III-13 · Treizième cahier de la troisième série · 1902-04-05

Dingley, l'illustre écrivain

Jérôme et Jean Tharaud

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; paraissant vingt fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Les Cahiers publieront des mêmes auteurs

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A la mémoire de Mr. Cecil Rhodes, mort avant la consommation de son injustice.

8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Partout où l’on parle anglais, personne n”ignore le nom de l’illustre écrivain Dingley. Les enfants eux-mêmes le connaissent : maint d’entre eux apprend à lire dans ses livres. C’était un homme d’une gaieté, d’une fantaisie, d’une fraîcheur d’imagination incomparable. Il semblait né à l’aurore du monde, dans un temps où les sens des hommes rivalisaient avec ceux des bêtes. Qu’il décrivit une forêt vierge de l’Inde, un oflice de commerce dans la cité de Londres, un lever de soleil sur la mer des Tropiques, un crépuscule d’Europe occidentale sali par la fumée des usines, sa vision toujours si imprévue était celle d’un homme qui ouvre sur tous les spectacles du monde des yeux neufs. Ses histoires étaient peintes avec l’exactitude d’un réaliste japonais ou la folle, la délicieuse fantaisie d’un poète persan. Les personnages de ses contes habitaient presque tous un pays où la puissante imagination de l’homme a poussé des fleurs merveilleuses : les plaines du Gange, témoins de l’effort le plus désespéré des penseurs pour découvrir un sens à la vie. Du contraste entre les préoccupations mesquines des Européens émigrés là-bas et une civilisation indigène saturée par les rêves des philosophes morts il y a des milliers d’années Dingley avait su tirer les effets les plus saisissants. Car lui, dans sa cervelle d’artiste né sur cette terre, il unissait l’esprit pratique, concret, des hommes de race anglaise à l’âme insatisfaite de la vie et passionnée pour le rêve d’un Hindou : il avait l’ardeur d’un pirate normand et le goût des interminables siestes, à l’ombre, les yeux clos, tandis que dans le champ de la vision intérieure passe comme des visions d’une autre existence, la vie mouvementée d’hommes ayant appartenu à d’autres âges. D’une de ces rêveries de l’après-midi était surgie cette prodigieuse histoire d’un jeune commis de Londres très ignorant de l’antiquité et qui peut reconstiluer, avec l’exactitude d’un homme qui l’aurait soufferte, toute la vie d’un rameur enchaîné au banc d’une galère phénicienne, mille ans avant le Christ. Évocateur de l’âme des hommes d’autrefois, Dingley ‘ avait aussi la divination de l’âme obscure des bêtes. Il connaît tous les animaux de la forêt; il analyse l’âme collective des bufiles, l’esprit anarchiste des singes, la bonté méditative de l’éléphant, la stupide brutalité du tigre, l’intelligence souple et bariolée de la panthère. Il sait les lois de la forêt. Il assiste aux conseils des fauves. IL voit comment se développe un enfant élevé dans une famille de loups et il vous dira comment parvenu À à l’âge d’homme, ce fils d’un homme et d’une femme _ quitte la libre vie des bois pour s’enterrer au fond d’une boutique parce qu’il s’est épris d’une fille des villes. Et tout ce monde des bois vit d’une vie à la fois réelle et fantastique. Cette œuvre était un jeu merveilleux dont le succès dépassa les limites de la langue anglaise. Dingley connut la gloire : il fut l’homme le plus lu de l’univers. Sa photographie était partout : dans les revues, les magazines, les journaux. Elle s’étalait aux boutiques de tous les libraires du nouveau et de l’ancien monde. Sur les grands navires qui le transportaient, toute l’année, d’un bout du monde à l’autre, dans les palacehôtels qui étaient pour lui comme une maison du berger, les misses se montraient du doigt ce petit homme aux traits anguleux et secs, à la moustache raide tombant en herse sur la bouche, aux yeux fureteurs, jamais immobiles derrière les vitres de ses lunettes d’acier.

Quand la guerre du Transvaal fut déclarée il était à Londres. Il habitait avec sa femme et son enfant le cinquième étage d’un hôtel immense, d’où il pouvait voir la vie de la Tamise. Quand le vent soufflait et que la brume cachait les toits, il aurait pu se croire dans un phare.

La guerre changea l’aspect de la rue : elle devint plus hâtive, plus inquiète, plus nerveuse. Dingley notait avec soin tous les détails de cette transformation. En même temps il était en quête d’un thème de roman où il pourrait peindre cette agitation de Londres pendant la guerre : le hasard, comme presque toujours, fut l’initiateur de l’artiste.

C’était le soir, dans Warrington Square; une troupe de voyous entourait un grand soldat vêtu de rouge et portant beau. Le sergent vantait le service de la Reine:

— Gentlemen, criait-il, vous n’êtes pas nés fils de pairs ! Mais le Gouvernement a l’œil sur vous! Il veut utiliser vos talents ! Il vous invite à manger des côtelettes tous les jours. Ici vous mourez de faim et de soif. Au Cap de bons biftecks, de bon whisky ! Et la gloire! Au retour, dans la patrie, une bonne petite place où vous n’aurez qu’à fumer votre pipe et à cracher dans l’eau! À

Les curieux se dispersèrent quand le sergent eut fini de discourir. Il ne resta autour de lui que ‘ de misère et de vice.

\ Le sergent en prit deux familièrement sous le bras. Il dit au troisième — Et vous, vous venez?

Celui-ci resta immobile, planté sur l’asphalte boueux comme un arbre de square, tandis que le sergent s’éloignait avec les deux autres. Dingley les vit tourner au coin d’une rue: il s’élança à leur poursuite et les rejoignit à la porte d’un bar. Il entra derrière eux, s’assit à une table voisine et les écouta causer, cependant qu’ils buvaient dans des tasses ébréchées du thé et du gin puis du gin pur. Le sergent racontait ses campagnes, ses aventures elles étaient infinies et toutes, à entendre, plus admirables les unes que les autres. IL s’était battu contre les Afridis, dans l’Inde, contre le Mahdi, en Égypte, contre les Birmans..… Le nombre de ses conquêtes grandissait avec la pile de soucoupes

La porte s’ouvrit : un homme entra ; à peine un homme, un grand enfant à l’air vieillot: le troisième héros. Ses yeux passèrent, sans se fixer, sur le sergent recruteur et ses compagnons, errèrent lentement autour de la salle, se croisèrent avec ceux de Dingley. Leur éclat était trouble comme l’orient d’une perle que l’écrivain portait en breloque et qui s’était ternie au frottement de la table. Ses habits, d’une coupe soignée, étaient sales. Son faux-col avait les tons jaunes dégradés d’un tuyau de vieille pipe. Évidemment il y avait des jours qu’il ne s’était déshabillé. Dingley ne perdait de vue aucun de ses mouvements, notant dans sa mémoire les allures hésitantes du gueux. Enfin il le vit frôler le sergent comme une fille qui aguiche un homme. Le recruteur passa son long bras autour de sa taille:

— Ce que vous voudrez, répondit le jeune homme d’une voix rauque, j’ai soif.

Le sergent comprit qu’il avait affaire à un désespéré et que les phrases étaient inutiles. 1] l”entraîna seulement à boire. Les deux autres ronflaient déjà le front sur Îa table. Il les éveilla pour leur faire signer un papier qu’il tira de la doublure de sa veste. On but une dernière rasade. Les recrues et le sergent sortirent silencieusement du bar. Le soldat guida vers une caserne voisine ces patriotes.

Dingley revint dans sa haute maison joyeux de cette joie particulière qui l’envahissait quand de beaux thèmes d’histoires s’ébauchaient dans sa cervelle. L’Aube des œuvres! Rien au monde, pour lui, ne valait ce moment d’allégresse. Il avait, ces instants-là, un air étrange: ses yeux étaient plus ouverts, ses traits plus allongés, un sillon se creusait entre ses sourcils… Quand il entra, sa femme reconnut la qualité de sa joie. Tout de suite, sans enlever son manteau, le corps légèrement penché en avant, les mains appuyées au pommeau de sa canne, il lui raconta quelle inspiration lui était — Comprenez-vous, Jeanne, un jeune homme pareil à celui que je viens de voir — des yeux faux — des cheveux rares — chlorotique — la dernière misère. Il s’engage au service de la Reine, non par patriotisme — pour quelques gui- nées. — Par la vertu de la guerre il redeviendra un homme nouveau… Si vous l’aviez vu avec son long corps souple, sa figure imberbe, ses gestes mous. Il éveillait l’idée d’une fille! Imaginez cet être resté encore quelque temps à Londres, il tombe dans la plus basse crapule. Mais la guerre va le prendre, en faire un homme sain et vigoureux.

— Et vous l’appelez?

— Barr ! naturellement. Comment voulez-vous que je l’appelle ? Barr ! Barr !

Il répéta plusieurs fois ce monosyllabe qui lui plaisait par sa sonorité brève et dure. Un nom, un seul nom convenait à chacun de ses héros: il se flattait de le trouver toujours.

— Eh bien! comment trouvez-vous mon conte ?. demanda-t-il inquiet de ne pas sentir sa femme vibrer à son récit. Il avait coutume d’essayer sur elle comme sur un public admirablement sensible l’effet de ses imaginations.

— Comprenez donc! insista-t-il nerveusement, montrer comment la guerre peut faire de ma canaïille un héros !

— Croyez-vous! mon ami, répondit-elle incrédule. Pouvez-vous demander à des gens recrutés en état d’ivresse de devenir des héros? Engager des hommes pour de l’argent et prétendre exiger d’eux le sacrifice de leur vie.

— Ma chère, reprit Dingley sur un ton hautain, les soldats de Wellington n’ont pas été recrutés autrement : ils ont vaincu les plus vaillanies troupes du monde.

Les choses réglées par des coutumes séculaires, du moins dans son pays, semblaient à l’écrivain participer de la nécessité de la nature.

— La cause pour laquelle se battaient les soldats de Wellington. répondit Jeanne.

— Ah! vous y voilà! s’écria Dingley. Vous ne comprenez rien à cette guerre ! Toujours votresouci de justice et d’injustice! Il haussa les épaules, posa sa canne sur une table, déboutonna son manteau et alla appuyer son front à la fenêtre : le brouillard et la fumée noyait tout. Son esprit nostalgique mit à la voile vers le passé : dans la Tamise arrivaient et partaient sur leurs dragons les Vikings. Les meuglements des sirènes évoquaient le son des trompes des rois de la mer. Il dit — Les marchandises, dans le ventre de ces navires qui vont et viennent dans la brume, sont du pillage comme celles qui furent conquises jadis par nos aïeux danois. Les formes du pillage seules - sont différentes aujourd’hui de ce qu’elles étaient il y a dix siècles. L’échange pacifique est un rêve de

à — J’aime comme vous la guerre, répondit Jeanne appuyée elle aussi le front à la vitre, mais je suis triste de penser que des hommes de votre pays vont aller mourir très loin d’ici pour conquérir des mines d’or. Encore s’il était pour eux l’or! Oh! c’est triste de penser que de jeunes hommes vont mourir pour d’autres hommes déjà riches, laids et vieux.

— Voici bien une idée de femme! Vous excuseriez cette guerre si nos capitalistes étaient moins riches, moins laids et moins vieux ?

La femme de Dingley avait hérité de ses aïeux un sentiment juste des caractères. Sa très grande admiration pour son mari ne l’avait pas aveuglée sur les limites de son génie : il était né pour enchanter l’imagination des hommes, non pour moraliser, fût-ce sur la guerre.

— N’oubliez ni les arbres ni les bêtes.

— Je n’oublie rien du tout, ma bonne… Aucun romancier ne nous a dit ce qu’étaient les soldats de

  • Wellington. On cherchera, au siècle prochain, dans mes livres, quels furent les soldats de la Reine. Barr sera la patience, l’initiative, le sang-froid, l’humanité, la bonne humeur anglaises. Il fera comprendre lestêtes rondes, les grenadiers de Mont-Saint-Jean… Ceux qui reviendront du Cap se retrouveront en

— Redoutez d’être l’apôtre d’un patriotisme un peu égoïste et dur.

Dans une pièce voisine un enfant riait avec sa bonne. Les paroles de la femme et les rires de l’enfant se mêélaient aux cris, montés de la rue, des Annonciateurs des Nouvelles du Soir.

On sonna : l’enfant courut à la porte. Il revint, apportant à Dingley, dans ses bras, un journal considérable, presque aussi haut, presque aussi large, presque aussi lourd que sa frêle personne. Dingley enleva le journal et l’enfant. Il lui demanda — Et toi, fils, que penses-tu de master Krüger ?

Archie éclata de rire. Master Krüger n’était pas encore entré dans le cercle de ses pensées. L’écrivain assit l’enfant sur une table, prit le Times, jeta un coup d’œil rapide sur la première page — Diable! quel honneur! s’écria-t-il. Ils ont signé mon article de mon nom.

Et il montrait du doigt à sa femme sur la feuille encore humide son nom écrit en toutes lettres.

— C’est vrai. Je n’avais pas encore vu un leader du Times signé. Je vous félicite, mon ami.

— Je ne l’avais pas demandé.

— Le journal est heureux d’annoncer au monde que vous êtes partisan de la guerre… dit-elle avec un peu d’amertume.

Les désastres, au début de la guerre, déconcertèrent l’imagination du romancier. Pourrait-il vanter l’intelligence d’officiers battus par des paysans ? l’héroïsme de soldats qui levaient les bras dès qu’un mulet avait été tué dans la colonne ? Barr n’aurait-il de cœur au ventre que devant les Afridis ou les nègres du Mahdi?

L’écrivain courait les quartiers misérables de la cité : il entrait dans les bouges, écoutait les gueux parler de la guerre. Il passait des heures dans le hall de la Bourse ; il se mélait à la foule arrêtée devant les offices des grands journaux et attendant, le nez en l’air, les transparents où se projetaient en noir les derniers télégrammes de la guerre.

Il revit un grand nombre de fois la scène qui l’avait tant intéressé le premier jour qu’il l’avait vue : le même sergent et les mêmes voyous. Il semblait que ce sergent eût été tiré par la Providence à des milliers d’exemplaires. C’était toujours le même homme grand, sec, rouge, habillé d’écarlate, avec une petite baguette à la main et une calotte ronde sur la tête. les mêmes voyous auxquels la misère et le vice donnait un air de famille. Et c’était toujours le même bar avec ses tasses ébréchées, Le gin et le papier que les gueux finissaient toujours par

Dans la salle du War-Office où étaient affichés chaque jour, sur plusieurs colonnes, les noms des blessés et des morts, Dingley vécut des minutes inoubliables. Un chapitre de son roman devait porter ce nom si tragiquement banal : {a salle d’attente. En vérité le sombre royaume de l’Attente, cette salle ordinairement vide et nue ! Dingley ne se rappelait avoir vu nulle part de pareïlles expressions de désespoir; dans la foule qui attendait chaque jour l’apparition des listes, il reconnaissait des visages. Quelques-uns séduisaient plus particulièrement son œil d’artiste; il les observait à la dérobée. Une occasion unique, pensait-il, d’observer sur des faces humaines les effets de l’appréhension! La lumière avait peine à percer la couche de crasse ancienne épaissie sur les vitres; dans ce jour sale les teints les plus éclatants de jeunes filles semblaient livides. Avant l’affichage des noms, pour tromper l’angoisse, les gens rassemblés là chuchotaient très bas, très bas comme s’ils avaient eu peur de réveiller, dans une salle voisine, quelque bête redoutable. La distinction entre les classes était abolie; Dingley vit des gentlemen aux cylindresles plus reluisants causer avec des gens à casquettes des femmes de la plus fine aristocratie en confidences avec des femmes vêtues de haillons. Ces instants d’égalité parfaite duraient jusqu’à l’apparition des listes. Alors c’était une poussée ; à qui verrait! Ceux qui n’avaient lu au tableau les revoyait le lendemain, à la même place, _ avec la même physionomie d’angoisse que la veille. Après la grande poussée, quand la foule s’était écoulée, une petite vieille coiffée d’un chapeau de paille bleue de-la forme dite cabriolet s’avançait timidement vers les listes. Ses bras et ses mains étaient plusieurs fois roulés dans un pan du chäle verdâtre qui, enveloppant ses épaules, tombait en pointe sur sa poitrine et son dos. Des mèches de cheveux décolorés pendaient sur un col d’une blancheur immaculée et qui donnait la sensation que la seule chose-propre que la vieille portàt sur elle était sa chemise. Le jupon qui dépassait sa robe boueuse était sale. Ses bottines éculées, aux élastiques claqués, laissaient voir ses maigres chevilles. Elle remuait toujours ses lèvres. Était-ce le mouvement continuel de ses lèvres ou seulement le développement anormal de sa lèvre inférieure ? Était-ce la rondeur de ses gros yeux ronds cerclés de rouge? Elle avait l’air stupide, peureux et bon d’une mère lapine. Elle ne savait pas lire, et chaque jour elle demandait à un inconnu de lui dire s’il y avait écrit sur la liste le nom de : « James Crook? Crook, n’est-ce pas ? Crook James”? » Dingley regarda souvent la liste pour elle et plusieurs fois il alla au devant de son désir : « Crook, n’est-ce pas? Crook James? Non, il n’est pas marqué. » La vieille levait sur lui ses gros yeux ronds, bêtes et reconnaissants, disait un pâle merci et s’en allait. Un jour Dingley lut parmi les morts le nom de Crook (James). Il laissa à un autre le soin d’annoncer la nouvelle à la vieille. Il s’effaça dans un coin de la salle pour l’épier. « James Crook? il est mort! » dit l’inconnu auquel la vieille avait demandé : « James Crook? Crook? Crook James? » Elle laissa tomber ses bras dans un geste de lassitude infinie. Son châle se déroula et Dingley vit ses mains, de pauvres mains, d’humbles mains, maïs de belles mains. Il la suivit quelque temps, à travers la foule d’un faubourg où elle se perdit…

Dingley revint, triste, chez lui. Sa femme lui demanda — elle lui faisait la même question tous les soirs — Eh bien? Crook?

— Mort, répondit-il avec un sourire pénible.

— Pauvre Crook! Il ne recevra pas les friandises de Archie!… Vous avez vu sa mère?

Dingley répondit « oui », d’un signe de tête. Après un assez long silence sa femme murmura — Terrible guerre! Il meurt autant d’officiers que de soldats.

— Les officiers. tous frappés à la tête. précisa distraitement le romancier. N’importe! Quel exemple unique de sang-froid donne au monde l’Angleterre !

La nouvelle des premiers succès souleva dans Londres une délirante joie, à laquelle on put mesurer combien l’appréhension, quoique dissimulée par orgueil, avait été grande. La chasse donnée au général Cronje passionnait l’opinion : les Boers fuyaient avec leurs chariots où s’entassaient femmes et enfants. Minute par minute le télégraphe annonçgait à Londres les détails de la poursuite. Un employé du Times téléphonait à Dingley toutes les dépêches. L’écrivain communiquait à haute voix à sa femme les nouvelles transmises par le téléphone _— Le vieux renard ne peut échapper… Il s’est terré dans les berges de la Modder… Deux cents pièces tirent sur lui, à la lyddite, nuit et jour. Les voitures sont en feu. Au-dessus de la flamme montent des colonnes de poussière rouge… C’est tout.

Dingley revint s’asseoir à sa table de travail. Sa femme allait et venait dans la chambre, émue par ce massacre lointain.

Durant cinq jours Dingley écouta avec un intérêt passionné la voix graillonnante de polichinelle qui détaillait l’agonie de Cronje et de son armée.

Le cinquième jour, pendant le diner, le téléphone sonna impérieusement. Dingley avait posé le récepteur sur sa table, près de son assiette. Il écouta

— On l’a pris ? demanda Jeanne.

— Non. Il s’est rendu, répondit-il avec mépris.

Une immense clameur venue du dehors fit s’envoler dans la chambre une mouche posée sur la vitre de la croisée. Dingley et Jeanne se penchèrent à la fenêtre. Dans la brume, en amont du quai, ils virent le remous d’une foule qui chantait. Quand la cohue fut arrivée devant l’hôtel, elle s’arrêta quelques secondes, poussa en l’honneur de Dingley trois formidables hurrah et s’éloigna éclairée par l’éclat des journaux illustrés du portrait de Krüger qui flambaient au bout des cannes.

— Voyez, Jeanne, dit Dingley en souriant, la

| croyance à l’envoûtement n’est pas morte!

. — Cest vrai, répondit Jeanne; nos contempo- . rains brülent Krüger en effigie, comme au MoyenAge bon percçait d’une aiguille le cœur figuré en cire de son ennemi.

De toutes ces impressions l’écrivain avait composé la première partie de son roman. L’œuvre était bien venue; les gaies histoires d’embauchage de soldats se mêlaient aux scènes sinistres du WarOffice; les cris de la rue au silence des âmes inquiètes pour des vies chères. Dans les chapitres suivants il décrivait le départ de Barr pour l’Afrique et sa vie à bord. Il avait assisté à bien des embarquements de troupes à Portsmouth. Mais il n’avait jamais visité de transport, en cours de route. Il en était réduit à imaginer cette partie de son roman et cela lui était désagréable : il était consciencieux et aimait le document pris sur le

Il décida de partir avec sa femme et son enfant pour le Sud de l’Afrique.

Son départ fut un triomphe : une foule immense sur le quai acclamait le romancier, debout à l’arrière du paquebot entre Jeanne et Archie qu’il tenait par la main. Quand le navire s’ébroua, on acclama son nom. Il leva sa casquette de voyage. Il sentait que cette foule acclamait en lui la conscience même de la race. Un profond sentiment d’orgueil enfla son cœur. Shakespeare n’avait jamais connu, une seconde, cette ivresse. Jeanne sentit la main de son mari trembler. Elle oublia l’injustice de la guerre : Dingley était grand! Les massacres étaient finis; Pretoria prise, le sang allait cesser de couler. Un sentiment d’optimisme universel pénétrait son âme. Archie, effaré par les cris, leva sur son père ses yeux francs et demanda « pourquoi ils crient? » Dingley saisit l’enfant et l’éleva au bout de ses bras. Alors ce fut du délire les chapeaux, les cannes s’envolèrent. Dingley resta longtemps appuyé au bordage à regarder cette foule ivre de son art, ivre de Lui.

Les jours de traversée avaient été souvent pour Dingley des jours de travail fécond. Il se rappelait avoir écrit beaucoup de belles histoires dans une cabine de paquebot. Le mouvement du navire bercé par la mer entraînait son imagination. Le sentiment de la solitude en mer, de la vie énergique des matelots, de la puissance de la machine qui faisait trembler la petite table de bois où il écrivait le disposait merveilleusement au rêve. Avant que, par sa femme, il eût éprouvé la puissance évocatrice de la musique, la vie de bord avait été le meilleur stimulant de son génie. Il avait espéré, pendant cette traversée, recréer en lui l’état divin d’une Dingley se mit au travail : sa femme, dans une chambre voisine, jouait — assez mal — une suite de banalités musicales : des valses, des chansons de music hall, des fragments d’opéras. Que la musique fût bonne ou mauvaise, il importait peu à Dingley. Il lui suffisait d’entendre des rythmes et du bruit quand il n’était encore qu’un débutant de lettres il avait loué une chambre dans une des rues les plus passagères de la cité pour entendre le fracas des omnibus roulant sur le pavé. En Tirol il s’était installé dans une auberge près d’une scierie dont le ronflement se mélait à l’égouttis de l’eau d’une roue de moulin. Au Caire il payaït un griot soudanais, amené comme captif par les troupes victorieuses du Mahdi, pour lui réciter d’interminables mélopées en s’accompagnant sur une sorte de lyre à trois cordes : il écrivait alors la célèbre histoire de ce maharajah élevé dans un collège d’Oxford qui finit par s’apercevoir qu’il ne pourra jamais être heureux, car le bonheur des Européens n’est pas pour lui et le bonheur des Hindous n’est plus pour lui. Dingley avait fait asseoir le griot sur une natte, près de sa table, et pendant des heures, tandis que le nègre, la tête ceinte d’un turban ensanglanté, psalmodiait des aventures de guerre ou d’amour, que dans la rue les vendeuses de citronnades criaient, que les âniers juraient en martelant de coups de matraque l’échine de leurs bêtes, il avait décrit la nostalgie de son Hindou à la recherche de son âme… Sa femme, médiocre musicienne, avait remplacé les omnibus, le moulin, la scierie, le griot… Le dîner était l’heure la plus gaie du jour. Beaucoup des gens rassemblés autour de la longue table, qui pelaient une poire ou râclaient un chester, avaient parcouru le monde les uns en quête d’aventures, les autres par devoir professionnel. Il y avait là Ted Cox, le plus fameux reporter du Royaume-Uni, assis en face de Thibert, un dessinateur français envoyé par l’Illustration dans l’Afrique du Sud. Le vagabondage par toutes les terres, sur toutes les mers, n’avait pas affaibli chez les convives les différences de race. Mais une grande courtoisie dissimulait les haïnes sous un vernis de politesse. Quand Dingley entra dans la salle, Cox disait à Thibert, qu’il avait conru en — Le métier de reporter est gâté par les coquins et les imbéciles!

— C’est dommage, répondit Mrs. Dingley en regardant tour à tour le dessinateur et le journaliste; vous avez réalisé, messieurs, le type le plus moderne l’Image.

— Oh! nous, répondit Cox, qui faisait avec ses lèvres, quand il voulait paraître modeste, la moue d’un homme qui siffle un œuf, nous ne sommes !

que des enfants. Thibert, qui a connu Jack Kurrachee, le mulâtre correspondant des Daily News, ne me contredira pas. Celui-là, Mrs. Dingley, était, comme vous dites, un vrai héros de la Nouvelle et de l’Image! La dernière photographie qu’il a prise est celle où l’on voit un canonnier blessé à mort à l’instant où il tire la ficelle de la pièce : la chute du soldat fait partir le coup. Il vous souvient,

— Parfaitement. Quand Kurrachee prit ce cliché, il était assis à dix mètres du canonnier sur la roue d’un caisson renversé. Le même obus qui démolit le canonnier envoya le pauvre Kurrachee dans l’autre monde.

— Ainsi, s’écria Dingley éclatant de rire, votre mulâtre fut tué par le dernier obus qu’il photographia?

— Impossible de pousser plus loin le dévouement à l’Image!

— Vous n’avez jamais été blessé, monsieur Thibert? demanda Mrs. Dingley.

— La Providence veille sur vous!

— La Providence ? c’est possible. Je n’y crois pas pour les autres, maïs j’y crois pour moi… Ainsi, je suis absolument sûr de mourir en France, en Beauce, dans mon lit. — Et moi en Angleterre, dans le comté — .… Et voyez, disait à l’autre bout de la table un jeune lieutenant, sir George Harvey, blessé à Û Colenso, et qui revenait prendre du service en Afrique, ces Boers sont si simples qu’ils sont incapables de se servir de la hausse de leurs mauser!

— J’ai entendu dire, répliqua Thibert, qu’ils remplacent avantageusement la hausse avec le pouce de leur main gauche levé perpendiculairement au canon du fusil ?

— C’est vrai, répondit Harvey. Mais, en somme, ce sont des brutes, qui ignorent même l’usage d’une

Thibert aimait cet aimable garçon de lieutenant.

Quelles raisons il avait de hasarder sa vie dans le Sud de l’Afrique. Il était riche et pouvait fort bien rester chez lui, près d’un vieil oncle très riche dont il était l’unique héritier. Un jour que le dessinateur le poussait, Harvey avait répondu — Je suis né dans une société qui m’a inspiré des sentiments propres à favoriser sa conservation. Cette communauté, je crois sincèrement qu’elle en vaut une autre, et je la défends. Voilà tout.

Thibert avait été tenté de lui demander:

— Et vous êtes prêt à la défendre contre toute justice et contre tout droit?

Mais il s’était retenu de parler ainsi, de peur de blesser le lieutenant et aussi parce qu’il était, d’avance, sûr de sa réponse : Les Boers, les premiers; avaient violé la justice. Et puis c’était une idée latine d’introduire partout l’idée de justice. Dans les affaires humaines, il ne s’agissait jamais que de force. Ceux qui pensaient autrement étaient

  • des hypocrites ou des imbéciles.

— Pourvu que nous n’arrivions pas trop tard! quand le bal sera fini! dit Ted Cox.

de plaques Lumière sans emploi. — Et une occasion perdue, ajouta Cox, de voir autre chose que des mitraillades de nègres, des jaunes ou des cuivrés : enfin on va voir des Blancs contre des Blancs !

Elle ne marchait pas son histoire de Barr.

Il en était arrivé au point de son roman où il décrivait la vie de Barr en route pour l’Afrique Australe. Ilignorait les sentiments des soldats enmer et les conditions exactes de leur vie. Un transport était à l’ancre dans la baïe des Açores. Il le visita.

Dingley fut accueilli par les officiers du bord avec cette admiration respectueuse et enthousiaste que tout Anglais avait pour lui. Ils voulurent le retenir dans le salon réservé aux officiers supérieurs. Dingley, peu soucieux du punch et des toasts imminents, demanda à visiter le bateau. Le capitaine, ùn petit homme, propre, très propre, extrêmement propre, lui expliqua la répartition du chargement. L’arrière était réservé aux officiers. Les sousofliciers campaient au gaillard d’avant, les soldats dans la cale et l’entrepont.

— Hätons-nous, commandant. Il faudra bientôt revenir. Voyons les hommes, s’il vous plaît.

— Oh! rien de bien curieux, VOUS savez.

Dès qu’ils approchèrent de l’entrepont, une insupportable odeur de crottin, de latrines, de cuisine et de saumure les empuantit ; une multitude de soldats grouillaient là-dedans. Les uns couchés, les autres debout, quelques-uns chantaient, d’autres

  • fumaient. La plupart muets et immobiles. Dans un coin il y en avait qui luttaient.

— Sept cents, fit le capitaine.

— Sept cents! répéta avec stupéfaction Dingley.

Dans l’étroit espace où tous ces hommes étaient entassés, trois cents auraient été mal à leur aise.

Dans la cale, quarante mulets étaient au fond. Leurs litières n’étaient séparées que par une barrière de bois des paillasses où couchaïent les

— Ce sontles plus malheureux qui habitent ici,

— Au contraire, répondit le capitaine, ils demandent tous à descendre là-dedans. Ça pue le mulet, mais ça tient chaud. « Les gens du peuple sont frileux. »

Dingley fit la grimace. Du côté des cuisines il aperçut un boulanger qui puisait l’eau dans le réservoir des latrines pour éviter d’aller à la pompe.

Le capitaine haussa les épaules. Après tout, ça les regarde, n’est-ce pas ?

Dingley revint dans le salon des officiers peiné que cette foule de soldats fût aussi avachie que toute I croyait les Anglais d’un meilleur acier que les autres peuples du monde.

Lesofficiers avaient allumé un punch. Quand Dingley entra, ils crièrent trois fois : hip! hip! hurrah! Pendant qu’ils buvaient, un matelot apporta un télégramme de l’Afrique australe qui donnait des nouvelles de la guerre. Elles étaient mauvaises. Un certain Dewet s’était emparé d’un convoi et de son escorte — d’ailleurs le convoi était vide — et de deux batteries montées. Un escadron de lanciers était à sa poursuite.

Les officiers n’avaient jamais entendu encore ce nom de Dewet. Ils s’interrogèrent entre eux Dewet? Dewet ? Qu’est-ce que c’est que ce Dewet ?

Les premières minutes de surprise passées, le capitaine du Vultur déclara — C’est une affaire de guérilla, messieurs ! A la santé de la Reine !

Dingley quitta le Vultur au milieu des acclamations : les soldats avaient appris le nom de leur visiteur inconnu. Ils se bousculaient vers le bordage pour le voir. Ils chantaient en chœur une chanson de marche composée par Dingley. Des hommes iraient mourir une chanson de lui sur les lèvres! Le succès d’aucun de ses livres n’avait inspiré au romancier un si profond mouvement d”orgueil. Intérieurement, les lèvres serrées, il reprenait le refrain. La chanson s’abattait sur la mer, comme les ailes d’un gigantesque oiseau. Elle sortait des poitrines de ces jeunes hommes si pleine, si vigoureuse qu’elle semblait l’improvisation des soldats et des marins… Dingley se rappelait le moment où il avait eu l’idée de cette chanson, l’endroit où il l’avait écrite, la peine qu’elle lui avait coûtée.…

Il revint sur son bateau. Des brins de paille et de foin s’étaient accrochés à ses cheveux, ses bottines étaient boueuses de crottin et de la boue liquide

. des fonds de gamelle. Quand il entra dans la cabine de baïn, Archie était tout nu, dans un tub, au milieu. Sa peau treïllissée d’un réseau de mailles humides brillait sous la lumière électrique. Dingley le sou- leva dans ses bras, fier que ce vigoureux enfant füt son fils.

— Voulez-vous ne pas jouer, et vous dépécher, dit gaiement Jeanne, qui passa dans la porte entrebâillée le bout du nez et son bras nu. Elle s’habillait. Dingley la surprit dans sa chambre en jupon

— Vous sentez l’âne, mon ami.

— Jmaginez sept cents hommes dans un immonde sabot, pêle-mêle avec les mulets, abrutis par la vie de bord. Quand j’ai quitté le bateau, ils se sont réveillés pour entonner l’hymne que j’ai composé. Vous n’avez rien entendu.

— Non, nous n’avons rien entendu. Dingley fut contrarié que cette rumeur de gloire n’eût pas dépassé deux cents yards.

Dingley avait l’habitude de peindre ses compatriotes physiquement propres; il ne pouvait les représenter entassés dans l’étroit espace d’une cale et d’un entrepont, sales, mal nourris, déprimés, et plus semblables à ces moutons de la Plata embarqués à Buenos-Ayres, qu’à des conquérants : de tous les animaux, l’homme malpropre a la plus répugnante odeur. Dingley s’ingéniait à chercher des récits, à imaginer des dialogues où son héros se montrerait supérieur à sa fortune ; il ne trouvait rien.

Pour rompre le charme de ces pages blanches où il ne pouvait écrire une ligne, le romancier essaya d’écrire une histoire de pure fantaisie, à son ancienne manière. Il sortit de sa cabine: sur le pont Archie jouait avec sa bonne, une jeune Hindoue que Dingley avait rencontrée, il y avait une dizaine d’années, dans une fumerie d’opium tenue parun

= Chinois: c’était elle qui préparait Les pipes des habitués. Elle savait toutes les histoires des dieux et des héros, toutes les légendes de l’Inde. Il l’avait engagée à son service. Maint de ses contes les plus célèbres n’était qu’une transcription des récits de cette petite fille maigre aux yeux fixes. Elle s’était attachée à Dingley, à sa femme, à Archie. Le romancier lui parlait toujours avec autant de cérémonie que s’il se fût adressé à une princesse. Elle était pour lui une Scheherazade hindoue, une légende vivante… Dans l’esprit simple, rempli de contes de nourrice, soumis à la fatalité, Dingley aimait l’esprit le plus pareil au sien qu’il eût jamais

Pour la vêtir, nulle étoffe assez précieuse, assez rare. Dingley cherchaït pour elle les tissus les plus fins, les plus imprévus, créés par la fantaisie des tisseurs japonais, hindous ou lyonnais. Il fallait pour vêtir la conteuse de larges pièces quadrangulaires qu’elle enroulait à sa guise, autour de sa taille longue et souple. Aussi jamais sa toilette n’avait l’insupportable et mécanique raïdeur d’une robe. Toujours vêtue de ces soies légères et drapée à l’indoue, suivant une tradition immuable, pourtant elle n’était jamais la même, car jamais le même pli ne se creusait sur son corps. Ses cheveux noirs noués en catogan sur sa nuque brillaient sous un réseau d’or à mailles serrées d’où pendaïent contre ses tempes deux larges plaques d’argent ouvragé. Elle chaussait ses pieds par d’étroites sandales de bois qu’elle retenait négligemment du bout de ses orteils engagés dans un anneau de cuir. Au bras gauche, elle portait trois bracelets d’ivoire.

Dingley s’approcha de l’Hindoue et lui demanda — Connaïis-tu l’histoire du fossé d’Amiritzir ?

— Oui, maître. C’est moi qui vous l’ai racontée autrefois, il y a longtemps. C’était avant la naïssance de Archie.

— Oui, je me souviens, maintenant… à Calcutta. dans la fumerie.…..

— Oui, c’était là, interrompit-elle vivement, mais ne parlons pas de cela.

Elle n’aimait pas rappeler la sordide auberge où elle présidait aux rêves de quelques brutes.

— Bah ! répondit Dingley, ce temps est loin!

— Tu te souviens de Chamba, près d’Amiritzir ? Dingley revit aussitôt la plaine ardente sous le soleil, au pied des hauts Himalayas. !

— Eh bien, il y eut un jour une telle famine dans ce pays que presque toutes les femmes et tous les enfants trépassèrent. Alors fut résolue la construction du canal que tu as vu, pour amener l’eau des montagnes dans le pays de Chamba.

— Ce canal, interrogea Dingley, ombragé de ces

— Précisément. En deux années le fossé fut achevé. Mais l’eau des lacs qui devaient l’emplir,

_ enchantée par les Dragons, refusa d’y couler. La sécheresse avait été grande. Une épouvantable disette s”annonçait. Les prêtres prièrent tant les Génies qu’ils envoyèrent un jeune nain pour faire savoir à quelles conditions ils permettraient aux eaux de couler dans le canal de Chamba : ils exigeaient que la belle Harribakti, la fille du roi, suivit la berge du fossé, toute nue, jusqu’aux lacs, où elle se livrerait à leur prince. Les Brahmanes hésitèrent longtemps à accomplir leur message auprès du roi Djehangir.

La femme de Dingley s’était approchée: elle s’arrêta. Et elle écoutait, appuyée contre un banc, tenant légèrement, du bout des doigts, Archie par la main. Le soleil disparu éclairait encore la mer. Dingley, le menton étayé sur ses poings fermés, les coudes au genoux, levait les yeux sur l’Hindoue qui se tenait assise le buste droit, les mains à plat sur les cuisses, dans l’attitude d’une déesse d’Égypte. — Trois jours et trois nuits les Brahmanes hésitèrent. Ils n’auraient peut-être jamais eu le courage de paraître devant le roi Djehangir, si la foule ameutée devant le temple ne les avait contraints par sa clameur. Ils sortirent derrière le grand-prêtre, et s’en allèrent vers le palais, la tête basse, comme des hommes qu’on mène à la mort. Le roi Djehangir les reçut dans la cour intérieure de son palais, dans la cour silencieuse où tous les jets d’eau s’étaient tus.

Le chef des Brahmanes commença un discours qui n’en finissait plus.

— Au fait! s’écria le roi.

— Eh bien! Seigneur, les Dragons veulent que ta fille, la belle, la noble Harribakti, remonte le

Djehangir fronça le sourcil.

Le roi se leva violemment de son trône.

— … sous les yeux de tout le peuple.

— Jamais ! cria le roi.

— Ce n’est pas tout, continua le Brahmane.

— Qu’exigent-ils donc encore d’Elle ? interrogea — Sa vie. Ils veulent qu’au terme de sa route elle plonge au fond du lac où l’attend le prince des w

  • Les jours suivants le roi épia désespérément le Ciel, vers l’Ouest, pour voir si quelque nuage n’arrivait pas. Maïs le ciel restait d’un bleu impassible et la famine ravageait la ville. Le peuple contraignit Djehangir comme il avait contraint les Brahmanes. Il dut expliquer à sa fille ce que les Dragons voulaient d’elle. La belle Harribakti était avec ses femmes dans la cour du palais où le dernier jet d’eau bruissait encore. La princesse devint plus rouge que la soie jetée sur ses épaules quand elle entendit qu’elle devait marcher toute nue, sous les yeux de la multitude : elle devint plus blanche que le marbre de son trône quand elle sut qu’elle devait rejoindre, au fond du lac, le Génie des eaux. Après un long silence, elle répondit

— Arrête ici ta légende, interrompit Dingley. Tu me raconteras la suite plus tard, plus tard. Le reste du jour et toute la nuit, il écrivit l’histoire du roi Djehangir et de la belle Harribakti. Le lendemain il lut le conte à sa femme et à Thibert.

— C’est un conte délicieux, dit le dessinateur quand Dingley eut achevé de le lire. Donnez-le-moi, je vous prie. Je l’illustrerais volontiers…

Il tendit la main pour recevoir les feuillets couverts de l’écriture menue de Dingley. Mais celui-ci les jeta dédaigneusement par dessus bord. Les

— Gh! dit Thibert stupéfait de ce geste, c’est de la belle joie que vous jetez au vent!

Jeanne regarda avec regret les feuilles envolées d’un vol irrégulier et incertain.

Le navire allait si vite, qu’elle n’en vit aucune se poser sur la mer.

_— Bast! C’est vain de s’intéresser à ces vieillevies, dit en souriant Dingley, quand il y a dans notre monde de bien autrement tragiques histoires.

Le temps était passé d’écrire des histoires bonnes é à amuser les enfants; il fallait écrire pour des hommes! Dingley avait hâte d’arriver au Cap, de

_ visiter les champs de bataille, les ambulances, les hôpitaux, les camps, de rassembler tous les documents nécessaires à la composition du tableau saisissant et vrai de cette guerre.

Le paquebot atterrit quelques heures à SainteHélène. Il fut permis à Dingley et à sa femme de visiter les prisonniers boers. Ils étaient bien tels

. quetous les journaux illustrés du mondeles avaient représentés : mal vêtus, de longues barbes, l’air hirsute, mais peu farouches. Le général Cronje habitait, à l’écart, une petite maison blanche à volets verts : quand Dingley poussa la barrière à claire-voie de son jardin, il fumait sur le pas de sa porte. Le romancier le salua et se présenta. A ce moment la porte de la maison s’ouvrit et sur le seuil apparut une femme de haute taille, déjà vieille, au visage sec et dur. Elle dit en anglais, avec un

_ accent indicible de mépris | — Allons! Pierre! Il faut rentrer! On ne parle

| pas avec ces gens-là!

Cronje retira sa pipe de sa bouche, porta la main à son chapeau, et rentra dans la maison.

Dingley dit, à demi-voix, avec colère — L’hospitalité boer ? Elle est propre!

Madame Cronje, par la porte ouverte, l’entendit. Elle reparut sur le seuil et lui dit gravement — Elle vaut la vôtre !

Le soir même Dingley racontait à Thibert sa visite au camp des prisonniers.

— Tout à fait la même race, remarqua le dessinateur, que les gueux de Hollande ou les Huguenots

Ce soir-là une douce clarté était sur la mer, au ciel, dans l’air de la nuit. Tous les éléments semblaïent favorables à l’homme. Dingley vintappuyer ses coudes au dos du rocking où sa femme était étendue. Il regardait luire un éclat de lune sur un objet indistinct, au pied du mât, auquel il cherchaïit à donner un nom. Car il ne s’intéressait aux choses que lorsqu’il pouvait les nommer. Sa femme ne pensait à rien, enveloppée dans la caresse de cette nuit, si douce qu’elle faisait oublier l’heure. Le bateau s’avançait, sans roulis, sans tangage, presque sans bruit : les étoiles pâlirent jusqu’à la

Encore étonné de la première humiliation qu’on eût osé infliger au nom anglais, devant lui, Dingley aborda la Terre d’Afrique.

Aussitôt qu’il eut installé sa femme et Archie dans une villa, au bord de la mer, il partit avec Thibert et Ted Cox pour voir la guerre.

En route, Cox, faute de nouvelles vraies, en imagina de symboliques.

Elle est de lui cette histoire d’un si délicieux humour britannique : l’histoire des essais de tir au canon exécutés par les Boers sur un troupeau de bœufs parqués dans un enclos. Non seulement aucune des bêtes ne fut blessée, mais encore, après le tir, on constata que le troupeau s’était accru d’une tête. Sous le feu, une vache avait mis bas.

Enfin ils virent la vraie guerre, en accompagnant les colonnes. Thibert eut La chance de se trouver, maintes fois, à peu de distance des points de chute des obus. De là ces photographies, parues dans l’Illustration, aussi dramatiques que scientifiquement intéressantes : obus tombant au milieu d’une formation en ordre dispersé — obus éclatant sur une voiture de munitions — cheval sans cavalier

éventré par la mitraille. Jamais on n’avait encore vu reproduits d’une manière aussi saisissante des hommes et des bêtes immobilisées par l’effroi ou éparpillées aux quatre vents du ciel.

Thibert était désolé de ne photographier que des Anglais. Les Boers ne se laissaient pas approcher. Et il regrettait de ne pas avoir encore assisté à une de ces déroutes si riches pour les amateurs de ces auxquels se livre une humanité affolée.

Cox, lui, employait toute l’ingéniosité de son esprit à déguiser par des phrases habiles les échecs. Quand un régiment était repoussé, ül se retirait sur une position inexpugnable; quand une colonne battait en retraite, elle opérait un mouvement de

Archie était heureux dans la grande villa : il s’était ennuyé à Londres et sur le paquebot. Il aimait l’espace. Le parc de la villa, avec ses grands arbres, ses fourrés, ses fleurs moins éclatantes que celles qu’il avait vues dans l’Inde, était un Paradis. Il y avait surtout une espèce de chênes nains dont les branches se tordaient en forme de cor de chasse, à quelques pieds du sol. L’enfant glissait son corps souple dans les anneaux des branches.

Sa mère vivait dans l’inquiétude : elle savait la probité professionnelle de Dingley. Jamais il n’hésitait à risquer sa vie pour avoir un document vrai.

Il avait visité des villes décimées par le choléra ou la peste rien que pour voir l’aspect des rues. Une lettre où Dingley racontait une affaire un peu chaude exalta toutes ses terreurs … Une estafette, écrivait-il, vint nous avertir que les hussards de la reine étaient aux prises avec l’ennemi. Thibert et Cox sautent à cheval : je fais comme eux. Des grenades éclatent à cinquante pas. Voici nos bêtes emballées! En quelques minutes elles nous emportent à la hauteur des highlanders qui s’avançaient le fusil en main, en ligne, avec des intervalles, vers un kopje où s’était fortifié l’ennemi.

Nous mettons pied à terre, tous les trois. En avant de la première ligne il semblait qu’il n’y eût pas un homme vivant. Or nous savions tous que l’ennemi, abrité derrière les rochers, nous regardait venir, attendant pour tirer que nous fussions à quatre cents yards. Le soleil levant découpait au ras de l’horizon, dans le ciel nuageux, un rectangle bleu. Nos ombres étaient exactement perpendiculaires à nos corps. Nous hâtions le pas, pressés d’être délivrés de l’angoisse qui précède la première décharge. Thibert courait de ci de là, son appareil photographique à la main. Le silence effroyable faisait paraître les secondes des siècles. Près de moi, un gordon cria aux Boers d’une voix rageuse : « Mirez! mais tirez donc! » Je brisai le tuyau de ma pipe entre mes dents. À quatre cents yards une fusillade irrégulière et nourrie commença. Les gordons, avec des hourras, escaladèrent le coteau. A mi-côte ils s’arrétèrent, derrière des rochers éboulés, pour reprendre haleine et attendre les Irlandais qui venaient derrière. Tout près de moi, Thibert profita de ce répit pour prendre une vue panoramique de la bataille : des petits bonshommes épars sur les collines, dans la plaine ; de ci, de là, des nuages de Quand les Irlandais eurent rejoint, l’assaut fut relancé. J’arrivai sur la crête avec les premiers

Il n’y avait plus personne. Les Boers avaient disparu. Seul, une sorte de géant se tenait debout, à côté d’une mitrailleuse démolie, la figure coupée en biais par une large blessure, et sans armes. Un soldat l’éventra d’un coup de baïonnette. Thibert eut le temps de le photographier encore debout. Les Boers s’étaient repliés sur des collines, en face de celles qu’ils venaient d’abandonner. Le deuxième assaut fut semblable au premier. A la halte qui précéda le dernier bond, je cherchai Thibert des yeux. Un lieutenant me montra du doigt, au milieu d’un champ, une forme humaine ramassée sur ellemême, comme un chien qui dort — C’est votre ami le photographe, me dit-il. J’étais à côté de lui quand il est tombé.

A ces mots Cox, à genoux devant moi, se redresse et je le vois descendre la colline au pas de course. Les Boers ouvrent sur lui une terrible fusillade. IL se baisse sur Thibert, ouvre la veste, passe la main sur la poitrine du Français. Par miracle aucune balle ne l’atteint. Il revient vers nous, toujours courant, un paquet sous le bras. Je lui crie — Il est mort ?

Et ce diable d’homme me répond — Je n’en sais rien. Mais j’ai ses clichés. Les

Les fifres et les cornemuses se mettent à jouer l’air: Écosse, verte Écosse, nous nous soufenons

Le lendemain j’ai retrouvé Cox étendu sur une paillasse dans la cour d’une ferme, légèrement blessé et toujours gai. Je lui demandai s’il avaitdes nouvelles de Thibert.

— Thibert ! Je crois bien. On l’a ramené ici hier au soir, à demi mort. Ce matin il a dû être réveillé par le bruit des caissons qui roulaient devant la ferme. Le pauvre diable avait le délire : il s’estlevé pour aller voir. On l’a retrouvé contre la porte, son appareil sur ses genoux, accroupi comme une bonne femme qui vend des pommes au marché. On l’a poussé : il est tombé sur le nez.

— Vous pouvez le voir : il est la-bas dans la Notre ami était couché sur la terre battue : sa fine figure caprine toute barbouillée de boue, les yeux grands ouverts… Cette mort m’a beaucoup ému ; mais à la guerre comme à la guerre! Sait-on qui À

La femme de Dingley sentit qu’elle pleuraït : elle À

4 aimait la gaieté gamine du dessinateur. Elle sou

— Pauvre Thibert, il-ne sera pas enterré en Lord Kitchener avait imaginé de brûler les fermes du Veldt et de réunir dans de vastes camps les enfants et les femmes des combattants boers. Il espérait par ce moyen réduire l’ennemi.

Parmi les enfants sévirent aussitôt des épidémies de variole, de choléra, de dysenterie. Des camps les épidémies s’étendirent à toute la colonie. Jeanne tremblait pour Archie. Elle aurait voulu fuir, oublier dans quelque doux paysage d’Europe les horreurs qui ensanglantaient cette terre. Elle écrivit à Dingley des lettres où elle le pressait de revenir.

Mais lui, passionné par sa nouvelle vie, les poches bourrées de notes, la mémoire pleine d’attitudes, de mots, de récits, de spectacles de guerre ne songeait pas au retour. Il envoyait à la côte des .… Barr va bien. Il lutte de hardiesse et de ruse avec les Boers. Il dynamite les fermes : c’est une mesure nécessaire. Il est paternel pour les enfants et les femmes… La guerre simplifie les êtres et les purifie.. Il est propre. J’admire le soin avec lequel il se débarbouïille dans les flaques d’eau de pluie. Quand il reviendra à Londres, ses camarades ne le reconnaîtront plus. Sa vie si nulle s’éclaire il n’a plus ni haine ni convoitise. La guerre, en supprimant ses besoins, lui a fait retrouver l’honnêteté de sa nature. Il est redevenu joyeux. L’humidité de Londres ne le pourrit plus. Dans le rang, il a pris conscience de la solidarité qui doit lier les êtres : chaque jour, il redevient davantage un homme. Décidément la Providence des voyous de Londres m’apparaît sous les espèces et apparences d’un sergent recruteur… Vous êtes inquiète pour Archie. Les épidémies qui déciment nos camps ne, gagneront pas la côte. Je me désole, comme vous, de la mortalité qui règne ici, parmi les enfants. Mais qu’y faire? Si le général en chef les avait laissés eux et leurs mères dans les fermes, ils y seraient morts de faim. Que la responsabilité du sang versé retombe sur ceux qui s’obstinent à con- l tinuer la guerre avec un entêtement féroce et stupide… Dites à Archie que je lui rapporterai un grand fouet boer long de neuf pieds et des boîtes Quand la femme de Dingley reçut cette lettre, Archie était déjà très malade; il ne descendait plus au jardin; le docteur redoutait la dysenterie. Seule dans cette villa, au milieu de ce parc immense, au bord d’une mer toujours orageuse en cette saison, elle fut prise d’une angoisse folle. L’Hindoue ne pouvait la rassurer : l’âme de cette fille était si enfantine! Au moins amusait-elle Archie en lui racontant le jour et la nuit, pendant ses insomnies, des histoires.

Le soir tombait : Dingley, au milieu d’un cercle : d’officiers à qui un soldat faisait le récit d’un engagement auquel il venait d’assister, fut abordé par

— Une dépêche pour vous, Dingley, ditle journaliste en lui tendant un bout de papier qu’un exprès lui avait apporté.

La dépêche dépliée, entre ses doigts, Dingley continuait d’écouter le récit du soldat, attentif à toutes ses paroles, à tous ses gestes. Quand ses yeux se fixèrent sur la dépèche, il devint très pâle. A.

— Messieurs, dit-il, en saluant à la ronde, excusez-moi. Je dois partir. Les officiers s’inclinèrent et lui serrèrent la main, sans mot dire. Le journaliste le suivit:

— Archie, très mal. Il faut revenir. Pourvu que je n’arrive pas trop tard, répondit Dingley d’une

Le reporter ouvrit les bras, sans plus témoigner d’émotion. Il en avait tant vu mourir d’enfants depuis quelques mois que la mort, même du fils d’un ami, ne le touchait guère.

É — Vous prendrez mon cheval, dit obligeam_ ment le journaliste. Il est plus frais que le vôtre. . C’est une bête boer échappée qu’un cavalier vient de me vendre. Les deux hommes allèrent aux piquets où les chevaux étaient attachés. Cox reconnut le sien, un alezan éborgné par une balle et sans queue. . — Il n’est pas joli joli, dit-il en souriant, mais il est bon. | Dingley se mit en selle. — Reconnaîtrez-vous votre route? demanda le _ reporter. À votre place, je demanderais un guide — Inutile. Les chevaux crevés marquent la route. Dingley s’élança de toute la vitesse de son petit cheval, sur le Veldt, dans la direction de Bloemfontein. La nuit était assez claire. Autour du cavalier, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, une vaste plaine, sans un arbre, sans une maison. Devant lui, à droite, à gauche des masses noires des corps de chevaux. Quelques-unsétaient vivants. Quand la bête de Dingley les frélait, ils relevaient la tête en reniflant, ou bien se dressant sur leurs jambes ils s’enfuyaient éperdus, droit devant eux, la queue en manche de fouet, la crinière au vent; les étoiles s’éteignirent les unes après les autres. La nuit devint tout à fait noire. La piste suivie par

Dingley n’était plus jalonnée par les bêtes funèbres. Un lourd silence écrasait le Veldt. Dingley ne voyait, n’entendait plus rien. Son cheval s’arrêta net et refusa d’avancer. Il mit pied à terre. Le sol fraîchement remué s’enfonçait sous ses pas. Sa botte découvrit la face d’un homme enfoncé dans la boue. Un combat récent s’était livré là : on avait enterré, à la hâte, les morts dans ce champ. Il était tombé sur un charnier. Il allait, traînant son cheval par la bride. Il avait l’impression de patauger dans une sanglante bouillie, d’écraser des têtes, des bras, des poitrines. Ses pieds se décollaient difficilement de la terre humide, comme si les morts le tiraient par les bottes. Dans un éclair, il se souvint de toutes les maisons qu’il avait habitées et où il aurait pu être à l’abri cette nuit : les cabines de transatlantiques, les bungalows de l’Inde, son appartement de Londres, la villa où vivait Jeanne et l’enfant malade. Lentement, à la peur vague qui ! l’avait envahi, succédait l”étonnement d’être, lui, l’homme le plus lu du monde, à cette heure, seul, dans un charnier, au milieu du Veldt, halant son cheval par la bride. En ce moment que faisait Archie? S’il allait mourir? Il ne s’émouvait guère devant la mort. Lui-même ne la redoutait pas pour lui. Mais la mort de son fils lui apparaissait d’une autre nature que les autres, — inique — mons-* trueuse et, au fond, impossible. Il se remit en selle,

ÿ enfonça ses éperons dans les flancs de sa bête et partit ventre à terre, droit devant lui, au jugé, vers Bloemfontein.

Son cheval l’amena près d’une ferme dynamitée dont il ne restait que les murs — C’est toi, Piet Retief ? demanda une Voix.

Dingley était tombé sur un campement boer. Il

. voulut fuir. Mais son cheval se cabra sous l’éperon et resta sur place. L’homme qui l’avait hélé saisit la bête par le mors. Il ne reconnut pas son camarade. Il siffla. Des Boers sortis des décombres entourèrent Dingley. Il se vit pris, retenu prisonnier pendant des semaines. Que deviendraient, tout ce temps-là, sa femme et son fils? Énervé par cette course de nuit et par la pensée qu’il n’était pas, qu’il ne serait sans doute pas de longtemps encore auprès de son fils, que Archie pouvait mourir sans

. qu’il en fût même averti, il répondit avec une brus-

querie impolie à un jeune Boer qui lui demandait, dans l’anglais le plus élégant, qui il était et com- | ment il passait si tard dans ces parages.

. — Vous nous permettrez de visiter vos poches, répondit le Boer : c’est l’usage de la guerre.

j Dingley lui remit son calepin, ses notes et la dépêche de Jeanne.

Le chef du poste parcourut rapidement les pa- piers à la lueur d’un rai de cave qu’un homme tenait allumé à la hauteur de ses yeux. Quand il eut fini son inspection, il se découvrit et salua profondément Dingley.

__ Enchanté, sir, de vous connaître. Je ne m’attendais pas, cette nuit, à recevoir le premier romancier de l’Angleterre. En disant ces mots, il remit à l’écrivain tous ses papiers. Les autres paysans, voyant que la capture manquait d’intérêt, s’étaient déjà défilés, sans demander l’autorisation à leur chef, qui emmena Dingley dans un coin de la maison en ruines, où pendait un débris de toit. Quelques brins de paille humide ne réussissaient pas à cacher la terre battue. Le Boer invita Dingley à

— Je vous prends votre lit? __ Vous êtes mon hôte. Désolé de ne pasen avoir un meilleur à vous offrir. Si vous étiez venu hier, la maison était encore très confortable. Mais on l’a fait sauter ce matin après un petit combat. — Qui s’est livré non loin d’ici _ A cinq ou six milles. Vous avez dû passer ttpar la __ On a tué beaucoup de monde? J’ai traversé un _ N…on : Un petit engagement, une dizaine de morts, tout au plus. Dingley fut surpris. Sous l’empire de l’effroi et de la nuit, il avait cru patauger dans une bouillie de chair et de sang, quand ilmarchaït dans une terre détrempée.

L’homme de garde allait et venait, son fusil à la bretelle, éteignant dans sa main fermée le fourneau de sa pipe.

Étendu sur la paille, Dingley ne dormait pas. Sa pensée était loin du Veldt; il voyait une villa au fond d’une allée, dans cette villa une chambre et dans cette chambre un enfant. Si les Boersavaient la fantaisie de le garder… En somme il était un otage précieux. Et puis ils devaient le haïr d’une haine féroce. Son regard se détourna, à la dérobée, sur le jeune commandant qui, appuyé à la muraille, fumait une courte pipe anglaise.

.… Celui-là me connaît… il sait qui je suis… de quelle ardeur j’ai poussé à cette guerre… Jamais il ne me laissera m’en aller… Cette idée qu’il ne pourrait pas partir, qu’il ne pourrait peut-être jamais de sa vie revoir son fils vivant, le tint si anxieux que surmontant son orgueil, il voulut savoir ce que le commandant boer ferait de lui. Mais il ne savait comment s’y prendre pour engager l’entretien.

— Me permettez-vous, sir, dit-il enfin en s’adressant à son compagnon, de vous demander votre pays d’origine. L’excellence de votre anglais…

— Je suis né près d’Abrahamskraal, pas loin d’ici. Je m’appelle Villiers, et je suis ancien élève

d’Oxford… A mon tour, vous me permettrez de vous demander si vous êtes pressé de revenir à la Côte ? La dépêche que j’ai eu l’indiscrétion de parcourir. — Oui, répondit Dingley avec une angoisse qu’il ne parvint pas à dissimuler, un enfant malade. — Vous pourrez partir à l’aube, interrompit le commandant, je tiens à votre disposition un cheval et un guide. Le plus rapide pour gagner Bloemfontein est d’atteindre la station de Klipsdrift. Vous en avez pour trois heures. Ah! par exemple, tàchez d’arriver avant neuf heures. Vous prendrez le premier train. Car peut-être, ajouta-t-il avec un sourire, vous attendriez trop longtemps l’autre. Vous pouvez dormir. On vous réveillera à temps. Dingley n’en croyait pas ses oreilles. Et au fond de lui il était blessé dans sa vanité. Comment!onattachait si peu de prix à sa capture! Il dormit deux heures d’un sommeil de bête harassée. Au matin la sentinelle l’éveilla. Il se mit sur pied. Un enfant tenait devant lui deux chevaux sellés par la bride. Dingley aurait voulu, avant de partir, remercierle commandant qui avait été si généreux. Il demanda à le voir. — Inutile, répondit l’enfant, il dort. Le soleil se levait au-dessus du Veldt. Il était à retenu encore à la terre maternelle par un large cordon de lumière dorée.

Le guide de Dingley était un enfant d’une quinzaine d’années, monté à cru sur sa bête, les jambes ballantes. Il semblait ne faire qu’un avec son cheval, qu’il excitait seulement de la voix. Son corps souple suivait tous les mouvements de l’animal. II était d’une souveraine élégance.

Dingley songeant à Archie pensait qu’il serait heureux s’il acquérait, un jour, cette maîtrise de cava- lier. Tout en galopant, il adressa plusieurs fois la parole à son guide. Mais celui-ci feignait de ne pas l’entendre. Soudain il arréta son cheval d’un coup de rênes — Nous sommes arrivés, sir. 11 n’y a plus à se tromper. Vous n’avez qu’à vous diriger sur cet arbre. Et l’enfant montrait du doigt à l’horizon un arbre grêle qui ressemblait à un peuplier.

Dingley remercia son guide : il allait repartir au galop. Mais l’enfant saisit son cheval par la bride — Excusez, sir ; c’est un de nos chevaux que vous

Dingley le regarda Stupéfait : il montait le cheval que Ted Cox lui avait prêté. Et c’était bien en effet un cheval boer.

— Vous serez à la station dans une heure, si vous

. marchez bon train, dit l’enfant avec un malicieux

— Après tout, il a raison, pensa Dingley, cette bête n’est pas à moi.

I1 descendit de cheval, très dépité.

L’enfant salua, siffla le cheval de Dingley et s’éloigna lestement avec les deux bêtes.

Dingley se sentit vieux, misérable, ridicule ; il se hâta dans le Veldt. Quand il arriva à Klipsdrift, le train était en gare; aucune voiture de voyageurs . n’était accrochée à la machine ; rien que des fourgons remplis de blessés qu’on évacuait sur Bloemfontein. Les Boers, embusqués le long dela voie, avaient tiré sur le train. La cheminée de la locomotive était trouée de balles.

_— C’est bien le premier et le dernier train qui passera dans la journée, annonça le mécanicien. ! Dingley se logea dans le tender, la seule place libre de blessés et qui n’empestät pas le iodoforme. Le ballast de la voie récemment réparée n’était pas sûr : le train n’avançait qu’avec une extrême lenteur. De loin en loin, des fermes en ruines, des chars démontés, des postes de soldats en haillons.…

Sur le quai, la première figure connue qu’aperçut à Dingley fut celle de Harvey, ce jeune lieutenant blessé à Colenso qu’il avait rencontré sur le paque- « bot. Harvey s’avança vers Jui, la main tendue : À

— Déjà de retour? — Archie malade… je reviens… À — Pauvre enfant! Et qu’at-il?.… }:

départ pour le Cap, aujourd’hui?

PNelne sais. Tous les trains sont réquisi - tionnés pour les approvisionnements et les troupes…

Si vous voulez partir, il vous faut une autorisation du commandant de place. Je vous accompagne.

Au quartier général, Dingley passa sa carte à un officier d’ordonnance : il fut introduit, sur le champ, auprès du major. La figure de sir John Carey avait la couleur de la lie d’un vieux bordeaux : il était bègue et bavard.

— Une minute. je n’ai qu’une minute à vous donner, dit-il en invitant Dingley à s’asseoir. Nous

Il levait ses bras gros et courts, emmanchés dans une tunique rouge, comme pour surnager au dessus de l’inondation… Sur sa table traïînait une collection de pipes entre des bouteilles de champagne et des verres sales.

Le romancier lui dit Pourquoi il était venu.

— Rien de plus simple. Vous partirez cette nuit avec le convoi… Ah! par exemple — en disant ces mots sir John Carey éclata de rire — je pense qu’on ne Vou…ous fera pas sauter, La voie est assez pro…protégée maintenant. Mais avec ces diables de Boers peut-on Jamais savoir?

Le plancher brûlait les pieds de Dingley. Tout ce que lui disait sir John irritait son impatience.

Enfin il reçut son laissez-passer et il prit aussitôt Le major le rattrapa dans le couloir __ Vous di… di… dînez au mess, ayec nous, ce soir? Le train ne part qu’à onze heures. Vous avez le temps… C’est dit? Dingley voulut refuser. Il avait bien le cœurà diner en compagnie! Mais le loquace officier avait déjà fait demi-tour. Il se retourna et cria de nouveau : C’est dit? — Le diable l’emporte! murmura Dingley. __ Cela vous aidera à tromper l’attente, dit Harvey. Que feriez-vous, seul toute la soirée ? Il accompagna l’écrivain jusqu’à la porte de son hôtel. Dingley commanda ses malles. I1 plaça dans une sacoche de cuir qu’il portait toujours avec lui les pages rédigées de son roman, ses notes, ses photographies ; il paya ses fournis- à seurs, fit quelques visites indifférentes. Quand il f eut tout fini, il s’aperçut qu’il lui restait encore deux heures avant le dîner : il erra dans les rues de Bloemfontein. Lors de son premier voyage au Cap, À

ilavait visité la ville. C’était alors une ville de E

paysans avec ses rues larges comme une piste de chars, bordées de petites maisons de briques à un étage. IL était arrivé un jour de marché. Il se sou- È

vint des longs chariots, avec leurs bâches, alignés À

sur la grande place comme les tentes d’un camp… l

Il erra dans les rues, pénétré d’un sentiment nouveau: l’ennui.

Il ne parvenait pas à s’intéresser au mouvement de la vie. Derrière ses lunettes, ses yeux chasseurs ne guettaient rien. Entre lui et les choses et les êtres qui allaient et venaient autour de lui, s’interposait une chambre d’enfant malade… Il sortit de Bloemfontein : des soldats étaient occupés à tendre des grillages pour rendre plus efficace la besogne des

De dix yards en dix yards une sonnette tintait à toute tentative d’escalade. Dingley montra son laissez-passer. Il se promena dans la plaine défoncée et stérile comme un champ de manœuvres. La solitude aviva la souffrance sourde de son cœur…

_ Archie était-il plus mal? Pourquoi sa femme ne lui avait-elle pas envoyé une nouvelle dépêche? S’il allait arriver trop tard”? Si… ces trains de guerre ne marchaient pas… Les ponts n’étaient pas solides.. Les Boers, peut-être, réussiraient à couper la voie. Il lui semblait qu’il n’arriverait jamais à la Côte. Il revint sur ses pas, vers la ville. A son insu, les gestes des hommes, leurs voix, la rumeur des rues grouillantes de soldats faisaient une diversion à son inquiétude. Il traversa de nouveau la ligne des sentinelles.

, L’heure du dîner approchaiït. A la porte du mess, il rencontra un médecin militaire qu’il avait connu aux Indes : Mr. Colgrave. Ce vieillard avait vu , mourir un grand nombre d’hommes et il avait toujours à raconter quelque significative histoire. Il marchait cassé, en s’appuyant sur un jonc blanc, à pomme d’ivoire. Au War-Office, on le tenait pour un excellent praticien. Mais les jeunes médecins de l’armée se moquaient de sa science surannée. — Enchanté de vous voir, mon bon ami, dit-il en tendant à Dingley ses doigts tourmentés par la goutte. Sir John Carey m’assure que vous revenez — Je pars ce soir. Mon fils est malade. Mr. Colgrave fit la grimace : — Mauvaise affaire pour les enfants d’être à malades en ce moment, dans ce pays! Imaginezvous, ils meurent comme des mouches. / Dingley connaissait les dernières statistiques : la mortalité infantile était terrifiante. Maïs tant que À Archie avait été bien portant, il n’en avait pas eu Le Major avait bégayé à tous les officiers qu’il avait vus que Dingley dinait, ce soir-là, au mess. L’ Aussi la salle était pleine quand le romancier entra. M Chacun s’attendait à lui entendre raconter deshis toires et des impressions de guerre. Mais Dingley M n’était pas d’humeur à raconter des histoires. La tristesse de sa mine découragea les questionneurs. i Le bruit se répandit vite, autour de la table, que son fils était malade. Il écoutait, l’esprit ailleurs, ce qu’on disait près de lui. La grimace de Mr. Colgrave l’avait épouvanté. Le vieux médecin était à l’autre bout de la table : il aurait voulu se lever, aller à lui, lui parler. De quoi, il ne savait pas au juste, mais lui parler de maladies, d’enfants, de ceux qu’il soignait à l’hôpital. Une pitié subite l’attendrissait sur le sort des petites victimes de la

— La guerre est finie, affirmait le major.

Ce n’était pas l’opinion de Mr. Colgrave qui voyait affluer les blessés.

En d’autres temps, la conversation de ces officiers réunis autour de la table aurait intéressé Dingley. S’il écoutait, maintenant, leurs propos, c’était malgré lui, par habitude acquise d’enregistrer ce qu’il entendait. Mais que lui importait la guerre, Dewet, Kitchener, Botha et tous les mots et tous les gestes et tous les visages de ces hommes occupés à manger et à boire? Il s”apercevait que le renseignement n’avait pas la valeur absolue qu’il lui avait jusqu’alors prêtée. Il avait perdu cet intérêt passionné qu’il avait à voir, à entendre. Le pittoresque des choses et des êtres ne l’intéressait plus. Il devinait qu’il y avait des réalités profondes qu’il n’avait jamais soupçonnées ; il entrevit le monde de la douleur… Ces ofliciers qui étaient là et dont quelques-uns étaient ses amis lui parurent d’une puérilité ridicule. La plupart, en somme, étaient de ces professionnels abêtis, comme il en existe danstoutes les armées du monde… Pour la première fois de sa vie Dingley jugeait impartialement des hommes de son pays. Il s’était toujours contenté de les regarder, de décrire le son de leur voix, leur ! allure, leurs gestes, leurs tics. Jamais il ne s’était . demandé quelle était leur valeur d’hommes. Il n’eut pas le loisir de réfléchir à cet état nouveau de sa sensibilité, qui pouvaitavoir une si grande influence sur son talent : l’heure était venue de partir. A ce moment le major bègue se leva et portant à travers le verre plein Dingley aperçut son nez d’i- . vrogne démesurément grossi par la réfraction : — Messieurs, à la santé de l’illustre écrivain qui… Côte pour suivre les opérations de la guerre. — L’imbécile! murmura Harvey. On n’est pas L plus maladroit! Harvey monta près de Dingley dans le cabriolet qui attendait à la porte. Ils franchirent sans mot L dire la distance qui les séparait de la gare. Le lieu- y LEUR

tenant sentait que tout ce bruit de fête avait irrité | Dingley et qu’il voulait du silence.

— Vous me télégraphierez, n’est-ce pas? dit Harvey en descendant de la voiture.

— Non. A Pretoria. Je viens de recevoir l’ordre de rejoindre French. J’aime mieux ça que de rester ici dans la crotte.

— Sans doute, sans doute, répondit distraitement

Le major avait fait réserver pour Dingley un coin d’un wagon à bœufs, où étaient entassées des munitions destinées aux postes échelonnés le long de la voie. Une chaise longue en rotin, un panier de provisions bourré à éclater et d’où sortait le goulot d’une bouteille, une cruche meublaient cette manière de cabine.

— Vous me télégraphierez, n’est-ce pas? répéta

Dingley, appuyé contre la porte du fourgon, salua de la main le jeune homme debout sur le quai, guêtré, vêtu d’une veste bleue décolorée, coiffé d’un chapeau de feutre khaki. Ce fut la dernière image que l’écrivain devait garder de son ami. Harvey fut tué la semaine suivante, dans un engagement de French avec les troupes de Botha.

Le train n’avançait qu’avec une désespérante lenteur. Une pluie fine et inlassable ajoutait sa queue du train, du chauffeur aux soldats employés à la litière des bêtes embarquées, la même inquiétude : une surprise de l’ennemi. Dingley se serait estimé heureux, il y avait seulement quelques jours, d’assister à l’attaque d’un convoi. Aujourd’hui il était le plus anxieux des voyageurs : si les Boers allaient faire dérailler le train! Tous les cahots inattendus, tous les arrêts l’inquiétaient. S’il était Ç . étendu sur sa chaise, il se levait, faisait rouler la porte de la voiture sur ses gonds; il se penchaït au À dehors : toujours la plaine noyée sous la pluie. La machine stoppait : des soldats en guenilles approchaiïent. On leur jetait des caisses, des paquets. ils aidaient à débarquer des bœufs, des chevaux… Pourquoi le train s’était-il arrêté ici plu- À tôt que là? Impossible de le deviner. Nulle trace de village, de maison. Ou bien on approchait d’un à pont. La locomotive sifflait et ralentissait sa À marche. Les passerelles jetées en hâte pourremplacer les ponts que les Boers en retraite avaient

| fait sauter étaient si légères qu’un train à l’allure brutale de trente milles les aurait écrasées.

voie serait plus sûre. On avancerait plus vite… Il espérait trouver là-bas une dépêche de Jeanne : il fut déçu. Aucune dépêche ne l’attendait. Son

1 Une nuit — il somnolait, étendu sur la chaise longue — il fut éveillé par des jurons et des cris, et le piétinement d’une troupe d’hommes le long du train.

— Que voulez-vous que nous en fassions? disaient des voix.

— Ce que vous voudrez. — Il n’y a plus de place. — Les hommes étouffent. — On n’aurait pas fini s’il fallait ramasser tous Les blessés.

— Alors! Faut-il qu’il crève comme un chien, contre la voie, s’écrièrent des hommes furieux. Nous ne pouvons l’emporter : il ne peut se teniren

Dingley mit la tête à la portière. Devant lui une immense étendue déserte : un peloton de soldats se partageaient les cartouches qu’on leur lançait d’un wagon par paquets. Un blessé, la chemise ouverte sur la poitrine, était couché devant eux sur la terre nue.

Dingley descendit de son wagon. — Voyez, sir, dit un des cavaliers, n’est-ce pas honteux d’abandonner un homme dans cet état. Il raconta qu’il était campé avec ses compagnons à vingt milles de là, qu’ils étaient venus sur la voie, en corvée, et que chemin faisant ils avaient essuyé une décharge de Boers en embuscade. Personne n’avait été touché qu’un cheval et le pauvre diable étendu là. Le blessé regardait de tous ses yeux, écoutait de toutes ses oreilles. Ses regards étaient épouvantés. Dingley lui Il ouvrit la bouche. Aucun son n’en put sortir. l — Sir, répondit un cavalier, il comprend tout ce qu’on lui dit, mais il ne peut pas parler. La balle, qui lui a pourtant à peine effleuré le dos, lui a coupé la parole. Il ne peut rien dire, ni faire aucun mouvement. C’est étrange, voyez sir, une blessure de rien. à Il releva doucement le blessé et par l’ouverture de la chemise déchirée Dingley vit au milieu du dos J une petite rainure sanglante, très peu profonde, et . l large de quelques centimètres. — En route, cria le mécanicien, arrangez-vous comme vous voudrez. Il faut arriver à l’heure. Et tournant le dos, ilse dirigea vers sa machine. Dingley demanda au chef de train — Ne voyez-vous aucun inconvénient à ce. qu’on l’étende sur ma chaise longue.

— Ça vous regarde, sir, vous êtes maître chez vous.

Dingley fit coucher sur sa chaise longue le blessé, qui lui envoya un regard tel que l’artiste n’en avait jamais vu de plus émouvant jaillir d’une prunelle humaine : un regard chargé de toute la reconnaissance que ne pouvaient traduire ni les gestes du blessé ni sa voix.

Le train sifila quelque temps, les camarades galopèrent sur leurs petits chevaux hongrois à la hauteur du wagon; quand ils se virent dépassés par le train, ils crièrent

Dingley les suivit une minute des yeux. Ils se perdirent dans la nuit.

A la lueur du quinquet poussiéreux qui éclairait son wagon, Dingley examina le soldat. — Ce n’était aucun de ces nombreux voyous dont il avait suivi l’embauchage, mais c’était un de leurs frères. La guerre ne lui avait pas été favorable à celui-là. Il aurait mieux valu pour lui rester dans un faubourg de Londres et y crever de misère.

Il lui versa entre les dents quelques gouttes de

Il devait être un bon compagnon, puisque ses camarades l’avaient si vaillamment défendu contre le mécanicien…

Dingley fut repris, un instant, par son désir de faire parler les gens incultes, de recueillir leurs impressions toutes nues, dépouillées de littérature; il aurait voulu l’interroger, lui demander qui il Mais cet homme était aussi muet que s’il avait été mort. Couché raide sur la chaise longue, les yeux attachés aux planches noires du plafond, il était effrayant à voir. De temps en temps, un cahot du train lui arrachait un gémissement sourd ; les traits de son visage se convulsaient, et puis il reprenait sa rigidité cadavérique. J

Dingley pensa que cethomme aurait volontiers donné, s’il les eût possédés, tous les trésors de cette terre, cette terre elle-même, pour seulement pou- ù voir remuer le bout de sa langue.

Il ressemblait à Barr; il avait la taille, les yeux, À la face blafarde de son héros. Songeant à son roman, À l’écrivain fit une comparaison mélancolique : — Barr aussi, paralysé.

JIl aurait mieux fait de rester à Londres, de ne connaître pour décrire la guerre que les nouvelles

  • données par les journaux. Il y avait, décidément, . k. des choses capables de troubler la vision de l’artiste le mieux trempé. Ainsi, il avait souvent vu des gens mourir, sans. en ressentir le moindre effroi. Mais il n’avait pas encore vu de blessé pareil à ce singulier camarade de chambre — un mort vivant. Et Archie se porterait bien.

Il se remit à songer à son fils : « Celui-là ne pouvait pas mourir. » Il lui semblait que son fils était plus assuré contre la mort que nul être au monde. Mais la fatigue du voyage, la lassitude d’avoir assisté depuis tant de jours à des spectacles de carnage, la certitude que les enfants boers mouraient en foule, la présence de ce malheureux auprès de lui, concourut à l’envahir d’une morne tristesse.

Arrivés à De Aar, il remit Humphry entre les

. mains du médecin de service à la gare. Il serra doucement la main du blessé et lui dit sans conviction : « Au revoir mon ami, au rev… » Il n’eut pas le courage d’achever ce mot: le regard du soldai le dispensait de la banalité de ce souhait. Au médecin qui le reconduisait à la porte de la salle d’attente qui servait d’infirmerie, Dingley demanda — Il va mourir, n’est-ce pas ?

— Hélas ! non. Il est fort possible qu’il vive!

Le jour suivant il arrivait au Cap. Une légère voiture conduite par un cocher noir et attelée de chevaux poussifs — toutes bêtes vigoureuses avaient été réquisitionnées — l’emporta, sans hâte, vers la villa habitée par sa femme. La maison, imitée d’une pagode chinoise, dressait ses toits relevés aux angles, entre deux rangées de cyprès, vers le ciel noir : elle semblait déserte.

Dingley escalada le perron. Sa femme avait entendu grincer la voiture sur le sable de l’allée. Elle demanda penchée sur la rampe de l’escalier — (est moi! Déjà il était près d’elle, sur un large palier où s’ouvraient trois portes : deux étaient sombres; la troisième éclairée par des bougies brûlant au fond d’une chambre. | — Vous arrivez trop tard!

— Mort? cria Dingley d’une voix rauque.

Elle tomba dans ses bras : étroitement enlacés ils L’Hindoue sortit de la chambre éclairée, au fond Ë

de laquelle luisait la tête pâle de Archie entre les bougies allumées. Elle prit la main de Dingley et la _ baïsa. Elle demanda avec douceur — Madame, la clef de l’armoire aux draps, je vous prie.

Dingley voulut demeurer quelques semaines dans cette maison de hasard où il ne reviendrait sans doute jamais plus. Il éprouvait une äâpre joie à vivre entre ces murs, parmi ces arbres, à fouler ces pelouses où son fils avait joué.

Les pages de son roman trainaient quelque part, sur une table dans sa chambre. Une bourrasque qui enleva les tuiles du toit et qui démonta toutes les fenêtres donnant vers la mer dispersa les feuilles. Quelques-unes s’envolèrent par dessus les arbres du parc. Il ne donna pas l’ordre de les rassembler. Son imagination ne s’intéressait plus à ces histoires de guerre. Il rêvait de repartir pour l’Inde, le pays des rêves, hors de la vie, hors de l’espace, hors du temps. En attendant, il passait les jours à écouter l’Hindoue. Sa femme, elle, n’écoutait jamais la servante, impuissante et dédaigneuse d’endormir sa douleur au chloroforme d’un conte.

Par une insupportable nuit d’orage austral, elle descendit de sa chambre vêtue d’un peignoir blanc, pieds nus. L’escalier était désert, la porte entrebâillée. Sur le perron, elle entendit une voix chantante : la voix de l’Hindoue qui continuait l’histoire commencée à bord du bateau, au commencement de leur voyage, l’histoire de la belle Harribakti : Sa voix était monotone et douce, comme un ruissellement de source. Elle disait .… La princesse sortit du palais, toute nue: Ses longs cheveux noirs retombaient sur son visage: sur sa nuque, COMME les fines branches du saule. Or, à mesure qu’elle avancçait, le long du canal, sur les deux rives poussaient de grêles bambous plus serrés que la trame d’un châle de cachemir. Personne ne vit ainsi la Vierge nue. Mais la Déesse Jeanne descendit le perron- Dingley accroupi sur les marches, la tête dans ses mains, ne la vit pas. L’Hindoue la regarda passer sans interrompre Sa Jeanne n’entendit pas la fin du conte : elle erra dans le parc une demi-heure. Quand elle revint,

Dingley et l’Hindoue étaientimmobiles et silencieux — plus immobiles, plus silencieux, plus mornes que des Génies de pierre à l’entrée d’un temple. Jeanne posa sa main sur l’épaule de Dingley qui leva la tête vers elle. Les yeux de l’artiste brillaient et les éclatantes étoiles du Sud se reflétaient, minuscules, innombrables, au fond de ses prunelles. Il dit — Maintenant, si vous le voulez, nous partirons.

— Ah! répondit-elle, si nous n’étions jamais venus ici! Si vous n’aviez voulu revoir ni la Tamise, ni les Docks, ni la Bourse, ni les rues de la Cité, ni cette terre, ni cette guerre !

— Les choses devaient être ainsi, maîtresse, dit à demi-voix l’Hindoue. Dingley reprit — Sans doute, les choses devaient être ainsi.

Sa femme ne répondit pas. Elle monta les marches du perron, passa le porche d’ombre, pénétra dans la maison. Dingley vit sa forme blanche s’effacer dans le corridor désert, puis disparaître. Alors, avec un mouvement d’enfant qui s’abandonne à sa nourrice, l’illustre écrivain laissa tomber sa tête sur les genoux de l”Hindoue en murmurant, dans le patois de Calcutta — Des contes, dis, raconte-moi des contes.

Jérôme et Jean Tharaud

le mardi 15 avril 1902 à l’Imprimerie de Suresnes 9, rue du Pont

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