Monographies. Personnalités
Mie. paraissant vingt fois par an Sem 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Nos anciens abonnés savent et nos nouveaux abonnés À verront que nous ne faisons dans ces cahiers aucune réclame. Ce qui suit n’est donc en aucun sens de Ru
Je me permets d’insister pour que nos abonnés di page 249, le coupon qui leur permet d’aller avec un Ne ami assister à une représentation dù 14 Juillet. Moi e qui ne mets jamais les pieds au théâtre, j’y suis allé. J’y retourne. Il y a un intérêt considérable, comme je lexpliquerai dans un prochain cahier, à soutenir très vigoureusement l’effort du grand compositeur qu’est
Ii ne s’agit pas d’organiser une cabale pour faire marcher une pièce qui paraît vouloir aller toute seule.
Mais il s’agit que nous ne fassions pas porter à l’action populaire de Romain Rolland la peine de la réprobation que nous avons presque tous pour le théâtre. Cette réprobation est æmplement justifiée par la plupart des spectacles que l’on nous affiche depuis plusieurs années,
Mais il serait injuste qu’un aussi beau drame subit le contre-coup des mauvaises pièces.
Il ne s’agit pas d’envoyer du monde aux représentations. Il s’agit qu’on y aille. 2 SRE
Nous aussinous devons nous préparer aux prochaines élections. Nous prions nos abonnés de vouloir bien nous envoyer les programmes, affiches, circulaires intéressantes qui leur viendraient en mains. Nous en constitue- | rons des dossiers. Nos abonnés sauront choisir, nous
= renseigner sans nous encombrer. : FAN.
Quelques-uns de nos abonnés se sont émus de ce que J’avais fait des personnalités dans le septième cahier de _ la troisième série. On peut lire dans le deuxième cahier de la première série Quand j’eus recueilli tous ces renseignements sur la lutte personnelle qui suivit l’explosion du manifeste, je voulus commencer à chercher les renseignements sur la conversation générale qui accompagna bientôt cette lutte personnelle, mais je m’aperçus que j’avais déjà presque un plein cahier, puisque je voulais donner une place dans ce courrier à la discussion de la loi sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels. Je ramassai donc tous mes documents, et je m’en allai trouver le citoyen docteur socialiste révolutionnaire moraliste internationaliste. Mais j’étais un peu confus de ce que je lui apportais. Car j’avais en mains un cahier presque tout entier plein de personnalités. Or on n’a dès longtemps et fort ‘ pertinemment enseigné à négliger les personnalités nous devons, m’avait-on dit, négliger les personnalités nous sommes les soldats d’une armée universelle; nous travaillons et nous combattons pour un idéal universel; nous préparons la révolution sociale universelle : nous n’avons à considérer ni les spécialités, ni les particularités, ni les individualités, ni même les personnalités, di
douzième cahier de la troisième sé + RS mais seulement les généralités et les universalités : Ne ainsi me l’enseignaient naguère des maîtres que j’avais. ont Je présentai mes scrupules au docteur, car étant mora- DATE liste il est casuiste : j’entends par là qu’il travaille dans” les cas de conscience; non pas qu’il donne avec auto. rité des ordonnances et des commandements, mais il présente modestement des consultations, il propose sl pour la résolution de ces cas les solutions qui lui paraissent conformes à la raison. — Citoyen docteur, je voulais faire un cahier avec les documents etles renseignements que j’aurais sur la préparation du Congrès socialiste national, tout récemment tenu à Paris, dans un gymnase mémorable. Mais nous ne pouvons pas maîtriser le destin. J’avais . résolu de commencer par classer tous les documents et tous les renseignements personnels; je négligeais artificieusement les documents et les renseignements venus des groupes et des organisations : car pendant que les individus citoyens engageaient la conversation tumultueuse et de plus en plus générale dont vous avez en mains les premiers éléments principaux, un immense mouvement naissait dans les provinces lointaines et dans les rangs lointains des soldats ignorés. Pendant que les personnages continuaient à s’adresser des paroles subtiles ou dures, soudain et lentement le chœur s’émouvait. Ce chœur n’était pas composé à de vieillards thébains, mais de citoyens français, hommes libres amis de la droiture. Aussi le chœur Ë ; ne laissait-il pas échapper des soupirs, des sanglots et des paroles de lâcheté, mais il prononçait des paroles dures et libres et droites, audacieux et lui-même étonné À | d’introduire la grosseur de sa voix dans la conversation
© des chef. Je pensais donc qu’il y aurait dans ce cahier ke grandissante voix de la foule et du peuple anonyme tre envahissant laudience publique et pour la première 1 fois s’imposant aux conciliabules des chefs. J’aurais _ mis enfin dans ce cahier, avec la conversation des DEL chefs et l’envahissement du peuple, tout ce travail AR organique et ofliciel des organisations, qui dès le _ jeudi 20 juillet aboutissait à cette acceptation qui per_ mettait à la Petite République d’annoncer en une robuste manchetteles États-Généraux du Parti socialiste. Telles étaient les trois parties dont j’avais pensé que se composerait ce cahier. Première partie : attaque soudaine et précautionneusement violente des principaux défense et contre-attaque mesurée des hommes libres . aux manifestants; intervention générale des amis et ÿà des camarades; conversation générale et de plus en plus broussailleuse. Deuxième partie : le peuple silencieux longtemps et indéfiniment patient des simples soldats et des simples citoyens a été intimement secoué, remué à des profondeurs insoupçonnées par l’injustice du manifeste; le peuple s’émeut redoutable_ ment; le chœur s’émeut et du fond des provinces et du fond de Paris commence à faire parvenir la voix de ses résolutions; gagnant de proche en proche le mouvement redoutable se propage immense; les chefs et les manifestants commencent à s’apeurer, les hommes libres à se radoucir ; l’armée socialiste presque entière impose le silence àux manifestants, le peuple socialiste impose le silence aux personnages. Troisième partie | enregistrant un peu grossièrement, exprimant un peu lourdement le vaste et souple soulèvement des masses profondes, les organisations nationalement constituées, les anciennes organisations elles-mêmes entrent en conversation, l’une introduisant, la deuxième accueillant, les deux et demie suivantes acceptant des propositions de communication. Mes trois parties auraient concouru à cette annonce des États-Généraux, où commence la préparation immédiate. C’était bien arrangé. Comme il est dommage que les personnalités de la première partie aient envahi et débordé tout mon
d’avoir laissé envahir tout un cahier par ces personnalités, car elles ont commis bien des envahissements beaucoup plus pernicieux. Ces cahiers vous paraissent importants parce que vous y travaillez, mais ils mont ‘ pour moi quelque intérêt que s’ils me présentent l’image fidèle de la réalité. Loin donc que je sois scandalisé que ces personnalités vous aient ainsi envahi tout un cahier, comme vous dites un peu avaricieusement, j’en suis heureux pour vous, car ce cahier est ainsi devenu l’image plus fidèle de la réalité. La réalité même, citoyen, a été dangereusement envahie par ces personnalités. Vous m’avez exposé, un peu verbeusement, comme un L auteur qui a manqué sa pièce, un plan de cahier en trois parties bien disposées et bien composées : ces personnalités ont dérangé beaucoup de plans d’action mieux composés que vous ne composerez jamais vos cahiers. Vous avez dû ajourner aux prochains cahiers la fin de la première partie, la deuxième et la troisième : ces personnalités ont fait ajourner des actions beaucoup plus urgentes que ne le sera jamais la publication de vos cahiers.
LE — Je ne savais pas, citoyen, que mon cahier manqué | fût une image ainsi fidèle de la réalité. Vous croyez qu’en me laissant envahir par les personnalités je me _ Suis, sans le faire exprès, conformé au seul modèle que je me sois jamais proposé. Mais la question que je vous soumets, parce qu’elle m’a donné des scrupules, est justement celle-ci : Doit-on se conformer toujours à la réalité? En particulier doit-on se conformer à la réalité quand elle nous présente l’action personnelle des personnalités ?
— Quand la question est ainsi posée, il me semble, citoyen, que la réponse n’est pas douteuse.
— Aussi n’est-ce pas ainsi que la question m’embarrasse. Un jeune camarade, un citoyen des mieux renseignés, disait un jour devant moi: « Nous ne devons jamais faire de personnalités. Quand même on nous attaquerait avec des personnalités, nous devons négliger ce moyen de défense. En combattant les idées et les personnalités par les seules idées, nous donnons à la bataille un caractère plus noble, un caractère digne : il vaut mieux que la révolution sociale ait ce caractère, et en attendant que la révolution sociale soit parfaite il vaut mieux que la vie humaine ait ce caractère. » Telles étaient à peu près ses paroles. Naturellement je les rédige pour vous les rapporter, mais elles avaient, à très peu près, le sens que je vous donne. À
— Je vous entends. Continuez.
— Ces paroles furent prononcées devant moi dans une discussion très vive, justement au moment du manifeste. J’étais intervenu dans la bagarre et je ne m’étais pas
_ privé de faire des personnalités. J’entendis ces paroles comme une leçon que je recevais. Je leur donnai la
plus grande considération, une considération toute particulière, personnelle, profonde. Celui qui les avait prononcées avait quelque autorité pour les prononcer, car il avait une situation personnelle irréprochable, inabordable à tous égards, et il défendait ainsi préalablement contre lui-même et ses propres amis un adyersaire dont la situation personnelle était parfaitement accessible. J’admirais sa modération, sa réserve, sa bonté. Je me demandai sérieusement si je n’avais pas été un muffle en faisant les personnalités que j’avais précédemment faites.
= — Cette hypothèse de remords et cette hésitation de méthode m’a poursuivi sans relâche depuis lors. J’ai cherché à me renseigner en considérant les autres hommes : les uns, comédiens vulgaires, déclaraient tous les quatre matins qu’il ne faut pas faire de personnalités et passaient le reste de leur temps à démolir sourdement les personnalités qui les embarrassaient; les autres, autoritaires inconséquents, faisaient les mêmes déclarations et partaient ouvertement en guerre féroce contre qui les gênait; les tiers, ceux qui ressemblaïent à ce jeune camarade, — et parmi ces tiers je mets Jau- ’ rès au premier rang, — déclaraient qu’il ne faut jamais | faire de personnalités et conformaient bonnement leur | conduite à leur parole : on avait beau les attaquer personnellement, sans doute ils se défendaïent personnelle-
| ment, mais ils ne contre-attaquaient jamais personnellement. Quand je me comparais à ces derniers, — com- À
ment en eflet se donner les références morales néces- saires à la conduite si l’on ne se compare pas? — il . m’apparaissait que j’étais laid en comparaison d’eux;
Fe ils étaient évidemment, franchement bons. Mais cette
, _ constatation ne me suffisait pas, car je savais par une expérience douloureuse qu’il ne suffit pas qu’une action ait une apparence ou même une évidence première belle pour qu’elle soit morale; souvent une action belle em-
À porte avec soi des corollaires ou des conséquences inaperçues, mais inséparables, et immorales; inversement j’avais connu qu’il y a des actions apparemment laides
< qui non seulement sont morales maïs qui sont rigoureusement commandées par la loi morale. J’étais donc malheureux d’avoir eu l’air mufle, ou grossier, ou impoli. Mais je ne savais pas assurément si j’avais eu tort. Mon trouble n’a point cessé. Je vous pose donc la question. Est-il permis de faire des personnalités ? Doiton faire des personnalités ?
— Cette expression : faire des personnalités a deux sens un peu distincts selon que nous l’employons dans lordre de l’action ou dans l’ordre de la connaissance.
Le docteur commença ainsi, sans aucune honte, et surtout sans fausse honte; il ne pensait pas qu’il fût pédant ou poseur, quand on traite un sujet de philoso-
_ phie ou quand on regarde en philosophe les actions, même les plus familières, d’employer le langage de la philosophie; au contraire il pensait qu’il est pédant et poseur d’éviter mal à propos les mots de son métier, comme il est pédant et poseur de les employer mal à propos ; donc il pensaït que l’on doit parler induction et déduction quand il faut, ainsi que le menuisier parle tenons et mortaises.
4 Dans l’ordre de la connaïssance, continua le docteur, faire des personnalités ne peut avoir qu’un sens : attribuer à certaines personnalités une action donnée. Je
suppose que tel événement se produise : on dira que nous faisons des personnalités si nous attribuons à telle personnalité telle part dans ces événements.
— Voulez-vous, docteur, choisir un exemple? Tous ces tel embarrassent un peu le champ de mon raisonnement.
— Vous ferez bien, citoyen, de vous habituer un peu aux raisonnements abstraits : les raisonnements abstraits sont souvent commodes, pourvu qu’ils soient fidèles, et que l’on ait soin de les rapporter en définitive à la réalité concrète.
— Rapportons, citoyen docteur, voulez-vous?
— L’exemple est tout choisi : je constate que le manifeste se produit : on dira que nous faisons des personnalités si nous attribuons à la personnalité même de Vaillant, de Lafargue et de Guesde la plupart de cet
— Mais alors, citoyen docteur, comment ne pas faire |, de personnalités ?
— C’est ce que je me demande en vain, et j’en arrive ici à ne plus même saisir le sens de la question que ù vous m’avez posée.
— Pourtant, citoyen docteur, au moment où je vous l’ai posée il me semblait bien qu’elle avait un sens. Dans toutes les discussions publiques, aussitôt qu’onréplique F à un orateur : « vous faites des personnalités », ‘ou bien : « ne faites pas de personnalités », l’orateur se tait et s’excuse ; il recommencera l’instant d’après, mais, sur le moment, il croit devoir faire cette concession, témoigner cette déférence à l’opinion commune, ainsi formulée : « On ne fait pas de personnalités. » Enfin dans les discussions les moins nombreuses, toujours l’interlo-
cuteur s’arrête à ce reproche, comme s’il avait brus_ quement et par inadvertance violé la règle du. jeu. Depuis que j’assiste aux discussions publiques, privées, et mi-parties, je n’ai jamais entendu un seul citoyen _ répondre à l’interrupteur : « Parfaitement, monsieur, je fais des personnalités, parce que je dois faire ici des personnalités. » Non, toujours des excuses, des balbutiements, des reconnaissances, des promesses de ne pas recommencer, tenues ou non tenues, selon les caractères et selon les occasions. Si donc nous concluons que nous avons le droit, et que nous avons le devoir de faire des personnalités, dans l’ordre de la connaissance, nous serons opposés à l’opinion commune, à lopinion générale de tous nos camarades et concitoyens, du public même. Enfin nous n’aurons pas pour nous ceux | qui font des personnalités, qui mangent des personnalités, qui nourrissent des personnalités, car ils ne Pavoueront jamais. Souvent ils n’osent pas se l’avouer
—Je préfère n’avoir pas ces derniers avec moi,répondit le docteur. Mais vous ne m’effrayez pas en me déclarant que nous n’aurons jamais personne avec nous. Moi non plus je n’ai pas l’orgueil du troupeau : je ressemble ici au vénéré doyen. Je ne suis pas même épouvanté à l’idée que l’on pourrait me mettre en interdit, car il y a bien longtemps que je suis un hérétique : j’étais élève au lycée, en seconde, quand je fus hérétique, et encore À je ne sais pas si c’était mon commencement : les taupins et les cornichons, — c’est ainsi que lon nommait ceux de nos camarades, plus glorieux et plus courageux que nous, qui préparaient les concours d’entrée à l’École Polytechnique et à l’École spéciale militaire de
Saint-Cyr, — voulurent me mettre en quarantaine : je m’étais vivement insurgé contre la prétention qu’ils avaient de régenter la cour des grands, où je venais d’arriver; je m’étais vivement insurgé contre ces brimades par lesquelles on voulait nous démontrer la supériorité des anciens sur les nouveaux et des militaires sur les civils; ces élèves supérieurs des classes dirigeantes voulurent à peu près me mettre en quarantaine, et cela, si je n’avais peur d’employer un gros mot, pour me persécuter : ce fut ainsi que je connus le commencement de l’antisémitisme; je fus heureusement défendu par un bon nombre de civils aux poings vigoureux, qui sauvaient en moile président d’une association scolaire d’exercices physiques et jeux de plein air; les civils battirent les militaires, comme il arrive assez souvent quand les militaires ont laissé leur sabre à la maison; — j’aile regret de vous avouer qu’un assez grand nombre de ces bons civils sont aussi devenus depuis des antisémites ;— je ne sais pas si ce fut la première fois que je fus mis en interdit, mais assurément ce ne fut pas la dernière; etsi
- jamais un Comité général me met en interdit parce que j’aurai fait des personnalités, dans l’ordre de la connaissance, croyez bien que cette fois-là ne sera pas encore la dernière; je me suis insurgé contre toutes les brimades et tous les canulars et toutes ces vieïlles institutions par lesquelles un certain contingent d’autoritaires en nom collectif imposent ou veulent imposer à quelques libres individus la marque de la supériorité commune ; il ne faut pas m’en conter sur l’utilité de ces institutions pour assouplir les caractères et pour adoucir les mœurs; c’est au régiment que j’ai le moins eu à m’insurger contre ces brimades; je ne sais si j’ai eu le
bonheur de tomber sur une compagnie ou sur un bataillon ou dans un régiment mieux recruté ; sinon je propo- . serais cette simple explication, que les régiments sont surtout fournis par le peuple, que l’immense majorité de mes anciens étaient des hommes du peuple, que le véri-
_ table esprit de camaraderie est plus florissant dans le peuple, que l’esprit de parti et l’esprit d’autorité y sévissent moins que dans la bourgeoisie; je ne parle pas de la discipline, entendue le plus souvent comme une brimade collective; dans ma ville de province les conservateurs m’interdisaient parce que je devenais républicain, les catholiques m’interdisaient parce que je devenais libre penseur, les bonnes gens m”interdisaient parce que je faisais de la politique, — c’est ainsi qu’ils nomment l’action —; les bourgeois m’interdisaient parce
| que j’étais socialiste; plus tard les antisémites m’inter-
} dirent parce que j’étais dreyfusard; il se peut que le
Parti socialiste un jour m’interdise parce que je suis anarchiste ; et je ne désespère pas qu’un jour plus tard quelque anarchiste ne m”interdise parce que je suis un bourgeois. Cela ne tire pas à conséquence.
— Docteur, je vous demande pardon, mais il me semble que vous parlez ici non plus comme un docteur, mais avec une certaine amertume, une certaine âpreté, si vous voulez. D’abord vous m’avez conté votre histoire avec une certaine étendue et avec une incontestable complaisance. Puis vous avez, j’en ai peur, employé l’ironie, et nous devons nous garder soigneusement d’employer l’ironie. Enfin j’ai peur que vous n’ayez l’orgueil de celui qui n’est pas du troupeau.
— Vous avez à peu près raison, mon ami, sur le second point. Mais vous n’avez pas raison sur le
premier et vous n’avez pas raison sur le troisième : je À suis beaucoup trop malheureux pour avoir aucun orgueil ; je suis malheureux que le Parti socialiste récemment institué ait inauguré sa constitution précisément en prenant à l’égard de la libre pensée, à l’égard de la justice, à l’égard de la vérité, la vieille attitude autoritaire des cités antiques, des Églises, des États modernes et bourgeois; depuis ce temps-là je suis détraqué; je me promène en sabots, par ce grand froid, dans mon jardin, etje me dis comme une bête : « Ils ont supprimé la liberté de la presse! Ils ont supprimé la liberté de la tribune! »— car la presse est la tribune la plus ouverte, la tribune de ceux qui ne sont pas orateurs, de ceux qui ne sont pas députés, de ceux qui ne sont pas délégués, la presse est la tribune de tous ceux qui ne peuvent pas monter à la tribune. Je n’en reviens pas, j’en suis navré de déception, malade, et c’est pour cela que j’emploie l’ironie, qui est malsaine. Il m’est douloureux d’assimiler l’attitude socialiste aux attitudes bourgeoises précédentes; je n’attendais pas ces recommencements; vraiment j’espérais que nous ferions du nouveau dans l’histoire du monde. Je ne veux pas encore désespérer; je veux croire que ce Congrès, brusquement promu souverain d’un parti, a eu sa raison obscurcie de sa grandeur, son imagination troublée de sa puissance. Nous devons espérer qu’il entendra les conseils d’une simple sagesse; nous lui dirons et nous lui redirons que le peuple souverain n’est souverain que de ce qui est soumis à la souveraineté humaine ordinaire; nous lui dirons et nous lui redirons
HAN: que la justice et que la vérité sont inaccessibles aux mains souveraines ; et nous serons ennuyeux; et nous
serons importuns, comme les anciens philosophes importunaient les tyrans de Syracuse; et tout de même on nous croira sans doute : j’entends par là que le peuple admettra nos propositions comme étant vraies; car le peuple est foncièrement juste, aussi longtemps qu’il n’écoute pas les discours de ses courtisans les à démagogues. Mais il se peut aussi que les démagogues soient pour un temps les plus forts, et je n’ignore pas qu’à force d’avoir été mis en interdit par tout le monde on finit par se trouver tout seul, et que les amitiés se font rares, et qu’en face d’un parti commode à ses partisans celui qui est seul et malheureux finit toujours par avoir tort. R
Le docteur continuait lentement et bassement; il regardait en soi et parlait tristement; je le laissais continuer; il avait abandonné la consultation qu’ilavait commencée pour moi; je connus à cela que je n’avais plus affaire à un docteur, mais à un homme, et que cet homme était profondément malheureux; il avait quitté ce masque d’assurance habituelle dont il se garantissait contre les regards acérés des hommes : je connus à cela que je commençais d’entrer dans son amitié; je ne faisais rien pour m’y pousser, car j’avais résolu de tenir mon jugement et mes sentiments en suspens jusqu’à la fin de mon enquête; je le laissais aller parce que son discours donnait réponse à plusieurs questions de mon enquête, parce que je compatissais involontairement à sa tristesse, parce que la révélation de sa tristesse: lui faisait du bien. ’
; Quand nous prêchions, continuait l’homme, la nécessité, la beauté, la convenance et la bonté de la révolution sociale, et que les bourgeois se moquaient de nous, qui
nous eût dit que le Parti officiel de la révolution sociale s’embourgeoiserait à cet égard aussi rapidement? Ils ont supprimé la liberté de la presse! Ils ont supprimé la liberté de conscience. Quand nous prêchions la révolution sociale, nous voulions universaliser la liberté individuelle, toutes les saines libertés individuelles, et en particulier la liberté individuelle de penser et de parler comme un honnête homme : tout fraîchement. Nous voulions universaliser l’affranchissement, donner k surtout à tous les hommes les moyens d’échapper à l”écrasement économique bourgeois; nous ne supposions pas qu’aux premiers linéaments de la révolution sociale, on ajouterait l’écrasement économique du parti à l’écrasement économique des adversaires du parti. Vraiment ils ont supprimé la liberté de la conscience !
Et quand nous prêchions l’importune vérité, la vérité dreyfusarde.,et que les réactionnaires se moquaient de nous, qui nous eût dit que le jouriétait-si proche oùle , parti que nous aimons ‘couperait en deux la vérité, admettrait pour l’extérieur la vérité défavorable aux bourgeois, repousserait de l’intérieur la vérité défavorable à ‘
Prononçant ce dernier mot au cours de sa confidence, le docteur soudain se réveilla, haussa légèrement les épaules sur lui-même, et continua Je vous demande pardon, citoyen, mais je ne sais plus où j’en suis de la consultation que vous m’avez demandée. Croyez qu’il faut que je sois bien détraqué par la déception pour avoir ainsi négligé mon métier.
— Je vous avais demandé si vous n’aviez pas l’orgueil de celui qui n’est pas du troupeau.
— Et je vous répondais que je n’ai pas cet orgueil; je
ne crois pas que la minorité ait plus forcément raison | que la majorité : cela dépend des espèces; il n’y à que è la raison qui ait forcément raison; tantôt c’est la majorité qui a tort, et tantôt c’est la minorité, quelquefois | c’est l’unanimité: la théorie démocratique de l’unanimité n’est pas plus fondée en raison que la théorie aristocratique de la minorité, de l’élite; mais elle ne l’est pas moins : elles ne le sont nullement toutes deux; la raison ï demeure en un pays où ces deux théories n’atteignent pas : elles ne valent, et ne peuvent engager la compétition, que dans la région des intérêts. Nous formulerons donc cette proposition préalable Le nombre des partisans et des adversaires est indifférent pour ou contre toute proposition soumise à la
__ Docteur il ne me semble pas que cette proposition soit bien extraordinaire, et nous avons suivi un chemin bien long pour en venir à une vérité triviale.
— J’espère que nos propositions ne seront jamais extraordinaires, car la vérité morale est communément simple. Cependant nous admettrons aussi les propositions vraies qui seraient extraordinaires. Je conviens avec vous que cette proposition est triviale : convenez avec moi que nous l’oublions et que nous la méconnaissons dans la plupart de nos raisonnements, si bien que ce nous sera vraiment une grande nouveauté que d’avoir toujours en considération cette proposition triviale. Sans doute il est humain, sinon juste rigoureusement, d’accorder audience aux propositions un peu d’après les introducteurs ; mais l’audience accordée, la séance commencée, il convient d’oublier tout à fait les La mémoire me revient, continua le docteur. Vous m’avez reproché de vous avoir conté complaisamment mon histoire. Je vous répondrai bientôt. — Je reviens donc à la question des personnalités, dans l’ordre de la
Au moment où vous m’avez opposé le consentement universel, je croyais que l’on doit faire des personnalités dans cet ordre. Il me semblait que l’on doit faire des personnalités comme l’on fait du reste; il en est des personnalités comme du reste : quand leur influence est f réelle, on doit la constater; quandleur influence est nulle, on doitconstater qu’elle estnulle ; quand elleest faible, on doit constater qu’elle est faible; et quand elle est forte on doit constater qu’elle est forte. Et quand c’est toujours la même chose, on doit constater que c’est toujours la même chose. On ne doit pas faire des personnalités en ce sens qu’on inventerait, qu’on imaginerait des personnalités qui ne seraient pas réelles; mais on doit faire les personnalités qu’il y a; on doit faire, s’il est permis de parler ainsi, les personnalités que l’on doit faire. Sinon, comment pourvoir à cette vacance dans la pleine complexité des événements ?
— C’est bien là ce qui m’inquiétait. Mon camarade alla jusqu’à dire,emporté par sa bonté dans le feu de la discussion : « Quand même je saurais que c’est pour une raison personnelle qu’un adversaire n’attaque, l’historien doit tout expliquer par des considérations générales. » Je protestai en moi contre ces paroles.
— Vous avez protesté avec raison. Nous devons expliquer par des considérations générales tous les événements et les seuls événements qui ont eu des causes et des circonstances générales; nous devons expliquer
par des considérations particulières tous les événements et les seuls événements qui ont eu des causes et des circonstances particulières ; ainsi nous devons expliquer par des considérationsindividuelles tous les événements, même publics ou généraux, qui ont eu des causes et des circonstances individuelles. Nous ne devons attribuer à l’histoire aucune valeur nouvelle, aucune dignité artifi- * cielle, aucune étrangère noblesse. L’histoire est l’image des événements. L’histoire des personnalités est personnelle, comme l’histoire des généralités est générale, comme l’histoire des beautés est belle, comme l’histoire des laïdeurs est laide; l’histoire des indignités est indigne, l’histoire des infamies est infâme, l’histoire des petitesses est petite. Pourquoi mettre à l’histoire des histoire anoblie est d’autant faussée. Ne faisons pas de l’histoire universelle, ne faisons pas de l’histoire philosophique, ne faisons pas de l’histoire morale, ne faisons pas de l’histoire polie, ne faisons pas de l’histoire générale, ne faisons pas de l’histoire légale, ne faisons pas de l’histoire sociologique, ne faisons pas de l’histoire bourgeoise, ou réactionnaire, ne faisons pas de lhistoire socialiste, ou révolutionnaire ; soyons socialistes et révolutionnaires, et faisons de l’histoire exacte, faisons de l’histoire historique, faisons de l’histoire. Ne sociologiquons pas l’histoire, ne la généralisons pas, ne la légalisons pas. Soyons socialistes et disons la
Je laissais le docteur abonder en expressions verbeuses, bien que j’eusse au premier mot saisi sa pensée, qui ne m’était pas nouvelle, et qui, soit dit sans l’offenser, n’était pas nouvelle du tout. Mais il se plaisait évi- douzième caler de la troisième série demment beaucoup à la manifestation de cette pensée assez commune et je n’eus pas le courage de me refuser à lui abandonner cette consolation.
— Mon pauvre ami, continua le docteur en me reconduisant, le réel est le grand maître; et quand on fait de l’histoire il est le seul maître ; et quand on conte un
: événement, füt-il récent de cinq minutes, on fait de l’histoire. La vérité ne vieillit pas avec les générations qui passent; mais elle ne rajeunit pas non plus avec et pour les minutes récentes ; elle ne doit avoir aucun
Et pendant que j’approchais de la porte le docteur achevait : Et quand on manque à la vérité, mon ami, on manque forcément à la justice : à vérité incomplète, justice incomplète, c’est-à-dire injustice; la part des événements, causée par des personnalités, que nous refusons d’attribuer à ces personnalités, pour les ménager, nous l’attribuons forcément, pour masquer la vacance, à quelqu’un ou à quelque chose : or quelqu’un et quelque plus considérable, et ménageable, maïs humble, et assurément négligeable. C’est toujours le vieux système du remplacement : Quand nous refusons d’attribuer aux personnalités marquantes la part qu’elles ont dans les événements, nous transférons cette part aux petites personnalités des soldats oubliés et de la misérable
Comme j’arrivais sur le seuil de pierre, le docteur ajouta : N’ayons pas de la matière à généraliser comme les bourgeois ont de la chair à canon. Vous n’imaginez pas à quelle injustice, à quel malheur cela pourrait nous
Et me donnant la poignée de mains révolutionnaire il conclut en manière de formule Nous pouvons et nous devons, dans l’ordre de la connaissance, constater toutes les personnalités que le réel s nous présente. — Enrègle générale nos cahiers ne seront pas réimprimés. Jusqu’à ce que nous y soyons morts, et tout fait croire que ce ne sera pas de sitôt, nous regarderons le travail à faire et non pas le travail fait. Je me permets 4 de reproduire aujourd’hui ces anciens entretiens parce Û qu’il ne nous reste plus de la première série que cinq collections complètes, parce que ces collections valent cent francs chaque, parce que la région de nos abonnés À actuels a peu d’abonnés communs avec l’ancienne région de nos rares abonnés à la première série. | On lit dans le troisième cahier de la première série — Vous me demandez si nous pouvons et si nous devons faire des personnalités dans l’ordre de l’action. Toutes les raisons que je vous ai proposées dans l’ordre , : de la connaissance me paraissent valoir dans l’ordre de l’action. Dans la pleine complexité du réel où nous agissons, nous attaquerons injustement les misérables personnalités de la foule anonyme si nous n’attaquons pas les personnalités évidentes que nous devons attaquer, et nous attaquerons en outre les pauvres personk nalités que ces personnalités évidentes poursuivent : car le neutre est complice, ne l’oublions pas. Si nous refusons de constater que les grands chefs et les petits jettent la peur et le trouble dans l’âme et dans le cœur des hommes ignorés, nous supposerons faussement, et ; 19 d nous dirons faussement, comme on l’a dit, que le peuple. est naturellement peureux et trouble, que le peuple est mou, que le peuple est lâche. Nous sommes si enserrés dans cette complexité pleine, vivante et douloureuse, que nous ne pouvons ménager charitablement nos grands adversaires qu’en accablant injustement nos moyens et nos petits adversaires, qu’en sacrifiant injustement nos amis, grands, petits et moyens. Nous sommes coincés. Nous n’avons pas fait ce réel, ou du moins nous avons contribué bien peu à le faire; nous en sommes aussi peu responsables ; ayons-en du remords si nous le voulons, maïs qu’au moins ce remords ne se résolve pas en fausses délicatesses, réellement injustes et barbares pour plusieurs. Quand nous ména-
; geons les personnalités que nous devons attaquer, pour cette seule raison que nous ne voulons pas faire des personnalités, comme les coups de cognée ou de hache, dans cette étrange forêt de la réalité, retombent toujours quelque part, nous abattons et nous meurtrissons, au lieu des arbres désignés, des arbres et des arbustes vivants immérités. Et qu’avons-nous fait, pendant cette campagne aujourd’hui importune, indispensable naguère, qu’avons-nous fait, sinon des personnalités ? Qu’avons-nous fait si nous n’avons pas personnellement défendu des personnalités, attaqué des personnalités, défendu les personnalités injustement poursuivies en attaquant les personnalités qui les poursuivaient injustement. Et comment les aurions-nous défendues, comme nous le devions, si nous n’avions pas fait des personnalités. Comment sauver l’assassiné sans sauter au collet de l’assassin, en admettant qu’il ait un collet, ce qui était le cas. Et il est à peu près impossible de
sauter au collét de quelqu’un sans faire à son égard quelque personnalité. Nous avons fait la personnalité celle de M. Deniel. Avons-nous assez fait de personnalités ? En tout cas n’avons-nous pas fait la personnalité de M. Alfred Dreyfus, un capitaine jadis ignoré. La personnalité de l’attaque suppose la personnalité de la défense, et inversement. Et quand nous crions encore aujourd’hui dans nos processions et dans nos manifestations : au bagne Mercier, au bagne, est-ce que nous faisons, oui ou non, une personnalité. Or nous devons même au général Mercier l’égalité de la critique et de la méthode. Les gendarmes sont des citoyens qui font des personnalités. Or nous avons fait les gendarmes dans toute cette affaire, avouons-le, ou plutôt déclarons-le hautement : nous avons remplacé les gendarmes injustement empêchés. Ce devoir pénible, et en dehors de nos habitudes, nous l’avons fait. Il fallait bien que nous le fissions : qui n’était pas contre la personnalité de Mercier était contre la personnalité, alors lamentable, de Dreyfus; qui n’était pas contre la personnalité de Vaillant et de Guesde était contre la personnalité de Jaurès et ainsi contre la personnalité du même Dreyfus. D’ailleurs en ce temps-là on ne nous reprochait pas de faire des personnalités. Maître Labori ne faisait pas trop de personnalités ; Zola n’avait pas fait trop de personnalités ; vous-même, s’il est permis de vous introduire ici, vous ne faisiez pas trop de personnalités.
— Vous avez un bon souvenir : au moment où les machinations des scholarques poignardaient dans le dos les hommes libres engagés au premier rang de la ba-
taille, j’intervins modestement et je dénonçai la trahison; pendant plusieurs quinzaines je fis des personnalités; je publiai dans la revue blanche une série d’articles sur l’affaire Dreyfus et la crise du Parti socialiste; je disais ce que je pensais, ce que nous pensions tous alors de plusieurs personnalités ; j’allais jusqu’à faire des personnalités contre une personnalité amie qui, à mon sens, mavait pas attaqué assez vivement les personnalités dangereuses, sans doute surtout pour ne pas faire de personnalités. Tout le monde alors trouvait que j’avais — Cela ne prouve pas que vous eussiez raison en effet. — Mais cela ne prouve pas non plus que j’aie eu tort d’avoir continué. Tout le monde en ce temps-là trouvait que j’avais raison. Je n’étais pas devenu alors un pur seulement on m’approuvait hautement et vivement, mais on m’eût encouragé si j’avais eu besoin d’un encouragement. Je n’en demandai aucun. J’avais raison d’attaquer ainsi Guesde et Vaillant, j’avais raison de leur dire leurs vérités ; ce que jeleur disais était bien leurs vérités. Je ne peux pas m’imaginer comment ce qui était alors des vérités est devenu depuis des erreurs. —Cetiealtérationne serait admissible que si M. Guesde et M. Vaillant avaient apporté depuis des rectifications. Mais je ne crois pas qu’ils en aient produit aucune. Ce sent eux au contraire qui ont bien voulu pardonner à leurs accusateurs, et à leurs accusés : ce sont eux qui ont pardonné à tout le monde. Ils ont amnistié. Ils sont — Ce que vous m’avez répondu sur la question des personnalités, dans l’ordre de l’action, ne me paraît pas
valoir contre la considération du relèvement moral, que vous n’avez pas envisagé: quand même il serait vrai que nous eussions à faire des personnalités, dans l’ordre de Paction, nous devons agir par généralités, dit-on, parce qu’ainsi l’action est meilleure et plus noble, ainsi la révolution sociale est meilleure et plus noble, et en attendant que nous ayons parfait la révolution sociale, c’est la vie humaine et l’action journalière qui est moralement meilleure et plus noble. A des laideurs personnelles ne répondons pas en opposant des laideurs personnelles, ne faisons pas du talion, ne démoralisons pas la politique.
— Ceux qui parlent ainsi confondent plusieurs questions et nous distinguerons les réponses. Nous n’avons jamais pensé à faire aucun talion, en particulier aucun talion personnel. Mais nous pensons qu’on peut et qu’on doit faire des personnalités comme on peut et comme on doit faire des généralités, comme on peut et comme on doit faire tous les actes permis et dus, dans les mêmes limites, aux mêmes égards, par les mêmes moyens. Nous n’avons nullement voulu instituer un privilège immoral en faveur des personnalités, mais nous voulons que les personnalités demeurent soumises comme les généralités aux commandements de la loi morale, en particulier à la loi de vérité. On nomme aristocratiques ou mieux oligarchiques les théories de ceux qui veulent soustraire quelques personnalités à l’égalité de la loi morale. N’instituons aucune oligarchie au cœur de la cité socialiste.
Nous sommes ainsi conduits à nous poser la question
‘ universelle: pouvons-nous et devons-nous, par une opération volontaire et factice, réaliser prématurément et
apparemment nos souhaits, donner à la bataille hu- maine un aspect plus beau que nous croyons meilleur, au lieu de lui laisser l’aspect moins beau que nous savons plus vrai. C’est ici une question d’enseignement: elle se pose dès qu’on veut élever les petits enfants, elle se pose pour la nourricière Université, pour les institu- teurs, pour les professeurs, pour les pères de famille, avant de se poser pour les hommes d’action. Nous serons mieux situés pour la traiter quand vous m’aurez apporté les documents et les renseignements que vous aurez recueillis pour et contre la liberté de l’enseignement.
Si vous pensez que le manifeste a été inspiré par l’orgueil personnel des scholarques, vous avez bien fait d’écrire, mon ami, ce que vous pensez, et tous ceux qui vous ont approuvé, s’ils pensaient comme vous, ont eu raison. Que vous ayez eu raison ou tort sur le fond, nous l’examinerons quand nous étudierons la présente organisation du Parti socialiste.
Avez-vous remarqué, mon ami, le sans-gêne avec lequel vous vous êtes cité vous-même ?
— J’ai fait un métier où j’ai connu plusieurs auteurs: je me suis facilement aperçu que l’auteur désirait naturellement qu’on le lût; je n’ai connu aucune exception à ce régulier désir. Et il convient qu’il en soit ainsi ‘ l’auteur sérieux désire communiquer son travail comme: le boulanger sérieux désire communiquer son pain; je nomme auteur sérieux celui qui n’écrit qu’autant qu’il a vraiment à écrire. Il n’est pas vrai que le moi soit haïssable. Rien n’est haïssable d’abord. Le moi n’est pas plus haïssable d’abord que les autres, qui sont aussi des moi. Cette affectation à ne parler pas de soi
_ peut avoir deux sens : ou bien elle est sincère, injuste envers le moi, favorable aux autres; c’est alors de lhumilité chrétienne, et je ne suis pas chrétien; la modestie socialiste, qui est le sens de la mesure gardée en évaluant justement les relations du moi aux autres, se distingue de l’humilité chrétienne ainsi que la solidarité socialiste se distingue de la charité chrétienne; ou bien cette affectation, comme il advient communément, n’est pas sincère, et nous devons laisser aux cabotins de bas étage un tel trompe l’œil. Ce qui revient à dire que nous pouvons et que nous devons nous choisir souvent comme exemple, extraordinaire si nous sommes extraordinaires, commun si nous sommes communs. Je suis commun et moyen, je me suis trop et trop longtemps abandonné aux autres, et c’est par moi surtout que je sais ce qui peut arriver à un socialiste moyen commun sincère longtemps battu par les forts et longtemps roulé par les malins. — Vous serez souvent battu par les forts et souvent roulé par les malins; mais les forts ne battent pas et les malins ne roulent pas les idées.— Je suis heureux que vous ayez donné une aussi bonne réponse à l’observation que vous m’aviez faite la quinzaine passée, que je vous avais conté un peu complaisamment mon histoire. Et notre loi générale des personnalités est ainsi vérifiée dans le cas particulier où c’est nous qui sommes la personnalité. Même alors nous pouvons et nous devons agir envers toutes les personnalités que le réel nous
Cela étant publié depuis deux ans, dans le deuxième et dans le troisième cahiers de la première série, voici comme on accueillit le septième cahier de la Ce cahier causa un assez grand émoi. Beaucoup de nos abonnés nous écrivirent ou vinrent nous voir.
Tous les anarchistes que j’ai vus ou lus, sans aucune exception, — je ne vois que des anarchistes sérieux — me déclarèrent que le cahier était trop doux. Quelquesuns ajoutèrent : beaucoup trop doux.
Tous les socialistes peuple que j’ai vus ou lus, sans aucune exception, me déclarèrent que le cahier était
Le scandale commença parmi les universitaires. Les Brestois ne furent pas contents. Les gens de Thiers furent mécontents. Un Toulousain, de l’enseignement ‘ PAGES LIBRES ” : Si Péguy recommence à faire des personnalités, zut ! La plupart de nos abonnés méconients m’opposèrent le courrier d”Indo-Chine. C’est ainsi, disaient-ils, que l’on doit travailler. Challaye, n’ayant pu me joindre aux jours gras, aussitôt rentré, m’écrivait dans le même sens. Il pense en outre que je fus injuste. Ceux qui n’étaient pas mécontents étaient inquiets. M. Rauh voulut bien m’aflirmer que je défendais la Société Condorcet contre un danger un peu imaginaire. Quelqu’un à qui je n’ai jamais rien fait, M. Beaulavon, m’écrivit une lettre injurieuse. Les gens de lettres furent presque aussi effrayés que les universitaires.
Depuis plusieurs mois beaucoup de nos abonnés veulent bien regretter que nous n’ayons pas continué nos ner | < ù anciens entretiens. Pourquoi, me disent-ils, pourquoi n’allez-vous plus trouver ce docteur socialiste révolutionnaire moraliste internationaliste, qui vous donnait de si fructueuses consultations ? Pourquoi n’êtes-vous jamais retourné voir ce vieux docteur monarchiste conservateur, qui avait si solidement conservé le sens _ de la conservation nationale et sociale. Ce vieux docteur blanc ne méritait pas une aussi prompte insou- ciance ? Pourquoi n’entendons-nous pas votre ami Pierre Baudouin le philosophe, qui faisait des phrases grandes, et votre ami qui parlait sec, l’historien Pierre Deloire. Qu’est devenu votre cousin le fumiste, votre grand cousin, dont nous avons gardé un si bon souvenir. Je ne saurais suffire à tout. Pendant que je m’occupe puis aller voir les docteurs. Mes amis sont occupés aux travaux de leurs métiers. Pierre Baudouin fait de la philosophie, ce qui est singulier pour un philosophe, en un temps où les philosophes se croiraient déshonorés s’ils ne faisaient quelque politique. Pierre Deloire fait de l’histoire, et cela est nouveau pour un historien. Tous deux travaillent pour nourrir leurs femmes et leurs enfants. Ils ne sont pas révoqués. Mon cousin travaillait à faire des feux sans fumée. Tant que l’hiver était aussi dur, on ne pouvait penser qu’il viendrait ici
Quand la troisième série sera un peu déblayée, je serai heureux d’aller consulter les docteurs. Quand le beau temps sera incontesté, je serai heureux de réunir mes deux amis. Mon cousin viendra pendant la morte saison. D’ici là je me défendrai tout seul, et en bref.
Je dois avouer que survenant aprèstrois semainesau moins de maladie et de fatigue, au milieu des soucis que j’ai, l”émoi causé parmi certains universitaires par le septième cahier m’a fait beaucoup de peine. Je suis . profondément heureux que nos abonnés me communiquent aussi sincèrement, aussi entièrement, sans È réserve, sans déperdition, en toute probité, aussi sévèrement, aussi instantanément, leurs impressions. Mais je fus profondément peiné que certains de nos cahiers eussent été lus aussi vainement. Je suis frappé de ceci : aucun de nos abonnés non universitaires, aucun de nos abonnés non intellectuels, aucun de nos abonnés peuple, aucun de nos nouveaux abonnés ne s’est plaint que nous eussions fait des personnalités. L Le peuple, qui met sa peau tous les jours dans les batailles où nos chefs r’exposent pas même leurs commodités, le peuple entend très bien que dans lesredoutables batailles civiques on y aïlle corps pour corps. Le peuple entend, quand on se bat, qu’on reçoive des coups, et qu’on en donne. Et des coups pour de bon, non des coups pour la démonstration. Je suis frappé de ceci : aucun de nos abonnés peuple ne s’est plaint que nous eussions fait des personnalités. Le peuple, qui reçoit tous les jours tous les coups pour de bon, le peuple qui subit tous les jours toutes les servitudes pour de bon, le peuple sur qui retombent tous les jours toutes les répressions réelles, qui est tous les jours, comme je le suis, menacé dans son pain, dans sa famille, dans sa santé, dans sa vie et dans sa liberté, le peuple saït d’instinct que la guerre est la guerre, et, quand on se bat, qu’on tape. Le peuple saït que la vie
| est sérieuse, et que la vie est dure. Nous lui montrerons, par les persécutions que l’on nous prépare, que la guerre contre la démagogie est la plus dure de toutes les guerres.
Je le sens bien, ce soir que je suis seul. Nous avons contre nous toutes les habitudes pliées de tous les intellectuels, de tous les professeurs. Quand dans une éruption d’indignation je commençai les cahiers, j’es-
._ pérai naïvement que mes camarades et que mes amis normaliens et universitaires feraient et resteraient le noyau de l’abonnement. Car il ne s’agissait que de mettre en œuvre les idées de ces camarades et de ces amis, les idées qui leur étaient communes avec moi. Il ne s’agissait que de réaliser. J’avais compté sans la puissance de l’envie. J’avais compté sans l’automatisme
Je suis frappé de ceci : loin que l’abonnement de nos cahiers se soit constitué autour de mes amis et de mes camarades, l’abonnement régulièrement, péniblement, constamment croissant s’est produit contre eux, sans eux, s’élargit laborieusement sans eux, contre eux. Non pas que nous n’ayons beaucoup d’universitaires, d’intellectuels, parmi nos abonnés, parmi nos abonnés nouveaux. Non pas que nous n’ayons quelques normaliens et d’anciens normaliens parmi nos abonnés. Mais ils sont abonnés parce qu’ils sont des hommes libres, parce qu’ils ont l’esprit libre, non parce qu’ils sont universitaires, et normaliens. Ce n’est pas suivant leur habitude qu’ils nous lisent, mais contrairement à soimême.
Rien n’est aussi dangereux que la fausse culture. Et
| ilest malheureusement vrai que presque toute la cul-
ture universitaire est de la fausse culture. Le peuple, à avant la culture, le peuple qui se bat contre la misère etla maladie et la mort, contre le vice et le dépéris- % sement, contre la laideur et la saleté, contre les servi- À tudes et les impôts, le peuple sait d’instinct et d’épreuve “à que toute bataille est ingrate et dure. Quand l’élève commence à recevoir la fausse culture, on lui enseigne la politesse, et que la bataille humaine est une cérémonie. En même temps qu’on lui apprend à danser, on lui apprend qu’il ne faut pas se commettre à faire des personnalités. Les vertus salonnières font commettre h) plus de crimes par plus de lâchetés que tous les vices t n’en font commettre par toutes les faiblesses de droit L’automatisme intellectuel a une incroyable force. Vieillis avant l’âge par la fausse culture, les esprits automatiques ne répondent plus au perpétuel rajeunis- H sement de la réalité universelle. Je suis frappé de ceci: que ce ne sont pas, à beaucoup près, les universitaires, comme tels, qui lisent le mieux nos cahiers. Ce sont les esprits inhabitués, c’est-à-dire neufs, les esprits inha- : bituables, c’est-à-dire poètes, perpétuellement neufs, - w puis les esprits universitaires laborieusement déshabitués, rafraîchis, qui nous entendent comme il nous Ce qui me navre, ce n’est évidemment pas que l’on ne soit pas de mon avis. J’aime toute liberté. Ce qui î m’attriste, c’est que nos cahiers servent si peu, au moins auprès d’un certain public. Le jour où quelqu’un ’ m’enverra une réfutation sérieuse de la démonstration que je viens de reproduire, je serai heureux de publier U cette réfutation. Mes opinions n’ont jamais eu dans nos ‘1
cahiers une hégémonie économique sur les opinions différentes ou contraires. Si donc on m’avait réfuté ma démonstration, j’aurais publié puis à mon tour discuté la réfutation. Nous aurions causé en hommes libres. Nous nous serions entendus en hommes libres. Mais il ne s’agit pas du tout de cela.
J’ai publié dans le deuxième et dans le troisième cahiers de la première série une sérieuse démonstration des personnalités. Tous mes camarades et mes amis, même ceux qui n’étaient pas abonnés aux cahiers, même ceux qui me lächaient ou qui me trahissaient, lurent ma démonstration. J’en suis à me demander si les agrégés savent lire. Je connais plusieurs agrégés qui savent lire. Mais ils savent malgré leur agrégation. Les agrégés ont tant lu pour préparer des examens et des concours, ce qui n’est pas la meilleure manière de lire, ils ont tant chauffé de programmes, ils ont tant préparé d’auteurs que leurs lectures n’entrent pas dans leur âme profonde, à supposer qu’ils aient une âme profonde. Nous qui sommes affrontés à la rude réalité de la vie, à la rude réalité de l’action, nous sommes ainsi contraints, quand telle ne serait pas notre intention première, à classer nos idées, pour classer nos intentions. Mais dans l’enseignement les idées les plus contradictoires, les plus inconciliables peuvent juxtaexister. Les élèves sont beaucoup plus accommodants que la vie. De là sans doute le perpétuel émoussement des universitaires. Ceux qui sont restés âpres le doivent à leur génie et non à leur métier. Nous qui sommes affrontés à la rude pauvreté, nous qui avons à faire nos budgets mensuels, nos budgets quotidiens, la vie se charge de nous rafraichir l’âpreté native. Et nous n’avons pas pour les personnalités dangereuses l’émous- ù sement indulgent des universitaires accoutumés, des Le métier universitaire en cela ressemble au métier politique. Dans la politique aussi les idées les plus inconciliables peuvent juxtaexister. Comme les élèves, les électeurs, pourvu qu’on les flatte, sont beaucoup plus accommodants que la vie. C’est une raison pour quoi les députés tiennent, sans danger pour eux, le langage le plus incohérent. C’est une raison pourquoi ils nous servent, aux veilles d’élections, ces bafouillages immensément énormes. Si nos actes parlaient à la réalité le langage que les députés parlent à leurs électeurs, nous aurions les reins cassés en moins d’une législature.
On obtient ce résultat: j’ai publié au commencement de ces cahiers la démonstration que nous avons dû reproduire aujourd’hui. Tous mes camarades et tous l mes amis lurent la démonstration. Pas un ne fit d’objection. Je pensai qu’ils tombaient d’accord. Je f pensai que c’était entendu. Je n’avais pas fait ma démonstration pour mon usage personnel. J’avais depuis longtemps noté que le préjugé des personnalités ! était un des plus fréquents et des plus dangereux. Je ki constatais que ce préjugé portait le préjudice le plus grave à l’action socialiste. Je fis ma démonstration pour un usage universel. Quelques mois plus tard, le malheur des temps, à l’injustesse et l’injustice des hommes, voulut que ma j démonstration précédente universelle me servit pour ma défense personnelle et pour la défense personnelle de nos cahiers. Toutse passa dès lors commesi je n’avais pas fait ma démonstration. Par un malentendu double, ou par un contresens, ou par une fausseté double, ou par inadvertance, les mêmes amis, les mêmes camarades qui, veulent que l’on fasse comme s”iln’y avait pas de personnalités firent comme si je n’avais jamais proposé aucune démonstration. Le résultat ne se fit pas attendre. Tous les formulards et tous les formuleurs, tous ceux qui formulent pour se dispenser de penser, tous ceux qui amassent des fiches pour se dispenser de travailler, tous les pourvus et tous les casés me tombèrent dessus. Ils voulurent bien se concerter ou ne se concerter pas pour étouffer la personnalité Péguy. Ces grands impersonnalistes s’occupèrent beaucoup de ma personnalité. Je dus à leur sollicitude quatre mois de maladie, en deux fois, deux ans de fatigues, des peines atroces, des anxiétés financières non encore épuisées. Quand nos cahiers peu à peu se relevèrent un peu, je pensai que ma démonstration avait compté. Au commencement de cette série de nouveaux indices me firent douter. Débarrassés des personnalités, nos cahiers de mois en mois élargissaient leur effort. On voulut bien men féliciter. Mais on ne reconnaissait pas qu’enfin débarrassés de personnalités contraires ils allaient de leur mouvement propre aux fins propres de leur institution propre. On ne reconnaissait pas que j’avais déblayé l’atelier où je veux travailler toute ma vie. On me complimenta comme si me repentant d’une ancienne attitude j’avais adopté une attitude nouvelle.
Je n’adopte aucune attitude. L’ouvrier qui travaille et qui pense au travail qu’il veut faire ne pense pas à son attitude. Je ne reviendrais pas sur une ancienne et douloureuse polémique si pendant un moisles perpétuels
censeurs ne m’avaient dit ou écrit uniformément: Vous allez faire des personnalités comme l’année dernière. — Puisque l’on veut croire ou faire semblant de croire que j’ai renié ma deuxième série, je tiens à faire hautement cette déclaration Je ne renie rien de ma vie, rien que l’excès de la confiance accordée aux camarades qui devaient me lâcher, aux amis qui devaient me trahir.
Des camarades et des amis communs, ayant d’abord accompagné plus ou moins ces camarades contraires et ces amis ennemis, ont bien voulu adopter depuis envers nos cahiers une attitude moins hostile, ou plus favorable, ou même amie. Je leur en suis profondément reconnaissant. Mais il ne faut pas que les amitiés ou que les sympathies revenues empiètent sur les amitiés et les sympathies demeurées fidèles. Nous ne parlerons pas de ralliement, puisque nous ne faisons pas de politique. Mais nous ne pouvons abandonner à nos amis revenus la conduite et le gouvernement de notre institution. Il serait injuste qu’un aussi faible contingent, un cinquantième au plus de nos abonnés, exerçât sur nos cahiers une autorité de commandement que personne jamais, ni l’unanimité des abonnés, ni la À majorité des abonnés, ni les auteurs, ni le gérant n’y exercent. Il ne suflit pas que ce contingent soit formé d’amis que j’avais avant la fondation des cahiers et qui ont bien voulu me redevenir amis dépuis le commencement de cette série. N’étant pas catholique, je n’ai pas autant de joie pour un abonné qui revient que pour cent abonnés demeurés solides. Pour les mêmes L raisons que j’aime la modestie et non l’humilité, pour
_ la même raison nous aimons mieux la solidité continue que le péché, la confession, la pénitence et la rémission.
| Non que le retour d’un ami véritable ne me soit très sensible, mais rien ne me vaut la parfaite, la modeste, et la continue constance. Et pour satisfaire aux besoins constants de l’action, pour donner réponse aux fermes exigences de la réalité, nous avons surtout besoin de
à On me dit d’un air entendu, voire d’un air confit Attention, mon cher, vous retombez aux erreurs de la première et de la deuxième série. — Je ne pensais pas que je fusse relaps. — Vous refaites aujourd’hui de ces personnalités que vous même vous avez regretté. Si par ces condoléances et par ces compassions bénévoles on veut me forcer ou me conduire à condamner ma première et ma deuxième série, à la renier, à me renier
- moi-même à deux ans de distance, à me désavouer, je ne marche plus, comme dit Beaulavon. Non je ne renierai pas cette pauvre première et deuxième série, commencée, continuée dans la pauvreté, dans la
_ misère, dans la fatigueet dans Le froid, dans la maladie, contre toutes les démagogies, contre toutes les faiblesses, contre toutes les politiques, envers tout le monde. Je ne sais pas ce que nous ferons dans la vingtième ou dans la trentième série, mais je crois bien fs Savoir que ce sera plus facile à faire, quoi que ce soit, que ce que j’ai fait dans cette âpre année du commencement. Je n’avais pas cent abonnés fermes. Je n’avais pas trente amis serrés. J’ai tenu. On escomptait ma mort. De semaine en semaine. Ceux qui veulent bien
. me bénir n’auraient pas à me bénir aujourd’hui si je m’étais laissé tuer dans le temps.
Je ne suis pas un pénitent. Quand je dis que je regrette ou que je déplore les personnalités que je fis, j’entends qu’elles sont regrettables et déplorables en ce sens qu’elles firent beaucoup de peine à tout le monde, aux personnalités visées, à l’entourage, aux amis communs, à mes amis, à moi, qui suis, Comme un assez grand nombre de gens, une personne. Ce qui revient à dire que ces personnalités étaient généralement douloureuses. Moi le premier j’en ai senti toute l”amertume et connu l’ingratitude. Mais je n’ai jamais promis que je donnerais aux devoirs d’agrément un privilège injuste sur les devoirs de peine et de désagrément, sur les devoirs ingrats. Je n’ai jamais promis que ces cahiers seraient un jardin délicieux, fleuri d’aisance et de béatitude. Nous sommes ici pour travailler. Nés dans une société ingrate et laide, il n’est pas étonnant que F nous ayons des devoirs ingrats et laids. Car c’est justement en déblayant les ingratitudes et les laideurs proposées que nous courons le risque suivant: que . nos actes se nuancent d’ingratitude et s’éclaboussent de laideur. Mais depuis quand devons-nous fuir les risques ? C’est justement en balayant la route que le cantonnier amasse de la boue en hiver et dela poussière en été. Suit-il que le cantonnier doive rester chez soi? Devons-nous laisser la route sale ou poussiéreuse ?
Quand donc je dis que je déplore les personnalités que je fis, j’entends que j’aimerais mieux ne pas les avoir faites, que j’aimerais mieux ne pas avoir eu à les faire, j’entends qu’il est déplorable que certaines personnes ou certains individus ou le jeu des événements ou l’âpreté du réel m’aient contraint à faire ces personnalités. Je me plains d’y avoir été contraint. J’ai pitié !.
de moi-même. Juste assez. Pas trop. J’aimerais que cela n’eût pas eu lieu. Mais je ne puis me blâmer en arrière. Je ne puis me blâmer d’avoir fait ce que je croyais dû. Je le ferais encor si j’avais à le faire. Quand je dis que je déplore les personnalités que je fis, j’entends que je les ai faites sans aucun plaisir, sans bonheur et sans goût, sans zèle. Mais je ne les ai pas faites sans vigueur. Je hais surtout la tartufferie. Se défendre, c’est-à-dire se battre, c’est-à-dire donner des coups et en recevoir, et en même temps larmoyer sur les victimes lamentables que nous sommes et que vous êtes, m’a toujours semblé un geste écœurant. Prier, pleurer, gémir est également lâche. Nous n’avons pas fait la vie et nous n’avons pas fait les hommes. Quand par l’événement de la vie et par l’injustice nous sommes acculés à la bataille, battons-nous sans fausse honte et sans fausse commisération, sans fausseté aucune. Réservons pour la paix et pour les fonctions de la paix les qualités qui sont de la paix. Ce serait manquer à ces qualités mêmes que de les introduire dans la lutte, après qu’elle est devenue inévitable. Assommer l’envahisseur, bouter hors l’oppresseur etdans le même temps et du même geste pleurer toute l’eau de ses yeux sur les déplorables victimes ainsi faites, assommer d’un crucifix, étrangler d’un bénissement, m’a toujours fait l’effet d’un acte odieux, m’a toujours semblé d’une révoltante fausseté, que je nommerais protestante, si tant de catholiques et tant de juifs, et tant d’anticatholiques, ne l’avaient exercée, que je nommerais anglaise. Mais quelle nation de la terre ne l’a pas quelque jour
Je vais plus loin. Je prétends que la paix n’est valable et que la paix n’est ferme que si la guerre précédente, après qu’elle fut devenue inévitable, a été conduite loyale. Or je connais au moins deux loyautés, et la seconde n’est pas moins indispensable que la première. La première loyauté consiste à traiter nos
‘ adversaires et nos ennemis comme des hommes, à respecter leur personne morale, à respecter dans notre conduite envers eux les obligations de la loi morale, à garder, au plus fort du combat et dans toute l’animosité de la lutte, la propreté, la probité, la justice, la justesse, la loyauté, à rester honnêtes, à ne pas mentir.
Cette première loyauté est surtout morale. Je la nommerais la loyauté personnelle. Je reconnais une seconde loyauté, sur laquelle s’est portée beaucoup moins l’attention des moralistes. Cette seconde loyauté, qui est mentale autant que morale, consiste à traiter la guerre elle-même, après qu’elle est devenue inévitable, comme étant la guerre et non pas comme étant la paix. Tout bêtement elle consiste à se battre pour de bon, quand on se bat. Elle consiste à faire la guerre sérieusement, dans son genre, comme on doit faire sérieusement tout travail, dans son genre. Elle consiste à se battre corps pour corps. Elle consiste à ne pas commettre le mensonge qui consiste à faire de la guerre comme si c’était de la paix, mensonge de moralité, comme tout mensonge, mensonge aussi de mentalité, comme toute erreur volontaire de jugement et d’attitude. Je la nomme la loyauté réelle. Je prétends que la paix n’est ferme, dans son genre, que si la guerre précédente a été ferme, dans son genre. Ici l’amertume est salubre. Et c’est la tiédeur, la fadeur, E la quiétude et la moiteur des complaisances moisies i
qui est pernicieuse. Loin que l’amertume et l’aigreur, comme on le croit communément, soient deux degrés, le degré suprême et le degré supérieur, d’un même _ genre, le genre de l’amertume est ce qu’il y a de plus contraire au genre de l’aigreur. L’aigreur est de la famille de la blague, de la gaieté, du badin, du plaisant, du calembour et du précieux. L’amertume est de la grande famille opposée de la tristesse et de la joie. L’amertume est saine et féconde. Les batailles amères laissent le champ libre au travail sain. L’expérience le confirme entièrement. Je ne suis pas suspect d’avoir sur beaucoup de questions la même opinion que M. Daveïllans. Je l’ai attaqué fortement en ces cahiers même au temps où il nous vantait l’amnistie. Je dis que c’est justement parce que j’ai gardé envers lui toute ma liberté, toute ma franchise, parce qu’il sait que je suis prêt à recommencer, que j’ai pu, dans une assemblée générale d’une Société qui nous était commune, et qui m’est plus chère qu’à personne, librement travailler avec Simiand à faire décréter les mesures qui nous paraissaient indispensables. Si j’avais été son compère dans les affaires précédentes, je n’aurais pu ce jour lui apporter que la doublure de sa propre action, ce qui n’est rien, je ne lui eusse apporté qu’une force de compérage, moins que rien, au lieu de lui apporter ce que je lui apportai, le renforcement, le contrefort, l’appui, l’étai d’une action montant d’ailleurs et momentanément concourante. Il faut par définition que des contreforts, des arcs-boutants, n’aient pas le ._ même pied. Des contreforts sont des contrepieds. Pareillement quand dans un débat loyal, ouvert, Téry, | Hervé, moi, loyaux mutuellement, du moins je l’espère,
et loyaux envers nous-mêmes, et loyaux envers le débat, nous aurons ici-même exposé nos raisons, en toute amertume et en toute profondeur, plus tard si pour des fins déterminées nous jugeons convenable de travailler ensemble, et si nous sommes alors d’accord sur la méthode, je me représente bien que de nouveau nous fassions œuvre commune. Au lieu que si j’avais laissé le dissentiment profond s’envenimer en silence dans l’aigreur sournoise des consciences blessées, c’est alors que toute notre action future eût Quelques-uns m’ont dit, Challaye m’a écrit que mon: cahier était injuste, ou leur semblait injuste. C’est ici une tout autre question, et dans l’examen de laquelle je ne puis entrer aujourd’hui. C’est la question de fait, d’espèce, d’application. Beaucoup de mes amis n’ont demandé pourquoi j’avais publié la fin de la lettre, qui était confidentielle. On doit croire qu’en la publiant je savais ce que je faisais. Je m’en expliquerai. Quand j’aurai publié, comme je le dois, les réponses de Téry, la réponse de Hervé, l’intervention d’Adolphe Landry, alors, ei encore ce n’est pas sûr, mais au moins seulement alors on pourra se prononcer en Connaissance de cause. Il y a deux questions. J’examine aujourd’hui doit faire des personnalités, si l’on fait bien ou mal de faire des personnalités. Nous examinerons dans un cahier suivant la tout autre question de savoir si dans le cahier Téry j’ai bien ou mal fait les personnalités que je pouvais et devais faire. On lira les réponses des intéressés. IL demeure entendu seulement que je me réserve le droit de répondre à ces réponses. Le droit
de réponse, que je maintiens pour tous dans ces cahiers, je le maintiens autant pour moi.
On avait commencé par maltraïter ces cahiers même. troisième série aux deux premières. Pour justifier en arrière larigueur dont on accueillit ces deux premières, on feint que je me suis totalement transformé. Je n’accepte pas cette interprétation. L’institution première de nos cahiers en était l’entière institution. Ce n’est pas nous qui nous sommes attardés à faire des personnalités. Ce furent ces personnalités qui se trou- ‘ vèrent sur notre chemin. Ce n’est point par un virage que nos cahiers ont changé d’aspect, de contenu. C’est par un déblayage. Et quand nous eûmes écarté les personnalités qui s’étaient présentées devant nous, ce fut par la continuation d’un mouvement intérieur, ce fut par le développement spontané de nos intentions recouvrées que nous passâmes à des travaux qui enfin nous plaisaient.
D’autres, poursuivant plus profondément la même séparation, opposent des cahiers à des cahiers, opposent dans le même cahier des articles à des articles. Ainsi on opposait le courrier de Challaye à la polémique Téry. J’avoue que la distinction, l’opposition, la séparation ainsi introduite me fait particulièrement de la peine. Je sais, mieux que personne, étant au centre des communications, ce qu’il y a dans les cahiers. L’ouvrier sérieux sait mieux que le spectateur le plus attentif ce qu’il a mis dans le ventre de l’œuvre. Je sais que tous les cahiers ne reviennent pas au même. Et c’est de cela que je suis le plus content.
Et cela n’est pas étonnant, puisqu’ils sont faits exprès pour cela. Si je voulais présenter mon travail de gérant sous une forme un peu grossière, je dirais Je révèle ici un secret de ma gérance : Tous les cahiers, sans aucune exception, les jaunes et les blancs, à sont faits pour mécontenter un tiers au moins de la clientèle. Mécontenter, c’est-à-dire heurter, remuer, faire travailler. Ce que je redoute le plus, aujourd’hui que nous nous sommes recruté un certain public, c’est que dans ce public fomenté comme en vase clos, sans inquiétude, sans fermentation, sans vibration, il se forme peu à peu un esprit particulier qui serait l’esprit des cahiers, sans recherche, ni curiosité, ni étonnement, un esprit mort de statique et d’équilibre. Encourager, pousser à la formation de cet esprit, ce serait le moyen d’assurer sans frais la pérennité de nos cahiers. Mais, si lon veut bien y regarder, ce serait notre démagogie à nous, une autointoxication par complaisance mutuelle, un empoisonnement par la respiration d’un air Pour cette raison, et pour des raisons que je dirai ailleurs, nos cahiers sont variés, libres. Jusqu’à présent, parmi tant de malheurs, nous avons eu ce bonheur que ce régime a parfaitement convenu aux auteurs des cahiers indépendants. Épuisant eux-mêmes leur liberté, l ils admettaient, ils demandaient que le voisin de droite ou de gauche, d’avant ou d’arrière, d’envers ou d’endroit épuisât la sienne. Ce régime a parfaitement convenu aux auteurs, matériellement plus engagés, des articles indépendants. Je dis matériellement plus engagés, car la cohabitation typographique dans un même cahier impliquerait une responsabilité commune, à ù PERSONNALITÉS si la force de notre institution ne garantissait toute liberté. Non seulement chacun sans se croire lésé laisse au voisin toute sa liberté; mais il y a eu des assentiments merveilleux. Si deux formes d’art diffèrent, c’est bien celle de Tharaud et celle de Salomé. S’il est une troisième forme dont ces deux formes diffèrent, c’est bien celle de Lavergne. C’est donc avec une joieprofonde que j’entendais Tharaud admirer fougueusement la charpente impeccable du Jean Coste, et que je reçus de Salomé, qui demeure à Bruxelles, une lettre écrite exprès pour m’annoncer qu’il avait lu d’une traite, en une nuit, ce roman de réalité passionnante.
Entendons-nous. Il ne s’agit pas que l’admiration mutuelle, écartée sous sa forme de servitude, reparaisse masquée sous une forme de liberté. Quand ces heureux assentiments se manifestent, je les reçois comme une joie supplémentaire. Quand ils ne se manifestent pas, nous rentrons dans l’ordre commun. Et cet ordre commun est tel : chacun des auteurs laisse au voisin toute liberté, toute responsabilité. Le gérant traite les auteurs comme les auteurs se traitent mutuellement. Le gérant se traite, comme auteur, comme il traite les autres auteurs.
À peine ai-je besoin de dire que je ne m’accorde, comme auteur, aucun avantage. Ma copie attend comme les autres copies. J’ai depuis près d’un an plus de vingt pages rédigées de ma réponse à M. Bjoernstjerne Bjoernson. J’ai depuis plus de six mois plus de vingt pages rédigées de mon compte rendu des congrès. J’ai depuis plus de trois mois plus de vingt pages rédigées de mon témoignage dans le cas Hervé. Je ne sais quand je finirai tout cela. Un bon tiers de nos abonnés insiste pour que j’écrive plus souvent dans les cahiers. Je résiste à ce tiers comme aux autres tiers. Je ne m’accorde d’écrire que quand j’ai assuré le travail de gérance et le travail de fabrication. Ceux de nos auteurs qui n’ont jamais remis de copie aux mains d’un éditeur bourgeois ne peuvent mesurer l’avantage de liberté que notre institution leur confère. Il serait déplorable que l’ignorance où ils sont de cet avantage les rendît présomptueux. Nous nous heurtons ici au dilemme redoutable de l’éducation. Quand on rend les enfants malheureux, on est un criminel, et on risque de les tuer. Quand on les rend heureux, on a raison, mais on risque de les rendre niais, présomptueux, insolents. Quand on laisse un jeune auteur aux mains des éditeurs bourgeois, ils peuvent le tuer ou l’abâtardir, par l’inanition ou par la déformation. Mais quand on publie d’emblée un jeune homme, on risque de le rendre orgueilleux. On risquait de tuer son talent et de briser son caractère. Secondement on risque de tuer son génie et son âme. Il serait déplorable qu’un jeune homme accueilli aux cahiers oubliât l’effort antécédent du gérant et des autres auteurs. Il serait déplorable qu’un jeune homme oubliât une solidarité déjà Je sais que je fais un métier misérable. Mais tout le monde ne peut pas être une bouche d’ombre, ni le clairon sonnant dans les ténèbres, de manière à faire trembler les vertèbres. Cela ferait trop d’ombre, trop de fanfare, et trop de tremblement. Je passe un grand tiers de mon temps à l’établissement industriel des cahiers, àla correction des épreuves. Je corrige les épreuves avec une sollicitude si méticuleuse qu’elle m’a d PERSONNALITÉS
rendu légèrement risible, surtout quand,” tant de soins ne suffisant pas, ily passe quelque coquille. Je puis donner ici l’assurance que j’ai autant de contentement, autant de joie, autant de bonheur à faire un beau cahier avec de la copie que l’on m’apporte qu’avec de la copie que je fournis. Que l’on regarde la collection. Je corrige aussi soigneusement les épreuves des autres que les miennes. Je passe un petit tiers de mon temps à l’établissement commercial des cahiers, à la gérance. La diligence de Bourgeois m’a beaucoup allégé les soucis administratifs de la gérance. IL m’en reste les gros soucis généraux.
Je passe les deux tiers de mon temps à ces besognes misérables de commerce et d’industrie. Et même je n’ai pas la consolation de faire du grand commerce et de la grande industrie, d’être un grand négociant, un grand industriel, un grand patron, et d’avancer d’autant, comme on sait, la définitive révolution sociale. Je suis un pauvre industriel et, comme on dit, un petit boutiquier. Je le suis parce que je dois l’être. Je suis heureux de l’être. J’exerce avec passion deux métiers réels. Ces deux métiers m’ont appris sur les réalités économiques, politiques, morales, et sociales, plus que ne m’avaient enseigné en cinq ans mes maîtres et mes sous-maîtres. Je ne me méprise pas d’exercer deux petits métiers. Je commence à m’apercevoir qu’il vaut mieux exercer deux petits métiers que de n’exercer aucun métier du tout, c’est-à-dire d’être un homme politique, parlementaire ou journaliste. IL serait déplorable qu’un jeune auteur me méprisât. Je sais que je fais de la cuisine, en ce sens que je fais de l’économique. Je suis un économe, un gérant, un intendant, un
: RE TARESS ba cuisinier, un employé, un commis. Mais je me suis laissé dire que le socialisme revenait à restaurer dans leur dignité morale ces modestes fonctions de la vie économique sans quoi l’univers de la pensée s’arrêterait de fonctionner aussi. Le jour où tous les cuisiniers cesseraient de faire toutes les cuisines, le jour où les laboureurs cesseraient de labourer, — et qu’est-ce que le labourage ; n’est-ce pas la cuisine initiale, la cuisine À première, la principale cuisine de la terre et du grain, la fomentation des germes, — le jour où cesseraït de fonctionner la cuisine universelle, nos échevelés, nos romantiques, se tairaient.
Je constate que la vie économique est l’indispensable soutien de la vie mentale. Je crois que l’on doit assurer loyalement la vie économique pour assurer loyalement la vie intellectuelle. Sans quoi on tombe dans le parasitisme, qui est en un sens le pire des crimes sociaux, qui est certainement, des crimes sociaux, le plus contraire au socialisme.
C’est pour cette raison, parmi beaucoup de raisons, que j’attribue au travail économique des cahiers toutce que je peux de temps et de forces.
Le tiers qui me reste, j’écris. J’écris ce que je peux, » comme je peux. J’écris utilement de modestes cahiers.
© Moi aussi j’aimerais mieux faire des œuvres plus considérables, sinon plus sereines. J’aimerais mieux faire des nouvelles, des contes, des romans, des dialogues, des poèmes ou des drames. Et je crois que je n’en suis pas incapable. J’ai depuis plus de trois ans plus de cent … pages rédigées d’un grand dialogue, Pierre, que j’ai dû » laisser inachevé. J’aimerais mieux travailler à de grandes œuvres. Mais je dois faire ce que je dois,et non pas ce que j’aime le mieux. Dans ces cahiers même | j’ai dû ajourner les modestes entretiens qui étaient comme des dialogues un peu journaliers. Je les continuerai aussitôt que je le pourrai. Mais ce n’est pas ce
route à la démagogie politique et sociale, intitulée socialiste, à la démagogie littéraire. En aucun temps le public ne fut aussi bête, et aussi abêti. Les artistes, les poètes antiques avaient un public. Les prophètes hébreux avaient un public. Le moyen-âge avait un public. La Renaissance eut un public. Le dix-septième siècle français eut un public. Le dix-huitième siècle français eut un public. Tolstoi a un public. Les plus grossiers, les plus profonds chanteurs nègres ont un public. Il y a eu en France des survivances de public jusqu’à la fin du Second Empire. Il n’y a plus aucun public en France depuis le mensonge révolutionnaire et depuis l’infection romantique.
Refaire un public en ce pays contre le perpétuel adultère d’âme ou de corps ou d’art ou de philosophie, contre le vice bourgeois, contre la démagogie populacière, contre le mensonge romantique, refaire un public ami de la vérité sincère, de la beauté sincère, un public peuple, ni bourgeois ni populace, ni faisandé ni brute, c’est la tâche redoutable où nous sommes attelés. Nous ne l’avons pas mise en programme solennel. Nous laissons aux politiciens de presse ou de Parlement les déclarations retentissantes. Nous aimons mieux faire que dire. Nous aimons faire et ne pas dire. Cette œuvre est capitale, immense. L’immense majorité de nos abonnés ne s’y est pas trompée.
Des esprits avisés ne pouvaient s’y tromper. Seuls quelques anciens camarades, et quelques anciens amis, n’y ont rien vu, ou rien voulu voir. M. Seignobos, qui fait profession de désapprouver les cahiers et de ne s’y abonner pas, me disait tout joyeusement, dans une tierce maison : Oh! moi, si j’étais le maître, je commencerais par supprimer une bonne moitié des jeunes revues ; je fondrais le reste ensemble; dans celle que cela ferait, on les laisserait se chamailler tant qu’ils voudraient. Véritablement joyeux fossoyeur. Voilà ce que deviennent, dans l’esprit d’un notable universitaire, les travaux et les débats où nous mettons tout ce que nous avons de santé, de force et de finance. Voilà quelle image, quelles traces caricaturales nous laissons de notre action dans un esprit notoirement sérieux. Ces défigurations ne nous décourageront pas. Nous savons ce que nous faisons. Il faut être aussi mal renseigné qu’un professeur éminent d’histoire pour s’imaginer que nos cahiers sont une petite revue, où une jeune revue. Si nous étions une petile revue, nous n’aurions pas soulevé dès le principe ces grandes réprobations. S’imaginer que nos cahiers sont une jeune revue parmi tant de jeunes revues, c’est commettre un contresens correspondant à celui qui consiste à croire que le cours de M. Bergson est un cours parmi tant de Nous avonsraison où nous avons tort, et nous demandons qu’on nous examine et qu’on nous critique. Mais nous savons que notre méthode est nouvelle. Non pas nouvelle en imagination, car on y a pu penser avant nous, mais nouvelle en réalisation, car nous sommes L les premiers en date qui ayons réussi à publier la vérité !
que nous savons de ce qui tient à la révolution sociale, au sens où nous l’entendons.
A cette vérité nous voulons obtenir l’audience d’un certain public, de plus en plus large. C’est ce que nous entendons quand nous parlons de faire, ou de former un public. Il est évident qu’il ne s’agit pas de fabriquer, par un artifice arbitraire, un public factice qui nous plairait, à qui nous plairions. Mais étant donné qu’entre les œuvres et le peuple intervient un engorgement de puissances comme il n’y en a jamais eu, éditeurs, administrateurs, directeurs, journalistes, politiciens, politiques, soiristes, critiques, lundistes, ministres, courriéristes, publicistes, professeurs quelquefois, amis, camarades, maîtres, chers, compagnons, copains, et toutes autres individualités, nous voulons donner de l’air aux œuvres et au peuple étouffé. C’est par déblayage que nous voulons restituer un public. Dans
: ce déblayage nous aurons à faire des individualités. On ne peut déblayer un champ de ses individualités, des individualités qui l’encombrent, sans faire des individualités.
Combien serons-nous à la tâche? Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Le moins que l’on puisse dire du Mouvement Socialiste est qu’il nous fait défaut. Les opinions des hommes varient, comme le dit si malheureusement Lagardelle dans son numéro du samedi premier mars, et il est parfois des retours imprévus! Les hommes de mon temps n’avaient pas prévu que Lagardelle retournerait aussi rapidement au guesdisme, qui fut sa première discipline. Les hommes de mon temps, qui ont contribué de toute leur force à linstitution de l’ancien Mouvement, ne prévoyaient pas qu’un
jour un nouveau Mouvement accueillerait de la littérature banale et complaisante. Je lis dans ce numéro, sur Victor Hugo poète, un article de M. A. Ferdinand Hérold. Le moins qu’on en puisse dire est que cet article est platement faux. Je n’ai jamais lu plus basse démagogie littéraire. On veut nous y faire croire que Hugo fut le poète des humbles. Et vraiment il en fut l’exploiteur le plus éhonté. Jamais avant Hugo un bourgeois n’avait aussi impudemment exploité la description criante de la misère pour se faire du luxe, de la puissance, des rentes et de la table. Un lecteur non averti croirait d’après M. Ferdinand Hérold que Hugo fut un socialiste. Or il n’y eut pas de pire exploiteur. Je dis que s’il y a une revue où l’on ne puisse pas laisser croire que Hugo fut un socialiste, c’est le Mouvement. Ou Le Mouvement n’a aucune institution, ou il est fait parmi nous pour ne pas laisser avachir le sens du socia- (l lisme, pour garder au mot même, et pour exiger qu’on lui garde son intégrité. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Partout ailleurs les opinions des hommes varieront, et il y Ë aura des retours imprévus. Nous n’aurons pas seulement contre nous les démagogues affirmés que nous F attaquerons. Nous aurons contre nous, plus encore sans doute, les complaisants, les faïbles, qui ne veulent pas é se battre, et qui ne pardonnent pas que l’on se batte ‘À sans eux. à Nous aurons souvent avec nous des auxiliaires momentanés. Nous les accueillerons toujours sincèrement. J Nous leur accorderons toujours le crédit le plus long que nous pourrons. Nous travaillerons loyalement avec (4 eux. J’ai une théorie du crédit moral que j’exposerai
aussitôt que je le pourrai. Nous ferons toujours comme
- s’ils devaient continuer définitivement avec nous.
Justement parce que nous combattons sans feinte, nous pouvons asseoir des paix non boiteuses. Il y aura des retours imprévus. Quand Fradet vint me voir il me dit : Tous ces ministériels me dégoûtent. A la bonne heure les antiministériels. Je vais représenter la Fédé-
; ration de l’Yonne aux Socialistes Révolutionnaires. — Allez-y. Vous m’en reparlerez dans un mois. Ilrevint au bout de cinq ou six semaines. — Hélas ! me dit-il, j’ai vu Lafargue. Il s’arrêta, comme ayant tout dit. Quand Lagardelle, ayant épuisé le guesdisme et sa politique, puis en trois ans la politique unitaire, la politique bissectrice, la politique demi-bissectrice, la politique antiministérielle, aura épuisé le guesdisme revenu en action parallèle, s’il est enfin dégoûté de toute politique, nous serons heureux de travailler avec lui.
Dès ce jour nous voyons des retours imprévus, et nous les accueillons comme il faut. Dans la Petite République datée du mercredi 5 mars M. Louis Lumet parle de Victor Hugo avec une fierté sévère que nous ne lui connaïissions pas. C’est en effet par un singulier retour que M. Hérold faisait de la démagogie, dans le Mouvement, et que M. Lumet, au contraire, dans la Petite République, faisait des fiertés et des sévérités. Nous devons à M. Lumet un compte rendu honnête, probe, de la cérémonie scandaleuse brocantée à l’HippoPalace pour l’élection de la Muse. Nous sommes heureux de le lui devoir. Nous savons par M. Lumet que le comipte rendu publié par Téry dans la Petite République le lendemain de ce cabotinage était plus que
faux, malhonnête. Nous sommes heureux de le savoir par lui. Nous savons par M. Lumet à quoi nous en tenir sur les dangereuses fadeurs niaises innovées par M. Gustave Charpentier. C’est bien. Nous recevons de toutes mains la vérité. Nous aurons des auxiliaires inattendus. Dans la Petite République datée du vendredi 9 mars, deux jours après, Téry revient totalement sur l’impression qu’il nous avait voulu donner de l’élection, de la Muse, et de la fête. Pendant longtemps les concours imprévus ne compenseront pas les coalitions contraires. Souvent, long- : temps, les politiciens en apparence les plus ennemis les uns des autres $e réconcilieront pour tâcher de nous étrangler. Nous le savons. J’ai reçu des lettres littéralement honteuses, pour ceux qui me les avaient envoyées. Elles commençaient ainsi : Mon cher Péguy, je ne connais pas Téry, mais… — Mon cher Péguy, je n’ai pas lu un mot de Téry depuis un an, mais il ne faut pas faire de personnalités. Enfin pour qui me prend-on ? Que diraient nos professeurs, Jlevait et disait : Monsieur, je n’ai jamais lu un mot de Pierre Corneille, mais je persiste à croire qu’il était un J alcoolique invétéré, — de géométrie si un élève d’abord se levait et disait : Monsieur, je n’ai aucune idée de ce que c’est qu’un triangle isocèle, mais je puis vous certifier que Ça danse très bien dans un quadrille, — et de chimie si un élève se levait : Monsieur, j’ignore totalement le permanganate de potasse, mais je garantis que mélangé avec deux fois et quart son poids ‘à
de pommes de terre frites, il constitue un explosif des plus dangereux. Nos professeurs feraient cette conjecture, qu’on leur prépare un chahut sérieux. Cest pourtant à ce raisonnement, pour ainsi parler, que se réduisent exactement les communications que l’on n’a faites. Sauf la lettre de Beaulavon, toutes les lettres pouvaient se schématiser ainsi : Je ne sais pas un mot de la question, mais tu as tort, parce que tu fais des * _ personnalités. Dois-je croire que ces professeurs me préparaient un chabut ?
N’oublions pas que je lis scrupuleusement tout ce que Téry publie dans la Petite République.
Le peuple, avant la culture, a les proverbes, qui sont Ç déjà dangereux, mais qui ne sont pas tout à fait dangereux, parce que l’on ne croit pas tout à fait que c’est de la pensée. Certains intellectuels, après la fausse culture, ont les formules, qui sont grossières comme les proverbes, et qui sont tout à fait dangereuses, parce que l’on croit tout à fait que c’est de la pensée. Quand le faux intellectuel répète : Il ne faut pas faire de personnalités, il n’analyse pas plus cette formule que le paysan n’analyse un proverbe de la lune rousse. Mais comme le faux intellectuel croit savoir, il n’écoute pas l’analyse qu’on lui apporte. Cette surdité mentale atteint, affecte les esprits les plus sérieux. Quand M. Seignobos ou M. Aulard parlent de la démocratie; quand Lagardelle et même Révelin parlent du prolétariat; quand Daveillans parle de la démocratie et du prolétariat, ils posent vraiment ces mots comme des logismes, des symboles morts. Ils refusent vraiment de repenser la réalité que ces mots ont pu
Faut-il donc qu’aujourd’hui je recommence ma démonstration? Est-elle surannée? Les événements échus pendant que nous réalisions la première et la deuxième série, et le commencement de la:troisième, jusqu’à ce cahier, nous ont-ils démentis? Le gouvernement de M. Waldeck-Rousseau a-t-il été un gouvernement personnel? N’avons-nous pas vu toute la vie publique suspendue pendant que M. Waldeck-Rousseau avait la gorge malade? Et quand il s’agit de former ce ministère de défense républicaine et d’action qui ne nous a jamais promis de se substituer à nous pour faire la révolution sociale, trouva-t-on un autre homme que M. Waldeck-Rousseau. Je le demande. Y eut-il deux
Je ne demande pas si la constitution de ce ministère fut heureuse ou non; je ne demande pas si le gouvernement de ce ministère fut bon ou mauvais : nous examinerons en son lieu. Je demande si le gouverne- ï ment de ce ministère fut ou ne fut pas le gouvernement personnel de M. Waldeck-Rousseau. Et sous l’aspect à des institutions parlementaires je demande si nous n’avons pas subi, ou eu un gouvernement personnel. Je vais plus loin. Non seulement le gouvernement des différents ministères particuliers fut sous la personna- À lité de M. Waldeck-Rousseau un gouvernement souspersonnel de personnalités secondes ou d’individualités, mais l’opposition de gauche faite au ministère Waldeck- j Rousseau ne fut pas plus que l’opposition de droite faite par des mouvements du peuple, par des mouve- ! ments de masse, par des mouvements d’ensemble, par ’ des mouvements profonds et larges. Les antiministères latents pour qui travaillaient, inconsciemment ou non,
les antiministériels, étaient, aussi, des ministères demipersonnels d’individualités, ou de personnalités secondaires. M. Méline existe.
Je ne demande pas s’il est bon qu’il en soit ainsi. Je demande s’il en est ainsi. Et je demande s’il n’est pas vrai que le cocher de M. Waideck-Rousseau conduisant la voiture ne jouait pas d’un seul coup les prochaines élections. Je demande si les deux mécaniciens des deux tramways ne faisaient pas la plus eflicace, la plus redoutable des oppositions, une opposition corporelle, mécanique, physique, littéralement une opposition à mort. Je demande si, à parler exactement, le cocher et les deux mécaniciens n’exerçaient pas sur les destinées de ce pays une action beaucoup plus considérable que le congrès de Tours, sans compter le reste.
Contre nous, et je remonte aux exemples que je citais au commencement de la première série, contre nous ce qui manqua aux persécuteurs d’une illustre victime, ce ne fut pas seulement d’avoir la justice, mais ce fut d’avoir des hommes, d’avoir un homme. C’est la loi de la réalisation que la justice et l’injustice, contraires, se ressemblent en ce qu’elles veulent des hommes. L’action antisémitique, nationaliste, réactionnaire, manqua de personnalités, soit qu’en effet il n’y en eût pas du tout parmi eux, soit, comme il est probable, qu’elles fussent étouffées par les non-valeurs. Car le mal parlementaire n’a sévi nulle part autant que parmi les antiparlementaires césariens, comme le mal ministériel ne sévit nulle part autant que parmi les antiministériels. J’ai vu de très près M. Jules Guérin fonctionner en des journées inoubliables. Je crois que s’il avait eu le commandement en chef des forces, nous n’en serions pas où nous en sommes. Mais ces grands militaires se faisaient conduire par des vieux généraux Parmi nous, et je continue les exemples que je citais au commencement de la première série, parmi nous n’est-il pas vrai que le jeu des personnalités a tenu toute l’action. N’est-ce pas des individualités, sans mandat, qui ont joué dans les congrès de moins en moins généraux des partis socialistes français ? N’estce pas des individualités qui jouaient au Comité général? Et des individualités au Groupe socialiste parlementaire? Et des individualités, identiquement, au Groupe socialiste révolutionnaire? La partie Hervé n’a-t-elle pas été jouée toute par deux individualités, La question si grave, et si difficile, de la participation au pouvoir ministériel n’a-t-elle pas été viciée toute, originellement, parce qu’avant tout il fallait se ruer sur la grande personnalité de Jaurès. La personnalité de M. Millerand est-elle demeurée étrangère au débat. La haïineuse personnalité de Vaillant, l’ardente personnalité de Guesde n’ont-elles pas passionné le débat. Et les entourages de toutes ces personnalités n’ont-ils pas déshonoré le débat? Et la tension nerveuse de M.Gohier n’est-elle pas devenue un pouvoir constitué en ce pays? Je ne dis pas que cela soit bon; mais que cela soit niable, je le nie. Moi aussi j’aimerais mieux que ce peuple regorgeât de sève, de santé, de personnalité. Û Moi aussi j’aimerais mieux que de ce pays montât un peuple si abondant de sa personnalité propre que les un peuple de luxuriance, une race copieuse, de grande F croissance, de poussée drue et de production harmo- j
nieuse. Moi aussi j’aimerais mieux que de la terre grasse il vint un regorgement de moissons sans fils de fer et de forêts d’arbres sans tuteurs. Mais nous n’en sommes pas là. Et en attendant les squares ne sont pas méprisables. Aussi longtemps que l’alcoolisme nous fera pauvres de race etle parlementarisme pauvres de pensée, tant que le vice nous fera pauvres de corps et le vice d’autorité pauvres de cœur et de liberté, tant que nous n’aurons pas débarrassé ce pays du vice bourgeois, qui est le luxe, et du vice populaire, qui est le luxe de la démagogie populacière, nous ne pourrons ni méconnaître ni négliger les personnalités individuelles où familiales. Plus près de nous je vois que les institutions ne prospèrent qu’autant qu’elles ont pu se constituer un personnel. Je me demande ce que serait le Mouvement
- sans Lagardelle et quelques-uns, sans Buré. Je me demande ce qu’il deviendrait si Lagardelle et Buré n’étaient pas là, c’est-à-dire ou bien s’ils en sortaient, ou bien s’ils cessaient d’y être eux-mêmes. Les maisons qui changent de directeur ne vont pas. De très grandes revues marchent mal parce qu’elles n’ont pas de gérant. Au contraire les Journaux pour tous ont le plus beau jeu de fiches de France, parmi les républicains, parce qu’un homme en a fait son affaire. Pages Libres a le plus fort jeu d’abonnement pour des raisons dont l’une est que les deux administrateurs en ont fait leur
Chez nous aucune humilité, fausse, ne nous fera dire que la gérance de nos cahiers aurait marché, marcherait toute seule, sans moi, que l’administration aurait marché, marcherait toute seule, sans Bourgeois. Et
quand nous publions des contributions ou des œuvres, nous savons que ces contributions et que ces œuvres ont toutes été faites par quelqu’un. Je croyais quand j’étais petit que les groupes travaillent. Aujourd’hui nous savons que les groupes ne font aucune œuvre. Ils font de l’agitation; ils ne font pas de l’opération, qui est presque le tout de l’action. Je révèle à tout gérant de périodique et d’éditions un secret du métier : quand on veut qu’un cahier soit fait, on le demande à quelqu’un; quand on tient absolument à ce qu’il ne soit pas fait, on le demande à un groupe; à un comité, de préférence à un comité de rédaction. Les cahiers que je connais ont été faits par Jérôme et Jean Tharaud, Lagardelle, Romain Rolland, Léon Deshairs, Pierre Baudouin, Lionel Landry, Antonin Lavergne, par M. Sorel, par mademoiselle Lévi, par Charles Guieysse, par Jaurès, par Georges Delahache, Jean Hugues, Félicien Challaye, Bernard Lazare, par Tolstoi. Les cahiers que nous préparons seront faits par les mêmes, par $ Pierre Quillard, par Louis Gillet. Tous ces auteurs, sauf À le respect que je leur dois, sont des personnes. Je ne me représente pas ce que serait un cahier qui ne serait À fait par aucun. Le compte rendu sténographique du cinquième congrès socialiste international même, tenu à à Paris en septembre 1900, ne fut pas établi par un groupe officiel. On avait officiellement oublié ce détail À d’organisation. Le congrès avait officiellement oublié de se faire enregistrer. Quand nous publions un cahier établi par la Société À des Universités Populaires, cela ne signifie pas qu’un groupe intitulé Société des Universités Populaires nous ! a donné de la copie qu’il avait faite. Cela veut dire que les initiateurs, les fondateurs, les secrétaires, les commissaires, les fonctionnaires des différentes Universités avaient, sur demande et convocation répétée, établi des rapports, des comptes rendus, et que ces rapports, assemblés par le secrétaire de la Société, aidé de son secrétaire adjoint, nous furent apportés au nom de cette Société. Dans tout groupe qui travaille, c’est qu’il y a quelqu’un, ou quelques-uns.
Le courrier de Challaye n’avait toute la valeur qu’il a que parce que nous connaissons personnellement Challaye, parce qu’ainsi nous savons qu’il dit la vérité. Pour ceux qui ne le connaissent pas personnellement, il reçoit à son avoir comme un endossement de personnalité, une communication de confiance personnelle, un report de crédit. Ceux de nos abonnés qui ne connaissent pas personnellement les auteurs, le public en général, qui ne connaît pas personnellement les auteurs, accepte en garantie cette espèce de crédit personnel général que le faisceau des personnalités qui travaillent aux cahiers a pour ainsi dire capitalisé sur leur nom. Parce , que l’on sait que notre institution garantit la vérité des contributions et des œuvres, parce qu’on sait que réciproquement nos auteurs se conforment à l’institution commune, chacun de nos abonnés accorde un crédit personnel aux auteurs qu’il ne connaît pas personnellement. Et c’est ce crédit personnel qui donne au témoignage de nos auteurs, dans les contributions et dans les œuvres, sa valeur d’audience publique.
Si l’on m’oppose que tant de crédits, de mutations et d’endossements sont parfaitement inutiles, parce qu’il suffit de lire le courrier de Challaye, comme il suflisait
de lire les courriers de Landry, pour savoir que c’est vrai, si l’on m’oppose que le courrier de Challaye, comme les courriers de Landry, se suffit à lui-même, parce qu’on y reconnaît d’abord le ton de la vérité, c’est ici que ma thèse devient inattaquable. Qu’est-ce en effet que le style, qu’est-ce que le ton, si ce n’est pas la ‘manifestation la plus profonde, la plus exacte, la plus vraie de la personnalité. Plus que la figure du corps, plus que le geste, plus que la démarche, plus que l’aspect, plus que la forme du corps, plus que les traits du visage, plus que le regard des yeux, plus que le son de la voix, plus que le ton de l’éloquence, plus que le verbe, plus que la parole parlée, le style est de l’homme même. La phrase est l’écriture de la physionomie. Les trucs, les faux talents et les faux génies des faux écrivains n’ont jamais trompé que ceux qui ne savaient pas lire, encore plus que les faux regards n’ont jamais trompé que ceux qui ne savaient pas voir, et que les faux langages parlés n’ont jamais trompé que ceux qui n’entendaient pas. Quand donc on m’opposerait que Challaye et que Landry n’ont pas besoïn de personnalités étrangères qui les recommandent, pour cette … raison que leur style même les recommande,ilnes’en w suit pas qu’ils n’aient besoin d’aucune personnalité, il W s’ensuit au contraire qu’ils sont eux-mêmes une personnalité, que cela se lit. C’est parce qu’ils sont une personnalité qu’ils n’ont pas besoin de recevoir de la Ce qui m’intéressait dans les courriers que Landry M nous envoyait de Chine, ce qui m’intéresse dans le W courrier que Challaye nous apporta d’Indo-Chine, c’est w justement que ces deux personnes, ayant voyagé dans
_ ces deux pays, et y étant demeurées, nous contèrent ce qu’elles y virent. Qu’est-ce que le courrier de Challaye, sinon la narration personnelle de ce que Challaye vit en Indo-Chine. Et quand Bourgeois nous fit un courrier de Montceau, qu’était-ce que ce courrier, sinon la narration personnelle de ce que Bourgeois avait vu à Montceau. — J’étais là, telle chose m’advint : toute l’histoire est là. Si Bourgeois avait fait authentiquer son compte rendu par le comité de la grève, par les assemblées générales des grévistes, par Maxence Roldes, par Bouveri, par les journaux, par le Comité Général, ou au contraire s’il avait fait authentiquer son compte rendu par le sous-préfet de Chalon, par le capitaine de gendarmerie, par le préfet de Saône-et-Loire, par le général commandant la subdivision de région, par les ministères du commerce et de l’intérieur, c’est alors que je refuserais formellement d’y entendre. Et s’il avait eu l’idée d’appuyer son compte rendu sur un ordre du jour préalablement voté à la Chambre, c’est alors que nous n’eussions pas eu lidée de le lire. Pareillement Challaye, s’il avait fait authentiquer son courrier par les résidents et les vice-résidents, par la représentation coloniale, par les journaux, par linfanterie de marine et par la flotte et par le gouvernement général, par le ministère des colonies, ou au contraire s’il avait fait authentiquer son courrier par la Mission, c’est alors que son courrier serait comme s’il n’était pas. Landry ne s’est pas fait certifier par M. le général
Le courrier de Challaye serait sans valeur s’il n’était pas la narration de ce que quelqu’un a vu quelque part en quelque temps.
Nous publierons dès que nous le pourrons le journal de route que Challaye nous a donné de son expulsion de Vladivostok. Ce journal de route n’est plus même un courrier. Dans ce journal de route il ne s’agit plus même de savoir ce qu’une personne a vu, dans un à pays, de la vie générale. Il s’agit de savoir ce qu’une personne a subi, dans un pays, comme traitement particulier. Or cette relation a été composée à l’imprimerie et je l’ai lue en épreuves : rien ne m’intéresse autant, rien ne me renseigne autant sur le fonctionnement du despotisme russe que cette histoire particulière vraie d’un voyageur particulier véridique, des événements, des accidents même qui sont survenus à ce
On me dit : Les révélations de Challaye intéressent vingt-cinq millions d’hommes, le courrier de Challaye importe au sort de vingt-cinq millions d’hommes; et votre polémique avec Téry concerne un seul personnage.
On confond ici la matière du travail avec la matière de son effet. Je crois qu’en effet ce que nous faisons intéresse les quarante millions de Français, et puisque la France n’a pas encore perdu l’audience des nations, je crois que tout ce que nous faisons intéresse l’humanité entière. Par sa forme politique la France est à l’avant-garde, comme on le dit, de la démocratie; par sa forme mentale elle est et demeure la terre de plus grande liberté. Il importe à l’humanité que la démocratie française ne se pourrisse pas en démagogie, que la liberté française ne se pervertisse pas en viceeten w autorité. Il importe en particulier aux cinquante millions de sujets français, aux vingt-cinq millions de sujets français gouvernés en Indo-Chine, que le
personnel gouvernemental français ne soit pas tout composé d’arrivistes cruels. Quand nous barrons la route à un jeune ambitieux sans scrupules, nous courons une chance de sauver à vingt millions de nos indigènes un Gouverneur général sans scrupules.
Si l’on voulait approfondir le débat que l’on peut commencer sur le courrier de Challaye, on n’irait pas loin sans rencontrer des personnalités. Tout me fait croire qu’il y a des personnalités dans la Mission. Sans quoi elle ne serait pas aussi forte qu’on le dit. De même
‘il doit y avoir des personnalités ou des individualités parmi les colons, s’il y en a, parmi les fonctionnaires, au Gouvernement général, parmi les négociants français, au ministère des colonies. Et s’il n’y a pas des individualités bonnes ou mauvaises dans les administrations coloniales et dans les gouvernements coloniaux, il y a au moins dans ces régions des individualités inertes, c’està-dire encore des individualités mauvaises. Il n’est pas douteux qu’une monographie sérieuse de M. Doumer serait une importante contribution à l’étude générale de la situation en Indo-Chine. Si quelqu’un d’honnète connaissait M. Doumer autant que je connais Téry et nous donnait la monographie de M. Doumer comme j’ai donné des fragments d’une monographie de Téry, on s’apercevrait que ce cahier Doumer serait de quelque
On ne voit pas en effet pourquoi les monographies, qui entrent pour une part si considérable dans tous les travaux de science, en particulier dans les travaux d’histoire, n’entreraient pas pour leur part légitime dans les travaux de l’histoire contemporaine, et plus en particulier dans les travaux moins déterminés qui
| porteraient sur les formes sociales, sur les mouvements sociaux. Si l’un de nous établissait patiemment un relevé analysé profondément de son budget familial, jour par jour, mois par mois, an par an, si l’un de nous recherchait patiemment le montant, l’origine, la quantité, la qualité, le jeu, le sens, l’organisation, la valeur, le mécanisme, l’utilisation de ses propres recettes et de ‘ses propres dépenses familiales dans la journée, dans le mois, dans la saison, dans l’année, dans la vie, on s’apercevrait que la monographie d’un homme ordinaire introduirait un éclairage dans beaucoup de travaux économiques très confus, très obscurs. Parmi nos souscripteurs je ne connais que des personnes ; et quand je consulte mon jeu de fiches, parmi nos abonnés, je ne vois guère que des personnes. Les pauvres gens, ouvriers, employés, instituteurs, qui nous envoient ou nous apportent régulièrement un, ‘deux, trois francs par mois, les gens pauvres, les boursiers de licence ou d’agrégation, le normalien, les répétiteurs, les petits professeurs, les gens de métier, qui nous donnaient et nous donnent régulièrement quatre, cinq, dix, vingt francs par mois, qui nous ont sauvés de la mort initiale, qui nous ont soutenus patiemment, solidement, laborieusement, dans ces premiers mois d’enfance et de tendresse, dans ces premiers temps de l croissance enfantine, si difliciles, pénibles, si dangereux, où nous étions abandonnés de tous, les vingt per- M sonnalités pauvres qui nous ont soutenus pendant la ï première et la deuxième série, les quarante ou soixante personnalités pauvres qui nous soutiennent aujourd’hui M ont fait et auront fait dans l’histoire de cetemps une action plus efficace, plus durable, que tous les groupes
groupisants, avec leurs présidents, leurs vice-présidents, leurs secrétaires, leurs trésoriers sans trésor, leurs parlotes, et leurs timbres en caoutchouc.
Je ne voudrais dans ce cahier ni anticiper sur le bilan que nous publierons dans le premier cahier de la quatrième série ni anticiper sur des mémoires que j’espère que nous ne publierons pas de sitôt. Je dois cependant dire aujourd’hui, pour prendre date et pour ne faire aucun mécontent, que toutes les fois que nous avons essayé de travailler avec la Ligue de l’Enseignement ou avec la Ligue française pour la défense des Droits de l’Homme et du citoyen, ces deux organisations formidables nous ont opposé une force d’inertie dont on ne trouverait l’équivalent que dans un ministère ou dans les bureaux de l’Assistance publique.
Ainsi de l’abonnement, qui est en un sens une souscription. Je m’étais imaginé sottement que les groupes s’abonnaïient aux publications. Un ami nous avait communiqué une longue liste où il avait relevé consciencieusement, noms et adresses, tous les groupes importants de la France et des colonies: groupes de LibrePensée, loges maçonniques, Sou de la bibliothèque, F d’adultes, Groupes d’études, sociales ou non, — je ne parle pas des comités politiques. Une expérience de deux ans, et qui nous a coûté cher, me permet d’affirmer Sans aucune réserve que les groupes d’études n’étudient
| pas, que les groupes de lecture ne lisent pas, et que les Bibliothèques peuvent bien recevoir des sous, mais | qu’elles se refusent obstinément à recevoir des livres. | Ce qui étudie dans les groupes d’études, ce qui lit dans | les groupes de lecture, ce sont certaines personnes. Et
dans les groupes où nos cahiers ont tenu, Cest qu’il y avait quelqu’un qui les tenait, ou quelques-uns.
Il semblerait à première vue que les citoyens s’assemblent pour contribuer. Il s’assemblent au contraire pour parasiter. Quand plusieurs contribuables ont fondé un groupe, ils ne disent pas : Puisque nous sommes un certain nombre, nous allons vous envoyer un peu plus d’argent, pour vous aider à vivre, à travailler. Ils disent : Puisque nous sommes un assez grand nombre, vous ne manquerez pas de nous consentir un abonnement de propagande. — Et pendant ce temps deux instituteurs qui font leur année de service militaire nous envoient régulièrement le montant de leur prêt.
Ainsi en toutes ses parts non seulement la démonstration que je donnais il ÿ a deux ans n’arien perdu, mais l’expérience de ces deux années la renforce et la confirme. Aussi longtemps qu’on ne m’aura pas produit une réfutation, je demande qu’on tienne la démon- … stration pour valable et reçue. Ma démonstration est valable, au moins provisoire- … ment et jusqu’à concurrence de réfutation. Je demande qu’on ne me la fasse pas recommencer tous les ans,à blanc. Ceux de nos camarades qui enseignent des sciences reconnues sont beaucoup plus heureux. Leur auditoire les suit. Leur auditoire tient pour acquis, au moins provisoirement, ce qui est acquis. Quand Perrin fait en Sorbonne son cours de chimie physique, on ne »
lui dit pas : Pardon, monsieur, voulez-vous commencer À
par nous répéter ce que c’est qu’une éprouvette. Je demande qu’on ne me fasse pas répéter. La vie est brève, et la tâche est immense. Le temps que nous w
passerions à piétiner serait dérobé à l’action. Nos cahiers sont faits sérieusement. Ils valent qu’on les lise sérieusement aussi. Nos cahiers sont continus, composés. Il suffit de les aligner sur une planche pour en apercevoir le mode. Ceux de nos abonnés qui les lisent régulièrement en connaissent le sens, la teneur et le rythme.
À des indices précurseurs qui me paraissent évidents nous pouvons conjecturer que nos cahiers vont peu à peu entrer dans une action plus large; le public de nos abonnés croît lentement, mais régulièrement; nous serons sans doute avant peu aux confins de ce qu’on nomme le grand public. Déjà par le vigoureux effort de Gémier Le 14 Juillet de Romain Rolland s’est porté jusque dans le grand public de Paris, dans le public bourgeois, dans le public populaire, dans Le public tout
_ court. Les abonnements nouveaux que nous recevons ne sont pas nombreux mais ils sont caractéristiques. Ils sont avant-coureurs.
Nous n’avons jamais rien sacrifié de notre institution à nos anciens abonnés. Nous devons à nos nouveaux abonnés, au seuil d’une action plus large, cette loyale déclaration que nous ne sacrifierons rien de notre institution au grand public. Bien que le goût de la misère soit plus amer à mesure qu’on l’a davantage éprouvé, nous sommes résolus à continuer. Nous sommes résolus à publier toujours la vérité, quand même elle
. serait fade, quand même elle serait ingrate, quand même elle serait onéreuse, quand même elle nous conduit à faire des personnalités. Nos cahiers ne sont pas faits pour gens du monde. Quand nous publions de
la philosophie, nous tâchons qu’elle soit de la philosophie. Pour la même raison quand nous traitons des hommes et des événements contemporains nous ne faisons pas subir à la vérité cette altération qui consiste à masquer les personnalités réelles. Car il ne s’agit pas de savoir si nous sommes agréables. Il s’agit de savoir si nous sommes justes.
M. Seignobos me disait tout à fait cordialement Vos cahiers seraient parfaits s’il n’y avait pas l’adversaire. C’est ici l’argument de parti. Cet argument vaut à peine cinq lignes de réfutation. Plus je vais, plus je crois profondément que l’adversaire est le vice et le mensonge, qui que ce soit qui mente et qui que ce soit qui soit vicieux. Pour M. Seignobos au contraire et pour beaucoup des hommes de sa génération l’adversaire est un corps, un bloc, étiqueté d’un nom, un symbole dont ils ne veulent pas analyser le contenu réel. Nous refusons d’arrêter l’analyse, la raison, devant cette barrière. artificielle. Nous refusons d’incliner la loi morale devant cet artifice de politique. Dire qu’il ne faut pas faire de personnalités parce qu’il y a l’adversaire, aussi longtemps qu’il y a l’adversaire, c’est dire qu’il faut mentir aussi longtemps qu’il y a l’adversaire, et comme il est évident par définition qu’il y aura l’adversaire aussi ù longtemps qu’il y aura la bataille, et réciproquement qu’il y aura la bataille aussi longtemps qu’il ÿ aura l’adversaire, mais qu’aussitôt après qu’il ny aura À plus de bataille il n’y aura plus d’adversaire, et plus d’adversaire, plus de bataille, cela veut dire que tant qu’on se bat, il faut mentir. Nous refusons formellement.
Dans le public plus large où nous parvenons, quelle sera la part du public universitaire ? celle qu’il voudra. Nous vivons sous le régime de la liberté. Le public universitaire des cahiers se fera librement sa place dans le public général des cahiers.
Quand j’assiste régulièrement le vendredi au cours de M. Bergson au Collège de France, à quatre heures trois quarts, je suis frappé de ceci: Dans la grande salle à peu près pleine, sur les cent cinquante assistants et plus, — toujours le discrédit de la métaphysique, — il y a de tout le monde : je vois des hommes, des vieillards, des dames, des jeunes filles, des jeunes gens, beaucoup de jeunes gens, des Français, des Russes, des étrangers, des mathématiciens, des naturalistes, j’y vois des étudiants es lettres, des étudiants es sciences, des étudiants en médecine, j’y vois des ingénieurs, des économistes, des juristes, des laïques et des clercs, que Téry ne manquerait pas de nommer des curés, j’y vois des poètes, des artistes, j’y vois M. Sorel, j’y vois M. Charles Guieysse et M. Maurice Kahn, j’y vois Émile Boivin, qui prend des notes pour quelqu’un de province; on y descenddes cahiers, de Pages libres, de Jean-Pierre, des Journaux pour tous; on y vient de la Sorbonne et, je pense, de l’École normale j’y vois des bourgeois notoires, des socialistes, des anarchistes : j’y vois de tout, excepté des universitaires. Il faut croire que tous les professeurs de Paris ont classe à la même heure. Surtout je n’y vois à ma connaissance ni aucun professeur de sociologie, ni aucun professeur de philosophie. Je ne serais pas surpris que ce véritable philosophe prît avec un peu de bonne humeur cet événement, et se dit que ses excellents col-
lègues de philosophie seront les derniers qui donneront 1‘
À loyalement audience aux propositions que nous connaissons tous.
Cette mésintelligence produit les plus graves malen- LA tendus; cette inintelligence produit les plus graves inentendus. Quand je fis à Téry ces réponses particu- à lières que je démontrerai que j’avais le droit et le devoir de lui faire, l’immense majorité de nos abonnés voulut bien s’apercevoir que j’attribuais l’importance la plus grande à ces réponses, que j’y approfondissais autant que je pouvais. Telles propositions, par exemple: En France le cléricalisme et l’anticléricalisme sont les seuls qui nourrissent leurs hommes. Le socialisme pur et l’anarchisme pur laissent crever leurs modestes universitaires s’imaginèrent que c’étaient là de misérables rabiots, comme certains universitaires s’étaient À imaginé que mes démonstrations des personnalités À étaient de lamentables bavardages. Et quand ce cahier parviendra, s’il y a quelqu’un, ce sera l’un d’eux, qui à encore, ayant d’un regard distrait parcouru ces soixante pages, ou ne les ayant pas lues du tout, dira: Je n’y comprends rien. Il n’y à pas de plan. Il n’a pas traité ‘1 la question. À