Cahier de courriers
paraissant vingt fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
! Les Cahiers de la Quinzaine ont publié L’affaire Liebkinecht, dossiers et documents, premier cahier de la première série, épuisé là consultation internationale des militants socialistes = sur l’affaire Dreyfus et la participation des Socialistes au pouvoir en régime bourgeois, enquête ouverte à la huitième, onzième cahiers de la première série, Lionel Landry. — Courrier de Chine, cinquième cahier de la deuxième série, épuisé André Bourgeois. — Quatre jours à Montceau, neuvième cahier de la deuxième série, épuisé Dossier. — Expulsion de Nicolas Paouli, quatorzième cahier de la deuxième série, un franc
Nous reviendrons sur ce dossier. Lionel Landry. — Courrier de Chine, quatorzième cahier de la deuxième série, un franc Compte rendu sténographique non officiel de la ver- ê sion française du cinquième congrès socialiste international tenu à Paris du 23 au 27 septembre 1900, seizième cahier dela deuxième série, un très fort cahier de 216 pages trois francs cinquante
Bernard Lazare. — Z’Oppression des Juifs dans lEurope orientale, les Juifs en Roumanie, huitième deux francs Tolstoi, — Une lettre inédite, adressée à Romain un franc
Impressions sur la vie japonaise
4 Je t’envoie l’article sur le Japon. Je l”intitule Impressions sur la vie japonaise. J’entends dire par là que certaines remarques sont des impressions personnelles plutôt que des vérités objectivement certaines. C’est un point de vue sur le Japon : beaucoup de ceux qui connaissent le Japon le voient ainsi; mais nON pas tous; — par exemple sur le sens de la vie religieuse au Japon les opinions et les impressions sont très diverses.
Trois mois de voyage au Japon : c’est comme si on avait vécu, pendant cent jours trop rapides, une succession cohérente de rêves étranges et charmants. Un pays d’Utopie, où, dans une société très différente de celle que nous, socialistes, voulons créer, beaucoup des souhaits intimes de nos cœurs se trouvent pourtant - réalisés : voilà l’impression générale que m’a laissée le Japon. Quand on a été là-bas, on garde toute la vie quelque regret de n’y plus être. Chez certains la nostalgie est telle qu’ils se décident à changer leur existence, pour y retourner. Je ne crois pas qu’on puisse échapper à cette séduction, quand on a vu le Japon comme il faut le voir.
Il faut voir le Japon dans un esprit japonais, dans un esprit de simplicité. L’esprit bourgeois, l’esprit de vanité mondaine, le besoin du luxe ou même du confort, font un obstacle infranchissable à l’intelligence des choses et des âmes japonaises. La plupart des voyageurs assez riches pour aller au Japon ne sont pas dignes de le comprendre : leur vie européenne a mis en eux trop de besoins et de préjugés qui limitent leur action et resserrent leur pensée. Ils ne peuvent vivre que dans
les hôtels anglais des grandes villes; ils nosent se hasarder dans les quartiers indigènes; ils voient ce que leur interprète veut bien leur montrer. Ce qu’ils
: découvrent et ce qu’ils décrivent c’est un Japon truqué, faux, menteur, — corrompu pour eux ou par
11 faut adopter une autre méthode de vie pour acquérir une intelligence un peu délicate du Japon vrai. On apprend assez de japonais pour pouvoir voyager sans guide dans l’intérieur du pays; on descend partout dans les auberges indigènes; on vit exactement la vie quotidienne de tous les Japonais. é
Le premier caractère de la vie japonaise, celui qui étonne le plus, c’est son extrême simplicité. Simplicité de l’habitation, d’abord. La maison est en bois. On se déchausse avant d’entrer; on grimpe un escalier de bois, très raide, et luisant; on arrive à une sorte de couloir-balcon, qui fait le tour de la maison. Du côté extérieur, ce couloir est tantôt laissé ouvert à l’air et au soleil, tantôt protégé par des parois mobiles en papier opaque, qu’on peut à volonté tirer ou faire disparaître : la nuit seulement on installe des planches, qui ferment complètement la maison. A l’intérieur du
| couloir s’ouvrent les chambres : ce qui frappe en une chambre japonaise, c’est son absolue nudité; il n’y a rien, pas un meuble : ni table, ni chaise, ni fauteuil, ni lit, ni armoire. A terre, des nattes, d’une propreté étincelante; tout autour, des cloisons mobiles, faites de papier soutenu par un quadrillage en bois, et glissant dans des rainures. Dans le fond de la salle seulement, une sorte d’alcôve, le tokonoma, renferme, sur un degré ÿ IMPRESSIONS SUR LA VIE JAPONAISE de bois poli, une ou deux œuvres d’art : un vase, une boîte, un encrier, ou une statuette, en bois, en laque, en porcelaine, en ivoire, ou en bronze. Dans le vase se trouve un bouquet japonais, fait de quelques branches fleuries, d’inégale longueur et de courbure différente, disposées selon les règles d’une esthétique spéciale formulées dès le seizième siècle. Sur le mur du tokonoma pend une longue peinture sur soie ou sur papier, encadrée d’une bande d’étoffe, un Xakémono. On change de temps en temps ces œuvres d’art; on change le kakémono, choisissant, parmi les peintures que possède la famille, celle qui convient le mieux à la saison, au temps, à la couleur du jour, à la nuance morale particulière que les événements projettent sur la vie sentimentale des hôtes de la maison. — Cette alcôve aux œuvres d’art, c’est le souvenir de l’ancien autel bouddhiste, la place sacrée près de laquelle on fait asseoir les visiteurs pour les honorer. — En examinant cette chambre presque vide, on découvre peu à peu bien des détails témoignant d’un effort pour embellir la demeure et charmer les yeux : sur le papier des cloisons mobiles, il y a souvent des dessins d’animaux, de plantes, de rochers, d’une grande finesse, tous différents les uns des autres; les Japonais ont une horreur légitime de la symétrie. Des trous ayant la forme d’un $ doigt permettent de faire mouvoir les cloisons qui servent de murs et de portes : ils sont souvent garnis d’une enveloppe de bronze artistiquement travaillée; en les regardant de près, on distingue deux cigognes qui s’envolent, une tortue, une sauterelle, une tige de bambou. — La simplicité de ces chambres toutes nues est profondément artistique. Nulle part au monde n’est
mieux appliquée la règle d’or du camarade William Morris : « N’ayez chez vous rien que vous ne sachiez utile ou que vous ne croyiez beau. » ,
- | Dans la chambre japonaise, où ne se trouvent à l’ordinaire que quelques objets de beauté, les meubles n’apparaissent que pendant le temps qu’ils sont utiles. Un hôte arrive : vite on installe un coussin sur lequel il s’agenouillera pour se reposer ; devant lui, s’il fait froid, on place un brasero renfermant de la cendre chaude.
- — Quand vient le moment du repas, on apporte à chacun une petite table laquée, haute de quelques centimètres, sur laquelle se trouvent un grand nombre d’assiettes et de bols, en porcelaine ou en laque, munis de couvercles ; sur ces assiettes ou dans ces bols ily a des soupes d’algues, du poisson cru à la sauce de gingembre, du poisson rôti, du poisson bouilli, une sorte de macaroni recouvert de filets d’anguille, des œufs, des haricots, des racines de bambou ; la petiteservante, agenouillée devant un baquet de bois plein de riz, en remplit de temps à autre les bols des dineurs; ceux-ci, avec leurs baguettes de bois, picorent dans les plats, mangent avec le riz du poisson ou des légumes. Ils boïvent, dans des tasses minuscules, du thé sans lait ni sucre, quelquefois un petit verre de saké (alcoo! de riz) chaud. — Enfin, quand c’est l’heure de dormir, on étend sur le sol quelques épaisses couvertures servant de lit; et, s’il ya des moustiques, on pend au plafond une moustiquaire de gaze bleu-vert. Au matin, la servante débarrasse la chambre de ces meubles inutiles. Pendant ce temps, on va se laver à l’eau froide dans la cour, ou à l’eau chaude dans la salle de bain, que possèdent toutes les maisons japonaises. Le Japonais
| retournera à cette salle trois ou quatre fois par jour
: prendre dans des cuves de bois des bains d’eau presque bouillante. Le peuple japonais est le plus propre du monde.
J’ai trouvé partout au Japon, dans les auberges de villages comme dans les maisons d’anciens seigneurs, le même genre d’habitation, d’ameublement, de nourriture. La simplicité de cette vie est vraiment égalitaire. Les différences de fortune ou de situation s’indiquent
$ seulement aux dimensions plus ou moins grandes de la maison et du jardin, à la valeur plus ou moins haute des œuvres d’art. Les fonctionnaires, qui ont à recevoir des Européens,ontune chambre meublée à l’européenne; mais le reste de la maison est japonais, et ils y vivent à la japonaise. — Les Japonais apprécient infiniment la simplicité de leurs mœurs : elle rend possible une existence insouciante, d’un idéalisme charmant. La nourriture est peu coûteuse; la maison se bâtit en quelques jours. Il n’est pas nécessaire d’accorder à la vie matérielle plus d’importance qu’elle ne mérite. Un japonisant de Tokyo me disait avoir vu plus d’un Japonais s’amuser beaucoup au spectacle d’un incendie dévorant sa propre maison : il a eu vite fait d’ôter de chez lui les quelques objets de valeur qu’il possède; il perd peu à cette aventure ; puis la loi accorde certaines faveurs aux incendiés, et l’usage veut que les parents et amis leur fassent des présents qui réparent le dommage. — Les Japonais, en même temps qu’ils apprécient cette simplicité de vie pour l’insouciance qu’elle rend possible, l’aiment pour la satisfaction qu’elle donne à leur sentiment esthétique. C’est parce qu’ils n’ont pas chez eux de meubles inutiles, encombrants et
coûteux, qu’ils peuvent y placer d’intéressants objets d’art. L’absence de luxe et de faux-luxe rend seule possible l’introduction de l’art véritable dans l’habitation.
3 Quand on a apprécié le charme de la maison japonaise, on trouve insupportables de laideur, de lourdeur, de prétentieuse méchanceté, nos chambres européennes, avec leurs murs aux papiers peints atroces, leurs tapis inutiles, leurs meubles surchargés de laids ornements. Dans de tels intérieurs, les fleurs mêmes semblent vulgaires, accumulées en bouquets d’une odieuse symétrie. Mais surtout l’usage qu’on fait des vrais et des faux ê objets d’art est attristant. Dans les maisons des riches, un entassement stupide d’œuvres d’art, appréciées d’autant plus qu’elles coûtent plus cher, sert à exprimer l’insultante fortune de leur possesseur, non à satisfaire l’instinct naturel du beau; chez les demi-pauvres, de misérables bibelots s’efforcent à dissimuler la demipauvreté dont on a honte. Le poids du luxe et du fauxluxe écrase l’essor de l’art. Toute la vie estenlaidiepar le préjugé commun, qui confond richesse et beauté, par la vanité vulgaire, qui transforme l’art en un moyen commode d’exprimer l’odieuse distinction des classes. Si nos sociétés capitalistes sont d’une laideur attristante, c’est surtout parce qu’elles manquent d’âme, de
La même simplicité qui caractérise la maison japonaise distingue aussi le costume japonais. C’est le kimono, la longue robe à manches pagodes, qu’une ceinture de crépon serre autour de la taille. Aucun vêtement ne saurait être aussi bien adapté à tous les
détails de la vie japonaise; aucun n’est plus élégant, ne drape mieux le corps humain. Comparé à lui, notre costume européen est à la fois laid, gènant, absurde nos habits de soirée, nos redingotes, nos jaquettes, nos chemises blanches avec col, manchettes et plastrons empesés, notre chapeau haute-forme, ne se justifient par aucune raison ni de confort ni d’esthétique. — Les Japonaises portent aussi le kimono, mais avec une très large ceinture de soie formant derrière le dos une sorte de coussin. La forme si élégante de leur kimono est traditionnelle; la ceinture se lègue de mère à fille; on n’éprouve nul besoin de modifier chaque année des formes qu’on juge harmonieuses. Examinés du point de vue japonais, les vêtements féminins de nos pays apparaissent aussi inconfortables et inélégants que les vêtements masculins : le corset de l”Européenne est aussi isjustifiable que la chemise empesée de l’Européen; les diverses garnitures des robes sont inutiles, compliquées, par conséquent laides : variables avec la mode instable, elles ne servent qu’à révéler la fortune de celles qui les portent. La mode est une détestable institution capitaliste, car elle n’a pour objet que de symboliser la distinction des classes; en même temps qu’elle est cause d’enlaidissement, elle est créatrice de souffrances : la petite ouvrière, portant une robe vieillie, ridicule maintenant puisqu’elle était à la mode il y a un an ou deux, souffre d’une souffrance puérile, mais réelle, et qui appelle la pitié. Le culte de la richesse, principale religion des Européens, et les sentiments de vanité ét de haïne qui en procèdent, contribuent à enlaïidir en Europe le vêtement aussi bien que l’habitation.
Quand la curiosité, qui s’adresse d’abord aux choses extérieures, s’est satisfaite, elle sé tourne vers les personnes, plus mystérieuses. Voici la première remarque
- qui s’impose au voyageur : les Japonais sont le plus gai peuple du monde. Quelles qualités se cachent sous leur air de joie amusée, on ne le devine pas au début. Mais on s’intéresse aux distractions populaires par lesquelles surtout se manifeste cette bonne humeur d’un peuple entier. Distractions d’une extrême simplicité. Les Japonais ignorent la plupart de nos distractions européennes : ils ne s’alcoolisent pas : en trois sortait d’un bar anglais de la concession européenne de Kobé; le respect bouddhiste de toute vie leur interdit le plaisir cruel de la chasse; ils n’ont pas de cafésconcerts; la vie mondaïne et les jouissances de vanité qui la constituent sont étrangères à l’immense majorité des Japonais. Cependant, ce peuple est de tous les peuples celui qui paraît prendre la vie le plus gaîment. Quelles sont donc ses distractions ?
D’abord la promenade. C’est le plaisir japonais par excellence. Et sans doute on ne saurait imaginer de distraction plus idéaliste. Se promener à la japonaise, c’est faire défiler devant soi, pour en jouir, des tableaux
: changeants; c’est s’attacher aux choses et aux êtres parmi lesquels on passe, à la foule, aux maisons, aux pierres, aux nuages; c’est goûter le charme trop bref d’un aspect de l’univers qu’on ne reverra jamais plus; c’est trouver du plaisir à la contemplation de tout le réel, l’accepter et le vouloir, l’aimer.…
Jamais je n’oublierai l’air d’animation joyeuse que
présentent certaines rues de Tokyo, de Nagoya, de Kyoto. Par exemple, à Kyoto, il y a foule, le soir, dans la rue des théâtres et des bazars; et chacun paraît prendre un plaisir extrème au spectacle qu’il a sous les yeux. La plupart viennent là en famille; on entoure de soins les grands parents; les petits enfants, vêtus de couleurs claires, sont portés sur le dos du père ou de la mère, du frère ou de la sœur aînée, et ils s’amusent de bon cœur. Des kouroumas (pousse-pousse) fendent la foule. De petites geishas (danseuses), dans le costume aux nuances claires qui indique leur profession, - se promènent, l’air rieur, et chacun s’amuse à les regarder. Des deux côtés de la rue s’ouvrent de petites boutiques : leurs lanternes de papier multicolores font d’étranges taches de lumière, comme en un tableau d’impressionniste. Les femmes tâtent des étoffes aux devantures, marchandent des objets, pour rire. Dans des jardins illuminés, on va prendre des ice-creams japonaises, faites de glace râpée, de sucre fin et de
Beaucoup de ces promeneurs reviennent des théâtres. Le théâtre est une distraction très appréciée des Japonais, et, par son bas prix, accessible à tous. L’installation est fort simple. C’est une grande maison de bois, qui se reconnaît de loin aux tableaux cloués sur la façade, montrant les principales scènes de la pièce devant sont piqués des bambous, portant des oriflammes multicolores et des banderolles célébrant en beaux caractères chinois les mérites des acteurs. A l’intérieur une foule de gens accroupis sur des nattes,
L fumant leurs petites pipes, mangeant des pamplemousses. La scène est une plaque tournante qui se
meut à la fin de chaque acte, faisant apparaître, à La place de l’ancien décor et des anciens acteurs, les nouveaux acteurs dans le nouveau décor. Les acteurs, en superbes costumes antiques, jouent des comédies
- d’amour d’un caractère très particulièrement japonais, À
ou des drames historiques exposant les héroïques aventures des chevaliers du vieux Japon. Pendant tout le temps que durent ces pièces, en général de dix heures du matin à dix heures du soir, l’attention du public ne paraît pas faiblir.
La gaîté japonaise se manifeste surtout lors des fêtes populaires, qui sont très fréquentes. La ville prend alors un aspect nouveau. Par exemple, j’ai assisté à Yokohama à la fête annuelle des garçons : ce jour-là, les Japonais plantent devant leur maison un mât de bambou portant, attachés à son sommet, d’énormes poissons de papier aux couleurs étincelantes que le vent gonfle et agite. On met autant de poissons qu’il y a de garçons dans la maison : les parents expriment ainsile souhaït que leurs enfants remonteront le cours de la vie malgré les obstacles, comme la carpe remonte les rivières malgré le courant. Tous les habitants vont alors sur les collines des environs jouir du spectacle bizarre de la ville surmontée de ces singuliers poissons. — Dans chaque ville, les fêtes de quartier abondent : des processions se déroulent autour d’un temple à l’occasion d’un anniversaire ; les rues sont illuminées et décorées : par exemple, de petits drapeaux multicolores sont suspendus entre les maisons ; des lanternes de papier aux couleurs harmonieuses, surmontées de petites ombrelles de papier rouges ou bleues, sont mises devant chaque porte; les rues prennent, le soir surtout, un aspect
étrange, irréel. Un sentiment artistique exquis, appliqué à des matériaux sans valeur, papier, bois, pierre, plumes, paille, produit de charmants et fragiles objets de beauté, dont tous, riches et pauvres, viennent jouir, pendant quelques soirs. — L’abondance des distractions saines à bon marché est un des traits caractéris- tiques de la vie japonaise.
Mais c’est surtout à la campagne que les Japonais aiment à se promener. La nature japonaise est délicieuse ; les Japonais la contemplent d’un œil amoureux. Ils aiment la limpidité bleue de leur mer intérieure, la pureté des neiges éternelles de Fouji Yama, le mystère des forêts sacrées de Nikko oude Yamada. Ils semblent de plus changeant, les nuances fuyantes des choses, la mobilité des nuages, les reflets des rayons de lune, l’éclat d’une neige récemment tombée. Ils suivent d’un œil d’artiste les mouvements d’un animal, d’un oiseau par exemple, ou d’un insecte : il n’est pas rare de voir des Japonais de situation sociale très inférieure passer de longs moments à admirer des cigognes se promenant parmi les pins et les lanternes de pierre d’un jardin public. — Ils savent prendre de l’intérêt à des choses qui laissent indifférents les plus délicats des Européens : ils font grande attention aux formes des pierres, leur prètent divers degrés de beauté. — Mais c’est surtout aux fleurs qu’ils ont une particulière dévotion. Les fêtes les plus populaires, les véritables fêtes nationales, se célèbrent à l’occasion de l’apparition de certaines fleurs : petit fait très significatif, découvrant jusqu’au fond l’âme japonaise, révélant l’exquis sentiment poétique de cette race privilé-
giée. On va en troupes joyeuses, dès le mois de février, admirer les fleurs des pruniers, et en respirer l’odeur, célébrée par d’antiques chansons; on va voir fleurir les
- cerisiers au début d’avril, les azalées et les glycines au début de mai, les lotus au mois d’août ; en automne c’est les feuilles rougies des érables qu’on va contempler ; la première semaine de novembre est celle des chrysanthèmes. A ces divers moments, les Japonais vont en . foule à la campagne. Dans les environs des grandes villes, tel ou tel village est célèbre pour certaines de ses fleurs ; ou bien c’est des jardins publics ou privés ; jardins japonais bien différents des nôtres :‘des allées de sable ; des pins, des érables; des arbres, des arbresnains, des arbustes, chdisis pour la couleur de leurs feuilles ou de leurs fleurs ; un lac, des ruisseaux, des ponts ; des rocailles, des lanternes de pierre, de minuscules chapelles shintoïstes ; ces éléments indispensables de tout jardin japonais sont ordonnés suivant des règles d’une esthétique raffinée, datant du quinzième siècle, variable d’ailleurs selon les diverses écoles. Dans le jardin d’une maison de thé d’Osaka, un ami japonais À me dit : « Dans deux semaines, tout Osaka se réunira ici, pour regarder au matin s’ouvrir les iris… » Souvent, dans un endroit célèbre pour la beauté de ses fleurs, ou pour un paysage grandiose, forêt, île, lac, ou cascade, s’élève un temple. Les familles japonaises aiment à s’y rendre; on emmène toujours les vieux grands-parents et les tout petits enfants ; et c’estle plus gai des pèlerinages. D’abord on va saluer les dieux. Les cailloux étendus devant le temple craquent sous les pas des promepeurs, avertissant ainsi les dieux qu’on vient leur
rendre visite; les visiteurs tirent une sonnette, claquent des mains, frappant trois ou quatre coups, pour appeler les dieux, comme on fait dans les auberges pour appeler les servantes ; alors ils leur adressent une courte prière, glissent des aumônes dans les troncs. _ Surtout ils visitent le temple, admirant les sculptures antiques, les laques d’or, les kakémonos. Ensuite ils vont tous ensemble, en famille, causer et rire, en des maisons de thé voisines du lieu sacré. — Beaucoup de ces lieux de pèlerinage sont admirables par la beauté combinée des édifices et du paysage. On a bien dit que toute conception architecturale japonaise est un tableau : les couleurs sont ordonnées harmonieusement, autant que les lignes; le décor naturel a au moins autant d’importance que le bâtiment. En général, les élégants portiques, en pierre ou en bois laqué, se dressent au-dessus les uns des autres sur une colline; les temples et les chapelles, en bois peint de belles couleurs, ou en laque, apparaissent entre les grands arbres; au milieu même des branches s’élancent vers le ciel des pagodes en laque rouge. — Les temples de Nikko s’élèvent sur une colline couverte d’arbres merveilleux, arrosée de mille torrents, ceux de Yamada, au cœur de mystérieuses forêts. J’aime surtout le temple de MiyaJima, sur la côte d’une île montagneuse et boisée, couverte de pins et d’érables : l’édifice central, où se trouvent de précieuses peintures anciennes, se dresse à la limite même de la terre et de l’eau; le portique principal est bizarrement situé en pleine mer; des allées d’innombrables lanternes de pierre conduisent aux autres portes ; des daims y circulent, très calmes, que le passage des pèlerins n’effarouche pas; l’air est
d’une extrême limpidité ; la mer est divinement bleue de l’autre côté du détroit apparaissent dans l’éloignement des montagnes violettes ; et les voiles de paille,
: quadrangulaires, des bateaux de pêche étincellent sous le clair soleil. Pas de paysage plus classiquement japonais que celui de ce célèbre lieu de pèlerinage. — Vienton ici pour rendre hommage aux dieux? ou seulement pour admirer les chefs-d’œuvre de l’art humain et le site merveilleux ? L’idée religieuse semble n’avoir d’autre rôle que d’ajouter à la beauté de la nature plus de profondeur et de mystère, plus d’intimité. Le pèlerinage japonais est une promenade un peu plus méditative, accompagnée d’un peu plus d’émotions désintéressées c’est la distraction suprême d’une race sincèrement
Si les Japonais montrent dans leur habitation, dans leur vêtement, un esprit d’élégance simple, s’ils savent
. jouir des beautés les plus diverses de la nature et trouver en cette jouissance leur principal plaisir, c’est que la plupart d’entre eux ont atteint un haut degré de
D’où leur vient cette culture, si générale qu’elle semble instinctive? D’abord, sans doute, du spectacle des objets de beauté qu’ils ont constamment sous les yeux.: objets d’art exposés dans le tokonoma, ou objets utiles à souvent artistiques : un plateau de laque d’or, dans le coin duquel s’envolent des cigognes ; un porte-bouquet de bronze, adoptant la forme d’une tige de bambou; un brüûle-parfum où, sur une fleur en relief, une sauterelle est posée… Jusque dans les bazars modernes, on trouve, à des prix minimes, de menus objets dont les motifs
décoratifs, tous tirés de la nature, éveillent un réel plaisir esthétique. — Peut-être les estampes coloriées jouent-elles aussi un rôle dans la formation du goût chez le peuple japonais. Pendant tout le dix-neuvième siècle, de très grands artistes, Hokousaï, Outamarou, Toyokouni, Kounisada, ont poétiquement exprimé en ces estampes les visions que chacun peut avoir de la vie quotidienne et des choses familières. Tant qu’on n’a pas passé des heures entières à feuilleter, accroupi sur les nattes des petites boutiques, des collections de ces estampes anciennes, on ne peut se faire une idée de la variété indéfinie de leurs sujets : on y trouve représentés tout le Japon légendaire, tout le Japon historique, tout le Japon moderne; le peuple, les paysans, les nobles, les acteurs, les prêtres, les femmes de l’aristocratie aux longs visages, les filles du peuple aux grosses joues, les danseuses, les courtisanes ; les maisons, les maisons de thé, les théâtres, les temples; le Fouji Yama, la campagne, la pluie, la neige, tous les animaux, toutes les fleurs. les gravures polychromes sont d’un réalisme exact et d’un grand charme poétique de fraîches couleurs leur donnent des allures d’aquarelles; le dessin en est étonnamment vivant ; souvent quelques lignes bien choisies, quelques traits saisissants suffisent à créer l’impression d’un objet compliqué, d’une attitude, d’un mouvement même. Ces charmantes œuvres d’art ont été vendues à très bas prix, quelques sous — comme nos odieuses images d’Épinal — elles ont été très vite répandues dans tout le pays, surtout parmi la petite bourgeoisie et le peuple : c’est les petits marchands, les artisans, les acteurs, les courtisanes, qui firent le succès d’Hokousaï. Pas de maisons
qui ne possèdent de ces estampes ; pas de Japonais qui n’ait constamment l’occasion de contempler ces exquises et fidèles images de la nature et de la vie japonaises c’est, pour tous, une éducation esthétique excellente. u Même l’Européen le plus cultivé aurait intérêt à la rece- . voir : il pourrait au moins y apprendre à apprécier ce que les petites choses dans la nature ont de grâce etde beauté, — En tout cas, au talent de ces auteurs d’estampes peu coûteuses, au génie encyclopédique d’un Hokousaï, le Japon doit le privilège d’un art réaliste sans platitude, poétique sans niaiserie, populaire sans Au-dessus ou à côté de cet art populaire, il y a le grand art traditionnel classique, les peintures des Écoles de Tosa et de Kano. Plusieurs Japonais des hautes classes n’apprécient que cette forme de leur art. Je visitai un jour un ancien daimyo, le baron K., type curieux de grand seigneur de la période féodale : la révolution de 1868 a passé à côté de lui sans rien modifier en lui. Dans son salon japonais, tout simple, mais paré de quelques étranges et magnifiques œuvres d’art, dans sa salle à manger, pendant le déjeuner, servi dans de précieuses écuelles de laque vieilles de deux cents ans, le baron exposa, avec une passion superbe, sa préférence pour l’art du vieux Japon — art classique, art moral, portant à la réflexion, art aristocratique, ne traitant que de sujets nobles. Comme j’eus le malheur de lui faire dire, par l’interprète, mon admiration pour les estampes populaires de l’école réaliste, le vieux seigneur me reprocha cette faute de goût, tout en l’excusant : « Les Européens, dit-il, n’ont derrière eux que deux ou trois siècles d’art; nous, Japonais, avons vingt18
- cinq siècles d’art dans notre passé : c’est tout naturel que le goût des Européens ne soit pas aussi formé que le nôtre… » Et pour confirmer son dire, il me mena visiter le temple d’Horiouji, datant du septième siècle, véritable conservatoire des richesses de l’art antique japonais. — Cependant, si les scènes de la vie populaire, qu’affectionnent les réalistes, sont intentionneliement laissées de côté par les classiques, il reste cependant que la plupart des sujets peints par les plus grands artistes de la plus importante école classique, l’École de Kano, sont empruntés à la nature : ce sont des paysages, d’exquis paysages de lune, de mélancoliques paysages de neige; des fleurs, des chrysanthèmes, des cerisiers tout roses, des herbes; des animaux, des Ï tigres, des singes, des cerfs, des chats, de merveilleux oiseaux surtout, des insectes.
Dans ces œuvres-là encore le Japonais peut s’accoutumer à goûter la beauté de la nature. D’ailleurs beaucoup des thèmes favoris des grands peintres du dixseptième siècle ont été repris par l’estampe populaire et même par les arts décoratifs; ce qui a indirectement contribué à former le goût du peuple : un motif que nous admirons sur une boîte de laque ou une étoffe moderne peut venir d’un grand artiste classique, comme Tanyou ou Okio, comme tel autre du grand artiste
Ce qu’il faut indiquer encore, c’est que, si le bon marché des gravures de l’école réaliste a rendu possible à tous d’en acquérir, la contemplation des chefsd’œuvre anciens de l’art classique est accessible aussi à tout Japonais. La peinture, au Japon, a un rôle déco-
- ratif; elle est conçue comme une dépendance de l’archix
tecture : les grandes œuvres pictoriales du passé décorent les temples : tous peuvent aller les y voir, tous vont les y voir. Tous les habitants de Kyoto peu6 vent aller dans le prodigieux temple Nishi Honganji 5 admirer les pins, les cerisiers fleuris, les clématites, les cigognes, les oies sauvages de Kano Ryokeï, les bam- - bous et les moineaux de Marouyama Ozoui, la chambre aux chrysanthèmes de Kaïhokou Yousatsou, les sculptures sur bois de Hidari Jingoro.…. Gardés en des temples d’accès facile, ces chefs-d’œuvre antiques sontune sorte de propriété collective dont chacun peut jouir, comme il jouit de la nature, elle aussi commune à tous…
En essayant de comprendre de quelle nuance particu-
. lière est la joie intime que révèle la gaîté extérieure des Japonais, on trouve comme élément de ce bonheur un sentiment très vif de la beauté dans le monde réel et dans l’art ; on peut y découvrir encore un élément d’une autre nature : le souci de l’élégance à mettre dans les rapports entre les hommes, une exquise politesse.
La politesse japonaise se traduit d’abord en salutations respectueuses et prolongées : debout, on se courbe très bas ; assis ou agenouillé, on se jette à plat ventre, le visage contre la natte. On emploie mille formules étranges, amusantes et séduisantes : à l’auberge, pendant le déjeuner, vous dites, par exemple, à la servante qui vous sert, agenouillée à côté de vous : « Condescendez [à me donner] de l’honorable thé — ou des … honorables gâteaux. » La politesse égalitaire de cet Extrême-Orient hiérarchisé contraste de façon surprenante avec la rudesse autoritaire de nos sociétés démocratiques. — Une tradition constamment suivie par tous
introduit de la douceur, et même une sorte de cordialité, dans les détails de la vie quotidienne. Jamais de scènes de violence ; presque jamais de disputes; les menaces même s’expriment avec calme. La facilité avec laquelle les Européens se mettent en colère stupéfie les Japonais et leur paraît une marque d’instinctive grossièreté. Certaines habitudes japonaises sont d’une char-
_. mante délicatesse. Par exemple, il y a dans les rapports commerciaux de vente et d’achat, une sorte de brutalité choquante au tact des Japonais : alors, de ce conflit d’intérêts, ils cherchent à faire l’occasion d’un échange d’amabilités. Pour un service rendu, pour l’achat d’un objet, nul ne se sent quitte avec l’argent qu’il donne : il doit y joindre un remerciment, un geste courtois, un sourire. Dans les hôtels japonais du type traditionnel, lhôtelier établit la note au plus juste prix ; c’est au voyageur d’ajouter selon son bon plaisir un présent de thé plus ou moins considérable, c’est-à-dire une somme d’argent qui constituera le principal bénéfice de l’hôtelier ; celui-ci, avec mille remerciments, répond au présent de thé par de petits cadeaux, des gâteaux, une serviette à grands ramages, un éventail. Au lieu d’être simplement un rapport brutal d’achat et de vente, le paiement d’une note prend ainsi l’allure joyeuse d’une rencontre entre deux amis.
Cette politesse traditionnelle, tous ou presque tous la pratiquent comme spontanément. Ce qu’elle ajoute de douceur à la vie, il est difficile de l’imaginer, tant qu’on n’a pas soi-même joui du charme d’un tel milieu. Dans certains cas la politesse japonaise confine à des formes très subtiles de la bonté. L’usage qui veut qu’on témoigne aux vieillards les plus grands égards, qu’on
cède à tous leurs désirs, est infiniment touchant, et justifié par d’excellentes raisons : c’est peut-être la plus douloureuse des tristesses humaines que celle de se sentir vieillir, mourir peu à peu, approcher de la mort définitive ; il y a une exquise charité dans l’effort pour apaiser chez les autres cette tristesse-là, pour adoucir les derniers jours des vies qui vont finir bientôt. —
Par un autre côté, la politesse japonaise touche à cette
; qualité très haute, la domination de soi-même. On se maîtrise pour ne pas attrister les autres en leur révé- lant ses souffrances individuelles. Il y a de la résigna- tion, quelquefois de l’héroïsme sous certains sourires.
Un Japonais peut sourire en annonçant la mort d’un être cher : c’est une façon à lui de reconnaître l’inévita- bilité de son malheur, d’empêcher ses amis d’éprouver un trop vif chagrin ; ensuite il s’abandonnera à sa dou- leur, mais seulement dans la solitude, quand il sera bien sûr de ne pas attrister par ses larmes le spectacle de l’Univers, de ne pas diminuer la joie qu’ont les
On pourrait dire, je crois, que le peuple japonais, très civilisé, est civilisé autrement que nous — civilisé dans le sens de la nature. La morale n’y combat pas la nature humaine : elle cherche seulement à l’embellir. L’idée de péché originel est incompréhensible aux Japonais. La pensée qu’un Dieu ait créé le monde afin de faire un choix parmi les hommes et de condamner la plupart d’entre eux à des peines éternelles, leur paraît la pire des absurdités. — De cette acceptation de la les Européens se choquent, à tort. Les Japonais, par
exemple, ignorent certaines formes de notre pudeur européenne aussi bien que certaines formes de notre impudicité : sont-ils en cela moins moraux que nous ? Il est exact, comme on l’a dit, que le nu y est vu souvent, sans y être jamais regardé. Une femme peut se laisser voir au bain ; mais elle aurait honte de se décolleter en une robe de bal européenne, pour montrer sa gorge et ses épaules. L’éducation ne tend pas à corri-
_ ger la nature : on ne contraint les enfants que le moins possible ; on les laisse pousser librement. La vie est: douce aux bébés japonais, et il semble qu’il y ait de la reconnaissance dans leur gaîté : on a dit qu’ils ne pleurent jamais, et il est exact qu’on ne les fait jamais pleurer, et qu’ils pleurent très rarement.
Cette race a toujours ignoré l’ascétisme, sentiment antinaturel ; mais elle à connu l’héroïsme, l’exaltation dela nature humaine par le sacrifice de la vie individuelle étroite à une cause éternelle. Une haute tradition chevaleresque anime l’histoire du vieux Japon féodal, dont les légendes prodigieuses exaltent l’âme de tout Japonaïis. Des conteurs professionnels, de véritables aèdes, les diseurs de Yosés, répandent, à travers tout le pays, ces souvenirs d’un glorieux passé, légendaire ou historique. — C’est surtout à la nation, au Grand-Japon, que se consacre de nos jours cette faculté de dévoûment poussé jusqu’à l’héroïsme. Nulle part peut-être l’individu n’est aussi prêt àse sacrifier, pour que la nation soit libre et prospère; nulle part peut-être le patriotisme n’est aussi ardent et sincère ; dans ces îles isolées du monde, il apparaît respectable et même sympathique.
Les religions n’ont jamais essayé, au Japon, de com-
Félicien Challaye primer ni de déprimer l’humanité. Le vieux shintoïsme mêle en un culte mystique la Nature et la Nation. Le Bouddhisme même a perdu ici ce qu’il a ailleurs d’antivaturel, du moins dans la secte la plus florissante, ù celle de Shin-Shou : le prêtre de cette secte, ancien élève de notre Sorbonne, qui me fit visiter l’admirable Nishi Honganji, me résuma en quelques mots cette religion simplifiée: religion laïque, justifiée par son utilité sociale et nationale, où une morale de résignation, de pitié, d’humaine douceur remplace les subtilités métaphysiques et les pratiques ascétiques des autres
Sous ces influences traditionnelles, les Japonais en sont venus à une attitude morale particulière. Ne pas s’isoler ni se révolter ; ne pas se croire seul digne d’attention et d’amour ; respecter tous les hommes ; respecter tous les vivants ; s’intéresser à toutes choses accepter joyeusement tout l’Univers; savoir jouir de toutes les beautés de la vie universelle ; savoir mourir; savoir, quand il faut, se donner la joie héroïque de se sacrifier à une grande réalité supra-individuelle, comme la Nation ; — tel je me représente l’idéal moral japonais. à C’est dans le sens de la nature que ces hommes sont civilisés. Peut-être découvrons-nous ici la raison profonde de leur étrange faculté d’être heureux. A ceux qui célèbrent la vie japonaise, on oppose souvent le fait de l’européanisation du Japon. On sait vaguement que les Japonais ont une armée, une flotte, une industrie à l’européenne, des chemins de fer - et des téléphones; on conclut très vite que ces Orientaux ont dû se rendre compte de l’infériorité de leur
genre de vie, et se décider à adopter notre civilisation, bonne absolument, rationnellement, pour tous les peuples du monde; quand on retrouve dans la vie japonaise des traces du passé lointain, on les note comme des anachronismes involontaires, qui font sourire: « Le Japon d’aujourd’hui, c’est une traduction mal faite. » L’idée flatte l’amour-propre européen; mais elle est tout à fait fausse. L’européanisation n’est pas super-
- ficielle : elle est volontairement limitée. Consciemment, les Japonais ont, en certaines matières accepté, en d’autres repoussé l’influence de l’Europe: ce qu’ils ont conservé et voulu conserver de l’antique civilisation japonaise est beaucoup plus considérable que ce qu’ils ont emprunté et voulu emprunter à la moderne civilisation européenne. Ils n’ont voulu, ils ne voudront jamais adopter ni la maison, ni la nourriture, nile costume, ni les distractions, ni les arts, niles croyances religieuses des Européens. Tout ce qui touche à la vie profonde, à la vie domestique et sentimentale, reste intact et respecté. — Les Japonais n’ont imité de l’Europe que ce qui fait les États européens forts et indépendants. Pour échapper aux brutalités, aux iniquités commises dans leurs colonies par les races dites protectrices, pour n’avoir rien à changer à leur genre de vie, ils ont accompli une prodigieuse transformation militaire et économique de leur pays. Ils ont créé une armée, une flotte excellentes, conditions d’indépendance nationale; pour avoir l’argent indispensable à l’établissement de sérieux moyens de défense et aussi pour échapper à l’influence des capitaux européens, ils ont constitué un grand commerce à l’européenne, ils ont doté le pays des moyens de communication nécessaires,
chemins de fer, postes, télégraphes, téléphones; pour alimenter ce grand commerce, ils ont créé d’importantes industries à l’européenne, élevé partout des : usines ; — et je dois dire que les heures passées dans ces usines sont les seuls moments vraiment tristes de mon séjour au Japon, tant il m’a été pénible de voir comment notre industrialisme attriste, écrase déjà cette race heureuse; tant m’a douloureusement impressionné le contraste entne la joyeuse vie populaire à la japonaise et la sombre vie ouvrière à l’européenne. — Enfin dans la mesure même où le réclamait la transformation économique et militaire du pays, ils ont modidifié leur système d’enseignement. — Toutes ces modifications procèdent uniquement de l’énergique volonté qu’a ce peuple de rester libre pour garder sa propre façon de vivre et sa propre façon de penser. Les Japonais ne se sont transformés que pour pouvoir mieux conserver leurs chères habitudes. Le Japon s’est européanisé contre l’Europe, pour mieux rester japonais.
Ainsi l’européanisation du Japon est un hommage rendu à l’excellence de la vie japonaise.
En revenant du Japon, j’ai lu les Nouvelles de Nulle Part, de William Morris; et j’ai été frappé de voir à quel pointles Japonais ressemblent — dans une société d’ailleurs fort différente — aux habitants de la cité idéale rêvée par le grand artiste socialiste. C’est la même vie matérielle simple et embellie; c’est le même goût pour la nature, le,même sentiment artistique; c’est la même douceur de manières, la même cordialité; c’est la même espèce de moralité, simple embel-
lissement de la nature: c’est la même nuance de joie, le même intérêt à la vie: « Nous prenons le plus vif plaisir à toute la vie du monde… Oh! que j’aime la terre, etles Saisons, et l’air ! que j’aime la terre, et tout ce qui naît d’elle, et tout ce qui vit! Si je pouvais seulement dire ou montrer comme je l’aime! »
Le rêve de William Morris laisse en lui un sentiment de courage. De même l’impression que j’ai gardée de mon séjour aux îles d’Utopie situées de l’autre côté de la terre, rend très optimiste ma vision de l’avenir de notre Europe : le souvenir du Japon précise mon espérance socialiste. i
Nous vivons au sein d’une immense injustice. La plupart des hommes peinent du matin au soir, sans loisir, sans joie, pour qu’une toute petite minorité puisse mener une vie mondaine, malsaine et vide. Au luxe peu artistique de ceux qui possèdent sans travailler s’oppose la laide misère de ceux qui travaillent sans posséder. A la cruauté insolente des riches répond la haine envieuse des pauvres. Peu de beauté, et peu de bonté. Les souffrances des travailleurs opprimés, les tristesses des mondains blasés attestent de même facon l’absurdité de la société présente, son impuissance à rendre l’homme heureux.
Mais tous ceux que fait souffrir l’organisation sociale actuelle, finiront bien par découvrir la cause du mal, par se décider à agir; et ils révolutionneront, progressivement, la société injuste et laide; et leluxe décroîtra, à mesure que diminuera la misère : au terme sera la vie simple, pour tous. Depuis que j’ai vu le Japon, j’ai la certitude que cette simplicité de vie, en facilitant le développement de la culture artistique chez tous et la
pratique de la politesse égalitaire par tous, rendra à *ous plus accessible le bonheur.
Peut-être chacun de nous devrait-il essayer de développer en lui et, par l’exemple, autour de lui, les qualités japonaises qui caractériseront les hommes de la Cité Future, l’esprit de simplicité, l’esprit de cordialité fraternelle, le sentiment de la nature, et l’amour de la beauté. La société serait tout de suite un peu meilleure, si chacun de nous vivait dès maintenant comme si la société parfaite, la société juste, était déjà réalisée.
Nous avons publié du même auteur Courrier d’Indo-Chine, septième cahier de la troisième série, un franc la Russie vue de Vladivostock, journal d’un expulsé,
la Russie vue de la Vistule
. Nos abonnés savent comme il est difficile d’obtenir des renseignements exacts de tout ce qui intéresse la barbarie moscovite. Il va de soi que les deux courriers que l’on va lire nous ont été envoyés par deux hommes sérieux. J’ajoute que les deux auteurs sont Français. Vous m’avez demandé de raconter les quelques jours que j’ai passés en Russie. Je n’ai pas ici les notes que j’ai écrites immédiatement après mon voyage. Mais les faits sont restés gravés dans ma mémoire. Voici donc mon récit
En 1895, j’étais étudiant à l’Université de Berlin. Je me décidai à profiter des congés de Pâques pour
- visiter la Pologne prussienne. La question polonaise, que les incidents récents de Wreschen viennent seulement de rappeler aux Français, était alors spécialement intéressante et soulevait de vives polémiques en Allemagne. Caprivi avait inauguré une politique de conciliation vis-à-vis des éléments slaves de l’empire, et les Polonais avaient remporté un grand succès aux dernières élections : ils étaient dix-neuf députés ; même la Warmie avait nommé un représentant polonais, et lon disait que le mouvement gagnait la Silésie. Les nationalistes prussiens hurlaient, disant sans rire que la race allemande des provinces de l’Est était en train de se dénationaliser. J’avais lu une brochure anonyme, intitulée Caveant consules, qui prêchait la croisade contre le polonisme. J’avais entendu Treitschke dire textuellement en plein cours, à propos de la Posnanie « Les Allemands s’enthousiasment de temps en temps a même qui s’enthousiasment pour un Caprivi. » Seuls, les Preussische Jahrbücher de Delbrück cherchaient à prouver que la politique de persécution ne pouvait donner que de tristes résultats.
Le moment me semblait donc bien choisi pour visiter ces fameuses « marches orientales », où deux races luttaient, l’une au nom de la liberté nationale et des sou-
Edmond Bernus venirs historiques, l’autre au nom de ce qu’elle appelait
« l’intérêt de la civilisation supérieure ».
La première ville que je visitai fut Posen. C’est une
- ville triste, sale, avec des fortifications modernes sans cachet et des maisons grises et ternes, en grande partie du dix-septième siècle. De la boue partout, et des enfants en haïllons qui jouent dans cette boue.
Mais l’intérêt de Posen ne consiste ni dans ses monuments, ni dans ses rues ; il est tout entier dans la lutte entre les deux nationalités qui divisent ses habitants, dans la lutte morale qui se rappelle à vous à chaque pas. Il y a deux musées, l’un allemand et l’autre polonais, de même qu’il y a deux théâtres, l’un polonais et l’autre allemand. Dans la cathédrale se trouvent les
| statues modernes de deux anciens rois de Pologne. La statue de Mickiewicz est reléguée dans un coin de la ville ; elle n’est pas belle, mais j’allai la voir, parce que j’avais conservé un souvenir ému de la lecture de Conrad Wallenrod et des Aïeux.
Je vis ensuite Gnesen et sa cathédrale, où ofliciait jadis le primat de Pologne. Je vis aussi la campagne, où les villages sordides se tassent au milieu des étangs et des marais. Partout, dans les manoïrs comme dans les fermes, je fus frappé de trois choses : d’abord de la saleté, qui est extraordinaire; puis de l’hospitalité, qui est non moins extraordinaire, surtout pour quelqu’un qui vient de France; enfin de l’attachement à la Pologne, de la persistance du sentiment national.
Partout, dans les châteaux aussi bien que chez les paysans, on est reçu avec une cordialité simple et franche. Il est rare qu’on puisse faire accepter une rémunération quelconque au paysan qui vous a nourri.
Partout aussi, dès que le mot de Pologne est prononcé, ce sont d’interminables discours sur l’ancienne patrie, des paroles d’espoir, presque toujours naïves, souvent touchantes. Je fus aussi frappé de l’ascendant que la noblesse a gardé dans les campagnes.
Je vis aussi des Allemands, même quelques-uns de ces colons envoyés par l’État sur des terres achetées
6 aux frais du contribuable. C’étaient en grande partie des gens sérieux et honnêtes, mais qui parlaient toujours avec un mépris profond de la race polonaise. Cela me rappelait absolument la manière dont les Anglais parlent des Irlandais. Je ne pouvais m’empêcher de penser au personnage de Freytag—dans Doit et Avoir —, qui, lui aussi, est colon dans ces contrées et qui dit fièrement : « Je suis ici comme l’un des conquérants, é qui par leur libre travail et leur civilisation ont su enlever à une race plus faible la domination sur ce sol. » Et je songeais aussi à nos conquêtes coloniales. La civilisation doit être une bien belle chose, pour que ce mot suflise à reléguer dans l’ombre ceux de droit et de liberté.
Après avoir flâné quelques jours, j’arrivai un soir dans la petite ville de Kruswicze, dont les Allemands ont germanisé le nom en « Kruschwitz ». C’est un joli bourg, assez près de la frontière. Une vieille tour, appelée « Tour aux souris », à cause d’une antique légende relative aux Piasts, s’y mire dans le lac de
Dans cette région de Cujavie, les représentants du droit lésé l’emportent de beaucoup comme nombre sur ceux de la civilisation triomphante. — Je descendis dans l’unique petit hôtel de la localité, tenu par un Polonais, originaire de Galicie. Je couchai dans un lit
dont les draps n’avaient pas été changés depuis qu’un hôte de la veille y avait reposé. Be lendemain, je voulus faire le tour du lac de Goplo. . Le fils de mon hôte, garçon d’environ quatorze ans, s’offrit pour me servir de guide. Comme il parlait couramment le polonais, j’acceptai avec plaisir, et nous nous mîmes en route. Parun beau soleil de printemps, cette contrée plate ne manque pas de charme. Çà et là, le long de la nappe bleue du lac, des grèves de sable ou bien des roseaux frémissants; parfois même un groupe de bouleaux ou de pins. Les alouettes chantaient partout. Trois ou quatre fois des lièvres partirent presque sous mes pieds, et nous nous amusions à les voir détaler dans la plaine. Je ramassai des coquilles assez curieuses, dont les bords du lac étaient couverts. Puis, la rive devenant de plus en plus marécageuse, nous la quittâmes, en passant par quelques villages, dont j’ai oublié les noms. Dans l’un d’eux, les paysans nous régalèrent de soupe aux concombres, et, tout en mangeant, nous causâmes de l’éternelle question nationale. Vers trois heures de l’après-midi, nous étions arrivés à la frontière russo-allemande, signalée par un poteau et par une sorte de sentier en terre battue. Je regardai le pays des oukases, qui se présentait à moi comme la continuation de la plaine polonaise : des terres labourées à perte de vue, au-dessus desquelles les alouettes, qui n’ont pas besoin de passeports, montaient en poussant leurs cris de joie, tout comme en Allemagne. Je remarquai en même temps des monticules réguliers, recouverts d’herbes et espacés de distance en distance sur une ligne presque droite. Mon guide m’apprit que c’étaient les abris des sentinelles russes, dontle cordon ne cesse pas tout le long de la frontière. En effet, un soldat russe, couvert d’une capote grise, ne tarda pas à sortir de derrière le monticule le plus proche. Il s’avança vers nous. C’était un petit homme trapu, de race mongole, sans doute quelque Bachkir ou Kalmouk, ainsi que le prouvaient ses pommettes saillantes et ses yeux noirs obliques. Il ne parlait que le russe, mais mon guide comprenait quelque peu cette langue. Lorsque nous lui dîmes que nous retournions à Kruswicze, il nous invita à passer par le territoire russe, que nous avions à emprunter seulement pour quelques minutes. Nous le crûmes. Mais à peine avions-nous traversé la frontière, qu’il saisit mon compagnon au collet, disant que c’était un Polonais et qu’il le gardait prisonnier. Je lui offris une pièce de deux marks, mais il réclama des À kopeks, que je n’avais pas. Cela ne me donna pas une haute idée de son intelligence, mais cela même compliquait le cas. Alors je dis à mon compagnon de se sauver, tandis que je causerais avec le soldat. Cependant celui-ci était sur ses gardes ; il arma son fusil, et . sitôt que le garçon se mit à courir, il le mit en joue. Le guide s’arrèêta et le soldat tira son coup en l’air. À ce signal, deux cavaliers, cachés derrière un tertre voisin, accoururent, nous placèrent entre eux, et nous voilà emmenés prisonniers, à travers les champs brunâtres, jusqu’à une baraque en bois noir, qui se trouvait à quelque vingt minutes de là. L’aventure m’amusait, car j’étais persuadé qu’il s’agissait d’un malentendu bientôt dissipé, que nous passerions devant un officier, qui nous ferait des excuses et s’empresserait de nous faire reconduire à la frontière. C’était naïf, je suis obligé de l’avouer.
Il n’y avait pas d’officier dans la baraque; ce fut un sous-officier qui nous reçut. Les soldats du poste nous entourèrent de suite, se poussant les uns les autres pour
: mieux nous voir. Tous étaient très sales, et la plupart portaient des marques de variole. Le sous-officier nous prit nos montres, nos couteaux et nos mouchoirs; chaque objet échut à un soldat.
Je dois dire que pour le resteils ne se montrèrent point méchants ; ils me laissèrent mon argent, mon portefeuille et ma carte, devant laquelle ils s’extasièrent comme devant une curiosité extraordinaire. Puis ils nous firent à leur façon les honneurs du poste; ils nous l’une représentait un combat contre des Turcs et l’autre la tête de Nicolas I®. L’intérieur du poste était du reste extrêmement simple : des couchettes sur deux rangs dans un coin une image sainte, devant laquelle brûlait une mèche dans un verre; les deux images patriotiques ornaient les parois en planches goudronnées. Le sous-officier occupait une petite chambre à côté du corps de garde; il nous y fit appeler, s’étendit sur son lit et, pendant une heure, joua de l’accordéon en notre honneur. Comme nous étions debout, cela nous sembla plutôt long et ennuyeux. Vers le soir, on nous permit de nous asseoir sur une des couchettes, et c’est ainsi que nous passâmes toute la nuit, sans qu’on nous eût donné
Nous eûmes le loisir de voir les sentinelles partir ou revenir; chacune emmenaït avec elle un chien
4 superbe, admirablement dressé. Grâce à ces bêtes et au cordon de sentinelles, il est extrêmement difficile de passer la frontière, même de nuit. Les contrebandiers, comme je l’appris plus tard, arrivent cependant à entrer ou sortir, en corrompant un soldat, dont ils connaissent l’heure et l’endroit de garde. Pour le reste, je n’ai conservé de cette nuit que le souvenir des ronflements et de l’horrible odeur qu’exhalaient tous ces
Le lendemain, dès cinq heures, on nous dit que nous
| allions partir et qu’on nous mènerait devant unoflicier. , Nous étions pleins d’espoir et je considérais tout cela comme une excellente plaisanterie. Quatre soldats © — dont celui qui nous avait pris — nous accompagnèrent, la baïonnette au fusil.
Nous marchâmes une bonne heure à travers les terres labourées, jusqu’à ce que nous fussions arrivés devant une nouvelle baraque, absolument semblable à
‘ celle dont nous venions. Là, notre cortège s’augmenta de trois paysans et de deux femmes, qui avaient été _pris la nuit, au moment où ils voulaient passer la frontière sans passeport. Ces pauvres gens voulaient émigrer en Amérique et n’avaient pu obtenir l’autorisation nécessaire. Ils portaient tout leur avoir en paquets sur leur dos, et avaient l’air fatigué et tristement résigné. Nous continuâmes à marcher. Une femme s’arrêta; on la poussa assez rudement.
Au bout de deux heures, nous étions arrivés à un grand casernement. On nous fit d’abord entrer dans une chambrée, où, faute de sièges, nous nous assimes par terre. Les soldats s’empressèrent de nous entourer.
Ils s”amusèrent bientôt à cracher sur un des paysans . arrêtés. Le pauvre homme essuyait sa figure avec le revers de sa manche, sans dire un mot; sa femme pleurait à côté de lui. Je ne cachai pas mon indignation,
et à mon grand étonnement, les soldats se bornèrent à me placer dans un autre coin et à se passer mon chas peau de main en main. Je suis persuadé que si j’avais porté des vêtements de paysan, les pauvres brutes m’auraient traité autrement. Depuis, pendant l’Affaire, j’ai remarqué que les agents de police parisiens ressemblaient quelque peu aux soldats russes par le mépris qu’ils ont pour les vêtements modestes et le respect relatif qu’ils montrent pour les redingotes.
Enfin un soldat vint nous chercher pour nous mener devant l’officier, qui habitait une maisonnette à côté des baraquements. Son ordonnance était en train de faire cuire le repas. J’avais préparé, à l’aide de mon compagnon, quelques phrases en polonais pour expliquer notre aventure et protester contre notre arrestation. Mais je n’eus pas l’occasion de m’en servir, car le capitaine m’arrêta aux premiers mots et nous défendit sévèrement de parler. Il ne nous adressa aucune question ; il se contenta de nous faire mettre complètement nus et de faire fouiller nos vêtements par son ordonnance. J’avais heureusement déchiré, la veille, quelques notes de voyage qui auraient pu me nuire. Le capitaine examina mon portefeuille, compta mon argent, étudia assez ! longtemps ma carte et fit un paquet du tout, qu’il scella et remit au soldat qui nous avait arrêtés. Puis il s’assit et écrivit un long rapport. J’ai su plus tard que nous étions considérés comme espions, surtout à cause de ma carte, qui n’était pourtant qu’une carte allemande de la province de Posen, comprenant en outre un morceau de la frontière russe.
Toujours sans nous adresser la parole, l’officier nous remit aux quatre soldats qui nous avaient accompa-
k gnés, et nous recommençâmes à marcher, sans savoir s où nous allions. Cette fois, j’étais beaucoup moins ras- | suré sur l’issue de notre aventure. | N’ayant rien mangé depuis vingt-quatre heures, nous commencions aussi à avoir terriblement faim. A midi, nous arrivämes dans un gros village, du nom de « Brunislaw ». On nous mena de suite chez le natchelnik. C’était un petit homme en uniforme, les cheveux en brosse, assis devant un tas de paperasses. Au mur était accroché un tableau représentant la figure sombre de Nicolas I”. Le petit homme nous fit asseoir; puis il se piongea dans la lecture du rapport, interrogea le soldat qui nous avait arrêtés, et fouilla minutieusement mon portefeuille. Il en retira ma carte d’étudiant et me dit, < d’abord en allemand, puis en polonais : « Ah! vous êtes étudiant; nous n’aimons pas les étudiants ! » — A quoi je répondis que, n’étant pas Russe, cela n’était bien égal. — « Et où avez-vous étudié ? » — « A Bâle, à Paris et à Berlin. » — « A Paris? Il y a beaucoup d’anarchistes à Paris, n’est-ce pas ? » — Je voyais bien où il - voulait en venir, et je dis qu’il y en avait sans doute à . Paris comme dans toutes les grandes villes. Alors le petit homme se leva, me regarda dans les yeux et dit brusquement: « Tu es un anarchiste ! » Ce « tu » me sembla de mauvais augure. Je me contentai cependant de lever les épaules. Il n’insista pas, se remit à explorer mon portefeuille, se fit traduire mon acte de naissance, et tira une coupure du Temps contenant les noms des — « Pourquoi avez-vous découpé cela? » — « Parce | que je tenais à savoir les noms de tous les ministres français. »—« On ne doit pas s’occuper de ces choses »,
me dit-il sévèrement. J’ai toujours trouvé ce mot très. typique. Puis le bureaucrate tira victorieusement de . xmuon inépuisable portefeuille une carte de visite, qui m’avait servi une fois pour un jeu de société et où se trouvaient gribouillées des questions et des réponses. sur n’importe quoi ; par hasard je l’avais conservée. — « Qu’est-ce que cela? » dit-il en éssayant de déchiffrer les mots écrits au crayon et à demi effacés. Je cherchai à lui expliquer que c’était un jeu, avec peu de succès d’ailleurs, car il hocha la tête en disant « C’est très grave! » — Enfin, il me permit d’écrire, en allemand, un récit de notre arrestation. Il me dit seulement qu’en Russie les étudiants ne voyageaient pas comme cela pendant les vacances. Il écrivit ensuite un rapport, compta mon argent, donna quelques marks au soldat comme prime, fit un paquet scellé du dossier, et se montra aussi doux et poli qu’il avait été brusque jusque-là. Il poussa l’amabilité jusqu’à m’offrir une cigarette et m’expliqua qu’il allait nous faire conduire à la frontière par des soldats. Je n’ai jamais compris sa
- conduite, car j’ai eu plus tard connaissance de son rapport, où il déclarait que j’étais, non plus un espion, mais un anarchiste polonais, et que je feignais habilement de parler très incorrectement la langue polonaise. Mais alors je ne savais rien de cela, et j’étais. tout à la joie de voir nos tribulations terminées. On nous fit monter sur un char en compagnie de deux soldats. Nous avançâmes ainsi pendant plusieurs heures par des chemins défoncés, coupés d’ornières immenses, où le véhicule menaçaiït de tomber à chaque instant. Vers le soir, nous débouchâmes dans un bourg (c’était, je crois, Radziejewo) qui ne consistait qu’en une grande place bordée de maisons sales et flanquée de deux églises. Dès que le char s’arrêta, nous fûmes entourés d’une foule de Juifs sordides, dont plusieurs portaient une sorte de caftan noir et avaient des mèches de cheveux qui tombaient en tire-bouchons de ‘chaque côté du front. Tout ce monde hurlaït, piaillaïit à tort et à travers, nous accablant de questions ou criant : « Au cachot! au cachot! » Ces paroles chari- . tables nous semblèrent très peu réconfortantes. Poussés par cette cohue et toujours accompagnés par nos soldats, nous entrâmes chez un fonctionnaire, dont j’ignore. le titre et les attributions, car il ne portait pas d’uniforme. Là, devant tous les Israélites, entrés pêle-mêle avec nous dans le local, et malgré nos protestations, on nous fouilla de nouveau en nous faisant mettre à nu. Puis un geôlier crasseux nous introduisit dans un cachot infect, où se trouvait déjà un paysan condamné pour coups et blessures, comme il nous l’apprit en riant. Au bout d’une heure, on nous mit dans une autre cellule ; nous étions seuls, mais le local était tout aussi sale que le précédent. Une sorte de tréteau de bois servait de couche; une couverture grouillant de vermine complétait l’installation. C’est ainsi que nous passâmes la nuit, sans avoir mangé de toute la journée. Nous , dormimes cependant, car nous étions très fatigués.
Le lendemain, dès six heures, un char et deux soldats nous attendaient. Mon petit compagnon se trouvait mal. Heureusement qu’au moment où nous allions partir, un paysan arriva en courant et nous remit un gros pain et des saucisses. Je n’eus même pas le temps de le remercier, car il s’enfuit immédiatement, et nous $ partimes. Un des soldats nous apprit alors que nous
étions dirigés sur Plock. Je ne parlerai pas de ce voyage, parce que ce fut une série monotone des mêmes événements : cahots et heurts, embourbement du char,
; arrêts dans quelques villages tristes et boueux, où les soldats buvaient de l’eau-de-vie. Dès lors, on nous donna du moins à manger. Mais nous n’arrivâmes pas jusqu’à Plock, car le second jour, un ordre mystérieux nous fit retourner du côté de la frontière. Nous arrivâmes le soir à Nieszawa, où nous passâmes immédiatement devant le juge. Ce n’était plus un fonctionnaire ignorant, mais un homme d’aspect agréable, de manières plutôt distinguées. Il était entouré de plusieurs seribes. Les soldats, gardiens ou geôliers qui entraient dans la salle, lui baisaient toujours la manche. Ce juge nous dit que nous étions bel et bien condamnés « administrativement » à six ans de relégation, mais qu’un ordre était venu de nous maintenir quelques jours à Nieszawa, pour des renseignements complémentaires. Je parlai de faire venir des renseignements et de m’adresser au consul à Varsovie. Il me répondit poliment et froidement que c’était trop tard, que nous étions
$ condamnés et que cela ne regardait en rien le consul. Il nous refusa aussi la permission d’écrire à nos fa- milles. Il voulut bien cependant ne pas nous mettre dans le même cachot que tous les autres prisonniers.
Nous eùmes donc notre cellule spéciale, ce qui con- stituait un immense avantage. En effet, après notre libération, j’ai pu visiter les autres cellules, et j’ai été indigné de ce que je vis. Elles sont faites pour vingt ou vingt-cinq détenus, et on y entasse jusqu’à quarante prisonniers, hommes et femmes ensemble.
Les malheureux n’ont pas toujours la place de se
coucher en long pour la nuit, et plusieurs sont forcés g de dormir accroupis sur le plancher rempli de cra- t chats et de saletés. L’air ne se renouvelle pas assez, car les fenêtres sont garnies de boîtes en métal qui empêchent l’air et la lumière de pénétrer suflisamment. La cuve aux immondices contribue à rendre l’atmosphère absolument fétide. Notre cellule était au contraire assez grande, et nous avions des paillasses pour dormir; nous avions même un escabeau à notre disposition ; la fenêtre était grillée, mais donnait de plain-pied sur la cour. Ce qu’il y avait de plus pénible, c’était la vermine. Dès la première nuit, nous fûmes couverts de puces et de poux, et nous À eûmes à subir les piqûres des punaises. Nous ne pouvions pas nous laver, car pendant tout le temps que nous passâmes en prison, on nous refusa l’eau.
Le lendemain matin, le geôlier nous ramena devant Rs le juge. Nous dûmes attendre qu’il eût terminé l’affaire d’un habitant de Riga, qui était rentré en Russie avec un passeport périmé; il en eut pour un mois de prison.
Enfin on nous interrogea, mais séparément. Comme je m’embrouillais dans les noms des villages polonais que nous avions traversés avant notre arrestation, on me trouva en contradiction avec mon jeune guide, et un des scribes, qui parlait l’allemand et servait de temps en temps d’interprète, se frotta les mains en disant : « Il ment, il ment! »
On nous renvoya, sans nous dire autre chose; mais avant de quitter la salle, nous fûmes témoins d’une petite scène tristement curieuse. Un paysan demandait un passeport -pour se rendre du côté de Bromberg, où sa sœur était malade. Le juge refusa. Alors le pauvre
homme s’agenouilla devant lui, lui baisa les jambes et le supplia en pleurant de le laisser aller. Le juge à la figure distinguée lui dit simplement et sans colère feuilleter des papiers.
On nous ramena dans la prison, où nous restâmes en tout neuf jours. Sauf la vermine et la saleté, nous n’eûmes pas à souffrir. Il est vrai que, chaque jour, je devais remonter et consoler mon compagnon, qui se désolait loin de sa famille.
Nous recevions quinze kopeks par jour, qui devaient suflire à notre nourriture. Il fallait, pour cela, s’arranger avec la femme d’un des geôliers. Notre ordinaire consistait, le matin et le soir, en une tasse de thé et du pain, à midi en une assiette de soupe ou des pommes de terre. Tout cela était assez bien préparé, mais à la longue cette nourriture doit certainement être insuffisante.
Nous avions le droit de nous tenir une heure, chaque
. jour, dans la cour. Malgré cela, les journées nous paraïissaient longues. Pour les occuper, nous nous donnions à alternativement des leçons de français ou de polonais, ou bien nous nous racontions des histoires. Mais l’intérêt principal consistait à voir les autres prisonniers, lorsqu’ils allaient dans la cour, et à causer avec eux, quand c’était possible.
1 y avait quatre gardiens dans la prison ; aucun d’entre eux n’avait d’uniforme, mais tous portaient un sabre en bandoulière. Nous n’avons jamais eu affaire qu’à deux d’entre eux. L’un était un petit russe très vif, qui se montrait cassant, parfois grossier envers nous. L’autre était un grand gaillard sec et osseux, de
caractère doux et communicatif. C’était un Polonais, qui avait passé à l’orthodoxie officielle pour gagner sa vie ; mais il était resté Polonais et catholique dans son âme. Il nous disait bien souvent : « Les Polonais sont bons et les Russes sont méchants. » Surtout il parlait avec une sorte de colère, mêlée de terreur, du général Hourko, l’ancien gouverneur de Pologne. Sa culture était naturellement fort rudimentaire ; il ne savait ni lire ni écrire, etl’idée qu’il se faisait du monde extérieur nous amusa souvent. Un jour il me demanda à quelle religion appartenaient les habitants de Paris. Je lui répondis que la majorité pratiquait la religion catholique. « Mais alors, dit-il, ils parlent polonais ? » J’eus beaucoup de peine à lui faire comprendre qu’ils parlaient une autre langue. Pour lui, catholique signifiait polonais, de même qu’orthodoxe était l’équivalent de russe et protestant de prussien.
Ce geôlier se montra toujours bienveillant pour nous; il nous laissait dans la cour le plus longtemps possible et ne s’opposait pas comme son collègue à ce que nous causions avec les autres prisonniers. Sa terreur était l’arrivée de l’inspecteur, gros monsieur en uniforme, qui vint une fois pendant notre séjour. Lorsqu’il fut parti, notre gardien fit des signes de croix et nous dit que ce fonctionnaire avait déjà fait envoyer un geôlier
Nous pouvions aussi voir de temps à autre quelques personnes qui n’appartenaient pas à la prison. C’était d’abord un petit employé, qui passait matin et soir par la cour ; il nous souhaitait gentiment le bonjour, et plusieurs fois il nous jeta en passant un petit pain et des cigarettes. Comme nous n’avions pas d’allumettes,
c’étaient toujours les gardiens qui fumaient nos cigarettes. Il y avait aussi la servante d’un fonctionnaire, dont la maison donnait sur la cour. Les gardiens se = permettaient avec elle toutes sortes defamiliarités. Une fois, pour s’amuser, elle en enferma un dans une cellule qu’il balayait ; il fut une bonne demi-heure à tempêter, avant qu’un de ses collègues le délivrât. Enfin, presque . chaque jour, une fillette juive se promenait dans la cour, tenant dans ses bras son petit frère, pauvre bébé couvert de croûtes, qu’elle nous faisait naïvement admirer. Cette petite fille avait une singulière histoire, que me raconta le geôlier polonais. Son père était un Juif qui, pour devenir gendarme, se convertit à l’orthodoxie. Plus tard il émigra à Thorn, en terre prussienne, et ayant épousé une Juive, il retourna à sa première religion, crime prévu par le code russe. Plusieurs années après, il commit l’imprudence de revenir en Russie, où il fut immédiatement arrêté. Il passa trois mois dans notre prison, puis fut condamné à quelques années de Sibérie. Sa femme obtint l’autorisation de le suivre ‘ mais sa fille et un bébé restèrent à Nieszawa, où la communauté juive de la ville fournissait à leur entretien. La prison de Nieszawa est une prison d’étape ; il est rare qu’on y reste longtemps : on passe devant le juge, puis on est envoyé ailleurs, dans l’intérieur du pays. La plupart des prisonniers ne passaient qu’une nuit dans la prison et repartaient le lendemain. Une fois, je vis de Ja cour, par la porte ouverte, un convoi d’une quarantaine de prisonniers qui arrivaient, escortés par des soldats. Plusieurs hommes avaient les mains attachées. Nous ne connaïissions naturellement que les prison46
niers qui restaient plus longtemps. Je me souviens très bien de quelques types. Il y avait entre autres un , homme dans la force de l’âge, qui était de la ville même et avait à purger un an de prison pour avoir -
- volé de la viande. Il avait l’air absolument indifférent et passait son temps de cour à jouer avec des cailloux. Sa femme avait le droit de le nourrir et lui apportait chaque jour une grande écuelle de soupe, dans laquelle nageaient des quartiers de pommes de terre. Je lai souvent vu partager sa pitance avec d’autres prisonniers moins fortunés. Par contre, il refusait obstinément d’entrer en conversation avec nous. Du reste, plusieurs détenus nous montraient une antipathie très visible. Etaït-ce notre qualité d’étrangers ou notre situation privilégiée dans une cellule à part qui nous valait cette hostilité ? Je ne sais. Un jeune et vigoureux paysan, vêtu d’un gilet rouge, ne manquait jamais de nous lancer des injures, lorsqu’il passait devant notre fenêtre. C’était un beau type de paysan polonais ; il s’était fait pincer pour la seconde fois, en cherchant à passer la frontière sans passeport pour émigrer en
Un de ceux qui nous intriguaient le plus était celui que nous appelions le « philosophe ». C’était un homme d’une cinquantaine d’années, qui se tenait toujours seul loin des autres, dans un coin au soleil. Il restait presque absolument immobile pendant tout le temps qu’il passait dans la cour. Sa barbe grisonnante était couverte de poux, qu’on voyait fort bien, lorsqu’il passait pour réintégrer sa cellule ; cela n’avait du reste pas l’air de beaucoup l’incommoder. D’autres détenus éveillaient plus particulièrement
notre pitié. L’un avait de graves blessures à la jambe, ayant été mordu par le chien d’une sentinelle. Ce n’était pourtant pas le plus malheureux.
Il y avait dans la prison un jeune Allemand, qui me frappa dès le premier jour par un air triste et les bandages dont sa tête et sa main gauche étaient couvertes. Nous fimes d’autant plus vite connaissance, qu’il ne savait pas le polonais et se trouvait complètement isolé. Je sus bientôt son histoire. Il était tuilier en Posnanie, et au cours d’une promenade avec deux amis, il avait franchi la frontière russe. Lorsqu’on voulut les arrêter, ils eurent peur et s’enfuirent. Ses deux amis parvinrent à repasser la frontière, mais lui fut rejoint par un soldat, qui lui asséna un coup de crosse sur la tête ; il tomba, et le soldat étant tombé sur lui, le mordit de telle façon, que le pouce de la main gauche fut presque détaché. Naturellement la brute militaire déclara, pour se justifier, que sa victime avait résisté, ce qui aggrava le cas du malheureux.
Il y avait déjà trois semaines qu’il était incarcéré, et on lui faisait entrevoir qu’il en aurait pour deux ans de prison. Tous les jours, le barbier venait le panser, mais on le laissait néanmoins avec les autres détenus dans la cellule malsaïine et sale. J’ai appris depuis qu’après deux mois on l’avait enfin relâché, grâce aux représentations du gouvernement allemand. Quant au soldat mordeur, il aura sans doute reçu une gratification.
J’ai le triste souvenir de deux cas plus navrants encore. Un soir, une femme enceinte arriva dans la prison avec un petit convoi de prisonniers. Dès qu’elle parut dans la cour, ce furent de la part des gardiens des mots orduriers et des quolibets infâmes. Puis,
comme elle ne voulait pas laver la cuve à ordures, elle fut frappée par un des geôliers. La nuit qui suivit, elle mit au monde un enfant mort-né.
Un autre jour, nous vimes dans la cour un prisonnier qui ne parlait que l’anglais et le lithuanien. Nous pûmes causer quelques instants en anglais. Cet homme avait été chauffeur aux États-Unis et revenait dans sa patrie avec un petit pécule. A la frontière, il fut arrêté, parce qu’il portait sur lui un livre prohibé par la censure, . qu’on lui avait donné en Allemagne. Le lendemain, le malheureux partait avec d’autres prisonniers dans la direction de Plock.
Voilà ce que j’ai vu de plus caractéristique pendant mon séjour forcé à Nieszawa. Si une prison russe est telle en pleine Pologne, non loin de la frontière, que doivent être celles de l’intérieur ?
Je serai bref ausujet de notre libération. Le troisième jour que nous étions en prison, arriva le père de mon guide, qui après avoir passé par de grandes anxiétés, avait enfin réussi à retrouver notre trace. Moyennant quelques roubles, il put nous voir un instant. Je lui donnai l’adresse de ma famille et lui indiquai les démarches à faire. Dès lors les consuls purent être avertis et s’occuper de nous. Le neuvième jour, on nous fit appeler de bon matin chez le juge. Pour la première fois, il nous fit asseoir et m’offrit même une cigarette, ce que je considérai comme un signe favorable. Il nous annonça qu’un télégramme de Varsovie ordonnait notre élargissement. Toutefois, ajoutait-il, il y avait des formalités à remplir, et nous ne repartirions que le soir; mais en attendant nous étions libres de circuler dans la ville. Le scribe qui parlait allemand, le même qui me traitait s gaillardement de menteur, ajouta cette phrase sentencieuse : « Chez nous la justice est lente, maïs elle est “ sûre. » La première partie de ce dogme juridique est incontestable; je reste sceptique quant à la seconde. Nous profitâmes de notre liberté provisoire pour aller errer sur les bords de la Vistule et sur une hauteur surmontée d’un moulin à vent, d’où l’on avait une vue étendue sur la plaine mélancolique. Notre geôlier polonais nous offrit du thé chez lui. A cette occasion, il me montra une image banale représentant des chasseurs en habits rouges, et il me dit en désignant un homme joufflu, qui portait un cor en sautoir : (C’est Poniatowski, le meilleur de nos anciens rois. » Je n’eus pas le courage de le détromper.—Le soir, nous partimes en char avec un gardien pour une station, dont j’ai oublié le nom. De là, le chemin de fer nous mena à Alexandrowo, où il fallut encore courir chez un fonctionnaire à uniforme, pour faire signer des papiers. A la gare, des gendarmes et un inspecteur nous demandèrent trois x fois notre passeport, que le gardien exhibaït avechumi- | lité. S’il n’est pas facile d’entrer en Russie, il est encore plus difficile d’en sortir. Enfin le train partit; nous arrivâmes dans la nuit à Thorn, en territoire prussien. Mon portefeuille et ma carte, qui avaient eu l’honneur d’être mis jusque sous les yeux du comte Schouwaloff, alors gouverneur à Varsovie, me furent rendus un mois après par un agent de police berlinois. Quant à l’argent, le gouvernement russe le garda « pour couvrir les frais que nous lui avions occasionnés ».
Les journaux français ont tous parlé, dans les deriers jours d’avril, de troubles qui ont eu lieu en Fin4 lande, en particulier à Helsingfors les 17 et 18 avril. Ces démonstrations constituent le dernier chapitre — le dernier jusqu’à ce jour — de la lutte soutenue par la Finlande contre le despotisme russe. J’avais pensé d’abord les décrire à leur place, c’est-à-dire dans l’exposé de la question finlandaise que je prépare pour les Cahiers et qui verra bientôt le jour. Si je les en détache, c’est à cause de leur actualité, et pour les pouvoir décrire plus en détail.
J’ai encore une autre raison plus sérieuse. Toutes les dépêches publiées en France, à une ou deux exceptions près — je citerai entre autres l’article du Français du 28 avril, celui de l’Européen du 27 avril et le mien dans Le Mouvement socialiste du 26 avril —trahissentune source commune : le récit fait par le journal du gouverneur-général de Finlande. En outre, quelques articles, parus surtout en province, traitent de la question finlandaise en général, à l’occasion des troubles actuels | et on sent qu’eux aussi sont inspirés par le gouvernement russe, qui cherche sans doute à profiter du regain d’attention provoqué par ces manifestations pour tromper l’opinion en France. Il faut essayer de s’y
J’ai été témoin oculaire d’une partie des événements je me suis informé pour le reste auprès de personnes sûres. Voici ce qui s’est passé.
Les « troubles » — plus exactement les démonstrations — ont été provoquées par l’application de la loi militaire décrétée en juillet 1901 par le tsar, en violation de la constitution finlandaise. Cette loi supprimait les troupes finlandaises à l’exception du régiment de dragons — supprimé depuis — et du bataillon de la garde. Les recrues finlandaises n’ont donc plus que de faibles chances de servir dans l’unique corps subsistant ; la plupart doivent s’attendre à être versées dans des troupes russes. Pour prévenir les résistances et essayer de faire passer la réforme en douceur, le tsar avait décidé que pendant trois ans on n’enrégimenterait que ce qu’il fallait d’hommes pour compléter le bataillon restant — pour 1901 280 hommes, sur un total de 20.000 à 25.000 conscrits —: Le Sénat et les gouverneurs avaient agi de leur côté pour briser ou rendre inutiles les oppositions. Les communes refusant d’élire des délégués aux commissions de recrutement, les gouverneurs leur imposaient des amendes — 30.000 francs pour Helsingfors, 1.000 à 2.000 francs pour des communes rurales — et le Sénat décidait que la présence des délégués communaux ne serait pas nécessaire pour rendre valable les opérations du recrutement. (1)
() Sur tous ces renseignements préliminaires, le cahier que je prépare donnera des détails plus amples. Je me contente ici de ? l’indispensable.
C’est dans ces conditions que s’ouvrit la période des appels. La Finlande est divisée en districts de recrutement. Chaque district a une commission, qui se trans-
! porte de commune en commune, pour procéder aux opérations du recrutement, qui se suivent dans un ordre différent du nôtre : appel des conscerits, visite médicale, puis tirage au sort des conscrits déclarés bons pour le service. De la sorte, l’ensemble des opérations dure du milieu d’avril.
Quand le moment fut venu de commencer les opérations, il se produisit un résultat prévu de tous ceux qui connaissaient bien la situation: la grève des conscrits. Dans certaines contrées — sous l’influence du clergé, dit-on — la majorité des appelés se présenta. Mais jusqu’ici, dans la plupart des communes, cela a été l’inverse. La proportion des réfractaires varie de quaire-vingis à cent pour cent. Dans quelques communes, les conscrits se présentaient, déposaientune protestation écrite et s’en allaient. Dans une cinquantaine i de communes, situées dans le centre et l’est du pays, personne ne répondait à l’appel.
| Dans les communes rurales, où le nombre des conscrits était faible, et où n’existe aucune agglomération importante, il ne se produisait pas de manifestation. Mais dans quelques villes il en fut autrement. En particulier dans le grand centre industriel de lintérieur, à Tammerfors, et dans la capitale, à Helsingfors, il y eut de sérieuses démonstrations. Il faut évidemment les attribuer pour une part à la présence d’ouvriers, pour une part aux gamins, et aussi pour une autre part à la curiosité des gens désœuvrés: c’est le
cas surtout à Helsingfors, où les badauds ne le cèdent en rien à ceux de Paris. A Tammerfors, le recrutement commençait le 15 avril; pour une commune rurale, sur 62 conscrits, 15 seulement se présentèrent. Pour le dire en passant, là comme ailleurs, beaucoup de conscrits présents n’étaient ‘venus que parce qu’ils étaient assurés d’être refusés à la visite médicale ou de jouir de dispenses. Les délégués communaux se présentèrent à la commission de recrutement, mais pour lire une protestation et se retirer. Le secrétaire de la commission se joignit à eux. Il fallut appeler par télégraphe un remplaçant. Cet exemple a été du reste suivi dans un certain nombre d de communes. Le lendemain avait lieu le recrutement pour la ville de Tammerfors: 327 conscrits, dont 25 seulement répondirent à l’appel de leur nom. Une fois l’appel ter- $ miné, les conscrits allèrent chanter une sérénade sous les fenêtres du secrétaire qui la veille avait refusé de participer aux opérations du recrutement. Puis, dans le cours de l’après-midi, un imposant cortège, où figuraient des gamins, mais aussi beaucoup d’ouvriers, à manifesta dans les rues de la ville. La police était impuissante en face de cette foule de plus d’un millier de personnes. Le Sénat finlandais, informé des faits, décida de mettre à la disposition du maître de police des troupes russes de la garnison voisine, lui déclarant que, s’il les refusait, il serait seul responsable des désordres qui viendraient à se produire. Le maitre de police accepta la responsabilité. Mais le bruit de l’envoi des troupes s’était répandu en ville; la foule, grossie encore à la sortie des ateliers, se porta sur la gare, Jean Deck très excitée. Des pierres furent lancées contre la police le maître de police fut lui-même atteint. Cependant, comme le train de minuit n’amenait pas de troupes, la foule se calma, se retira, et l’ordre se rétablit aussitôt. é Le lendemain 17 avril était le jour de lappel des conscrits dans la capitale, à Helsingfors. Sur 870 conscrits, 57 se présentèrent. Le 18, à la visite médicale,
38 seulement étaient venus, dont 31 furent réformés.
Les esprits étaient très montés. Le 17, les journaux du matin publiaient une nouvelle décision du Sénat certains médecins finlandais ayant refusé de siéger dans les commissions, le Sénat nommait à leur place des médecins militaires russes. De son côté, le maître de police eut le tort d’envoyer, pour surveiller les opérations du recrutement, un commissaire de police particulièrement détesté, le sieur Kaïtokangas, qui venait
; d’être condamné à plusieurs mois de prison et à des amendes pour arrestations illégales, et qui était poursuivi pour faux témoignage. Il n’en fallut pas davantage pour provoquer des manifestations. Le premier jour, elles furent d’ailleurs anodines, et dirigées contre le seul Kaïtokangas. Il fut hué, bombardé de boules de neige, poursuivi en voiture. Un peu plus tard, comme il sortait du bureau de police, un monôme se forma derrière lui. Il dut se réfugier dans une maison.
Le 18 avril avait lieu la visite médicale. La nouvelle des démonstrations à Tammerfors avait peut-être contribué à échauffer le public. Pourtant il ny avait, devant la caserne où avait lieu la revision, qu’un attroupement insignifiant, composé surtout de gamins. Le maître de police crut devoir arriver, avec son adjoint, des gendarmes russes et des agents à pied et à
cheval. Comme il était naturel, le déploiement de forces aitira des curieux, qui se mirent à siffler, surtout au passage des conscrits qui entraient ou sortaient. Tout à coup, sans qu’on puisse savoir exactement dans quelles conditions, un gendarme russe dégaine et frappe à tort et à travers. Il blesse deux ouvriers à la main, et, dans son ardeur à sabrer, atteint à la tête ù l’adjoint au maître de police, un capitaine russe du nom de Maximoff. Ce fut le seul incident grave de la matinée. La blessure du policier était du reste légère une heure après je le voyais circuler, la tête enve- j Ioppée d’un bandage, et continuer son service.
La revision terminée, la foule se dispersa. Mais entre une et deux heures de l’après-midi, des attroupements se reformèrent sur la place du Sénat. On attendait évidemment la sortie des sénateurs pour les huer. La place est très grande. Un des côtés est formé par les bâtiments du Sénat de Finlande; (1) en face l’Université ; sur le troisième côté, l’Hôtel de ville avec la station de police et des maisons privées ; et sur le quatrième l’église Saint-Nicolas, celle-ci surélevée sur un grand escalier avec de nombreuses marches. Neuf rues aboutissent à la place. — Vers deux heures de l’après-midi, le coup d’œil était le suivant. Sur les marches de l’église, des bandes de gamins criant et sifflant ; sur la place, des groupes de curieux. La police aurait dù se: tenir tranquille et laisser les gamins s’égosiller. Au liew de cela, le maïtre de police, le lieutenant-colonel Carl— stedt, crut trouver une belle occasion de déployer ses.
(1) Le Sénat de Finlande n’est pas une assemblée législative, mais l’organe suprême de gouvernement : à peu près la réunion de nos ministères et de notre Cour de Cassation.
talents. Il réunit ses agents sur une ligne, les agents à pied au centre, les agents à cheval sur les flancs, prit Ja tête et exécuta une marche de parade pour “ « balayer » la place. Les gamins, en sûreté sur les escaliers, redoublèrent leurs sifllets, et jetèrent des boules de neïge sur la police à cheval. Le public sur la . place applaudissaït, riait aux éclats, amusé de cette opérette, et se moquait de Carlstedt tout à sa barbe, qu’il a très longue. Maïs on ne s’en allait pas. Les sénateurs s’esquivaient par les rues avoisinantes. Mais on en aperçut deux. Cris, sifflets, monômes pour les Trois heures arrivent. La place se vide peu à peu de curieux; les marches de l’église se remplissent de gamins sortant de l’école. Le major général Kaïgorodoff, gouverneur de la province, est informé de ce qui se passe; ses bureaux sont voisins de la place; il peut aller se rendre compte des rassemblements. Sa première pensée est de recourir à la troupe. Le colonel Carlstedt — s’il faut l’en croire lui-même — essaie de l’en ! dissuader; rien n’y fait. Le gouverneur général est absent, son adjoint aussi. Kaïgorodoff est seul; peutêtre veut-il en profiter pour faire du zèle; peut-être a-t-il perdu la tête. Au lieu même de faire sortir une compagnie de la garde finlandaise, Kaïigorodoff appelle sur la place la sotnia des cosaques d’Orenbourg en garnison ici depuis l’an dernier. Me promenant avant mon dîner avec un ami, à trois heures et demie, je vois passer les cosaques au grand trot. Je vais aussitôt’sur la place. A mon arrivée, la place elle-même est vide seuls les escaliers de l’église, du Sénat et de l’Université sont couverts de monde. C’est l’heure où les ser58
vices publics sont fermés, où l’on va diner, où beaucoup de gens se promènent. La nouvelle se répand, et attire des curieux, qui se massent sur les trottoirs. Les cosaques sont rangés sur un des côtés, immobiles. Les _ gamins, sur les escaliers, continuent leurs cris. Le général Kaïigorodoff arrive, entouré de plusieurs officiers, monte à cheval, délibère. — Au fond, il n’y a
- rien à faire, qu’à retirer les cosaques. Tout au moins, s’il veut les employer, le plan est-il d’une simplicité enfantine. Il y a là quelque soixante cavaliers : barrer par des postes de dix hommes les quatre issues, laisser sortir, mais empêcher d’entrer, et occuper la terrasse de l’église, en passant par une des rues latérales, où il , ya moins de marches à monter. Tout cela peut se faire . en un quart d’heure, sans coup férir.
Mais c’est sans doute trop simple, ou d’un effet trop sûr. Il est quatre heures moins dix à peu près. Le commandant des cosaques quitte le général Kaïgorodoff et rejoint sa troupe. Une douzaine de cosaques se déploient en fourrageurs et avancent sur la place, au grand ébahissement de tous. Quelques personnes se tiennent sur le refuge qui entoure la statue d’Alexandrell. Un officier de gendarmerie et deux éosaques veulent les en chasser. De loin, je les vois parlementer, les cosaques gesticulent. Le détachement qui marchait en fourrageurs approche de l’église. Un autre s’est porté vers les esealiers du Sénat, qui sont noirs de monde. Les sifllets redoublent sur les marches de l’église. Sur E un des coins de la place, le public augmente. Mais son attitude est toute pacifique.
Tout à coup, du haut des marches de l’église, tombent sur les cosaques des boules de neige, des morceaux de
Jean Deck glace et même des pierres. J’ai appris depuis que les cosaques qui opéraient près du Sénat avaient commencé à brandir leurs fouets, peut-être à s’en 3 servir, et que cela avait excité les spectateurs. IL est possible aussi que cette jeunesse, se croyant en sûreté, ait commencé l’attaque. En tous cas, je suis sûr que ce qui a eu lieu ensuite se fût produit même sans cela.
Les cosaques ainsi accueillis s’arrêtent, se garent. Mais un petit détachement part au galop, enfile une rue latérale, grimpe les escaliers de l’église, débouche sur la terrasse, en chasse les manifestants. Ceux-ci se sauvent par la place, passent devant les cosaques qu’ils ont bombardés, et qui se lancent sur eux à coups de fouet, du reste, autant qu’il me parut, sans y mettre toute la brutalité coutumière. Le détachement qui est en haut met pied à terre, charge ses fusils, et quelques soldats mettent en joue la foule sur la place. Pourquoi ? Mais ce n’est encore rien. Un quatrième détachement va exécuter une charge au grand trot dans une
Û rue avoisinante, et un cinquième se jance contre la foule massée sur un coin de la place, chargeant sur les trottoirs, frappant à coups de fouet même des femmes. J’assiste ainsi, jusqu’à quatre heures cinq, à trois charges consécutives contre une foule qui ne manifestait même pas par des cris.
Je m’en vais alors diner. Quand je reviens, à six heures, les rues avoisinantes sont toujours pleines de monde, indigné de ce qui se passe. Le bruit court que ce sont les sénateurs qui ont demandé la troupe: et, pour en finir tout de suiteavec cet incident, il semble bien, tous renseignements pris, que ce soit à la suite d’une conversation avec un sénateur que le général Kaigorodoff ait appelé la sotnia de cosaques. — J’apprends, par des connaissances, que la place est toujours ouverte, mais toujours occupée par les cosaques qui chargent de temps à autre.
Un de mes amis les a vus tomber à cinq sur un bon habitant qui traversait la place en voiture. La place elle-même est toujours à peu près vide; des promeneurs la traversent, isolés ou par groupes. Quelques agents de police sont dispersés çà et là, mais on ne fait aucune tentative pour empêcher le public de pénétrer, ni même pour le prévenir du danger qu’il peut courir. À mon grand étonnement, j’aperçois une compagnie d’infanterie russe; vers sept heures il en va arriver une seconde. Les escaliers sont vides; j’apprends bientôt que les cosaques les ont balayés à coups de fouet; j’en vois encore un ou deux qui ont mis pied à terre et pourchassent quelques spectateurs isolés.
Toute l’après-midi s’est passée de la sorte, en charges imprévues, sans motifs, et d’une brutalité croissante. Les excursions de cosaques se sont étendues aussi aux rues avoisinantes, où ils se sont montrés bien plus sauvages que sur la place. Ils ont pénétré dans des cours et criblé de coups de fouet ceux qui s’y trouvaient ou s’y réfugiaient; d’autres ont poursuivi des passants jusque dans des escaliers.
Un groupe s’est introduit dans la cour d’un hôpital et y a frappé les malades, un, en particulier, atteint d’une maladie de la moelle épinière. Le médecin téléphone au poste de police pour se plaindre ; on lui répond : « C’est bien fait pour les gens de Helsingfors. » Sur la place, un officier de gendarmerie a tiré son sabre et frappé à
la tête un homme qui cherchait à protéger une dame contre le fouet d’un cosaque. — Et le général Kaïgorodoff regarde le spectacle d’un air satisfait.
Un conseiller municipal lui demande de mettre fin à
ces excès; le gouverneur lui montre un peloton de cosaques occupé à charger, et dit : « Nous sommes en train de finir. » Pour être juste, je dois reconnaître que la conduite des cosaques ne fut pas partout et toujours brutale. J’ai emporté de ces scènes l’impression très nette que la responsabilité de l’attitude des soldats | retombait sur leurs chefs. J’ai vu plusieurs fois des officiers et même des sous-officiers retenir leurs hommes. Il n’y avait guère qu’un officier, un lieutenant, qui les A un seul moment, du reste, la situation devint menaçante. Il était environ six heures un quart. Je vis arriver sur la place des ouvriers, sans doute des maçons ayant fini leur travail. Il y en avait une trentaine ou une quarantaine, qui se portèrent vers l’église. La police intervint, très durement, à coups de poing et de four- | reau de sabre. Les ouvriers ripostèrent; des agents dégainèrent. Deux cosaques qui se trouvaient près du groupe tombèrent sur un ouvrier arrêté, qu’on emmenait au poste. Les autres ouvriers lancèrent des pierres à la police; les agents durent se replier, laissant un des à leurs évanoui. Au grand galop, un détachement d’une quinzaine de cosaques chargea les manifestants jusque dans les rues voisines, les perdit de vue; pour ne pas à revenir bredouille, le lieutenant qui commandait fit À charger dans une rue assez éloignée, où il n’y avait j; presque personne : une femme qui essayait de se mettre en sûreté fut renversée deux fois de suite par nue COURRIER DE FINLANDE ‘ deux cosaques galopant sur le trottoir. — Tel fut l’incident, sans contredit, le plus grave de la journée. Cependant nombre de personnes avaient essayé de rétablir l’ordre. Des conseillers municipaux se répandaient dans la foule pour engager les gens à se retirer; sans succès d’ailleurs ; les Finlandais voulaient que la gouverneur Kaiïigorodoff : un des bourgmestres, le gouverneur de la province d”Abo, un pasteur, le viceprésident du Sénat. Leurs efforts furent longtemps inutiles. Pourtant le gouverneur dut voir qu’il ne gagnerait rien. Il renvoya vers sept heures et demie son infanterie, et retira ses cosaques dans la cour de la ! police. Le pasteur Murén engagea la foule à se disperser. Mais on savait les cosaques tout près. Il fallut, | pour amener les curieux à se disperser, que le gouverneur fit rentrer aussi les cosaques. Ceux-ci repartirent à huit heures et demie du soir, accueillis sur leur passage par des sifflets assourdissants. Le journal du gouverneur général prétend qu’on lança des pierres cela me paraît douteux. En tous cas, il est faux qu’on leur en ait jeté assez pour casser des canons de fusil et blesser grièvement des hommes et des chevaux. Mais il fallait bien trouver une excuse à la dernière charge que la sotnia exécuta sur un boulevard, sans le moindre Aussitôt après, le calme se rétablissait. Le lendemain res matin, le conseil municipal faisait afficher une proclamation invitant au calme. Le dimanche, c’était le gouverneur qui affichait un avis menaçant. Les troupes étaient consignées; trois compagnies étaient cachées dans la cour de la station de police. Rien ne se produi63
sit, quoiqu”on sentît nettement une grande irritation chez tous. Le gouverneur général était revenu le samedi matin. Il ne semble pas qu’il ait cherché le renouvelle- ” ment des scènes du 18; car il lui eût été facile, en faisant patrouiller les cosaques sous prétexte de maintenir Fordre, de provoquer des manifestations. Il paraît même qu’il laissa un groupe siffler sous ses fenêtres c’est ce que son journal travestit en une attaque contre le palais du gouverneur, avec des carreaux cassés, etc. — Mais il appela des garnisons voisines des troupes russes, qui restèrent à Helsingfors jusqu’au 5 mai. Le 3 mai était en effet le jour du tirage au sort, et on pouvait craindre des troubles. Il ne se produisit rien. De leur côté, les conseillers municipaux prenaient des mesures. Ils décidèrent de former un corps de police volontaire, dirigé par un des bourgmestres, et composé de personnes de toute classe. Ils s’engagèrent à faire respecter l’ordre, si on n’appelait plus de troupes, et ” surtout des troupes russes. Le gouverneur général a donné son consentement. — D’autre part, le conseil 6 municipal ouvritune enquête sur les incidents, et décida d’envoyer une pétition à l’empereur, pour se plaindre gouverneur, qui n’avait pas même observé les prescriptions édictées par le Code pénal en matière de répression des manifestations par la force armée. Tels sont les faits. Mais telle n’est pas la manière dont on les a présentés en Europe. Le gouverneur géné- Ê ral a fondé à Helsingfors, aux frais du budget finlan- l
dais, un journal russe, la Gazette de Finlande, rédigé en partie par des officiers sous ses ordres. L’agence télégraphique russe a eu l’habileté de faire passer cette feuille au service de Bobrikoff pour un journal officiel d’autre part, elle en reproduit elle-même les articles. — On se hâta de transformer les événements, et d’inonder les rédactions de journaux en Europe de fausses nouvelles.
Les boules de neige lancées sur Kaïtokangas sont devenues un attentat ; le coup de sabre reçu par Maximoff a été transformé en une blessure grave portée par un manifestant. Le gendarme maladroit devenait une victime : on prétendait qu’il avait été foulé aux pieds. On parlait aussi, non seulement de pierres lancées sur les cosaques, mais de « morceaux de bois », de « bouteilles remplies de corrosifs » jetées des fenêtres, et qui n’ont existé que dans la menteuse imagination du rédacteur russe. — Il y est question de neuf agents de police et huit cosaques blessés. En fait, il n’y eut que deux agents atteints, légèrement du reste, et sans doute fort peu de cosaques : je n’en ai vu qu’un, qui avait dû recevoir un morceau de glace pointu, et s’essuyait le visage d’où coulait un peu de sang. En revanche, il n’est nullement question des civils blessés, frappés ou renversés. Le lendemain des troubles, on savait déjà qu’on avait pansé treize blessés à l’hôpital de chirurgie.
Le comité chargé de faire l’enquête sur les incidents du 18 avait demandé à l’association ouvrière de Helsingfors de mettre à sa disposition le local de cette association. L’association ne voulut pas s’y prêter, craignant d’avoir des ennuis avec le gouverneur général. C’est ce que de Pétersbourg on a travesti en une k 65 Uvr.
condamnation des troubles par les ouvriers, quiauraient déclaré n’avoir rien à faire avec ces manifestations de
À Enfin de son côté, le gouverneur général a fait faire une enquête sur la conduite des cosaques par son chef d’état-major, le général Rodzenko. Naturellement, les cosaques n’ont rien fait que se défendre; ils ont été patients, et ne se sont servis de leurs fouets qu’à la dernière extrémité. S’ils avaient employé leurs armes, comme ils étaient en droit de le faire, le nombre des blessés eût été plus grand. Et Bobrikoff a publié un ordre du jour où il félicite les cosaques de leur sangfroid et de leur humanité. Il termine en rappelant que les troupes doivent se montrer toujours terribles aux ennemis, aussi bien ceux du dedans que ceux du
Quant aux personnages responsables, par leur incapacité, des événements, l’empereur, à l’occasion des fêtes de Pâques, les a récompensés : Kaïgorodoff a reçu une tabatière ornée de diamants (6.000 francs), Carl- stedt a été nommé colonel, et Kaïtokangas a reçu une bague ornée d’un diamant (800 francs).
5 Nous avons publié, huitième cahier de la troisième BerNarD Lazare. — L’Oppression des Juifs dans l’Europe orientale. — Les Juifs en Roumanie Notre collaborateur nous préparait L’Oppression des Juifs dans l’Europe orientale. — Pour vérifier et pour compléter sa documentation, il entreprit un voyage dans l’Europe orientale. Ce voyage a donné lieu en Roumanie à des manifestations antisémitiques dont nous lui demanderons la narration détaillée. IL a dû écrire à M. Delcassé, ministre des : affaires étrangères, une lettre dont nous empruntons le texte à l’Aurore du mercredi 28 mai Budapest, le 23 mai 1902
Monsieur Th. Delcassé, ministre des affaires étrangères
Monsieur le ministre
Je crois devoir appeler votre attention sur les incidents qui viennent de signaler mon passage à Bucarest. Parti de Paris pour étudier, en Galicie et en Roumanie, la situation économique et politique des Juifs de ce pays, j’ai pu, en Galicie, accomplir ma tâche, qui, partout, m’a été facilitée. Il n’en a pas été de même en Roumanie.
À Jassy seulement, il m’a été possible de poursuivre mes études. Dès mon arrivée à Bucarest, les associations antisémites d’étudiants ont commencé à s’agiter, à protester, à engager leurs amis à s’opposer à la continuation de mon enquête. ,
Si, seuls, des jeunes gens, dont les compatriotes sont reçus fraternellement en France, dans nos universités et dans nos écoles, avaient, fidèles aux doctrines barbares qu’ils représentent, manqué au devoir de l’hospitalité, je ne m’adresserais pas à vous, monsieur le ministre. Je me bornerais à en
appeler à l’opinion européenne en demandant siun pays où on ne sait pas respecter un hôte est digne id’être rangé parmi les pays civilisés. Mais ce ne ” s sont pas uniquement des agitateurs irresponsables dont les bandes sont venues manifester sous les fenêtres de mon hôtel en poussant des cris de mort contre les Juifs et contre moi. Les appels imprimés, dont j’ai l’honneur, ci-joint, de vous communiquer un exemplaire et qui incitaient aux manifestations, ont été, le lundi 6/19 mai, distribués dans les rues de Bucarest par des agents de police en uniforme. La réunion du mardi 7/20 mai, à la suite de laquelle a eu lieu le tumulte, a été présidée par un fonctionnaire du ministère de l’instruction publique et des Ma personnalité n’est pas en jeu, monsieur le ministre, mais il est nécessaire de vous signaler la À gravité de ce fait que des fonctionnaires du gouvernement roumain sont à la tête de ceux qui empéchent un citoyen français, respectueux des lois du pays dans lequel il se trouve, de circuler librement et de librement étudier la situation d’une collectivité à laquelle il s’intéresse. La législation xénophobe de la Roumanie, législation que vous connaïssez, monsieur le ministre, et dont les intérêts français ont déjà eu à souffrir, ne me permettait pas de penser que les étrangers
fussent vus d’un bon œil sur la terre roumaine. L’expérience vient de m’apprendre qu’un citoyen français peut ne pas y être en sûreté. Je crois, monsieur le ministre, en vous informant de ces incidents et en vous demandant d’en tirer les conséquences qu’ils comportent, rendre service à mes compairiotes. Alors qu’un Roumain jouit de toute liberté en France, un Français, mesemble-t-il, doit à son tour jouir de toute liberté en Roumanie.
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