IV-18 · Dix-huitième cahier de la quatrième série · 1903-06-20

Affaire Dreyfus. Cahiers de la Quinzaine

Charles Péguy

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de [a Quinzaine

8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée L #2

L’avertissement qui suit devait passe en, tfte du És cahier précédent, dix-septième cahier de la quatrième le Journal officiel, de l’intervention Jaurès dans l’invalidation Syveton, Chambre des députés, séances du ; lundi 6 et du mardi 7 avril 1903. J’avais commencé de l’écrire en même temps que j’envoyais aux imprimeurs la copie du cahier. Mais l’établissement industriel d’un | aussi gros Cahier, — 268 pages, — la correction des épreuves et le collationnement des textes m’empè- 4 chèrent de continuer mon avertissement. D’ailleurs, il 1e vaut mieux que le commentaire ne paraisse pas en même temps et en même lieu que le texte; il est bon ÿ que le texte paraisse libre de tout commentaire, que | le texte paraisse quelque part et que le commen- ; ï taire paraïsse quelque autre part après; nos abonnés | sont des hommes libres, qui savent lire un texte, et se à former eux-mêmes, librement, une opinion, personnelle ; . nous avons toujours évité rigoureusement, dans ces y cahiers, ce qu’on nomme communément de la péda- (4 gogie et qui est devenu vraiment une des formes les ÿ plus dangereuses de l’universelle démagogie; enseigner 4 à lire, telle serait la seule et la véritable fin d’un (a ki enseignement bien entendu ; que le lecteur sache lire, (? & et tout est sauvé; rien ne vaut la lecture pure d’un (0e

ji dix-huitième cahier de la quatrième Série |

get ph ‘jaussi dans ces cahiers évitons-nous

à & soigneusement de contaminer le texte par le commen * _ {A taïre;/atusi dans cet acte nouveau de l’affaire Dreyfus fl < (Are avôns publié le texte en un gros cahier et nous ke La) pubKons aujourd’hui l’avertissement en un cahier Pé ; ordinaire. Enfin est-il pas sage, et n’est-il pas usuel, . LA depuis! que la politique a recouvré sur la morale au moins tont ÿé terrain qu’elle en avait perdu, qu’un | avertissement, comme son nom lPindique, vienne en retard ? N’est-ce pas le triste et le sévère usage, la grise e habitude. Reconnaissons la coutume. Suivons le nouveau protocole. Et tous nos avertissements ne sont-ils 4 | pas déjà des avertissements en retard ? de , Nous avons publié le compte rendu des deux séances d’après le Journal officiel, numéros du mardi 7 et du mercredi 8 avril; nous avons pris dans ce compte rendu le détail des scrutins, qui a une importance capitale. Nous avons rigoureusement suivi l’Officiel; on ne | pouvait songer à restituer, à reconstituer le discours 1 de Jaurès pur, c’est-à-dire à constituer un discours de \ Jaurès nettoyé des interruptions, des interventions, des ‘à incidents, des accidents, du bruit et des scrutins. : Commencer par supposer qu’un discours parlementaire ‘4 ne se serait pas produit dans une assemblée parlemen- ñ taire, c’est commencer par lui faire subir Paltération la : 4 plus profonde qu’il puisse recevoir. À ce compie il | is fallait donc en enlever aussi les parties que l’auteury 1 1 avait mises délibérément pour se concilier ou pour s’aliéner tel ou tel parti parlementaire, tel ou tel homme de de parti parlementaire. Après avoir débarrassé le

À discours de son parlementarisme extérieur, il fallait Le 0 Re donc, par une opération beaucoup plus profonde et 2e 00 beaucoup plus grave, le débarrasser aussi de son par- an lementarisme intérieur. Après avoir, par décantation “ie AE du texte officiel, établi un premier texte pur, celui de Jaurès député, il fallait donc, par décantation de ce + premier texte pur, par une seconde purification beau- ht ee K coup plus profonde et beaucoup plus grave, établir “NS encore, au deuxième degré, un deuxième, un véritable … _ texte pur, celui d’un Jaurès que l’on supposait non A 50 % député, généralement non parlementaire. — A ne consi-, sn FA : dérer que la quantité, on peut affirmer qu’un bon tiers D } du texte fourni par le Journal officiel est de parlemen- ; ue 1 tarisme extérieur; de ce qui reste au moins les deux pa. tiers sont de parlementarisme intérieur. — Mais l’his- : va torien s’interdit sévèrement toutes ces opérations, ces Me | décantations et ces purifications, — ces prétendues ; 1 purifications, dirait-il, — parce qu’elles sont pour lui, hs 1 S avant tout, des altérations. Nous ne connaissons pas ‘r la pensée intérieure de Jaurès ; nous ne savons pas ce pa | que serait un Jaurès non député; nous n’avons pas le 3 droit d’imaginer un Jaurès pur de tout parlementarisme é : … extérieur ; nous avons encore moins le droit d’imaginer AAA È ce que serait un Jaurès pur des contaminations beau- : dl coup plus profondes et beaucoup plus graves d’un FUN parlementarisme intérieur. Nous ne connaissons que la es Ne. ; pensée extérieure de Jaurès, ou, pour parler exacte- qe 4 ment, lés manifestations extérieures politiques parle- ï L. k mentaires de sa pensée; nous ne connaissons qu’un ns

  • Jaurès député, un Jaurès parlementaire, non seulement F à un Jaurès devenu parlementaire par son entourage, par VA

_ ses camaraderies, par ses relations de parti, par son 4

| dix-huitième cahier de la quatrième série

$ double investissement électoral, mais, ce qui est

| beaucoup plus profond et beaucoup plus grave, un Jaurès devenu parlementaire dans son geste et dans son discours, dans son éloquence et dans son intention, dans son sens et dans sa pensée, dans son ambition même et dans ses espoirs.

En particulier nous ne connaissons pas la pensée intérieure de Jaurès dans l’affaire Dreyfus; plus en particulier nous ne connaissons pas la pensée de Jaurès dans ce qu’il est bien forcé de nommer, lui, la reprise de l’Affaire; nous ne connaissons pas le discours inté- rieur qu’il avait préparé dans sa mémoire. Nous |

\ connaissons encore moins le discours intime, qu’il “ s’était tenu à lui-même avant de préparer son discours intérieur. Nous devons nous en tenir scrupuleusement au texte produit que nous avons dans le Journal

Nous avons suivi rigoureusement l’Oficiel. Nous

| savons que le compte rendu sténographique ne rend pas ponctuellement les débats. Maïs à ce compte rien

1 ne rend ces débats, rien ne rend aucuns débats, et, universellement, rien ne rend rien, rien de scientifique

: ne rend rien de réel, aucun signe jamais ne rend tout le signifié, aucun symbole ne rend exactement tout le

À symbolisé comme il était, aucune image ne rend tout le réel correspondant. Le compte rendu sténographique

dit officiel est encore la meilleure image vraiment scien-

tifique, historique, formelle, que nous ayons de ces débats parlementaires. C’est à nous de savoir que toute j image est forcément le résultat d’une réduction; c’est à À nous, quand nous avons en mains le résultat de cette: a réduction, de faire autant que nous le pouvons l’opéra-

tion inverse, la restitution du réel. C’est à nous, quand + nous avons le compte rendu sténographique, de nous ge: représenter autant que nous le pouvons, d’autant mieux 3 que nous aurons nous-mêmes assisté à quelques séances, d’autant mieux, encore, au deuxième degré, ; HA”. que nous aurons lu les comptes rendus des séances $ mêmes où nous aurons assisté, d’autant mieux que 6

e _ nous aurons pour ainsi dire fait le collationnement, c’est ts à nous, quand nous avons en mains le compte rendu à sténographique officiel, de nous représenter autant que à

nous le pouvons, prudemment, les débats parlemen- È taires eux-mêmes. Cette représentation est imparfaite, |

, forcément, comme toutes les représentations du même ordre. Mais tout le monde ne peut assister aux débats di parlementaires. Tout le monde ne peut assister à tout. Se D’abord si tout le monde voulait assister à tout, par F4 définition il ne se ferait jamais rien. Nos abonnés £ savent que les comptes rendus sténographiques officiels sont particulièrement secs, particulièrement restreints, particulièrement réduits pour les séances tumultueuses. j Le métier de sténographe est un métier terrible, dans une assemblée aussi nombreuse. Comment l’exercer assurément dans une assemblée aussi étrangère à toute 4 organisation du travail. Il est malheureusement vrai 2008 que dans une séance de la Chambre les scrutateurs, le Fo bureau, les sténographes sont les seuls dont on puisse * dire en toute assurance qu’ils travaillent. Mais dans un FA atelier où on ne sait pas travailler, il est difficile à | quelques-uns de travailler. Nos abonnés doivent donc < s’attendre que dans une séance tumultueuse les sténo- : graphes n’aient pu enregistrer qu’un texte particuliè- rement réduit. Nous devons seulement les avertir qu’au ;

Li dix-huitième cahier de la quatrième série

“ témoignage de personnes habituées ou compétentes,

at la réduction des deux séances dont nous avons publié

ji le compte rendu, surtout de la deuxième, ont été tout

Fe particulièrement appauvries. Le tumulte fut, à plusieurs

do fois, littéralement indescriptible. A plus forte raison

pt. était-il inenregistrable. Jaurès, me dit Charles Guieysse,

qui assistait à la séance, et qui reçut de Jaurès la meilleure impression, Jaurès, qui retrouva, me dit-il, son

de ancienne forme, et qui fournit un effort physique parlementaire vraiment considérable, Jaurès resta plusieurs

2 fois dix minutes avant de pouvoir placer un mot, — le

à mot suivant; car il est notable qu’il a produit un dis-

#3 cours continu, haché maïs continu, à toute interruption Lu

É ressoudé, à chaque interception repris, continué, un :

F discours délibéré, voulu, arrêté, à ce qu’il semble,

pa . dans le moindre détail, dans la dernière expression,

K dans le mot, dans le geste. C’est la plus forte impres-

45 sion qu’ait donnée en ce double combat Jaurès à tous

É ceux qui l’entendaient : qu’il apportait d’ailleurs, de soi, un discours parfaitement concerté, voulu, arrêté,

| de structure fixe, de mémoire assurée, de valeur monu-

4 mentaire, qu’il produisait résolument ce discours à la

KL tribune, et que l’origine et la solidité du discours était

ri Jaurès parlait non pas comme un orateur qui fait un

5 discours, non pas comme un parlementaire qui fait son

NE discours, mais comme un orateur qui apporte un :

ar discours, un discours fait, un bloc taillé, un acte indi-

: visible. Je ne veux pas savoir, aujourd’hui du moins,

4 s’il travaille toujours ainsi. On dit qu’il n’aborde

REA jamais la tribune afin d’y prononcer un grand discours

sr ou d’y faire quelque déclaration sans avoir en lui- .

Ÿ même arrêté dans le dernier détail son texte et son Ent action. Telle n’est pas la question d’art et de méthode A oratoire que je veux noter aujourd’hui. Nous traiterons ; quelque jour, si nous en avons le temps et les moyens, ÿ de l’éloquence, de l’éloquence publique, de l’éloquence À politique, de l’éloquence populaire, de l’éloquence nou- À velle des meetings, de l’éloquence parlementaire; par- de lant de Jaurès nous traïiterons de l’éloquence, et, 4 autant que nous le pourrons, de son éloquence. Aujour- ï d’hui, et provisoirement, ce que je veux noter, c’est f à qu’à ne considérer que ce discours prononcé en deux nes séances particulièrement dures, ce discours manifeste, À ce discours acte, il, — ce discours, — s’est présenté aux hi. auditeurs attentifs comme un acte fait, préparé, prêt, ( apporté, où les effets de séance étaient pour la plupart ù escomptés, où les incidents étaient calculés, où les te accidents mêmes sont entrés sans disjoindre. Cette ! impression ne fait que s’accentuer à la lecture de la } sténographie. Nos abonnés ont vu que le texte publié | au Journal officiel avait une structure fort apparente . sous les superficielles broussailles, une structure fort 11 nette sous les fatigues inévitables. C’est dire que si # nous nous étions permis l’opération de discernement et É ÿ d’analyse que nous nous sommes justement interdite « He en général, cette opération d’analyse et de discerne- LA ment était particulièrement facile dans le discours que nous avons publié. Nous continuons à nous l’interdire s | provisoirement, parce qu’elle serait longue, parce qu’elle peut se remettre à plus tard, et, comme gérant, ’ parce qu’elle n’est pas de l’historien. Maïs chacun peut a la faire pour son compte, personnellement et sous sa responsabilité personnelle. Rien ne serait aussi facile,

1 dix-huitième cahier de la quatrième série ; travaillant, comme auteur, sur le texte publié au Journal officiel, que d’y séparer les strates superposées, les couches politiques et parlementaires. Il est , tout à fait évident, à la lecture du texte, que cette surface recouvre des sédiments, et que ces terrains de sédimentation, que ces alluvions recouvrent du Mais comme gérant, comme historien, comme éditeur, cela ne nous regardait pas. Nous avons dû nous en À tenir au texte publié dans le Journal officiel. Quand nous étudierons Le dépérissement du parlemen- ; tarisme en France, nous étudierons en particulier le ë jeu des assemblées parlementaires, les séances de la | Chambre, l’enregistrement analytique et sténographique de ces débats, la fidélité de cet enregistrement. ! Ce que nous dirons alors fera un retour, portera sur ‘ tous nos comptes rendus parlementaires, sur nos comptes rendus précédents, sur tous les comptes rendus Nous avons suivi rigoureusement l’Officiel. Mais il à faut bien savoir qu’il ne présente pas seulement un ; effet de réduction, d’appauvrissement. En outre

cette réduction n’est pas constante ; cet appauvris-

& sement n’est pas constant; de sorte que l’opération nn. inverse n’est pas garantie; le rétablissement est tou- | jours très précaire. En effet, outre que les sténographes va ne peuvent saisir et enregistrer qu’une image des débats, outre qu’ils ne peuvent saisir et enregistrer ù qu’une image pauvre et pour ainsi dire linéaire de

débats tumultueux et nombreux de personnages ; — fe car nous wentendons pour ainsi dire jamais qu’un personnage à la fois; et il n’y a jamais qu’un personnage de à la fois qui parle dans une sténographie prise et rédi- | gée, où les lignes se suivent, et au contraire dans la réalité il peut y avoir tous les personnages, toute l’assemblée à la fois qui parle; et même quand il y a des pe rumeurs nombreuses, collectives ou non, la sténographie ; ne peut que leur donner cette forme littéraire et linéaire:
à gauche, à l’extrême gauche, forme qui fait du centre, F de la gauche, de l’extrême gauche, de la droite, —ily a ni beau temps qu’il n’y a plus d’extrême droite, — un per- V4 sonnage collectif un peu factice, unique, un, linéaire ; — j À en outre les sténographes ne peuvent saisir et enregistrer ( qu’une image textuelle dans un débat où tout compte, l’accent, le ton, le geste, la force de la voix, le timbre, et 1 non seulement ce qui s’entend, mais les traits, mais le É regard, mais la taille, mais le port de tête, et les épaules, textuelle n’est pas une image totale. Une image textuelle É. n’est qu’une image linéaire textuelle de ce qui s’entend. he Elle ne rend ni tout ce qui s’entend, ni ce qui ne s’entend Qi pas, ni ce qui accompagne ce qui s’entend, ni ce quise ie voit, ni ce qui se fait, ni ce que l’on sent bien, ni ce qui | se sent, ni ce qui se devine. ; ‘

C’est pour cela que nous devons nous montrer extrê- ï mement prudents quand partant d’une image, d’un texte, nous essayons de nous représenter une réalité histo- ji rique. Ceux qui n’ont jamais fait d’histoire, les politiques et certains sociologues, font, des textes et des monuments à la réalité, un transfert immédiat, un pas9 I.

5% 1 dix-huitième cahier de la quatrième série 7

fl sage instantané, imprudent, présomptueux ; ils pré-

e tendent opérer sur des textes, et que leurs opérations ;

il vaillent directement pour la réalité des événements et

a des hommes. Le véritable historien est prudent, sage, » modeste; recherchant la réalité même, il en connaît

D toute la profondeur, toute la richesse, toute la variété,

| la complexité, l’abondance, la difficulté, la fécondité;

il en connaît surtout ce caractère capital, que la réalité

| ne se recommence pas, que l’événement de la réalité

ne devient pas deux fois, que par conséquent il ne se

“+ produit pas une première fois sous sa forme de réalité

1 même et des fois suivantes sous des formes d’images

ù qui se succéderaient; mais il sait que la réalité ne vient :

qu’une fois, la fois qu’elle vient, que la réalité de l’histoire n’est matière à aucuns recommencements exacts,

12 à aucuns recommencements vrais, pas plus à des

; recommencements d’images qu’à des recommencements

hi de secondes ou de tierces réalités, de réalités secon-

} daires, suivantes; le véritable historien sait que les sys-

tèmes politiques et sociologiques, prétendus historiques,

: sont faits pour la commodité, pour la paresse des poli-

ë ticiens et des sociologues, pour la commodité de la

À _ propagande ou de l’enseignement, — cet enseignement

x dont malheureusement on fait presque toujours une

à seconde propagande, — il sait que ces systèmes fruc-

D tueux, mais inféconds, ne sont pas faits pour le travail

  1. et ne sont pas faits pour la manifestation de la vérité ;

18 le véritable historien sait que les images ne sont que

1 des images, que les comptes rendus ne sont que des

2 images, et qu’ainsi nous ne pouvons les manier, les

ù élaborer qu’avec la plus extrême réserve, avec une pru-

; dence totale, avec une modestie exacte.

| 4 A preuve les grosses différences que nous avons pu 4 noter entre les impressions reçues de la séance même 15) par ceux, d’une part, qui avaient assisté à la séance et # par ceux, d’autre part, qui n’en connaissaient que le ii Ainsi le discours de Jaurès paraissait beaucoup plus fé fort, beaucoup plus solide, plus constant, mieux char- k penté, meilleur, à ceux qui l’avaient entendu qu’à ceux qui l’avaient lu seulement ; il paraissait aux premiers Ë plus conforme à l’ancienne forme du grand orateur ; 1 Jaurès, disaient-ils, s’est retrouvé ; ce fut bien le même | Jaurès; que nous avons connu; — c’est qu’ayant en réalité, comme spectateurs, comme auditeurs, participé à la séance parlementaire, ils avaient eux-mêmes, 1) comme l’orateur, comme les députés, subi sans le savoir $ l’effet parlementaire d’un grand discours parlemen- dl taire ; c’était quelqu’un de très difficile, d’habitude, qui ; me disait que ce grand discours de Jaurès continuait la 1 série de ses anciens grands discours: il est loin de Ÿ faire, à la sténographie, la même impression; pour :4 m’en tenir à ce caractère, il me paraît aujourd’hui, à la 3 sténographie, beaucoup plus factice, beaucoup plus 5 théâtral que les anciens grands discours. js Je ne veux pas anticiper aujourd’hui sur cette histoire 4 \ que nous préparons de la décomposition du dreyfu- ; ‘ sisme en France ; nous éditons cette séance, et nous fe ne la brisons pas. Je ne veux insister aujourd’hui que jf sur la prudence d’interprétation; et je n’apporterai, pour à enseigner la prudence de l’interprétation, c’est-à-dire 4 déjà de la reconstitution, que deux exemples, qui se ù tiennent, qui font un exemple double. C’est l’exemple

dix-huitième cahier de la quatrième série “ de l’incident soulevé à peu près aux deux tiers de la première séance entre M. Henri Brisson et M. Godefroy é Un dreyfusiste qui avait assisté à la séance, non pas un de ces dreyfusistes bonnes têtes à quiun état-major de chefs prétendus dreyfusistes fait croire un peu | | confusément tout ce que l’on veut, mais un dreyfusiste libre, un dreyfusiste autonome, un dreyfusiste, enfin, | me disait : Je vous assure que l’intervention de Au contraire et sans aucune exception tous ceux que ‘ j’ai vus qui n’avaient eu connaissance que du texte | sténographique publié au Journal officiel, — que ce > fussent des Parisiens restés à Paris pendant les , vacances de Pâques, ou des provinciaux de passage à | Paris, — tout le monde m’éclatait de rire au nez quand je demandais sérieusement si l’on croyait que l’inter_ ception Brisson eûtétéimprovisée, fût sortie toute seule, inattendue, à ce moment-là. C’est que le dreyfusiste, É qui n’était nullement un parlementaire, étant un véri- $ table dreyfusiste, avait pourtant pendant la séance, comme spectateur, fait partie de l’assemblée parlementaire; il avait subi l’impression parlementaire, 3 senti l’émotion parlementaire; et tout le monde sait à que l’émotion parlementaire est d’un ordre assez gros- ” it sier ; il disait : Quand Brisson, à ce moment-là, s’est És levé pour interrompre Jaurès et pour soulever l’inci- À dent Cavaignac, j’ai eu l’impression que son intervention n’était nullement concertée, que c’était littéralement A une interruption. — Les autres lui répondaient : Nous avons lu le texte. Jamais vous ne nous ferez croire a qu’avant de monter à la tribune Jaurès ne savait pas

qu’à ce moment de son discours l’honorable M. Brisson à interviendrait pour lui apporter son témoignage. Notez, 4 continuaient-ils, que ce témoignage, comme tel, était # parfaitement licite, et que la production de ce témoi- é gnage pouvait être opportune; ce que nous regrettons | seulement, c’est qu’on ait donné à cette intervention 1” sans doute opportune, et qu’on avait le droit de con- 14 certer, la forme d’une improvisation simulée. — Je # vous assure, disait encore le dreyfusiste, je vous assure F que le ton de M. Brisson me parut profondément sin- p cère; son émotion me parut de bon aloïi; il ne faut pas ‘4 à lui en vouloir; il parle ainsi; n’oublions pas que c’est PA un vieux romantique; il pleure facilement; avec abon- : 194 dance; il étend les bras; sa voix larmoie; il fait la qe croix, il fait des prosopopées; c’est cela qui est sa É nature, ou qui est devenu sa nature; c’est cela qui fait Ë sa sincérité; il est fait ainsi; telle est sa deuxième, seconde et seule nature; au contraire ce serait s’il 4 n’était pas romantique, s’il ne s’éplorait pas, s’il ne ; s’ébrouait pas, s’il ne larmoyaïit pas, que je commence- e rais à douter de lui; aussi longtemps qu’il est roman- : tique, je crois qu’il est sincère. — Ainsi parlait cet Là ancien dreyfusiste, homme jeune. J’ajoutai le témoi- 2 gnage personnel que j’avais reçu d’Anatole France, à % qui javais demandé, le jeudi matin suivant, son | impression personnelle de la séance. France nous avait ; dit : J’ai vu Brisson dans les couloirs; des sceptiques - peuvent supposer qu’il prépare son geste, son action en séance; mais dans les couloirs il ne doit pas feindre; a je lai vu dans les couloirs; oubliant, comme il est naturel, comme il est humain, les coups terribles qu’il avait portés pour ne se rappeler plus que ceux qu’on

de dix-huitième cahier de la quatrième série

je. . Jui avait portés lui-même, il pleurait pour de bon et

4 levait les bras au ciel et disait en sanglotant : Me voir .:

: ainsi traité, moi, un vieux républicain. À ni Tant de témoignages, tant d’attestations, tant d”émo- à tions partagées, tant d’impressions communiquées ne

ïi satisfaisaient pas les autres. — Jamais, disaient ces { lecteurs, jamais vous ne nous ferez croire que dans un

M discours aussi bien préparé que l’était évidemment le

‘ discours de Jaurès, dans une action politique autant

À préparée, tout ne füt pas préparé, non seulement le

sut texte et le geste, l’action oratoire, mais, autant qu’on

: le pouvait, l’accueil attendu, non seulement la contexM ture intérieure, mais la contexture extérieure, la sub- È “a structure, lesinterventions subsidiaires, les subventions

Fa prévues. Et surtout, disaient-ils, nous avons lu le texte,

| Jamais vous ne nous ferez croire qu’un homme de nos

À civilisations modernes, un homme de notre temps, un

F Français, un député, un Parisien, — aujourd’hui repré-

É sentant du département des Bouches-du-Rhône, — un

: ancien ministre et président du Conseil, non pas un de A ces hommes arriérés, débris des anciennes supersti-

” | tions, survivance des vieilles croyances religieuses, non

” À pas un homme du passé, mais un homme d’après- : ë demain, républicain, radical, radical-socialiste, s’il est

cu permis de parler ainsi, franc-maçon, maçonnique,

ï maçonnisant et dignitaire, grand dignitaire de ia

nA maçonnerie, s’ilest permis de ie savoir, libre-penseur,

à civil, civique, laïque, étatique, parlementaire et vieilli

fe dans les assemblées parlementaires, jamais vous ne

LE. ù nous ferez croire qu’un tel homme, à notre âge, un

) ù homme de notre âge, quand il passe dans un cimetière,

f EAU au cimetière Montmartre, dans un vrai cimetière, et

; qu’il voit une vraie statue, en vrai bronze, — vraiment + à jamais vous ne nous ferez croire que cet homme se à demande pour de bon si du vrai bronze va s’animer, si Re. un bras de bronze va balancer en l’air une plume de ‘4 $ bronze et une palme de bronze, ou une épée. Il y a eu 2 j des civilisations qui ont cru que le bronze pouvait Ke s’animer sous le coup de la colère et sous le souffle de ‘1

lindignation; des civilisations de sauvages, mais des ‘11 “À civilisations aussi qui furent de beaucoup supérieures à À k la culture, pour ainsi dire, d’un député radical moyen. De Il y a eu des civilisations très poussées, artistes, philo- 2e 4 sophes, assez parfaites, assez harmonieuses, qui ont 1

  • cru que des statues s’animaient. Ces âges n’étaient 4 ê peut-être pas moins habitables que ceux que l’honorable nt M. Brisson veut nous faire. Mais depuis la mort des | 5 | mythologies, depuis qu’on a brisé les seules images qui 43% | aient jamais vécu, depuis les iconoclastes, après la mort N 4 sd des mythes, après la mort des dieux, après le triomphe A de tant d’idolâtrie chrétienne sur l’idolâtrie païenne, 03 | après l’éviction, après l’éversion commencée de cette 4 idolâtrie chrétienne, aujourd’hui positivistes, en ce \4 sens, même quand nous essayons de passer les positi- V : è vistes, littéralement nous ne croyons pas que les statues : LS de bronze vont s’animer. Quelqu’un qui le croirait “4 À À serait immédiatement arrêté par le conservateur du 4 de à cimetière. Si M. Brisson croit qu’une statue de bronze ; LE __ vase mettre à écrire avec un porte-plume pour embêter 1; Re | M. Cavaignac, M. Brisson est parmi nous un fou dan- pe Ë _ gereux. Si M. Brisson ne Le croit pas, gardons-nous du 7ù | malin, et Au langage figuré. IL est extrêmement dange- enr j reux de dire ce que l’on ne croit pas. | 1 3 — Même par figure de rhétorique romantique ? : “

ë dix-huitième cahier de la quatrième série ; — Surtout par figure de rhétorique romantique. ;

— Même à des députés ?

— Même à des députés. Il ne faut pas mépriser à ce . point la représentation nationale.

| Écoutez la phrase, répétaient ces lecteurs provinciaux | de passage, écoutez la phrase que nous avons apprise par cœur dans le train :

Depuis de longs jours, hélas! je passe au cimetière Montmartre devant sa statue et je salue tristement ce bronze. Eh bien ! je me demande à cette heure où retentit à cette tribune la révélation que vous venez d’en- 7 tendre, si ce bronze ne va pas se dresser et, tenant entre

, ses doigis crispés la plume et l’épée que Rude y avait mises comme pour exprimer que ce paladin de la Répu- à blique donnait à sa cause et son âme et sa vie; je me demande s’il ne va pas se dresser devant vous et vous

  • crier : « Vous n’éles plus dans la République ; vous n’étes plus de notre lignée! » (Vifs applaudissements à

gauche et à l’extrême gauche. — Bruit sur divérs bancs

4 au centre et à droite) — Voyons, continuaient ces provinciaux naïfs, qu’estce qu’un homme qui salue tristement un bronze? où cela s’est-il vu? où cela se voit-il de nos jours ? Qu’est-

| ce que les doigts crispés d’un bronze ? Représentez-vous un cimetière, votre cimetière, celui auquel vous avez

, droit, le cimetière d’Orléans ou de Beaugency, et

Pr demandez un peu au concierge, au fossoyeur, au jardinier, si une statue de bronze va se lever, crisper les doigts, et crier. Qu’est-ce qui vous arriverait, si vous teniez de tels propos au modeste fonctionnaire ?

Ainsi parlaient ces provinciaux, parce qu’ils étaient 1 Les véritables historiens, ceux qui ont fait de l’his- ga toire ou tâché d’en faire, non pas ceux qui ont fait sur l’histoire des discours de distribution de prix, sont unanimes à ne prendre les textes, les témoignages, les
documents, les monuments que pour ce qu’ils sont, des | textes, des témoignages, des documents, des monu- ‘ ments, ils sont unanimes à ne leur attribuer qu’une valeur textuelle, testimoniale, documentaire, monumentaire ; ils ne les manient jamais comme la réalité Ainsi, et beaucoup plus encore, dans l’altercation Cavaignac, née de l’intervention Brisson, qui fut comme la continuation de cette première intervention, l’impres- ’ sion reçue par ceux, d’une part, qui avaient assisté à la séance différait de l’impression reçue par ceux, d’autre f part, qui s’en tenaient à la connaissance textuelle. Pour tous ceux qui avaient assisté à la séance, il n’y avait % qu’une impression, une opinion, un jugement : Cavai- “À gnac avait été écrasé, Cavaignac avait été exécuté, # c’était l’écrasement de Cavaignac, c’était l’exécution de | Cavaignac, on n’en parlerait plus, c’était l’exécution définitive, il n’en restait plus ; dénoncé par son ancien à président du conseil, convaincu de tous ses crimes, renié par tous ses anciens amis, mal soutenu par les nouveaux, pliant sous la colère et sous les huées vengeresses des gauches, abandonné du centre, soutenu des seuls nationalistes, étranger à la droite, c’était l’exé- | 17

Fs dix-huitième cahier de la quatrième série Fe Au contraire ceux qui n’avaient reçu de l’altercation

  • que la connaissance textuelle avaient eu l’impression us que M. Cavaignac en était sorti victorieux. Je ne parle éu ici que de l’altercation même, de sa forme, et je laisse À pour aujourd’hui le débat qui en faisait la matière. Les À phrases mouillées de M. Brisson ne rendent pas à la sté- & nographie. Les phrases sèches et dures de M. CavaiLa gnac avaient gardé toute leur dureté. À Il n’a pas craint de dire que sur la question du faux 4 Henry ma conviction était faite le 14 août, cela n’est à S pas vrai. ; Ma conviction n’a été faite sur le faux Henry que le 4 Ÿ jour où, après étre sorti volontairement des procédures À régulières, j’ai fait venir devant moi l’homme qui avait

commis cet acte et où, par la force de ma résolution et

4 de ma volonté, j’ai obtenu de lui un aveu que personne autre que moi ne lui aurait arraché. ql Ah oui! si j’avais voulu faire ce que vous paraissez Ed insinuer sans oser le dire, si j’avais voulu écarter ou “A: dissimuler l’aveu, savez-vous ce que j’aurais fait ? ne Le jour où le premier doute est venu dans mon esprit, Si oui, j’aurais livré, sans aller jusqu’au bout de mon “ ÿ enquête, j’aurais livré le lieutenant-colonel Henry… pu. .… à quelqu’une, monsieur Henri Brisson, soit de ces ve instructions judiciaires où vous avez su accumuler les Se garanties pour l’accusé à tel point qu’il n’en reste plus à pour la recherche de la vérité. (Applaudissements sur ti divers bancs au centre et à droite. — Exclamations à Me l’extrême-gauche)

_ [line s’agit ici, bien entendu, que de la tenue, du ton, : 04 du maintien : nous n’endossons nullement les affirma- “5 tions de M. Cavaignac; dans sa rage antidreyfusiste, 1, l’ancien ministre de la guerre attribue à l’honorable Fà d M. Brisson des vertus que celui-ci n’a jamais eues ; il 530 fait l’honorable M. Brisson beaucoup plus dreyfusiste : 0 que celui-ci ne l’a jamais été, — ou plutôt il fait l’hono- ‘4 rable M. Brisson dreyfusiste et celui-ci ne l’a jamais 55 été. L’ancien président du Conseil ressemble beaucoup ; 141 plus à l’ancien ministre de la guerre que celui-ci ne le N: croit. Rien ne ressemble à un homme de gouvernement, ni . | comme un homme de gouvernement. Ils sont tous deux 250 hommes de pouvoir, hommes d’État, hommes d’auto- 2 rité, hommes de raison d’État. Quand M. Brisson fait PU ou fait faire des instructions judiciaires, il n’est mal- 4 j; < heureusement pas vrai qu’il ait su y accumuler les A garanties pour l’accusé à tel point qu’il n’en reste plus :50 pour la recherche de la vérité. (Applaudissements sur 470 Accumuler pour des accusés politiques puissants les * 4 faveurs d’impunité d’État, ce n’est nullement accumuler Wie pour l’accusé les garanties juridiques; c’est même le 5 contraire, s’il est vrai que les faibles paient toujours “ ; pour les.forts, et que les accusés faibles ne sont nulle 41 part autant exposés que dans les sociétés où les accu- Fe i sés forts sont le plus outrageusement favorisés. es M. Henri Brisson aussi croit différer beaucoup de Wa M. Godefroy Cavaignac. M. Godefroy Cavaignac est te un homme de coup d’État. Il paraît acquis aujourd’hui fat qu’il eut au cœur de l’affaire, étant ministre de l’armée, D. la tentation d’en finir par un coup de violence, de aix meurtre et d’extermination ; il paraît acquis désormais mn)

dix-huitième cahier de la quatrième série

à qu’un assez long temps il caressa l’imagination de tout étouffer, de tout étrangler, de tout noyer dans le huis clos final du massacre et du bannissement. Mais si M. Godefroy Cavaignac est un homme de coup d’État, M. Henri Brisson est un homme de raison d’État; depuis trois ans, depuis quatre ans, depuis qu’ils sont redevenus les plus forts, depuis qu’ils sont les plus forts et qu’ils se croient éternellement les plus forts, depuis qu’ils ont remis la main sur l’État, depuis qu’ils ont l’État, depuis qu’ils sont l’État, depuis qu’ils fournissent tout le personnel d’État, depuis qu’ils ont accaparé les avantages d’État, depuis qu’ils ont recouvré la puissance ét l’autorité d’État, M. Henri Brisson, et les 2

partisans politiques de M. Henri Brisson, forcenés et redevenus audacieux, le danger passé, oratoires, mais toujours bafouilleurs, de forcenés et de balbutiants qu’ils étaient pendant le temps du danger, M. Henri Brisson et ses partisans politiques ne font plus que d’invoquer la raison d’État. Que la raison d’État soit la

| suprême loi. Que la raison d’État soit la suprême raison. La raison d’État n’a pas besoin de raison pour

se raisonner. Elle est la raison même, elle vaut plus que la raison. La raison du plus fort d’État est toujours la meilleure. La raison d’État fait loi. La raison d’État fait foi. Or je le demande à tout philosophe, à tout moraliste, à tout réaliste, je le demande à tout homme ; libre, et dont l’esprit ne se nourrit pas des boniments électoraux : Quelle différence y a-t-il entre un coup d’État et la raison d’État, sinon une différence, moralement négligeable, d’intensité locale et temporelle? Qu’est-ce qu’un coup d’État, sinon de la raison d’État discontinue ? et qu’est-ce que la raison d’État, sinon un

coup d’État continu ? Qu’est-ce qu’un coup d’État, sinon Ÿ ‘À de la raison d’État condensée, une application critique ù de la raison d’État? et qu’est-ce que la raison d’État, 5 sinon une explication, diluée, d’un coup d’État? Qu”est- 1 ce qu’un coup d’État, sinon de la raison d’État intense ? ù et la raison d’État, sinon un coup d’État étendu. Quand 04 on est sorti de la justice, que ce soit pour la violence É continue ou pour la violence discontinue, il n’y a plus à que l’ordre de l’injustice et du fait. | Les appels au meurtre que poussaient les amis de Ne M. Cavaignac, les amis politiques de M. Brisson les Fi poussent aujourd’hui ; et les bannissements que M. Cavaignac, dans son imagination haineuse et malsaine, 74 rêvait, ce sont les amis politiques de M. Brisson qui les je ont réalisés. ” à M. Brisson est aussi étranger que M. Cavaignac à ï l’ordre du droit; et quand M. Cavaignac intente à 174 M. Brisson une accusation de dreyfusisme, cette accu- ji sation est injuste pour l’honorable M. Brisson, injuste fr et injurieuse pour le dreyfusisme. Non, monsieur Cavai- Le gnac, l’honorable M. Brisson est parfaitement innocent 4 des crimes que nous avons commis, que nous commet- Isa tons, que nous commettrons contre la domination de la ti Ceci pour montrer que M. Brisson n’a pas autant is droit que M. Brisson et que M. Cavaignac sont d’accord pour le croire, aux froides invectives, sèches, dures, de Non, il n’y a pas de danger que l’honorable M. Brisson accumule jamais les garanties juridiques pour les | accusés honnêtes, pour les accusés ordinaires, pour les accusés pauvres, pour lés accusés faibles.

à dix-huitième cahier _ de la quatrième série ee fe > M. Goprrroy CAvVAIGNAC. — Peut-être aussi, monsieuür Henri Brisson, à quelqu’une de ces enquêtes par- è : lementaires dont on nous parle aujourd’hui, dont vous | ù avez dirigé l’une et où vous savez si bien combien la vérité échappe facilement à ceux qui la cherchent. Pa (Applaudissements et rires sur les mêmes bancs au 1 centre et à droite) ; Je dois avouer que pour tous ceux qui n’ont eu de | : Valtercation que la connaissance textuelle, venant après i le bronze et les gesticulations du bronze, la réplique de nn M. Cavaignac est autrement nette, autrement ferme, Eh bien, non! je suis sorti volontairement des voies 1 régulières; j’ai fait venir le coupable devant moi. k, De l’aveu de tous ceux qui ont lu le texte, le coup A | droit porté aux anciens panamismes était irréparable. | É .… Et j’ai obtenu de lui ce que des voix sorties de vos x rangs ont appelé un jour, dans un accès de franchise, le : seul atome de vérité prouvée qu’il y ait dans cette 1 affaire; j’ai arraché de lui par ma résolution et par ma A volonté l’aveu que vous essayez aujourd’hui d’exploiter k contre nous. (Bruit à l’extrême gauche) ‘ | Vous avez encore, monsieur Henri Brisson, insinué À ou affirmé que j’aurais établi à ce sujet un concert avec à le commandant du quatrième corps. Sur ce point, c’est il bien simple: je vous oppose le démenti le plus net et le è plus formel. (Applaudissements sur divers bancs, au 4 centre et à droite) ‘ Quant à cette autre affirmation, que vous avez été sin-

j a gulièrement imprudent de porter ici, monsieur Henri Hs:

  • Brisson, d’après laquelle je vous aurais dissimulé la 4 ts | pièce dont a parlé M. Jaurès, je n’ai jamais, quant à F #3 moi, connu cette pièce ; aucune des personnes avec qui ‘4

a jamais soufflé un seul mot. 1 Mais s’il s’agit de la lettre du général de Pellieux, en 14 quoi cette lettre était-elle une pièce du dossier ? (Excla- À de _ mations à gauche et à l’extrême gauche) : 13

à .… Je demande en quoi une appréciation produite, for- Me ._ mulée par M. le général de Pellieux — vous ne savez 0 pas même s’il l’a maintenue dans son esprit, (Exclama- 1e

_ tions à l’extrême gauche) et je crois savoir qu’il l’a ri regrettée aussitôt après l’avoir écrite — je demande en 2 Ê

  • quoi cette lettre de M. le général de Pellieux consti- di: tuait une pièce du dossier ? (Interruptions à gauche) ‘à

Je répète que tout le dossier a été mis à la disposition 4 4 de M. Henri Brisson, qui l’a reconnu lui-même à cette Si tribune, dans la séance du 18 décembre. ‘5

| Enfin M. Brisson avait dit, avant le bronze: ‘3 | Parmi ceux qui faisaient votre éloge, j’ai le droit de F4: Ce n’était pas ce qu’il avait fait de mieux. Mais cela 1 Et confirme ce que nous espérons pouvoir montrer quelque ne jour, que tous les dangers de la République sont tou- l he jour$ venus des différentes démagogies radicales, FE : démagogies radicales étatistes, pour n’en nommer que | ne

! dix-huitième cahier de la quatrième série

quelques-unes et pour nommer un de leurs caractères

C’était l’impôt progressif sur le revenu qui était le | moyen préféré de la démagogie radicale quand les

‘ politiciens radicaux firent la fortune politique de

| .… Un jour, à la tribune, j’ai rappelé que, quelques

\ Jours auparavant, vous aviez déposé une proposition de réforme fiscale et sociale, de réforme démocratique, et Je vous ai félicité de marcher sur les traces de celui dont vous portiez le nom et le prénom, de ce Godefroy Ca- | vaignac dont vous sembliez suivre la tradition.

M. Henri Brisson a terminé en mélant à cette affaire

la politique et les excommunications de parti. (Excla-

| + _ mations ironiques sur les mêmes bancs) 1! a prononcé des jugements au nom de la conscience universelle,

: comme si notre conscience, à nous, ne valait pas au

moins la sienne. (Applaudissements au centre et à

Ë Vous n’êtes pas des juges ; vous étes des adversaires politiques, et des adversaires politiques que nous combattrons sans relâche.

M. Henri Brisson évoquait ici le souvenir des républicains d’autrefois, des républicains dont nous nous honorons de revendiquer les traditions, et faisait appél à leurs témoignages. Oui, je voudrais bien qu’on les appelât ici, les hommes qui ont fondé autrefois la

{ République contre les régimes de corruption de jadis ; Je voudrais bien qu’on les appelât ici.

J’ai peut-être plus de droits que M. Henri Brisson de Ÿ b parler au nom de ceux qu’il a eu l’audace d’évoquer no tout à l’heure. Oui, je voudrais qu’on rappelât ici les ie hommes qui ont fondé la République autrefois en face 4 des monarchies et qui ont créé ce parti d’honnéteté poli- ‘4 tique et de fierté nationale qu’était le parti républicain. F Je voudrais bien qu’on rappelât ici… (Interruptions et AT: bruit à l’extrême gauche et à gauche) d .… ceux qui ont fondé le parti.républicain en face de “4 la monarchie parlementaire de Juillet, je voudrais qu’on ue pât leur demander si le régime d’aujourd’hui ressemble ee plus à celui qu’ils avaient révé qu’à ceux qu’ils ont 5 combattus et renversés.(Applaudissements au centre) 13 Ceux qui n’avaient de l’altercation que la connais- Ne: sance textuelle étaient unanimes à juger que l’avantage 4 du ton demeurait entier à M. Godefroy Cavaignac. ñ 2 Ceux qui avaient assisté à la séance en rapportaient au à

contraire que cç’avait été l’effondrement de Cavaignac, 4 un effondrement total, brutal: il n’en reste rien, disaient- ls ils communément, il n’en reviendra pas. Vous ne pou- d vez pas vous représenter, me disait un dreyfusiste an- Ke cien, vous n’étiez pas à la séance, vous ne pouvez pas LA 4 vous représenter cette voix misérable, cet aspect mina- 4 ble, cette tournure gauche, hâve, ces épaules voûtées, de cette face creuse, laide, jaune, cette tête d’oiseau et (0 surtout ce crâne allongé; il a un crâne en bonnet de coton; il faut avoir vu ce bonnet de coton en os, un | microcrâne pointu; son effondrement, continuait ce Ë dreyfusiste ancien, juste, son effondrement, sous la 1 vague de ses ennemis, devant la face muette et lâche de j

ses amis, son effondrement était si total que le malheu- j

dix-huitième cahier de la quatrième série je j. reux faisait pitié. Vous savez si nous avons réprouvé “à cet homme hagard. Mais son effondrement était pitoyaie ble. Et comme je demandais à cet ancien dreyfusiste s’il “4 était vraiment juste, et ainsi dreyfusiste, de huer un ‘4 homme sur le vu de son crâne et sur le témoignage de | | la couleur de sa face terreuse, doux, triste et souriant he cet ancien dreyfusiste me répondit :

V2 — C’est que cette assemblée, qui huaïit M. Cavaignac,

LE n’était nullement dreyfusiste, comme on le fit bien voir hi à Jaurès le lendemain dans l’après-midi. Et c’est au con-

‘4 \ traire parce que nous sommes restés dreyfusistes, que

n. . cet homme, comme à moi, vous eût fait pitié. D’autant,

-@ Û mon cher Péguy, que je savais parfaitement à quoi m’en - es tenir sur ces grandes bordées d’indignations politiques.

ge : Ainsi les panamistes les plus avérés flétrissaiént tumul-

“4 A tueusement leur malheureux collègue M. Baïhaut, et leur

ÿ 4 À collègue robuste M. Rouvier, futur ministre des finances ;

‘#3 bre, l’honorable M. Floquét, ancien ministre, ancien

‘à président du Conseil, oratoire, homme de bronze, haut

ne | Les honnêtes gens, les simples gens n’ont pas de ces

À à. indignations tempêtueuses. Nous touchons ici à une rai-

en son plus profonde encore pour laquelle nous devons

Fa interpréter avec la prudence la plus extrême les comptes

% : rendus sténographiques tels qu’ils nous sont publiés

on dans le Journal officiel. Ces mêmes séances dont le

  • Ÿ Journal officiel nous publie un compte rendu incomplet,

hi É linéaire, textuel, ne sont elles-mêmes, étant des séances

ES parlementaires, qu’un aflleurement, une surface, une

115 manifestation superficielle, presque toujours truquée, : Re une superficie factice, une représentation en surface,

| presque toujours fausse, le masque d’un mouvement 1e profond, de couches profondes géologiques, d’une agi- fe ÿ {ation sourde, souterraine, obscure, d’un travail dérobé 1 4 aux regards. Les vrais discours ne se prononcent pas à DE: la tribune. Les discours ministres, que nous payons 4 pour lire affichés dessus nos murs, ne sont pas les dis- 11 __ Cours vraiment capitaux. Telle conversation de couloir, Ra

inentendue, éternellement ignorée, a beaucoup plus ‘24 é: d’importance pour le gouvernement de ce pays que les ne 4

manifestations solennelles des partis qualifiés. Non seu- 1500

: lement nous sommes gouvernés par un gouvernement 14 | politique parlementaire. Mais c’est notre avantage à #4 \ nous, simples citoyens, perpétuels gouvernés, perpé- 4 À tuels imposés, perpétuels payeurs, que le gouvernement 5 | qui nous gouverne échappe non seulement, comme étant 7 un gouvernement politique parlementaire, à notre admi- 10 nistration, mais comme étant un gouvernement occulte, ‘4 à notre simple contrôle. Toutes les manifestations { v des séances politiques parlementaires ne sont qué des | manifestations de surface faites. Elles ne représentent ss pas plus la réalité de la politique parlementaire que les -# … discours de l’honorable M. Loubet aux petites filles des M “ chefs-lieux d’arrondissement ne représentent la réalité 0 hi ‘4 . de la politique présidentielle. Tout le gouvernement D à - politique parlementaire s’exerce ailleurs que dans les ne séances parlementaires publiques; il s’exerce dans les 0 commissions, dans les comités, dans les groupes, dans 3 les compagnies, dans les camaraderies, dans les amitiés 00 politiques, dans les relations privées, dans les népo- ‘4

  • tismes et dans les flatteries, dans les haïnes et dans les pe de faveurs, et dans ce que M. Combes a nommé si heu- A _ reusement les faveurs gouvernementales, dans les rela- ; 1

dix-huitième cahier de la quatrième série

a tions politiques, mais non publiques; il réside au jeu des intérêts politiques, des intérêts électoraux, des

intérêts économiques surtout; il consiste aux balancements des intérêts de clocher et d’arrondissement, aux savants équilibres, aux marchandages, à l’assouvissement des appétits locaux et régionaux, quand il ne

; s’agit pas, hélas, des appétits et des intérêts individuels privés les moins avouables. C’est même le seul raisonnement qu’aient jamais apporté pour la défense du gouvernement politique parlementaire bourgeois ceux des partisans de ce gouvernement bourgeois qui ont eu la faiblesse d’articuler des raisonnements, au lieu d’invoquer pour le maintien de ce régime le gendarme, la police et l’armée. Vous avez raison de constater, nous disent-ils, qu’on ne fait absolument aucun travail dans les séances parlementaires. Mais c’e$t parce que tout le travail se fait dans le célèbre sein des commissions. Ce qui revient à dire que tout ce que nous pouvons contrôler n’a aucune efficacité, aucune réalité, mais par compensation que tout ce qui aurait quelque efficacité, c’est cela justement que nous ne pouvons pas contrôler.

Ainsi les séances politiques parlementaires publiques dont nous lisons et dont nous publions les comptes rendus sténographiques dans et d’après le Journal officiel ne sont elles-mêmes que des images de la géologie et du mouvement politique réel. Et non seulement, parce qu’elles ne sont que des images, des exemplaires, elles sont incomplètes, elles sont insuffisantes, elles sont impuissantes à nous donner la représentation totale, exacte, épuisée, de la réalité dont elles sont des représentations, mais elles sont des images truquées, falsifiées, faussées pour les besoins de la politique

même; outre les imperfections essentielles de toutes b: les images, outre leurs imperfections naturelles, outre L4 la difficulté, la complexité, la mouvance du réel repré- + à senté, les séances politiques parlementaires sont, parmi ni) les images, des images déformées incessamment exprès ; : c’est l’intérêt des intéressés politiques, c’est l’intérêt de , ; à tout le monde que la séance parlementaire soit une k image fausse; non seulement c’est l’intérêt des politi- ie ciens, qui aiment à jouer le peuple et qui ont besoin de Û jouer le peuple; maïs c’est l’intérêt, la joie, le plaisir et % la réjouissance du peuple, qui aime à être joué, quia #2 | besoin d’être joué par les politiques parlementaires, “à comme il a besoin de tous ses vices. 2: Le peuple ne demande pas qu’il y ait des séances de ii travail. Le peuple, qui veut s’amuser, s’intéresser, se À passionner, s’enthousiasmer, s’éntraîner, demande qu’il vs y ait des séances de représentation théâtrale, des | séances polémiques, des grandes séances, comme on F les nomme, et, comme on les nomme aussi, des séances j; historiques. Ainsi le peuple demande qu’il y ait des fêtes officielles, des rois qui passent, des cuirassiers, ba des courses, des illuminations et des galas. Des séances #4 de travail seraient obscures, modestes, sans gloire, Su

  • mémoire et victoire. e ” Encore si les séances politiques parlementaires pu- 5e | bliques, dont nous lisons et dont nous publions les, | É comptes rendus sténographiques dans et d’après le | Journal officiel, ne comportaient que l’insuflisance na- à turelle des images, et, en outre, la falsification voulue | des images politiques, si cette falsification même avait ù gardé quelque constance, au moins une interprétation de l’image obtenue, c’est-à-dire déjà une reconstitution

Le dix-huitième cahier de la quatrième série ñ du réel ainsi représenté, conduite avec une extrême attention, une réserve extrême, pourrait-elle donner quelque garantie à l’opérateur dans l’accomplissement l du résultat final. Mais cette falsification manque de toute constance, La complexité, la difficulté du réel ï d’une part, et, d’autre part, la mauvaise volonté, l’in- : telligence mauvaise, le jeu de tous ces intéressés poli- : tiques se joignent ici pour fausser non pas seulement l’image, mais la relation de l’image au réel imaginé. Ce ù n’est pas seulement du mensonge et de la feinte. C’est | du mensonge mensongèrement feint. C’est au mensonge au deuxième degré. Aussi tout ce que l’on peut à peu ‘ près dire est que dans l’interprétation de pareils Z | textes, quand on n’est pas d’une prudence extrême on a _ est sûr de se tromper, et qu’au retour quand on est | d’une prudence extrême, on n’est jamais sûr de ne pas | Tout ce que l’on peut à peu près dire, c’est que les séances parlementaires sont d’autant plus travaillées qu’elles sont importantes. Les séances capitales sont donc les séances dont l’interprétation sera la plus dangereuse. Or les deux séances dont nous avons publié : le compte rendu sténographique d’après le Journal officiel étaient deux séances capitales. Non pas tant par ce que Jaurès y voulait faire que par ce que ses bons et nouveaux amis les radicaux voulaient l’empêcher de faire. Elles n’étaient pas seulement des séances historiques, des grandes séances. Elles étaient des séances capitales. Ce n’est pas seulement parce qu’elles étaient des | séances historiques, des grandes séances, des séances

éclatantes et tumultueuses, passionnantes, émouvantes, è 1 | | entraïnantes, que nous en avons publié dans ces cahiers 1 le compte rendu sténographique in extenso d’après le ‘14 Journal officiel ; mais c’est aussi parce qu’elles étaient ee des séances capitales. Nos cahiers sont des cahiers M oublie moins que personne. Trois abonnés de Tou- ‘4 ï louse veulent bien me demander pourquoi ils ne trou- h. La vent pas dans la quatrième série de nos cahiers ces #4 TA renseignements, ces documents, ces textes sur le mou- he vement socialiste français qui passèrent si nombreux . 718 _ dans la deuxième série. La diminution de la place Fi Le occupée dans nos cahiers par les renseignements, les ) ‘1 documents et les textes afférents au mouvement poli- Ar tique socialiste français représente exactement La dimi- mi nution du mouvement socialiste français dans la réalité 4 $ même et dans le pays. Quand nous produisions des ‘4 _ renseignements, des documents et des textes abondants si sur le mouvement socialiste français, dans la première ‘À et dans la deuxième série de nos cahiers, c’est que ce ‘4 mouvement existait, et promettait beaucoup. Aujour- 4 d’hui si nous ne mettons rien, c’est qu’il n’y a rien. Ces 13 congrès de Paris, tumultueux, violents, politiques déjà, M existaient pourtant. Le dernier congrès dont nous ayons KP : donné un compte rendu fut le congrès de Lyon, — Ce compte rendu analytique non officiel de notre collabo- ne 1 rateur mademoiselle Louise Lévi dans le quatorzième 54 4 cahier de la deuxième série. Nous avons fait pour le F ‘4 ; congrès socialiste international de Paris 1900 un travail RUE et des frais que le socialisme international avait négligé 4 à de faire. Comment pourrions-nous publier des rensei- 3 È gnements, des documents et des textes sur ce congrès a 1

| dix-huitième cahier de la quatrième série ) de Bordeaux, qui n’existe pas. Aussitôt qu’il existera quelque mouvement et quelque vie, nous recommence- ï rons à travailler avec. Et c’est parce que les deux séances du lundi 6 et du mardi 7 avril avaient de l’existence que nous en avons publié le compte rendu. C’est parce qu’elles avaient de l’existence, parce qu’elles ; étaient capitales, qu’elles furent si travaillées. | Qu’on relise attentivement ce texte. Si peu expertque on reconnaîtra aisément que le texte sténographique des discours prononcés à la tribune et l’enregistrement officiel des votes recueillis recouvrent, dénoncent un travail parlementaire formidable. On ne se fait aucune £ | illusion sur le sens où j’emploie ici le beau mot de travail. Pendant toute la première séance et pendant le commencement de la deuxième, le travail parlementaire était tout entier au discours de Jaurès. Tout éventées que fussent les révélations de Jaurès, par Jaurès ‘ même, par son entourage, et par ses amis dreyfusistes, | — moitié manque de méthode, bavardage, de journaliste, d’orateur, d’homme politique démocratique, et moitié habileté politique, — tout l’intérêt, tout le travail parle- À mentaire était au discours de Jaurès. Les ennemis du attendaient impatiemment les coups qu’ils allaient recevoir. Et malgré les intermèdes, malgré l’intermède Brisson-Cavaignac, malgré la rupture des incidents et lem- î ; broussaillement du débat, cetintérêt se maintint jusqu’à laccomplissement du discours. Les amis du grand orateur, quelques socialistes, les radicaux-socialistes et les radicaux attendaient impatiemment qu’il échouât. Ses

paire, parti socialiste de France, continuaient la vieille 5 parlementaires, parmi lesquels M. de Pressensé, quel- Ni ques radicaux-socialistes, parmi lesquels M. Vazeille et e rement qu’il réussit. Aussitôt que le discours de Jaurès É fut accompli, tout l’intérêt politique et parlementaire \ & s’en retira, s’en détacha. Il y eut une brusque détente, hi une aisance, un soulagement et comme une réjouissance à 4 commune, un bien-être général, un élargissement de À bonne camaraderie. Les nationalistes se réjouissaient : ouvertement, premièrement parce qu’ils avaient reçu KA les coups qu’ils attendaient. C’est toujours un soula- ;

. gement pour un lâche, quand on a escompté un certain 1 nombre de coups à recevoir, que d’en avoir effectué k l’encaissement. La bravoure aime les coups à recevoir
et à donner. La faiblesse aime les coups reçus. Deuxiè- 5 mement, quand le discours de Jaurès fut consommé, les k nationalistes se réjouissaient ouvertement parce qu’ils

_ n’avaient pas reçu, à beaucoup près, les coups qu’ils Û attendaient et que des dreyfusistes inconsidérés leur { avaient promis. Pour la même raison les radicaux se À réjouissaient dans leur cœur, car dès lors ils pouvaient à ji espérer, de ce que le discours de Jaurès n’avait pas été ÿ F monstrueusement et scandaleusement péremptoire, mais de. seulement rationnel et concluant, que la grande trahison radicale, préparée de longue main, pourrait s’exer- s cer une fois de plus et qu’elle réussirait. Qu’on relise 4 attentivement le texte que nous avons publié. Nous à savons qu’avant le commencement de la séance tout le grand jeu politique et parlementaire avait travaillé 3 contre Jaurès. Pendant toute la première séance et pen- N

J dix-huitième cahier de la quatrième série < dant tout le commencement de la deuxième le grand x jeu culminait autour du discours même. Et non seu- À lement il assiégeait le discours, mais il y pénétra de 1 toutes parts. Le discours est tout plein de politique parlementaire. La seule différence est qu’en dehors de Jaurès les combinaisons de la politique parlementaire S étaient obscures et souterraines ; et dans Jaurès elles étaient, comme elles sont toujours, naïves, grossières, commodément visibles, ouvertement fermées, communément apparentes. C’est le grand honneur de Jaurès, le seul honneur qui lui reste aujourd’hui qu’il nous a quittés pour entrer et pour s’enfoncer tous les jours plus avant dans la politique parlementaire, c’est le grand = et le seul honneur de Jaurès qu’il n’y réussit pas. Loin que ses combinaisons politiques soient, comme il croit ’ ou comme il écrit, difficiles à suivre parmi les combinaisons parlementaires, au contraire elles sont, malheu- | reusement pour la réussite, mais heureusement pour leur auteur, grosses, grossières, et non pas saisissables, mais inévitables. On ne peut pas faire autrement que À de se casser les jambes dedans. Elles sont comme les | travaux que l’on a faits dans Paris. Jaurès creuse des | mines souterraines, et tout le monde voit que ces gale- : ries sont des tranchées à ciel ouvert. Il s’acharne à tra- : vailler sourdement, lentement, obscurément dans ces cavernes ; il fore, il taille, il creuse et il abat ; il geint; et ; sur le bord de la tranchée les badauds s’arrêtent. Ils ont 3 les pieds dans les terres que le noir terrassier a rejetées. Et tout le monde voit qu’il travaille au grand jour, et : que les cheminements laissent des monceaux de rem- | blais. Cheminements de taupe ou de caporal sapeur. Lui 1 34

seul il croit qu’il fait des combinaisons puissantes. Tant 1

d’innocence est le seul honneur, je dirai la seule excuse, ‘à de tant de politique. 4:10

Mais aussitôt que le discours de Jaurès fut consommé, 2 tout lé grand jeu politique et parlementaire cessa de RS figurer à la tribune. Qu’on relise attentivement le texte 1 k que nous avons publié. On verra très nettement à partir ‘4 de quel moment il devient évident que l’éloquence de la 14

tribune, les discours, les interruptions, les réponses, les 1

personnalités, les violences ne servent plus qu’à mas- À quer la réalité du travail parlementaire, et ne servent #44 nullement à la représenter. Cela est particulièrement % sensible pendant le discours de M. Lasies, ou plutôt he. pendant ses morceaux de discours. Ce discours ne fut 30 nullement, comme on l’a dit, une contre-attaque, une ‘ #40 vigoureuse et violente contre-attaque menée par un 74 ancien lieutenant de cavalerie pour couvrir un mouve- me ment de retraite, pour empêcher la retraite, comme on #4

_ dit, de dégénérer en déroute, en débâcle. Ce fut, ce qui 4 est beaucoup plus fort, — je parle de force politique et. ne parlementaire, — ce fut une fausse contre-attaque, des- 1 tinée à faire croire qu’en effet il y avait retraite, qu’en & E

effet il y avait menace de débâcle ou de déroute, qu’en D.

… effet il y avait retraite à couvrir, — destinée à masquer Re ainsi non pas même un mouvement tournant, mais un ù M mouvement saxon. Pendant que M. Francis de Pressensé D triomphait de M. Lasies, les radicaux triomphaient enfin MORE |

Qu’on relise attentivement le texte. On sent très bien % 4 le moment où l’éloquence de la tribune devint de parade FA

réalité du jeu. Visiblement les orateurs nationalistes et 4

ME Ti vers

4 dix-huitième cahier de la quatrième série à. réactionnaires ne parlaient que pour gagner du temps, Re pour tenir du temps comme on tient de la place, pour bn: amuser le public, le public des députés, le public des ne galeries, le public des journaux, le public des lecteurs k et des électeurs, pour laisser faire et pour laisser passer. ce © D’autres travaillaient. D’autres préparaient l’objet seul : important, les résolutions, ordres du jour et scrutins. j $ D’autres intriguaient. D’autres fomentaient. Des paroles que l’on n’a pas sténographiées pour nous, des promesses qui, tenues ou non tenues, ne seront jamais en- Ÿ registrées, des négociations insaisissables organisaient d la trahison. Le président du conseil, ministre de l’inté- | rieur et des cultes, se préparait à trahir son ministrede la guerre. Le gouvernement parlementaire n’est pas À tant le gouvernement de la tribune; et même il n’est pas tant le gouvernement des commissions; il est le gouverI nement des couloirs. Le gouvernement des ministères est devenu le gouvernement des antichambres ministé- à Tout le monde sait que M. Ribot avait prêt un grand Fe discours, contre-partie et réponse au grand discours de É Jaurès. Lui-même l’avait de longtemps annoncé, en ÿ termes qui ne laissaient place à aucun doute. Pour moi : c’est la preuve la plus éclatante, la plus incontestable, de l’intensité atteinte par le travail parlementaire non oratoire pendant les deux derniers tiers de la deuxième \ séance que cette abstention de M. Ribot. C’est un grand ; orateur, que celui qui se tait. C’est un grand orateur à parlementaire, que celui qui sait se taire dans une À assemblée. Dans cette mémorable suite et cette mémo- ; rable conclusion de la deuxième et dernière séance, aucun de ceux qui firent les scrutins et qui en sont res36

ponsables, et moins que tout autre l’ancien vice-roi È

soleil levant, ne prit la parole pour prononcer un véri- # 1

Les honnêtes lecteurs, les honnêtes électeurs, —ily en à

a beaucoup plus qu’on ne le croit, — ne peuvent ima- Le Ë giner à quel point de perversion, de corruption, de x. renversement les combinaisons, les insinuations, les x évaluations, les diplomaties parlementaires travaillent ‘4 dans une séance aussi capitale. Un ami, honnête, mais ‘4e

. intelligent, me disait : On a invalidé M. Syveton parce « 4 qu’on était, alors, à peu près assuré de sa réélection ; “4

__ mais on a validé M. Congy parce qu’on n’était pas sûr be. de sa réélection. Je ne vais pas aussi loin, bien qu’il y É ait eu, depuis le commencement de la présente législa- 4 ture, des validations non moins scandaleuses que ne ‘4 Vétaient certaines invalidations. Maïs il me paraît indé- 534 niable qu’on a invalidé M. Syveton pour pouvoir voter * # ensuite contre les résolutions Jaurès. Et dans linter- 4 valle on a validé M. Congy parce qu’on avait invalidé 1 M. Syveton. C’est du moins la seule raison que jen ?

_ puisse trouver. Les deux élections se valaient. Mais les v partis politiques parlementaires ont de ces balance- #

_ menis et de ces équivoques équivalences. <i

Pres plus fougueux socialistes révolutionnaires, les #4 purs professionnels et tous ces incorruptibles de parti 5, donnent les mains à ces combinaisons quand c’est 54 dans les assemblées politiques parlementaires qu’ils É exercent leur prétendue incorruptibilité. Nos abonnés ont lu dans le compte rendu sténographique le 4 compte rendu sténographié de l’incident Walter. Cet 4 incident est particulièrement caractéristique. Les jour- { naux du lendemain matin, de tous les partis, étaient 14

a dix-huitième cahier de la quatrième série ji à peu près unanimes à rapporter l’incident. Il est à ë peu près acquis par cette unanimité que M. Walter | proféra dans le tumulte l’une ou l’autre de ces deux Pis phrases, ou bien : Il n’y a que des maquereaux 4 dans l’armée, ou bien : Tous les officiers sont des maquereaux. Ni le président ne voulut entendre, ni ; les honorables typographes du Journal officiel n’ont voulu composer le nom de cet innocent poisson. Qu’on in extenso que nous avons publié d’après le Journai | officiel. Qu’on lise attentivement le compte rendu de l’incident même et surtout de son éclatement. Qu’on se AE rappelle aussi la vieille haine et le sournois ressentin° _ ment des blanquistes et des guesdistes contre Jaurès, contre Jaurès dreyfusiste, contre le dreyfusisme. Qu’on se remémore certains incidents analogues de | ! certaines séances parlementaires importantes ou capitales, et surtout plusieurs incidents des congrès socia- ; listes nationaux et international. Qu’on se rappelle L enfin depuis le ommencement de l’affaire toute la méthode, le procédé, la politique, — et la grossièrement :- habile diplomatie guesdo-blanquiste. Il est à peu près -: . impossible de douter que cet incident grossier, habile, ; & artificiel, ait été fabriqué de propos délibéré par | M. Walter pour poignarder, comme on dit, M. Jaurès , 4 dans le dos. C’est exactement la forme outrée, outrageante, outrancière, mesquine et rancunière des inci- ) dences guesdo-blanquistes. Qu’on relise attentivement le 1 compte rendu de l’incident, et surtout de son rattache1? ment artificiel Qu’on examine attentivement à quel | moment précis, à quel point stratégique de la séance, à quel point parlementaire, à quel point politique il se

produisit, au moment où la droite avait besoin de toutes l 5 ses forces, au moment où il fallait achever le descel- D lement, la dislocation du ‘bloc, déterminer, précipiter ji _ la trahison des radicaux et la défection de certains ñà radicaux-socialistes. Qu’on pense à la grossièreté de 4 l’interruption. Qu’on examine attentivement à quel 4 moment et comment elle fournit un prétexte à la droite, | 19 comment elle souleva, tout aussitôt, des huées vite 74 apprêtées, et comme reconnaissantes, comment elle is fournit à M. le lieutenant-colonel Rousset le prétexte, 4 ‘à attendu, escompté, d’une manifestation facile, et à 1 M. Ribot, qui tenait alors la tribune, et qui avait di. achevé son discours, l’occasion d’une générosité facile ‘a

et d’une condescendance envers M. le président de la 4 séance. Qu’on se reporte aux votes de M. Walter à la ”

fin de la même séance. Qu’après l’interruption même Ni: on remarque l’intervention gratuite, la réparation vi gauche de Jaurès. Qu’on se rappelle non seulement Ad

_ certaines séances parlementaires des assemblées bour- ‘4 geoises ou des congrès socialistes, mais un assez grand D nombre d’élections où par de telles surenchères les 4 coalisés guesdo-blanquistes faisaient le jeu de la réaction nationaliste et cléricale. Qu’on retrouve le ton de st cette surenchère politique dans l’incident soulevé par “4 M. Walter. Et il est presque impossible de ne pas croire, à T0 sur le vu du texte, que cet incident constitue propre- Ÿ f: ment un coup parlementaire. Un socialiste révolution- ; 11 naire me disait : Walter est si brutc qu’il est incapable :

d’avoir imaginé un tel coup. Il n’en a pas cherché si

| long. C’est un coup de brute, et non pas un coup de LE _ politique. — D’autres, peut-être, l’ont imaginé pour lui. : Et puis le jeu politique et parlementaire n’est pas si

% dix-huitième cahier de la quatrième série

  • compliqué qu’une brute ne puisse le savoir après un Û certain nombre d’années d’apprentissage et d’exercice. ss Tout cela est facile à comprendre. Tout cela se tient. à Plus il y a d’apparat dans ces grandes scènes politiques ja - et parlementaires, plus elles ressemblent aux scènes

faites ou à la scène à faire du théâtre idiot que la plu-

Ë part de nos auteurs dramatiques nous ont fait, — plus 148 il y a de chances pour qu’elles aient été faites et lancées ÿ dans la circulation par nos théâtreux parlementaires, < par nos politiques romantiques. Plus une séance parleni mentaire, plus une scène a d’apparat, plus on peut être Dr: assuré qu’elle est théâtrale, non pas seulement théä- ÿ trale dans sa forme et dans son agencement, maïs dans = k son origine, sa cause, et dans son utilité. Il est naturel | R qu’il en soit ainsi. Où veut-on que les fabriquants de ! sinon parmi les fabricants de représentation théâtrale “1 qui leur sont contemporains. Nos abonnés se rappellent quel sens précis nous avons donné dans ces cahiers au mot de romantiques. C’est par un singulier retour, par à une singulière coïncidence que nous nous retrouvons à ici nous-mêmes au demi-cercle, et que c’est dans les He scènes artificielles théâtrales parlementaires que les Ÿ acteurs parlent un langage artificiel romantique. Ce % sont les amis de M. Brisson qui le défendent comme un \ romantique, en alléguant joyeusement qu’il est un

  • romantique. C’est parce que l’exécution de M. Cavai- ‘à gnac, la fameuse exécution de M. Cavaignac, fut ; opérée avec tant d’apparat pour le public des spectateurs, que nous pouvons être assurés qu’elle constituait littéralement une représentation théâtrale. Et c’est parce qu’elle constituait une représentation théâtrale

que l’honorable M. Brisson éprouva le vieux besoin d’y 3 n parler un langage romantique. Réciproquement et 114 généralement, c’est parce que M. Brisson parle un Dr, langage romantique et théâtral qu’il organise des 4 représentations théâtrales parlementaires ou qu’il y 4 Î participe. Ce n’est point par hasard, mais c’est par 0 une logique intérieure inévitable que M. Brisson parla N | un langage romantique outré dans une représentation ‘il Les honnêtes gens, les simples gens n’ont pas de ces ‘4 _ indignations concertées, théâtrales, scéniques. C’est n Ÿ | que leurs indignations ne sont point parlementaires, et ; 2 qu’elles ne sont point politiques. La grande exécution #4 de M. Cavaignac, agencée pour tromper le public, pour ‘4 tromper le peuple, pour nous tromper, nous les anciens ke et les véritables dreyfusistes, n’était, vulgairement, « 4 qu’un coup de politique parlementaire, le coup le plus 1 retentissant, et, en ce sens, l’incident culminant de ces | deux journées. C’est sur cet incident que nous nous à arrêterons. Jaurès avait besoin de frapper un grand H. | Coup pour appuyer son discours un peu creux parvenu bl. à peu près à la première moitié de son développement. 1 _ Il fallait frapper un de ces grands coups de justice et Ré de vérité, qui recouvrent des talions, mais dont on s’est A assuré un peu pompeusement le monopole d’État. Il Be fallait faire un exemple, foncer, épouvanter l’ennemi, 1 terrasser quelqu’un. Il fallait passer de la défensive à & ‘1 loffensive, et que l’offensive, ainsi localisée, fût vigou- à reuse, théâtrale, répandit la terreur, emportât la posi- À tion. Il fallait donc choisir un ennemi, laisser les autres, ‘4 et totalement écraser celui que l’on aurait marqué. Ce # sont là faits de guerre, coutumiers, et qui ne relèvent

4 ix-huitième cahier de la quatrième série FN que de l’immoralité de la güerre. Mais le coup de Ke génie, politique et parlementaire, de Jaurès, fut de “ : faire exercer Fécrasement de lennemi qu’il avait } choisi par les vieux complices de cet ennemi, par les | radicaux nationalistes, militaristes et démagogues, 0 demeurés, sinon les amis secrets du flétri, du moins les a amis à peine secrets de sa politique et de ses erremenis. Le coup de génie, politique et parlementaire, de Jaurès, coup de génie que je ne qualifierai pas aujourd’hui, car aujourd’hui nous n’examinons pas ces deux séances au point de vue dreyfusiste, nous ne les à examinons qu’au point de vue de leur publicatien, pour. 5 linterprétation du texte et pour le compte rendu, le = À coup de génie de Jaurès fut de faire flétrir, honnir, | (A exécuter, huer, — tout l’arsenal parlementaire, — M. Cavaignac précisément par les amis secrets de M. Cavaignac, par ses anciens complices, demeurés je moralement ses éternels complices, par des hommes qui ont renié leurs dangereuses complicités, mais qui ! n’ont renié ni les avantages politiques mal acquis, ni ; les situations, ni l’argent, ni la puissance, ni les tristes honneurs acquis par le crime, et qui n’ont pas réformé & leurs mœurs, et qui n’ont pas acquis de conscience, et ! qui n’ont pas renoncé aux pratiques de la même déma- à gogie. Le coup de génie de Jaurès fut de faire flétrir k M. Cavaignac par des hommes qui ne valent pas mieux 4 que lui, qui n’ont jamais valu mieux que lui, qui sont venus par lâcheté du côté du plus fort, et qui ne sont pas allés par justice du côté des justes. Le coup de génie de Jaurès fut, pour donner à l’injustice une À iapression de terreur salutaire et d’isolement, de faire exercer une épouvantable sanction de justice par des

injustes professionnels. Car Jaurès ne s’est pas seule- 2h ment permis, Jaurès ne s’est pas seulement attribué le ‘4 droit de nous imposer une odieuse amnistie, qui, au- #4 jourd’hui plus que jamais, pèse écrasante sur notre + action de justice, écrase notre action de vérité; il n’a Ro: pas seulement détourné ainsi, globalement, le dreyfu Le sisme à des fins politiques; mais, par la plus singulière 1 et la plus inquiétante, par la plus dangereuse des pré- 3 tentions, il s’est permis, sous prétexte que cette amnistie | Fe est de lui, qu’elle est son œuvre, qu’il en est l’auteur, et ‘12 comme le propriétaire, de s’en faire le dispensateur:; il #4 s’attribue le droit de conférer à sa volonté ou de refuser ‘15 aux coupables qu’il a sauvés les avantages de lam- He nistie qu’il à faite; il donne aux uns et retire aux 4 autres les avantages d’une amnistie qui fut commune; car 0 cette amnistie fut le bien commun, demeure la propriété *& indivise des criminels et du crime. Jaurès la divise, la 3 ‘4 __ dispense, la partage, la donne et la retire. Au même ‘7 coupable, au même individu, Jaurès la donne ou la À retire, selon qu’on est bien sage ou qu’on n’est pas | sage. Quiconque peut servir, contribuer à la politique SA. & radicale de Jaurès, qu’il soit amnistié, au moins pour, ©” le temps de son utilisation. Quiconque ne sert pas, D: quiconque nuit, qu’il soit exterminé, au moins pour ce DE (3 temps. Cette amnistie est devenue aux mains de #4 M: Jaurès exactement ce qu’est devenue l’absolution 7 d aux mains des mauvais prêtres catholiques. Elle fonc- Get 4 tionne à volonté; par éclipses; elle joue à la volonté, &s au gré, à la fantaisie du dispensaieur. Elle sert com- x. munément à garantir des menaces politiques sous a condition. Pour qui sait bien ce que c’est qu’une mani- ; 3 festation religieuse, pour qui sait retrouver la réalité : ;

à dix-huitième cahier de la quatrième série

ss des aberrations et des superstitions religieuses, en par-

1 ticulier des aberrations et des superstitions catholiques, sous les masques et sous les déguisements de l’anti-

K cléricalisme radical et de l’anticatholicisme d’État, la

fameuse exécution de M. Cavaignac présente exacte-

si ment tous les caractères non pas seulement d’une excommunication catholique, mais d’une mauvaise

Ë excommunication catholique, d’une excommunication

| telle que nous en connaissons un si grand nombre qui ont démoralisé, qui ont déshonoré l’histoire de l’Église.

; Tout cela n’est pas juste, n’est pas dreyfusiste. Tout cela est absolument étranger au domaine où se meuvent la |

ë justice, la vérité, où se meut un dreyfusisme véritable. Mais nous remettons au plus tôt que nous pourrons

\ d’examiner ces deux séances au point de vue drey-

) fusiste. Nous n’en dirons aujourd’hui, avant de nous

; arrêter, que ce qu’il est indispensable d’en dire au

point de vue parlementaire. £

Ayant besoïn,-pour continuer et, à ce qu’il croit, pour

3 consommer sa politique radicale des masses, des foules

: parlementaires politiques radicales et radicales socia-

: listes ; ayant, d’autre part, lui-même la pire opinion

‘4 que lon puisse avoir de ces foules, c’est-à-dire une opinion juste, les connaissant pour ce qu’elles sont,

à flottantes, lâches, faibles, capables de tout, hors le

bien; ayant donc peur que ces foules ne le trahissent :

; au milieu de sa tentative, de sa bataïlle parlementaire,

f Jaurès avait pensé que le meilleur moyen de les tenir

; en mains était de les entraîner dans quelque grande

lächeté commune. Cette combinaison fonctionnait à plusieurs fins. Pendant que les hommes qui ont fait

M. Cavaignac s’acharneraient sur M. Cavaignac, ils s’adonneraient moins à leurs pensers de faiblesse et de trahison habituels; tout ce qui serait pris sur M. Cavaignac ne serait pas pris sur M. Jaurès, — puisqu’il faut toujours que les foules, et les foules parlementaires comme les autres, prennent sur quelqu’un. En entraînant les radicaux antidreyfusistes et non repentis dans une grande manifestation prétendue dreyfusiste, on les forçait à couper les ponts derrière eux ; ils s’engageaient à fond ; ils ne pourraient plus retomber dans : l’ancien crime et dans l’ancienne honte. Non seulement on les confirmait ainsi dans leur nouvelle attitude, mais on les soudait ensemble, par la communauté de l’entreprise, du geste; ainsi on ressoudait, on rescellait le ’ bloc, où des fissures se manifestaient depuis long- ÿ temps. En outre on ressoudait à Jaurès la majorité radicale et radicale-socialiste, qui supportait impatiem- ) ment son gouvernement. On maintenait le bloc, et en à l’entraînant à manifester avec soi, on était sûr de ne pas lavoir contre soi. On maintenait le bloc, unique moyen de la politique jaurésiste gouvernementale, et | K on le maintenait jaurésiste gouvernemental. On sait ce qu’il advint,de tant de génie. Jaurès fut battu. Nous avons dit que c’est son seul honneur, et sa seule excuse, au milieu de sa politique. Habitué pen- è dant les années de l’affaire à parler pour des hommes È libres, et à marcher parmi eux, Jaurès n’est pas fait } ; encore à la mentalité, ni à l’immoralité de ses nouveaux $ amis. Le courage des hommes courageux peut presque ; Ke toujours se mesurer. La lâcheté des foules, en parti- & culier des foules parlementaires, est incalculable. ak Jaurès pouvait ne pas se tromper quand il tablait sur

FAR dix-huitième cahier de la quatrième série Fe le courage de ses compagnons dreyfusistes. Mais il me devait se tromper quand il eut à évaluer, et qu’il ima4 gina de limiter la faiblesse de ses nouveaux amis. Nes: L’impudeur 18e ni amis et x fut poussée beau- Ë. coup plus loin qu’il ne s’y attendait. Le Si l’on en doutait, si la preuve directe ne suflisait pas, , qu’on fasse la conire-épreuve. Qu’on se reporte à ces Fe scrutins, que nous n’avons pas omis de publier. S’il est De: vrai que lexécution de M. Cavaignac ait été aussi 4 totale que nous l’aflirment les témoins, comment se €: fait-il que rien dans les scrutins n’ait traduit cette unane nimité, cette totalité ?? Comment se fait-il, sinon que les à radicaux avaient heureusement opéré leur mouvement ca saxon. Qu’on se reporte aux scrutins. Puisque tout le 5 monde flétrissait M. Cavaignac, il semble que tout 44 le monde aussi devait voter contre M. Cavaignac. Ce 4 sérait mal connaître l’ingéniosité parlementaire. Qu’on À se reporte aux scrutins. Puisque tout le monde flétrissait M. Cavaignac, et puisque tout le monde a voté de sv manière à faire plaisir à M. Cavaignac, il faut bien Re que ces mêmes radicaux et que ces mêmes radicaux-

socialistes, qui le flétrissaient pour la manifestation,

5 pour la représentation théâtrale, aient voté pour lui, #4 avec lui, dans la réalité du scrutin. À Qu’on se reporte aux scrutins. Annexe ax procèsf verbal de la séance du mardi 7 avril. Dix-septième cahier 1 de la quatrième série, page 241. Scrutin sur la seconde 3% partie de l’ordre du jour de M. Chapuis. On était alors “ en présence du vote. Il ne s’agissait plus de huer, de A maudire, et d’exterminer verbalement. Il s’agissait de px se prononcer, de prendre parti, de se compromettre

par un acte, par le peu d’acte qu’est un vote parlemen- FOR taire. On sait quelle était la teneur de cet ordre du | jour en sa seconde partie : La Chambre… et résolue à Ù ne pas laisser sortir l’affaire Dreyfus du domaine judi- l ciaire, passe à l’ordre du jour. Jaurès nous déclarait, le lendemain du vote, que cet ordre du jour ne le gênait nullement. Il nous déclarait hier que cet ordre du jour était un non-sens. Qu’en écrira-t-il demain, s’il est sin- ; . cère, sinon ce qu’il en a toujours pensé, que cet ordre du jour était particulièrement jésuitique, particulièrement dirigé contre lui, Jaurès, particulièrement dangereux. Qu’on se reporte au scrutin. Non seulement on y verra qu’il faut bien que tous ces radicaux et ces radicauxsocialistes, qui avaient à grandes huées flétri M. Cavaignac, aient voté dans le sens même de M. Cavaignac, mais avec stupeur on y verra que l’homme de bronze enfin, le tombeur, l’exterminateur, l’excommunica- | teur de M. Cavaignac, celui-là même qui la veille avait fait le télégraphe avec ses bras pour chasser M. Cavaignac du Paradis gouvernemental, quand on en fut au scrutin, quand il s’agit de voter, quand il ; ; fallut se prononcer entre M. Jaurès et les ennemis sournois ou déclarés de M. Jaurès, quand Fheure vint d’un acte, si facile que fût cet acte, si peu coûteux de 5 courage et de droiture, l’honorable M. Brisson (Henri) ; (Bouches-du-Rhône) se réfugia dans l’abstention. N’a pas pris part au vote. Page 245. Mais ce n’est rien ee encore. Qu’on se reporte au scrutin suivant, sur l’ensemble de l’ordre du jour de M. Chapuis. Dans ce | scrutin définitif l’honorable M. Brisson ne s’est plus abstenu. Il a pris part au vote. Il a voté. Mais préparons-nous à une stupeur double : il a voté pour lordre

‘4 dix-huitième cahier de la quatrième série 4 du jour de M. Chapuis. Je cherche en vain une rectifi- “3 cation parmi celles que nous avons reproduites. à M. Brisson a voté contre M. Jaurès, qu’il avait soutenu ÿ la veille, — Je constate, dit fort justement M. le Hérissé, £ Je constate, et ce fut le dernier mot de cette séance (es mémorable, qu’il y a dans la Chambre 75 voix pour la 4 politique de M. Jaurès et la réouverture de l’affaire ne Dreyfus. Il importe que le pays le sache. La voix de ‘à M. Brisson n’était pas parmi ces 75 voix, et au dernier 7 moment, elle fut contre. #4 [Le nom de M. Brisson n’est pas le seul nom qui ’ laisse une grande tristesse à qui dépouille ces scrutins. é d Mais le nom que j’ai en vue concerne plus particulièrement le dreyfusisme.] 7’EPR L’honorable M. Brisson a éminemment ce vice de radical, d’être perpétuellement en retard quand ïül s’agit de courage et de décision courageuse. Le courage qu’il n’avait pas, quand il était président du ; conseil et ministre de l’intérieur, contre M. Cavaignac 5 ministre de la guerre, M. Brisson député le trouve à aujourd’hui contre M. Cavaignac député. La décision Re que M. Brisson n’avait pas quand il était chef du gouk vernement, M. Brisson journaliste la trouve. M. Brisson 14 journaliste n’a pas la plus petite hésitation sur les ne devoirs et sur les responsabilités d’un chef de gouver4 nement. Tous les jours M. Brisson nous explique le fe, pas fait, pendant les semaines terribles, quand il avait

  • la charge, l’autorité, le pouvoir. Dans deux ans de M. Brisson nous expliquera, dans le Siècle, par les

—_ raisons les meilleures du monde, qu’il a eu tort, le mardi 7 avril 1903, à telle heure du soir, de s’abstenir dans le scrutin sur la seconde partie de l’ordre du jour de M. Chapuis et de voter pour dans le scrutin sur l’ensemble de cet ordre du jour. Ce vieux républicain nous suit avec une constance admirable, mais c’est une constance de retard. Il est merveilleux qu’il ait pu maintenir aussi constant le retard initial qu’il avait sur nous. Les parlementaires politiques radicaux et radicauxsocialistes avaient joué de l’épouvante et de la sanction imaginée par M. Jaurès. Une foule, surtout une foule , parlementaire, est toujours plus lâche qu’on ne compte, et, dans sa lâcheté, toujours plus rouée que n’importe qui. Non seulement ce furent les mêmes députés, qui votèrent avec M. Cavaignac ou pour lui, qui avaient la veille au soir flétri M. Cavaignac, mais, par ce vice de balancement et d’équivalence que nous avons noté, c’était pour mieux voter avec M. Cavaignac et pour lui qu’ils avaient la veille au soir. flétri M. Cavaignac. Ils __ avaient feint d’entrer dans le jeu politique parlemen- ; taire de Jaurès pour le mieux trahir. Ils étaient beaucoup plus forts que lui, non seulement parce qu’ils sont nés et devenus beaucoup plus forts que lui en politique, parce qu’ils ne sont pas gênés par d’anciennes habitudes d’honnêteté, mais parce qu’ils étaient foule et qu’il était seul, parce qu’ils étaient masse et qu’il était homme. Jaurès put croire, aux deux tiers de la pre- | mière séance, quand il vit les radicaux entrer si tumultueusement dans l’exécution de M. Cavaignac, il put 5 j croire qu’ils donnaient ainsi des gages, qu’ils entraient

n dix-huitième cahier de la quatrième série Fe dans son recommencement de l’affaire. C’était au con- ” traire la marque infaillible de l’arrière-pensée radicale, 14 et de larrière-politique, c’était l’annonce infaillible de ë leur trahison méditée. Ils prenaient un point d’appui sur 4 leur manifestation pour assurer leur trahison. Plus ils ÿ flétrissaient aujourd’hui, plus ïls s’encourageaient, hs plus ils s’excusaient, plus ils se justifiaient, par un À moyen usuel de la politique parlementaire, à trahir ds On se demande avec anxiété comment des hommes | à comme Fhonorable M. Brisson peuvent jouer d’aussi basses comédies, que de flétrir la veille avec ostenta- - & tion contre, et de voter le lendemain silencieusement ï pour. Outre la faiblesse individuelle, outre le larmoieee ment, de telles inconstances, de tels manquements sont à Peffet inévitable de l’agitation, de la représentation : politique parlementaire ; elles font tout le jeu des partis Li politiques ; elles font tout le gouvernement de parti; î elles font toute la politique électorale. Avant tout, avant “ __ la justice, avant la vérité, avant la simple loyauté, pasFe sent les combinaisons et les liaisons de parti. M. Mas. gniaudé, M. Chapuis sont d’excellents radicaux, et tout : à le monde radical peut avoir besoin d’eux. Il ne faut Fe mécontenier personne. On peut avoir besoin de tout le monde. Il ne faut pas se faire d’ennemis. Plus que | jamais les députés regardent vers leurs circonscriptions. Il faut pouvoir dire aux électeurs dreyfusistes qu’on a 1 poussé des clameurs de réprobation sur M. Cavaignac. pi Mais il faut pouvoir dire aux élecieurs nationalistes “2 radicaux et radicaux-socialistes que l’on a voté contre

Il nous reste à examiner au point de vue dreyfusiste, et non plus seulement au point de vue de l’histoire par- ‘lementaire, au point de vue de la justice et du droit, et non plus seulement au point de vue du fait, non plus seulement ces deux séances politiques parlementaires, : mais, autant qu’il est provisoirement indispensable, affaire Dreyfus elle-même et le recommencement que l’on vient d’en essayer par les moyens politiques parlementaires. En dehors de tout commentaire, et sans interrompre le travail normal de nos cahiers, nous avons résolu de : publier un dossier de l’affaire Dreyfus, textes et docu- ù ments officiels, à mesure qu’ils se présenteront. La sténographie des récents débats parlementaires ouvrait Ÿ \ ce dossier. Nous publions aujourd’hui la lettre de M. \ Alfred Dreyfus au ministre de la guerre :

Le Temps daté du jeudi 23 avril publiait le texte . On nous communique la lettre suivante, qui vient d’être adressée au ministre de la guerre par M. Alfred Dreyfus: | Paris, le 21 avril 1903 Monsieur le ministre, La loi du 17 décembre 1900 m’a, sur ma demande, exclu de l’amnistie, et, aux termes des déclarations formelles qui ont précédé le vote de la loi, cette exclusion avait pour but de me laisser ouvertes les portes de la Cour de cassation pour me permettre de poursuivre ma “: En votre qualité de chef suprême de la justice mili- | taire, j’ai l’honneur de vous adresser une requête à fin d’enquête sur les faits suivants : A la date du 9 avril dernier, M. Ferlet de Bourbonne | a envoyé à M. le député Jaurès la lettre ci-après:

Puisque dans les deux dernières séances de la Chambre

des députés, vous avez cru devoir me citer à plusieurs | 53

Ne: reprises, comme un des plus actifs propagateurs de l’anno-

tation par l’empereur d’Allemagne du bordereau de Drey4 ï fus, je viens aujourd’hui vous répondre au nom de la

a Lumière, de la Vérité, et de la Justice, triplice devant laquelle, ï: moi aussi, je tiens à m’incliner. e Cela dit, monsieur, je vais très succinctement vous y exposer ce que vous appelez ma légende. Depuis plusieurs années, j’ai souvent rencontré les jeudis é soir, au boulevard Haussmann, chez un de mes amis, qui LL pourra même au besoin témoigner de ce que j’avance, un : personnage important du monde militaire et diplomatique, 2 le colonel Stoffel, lequel était intimement lié de longue date À avec M. de Münster l’ambassadeur d’Allemagne à Paris. SE Un soir, quelque temps après la démission de M. CasimirC Perier, alors que Dreyfus était à Vile du Diable et que - sf l”Affaire semblait tout à fait terminée, le colonel Stoftel À nous fit le récit d’un entretien qu’il venait d’avoir avec son Le _ ami Münster, lequel du reste ne lui en avait pas demandé Ro le secret. ï « Un document d’un grave intérêt, émanant de l’empe- “à reur Guillaume Il, avait été cambriolé à l’ambassade d’AlD lemagne. M. de Münster était allé le réclamer directement “} à M. Casimir-Perier sur l’ordre exprès de Guillaume Il. Vingt-quatre heures après, la pièce était remise par M. Casimir-Perier à l’ambassadeur, qui demanda que cette pièce ke füt par un serment réciproque, considérée comme n’ayant Ge Jamais existé. Même M. de Münster, en venant recevoir le document à l’Élysée, s’était muni d’une Bible sur laquelle FR le serment fut prêté. » “ Voilà, monsieur, ce qui illumine toute l’affaire Dreyfus, : si obscure pour tous ceux qui ignorent cet incident. te Ù Et maintenant, rappelez-vous la note que M. Hanotaux, a alors ministre des affaires étrangères, enferme dans l’ar- } moire de fer. « IL y a, écrit-il, plusieurs semaines déjà que { du conseil les engagements pris au sujet du document en question. » Le mardi 4 décembre, à l’issue du conseil, il S rappelle de nouveau les engagements pris à ce sujet. (Voir ( procès de Rennes, Figaro, du 18 août 1899)

Rappelez-vous la fameuse soirée où le ministre de la guerre, peu de jours après la condamnation de Dreyfus, s’apprête à donner l’ordre de mobilisation en vue d’une déclaration de guerre. Rappelez-vous la démission de M. Casimir-Perier quelque temps après cette soirée. ! Rappelez-vous la visite extraordinairement matinale que . l’empereur d’Allemagne fait à notre ambassadeur à Berlin, M. Herbette, auquel il tint à apprendre lui-même cette Rappelez-vous enfin certaine lettre que Dreyfus écrit de Yîle du Diable, etc., etc. Réfléchissez et voyez si tout cet ensemble que je résume : le plus possible peut converger autour d’un faux qu’il eût été si facile d’annuler purement et simplement. La prétendue légende a donc des bases solides et pro- | bantes, surtout si j’ajoute que je tiens de l’ami intime de | M. de Münster, du colonel Stoffel (qui m’en a lui-même dieté la traduction dans son propre cabinet, rue de Mon- | ceau), Fannotation écrite par Guillaume I sur le bordereau qu’il renvoyait à Schwarzkoppen : 3 « Envoyez-moi au plus tôt les pièces désignées. Faites en } sorte que cette canaille de Dreyfus se dépêche. — WILHEM. » , _ C’est le voile jeté sur ces deux courtes phrases qui a fait

  • que depuis près de dix ans, dans le monde entier, la : | France et son armée ont été assaillies d’injures. Dites-moi, monsieur, si une âme française et patriote pouvait rester calme et inactive en face de données si pré- cises, recueillies à une source qui venait de l’adversaire. Oui, j’ai parlé; oui, j’ai agi; oui, j’ai voulu divulguer ce que je considérais comme une sorte de réhabilitation de ë mon pays vis-à-vis de l’étranger mal renseigné… À L’empereur d’Allemagne aime sa patrie, je l’admire. : ét Quant à moi, je me fais gloire d’être patriote aussi, d’aimer À la France, et même, au besoin, d’essayer de la faire aimer Du: Que Dieu la protège!

Let Il résulte des déclarations contenues dans la lettrede . 000 M. Ferlet de Bourbonne qu’il a existé une pièce portant Re une soi-disant annotation de l’empereur d’Allemagne et dans laquelle je serais signalé comme ayant fourni des 5 documents à l’étranger. 4 L’existence de cette pièce est donc maintenant dé- nt montrée d’une manière irréfutable et définitive, et la D démonstration est d’autant plus probante qu’elle émane 4 î d’un adversaire qui affirme l’authenticité de l’annotation 71808 attribuée à l’empereur Guillaume II. 4 L’influence de cette pièce est manifeste dans toutes te k les phases de la lutte engagée contre moi parles ennemis à : pour la revision, en vue de m’aliéner l’opinion publique, El la Libre Parole raconte que la pièce produite devant le “ conseil de guerre de 1894 n’est pas l’original qui consti- és tuait « une preuve si décisive de la culpabilité de DreyLL \ fus », que M. de Münster se rendit chez le général Mercier et le somma de la restituer.

à Saïnt-Morel vint trouver M. Rochefort afin de le

Fe documenter. Une interview de M.‘Rochefort publiée 5 le lendemain dans la Patrie raconte que cet officier L supérieur lui dit: « En ce qui concerne Dreyfus, je 2 suis autorisé à vous dire que nous possédons des % documents absolument probants.…, lorsque le moE. ment sera venu, on les servira… » Le 13 décembre . suivant, M. Rochefort publiait un article où il révé- mi. lait l’existence de prétendues lettres de l’empereur d’AId ÿ. lemagne.

M. Paléologue, dans sa déposition à la Cour de cas2e 56

sation, dit que le lieutenant-colonel Henry, le 2 ou 3 novembre 1897, a fait allusion à une lettre de l’empereur d’Allemagne. Le 15 février 1898, M. Millevoye, dans une réunion publique, à Suresnes, aflirma l’existence de la pièce. | Le prétendu bordereau, annoté par l’empereur Guillaume II, a donc été constamment employé péndant que j’étais à l’île du Diable, pour neutraliser les efforts des miens, pour couvrir l’erreur commise par le conseil de guerre de 1894, ainsi que les crimes au moyen desquels le général Mercier et ses complices avaient obtenu une première condamnation. Cette pièce a exercé une influence décisive sur le jugement rendu contre moi par la majorité des membres du conseil de guerre de Rennes. Tout d’abord une campagne active a été organisée par À certains journaux pendant le procès de Rennes, pour tirer tout le parti possible du bordereau soi-disant annoté et pour en pénétrer l’atmosphère ambiante. Le. Gaulois du 14 août 1899 publia un article intitulé : « Lettre ouverte au général Mercier. » Cette lettre, dans laquelle on racontait l’histoire du prétendu bordereau annoté qu’il avait fallu rendre, et dont on avait conservé des photographies, se terminait ainsi: « Vous possédez un des exemplaires de cette photographie et vous l’avez emporté avec vous à Rennes. Ces faits expliquent le quiproquo Esterhazy : il a pu dire avec vérité que le bordereau avait été écrit par lui et vous avez pu sou- É. tenir avec vérité qu’il était l’œuvre de Dreyfus. » Cette ; , lettre fut reproduite par La Libre Parole et l’Intransid gant du lendemain 15 août 1899. KE En deuxième lieu, un juge suppléant au procès de

Fi Rennes a dit que « pendant tout le procès les juges ont ci parlé fréquemment d’un bordereau annoté, et que plum7 sieurs d’entre eux tenaient le bordereau sur papier 1544 pelure pour un calque ». à Les questions posées par certains juges aux témoins, 4 par cette révélation. En particulier, les questions adressées à madame veuve Henry à l’audience du 16 août 1899 DE sont caractéristiques à cet égard et suggèrent le soupçon ni des préoccupations extrinsèques aux débats et nées me de la connaissance de pièces autres que celles des jh Le rôle que le bordereau annoté a joué au procès de à Rennes a été signalé depuis par deux journaux d’opi- © ne nions opposées. be Un article du journal {a Fronde, paru le 20 décembre ii 1900, sous la signature de madame Séverine, signalait ï ÿ l’existence d’un prétendu bordereau annoté et le rôle ge. qu’il avait joué au procès de Rennes. É: Un autre article publié par le journal l’Intransigeant du 25 décembre 1900 sous la signature de M. Rochefort, à non explicite il est vrai, sur la question de communiF cation, indiquait aussi comme la raison détermi76 nante de ma condamnation le prétendu bordereau kr annoté, sur lequel il fournit des explications circonstan1 ciées. 5 Enfin, un juge titulaire du conseil de guerre de k À Rennes, le commandant Merle, a fait une déclaration 170 plus explicite encore. Au docteur Dumas qui se déclarait Ë stupéfait d’une condamnation après de tels débats, le ‘4 commandant Merle répondit: « Ne vous occupez pas

des dépositions. On ne peut pas se faire une conviction

1 -

avec elles. Nous avons eu des éléments que vous ne pouvez pas connaître et qui nous ont fixés. » Le docteur Dumas, lui demandant alors si cet élément n’était pas le bordereau sur papier épais annoté par l’empereur { d’Allemagne, dont certains journaux avaient affirmé la communication aux juges, le commandant Merle s’écria: « de ne point parler de cela ». Enfin, le docteur Dumas ayant essayé de faire comprendre au commandant Merle que pareille pièce ne pouvait être qu’un abomi- | nable faux, celui-ci Ini déclara quelques jours après : « Tout le monde peut être trompé. Si l’on m’a trompé, je ne demande pas mieux, en cas d’enquête, que de le L’aveu de la communication de pièces secrètes à cer- a) titre privé, pendant leurs délibérations ou en dehors de leurs délibérations, ou de l’affirmation, par une voie quelconque, de l’existence et de l’authenticité de documents secrets non versés aux débats et non communiqués à la défense, quoique implicite, ne peut être plus : formel, et cet aveu sera forcément renouvelé dans une Ces allégations, ces faits ont déjà été magistralement exposés à la tribune de la Chambre des députés { par M. Jaurès, dans les séances des 6 et 7 avril 1905. Czernuski, ancien officier de cavalerie en Autriche, à qui a sollicité d’être entendu à l’audience du conseil de _ guerre de Rennes, a prétendu qu’ayant quitté le service 4 de l’Autriche en 1894 pour se réfugier en France, un

de Serbe, du nom d’Adamovitch, lui aurait raconté tenir ts du docteur Mosetig, conseiller aulique, que ce dernier Flo aurait eu, en 1894, une conversation avec un officier a allemand des plus qualifiés. L’officier allemand aurait A | dit à Mosetig que la Prusse entretenait à cette époque ni quatre espions en France : Dreyfus, Esterhazy, Guénée Fa et un quatrième dont Czernuski a refusé de dire le nom. FA En outre, en septembre 1894, il aurait rencontré à M. Genève un officier supérieur attaché au grand étata major d’une puissance voisine, qu’il avait connu au KE cours de la même année, lequel lui aurait confirmé les dE quatre noms, avec deux autres; du 15 septembre au SN 7 ou 8 octobre environ, il l’aurait retrouvé à Paris venu A sous un nom d’emprunt, et se donnant comme un négor. ciant de Munich. Étant allé pour le voir à son hôtel au FA moment où il y rentrait, Czernuski ‘serait monté avec à lui dans sa chambre, l’aurait vu retirer de sa poche 4e deux enveloppes volumineuses et examiner les papiers ei qu’elles contenaient. Ayant reconnu parmi eux des ; } cartes militaires, Czernuski l’aurait questionné sur ce que c’était, que ledit officier lui aurait montré ces pa14 piers dont : des cartes routières. de mobilisation, des {2 graphiques de l’exploitation des chemins de fer en vue 4 # de la mobilisation, etc., etc. Comme Czernuski deman1 dait à cet officier comment il se procurait de pareils EA renseignements, celui-ci lui aurait répondu qu’en France

  • À il ne s’agissait que d’y mettre le prix, et que ce ne serait me pas la peine d’avoir des juifs si l’on ne s’en servait pas. [a Deux jours après, l’officier étranger aurait quitté Paris : précipitamment, avec l’apparence d’un homme qui fuit, Ex et à quelques jours de là mon arrestation aurait été 4 annoncée par la presse.

L’invraisemblance des raisons que donne Czernuski des confidences qui lui furent faites, démontre déjà la fausseté de sa déposition.

Mais il y a mieux. Sur le seul renseignement vérifiable, puisqu’il en cite l’origine, il reçoit un démenti formel. Dès que M. le docteur Mosetig connut la déposition faite par Czernuski à Rennes, il déclara qu’il n’avait jamais connu le Serbe Adamovitch, ni le pré- tendu officier qualifié qui lui aurait fait cette étrange confidence. Il ne connaissait de nom en 1894 ni Esterhazy, ni l’agent Guénée, et il n’a connu mon nom que par mon procès. Ces déclarations furent renouvelées plus tard dans une déposition écrite que je joins à cette lettre.

Depuis, il a été prétendu que le Mosetig dont avait voulu parler Czernuski était le Mosetig condamné dans le courant de l’année 1900 en Autriche pour espionnage. Czernuski savait, quand il a fait sa déposition à |

| Rennes, que ce Mosetig était en. prison depuis plusieurs . mois, hors d’état de lui répondre ; enfin, pour mieux embrouiller les choses et pour leur donner plus de sem-

… blant de valeur, c’est le nom du docteur Mosetig, conseiller aulique, que Czernuski a donné à Rennes.

Czernuski a donc apporté au conseil de guerre de Rennes une déposition mensongère et préparée

Sous le ministère Waldeck-Rousseau, M. Tomps, commissaire spécial de la Sûreté, fut chargé de faire

| une enquête, afin de rechercher sur quelles incitations

Czernuski avait fait son faux témoignage. Cette enquête

; n’aboutit pas complètement à cause des révélations qui

te furent faites à la presse par le capitaine Fritsch, et qui

s motivèrent une interpellation au Sénat et à la Chambre SR des députés du mois de mai 1900. $

  • Depuis l’arrestation récente à San-Remo du lieutenant F0 Wessel-Helmuth, des révélations nouvelles ont été faites. se] Le Temps du 17 avril 1903, que je vous communique Fa ci-joint, reproduit une interview prise à Wessel par un M t- rédacteur du Petit Bleu de Bruxelles, interview dans ù laquelle est relatée la manœuvre infâme commise à ” mon égard à Rennes. Le Temps conclut ainsi : « Il n’est à pas inutile d’ajouter que les déclarations de WesselLe Helmuth confirment celles que M. Tomps a faites au , moment de l’incident Fritsch. » by Dans l’enquête sur le faux témoignage Czernuski, j’ai - cs l’honneur de demander que soient entendus M. Cavard, « directeur de la Sûreté générale et M. Tomps, commis- Ë Nous n’avons pas encore une procédure qui permette ‘ aux parties de faire recevoir en la forme authentique les déclarations des témoins qu’il leur importe de recueilCi lir. Au gouvernement seul, c’est-à-dire aux chefs des à services publics exclusivement, il appartient de presd crire des enquêtes sur les faits graves qui leur sont | ê signalés dans l’administration de ces services. +: Je ne vous retracerai pas, monsieur le ministre, ce qu’a de été mon existence depuis 1894. Vous êtes-vous représenté ‘ les tortures d’un soldat dont la vie était toute de droiture, de travail, de loyauté, de dévouement profond à son b. : pays et qui, d’un instant à l’autre, voit flétrir son nom, | arracher son honneur, celui de ses-enfants ? On le jette $ dans un précipice, on le sépare des hommes, on l’ou-

| trage, on le condamne sur des pièces qu’on ne lui fait pas connaître. On lui fait subir pendant cinq ans les souffrances les plus épouvantables, on essaye de le terrasser physiquement, de l’anéantir moralement. Lui, absolument innocent de tout crime, essaye en vain de débrouiller le ( mystère, crie son innocence et lutte de toutes ses forces contre son corps, contre sSOn Cerveau, se cramponnant à la vie pour avoir la joie suprême d’assister à sa rébabilitation. Les jours, les mois, les années se passent ainsi dans les plus cruelles angoisses, sous un climat meurtrier. , On le fait enfin revenir en France, car le coupable est ‘Le supplice touche à sa fin, il va revoir sa patrie, les siens, s’entendre proclamer innocent par cette même foule qui, abusée, acclamait autrefois la condamnation d’un traître. C’est ainsi, monsieur le ministre, que j’entrevoyais la fin de mon martyre. Hélas! si j’ai appris, à mon retour en France, le dévouement admirable des hommes de grand cœur et de grand caractère qui avaient combattu pour la vérité, j’ai appris aussi quelles haïnes funestes avaient été déchaïinées. Au procès de 1894, j’avais été poignardé dans le dos. Je ne pouvais imaginer qu’une pareille forfaiture serait renouvelée par les mêmes hommes avec son accompa- à gnement logique de faux et de mensonges. Il en fut ñ ainsi cependant ei ma seconde condamnation fut une

  • réédition aggravée de ce qui s’était passé en 1894. 4 + Alors que le coupable était connu, démasqué, alors « … qu’après l’arrêt unanime de la Cour de cassation, devant

4 le monde entier, Esterhazy était l’auteur de la trahison, 4 les mêmes hommes qui avaient trompé la justice en re 1894, recommencèrent en 1899, pour la tromper une re | seconde fois, les mêmes manœuvres criminelles. D Le gouvernement de la République ne voulut pas gar6 der en prison un innocent. &: Depuis, dans la pensée constante de la revision légale 2 de mon procès, j’ai rassemblé peu à peu tous les élé- LS ments des convictions, méprisant les calomnies et les di mensonges, gardant le silence, dans la certitude que la ne justice aurait son jour de triomphe. Victime de manœuvres criminelles et d’une violation a de la loi par deux fois commise à mon égard, je if m’adresse avec confiance au chef suprême de la justice à : militaire, et, m’appuyant sur le fait nouveau révélé par aù M. Ferlet de Bourbonne et sur l’existence définitivement Fi 1 démontrée du prétendu bordereau annoté par l’empereur Le d’Allemagne, je vous demande de bien vouloir prescrire ù‘: une enquête : Ÿ ; 1° Sur l’usage qui a été fait de ce document faux au procès de Rennes et des conséquences qu’il a produites gi en ce qui concerne le jugement prononcé contre moi le x È 9 septembre 1899 par le conseil de guerre de Rennes ; | ie 2° Sur le caractère mensonger et frauduleux du témoiFe gnage Czernuski au procès de Rennes LL Veuillez agréer, monsieur le ministre, l’assurance de Es mon profond respect. x Quand cette lettre parvint au ministère de la guerre, A M. le général André, ministre de la guerre, comme 5 par hasard, était absent. Il était, nous dirent les jour-

| naux, dans sa propriété de Gevrey-Chambertin, Côte- | d’Or, où les républicains vont lui offrir une candidature | au Conseil général. À son retour, il devait prendre connaissance de la lettre à lui adressée. En effet la Petite République datée du lundi 27 avril, paraissant à le dimanche 26, publiait la note suivante : Le général André, ministre de la guerre, venant de GevreyChambertin, est rentré à Paris. Il a pris connaissance, hier matin, de la lettre qui lui a été adressée, il y a quelques jours, par Alfred Dreyfus. | Le ministre de la guerre communiquera cette lettre au prochain conseil des ministres. A la date où nous mettons sous presse, mardi 12 mai, M. Loubet, président de la République, est depuis longtemps rentré d’Algérie ; les ministres sont rentrés d’un peu partout ; il y a eu des conseils des ministres et de cabinet. Aucune note officielle ou officieuse ne nous permet pourtant de savoir si M. le général | André, ministre de la guerre, a, comme il devait et : comme il avait promis, communiqué au conseil des ministres la lettre de M. Dreyfus. Enfin M. le ministre de la guerre, à peine rentré de sa maison des champs, a éprouvé le besoin de faire un long voyage d’études sur notre frontière du Sud-Est. Quand le ministre, seul responsable, n’est pas là, il y a du bon, comme disent les sergents-majors. Pour des raisons qui sont évidentes, l’article que nous reproduisons ci-après fait éminemment partie 4 d’un dossier Dreyfus, complète indispensablement le ” _ comple rendu des récents débats parlementaires :

La Dépêche, de Toulouse, datée du samedi 11 avril, publiait l’article suivant : L J La clôture de la session a été en même temps la clôture : de la « reprise » de l’affaire Dreyfus. Cette « reprise » avait été annoncée, non sans fracas, commé un des événements sensationnels de la politique | Sans doute, beaucoup d’excellents républicains se demandaient quelle utilité pouvait bien avoir, quelques jours H avant l’application difficile et délicate de la loi de rgor, la réouverture de débats qu’avaient clos, tant bien que mal, | la grâce de Dreyfus et l”amnistie de Mercier. { Politiquement, il était à craindre qu’une pareille reprise 1 ne tendît à séparer de nouveau l’Armée et la République, ANT AE dans un moment où la République doit compter sur : FArmée pour exécuter les lois contre les Congrégations ht Socialement, l’on pouvait aussi se demander si la VA ER « reprise » n’aurait pas pour conséquence de reculer indé- \ finiment l’examen des problèmes économiques, tels que ! l’impôt sur le revenu et les retraites ouvrières, qui passionnent à juste titre le prolétariat tout entier. ù se) L’heure paraissait donc assez mal choisie, à tous les

dt points de vue, pour reporter la bataille sur des terrains “à j abandonnés par l’inertie même des intéressés. à sn à Le parti républicain se donnait ainsi les apparences d’une ‘100 diversion peu habile pour l’accomplissement intégral de ne son programme. pet Mais, d’autre part, l’on se disait : « Pour que des hommes ip politiques considérables veuillent à tout prix rouvrir Âse l’Affaire, et surseoir ainsi aux préoccupations politiques NE les plus graves, il faut évidemment qu’ils aient par devers a eux des documents sensationnels, décisifs, à révéler au rs pays. S’il en est ainsi, ne vaut-il pas mieux accueillir d’un WA seul coup toute la lumière, et disperser ainsi les suprêmes nf à fantômes d’une Affaire qui, si longtemps, obséda la nation pi Ces scrupules, qui honoreront toujours la conscience Fee française, prévalurent. La Chambre admit que la question - Let 1 Elle l’a été, mais il faut bien convenir que ce fut sans É fe grande ampleur et sans grande profondeur. Les deux deryes nières séances de la Chambre furent des tournois oratoires, ë de coupés d’apostrophes dramatiques, plutôt que les séances Ru d’une enquête politique proprement dite. FN Les documents portés à la tribune, de part et d’autre, HN n’avaient pas le caractère d’exceptionnelle gravité qui eût 0 justifié une agitation nouvelle dans le pays. | La lettre du général de Pellieux était déjà connue, dans

son essence de viduité, depuis septembre 1899. La fausse

Là lettre de l’empereur d’Allemagne avait fait la risée de tous i 1h les bureaux de rédaction depuis 1896. Li Seule, la communication secrète de cette fausse lettre au 1e conseil de guerre de Rennes, si elle avait pu être prouvée, fe aurait menacé de déchaîner une nouvelle tempête judiciaire ns et politique. Mais cette communication n’est rien moins “à. que certaine jusqu’à présent, et la conversation du comEx : mandant Merle, transcrite par le docteur Dumas, ne conrs stitue pas un témoignage décisif, ni même très probant. ; Alors, la Chambre, à une énorme majorité, s’est prononcée

contre toute reprise politique de l’Affaire. Elle a laissé le à général André parfaitement libre d’ordonner toutes en- x quêtes administratives qui lui paraîtraient utiles sur les S points de détail signalés par les uns et les autres. Mais, en Ÿ affirmant sa confiance dans le gouvernement, elle a tenu à signifier que rien ne la détournerait de la mission à elle j confiée par le suffrage universel, je veux dire la dispersion , des congrégations, l’abrogation de la loi Falloux et l’établissement de l’impôt sur le revenu. ÿ La Chambre, en faisant cela, a fait d’excellente politique f républicaine et sociale. D’ailleurs, fille de l’amnistie, pou- ; vait-elle renier sa mère ? } : Assurément, les débats sur la « reprise » ont eu quelques ïS heureux effets. L’intervention courageuse de M. Henri he Brisson a permis d’exécuter définitivement le criminel ÿ imbécile qui ne mérite même plus de porter le nom des Cavaignac. Et la remise en lumière des faux « patrio- 4 tiques » sur lesquels s’étaya la « Patrie française » n’a pas peu contribué à faire invalider son trésorier général : Mais, en dehors de cela, il faut bien convenir que la x « reprise », insuffisamment amorcée, pouvait présenter les ; F plus graves désavantages pour la République laïque. L è Il ne faut pas essayer de faire revivre après coup les époques héroïques. On n’en évoque plus que la caricature L’intérêt de la vie s’est porté ailleurs, sur des problèmes ÿ d’une humanité plus large. ÿ jurisprudence, ce que la France veut maintenant savoir, 33 c’est si le mouvement de libre pensée anticléricale et sociale, 572 né d’ailleurs bien avant l’Affaire, et qui la dépasse comme “ le fleuve dépasse un aflluent, continuera de s’accroître, de \g s’étendre, de gagner toute la conscience humaine, ou si, il au contraire, cet admirable mouvement d”émancipation du a Peuple par la Raison sera rétréci, canalisé, finalement 5 | amorti sous l’Église et sous la Ploutocratie. La « reprise » de l’Affaire ne pouvait guère être qu’un + . épisode rétrospectif et même une déviation assez dange- Ÿ

rense de la politique générale qui triompha aux élections

La majorité républicaine de la Chambre Fa très bien Re 1 compris. Elle a clos la « reprise » inopportune d’une % « Affaire » qui regarde surtout maintenant M. Alfred k : 4 à Dreyfus et ses conseils, mais en même temps elle n’a pas ne: $ voulu clore sa session avant d’avoir signifié au ministère ke 10 à Combes sa confiance dans l’action décisive contre l’Église _ et pour la Démocratie. \ A : #8 Noire collaborateur Bernard-Lazare nous & envoyé ts FE | suivante, que je gardais pour le premier cahier de : 1108 courriers, mais dont je ne puis ajourner plus longtemps Ùù la publication:

Reçu le cahier de courriers. J’ai lu le courrier 5e

Page 48. — Ce n’est pas Tirman qui s’est appuyé sur 4

le parti radical et a organisé l’antisémitisme algérien, #

c’est Cambon. * #

Page 49. — L’influence des consistoires a été très À

grande sur les juifs pauvres et ils ont opprimé forte- 4

ment les malheureux, mais c’est une erreur de repré- ;

senter leur oppression comme cléricale, elle a été

purement capitaliste, et les laïques qui sont membres Ë

des consistoires juifs sont généralement peu religieux À d

et encore moins cléricaux. à

Page 50. — Il faudrait mentionner la masse proléta- ï

rienne juive, se référer au livre de Durieu sur les Juifs rs algériens, dont /a Revue Socialiste a publié de nom- N

Page 54. — Sur la question de l’usure algérienne. À

D’abord l’usurier juif prête rarement au colon, il prête i ;

plus souvent à l’arabe. Il faut savoir en outre qu’aux 4

débuts de l’agitation antisémitique le gouverneur géné- s

ral Cambon ouvrit une enquête sur l’usure, dont on TX

annonça la publication, qui devait fournir contre les nn

juifs des armes terribles. On ne la publia jamais. î Pourquoi ? Parce qu’elle montra : É

1° Que les usuriers juifs étaient bien moins nombreux |

1 que les usuriers maltais, italiens, espagnols, mozabites

‘# n 2° Que c’étaient ceux qui prenaient l’intérêt le plus we 2 3 Qu’ils n’expropriaient pas et ne ruinaient pas 3 l’arabe, parce qu’ils restent dans le pays tandis que les à : autres usuriers fuient après avoir épuisé un village et ne Pages 76 et 77. — En envisageant l’hypothèse de te. l’expulsion des juifs et des étrangers, il faut faire To remarquer que la question n’est pas la même, pour re cette simple raison qu’en Algérie les juifs sont des EUR indigènes et que leur fond vient de berbères judaïsés +4 dans les premiers siècles de l’ère chrétienne; — la | ER Kahina, l’héroïne berbère qui défendit l’Algérie contre 7a l’invasion arabe, était à la tête d’une de ces tribus 174 : judaïsées : elle était juive; — et ce ne sont pas eux qui Ê a ont envahi le sol des Français d’Algérie, mais bien le 34