IV-7 · Septième cahier de la quatrième série · 1903-01-05

Villon, Tolstoi, Tharaud, Gillet. Cahier de Noël

Charles Péguy

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de Noël paraissant vingt fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

‘4 Cahier de Noël va

Dame des cieulx, regente terrienne, Emperiere des infernaux paluz, Que comprinse soye entre vos esleuz, Ce non obstant qu’oncques rien ne valuz. Les biens de vous, ma dame et ma maistresse, Sont trop plus grans que ne suis pecheresse, Sans lesquelz biens ame ne peut merir N’auoir les cieulx, ie n’en suis iungleresse. En ceste foy ie vueil viure et mourir. A vostre Filz dictes que ie suis sienne; De luy soyent mes pechiez aboluz : Pardonne moy comme à l’Egipcienne, Ou comme il feist au clere Théophilus, Lequel par vous fut quitte et absoluz, Combien qu’il eust au deable fait promesse.

Ballade que Villon feit à la requeste de sa mère Preseruez moy, que ne face iamais ce, Vierge portant, sans rompure encourir, Le sacrement qu’on celebre à la messe. En ceste foy ie vueil viure et mourir.

Femme ie suis pourette et ancienne, Qui riens ne sçay: oncques lettre ne leuz; Paradis paint, où sont harpes et luz, Et ung enfer où dampnez sont boulluz : L’ung me fait paour, l’autre ioye et liesse. La ioye auoir me fay, haulte Deesse, À qui pecheurs doiuent tous recourir, Comblez de foy, sans fainte ne paresse. En ceste foy ie vueil viure et mourir.

Vous portastes, digne Vierge, princesse, Jesus regnant, qui n’a ne fin ne cesse. Le Tout-Puissant, prenant nostre foiblesse, Laissa les cieulx et nous vint secourir, Offrit à mort sa tres chiere ieunesse. Nostre Seigneur tel est, tel le confesse, En ceste foy ie vueil viure et mourir.

Ces lettres ont été publiées dans V’Athenaeum du { octobre 1902, avec la permission de M. Aylmer

La première, écrite en anglais, est adressée à John Bellows, président du Comité des Amis des Doukhobors, qui avait refusé, au nom de ce comité, l’argent offert par M. Aylmer Maude et provenant de sa traduction de Résurrection. Il avait écrit à Tolstoi pour lui reprocher limmoralité de son livre, se plaignant surtout du chapitre xvir du livre I. Les deux autres lettres sont en

Traduction établie pour les cahiers par les soins de

Cher ami, j’ai reçu votre lettre et je voulais y répondre, mais j’ai été si faible depuis deux mois que je n’ai pu le faire. Ainsi, il faut excuser mon

J’ai lu deux fois votre lettre et j’ai considéré la chose aussi bien que j’ai pu mais je n’ai pas réussi à résoudre la question d’une manière définitive. Il est possible que vous ayez raison, mais pas pour tous ceux qui liront le livre. Il est possible que j’aie une mauvaise influence sur les gens qui ne liront pas le livre tout entier et n’en saisiront pas le sens. Mais il peut aussi, comme ç’a été mon intention, avoir l’influence tout à fait opposée.

Tout ce que je puis dire pour ma défense, c’est que, quand je lis un livre, ce qui m’intéresse surtout, c’est la Weliausschauung des Autors : ce qu’il aime et ce qu’il hait. Et j’espère que quiconque

lira mon livre avec cette idée, verra ce que l’auteur aime et ce qu’il déteste, et qu’il sera influencé par les sentiments de l’auteur. Et je puis dire que quand j’ai écrit ce livre, j’abhorrais la luxure de tout mon cœur, et l’un des principaux objets du livre a été d’exprimer cette horreur. Si j’ai échoué en cela, j’en suis très fâché, et je m’avoue coupable, si j’ai été assez inconsidéré, dans la scène à laquelle vous faites allusion, pour produire sur votre esprit une aussi mauvaise impression.

Je pense que nous serons jugés par notre conscience et par Dieu, non suivant le résultat de nos actes, mais suivant nos intentions. Et j’espère que mes intentions n’ont pas été mauvaises.

Bien à vous

La Revue Blanche de mars dernier contenait un bref exposé de vues qui m’étaient attribuées sur la question des sexes, suivi des opinions d’un certain nombre d’auteurs français concernant ces mêmes

Les opinions qu’on m’y attribue sont d’une absurdité grotesque et ne sont qu’un résumé incorrect, inexact, et de seconde main, d’une collection d’articles et d’extraits non datés, réunis et publiés par mon ami Vladimir Tchertkoff. La chose curieuse est que pas un de tous les auteurs qui se sont exprimés sur ce sujet n’a soupçonné qu’il était le jouet d’une mystification. Tous ont pris le résumé placé devant eux pour l’exposé de mes véritables opinions. Aussi suis-je heureux de voir dans votre préface à l’édition revue et corrigée de Résurrection un nouvel exposé de mes vues sur la question des sexes, aussi raisonnable que le résumé de la Revue Blanche était

(Tout récemment écrite à une proche parente)

J’ai été très heureux d’avoir une sérieuse conver-

sation avec I… sur l’éducation des enfants. Lui et moi, nous sommes tombés tout à fait d’accord sur un | point qui est seulement négatif, c’est que les enfants | doivent apprendre le moins possible. Il n’est pas à beaucoup près aussi mauvais pour des enfants de | grandir sans avoir appris certaines choses, que d’avoir une indigestion d’éducation et d’en venir | à la détester : — ce qui arrive à presque tous, surtout à ceux dont l’éducation est dirigée par des mères qui ne connaissent pas les sujets appris par leurs enfants. Un enfant ou un homme peut |

apprendre quand il a de l’appétit pour ce qu’il

étudie. Sans appétit, l’instruction est un mal, un

mal terrible qui rend les gens mentalement infirmes. Pour l’amour du ciel, chère S…, si vous n’êtes À

pas tout à fait de mon avis, soyez sûre que je ne vous écrirais pas à ce sujet, si ce n’était pas une :

  • affaire d’une aussi énorme importance. Surtout, croyez votre mari qui voit les choses tout à fait

Mais alors, vient l’objection habituelle. Si l’on n’enseigne rien aux enfants, comment les occuperat-on? Faut-il qu’ils jouent aux osselets avec les enfants du village et qu’ils apprennent toutes sortes de sottises et de vilaines choses? Avec notre genre de vie de propriétaire, cette réplique a quelque raison d’être. Mais est-il vraiment nécessaire d’habituer les enfants à ce genre de vie et de leur faire sentir que toutes leurs exigences seront toujours satisfaites par quelqu’un, sans qu’ils aient à prendre aucune part au travail ? Je pense que la première condition d’une bonne éducation est que l’enfant sache que tout ce dont il se sert ne tombe pas du ciel tout fait, mais est produit par le labeur d’autres . gens. Comprendre que tout ce qui le faitvivre vient du travail d’autres gens qui ne le connaissent ni ne l’aiment, c’est trop pour un enfant, — Dieu veuille qu’il puisse le comprendre quand il sera grand! — mais comprendre que le pot de chambre dont il se sert est vidé et essuyé par une nourrice ou par une bonne, que les souliers et les caoutchoucs qu’il met toujours propres sont nettoyés non par amour pour lui, mais pour quelque autre raison tout à fait inintelligible, c’est quelque chose qu’il peut et

doit comprendre, et dont il doit être honteux. | S’il n’est pas honteux et s’il continue de s’en servir, voilà le pire commencement d’éducation possible et qui laissera les traces les plus profondes pour sa vie entière. Cependant il est très simple d’éviter cela; et c’est justement ce que moi qui suis, — pour employer le langage poétique, — au seuil de la mort, je vous supplie de faire pour vos enfants. Qu’ils fassent pour eux-mêmes tout ce qu’ils pourront; qu’ils portent leurs eaux sales, remplissent leurs brocs, lavent et arrangent leur chambre, nettoient leurs souliers et leurs habits, mettent le Croyez-moi, ces choses, bien qu’elles puissent paraître sans importance, sont cent fois plus importantes pour le bonheur de vos enfants que la connaissance du français ou de l’histoire, etc. Il est vrai qu’ici la principale difliculté se présente : les enfants ne font volontiers que ce que font leurs | parents ; je vous en prie donc, faites ces choses. | Cela servira à deux fins : il sera possible d’appren- | dre moins, puisque la journée sera remplie de la | façon la plus utile et la plus naturelle, et les enfants s’habitueront ainsi à la simplicité, au travail, à se suflire à eux-mêmes. l S’il vous plaît, faites-le. Vous en serez satisfaite | dès le premier mois, et les enfants encore plus. |

Si vous pouvez ajouter à ceci le travail de la terre, quand ce ne serait qu’un jardin potager, ce sera bien, quoique cela ne devienne souvent qu’un simple passe-temps. La nécessité de se servir soimême et de porter ses eaux sales est admise par toutes les meilleures écoles telles que Bedales, où le directeur de l’école prend sa part de l’ouvrage.

Croyez que sans cette condition, il n’est pas possible de donner aux enfants une éducation morale, une éducation chrétienne et la conscience de la fraternité et de l’égalité de tous les hommes. Un enfant peut encore comprendre qu’un hommefait, que son père, banquier ou tourneur, artiste ou contremaître, qui, par son travail, nourrit toute sa famille, puisse se libérer d’occupations qui l’empè- chent de consacrer tout son temps à un travail profitable. Mais comment un enfant, non encore mis à l’épreuve, et encore incapable de rien faire, peut-il s’expliquer que d’autres fassent pour lui ce qu’il devrait naturellement faire pour lui-même ?

Pour lui, la seule explication, c’est que les gens se divisent en deux classes : les maîtres et les esclaves; et quoi que vous puissiez lui dire sur l’égalité et la fraternité des hommes, toute sa façon de vivre, depuis son lever jusqu’au repas du soir, lui prouve le contraire. Non seulement il cesse de croire à ce que lui disent ses aînés sur

la moralité, mais au fond de son âme, il voit que tous ces enseignements sont mensongers, et il cesse de croire ses parents, ses maîtres, il cesse même de | croire à la nécessité de toute espèce de moralité. Encore une autre considération. S’il n’est pas possible de faire tout ce que j’ai indiqué, du moins | il faut habituer les enfants à faire les choses dont ils sentiraient la privation si elles n’étaient pas faites. Par exemple si les habits et les souliers pour sortir n’ont pas été nettoyés, on ne doit pas sortir ; 1 sion n’a pas été chercher de l’eau et si on n’a pas lavé la vaisselle, on n’aura rien à boire. Surtout dans cette affaire, ne craignez pas le ridicule. Les neuf dixièmes de toutes les choses mauvaises dans le monde sont faites parce que ne pasles faire serait tenu pour ridicule. |

M. Joseph Bédier avait indiqué à Tharaud ces contes de la Vierge. Tharaud les a lus, et nous les donne

En face de ces contes anciens, et authentiques, deux attitudes se présentent. On peut, comme savant, comme historien, tâcher de restituer le plus exactement possible, de restaurer en sa forme la plus personnellement exacte, le conte. On peut comme artiste, comme historien, conter le conte à son tour, librement, sous sa responsabilité d’artiste.

Il y aurait bien une troisième méthode, qui serait d’obtenir la coincidence parfaite de la méthode de science et de la méthode d’art ; c’est cette troisième mé- à thode que M. Bédier a pu tenir dans sa restitution de Tristan et Iseut. À défaut de cette troisième méthode, les Tharaud ont opté pour la deuxième. Ils n’ont pas altéré la légende ancienne. Mais ils se sont réservé le droit de la conter librement à leur tour, comme la contaient librement, sans altérer le texte commun, les anciens conteurs mêmes. La légende, commune, appartient à tout le monde. Ceux qui nous ont légué la légende l’avaient faite, la faisaient et la refaisaient sans cesse. Les Tharaud ne sont que deux conteurs de plus, après et parmi tant de conteurs.

Les cinq contes que l’on va lire sont les premiers d’une série qui sera intitulée la légende de la Vierge.

Un jeune moine chantait :

Marie est un doux mot dans la bouche; Marie est un doux chant à l’oreille ; Marie est une chanson du cœur ;

Marie est l’unique merveille ;

Marie est douceur de Harpe ;

tandis qu’il peignait sur le vélin d’un livre d’heures le nom de Notre Dame en lettres d’or, d’azur et de blanc, de vermillon et de safran.

Nul moine, du couvent, n’était plus chaste de corps et de cœur. Nul n’avait une âme plus candide, filée du lin de plus blanches vertus.

Mais son âme se consumait d’un grand désir.

Ne verrait-il qu’après sa mort celle qu’il aimait, la douce dame sur toutes choses précieuse, entre toutes femmes élue, entre toutes bénie, la gloire du monde, la joie du ciel, le trésor de toute merci,

la légende de la Vierge l’espérance de tout salut, la gemme, la fleur de lys et d’églantier, Notre Dame Sainte Marie. Il aurait voulu la voir, ne fût-ce qu’une fois, des yeux de son

Exact à chanter chaque jour ses Heures, il la priait très humblement, à la fin de chaque office, de lui faire, à lui très indigne, la grâce accordée à

quelques saints hommes de jadis, de lui apparaître seule ou dans la Compagnie des Anges.

Pour tromper un désir que les jours, les semaines, les années exaltaient sans le satisfaire, il peignit sur les parchemins les plus précieux des images de celle qu’il n’avait jamais vue et qui emplissait son

Aucune de ces peintures n’était pareille : car ses visions de la Reine d’amour étaient changeantes comme le ciel. Même il s’était essayé à ne pas repré- senter Notre Dame sous une forme et une apparence de femme : les perles, les sources, les fleurs devinrent sous son pinceau les figures de Celle qui éclaire toutes les belles choses du monde d’un reflet de sa beauté.

Pourtant une image qu’il peignit de la mère de Dieu, dans un buisson de roses fleuri, son fils enfant entre ses bras, le plongea en un tel ravissement qu’il s’arrêta de peindre, épuisé d’une fatigue délicieuse. Son pinceau lui tomba des doigts et son

corps s’alanguit dans les bras de sa chaise. Par la fenêtre ouverte entraient dans la cellule les derniers rayons du jour. La Vierge qu’il venait de peindre sur le vélin ouvrit les lèvres et lui dit :

— Bel ami cher, vis sans inquiétude. Ton âme sera recueillie dans la troupe des bienheureux. Parce que tu as peint mon image et écrit mon nom le plus bellement que tu pouvais, ton nom sera écrit au livre de vie.

Le moine tomba à genoux :

— Douce dame du Paradis, merveilleuse est cette promesse et de tout mon cœur vous en crie : merci ! Mais, dites, emportez-moi tout de suite au royaume de votre fils ; que je meure sur l’heure et vous voie non plus sous les traits de cette image imparfaite, mais telle que vous êtes en vérité.

— Beau fils, répondit l’image, tes jours ne sont Pas à moi : ils appartiennent à mon fils. Je n’annonce l’heure de mourir à personne. Mais si tu tiens tant à me voir, tu me verras. Apprends seulement que nul homme vivant ne m’a vue sans devenir aveugle.

Le moine se mit à trembler de tout son corps, de joie et d’espoir :

— Qui ne consentirait pour vous voir, Impératrice des Anges, à perdre la lumière de ses yeux ?

Mais vivement le moine couvrit de sa main son autre œil, et d’un seul regarda. Ce fut une éblouis-

la légende de la Vierge

sante vision d’or, d’azur et de blanc, de vermillon

et de safran, où il distingua, au milieu d’archanges ‘ flamboyants, d’anges et de vierges musiciennes,

la reine de gloire vêtue d’une robe couleur de nuit

de mai, semée de toutes les planètes et les étoiles

du ciel. Si clair était son visage que près de sa

splendeur paraïîtrait noir un jour d’été.

La Vierge et son cortège passèrent devant l’œil

: du moine ébloui comme une silencieuse tempête, laissant dans son âme un tel regret qu’il fondit en larmes et s’écria :

— Reine de beauté, ayez pitié de votre serviteur. Celui qui vous a vue une fois peut-il ne pas désirer vous voir toujours? Au nom de votre fils, permettez qu’une seconde fois je vous voie.

— Tu me verras, répondit l’Image posée sur le pupitre, si tu consens à perdre le second de tes

— Il est à vous, reine des Anges, répondit le moine, et tout ce que je possède et ma vie.

— Regarde-moi donc encore une fois si ma vue l’est si délectable.

Et le moine vit, dans une immense plaine nue, sur un étroit chemin où quelques arbres se tordaient tourmentés par un vent furieux, venir à lui, une humble femme, dont il ne pouvait distinguer ni le visage, ni les mains, ni les pieds perdus dans les

plis d’une robe sombre. Quand la pauvresse passa près de lui elle leva doucement la tête, et le moine contempla un visage qui n’était ni celui d’une jeune ni celui d’une vieille femme, ni celui d’un enfant, un visage d’éternité où toute la douleur du monde était empreinte.

— Reine de pitié, s’écria le moine en tendant les bras pour retenir une seconde, devant lui, sur le chemin cette apparition désolée, — reine de pitié, vous êtes plus belle encore dans votre tristesse que dans votre gloire et votre joie.

Notre Dame allait disparaître dans le lointain de la route, elie se retourna pour dire au moine en

— Continue, beau doux ami, de jouir de la douce clarté de Dieu.

Longtemps après que la plaine, le chemin, les arbres et la passante divine se furent évanouis, une odeur plus suave qu’encens, myrrhe, cinnamome, flotta par la cellule, où le peintre pieux distinguait dans la pénombre grandissante avec la tombée du soir, toutes choses demeurées en leur place, le pupitre, l’Image, les couleurs, avec la lumière de ses yeux. \

— Reine de bonté, s’écria-til, vous n’avez pas voulu me rendre aveugle. Vous m’avez pris un de mes yeux et puis me l’avez rendu. Merci. Mais

la légende de la Vierge volontiers j’aurais consenti à ne plus rien voir de ma vie et garder dans la nuit le souvenir de votre

A nul clerc de son moutier le moine dit qu’il avait vu Notre Dame, et de ce jour ne toucha plus un pinceau.

Au prieur qui s’en étonnait répondit :

— Pauvres sont les lignes, pauvres les couleurs, pauvre notre art, pour exprimer la douleur et la gloire.

to fils , NA

Pour honorer et servir l’émeraude, la gemme,

la fleur de lys et d’églantier si pure, si précieuse

| que Dieu en fit sa mère, Notre Dame, une princesse, abandonnant son palais et sa cour, se retira loin de la ville, dans un ermitage qu’elle avait bâti.

Elle oublia le monde, donna à Dieu son corps et son cœur. Nonne devint. De ses doigts ouverts coulaient les aumônes comme l’eau des pluies s’égoutte des branches : les chemins qui menaient à sa retraite étaient semés de gens’à besace qui venaient implorer d’elle le pain du corps sans doute, — mais surtout la grâce de voir son visage de bonté. Des marchands, des clercs, des hommes riches et de haut parage attirés par la renommée de sa vertu cheminaient avec les mendiants : mendiants eux-mêmes de conseils pour leurs âmes pécheresses, lasses. Un soir d’hiver, la pieuse dame ouvrit la porte à un pauvre clerc morfondu. Quand il eut séché devant la flamme sa robe lourde de

la légende de la Vierge neige et quand d’une écuelle profonde de soupe, il eut réchauffé son cœur :

__ Est-ce indiscrétion, beau sire, de vous demander où vous allez ? dit la nonne. Votre bâton, vos coquilles et votre gourde annoncent un pèlerin.

— Et pèlerin suis en vérité, répondit bumblement le clerc.

_— Pèlerin de quel saint, de quel tombeau D

__ Pèlerin suis du roi de gloire, du Saint Sépulcre en la cité de Jérusalem.

__ Miséricorde ! s’écria la dame, qui n’avait encore vu de sa vie voyageur en route pour le saint tombeau. Longue est la route.

_— Plus longue encore sera la grâce, dit le passant. Qui a vu le Saint Sépulcre peut mourir : son âme monte droit en Paradis.

__ Je vous suivrais — ah! quel désir et quel regret! — si je n’étais déjà vieille, faible et presque aveugle. Mais pour Dieu, pour Dieu, beau sire, quand vous serez en la cité où la mère du juge de vérité vit son fils cloué sur la croix, pensez à la pécheresse qui vous a ce soir ouvert sa porte et si vous repassez un jour par ici, rapportez-lui dans votre manteau une image de Notre Dame de Jéru-

salem. Ma lasse d’âme, mon las de corps auraient grand joie, si dans mon oratoire était la face de la douce mère de Dieu. È

— Ma dame, répondit le clerc, la mort seule pourra m’empêcher de repasser par ici et de me souvenir de la prière que vous me faites si

Le lendemain, quand il partit, son hôtesse lui rappela sa promesse :

— N’oubliez mon image, beau très doux sire, et que saint Jacques vous garde !

Le pèlerin après des mois arriva joyeux en la cité de Jérusalem. Quand il eut visité le Saint Sépulcre, adoré et baisé toutes les reliques, il connut que la contemplation des lieux saints ne suflirait pas à remplir son cœur. L’ennui le prit, et le regret de son pays.

Au bout d’une semaine il songeait déjà au retour. reprit dans sa main le bâton de voyage et se remit en marche, heureux d’être venu, plus heureux encore de partir : il s’arrêta, sous un arbre, au point où la route tourne et d’où pour la dernière fois le pèlerin qui s’en va peut voir les murs de la cité de Jérusalem. Le clerc regardait la ville qu’il pensait ne revoir jamais plus, pour en retenir un clair souvenir et pouvoir dire, dans son pays, à

ceux qui lui demanderaient : — Dis-nous comment est la cité de Jérusalem?

la légende de la Vierge

__ Elle est ainsi et ainsi. Là est la maison de Pilate, là le saint tombeau, Et

AÀ ce moment, tout près de lui, il entendit une voix à la fois très impérieuse et très douce qui

— Vite, retourne sur tes pas, clerc oublieux…

Le pèlerin regarde autour de lui : personne. Des champs désolés dont les cailloux brillent sous le soleil comme autant de pierres précieuses. Impossible de deviner d’où vient cette voix.

__ Clerc oublieux, que diras-tu à la bonne dame qui t’a reçu dans son ermitage, quand tu passeras devant sa porte? Elle te demandera cette image que

\ Le clerc, à genoux, écoule, le front sur les cailloux, cette voix d’un ange invisible ; il se frappe mainte fois la poitrine, se signe, s”émerveille et pleure puis se relève, l’âme très triste, revient en la cité de Jérusalem, où étant eniré, droit à la rue aux images il s’en va, une rue bordée d’échoppes étincelantes d’or, d’argent, de sinople et d’azur.

Le clerc est ébloui par la profusion des images ;

il y en a de peintes et de sculptées ; les unes grandes

comme un porche d’église, les autres petites comme

le creux de la main; toutes œuvres patientes et loyales de bons artistes.

C’est la nuit : sculpteurs et peintres ont allumé

dans leurs boutiques des lanternes. Le clerc va et vient dans la rue étroite, sous l’œil des Saintes et des Saints, de la Vierge et de son fils.

Les images lui font des signes et lui parlent à

— Prends-moi, chuchote un saint Théodore qui appuie sa lance dans la gueule ouverte d’un

— Achète-moi, murmure une sainte Catherine qui porte sa roue dans ses bras.

— Emporte-moi, dit à mi-voix saint Tryphon qui tient en laisse une étrange bête mi-tigre mi-serpent.

Mais le clerc ne se laisse enjôler ni par les saints couleur d’aurote ni par les saintes couleur de ciel. Il n’a d’yeux que pour les portraits de Notre Dame. Il voudrait les acheter tous : mais il a peu d’écus dans sa poche et tant d’images seraient lourdes à ses épaules. Entre une statuette et une petite image peinte sur un panneau de bois il hésita longtemps : la statuette était de pierre toute blanche avec un peu d’or aux fleurons de la couronne ; la vierge

‘tenait dans ses bras son divin fils. L’imagette représentait sur un fond rouge de soleil qui se couche dans une gloire, la douce mère de Dieu, les yeux clos, au pied d’un gibet. Le elere contemplait les deux images tour à tour : il finit par se décider pour l’imagette plus petite, et moins fragile.

la légende de la Vierge

— Votre choix est bon, dit l’imagier. Nulle n’est meilleure pour emporter au loin.

Sans long marché, sans long devis, le clerc achète l’image, la paie et s’en va. Les maîtres fermaient déjà leurs boutiques.

La route est longue de Jérusalem à l’ermitage de la nonnaïin. Beaucoup d’aventures arrivèrent au pèlerin, dont il ne serait pas sorti vivant sans le secours de l’image qu’il portait sous sa bure. Un lion furieux s’élançait sur lui: le moine mit la main sur l’image. Le lion s’approcha en rampant, lui baïsa les pieds, si docile, si privé qu’il le suivit pendant des lieues comme un agneau. Des brigands l’assaillirent dans une gorge: le pèlerin fit une oraison à l’image: des hommes d’armes soudain apparurent, vêtus de cuirasses éclatantes, qui le tirèrent des mains des bandits.

La reconnaissance et l’intérêt attachèrent le moine à une tant précieuse image.

Quand il passa devant la porte, la nonnaïn était sur le seuil. Le pèlerin continua son chemin, les yeux baissés comme s’il n’avait pas vu. \

— Vous n’entrez pas vous reposer dans ma mai-
son, beau très doux sire ?

Le clerc releva la tête, fit mine de s’étonner, s’approcha de la dame et pénétra dans l’ermitage. Comme jadis, la dame lui servit une écuelle pro-

fonde de soupe. Elle n’osait lui demander s’il avait tenu sa promesse. Ils se tinrent longtemps silencieux. Le clerc se disputait avec son âme pour savoir s’il abandonnerait l’image cachée sous sa robe de bure aux mains de la nonnain. La dame allait et venait autour de lui, jetant des bûches dans le feu, posant du pain blanc et du vin sur la table. Le clerc boit et mange à sa faim. La nonnaïin lui fait conter son voyage ; elle ne se lasse pas de l’entendre : comment est le Saint Tombeau, comment la maison de Pilate, comment le beau mont des Oliviers ? Comment les clous, comment la couronne d’épines, enfoncée sur la tête du roi de gloire ? mais elle n’ose toujours lui demander son image. Et tandis qu’il répond à ses questions, le moine pense qu’il ne lui donnera pas la belle

— Beau très doux sire, se décide enfin à dire la nonne, n’avez-vous en une poche de votre robe une Figure de la mère de Dieu? Donnez-la moi si l’avez. En mon oratoire la mettrai : il me semble qu’une bonne étoile luirait sur ma vie si je pouvais m’agenouiller devant le portrait de la belle Reine des cieux.

— Ah ! bonne dame, fait le clere en se frappant la poitrine, seulement à cette minute, je me souviens de la promesse que je vous fis. Hélas! que n’en

la légende de la Vierge ai-je eu plus tôt souvenance ! Pardonnez-moi, bonne dame, le cœur est sûr mais la mémoire est

La nonne s’attriste en son âme; peu s’en faut qu’elle ne pleure. Elle ne fit rien paraître de son

Le lendemain, au petit jour, le clerc s’habille : l’image est bien cachée sous sa robe. Il lui tarde d’être sur la route. Il descend l’escalier, sans bruit. Dans le couloir il voit la porte de l’oratoire entrebâillée. Doucement, du doigt il la pousse: Personne. Il avance jusqu’à l’autel, s’agenouille et prie et s’accuse d’avoir menti à la nonne. Il de-

mande pardon de son péché, se frappe la poitrine à grands coups, se signe maïinte et mainte fois, mais il n’a pas le courage de réparer sa faute par une bonne franchise. En lui-même une voix lui ! crie : Va, laisse sur cet autel l’image de la mère de Dieu. A son réveil la nonnaïin la trouvera. Elle en

sera très joyeuse et très ébahie.

Le clerc ne veut pas entendre cette voix: Non, jamais. Il se hâte vers la porte : il la cherche, elle a | disparu. Il fait le tour de l’oratoire en glissant ses doigts sur le mur : le mur est lisse, comme une paroi de tombeau. Une sueur froide perle aux tempes du pèlerin : il recommence une fois, deux fois, trois fois sa promenade autour de la chapelle. |

Sous ses ongles la pierre grince. Il frappe du poing fortement la muraille qui ne répond pas. S’il était enterré vivant! il saute en avant, en arrière, à droite, à gauche. Partout il se heurte à la pierre. É Sa tête s’égare, il pousse un grand cri. Une grande lumière jaillit soudain de la porte ouverte ; la nonnaïin paraît sur le seuil effrayée : — Beau sire, qu’avez-vous? Votre visage ruisselle de sueur et de sang ? Avec effort, avec regret, de dessous sa robe, sans une parole, le clerc lui tend l’image de la mère de La nonnain entre ses doigts, vivement, la prend et contemple ravie le visage douloureux de la reine de pitié. — Merci, beau sire, de votre présent, je savais bien que n’aviez oublié votre promesse. Tant mon cœur est ému que je ne trouve rien à dire : que la mère de Dieu vous bénisse pour la joie que m’apportez, beau doux ami.

Amour voulut que dans le grand bois qui entoure le château de son seigneur, Beowulfe, un jeune chevalier égaré pendant la chasse, rencontra une nonnain, de l’ordre des Clarisses, qui s’en allait mendier du pain pour son couvent. La nonnain, — Apollonie était son nom, — s’en allait, dans l’étroit sentier, la tête penchée, un bissac jeté sur son épaule. Beowulfe arrêta son cheval et lui demanda son chemin. Apollonie releva la tête et le chevalier connut que la nonnaïn était belle.

— Vous vous moquez d’une pauvre fille, noble sire, de querir d’elle votre chemin. Ne vous connaissez-vous pas mieux qu’elle en ce bois ?

Mais le chevalier répondit qu’il était récemment arrivé dans le pays et que c’était, dans cette forêt, la première chasse qu’il suivait.

— S’il en est ainsi, noble sire, je vais au chà-

Beowulfe descendit de cheval, et la bride négligemment passée sous son bras, il suivit la nonnain.

la légende de la Vierge

La route était longue, jusqu’au château. Pourtant elle parut brève au chevalier; il crut s’éveiller d’un rêve quand la nonnain lui dit :

— Voici, noble sire, le château. Vous entrez par la cour d’honneur. Je dois aller aux cuisines.

Ils avaient marché silencieusement trois heures dans la forêt enchantée de printemps; la nonnaïn marchait à côté du chevalier, le visage voilé par un pan de sa cornette. Beowulfe ne pouvait détacher ses yeux de la nuque blanche et délicate où jouait l’ombre des cheveux fous rebelles à l’emprisonnement du béguin. D’un pas égal et souple elle foulait l’herbe ; des gouttes de rosée perlaïent sur ses pieds nus chaussés de sandales de bois.

Beowulfe aurait accompagné la nonnaïn à Jérusalem ! Et déjà il fallait se séparer ! Avant qu’il fût revenu de son trouble, la nonnaïn lui avait fait une grande révérence, et déjà elle s’en allait de son pas rapide et menu, sous les arbres, dans l’allée qui menait à la cuisine, où cheminaient quelques gueux, stropiats, bossus, bancals et bistournés. Il la suivit des yeux tant qu’il put la voir. Auprès d’un jeune tremble l’allée tournait. La nonnain disparut. Beowulfe resta longtemps à la croisée des deux chemins, plongé dans une rêverie délicieuse ; l’en tirèrent des sons de trompes, un bruit de rires et de voix encore lointaines. Beowulfe se jeta dans le

fourré ; c’était la chasse de son seigneur qui revenait ; il laissa passer les cavaliers. Quand le dernier homme eut franchi la poterne, la nuit déjà était presque venue ; le chevalier s’étonnait que la nonnain ne fût pas encore de retour. Il commençait à douter qu’elle fût revenue au couvent par un autre chemin, et il désespérait déjà de la revoir en ce jour, lorsqu’il la vit paraître derrière le tremble, à demi courbée sous son bissac, dont les poches bien garnies s’arrondissaient sur son dos et sur sa poitrine.

Quand Apollonie passa près de lui, elle jeta un regard qui s’étonnait de le trouver encore là.

Il offrit de l’accompagner, — la nuit était noire, — et de prendre la charge sur ses épaules, — le sac était lourd. La nonnain lui dit en souriant :

Elle était accoutumée à aller par les chemins, la nuit comme le jour, et à porter des fardeaux.

Mais le chevalier ne put se résigner à ne pas la suivre dans la forêt silencieuse. Il attacha son cheval à un arbre et de loin il suivit cette alerte forme

snoire qui glissait sur l’herbe humide. Après la

forêt de sapins, une forêt de hêtres, après les hêtres

les chênes, après les chènes un pré qui descendait

en pente douce au bord d’un lac au fond duquel

sommeillait l’ombre immense des hautes murailles

la légende de la Vierge

d’un couvent bâti sur la falaise d’une île de granit. Beowulfe s’arrêta à la limite des arbres sur la lisière du pré: il entendit la voix légère de la nonnaïn qui appelait le passeur :

Trois fois elle fit le même cri : personne dans l’ile n’y répondit. Le passeur était sans doute

La nonnain s’assit sur une pierre et elle aurait passé là toute la nuit, près de la lourde barque qui servait à passer les bœufs du couvent et dont ses bras trop faibles ne pouvaient manœuvrer la perche, si le chevalier n’était descendu vers elle, à travers le pré.

_ Elle fut surprise de le voir et parut mécontente qu’il l’eût suivie. Il était mal en vérité à un chevalier de courir la nuit après les nonnains. Quand elle disait cela, la lune entre deux nuages éclairait le léger sourire de ses lèvres. Elle était si sûre d’elle-même, qu’elle pouvait railler le gentil sei- À gneur ! Beowulfe, embarrassé, cherchait des raisons de l’avoir ainsi escortée. La nonnain s’amusait de sa confusion et de la rougeur répandue sur son visage ; elle dit:

— Notre passeur, le vieux Jacob, s’est endormi là-bas près du puits.

Le chevalier sauta dans le bac amarré près du bord, dénoua la chaîne.

La nonnain s’assit à l’avant, son sac posé devant elle. Le lac était très profond. Beowulfe poussait la ‘barque, à l’arrière, avec la gaffe faite d’un long, d’un lisse tronc de sapin. L’eau ruisselait sous le bateau avec un bruit joyeux de métal :

— Croirait-on pas entendre, dit en riant la nonnain, un avare qui laisse égoutter des pièces d’or entre ses doigts ?

Lumineuse était devenue la nuit ; un sentiment d’allégresse inconnue pénétrait l’âme du chevalier et de la nonnaïn. Ils frissonnèrent quand la barque pénétra dans l’ombre du couvent.

Ils se regardèrent avec une tristesse pensive quand : la barque atterrit l’étroite rive d’où montait vers la porte du monastère un escalier taillé dans le granit.

Beowulfe aida la nonnaïin à remettre son bissac sur son épaule. Hasard ou poussé par le désir? — ses doigts frôlèrent la nuque d’Apollonie : il sentit sous sa main la caresse des cheveux légers. La nonnain rougit et se hâta de sauter hors de la barque. Le chevalier la regarda monter entre des genévriers qui tiraient du roc ingrat leur vie misérable. Une cloche tinta. Une porte rouillée grince là haut… Beowulfe repoussa la rive du pied : il ramenait distraitement la barque sur l’autre rive, les yeux

la légende de la Vierge fixés sur le couvent. Une des nombreuses fenêtres qui trouaient la haute muraille s’éclaira : Beowulfe vit se mouvoir une forme dans la clarté; il ne douta point que la cellule éclairée ne fût celle d’Apollonie, et que la femme qu’on y voyait aller et venir ne fût la nonnaiïn. La lumière s’éteignit. Beowulfe, pensif, revint au château de son seigneur. La nuit suivante il traversa la forêt de sapins, la forêt de hêtres, la forêt de pins, de toute la vitesse de son cheval ; dans l’ombre des arbres qui entouraient le lac, il entendit tinter les cloches d’un office nocturne ; les cellules s’éclairèrent quelques minutes. Puis lentement, les unes après les autres, elles s’éteignirent. Seule une cellule, — la cinquième à compter de l’angle droit du monastère, —demeura éclairée la dernière. Beowulfe la reconnut : c’était celle d’Apollonie. La nonnaïin s’était appuyée au bord de l’étroite fenêtre et elle s’attardait là, à regarder vers le pré, malgré la fraîcheur du soir. Cela était une faute contre la règle. Mais elle n’y songeait guère : elle | était retenue là devant sa fenêtre par une espérance | qu’elle n’avait pas l’audace de s’avouer. | Beowulfe, poussé par la passion et attiré par cette lumière, se dépouilla de ses vêtements, entra k dans l’eau et se mit à nager vers la haute muraille du couvent.

Quand il fut au milieu du lac, la nonnain l’aper- çut qui nageait sans bruit, une épaule à demi hors de l’eau, laissant traîner derrière lui un sillage d’argent. Elle eut une grande joie et une grande terreur quand elle vit que ce qu’elle espérait dans le secret de son cœur était arrivé. Toute la nuit et tout le jour son esprit avait été obsédé du souvenir du chevalier. Elle désirait le revoir : et maintenant qu’il était là tout près d’elle, prise d’effroi, elle aurait souhaité ne l’avoir jamais rencontré.

Beowulfe, s’aidant des aspérités du roc, montait vers la cellule de la nonnain, tout ruisselant. Apollonie voulut fermer les volets de sa cellule : elle n’en eut pas la force. Elle se tenait penchée au bord de sa fenêtre, tremblante, regardant le chevalier monter. La paroi de la falaise était presque lisse : l’escalade était périlleuse. Si le chevalier lâchait prise, son corps allait se briser en bas, sur les rochers. Un moment vint où dans la muraille le chevalier ne trouva plus ni trou pour engager la pointe de ses pieds, ni pierre où crisper ses doigts : il se tenait contre la muraille, la face levée vers son amie, toutes les veines de son visage gonflées dans un terrible effort. Apollonie lui dit à miVoix :

— Pour l’amour de Dieu, redescendez. Vous êtes

la légende de la Vierge

Mais lui secoua la tête et répondit :

— J’aime mieux mourir que de vous perdre.

Sentant que la résolution du chevalier était invincible et qu’il ne pouvait se tenir ainsi plus longtemps contre la muraille sans tomber sur les rochers et s’y briser, dénouant la corde de chanvre qui ceignait sa robe à sa taille et l’attachant fortement par un bout après un gond, elle la jeta au chevalier qui la prit. La nonnaïin ne se défendit guère, car elle était amoureuse.

Ainsi pendant longtemps, chaque soir, le chevalier vint retrouver son amie. Quand la nuit était noire, Apollonie plaçait une chandelle allumée sur l’appui de sa fenêtre : le chevalier se guidaït sur la

Or, une nuit qu’il nageaït ainsi dans l’eau paisible, tout d’un coup un vent furieux s’éleva qui éteignit le cierge de la nonnain. La nuit devint si noire que le chevalier ne put même distinguer la falaise de l’île et les murailles du couvent. Les vagues se jouaient de son misérable corps comme d’une paille.

En vain il jetait des regards désespérés autour de lui : nulle lueur, nulle roche, nulle apparence de | rive. Il sentit qu’il était perdu et recommanda son âme pécheresse à la Vierge. Certes il regrettait en ce moment son coupable amour et il en avait

grande contrition. S’il réchappait de ce péril, il irait le reste de sa vie en un cloître faire pénitence.

Mais son remords ne le sauvera pas. La tempête devient plus sauvage, la nuit plus noire, les vagues plus furieuses.

Apollonie dans sa cellule allume désespérément la chandelle : le vent chaque fois la souffle et l’éteint. Quand même la nonnain réussirait à tenir la lumière sur sa fenêtre allumée, dans ces ténèbres son ami ne la verrait pas. Elle sent que son heure est venue, qu’il va périr, elle se jette à genoux devant une image de Notre Dame et supplie la reine de miséricorde qu’elle aït pitié d’elle et de lui. Et le chevalier, las de lutter contre les vagues infatigables, remet son âme entre les mains de Notre Dame Sainte Marie, dit trois fois Ave Maria et se laisse couler dans l’eau noire.

La tempête aussitôt, comme par enchantement, s’apaise : les étoiles brillent au ciel, le lac redevient lisse comme un miroir. Apollonie, penchée à sa fenêtre, regarde. et voit le beau corps de son ami que le flot pousse doucement contre les rochers, sous sa cellule. Elle fut tentée de s’élancer hors de la fenêtre sur Le corps de son ami. Mais retenue par la crainte de la damnation, elle alla dire sa faute à l’abbesse.

la légende de la Vierge

Le passeur tira de l’eau le chevalier et l’amena dans sa barque sur l’autre rive.

L’abbé qui avait la direction du couvent refusa d’enterrer en terre sainte un homme mort en état de péché mortel. Apollonie supplia vainement l’abbesse de fléchir une résolution si dure. L’abbé fut inflexible. Beowulfe fut enterré, sans messe, . sans bénédiction, sans prières, comme un païen, hors la terre bénie, au crépuscule.

Mais la nuit sur sa tombe poussa un églantier fleuri qui répandait jusqu’à la route éloignée d’un quart de lieue une odeur divine. Un paysan qui passait vit de loin cet arbre merveilleux. Il courut avertir l’abbesse, qui avertit l’abbé. Celui-ci vint aussitôt constater le miracle et donna l’ordre, sur le champ, d’exhumer le chevalier. Le corps était lisse | et coloré comme s’il eût été vivant : une telle paix | était sur le visage du mort qu’il semblait seulement endormi; de sa bouche sortaient trois roses et chaque pétale était marqué du sceau de Marie : |

Le chevalier fut enterré en terre bénie.

Roc Amadour est un pèlerinage très ancien : on dit que saint Amadour n’était rien d’autre que ce petit homme nommé Zachée qui grimpa sur un figuier pour voir Notre Seigneur quand il entrait à

Pourtant ce n’était pas vers son tombeau que s’acheminait, un jour de juin d’il y a très longtemps, sa viole pendue à son épaule dans une gaine de cuir brun, le célèbre jongleur Pierre de Syglar, mais vers la Vierge de pierre noire qui tient l’enfant Jésus dans ses bras, au fond d’une chapelle souterraine de l’église. ë

Quand le ménestrel eut passé les deux portes fortifiées qui défendent l’entrée de l’unique rue de la ville, il fut arrêté par une charrette de foin que des paysans déchargeaient dans une grange. La rue était si étroite que le jongleur riant dut passer entre les roues. La chaleur était très lourde ; il était couvert de poussière, il avait faim, il avait

la légende de la Vierge soif. Les auberges nombreuses pendaïent au-dessus de sa tête leurs alléchantes enseignes : il y avait Le Cerf qui boit, le Cœur en peine, l’Écu d’argent, la Harpe d’or. Pierre de Syglar passe devant, les yeux . baïssés, pour éviter la tentation : Ilest venu faire sa dévotion à Notre Dame, la vraie Hôtesse de la ville ; malappris qui n’irait pas, d’abord, s’agenouiller devant Sa Seigneurie.

Quand le jongleur entra dans l’église, il eut peine à se frayer un passage dans la multitude des pèlerins venus de lointains pays. Ils priaient les yeux levés vers la haute statue de la Vierge, qui, son divin fils entre les bras, dans sa robe brochée d’or, étincelle au fond de la nef, sur l’aute!, au milieu d’une forêt lumineuse de cierges. Pierre de Syglar, humblement, comme les autres, se mit à | genoux et fit oraison. Quand il eut fini sa prière, l’église commençait à être déserte. La grande foule s’était écoulée et Le soleil à son déclin envoyait par | l’étroite porte ses rayons obliques sur l’image de | Notre Dame, faisait pâlir la lumière des cierges et ; sourire ses lèvres de bonté. |

Le ménestrel sortit sa viole de la gaine de cuir, il se mit à vieller doucement, tandis qu’il chantait à mi-voix une chanson en l’honneur de Notre Dame. é Si pure était la voix, si belle la chanson, si déli- | cieux le son de la viole, que des pèlerins qui déjà

passaient la porte revenaient vers l’autel discrè- tement, sur la pointe du pied, pour ne pas troubler le chanteur. Et de tous les coins d’ombre de l’église souterraine, des hommes, des femmes abîimées dans la prière, entendant la musique du jongleur, accouraient autour de lui. Et Pierre de Syglar, de sentir ainsi son âme en communion avec celle de cette foule enivrée d’amour pour Notre Dame, jouait avec une merveilleuse tendresse.

Assis, une jambe repliée sous lui, sur les marches de l’autel, l’oreille appuyée contre la hampe de sa viole, il écoutait résonner les cordes sous la caresse légère de l’archet qu’il mouvait du bout de ses doigts fins. Sa voix semblait réveiller dans l’église des prières endormies : on eût dit que toutes les prières exhalées de l’âme des pèlerins en ce jour, s’unissaient pour monter vers Notre Dame dans sa musique et dans sa chanson.

Les pèlerins pleuraient, en silence, de joie et d’amour. Un enfant qui s’était approché de Pierre de Syglar, laissa tomber sa tête sur l’épaule du ménestrel, dans un mouvement exquis d’enfant qui veut dormir. Une femme embrassa un pan de son manteau ; des clercs, confondus dans la foule, admirèrent qu’un archet promené sur trois cordes et la plus simple des chansons, eussent plus de puissance sur les âmes que parole la plus éloquente

la légende de la Vierge ; d’homme d’église. Le ménestrel se grise lui-même de sa musique et de son chant : à peine s’il voit la foule des pèlerins qui tendent l’oreille et ferment les yeux pour le mieux entendre ; il est hors de ce monde terrestre envolé ; et quand il lève les yeux vers l’autel, la Vierge qu’il voit n’est pas de marbre, son diadème n’est pas d’or, ses yeux ne sont pas deux saphirs, sa robe n’est pas de vair, | d’hermine et de soie, — c’est la vraie mère de Dieu qui tout créa, la dame de toute courtoisie, la dame sans pareille et sans égale, Notre Dame Sainte Marie en personne qui lui sourit de ses yeux | ! clairs, sous son diadème d’étoiles serties de rayons | de soleil, en sa robe ouvrée dans la douce clarté des | nuits, là haut, emmi la moisson tremblante des |

Insensiblement, légère comme la respiration de | l’enfant qui sur son épaule s’était endormi, s’acheva | la chanson du jongleur. Les pèlerins ouvrirent les | yeux, étonnés d’être dans cette crypte, tous ayant eu, quelques minutes, l’éblouissement du Paradis. l Pierre de Syglar, s’étant mis debout, montait les À degrés de l’autel, et s’inclinant humblement trois fois devant Notre Dame, il dit à haute voix :

— Hé! mère du roi qui tout créa, si tu as témoignage de ta grâce, pour m’éclairer dans mon 4

auberge et faire la fête de mon souper, un des cierges qui environnent ton corps gracieux et béni, et rien plus.

Le ménestrel n’avait pas achevé ces mots que le plus beau, le plus blanc, le plus éclatant des cierges sortit, de lui-même, du chandelier d’argent où il était planté et vint se poser tout droit sur les cordes de la viole de Pierre de Syglar, qui s’était mis à genoux. Un murmure d’admiration courut la foule des pèlerins; ils crièrent d’une

— Los, los au roi des chanteurs!

Mais un laid petit homme noir, sacristain de l’église et qui tirait son profit des débris de cierges qu’il vendait, sortit des rangs des pèlerins en se démenant fort et criant :

.— A la porte! A la porte! Boutons-le hors la porte. Ce gueux est un sorcier, un magicien, un

En même temps il prend le cierge sur la viole du ménestrel, hausse ses jambes torses sur un escabeau et plante le cierge dans son chandelier. La foule, retournée par les paroles du nain, se prend à douter : si le sacristain disait vrai, si ce jongleur n’était qu’un traître de magicien ?

Des murmures hostiles circulent maintenant dans les rangs des pèlerins qui s’écartent de Pierre

la légende de la Vierge de Syglar avec des mouvements d’hostilité craintive. Pierre de Syglar sourit d’un énigmatique sourire. Que lui font les paroles de ce naïn ? Que lui importent les murmures? Il n’a souci de leur admiration ni de leur haine : une joie surhumaine emplit son cœur : Notre Dame l’a entendu, Notre Dame lui a souri, Notre Dame lui a donné le présent qu’il a demandé. Des pleurs de tendresse coulent lentement sur ses joues. En son âme il prie Notre Dame et de sa courtoisie dévotement la remercie. Puis de nouveau il prend sa viole, lève | la tête vers Notre Dame et se met à chanter, non | plus une chanson de gaieté, de tendresse et d’amour, | mais une humble chanson de simple et de vieille | femme, douce et basse de ton, la chanson de l’âme | exaucée qui rend grâce. Et, sous l’influence du } chant, une émotion religieuse étreint la gorge des pèlerins qui disent entre eux : Cet homme qui si ; bien vielle, se peut-il faire qu’il soit un enchanteur ? Jamais n’avons entendu séquence ni kyrielle qui fût belle tant. Le cierge répond à leur inquiétude. Tout droit, tout éclatant comme une épée dont la pointe serait une flamme, le cierge s’élève au-dessus de la moisson | des cierges et redescend se poser sur les cordes ; encore frémissantes de la viole de Pierre de Syglar. | .

Le sacristain forcené bondit et saisit le cierge :

— Non, jamais, s’écrie-t-il de sa voix aigre, on n’a vu tel sortilège. A mort! A mort, l’enchanteur!

La foule s’indigne et gronde contre ce laïd petit homme qui est remonté sur son escabeau et qui ente solidement le cierge, avec ses deux mains, sur la pointe du chandelier; et pour le mieux assurer il le lie avec une ficelle de fer. Puis il se retourne et, s’adressant à Pierre, toujours à genoux, il lui

— Sache bien que Symon Magus, le prince des enchanteurs, n’était rien auprès de toi si tu fais redescendre ce cierge !

Par métier le jongleur est un homme sage et ami du rire. Et Pierre de Syglar, dans sa vie, avait eu tant et tant d’aventures, que pareille histoire ne pouvait pas l’émouvoir. Il se mit à rire tranquillement de la fureur du petit homme, dont la colère

— Tu peux rire, magicien du diable ! nous verrons si ton maître t’écoutera encore une fois.

Pierre de Syglar se remit à vieller et à chanter — pour la tierce fois, une gaie chanson d’aube et de printemps : et les pèlerins, dans l’église devenue toute noire, pensaient être dans la campagne, un matin d’avril, quand les hirondelles montent en

la légende de la Vierge chantant vers le soleil. Le ménestrel disait de sa voix jeune et sonore :

— Marie, étoile de la mer, joie des cieux, espé- rance du monde, clarté de l’aube, nef de salut, colombe de l’arche, rose mystique, lumière de la

Avec sa tête, avec ses bras, avec son corps le ménestrel accompagne le rythme de sa chanson. Une confiance joyeuse en Notre Dame luit dans ses yeux. Le peuple ému et soulevé par un enthousiasme juvénile chante avec lui. Les voûtes de la vieille église retentissent des mille pèlerins qui chantent à

pleine voix la gloire de Notre Dame; toute la foule supplie la Vierge de renouveler le miracle. Pierre de Syglar cesse de chanter; il continue seulement de passer son archet sur les cordes de sa viole qui pleure, qui rit, et qui prie. Jamais, jamais, les pèlerins n’ont oui pareille musique.

Ce n’est plus une viole qu’ils entendent, c’est le

cœur du jongleur qui chante et vielle si haut, si fort, | \ que sa musique monte à Dieu. Et pour la troisième fois, flamboyant comme l’épée de l’ange Gabriel, le | cierge descend et se pose sur la viole de Pierre de

Il y avait à Rome un jeune clerc patricien, de à famille sénatoriale, nommé Césaire, dont l’âme fort pieuse était aux prises avec un tempérament très charnel : une dure lutte où le malin finissait toujours de par triompher. Il n’y avait guère de Romaine élégante ou belle qu’il n’eût aimée. Et maintenant il avait entrepris de séduire la femme de son frère : l’austère Domitilla. Longtemps elle résista : mais il usa près d’elle des ruses que lui suggéraient ses expériences d’amour : tant qu’elle devint folle de lui et que tous les deux commencèrent de vivre, en secret, une vie criminelle : elle, abandonnée sans remords, sans regret à sa passion, lui impuissant à étoufler ù la voix de son âme. Souvent il fut tenté de fuir, de mettre entre sa maîtresse et lui des fleuves et des montagnes : jamais il n’eut la force de passer seulement la porte de la ville. Toutes les femmes

la légende de la Vierge

qu’il avait possédées, il les avait aimées un temps très court, et puis quittées gaiement pour d’auires. Or il se sentait lié à la femme de son frère par un sentiment nouveau, qui faisait que nulle autre femme n’attirait ses yeux et qu’il était triste à mourir quand il n’était pas auprès d’elle.

Pourtant il était las de tant de luxure et de cette ardeur d’amour qui le brûlaïit.

La nuit et le jour il priait la Vierge de lui envoyer aide et protection contre lui-même. La Vierge, longtemps, parut sourde à sa voix.

Sa maîtresse, en qui l’amour avait éteint toute

| piété, le raillait de ses prières :

— Aime-moi, aimons-nous, lui disait-elle. Pourquoi toujours te lamenter ? Ce qui est arrivé, n’est-ce donc pas toi qui l’as voulu?

Césaire ne répondait rien : sa maîtresse disait vrai. Il l’avait décidée, et maintenant il se sentait lié à elle par des liens que nulle force humaine ne

Un matin qu’il s’était endormi sur un banc de | pierre, dans l’atrium, torturé par la jalousie, le | remords, le désir et la haine, après une nuit de veille devant la chambre nuptiale de Domitilla et de son frère, il vit dans un nimbe couleur d’outre-mer, la À forme céleste de Notre Dame qui lui dit :

— Maintes fois tu m’as honorée et mainte fois tu

ta chair. Il sera fait comme tu le veux, car tu as de la franchise. Tu seras chaste. A dater de ce jour tu ne connaîtras plus la tristesse de la volupté. Même je veux t’élever à un rang merveilleux : je ferai de toi un apôtre.

Puis la douce mère de Notre Seigneur quitta Césaire. À ce moment, Domitilla ouvrit sa porte ; elle parut sur le seuil. Césaire s’étonna de la voir sans la désirer ; il ne se sentait plus pour elle d’amour, mais seulement une tendresse fraternelle et beaucoup de pitié. Des larmes coulèrent de ses joues. Elle s”approcha de lui et lui demanda :

— Pourquoi pleurez-vous ?

— Je pleure sur vous et sur moi, répondit-il, parce que nous avons vécu dans le péché.

Elle dit avec un sourire amer :

— Ce n’est pas encore le temps de pleurer. Nous aurons l’éternité pour cela.

Elle voulut passer ses bras autour du cou de son amant : mais celui-ci la repoussa doucement, se leva, lui dit adieu, et se dirigea vers la porte. Elle le suivit toute tremblante et tenta de le retenir. Penchée sur lui, elle lui disait d’une voix basse,

— Où t’en vas-tu ? Je ne te cherchais pas. C’est toi qui m’as ensorcelée !

la légende de la Vierge

Le frère de Césaire parut dans l’atrium. Domitilla essuya vivement ses yeux. Quand son frère fut près de lui, Césaire se mit à ses genoux et lui baisa les pieds. Le mari de Domitilla étonné lui de- |

— Ne voyez-vous pas qu’il est fou. |

Un mendiant était à la porte de la maison : | Césaire échangea ses habits contre les guenilles.

Il sortit de Rome et marcha droit devant lui, trois jours et trois nuits dans la campagne déserte.

Une nuit, mourant de faim et de froid, il fut attiré | sur le sommet d’une montagne, vers un monastère, | par le tintement d’une cloche.

Le prieur accueillit bienveillamment le pèlerin, qui lui fit confession de ses péchés. Césaire resta dans le couvent et devint moine.

répandue au loin, plusieurs papes, dans des affaires ; difficiles, lui avaient envoyé des messagers pour lui demander conseil. Dans un temps où la discipline ecclésiastique se relâchait, il fut désigné par
le pape Pie II comme étant le plus digne d’être son successeur dans la chaire de saint Pierre. j

Césaire apprit avec tristesse la nouvelle que le ? conclave avait ratifié les vœux du pape défunt. S

Quand il dut quitter son couvent, le cœur lui défaillit ; il avait été si heureux dans cette haute et solitaire maison. Maintenant il lui fallait rentrer .. dans Rome, dans cette cité qu’il avait scandalisée par sa vie.

Qu’était devenue Domitilla et son frère : il ne le ÿ savait pas. Jamais il ne s’était informé d’eux. Eux, ne s’étaient jamais informés de lui. A mesure qu’il approchaït de la ville éternelle, le souvenir de son ancien péché revenait plus clair à sa mémoire. Que serait-il devenu sans le secours de la Vierge ? Sans doute il se serait enfoncé toujours plus avant dans le péché ! Peut-être il aurait perdu jusqu’au sentiment de son ignominie.

Domitilla avait-elle fait pénitence ? Il avait tant prié pour elle ! A moins peut-être… La pensée que Domitilla pouvait être morte se présenta à son esprit : il ne s’aperçut pas qu’il écartait vivement de lui cette pensée.

Le chemin suivi par sa mule était le même que celui qu’il avait suivi, il y avait vingt ans, quand il était sorti de Rome.

Que de changements depuis ce temps s’étaient faits dans son âme.

Alors la passion encore mal éteinte brüûlait son luxure, l’amour et la terreur de la pénitence.

la légende de la Vierge Maintenant la paix était en lui : sans regrets, sans désir, sans tristesse, sans joie. Il s’abandonnaït à Dieu comme un bâton dans la main du voyageur.

La plaine désolée qui entoure Rome, avec ses herbes desséchées et roussies par le soleil, étincelait comme un étang doré. L’air vibraït silencieusement autour de la caravane qui escortait Césaire. Au | loin des bœufs, par un effet de mirage, semblaient des bêtes apocalyptiques qui menaçaient de leurs cornes démesurées les hautes murailles de Latran. |

Césaire fut reçu dans Rome avec le cérémonial | accoutumé. Devenu le pape Léon VIL il continua

| sur le siège de saint Pierre sa vie d’austérité et de | prières, mettant tout son cœur à aimer et servir la | reine du Paradis. Mais le diable, qui est tant subtil, | qui par la femme a induit au péché Adam, David | et Salomon, n’avait pas renoncé à damner son âme. |

Le saint jour de l”Assomption, notre Seigneur le | pape Léon célébrait l’office divin ; il donnaït la | communion aux fidèles qui, penchés sür la Sainte 1 Table, ne relevaient la tête que pour recevoir l’hostie. Soudain le pape Léon se troubla : dans le visage qui se levait vers lui, il reconnut Domitille, dont les yeux brülaient d’une flamme pécheresse.

Au moment où le pape posait l’hostie dans sa bouche, elle baisa de ses lèvres, jadis tant aimées, le ; bout de ses doigts. Ce baiser ralluma l’ardeur de ;

l’ancien amour, le pape sentit couler du feu dans ses veines, le souvenir de toutes les jouissances d’autrefois passa dans son esprit!

Tout étourdi, il remonta vers l’autel appuyé sur ses cardinaux. Domitille n’avait pas vieilli. Elle avait conservé, par miracle, sa beauté et une merveilleuse jeunesse : _ même elle était plus belle, maintenant que tant d’années avaient glissé sur elle. Ses traits étaient devenus plus nerveux et plus fins ; ses yeux plus profonds ; ses lèvres plus ardentes ; ses cheveux où il avait noyé sa tête roulaient sur sa nuque leurs ondes noires, où l’âge n’avait pas filtré un rayon blanc. Les yeux fermés, immobile devant l’autel, Césaire revoyait Domitille, telle qu’il l’avait quittée, telle qu’il la retrouvait: il n’avaït ni la force, ni le désir d’écarter l’obsession de sa beauté. Le parfum de son corps l’enveloppait comme une fumée d’encens ; il sentait sur sa nuque, sur son front, dans ses cheveux, la caresse de ses doigts fins ; sur sa main la brûlure de son baiser. Une envie de se retourner, d’aller à Domitille, de la prendre dans ses bras, l’envahissait, irrésistible comme le sommeil… Il ouvrit lentement les yeux : audessus de l’autel, devant les cierges, une reine passait de blanc vêtue ; un diadème de saphirs posé sur ses cheveux d’or fin. Elle passait si diaFE

la légende de la Vierge

phane, — personne que le pape Léon ne la voyait, — et si belle que sa beauté éclipsait toute beauté humaine. Les rayons de son auréole pénétraient au fond des prunelles de Césaire, chassant les visions perverses comme le soleil les nuées. Et le pape se mit à penser que cette reine était la reine des cieux:

il eut grande douleur de son péché et il se mit à

Quand la Vierge vit qu’il pleurait, elle repassa lentement devant lui; arrêtant sur lui ses yeux clairs ; son regard disait au pape: courage! aïe

confiance en ma miséricorde.

Notre Seigneur le pape Léon acheva l’office divin comme il put. Puis il revint dans son palais, commanda à ses cardinaux de le laisser seul et fit venir un de ses gardes les plus dévoués. Quand le soldat fut entré, le pape posa sa main sur le coin d’une table de bois et dit :

— Sors ton épée et coupe-moi le poing.

Le soldat recula épouvanté :

— Seigneur, dit-il, que m’ordonnez-vous ?

— Coupe-moi le poing, répéta impérieusement le |

Alors le garde tira son épée et d’un seul coup, | il trancha le poing. La main tomba. |

Si ta main te scandalise, coupe-la.

Le pape Léon, ayant fait oindre son bras de 1

baume et de myrrhe, fit savoir par la ville qu’il ne pouvait se lever, étant malade. Les nobles romains venaient souvent le visiter et lui apporter du réconfort. La plaie s’était cicatrisée ; le pape reprit bonne mine. Mais il restait au lit étendu. Les Romains le suppliaient de se lever pour célébrer l’office divin. | Mais le pape ne voulait rien entendre. Quand on sut dans Rome que le pape ne voulait plus chanter la messe, une rumeur menaçante courut la ville. Il fallait demander au pape Léon pourquoi il refusait de célébrer l’oflice divin’

Depuis que notre Seigneur avait choisi Pierre pour être le chef de son Église, jamais scandale pareil ne s’était vu. Tout bas on murmurait le mot:

Les nobles de Rome se décidèrent à se réunir. L’un d’eux se leva et dit :

— Notre Seigneur le Pape Léon, nous ne voulons pas l’accuser ; mais nous nous étonnons grandement que tu ne daignes oflicier. Et nous te demandons humblement pourquoi.

Le pape ne sait que répondre ; il est triste en son cœur. À voix basse il implore l’aide de la douce vierge Marie. Au ciel, la reine de miséricorde entend sa prière ; elle descend jusqu’au lit dans un rayon de soleil. Elle passe au-dessus des Romains

la légende de la Vierge Le Pape tremblant la voit qui vient à lui. Elle s’approche de son oreille et lui dit : — Parce que tu n’as cessé de me servir et de m’honorer; parce que tu as ta chasteté bien gardée; parce que tu te fis couper le poing droit exécutant R ainsi l’ordre de mon fils avec simplicité ; parce que tu as perdu ta main charnelle je te donnerai la main de ton corps céleste. Le pape alors sortit de son manteau son bras qu’il y tenait caché, vit qu’une main avait repoussé à | son poignet mutilé, et il connut que cette main était | I se leva, étendit des deux doigts sur le Concile | un geste paisible de bénédiction ; et sans un mot se rendit à l’église de Latran célébrer l’office divin.

Le poème suivant n’est que la traduction d’une 1 gwerz en breton de Cornouaïilles ; ou plutôt, comme Ë je ne sais pas le breton, c’en est une traduction en
prose que j’ai tournée en vers. Je l’ai fait aussi exacte- À ment que j’ai pu : j’ai observé le rythme ét le nombre R des strophes de mon texte, jusque là que j’ai respecté 1 les deux dernières, que j’eusse retranchées sans doute : si j’avais écrit d’invention; j’en ai rendu de mon mieux le mouvement rude et sauvage, et conservé, de ses | idiotismes, tout ce que j’en ai pu distinguer dans la | version française. Je ne me suis permis qu’un seul changement dars l’ordre des vers, au cinquième morceau, dont voici la première sirophe : | « Qu’as-tu vu, marin, sur la mer? « — Une barque sans rames et sans voiles; et sur ; l’arrière, pour pilote, un ange debout les ailes È J’ai cru mieux faire de réserver les vers 3 et 4 pour à le dernier trait. g Quand j’écrivis cette pièce, dans le premier mois d’un leng séjour en Bretagne, je crus avoir affaire à une œuvre populaire. Je l’ai trouvée à la suite de la -légende de saint Budoc, publiée par Albert Le Grand, de Morlaix, en 1640, dans la nouvelle édition que les chanoïnes de Quimper ont donnée de son grand ouvrage . (La vie des Saints de la Bretagne Armorique, in

quarlo, cinquième édition, 1901, page 645). Is l’y donnent pour l « œuvre d’un poète anonyme », et l’ont extraite du Barzaz-Breiz, où elle se lit en effet (neuvième édition, page 490). J’ignorais alors tout le travail de critique qui s’est fait depuis trente ans sur le « macphersonnage » de Hersart de la Villemarqué : on peut lire sur la composition de ces pastiches ce qu’en page 284), et le petit travail qu’il a consacré au BarzazBreiz (Bouillon, éditeur).

Je ne saurais toutefois déterminer dans quelle mesure mon original breton est un faux, et jusqu’à quel point la Villemarqué a remanié ou fabriqué de toutes pièces son document. Mais tout ceci suflit pour la conscience scientifique : car le poème ne laisse pas d’être beau, et le plus diligent des bretonnants d’aujourd’hui, M. Anatole Le Braz, m’a dit toute l’estime qu’il en fait.

Il ne me reste qu’à m’excuser des libertés que j’ai prises dans mes vers avec la prosodie : elles se réduisent à la négligence de la fameuse règle « que le singulier ne doit pas rimer avec le pluriel ». C’est une règle absurde, surannée, et dont l’énoncé même est faux, puisque matois rime fort bien avec toits qui est pluriel, et non avec foi qui est singulier, Brutus avec vertus mais non avec {étu, etc. Tout cela n’empêche pas que je ne me reproche ces licences, et que sans trouver des vers moins bons pour manquer à cette règle, je ne travaille de tout mon cœur à y conformer les vers que

— Pécheurs si ces vagues décombres Furent bien Armor, nul de vous N’a-t-il vu, vers l’heure des ombres, — Monsieur nous l’avons vue : où penche Ce mur noir fouetté par le grain. Front pale, et l’air pourtant serein. Un jour d’août arrive une troupe D’envoyés du sang de Trégor. On voit des housses sur la croupe Des chevaux gris harnachés d’or.

cahier de Noël 4 Descend l’homme de l’échauguette : es — Sire ils sont là de manteaux bleus à Une douzaine, dit la guette ; Faut-il ouvrir? — Ouvre parbleu ! Faïs dresser dans ma salle haute Une table pour eux et moi. k C’est de Dieu que viennent les hôtes : Quiconque est roi reçoive en roi! : VA — Seigneur notre roi nous envoie | Vous demander un cher trésor : | Pour son fils ravir votre joie, Votre fille dame Azénor. — Ab! Messieurs de tout mon cœur. Elle, à Elle est le regard de mes yeux. ; On le dit beau, ma fille est belle ; 4 Un vrai couple de rois, messieurs | ! La noce dura deux semaines, À Officiait l’évêque d’Ys ; Quinze jours la danse se mène : Des harpes, comme en Paradis.

— Maintenant veux-tu, ma mignonne, Veux-tu nous en venir chez nous ? — Seigneur, que mon seigneur ordonne : Où vit mon roi, vivre m’est doux. Quand elle vit la belle fille, La belle-mère en étrangla. — C’est fini ! Toute la famille | Va choyer ce béjaune-là. Tout nouveau tout beau. Bah qu’y faire ? Ces jeunesses… Malheur aux vieux ! Les clefs neuves on les préfère. Pourtant les vieilles ouvrent mieux. Huit mois d’amour ! à temps jaloux ! — La vieille dit : C’est bon, Bretagne, De garder la lune du loup ? Nigaud, n’auras-tu pas d’oreilles < Si tu n’as pas d’yeux ? Casse-cou, Sot ! Le renard pille tes treilles, Et ton nid loge le coucou.

cahier de Noël 10 — Merci madame. Ah ! fini d’elle. 1 La perfide ! Gueuse en prison ! È Seules les mères sont fidèles. Dans trois jours au feu ce poison ! Quand le vieux roi sut la nouvelle, Il pleura, — pleura ! pauvre roi : — Vieil imprudent ! fou sans cervelle ! Malheur à moi ! malheur à moi! A l’heure où rentre la flottille | Des pêcheurs par les soirs sereins : Ou vit-elle encore, marins ? — Elle n’est pas brûlée encore, Seigneur, on la brûle demain. Dans sa tour, captive sonore, Nous l’entendimes en chemin. Elle chantait sur la presqu’île, Dans l’ombre, oiseau mélodieux. Elle chantait un air tranquille : — Pitié pour eux ! pitié mon Dieu!

Azénor se rend vers les bûches En chemise longue et pieds nus. L’essaim d’or vibre autour des ruches : Tels ses beaux cheveux ingénus. La foule pour la voir se hausse, On les entend bas se parler : | — C’est un crime, une femme grosse ! Un grand crime de la brûler. Le peuple pleure : Ah ! pauvre père ! Mais la chienne ardente après eux : — C’est œuvre pie, une vipère ! De l’écraser avec ses œufs. Hobhé ! souffleurs, ho ! de l’haleine ! Hohé ! soufflons, ho ! des poumons. Souflions ce feu comme démons. J’ai beau soufiler, j’y perds ma peine. Soufllez, soufllez. Qu’a-t-il ce feu ? C’est du bois sec, monsieur, du frêne, Qu’est-ce qu’il a ce bois, bon Dieu?

cahier de Noël 4 — C’est vrai, pas même une étincelle, 4 Fait le juge de Goello; 1 Ce bois, démon, tu l’ensorcelles : Ah ! tu ne brûles pas : à l’eau ! — Un canot sur la mer, regarde : Ë Sans mât, sans rame, infortuné ! : IL porte sur la mer hagarde ë , Une femme et son nouveau-né. 5 Et la mère sur cette tombe à L’allaite, pauvre petit ver, : “0 Suspendu, comme une colombe Au bord d’une conque de mer. | Écoutez! elle chante. Etrange Sur la mer sa voix retentit : É — Dors, mon amour! va dors, pauvre ange! 1 Fais dodo, mon pauvre petit. 4 Que ton père te vit si frêle !.… * Mais ton père est perdu, chétif. % Or son ange, droit derrière elle, de Pilotait des aïles l’esquif. Ë

6 Sur Armor plane une épouvante. Au pied des murs pleins de rumeur Les hêtres que l’ombre âpre évente Parlent ! La vieille reine meurt. — Mon fils! l’enfer s’ouvre. Ah torture. Dieu ! l’affreux secret m’étouffait. Idiot, ta femme était pure. Qu”ai-je fait, hélas ! qu’ai-je fait ? Alors comme un hideux reptile, Sa face, orbe terreux et brut, Crache une langue à double style, Qui la piquant, elle mourut. Aussitôt s’en court le crédule. Sept ans la mer, du sud au nord, | Flot à flot, verte ou bleue, ondule Sous la nef quêtant Azénor. Dans tous les ports, Chypre, Surate, Rome, désir du pèlerin, Sousse, repaire du pirate, Parut le pilote chagrin.

: cahier de Noël SRE 4 Tant qu’il aborde à la grande île. C2 Un enfant gréait, doux minois, . Au bord d’une grève d’idylle, é 4 D’un fil la coque d’une noix. 5 Blond, les yeux bleus, — les yeux des vagues, — 1 Les yeux d’Azénor, dirait-on : 1 Et voilà que des larmes vagues Germent dans l’âme du Breton. 4 — Ta maman, mignon, que fait-elle ? 4 — C’est laveuse, monsieur, qu’elle est.

Voilà son battoir qui martèle À La lessive au bord du galet. 4 — Et ton père, enfant ? — Chut! mon père C’est Dieu. Voilà, c’est un secret : à L’autre est mort. Mais il faut se taire, Voyez-vous : maman pleurerait. À Et l’homme dont la gorge anhèle k Courait : et l’enfant caressant ; 4 Avait pris la main paternelle, ÿ Et dans leurs mains bouillaït leur sang.

Maman ! maman ! c’est lui ! regarde, | Papa que nous avions perdu !

— Gens de mer, gloire à Dieu! Dieu garde

Le père à son enfant rendu !

Jusqu’en Armor leur fit cortège

Une bande d’anges chanteurs. 4 — Ainsi la Trinité protège La voile des navigateurs !