est pour cette raison n’a point exposé ce que Proudhon pensait du divorce. Pourquoi ne pas nous avoir fait connaître la conception de la vie que Proudhon a tant de fois développée ? Le travail est une émission de l’esprit, le privilège et la Wgloire de l’homme ; il ne sera jamais attrayant, mais il peut être ennobli; il ira toujours en croissant etlhumanité ne dépassera jamais une honnête et décente pauvreté. Ces conceptions austères ne sont pas du goût de tout le monde aujourd’hui.

Pourquoi n’avoir pas dit un mot du projet de réforme du Concordat? C’est peut-être à cause de cette justification qu’en donnait Proudhon: « La nation française n’a point été préparée au régime de la pure morale par une préparation protestante, et, si l’on veut éviter une re- . chute en mysticisme et même en superstition, le moyen le plus efficace est de conserver, autant que les principes de la Révolution le permettent, le ministère ecclé-

Je ne relève pas d’autres omissions de détail ; il y en aurait trop ; mais je me demande pourquoi M. Bourgin n’a pas analysé la fameuse brochure : La révolu- tion sociale démontrée par le coup d’État. Les partis socialistes vaincus, Proudhon pensait que Napoléon serait, comme son oncle, obligé de faire passer dans les

lois beaucoup des idées révolutionnaires; et il voyait dans certains actes du dictateur des indications d’une politique capable de bouleverser tout le vieux monde. Il demandait aux républicains de ne pas s’enfermer dans une oisive opposition et d’entrer dans les Assemblées pour y défendre les intérêts du peuple. Plus tard il devait prêcher l’abstention, alors que, le pays sorti d’une période révolutionnaire, il fallait ou non collaborer avec les anciens groupes d’opposition et un gouvernement régulier. Contre Les déviations et les compromissions (comme on dirait aujourd’hui), Proudhon proclamait la nécessité d’une scission et disait : « Dans cette com4 93 ”

binaison étrange d’autorité monarchique et d’anarchie capitaliste et mercantile qui constitue l’ordre bourgeois, l’opposition au pouvoir apparaît comme partie inté- grante du système, nullement comme protestation éventuelle ». (Capacité politique, page 189.) Ce n’était pas seulement pour combattre l’Empire, mais surtout pour ne pas mêler le peuple socialiste à la bourgeoisie plus ou moins avancée qu’il préconisait l’abstention. On ne

s’en douterait guère en lisant le résumé substantiel.

Quel a été le rôle historique de Proudhon ? M. Bourgin s’est donné beaucoup de mal (pages 52-73) pour trouver des analogies verbales entre les formules de Proudhon et des formules antérieures ; je pense bien que on avait parlé de banques avant lui et même avant Saint-Simon; je crois pouvoir aflirmer qu’il est complè- tement inexact que Proudhon soit « très redevable Fourier ». Je suis très étonné que l’auteur n’ait pas signalé ce que tant d’autres avaient signalé avant lui, le caractère juridique de l’œuvre de Proudhon, caractère qui la sépare si nettement de toutes les œuvres des socialistes antérieurs. Proudhon ne cherche pas un système d’autorité qui délivre à chacun ce que l’utopiste croit être la part individuelle; il veut que par la réforme

des mœurs, le progrès des institutions économiques et un respect croissant des formes juridiques, il se produise, suivant des règles de droit, un équilibre qui donne, aussi bien que possible, satisfaction au besoin de justice. —Il n’eût pas été inutile à ce propos de signaler l’importance qu’il attachait aux formes légales etl’opposition qu’il fit à la loi sur le droit de coalition. . L’influence de Proudhon n’a pas été très grande jusqu’ici sur le socialisme français: les idées fédéralistes

qui se manifestèrent dans l’Internationale, auraient pu j se produire en dehors de lui, car elles avaient des ori- gines historiques; — mais l’influence de Marx n’a pas été bien notable non plus. f Je crois que le moment est venu où les idées proudho- K niennes, après avoir exercé une grande action sur la sidérables pour l’avenir du socialisme. La question fondamentale qui est posée actuellement, celle qui se cache sous les apparences des querelles des écoles, est la question du socialisme d’État; MM. Millerand et Waldeck-Rousseau (1) sont les représentants de cette doctrine, qui a pour elle la tradition monarchique de la France. On a déjà signalé ici le danger que présente le t réveil de l’esprit saint-simonien parmi les intellectuels Hi Les réformes qui se font partout peuvent aboutir des résultats bien différents les uns des autres suivant les idées que le prolétariat se fera de son rôle ; elles peuvent aboutir au socialisme d’État plus ou moins

  • démagogique (comme l’histoire nous en fait connaître tant d’exemples dans les pays en voie de décadence), si les ouvriers se croient appelés à recevoir la protection de l’État et demandent des faveurs ; — elles peuvent aboutir à une évolution certaine dans le sens du socia- À lisme prolétarien, si les ouvriers acquièrent le sen- à

(1) Dans un discours à la Chambre syndicale de la papeterie d M. Millerand se proclame le fidèle et modeste collaborateur de l’œuvre sociale poursuivie par le Président du Conseil (Débats, 19 janvier 1901). A Lens il avait fait un pompeux éloge des œuvres de paix sociale des patrons ; il y aurait tout un catéchisme de paix sociale à tirer de ses (2) Voir le quatrième cahier de la deuxiéme série.

Vin: lution, armé pour la } révolutionnaire, il lui est [4 défendu d’agir sur la | stitutions religieuses {! et nommément de tr létriment du Saint-Siège mil! comme on ne cesse d vernement impérial théorie à une absurd la pratique à une hypo crisie, ce n’est pas p: nu que les croyances La philosophie seule le, agissant lente ji ment sur les intellig mpétente. Tout rance des opinions et d e la faire au temps (ui et de s’abstenir de tot Des brouillons menacent la Papauté de sel rotestantisme; } [ quelques-uns, flatter 1 I nt à Napo l’A léon II de se déclarer 1 aussi bien que ti du temporel. On peut du désarroi À {14 des esprits. Le schisn ux dire s’il 1f avait réellement pour ser ligieux, l’idée 1 (le re chrétienne, serait le tr Papauté, en montrant combien est solide en ’ iquelle est édifiée l’Église. Le protestanti ort : il n’y a que des fago- il q’ teurs germaniques qui htétiens en niant 1:14 l’autorité de l’Église et du Christ. Quant à fair , de Napoléon I le chef el, à l’imitation des pre- ans miers Césars : c’est là q nds. Ce jour-là, la Révolu- hi tion lui dirait, comme mi à Clovis : « Courbe la a! tête, fier Sicambre ; adt 1e tu as brülé et brûle ce que tu as adoré ». Mais pas l’empire des Gaules At: qu’il recevrait pour récc de son baptême… il stituer le parti de la on. — Œuvres complètes, Hu parti du progrès est la q morale, dans laquelle nous (LA sommes certains de suecr { nous nous condamnons Ha timent du droit et poursuivent l’émancipation de leur classe sur le terrain des organisations économiques. Dans ce cas, ils seront fidèles aux idées de Proudhon. Parmi tant de projets qui sont en l’air dans les différents pays, il est essentiel d’attribuer un rôle spécial à ceux qui ont pour objet les institutions de crédit, les facilités données à la vente et les transports prix de revient. Tous ces projets, qui peuvent se définir par une socialisation progressive de l’échange, sont inspirés des idées proudhoniennes; je ne crois pas qu’on puisse les étudier sérieusement sans lire, avec beaucoup de soin, ce qu’a écrit Proudhon sur ces matières — qui semblent un peu étrangères à M. Bourgin. Aujourd’hui enfin qu’il n’est plus possible de se contenter de la formule cassante du Manifeste : « Les prolétaires n’ont pas de patrie » et qu’on cherche, de tous les côtés, comment le socialisme peut se concilier avec l’idée de patrie, ilne sera pas inutile de relire Proudhon, qui s’est tant préoccupé des questions de politique étrangère, qui, dans un intérêt national, lutta vigoureusement contre l’unification italienne, et qui défendit si ardemment l’équilibre européen créé par les traités de 1815. — Je n’ai pu trouver aucune indication sur ces questions si graves dans le résumé de M. Bourgin. Proupnox. La Fédération et l’Unité en Italie. — Œuvres

  • Quelle que soit l’opinion d’un homme d’État en matière de foi, à moins qu’il ne serve un gouvernement de révo- »

lution, armé pour la propagande révolutionnaire, il lui est défendu d’agir sur la pensée et les institutions religieuses et nommément de trancher, au détriment du Saint-Siège, comme on ne cesse d’y exciter le gouvernement impérial, 4 la question du temporel. Sans compter que la séparation du ( spirituel et du temporel, poussée à fond, se réduit en théorie à une absurdité et dans la pratique à une hypo- crisie, ce n’est pas par de tels moyens que les croyances A à se démolissent et que les Eglises et les sectes se détruisent. À La philosophie seule, et la plus radicale, agissant lente- ment sur les intelligences libres, est ici compétente. Tout ; +. ce que peut un gouvernement ordinaire, obligé à la tolé- PAR CRE | » rance des opinions et des cultes, est de laisser faire au temps ?

  • et de s’abstenir de toute initiative. Des brouillons mena- Lo
  • cent la Papauté de schisme, voire même de protestantisme; 5 léon IN de se déclarer le chef du spirituel aussi bien que
  • du temporel. On peut juger, d’après ces rêves, du désarroi
  • des esprits. Le schisme, s’il était sérieux, je veux dire s’il avait réellement pour cause le sentiment religieux, l’idée chrétienne, serait le triomphe de la Papauté, en montrant _ A -_ combien est solide encore la pierre sur laquelle est édifiée a l’Église. Le protestantisme est mort : il n’y a que des fago- teurs germaniques qui puissent se dire chtétiens en niant l’autorité de l’Église et la divinité du Christ. Quant à faire 1} de Napoléon II le chef du spirituel, à l’imitation des pre- miers Césars : c’est là que je l’attends. Ce jour-là, la Révolu- ; x ! tion lui dirait, comme saint Remi à Clovis : « Courbe la f tête, fier Sicambre ; adore ce que tu as brülé et brüle ce que tu as adoré ». Mais ce n’est pas l’empire des Gaules ïl qu’il recevrait pour récompense de son baptême… . Proupnox. Du principe fédératif et de la nécessité de recon- stituer le parti de la Révolution. — Œuvres complètes, à La vraie, l’unique question entre le parti de la foi et Le parti du progrès est la question morale, dans laquelle nous “… sommes certains de succomber et nous nous condamnons

nous-mêmes en faisant à notre antagoniste une guerre déloyale, et en joignant à la spoliation (1) l’hypocrisie. Ce qui soutient l’Église contre toutes les attaques et qui fait du parti catholique le plus puissant de tous, M. Fr. Morin doit le savoir mieux que personne, ce n’est pas son unité,

c’est l’affaiblissement des consciences qu’aucune idée ni d’en

haut ni d’en bas ne soutient plus; c’est le matérialisme de

notre enseignement; c’est l’abandon de la pensée révolutionnaire remplacée par le plus détestable pharisaïsme c’est notre impur romantisme et notre libertinage voltai-

À Je crois et j’attends la fin de la papauté temporelle puis-

c que je crois et j’attends la justice absolue et la pure morale de l’humanité, dont la Révolution française a été, selon moi, le précurseur. Je crois donc qu’il viendra un jour où l’autorité spirituelle ne se distinguera plus de la tempo- relle, puisque toutes deux seront fondées sur la même

conscience, la même raison et la même liberté. Ce qui me

  • tient en souci et que je pleurerais de larmes de sang, c’est quelque jonglerie de réforme, renouvelée de Luther et de Calvin; quelque singerie de religion d’État ou d’Église nationale

copiée d’Henri VIIL; pis que cela, quelque nouveau culte de l’Être suprême ou de la Raison, une théophilanthropie, un Mapa ou toute autre folie spiritiste ou mormonique.

s Dans le délabrement des âmes, je crois, en fait de superstition, tout possible. Notre prétendu voliairianisme ne me rassure pas ; je n’ai nulle confiance en des esprits forts qui ne savent que plaisanter et jouir. La philosophie, si elle n’est cuirassée de vertu, ne m’inspire que du dédain. Voilà pourquoi, tout en gardant vis-à-vis de l’Église la position qu’a faite selon moi au monde moderne la Révolution, je dénonce au mépris public, avec les manœuvres de la démocratie unitaire, les coups de bascule d’un panthéisme sans mœurs (2) et d’une coterie sans principes. .

. (1) Cet écrit est une polémique à propos de l’unité italienne et du pouvoir temporel du pape.

Proupuox. De la justice dans la Révolution et dans l’Église, Le premier sentiment que l’homme éprouve à la vue de ne la femme est tout d’amour ; il ne s’y arrêtera pas longtemps. De l’ivresse des sens il passe rapidement à l’adoration de l’âme, et quand il s’imagine être encore amant, ilest devenu lui-même un juste et un saint. Tout ce que l’homme voit en la femme, comme en un miroir où sa conscience se regarde, la femme tend à le c devenir, et malheur à elle, malheur à tous deux, si elle trompe la réalisation de l’amour, si elle manque à l’attente secrète de l’homme! Dédain de l’amour sexuel et de la volupté : Que l’homme “ tourmenté de pensées lascives regarde sa femme, il rougit ‘ et il est heureux de rougir, parce qu’il la croit à l’abri de f son tourment. Sans doute c’est de lui qu’elle a reçu la Je pudeur, comme elle en a reçu, dans la cérémonie nuptiale, 4 l’anneau et la couronne; mais cette pudeur s’est incarnée é en sa personne, elle seule sait être chaste et fidèle. Et la conscience générale des femmes témoigne de cette immense générosité de leur cœur, elles abhorrent les lascives, les -

  • volages, les infidèles. : ÿ volupté vaincue, l’homme est devenu un héros; aucun effort ne lui coûtera plus; telle est sur lui l’influence dela femme. La première, par sa chasteté, elle a donné l’exemple: à elle exige en retour que l’homme se montre vaillant, entre- à prenant, distingué, toujours prêt pour le devoir et le sacrifice… Pratique du travail et de la Justice : La femme, quoi qu’elle apprenne ou entreprenne, n’est point, par la destination de son sexe, industrieuse, agricultrice, négociante, savante, 4 ! pas plus que juge, homme de guerre ou homme d’État. Elle peut bien nous prêter dans nos travaux quelque aide, nous assister dans nos transactions de quelque conseil : de tout temps elle a pris pour elle la portion la plus douce du travail… Quant à sa justice, il en est comme de sa philok ’ 29 IL.

sophie : elle n’en a pas d’autre que la religion. La femme ? qui prie est sublime (1) : homme à genoux est presque « aussi ridicule que celui qui bat un entrechat. r

Rien de tout cela cependant ne constitue la mission de la femme : son véritable lot est d’être préposée à la garde de nos mœurs et de nos caractères, chargée de nous repré- senter incessamment dans sa personne notre conscience idéale. Quel rapport, dites-moi, entre une semblable destinée et le plaisir? Plus d’un homme a dû à la présence de sa femme de ne pas faillir; plus d’une femme, après avoir rêvé en son époux l’assemblage des vertus viriles, s’est consumée en se voyant attachée à un lâche, à un cadavre.

J’eus le bonheur d’avoir une mère chaste entre toutes, et, malgré la pauvreté de son éducation de paysanne, d’un sens hors ligne. Comme elle me voyait grandir, et déjà troublé par les rêves de la jeunesse, elle me dit : « Ne parle jamais d’amour à une jeune fille, même quand tu te proposerais de l’épouser ».

Je fus longtemps à comprendre ce précepte, absolu dans son énoncé, et qui proscrivait jusqu’à l’excuse du bon motif. Comment l’amour, cette chose si douce, pouvait-il être réprouvé par la bouche d’une femme ? D’où tenait-elle cette morale austère? Jamais, je le déclare, je n’ai lu ni

._ entendu rien de cette force. Prétendait-elle que des époux ne dussent pas s’aimer ?.. Eh! non : elle avait deviné, par un sentiment élevé du mariage, ce que l’analyse philosophique nous a démontré : que l’amour doit être noyé dans la Justice; que caresser cette passion, c’est s”amoindrir soimême et déjà se corrompre; que par lui-même l’amour n’est pas pur; qu’une fois son office rempli par la révélation de l’idéal et l’impulsion donnée à la conscience, nous devons l’écarter, comme le berger, après avoir fait caïller le lait, en retire la présure; et que toute conversation amoureuse, même entre fiancés, même entre époux, est messéanie, 4 , destructive du respect domestique, de l’amour du travailet de la pratique du devoir social.

  • (1) Madame Ackermann fut, un jour, scandalisée de voir un crucifix suspendu dans la chambre de madame Proudhon.

Tu m’as demandé de mettre au point le différend qui s’est élevé entre Jean Grave et Urbaiïn Gohier? Je crois que cela est nécessaire d’abord parce que Grave se refuse à continuer la polémique, et ensuite parce que, si la plupart des lecteurs des Temps Nouveaux lisent aussi l’Aurore, la réciproque n’est pas vraie il faut montrer quelque part, dans leur ensemble, les coups échangés. Je sais que beaucoup de camarades sont peinés de voir se déchirer des hommes qui font, sinon la même besogne, au moins des besognes parallèles. J’estime qu’il n’est pas bon de laisser, sans à motifs sérieux, diminuer la valeur morale des militants, parce que tout militant est une force, et que les idées ne se propagent pas, ne triomphent pas d’une façon au- tomatique. Je voudrais exposer les pièces du débat, y ajouter ce que j’en sais etce que j’en pense. Je crois pouvoir le faire sans passion. En effet je connais assez peu Gobhier : quand les étudiants fêtèrent son acquittement, je parlai en leur nom à la Ligue Démocratique des Écoles. Je ne l’ai guère approché que ce jour-là, où il me sembla qu’il parlait mal. Il écrit bien et je pense qu’il écrit des choses excellentes, souvent, mais pas toujours. — Je connais Grave depuis un temps plus long. Mais, avec quelques amis, je me suis trouvé assez souvent en désaccord avec lui sur des questions de principes et de tactique pour être en état de parler de lui sans partialité. J’aurai à citer de longs textes,

tout en me bornant aux principaux. Je sais que c’est la méthode des Cahiers. À mon avis elle est bonne. La querelle commença à propos de réunions faites en é province par Gohier. Il y fut contredit par des anarchis-

tes qu’il traita d’agents des cléricaux. Le reprocha pou- ! vait être fondé, car il est trop facile à des agents de toutes sortes de prendre un masque anarchiste. Dans la circonstance, il semble que Gohier s’était trompé. avait eu affaire à des anarchistes qui n’étaient pas de

son avis, et qui envoyèrent à Grave une lettre de pro- ” testation. Grave l’inséra, ajouta des commentaires où il constata que Gohier gagnait trois cents francs par semaine. Comme il le fit ensuite remarquer lui-même, ce n’était pas diffamatoire : c’était au moins inutile et il est évident qu’il y avait là une petite malveillance. La polémique continua quelque temps par des insinuations dans l’ Aurore et dans les Temps Nouveaux, par des lettres échangées. Vaughan voulut arrêter la querelle et demanda aux deux adversaires de s’expliquer devant lui. Voici comment Grave raconte l’entrevue, dans les Temps Nouveaux du 5 au 11 janvier 1901 N’ayant aucune animosité contre Gohier, peu satisfait de paraître faire le jeu des nationalistes en leur aidant à attaquer un champion qui, je ne le nie pas, leur taille debonnes croupières, je répondis à Vaughan que, devant la façon de procéder de Gohier, il m’était permis de douter de sa sincérité, mais que je ne demandais pas mieux que d’arré- ter cette discussion. J’allais le soir même à l’Aurore.. Nous exposämes nos mutuels griefs et Vaughan conclut : Mais certainement nous sommes d’accord, il faut arrêter cela; nous profiterons d’une occasion pour nous rendre mutuel-

  • lement justice. Envoyez-nous un article, nous l’insérerons ; ça ne sera pas la première fois du reste.

Il faut avouer que l’attitude de Vaughan paraît ici très louable. Grave eut sans doute tort de ne pas en-

voyer l’article promis ; il expliqua qu’il ne trouva dans l’Aurore du lendemain aucune satisfaction de la part de Gohier. Il semble qu’il se montra pressé et j’imagine d’après les paroles de Vaughan, rapportées par Grave lui-même, que l’article de Grave aurait été le prétexte choisi par Gohier pour lui rendre justice. Au lieu done

d’un article, Grave envoya la lettre suivante

Dans son article de jeudi, Gohier parle d’industriels de l’anarchie. Voudriez-vous lui demander d’éclairer sa lanterne, et de nous dire qui il entend désigner par là?

Cette lettre causa la rupture définitive. L’Aurore la

  • publia avec une réponse de Gohier que je donnerai plus

loin. Je veux en finir avant avec les torts de Grave, pour montrer que s’ils sont incontestables, ils sont légers.

Dans les Temps Nouveaux du 5 au 11 janvier, il cracha

son mépris à Vaughan et à Gohier. Dans le numéro du

au 8 mars, il compara Gohier à un tas d’ordures dont

on s’écarte. Ce sont là des expressions fâcheuses, mais

qui ne tirent pas à conséquence, étant donné le ton

général de la presse. Voici qui est plus répréhensible dans les Temps Nouveaux du 9 au 15 février on trouve,

  • sous la signature d’André Girard Jourvazisres. — Dans ses Études et Réflexions d’un Pessimiste, Challemel-Lacour indique au jeune écrivain certains moyens de parvenir, entre autres celui qui consiste louer largement les devanciers déjà célèbres. 11 en oublie.

Il y a notamment le bâtard de journaliste arrivé et influent

— la presse aussi a ses fils d’archevêques — qui, pistonné par papa, voit s’aplanir toutes les difficultés du début. Gé- néralement vaniteux et insolent, ne tolérant aucune contradiction, il n’a pour qui lui déplaît qu’injures et violences. y Dépourvu d’idées générales, c’est d’ailleurs à ces injures et à ces violences qu’il doit sa réputation. Le scandale et la k mauvaise foi sont très prisés dans le journalisme. On peut trouver cette attaque bonne ou mauvaise; mais ce qui paraîtra déplorable à tous, c’est le mot bâtard. La semaine suivante Girard essaya de s’excuser, disant qu’il n’avait jamais voulu reprocher à quelqu’un d’être un bâtard. Sa justification est faible : pour tous ceux qui connaissent un peu le monde littéraire, lallusion était transparente. Au lieu de bâtard, pour- quoi Girard n’a-t-il pas écrit tout simplement fils? Ce filet malheureux engageait d’ailleurs la responsabilité de Grave et l’Aurore ne manqua pas de le lui reprocher. Somme toute je ne pense pas que c’était suffisant pour justifier le débordement d’invectives qui échappa à Gohier. Tout d’abord, en réponse à Grave qui lui demandait d’éclairer sa lanterne, il répondit dans l’Aurore du premier janvier Au nom de l’Église catholique, c’est Léon XIII qui prend la parole. Au nom de l”Anarchie, c’est Jean Grave. , Voilà fixé, pour l’Histoire, un point important. Anarchiste respectueux de la voie hiérarchique, Jean Grave me pose une question par l’intermédiaire de mon — Qu’est-ce que j’entends par les industriels de l’Anarchie ? k ASE — Les mots l’indiquent. J’entends ceux qui font de l’anarchie une industrie, une lucrative industrie, et qui ont quitté le petit métier dont ils vivaient très mal, pour vivre très bien de la propagande anarchiste.

— Et qui est-ce que je désigne ?

— Ma phrase répondait. J’ai écrit : « Les industriels de l’anarchie sacrifient quelque chose aux apparences, et font du moins semblant d’habiter de sordides mansardes, tout en vivant très confortablement ailleurs. »

Jean Grave, qui connaît mieux que moi le personnel de sa Congrégation, peut donner les noms lui-même.

Je ne suis pas mécontent de cette petite querelle avec les Autorités anarchistes. Les gens malintentionnés m’ont quelquefois représenté comme un anarchiste. On voit bien que je n’en suis pas un, puisque j’ai contre moi les personnes qui décernent le diplôme.

Il n’y a encore là que des insinuations, de petites méchancetés, rien d’irréparable. Je remarque simplement qu’il était assez naturel de la part de Grave de s’adresser à Vaughan et non à Gohier, puisque Vaughan était un arbitre accepté ; il était bien inutile à ce propos d’accuser Grave de respecter la hiérarchie. — Je n’aurais même pas relevé la boutade si Gohier ne l’avait

e reproduite et amplifiée par la suite. — Pendant près de ex deux mois nous continuâmes à trouver de temps en temps

à dans l’Aurore des filets agressifs contre Jean Grave, } qui ne répondait pas et ne donna de nouveau prétexte à ‘

) la guerre qu’en laissant passer l’attaque de Girard. Le

février, l’Aurore publia, en première place, un grand

article de Gohier qu’il est nécessaire de reproduire in

LL Pendant deux années de bataille, depuis la première réu-

nion dreyfusarde jusqu’à la grande journée de Longchamp,

bs nous avons eu des compagnons anarchistes dans le camp

de la vérité. C’est eux qui ont supporté le premier choc des bandes nationalistes, quand les masses socialistes demeuraient encore incertaines. À Chalon, ces jours derniers, les compagnons anarchistes offraient, avec une sombre énergie, leurs poitrines aux baïonnettes de la Défense républicaine. Cinq anarchistes ont été empoignés dans leur domicile, au saut du lit, par les estafiers du ministère

Ces hommes sont des braves, qui paient toujours de leur

Ily en a d’autres qui prennent le nom d’anarchistes et qui s’en font des rentes : les cabotins, les industriels de l’anarchie.

Ceux-là sont des ratés, qui recuisent dans un bouge leur envie et leur fiel. On ne les a jamais vus au grand jour, pas plus que dans une assemblée populaire. Dans la période critique, pendant que les vrais anarchistes jouaient des poings autour de nos amis, les farceurs anarchistes nous tiraient dans le dos. Tour à tour, tous les défenseurs de la justice ont essuyé les outrages de ces individus, qui jamais

ÿ n’ont attaqué un faussaire d’État-Major, un forban de finance, un coquin de sacristie.

C’est drôle ? Non : c’est clair.

Nos amis sont patients. Moi, pas. J’ai déjà expliqué que l’état-major de la rue Mouffetard et le pape de la Montagne Sainte-Geneviève ne m’effraient pas plus que l’état-major de la rue Saint-Dominique ou le pape du Vatican. Voyezvous que j’aie chassé Boisdeffre du ministère et bravé la Société de Jésus pour subir les. sévérités de M. Jean Grave, Ce publiciste éminent nous reproche de manquer d’artuments. Nous devons en avoir, puisqu’il les prend et fabrique son « canard » à coups de ciseaux dans notre journal. En voici quelques autres qu’il ne nous empruntera sûrement pas. Il emploie le mot de « journaliste » comme une injure; il est directeur et rédacteur de journal, marchand de papier, -patenté, notable commerçant. Nous publions nos idées; il publie celles des autres. Nous avons une collection de ses autographes : ils “

abondent en termes orduriers, mais sont dépourvus de syntaxe et d’orthographe. Rien de plus naturel chez un ea ouvrier ; rien de plus grotesque chez un auteur, un littérateur, un intellectuel! Or, celui-ci publie des volumes qu’il signe seul. Il est matériellement incapable de les écrire seul. Qui les lui fournit? un compagnon pauvre qu’il exploite? ou la police ? en tous cas, il est un faussaire. Des hommes de lettres et des rapins mystificateurs l’ont pris à son échoppe et l’ont bombardé « Pensée, Cerveau, Génie » pour étonner le bourgeois. L’autre, roublard, y a fait sa pelote. 11 escroque aux écrivains de la copie gratuite, et la vend. Bon métier. Le Pontife anarchiste est luisant, gras; il crève dans sa peau, comme un social-Lucullus; il passe l’hiver à Nice, comme les boïards; il se rafraîchit l’été sur les lacs d’Écosse, comme les mylords; il fait l’ornement du Tout-Paris des Premières. Le sang des dupes qu’il a poussées au meurtre, au bagne, à la guillotine, lui profite. Il fait la leçon, de loin, aux pauvres diables qui se battent. Il traite crüment de « bâtards » les jeunes artistes dont le maire et le curé n’ont pas béni l’état civil. Sur la hiérarchie des rédactions comme sur la constitution de la famille, il estintraitable. Il figure, d’ailleurs, dans l’annuaire d’une Association scientifique (?) ÿ à côtéde S. M. très catholique le roi d’Espagne, Alphonse

  • _ Ila dû moucharder quelqu’un à Montjuich. Latude ou Silvio Pellico ne parlaient pas plus volontiers ‘ de « leurs prisons » que M. Jean Grave, incarcéré comme , gérant responsable pour l’article d’un anarchiste sérieux. e Notre camarade Perrenx, condamné avec Zola pour J’accuse, ne se prend tout de même pas pour Élisée Reclus. M. Jean Grave a cru ou fait croire que c’était arrivé. Il entra en prison ouvrier cordonnier, ce qui est très -hono- rable; il en sortit Pape, ce qui est très ridicule. Il écrivait l’autre jour dans sa feuille Le sacrifice, le dévouement, les services rendus, laissons cela aux candidats et aux politiciens qui savent si bien en jouer, et nous ont dégoûtés pour toujours des individus qui se sacrifient, Protégeons-nous de ceux qui se sacrifient pour nous autant que de j nos ennemis.

Qu’il soit prince, balayeur, évêque, général ou tondeur

de chiens, l’homme qui pense ainsi ne peut être qu’une ._ créature méchante et vile.

En février 1894, M. Jean Grave figurait parmi les accusés du procès des Trente. Dans une affaire politique, on ne confie jamais sa cause qu’à un ami politique. M. Jean Grave

eut pour défenseur M. de Saint-Auban, avocat de la Libre ; Parole, rédacteur à l”Écho de Paris, clérico-nationaliste effréné. La conclusion me paraît limpide. On l’aurait tirée pour moi si, dans le procès de l’Armée contre la Nation, j’avais demandé le secours de M. Joseph Ménard ou de

. Depuis que je lutte sans reläche et sans merci contre les prétoriens et contre les jésuites, je n’ai pas été insulté dans un seul journal ouvertement réactionnaire, y compris la

feuille de M. de Rochefort, comme je l’ai été par le client de de Saint-Auban. Je le répète : conclusion limpide.

Le jour du Grand Prix de 1898, tous les républicains de

Paris étaient sur le terrain de Longchamp. Radicaux, so-

cialistes, libertaires, avaient voulu faire face aux coupejarrets de la réaction. Le ministre Dupuy, les généraux, les troupes municipales, la police, les hordes celéricales, l’aristocratie des grands bars, devaient achever l’attentat d’Auteuil.

Ù On attendait une bataille. Nous vimes des compagnons anarchistes se mettre au pain sec pour huit jours, et payer vingt francs l’entrée au pesage, pour se trouver au plus

chaud de la mêlée, pour avoir affaire aux ennemis les plus. ñ Dès le matin, M. Jean Grave avait filé dans les bois de Meudon, malgré les remontrances des autres. L’industriel qui fait métier d’aiguiser les couteaux et de charger les bombes, d’exploiter l’exaspération des opprimés et l’effroi des oppresseurs, avait la frousse. Il se sauvait. Il tenait établir son alibi pour la police. Le soir, suant de peur, il rentra dans Paris, pour savoir si les hommes qu’il vilipende

  • avaient sauvé sa liberté et son commerce. Voilà le Pape anarchiste, le Rochefort de la dynamite. C’est ça qui fait peur aux bourgeois! Drôle de temps tout de même, où l’on appelle socialistes les gens qui fusillent les grévistes, qui envoient des armées à la croisade, qui vendent des Légions d’honneur, qui banquettent avec Schneider et s’agenouillent au saint sacrifice de la messe ; où l’on appelle anarchistes les chambellans du roi d’Espagne, clients de la Société de Jésus et de la Patrie française, chasseurs de grouses en Ecosse, habitués de la Côte d’Azur et pique-assiettes des châtelains! x Comme il serait beau, le socialisme, sans les repus et les j Comme elle serait séduisante, l’anarchie, sans les saltim- , banques et les ventrus! Tel est l’acte d’accusation. Les abonnés des Cahiers, EE, qui ont lu le Danton de Romain Rolland, y retrouveront , le système de Fouquier-Tinville. Je veux reprendre et examiner tous les griefs. Je constate d’abord que la flatterie initiale à l’adresse des anarchistes dreyfusards, qui tend à isoler Grave et son État-Major, porte entièrement à faux : Grave a été un dreyfusard de la première heure, et, si je ne connais pas tous les membres de son État-Major, je sais que plusieurs d’entre eux supportèrent le premier choc des bandes nationalistes; Gohier le sait aussi. Et qu’est-ce donc que cet État-Major, cette Congrégation que les insinuations de Gohier citées plus haut semblent vouloir atteindre? Je n’en connais pas tous les membres; mais il en est un que je connais bien, et je jure à Gohier que celui-là ne fait pas sem- , blant d’habiter dans une mansarde; n’a pas quitté un petit métier dont il vivait très mal pour vivre très bien de la propagande anarchiste : il gagnaït de meilleurs mois comme ouvrier mécanicien qu’il n’en a comme secrétaire des Temps Nouveaux.

Je ne peux pas répondre à ceci : que les farceurs anarchistes ont tiré dans le dos des défenseurs de la vérité; ni à ceci: que Grave serait un client de la Société de Jésus et de la Patrie française. Je n’ai pas pu, en effet, découvrir un texte des Temps Nouveaux . qui donnât prise, mème de loin, à ces accusations.

J’avoue que Grave est plutôt gras. Cela peut arriver à bien des gens et je conseille à Gohier de prendre garde au développement de son ventre. Qu’il ne répète pas non plus trop souvent de Grave qu’il est un pape on a dit la même chose de Guesde et j’ai entendu un admirateur de Gohier comparer Guesde au Bouddha qui se contemple le nombril.

Gobhier a eu raison, d’ailleurs, de relever l’épithète de bâtard échappée aux Temps Nouveaux; j’ai déjà dit là-dessus mon sentiment. Je n’approuve pas non plus ces paroles : Protégeons-nous de ceux qui se sacrifient pour nous autant que de nos ennemis. Je ne parviens pourtant pas à démêler ce qu’elles décèlent de méchant et de oil dans une âme. — Pourquoi encore traiter Grave de faussaire? Parce qu’il ne met pas l’orthographe? Cela je n’en sais rien, n’ayant jamais vu une

ligne manuscrite de Grave, et cela m’est égal, parce que j’ai peu de considération pour l’orthographe : on la met comme on met une cravate, par habitude. Je crois bien, tout de même, que Grave a écrit sans le secours de personne la Société mourante et l’Anarchie.

Vraiment il est temps de passer à des griefs plus d sérieux. Ajalbert m’a devancé pour une réponse ; car je ÿ

  • savais, et beaucoup de camarades savaient que Grave n’avait choisi M° de Saint-Auban comme avocat dans le ! Procès des Trente que sur la recommandation d’Ajal- bert, avocat ordinaire de la Révolte. Gohier a dû en convenir dans l’Aurore du 4 mars. Je veux lui faire noter encore qu’Émile Henry fut défendu, très mal ilest vrai, par M° Hornbostel. Ce qui tend à démontrer que dans les occasions vraiment difficiles on ne trouve pas des avocats comme on veut. Gohier se trompe encore quand il parle des prisons de Jean Grave. Je ne sache pas que Grave ait entretenu le public très souvent de sa détention à Clairvaux. Quand ] il en sortit, par l’avant-dernière amnistie politique, il ne laissa pas organiser de manifestations pour fêter son retour : il savait peut-être que beaucoup d’amis actuels de Gobhier, beaucoup de socialistes, n’auraient pu y prendre part, fatigués qu’ils étaient d’avoir acclamé la veille cet autre grand proscrit, le marquis de Rochefort. . Ce n’était d’ailleurs pas comme gérant de La Révolte ? que Grave avait été emprisonné, mais bien pour la composition et la publication du livre la Société mou- rante et l”Anarchie. . He: Grave sé serait depuis payé de ces prisons en se “ construisant une existence du dernier bourgeois ; il passerait l’été en Écosse, l’hiver à Nice, il serait à Paris un
  • habitué des premières. Que Grave aime le théâtre, c’est son affaire, et ce goût lui est commun avec beaucoup de Parisiens. Gohier n’a-t-il pas fait du théâtre? On ad- mettra que Grave ait des cartes de presse pour les
  • représentations qui l’intéressent. Mais il est inexact qu’il aille chasser la grouse en Écosse. Où va-t-il en été?
  • Et, où il va, que fait-il? — cela ne me regarde pas, cela ne regarde pas Gohier, cela ne regarde personne. L’hiver, ilest vrai que Grave se rend quelquefois à Nice, ou au moins dans les environs. Ce n’est pas un privilège à son

seul usage ; d’autres compagnons ont pu profiter de la même hospitalité, sans toutefois que la jouissance de la villa incriminée soit un commencement de communisme ; la personne qui en est propriétaire la réserve ses seuls amis. Il est vrai encore que pour atteindre la Côte d’Azur Grave a obtenu des passes, et des passes en première classe. Mais Gohier doit savoir que pour obtenir ces faveurs il n’est pas besoin de déployer un

très grand génie d’intrigue et que, sur tous les réseaux, les voitures de première classe sont réservées pour ainsi dire aux voyageurs qui ne paient pas. Bref je crois bien que Grave s’est figuré qu’un anarchiste avait le droit de voyager, qu’il avait même le droit d’aller rendre visite à des camarades. Gohier, lui, se figure parfois queles socialistes doivent être des naturiens, des âmes simples avec des goûts simples, exempts d’appétence pour les raffinements de la vie. S’il pense ainsi c’est peut-être bien la faute à Rousseau. Maïs beaucoup de socialistes prétendent profiter de tous les progrès, rester des civilisés : c’est assurément la faute à Voltaire.

Grave est encore accusé de figurer sur l’annuaire d’une association scientifique à côté de S. M. très catholique le roi d’Espagne, Alphonse XIII. Je ne sais

j pas de quelle association il s’agit. Mais d’abord jai peur que cette remarque de Gohier ne soit encore l’effet de sa venue récente aux partis de gauche — et ceci n’est pas un reproche. S’il faisait depuis longtemps de la propagande républicaine, il se serait trouvé sou vent, malgré lui, parfois sans le savoir, incorporé dans

une foule de comités, de ligues, de sociétés, d’associations, d’unions, de fédérations. Cela n’a pas toujours grande conséquence. Gohier est-il bien sûr même que ce pauvre gamin de roi se doute qu’il est l’associé de Jean Grave ? Et quand cela serait, qu’est-ce que cela prouverait ? Gohier refuserait-il d’entrer dans une société faite pour combattre la peste ou la tuberculose si, par hasard, le Sultan rouge en faisait partie ? En tout cas une circonstance pareille est insuffisante pour faire ou laisser dire que Grave a dû moucharder quelqu’un Montjuich. On ne prononce pas de ces paroles sans avoir en main des preuves irréfutables.

Je ne vois pas davantage que Grave puisse être rendu responsable de la mort des guillotinés. Je n’ai pas lu merappelle pas avoir trouvé une provocation précise de la propagande par le fait, des moyens violemment révolutionnaires. Mais Gohier, moins que personne, peut le lui reprocher. Tous les jours, en effet, il nous prêche la constitution d’une armée révolutionnaire avec des fusils, avec des champs de tir pour l’exercice.

  • Pense-t-il sérieusement qu’une telle armée ne ferait qu’une œuvre de défense? À moins qu’on n’aille pré- tendre qu’il y a des armes nobles, qui sont les fusils, et des armes viles, qui sont les bombes. N’ayons pas de . ces hypocrisies : le fusil et la bombe sont deux instruments faits pour tuer. N”en abusons pas.

N’accusons pas non plus aussi facilement le voisin de

  • lâcheté. Grave n’était pas à la journée de Longchamp, c’est vrai. Je ne crois pas qu’on en puisse conclure, comme l’a fait Gohier dans l’Aurore du 8 mars, qu’il ne se trouverait pas là dans toute autre occasion où il faudrait payer de sa personne. Je soutiens d’abord qu’il n’y a pas un militant, dans un parti quelconque, qui ne

se soit trompé, au moins une fois, sur l’importance probable d’une manifestation, qui n’ait cru pouvoir sacrifier la manifestation à une affaire personnelle. J’affirme ensuite que dans d’autres occasions Grave a fait toutson

devoir ; je crois qu’il est prêt à le faire encore. Et je veux, pour qu’on partage ma croyance, conter une histoire que Gohier connaît très bien, mais que le public ne connaît pas encore. L’occasion fut plus critique qu’à la journée de Longchamp, plus dangereuse que l’équipée de Déroulède à Reuilly : l’armée étaït en effet à ce moment sous les ordres du général Chanoïne, qui trahissait la République, et en quiles Républicains avaient confiance encore. C’était un jeudi d’octobre 1898; dans la journée on avait perquisitionné au syndicat des chemins de fer, qui préparait la grève. Nous apprîimes dans la soirée, avant le gouvernement, que le coup d’État était décidé entre le Père du Lac et le général de Boisdeffre pour le surlendemain samedi. Il s’agissait de re nouveler les journées de juin 48. Immédiatement un certain nombre d’hommes résolus se trouvèrent presque instinctivement réunis dans le quartier des journaux, 1 prêts à organiser la lutte. De l’Aurore on envoya vers prit des mesures et le complot n’eut même pas un com- mencement d’exécution. Mais il subsiste ceci, que, sans tergiverser, un certain nombre de camarades se trouvèrent prêts à assumer toutes les responsabilités : Grave Grave pouvait répondre lui-même à Gohier; ilnela pas voulu. Deux jours avant le grand article de Gohier, M Charles Albert, dans les Temps Nouveaux, commençait un article de portée générale par une citation deM. Louis

Havet à propos de l’affaire Vera Gelo : Il m’est égal qu’il paraisse des calomnies dans l’Intransigeant ou dans la Libre Parole. Je ne me résigne pas à trouver autre chose que la vérité dans le journal où Zola a dénoncé des crimes et où moi aussi, grâce à vous, j’ai pu attaquer de vrais coupables. — Après l’article de Gohier, Grave déclara que ceux qui le connaissaient savaient à quoi s’en tenir, que l’opinion de ceux qui pouvaient croire Gohier sur parole lui semblait négli- À Gohier cependant ne s’arrêta pas. Le 4 mars parurent dans l’Aurore les lignes suivantes : Tout finit par se découvrir. On sait que les grands événements de l’Histoire ont toujours été provoqués par de petites causes. ; Nous nous étions demandé avec angoisse pour quels motifs le Pape anarchiste de la rue Mouffetard nous acca- blait de ses foudres, après tous les bons offices que nous avons rendus aux compagnons. Pourquoi ce prudent bonhomme, qui s’abstient de toutes Fe « personnalités » quand il s’agit de financiers, de généraux ou de moines, se déchaïinait-il tout à coup sans retenue ÿ contre nos modestes personnes ? Fe Pourquoi ce flux soudain de menaces bouffonnes et d’injures ordurières? Pourquoi ce tiers-point et ces os de mouton brandis sur nos têtes? Le distingué publiciste vient de s’expliquer. Il a proposé sa collaboration, naguère, à l’Aurore, et l’Aurore n’en a pas voulu ! ? Quand notre principal rédacteur nous a quittés, M. Jean Grave s’est offert. L’Aurore a répondu: « Zut! » On se De là cette haine redoutable.

  • On pourra s’arranger. A la reprise des affaires, nous fonderons un Moniteur des Cuirs. Nous réservons à notre brillant confrère la rubrique Ressemelages. Nous prendrons un correcteur en plus. S’il s’était installé à l’Aurore, le gras intellectuel de la rue Mouffetard eùt fait un mauvais marché. Son ventre aurait fondu. Et, pour ses voyages à Nice, il n’aurait pas eu de permis de circulation gratuits sur les rapides : nous ne faisons pas chanter le bourgeois.

, Comme la Société de Jésus, les Grandes Compagnies s’intéressent à la propagande du farouche dynamiteur, associé de S. M. le jeune roi d’Espagne : mais elles ne s’intéressent pas à la nôtre. -

P.-S. — Tous les renseignements que j’ai publiés dans mon article de dimanche sont littéralement exacts.

Sur un point, Jean Ajalbert me communique un détail que l’équité m’oblige à noter. C’est Jean Ajalbert lui-même, naguère avocat de La Révolte, quiindiqua M.deSaint-Auban comme défenseur à l’accusé du Procès des Trente. Le fait subsiste donc, mais avec une justification.

Je ne parviens pas à exprimer à quel point la lecture de ces lignes me fut pénible, presque douloureuse. Que la Rédaction de l’Aurore ne trouve pas l’écriture de Jean Grave assez artiste pour l’offrir à ses lecteurs, soit. e Que Gobhier tienne à constater qu’on ne remplace pas

Clemenceau, mieux encore. Mais ce que je ne puis pas comprendre, c’est qu’on prenne prétexte de l’ancienne profession manuelle d’un homme pour se moquer de lui quand il essaye de publier ce qu’il pense. Est-ce que le droit d’écrire serait un apanage ? Ce qui me choque

surtout c’est ce persiflage féroce et meurtrier. Gohier a

dépassé là les bornes, si large que l’on conçoive le champ de la polémique. Si Grave a eu les premiers torts, — et je n’ai pas hésité à le montrer, — ces torts furent légers en eux-mêmes, effacés presque par ceux que Gohier s’est attribués, de propos délibéré. Devant ce débordement je me suis d’abord demandé si les deux adversaires ne nous cachaient pas quelque chose, s’ils n’avaient pas entre eux quelque motif d’inimitié profonde, et je me disais : Si ce sont des fautes envers la cause que nous défendons tous, qu’ils parlent clairement; si ce sont des querelles particulières, qu’ils nous laissent en paix. — Puis, à la lecture d’ensemble des documents, j’ai compris qu’il n’y avait dans tout cela chez Gohier qu’une exaspération de polémiste, une autoexcitation à frapper de plus en plus fort. Jamais je ne pourrai admettre que ce soit là du jour- É nalisme, que ce soit du moins du journalisme à l’usage des lecteurs de l’Aurore. Je crois que Gohier se trompe sur le caractère de la clientèle du journal où il écrit. Dans l’Intransigeant, dans la Libre Parole, dans le Petit Journal même, plus jésuite et. hypocrite que tous les autres, on peut mener pareille campagne. Ce qui fait le plus d’impression sur les lecteurs de M. de Rochefort, ce ne sont pas les accusations importantes, ce sont les accusations de ridicule, celles qui signalent à la foule les imperfections physiques, les défauts de manières, les maladresses. Ce sont aussi les accusations démagogiques. Or nous avions cru que le grand serviçe rendu par l’agitation des années dernières avait été de débarrasser le socialisme de tous les éléments démagogiques qui l’avaient encombré jusque-là. Ces

éléments d’inconscience et de brutalité sont allés se jeter dans l’antisémitisme et le nationalisme : c’est normal, c’est un bien pour notre cause. Mais qu’on n’aille pas gâter la tenue morale de ceux qui ont. . soutenu le bon combat! Malgré tout, nous nous sommes . habitués à considérer l’Aurore comme un journal de En grande allure, d’opinions sincères; nous croyons que tous ses lecteurs lui demeurent attachés en raison de la ‘beauté primitive de la lutte et du grand caractère que montrèrent ses rédacteurs, permanents ou occasionnels. Le passé de l’Aurore doit nous garantir que nous ne sommes pas dupes d’une illusion. Ludovic Marchand est du groupe des Étudiants Socialistes Révolutionnaires Internationalistes. Nous avons . en dépôt à la librairie des cahiers les brochures dece groupe et celles des Temps nouveaux. Nous avons constitué nous-mêmes un premier dossier Ke pour la Coopération des idées. Non seulement nous ne ; » voulons pas entrer aujourd’hui dans le débat de l’affaire Denis, mais nous n’avons pas voulu constituer encore le dossier de cette affaire. Ce que nous présentons ci-après est un dossier pour servir à l’histoire intérieure de la Coopération des idées. Nous n’avons mis dans ce dossier que les documents qui marquent pour la Coopération des idées le commencement et la fin de cette année La Coopération des idées du samedi 7 juillet 1900 c publiait cet article de M. Gabriel Séailles : s Deherme poursuit son œuvre : les résistances et les obstacles, loin de l’arrêter, lui font plus vivement sentir la nécessité de faire ce qui doit être fait. Le mal n’est . une raison de désespérer que pour les faibles et les impuissants, il exalte la volonté des forts. Je me gar- derai d’opposer à l’homme d’action les conseils d’une sagesse timide, hésitante : il faut sans doute qu’il ) tienne compte des circonstances, qu’il prévoie les diffi- Ÿ ! cultés, mais il est seul à savoir ce qu’il peut mettre d’intelligence, d’énergie, de courage au service de son La Coopération des Idées était une bien petite chose, alors que nous l’inaugurions dans notre petite salle de la rue Paul-Bert ; non seulement elle a grandi, mais elle a été féconde. Les Universités populaires de toutes parts surgissent, se fondent, s’organisent : leur avenir Fa sera ce que nous voudrons le faire. Mais déjà elles nous ont appris plus d’une chose qu’il ne faut point oublier. Elles ont rapproché les travailleurs intellectuels et les travailleurs manuels, elles leur ont montré qu’ils étaient faits pour s’entendre, qu’aucun intérêt ne les sépare,

qu’un commun amour de la justice et de la vérité les rapproche. Elles ont prouvé que l’élite ouvrière, dans ses revendications légitimes, poursuit autre chose que des appétits à satisfaire, qu’elle demande avant tout ce quoi nul n’a le droit de renoncer, la possibilité d’être une personne, de vivre une vie humaine. Surtout elles opposent à l’inertie, à l’attente passive du bien cette vérité que l’homme peut quelque chose par lui-même, qu’il lui appartient de faire sa besogne. Nous comptons sur l’évolàtion nécessaire des sociétés, sur la fatalité des lois économiques, nous faisons sortir des faits les résultats qui répondent à nos désirs et à nos espé- rances, mais il y a un élément dont nous ne tenons pas compte et qui brouille tout : notre veulerie, notre servilité, notre impuissance. Qui dit esclave dit maître. Si nous nous donnions les vertus de l’homme libre, nul ne pourrait nous asservir. d Mais si l’Université populaire se réduit, se restreint elle-même; si elle prend ce qui n’est qu’un de ses moyens, les cours, les conférences, pour sa fin unique si de proche en proche elle en vient à n’être qu’une rencontre de gens qui viennent écouter ou parler, ilest craindre qu’elle ne tienne pas ses promesses. La pre- mière curiosité satisfaite, l’ouvrier se lassera, car la journée de travail est rude et longue. L’Université populaire n’appellera, ne retiendra l’ouvrier que si elle se rattache à ses intérêts réels, à sa vie économique. Elle se développera, elle prospérera d’autant plus sûrement qu’elle sera fondée par des travailleurs, qu’elle se reliera à une coopérative, qu’elle fera la preuve de son utilité par les œuvres connexes qu’elle aura rendues possibles, j qu’elle symbolisera ainsi l’accord fécond des esprits et

des volontés. La coopération des idées n’a de sens que par la convergence des efforts. Qu’on ne se trompe pas sur ma pensée ; je ne veux pas dire que l’homme ne peut avoir d’autre mobile que son intérêt; je suis convaincu qu’aux bas instincts de la bête on n’oppose victorieusement que les passions supérieures, la générosité, le sentiment de la dignité personnelle, la joie de collaborer à une œuvre collec- tive, impersonnelle, en travaillant pour tous. Et c’est précisément pour cela que l’Université populaire n’a chance de vivre, que si le peuple saisit son rapport l’idéal, qui d’abord, et à juste titre, le passionne l’émancipation du prolétariat. Esclaves des vieux dogmes, alors même que nous les

reniions, nous avons cru que le progrès était nécessaire, qu’il se réalisait par la force des choses; nous avons ? déguisé la providence sous un nom nouveau, nous l’avons appelée l’évolution, et nous nous sommes sentis rassurés pour nous être donné un Dieu tout neuf et qui n’avait point encore servi. Nous avions bien pris nos précautions : ce Dieu-là ne pouvait nous trahir, car il n’avait ni intelligence, ni volonté ; il était la loi des phé- nomènes, il agissait à la façon de la pesanteur, il était garanti par la science qui netrompe pas. Nous avons attendu, puisque nous n’avions rien de plus, rien de mieux à faire. Mais les choses se sont obstinées à ne pas

faire notre besogne. Aujourd’hui, quand nous voulons mesurer le chemin parcouru, nous nous demandons si

nos agitations n’ont pas été vaines, si elles ne nous ont pas ramenés en arrière. Les vérités que nous croyions acquises sont’ contestées ; les vieilles superstitions renaissent, les haines nationales se réveillent, les pas- Œ

sions religieuses s’exaspèrent, le fanatisme, combiné avec l’incrédulité, avec ‘les soucis d’un égoïsme envieux, ajoute à sa laideur sans rien perdre de sa wiolence. Beaucoup, qui avaient compté sur le nouveau Dieu, comme les fétichistes, se retournent contre lui, le menacent, l’insultent, veulent le briser; ils sont pris

d’une sorte d’appétit de servitude ; ils aspirent au césarisme des peuples déchus, qui, incapables de loyalisme ÿ comme de liberté, acclament les maîtres d’un jour, en qui se ramasse toute la bassesse des âmes. Cependant les cabarets se multiplient ; encore un peu, l’alcoolisme, effet et cause, ne laissera qu’un peuple de fous, un peuple incohérent, lâche, à brusques sursauts, avec les brèves fureurs et les longs sommeils de l’ivrogne. : ë Puisque le bien ne se fait pas tout seul, puisqu’à l’at- à tendre passivement, on ne recueille que les maux anciens, toujours prêts à renaître dans l’individu et la société, les meilleurs, les plus braves s’inquiètent; ils s’interrogent, ils se demandent si le principe du progrès. ne serait pas dans l’énergie des hommes. Les lois des choses ne collaborent à nos desseins que si nous les y contraignons ; à nous il appartient d’humaniser la terre et le milieu social. L’Université populaire fait appel aux intelligents, aux vaillants, à tous ceux qui comptent d’abord sur eux-mêmes ; — à ceux qui prophétisent l’avenir et ne savent que dire : attendez, elle répond : commençons. Elle ne prêche pas la guerre des classes, elle n’imagine pas que le bien sorte du mal, l’amour de la haine, la justice de la violence : elle croit à la patience, à l’intelligence, au courage ; elle sait que toute société ressemble aux hommes qui la composent, et elle le dit elle prêche la lutte qui ne finira pas, qu’il faudra tou52

jours reprendre, parce qu’elle est la vie elle-même, la lutte contre le mal sous toutes ses formes. Elle doit » donner au prolétariat la conscience qu’il peut quelque

chose pour lui-même. Sans direction commune, ses

posées en une même résultante par l’association, elles

deviendraient irrésistibles. Mais l’association ne se.

î maintient que par la vertu de ses membres : la tempé- rance et le courage des individus sont les conditions de

Le la justice sociale. Que les travailleurs s’unissent, qu’ils fondent des œuvres positives, qu’ils fassent l’ap3 prentissage de la coopération, qu’ils créent la pro- . priété collective. Par l’action ils ne prendront pas , seulement conscience de leurs forces, ils feront l”éduca- k tion de leur volonté, ils se donneront les vertus sans , lesquelles il n’y a que désordre ou tyrannie, le respect du droit, la discipline, la soumission à la loi consentie, ! à la raison impersonnelle, qui, en nous comme dans la société, est la liberté véritable. Les socidlistes qui rêvent autre chose qu’un Paraguay laïque, dont ils seraient les dictateurs et les jésuites, doivent accueillir } comme des auxiliaires, volontaires ou involontaires, tous ceux qui veulent par des œuvres réelles sortir des programmes tout théoriques et commencer la société nouvelle. L’histoire nous montre que les révolutions de: durables se sont faites le plus souvent à l’intérieur des sociétés par des organes dont nul d’abord n’eût soup- çconné la puissance. l Le Palais du Peuple répond à cette volonté d’agir, à cette résolution de commencer. Centre des œuvres populaires, il faut que tout à la fois il facilite l’unité Le. . d’action et que déjà il en soit comme la représentation

symbolique. S’il s’élève uniquement par la générosité

de donateurs plus ou moins sceptiques, plus ou moins désintéressés, curieux de cette tentative nouvelle, s’y

prêtant avec le secret espoir d’un échec qui justifiera

leurs privilèges, je doute qu’il réponde à nos espérances. Le Palais du Peuple doit être l’œuvre du peuple, sa pro-

priété collective ; il doit être la preuve que l’union est

une force, qu’elle permet de grandes choses; il faut qu’il

s’édifie par le concours des ouvriers, des syndicats, des

coopératives, de tous ceux aux besoins desquels il est

nécessaire qu’il réponde. Il ne se dressera fort et dura-

ble que s’il entre dans ses assises beaucoup de foi,

beaucoup de volonté, beaucoup d’amour.

Des gens intéressés prédisent qu’avec la démocratie

l’art va disparaître, ils pleurent l’exil prochain de la

beauté qu’ils se croient seuls à retenir encore parmi nous. Rassurons-nous. L’art s’abaisse quand il ne sert plus qu’à rafliner les plaisirs d’une aristocratie blasée, il s’élève toutes les fois qu’il exprime l’idéal collectif d’un peuple. Les maisons des citoyens d’Athènes étaient très modestes, alors que le Parthénon debout sur

l’Acropole, avec la beauté de la loi dans ses claires

proportions, déroulait ses processions de marbre l’honneur de la cité et de ses dieux. Les cathédrales

gothiques de leurs nefs hautes, de leurs tours et de leurs clochers dominaient les ruelles tortueuses et sales où

s’entassait la multitude des hommes : des bruits confus de la ville elles montaient, comme le chant d’espé-

rance où s’accordaient les âmes. Les Palais du Peuple

pourront inspirer aux artistes des formes nouvelles

de la beauté, s’ils sont autre chose que des magasins et des bazars, s’ils répondent à un idéal nouveau, et s’ils le manifestent : la volonté de réaliser la justice Mais n’allons pas imaginer que cela sera parce que à cela doit être en vertu des lois de la sacro-sainte évoluj tion. Ilest d’autres possibles. Des esclaves ne fonderont pas la société libre. De la laideur des âmes jamais ne sortira la beauté. On peut détruire beaucoup de choses en un jour; rien ne se fonde qu’avec le temps, par la sagesse et la continuité de l’effort. Le peuple est le nom- bre, c’est vrai, mais il est un nombre vivant qui doit s’additionner lui-même. L’ivrogne est fait pour le bât comme il s’est mis les œillères, il a besoin du mors et k du fouet. Les seuls Palais du Peuple dont le cabaret est le vestibule sont la prison et l’hospice d’aliénés. Nous pouvons dresser nos tréteaux, battre la caisse, faire la parade, devant une toile peinte évoquer les mirages de l’avenir; demain, il n’y aura rien que ce que nous aurons fait aujourd’hui. Nous reproduisons les affiches que la Coopération des idées fit apposer au commencement de la présente année scolaire. Sur l’affiche de l’Université populaire, nous remarquons le nom de M. Gohier, qui était donc libre à d’y parler, et le nom de M. Charles Denis, de qui les ennemis de M. Deherme ont tiré prétexte. Note. — Quelque soin que nous ayons de séparer des documents que nous donnons les commentaires dont nous les accompagnons, k nous ne pouvons nous empêcher de regretter ici que l’on ait choisi ce nom, Palais du Peuple, avec tout ce que ce mot Palais a gardé dans nos mémoires, venue de l’histoire et de la légende, de l’idée d’une autorité monarchique et d’une résidence luxueuse. Maison i du Peuple est ün si beau nom.

Dans le même numéro du samedi 7 juillet Za Coopé- ration des idées publiait cette déclaration

Constituée légalement à Paris le 14 juin 1900

Nous ne sommes pas une secte, un parti. Nous ne gardons aucun dogme. Nous n’avons qu’un but : organiser la démocratie, l’éclairer, la défendre. Et c’est en continuant l’action éducatrice de La Coopération des Idées par l’action positive du Palais du Peuple que nous y marchons.

Les croyances, les sentiments, les idées dont vivait le monde ne sont plus que des habitudes läâches.

Notre société n’a plus d’âme.

Un mécanisme de réflexes fonctionne encore, mais contre-sens. La misère suscite la haïne, et la haine aggrave

la misère.

Aucun lien ne subsiste entre les hommes.

Lorsqu’il n’y a plus d’idée directrice, lorsque, dans la conduite des individus comme dans celle des États, les expé- dients se substituent aux principes, lorsque rien ne relie les hommes et que tout les oppose, lorsque l’ordre n’est qu’apparent et ne se maintient que par une compression mécanique, non par le jeu libre des énergies harmonisées convergentes, on peut dire qu’il n’y a plus de société ; car nous ne constituons plus alors qu’un amas confus, amorphe, d’individus en lutte, ouverte ou sourde, les uns contre les autres, où la victoire n’est même pas assurée aux plus forts, aux plus vaillants ; mais presque toujours aux moins

Mais les victimes, à mesure qu’elles deviennent plus nombreuses, élèvent leurs voix. Leurs clameurs se font plus

-menaçantes. Elles se comptent. Si l’idéal est mort, si la raison, l’humanité ne peuvent plus unir les hommes, iln’en est pas de même de l’envie et de la haine exacerbées. Les foules entrevoient alors la possibilité d’opposer leur masse

indisciplinée à la force sociale organisée pour l’oppression. tort, ou à raison, elles se sentent en dehors de la société,

  • et elles se préparent à lutter sans merci. L’alcoolisme, la dégénérescence, la criminalité latente, tout le déchet pitoyable de nos civilisations centralisées, sont le coefficient redoutable de la misère en révolte.

. Nous en sommes là de cette période tragique de transition entre la phase de l’instinct et celle de la conscience.

L’humanité a épuisé toutes les conséquences désagrégeantes de la phase critique. Elle s’est saturée d’analyse. Elle a bu le calice du doute et de la négation jusqu’à la lie. Noblement, elle a immolé tout ce qui faisait sa joie et sa force.

Des sentiments, des croyances, des concepts nouveaux vont germer et converger. Une conscience collective autre va s’affirmer intensément. Il faut que l’homme se sente en communion avec l’homme pour reconstituer, avec une solidarité plus grande des éléments et une complexité plus riche de l’ensemble, tout ce qui était épars, dissous ; pour, aussi, harmoniser ce qui était antagonique.

Le Palais du Peuple est un premier effort d’organisation

Ce sont des pierres qui marquent les étapes successives de l’humanité. L’antiquité a dit son rève de beauté par ses

-_ monuments. Le Moyen-Age a proclamé l’ardeur de sa foi et sa fraternité par les cathédrales.

Les Palais du Peuple, édifiés par Le peuple, manifesteront à jamais le triomphe de la démocratie.

Notre plan idéal comporte un magnifique bâtiment detrois étages sur 3.000 mètres de superficie. C’est l’espace minimum qui sera nécessaire pour satisfaire aux besoins moraux, intellectuels et sociaux des 20.000 adhérents ouvriers que nous prévoyons.

La façade et les sous-sols seront destinés aux magasins des coopératives, aux bains, à une salle de lecture pour les passants, à un café de tempérance et à un grand restaurant

Au centre sera le théâtre contenant 1.500 spectateurs.

Nous ferons le Théâtre populaire qu’on attend : il n’est réa- lisable que là. Un art puissant s’y enfantera. treizième cahier de la deuxième série

Une galerie spacieuse séparera le théâtre du jardin : ce sera plus particulièrement le musée.

Dans le jardin on donnera, l’été, des concerts. Autour seront le fumoir, la salle de repos et le gymnase. Ici on fera l’éducation physique, on travaillera joyeusement au développement harmonique du corps (1). Enfin, au fond de ce rez-de-chaussée, on installera un hall pour la récréation des enfants et des jeunes gens et une

Au premier étage, ce seront d’abord des petits et grands bureaux et salons qu’on louerait à différentes sociétés ouvrières : cercles d’amis, mutuelles, syndicats, coopératives, sociétés musicales, etc. Ensuite viendront la bibliothèque, la salle de lecture et plusieurs salles de cours et confé- rences. Outre les conférences et cours du soir pour les adultes, nous utiliserons ces locaux, dans la journée, pour un véritable collège populaire, où nous donnerons aux enfants de nos sociétaires qui montreront le plus de dispo-

sitions un enseignement secondaire complet, qui leur permettra, plus tard, l’accès des Facultés. Nous commencerons l’instruction intégrale du peuple : le jour, pour les enfants et jeunes gens; le soir, pour les adultes. Il faut que le peuple ait ses ingénieurs, ses savants, ses philosophes, ses artistes. Il faut la direction aux plus capables, et non aux plus riches.

Le deuxième étage sera occupé par des ateliers, où sera donné un enseignement professionnel complet. Les ouvriers deviendront créateurs et artistes.

Nous aurons des expositions permanentes pour lesquelles l’ouvrier fera son chef-d’œuvre. Nous glorifierons le travail manuel, et il se glorifiera mieux encore, lui-même, par ses produits. Plusieurs laboratoires de chimie, de physique,ete., serviront à compléter un enseignement technique solide.

(1) Ce fumoir me gêne un peu. Fumer est une mauvaise habi- .

tude, simplement, contraire à l’hygiène, — et bourgeoise puisqu’elle est de luxe. Tous les fumeurs en conviennent. Aussi quand on veut fumer on fume, et l’on ne dit pas que l’on travaille joyeu- ! sement au développement harmonique de son corps:

Enfin, au troisième étage, nous aurons de petites chambres, chauffées, éclairées, meublées sommairement, mais d’une rigoureuse propreté. Elles seront louées pour un prix modique à de jeunes ouvriers célibataires auxquels la proximité des garnis louches est souvent funeste, Un escalier spécial desservira ces chambres. Voilà ce que doit être le premier Palais du Peuple. . C’est un effort sincère, coordonné pour commencer la société de justice, de liberté, de fraternité. Les activités désintéressées savent se discipliner. Elles se concentreront pour édifier d’abord le premier Palais du Peuple et pour se répandre ensuite plus sûres, plus vigou- reuses, plus efficaces, par tout le pays, groupant les tra- vailleurs dans leur association, fédérant les associations dans les Palais du Peuple, qui donneront une âme à la dé- ä mocratie et une raison de vivre. Nous convions tous les hommes de bon vouloir à se joindre à nous :il n’y a pas d’œuvre plus urgente, plus < essentielle, plus belle, plus féconde que celle que nous “ Puis La Coopération des idées donnait la composition du

à MM. Pierre BAuDIN, ministre des travaux publics (1). ‘4 Henri BAUER, homme de lettres. EF Maurice Boucuor, homme de lettres. x Émile Bourroux, membre de l’Institut. À (1) Enfin nous regrettons que cette liste ne soit pas tout

  • à fait sincère. Pour peu que l’on soit au courant des noms et des hommes on y reconnaît aisément, mêlés aux hommes ‘ qui travaillent, les hommes-décorations, les noms qui re- Î L_ présentent. La même remarque s’impose pour les témoi- gnages dont nous voyons que les signataires ont accom- pagné l’envoi de leur signature.

treizième cahier de la deuxième série MM. Ferdinand Buissox, professeur à la Sorbonne. Victor CHARBONNEL, homme de lettres. Georges CLEMENCEAU, homme de lettres. Hector DEpasse, homme de lettres. Lucien Descaves, homme de lettres. Docteur Paul Duguissox, médecin-chef de l’asile Émile Ducraux, membre de l’Institut, directeur de l’Institut Pasteur. A. Esrivas, professeur à la Sorbonne. D’EsrourNELLES DE CONSTANT, ministre plénipotentiaire, député. Arthur FONTAINE, directeur du Travail au Ministère du Commerce. Gustave GEFFROY, homme de lettres. Charles GDE, professeur à la Faculté de droit. Charles GuIEYSsE, secrétaire général de la So- ciété des Universités populaires. Étienne JacquiN, conseiller d’État, président de la Ligue de l’Enseignement. A. Keurer, secrétaire de la Fédération du Livre, vice-président du Conseil supérieur du Travail. Ernest LavissE, membre de l’Académie française. Jules LERMNA, homme de lettres. Eugène MAxueLz, homme de lettres. Henry Micnæz, professeur à la Sorbonne. ,