Impressions sur Java
_ impressions sur Java
- juiits de Roumanie paraissant vingt fois par an SE 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine,
il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante
à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers,
8, rue de la Sorbonne, Paris. On recevra en spécimens “4
six cahiers de la deuxième et de la troisième série. ci
; Nous mettons ce cahier dans le commerce; nous le *
| vendons un franc 7
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impressions sur Java
« Sur les courriers des cahiers, courriers de Chine, courriers d”Indo-Chine, courriers du Japon, courriers de Finlande, courrier de Russie, cahier d’Arménie, cahier de Roumanie, courriers de France, publiés dans les trois premières séries des cahiers, en particulier sur les courriers de Félicien Challaye, se référer au
Sixième cahier de la quatrième série, cahier de courrier, inventaire des cahiers, en forme de catalogue, un cahier de 72 pages, un franc
Le courrier que l’on va lire a été publié pour la première fois dans Jean-Pierre, journal pour enfants, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement; Challaye l’a remis en forme, et en âge, pour les cahiers. C’est aussi dans le JeanPierre qu’avait paru, de René Salomé, ce monsieur Matou dont nous avons fait un si beau cahier du
Fragments de journal
Premières impressions sur la ville, les habitants, l’hôtel, le club.
Batavia est une immense ville, ou plutôt un immense jardin. Des arbres partout; des parcs autour de toutes les maisons. L’emplacement occupé doit être étonnamment vaste; les distances sont prodigieuses. Pour faire quelques visites d’arrivée, je circule pendant des heures entières, en une de ces légères voiturettes où le cocher indigène et le voyageur se trouvent assis dos à dos: d’où, — paraît-il, — leur nom de sado/—Des canaux, pleins d’une eau jaunâtre, traversent la ville de tous côtés, se coupant à angle droit : nous sommes ici en Hollande, en une Hollande tropicale.
Quelques quartiers aperçus ce matin ont laissé en ma mémoire une image plus distincte : le vieux Batavia, aux canaux bordés d’entrepôts plus ou moins abandonnés; le quartier des banques et des maisons de
commerce, le seul où les habitations européennes se touchent toutes; une plaine immense, Koenigsplein, vaste prairie sans arbres entourée de jolis hôtels.
Dans la rue, beaucoup d’indigènes, à la peau brune, au corps bien fait, aux traits du visage trop accentués. Les femmes, serrées dans leur sarong, sont parfois d’une beauté vraiment sculpturale. Toute la journée, dans les eaux jaunâtres des canaux, se baigne toute la et femmes de tout âge. D’autres femmes y lavent du linge. Le vêtement mouillé, collé au corps, révèle l’harmonie des belles formes : ces groupes de baïgneuses et de laveuses sont pittoresques et séduisants.
Beaucoup de Chinois aussi dans les rues, la tête couverte de chapeaux pointus, la natte continuée très bas par des fils de soie noire ou rouge. La plupart sont de petits marchands ambulants : ils promènent au bout d’un bambou leur marchandise, appellent le client en agitant un instrument de bois au son de castagnettes.
= — Tout à l’heure, devant l’hôtel, j’ai acheté à un de ces Chinois un beau vêtement blanc tout neuf; quelques minutes après j’y découvre une énorme tache d’encre ancienne : le Chinois l’avait soigneusement dissimulée en l’enduisant de craie, pour vendre comme neuve sa
Vers la fin de l’après-midi et dans la soirée, Hollandais et Hollandaiïses sortent de chez eux; tous se promènent tête nue; beaucoup de jeunes femmes ont les bras nus, la robe à demi décolletée. Quelques \personnes, devant leur maison, sont en pijamas, en sarongs indigènes, en camisoles, les pieds nus dans des pantoufles. Les métis sont aisément reconnaissables au
mélange singulier de traits européens et de traits javanais qui les caractérise. — Une pension de jeunes filles passe : les cheveux blond cendré des Hollandaises, les cheveux noirs des métisses font un charmant ensemble de nuances opposées.
L’hôtel, — hôtel der Nederlanden, — me paraît très bien adapté au climat extrêmement chaud. On mange en une salle abritée du soleil, mais ouverte-à l’air de tous côtés. — Le buste souriant de la jeune reine de Hollande préside à nos repas; le service est fait silencieusement par des Javanais aux pieds nus. — Les chambres de l’hôtel sont disposées tout le long d’une ruelle qui va de Koenigsplein au Grand Canal : elles sont vastes, sans vitres aux fenêtres : des persiennes laissent entrer l’air jour et nuit. Le lit, sous la moustiquaire, se compose d’un matelas, dur comme une planche, avec un simple drap dessus : on s’y étend pour dormir, ayant un traversin sous la tête et un autre entre les jambes, qui les empêche d’être en contact et d’avoir trop chaud. — Dans la salle de baïns il y a une énorme jarre, où l’on puise, avec un récipient carré en bois, l’eau très fraîche qu’on se verse sur le
Pour la nourriture, un seul repas vraiment original : le rijstafel (table de riz); c’est une sorte de carry beaucoup plus compliqué que celui des Anglais de l’Inde : du riz, assaisonné de sauces variées et fortement épicées, dans lequel on mélange les viandes et les légumes les plus divers, du bœuf, du veau, du buflle, de la volaille, du poisson, des œufs, un morceau d’omelette, une sorte de pâté de foie, des légumes de toute espèce, de la poudre de noix de coco… C’est un
plat vraiment agréable à manger, au milieu de la journée chaude, quand l’appétit fait défaut.
La vie, à l’hôtel, est réglée à peu près comme celle des Hollandais de Batavia : lever entre six et sept heures, douche, café au lait; travail ou promenade à pied; vers neuf heures, déjeuner froid au thé; travail à la maison ou promenade en voiture; à une heure, rijstafel: de deux à quatre ou cinq heures, sieste; entre quatre et cinq heures, douche et thé; après cinq heures, travail ou promenade; à huit heures, grand dîner à l’européenne.
Ce soir, le consul de France me présente au club Harmonie. C’est le seul cercle civil de Batavia. Il est très bien installé, en de vastes salles fraîches, aux dalles de marbre. La salle de lecture est une des meilleures, des plus cosmopolites que j’aie jamais rencontrées. Elle prouve la culture internationale des et anglais : on trouve ici les meilleurs journaux, journaux illustrés, revues, livres, non seulement de
- Hollande, mais de France, d’Allemagne, d’Angleterre. Je note, pour la France, Le Figaro, Gil Blas, la Revue des Deux-Mondes, la Revue de Paris, la Nouvelle Revue, le Mercure de France, l’Illustration, le Théâtre. Sur la table aux livres récents je découvre, parmi d’autres romans français, Amour, Amour, de Pierre Veber; je le parcours avec plaisir. J’éprouve une étrange impression à lire, si loin de France, ces pages pleines d’esprit français : me replaçant, par cette lecture, en mon milieu national, je sens plus vivement l’exotisme des choses parmi lesquelles je me trouve ici momentanément. Je m’étonne d’entendre, autour de
moi, les Hollandais du club appeler en malais leurs serviteurs javanais : Spada ! spada! Je m’étonne, en rentrant à mon hôtel, de croiser, le long du canal, des hommes à peau brune, sous des arbres immenses, en un paysage nocturne qu’illumine l’étincelante lune des
Une heure de chemin de fer entre Batavia et Buitenzorg (Sans-Souci), résidence du gouverneur-général des Indes Néerlandaises, célèbre surtout par son Jardin botanique. — Toute la matinée je me promène avec délices en l’admirable Jardin, qui mérite vraiment son
Ce doit être, d’abord, un trésor pour la science. Il y a par deux échantillons. Les arbres et les plantes, en pleine terre, sont classées aussi bien que dans la serre la mieux tenue. Chaque famille est groupée en un même endroit; chaque plante porte un numéro d’ordre et une étiquette en bois indiquant son nom. — D’autre part une annexe du Jardin Botanique, le Jardin d’Essais, est consacrée à étudier au point de vue pratique les plantes utiles et leurs conditions de développement, à faire l’expérience de cultures nouvelles, d’engrais nouveaux. Une série de laboratoires complète cette intelligente organisation. Un double travail se poursuit ici : on y étend la science humaine, la connaissance désintéressée du réel; on tire de la science une série de conclusions
pratiques indispensables à l’agriculture, pour le plus grand profit de la richesse nationale.
Au point de vue artistique aussi le Jardin est bien intéressant. Le cadre est poétique : de chaque côté deux montagnes grandioses limitent le paysage. Une rivière traverse le Jardin; des ruisselets l”animent, le coupent en tous les sens. Surtout la végétation, favorisée par la chaleur et les pluies fréquentes, est prodigieuse. Le groupe des lianes et celui des palmiers n’ont surtout charmé. Les lianes, couvertes elles-mêmes de formant une merveilleuse cathédrale de verdure. Les palmiers sont en très grand nombre, très variés : une allée tournante, ombragée de palmiers du Brésil aux troncs lisses, aux feuillestombantes, est d’uneélégance, d’une grâce unique. — Le palais du gouverneur, en marbre blanc, tout voisin du Jardin, met une teinte claire parmi ces verdures un peu sombres.
Après une lente promenade au Jardin, je visite le secrétaire-général du gouverneur. Ce haut fonctionnaire
me reçoit fort bien, m’accorde l’autorisation de pénétrer dansles sultanats indigènes, Djokjakarta et Soerakarta, me donne quelques introductions utiles auprès de plusieurs gouverneurs. Il se montre d’ailleurs très réservé, me paraît éviter de répondre avec précision aux questions posées sur le régime colonial javanais. Il regrette seulement que tous les Français, venus étudier à Java telle ou telle question, politique ou scientifique, aient toujours ignoré totalement le hollandais.
Avant le rijstafel, causé avec les propriétaires de l’hôtel, qui s’appelle d’un nom français : Hôtel du Chemin de fer. Ce sont deux jeunes Français, mariés
tous deux à des Françaises. Il paraît que la plupart
- des Français et Françaises établis à Java y réussissent fort bien. Je suis venu à Batavia sur le même bateau qu’une Française qui est une des premières couturières modistes de Samarang : elle emmenait avec elle comme employée une petite Parisienne des Batignolles, tout étonnée à la pensée d’aller vivre « chez les sauvages ». — L’installation à Java de Français ne connaissant ni le hollandais ni le malais est facilitée par le fait que la plupart des Hollandais parlent le français. Java, possession hollandaise, peut être considérée comme un
pays de langue française. Dans l’après-midi, je parcours le quartier européen, É où les maisons, parmi les grands arbres, semblent se cacher dans le prolongement du Jardin; je visite le village des travailleurs indigènes du Jardin ; petites maisons en bois, sur pilotis, recouvertes de chaume; je traverse le Xompong chinois, aussi mal odorant que n’importe Puis, à la fin de l’après-midi, je retourne au Jardin Botanique : un vent d’orage secoue les grands arbres, leur arrache des cris, des hurlements. Les palmiers gémissent, comme pour exprimer une mystérieuse souffrance : à les entendre se plaindre ainsi, on se sent le cœur serré, sans raison. Je pense aux souflles de la Forêt qui devaient effrayer l’âme audacieuse de Siegfried.. Vers six heures, au soleil couchant, l’orage semble tout proche; je m’arrête à regarder le plus étrange des ciels tropicaux : sur un fond fait d’un harmonieux groupement de nuances allant du rose tendre au rouge ardent, s’étendent, au hasard, des taches jaunes et des taches noires, formées sans doute
par les nuages; on dirait qu’après avoir tenté d’ordonner avec soin des couleurs sur la toile, le peintre mécontent y a ensuite essuyé çà et là ses pinceaux… Jamais sans doute je ne reverrai un ciel semblable; je le contemple longuement; je l’aime pour sa rareté, pour la fragilité de son apparition. Je tâche de sauver, en le fixant dans mon souvenir, cet aspect de l’Univers qui va disparaître bientôt pour toujours. — Le devoir de l’homme envers les choses, c’est de s’intéresser à elles, d’apprécier leur charme original, de goûter toutes les nuances fugitives de leur beauté. Garoet et le Papandayan
Garoet, d’où se fait l’ascension du volcan le Papandayan, est à sept heures de Buitenzorg en chemin de fer. On quitte Buitenzorg le matin vers huit heures. Au
départ, on jouit d’un paysage de la plus rare beauté : au premier plan, une noble rivière aux flots bruns, où des indigènes se baïignent, où d’autres passent, debout, sur de minces canots faits de troncs d’arbres creusés; derrière le fleuve une mer de palmiers, que le vent secoue ; dans le fond, un volcan austère, le Salak, qu’un mince nuage de fumée couronne. Le tableau paraît composé avec un soin extrême : il est d’une beauté
Tout le long de la route, on assiste au déroulement des paysages javanais. Des rizières entourées de petits murs de terre, superposées au-dessus les unes des
autres; beaucoup sont inondées; dans la boue travaillent les paysans javanais : corps brun, chapeau conique en D’énormes buflles gris les aident, tirent patiemment la charrue. Souvent le train traverse de merveilleuses forêts, comme on n’en peut voir sans doute qu’ici ou à Ceylan. Des arbres immenses, couverts parfois de lianes, de plantes grimpantes ; j’admire l’infinie diversité des espèces de ces arbres, les dimensions de leurs troncs, la grandeur majestueuse de leurs feuilles, si variées de formes et de couleurs, rondes, découpées, mates, luisantes, vert clair, vert foncé, vert rougeûtre.
A trois heures, arrivée à Garoet. La petite ville, où les Hollandais viennent se reposer des chaleurs de la côte, ressemblerait à ia plupart des villes javanaises, si sa situation au centre d’une région volcanique ne lui donnait un caractère assez particulier. Au milieu de la ville, l’habituel aloon-aloon, la place centrale, où se trouvent les demeures et les bureaux des principaux fonctionnaires, et la mosquée. Puis le quartier européen, où les maisons s’entourent de jardins. Enfin le quartier indigène : maisons de bois d’un seul étage, sur pilotis, recouvertes d’un toit de briques ou de chaume, greniers dressés sur pilotis, à côté de la maison, et plus hauts qu’elle ; jardinets entourés de palissades de bambou. Je me promène longuement dans ce quartier indigène, assistant aux calmes occupations des paysans javanais, au déroulement très lent de ces vies
*_ paisibles; jouissant du plaisir d’exotisme qu’on éprouve toujours au spectacle d’existences très différentes des nôtres, vécues en un tout autre milieu, parmi une tout
autre nature, avec de tout autres mœurs, — infiniment moins agitées, plus normales, plus sages.
Quand je reviens à l’hôtel, la nuit commence à tomber. Mais voici que de brèves et multiples étincelles éclairent l’obscurité naissante : de tous côtés commencent à briller des points lumineux, mobiles, s’approchant, s’enfuyant tour à tour : les mouches de feu des pays d’Orient, les lucioles. Étrange fantasmagorie. On croit rêver : les étoiles, qui commencent à briller, semblent n’être que d’immenses lucioles piquées à la voûte du ciel.
‘ A cette époque de l’année, il faut partir en excursion de très bonne heure; car c’est la saison des pluies : les matinées sont belles, mais généralement les nuages commencent à monter de la mer vers dix heures, s’accumulent, noircissent tout le ciel; l’orage éclate dans le milieu de la journée ; souvent, l’après-midi, les pluies sont torrentielles ; ce sont comme de vraies rivières qui “coulent le long des chemins.
Le domestique, à qui j’ai donné l’ordre de m’éveiller à quatre heures et demie, m’éveille juste une heure plus tôt, pour se sentir plus sûr de ne pas être en retard. Un kahar m”attend à la porte du jardin : petite voiture traînée par trois chevaux, renfermant deux bancs parallèles, l’un pour le cocher javanais, l’autre pour le voyageur. Je pars vers quatre heures et demie. Il fait nuit noire. Alors que dans le jour la chaleur est accablante, en ce moment il fait presque froid; j’enveloppe d’un grand châle mon vêtement de toile blanche. .
Quand le jour commence à paraître, ma voiture file à
toute vitesse sur une route bordée de longs arbres maigres portant çà et là des paquets de verdure. Cette allée me remet en mémoire un paysage d’Hobbéma, vu à la National Gallery, à Londres. Je jouis de sentir un
- si bizarre rapprochement s’opérer en mon esprit. Qu”une route javanaise puisse rappeler à un Français un tableau hollandais admiré en Angleterre, cela ne prouve-t-il pas que s’il existe encore des nations et des frontières, notre civilisation est déjà vraiment internationale, que nos âmes sont déjà vraiment cosmopolites en leur singulière complexité.
La route traverse, tour à tour, des rizières et des villages. Hommes et femmes, pieds nus, piquent de jeunes pousses de riz dans la boue des rizières inondées. Les villages sont très animés. De temps à autre des marchés : on y vend des poissons, du riz, des fruits, du bétel, des étoffes claires.
Sur la route, beaucoup d’indigènes, se rendant d’un village à l’autre. Des coolies trottinent, portant sur leur épaule un bambou aux extrémités duquel leur charge est attachée, ou bien poussent avec un bambou de petites charrettes. Tous saluent avec humilité, descendent dans l’ornière à côté de la route, déposent leurs paquets, ôtent leurs immenses chapeaux de paille circulaires. Plusieurs commencent à se découvrir longtemps avant mon passage, même quand ils travaillent au loin, dans les rizières. Les femmes, pour saluer, détournent la tête et abaissent leur ombrelle, leur bizarre ombrelle plane, de couleur claire. Des petites filles, des vieillards s’agenouillent; une femme s’accroupit dans l’ornière, enveloppant son enfant de ses bras comme pour le protéger contre le méchant Euro-
péen… On s’étonne, quand on est ici depuis peu de temps, de l’attitude si humble des indigènes: j’ai été surpris, l’autre jour, de voir un Javanais s’agenouiller devant moi pour me remettre une lettre d’un haut fonctionnaire. Cette servilité de toute une race produit une impression pénible. On devine que des siècles d’une - tyrannie extrêmement brutale ont brisé, plié ce peuple. Maintenant les gestes de soumission sont comme instinctifs ; les cœurs sont peut-être aussi serviles que les attitudes. On me dit que l’Européen qui essayerait de rapprocher de lui ces indigènes; de diminuer les distances entre les deux races, serait ridiculisé pour sa faiblesse, méprisé par ceux qu’il voudrait élever à lui. S’il en est ainsi, c’est bien le résultat le plus ravrant d’un régime de tyrannie: il finit par faire pénétrer jusque dans les âmes des faibles le culte de la force qui les écrase. « La servitude avilit l’homme jusqu’à s’en faire aimer. » Elle avilit l’esclave jusqu’à le faire mépriser ceux qui ne le traitent pas en esclave.
Au village de Tijsveroepan, il faut quitter le kahar, prendre un cheval pour commencer l’ascension du volcan. À l’auberge, je rencontre deux jeunes Hollandais, ingénieurs aux mines de pétrole de Sumatra. Tous deux parlent couramment et correctement le français. Nous continuons l’excursion ensemble.
À cheval, nous montons la montagne, suivis de loin par notre guide indigène. Nous passons d’abord entre des plantations de quinine et de café. Les caféiers vert foncé aux feuilles luisantes alternent avec les bouquets vert clair de bambous très hauts. Puis c’est une allée charmante, bordée et comme recouverte de plantes portant de longues clochettes blanches. Ensuite commence
la forêt. Véritable forêt vierge, où l’on s’étonne que l’homme ait pu percer une route. C’est à gauche et à droite un fouillis de plantes et d’arbres. De magnifiques fougères arborescentes, si gracieuses, des arbres inconnus, très hauts, très vastes, surchargés de lianes grimpañtes ou pendantes. L’homme se sent petit, perdu, anéanti, parmi l’infinité de telles forêts. Cette végétation équatoriale, d’une intensité prodigieuse, est l’œuvre » d’une terre étonnamment riche et humide, d’un soleil plus ardent ici que nulle part ailleurs. Les arbres, les plantes pullulent en ce sol que trempent régulièrement des pluies torrentielles; et tous cherchent à s’étendre, à s’élever aussi haut que possible, dans cet air qu’embrase un soleil de feu. L’esprit reste confondu devant la puissance de la Nature, aflirmée en de telles œuvres qui dépassent l’imagination.
Une heure de montée en pleine forêt. Puis les arbres s’abaissent, se rétrécissent, diminuent; ils finissent par disparaître; quelques petites fougères seulement, et quelques rhododendrons. La route devient blanche de cendres, couverte de scories et de pierre ponce. Nous arrivons, montant toujours, au centre même du
D’ordinaire, il faut descendre les parois du cratère, pour atteindre la partie la plus ardente : ici, c’est au flanc même de la montagne que se trouve le cœur du volcan. D’un côté seulement se dresse un mur de rochers gris. On m’explique qu’au dix-huitième siècle une éruption du Papaadayan a emporté tout un côté des parois rocheuses constituant le cratère, si bien qu’une brèche s’est faite, par laquelle la route conduit directement à la région brûlante.
L’ardeur du volcan s’est bien atténuée depuis l’éruption. Nous attachons nos chevaux, et nous nous promenons à pied parmi les étranges phénomènes volcaniques, précédés par le guide qui connaît les sentiers où la terre, moins chaude qu’ailleurs, ne brûle pas les souliers. Des champs de cendre grise; des champs de soufre d’un beau jaune ; de petites mares dont l’eau bout; des ouvertures mystérieuses, inquiétantes, d’où s’échappent l des jets de fumée jaune, avec une violence irrésistible : on dirait qu’on ouvre la soupape d’une immense chaudière. Le vacarme est épouvantable : on ne peut s’entendre à quelques pas. L’air est plein de fumée; l’odeur du soufre est si intense que les yeux pleurent, qu’on tousse sans cesse; instantanément nos chaînes de montre en argent sont devenues toutes jaunes.
La promenade terminée, nous faisons un déjeuner sommaire. Les jeunes Hollandais me décrivent les sauvages forêts de Sumatra, me font un vif éloge de ce pays, encore plus primitif, plus pittoresque que Java.
1 Je leur parle de l’Inde et de la Nouvelle-Zélande. — Puis nous remontons à cheval. La merveilleuse forêt est peut-être encore plus impressionnante à la descente qu’à la montée ; on juge mieux la hauteur des arbres, l’abondance touffue des herbes, la souplesse gracieuse des lianes.
Au village, je suis content de retrouver mon kahar; il commence à faire très chaud, la course à cheval est fatigante. J’arrive à Garoet pour le ristafel. Lassé par l’excursion, je jouis beaucoup de la sieste de laprès-midi, pendant qu’au dehors l’orage éclate, et que de véritables torrents tombent du ciel noir de
Ce matin, avant de quitter Garoet, je fais en voiture une délicieuse excursion, par des chemins ombragés, jusqu’à Sitoe Bagendit. C’est un minuscule village de pêcheurs, situé au bord d’un petit lac. Je prends un canot fait d’un tronc d’arbre creusé; je m”accroupis à une extrémité; le batelier est assis à l’autre, pagayant avec une très courte rame tenue d’une seule main. Le canot, lentement, fend les eaux paisibles, couvertes de larges feuilles de nénuphars; le froissement de ces plantes exquises, heurtées par notre canot, produit des sons délicieux. Puis c’est les eaux vertes du lac, et un merveilleux silence. Nous abordons à une petite île ; je monte au sommet de la colline. D’en haut, la vue est étendue. D’énormes volcans sévères se dressent de tous côtés, enveloppant la grâce timide du charmant lac de Les ruines du Boro Boedoer Le Boro Boedoer: c’est le temple des mille Bouddhas, dont les ruines déroulent plusieurs kilomètres de sculptures., Depuis mon départ de France, je me sens attiré par ce nom étrange. Je crois que même si je n’avais pas eu d’autres motifs, plus sérieux, de venir à Java, je me serais décidé à y faire une excursion rapide simplement pour visiter le Boro Boedoer. Vers cinq heures du matin, je quitte Djokjakarta,
- Ja ville royale, chef-lieu d’une principauté indigène.
Ma somptueuse voiture, commandée à l’Hôtel (pour 14 florins, 28 francs), est traînée par quatre chevaux attelés à la Daumont ; un cocher sur le siège, un groom par derrière. Il y a trente-six kilomètres à faire pour atteindre les célèbres ruines.
La route traverse presque constamment des villages javanais (dessas) d’une plaisante animation. Dans la plupart de ces villages il y a un marché très fréquenté. Les boutiques’les mieux tenues appartiennent souvent à des Chinois. — La route n’est jamais déserte, tant sont nombreux les indigènes allant au marché ou en venant. Le type est ici, paraît-il, le pur type javanais, plus fin que le type soendanais de l’ouest et que le type madoerais de l’est, plus voisin du type hindou. Les hommes, vêtus de bleu foncé, portent tous à la ceinture l’arme nationale, une sorte de poignard, le kriss. Les femmes sont souvent très belles; le corps admirablement fait est moulé dans une sorte de corsage bleu, décolleté, commençant au dessus des seins. Souvent elles portent sur la hanche un petit enfant, retenu par une écharpe. Beaucoup de jolis enfants des deux sexes courent sur la route, tout nus.
Entre les villages, des cultures, des rizières, des champs de cannes à sucre. L’apparition d’une usine à sucre, toute blanche, avec une haute cheminée, étonne et choque, trop européenne pour ce paysage javanais.
Un peu avant d’arriver au Boro Boedoer, on rencontre, entouré de palmiers, un premier temple, Mendoet ; mais il est actuellement en réparations, et tellement couvert d’échafaudages qu’on le voit fort mal; à peine peut-on pénétrer en une cellule sombre où on distingue difficilement les statues en marbre blanc d’un très beau
Bouddha, et de deux princes, grandeur naturelle, placés sous sa bénédiction.
La première impression que fait le Boro Boedoer, aperçu dans son ensemble, est un peu décevante : plusieurs voyageurs m’ont avoué avoir été désillusionnés au premier aspect; je le suis comme eux. A voir les photographies du temple, on se l’imagine mieux conservé, plus haut, plus imposant; pour ma part j’avais, en imagination, doublé la hauteur réelle des bas-reliefs et des statues, la hauteur de toutle monument. On a entendu parler de trois kilomètres de sculptures : on est tout surpris du peu de largeur comme du peu de hauteur. Le temple n’est haut que de trente-cinq mètres; il est écrasé et lourd ; ilest tout ruiné. L’impression d’ensemble est décidément inférieure à celle que font éprouver la plupart des chefs-d’œuvre de l’architecture humaine. — Les Pyramides, ces prodigieux tombeaux dressés en une plaine de sable, produisent à la première rencontre une impression funèbre et poignante : leur énormité, leur immobilité définitive, leur isolement, le désert qui les environne, le souvenir des princes enterrés il y a tant de siècles, tout contribue à imposer à l’esprit l’idée auguste de la mort; — de la mort inévitable, universelle, éternelle; — le Sphinx, tout à côté, se dresse, ironique et mystérieux, comme pour défier l’homme de résoudre l’angoissante énigme. — Le Taj Mahal, le mausolée qu’un Mogol fit élever à la plus aimée de ses femmes, en un merveilleux jardin près d’Agra, est le plus beau monument du monde, beau dans tous les sens possibles du mot, beau d’une beauté classique et d’une beauté orientale, beau d’immensité, de légèreté, de blancheur, de poésie. — Le temple de Madura, dans le
sud de l’Inde, est beau aussi à sa manière, expression puissante et complexe de la plus mystérieuse des races, de la plus étrange des religions. — Je ne puis trouver au Boro Boedoer aucun de ces genres de beauté. (1)
Accompagné d’un guide, inutile mais obligatoire, j’entre dans le temple, pour en voir de près les détails. Cinq terrasses carrées, de moins en moins étendues, sont superposées au-dessus les unes des autres; sur chacune d’elles, en des niches, un grand nombre de statues de Bouddha; autour de chaque terrasse tourne
une galerie, entre deux murs portant une succession ininterrompue de bas-reliefs sculptés dans la pierre. Audessus des cinq terrasses carrées, trois terrasses circulaires, plus petites, avec des coupoles en ruines contenant des statues du Dieu; tout au sommet, une grande coupole
Les détails du monument valent certainement mieux que l’ensemble : à les examiner de près, je me sens de plus en plus intéressé. Les bas-reliefs sculptés sont iné- galement conservés ; la plupart cependant sont en assez bon état ; beaucoup sont d’une sculpture fine et précise, animée d’un sincère esprit religieux. Ils représentent au second étage la vie de Bouddha ; au troisième la glorification de Bouddha ; au quatrième la glorification des princes bouddhistes qui firent élever le monument, — au temps de Charlemagne, paraît-il. — J’aime surtout les bas-reliefs de la seconde terrasse, tout particulièrement
() Les ruines d’Angkor, dans le Cambodge siamois — visitées par moi après le Boro Boedoer — m’ont produit aussi une impression incomparablement plus forte : le temple si bien conservé d’Angkor Wat aussi bien que les prodigieux monuments d’Angkor Thom tout envahis par la forêt.
certaines scènes de prédication : le Bouddha, la tête ceinte d’une auréole, prononce des paroles de douceur, de résignation ; ses auditeurs l’écoutent, le visage transfiguré ; ils jouissent des paroles du Maître, en une pieuse extase, les yeux mi-clos; leur volupté mystique est admirablement exprimée. C’est plus que de la sculpture habile, c’est de la sculpture inspirée. On devine les belles émotions dont le Bouddhisme a enrichi les consciences de ses fidèles. J’en ai eu déjà le sentiment, au Musée de Calcutta, en présence d’admirables basreliefs bouddhiques, provenant, entre autres, de la topée de Sarnath près Bénarès : je me rappelle surtout un venir à lui les petits enfants…
Comme la plupart des artistes bouddhistes, les sculpteurs du Boro Boedoer ont aussi représenté avec beaucoup de soin plusieurs animaux : des éléphants, des chevaux, des singes, des oiseaux : le respect bouddhique de toute vie anime leur effort artistique.
Les statues du Dieu, souvent mutilées, sont intéressantes aussi : toutes sont analogues sur une face du
s monument ; mais elles diffèrent d’une face à l’autre. Bouddha est assis, les jambes croisées, accomplissant de la main droiteun geste symbolique différent. Il médite, les deux mains rapprochées; il enseigne, la main droite ouverte, comme pour laisser tomber les vérités ; il prèche, le bras levé; enfin il renonce au monde, d’un geste merveilleusement significatif : la main abandonnée sur la jambe, la paume tournée en dedans, les doigts tombants : symbole exprimant admirablement un profond sentiment bouddhique, un profond sentiment
humain, la lassitude devant la vie, le désir du repos
définitif, l’espoir de l”anéantissement conçu comme la récompense suprême… — Quant au Bouddha que renferme la grande coupole du sommet, il est presque informe, volontairement inachevé : est-ce une façon d’exprimer avec force l’impuissance de l’homme à se représenter le Dieu ? un frappant symbole de modestie intellectuelle, de respect devant le divin ?
L’impression religieuse laissée par un tel monument devait être puissante. Avec un peu de bonne volonté et d’imagination sympathique, aujourd’hui encore on arrive à l’éprouver. L’art agit par suggestion : comme le rythme en musique et en poésie, en architecture la répé- ütion intentionnelle d’un même motif endort peu à peu la volonté, jette la conscience en un état voisin de l’hypnose, la rend docile à accepter tous les sentiments suggérés. On se laisse comme hypnotiser peu à peu, à voir tous ces Bouddhas, les statues presque semblables des grands Bouddhas, les petits Bouddhas tous différents des bas-reliefs. L’idée bouddhique pénètre l’esprit de plus en plus intimement. Le geste du renoncement au monde, qui m’a tant impressionné quand je l’ai vu pour la première fois à Ceylan, ici m’émeut encore davantage; je crois comprendre mieux l’humanité, la profondeur de la morale bouddhique. — Les pèlerins qui jadis visitaient le temple, devaient le quitter avec une foi accrue en la valeur unique du Bouddhisme, plus résignés aux souffrances inévitables, plus doux à tous les
Cependant, à bien des détails, on peut s’apercevoir que ce temple, sincère à sa manière, est l’œuvre de disciples lointains du Maître; que beaucoup de temps s’est écoulé entre son apparition terrestre et l’œuvre destinée
à la célébrer. Avec le temps la religion s’est cléricalisée : le Boro Boedoer est encore une œuvre religieuse, c’est déjà une œuvre cléricale. Les bas-reliefs rappelant la vie humaine de Bouddha sont moins nombreux que les scènes glorifiant le Dieu : limitation de la vie du Maître est devenue peu à peu moins importante que l’adoration de son nom. L’œuvre, par là cléricale, est aussi d’esprit aristocratique et monarchique : ce qui choque en nous le sentiment bouddhique de l’égalité humaine; les princes qui ont fait élever le monument y sont représentés presque aussi souvent que le Dieu. De même nos églises catholiques actuelles ne sont plus consacrées au souvenir du Charpentier de Nazareth, qui prêcha la loi d’amour aux misérables et aux prostituées ; elles sont vouées uniquement au culte de l’Église toutepuissante, à la glorification de ses alliés, les capitalistes et les souverains.
Un orage momentané me chasse des ruines, m’oblige à me réfugier au petit hôtel (pasangrahan) qui lui fait face. Pendant le déjeuner, le vieux hôtelier me déclare qu’avant les dix dernières années il ne voyait presque jamais de Français; maintenant plusieurs, chaque année, visitent le Boro Boedoer : les Français commenceraient-ils à voyager? me demande le vieux Hollandais.
Après le rijstafel, je retourne au Boro Boedoer, cette fois sans guide gênant. Le temple, dont la vue d’ensemble m’avait déçu, m’intéresse de plus en plus, maintenant
| que j’en connais mieux les détails; je sens croître en moi une sympathie étrange pour ces ruines pleines de souvenirs. J’éprouve un très vif plaisir à me promener,
- tout seul, entre les bas-reliefs des galeries, à monter
jusqu’au sommet de la plus haute coupole. D’ici on distingue mieux la lamentable décrépitude du pauvre temple abandonné. L’impression est mélancolique, presque douloureuse. Les Javanais, devenus mahomé- tans, ont oublié entièrement leur religion ancienne; le Bouddhisme est mort à Java. Le temps triomphe des religions même les plus hautes : les religions doivent mourir. Notre Christianisme mourra,
Assis au sommet du Boro Boedoer, je me demande quelle religion remplacera le Christianisme en Europe. Une religion supérieure sans doute, supérieure en une religion qui ne consistera pas toute en affirmations métaphysiques inacceptables, qui ne reposera pas entiè- rement sur un fait historique douteux ; une religion qui ne considérera pas ce monde comme essentiellement et définitivement mauvais, qui ne limitera pas la science, qui ne méprisera pas la beauté, qui ne blâmera pas
l’amour, qui ne condamnera pas la joie, qui ne se résignera pas aux souffrances des corps et des cœurs; une religion qui ne justifiera pas comme providentiel ou fatal cet état social inique, où la plupart travaillent durement sans pouvoir arriver à vivre, pendant que quelques-uns vivent largement sans avoir jamais travaillé ; une religion qui n’opposera pas à l’énergique bonté révolutionnaire l’espérance amollissante d’un paradis supra-terrestre, qui n’assombrira pas la vie misérable des hommes par l’affirmation abominable d’un enfer aux peines éternelles. La religion qui remplacera le Christianisme existe déjà en beaucoup de consciences, obscurément sentie plutôt que clairement formulée; elle est l’âme cachée des amitiés intellectuelles qui rapprochent
les meilleurs d’entre nous. Elle constate l’immensité de l’Univers ; elle découvre en l’homme le besoin d’étendre infiniment sa personnalité finie par la connaissance et par l’amour. Elle unit l’homme à l’Univers par la science, compréhension de tout le réel, par l’art, joie libératrice au contact de toutes les beautés, par l’amour surtout, amour de tous les hommes, de tous les êtres, de toutes les choses. Elle unit les hommes entre eux par la justice, accord pacifique des libertés. Elle place au sommet de la vie humaine, au sommet de la vie universelle, l’action généreuse et joyeuse par laquelle l’individu exprime son amour et son intelligence de l’Univers en travaillant à réaliser la justice parmi les hommes. Tosari et le Bromo
On m’a vivement conseillé de ne pas quitter Java sans visiter les régions volcaniques de l’extrême-est, sans faire l’ascension du Bromo. Il faut, pour cela, partir de Soerabaya, le principal port oriental de l’ile, etd’abord gagner, en chemin de fer, Pasocroean.
A la gare de Pasoeroean, beaucoup de voyageurs appartenant à toutes les races qui se mêlent à Java: des fonctionnaires hollandais ; de grasses Hollandaises blondes; des Javanais et des Javanaises; un chef de beaux cheveux noirs, aux larges yeux passionnés; des Arabes ; des Chinois ; une petite mariée chinoise, bien drôle en sa robe bleu clair et rose saumon, couverte de
A Pasoeroean je prends une voiture pour Poespo. La petite voiture file très vite en plaine, sur une large route, entre de beaux arbres que mon guide nomme des tamarindes : c’est une admirable voûte de verdure, obscure sous l’étincelant soleil, émouvante presque comme une cathédrale gothique. Les maisons en bois, couvertes de chaume, sont plus primitives ici que dans l’ouest de l’île, plus voisines de la hutte; des bambous entrecroisés de façons diverses, souvent assez artistiques, forment des portes élevées qui semblent de fragiles arcs de triomphe; dans la cour, des pigeonniers sont juchés très haut, à l’extrémité de longs bambous. De temps à autre, des forêts de palmiers. IL fait très chaud : une lourde chaleur, qui semble endormir tout, les hommes, les bêtes, les plantes, les choses. On se sent loin, très loin de notre Europe, en pleine nature
tropicale, au fond d’une île océanienne. À un petit village nommé Pasrepan, la voiture commence à monter. Maintenant nous croisons beaucoup
- d”indigènes, conduisant de petits poneys, ou dirigeant de lourdes voitures en bois traînées par des bœufs. Chevaux et voitures sont chargés de légumes tout semblables aux légumes que nous mangeons chez nous. Sur les montagnes de la région, une peuplade particulière cultive ces légumes, en approvisionne tout le pays : c’est les Tengérèses, les derniers Hindouistes de l’ile devenue mahométane. Obligés jadis de fuir devant les Mahométans, ennemis de leur foi, ils reçurent, de leurs prêtres, l’ordre mystérieux de ne jamais cultiver le riz. Les prêtres craignaient que, fixée au sol par la culture du riz, la peuplade hindouiste ne fût obligée d’accepter la religion des vainqueurs. Maintenant les
Tengérèses vivent tranquilles dans leurs montagnes, le commandement antique a perdu son sens : tous cependant continuent à lui obéir, à remplacer la culture habituelle du riz par la culture des légumes, extraor-
Une petite fille vend des bananes au bord du chemin; je m’approche d’elle ; elle s’effraye d’abord et fuit; puis, rassurée, elle se rapproche. Pour quelques centimes, elle me donne une trentaine de bananes, que je partage avec mon cocher. La vie indigène est ici, comparée à la vie européenne, d’un extrême bon
Ma voiture s’arrête à Poespo. C’est l’heure du rijstaJfel. Un gros aubergiste européen s’avance vers moi : en anglais, je lui demande de me servir à déjeuner; il me répond en français, s’excusant d’ignorer l’anglais. C’est un Suisse allemand, venu à Java comme soldat de l’armée des Indes, resté après sa libération. Il a sur sa table des revues françaises et allemandes, que lui prête la Société de lecture hollandaise de Pasoeroean : la Nouvelle Revue et la Deutsche Rundschau. — L’air embarrassé, l’aubergiste me demande si je ne serais pas gêné de manger avec des indigènes. — « Certainement non! » — Mais c’est si rare de voir ici traiter de même Européens et indigènes, que je demande, un peu étonné, quels seront mes voisins de table, — « C’est les deux princes et les deux princesses de Bornéo ! Les fils authentiques du principal sultan de la grande ile, avec leurs femmes! Ils viennent, paraît-il, de voyager en Europe, ont été reçus par la reine de Hollande… »— Les princes, les princesses et moi, nous nous faisons, en arrivant à table, de cérémonieuses révérences. Ils
ont le visage brun, l’air assez intelligent; ils sont vêtus d’étoffes blanches, drapées d’une façon originale, qui n’est ni tout à fait européenne, ni tout à fait indigène. La princesse la plus âgée a le visage un peu trop accentué, légèrement simiesque; la plus jeune, déjà assez grasse, est presque jolie. — Les deux couples royaux mangent à l”européenne, se tiennent très bien à table; je crois bien que je suis le seul à faire une tache sur la nappe! L’unique langue européenne que parlent les princes est le hollandais : que je regrette en ce moment de ne pas savoir cette langue |…
A cheval, je vais de Poespo à Tosari. Le paysage ressemble assez à certains sites de nos montagnes européennes. Des arbres de chez nous se mêlent aux bananiers, aux fougères arborescentes. Une sorte de sapin aux feuilles vert clair, longues et tombantes, se montre souvent. Des chèvres, des vaches aux clochettes de bois. Beaucoup de gros oiseaux noirs au bec jaune, posés sur le dos des vaches, s’envolent à l’approche de
mon cheval… — Les nuages s’accumulent au ciel, la pluie commence à tomber. De puissants coups de tonnerre résonnent dans la montagne. De temps à autre des nuages mouvants m’enveloppent. J’arrive vers
Tosari est une station de montagne à 1.777 mètres, où les Hollandais, épuisés par la chaleur de l’île, viennent se soigner et se reposer. À côté du village, composé de maisons indigènes serrées les unes contre les autres, se trouve l’hôtel-sanatorium. Excellent hôtel, le meilleur des Indes néerlandaises. — La température est très fraîche. On quitte le costume de toile blanche pour des vêtements plus chauds. IL y a des vitres aux
fenêtres; le lit a deux draps, des couvertures, un seul traversin, comme en Europe.
Le soir, en attendant le dîner, les pensionnaires de l’hôtel prennent leur apéritif habituel, mélange de genièvre et de bitter, jouent aux cartes, au billard. Je parcours les journaux hollandais du pays, m’étonnant de les trouver si bien informés des choses d’Europe, — dont les journaux des Indes anglaises ne parlent jamais. — La France, dont on s’occupe fort peu dans les colonies anglaises, semble tenir ici une très grande place. Les journaux parlent longuement de la politique française. Un numéro du Lokomotief, de Samarang, qui me tombe sous lamain, vante « le socialisme vraiment pratique » de Millerand. Les annonces mêmes attestent la sympathie pour la France des Hollandais de Java : « Produits vraiment français arrivés par la malle fran- çaise », fait annoncer une modiste.. Et le salon de l’hôtel où je lis ces journaux locaux est orné de gravures françaises, reproductions de tableaux de nos peintres militaires représentant de tristes scènes de la
Ce matin, à six heures, on a, du jardin situé devant l’hôtel, une vue vraiment magnifique: au premier plan des collines bosselées, surmontées de villages de Tengérèses ; au fond, la plaine, qu’argentent des rizières inondées, étincelantes ; à droite, la mer bleue, à travers une légère brume ; à gauche, de beaux volcans noirs, majestueux, derrière un voile de brouillard grisâtre. Pendant la saison des pluies, on n’a que de bon matin une vue aussi étendue.
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Les chevaux de l’hôtel étant tous loués, je n’irai que demain au Bromo. Je profite de la journée libre pour me promener à pied dans les environs de Tosari. Je prends un guide pour me mener au village indigène de Ngadivono. Mais ce guide a une singulière façon de guider : à toutes les bifurcations du chemin, il s’arrête pour me laisser choisir ma route, me fait en malais un long discours… Revenu à l’hôtel, je l’y laisse, continue tout seul ma promenade.
C’est charmant d’aller ainsi au hasard, de village en village, par d’étroits sentiers de montagne. Ces villages sont tous situés au sommet des collines, entourés d’une barrière, munis, comme certaines maisons elles-mêmes, d’un portique en bambous entrecroisés. La population est fort différente de celle de la plaine: ce sont des montagnards rudes et solides, d’allure énergique : ils s’amassent sur la place du village, regardant sans aucune timidité cet Européen assez original pour se promener sans guide, au gré de sa fantaisie.
- De village en village, je suis de tout petits chemins, tracés le long des collines. Des légumes d’Europe poussent dans les champs; puis des ricins, des fougères, des bananiers. Une vingtaine de canaris, troublés par mon passage, s’envolent de toute la vitesse de leurs petites aïles jaunes. Au détour d’un sentier, j’arrive devant un torrent ; une jeune femme indigène s’y baigne; elle pousse un cri, se précipite sur ses vêtements, s’enfuit en courant, a vite fait de disparaître. Je retourne à Tosari; deux paysannes portant des légumes s’y rendent aussi. Me montrant un vaste papillon noir qui passe, elles me parlent en malais; je leur réponds en français. Nous échangeons ainsi quelques phrases sans.
nous comprendre. Puis, sentant tout d’un coup le comique de la situation et nous amusant à nous découvrir si éloignés les uns des autres, nous nous mettons à
Parti à cinq heures du matin, pour le Bromo, sur un excellent petit poney. Mon guide est un charmant jeune Javanais, à l’air doux et innocent d’un berger d’idylle. Il a une petite veste blanche, un court jupon écossais tombant jusqu’au genou, les jambes et les pieds nus.
Deux heures de montée parmi des champs de légumes, des forêts peu intéressantes. Puis, tout d’un coup, du sommet d’une colline, on découvre un spectacle grandiose : le Zand See, la Mer de Sable, se déroulant toute grise sur une immense étendue. Un mur de collines volcaniques l’entoure : c’est, paraît-il, un ancien cratère. De ce cratère gigantesque émergent quatre ou cinq volcans de formation secondaire et pourtant énormes : le Batok, couvert de verdures ; le Bromo derrière lui; d’autres volcans plus éloignés ; à droite, dans le fond, le Smeroe, avec son panache de fumée… Longtemps on peut rester à contempler ce spectacle d’une majesté unique, d’une grandeur vraiment écrasante. Et c’est un silence parfait, sans un murmure du vent, sans un bruit d’aile: rien ne vient distraire l’émotion solennelle qu’impose la sublimité du paysage.
Je descends à pied la colline pour atteindre la Mer de Sable. D’en bas le spectacle est encore fort imposant ; imposant d’une autre manière: on perçoit l’énormité des volcans que tout à l’heure on imaginait seulement,
Remonté à cheval, je passe entre le Batok, aux flancs tout boursouflés, et la paroi rocheuse, presque à pic, étrangement verdâtre, qui domine et entoure la Mer de Sable. Grisé par la joie des impressions rares que À j’éprouve, je fais, jusqu’au pied du Bromo, galoper, sur la Mer de Sable, mon vaillant petit poney. Derrière lui s’élèvent des nuages de fine poussière volcanique. Mon guide, laissé en arrière, n’apparaît plus maintenant que comme un point à peine visible: sa petitesse fait mieux apprécier l’immensité des choses autour de
Je monte à pied les pentes escarpées du Bromo; un sentier assez raide, puis des espèces de marches,
Du sommet du mur rocheux, on découvre à ses pieds le cratère singulièrement vaste. Sur les parois crevassées, des coulées de laves ; de larges plaques de soufre jaune clair ou vert foncé. Des jets de fumée montant très haut s’échappent de nombreuses ouvertures. Tout au fond s’agitent des eaux bouillonnantes, prenant ou verdâtres ; une vapeur s’en élève, tantôt légère comme un brouillard, tantôt épaisse comme un nuage. On entend constamment un bruit puissant, semblable au tumulte de la mer, quand, au bord du rivage, les vagues remuent les sables. De temps à autre cette rumeur fondamentale se complique de sifflements, de grognements, de hurlements, de coups de tonnerre.
Le drame, — orchestre et décor, — est prodigieux. Je me mets à penser que si j’avais en moil’âme pieuse et craintive et l’imagination mystique d’un homme du moyen-âge, je serais terrifié sans doute à la vue de ce
cratère: je croirais découvrir à mes pieds une. des ouvertures de cet enfer, où, par la volonté du Dieu d’amour, brûle éternellement l’innombrable foule des
Mais, comme je suis né au dix-neuvième siècle, la Science moderne a déposé en moi le germe de sentiments plus calmes et de plus hautes pensées. Ces phé- nomènes étonnants, la Science les explique avec séré- nité, par son hypothèse du feu central, du foyer gigantesque qui brûle au cœur de la terre. — Orientée par ce geste de la Science, l’imagination s’élance. Quelles distances prodigieuses cette chaleur traverse-t-elle, venant du centre de la terre, pour faire ainsi bouillonner ces eaux à quelques mètres de moi! Qu’elle est immense notre terre! Qu’il est immense notre système solaire, où la terre même n’est plus qu’un tout petit point ! Et le monde qu’il est immense, fait de toutes les étoiles, de toutes les planètes, de tous les soleils !… La contemplation du volcan javanais fait naître en moi un sentiment de l’infini voisin de celui que provoque la 3 vue d’un clair ciel étoilé.
Essayant de raisonner les impressions que j’éprouve, j’en viens, au sommet du Bromo, à me rappeler la théorie kantienne du sublime. Selon Kant, le sentiment du sublime apparaît quand l’homme pense à la fois à sa petitesse comme être sensible, à sa grandeur comme être intelligent et moral. Le volcan javanais est sublime au sens kantien du mot: il éveille le sentiment de l’infinité de la Nature ; puis, par contraste, il fait penser que l’homme est, après tout, supérieur à l’immense Nature, plus intelligent, plus aimable qu’elle, quand il s’efforce de comprendre tout le réel par la
science, quand il travaille à diminuer la souffrance ow à accroître la joie de quelques-uns des êtres qui participent à La vie de l’Univers. $ Quelques remarques sur la colonisation
Avant de quitter Java, je tiens à préciser les idées que mon voyage me laisse sur la colonisation hollandaise, à la suite de la traversée rapide de toute l’île, de quelques conversations intéressantes, de lectures faites sur
Je crois, pour ma part, nécessaire et même urgente: l’étude désintéressée de la question coloniale. — Sous prétexte que les colonies sont des pays conquis par la guerre et soumis par la force, plusieurs des hommes qui veulent substituer la paix à la guerre, et à la force la justice, se désintéressent des problèmes coloniaux.
“is jugent suffisant de condamner d’un mot, comme immoral, le fait de la colonisation. Ils ont tort de ne pas comprendre qu’il faut toujours connaître la réalité pour agir sur elle : le châtiment de leur idéalisme excessif c’est leur impuissance vraiment puérile. — Le régime colonial est un fait; c’est un fait actuellement inévitable, tenant à des conditions géographiques et historiques nécessaires, à la situation relative des peuples dans l’espace et dans le temps. Un peuple non européen militairement et économiquement faible est destiné à être le sujet d’un peuple européen militairement et économiquement fort. Si le fait de la colonisation est
provisoirement inévitable, c’est par des réformes pré- cises réalisables progressivement, non par l’espérance vague d’une lointaine révolution totale, qu’on peut travailler à libérer les indigènes, comme le réclame la justice. Il faut, par conséquent, s’intéresser au détail des problèmes coloniaux, étudier toutes les théories coloniales, tous les faits coloniaux. Alors seulement, connaissant ce qui est, on pourra tenter utilement de déterminer ce qui doit être.
Qu’ont voulu faire les Hollandais à Java? Ils ont voulu avant tout exploiter méthodiquement les richesses naturelles de la colonie au plus grand profit de la métropole. De là le système, — imaginé vers 1830 par le général Van den Bosch, — qui, dans l’histoire des théories coloniales, porte le nom célèbre de son auteur: l’État obligeait les indigènes à planter et à cultiver, sous la surveillance de fonctionnaires européens, un nombre fixé de plantes exotiques utiles ; illeur imposait d’autre part l’obligation de livrer à ses magasins les produits de leurs cultures, à un prix fixé par lui. Transportant ces produits en Europe, il bénéficiait de la différence énorme existant entre leur prix d’achat, très bas, et leur prix de vente, très élevé. — Le système de Van den Bosch, appliqué d’abord à toutes sortes de cultures, sucre, tabac, thé, indigo, fut peu à peu limité à la culture du café. — Organisation économique singulière, à la fois étatiste, puisqu’elle réserve à l’État le monopole d’un certain commerce, — et antidémocratique, puisqu’elle repose sur l’oppression des travailleurs contraints de travailler à trop bas prix. Il est curieux cependant d’observer que la population, sous ce régime qui devait, semble-t-il, la ruiner et l’affai-
blir, s’est, au contraire, prodigieusement accrue, et même enrichie : tant sont grands les avantages économiques d’une organisation méthodique du travail social. Si ce régime étatiste eût été en même temps démocratique, si les sommes énormes confisquées par la Hollande avaient été employées au bénéfice des travailleurs indigènes, la situation des Javanais en eût été très vite
Se donnant cette tâche précise, l’exploitation méthodique des richesses du sol, les Hollandais surent habilement faire concourir à cette fin tous les détails de leur administration. Même quand on se fait un tout autre idéal des rapports à établir entre la métropole et la colonie, on ne peut qu’admirer, sur plusieurs points, la sagesse de leur politique coloniale. Ils ont mieux qu’aucun autre peuple, respecté les coutumes locales : pour obliger les fonctionnaires à se plier aux usages du pays, ils les ont astreints à connaître parfaitement les langues des indigènes. Ils ont montré toujours le plus
j grand respect des religions locales : nulle part l’État n’est aussi exactement athée et tolérant. Ils ont laissé aux communes une large autonomie. Ils ont protégé
les Javanais contre la concurrence économique des Chinois; ils ont protégé les terres des indigènes contre
les accaparements tentés par les colons européens. La législation agraire javanaise est particulièrement inté- ressante : les grands domaines appartiennent enmajeure partie à l’État; les individus n’y sont le plus souvent que locataires, pour un petit nombre d’années, ou emphytéotes, pour soixante-quinze ans; j’ai admiré comment se juxtaposent en un tel système l’intervention
de l’État, défenseur des droits de la collectivité et des
| droits des indigènes, et la libre activité individuelle des colons; nous aurons intérêt à étudier ces formes de propriétés relatives, limitées, temporaires, pour les introduire peu à peu chez nous, à mesure que se révélera plus injuste, plus inacceptable, notre régime actuel de de vue administratif, les Hollandais ont eu la sagesse
tentation de l’administration directe : tout fonctionnaire hollandais est doublé d’un fonctionnaire indigène de rang égal : l’Européen, qui a la réalité du pouvoir, s’attache à conserver l’apparence du gouvernement du Javanais parle Javanais. Les ordres donnés par l’intermé- diaire du fonctionnaire indigène sont mieux compris et plus facilement exécutés. Enfin, la justice est toujours rendue aux indigènes par des juges de leur race, présidés par un Européen connaissant la langue et les usages du pays. — Le fait que les Hollandais, si souvent méprisants, autoritaires et durs vis-à-vis des Javanais, ont adopté, par intérêt bien entendu, un régime aussi favorable aux indigènes, recommande puissamment à tous les autres peuples une telle méthode coloniale.
L’esprit pratique, qui anime leurs rapports avec les hommes, anime aussi leurs rapports avec les choses du pays. Ils ont su merveilleusement appliquer la science à l’exploitation méthodique du sol. Ils ont multiplié les canaux. Ils ont amélioré les cultures existantes, introduit des cultures nouvelles. Ils ont intelligemment étudié les plantes utiles au point de vue agricole et industriel, les conditions de leur développement, l’influence des terrains et des engrais, les maladies et les remèdes. L’État et les particuliers se sont associés pour cette œuvre : les
planteurs paient un tiers des dépenses du Jardin de Buitenzorg ; l’État fournit aux planteurs des semences, des boutures, leur avance même parfois des capitaux. Par cette habile politique coloniale, les Hollandais ont réussi à faire de Java une colonie très productive. Ce n’est pas leur faute, si la situation est moins florissante actuellement qu’il y a cinquante ans. Des maladies ont attaqué les caféiers de certains districts; on a dû y suspendre les cultures forcées. La concurrence des autres pays producteurs, du Brésil surtout, a fait baisser les prix des sucres et des cafés. — D’autre part les Hollandais sont parfois inquiets à la pensée que la Hollande pourrait difficilement, contre l’attaque d’une grande puissance, défendre la belle colonie. Ils n’aiment pas qu’on s’occupe trop d’eux ; ils obligent l’étranger à se munir de passeports spéciaux pour pénétrer dans l’intérieur du pays, à exposer le motif de son voyage. Les fonctionnaires se montrent très discrets vis-à-vis des étrangers, cherchent à leur donner le moins de *. renseignements possible, — très différents sur ce point des Anglais, sisûrs et si fiers d’eux-mêmes. — A la petite Hollande les grandes puissances paraissent toutes redoutables. Le Japon même commence à lui donner des inquiétudes : quand j’étais à Java, surles 2 millions 500.000 Chinois de l’île, 60.000 demandaient à se “faire naturaliser japonais, pour échapper aux lois d’exception établies contre les Chinois, pour être traités, comme Japonais, sur le même pied que les Européens, en vertu des nouveaux traités : qui sait, se demandaient certains Hollandais, si l’ambitieux Japon n’acceptera pas un jour une telle prière, et ne trouvera pas, dans la protection de ces nouveaux nationaux, un prétexte pour
s’emparer avec sa flotte excellente de l’île mal dé- fendue ?.. — Ainsi l’admirable colonie d’autrefois décline, mais à la suite d’événements de politique et d’économie mondiales, sur lesquels les Hollandais ne peuvent rien. Ce n’est pas la faute, en tout cas, de leur méthode coloniale; dont il faut continuer à louer, sinon la générosité, du moins l’intelligence pratique.
Même aux adversaires de la violence, et de l’injustice, cette étude rapide permettra peut-être d’établir certaines règles utiles à l’orientation de toute politique coloniale. Certes aucun ami de la paix, aucun ami de la justice n’acceptera jamais l’esprit de la méthode hollandaise. Pour nous résigner au fait inévitable de la colonisation, nous devons exiger, au moins, que l’administration de la colonie soit dirigée dans lintérêt des indigènes autant que dans celui de la métropole. La nation dite protectrice n’a moralement le droit de chercher au système colonial qu’un double avantage : celui d’acheter plus commodément dans la colonie certaines denrées nécessaires, celui de vendre plus facilement aux indigènes ses produits industriels. (1) Mais, d’autre part, les plus ardents défenseurs des droits des indigènes trouvent réalisées à Java un certain nombre de réformes qu’ils réclament au nom d’un idéal différent. Ils doivent exiger que partout les indigènes soient respectés dans leurs coutumes et leurs religions, comme à Java; qu’ils soient protégés dans leurs propriétés individuelles ou collectives, comme à Java;
(1) « A l’époque actuelle, une colonie ne saurait être qu’un marché privilégié de vente et d’achat. » Capitaine Fernand Bernard. L’IndoChine (page 208).
qu’ils soient gouvernés par des administrateurs de leur race, dirigés eux-mêmes par des Européens connaissant leur langue et leurs usages, comme à Java ; qu’ils soient jugés, au moins en première instance, par des juges de leur race, comme à Java. L’application de ces quelques règles très simples diminuerait immédiatement les souffrances lamentables des indigènes dans beaucoup de colonies européennes. (1) — Plus tard, à mesure qu’en Europe se poursuivra le progrès moraletpolitique,
! à mesure que l’esprit de justice se répandra parmi les peuples, ceux-ci comprendront de mieux en mieux leur devoir colonial ; ils chercheront à rendre les races sujettes assez riches, instruites et fortes pour qu’elles puissent se passer de toute protection, atteindre à la liberté. Le régime colonial, issu de la guerre, travaillera pour la paix dès qu’un esprit meilleur l’animera : il contribuera à avancer l’heure où toutes les nations également libres s’uniront fraternellement en l’humanité
(1) En Indo-Chine française, par exemple.
Le courrier que l’on va lire était composé à l’impri- ; merie depuis plus de trois mois; je tenais beaucoup à le Jaire passer dans un cahier qui fût tout de courriers; je suis particulièrement heureux de le joindre au courrier de Challaye et de publier les deux ensemble.
Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence de l’antisémitisme en Algérie
Avant 1898 les six députés algériens sont républicains. En 1898, deux seulement sontréélus, MM. Étienne et Thomson. Le premier n’arrive à rentrer au Parlement que grâce à son autorité en matière coloniale et aux nombreux services qu’il n’a cessé de rendre à l’Algérie entière et plus particulièrement aux habitants de la deuxième circonscription d’Oran, ses électeurs. Le second, qui sentait sa popularité diminuer à Constantine même, ville qu’il représentait depuis si longtemps à la Chambre, était allé se présenter dans la deuxième circonscription, que lui abandonnait le député sortant, M. Forcioli ; et il ne réussissait à passer que grâce au prestige de M. Dominique Bertagna, maire de Bône. Quant aux quatre autres candidats républicains, ils étaient blackboulés par les candidats antijuifs. A Constantine, M. Morinaud battait M. Cuttoli, qui avait essayé de prendre la succession de M. Thomson; à Oran, M. Firmin Faure l’emportait sur M. SaintGermain, député sortant; à Alger (deuxième circonscerip-
tion), M. Marchal triomphait de M. Mauguin, ancien sénateur, qui se présentait à la place de M. Bourlier, député sortant; et dans la première circonscription M. Édouard Drumont écrasait M. Samary, député sortant de nuance antisémite modérée, et M. Bertrand, candidat officiel de M. Lépine, par plus de 7.000 voix de majorité. Ainsi en 1898 l’antisémitisme souffle en tempête ; on eût dit un ouragan, une manière de cyclone, renversant, emportant, balayant tout, idées,
Et voici qu’en 1902 le calme apparaît de nouveau, les haines s’apaisent, et l’idée républicaine se fait jour, plus forte, plus rayonnante, plus sereinement lumineuse : c’est l’apothéose après les ténèbres. M. Étienne est réélu sans concurrent; M. Thomson remporte sur M. Rasteil une de ces victoires qui laissent l’adversaire anéanti pour toujours ; à Constantine, le docteur Aubry bat M. Morinaud; M. César Trouin vient à bout du docteur Gieure, dans la première circonscription d’Oran, délaissée pour Saint-Denis (Seine) par M. Firmin Faure; à Blida, M. Begey l’emporte facilement au second tour sur M. Marchal, et enfin M. Maurice Colin parvient à tomber dans Alger même, la forteresse de l’antisémitisme, celui que l’on a parfois appelé le « pape » des
Une question intéressante se pose : comment les antisémites ont-ils pu être chassés de l’Algérie? Pour la résoudre, il suflira de passer en revue les forces antijuives et les forces républicaines en 1898, et de montrer, — dans une deuxième partie, — comment les premières se sont disloquées, dispersées, émiettées, tandis que les secondes grossissaient sans cesse des
se disciplinaient, prêtes enfin pour l’assaut.
Les ANTIUIFS peuvent se ranger en deux catégories : les Français et les naturalisés.
Les FRANÇAIS. — Des causes nombreuses et diverses ont précipité les Français dans l’antisémitisme; il en est deux espèces pourtant qui paraissent particulièrement importantes; les unes sont d’ordre politique, les
Raisons politiques. — D’abord les royalistes et les bonapartistes, et d’un mot plus général, les cléricaux,
- ennemis nés de la République, se sont dès la première heure orientés vers l’antisémitisme, qui était un parti d’opposition. Mais on ne saurait trop répéter que les réactionnaires sonttrès peu nombreux en Algérie ; et les républicains de France se sont grossièrement trompés en s’imaginant que les antijuifs étaient en grande majorité des cléricaux : l’élément clérical ne compte pour ainsi dire pas en Algérie. En veut-on une preuve ? A Oran, en 1902, au premier tour de scrutin, les voix antijuives étaient sensiblement plus nombreuses que les voix judaïsantes et selon toute apparence le docteur Gieure, qui arrivait en tête des candidats antisé- mites, devait être élu au second tour. Mais M. Giraud, candidat antisémite dont personne n’ignore l’esprit républicain, refusa de se désister en faveur de M.Gieure
qui passait, à juste titre sans doute, pour clérical. Et de la sorte M. César Trouin, candidat républicain, passa assez facilement. — Peut-être même ne suffit-il pas d’affirmer que l’idée cléricale a peu de faveur en Algérie ; le sentiment religieux n’a pas poussé non plus des racines profondes dans l’âme algérienne. Et ici encore on me permettra d’avancer quelques faits. En voici un que j’ai appris d’un professeur du lycée d’Alger. On sait que tous les ans passe dans chaque: classe de nos lycées une feuille où les élèves sont priés de répondre à un certain nombre de questions, dont celle-ci : « Quelle est votre religion ? » Et ce professeur m’avouait sa surprise, lorsqu’il avait lu un nombre assez considérable de réponses à peu près en ces termes : « Néant. Je suis libre penseur. » Une anecdote, que je tiens de la même personne, jettera plus de jour encore sur le peu d’importance que les parents algé- riens attachent à l’instruction religieuse de leurs enfants. Un colon, en mettant un fils au petit lycée de Ben-Aknoun, avait demandé au directeur de l’établissement de faire suivre à l’enfant les cours de culte. Or voilà qu’à Pâques, en recevant le bulletin trimestriel, les parents, qui étaient catholiques, s’aperçoivent que leur fils reçoit les leçons du pasteur et non de l’aumô- nier. Le père gourmande l’enfant et veut l’obliger à quitter le cours protestant pour le cours catholique. Mais le fils, qui méritait déjà le prix d’instruction religieuse protestante, regimbe, et les parents consentent très simplement à laisser l’enfant continuer à suivre les leçons du pasteur. Faut-il d’autres faits ? Les candidats antijuifs sont parfois eux-mêmes des libres penseurs, et leurs actes s’accordent avec leurs principes. Exemple :
M. Morinaud, ancien député de Constantine, s’est marié civilement, et ses enfants n’ont pas reçu le baptème. En somme, une expérience même superficielle permet de constater que le Français d’Algérie n’est pas clérical, n’est pas réactionnaire. — Et il fallait bien qu’il en fût ainsi. D’une part nombre d’Algériens descendent de ces républicains que Napoléon III déporta à Lambesse, et qui, ayant souffert pour leurs idées, leur sont restés fidèles. D’autre part il était presque nécessaire que les Français qui allaient coloniser l’Algérie eussent la foi républicaine. Réfléchissons plutôt. Ceux qui partaient là-bas, réclamaient avant tout qu’on ne les emprisonnât pas dans ce réseau de lois et de règlements qui, excellents peut-être dans des territoires depuis longtemps civilisés, semblent vexatoires et particulièrement tracasSiers dans les pays neufs, qui s’ouvrent à l’agriculture et au commerce. La liberté, le plus de liberté possible, tel est leur premier vœu : c’est pour eux une question vitale. Et tout naturellement aussi ils sentent l’importance des deux autres grands principes républicains, l’égalité et la fraternité. La vue des Arabes et des Kabyles, des Italiens et des Espagnols, rappelle ‘sans cesse aux Français qu’ils doivent se prêter mutuellement secours, et former bloc contre l’indigène et l’étranger. Ils comprennent qu’ils sont frères et partant égaux; et si cette égalité et cette fraternité ne sont pas l’égalité et la fraternité vraiment républicaines, c’est-à- dire l’égalité et la fraternité de tous sans distinction de races, si ce sont seulement l’égalité et la fraternité de tous les Français, du moins est-ce un acheminement vers la pensée républicaine ou, si l’on veut, comme un premier balbutiement de l’idéal démocratique.
Il faut donc admettre ce qu’en France on a nié passionnément, c’est que la très grosse majorité des antijuifs était républicaine. Le noyau antijuif n’était pas formé de cléricaux, auxquels les républicains se seraient adjoints; au contraire il était formé de républicains et renforcé de quelques éléments cléricaux. Et il ne serait pas malaisé de montrer comment des républicains sincères et fervents ont pu fonder ce groupe antisémite, qui risquait sur la fin de devenir antirépublicain.
Avant 1808, les républicains se divisaienten opportunistes et radicaux. Les premiers étaient les plus forts ; presque tous les députés appartenaient au partimodéré. Or ces députés disposaient d’une influence énorme, qui leur permettait de dédaigner le gouverneur général et parfois d’entamer la lutte avec lui. On sait d’ailleurs que le gouverneur général n’avait alors qu’une autorité très restreinte, qui ne devait augmenter qu’à la venue désobligeant dans ses fonctions, et afin de miner l’influence des députés, il résolut de s’appuyer sur le parti radical. Mais pour rendre la force à ce parti qui périclitait, il fallait trouver un programme qui entraînât des adhésions, inventer ce qu’en matière d’élections on nomme une « plate-forme », créer ou ressusciter une « affaire », poser ou reposer une « question ». Et la question juive se trouva mise naturellement à l’ordre du jour. La pression du gouvernement général s’exerça en secret, mais avec fermeté, en faveur des radicaux, qui changeant de rubrique, devenaient des antisémites. Le succès dépassa les espérances, la France effrayée nomma M. Lépine gouverneur, avec mission de réagir.
Mais le courant antijuif était déjà si fort qu’il semblait
bien qu’on ne pourrait plus ni l’arrêter ni l’endiguer. Le parti radical était donc devenu le parti antisémite, dans un but intéressé, afin d’obtenir le pouvoir. Mais il À ne serait sans doute pas arrivé à ses fins, si un grand nombre de républicains de nuances très diverses, modérés et même socialistes, ne lui avaient apporté leur concours. Les radicaux avaient d’ailleurs fait preuve d’une habileté consommée, en répandant cette idée qu’on pouvait être à la fois anticlérical et antisémite. « Un anticlérical, disaient-ils, n’est digne de ce nom que s’il haït tous les cléricalismes. Or le cléricalisme le plus redoutable est assurément le cléricalisme juif. » Et l’idée germa, s’épanouit aux quatre coins de l’Algérie ; les journaux, les brochures, les programmes électoraux, les professions de foi, les meetings, la mirent en lumière; et bientôt des frontières du Maroc aux frontières de la Tunisie on admit comme un postulat qu’un vrai républicain, qu’un pur parmi les anticléricaux avait le devoir de se dire antisémite. D’ailleurs si cette idée eut tant de succès, c’est que sans doute elle était partiellement juste, c’est que réellement le cléricalisme juif, formidablement armé en Algérie, n’était pas à mépriser, comme on le répète volontiers en France. Les Consistoires mènent les Israélites aux bureaux de vote, comme le berger pousse ses moutons aux pâturages. Et leur influence est d’autant plus grande qu’ils lèvent un impôt, une véritable dîme, sur la plupart des objets de consommation, sur la viande par exemple. Ce privilège leur assure une caisse toujours alimentée, et ils ne manquent pas de cet argent, qui est le nerf de la lutte __ électorale. Les républicains judaïsants ne l’ignorent pas,
et aujourd’hui ils demandent eux-mêmes, tout comme les antijuifs, que les droits des Gonsistoires soient réduits à ceux des conseils de fabrique chez les catholiques. C’est ce que M. Colin, élu député d’Alger contre M. Édouard Drumont, sur un programme républicain, a promis de réclamer, prouvant ainsi que la puissance du cléricalisme juif n’est pas seulement une invention des antijuifs. — Et c’est ainsi que le parti radical, devenu antisémite, s’est grossi de la masse compacte des anticléricaux du parti opportuniste.
Les socialistes allaient suivre. A parler france, les socialistes ne formaient pas alors et nè forment guère encore un parti important. C’est qu’en Algérie la classe ouvrière se recrute surtout parmi les indigènes (Kabyles, Arabes et même Marocains) et parmi les étrangers (Espagnols, Italiens, Maltais). Or les indigènes ne sont pas électeurs, et les étrangers naturalisés sont foncièrement antijuifs, pour des raisons qué nous aurons à développer dans la suite. Cependant les ouvriers fran- çais, quelque petit que fût leur nombre, disposaient d’une certaine force. Il y avait donc intérêt pour les antisémites à aiguiller les socialistes vers l’antisémitisme. Ils n’y manquèrent pas. Un ancien employé de chemin de fer, M. Lucien Chaze, aujourd’hui maire de Mustapha, (1) homme de valeur, qui s’est formé luimême par des lectures et un travail opiniâtre, consacra ses efforts à cette tâche. Il organisa des réunions et
() La commune de Mustapha forme avec les communes de Saint-Eugéne et d’Alger l’agglomération urbaine cornue en France sous le nom d’Alger, Saint-Eugène étant au nord, Mustapha au sud. Saint-Eugène a près de 1.000 électeurs, Mustapha environ 6.000,
fonda des journaux pour soutenir que les Juifs étaient, en Algérie comme en France, les principaux détenteurs de la richesse, et que la lutte contre eux était la latte des petits contre les grands, des prolétaires contre le patronat. Il proclamait que l’antisémitisme était au fond l’anticapitalisme, et par conséquent l’essence même du
Avec les socialistes le caractère de l’antisémitisme s’est modifié; la question a été portée sur le terrain financier, elle est devenue &‘ordre économique. Et en regardant et en faisant regarder les choses de ce dernier point de vue, les antijuifs allaient encore voir s’augmenter le nombre de leurs partisans.
Raisons économiques. — Dans les villes les commer- çants sont antisémites, et ce sentiment s’explique aisé- ment : le Juif est un concurrent, et un concurrent des plus sérieux. II semble fait pour le comptoir, il est né marchand, il connaît toutes les roueries. IL sait que la meilleure réclame est la vitrine, qui attire et fascine ; son magasin sera donc tout en vitrine. Entrez : notre homme n’est que miel et que sucre, on ne saurait imaginer sourire plus engageant, accueil plus prévenant. Le voici qui déballe ses pièces de drap, et vous prie de palper et tâter ses étoiles. Laissez-vous échapper un geste d’impatience ? Il vous offre une tasse de cahoua (café maure), afin de pouvoir vous étaler à son aise ce qui remplit sa boutique et son arrière-boutique. Lui manque-t-il d’aventure l’objet que vous désirez ? Vite, il court vous le chercher chez son collègue du coin. Il ressemble à ces Orientaux, à ces Hindous, que l’on voit passer par les rues d’Alger, un ballot sur l’épaule.
Ils vous accostent, et, même si vous n’avez nulle envie d’acheter, ils déplient leur paquet et font miroiter à vos yeux l’éclat des soieries, les ciselures des vases de cuivre, la nacre des coffrets de santal, l’or et l’argent de ces broderies si riches qu’on les prendrait pour des chasubles. Concluez-vous un achat? L”Hindou vous sourit de toute la blancheur de ses dents. Refusez-vous ? L’Hindou vous sourit encore et vous remercie : il se rattrapera un autre jour. Le Juif est comme l’Hindou; il n’ignore pas que la première règle du commerçant est de plaire au client, de le flatter, d’étaler à ses yeux un grand choix de marchandises, de ne pas le presser, de lui laisser du temps. Il sait aussi que la ménagère aime à marchander, par désir d’économie et parce qu’elle espère « rouler » le vendeur. Et le bon Juif s’amuse des ruses de sa cliente, qui sort enfin ravie de son achat, comme il l’est de sa vente. — Pénétrez ensuite dans un magasin français : ici plus d’amabilités, à peine de la correction; on ne marchande pas, c’est le règne du prix fixe. La discussion n’est pas admise; on se croirait chez le percepteur ou à un guichet de poste : le client trouve chez l’employé la même complaisance que le contribuable chez le rond de cuir. — Après cela, étonnez-vous que le Juif draine vers son magasin l’argent des acheteurs de toutes les races et de tous les milieux, celui de l’indigène, du Français, de l’étranger, du riche, du bourgeois, de l’ouvrier, et même de l’antijuif le plus exalté; car l’antijuif se sert chez le Juif. Et dès lors, estce merveille si les négociants sont férus d’antisémitisme, s’ils subventionnent les comités et les journaux antijuifs? Le commerçant est antijuif, parce que le Juif . est un concurrent; il serait antiitalien, antiespagnol,
antimaltais, si la concurrence lui venait de l’Italien, de l’Espagnol, du Maltais. La rivalité de métier le rend antisémite, comme elle le rend antimoutchou. Mais avez-vous entendu parler des Moutchous? Le Moutchou ou M’zabite est un indigène, de race probablement berbère, quoique très différent du Kabyle, et dont le pays, le M’zab, s’étend en plein désert entre Laghouat et El Goléa. Il professe une religion spéciale, ce qui lui attire le mépris des autres indigènes, et il est aussi actif que l’Arabe est paresseux. Le M’zabite ne reste pas au M’zab; il y laisse sa femme et part avec ses enfants, qu’il ramènera au pays tous les deux ans, comme l’exige la loi religieuse. Le voici maintenant établi dans quelque ville d’Algérie : il y vend des cotonnades, de la viande, des légumes, de l’épicerie ou du charbon; car le Moutchou est drapier, boucher, marchand de comestibles, épicier ou charbonnier. Et là il fait au Français et au Juif une concurrence acharnée; chez lui, comme chez le Juif, on marchande, on touche la marchandise, et à qualité égale les objets sont moins cher. Très sobre, en effet, le M’zabite n’a presque pas de besoins ; il couche dans son arrière-boutique et se contente pour sa nourriture de quelques dattes et de quelques olives avariées. C’est dire qu’il peut vendre à meilleur marché. Aussi le Français est-il antimoutchou, tout autant qu’antijuif. Il y a une question moutchoue ; et de temps en temps une campagne se monte contre les M’zabites et des journaux antimoutchous se fondent, tout comme des journaux antijuifs.
chez le marchand chez le colon, vous trouvez toujours le mème sentiment de haine pour l’Israélite. Sur les
coteaux du Sahel, dans les plaines grasses dela Mitidja et du Chéliff, sur la Hammada des Hauts Plateaux, partout en un mot l’antisémitisme pousse aussi dru que le blé, la vigne ou l’alfa. Et ici encore ce sont des raisons d’ordre économique qui expliqueront cette floraison des sentiments antijuifs. Le colon, concessiennaïire ou acheteur, éprouve d’ordinaire des besoins d’argent : il désire soit s’agrandir, soit défricher la partie encore inculte de ses terres. Où s’adresser? Sans doute les banques ne manquent pas en Algérie, et le crédit agricole y est assez bien organisé. Mais les formalités compliquées, qu’il faut remplir, rebutent. Et puis le Juif est là qui connaît votre gêne, et qui, loin d’attendre votre venue, court au devant de vous et vous offre des avances. Vous paierez, il est vrai, un gros, un très gros intérêt ; mais le prêt se fera discrètement et vos voisins lignoreront. Le colon empruntera donc au Juif. Mais vienne le jour de l’échéance, et le plus souvent il ne pourra rembourser, C’est qu’un orage aura emporté sa récolte, le blé n’aura pas poussé faute d’eau ; ou bien les sauterelles, dont les vols élastiques, semblables à dés vols d’étourneaux, font la joie du touriste surpris, se seront abattues sur ses terres et, plus terribles que les inondations et que la grêle, auront détruit jusqu’au moindre brin d’herbe. Quand ce n’est pas la disette, c’est la surproduction ; et la surproduction amène la mévente, qui en Algérie entraîne presque toujours la ruine. Car l’Algé- rien, désireux de s’enrichir rapidement, ne se livre le plus souvent qu’à une seule culture, celle qui paraît devoir rapporter davantage : hier celle de la vigne, demain celle du géranium. Qu’il y ait mévente, il ne peut se rattraper sur l’orge ou sur le blé, puisqu’il n’en
a pas semé. Quant au colon des Hauts Plateaux, qui s’occupe surtout de l’élevage des moutons, il redoute sans cesse, avec les maladies et le froid qui tuent les troupeaux, quelque mesure administrative comme la clavelisation qui réduit son gain à néant. Enfin faut-il ajouter ce que chacun sait, que le colon algérien abandonne bien vite les idées d’économie, l’instinct du bas de laine, qu’il apportait de France ? Il se laisse prendre à la magie du ciel, à la séduction du climat, à la facilité de la vie, à la fertilité d’un sol si fertile qu’en force endroits il se passe de fumure et donne des rendements surprenants même à l’Arabe qui le gratte à peine avec sa charrue de bois. Aussi le colon sent-il pénétrer en lui le désir de jouir de toutes les ressources et de tous les luxes de l’existence, largement, avec délices. Le résultat ? C’est qu’il se ruine : incapable de payer ses dettes, il souscrit de nouveaux billets, jusqu’au jour où il sera dépossédé par le créancier, par le Juif. Et aussitôt notre homme de se répandre en récriminations contre les Juifs, qu’il accusera de tous ses malheurs : cela le dispensera de s’accuser lui-même. Et l’antisémitisme
Telles sont les origines diverses de l’antisémitisme français ; celles de l’antisémitisme étranger sont plus
LES NATURALISÉS. — La presque totalité des naturalisés comprend des gens de race latine: des Italiens, des Maltais, des Espagnols. Très sobres, ils sont aussi très laborieux ; et leur activité s’exerce dans les métiers les plus divers : ouvriers dans les manufactures, ouvriers
; agricoles, pêcheurs, charretiers, garçons de café,
employés de commerce, petits et gros patrons, ils font aux Français d’origine une concurrence de tous les instants. Les Italiens, dont les colonies couvrent les côtes algérienne et tunisienne, se consacrent plus volontiers à la pêche, dont ils ont en quelque façon le monopole. Les Maltais, dont l’économie touche à l’avarice, dé- butent d’ordinaire en vendant le lait de leurs chèvres; puis, devenus riches, ils appliquent leur esprit retors et madré à des entreprises de maçonnerie et de charroi. Quant aux Espagnols, ils n’ont pas de préférence; cependant ceux qui viennent des Baléares, — et ils sont légion, — s’occupent volontiers des cultures maraï- chères: les « huertas » d’Hussein-dey et de MaisonCarrée n’appartiennent guère qu’à des Mahonnais.
Mais quels que soient leurs travaux, quel que soit leur pays d’origine, qu’ils viennent de La Valette, de Lucques ou de Palerme, de Séville ou de Palma, qu’ils extrayent la pierre des « cantères », qu’ils pêchent le mérot ou plantent la vigne, ils ont des façons de penser ou de raisonner communes : les mêmes sentiments éclosent en leur âme, un surtout, le sentiment antijuil. Antijuifs, les naturalisés le sont foncièrement, férocement, rageusement ; ils abominent le Juif, ils l’exècrent. Jamais haine ne fut plus vigoureuse. C’est qu’à vrai dire, elle est chez eux instinctive, native; et la réflexion, loin de contrarier cet instinct, le renforce et le décuple. Les scrupules religieux engendrent l’antisémitisme ; l’intérêt personnel l’exalte.
Personne n’ignore le profond attachement des Espagnols et des Italiens au catholicisme. Chez eux le sentiment religieux s’exaspère jusqu’au délire, et la superstition ne connaît pas de limites. Les prêtres français en
sourient, à leurs heures ; et je n’ai pas oublié la confidence attristée de l’un d’eux. Nous étions sur la colline d’Hippone ; derrière nous se dressait la nouvelle église dédiée à saint Augustin ; à gauche, dans le lointain, l’Edough barrait l’horizon d’une ligne aux nuances changeantes, mauves, violettes; en avant, un peu à droite, la mer souriait; ses flots d’un bleu turquoise ondulaient jusqu’aux premières maisons de Bône ; et la ville étincelait, très blanche, dans la verdure. Charmé par la joie apaisante du paysage, je disais au prêtre la douceur de vivre là, sur la colline aux souvenirs sacrés, dans la sérénité de la nature. « Sans doute », réponditil: et après un instant de silence, il reprit : « Hélas ! pourquoi faut-il que la plupart de mes paroissiens me viennent d’Italie ? Ils sont pieux certes, mais d’une piété que faussent mille préjugés. Dans notre religion d’amour et d’espérance, ils ne voient qu’une religion de À crainte et d’effroi. Ils ne rêvent pas du paradis, ils ont
- le cauchemar de l’enfer et de la « jettatura ». Et leur âme est crédule ! Il leur faut des fétiches, comme aux nègres. Et tenez… ajouta-t-il à mi-voix, notre église a le bonheur de posséder une relique de saint Augustin, dans ma chambre, je la laissais un jour sur l’autel, ces Italiens me le voleraient ; oui, j’en suis sûr, ils me le voleraient. Songez donc : le merveilleux fétiche ! » — Je ne sais si les Maltais sont moins superstitieux, en tout cas ils sont aussi religieux. Un fait ofliciel le mettra pleinement en lumière. Naguère, dans la Dépêche . algérienne, paraissait sous la signature d’un publiciste très connu à Malte, M. Enrico Zamith, un article de protestation contre la formule du serment qu’avait
prêté Édouard VII. Et savez-vous pourquoi ? Parce que cette formule, vieille de plusieurs siècles, contient quelques mots de bläme à l’adresse du catholicisme. — Ainsi Espagnols, Italiens, Maltais, sont profondément catholiques, et sans doute il faut y voir la cause de leur exécration héréditaire, atavique, du Juif, bourreau de Jésus. Dès le berceau, ils ont sucé avec le lait la haine du Juif, qui commet des crimes rituels, qui tue les petits chrétiens pour on ne sait quelle messe noire, quelle orgie diabolique. A leurs yeux le Juif est l’être immonde, que l’on couvre de crachats, que dernièrement encore on coiffait du bonnet jaune comme un forçat; et que l’on parquait au « ghetto ». Aussi n’est-il pas d’accusation qu’on n’ait portée en Algérie contre les Juifs ; on était sûr que les néo-Français y ajouteraient foi. On alla jusqu’à dire que si les républicains l’emportaient aux élections, ils se verraient forcés par ces maudits youtres, leurs alliés, d’enlever les églises aux prêtres et de les aménager en casinos, en concerts, en lupanars. Et ces fables invraisemblables passaient pour vraies : les Juifs ne sont-ils pas capables de toutes les infamies ? N’ont-ils pas crucifié le Christ?
Donc par scrupule religieux, les néo-Français se trouvent antisémites, naturellement. Leur haine du Juif redouble encore, à la réflexion. La raison? C’est que les naturalisés ont beau se méler aux Français d’origine, ils sentent bien que l’Algérie ne leur appartient pas, qu’ils y sont un peu des intrus et qu’au besoin on pourrait les malmener, peut-être les chasser. Le rapport Périllier l’a rappelé à ceux qui auraient été tentés de l’oublier, et l’on sait la panique qu’il jeta parmi les immigrés, jusqu’au seuil du désert. Ainsi s’explique
aisément lanecdote que conta la Dépéche algré- rienne. Au lendemain des dernières élections législatives, un fonctionnaire surprit sa bonne, une Espagnole, qui pleurait et gémissait. Il lui en demanda la raison, et la pauvre petite répondit en sanglotant : « C’est qu’il faut que je vous quitte. On m’a dit que si M. Colin était élu, les Juifs ne voudraient plus aucun Espagnol en Algérie. » Déjà auparavant, à maintes reprises, les étrangers avaient été prêts à partir. Et chaque fois, par une manœuvre habile, ils avaient détourné l’attention sur un tiers, sur le Juif : le Juif leur servait de bouc émissaire. « A bas les Juifs! » criaient-ils. Par là ils voulaient dire qu’à tous les maux il n’y avait qu’une cause, et que cette cause, ce n’était pas l’étranger, c’était le Juif, Tel l’enfant, qui a dérobé des confitures, a soin de crier : « C’est le chat. » La maman ne s’y trompe pas; mais le Français s’y trompait ; il faisait écho : « C’est le une question juive, il y a aussi une question étrangère. Telles étaient donc les forces antijuives. Parmi les Français elles comprenaient les cléricaux, beaucoup d’anticléricaux, le parti radical, des républicains de nuances diverses, modérés ou socialistes, enfin les marchands et les colons, que des raisons économiques avaient jetés dans l’opposition. Et la masse compacte des naturalisés en doublait le nombre et la puissance. Mais nous n’avons parlé jusqu’ici que des Français d’origine ou d’adoption. Les non-électeurs eux aussi ont puissamment aidé aux progrès de l’antisémitisme, en agissant sur lopinion. Un parti ne devient fort, en “effet, que s’il donne l’illusion de la force, s’il paraît répondre aux sentiments et aux vœux de la nation.
Aussi s’efforce-t-on de provoquer des manifestations publiques, dont le retentissement sera considérable. Bien des gens qui seraient restés indifférents, sont ainsi gagnés à la cause et se transforment en fanatiques et en sectaires. C’est ce que comprennent à merveille les antijuifs : le meilleur moyen pour eux d’attirer les suffrages, c’était de se rendre les maîtres de la rue. Et ils organisèrent des manifestations grandioses. Chaque fois qu’un Édouard Drumont, qu’un Max Régis, qu’un Lionne venait de France, chaque fois qu’un antisémite connu était arrêté ou relâché, c’était à travers la ville une foule immense et bariolée, où l’on distinguait surtout les sombreros des Espagnols et les bérets des Italiens, et la Marseillaise antijuive, que striaient les cris de : « En bas les Juifs! » s’élevait, hurlée à pleine On n’est plus chez soi : . Quelle est donc l’engeance Qui nous fait la loi? Tandis qu’ la vermine Travaille pour rien, Chez nous la famine Tue le citoyen. ! Y a trop longtemps qu’on est dans la misère, Chassons l’étranger, ça fera travailler ; Ce qu’il nous faut, c’est l’Algérie française,
« Chassons l’étranger! » et c’étaient des Maltais, des Italiens, des Espagnols, dont quelques-uns venaient à peine de débarquer, qui rugissaient ainsi leur haine du Juif. C’étaient eux qui défonçaient et dévalisaient les
magasins des « sales youpins »; c’étaient eux, qui, en plein jour, sur la place du Gouvernement, insultaient le colonel Demassieux, aujourd’hui général directeur de Fontainebleau; c’étaient eux qui pillaient les devantures des moutchous pour cribler M. Lépine de salades et de trognons de choux. C’étaient eux qui, embrigadés et manœuvrant au sifflet, — les tribunaux en ont eu la preuve, — assaillaient les bureaux de rédaction des Nouvelles, journal républicain; c’étaient eux qui, armés de la matraque ou du couteau à virole, frappaient dans le dos les Français « vendus aux youtres »; eux toujours, eux partout. Et les Algériens les plus honnêtes, grisés par la contagion, suivaient aveuglément. Les mamans disaient à leurs bébés : « Crie, mon petit, crie : En bas les Juifs ! » Je vis une filiette de douze ans qui épelait à un perroquet le refrain du chant antijuif. Les femmes se mêlaient aux manifestations, s’accrochant au bras du premier venu. Plus de retenue, plus de pudeur. Un peu de folie étreignait les cerveaux ; la luxure mêlait sa flamme à la fureur des passions politiques. Les yeux luisaient. L’hystérie était partout ; les judaïsants disaient : « la réghystérie ».
LES JUDAISANTS. — A l’armée formidable des antijuifs, les judaïsants n’avaient à opposer que des troupes clairsemées : les Juifs, un petit nombre de Français, et dans certaines villes, par suite de circonstances spé-
Jusqu’alors les Juifs avaient été divisés. Ils se partageaient en deux « cçofs », dont l’un votait avec les opportunistes, l’autre avec les radicaux. Mais, à l’approche du danger, ils écoutèrent les conseils des Consis-
toires, qui prêchaient l’apaisement, et ils s’unirent contre le danger commun. Sans doute il y eut quelques trahisons, et l’on vit par exemple à Alger un Moïse Chaloum signer des articles à l’Antijuif. Mais ces désertions restèrent isolées, et les suffrages israélites allèrent aux candidats judaïsants : le « bloc » juif ne fut pas
Il y eut aussi des Français qui, malgré leur nombre infime, eurent la hardiesse de résister, sans aucune crainte, face à la tempête. Convaincus que la guerre contre les Juifs était surtout une guerre religieuse, ils mirent leur honneur de républicains à protéger les victimes, au nom de la Déclaration des Droits de l’Homme. Français de cœur, ils craignaient aussi que le triomphe des antijuifs n’exaltât l’orgueil et n’avivât les instincts séparatistes des étrangers : ils tremblaïent pour leur patrie. Et ils défendirent les Juifs, assurés ainsi de défendre la République et la France.
Enfin, dans quelques villes, à la vérité peu nombreuses, les naturalisés marchèrent avec les Juifs. La chose paraît étrange; elle s’explique pourtant. Les naturalisés ont accordé leurs suffrages à des judaïsants partout où ils ont subi l’ascendant d’une personnalité judaïsante. A Blida, les Espagnols ont longtemps voté pour M. Mauguin; et à Bône, les Italiens ont toujours soutenu M. Dominique Bertagna et ses amis. La politique générale des naturalisés fut antijuive; mais leur
Le dénombrement des forces en présence est suffisamment suggestif, La victoire était assurée aux antijuifs. En 1898, aux élections législatives, ils remportent un succès sans précédent; et les élections municipales de
1900 achèvent leur triomphe. — Arrive 1902, et c’est, d’un coup, l’écrasement : la France en fut interloquée,
en Algérie on le prévoyait, Pourquoi?
La défaite subite des antijuifs paraît due à trois ordres de causes : les dissensions du parti, qui s’émiette; la lutte habile et acharnée des républicains judaïsants : enfin, certaines circonstances qu’on ne pouvait prévoir. C’eût été une surprise que de voir une amitié étroite continuer à unir des gens dont les uns étaient des républicains et les autres des réactionnaires. Aussi, dès le début, M. Marchal, député d’Alger (deuxième circonscription), s”apprèta-t-il à se séparer sans bruit de
- M. Édouard Drumont, dont il avait pourtant soutenu la candidature. On se souvient, en efiet, qu’à l’immense banquet antijuif du Jardin d’Essai (près d’Alger), M. Marchal, désireux de vaincre la froideur de ceux qui ne croyaient pas au républicanisme de M. Drumont, avait invité publiquement l’auteur de la France Juive à proclamer ses idées démocratiques. Et M. Drumont avait suivi le conseil, au milieu d”applaudissements frénétiques. Mais une fois élu, il se mit à voter avec la Droite; M. Marchal sentit le danger : habilement, avec discrétion, il évolua vers la Gauche. Et son attitude fut si bien remarquée, que M. Max Régis l’attaqua à plusieurs reprises dans son journal, l’Antijuif. M. Morinaud, à son tour, ne tardait pas à suivre l’exemple de M. Marchal : l’ancien chef du
parti radical de Constantine comprit qu’il risquait de perdre son prestige à marcher dans le sillage de M. Drumont, de M. Firmin Faure, des réactionnaires, majorité. D’ailleurs la nouvelle tactique de M. Morinaud ne passa pas plus inaperçue que celle de M. Marchal : dans une lettre ouverte, M. Masson, rédacteur de la Libre Parole, l’accusa de trahison et le menaça de se présenter contre lui aux élections législatives. Enfin, à Oran, l’échec du parti antisémite fut dû, comme on l’a dit, à M. Giraud qui, républicain antijuif, refusa de donner ses voix à M. Gieure, antijuif clérical. Partout la coalition antisémite se démembrait : les réactionnaires restaient à droite, les républicains passaient à
Les dissentimenis politiques ne furent pas seuls à causer la brouille; il s’y ajouta des raisons d’intérêt. A obtint le fauteuil demaire, qui avait été naguère promis à M. Vars. Celui-ci, froissé, démissionna. Mais les divisions ne prirent réellement de l’importance qu’à Alger. Là, M. Max Régis, toujours épris de notoriété, avait imaginé de rééditer l’histoire du Fort Chabrol. Feignant de croire qu’un mandat d’arrêt avait été délivré contre lui, il fortifia sa villa du boulevard Bon-Accueil; puis il s’y enferma avec des amis, non sans avoir, au préalable, üré plusieurs coups de revolver contre les maisons juives de la rue de la Lyre. Quelques jours après, apprenant que cette fois on va l’arrêter, il s’enfuit à bord d’une balancelle et gagna l’Espagne. Surviennent les élections municipales de 1900; la liste antijuive est
Régis en queue. La mairie revenait naturellement à M. Voinot; mais « lexilé d’Alicante » commençait à regretter Alger; la « nostalgérie » le prenait. Bientôt l’Antijuif publia une lettre où M. Max Régis suppliait M. Voinot de retirer sa candidature de maire devant la sienne propre. M. Max Régis pourrait alors se constituer prisonnier : aucun jury ne condamnerait le premier magistrat d’Alger. Après cela, M. Régis démissionnerait pour rendre l’écharpe à M. Voinot. Celui-ci accepta ; mais comprenant bien vite qu’il était joué, il se retira du conseil municipal, accompagné de quelques amis. Or, M. Voinot était le chef du parti antisémite modéré ; M. Régis perdait, de la sorte, un millier de voix, comme le prouvèrent les élections municipales de 1902.
Une nouvelle scission s’opéra bientôt. Depuis longtemps M. Régis menait une vie princière, et les subventions qu’il recevait, disait-on, de M. Rochefort et de M. Drumont, ne lui suflisaient pas. Comme il était criblé de dettes, il craignit que ses créanciers ne fissent opposition sur son traitement de maire. (1) Pour échapper à ce danger, il résolut de passer la main à un ami dévoué qui, maire de nom, lui servirait ses émoluments sans en rien distraire. Et c’est ainsi que M. Antonini, premier adjoint, devint maire d’Alger. M. Lionne en fut cruellement irrité. « Lieutenant » de Max Régis, il avait tou-
‘ jours été à la peine, il voulait enfin être aux honneurs. Il trouva mauvais que M. Régis n’eût pas songé à lui ; et, se séparant bruyamment, il fonda L’Étendard antiJuif, où, sans recourir à l’injure, il attaqua vivement
(1) En Algérie, les maires reçoivent des honoraires, celui d’Alger
l’ancien maire. Il lui rappela son échec contre Allemane, à une époque où le nationalisme était triomphant; sa couardise et sa fuite devant Laberdesque, qui fut réduit à le suivre à Paris pour l’obliger à croiser le fer. Il insista sur les promesses que M. Régis n’avait jamais tenues: à Alger promesse de ne jamais demander une charge, fût-ce de garde-champèêtre ; à Alicante, promesse de rendre l’écharpe de maire à M. Vomeot; à Draguignan, promesse devant le jury de partir au Transvaal combattre les Anglais. Enfin il étala au grand jour, avec complaisance, la morgue et les maladresses de celui qui se faisait appeler « le chef incontesté » de l’antisémitisme algérien. Avec M. Voinot, c’était le parti modéré qui abandonnaït M. Max Régis; avec M.Lionne, c’était une fraction du parti violent.
Désemparé, affolé, Max Régis redoubla ses invectives dans l’Antijuif. Ce fut un débordement d’injures, comme un égout qui s’ouvrit dans la ville. Des familles entières furent salies. On accusait les mères des turpitudes les plus dégradantes ; on prêtait aux hommes des mœurs infâmes. On attaquait le mari dans sa femme, le fils dans sa mère, le père dans ses enfants. Les Juifs furent à peu près les seuls que Max Régis laissa tranquilles. Il oublia même quelques judaïsants, mais il concentra ses coups sur les partisans de M. Voinot et sur ceux de M. Lionne : l’Antijuif devint l’Antifrançais. Et cette campagne de calomnies eut une conséquence inaïttendue : la partie saine de la population se détacha de M. Régis. En vain les plus honnêtes, les plus sages des antisémites essayèrent-ils de le retenir ; diffamés eux aussi, ils ripostèrent. Un antijuif de la première heure, M. Mallebay, directeur du Turco, et ami personnel de
Max Régis, fut vilipendé par le directeur de l’Antijuif et répliqua vertement. Louis Régis lui-même, écœuré de la campagne que menait son frère contre M. Voinot, écrivit à ce dernier une lettre ouverte pour l’assurer de son estime et de sa sympathie. Le parti antijuif chancelait, s’effritait…
Et la lutte menée par les judaïsants continuait, formidable. Les préfets marchaient au premier rang. À Constantine, M. Rauh, homme d’action toujours prêt à l’attaque et à la riposte, déconcerta les antijuifs par son énergie de lutteur ; il avait la vigueur et la poigne, qui assurent la victoire. À Alger, M. Lutaud se surpassa : à une habileté consommée il joignait un sangfroid incomparable. Dédaigneux de la calomnie, il alla de l’avant, révélant une intrépidité qui déroutait Les adversaires. Persuadé que la cause antisémite devait ses progrès aux manifestations et aux troubles, il jura de rétablir le calme et la tranquillité : il se concilierait ainsi la sympathie des gens paisibles. Et la guerre fut déclarée, une guerre sans pitié et sans trêve, aux fauteurs de désordre. Les étrangers, convaincus de manœuvres louches, sont expulsés sur le champ; les tavernes, les bouges, rendez-vous des meneurs antijuifs, sont fermés comme servant de repaire à des gens suspects, dont beaucoup étaient des repris de justice. La police, plus surveillée, devient plus vigilante ; les tribunaux plus sévères. L’esprit de révolte s’éteint ; on commence à sentir les bienfaits de l’ordre : la rue est libre. Et les républicains, les Algériens, les Français de cœur se ressaisissent : contre l’antisémitisme ils défendent la République, l’Algérie, la France.
Les républicains sont debout : opportunistes et radicaux, ils se savent trahis ; car ils ont vu leurs députés à l’œuvre. M. Firmin Faure et M. Édouard Drumont luttent sans merci contre le gouvernement; quant à MM. Marchal et Morinaud, ils s’exercent à un jeu de bascule : aujourd’hui ils flattent la Droite, le lendemain ils prodiguent leurs sourires à la Gauche. Les premiers sont franchement réactionnaires ; les autres, pour conserver leur siège, s’évertuent à ne mécontenter personne, à ne froisser aucune susceptibilité. Mais l’attitude insolente des uns, hypocrite des autres, blesse les républicains, et ceux-ci, écœurés de s’être laissé prendre aux programmes fallacieux et aux paroles poudrederizées de leurs députés, ne songent plus qu’à préparer la revanche et à mobiliser leurs forces. Dès lors les journaux bataillent de plus belle ; Les Nouvelles attaquent de front l’ennemi; la Vigie le poursuit de ses épigrammes ; {a Dépêche, le journal le plus lu d’Alger, secouant enfin sa torpeur, publie contre les antijuifs des articles d’autant plus redoutables que la forme en est plus modérée. La puissance de la presse s’accroît en même temps d’une influence occulte. Les maçons, que la question juive avait divisés, se réconcilient et reprennent le bon combat pour la République. Une loge de Constantine qui résiste est mise en sommeil, puis reconstituée sur de nouvelles bases. Enfin les socialistes eux-mêmes essayent de s’organiser, pour se joindre au gros des troupes républicaines. La « Maison du Peuple » à Alger, la « Chambrée républicaine » à Mustapha, rassemblent les forces ouvrières, si bien qu’en 1902 l’élément socialiste sera représenté à l’assemblée municipale par quelques conseillers et un
adjoint. — Autour de l’idée républicaine tous les républicains se sont groupés; elle va triompher.
Mais la République n’était pas seule en cause; le combat se livrait aussi au nom de l’Algérie. Marchands et colons abandonnaïent pour des raisons économiques cette cause antijuive que pour des raisons économiques ils avaient embrassée naguère. C’est que le commerce et l’agriculture ne sauraient prospérer sans le calme et la paix. Il se produit une sorte d’enrayage dans les affaires quand les villes sont en état de siège, quand des bandes hurlantes parcourent les rues, défonçant les magasins, courant sus aux passants. L’Algérie surtout devait souffrir d’un pareil état des choses; car une de ses sources de revenus les plus importantes est le tourisme. Les hiverneurs l’enrichissent plus que les carrières et les mines, plus que les phosphates, les moissons et les vignobles. Chaque hiver ils accourent d’Allemagne, d’Angleterre, d’Amérique; les uns viennent jouir de cet air tiède, qu’assainissent les eflluves iodés de la mer et l’odeur des pins et des eucalyptus ; les autres désirent visiter ce pays de rève où les races européennes se mêlent aux races berbère et arabe, où des civilisations opposées, où des costumes différents font la joie des curieux et des psychologues. Et les | louis d’or et les « douros » circulent. Restaurateurs, patrons et garçons de café, bijoutiers, marchands de broderies arabes, cochers, guides, tous, Français ou indigènes, profitent de cette manne bienfaisante, partout, dans les villes de la côte, dans les villages de
l’intérieur, sous les palmeraies des oasis. Et voilà que soudain les troubles de 1898 chassèrent les touristes.
En quelques jours les hôtels de Mustapha et d’Alger se trouvèrent vidés ; les hiverneurs fuyaient des villes où la sécurité était si incertaine qu’il fallait en occuper les places et les avenues militairement. Ce départ inattendu fut un fléau pour le pays : la sécheresse, la grêle, les | sauterelles n’auraient pas eu de résultats plus navrants. Alors des yeux se dessillèrent; on se prit à réfléchir _ aux conséquences fâcheuses de l’antisémitisme violent, et, prudemment, l’on se modéra. D’autres préoccupations de même ordre rendirent les Algériens encore plus sages. On remarqua que deux arrondissements représentés au Parlement par des républicains obtenaient certains avantages : MM. Étienne et Thomson ne manquaient pas de crédit auprès de leurs collègues, et la Chambre les écoutait volontiers. Au contraire les députés antisémites, les « quatre mousquetaires gris », excellaient à parader dans les couloirs ; mais au Parlement on ne semblait pas les prendre au sérieux, et, systématiquement, comme à plaisir, on leur refusait tout. Or nulle part les besoins n’étaient aussi pressants qu’en Algérie, dans ce pays neuf où commerçants et colons avaient mille demandes à formuler. Les premiers désiraient vivement la création d’un port franc, les seconds des travaux hydrauliques. Tous réclamaient la diminution des prix de transport, le percement de nouvelles routes, la construction de voies ferrées, etc. Et les élus antisémites étaient impuissants à se faire entendre ; quelques-uns mème n’étaient pas au courant des questions algériennes ; et je me souviens qu’un délégué financier, élu sur le programme antijuif, me disait quelques jours avant les élections législatives de 1902 : « Je ne voterai pas pour M. Drumont; il me con70
naît rien aux affaires du pays. » Le délégué avait raison; mais il pouvait ajouter que MM. Marchal et Morinaud connaissaient bien les choses de l’Algérie; et que pourtant les résultats de leur intervention étaient pareils, étaient nuls. En somme on pouvait dire de tous les candidats ‘antijuifs ce que M. Colin fit placarder à propos de M. Drumont : « Voter pour Drumont, c’est voter la ruine de l’Algérie. » Les Algériens comprirent : ils sauvèrent l’Algérie. qu’ils espéraient conserver française. Car dans cette lutte, il s’agissait aussi de la France. La coalition antisémite comprenait surtout des éléments étrangers, et le triomphe des antijuifs aurait
_ probablement orienté l’Algérie vers une politique hispanophile, dangereuse pour la métropole. C’est qu’aussi bien la crainte du séparatisme n’est pas aussi vaine que les optimistes se complaisent à le croire. La « nouvelle France » commence à ne plus être « le prolongement de la France » : les mœurs, les habitudes intellectuelles cessent d’être purement françaises. Qui s’en étonnerait ? L’immigration étrangère devient formidable. Laissez Oran, qui est à quelques heures seulement de l’Espagne, et prenez Alger. Descendez au port chaque mois, le jour où un vapeur des « Sitgès her-
-_ manos » arrive de Carthagène. Il en sort en foule des hommes sees et nerveux, à la face glabre, à l’accou-
. trement pittoresque : un large sombrero leur couvre la tête; en guise de veston ils portent une blouse qui descend à peine jusqu’aux reins ; leur pantalon, trop court, n’atteint pas la cheville: et ils marchent, chaussés de ces « alpargates » qui laissent à découvert le -cou-de-pied et les orteils. Quelques-uns ont un châle sur les épaules. Ce sont des « pataouètes » où Espagnols
nouvellement débarqués : sous peu, ils deviendront des | citoyens français. A Philippeville, à Bône, ce sont plutôt | ) des Italiens qui viennent s’établir, mêlés de Maltais. Et partout ils trouvent des compatriotes déjà installés : la | plupart des villes d’Algérie ont un quartier espagnol et 4 un quartier italien. Ces quartiers se reconnaissent vite; | ce sont les plus peuplés; il y grouille une population | d’enfants qu’on chercherait vainement ailleurs. La pué- | riculture s’y développe en grand; les naïssances attei- Î gneñt un chiffre effrayant, et le nombre des étrangers | s’augmente ainsi sans cesse et des immigrés et des | nouveau-nés. Le péril croît. Déjà des tendances mena- I çantes se sont manifestées. Aux élections municipales, l des communes-élurent des listes entières de naturalisés; | et les conseillers, fiers de leur triomphe, hissèrent arro- | gamment sur la mairie le drapeau espagnol, en pré- | sence des électeurs français humiliés. D’ailleurs les Algériens qui se mêlent un peu à la population espagnole savent combien l’on méprise dans ce milieu le | « sopero » et le « gavacho », — ce sont les noms dédai- | gneux dont on affuble les Français, — et combien l’on se | moque des quelques naturalisés qui d’aventure ne savent plus parler la langue maternelle. Aussi personne | n’ignore le danger, et on cherche des remèdes, on ima- | gine des palliatifs. On a songé à supprimer les Écoles | supérieures d’Alger et à obliger ainsi les jeunes gens à | aller faire en France leurs études de droit, de médecine, | de pharmacie. D après un second projet, on incorpore- | rait les conscrits algériens dans les régiments de la | métropole. De la sorte l’élite et la masse de la jeunesse se familiariseraient avec les mœurs et les institutions de la France : l’âme algérienne resterait l’âme française.
Mais ces projets n’ont pas prévalu : ils lésaient, l’un les intérêts des particuliers, l’autre les intérêts de l’État. On s’est rejeté alors sur l’Enseignement primaire, on s’est reposé sur l’instituteur du soin d’assimiler les enfants des étrangers et des naturalisés; mais malgré le développement donné à l’instruction, malgré les nombreuses fondations d’écoles, il y a encore dix-huit mille bambins, — ces chiffres sont ofliciels, — qui ne peuvent recevoir cette instruction, que la loi déclare obligatoire. Il en résulte que l’âme française se transforme, s’altère, se fausse ; de la fusion des races latines naît une mentalité nouvelle; et un jour viendra où l’Algérie, s’efforçant d’être exclusivement algérienne, se détachera de la France, comme les États-Unis se sont détachés de l’Angleterre, comme les Républiques de l’Amérique du sud se sont détachées de l’Espagne et du Portugal. Qu’est-ce à dire, sinon que le péril étranger n’est pas un de ces épouvantails qu’on a l’habitude en temps d’élections de tirer du magasin d’accessoires. Et
l’on comprend que les Français d’Algérie aient concentré leurs efforts contre l’antisémitisme, assurés d’enrayer ainsi, au moins pour un temps, le mouvement sépara-
Le parti judaïsant devenait donc de plus en plus formidable, par sa propre organisation et par la désorganisation parallèle du parti adverse. Un certain nombre de circonstances d’ordre social, économique, politique, militaire même, accéléra encore son progrès.
A Alger, dès 1901, les ouvriers français se ressentirent vivement de la concurrence des étrangers et des
- indigènes. Les entrepreneurs embauchaient de préfé- | 5
rence des Espagnols et des Italiens, des Arabes et des Kabyles, gens sobres et accoutumés à une vie de misère et de privations. En même temps les travaux se faisaient rares ; il en résulta que plusieurs centaines de Français ne trouvèrent plus à gagner leur pain. Mais au lieu de se décourager ou de se perter aux violences, les chômeurs se groupèrent en une sorte de syndicat et adressèrenit de pressants appels aux autorités, au préfet, au maire… M. Lutaud, dont nous connaissons lhabileté politique, les accueillit avec ménagement, tandis que l’attitude de M. Antonini était froide et dédaigneuse. C’est que le préfet prévoyait en eux des alliés pour les élections à venir; le maire au contraire accordait toute sa sympathie aux naturalisés, qui étaient les forces vives du parti antisémite, et partant il se défiait des ouvriers français, en qui il pressentait des adversaires. Et au fond le problème était en effet d’ordre politique : malgré les apparences, le chômage ne provenait pas tant d’un malaise économique que du manque de protection donné à l’élément français. Les chômeurs furent amenés à s’en rendre compte; et insensiblement ils passèrent au socialisme et s’éloignèrent du parti antijuif, qui s’appuyait sur l’élément étranger.
Cependant la mévente des vins exerçait sur les colons la même influence que le chômage sur les ouvriers des villes. Jamais vendanges n’apparurent plus belles qu’en 1901, et déjà les propriétaires, grands et petits, se réjouissaient ; mais les débouchés manquèrent. Si les vins de coteaux se vendaient, d’aïlleurs péniblement et à des prix à peine rémunérateurs, en revanche les vins de plaine ne trouvaient pas d’acquéreur. La surproduction des vignobles est aussi funeste à la population des
campagnes que la surproduction industrielle à la population des villes. Pas de transactions. Aussi, à demi ruiné, sans avances, le colon algérien se trouve-t-il réduit à solliciter des emprunts. Des conférences s’organisent ; on s’adresse à la bienveillance du gouvernement, on le prie d’intervenir auprès des sociétés financières, de développer le crédit agricole. Plus d’attitudes arrogantes, plus d’opposition systématique, plus d’antisémitisme. On se repent d’avoir lutté, on se reprend, on s’apprête à voter pour la République. Jusqu’ici ce ne sont guère que des Français qui ont abandonné le parti antijuif ; mais voici que des naturalisés suivent l’exemple. Ce fut à l’occasion du rapport Périllier. L’ex-député de Corbeil, effrayé par le nombre sans cesse croissant des néo-Français, demandait au Parlement d’apporter des modifications à la Loi de 1889 sur la naturalisation. A cette loi qui donnait automatiquement le droit de cité à tout individu de vingt et un ans né en Algérie de parents français, il voulait en substituer une nouvelle n’accordant ce même droit que sur la demande expresse de l’intéressé ; de la sorte il y aurait des chances pour que les naturalisés fussent désormais de bons Français, puisqu’ils auraient euxmêmes sollicité l’honneur de le devenir. Mais à peine eut-on entendu parler de ce rapport, qu’une vive effervescence se manifesta en Algérie. Les néo-Français tinrent des réunions pour protester; en plusieurs endroits on télégraphia au président du Conseil; un Algérois, M. Mélé, vint même à Paris et obtint une audience. Cependant les élections approchaient, le projet de loi fut ajourné. Mais la menace n’avait pas disparu ; et les naturalisés se convainquirent aisément
que, s’ils ne votaient pas pour les candidats républicains, le rapport serait repris à la session de la législature suivante. Aussi la crainte les détourna-t-elle de l’antisémitisme ; antijuifs de cœur, ils se firent judaisants par intérêt.
Une autre menace surgit enfin, plus générale celle-là, et qui effrayait tous les Algériens, Français d’origine ou d’adoption. En Algérie, on ne doit qu’un an de service militaire; mais la loi de deux ans, si elle passait, devait y être appliquée, comme en France. On conçoit la consternation des Algériens à cette nouvelle. Le meilleur moyen d’échapper au péril, c’était de se faire défendre à la Chambre par des représentants autorisés, capables d’être écoutés. Or les protestations des dé- putés antijuifs n’avaient d’autre conséquence que d’indisposer le Parlement contre l’Algérie. Il devenait donc nécessaire délire des candidats républicains : ils” furent élus.
Faut-il conclure? Quand on s’occupe des affaires Ë algériennes, il est deux questions qui se posent naturellément : la question juive et la question étrangère.
La seconde paraît de beaucoup la plus redoutable;
car avec les Juifs l’Algérie reste française, tandis
qu’avec les étrangers elle risque de briser les liens qui
la rattachent à la métropole. Toutefois, les deux dan-
gers existent; il serait paradoxal de le nier. Comment |
donc y remédier? Sans doute les sectaires antijuifs et |
les sectaires judaïsants ont vite fait de répondre par .
ces formules simplistes : « A la porte les Juifs! » —
« A la porte les étrangers! » Mais qui ne voit ce qu’une
telle amputation, en admettant qu’elle soit possible, |
aurait de conséquences fâcheuses ? Aussi bien faut-il se garder de méconnaître que, pour être une cause de péril, les Juifs et les étrangers sont cependant utiles, indispensables même à l’Algérie. Les premiers y ont créé le commerce et constitué un capital; les seconds y ont apporté les bienfaits d’une main-d’œuvre habile aux Chasser les uns et les autres, ce serait refaire, pour l’agriculture et le commerce algériens, ce que fit la Révocation de l’Édit de Nantes pour l’industrie et le commerce français. Ce serait arrêter et compromettre l’essor de l’Algérie que de la priver de ces négociants avisés, de ces travailleurs actifs et résistants. Ce serait tarir un courant de force vitale, une source d’énergie Alors, la solution ?.… Les plus habiles l’ignorent; mais ce que je sais, c’est qu’on ne saigne pas un enfant nouveau-né, et qu’on ne dépeuple pas un pays neuf.