II-14 · Quatorzième cahier de la deuxième série · 1901-06-15

Courrier de Chine

Lionel Landry

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Le correspondant spécial des cahiers s’est montré bien au-dessous de sa tâche. S’il avait été un peu plus courageux, il devait vous envoyer un cahier compact sur la Chine. Mais il n’a pas trouvé le temps de le faire.

En fait ma tâche se présentait, dès le début, de la façon suivante : quatre ou cinq articles, chacun traitant un point déterminé. Je vous en avais promis un sur le transport des troupes : je ne l’ai pas envoyé, parce que le sujet n’en valait pas la

A mon retour de Pékin, je sortais d’un cauchemar de destruction, de pillage et de massacre, et je vous en ai transmis l’impression — déjà l’aisonnée et

Les faits de massacre et de destruction reprochés au corps expéditionnaire de Chine appartiennent à deux époques et à deux régions bien différentes. J’ai donné mon avis sur les horreurs internationales commises de Tien-Tsin à Pékin.

Je suis moins bien informé sur ce qu’ont fait

autour de Pao-Ting les colonnes lancées par le général Bailloud. Mon impression néanmoins est à la Chambre, et surtout méconnaissance de l’état desprit des gens qui se sont rendus coupables de CCS massacres. Actuellement je suis placé assez bien pour me rendi^e compte de ce point et j’essaiei*ai d’éclaircir la réalité.

A Tien-Tsin, j’ai noué des relations avec des officiers de toutes les nations, et j’essaierai de coor- donner et de préciser les impressions que ces rela- tions m’ont laissées.

La caractéristique du Français est la haine jalouse et méprisante de l’étranger. L’esprit nationaliste est poussé à un très haut point et a fait disparaître diverses qualités, politesse, tolérance, courtoisie que l’on attribuait autrefois à la race. De même, peu d’hospitalité. Un esprit de corps étroit, des rivalités et des jalousies d’arme à arme — telle est la masse, ou plutôt, car la masse est inerte et aveugle là comme partout, telle est la direction et l’impulsion que suit la masse.

Un certain nombre d’officiers, plus nombreux que je n’aurais pensé, ont la conscience et le raisonne- ment de leurs idées (analogues aux nôtres ou diffé- rentes), l’intelligence des idées des autres. Et je n’ai pas été étonné de trouver ces derniers parmi ceux

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qui ont le plus vu et le plus agi. En fait, il y avait distinction bien trancliée entre la masse et l’élite, hétérogénéité dans l’ensemble .

Au contraire des Français qui se définissent par directions opposées, les étrangers se définissent généralement par plus ou moins.

Telle fut mon impression en fréquentant des Alle- mands : fréquentation d’ailleurs dangereuse pour ma santé à cause des beuveries énormes de nos voisins d’outre-Vosges. L’héritage idéaliste de la vieille Allemagne me parait tout à fait mort et enterré. Les Allemands se croient grands philo- sophes parce qu’ils disent Prosit! en levant leur verre. Militairement ils font grande impression ; il ne faut pas trop regarder ; l’esprit mercantile les a bien gagnés depuis trente ans. — Nous avons un ami en Allemagne nouvellement arrivé, qui pourra cor- roborer mon impression, à en juger par la lettre qu’il vient de m’écrire.

L’Anglais, pris individuellement, est mieux. ]Mais ceux que j’ai vus ici sont ti’op uniformisés par la vie militaire aux Indes et leur pays traverse en ce moment une crise qui se reflète un peu dans chaque individu. L’abus des sports a éteint souvent leur vie intellectuelle. Do même que chez nous, les plus intéressants et les mieux raisonnant sont ceux qui ont fait campagne.

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Je ne parlerai pas de nos amis les Russes, qui inspirent ici un dégoût général par leur ivrognerie et leur brutalité. Ce sont les pillards les plus enragés et les plus féroces (Cf. Blagovestchenk). Ils ont en tête leur programme de pillage lorsqu’ils arrivent à un village ; les uns doivent aller aux chevaux, les autres aux fourrures, etc. Je crois que leur puissance militaire est un grand blufl*: la guerre de 1877 le

Les individualités les plus intéressantes se rencon- treraient, je crois, parmi les Américains. C’est aussi chez eux que j’ai trouvé le plus d’idée, le plus de discussion, et les manières simples sans grossièreté et républicaines sans rudeur, comme dirait quelqu’un de l’an YI. Ils discutent librement leur impérialisme, beaucoup plus tolérant et moins profond que les nationalismes français, allemand et anglais.

Quant aux Japonais, je n*en parlerai pas. J’aurais aimé approfondir l’état d’àme des vieux comman- dants à cheveux blancs, qui Samouraïs autrefois avaient porté le double sabre et s’étaient plus ou moins ouvert le ventre ; mais je n’ai pu causer qu’avec de jeunes officiers sortis de Polytechnique et parlant argot qui manquaient de couleur locale. Mais le fond reste. Je me souviens du capitaine S…, ancien élève de Polytechnique et de Fontainebleau, me montrant le maniement de son sabre à deux

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mains, destiné à couper d’un grand coup de revers la tête de l’ennemi, et m’ expliquant que le « chic » était de laisser la tête adhérente au corps par un petit morceau de peau, et que dans son pays, on s’exerçait sur des fruits.

Tien-Tsin, i3 avril 1901

Voici longtemps que je ne vous ai envoyé de notes. On m’écrit que les premières que je vous ai envoyées ont paru sèches, peu poétiques. Les lecteurs ont été gâtés par la prose de M. Donnet, bien intentionné, certes, et qui a dit de dures vérités, mais qui s’est donné le tort de raconter avec force détails tragi- ques la prise de je ne sais trop quelle ville, qu’il a observée de deux jours de marche en arrière.

Depuis quelques semaines, le stationnement et l’inaction ont eu de déplorables cfTcts sur les trou- pes. Il se forme des compromissions extraordinaires entre les souteneurs et cambrioleurs chinois et les troupiers. Ils vont piller, boire et fumer l’opium ensemble. Le rapatriement ou la marche en avant s’impose. L’incertitude laisse chacun dans le provi- soire et l’inaction, on ne saitsion doit s’installer ou faire ses malles.

L’opinion des missionnaires sur la guerre et la situation actuelle est curieuse à connaître.

Les missionnaires qui disent, font dire ou laissent

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dire en France quïls sont à l’étranger de constants et actifs propagateurs de Tinfluence française, i^ré- tendent ici n’avoir aucun rapport avec les puis- sances européennes et demandent avec insistance le départ des troupes, dont la présence, disent-ils, leur fait le plus grand tort dans l’esprit des Chinois, en donnant à penser qu’ils sont de connivence avec les nations européennes.

C’est, en effet, le motif principal de la haine des Chinois contre les missionnaires. Ils pensent qu’ils agissent comme espions des Européens et travaillent pour le compte des Européens. — Ajoutons, comme autres griefs, le non paiement de certaines taxes de culte, et la résistance que peuvent rencontrer les exactions des mandarins, qui sont certaines et inouïes. La conviction religieuse est au dernier plan : c’est le dernier souci du Chinois.

Or, les missionnaires sont-ils des agents d’in- fluence européenne? Oui et non. Ils usent de mé- thodes européennes, introduisent quelques connais- sances pratiques de source européenne : mais ils travaillent exclusivement à leur profit. Ils se font Chinois, portent la natte, le costume, parlent la langue, apprennent à leurs élèves un latin de cui- sine invraisemblable, mais point le français : donc leur but n’est pas de développer en Chine l’influence

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Ce but, certains le proclament, disant quïls ont été parfois près d’y atteindre. C’est la conversion de la Chine et sa transformation en un empire catholique dépendant du Saint-Siège.

Les chrétientés, maintenant bien ramassées, iso- lées, centralisées, ont sur plus d’un point repoussé très vaillamment les assauts desBoxers. Les chrétiens chinois, qui ont servi quelque temps d’auxiliaires aux troupes européennes, se sont montrés excellents et disciplinés. Actuellement, ces chrétientés s’arment et se fortifient. Certes, les réclamations excessives, peut-être même les exactions des Pères ont surexcité les Chinois : mais quand les troupes partiront ils seront armés. Je me demande s’ils n’ont pas l’inten- tion de réaliser la conversion de la Chine par une

L’exemple du Paraguay est toujours intéressant à étudier. Les Jésuites ont formé, d’un peuple qui paraît avoir été d’abord pacifique, une nation guer- rière qui a étonné le monde (en 1867) par une résis- tance à l’invasion supérieure peut-être à celle des Boers. Qu’adviendrait-il si les missionnaires trans- formaient ainsi tout ou partie de la Chine ? J’ai dit parfois, en plaisantant, à un Père, qu’à la prochaine campagne de Chine nous les trouverions sans doute contre nous, à la tête des Chinois. Il ne protestait pas, mais déclarait que l’intervention des Européens

leur était très nuisible et qu’ils ne la souhaitaient

J’ajoute que je crois la question des missions dif- férente à Madagascar, au Soudan, en Chine, en Syrie, etc. Je crois que pour apporter une réponse motivée aux questions que vous m’avez posées au départ, il faut l’impartialité, que j’ai tâché de con- server, et le long séjour, que je n’ai pu faire. J’ai cherché les avis de ceux qui connaissent le pays, et tâché d’éliminer ce que pouvaient leur suggérer leurs préjugés ou leurs intérêts. Des gens de bonne foi, préoccupés de la même question, sont arrivés à des conclusions analogues.

Gomme toujours, je vous écrirai au hasard des

circonstances et sur le point qui me paraîtra le plus

Salut et fraternité.

Depuis que ces lettres nous sont parvenues, nous avons lu dans les Journaux que les corps expéditionnaires étaient rassemblés et rembarques. Aussitôt que notre ami nous sera revenu, nous lui demanderons tout un cahier sur cette expédition. — Ce cahier passera dans la troisième série.