IV-2 · Deuxième cahier de la quatrième série · 1902-10-20

L'aube fraternelle

Émile Moselly

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paraissant vingt fois par an LT 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Nous mettons ce cahier dans le commerce; nous le M | vendons un franc M

l’aube fraternellte

Je vous adresse quelques papiers que j’ai tout lieu de croire assez intéressants. C’est le journal d’un jeune dispensé de Farticle 23. Voici comment il est tombé dans mes mains :

Il y a deux mois, on amenait dans mon service à Phôpital militaire de X.. un soldat du 33° bataillon d’artillerie de forteresse. Au cours de manœuvres, dans la montagne, par un temps assez dur, il avait contracté une pneumonie, qui, dans une constitution appauvrie par le surmenage intellectuel, et déjà entamée par suite

| Il faut vous dire que dans les hôpitaux, notre attitude à nous, médecins, est assez différente de la hauteur voulue des majors de corps de troupe. Tout en faisant la part des tempéraments et des humeurs particulières, il faut bien reconnaître que, n’ayant pas à faire face aux exigences de la discipline et à déjouer les subterfuges des fricoteurs, nous aimons à nous relâcher

de notre brusquerie et d’aucuns, dont je suis, causent volontiers avec leurs malades.

Le mien m’intéressa tout de suite. C’était un grand garçon, maigre, aux traits rudes, mais dont la physionomie rude s’éclairait d’un regard profond. Il y avait tant de douceur intelligente dans son visage, amenuisé par la maladie, ses yeux bleus brillaient d’une lumière si éteinte, et si pâle, que j’allai vers lui attiré par un brusque élan de sympathie. Je fus heureux d’apprendre qu’il était étudiant d’une de nos grandes facultés. Licencié de lettres, il préparait l’agrégation, quand l’année du service militaire était venue interrompre ses études. Moi-même, j’avais rapporté de mon séjour au Val-de-Grâce un goût assez vif des méthodes scientifiques et des choses de l’esprit. Ce fut un lien entre nous. Je lui prêtai des journaux et des revues. Il n’avait plus de famille, ses parents étaient morts quand il était au collège, il ne lui restait qu’un vieil : k oncle, dans le midi, célibataire indifférent et médiocre, propriétaire de vignobles et grand chasseur, avec qui il n’avait pas deux idées en commun. { Il ne se faisait pas d’illusion sur son cas. Je ne vous | dirai pas qu’il attendit la mort avec la sérénité des sages antiques, discutant avec moi de l’immortalité de l’âme. Il était trop simple pour vouloir se hausser jusqu’à ce stoïcisme. Les premiers moments où il vit nettement l’anéantissement prochain furent pénibles et même terribles. Il j était pris d’un grand frisson à la pensée de la destruc- { tion totale et ses mains maigres se Cramponnaient aux | choses avec une énergie farouche et des gestes de d

; k révolte. Les instants les plus durs étaient ceux où on le

| transportait sur un fauteuil d’osier dans une longue

_ galerie vitrée qui entoure le premier étage du bâtiment.

C’étaient de claires journées de septembre; les mon-

$ tagnes à l’horizon étaient bleues, la lumière d’automne coulait doucement sur les arbres en clartés blondes, et des vignes se teintaient de pourpre. Dans la cour, des malades en longue redingote grise, coiffés d’un bonnet de coton blanc, se promenaient sans bruit. Il y avait tant de tiédeurs molles dans l’air, dans le soleil, sur la terre et sur les eaux, qu’il s’effarait devant elles, et qu’un immense désespoir passait dans ses yeux vitreux.

Puis cela même s’apaisa. À mesure que la maladie le minait plus profondément, les forces de résistance s’usaient et avec elles, le déchirement des regrets. Il mourut sans convulsions, sans agonie, dans un demisommeil, inconscient et léger. Ses voisins ne s’en aper- çurent même pas. Un matin, la sœur qui le secouait

À pour le réveiller, s’aperçut qu’il était mort. La vie s’était détachée dans un souffle, tombant dans le néant d’une chute lente et silencieuse comme ces fils de la Vierge qu’il regardait longuement onduler dans le jour

| tiède, aux derniers moments de son repos solitaire dans la longue galerie vitrée.

J’ai trouvé parmi ses effets dans son paquetage avec quelques livres classiques, annotés pour la préparation

É des examens, ce mince carnet recouvert de toile jaune que je vous envoie. Ce n’est rien moins qu’une autobiographie en ces quelques feuilles.

Fatigué par la vie, ce petit cahier l’est aussi. Les pages, couvertes d’une fine écriture, sont parfois en lambeaux et se détachent. Vous remarquerez que la

couverture en est salie par un assez long séjour que le soldat X… fit au camp d’Eaubonne. Il plut beaucoup cette année-là ; comme ils étaient logés sous la tente, leurs effets placés sur le sol, à la tête de leurs pail- : lasses, à l’endroit où la toile de la tente s’accroche aux piquets, étaient trempés par l’averse. Le petit carnet dut recevoir sa part des eaux du ciel, et faire un assez long séjour dans les flaques, si l’on en juge par sa toile décolorée et toutes les pages où l’encre s’est délayée. C’est une sincérité de plus, parmi tant d’autres. Médecin-major de deuxième classe

C’est donc fait. J’ai franchi la porte du quartier.

Me voilà occupé à jeter des regards autour de moi, à scruter les hommes, les choses pour deviner leurs intentions, bienveillantes ou hostiles.

Pas gai le premier coup d’œil. Je suis dans une grande chambre sous les combles, traversée par la cloison du bat-flanc qui monte jusqu’aux poutres du plafond. Une longue rangée de lits aux couvertures brunes bien tirées, bien carrées au bout, sur les pieds de fer des châlits. Sur la planche, les effets des hommes sont enveloppés dans des mouchoirs de couleurs éclatantes, où sont dessinés des canons, des armes. Pas d’autre : mobilier qu’une table, une cruche de fer-blanc, une glace fixée au mur par des vis. C’est froid et plein d’ordre, cela rappelle la prison ou la cellule monastique, immensément agrandie.

| Sur des pancartes, les écritures du fourrier contournent leurs paraphes compliqués, les arabesques savantes de la bâtarde.

Les fenêtres sont mansardées. Je m’approche.

-Les monts lointains se profilent dans l’air froid de

novembre. À mi-côte les vignes dépouillées laissent

entrevoir le sol blanc, déjà lavé par les premières

l’Aube fraternelle pluies d’automne. Les échalas entassés y font des taches noires, disposées en rangs symétriques. Dans la ramure grêle des peupliers plus proches, des masses enchevêtrées de branchettes se détachent, ce sont les nids de corbeaux et de pies qui sont invisibles l’été, dans les feuilles. .

Vers le couchant, si près de moi, que je pense presque la toucher à bout de bras, une cathédrale gothique, aux ogives évidées, jaillie dans l’air, légère et fine, avec ses architectures fouillées, ciselées, où passe la lumière à flots, dans un vol tournoyant de choucas et de corneïlles. Si proche, elle me sera précieuse, elle hantera mon imagination avec ses moines d’autrefois, son plain-chant, les sonorités de l’orgue, elle amusera mes yeux par ses clartés matinales, son essor dans l’air bleu, par sa masse noire et confuse, son dessin hardiment simplifié, dans les soirs

Au pied, dans l’ombre humide des arcs-boutants, un petit jardin public, sous des allées de tilleuls, | exhale un parfum d’ennui. |

Nous sommes dans la chambre une vingtaine de nouveaux venus. Des blouses, des vestons, des gilets de laine, des casquettes de loutre, et des melons clairs; et | sur le plancher, dans un curieux déballage, des valises de toute couleur, de toute taille; un Auvergnat même se promène d’un pas lourd, tenant sous son bras une caisse en bois blanc, où il a serré ses vêtements, des provisions de route. Tous stupides, mornes, effarés.

Dès que j’ai le dos tourné, je devine derrière moi un mouvement de curiosité. On cherche à me connaître ; T je suis différent, avec mes mains blanches, mes vête- |

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| ments plus soignés. Maître d’école, employé ou sémina-

j riste ? Une curiosité ironique se lève sur mes pas.

; Voilà mon lit, ma place sur la planche à paquetage, mes crochets dans le bat-flanc, en face de la fenêtre étroite. Deux mètres carrés où va tenir ma vie perdant de longs mois.

Déjà mon ancien s’est emparé de moi. Cest un ouvrier serrurier, un visage franc, énergique. Je crois que nous ferons bon ménage tous les deux. Quand il a appris que j’étais étudiant, un rire entendu a plissé ses lèvres : Alors un an à faire. Ça se tirera, va, mon

Le soir tombe. Le ciel bas et noir crève soudain, la pluie cingle les carreaux et la rafale siffle dans les longs

Mon cœur se noie dans les flots d’une immense tristesse, fine, grise, amère comme la cendre. Toutes sortes de terreurs me hantent, celle des lendemains, à ce tournant de ma vie, la peur physique de la lumière qui décroît dans cette pièce maussade et nue, où rien ne m’est familier. — Il est de ces crépuscules dont le frisson se gravera à jamais dans notre chair défaillante, dont le souvenir nous reviendra toujours dans une arrière saveur d’amertume. Il semble que toutes les puissances mauvaises vous frôlent ces soirs-là.

J’ai la gorge trop serrée pour pouvoir manger et je me couche, aussitôt la lampe allumée.

| Mon ancien a relevé les planches du châlit, les a mises en bateau, pour que je ne tombe pas la nuit. — Il se penche sur moi : « Tiens, voilà un foulard, les nuits sont fraîches, sous les combles. Mets-le autour de ton cou. » C’est dit d’une voix rude et maladroite, mais cela me va

l’Aube fraternelle

droit au cœur. Dans l’océan de désespoir où je sombre, c’est un brin d’affection où je me cramponne. Je le remercie gauchement, mais j’ai la sensation très nette qu’il me comprend, et que mes paroles en disent plus qu’elles n’expriment.

Des pas sonnent sur le plancher. On va on vient, puis le calme descend dans la pièce où montent des soufiles. Le lit est étroit et dur, j’ai peur de me remuer, de glisser. Je flotte dans un demi-sommeil, d’où me tirent des sursauts brusques, qui font dans ma conscience des éveils brutaux et rapides. Je me débats contre le passé qui revient en lambeaux de rêves, des visions tournoient brillantes ou effacées, des phrases décousues : la figure blonde et fine, d’un de mes maîtres sous son binocle d’or, dans un couloir vitré, les moulages des marbres d’Égine, les grands quais, des bois, des pans de fleuve aux moires brillantes de soleil ; les pignons aïgus de la

Tout à coup, une sonnerie dans la cour du quartier m’éveille tout à fait. J’écoute, le cœur battant.

J’ai reconnu le large rythme, l’assoupissement de la finale. C’est l’extinction des feux qui monte, grandit par instants dans la rafale.

Ce n’est pas ce que j’imaginais, le large chant de paix qui tombe, devant la flamme des bivouacs, sur les poitrines vaillantes, ouvertes aux vents, ce n’est pas l’angélus du soldat. Il me semble que nous sommes emportés, sur quelque monstrueux vaisseau, poussé par des souflles noirs, dans l’épouvante, et que les grands oiseaux de mer jettent leurs rauques clameurs dans le vent, et frôlent de leurs ailes immenses, ouvertes dans la nuit, les flancs du navire. |

Après tout, elle n’est pas si différente, cette vie, de ma vie passée, au moins pour le confort et le luxe. La chambrée avec son plancher enduit de coaltar n’est guère plus modeste que mon garni d’étudiant, avec son carreau rouge, et sa natte de sparterie.

Mais si le dehors était pauvre, avec quel soin jaloux je parais ma vie intérieure, je la rehaussais de sensations artistiques.

Vous souvient-il, à mon ami lointain, de cette cour du musée où sous les platanes et les eucalyptus nous éprouvions un plaisir délicat à relire du Sophocle ? Vous souvient-il du bronze florentin, de l’Hermès gracile, dont les membres fins se mêlaient à la chevelure d’un saule pleureur, et du sarcophage transformé en fontaine, dont l’eau tombait dans une vasque, parmi des iris et des glaïeuls. Les bruits du dehors mouraient sur le seuil et Vadieu d’Antigone à la lumière du soleil n’était pas profané par les rumeurs de la rue. Sous le promenoir en arcades, des monuments funéraires répétaient pieusement la même inscription : Diis manibus! Nous marchions dans la cendre des morts !

C’étaient les galeries, où nous allions admirer l’étoffe somptueuse d’un brocard, dans un tableau de Véronèse, leffrayante rigidité d’un cadavre dans une toile de Zurbaran, ou bien encore l’immense fresque qui déroulait sur la mer bleue de Sicile la blanche procession des

l’Aube fraternelle | cavaliers, et les membres grêles d’un jeune pâtre jouant de la syrinx parmi ses chèvres. La nuit venue, nous allions sur les quais, le long de l’eau noire qui roulait de l’argent et de l’or. — Nous aimions les mêmes poètes que nous lisions dans de d’espoir. — Nous recherchions les rythmes subtils et les | vocables bizarrement somptueux. — La poésie était une essence précieuse qui ne se vendait qu’en flacons de cristal taillés à facettes. — D’autres fois, nous mettions des tendresses ingénues, des voluptés adolescentes dans la syntaxe rudimentaire de Verlaine. Nous méprisions le présent, la vie, dont nous ne comprenions pas l’âpre beauté. « Pas la couleur! oh rien que la nuance! » Dans les quartiers populeux, sonnaïit le tictac des métiers, et les ouvriers sortaient de l’usine, hâves et noirs. | Maintenant, il m’apparaît que cet orgueil était étroit | et naïf. Nous ignorions volontairement beaucoup de | choses. Aujourd’hui que je tourne mes regards en ; arrière, de la dure réalité où je vis, le passé m’apparaît | mesquin et toutes ses fines nuances se sont décolorées : | et ternies, au souffle impérieux et glacé du présent. Tant mieux. Les flots du large battent la tour d’ivoire. | Et qui pourrait distinguer le chant des proses rythmées dans la grande clameur sonore qui monte du sein de l’océan, de l’océan où passent les voiles de ceux qui travaillent et qui souffrent! |

Pêle-mêle curieux que celui de la chambrée. ;

Toutes les classes de la société sont représentées ; il y a des employés de bureau et des ouvriers d’usine, des laboureurs et des bourgeois. Les uns sont venus en : bourgerons, les autres en sabots, les autres enfin avec des jaquettes ajustées et des cravates élégantes. Mais tous sont égaux, tous parlent la même langue joyeuse, chastement et naïvement obscène ; tous se ressemblent sous l’uniforme, et rien ne traduit plus au bout de

quelques semaines la diversité d’origine.

Au bout de la pièce, contre la haute fenêtre, sont installés des mineurs du Nord. Ce sont des colosses aux cheveux clairs, aux chairs blanches, à la peau décolorée par le travail dans l’obscurité sous la terre. Géants à la

| voix rauque, ils déploient leurs membres avec lenteur, s’attablent à la cantine devant des litres d’alcool qu’ils boivent dans de longues songeries. Les nuits de dimanche, quand ils rentrent de leurs bombances, ils terrifient les « bleus » par leurs menaces et c’est dans les ténèbres lourdes, un bruit de luttes, de châlits renversés, de planches qui sautent. De sang-froid ils sont patients et doux, lents et apathiques. .

Les paysans ne manquent pas. Gauches, ayant peine à lever leurs semelles, où pèse toujours la glèbe du sol

l’Aube fraternelle natal; de légers détails les révèlent : un couteau de corne, attaché à la ceinture par une lanière de cuir, une chaîne de montre enrichie de grossières pendeloques, une blague en vessie de porc où ils serrent le gros tabac de cantine qu’ils fument dans de grosses pipes de bois, juteuses et massives. Ils sont craintifs, travailleurs, économes, dociles, ne reculent jamais devant la besogne, les corvées, les lourdes charges à porter, s’affolent à l’instruction à l’idée des nomenclatures qu’il faut épeler, ouvrent des yeux ronds, énormes, accouchent de balourdises aux questions qu’on leur pose et en rient bêtement les premiers. D’aucuns sont d’une loyauté et d’une bonté instinctive sans réflexion, où il y a la docilité et la douceur d’une bête de somme, d’un bon cheval qui ne donne pas de coups de pied. Très fiers de leurs pays, ce sont des querelles incessantes sur la supériorité de leurs terroirs. Ceux de la montagne blaguent ceux de la plaine, qui répondent et leur reprochent | leurs déserts plantés de sapins. Les « mangeurs de | lard » invectivent les goujons « de la rivière ». Ils ont des répliques amusantes, d’un pittoresque inventif, | comme en prodiguent les rivalités de races, piquées | au vif, où s’est étudié l’esprit des générations : « Chez vous, on vendange avec des perches », dit l’un. L’autre | répond : « Taïs-toi, chez vous les rats descendent du | grenier à la cave avec des larmes dans les yeux. » . Parmi ces lourdeurs épanouies, passent, maigres, souples, des silhouettes d’ouvriers parisiens; museaux | chafouins, curieusement fouillés, la cigarette aux lèvres, | qui arborent leurs képis et leur donnent l’allure chapar- 1 deuse de casquettes. Fins et sveltes, résistants comme 4 des chats, ils ne sentent pas les fatigues, pleins d’ironie 4

et de dédains pour les paysans, les « plants de choux », comme ils disent. C’est grâce à eux que l’idiome de la caserne se fleurit de vocables faubouriens, de termes d’argot, empruntés au langage des garçons bouchers et des camelots : on se chuchote « vingt-deux » dans les rangs, quand apparaît le profil de l’adjudant, les mots de « perle », « liquette », « lingue » sont d’usage courant pour désigner du tabac, une chemise, un couteau.

Rien n’est drôle comme de voir un lourdaud de la montagne, bûcheron ou sabotier, au cours d’une altercation avec un « Pantruchard », lui renvoyer une épithète du cru, avec une audace étonnée, et une fierté qu’il ne sait pas dissimuler.

Et l’autre, le Parisien, se tourne vers la compagnie, la prend à témoin, commente d’un clignement d’yeux et d’un sourire :

Et d’autres enfin, Parisiens également, d’allure inquié- tante, avec de mystérieux tatouages sur la peau, sur qui on se chuchote des histoires, qui parlent de sonner les pantes, nous font la démonstration familière, avec un foulard, du coup du père François, ouvrent avec un couteau les serrures les mieux fermées. Ceux-là nrattirent et me font peur.

J’ai souvent entendu des camarades, sortis de la . caserne, se plaindre de la promiscuité, des contacts salissants, des mauvaises odeurs. Je n’approuve pas une telle attitude; ce sont dégoûts de petite maîtresse. Par une contradiction peu banale, les mêmes faisaient profession d’idées avancées, c’étaient même de doux anarchistes, comme il en est dans les jeunes Revues,

l’Aube fraternelle à confortablement installés au fond de cinquante mille livres de rente, qui s’éprennent d’affection pour le peuple, par snobisme; c’est un sport nouveau, ils reconstruisent la société comme ils fabriquaient des proses décadentes : naïvement et subtilement. Il y aura dans la cité future, des meubles modern-style, des peintures de primitifs, des musiques symboliques. Je ne suis pas de ceux-là, et quand si nombreux sont ceux qui crient qu’il faut aller vers le peuple, quitte à se laver les mains avec dégoût; je vais mettre à profit cette année pour vivre avec mes nouveaux camarades, venus des champs, de l’usine, franchement, cordialement. A vrai dire, ce peuple, je ne le connais pas. Je lai frôlé, coudoyé dans la rue, les prévenances de mes éducateurs, de mes parents me tenaient loin de lui. En vain l’égalité était-elle inscrite aux murs des monuments publics, les mœurs, les convenances, les barrières élevées par l’orgueil et l’égoïsme m’en séparaient. Je l’ai vu représenté dans le roman, mais je sais bien que ces images sont fausses, embellies ou trivialisées, défofmées par la vision de l’artiste et les exigences de Pourtant j’ai lu Michelet : quel hymne en l’honneur de son énergie, de sa bonté originelle. Le vieux Jacques Bonhomme, courbé sur les sillons lointains, enténébrés, lève sa face terreuse et vient vers moi, la cognée à la main, pour émonder l’injustice. A la lueur des bûchers, des incendies, je vois mieux son visage hâve, où la faim et la souffrance marquent une empreinte douloureuse. Ah! ce pas lourd de glèbe, de rancune, comme il retentit dans l’histoire. 1

ne . 11 me semble que j’aimerais à leur lire ces pages, au Ê soir, à l’heure où l’on regrette l’âtre familial. Notre vie À à tous en serait agrandie; cela aussi me consolerait un | peu d’avoir à répéter, comme les Bretons, que le brigadier se reconnaît à deux larges galons de laine rouge sur chaque manche. — J’exprime ce désir sans orgueil, | sans froissement de vanité, simplement pour mettre entre nous un lien de plus, pour me rendre utile, pour leur apprendre à connaître leur passé, celui de leurs ancêtres; — pour cela il faudrait des autorisations, des Ÿ ordres qu’on n’a pas, un soin plus vif des intelligences, une préoccupation inconnue en France, de demander à chaque homme, au meilleur moment, le meilleur emploi de ses facultés pour le bien de tous.

J’ai fait connaissance avec la petite ville. Resserrée dans son étroite ceinture de fortifications, les maisons s’entassent, se heurtent. Au bout de chaque | rue, on aperçoit le chemin de ronde, les ialus, les glacis du rempart avec leurs peupliers aux frêles branchages, si dénudés sous l’averse. Pas de bruits de voitures, quelques passants, et partout des uniformes, des ordonnances, des soldats en corvée. Des clochers tombent des volées de cloches, des clairons répondent. Curieux d’âmes, j’imagine des vies d’adolescents, austères, pensives de travail et d’étude dans ces murs d’aspect | monastique; loin de la séduction des formes et des couleurs, leurs lyrismes doivent être des ravissements | d’intelligence. La beauté des femmes y est un peu triste. D’ailleurs on le respire partout ce fin parfum de tris- | tesse, dans les cours aux pavés usés, où pousse l’herbe, Ë dans le cloître aux ogives ajourées, ruineux, ravagé par le marteau des révolutions, le long des couvents où les | fenêtres de verre dépoli n’ont pas de regard. La petite ville, devenue une immense caserne, où roule chaque année le flot tumultueux, bientôt discipliné, des Fran- çais de toutes provinces, voit avec stupeur ses coutumes d’autrefois disparaître, ses vieilles familles se disperser, ses vieux hôtels s’emplir du va et vient d’étrangers. Et 1} lentement, avec un plaisir subtil d’imagination, je le cherche à découvrir, derrière sa banalité présente, sa Fi

: physionomie lointaine, je la vois, telle qu’elle était cinquante ans en arrière, moitié ville et moitié village, avec ses bourgeois récoltant leurs vins, cueillant leurs houblons, ses vignerons, la hotte au dos, la serpette

J’allais par les rues pavées de cailloux pointus. Parfois dans les petites places désertes, je distinguais dans le crépuscule gris, une porte curieusement travaillée, des chapiteaux, des colonnes cannelées, des cartouches, des blasons effacés. Au milieu de la place s’étendaient à des flaques d’eau, où, dans l’ombre envahissante qui enveloppait les façades, se reflétait un coin de ciel brillant, lavé par l’averse, tout frissonnant d’étoiles.

Dans les quartiers populeux, des bouges s’allumaient, de louches clartés filtraient par les vitres ruisselantes de buées, on entendait des refrains obscènes. Sur les portes, des femmes en cheveux se tenaient, pauvres,

  • laïdes, sanglées de caracos, tapies dans les encoignures comme des araignées sournoises. Leurs gestes d’invitation étaient rares, et hideux.

Nous commençons à nous connaître, et à nous com- | prendre, à la chambrée.

Assis autour de la même table, à la cantine, tandis | que le petit jour pénètre par les hautes vitres inclinées, que la clarté des lampes jaunit dans la vapeur et la fumée du tabac, nous nous rapprochons.

Ils sont comme tous les hommes bons et méchants. Ils se font du mal entre eux, bêtement, sans le vouloir, | pour le plaisir des grosses farces. |

L’un d’eux est-il puni, consigné au quartier, c’est une | joie de blaguer son ennui. On lui apporte des képis de | fantaisie, des pantalons rétrécis, des dolmans aux | rouges éclatants, tandis que, mélancolique, il tire de sa charge ses effets de treillis pour descendre à l’ours.

Des rires mauvais se lèvent derrière lui.

Le lendemain c’est au tour d’un autre.

Ils n’ont pas eu le temps de cultiver leur délicatesse. ;

Et parfois, ils ont comme un remords, ils se consolent |

et se plaignent des injustices.

Une chose surtout m’amuse, c’est de les entendre répéter à satiété, avec la même inflexion, seulement | variée par l’accent du terroir, la même plaisanterie.

Oh! ces phrases stupides, ces refrains idiots, ces | scies désespérantes, ils les entendent avec une joie toujours épanouie, une admiration toujours renaissante, celui qui les lance a toujours l’air important de celui qui va en dire « une bien bonne ». Tout le jour, la grosse bêtise passe et repasse dans l’air avec un bourdonnement obsédant de mouche qui se heurte aux vitres et À repart. C’est qu’ils sont jeunes et tout d’instinct, et que ÿ le comique n’est pas dans les choses qu’ils disent mais

Les jours se succèdent, pareils, sans aucun événement qui tranche dans leur trame grise et uniforme. Le matin, tandis que le réveil sonne dans la cour, et que l’homme de chambre fait claquer ses sabots sur le plancher, mes yeux qui s’ouvrent contemplent les mêmes objets familiers, la planche à pain, la fenêtre mansardée, la file des lits où les corps des dormeurs se dessinent sous les couvertures brunes. La lampe à pétrole jette ses lueurs fumeuses et vacillantes, les cruches de fer-blanc des hommes qui vont au café sonnent dans les escaliers.

Puis viennent les marches, les manœuvres, les exercices. Mon corps s’assouplit, mes membres prennent une vigueur et une élasticité inconnues. Des fièvres, des nervosités disparaissent en moi. Il y a des moments de souffrances ; traverser une plaine de neige avec la réverbération du soleil dans les yeux m’a révélé une forme de supplice. Mais je reste calme et triste.

Un être nouveau se développe en moi, et c’est avec une curiosité aiguë que j’en étudie la naissance. J’ai toujours été ainsi; terrifié par la peur des états identiques, tourmenté par de vagues nostalgies, hanté du désir d’autres choses. Je sais bien au fond que cet être nouveau est inférieur à l’ancien sous le rapport de l’intellectualité, que ce changement est un doux abrutissement : n’importe, j’en jouis comme d’une incarnation nouvelle,

l’Aube fraternelle comme d’un agrandissement de ma vie vers des perspectives mystérieuses.

Tout ce qui meublait ma mémoire, ma pensée, auparavant, et qui y revient, me paraît insolite et bizarre.

Les vers des poètes qui murmuraient doucement dans

ma solitude et faisaient un accompagnement très doux à mes émotions, n’ont plus ni sons, ni couleurs, ni parfums. Les cités où j’ai vécu en imagination n’ont plus pour moi leur cortège de visions; les noms harmonieux de la Hellade n’éveillent plus en moi de longs échos. Ma vie devient plus réelle, plus terne, et plus

Par une compensation dont je suis surpris, et que j’analyse curieusement, car j’étais loin de m’y attendre, mes sensations les plus rudimentaires, celles du corps humain qui peine, qui souffre, qui a faim, qui a froid, sont plus riches, plus étoffées, et m’ouvrent un champ d’études presque infini. II me semble que par elles j’atteins les racines profondes de mon être, que je prends conscience d’une vie obscure, puissante, active, qui m’avait été voilée jusque-là.

Et j’observe que dans ma situation présente, loin des livres, des penseurs, des moralistes aigus et des philosophies subtiles, ces sensations suffisent à me donner un bonheur très ample, très complet, le même pour tous les hommes; celui de l’appétit satisfait, de la soif apaisée. Je rêvais à toutes ces choses à la cantine, après une journée de marche au grand air froid du dehors, près d’un poêle bourré de charbon, fumant ure É pipe qui tirait bien, devant un bol de vin chaud. F

Le printemps est tardif dans ces pays du Nord.

Il prépare longuement sa venue, avec des coquetteries, des hésitations charmantes. Rien ne saurait rendre la douceur incertaine, exquise des longs hivers finissants. Dans le ciel lavé par les averses, s’ouvrent des éclaircies d’un bleu humide et frissonnant, sur les terres détrempées pointent les fines aiguilles des gazons verdissants. Pas un bourgeon ne nuance encore la

ramure grêle des peupliers, pourtant les beaux jours approchent, car dans les couchers de soleil, des coulées de lumière plus chaude se déversent de l’horizon, et dans les nuits plus claires, passent des souflles tièdes. Peut-être déjà les violettes et les primevères s’ouvrentelles sous les haies, parmi les herbes séchées par l’hiver !

Tous les jours, après la soupe du soir, il y a encore une heure de grand jour.

J’en profite pour me réfugier derrière la cour du quartier, sur le talus des fortifications. J’ai trouvé entre deux gabions un petit coin propice. Au bas du mur à pic, s’étalent les eaux vertes du canal, où passent de lourds chalands, peinturlurés de couleurs vives. Des sonnailles s’égrènent sur le chemin de halage, des chiens aboiïent, des fouets claquent.

En face, au-dessus du colombier militaire, un vol de

l’Aube fraternelle ‘ pigeons tournoie. Ils vont et viennent en masse confuse, | d’un vol régulier et qui oscille comme un pendule. Leurs | ailes changent de couleur, selon qu’elles sont frôlées diversement par le reste de jour bleuâtre qui traîne dans l’espace. C’est une nuée d’un blanc éclatant, ou d’un gris éteint, qui se balance, mêlant à la douceur du rythme le chatoiement des couleurs.

Crépuscules de mars, pleins de tendresses indécises.

Les hommes, qui vous ont tant chantés, n’ont pu vous | profaner. Toujours vous engluez nos cœurs dans le | réseau de vos clartés, de vos odeurs errantes. Joies | banales, qui éveillent dans nos êtres un frisson toujours

Un léger bruit de pas. C’est le soldat Finoche, qui rôdant par là me rejoint dans ma cachette.

J’ai du perle, et des feuilles, il roule une cigarette, l’allume, s’allonge à mes côtés, les pieds dans l’herbe

Finoche est un de ces « Pantruchards » qui m’inspirent | de la curiosité et de l’horreur. Il court des bruits sur | son compte ; des démêlés avec la justice, d’où il s’est tiré à force de ruse et de souplesse. J’ai compris vaguement, par sa conversation, qu’il avait mené à Paris la vie inquiète des bètes, toujours à l’affût d’une proie, traquées par de plus forts. Il a rôdé dans le désert d’hommes, talonné par les instincts éternels. Aussi sa conversation est-elle savoureuse, samimiqueexpressive, i faite de gestes qui au cours de son récit, évoquent la | terreur des pantes et les jolis jeux de main « des aminches ». Très curieux à étudier ; quand un gradé le rudoie, il a des grondements d’hyène, des fuites ram-

pantes d’animal sournois qui est prêt à se redresser, à sortir les griffes, dès que le regard menaçant ne pèsera

| plus sur lui. Jouissant confusément de la réprobation qui l’entoure, il accentue sa canaillerie par fierté. Il montre avec mystère un tatouage qu’il a au pouce de la maïn droite, le même qu’ont les camaros du bat d’Af. Même que, quand il est arrivé ici, le major lui a dit, voyant le signe : « Allez à la Villette ; c’est là qu’on marque la viande. » Grâce à lui, je connais les ponts où l’on peut dormir à l’aise, ceux où les courants d’air sont si vifs, qu’on est forcé pour se réchauffer, de se coller des planches sur le dos, en guise de couverture ; je connais les squares, où l’on peut rêvasser, loin des sergots, sans crainte d’être pris, et je sais que le plus mauvais est celui de Notre-Dame, derrière la Morgue; on y entre par la porte, et on arrive au Dépôt, tout de suite : c’est un traquenard. Enfin je sais les appellations mystérieuses qui désignent les représentants de la loï, la force armée, une dans ses manifestations redoutables ; je sais qu’il y a des flics, des bourriques, que les gendarmes sont les guignols, et les agents de la sûreté « les fils à Deibler »..

Je le regarde près de’moi dans le reste de jour qui traîne sur le sol. Ses yeux gris luisent entre les paupières clignotantes; ses dents écartées sont jaunies par la chique, son visage flétri n’a pas d’âge, sur ses joues glabres se tordent quelques poils follets décolorés. Il a fini sa cigarette : soigneux, il prend le mégot, le met dans le fond de son képi qu’il replace sur sa

Il me confie un cas de conscience :

— Crois-tu, vieux, la femme à Oscar, de la quatrième,

l’Aube fraternelle

tu sais, le rouquin qui est de Charonne. Ben sûr;ila une femme en ville. Il a attrapé trente jours de grosse. Crois-tu qu’elle lui a envoyé quarante sous et un paquet de tabac. C’est tout. Ah là là, si j’avais une gonzesse pas plus à la manque, c’que j’lui rentrerais dans la

J’acquiesce vaguement. M. Nisard n’a-t-il pas dit qu’il y avait deux morales.

La nuit est venue. Finoche, toujours étalé sur l’herbe, se cure les ongles avec son couteau, un lingue solide, à manche de corne, dont la lame est maintenue ouverte par un anneau de métal.

Je suis des yeux cette lueur d’acier, coupante et

.

Il a neïgé tout le jour.

La chambre est noyée d’ombre. Seule une lumière blafarde se traîne au plafond, reflet du soir mourant sur la cour du quartier toute blanche.

Sur des bancs, les hommes entourent le poële, bourré de charbon, chauffé à blanc. Ils tendent leurs mains gercées à la bonne chaleur et fument leurs pipes en causant. On vient de manger la soupe, et l’homme de chambre empile les assiettes, donne un coup de balai à à la table. On allume la lampe fumeuse et sa clarté E vacillante fait sortir des ténèbres la rangée des lits, Les couvertures bien tirées, les quarts d’étain pendus aux

  • crochets du bat-flanc. Tandis que le vent fait rage au dehors, le poële ronfle. Dans l’atmosphère chaude où glissent les fumées du tabac, plane une impression de bien-être, de calme tiède et réconfortant : c’est presque un foyer, une famille.

La porte s’ouvre et dans une bouffée d’air froid, qui fait filer la lampe, entre un nouveau-venu.

On le salue de cris, d’exclamations joyeuses.

C’est Émile! « Tiens, comment ça va, le pays ? »

| Il s’approche, dans un grognement, prend en passant une poignée de feu, et se dirige vers son lit, maussade.

Son calot est rabattu jusqu’aux oreilles, le col de sa

l’Aube fraternelle capote remonté jusqu’aux yeux. A peine entrevoit-on un coin de sa face bouffie et luisante ; il souffle bruyamment, comme une bête à sa crèche. Sur le drap noir élimé, taché de graisse, de cambouis, des flocons de neige achèvent de fondre, coulent, une flaque d’eau s’étend à ses pieds.

Il se déshabille ; son bourgeron de toile, par dessous, est trempé et colle à ses épaules. Il marmotte des choses confuses entre ses dents : « Cochon de métier ».

Je le vois mieux. Il est gras à lard, ses petits yeux aux cils pâles sont noyés dans la panne- qui matelasse ses joues, quelques brins de moustache tombent aux coins de ses lèvres. Ses traits sont figés dans une

Les anciens nous renseignent.

C’est un Vosgien. Quand il vint ici, les premiers temps, il étonna tout le monde par sa voracité, il engloutissait une grande terrine de rata. Jamais on n’a pu rien en faire; il ne sait même pas marcher au pas : de garde à l’arsenal, il n’a pas rendu les honneurs au général, qu’il prenait pour un pompier. Son plaisir est d’aller dans la cour, de prendre des pierres et de les jeter loin, si loin qu’on ne saurait croire. On lui fait chanter des chansons, danser des danses, et les hommes des autres chambrées viennent voir le spectacle. Il était parti dans un fort, sans doute qu’on Pa fait redescendre ce soir.

Je comprends. Bûcheron, segard, ou pâtre des hautes chaumes, habitué à vivre avec ses vaches dont les clarines sonnent là-haut, dans l’air vif, sur les prés tapissés de gentianes drues ‘et d’anémones larges comme des nénuphars, il n’a pu plier son corps indolent et ses

À membres épais aux gymnastiques compliquées, son

$ âme rudimentaire aux mécanismes de la discipline. Quand les horions ont plu sur son échine, il s’est enfermé dans un entêtement patient et robuste, comme les bêtes qu’il rentrait le soir dans les granges.

On l’a mis serre-frein au petit chemin de fer. Dès lors, il a vécu dans l’huile des machines, le cambouis, le charbon dont les paillettes miroitantes s’attachent à sa rude toison. Sale à faire peur, c’est une joie énorme quand une corvée de vigoureux compagnons, COmmandée pour la fête, le conduit à la fontaine, et le frotte sur le rebord de l’auge avec une brosse de chiendent.

Sans dire mot, il roule sa couverture, ouvre son lit,

D’autres chauffeurs arrivent, qui nous apprennent qu’il a failli causer un déraillement : une erreur d’aiguillage. Il ne va pas y couper de ses quinze jours de

Et des propos s’échangent, des rires partent. « Quelle bonne blague. Pas de danger. On va rire. »

Les heures passent : l’appel, le margis de semaine passe en coup de vent dans la carrée ; on se couche, on éteint la lampe. Dix heures : l’extinction des feux clame dans la nuit son long sanglot solitaire.

Tout à coup, la porte s’ouvre doucement : des ombres mystérieuses se glissent dans la chambre, un falot allumé jette des lueurs dansantes sur les murs et nous laisse entrevoir, à nous autres bleus, béants sur nos lits, un piquet d’hommes en grande tenue, gants blancs, jugulaire au menton, dolman de parade, raides sous les

l’Aube fraternelle Un autre, encapuchonné dans un manteau à pèlerine, | sans qu’on voie rien de sa figure qu’une longue moustache en croc, s’approche du lit d’Émile et le réveille. On lui lit sa sentence, venue par le télégraphe äu ministère de la guerre. On lui montre l’ordre, couvert de timbres, de signatures, apposés au bureau. Il est condamné pour faute grave à être fusillé. Fou de terreur, il s’enfonce dans son lit, les draps sur la tête, en sort, éperdu, se traîne, bannière au vent, sur le plancher, demande grâce. Grave, exécutant le maniement d’armes avec un sérieux imperturbable, le piquet rend les honneurs au Sournois, un homme qui s’est glissé dans l’ombre, cingle ses fesses nues de toute la volée d’eau de la cruche, tout le monde rit à se tordre, et lui, délivré de : son angoisse, rit, candide. j

Ce soir je suis commandé de garde, au magasin à poudre de la Grande Mare. C’est un poste perdu dans la campagne, à plusieurs kilomètres de la ville. ÿ

Voilà plusieurs jours qu’il pleut; du ciel bas, où se traînent des nuages noirs que le vent effiloche, tombe une pluie lourde, sans qu’un rayon de soleil vienne luire dans cette désolation. Partout des flaques, de la boue, un ruissellement sans fin de gouttières.

Nous partons, maussades sous l’averse, trempés jusqu’aux os avant même d’avoir dépassé la cour du quartier. Nous pataugeons dans les mares ; le long des remparts, nos pieds glissent dans la terre molle des talus ; un de nous s’affale de son long, les autres n’ont pas le courage de rire. On songe à des choses tristes, au mousqueton qu’il faudra démonter et nettoyer pièce à pièce; sinon gare à la rouille et à la boîte… Un blagueur essaye des mots drôles, ils font long feu et ne partent pas, détrempés par l’averse. Ils tombent dans un grand silence lugubre.

Le soir vient, humide et froid; un reste de jour pâle, agonisant, se traîne sur la route boueuse. Nous sommes dans la banlieue si triste à cette heure, sous cette pluie, avec les branches noires des arbres dépouillés où siflle la bise, les gloriettes de jardin mélancoliques sous l’averse; avec leurs couleurs éclatantes, avivées par l’eau, leurs tonnelles de lattes vertes, elles ont l’air de miséreux qui grelotteraient, sous des vêtements d’été, en décembre. Dans les vergers, des monceaux de

l’Aube fraternelle Fr feuilles mortes pourrissent, des trognons de choux hérissent les plates-bandes. Parfois un Amour de terre cuite, au milieu d’une allée, sur un socle, tend lamenta- - blement ses fesses nues au cinglement de la rafale. Puis ce sont les terrains vagues, avec des baraques couvertes de zinc, de fer-blanc qui sonne sous la pluie, frêles échafaudages de planches, de débris de démolition où grouille une population inquiétante. Des femmes sorties des manufactures voisines regagnent leur logis, c’est un défilé d’ombres silencieuses, encapuchonnées, étranges larves humaines qui s’évanouissent aussitôt dans la nuit pluvieuse. Puis, Les dernières maisons dépassées, les champs, ia | nuit noire où nos yeux plongent et ne distinguent rien, | où le souffle plus violent de la rafale nous avertit seul | de l’immense profondeur qui s’ouvre devant nous. | Longtemps nous marchons, et nos pas traînent sur la route. Le chemin dévale tout à coup entre deux talus; une palissade de gros pieux franchie, nous sommes dans une cour dont les murs blancs se devinent vague- ; ment. Une fenêtre éclairée troue l’ombre de sa lumière où tombent, brillants, les rais de pluie. C’est un corps de garde, le portier-consigne nous attend ; nous y entrons, harassés, heureux, contents de trouver enfin ce semblant de bon gîte. | Une grande chambre, peinte à la chaux, avec une voûte de maçonnerie où suinte, en traînées verdâtres, | l’eau qui traverse les talus de terre. Le mobilier habituel, des bancs en poutres à peine équarries, le batflanc, le râtelier d’armes, sur la table les falots dégout- | tants d’huile, noirs de poussière, la consigne du poste F pendue au mur et l’inévitable état du matériel. La lan- |

terne que le portier-consigne tient à la main jette sur tout cela une lumière hésitante, de grandes ombres s’agitent sur les murs, et la pièce est si vaste que la clarté ne pénètre pas dans les angles lointains des murs, où s’épaississent de lourdes ténèbres.

Un poêle bourré de charbon, chauffé à blanc, répand une chaleur qui vous monte à la tête, appesantit les yeux dans une somnolence invincible. On respire mal dans cet air chaud, humide, épais.

Onze heures du soir, c’est mon tour : avec l’homme de relève, nous allons remplacer la sentinelle avancée.

Nous marchons par des terrains fangeux, dans le noir, mettant le pied dans des trous d’eau qui clapotent, foulant l’herbe plus épaisse des prairies. Une blancheur vague que nous frôlons, c’est un mur, puis à l’angle la sentinelle encapuchonnée dans le lourd manteau de guérite. On s’aborde, ils s’en vont, je suis

Seul dans la nuit, le bruit de leurs pas s’éloigne, puis la porte du poste grince sur ses gonds, se referme.

La pluie s’est arrêtée ; il me semble que j’aimerais mieux entendre le son des gouttes d’eau sur la terre, : le crépitement des flaques. Rien n’est impressionnant comme ce hululement prolongé du vent, cette clameur de la rafale, qui s’arrête puis repart, plus haute, plus effrayante, où il y à tant de rages parfois qu’elle vous donne l’idée d’êtres invisibles déchaînés dans les

Du noir, du noir, du noir. À quelques pas de moi, un mur d’ombre; je distingue à mes pieds un champ avec quelques chaumes, derrière moi la guérite et le mur dont la fuite se perd dans la nuit. Quelque chose

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” l’Aube fraternelle

luit faiblement, reflétant une lueur venue on ne saït d’où, j’approche : c’est une planche mouillée, le mur d’ombre se reforme devant moi. Derrière des saules, un ruisseau débordé roule ses eaux à grand bruit, dans le clapotement j’entends de grosses pierres entraînées qui râclent le fond de rocaille.

La nuit semble plus lourde et plus noire. Derrière le mur de ténèbres s’agitent des épouvantes. À tendre l’oreille, à écarquiller les yeux, mes sens éveillés, fré- missants, se surexcitent jusqu’à l’hallucination; il me semble que je vois des formes confuses passer dans le noir et que j’entends des bruits. Je reste aux aguets, le cœur battant, un frisson le long de l’échine, prêt à donner l’alarme, à appeler. Et malgré moi passent dans mon esprit des histoires lugubres de sentinelles surprises, culbutées avec leur guérite, qu’on retrouve le lendemain assassinées, un couteau entre les emoplates, | des histoires bêtes qui vous font hausser les épaules au corps de garde, en plein jour, qui m’impressionnent tout de même dans cette nuit, pleine de la clameur | furieuse du vent. |

Minuit sonne dans la rafale, à ur clocher perdu dans la campagne, au loin, je ne sais où. Les vibrations | lentes, régulièrement espacées de la cloche, me font | peur. Étrange cette voix de métal qui vit, dans la tor- Ë peur profonde où dorment les choses, d’où il semble qu’elles ne s’éveilleront jamais.

Alerte cette fois. Ce sont bien des pas étouftés le long ; du mur. On s’approche… « Bouge pas, vieux, c’est à moi. » C’est l’autre sentinelle, placée au bout du talus, à qui, talonnée par la nuit, est venue me trouver… « On causera un brin, et attention à la ronde. » — Et subi- ÿ

tement une grande joie confuse m’envahit, me pénètre, à sentir près de moi une autre créature humaine, à me dire que nous sommes deux, dans l’épouvante. Et blottis l’un contre l’autre, sentant se pénétrer la chaleur de nos corps, nous causons, heureux, la langue déliée. La nuit subitement paraît plus claire, et les choses ont repris un aspect normal et familier. C’est un paysan que je connais bien. Nous parlons du pays, des travaux des champs, de ses sœurs qui sont filles de ferme.

Attention, un falot danse sur la route ; c’est la ronde. Le camarade rejoint en courant son poste. Elle ne vient pas jusqu’à nous ; elle s’arrête au corps de garde, puis repart, le falot se balance, disparaît derrière les arbres, reparaît. On ne le voit plus. D’ailleurs on vient nous

Au matin, je reviens au même poste. Des nuages bas filtre une aube douteuse ; une lumière jaunâtre et livide se traîne sur le sol. Tandis que mes yeux contemplent avec étonnement l’endroit, hanté quelques heures avant des terreurs nocturnes, les saules, le mur, le talus de la poudrière prennent une physionomie nouvelle sous le jour. C’était immense, lointain, plein d’ombres profondes, dans le vague des formes et l’indécision du néant ; cela se rapetisse, s’amoindrit, s’éclaire. Quelques maigres buissons frissonnent dans le vent, sur les flancs gazonnés; des touffes de saules ont gardé quelques feuilles jaunies par l’hiver, ruisselantes d’eau. Des chaumes grisâtres et détrempés, de la prairie inondée où roulent des vapeurs blanches, de la terre boueuse se lève une tristesse infinie, qui me tombe sur le cœur, le noie. J’ai froid; de grands frissons traversent ma chair enfiévrée.

Figurez-vous une plaine, nue, immense. Çà et là quelques petits bois de pins chétifs et rabougris, allongeant leurs branches au ras du sol, rapetissés par toute | cette étendue. Partout de la craie; les ouvrages, les redoutes, les batteries qui se dessinent au loin ont l’air d’amoncellements de neige; blancheur déconcertante sous la chaleur lourde de juillet qui tombe du ciel chauffé à blanc, pareil à une plaque de métal. La couche d’humus est si mince par places qu’elle s’attache aux pieds des passants et la trace de leurs pas se dé- coupe en blancheurs crues sur la teinte sombre du sol. A midi, l’air chaud monte, vibre, ondule, et les objets apparaissent avec des contours flottants, comme vus à travers une eau qui coule.

| Nous sommes logés sous la tente. | Douze dans chacune. Nous couchons sur la terre, notre paillasse étendue sur le sol. Les premières nuits ce fut dur et il fallait enlever de la terre les pierres qui nous meurtrissaient les reins; pour draps, un sac de toile blanche, où l’on se fourre dès l’appel du soir et

l’Aube fraternelle qu’on appelle « le sac à viande ». On s’y est fait, et maintenant cette vie est presque douce.

; Est-ce une âme venue des lointains ancêtres, les errants des anciens âges, qui tressaille et paipite et chante au plus profond de mon être, ivre de plein air et de lumière sous cette toile claquante et mince baignée des reflets du jour, où tombe par les nuits pures le scintillement des étoiles ?

Les sommeils y sont légers et leur trame est si mince et si subtile que les songes y passent sans perdre la poussière dorée de leurs ailes.

Oh! dire la joie des réveils, dans la lumière. Un coup de canon est tiré sur nos têtes à la batterie d’expé- rience. La volée du son passe dans le camp, rebondit sur les tentes, fait trembler les mâts qui les supportent. Et tout de suite, au dehors, c’est le réveil chantant dans les sonorités cuivrées des trompettes. A demi éveillé, je perçois sur ma tête la blancheur confuse de l’aube, pourtant le rêve continue; il me semble que je vogue sur des mers brillantes, couché au pied du mât, sous la voile qui claque dans le vent, vers des îles bienheureuses. |

Le soir, de la plaine brûlée se lève l’âme errante des

; plantes humbles, qui poussent au ras du sol, lichens, mousses, brins de thym et de bruyère. Il s’y mêle la senteur résineuse des pins, chauffés par le soleil. Le vent qui se lève les apporte confondues; elles rôdent, pénètrent par la porte entr’ouverte, par où l’on voit quelques étoiles posées au ras de l’horizon qui flambent dans la nuit bleue.

Tout à coup une sonnerie éclate. Elle jaillit, elle monte de tous les plis du sol, dans le silence de la nuit,

La terre sèche conduit merveilleusement les sons et mon oreille penchée ne perd aucune des vibrations sonores. C’est l’extinction des feux; elle part près de nous en notes rauques et graves, dans les trompettes de la cavalerie. Là-bas les clairons de l’infanterie la reprennent, plus éclatante et plus joyeuse, les cors des chasseurs à pied y ajoutent des variations imprévues. Pendant de longues minutes, la plaine chante. C’est toujours le même chant large et cadencé, où les rythmes lents et apaisés disent magnifiquement la fatigue humaine et la sérénité consolante du repos. Ici, dans ce cadre immense, loin des villes et des bruits, sous le ciel constellé d’astres, le chant prend un caractère de solennité auguste. Il dit, sous les étoiles impassibles, la majesté de la souffrance humaine, le sommeil pareil à la mort, — il monte, il frôle les astres de ses aïles de cuivre, tandis qu’on croit surprendre, dans les souffles légers qui passent au ras du sol, la respiration des milliers d’hommes, étendus sur la 9 plaire, côte à côte et fraternels.

Sous la tente, au soir. La journée a été rude, on a marché dans la plaine, de l’aube au crépuscule, dans la réverbération aveuglante du soleil sur les mornes déserts de craie. Par la porte de toile relevée, on aperçoit tout un coin du ciel noir où flambent des éclairs de chaleur qui raient de lueurs rouges les flancs monstrueux des nuages accroupis à l’horizon, pareils à des bêtes fantastiques. Fichée dans une patience accrochée au mât, parmi le pêle-mêle des mousquetons et des sabres dont les poignées de cuivre jettent de brèves lueurs, une chandelle répand son éclat fumeux sur la scène. La flamme rouge vacille, se tord, dans les souffles courts qui pénètrent par la porte entr’ouverte et des ombres étranges ou grotesques dansent sur la paroi blanche. L’air est étouffant. Sous les couvertures de laine brune, des formes se dessinent indécises, des ronflements partent d’un coin de la tente. Ce sont des camarades harassés qui se sont glissés dans les draps, aussitôt la soupe mangée. Les autres veillent. Soir de bombance. Car le vaguemestre, ces jours derniers, leur a remis des lettres, L avec des mandats. Quand ils les ont lues, les compaj

gnons accomplissent avec un sérieux imperturbable la cérémonie traditionnelle. Deux hommes s’avancent l’arme au bras. Portez armes ! Présentez armes! — et sous le nez du lecteur, qui abandonne sa missive et sourit béatement, on rend les honneurs au mandat, à la forte somme. Ils font un régal, pour se remettre le cœur après les fatigues du jour. Ils ont acheté à la cantine du pain : blanc et frais, deux boîtes de sardines, quelques litres de gros vin à douze, une chopine de « blanche ». Ils boivent, ils mangent, avec de gros rires, de grosses - plaisanteries, le cœur épanoui, et la rate dilatée. Deux Lorrains causent de leurs villages qui se touchent, parlent de leurs champs, de leurs vignes, des filles de tel endroit qui sont faciles, voire du prix du Un Flamand chantonne entre ses dents la chanson du petit Quinquin. On l’interrompt, on se moque de lui et de son accent : — Hé dis-donc, Lenain, la boutelle sous la trelle ? Il hausse les épaules et continue. Boche, le Parisien, lève sa face imberbe, où la lumière creuse des ombres inquiétantes, et accuse son nez vicieusement retroussé, comme celui d’une ouvrière des faubourgs. Le vin lui chauffe le ventre. Il est gris et ses yeux chavirent. Un grand élan de fraternité trouble | le dresse sur ses jambes molles, il tape sur le ventre | des camarades, en prononçant ces seuls mots où il fait tenir des abîmes de tendresse : — Hé toi, le frère ! Mais quand l’un d’eux prononce qu’il faut faire un brülot avec l’eau-de-vie, c’est une clameur enthou43

l’Aube fraternelle | siaste. Dans les quarts, où l’on a mis des morceaux de | sucre, la flamme bleue de l’alcool danse, fouillant les masques, les éclairant de lueurs fantastiques. C’est le moment des chansons, des joyeuses improvisations du dessert. — Allons, Émile, raconte-nous une histoire. | Et du fond obscur de la tente où il était blotti sous la | toile, lapant à petites gorgées la bonne eau-de-vie | sucrée et chaude, Boulas se traîne dans le rond lumi- | neux que la chandelle projette sur le sol, il lève vers nous sa bonne face joufilue, luisante de graisse, fronce ( ses gros sourcils en broussaille et docile, plein d’une | bonne volonté niaise, commence une « fiaue », un de £es récits de veillée que content les paysans vosgiens dans les granges, devant l’âtre où flambent les bourrées. Il ne sait plus, il s’arrête, repart, s’embrouille. Sa maladresse lui donne du courage. Têtu, il gesticule et vocifère. Nous rions, il nous regarde fixement de ses yeux ronds, stupides. Boche le serre sur son cœur et lui . bégaye, avec des larmoiements d’ivrogne, qu’il est une vieille bête et une vieille branche. Il l’écarte impatienté et continue bravement son récit auquel nous ne Il y est question d’une nouvelle mariée, d’un curé paillard et libidineux, venu en droite ligne des fabliaux du Moyen-Age, d’un chandelier dont je ne saurai jamais le rôle dans la farce. J’imagine le cadre du récit dans son pays d’origine, les lacs pris sous la glace, les branches noires des sapins craquant sous les neiges amoncelées, et les soufiles bruyants du bétail, dans la grange, pendant les récits du conteur. :

Enfin, il a fini. On lui dit : danse.

Avec des grâces rustaudes d’ours apprivoisé, il se lève, il danse, il saute, il bondit, avec aux dents un bout de mélopée patoise dont il anime la cadence de son pas. Quelle danse, bon Dieu. Son gros corps s’enlève tout d’une pièce et retombe lourdement sur ses talons.

Et sous leurs couvertures, les dormeurs foulés aux pieds, geignent, grognent, s’éveillent dans des jurons.

La fête se prolonge, la chandelle qui touche à sa fin, grésille, fume, jette de grandes lueurs qui tombent tout à coup, on entend au loin de sourds roulements de

Stupeur. Par la porte basse de la tente, apparaissent deux longues jambes, des bottes, des éperons qu’ils { reconnaissent. Elles s’insinuent, se glissent dans la tente : le buste suit. C’est l’adjudant attiré par les hurlements, inquiet de voir au milieu de la nuit, le cône de la tente pénétré de lumière. Vite on souffle le lumignon, k

_ onse roule dans les couvertures, on dort, on ronfle. Et

quand « Cri Cri » a réussi à pénétrer dans la maison de toile, et qu’il tâte les couvertures de la main, il ne trouve rien de suspect. Il est forcé de s’en aller bredouille et derrière lui des rires s’éveillent.

Notre camp n’est pas fermé au monde extérieur. Parfois la vie du dehors y pénètre.

C’est d’abord par les aubes fraîches de rosée la voix aiguë et chantante des marchandes de petits pains, matinales. Elle crient : « Aux galettes, aux galettes ».

Elles vendent pour un sou une pâtisserie dorée et craquante, qu’on mange dans le quart de café noir.

Le soir, à l’heure où l’horizon se pare de pourpre et d’or, où sous la poussière du soleil, la plaine prend des | teintes plus chaudes, sur la route poudreuse où s’allongent les grandes ombres des peupliers, un vieiliard vient vers nous.

Il est aveugle, un enfant le guide. Il est de très haute | taille et ses membres noués par l’âge sont encore | robustes. La splendeur du couchant se reflète dans ses | prunelles froides et vitreuses et ses paupières ne se baissent pas, brülées par les rayons.

Il est vêtu d’une longue blouse bleue, ses jambes sont enveloppées de guêtres de coutil blanc. Il porte er bandoulière un sac de toile grise. Il tient à la main une | clarinette de buis, cerclée d’anneaux d’ivoire, avec des clefs de cuivre. Il joue des airs, des pas redoublés, des |

Il passe lentement sur le front de bandière. Sa haute taille emplit le couchant glorieux. R

C’est l’heure où les hommes, assis en cercles, causent, | fument, raccommodent leurs vestes et leurs effets de |

Parfois il chante; sa voix est éclatante et rauque, éraillée parfois et trouée de misère.

D’où vient-elle cette chanson, avec son rythme de marche militaire, sa cadence qui talonne le sol, le sol de l’ennemi vaincu. Quel grenadier, quel vieux de la vieille l’a composée aux feux du bivouac?

Elle chante la gloire de l’Autre. Gloire élimée et qui montre la corde. La chanson, dans les étapes nombreuses, sur la route des temps, a laissé tomber ses

Mes enfants j’en ai bien vu d’autres

Car avec vous, j’étais au premier rang. Nous serons toujours triomphants; Ni les obus, ni la mitraille

N’ont fait trembler le petit caporal.

Et l’aveugle se dresse sur le couchant de pourpre, ses yeux blancs nous regardent.

Là-bas, derrière lui, héroïque et vaine, s’évoque une vision prodigieuse d’épopée. Le sang du soleil ruisselle en larges flaques, des vols de chimères, des chevauchées de gloires aux ailes embrasées accourent du fond de l’horizon; on voit des palais croulants dans des clartés d’apothéose.

Les nôtres ne comprennent pas le passé. Si l’aiguille tombe de leurs doigts, c’est qu’ils rêvent aux blés lourds qui ondulent, aux moissons pacifiques, aux labours d’où se lèvent, le matin, des vapeurs blanches.

Et la légende napoléonienne s’en va sur la route poudreuse, où tombe la nuit, son sac de toile grise plein de pain dur et de morceaux de biscuits que les nôtres ; lui ont donnés.

Des orages ont dérangé le temps, les pluies sont | survenues, maussades, torrentielles. Sur la plaine se traînent de gros nuages d’un gris sale, qui roulent lourdement, crèvent soudain, et vident sur nous des averses | clapotantes. Quand c’est fini, une petite pluie survient, | fine et pénétrante, qui vous trempe jusqu’aux os; l’air | est plein d’une poussière d’eau. | Certaines nuits, des rafales passaient, avec des hurlements sinistres, couchant les tentes, abattant les mâts, | les toiles sur les hommes endormis. Il fallait se lever, et dans l’obscurité, relever la maison chancelante, E enfoncer des piquets et nouer des cordes. Tout d’abord, on s’amusait à écouter le ruissellement des larges gouttes d’eau qui sonnaïit sur la toile. On se faisait même des farces, car on s’était aperçu qu’il suffisait d’effleurer du doigt la muraille flottante, pour qu’elle fût traversée aussitôt par l’eau du ciel. On faisait aussi d’artificieuses gouttières qui pissaient sur la tête des dormeurs. Maintenant, fini de rire. « Assez de flotte. » « Faut-il que l’Bon Dieu soit feignant. » La boue partout, au dehors, dans les chemins, sur la plaine, dans la tente. La paille des lits n’est plus qu’un fumier nageant dans un cloaque; des ruisseaux coulent ; parmi notre équipement, nos effets de campement. Nos sacs et nos paquetages tombent dans le fossé creusé autour de la tente, et qui déborde. Le pain ]

qu’on mange est une éponge molle, pleine d’eau. Et toujours de la boue, un fleuve de boue laiteuse, qui s’attache aux mains, aux vêtements, qui monte, qui k menace de nous engloutir.

Le soldat Boche repêche son sac, dévalé dans une flaque. Il le vide, étale les brosses, le linge, les chaussures. Il trouve à la fin son livret; bouillie de papier gluante dont les pages s’effilochent.

Triomphalement, il me l’apporte, grand ouvert; un large rire sillonnant sa face de voyou intelligent :

— Às pas peur, tu vois, me dit-il. Pas de danger pour lui. Et il me désigne la page, où on a écrit « sait nager ».

— O notre Boche, je salue en toi un type vénérable, consacré par la chanson, par le roman-feuilleton et par le mélodrame : le Parisien blagueur qui tire la langue à la fortune adverse, et fait un pied de nez au fatum. Tu es bien le fils des Ancêtres, les Barbares blonds et blancs, dont un Latin, qui les battit, disait qu’ils étaient « crânes » et qu’ils aimaient les bons mots. Argute loqui, ô notre Boche. — Sans t’émouvoir du faix d’un tel passé de gloire, tu tords simplement tes chaussettes.

N’empêche qu’on entend des toux rauques, les soirs.

Le soleil est revenu et avec lui la joie, la bonne chaleur et la fête des yeux.

J’ai pris la garde à la batterie d’expérience. Mon tour de faction est venu aux approches de la nuit.

La plaine s’étendait à mes pieds. La poussière de craie abattue par la pluie, l’air était transparent et vibrait comme un cristal. Les petits bois de sapin se déroulaient sur les ondulations du sol comme un velours somptueux d’un vert profond et lourd parfois teinté de roux. Dans l’immense étendue grise, les herbes avaient reverdi par places, et sur ce tableau, le couchant jetait une teinte chaude, transparente et claire comme une

Les ouvrages de craie étaient d’une blancheur dorée. Pareils à des façades, au milieu de cette couleur fauve, ils évoquaient en moi la vision des villes lointaines d’Orient, accroupies dans les sables, quand des coulées d’or ruissellent dans la pourpre des soirs, dans la pourpre étalée sur les ossements blancs de la terre.

Et tout à coup, vers le levant où le ciel de cristal se teinte de nuances bleutées, apparaît, comme surgi des entrailles de la terre, le disque énorme de la lune. Posé au ras de l’horizon, roulant dans l’air froid des lointains, avec ses ombres nettement dessinées, il est pareil |

à un globe fragile et lumineux, de verre jaune pâle et rose; une veilleuse gigantesque pour le sommeil morne de l’étendue, où pas un être vivant ne s’agite. ;

La lune monte lentement dans le ciel, les reflets ardents du couchant s’évanouissent, et voici que sur la plaine verte et blanche coulent des poussières d’argent. Et c’est un autre paysage, des lueurs froides et bleues remplacent les tons chauds et la couleur fauve; et subitement la solitude est plus mystérieuse et l’étendue plus immense et plus profonde.

La lune est au milieu du ciel pâle et limpide. Et son dur éclat se trouble, s’attendrit, se voile de buées roses, comme troublé par les effluves ardents que la terre exhale vers les astres, par les nuits d’été, après les

Au bas de la pente, dans un pli du terrain, les cônes des tentes alignées blanchissent vaguement, de molles clartés glissent sur la toile, et les ombres se projettent paisibles, sur la craie. Rien ne bouge dans la cité de rêve, aux murs légers, baignés de rayons.

Mon temps de faction est terminé. On vient me relever. Ces deux heures ont passé comme un instant.

Dans le corps de garde, sur le bat-flanc, s’allongent les corps lassés des dormeurs ; une lampe à pétrole file et remplit l’air d’une âcre odeur de fumée. Vais-je m’allonger à leur côté, sur ces planches où grouillent

| d’inquiétantes vermines, où les punaises s’ébattent, laissant sur la chair des dormeurs la trace fétide de leur passage.

Je vais m’étendre sous un petit bois de sapin tout

l’Aube fraternelle près de là. Le sol est tapissé de fines aiguilles sèches, | c’est une couche molle et craquante, où traîne le parfum pénétrant de la résine qui pleure en larmes grises sur les troncs dénudés. Une pluie de rayons tombe à travers le feuillage noir, coulant en clartés blanches à mes côtés, sur ma tête, le long des branches. Je m’endors, et quand je me réveille le lendemain, le soleil est déjà haut, des oiseaux chantent. Il me semble que je sors d’une eau fraîche, tant j’ai le corps reposé et l’âme

D’autres couchers de soleil somptueux où les derniers rayons flambent comme des torchères sous des nuages pareils à des tentures de pourpre. Au loin la plaine de craie s’enflamme, des silex cassés jettent des étincelles, des insectes d’or montent le long des brins d’herbe, et couché au ras du sol, j’entends un bruissement confus d’élytres, monotone, sans fin, musique des soirs d’été, tandis qu’entre les armoises touffues, les étoiles s’allument comme des vers luisants, … et d’autres, plus gris et plus mornes, où de pâles rayons filtrent dans le vent qui grandit, d’autres soirs pleins de tristesse, sans clartés, sans reflets, où les choses se hérissent, se crispent, sous des souffles rageurs.

Depuis quinze jours, toute la batterie est au fort du Redan. Nous sommes venus y faire des travaux de terrassement, des réparations urgentes.

Le fort est à l’extrémité d’un long plateau, recouvert de taillis. A quelques mètres au delà, derrière les ; ouvrages avancés, la côte boisée tombe presque à pic sur la plaine. De loin c’est comme l’étrave d’un vaisseau qui fendrait l’air. Nous sommes l’équipage de ce vaisseau, muni de réflecteurs, de tourelles, de canons, d’appareils électriques ; seuls, bien seuls, perdus dans la plaine immense qui s’étale à nos pieds comme une

Je vais m’asseoir sur un mur de pierres sèches à l’avant, et j’y passe de longues heures, les matins de brume, alors que des brouillards blancs emplissent les vallées, déferlent doucement, s’élèvent à l’horizon en vagues de fumées. Rien n’est beau comme la lutte du

| soleil et des brumes qui se déchirent, s’eflilochent sous
| ses rayons, tandis que les clochers aigus pointent, et que l’astre triomphe dans la lumière et la chaleur. J’y suis aussi par les soirs pleins d’ombres immenses, alors

l’Aube fraternelle |

que les bois s’assombrissent, que des reflets traînent sur les eaux, et que les étangs au coin des forêts s’allument de lueurs errantes.…

D’autres fois, sous le jour clair, le pays se dessine à mes pieds, comme une carte gigantesque, avec les ; routes, les cours d’eau marqués d’un trait net, immense échiquier où demain peut-être le hasard, mettant en mouvement les corps d’armée, jouera la suprême |

Tout le jour on travaille dur; on remue les terres, on fait des gabions et des fascines. La soupe mangée à cinq heures, comme la nuit vient tard, il reste assez de temps pour de longues promenades, pleines de rêveries. 1

J’ai eu vite fait d’explorer le plateau rocailleux, | couvert de buissons, où sifilent des vipères, où l’on tombe à chaque instant sur une batterie enterrée; les | canons accroupis sur les lourds affûts, haussent leur | cou au niveau des terres, et semblent guetter curieuse- ; ment le même point de l’horizon, avec des airs sournois de bêtes mauvaises.

J’ai trouvé des coins délicieux.

Vers le sud, à l’endroit où les rampes du plateau k s’abaissent insensiblement en pentes douces, le seul point vulnérable de la cuirasse géante, nous a-t-on dit, la forêt recommence et les arbres d’un grand geste ! indompté reprennent possession du sol. Les hêtres | dressent leurs troncs polis et luisants, arrondissent | leurs feuillages où déjà les grappes de faînes mettent des tons roux. Les chênes allongent leurs bras noueux l et du sol spongieux, tapissé d’épaisses mousses, s’épan- 4 chent intarissables et fraîches, des sources qui sautent $ sur leurs lits de cailloux ou dorment sous un rideau de L

jones fins; toute la vie fluide et fuyante qui jaillit de la

Vers le soir l’ombre y est fraîche et pleine d’odeurs d’herbes, des fruits sauvages, qui pourrissent sur le sol. C’est un grand silence, traversé seulement par des poursuites de bêtes dans les fourrés, par le halètement de la machine à vapeur qui élève l’eau d’une source

L’été s’avance et déjà les fruits du cornouiller rougissent.

Puis, quand j’ai traversé la lisière pleine d’ombres mouvantes, subitement s’ouvre la vallée où rougeoie l’or fauve du couchant. Des blés, des prairies traversées de ruisseaux clairs, sous un fin rideau de bouleaux blancs. Je reste au bord des heures, couché dans l’herbe haute des rives. Par places, l’eau tournoie dans des fosses profondes, des reflets se jouent à la surface, ridée par une branche de saule qui vibre dans le courant, brusquement troublée par le bond de quelque poisson, qui happe un insecte. Les paysans disent qu’il y a beaucoup de truites. Ailleurs, dans les rives de terre, l’eau glisse sur un lit d’herbes brillantes, qui ondulent doucement d’un frémissement continu comme de longues couleuvres.

J’aime l’eau d’une tendresse inquiète et curieuse, d’un amour aigu et profond, qui m’arrête devant elle et m’absorbe dans une étude sans fin. Sans doute ilya des coins du pays natal qui me sont chers, telle prairie sous des peupliers entre des landres de bois sec, certains pans de collines vêtus de chaumes grisâtres, d’une couleur terne, et dont la misère et la nudité est d’un accent si émouvant. Mais c’est toujours à l’eau que

l’Aube fraternelle je reviens. C’est elle qui donne son caractère au paysage, il y en a de toute sorte, de vie et d’aspect différents, gaie ou triste, bonne ou mauvaise, sournoise ou sincère, claire ou profonde. Les unes sont joie avec des frissons | glacés qui rient sur les cailloux, les autres sont mornes et enferment sous leurs nappes noires, sur leurs fonds | de vases visqueuses, de l”épouvante. On songe invinciblement aux noyés qui s’y engluent, et les mousses qui | montent du fond, les herbes aux arborescences bizarres, | architectures étranges où des poissons passent comme | des vols d’oiseaux me font peur. | De l’autre côté, c’est une vallée profonde, où le soleil | de midi pénètre seulement. Le village y est bâti, les | maisons serrées autour du clocher, comme un troupeau autour du berger. Les pentes sont couvertes de vigne; tout le fond est rempli de vergers où chantent des | sources, où les troncs de pommiers noueux émergent ! de l’herbe haute et drue. De fines odeurs de mirabelles { müres y flottent et des vaches appuyant leurs têtes sur : les palissades de planches vous suivent d’un regard 4 Je l’ai traversée l’autre nuit, rentrant de permission. | La lune à son premier quartier, posée au bord de À l’horizon, versait des lueurs confuses, mystérieuses, et le bruit des eaux tombant dans les vergers emplissait : le silence nocturne. Je me suis arrêté auprès du village. l Tout dormait, on croyait surprendre dans le frémisse- | ment léger du vent le bruit de la respiration universelle. ü Une paix infinie tombait sur les toits endormis, on 4 entendait dans les crèches les vagues bruits de chaînes à

des bêtes qui heurtaient leurs mangeoires. Et là haut d’autres hommes dormaient, qui se préparaient aux œuvres de mort, et dans les clartés blêmes, les ouvrages blancs luisaient étrangement sur la côte. Et tout à coup il me sembla que la rosée qui tombait de la nuit ( était pareille à des larmes. -

Depuis quelques jours, nous sommes occupés à râcler des obus. Assis sous une traverse de maçonnerie, nous grattons la peinture rongée par l’humidité des magasins, avec de vieux cercles de barrique affilés sur la meule. D’autres les repeignent de minium; c’est un travail agréable, facile, monotone, mes mains qui vont et viennent bercent doucement ma rêverie.

En face de moi s’est installé Jean Hersapuech. C’est un robuste montagnard du Cantal. Il y a entre nous cette grande cordialité que les hommes devinent plus qu’ils ne se l’expriment.

Bien qu’il soit très jeune, sa figure n’a pas d’âge et il a déjà l’air d’un vieux, avec ses gros traits rudes, son long nez bête, et ses yeux toujours pleins de larmes. Un long passé de souffrances pesant sur ses ancêtres a donné à sa race ce masque touchant et grotesque; il est simple, rude, émouvant comme ces statues que les sculpteurs primitifs ont adossées aux façades des cathédrales. Je l’aime comme l’image du peuple douloureux.

Son âme est simple et nue et j’aime à me pencher sur elle comme sur une eau calme.

D’ailleurs il n’a pas les pensées lugubres qui conviendraïent à sa physionomie. Il est volontiers jovial et farceur. Je le soupçonne d’être heureux.

l’Aube fraternelle

Il s’est confié à moi.

— Pourquoi se plaindre? Ici on mange de la viande tous les jours et on ne peine pas.

De fait, le service l’a initié à une mollesse d’existence qu’il ignorait complètement. 11 a des souliers, lui dont les gros sabots roulant sur le parquet ont fait la joie des premiers jours. Dans son paquetage, sont pliés des vêtements qui sont à lui, une veste, un dolman avec des ‘ rouges écarlates et des boutons de cuivre, une capote | chaude. Il a appris l’usage du linge fin, des caleçons et | des ceintures de flanelle ! Et quand un Parisien blagueur ; lui lance, au passage, l’éternelle plaisanterie : |

— Hé, pays, t’en as pas autant chez toi?

Il répond doucement : « Ben sûr ». |

Mais tout cela n’est rien. C’est bon le confort, les sou- | liers larges, les vêtements souples, la soupe chaude. — Sans doute, mais il est flatté au plus profond de sa

Il a l’orgueil d’être artilleur.

Il faut l’entendre prodiguer aux fantassins les appellations injurieuses qu’il s’est hâté d’apprendre de plus malins : biflin, écrevisse de rempart, griveton et sale bobosse, pittoresque litanie où il met toute la profondeur d’ironie et de dédain que la nature lui a répartie. En à vain lui objecte-t-on qu’il n’a pas de cheval, et que ce détail seul crée la supériorité aristocratique. Têtu, il se } butte, et répond victorieusement qu’en tout cas il ne . porte pas de pantalon rouge.

Jamais, comme en ce moment, il n’a savouré ce i mérite. Car nous vivons, dans le fort, côte à côte avec FS une compagnie d’infanterie. Les rivalités s’aiguisent au ;

commerce de la vie quotidienne; quand nous sommes au travail sur les talus, maniant la pelle ou la pioche, charriant sous le soleil les madriers et les lambourdes, à deux pas de nous, dans l’herbe haute, se lèvent des têtes coïlfées de képis rouges. Ce sont les fantassins paresseusement couchés, après la marche du matin, qui nous observent avec une curiosité équivoque et une railleuse sympathie. Parfois, quand il faut donner un bon coup de collier, ils s’approchent, nous plaignent, affichent un étonnement ironique : « Comme c’est fort un artilleur ». Jamais un coup de main par exemple.

Les nôtres prennent leur revanche à la cuisine, où côté des vaisselles ridiculement minuscules dévolues à la « troisième du quatre ».

Justement voiciune occasion de bien prendre notre

Notre petit chien Canon joue avec le chien des sousofficiers d’infanterie.

Car nous avons un chien à nous, un méchant petit roquet jaune, qui boitille, sa patte ayant été écrasée par une roue. On lui prête des trésors d’affection et d’intelligence, on raconte qu’il fait la tournée des forts, à la suite du planton qui va à la ville chercher les lettres, quand toutes les batteries sont dispersées. QI est deux jours au Redan, deux jours à Mortfontaine, deux jours aux Romont. — Comme ça, il ne nous oublie pas, il nous voit tous. » De fait, il fait ici quelques rares

Le chien des fantassins est un caniche tout blanc, tout mignon, bien tondu en lion, avec une peau fine et

l’Aube fraternelle rose sous les poils courts, un bouquet de poils qui frétille au bout de la queue.

Jean Hersapuech l’a vu, il le regarde fixement, visiblement absorbé, les sourcils froncés. Tout à coup sa face s’épanouit en un rire énorme.

Il a trouvé. Il va en faire une bien bonne. Vlan, ça y est. Il empoigne le chien ahuri, en trois coups de pirceau du pot à minium, voilà un chien rouge, d’un beau rouge vif, rouge comme les culottes du sergent, un vrai chien d’infanterie. Deux heures après, quand les fantassins reviennent du tir à la cible, un animal bizarre,

à la couleur paradoxale, se frotte à leurs jambes, et gambade en poussant des cris de joie, sans avoir conscience de ses ridicules.

Vite une corvée, quatre hommes, de l’eau et du savon.

On lave le chien, mais notre couleur est bonne. Elle déteint légèrement et les jours suivants, à la grande humiliation de l’infanterie, déambule dans les cours du fort, flairant les murs, fouillant les tas d’ordures, un | chien délicieusement rose, rose comme la pointe de

l’aurore, comme.une joue de jeune fille, comme un tablier de bergère dans une pastorale de Watteau. |

Au pays de mon père, il est des bois sans nombre : La forêt s’étend, couvrant au loin la plaine. On nous a dit que l’ennemi pourrait, en cas d’invasion, y opérer un mouvement tournant derrière l’épais rideau des arbres. Elle est immense, dit-on, du haut de la côte, je la contemple et invinciblement elle m’attire. On raconte que dans l’épaisseur des halliers s’ouvrent des étangs, où l’eau noire et profonde dort sous les masses de feuillages. A la surface, par les soirs. d’hivers, flottent des brumes qui s’enlacent, se traînent lourdement, blanches visions qui font peur aux bûcherons et hantent comme des spectres les récits de la veillée.

Au cours des marches de reconnaissance, dans le secteur, nous avons traversé quelques villages qui la bordent. Habités par des sabotiers, des scieurs de long, des travailleurs forestiers, ils ont un air de misère qui étreint le cœur. Les rues étaient vides, les maisons désertes, les fenêtres sans rideaux aux vitres verdies par ie temps étaient fermées, les hommes partis à la forêt, les femmes aux champs. Quelques poules pico-

| raiïent sur les fumiers et des chats maigres se hérissaient à la porte des granges…

J’ai passé toute cette journée de dimanche dans la

J’ai suivi les allées larges, pleines d’herbes, de gramens tremblotants:; sur les revers des fossés, des champignons s’étalaient, énormes, bruns, d’un jaune lourd gorgé de poisons. Une odeur flottait dans l’air,

l’Aube fraternelle cela sentait le bois pourri, les feuilles croupissant dans les mares, la mousse humide. Parfois un parfum plus léger sorti des hautes digitales pleines de rosée vibrait

Par places, les fourrés s’épaississent; des mouche-

à rons dansent au ras du sol, où traîne un air étouffant. D’autres fois le bois s’éclaircit, de beaux ombrages se groupent, légers et pleins de lumière, comme les verdures d’un parc.

Vers midi, j’ai demandé l’hospitalité à une maison forestière, si calme au milieu d’une clairière. Les gens étaient un peu défiants et sauvages, mais les marmots avaient des cheveux couleur de chanvre. Tout en buvant dans un coin du jardin une bière rustique, quelques poignées de houblon et des grains de genièvre dans une tonne d’eau, l’hôte m’a conté sa vie, il m’a dit les ruses du gibier, les joies de l’affût, l’heure grise où le sanglier |

. passe dans un bruit de branches cassées, l’insolence 1 des braconniers et des ramasseurs de bois mort. :

Quand le soir est tombé, j’étais au bord d’un étang | que j’avais découvert au bout d’une tranchée à peine frayée. Derrière les arbres, dont les rameaux entrelacés se découpaient en noir sur le ciel, une grande clarté { rouge descendait dont le reflet traînait sur l’eau À sombre. La nuit roulait sur les têtes floconneuses des roseaux. Des bulles de gaz, fermentation de la vie uni- £ verselle, crevaient à la surface ; des profondeurs de l’eau montait vers le ciel la mélopée ardente et mono- ) tone des crapauds. Toute une vie inquiétante s’éveillait Î dans l’herbe des rives, glissements de reptiles, fuites de F1 bêtes, plongeons dans l’eau. Une vague terreur se M levait en moi. À

  • Depuis quelque temps, j’essaie de travailler; je ne suis plus au temps où un livre était une chose étrange et nouvelle pour moi, où les lettres dansaient à mes yeux sans que je parvinsse à saisir la pensée.

J’ai pris dans mon sac mon Aristophane de Teubner et je lis au hasard des pages, assis dans l’herbe du talus, près de la porte d’entrée du fort… C’est une impression délicate, dans ma vie présente si robuste, ques d’entendre la musique lointaine du dialecte attique. L’ironie du contraste m’en fait la grâce plus légère, plus ailée. Et le cortège des douces visions s’ordonne à mes yeux, dans les paysages rêvés autrefois ; sous le platane et les ormes bruissants, passent les jeunes hommes, le front ceint de roseaux blancs, couronnés de violettes, les cheveux agrafés de cigales d’or, les vieillards chantent Pallas qui renverse les cités, tandis que les grenouilles au bord des étangs sautent dans les jones et le souchet, et qu’au loin un chœur de paysans célèbre la paix qui remplit les amphores.

Toute une partie du texte d’ailleurs me devient plus claire: toute la vie physique plantureusement épanouie, les instincts grossiers débridés et parlant haut, les fonctions animales qui s’accomplissent avec une joie profonde et truculente, comique, énorme, qui pétarade des quatre pieds. Il se passe à la chambrée des scènes de haut relief, d’une impudeur antique. Phalès mène

l’Aube fraternelle à encore le monde, et certains soirs le Dieu que Flaubert suscita parmi les visions démoniaques d’Antoine, Crepitus, se réjouit encore des sonorités familières. Car « les nourritures solides faisaient les digestions retentissantes ». Illustration naïve de mon texte. Voici le soldat Boche et le soldat Finet, tous deux natifs de Pantruche, l’un de la Villetouse et l’autre de Charonne. A travers le lointain des âges, ils rejoignent le corroyeur et le charcutier des Cavaliers, et me donnent comme eux la représentation d’une de ces scènes d’invectives où les philologues allemands voient l’origine de la comédie antique. Tous deux sont fort occupés à laver dans l’auge de bois de l’abreuvoir leurs effets de treillis. Leurs mains sont blanches d’écume, ils frottent dur pour enlever les taches, car demain c’est revue de linge et de chaussure. Fraternels et souriants, ils s’aident à tordre | les lourds bourgerons de toile grise trempés d’eau. Comme l’ouvrage tire à sa fin, une grande aise les envahit, et subitement, sans raison, pour rien, pour l’Art, ils se disent des injures. — T’as pas fini de laver des treillis, martyr, dit Boche, | qui est de la classe. | — Et toi, vendu, avec les quinze cent soixante-cinq qui te restent à faire. Tu rempiles, feignant. — Malheur, on te laissera au port d’arme. — Quoi donc qu’tu ferais chez toi. Avec quoi que tu | les calerais. Tu irais aux halles décharger les voitures È de choux. — Et ta gironde qui s’est fait emballer et qui tra- i vaille plus. |

— Charrie, vieux, on te laissera, Polyte.

— Tais-toi, panouille !

— Pied de choux!

— Croquant ! Pour ces citadins c’est l’injure suprême. Ils rient, excités, ragaillardis, humant dans air, où vibrent encore les mots de gueule, les relents évoqués du ruisseau natal.— Ils sont vaguement flattés de m’avoir pour public, et comme je m’intéresse, ils s’efforcent de triompher de l’adversaire par le pittoresque de linjure, de lui asséner comme un coup de poing le vocable rare et l’épithète ingénieuse. Ils finissent par se ruer l’un sur l’autre, par se rouler dans la poussière, d’où ils se relèvent, suant, soufllant,

Leurs armes sont plus compliquées et plus dangereuses. Mais s’ils marchaient au combat, comme les héros d”Homère, ils diraient encore des injures à l’ennemi.

On a travaillé dur, ces jours derniers.

Souffrances inexprimables. Il y a en elles toutes sortes de peurs, de hontes, de tortures. Peur de l’effort physique. J’ai beau me raisonner ; les longues marches ne m’épouvantent pas, ni la poussière des routes, dans l’odeur écœurante de la sueur humaine, sous le soleil. J’ai bien supporté la morsure du froid sur les mains | qui griffent le fer, à la manœuvre à pied, les ongles | saignants et douloureux. Chaque fois que notre troupe au matin traversant la cour se dirige vers le réduit où | sont les masses, les pioches, les barres à mine, un |

Je fais si peu de besogne avec tant de peine. Je ne saurai jamais relever ma pelle lourde de terre, avec : ce vigoureux tour de reins, ce ploiement des genoux si F facile à Jean Hersapuech. Je m’évertue, j’enfonce mon outil dans la terre meuble, je le relève en soufilant avec : une pincée de poussière, qui coule de chaque côté, tandis que les camarades rient d’un gros rire.

Quand on pose les rails du petit chemin de fer; qui réunit les batteries, comme les traverses sont lourdes i et qu’on n’est que deux pour porter une travée de dix | mètres, je plie sous le fardeau, mes genoux chancellent, 1 et le camarade à l’autre bout, sentant le rail vaciller, f

me traite de tire-au-flanc et de rossard. Quand on relève les lourdes barres de fer et qu’on les empile, je suis si maladroit que mes mains s’embrouillent, s’attardent, j’ai les doigts pris, pilés, tailladés, et je passe des semaines avec des poupées grotesques de linge au bout des mains.

Cette fois, il paraît que ce sera plus dur encore. Les camarades ont dit : « Ça va barder ! »

On fait des plates-formes pour les grosses pièces. IL faui ranger de lourds madriers et des lambourdes dans un emplacement dont on a enlevé la terre. On fait ainsi un plancher élastique et résistant sous les roues de l’affût, autrement la pièce avec le recul s’enfoncerait dans la terre jusqu’aux moyeux, dès le troisième coup. Maïs pour maintenir ce plancher, il faut enfoncer un nombre de piquets dans la terre; ici on trouve tout de suite le roc, il faut creuser des trous dans la pierre avec la barre à mine et y enfoncer le piquet à coups de masse.

Je suis trop maladroit pour ce gros travail. Le sousofficier m’a mis dans une équipe de coaltariseurs.

D’abord je me suis réjoui. Je n’ai pas été long à m’apercevoir que c’était un mauvais poste.

Dans le chemin de communication de la batterie, une marmite de goudron est posée sur quatre grosses pierres, au-dessus d’un feu. On va y chercher le coaltar chaud et on l”étend à grands coups de pinceau sur les bois des plates-formes.

Je nage dans le goudron, il s’étale sur mes treillis em larges plaques qui collent à ma peau et la brûlent; il y en a plein mes souliers ; tout ce que je mange, je bois, sent le goudron; son odeur âcre et nauséabonde me

l’Aube fraternelle poursuit la nuit, dans mon sommeil, le flot noir et vis- | queux me submerge; jy roule le cœur défaillant, tordu : 0 de nausées. Mes mains, comment les laver, les avoir | blanches, nettes ? Il faut les arroser d’huile de lampe, pouah ! les frotter de savon noir. Ça ne suflit pas, je fais comme les autres, je les râcle sur le rebord en pierre de l’auge, je les polis, je les use.

Parfois le lieutenant se montre dans le taillis, où les | feuilles sèches des noisetiers frissonnent déjà dans les | légers souffles. Au fond de la batterie, le soleil tombe | d’aplomb sur les parois de roches et nous rôtit et nous | aveugle. Nous nous hâtons, pitoyables et courbés. IL . nous regarde et ne dit rien. Sa silhouette se découpe

| sur l’air bleu. Les galons d’or de son dolman brillent dans le jour vif, sa main finement gantée de blanc tient une badine dont il flagelle négligemment sa botte ver- | nie. Sa tête est protégée par un couvre-nuque de toile blanche et fraîche dont la brise chiffonne légèrement les plis. Objet d’ivoire et d’or, il apparaît aux yeux de | Jean Hersapuech comme une chose chère et précieuse, que le peuple ne contemple guère qu’aux vitrines. Le ; moyen après cela que Jean Hersapuech, dans la vie, se | tienne son égal…

De la marmite, des seaux pleins de goudron brûlant montait une vapeur légère et bleue dont je suivais les volutes évanouies dans l’air d’un œil amusé. |

Voilà qu’au bout de quelques jours, frôlée par le | souflle brûlant, rongée par l’acide qui s’exhale, la peau de mon visage, de mes mains se gerce, se fendille, pèle | en longues plaques que j’enlève avec des frissons de ‘ douleur. Le sang gicle, s’épanche, et sur mes plaies è tombe la chaleur implacable du soleil, qui les fouille,

les avive, les creuse d’une morsure lancinante et ÿ

Je me rappellerai toujours avec horreur le supplice que j’ai enduré le samedi de la semaine maudite. Libre, je suis descendu à la ville voisine. J’avais une douzaine de kilomètres à faire sous le grand soleil de midi. Les rayons ardents tenaillaient si douloureusement la chair vive de ma face et de mes mains saignantes, que j’ai dû m’asscoir sur le revers du fossé, prêt à défaillir. Parmi des pierres moussues, sur un lit de cresson et de menthes parfumées, des sources jaillissaient, vivifiantes et bonnes, roulant dans leurs eaux toute la fraîcheur odorante des sous bois; nymphes aux yeux limpides et bleus, filles des vieux monts chevelus, vous me fûtes douces à cette heure de détresse. Charitablement, vous avez pansé les blessures que les hommes avaient ouvertes dans ma chair. Je trempai dans les ruisseaux des bandes de toile, des mouchoirs; j’en bandai ma tête et j’en enveloppai mes mains, marrêtant de temps à autre pour arroser le pansement d’eau fraîche, et je pus continuer ma

Je suis venu m’échouer, après une longue promenade,

à une table d’auberge, dans un des petits villages de vignerons, accrochés au flanc de la côte.

Altéré par la marche en plein soleil, je trempe avec ravissement mes lèvres dans mon verre plein de vin ; rose, frais comme de l’eau de source et qui sent la framboise. Je mets mes coudes sur la table, et la tête dans mes mains je rêve. Tout ce grand calme me |

Oh la douceur de cette halte exquise, dans la bonne {

S auberge. Tout est oublié, et le passé et demain, où il faudra reprendre le dur collier.

Ce n’est pas le cabaret banal des villes, où la foule | passe indifférente. J’ai la sensation d’un accueil désintéressé. Tandis que l’hôtesse marche sans bruit dans la chambre, je me laisse prendre à la douceur bienveil- J lante des choses, à la familiarité des vieux meubles.

Dans le fond de la salle, de grosses armoires de noyer | ventrues s’adossent au mur; elles ont sur leurs panneaux l des arabesques incrustées de cuivre et de fer poli qui | attirent l’œil. Sur le dressoir de chêne massif, des assiettes de faïence fleuries de coqs rouges et d’oi- | seaux bleus font une claire chanson, éclatante et rustique. Dans la gaine de bois, par une fenêtre ronde, F passe et repasse le pendule de cuivre de la haute hor- &

loge et le cadran d’émail est entouré de fleurs en métal doré où sont sertis des cabochons de verres roses et bleus, qui jettent des feux comme des pierreries. Dans lâtre, parmi les cendres, devant la plaque de fonte historiée qui se dresse dans la cheminée ronronne un gros chat roux dont les yeux verts s’entr’ouvrent et luisent par instants. Le couvercle d’un « coquemar » de terre brune se soulève à petit bruit, et laisse échapper une fine vapeur.

Puis ces détails même m’échappent, et je sombre k doucement dans une torpeur délicieuse, où je m’abandonne sans cause au charme consolant du présent et à sa tiédeur. Plus de pensée nette, d’inquiétude d’avenir, de regrets, d’ami. Il me semble que les impressions du dehors pénètrent en moi, s’y installent, y mettent de l’ordre et du calme, et renvoient un moi ancien, inquiet et tourmenté. Mon âme est pleine d’une joie abondante et confuse, d’une sensation inexprimable de bien-être, qui s’étale en moi, comme de larges flots, où surnagent seulement quelques perceptions éclatantes, qui me rendent plus heureux, sans que j’en aie bien conscience : la couleur rouge vif des géraniums posés sur le rebord de la fenêtre, l’eau qui tombe sur la place voisine, dans la fontaine, le bruit mat d’une boule qui roule sur la terre, dans le jeu de quilles, sous les arbres du jardin.

Aujourd’hui j’ai senti le frôlement de l’épouvante. Sur un ordre téléphonique, venu de la place, on fait un exercice de mobilisation. L’illusion est telle, dans cette vérité du cadre et du détail, qu’il faut faire eftort pour ne pas croire à l’affreuse réalité : la guerre. Branle-bas de combat. Les wagonnets chargés d’obus | î roulent sur les rails, avec un sourd grondement qui emplit les voûtes de pierre, les plaques tournantes sonnent, des portes métalliques battent. Dans la cour on entend la trépidation d’une machine à vapeur, qui va actionner la dynamo pour les projecteurs électriques. Les hommes sont répartis en équipes de travail toile et d’uniformes. Ceux qui vont se battre, en collection de guerre, sac au dos, partent le long des che- | mins pierreux vers les batteries avancées. Déjà sous les ; peupliers de la route, dans la plaine, défilent en longues masses d’un bleu sombre les régiments d’infanterie. 4 L’artillerie de campagne prend position dans les labours ; | une fumée blanche, puis deux, puis trois et les sons nous arrivent, grêles, rageurs, trouant l’air. Tout à | l’heure nous allons faire entendre notre grosse voix. | Nous sommes restés dans le fort, nous l’équipe de la Ë tourelle; attendant le signal: A vos postes. Nous î

sommes dans nos vêtements de grosse toile grise, où pas une bande rouge, pas un bouton de cuivre n’apparaît ; rien qui révèle l’uniforme, nous sommes pareils à des ouvriers d’usine ; l’usine à fabriquer la mort. En ce moment s’offre à moi, saisissant, le caractère étrange des guerres modernes, des guerres futures, avec leurs machines compliquées, leur allure paradoxale d’expé- riences de laboratoire, le mécanisme brutal et précis de la science.

Où sont les panaches, les armures, les crinières éclatantes, les rouges vifs, et les bleus criards, toute cette ornementation que l’homme primitif s’ajoutait ingénument ‘pour terrifier son ennemi dans le corps à corps, dont on voit encore s’étaler sur nous, aux jours de parade, quelque reste de splendeur? Inutile, tout cela a disparu. La guerre a perdu son horrible beauté.

Un timbre électrique vibre. A nous, maintenant. Par la gaine de maçonnerie, nous pénétrons dans la tourelle.

Une angoisse vous étreint, pèse sur vos épaules, $ écrase votre poitrine sous la lourde calotte d’acier, | peinte à l’intérieur en blanc cru. Chacun des voussoirs pèse des tonnes, par l”embrasure des pièces on voit un peu de ciel bleu, et on se rend compte en se penchant de l’épaisseur de la voûte de métal. On songe malgré soi au choc formidable des obus de rupture tombant sur nos têtes, ébranlant la masse de métal, l’ébréchant, la fendant. Sur des affûts de fonte reposent côte à côte qu’il faut pour les lever, leur donner l’angle, une presse hydraulique, toute une complication de pompes, de pistons, de manœuvres.

l’Aube fraternelle

Et par un contraste amusant, ironique, la lourde masse, la voûte d’acier, calottes et voussoirs, les canons, tout cela repose sur un pivot, cela tourne sur un cercle de cuivre, gradué, avec des pinnules, des vis, pour la mise à feu électrique des pièces, et le pointage en direction, des organes délicats et fins, comme ceux des instruments de précision qu’on voit sous des cages de cristal, dans les cabinets de physique.

Une échelle de fer descend dans un puits noir. Dans les profondeurs de la terre, sous une voûte de pierres de taille énormes, entre des murs de béton, une machine à vapeur est sous pression; c’est elle qui tout à l’heure fera tourner le formidable appareil ; par la porte du foyer entr’ouverte, des lueurs de brasier sortent ; devant le rouge flamboiement de la flamme, des silhouettes d’hommes se démènent jetant du charbon dans la gueule béante. C’est étrange et terrible: on dirait un monstrueux travail de Cyclopes.

Tout à coup une voix lointaine sort d’un cornet acoustique : en avant; la machine sifile, soufile, la vapeur fuse, les engrenages du treuil de fer grinceni,

Et là haut sur nos têtes, une détonation formidable . retentit, les deux pièces partent à la fois. L’air vibre et nos lampes s’éteignent, et dans les ténèbres lourdes, angoissantes, on n’entend plus que la respiration haletante de la machine, le sifflement de la vapeur qui fuse par les soupapes.

Les détonations se succèdent, ébranlant les assises de béton jusque dans leurs profondeurs.

Je songe à la mort affreuse de ceux qui seraient là, dans les entrailles de la terre, au jour où les obus à L

pointe d’acier ouvriraient jusqu’à eux leur trou de à mine. Oh! cette mort, sous l’écrasement des dalles de ! pierre, dans l’éboulement des terres, parmi les jets _ brûlants de vapeur. Consolante et presque douce, la vision de la mort sur le champ de bataille, sous le soleil, dans l’air libre, dans l’espace. Mais là… Quand, l’ordre de cesser le feu donné, nous sortons 4 du caveau, comme on sort d’un cauchemar, mes yeux clignotants dans la lumière aveuglante contemplent à avec joie la grande forêt bleue, la plaine où luisent des eaux paisibles, les cultures, les sainfoins roses et les blés roux, mouvante parure jetée par le travail de l’homme sur les flancs sacrés de la terre.

« Allons, ça se tire. » Les premiers réservistes sont arrivés. Nous en avons trois ou quatre « à la carrée ». Ils se tiennent à l’écart dans les premiers moments, ils causent entre eux. Dès qu’ils ont revêtu l’uniforme, ils sont tout autres; ils affectent l’aisance, l’allure dégagée du soldat de l’active, se mettent à parler le jargon ” pittoresque du métier, crient la classe, se traitent de sales bleus, font des farces aux moins dégourdis, avec cette jeunesse de caractère qui dure longtemps dans tout homme simple. Autour d’eux tournent des convoitises, des complaisances s’empressent intéressées. Les pauvres diables ; de la pièce leur offrent de « faire leur truc », s’emparent de leurs armes, les visitent et les nettoient, dans l’espé- rance d’une aubaïne inattendue, quelques sous à gagner, une chopine de vin blanc à lamper, à la Leur venue est un sujet de conversations inépuisables. On rappelle de vieux souvenirs, on raconte des histoires, on parle du gros, qui faisait l’exercice sur la j planche à pain, du petit qui avait du bon tabac de Belgique, de cet autre qui était si bête qu’on lui avait fait, ; pour une revue, badigeonner le plancher sous son lit avec du blanc de guêtre étalé au pinceau. Et les propos vont î leur train ; mais la conclusion inattendue est toujours

_ la même, conclusion qu’on proclame en chœur : Non ça n’est pas juste, des pères de famille qui ont des enfants, un commerce des fois. Ils ne devraient pas venir ici.- _ « Nous au moins, nous faisons notre temps, et nous n’avons personne à nourrir. »

Sentiment profond de la justice, ancré au cœur des humbles, de toutes les notions morales, la moins contestée et la plus haute. — N’es-tu pas l’assise inébranlable pour refaire le vieux monde ?

Pendant tout le temps qu’ils seront ici, qu’ils rentrent trempés de pluie, ouruisselants de sueur, qu’ils s’effarent à la pensée d’une corvée ou d’une garde, toujours Hein, Boche, Hersapuech, ou tout autre, s’approchant d’eux, leur dira, compatissant, dans un clignement d’yeux et un haussement d’épaules :

  • —Si c’est pas malheureux. Pour ce que vous faites ici. Comme si vous ne seriez pas mieux à côté de vos

Je m’approche des nouveaux venus, et je cause volontiers avec eux. Ce sont des hommes faits : leur conversation est savoureuse, la vie en les modelant, leur a

donné une empreinte différente ; ils ne ressemblent pas | tout à fait à ceux qui m’entourent. Ceux qui viennent des champs apportent une âme simple et rude, un fort

accent du terroir, un langage plein des odeurs de la l

En voici un qui nous plaît moins. C’est un domestique de bonne maison; il doit servir dans un château, il

garde sous sa veste son gilet de livrée à longues raies À jaunes. — Il a une figure grotesque de cabotin, avec ses lèvres rasées, son menton bleu, que la poussée vigoureuse de la barbe pointille de noir, comme la chair d’une volaille mal plumée. Il y a de la servilité dans ces traits, rendue plus inquiétante par l’expression de ruse

qui se devine dans les yeux jaunes et perçants, dans le nez fin comme un museau de renard ou de belette. Paysan matois et roublard, braconnier promu garde-chasse, il doit avoir bien des tours dans son sac et tromper

tout le monde, gens du château et gens du village. Il parle peu, et soupçonne vaguement notre défiance, à

tous, qui plane sur lui et s’attache, hautaine, à chacun 4

de ses gestes. Les ouvriers parisiens surtout ne peuvent |

s’empêcher de temps à autre de lancer un brocard au larbin. Il faut entendre Boche, d’un bout de la chambre à l’autre, lui jeter par dessus les paillasses alignées, son titre injurieux et solennel : « Hé là-bas, le valet de chambre ». Il en a plein la bouche. L’autre répond, sans Î avoir l’air de comprendre. Et ce sont des allusions perfides « à la voiture de Monsieur, au pot de chambre de Monsieur ». Dans quelques propos évasifs, nous avons cru comprendre qu’il était plein de respect pour la religion, la propriété, les anciennes familles régnantes.

Les autres sont plus sympathiques.

Un graveur parisien. — Mince, maigre, blême, un corps appauvri par le travail, une figure de papier mâché. Il est arrivé ici portant pour tout bagage, un étui musette avec un peu de linge de rechange. Pendant tout son séjour ici, il restera à la caserne sans sortir, évitant la dépense, se contentant de l’ordinaire, sans suivre après la manœuvre les camarades qui vont à la cantine boire et faire des parties de manille. C’est qu’il a une femme et deux petits, il reçoit souvent de longues lettres qu’il lit et relit dans les coins. — Si frêle, il n’inspire pas le respect parmi tous ces grands corps robustes, mais une sorte de pitié méprisante. Jusqu’aux officiers qui lui ont demandé avec une curiosité étonnée s’il n’avait jamais été malade, s’il avait bien supporté le service de l’active. Un forgeron des Ardennes, gaillard à l’encolure de taureau, aux bras musculeux, s’est amusé, un jour qu’il luttait avec lui pour rire, à lui tordre le poignet d’une seule main et à l’asseoir par terre dans la douleur de son étreinte, puissante comme un étau.

J’ai trouvé en lui une intelligence fine, souple, déliée

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l’Aube fraternelle : comme un des outils d’acier qu’il doit manier si souvent. | C’est un esprit clair et précis, à qui l’habitude d’un : métier un peu relevé donne un sens très sûr des réa- 4 lités, de la vie pratique. Il a sur la politique des vues | nettes, qui marquent un effort de réflexion, le goût de j la critique, le dédain des opinions reçues. D’un mot aigu, d’une remarque incisive, il perce à jour bien des ridicules, bien des prétentions qui s’affirment autour de | nous, au dehors, dans la vie publique. Où il a été mer- à veilleux, c’est quand on l’a mis au courant des inven- | tions nouvelles, des procédés récents de lartillerie. Tout de suite, il a compris les mécanismes déjà compliqués, allant d’instinct aux principes mathématiques | ou physiques dont ils sont l’application. Fureteur et é curieux, il s’est mis à tourner des vis, à faire sauter des écrous, pour étudier les appareils avec une sûreté de 4 doigts amusante, perfectionnant même leur emploi par . un tour de main à lui et trouvant les points faibles, avec un flair surprenant. Toujours la même constatation s’impose à mon esprit : quel gaspillage d’intelligence dans les sociétés modernes; qu’il serait à désirer que 4 des sollicitudes gouvernementales allassent dans le peuple chercher de tels germes, pour les envelopper de È tiédeurs, de soins, pour en provoquer l’éclosion. — Quelles injustices, et quels hasards monstrueux prési- ; dent à la répartition de l’éducation, à la distribution de la science ? J’imagine cet esprit d’une trempe si fine, d’une pointe si nette, aiguisé par les méthodes, assoupli par les escrimes intellectuelles, et je devine de merveilleuses découvertes dans la nature, des faits conquis, la matière domptée pour des énergies nouvelles, | Mais un surtout n’est sympathique. 82 4

n C’est un laboufeur des environs de Senlis. J’ai reconnu x tout de suite l’homme des champs, à sa chemise de #4 grosse toile rude, que la ménagère a tirée de l’armoire ; de noyer où elles sont empilées par douzaines, à ses “ gros souliers aux épaisses semelles garnies de pioches. Toute une cordialité franche, rude sort de sa personne, de ses yeux bleus, clairs et vagues, comme ceux des bêtes dans les pacages, de sa toison blonde hérissée en gros épis sur sa tête. Après quelques mots échangés, quelques petits services rendus, ma blague tendue un | jour qu’il retournait ses poches à la recherche d’une pincée de tabac, voilà une grande intimité entre nous. Il parle d’une grosse voix douce, où chantonne un accent qui n’est inconnu, il emploie des formules d’une politesse vieillotte, qui s’est conservée au village, depuis les siècles passés, et qui ont une saveur naïve comme le français d’Amyot. Sans arrière-pensée, sans détours, avec une confiance qui fait du premier coup ma conquête, il me raconte sa 4 vie. Il y a quelques années qu’il s’est marié, il a deux < petits enfants. Le bien a gardé tout son prix là-bas, et il a fallu travailler pour arrondir les parcelles que le père lui avait laissées. Les débuts ont été difficiles, voilà-t-il pas que l’année même de son mariage, alors que l’étable était pleine de vaches, de moutons, la fièvre aphteuse | s’y est mise. C’est un voisin qui achète du mauvais bétail à la ville, qui avait amené « la maladie ». La façon dont il dit ce mot « la maladie ». Toute la simple épou- ; vante qu’il y fait tenir. Il les a soignées, toutes ses bêtes, F et les a guéries, mais je ne jurerais pas que les remèdes | fussent d’une orthodoxie rassurante. Il y entrait du jus | de tabac, des décoctions de plantes, c’était un peu une

l’Aube fraternelle 4 cuisine de sorcier et la bizarrerie des remèdes a l’air 1 de lui avoir donné une foi robuste dans leur efficacité. À — C’est bien la superstition des campagnes, la défiance E4 à l’égard de la science, trop simple, et qui se présente s sans mystère. À Il fait le charroï des bois de grume à Paris. Chose : curieuse, il a le plus profond dédain pour la grande arrête jamais à ses voyages. Ce charroi l’occupe, quand 1 les travaux des champs chôment, et lui fait gagner Mais ce qui revient toujeurs dans ses propos, c’est 4 une inquiétude pour ses bêtes. « Quand le maître n’est 3 pas là dame… vous savez, on a beau avoir confiance,
les autres ça n’est pas vous… si j’avais une permission, j’irais faire un tour là-bas et je serais plus tranquille. 4 Justement j’ai un cheval qui a souvent des coliques. C’est mauvais ces tranchées, il faut rester toute la nuit À È à côté de lui à le bouchonner. » ‘4 Il me parle aussi avec une fierté, et une reconnaissance presque émouvante d’un autre cheval, à lui, un i vieux blanc, encore solide du collier : « J’ai commencé : avec lui, il y a plus de vingt ans, mais quelle bête. Je 4 lui collerais la charge de quatre autres, qu’il démarre- k rait encore. » Et il ajoute, et cela est beau : « Ah! celui-là , ne sortira pas de chez moi. Il y crèvera, dans l’herbe ; Ce matin justement, par une aube grise et pluvieuse, # nous étions penchés à la fenêtre ouverte, attendant le Ÿ moment de descendre dans ia cour. On sortait de l’écu- | rie le cadavre d’un pauvre cheval mort pendant la nuit. 41 C’était lugubre, cette carcasse au ventre gonflé, traînée h

É sur une échelle, tendant en l’air ses quatre jambes : raides comme des pieux. La tête lamentable avec ses L. oreilles fripées traînait dans la boue et la chose inerte, - i que la mort s’acharnait méchamment à rendre gro3 tesque, s’en allait chez l’équarrisseur. Les autres che- | vaux restés à l’écurie frappaient du pied sur le pavé,

réclamant leur ration d’avoine ou de foin, dans un ù bruit de chaînes secouées.

Le laboureur n’a dit simplement : « Pas gai de penser | que pareille chose ést peut-être arrivée chez soi. »

Des marches, de dures journées, des manœuvres dans la montagne.

On part au matin, au point du jour. L’air est frais, dans les villages, les gens s’éveillent, par les portes ouvertes on voit des feux qui flambent dans les cheminées.

Les paysans, les yeux gros de sommeil, bâillent, s’étirent, regardent le ciel. Des faucheurs assis devant les granges, battent leur faux sur l’enclume d’acier : des chiens aboient.

Nous passons, nos trompettes sonnent en fanfare, et les filles, la chevelure ébouriffée, soulèvent un coin du

Des odeurs de matin traînent dans la fraîcheur exquise de l’air, cela sent bon l’étable, le foin coupé dont les greniers sont bourrés à en craquer; le long des vergers, des prunes ont roulé dans l’herbe sur la route, on se baisse, on en ramasse quelques-unes. Et des sources qui fusent sur les pentes, des ruisseaux qui coulent entre des rangées de saules, des prairies noyées d’eaux qui se brisent contre des vannes, se divisent en petits canaux, s’étalent en bassins tournoyants, montent des souffles si froids, si parfumés, qu’on dirait que des sur nos visages la caresse de leur fraîcheur.

| Maïs le soleil monte, il fait chaud au fond des vallées, le chemin est blanc et poussiéreux. On a beau rompre les rangs, prendre le pas de route, un fin nuage gris se lève du sol, nous enveloppe, nous prend à la gorge, . dessèche nos lèvres. Les sources sont taries; on traverse des plateaux rocailleux où le soleil tombe en coulées de métal sur des pierres rongées de mousse. Pas un Alors, dans la chaleur accablante qui monte du sol, une torpeur vous prend. Une à une les idées s’éteignent dans le cerveau; une, deux, une, deux, la tête baissée vers la terre; les yeux suivent le mouvement des guêtres blanches de l’homme qui vous précède : les quarts miroitent sur les vestes blanches de poussière. Une, deux, on marche machinalement, le va et vient des mains, des pieds, l”ondulation des épaules, tous k ces rythmes de la marche simultanés, répétés, iden- | tiques agissent à la façon d’un narcotique puissant et endorment la pensée. Et dans la demi-inconscience où l’on flotte, pointe comme une lueur vive dans une pénombre, le désir de la halte, de l’étape, du repos. Voici un bois. On s’arrête, on forme les faisceaux. Il y fait frais et l’on croit sortir d’un rêve. A travers le feuillage fin des coudriers, des trembles, des hêtres, | tombe une pluie de gouttes d’or. Bois de la montagne, … où le sol est une prairie d’herbe haute, de gramens frêles, de digitales, de larges fougères. Les nuits sont déjà fraîches et les rosées abondantes ; sous le couvert … des arbres, les plantes en sont encore toutes mouillées; aux pointes aiguës des feuilles, sur la terre, et dans l’air, les fines gouttelettes tremblent, brillent, miroitent; du fond des allées vaporeuses où le demi-jour mystérieux

l’Aube fraternelle

se baigne dans des clartés verdâtres, sort une haleine fraîche et parfumée, la respiration de la terre jeune, s’éveillant dans le soleil et la rosée.

Enfin, par les rampes escarpées, nous voilà rentrés au fort. Toute une après-midi de repos, de libre loisir.

Dans la grande salle de la cantine, sous les voûtes de maçonnerie, tandis que la réverbération du soleil dans la cour de pierre blanche, vient se perdre en reflets miroitants sur les murs peints en bleu éclatant, les heures passent, lentes, douces, dans la fraîcheur de l’abri et le calme reposant de l’ombre. Lassés, nous causons, nous fumons nos pipes autour de saladiers de vin blanc, coupé d’eau glacée. On s’invite, et celui qui a de l’argent paie pour le pauvre, à charge de revanche. A la fin, une grande fraternité trouble nous envahit, puis ce sont les chansons et les histoires, et les tours de force, et la bonne grosse joie populaire, prodigue de bourrades, et dont les tendresses s’assènent des horions.

Au dehors la nuit tombe. Les jours sont plus courts. Il faut allumer les lampes avant l’appel du soir.

L’étape était longue, la route poudreuse, le soleil brûlant. Tout à coup un vertige na pris, je suis tombé sur le sol. La plaine tournoyait, des arbres lointains défilaient dans une ronde, j’entendais comme dans un rêve sonner sur le solles pas des camarades qui s’éloignaient… Plus rien.

Quand je suis revenu à moi, une immense douceur m’enyahit à la vue du ciel lumineux, des champs baignés de soleil ; mes membres las devenaient légers, il me semblait que je me fondais dans les choses.

Penchés sur moi, Jean Hersapuech et le laboureur de Senlis, me souriaient; ils étaient proches et lointains, et j’entendais leurs voix étranges et douces.

| — Allons ça va mieux. — Avec une tendresse mala- | droite, ils raïllaient ma faiblesse, ils m’excusaient d’être si douillet. — Ça n’est pas habitué à la dure.

Et le laboureur approchait de mes lèvres un quart plein de vin que l’autre avait versé de son bidon; passant sous ma tête sa grosse main calleuse, il me

| Puis ils ont pris mon sac et l’ont porté, tour à tour.

| Je les suivais péniblement, le corps défaillant, l’âme neuve, sentant confusément sourdre en moi des émotions inconnues.

Nous sommes une vingtaine, couchés, debout, assis, dans une fourragère. Il y a un tir réel à projectiles, nous sommes la corvée de « cafuts », chargée d’aller sur le champ de tir ramasser les éclats d’obus. C’est un pêle-mêle amusant dans la voiture, les uns sont couchés sur les planches du fond, d’autres perchés dans les barreaux de l’échelle, sur le devant.

L’automne s’avance. Ces jours derniers, dans nos marches, nous l’avons bien vu en traversant les vignobles. Le manteau clair couleur d’émeraude jeté sur le flanc des vieux monts se fonce par places de pourpre, ou s’avive de jaune pâle. Ce n’est rien encore et pour s’en apercevoir il faut avoir un œil habitué aux colo rations forestières; mais dans les bois il semble que les feuillages des hêtres se nuancent de roux.

Il est dix heures. C’est un matin de brouillard, un de ces brouïllards de septembre dont les paysans disent qu’ils font noircir le raisin.

A peine si on distingue les champs à quelques mètres de chaque côté de la route. Betteraves et pommes de terre, chaumes gris, se perdent dans une brume légère, blanche, qui s’épaissit un peu plus loin, où se perdent les couleurs et les formes, qui flotte comme une mer impalpable et diaphane, qui serait

Voilà que sur nos têtes, la voûte s’éclaircit, se subti-

1% lise, on devine que dans les hauteurs de l’air, le soleil

x plus ardent perce la couche de brumes et qu’il les

dissipera tout à l’heure. Mais nous n’en voyons rien et

4 cela n’est sensible qu’à une coloration plus vive, une

: sorte de reflet tremblant tamisé par les soies légères

É amoncelées au-dessus de nous. Pourtant il semble que le champ de notre vision s’agrandit et que des lueurs fauves de cuivre s’accrochent aux feuilles drues et

| trempées de rosée dans les champs de betteraves. Puis À la brume se fond, se dissipe, s’envole, traîne en longs lambeaux que la brise efliloche, qui roulent et se déchirent à la cime des bois. Et le soleil emplit la plaine, sous le ciel bleu, où montent en chantant des

Voilà que les nôtres, ragaïllardis, chantent aussi.

Quelle drôle de chanson et comme elle me déconcerte avec son mélange saugrenu de sagesse philosophique exprimée en style noble, et d’argot soldatesque. Quel

| humoriste s’amusa pour l’ironie du rapprochement, à continuer Horace, par Courteline, et mêla du Bossuet aux élucubrations de Lidoire ?

Telle quelle, la voici :

Dans cette vie Où tout varie Où chaque pas, Nous conduit au trépas, L’as de carreau.

Cela se chante à la manière antique, par deux demichœurs qui se renvoient les mots (oh! ce trépas, chanté par Boche), et se termine par un point d’orgue majestueux sur l’as de carreau.

Quelques heures plus tard, nous sommes tous couchés derrière un talus de terre, les yeux fixés sur un point de l’horizon, où dans un renflement du sol luit comme un reflet de métal. C’est la tourelle qui va tirer tout à l’heure. Devant nous s’ouvre une plaine immense, avec des bouquets de saule, quelques labours et la ligne blanche des panneaux minuscules.

Attention, une fumée toute petite sur la coupole lointaine; le bruit du coup nous arrive, devant nous une autre fumée blanche au ras du sol, et les coups se succèdent, et les obus arrivent, sifflant, fusant, éclatant, La terre brune, les pierres projetées volent, comme un fourneau de mine qui explose. Parfois des obus tombent dans des mares, fouettent l’eau, la font jaillir en trombes. Tout à coup, c’est un tir rapide; une grêle de projectiles s’abat en quelques secondes sur la plaine, l’air est plein de petites fumées, blanches et bleues, qui glissent doucement, et s”évanouissent.

En avant la corvée. Nous voilà partis dans les labours, dans les sillons des champs, les creux sont pleins d’eau. — Partout des fondrières s’ouvrent, des sources jaillissent, en ruisselets, à gros bouillons. Le sol est une argile imperméable, qui déverse l’eau des pluies dans

la plaine en contre-bas. Quand nous arrivons au bord de la prairie, où sont les panneaux, nous comprenons qu’il est impossible d’aller plus avant. Les fossés ont débordé, c’est une inondation, une vaste mare, d’où émergent les fines pointes des herbes et les calices | mauves des colchiques d’automne déjà fleuris; par places, l’eau est plus profonde, et les vieux saules, les têtards, sont noyés jusqu’à leurs grosses branches.

Les cafuts, les éclats, les culots sont audiable, au fond de l’eau, qu’ils y restent. Entre vingt, nous en ramassons bien une livre. Nous avons pour la porter seize sacs à distribution, de grands sacs où on met l’avoine. Ça nous fait rire longuement cette livre de ferraille dans seize sacs portée par vingt hommes. Un mois à peine me sépare de la libération. Je vais reprendre ma vie de calme et d’étude; les livres vont me parler sous la lampe; encore une fois les idées inconnues vontse lever à l’horizon, comme des îles dans la mer profonde, où lon aborde avec ravissement. — Je retrouverai les conversations sur les quais nocturnes, le long des moires du fleuve sillonné d’argent, alors que les âmes se pénè- trent mieux dans le silence et l’effacement des choses. Par les matins vibrants d’énergie, de fermes résolutions, je verrai encore parmi les nuages les colorations cristallines des Alpes lointaines, où s’exaltèrent tant de lyrismes solitaires, que hante à jamais l’imagination des jeunes hommes, penchés sur les échos encore

vibrants de la voix de Jean-Jacques et d”Obermann.

Pourtant il y a quelque changement en moi : je sors d’ici meilleur que je n’y étais entré.

Jamais je n’oublierai ce visage grave, penché sur moi, du laboureur de Senlis, les traits rudes et dou-

l’Aube fraternelle

loureux de Jean Hersapuech. Jamais je n’oublierai la fraîcheur, douce à mes lèvres, du quart de vin bu dens

la fièvre du soleil et de la marche, espèces symboliques

où le peuple, dans un geste simple et bon, me donna

sa chair et son sang. O vous, qui serez bientôt de chers disparus, restez en moi, vivant témoignage, pour me rappeler sans cesse la joie naïve du peuple, sa résigna-

tion et sa facile bonté. Donnez-moi la haine de ce qui n’est pas comme vous droit, simple, fort.

n Je tousse depuis quelques jours. J’ai pris froid : je tremble de fièvre, les soirs, et la poitrine me fait mal.

A la visite, le major qui m’a ausculté, a dit : « Ce n’est rien, un peu de fatigue, quelques jours de repos et il n’y paraîtra plus. »

On m’a envoyé à l’hôpital militaire de X… Une voiture d’ambulance est venue me prendre.

Je suis vaguement inquiet : est-ce l’effet de mauvaises nuits, de cauchemars, de mouvements de fièvre? Toutes sortes d’idées tristes tournent dans ma tête, m’obsèdent, s’éloignent, reviennent, des craintes que je n’ose formuler de façon précise, dans une pensée superstitieuse.

Non, ce n’est pas ainsi, couché sur ce matelas, parmi mon paquetage, ce n’est pas ainsi que j’avais rêvé ce dernier voyage, cette descente des monts tant de fois gravis sous le soleil. J’ai l’air d’un blessé; et de quelle

Jetons de longs regards, bien longs, sur les champs de l’automne. Des souffles déjà froids passent dans les pins harmonieux, les dernières roses fleurissent dans les jardins parmi les tonnelles de houblon.

: Viendra l’hiver et le silence sous le linceul blanc de j la plaine. A la cime des peupliers, les corbeaux croasseront criant le froid.

Et d’autres printemps. Oh! les voir! Oui, d’autres printemps, pleins du tressaillement des sèves, d’autres encore lointains, sûrs, pleins du piétinement des foules, de la rumeur des mondes qui naissent.

Imprimerie de Suresmes (E. PAYEN, administrateur), 9, rue du Pont. — 6607

_ Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers 4

Fini d’imprimer deux mille exemplaire s de ce ‘te euxième cahier le jeudi 23 octobre 1902 FOIS 9-rue-du Pont, : NT RSR