Compte rendu de congrès
Pendant les loisirs des vacances, — Il est temps, dit Pierre Baudouin, que vous nous rendiez compte ainsi que vous nous l’avez promis.
— Et même il est plus que temps, dit brutalement mon cousin.
— Il est toujours temps, dit posément Pierre Deloire.
Pierre Deloire paraissait soucieux. — Oui, dit-il à mon cousin, j’ai un ami qui dépérit. On le voit blanc de peau, l’œil cave, les yeux cernés, les joues creuses, décharné, fiévreux, sans appétit, mal osseux. Il rentre à minuit, une heure, deux heures, trois heures du matin. J’ai peur que des bandits l’attaquent en passant les ponts.
— Serait-ce, demanda Pierre Baudouin, qu’il va dire bonsoir à son amie.
— Vous nous conterez son histoire, dit mon cousin, aussitôt — me montrant d’un coup d’épaule — qu’il aura fini son compte rendu.
— Je ne sais comment procéder. Le premier congrès général des Organisations socialistes françaises a été tenu à Paris du 3 au 8 décembre 1899; le deuxième congrès général des Organisations socialistes françaises a été tenu à Paris du 28 au 30 septembre 1900; le cinquième congrès socialiste international avait été tenu à Paris du 23 au 27 septembre 1900. Je ne suis pas allé au congrès de Lyon.
— Une bibliothèque, dit Pierre Deloire, une bibliothèque monumentale des récents congrès est ainsi constituée : I. — Congrès général des Organisations socialistes françaises, tenu à Paris du 3 au 8 décembre 1899, — compte rendu sténographique officiel, — édité par la Société nouvelle de librairie et d’édition, 17, rue Cujas, Paris.
Je continuai, comme libraire : un volume in-16 de VIII-502 pages 4 francs
Pierre Deloire : II. — Deuxième congrès général des Organisations socialistes françaises, tenu à Paris du 23 au 30 septembre 1900, — compte rendu sténographique officiel, — édité par la Société nouvelle de librairie et d’édition, 17, rue Cujas, Paris.
Je continuai : un volume in-16 de IX-389 pages 3 francs
III. — Premier congrès national et international de la Coopération Socialiste, tenu à Paris du 7 au 10 juillet 1900, — compte rendu officiel, — édité par la Société nouvelle de librairie et d’édition, 17, rue Cujas, Paris. — un volume in-16 de 214 pages 2 francs 50 Mais nous laissons pour aujourd’hui ce congrès, où je n’assistai pas.
IV. — Nous avons du cinquième congrès socialiste international, tenu à Paris du 23 au 27 septembre 1900, deux comptes rendus : a) un compte rendu analytique officiel, — édité par la Société nouvelle de librairie et d’édition, 17, rue Cujas, Paris. — un volume in-16 de 121 pages 1 franc 25
b) un compte rendu sténographique non officiel, — qui est le seizième cahier de la deuxième série. — un cahier de 216 pages 3 francs 50
— Nous avons ou nous aurons du troisième congrès général — devons-nous continuer à le qualifier ainsi? — des Organisations socialistes françaises, tenu à Lyon du 26 au 28 mai 1901, deux comptes rendus : a) un compte rendu analytique non officiel établi par mademoiselle Louise Lévi et publié dans le quatorzième cahier de la deuxième série. — un cahier ordinaire de 72 pages 1 franc
b) un compte rendu sténographique officiel annoncé par la Société nouvelle de librairie et d’édition, 17, rue Cujas, Paris. — un très fort volume in-16 3 francs 50 Ce volume vient de paraître : il a 581 pages.
— Il me semble souhaitable, continua Pierre Deloire, que des éditeurs volontaires fassent au moins sténographier les congrès socialistes importants. Il me semble indispensable que des éditeurs volontaires publient les comptes rendus des congrès socialistes. Puisque les partis socialistes nationalement et régionalement constitués en France ne peuvent pas souscrire les fonds nécessaires à ces éditions, il est bon que des citoyens de bonne volonté se substituent aux partis. Cela est d’un bel exemple, et d’un salutaire enseignement. Il importe que l’on sache que les partis qui font profession de révolutionner le vaste monde ne peuvent pas établir un volume à trois cinquante. Jadis le Comité général, quand il était à peu près général, et qu’il avait besoin d’argent pour tenir les congrès même, louer la salle et payer l’éclairage, faisait donner par Jaurès, qui voulait bien, de véritables représentations théâtrales. De gros bourgeois juifs, à ce que l’on m’a dit, louaient cher beaucoup de places. Mais le Comité n’est plus qu’à peine à demi général; Jaurès ne serait plus reçu à donner des représentations à Paris, au moins pour quelque temps; et la plupart des bourgeois juifs ont laissé aux Juifs pauvres le soin de continuer à payer pour la libération d’Israël. Nous historiens nous avons une reconnaissance commune aux citoyens de bonne volonté qui font le travail des partis, à la Société nouvelle de librairie et d’édition qui établit les comptes rendus officiels, aux cahiers qui établissent les comptes rendus non officiels. Car les premiers nous sont utiles, et les seconds ne le sont pas moins. Nous avons besoin d’avoir des comptes rendus officiels revus par les orateurs, comme le sont les comptes rendus de la Chambre et du Sénat publiés au Journal officiel de la République française; nous avons besoin d’avoir des comptes rendus officiels, revus, acceptés par les comités et par les gouvernements des partis, ainsi que nous avons besoin d’avoir des actes notariés, juridiques, des constitutions, des lois, décrets et arrêtés, et des contrats : nous connaissons là les expressions que les commettants et que les contractants veulent que leurs sentiments et que leurs volontés civiles, civiques et familiales aient — Ici Pierre Deloire hésita, parce qu’une aussi longue phrase, et aussi ingrate, retombait sur un verbe monosyllabique. Mais il affectait de ne pas s’arrêter aux difficultés de l’oraison. Il avait prononcé ce ait sur un ton élevé, d’un accent fort, comme s’il dût y appuyer des compléments nombreux. Quand les compléments lui manquèrent, il ne chercha pas d’équilibre qu’en répétant plusieurs fois ait, — ait, — ait, d’un ton descendant et d’un accent décroissant, comme un boiteux qui retombe à petits coups sur la même béquille. Cela fit beaucoup rire mon cousin qui commençait à s’ennuyer sérieusement. — Nous avons besoin, recommença Pierre Deloire, nous avons besoin d’avoir des comptes rendus officiels. Nous connaissons là exactement ce que les orateurs veulent expressément avoir dit. Un compte rendu est officiel quand on communique aux orateurs la sténographie de leurs discours. Les orateurs lisent, relisent, travaillent selon qu’ils sont plus ou moins négligents, modifient selon qu’ils sont plus ou moins honnêtes. Nous avons ainsi l’expression arrêtée de l’idée ou du sentiment qu’ils ont voulu avoir, une expression en repos, stable, signée, enfin déterminée dans le silence du cabinet, une expression qui vaut acte, une expression encadrée, livresque, notariée, notée, notable, notaire, bibliothécaire, nécropolaire, actuaire, faisant foi, parlementaire, protocolaire, juridique, archivique, référendaire, documentaire, monumentaire, et comme on le dit de M. de Malbrout : morte et enterrée. Selon ce compte rendu M. Émile Vandervelde parle en prose :
« Sortez de la maison. Elle est à nous! Nous sommes dignes d’y entrer. » (Ovations prolongées)
Moins solennel, mais vrai, à condition qu’il soit vrai, le compte rendu non officiel, non soumis aux auteurs, aux orateurs, au gouvernement des comités, nous donne, aussi exactement que les sténographes sont exacts, aussi impartialement que l’analyse est impartiale, cette simple énonciation de l’événement, près de quoi rien ne vaut.
— Tous ces volumes sont en vente à la librairie des cahiers. Je ne sais comment vous faire ce compte rendu. La matière est confuse. — Débrouille-toi, dit mon cousin. — Moi-même je suis confus, inquiet, embarrassé. — Débrouille-toi. — Moi-même j’ai varié. Je suis en variation. Quand j’assistai au premier congrès national, au congrès Japy, j’eus des hommes et des événements, des gestes et des discours, des mouvements une certaine représentation, une certaine image qui sans doute se plaça dans ma mémoire au courant de ma durée, après les représentations des événements précédents, avant les représentations des événements suivants. Et ainsi de suite les représentations pour parler exactement les présentations des congrès se placèrent à mesure dans ma mémoire parmi les représentations des événements au courant de ma durée. Et non pas seulement elles, mais entre elles toutes les représentations des événements intercalaires. Mon cousin riait comme un fou. — Jamais, dit-il, jamais on n’a ainsi bafouillé à la salle des Fêtes. — A la galerie des Machines? lui demanda Pierre Deloire. — Non, la salle des Fêtes, à Orléans. Et vous dites que vous savez la géographie! C’est là qu’on tient les comptes rendus de mandats.
— Mais les images processionnelles des événements processionnels qui s’étaient placées dans ma mémoire au courant de ma durée n’y demeuraient pas inactives, puisqu’elles n’y étaient pas mortes. Vivantes elles travaillaient, agissaient, réagissaient mutuellement, se modifiaient donc et s’altéraient. Et incessamment les images nouvelles étaient grossies et en majeure partie formées des images précédentes. L’image du premier congrès demeurait au cœur du deuxième, et l’image du premier et l’image du deuxième ainsi grossie de l’image du premier demeuraient au cœur du troisième. Et incessamment, dans l’intérieur de chaque, toute image nouvelle était grossie des précédentes et continuant le mouvement s’apprêtait déjà pour ainsi dire à grossir les suivantes. Et non seulement elles, mais entre elles vivaient, agissaient et réagissaient et mutuellement s’éclairaient les images non négligeables des événements intercalaires. Et quel, désormais, voulez-vous que je vous fasse un compte rendu si à la confusion de la matière et à ma faiblesse vient s’ajouter cette altération perpétuelle de la matière par l’organe aux fins de la vie et aux fins de l’action, si à la faiblesse de l’ouvrier se vient ajouter la perpétuelle altération de la matière par l’instrument, par l’outil, et si cette altération n’est pas anormale et de la maladie, mais si au contraire elle est si normale et saine et si naturelle que ce serait si elle ne se produisait pas que je serais malade, que j’aurais quelque maladie de la mémoire. — Il me semble, me répondit Pierre Baudouin, que vos réponses préliminaires ne sont pas étrangères à la philosophie de M. Bergson. — Je l’avoue et vous pouvez être assuré que ce qu’il y a de bien dans ce que je vous dis vient de lui, et que ce qu’il y a de mal, s’il y a quelque mal vient de moi. Pierre Baudouin. — Je n’y ai point vu de mal. — J’ai peur, dit Pierre Deloire, que ce ne soient des faux-fuyants. Moi. — J’ai lu attentivement les rares livres de ce véritable philosophe et je suis assidûment son cours au Collège de France. Pierre Baudouin. — Vous m’y avez toujours trouvé. Moi. — Le vendredi à quatre heures trois quarts : et je suis assuré que c’est l’heure la mieux employée de ma semaine. — Je ne suis pas philosophe, répondit Pierre Deloire, et je ne vais pas à ce cours. — Vous avez tort, dit un peu vivement Pierre Baudouin. Vous n’êtes pas un honnête homme, au sens que nous conservons soigneusement à ce nom, si vous n’avez pas entendu et si vous n’entendez pas les leçons, le cours et même la conversation de ce véritable philosophe. Je n’ai nullement pour lui cette amitié respectueusement hostile dont l’entourent la plupart de nos jeunes agrégés. Je suis peiné quand un candidat sociologue au doctorat ès lettres éprouve le besoin de renoncer un peu hautement et un peu sec un enseignement qui est la plus grande beauté du temps présent. Parce que je garde envers ce rare philosophe la liberté de ma critique, je me suis permis de l’accompagner scrupuleusement. — En pensée? — En démarche et en pensée. — N’étant pas philosophe de mon métier, continua Pierre Deloire, je n’ai pas bien suivi tout ce que vous avez dit. Mais il me semble que cela revient à ce que m’enseignait mon professeur de philosophie, qu’à l’extrême rigueur logique pour se remémorer deux ans et six mois il faudrait aussi deux ans et six mois. — C’est cela, et ce n’est pas seulement cela. Les découvertes et les recherches énoncées dans l’Essai sur les données immédiates de la conscience et dans Matière et mémoire ne se peuvent réduire aux cours de l’enseignement secondaire. Mais votre observation concerne ces découvertes et ces recherches principales. — Au demeurant je lirai ces deux livres et j’écouterai ce cours. Je ne demande qu’à me renseigner. Je n’oublie pas que les événements de la vie intérieure sont les premiers des événements. Des examens lourds et assez mal institués m’ont dispersé malgré moi parmi les événements souvent moins intéressants du monde extérieur. Mais la vie est longue, pourvu qu’on le veuille. En attendant que je reçoive l’enseignement qui m’a fait défaut, suis-je incapable d’écouter le compte rendu que Péguy nous doit de ces congrès? J’ai déjà, dans ma vie, entendu beaucoup de leçons et plusieurs comptes rendus, depuis le temps que ma grand mère me contait les histoires du temps qu’elle était jeune. Et je ne me suis jamais aperçu que la connaissance de cette philosophie me manquât pour écouter bien. — Quand vous ne l’avez pas, vous ne connaissez pas qu’elle vous manque, mais à mesure que vous l’acquérez vous connaissez qu’elle vous manquait. Les découvertes qui ont marqué les étapes de l’humanité n’ont presque jamais été désirées par les contemporains. C’est nous qui à présent découvrons qu’elles manquaient. Et en général ces découvertes n’ont pas consisté à surajouter au monde connu des suppléments nouveaux, mais c’était le monde connu qu’elles pénétraient, qu’elles animaient d’un esprit nouveau. Ainsi les découvertes admirables obtenues par l’attentive observation de la mémoire éclairent d’un jour nouveau — nouveau pour nous, mais plus ancien que les précédents, puisqu’il est plus fidèle à l’antique réalité — un monde connu, moins connu. Avant ces découvertes les petits enfants des écoles apprenaient par cœur les fables de leurs fabliers, mais les grandes personnes avaient peu ou mal ou n’avaient pas noté comme ils apprenaient. Avant ces découvertes, on faisait de l’action et de l’histoire et, pour tout dire, l’humanité vivait. Mais on avait peu ou mal ou moins que nous ne le pouvons faire noté comment l’action se fait et comme se fait l’histoire. Par ces découvertes nous connaissons d’un regard mieux avisé la connaissance et l’action et la relation de la connaissance à l’action. Pour moi, c’est une singulièrement grave découverte que celle-ci, que l’altération des images dans la mémoire est une simple fonction de la santé. Car les historiens étaient tentés de considérer comme les meilleurs témoins non pas ceux qui étaient les hommes les meilleurs, les hommes ayant la mémoire la meilleure, mais les hommes au contraire qui avaient la mémoire la plus conservante, c’est-à-dire la moins vivante, enfin les hommes qui étaient les plus commodes, le plus commodément utiles aux historiens. Ils aimaient qui leur servait. Et ils aimaient à croire qu’on leur servait parfaitement. Les documents, monuments et témoignages leur paraissaient volontiers inattaquables, quand ils avaient satisfait à certaines règles, résisté à certaines épreuves, quand les témoins étaient impartiaux et qu’ils s’accordaient. Mais voici que nous reconnaissons de toute évidence que ces témoins même, impartiaux et concordants, leurs témoignages n’étaient pas des monuments de pierre, mais des actes vivants, des effets vivants, des monuments vivants, au sens où un homme est le monument de sa race, les éléments vivants d’une conscience vivante, d’une mémoire vivante. Et dominant, mais ne les annulant pas, dominant les anciennes règles des méthodes scientifiques, et commandant aux anciennes prudences, et les subordonnant, apparaît aux historiens cette loi capitale de modestie : que le témoignage initial est fait, que tant soit honnête homme le témoin, et si probe au lendemain de la veille, son témoignage est fait. Que si nous voulions descendre un peu plus profond, non seulement son témoignage est fait au moment où il vous le donne, historiens, mais le témoin fait l’image première dont il témoignera quand vous le citerez. Non seulement le témoignage est fait, mais le modèle du témoignage, l’origine, le fait est fait. Le témoin ne l’a pas fait tout, mais il y a contribué, principalement sans doute. Il a de toute sa vie antérieure préparé, entouré, fomenté le fait où vous vous jetez, vous historiens, comme sur un morceau de pain sec. On vous rappelle ainsi à la modestie indispensable. On vous présente la contrariété qui est pour vous. Ne niez pas. Elle est fondamentale et je vais vous la montrer sur cet exemple.
Vous, Pierre Deloire, historien, assis posément sur une chaise en bois, vous demandez à Péguy, assis devant nous sur une chaise de jardin, le compte rendu des congrès où il assistait.
Qui est Péguy? S’est-il présenté aux congrès comme un compte rendeur, un compte rendeur professionnel, un compte rendeur automatique? Non, il y est venu en congressiste, comme tout le monde. Tout est là. S’il y était descendu en compte rendeur prétendûment impartial et froid, en fonctionnaire compte rendeur, en appareil enregistreur, indifférent, impassible, inactif, si en un mot il y était descendu comme cet historien sans aucune cité qui a servi tant de fois aux dissertations latines, c’est vous le premier, monsieur l’historien, qui ne seriez pas là pour l’écouter. Car vous vous débattez vainement contre cette contrariété : quand vos témoins sont présents à l’universel travail, vous faites profession de les récuser comme étant partiaux; mais quand ils sont absents de l’universel travail, quand ils ne travaillent pas pour leur part d’homme, quand ils ne font pas la part qu’ils doivent du travail commun, quand ils désertent, quand ils sont des regardeurs, vous sentez bien alors, vous sentez profondément, si vous ne le dites pas toujours, qu’en vous-mêmes vous les récusez plus que jamais, parce que vous savez bien que la pire des partialités est de se refuser, que la pire ignorance est de n’agir pas, que le mensonge le pire est de se dérober. C’est pour cela que je vais vous faire sauter… — Je ne saute pas, répondit posément Pierre Deloire, un peu sec. — Si, quand je vous dirai que Michelet demeure pour moi le premier des historiens, le meilleur des historiens, le plus grand historien, parce qu’il est le plus entré dans son histoire, et qu’il n’est pas demeuré sur le bord. La plupart de vos historiens regardent couler leur histoire comme les pêcheurs à la ligne. Ainsi vos témoins ne sont jamais de purs témoins; et ce serait justement s’ils étaient de purs témoins que vous les récuseriez. Je le répète : Si Péguy avait assisté aux congrès en pur témoin, s’il n’y avait assisté qu’en témoin, vous ne vous seriez pas dérangé aujourd’hui. Mais vous savez qu’il y est allé comme les camarades, avec des passions. Et vous êtes aussitôt venu. Mais s’il y est allé avec des passions, il va donc nous faire aujourd’hui un compte rendu passionné. Il doit nous faire un compte rendu passionné. Même je dis que s’il ne nous faisait pas un compte rendu passionné, ce serait alors qu’il mentirait, et que nous ne pourrions plus l’en croire. J’attends que vous sortiez de là.
— N’attendez pas, répondit Pierre Deloire d’un ton ferme et légèrement désobligé. N’attendez pas. — Je ne demande qu’à me renseigner. Je lirai ce qu’il faut lire. Et j’écouterai celui qu’il faut que j’entende. Mais dès à présent vous me paraissez avoir tort de braver. Si j’ai quelque peu entendu les contrariétés que vous opposez aux historiens, Péguy ne pourrait pas nous faire le compte rendu des congrès socialistes a) parce qu’il n’y était pas pur témoin mais qu’il y participait; b) plus profondément et non moins généralement par cette infirmité universelle que les images vivent. Si bien qu’il y aurait deux limites à la narration, au compte rendu, au témoignage, une limite longitudinale, pour ainsi dire, et une limite latitudinale : a) une limite que je nomme longitudinale si par exemple Péguy nous énumérait, nous énonçait, nous prolongeait en série linéaire exactement toutes les représentations, toutes les images des congrès qu’il a reçues en sa mémoire; b) une limite que je nomme latitudinale si par exemple Péguy nous proposait, nous élargissait en coupe le faisceau d’images que sont devenues aujourd’hui les images linéairement enregistrées. Pierre Baudouin suivit en l’air, comme un qui regarderait au loin une intersection de lignes et de poteaux télégraphiques, le discours de son ami. Et on voyait qu’il était profondément content que son ami parlât ainsi. Pierre Deloire continua péniblement, aventuré comme un arpenteur dans des chemins mal établis : Si Péguy suivait la série que j’ai nommée longitudinale, nous verrions déplier à la queue leu leu exactement toutes les images qu’il a eues des congrès. Chacune reviendrait en sa place exactement comme elle s’est produite pour la première fois. Si Péguy au contraire pratiquait ce que j’ai nommé la coupe latitudinale, et qu’il vaut mieux nommer la coupe transversale, nous serions placés comme au dessus d’un tronc coupé. Nous aurions la carte, le plan de la mémoire que Péguy a aujourd’hui des congrès. Ces deux limites me paraissent différer en nature. Si Péguy tend vers la transversale, vers la coupe, il ne lui reste plus à compter que l’écart inévitable que toute réalisation, fût-elle intérieure, à sa limite et en général à son expression mathématique, et le deuxième écart inévitable de l’expression parlée à la réalité correspondante. Car cette coupe est la coupe d’une réalité naturelle. Péguy a la réelle mémoire naturelle des images qu’il a reçues des congrès. Dans le faisceau de ces images il peut pratiquer une coupe. Et nous aurions le compte rendu des images que Péguy a aujourd’hui des congrès. Nous n’aurions pas le compte rendu des congrès. Nous n’aurions pas proprement le compte rendu des congrès. Or c’est le compte rendu des congrès que nous voulons, que nous voulons surtout. Par une singulière curiosité, perversion morale de la mémoire, commencement de perversion mentale, besoin de rajeunissement, appétit d’usurpation — sur les vies que nous n’avons pas vécues; désir et passion de les vivre au long comme si elles étaient nôtres; et plus profondément que tout sans doute épouvante sourde du néant, aversion de la mort; par quoi non seulement nous aimons à remonter le passé, mais, pour nous donner la jouissance d’une liberté souveraine, souveraine toute, encore nous aimons à nous remonter à un point du passé pour pouvoir mieux laisser couler au courant descendant des jours; au fond besoin sourd et passion sourde que nous avons de recommencer le non recommençable, de représenter l’aboli. N’en doutez pas, mon ami, c’est là une singulière passion, couchée basse aux couches les plus profondes. Elle est au fond du terrain. Et beaucoup de maisons passeront, qui seront dessus. Passion que l’on sent par émois brusques après qu’on a passé trente ans, mais qui peut donner beaucoup plus tôt. Quand j’étais petit garçon et que je me passionnais dans un vieux Duruy pour les batailles militaires de la France — je n’en rougis pas, je ne rougis pas, je ne rougirai jamais du petit garçon que je fus, que j’étais né, que l’école primaire me fit, et il vaut mieux avoir passé de ce nationalisme sincère au véritable internationalisme, il vaut mieux avoir élargi un nationalisme honnête initial en véritable internationalisme, que de chercher dans un faux internationalisme un prétexte à n’exercer pas certains devoirs — quand j’étais petit garçon, combien de fois n’ai-je pas recommencé dans mon Duruy la bataille d’Azincourt et la bataille de Crécy et la bataille de Poitiers, et la bataille de Waterloo. Combien de fois n’ai-je pas, depuis, recommencé la guerre, ainsi qu’on la nommait, la seule guerre sans doute pour les gens de mon pays, la guerre de soixante-dix. Combien de fois n’ai-je pas recommencé les défaites. Je n’aimais pas les victoires. J’aimais recommencer les défaites. Combien de fois n’ai-je pas recommencé les défaites avec cette étrange impression qu’à chaque fois que je les recommençais elles n’étaient pas consommées encore, elles n’étaient pas. N’en doutez pas, mon ami, c’est le même besoin de recouvrance qui fait qu’au lieu de demander à Péguy le transversal, c’est le longitudinal que nous lui demanderons ensemble. Car dans le longitudinal au moment que les organisations socialistes françaises convoquées généralement se réunirent dans la salle du gymnase Japy, boulevard Voltaire, ce n’était pas du tout le premier congrès général des Organisations socialistes françaises tenu à Paris du 3 au 8 décembre 1899 : ce n’était pas moins que les grands États-Généraux et l’ouverture de la grande révolution. Ainsi le pensaient toutes les bonnes bêtes. Ainsi le voyait Péguy. Et dans le longitudinal nous aurons vraiment l’inauguration de la souveraine révolution sociale. Mais j’ai bien peur que dans le transversal ce premier congrès ne soit plus devenu que la première des assemblées parlementaires où s’égare assurément le socialisme français, où nous pouvons redouter que s’égare le socialisme international. Et tout historien que vous êtes, je vous connais, ce que vous demandez, ce n’est pas la section transversale d’une réalité présente, mais la reconstitution artificielle de réalités abolies. Tout historien que vous êtes vous renoncez à l’humble ou à la modeste assurance d’une certitude sans épaisseur pour vous donner la troublante jouissance d’un sondage dans l’épaisseur d’un temps épuisé, d’un âge révolu. Je dis un âge et non pas quelques mois, car nous avons vieilli rapidement, d’amères déceptions nous ont rendus rèches, un dur apprentissage nous a rassis, des peines lourdes nous ont aggravés, mûris, et nous sommes aujourd’hui aussi éloignés du récent premier congrès national oublié en arrière que nous ne sommes éloignés du jour de la mort négligé en avant. Quoi que nous fassions de travail, quoi que nous labourions d’action dans les trente ou dans les cinquante années que nous allons tâcher de travailler, dès à présent nous sommes assurés que le dernier regard que nous pourrons jeter sur le monde contemporain sera beaucoup moins écarté du regard d’aujourd’hui que ce regard d’aujourd’hui n’est écarté du regard d’il y a deux ans. Car ces deux ans demeurent les années de notre apprentissage. Désormais nous n’aurons plus à faire que de l’application. Plus ou moins dure, plus ou moins amère, plus ou moins lourde elle ne sera que de l’application. Nous sommes aujourd’hui déterminés. Nous sommes aujourd’hui résolus. Mais pendant ces deux dernières années nous nous sommes enfin déterminés, nous nous sommes enfin résolus. Ces deux années demeurent les années de notre apprentissage. Après elles nous n’avons plus à faire que de l’application. Avant elles nous n’avons jamais fait que de l’entraînement. Avant elles nous avons été des soldats qui servaient sous des chefs. Après elles nous serons des ouvriers qui travaillent ensemble. Mais pendant elles nous avons été vraiment des jeunes hommes libres. Nous avons subi la plus grande commotion morale sociale. Pour demeurer sincères nous avons renoncé à la plus vaste espérance immédiate, nous avons rompu la plus étroite amitié. De l’espoir que l’on nous avait donné de faire en quelques décrets la révolution du monde, nous sommes revenus au ferme propos de travailler du mieux que nous pourrons, à ce que nous pourrons trouver de mieux. Mais par je ne sais quel besoin — ne serait-il pas un besoin pervers — de nous retremper aux sources du vieil orgueil, vous voulez, tout historien que vous êtes, et je veux, tout philosophe que j’essaie de me faire, nous voulons revivre un instant la vie que nous-mêmes avons condamnée. Je ne m’abuse pas sur la qualité morale de ce besoin. Quand l’enthousiasme était sincère, il était beau, il était bon, et sans doute il était juste. Mais à présent que nous savons que cet enthousiasme était mal justifié, que nous voulions le ressentir, j’ai peur qu’il n’y ait là une indélicatesse. — Non, répondit Pierre Deloire, il n’y a là aucune improbité. Vous vous laissez encore emporter au christianisme que vous avez renoncé. Vous avez des scrupules qui sont d’un malade. Vous avez toujours un vieux fond religieux. Quand j’étais petit et que ma grand mère me contait les histoires du temps qu’elle était petite, j’écoutais les histoires du temps passé comme elle me les contait, sans scrupule aucun. Elle était femme forte, et active, et quand elle contait une histoire ancienne elle ne s’occupait pas de savoir si elle empiétait sur le décret de quelque Providence. Et même elle contait les histoires de son grand père, qui était bûcheron. Quand donc elle me contait les histoires du temps qu’elle gardait les vaches, et comme elle s’était battue avec le loup quand elle gardait les moutons, elle avait de la joie neuve. Et moi petit j’avais de la joie neuve ensemble et pas plus qu’elle je ne m’occupais de savoir si avec elle je remontais le temps à l’envers. C’est qu’elle était profondément inchrétienne, autant que le sont tous les paysans de France et du Bourbonnais. Elle n’avait aucun scrupule religieux. Elle aimait la belle histoire. Vieille et cassée en deux, comme elle disait, elle aimait conter la belle histoire. Jeune elle avait aimé, aux veillées neigeuses d’hiver, écouter la belle histoire. Et moi jeune et venu au monde en des temps moins intelligents, j’aimais écouter la belle histoire. Et c’est ainsi que je suis devenu historien. Car le meilleur historien, — et je le dirai au risque de mécontenter quelques cuistres, mais qu’importe, disons ce que nous pensons — : le meilleur historien est tout de même celui qui aime le mieux la belle histoire. Michelet. — Michelet, répéta mon cousin pour se moquer d’eux. — Mais je ne saurai jamais conter aussi bien que ma grand mère. Je ne crois pas qu’il soit immoral de se débarrasser momentanément du présent, fût-ce du devoir présent, et du travail présent, pour se représenter du passé. Pas plus que ma grand mère ne péchait, pas plus que je ne péchais, l’humanité ne pèche quand elle se complaît à l’histoire. L’histoire est à elle, enfin. C’est elle qui l’a faite. Et quand même elle aurait une jouissance à recouvrer un passé que le temps lui dérobe automatiquement, ne lui dérobons pas, nous hommes, la joie de cette recouvrance. Quand j’étais en cinquième, et que je commençai à lire dans le grec les histoires du temps que l’humanité gardait les vaches, avec une singulière impression d’agrandissement, c’est-à-dire de libération, je connus, pour ma part d’humanité, cette unique joie : de savoir que j’entendais ces poètes irréparablement morts et depuis la mort de qui tant de poètes étaient morts par couches. N’en doutez pas. La popularité de Priam et d’Astyanax, et d’Andromaque, d’Œdipe et Antigone, et de Prométhée parmi nous vient de là, et d’ailleurs aussi, de causes fortes, et non pas du baccalauréat, comme on voudrait nous le faire croire, comme nous le veulent faire croire ceux qui substitueraient des cuistreries modernes aux cuistreries des modernes sur l’antique, au lieu d’exterminer de la cité la cuistrerie et les cuistres. Et naguère enfin, quand notre ancien maître, M. Joseph Bédier, nous eut restitué l’unique, le parfait, l’admirable roman de Tristan et Iseut, outre toute la beauté du poème, n’avons-nous pas senti la singulière joie de recevoir comme un contemporain cette impérissable beauté? Que l’humanité aime les histoires de trois mille ou de six cent cinquante ans et que j’aime une histoire de deux ans qui nous est devenue si lointaine, je ne consens pas qu’on nous le reproche. La saine ivresse du souvenir et du rajeunissement vaut mieux que l’ivresse fumeuse du scrupule catholique. Réjouissons-nous donc dans la jeunesse de l’humanité. Réjouissons-nous, retrempons-nous dans la jeunesse du socialisme. Et c’est ici que je vous reprends au demi-tour, c’est ici que je ferme le circuit que vous avez si imprudemment ouvert. Au commencement vous avez bravé parce que la perpétuelle opération de la vie interdisait au chroniqueur une exacte narration. Mais c’est aussi l’opération de la vie qui exige que cependant il y ait des narrations. L’histoire est la mémoire de l’humanité. Autant la mémoire individuelle est indispensable non seulement pour les travaux, mais pour les actes les plus simples, pour manger, boire et marcher, pour dormir, autant l’histoire est indispensable à la commune humanité. L’acte commun le plus simple, comme d’acheter et de payer, de chanter en chœur ou de parler à des enfants suppose beaucoup d’histoire. La vie et l’action commune exige l’histoire. L’histoire est donc plus vieille que nous, monsieur le philosophe, et plus forte que vous. Et si nous les historiens ne lui contons pas des histoires bien faites, l’humanité se contera des histoires mal faites. Si nous ne lui faisons pas des histoires authentiques, elle se fera des histoires fausses. Nous devons donc lui faire son histoire. L’impossibilité logique de la méthode n’a jamais empêché la découverte scientifique. La possibilité logique de la méthode n’a jamais institué la découverte scientifique. La méthodologie a été faite pour les cours de l’enseignement secondaire. Elle permet aux jeunes bourgeois qui font leur philosophie de s’imaginer qu’on peut travailler dans les laboratoires sans être un ouvrier. Un véritable philosophe disait devant moi qu’il ne pensait pas que les fameuses tables et méthodes aient jamais fait faire une seule découverte physique. Il disait vrai. Si vous n’êtes pas chimiste, la présence et l’absence et la variation concomitante ne vous feront jamais faire de la chimie. Le savant travaille après la nature. Il chasse à la nature. S’il est chimiste, s’il a développé en chimie le vieux flair et la vieille astuce, il fera de la chimie. Bacon and Mill passe après. Jamais la grammaire n’a fait faire une seule page. Êtes-vous historien? vous ferez de l’histoire. Sinon c’est en vain que vous lirez tous les traités de la manière d’écrire — Vous avez beau démontrer que le témoignage est rigoureusement impossible. Nous avons nos témoignages et nous savons les classer et les utiliser. Vous avez beau démontrer que l’histoire est impossible en rigoureuse raison. Vous avez raison avant de commencer la danse. Mais quand l’histoire est faite, c’est la raison qui a eu tort. Quand l’histoire est faite, elle est bien ou mal faite, ou à demi bien ou mal, ou aux trois quarts, ou à peu près, — et non pas toujours mal faite comme il vous plaît de vous l’imaginer. La même action, qui domine la connaissance, et qui au commencement exigeait que la connaissance ne fût et ne demeurât pas pure exige en cette fin qu’avec cette impure connaissance nous fassions tout de même une histoire. Elle exige au commencement que la mémoire s’écarte et à la fin que cet écart disparaisse. — Péguy, répondit Pierre Baudouin, Péguy fera comme il voudra. Mais je tiens que la contrariété que je vous opposais me paraît insurmontable. — Non monsieur, Péguy fera ce qu’il pourra. Quand il aura fini, alors seulement nous saurons s’il a surmonté la contrariété, car ces contrariétés sont vraiment insurmontables, pourvu qu’on ne les surmonte pas, à condition qu’on ne les soumette pas. L’effet seul a qualité pour décider ici. Elles sont rigoureusement insurmontables, jusqu’à ce que l’auteur les ait surmontées. L’effet seul fait preuve. L’œuvre seule de l’ouvrier est plus forte que la critique du logicien, et que la méthodologie du philosophe. Péguy fera comme il pourra. L’artiste fait comme il peut. Le savant, qui est un artiste quant aux moyens de son enquête, aux quêtes de son investigation, le savant fait aussi comme il peut. On ne lui demande que de réussir. L’œuvre faite, le critique ne sera pas embarrassé de la justifier. Quelque table y pourvoira. Et même les tables n’y pourvoient pas toujours. Un ami que nous avons, que l’on nous a dit qui s’entendait à la chimie physique, me quittait naguère un peu vivement, parce qu’il était pressé : Nous allons, me dit-il, en Sorbonne, au cours de M. Géruzez, où nous lisons ensemble des mémoires allemands, que nous expliquons, sur plusieurs découvertes qu’ils ont faites. Ce n’est pas commode. Les découvertes sont là. On ne peut les nier. Elles sont évidentes. Elles sont importantes. Mais il me semble que les raisonnements ne tiennent pas debout. Ce sont ce que le cousin de Péguy nommerait des raisonnements de chevaux de bois. — Vous êtes bien aimable, dit mon cousin. — Il suffit, continua Pierre Deloire, il suffit d’avoir fréquenté quelques scientifiques pour garder cette impression que la raison critique arrive après la bataille. Vous savez bien comme ils disent. Leur grand souci n’est pas que ce soit conforme à ce qu’a demandé la raison critique : leur grand souci est ça colle. Une hypothèse n’est pas jugée selon qu’elle est plus ou moins raisonnable, mais ça colle ou ça ne colle pas. Cela dit tout. Ainsi de l’histoire. Quand vous aurez démontré irréfutablement que l’histoire est impossible, qu’un historien vienne, et fasse une histoire, et vous aurez tort tout aussitôt après. L’art a des raccourcis que la raison n’a pas comptés. Les candidats aux différents examens dissertent pour savoir si l’histoire est un art ou une science. Mieux avisé, tout historien qui a mis la main à la pâte sait qu’il faut que l’historien soit un artiste. Il m’est égal que la reconstitution soit artificielle, pourvu qu’elle soit artistique. Il y eut un silence. Pierre Deloire compléta ainsi : — Au sens où nous entendons ce mot.
— Je suis heureux, conclut mon cousin, que vous ayez fini. Vous m’avez amusé beaucoup. Mais il est temps d’aller déjeuner. Vous, monsieur du val de Loire, vous avez parlé de boire et de manger. Vous avez raison. Il faut que tout amusement finisse. Vous m’avez creusé.
Pendant qu’on se levait, — Rien n’est aussi amusant, continua mon cousin, que de voir gesticuler deux pantins dont les paroles vous sont inconnues. Vous, monsieur, qui gesticulez en large, qui embrassez comme un faneur qui fane les foins. Et vous, monsieur, qui faites celui qui n’est pas en colère, mais qui gesticulez en coupant, comme un charcutier qui fait du hachis. Vous avez parlé d’ivresse. Il est bien vrai que si je ne savais pas que vous n’êtes pas soûls, je le croirais. Vous vous disputez comme si vous vouliez faire l’unité socialiste. Et vous avez fini par escamoter le compte rendu comme un président camarade escamote un vote ennemi. Je veux bien revenir la semaine prochaine. Seulement c’est à la condition que l’on commencera par le compte rendu.
Pendant qu’on rentrait : Sinon vous empêcherez encore de commencer. Il faut de la discipline. Je demande qu’à la prochaine séance le prévenu — mon petit cousin, quoi, parle d’abord, et que pas un n’ouvre la bouche avant.
— S’il en est ainsi, répondit Pierre Baudouin, permettez qu’aujourd’hui j’insiste encore sur le désir que j’ai que le compte rendu soit quelque peu profond. J’ai dit que Péguy était allé aux congrès en congressiste. Mais ce que nous demandons ce n’est pas seulement le compte rendu pour, ainsi dire professionnel d’un congressiste. C’est le compte rendu d’un homme, interrogeant sa conscience et non pas seulement sa mémoire. Tant d’exigences finirent par me révolter. Je me permis d’intervenir, moi le principal intéressé :
— Messieurs, laissez-moi : je ferai de mon mieux. Je suis venu embarrassé de ce que je dirais. Vos discussions, toutes respectables qu’elles soient, n’ont fait que m’embarrasser davantage. Il est dangereux d’agiter certaines questions avant de commencer à travailler. Cela coupe l’appétit. Mieux vaut, je crois, se jeter dans le travail tête baissée, sans regarder tant à droite et à gauche. Il ne faut pas raffiner sur le commentaire. Il faut commencer par commencer. Laissez-moi le temps d’oublier les raisons pourtant si pertinentes que vous vous êtes opposées. Je ne croyais pas me faire une affaire. Je ne croyais pas que je remuerais d’aussi gros intérêts. Je tâcherai. J’essaierai simplement de vous faire le compte rendu de ce que j’ai vu, de ce que j’ai fait, de ce que j’ai éprouvé dans ces malheureux congrès. Où me suis-je embarqué ? Laissez-moi la paix. Laissez-moi mes vacances.
— Et vous, monsieur Pierre Deloire, demanda mon cousin, qui ne perdait point la mémoire, c’est après déjeuner que vous nous conterez l’histoire de votre ami déchargé qui va voir sa connaissance ?
— Non pas, répondit Deloire levant à hauteur du menton, comme un abbé qui veut devenir évêque, les doigts de la main droite ; il n’y a pas d’histoire ; mon ami est un honnête homme, qui demeure avec sa femme.
— Quoi qu’il fait, alors, le soir ?
— Il participe aux séances du Comité général. Il est de la commission de propagande et de contrôle. C’est lui qui examine le cas Jaurès.
BILAN
Au 31 août dernier le déficit budgétaire des cahiers, défini comme le défaut des recettes aux dépenses, montait à 9511 francs 47.
On doit y ajouter la somme de 1300 francs 45, relevé des imprimeurs pour le mois d’août, qui régulièrement ne figure dans nos livres qu’au mois de septembre. On parvient ainsi au total de 10.811 francs 92.
Mais de cette somme on doit retrancher pour l’inventaire la valeur des cahiers que nous avons en magasin.
Nous avons en magasin :
environ 500 exemplaires de la Jeanne d’Arc, dont les 100 derniers seront vendus 10 francs 1000 francs
environ 700 exemplaires du Marcel, dont les 100 derniers seront vendus 2 francs 200 francs
environ 500 exemplaires de la Lumière, dont les 100 derniers seront vendus 2 francs 200 francs
environ 900 exemplaires du Jean Coste, au moins 1800 francs
environ 200 exemplaires du Danton, au moins 500 francs
quelques exemplaires de Vers l’action, au plus 50 francs
quelques exemplaires du Bacchus, au plus 50 francs 50 francs
400 exemplaires du Congrès international 1200 francs
au plus 2000 cahiers ordinaires, au plus 500 francs
plusieurs collections complètes, au moins 100 francs
volumes de librairie en magasin, environ 200 francs
Si nous évaluons à 5811 francs 92 les volumes et les cahiers que nous avons en magasin, l’inventaire nous laisse un déficit de 5000 francs, après 21 mois d’exercice.
Un déficit réel de 5000 francs après les 21 mois du lancement semblera peu considérable à ceux de nos abonnés qui auront fait quelque affaire. Il est inférieur à ce que l’on pouvait prévoir. Au lieu d’un déficit nous aurions un excédent si
nous n’avions jamais servi d’abonnements gratuits ;
nous n’avions pas eu à faire le lancement ;
nous avions fondé la librairie des cahiers en même temps que les cahiers ;
nous n’avions pas subi, au commencement de la première et surtout au commencement de la deuxième série, un désabonnement concerté.
Mais notre attention doit se porter beaucoup moins sur le déficit réel que sur le déficit budgétaire. On a beau avoir en magasin des valeurs marchandes, si l’argent manque, l’affaire entre en liquidation judiciaire. Ce n’est pas ce que nous voulons. Nous devons donc tabler pour le troisième exercice, correspondant à la troisième série, sur un déficit initial de 10.811 francs 92.
On sait que je me suis engagé corps et biens pour garantir les dettes que nous avons contractées. Or il n’est pas juste qu’un seul coure tous les risques. Et il n’est pas sage qu’une entreprise durable accroisse ou conserve sa dette initiale. Nous sommes donc résolus à commencer dès cette année l’amortissement. Quelles que soient nos recettes, nous réduirons nos dépenses à leur être inférieures au moins de 2811 francs 92. Ainsi au bilan de la troisième série le déficit budgétaire sera au plus de 8000 francs.
Quelles seront nos dépenses ?
Nos frais généraux sont à peu près invariables, incompressibles parce que nous les avons toujours tenus au strict minimum, inextensibles parce que nous ne voulons y introduire aucun luxe.
Nous aurons cette année à payer un loyer. La très libérale hospitalité que nous avons reçue pendant la récente année scolaire dans l’hôtel de l’École des Hautes Études Sociales, et qui nous a été si utile pour l’établissement de notre deuxième série, a pris fin. Elle devait finir quelque jour. Il est normal qu’une entreprise exactement libre paie son loyer personnel dans quelque maison. Nous avons été heureux, tant que les cahiers étaient adolescents, de recevoir cette libérale hospitalité. Mais nos cahiers sont devenus adultes. Ils doivent gagner leur pain, manger leur pain, payer leur loyer.
Dans la même rue de la Sorbonne, au 8, un peu plus bas, nous avons pu nous loger en boutique pour un loyer annuel de 500 francs. Nos abonnés nous sauront gré d’avoir ainsi conservé une situation centrale.
Nos dépenses varieront donc selon ce que nous publierons.
Le deuxième cahier de la troisième série sera de M. Charles Guieysse, le secrétaire général de la Société des Universités Populaires, 16, rue de la Sorbonne, un cahier personnel sur les Universités populaires.
Le troisième cahier de la troisième série sera de M. Georges Sorel un cahier de l’Église et de l’État.
Nous continuerons cette année de suivre la méthode que nous avons tâché de suivre, et qui est de dire autant que nous le pouvons la vérité de ce qui intéresse la préparation de la révolution sociale, au sens où nous entendons ce mot.
Et nous ne continuerons pas seulement à respecter la méthode, qui est indispensable, nous conserverons la façon pertinente. Nous continuerons à ne publier pas ce qu’on nomme communément des articles, productions qui ne sont ni du document ni de l’œuvre, où le réel n’est plus et où il n’est pas encore, où la matière est assez altérée pour qu’on ne la connaisse plus, où elle n’est pas assez élaborée, assez travaillée pour qu’on la connaisse mieux. Nous continuerons à publier des documents, des contributions et des œuvres.
Au commencement de la deuxième série nous avons annoncé que nous publierions pour ainsi dire les actes officiels du Parti socialiste français. Mais pendant que nous nous préparions à le faire on voyait clairement que ce Parti ne faisait pas d’actes. Pour demeurer fidèles à notre méthode, nous avons dû parallèlement modifier notre programme. Une scission s’est déclarée officiellement dans le Parti, et les deux moitiés de peu ne font pas beaucoup. Aussitôt que les partis socialistes nationalement et régionalement constitués en France recommenceront à faire des actes, nous recommencerons à les enregistrer tout au long. En attendant nous publierons de simples analyses. Nos abonnés n’ont pas oublié le compte rendu analytique non officiel du congrès de Lyon si sérieusement établi pour nous par mademoiselle Louise Lévi. Mademoiselle Louise Lévi établira pour nous un compte rendu analytique non officiel du congrès de Tours.
Elle nous a promis qu’elle nous établirait un compte rendu analytique du congrès de Lubeck d’après les documents officiels. Ainsi nous aurons du même auteur une série des congrès français et dès l’année prochaine une série de comptes rendus analytiques non officiels des congrès allemands.
Le récent compte rendu sténographique non officiel du cinquième congrès international a commencé une série que nous tâcherons de continuer. Mais nous avons le temps. Le compte rendu sténographique non officiel du congrès d’Amsterdam est provisoirement réservé à notre cinquième série. — Nous enregistrerons dès cette année certains actes ou certains refus d’acte communiqués par le bureau international et qui seraient intéressants.
Nous avons dès le principe annoncé à nos abonnés que ceux d’entre eux qui voulaient se renseigner sur le mouvement socialiste international à mesure qu’il se mouvait devaient s’abonner au Mouvement Socialiste. La prochaine réinstallation de cette revue amie, que nous pourrons annoncer bientôt plus en détail, nous promet une répartition plus commode encore entre le Mouvement et les cahiers d’un travail énorme et qui nous dépasse tous.
Nourris de documents seront nos mémoires et dossiers. Nous publierons le plus tôt que nous pourrons :
Pierre Quillard. — Mémoire et dossiers pour la défense de l’humanité en Arménie ;
Bernard Lazare. — Mémoire et dossiers pour les droits des Juifs dans l’Europe orientale ;
Jean Deck. — Mémoire et dossiers pour la défense de la liberté en Finlande.
Aussitôt que nous aurons trouvé un auteur sérieux, ce qui est beaucoup plus difficile qu’on ne le croit, nous publierons
Mémoire et dossiers du récent mouvement pour la liberté en Russie.
Enfin si nous trouvons quelqu’un de renseigné, ce qui est presque impossible, nous publierons
Mémoire et dossiers pour la défense des libertés nationales dans l’Afrique du Sud.
Nous publierons des études et contributions.
L’École des Hautes Études Sociales annonce pour cette année une série de leçons sur la solidarité, une série de leçons sur les Universités populaires : nous nous sommes assurés que nous publierons en un ou deux cahiers plusieurs de ces leçons.
La Société des Universités populaires nous prépare un cahier de documents et renseignements.
Lagardelle a commencé à nous préparer l’introduction qui devait précéder le compte rendu sténographique du congrès international. Nous espérons que cette introduction deviendra un véritable essai d’une histoire de l’Internationale.
M. Sorel nous donnera des contributions nombreuses de tout ce qu’il sait. Léon Deshairs nous continuera ses études et contributions d’art.
Aussitôt que notre ami Lionel Landry nous sera revenu de Chine, ce qui ne saurait plus tarder, nous lui demanderons un cahier de renseignements sur l’expédition.
Nous avons demandé un mémoire pour la défense des Juifs en France ; mais il ne dépend pas de nous qu’il paraisse.
Nous publierons des œuvres.
Nous ferons tout ce que nous pourrons pour que notre cahier de Noël soit l’uniquement admirable roman de Tristan et Iseut récemment restitué par M. Joseph Bédier. Un des quelques beaux livres de l’humanité passe inaperçu du public stupide. Au moins nous tâcherons que nos abonnés en aient un exemplaire.
Louis Gillet nous a lu de beaux poèmes inachevés. Nous le prions de les finir à temps pour que sa Geste du roi soit notre cahier de Pâques.
René Salomé a fini sa Clairvoyance automatique; nous attendons impatiemment qu’il nous l’apporte.
Jérôme et Jean Tharaud nous ont apporté un beau roman, l’Anaon. Ils ont à peu près fini l’Orphée. Ils ont commencé à recenser des contes hongrois.
Romain Rolland nous donnera le 14 Juillet que Gémier jouera cette saison.
Nous avons depuis longtemps le second roman d’Antonin Lavergne, Tantoune.
Nous avons depuis le commencement de la deuxième série la Grève de Jean Hugues.
Nous avons depuis le commencement de la deuxième série plusieurs lettres signées Moselly, rédigées par un camarade lorrain. J’avais promis que ces lettres passeraient dans un des premiers cahiers de la série. L’attaque inopinée que nous avons dû soutenir nous a rigoureusement empêchés de les publier alors. Elles n’entraient pas bien dans les cahiers suivants. Le même auteur nous a depuis longtemps promis tout un cahier. J’attends impatiemment sa copie. On ne peut plus penser à publier les lettres avant d’avoir en mains le cahier qu’elles faisaient prévoir.
Enfin pendant que l’on discutait la question Jaurès le même Jaurès recommençait à discuter la question sociale. On peut avoir telle ou telle opinion sur le cas Jaurès, mais on ne peut négliger les articles de lui qui paraissent depuis deux mois ; nous publierons ces articles en un très fort cahier qui formera une série nouvelle de l’Action socialiste.
J’ai l’intention d’écrire plusieurs cahiers ou demi-cahiers. Je n’y reprendrai pas les débats douloureux qui ont passionné le commencement de la première et surtout de la deuxième série. Je prie nos amis de vouloir bien noter que j’ai clos depuis plusieurs mois cette pénible conversation et que je l’ai close en publiant des rapports qui m’étaient contraires que je pouvais réfuter.
J’ai en particulier l’intention de rédiger dans chaque série un memento de l’année précédente. J’y énoncerai simplement, à leurs dates, les faits de chaque année qui nous intéressent. Une simple énumération, ainsi continuée constamment, deviendra un commode instrument de travail.
Dans un almanach nous mettrons les grosses bêtises de l’année, les vers de M. Rostand, et le mouvement administratif des cahiers. Ce mouvement est déjà trop vaste pour que nous puissions utilement en publier le relevé tous les mois. Dans nos almanachs annuels nous pourrons enregistrer des mouvements plus étendus et comportant un sens. Nous représenterons ces mouvements par des courbes, des images, tout ce qui constitue un appareil vraiment scientifique. Enfin nous publierons dans chaque almanach un relevé provisoire de nos publications dans la série précédente. Il nous devient de plus en plus impossible d’établir un catalogue définitif. L’abondance même et la souplesse de nos éditions nous en empêche. Nous prions nos abonnés de vouloir bien établir eux-mêmes des tables pour les matières qui font plus particulièrement l’objet de leurs études.
Quelles seront nos recettes ?
Le meilleur moyen que nos dépenses demeurent limitées à 2811 francs 92 de moins que nos recettes est encore, si nos abonnés le veulent bien, que nos recettes s’élèvent jusqu’à 2811 francs 92 de plus que nos dépenses.
Nous avons envoyé le seizième et dernier cahier de la deuxième série, compte rendu sténographique du congrès international, à douze cents abonnés fermes. On peut considérer ce nombre comme étant définitif pour la deuxième série parce que, étant donnée la grosse valeur de ce cahier, nous ne l’avons envoyé qu’à des abonnés vraiment sérieux.
Nous continuons à chercher nous-mêmes des abonnés. Nous envoyons éventuellement les cahiers de la troisième série à toutes les personnes éventuellement capables de s’abonner. Nous recensons dans le Bulletin officiel de la Ligue des Droits de l’Homme les républicains actifs qui ont fondé à Paris et en province de nouvelles sections.
Nous comptons surtout sur nos anciens abonnés pour nous découvrir des abonnés nouveaux. Nous savons de certain, pour l’avoir éprouvé, que l’abonnement se fait surtout par cheminement, ramification, propagande et présentation personnelle. Si nos 1200 abonnés de la deuxième série le veulent bien, nous pouvons commencer la troisième série avec 1800 abonnés. N’oublions pas que nous avons commencé la deuxième avec 50 ou 60 abonnés. Il est beaucoup plus facile et plus normal de monter de douze à dix-huit cents que de monter de 50 à 1200. Pour faire abonner aux cahiers on ne doit jamais dire : Abonnez-vous aux cahiers, vous verrez qu’ils vous plairont. Mais on doit dire : Abonnez-vous aux cahiers parce qu’ils sont sérieux, sincères, modestes, et que la vie leur est difficile.
Je continue à n’accepter pas que l’on ne soit pas abonné aux cahiers. Non pas que je veuille abonner l’humanité entière. Mais je me suis toujours abonné à tout. Je me suis encore abonné l’année dernière à la Bibliothèque socialiste commencée par la Société nouvelle de librairie et d’édition, et j’ai payé mon abonnement, comme tout le monde. Je continuerai toujours. Je n’admets pas que parmi les honnêtes gens les dissentiments, même les plus profonds, aient des sanctions économiques. Des hommes comme Jaurès, Vandervelde, Léon Blum, Georges Renard, Pressensé, Rouanet, Fournière, Edgar Milhaud, que nous n’avons pas flattés, ou parfois que nous n’avons pas ménagés, ou dont nous n’avons pas ménagé les idées, l’ont parfaitement compris. Évitons parmi nous tout ce qui ressemble à du boycottage. N’aggravons pas la sévérité des événements par des exécutions économiques. Habituons-nous à cette idée que ce qu’il y a de plus bourgeois au monde c’est de couper les vivres au lieu de convaincre ou de persuader. Sachons que si le socialisme introduit du nouveau dans le monde, ce sera la séparation de l’économique et de la conscience personnelle, ce sera d’affranchir la conscience en la libérant des servitudes économiques.
Je n’admets pas que l’on me soit ami si l’on n’est pas abonné aux cahiers. Parfois d’anciens camarades, et quelques anciens amis, m’écrivent des lettres émouvantes, ou me rencontrant dans la rue me serrent énergiquement la main : Tiens, c’est toi, Péguy ; comment vas-tu ? qu’est-ce que tu fais ? tu vas bien ? Mais ils négligent de s’abonner. Je déclare que je hais ces rites insincères autant que je hais les rites insincères des tartuffes religieux. Quand des hommes pauvres, comme le sont les deux tiers de nos abonnés, comme l’est Bourgeois, comme je le suis, exposent tout ce qu’ils ont de force, de temps, d’argent, de tout, pour publier, dans le mensonge presque universel, tout ce qu’ils savent de vrai, et quand on les lâche, il faut avoir au moins le courage de ne pas se dire leur ami.
Enfin je suis forcé de répéter qu’il est parasitaire de ne pas s’abonner aux cahiers, quand on les veut lire. Et que si plusieurs camarades lisent régulièrement le même exemplaire, ils ne sont pas honnêtement en règle, quand même ils seraient élèves dans la première École de France.
Plusieurs de nos anciens désabonnés reçoivent éventuellement les premiers cahiers de la troisième série. Nous les prions de ne voir là ni une insistance, qui serait déplacée, ni un jeu. Mais le refus de s’abonner à la troisième série ayant pour nous une certaine importance morale, nous aimons mieux en laisser aux intéressés toute la responsabilité. Nous consentons qu’on nous abandonne, il faut bien y consentir, mais nous ne consentons pas à nous abandonner nous-mêmes. Un certain nombre d’anciennes objections, par exemple que nos cahiers ne pourraient pas réussir, étant tombées par l’événement, nous voulons savoir si elles étaient présentées sincèrement, sérieusement, ou non.
Beaucoup de nos abonnés au contraire pour nous procurer de nouveaux abonnements envoient à leurs amis et connaissances leurs propres exemplaires. Nous ne saurions trop les prier alors de nous redemander les exemplaires qui leur manquent. Il importe à nos abonnés que leurs collections soient complètes. Nos séries ne sont pas composées fortuitement. Et celui qui dans cinquante ans aura ce cinquante séries complètes sera heureux de les avoir. Mais il faut pour cela qu’elles soient complètes à mesure, car n’ayant pas de capitaux nous tirons juste pour les besoins de l’abonnement, et nos propres collections s’épuisent très vite. C’est à peine si nous avons aujourd’hui dans nos bureaux deux ou trois collections de la première et de la deuxième série.
Pour la même raison nous prions instamment que les nouveaux abonnements nous parviennent sans aucun retard. Nous pourrons ainsi régler le tirage de la série commençante. Et nos nouveaux abonnés auront au moins cette série complète.
Par exception nous faisons tirer ce premier cahier à trois mille exemplaires. Nous prions nos amis de le répandre utilement. Nous le vendons soixante centimes l’exemplaire.
Nous prions instamment tous nos abonnés, anciens et nouveaux, de nous faire parvenir sans aucun retard, c’est-à-dire aussitôt qu’ils auront lu ce premier cahier, tout ce qui concerne leur abonnement à la troisième série : d’abord les changements et compléments d’adresse ; une sage administration exige que les adresses de nos étiquettes soient exactement et complètement libellées. Nous avons intérêt à ce que nos cahiers ne s’égarent pas. Il faut donc qu’aussitôt après le flottement des vacances et les mutations de la rentrée nos registres soient ponctuellement à jour.
Nous prions surtout nos abonnés, anciens et nouveaux, de nous faire parvenir sans aucun retard le mandat-poste. Que ceux qui préfèrent s’acquitter par un seul versement nous envoient sans retard le mandat global. Que ceux qui sont forcés d’échelonner leurs versements nous envoient au moins le premier mandat. Ceux de nos abonnés qui nous font l’amitié de fréquenter un peu chez nous se moquent beaucoup de moi parce que mon premier regard dans une lettre que j’ouvre est pour y chercher le mandat. Le souci que j’ai depuis vingt et un mois, sans compter les précédents, de me demander chaque jour comment je ferai ma traite à la fin du mois me permet d’avoir de ces innocentes manies. Ainsi j’ai à payer fin octobre une traite de 1200 francs dont je n’ai pas le premier sou, parce que j’ai compté sur les mandats de réabonnements et d’abonnements nouveaux. Si en effet j’ai dû contracter des emprunts sous ma garantie personnelle pour payer les traites précédentes, il m’a semblé impossible d’en contracter pour les mois qui suivront le commencement de la série.
Quand nous demandons à nos abonnés de nous envoyer au commencement de la série au moins le premier mandat, nous leur demandons de se conformer à l’usage. Quand on veut s’abonner à la Revue de Paris ou à la Revue des Deux Mondes, on paie son abonnement d’avance. Il n’y a pas de raison pour que nos cahiers, pauvres, soient traités plus onéreusement que ces riches revues. On ne doit pas nous faire travailler pour un salaire de famine. On doit nous traiter justement. Nous devons nous habituer parmi nous à la régularité des fonctions. Nous devons croire qu’une action régulièrement rémunérée est seule efficace, modeste, honnête.
Quel sera le montant de nos recettes ?
Nous avons eu cinq ou six abonnements de souscription à la deuxième série. Nous pouvons avoir, si nos amis font les démarches nécessaires, dix-huit ou vingt abonnements de souscription à la troisième série.
Nous pouvons avoir au moins huit cents abonnements ordinaires. Je me permets de rappeler à nos abonnés que l’abonnement ordinaire, et c’est pour cela que nous le nommons ainsi, est le seul qui soit commercialement égal au prix de revient. Que l’on aligne sur la planche de sa bibliothèque les seize cahiers de la deuxième série et l’on reconnaîtra qu’il y a là pour vingt francs d’éditions. A plus forte raison la troisième série si nos abonnés nous fournissent les moyens de la publier complète.
Je me permets d’y insister parce qu’un examen de nos livres nous montre que si plusieurs abonnés n’ont pas souscrit un abonnement ordinaire, c’est évidemment pour la seule raison qu’ils n’y ont pas pensé. Toutes les fois que nos abonnés ont pensé à la valeur commerciale de leur abonnement, ils se sont eux-mêmes classés avec une exactitude admirable dans la région budgétaire qui leur convenait. Quand nous avons décidé que pour huit francs, ou pour vingt francs, ou pour cent francs nos abonnés de propagande, nos abonnés ordinaires, et nos abonnés de souscription recevraient les mêmes cahiers, les malins disaient en riant : Parbleu, tout le monde s’abonnera pour huit francs. Les malins se trompaient. Les malins se trompent toujours. De là leur vient leur assurance, et la réputation qu’ils ont. Je le répète, et cela est conforme à ce que nous avions prévu : toutes les fois que nos abonnés se sont posé la question, ils se sont eux-mêmes situés dans la classe où ils devaient. Et si nous insistons aujourd’hui, c’est pour que tous veuillent bien se poser la question.
Puisque nous en sommes aux compliments je dirai sans plus tarder combien nous avons été profondément heureux de la libéralité humaine avec laquelle nos abonnés ont accueilli le quinzième cahier de la série précédente : Mémoires et dossiers pour les libertés du personnel enseignant en France. Comme les précédents ce cahier a soulevé du mouvement, de la pensée, du travail. Mais pas une seule menace. Un abonné, toulousain, nous a fait dire par un ami qu’il n’admettait pas que l’on défendît Jaurès. Comme il nous envoyait par le même courrier le montant de son abonnement, nous sommes rassurés sur sa mentalité. Nous recevons dans notre courrier des sentiments affectueux et parfois des sentiments sévères. Mais depuis six mois l’expression Je me désabonne a complètement disparu de notre vocabulaire. Ayant reçu le quinzième cahier, Gustave Téry a négligé de se désabonner. Il en a même acheté un second exemplaire. Si les mœurs de la véritable liberté intellectuelle peuvent s’introduire, se maintenir et s’élargir parmi nous, je le déclare à nouveau, c’est un commencement de révolution beaucoup plus important que tous les parlementarismes que l’on nous fait.
Nous pouvons avoir au moins mille abonnements de propagande à la troisième série. Je rappelle ce que j’ai dit naguère, que l’abonnement de propagande nous est onéreux, mais que, justement à cause de cela, nous avons un gros intérêt à multiplier les abonnements de propagande. Ceux de nos abonnés qui ont administré quelque affaire nous entendent. Les frais généraux demeurant les mêmes, la composition, la mise en pages, l’imposition, la mise en train demeurant les mêmes, le prix de revient de chaque exemplaire diminue à mesure que le tirage monte. Ainsi un abonnement de propagande nous est onéreux, mais zéro abonnement de propagande nous ruinerait, et beaucoup d’abonnements de propagande nous sauve.
A partir de la troisième série nous ne pourrons plus accepter d’abonnements de propagande que pour la France et la Belgique.
J’en viens aux souscriptions mensuelles régulières, qui ont précédé de longtemps la naissance de nos cahiers, qui ont fourni les premiers fonds, qui n’ont pas diminué, qui fournissent encore aujourd’hui un contingent considérable, qui même ont augmenté dans la seconde moitié de la deuxième série. Variant de vingt francs à un franc par mois, ces souscriptions régulières ont pour nous la première importance morale. Non seulement, comme le calcul pouvait le faire prévoir et comme l’expérience l’a confirmé, ceux de nos amis qui nous envoient des souscriptions mensuelles régulières nous envoient ainsi plus facilement des sommes plus considérables, — et nous n’avons pas les moyens de négliger cette considération, — mais la ponctualité laborieuse des amis qui pensent à nous au commencement de chaque mois, aussitôt qu’ils ont touché leur traitement, nous apporte un réconfort principalement homogène. Au travail continu que nous soutenons, l’aide la meilleure, la collaboration la plus efficace, la contribution la plus convenable est celle qui est soutenue aussi. Les amis qui nous envoient des souscriptions mensuelles régulièrement continuées sont assurément ceux qui entrent le plus profondément dans la préparation de l’œuvre commune. Et ce sont eux aussi qui ont la meilleure méthode, puisqu’ils conforment la régulière alimentation à la régulière exigence du travail journalier et de la vie modeste. Je répète que la souscription mensuelle régulière, quel qu’en soit le montant, et toutes conditions égales d’ailleurs, est pour nous l’opération financière la plus fructueuse, l’opération administrative la plus avantageuse, l’opération morale la plus réconfortante, et qu’elle est pour nos souscripteurs la forme de la collaboration la plus méthodique, la plus réaliste, la plus vraie. La continuité est ici plus vraie, parce qu’elle est plus profonde, que la discontinuité. Financièrement, d’ailleurs, nos budgets à presque tous ne sont pas des budgets annuels mais des budgets mensuels.
Un assez grand nombre de nos abonnés, surtout des instituteurs, ont très intelligemment combiné la souscription mensuelle régulière avec l’abonnement de propagande : ils envoient régulièrement un ou deux francs par mois depuis le commencement de la série ; quand ils ont ainsi payé les huit francs qui sont devenus indispensables, ou bien ils interrompent, ou bien ils continuent, décidant eux-mêmes librement selon leurs moyens.
Plusieurs de nos abonnés, plus pauvres encore, ont formé des abonnements collectifs. Ils se mettent plusieurs et souscrivent un abonnement de propagande que l’un d’eux, titulaire de l’abonnement, paie régulièrement par souscriptions mensuelles de un ou deux francs. Nous ne saurions trop encourager à procéder ainsi. Autant les groupes constitués sont odieux quand ils sont constitués pour bavarder et commander, autant il est indispensable que des solidarités se forment sans aucune formalité pour lire, étudier, travailler.
Non seulement nous prions nos abonnés de vouloir bien nous envoyer sans retard le premier mandat, mais nous les prions de vouloir bien nous envoyer toujours spontanément les mandats qu’ils veulent nous envoyer. Les recouvrements par la poste nous sont très onéreux.
Un assez grand nombre de nos abonnés préfèrent cependant ce mode pour cette raison fort légitime que leurs occupations, sans diminuer leur bon vouloir, nuisent à leur ponctualité, détournent leur attention. Nous prions ces abonnés de vouloir bien nous faire connaître leurs intentions au commencement de chaque série ; nous notons soigneusement, comme c’est notre métier, et nous poursuivrons ponctuellement.
Nous prions nos abonnés de faire acheter autour d’eux les cahiers indépendants. Il faut lutter infatigablement contre la stupidité de ce public. Nous ne devons pas nous dissimuler que tout est contre nous, parce que nous dérangeons les vieilles commodités. La Ligue de l’Enseignement ne nous a pas demandé un Jean Coste. Nous avons écrit au citoyen Serwy, secrétaire du bureau international, pour lui proposer quelques exemplaires du Compte rendu sténographique : nous n’avons pas même reçu réponse.
Enfin nous sommes assurés que nos abonnés utiliseront leur premier envoi d’octobre pour nous faire par le même courrier la première commande de librairie, celle de la rentrée. Mais ici nous tenons à ce qu’il n’y ait aucun malentendu.
C’est un vieux principe du commerce que l’on doit servir d’abord et bien les ennemis ou les étrangers, et que les amis passent après, parce qu’ils sont les amis. Parce que ce principe est contraire à la morale de la solidarité, que nous avons adoptée par provision, et parce que nous sommes les clients de librairie sont nos amis à quelque degré, nous désobéissons autant que nous le pouvons à la vieille habitude. Comme nous fournissons les livres au plus bas prix du commerce, nous les fournissons aussi avec la plus grande célérité du commerce. Les quelques retards qui se sont produits étaient accidentels, tenaient aux difficultés du commencement, tiennent aux difficultés de l’emménagement. Toute maison naissante rencontre de ces grandes difficultés. Mais normalement nous livrons nos commandes avec la plus grande célérité du commerce. Les livres français partent par le courrier du même jour ; les livres étrangers partent par un courrier de la même semaine.
Ce qui a plusieurs fois retardé l’envoi des commandes, — et je dois en avertir, parce qu’on ne le soupçonnerait pas, — c’est qu’elles comportaient quelque publication socialiste. Par une application particulière à la librairie de cette lamentable loi que ceux qui veulent révolutionner le monde sont encore ceux qui savent le moins organiser leur monde, les publications socialistes sont de beaucoup les plus difficiles à trouver sur la place. Les brochures, en particulier, demandent presque toutes les recherches les plus longues. Et c’est ici que nous nous distinguons du commerce ordinaire : pour procurer à nos abonnés des brochures qui ne rapportaient pas un sou à la librairie des cahiers, qui parfois nous coûtaient plus, envoi compris, qu’on ne nous les payait, Bourgeois a souvent couru des demi-journées dans Paris. Nous continuerons à le faire. Mais il faut que nos abonnés n’oublient pas comme cette recherche est longue. Quand donc ils nous envoient des commandes mêlées, il faut qu’ils n’oublient pas de spécifier si la librairie usuelle doit partir aussitôt, ou si elle doit attendre la librairie socialiste. Nous pouvons fournir en vingt-quatre heures l’œuvre complète de Michelet, Renan, France, Tolstoï et Leconte de Lisle ; mais il faut presque toujours plusieurs jours pour trouver quelques brochures sur la grève générale ou sur la cité définitive.
A plus forte raison nos clients risquent-ils un délai quand leur commande exige de nous quelque travail, engage notre responsabilité, par exemple quand ils nous laissent le choix, ou qu’ils nous demandent quelques renseignements bibliographiques. D’une manière générale Bourgeois répond aussitôt lui-même et envoie tous les renseignements qui tiennent à l’administration ordinaire et à la librairie courante. Mais je ne puis m’engager à répondre aussi ponctuellement quand il faut que j’intervienne. On peut compter sur toute ma diligence, mais la bibliographie n’est pas toujours facile, et j’y continue un apprentissage commencé assez récemment, et, les cahiers marchant toujours, les soins de la fabrication régulière peuvent donner du retard au travail irrégulier.
Ce retard peut devenir assez considérable quand on nous consulte sur les publications socialistes. Non seulement les socialistes n’ont pas beaucoup produit qui soit à lire, mais ce qu’ils ont produit, ils ne l’ont presque jamais produit pour le renseignement, l’enseignement, l’apprentissage. Quelques abonnés nous demandaient en commençant : Ne manquez pas de nous envoyer un livre où l’on voit ce que c’est que le socialisme. On ne peut pas donner même réponse à une telle demande. Un abonné des plus sérieux nous a demandé les livres où étaient les théories de la valeur : il a fallu que M. Sorel, à qui nous en avons référé, lui écrivît une longue lettre. Un de nos bons abonnés, lui-même au courant de la littérature socialiste, nous a demandé d’Orléans quelques petites pièces, drames ou comédies populaires, comportant peu de personnages, pour jouer cet hiver devant un public d’ouvriers. J’en suis fort embarrassé. Il y a la Grève, de Jean Hugues. Mais nous n’avons pas encore pu l’imprimer.
Quelques-uns de mes amis, surtout des plus jeunes, — je suis assez vieux pour avoir des amis plus jeunes, — m’embarrassent plus encore en me demandant personnellement conseil. Je veux que l’on sache bien que je hais ce que les catholiques nomment la direction, et qu’on la subisse ou qu’on l’exerce, la direction est également haïssable. On peut croire que les livres annoncés par les cahiers ne sont jamais annoncés qu’à bon escient. Mais nos abonnés doivent toujours critiquer ces annonces mêmes. Car nous devons toujours nous faire critiquer. Nous avons toujours besoin de nous critiquer.
Nous aimons mieux n’envoyer que des renseignements impersonnels. Nous sommes particulièrement heureux quand on nous demande ces renseignements pour les bibliothèques populaires. Nous n’avons pas renoncé à l’idée que nous avons de faire un cahier de bibliothèques donnant des listes bien établies pour des publics et des crédits déterminés. Nous nous sommes assuré pour ce cahier les collaborations les mieux qualifiées. En attendant qu’il paraisse nous avons nous-mêmes établi une liste. Nous la copierons à plusieurs exemplaires et nous la communiquerons sur demande. Nous pouvons aussi compléter des bibliothèques, c’est-à-dire, étant données des bibliothèques populaires mal composées, nationalistes et militaristes, envoyer, pour des crédits déterminés, la liste des livres qui peuvent un peu redresser le catalogue.
L’année dernière les bénéfices de la librairie étaient intégralement versés au budget des cahiers. Désormais, et cette innovation fera le plus grand plaisir à nos abonnés, nous prélèverons sur les bénéfices de la librairie un tantième attribué à nos commensaux.
La petite boutique où nous allons nous installer, 8, rue de la Sorbonne, demandait un loyer total de quinze cents francs. Nous avons partagé la boutique en trois. Nous occupons l’un des compartiments. C’est ce compartiment que par habitude nous continuerons à nommer nos bureaux.
L’un des deux compartiments qui restaient est dès le principe occupé par Pages libres. Cet hebdomadaire devenu grand plus rapidement que nous, et à qui est réservé le plus bel avenir de travail utile, n’a jamais eu besoin de ma recommandation ni de ma confirmation. Je dois pourtant dire ici que j’y suis abonné, que je le reçois régulièrement le dimanche, et que j’y apprends beaucoup. Je dois dire que la couverture du numéro 38, le dernier que j’aie aujourd’hui samedi, m’a semblé particulièrement ferme, que j’attends impatiemment pour demain dimanche le numéro 39. Je répète que l’on n’est pas plus fondé à reprocher à Pages libres d’être primaires qu’à reprocher aux cahiers de n’être pas proprement primaires. Chacun son métier. — Demander tous renseignements à M. Charles Guieysse, 8, rue de la Sorbonne.
Le dernier compartiment est occupé en commun par les Journaux pour tous et par Jean-Pierre.
Nous avons dans le cahier d’annonces de la deuxième série montré comment les Journaux pour tous offraient aux citoyens de bonne volonté le moyen d’une action quotidienne, sérieuse, efficace, libre. Il me sera permis de rappeler que sur la recommandation de M. Lucien Herr j’introduisis l’œuvre des Journaux pour tous, presque avant sa naissance, dans la librairie Bellais au temps où j’en avais l’administration. Depuis que j’avais quitté cette maison l’œuvre devenue grande avait continué à y recevoir une hospitalité toute libérale. Aujourd’hui elle nous revient parce que la Société nouvelle de librairie et d’édition a besoin d’occuper tous ses locaux pour assurer l’extension de ses services. Nous sommes heureux que l’œuvre amie revienne avec nous. Nous sommes heureux que son transfert ait donné lieu à quelques premières conversations amicales entre les représentants de la Société nouvelle et le gérant qui représentait les cahiers. — Demander tous renseignements à M. Émile Boivin, 8, rue de la Sorbonne.
Jean-Pierre, journal pour les enfants de sept à treize ans. Les jeunes gens qui avaient constitué le comité de protestation universitaire pour les étudiants russes y avaient commencé leur apprentissage de l’action réelle, souvent difficile, toujours sévère, parfois décevante. Ils avaient connu là leurs premières difficultés, subi leurs premières désillusions, exercé leur première critique. Mais parce que la critique, au sens où nous l’entendons, conduit inlassablement à l’action meilleure, et empêche de retomber à la lâche inaction, aussitôt qu’ils eurent un peu moins à travailler pour leurs camarades russes, ils trouvèrent un moyen d’action permanent, laborieux, urgent. Le premier numéro de Jean-Pierre paraît au commencement d’octobre.
Que des jeunes gens de seize à vingt-cinq ans, au lieu de chauffer quelque circonscription départementale, se mettent résolument sur les bras la tâche la plus lourde, mais la plus indispensable aussi : faire un journal pour les enfants ; que ces jeunes gens osent assumer une entreprise devant laquelle je connais des audacieux qui reculeraient : voilà, si l’on veut bien, ce que je me permets de nommer un symptôme. A ceux qui se demandent, non sans angoisse, devant tant de faillites et tant de ressemelage et tant de vieux neuf, si les bêtises vont recommencer toujours les mêmes, une initiative comme celle de Jean-Pierre permet d’attendre au moins, et d’espérer que la génération qui vient fera du travail nouveau vraiment neuf. — Demander tous renseignements à M. Émile Boivin, secrétaire de l’administration, 8, rue de la Sorbonne.
Je ne crois pas qu’une revue comme Jean-Pierre puisse fonctionner pour la rédaction comme n’importe quelle revue, avec plusieurs collaborateurs dévoués. Il faut des histoires, beaucoup de belles histoires, et quel homme serait assez heureusement doué pour suffire à la production? Une entreprise comme Jean-Pierre doit reposer sur un très grand nombre de collaborateurs occasionnels. J’entends par là que si l’on se dit : Je vais travailler pour Jean-Pierre, on ne trouvera rien. Mais si deux à trois cents personnes, en continuant leur travail habituel, en faisant leur métier, en continuant leurs lectures, ont seulement cette arrière-pensée que la première belle histoire qui leur passera sous les yeux, ils n’oublieront pas de l’envoyer à Jean-Pierre, cette revue peut devenir, deviendra un recueil admirable, unique. — On enverra tous les renseignements, toutes les références à mademoiselle Jeanne Maritain, 8, rue de la Sorbonne.
Ainsi dans cette modeste boutique, un peu transformée en bureaux, vivront de bonne amitié quatre entreprises naissante et croissantes. Nous ne nommerons pas cette boutique maison du peuple ni maison du bon Dieu. Nous ne la nommerons pas Palais du Peuple. (1) Nous la nommerons une boutique, la boutique, ou la maison, familièrement. Sans formule et sans protocole nous ferons du fédéralisme exact. Chacun des quatre sera entièrement libre de soi, libre chez soi. Mais les quatre ensemble se prêteront un mutuel appui. Nous avons souvent répété que la révolution sociale n’aurait aucun sens à moins que d’être la libération de la conscience par la meilleure entente économique. Nous commençons la révolution par nous-mêmes. Chacun des quatre fédérés aura l’esprit
(1) Nous avons reçu depuis longtemps de M. Deherme une lettre intéressante que nous publierons aussitôt que nous le pourrons. Je n’ai jamais voulu incriminer d’orgueil son Palais du Peuple. Et les événements ont été si sévères pour M. Deherme que l’on peut être assuré qu’il n’est pas présomptueux.
et le travail d’autant plus libre que l’entente économique diminuera l’exigence économique.
Non seulement cette entente nous a permis de diminuer considérablement les frais généraux, si importants dans toute entreprise, mais elle nous a permis de réorganiser la librairie des cahiers. Désormais Pages libres, les Journaux pour tous et Jean-Pierre travailleront indistinctement à élargir la clientèle de la librairie, et sur le montant global des affaires un certain pour cent sera directement attribué à Pages libres, aux Journaux pour tous, et à Jean-Pierre. Les quatre entreprises ont tant d’amis communs qu’il devenait vain, et impossible, de distinguer les apports de chacun dans la librairie devenue commune. Ainsi toute commande faite à la librairie des cahiers est avantageuse à tout le monde.
Nous rappelons à nos abonnés que nous fournissons les livres au plus bas prix du commerce. Nous reproduisons nos conditions à la quatrième page de la couverture du présent cahier. Nous prions instamment nos abonnés de nous envoyer leurs commandes par fiches bien faites, avec tous les renseignements qu’ils ont. Que s’ils écrivent à la fois à la rédaction et à l’administration, nous les prions, pour la bonne administration du travail, de séparer les deux lettres dans la même enveloppe. A plus forte raison si nos abonnés nous donnent des commissions pour Pages libres, pour les Journaux, ou pour Jean-Pierre, il est bon qu’il y ait autant de fiches distinctes.
Tout fait prévoir que je ne pourrai pas écrire une seule lettre privée avant la fin de la troisième série. Mieux vaut que j’attribue au travail commun tout ce que je peux d’écriture. Mais je prie nos amis et nos correspondants de continuer à m’écrire. Je lis attentivement tout ce qu’on m’envoie, lettres, journaux locaux, revues locales. Rien n’est aussi utile que les correspondances de partout, pourvu qu’elles ne soient pas des réverbérations de Paris. Je me fie au jugé de nos correspondants pour m’envoyer exactement ce qu’il me faut et ne m’accabler pas sous le papier.
De quelle passion d’éditeur, de typographe, de correcteur, de gérant, d’auteur, je désire que la troisième série soit amplement complète, je n’ai pas à le dire ici. On n’attend pas qu’à pied d’œuvre je finisse par du pathétisme. Assez de candidats dans quelques mois vont émouvoir les populations. Laissons-leur cette éloquence.
Travaillons.
Tous nos abonnés doivent avoir le quinzième cahier de la deuxième série, Mémoires et dossiers pour les libertés du personnel enseignant en France, où sous ce titre : attentats dans l’Yonne, nous avons commencé à publier l’histoire de M. Hervé. Nous en publions la suite aujourd’hui, en plein chapitre, comme elle nous a été rédigée avant le commencement des vacances par quelqu’un de singulièrement bien informé.
ATTENTATS DANS L’YONNE
Il serait exagéré de prétendre que le Pioupiou fût une feuille militariste et patriotique, mais, en vérité, elle ne contenait guère que ce qu’on trouve couramment dans les feuilles anarchistes, ce qu’on trouvait dans les feuilles socialistes il y a dix ans, au temps où le socialisme s’occupait moins de politicaillerie et davantage de propagande de principes. Mais ce qui sembla intolérable, c’est qu’on osât l’adresser à des conscrits.
Les feuilles de sacristie du département se mirent aussitôt en campagne : la grande presse réactionnaire et nationaliste à son tour entra en ligne : l’Autorité et la Patrie en tête.
Le général André eut peur, — si un général français peut avoir peur, — il demanda des poursuites contre le Pioupiou de l’Yonne.
Le parquet d’Auxerre, pris d’un beau zèle, examina à la loupe le journal et y découvrit une dizaine d’articles — une dizaine seulement ! — passibles de la cour d’assises ; l’article de Sans-Patrie était naturellement parmi les articles incriminés ; on y avait relevé deux lignes injurieuses pour l’armée :
Parce qu’il me répugne de me laisser affubler d’un costume de bouffon ; parce que je n’ai aucun goût pour faire le pantin dans les rues et sur les places ;
Toujours l’admirable procédé, — vieux comme la justice, — qui consiste à découper deux lignes dans une œuvre et à en faire un article pour faire pendre un homme !
Le gérant était connu de la justice : c’est un jeune paysan, exerçant dans un village de l’Yonne le métier de sabotier. Il s’appelle Thomas. Le citoyen Thomas est bossu, mais précisément à cause de son infirmité, il a revendiqué le périlleux honneur d’être le gérant responsable du Pioupiou ; il ne risquait, lui, en qualité de réformé, que dix ou douze mois de prison, tandis que les autres jeunes gens de la Jeunesse socialiste, leur emprisonnement fini, étaient sûrs d’aller à Biribi. Le citoyen Thomas s’est dévoué ainsi, sans tambour ni trompette, comme s’il accomplissait la chose la plus naturelle du monde.
Le citoyen Monneret, typographe, qui présidait à la composition du journal, ne voulant point laisser un infirme supporter tout le poids d’un tel procès, sans plus de bruit ni de phrase, mit son nom au bas du journal, à la fin d’un entrefilet de quelques lignes : c’est pour cet acte de courage, accompli si simplement, qu’il ira s’asseoir lui aussi sur les bancs de la cour d’assises.
Des recherches qui aboutirent grâce à la dénonciation d’un policier amateur, de sa profession pharmacien de campagne, firent découvrir un autre rédacteur, un jeune instituteur, aujourd’hui démissionnaire : le citoyen Rousseau.
Des autres rédacteurs, un seul semble avoir préoccupé le parquet d’Auxerre : le Sans-Patrie ; c’était le gros loyer qu’il s’agissait surtout de prendre dans le coup de filet.
On appela M. Hervé d’abord comme témoin, puis on l’interrogea comme inculpé ; soit comme témoin, soit comme inculpé, il refusa de donner aucun éclaircissement à la justice de son pays.
On fit venir au parquet M. l’abbé Olivier, qui avait clairement désigné M. Hervé comme le Sans-Patrie ; M. l’abbé Olivier prétendit qu’il tenait le fait d’un M. N******, ancien commensal de M. Hervé ; M. N****** fut appelé, confronté avec M. l’abbé Olivier, mais nia formellement avoir tenu le propos que lui attribuait l’homme d’église ; le chevaleresque abbé, qui s’efforçait si généreusement de découvrir un adversaire courtois et doctrinaire, dut reconnaître que sa mémoire l’avait sans doute mal servi. Il dut battre en retraite, en déclarant que la rumeur publique tout au moins accusait M. Hervé.
Le proviseur du lycée, M. Germain, fut ensuite entendu. Il n’avait jamais entretenu que des rapports courtois et cordiaux avec le professeur d’histoire inculpé, mais en bon fonctionnaire non seulement il déclara que la rumeur publique accusait M. Hervé : il ajouta qu’il croyait bien reconnaître dans les articles de Sans-Patrie la tournure d’esprit et jusqu’aux expressions mêmes de son subordonné.
Les deux pères de famille, cléricaux, nationalistes et antisémites, qui avaient pris une part active à la campagne dirigée contre M. Hervé, vinrent à leur tour déposer que la rumeur publique accusait formellement M. Hervé ; de preuve, naturellement, ils n’en apportaient aucune.
Les perquisitions faites de tous côtés pour trouver dans les bureaux du Travailleur, au domicile du gérant du Pioupiou, de la copie manuscrite de M. Hervé ne produisirent absolument rien.
Au bout de trois mois de recherches, le parquet d’Auxerre se trouva aussi avancé qu’au premier jour.
Il allait clore l’instruction quand il reçut deux lettres qui n’étaient pas faites pour l’éclairer ; elles émanaient l’une du groupe radical, l’autre du groupe socialiste de Sens : les secrétaires de ces deux groupes s’étonnaient que la rumeur publique des ennemis de M. Hervé eût seule pénétré dans le cabinet du juge d’instruction : les ennemis politiques de M. Hervé affirmaient qu’ils croyaient qu’il était le Sans-Patrie. Les secrétaires des deux groupes avancés de Sens déclaraient que le parquet avait encore à prêter l’oreille à la rumeur publique des amis de M. Hervé : ils se faisaient forts de trouver chacun plusieurs centaines de citoyens qui viendraient à leur tour déclarer qu’ils ne croyaient pas que M. Hervé fût l’auteur de l’article poursuivi.
Le ministre de l’Instruction publique, on le sait, n’a pas attendu aussi longtemps que la Justice pour prendre au sujet de M. Hervé une décision ferme. Avant même que le juge d’instruction eût terminé son enquête, avant que la chambre des mises en accusation eût statué, alors qu’en tout cas M. Hervé n’était qu’un prévenu, non un condamné, M. Leygues le somma de répondre s’il était oui ou non le Sans-Patrie ; le ministre reçut la même réponse que le recteur de Dijon. Le professeur prétendit, pour les actes de sa vie politique, n’avoir affaire qu’à la Justice et ne dépendre nullement du ministre.
M. Leygues prit contre M. Hervé la mesure la plus grave qu’il pût prendre sans donner lieu aux tribunaux universitaires : il le suspendit de traitement.
III
Une mauvaise affaire pour les socialistes ministériels
Au moment même où M. Leygues prononçait la suspension de M. Hervé, il frappait plus sévèrement encore un autre socialiste de l’Yonne, dépendant de son administration : il prononçait l’exclusion de l’École normale d’Auxerre de M. Fradet, élève de troisième année : cette mesure, qui brisait la carrière d’un jeune homme, menaçait de jeter sur la paille le père de M. Fradet, à qui on réclamait les 1.200 francs dus à l’État pour l’entretien de son fils à l’École normale pendant trois ans ; M. Fradet père, simple ouvrier, étant trop pauvre pour trouver pareille somme, était menacé de saisie.
Le crime de M. Fradet?
Il en avait plusieurs sur la conscience :
1º L’École normale d’Auxerre est devenue, depuis plusieurs mois, aux trois quarts socialiste, et M. Fradet, qui exerçait une grande autorité morale sur ses camarades, passait pour n’être pas étranger à ce résultat vraiment inquiétant ;
2º Il faisait partie du groupe de la Jeunesse socialiste d’Auxerre, qui avait pris l’initiative de la publication du Pioupiou ;
3º Il consacrait ses libertés du dimanche à exposer, dans les communes rurales des environs d’Auxerre, la doctrine socialiste et internationaliste.
Tous ces forfaits furent révélés par des lettres privées, écrites par M. Fradet à un de ses amis, ouvrier à Chalon-sur-Saône, lettres saisies lors d’une perquisition faite au domicile de ce dernier ; elles dénotaient, en outre, chez leur auteur, un état d’esprit fâcheux : M. Fradet n’y qualifiait-il pas l’acte de Bresci « d’exécution du roi d’Italie » ?
Sans doute, il est misérable de violer une correspondance privée et d’en faire usage pour frapper un adversaire politique ; mais quand la raison d’État parle, toutes les autres raisons doivent se taire. Et puis, où irions-nous, si l’État devait s’astreindre aux pratiques d’honnêteté vulgaire dont il fait un devoir aux simples particuliers ?
Les poursuites contre le Pioupiou, la suspension de M. Hervé, l’exclusion de M. Fradet, étaient l’œuvre du ministère de Défense républicaine dont fait partie le « citoyen » Millerand, comme on dit à la Petite République ; et le Pioupiou, comme, d’ailleurs, MM. Hervé et Fradet, n’avait fait que soutenir les doctrines qu’est censé partager un des membres du gouvernement.
Bien plus : la Fédération socialiste de l’Yonne, lors de la scission récente du parti socialiste, était restée avec le Comité général ; elle avait suivi la fraction ministérielle du parti.
Frappée en la personne de deux de ses plus actifs militants, la Fédération de l’Yonne fit mine de se fâcher.
Les socialistes ministériels du Parlement et de la Petite République eurent vent qu’elle s’apprêtait à passer avec armes et bagages à la fraction antiministérielle. Il fallait empêcher cette défection.
Le groupe socialiste parlementaire chargea le citoyen Pastre, député du Gard, d’interpeller le ministère ; dans un meeting très réussi, Pastre, Jaurès, Allemane et beaucoup d’autres vinrent annoncer des résolutions énergiques ; enfin la Petite République parut, pendant plusieurs jours, devenir antiministérielle : l’Universitaire de la Petite République, sous le titre « Un apôtre », publia en tête du journal, en termes émus, une belle défense de M. Hervé ; Gérault-Richard lui-même, pendant huit jours, fonça non seulement contre M. Leygues, mais contre le ministère tout entier.
Tous les socialistes qui aiment Jaurès, malgré les erreurs de sa tactique opportuniste, qui ont conservé de la sympathie pour le Gérault-Richard d’autrefois, le Gérault du Chambard, tous ceux qui en ont assez du ministère Waldeck-Millerand, qui déplorent de voir le plus lu des journaux socialistes se transformer en une pâle feuille de chou radicale, se réjouissaient en leur cœur de ce réveil et de ce changement d’attitude des socialistes ministériels.
Ce fut un beau feu, mais un feu de paille.
Au bout de quelques jours il était éteint : au lieu de combattre, on négociait ; soit qu’on trouvât qu’une entente à l’amiable avec le ministère serait plus profitable aux universitaires frappés, soit qu’on craignît de jeter par terre un ministère qui donnait en même temps un grand coup d’épée dans l’eau pour faire peur aux congrégations ou amuser les électeurs anticléricaux.
On alla voir MM. Waldeck et Leygues.
Au début, on crut tenir un jour les satisfactions exigées : M. Leygues avait à peu près promis la réintégration immédiate de MM. Fradet et Hervé. Mais la nouvelle s’ébruita trop tôt ; les journaux nationalistes du soir prirent violemment à parti le ministre de l’Instruction publique ; le Temps, de son côté, exhala son étonnement indigné dans une note qui avait vu le jour probablement dans les bureaux de la rue de Grenelle : le lendemain, M. Leygues ne marchait plus.
Il consentait seulement à faire accorder à M. Fradet père un sursis pour le paiement des 1.200 francs que le fisc exigeait de lui ; il promettait vaguement que M. Fradet fils serait placé comme instituteur, en octobre, dans un autre département que l’Yonne ; qu’il donnerait un poste à M. Hervé s’il était l’objet d’un non-lieu — il n’aurait plus manqué que cela qu’il lui en refusât un ! — ; il jurait ses grands dieux, foi de Gascon ! qu’il ne persécutait pas les universitaires socialistes — au contraire ! il ferait des déclarations, à la tribune, qui calmeraient les inquiétudes des républicains avancés.
On était loin des concessions de la veille : aussi le citoyen Pastre ne crut-il pas devoir renoncer à interpeller ; mais en présence des déclarations du ministre, si insuffisantes qu’elles lui parussent, il résolut de se montrer à la tribune plus conciliant qu’il ne l’avait tout d’abord décidé : on ferait un ordre du jour qui permettrait au ministère de se sauver.
Le député du Gard poussa l’esprit conciliant jusqu’à consentir successivement à deux remises de son interpellation : il avait d’ailleurs la promesse formelle de M. Waldeck-Rousseau lui-même que le ministère n’escamoterait pas l’affaire.
Elle était fixée au dernier vendredi de la session, à la séance de l’après-midi. Dans la matinée, la Chambre discuta la question des droits d’entrée sur les blés. Un député de la majorité demanda et la Chambre lui accorda que cette discussion continuerait l’après-midi. M. Pastre n’assistait pas à cette séance du matin.
A la séance de l’après-midi, le député du Gard, venu pour interpeller, trouva l’ordre du jour de la Chambre modifié. Il protesta énergiquement, soutenu par le citoyen Zévaès. La Chambre, à une forte majorité, décida que l’interpellation Pastre n’aurait pas lieu. M. Leygues, assis au banc des ministres, ne vint pas demander à la Chambre de tenir l’engagement pris antérieurement envers le député du Gard. Il se contenta de déclarer qu’il était aux ordres de la Chambre.
Le lendemain était jour de clôture : les citoyens Pastre et Zévaès revinrent à la charge. M. Waldeck-Rousseau, qui était présent, n’intervint pas davantage pour faire honneur à la parole qu’il avait donnée au député du Gard ; et comme le citoyen Zévaès insistait : « Et puis en voilà assez ! » s’écria le président de la Chambre.
Ce fut le mot de la fin.
On se quitta sur ce bon mot que les socialistes ministériels reçurent comme un soufflet, qu’ils avaient peut-être mérité par leur complaisance excessive pour le ministère de la Martinique, de Chalon et de la croisade chinoise.
L’interpellation Pastre se trouve renvoyée aux calendes grecques.
Quatre mois de vacances effaceront sans doute sur la joue des députés la trace du soufflet ; mais il est peu probable que la Fédération socialiste de l’Yonne se montre d’aussi bonne composition.
Déjà trois de ses groupes, sur une vingtaine, ont adhéré à l’Union socialiste révolutionnaire ; les autres groupes s’agitent, prennent des ordres du jour comminatoires : si le Comité général ne prend pas à l’égard du ministère Waldeck-Millerand une attitude intransigeante, nettement hostile, nul doute que la Fédération tout entière ne se détache de lui.
Il ne faudrait pas beaucoup d’affaires comme celles-là pour réduire le parti socialiste ministériel à un état-major sans soldats.
IV
Où l’administration universitaire, ayant cru lever un lièvre, leva un sanglier
L’affaire Hervé, avec toute l’affaire à laquelle elle est liée, est curieuse au point de vue socialiste ; elle a un autre intérêt : elle soulève la question si importante des droits et des devoirs des fonctionnaires en matière politique.
M. Hervé a été frappé pour des actes politiques qu’on lui impute en dehors de ses fonctions ; car, dans son service, au dire de ses chefs mêmes, il est irréprochable et n’a jamais fait de politique.
Eh bien ! il s’agit de savoir si les fonctionnaires sont privés d’une partie de leurs droits de citoyens, en particulier du droit d’exprimer et de propager leurs opinions politiques ; il s’agit de savoir si les éducateurs de la jeunesse de ce pays, qui se flatte d’être en république, si les maîtres qui ont pour mission de façonner des citoyens libres doivent être eux-mêmes, en matière politique, des esclaves.
La question est nettement posée dans un article récent, paru dans le Travailleur socialiste sous la signature de Sans-Patrie :
LES DROITS POLITIQUES DES FONCTIONNAIRES
La plupart de nos contemporains ont une singulière idée des droits des fonctionnaires : d’après la sagesse des nations, cette bonne vieille sagesse qui, il y a deux siècles, refusait la liberté de conscience aux minorités, il y a cinquante ans le droit de suffrage à ceux qui n’avaient pas de fortune, le fonctionnaire est un citoyen châtré de la moitié de ses droits politiques. On ne va pas jusqu’à lui refuser le droit de vote (le fonctionnaire soldat seul en est privé pour des raisons toutes spéciales) ; on lui concède même le droit de penser dans son for intérieur autrement que le gouvernement — et je voudrais bien savoir comment on pourrait l’en empêcher. — Mais ce qu’on lui dénie énergiquement, c’est le droit de dire en public ou d’écrire dans des journaux, même sous un pseudonyme, des choses désagréables au gouvernement ou à la majorité du moment ; car, bien entendu, si le fonctionnaire est gouvernemental, il peut tout dire et tout écrire : il peut chanter en vers et en prose les beautés du régime existant, flagorner les ministres, exalter le désintéressement d’un Monis ou la haute moralité d’un Leygues, prouver par raisons démonstratives que le régime régnant est éternel, calomnier les doctrines ou les hommes de l’opposition, aucun de ses chefs n’y trouvera à redire. Dans son service, il pourra être maladroit, négligent, inintelligent ; personne n’osera y toucher, s’il est couvert par un député influent de la majorité.
Et la sagesse des nations trouve cela très naturel, très équitable et très raisonnable ; si un fonctionnaire n’est pas content du gouvernement qui le paye, eh bien ! qu’il s’en aille ! Au surplus, il devrait avoir honte de dire du mal du gouvernement dont il accepte l’argent.
Qui n’a entendu ces belles raisons ? Le plus lamentable c’est que cette imbécile rengaine ce ne sont pas seulement les nationalistes et les cléricaux qui nous la servent. Combien de fois ai-je dû recevoir de bons républicains, même des socialistes, qui devant moi s’étonnaient que le gouvernement gardât à son service des fonctionnaires notoirement cléricaux. Tant il est vrai que dans notre pays, qui porte le poids de dix siècles de monarchie, même les partis d’avant-garde ont dans le sang le virus monarchique et l’esprit autoritaire des anciens gouvernements despotiques ; quant au gouvernement de la République, à l’exemple des anciennes monarchies, il ne voudrait dans ses administrations qu’un personnel de larbins.
Vous dites, braves gens, que le gouvernement peut se débarrasser des fonctionnaires qui le combattent, puisqu’il les paye ? Mais votre gouvernement lui-même qui est-ce qui le paye ? Est-ce qu’il n’est pas entretenu, payé par tous les contribuables ? Est-ce que les contribuables des partis de la majorité sont les seuls à payer l’impôt ? Est-ce qu’il n’est pas payé par les réactionnaires et les révolutionnaires, tout comme par les républicains de gouvernement ? Est-ce que les fonctionnaires ne contribuent pas, eux aussi, à entretenir le gouvernement ? Si je suis fonctionnaire, le gouvernement me paye, mais moi aussi je le paye, en tant que contribuable.
D’ailleurs, si l’État me paye, il ne me paye pas pour rien ; il me paye parce que je lui fournis un certain travail ; je ne lui demande pas l’aumône à l’État ; si je suis employé des postes, employé des chemins de fer de l’État, membre de l’enseignement public, le gouvernement n’a qu’un droit sur moi : celui d’exiger que je m’acquitte consciencieusement et habilement de mon service, que je ne le vole pas, que je ne sois pas insolent avec le public, et que je ne profite pas de la chaire qu’il m’a donnée pour faire de la politique militante en classe. Quant aux beaux messieurs dont je porte les courriers, dont je transporte les précieuses personnes, dont j’élève la progéniture, je ne leur reconnais pas le droit de faire des enquêtes sur mes opinions ou sur mes écrits politiques, pas plus que je ne reconnais à mes chefs le droit de me questionner sur ce que je fais ou ne fais pas, mon service fini.
Avec vos beaux principes, braves gens, l’employeur parce qu’il paye aurait le droit de gêner la liberté politique de ses employés, les clients auraient le droit de contrôler les opinions politiques du commerçant qu’ils font vivre, si bien que dans notre démocratie les rentiers, avec quelques politiciens ou journalistes de profession, auraient seuls le droit de donner ouvertement leur opinion sur les questions politiques et sociales.
Mais nous devrions tous être d’accord, à quelque parti que nous appartenions, pour réclamer une liberté politique entière pour les fonctionnaires ! Tous les républicains dignes de ce nom, par principe libéral et démocratique ; les autres, les réactionnaires de droite et les socialistes d’extrême-gauche par intérêt personnel, puisque tous les ministères républicains, qui pratiquent la politique de bascule, frappent, tantôt à droite, tantôt à gauche, les fonctionnaires des partis d’opposition.
Seuls, des gouvernants sans principes, uniquement soucieux de se maintenir au pouvoir, et les gens arrivés qui de leurs ronds-de-cuir dirigent toutes les administrations publiques, rejetteront toujours le principe de l’indépendance absolue des fonctionnaires en matière politique ; car cette indépendance une fois proclamée, ce serait quelques centaines de milliers de citoyens de plus dans le pays, quelques centaines de milliers de serfs et de larbins affranchis, libres désormais de juger et de critiquer, en toute sécurité, les actes du gouvernement et l’arbitraire des chefs.
Mais si les gouvernements ne l’admettent jamais, il ne s’ensuit pas qu’on ne pourra pas la leur arracher : les fonctionnaires n’auront, comme les autres citoyens, que les libertés qu’ils sauront conquérir de haute lutte ; c’est à eux d’habituer leurs chefs et le public à respecter leurs droits politiques et ils dresseront le public comme leurs chefs en résistant à l’oppression, en corps ou individuellement, chaque fois que le gouvernement viole en l’un d’eux — quelles que soient ses opinions hérétiques — les Droits de l’homme et du citoyen, dont la Déclaration des droits de 89 n’a exclu aucun fonctionnaire.
Le professeur d’histoire du lycée de Sens qui vient d’être suspendu a donné pour son compte l’exemple de la résistance, en refusant énergiquement de répondre au ministre qui l’interrogeait sur des actes de sa vie politique, hors du lycée ; en luttant pour sa propre indépendance, qu’on s’en rende compte ou non, il a lutté pour la dignité du corps enseignant tout entier et pour l’affranchissement politique des fonctionnaires plus humbles et plus désarmés que les préfets tiennent dans une véritable servitude.
Un Sans-Patrie
D’ordinaire, quand un ministre commet un acte d’arbitraire à l’égard d’un de ses subordonnés, celui-ci se tait, ronge son frein et médite en silence l’histoire du pot de terre et du pot de fer, à moins qu’il ne s’aplatisse pour rentrer en grâce et ne pas être jeté à la rue. La plupart des fonctionnaires, n’ayant aucune garantie sérieuse contre le despotisme de leurs chefs, n’ont guère d’autre alternative.
Il se trouve, pour une fois, qu’un ministre a violé le droit d’un fonctionnaire énergique, têtu — un vrai Breton ! — à cheval sur les principes et qui est bien décidé à ne pas se laisser faire ; il se trouve que ce fonctionnaire est au point de vue professionnel très bien noté, que sa valeur morale ne fait de doute pour personne, qu’il n’est un politicien vulgaire ni un arriviste en quête de réclame ; enfin, avantage appréciable ! il se trouve que ce fonctionnaire appartient à un corps qui jouit de garanties précieuses, refusées à beaucoup de fonctionnaires : M. Hervé, en qualité d’agrégé de l’Université, ne peut être privé de son traitement qu’avec l’agrément des tribunaux universitaires, le conseil académique et le conseil supérieur de l’Instruction publique, et chacun sait que, depuis le beau réveil des consciences et des énergies produit dans l’Université par l’affaire Dreyfus, il n’y a peut-être pas en France, à l’heure actuelle, de juridiction offrant autant de garanties d’indépendance, d’intelligence et de haute moralité.
Or, en cas de non-lieu général en faveur des collaborateurs du Pioupiou ou en cas d’acquittement par la cour d’assises, M. Hervé est décidé à exiger sa réintégration à Sens, et à refuser tout autre poste : il faudra bien alors qu’on le traduise devant les tribunaux universitaires, et la question de droit, la question du droit des fonctionnaires à l’indépendance politique, y sera posée, que le ministre le veuille ou non.
Nous avons tenu à reproduire la narration que l’on a lue exactement comme l’avait rédigée avant le commencement des vacances un auteur parfaitement renseigné. On sait que M. Hervé a depuis tenu ce qu’il avait promis. On sait que la chambre des mises en accusation rendit un arrêt de non-lieu en sa faveur, mais que l’accusation était retenue contre ses camarades, qu’aussitôt il se dénonça lui-même au parquet par une lettre que nous publierons. Comment M. Hervé fut alors impliqué dans les poursuites, comment l’affaire fut renvoyée à une autre session d’assises, comment elle sera jugée, quelles seront les conséquences universitaires du verdict, combien l’interpellation Pastre sera remise encore de fois avant qu’elle vienne, et comment à la distribution des prix du Concours général M. Leygues défendit éloquemment contre les libertés du personnel enseignant, c’est ce que nous conterons à mesure que notre collaborateur nous enverra de sa copie.
CAHIERS NIVERNAIS
Mon cher Péguy,
J’ai le plaisir de vous annoncer la naissance des Cahiers Nivernais.
La politique est une belle chose. Il est noble et beau d’être radical socialiste, d’organiser des réunions électorales, de rédiger des programmes, de fonder des comités pour soutenir une candidature. De bonnes polémiques personnelles ont leur agrément et quand les adversaires se sont réciproquement couverts de boue, c’est un beau spectacle. Le seul ennui, c’est que tout cela ne fait peut-être pas avancer les choses.
Un certain nombre de jeunes gens se faisaient ces réflexions. Ils auraient préféré au tintamarre électoral une propagande persévérante et désintéressée qui n’eût exposé que des idées et des faits, qui eût plus visé à l’éducation morale qu’aux succès de scrutins.
Ils pouvaient longtemps se faire à eux-mêmes toutes ces réflexions. Une action commune leur était impossible : ils ne se connaissaient pas.
Il s’est trouvé un homme qui les a mis en rapport, qui s’est dit : « Ces jeunes gens s’ignorent, il faut les présenter les uns aux autres. »
Il nous a donc envoyé à tous des cartes d’invitation, appelées je crois convocations, et nous a réunis.
Cet homme, c’est le commandant de recrutement de Nevers, qui convoqua ses réservistes pour leur faire faire vingt-huit jours.
Ce fut donc à la caserne, à la table de la cantinière, madame Garnier, que huit ou dix Nivernais, hommes d’études et de bonne volonté, firent connaissance. Ils s’aperçurent qu’ils avaient des idées communes, des tendances pareilles. Ils regrettèrent de ne s’être pas connus plus tôt, mais convinrent du moins de ne pas se perdre de vue, et s’essayer de travailler ensemble.
Pendant une marche-manœuvre dans laquelle je remplissais avec honneur et fidélité les importantes fonctions d’homme de communication, l’idée me vint de fonder ici quelque chose d’analogue aux cahiers.
Deux amis qui à l’école de section se trouvaient être file de base réfléchirent à l’idée, l’approuvèrent, et ce fut placés en grand garde que l’idée définitivement adoptée, nous passâmes à l’exécution.
Une collecte fournit les premiers fonds, — et voici ce qui fut décidé :
Nous fonderons une petite revue, mensuelle du moins au début, rédigée par des Nivernais, traitant les questions générales au point de vue local, et s’adressant à nos compatriotes.
En dehors de la Nièvre, nous nous adresserons aux Nivernais socialistes, libertaires, ou simplement indépendants, que leurs occupations ont amenés à quitter le pays.
Dans cette revue, nous étudierons les conditions du travail dans le Nivernais, et commencerons par des monographies sur les divers syndicats. Nous essaierons de mettre un peu d’entente parmi les bonnes volontés qui s’occupent ici d’enseignement populaire. Enfin, très épris de notre pays, nous essaierons, si cela est possible, de redonner un peu de vie intellectuelle à la région. — Il sera interdit de s’occuper de politique locale.
En ce qui vous concerne, je vous demande, au nom de mes camarades, si vous nous autorisez à emprunter le nom des cahiers, et à publier des Cahiers Nivernais. Ce nom est parfait, mais, bien entendu, nous en choisirons un autre si cet emprunt vous ennuyait.
Pour nous aider à retrouver les Nivernais de Paris qui peuvent nous aider — ne fût-ce que de leur sympathie — nous vous prions de les adresser à M. Dunois-Catonné, 33, rue de Paris, à Nevers, secrétaire de la rédaction.
M. Emmanuel Defert, 45, boulevard des Batignolles, va se mettre en relations avec le Groupe des Nivernais de Paris.
André Lucien Dalluy
Nous souhaitons que les cahiers nivernais naissent et vivent justes, vrais, utiles, prospères, libres, qu’ils travaillent solidairement avec nous, mais qu’ils soient libres de nous aussi.