III-4 · Quatrième cahier de la troisième série · 1901-11-20

De la raison

Charles Péguy

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Le socialisme et la vie De la propriété individuelle paraissant vingt fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée fl {l

Le quatrième cahier sera de Jaurès Études’socialistes. Nous assemblons et nous aménageons sous ce titre les articles récemment publiés par la Petite République. . À Ces articles formeront au moins un cahier de 216 pages. Pour que les exemplaires d’un cahier aussi considérable ne s’égarent pas, nous prions nos abonnés À de-vouloir bien nous annoncer sans aucun retard les changements d’adresse qui suivent la rentrée. Je dois avouer que pour l’établissement de ce quatrième cahier, et parce que je le voulais, et que j’en suis libre, j’ai vu Jaurès tout récemment. J’ai causé avec lui plusieurs heures. Je me suis aperçu que son À action était beaucoup plus établie, beaucoup plus constante, beaucoup plus tenue que je ne le croyais. j Je me suis aperçu aussi qu’elle était ainsi plus contraire encore à ce que je me représente. . Jaurès ayant mis dans sa défense de la Petite Répu- ë blique une référence aux cahiers, notre collaborateur mademoiselle Louise Lévi nous a envoyé cette protestation : Es Vous devez sentir ce qu’a de pénible pour nous vos collaborateurs une semblable assimilation. Comment peut-on ; . comparer le service de librairie organisé par les cahiers, qui consiste à revendre avec le pourcentage le plus bas de librairie des produits achetés dans le commerce, et le trafic de La Petite République. Plusieurs de nos amis sont venus nous en dire autant. 5 = Nous déjeunons et nous dînons au restaurant coopé- ; ratif du quartier latin, rue du Sommerard, au coin de la rue Thénard. Nous prions ceux de nos abonnés quitrouveraient sur. les quais de vieux exemplaires, méme isolés, de nos deux premières séries, de vouloir bien les racheter pour quelques sous et nous les envoyer. Nous tâcherons de … reconstituer ainsi quelques collections. K

ë De la propriété individuelle | paraissant vingt fois par an

  • 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

: Les citations du Manifeste Communiste que lon trouvera dans ce cahier ont été empruntées à latraæ : duction de M. Charles Andler : re à. Karl Marx et Frédéric Engels. — Le Manifeste | Communiste, I, traduction nouvelle par Charles SF os : Andler, avec les articles de Frédéric Engels dans la Réforme(r8S43-184S),une forte brochure de 100pages. n ne el Karl Marx et Frédéric Engels. — Le Manifeste É . Communiste, IT, introduction historique et commengr taire par Charles Andler, une très forte brochure de AE. En vente à la librairie des cahiers, 8, rue de la .

“x Un fort volume in-18 jésus de 560 pages 3 francs 50 Si

LS Education — Culture Les alliances — La paix k3 La loi scolaire; le budget de l’en- Les écoles militaires; la loi mili- . seignement ; taire; le budget de la guerre ; ES, Gites: DEUS ARE RE a a militaire; l’armée répu- #4 Rr: X L’enseignement secondaire; la crise SRE; % ; de l’enseignement secondaire; la ques- Æ 1 tion du baccalauréat ; La paix et la revanche;-la question DE D re pue supérieur; la ques- d’Alsace-Lorraine; la France et l’Alle- LR __ - tion des Universités; l’extension uni- magne ; RS - 2764) Les libertés du personnelenseignant ; rene de à 130 L’enseignement laïque et l’enseigne- La France en Orient; les massacres h Vi el “D ment clérical ; réponse à M. d’Hulst ; d’Arménie; la guerre de l’indépen- £ Science et socialisme; dance crétoise ; la guerre gréco-turque; % __ La fonction du socialisme et des r 12 F1 Reaises dans l’enseignement bour- La guerre hispano-américaine ; 244 53 d pe sociale dans l’enseigne- L’affaire de Fashoda. Re:

Vient de paraître

1789-1900 Publiée sous la direction de JEAN JAURÈS

1789-1791 Un fort volume in-quarto de 768 pages, 115 gravures du temps d’après les documents originaux, 25 fac-similés d’autographes. Édité par Jules Rouff et Compagnie, La table des chapitres est ainsi dressée Introduction. La vie municipale, Causes de la Révolution. Les biens nationaux. 4: Les élections et les cahiers. Constitution civile du clergé, _- Journées révolutionnaires (26 juin, La Fédération. 14 juillet, 5 et 6 octobre). Les partis et les classes en 1791. Lois d’organisation. La fuite à Varennes. ”+ 8, rue de la Sorbonne, Paris

ne” Évolution révolutionnaire Le socialisme et la vie 4 « De la propriété individuelle _ 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

4 Avant qu’on étudie à leur tour ces études, avant Fe _ qu’on y soit même introduit par l’auteur, il est indis_ pensable que l’on soit averti que l’auteur n’y fait appel F _ qu’à la raison. Cela est indispensable en un temps où £ _ la raison a presque autant que jamais des ennemis, qui ‘4 _ sont dangereux, où elle a plus que jamais des faux ‘4 amis, qui sont plus dangereux. On doit nommer ennemis 1% de la raison les déments qui exercent leur démence à

  • contre la raison. Et on doit nommer les faux amis de :# . la raison les déments qui veulent que la raison procède A par les voies de la déraison. à _ La raison ne procède pas par la voie de l’autorité. pe _ Comme elle n’admet de celui qui enseigne aucune inti- . midation, chantage ni menace, comme elle ne reçoit aucun exercice de force, aucun excès de pouvoir, . aucun pouvoir, commandement, abus ni coup d’État, … elle ne suppose de celui qui est enseigné aucune %
  • lâcheté. C’est donc trahir la raison, c’est faire dérai- …_ sonner la raison que de vouloir assurer le triomphe de _ la raison par les moyens de l’autorité. ù La raison ne procède pas de l’autorité gouver_ nementale. C’est donc trahir la raison que de vouloir _ assurer le triomphe de la raison par des Moyens £

_ gouvernementaux. C’est manquer à la raison que de

Avant qu’on étudie s s qu’on y soit même intrc pensable que l’on soit aw qu’à la raison. Cela est s la raison a presque auta s des s sont dangereux, où elle s des amis, qui sont plus dang de la raison les déme x “a la raison les déments qu s parles voies de la dérais La raison ne procède pas 25 È Comme elle n’admet de celui qu ensez il midation, chantage ni mer an aucun exercice de force, : = elle ne . fat È / Polus il

vouloir établir un gouvernement de la raison. Il ne peut ï à y avoir, ilre doit y avoir ni ministère, ni préfecture, À ni sous-préfecture de la raison, ni consulat ni procon- à sulat de la raison. La raison ne peut pas, la raison ne doit pas commander au nom d’un gouvernement. Faire ou laisser opérer par un préfet des perquisitions dans la chambre d’une institutrice, quand même le préfet serait un préfet républicain, quand même l’institutrice Ë ne serait pas une institutrice républicaine, ce n’est pas attenter à la liberté seulement, c’est attenter à la raison. La raison ne demande pas, la raison ne veut pas, la raison n’accepte pas qu’on la défende ou qu’on la soutienne ou qu’on agisse en son nom par les moyens de l’autorité gouvernementale. En aucun sens la raison n’est la raison d’État. Toute raison d’État est une usurpation déloyale de l’autorité sur la raison, une contrefaçon, une malfaçon. En particulier la raison ne procède pas de l’autorité militaire. Elle ignore totalement l’obéissance passive. C’est trahir la raison que de vouloir assurer la victoire de la raison par la discipline qui fait la force principale

  • des armées. C’est faire déraisonner la raison que de . l’enseigner par les moyens militaires. La raison ne demande pas, n’accepte pas l’obéissance. On ne F commande pas au nom de la raison comme on commande à la manœuvre. Il n’y a aucune armée de la “ raison, aucuns soldats de la raison, et surtout il nya aucuns chefs de la raison. Il n’y a même, à parler proprement, aucune guerre de la raison, aucune campagne, aucune expédition. La raison ne fait pas la 14 guerre à la déraison. Elle réduit tant qu’elle peut la Fi ro ison par des moyens qui ne sont pas les moyens À a de la guerre, puisqu’ils sont les moyens de la raison. La * raison ne donne pas des assauts; elle ne forme pas des K. colonnes d’attaque; elle n’enlève pas des positions; elle 5 LE F 208 ne force pas des passages; elle ne fait pas des entrées ’ | solennelles ; ni elle ne couche comme le vainqueur mili- > 2.70 3 | taire sur le champ de bataille. Re | Laraison ne procède pas de l’autorité religieuse. Il +2 fallait une insanité inouie pour oser instituer le culte MT à _ dela déesse Raison. Et si l’on peut excuser une insanité Re … dans un temps d’affolement, déclarons-le haut : la _ froide répétition politique de cette insanité, la commé- 2. … moration concertée de cette insanité constitue l’indice #2 Bi grave d’incohérence ou de démence, de déraison.
  • Non la raison ne procède pas par la voie du culte.Non la es =. raison ne veut pas d’autels. Non la raison ne veut pas ie À k de prières. Non la raison ne veut pas de prêtres. C’est À à trahir le plus gravement la raison, c’est faire déraios onner le plus gravement la raison que de la déguiser er _ déesse, en cabotinage et musique; c’est la trahir ‘que de lui fabriquer des fêtes religieuses, des imitations L i en simili-culte, avec tout ce qu’il faut. Et même l’admiee rable prière que Renan fit sur l’Acropole après qu’il fut … parvenu à en comprendre la parfaite beauté n’a plus ‘4 aucun sens, lue ou déclamée sur Les planches devant la
  • Déclarons-le sans peur. Et sachons nous faire les _ ennemis qui voudront. La raison ne veut aucune Église. … Ilne peut pas, il ne doit pas y avoir une Église de la “8 raison. Les pratiques cérémonielles, cultuelles et

Charles Péguy rituelles sont totalement étrangères à l’honnêteté de la raison. Les pratiques surhumaines, religieuses, infer- nales ou divines, inhumaines, sont totalement étran- gères à l’humanité de la raison. La raison est honnête homme. Il n’y a pas un clergé de la raison. Nous n’avons pas renoncé, nous n’avons pas dénoncé les religions d’hier pour annoncer la religion de demain, pour prêcher quelque religion nouvelle. Nous sommes irréligieux de toutes les religions. Nous sommes athées de tous les dieux. Dans le douloureux débat de la raison et de la foi nous n’avons pas laissé la foi pour la foi dans la raison, mais pour la raison de la raison. La raison n’admet ni prophéties ni déclamations ni proclama-

En tions, — ni dogmes ni décrets des conciles ni brefs des papes. Et c’est tromper lamentablement le peuple perpétuel que de lui présenter les vérités de la raison sur le même ton et comme on lui annonçait les vérités

La raison ne procède pas de l’autorité parlementaire. Elle ne tient ni de ces longues assemblées, que nous L nommons parlements, ni de ces assemblées courtes, à .que nous nommons congrès. La raison n’a ni président, Û ni assesseurs, ni secrétaire, ni aucun bureau. Elle manque souvent de sténographes. Elle n’a pas toujours L un procès-verbal, un compte rendu. Elle ne constitue aucun comité directeur. Elle ne procède pas par votation. Elle n’est pas soumise à la loi de majorité. Elle F n’est pas proportionnelle au nombre. Beaucoup peuvent se tromper. Il se peut qu’un seul ait raison. Même il se peut que pas un n’ait raison. La raison ne variepas avec le nombre. Elle ne flatte pas plus les foules qu’elle

| ne flattait les grands. Elle ne flatte pas plus les peuples qu’elle ne flattait les rois. Elle ne flatte pas plus les démocraties qu’elle ne flattait les monarchies ou les 5 oligarchies. Nous savons qu’il y a eu dans le passé de 6 longs temps et de vastes régions où la raison ne résiJ dait qu’en des minorités, en des unités. Même il y a eu \ des nations où la raison ne résidait pas. Elle peut s’absenter aujourd’hui encore. « 4 La raison ne procède pas de l’autorité démagogique. É Ameuter les masses, lancer les foules est un exercice d’autorité non moins étranger à la raison que d’amasser quelque majorité, de lancer quelque régiment. Nous Ë sommes aujourd’hui sous le gouvernement de la démap gogie beaucoup plus que sous le gouvernement de la L démocratie. Les tribuns, les avocats et les journalistes ‘à nous gouvernent lourdement. Libre de la monarchie, de 1 loligarchie et de la démocratie, gouvernements régu4 liers, la raison est libre aussi de la démagogie, gouver5 nement de fait. Elle n’est pas plus soumise aux nouveaux courtisans qu’elle n’était soumise aux anciens. Niles manifestations de la rue ni les manifestations des ». meetings ne valent au regard de la raison. La raison ne S monte sur aucuns tréteaux. Les mouvements des masses ne pèsent pas plus que les révolutions de palais. Le F peuple abusé ne peut pas faire que la raison ne soit pas la raison, et que la déraison devienne la raison. La foule abusée ne peut pas plus que ne pouvait le monarque à abusé. Le peuple n’est pas souverain de la raison. | La raison ne procède pas de l’autorité manuelle. ; Autant il est vrai que la raison n’exerce aucune autorité,

| s surhumaines, religieuses, infer- “ | humaines, sont totalement étran4 la raison. La raison est honnête À 1 clergé de la raison. Nous n’avons ; | avons pas dénoncé les religions { a religion de demain, pour prêcher Î | velle. Nous sommes irréligieux de k Nous sommes athées de tous les s laissé la foi pour la foi dans la 1 à raison de la raison. La raison ’ k s ni décrets des conciles ni brefs des : romper lamentablement le peuple L C1 lui présenter les vérités de la raison UT comme on lui annonçait les vérités TE rocède pas de l’autorité parlementaire. , er Ne F i ces longues assemblées, nues ins) f DIRE M! arlements, ni desces assemblées _ cout tes, Au RE imons congrès La rail a ni ident, RL NNe à | ïs, ni secrétaire. ni ancun bureau. Elle

ne flattait les grands. E j qu’elle ne flattait les rois. I 4 & démocraties qu’elle ne flatta longs temps et de vastes rég dait qu’en des minorités, en € des nations où la raison n La raison ne procède pas dl Ameuter les masses, lance quelque majorité, de 1 l j sommes aujourd’hni sous le g démocratie. Les tribuns, les | nous gouvernent lourd I ï nement de fait. Elle n’est j ap © Courtisans qu’elle n’était s Lesiies cts Manifestations de la suspréslet mMéclings ne valent au reg mess. Ek montésuraucuns tréteaux. Les £ ‘ee pour s r

; autant il est vrai que le gouvernement des intellectuels serait le plus insupportable des gouvernements, — ê autant il est réciproquement vrai que la raison, qui nt

. n’accepte aucune autorité, qui ne subit aucun gouverneË ment, n’accepte pas une autorité manuelle, ne subit pas un gouvernement manuel. C’est fausser la raison que d’imaginer, comme l’a rêvé Renan, un gouvernement spirituel de la terre habitée, un gouvernement des intellectuels omnipotent. Une république de cuistres ne serait pas moins inhabitable qu’une république de - moines. Si on la laissait se former, une caste intellectuelle serait plus agaçante et pèserait plus lourd sur le monde que toute caste. Mais c’est aussi manquer à la raison que d’ameuter contre les intellectuels sérieux les autorités grossières des travailleurs manuels mal renseignés. La justice, la raison, la bonne administration du travail demandent que les intellectuels ne soient ni gouvernants ni gouvernés. Qu’ils soient modestement libres, comme tout le monde.

Dans la société présente, où le jeu de la spécialisa- _ tion s’est outré automatiquement, les fonctions intellec- ï tuelles et les fonctions manuelles ne sont presque jamais attribuées aux mêmes ouvriers; les ouvriers intellec- Es | tuels délaissent presque tout le travail des mains ; les ouvriers manuels délaissent presque tout travail de F: l’esprit, presque tout exercice de la raison. Dans la cité Y harmonieuse, dont nous préparons la naissance et la vie, les fonctions intellectuelles et les fonctions manuelles se partageront harmonieusement les mêmes hommes. Î Et la relation de l’intellectuel au manuel, au lieu de s’établir péniblement d’un individu à l’autre, s’établira $

_ librement au cœur du même homme. Le problème sera : 3 | transposé. Car nous n’avons jamais dit que nous 1 FX _ supprimerions les problèmes humains. Nous voulons DE, 00 seulement, et nous espérons les transporter du terrain 1e — bourgeois, où ils ne peuvent recevoir que des solutions E: .ingrates, sur le terrain humain, libre enfin des servitudes ._ économiques. Nous laissons les miracles aux praticiens

“ des anciennes et des nouvelles Églises. Nous ne pro % mettons pas un Paradis. Nous préparons une humanité me: 4 . Les chefs audacieux et les foules blasées, les meneurs F

_ menés, les candidats et les électeurs trouveront sans Re -.… doute que ce programme est insuflisant. Mais nous “4 Da ‘# savons par l’histoire de l’humanité, par l’histoire des 4 % sciences, des arts, de la philosophie, qu’un changement 4 ‘ #1, de plan est un événement, une opération considérable. ? È : = Dans tous les genres de travail deux progrès sont “4 ES. ouverts. On peut d’abord avancer par évolution en con- He

  • tinuant dans le même sens. Mais il vient presque tou- pe jours un moment où le travailleur a l’impression que le D sens est épuisé : aucune application, aucune insistance ne; ne peut plus tirer du réel ce que le réel n’a plus dans le Ÿ sens commencé. Des vies entières consommées dans un . travail ingrat ne rendraient plus ce qu’elles coûteraient. ? … Alorsintervient la révolution. Vu d’ailleurs, attaqué È d’ailleurs, le réel recommence brusquement à couler à *

_ pleins bords. Et pourtant le réel est le même qu’il

  • était. Mais il n’est plus vu du même regard, iln’est plus
  • vule même, il n’est plus connu le même. C’est ainsi Re _ que nous sommes révolutionnaires. Nous voulons que oL la même humanité se donne la liberté nouvelle.

Charles Péguy de 6 Nous ne méprisons pas les humanités passées, nous … h: n’avons ni cet orgueil, ni cette vanité, ni cette inso4 lence, ni cette imbécillité, cette faiblesse. Nous ne méprisons pas ce qu’a d’humain l’humanité présente. J Au contraire nous voulons conserver ce qu’avaient d’humain les anciennes humanités. Nous voulons sauver ce qu’a d’humain l’humanité présente. Nous évitons surtout de faire à l’humanité présente la plus grave À injure, qui est de la vouloir dresser. Nous n’avons pas ; la présomption d’imaginer, d’inventer, de fabriquer L une humanité nouvelle. Nous n’avons ni plan ni devis. Nous voulons libérer l’humanité des servitudes écono- £ miques. Libérée, libre, l’humanité vivra librement. L Libre de nous et de tous ceux qui l’auront libérée. Ce serait commettre la prévarication maxima, le détour- ï ; nement le plus grave que d’utiliser la libération pour asservir les libérés sous la mentalité des libérateurs. Ce L: 4 serait tendre à l’humanité comme un guet-apens uni_ versel que de lui présenter la libération pour l’attirer 2 dans une philosophie, quand même cette philosophie É: _ serait étiquetée philosophie de la raison. ue. Attacher au socialisme un système, lier au socia_ lisme, fût-ce au nom de la raison, un système de science, 4 ! % ou d’art, ou de philosophie, c’est littéralement com- -4 1h _ mettre un abus de confiance envers l’humanité. Attirer : FH _ lhumanité vers sa libération pour la précipiter dans un L système, c’est commettre au nom de la raison la r. s À malversation que l’Église a commise au nom de la foi. F se C’est vendre à l’humanité ce que nous devons lui donner. L À $ C’est vendre un objet que nous ne devons pas laisser 44 tomber dans le commerce économique. Par une libéLr CE ; DE LA RAISON ration c’est introduire à un asservissement. Disons La plus : vendre à l’humanité sa libération économique : pour l’établissement d’un système, ce n’est pas seulement tromper et voler l’humanité, ce n’est pas seulement 4 trahir l’humanité, ce n’est pas seulement vendre l’invenà. dable, ce n’est pas seulement laïciser la malversation 4 de l’Église, recommencer en laïque la prévarication de r 4 l’Église, qui vend aux pauvres le pain pour le billet de à confession, pour la respectable prière et pour la sainte communion, c’est commettre le crime le plus grave pour :. un socialiste : c’est monnayer à son avantage la servi4 tude économique même.

$ Attacher au socialisme libérateur une augmentation és de système pour que ça passe avec n’est pas seulement 4 une opération inélégante, laide, muffle, de mauvais ton, Es de mauvaise tenue, de mauvaise culture, de mauvais k goût, de mauvaise allure; ce n’est pas seulement une 4 opération immorale, injuste, perverse, inverse, et de nus mauvaise administration; c’est une opération propre4 ment, particulièrement contraire au socialisme. L’idéa- “10 lisme ou le matérialisme, l’idéaliste ou le matérialiste, #4 » le déterministe ou le libéraliste qui feraient du socia- “4 lisme avec l’arrière-pensée plus ou moins confuse que É leur système en soit avantagé ne joueraient pas seulement un jeu laidement déloyal, mais leur jeu serait un perpétuel reniement du socialisme ; ilsne joueraient pas L seulement faux, ils joueraient bourgeois. Utilisant à leurs fins intéressées le désir, le besoin, la passion de ’ libération économique, ils utiliseraient en effet, au . second degré, l’asservissement précédent, la servitude 4 même à laquelle on veut échapper. Ils n’exerceraient

pas seulement un chantage, mais ils exerceraient préci- | sément le chantage économique, vice propre de la L société bourgeoise, du régime bourgeois. $

Nous n’avons pas plus à vendre la terre que les chrétiens n’avaient à vendre le ciel. Nous n’avons pas à laïciser les marchandages des cleres. Bien loin que le socialisme repose officiellement sur un système d’art ou de science ou de philosophie, loin qu’il tende à l’établissement, à la glorification d’un système, loin qu’il soit matérialiste ou idéaliste, athéiste ou théiste, au Li contraire le socialisme est ce qui laissera l’humanité F Lbérée libre enfin de travailler, d’étudier, de penser à librement. C’est l’effet d’une singulière inintelligence que de s’imaginer que la révolution sociale serait une ? conclusion, une fermeture de l’humanité dans la fade _ béatitude des quiétudes mortes. C’est l’effet d’une Le ambition naïve et mauvaise, idiote et sournoise que de vouloir clore l’humanité par la révolution sociale. Faire % un cloître de l’humanité serait l’effet de la plus redou3 table survivance religieuse. Loin que le socialisme soit A] définitif, il est préliminaire, préalable, nécessaire, indis- » pensable mais non suflisant. Il est avant le seuil. Il n’est F à pas la fin de l’humanité, il n’en est pas même le es commencement. Il est, selon nous, avant le commence- s ment. Avant le commencement sera le Verbe. : | Il ne faut pas que les idées soient arrivistes ni qu’on kr _ les fasse passer en contrebande. Il ne faut pas qu’elles Pi soient parasitaires, qu’elles s’attachent au socialisme tv) ainsi que de malheureux jeunes gens deviennent les 5 secrétaires des hommes influents. L’écœurement que

_ nous avons des petits ambitieux qui se veulent pousser si FE A dans les emplois du socialisme ministériel et dans les ds, Mes identiques emplois du socialisme antiministériel, nous A

_” l’aurons des systèmes qui voudraient arriver par le

; Ps | socialisme et dans le socialisme. Enfin c’est un insup- Ë k portable abus de l’autorité paternelle que de vouloir REPAS va imposer aux générations neuves les radotages des 4 générations fatiguées, vieilles, que nous sommes. Jus- ) s È e tement parce que nous les aurons libérées, elles sauront dr beaucoup mieux que nous ce qu’elles auront à penser. “8 La raison ne procède pas de l’autorité paternelle. Ne “2 © A faisons pas au nom dela raison des vœux perpétuels pour F nous-mêmes. Et n’en faisons pas pour les perpétuelles » ae _ générations. Laissons l’humanité tranquille. Une révo- Ke &

_ Jution qui entend nous débarrasser des intérêts doit Se “4 4 Fe Réciproquement c’est trahir la raison, comme on “ trahissait le socialisme, que d’introduire dans les | débats de la raison des poids additionnels. Dans le de À £ débat des systèmes rationnels, ajouter à certains F — systèmes, au matérialisme, à l’athéisme, le surpoids des F A _ volontés socialistes, leur infuser la sève et le sang des De passions révolutionnaires, c’est fausser le jeu de l’action ir par des interventions étrangères à l’action; mais réci48 proquement c’est fausser le jeu de la raison par des - 4 interventions étrangères à la raison. C’est procurer à s L. certains systèmes une importance démesurée dans ‘1 l’histoire de la pensée. La raison ne procède pas de “1. _ l’autorité socialiste, en supposant qu’il y ait une autorité n. KL 4 socialiste. La raison ne procède pas de l’autorité révo- ne _ _ lutionnaire, en admettant que les jacobins aient vrai F:

ment institué une autorité révolutionnaire. La raison | & ? ne dépend pas plus des masses révolutionnaires que £ des masses réactionnaires ou des masses inertes. Elle | ne dépend d’aucunes forces. Elle ne dépend pas plus | des armées révolutionnaires que des armées militaires. à Elle ne dépend pas des masses populaires. Elle ne | dépend pas de l’autorité manuelle. C’est trahir la raison et c’est trahir le peuple que de . vouloir établir sur le peuple un gouvernement, un commandement, une autorité de la raison. Mais c’est re trahir aussi la raison et c’est trahir aussi le peuple que ‘ de vouloir établir sur la raison, par la démagogie ou par la pédagogie, un gouvernement, un commandement, 1% une autorité des ouvriers manuels. Entendons-nous : les j ouvriers manuels, parce qu’ils sont des hommes, et j C qu’ils ont leur part de la raison commune, ont le droit à NL et le devoir de penser dans la mesure de leur compé_ tence. Mais c’est un des modes les plus dangereux de : ia démagogie que de masquer au peuple ses incompé5 tences inévitables, provisoires, mais provisoirement ee - inévitables. Dénoncer au peuple des ouvriers manuels En _ unouvrage de philosophie parce qu’il se vend sept de cinquante chez Alcan, dénoncer au peuple un ouvrage Aa de métaphysique parce qu’il y a quinze fois le mot Dieu E D. _ à la page 28 et quatre-vingt-douze fois le mot Dieu à la 4 _ page 31, dénoncer au peuple cet ouvrage comme entaché _ de cléricalisme, je dis que c’est du jésuitisme, et je dis À F que c’est de l’Inquisition. TS C’est du jésuitisme et c’est de la duplicité, car le journal a deux clientèles, deux régions. Si le journal ‘+

n’était lu que par des intellectuels, une inculpation de cléricalisme intentée à une thèse de philosophie, — échafaudée sur ce que le mot Dieu y paraît, ne serait pas dangereuse, parce que le lecteur, avisé, y recon- “ naîtrait un amusement. Un amusement d’un goût fr douteux, assez pervers, mais un amusement enfin. Si 4 le journal n’était lu que par des ouvriers manuels, si $ 4 l’auteur de l’accusation était lui-même un manuel, cette 3 accusation serait dangereuse, mais elle serait sincère. ‘h Ce qui fait la duplicité, c’est qu’un auteur intellectuel À délibérément jette cette accusation devant un double 5 public. L’auteur, intellectuel, sait ce que c’est que la D métaphysique et la théodicée. L’auteur ne peut pas Be. croire que son accusation existe. Et parce qu’il a du 4 talent l’accusation insidieuse est énoncée en termes E attentivement violents. Les intellectuels verront bien E. que c’est une bonne blague et ne mépriseront pas le “4 journaliste comme ignorant. Les ouvriers manuels Éee prendront pour argent comptant. La réputation littéraire F. sera sauve auprès des premiers, la réputation morale

  • sera sauve auprès des seconds. Fe Je ne crois pas que rien soit aussi dangereux pour le 4 peuple et pour la raison que ces malentendus à double 1h malentente. M. le marquis de Rochefort y excellait. Il % savait admirablement inventer la, calomnie qui ferait 4 sourire les gens d’esprit et qui soulèverait l’émotion du 4 peuple. Faire la calomnie assez grosse pour que sa grosseur même avertisse les gens avertis qu’on est | averti soi-même; et utiliser cette même grosseur pour soulever une grosse émotion du peuple : c’est à ce . double jeu que M. de Rochefort était un joueur que

l’on croyait inimitable. De toutes les solutions que l’on est La plus injurieuse à la fois pour les intellectuels et à pour les manuels, car elle suppose que les intellectuels $ sont si sensibles aux plaisirs douteux d’un amusement F pervers qu’ils en oublient les plus simples éléments de la moralité commune, et elle suppose que les ouvriers L manuels sont si empressés d’indignation grossière £ qu’ils ne se renseignent jamais sur le bien fondé, sur la vérité, sur la justice des réquisitoires que des procu- % reurs de complaisance, que des avocats-généraux de journalisme leur jettent. £

Ce n’est pas cette solution injurieuse, douteuse, î double, que nous acceptons. En attendant que par le changement préliminaire de plan qui nous paraît capital _+ dans la future, dans la prochaine histoire de l’humanité, $ la santé du travail manuel avec la santé du travail intellectuel soit dévolue à tous les hommes, en aiten- FE dant que la relation du manuel à l’intellectuel se pose | librement en tout homme, puisque dans la société présente les répartitions sont faites entre individus et s non entre élaborations du même individu, de la même Ù personne, du même homme, puisque le travail manuel et le travail intellectuel sont distribués à des individus | différents, sans communication normale, puisque, sauf exceptions, peu nombreuses, les uns ne travaillent Ÿ guère que de leurs mains, et les autres de la raison, L notre solution sera la simple solution de la liberté professionnelle. Pour la même raison que les boulan- ê gers ne font pas les maisons, et que les laboureurs Ÿ ne font pas les habits, pour la même raison les ouvriers è

Re manuels, boulangers et maçons, moissonneurs, tisseurs x à | ettailleurs n’ont à faire ni à défaire les thèses de &. ‘10 Exactement comme on n’admet pas l’autorité profes- DA. _ sionnelle de l’ouvrier manuel sur l’ouvrier manuel dans te - __ des corps de métier différents, exactement ainsi onne -_ doit admettre aucune autorité professionnelle de à l’ouvrier manuel sur l’ouvrier intellectuel. Comme les F na boulangers sont ignorants de la bâtisse et les moisson- à a. 24 neurs de la taille et du tissage, exactement ainsi les FE: boulangers et les maçons, les moissonneurs et les Fe | tisseurs, comme tels, sontignorants de la théodicée. On peut la leur enseigner, s’il y a des raisons pour qu’on …. la leur enseigne. On peut ne pas la leur enseigner, sil _ ya des empêchements ou des raisons contraires. Mais ne ô c’est les flatter bassement que de leur dénoncer par des Ne accusations politiques un travail où ils n’ont pas encore Je acquis la compétence. Déclarons-le hautement : un ce . professeur de philosophie peut et doit faire de la -. théodicée quand et comme la raison le demande. Et il h; | m’est responsable et comptable de sa théodicée que 5 devant la raison, devant la raison raisonnante, devant la raison en travail, devant la raison critique. È _ Ne fondons pas, ne laissons pas fonder une religion ; de la raison. Nous avons renoncé une religion qui nous . commandait de faire maigre le vendredi saint; ne Æ 2 fondons pas une religion qui nous forcerait à faire gras à He ce même jour. Nous avons renoncé une religion qui nous 4 commandait de croire en un Dieu personnel, en trois

mable, tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et. ie souverain seigneur de toutes choses; ne fondons pas #4 une religion qui nous interdirait de prononcer même un ‘ nom dont le moins que l’on puisse dire est qu’il a eu quelque fortune dans l’histoire de l’humanité. La raison | ne procède pas de l’autorité presbytérale. Une religion à de la raison cumulerait tous les vices religieux avec ! tous les envers des vertus rationnelles. Ce serait un cumul rare, singulier, culminant, unique de vices communément inconciliables, habituellement séparés, logi- -4 quement contradictoires. Ce serait comme une gageure E À de cumulation. Un catéchisme est insupportable. Mais un catéchisme de la raison tiendrait en ses pages la plus effroyable tyrannie. A la fois parodie et texte.

  • La raison ne procède pas plus des autorités oflicieuses que des autorités officielles. Ni le publiciste, ni le jour- L _ naliste, ni le tribun, ni l’orateur, ni le conférencier ne “4 é sont aujourd’hui de simples citoyens. Le journaliste qui A “4 a trente ou cinquante ou quatre-vingts milliers de ! 2 _ lecteurs, le conférencier qui a régulièrement douze ou _ quinze cents spectateurs exercent en effet, comme le À _ ministre, comme le député, une autorité gouvernemen- : Fri tale. On conduit aujourd’hui les lecteurs comme on n’a es pas cessé de conduire les électeurs. La presse constitue E: E _ un quatrième pouvoir. Beaucoup de journalistes, qui _ blâment avec raison la faiblesse des mœurs parlemen- E 0 Le _taires, feraient bien de se retourner sur soi-même et de Fa _ considérer que les salles de rédaction se tiennent Es LR comme les Parlements. Il y a au moins autant de Fe démagogie parlementaire dans les journaux que dans ne. = les assemblées. Il se dépense autant d’autorité dans un

à S __ comité de rédaction que dans un conseil des ministres; et autant de faiblesse démagogique. Les journalistes ÿ écrivent comme les députés parlent. Un rédacteur en ; chef est un président du conseil, aussi autoritaire, F: aussi faible. Il y a moins de libéraux parmi les journaFe listes que parmi les sénateurs. $ C’est le jeu ordinaire des journalistes que d’ameuter 4 toutes les libertés, toutes les licences, toutes les

révoltes, et en effet toutes les autorités, le plus souvent

4 contradictoires, contre les autorités gouvernementales 4 officielles. — Nous simples citoyens, vont-ils répétant. À Ils veulent ainsi cumuler tous les privilèges de l’autorité Ë. avec tous les droits de la liberté. Mais le véritable —… libertaire sait apercevoir l’autorité partout où elle sévit; ne et nulle part elle n’est aussi dangereuse que là où elle …— revêt les aspects de la liberté. Le véritable libertaire sait qu’il y a vraiment un gouvernement des journaux ic et des meetings, une autorité des journalistes et des …… orateurs populaires comme il y a un gouvernement des —_ bureaux et des assemblées, une autorité des ministres D. et des orateurs parlementaires. Le véritable libertaire Lu se gare des gouvernements officieux autant que des S gouvernements ofliciels. Car la popularité aussi est une 4 forme de gouvernement, et non des moins dangereuses. 4 La raison ne se fait pas de clientèle. Un journaliste qui 4 joue avec les ministères et qui arguë du simple citoyen f n’est pas recevable. Cela aussi est double, et cela est 4 Quand un journaliste exerce dans son domaine un h. gouvernement de fait, quand il a une armée de lecteurs

fidèles, quand il entraîne ces lecteurs par la véhémence, Fi F Vaudace, l’ascendant, moyens militaires, par le talent, : moyen vulgaire, par le mensonge, moyen politique, et ainsi quand le journaliste est devenu vraiment une puissance dans l’État, quand il a des lecteurs exactement comme un député a des électeurs, quand un journaliste a une circonscription lectorale, souvent beaucoup plus vaste et beaucoup plus solide, il ne peut 4 pas venir ensuite nous jouer le double jeu; il ne peut pas venir pleurnicher. Dans la grande bataille des puissances de ce monde, il ne peut pas porter des coups < redoutables au nom de sa puissance et quand les puissances contraires lui rendent ses coups, dans le même temps il ne peut pas se réclamer du simple citoyen. Qui renonce à la raison pour l’offensive ne peut se réclamer de la raison pour la défensive. Il y p aurait là déloyauté insupportable, et encore duplicité. La raison ne procède pas de la terreur, qui est la forme aiguë de la force. La raison ne procède pas de la suspicion, qui est la forme sournoiïse de la terreur. | Le régime de la terreur, que ce soit de la terreur gou- ” vernementale ou de la terreur populaire non moins gouvernementale, quand même ce régime dresserait des b A

autels à la raison, et surtout si ce régime dressait des .

SL autels à la raison, n’est pas un régime de la raison. Le 4 régime des suspects, où l’exercice de la force exercée L est mystérieusement agrandi par la peur de la force = exerçable, quand même les suspects seraient les enne Ne mis de la raison, et surtout si les suspects étaient les à ennemis de la raison, le régime des suspects est le plus é | contraire à la raison. Mais il n’y a pas seulement à .

ce |redouter pour la raison un régime officiel des suspects, Ga _agrardissant quelque terreur oflicielle. Plus redoutable Sc.

; à encore, plus odieux, plus ennemi de la raison, plus à

_ haïssable un régime officieux des suspects, comme celui Le)

; _ auquel nous soumet le gouvernement de la presse. Ni 1e

À Fe les dénonciations calomnieuses, ni les allégations sans à

_ preuves ne sont de la raison. La raison n’est pas poli- ? à

= cière. Elle n’est pas plus policière de presse que poli- ete

  • _ Laraison ne procède pas même de cette popularité plus fine et plus aérée qui s’obtient dans les régions de à 308 culture. Ni les décorations d’État, ni les distinctions … corporatives, ni les cooptations, ni les grades profes- i _ sionnels, ni les académies, ni les fêtes scientifiques, ni * Ne les cinquantenaires, ni les centenaires, ni les statues, ni a
  • les bustes, niles noms inscrits aux plaques des rues, ni sl es banquets, quand même on les nommerait dîners, ni la : Le renommée, ni la gloire ne sont proprement de la raison. ; « à

… Jout cela suppose quelque émulation. Or la raison ne procède pas par l’émulation. Tout cela suppose une … application aux travaux de la raison de grandeurs qui À

& ne sont pas du même ordre. La raison n’admet pas la È

| rivalité, mais la seule collaboration, la coopération. 1 loute idée de récompenses ou de punitions, de _ sanctions, fussent-elles élégantes, spirituelles et psycho-

2 logiques, est étrangère à la raison. Dans les sciences _ mêmes ilest souvent difficile de proportionner les céré_ monies aux travaux dont elles sont la consécration. er

_ Dans les lettres, dans les arts et dans la philosophie, j

_ cela est littéralement impossible. Au contraire les _ œuvres les plus fortes sont aussi les plus inattendues,

F les moins entourées, ou les plus enviées. Enfin les céré- à : = monies laïques ressemblent toujours à des cérémonies à: ne. La raison ne procède pas de l’autorité historique. Pas Le plus que les majorités contemporaines les majorités : historiques des générations mortes ne peuvent com:- . : mander à la raison. Pas plus qu’elle n’est toujours et ? proprement révolutionnaire, la raison n’est toujours et proprement traditionnelle. Mais elle est proprement à rationnelle, et raisonnable. C’est la méconnaître que de ’ l’assimiler ou de l’identifier à la révolution; c’est la méconnaître aussi que de l’assimiler ou de l’identifier à la tradition. Elle est la raison. Et n’obéissant pas à la révolution, n’obéissant pas à la tradition, elle n’obéit pas non plus à la coïncidence des deux, à la tradition révolutionnaire. Car par un accouplement singulier, par Ê: . un retour inattendu, nous voyons de plus en plus les Fe ditionnelles. De plus en plus la révolution, quiest la . Ra rupture de la tradition, tend à constituer ellemème un É appareil traditionnel. Et en face de ces nouvelles Re comme étant des traditions, puisqu’elles sont révolu__ tionnaires, et comme étantrévolutionnaires, puisqu’elles ae à sont des traditions, la raison n’a pas trop de ses deux libertés propres : liberté qu’elle sait garder en face de M ; ‘à la tradition, liberté qu’elle sait garder en face de la e De tout temps les mouvements révolutionnaires, les ruptures de tradition, essentiellement libres d’origine,

ont eu de la tendance à retomber dans l’ancien automatisme. Ainsi la conservation recommençait, la tradition | renaissait avec la matière même que lui fournissait la , révolution. Mais jamais comme aujourd’hui le mouve- % ment révolutionnaire n’a été amorti en des formes É aussi traditionnelles, aussi conservatoires. Par une Ë étrange inconséquence, ou par une étrange insuffisance 1 de pensée, le précédent constitué par la Révolution % française, par la grande révolution bourgeoise, a —. fasciné les révolutionnaires socialistes, les fascine . aujourd’hui plus que jamais. Les journées de 1830, les 2 doubles journées de 1848, les mois de la Commune ont —… contribué à former, ont complété comme un code révo4 lutionnaire. Jamais comme aujourd’hui les partis révo1 lutionnaires, les comités, les commissions, les congrès, — les conseils n’ont été liés, ne se sont liés, ne se sont … figés, n’ont lié leurs commettants et leurs commis par — autant de cérémonial, par autant d’étiquette, par autant d’habitude, par autant de protocole, par autant de —_ tradition, par autant de conservation. 4 Par une ingratitude mentale singulière, les gouverne- — ments révolutionnaires, les autorités socialistes oppo- — sent à La raison, à la liberté, dont ils sont nés, des , à traditions supplémentaires, des conservations surenÉ combrantes. La raison ne doit se soumettre à ces tradià tions onéreuses ni parce qu’elles sont traditionnelles, j ni parce qu’elles sont révolutionnaires. Imiterles anciens p. révolutionnaires, les vieux révoltés, ne consiste pas à ; penser en face du monde que nous connaissons identi- —_ quement les pensées qu’ils avaient en face du monde qui leur était contemporain. Mais c’est les imiter bien

que d’avoir en face du monde que nous connaissons la même attitude, le mêmesentiment de liberté, deraison, ‘& qu’ils avaient en face de leur monde. Imiter servile- à ment, ponctuellement leurs idées, comme on accepterait un héritage inerte, mort, avoir en face du monde présent les idées qu’ils avaient en face du monde passé, recommencer nos anciens, qui étaient justement des révolutionnaires parce qu’ils ne recommençaient pas leurs anciens, calquer leurs idées, ce serait n’imiter À ni leur conduite, ni leur méthode, ni leur action, ni . leur vie. Ce serait n’imiter pas l’usage qu’ils ont fait de la raison.

Imiter bien les anciens révolutionnaires, c’est nous placer librement en face du monde comme ils se plaçaient librement en face du monde. Ce n’est pas nous placer servilement en face de leur monde. C’est user de la raison comme ïls en usaient, sans aucun artifice d’école ni retard factice. Pas plus que nous ne devons attacher à la révolution sociale et imposer aux huma-

Fe nités futures nos systèmes, nous ne devons pas plus … 3 leur imposer des systèmes hérités, fussent-ils hérités de j Es révolutionnaires. Nous ne devons pas leur imposer, leur Te communiquer en passant par nous des systèmes 3 - anciens. Nous ne devons pas plus transmettre des Le autorités que nous ne devons en instituer. L’opération ; serait la même. Que le système imposé plus tard au | nom de la révolution soit né parmi nous ou que nous $ layons nous-mêmes reçu de nos aînés, le résultat serait le même. Ce serait toujours marquer l’humanité ke au lieu de la libérer. Ce serait toujours marchander et

  • fausser l’affranchissement. Ce serait toujours opprimer _ laraison, faire sur la raison libre peser les anciennes tan. ñ | œuvres d’une raison moins libre. Ce serait toujours A _ monnayer la servitude économique pour avantager _ déloyalement le personnel révolutionnaire. Ke es _ Nous n’apportons pas avec nous, nous n’apportons ni TS 2x
  • comme une invention ni comme un héritage des senti. _ ments inédits, fabriqués exprès pour nous, et portantla à _ marque de cette fabrication. Nous n’entendons pas F Si 3 remplacer, suppléer, remettre au magasin les vieux ai #0 4 sentiments qui ont fait la joie ou la consolation, le … bonheur et la beauté du monde. Nous n’avons pas des P. … sentiments nouveaux qui remplaceraient l’antique amour, l’amitié, les affections, les sentiments et les £ Re à passions de l’amour, les sentiments et les passions de V’art, des sciences, de la philosophie. Nous ne sommes pas des dieux qui créons des mondes. Nous voulons devenir des économes utiles, des gérants avisés, des 130 | ménagers diligents. Nous ne demandons pas à créer he: des animalités ni des humanités, mais modestes nous “e2 dem andons que les biens économiques de la présente a humanité soient administrés pour le mieux, afin que la “à se witude économique étant soulevée des nuques, les LA “têtes libres se redressent, les corps vivent en santé, les “4
  • âmes aussi. Nous sommes avant tout modestes. Un - SES _ socialisme orgueilleux serait une aberration. Un méta- J . physique serait criminel ou fou. _ La raison ne procède pas de la pédagogie. Nous tou- À . chons iciau plus grave danger du temps présent. Malgré à _ la complicité des mots mêmes, il ne faut pas que la .… pédagogie soit de la démagogie. C’est la pédagogie qui à Fe

doit s’inspirer de la raison, se guider sur la raison, se modeler sur la raison. Il ne faut pas qu’après avoir souffert de notre négligence le peuple aujourd’hui soit À déformé par notre complaisance. Il ne faut pas qu’ayant à souffert de l’ignorance où il était laissé, il soit aujourd’hui déformé par un demi-savoir, qui est toujours un faux-savoir. C’est l’immense danger de l’enseignement c’est encore plus l’immense danger de l’enseignement primaire supérieur, c’est au plus haut degré l’immense Ë danger et l’immense difficulté des universités populaires. Des individus admirablement dévoués, parfaitement sages, des personnes entendues, préviennent, évitent le ; danger, tournent, surmontent la difficulté, mais elles £ sont aussi les premières à les avoir mesurés. Ceux qui fi aiment le primaire, les instituteurs et le peuple, au lieu de les exploiter, en sont justement soucieux. Ce serait fausser irréparablement l’esprit du peuple, ce serait donc trahir la raison la plus nombreuse, faire É déraisonner la raison la plus nombreuse, encourager à l’insanité générale, cultiver la démence et semer à HN pleines mains la déraison que de faire ou de laisser “ | croire au peuple des travailleurs manuels, aux différents To degrés de l’enseignement primaire, que le travail de la 2e raison obtient ses résultats sans peine, sans eflort et … : sans apprentissage. D’autant plus que le peuple sait : fort bien, le peuple admet fort bien, mieux que les mé bourgeois, le peuple connaît par son expérience professionnelle que dans aucun ordre du travail manuel on n’obtient des résultats gratuits, donnés. Dans tous les ù métiers manuels tout le monde sait qu’il faut qu’on

| travaille et qu’il faut qu’on ait appris. Par quelle injuste ‘ infériorité, ou par quelle complaisance au fond démagogique, par quelle flatterie ferait-on croire oulaisserait- ; on croire au peuple que la science, que l’art et que la —_ philosophie, que les travaux intellectuels, que les tra_ vaux de la raison ne sont pas aussi sérieux. Ce serait rendre à la démocratie le pire des mauvais services que de vulgariser, d’étendre au peuple des “ ouvriers l’ancien préjugé nobiliaire. Il ne faut pas que le peuple non plus veuille tout savoir sans avoir jamais É rien appris. Il ne faut pas que le peuple non plus ne se soit donné la peine que de naître peuple. Jamais on — n’aurait l’idée de faire du pain sans avoir appris la 3 boulangerie, ni de labourer sans savoir le labourage. Pourquoi veut-on traiter des grands problèmes sans avoir fait l’apprentissage indispensable. On accorde à peu près à la science qu’elle exige un apprentissage; mais on le dénie trop souvent aux lettres, aux arts, à la philosophie. On introduirait ainsi la présomption la — plus dangereuse; on se préparerait les déceptions les — plus graves, les plus méritées. Ce qu’on doit enseigner — au peuple, ce n’est ni une vanité, ni un orgueil, c’est la — modestie intellectuelle, et cette justesse qui est la justice de la raison. Au lieu de le lancer sur l’existence, —. où, Ce qui revient au même, sur l’inexistence de Dieu, sur l’immortalité de l’âme ou sur sa survivance ou sur sa mortalité, sur le déterminisme ou l’indéterminisme, …— sur le matérialisme ou la philosophie de l’histoire,

  • enseignons-lui modestement des matières plus prêtes. Cela seul sera probe. Et c’est seulement ainsi que nous le respecterons.

Non pas que nous voulions interdire au peuple l’accès de la raison. C’est nous au contraire qui ne voulons pas qu’il aille se casser le nez à de fausses portes. Nous demandons qu’il avance raisonnablement, sagement, rationnellement dans les voies de la raison, aussi loin. qu’il peut, mais en toute probité. La raison n’use pas … du mensonge, quand même le faux serait plus court. Si s l’on est en face d’un auditoire qui n’entend pas la démonstration du théorème afférent au carré de l’hypo= ténuse, il ne faut pas fabriquer une démonstration fausse mais saisissable aboutissant à la même prono . siion et la présenter au peuple avec cette arrière tran-… quillité que ça ne fait rien puisque la vraie démonstrall tion fournit une assurance éternellement valable, une certitude. Non, mais on dit honnêtement à ceux quine sont pas géomètres : Les géomètres démontrent que le … carré construit sur l’hypoténuse est équivalent à la somme des carrés construits sur les côtés de l’angle M droit. — Il ne faut pas oublier que la plupart des grands problèmes sont plus difficiles et demandent « plus de préparation que le théorème du carré de È L l’hypoténuse. à Non pas que pour assurer l’indépendance, la pleine M ; liberté de la raison, nous voulions lui instituer quelque royaume en dehors et au-dessus de l’humanité. C’est « dans l’humanité même et pour l’humanité que nous enten- « dons que la raison fonctionne. C’est l’intérêt commun de la raison et de l’humanité que l’humanité entende la voix de la raison. Les deux intérêts sont ici inséparables. Mais le fonctionnement, le travail de la raison a ceci de propre, que dans ce travail on ne doit rien 4 sacrifier à la réussite extérieure. Il faut que la raison Ca pénètre de plus en plus l’humanité ; il faut que la “É raison s’insère de plus en plus dans l’action, mais à cette condition que par cette pénétration, par cette insertion la raison ne soit jamais entamée. Les avantages que la raison tire de son travail propre et les avantages que la raison et l’humanité tirent de sa propagation ne sont pas des avantages du même ordre qui k se balancent et peuvent s’équivaloir. Mais les avan- | tages propres de la raison travaillant sont rigoureusement conditionnels, constituent la condition indispensable sans quoi l’avantage extérieur est annulé.

On doit travailler de son mieux à faire avancer la | raison dans son travail propre; on doit travailler de i son mieux à faire entrer la raison dans l’action de | l’humanité, mais ces deux efforts ne sont pas du même ordre ; le deuxième est rigoureusement conditionné par le premier. Le premier est absolument libre du

, La raison n’est pas tout le monde. Nous savons, par

  • la raison même, que la force n’est pas négligeable, que

1 beaucoup de passions et de sentiments sont vénérables ou respectables, puissants, profonds. Nous savons que

| la raison n’épuise pas la vie et même le meilleur dela vie ; nous savons que les instincts et les inconscients

: sont d’un être plus profondément existant sans doute.

; Nous estimons à leur valeur les pensées confuses, les

; impressions, les pensées obscures, les sentiments et

| même les sensations. Mais nous demandons que l’on

| n’oublie pas que la raison est pour l’humanité la con-

| dition rigoureusement indispensable. Nous ne pouvons

Non pas que nous voulions interdire au peuple l’accès de la raison. C’estnous au contraire qui ne voulons pas qu’il aille se casser le nez à de fausses portes. Nous demandons qu’il avance raisonnablement, sagement, rationnellement dans les voies de la raison, aussi loin U qu’il peut, mais en toute probité. La raison n’use pas du mensonge, quand même le faux serait plus court. Si l’on est en face d’un auditoire qui n’entend pas la démonstration du théorème afférent au carré de l’hypoténuse, il ne faut pas fabriquer une démonstration 2 fausse mais saisissable aboutissant à la même propogs sition et la présenter au peuple avec cette arrière tran- i quillité que ça ne fait rien puisque la vraie démonstra- F: tion fournit une assurance éternellement valable, une certitude. Non, mais on dit honnêtement à ceux qui ne % sont pas géomètres : Les géomèêtres démontrent que le Ë carré construit sur l’hypoténuse est équivalent à la & somme des carrés construits sur les côtés de l’angle droit. — Il ne faut pas oublier que la plupart des grands problèmes sont plus difficiles et demandent À plus de préparation que le théorème du carré de à x l’hypoténuse. | Non pas que pour assurer l’indépendance, la pleine liberté de la raison, nous voulions lui instituer quelque $ royaume en dehors et au-dessus de l’humanité. C’est dans l’humanité même et pour l’humanité que nous entendons que la raison fonctionne. C’est l’intérêt commun ti de la raison et de l’humanité que l’humanité entende là voix de la raison. Les deux intérêts sont ici insépaæ rables. Mais le fonctionnement, le travail de la raison € is a ceci de propre, que dans ce travail on ne doit rien 4 ») t2

sacrifier à la réussite extérieure. Il faut que la raison ne, pere de plus en plus l’humanité; il faut que la | raison s’insère de plus en plus dans l’action, mais à cette condition que par cette pénétration, par cette 154 _ insertion la raison ne soit jamais entamée. Les avan

  • tages quela raison tire de son travail propre et les De du avantages que la raison et l’humanité tirent de sa pro- ROUES _ pagation ne sont pas des avantages du même ordre qui 4 -. se balancent et peuvent s’équivaloir. Mais les avan- Da 24 tages propres de la raison travaillant sont rigoureuse- la le _ ment conditionnels, constituent la condition indispen- TER . sable sans quoi l’avantage extérieur est annulé. LS HACOn doit travailler de son mieux à faire avancer la ee _ raison dans son travail propre; on doit travailler de F5
  • son mieux à faire entrer la raison dans l’action de 3 . l’humanité, mais ces deux efforts ne sont pas du même x Fe ordre; le deuxième est rigoureusement conditionné par D
  • le premier. Le premier est absolument libre du Re SV La raison n’est pas tout le monde. Nous savons, par ? … la raison même, que la force n’est pas négligeable, que beaucoup de passions et de sentiments sont vénérables où respectables, puissants, profonds. Nous savons que f la raison n’épuise pas la vie et même le meilleur dela
  • vie; nous savons que les instincts et les inconscients À sont d’un être plus profondément existant sans doute. F0 _ Nous estimons à leur valeur les pensées confuses, les impressions, les pensées obscures, les sentiments et à. — même les sensations. Mais nous demandons que l’on . n’oublie pas que la raison est pour l’humanité la con- n. dition rigoureusement indispensable. Nous ne pouvons ds

++ sans la raison estimer à sa juste valeur tout ce qui n’est

pas de la raison. Et la question même de savoir ce qui

  • revient à la raison et ce qui ne revient pas à la raison, à ce n’est que par le travail de la raison que nous pou- à vons nous la poser. ) É4 Ce que nous demandons seulement, mais nous le k demandons sans aucune réserve, sans aucune limita-

| tion, ce n’est pas que la raison devienne et soit tout, c’est qu’il n’y ait aucun malentendu dans l’usage de la | raison. Nous ne défendons pas la raison contre les autres manifestations de la vie. Nous la défendons L. contre les manifestations qui, étant autres, veulent se donner pour elle et dégénèrent ainsi en déraisons. Nous ne la défendons pas contre les passions, contre les instincts, contre les sentiments comme tels, mais contre les démences, contre les insanités. Nous deman- J dons que l’on ne fasse pas croire au peuple qu’on parle

Pt au nom de la raison quand on emploie des moyens ne qui ne sont pas les moyens de la raison. La raison

FR a ses moyens propres, qu’elle emploie dans les arts, ec dans les lettres, dans les sciences et dans la philo- , « k sophie. Ces moyens ne sont nullement disqualifiés pour

; l’étude que nous devons faire des phénomènes sociaux. à

FE Ce n’est pas quand la matière de l’étude est particuliè-

À ; rement complexe, mouvante, libre, difficile, que nous n. ; pouvons nous démunir d’un outil important, ou que nous

RE devons le fausser.

; Vous m’avez demandé de réunir pour les Cahiers “a B. de la Quinzaine les études socialistes que j’ai

_ publiées ces derniers mois dans la Petite Répu-

_ blique; vous vous proposez d’adresser un exem- Le: ù p ire de ce volume à chacun de vos abonnés. Jeme

. réjouis d’entrer ainsi en communication directe

… avec des esprits libres, habitués à la critique indé

… pendante et probe. Bien que ces articles n’eussent point été destinés, d’abord, à paraître en volume, LE: … je n’ai point scrupule à les reproduire sous cette LR _ forme : car je n’ai jamais considéré l’article de fe journal comme une œuvre hâtive et superficielle; D. | et jy mets, par respect pour le prolétariat qui lit les _ journaux socialistes, toute ma conscience d’écrivain. __ Je n’ai pas besoin d’avertir qu’ils ne prétendent | pas épuiser les sujets qu’ils traitent. Ils ne sont, ES

_ évidemment, qu’un fragment, ou plutôt une prépa_ ration d’une œuvre plus vaste, plus dogmatique et 1% _ plus documentée, où je voudrais définir exactement __ ce qu’est, au début du vingtième siècle, le socia- ES

lisme, sa conception, sa méthode et son pro Mais, déjà, les études ici rassemblées touchent, avec une suflisante précision et une suflisante étendue, à des problèmes de la plus haute impor- | tance et qui pressent notre parti. Il est très divisé à l’heure présente, et vous m’accuseriez, sans doute, d’avoir la folie « de l’unité mystique », si je disais que ces divisions sont superficielles. Je ne les crois pas irréductibles, mais elles tiennent à de graves d dissentiments, ou au moins à de graves malentendus sur les méthodes. C’est la croissance même _ de notre parti, c’est la puissance grandissante de notre idée — pardonnez-moi cette rechute d’optimisme —, qui ont créé le dissentiment, en nous F. posant à tous la question de méthode. Comment se F. È+. réalisera le socialisme? Voilà un problème que

nous ne pouvons pas éluder : et c’est l’éluderque

he _d’y faire des réponses incertaines et vagues. Ou 2e encore, c’est se tromper soi-même, que de répéter, Ÿ L. en 1907, les réponses que firent, ily a un demi- E L _ siècle, nos aînés et nos maîtres. ne ; a Il y à un fait incontestable, et qui dominetout. #4 C’est que le prolétariat grandit en nombre, en he cobésion et en conscience. Les ouvriers, les sala- ; riés, plus nombreux, plus groupés, ont maintenant à un idéal. Ils ne veulent pas seulement obvier aux

pires défauts de la société présente : ils veulent à réaliser un ordre social fondé sur un autre principe. A la propriété individuelle et capitaliste, qui assure la domination d’une partie des hommes sur les autres hommes, ils veulent substituer le 6 communisme de la production, un système d’universelle coopération sociale qui, de tout homme, fasse, de droit, un associé. Ils ont ainsi dégagé leur pensée de la pensée bourgeoise: ils ont aussi dégagé leur action de l’action bourgeoise. Au service de 4 leur idéal communiste, ils mettent une organisation

  • à eux, une organisation de classe, la puissance croissante des syndicats ouvriers, des coopératives ouvrières, et la part croissante de pouvoir politique Ô qu’ils conquièrent sur l’État ou dans l’État. Sur s cette idée générale et première, tous les socialistes \ sont d’accord. Ils peuvent assigner des causes diffé- : rentes à cette croissance du prolétariat; ou du moins ; ils peuvent donner aux mêmes causes des valeurs 4 différentes. Ils peuvent faire la part plus ou moins grande à la force de l’organisation économique ou de | l’action politique. Mais tous ils constatent que par la nécessité même de l’évolution capitaliste qui développe la grande industrie, et par l’action cor4 respondante des prolétaires, ceux-ci sont la force s indéfiniment grandissante qui est appelée à transà former le système même de la propriété. Les sociaÀ XLI 3.

listes discutent aussi sur l’étendue et sur la forme de l’action de classe que doit exercer le prolétariat. Les uns veulent qu’il se mêle le moins possible aux conflits de la société qu’il doit détruire, et qu’il réserve toutes ses énergies pour l’action décisive et libératrice. Les autres croient qu’il doit, dès main- , tenant, exercer sa grande fonction humaine. à Kautsky rappelait, récemment, au Congrès socialiste de Vienne, le mot fameux de Lassalle : « Le prolétariat est le roc sur lequel sera bâtie l’Église de l’avenir. » Et il ajoutait : « Le prolétariat n’est point seulement cela : il est aussi le roc contre À lequel se brisent, dès aujourd’hui, les forces de réaction. » Et moi je dirai qu’il n’est pas précisément un roc, une puissance compacte et immobile. Il est une grande force cohérente, mais active, qui Ë se mêle, sans s’y perdre, à tous les mouvements vastes et s’accroît de l’universelle vie. Mais tous, quelles que soient la hauteur et l’étendue de l’action 4 de classe assignée par nous au prolétariat, nous le ; concevons comme une force autonome, qui peut F | coopérer avec d’autres forces, mais qui, jamais, ne es se fond ou s’absorbe en elles, et qui garde toujours, pour son œuvre distincte et supérieure, son ressort | distinct. C’est le mérite décisif de Marx, le seul peut-être qui résiste pleinement à l’épreuve de la | critique et aux atteintes profondes du temps, d’avoir

sl à rapproché et confondu l’idée socialiste et le mou- à 4 _ vement ouvrier. Dans le premier tiers du dix- à _ neuvième siècle, la force ouvrière s’exerçait, se Ë à _ déployait, luttait contre la puissance écrasante du. j | capital : maïs elle n’avait pas conscience du terme | où elletendait ; elle ne savait pas que, dans la forme ‘ ‘4 communiste de la propriété, était l’achèvement de è _ son effort, l’accomplissement de sa tendance. $ _ Et, d’autre part, le socialisme ne savait point que, Fe E dans le mouvement de la classe ouvrière, était sa à / à réalisation vivante, sa force concrète et historique. “4 ‘ La gloire de Marx est d’avoir été le plus net, le plus ; à ‘ê 4 puissant de ceux qui mirent fin à ce qu’il y avait —_ d’empirisme dans le mouvement ouvrier, à ce qu’il _ y’avait d’utopisme dans la pensée socialiste. Par À une application souveraine de la méthode hégé- “2 s. lienne, il unifia l’idée et le fait, la pensée et l’his- …._ toire. JL mit l’idée dans le mouvement et le , 4 _ mouvement dans l’idée, la pensée socialiste dans la 4 |. vie prolétarienne, la vie prolétarienne dans la D. pensée socialiste. Désormais, le socialisme et le _ prolétariat sont inséparables : le socialisme ne réa-

  • lisera toute son idée que par la victoire du proléta-
  • riat; et le prolétariat ne réalisera tout son être que r _ par la victoire du socialisme. s. 4 A la question toujours plus impérieuse : comment L se réalisera le socialisme ? il convient donc d’abord

de répondre : par la croissance même du prolétariat qui se confond avec lui. C’est la réponse première, É essentielle : et quiconque ne l’accepte point dans À son vrai sens et dans tout son sens, se met nécessairement lui-même hors de la pensée et de la vie à socialistes. Cette réponse, si générale qu’elle soit, Ë n’est pas vaine, car elle implique l’obligation pour chacun de nous d’ajouter sans cesse à la puissance 2% de pensée, d’organisation, d’action et de vie du prolétariat. Elle est de plus, en un sens, la seule e certaine. Il nous est impossible de savoir avec À certitude par quel moyen précis, sous quel mode déterminé, et à quel moment, l’évolution politique ‘ et sociale s’achèvera en communisme. Mais ce qui F est sûr, c’est que tout ce qui accroît la puissance intellectuelle, économique et politique de la classe M | prolétarienne accélère cette évolution, anime, | élargit et approfondit le mouvement. ‘4 4 Mais cette réponse première, quelque forte et … 5 substantielle qu’elle soit, ne suflit point. PréciséÉ , ment parce que le prolétariat a déjà grandi, parce 3 qu’il commence à mettre la main sur le mécanisme k ÿ politique et économique, la question se précise : À Fe quel sera le mécanisme de la victoire? A mesure -4 d * que la puissance prolétarienne se réalise, elle s’in- N: Ê F corpore à des formes précises, au suffrage universel, à au syndicat, à la coopérative, aux formes diverses M

des pouvoirs publics et de l’État démocratique. Et nous ne pouvons pas considérer la force prolétarienne indépendamment des formes où elle s’est déjà partiellement organisée, et des mécanismes qu’elle s’est partiellement appropriés. Il n’y a donc pas utopie aujourd’hui à chercher avec précision quelle sera la méthode de réalisation socialiste, et quel sera le mode d’accomplissement. Ce n’est pas retourner à l’utopie et se séparer de la vie du prolétariat, c’est au contraire rester en elle, progresser et se déterminer avec elle. Elle n’est plus « l’esprit flottant sur les eaux » : elle s’est déjà incorporée à des institutions : institutions économiques et institutions politiques; ces institutions, < suffrage universel, démocratie, syndicat, coopé4 rative, ont un degré déterminé de développement, | une force et une direction acquises : et il fautsavoir ; si le communisme prolétarien pourra se réaliser par elles, s’accomplir par elles, ou si au contraire | il ne s’accomplira que par une suprême rupture. | A vrai dire, toujours les socialistes ont cherché à prévoir et à déterminer sous quelle forme, par quels procédés historiques, le prolétariat triom- | pherait. Et si nous souffrons aujourd’hui, s’il y a dans notre parti incertitude et malaise, c’est parce qu’il associe en des mélanges confus les méthodes j » en partie surannées que nos maîtres nous ont

léguées, et les nécessités mal formulées encore des temps nouveaux. e Marx et Blanqui croyaient tous deux à une prise de possession révolutionnaire du pouvoir par le prolétariat. Mais la pensée de Marx était beaucoup plus complexe. Sa méthode de Révolution avait des aspects multiples. C’est donc chez Marx surtout que je veux la discuter. Or, toute entière et en quelque sens qu’on la prenne, elle est surannée. Elle procède ou d’hypothèses historiques épuisées, ou d’hypothèses économiques inexactes. D’abord, les souveairs de la Révolution française et des révolutions successives qui en furent, en France et en Europe, le prolongement, dominaient l’esprit de Marx. Le D trait commun de tous les mouvements révolutionnaires, de 1789 à 1796, de 1830 à 1848, c’est qu’ils furent des mouvements révolutionnaires bourgeois auxquels la classe ouvrière se méla pour les dépasser. Dans toute cette longue période, la classe ouvrière n’était pas assez forte pour tenter une révolution à son profit : elle n’était pas assez forte À | non plus pour prendre peu à peu, et selon la légalité nouvelle, la direction de la révolution. Mais elle À pouvait faire et elle faisait deux choses. D’abord ‘4 elle se mélait à tous les mouvements révolution.

  • naires bourgeois pour y exercer et y accroître sa 4 force ; elle profitait des périls que courait l’ordre

| nouveau menacé par toutes les forces de contre- : e F révolution pour devenir une puissance nécessaire. P:

  • Et en second lieu, quand sa force s’était ainsi accrue, 5 si Re quand l’espérance et l’ambition s’étaient éveillées L ‘à ‘4 au cœur des prolétaires, quand les diverses frac- ‘4% “4 _ tions révolutionnaires de la bourgeoisie s’étaient “ei __ usées ou discréditées par leurs luttes réciproques, ._ la classe ouvrière tentait, par une sorte de -_ coup de surprise, de s’emparer de la révolution et a. 5 de la faire sienne. C’est ainsi que sous la Révolu- D “ tion française en 1793, le prolétariat parisien pesa, À ‘4 par la Commune, sur la Convention et exerça par- rs 4 … fois une sorte de dictature, C’est ainsi qu’un peu |
  • plus tard Babeufet ses amis tentaient de saisir, par Ë. _ lepouvoirrévolutionnaire. Ainsi encore, après 1830, e à R le prolétariat français, après avoir joué dans la ne. Révolution de Juillet le grand rôle noté par Armand _ et bientôt de la dépasser. C’est ce rythme de révo4 -lution qui s’impose d’abord à la pensée de Marx. … Certes en novembre 1847, au moment où avec Engels | ilécritle Manifeste communiste, il sait bien que le g _ prolétariat a grandi: c’est le prolétariat qu’il consi- F4 _ dère comme la vraie force révolutionnaire; et c’est 4 contre la bourgeoïisie que se fera la Révolution. - pe 4 Il écrit : « Le progrès de l’industrie dont la bour- F& À

geoisie, sans préméditation et sans résistance, est

Ex devenue l’agent, au lieu de maintenir l’isolement des ouvriers par la concurrence, a amené leur union à révolutionnaire par l’association. Aïnsi le dévelop- pement même de la grande industrie détruit dans ses fondements le régime de production et d’appropriation des produits où s’appuyait la bourgeoisie. .

Avant tout la bourgeoisie produit ses propres fos-

| soyeurs. La ruine de la bourgeoisie et la victoire du prolétariat sont également inévitables ».

Et encore : « Le but immédiat pour les communistes est le même que pour tous les autres partis prolétariens : la constitution du prolétariat en .

13 classe, le renversement de la domination bourgeoise, la conquête du pouvoir politique par le pro-

; létariat ». Voici qui est très précis encore : « Nous de avons suivi la guerre civile plus ou moins latente : dans la société actuelle jusqu’au point où elle éclate

4 en une révolution ouverte, et où, par l’effondrement

Fe évident de la bourgeoisie, le prolétariat fondera sa = domination ». Ainsi, c’est par une Révolution vio- à à | lente contre la classe bourgeoise que le prolétariat ë _ s’emparera du pouvoir et réalisera le communisme. à

| Mais, en même temps, il paraît à Marx que c’est À

ne la bourgeoisie elle-même qui, ayant à compléter son propre mouvement révolutionnaire, donnera le Fi

: signal de l”ébranlement. Contre l’absolutisme ou ce

| qui en reste, contre le féodalisme ou ce qui en reste, LE la bourgeoisie se lèvera, et quand elle aura déchainé . #4 _ les événements, quand elle aura ouvert la crise, le ue :54 prolétariat, plus puissant aujourd’hui que ne Es _ l’étaient sous la Révolution anglaise en 1648 les 4 niveleurs de Lilburne et en 1793 les prolétaires de je A | ? -_ Chaumette, s’emparera révolutionnairement de la ñ ; fs

Révolution bourgeoise. Il commencera par lutte

. aux côtés de la bourgeoisie, et aussitôt qu’elle sera ; ; Ne: Allemagne, écrivent en 18/7 Marx et Engels, le parti , ‘4 _ toutes les occasions où la bourgeoisie reprendrason 3% rôle révolutionnaire; avec elle il combattra la _ monarchie absolue, la propriété foncière féodale, É: Fe la petite bourgeoisie. Mais pas un instant il n’ou- +4 3 _ bliera d’éveiller parmi les ouvriers la conscience la “4 _ plus claire possible de l’opposition qui existe entre 5% _ la bourgeoisie et le prolétariat et qui en fait des L ennemis. Il faut que les conditions sociales et _ politiques qui accompagneront le triomphe de la * F bourgeoisie se retournent contre la bourgeoisie « à elle-même comme autant d’armes dont aussitôt les _ ouvriers allemands sauront faire usage. IL faut à _ qu’après la chute des classes réactionnaires en “à : Allemagne, la lutte contre la bourgeoisie s’engage à _ sans tarder. %

| « C’estl’Allemagne surtout qui attirera l’attention | des communistes. L’Allemagne est à la veille d’une S | révolution bourgeoise. Cette révolution, elle l’accomplira en présence d’un développement général | dela civilisation européenne et d’un développement du prolétariat que ni l’Angleterre au dix-septième . | siècle ni la France au dix-huitième n’ont connu. La révolution bourgeoise sera donc, et de toute nécessité, le prélude immédiat d’une révolution . Ainsi, c’est sur une Révolution bourgeoise victorieuse que se greffera la Révolution prolétarienne. Ë L’esprit de Marx, en sa haute ironie un peu sarcas_ tique, se complaisait à ces jeux de la pensée. Que. l’histoire mystifiât la bourgeoisie en lui arrachant des mains sa victoire toute chaude, c’était pour lui r une âpre joie. Mais c’était un plan de révolution k prolétarienne trop compliqué et contradictoire. E D’abord, si le prolétariat n’a pas la force de donner 4 lui-même le signal de la Révolution, s’il est L 724 obligé de compter sur les surprises heureuses de J o _ la Révolution bourgeoise, comment peut-on être k assuré qu’il aura contre la bourgeoisie victorieuse F la force qu’il n’avait pas avant le mouvement bour- ‘à ë geois? Ou bien, dans sa tentative de révolution … À contre le vieux monde absolutiste et féodal, la % bourgeoisie sera vaincue : et sous sa défaite le

prolétariat sera accablé bien avant d’avoir combattu pour lui-même. Ou bien elle l’emportera; elle brisera l’arbitraire des rois, la puissance des nobles et des prêtres, absorbera la propriété féodale, abolira les entraves corporatives: et elle s’élancera d’un mouvement si vif, si enthousiaste dans la carrière ouverte par elle, que le prolétariat sera impuissant à créer soudain un mouvement nouveau | et contraire. Et il aura beau procéder par surprise ; et violence, tenter d’organiser « sa dictature », et de « conquérir la démocratie » par la force, sa puissance réelle ne pourra pas être élevée artificiellement ; au-dessus du niveau où elle était avant la RévoÀ lution bourgeoise. Miquel ne manquait pas de clair1 voyance lorsqu’il écrivait à Marx dans sa fameuse à lettre de 1850, et en prévision d’une reprise de À Révolution : « Le parti ouvrier pourra l’emporter sur Ë la haute bourgeoisie et les restes delahaute féodalité, | mais il sera fusillé dans les flancs par les démo- , crates. Nous pouvons peut-être donner pour quelque temps à la Révolution une direction antibourgeoise, nous pouvons détruire les conditions essentielles de : la production bourgeoise : mais il nous est impossible d’abattre la petite bourgeoisie. Obtenir autant que possible, voilà ma devise. Nous devons empèê- | cher aussi longtemps que possible après la pre- ‘4 mière victoire toute organisation des petits bour1 LI

geois, et notamment nous opposer en phalange serrée à toute assemblée constituante. Le terrorisme | particulier, l’anarchie locale, doivent remplacer 4 pour nous ce qui nous manque en gros ». Mais on ne remplace pas ainsi & ce qui manque en gros ». Il est certain que lorsqu’une classe n’est pas encore prête historiquement, lorsqu’elle est obligée d’attendre le signal et le moyen de sa propre action de ceux-là mêmes qu’elle prétend remplacer, lorsque sa Révolution empruntant sa force du mouvement ennemi n’est encore qu’une Révolution parasitaire, elle ne peut se promettre quelque succès que si elle tient la Révolution ouverte et « en permanence », Lsi elle prolonge l’agitation de tous les éléments sociaux. Mais à ce jeu elle ne fait guère que _ gagner du temps ou accroître les chances d’une _ réaction qui emporte à la fois et prolétariat et e 4 bourgeoisie. C’est la tactique à laquelle la classe — Le ouvrière est condamnée, quand elle est encore dans tu une période d’insuflisante préparation. Et si un des E 1 _ caractères du socialisme utopique est de n’avoir pas compté sur la force propre delaclasseouvrière, & le Manifeste communiste de Marx et de Engels fait ne _ encore partie de la période d’utopie. Robert Owen, 1-0 Fourier, comptaient sur le bon vouloir des classes à 2 supérieures. Marx et Engels attendent, pour le L prolétariat, la faveur d’une Révolution bourgeoise.

ë k | Ce que propose le Manifeste, ce n’est pas la méthode î ” Der de Révolution d’une classe sûre d’elle-même et k: à dont l’heure est enfin venue : c’est l’expédient de 4 Révolution d’une classe impatiente et faible, qui É veut brusquer par artifice la marche des choses. à 3 Aussi bien, au bout de cet effort paradoxal, après | cette sorte de détournement prolétarien de la Révok: lution bourgeoise, ce n’est pas une pleine victoire 1 du prolétariat et du communisme que Marx entreÉe. voit : c’est un régime singulièrement mêlé de ‘à E- propriété capitaliste et de communisme, de violence ne E.- à la propriété et d’organisation du crédit. Chose nu: Le. 2 singulière! Après avoir constaté que c’est l’évolu- Ve —_ tion de l’industrie et la croissance du prolétariat % 3 industriel qui créent une force révolutionnaire, le $. … Manifeste ne prévoit d’abord, dans le programme E immédiat de la Révolution communiste victorieuse, 4 … que l’expropriation de la rente foncière. Il rétro- ‘4 grade au delà de Babeuf, dont la gloire est d’avoir 4 fait entrer la production industrielle aussi bien que

  • la production agricole dans le plan communiste. Il | recule presque jusqu’à Saint-Just, qui semble avoir . prévu la possibilité pour la nation d’absorber les É fermages. « Nous avons vu plus haut, dit Marx, que _ la première démarche de la révolution ouvrière ’ -_ serait de constituer le prolétariat en classe ré- :f gnante, de conquérir le régime démocratique.

k: « Le prolétariat usera de sa suprématie politique È à pour arracher peu à peu à la bourgeoisie tous les.

  • capitaux, pour centraliser entre les mains de à l’État, c’est-à-dire du prolétariat constitué en classe dirigeante, les instruments de production et pour accroître au plus vite la masse disponible des forces

« Il va de soi que cela impliquera dans la période du début des infractions despotiques au droit de propriété et aux conditions bourgeoises de la pro- | duction. Des mesures devront être prises qui sans doute paraîtront insuflisantes et auxquelles on ne À pourra pas s’en tenir, mais qui, une fois le mouve- L. c ment commencé, mèneront à des mesures nouvelles 4 et seront indispensables à titre de moyens pour À 4 révolutionner tout le régime de production. Ces É. mesures, évidemment, seront différentes en des À hr: pays différents. Cependant les mesures suivantes 5 _ seront assez généralement applicables, du moins 5 dans les pays les plus avancés : U ne: « 1° Expropriation de la propriété foncière; affectation de la rente foncière aux dépenses de l’État. F ee « 3% Abolition de l’héritage. PE PE « 4° Confiscation des biens de tous les émigrés et FE 3 « 5° Centralisation du crédit aux mains de l’État

i par le moyen d’une banque nationale constituée F avec les capitaux de l’État et avec un monopole « 6° Centralisation des industries de transport aux mains de l’État. | « 7° Multiplication des manufactures nationales, des instruments nationaux de production, défrichement et amélioration des terres cultivables d’après

  • un plan d’ensemble. ; … « 8° Travail obligatoire pour tous : organisation ; d’armées industrielles, notamment en vue de l’agrië culture. 4 « 9° Réunion de l’agriculture et du travail indusÀ triel : préparation de toutes les mesures capables à de faire disparaître progressivement la différence : entre la ville et la campagne. à « 10° Éducation publique et gratuite de tous les ; enfants. Abolition des formes actuellement en usage : du travail des enfants dans les fabriques. Réunion 4 de l’éducation et de la production matérielle, etc. » | Étrange programme, où sont rapprochés le communisme agraire du dix-huitième siècle et quelques k éléments de ce que nous appelons aujourd’hui le programme de Saint-Mandé : Marx et Engels, dans l’ordre industriel, se contentent d’abord de la ë nationalisation des chemins de fer : il n’y a même 4 pas la nationalisation des mines acceptée aujour-

d’hui par les radicaux-socialistes. Mais ce qui me frappe, ce n’est pas le chaos du programme, la coexistence du communisme agricole et du capitalisme industriel. Ce n’est pas la contradiction entre l’article qui abolit l’héritage et qui retire ainsi par là aux générations nouvelles le capital industriel, et l’ensemble des articles qui laissent subsister la propriété individuelle. L’histoire démontre que des formes diverses et même contradictoires ont souvent coexisté : longtemps la production corporative et la production capitaliste ont fonctionné côte à côte : tout le dix-septième et tout le dix-huitième siècles sont faits du mélange des deux, et longtemps aussi le travail libre agricole et le servage avaient coexislé. Et je suis convaincu que dans l’évolution révolutionnaire qui nous É. conduira au communisme, la propriété collectiviste _etla propriété individuelle, le communisme et le capitalisme seront longtemps fuxtaposés. C’est la loi même des grandes transformations, Marx et Engels avaient parfaitement le droit, sans se désavouer eux-mêmes, de dire en 1872 qu’ils faisaient assez bon marché de leur programme de $ 1847. « Ce passage aujourd’hui devrait être modifié en plusieurs de ses termes. Les progrès immenses accomplis par la grande industrie dans les vingtcinq dernières années, les progrès parallèles accom- -

_ plis par la classe ouvrière organisée en parti… font nn:

_ paraître vieillis plus d’un passage de ceprogramme. » LA 5S Tout au plus peut-on s’étonner qu’ils n’aient pas ee _ fait, dès 1847, une part plus large au communisme ©? Fe - Mais ce qui étonne, c’est qu’ils aient pu croire _ le prolétariat capable de confisquer à son profit _ les révolutions bourgeoises et de conquérir, par _ un coup d’autorité, la démocratie, alors qu’ils ‘ …. victoire et même dans les pays les plus avancés, 1e d’instituer largement le communisme industriel. DRE _ Gequi frappe surtout, dans le Manifeste, ce n’est 108 _ pas le chaos du programme, qui pourrait se dé- De _ brouiller, maïs le chaos des méthodes. C’est par un FES

  • coup de force que le prolétariat s’est installé Re … d’abord au pouvoir : c’est par un coup de force Lt … qu’il l’a arraché aux révolutionnaires bourgeois. Il AV … « conquiert la démocratie », c’est-à-dire qu’en fait il D la suspend, puisqu’il substitue à la volonté de la ”. . majorité des citoyens librement consultés la volonté _ dictatoriale d’une classe. C’est encore par la force,

_ par la puissance dictatoriale, qu’il commet ces ÊE premières « infractions despotiques » à la propriété Rr _ que le Manifeste prévoit. Mais ensuite, pour tout Mir _ le développement de la révolution, pour l’élabo- A: _ ration et l’organisation de l’ordre nouveau, est-ce l re

FE encore la dictature du prolétariat qui subsiste, où 2 est-il rentré sous la loi de la démocratie, du suffrage à universel et des transactions? Il est impossible de FE: supposer que Marx et Engels aient songé à sus- À Fe pendre longtemps, au profit de la dictature prolétaà rienne, la démocratie. Comment le pourraient-ils, È 4 ‘la révolution prolétarienne elle-même ayant surgi

  • d’un mouvement vaste vers la démocratie? Comment É le pourraient-ils encore, puisqu’ils laissent subsister ii j forme capitaliste de l’industrie ? Laisser au patronat, 4 au moins dans une période provisoire dont ils e “4 n’essaient même pas d’indiquer le terme, la direc4 tion des ateliers, des manufactures et des usines, et . _ tenir ce même patronat hors du droit politique, PE: hors de la cité, c’est une impossibilité. Il est con14 tradictoire de faire des bourgeois des citoyens =” passifs et de leur laisser encore dans une large dE 4 mesure la maîtrise de la production. L’est contra _ dictoire d’organiser le crédit d’État et de ne pas soumettre au contrôle de toute la nation le fonctionLe. nement de ce crédit. Une classe, née de la démo- | cratie, qui, au lieu de se ranger à la loi de la | démocratie, prolongerait sa dictature au delà des “58 Fe premiers jours de la Révolution, ne serait bientôt. F;. Re plus qu’une bande campée sur le territoire et F 4 abusant des ressources du pays. Donc ou Marx Re _ Engels acheminent le prolétariat à un chaos de _ barbarie et d’impuissance, ou ils prévoient qu’après Ne: les premiers actes politiques et économiques qui 4 auront donné à la classe ouvrière un grand essor ; et marqué d’un sceau socialiste la démocratie, il se 3 confondra de nouveau dans la vie nationale et dans 3 la légalité du suffrage universel. Mais qu’est-ce à E dire ? Et si la démocratie n’est point préparée au 4 mouvement communiste, ne va-t-elle point contrarier, au lieu de les étendre, les effets des premières — inesures dictatoriales du prolétariat? Et si au conÉ- traire la démocratie y est préparée, si le prolétariat

peut, par la seule force légale, obtenir d’elle qu’elle

4 développe dans le sens communiste les premières 1 institutions révolutionnaires, c’est en réalité la conquête légale de la démocratie qui devient la Ë

méthode souveraine de Révolution. Tout le reste, je

E le répète, n’est que l’expédient, peut-être nécessaire mn. un moment, d’une classe encore débile et mal Ë préparée. Mais ceux des socialistes d’aujourd’hui % qui parlent encore de « dictature impersonnelle du prolétariat » ou qui prévoient la prise de possession brusque du pouvoir et la violence faite à la démok cratie, ceux-là rétrogradent au temps où le proléÉ tariat était faible encore, et où il était réduit à des 1 moyens factices de victoire. 4 En fait, la tactique du Manifeste, qui consiste

pour le prolétariat à dériver vers lui des mouvements qu’il n’eût pu susciter lui-même, cette tactique de la force croissante et hardie mais subordonnée encore, la classe ouvrière l’a employée d’instinct dans toutes les crises de la société démocratique et bourgeoise. Marx en avait reçu l’idée de J la Révolution française et de Babeuf. Après 1830, les mouvements ouvriers de Paris et de Lyon prolongèrent en une confuse affirmation prolétarienne À la Révolution de la bourgeoisie. En 1848, les prolétaires de Paris, de Vienne, de Berlin tentèrent, en d’audacieuses journées, de dériver vers le socialisme le mouvement de la Révolution. La fameuse parole de Blanqui : « On ne crée pas un mouvement, Lon le dérive » est l’expression même de cette ‘ politique. C’est la formule active du Manifeste communiste de Marx, c’est le mot d’ordre d’une .

: classe qui se sent mineure encore mais appelée à de __ hautes destinées. En 1870, le 31 octobre succédant au 4 septembre est une reprise de la méthode j marxiste et blanquiste. Dans la Commune même, 3 l’action croissante du prolétariat socialiste se | substituant à la démocratie petite-bourgeoise est M 3 encore une application de la tactique du Manifeste : LE. greffer la Révolution prolétarienne sur la Révolution s démocratique et bourgeoise. LA $ Lassalle avait eu une ambition plus hardie. Lui, À 5è ne voulait pas laisser la Révolution, même bour- | geoise, prendre d’abord une ferme bourgeoise. I RF Fe voulait la capter, pour ainsi dire, à sa source même, ce 7 et la dériver d’emblée vers le prolétariat. Ainsi, “4 lorsque, en 1863, éclata le conflit entre la représen- #4 à

  • tation prussienne et le ministère prussien, lorsque Fi 4 la bourgeoisie progressiste et libérale d’Allemagne #4 s’agita pour défendre le droit constitutionnel “3 …. menacé par Bismarck, on put se demander si le “4 conflit n’aboutirait point à une révolution. En celle- ‘ . ci, ce n’est donc pas la question sociale, la question + « . … de la propriété qui aurait été posée. Elle n’eûtpas ER: été d’origine communiste et prolétarienne, mais au ‘13 #2 contraire d’origine bourgeoise et parlementaire. _ Elle eût été comme la reprise de la Révolution F S 54 bourgeoise allemande que Marx annonçait en : F D Mais cette Révolution allemande, si bourgeoise ‘4
  • qu’elle fût en ses origines, Lassalle ne voulait pas À Ër _ qu’elle fût bourgeoise, même un moment, dans sa —_ manifestation et dans sa marche. C’était, selon lui, D le prolétariat allemand organisé qui devait susciter _ duconflit bourgeois la Révolution et prendre tout : _ de suite en main la force nouvelle des événements. a F On proclamait que la bourgeoisie était sans audace, …_ qu’elle essaierait tout au plus de revenir à la fédé_ ration allemande de 1848,etqu’ilfallaitaucontraire

É instituer l’entière unité de l’Allemagne démocra 2 tique. « Des buts misérablement médiocres, s’écriait-

il, ne peuventsusciter qu’une conduite misérablement E

4 médiocre ; seule une grande idée, seul l’enthousiasme Ex pour des buts puissants créent le dévouement, x l’esprit de sacrifice, la vaillance! » Et de quel droit ; la bourgeoisie allemande, qui avait laissé périrla ù liberté en 1848, se donnerait-elle aujourd’hui comme à Me la gardienne de la liberté? Aussi bien, et Lassalle à en prenait acte triomphalement, les chefs de la Le bourgeoisie libérale déclaraient d’avance se refuser < à toute révolution. C’est donc le prolétariat qui à passerait d’emblée au premier plan si la crise É devenait révolutionnaire. « Je trouve très maladroït 6; M. de Benningsen, disait Lassalle, denous rappeler _ queluiet son parti ne veulent point de révolution! i : /Puisqu’il nous le rappelle sans relâche, nousvoulons M

__ lui faire cette joie de ne point l’oublier. Levonsnos à ES mains et engageons-nous, si sous une forme ou C #4 sous une autre se produit le grand ébranlement, à _ rappeler aux nationauxlibéraux que jusqu’au dernier moment ils ont déclaré ne vouloir pasde _ C’est donc au prolétariat que serait, pour ainsi _ dire, adjugée dès la première heure la Révolution. es _ Lassalle, conscient de la croissance de la classe be ouvrière, et impatient aussi de cueillir tous les

“4 __ fruits de la vie, n’accepte point, comme Marx en

1847, une période première de révolution bourgeoïise. Quoique née d’un conflitentre la bourgeoisie

| libérale et l’absolutisme royal, la Révolution J passera dès le premier jour aux mains ouvrières. É C’est encore l’application de la méthode marxiste, f mais dans une sorte de cas limite où est réduite à < zéro la durée de la période bourgeoise. De ce À se proposait, il est vrai, de faire un usage très È modéré. Il se serait borné à fonder le suffrage 3 universel, à supprimer les impôts indirects, à k affranchir la presse du joug du capital et à subven- : tionner largement sur les ressources de l’État des ; associations ouvrières de production : pas d’expro- : priation ; pas d’application étendue d’un plan . Ainsi, depuis cent vingt ans, la méthode de révoà lution ouvrière dont Babeuf a donné l’application à première, dont Marx et Blanqui ont donné la formule, et qui consiste à profiter des Révolutions _ bourgeoises pour y glisser le communisme pro- : létarien, a été essayée ou proposée bien des 4 fois, et sous bien des formes. Elle a donné certes de grands résultats. C’est par elle qu’en de | grandes journées historiques la classe ouvrière a pris conscience de sa force et de son destin. C’est

par elle qu’indirectement encore et obliquement, le É: prolétariat s’est essayé au pouvoir. C’est par elle que la question de la propriété et du communisme a été constamment à l’ordre du jour de l’Europe selon le conseil du Manifeste. « Dans tous ces L mouvements, la question que les communistes L mettront au premier plan, la question pour eux essentielle, est celle de la propriété, dût même le débat sur cette question n’être pas encore engagé très à fond. » C’est par cette méthode enfin que le prolétariat a agi, bien avant d’avoir la force décisive. Mais c’était une chimère d’espérer que le ! communisme prolétarien pourrait être greffé sur la révolution bourgeoise. C’était une chimère de croire que les agitations révolutionnaires de la bourgeoisie donneraient au prolétariat l’occasion d’un coup de force heureux. En fait, cette tactique À n’a jamais abouti. Tantôt la bourgeoisie révolutionnaire a sombré, entraînant avec elle le prolétariat. Tantôt la bourgeoïsie révolutionnaire victo_rieuse a eu la force de contenir, de refouler le | mouvement prolétarien. Et d’ailleurs, même si par Li surprise un mouvement prolétarien s’était soudain % imposé à des agitations d’un autre ordre et d’une autre origine, à quoi eût-il abouti ? Il se serait à rapidement affaibli en un mouvement purement démocratique par une série de compromis. De la &

Ë Commune victorieuse, c’est tout au plus une Répume? blique radicale qui serait sortie. ‘# _ Aujourd’hui, le mode déterminésouslequel Marx, _ Engels et Blanqui concevaient la Révolution TC À J prolétarienne est éliminé par l’histoire. D’abord, le RE. _ prolétariat plus fort ne compte plus sur la faveur :*à

  • d’une révolution bourgeoise. C’est par sa force “4 4 propre et au nom de son idée propre qu’il veut agir ee 2 sur la démocratie. Il ne guette pas une révolution “4 bourgeoise pour jeter la bourgeoisie à bas de sa A 2 révolution comme on renverse un cavalier pour « s’emparer de sa monture. Il a son organisation à Es lui, sa puissance à lui. Ila, par les syndicatsetles U coopératives, une puissance économique grandis- PES : pe. sante. Il a par le suffrage universel et la démocratie ù une force légale indéfiniment extensible. Il n’est pas Us 4 réduit à être le parasite aventureux et violent des 4 _ révolutions bourgeoises. Il prépare méthodiquement, ou mieux, il commence méthodiquement sa … propre Révolution par la conquête graduelle et | puissance de l’État. Aussi bien il attendrait en vain, _ pour un coup de force et de dictature de classe, à 1 l’occasion d’une révolution bourgeoise. La période +4 L révolutionnaire de la bourgeoisie est close. Il se _ peut que pour la sauvegarde de ses intérêts écono- sg. | miques et sous l’action de la classe ouvrière la bourD: LXV

geoisie d’Italie, d’Allemagne, de Belgique, soit conduite à étendre les droits constitutionnels du A peuple, à revendiquer la plénitude du suffrage universel, la vérité du régime parlementaire, la responsabilité des ministres devant le Parlement. L. Il se peut que l’action combinée de la démocratie bourgeoise et du prolétariat fasse reculer partout la prérogative royale ou l’autocratie impériale jusqu’au point où la monarchie n’a plus qu’une existence nominale. Il est certain que la lutte pour l’entière démocratie n’est pas close en Europe : mais, dans à : cette lutte, la bourgeoisie ne jouera guère qu’un rôle d’appoint, comme il est visible en ce moment en Belgique. Et d’ailleurs, il y a déjà, dans toutes les Constitutions de l’Europe centrale et occidentale, assez d’éléments de démocratie pour que le passage à l’en- à | tière démocratie s’accomplisse sans crise révolution- | naire. Ainsi le prolétariat ne peut plus, comme É. in l’avaient pensé Marx et Blanqui, abriter sa Révoluà | tion derrière les révolutions bourgeoises : il ne peut L pur plus saisir et tourner à son profit les agitations À

  • révolutionnaires de la bourgeoisie, qui sont épuià sées. Maintenant c’est à découvert, sur le large me terrain de la légalité démocratique et du suffrage E-. universel, que le prolétariat socialiste prépare, É. À étend, organise sa Révolution. C’est à cette action | révolutionnaire méthodique, directe et légale que Æ

Engels, dans la dernière partie de sa vie, conviait le prolétariat européen en des paroles fameuses qui rejetaient, en fait, le Manifeste communiste dans le passé. Désormais, l’action révolutionnaire de la bourgeoïsie étant close, tout moyen de violence employé par le prolétariat ne ferait que coaliser contre lui toutes les forces non prolétariennes. Et c’est pourquoi j’ai toujours interprété la grève générale non comme un moyen de violence, mais comme un des plus vastes mécanismes de pression légale que, pour des objets définis et grands, pouvait manier le prolétariat éduqué et organisé.

| Mais si l’hypothèse historique dont procède la conception révolutionnaire du Manifeste commu-

. niste est en effet épuisée, si le prolétariat ne peut

5 plus compter sur les mouvements révolutionnaires

{ de la bourgeoisie pour déployer sa propre force de

  • Révolution, s’il ne peut plus faire surgir sa dicta-

! ture de classe d’une période de démocratie chaotique k et violente, peut-il du moins attendre son ayènement soudain d’un brusque effondrement économique de la bourgeoisie, d’un cataclysme du système capita-

’ liste acculé enfin à l’impossibilité de vivre et

À déposant son bilan ? C’était encore là une perspec- tive de Révolution prolétarienne ouverte par Marx.

Il comptait à la fois, pour susciter la dictature de

; classe du prolétariat, sur l’avènement politique révoLXVIL

lutionnaire de la bourgeoisie et sur sa chute économique. De lui-même, un jour, sous l’action toujours plus intense et plus fréquente des crises déchaînées par lui, et par l’épuisement de misère auquel il aurait réduit les exploités, le capitalisme devait succomber. Il n’est pas possible de contester sérieusement que ce fût là, dans le Manifeste, la pensée de Marx et de Engels. « Toutes les sociétés jusqu’à ce jour ont reposé, nous l’avons vu, sur l’antagonisme de classes oppressives et de classes opprimées. Mais pour pouvoir opprimer une classe, au moins faut-il lui assurer des conditions d’existence qui lui permettent de traîner sa vie d’esclavage. Le serf, malgré son servage, s’était élevé au rang de membre dela commune, le petit bourgeois était devenu bourgeois malgré lejoug del’absolutisme féodal. L’ouvrier F moderne, au contraire, au lieu de s’élever par le progrès de l’industrie, descend de plus en plus au-dessous de la condition de sa propre classe. Le È travailleur devient un pauvre, et le paupérisme È grandit encore plus vite que la population et la È richesse. Il devient ainsi manifeste que la bourgeoisie est incapable de demeurer désormais la Li classe dirigeante de la société et d’imposer à la société, comme une loi impérative, les conditions k. de son existence de classe. Elle est devenue inca- S pable de régner, car elle ne sait plus assurer à ses Ci

esclaves la subsistance qui leur permette de supporter l’esclavage. Elle en est réduite à les laisser tomber à une condition où il lui faut les nourrir au lieu d’être nourrie par eux. La société ne peut plus vivre sous le règne de cette bourgeoisie ; c’est-à-dire que l’existence de cette bourgeoisie n’est plus compatible avec la vie sociale. »

Et c’est à ce moment que, l’exploitation bourgeoïse et capitaliste ayant atteint pour ainsi dire la limite de tolérance vitale des classes exploitées, il se $ produit une commotion inévitable, un soulèvement irrésistible, et la guerre civile latente entre les

4 classes se dénoue enfin par « l’effondrement violent À de la bourgeoisie ». Voilà bien la pensée de Marx et de Engels, à cette date. Je sais que l’on cherche maintenant à jeter un ? voile sur la brutalité de ces textes. Je sais que de subtils interprètes marxistes disent que Marx et ; Engels n’ont entendu parler que d’une paupérisation « relative ». Ainsi, quand les théologiens veulent mettre d’accord les textes de la Bible avec la réalité | scientifiquement constatée, ils disent que dans la } Genèse, le mot jour désigne une période géologique de plusieurs millions d’années. Je n’y contredis point. Ce sont des élégances et des charités d’exégèse qui permettent de passer sans douleur du dogme longtemps professé à la vérité mieux connue.

à Et puisque des esprits € révolutionnaires » ont W ? besoin de ces ménagements, qui songerait à les À contrarier ? Pourtant si Marx n’avait voulu parler É que d’une paupérisation relative, comment aurait-il À conclu que le capitalisme ferait tomber ses esclaves Ë au-dessous même du minimum vital et les contrain- : drait ainsi, par une suite de réflexes irrésistibles, à “ faire s’effondrer violemment la bourgeoisie ? On a dit aussi que Marx et Engels avaient voulu à seulement définir la tendance abstraite du capitalisme, ce que deviendrait la société bourgeoise par ; sa propre loi si l’organisation ouvrière ne contrariait à point, par un effort inverse, cette tendance d’oppres- Es. É: sion et de dépression. Et certes comment Marx, qui < k faisait du prolétariat l’essence même et la forme De. vivante du socialisme, aurait-il méconnu cette E. EL: action prolétarienne ? Mais il semble que dans la D. pensée de Marx, cette action, tout en assurant en __ partiels, se résume surtout à accroître sa conscience HT. de classe, à développer en lui le sentiment de ses “à 4 < maux et celui de sa force. « Mais le développement de de. side l’industrie ne fait pas qu’augmenter en nombre ”+ ne le prolétariat. Il agglomère le prolétariat en masses “à : 2 _ plus denses, et sa force en est grandie avec le sentiment qu’il en a. Les différences dans les à ñ intérêts et dans le genre de vie se nivellent entre …

les catégories diverses du prolétariat lui-même, à mesure que l’outillage mécanique détruit les différences dans le genre de travail et réduit presque partout le salaire à un niveau d’une égale modicité, Mais ce salaire des ouvriers subit des oscillations de jour en jour plus fréquentes, du fait de la concurrence croissante que les bourgeois se font entre eux, et qui entraîne des crises commerciales. La condition entière de l’ouvrier est de plus en plus mise en question à mesure que s’accélèrent L le développement et l’amélioration incessante du e machinisme. De plus en plus alors les collisions L entre l’ouvrier individuel et le bourgeois individuel É prennent le caractère de collisions entre deux classes. Le début, c’est que les ouvriers com- — mencent à former des coalitions contre les bour- . geois. L’objet de leur union est la défense de leur …. salaire. Ils vont jusqu’à fonder des associations durables dans le but d’accumuler des munitions —._ pour des soulèvements éventuels. Par endroits, la L « Parfois les ouvriers remportent une victoire, mais passagère. Le bénéfice véritable de ces luttes n’est pas celui qui donne le succès immédiat. Il consiste dans l’union qui se propage de plus en plus entre Les ouvriers. Cette union est facilitée par les moyens … de communication multipliés que la grande indusLXXI

trie crée et qui permettent aux ouvriers de localités | que cette union est faite, la multiplicité des luttes locales du même ordre se transforme en une lutte nationale unique, à direction centralisée, en une lutte de classe. Mais toute lutte de classe est une lutte politique. L’union que les bourgeois du MoyenAge, quand ils ne disposaient que de chemins vicinaux, mirent des siècles à réaliser, les prolétaires modernes, grâce aux chemins de fer, la « Cette organisation toutefois, qui crée une classe prolétarienne et, par suite, un parti politique $ prolétarien, à tout instant se brise à nouveau par À la concurrence des ouvriers entre eux. Mais toujours aussi elle se redresse plus forte, plus ferme, £ plus puissante. En tirant parti des dissentiments internes de la bourgeoisie, elle parvient à faire reconnaître de force, et par la loi, quelques-uns des intérêts des travailleurs. Ainsi pour la loi sur la journée de dix heures en Angleterre. » Si j’ai reproduit ce génial tableau du mouvement ouvrier moderne, ce n’est pas pour en discuter . chaque trait : il y aurait en plusieurs points, et « notamment sur le nivellement des salaires, bien des réserves à faire. Mais j’ai voulu que le lecteur * pûtse poser utilement la question que je me pose

| jei moi-même : Dans quelle mesure Marx a-til Le | admis que l’organisation économique et politique Fe _ des prolétaires faisait échec à la tendance de paupéÉ risation qui est, selon lui, la loi même du capita- E ; lisme? Je crois qu’on peut répondre : dans une <ù mesure très faible. Sans doute, les ouvriers ainsi NES 4 groupés en classe et en parti remportent, surtout _ grâce aux divisions de la classe possédante, quelDe ques avantages partiels : mais il semble bien que Jeur union dans le combat est le seul bénéfice à à substantiel qu’ils retirent du combat même. Done É F “Ja force de cohésion et de protestation des ouvriers nd ë _ s’accroît en vue d’un soulèvement général; leurs - …— chances s’accroissent de mener à bien le mouvement révolutionnaire et de précipiter l’effondrement _ de la bourgeoisie. Mais en fait, et dans le fond à ; même de leur vie actuelle, ils subissent, en n’y oppo- PA _ sant que de trop faibles contrepoids, la loi de À

  • paupérisation prolétarienne. C’est même sans ? _ doute cette contradiction entre la paupérisa-
  • tion croissante subie par le prolétariat et la force _ croissante de revendication et d’action qui s’orga- & _ nise en Jui qui apparaît à Marx comme le ressort À _ des grands soulèvements prochains, comme la force % _ immédiate de Révolution. Les améliorations con- Fe _ crètes obtenues par l’effort ouvrier ne compensent __ qu’imparfaitement la dépréciation concrète que

Re subit la vie ouvrière par la loi de la production à bourgeoise. Dans le conflit des tendances qui se È disputent le prolétariat, la tendance déprimante a | la primauté dans le présent; c’est elle surtout qui ÿ agit sur la condition réelle de la classe ouvrière. à : Et puisqu’on parle de tendances, c’est dans HS ce sens qu’inclinait visiblement toute la pensée À de Marx et de Engels. Je dirai presque que Marx À avait besoin d’un prolétariat infiniment appauvri et L dénué, dans sa conception dialectique de l’histoire 3 moderne. Le prolétariat, pour être dans la dialec- | tique hégélienne de Marx le moment humain, pour Ë être vraiment l’idée même de l’humanité, devait à L. à ce point être dépouillé de tout droit social, que l’humanité seule, infinie en détresse et en droit, 72 subsistât en lui. Et comment pourrait-on se flatter L 0 de comprendre Marx sans descendre aux origines À dialectiques, aux sources profondes de sa pensée? i ue _ Sa Critique de la philosophie hégélienne du droit, ja FA parue en 1844 dans les Annales germano-françaises, à 16 est à cet égard un document décisif. « Oùüestdone, ï 2 dit-il, la possibilité positive de l’émancipation Re. allemande? Réponse : Dans la formation d’une ES : classe avec des chaînes radicales, d’une classe de la “4 ‘ail société bourgeoise, qui ne soit pas une classe de PURE È

  • société bourgeoise, d’un État, qui soit la dissolution ; de tout État, d’une sphère qui ait un caractère uni- x £:

d versel par la souffrance universelle et qui ne reven-

N dique aucun droit particulier, parce que ce n’est

6 point une injustice particulière, mais l’injustice totale qui est accomplie sur lui, qui ne puisse faire appel à aucun titre historique, mais seulement au titre d’humanité, qui soit non pas en opposition particulière avec telle ou telle conséquence, mais en opposition générale avec tous les principes de l’État allemand, d’une sphère enfin qui ne puisse

…_ s’émanciper elle-même sans s’émanciper de toutes les autres sphères de la société, et sans émanciper par là toutes les autres sphères de la société, qui,

1 en un mot, soit la perte totale de l’homme, et qui

À ne puisse par conséquent se retrouver elle-même

É que par l’entière restitution de l’homme. »

É J’entends bien que c’est de l’Allemagne que parle

| ici Marx, et des conditions particulières de son

L affranchissement. Je sais qu’il reconnaît aux classes sociales de la France un plus haut idéalisme histo-

: rique, qu’elles ont, selon lui, l’habitude de se considérer comme les gardiennes de l’intérêt universel et qu’il suflira en France, pour que s’accomplisse l’entière émancipation, que cette action idéaliste passe de la bourgeoisie, en qui la mission humaine à est limitée et contrariée par des soucis de propriété, au prolétariat français, en qui la mission humaine

  • peut développer sans obstacle son universalité.

Oui, c’est de l’Allemagne et du prolétariat allemand qu’il s’agit. Mais qui ne voit que, malgré les différences ethniques et historiques, il est pour Marx une figure du prolétariat et même, par son absolu dénûment, la figure suprême? C’est donc sous une transposition hégélienne du christianisme que Marx se représente le mouvement moderne d’émancipation. De même que le Dieu chrétien s’est abaissé au plus bas de l’humanité souffrante pour relever l’humanité toute entière, de même que le Sauveur, pour sauver en effet tous les . hommes, a dû se réduire à ce degré de dénûment tout voisin de l’animalité, au-dessous duquel ne se pouvait rencontrer aucun homme, de même que cet abaissement infini de Dieu était la condition du relèvement infini de l’homme, de même dans la dialectique de Marx, le prolétariat, le Sauveur moderne, a dû être dépouillé de toute garantie, à dévêtu de tout droit, abaissé au plus profond du néant historique et social, pour relever en se relevant toute l’humanité. Et comme le dieu-homme, pour rester dans sa mission, a dû rester pauvre, souffrant et humilié jusqu’au jour triomphal de la résurrection, jusqu’à cette victoire particulière sur à la mort qui a affranchi de la mort toute l’humanité, ainsi le prolétariat reste d’autant mieux dans sa mission dialectique, que, jusqu’ausoulèvement final, à jusqu’à la résurrection révolutionnaire de l’huma_ nité,il porte, comme une croix toujours plus pesante, à

la loi essentielle d’oppression et de dépression du Lu _ capitalisme. De là évidemment, chez Marx, une 154

É. tendance originelle à accueillir dificilement l’idée l ‘4 d’un relèvement partiel du prolétariat. De là une SA 2° sorte de joie, où il entre quelque mysticité dialec- se 4 c tique, à constater les forces d’écrasement qui pèsent di | sur les prolétaires. kr à ._ Marx se trompait. Ce n’est pas du dénûment à 3 absolu que pouvait venir la libération absolue. F4

  • Quelque pauvre que fût le prolétaire allemand, il Eh 4 à n’était pas la pauvreté suprême. D’abord dans TEE ‘ louvrier moderne il y a d’emblée toute la part Ps à d’humanité conquise par l’abolition des sauvageries :

et des barbaries premières, par l’abolition de “il

4 _ l’esclavage et du servage. Puis, quelque médiocres & L. que fussent en effet à ce moment les titres histo- À -. riques propres des prolétaires allemands, ils n’en J _ étaient point tout à fait démunis. Leur histoire, “ depuisla Révolution française, n’était pas tout à fait À _ vide. Et surtout, par leur sympathie pour l’action S émancipatrice des prolétaires français, des ouvriers La . du 1 juillet, des 5 et 6 octobre, du 10 août, des s 1 sections parisiennes, ils avaient une part dans les _ titres historiques du prolétariat français, devenus hi _ des titres universels, comme la Déclaration des a 4 Droits de l’homme avait été un symbole universel,

comme la chute de la Bastille avait été une déli-

-_ vrance universelle. Au moment même où Marx

à écrivait pour le prolétariat allemand ces paroles de À ; mystique abaissement et de mystique résurrection, D les prolétaires allemands, comme d’ailleurs Marx à lui-même, tournaient leur cœur et leurs yeux vers , la France, vers la grande patrie des titres histoà riques du prolétariat. Mais quoi d’étrange que E . Marx, avec cette conception dialectique première, : ait accordé la primauté, dans l’évolution capitaliste, -à la tendance de dépression? Quoi d’étonnant que à dans le Capital encore il ait écrit que « l’oppression, D à l’esclavage, l’exploitation, la misère, s’accrois- | 4 saient », mais aussi « la résistance de la classe Es ouvrière, sans cesse grossissante et de plus en plus L 534 disciplinée, unie et organisée par le mécanisme “2 même de la production capitaliste » mettant encore Re ici en balance une force de dépression qui agit de immédiatement et une force de résistance et d’orga- à S è s nisation qui semble surtout préparer l’avenir ? 0 _ Engels, lui, s’est fait de l’inflexibilité du système 54 | capitaliste, de son impuissance à s’adapter àla L 2 _ moindre réforme, une idée si rigide et si stricte qu’il M “à commet dans l’interprétation des mouvements « 248 , nr sociaux les plus graves et les plus décisives erreurs. À Il est difficile d’imaginer des méprises plus lourdes ‘5

à que celles qu’il commet à chaque pas dans son livre 4 célèbre sur La situation des classes laborieuses en j Angleterre. Il a vu partout des incompatibilités, FU des impossibilités, des contradictions insolubles et j F qui ne pouvaient se résoudre que par la Révolution. | Il annonce en 1845, comme imminente et absolument | inévitable en Angleterre, une Révolution ouvrière F et communiste, qui sera la plus sanglante qu’ait à vue l’histoire. Les pauvres égorgeront les riches et : brûleront les châteaux. Il n’y a pas de doute possible : à cet égard. « Nulle part il n’est aussi facile de F prophétiser qu’en Angleterre, parce qu’ici tous les : développements sociaux sont d’une netteté et d’une 1 acuité extrêmes. La Révolution doit venir, et il est î déjà trop tard pour introduire une solution 4 pacifique. » Étrange vue sur ce pays d’Angleterre, e- si habile toujours aux évolutions et aux compromis! 1 I1 pousse si loin son intransigeance sociale qu’il en . arrive à tenir sur les grandes questions précises qui : sont posées à ce moment le langage des conser- | vateurs les plus têtus. Comme à eux, tout progrès | politique et social lui paraît impossible dans le

  • système présent. Les Chartistes acculent l’Angleterre ou à l’abîime ou à l’entière Révolution communiste. Ils demandent le suffrage universel mais il est inconciliable avec la monarchie; ils demandent la journée de dix heures : mais elle est

inconciliable dans le système capitaliste avec les exigences de la production; et son effet, vraiment excellent, sera d’obliger l’Angleterre à entrer sous peine de ruine dans des voies toutes nouvelles. « Les arguments d’économie nationale des fabricants, écrit Engels, que le bill des dix heures accroîtra les frais de production, que par là l’industrie anglaise sera rendue incapable de lutter contre la coneurrence étrangère, que le salaire du travail tombera nécessairement, sont à moitié vrais : mais ils ne Î prouvent qu’une chose, c’est que la grandeur industrielle de l’Angleterre ne peut être maintenue que par le traitement barbare infligé aux ouvriers, par la destruction de la santé, par la décadence sociale, physique et intellectuelle de générations entières. Naturellement si la journée de dix heures î devenait une mesure légale définitive, l’Angleterre serait ruinée par là ; mais parce que cette loi entrainerait nécessairement après elle d’autres mesures, qui obligeraient l’Angleterre à entrer dans une voie tout autre que celle qui a été suivie jusqu’ici,

| cette loi sera un progrès. » Quel esprit de défiance à l’égard des réformes de partielles! quelles limites étroites assignées aux L: facultés de transformation du régime industriel! Et quand en 1892, cinquante ans après, Engels réédite à ce livre, il ne songe pas un moment à se demander E”

par quel vice de pensée, par quelle erreur systéma_ tiqueila été induit à des idées aussi fausses sur le F _ mouvement politique et social de l’Angleterre. IL à _ aime mieux se complaire dans une œuvre que . l’histoire a presque toute démentie. Il est donc tout

  • naturel de supposer que Engels, avec cette façon Ê première de comprendre les choses, a incliné tou3 jours, comme Marx, à donner aux forces de dépres4 sion qui abaissent en régime capitaliste la classe …_ ouvrière, la primauté sur les forces de relèvement. 6 : Mais, quelle que soit l’interprétation donnée sur l < 1 ce point à la pensée incertaine et obscure de Marx À et de Engels, il importe peu. L’essentiel, c’est que 4 nul des socialistes, aujourd’hui, n’accepte la théorie è À de la paupérisation absolue du prolétariat. Les uns E. ouvertement, les autresavec desprécautions infinies, x quelques-uns avec une malicieuse bonhomie vien3 noise, tous déclarent qu’il est faux que dans l’en- ; semble la condition économique matérielle des 4 prolétaires aille en empirant. Des tendances de À 3 dépression et des tendances de relèvement, ce ne 4 sont pas au total, et dans la réalité immédiate de la vie, les tendances dépressives qui l”emportent. Dès à lors il n’est plus permis de répéter après Marx et L 4 Engels que le système capitaliste périra parce qu’il n’assure même pas à ceux qu’ilexploite le minimum ee. nécessaire à la vie. Dès lors encore, il devient

puéril d’attendre qu’un cataclysme économique menaçant le prolétariat dans sa vie même provoque, sous la révolte de l’instinct vital, « l’effondrement violent de la bourgeoisie ». Aïnsi, les deux hypothèses, l’une historique, l’autre économique, d’où j devait sortir, dans la pensée du Manifeste communiste, la soudaine Révolution prolétarienne, la Révolution de dictature ouvrière, sont également . Ni iln’y aura dans l’ordre politique une révolution bourgeoise que le prolétariat révolutionnaire puisse soudain chevaucher ; ni il n’y aura dans l’ordre économique un cataclysme, une catastrophe “À ’ qui, sur les ruines du capitalisme effondré, suscite en un jour la domination de classe du prolétariat | communiste et un système nouveau de production. L L Ces hypothèses n’ont pas été vaines. Si le proléta- : riat n’a pu se saisir d’aucune des révolutions bour-

geoises, il s’est poussé cependant depuis cent vingt À

2 années à travers les agitations de la bourgeoisie à É. révolutionnaire, et il continuera encore, sous les 10 formes nouvelles que développe la démocratie, à : e. tirer parti des inévitables conflits intérieurs de la D 4 bourgeoisie. S’il n’y a pas eu réaction totale et révo- È = lutionnaire de l’instinct vital du prolétariat sousun | ne cataclysme total du capitalisme, il y a eu d’innombrables crises qui, en attestant le désordre intimede

_ la production capitaliste, ont naturellement excité 2% prolétaires à préparer un ordre nouveau. Mais FE | où l’erreur commence, c’est lorsqu’on attend en. pere

effet la chute soudaine du capitalisme et l’avènement Gen

% soudain du prolétariat ou d’un grand ébranlement TN _ politique de la société bourgeoise, où d’un grand ; 14 _ ébranlement économique de la production bour- 150 De LGe n’est pas par le contre-coup imprévu des EE _ agitations politiques que le prolétariat arrivera au en _ pouvoir, mais par l’organisation méthodique et D. Le légale de ses propres forces sous la loi de la démo- Et é; _ cratie et du suffrage universel. Ce n’est pas par l’effondrement de la bourgeoisie capitaliste, c’estpar ER. | la croissance du prolétariat que l’ordre communiste “4 8 s’installera graduellement dans notre société. A quiconque accepte ces vérités désormais nécessaires, e. | des méthodes précises et sûres de transformation # L br sociale et de progressive organisation ne tardent ‘+ pas à apparaître. Ceux qui ne les acceptent pas ‘4 _ nettement, ceux qui ne prennent pas vraiment au _ sérieux les résultats décisifs du mouvement prolé- | tarien depuis un siècle, ceux qui rétrogradent es | dépassé par les événements, ou qui mélent aux _ pensées directes et vraies que la réalité présente | leur suggère des restes de pensées anciennes d’oùla

vivre dans le chaos.

Mais je ne pourrais justifier dans le détail cette affirmation générale que par l’analyse minutieuse c de toutes les tendances présentes du socialisme français et du socialisme international. Je ne pourrais aussi légitimer pleinement la méthode que j’ai indiquée que par des applications précises et par l’exposé d’un programme « d’évolution révolu-

tionnaire ». Ce sera l’objet d’une œuvre plus systématique et plus liée que les études fragmentaires qu’à votre demande, mon cher Péguy, je soumets dès maintenant aux lecteurs de bonne foi, curieux, en ces questions difficiles, même d’un modeste

__ commencement de clarté.

Je ne veux, dans cette introduction, ajouter qu’un mot, qui a un rapport direct à l’objet du volume. Quelques-uns de nos contradicteurs disent volontiers que cette méthode d’évolution soumise | à la loi de la démocratie risque d’affaiblir et i | d’obscurcir l’idéal socialiste. C’est exactement È le contraire. Ce sont les appels déclamatoires à L la violence, c’est l’attente quasi-mystique d’une | catastrophe libératrice qui dispensent les hommes è de préciser leur pensée, de déterminer leur idéal. Mais ceux qui se proposent de conduire la démoj cratie, par de larges et sûres voies, vers l’entier _ communisme, ceux qui ne peuvent compter sur ki _ l’enthousiasme d’une heure et sur les illusions d’un 15” _ peuple excité, ceux-là sont obligés de dire avec F4 la plus décisive netteté vers quelle forme de société à _ ils veulent acheminer les hommes et les choses, et ne par quelle suite d’institutions et de lois ils espèrent aboutir à l’ordre communiste. Plus le parti socia- À liste se confondra dans la nation par l’acceptation * _ sera tenu de marquer sa conception propre : et à A. 14 travers l’atmosphère moins agitée le but final se -710 . dessinera mieux. Sous peine de se perdre dans le K 4 plus vulgaire empirisme et de se dissoudre dans un fe opportunisme sans règle et sans objet, il devra | ordonuer toutes ses pensées, toute son action en | vue de l’idéal communiste. Ou plutôt cet idéal +1) . devra être toujours présent et toujours discernable L | en chacun de ses actes, en chacune de ses paroles. Je nesais si Bernstein n’a pas été conduit, par la | nécessité de la polémique, à éclairer surtout le côté _ critique de son œuvre. Ce serait en tout cas une _ grande erreur et une grande faute de paraître dis- . soudre dans les brumes de l’avenir le but final du . socialisme. Le communisme doit être l’idée direc- . trice et visible de tout le mouvement. Le socialisme « critique » doit être, plus que tout autre, agissant et constructif. Et une des formes premières de

Jean Jaurès l’action c’est de dissiper les équivoques dont les partis extrêmes de la démocratie bourgeoise leurrent encore les esprits. Démêler les sophismes et dénoncer les contradictions du radicalisme bourgeois est peut-être le premier devoir de ceux qui veulent conquérir légalement, à toute l’idée socialiste et communiste, la démocratie. C’est tout naturellement que j’ai été conduit, après avoir esquissé à grands traits la méthode d’évolution révolutionnaire, à demander au parti radical ce qu’il entend par sa fameuse formule de la « propriété individuelle ». Ce n’est là, bien entendu, qu’une très faible partie de l’examen critique auquel les équivoques et les contradictions radicales devront être soumises par notre parti.

M. Maxime Leroy, dans La revue blanche, m’a fait quelques objections : Il me dit que l’usufruit, l’usage, l’habitation, l’hypothèque, la copropriété des gros murs et escaliers, etc., sont des droits | anciens qui n’impliquent en aucune manière un | droit social nouveau. | Mais il y a un malentendu. Je n’ai jamais dit que ce fussent là des formes nouvelles, encore moins des ébauches de copropriété sociale. J’ai au contraire toujours rappelé que c’était au profit d’autres individus qu’était limité le droit de l’individu. | Mais il reste vrai que la propriété, même indivi-

D _ duelle, est extrêmement complexe, qu’elle est formée ‘4 ‘4 “ de droits très divers, tantôt réunis dans la main Du. Fe d’un seul individu, tantôt dispersés dans les mains +04 _ de plusieurs; qu’elle est bien loin d’être un bloc ne indécomposable et une quantité simple, qu’il y a abstracto, comme le défenseur de la propriété ‘4 i individuelle, et qu’on est mal fondé en outre à AC L, nous reprocher l’extrême complication du concept _ de la propriété communiste, qui enveloppera le D. 6 à droit de la nation, le droit des groupes intermé- 4 d “ diaires et le droit des individus. C’est là, ence dr: point, tout ce que j’ai voulu démontrer. ÿ à k M. Leroy dit : « Ce qu’il faut constater, c’est que $ 4 toutes les législations ont apporté des restrictions 4 au droit de propriété individuelle comme à tous les LU 153 droits individuels… L’individualisme juridique

  • absolu ne peut être qu’une entité métaphysique. » 4 Sans doute : mais ce que je note, c’est d’abord A __ quela Révolution française elle-même, malgré sa ee préoccupation individualiste, a porté à la propriété à 4 individuelle, dans l’ordre de l’héritage, une atteinte jà À sans précédent. M. Leroy me dit que « le principe de l’égalité des partages était un principe coutumier | déjà appliqué en Germanie et dans la Grèce d’avant à D Solon ». Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur : VE. | cet objet : mais quelle distance entre ces coutumes ba

anciennes et la législation vigoureuse de la Convention ! Et surtout, comment M. Leroy n’a-t-il pas vu que ce qui fait l’intérêt de la législation révolutionnaire c’est son apparente antinomie ? C’est au nom du droit des individus et pour le sauvegarder, que la Révolution est obligée de constituer un domaine familial commun et intangible. L’individualisme concret se traduit ici par un communisme familial J de même, lorsque la société aura souci de tous les individus, lorsqu’elle verra et protégera en eux contre toutes les usurpations, non pas les héritiers | désignés de tel ou tel patrimoine familial, mais les héritiers du patrimoine humain, c’est le communisme social qui sera la forme suprême et la suprême garantie de ce haut individualisme universel. Que ce soit la logique individualiste qui ait abouti au collectivisme familial, voila qui est | nouveau dans le monde et je m’étonne que M. Leroy : me rappelle aux forêts de la Germanie. En second lieu, ce que j’ai noté c’est que dans Û cette société individualiste la propriété indivi- Î duelle subit un refoulement incessant et une incessante dénaturation. M. Leroy en convient pour | toute une catégorie de lois: « Aussi, dit-il, c’est moins dans le Code civil de 1804, qui n’est que le proche passé remanié, qu’il faut chercher le droit | nouveau, que dans les lois sociales postérieures

a. qui, ainsi que le remarque M. Jaurès, constituent, | elles, de véritables dépossessions dans un sens LS _ collectiviste : droit de grève, inspection du tra- a À | vail, etc. » Cela est très important et suflirait à montrer la frivolité et l’inconsistance doctrinale des radicaux, qui se proclament contre nous les sauveurs de la propriété individuelle et qui ne pa4 raissent pas se douter que les lois sociales aux- Re: { quelles ils consentent sous l’action de la classe #4 n ouvrière en sont une perpétuelle restriction. Mais À _ S’il serait puéril de chercher dans le Code Napoléon a 3 les traits du droit nouveau, il y a intérêt à montrer 4 F que, même dans le Code civil, même en dehors de s __ la législation sociale que la classe ouvrière a peu à a Ë. peu imposée, la propriété individuelle a des facultés . presque illimitées de décomposition, qu’elle se prête se _ à toutes sortes de démembrements et que les rap- …_ ports mêmes des propriétés individuelles se mar- ‘4 _ quent par de réciproques expropriations partielles. è Aussi bien M. Leroy fait vraimenttrop bon marché À du sens révolutionnaire et communiste latent du Ÿ droit d’expropriation pour cause d’utilité publique : ï « Le droit supérieur que la société s’arroge sur les 4 propriétés privées n’est que la reprise, dans un sens va . démocratique, du droit de propriété éminent du roi . sur tous les biens du royaume. » Peut-être, quoique à _ la Révolution assignât d’autres origines à ce droit.

Mais ce qui est important, précisément, c’est la reprise de ce droit dans un sens démocratique. Car cette reprise démocratique pourra être continuée et agrandie dans le sens socialiste. Et comment peut-il paraître indifférent à M. Leroy que la société , bourgeoise, entraînée par la puissance des intérêts capitalistes, ait peu à peu donné à ce droit d’expropriation, sous les yeux du prolétariat qui médite et qui attend, une extension croissante? Pendant L que les radicaux disent : « Propriété individuelle », le capitalisme lui-même fortifie et assouplit l’outil juridique d’expropriation dont le prolétariat fera usage à l’égard de tout le système bourgeois. Voilà ce que j’avais le droit de marquer : et il me semble à que, si on prend toute ma démonstration dans son vrai sens, elle résiste pleinement aux objections de ? M. Leroy, que je remercie d’ailleurs de la forme courtoise et presque amicale qu’il leur a donnée. D Je m’arrête, mon cher Péguy, en me félicitant ! , une fois de plus, quelles que soient nos divergences F en bien des questions ou à raison de ces divergences ï mêmes, d’être en communication directe de pensée avec les libres esprits que votre initiative et votre critique toujours en éveil ont groupés autour des Cahiers de la Quinzaine.

Il y a onze ans, au moment où la démocratie socialiste allemande élaborait son programme, | le projet de programme qui devait être bientôt adopté à Erfurt fut soumis à Engels, l’ami survivant de Marx. Engels fit de graves objections

| trouvait timide, inconsistante et inefficace. On 1 parle, disait-il, de suffrage universel direct, de 1 referendum et d’initiative populaire. Mais à

| quoi cela peut-il servir tant que la Constitution même de l’Allemagne est absolutiste, et tant que l’Allemagne, morcelée en petits États où domine la volonté des princes, n’offre pas à la volonté de la nation un champ libre et uni? | Comment peut-on, avec une pareille Consti- , tution politique, espérer un passage régulier et tranquille du capitalisme au socialisme ? : Ici je cite textuellement, d’après la lettre

de Engels qui vient d’être trouvée dans les . papiers de Liebknecht et que publie la revue de Kautsky, la Neue Zeit « On se dit à soi-même et au parti que la société d’aujourd’hui va vers le socialisme par I une évolution interne, et on ne se demande pas j si, par cette évolution même, elle ne brisera point les formes, les enveloppes de la Constitution actuelle. « On parle comme si l’Allemagne n’avait point à s’évader des chaînes d’un ordre politique absolutiste et chaotique. Jl est permis de se représenter que la vieille société pourra se transformer pacifiquement en la nouvelle dans les pays où la représentation du peuple concentre en soi tous les pouvoirs, où l’on peut faire constitutionnellement ce que l’on veut dès qu’on a la majorité du peuple derrière soi, dans les Répu- | bliques démocratiques comme la France et l’Amérique, dans les monarchies comme l’Angleterre où la dynastie est impuissante contre le peuple. Mais en Allemagne, où le gouvernement est presque tout-puissant et où le Reiïichstag et les autres corps représentatifs

F sont destitués de pouvoir réel, tenir un pareil l | langage c’est se lier à l’absolutisme tout nu. À | « Si une chose est certaine, c’est que notre parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver au pouvoir que sous la forme de la République « démocratique. Celle-ci est la forme spécifique Ci de la dictature du prolétariat, comme l’a montré | | déjà la grande Révolution française. On ne peut | pas se représenter que nos meilleurs militants deviennent ministres sous un empereur, comme | De ces remarquables paroles de Engels, je à ; ne veux retenir aujourd’hui que deux points. ; Le premier, c’est que, pour l’illustre ami de © ; Marx, la République démocratique n’est pas, 4 comme le disent si souvent chez nous de pré- | tendus doctrinaires du marxisme, une forme purement bourgeoise, qui importe aussi peu au prolétariat que toute autre forme gouverne_ mentale. Mais la République est, selon Engels, la forme politique du socialisme : elle l’annonce, elle le prépare, elle le contient même déjà en quelque mesure, puisque seule elle y peut

conduire par une évolution légale, sans rupture de continuité. C’est donc nous qui étions fidèles à la véritable pensée marxiste, lorsque dans la crise des libertés françaises nous avons défendu la République contre tous ses ennemis. Et ceux qui, sous prétexte de révolution et de pureté doctrinale, se réfugiaient tristement dans l’abstention politicienne, ceux-là désertaient la pensée socialiste. Ils désertaient aussi la tradition révolutionnaire du prolétariat français. Engels parle de la République de 1793,

  • de cette Révolution que quelques socialistes français déclarent exclusivement bourgeoise, et L qui à un moment fut, selon Engels, l’instrument È approprié de la dictature prolétarienne. Or, Û à avant-hier, en cherchant aux Archives, avec Gabriel Deville, des documents sur la Révo- F lution, j’y ai lu avec un tressaillement de joie ce fragment d’un journal de Babeuf. Babeuf se félicite d’avoir défendu la Révolution et la République, même quand elles étaient aux S mains des persécuteurs du peuple. II se félicite d’avoir sauvé la République au risque même de sauver en même temps les hommes indignes

| qui la représentaient : « Oui, dit-il, si les roya- . listes n’ont pas triomphé au 13 vendémiaire, | à c’est que, dans ce grand danger de la liberté É: publique, les démocrates sentirent que, pour un intérêt aussi sacré, ils devaient, au péril de leurs jours, sauver ceux de leurs persécuteurs à qui l’avaient tant trahie, mais ne pouvaient périr eux-mêmes sans qu’elle succombât. » m. Admirables paroles, et qui crient contre le citoyen Vaillant. Elles ne laissent rien subsister des prétextes par lesquels il essayait de couvrir | son abstention et sa politique d’équilibre aux Ÿ jours du péril républicain, dans la crise À À boulangiste et dans la crise nationaliste. C’est f par une usurpation de titre qu’il prétend se À | rattacher au babouvisme ; c’est nous qui avons ‘ 1 été, en ces jours troublés, fidèles au communisme révolutionnaire de la France. | Mais les paroles de Engels nous révèlent | encore à quel point les socialistes allemands se J | préoccupaient des moyens de réaliser le | communisme. Engels regrette passionnément

qu’il n’y ait pas une République allemande. Et il laisse entrevoir qu’autant il lui répugnerait de voir des socialistes ministres sous un empereur, autant il lui paraîtrait naturel qu’ils -_ prissent part à la direction gouvernementale d’une République démocratique évoluant vers le socialisme. Liebknecht, comme on le verra par les fragments cités, allait plus loin, puisqu’il prévoyait la participation des socialistes au gouvernement, même sous la Constitution impériale ; mais quoi qu’il en soit de la question ministérielle, tout à fait secondaire, le problème qui les’ obsédait tous était celui-ci Comment passer de la société bourgeoise à la société communiste? par quels chemins? par quelle évolution? C’est là, j’ose le dire, le problème qui est toujours présent à notre « pensée. C’est à la solution théorique et pratique de ce problème que nous avons donné, sans réserve et sans retour, tout notre effort d’esprit, tout notre effort d’action. Un moment, dans l’éblouissement de la grande victoire socialiste de 1893, dans le juste orgueil de l’action croissante exercée par notre : parti, j’ai cru le triomphe total et final plus

| voisin de nous qu’il ne l’était. Que de fois alors ; _ le citoyen Vaillant m’avertissait de ne point me | Ÿ laisser aller à cette illusion dangereuse! Que de à fois alors nous a-t-il mis en garde contre les prophéties à court terme de Guesde et la mystique attente des catastrophes libératrices ! o. Mais même dans cette période d’espérance | toute prochaine et enflammée, je n’ai jamais ï négligé l’œuvre de réforme, et toujours je É m’efforçais de donner à nos projets de réforme d d une orientation socialiste. Je n’y voyais pas seulement des palliatifs aux misères pré- $ 4 sentes, mais un commencement d’organisation socialiste, des germes de communisme semés 1 en terre capitaliste. Lorsque je repris les Ë cahiers des paysans révolutionnaires de 1789 | et demandai que l’État préludât, par le monopole d’importation des blés, à l’institution d’un j service public d’approvisionnement que les ; syndicats ouvriers et paysans eussent géré avec la nation elle-même; lorsque je demandai, dans le grand et long débat sur le sucre, la socialisation des raffineries et des fabriques de . sucre, qui eussent été administrées, sous le contrôle de la nation, par la classe ouvrière

organisée, contractant, pour l’achat de la betterave, avec des syndicats de producteurs paysans et avec des ouvriers agricoles assurés d’un minimum de salaire; lorsque je demandai l’expropriation des mines, dont la direction eût été confiée à un conseil du travail comprenant î des représentants de l’État, des représentants de toute la classe ouvrière et des ouvriers mineurs, je ne me préoccupais pas seulement de limiter la puissance capitaliste, et d’élever la condition des prolétaires; je me préoccupais surtout d’introduire jusque dans la société d’aujourd’hui des formes nouvelles de propriété, à la fois nationales et syndicales, communistes et prolétariennes, qui fissent peu à peu éclater h les cadres du capitalisme. C’est dans cet esprit Î que lorsque la Verrerie ouvrière fut fondée, je Î pris délibérément parti contre les amis de ? Guesde, qui, dans les réunions préparatoires j tenues à Paris, voulaient la réduire à n’être ! qu’une verrerie aux verriers, simple contrefaçon ouvrière de l’usine capitaliste. Je soutins de toutes mes forces ceux qui voulurenten faire et qui en ont fait la propriété commune de P toutes les organisations ouvrières, créant ainsi

le type de propriété qui se rapproche le plus, dans la société d’aujourd’hui, du communisme prolétarien. J’étais donc toujours dirigé par ce que Marx a nommé magnifiquement l’évolution

Elle consiste, selon moi, à introduire dans la société d’aujourd’hui des formes de pro- J priété qui la démentent et qui la dépassent, qui annoncent et préparent la société nouvelle, et par leur force organique hâtent la dissolution du monde ancien. Les réformes ne sont pas seulement, à mes yeux, des adoucissants : à elles sont, elles doivent être des préparations. Voilà la pensée qui m’a animé dès le début de la bataille. Voilà la méthode de réalisation socialiste que j’ai pratiquée en cinq années de vie parlementaire qui ne furent qu’un long labeur et un long combat. Et puisqu’enfin on m’oblige à parler de moi, puisqu’on m’oblige à défendre cette part de la confiance du peuple

| que je n’avais conquise et que je ne veux garder qu’au profit de la Révolution, je dis bien haut

qu’à cette méthode et à cette pensée, je suis

J’ai vu, il y a quatre ans, par l’odieux soulèvement d’ignorance et de barbarie, par le triste fléchissement des volontés et des consciences, qu’il ne suffisait pas de pousser et de percer vers le socialisme, qu’il fallait encore raffermir la liberté républicaine ébranlée. Quand l’oufrier mineur, qui enfonce son pic dans la houille et qui la détache bloc à bloc, s’aperçoit soudain que la galerie est ébranlée, que les appuis fléchissent et que le plafond s’abaisse, il dépose un moment le pic, et il raffermit les appuis. Dira-t-on qu’il s’est arrêté dans sa marche et qu’il a quitté le vigoureux outil offensif? Non, il a au contraire assuré la suite et le progrès de son travail. J’ai vu aussi par Lille, Roubaix, Paris, Carmaux, Rive-de-Gier, que la puissance capitaliste était grande encore, plus grande et plus résistante que Guesde ne nous l’avait dit. Et j’ai compris qu’il nous faudrait un long et

. immense effort, une longue suite d’œuvres, | pour désarmer les préjugés les plus violents, et | pour pénétrer les consciences. Et il ne m’a pas

| paru indifférent, pour dissiper une part des } préjugés hostiles, que la société bourgeoise fût _ obligée elle-même, en une heure de crise, d’appeler un socialiste à une part du pouvoir. Je crois que, quoi qu’il advienne et quand même l’expérience ne serait jamais reprise, cet événement, dans un avenir prochain, servira la propagande de tous. J’ai cru, même à travers des circonstances difficiles, qu’il valait la peine de laisser cette combinaison prendre par sa durée une importance historique. Je pense à _ encore qu’il serait funeste d’y mettre fiévreusement un terme. g Mais ce n’est pas seulement pour obéir aux décisions de principe de nos congrès, c’est par l’eftet d’une conviction personnelle très réfléchie, que je dis très nettement qu’il me paraitrait mauvais de faire entrer le Parti socialiste dans les combinaisons gouvernementales qui suivront. Il faut d’abord que le Parti socialiste se donne à lui-même le temps de juger à distance les effets bons et mauvais de la partici- j pation. II faut qu’il puisse situer les événements dans une juste perspective. Et il faut aussi qu’il | réserve d’abord tout son effort à déployer

. devant le Parlement et devant le pays son programme d’action agrandi et renouvelé. Il le fera avec l’autorité plus pressante que lui donne maintenant le rôle décisif joué par lui dans de grandes crises de la liberté et de la nation. Il le fera devant des esprits moins brutalement prévenus, plus ouverts aux libertés nouvelles. Il le fera sans se désintéresser un moment des parcelles de réformes qu’il pourra obtenir du gouvernement républicain, sans stériliser par une opposition systématique le ministère où il ne sera pas représenté, mais avec le souci de donner toujours toute la mesure de sa pensée.

L’heure est venue en effet où le problème

| même de la propriété peut et doit être porté devant le Parlement, non plus par de simples déclarations théoriques, mais par de vastes î projets précis et pratiques, où la socialisation . F nécessaire et rapide d’une grande partie de la propriété capitaliste, industrielle et foncière, prendra une forme juridique et économique définie. L’heure est venue de mettre les partis k politiques bourgeois non plus en face de for- mules générales, mais en face d’un programme d’action profond et vaste qui pose vraiment la question de la propriété, et qui représente scientifiquement toute l’étendue de la pensée

C’est ma juste fierté de m’être, pour ma part de militant, préparé sans trêve à cette grande tâche, aujourd’hui comme hier. J’ai travaillé sous les outrages comme sous les acclamations. Et j’ai l’assurance que le fruit de ce labeur ne sera point perdu pour le prolétariat.

Le mouvement économique n’a pas à la campagne la même forme qu’à la ville. D’abord, la population rurale diminue, tandis que la population urbaine s’accroît. En second lieu, et ceci est très important, . c’est surtout sur le prolétariat rural que porte la diminution. Il est clair que ce sont surtout les | non-possédants, les journaliers, les fils de métayers qui sont entraînés vers la ville. Les petits proprié- | taires sont plus fortement fixés au sol. | Enfin, l’effet de la machine est exactement le con- | Dans l’industrie, la machine supprime parfois des bras, mais ce n’est que momentanément; elle suscite des forme nouvelles d’activité, et c’est ainsi qu’à mesure que se développe le machinisme, s’accroît aussi le chiffre de la population ouvrière. Et les petits artisans étant transformés en prolétaires, l’effet de la machine est d’accroître le prolétariat industriel. Au contraire, dans l’ordre agricole, la batteuse, supprime purement et simplement des bras. Et ce sont les prolétaires qu’elle élimine. Les

petits propriétaires ne sont pas supprimés par le machinisme comme les artisans. La machine agricole s’adapte en effet de plus en plus à la petite propriété, et bien loin de détruire le petit propriétaire, elle le dispense des frais de main-d’œuvre qu’il avait à supporter par exemple pour la moisson. Le prolétariat rural devenant de plus en plus rare, p la croissance de la grande propriété se trouve natu- . rellement arrêtée. Et par là s’explique l’état à peu près stagnant de la propriété agricole en France. Dans la remarquable étude qu’il a faite de la propriété rurale, Gabriel Deville concluait à un . mouvement de concentration, mais lent et peu marqué. Bien des causes sembleraient devoir agir dans £ le sens de la grande propriété. Il est naturel, par _ exemple, que les capitalistes urbains soient tentés ; de consolider en terres une petite partie de leur à fortune grandissante. De plus, il y a des branches _ dela production agricole qui s’industrialisent de à plus en plus, comme la culture betteravière, et qui De semblent devoir subir la loi de groupement de l’inL dustrie elle-même. 4 Mais dans bien des régions la raréfaction de la * _ main-d’œuvre, la diminution du prolétariat rural à _ neutralisent toutes ces forces de développement de ; la grande propriété. Celie-ci a naturellement besoin 4 î à _ d’une main-d’œuvre toujours disponible. Or, il y a De _ des régions entières d’où les journaliers ont dis- F Pa paru, où les familles de métayers sont juste assez P: ; e nombreuses pour suflire à l’exploitation des à domaines bourgeois actuellement constitués, et où les petits propriétaires, n’ayant qu’un enfant, ne travaillent jamais en dehors de leur petit domaine. è Cela est littéralement vrai du plateau de l’Albi- Ê geois. Et, dans le vignoble autour de Gaillac, la à grande propriété tend à diminuer. Le nombre des fe à petits propriétaires vignerons possédant assez de ‘ j vignes pour y trouver l’emploi de tout leur travail À

s’accroît. Il y a environ un tiers de la population

1 Le ne possède pas. Ce sont ou des prolétaires qui É n’ont rien, ow des prolétaires qui ne possèdent j qu’un infime lambeau de vigne insuflisant à occuper Ê leurs bras et à les faire vivre. Mais ce tiers de nonà _ possédanis a plutôt tendance à décroître, et comme, 4 par leur nombre relativement faible et presque tou-

jours décroissant, ces ouvriers ruraux sont mieux

._ en état de défendre leurs salaires, comme ils ont le obtenu depuis quelques années un salaire plus haut, . la grande propriété n’ose pas s’étendre davantage, à de peur d’avoir à compter avec une main-d’œuvre trop rare, et par conséquent trop puissante. À Notons bien que je ne prétends pas que ces traits d s’appliquent à toutes les régions agricoles de France. Mais ils sont vrais dans une assez grande étendue.

à Or, voici les conséquences sociales de cet état | D’abord, tout naturellement, il semble malaisé E d’instituer un puissant mouvement prolétarien dans RUE les régions où la substance même de ce mouvement, i c’est-à-dire le prolétariat lui-même, a une tendance à décroître. Je sais bien que dans le Midi les métayers sont nombreux encore. Et certes, ils com- Ë mencent à avoir un sentiment de classe. Ils commencent à comprendre qu’une organisation sociale est possible où ils ne seraient pas réduits à percevoir la moitié des fruits du sol. Mais cet instinct de Ë classe est souvent incertain et mêlé. Ils ne sont pas E. de purs prolétaires : ils possèdent une partie du n capital agricole, bestiaux, machines, engrais, four4 rages. Ils ont souvent une assez grande liberté dans 1 _ la conduite de l’exploitation. Enfin, comme ils 7 portent au marché la partie de leurs produits qu’ils 74 ne consomment pas, ils ont, en ce point, le même _ intérêt que les propriétaires fonciers à ce que les E k _ cours du bétail, du blé, du vin, soient suffisamment à x ie élevés. Ainsi, leur intérêt immédiat n’est pas en à opposition avec l’intérêt de la classe foncière possé- “4 __ dante, et beaucoup de métayers ont été aisément

enveloppés dans le mouvement protectionniste. En LE

L tout cas, une région où il n’y a presque pas de 4 rs 4 . journaliers, de salariés agricoles proprement dits, B

etoù presque toute la population rurale estcomposée ou de métayers ou de petits propriétaires, est peu favorable à un mouvement purement et exclusivement prolétarien. Il en est de même des régions, comme celle de Gaillac, où il y a deux tiers de possédants, etun tiers seulement de non-possédants où ce tiers est surtout préoccupé de devenir possédant à son tour et où cette prétention n’est pas

Mais si les forts mouvements prolétariens y sont

_ plus malaisés à susciter ou à organiser qu’ailleurs, on peut dire qu’ils y seraient d’une eflicacité extraordinaire. Précisément parce que la maind’œuvre s’y fait rare, elle y pourrait facilement devenir souveraine. Il n’y a pas d’armée de réserve

| à qui puisse faire appel la propriété bourgeoise.

Celle-ci, dans certains vignobles, est à la merci de

| la coalition d’un nombre assez restreint de salariés.

| Et si quelques familles de métayers connus, estimés, et qu’il serait impossible de remplacer en bloc, s’entendaient dans telle ou telle région, il serait difficile à la propriété bourgeoise de ne pas accepter certaines clauses de travail plus favorables aux

Il est vrai que beaucoup de propriétaires bourgeois aimeraient mieux renoncer à la culture et laisser pendant un an leurs domaines en sommeil, que de renoncer à une part de leurs revenus fonciers souvent assez maigres. Mais il y aurait là une crise économique et sociale aiguë, d’où sortirait un long ébranlement. De sorte que la réduction du prolétariat constitue une menace pour la propriété foncière bourgeoise, comme l’accroissement et l’agglomération du prolétariat industriel constituent une menace pour la propriété capitaliste industrielle. Des deux côtés il n’y a d’issue que vers une É forme nouvelle de propriété et de société. Marx a dit que la Révolution sociale serait au i meilleur marché possible si elle pouvait indemniser E les détenteurs actuels du capital. Il voulait dire par là qu’il y avait intérêt pour le socialisme révolutionnaire à éviter l’exaspération suprême de la vieille société expropriée et les longues convulsions E destructrices de richesse. Il est encore temps, pour E la transformation de la propriété rurale, de recourir à des procédés amiables. L’État, les communes, . les coopératives pourraient, soit par des obligations hi assez rapidement amorties, soit par des assignations hs sur les produits agricoles concentrés dans les Ÿ magasins communaux, coopératifs et sociaux, commencer la transformation de la grande propriété _ foncière en propriété sociale, avec un triple #4 caractère national, communal, syndical. à HE || Les petits propriétaires ne seraient nullement à effrayés par cette transformation graduelle qui ne ; si les menacerait point et qui aurait des formes d juridiques. Et ils se rattacheraient bientôt par des liens volontaires au grand centre d’action formé par la propriété communale ou coopérative. Il se Fr produit en ce moment dans leur esprit des modifications lentes, peu sensibles, mais dont l’effet à la É longue sera décisif. D’abord, ils ont beaucoup plus Ë que jadis foi en la science. Les voilà maintenant qui $ : recourent à la chimie agricole et au machinisme. Ils : À ont le sentiment très net qu’ils ne s’arrêteront plus 4 dans cette voie. Ils ont pu concilier leur antique h 4 passion de la terre et de la propriété individuelle 3 | avec le souci des progrès techniques, puisque ces …. progrès sont applicables dans les limites de la petite L propriété. Mais il est bien clair qu’engagés dans A cette voie ils ne peuvent plus se reprendre, et que Ë si, à l’avenir, l’application parfaite du machinisme | exigeait de leur part une certaine renonciation à la . rigueur du droit individuel, aux habitudes étroites à . de la culture parcellaire, ils seraient, si je puis dire, entraînés au delà de leur individualisme fermé par à | la puissance même du mouvement scientifique : auquel ils se sont dès maintenant livrés.

Le paysan propriétaire devient, presque à son “À insu, collectiviste pour la vente. Il est de plus en | plus soumis à des crises de prix formidables. | C’était, depuis des années, pour le blé. Et voici que ue l’heureuse et admirable renaissance de la vigne a cet effet terrible et paradoxal de ruiner les vignerons. Évidemment, une grande baisse de prix l était rendue nécessaire par la fécondité du plant . américain greffé, par l’excellence de deux récoltes successives. Cette baisse de prix, si elle s’était tenue dans de justes limites, aurait été bonne pour tous. Mais notre système économique et social est si déréglé que la baisse, soudain précipitée à un degré incroyable, a accablé les producteurs viticoles, ruinés par l’abondance même du produit. Aussi les producteurs paysans aspirent-ils à être délivrés de É ces désordres ruineux du marché. Et si le blé, le 2 - vin étaient acquis par des fédérations de coopéra- À à _ tives et par des fédérations de communes, sile prix À en était déterminé selon l’abondance de la récolte, À #3 les frais d’exploitation scientifique et de perfection- F. “a nement et le salaire normal des travailleurs 4 employés à la culture, les propriétaires paysans, 19 affranchis de la spéculation, du parasitisme mercan- ; tile, de l’anarchie du marché, travailleraient avec la À certitude allègre d’une rémunération équitable. Ce ; collectivisme de l’échange ne les effraie nullement. æ R Ainsi, le système actuel de la propriété foncière est iravaillé par des causes profondes de révolution. Que les socialistes développent les coopératives de consommation ; qu’ils leur proposent comme un de leurs buts les plus importants l’acquisition de vastes domaines ruraux où elles s’approvisionneront en partie; qu’ils organisent les syndicats de prolétaires ruraux ; qu’ils propagent dans les campagnes l’idée d’un service public d’approvisionnement qui, par les communes et les coopératives, se substituerait à la spéculation des blés, à la grande meunerie, au grand négoce des vins; qu’ils donnent aux paysans,

| aux salariés, aux métayers, aux petits propriétaires, la notion exacte du rôle immense que devrait jouer la commune dans la vie économique; qu’ils rattachent ainsi les besoins des temps nouveaux au souvenir persistant de la propriété communale d’autrefois, primitive et rudimentaire; qu’ils les municipalités rurales, et la France agricole évoluera d’un mouvement puissant vers un communisme vivant et libre, où le travail sera souverain, où toutes les énergies individuelles se déploieront sans entrave et sans conflit dans l’harmonieuse

Dans l’immense transformation sociale qui se RE prépare, le prolétariat sait maintenant avec certitude Fa _ la direction qu’il doit suivre; il connaît assez Ps + À _ distinctement les grands traits du régime nouveau Re Le qu’il veut et doit instituer. IL sait que la puissance IS _ du travail organisé se substituera à la puissance du 4 4 capital, que tout prélèvement du capital sur le <7 ; re travail sera aboli, et que le désordre de la production ” Ps, À _ capitaliste et mercantile fera place à un ordre de “2 4 Es production réglé par la science elle-même, d’après ‘4 Ë 5 _ les besoins de tous et de chacun. Le prolétariat sait Re. 54 que pour que l’organisation du travail affranchiet “4 % Ê souverain devienne possible, il faut que la collecbi: tivité sociale, la communauté substitue son droit au COR #1 _ droit actuel de la propriété privée. Tant que des ee 4 _ particuliers, des classes détiendront les moyens de ; ge produire, il est clair que l’autorité sur un grand Ér ; _ nombre d’individus sera détenue et exploitée par | quelques-uns. L’intervention de la communauté Re _ elle-même dans la propriété est donc nécessaire A _ pour que le droit de tous les individus soit respecté. | la propriété sociale, qui est la lumière du prolétariat | L socialiste en son effort multiple et tourmenté. : FA à

Mais cette idée générale, si nette et si déter- | minée qu’elle soit, ne suffit pas à décider les modes À d’application, les combinaisons innombrables et .: variables selon lesquelles le socialismes’accomplira. Il est certain que c’est le cours même de l’évolution économique qui déterminera les rapports infiniment complexes selon lesquels s’ordonnera la société nouvelle. Il ne suflira pas de quelques formules . générales pour transformer la société. Il faudra encore observer constamment le mouvement de la j réalité pour saisir les points de contact dela société d’aujourd’hui et de l’idée nouvelle. Notre effort serait stérile, et notre action troublerait la marche des choses au lieu de la seconder, si nous ne démêélions pas la pente des faits et des esprits, les | inclinations et les mœurs. E: & J’en reviens au même exemple précis. J’ai montré M à la sourde évolution de la propriété paysanne,lechan-

gement insensible et secret qui, si je puis dire, peu

8 à peu renouvelle son âme. Il y a dans l’année une : | période de près d’un mois et demi, et une période % _ particulièrement active, où les propriétaires paysans 2 s’associent par groupes assez étendus et travaillent & les uns chez les autres, les uns pour les autres. ” à A peine la moissonneuse — qui n’est pas encore +. _ partout complétée par l’appareil de liage — a-t-elle TA f couché les épis, par petits paquets, sur la terre Ta es | , LE MOUVEMENT RURAL | ardente, que les propriétaires voisins accourent _ pour aider à lier en gerbes ces épis, à former des tas de dix gerbes, puis à charger ces tas sur les grandes charrettes et à bâtir le gerbier. Des métayers aux petits propriétaires paysans, il y a le même échange de services. Et il n’y a pas seulement prêt mutuel du travail des bras, il y a prêt du bétail. La machine à moissonner ayant rapidement abattu le blé, il faut, de peur des orages, le lier vite, et vite l’entasser en gerbier. Pour hâter ce travail urgent, les paysans se prêtent : compte ouvert. Il serait impossible d’évaluer les services de l’un et ceux de l’autre. C’est un libre et amical échange. Ainsi, une parcelle d’âme communiste pénètre dans le travail paysan, dans la conscience paysanne. Et cela dure jusqu’à ce que la batteuse ait, dans le rayon où se sont formés spontanément ces groupes, dévoré le dernier

Certes, jamais les socialistes n’ont prétendu faire entrer de force la propriété paysanne dans le cadre communiste. Nos aînés, nos maîtres ont toujours dit que seul l’exemple de la grande production agricole entraînerait les propriétaires paysans à abandonner la culture parcellaire, la propriété morcelée. Mais cela même est insuffisant, et nous

nous représentons l’évolution de la vie rurale d’une ce n’est pas par un coup d’autorité, mais ce n’est même pas par l’action tout extérieure de l’exemple, ce n’est ni par compression ni seulement par attraction que la propriété paysanne entrera dans le mouvement communiste : c’est, au moins en | partie, par l’évolution interne de sa propre vie. Une des tâches essentielles du socialisme sera de ‘ donner aux propriétaires paysans le sens vif, la conscience nette du changement qui s’accomplit obscurément en eux. Quandonleleur faitremarquer, l ils s’étonnent un moment; puis ils reconnaissent ; l’étendue du changement qui se fait peu à peu dans À les habitudes et les pensées. Et c’est en prolon- J : geant, en systématisant ces tendances nouvelles a que le socialisme prendra contact avec la vie et lui 4 empruntera sa force. ‘& Cette coopération encore superficielle et limitée à devra s’étendre, s’assouplir, s’organiser. En bien _ des régions, de grands travaux de perfectionne- E. drainages, nivellement ou adoucissement des pentes, É , charrois d’engrais, apports de terres, aménagement h ù N

FES _ des eaux. Il se peut que la nation soit appelée à ;. __ encourager, à subventionner ces travaux, car il est i _ prodigieux qu’il y ait des travaux publies de à communication et qu’il n’y ait pas des travaux ’ Ê publics de production. Mais il est bien clair qu’il y faudra la collaboration active, intelligente des l producteurs eux-mêmes. Or, cette collaboration, cette coopération commence à apparaître comme 4 possible, depuis que des habitudes communistes B 4 s’insinuent dans le travail paysan. 2 ‘ Je pourrais citer ainsi bien des traits encore à légers, mais qui dessinent les formes futures de la Ê % vie. Je parlais plus haut du vignoble autour de Gaillac. Or, là, depuis quelques années, depuis que ù ; les simples salariés agricoles ont retrouvé l’espoir Ë d’acquérir quelques lambeaux des vignes recon4 stituées, ils ont peu à peu imposé un curieux usage. F La journée de travail, qui commence, il est vrai, l de très bonne heure, presque à la pointe du jour, finit le soir à quatre heures. C’est que beaucoup de É- ces prolétaires, de ces salariés, possèdent un tout petit morceau de vigne, et que voulant le travailler

| après la journée de travail faite chez le propriétaire ; bourgeois, il faut qu’ils soient libres à quatre F | heures. Ainsi, ces hommes ont l’habitude de deux _ . formes de travail : du travail collectif qu’ils accom3 plissent sur un grand domaine en compagnie de is dé

nombreux salariés, et du travail individuel qu’ils accomplissent sur leur minuscule propriété. J’ai à peine besoin de dire que ce travail qu’ils é accomplissent pour eux-mêmes est, même après la fatigue du travail salarié, une douceur et une joie. - È Mais je suis convaincu que cette dualité d’âme se continuera en eux-mêmes après de grandes transL formations sociales. Je suppose que les grands domaines du vignoble soient devenus la propriété de la commune. Je suppose que les travailleurs, qui, hier, étaient les salariés du propriétaire noble : ou bourgeois, soient formés en association et reçoivent de la communeles grands domaines à exploiter. £ Évidemment ils jouiront d’une condition beaucoup à 4 plus heureuse qu’aujourd’hui. Quelle que soit la BA part de produits retenue pour de grandes œuvres M x. d’intérêt social et de solidarité par la commune et la nation, la rémunération des travailleurs associés, #8 qui n’auront plus à subir le prélèvement du propriéÉ: taire, sera plus large que maintenant. Etils auront Br des garanties qui aujourd’hui leur manquent. Sans ; 4 être des propriétaires au sens étroit et jaloux du Dr mot, ils ne seront pas des salariés. Ils choisiront s a leurs chefs de travail; ils interviendront dans la “2 __ conduitede l’exploitation; ils auront un droit défini ) par des contrats précis ; ils seront protégés par ces formes élevées de contrat qui, dans la société

communiste, garantiront tous les droits individuels, même contre l’arbitraire de l’association dont ils feront partie. Ils seront donc rattachés au grand vignoble cultivé de leurs mains par un lien plus vivant et plus fort, par une sensation plus joyeuse et plus pleine que ne l’est aujourd’hui le salarié. Et pourtant, il est fort probable qu’ils éprouveraient comme un manque et une diminution vitale s’ils ne retrouvaient plus, à voir se dorer les grappes sur quelques ceps à eux, rien qu’à eux, cette joie close où il y a plus d’intimité que d’égoïsme.

Et pourquoi la société communiste, habile à cultiver toute la variété des joies, abolirait-elle celle-là ? Que notre effort conscient dirige de plus en plus dans le sens du communisme le vaste mouvement social qui y incline par tant de pentes mais une fois engagées dans cette direction, ce sont les forces variées de la vie qui détermineront elles-mêmes, librement, souverainement, leur

Je ne sais pas quelle conclusion la classe ouvrière du Nord tirera des dernières élections, en particulier des élections de Lille. Elle a fait assurément un grand effort de propagande et de combat, et elle a témoigné, dans tout le département, d’une énergie | qui se retrouvera aux prochaines batailles. Assurément aussi, les radicaux de Lille sont inexcusables, malgré les attaques violentes dirigées contre eux au premier tour, d’avoir favorisé ou d’avoir | permis au second tour la victoire de la réaction cléricale. Enfin, partout la lutte est difficile aux ; socialistes. Partout ils se heurtent aux traditions persistantes du passé, aux forces égoïstes du présent. Pour toutes les fractions du Parti socialiste, | pour toutes ses méthodes, il y a eu des victoires et des échecs. Mais il reste vrai qu’à Lille et dans la région du Nord a éclaté d’une façon déplorable la contradiction de pensée qui perdra le Parti ouvrier français. Il a deux conceptions rigoureusement opposées du mouvement social. De ces deux conceptions opposées dérivent deux tactiques contraires. Le Parti

ouvrier français de Lille recourt successivement, et dans un très faible espace de temps, à ces deux Dee tactiques : et comme elles sont inconciliables, il est clair qu’elles se paralysent et qu’elles le paralysent. D’un côté, le Parti ouvrier français interprète la lutte de classe dans le sens le plus étroit, si nette- | ment répudié par Marx. Il déclare volontiers qu’en dehors du prolétariat proprement dit, toutes les forces sociales ne forment qu’un bloc réactionnaire. | Il affecte de ne pas distinguer entre les diverses catégories des classes possédantes et entre les divers partis. Il met sur le même plan, il coud dans le même sac les réactionnaires, les modérés, les radicaux socialistes. Il affirme qu’entre les cléri- | caux et les démocrates même d’extrême gauche, le peuple ouvrier n’a aucune différence à faire. Et | même, comme les radicaux démocrates pourraient | surprendre plus aisément, par quelques formules | de progrès social, la confiance populaire, c’est eux | que l’on dénonce avec le plus de virulence. Voilà | un des aspects de la pensée du Parti ouvrier français, voilà une de ses tactiques. C’est celle qui a | joué à Lille au premier tour de scrutin. tactique. Foncièrement, malgré l’affectation d’in- | transigeance de classe, les ouvriers socialistes du

Nord, adhérents au Parti ouvrier français, sont ré-

publicains, démocrates et anticléricaux. Ils savent que la République est, au moins en France, une se EE . force populaire, une condition du progrès; et ils … sentent aussi qu’elle est un commencement de s0- RE … cialisme, et la forme politique du collectivisme. Ils ‘#00 _ sont démocrates : ils tiennent passionnément à ue. l’égalité des droits politiques, au suffrage universel, ; je ‘à à la portion de souveraineté que le peuple peut ne _ conquérir dans les municipalités, dans les conseils (F5: _ généraux, au Parlement. Enfin, ils veulent arra- A. _ cher à l’Église sa puissance politique, ses privi- PE

  • lèges sociaux, sa dotation budgétaire. Ils veulent &18 exclure de tous les services publics, de l’enseignement, de l’assistance, et la réduire à être une asso- 3 Ke . ciation privée, jusqu’à ce que le progrès des “ 43] … lumières, l’influence de l’éducation publique laïque Le: . et le relèvement social des opprimés aient séché ni. . peu à peu des habitudes et des croyances qui ont rx encore des racines tenaces dans le prolétariat _ comme dans la bourgeoisie. op
  • Parce qu’ils sont républicains, démocrates, anti- . cléricaux, ils ont de grands intérêts communs avec RE … les partis non socialistes qui veulent maintenir la % _ République, développer la démocratie, combattre _ le privilège de l’Église. Ils font donc nécessaire- E _ ment une différence entre les partis qui soutiennent ‘re _ et les partis qui combattent la République, la dé-

% mocratie, le libre examen. Et voilà la seconde … = conception sociale du Parti ouvrier. Cette concep- … È tion, il l’a affirmée par ses actes, lorsqu’il a conquis k la municipalité de Lille avec le concours des radiÀ _ caux. Il l’aflirmait encore au second tour de scrutin E lorsqu’il faisait appel, au nom de la République, … pe aux suffrages des radicaux mis en minorité aupreie mier tour. À Bordeaux, le Parti ouvrier français parle de « solidarité républicaine ». A Lille, ilfait

; appel au second tour aux vrais républicains. Mais ; que signifie cette solidarité? Et en vertu de quel Es droit fait-on cet appel? À ” Si la lutte de classe a le sens que lui donne pa- ‘ fois le Parti ouvrier français, s’il est vrai qu’en È i dehors du prolétariat socialiste, tout est au même É $ degré réaction et ténèbres, quel lien peut subsister M

  • entre les socialistes et les républicains démocrates hi bourgeois? Vous disiez tout à l’heure qu’entre la be. classe prolétarienne et tous les autres partis indisÉ _ tinctement, il y a une opposition absolue et | 22078 uniforme. Que signifie donc dès lors la « solidarité » ne _ brusquement affirmée? La solidarité suppose qu’il * 4 y a des intérêts communs à défendre. La « solida- $ 5 | rité républicaine » suppose que la République vaut. dk d’être défendue par les démocrates des deux classes, ee de la classe ouvrière et de la classe bourgeoise. 74 Ainsi, tantôt vous creusez un abîme info

et vertigineux ; tantôt, vous jetez un pont sur cet abîme. En ces manœuvres contradictoires se perd peu à peu toute la force vive d’un parti.

J’ai demandé en vertu de quel principe le Parti républicains radicaux. Comment les discerne-t-il tout à coup dans la mêlée, après avoir déclaré qu’ils sont indiscernables, confondus dans la même armée ennemie? Et quel titre peut-il invoquer auprès d’eux pour les appeler à lui? Il leur dit : « Vous êtes républicains et démocrates; nous sommes républicains et démocrates : vous devez voter pour nous. » Mais les radicaux et républicains bourgeois ne peuvent voter pour des socialistes qu’en faisant abstraction des antagonismes de classe. Ils ne le

| peuvent qu’en se détachant du bloc réactionnaire. d’intérêt pour eux, républicains bourgeois, à voter pour des républicains, même socialistes, que pour des non-républicains, même bourgeois. Les socialistes qui les appellent supposent donc que la masse | bourgeoise peut se dissocier. Ils supposent donc

  • que chez une partie au moins des républicains bourgeois l’antagonisme de classe, si puissant qu’il soit, peut être vaincu par des forces d’union, par la solidarité républicaine et démocratique. Ou l’appel du second tour lancé par le Parti ouvrier français

n’a pas de sens, ou il a celui-là. Et il est absolument ‘ contraire aux formules intransigeantes du premier .

Encore une fois, ces contradictions n’excusent pas l’attitude des radicaux lillois, qui, eux, ont commis la contradiction suprême : celle d’affirmer la République, et de la livrer ensuite, en ressentiment de quelques outrages électoraux, les plus vains de tous.

Mais je dis que les effets déconcertants de ces S conceptions contradictoires du Partiouvrier français iront s’aggravant. Je dis que la classe ouvrière ira de défaite en défaite si elle ne met pas plus d’unité dans sa tactique, si dans l’espace d’une quinzaine et en vertu de théories absolument inconciliables, elle proclame qu’entre les démocrates bourgeois et les cléricaux il n’y a aucune différence, pour faire

A aussitôt appel aux démocrates contre les cléricaux, : et si tantôt elle resserre la lutte de classe jusqu’à € l’intransigeance la plus sectaire, et tantôt l’assouplit

: et l’élargit jusqu’au concept bienveillant et accueil- »

: lant de solidarité républicaine. -$

Mais il y a une autre contradiction de méthode qui arrêterait toute croissance, toute action du … É ca

Me La classe ouvrière veut des réformes, j’entends 2240 Fe _ des réformes prochaines, immédiates. Elle ma 5 besoin pour vivre, pour ne pas fléchir sous le Ê, _ fardeau, pour aller d’un pas plus ferme vers l’avenir. à Elle a besoin de lois d’assistance ; elle a besoin que Fi sa force de travail soit protégée ; elle a besoin que R;. è la loi ramène à des proportions humaines la durée à 4 quotidienne du labeur. Elle a besoin que l’âge “#4 à d’admission des enfants dans les usines soit élevé, 77 pour qu’ils puissent recevoir une assez haute culture. D. 4 Elle a besoin que l’inspection du travail soit plus ré % sérieusement soumise à l’action du prolétariat lui- à a même. Elle a besoin que la puissance sociale et % légale des syndicats soit renforcée, qu’ils deviennent “34 de plus en plus les représentants de droit de la É: L: classe ouvrière. Elle a besoin que des institutions L “+ sociales d’assurance contre la maladie, la vieillesse, È Re invalidité, le chômage, soient établies. Elle a ns. besoin d’être introduite peu à peu, comme classe,

4 dans la puissance économique, dans la propriété. ne Et elle aura un grand intérêt si les services capita-

Listes, mines, chemins de fer, sont nationalisés, à obtenir que les syndicats ouvriers de ces grandes corporations soient associés à l’État dans la gestion et le contrôle des nouveaux services publics. Elle ra aura un grand intérêt à être représentée de droit, SE par ses syndicats, dans les conseils d’administration

des six mille sociétés anonymes, civiles ou commerciales qui détiennent le grand commerce et la grande industrie. Elle aura intérêt à exiger, à | obtenir qu’une part des actions soit réservée de | droit, en toute entreprise, aux organisations à ouvrières, afin qu’ainsi, peu à peu, le prolétariat | pénètre au centre même de la puissance capitaliste, et que la société nouvelle sorte de l’ancienne avec | cette force irrésistible « d’évolution révolution-

naire » dont a parlé Marx. d En tous sens s’ouvrent des réformes que la classe ouvrière peut et doit conquérir, des voies où elle “20 | doit et peut marcher. Et cela, le Parti ouvrier français ne le méconnaît pas. Il le méconnaît si peu qu’il a accepté, dans l’intérêt immédiat du prolétariat, d’administrer les intérêts municipaux, n. ÿ c’est-à-dire une parcelle de la société d’aujourd’hui.

= Dans la récente campagne électorale, quand les élus

. du Parti rappelaient leur activité qui, en effet, fut _ admirable, à la fois minutieuse et enthousiaste, que Ë Fe de titres ils invoquaient où la « lutte de classe » “A _ s’effaçait devant les nécessités administratives ! h F C’étaient des rues percées, c’est-à-dire tout à la fois _ plus d’air et de santé pour tous les citoyens, bour_ geois et propriétaires, — et une plus-value pourles PA: f è propriétaires d’immeubles. C’étaient des contrats À avec les propriétaires de rues privées transformées É

N en voies municipales, contrats utiles à la ville dont ils agrandissaient le domaine, et utiles aussi aux propriétaires déchargés des soins d’éclairage, d’entretien et de propreté. C’étaient aussi des paroles émues sur « notre chère cité », non plus la cité dolente et âpre du travail se heurtant, dans l’enceinte des mêmes murailles, à la cité jouisseuse et superbe du capital, mais la cité totale, enveloppant dans sa croissance solidaire les classes antagonistes. Donc, le Parti duvrier français a le souci des réformes : il veut que le prolétariat agisse, que le ; socialisme crée, même dans la société d’aujourd’hui, même au prix de toutes les solidarités confuses, de toutes les responsabilités indéterminables qu’en- traîne aujourd’hui l’action.

Mais tout ce programme de réformes, commentse réalisera-t-il? Il ne peut se réaliser que par l’influence grandissante du Parti socialiste et de la classe ouvrière sur l’ensemble de la nation. Et cette influence, comment se marquera-t-elle ? Par

  • l’adhésion plus ou moins spontanée de la majorité de la nation aux réformes successivement proposées par la minorité socialiste. Mais déclarer d’avance

| qu’en dehors du socialisme toute la nation ne sera qu’un bloc réfractaire et hostile, rejeter de la même

| façon et condamner au même degré les catégories

| bourgeoises qui toujours résistent aux réformes, et

+5 celles qui sont susceptibles peu à peu deles adopter, rie c’est tuer en germe toute réforme, c’est proclamer “4 qu’avant l’heure de la Révolution totale, les $ semences utiles ne seront point recueillies par la __ terre, mais dévorées toutes par les oiseaux pillards 1 c’est briser l’espoir du prolétariat ; c’est appesantir Dix sur lui, jusqu’au problématique sursaut des sou ne. daines délivrances, la charge des jours présents. Cest proclamer soi-même l’impossibilité des réformes qu’on annonce et qu’on demande. Re Et voilà encore une terrible contradiction. à

Lorsque la révolution de 1848 eut été écrasée Autriche, en Hongrie, lorsque le prolétariat eut été < vaincu par la bourgeoisie, et la bourgeoisie libérale par la réaction, le parti communiste et | prolétarien, ayant perdu la liberté de la presse et la liberté de réunion, c’est-à-dire tous les moyens | légaux de conquête, fut réduit à rentrer sous terre et à s’organiser en sociétés secrètes. 4 Ainsi s’était constituée une société communiste ; allemande, dont le comité central, en 1850, était à 2 Londres. Tout naturellement, dans ces petites sociétés obscures et exaltées, aigries par la défaite, impatientes de revanche et affolées par l’absence même du contrepoids de la vie, les plans puérils de conspirations abondaient. Marx, qui faisait partie de ce comité central, avait gardé dans la défaite toute sa lucidité, son large sens de la vie, de ses complications et de ses évolutions. Il résistait

aux projets enfantins, calmait les effervescences. Mais un jour vint où il dut rompre. Et le 15 sep- l tembre 1850 il se retira du comité central de Londres. Il tint à justifier cette scission par une | déclaration écrite, insérée au procès-verbal du comité, et qui disait ceci A la place de la conception critique, la minorité en met une dogmatique, à la place de l’interprétation matérialiste, l’idéaliste. Au lieu que ce soient les rapports véritables, c’est la simple volonté qui devient le moteur de la révo- l

_ lution. Tandis que nous disons aux ouvriers : 11 vous faut traverser quinze, vingt et cinquante ans de guerres civiles L et de guerres entre peuples non seulement pour changer À les rapports existants, mais pour vous changer vous-mêmes Ÿ et vous rendre capables du pouvoir politique, vous dites au contraire : Nous devons arriver de suite au pouvoir, ou È alors aller nous coucher. Alors que nous attirons l’attention des ouvriers allemands sur l’état informe du prolétariat Ë d’Allemagne, vous flattez de la façon la plus lourde le sen- ; timent national et le préjugé corporatif des artisans allemands, ce qui, sans nul doute, est plus populaire. De même | que les démocrates avaient fait du mot peuple un être sacré, È ‘& vous en faites autant du mot prolétariat. Comme les démo- $ k crates, vous substituez à l’évolution révolutionnaire la À Je le répète : c’est Marx qui parle. Cinquante : ans! le délai que Marx assignait aux ouvriers non pour instaurer le communisme, mais pour se ê , rendre capables eux-mêmes du pouvoir politique, se vient d’expirer. À quelles guerres extérieures et | civiles pensait Marx en 1850? Par quelles épreuves ; pensait-il que devaient passer le prolétariat et %

; = _ l’Europe pour que la classe ouvrière arrivât à far Æ _ maturité politique ? Il comptait sans doute parmi È les guerres extérieures nécessaires la lutte de me __ l’Europe occidentale contre la Russie. C’était la. MU Russie qui venait d’être en Europe le grand instru- We à L ment de la réaction, et il paraissait à Marx que 2 . toute révolution serait impossible dans l’Europe #4 __ occidentale tant que le tsarisme ne serait pas brisé. É ES % Aussi, dès que la guerre de Crimée éclata, il la Ê æ sl salua avec joie : dans ses lettres sur la question ‘#4 d’Orient, il gourmande, il presse le ministère br libéral anglais, trop lent, selon lui, à engager la Le

  • bataille. La Russie ne fut pas écrasée, et la révo- #2
  • lution sociale européenne ne jaillit pas de la de. 4 guerre de Crimée, comme un moment l’avait espéré F : % Marx, gagné à son tour par la fièvre d’impatience ‘1 . et d’illusion qu’en 1850 il reprochait à ses collègues ? 4 Crimée ébranla en Russie le vieux système. De ce me. côté, le formidable obstacle que Marx redoutait “ estsinon détruit, au moins diminué. Il me paraît douteux, s’il éclatait dans toute l’Europe occidene _ : tale une révolution socialiste, si le prolétariat était È E un moment maître du pouvoir à Paris, à Vienne, à 4 Rome, à Berlin, à Bruxelles, comme la démocratie fut maîtresse en 1848, que la Russie püt intervenir pour écraser le mouvement aussi

efficacement qu’elle intervint en 1848 et 1849. Je ne sais si la force réunie des étudiants et des encore, à imposer au tsarisme une Constitution libérale. Mais le tsarisme, contrarié par bien des résistances intérieures et préoccupé sans doute de s’assurer au dedans, ne pourrait pas déployer en Europe l’action extérieure qu’il déploya il y a un E demi-siècle. En tout cas, tout ce que le tsarisme a voulu empêcher en 1848 s’est accompli, ou du moins est bien près de s’accomplir. La Russie avait voulu maintenir l’Italie morcelée sous le joug de l’étranger : elle est libérée de l’Autriche et libérée Édu pape. Et la classe ouvrière devient une des principales forces de vie de la nation ressuscitée. L — La Russie avait voulu prévenir l’établissement À de la démocratie en France, même sous la È forme napoléonienne. Or, c’est la démocratie républicaine qui est installée en France et L. qui y est désormais invincible. L’action écono- à mique et politique de la classe ouvrière organisée y croît lentement, mais sûrement. — En Belgique, la Constitution est de plus en plus inclinée vers la démocratie, et le prolétariat approche sa main du Fu suffrage universel. — En Allemagne, par une de $ ces merveilleuses ironies de l’histoire qui attestent À a force invincible de la démocratie, on peut dire 4

2 que la Russie a servi sans le vouloir l’avènement hs. So _ du suffrage universel et du socialisme. Parce que ; A _ Bismarck unifiait l’Allemagne au profit de la Prusse nn, a monarchiste et absolutiste, le tsarisme a secondé F’ À deux fois les desseins de Bismarck par une neutra-

À lité complaisante : une fois en 1866, contre l’Autriche ; une fois en 1830, contre la France. Or, * ê h Bismarck, malgré tout, ne pouvait lier l’Allemagne L que par le lien du suffrage universel, et il dut en 4 faire comme l’anneau d’or du nouvel empire. En à outre, la classe ouvrière allemande, qui ne pouvait

  • prendre pleine conscience de son unité, par con_ séquent de son existence de classe, dans une e

_ Allemagne particulariste et morcelée, a développé | sa large action politique sur le large terrain de L l’Allemagne unifiée.

En somme, le mode de croissance de la démo- .

: cratie, dans les États de l’Europe occidentale, a à _ déconcerté et déconcerte toute intervention violente F. des puissances d’oppression. Ce n’est pas par 4 explosion soudaine que la démocratie prend , possession des États et que le socialisme prend possession de la démocratie. Les lois par lesquelles, - de 1860 à 1885, l’Angleterre a conquis à peu près ïf le suffrage universel, sont aussi profondes que des s révolutions, et pourtant, hors des érudits, nul n’en se” connaît la date précise. C’est comme une floraison

silencieuse. — Le rôle nouveau des classes ouvrière et paysanne dans la vie nationale et gouvernementale italienne est aussi l’équivalent paisible d’une révolution : c’est un autre risorgimento. — Et de F même la poussée multiple du prolétariat français. Le tsarisme peut contrarier et amortir tous ces £ mouvements. Il peut, par sa diplomatie à la fois subtile et pesante, envelopper les gouvernements; mais il ne peut plus arrêter l’irrésistible mouvement des nations vers l’entière démocratie, et l’irrésistible croissance de la classe ouvrière dans les démocraties. Ainsi, l’obstacle qui, selon Marx, devait dispa-

  • raître avant que la classe ouvrière fût capable vrai- j ment en Europe du pouvoir politique, n’a pas été q R brisé, mais il a été diminué ou tourné. Il a été è diminué par la guerre de Crimée, qui a immobilisé : pour de longues années l’autocratie russe, et qui a 4 permis, quatre ans après, en 1859, la résurrection és . de la nation italienne. Il a été tourné par la subtià É lité de l’histoire, qui a désarmé les défiances du = tsarisme en suscitant un commencement de démocratie allemande sous les auspices de l’absolutisme 3 prussien. Il est miné sur place par la force ‘à grandissante de la classe ouvrière et du libéra- à | lisme russes. Enfin, il est éludé et comme réduit à k rien par la continuité même de la croissance

démocratique et socialiste qui partout en Europe s’affirme sans crise de guerre.

A quelles autres guerres extérieures ou civiles pensait Marx? Sans doute aux guerres qui affranchiraient l’Italie, et qui unifieraient l’Allemagne, que la débile bourgeoisie libérale du Parlement de Francfort n’avait pas su lier par la liberté. Peutêtre aussi avait-il accueilli la pensée de Engels, qui, voyageant en France après les journées de juin 1848, écrivait dans ses notes de voyage que le socialisme en France ne triompherait que par une guerre civile des ouvriers contre les paysans. Heureusement, il n’en est pas, il n’en sera pas ainsi. La Commune de 1871 a été une héroïque lutte des ouvriers républicains et en partie socialistes de Paris contre les ruraux. Mais ces ruraux, ce n’étaient pas les petits propriétaires paysans; c’étaient les hobereaux sortis de leurs gentilhommières. La démocratie des petits propriétaires paysans n’a pas tardé à accepter, à acclamer la République. Ce n’est pas elle qui était engagée dans la bataille. Il n’y a pas de sang entre le socialisme ouvrier et les paysans. Il n’y en aura pas. Et il dépend de nous qu’il n’y ait pas de malentendus, que la démocratie rurale vienne peu à peu au | socialisme comme elle est venue à la République. En tout cas, en ce demi-siècle écoulé, à travers les

Jean Jaurès épreuves des grandes guerres extérieures ou civiles, et plus encore par l’action lente et continue des choses, par cette magnifique évolution répolutionnaire que Marx annonçait, la condition primaire ‘4 de l’action politique ouvrière s’est réalisée. Cette condition primordiale, c’était la constitution, dans L . « | toute l’Europe, de grandes nations autonomes, affranchies de l’oppression moscovite, et ayant î abouti ou tendant énergiquement à la démocratie et au suffrage universel. Maintenant que cette condition est réalisée, la classe ouvrière de l’Europe, et particulièrement la . classe ouvrière de France, a le chantier et l’outil. Aujourd’hui, comme il y a un demi-siècle, il faut se 4 garder de la phrase révolutionnaire et comprendre , À profondément les lois de l’évolution révolutionnaire £, dans les temps nouveaux.

1 Ces grands changements sociaux qu’on nomme

  • des révolutions ne peuvent pas ou ne peuvent plus | ne. s être l’œuvre d’une minorité. Une minorité révo- _ ra lutionnaire, si intelligente, si énergique qu’elle Éi. “4 soit, ne suffit pas, au moins dans les sociétés Fe modernes, à accomplir la Révolution. Il y faut le _ concours, l’adhésion de la majorité, de l’immense 4 Il se peut — c’est un difficile problème d’histoire __ à résoudre — qu’il y ait eu des périodes et des pays 4 où la multitude humaine était si passive, siincon __ sistante, que les volontés fortes de quelques indi- #3 38 …
  • vidus ou de quelques groupes la façonnaient. Mais = depuis la constitution des nations modernes, depuis Er un seul individu qui ne soit une force distincte. ‘4 1e Il n’y a presque pas un individu qui n’ait ses RE. £ intérêts propres, ses attaches au présent, ses vues é ; d’avenir, ses passions, ses idées. Tous les indiC- vidus humains sont donc depuis des siècles, dans gr l’Europe moderne, des centres d’énergie, de il { conscience, d’action. Et comme, dans les périodes Re gr ; de transformation où les antiques liens sociaux se ns! %

É dénouent, toutes les énergies humaines sont équi-

PS valentes, c’est forcément la loi de la majorité qui décide. Une société n’entre dans une forme nou- velle que lorsque l’immense majorité des individus

  • qui la composent réclame ou accepte un grand F

Cela est évident pour la Révolution de 1789. Elle à n’a éclaté, elle n’a abouti que parce que l’immense E majorité, on peut dire la presque totalité du pays, la voulait. Qu’étaient les privilégiés, haut clergé et R noblesse, en face du Tiers-État des villes et des L campagnes ? Un atome : deux cent mille contre Î

; vingt-quatre millions; un centième. Et encore le $ clergé et la noblesse étaient divisés, incertains. Il i y a des privilèges que les privilégiés renoncent à défendre. Eux-mêmes doutaient de leurs droits, de ù

1 leurs forces, et semblaient se livrer au courant. La | royauté même, acculée, avait dû convoquer les

| États-Généraux, tout en les redoutant. : Quant au Tiers-État, au peuple immense des à laboureurs, des paysans, des bourgeois industriels, a des marchands, des rentiers, des ouvriers, il était

À à peu près unanime. Il ne se bornait pas à pro- d tester contre l’arbitraire royal ou le parasitisme

? nobiliaire. Il savait comment il y fallait mettre un

| terme. Les cahiers s’accordent à proclamer que ; l’homme et le citoyen ont des droits, et qu’aucune *

prescription ne peut être invoquée contre ces titres $ immortels. Et ils précisent les garanties nécessaires : Le roi continuera à être le chef du pouvoir exécutif, mais c’est la volonté nationale qui fera la

_ loi. Cette volonté souveraine de la nation sera exprimée par des assemblées nationales permanentes et périodiquement élues. — L’impôt ne sera exigible que si les assemblées de la nation l’ont

_ xoté. Il frappera également tous les citoyens. Tous

Fe les privilèges de caste seront abolis. Nul ne sera

| exonéré de l’impôt. Nul n’aura un droit exclusif de chasse. Nul ne relèvera de tribunaux spéciaux. Même loi pour tous, même impôt pour tous, même justice pour tous. — Les droits féodaux contraires à la dignité de l’homme, ceux qui sont le signe d’un antique servage seront abolis sans indemnité. Ceux qui grèvent et immobilisent la propriété rurale seront éliminés par le rachat. — Tous les emplois seront accessibles à tous et les plus hauts grades de l’armée seront ouverts au bourgeois et au paysan comme au noble. — Toutes les formes de l’activité économique seront également ouvertes à tous. Pour entreprendre tel ou tel métier, créer telle ou telle industrie, ouvrir telle ou telle boutique, il ne sera plus besoin ni d’une permission corpo-

| rative, ni d’une autorisation gouvernementale. Les

  • corporations elles-mêmes cesseront d’exister ; et par

conséquent l’Église, maintenue comme service public, cessera d’avoir une existence corporative.

Elle cessera par conséquent d’avoir une propriété corporative. — Et le domaine d’Église, les milliards à de biens fonciers qu’elle détient, n’ayant plus de propriétaires, puisque la corporation possédante est dissoute, feront de droit retour à la nation, sous réserve par celle-ci d’assurer le culte, l’enseignement et l’assistance. Il est bien vrai que la Révolution dut recourir à la force : 14 juillet, 10 août : prise de la Bastille, prise des Tuileries. Mais, qu’on le note bien, la à force n’était pas employée à imposer à la nation la volonté d’une minorité. La force était employée au E contraire à assurer contre les tentatives factieuses d’une minorité la volonté presque unanime de la nation. Au 14 juillet, c’est contre le coup d’État royal ; au 10 août, c’est contre la trahison royale

que marche le peuple de Paris ; et il portait en lui

k le droit, la volonté de la nation. Ce n’était pas par F Ÿ soumission stupide au fait accompli que toute la France acclamait le 14 juillet, que presque toute la ET France ratifiait le 10 août. C’est uniquement parce : que la force d’une partie du peuple s’était mise au service de la volonté générale trahie par une poignée de privilégiés, de courtisans et de félons. | Ainsi le recours à la force ne fut nullement un coup

F â audace des minorités, mais la vigoureuse sauve6 garde des majorités. ; Ya _ Jest vrai encore que la Révolution fut conduite _ Mc au delà de ses revendications premières et de son < …_ programme initial. Aucun des révolutionnaires, en 1789, ne prévoyait, aucun ne souhaitait la chute de | la monarchie. Le mot même de République était Le ». presque inconnu, et, même au 21 septembre 1792, Ga -_ même quand la Convention abolit la royauté, l’idée +4 de République n’avait pas cessé tout à fait de faire _ peur. Mais ce n’est pas sous les coups d’une mino- F4 _ rité passionnée, ce n’est pas sous des formules de FE À _ philosophie républicaine que la royauté tomba. S _ Ellenefut perdue que lorsqu’il devint évident à Æ _ presque toute la nation, après des épreuves répé- es _ tées, après le coup d’État royal du 20 juin 1789, à . après le 14 juillet, après la fuite à Varennes, après à _ l’invasion, que la royauté trahissait à la fois la _ Constitution et la patrie. La royauté ne tomba que ! _ lorsque la contradiction apparut, violente, insoD. luble, entre la royauté et la volonté générale dela E _ nation. Ainsi c’est la logique même de la volonté : générale, et non un coup de minorité, qui élimina la monarchie. Il est bien vrai en effet que les hommes de la ge _ Révolution n’avaient pas prévu toutes les consé.

quences économiques et sociales qui sortiraient d’elle. Mirabeau croyait par exemple que la suppression des monopoles royaux et des privilèges corporatifs susciterait, dans le monde nouveau, une è légion de petits producteurs, d’artisans indépendants. Il ne semble pas avoir suffisamment pressenti la grande évolution capitaliste de l’industrie. Mais d’autres étaient plus clairvoyants, et la Gironde, notamment, avait prévu, suivant une expression du temps, que la richesse et la produc- Ë tion formeraient comme de grands fleuves, qu’on essaierait en vain de disséminer en de multiples i En tout cas, si la Révolution ne savait pas exac- à tement quelles seraient les conséquences médiates, | lointaines du régime économique et social institué A par elle, si elle ne pressentait clairement ni le capi- ; talisme avec ses combinaisons, ses audaces et ses LE crises, ni la croissance antagoniste du prolétariat, fe elle savait quel régime elle voulait instituer. La Ce qui aidaït la France révolutionnaire de 1789 à à x concevoir clairement et à vouloir fortement, c’est i ë que les nouveautés les plus hardies réclamées par Ë À elle avaient ou des précédents ou des modèles précis R dans la réalité. $ Sans doute la croissance économique de la bour_ geoisie industrielle et marchande au dix-septièmeet

au dix-huitième siècle, la grande philosophie bumaine du dix-huitième avaient donné aux esprits une audace et un élan jusque-là inconnus. Pourtant, le souvenir des États-Généraux de 1614, malgré ce long intervalle de deux siècles de despotisme, e était pour les hommes de 1789 une lumière et une force. La nation n’allait pas tout à fait vers l’inconnu; elle renouait, en l’agrandissant, en. l’adaptant aux conditions modernes, une tradition nationale.

Et au point de vue économique, agricole et industriel, elle ne créait pas des types inconnus depropriété et de travail. Elle abolissait les maîtrises, les jurandes, les corporations. Mais déjà il y avait des régions entières, il y avait des industries particulièrement progressives qui étaient affranchies du régime corporatif. Dans les faubourgs de Paris, notamment, si animés, si industriels, le régime corporatif n’existait pas. Depuis plusieurs générations, la production capitaliste naissante, avec la concurrence presque illimitée, avec les combinaisons multiples des sociétés en commandite et des sociétés par actions, s’aflirmait et croissait à côté de la production corporative. De même, dans l’ordre agricole, nombreuses étaient les propriétés paysannes affranchies de prélèvement féodal. Le type du propriétaire paysan libre de redevance et indépendant,

sauf peut-être du droit seigneurial de chasse, s’était ! déja dégagé sous l’ancien régime. C’est done par j l’agrandissement, par la multiplication d”exemplaires précis et connus que procéda la Révolution. Pour la transformation de l’Église, la Révolution . était servie par des analogies très fortes et par des L. précédents très vigoureux. L’armée, la justice, après avoir été des institutions féodales, étaient devenues, pour une large part, des institutions d’État. Pour- - L quoi l’Église n’aurait-elle pas cessé d’être une caste £ corporative pour devenir une institution d’État ? De . plus, dès l’ancien régime, la propriété d’Église était - | considérée comme une propriété d’un ordre spécial et soumise à l’État. La Révolution a invoqué souverainement la fameuse ordonnance royale de 1749, $ qui interdisait l’accroissement de la mainmorte , $ d’Église par libéralité testamentaire. Ainsi soumise À à l’État, la propriété d’Église était comme prête à la À à nationalisation. Ici encore, la Révolution avait des e a _ points d’appui précis et résistants. : Ce n’est donc pas dans des aspirations confuses _ qu’en 1789 se rencontrèrent les esprits, mais au E A contraire dans les affirmations les plus nettes, les #8 plus précises. C’est dans la lumière pleine, c’est F i À dans la souveraine précision de l’esprit français 4 formé par le dix-huitième siècle que se fit l’accord

des volontés. Et la Révolution de 1789 fut l’œuvre d’une majorité immense et consciente.

De même, et plus certainement encore, ce n’est pas par l’effort ou la surprise d’une minorité audacieuse, c’est par la volonté claire et concordante de l’immense majorité des citoyens, que s’accomplira la Révolution socialiste. Qui compterait sur la faveur des événements ou l’es hasards de la force, et renoncerait à amener à nos idées l’immense majorité des citoyens, renoncerait par là même à transformer l’ordre social.

Le 7 août, premier anniversaire de la mort de Liebknecht, le Vorwaerts a publié de lui quelques fragments d’un haut intérêt.

Comme la plupart des journalistes, des militants, Liebknecht était forcé de disperser sa pensée, de répondre coup sur coup aux événements du jour. Mais comme beaucoup d’entre eux, il avait l’ambition de fixer dans une œuvre méditée et durable l’essentiel de sa pensée. Ses amis ont trouvé dans ses papiers un manuscrit incomplet, où il avait commencé, en 1881, à répondre à la grande question Comment se réalisera le socialisme. Cette œuvre atteste une admirable vaillance, car c’est au moment même où la loi d’état de siège et la puissance encore intacte de Bismarck pesaient le plus lourdement sur le parti socialiste, que Liebknecht se demandait non point si le socialisme triompherait, mais comment il triompherait. Et cette œuvre atteste en même temps un sens vif et net des diflicultés, des transitions et des évolutions nécessaires.

Voici un fragment de première importance Réalisation du socialisme; quelles mesures devra

prendre le Parti socialiste si, dans un avenir prochain, il conquiert une influence suffisante sur la

C’est, écrit Liebknecht, une question qui est posée et à laquelle je veux répondre. Mais pour bien répondre à une question, il faut d’abord la bien poser. Or, la question précédente n’est pas bien posée, elle n’est pas du moins assez précise. Il va de soi, en effet, que les mesures à F prendre dépendent essentiellement des circonstances dans lesquelles le parti socialiste conquiert une influence appréciable sur la législation. Il est possible, et c’est même très L vraisemblable, que le prince de Bismarck, s’il reste encore quelque temps vivant et au pouvoir, fasse la même fin que : son modèle et maître Louis-Napoléon de France. Quelque È catastrophe amenée par lui peut briser la machine de l’Etat et appeler notre parti au gouvernement ou tout au LE moins dans le gouvernement. ’ Je traduis aussi littéralement que possible. Cela

; - signifie que Liebknecht prévoit, après une grande

catastrophe nationale, la prise de possession totale

RE ou partielle du pouvoir par le Parti socialiste. .

Le LA e Cette catastrophe peut être la suite d’une guerre malheu-

4 | reuse ou d’une explosion de mécontentement que le système M

Ke É dominant ne pourra plus comprimer. Si l’une ou l’autre de n ces alternatives se produit, notre parti prendra naturelle- ne ment d’autres mesures et suivra une autre tactique que si le c’est sans une telle catastrophe qu’il conquiertuneinfluence

5e Ilest permis de penser, quoiqu’il ne faille guère y compter, … ou que dans les hautes sphères on comprendra le danger et ÉSs, qu’on essaiera, par l’entrée en scène de réformes intelli- …

ta gentes, de prévenir une catastrophe autrement inévitable.

ts _ Dans ce cas notre parti serait nécessairement appelé à parti- a _ ciper au gouvernement et particulièrement chargé d’amé- X n: LE liorer les conditions du travail. Nous n’entrerons pas plus __ ayant dans les possibilités; celles que nous avons press _ senties suffisent à montrer que le mode de notre action FN _ dépendrait des circonstances dans lesquelles nous aurions FSU ce conquis « une influence appréciable ». 1 Sr à 4 Mais qu’entend-on par influence appréciable ou suffisante? eh. _ S’agit-il d’une influence exclusive? De la possibilité pour het: _ nous d’appliquer nos principes sans autres limitations que :ù

celles que nous imposerait l’état économique lui-même? me #4 _ Cela signifie-t-il en d’autres termes que nous aurons en ne: . main le pouvoir gouvernemental? : DS: #2 Ou cela signifie-t-il simplement que nous aurons de l’in- Lo __ fluence sur un gouvernement formé en entier ou pour une 4 mn. …— très grande part par les autres partis? Lie 4 : En ce dernier cas nous devrions, cela va de soi, agir _ autrement que dans le premier. *S ; Et à l’intérieur de chacune des possibilités esquissées par Me À J nous, il y a des degrés sans nombre, des nuances dont “À _ chacune détermine un mode différent d’action. D. ._ Aïnsi, selon Liebknecht, écrivant en 1881, il y a “4 _ deux grandes hypothèses à faire sur l’avènement _ au pouvoir du parti socialiste allemand. + À Ou bien il y sera appelé par une grande crise, par _ un cataclysme national, par une guerre malheureuse, par une explosion de misère, bref par une ; tourmente qui balaiera les pouvoirs anciens et fera ; À nécessairement place aux pouvoirs nouveaux. Dans Ée __ cecas, il est certain que l’action du parti socialiste _ sera particulièrement énergique. Sur les ruines de ST l’institution impériale et des partis d’Empire, il se ‘.

dressera avec sa force pleine d’élan. Et sans doute, à la faveur de ce grand ébranlement, il fera d’emblée, pour le peuple et le prolétariat, plus qu’il ne pourra faire d’abord, s’il est appelé à une part de pouvoir par la lente évolution des institutions d’Empire vers la politique de réformes.

; Mais, même alors, même si un grand orage . intérieur ou extérieur déracine les puissances conservatrices et suscite la force du peuple, il n’est point certain pour Liebknecht que le Parti socialiste

| ait tout le pouvoir. Les événements, dit-il, l’appelleront ou au gouvernement ou au partage du È gouvernement (An oder doch in die Regierung). Il | se peut qu’il prenne possession du pouvoir tout k entier. Il se peut, même au lendemain d’une crise E révolutionnaire, qu’il soit obligé de le partager

S avec d’autres partis démocratiques. Après le

| rs 4 septembre allemand, le parti socialiste aura en

2 Allemagne une bien plus grande part de pouvoir

<a français. Mais Liebknecht n’assure point qu’il aura

Fi tout le pouvoir, tout le gouvernement. Il est possible æ qu’il soit tenu d’en réserver une part à la démocratie

4 bourgeoise. Que devient alors le gouvernement de L

4 Mais il y a une seconde hypothèse : c’est celle où

& les pouvoirs dirigeants d’Allemagne, sentant le

| dang er #4 préviendront la catastrophe par ‘une ”> D ; _ politique de réformes. FREE. | Dans ce cas, dit Liebknecht, notre parti devrait être : 4 appelé à prendre part au gouvernement, et spécialement 1e ee chargé d’améliorer les conditions du travail. re _ Ainsi, il ne s’agit pas pour Licbknecht, dans We de 4 évolution politique et sociale, de la prise de des à _ possession complète du pouvoir par le parti socia— |! “& liste. Liebknecht ne peut pas s’imaginer, et ne 170) _ s’imagine point en effet, que sous l’Empire, sous un 1160 | #4 Guillaume III, le parti socialiste recevra d’emblée n: 184 _ tout le pouvoir que, peut-être, au lendemain même _ de la chute violente de l’Empire, il ne pourra saisir De He tout entier. Non, c’est seulement une part du E 4 _ pouvoir, une part du gouvernement que les hautes Le Re régions confieront au Parti socialiste. Et aux yeux % _ de Liebknecht il y a là une nécessité absolue. Pour “54 _ que la politique de réformes soit possible, pour “A ie qu’elle soit efficace, pour qu’elle inspire confiance #4 au peuple allemand, il faudra que le Parti socialiste F. \ : _ contribue à la diriger. Il faudra qu’il soit représenté N É jusqu’à désigner, ou à peu près, le ministère qu’il devra occuper : et cela ressemble fort au ministère fs du travail proposé par le citoyen Vaillant ou au Re ministère du commerce occupé par le citoyen F 4e

Millerand. Et Liebknecht dit avec raison qu’il y . aura des degrés, des nuances, des modalités sans nombre dans cette participation du socialisme au pouvoir. Selon que le Parti socialiste sera plus ou ‘ moins puissant et organisé, selon qu’il exercera une influence plus profonde ou inspirera une crainte plus vive, sa participation au pouvoir sera plus ou moins étendue et plus ou moins effective. Son action sur l’ensemble du gouvernement non socialiste auquel il sera associé pour une œuvre de réforme sera plus ou moins décisive et les réformes elles-mêmes auront une portée socialiste plus ou moins grande, un caractère prolétarien plus ou

Jamais vue plus large ne fut jetée sur l’avenir; et je considère la publication de ces pages posthumes de Liebknecht comme un événement capital dans la vie politique et sociale de l’Allemagne, dans la CR vie du socialisme universel. Notez bien que cette participation au pouvoir, | c’est sous des institutions d’Empire que Liebknecht la prévoit pour le parti socialiste. En 1887, sous l’état de siège institué par Bismarck, sous la coalition î | de presque tous les partis acharnés contre le socia- À : lisme, Liebknecht, en sa pensée hardie et sereine, î 3 | pressent que les socialistes seront appelés au ë à _ pouvoir, que les empereurs mêmes seront contraints :2X K | de les y appeler : et les socialistes ne se refuseront “E pas à cette revanche partielle, ils ne se refuseront ve ‘4 … pas à cette œuvre partielle. Prêts à tirer le plus ee ji large parti de la Révolution si elle est déchaînée _ par quelque cataclysme national, ils sont prêts aussi De. -_ à entrer dans l’évolution si c’est sous la forme de % l’évolution que les destins s’accomplissent. Ils sont ni 4 prêts, dans l’intérêt de la nation et dans l’intérêt du : pe __ prolétariat, à être les ministres du kaiser. 3 Par quel phénomène extraordinaire, par quelle pe …. contradiction inexplicable, l’homme qui, en 1881, pe A A _en pleine ferveur de combat révolutionnaire, avait À À pensé, médité, écrit ces pages fortement travaillées, 3 par quel prodigieux renversement d’idées ce même :% 4 homme a-t-il condamné aussi âprement l’entrée ‘4 4 d’un socialiste français dans un gouvernement À Je me risquerai seulement à conjecturer que son Fe erreur dans l’affaire Dreyfus avait faussé sa vue _ pour les événements qui en étaient la suite. à À Presque seul dans la démocratie socialiste alle- | mande, il avait mal jugé le fond même de l’affaire, j _ etilen avait méconnu le sens politique et social : à dès qu’il était engagé dans une pensée, dans une DU 1 voie, il y persévérait avec une inflexibilité que son La

isolement même aggravait. Plus il était seul, plus il s’obstinait à avoir raison ; c’était l’envers inévitable de ses qualités souveraines de fermeté, d’élan et de confiance. Donc tout ce qui se rattachait par un lien historique à une agitation qu’il avait désapprouvée lui était suspect ou importun. Ainsi l’application dans des circonstances qui l’irritaient, il ne recon- È nut pas, dans la marche des choses, sa propre Essaiera-t-on d’en diminuer la valeur en disant % qu’il n’avait point publié son œuvre? Pris par le . . tourbillon de l’action, surchargé des tâches quotidiennes, il ne l’avait point achevée. Mais il ne l’a € ni détruite ni désavouée. Peut-être avait-il jugé à

qu’il serait imprudent de livrer à l’ennemi le secret M

Be de sa pensée, de la tactique entrevue pour l’avenir. Ÿ ? ; Peut-être encore fut-il quelque peu déconcerté par l: 4 les événements qui suivirent la chute de Bismarck. Ÿ 4 : Ce grand ennemi du chancelier en a toujours grossi È 4 et pour ainsi dire satanisé le rôle. Il croyait que TA Bismarck entraînerait l’Empire aux abimes, le préà cipiterait en quelque catastrophe nationale. Bismarck fut congédié à l’extrême vieillesse sans avoir M ; compromis par une seule imprudence la paix de l’Europe et la solidité de l’Empire. Liebknecht © s’imaginait qu’en Bismarck résidait, avec tout le

péril, toute la force de l’Empire. Bismarck tombé, l’institution impériale n’avait plus de point d’appui -et elle devait fléchir en un régime de transaction où les forces socialistes et populaires se déploieraient jusqu’à pénétrer le pouvoir. Mais Guillaume H, l’Empire avec son caractère autocratique et conservateur, et le parti socialiste demeura à l’état d’opposition violente et irréductible. A quoi bon alors tracer ce programme d’action, de réalisation, en un temps qui restait un temps de combat à outrance, défensif et offensif ? Par là s’explique sans doute que Liebknecht n’ait pas produit à la lumière cette œuvre si importante, qui révèle tout un grand aspect de sa pensée. Je l’avoue, en lisant ces lignes si nettes, si fortes, je me prenais à regretter qu’elles n’eussent pas été connues du Congrès international de Paris de 1900. Il a acclamé avec une sorte de piété la grande mémoire de Liebknecht; peut-être quelques âpres paroles auraient été adoucies si l’on avait su qu’elles frappaient Liebknecht lui-même.

Au demeurant, c’est toute la tactique du parti que Liebknecht considère comme nécessairement contingente et variable. Jamais ce qu’on appelle depuis quelque temps, avec une intention blessante, l’opportunisme socialiste, n’a été plus énergiquement formulé. Je traduis Nous sommes arrivés maintenant à la fin des considérations générales. Avant d’entrer dans les points de détail, résumons brièvement ce qui a été dit.

Nous avons vu qu’il est impossible de tracer d’avance à notre parti une tactique valable pour tous les cas. La tactique se détermine d’après les circonstances. L’intérêt du Pari forme l’unique loi, l’unique règle.

Nous avons vu que les buts du Parti doivent être entièrement distingués des moyens qui devront être employés pour atteindre ces buts.

Les buts du Parti se dressent immuables, — abstraction faite, bien entendu, d’un élargissement scientifique, d’une correction et d’un perfectionnement du programme. Au contraire, les moyens de combat et l’usage qui en est fait peuvent changer et doivent changer.

Nous avons vu que le Parti, pour être capable du plus haut degré possible d’organisation eflicace et d’action, doit avoir avant toutes choses une claire notion de l’essence de notre mouvement, et qu’il ne peut jamais négliger l’essentiel pour l’inessentiel.

L’essentiel, pour nous, c’est que les principes inaltérés | du socialisme soient réalisés le plus rapidement possible | dans l’État et la société.

L’inessentiel, c’est comment ils seront réalisés, Non que …. nous prétendions diminuer la valeur de la tactique. Mais

la tactique n’est qu’un moyen en vue d’un but, et tandis que le but se dresse ferme et immuable, on peut discuter sur la tactique. Les questions de tactique sont des questions pratiques, et elles doivent être absolument distinguées des questions de principes.

Nous avons vu en particulier qu’il est absolument injustifié de tenir la tactique de la force pour la seule tactique révolutionnaire, et de déclarer mauvais révolutionnaire celui qui n’approuve pas cette tactique sans condition. Nous avons montré que la force en elle-même n’est pas révolutionnaire, qu’elle est bien plutôt contre-révolutionnaire.

Nous avons démontré la nécessité de nous émanciper de la phrase, et de chercher la force du Parti dans la pensée claire, dans l’action méthodique et intrépide, non dans des phrases de violence révolutionnaire, qui trop souvent cachent seulement le défaut de clarté et de force d’action.

Voilà de grands enseignements. Mais si les questions de tactique sont à ce point secondaires, quel obstacle s’oppose à la large unité du socialisme?

| Sur le but, sur la réalisation du socialisme, sur la EUX” nécessité d’une organisation sociale de la propriété | en vue de supprimer tout prélèvement sur le travail, et d’assurer le plein développement de toute indiFe vidualité humaine, tous les socialistes sont d’accord. à Ils diffèrent sur les moyens, sur la tactique. Les Ç uns ont cru, selon la pensée de Liebknecht, que dans la période de lente dissolution du régime capitaliste, et de lente élaboration du régime socialiste, les socialistes seraient nécessairement appelés un jour au partage du pouvoir gouvernemental. Les ï autres ont cru le contraire. C’est une question de

tactique, et non une question essentielle. Les uns, empressés à multiplier les barrières, ont proclamé que le refus constant, systématique, inconditionnel du budget était un signe authentique et nécessaire de socialisme. Les autres ont dit tout doucement qu’il ne fallait pas lier le Parti et que si un budget contenait de-grandes réformes, s’il était à ce titre combattu et refusé par la réaction, les socialistes, en le refusant aussi, feraient acte de duperie et de contre-révolution. C’est encore une question de tactique, qui sera résolue par les nécessités mêmes de la vie et par l’évolution politique et sociale, et qui ne vaut pas qu’on se jette l’anathème et qu’on

De même que la tactique est variable, le programme, qui estaprès tout une partie de la tactique, peut être modifié, revisé, complété. Je crois, pour _ ma part, qu’il est tout à fait incomplet et étrange- | ment ineflicace, qu’il ne répond plus à l’état de | croissance du prolétariat, et qu’il doit être complété par toute une série de mesures introduisant graduellement la classe ouvrière dans la puissance économique et ébauchant un demi-communisme dans la production paysanne. D’autres, au contraire, répugnent à tout programme d’action qui risquerait, selon eux, en faisant pénétrer le prolétariat dans l’organisation économique d’au

Jean Jaurès jourd’hui, d’émousser son instinct de classe. Sur ce point, quand nous voudrons, les uns et les autres, penser clair, il y aura des controverses très étendues. Mais ici encore c’est d’une question de tactique, c’est-à-dire, comme dit Liebknecht, d’une | question naturellement controversable qu’il s’agit.

Donc toute scission est factice et mauvaise.

Si Liebknecht dit vrai, si le recours à la force risque d’être contre-révolutionnaire, si nous pouvons et devons l’emporter par la propagande, l’organisation, la pensée claire et le maniement vigoureux de la légalité, il ne suffit pas de répéter le propos de Liebknecht : il faut l’appliquer avec méthode, avec constance. Ceux qui parlent alternativement du bulletin de vote et du fusil, ceux qui, selon la

28 faveur ou la défaveur momentanée du suffrage

Æ universel, lui font crédit ou le rebutent, troublent pe par l’incohérence de leurs impressions la marche

Ge du Parti.

Ici, je n’accuse pas les autres plus que moimême. Tous ou presque tous nous avons un grand désordre dans nos idées tactiques, et notre action en est contrariée et affaiblie. Par nos fréquents appels à la légalité républicaine, par notre pratique è

_ constante du suffrage universel, nous affaiblissons _ l’instinct de révolte et la tradition du coup de main _ du révolutionnarisme classique. Par nos appels in- EDR __ termittents et de pure rhétorique à la force, « au __ fusil », nous affaiblissons nos prises sur le suffrage _ universel. Il faudra sans doute prendre un parti et E. _ nous demander s’ilést ntile de marquer de quelques grains de poudre, qui d’ailleurs ne s’enflamment “4 _ pas, les bulletins que, légalement, nous mettons et , _ nous appelons dans l’urne. TRE D Avons-nous besoin de la majorité, et pouvons-

  • nous la conquérir? Voilà le problème. Si oui, ra … l’appel à la force devient, en effet, comme dit

4 . 6 Je traduis encore : . É Nous avons fait remarquer enfin que le Parti, pour à

  • pouvoir réaliser les idées socialistes, doit conquérir le “4 _ pouvoir indispensable pour cela, et qu’il doit le faire avant _ tout par la voie de la propagande. __ Nous avons montré que le nombre de ceux qui sont | poussés par leurs intérêts dans les rangs de nos ennemis vs _ est si petit qu’il en devient presque négligeable, et que
  • Vimmense majorité de ceux qui ont à notre égard une À ; attitude hostile ou au moins peu amicale ne font cela que 1 par ignorance de leur propre situation et de nos efforts, et ‘4e J que nous devons employer toute notre énergie à éclairer cette majorité et à la gagner à nous. S Ainsi, Liebknecht a poséle problème exactement, A __ littéralement, comme je le pose : Des moyens de

conquérir à l’entier idéal socialiste l’immense majorité de la nation par la propagande et l’action À

Liebknecht est si préoccupé de trouver un large F terrain sur lequel il pourra d’abord assembler presque toute la nation pour l’élever ensuite, de degré en degré, jusqu’à l’entier socialisme, qu’il considère comme une préparation au socialisme s même les lois d’assurance proposées par Bismarck. ; Bien que la loi sur les accidents ne soit à ses yeux qu’une bagatelle, un bibelot de carton, il y voit une 4 reconnaissance première de la pensée socialiste Elle contient de façon décisive, dit-il, le principe de la 3 réglementation de la production par l’État en face du M système du laissez-faire de l’école de Manchester. Le droit LR pour l’État de réglementer la production contient le devoir . La 4 pour l’État de s’intéresser au travail, et le contrôle du L te travail social par l’État conduit tout droit à l’organisation % du travail social par l’État. +. Voilà ce que disait Liebknecht de la loi sur les 4 accidents, qui de toutes les lois d’assurance est la Li plus superficielle, la plus extérieure au travail. S Mais combien cela est plus vrai encore de la loi ne d’assurance sur les pensions de vieillesse et d’in- î validité qui crée un droit nouveau de la classe Fe ouvrière, qui constitue au prolétariat un patrimoine

rec la fois collectif et individuel ; comme surtout cela nt. _ sera vrai de l’assurance contre le chômage, quiest _ nécessaire et possible, et qui introduira la classe Re _ ouvrière organisée au cœur même de la production. : … Ne à Liebknecht constate comme un des signes les plus _ décisifs de la croissance dusocialismeen Allemagne, L _ que presque tous les partis sont obligés d’adhérer _ à ces projets de législation. nn - |: 23 Tous les partis, ditil, à l’exception des anarchistes D: _ manchestériens les plus surannés, qui veulent dissoudre me _ lÉtaten atomes et livrer lasociété àlaclibresexploitation : 15e es classes possedantes, rivalisent entre eux de sSoicitude Es | desel possédantes, rivalisent ent de sollicitud ES pour « le pauvre homme » et pour la classe ouvrière; et il TE __ est hors de doute que le prince de Bismarck, s’il le veut, cie _ peut trouver dans le présent Reichstag une majorité pour = __ sonsocialisme d’État. Que le clergé protestant et catholique, 2038 Ke que les hobereaux et grands propriétaires fonciers s’accom- “8 77e modent du socialisme d’État, — les prêtres l’appellent _ socialisme chrétien, — il n’y a point là de quoi s’étonner. ABS Mais c’est un phénomène saisissant et sans analogue à Vas _ dans l’histoire des temps nouveaux, que de voir le parti ie, _ national libéral, qui, si cassé et chétif soit-il, est toujours a & À partie essentielle de la bourgeoisie allemande, et qui est D. même la bourgeoisie par excellence, réconcilié avec le PR:

Qu’est-ce à dire ? Et puisque la force des choses, L l’organisation croissante du Parti socialiste et du L. prolétariat amènent les classes mêmes et les partis _

qui y répugnaient le plus à accepterenfin des projets de législation sociale « qui conduisent tout droit au socialisme », puisque l’immense majorité de la nation a pu ainsi être engagée dans les voies socialistes et comme soulevée à un premier degré d’organisation sociale, c’est donc que l’immense majorité de la nation peut être haussée, de degré en degré, ; par une propagande toujours plus active et plus claire, par une influence prolétarienne toujours à plus énergique et par un mécanisme de réformes toujours plus prenant, jusqu’au niveau même de notre entier idéal. C’est la conclusion ferme et forte de Liebknecht. Par la propagande et l’action légale, la grande majorité de la nation peut être conquise par nous _ et amenée au socialisme complet. Par les chemins qui s’élèvent de l’individualisme bourgeois au socialisme d’État, et du socialisme d’État au socialisme l communiste, prolétarien et humain, toute la nation À montera, si nous le voulons bien, à l’exception d’un | tout petit nombre d’éléments réfractaires et impuis- ES Les majorités peuvent et doivent être légalement à nous.

à Il y a bien des contradictions dans la pensée de ne = Liebknecht. J’imagine que dans son esprit, coma os 4 dans l’esprit de beaucoup de socialistes de la pre _ mière heure, il y avait lutte entre les formules Be intransigeantes du début et les nécessités nouvelles

  • du Parti agrandi, et que dans cette lutte il neparvenait pas toujours à se fixer. :: : 160

| Liebknecht avait commencé par être un révolu- ‘44

. tionnaire antiparlementaire. Il avait dit et écrit que 3,0 _ . le Parlement était un marais où s’enfonceraientles __ énergies socialistes. Il avait écrit que même pour E la propagande, la tribune du Parlement était inutile, …_ car la propagande se faisait bien mieux dansle __ pays même. Quand la force des choseset la crois . sance du Parti obligèrent Liebknecht à dépouiller _. _ ces formules, quand lui et ses amis entrèrent au Se. Parlement, il garda pourtant quelque souvenir de “4 È son intransigeance première. Il rappelle, dansles

  • fragments cités par le Vorwaerts,qu’ilsopposaàce que le groupe socialiste fût représenté par un délégué u dans la « commission des doyens », qui règle

__ le travail parlementaire. Ses collègues ne l’écou- L 3 tèrent point, et ils eurent bien raison; car à quoi __ bon entrer au Parlement, si sous prétexte de ne ; pas se compromettre, on se refuse, dans le détail, à à tout ce qui peut rendre l’action parlementaire Je ne note ce menu trait que parce qu’il carac- À térise un état d’esprit. Gêné par ses paroles tran5 chantes d’autrefois, Liebknecht, un moment, affectait d’être au Parlement comme s’il y était pas. Quand il réfléchissait aux conditions de réalisation | du socialisme, quand dans la sincérité de sa pensée _ ilinterrogeait l’avenir, il aboutissait à une concepà __ tion tout à fait large : il voyait le socialisme péné- À ad trant peu à peu la démocratie et s’imposant, par er. des conquêtes partielles et successives du pouvoir, à _ même au gouvernement de la société bourgeoïse en À É transformation. Puis, il était troublé et repris par _ les habitudes premières d’intransigeance. C’est de si _ cette contradiction entre des formules anciennes | qui ont cessé d’être vraies, mais qu’on n’ose rejeter É À _ nettement, et des nécessités nouvelles que l’on com__ mence à reconnaître, mais qu’on n’ose pleinement E | avouer, que viennent les malaises, les mouvements __ chaotiques du socialisme à l’heure présente. C’est À par une contradiction de cette sorte que Liebknecht, dans le manuscrit même où il prévoit la collabo-

ST mes vire NUS Ne AN Or dE États dure # #4

d ration gouvernementale du socialisme avec d’autres | fractions de la démocratie, répète pourtant et semble prendre à son compte la phrase simpliste si vigoureusement condamnée par Marx : « Tous les partis ne forment, vis-à-vis du socialisme, qu’une seule masse réactionnaire. » C’est absolument contraire à la pratique même des socialistes allemands, qui ne craignent pas, contre les hobereaux, contre la survivance de la féodalité agraire, de soutenir les . bourgeois libéraux. Mais, par l’absolu de cette formule étroite, Liebknecht se faisait pardonner la

  • conception générale, vaste et souple, qu’il apportait. | Il définissait en effet très largement la classe Le concept de classe ouvrière ne doit pas être entendu trop étroitement. Comme nous l’avons exposé dans la presse, dans les écrits de propagande cet à la tribune, nous ( comprenons dans la classe ouvrière tous ceux qui vivent exelusivement ou principalement du produit de leur travail et qui ne s’enrichissent point par le concours du travail Ainsi, dans la classe ouvrière doivent être compris, outre les travailleurs salariés, la classe des paysans et cette petite bourgeoisie qui tombe de plus en plus dans le prolétariat — c’est-à-dire tous ceux qui souffrent du système actuel de la grande production. Quelques-uns prétendent, il est vrai, que le prolétariat des salariés est la seule classe vraiment révolutionnaire et qu’il forme seul l’armée du socialisme — que tout ce qui . vient des autres états ou des autres classes doit être con- ÿ Jean Jaurès sidéré avec méfiance. Par bonheur, des conceptions aussi | dépourvues de sens n’ont jamais été accueillies par la démocratie socialiste allemande. La classe des salariés est celle qui est le plus directement soumise à l’exploitation; elle fait directement face aux Er exploiteurs, et elle a surtout cet avantage que par sa concentration dans les fabriques et chantiers, elle est excitée ? | à une pensée active et tout naturellement organisée en « bataillons de travailleurs ». Cela lui communique un | caractère révolutionnaire qu’aucune partie de la société n’a au même degré. Il faut le reconnaître sans réserve. F L Chaque salarié est ou socialiste, ou en voie de le devenir. £ Les salariés des ateliers nationaux de France, que le gou- % vernement bourgeois de la République de février voulait % utiliser contre le prolétariat socialiste, furent au moment î décisif des protagonistes du prolétariat; et semblablement, à nous voyons comment les unions de métiers, qui avaient È été fondées par des agents de la bourgeoisie allemande pour combattre les travailleurs socialistes, ou bien n’ont l qu’un semblant d’existence, ou bien entrent dans le cou- À rant des idées socialistes. Le salarié est conduit au socia- À | lisme par tout son milieu, par toutes les conditions où il se & % trouve. Les conditions mêmes de son existence l’obligent à £ F penser et dès qu’il pense, il est socialiste. À ; Mais si c’est Le salarié qui souffre le plus directement et Li LS le plus visiblement du système d’exploitation capitaliste, les Xe petits bourgeois et les paysans n’en sont pas moins gravene. ment atteints par celui-ci, quoique de manière moins directe __ et moins visible. k La triste situation des petits cultivateurs dans presque 4 toute l’Allemagne est aussi connue que le mouvement de “# l’artisanerie… Les petits bourgeois et les petits proprié1% taires paysans, parce qu’ils ne connaissent pas bien les e causes profondes de leur triste situation, sont encore dans “ le camp de nos adversaires; mais il est pour notre parti de 7 , la plus haute importance de les éclairer et de les amener à

à Ï serait sans doute naïf et même fou d’exiger que, pour ; réaliser pratiquement nos principes, nous ayons en poche . uné majorité toute prête et toute cachetée. MAIS IL SERAIT

C’est une erreur funeste que les socialistes français ont

Peut-on combattre plus héroïquement que les ouvriers de Paris et de Lyon? Et chaque combat ne se terminait-il point par une sanglante défaite, par les plus horribles

: représailles des vainqueurs et par le long épuisement du prolétariat? Le prolétariat français n’a pas encore suffi- | samment reconnu la nécessité de l’organisation et de la propagande, et c’est pour cela que jusqu’ici il a été réguliè-

La leçon de la Commune semble heureusement avoir servi à l’éducation du prolétariat. Nos camarades français travaillent avec zèle à l’organisation, et s’appliquent à la propagande, particulièrement dans la campagne.

Les socialistes allemands ont compris dès longtemps limportance de la propagande et la nécessité de gagner à nous la petite bourgeoisie et les petits propriétaires

Seule une minorité infime a demandé que le mouvement socialiste füt limité à la classe des salariés.

Les phrases écumantes et théâtrales de ces fanatiques « de la lutte de classe » recouvraient un fond de machiavélisme féodal et policier.

Le socialisme de parade hyperrévolutionnaire, qui ne fait appel « qu’aux mains calleuses », a deux avantages pour la réaction : d’abord il limite le mouvement socialiste à une classe qui en Allemagne est trop peu nombreuse pour accomplir une révolution ; et en second lieu, il fournit un excellent moyen pour effrayer la grande masse du peuple, à demi indifférente, surtout les paysans et la petite bourgeoisie, qui ne sont pas encore arrivés à une activité

Et Liebknecht conclut tout cet ordre de pensées & par ces fortes paroles je Il ne faut pas demander: Es-tu salarié? maïs : es-tu F Réduit aux salariés, le socialisme est incapable de 4 vaincre. Compris par l’ensemble du peuple qui travaille et 4 par l’élite morale et intellectuelle de la nation, sa victoire à è est certaine. 5 Pourquoi devons-nous maintenant subir la persécution 5548 infligée à nos amis? Pourquoi sommes-nous soumis aux plus indécentes brutalités ? Ÿ ‘4 Parce que nous sommes encore faibles. Fe È Et pourquoi sommes-nous faibles ? FE: Parce que seule une petite partie du peuple connaît la . À Et nous devrions, nous qui sommes faibles, accroître __ encore notre faiblesse en écartant de nous des milliers OT d’hommes, sous prétexte que le hasard n’a pas fait d’eux les 4h _ membres d’un groupe social déterminé ? La sottise serait fe ici trahison envers le Parti. 5 Ne pas resserrer — étendre, voilà quelle doit être notre Le devise. De plus en plus le cercle du socialisme doit s’élargir, F RE Jusqu’à ce que nous ayons converti la majorité de nos FC: adversaires à être nos amis, ou que tout au moins nous les 15 Et la masse indifférente, qui dans les temps paisibles Rain! n’est d’aucun poids dans la balance politique, mais qui 5 dans les temps d’agitation est la force décisive, doit être si 4 _ largement éclairée sur les buts et l’essence même de notre KES parti, qu’elle cesse de le craindre et qu’elle ne puisse plus PRE ï être lancée contre nous comme la meute de la sorcière. 6 € \ Toutes les mesures législatives, que, si l’occasion nous en #4 est offerte, nous aurons à appuyer, doivent avoir pour but de communs, et de détruire les préjugés courants contre

_ Ainsi Liebknecht conçoit toute une période d’ac- De.

_ tion législative, où le socialisme fera, si je puis dire, :

_ ses preuves de large compréhension, où il appa “_ raîtra aux plus aveugles comme un parti d’intérêt De _ général, et où il habituera aïnsi tous les hauts Set.

  • esprits, toutes les nobles consciences, toute la petite “ __ bourgeoisie et les paysans, à le suivre jusqu’au “4 _ bout de sa doctrine et de son idéal, sans répugnance %

-_ et sans peur. Ce sera comme une propagande en action complétant la propagande de la parole. n

Certes, le Parti socialiste ne doit pas être l’écho confus des intérêts discordants ; ilne doit pas livrer sa pensée au désordre du monde présent. Il doit soumettre à l’ensemble du peuple un plan défini,

| des moyens précis d’évolution vers un but bien clair. Mais dans ce plan, dans ce programme, il doit tenir le plus grand compte de la diversité des éléments, des passions, des intérêts, des préjugés.

| Voici les paroles textuelles de Liebknecht Si nécessaire qu’il soit de laisser à tous les groupes d’intérêts le plus de jeu possible pour qu’ils manifestent leurs vues et leurs besoins, et d’admettre le peuple dans la plus large mesure possible à collaborer à la législation, il y aurait folie pour le gouvernement et pour le socialisme, — à abandonner à l’initiative du peuple toute la législation.

Le socialisme doit avoir un plan déterminé, facile à connaître, et le soumettre à la représentation du peuple, aux représentations diverses des intérêts.

La démocratie socialiste se distingue de tous les autres partis en ce que son activité ne se limite pas à quelques côtés de la vie de l’État et de la vie sociale, mais qu’elle embrasse également tous les côtés et s’efforce, par la réconciliation des antagonismes dans l’État et la société, de réaliser l’ordre, la paix et l’harmonie.

Elle n’est pas un parti des grands propriétaires et des féodaux, et par suite, elle n’a pas besoin de servir les intérêts des grands propriétaires et des hobereaux, comme le

ÿ Elle n’est pas un parti de la bourgeoisie dans ses A diverses branches, et par suite, elle n’est pas au service des è ‘ intérêts particuliers et des goûts de domination de la boursi geoisie, comme le parti national-libéral et le parti progresF% siste. #10 Elle n’est pas un parti de la caste sacerdotale, et par qe * suite elle n’est pas au service des intérêts particuliers et

des goûts de domination de la caste des prêtres, comme le

Fe centre catholique et la faction protestante du christianisme ER social à la Stoecker. RE Elle est le parti de l’ensemble du peuple, à l’exception de _ C’est donc vers l’ensemble du peuple quelle doit se FI : tourner, et aussitôt que l’occasion lui en est offerte, lui k- fournir, par des propositions pratiques et des projets de loi 2 d’un intérêt général, la preuve de fait que le bien du peuple est son unique but, et la volonté du peuple son unique règle. 4 1 Sans jamais violenter personne, mais avec un ferme sa dE propos et un but immuable, elle doit parcourir la voie de FE la législation.

4 É Même celui qui aujourd’hui est en jouissance de privilèges “a : et de monopoles, doit savoir que nous ne méditons aucunes & ee: mesures violentes, soudaines, contre des situations sanction- : 40 nées par la loi, et que nous sommes résolus, dans l’intérêt ne d’une évolution tranquille et paisible, à réaliser le passage

DE de l’injustice légale à la justice légale avec le plus de ména-

LR: _ gement possible pour les personnes et la condition des #3 _ privilégiés et des monopolistes. _ Nous reconnaissons qu’il y aurait injustice à rendre ceux $

à fa qui se sont créé une situation privilégiée, avec le point

48 d’appui d’une législation mauvaise, personnellement respon- ‘a (3 sables de cette législation mauvaise, et à les en punir.

VF Nous déclarons expressément que c’est à notre avis un

(des devoir de l’État, de donner à ceux qui peuvent être lésés

-5% dans leurs intérêts par l’abolition nécessaire des lois nuisi-

‘5 bles à l’intérêt commun, une indemnité, autant que celaest ÿ ‘0 possible et conciliable avec l’intérêt de l’ensemble.

ÉSe Nous avons des devoirs de l’État envers les individus une j

plus haute idée que nos adversaires, et nous n’en dévierons

pas, même si ce sont des adversaires que nous avons en face

g Je ne cite point ces magnifiques paroles pour cou- | vrir d’une autorité révolutionnaire la politique socialiste que j’ai en vue. Le Parti socialiste serait bien misérable et bien lâche si chacun de nous n’y disait pas toute sa pensée sans autre recours qu’à la raison.

Non, nous n’avons pas besoin de l’autorité de personne, de la protection de personne, pour chercher tout haut, avec le prolétariat lui-même, quelle

| estla route qui convient le mieux, quel est le | chemin le plus large, Le plus lumineux, le plus doux et le plus rapide.

Et à vrai dire, je crois que dans l’esprit même de Liebknecht, ces grandes idées si nobles et si pratiques tout ensemble étaient contrecarrées et obscurcies par trop d’idées différentes ou même opposées pour qu’elles aient pu agir utilement et profondément. Je crois que l’heure est venue de les méditer et d’en faire non plus l’heureux et brillant accessoire, mais le fond même et la substance de notre politique et de notre pensée. Je crois que si le

| parti socialiste ne laissait pas ces grandes pensées à l’état de formule générale, s’il les réalisait en un

programme précis d’évolution équitable et large . vers un communisme bien défini, s’il donnait | l’impression qu’il est à la fois généreux et pratique, | ardent au combat et ami de la paix, très ferme contre à les institutions iniques et décidé à les abattre méthodiquement, très conciliant aussi envers les per- à

! sonnes, il avancerait d’un demi-siècle la vraie Révo- | lution sociale, celle qui serait dans les choses, dans ; les lois et dans les cœurs, non dans les formules et | dans les mots, et il épargnerait à la grande œuvre de la Révolution prolétarienne l”écœurante et cruelle odeur de sang, de meurtre et de haïne qui est restée attachée à la Révolution bourgeoise.

ie Maïs je veux citer encore, avant de prendre congé 4 de Liebknecht, quelques fragments où éclate le n même souci de noble culture, de large humanité,

_ d’équitable et paisible évolution “Re Pour la propagande, comme pour l’action législative, nous j _ devons ne jamais perdre de vue l’universalité de la concep- ! y L’un saisit surtout le côté économique du socialisme ; un 2% autre, son côté moral et humain; un troisième, son côté d à Dans la propagande et dans la législation, ces trois côtés

Le peuple doit éprouver que le socialisme n’est pas seulef ment la réglementation des conditions du travail et de la ; production, qu’il ne se propose pas seulement d’intervenir dans les fonctions économiques de l’État et de l’organisme social, mais qu’il a en vue le développement le plus complet de l’individu et de l’individualité, qu’il considère l’éducation comme un des devoirs essentiels de l’État, et qu’il fait . consister l’idéal civil et social à réaliser en tout homme autant que possible l’idéal de l’humanité. se. C’est dans l’union et la fusion des plus sublimes objets é que réside la haute signification du socialisme. Sans le côté économique, l’idéal humain serait suspendu Sans le côté humain, le but économique manquerait de $ Les deux sont liés. F Il y a eu de tout temps des rêveurs qui se sont échauftés pour le bonheur de tout le genre humain. C’étaient ou des w songes, ou des duperies, parce que le moyen substantiel et matériel de réalisation faisait défaut. La réglementation des rapports économiques, que le socialisme veut réaliser, et qui doit assurer avec l’accroissement de la production une répartition plus juste, crée le fondement économique d’une existence vraiment humaine, d’un développement harmonique de l’individu. Même les bienfaits dela propriété commune et du travail associé ont été compris dans des époques antérieures, et le principe même de la communauté, du communisme y a été réalisé; mais il y manquait l’idéal humain qui caractérise le socialisme, et ce communisme est tenu avec raison pour un degré de civilisation inférieur à notre société Le socialisme présuppose notre civilisation moderne. Sur aucun point, il n’est en contradiction avec la civilisation moderne. Bien loin de lui être ennemi, il veut l’étendre à l’humanité tout entière, alors qu’elle est aujourd’hui le monopole d’une minorité privilégiée. £ Ainsi, le socialisme, enveloppant dans son domaine toute

: pe la vie, tous les sentiments, toutes les pensées de l’homme, È

  • s’assure contre l’étroitesse et l’exclusivité; il a en outre de par là cet immense avantage de pouvoir exercer dans toute Es l’étendue de la vie civile et politique une action aussi salutaire qu’harmonique. t 4 Une citation dernière, où se marque le souci de BC l’action pratique. Liebknecht, ayant consacré à à l’étude desréformes d’impôtplusieurs pages, ajoute : % 4 3 Peut-être trouvera-t-on surprenant que nous attachions 348 _ une telle importance aux questions d’impôt, puisque dans . n “ l’État organisé en socialisme il ne sera plus question ù _ Ilest vrai que si nous pouvions d’un saut passer dans ‘4 l’État socialiste, la question de l’impôt ne devrait pas nous <# _ occuper. Car les ressources nécessaires pour les dépenses à se _ publiques proviendraient alors du produit du travail social, % ou bien dans un ordre encore plus développé où toutes les Re _ fonctions économiques seraient chose d’État, il n’y -aurait due plus aucune différence entre les dépenses publiques et les 1 Mais nous ne sauterons pas d’un coup dans le socialisme. e _ Le passage s’accomplit continuellement, et il s’agit pour a. à % nous, dans les explications présentes, non pas de tracer le “4 _ tableau de l’avenir — ce serait en toute circonstance un _ travailinutile —mais de déterminer un programme pratique à _ pour la période de transition, de formuler et de justifier _ des mesures qui soient immédiatement applicables et qui ë _ servent pour ainsi dire d’aides accoucheuses au monde “1

J’ai montré, et cela est l’évidence même, que la

. Révolution de 1589 n’avait abouti que parla volonté

“ de l’immense majorité de la nation. Et j’ai dit qu’à plus forte raison, pour l’accomplissement de la Révolution socialiste, il faudra l’immense majorité de la nation. J’espère bien, en constatant la grandeur de l’effort nécessaire, ne point décourager, mais animer au contraire les énergies et les consciences. D’ailleurs, si l’œuvre à accomplir est

| immense et suppose le concours d’innombrables volontés, je démontrerai aussi qu’immenses sont les ressources et les forces, et qu’il dépend de nous d’aller au but d’une marche certaine et victorieuse. Mais je dis que l’effort véhément d’une minorité

| socialiste ne suflirait pas et que nous devons rallier à nous la presque unanimité des citoyens. Voici D’abord, ce n’est pas en face d’une masse inerte et passive que se trouverait la minorité socialiste révolutionnaire. Depuis cent vingt ans, depuis la Révolution, les énergies humaïnes, déjà excitées par la Réforme et la Renaissance, ont été animées prodigieusement. Dans toutes les classes, dans toutes les conditions, il y a des volontés actives, »..

| des forces en mouvement. Partout les individus ont / pris conscience d’eux-mêmes. Partout ils redoublent d’effort. La classe ouvrière est sortie du demisommeil et de la passivité. Mais la petite bourgeoisie aussi est agissante. Malgré le poids du système économique qui si souvent l’écrase, elle n’a point tout à fait fléchi : elle tente de se redresser. Et si bien souvent elle demande son salut aux concep- F tions les plus rétrogrades, à la politique la plus détestable et au plus stérile et avilissant nationalisme, elle n’en est pas moins une force active et passionnée. Elle forme des ligues, et à Paris elle tient en échec la démocratie socialiste et républi- (4 caine. C’est dire qu’elle opposerait une résistance ÿ . peut-être décisive à un mouvement social auquel ; elle n’aurait pas été gagnée peu à peu, au moins d, De même, les petits propriétaires paysans ont É joué dans toute notre histoire, depuis la Révolution, TER un grand rôle, tantôt de réaction, tantôt de liberté.

Sauf quelques exceptions glorieuses et assez éten

ce + dues, ils ont pris peur en 1851 du spectre rouge, et

  • ils ont contribué au succès du coup d’État et de À ‘ l’Empire. Depuis, ils ont été peu à peu conquispar he la République et ils en sont une des forces vives. à Ils ont le sentiment très net de leur puissance politique. Ils sont entrés dans les municipalités ; ils ” ; savent qu’ils font les députés, les conseillers généraux et les sénateurs, et ils ne toléreraient nul- lement un grand mouvement social qui se ferait sans eux.

Je crois qu’il est imprudent de dire que la neutralité des paysans suflirait, que le socialisme leur demanderait seulement de laisser faire. Aucune grande force sociale ne reste neutre dans les grands mouvements. S’ils ne sont pas avec nous, ils seront contre nous.

D’ailleurs, comme l’ordre collectiviste suppose le concours des paysans, comme ïl faudra, par exemple, qu’ils consentent à vendre leurs produits aux magasins sociaux, leur résistance passive suflirait à affamer et à perdre la Révolution. Ils connaissent leur puissance et ils ne la laisseront point tomber de leurs mains. Même l’initiative économique dont ils font preuve depuis plusieurs années, l’esprit de progrès qui les anime, tout témoigne qu’ils n’assisteraient point, inertes et passifs à de grands événements sociaux, dont les effets ne tarderaient point à se répercuter sur leur propre vie. Ou ils les seconderont, ou ils les

J’ajoute que les classes privilégiées d’aujourd’hui ont infiniment plus d’autorité, et par conséquent de puissance que les classes privilégiées d’avant

Fes 1789. La bourgeoisie industrielle est restée vivante. ê : > Elle suit les lois du progrès scientifique. Elle adopte i à ; sans cesse de nouvelles méthodes de production, H Ë, elle renouvelle son outillage. Et même au point de 1 vue de la lutte sociale, de la lutte des classes, elle ë renouvelle sa méthode de combat: l’invention des À 54 syndicats jaunes atteste qu’elle a des ressources de , souplesse et d’audace. Quelle différence d’activité $ entre un grand prélat d’ancien régime et un grand f. capitaliste d’aujourd’hui! Il en est, comme certains i à En milliardaires américains, qui ont hérité de l’activité J

L de Napoléon. Et en France même, dans des propor- @ tions plus modestes, la classe capitaliste est toujours à « en éveil. Ce n’est pas à des classes nonchalantes et assoupies, c’est à des classes agissantes, pré1€ voyantes, hardies que le prolétariat doit arracher M _ leur privilège. Comment le pourrait-il s’il n’apas … 418 avec lui l’ensemble de la nation? Si la masse dela 0 nation lui est hostile, il sera écrasé. Et si elleest

  • simplement défiante, les manœuvres de la classe !

5 F3 capitaliste ne tarderont pas à changer cette défiance … ‘LÉ Ainsi, l’universelle trépidation de la vie moderne, 4 $ __ l’universelle excitation des énergies ne permettent n plus l’action décisive des minorités. Il n’y a pasde …

k masse dormante qu’une impulsion vigoureuse puisse F

È ’ Le ébranler. Il y a partout des centres de force, qui.

Et deviendraient vite des centres de résistance, des à points de réaction, si peu à peu leur mouvement propre ne se dirigeait pas dans le sens de la société

En second lieu, la transformation de propriété que le socialisme veut et doit accomplir est beaucoup plus vaste, beaucoup plus profonde et beaucoup plus subtile que celle qui a été accomplie il y a cent dix ans par la bourgeoisie révolutionnaire.

En 1589, c’est une forme de propriété étroitement définie que frappait la Révolution. Quand elle nationalisait les biens du clergé, c’est une propriété corporative bien déterminée qu’elle absorbait. Hors de l’Église, hors du clergé régulier ou séculier, aucun citoyen, aucun possédant ne pouvait craindre que la mesure d’expropriation décrétée contre l’Église rejaillit sur lui. L’abbé Maury essaya

_ en vain de semer la panique : les propriétaires bourgeois et paysans savaient trop que la propriété d’Église était bien définie et que l’expropriation ne pouvait pas s’étendre au delà de ses

De même, quand la Révolution abolit les droits féodaux, c’était aussi une mesure précise, aux

effets connus d’avance et limités. Sans doute, il y avait des droits féodaux engagés dans des pro-

priétés non féodales. Mais dans l’ensemble, c’étaient les seigneurs qui étaient atteints. La nature

même de la redevance féodale, qui supposait un lien de dépendance personnelle, en réservait le | bénéfice à une catégorie de personnes. î

Au contraire, la propriété capitaliste est essen- .

à _ tiellement diffuse. Elle n’a pas de limites certaines

: et connues. Elle n’est pas concentrée aux mains À

4 d’une corporation comme l’Église, ou d’une caste ! comme la noblesse. Les titres qui la représentent d

0 sont assurément bien loin d’être répandus autant

: que le dit l’optimisme de commande des écono-

Ê ; mistes bourgeois. Maïs enfin, ils ne sont pas ne _ réservés à telle catégorie de titulaires, et ils sont b

4 assez largement disséminés. Il y a de petits posses-

__ seurs jusque-dans les villages. Et si un coup de

‘4 minorité abolissait un moment la propriété capitaæ

È de __ liste, partout s’allumeraient des foyers de résistance

Le imprévus. C’est seulement par des transactions

Le nuancées et précises, où leur intérêt sera pleinement

5 sauvegardé, qu’on amènera les moyens et petits

13 possesseurs à consentir à une transformation dela

DS: propriété capitaliste en propriété sociale. Or, ces F. transactions ne peuvent être ménagées, ces garanties … a ne peuvent être instituées que par la calme délibéPe 90 Fe

| ration et la volonté légale de la majorité de la | De même, la transformation de la propriété agraire et son évolution vers un système largement communiste seront impossibles tant que les paysans propriétaires ne seront pas pleinement rassurés. L’adhésion des paysans propriétaires est d’autant plus nécessaire que par rapport à leur nombre le nombre des propriétaires ruraux va diminuant. Mais cette adhésion, ils ne la donneront pas à un mouvement soudain, dont ils n’auront pu calculer les effets. Ils ne la donneront qu’à un mouvement délibéré avec eux, et qui en accroissant tous les jours leur force de production et leur bien-être, les rassurera pleinement sur le but et le terme de l’action socialiste. Ce n’est pas tout. En 1589, la Révolution n’avait à accomplir, dans l’ordre de la propriété, qu’une œuvre négative. Elle supprimait, elle ne créait pas. Elle abolissait la propriété d’Église; mais, ce domaine d’Église, elle le mettait en vente. Elle le convertissait immédiatement en propriétés particulières d’un type déjà connu. De même, quand elle supprimait les droits féodaux, elle libérait la propriété paysanne d’une charge. Elle n’en modifiait pas le fond. Le paysan devenait plus pleinement propriétaire de ce qu’il possédait déjà. Mais la

3 Révolution ne suscitait aucune forme nouvelle de ! $ propriété. Elle n’imaginait aucun type social L nouveau. Son œuvre libératrice revenait à briser ! à des entraves. Elle n’avait pas à créer, elle n’avait à ‘3 pas à organiser : la société ne lui demandait que à des destructions ; une fois ces destructions accom- z à plies, c’est la société qui d’elle-même continuait, 4 allègrement, la marche commencée. Ÿ K. Au contraire, il ne suffit pas à la Révolution 7 socialiste d’abolir le capitalisme : il faut qu’elle ; crée le type nouveau selon lequel s’accomplira la KE production et se régleront les rapports de propriété. Û

% Supposez que demain tout le système capitaliste e 54 soit supprimé. Supposez que tout prélèvement capi- è

4 taliste cesse, que le grand-livre de la dette publique ‘4 Ex soit anéanti, que les locataires ne payent plus de E _ loyers, que les fermiers ne payent plus de fermages, Le que les métayers ne remettent plus au propriétaire _ bourgeois la moitié des fruits de la terre, que toute D. rente du sol, tout bénéfice commercial, tout divi- d 7158 _ dende et profit industriel soient abolis; si à cette ne destruction du capitalisme ne s’ajoutait pas immé_ diatement une organisation socialiste, si la société E ne savait pas d’emblée comment, par qui, sera conduit le travail, quelle sera l’action de l’État, d _ celle de la commune, celle du syndicat, comment,

  • d’après quels principes seront rémunérés les pro-

ducteurs, si elle n’était pas, en un mot, capable .

d’assurer le fonctionnement d’un système social nouveau, elle tomberait dans un abîme de désordre et de misère, et la Révolution serait perdue en un - jour.

Mais ce système social nouveau, ce ne peut être une minorité qui le crée et qui l’inspire. Il ne peut fonctionner qu’avec le consentement de l’immense majorité des citoyens. Et c’est la majorité des citoyens qui en multipliera peu à peu les ébauches et les germes. C’est elle qui, du chaos capitaliste, fera surgir graduellement des types variés de pro- E priété sociale, coopérative, communale et corporative, et elle n’abattra les derniers pans du système capitaliste que lorsque les fondements de l’ordre socialiste seront assurés, lorsque l’édifice nouveau pourra mettre les hommes à l’abri. A cette œuvre immense de construction sociale, c’est l’immense majorité des citoyens qui doit concourir.

Qu’on n’oublie pas le caractère nouveau et grandiose de la Révolution socialiste. Elle sera faite pour tous. Pour la première fois depuis l’origine de l’histoire humaine, un grand changement social aura pour objet non pas la substitution d’une classe à une autre, mais la destruction des classes, l’avènement de la commune humanité.

Dans l’ordre socialiste, ce n’est pas l’autorité

À _ d’une classe sur une autre qui maintiendra la Ë L discipline, la coordination des efforts : c’est la libre À ; volonté des protecteurs associés. Î 4 à Comment un système qui suppose la libre collaÉ boration de tous pourrait-il être institué contre la à volonté, ou même sans la volonté du plus grand À 4 nombre? Toutes ces forces ou réfractaires ou È à inertes alourdiraient tellement la production 5 À socialiste, useraient en d’innombrables chocs ou

  • < frottements tant d’énergies et de ressorts, que le 4 : système ferait faillite. IL ne peut réussir que par la » = | volonté générale et presque unanime. h + Destiné à tous, il doit être préparé, accepté

2 presque par tous, et même, pratiquement, par tous; ne: _ car il vient une heure où la force d’une majorité E Ë _ immense décourage les dernières résistances. Ce 1 _ qui fait la noblesse du socialisme, c’est qu’ilnesera

‘ pe pas un régime de minorité. Il ne peut Re pas; 41 _ ne doit donc pas être imposé par une minorité. À

_ J’ajoute quele longexercice du suffrage universel

_ a rendu de plus en plus difficiles et presque impossibles les entreprises des minorités. Le ‘14 suffrage universel, en effet, fait incessamment la … RS rs _ lumière sur les forces respectives des partis. Ilen e. LES RAISONS DE MAJORITÉ î prend perpétuellement et il en publie la mesure. Or, il est très difficile à une minorité de tenter un mouvement, quand tout le pays sait et quand elle sait elle-même qu’elle est une minorité.

En 1830, en 1848, la minorité révolutionnaire soulevée pouvait croire, dire et faire croire qu’elle représentait la pensée de la majorité. Car cette majorité, sous le régime du suffrage restreint, restait inexprimée. Je ne parle pas de la chute de l’Empire, qui s’est effondré dans la défaite beaucoup plus que sous la Révolution. Mais la grande faiblesse de la Commune assurément fut d’avoir en face d’elle une assemblée qui, quelque réactionnaire qu’elle fût, émanait ou paraissait émaner du suffrage universel et de la volonté générale. La minorité qui, ayant participé au scrutin, en ayant accepté la mesure, tenterait de faire violence à la majorité, serait dans une situation fausse. Et elle trouverait en face d’elle une majorité qui, avertie de sa propre force par les chiffres authentiques du scrutin, ne céderait pas et rallierait probablement à elle bien des éléments de la Or, le Parti socialiste ne se borne pas à demander partout le suffrage universel. Il le demande avec la représentation proportionnelle. Liebknecht, dans les fragments qu’a publiés le Vorwaerts, demande

“4 la représentation proportionnelle. Les socialistes R 3 belges l’ont soutenue. Le citoyen Vaillant, dans un We: : article récent, adhéraït en principe au scrutin de ‘4 liste, sous la condition absolue que la représen- à ‘à tation proportionnelle serait instituée. C’est aussi ta le sentiment du citoyen Guesde. Mais demander la È | représentation proportionnelle, c’est demander que % 1 chacune des forces, chacune des tendances du pays à Le. et de la société donne constamment sa mesure F. exacte. C’est vouloir que la part d’influence élecÉ. _ torale et parlementaire de chaque parti soit 1 exactement calculée sur sa force réelle dans le 4 __ pays. C’est donc proclamer que toute législationest He arbitraire, qui ne procède pas de la majorité vraie.

4 ne Donc, de l’aveu de tous, la Révolution socialiste Le. s’accomplira par la volonté générale, par la force “ nn. d’une majorité. Seuls, les partisans de la grève _ générale à caractère révolutionnaire croient que 4 _ l’action du seul prolétariat industriel ou même de à ne la portion la plus active et la plus consciente de ce 3 15 prolétariat suflira à déterminer l’avènement du …

Quand on parle de grève générale, il faut commencer par bien définir le sens des mots. Il ne s’agit pas, bien entendu, de la grève générale d’une seule corporation. Par exemple, quand les ouvriers à mineurs de toute la France, décident, à la majorité, qu’il y a lieu pour eux de se mettre en grève pour obtenir la journée de huit heures, une pension de retraite plus élevée et un minimum de salaires, c’est é une grève très importante, et on peut l’appeler la grève générale des ouvriers mineurs. Mais ce n’est point là ce qu’entendent, par {a grève générale, ceux qui y voient l’instrument décisif d’émancipation. Il ne s’agit point, dans leur pensée, d’un mouvement restreint à une corporation, si vaste soit-elle. D’autre part, il serdit puéril de dire qu’il n’y aura grève générale que si la totalité des salariés, dans toutes les catégories de la production, cesse simultanément le travail. La classe ouvrière est trop dispersée pour qu’une pareille unanimité de grève soit possible et même concevable. Mais le mot de grève générale a un autre sens, très précis à la fois et très étendu. Il signifie que les corporations les plus importantes, celles qui

4 dominent tout le système de la production,

4 arrêteront à la fois le travail. Si, par exemple, les

F. ouvriers de chemins de fer, les ouvriers mineurs,

4 les ouvriers des ports et des docks, les ouvriers

À $ métallurgiques, les ouvriers des grands tissages et à des grandes filatures, les ouvriers du bâtiment dans

Er, les grandes villes arrêtaient simultanément le s. F, travail, il y aurait vraiment grève générale. Car pour à A qu’il y ait grève générale, iln’est point nécessaire que

| la totalité des corporations entre en ligne, il n’est

5 même pas nécessaire que dans les corporations qui

; participent au mouvement, la totalité des ouvriers

‘34 fasse grève. Il suffit que les corporations où la …

‘4 ; puissance capitaliste est le plus concentrée, où la ne puissance ouvrière est le mieux organisée, et qui

VS sont comme le nœud du système économique, « Re décident la suspension du travail, et il suflit qu’elles #2) soient écoutées par un nombre d’ouvriers tel que, Ë +P4 pratiquement, le travail de la corporation soit pe. suspendu. l . A la grève générale ainsi entendue, on ne peut 01 objecter ni qu’elle est chimérique ni qu’elle serait 71% inefficace. A mesure que s’étend l’organisation De. _ ouvrière, ces mouvements d’ensemble deviennent Res: possibles. Ets’ils se produisent, ils peuvent exercer … ï

‘0 sur les classes dirigeantes un effet profond. Ce n’est 1 plus une corporation, si puissante qu’elle soit, qui ; refuse le travail, c’est tout un ensemble de corpo-

  • rations. Ce n’est donc plus un mouvement à corporatif : c’est un mouvement de classe. Et comment un mouvement général de la classe essentiellement productive, de celle que rien ne supplée, pourrait-il être sans action?

Mais, ici, il ne faut pas d’équivoque. Il ne faut pas s’imaginer que le mot de grève générale a une vertu magique et que la grève générale elle-même a une eflicacité absolue et inconditionnée. La grève générale est pratique ou chimérique, utile ou À funeste, suivant les conditions où elle se produit, _ la méthode qu’elle emploie et le but qu’elle se Il y a, à mon sens, trois conditions indispensables pour qu’une grève générale puisse être utile : 1° IL faut que l’objet en vue duquel elle est déclarée passionne réellement, profondément, la classe ouvrière. — 2° Il faut qu’une grande partie de l’opinion soit préparée à reconnaitre la légitimité de cet objet. — 3° Il faut que la grève générale n’apparaisse point comme un déguisement de la violence, et qu’elle soit simplement l’exercice du droit légal de grève, mais plus systématique et

| plus vaste, et avec un caractère de classe plus

| Et tout d’abord, il est nécessaire que l’ensemble

| des ouvriers organisés attache un très grand prix

| ; à l’objet en vue duquel est déclarée la grève. Ni les décisions des congrès corporatifs ni les mots d’ordre des comités ouvriers ne sufliraient à entrainer la

| classe ouvrière dans une lutte toujours redoutable. Pour affronter les privations et la misère, même pour échapper aux influences du milieu dont on est enveloppé, il faut une grande énergie. Or, cette énergie ne peut être suscitée dans toute une classe È que par une grande passion. Et la passion à son tour n’est excitée dans les âmes, à ce degréoüelle

: devient agissante et combattante, que par un intérêt f à la fois très grand et très prochain, par un objet î

  • 4 très important et d’une réalisation immédiate. 4 Par exemple on comprend très bien que lescor-

2 - porations les mieux organisées, les plus conscientes, à sous l’action d’une propagande étendue et précise,

3 arrivent à se passionner pour la journée de huit

Fe heures, pour les retraites de vieillesse et d’inva-

lidité, pour l’assurance sérieuse et certaine contre

  • le chômage. On comprend, si les pouvoirs publics a résistent ou éludent, que la classe ouvrière, dans à la profondeur de sa conscience, accumule assez

“1ss d’énergie et de passion pour déclarer une grande et J

4 100 -

persévérante grève. Alors, c’est pour des objets vastes et précis, c’est pour des réformes étendues, claires et immédiatement réalisables qu’elle lutte. | Alors, le signal donné par les organisations ouvrières sera suivi; Sinon, non.

Mais il ne suffit pas que le prolétariat soit réellement animé et passionné. Il ne suffit pas qu’il obéisse à sa propre impulsion intérieure et non à un mot d’ordre extérieur. Il faut encore qu’il aït démontré à une fraction notable de l’opinion que ses revendications sont légitimes et réalisables immédiatement. Toute grève générale apportera nécessairement un trouble dans les relations économiques; elle contrariera bien des habitudes oumême atteindra bien des intérêts. L’opinion de l’ensemble du pays — et même de cette partie très importante des salariés de tout ordre qui ne sera pas entrée dans le mouvement — se prononcera donc avec force contre ceux qui seront rendus responsables rendra la classe capitaliste responsable et ne se tournera vigoureusement contre elle que si, par une propagande ardente et substantielle, l’équité des revendications ouvrières et la possibilité pratique d’y satisfaire immédiatement lui ont été démontrées. Alors, c’est contre l’égoïsme des grands possédants, c’est contre la routine ou l’égoïsme des pouvoirs

Û publics qu’elle se prononcera, et la grève générale £ aboutira à un succès notable. Au contraire, si la | masse indifférente n’avait pas été avertie et en partie conquise, c’est contre les grévistes qu’elle se S prononcerait. Et comme aucune force, même révoL lutionnaire, ne prévaut contre l’opinion de { l’ensemble du pays, la classe ouvrière subirait un | désastre très étendu. Enfin, je dis que si la grève générale est présentée à et conçue non comme l’exercice plus vaste et plus cohérent du droit légal de grève, mais comme le È prodrome et la mise en train d’une action de vio- ; lence révolutionnaire, elle provoquera d’emblée un à mouvement de terreur et de réaction auquel la ‘4 fraction militante du prolétariat ne suflira point à 2. C’est pourtant à cette conception que se sont À arrêtés quelques-uns des théoriciens de la grève ê ‘ générale. Ils croient que la grève générale des cor- $ NA porations les plus importantes suflira à déterminer J F4 la Révolution sociale, c’est-à-dire la chute de tout à 3e le système capitaliste et l’avènement du commua L Xe nisme démocratique et prolétarien. La vie écono- % mique du pays sera suspendue; les voies ferrées es seront désertes; la houille nécessaire à l’industrie î

-_ restera ensevelie sous terre : les navires ne pour3 ront même plus aborder les quais où nul ouvrier ne déchargera les marchandises. Partout, arrêt de aura un grand malaise. Les masses ouvrières, en arrêtant la production et les échanges, se seront affamées elles-mêmes; elles seront ainsi acculées à la violence, pour se nourrir, pour saisir vivres et denrées là où ils se trouvent. Elles seront acculées aussi à frapper d’épouvante les privilégiés, menacés dans leurs personnes et dans leurs biens par l’inévitable colère du prolétariat dont les souffrances séculaires seront comme exaspérées par la crise de misère et par la faim. De là d’inévitables conflits entre la classe ouvrière et les gardiens affolés du système capitaliste. De là, par conséquent, au bout de quelques jours, le caractère révolutionnaire de la grève générale. Et comme la force capitaliste sera dispersée par la nécessité même de surveiller le mouvement le plus étendu et le plus divers, comme notamment l’armée de répression sera disséminée, noyée dans le vaste flot, le prolétariat aura dissous l’obstacle où jusqu’ici il se brisait, et maître enfin du système social, il installera le travail souverain. Voilà la conception. Je ne dis pas qu’elle ait ce degré de netteté chez tous les théoriciens de la grève 4 103

1 générale. Je ne dis pas que ceux qui l’acclament y ne attachent tous ce sens. Mais je dis que pour ceuxà qui y voient l’instrument décisif de libération, elle ï signifie nécessairement cela ou rien. 24 Or, en ce sens révolutionnaire, je crois que c’est 4 une idée fausse. D’abord, une tactique est singulièLS 3 A #4 rement dangereuse quand elle ne peut échouer UNE 4 _ FOIS sans entraîner pour la classe ouvrière des

56 Les partisans de la grève générale ainsi entendue J DER sont obligés, qu’on le note bien, DE RÉUSSIR ES, après avoir tourné à la violence révolutionnaire, Dai échoue, elle aura laissé debout le système capita- . ES a liste, mais elle l’aura armé d’une fureur implacable. es La peur des dirigeants et même d’une grande partie 10 de la masse se donnera carrière en unelonguesuite 54 d’années de réaction. Et le prolétariat sera pour

DRE Mais y a-t-il ainsi des chances de succès? Jenele __ crois pas. D’abord, la classe ouvrière ne se soulè 5 vera pas pour une formule générale, comme serait LP l’avènement du communisme. L’idée de Révolution +14 sociale ne suflira pas à l’entraîner. L’idée socialiste, LS l’idée communiste est assez puissante pour guider

et ordonner les efforts successifs du prolétariat.

C’est pour s’en rapprocher tous les jours, c’est pour la réaliser graduellement qu’il s’organise et qu’il lutte. Mais il faut que l’idée de Révolution sociale - prenne corps dans des revendications précises pour susciter un grand mouvement.

Pour décider la classe ouvrière à quitter en masse les grandes usines et à entreprendre contre toutes les forces du système social une lutte à fond, pleine d’inconnu et de péril, il ne suffit pas de dire : Communisme! Car immédiatement les prolétaires demandent : « Lequel? et quelle forme aura-t-il demain si nous sommes vainqueurs”? » Et ce n’est pas pour un objet trop général et d’un contour trop incertain que se produisent les grands mouvements.

Il leur faut un point d’appui solide, un point d’attache précis.

Les plus avisés des théoriciens de la grève générale révolutionnaire le savent bien. Aussi, c’est d’abord par des revendications précises, substantielles, qu’ils veulent mettre la classe ouvrière en mouvement. Et ils espèrent que ce mouvement, devenant forcément révolutionnaire, s’élargira de lui-même en communisme complet.

Mais là est précisément le vice essentiel de la OUVRIÈRE. Elle se propose de l’entrainer, comme

à par l’effet irrésistible d’un mécanisme, au delà du 4 point qu’on lui aura indiqué tout d’abord. C’est par si l’attrait de quelques réformes concrètes, précises, k immédiates, qu’on la détermine à la grande opé- ; ration de la grève générale, et on imagine qu’une : fois prise dans l’engrenage elle sera conduite, É presque automatiquement, à la Révolution commu- 14 Or, je dis que dans une démocratie, cela est con- à | taire à l’idée même de la Révolution. Je dis qu’il À 1 conscience, et que ceux qui construisent un mécale nisme pour véhiculer le prolétariat à la Révolution à presque à son insu, ceux qui prétendent l’y conduire 0 _ comme par surprise, vont à rebours du vrai mouve- 8 Si la classe ouvrière n’est pas nettement avertie,

4 dès l’origine, que c’est pour l’entière Révolution _ communiste qu’elle se met en grève; si elle ne sait

1 _ pas, en quittant les mines, les gares, les usines, les

_ chantiers, qu’elle n’y doit rentrer qu’après avoir

48 accompli toute la Révolution sociale ; si elle n’y est À Fe pas dès la première heure, et jusqu’au fond de sa n., conscience, préparée et résolue, elle sera décon- na certée dans la suite du mouvement par la révélation

_ tardive d’un plan qu’on ne lui aura pas soumis 0 avant l’action. Et aucun artifice, aucune prestidigi- À

tation ne substituera le but occulte, soudain découvert, au but avoué de la première heure. S’imaginer qu’une Révolution sociale peut être le É résultat d’un malentendu, et que le prolétariat peut être entraîné au delà de lui-même, c’est, qu’on me R passe le mot, un enfantillage. La transformation de tous les rapports sociaux ne peut être l’effet d’une Et au contraire, si on avertit la classe ouvrière, $ si on lui dit nettement qu’elle doit quitter les ateliers pour n’y rentrer qu’après avoir aboli tout le capitalisme, son instinct et sa pensée l’avertiront à aussi que ce n’est point par un soulèvement de quelques jours, mais par un effort immense d”organisation continue et de transformation continue qu’on renouvelle une société aussi compliquée que la nôtre. Dès lors, elle reculera devant une entreprise aussi indéterminée et aussi creuse, comme on recule devant le vide.

11 y a encore un autre artifice dans la tactique révolutionnaire de la grève générale. Quelques-uns de ces théoriciens disent | « Il serait peut-être malaisé d’entraîner le prolétariat dans une action de force délibérée. IL en est

4 désaccoutumé depuis de longues années, et il ne 4 s’y jetterait peut-être pas d’emblée, au seul signal . “2 des organisations militantes. Au contraire, la

  • grève est entrée dans la pratique de la classe 4 ouvrière, et les grèves sont de plus en plus éten_ dues. Ilne sera donc pas malaisé d’obtenir de la 4 classe ouvrière qu’elle entre dans un mouvement de 2x grève générale. Ce sera, à l’origine, un simple agran4 dissement de ses habitudes de combat. Et de plus, pe chose tout à fait importante, ce sera un mouvement _ légal. La loi permet la grève; elle ne lui assigne __ paset ne peut pas lui assigner de limite. Par consé- Û Eee quent, le prolétariat, en ouvrant la grève générale, Ée sait qu’il exerce un droit légal ; c’est donc avec toute __ la puissance de la légalité qu’il entre dansle mouve_ ment, et bien des travailleurs qui auraient répugné _ à l’emploi prémédité de la force et à l’action délibé- __ rément révolutionnaire, n’hésiteront pas à mani- S 4 __ fester leur irritation contre les injustices sociales

_ parune démarche menaçante, mais qui ne les jette

:*e pas dès la première heure et de sang-froid hors de “4 « De plus, ce qu’on pourrait appeler la répression _ préventive du pouvoir capitaliste est empêché par la forme d’abord légale du mouvement. Mais peu à peu, _ cette grève générale, cette grève de classe s’aflirmera

combat révolutionnaire. Par la souffrance, par la misère, par les inévitables conflits qui mettront aux prises, en bien des points, la force ouvrière et la force capitaliste, les esprits s’animeront, les justes colères s’enflammeront, et même cette partie du prolétariat qui aurait reculé avant l’ouverture de la grève devant l’emploi systématique de la force, sera peu à peu, au feu des événements, de la lutte et de la souffrance, portée à la température révolutionnaire. Dès lors, le vieux monde fera explosion. »

Voilà bien, si l’on va au fond, la conception et l’espoir d’un certain nombre de ceux qui voient dans la grève générale un moyen de révolution. Elle est dans leur pensée une méthode d’entraînement révolutionnaire, appliquée à un prolétariat dont trop de forces resteraient inertes sans l’excitation brutale des événements. On ne dit plus aux prolétaires : Prenez votre fusil. Mais on croit que la grève générale, d’abord légale, sera conduite bientôt à s’armer du fusil ou de tout autre appareil de force. Ainsi, on compte sur la force révolutionnaire des événements pour suppléer ou pour compléter l’insuflisante force révolutionnaire des hommes.

__ révolution. Et comme tout mécanisme qu’onn’apu éprouver par des expériences répétées avant d’en x | faire un emploi décisif, celui-ci expose à bien des Er: : mécomptes les hommes de bonne foi qui attendent ES. tout de lui. Créer par un moyen factice une excita- ‘4 L tion révolutionnaire que la seule action des souf-

“6 frances, des misères, des injustices usuelles n’aurait Gi pas suffi à produire, est une entreprise bien AA On a dit que la Révolution ne se décrète pas. A Ur plus forte raison peut-on dire qu’elle ne se fabrique 2 k pas, et qu’aucun mécanisme de conflit, si vasteetsi 2 à ingénieux soit-il, ne peut suppléer la préparation Be _ révolutionnaire des choses et des esprits. Il ne ‘4 L _ suflira pasde poser d’abord la grève générale pour en (3 à : faireensuite réussir la Révolution. Il se peut très bien < 74 que les prolétaires, s’ils ont besoin, à l’origine,pour < entrer dans la grande action, d’un prétexte etmême 108 d’une illusion de légalité, reculent devant l’emploi

50 oùse dissipera cette illusion. Le dé qui auraété SA Se jeté en l’air pourra bien retomber sur une face Me _ de violence; il pourra retomber aussi sur une face . #0 _ d’inertie. Or, on ne pourra pas garder longtemps en main le cornet et recommencer indéfiniment le b: À jeu. Il se peut, en tout cas, que dans ce mouvement el dont les chefs auront compté sur la force inconER 110

sciente et obscure des choses plus que sur la force délibérée des consciences, il y ait beaucoup de flottement, de mélange et d’incohérence. Sur tel point, le conflit aboutira en effet à l’action révolutionnaire; sur tel autre, il gardera sa forme légale et s’éteindra dans l’immobilité. Le mouvement révolutionnaire, n’ayant pas son principe et son point d’appui dans la volonté réfléchie des hommes, sera livré au hasard des incidents locaux, et le mécanisme de révolution n’aura pas les mêmes prises partout. De là, discordance, découragement et défaite. Il est très vrai que souvent, dans l’histoire, des événements d’abord restreints en apparence et inoffensifs aboutissent à de vastes conclusions imprévues.

Mais il est impossible de compter sur cet élargissement, etil n’y a pas de procédé, füt-il celui de la grève générale, qui, d’un premier mouvement de légalité puisse avec certitude faire sortir la Révolution.

D’ailleurs, et c’est là surtout qu’est l’illusion d’un grand nombre de militants, il n’est pas démontré du tout que la grève générale, même si elle prend en effet un caractère révolutionnaire, fasse capituler le système capitaliste. La société bourgeoise opposera une résistance proportionnée à la granIII

deur des intérêts en jeu. C’est dire qu’à la grève générale de révolution qui lui demandera le sacrifice complet de son principe même, elle opposera une

é Or, nil’arrêt de la production et de la circulation, ni même les violences étendues contre les propriétés et les personnes ne sufisent à faire tomber une

| société. Quelque puissants qu’on suppose les effets

; de la grève générale révolutionnaire, ils ne seront pas supérieurs à ceux des grandes guerres et des grandes invasions. Les grandes guerres arrêtent

; aussi ou troublent la production, suspendent ou gênent la circulation et jettent dans la vie écono3 mique un trouble qu’on pourrait supposer mortel.

À Et pourtant, les sociétés résistent avec une élasticité à extraordinaire à des crises qu’on pouvait croire

: SA funestes, à des m#ux qui paraissaient accablants. è

À France, de la guerre de Trente Ans en Allemagne.

3 A travers des épreuves inouïes, les brigandages, les 4 sièges, les ravages, les incendies, les perpétuels Ë

244 combats, les famines, la vie sociale se maintint. S Mais dans les sociétés plus modernes, dans la

société bourgeoise elle-même, que de prodigieuses

4 secousses ! Dès la seconde moitié de 1793, la société F issue de la Révolution subit ou même s’inflige à j elle-même, pour se défendre, des épreuves auxk 112

de … quellessans doute nulle grève générale n’équivaudra. 4 “4 _ Une portion considérable de la population valide, 54 quinze cent mille hommes sur une population dd n vingt-cinq millions sont arrachés aux champs et 1 de | aux ateliers et jetés aux frontières. La guerre civile “

fait rage, en même temps que la guerre étrangère. La

4 Vendée, la Bretagne, le Midi, Lyon sont soulevés et Ne: F en feu. La moitié de laFrance estarmée contrel’autre moitié. L’été aride et ardent a appauvri les mois- NF. Le. sons. Le blé circule malaisément, chaque départe- j _ ment, chaque district voulant se réserver le plus de ‘à grain possible. Bien que Paris ne soit pas investi, il À est soumis à un véritable régime d’état de siège : il “a ; y faut faire queue à la porte des boulangers ; le ‘à

rationnement est établi ; le pain est rare. La baisse

des assignats jette un trouble extrême dans toutes les transactions. Et à travers toutes ces difficultés, * la France garde assez de puissance vitale, la société K à révolutionnaire garde assez de ressort pour se L. 4 défendre d’abord et bientôt reprendre l’offensive. On peut prendre par la famine et par la force une N : cité ; on ne prend pas ainsi une société tout entière. Il faut qu’elle se livre elle-même. En 1870-1871, un tiers de la France est occupé, Paris est assiégé ; la guerre civile succède à la guerre étrangère; une % | rançon formidable est imposée à la nation, et malgré tout, les sources profondes de la vie ne sont pas a

: atteintes, et elles jaillissent de nouveau avec une

merveilleuse abondance dès les premiers jours de

É En supposant même qu’une grève générale révo-

  • lutionnaire parvienne à obstruer les ports, à immo-

C2 biliser les locomotives, à détruire les voies ferrées, e à occuper souverainement quelques régions parti-

NU culièrement ouvrières, à menacer et à réduire £ l’approvisionnement de quelques grandes villes et F dela capitale, l’ingénieuse nécessité fera apparaître À d’innombrables ressources cachées. Au besoin, la Sa e vie sociale, la consommation se réduiront dans des

_ proportions énormes, et la nature humaine s’accom__ modera de ces tragiques privations, comme à la fin Le _ d’un long siège elles’accommode d’unrégimedont la _ seule idée, quelques mois plus tôt, aurait fait frémir _ les plus braves. Et si la société bourgeoise et la

$ Fe propriété individuelle ne veulent pas capituler, si 2. la grande majorité des citoyens est opposée au

_ nouvel ordre social que la grève générale veut r En. instaurer par un coup de surprise, la société bour- | geoise et la propriété individuelle trouveront le 10 moyen de vivre, de se défendre, de rallier peu à peu, dans le désordre même et le désarroi de la vie

économique bouleversée, les forces de conservation

et de réaction.

É Quelques-uns s’imaginent, il est vrai, que la $ _ grève générale, éclatant en bien des points à la fois, obligerait le gouvernement capitaliste et propriétaire à disséminer la force armée sur une telle étendue qu’elle serait comme absorbée par la Révo- lution. C’est une conception d’une naïveté extrême.

Le gouvernement bourgeois se préoccuperait avant tout de protéger les pouvoirs publics, les assemblées, en qui résiderait, par la volonté même des majorités, la force légale. Au besoin, s’il ne pouvait d’abord suffire à tout, il abandonnerait à la grève les voies ferrées et les régions où la Révolution serait le plus fortement organisée ; il se préoccuperait, au con- traire, de concentrer ses forces, et avec la puissance énorme que lui donnerait la volonté des représen- tants légaux de la nation, il ne tarderait pas à frapper quelques grands coups, à réoccuper les régions par lui abandonnées d’abord, et à rétablir les communications, comme on les rétablit en quel- ques jours dans un pays quel’ennemi vient d’évacuer

-après avoir fait sauter les voies ferrées et Les ponts.

Même si les pouvoirs publics perdaient un moment

Paris, comme en 1871, — et avec les éléments sociaux dont se compose Paris, cela n’est pas certain le moins du monde, — il leur suflirait d’avoir un point de réunion et d’attendre en un lieu sûr, comme le roide France à Bourges, comme M. Thiers

à Versailles, que les forces conservatrices fussent entrées en branle. Et elles ne tarderaient pas à y entrer spontanément. Qu’on n’oublie pas qu’aujourd’hui, avec les sociétés de tir et de gymnastique où dominent tant d’influences réactionnaires, avec les ê | habitudes de sport de la haute et moyenne bour- Ë geoisie, avec l’entraînement militaire des classes possédantes, les privilégiés, les bourgeois, les capitalistes petits et grands, les boutiquiers exaspérés seraient capables même d’une action physique très Et pendant ce temps, que ferait la Révolution ? À Dans les régions où elle aurait paru d’abord victo- , R rieuse, elle ne pourrait que se dévorer sur place, et . s’épuiser en d’inutiles violences. Les révolutions 3 à avaient un but très précis : renverser le pouvoir b. central et le remplacer. Les coups révolutionnaires À ’ de Blanqui étaient toujours calculés pour frapper à à la tête et au cœur. Il ne disséminait pas ses 4 forces; il les concentrait au contraire pour les 4 porter en quelques points vitaux du système poli4 tique gouvernemental. à 1 La méthode révolutionnaire de la grève générale … 4 est toute contraire. Précisément parce qu’elle donne 1522 325

_ d’abord au combat une forme économique, elle #0 K _ massigne pas aux forces ouvrières un but unique % PE _ et central où elles puissent converger. Elles res- Fe 72 teront sur place, aux abords du puits de mine __ déserté, au seuil des usines abandonnées. Ou si les “ ia j

prolétaires prennent possession de la mine, de mn

54 l’usine, ce sera une prise de possession toute fictive. Fa $ C’est un cadavre qu’étreindront les ouvriers; car la é de 4 mine, l’usine ne sont que des corps morts quand la ‘4 24 circulation économique est suspendue, quand la 4 L : production est arrêtée. Tant que l’ensemble de _ l’appareil social n’est pas possédé etgouvernépar ; _ une classe, elle a beau s’emparer matériellement de #4 4 quelques usines et chantiers, elle ne possède rien : Re è _ ce n’est pas être maître de la circulation que dd _ tenir dans ses mains quelques cailloux de la route e E- Il ne resterait donc plus aux forces ouvrières, * e étonnées de leur impuissance dans leur apparente f

victoire, que la ressource de détruire. Mais à quoi

: à Fe serviraient ces actes de destruction, sinon à mar- . querd’un caractère de sauvagerie le soulèvement du À 4 prolétariat? Qu’on observe bien que la tactique | révolutionnaire de la grève générale a pour objet Le et pour effet de décomposer la vie économique et ‘4 $ sociale, de la morceler. Arrêter les locomotives, D: e immobiliser les navires, refuser aux machines de #: l’industrie la houille, c’est substituer à la vie générale et une de la nation la vie dispersée d’innombrables groupes locaux. Or, ce morcellement de la A La Révolution bourgeoise a été faite par des | fédérations qui venaient de proche en proche se nouer à Paris. Toute grande révolution suppose une exaltation de la vie, et cette exaltation n’est possible à que par la conscience d’une vaste unité, par _ l’ardente communication des forces et des . _ . enthousiasmes. C’est par l’organisation d’une forte | représentation etaction de classe, économique et politique, pénétrant tout et reliant tout, que le pro- | létariat accomplira sa révolution. Le morcellement est un retour à l’état féodal. Dans les groupes s isolés, retombés par l’arrêt de la circulation à une civilisation inférieure, ce sont les oligarchies possé- ! dantes qui, disposant de moyens de subsistance % accumulés et s’attachant par là toute une clientèle

| passive, deviendrontsouveraines. Ce sont les riches

fl qui seront en bien des cantons et des communes les À ki rois momentanés, les chefs sociaux, les maîtres du h fief. Et peu à peu, toutes ces petites souverainetés, | toutes ces petites oligarchies coordonneront leurs efforts pour écraser et envelopper la Révolution immobile et penaude, qui en croyant destituer le

he DS |: Éipé L’étape SSSR done ul

gouvernement de tout moyen de communication, se sera isolée et émiettée elle-même.

Ainsi, il est absolument chimérique d’espérer que la tactique révolutionnaire de la grève générale permettra à une minorité prolétarienne hardie, consciente, agissante, de brusquer les événements. Aucun artifice, aucun mécanisme à surprise ne dispense le socialisme de conquérir par la propagande et la loi la majorité de la nation.

Est-ce à dire que l’idée de grève générale est vaine, qu’elle est un élément négligeable dans le vaste mouvement social ? Pas le moins du monde. et sous quelle forme elle pouvait accélérer l’évolution sociale et le progrès ouvrier. En second lieu, c’est déjà pour une société un signe terrible et un avertissement décisif qu’une pareille idée puisse apparaître à une classe comme un moyen de libération. Quoi! c’est la classe ouvrière qui porte l’ordre social; c’est elle qui produit et qui crée. Si elle s’arrête, tout s’arrête. Et on peut dire d’elle le mot magnifique que Mirabeau, le premier annonciateur de la grève générale, disait de l’ensemble du TiersÉtat, encore uni, ouvriers et bourgeois « Prenez garde ! criait-il aux privilégiés, n’irritez pas ce peuple qui produit tout, ef qui pour être formidable n’aurait qu’à être immobile. »

Or, à ce prolétariat qui a cette formidable puissance négative, et qui peut tout au moins être tenté d’en user, les classes possédantes et dirigeantes n’ont su accorder jusqu’ici qu’une trop faible part de puissance positive. Elles ont donné ou elles ont laissé à la classe ouvrière si peu de confiance en l’efficacité de l’évolution légale, qu’elle est comme fascinée de plus en plus par l’idée de refuser tout le | travail. Le travail songeant à se refuser, le cœur méditant de s’arrêter: voilà à quelle crise intérieure profonde nous ont conduits les égoïsmes et l’aveuglement des privilégiés, l’absence de tout plan d’action. C’est vers l’abîime de la grève générale révolutionnaire que le prolétariat se sent de plus en plus entraîné, au risque de se briser en y tombant, mais en emportant avec lui pour des années ou la richesse ou la sécurité de L La grève générale, impuissante comme méthode révolutionnaire, n’en est pas moins, par sa seule ’ idée, un indice révolutionnaire de la plus haute

  • importance. Elle est un avertissement prodigieux pour les classes privilégiées, plus qu’elle n’est un | moyen de libération pour les classes exploitées. Elle est, au cœur de la société capitaliste, comme à une sourde menace, qui, même si elle se résout enfin en accès impuissants, atteste un désordre

| orga nique que seule une grande transformation peut ER _ Enfin, si les dirigeants commettaient la folie de 1e _ d’action bien chétifs des prolétaires, s’ilsmenaçaient _ ou violentaient le suffrage universel, si par la per À sécution patronale et policière ils rendaient vrai _ mentillusoire le droit syndical et le droit de grève, _ la grève générale violente serait certainement la _ forme spontanée de la révolte ouvrière, une sorte _ de ressource suprême et désespérée, et un moyen _ de frapper l’ennemi plus encore que de se sauver soi-même. Eee LS Mais la classe ouvrière serait dupe d’une illusion __ funeste et d’une sorte d’obsession maladive, si elle …_ prenait ce qui ne peut être qu’une tactique de déses- TT ÿ poir pour une méthode de révolution. En dehors ‘0 _ des sursauts convulsifs qui échappent à toute pré _ vision et à toute règle, et qui sont parfois la ressource suprême de l’histoire aux abois, il n’y a ‘es are _ aujourd’hui pour le socialisme qu’une méthode & souveraine : conquérir légalement la majorité.

La première condition du succès pour le socialisme, c’est d’expliquer à tous clairement son but et son essence; c’est de dissiper beaucoup de malentendus créés par nos adversaires, et quelques malentendus créés par nous-mêmes.

L’idée socialiste est claire et noble. Nous constatons que la forme actuelle de la propriété divise la société d’aujourd’hui en deux grandes classes, et que l’une de ces classes, celle des prolétaires, est obligée pour vivre, pour exercer en quelque mesure ses facultés, de payer une sorte de dime à la classe capitaliste. Voici une multitude d’êtres humains, de citoyens : ils ne possèdent pas. Ils ne peuvent vivre que de leur travail, et comme, pour travailler, ils auraient besoin d’un coûteux outillage qu’ils n’ont pas, de matières premières et d’avances qu’ils n’ont pas, ils sont obligés de se mettre à la disposition d’une autre classe qui possède les moyens de production, le sol, les usines, les machines, les matières premières et des ressources monétaires accumulées. Et naturellement, la classe capitaliste et propriétaire, usant de sa puissance, fait payer à

  • la classe prolétarienne une large redevance. Elle ; ne se borne pas à récupérer les avances faites par ‘ elle et à amortir l’outillage. Sur le produit du . travail ouvrier et paysan, elle prélève tous les ans k et indéfiniment une part notable : fermage, rente : du sol, loyer des immeubles urbains, arrérages de 3 la rente d’État, revenus des actions et obligations, #4 bénéfice industriel, bénéfice commercial. ks - Ainsi, dans la société d’aujourd’hui, le travail 4 des prolétaires ne leur appartient pas tout entier. 12 ; Et comme, dans notre société fondée sur la pro- ‘ Je duction intensive, l’activité économique est une 7 fonction essentielle de toute ersonne humaine, Ë Ÿ comme le travail est une partie intégrante de la
  • personnalité, la personne des prolétaires ne leur &’ appartient pas tout entière.”Ils aliènent une part 4 de leur activité, c’est-à-dire une part même de leur F être, au profit d’une autre classe. Le droit humain . É en eux est donc incomplet et mutilé. Ils ne peuvent

, plus faire un acte de la vie sans subir cette restricDe tion du droit, cette aliénation de la personne. A À. peine sont-ils sortis de l’usine, de la mine, du ee chantier, où ils ont abandonné une partie de leur Den effort pour créer le dividende et le bénéfice, à peine s sont-ils rentrés dans le pauvre appartement où est … ‘4 entassée leur famille, nouvel impôt, nouvelle QU redevance pour créer le loyer. En même temps,

l’impôi d’État sous toutes ses formes, impôt direct i et impôt indirect, rogne leur salaire déjà deux fois k. rogné, non pas pour pourvoir seulement à des dépenses de civilisation et d’intérêt commun, mais pour assurer l’écrasant service de la rente au profit _ de la même classe capitaliste, ou pour entretenir de formidables et inutiles armées. Enfin, quand avec le résidu du salaire ainsi entamé, le prolétaire va acheter les denrées nécessaires à la vie de chaque jour, ou bien, faute de suflisantes avances et de 3 temps, il s’adresse au détaillant, et il subit ainsi la charge de toute une organisation surabondante _ d’intermédiaires; ou bien il s’adresse au grand magasin, au grand bazar, et il doit assurer, en sus des frais directs de manutention et de répartition | de la marchandise, le bénéfice à dix ou douze pour cent du grand capital commercial. Comme la route féodale encombrée et coupée presque à chaque pas de droits de péage, la route de la vie est coupée, pour le prolétaire, par les droits féodaux de tout ordre que lui impose le capital. IL ne peut ni travailler ni se nourrir, ni se vêtir, ni s’abriter, sans payer à la classe capitaliste et propriétaire une sorte de rançon. Et non seulement il est atteint dans sa vie même, mais il est atteint dans sa liberté. Pour que le travail soit vraiment libre il faut que tous les

travailleurs soient appelés pour leur part à le diriger, il faut qu’ils participent au gouvernement économique de l’atelier, comme ils participent par le suffrage universel au gouvernement politique de - la cité. Or, les prolétaires jouent, dans l’organisation ê capitaliste du travail, un rôle passif. Ils ne décident point, ils ne contribuent point à décider quel travail sera fait, quel emploi sera donné aux énergies disponibles. C’est sans les consulter, c’est souvent à leur insu que le capital créé par eux

| suscite ou abandonne telle ou telle entreprise. Ils sont les manœuvres du système capitaliste, chargés seulement d’exécuter les plans que le capital détermine seul. Et ces entreprises conçues, voulues par le capital, c’est sous la direction de chefs élus parle capital que les prolétaires les accomplissent.

Ainsi, les travailleurs ne concourent ni à déterminer le but du travail, ni à régler le mécanisme

4 d’autorité sous lequel le travail s’exécute. C’est dire me que le travail est doublement serf, puisqu’il va à a des fins qu’il n’a point voulues, par des moyens

É qu’il n’a point choisis. Ainsi, le même système

4 capitaliste qui exploite la force de travail de s l’ouvrier, attente à la liberté du travailleur. Et la Ÿ

L personnalité du prolétaire est diminuée, comme sa …

Mais ce n’est pas tout. La classe capitaliste et

propriétaire ne forme une classe qu’à l’égard des » salariés. En elle-même, elle est divisée, déchirée par la plus âpre concurrence. Elle n’est point parvenue à s’organiser, et par conséquent à disci- pliner la production, à la régler selon les besoins variables des sociétés. Et dans ce désordre anar- chique, elle n’est avertie de ses erreurs que par des crises dont le prolétariat porte souvent les terribles conséquences. Ainsi, par une iniquité suprême, les prolétaires sont socialement responsables de la marche de la production, qu’en aucune manière ils

= nedéterminent. N’être pas libre et être responsable, n’être même pas consulté et être châtié, voilà le destin paradoxal du prolétariat dans le désordre capitaliste. Et si le capitalisme s’organisait, s’il parvenait par de vastes trusts à régler la produc- tion, il ne pourrait la régler qu’à son profit; il abuserait de cette puissance d’unité pour imposer à la communauté des acheteurs des prix d’usure ; et les travailleurs n’échapperaient aux conséquences du désordre économique que pour tomber sous le coup du monopole. -

Toutes ces misères, toutes ces injustices et tous ces désordres viennent de ce qu’en fait une classe monopolise les moyens de production et de vie, et ÿ i ie. - 7 » ù

4 impose sa loi à une autre classe et à toute la société. e Il faut donc briser cette suprématie d’une classe. Il

faut affranchir la classe opprimée, et du même coup, d

ï la société tout entière. Il faut abolir toute difrées rence de classe en transportant à l’ensemble des F Ë citoyens, à la communauté organisée, la propriété ? des moyens de production et de vie qui sont, . 48 aujourd’hui, aux mains d’une classe, une force

d’exploitation et d’oppression. Il faut substituer à la domination désordonnée et abusive d’une mino_ rité la coopération universelle des citoyens associés = _ à la propriété commune des moyens de travailetde liberté. C’est le seul moyen d’affranchir les “2 ersonnes humaines. Et voilà pourquoi l’objet … _ essentiel du socialisme, collectiviste oucommuniste, _ est de transformer la propriété capitaliste en pro

214 - Dans l’état présent de l’humanité, oùilnyaque Mic. des organismes nationaux, la propriété sociale aura …

Le 3 la forme d’une propriété nationale. L’action des G

_ prolétaires s’exercera de plus en plus internatio-

_ nalement. Les diverses nations en voie d’évolution

| vers Le socialisme régleront de plus en plus leurs

__ rapports réciproques selon la justice et la paix. - Mais c’estla nation qui, longtempsencore, fournira … le cadre historique du socialisme, le moule d’unité - où sera coulée la justice nouvelle. #4

Et qu’on ne s’étonne point qu’ayant revendiqué d’abord la liberté de la personne humaine, nous fassions intervenir maintenant la communauté nationale. Il n’y a que la nation qui puisse affranchir tous les individus. Il n’y a que la nation qui puisse fournir à tous des moyens de libre développement. Les associations particulières, restreintes, temporaires, peuvent protéger pour un temps des groupes restreints d’individus. Mais il n’y a qu’une association générale et permanente qui puisse assurer le droit de tousles individus sans exception, et non pas seulement des individus vivants, mais de tous ceux qui sont à naître, dans la suite des Or, cette association universelle, impérissable, qui comprend, sur une portion déterminée de la planète, tous les individus, et qui étend son action et sa pensée aux générations successives, c’est la nation. Et si nous invoquons la nation, c’est pour assurer la plénitude et l’universalité du droit individuel. Aucune personne humaine, dans aucun moment de la durée, ne doit être laissée en dehors

| de la sphère du droit. Aucune ne doit être exposée

| à être la proie ou l’instrument d’une autre per-

| sonne. Aucune ne doit être privée des moyens positifs de travailler librement, sans dépendance

| servile à l’égard de qui que ce soit.

| 131

0 C’est donc dans la nation que le droit de tous les individus, aujourd’hui, demain et toujours, trouve : 0 sa garantie. Et si nous transférons à la communauté Ë nationale ce qui fut la propriété de classe des capi-

| talistes, ce n’est pas pour faire de la nation une à idole; ce n’est pas pour lui sacrifier la liberté des

_ individus. C’est, au contraire, pour qu’elle puisse

__ fournir une base commune à toutes les activités _ individuelles et à tous les droits individuels. Le droit social, le droit national, n’est pour nous que le lieu géométrique des droits de toutes les per_ sonnes. La propriété sociale n’est que l’instrument _ d’action mis à la portée de tous.

le socialisme et la vie

La domination d’une classe est un attentat à l’humanité. Le socialisme, qui abolira toute primauté de classe et toute classe est donc une restitution de l’humanité. Dès lors c’est pour tous un devoir de justice d’être socialistes. F Qu’on n’objecte pas, comme le font quelques __ socialistes et quelques positivistes, qu’il est puéril | et vain d’invoquer la justice, que c’estune idée toute métaphysique et ployable en tous sens, et qu’en | cette pourpre banale toutes les tyrannies se sont | taillé un manteau. Non, dans la société moderne le mot de justice prend un sens de plus en plus | précis et vaste. ILsignifie qu’en tout homme, en tout individu l’humanité doit être pleinement respectée et portée au plus haut. Or, il n’y a vraiment humanité que là où il y a indépendance, volonté active, libre et joyeuse adaptation de l’individu à l’en- : semble. Là où des hommes sont sous la dépendance et à la merci d’autres hommes, là où les volontés ne coopèrent pas librement à l’œuvre sociale, là où l’individu est soumis à la loi de l’ensemble par la

force et par l’habitude, et non point par la seule raison, l’humanité est basse et mutilée. C’est donc seulement par l’abolition du capitalisme et l’avènement du socialisme que l’humanité s’accomplira.

Je sais bien que dans la Déclaration des Droits i de l’Homme la bourgeoisie révolutionnaire a glissé un sens oligarchique, un esprit de classe. Je sais bien qu’elle a tenté d’y consacrer à jamais la forme bourgeoise de la propriété, et que même dans … l’ordre politique elle a commencé par refuser le ë droit de suffrage à des millions de pauvres, devenus _ des citoyens passifs. Mais je sais aussi que d’emblée

  • les démocrates se sont servis du droit de l’homme, ; de tous les hommes, pour demander et conquérir le … | droit de suffrage pour tous. Je sais que d’emblée É les prolétaires se sont appuyés sur les Droits de à l’Homme pour soutenir même leurs revendications a économiques. Je sais que la classe ouvrière, quoi-. Fe qu’elle n’eût encore en 1789 qu’une existence rudi- ” à. mentaire, n’a pas tardé à appliquer, à élargir les £ Droits de l’Homme dans un sens prolétarien. Elle a Ë proclamé, dès 1792, que la propriété de la vie était | la première de toutes les propriétés, et que la loide … Î : cette propriété souveraine devait s’imposer à toutes

F (les autres. Or, agrandissez, enhardissez le sens du Fe mot vie. Comprenez-y non seulement la subsistance, 1250 Ê _ maïs toute la vie, tout le développement desfacultés _ humaines, et c’est le communisme même que le E 5 prolétariat greffe sur la Déclaration des Droits de ÉK. l’Homme. Ainsi d’emblée le droit humain proclamé 4 par la Révolution avait un sens plus profond CPS F. plus vaste que celui que lui donnait la bourgeoisie _ révolutionnaire. Celle-ci, de son droit encore ol _ garchique et étriqué, ne suflisait pas à remplir Le = toute l’étendue du droit humain; le lit du fleuve Fe _ était plus vaste que le fleuve, et il faudra un flot e < 53 nouveau, le grand flot prolétarien et humain, pour -# 2) _ que l’idée de justice enfin soit remplie. De à C’est le socialisme seul qui donnera à la Décla- E. F. _ ration des Droits de l’Homme tout son sens et qui É. #4 réalisera tout le droit humain. Le droit révolutionP naire bourgeois a affranchi la personnalité humaine #4

de bien des entraves; mais en obligeant les géné-

. rations nouvelles à payer une redevance au capital ne accumulé par les générations antérieures, et en _ laissant à une minorité le privilège de percevoir 2 cette redevance, il frappe d’une sorte d’hypothèque _ au profit du passé et au profit d’une classe toute À à Nous prétendons, nous, au contraire, que les æ

  • moyens de production et de richesse accumulés par a

l’humanité doivent être à la disposition de toutes les activités humaines et les affranchir. Selon nous, ! tout homme a dès maintenant un droit sur les ‘ moyens de développement qu’a créés l’humanité.

Ce n’est donc pas une personne humaine, toute i: débile et toute nue, exposée à toutes les oppressions À

et à toutes les exploitations, qui vient au monde.

C’est une personne investie d’un droit, et qui peut

F revendiquer, pour son entier développement, le ë libre usage des moyens de travail accumulés par

4 l’effort humain. Tout individu humain a droit à l’entière croissance. Il a donc le droit d’exiger de

É l’humanité tout ce qui peut seconder son effort. Ila …

me le droit de travailler, de produire, de créer, sans ve qu’aucune catégorie d’hommes soumette son travail

É à une usure et à un joug. Et comme la communauté

_ ne peut assurer le droit de l’individu qu’en mettant

“4 à sa disposition les moyens de produire, il faut que

M la communauté elle-même soit investie, sur ces |: na … L mr moyens de produire, d’un droit souverain de proLE SLA ces priété. À

L: Marx et Engels, dans le Manifeste communiste,

4 _ ont marqué magnifiquement le ere de la vie, qui 44 est l’essence même du communisme : Ur: ÿ #2 Dans la société bourgeoise, le travail vivant n’est qu’un

0 moyen d’augmeïñter le travail accumulé dans le capital.

k Dans la société communiste, le travail accumulé ne sera ee 138

qu’un moyen d’élargir, d’enrichir, de stimuler la vie des

Dans la société bourgeoise, le passé règne sur le présent. Dans la société communiste, le présent régnera sur le

La Déclaration des Droits de l’Homme avait été aussi une affirmation de la vie, un appel à la vie. C’étaientles droits del’homme vivant que proclamait la Révolution. Elle ne reconnaissait pas à l’humanité passée le droit de lier l’humanité présente. Elle ne reconnaissait pas aux services passés des rois et des nobles le droit de peser sur l’humanité présente et vivante et d’en arrêter l’essor. Au contraire l’humanité vivante saisissait pour le tourner à son usage tout ce que le passé avait légué de forces vives. L’unité française préparée par la royauté devenait, contre la royauté même, l’instrument décisif de révolution. De même les grandes forces de production accumulées par la bourgeoisie deviendront, contre le privilège capitaliste, l’instrument décisif de libération humaine.

La vie n’abolit point le passé : elle se le soumet. La Révolution n’est pas une rupture, c’est une conquête. Et quand le prolétariat aura fait cette con-

| (1) Je me sers, pour la citation du Manifeste communiste, de l’excellente traduction nouvelle que vient d’en faire paraître Charles . Andler à la Société nouvelle de librairie et d’édition, 17, rue Cujas.

quête, quand le communisme aura été institué, tout l’effort humain accumulé pendant des siècles formera comme une nature bienveillante et riche, accueillant dès leur naissance toutes les personnes à humaines, et leur assurant l’entier développement. ;, | Ainsi, jusque dans le droit révolutionnaire __ bourgeois, dans la Déclaration des Droits de l’Homme EN _ et des droits de la vie, il y a une racine decommu nisme. Mais cette logique interne de l’idée de droit et d’humanité serait restée inefficace et dormante sans la vigoureuse action extérieure du prolétariat. Dès les premiers jours de la Révolution, il intervient. Il n’écoute pas les absurdes conseils de classe de ceux qui, comme Marat, lui disent : « Que fais- ’ tu ? et pourquoi vas-tu prendre la Bastille, quin’a é jamais enfermé dans ses murs de prolétaires ? » Il RE marche; il livre l’assaut; il décide du succès des L. sé grandes journées; il court aux frontières; il sauve la Révolution au dehors et au dedans; il devient | une force nécessaire et il recueille en chemin le. ; prix de son incessante action. D’un régime seminé démocratique et semi-bourgeoïs, il fait en trois ans, D à de 1789 à 1792, une démocratie pure, où parfois “4 l’action des prolétaires est dominante. A déployer

sa force, il prend confiance en lui-même, etil finit) à _ parsedire, avec Babeuf, qu’ayant créé une puis- D _ pour fonder le bonheur commun. À Ne - es Ainsi, par l’action des prolétaires, le commu- S À nisme cesse d’être une vague spéculation philosoÉ phique pour devenir un parti, une force vivante. 4 Ainsi, le socialisme surgit de la Révolution fran- 2:00 À çaise sous l’action combinée de deux forces : la Se ‘2 force de l’idée du droit, la force de l’action proléta PA rienne naissante. Il n’est donc pas une utopie 4 abstraite. Il jaillit au point le plus bouillonnant, le ne. À plus effervescent des sources chaudes de la vie EX : Mais voici qu’après bien des épreuves, des vice toires partielles et des chutes, à travers la diversité és L des régimes politiques, le nouvel ordre bourgeois s créé par la Révolution se développe. Voici que sous ‘4 s l’Empire, sous la Restauration, le système éconoJ ; mique de la bourgeoisie, fondé sur la concurrence es illimitée, commence à produire ses effets : accroisse- $ ns ment incontestable de richesse, mais immoralité, : ruse, perpétuel combat, désordre et oppression. — ”. ; Le trait de génie de Fourier fut de concevoir qu’il G à était possible de remédier au désordre, d’épurer et d’ordonner le système social sans gêner la produc- +2 tion des richesses, mais, au contraire, en l’accrois- Fa as Jean Jaurès . | sant. Pas d’idéal ascétique : libre essor de toutes les facultés, de tous les instincts. La même asso ciation qui supprimera les crises multipliera les 4 richesses en ordonnant, en combinant les efforts. à \ Ainsi la nuance d’ascétisme dont la Révolution avait pu assombrir le socialisme s’évanouit. Ainsi : le socialisme, après avoir participé, avec les prolé5 taires de la Révolution, et avec Babeuf, à toute la x vie révolutionnaire, entre maintenant dans le grand courant des richesses et de la production moderne. Par Fourier, par Saint-Simon, il apparaît comme À À une force capable, non pas de refouler le capitalisme, mais de le dépasser. . Dans l’ordre nouveau qu’entrevoient ces grands _ génies, la justice ne sera pas achetée au prix des 14 joies de la vie. Au contraire, la juste organisation 104 des forces humaines ajoutera à leur puissance pro- ÿ ne à _ ductive. La splendeur des richesses manifestera la … F ï M victoire du droit, et la joie sera le rayonnement de NE la justice. Le babouvisme n’avait pasété la négation

| plus hardie. Le fouriérisme et le saint-simonisme ne . ne sont pas la négation, la restriction de la vie … cs

  • n: moderne, mais au contraire son élargissement Le

5 passionné. Partout donc et toujours le socialisme ES

Le: est une force vivante dans le sens et l’ardentcourant …

Mais aux grands rêves d’harmonie et de richesse à pour tous, aux grandes conceptions constructives de Fourier et de Saint-Simon, la bourgeoisie de Louis- < à | Philippe répond par un redoublement d’exploitation de classe, par l’utilisation intensive et épuisante des À forces ouvrières, par une orgie de concessions d’État, de monopoles, de dividendes et de primes. Il eût été au moins naïf d’opposer plus longtemps à cette audacieuse exploitation des rêves idylliques. C’est par l’âpre critique de la propriété, de la rente, du fermage, du profit, que répliqua Proudhon : et ici encore la parole qui devait être dite fut dite sous É: la dictée même et l’äpre inspiration de la vie. Mais comment compléter l’œuvre de critique par une œuvre d’organisation? Comment grouper en une vaste unité de combat tous les éléments sociaux que menaçait ou qu’opprimait la puissance de la banque, du monopole et du capital? Proudhon déméla très vite que l’armée de la démocratie ; sociale était disparate, qu’elle était mêlée d’un pro-

  • létariat de fabriques encore insuffisant en nombre et en force, et d’une petite bourgeoisie industrielle et marchande, d’une artisanerie que la concentration et l’absorption capitaliste guettaient mais n’avaient pas abolie encore. De là, dans la partie positive de l’œuvre de Proudhon, des flottements et des contradictions ; de là un singulier mélange de réaction et

: de révolution selon qu’ils’applique à sauver par des combinaisons factices de crédit la petite bourgeoisie c industrielle ou qu’il pressent l’avènement de la c classe ouvrière, force de révolution. Il aurait voulu suspendre les événements, ajourner la crise révolu-

tionnaire de 1848 pour donner à l’évolution écono- F4 _ mique le temps de dessiner plus nettement sa ligne, à ji et de mieux orienter les esprits. Maïs, ici encore, . , d’où viennent ces hésitations, ces scrupules ou même

_ ces efforts contradictoires, sinon du contact de la sincère pensée socialiste avec la réalité complexe et

| encore incertaine? C’est la vie du siècle qui sans

; cesse retentit en elle. ë Et voici que depuis 1848 la grande force décisive È

Ë et substantielle se manifeste et s’organise. Voici

_ que la croissance de la grande industrie susciteun N prolétariat ouvrier, toujours plus nombreux,

$ toujours plus cohérent, toujours plus conscient. #4 Ceux qui avec Marx ont salué l’avènement de cette À _ puissance décisive, ceux qui ont compris que par

4 _ elle le monde serait transformé ont pu s’exagérerla M

% _ rapidité du mouvement économique. Ils ont pu,

3 moins prudents que Proudhon, moins avertis que ‘ .

  • lui des forces de résistance et des ressources de

14 transformation de la petite industrie, simplifier à D. l’excès le problème et grossir la puissance d’abFN _ sorption du capital concentré. à je : Même avec toutes les réserves et restrictions que 14 à 2 nous apporte l’étude de la réalité toujours compli_ quéeet multiple, il reste vrai que la classe purek< _ ment prolétarienne grandit en nombre, qu’elle 510 ‘4 représente une fraction toujours croissante des _ sociétés humaines, qu’elle est groupée en des centres V4 » de production toujours plus vastes; il reste vrai “AIS à _ qu’elle est toute préparée à concevoir, par la pro- | duction en grand, la propriété en grand, dont la _ limite est la propriété sociale. “1 ? À Ainsi, le socialisme, qui avec Babeuf fut comme É. 4 le frisson le plus ardent de la Révolution démocra- ee #4 À tique, qui, avec Fourier et Saint-Simon, fut le plus . _ magnifique agrandissement des promesses de | richesse et de puissance que le capitalisme hardi “à < prodiguait au monde, qui, avec Proudhon, fut #$ | l’avertissement le plus aigu donné aux sociétés que | l’oligarchie bourgeoise dévorait, est maintenant, à k avec le prolétariat et en lui, la plus forte des F. _ puissances sociales, celle qui grandit sans cesse et | qui finira par déplacer à son profit, c’est-à-dire au 1 profit de l’humanité dont elle est maintenant l’ex- : pression la plus haute, l’équilibre du monde social. Le Non, le socialisme n’est pas une conception arbi- F _ pleine réalité; il est une grande force de vie, mêlée | à toute la vie et capable bientôt d’en prendre la ‘4e f

direction. A l’application incomplète de la justice i et du droit humain que faisait la Révolution démo- $ cratique et bourgeoise, il a opposé la pleine et décisive interprétation des Droits de l’homme. A l’organisation de richesse incomplète, étroite et chaotique qu’essayait le capitalisme, il a opposé

À une magnifique conception de richesse harmonique où l’effort de chacun s’agrandissait de l’effort

5 solidaire de tous. — A la sécheresse de l’orgueil et de l’égoïsme bourgeois rapetissé en exploitation censitaire et monopoleuse, il a opposé l’amertume révolutionnaire, l’ironie provocante et vengeresse,

Æ la meurtrière analyse qui dissout le mensonge. — Et voici enfin qu’à la primauté sociale du capital il È

ne oppose l’organisation de classe, tous les jours plus forte, du prolétariat grandissant. 74 Comment le régime des classes pourrait-il …

% subsister quand la classe opprimée et exploitée

grandit tous les jours en nombre, en cohésion, en

É conscience, et quand elle forme le dessein, tous les QE jours plus net, d’en finir avec la propriété de ï __ classe? D ‘ £ Or, en même temps que grandissent les forces

réelles, substantielles, du socialisme, les moyens.

À techniques de réalisation socialiste se précisent + . | aussi. C’est la nation qui se constitue de plus en ce ; 2, plus dans son unité et dans sa souveraineté et qui NS “1 est obligée d’assumer de plus en plus des fonctions _ économiques, prélude grossier de la propriété : 2 sociale. Ce sont les grandes communes urbaines et 17e _ industrielles où par les questions d’hygiène, de S 3 tion, la démocratie entrera de plus en plus dans le ni vif du problème de la propriété et dans l’adminisEs. tration de domaines collectifs. Ce sont les coopéraES _tives de tout ordre, coopératives de consommation Ex: _ et coopératives de production, qui se multiplient. ja #4 : Ce sont les organisations syndicales et profession- 4 mi. syndicats, fédérations de syndicats, bourses du _ travail, fédérations de métiers, fédérations d’in- à Et ainsi, il est certain dès maintenant que ce n’est ee point par la pesante monotonie d’une bureaucratie L Mais la nation, investie du droit social et souverain _ de propriété, aura des organes sans nombre, com-

munes, coopératives, syndicats, qui donneront à la S __ propriété sociale le mouvement le plus souple et le . | plus libre, qui l’harmoniseront avec la mobilité et se 4 la variété infinie des forces individuelles. Il y a à donc une préparation technique du socialisme Les comme il y a une préparation intellectuelle et sociale. Ceux-là sont des enfants qui, s’enfiévrant de l’œuvre déjà accomplie, croient qu’il leur suflirait maintenant d’un décret, d’un Fiat lux pro- i

létarien pour faire surgir d’emblée le monde

| socialiste. Mais ceux-là sont des insensés quine

: voient pas l’irrésistible force d’évolution qui condamne la primauté de la bourgeoisie et le régime à des classes. Ë

Ce sera la honte intellectuelle du parti radical de

5 n’avoir répondu à l’immense problème qui nous à presse tous que par une équivoque formule électo- a rale : « Maintien de la propriété individuelle. » La _ formule pourra sans doute servir quelque temps à ù : exciter contre le socialisme les ignorances, les

4 : frayeurs et les égoïsmes. Mais elle tuera le parti : qui est réduit à en faire usage. % Ou elle ne signifie rien, ou elle exprime le con-

Re: servatisme social le plus étroit. Elle ne pourra …

4 tenir longtemps ni devant la science ni devant la

de la propriété individuelle

La démocratie, sous l’action du prolétariat organisé, évolue irrésistiblement vers le socialisme, vers une forme de propriété qui arrache l’homme à l’exploitation de l’homme et mette fin au régime des classes. Les radicaux se flattent d’arrêter ce mouvement en promettant à la classe ouvrière quelques réformes, et en se proclamant les gardiens de la propriété individuelle. Ils espèrent, par quelques lois de réforme et de solidarité sociale, retenir une grande partie du prolétariat, et par la défense de la propriété individuelle, animer contre le socialisme les forces conservatrices, la petite et la moyenne bourgeoisie, les petits propriétaires

Tout d’abord, c’est une véritable déchéance intellectuelle, pour un parti de démocratie, que de souscrire à de pareilles formules. Comment des hommes aussi cultivés que M. Léon Bourgeois et M. Camille Pelletan ont-ils pu croire que la déclaration du parti radical affirmant le maintien de la

propriété individuelle avait un sens? Ainsiemployé d’une façon générale et abstraite, le mot de propriété individuelle ne signifie rien. Dans l’évolution humaine la propriété individuelle a changé bien des fois de forme et de substance, de sens et de contenu. La propriété individuelle a été, dans les sociétés qui ont précédé la nôtre, la forme d’oppres- L. sions définitivement abolies. L’esclavage a été un des modes de la propriété individuelle. IL y avait à Athènes et à Rome des esclaves publics, esclaves de la cité ou de l’État. Mais la plupart des esclavesfaisaient partie du patrimoine individuel des citoyens. La propriété des esclaves était une partie de la propriété individuelle. Ou bien ils travaillaient le domaine foncier du maître grec ou romain; ou bien ] ils travaillaient à son profit dans des ateliers E urbains. Ce sont des individus qui les possédaient, qui en disposaient, qui les soumettaient au labeur A

; | forcé, qui les donnaient, les vendaient, les trans- V

ta mettaient. Et de même quand, après l’effondrement De de la société antique et du régime romain fondé sur he la conquête, l’esclavage fut amendé en servage, les

‘ _ serfs aussi furent sur la glèbe objets de quelque $ propriété individuelle. Il y avait, sous les Mérovingiens, sous les Carlovingiens, des serfs du roi ë attachés à la glèbe du domaine royal, des serfs nr.

“ d’église attachés à la terre des abbayes. Mais x 152 pe

_ l’immense majorité des serfs appartenait à des 4 _ seigneurs qui étaient en définitive à peu prèsdes É à grands propriétaires fonciers possédant de plusen ne _ plus à titre individuel. Pendant le Moyen-Age, du dt

dixième au quatorzième siècle, le servage se con- D

È stitue comme un mode de ce que nous nommons la Re. propriété individuelle. C’est le seigneur qui dispose | du travail des serfs. Serfs agricoles, disséminés sur st | l’immense domaine, serfs industriels, boulangers, rs charrons, orfèvres, fileurs, tisseurs, réunis dans les annexes de la maison seigneuriale, tous ils sont à | sous la loi d’un individu : ils sont compris dans sa propriété; ils sont vendus par lui avec le domaine. ‘2 Ils sont, comme la terre même, comme la prairie, ï | comme la vigne, comme les bœufs, un des objets & sur lesquels la propriété individuelle s’exerce.

J’entends bien que l’esclavage et le servage ont | _ été éliminés de la propriété individuelle. Mais les l radicaux peuvent-ils avoir l’assurance que tout

élément de servitude, d’oppression, d’injustice, en

| a disparu? Et de quel droit prononcent-ils de façon À générale et abstraite le mot de propriété individuelle, alors que le sens de ce mot varie avec le mouvement même de l’histoire? De pareilles for153 IX. e ré Jean Jaurès De.

  • mules sont la négation même de l’évolution historique. Elles condamnent le parti qui en faitusageàa ne rien comprendre et à ne rien voir. Elles le À mettent en dehors de la science et de la vie. | De même que dans l’antiquité la propriété indi- a viduelle admettait l’esclavage, de même qu’au k 4 Moyen-Age elle comportait le servage, elle com.

i porte aujourd’hui le salariat. Certes, je ne m’amu- à

: _ serai pas au triste paradoxe réactionnaire des quelques socialistes qui disent que l’esclave et le % serf étaient plus heureux que le salarié. La condi- y tion matérielle et morale de l’ouvrier moderne est ù dans l’ensemble supérieure à celle de l’esclave et du “4

“a serf. Mais, en ce moment, il ne s’agit point de cela.

“ Je dis simplement qu’aujourd’hui la propriété indi- ne. viduelle a la forme capitaliste, qu’elle permet à : 1 “4

à une minorité d’individus privilégiés de disposer

% du travail, des forces, de la santé des prolétaires,

(2 et de lever sur eux un perpétuel tribut. Et je disque

#4 lorsque les radicaux déclarent tout court qu’ils

An veulent maintenir la propriété individuelle, ou cela Fa ne signifie rien, ou cela signifie qu’ils veulentmain- x tenir la propriété capitaliste. à sÈ D Le __ Quiconque, en Grèce et à Rome, aurait déclaré Ee tout simplement qu’il entendait maintenir la pro

: | priété privée, eût déclaré par là même qu’il mainte-

Re nait l’esclavage. Quiconque, au Moyen-Age, eût | déclaré tout simplement qu’il entendait maintenir la propriété individuelle ou personnelle, aurait main- | tenu par là même le servage et la féodalité. Et | aujourd’hui, quand les radicaux, en une formule toute générale, annoncent au monde qu’ils veulent maintenir contre nous la propriété individuelle, ils j se constituent par là même les gardiens de la Et quelle pauvreté dans ces formules abstraites ! Elles ne se bornent pas à immobiliser le sens de la propriété individuelle, qui est toujours en mouvement. Elles le simplifient arbitrairement. Or, non seulement, d’époque en époque, la propriété individuelle change de signification, mais elle a un degré de complication tout à fait variable. Tantôt elle s’applique à des rapports sociaux très complexes; tantôt elle paraît se simplifier. Et il y a des heures où le progrès de l’humanité exige que la “ notion de propriété se complique; il y a des heures où il exige qu’elle se simplifie.

Quand l’esclavage fut amendé en servage, il y eut complication de la propriété. Les rapports du maître à l’esclave étaient d’une simplicité brutale. Puis au Moyen-Age, lorsque le serf a une famille,

un patrimoine, le maître n’en dispose plus aussi à aisément. La propriété individuelle du maître sur le serf est moins aisée à définir, moins simple que la propriété individuelle du maître sur l’esclave, . _ La personnalité humaine, qui était souvent nulle chez l’esclave, et qui se manifeste mieux chez le serf, complique les rapports de propriété; elle L introduit dans la notion de propriété individuelle des éléments multiples et flottants. Et ici, cette complication de la propriété est un progrès certain. Au contraire, à la fin du dix-huitième siècle, ï quand l’heure fut venue où les bourgeois et les paysans purent abattre le système féodal, c’est dans le sens d’une simplification de la propriété que » s’exerça la Révolution. Elle débarrassa la pro- | priété industrielle de toutes les servitudes et com- D ! plications du régime corporatif. Elle débarrassa : la propriété rurale de l’énorme enchevêtrement des à ‘ droits féodaux et ecclésiastiques. Le bourgeois, le paysan devinrent plus nettement, plus absolument : propriétaires qu’ils ne l’étaient sous le régime féodal . et, à ce moment, dans le passage du féodalisme au

capitalisme, la simplification, au moins apparente,

5 _ de la propriété fut un progrès humain, comme : douze siècles plus tôt, dans le passage de l’esclavage n di au servage, la complication de la propriété avait è été un progrès humain. D ! É ah à J’ai lu avec passion le beau livre, toutrécemment _ paru chezGiard et Brière, où M. Henri Sée trace | l’histoire des classes rurales et du régime domaniad _ en France et au Moyen-Age. Il a marqué avecforce à perpétuelle de la propriété. “4 L: « Il apparaît clairement aussi, dit-il dans sa ‘23 1 une conception sensiblement différente de celle qui %à nous est familière. Ne voit-on pas, à la fois, le à À suzerain, le vassal et le tenancier exercer, à des ‘4

  • titres différents, des droits sur la terre? Le paysan, ; usufruitier héréditaire de sa tenure, peut être, en *e e un sens, considéré comme propriétaire; que les £ À droits domaniaux disparaissent, et la terre qu’il cultive lui appartiendra sans restriction. Les droits é d’usage, dont jouissent collectivement les habitants d’un même domaine, constituent aussi, à certains égards, une véritable propriété. C’est dire que la propriété, au Moyen-Age, a un caractère plus ; complexe, beaucoup moins abstrait et tranché que de nos jours. Loin d’être immuable, le concept de propriété s’est donc modifié au cours des siècles ; F nul doute qu’il ne se modifie encore à l’avenir, qu’il ne suive dans leur évolution les phénomènes écono- | miques et sociaux. » | 157

| Voilà la grande et large conclusion à laquelle …

Si aboutit de plus en plus l’école historique française. Que signifie, en face de ces constatations souve- raines de l’histoire, et de cette évolution vivante

| du concept de propriété, la formule scolastiqueet enfantine des radicaux? De même qu’il s’est déjà

  • modifié, le concept de propriété se modifiera encore : et ilest certain que maintenant c’est dans …

” le sens d’une complication plus grande, d’une

4 complexité plus riche qu’il va évoluer. Une force nouvelle est apparue, qui va compliquer et trans.

4 former tous les rapports sociaux, tout le système 2: de propriété. Cette force nouvelle, c’est l’individu

2h Pour la première fois, depuis l’origine de

È % l’histoire, l’homme réclame son droit d’homme, tout son droit. L’ouvrier, le prolétaire, le sans

_ propriété, s’aflirme pleinement comme une -

| % personne. Il réclame tout ce qui est de l’homme, le î

SE droit à la vie, le droit au travail, le droit à l’entier z à développement de ses facultés, à l’exercice continu 36 de sa volonté libre et de sa raison. C’est sous la k- #30 double action de la vie démocratique, qui a éveillé -

P 7 ou fortifié en lui la fierté humaine, et de la grande

Ée _ industrie, qui a donné aux prolétaires groupés a

5724 conscience de leur force, que le travailleur devient …

4 une personne et veut être, partout et toujours;

  • traité comme telle. Or, la société ne peut lui À 5 assurer le droit au travail, le droit à la vie; elle ne è peut l’élever, du salariat passif, à la coopération autonome, sans pénétrer elle-même dans la proË priété. La propriété sociale doit se créer, pour à | garantir la vraie propriété individuelle, la propriété que l’individu humain a et doit avoir de lui-même.

Ainsi un droit social de propriété se constitue nécessairement au profit des travailleurs; et ce diverses, communes, coopératives, syndicats, qui peuvent de plus près que la nation, et avec plus de souplesse, garantir le droit des individus, leur activité enfin affranchie. Ainsi, à la propriété capitaliste, relativement simple et brutale, se substituera une propriété infiniment complexe, où le droit social de la nation servira à assurer, par l’intermédiaire de groupements multiples, locaux ou professionnels, le droit essentiel de toute personne humaine, l’essor libre de toute activité. Tout élément capitaliste aura disparu; aucun homme ne pourra se servir d’autres hommes pour se créer des dividendes, des bénéfices, des rentes, des loyers, des fermages.

Mais la propriété nouvelle en sa complexité vaste, nationale, communale, corporative, coopérative, sera en même temps individuelle : car aucun individu ne sera livré ou à l’exploitation d’autres individus, ou à la tyrannie des groupes, ou au ’ despotisme de la nation : et le droit de chacun sera J garanti par des contrats précis et souples qui seront, jusque dans la propriété commune, la torme épurée de la propriété individuelle. Ainsi se vérifiera la conclusion de l’historien, L que le concept de propriété doit se modifier encore. È Et en ce sens, il n’est pas un chercheur, il n’est pas un érudit, qui ne travaille à démontrer le ridicule, la puérilité de la formule radicale. Je voyais, dans le volume de M. Sée, la longue liste des hommes de science, chartistes, archivistes, historiens, qui ont | ou recueilli ou ordonné ou déjà interprété les documents dont il se sert. Et certes, parmi ces hommes, il en est beaucoup qui appartiennent ou 4 | qui croient appartenir aux partis de conservation, L quelques-uns même aux partis de réaction. Mais tous, quel que soit leur système personnel, quelle je que soit leur croyance, tous ils servent la cause de ja l’évolution, c’est-à-dire, en ce moment, la cause du L Ë socialisme, parce qu’ils ne s’arrêtent pas à la 4 Ë surface de l’histoire, mais qu’ils pénètrent le fond et qu’ils découvrent aux hommes l’éternel _ mouvement qui décompose et recompose, selon ‘4 _ des formes et des lois nouvelles, la propriété. Etil _ est impossible que de proche en proche ces études ne: _ des maîtres ne pénètrent pas jusqu’à la jeunesse D 5 Ainsi, quand les radicaux, pour arrêter ou pour ralentir le mouvement d’émancipation du prolé P tariat, parleront du maintien nécessaire de ce qu’ils $ appellent, en jargon scolastique, la propriété | se individuelle, ils seront pris entre la colère de la ‘4 démocratie ouvrière qui leur reprochera justement 3 de défendre, sous ce mot ambigu, la propriété ] capitaliste, et le dédain de la science qui opposera,

à leur conception abstraite et immobile de la À

1 propriété, la réalité du mouvement historique.

; L’heure approche où nul ne pourra parler devant f le pays du maintien de la propriété individuelle ‘à sans se couvrir de ridicule et sans se marquer 3 soi-même d’un signe d’infériorité. Ce qui règne ä aujourd’hui, sous le nom de propriété individuelle, | c’est une propriété de classe, et ce n’est pas au maintien de cette propriété de classe, c’est à son à | abolition que doivent travailler, d’un effort continu, ceux qui veulent l’avènement de la démocratie hs

| dans l’ordre économique comme dans l’ordre politique. Mais que les radicaux veuillent bien y prendre _ garde. Si leur formule sociale : maintien de la propriété individuelle, est réduite à rien, si elle est à

2 destituée de tout sens, ce n’est pas seulement par l’exemple du passé; ce n’est pas seulement par la

« 3 tendance invincible des forces nouvelles à briser le cadre capitaliste, Dans la société bourgeoise

; elle-même, dans le code bourgeois, la propriété individuelle revêt tant de formes incomplètes, subit tant de démembrements et de restrictions, que, dès

2 maintenant, et au point de vue même de la bour-. Fe geoisie, c’est un enfantillage ou un anachronisme a de parler purement et simplement du maintien de

Se la propriété individuelle. ; à

Nous, socialistes, pour démembrer ou absorber 4 graduellement la propriété capitaliste, pour diriger

dans le sens de la propriété collective le mouj , vement social, il nous suflira bien souvent d’élargir

&: certaines pratiques de la société bourgeoise, d’appli-

< quer grandement quelques articles de son code, et

: d’accélérer, dans les voies où elle est engagée déjà, la marche de notre législation. Ceux qui s’instituent les gardiens de la propriété individuelle ne se

3 bornent pas à nier la société de demain; ils. Fe, méconnaissent la société présente. LL

74 C’est de trois façons que la propriété individuelle <a 1 53 est limitée et refoulée. D’abord il a été impossible à _ au code bourgeois de régler les rapports des divers “a #2 _ propriétaires individuels sans consacrer des formes _ restreintes, incomplètes de la propriété individuelle. 4 D: _ En second lieu, l’impôt, dont le rôle va croissant +4 __ dans l’économie sociale, les lois françaises sur les Re. successions et la loi sur l’expropriation pour cause _. d’utilité publique sont autant de forces qui inves | tissent, limitent, refoulent la propriétéindividuelle. M En troisième lieu, toute la législation ouvrière, __ toute celle qui est appliquée, toute celle qui est _ réclamée est une conquête du droit collectif, de la Fa Pre puissance collective, sur la propriété individuelle. $ _ Iln’y a pas une seule réforme démocratique, il n’y #4 a pas une seule loi de protection ouvrière et de à | solidarité sociale qui ne restreigne le droit des ÊG détenteurs du capital, c’est-à-dire la propriété indige viduelle bourgeoise. LL)” FRS 4 L’article 537 du Code civil dit : « Les particuliers À si 4 ont la libre disposition desbiens qui leurappartien Le nent, sous les modifications établies par leslois. » L’article 544 du même Code civil dit : « La propriété er est le droit de jouir et disposer des choses dela manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou parles règle ments. » Ilest clair que tout le système social est modifié selon qu’il réalise l’affirmation principale de ces deux articles, c’est-à-dire la libre disposition des biens, et le droit de jouir et disposer des choses, ou selon qu’il multiplie les modifications, les restrictions et les réserves que ces articles prévoient À en leur deuxième partie. ‘

Or, même dans le fonctionnement de la propriété . bourgeoise, même dans les rapports qu’ont entre F eux les individus possédants, nombreuses sont les 4 ‘1 formes de propriété où l’individu n’a pas la libre E

  • disposition des biens, le droit entier de jouiretde disposer des choses. Qu’est-ce que l’usufruit sinon un démembrement de la propriété individuelle ? L’usufruit, tel que le définit l’article 578 du Code, « est le droit de jouir des choses dont un autre a la propriété comme le . à propriétaire lui-même, mais à la charge d’en conserver la substance ». Ainsi l’usufruitier d’un L 4 domaine recueille, pendant toute la durée de l’usu fruit, les fruits naturels ou industriels de la terre, E ceux qu’elle produit spontanément et ceux qu’en à obtient la culture ; mais il ne peut ni aliéner ni :.0 2 morceler ce domaine, ni en entamer les valeurs #0 | permanentes, comme les arbres de haute futaie. ‘# E:. Ainsi, pendant toute la durée de l’usufruit, il n’y a j: …_ aucun individu qui exerce sur le domaine qui y est Fi 34 soumis le droit plein de propriété ; ni l’usufruitier E ne peut disposer du fonds, ni celui qui a la nue 4 propriété ne peut disposer des fruits. . J’entends bien que dans ce démembrement, la _ propriété reste individuelle, puisque ce sont encore E
  • des individus qui détiennent ces fragments du droit à 4 de propriété décomposé. Mais il reste vrai que la Ë 4 _ société bourgeoise elle-même est conduite à mettre Fe : une partie de la richesse, une partie du capital à à foncier ou mobilier, en dehors du droit plein de la propriété individuelle. Il reste vrai que même dans à les rapports bourgeois, même dans la sphère des intérêts bourgeois, la propriété individuelle ne d: Dpse pas un absolu, un bloc indivisible, mais À __ qu’elle se dissocie au contraire et se dissout. | _ Cequiest vrai de l’usufruit est vrai aussi des ; droits d’usage et d’habitation, mais avec des particularités remarquables. Dans l’usufruit, l’usufruitier se substitue à celui qui a la nue propriété, pour é Ê la perception de tous les fruits du domaine ou du capital qui est soumis à ce dédoublement de propriété. Au contraire l’individu qui a un droit #4

d’usage sur une chose qui ne lui appartient pas, un

droit d’habitation dans un immeuble qui ne lui appartient pas, n’a pas nécessairement droit à l’usage exclusif de la chose, ou à l’occupation à entière de l’immeuble. Son droit d’usage ou d’ha- : bitation est réglé par les conditions les plus va-

: riables, qui créent les rapports de propriété les plus à complexes et les plus instables. « Les droits d’usage et d’habitation, ditl’article628

| du Code civil, se règlent par le titre qui lesa à établis, et reçoivent, d’après ses dispositions, plus ou moins d’étendue. » F

| Et les articles suivants (629-635) précisent : #2

  • __ « Siletitre ne s’explique pas sur l’étenduedeces droits, ils sont réglés ainsi qu’il suit: —Celuiqui ue ; a l’usage des fruits d’un fonds, ne peut en exiger

Fes _ qu’autant qu’il lui en faut pour ses besoins et ceux = de sa famille. IL peut en exiger pour les besoins

É même des enfants qui lui sont survenus depuisla

4 concession de l’usage. — L’usager ne peut céderni

3 louer son droit à un autre. — Celui quiaundroit

4 d’habitation dans une maison peut y demeureravec x sa famille, même quand il n’aurait pas été mariéà

#4 l’époque où ce droit lui a été donné. — Le droit À

d’habitation se restreint à ce qui est nécessairepour

3 l’habitation de celui à qui ce droit est concédé, et de < 4 sa famille. — Le droit d’habitation ne peut êtreni

cédé ni loué. Si l’usager absorbe tous les fruits du fonds, ou s’il occupe la totalité de la maison, il est assujetti aux frais de culture, aux réparations d’entretien, et au paiement des contributions comme l’usufruitier. — S’il ne prend qu’une partie des fruits, ou s’il n’occupe qu’une partie de la maison, il contribue au prorata de ce dont il jouit. » Qu’est donc devenue, en ces combinaisons, la

rigueur du droit individuel de propriété? De la chose sur laquelle est exercé un droit d’usage, de l’immeuble sur lequel est exercé un droit d’habitation, nul ne peut disposer pleinement ; ni l’usager, ni le propriétaire. Et quels rapports compliqués et mouvants ! Ce droit d’usage et d’habitation grandit avec la famille même de celui qui en a reçu titre. Et il se peut que ce droit d’usage ou d’habitation, n’étant que partiel, laisse coexister, pour un même immeuble, le droit d’usage qui restreint la propriété et le droit plein de propriété. Quelles combinaisons, quel enchevêtrement des droits, et quelle dispersion du droit de propriété !

Certes, lorsque les grands juristes de la révolution sociale, lorsque les grands organisateurs du droit socialiste s’appliqueront, au fur et à mesure que se

développera la propriété collective, à instituer les formules juridiques qui concilieront le droit souve- rain de la communauté, l’action des groupeslocaux et professionnels, le droit des communes, le droit des individus, ils trouveront dans l’usufruit etle droit d’usage et d’habitation, dans les combinaisons À : mêmes du code bourgeois, bien des précédents et des inspirations. Ë Grande est la place que les « servitudes ou services fonciers » tiennent dans le fonctionnement 1 actuel de la propriété. Or, que sont encore ces servitudes sinon un démembrement de la propriété, une diminution du droit que l’individu possédanta | sur l’immeuble rural ou urbain dont ilest proprié- « Une servitude, dit l’article 637 du Code civil, 3 3 est une charge imposée sur un héritage pour l’usage $ et l’utilité d’un héritage appartenant à un autre . à C’est si bien un démembrement et une restriction du droit de propriété que les rédacteurs du Code “ civil ont craint que la servitude parût créer, d’un immeuble à un autre, une sorte de dépendance À FA analogue à l’ancienne’ vassalité, Et l’article 638 êa « La servitude n”établit aucune prééminence d’un : héritage sur un autre. » x.

‘à Pari Ces servitudes sont très diverses. Tantôt elles ont AE 1e pour objet de rendre possible à un individu l’exer- cice de son droit, qui serait supprimé par l’exercice Pa £ _ entier du droit de propriété de ceux qui l’entourent. pe. _ Ainsi le droit de passage : : ‘4 Article 682 : « Le propriétaire dont les fonds Fi 4 sont enclavés et qui n’a sur la voie publique aucune ICS _ issue, ou qu’une issue insuflisante pour l’exploi- 5 #0 _ peut réclamer un passage sur les fonds de ses 2: _ voisins, à la charge d’une indemnité proportionnée _ au dommage qu’il peut occasionner. » #3 ss Tantôt elles ont pour objet d’empêcher qu’un É propriétaire détourne à son profit exclusif une LR

  • force naturelle qui doit être commune à plusieurs. : 4 « Celui dont une eau courante traverse l’héritage peut en user dans l’intervalle qu’elle y parcourt, Re
  • fonds, à son cours ordinaire ; — s’il s’élève une ne F _ contestation entre les propriétaires auxquels ces ä x eaux peuvent être utiles, les tribunaux, en pro- at ES - | nonçant, doivent concilier l’intérêt de l’agrieu Tantôt elle a pour objet d’assurer, par le concours 3 Le: { forcé de divers propriétaires, ce qui est la condition Fin commune de leur propriété. Ainsi, en vertu de”

l’article 664, « lorsque les différents étages d’une maison appartiennent à divers propriétaires, si les titres de propriété ne règlent pas le mode de répa- L rations et reconstructions, elles doivent être faites ainsi qu’il suit : F « Les gros murs et le toit sont à la charge de tous k les propriétaires, chacun en proportion de la valeur Ë de l’étage qui lui appartient. . « Le propriétaire de chaque étage fait le plancher sur lequel il marche. _« Le propriétaire du premier étage fait l’escalier qui y conduit ; le propriétaire du second étage fait, LS ‘ à partir du premier, l’escalier qui conduit chez lui ; 3 et ainsi de suite. » nr Voilà certes des rapports de propriété assez com- A $ s pliqués. Il y a dans cette maison des parts de pro- #3 priété individuelle: c’est chaque étage. Puis une ee sorte d’organisme commun : le toit, les gros murs, … ñ qui doivent être entretenus par tous selon des règles spéciales tracées par la loi. ce Comme les bourgeois se moqueraient des uto4 pistes socialistes, si pour décrire d’avance le … ‘+ mécanisme supposé de la propriété sociale dansune Le catégorie déterminée d’objets, nous imaginions un __ -enchevêtrement des obligations et des droits anaÀ : logue à celui que l’article 664 crée pour la propriété bourgeoise d’une maison ! nn.

À 4 e même, lorsque peu à peu les petits proprié_ taires paysans, sans renoncer encore à l’indivi- . dualité de leur domaine, comprendront la nécessité a _ d’associer leurs efforts au moins partiellement et __ pour des objets déterminés, lorsqu’ils formeront, “1 __ avec le concours de la communauté nationale, des _ __ associations de drainage, de nivellement, d’irri- Le: Re gation, l’association ainsi formée devra exercer RE _ sur l’ensemble des domaines partiellement solida- De __ xrisés des droits précis, qui seront comme une NN _ extension de ces servitudes que déjà, dans l’intérêt _ de l’agriculture, impose aux possédants d’aujour- TS _ d’huile code de la propriété individuelle. Mais cette ve | servitude sera une libération. Elle affranchira le Ee _ paysan de l’isolement, de la routine, de la misère.

  • mai point la puérilité de prétendre que le droit socialiste sortira, par interprétation et évolution .. des textes, du droit bourgeois. Les grandes transL’es Fi _ formations sociales ne se font point par des habi_ letés de procédure et le code socialiste ne sera pas _ lépanouissement imprévu de quelques germes __ équivoques, cachés dans le code bourgeois. C’est F. ë l’action de classe du prolétariat, s’exerçant avec une force croissante sur l’ensemble de la vie sociale, : à qui suscitera des rapports nouveaux de propriété et J des formules juridiques nouvelles. à Mais au moment où tous les partis se dressent _ contre nous comme les gardiens de la propriété individuelle, il n’est point inutile, pour constater le néant de la formule et l’équivoque de leurs pensées, de constater que la société bourgeoise elle-même n’a pu assurer son propre fonctionnement sans 4 , soumettre la propriété individuelle à des démem- E - brements, à des restrictions, à des règles qui semblent annoncer un droit social nouveau. : Ce que j’ai dit de l’usufruit, des droits d’usage et à d’habitation, des servitudes, s’applique aussi à l’hypothèque. Par celle-ci, la dette d’un individu envers un autre individu s’incorpore à un domaine. Elle ne fait plus qu’un avec le domaine ; elle le suit | et pèse sur lui, quel que soit l’acquéreur. C’est É ‘4 vraiment encore un démembrement de la propriété. Encore -une fois, je rappelle, pour qu’on ne se méprenne point sur ma pensée et qu’on ne me prête | pas des conclusions forcées et factices, que ces < démembrements et restrictions de la propriété ne fà nous font point sortir encore de la sphère de la k propriété individuelle et bourgeoise. C’est en vertu ; du mode bourgeois d’acquisition que fonctionnent À b ! 4 l’usufruit, l’hypothèque, la servitude. Et je ne conteste point que ce soient des modes de la pro
  • priété individuelle. Mais je dis que, déjà, par la

_ diversité de ses modes, par les limitations qu’elle _ subit, la propriété individuelle manifeste qu’elle qi 6 _ n’est point un absolu. Même dans sa sphère He d’action, même dans la société bourgeoise etle code Ë s: bourgeois, la propriété individuelle a des degrés. Le: x Avant même toute intervention d’Etat et avant % toute pression du prolétariat organisé, la propriété individuelle bourgeoise est obligée de se 1° : démembrer, d’abandonner une partie de sa force, De de revêtir des formes où sa définition légale, le droit plein de disposer, ne se retrouve plus. Dans « it. l’usufruit, le droit d’usage, le droit d’habitation, la ‘a servitude et l’hypothèque, plusieurs droits indi_ viduels bourgeois se rencontrent dans une même En La propriété individuelle bourgeoise n’est donc pas un bloc homogène : elle-même, bien des fois, fêlures dans le code bourgeois. Et, même au point g de vue du Code civil, les partis qui se donnent, en une formule générale, comme les défenseurs de la propriété individuelle prononcent des mots qui F n’ont pas tout leur sens,

Je n’ai point la sottise de considérer l’impôt, dans

  • la société d’aujourd’hui, comme une institution

À communiste. Je sais que l’impôt reçoit son caractère laquelle ïl fonctionne. Il est destiné surtout à assurer le maintien et l’exercice des puissances sociales dominantes. Dans la société féodale, les prélèvements de tout ordre exercés par le seigneur ont pour but d’assurer le pouvoir du seigneur. Quand la puissance royale commence à grandir, c’est par les rois qu’est levée une partie de l’impôt; c’est à assurer et à développer leur pouvoir que l’impôt est consacré. De même, dans une société comme la nôtre, où la puissance de la classe possédante, bourgeoise et capitaliste, est encore dominante, c’est surtout au service de cette classe qu’est l’impôt. IL est pour elle un moyen de conservation, de gouvernement et de profit. Il lui permet d’assurer, par ses tribunaux, le maintien du droit bourgeois, le respect de la propriété bourgeoise. IL lui permet de payer annuellement de formidables arrérages aux rentiers bourgeois et d’équilibrer

ainsi, par le lest constant du budget, la fortune de la bourgeoisie livrée à tous les courants du désordre FE. économique. Il lui permet d’entretenir une armée redoutable et onéreuse, qui, dans l’état présent d’antagonisme des classes et de conflit des intérêts, ee ‘ est destinée autant à protéger le capital contre les prolétaires que la nation contre l’étranger. Il lui permet encore d’allouer à des industries, dont les bénéfices sont absorbés par elle, des primes, des subventions, des garanties d’intérêt. n. Au moment où nous sommes du développement des États modernes, on peut dire que les deux tiers É. au moins du budget constituent un budget de classe. Les dépenses vraiment communes et humaines, dépenses pour les travaux publics, pour l’instruction à tous ses degrés, pour l’assistance et l’assurance 1 _ sociales, ne représentent encore qu’une faible E fraction des budgets d’État. Et ce n’est pas seu lement par l’affectation des ressources, c’est parla É manière de se les procurer que le budget de l’État bourgeois a un caractère de classe. Par les impôts | de consommation, une part démesurée des resbei sources publiques est demandée aux pauvres, aux NE. . % prolétaires. J’espère donc que l’on ne me % soupçonnera pas de considérer l’impôt, au point a 4 où nous sommes de l’évolution politique et sociale, comme une première forme du communisme. n

F ee _ Il reste vrai pourtant que l’impôt, avec le déve- Ne: BE __ loppement qu’il a pris dans les États modernes, est be une large restriction de la propriété individuelle. D Le projet de budget du ministre des finances pour ÿ l’année 1902 prévoit une recette de 3 milliards % F 597 millions, c’est-à-dire, en chiffres ronds, une F recette de 3 milliards 6o0o millions. Les recettes Se. des départements et des communes dépassent | à Goo millions. Ainsi le chiffre total de l’impôt s’élève Fi | à plus de 4 milliards par année. Or, d’après les | statistiques les plus sérieuses, le capital de la France ie | s’élève à 200 ou 220 milliards; et le revenu total annuel de la France, revenus des capitaux, revenus ÿ e du travail, s’élève à 20 ou 25 milliards. C’est dire que l’impôt prélève tous les ans un g sixième, peut-être un cinquième du revenu total | des citoyens. Or, bien que ces milliards soient encore affectés surtout au service d’une classe, bien que sur une partie des ressources de l’État, de nombreux particuliers, porteurs de titres de rente, ra titulaires de pensions, aient des titres individuels, il est certain que ce ne sont pas des individus qui | disposent de ces sommes énormes. C’est la nation qui, par l’intermédiaire de ses représentants, en règle l’emploi. Ainsi, un cinquième du revenu total de la nation | est soustrait au droit individuel, à la volonté indi- <. 177 ,

viduelle. C’est encore, pour une large part, une

| propriété de classe, mais cette ‘propriété de classe, Es au lieu de prendre la forme de la propriété individuelle, prend la forme de la propriété d’État. Or, . par là, si elle n’est pas encore propriété commune, elle peut le devenir. L’État, dans une démocratie, À n’est pas exclusivement un État de classe, et il le à sera de moins en moins. Dès maintenant, l’État est principalement, mais non exclusivement, un État bourgeois. De même que dans la société actuelle

Es l’influence de la bourgeoisie possédante et capitaliste, si elle est dominante, n’exclut pas pourtant 4 È

É toute influence de la démocratie et du prolétariat, - ë de même l’État, expression et organe de cette

__ société, est un composé d’oligarchie bourgeoiseet de capitaliste, de démocratie et de puissance prolétaras rienne. Et la proportion des forces diverses ou | même contraires qui s’expriment par l’État est à incessamment variable. Elle peut varier, et elle ES

& variera nécessairement dans une démocratie, au

profit de la classe ouvrière, qui d’un mouvement

Er Or, à mesure que la démocratie et Le prolétariat

_ accroîtront leur influence sur l’État moderne, ils !

L accroîtront par là même leur influence et leurs

: prises sur le budget de l’État moderne transformé. + | Hs en réduiront le plus possible les dépenses de A classe, pour développer les dépenses d’intérêt commun, et pour tourner à l’émancipation de FU % ; classe ouvrière une part croissante des ressources _ publiques. L’effort principal évidemment sera ne d’alléger le budget du poids de la dette dont il te | grevé au profit de la bourgeoisie rentière et du ”€ Ps terrible poids des dépenses militaires. Es Re _ Ainsi c’est la société bourgeoise elle-même qua

  • soustrait un cinquième du revenu total de la nation, £ cu revenus du capital et revenus du travail, à l’action F à ce directe des individus. C’est la société bourgeoise #3 is _ elle-même qui a mis tous les ans quatre milliards, re c’est-à-dire la représentation d’un capital de cent Re É : milliards, en dehors de la propriété individuelle, È ï _ définie parle droit de disposer. C’est elle qui a créé, “4 Al à mi-chemin de la propriété individuelle et du com- +4 __ munisme, une propriété collective d’État, une à _ substance collective de propriété, que la démocratie = Si la formule des radicaux : Maintien de la pro- À priété individuelle, a un sens pour leur esprit, ils x: doivent désirer que la propriété collective d’État fc

constituée par l’impôt reste le plus près possible de “à la propriété individuelle, le plus éloignée possible de la propriété sociale et commune. Or je prends, à titre d’exemple, la combinaison proposée par le ministre des finances pour les retraites ouvrières. Aujourd’hui, dans le budget de l’État, la partiela

| plus bourgeoise assurément et la plus imprégnée de propriété individuelle, c’est la partie qui est consa- F. crée au service de la dette, au payement des rentes ; car d’abord, c’est là une des forces les plus con

: stantes, les plus certaines de la bourgeoisie, et en second lieu, les porteurs de rentes ont des titres

| individuels, des créances individuelles sur l’État. E.

; Supposez au contraire que la loi institue un régime 4 .

; obligatoire de retraite pour tous les salariés; que

; _ per un versement obligatoire des salariés et des À

S employeurs et par une contribution de l’État, elle

; constitue une caisse de retraites ; que les fonds de t celte caisse soient capitalisés, et que les capitaux

| ainsi accumulés soientemployés à acheter delarente

| française. Supposez qu’ainsi la totalité ou la presque

3, totalité, ou, si l’on veut, une très grande partie de

la rente française soit devenue la propriété de la

| caisse générale des retraites, et par elle de l’ensemble des travailleurs. Que sera-t-il advenu ? En N:

É apparence le budget n’aura point été modifié; cette E

; partie du budget, arrérages des rentes diverses, ee

5 n’aura pas changé de physionomie. Mais, en réalité, LA

_ la partie du budget consacrée au service delarente ee |_se sera-t-elle rapprochée ou se sera-t-elle éloignée FA de la propriété individuelle ? D 4 Je le demande aux radicaux, qui ne peuvent Le ï trouver ma supposition vaine, puisqu’elle répond Re: à au projet que soutiennent la plupart d’entre eux. Je “1 _ le demande à l”éminent rapporteur M. Guieysse, qui $ est certainement un des plus vigoureux esprits du | _ parti radical. Et je les défie de contester que par la ä _ loi qu’ils soutiennent, et que c’est leur honneur de “4

  • soutenir, une importante partie du budget soit “2 | détournée de la propriété individuelle. V J’entends bien que chaque salarié, chaque parti- ee cipant de la caisse aura, dans le projet, son compte individuel, son titre individuel, son droit indivi- ‘ duel. Je le sais, et je m’en réjouis, car le communisme n’est pas la confusion. Mais comparez cette ï propriété des salariés avec la propriété du rentier . bourgeois qui la veille possédait les titres, et dites z si celle-ci n’avait pas un caractère beaucoup plus marqué de propriété individuelle. ! D’abord, c’est selon les modes bourgeois d’acqui- sition que le rentier avait réalisé les fonds placés par lui en titres d’État ; puis, c’est par un acte de sa | volonté individuelle qu’il avait précisément employé LE | en rentes d’État les fonds acquis et possédés par lui. Enfin, il pouvait vendre à son gré, au moment À choisi par lui, et donner à ses fonds la destination nouvelle qui lui plaisait. -# Donc, pas un moment il n’a cessé de « disposer », et jamais ce qu’on appelle la propriété individuelle à à ne s’est affaibli en ses mains. Au contraire, c’estun acte social, c’est une volonté sociale qui crée la propriété des salariés participant à la retraite. Ce n’est pas l’action individuelle du salarié, s’exerçant À à dans les conditions de la société bourgeoise et capitaliste, ou du moins ce n’est pas cette action _ seule qui réunit tous les ans les ressources versées b: pour lui à la caisse. La loi oblige les employeurset 1 l’État à contribuer, et c’est à peine si l’on peutdire Fr. me que le versement du salarié lui-même est individuel, à. puisqu’il est imposé par la loi, puisqu’il s’accomplit 4 sans l’assentiment individuel du salarié, au besoin Ë, 5 même malgré sa résistance. ” A l’origine donc de cette propriété constituée au - Le salarié, il n’y a aucun des caractères de la pro- : priété individuelle définie par le Code civil. Et à ne peine est-elle constituée au nom et au compte du E 4 _ salarié, mais par un acte social, qu’elle échappe au À F2 Il pourra, par ses camarades délégués dans les »

conseils de gestion, gérer les fonds de la caisse | mais que sera cette participation de l’individu à

_— l’immense gestion collective à côté de l’incessante faculté de disposer qu’avait tout à l’heure le rentier bourgeois ? Et si les conseils de gestion de la caisse emploient les fonds à acheter la rente de l’État, qui ne voit que celle-ci, devenue la propriété collective et relativement immobile de l’ensemble des salariés, est beaucoup moins voisine du type de la propriété individuelle qu’elle ne l’était aux mains remuantes des titulaires bourgeois ?

Aussi bien, la propriété ainsi créée à chaque salarié ne procède d’aucun des modes d’acquisition de la propriété individuelle bourgeoise. Ce n’est ni par un achat, ni par une donation, ni par un héritage, ni par le gain du commerce que les salariés recueillent les ressources versées pour eux à la caisse. C’est leur qualité de travailleurs, c’est leur seul titre d’hommes qui est reconnu par la société comme générateur du droit à la retraite c’est en vertu d’un droit humain, d’un droit social, commun à tout homme en tant qu’homme, c’est en vertu d’un droit personnel et universel tout ensemble, où nous reconnaissons le fondement juridique et moral de tout le communisme, que le droit à la retraite de tout salarié et la vaste propriété qui sert de garantie à ce droit sont institués.

C’est là, avec un inévitable mélange d’éléments hétérogènes, une ébauche du droit communiste ; À c’est un premier fragment du droit à la vie, dont * l’entière réalisation, dans le sens plein et noble du mot vie, serait l’entier communisme. À Et lorsque la rente, rachetée des mains des rentiers bourgeois, sert à assurer le service de cette L _ première propriété humaine, j’ai le droit de dire que cette partie du budget, sous l’impulsion combinée des radicaux et des socialistes, s’éloigne de la propriété individuelle; et j’ai le droit aussi de demander aux radicaux : Que signifie cette formule s. contre laquelle vous-mêmes vous travaillez ? Maïs encore une fois, et quoi qu’iladvienne d’une _ combinaison que je n’ai citée qu’à titre d’exemple, il à _ meparaîtcertain quel’impôt constitue une propriété Li _ d’État collective; il est certain que cette propriété | d’État, marquée encore aujourd’hui de l’empreinte décisive de la propriété bourgeoise et d’un profond _ caractère de classe, évoluera nécessairement, sous », l’action de la démocratie et des prolétaires, vers la 1 _ propriété sociale et commune. sous des formes diverses, ce qu’on appelle l’impôt, D

ÿ et que si l’impôt pouvait être considéré comme une

4 sorte de propriété collective, ou même comme un germe de cette propriété, il y aurait eu de tout É temps des germes de communisme. Le Ë Ce qui est nouveau, c’est que cette propriété col- | lective d’État qui s’appelle l’impôt ait pris une si énorme extension dans une société qui a inscrit dans ses codes le droit souverain de la propriété indivi- L * | duelle. Ce qui est nouveau, c’est que la société F bourgeoise et bourgeoisement individualiste ait été à conduite, pour assurer son propre fonctionnement, ‘4 à créer cette propriété d’État, qui représente un à cinquième de l’activité nationale, et qui, malgré sa destination première de classe, est, au moins par sa J forme collective, en opposition avec la forme indi- $ viduelle de la propriété. Ce qui est nouveau et ? important, c’est que cette propriété collective d’État L s’accroisse et évolue dans une société démocratique “A où le prolétariat grandit en nombre et en force; ds c’est, par conséquent, qu’une démocratie toute péné- À trée de pensée prolétarienne puisse peu à peu amé- Re nager pour le bien du prolétariat et selon le droit Ÿ communiste cette immense propriété collective dont ee , la société bourgeoise elle-mème a peu à peu créé et élargi l’habitude.

Ce n’est pas au profit de la grande communauté des travailleurs et des citoyens, c’est au profit de la petite communauté de la famille que la loi française sur les successions règle et limite la faculté de disposer de leurs biens qu’ont les individus. Mais nos lois sur les successions n’en sont pas moins une grave et profonde atteinte au droit individuel, à la C’est par la libre disposition des biens que le Code civil caractérise la propriété. Un individu qui ne dispose pas de ses biens en toute liberté, en toute souveraineté, n’en est pas pleinement propriétaire. Une autre puissance limite sa puissance, un autre droit limite son droit. Or, les citoyens français ne peuvent pas disposer librement de leurs biens. Ils ne peuvent pas les transférer par dons ou legs absolument à qui leur plaît : la loi de l’État intervient pour leur dire en partie à qui les transmettre, et selon quelle propor:

tion. Les individus sont tenus de réserver leurs biens aux héritiers que la loi désigne, dans l’ordre où elle les leur désigne. L’article 731 du Code civil dit : « Les successions sont déférées aux enfants et descendants du défunt, à ses ascendants et à ses 1 parents collatéraux, dans l’ordre et suivant les È

Ainsi ce n’est pas la volonté individuelle du possédant qui choisit tous ceux auxquels ira sa propriété. L’État choisit pour lui. La loi de l’État décide pour lui. Et comme la propriété se définit, aux termes mêmes du Code civil, par la + . faculté de disposer, l’État même a une sorte de propriété sur tous les biens des citoyens, puisqu’il à se substitue à eux dans la disposition même de E.

$ leurs biens. Il ne les retient pas pour lui; il les Fe transmet à des individus. Mais c’est l’État, et non à le possédant, qui règle cette transmission. C’est D donc l’État qui fait, en cet ordre, acte de propriété.

| Et par aucun moyen, par aucun biais, l’individu $ possédant ne peut éluder la volonté souveraine de l’État. Non seulement l’État, à défaut d’une dispo e sition précise du possédant, décide à quels héritiers M

% doit échoir la succession. Mais l’individu possédant, E È en pleine vie, en pleine activité, en pleine force, ; ne peut que dans une faible mesure disposer de hs ses biens. Il peut les louer, il peut les vendre, car à

la vente n’est en sommequ’un changement deforme . vendeur reçoit une valeur égale. La location, la 4 vente modifient la manière de percevoir les fruits 14 à 4 n’en atteignent pas le fond, elles n’en diminuent à point la valeur, et par suite, elles ne lèsent pasles intérêts des héritiers d’avance désignés par l’État. | Mais ce qui est interdit à l’individu, c’est de faire abandon de sa propriété au profit d’autres personnes que celles que l’État a instituées d’avance | propriétaires par succession. Ou du moins, il ne | peut en abandonner librement qu’une assez faible £ portion, étroitement limitée par la loi. +08 Fe L’article 913 du Code civil dit: « Les libéralités, È soit par actes entre vifs, soit par testament, ne pourront excéder la moitié des biens du disposant, _ s’ilne laisse à son décès qu’un enfant légitime; le … tiers, s’il laisse deux enfants ; le quart, s’ilen laisse 1 trois ou un plus grand nombre. » ch Ée NE . Ainsi le droit individuel du citoyen français ; ; sur sa propriété est limité étroitement. En vain #4, Na ; le paysan propriétaire alléguera-t-il qu’il a peiné __ prodigieusement pour acquérir un petit domaine; TR LA que ce domaine ne peut pas sans périr, se DES 4 perdre beaucoup de sa valeur, se décomposer et | s’émietter; qu’il voudrait le réserver à un seul ‘4

4 2 Jean Jaurès hS Ee à héritier, le plus économe, le plus vaillant, le ge: Ê plus avisé de tous. — La loi, par des raisons : supérieures d’équilibre social et d’égalité, l’oblige à répartir à peu près également entre tous ses enfants le petit domaine créé par lui,etparluiseul. Envain

À les propriétaires paysans de Normandie représen- à

& Convention que d’habitude ils mariaient leurs filles, | avec une petite dot, hors du domaine familial;

3 qu’ils gardaient auprès d’eux leurs fils pour le à

Fa cultiver, que souvent, par le long effort de ces fils, à

Fu la valeur du domaine était accrue, et qu’il était 4 À

_ injuste d’admettre les filles, à la mort du père, au 604

de partage de ce surcroît de valeur. — La Convention Eu ne voulut admettre aucune, et le Code civilna

“4 _ admis presque aucune exception à la loi d’éga-

70 lité domestique selon laquelle elle décomposait les e.

biens des citoyens. En vain, aujourd’hui, l’indus- E.

__ triel audacieux qui par son initiative aura crééune

7 grande industrie voudra-t-il la laisser tout entière 4 ou presque tout entière au seul héritier capable, . _ selon lui, de la soutenir et de l’étendre. Ce n’est

7 pas lui qui décide; ce n’est pas sa volonté quifait ue. loi; ce n’est pas lui, créateur de cette richesse, qui ss.

Nes en dispose à son gré. L’État intervient et répartit

Di cette propriété dite individuelle selon les règles Eee Que de fois on nous dit, à nous socialistes : à 3 « Vous voulez donc par votre système d’égalité 6 traiter de même le paresseux et Le laborieux ? Votre à Ë . socialisme n’est qu’une prime à la paresse. » à C’est absurde ; car en appelant tous les citoyens, % tous les travailleurs à la propriété collective des | instruments de travail, nous affranchissons les travailleurs de la dîime des parasites, du tribut levé par la paresse de l’actionnaire sur le labeur du prolétaire. Mais c’est la loi bourgeoise des succes- sions, c’est la loi instituée par la bourgeoisie révo- lutionnaire qui pouvait être accusée de favoriser la paresse, puisqu’elle assure à tous les enfants, même aux plus indolents, même à ceux qui abu- seront de leur part de l’héritage paternel pour ù vivre d’une vie oisive, une égale portion irréduc-

  • tible de cet héritage. Elle ne laisse pas au père, à celui qui a créé la propriété, qui a éprouvé tous les jours le caractère, les facultés des fils, le droit de traiter tout à fait autrement celui qui fera de l’héritage un instrument de travail et celui qui en fera un instrument de paresse. Elle ne le lui permet que dans une assez faible mesure.

La Révolution, voulant réaliser le plus haut degré possible d’égalité dans l’intérieur de ia fa- mille, a passé outre aux diflicultés et aux objec- tions. Elle a lié les volontés individuelles. Elle a

attenté à la propriété individuelle dans un intérêt À social, en vue d’une plus large diffusion des richesses. £

Notez que dans les biens possédés par l’individu, & la loi de l’État ne fait aucune différence de forme ou d’origine, qu’elle les soustrait tous, indistincte- E. à ment, à la volonté individuelle, au droit indivi- E: duel, qu’elle les soumet tous aux mêmes règles ‘à

6 On pourrait comprendre, à la rigueur, au point de vue de la propriété individuelle, que la loi de E à l’État obligeat le père à transmettre à tous ses en- | fants la part de ses biens que lui-même a reçue de E ses ascendants. Ce serait là comme une sorte de réserve héréditaire, de patrimoine familial que le Ne: n * père transmettrait comme il l’a reçu. Mais pour À 4 cette part des biens que le père lui-même a acquise, 34 qui est son œuvre propre, le prix de son effort per- ui Fe sonnel, peut-être la rançon de sa vie épuisée par le 4 _ souci et le labeur, comment est-il possible, sans _ violer à fond {a propriété individuelle, de ne pas 4 lui en laisser, à lui et à lui seul, l’entière disposi- ‘4 2 Or, la loi ne connaît point cela. Elle exproprie 23 tout citoyen français de la faculté de disposer de ss <a ses biens, quels qu’ils soient, même de ceux qui #4

_ portent la marque toute vive, l’empreinte rose _ chaude de son effort individuel. L’article 732 du | Code civil, avec une sorte d’impassibilité et d’in #4 _ différence qui est la négation même du droit indi- #8 viduel, dit ceci : « La loi ne considère ni la nature _ ni l’origine desbiens pour en régler la succession . » DA. FE: Et comme est étroite, dans notre code, la subordi- 3 Fr à pation du droit individuel au droit familial, de la F. . K ; propriété individuelle à la propriété familiale FE constituée par la volonté de l’État! Ce n’est pas __ seulementenvers ses enfants vivants que le citoyen ‘al _ est tenu. Ce n’est pas à eux seulement qu’il doit ‘À _ réserver son bien, qui d’avance est le leur. C’est … : _ envers toute la suite des générations qu’il est lié: ? les descendants des enfants morts, à quelque degré à que ce soit, sont appelés, par représentation, à 1°] d succéder de droit, comme s’ils étaient l’enfant lui- , À _ même. Les petits-fils, les arrière-petits-fils héritent E _ de droit, si la mort a emporté les générations qui K. re les séparent du premier ascendant. Quand même ” _ les arrière-petits-fils seraient déjà riches par l’héri- d rte tage recueilli de leur père et de leur grand-père, le à _ bisaïeul est tenu de leur réserver leur part. Ainsi, Fr la propriété individuelle est grevée d’obligations | décisives au profit de la famille pour toute la suite | des générations ; elle est hypothéquée, au profitdu plus lointain avenir, d’une hypothèque éternelle. à

ks Le Code civil prend les précautions les plus misi nutieuses pour défendre la propriété familiale, 3 _ créée par la loi de l’État, contre la volonté du pos a sédant individuel. Il va jusqu’à briser, par un eflet EE È à rétroactif, toutes les transactions qui seraient con F traires au droit de la propriété familiale, supérieur Le au droit de la propriété individuelle. 6. Ainsi, un individu, au cours de sa vie, fait donation d’une partie de ses biens, par une disposition entre vifs. Il se peut qu’à ce moment la portion des biens qu’il donne ne dépasse pas celle dont ilpeut … _ légalement disposer. Par exemple, s’il a trois en_ fants, il peut disposer du quart de sa fortune, et il. en dispose en effet : le donataire entre en posses_ sion de la portion des biens qui lui est donnée. 10 Mais voici que la fortune du donateur diminue, et se __ quand il meurt, la donation qu’il a faite bien des … années avant se trouve représenter plus que le quart dont légalement il peut disposer. Cette dona- …

_ lion sera réduite jusqu’à ce qu’elle soit ramenée

_ aux proportions légales. L:

__ Ou encore le donateur a disposé du tiers des à

fortune, à un moment où il n’avait que deux …

5 enfants. Il pouvait alors légalement disposer du

:% tiers. Il lui survient un troisième enfant : Ilne peut Æ be. À plus disposer que du quart. Voilà l’acte de donation É É qui ne vaut plus qu’à proportion du quart; et mème RS 3 si le donataire est entré depuis des années en pos- à —._ session de ce qui lui a été donné, il faut qu’il ë subisse la réduction. ES: Ou encore un citoyen a fait don de sa fortune à un moment où, n’ayant ni ascendant ni enfant, il pouvait en disposer pleinement. Des enfants lui surviennent : la donation se trouve révoquée de droït; le droit de propriété de la famille rétroagit sur les actes de l’individu jusques avant la création de la famille. Même si le donataire, ayant ainsi recu de bonne foi des biens meubles ou immeubles, en a disposé, même s’il a vendu l’immeuble reçu par lui, même s’il s’est servi de ces biens pour re- connaître et garantir la dot de sa femme, même alors la donation est révoquée : tous les actes qui s’y rattachent tombent; les tiers acquéreurs de l’immeuble sont obligés de le rapporter à la succes- sion; et la dot de la femme du donataire reste sans garantie. Tout cède, tout s’efface devant la puis- sance du droit familial, de la propriété familiale établie par la Révolution au-dessus de la propriété individuelle, des volontés et des transactions indi- viduelles, des droits individuels.

IL faut lire et méditer ces articles du Code civil

pour voir avec quelle rigueur, avec quel dédain des situations acquises et des arrangements déjà anciens elle a protégé contre les individus une forme z “ de propriété qui les dépasse. L’individu possédant, le père, est lié, surveillé, comme s’il était l’usurpa- ÿ teur de sa propriété. Il est presque suspect, et tout acte de donation par lequel il aliène ou croit aliéner une partie de son bien est d’une fragilité extrême, toujours exposé à être caduc. Toutes les conventions qui se rattachent à l’acte de volonté par lequel il a cru disposer d’une partie de ses biens sont ù sujettes, si loin qu’elles s’étendent, à la même

| L’article 920 du Code civil dit: « Les disposi-

S tions, soit entre vifs, soit à cause de mort, qui L

s _excéderont la quotité disponible, seront réductibles è

| à cette quotité lors de l’ouverture de la succes- L.

| L’article 921 : « La réduction des dispositions à ’ entre vifs ne pourra être demandée que par ceux au S: profit desquels la loi fait la réserve, par leurs héri- …

1 tiers ou ayants cause. Les donataires, les léga- %

1 taires, ni les créanciers du défunt ne pourront de- En à mander cette réduction ni en profiter. » + nr !

a Article 922 : « La réduction se détermine en forï mant une masse de tous les biens existants au décès à ve du donateur ou testateur. On y réunit fictivement Eee ï3 | ceux dont il a été disposé par donations entre “Foi d’après leur état à l’époque des donations, et leur #4 r valeur au temps du décès du donateur. On calcule Es À sur tous ces biens, après en avoir déduit les dettes, _ quelleest, eu égard à la qualité des héritiers qu’il # 24 laisse, la quotité dont il a pu disposer. » ; e È “<@ Ainsi, même si ce qui a été donné il y a long. ‘4 temps n’excédait pas, au moment où fut faite la Fe. 3 donation, la quotité dont peut à sa mort dispose ; Le donateur, mais si depuis la donation la valeurde 3 ce qui a été donné, immeuble ou titre mobilier, ; s’est accrue, il faut qu’il y ait réduction : c’est sur “1% x la valeur qu’a le bien donné, non pas au moment de +4 2 la donation, mais au moment de la mort, que se va po fait le calcul. Tout acte de donation est donc frappé £.

d’une incertitude absolue.

L’article 929 dit : « Les immeubles à recouvrer Ve par l’effet de la réduction le seront sans charge de _ dettes ou hypothèques créées par le donataire. » : Je recommande l’article 930 à ceux qui ont la * L tion en réduction ou revendication pourra être | exercée par les héritiers contre les tiers détenteurs des immeubles faisant partie des donations et aliénés par les donataires, de la même manière et dans F. le même ordre que contre les donataires eux- A

: Et quelle puissance d’effets rétroactifs dans l’article 960 que voici : * | « Toutes donations entre vifs faites par perë sonnes qui n’avaient point d’enfants ou de descen_ dants actuellement vivants dans le temps de la $ donation, de quelque paleur que ces donations puissent être, et à quelque titre qu’elles aient été : faites, et encore qu’elles fussent mutuelles et ré- … ë munératoires, même celles qui auraient été faites À ME en faveur du mariage par autres que par les ascen- & dants aux conjoints, ou par les conjoints l’un à l’autre, demeureront révoquées de plein droit par à la survenance d’un enfant légitime du donateur, É . même d’un posthume, ou par la légitimation d’un 4 enfant naturel par mariage subséquent, s’il est né _ depuis la donation. » _ Le C’est la grande proclamation bourgeoise du droit af de l’enfant, prélude de la magnifique proclamation Ê communiste. Avant de naître, avant même d’être < . : conçu, avant même que le mariage d’où il doit | a: naître soit contracté, l’enfant a un droit préexistant à . et supérieur à tout autre. Il a droit sur la propriété : . a de celui dont un jour il doit naître; et tous les actes 4 par lesquels, bien avant sa naissance, cette proD priété a été donnée, tous ces actes sont nuls. La n. ee propriété individuelle est engagée d’avance envers à È 4 des générations inconnues, et quand l’enfant sur

vient, il brise, dans le passé, toutes les combinai- è É sons de propriété contraires au droit souverain | dont la société l’investit. IL brise la volonté même ; de celui qui n’était pas encore son père, et qui est.

réduit soudain au rôle étrange d’intendant désa- voué d’une fortune dont le vrai propriétaire n’était pas même conçu.

Mais nous, ce n’est pas à l’enfant de la famille bourgeoise que nous reconnaissons un droit pré- existant sur la propriété bourgeoise. Dans la grande et large pensée communiste et humaine, tout enfant, tout fils de l’homme a dès maintenant un droit préexistant sur l’ensemble des moyens de travail et de vie dont la communauté nationale peut disposer. Et le patrimoine social que nous , voulons créer à la nation, la propriété commune que nous voulons lui constituer, est la garantie de ce droit préexistant de tout enfant de la race hu- maine, comme la propriété familiale, si jalouse- ment défendue par la loi de la Révolution bour- geoïse contre les empiétements individuels, est la garantie du droit préexistant de l’enfant des classes possédantes.

Et avec quelle minutie la loi prévient toute possibilité de fraude! Le grand-père pourrait être

tenté de favoriser un de ses petits-fils, ou un de À ses neveux, aux dépens des autres. Et pour cela, - il pourrait donner la portion de bien dont il dis- - sœurs, avec charge de transmettre de préférence : cette portion de bien à tel ou tel de ses petits-fils ou de ses neveux. La loi interdit ces dispositions de préférence. Il | faut que la quotité disponible donnée par le grandpère à ses descendants immédiats soit ensuite répartie également entre tous les petits-fils. Les articles 1048, 1049 et 1050 du Code civil sont formels : « Les biens dont les père et mère ontla faculté de disposer pourront être par eux donnés, Ë enfants, par actes entre vifs ou testamentaires, avec ’ la charge de rendre ces biens aux enfants nés ou à £ naître, au premier degré seulement, desdits donataires. — Sera valable, en cas de mort sans enfant, k la disposition que le défunt aura faite, par acte ) entre vifs ou testamentaire, au profit d’un ou plusieurs de ses frères ou sœurs, de tout ou partie des ; biens qui ne sont point réservés par la loi dans sa t- succession, avec la charge de rendre ces biens aux É enfants nés ou à naître, au premier degré seuleÉ | ment, desdits frères ou sœurs donataires. — Les ne. dispositions permises par les deux articles précé- a A PROPRIÉTÉ INDIVIDUEE _ dents ne seront valables qu’autant que la charge de É de restitution sera au profit de tous les enfants nés à É ii Le | ouà naître du grevé, sans exception d’âge ou de ne.

Voilà encore une bien curieuse combinaison de cs

É propriété, pour assurer contre toute mainmise in- -< _ dividuelle et contre toute répartition de privilèges M2 _ la propriété familiale. Le père peut, d’après la loi, } de “ selon le nombre de ses enfants. Cette quotité dis _ ponible, il peut, s’il craint la dissipation de ses ne. _ enfants, la leur donner, mais à la condition qu’ils _ la transmettront intacte à leurs enfants à eux. _ Ainsi, cette quotité disponible traverse, sans s’y [2 D perdre, sans s’y dépenser, une première génération, à | pour parvenir entière à la seconde. Seulement, il _ faut que cette génération soit appelée tout entière ‘22 au partage. Il faut que tous les petits-fils ou à _ neveux soient assurés d’avoir part égale. La loi ne se charge de convoyer à destination et jusqu’à la _ deuxième génération la quotité disponible donnée We _ par l’ascendant, qu’à la condition qu’elle sera re- Ke æ _ mise, par portions égales, à tous les héritiers du SR même ordre, qu’il n’y aura ni préférence ni privi lège. Ainsi, même la quotité disponible, soustraite k mn. à la première génération à la loi du partage égal, y AN * retombe à la seconde. Le grand-père a le droitde

“Late Jean Jaurès Le

Æ penser à ses petits-fils; il a le droit de leur faire A parvenir, par l’intermédiaire de ses enfants, une ; portion de ses biens sur laquelle ses enfants n’auÀ ront aucune prise. Mais il n’a le droit de songer ë é ses petits-fils, nés ou à naître, qu’à la condition de Re penser également à tous, aînés ou cadets, filles ou. ke garçons. À cette condition, la loi veille à ce que la v. Elle oblige les parents grevés de cette charge à. 5 placer en valeurs solides, ou en immeubles, le bien ” qu’ils doivent transmettre. E. fe Article 1062. « Le grevé de restitution sera Se ÿ tenu de faire procéder à la vente, par afliches et F à enchères, de tous les meubles et effets compris dans … :. la disposition… » — Article 1065. « IL sera fait s % ji par le grevé, dans le délai de six mois à compter « “3 du jour de la clôture de l’inventaire, un emploi des. É deniers comptants, de ceux provenant du prix des.

ù meubles et effets qui auront été vendus et de ce qui.

Eu aura été reçu des effets actifs. » — Article 1066. « Le ne: grevé sera pareillement tenu de faire emploi des 244 deniers provenant des effets actifs qui seront re-. T3 couvrés et des remboursements de rentes. » —. ne Article 1067. « Cet emploi sera fait conforméSE ment à ce qui aura été ordonné par l’auteur de la. Es: disposition, s’il a désigné la nature des effets dans he ï lesquels l’emploi doit être fait; sinon, il ne pourra

l’être qu’en immeubles, ou avec privilège sur les

Ainsi, quand le grand-père, après avoir laissé, è comme la loi l’y oblige, les trois quarts de son bien à ses enfants, veut faire parvenir à ses petitsenfants le quart dont il peut disposer, il remet ce quart en dépôt aux mains de ses enfants, et ceux-ci sont tenus de constituer ce dépôt en valeurs défnies, résistantes et inaltérables. Ils peuvent percevoir les fruits; mais ils ne peuvent toucher au fond. . Et ce dépôt inaltérable, inaliénable, dès qu’il par-. viendra aux petits-enfants, sera également partagé entre eux. L’effort de la loi est immense et subtil pour préserver de toute atteinte individuelle la propriété familiale fondée et protégée par l’État. Où donc, dans toutes ces combinaisons, est cette faculté de disposer, qui est, selon le Code civil, l’essence même de la propriété? A vrai dire, et à prendre les choses d’ensemble et de haut, la pleine propriété individuelle n’existe pas en France. Aucun individu n’y a le droit entier de disposer de son bien. Sous la discipline de la loi successorale, tout propriétaire est moins un propriétaire qu’un dépositaire. Il a en dépôt une propriété de classe,

à forme familiale et à base capitaliste. C’est à la suite indéfinie des générations, dont l’État représente et défend le droit, ce n’est pas à l’individu ? lui-même qu’appartient ce qu’on appelle son bien. La propriété capitaliste existe, car ces dépositaires peuvent se servir de la propriété familiale qu’ils ont en dépôt pour exploiter les hommes qui | n’ont pas de propriété. Il y a donc propriété capitaliste, et propriété de classe. Mais, je le répète, c’est à peine si on peut dire qu’il y a propriété individuelle, puisque nul ne dispose librement de ce qu’il possède, et que l’État se substitue aux individus pour régler, sans eux ou même malgré eux, l’emploi de leurs biens. î Mais comment, par quelles raisons, par quels % principes la Révolution française a-t-elle justifié la £ prodigieuse atteinte portée par ses lois successo- : rales à la propriété individuelle ? L

M. Sagnac écrit dans son livre vraiment magistral sur la Législation civile de la Révolution française Après avoir fortifié le droit de propriété, les révolutionnaires l’affaiblissent. L’individu a bien le pouvoir d’user et d’abuser de ses biens; mais c’est un droit essentiellement viager qui ne doit jamais nuire à la famille et à la société. Au-dessus de l’individu sont des groupes naturel et artificiel, la famille et l’État, qui ne doivent point être sacrifiés, et dans l’intérêt desquels le législateur doit établir les règles de la transmission des biens.

Le Code civil, tel qu’il a été fixé sous le Consulat, ne nus donne qu’une bien faible idée des audaces de la Révolution en matière successorale. La Constituante, la Législative discutèrent le problème, et les vues les plus hardies furent émises par Mirabeau, Petion, Tronchet, mais elles n’aboutirent pas. C’est la Convention qui légiféra. Voilà pourquoi, dans l’Histoire socialiste, j’ai réservé à

la Convention l’exposé minutieux et l’analyse cri- : tique de cette partie si importante de la pensée et : de l’œuvre révolutionnaires. Maïs la Convention ne ee fit que formuler en lois les principes aflirmés dans “a . toutes les Assemblées de la Révolution. Ces lois, au point de vue de la transmission des biens, ne se bornaient pas à réduire le droit de la propriété g individuelle : elles le supprimaient presque comHA plètement. Tandis qu’aujourd’hui le père peut disposer dela moitié de.son bien s’il a un enfant, du tiers s’il en a | disposer au profit d’un de ses enfants, qui recevra £ ainsi une part plus grande que les autres, la Con- ’ #3 vention décrète, le 7 mars 1793, que « la faculté de Fr disposer de ses biens, soit à cause de mort, soit £ ; entre vifs, soit par donation contractuelle en ligne directe, est abolie, et que, en conséquence, tous les ; descendants auront une portion égale sur les biens des ascendants ». Le père ne peut favoriser aucun : de ses fils; le grand-père ne peut favoriser aucun 7 de ses petits-fils. Tous, ils recevront absolument, Ê mathématiquement, part égale. C’est la suppression Y complète du droit de tester, du droit de disposer en à ligne directe. À l’égard des fils ou des petits-fils, la } volonté individuelle de l’ascendant ne compte pas is il n’est pas vraiment propriétaire; il n’est que le

gérant d’une propriété sur laquelle tous les descendants du même degré ont, par la loi de l’État, un

  • droit égal et souverain. Et non seulement l’ascen- i dant ne peut favoriser aucun de ses descendants, « non seulement il ne peut accroître la part d’aucun d’eux en leur donnant la quotité disponible, mais cette quotité est réduite presque à rien. Ce n’est pas - d’une moitié, ou d’un tiers, ou d’un quart de sa fortune que le père peut disposer. Les lois de la Convention de 1793 ne permettent à l’ascendant, s’il a des descendants, fils ou petits-fils, de disposer que d’un dixième.

Ainsi, l’homme qui a des descendants ne peut faire acte de volonté que sur un dixième de ses biens. Et encore, ce dixième, il ne peut en user avec une liberté entière, puisqu’il ne peut s’en servir pour accroître la part d’un de ses héritiers, enfants ou petits-enfants. Il ne peut le donner qu’à d’autres que ses héritiers. En aucun cas, cette faible quotité disponible du dixième ne peut servir à rompre l’égalité absolue, l’égalité mathématique, voulue par la loi entre les descendants, et à rétablir une sorte de droit d’aînesse ou de privilège au profit de l’un d’eux. Si le père veut disposer du dixième que lui laisse la loi, il faut qu’il le porte hors du cercle de ses héritiers, il faut qu’ille donne ou à des parents plus éloignés ou à des étrangers. Et

| ainsi la loi travaille doublement à la dispersion, au morcellement de la fortune du père : d’abord en instituant entre tous les enfants le partage rigoureusement égal des neuf dixièmes de la fortune, et à puis en obligeant le père, s’il ne veut pas soumettre À le dernier dixième à la loi du partage égal, à le i porter hors de la famille immédiate. En outre, tandis qu’aujourd’hui l’article 915 du Code civil permet au citoyen qui n’a pas de descendants de disposer de la moitié de son bien s’il laisse un ou plusieurs ascendants dans chacune des lignes paternelle et maternelle, et des trois quarts s’il ne laisse d’ascendants que dans une ligne, la loi de la È Convention ne permet au citoyen, s’il laisse des 3 ascendants, et quel qu’en soit le nombre, que de disposer d’un sixième.

: Vraiment, au point de vue du droit si important È de disposer des biens par donation ou testament, la à propriété individuelle, dans le droit révolution- Î naire, n’existe plus. 5 Le Comité de législation de la Convention voulait

$ aller plus loin encore dans la voie du morcellement

; égal et obligatoire des fortunes, dans la substitution de de la propriété familiale indéfinie à la propriété à individuelle. Il songea à admettre simultanément tous les membres de la famille, les frères et les EX4 & s œurs comme les enfants, au partage de la succes sion. Il ne s’y décida pourtant pas, malgré les _ instances de Durand-Maillane. Mais tel qu’ilest, ! + _ le Code civil de la Convention ruine à fond toute a _ une partie essentielle des droits dont l’ensemble Tes constitue la propriété individuelle. ER 3 La faculté de disposer, qui est l’essence même de Ci E _ la propriété individuelle, n’est pas simple : elle peut 5e : È , s’exercer sous diverses formes et en diverses direc k: tions. La Convention élimine une de ces formes, :4 _ ferme une de ces directions; et M. Sagnac, résu- L: _ mant en ce point l’œuvre révolutionnaire, a pu ” __ écrire sans aucun parti pris de système : “à F _ La fortune appartient moins à l’individu qu’à la _ famille, c’est-à-dire à tous les parents, si éloignés qu’ils L 1 ” L’individu n’a vraiment en toute propriété, avec droit ÿ- _ absolu d’user, d’abuser, de disposer, que le sixième ou des c le dixième de son avoir, et encore ne peut-il faire servir 1 cette portion disponible à détruire « la sainte égalité » ‘3 ca _ entre les successeurs; de sorte que s’il ne la laisse pas _ à ses héritiers, ce qui serait préférable, il la donnera % nécessairement à d’autres personnes, ce qui divisera 4 we toujours les richesses. +4 à Et ces lois si hardies, si fortes, qui démembraient LR” $ le droit de propriété individuelle et lui substituaient à ÿ une propriété familiale fondée sur la volonté de ’ : __ J’État, la Convention décide, par un coup d’audace #4 révolutionnaire incomparable, qu’elles auront un . effet rétroactif jusqu’au 14 juillet 1789. Elle proclame Le que depuis le 14 juillet 1589 la nation est rentrée ÿ virtuellement en possession de tous ses droits, que k: | tous les privilèges et abus du passé sont abolis de 4 fait comme de droit depuis cette date, et que les % inévitables délais pris par la Révolution pour for- * _ muler en lois le droit nouveau ne sauraient étreun 5 prolongement de l’iniquité ancienne. Elle décrète à en conséquence que toutes les successions ouvertes du mois de juillet 1789 au mois de novembre 1793 ” jé” _ seront réglées par la loi nouvelle. Toutes les dona0e tions, tous les testaments par lesquels les citoyens 4 auront disposé de plus du sixième ou du dixième de leurs biens, sont annulés; toute inégalité de partage sé _ entre les enfants est rétroactivement abolie. Les De aînés ou ceux qui ont reçu plus que leur part sont 3 à tenus de rapporter immédiatement à la masse, etun ÿ 4 nouveau partage est fait, dans lequel les cadets, les E 3 déshérités, les moins favorisés reçoivent leur égale $ et juste part. Ainsi, toute la vie sociale depuis É. quatre ans est bouleversée et renouvelée jusqu’en … _ son fond; tous les rapports domestiques sont “4 _ modifiés; tous les rapports de propriété sont =. 2 changés; toutes les racines de la volonté indivi_ duelle sont arrachées, et c’est un droit socialnou …

a : veau qui, sous la forme de la propriété familiale et fs F _ de l’égalité forcée du partage, chasse, pour ainsi À 4 dire, le droit absolu de la propriété individuelle. Si. à Nous opposera-t-on que ces dispositions si vigou- ; reuses du droit révolutionnaire ont été affaiblies | depuis et atténuées? Oui, elles l’ont été par le Consulat, sous l’influence de Bonaparte, qui voulait | rétablir le despotisme paternel comme contrefort du despotisme impérial, et constituer de nouveau en monarchie la famille, dont la Révolution avait fait, dans l’ordre de la propriété, une république égalitaire. Mais quelles que soient les retouches que le Consulat a fait subir au droit de la Révolution, celui-ci subsiste encore, malgré tout, dans le Code civil. La réaction consulaire l’a affaibli : elle ma pu l’abolir. Et aujourd’hui même, dans la matière des successions, la propriété individuelle ne fonctionne pas.

La Révolution, tout en déclarant qu’elle n’entendait pas toucher au droit sacré de propriété, se rendait bien compte que par ses lois successorales elle le limitait et le démembrait. Et pour s’y autoriser, elle formulait une théorie toute sociale de la | propriété. Si celle-ci est un prolongement de la

quel droit enlever aux individus la faculté de dis- +. poser de leurs biens par donation ou testament? De quel droit se substituer à eux pour l’emploi décisif de leur fortune, pour le choix de ceux qui en doivent É. continuer l’usage et développer les germes? La Révolution répond nettement, hardiment, E

par tous ses grands hommes, par Mirabeau comme par Robespierre, par ses grands économistes et ses È grands juristes, par Dupont de Nemours comme par Tronchet, que la propriété est un fait social, qu’elle dérive de la société, qu’elle n’existe et ne peut exister que par la société ; que sans doute la société, E dans son propre intérêt et dans celui de la liberté, a h: donné à ce fait social la forme individuelle; mais % que les individus, ne possédant qu’en vertu de la E société, doivent, dans l’usage qu’ils font de leur *

propriété, être soumis aux lois, aux conditions que la société leur impose. La Révolution ajoute que L c’est déjà bien assez pour l’individu d’avoir, de son b J vivant et par des actes qui n’engagent pas le fond EE pu même de la propriété, administré librement le Ë

F domaine particulier qu’il s’est constitué dans l’acti- L

F vité sociale. Il ne peut pas prétendre prolonger son

} droit, sa volonté au delà du tombeau, et commander ‘4 dans la mort. C’est la société vivante, la société k. impérissable qui commande à sa place, et qui, À tout le long même de sa vie d’individu, lui interdit b ! Ve dispositions arbitraires dont l’effet s’étendrait A D. Voilà le principe au nom duquel l’État intervient “2 pour régler, à la place de l’individu, sans lui, ou # PA __ même contre lui, la transmission de ses biens. J’ai _ à peine besoin de dire que ce n’est päs pour créer x une propriété sociale, commune à tous les hommes, 1 que la Révolution bourgeoise proclame le caractère ne ‘ social de la propriété : c’est seulement pour créer Fat une propriété familiale, commune à tous les % _ membres de la famille. Mais maintenant que & _ l’heure est venue de créer au profit de tous les f k hommes, de tous les travailleurs, cette propriété 2 : commune, nous pouvons invoquer pour une œuvre er plus vaste la définition sociale de la propriété à nb, ; laquelle fut acculée la bourgeoisie révolutionnaire, ’ pes qui ne pouvait combattre le droit d’ainesse, les “à substitutions, toute la survivance du droit féodal ” prolongé par la liberté de tester, qu’en limitant le | à F droit des volontés individuelles et en subordonnant | LE _ la propriété individuelle au droit social.

| Par quelles raisons la Révolution, après avoir L be: proclamé le droit de la société à régler la transmission des biens, usa-t-elle de ce droit pour sou- 4 à Fe mettre toutes les successions à la loi du partage 2 égal, pour lier aussi étroitement la volonté de “È

_ l’ascendant? Elle donna trois raisons, l’une de à combat, mais d’éternel combat; les deux autres, “4 1% Elle déclara d’abord que dans les grands mouveà ments humains, dans les grandes crises révolutionè __ naires les pères étaient trop souvent attachés au à.

  • passé; qu’au contraire, les générations nouvelles .. comprenaient les temps nouveaux. Il était donc À ci imprudent de laisser aux pères le droit de punir,en _ les déshéritant, ceux de leurs enfants qui soute ‘4 naient l’ordre nouveau et se dévouaient au progrès 1 de l’humanité. Laisser aux pères l’entière disposiEt. tion de leurs biens, c’était leur permettre de ré- à E: compenser et de fortifier ceux de leurs enfants qui É flatteraient leurs préjugés; c’était accroître, par _ conséquent, la puissance pesante du passé, la pro14 longer sur la société nouvelle. Le seul moyen #1 4 d’ouvrir la route à l’avenir, c’était d’assurer à tous 4 les enfants, et à ceux-là mêmes dont la hardiesse à = 4 inquiétait le conservatisme naturel des pères, une égale part d’héritage, un égal moyen d’action. Bien mieux, nous l’avons vu, la Révolution brise tous les actes successoraux qui depuis quatre ans à ont pu violer l’égalité, et elle n’hésite pas, selon la parole d’un conventionnel passionné, « à poursuivre l’aristocratie jusque dans les tombeaux ». S Ainsi, c’est au nom du mouvement révolutionpaire, c’est au nom du mouvement humain et du progrès indéfini des sociétés que la Révolution supprime, en tout ce qui peut lier l’avenir, le droit individuel de disposer, c’est-à-dire un des éléments essentiels de la propriété individuelle. La force révolutionnaire des choses proclame dès lors, par la Convention, qu’une première et décisive restriction de la propriété individuelle est la condition même du progrès de l’humanité, du libre mouvement des sociétés et des esprits. Mais la Révolution, pour instituer le partage égal forcé entre tous les enfants, entre tous les parents du même degré, invoque aussi la nature. La nature veut que tous les enfants soient traités également par le père. La nature veut qu’aucune préférence arbitraire, qu’aucun privilège légal ne rompe l’égalité des frères et sœurs, qui, vivant ensemble, ne peuvent pleinement s’aimer que sous une discipline égale. C’est exposer les enfants déshérités à

une cruelle souffrance que d’établir brusquement E. une disproportion de fortune, une inégalité sociale entre eux et leurs frères plus favorisés, avec les quels il semblait que tout dût leur être commun. Et quand cette souffrance vient aux enfants par la volonté du père, c’est un acte contre nature. C’est donc au nom du droit de la nature que la E Révolution assure l’égalité dans le partage des * biens entre les enfants. Mais qu’on y prenne garde, cette nature équitable et bonne qui intervient dans la vie sociale de chaque famille, ce n’est point en l’individu qu’elle réside, ce n’est point par l’individu qu’elle s’exprime. La loi ne laisse point à la Û sensibilité de chaque citoyen, aux affections natu- ;. relles du père le soin d’opérer entre tous les L’ membres de la famille une répartition juste etbonne du bien familial. Il se peut que le père cède à des préférences injustes, à des caprices de tendresse, à des préventions aveugles, à l’orgueil de caste qui se plaît à concentrer sur une seule tête tous les rayons l de la fortune familiale, ou encore à cette sorte À | d’avarice posthume qui aime à se survivre dans | l’intégrité du patrimoine remis tout entier ou 4 presque tout entier à un des enfants. Alors, dans le : cœur du père, dans la conscience de l’individu, la \ nature est faussée; et c’est la loi qui se fait la gar__ dienne fidèle, l’interprète vraie de la nature. C’est È

la loi qui devient la nature même. C’est l’État qui à est le grand cœur paternel, toujours sûr, toujours égal à lui-même, toujours animé, envers les membres d’une même famille, d’une même tendresse. C’est l’État qui substitue l’inflexible égalité de sa tendresse impartiale à l’affection souvent déréglée, partiale, égoïste, du père ou de la mère. C’est une haute et ferme sensibilité collective qui intervient pour prévenir tous les écarts des sensibilités individuelles, toutes les défaillances ou toutes les partialités des affections particulières.

Ainsi, les affections naturelles sont en quelque sorte transportées dans une autre sphère, dans la sphère de l’État. Ce n’est pas la socialisation de la propriété, puisque l’État n’en retire la disposition à l’individu que pour mieux l’assurer à la famille. Mais c’est la socialisation des devoirs de famille, des affections de famille, puisque l’État se substitue au père pour remplir envers les enfants, par le partage égal de la fortune, le devoir d’égale tendresse que peut-être le père, prévenu, orgueilleux ou étrangement avare, ne remplirait pas. Proclamer le droit de la nature et transférer à la société l’exercice de ce droit, c’est une des plus hardies transpositions de la nature humaine en droit social, de la sensibilité individuelle en sensibilité sociale, qui se

Mais, en vérité, c’est en des limites bien étroites que la société bourgeoise et la Révolution bourgeoise enferment ce droit social et cette sensibilité sociale. Agrandissons la sphère de la sensibilité $ collective et du devoir collectif, à mesure que b s’agrandissent les exigences de la nature humaine À elle-même. Or, la nature n’exige pas seulement que | les enfants d’une même famille soient traités avec Ë une égale tendresse. Maintenant que la nation devient de plus en plus une réalité, maintenant que % les rapports des hommes s’enchevêtrent, maintenant qu’une solidarité croissante relie toutes les El portions du pays unifié, maintenant que l’égalité des droits politiques et un commencement d’univer- : selle culture, en rapprochant par certains côtés la classe prolétarienne de la classe capitaliste et bourgeoise, font plus vivement et plus cruellement sentir aux prolétaires tout ce qui leur manque de garanties, de bien-être et de droits, comme les cadets de famille souffraient d’autant plus de l’iné- {! galité familiale qu’ils étaient sans cesse heurtés à È l’enfant privilégié par l’ironique familiarité de la à k vie commune, maintenant done, le cri de la nature Î s s’élargit, et ce n’est plus l’égalité familiale, c’est N l’égalité sociale qu’elle réclame pour tous les L enfants de la même nation, devenue une grande

Il ne s’agit point, pour répondre à cet appel plus l vaste de la nature, à ce cri plus large de l’humanité, j de procéder entre tous les enfants de la nation à un égal partage des domaines et des fortunes, comme _ la Révolution a procédé au partage égal de chaque à fortune entre tous les enfants de la famille. Non, à un droit nouveau correspondent des moyens nouveaux. L’État satisfera la nature humaine plus exigeante, il remplira son devoir social en assurant à tous les citoyens sans exception aucune le droit plein à la vie par le . travail, c’est-à-dire le droit au travail et au produit intégral du travail. Or, l’État n’a pour cela qu’un moyen : c’est d’assurer à tout citoyen la copropriété des moyens de travail devenus propriété collective. Ce n’est plus le droit d’aînesse d’un individu qu’il faut abolir dans l’intérieur de la famille, c’est le droit d’aînesse d’une classe qu’il faut abolir dans l’intérieur de la nation. Et de même que la nation révolutionnaire, il y a cent vingt ans, a aboli de la propriété individuelle tout ce qui s’opposait au droit des enfants d’une même famille, la nation révolutionnaire, sous l’inspiration grandissante du prolétariat, abolira de la propriété individuelle tout ce qui s’oppose au droit de tous les citoyens. De même encore que la Révolution, il y a cent vingt ans, pour assurer le droit

ÿ des membres de la famille, a créé aux dépens de la E propriété individuelle la propriété familiale, de même la Révolution nouvelle, prolétarienne et | humaine, pour assurer le droit des membres de la 2e société, créera aux dépens de la propriété indivi- : duelle et bourgeoise la propriété sociale, la propriété : Enfin, si la Révolution a décrété le partage égal j des biens, à l’intérieur de chaque famille, entre tous È | les descendants d’un même degré, si elle a appelé À : au partage le plus largement possible les descenà dants de divers degrés, c’est pour réaliser le plus 5% possible légalité des fortunes ; c’est pour abaisser, à - par la division obligatoire, les grandes fortunes et À les rapprocher des moyennes; c’est pour abaisser le ï À plus possible les fortunes moyennes et les rapprocher à 5 des petites. . à La Convention espérait, en disséminant, en É émiettant à chaque génération les fortunes acquises, Ê prévenir la trop grande disproportion des biens. 3 Elle espérait, par l’intermédiaire de l’égalité fami- = liale, réaliser le plus haut degré possible d’égalité ÊF: sociale. À vrai dire, elle ne pouvait imaginer un Î 4 autre chemin. Le partage universel et égal detous *. les biens entre tous les citoyens est un système absurde, barbare, paralysant et intenable. Et d’autre part, ni les esprits n’étaient préparés à la

. propriété commune des moyens de production, ni la technique de l’industrie, qui s’essayait à peine à la manufacture et qui était encore voisine du petit atelier, ne permettait de concevoir, par la production en grand, la production communiste, et comme condition de celle-ci, la propriété communiste. La Convention ne pouvait donc chercher l’égalité sociale que par un procédé indirect, par le morcellement égal et périodique de la propriété familiale entre les membres de la famille, par la restriction et la quasi-abolition du droit individuel de disposer.

La bourgeoisie révolutionnaire, dont la Convention fut l’expression la plus hardie, était aiguillonnée dans la voie du partage égal par deux raisons pressantes. D’abord, elle voulait en finir avec le régime féodal et nobiliaire. Elle voulait le déraciner si bien qu’aucun rejeton n’en püût rejaillir un jour comme par surprise. Elle voulait le poursuivre si bien en tous ses déguisements, métamorphoses, contrefaçons et succédanés, que jamais, sous une forme quelconque, plus moderne et bourgeoise, il ne pût reparaître. Or, si le père avait pu disposer librement de son bien, qui l’empêchait

de constituer au profit de son fils aîné un véritable droit d’aînesse, qui fût comme le prolongement bourgeois du droit d’aînesse d’ancien régime ? Qui l’empêéchait même, si sa volonté de testateur était souveraine, de préciser que le bien qu’il léguait à à _ son fils aîné devait être par celui-ci légué à son . propre fils aîné, et ainsi de suite pendant plusieurs E | C’était ce qu’on nommait le droit de substitution, L qui constituait une propriété intangible, dont la volonté du testateur, créant à travers le temps E toute une série de privilégiés, déterminait d’avance, ‘ et pour plusieurs générations, la transmission | héréditaire. C’était là un débris du régime féodal, È | un prolongement de l’esprit de caste, qui perpétuait à k sur la tête d’enfants et de petits-enfants privilégiés lorgueil de la fortune et du nom. Ainsi, par un | curieux paradoxe, ou plutôt par une naturelle à conséquence, l’exercice souverainement libre de la volonté individuelle aboutissait à la restauration ‘4 bourgeoise de la caste nobiliaire. La plénitude de la L Pal propriété individuelle, exerçant son droit au delà È même du tombeau, reconstituait, au moins en 4 partie, le régime féodal. Et il était impossible à la 4 bourgeoisie révolutionnaire de prévenir la renais4 sance de celui-ci sans limiter, et presque supprimer, à jusque dans la transmission des propriétés . 229 ,

hit bo urgeoises, la faculté de disposer, le droit 4 Cela éclate dans le bref et curieux rapport par x lequel Laplaigne demande à la Convention, qui “3 _ rendit immédiatement un décret dans ce sens, _ l’abolition et l’interdiction de toute substitution. k “# % (Séance du 19 octobre 1792, tome 52 des Archipes Ale parlementaires) Visiblement, Laplaigne ne peut Re: 4 combattre le régime des substitutions sans com- “4 ; battre en même temps toute faculté de partage s _ inégal. Je ne puis citer ici que quelques lignes, 4 mais bien caractéristiques : ee “ee Sous un régime vraiment républicain et dans un pays Re. À qui abhorre toute espèce d’aristocratie et de despo- Si nc tisme, dans une organisation sociale en un mot ‘el | absolument fondée sur l’égalité — c’est Laplaigne * | qui a souligné le mot — l’usage de pareilles dispositions Pa. de serait une monstruosité politique, par là même qu’il ve _ perpétuerait, avec l’inégalité des partages dans les « ee _ familles, l’aristocratie des propriétés, et cumulerait _ pendant plusieurs générations sur des têtes privilégiées »

5h des fortunes capables d’alarmer la liberté publique… Toutes dispositions de ce genre, ayant pour objet pe r principal d’empécher la division des héritages, si favo- | rable, si nécessaire même à la liberté, et de perpétuer 4 ainsi, de degré en degré, le despotisme des propriétés, N et par conséquent des personnes, doivent être enve- 4 sr 1 loppées dans la même proscription. MF

: Comme on voit, la Convention ne peut proscrire < les substitutions, « reste impur des lois féodales », comme dit Laplaigne, qu’en proscrivant toute inégalité de partage: elle ne peut se défendre contrer le régime féodal qu’en supprimant, au point de vue de la transmission des biens, le droit de disposer, Ë forme suprême du droit de propriété. L à. La Convention ne se borna pas à interdire les À a substitutions pour l’avenir. Elle supprima, sans

indemnité, toutes celles dont les bénéficiaires désia gnés, nés ou à naître, n’étaient pas encore entrés À

L en possession; et ce sera un frappant exemple par Fe lequel Lassalle, dans un des plus vigoureux chate pitres de son livre sur les « Droits acquis », illus- à

trera sa théorie révolutionnaire du droit. “4 ne La Convention était poussée en outre dans cette a _ voie par les réclamations des prolétaires, qui com- Ë _ mençaient à signifier à la Révolution qu’ils n’entenF daient pas êtres dupes. La Révolution répondait : 5 ; « Pas de loi agraire; pas d’anarchie; pas de nivelle- E. 2 ment violent des fortunes; mais nivellement b D. graduel par le partage égal des biens des familles à

    • entre tous les parents d’un même degré. » Je à

_ pourrais multiplier les citations et les preuves.

5 D: Ce qui est advenu de cette promesse et de cette Ee espérance, on le sait. Mais ce que je retiens, c’est que _ la Convention a cru, par l’égalité familiale, préparer

l’égalité sociale : c’est donc qu’elle n’a pas craint de toucher, dans un intérêt d’égalité sociale, à une partie essentielle du droit de propriété individuelle. Et c’est au nom du droit de propriété, c’est au ? nom de la propriété individuelle que les contrerévolutionnaires, les défenseurs de l’ancien régime demandaient le maintien de la faculté de disposer et de l’inégalité des partages.

Quand les radicaux, pour s’opposer à la constitution de plus en plus étendue d’une propriété collective et sociale des moyens de production, capable d’assurer l’indépendance de tous les travailleurs et de résorber tout le privilège capitaliste, invoquent la propriété individuelle, ils reprennent, en des temps nouveaux et des questions nouvelles, la théorie des contre-révolutionnaires : ils refont le discours de Cazalès.

La Déclaration des Droits de l’homme a proclamé que nul ne pouvait être privé de sa propriété que par une loi, et sous condition d’une juste et préalable indemnité. Assurément, c’est une garantie donnée à la propriété. Il n’en est pas moins vrai que la société bourgeoise est obligée de prévoir, dans la charte même de ses droits, l’expropriation légale pour cause d’utilité publique. Le fond de la propriété n’est pas atteint par là, puisque l’individu exproprié reçoit l’équivalent de ce que la société lui enlève. Mais la société se reconnaît le droit de changer, aux mains de l’individu, la forme de sa propriété. IL avait un champ, une maison, un jardin, une fabrique : la loi lui enlève son champ, sa maison, son jardin, sa fabrique, et elle lui remet une valeur d’un tout autre ordre, une somme d’argent ou un titre de rente. En vain le propriétaire protestera-t-il qu’il tient à la forme particulière de sa propriété plus qu’à la valeur même de cette

propriété. La loi, dans l’intérêt de la société, l’exproprie de ses habitudes; elle fait violence à sa volonté. Et ici encore, dans le code bourgeois luimême, et dans l’intérêt de la société bourgeoise, le droit social limite ou refoule le droit absolu de la : .

J’entends bien que la loi bourgeoise d’expro- À

priation ne sort point de la sphère de la propriété E individuelle. C’est l’individu qui continue à possé- ? der. Seulement, ce qu’il possédait sous une forme, F

; il le possède maintenant sous une autre. De là à F: l’expropriation socialiste, qui changera le système de la propriété, qui fera passer la propriété des moyens de production des individus à la commu- È nauté nationale, il y a un abîme. Et cet abîme, seul k. le mouvement de classe du prolétariat organisé e peut le franchir. J’ai le droit de retenir cependant que dès aujourd’hui et dans la loi bourgeoise même, la forme de la propriété individuelle est à la merci de la puissance sociale. Et c’est un fait E juridique dont les conséquences sociales peuvent s Tout de suite, cet article de la Déclaration des ; Droits de l’homme fut invoqué par les révolution4 naires mêmes pour limiter le droit de propriété. à

4 Dès la fin de 1792, quand la cherté des grains et du S: é pain souleva le peuple en bien des régions, quand is LA PROPRIÉTÉ INDIVIDUELLE

les démocrates les plus ardents proposèrent à la Convention de fixer par la loi le prix des denrées, la Convention fut d’abord prise de scrupule. La majorité disait qu’après avoir réglé par la loi le prix des grains, il faudrait régler aussi le prix de tous les produits de la terre; mais fixer ainsi par la loi le prix des produits du sol, n’est-ce point attenter au droit de propriété? Si le propriétaire ne peut plus vendre ses denrées au prix déterminé par le seul jeu de l’offre et de la demande, s’il ne peut les aliéner qu’à un prix fixé par la société elle-même, c’est la société qui devient vraiment propriétaire des produits du sol : elle en dispose, aux lieu et place du propriétaire individuel, et celui-ci perd cette faculté de disposer qui caractérise la propriété individuelle. Ainsi, la Convention, à ses débuts, répugnait, par respect pour la propriété, à entrer dans le système de la taxation des grains, qui devait la conduire bientôt à l’établissement du maximum pour toutes les denrées.

Mais que répondaient les plus ardents révolutionnaires? — Oui, en fixant le prix des denrées, l’État se substitue, dans la propriété de ces denrées, au propriétaire individuel; mais il l’indemnise par le prix même qu’il a fixé, et puisque la loi permet l’expropriation du fonds moyennant indemnité, pourquoi ne permettrait-elle pas de même l’expro-

priation des produits du fonds? Beffroy, dans la séance du 8 décembre 1592, donna à l’argument une à forme saisissante : « Nous nous plaignons, nous, de ce qu’on regarde la propriété des grains comme plus sacrée que les autres. En effet, l’État a-t-il besoin de ma maison, de mon jardin, de mon champ, il s’en empare. Eh! puis-je jamais être indemnisé de mes habitudes, des aisances de mon domicile, des bizarreries mêmes de sa distribution? Puis-je jamais être indemnisé de l’appropriement de mon jardin à mes goûts, à mon caractère, à ma fortune? Et s’il est vrai que la société ne viole pas la propriété en s”emparant légalement de la matière À qui produit parce qu’elle en paie la valeur, n’en sera-t-il pas de même de la production? » Ainsi, par une extension soudaine du droit d’expropriation pour cause d’utilité publique, voilà l’État qui se substitue aux individus dans la disposition de tous les produits du sol. C’est en appli-

; cation de l’article de la Déclaration des Droits de ï l’homme qui prévoit l’expropriation légale avec ; indemnité, que la Convention décrétera enfin, par à le maximum, la mainmise légale de la société sur

‘à tous les produits de la terre et de l’industrie. Du à coup, nous sommes avertis, par les révolutionnaires

; bourgeois eux-mêmes, des grandes conséquences

À qui peuvent sortir de ce principe, des vastes expro-

5 priations légales qui peuvent sortir de ce germe

La propriété individuelle résistait; les habitudes, violentées par la loi d’expropriation, luttaient et rusaient. La clause de la Déclaration des Droits qui exigeait que l’indemnité fût préalable favorisait

| cette résistance des propriétaires. Ils chicanaïent sur le chiffre de l’indemnité ; ils suscitaient procès sur procès, et à force d’artifices de procédure, ils parvenaient souvent à lasser l’État.

Mais voici qu’en 1831, une première brèche est ouverte au principe de l’indemnité préalable. La Révolution de Juillet put craindre un moment un assaut général de l’Europe contre-révolutionnaire. Il fallait créer à la hâte des moyens de défense, dresser sans délai des fortifications. Que fût-il advenu si les propriétaires, par des ruses d’avoué, avaient retardé les expropriations nécessaires? La loi de 1831 décide que pour les travaux intéressant la défense nationale, l’État n’attendra pas que les conflits soulevés par les propriétaires sur le montant de l’indemnité soient réglés. Il pourra proclamer l’urgence et prendre possession des terrains dont il aura besoin; l’indemnité sera réglée plus tard; elle aura donc cessé d’être préalable.

Ainsi le propriétaire individuel se trouve d’emblée en face du fait acquis: il est exproprié de sonbien avant de savoir quel chiffre d’indemnité lui sera £ consenti. Défense nationale, c’est entendu; et sans doute, cette grande excuse était nécessaire pour violer une garantie essentielle donnée à la propriété par la Déclaration des Droits de l’homme et inscrite È à nouveau dans la Charte de 1830. Mais par la brèche ouverte au nom de la patrie, les grandes

Il y eut sous Louis-Philippe un grand essor des j travaux publics. La bourgeoisie financière, industrielle et censitaire, multiplie les canaux; elle j entreprend, à grand renfort de primes d’État, de . subventions et de garanties d’intérêt, la construction : des voies ferrées. Maïs quoi! tous ces canaux

projetés, toutes ces voies ferrées qui vont sillonner

À le territoire vont bouleverser les propriétés indiS viduelles! que de jardins emportés ou troués! que ‘ | de domiciles abattus! que de domaines, petits ou grands, traversés et coupés en deux! Et si les pro- ï L - priétaires résistent, s’ils épuisent à propos du chiffre Li de l’indemnité tous les délais de procédure, que de È temps perdu ! Les lignes de chemins de fer concédées 4 ne pourront entrer en construction que dix ans ë douze ans après leur concession; il suffira de 4 l’obstination de quelques possédants, sur le trajet

projeté, pour tout traîner en longueur, pour user les capitaux dans une attente improductive, ou pour obliger la ligne à des détours absurdes et

| La grande bourgeoïisie capitaliste de LouisPhilippe ne l’entend pas ainsi. Et en mai 1841, elle

| obtient une loi d’expropriation qui met à sa merci les propriétés individuelles. Non seulement la loi prévoit que les canaux et les voies ferrées doivent bénéficier du droit d’expropriation pour cause d’utilité publique, mais elle décide que quand il y a urgence, les compagnies capitalistes pourront prendre possession des terrains non bâtis avant le règlement définitif de l’indemnité. Que le propriétaire paysan maugrée, s’emporte et plaide. Son champ sera saisi, et la voie triomphale tracée par les grandes compagnies y appesantira ses nervures de métal avant que le conflit relatif à l’indemnité

Proudhon, avec une sorte d’ironie exaltée et victorieuse, notait à propos de cette loi de 1841 les contradictions de la propriété bourgeoise, obligée ainsi, pour son propre développement, de se nier elle-même. En vain, au Parlement même, des protestations s’élevaient et les inquiétudes se manifestaient. En vain Villemain et bien d’autres s’écriaient-ils que la Charte, gardienne de la

propriété, était violée, que la propriété même était menacée. Les exigences combinées de la civilisation et du capitalisme emportaient tout. Oh! je sais bien qu’ici encore nous ne sommes pas sortis du système de la propriété individuelle. La valeur de la propriété subsiste aux mains des P individus; la forme seule en est changée. Mais quand ce changement de forme se produit dans de telles proportions, quand pour les travaux des communes, de l’État, des départements, des grandes compagnies concessionnaires, l’expropriation pour cause d’utilité publique fonctionne; quand des millions de propriétaires sont obligés d’abandonner leur propriété à la puissance sociale, même contre indemnité; quand tous les liens d’habitude et d’affection par lesquels la propriété tient au cœur de l’homme sont brisés; quand le capitalisme luimême, ne tenant compte ni des convenances, ni des

; souvenirs, ni même des intérêts, substitue une

V valeur abstraite et indifférente à la propriété réelle, substantielle, particulière, qui souventfaisait corps avec l’individu, j’ai le droit de dire que la société bourgeoise elle-même a créé, sous sa légalité propre, des précédents formidables d’expropriation.

Que fera la Révolution sociale déjà commencée? Que fera la Révolution communiste, quand elle sera au terme de son développement? Sans doute elle créera un système tout nouveau de propriété elle substituera la propriété commune des moyens de production à la propriété capitaliste et bourgeoise. Mais, au regard des individus expropriés, il se peut très bien qu’il y ait simple changement de forme de propriété. Je ne veux pas aujourd’hui Vandervelde, à la question de l’indemnité; mais rien n’empêche de concevoir que les détenteurs actuels de la propriété reçoivent, par exemple, pendant une certaine période, une assignation sur les produits de la production collectiviste. Ce serait l’indemnité socialiste, l’indemnité révolutionnaire. Quelle objection juridique pourrait opposer la société bourgeoise après les précédents légaux qu”elle-même a créés? La notion de l’utilité publique, introduite dans le code bourgeois pour limiter le droit absolu de la propriété individuelle, va se transformant et s’élargissant à mesure que se transforme la société elle-même. Les révolutionnaires bourgeois de la Constituante se seraient révoltés, en 1789, si on leur avait dit que l’article inséré par

eux dans la Déclaration des Droits serait invoqué trois ans plus tard par les révolutionnaires bourgeois de la Convention pour justifier l’établissement du maximum, la taxation universelle des denrées, c’est-à-dire l’expropriation universelle de l’échange, cette part essentielle de la propriété individuelle. Et les conventionnels à leur tour se seraient indignés, si on leur avait annoncé que cinquante ans plus tard, sous le règne de la bour- À _ geoïisie censitaire, le droit social d’expropriation s’exercerait au profit des grandes compagnies capitalistes, qui seraient même dispensées du payement préalable de l’indemnité. Et pourtant la force des choses l’a voulu ainsi. Elle a transformé, étendu, assoupli le concept d’utilité publique, règle et mesure du droit d’expropriation. Maintenant n’avons-nous pas le droit de direque l’utilité publique exige l’expropriation générale de la classe capitaliste au profit de la communauté organisée? Oui, il est d’utilité publique que le prolétariat soit appelé à la pleine indépendance et è à la grande vie de la coopération sociale. Il est 4 d’utilité publique que la contradiction entre la ï souveraineté politique du citoyen et la sujétion économique du salarié prenne fin. Il est d’utilité et .

  • même de nécessité publique que la lutte desclasses, ss ET LES LOIS BOURGEOISES D’EXPROPRIATION ‘À qui est aujourd’hui la condition même du progrès, mais qui est pour l’humanité une tristesse et une 3 honte, ait un terme ; et elle ne peut finir que par la disparition même des classes, par la transformation de la propriété de classe en propriété commune et humaine. C’est donc l’expropriation générale de la classe capitaliste au profit de la communauté qui est aujourd’hui d’utilité publique, et par la force des événements, le code bourgeois lui-même prend un sensrévolutionnaire. C’est en invoquant l’article du code bourgeois que les juristes de la Révolution sociale pourront ménager le passage de la légalité bourgeoise à la légalité communiste.

  • Le grand ministre anglais, M. Gladstone, étant chef du gouvernement, avait proposé un vaste plan d’expropriation, qui participait à la fois de l’expropriation légale et de l’expropriation révolutionnaire. C’est, je crois, le projet le plus audacieux qui ait été conçu par un gouvernement depuis que la Révolution française a saisi tout le domaine d’Église et quatre milliards de biens des émigrés. M. Gladstone se proposait d’exproprier tous les landlords, tous

  • les grands propriétaires anglais qui détiennent la plus large part de la terre d’Irlande. Ayant tenté

inutilement, ou par la répression, ou par les palliatifs, de ramener en Irlande la paix sociale, ayant tenté vainement de protéger les fermiers irlandais sans indisposer les propriétaires anglais, M. Gladstone était arrivé à cette conviction que l’ordre EE: social ne serait assuré en Irlande que si la terre È irlandaise appartenait aux Irlandais. Il ne voulait à pas, et il ne pouvait pas, déposséder purement et % simplement les landlords. Il imagina donc de F racheter, au moyen du budget anglais, tous les domaines irlandais des landlords, et deles remettre en propriété à l’Irlande elle-même. C’est l’Irlande, comme État relativement autonome, qui eût géré | ce domaine, qui l’eût ou affermé, ou vendu par à Mais qui porterait les frais de l’opération ? Il ne à | fallait pas songer à les faire porter à l’Angleterre ; jamais le contribuable anglais n’aurait consenti à payer aux landlords, pour le compte des Irlandais fi et à leur profit, la terre d’Irlande. Et d’autre part, si l’Irlande était tenue de dédommager l’Angleterre, $ elle était obligée d’imposer à ses fermiers de très à 5 lourds fermages, et la misère continuait à accabler . 5 le peuple irlandais. M. Gladstone imagina une 3% ÿ combinaison hardie, qui consistait à indemniser les S ; landlords en capital, et non pas en revenu. Il “2h | calcula, ou il prétendit, que les domaines irlandais ‘2 73 238 _ rapportaient aux landlords cinq pour cent. Ainsi, pour avoir la valeur en capital d’un domaine, il fallait multiplier par vingt le revenu de ce domaine. Un domaine qui était affermé par le landlord cinq mille francs — pour compter en monnaie française — était donc supposé avoir-une valeur de cent mille francs. M. Gladstone, en expropriant les landlords, décidait de leur donner non pas l’équivalent du revenu perçu par eux, mais l’équivalent du capital possédé par eux. Il leur donnait donc, dans l’exemple que j’ai pris plus haut, non pas un revenu de cinq mille francs, mais un capital de cent mille francs. Et ce capital de cent mille francs, il le leur donnait en Consolidés anglais, en titres de rente anglais. . Or, en Angleterre, un capital de cent mille francs placé en rente ne rapporte que deux et demi pour cent. Ainsi, à un landlord qui possédait un capital terrien de cent mille francs, rapportant cinq mille francs, M. Gladstone remettait, sous forme de valeurs d’État, un capital égal de cent mille francs, mais qui ne rapportait que deux mille cinq cents francs. Du coup, l’Irlande, pour dédommager l’Angleterre, n’avait besoin de lui servir, en ce qui concerne ce domaine, qu’une somme annuelle de deux mille cinq cents francs. Elle pouvait done demander au fermier non plus les cinq mille franes de fermage qu’exigeait le landlord, maïs seulement bn ne Se D - - la moitié de ce fermage, deux mille cinq cents francs. Le fermier irlandais était donc libéré de la | moitié de son fardeau. Le contribuable anglais n’était pas grevé d’un centime. Et quant au landlord, légalement exproprié, n’avait-il pas reçu en capital l’équivalent de sa propriété? M. Gladstone faisait profiter le peuple irlandais de la différence entre le taux de capitalisation des revenus fonciers en Irlande, et le taux de capitalisation des revenus mobiliers en Angleterre. Il diminuait de moitié le revenu des landlords par la simple substitution d’une forme de propriété à une forme de propriété, de la forme mobilière à la forme foncière. C’est l’extrême limite du droit bourgeois, une combinaison intermédiaire entre l’expropriation légale avec indemnité et l’expropriation sans : indemnité. Et c’est un exemple saisissant des effets ’ de dépossession réelle que peut produire le simple changement dans la forme de la propriété. Il y a ÿ donc dans le droit bourgeois d’expropriation une à vertu révolutionnaire latente, que les événements Fe dégageront peu à peu, et qui se formulera en droit ; communiste et prolétarien.

F Déjà, bien des projets de réforme sont débattus 4 _ qui supposent une interprétation toute nouvelle,

une orientation toute socialiste du droit bourgeois y d’expropriation. Par exemple, pour indiquer dès aujourd’hui un point très important, quand on lit le programme municipal élaboré par les progressistes du conseil de comté de Londres, quand on lit _… les résolutions relatives à la question des logements privés prises en Allemagne par le parti socialiste et par quelques groupes de réformateurs sociaux

  • bourgeois, on constate une tendance croissante à donner aux communes le droit et le mandat de bâtir des habitations saines et à bon marché. Les communes sont invitées à acheter le plus possible le sol encore libre, les terrains de banlieue, afin que la spéculation ne fasse pas monter le prix de ces terrains et ne grève pas Le loyer des immeubles qui y seront construits. Mais ce rôle de constructeur, les communes ne peuvent le remplir pour le plus grand bien de la classe ouvrière qu’en expropriant par la loi terrains et immeubles. Ainsi s’annonce une prochaine extension socialiste, une prochaine interprétation communiste du droit d’expropriation pour cause d’utilité publique inscrit dans la loi

L’immense mouvement économique et social qui substitue à la propriété industrielle personnelle la propriété anonyme et les sociétés par actions a son expression juridique dans le titre du Code relatif aux sociétés, De la forme toute personnelle de la propriété à sa forme anonyme, la distance est immense : des caractères tout nouveaux apparaissent avec celle-ci. Quand l’homme possède personnellement un . domaine foncier, ou quand il possède et dirige personnellement une industrie, il y a un rapport étroit, un lien serré entre le propriétaire et sa propriété. 3 lui-même, on peut presque dire physiquement que le propriétaire fait corps avec sa propriété. Il y a . entre le paysan propriétaire et la terre qu’il tra- } vaille échange de substance et de force. Le blé Î germé de l’effort paysan nourrit la force paysanne. | L’homme fait la terre et la terre fait l’homme. Même 4 quand le propriétaire du domaine ne le cultive pas

lui-même, il est rare qu’il n’y soit pas attaché par des fibres profondes : Ce domaine qui pour l’indifférent ressemble sans doute à tous les domaines a j pour celui qui dès longtemps le possède une physionomie particulière et un langage secret. C’est là : qu’il a joué, grandi, rêvé, aimé; et ses souvenirs ont pris la forme de cet horizon. Entre le propriétaire industriel ou marchand et sa propriété le rapport semble moins matériel, . moins étroit. Les machines, les usines, toujours en trépidation eten transformation, ne prennent pas le cœur par l’action lente et pénétrante de la terre. Et pourtant, quand un industriel est vraiment chef d’industrie, quand un négociant est vraiment chef de négoce, quand ils veillent eux-mêmes au fonctionnement de ce mécanisme compliqué et souvent terrible où leur fortune, leur vie, leur honneur même sont engagés, le capital industriel ou commercial qu’ils mettent en œuvre est pénétré de leur pensée et de leur effort : il porte la marque de leur personne. Ainsi, sous cette forme encore, il y a un rapport étroit entre le propriétaire individuel et l’objet de sa propriété. Il est clair que le rapport se relâche à mesure que cette propriété s’étend ; et il vient un point de croissance de la grande industrie où elle dépasse les facultés d’action et de contrôle | du possédant; il est obligé de constituer une sorte

; d’administration industrielle par l’intermédiaire de | laquelle il gère de haut son capital. Mais enfin, le 3 contact entre le possédant et sa propriété n’est pas entièrement aboli, et dans la propriété paysanne, dans la petite et moyenne propriété industrielle et marchande, il y a plus que contact, il y a union étroite du propriétaire individuel et de la propriété.

Cette union est souvent difficile à rompre. Sans doute, le propriétaire individuel peut vendre. Le propriétaire foncier peut céder son domaine. Le propriétaire industriel ou marchand peut céder son industrie ou son négoce. Mais cette vente n’est pas toujours aisée, et il s’écoule souvent bien des années avant qu’elle soit possible. Comme le domaine représente une unité qu’on ne peut pas toujours décomposer, comme un organisme industriel ou commercial ne peut se démembrer, il faut trouver un preneur qui achète en bloc; il faut que le vendeur ; trouve une autre personne qui se substitue pleinement et exactement à lui. Et c’est souvent bien malaisé. De là une grande lenteur des transactions immobilières et foncières. De là, pour les industries et les commerces qui n’ont pas pris encore la forme de la société par actions, la difficulté de

vendre ou de réaliser. Le propriétaire est ainsilié à sa propriété, assujetti à elle : il ne peut pas se dégager à son gré et à son heure du mécanisme de peut pas rappeler, retirer son énergie de l’emploi que d’abord il lui a donnée. Il est, en quelque mesure, l’homme de telle et telle propriété ; il est la propriété de sa propriété. Il adhère à sa coquille de propriété. à Mais si, malgré la faculté d’échange et de vente qui pour lui reste souvent théorique, le propriétaire personnel est lié à sa propriété, en revanche, il la dirige par sa volonté seule. Dans le mode de culture que le propriétaire adopte pour son domaine, dans la direction que le petit et moyen industriel, le petit et moyen commerçant donnent à leurs affaires, ils n’ont à consulter qu’eux-mêmes et les nécessités : économiques. Ils ne sont pas liés par le vote d’une majorité d’actionnaires : c’est leur volonté personnelle qui décide; c’est leur action personnelle qui Enfin, et c’estle dernier trait de la propriété vrai- | ment personnelle, la responsabilité civile et com- | merciale de l’individu possédant est engagée

  • toujours toute entière. L’homme qui a un domaine À foncier ne peut pas diviser ses responsabilités. IL ne peut pas dire : « Voici des dépenses que je fais

pour ma vigne. Voici un emprunt que je contracte

  • pour la replanter, pour la greffer. Si je ne réussis _pas, c’est ma vigne seule qui répondra de ma dette je réserve l’intégrité de mes champs, de mes prés, de mes bois. » Non : il ne peut pas dire cela. C’est tout son bien qui répond de sa dette. De même l’industriel, le commerçant ne peuvent pas tracer dans leur fortune des divisions, des barrières. Ils peuvent hypothéquer au profit de tel créancier tel immeuble ; mais tant qu’il reste des créances, c’est toute leur fortune qui en répond.

? En cas de faillite, l’industriel, le commerçant ne peuvent pas dire : « C’est pour mon industrie, pour mon commerce que j’ai contracté les obligations auxquelles je ne puis suflire : que l’on prenne tout mon capital industriel etcommercial, mes fabriques, mes machines, mes matières premières : mais j’ai mes propriétés foncières qui n’étaient mêlées en rien à mes opérations de commerce et d’industrie : j’ai des valeurs sur les mines d’or du Transvaal qui n’ont aucun rapport avec les opérations pour lesquelles j’ai encouru la faillite. Je réserve mes domaines fonciers et mes valeurs sud-africaines. »

Non, le commerçant et l’industriel ne peuvent pas dire cela. En cas de faillite, ce n’est pas le bilan spécial de leur entreprise, c’est le bilan général de leur fortune qu’ils devront déposer. L’article 439 du

Code de commerce dit : « La déclaration du failli devra être accompagnée du dépôt du bilan… Le bilan contiendra l’énumération et l’évaluation de tous les biens mobiliers et immobiliers du débiteur, l’état des dettes actives et passives, le tableau des Ê profits et pertes, le tableau des dépenses. » Et l’article 443 dit : « Le jugement déclaratif de la faillite emporte de plein droit, à partir de sa date, dessaisissement pour le failli de l’administration de tous ses biens, même de ceux qui peuvent lui échoir tant qu’il est en état de faillite. » Ainsi c’est sur tout son bien, c’est sur ses meubles et immeubles, c’est sur ses vêtements, sur ses ù livres, sur ses bibelots, comme sur ses terres et ses usines ou magasins que l’industriel ou le commerpx çant répond de sa dette. Sa fortune n’est pas comme .

c un navire aux cloisons étanches : il n’en peut

| exposerune partie en sauvegardant le reste. Tout entière elle est engagée; tout entière elle peut sombrer. Tant que la propriété reste vraiment et pleinement personnelle, tant qu’elle ne se transforme point par le contrat de société, tant qu’elle ne se se dépersonnalise pas par la société anonyme, c’est

  • l’individu tout entier qui est en cause. Naguère

_ encore et avant l’abolition de la contrainte par

  • corps, il devait répondre lui-même, sur sa personne à physique, de toute sa dette. La propriété et le pro-

| priétaire faisaient si bien corps que la faillite de la propriété entraînait la faillite de la liberté, et que l’individu était sous les verroux en même temps que son bien était sous les scellés.

Voilà donc, avant l’extension du régime des sociétés et de l’anonymat, les caractères essentiels de la propriété personnelle : 1° il y a un lien étroit entre le propriétaire et sa propriété; 2° ce lien est si fort que, malgré la faculté légale et théorique de la vente et de l’échange, la propriété est souvent immobilisée aux mains du propriétaire; 3 c’est sous la discipline dela volonté individuelle et isolée du propriétaire qu’est la propriété; 4° c’est toute la propriété de l’individu, c’est son individualité économique toute entière qui répondent de ses

; Or, avec le contrat de société, voici que ces caractères s’affaiblissent; ei avec le contrat de société anonyme voici que tous ces caractères sont

Le contrat de société a plusieurs formes : et c’est par des degrés que nous allons passer de la propriété personnelle à la propriété anonyme.

L’article 19 du Code de commerce dit : « La loi reconnaît trois espèces de sociétés commerciales : « La société en nom collectif ; : Voici la définition donnée par le Code de la Article 20. « La société en nom collectif est celle que contractent deux personnes ou un plus grand nombre, et qui a pour objet de faire le commerce sous une raison sociale. » Ici, nous sommes encore le plus près possible de | la propriété personnelle. Presque tous les caractères

  • que j’ai relevés subsistent. D’abord il y a un lien étroit entre ces personnes et leur propriété : ce sont les personnes associées qui s’occupent elles-mêmes de la mise en œuvre de leur capital. Et il leur serait aussi malaisé de vendre qu’il l’eût été à un

À seul propriétaire. Enfin la responsabilité indivià duelle de chacun des assurés reste illimitée. Ils seront tenus des engagements de la société non

  • seulement sur l’avoir de la société même, mais sur toute l’étendue de leur fortune personnelle.

Article 22. « Les associés en nom collectif indiqués dans l’acte de société sont solidaires pour tous les engagements de la société, encore qu’un seul des associés ait signé, pourvu que ce soit sous la raison sociale. »

I n’y a donc ici qu’un fait nouveau, le fait même de l’association qui lie la volonté de chaque associé à la volonté des autres et qui crée entre eux une responsabilité solidaire, et la société en nom collectif ne supprime pas le caractère personnel de la propriété : elle lui donne seulement la forme de l’association.

Avec la société en commandite, nous faisons un pas de plus. L’article 23 la définit ainsi : « La société en commandite se contracte entre un ou plusieurs associés responsables et solidaires, et un ou plusieurs associés simples baïlleurs de fonds, que l’on nomme commanditaires ou associés en commandite. Elle est régie sous un nom social, qui doit être nécessairement celui d’un ou plusieurs des

: associés responsables et solidaires. »

Ainsi, tandis que dans la société en nom collectif tous les associés sont égaux et sur le même plan, ici il y a deux catégories d’associés. Les uns sont dirigeants et solidairement responsables. Ce sont

5x id tleur nom à l’entrep _ eux qui donnent leur nom à l’en prise et qui on su seuls qualité pour le donner. Ce sont eux qui sont responsables, sur tous leurs biens, et solidairement, * 3 des engagements de la société. Mais, à côté d’eux, R Re il y a des associés d’un autre ordre, les commandi_ taires. Ils ne dirigent pas; ils ne gèrent pas; ils sont, comme dit la loi, de simples bailleurs de = À _ fonds. Ils ne sont pas des actionnaires, puisque les à _ actionnaires choisissent les administrateurs de … i ie l’entreprise, tandis que, dans la société en com- ù _ mandite, c’est par l’acte même de société que sont constitués les chefs responsables de la société. Mais 4 le commanditaire prépare et annonce l’actionnaire 3 par deux traits : le défaut de gestion personnelleet _ la limitation des responsabilités pécuniaires. ‘ 5 Évidemment, les commanditaires, étant bailleurs de fonds, ont, ou peuvent avoir un rôle important 2 dans l’entreprise ; ils en surveillent de près — et de à 34 plus près que l’actionnaire — le fonctionnement. v Mais la loi définit strictement leur rôle légal et leur À Article 25. « Le nom d’un associé commanditaire _ ne peut faire partie de la raison sociale. » | s = _ Article 26. « L’associé comumanditaire n’est pas_ sible des pertes que jusqu’à concurrence des fonds c

qu’il a mis ou dû mettre dans la société. » *

7 Article 27. « L’associé commanditaire ne peut “4 faire aucun acte de gestion, même en vertu de pro- F- | Article 28. « En cas de contravention à la pro- L ; hibition mentionnée dans l’article précédent, | l’associé commanditaire est obligé, solidairement A avec les associés en nom collectif, pour les dettes et : engagements de la société qui dérivent des actes de à gestion qu’il a faits, et il peut, suivant le nombre ou la gravité de ces actes, être déclaré solidairement obligé pour tous les engagements de la société x. ou pour quelques-uns seulement. — Les avis et conseils, les actes de contrôle et de surveillance n’engagent point l’associé commanditaire. » £ Comme ici les caractères antérieurs de la propriété personnelle vont s’atténuant! Comme le lien entre le propriétaire et la propriété se relâche! L’associé commanditaire ne peut à aucun degré . intervenir dans la gestion de l’entreprise où il a engagé une partie de sa fortune. S’il va au delà du contrôle ou du simple conseil, il est tenu pour solidairement responsable et déchu de son immunité. Mais s’il reste dans ce rôle discret, effacé et un peu lointain, de simple conseiller, la responsabilité pécuniaire est limitée à la somme qu’il a engagée par la commandite. S’il n’y a versé que cent mille

francs et quand bien même le passif de l’entreprise s’élèverait à plus d’un million, il n’est tenu envers les créanciers que jusqu’à concurrence de ces cent , mille francs : le reste de sa fortune est hors d’atteinte et, pour ainsi dire, hors de jeu. Cette part de sa fortune qu’il a engagée dans la commandite est en quelque sorte détachée de l’ensemble, et détachée de sa personne même. Ce n’est plus son individualité tout entière qui est en cause. La personne ici n’est plus engagée et comme prise dans la

M. Léon Bourgeois dit souvent que la propriété : individuelle est comme le prolongement de la À personne humaine. Mais l’individualité humaine est un tout organique, et indivisible. Il est impossible de blesser ou d’enlever un organe sans atteindre et blesser l’organisme tout entier. Et chaque acte de l’individu engage la responsabilité de la personne Or, les possédants s’appliquent de plus en plus à introduire dans leur fortune, dans leur propriété, des divisions, des cloisonnements qui sont comme la négation de l’individualité organique où tout se pénètre et se tient. Quand l’industriel en faillite est obligé de livrer tout son bien, auquel s’ajoutait k ET LES SOCIÉTÉS DE COMMERCE naguère la personne même, quand dans chacun de ses actes commerciaux est engagée toute sa personnalité, on peut dire, en un sens et sous réserve de : la violence faite par le capital aux prolétaires, que la propriété de cet industriel est l’expression et le prolongement de sa personne.

Mais quel sens précis M. Léon Bourgeois peut-il donner à cette expression dès que nous entrons dans les actes de société et dans la commandite, puisqu’ici l’effort de l’individu est de couper toute communication entre une partie déterminée de sa fortune et sa personnalité totale ?

Je ne prétends pas, notons-le bien, que par ces combinaisons l’individu s’amoindrisse. En un sens, il se libère, puisqu’il n’est plus engagé tout entier

. dans une entreprise aléatoire, puisqu’il n’est pas pris tout entier dans une forme compacte de propriété. En répartissant ainsi sa fortune entre des emplois divers et qui ne se commandent pas les uns les autres, l’individu n’est plus asservi à une entreprise déterminée, à une propriété déterminée. Il domine en quelque façon sa propre fortune; il s’affranchit lui-même de sa propriété, tout en en retenant le bénéfice. C’est un événement bien significatif que, pour s’affranchir, les propriétaires bourgeois eux-mêmes commencent à détacher leur fortune de leur propre individualité. Et si la

_ propriété individuelle est celle où l’individu s’engage, tout l’effort du capitalisme moderne et +32 de ses combinaisons est dirigé contre la propriété 03 Fournière a bien vu cela et il l’a supérieurement Le dit dans son Essai sur l’individualisme, livre ingéFu nieux et profond, le plus concentré et le plus savoureux qu’il ait écrit. Ces Mais c’est dans la société anonyme par actions que s’achève cette révolution intérieure de la

_ Avec les sociétés anonymes par actions tout lien personnel entre le propriétaire et l’objet de sa propriété disparaît. Ou du moins ce lien devient infiniment lâche. Ce n’est que d’une façon indirecte et lointaine que les actionnaires, propriétaires de l’entreprise, interviennent dans son fonctionnement. Ils nomment, ou du moins ils peuvent nommer les administrateurs qui la dirigent; mais même s’ils participent, une fois l’an, aux assemblées générales d’actionnaires, quelle distance entre le - contrôle périodique et lointain et l’acte permanent de propriété que fait le paysan propriétaire ou l’industriel qui possède et dirige une usine!

En fait, bien souvent, les actionnaires ne connaissent à aucun degré le fonctionnement réel de l’entreprise possédée par eux. Ils ne l’ont jamais vue fonctionner. Ils en ignorent le mécanisme technique et économique. Ils n’en savent ou ils n’en demandent qu’une chose : Que rapporte-t-elle ?

Quel en est le dividende? Quelle en est l’allure sur le marché des valeurs? C’est à travers le papier mort du compte rendu administratif qu’ils l’aper257

çoivent. Souvent ils sont très éloignés ; ils n’ont jamais vu de leurs yeux l’horizon noirci par la À fumée de leurs usines. l

| La propriété du paysan est un morceau de sa vie: elle a porté son berceau, elle est voisine du cimetière où dorment ses aïeux, où il dormira à son . tour ; et du figuier qui ombrage sa porte il aperçoit le cyprès qui abritera son dernier sommeil. Sa propriété est un fragment de la patrie immédiate, . de la patrie locale, un raccourci de la grande patrie.

De l’actionnaire à sa propriété inconnue, tous ces liens sont brisés. Il ne sait pas en quel point de la patrie jaillit pour lui la source des dividendes, et souvent c’est de la terre étrangère que cette sd ÿce À jaillit. Que de valeurs étrangères sont mêlées dans le portefeuille capitaliste aux valeurs nationales, sans qu’aucun goût de terroir permette de les

J’ouvre l’annuaire statistique que l’Office du travail vient de publier pour l’année 1900, je regarde les tableaux des valeurs comprises en 1899 dans les donations et successions : les rentes fran- ù çaises et autres valeurs du Trésor français figurent | dans les donations pour 41 millions; les rentes et 2 effets publics des gouvernements étrangers figurent dans les donations pour 11 millions; les valeurs des . | sociétés françaises y sont pour 24 millions; les

valeurs étrangères pour 2 millions 400.000 francs. Dans les successions, les rentes françaises et autres valeurs du Trésor français comptent pour 480 millions ; les rentes et effets publics des gouvernements étrangers comptent pour 214 millions. Les actions des sociétés françaises, sociétés de commerce ou d’industrie, figurent, dans les successions de l’année 1899, pour 446 millions. Les actions des sociétés étrangères y figurent pour une somme de 132 millions. Pour les obligations, la proportion des valeurs étrangères est encore plus forte. Les obligations négociables et non négociables des publics et établissements d’utilité publique de France figurent dans les successions pour 577 millions. Les obligations des sociétés, villes, provinces et corporations étrangères y figurent pour

229 millions, plus du tiers des valeurs françaises. Ainsi, il y a dès maintenant un tiers des valeurs disséminées aux mains des actionnaires ou obliga- : taires français, qui fructifient à l’étranger. Je ne m’en indigne aucunement. Je laisse à la démagogie antisémite et nationaliste le soin de dénoncer un mouvement inévitable. Je me félicite même à certains égards de cette expansion du capitalisme, qui aide à la pénétration réciproque des peuples et des races. Je constate seulement combien tout rapport

personnel a cessé entre la propriété anonyme et le propriétaire : ils ne sont même plus de la même patrie. Et au demeurant, quand un capitaliste de Toulon a des actions sur les mines du Pas-deCalais, il y a presque aussi peu de rapports personnels entre le propriétaire et sa propriété que si le capitaliste détenait une valeur étrangère. C’est même parce que dans l’intérieur même de la nation la propriété a commencé à devenir étrangère au propriétaire, qu’entre toutes les valeurs, dites étrangères ou dites nationales, il n’y a plus pour le et bien significative! Autrefois, avant l’extension des sociétés de commerce, etnotamment des sociétés anonymes, les hommes ne recouraient aux journaux que pour s’informer de ce qui n’était point leur propre vie. Ils n’achetaient point le journal pour j savoir quelle était leur fortune et quels seraient à leurs revenus. Tout au plus ceux qui avaient des rentes sur l’État — et c’était déjà une première forme de propriété anonyme — achetaient-ils les

; journaux pour savoir quels contre-coups la marche ï

À des affaires publiques aurait sur leur fortune À privée. Maintenant, il n’y a guère de possédant À - bourgeois qui ne soit obligé de lire des journaux ik spéciaux, des journaux financiers, pour savoir où À

ë enest sa propre fortune. La propriété est devenue i

si étrangère au possédant que c’est par la voie du journal que le possédant a des nouvelles de sa

Mais il ne suffit pas au capitalisme d’avoir créé la société anonyme par actions. L’action donne encore droit à celui qui la possède, ou tout au moins à celui qui en possède un certain nombre, de participer aux assemblées générales d’actionnaires qui nomment et contrôlent les gérants responsables de l’entreprise. C’est un reste d’autorité individuelle, d’intervention personnelle. Le capitalisme l’efface, et après avoir créé l’action, il crée l’obligation. i L’obligataire n’est point, pour sa part, propriétaire de l’entreprise: il en est simplement créancier. : Il a prêté à l’entreprise une certaine somme, pour laquelle on lui sert un intérêt fixe, stipulé d’avance. Si l’entreprise sombrait, il aurait pour gage de sa créance l’actif, c’est-à-dire la valeur même des actions. Ainsi, sa sécurité est plus grande que celle de l’actionnaire. En cas de désastre, l’actionnaire ne touchera rien avant que les obligataires, c’est-à-dire les créanciers, soient remboursés. L’obligataire est encore exposé à bien des hasards ; mais il ne succombera qu’après l’action261 XV.

à naire. Seulement, il n’a aucune part d’influence : il n’est même pas représenté dans les conseils de l’entreprise ; il est le rentier passif, sans aucun rapport personnel avec la source même de ses reve- : nus. Ici, nous touchons à une forme de propriété si abstraite, si neutre, si indifférente, si détachée de l’individu, qu’il faut se souvenir que l’individu touche en effet un intérêt de l’obligation pour l’appeler encore individuelle. Or, la part des obligations dans le capital anonyme est considérable, et elle est croissante. Les sociétés anonymes, fondées d’abord par des actionnaires, s’étendent le plus souvent par des emprunts, c’est-à-dire en créant des obligations. Sur les 36 milliards de valeurs des sociétés industrielles et commerciales, plus de la moitié est en obligations. En 1899, la taxe de quatre pour cent a porté sur tout le revenu des valeurs mobilières — la rente d’État exceptée. Le revenu taxé des actions des sociétés était de 7927 millions. Le revenu taxé des | obligations et emprunts était de 877 millions. Ainsi, la part du capital tout à fait passif, de celui qui ne porte plus en lui la moindre énergie individuelle, À est supérieure d’un sixième à ce capital d’actions, C4 qui représente lui-même un si faible lien de l’individu à sa propriété. Enfin, l’individu ne prend même plus la peine de ï:

garder le morceau de papier qui représente son droit de propriété sur les mines du Transvaal ou de Sibérie, sur les chemins de fer anglais, ou sur les tissages espagnols. De plus en plus maintenant, c’est aux coffres-forts des maisons de banque et de crédit que sont confiés les titres de propriété, les titres de rentes, les actions, les obligations. C’est la société de crédit qui touche, à l’échéance, les arrérages ou les coupons; c’est elle qui en fait le remploi; et tout le mouvement de la propriété individuelle aboutit là : avoir son compte ouvert dans l’immense registre d’une immense société anonyme de crédit.

Non seulement dans les sociétés anonymes le rapport direct du propriétaire à sa propriété n’existe plus, mais tandis que le propriétaire foncier dispose seul de son domaine, et l’usinier seul de son usine, le propriétaire d’une action ou de plusieurs actions ne peut rien tout seul. Individuellement, il ne peut imprimer à l’entreprise telle ou telle direction. C’est la majorité des actions qui décide. C’est l’assemblée générale des actionnaires qui est souveraine, et ici la propriété individuelle, cessant d’être l’instrument de la volonté de l’individu, tombe sous la loi de la majorité. Si l’actionnaire est dans la minorité, sa propriété est dirigée contre

propriété est telle, qu’il est impossible de présumer

| la volonté de l’individu possédant d’après la marche de sa propriété. Il se peut très bien que la pro- à priété individuelle aille contre l’individu. Et il est au moins étrange d’entendre les radicaux s’élever contre le socialisme, qui sera le régime de la démocratie et de la loi des majorités appliqué à la pro- À duction, lorsque déjà la propriété capitaliste elle- à À même, dans son expression suprême qui est la

_ société anonyme, est obligée d’admettre la forme de la démocratie et la loi des majorités.

Chose curieuse, et qui montre bien le prodigieux écart entre la forme immédiate de la propriété individuelle et sa suprême forme anonyme, , lorsqu’un individu, lorsqu’un patron possède vrai- À

| ment une usine, quand il en est personnellement J le propriétaire et le chef, c’est seulement s’il fait faillite que sa propriété tombe sous la loi de la démocratie. Il se forme, aussitôt après la faillite, une démocratie des créanciers. L’article 507 du Code de commerce — je néglige la législation récente sur la liquidation judiciaire, où le même ; principe s’affirme plus nettement encore — dit ceci : Ë

: line pourra être consenti de traité entre les créan- À

| ciers délibérants et le débiteur failli qu’après l’accom- 260

_ plissement des formalités ci-dessus prescrites. Cetraité

ne s’établira que par le concours d’un nombre de créanciers formant la majorité, et représentant en outre les trois quarts de la totalité des créances, vérifiées et affirmées, ou admises par provision.

Et l’article 529 stipule : S’il n’intervient point de concordat, les créanciers seront de plein droit en état d’union.

A partir de ce moment, c’est la majorité des créanciers qui décide. L’actif social est placé sous le régime de l’union. Et la majorité des créanciers peut donner aux syndics de la faillite mandat de continuer l’exploitation de l’actif, par exemple d’assurer le fonctionnement de l’usine, la marche de l’industrie. Ainsi, la loi de la majorité, qui dans les sociétés anonymes est la vie normale, n’intervient dans la propriété vraiment personnelle qu’à l’heure du désastre. C’est quand la propriété personnelle sombre que le mode de gestion qui lui est appliqué rappelle, au moins par un trait, le mode de gestion régulier de la propriété anonyme. Quelle distance, quelle opposition entre les diverses formes de la

Dans la propriété vraiment personnelle, la res- ponsabilité du possédant est engagée à fond. Dans les sociétés anonymes, la responsabilité du possédant est réduite au minimum. L’article 33 du

ù Code de commerce dit, à propos des sociétés Les associés ne sont passibles que de la perte du montant de leur intérêt dans la société. « L”actionnaire ne répond pas des obligations de i l’entreprise sur la totalité de sa fortune ; il n’en répond que sur les actions qu’il possède dans cette entreprise même. C’est une parcelle de propriété qui ne communique plus avec l’ensemble de la propriété individuelle de l’actionnaire. Même si l’actionnaire a commis les fautes les plus graves, è même si par sa négligence ou son incapacité ila permis à des administrateurs ineptes où malhonnêtes de s’emparer de la direction de l’entreprise et de compromettre les intérêts des tiers, l’actionnaire n’est tenu que dans la mesure des actions | qu’il possède. Tout le reste de sa fortune, tout le reste de sa personnalité économique est, au regard de l’entreprise, comme s’il n’était pas. Bien mieux, la responsabilité des administrateurs . eux-mêmes, de ceux qui ont reçu et accepté de à l’assemblée générale des actionnaires le mandat de conduire l’entreprise, est étroitement limitée. _ L’article 32 du Code dit: £ 5 Les administrateurs ne sont responsables que du :# montant qu’ils ont reçu. Ils ne contractent, à raison de leur gestion, aucune obligation personnelle ni solidaire, relativement aux engagements de la société.

J’admire vraiment ceux qui nous disent que le régime de communisme démocratique et d’universelle coopération appliqué à l’industrie diminuera, au point de les rendre illusoires, les responsabilités, quand l’évolution même de la propriété individuelle la conduit à abolir la responsabilité pleine, décisive des possédants et dirigeants, et à y substituer les responsabilités fragmentaires et atténuées de la société anonyme.

Et dans cette forme suprême de la propriété individuelle, quelle mobilité, quelle faculté presque indéfinie de métamorphose! Comparez aux difficultés de tout ordre, juridiques et économiques, qui rendent difficile et lente la transmission de la propriété foncière ou de la propriété industrielle personnelle, les dispositions qui facilitent, dans le régime des sociétés anonymes, le mouvement des titres, la transmission et la transformation de la propriété L’article 34 dit Le capital de la société anonyme se divise en actions et même en coupons d’actions d’une valeur égale.

L’article 35 dit L’action peut être établie sous la forme d’un titre au porteur. Dans ce cas, la cession s’opère par la tradition du titre.

2 Par la simple remise d’un titre de la mainàäla É main, la translation de la propriété est valablement S Mais surtout, puisqu’il n’y a aucun lien personnel ‘à

  • et direct entre le propriétaire et sa propriété, entre 3 l’actionnaire et son action, que lui importe que sa * ë propriété ait la forme d’une action de chemin de fer e
  • ou d’une action de mines, ou d’un titre quelconque F. dans une industrie quelconque, si seulement ilpeut ; en espérer un dividende équivalent? Ainsi, à tout moment, chaque forme de la pro 3 priété anonyme est prête à se muer en toutes les À < autres formes. C’est cette mobilité presque infinie SN À qui suscite la spéculation. Il suffit d’entrer un $ instant à la Bourse pour voir comment les titres co $ s’échangent contre des titres et quelles formes va- &. riées une même propriété peut revêtir de l”ouverÈ ture à la clôture du marché. Comme le vent d’au #4 tomne mêle en de vastes tourbillons les feuilles 5 arrachées à toutes les essences de la forêt, la spécu- ke s
  • lation mêle les feuilles d’or arrachées à toutes les Es variétés du travail humain. Los | Par cette faculté illimitée d’échange, par cette à 24 _ mobilité infinie, le titre d’une entreprise particu- lière cesse d’être en effet attaché à cette entreprise | particulière : il devient une sorte de délégation quantitativement déterminée, mais qualitativement ; Ë indéterminée, sur l’ensemble de la richesse s0ociale. L’actionnaire, quelle que soit la désignation particulière de son titre, est au fond actionnaire d’une entreprise sociale unique et immense, dont les diverses sociétés anonymes ne sont que des sections communiquant les unes avec les autres, dont les diverses entreprises capitalistes ne sont que Æ des formes muables, indéfiniment convertibles les unes dans les autres. Il se crée ainsi, par l’évolution $ extrème de la propriété individuelle, un domaine capitaliste social, un collectivisme capitaliste qui fonctionne au profit d’une classe, mais qui est l”ébauche bourgeoise du communisme où nous tendons. De même que l’actionnaire, au lieu d’être prisonnier d’une forme déterminée de propriété, possède virtuellement une part de la propriété sociale, il agit aussi sur l’ensemble social de la production, — ou du moins il dépend souvent de lui d’agir sur cet ensemble. Bien souvent les capitalistes, pour plus de sûreté, pour ne pas engager toute leur fortune dans une seule entreprise, répartissent leurs fonds entre plusieurs sociétés anonymes. Ils ont en portefeuille des actions des chemins de fer, des nest ne cp :

È | actions des mines, des actions des aciéries et des | tissages. Ils ont par là le droit de participer aux assemblées générales d’un grand nombre d’industries : ils participent donc à la direction de la pro- ‘ duction dans ses formes diverses et dans presque | toute son étendue. Tandis que dans la propriété vraiment person- | nelle, l’action du possédant est limitée à une forme : | de propriété et y est souveraine, dans le système \ des sociétés anonymes, l’action du possédant s’étend ou peut s’étendre à un champ de production extrêmement vaste, à un très grand nombre d’entreprises; mais, en chacune d’elles, elle est limitée et enveloppée par le droit des autres actionnaires, des autres possédants. Le mouvement même de la propriété bourgeoise et capitaliste tend donc à univeri saliser le droit du possédant, mais en lui retirant, à chacun des points de son domaine agrandi, sa force décisive. Sa puissance s’exerce partout, mais elle n’est partout qu’une fraction minime de la puissance totale; partout associé, nulle part souverain. Or, si l’on suppose réalisé le communisme démocratique, si l’on se représente l’ensemble des industries comme une coopération universelle, chacun des citoyens, chacun des producteurs sera investi | d’un droit sur l’ensemble de la propriété sociale. Mais en quelque point du domaine coopératif qu’il

exerce pratiquement ce droit, il ne l’exercera que sous la loi même de la coopération et de la démocratie, qui en faisant de l’accord des volontés la condition de l’action, fonde et limite tout à la fois le droit de chaque volonté individuelle. Quand donc les radicaux, avec une monotonie déplaisante et abstraite, se donnent comme les gardiens de la propriété individuelle, on est en droit de leur demander : Acceptez-vous, de la propriété individuelle et capitaliste, le mouvement par lequel elle tend à se dépasser elle-même? Acceptez-vous la loi d’évolution qui crée, jusque dans la propriété capitaliste, une sorte de communisme oligarchique, et interdisez-vous au prolétariat d’intervenir pour le convertir en un communisme démocratique

; actions des mines, des actions des aciéries et des ls. | tissages. Ils ont par là le droit de participer aux assemblées générales d’un grand nombre d’industries : ils participent donc à la direction de la pro- À duction dans ses formes diverses et dans presque toute son étendue. Tandis que dans la propriété vraiment personnelle, l’action du possédant est limitée à une forme À de propriété et y est souveraine, dans le système À des sociétés anonymes, l’action du possédant s’étend ou peut s’étendre à un champ de production À extrêmement vaste, à un très grand nombre d’entreprises; mais, en chacune d’elles, elle est limitée et enveloppée par le droit des autres actionnaires, des autres possédants. Le mouvement même de la propriété bourgeoise et capitaliste tend donc à univer- N. saliser le droit du possédant, mais en lui retirant, j j | à chacun des points de son domaine agrandi, sa force décisive. Sa puissance s’exerce partout, mais J elle n’est partout qu’une fraction minime de la puissance totale; partout associé, nulle part souverain. à Or, si l’on suppose réalisé le communisme démocratique, si l’on se représente l’ensemble des indus- . tries comme une coopération universelle, chacun : Al __ des citoyens, chacun des producteurs sera investi à d’un droit sur l’ensemble de la propriété sociale. De a Mais en quelque point du domaine coopératif qu’il Le exerce pratiquement ce droit, il ne l’exercera que sous la loi même de la coopération et de la démocratie, qui en faisant de l’accord des volontés la condition de l’action, fonde et limite tout à la fois le droit de chaque volonté individuelle.

Quand donc les radicaux, avec une monotonie déplaisante et abstraite, se donnent comme les gardiens de la propriété individuelle, on est en droit de leur demander : Acceptez-vous, de la propriété individuelle et capitaliste, le mouvement par lequel elle tend à se dépasser elle-même? Acceptez-vous la loi d’évolution qui crée, jusque dans la propriété capitaliste, une sorte de communisme oligarchique, et interdisez-vous au prolétariat d’intervenir pour le convertir en un communisme démocratique