IV-22 · Vingt-deuxième cahier de la quatrième série · 1903-08-20

Courriers de Macédoine

Maurice Kahn

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courriers de Macédoine paraissant vingt fois par an Ro. 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzair Et il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquar à à M. André Bourgeois, administrateur des ahiers, Ce 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième. 4 arrondissement. On recevra en spécimens six cahier ARE Nous mettons ce cahier dans le commerce; nous le

… HÉSARR ENS Sur les courriers des cahiers, courriers e. Chine, 4 courriers d’Indo-Chine, courriers du Japon, courriers

HAL de Finlande, courrier de Russie, cahier d’Arm énie,

cahier de Roumanie, courriers de France, publiés ans « HIGNAENE les trois premières séries de cahiers, se référer au rues Sixième cahier de la quatrième série, cahier de courMU. rier, inventaire des cahiers, en forme de catalogue, un

: EURE Nous publierons dans un cahier de la cinquième série

2 FAN le relevé sommaire des courriers publiés dans les cahiers

courriers de Macédoine A l’TROS

1 à Nous prions nos abonnés de vouloir bien suivre sur

  • De les cartes qu’ils ont à leur disposition; nos courriers seront accompagnés de cartes et de plans aussitôt que nous en aurons les moyens. SAT OIESSS

Ce cahier de courriers n’est pas un livre, mais un recueil d’articles (x) écrits au cours d’un voyage hâtif et inconfortable. Leur premier défaut est d’avoir été Ne écrits au jour le jour, leur mérite d’avoir été rédigés ne. sur place. à Je ne me risquerais point à faire un livre, après deux mois de séjour dans un pays aussi vague (2) que la à

  • Turquie, et sur une question aussi compliquée que la |. question macédonienne. Un volume d’ailleurs ne sufli-. rait pas. Plusieurs volumes seraient nécessaires. Mais il faudrait posséder la question à fond. Ce n’est pas encore mon cas. Je sais toute mon ignorance. Je l’ai souvent bénie. Si Elle m’a rendu le plus grand service. Elle m’a permis de voir sans être influencé..

(1) ont paru dans le Temps, de mars à mai, sous le titre peu adéquat, et que je n’avais pas choisi, de à travers la Macédoine.: (2) La Turquie est un pays où « deux et deux font environ quatre. » MORaAviTz, les Finances de la Turquie. — Définition admirable de justesse.

En débarquant à Salonique, je ne connaissais rien de la Macédoine, rien de la Turquie, rien de la question d’Orient. J’exagère un peu, mais pas beaucoup. J’avais à lu, naturellement, l’excellent exposé de la question

macédonienne, fait d’une façon si claire, si complète et cie si impartiale par M. Georges Gaulis dans Pages

Libres. (1) J’avais du même auteur un article intitulé Bulgarie et Macédoine. (2) Je connaissais le Livre

Jaune (3) publié par M. Delcassé. Enfin j’avais entendu

à Athènes, pendant près d’un mois, la critique ardente

de ce même Livre jaune, auquel les Grecs ne repro-

; FEA chaïent rien moins que mauvaise foi, mensonges, faux.

É 4 Donc je ne savais rien. Mais j’étais averti. Le Livre

jaune et les politiciens grecs m’avaient présenté deux

; thèses contradictoires. Je me méfiais, et des uns et de,

ta l’autre. Ignorant et méfiant, j’étais, je crois, en excel-

1 lente posture pour apercevoir la vérité. En outre je la

recherchais passionnément, et sans autre intérêt que F. celui de la découvrir.

4 Désireux avant tout d’exposer des faits précis, j’ai

1114 nécessairement limiter le champ de mes investiga118 tions. Je me suis occupé fort peu de la politique des 1! Puissances. (4) Je ne me suis pas occupé du tout de la

(2) Revue de Paris, du premier novembre 1902.

(3) Documents diplomatiques, Affaires de Macédoine.

4} (4) Je voudrais toucher à ce point important dans un second cahier, qui paraîtrait au cours de la cinquième série, et serait intitulé: Impressions de Constantinople. à

question ethnographique, et j’ai renoncé sans regrets à; ne dresser une statistique nouvelle des différentes popu- lations chrétiennes de la Macédoine: je n’aurais pas abouti sur ce point à plus d’exactitude que mes devan- à ciers. Enfin j’ai négligé de parti-pris le détail des ren-. contres journalières, toujours les mêmes, et toujours aussi obscures, entre les bandes bulgares et la troupe turque. Il en était invariablement de toutes ces affaires comme de l’affaire d’Ichtip, que j’ai choisie pour toutes deux « officielles émanant la première des autorités turques, la seconde du consulat ou de l’évêché bulgares, et entre lesquelles on ne pouvait discerner la vérité. on J’ai concentré mon attention sur ce que je pouvais voir par moi-même. Je me suis mis en contact direct avec les choses et avec les hommes. Aux uns et aux; autres j’ai demandé les causes profondes et perma- à nentes de la situation. J’ai rapporté les faits qui n’ont crevé les yeux. J’ai transcrit les propres paroles qui m’ont été dites. J’ai fort peu jugé et ne suis intervenu que pour restituer l’indéfinissable, pour essayer de à conserver aux choses leur couleur, aux paroles leur Y Je ne me flatte point d’avoir atteint à la vérité. Mais. le mécontentement général que j’ai provoqué m’a été

; Maurice Kahn la plus douce des satisfactions: les Turcs m’ont trouvé ERA bulgarophile; les Bulgares, encore indulgent aux Turcs; les Russes, peu aimable pour les Slaves; les Grecs, trop favorable au panslavisme. Cette unanimité m’assure du moins que je suis resté impartial. 1 La sincérité que j’ai apportée à mon travail, la 4 4 conscience avec laquelle j’ai mené mes différentes 4); enquêtes, me donnent à penser que ces documents pris sur le vif sont à leur place dans la collection des cahiers sa È Quelque soin que j’aie pris de contrôler scrupuleuse 4 ment tous mes renseignements, plusieurs erreurs : sont glissées dans mes articles. Je les ai respectées. es j’ai signalé toutes celles qui sont venues à ma connais sance. J’ai corrigé seulement les fautes d’orthographe d’impression et de ponctuation. Pour le reste je n’a ki: rien ajouté, rien retranché, rien modifié. Je me suis contenté d’indiquer en note l’origine de l’erreur com 111 0 mise, ou dans quelle mesure l’assertion, sans être il absolument erronée, cependant ne laisse pas de n’être pas absolument exacte. J’ai le devoir, en terminant, et je ne veux pas manque 4 au plaisir, de remercier tous ceux — fonctionnaires, 1 publicistes, diplomates et consuls, Turcs et Européen: — qui m’ont aidé à me reconnaître dans l’inextricable 4: confusion d’intérêts qu’est la Macédoine. Nos consuls ; français me permettront de leur consacrer un souveni particulier: c’est une rare fortune pour le voyageur que

de rencontrer le concours eflicace et l’accueil réconfor- Uskub, de M. Gautier à Monastir. Pa, Je tiens enfin à dire ici un mot personnel de reconnais- 1 4] sance à M. Georges Gaulis, qui fut longtemps corres- pondant du Temps à Constantinople, et qui a accompli avant moi plusieurs voyages dans,les pays balka-

niques. J’ai trouvé partout les traces de son passage; LE et les souvenirs qu’il avait laissés n’ont pas peu con LE tribué à faciliter mon séjour et mon travail sur cette terre lointaine et si atrocement malheureuse.

Le Temps du jeudi 12 mars, sans titre: “1

L’opinion et les réformes. — Les bandes et l’action des, avec Riza pacha. Le mouvement de l’opinion publique, quant aux réformes, n’est pas encore absolument net. On attend. En dépit de quelque flottement, il semble cependant que la note austro-russe et l’iradé impérial soient plutôt favorablement accueillis. Les représentants des Puis- En sances estiment que les réformes sont de nature à #4 rétablir la paix en Macédoine. Les Turcs sont enchantés: les fonctionnaires avouent leur joie devant la perspec- me tive de toucher leurs appointements régulièrement. Les Grecs sont satisfaits. Ceux que j’ai rencontrés la semaine dernière à Athènes repoussaient les réformes. « Des réformes en Macédoine, disaient-ils, ce serait le prélude d’une annexion bulgare! Nous voulons bien “4 des réformes, mais des réformes générales qui profitent #2 à tous les Grecs de toutes les provinces de la Turquie, Épire, Thrace, les îles. » Et ils partaient en guerre contre les réformes avant de savoir en quoi elles ME consisteraient. Les Grecs d’Athènes, politiciens et iÿg chauvinistes à outrance, sont-ils aujourd’hui convertis aux réformes? Je ne sais. Mais la population grecque de Macédoine est satisfaite. Elle pense que, si la Porte à

courrier de Macédoine, vendredi 6 mars 1903 tient ses promesses, l’agitation bulgare cessera, et elle espère être enfin débarrassée des comités, dont elle souffre autant que de la mauvaise administration turque. La population bulgare serait également satisfaite. Elle est très malheureuse: le peu qu’elle obtiendra lui sera précieux. La Bulgarie officielle est méfiante. Elle ne croit pas que les réformes soient exécutées. Elle regrette que le contrôle des Puissances ne s’exerce pas d’une façon efficace sur l’inspection générale nouvellement créée. Et elle demande où sont les garanties. LE Quant aux comités, il est clair que les réformes ne font point du tout leur affaire. Les bandes, qui s’étaient tenues tranquilles dans le vilayet de Monastir depuis une vingtaine de jours environ, ont recommencé leurs de Presba, — une bande ayant été signalée, la gendar- merie vint l’attaquer, sous le commandement du capi- taine Osman-Aga. La bande se réfugia dans deux maisons se faisant vis-à-vis, tandis que les habitants, bulgares, du village voisin, — Prototchina, — occupaient les hauteurs et faisaient feu sur la gendarmerie, laquelle, prise ainsi entre deux feux, dut céder la place: deux gendarmes avaient été tués, un blessé. Le vali de Monastir avait envoyé une troupe de renfort commandée par un major, Riza bey. Lorsque cette troupe arriva à Ljoubona, la bande avait disparu, et les habitants de Prototchina avaient abandonné leurs maisons, sans doute pour suivre la bande, dont cette journée aurait donc sensiblement accru la force. Le chef de la bande, Kotté, a été blessé; un homme tué. On dit,

d’autre part, que la bande Arsof aurait coopéré dans cette affaire avec la bande Kotté. (1) Le même jour, un pope serbisant, qui se rendait à la foire de Perlépé, fut assassiné sur le chemin de Monastir à Perlépé. Hier, jeudi 5, entre quatre heures et demie et cinq heures du soir, un Bulgare, nommé Kouzé, forgeron, originaire de Smilovo, a tiré deux coups de revolver en plein marché de Monastir sur le négociant grec Christodoumas, qui refusait de payer une somme exigée par un comité à titre de cotisation. Hier, également, un Bulgare a été trouvé assassiné à un quart d’heure environ de Monastir. Tous ces faits semblent indiquer que les bandes sont disposées à faire dans cette région des apparitions de plus en plus fréquentes. Tenteront-elles de soulever le pays? Y réussiront-elles? On ne saurait répondre. Mais on croit voir, dès à présent, que l’exécution ou la non exécution des réformes aura la plus grande influence, non pas peut-être sur l’attitude des comités, mais cer- tainement sur le succès de leur propagande, et tout d’abord sur le recrutement des bandes. Les bandes, fait-on observer, sont actuellement formées de deux éléments: révolutionnaires venus de Bulgarie, la plupart originaires de Macédoine, et: : paysans macédoniens, qui abandonnent leurs villages pour s’enrôler avec leurs frères. Or, d’une part, le gou- (1) D’après des renseignements postérieurs, mais qui n’ont rien de certain, la bande en question n’était pas la bande Kotté, mais ) une bande quelconque commandée par un villageois du même 4 nom. La bande Kotté se serait trouvée, à cette date, aux environs de Kastoria.

courrier de Macédoine, vendredi 6 mars 1903 vernement bulgare a pris des mesures pour empêcher le passage de la frontière; et, d’autre part, les paysans macédoniens ne s’enrôlent dans les bandes que poussés par la misère. Du jour où ils pourront vivre tranquillement chez eux, n’est-il pas à croire qu’ils se refuseront aux risques des aventures révolutionnaires? Et, dès lors, où se recruteront les bandes? À De plus, ajoute-t-on, l’amnistie, si elle est pratiquée d’une manière large, fera sûrement rentrer dans leurs; foyers quantité de gens qui Les ont quittés, n’ayant plus pour vivre que leurs fusils. À Deux objections s’imposent à cette vue optimiste. Parmi les relaxés qui bénéficieront de l’amnistie, d’aucuns ne retourneront-ils pas aux bandes? (1) Et surtout n’y a-t-il pas à craindre l’impatience bien naturelle des populations, qui attendent depuis si longtemps une amélioration de leur condition? L’annonce des ré- formes leur a fait espérer un changement radical et soudain des choses. Mais des réformes aussi complexes ne sauraient être exécutées du jour au lendemain. Les paysans macédoniens sont simplistes: attendant beau-; coup et ne voyant rien de significatif se produire, ne se croiront-ils pas dupés une fois de plus? Et si les 4 comités exploitent habilement les maladroites lenteurs de l’administration, le recrutement des bandes ne se à trouvera-t-il pas facilité de nouveau par le découragement et la colère des populations? À C’est un très grave danger, car les comités ont À parfaitement le parti qu’ils pouvaient tirer de la L’événement a prouvé que cette inquiétude n’était pas vaine. À À L’amnistie a été pratiquée d’une manière trop « large » et surtout trop inconsidérée. 1 ne

méfiance des populations à l’endroit de la sincérité turque, et déjà les esprits, satisfaits dans les premiers jours, semblent aujourd’hui plus inquiets. J’ai le regret de constater que l’administration ne fait rien pour contrebalancer la campagne des comités. Que les réformes ne puissent être exécutées du jour au lendemain, c’est bien évident. La réforme financière, particulièrement, qui est la plus importante, demande un travail d’organisation assez délicat. Ramis bey, inspecteur des finances pour les trois vilayets, est chargé de le préparer. (1) Mais de ce travail de bureaux les populations ne voient rien, ne savent rien. Pour elles rien ne se fait. L’administration eût été bien avisée en trouvant un moyen quelconque d’affirmer, avec quelque éclat, sa bonne volonté, son intention ferme d’exécuter à très bref délai les réformes promises. Au contraire, soit ladministration donne l’impression de lanterner et d’agir peu. On reproche au vali de n’avoir, dans les conseils d’administration du vilayet, pas fait la moindre allusion à l’iradé impérial. L’évêque bulgare et l’évêque grec siègent dans ce conseil: l’occasion était bonne pour une déclaration significative. Cependant, Riza pacha, que j’ai aujourd’hui, m’a affirmé que les réformes seraient exécutées. « Déjà, ; m’a-t-il dit, sept agents de police chrétiens ont com- (1) Ce renseignement m’a été donné par Riza pacha, vali de. Monastir. Je n’en ai pas trouvé la confirmation à Uskub, où Hilmi pacha s’est présenté lui-même, et m’a été présenté par ses collaborateurs, comme l’auteur du projet dont on trouvera plus loin le détail.

courrier de Macédoine, vendredi 6 mars 1903 mencé leur service; il y en aura d’autres; mais nous, sommes obligés de procéder prudemment, en tenant compte des capacités, des appréciations des médecins, etc., et cela demande du temps. » Pour ce qui est

de la réforme judiciaire, les nouveaux procureurs et présidents sont arrivés à Monastir et installés; ce sont tous des diplômés, pour le moins licenciés en droit. L’amnistie s’effectue petit à petit: 90 prisonniers ont été relàchés aujourd’hui; 10 le seront demain; on con-; tinuera les jours suivants. Les prisonniers mis en liberté ce matin seraient montés en voiture aux cris — de: « Vive le Sultan! » Enfin, il y a quelques jours déjà, Riza pacha, — et ce à n’est pas de lui que je tiens le renseignement, — réunis- sait les moukhtars — maires — des différents villages, etleur annonçait que désormais les habitants de chaque village choisiraient eux-mêmes leur garde-champêtre. Il semble donc que le gouvernement impérial soit disposé à tenir ses promesses. en a l’air. Mais il est: incontestable qu’il s’exécute de très mauvaise grâce. Les ambassadeurs des Puissances discutent actuelle- . ment à Constantinople sur la manière dont sera établi le contrôle des consuls en Macédoine; il ne serait peut- être pas inutile que leur conférence aboutit à un résultat prochain et efficace. (1) (1) Ce bruit a couru avec persistance à Monastir. En réalité, les: ambassadeurs n’ont jamais conféré. Ils savent trop que le contrôle des consuls serait inutile ou comporterait de graves inconvénients. La Turquie eût-elle admis pour les consuls les pouvoirs que ce contrôle comporterait? Et au cas contraire, quel vali tiendrait jamais compte des observations d’un consul, s’ila, d’autre part, les ordres du Palais? (Cf. page 49, note.) à À

. Le Temps du samedi 21 mars, sans titre: L’œuvre de Hilmi pacha à Uskub J’avais grand hâte d’arriver à Uskub. Le vali de Monastir, Riza pacha, m’avait dit, parlant des ré- formes: « Nous avons commencé. Pour le surplus, nous attendons Hilmi pacha. » Or, Hilmi pacha est à Uskub. Il y est depuis plus de trois mois. On comprendra mon impatience de voir à l’œuvre l’inspecteur général des provinces de la Roumélie, le haut fonctionnaire chargé par S. M. le Sultan de surveiller lexécution des réformes, l’homme de qui, à cette heure, dépend pour une si grosse part la pacification; tout au moins provisoire de la Macédoine. Hilmi pacha n’a guère que quarante-huit ou quarante-neuf ans. Il paraît davantage. Les cheveux noirs grisonnent; la barbe, épaisse sur les joues et taillée en pointe, est abondamment parsemée de fils d’argent. Un visage osseux et amaigri, le teint jaune, de grands - yeux, qui m’ont paru bruns, très graves et plutôt doux, un front nuagé d’inquiétude, une bouche fine et qui sourit tristement, des mains longues, délicates et ner- À veuses, une mise simple, une voix profonde et harmo- à nieuse, infiniment peu de gestes, telle est sa personne extérieure. À le pratiquer, on découvre une volonté, sans phrases et sans éclat, mais énergique et pas- à

courrier de Macédoine, lundi 16 mars 1903 . sionnée. Il s’exprime en français, avec quelque difficulté parfois, lorsqu’il s’agit de formuler certaines idées, Ne. avec précision toujours, et une connaissance parfaite du vocabulaire administratif.

On m’affirme qu’il travaille quatorze heures par jour. Un de ses secrétaires me disait: « Il en fait plus à lui tout seul que nous tous ensemble. » Cela ne me surprend pas: d’abord, parce que les secrétaires tra- vaillent peu, — en Turquie; — mais surtout parce que j’ai une table chargée de dossiers, de cigarettes, de bois- sons chaudes et froides, sans cesse offertes et sans à — recevoir, pendant que nous causions, dix visites en À deux heures de temps, donner des ordres à dix secré- taires ou officiers, leur distribuer ou leur expliquer le travail, au fur et à mesure que les papiers lui parve- dépêches ou rapports, d’un ton très net et sans se départir d’une absolue courtoisie.

Il est aimé de ses sous-ordres et auprès d’eux presque populaire. Sa nomination a été accueillie avec espoir et confiance par les rares Turcs qui sont sincèrement désireux de voir s’améliorer la situation du pays. Les A autres le détestent. Tous le craignent. Quant aux popu- lations chrétiennes, elles ne savent pas. Les partisans de l’inspecteur invoquent comme preuve de ses capa- cités administratives les cinq années qu’il a passées au Yémen, en qualité de vali. Ils vantent son honnêteté, qui paraît indiscutée, son libéralisme, qui paraît avéré. À Les consuls mêmes sont unanimes à déclarer que « si quelqu’un peut agir en Macédoine, c’est Hilmi pacha ».

Hilmi pacha est arrivé à Uskub le 13 décembre 1902. Depuis trois mois, qu’a-t-il fait? Qu’a-t-il l’intention de faire encore? Il sans dire que si, sur le second point, à je me suis contenté de lui demander à lui-même ses projets, sur le premier point, au contraire, j’ai soigneusement contrôlé les renseignements de l’inspecteur, en m’adressant de préférence aux personnes les plus directement intéressées et les moins disposées à l’indulgence. Les premiers soins de Hilmi pacha furent donnés à la gendarmerie et à la police. Les vieux gendarmes furent mis à la retraite, de mauvais gendarmes qui s’étaient rendus coupables de brutalités, de vols, d’exactions, destitués; on enrôla des hommes bien notés pendant leur service militaire; et l’on remplaça un certain nombre d’officiers par des ofliciers venus des corps d’infanterie. L’élément chrétien fut introduit dans la police et dans la gendarmerie, mais pour une faible proportion: — police, 10 o/o dans le sandjak d’Uskub; gendarmerie, 20 o/o dans le vilayet; il reste encore quelques places de gendarmes pour les demandes . éventuelles. — Il convient de remarquer que si 10 0/0 des policiers du sandjak sont chrétiens, — 22 sur exactement 10,89 0/0, — les chefs sont tous musulmans. Puis, pour assurer la sécurité du vilayet, on entreprit la poursuite de malfaiteurs qui n’avaient jamais été inquiétés; on en captura cinq cents. Il en reste davantage. L’histoire suivante est racontée dans les milieux turcs: Quand ils apprirent que Hilmi pacha était décidé à sévir, un grand nombre d’Albanais vinrent se jeter à “0 ses pieds, implorant sa grâce; l’inspecteur leur ré-

courrier de Macédoine, lundi 16 mars 1903 pondit: « Je n’abuserai pas de la confiance que vous avez eue en venant à moi. On ne vous touchera pas ici. Vous pouvez retourner dans vos montagnes. Mais là-bas je vous préviens que nous vous traquerons sans merci. Si vous préférez aller vous constituer prisonniers, libre à vous! » Et tous se rendirent chez le chef de la police et se constituèrent prisonniers, persuadés qu’avec Hilmi pacha ils n’avaient aucune chance d’échapper à Ce récit n’étant connu que de source turque, il m’a été impossible d’en vérifier l’exactitude. Quoi qu’il en - soit, il ne semble pas que la répression ait été aussi terrible qu’on veut bien le dire. Un fait certain et signi- ficatif est le remplacement du caïmacam de Kalkan- À delen, peut-être sur l’ordre du Palais, pour avoir trop à La mission de Hilmi pacha comprenait « le droit de révoquer, après s’être concerté avec les valis, les fonc- tionnaires dont la destitution serait considérée néces- saire et de faire traduire devant les tribunaux compé- tents ceux qui auraient commis des actes exigeant leur mise sous jugement ». Hilmi pacha n’a pas usé de ce droit: quelques fonctionnaires, dont deux valis, ont été. ment. (1) La permutation est un trompe-l’œil dont il ne faut pas être dupe: c’est ainsi que le président de la cour d’appel d’Uskub a permuté simplement avec son collègue de Siwas: l’ancien président d’Uskub avait fourni matière à mille plaintes: voilà les habitants de Siwas bien lotis! De même Reschad bey, vali d’Uskub, (1) Voir note additionnelle, page 28, paragraphe 1. à (

a été déplacé: c’était un homme indifférent et qui, sans doute se souciant trop des intentions du Palais, ne se souciait guère de surveiller son vilayet; il était sourd aux plaintes et laissait faire; on l’envoie en Asie-Mineure: heureux administrés! Son successeur à Uskub, Hafiz pacha, avait déjà occupé ce poste; des intrigues de Palais à la suite d’une révolte de la population turque d’Uskub l’en avaient éloigné. Son administration n’avait pas été mauvaise; il était intègre, énergique et abhorré des Turcs; il avait présidé à RO. d’importants travaux: on lui doit les quais et plusieurs rues d’Uskub. Que fera-t-il demain? [Il vient d’être gravement malade et n’est pas sorti de convalescence; on ne lui permet pas de recevoir. (1)] Le vali de Monastir, Edhib pacha, a été remplacé par Riza pacha, ancien commandant militaire d’Uskub, assez intelligent, très influencé par un long séjour en Allemagne, bon militaire, paraît-il, et fanatique. (2) Et voilà toute « épuration » administrative! De toutes les « réformes » promulguées par le Sultan, celle dont l’exécution est le plus avancée semble bien être l’amnistie: ne nous étonnons pas; c’est la plus conforme aux traditions de l’empire! D’après les chiffres qui me sont fournis par Hilmi pacha, 787 con- damnés politiques ont été relâchés dans les trois vi- Il est mort dans les premiers jours d’avril. Son successeur désigné fut Chakir pacha, vali de Scutari d’Albanie. Il n’a pris que tout récemment possession de son poste.

(2) vient d’être exilé de Macédoine, à la suite de l’assassinat de M. Rostkowsky, consul de Russie à Monastir; il a été tenu pour hiérarchiquement responsable; on signale son arrivée à Tripoli. Il

ne faut pas désespérer de le voir revenir. Il recevra de l’avance- à

courrier de Macédoine, lundi 16 mars 1903 layets: Uskub, 118; Monastir, 395; Salonique, 274. Il ne reste plus dans les prisons, outre les condamnés de droit commun, que quelques individus, Bulgares pour la plupart, contre lesquels des actions personnelles avaient été intentées. Ce sont des individus condamnés pour meurtres, sur la plainte de parents des victimes, ou sur l’initiative de la police; le plus souvent ils n’ont; pas agi seuls, et ont été tenus responsables de crimes collectifs, qu’ils n’avaient peut-être pas commis person- nellement. Hilmi pacha m’assure que ces cas délicats; seront soigneusement examinés. Voilà donc tout ce qui a été fait depuis trois mois. Évidemment, c’est peu. La réforme des gardes- champêtres et celle de l’impôt n’ont été qu’effleurées: l’inspecteur a adressé des propositions à Constanti- nople; il y a de cela un grand mois; la réponse définitive: n’est point arrivée. La Sublime-Porte n’est À jamais pressée. Voici ces deux propositions, dont Hilmi pacha m’a communiqué le détail. Le passage de la note austro-russe concernant les À gardes-champêtres, — begichis, — est ainsi rédigé: « Les À gardes-champêtres seront chrétiens où la majorité de la population est chrétienne… » Hilmi pacha n’avait à se préoccuper que du mode de nomination de ces À fonctionnaires. Il propose la création, dans chaque À san chef-lieu de sandjak et dans chaque chef-lieu de caza, d’une commission de six personnes, présidée, dans le chef-lieu de caza par le caïmacam, dans le chef-lieu de sandjak par le secrétaire général du sandjak. Outre ces présidents de droit, feront partie de la commission:

cadi, — juge religieux, — et deux membres, l’un musulman, l’autre chrétien, appartenant au conseil administratif du sandjak ou du caza. Chaque village aura le; droit de choisir son garde-champèêtre. Une fois d’accord, les villageois feront connaître aux autorités locales le nom de leur choix et les conditions de paiement dont ils seront convenus avec leur élu. La com- mission fera une enquête: elle aura le droit d’écarter un candidat sur lequel les renseignements seraient défectueux; en ce cas, elle demandera aux villageois de faire un autre choix. Le garde-champêtre accepté par la commission sera nommé par un acte officiel, où mention sera faite du prix convenu pour l’exercice de sa charge; aucun supplément au prix fixé ne pourra être réclamé. Le garde-champêtre portera une plaque. Il devra présenter, comme caution, un individu connu et qui accepte de répondre pour lui. Dans les villages dont la population sera en majorité chrétienne, le garde-champèêtre sera chrétien. Dans les villages dont: la population sera en majorité musulmane, le gardechampêtre sera musulman. Dans les villages en ma- jorité chrétiens, mais où diverses populations chré- tiennes se trouvent réunies, si les habitants n’arrivent point à s’entendre, la commission choisira un garde- À champêtre chrétien. Dans les villages assez importants pour nécessiter la nomination de plusieurs gardes- champêtres, si la population est partagée entre chrétiens et musulmans, il pourra y avoir gardes- champêtres chrétiens et gardes-champêtres musulmans, ment aux nouvelles mesures, l’autorité procédera au

courrier de Macédoine, lundi 16 mars 1903 remplacement des gardes-champêtres musulmans dans les villages où ils ne doivent pas rester. Les gardeschampêtres seront considérés comme ofliciers de police administrative: leurs attributions seront déterminées

: par un règlement ultérieur.

Tout ce mécanisme minutieux sera parfait si la com-; mission, qui en est le principal rouage, fonctionne sans accroc, sans excès de pouvoir, sans pression sur les villageois, sans partialité, etc…; si, dans les villages à importants, gardes-champèêtres chrétiens et gardeschampêtres musulmans vivent en bonne intelligence; si l’autorité ne rend pas la situation impossible aux gardes-champêtres chrétiens; si les gardes-champêtres chrétiens osent user de leur autorité sur la population À

; musulmane; si… etc… Hilmi pacha m’affirme que la À commission sera responsable auprès de lui de toute entrave au libre choix des habitants; il surveillera rigoureusement les agissements de l’autorité; « la réforme sera exécutée ».

L’inspecteur n’est pas moins optimiste sur le chapitre de la réforme financière. (1) « Une grosse difficulté se présente, me dit-il: comment sauvegarder les intérêts du Trésor impérial? Dans le vilayet de Kossovo, par À exemple, les recettes sont sensiblement inférieures aux à

dépenses. Les recettes montent à 300.000 livres environ, les dépenses à près de 800.000; c’est donc environ 500.000 livres, — environ 11 millions de francs, — qui nous sont envoyées chaque année de Constantinople. à Il est impossible de diminuer les ressources du

(1) Voir note additionnelle, page 28, paragraphe

vilayet. » Aussi le projet de Hilmi pacha a:t-il letort de réaliser une amélioration trop insuffisante.

La dîme est supprimée. L’adjudication totale également. L’impôt sera perçu dorénavant par villages et directement, selon le principe suivant: on prendra par ( villages la moyenne des dimes payées depuis cinq ans; le chiffre ainsi obtenu représentera le montant de l’impôt à percevoir annuellement pour tout le village.

Cette somme totale sera ensuite répartie entre les « villageois proportionnellement à leur récolte. Le maire

fera la répartition. Les réclamations seront adressées

à l’autorité locale.

Ce projet soulève trois graves critiques. D’abord, il apparaît clairement qu’une moyenne établie sur les; cinq dernières années d’exercice ne donnera pas la capacité contributive actuelle et réelle du pays, mais simplement la moyenne des impôts perçus depuis cinq ans. Or, depuis cinq ans et plus, la population paie un impôt de beaucoup supérieur à sa capacité contributive. Une moyenne prise sur les cinq dernières; années risque donc de perpétuer l’iniquité et la misère.

L’inspecteur allègue que, du fait seul de la suppression du dîmier, résultera pour le paysan un avantage considérable et une diminution de ses charges. Mais si à l’appréciation et au bon plaisir du dimier on substitue, dans la répartition, l’appréciation et le bon plaisir du maire, est-on assuré que l’amélioration soit suffisante?

Le maire n’offre aucune garantie: musulman, ses fa- « veurs iront naturellement aux musulmans, et parmi ceux-ci à ses amis; il est très vraisemblable que les chrétiens seront sensiblement plus grevés qu’ils ne

À devraient l’être.

courrier de Macédoine, lundi 16 mars 1903

Enfin, supposons la moyenne justement établie, la répartition équitablement accomplie, une troisième objection subsiste, qui n’est pas la moins importante: en cas de mauvaise récolte, — fléau, inondation, épidé- mie, etc. — l’impôt sera-t-il abaissé? Nullement. Hilmi pacha, à qui je pose cette question, me répond: « Il y aurait un moyen: ce serait d’augmenter l’impôt, tous les ans, de 5 o/o, dont le montant serait versé à la Banque ottomane, pour constituer une réserve où l’on puiserait en cas de mauvaise récolte. Ainsi l’on pour- rait, quand ce serait nécessaire, accorder une détaxe, - sans que le Trésor ait à en souffrir. Mais le paysan ne comprendra jamais cette combinaison. Il ne verra qu’une chose, c’est qu’il lui faut payer 5 0/0 de plus. »

J’ai répété l’objection à l’un des membres du corps consulaire d’Uskub, qui m’avait dit s’être préoccupé des moyens de dégrever le paysan; il m’a répondu qu’une autre raison rendait la mesure peu pratique: le danger de virements frappant la caisse de réserve. Le

paysan n’en serait donc que plus malheureux.

L’inspecteur me dit encore: « Le paysan n’est pas si:

malheureux qu’on le prétend. Que paye-t-il? Une qua- rantaine de piastres pour un revenu de deux mille

Je me demande comment Hilmi pacha fait son: compte: la dîme seule représente 12,60 0/0 de la récolte; une récolte de 2.000 piastres payerait 252 piastres de revenu que sa récolte, quand il la!

« Et même, ajoute Hilmi pacha, voyez comme mon

Voir note additionnelle, page 28, paragraphe

projet favorise le cultivateur: quelle que soit sa récolte, l’impôt ne sera jamais augmenté; si sa récolte augmente, il sera seul à en bénéficier. Son bonheur dépend donc de lui, de son travail… »

Ne voyez dans ce discours aucune ironie, mais simplement la belle sincérité d’un homme qui ignore la misère, qui n’y croit pas, mais qui croit aux réformes, à

  • et croit à l’Administration!:

Il faut suivre le travail de cet homme. Sa bonne volonté est manifeste: si sceptique que l’on soit sur le résuliat de sa mission, on lui doit de reconnaître et d’encourager ses efforts. On lui doit aussi de critiquer ses idées, et c’est à quoi je ne manque pas.

Pourra-t-il agir? C’est une question. — Et à supposer qu’il ait les mains libres, saura-t-il? C’en est une autre.

— Et à supposer qu’il sache, comme ïil est probable,; voudra-t-il? Voudra-t-il faire tout ce qu’il souhaiterait; qui fût fait? C’en est une troisième, qu’il faut bien se poser quand on connaît le respectueux attachement (1) de l’inspecteur pour son souverain et les difficultés de la tâche.

Qu’il ait mission de réussir ou mission d’échouer, qu’il réussisse ou qu’il échoue, Fexpérience dans tous À les cas ne saurait manquer d’être instructive.

(1) Voir note additionnelle, page 28, paragraphe

Hilmi pacha ne fut pas satisfait de cet article. Il le lut pendant que j’étais à Sofia. J’allai le voir à mon retour. Il me formula ses objections: 1° Sur le déplacement des fonctionnaires (page 20). — Je n’avais pas assez insisté; « beaucoup de fonctionnaires avaient été déplacés »; — combien? — « Beaucoup. » 2° Sur la réforme financière (page 24). — La diminution des ressources du vilayet n’entrait pas en ligne de compte. Je n’avais pas compris. Aucun sacrifice ne coûterait à Sa — Majesté Impériale du moment qu’il s’agissait du bonheur de ses sujets. Mais ses sujets n’étaient pas si malheureux 2 3° Sur la situation du paysan (page 26). — J’avais tra- vesti la pensée de l’inspecteur. J’avais rapporté comme siennes des paroles qui n’étaient pas exactement les siennes ou tout au moins je leur avais donné une signification qu’elles n’avaient point. En me disant qu’un paysan payait: « une quarantaine de piastres pour un revenu de deux mille piastres Hilmi pacha entendait me donner un; exemple, une proportion sur des chiffres quelconques. Y avait-il dans tout le vilayet un seul paysan qui payât cette somme pour ce revenu, l’inspecteur n’en savait rien. - 4° Sur le respect et l’attachement de l’inspecteur pour son souverain (page 27). — Hilmi pacha prit texte de ce; que j’en disais pour me présenter victorieusement cette remarque ingénue: « Vous reconnaissez que je suis un homme de bonne volonté. Mais qui est-ce qui m’a choisi? Sa Majesté me connaît. Son choix prouve qu’elle veut que les réformes soient exécutées. » EJ’avais répondu par avance, LL:

Le Temps du samedi 28 mars:: Ce que l’on dit en Serbie Les déclarations de Hilmi pacha, d’un optimisme si te décourageant, m’invitaient à entreprendre une enquête sur la situation du paysan et l’état de l’agriculture. J’ai coramencé cette enquête aux environs d’Uskub. Mais à mon principal guide, — un spécialiste des questions agricoles, — ayant été, par affaire de service, obligé de quitter Uskub, j’ai profité de son absence pour, de mon côté, visiter Belgrade et Sofia. Nous nous retrouverons à à Uskub la semaine prochaine. La tranquillité relative du vilayet de Kossovo facili-; tait mon départ: depuis un mois, en effet, on ne relève pour tout le vilayet que six ou sept« affaires rencontres de bandes et de troupes, — plus les méfaits ordi-; naires des rédifs —réservistes, — principalement à Keuprulu, où les autorités militaires se sont montrées indo- lentes et les autorités civiles impuissantes. Quant à l’AI- banie, aucun changement; les différentes commissions à chargées de négocier l’acceptation des réformes sont revenues sans avoir rien obtenu: peut-être d’ici huit à jours la question se présentera-t-elle sous un aspect À La route d”Uskub à Belgrade est longue: treize heures et demie. C’est d’abord les plaines riches et délais- sées, semées de villages albanais, aux maisons carrées, et jusqu’à la frontière, la lenteur exaspérante des trains

courrier de Macédoine, dimanche 22 mars 1903 turcs. Puis, la frontière: la station turque, Zibeftché,la station serbe, Ristovatz, et entre les deux, les deux guérites, diversement peinturlurées, où voisinent le soldat turc et le soldat serbe… Les formalités de passeports et de douane, le buffet et un long arrêt coupent la monotonie des heures de wagon. Puis, de Ristovatz à Nisch, la lenteur, dans la nuit, d’un train de marchandises auquel on a accroché. quelques voi- À tures de voyageurs. À Nisch, enfin, l’express Constan- tinople-Budapest nous cueiïlle et nous dépose assez Coquettement nichée sur une éminence au bas dela- quelle souritune large boucle du majestueux Danube,(1) la capitale du royaume de Serbie est une ville mo- derne d’aspect propre, soigné, hygiénique. Une division « très nette: le long du fleuve, la ville basse, ouvrière et populaire; des chantiers de bois, nombreux, et de briques; en haut, la ville riche, avec les ministères, les légations et consulats, les grands hôtels, les grands cafés, le Kalemeghdan, — parc, — le théâtre et la citadelle. Les rues sont spacieuses et bien tenues; les construc- tions généralement sobres, sauf le palais royal qui « rappelle désagréablement notre Élysée-Palace-Hôtel. On n’a pas l’impression d’une grande ville; mais on se sent en Europe: plus de fez, des chapeaux mous, des melons et quelques hauts de forme; on est en Europe les femmes sortent sans voiles, et on en voit qui sont assez heureuses pour paraître jolies; on est en Europe il y a des fils télégraphiques et de l’électricité dans les À - (4) Exactement au confluent du Danube et de la Save.

. rues, dans les maisons, et des tramways, dont deux à Et trolleys; on est en Europe: des gens vont et viennent, affairés, comme pour travailler, et les brasseries ne se remplissent guère qu’à l’heure qui précède le repas du soir; on est en Europe: les hôtels sont propres, et le voyageur qui arrive de Turquie n’est pas insensible à cette aubaine. Et, après une heure de promenade, le journaliste préoccupé de la Macédoine et qui juge toutes choses et toutes gens du point de vue spécial de la question macédonienne, se dit que, sans être particu- lièrement intelligent, ni riche, ni puissant, le peuple serbe saurait tout de même, si les plaines de Kossovo lui appartenaient, tirer de cette terre fertile un autre parti que les Turcs!

« Quand on vit depuis quelque temps avec les Serbes, me disait dernièrement un Parisien qui connaît bien la Serbie, on croit vivre avec des singes. » Je dois avouer; que, pendant les quarante heures que j’ai « vécu » à Belgrade, je n’ai pas ressenti une minute cette impression. Voici ce que j’ai et entendu

Des hommes d’intelligence très moyenne, mais assez

: fins, beaux parleurs et portés à la jouissance. Pas? d’aristocratie: les grandes familles sont en Bosnie, émigrées de longue date et devenues musulmanes. Un RE: peuple solide, paysan, et qui constitue une précieuse réserve. Et enfin une classe remuante, nombreuse et médiocre: les politiciens, amis de politiciens etaspirants: politiciens. La Serbie, comme la Grèce, est en train de se pourrir par la politique. A Belgrade comme à Athènes les partis ne se distinguent pas par des différences de à programmes mais par des différences de clientèles; un

  • courrier de Macédoine, dimanche 22 mars 1903 « radical » n’est souvent qu’un personnage dont le parti n’est pas à ce moment au pouvoir. À Belgrade plus ; encore qu’à Athènes les hommes sont rares: jen ai deux à Athènes; on n’a pas m’en signaler autant à Les Serbes et les Grecs ont d’ailleurs plus d’un trait de caractère commun: même patriotisme mêlé de vanité; mais comme la dose de vanité est sensiblement moindre chez le Serbe, il résulte de cette différence que le patriotisme serbe est douloureux, le patriotisme grec outrecuidant. Les Serbes rêvent de Salonique: ils sont assez raisonnables cependant pour reconnaître qu’ils n’y ont aucun droit, qu’ils ne sont pas assez forts pour conquérir ce débouché idéal, et ils seraient satisfaits si Salonique devenait seulement port libre. L’ambition des Grecs n’a pas de limite: ils revendiquent les deux tiers À de la Macédoine sans douter un instant qu’ils ne soient capables d’en assurer le développement. Les Serbes souffrent de leur faiblesse, et ils n’ont point pour se consoler l’invraisemblable faculté d’illusion des Hel-: lènes. On me rapportait, à Athènes, ce mot significatif d’un Grec: quelqu’un lui vantait la richesse et la puis- sance de l’Allemagne; notre homme, haussant les À épaules: « Les Allemands sont des briques, dit-il, et À nous sommes des pierres précieuses. » Les Serbes sont plus modestes: « Nous sommes un tout petit pays à la inerci des grandes puissances. » Mais, encore une fois, ils en souffrent, et par la sincérité de leur souffrance ils gagnent la sympathie. Leur politique est prudente et, semble-t-il, encore hésitante. Ils se réjouiraient des réformes si elles à

étaient complétées par deux mesures qui touchent par- ticulièrement leurs frères de Macédoine: 1° le désar- mement des Albanais; 2° la reconnaissance de la natio- Ce sont des Serbes en effet qui peuplent presque entièrement toute la Vieille-Serbie. Or, la Vieille-Serbie “4 est mise en coupe réglée par les Albanais, dont les à exactions et les crimes s’ajoutent pour les Serbes aux défectuosités de l’administration turque. Si l’on se con- tente de réformer l’administration sans désarmer les Albanais, les Serbes seront seuls en Macédoine à ne pas profiter des réformes. Il n’est pas facile de désar- mer les Albanais, Hilmi pacha en sait quelque chose. Muis les revendications des Serbes sont sur ce point Elles ne le sont pas moins sur le second point. Les noufous, — actes d’état-civil de l’Empire Ottoman, classent les raïas selon leur religion, mais non selon leur nationalité. Il y a les patriarchistes et les exarchistes, les LA premiers dépendant du Patriarcat œcuménique, — grec,; — les seconds de l’Exarchat, — bulgare. — Comme les Églises d’Orient sont des organisations à la fois reli-. gieuses et nationales, les Serbes, qui sont les uns patriarchistes, les autres exarchistes, (1) figurent dans les statistiques, tantôt comme Bulgares, et tantôt comme Grecs. Jamais comme Serbes, puisqu’il n’y a pas d’Église serbe. C’est absurde, du moment qu’il y a une (1) Parfaitement inexact sous cette forme absolue. Les Serbes sont patriarchistes. Il y a cependant des exarchistes qui se disent DE: » serbes et qui sont revendiqués par la Serbie. Tout comme certains

  • bulgares, qui sont restés attachés au Patriarcat, sont revendiqués par la Grèce et baptisés par elle « grecs bulgarophones ».

courrier de Macédoine, dimanche 22 mars 1903 Serbie, et des Macédoniens qui sont de race serbe, ‘qui parlent serbe, qui veulent être Serbes. Et cette absurdité place la Serbie dans un état d’infériorité parfaite- ù ment injuste: officiellement, la Serbie n’existe pas en Macédoine; or, elle veut exister, elle a le droit d’exister, puisqu’en fait elle existe. A côté du Roum mileti et du Bulgar mileti, la Serbie veui réaliser le Serb mileti. Deux moyens lui sont ouverts dont l’un est impossible et le second très difficile. La Serbie pourrait réclamer la création d’une Église « il serbe nationale. Mais elle n’aurait aucune chance de l’obtenir. Il en a été question; (1) des obstacles insur- montables se sont dressés: le Patriarcat œcuménique proteste contre un nouveau schisme qui diminuerait encore sa puissance spirituelle, déjà affaiblie par le schisme bulgare; la Russie, pour des motifs politiques, « s’associe aux protestations du Patriarcat; la Bulgarie est très jalouse de son privilège; et la Turquie enfin, ayant mesurer combien l’Exarchat a favorisé le développement de la Bulgarie, ne se prêtera pas facile- «.. -.. À ment à la constitution d’une nouvelle Église nationale 1 (1) Sinon officiellement tout au moins officieusement. Aussi toute ; la phrase qui suit a-t-elle le tort d’être trop positivement affirma- tive; des conditionnels y remplaceraient avantageusement les indi- 4 catifs: « le Patriarcat œcuménique protesterait..; la Russie.; . S’associerait… » Ici surtout une formule dubitative s’impose. Les formules dubitatives s’imposent toujours lorsqu’on parle de la politique russe. La Russie en tant que puissance politique s’asso- cierait aux protestations du Patriarcat; la Russie en effet ne se soucie pas de favoriser le développement de la Serbie par la création d’une Eglise serbe nationale, comme elle par la création de l’Exarchat, favorisé plus qu’elle ne le désirait le développement de la Bulgarie. Mais d’autre part la Russie est une puissance religieuse; elle rêve d’installer à Constantinople un patriarche œcuménique slave: une Eglise serbe pourrait lui servir à réaliser son rêve, par absorption de l’Eglise grecque.:

qui fortifierait nécessairement un nouvel État Balka- nique. La Serbie n’espère plus obtenir une Église serbe., Elle se contente de demander, — et elle a obtenu, à Uskub et à Prizrend, — des évêques serbes dans les pays de race et de langue serbe. L’affaire Firmilian, à Uskub, prouve que cette reconnaissance progressive ne pas sans difficultés. En tout cas elle est insuffisante. Et la Serbie a recours au second moyen, qui consiste à réclamer l’introduction, sur les noufous, de la rubrique: nationalité. Ce serait extrêmement simple, si la Turquie n’était pas une société religieuse pour laquelle certaines notions sont non avenues. Introduire, sur les noufous, la rubrique nationalité, équivaut à À faire pénétrer dans un État religieux des notions qui: appartiennent à un État laïque. C’est très difficile. Quelque décidées et légitimes que soient ses prétentions, la Serbie est pacifique. Cela est certain. Elle l’a ( dit. Elle le répète. Elle met un grand soin à le faire savoir. Récemment encore, le roi Alexandre déclarait, dans un discours prononcé devant le corps diploma- tique, que la Serbie continuait dans les Balkans son œuvre « de paix, d’ordre, de civilisation ». Dans un autre toast, porté par le roi à l’armée, on a 13] voulu voir des intentions belliqueuses; il s’agissait de; « vider l’an prochain une coupe à Prizrend mais cet; espoir a existé de tout temps, et une nouvelle évoca- #0 tion n’est pas plus significative que les compliments obligatoires à « cette vaillante armée qui… etc. » De même appellera-t-on « préparatifs de guerre » un appro-! visionnement de 50 millions de cartouches, et la commande donnée cette semaine même à une maison

courrier de ‘Macédoine, dimanche 22 mars 1903 française, de cinquante mille manteaux? Non. La Serbie est pacifique. Elle est trop sage pour s’engager : dans une aventure qui ne saurait manquer de lui être Mais, en cas de guerre, quelle serait son attitude? La formule officielle dit: « Nous agirons au mieux de nos intérêts. » Sans doute. Mais encore comment se : manifestera cette action? La neutralité même est presquetoujours une action. La Serbie sera-t-elle neutre? Prendra-t-elle parti? et dans quel sens? Tout porte à croire que la Serbie, en cas de guerre, marcherait, mais on ne peut prévoir contre qui. Il 4 semblé que le gouvernement ne soit pas décidé, Jusqu’à ces derniers jours il était question d’un rapprochement avec la Turquie, le Bulgare étant l’ennemi commun. Puis, on a parlé d’une entente serbo-bulgare.. à Je puis vous dire, à cet égard, que rien n’est fait et « É même que rien de sérieux n’a été tenté: l’intermédiaire tout indiqué de cette entente, connu à Sofia et à Belgrade pour en être un très ardent partisan, m’affirme a qu’il n’a pas à s’occuper d’une pareille affaire, et 4 qu’aucun bruit la concernant n’est venu à sa connais- sance. Que me dira-t-on à Sofia? (1) Si vraiment les deux gouvernements semblent peu 4 occupés d’une entente, il est certain toutefois qu’une bonne partie de l’opinion publique, dans l’un et l’autre pays, n’y serait pas défavorable. Mais sur quelles bases se réaliserait l’accord?

(1) On m’a dit à Sofia qu’il n’y avait rien de fait, qu’on en par- lait, mais que l’entente n’était pas mûre. J’ai d’autre part que la question commençait à être agitée. Toutes tendances au rapprochement ont été suspendues par lès événements de Belgrade.

Le Temps des vendredi 3 et samedi 4 avril Chez les révolutionnaires bulgares L’Organisation intérieure et les comités macédoniens. — Sarafof et Tzontcheff. — Trois dangereux person- nages: Mikhaïlowski, Tatartcheff, Radeff. — Y aura-t-il

Il y a une dizaine d’années, un mouvement curieux se dessinait dans plusieurs villages bulgares de la Macédoine. Sur l’initiative de l’instituteur une école du dimanche naissait: les causeries, assidûment suivies, dégénérèrent vite en conversations politiques; et de ce

mouvement d’instruction populaire sortit bientôt la pro-

pagande macédonienne. L’école du dimanche avait été fondée. sans arrière-pensée; (1) « intelligence » À bulgare-macédonienne suivait simplement l’exemple à

qui lui avait été donné jadis par intelligence » russe: elle « allait au peuple ». Il n’est pas indifférent Te de constater que ces premières démarches furent l’ori- gine des premiers rêves de liberté. #4 (1) Peut-être de la part des fondateurs; mais il ne faut pas oublier, et j’aurais le rappeler, que le mouvement scolaire lui- même était de la part de la Bulgarie un acte de propagande natio- nale très net. La propagande scolaire des Bulgares en Macédoine 15500 s’est surtout développée depuis la reconnaissance de l’Exarchat (1870) et d’une manière particulièrement active depuis 1885. #4

courrier de Macédoine, samedi 28 mars 1903 Dix années de propagande ont suffi à rendre la révolution imminente, d’aucuns disent inévitable. Les deux comités macédoniens ont être dissous. L’Organisation intérieure subsiste, sur laquelle le gouvernement Un Haut comité macédonien siégeait à Sofia. Son rôle devait être et au début était de pure propagande; humanitaire en Europe. Ayant dépassé ces limites, ila été dissous; ses réunions restent interdites. Un second 4% comité, dissident du premier, a été également dis- sous. L’Organisation intérieure est établie en Macédoine : son rôle est d’action insurrectionnelle, et elle s’en acquitte consciencieusement. Elle est divisée en comités régionaux; elle distribue des armes, recrute les bandes, travaille à soulever le pays. Son règlement A a paru tout au long dans le Livre bleu, récemment publié par le Foreign Office. On évalue ses forces actuelles à une dizaine de mille hommes, la plupart Macédoniens d’origine, un bon nombre intelligents et instruits, officiers, professeurs, étudiants: ce sont les À cadres et l’état-major de l’armée insurrectionnelle. Haut comité macédonien, comité dissident et comités régionaux de l’Organisation intérieure sont le plus sou- vent confondus sous le nom général de « comités — komitadjis.— Les Turcs sont les auteurs de cette confu- sion; elle leur est nécessaire pour rendre la Bulgarie responsable de lagitation macédonienne: si l’Orga- A nisation intérieure est bulgare, il y a commencement de guerre; si elle est macédonienne, il y a insurrection. La Turquie semble désireuse de conserver son

casus belli: elle entretient soigneusement l’équivoque. Cette semaine encore le commissaire ottoman à Sofia se plaignait à Constantinople de l’indulgence du gou-; vernement bulgare pour les bandes qui passent la frontière. La question préalable serait de savoir si les.; individus qui composent ces bandes sont des sujets du: prince Ferdinand ou des sujets du Sultan. L’Organisation intérieure, sous l’inspiration de Sarafof, — actuellement en Macédoine, — est dirigée par plusieurs lieutenants mystérieux, dont les noms sont? peu connus mais dont l’autorité est considérable. Des deux comités macédoniens de Sofia, l’un était présidé par le professeur Mikhaïlowski, — mais le général Tzontcheff y exerçait une influence prépondérante; — lautre, le comité Sarafof, avait pour président l’ingénieur Stanicheff. Boris Sarafof est un jeune homme de vingt-sept ans. Il se forma dans les écoles bulgares, puis passa quelque Memps à l’Académie militaire de Saint-Pétersbourg. Officier brillant, il se distingua en 1895 au siège de Melnik et par un coup de main enleva la place. Il dé- missionna en 1899. Les photographies de Sarafof révèlent une physionomie ardente, intrépide, téméraire. « Il me dit un de ses amis, une âme de condottiere. » Il d’ailleurs, de qui tenir: son père fut longtemps prisonnier des Turcs pour menées révolutionnaires,; aux environs de 1881. Le général Tzontcheff frise la cinquantaine. Il est; sorti du rang. On s’accorde à lui reconnaître une grande valeur militaire. Ses allures démagogiques l’ont

courrier de Macédoine, samedi 28 mars 1903 rendu très populaire dans l’armée. Le général Tzontcheff n’est pas en Macédoine. Egalement démissionnaire. ! Il fut un temps où Sarafof et Tzontcheff marchaient d’un commun accord. Cette entente ne dura pas. Deux Le tendances ne tardèrent pas à se manifester: l’esprit démocratique, avec Sarafof; l’esprit militaire, avec Tzontcheff. C’est ce que leurs détracteurs appellent des Les partisans de Sarafof se défient des militaires; démocrates, ils ne veulent pas d’une révolution maeé-; donienne dirigée par des militaires; ils redoutent surtout les officiers d’origine bulgare qui en passant la frontière conserveraient toutes leurs attaches dans l’armée bulgare. Les relations connues du général Tzontcheff avec le prince n’étaient point jadis pour les rassurer; aujourd’hui encore, les démocrates ont peut- À être tout lieu de craindre qu’une conquête de la Macé-w doine faite par les militaires ne soit suivie d’un accroissement du pouvoir militaire en Bulgarie: aussi ne réclament-ils que l’autonomie, en repoussant énergiquement toute velléité d’annexion. Les militaires, de leur côté, se défendent de viser à à l’annexion. Leur formule est la même que celle des démocrates: « La Macédoine aux Macédoniens ». Leur à programme n’affiche pas une prétention plus ambitieuse. Mais leurs attaches, leurs tendances et certaines déclarations ambiguës de leurs chefs, les rendent inévitablement suspects aux démocrates. La divergence n’a pas toujours été aussi claire ni. aussi précise. Elle l’est aujourd’hui grâce aux événe-w ments des deux dernières années. Sarafof et ses amis se séparèrent de Tzontcheff,:

— mars 1901, — et fondèrent un second comité, sous la mocrate, d’une honnêteté réputée, habitant Sofia où il; dirige les travaux du monument « au tsar libérateur ». — L’Organisation intérieure et le comité dissident - à demeurèrent dès lors indépendants et continuèrent, l’un: à Sofia, l’autre en Macédoine, une action tout à fait distincte: mais une même inspiration les animaïit, représentée par le programme Sarafof. A plusieurs reprises il fut question de transférer hors de Bulgarie le siège du nouveau comité. Les promoteurs de cette mesure pensaient affirmer ainsi leur programme anti- annexionniste. La dissolution des deux groupes empêcha le projet de se réaliser. Tzontcheff, resté au premier comité, provoqua la révolte avortée de l’automne 1902. C’est à la suite de cette révolte que l’attention des Puissances se fixa à avec plus d’inquiétude sur la question macédonienne, et que le Sultan promulgua ses fameuses /nstructions concernant les vilayets de la Turquie d’Europe. On sait comment la Russie exigea la dissolution des Sarafof est en Macédoine. Le général Tzontcheff, en domicile forcé et surveillé à Drenova. M. Stanicheff a à quitté momentanément Sofia pour affaires person- ue. nelles. Je n’ai voir ici que M. Mikhaïlowski, prési- dent du comité Tzontcheff, le docteur Tatartcheff, ancien membre de l’Organisation intérieure, le pu- à bliciste Radeff, et quelques personnages moins en

A courrier de Macédoine, samedi 28 mars 1903 À Au fond d’un jardin, dans une petite rue paisible, la maison du sage: mobilier vieillot, photographies passées, petite lampe pâle, un grand calme et une grande À mélancolie. Un homme de cinquante-cinq ans entre, Ê d’un pas sec, d’une allure cassante, et me serre la main, mécaniquement. Puis, sur une première question, il » parle, il parle longuement, avec beaucoup de facilité, une grande fougue, une multitude d’images et de cori- : paraisons, lançant des vues, racontant des souvenirs, se levant, puis s’arrêtant, puis s’asseyant, puis marchant encore, agité, vibrant, éloquent et triste. Mikhaïlowski est un orateur et un poète. Lui-même dit de ses collègues: « Ceux-là sont des hommes d’ac- tion. » Sa présence à la tête du comité Tzontcheff étonne; elle s’explique: un idéaliste, connu comme poète et comme philosophe, est moins inquiétant qu’un , général, même démissionnaire. En offrant la présidence ; à Mikhaïlowski, tandis qu’il se reléguait lui-même à la 1 vice-présidence, Tzontcheff savait ce qu’il faisait. Mikhaïlowski a gardé de son récent voyage en. Europe un souvenir plein d’amertume: il a partout É l’égoïsme et l’intérêt seuls moteurs de l’action politique. Des grandes puissances européennes, les unes ont des prétentions avouées dans les Balkans, les autres n’ont aucune prétention. Les premières ne sacrifieront au É sentiment aucune parcelle de leurs intérêts: il serait déraisonnable d’attendre d’elles une pareïlle abnéga- ! tion. Mais les autres, celles qui « ne demandent rien? » Oh! celles-là, c’est encore pis: elles s’abstiennent

d’agir précisément parce qu’elles n’y ont aucun intérêt “1 matériel et parce qu’elles ne comprennent pas leurs: intérêts moraux, auxquels elles sont d’ailleurs parfai- à L’Allemagne surtout semble à Mikhaïlowski un “5 monstre d’égoïsme et de cruauté: les intérêts allemands sont « de misérables intérêts financiers il faut à l’Allemagne une Macédoine turque pour y exporter ses #4 produits; il lui faut une Turquie aussi forte que pos- Re: sible, pour que la consommation des produits allemands à y soit aussi considérable que possible; le Drang nach: Osten réclamerait volontiers la domination turque dans tous les États balkaniques pour que les produits alle- mands établissent leur triomphe sur le marché euro- péen, de la mer Baltique à la mer Égée, des bouches de l’Elbe à celles du Danube! « Nous sommes à la merci de l’Allemagne. » a. Pour échapper à « la honteuse tutelle germanique » Mikbaïlowski ne voit qu’un moyen: la fédération bal- kanique. De petits États en lutte les uns contre les autres sont impuissants: en s’unissant, les États bal- kaniques peuvent former, en y comprenant la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine, une fédération de douze ou quinze millions d’habitants, avec laquelle il faudrait ‘compter. Ceprojet est lointain: la Roumanie, la Serbie, “4 la Bulgarie et la Grèce sont déchirées par des querelles, séparées par des rancunes, éloignées par des haiïnes. Un jour viendra où toutes ces querelles, toutes ces #3 rancunes, toutes ces haines stériles feront place à la sont moins différents que Bretons, Bourguignons et <4 -Gascons. Le péril étranger a imposé l’union aux peuples Et

courrier de Macédoine, samedi 28 mars 1903 1 dela Gaule; le péril allemand imposera l’union aux peuples slaves. La question d’une fédération balka- nique se posera au lendemain même de l’autonomie de la Macédoine. Et c’est pourquoi il faut résoudre la question macé- donienne. Il faut la résoudre comme une phase impor- tante, essentielle, décisive, de la question balkanique. Et c’est bien ainsi que l’Europe voit les choses: sans quoi les difficultés ne seraient pas aussi grandes. A ce moment de son discours, je demande à Mikhaï- ù lowski comment nous devons interpréter certaines déclarations de lui qu’on a représentées comme une retraite. Voici sa réponse: « Quand un homme s’est engagé à fond dans une affaire aussi grave, il ne peut pas aisément tirer son épingle du jeu. On doit réfléchir avant de se lancer 3 dans l’action; mais quand on y est on doit marcher jusqu’au bout. Le voudrais-je, je n’aurais pas le droit d’abandonner à l’heure décisive les amis qui ont 1 confiance en moi. Je marcherai, chef ou simple soldat, jusqu’au bout. J’ai fait cependant une déclaration : publique, parce que je la croyais nécessaire et favo- rable à notre cause. J’ai conseillé à mes amis de « patienter. Les grandes puissances, leur ai-je dit, ont pris l’affaire en mains et indiqué une solution. Atten- « dons. N’abdiquons rien de nos espérances, mais patientons: laissons l’Europe se rendre compte de l’inefficacité de sa solution. Après quoi nous serons beaucoup plus … forts pour agir. ». Et comme je le félicite de ce langage, Mikhaïlowski reconnaît qu’une telle politique est sage et habile: sans doute l’Europe saura gré aux révolutionnaires d’avoir À

laissé à la Turquie le temps de tenir ses promesses: et si dans six mois les réformes n’ont pas abouti, que Fe. À pourra-t-on répondre à ceux qui diront: (Eh bien! Ne l’avions-nous pas prévu? Et maintenant? » te

Il est peu probable malheureusement que la politique è à de sagesse l’emporte. Le docteur Tatartcheff ne me à laisse à cet égard aucune illusion. a Le docteur Tatartcheff est une victime des Grecs: à médecin à Salonique, aujourd’hui âgé d’une trentaine

. d’années, il avait épousé une Grecque: c’est ce que les

Grecs ne lui pardonnèrent pas. On sait de quelles ter- De ribles malédictions les Grecs poursuivent le « Barbare »

. qui déshoncre une femme de Hellas. L’affaire de Troie, jadis, en témoigna: si la belle Hélène eût outragé Ménélas en compagnie d’un pâtre arcadien, par exemple, jamais cet adultère n’eût été blâmé; et les tendres amants eussent été honorés, aux dépens de l’époux, ridicule de ne. pas être aimable. Mais Pâris était un étranger, c’est-à-dire un « Barbare ». Aussi l’infidélité

d’Hélène devint-elle la cause d’une guerre sanglante: à il y allait de l’honneur du pays, sur quoi les Grecs ne badinent pas. Le docteur Tatartcheff connut combien

il est dangereux à un « Barbare » d’épouser une fille de Hellas, voire en noces légitimes, surtout quand ce barbare est Macédonien, d’origine bulgare, et affilié à l’Organisation intérieure.;

Dénoncé par des Grecs, le docteur Tatartcheff se vit condamné à Salonique, à la suite d’un procès inique, (1) à

(1) « Inique » est peut-être trop fort. Ce fut un procès politique,

tout simplement. — Je sais bien qu’un procès politique est inique, par définition. Mais le docteur Tatartcheff faisait de la révolution.:!

à courrier de Macédoine, samedi 28 mars 1903 et sur de faux témoignages de Grecs. On l’envoya en Asie-Mineure. Il fut gracié, naturellement, et c’est ici à que l’histoire devient tout à fait jolie. En sortant des griffes de l’autorité turque, le docteur Tatartcheff s”embarqua à Smyrne pour Salonique avec . transbordement à Athènes. Quand le bateau pénétra dans le Pirée, une foule attendait sur le quai: le docteur Tatartcheff, dès qu’il parut, fut hué par la foule, ù appréhendé par l’autorité, — grecque, — et conduit en : prison, — à Athènes, — où il séjourna deux mois, — septembre-octobre 1902. — Libéré enfin, car on ne put trouver aucun prétexte pour le garder, le docteur Tatartcheff est revenu à Sofia, à l’abri des Turesetdes Doux, timide, d’une énergie calme, le docteur Tatar- tcheff n’a rien de sanguinaire. Il sait qu’uneinsurrection, dans les circonstances actuelles, n’a pas grande chance de réussir. Il sait que la Turquie, suivant le conseil d’une Puissance amie, est décidée à réprimer l’insurrection en douceur: pas de massacres systématiques À qui risqueraient de soulever la conscience européenne; des arrestations, seulement, quand on pourra se dis- à: penser de tuer; des exécutions rares, et seulement quand on ne pourra pas les éviter. Si quelque Puissance hasarde une observation, la Porte sera très à son aise pour répondre: « Nous ne sévissons que contre des ; individus pris les armes à la main; nous apportons dans cette répression une très grande modération; nous faisons ce que vous-mêmes feriez à notre place. » A supposer même que la répression soit plus sanglante que ne le désire la Turquie, le docteur Tatartcheff se demande avec anxiété si l’Europe n’aura pas la tenta-

; tion d’objecter qu’elle a tout fait pour prévenir le conflit, qu’elle a obtenu des réformes, et que les révolutionnaires ont le tort d’agir avant que l’inefficacité des Et malgré ces réflexions, l’insurrection lui paraît probable. IL ne la conseille pas. IL constate: « Les populations sont désespérées. Les réformes sont le il dernier mot de l’Europe: les réformes sont insigni- fiantes, et fussent-elles suffisantes elles ne seront pas a exécutées. Quelle confiance peut-on avoir dans un gouvernement qui, depuis vingt-cinq ans, nous berne de promesses? L’insurrection échouera? Et son seul résultat à sera la mort de quelques milliers d’hommes? Je le sais bien. Et ceux qui courent à la mort le savent bien aussi. Mais leur raisonnement est simple: ils n’ont rien à perdre; s’ils réussissent, c’est tout gain; s’ils échouent, qu’est-ce que cela fait? On les tue jour par jour depuis des années, autant en finir d’un coup. Tel est leur raisonnement: et quand on sait que ces gens-là n’ont À plus à proprement parler que leur vie, — et quelle vie! — on ne s’étonne pas qu’ils en fassent si bon marché! » Mêmes appréhensions chez le publiciste Radeff. Celui- est un type intéressant et profondément sympathique. Il est en Macédoine, à Resné, près Monastir, et pour; ses vingt-sept ans occupe à Sofia une situation bril- lante. Il a fait ses études à Genève, où il a séjourné cinq ans. Il a vécu à Paris, par périodes intermittentes, un total de trois ans et demi. En 1899, le comité macé- donien fondait à Genève une revue bi-mensuelle intitu- À lée l’Effort; Radeff en fut le directeur. En avril 1902, la à

; courrier de Macédoine, samedi 28 mars 1903 publication cessait, et le Mouvement macédonien,— éga- ; lement bi-mensuel, — naiïssait à Paris, sous la direction de Radeff. La publication de ce journal est actuellement : suspendue, —elle reprendra, —et Radeff est venu à Sofia combattre parmi ses compatriotes. Il collabore chaque jour à la Vefcherna Pochta, — le Courrier du soir, — le plus important et le meilleur journal de Sofia, où ses articles de fond ont été immédiatement très remarqués. Simon Radeff, — rien de commun avec le ministre du : mêmenom, membre du cabinet Daneff démissionnaire — est un garçon de taille moyenne, de silhouette fine, : myope, la barbe blond cendrétaillée en pointe, délicat,

  • nerveux, charmant: une physionomie tourmentée et douloureuse, qui faisait dire à quelqu’un: « Voilà le Christ macédonien. » Très sensible aux beautés artis- tiques, très tendre et un peu mystique, très amoureux de la France révolutionnaire et de la France littéraire À dent il connaît les fleurs les plus récentes et les plus « aristocratiques, Radeff a une grande influence par sa sincérité, son désintéressement, sa haute conscience. Ses adversaires lui font le singulier reproche d’être de 5 bonne foi: il n’hésite pas à leur donner raison quand ils ont raison; il ignore l’attaque systématique; ïül reconnaît des qualités aux gens dont il relève les défauts; il approuve un jour, si ce jour-là il mérite l”approbation, l’homme qu’il a combattu la veille et quil combattra sans merci le lendemain. Cette attitude impartiale donne une très grande force à sa critique: on comprend que ses adversaires la regrettent, Radeff croit qu’une insurrection est inévitable et prochaine. La date n’en saurait être indiquée d’une manière

certaine, mais entre mai et septembre on peut s’at- es tendre à tout. Une propagande de dix années a porté Ki: ses fruits. Les populations sont excédées, et leur patience Lt. est à bout. La note austro-russe et les déclarations de la Russie n’ont fait qu’exaspérer les esprits. Aujour- d’hui les chefs du mouvement seraient impuissants à ne. l’arrêter. Ils quitteraient la Macédoine pour rentrer en me Bulgarie que les populations marcheraient sans les ROUE. chefs; elles ne se croiraient pas trahies, car elles ont “ALTCER une confiance absolue en ceux qui les dirigent: mais #4 elles croiraient que des raisons diplomatiques obligent la Bulgarie à les abandonner, et elles mépriseraient les . raisons diplomatiques qu’elles ne connaissent pas. je — Alors, demandai-je à mon interlocuteur, rien, à votre avis, ne saurait enrayer le mouvement? Radeff réfléchit longuement, sa belle tête grave à appuyée sur deux doigts, les yeux clos, puis: À — Si. Le contrôle européen. C’est la seule garantie. (1) se J’ai vu, pendant mon séjour à Sofia, plusieurs autres révolutionnaires. Toujours le même refrain revenait (1) Le contrôle était proposé par M. Steeg, consul de France à Salonique, dans sa Note concernant les réformes à introduire en Macédoine, pièce annexe à son rapport du 15 décembre 1902 (Livre jaune, page 50). La note austro-russe, qui châtra si cruellement les propositions de M. Steeg, écarta l’idée du contrôle. Aujourd’hui,; après qu’un délai de six mois laissé à la Turquie pour appliquer à les réformes a prouvé l’impuissance du gouvernement ottoman et sa mauvaise volonté, l’idée du contrôle reparaît: et c’est la Russie à qui la met en avant dans un ultimatum présenté à la Porte le jeudi Que les partisans du contrôle ne se hâtent point de se réjouir. . Que sera ce contrôle? Comment s’exercera-t-il? Le mot ne signifie: rien. Il faut définir. On parle d’un contrôle exercé par les consuls. Quels consuls? Tous les consuls européens en Macédoine? Ou les

: courrier de Macédoine, samedi 28 mars 1903 impitoyablement au bout de tous nos entretiens: le con- È trôle. Les Macédoniens ne croient plus aux promesses à de la Porte. Ils sont à bout de patience. L’Europe seule pourrait les calmer; un acte décisif de l’Europe pourrait seul gagner leur confiance: le contrôle. Car, disent-ils, si la Turquie est décidée à exécuter les réformes, en : quoi le contrôle la gêne-t-il? Mais est-il encore temps? consuls de Russie et d’Autriche-Hongrie seulement? On parle aussi d’augmenter le nombre des consuls. Des consuls russes sans doute? Il y a dans le seul vilayet de Kossovo trois consulats russes: à À Uskub, à Mitrovitza, à Prizrend. C’est beaucoup, étant donné que la M. Steeg ne semble pas partisan du contrôle par les consuls. Il. proposait la nomination d’inspecteurs européens pour un terme fixe et avec le consentement des ambassades. Les propositions de M. Steeg sont discutées d’une façon fort inté- ressante dans un article intitulé les Revendications macédoniennes et la diplomatie. (Questions diplomatiques et coloniales, 15 août 1903) à L’auteur M. Karayowoff, ancien vice-président du Haut Comité (4 macédo-andrinopolitain, y expose la thèse de l’autonomie.

Le Temps du mardi 7 avril: #4

Le village d’Ichtip est situé dans le vilayet de Kos-

sud-est d’Uskub, près de la limite du vilayet de Salo-

Le village bulgare de Karabintzi se trouve à deux

heures et demie environ d’Ichtip. Une affaire qui semble:

assez grave s’y est produite mercredi dernier 25 mars. À Malheureusement nous ne savons pas la vérité exacte,

et il est difficile de la savoir.

Deux versions contradictoires me sont fournies: la:

première, de source turque, m’est donnée par Hilmi

pacha; la seconde, de source bulgare, provient des ren-

seignements recueillis sur place par un Bulgare.;

Voici la version turque

« Le caïmacam d’Ichtip, ayant appris que des munitions

étaient cachées à Karabintzi, se rendit dans ce village

pour y opérer une perquisition. Il était accompagné a

d’un fort détachement de troupes et de gendarmerie.

Aussitôt arrivé, il divisa sa petite armée en plusieurs.

groupes qui furent chargés de fouiller les maisons.

Après quelques heures de recherches infructueuses, le!

caïmacam fait sonner la retraite pour le départ. Les son- a

neries des clairons sont suivies d’une salve de coups de à

: courrier de Macédoine, premier avril 1903 4 fusils tirés du centre du village. La troupe se dirige à vers l’endroit d’où venait la détonation et elle arrive dévant une maison occupée par une bande d’une taine d’individus. La troupe répond au feu de la bande. La fusillade fait dès le début trois morts parmi les soldats, puis un quatrième. La fusillade dura plus de douze heures. Dans la bande on compta au cours de la fusil- lade dix-sept morts. Après que le feu eut cessé, neuf À cadavres furent trouvés au milieu de maisons brüûlées, qui avaient pris feu, des monceaux de paille allumés par la fusillade et par des bombes lancées parla bande. On reconnut parmi les victimes appartenant à la bande ; un nommé Godof portant l’uniforme de capitaine de l’armée bulgare et un sous-lieutenant du nom de Pando. On trouva dans le sac du premier dix-huit cartes des trois vilayets et de différents cazas. En outre un blessé fut fait prisonnier. » La version de source bulgare allègue que le prétendu; - sous-lieutenant du nom de Pando ne serait pas un offi- cier bulgare mais un homme de la bande, réellement nommé Pando, et qui aurait endossé l’uniforme de souslieutenant pour se donner du prestige. Des différences beaucoup plus importantes sont à relever, et des détails; très précis nous sont fournis dans ce rapport dutémoin « Le mercredi 25, à midi, le village de Karabintzi a été cerné par une troupe d’un millier d’hommes grossie d’environ cent cinquante bachi-bouzouks d’Ichtip et des levo, etc.). Dans la maison du villageois Dane Dambeffse trouvait une bande d’une vingtaine de personnes. La troupe ayant la présence de cette bande a attaqué la

maison; la bande a riposté: la fusillade a duré dix-huit heures; entre temps la bande a fait usage d’une bombe qui a mis le feu à la maison. On ignore ce qui est PU. advenu de la bande. « Les troupes ont attaqué ensuite les villageois dans leurs maisons et tué plusieurs individus. Plusieurs ont été torturés avant d’être tués: Monaco Oftchara a les yeux crevés; Sando Terzi a été attaché et jeté au à feu; Gioro Kitanof a été coupé en morceaux. Les autres ont réussi à prendre la fuite avec leurs femmes et leurs à enfants. Il ne reste dans le village que les domestiques d’un bey, propriétaire d’une ferme, qui ont été protégés par leur maître. l’église d’Ichtip sont arrivées deux femmes. La pre-; mière, Tana Triptchova, affolée, a raconté qu’on avait voulu lui faire violence, qu’elle s’était échappée en disant qu’elle était mère de quatre enfants, et qu’elle avait promis d’amener à sa place une jeune fille. La seconde, Stoia Minova, s’est enfuie, avec ses deux enfants, de sa maison en flammes. Selon son récit, aucune femme qui tombait aux mains des soldats n’était respectée. « Ont été brûülées la maison de Dane Dambeff et celle de son frère Petro, ainsi que deux monceaux de paille et quatre greniers de blé appartenant à ce dernier. Ega- lement brûlées, les maisons de Tasse Kirmidji, de.; Stoian Domazetof, d”Ephrem Serebren, de Spaso Taran-; Il n’est pas indifférent de remarquer que chaque mai- il son abritait les membres de toute une famille de vingt « Tout le bétail, sauf celui du bey, a été enlevé par les Es bachi-bouzouks. La troupe se trouve dans les environs

; courrier de Macédoine, premier avril 1903

à du village. Les bachi-bouzouks, toujours nombreux,

enlèvent tout ce qu’ils trouvent, outils, chariots, etc. »

où De la même source, note complémentaire:

é « On a trouvé de nouveaux cadavres: Arso Ivanof,

Le deKarabintzi,et deux individus originaires de Kruchovo,

habitants de Kotcheni, et venus pour affaires; avec eux;

était venu un enfant, un jeune garçon, dont un soldat;

par pitié, facilité la fuite. Neuf femmes jusqu’à pré-

4 sent sont venues chercher abri et protection à Ichtip,;

ï avec vingt enfants; elles voulaient partir pour Uskub; on le leur à déconseillé et on les a installées provisoire-;

A ment dans une école. »

Ainsi, selon la version turque, la troupe aurait été provoquée par la bande: la troupe ignorait la présence

de la bande. Selon la version bulgare, c’est la troupe. qui aurait attaqué la bande: la troupe serait venue,;

chasser. Les Turcs se plaignent des bandes qui, disent-

ils, continuent leurs menées. Les Bulgares se plaignent.

En des Turcs qui, disent-ils, provoquent les bandes et font

subir aux villageois une répression exagérée.

à A qui croire?

Le. J’ai songé à me rendre à Ichtip. Mais j’apprends que (

deux « Européens — l’un d’eux était un journaliste

américain, — y sont arrivés dimanche pour faire une enquête et n’ont mettre leur projet à exécution parce que l’autorité les en a empêchés.

; Il est probable que je ne serais pas plus heureux.

Le Temps du jeudi 9 avril: 1 a Entre Sofia et Nisch, j’ai voyagé, l’autre jour, avec un Français établi à Constantinople et un commerçant à bulgare de Sofia. Comme par hasard, il fut question de la Macédoine. Et la conversation vaut d’être rap- — Vous venez de Sofia, me dit le Bulgare. Je ne sais: quelle impression vous a faite notre ville. Il est bien cer- tain qu’à côté de Paris c’est une toute petite ville. Mais réfléchissez qu’il y a vingt-cinq ans à la place de cette petite ville s’élevait un ignoble village aux maisons basses et borgnes, aux rues défoncées, bref un village turc pareil à ceux que vous connaissez. En vingt-cinq ans nous avons édifié une ville moderne, le commence- A ment d’une ville moderne, si vous voulez, car je n’ignore à pas les trous, les imperfections, l’inachevé qui choquent ‘is de toutes parts: mais nos rues sont propres, larges, aérées, nos maisons sont habitables, et vous avez en voir qui ne manquent ni de confort, ni même de LE. luxe. Vous avez voir aussi quelques palais qui n’ont “2 rien de somptueux, mais qui sont convenables. Vous 5 À avez constater que nous n’avons rien négligé pour

; courrier de Macédoine, dimanche 5 aoril 1903 à. doter notre capitale de tous les moyens de communicaLt tion désirables: télégraphe partout, téléphone par- à tout. Et que d’autres travaux! chemins de fer, tram- ways, routes, ponts… Et nos écoles! s. — Je suis très renseigné sur ce point: voici les chifBi fres qui m’ont été communiqués au ministère de l’in- struction publique, d’après le rapport officiel de 1902 à Budget total de l’instruction publique: 8 millions et demi, per — ce chiffre représente la part de l’État; les communes par- à ticipent, en outre, pour un tiers dans les dépenses de l’en- 2.883 écoles, dont 2.776 mixtes, 103 de garçons, 4 de filles. Instituteurs — des deux sexes —: 5.639. : Écoles du soir: avec 15.000 auditeurs. 4 gymnases de garçons, réunissant les deux sections: classique et moderne: 3.381 élèves, 160 professeurs. 4 6 gymnases de jeunes filles: 4.668 élèves, 209 professeurs. à Plus l’enseignement supérieur, les écolesmaternelles, — Eh bien, reprit mon interlocuteur, n’est-ce pas considérable? Et croyez-vous qu’un pareil résultat puisse être obtenu sans efforts et sans sacrifices? — Incontestablement. En vingt-cinq ans de liberté, le

peuple bulgare a fait des prodiges; il a donné la preuve 4 à d’une vitalité, d’une énergie, d’une intelligence éton- nantes. Et c’est pourquoi nous attendons de lui beau- — Oui, monsieur; mais ici une question se pose, à à laquelle précisément je voulais vous amener. Après vingt-cinq ans d’efforts, après vingt-cinq ans de sacri- fices, après les dépenses colossales et ruineuses qu’il s’est imposées, le peuple bulgare se trouve aujourd’hui arrêté dans son développement. Pourquoi? Parce que son commerce végète, parce que son industrie n’existe pas. Nous avons des ingénieurs, nous avons des com- merçants, nous avons des jeunes gens qui ont reçu dans nos gymnases une excellente instruction pratique, #4 propre à faire des industriels et des commerçants; ne mais nous n’avons pas de capitaux. Et nous n’en aurons pas tant que la question macédonienne ne sera pas réglée. Jamais les capitaux étrangers ne viendront s’exposer dans un pays aussi peu sûr, aussi peu tran- “4 quille, aux portes duquel bouillonne une révolution. Et voilà pourquoi, monsieur, la question macédonienne est pour la Bulgarie d’un intérêt vital. Voilà pourquoi nous réclamons le règlement de cette question, selon la jus- tice, et d’une manière définitive, qui nous mette à l’abri des révolutions. Je ne suis, moi, ni un révolutionnaire,, je suis un esprit pratique; je veux le bien de mon pays, non par des conquêtes, mais par le seul moyen eflicace, le développement économique. Je ne crains pas de le répéter, la question macédonienne est une question — Je vous demande la permission de: corriger votre Le:

à courrier de Macédoine, dimanche 5 april 1903 formule: disons que la question macédonienne est aussi une question économique. Ne — Non, monsieur, pas « aussi avant tout. Je ne mé- connais pas l’importance du sentiment patriotique, ni l’influence des idées humanitaires. Mais je dis que jamais 4 ni le patriotisme, ni l’idéalisme humanitaire n’auraient rallié à leur cause les esprits positifs, les commerçants, 4 les financiers, les gens pratiques, comme moi, si le fond à de la question n’était pas une question purement pra- : Le Français établi à Constantinople intervint alors et, à s’adressant au Bulgare, lui dit: 4 — Il me semble, monsieur, qu’il y a dans votre thèse une grande part de vérité. Je vois cependant, quant à moi, dans la question macédonienne, un élément dont vous ne tenez pas compte: c’est l’élément concurrence. à Je m’explique. Vous savez quelle énorme quantité de Macédoniens encombrent, en Bulgarie, toutes les fonc- tions publiques, toutes les carrières libérales; selon une ; statistique, peut-être exagérée, que je lisais dernière- 4 ment dans le Livre bleu, il yauraït 10.000 Macédoniens à Sofia et 8.000 à Philippopoli; sur 6.000 instituteurs, À 2.300 seraient Macédoniens; sur 38.000 fonctionnaires, 15.000 Macédoniens: sur 8 métropolitains, 4 Macédo- niens; sur 3.412 popes, 1.262 Macédoniens; dans l’ar- mée, un tiers des officiers, Macédoniens; enfin, toujours selon la même statistique, chaque année, 200 étudiants macédoniens sortiraient des écoles bulgares et atten- draient des places en Bulgarie. Si cette statistique est vraie, — et les chiffres peuvent être exagérés, l’affluence! des émigrés macédoniens en Bulgarie n’est pas

teuse, — on conçoit que l’intérêt de la Bulgarie soit d’obtenir pour la Macédoine un régime permettant aux A Macédoniens de gagner leur vie en Macédoine. Le Bulgare attendait avec impatience la fin de ce discours; il souriait, enchanté; il répliqua — Mais, monsieur, vous abondez dans mon sens! Vous découvrez de simples intérêts économiques jusque À chez nos intellectuels et nos officiers. Ces gens se battent au nom de principes, d’idées, de sentiments, et ce sont des intérêts économiques qui les font agir. Il n’y a qu’une différence entre eux et moi: c’est qu’ils se trompent — ou qu’ils essayent de nous tromper — sur eux-mêmes, tandis que moi j’ai la vue plus claire. Mes deux compagnons paraissaient ravis de se trou- ver d’accord. Ils rirent longuement d’un bon rire large. Ils échangèrent des cigarettes: le Bulgare fuma du #1 tabac turc, le Français du tabac bulgare. Puis ils restè- rent quelque temps silencieux. Le Français, se tournant vers moi, me demanda tout — Êtes-vous allé à Constantinople? — Pas encore. En — Vous verrez que encore ce sont des intérêts économiques et surtout financiers qui dominent la ni question. L’Europe ne veut pas de réformes, c’est bien clair, et elle sait pourquoi. Allez faire un tour dans les ambassades; interrogez les commerçants de Constan- tinople; et vous verrez. Je ne vous en dis pas plus.

courrier de Macédoine, dimanche 5 avril 1903 É:: Vous êtes un idéaliste, se voit, rien qu’à vous garder. Les Français de France sont tous comme vous. (3 Quand on a voyagé, surtout quand on a séjourné à : l’étranger, on change, on voit clair. Allez à ConstanLe tinople, on y soigne très bien l’idéalisme! 4 tromper mon compatriote. Son discours d’ailleurs me semblait parfaitement raisonnable. Et je regrettai de +4 constater que, le train arrivant à Nisch, il me fallait

Le Temps du mardi 14 avril: a Une après-midi à Mitrovitza à Doux pays. — M. Chtcherbina. — Mitrovitza. — La troi- sième commission. — Un tour dans le quartier serbe. — Ce. Le train qui d’Uskub conduit à Mitrovitza part à d’Uskub tous les deux jours seulement, — lundis, mer- 7% credis, vendredis, — et de Mitrovitza tous les deux jours également, — mardis, jeudis, samedis de sorte qu’on Ni est obligé de passer à Mitrovitza une après-midi ou deux jours et demi. Distance: 120 kilomètres; c’est-à-dire. six heures de trajet. On monte à plus de 500 mètres; +22 il neige: les wagons ne sont pas chauffés. Et comme Mitrovitza fut, la semaine dernière, le théâtre de graves événements, le voyage prend des proportions à épiques: ce n’est pas une promenade; c’est une expé- En temps ordinaire il m’aurait sufli de faire viser mon teskéré. [On appelle ainsi le passeport que l’auto- Ne rité exige à l’intérieur de l’empire. Les sujets ottomans “4 ne peuvent sans feskéré passer d’un vilayet dans un autre. Les étrangers doivent faire viser leur teskéré pour tout déplacement, même lorsqu’ils ne quittent pas le vilayet. On conçoit qu’une pareille formalité ne À

à courrier de Macédoine, mercredi 8 avril 1903

pas sans entraver toute la vie du pays. Exemple: un

commerçant de Salonique reçoit le jeudi soir une dé-

pêche l’appelant pour affaire importante à Monastir; il

ne pourra partir que le dimanche matin; en effet, le

vendredi, jour saint, le konak est fermé; le samedi, à

l’heure du départ, — sept heures du matin, — le konak

à n’est pas ouvert; et il n’y a naturellement qu’un train

par jour.]

A ma demande de visa, le konak répond qu’onne

vise plus pour Mitrovitza, qu’il faut s’adresser à

Hilmi pacha. L’inspecteur général m’accorde fort

Ê aimablement son autorisation. Trois journalistes par-

è taient le même jour que moi pour la même destina-

tion: deux Autrichiens et un Russe. Nous fimes route

À Par le même train voyagent une demi-douzaine de personnages considérables et bizarres, les uns chamarrés, coiffés du fez, les autres d’un âge vénérable,

coiffés du turban: ce sont les membres de la grande

commission, — la troisième, — chargée par Sa Majesté

Impériale de rétablir la paix en Albanie. A chaque ne

station, de nombreux citoyens à fez et à turban viennent

présenter leurs devoirs à Leurs Excellences: salama-

A Orhanié, — une heure et demie d”Uskub, — le quai

présente un aspect curieux: des soldats, comme par-

tout, allant et venant, démarche lourde, allure dé- à braïllée, l’arme à la bretelle, la ceinture bardée de cartouches; et parmi ces masses menaçantes une cinquantaine de gosses, garçons et filles de quatre à dix ans, se faufilant, agiles, les mains garnies de; ravissantes violettes. Les petits garçons n’ont aucun

charme et leur silhouette est plutôt déplaisante, mais les petites Turques sont délicieusement costumées dans +Ès leurs étoffes claires si sales et si misérables; leurs Hi: mains noires aux ongles peints en rouge nous tendent les fleurs adorables d’un geste plein de grâce; et ce É:: serait exquis sans la misère des corps, sans la mai- greur des visages, sans la profonde tristesse des yeux qui semblent étonnés de ne pouvoir sourire. Là-bas, dans les villages des environs de Sofia, j’ai des enfants qui riaient, qui sautaient, qui jouaient. A Prichtina, le consul de Serbie nous attend pour nous accompagner à Mitrovitza. Quelques minutes à après avoir quitté Prichtina, nous apercevons du train la fameuse plaine de Kossovo, le « champ des merles où eut lieu, en 1389, une sanglante bataille entre Turcs. et Serbes; tout au loin le tombeau du sultan Mourad, #4 tué dans la bataille. ‘#4 Le train de la commission impériale entre en gare à de Mitrovitza aux accents cuivrés d’une musique fausse et militaire. La gare est occupée militairement et pleine de monde. Les abords sont gardés par deux sections d’infanterie et une trentaine de cavaliers. Un officier de police vient nous saluer et se mettre à notre disposition. Il ne doit pas nous quitter. Mitrovitza, qui compte environ de 12 à 15.000 habi- tants, possède en tout et pour tout trois véhicules auxquels on a coutume d’atteler des fantômes de che- #4 vaux et que l’on décore du nom de voitures. Les trois voitures de Mitrovitza attendaient à la gare. Comme de juste, ce furent les membres de la commission qui y à furent introduits avec leurs invraisemblables bagages.; Une quinzaine de cavaliers les escortèrent. Puis l’in-

“3 courrier de Macédoine, mercredi 8 avril 1903 fanterie défila. Elle défila même fort bien, à l’alle2 mande, en levant la jambe très haut, en articulant 4 minutieusement chaque pas. Le reste de la cavalerie nous attendait. Et nous à attendions les équipages. Il pleuvait; il faisait froid. Le chef de gare, très aimable, nous offrit son bureau, le coin de son feu, un excellent café turc et de non; moins excellentes cigarettes de contrebande. Au bout de trois quarts d’heure, la pluie faisait mine de cesser et une seule voiture était revenue. Nous y mîmes nos : bagages, avec le drogman du consulat serbe de Prichtina. Puis nous partimes, à pied, suivis du cavass, 4 armé jusqu’aux dents, de l’officier de police, et des 3 quinze cavaliers, au pas. A mi-chemin, les voitures: nous nous hissons, et au trot jusqu’à l’hôtel, — l’hôtel! — à travers mille cahots. Après une légère collation, nous repartons à pied,: désireux de ne pas perdre notre après-midi. L’oflicier; de police nous suit toujours; mais les cavaliers sont remplacés par une douzaine de gendarmes à pied avec à deux sous-officiers. Nous sommes bien gardés. Les sentinelles nous saluent, sans tirer. Notre première visite est pour le consulat de Russie. Nous n’y voyons pas le blessé, mais les médecins nous reçoivent et nous donnent des renseignements précis. Il résulte de leurs déclarations que l’état de M. Chicherbina reste stationnaire, et que les complica- tions sont toujours redoutables: « Pronostics absolu- (1) Le consul russe est mort quatre jours plus tard. À

Quittant le consulat, nous nous rendons au point #3 où fut commis l’attentat: c’est sur une route en contre- à fort, déserte et gardée par un poste. La sentinelle, après avoir salué M. Chtcherbina, lui déchargea son ne arme presque à bout portant dans le dos. Nous pas- sons. La sentinelle nous salue. Elle ne tire pas. Les à gendarmes, qui marchent à quinze pas derrière nous, à ont pris leur fusil à la main. Il s’agit maintenant de visiter le champ de bataille où fut livré le combat du 30 mars. 5° La topographie est simple. Mitrovitza est construit à dans le fond d’un entonnoir. De la gare on n’aperçoit pas une maison. Le village adossé, au nord, à des ( à montagnes escarpées, est défendu, au sud, par une Le position magnifique: une colline en pente douce, qui domine de plus de cinquante mètres toute la plaine de Kossovo dont elle est séparée par une rivière, la Sitnitza. A l’est, deux rivières, la Sitnitza et l’Ibar: Mitrovitza est au confluent de ces deux rivières. A 4 l’ouest et à l’est, des montagnes.; À Le camp des Turcs est installé entre Mitrovitza et la rive droite de la Sitnitza. Il est parfaitement dissimulé par l’inclinaison du terrain. On voit d’en bas tout juste. d’a première tente et quelques pièces de canon. Der- 1] rière le camp, également dissimulée, la caserne. Plus “4 bas encore, derrière la caserne, complètement à l’abri des feux de la plaine, le village. Les Albanais, venant de Voutchitrn, — au sud, — se

  • dirigeaient vers Mitrovitza. Quelques-uns purent . s’avancer jusqu’au milieu du pont qui relie la rive droite à .. à la rive gauche. Les tirailleurs turcs les firent mener

; courrier de Macédoine, mercredi 8 avril 1903 tandis que l’artillerie tenait en respect les troupes dela plaine. Les Albanais s’enfuirent dans les montagnes du sud-est. Le combat fut plus meurtrier que ne le prétendent les Turcs. Les informations sont contradictoires: elles semblent se rencontrer autour des chiffres suivants: À deux cents morts et trois cents blessés. La simple politesse exige que nous rendions visite au caïmacam. Il est sorti. Nous sommes reçus par quel ques-uns des membres de la grande commission. Dans une pièce petite et surchauffée, les majestueux personnages que nous avons contemplés en venant sont assis sur des divans. Voici, aimable, parlant avec une égale facilité le français et l’allemand, Sadik pacha,, aide de camp d’Abd-ul-Hamid. Voici, magnifique et modeste, Baïram-Tsour, Albanais, ancien brigand dont « À on a fait un colonel. Les bruits les plus étranges circulent sur son compte: on l’accuse d’avoir été agent 11 de l’Autriche; on affirme qu’il a rompu avec cette Puis- ; sance et qu’il est maintenant en rapports avec la Russie. Baïram-Tsour a déjà fait partie de la deuxième paraît-il, été reçu en audience par le Sultan. Voici, enfin, assis à la turque, les jambes croisées et sa taba- À tière à la main, Youssouf effendi, uléma, un des aumô- niers du Palais et chef de la commission. À Après l’échec de la deuxième commission, les Albanais avaient demandé que le grand-vizir en per- sonne vint s’entretenir avec eux des réformes. Le à l’invitation. Mais les personnages envoyés cette fois

sont parmi les plus considérables dignitaires de l’em- #4 pire. Les uns sont revêtus d’une autorité religieuse et: peuvent parler au nom d’Allah; les autres, Albanais qui ont fait leur chemin, sont très écoutés des Alba- nais; tous apportent aux insurgés les assurances per- 1% sonnelles de Sa Majesté. Si la troisième commission #8 échouaït, comme ses devancières, les moyens diploma-; tiques seraient épuisés. Il faudrait en venir au canon. Mais les Albanais n’éprouvent aucune sympathie pour le canon. Ils ont été stupéfaits l’autre jour qu’on osât

  • employer contre eux cette inhumaine machine. Dans une première entrevue qu’ils ont eue lundi soir, avec trois chefs de tribus, les membres de la commission leur ont tenu le langage suivant: « Nous irons demain à Ipek et nous vous expliquerons les: choses. Mais dispersez les tribus rassemblées autour de à de Mitrovitza. » Les chefs ont promis de disperser leurs troupes et accepté le rendez-vous. Je n’ai pas de ne nouvelles du colloque d’Ipek. « Sa Majesté Impériale est très affectée des divisions qui règnent parmi ses sujets. Elle veut rétablir la concorde entre tous les enfants du pays. » Ces paroles À de Youssouf effendi m’ont donné l’impression que Les désirs du sultan Abd-ul-Hamid seront exaucés, et qu’après le départ des plénipotentiaires tous les mal- #4 entendus seront peut-être éclaircis. Il se pourrait que d’ici peu « l’ordre » régnât en Albanie. Cependant les nouvelles qui n’arrivent aujourd’hui sont peu favorables. Les Albanais ne voudraient rien mic entendre et se prépareraient à continuer la résistance. ‘PA . Hilmi pacha paraît toujours décidé à agir contre eux. Les plénipotentiaires vont avoir une rude

ï courrier de Macédoine, mercredi 8 avril 1903 s’ils réussissent on pourra conclure de leur succès que les assurances du Sultan sont de nature à donner aux À rebelles une pleine satisfaction. Cinq heures et demie: c’est bien tôt pour rentrer. Nous marchons, toujours escortés, jusqu’au pont. Nous voyons, sur des arbres, les traces de la fusillade. ; Nous contemplons, sur le pont, un endroit où il y a du sang. Nous constatons, encore une fois, mais d’en - 3 bas, combien la position d’en haut est difficile à ; enlever. Et nous revenons par le quartier serbe. A chaque pas ce sont des saluts, des dobro vitch, de: — bonsoir, — des sourires. Les villageois sont sortis pour voir de plus près leur consul: les yeux creusés Ni: s’illuminent, les visages se détendent; la casquette ; blanche met en joie ces abandonnés: c’est un morceau de Serbie qui passe. Des enfants soulèvent leur fez; un gamin fait présenter les pattes à son chien; et le caniche, debout, reste immobile, militaire. Sur le seuil d’une maison, une jeune paysanne et sa mère 4 appellent à grands gestes affectueux; le consul s’ap- É proche. La jeune femme lui prend la main, la baise avec ferveur, toute émue et toute riante, avec un dé- à bordement de paroles. Je ne puis m’empêcher de santer le consul. Il me raconte l’histoire de cette jolie fille: « Il y a une dizaine de mois, cette jeune fille et sa mère arrivent au consulat et implorent ma protec- ; tion. Elles venaient d’Ipek où elles vivaient. Les ; musulmans voulaient convertir la fille de force. Elle s’y refusait. Il était impossible aux deux femmes de retourner à Ipek. Je connaissais ici- un jeune garçon qui désirait se marier. Elle avait quinze ans et demi.

C’est une jolie fille, fraiche, gentille. Je réussis. Ils sont parfaitement heureux et ont déjà le temps d’avoir une petite fille. » Sur l’invitation d’un paysan, nous regardons une église serbe en construction; et nous entrons cinq mi- nutes dans la chapelle actuelle: c’est une sorte de hangar, froid, humide et sombre, qui rappelle les cata-: combes. Les murs sont garnis d’images saintes qu’il est impossible de distinguer. Quelques cierges sont Nous rentrons enfin à l’hôtel, fatigués et mourant de “ee faim, et nous trouvons, — c’était prévu, — pour nous res- taurer un maigre repas; pour dormir, une misérable couchette. L’hôtel Risto, ainsi nommé par nous du nom de son propriétaire, est une bicoque de bois, à glaciale et peu assurée, où, couchés tout habillés et fe. enveloppés de couvertures, nous avons gelé malgré les braseros, et entendu toute la nuit le tremblement à des vitres sous les attaques du vent. Des factionnaires montaient la garde à la porte de notre appartement. La maison a été surveillée sans répit. Le froid et le; vent seuls ont troublé notre sommeil. Nous sommes repartis le lendemain matin, transis, mais contents, — contents de ce que nous avions vu, contents surtout de repartir. — Et nous sommes rentrés à Uskub avec satisfaction. À côté de ce que nous avons trouvé à Mitrovitza, notre pauvre auberge d’Uskub À est un palais. Mais il paraît qu’à côté de ce qu’on trouve à Prizrend et à Prichtina, Mitrovitza est un à . pays béni. Alors il ne faut plus rien dire.

Le Temps du samedi 18 avril: Depuis quelques jours on entend beaucoup parler des bandes. Les rencontres deviennent plus fréquentes. Des bruits inquiétants circulent: la date de l’insurrec- temps, les trains militaires succèdent aux bateaux militaires: ce sont, officiellement, des renforts envoyés pour réduire les Albanais; mais peut-être assistons- nous sous ce prétexte à une mobilisation plus consé- quente et dirigée vers la frontière. J’ai constaté à Sofia que le gouvernement bulgare À faisait tout ce qui dépendait de lui pour surveiller . étroitement le passage des bandes; j’ai constaté aussi ‘#3 que, malgré sa bonne volonté, il était impuissant à. . l’empêcher. Des mesures sévères et habiles ont été Ge. . prises: des colonnes volantes de soldats, habillés en . paysans, ont été organisées à la frontière; si une . bande paraît, la contre-bande à elle et lui propose jet de passer ensemble par un chemin qu’elle connaît; et Le . elle emmène la bande dans les lignes des soldats. Mais … il arrive parfois que la contre-bande et la bande pas- . sent réellement de compagnie. IL arrive aussi qu’une: bande ayant vent du manège imagine d’enyoyer,

À courrier de Macédoine, dimanche 12 avril 1903 avant son passage, une fausse bande, une contre-contre- bande chargée d’occuper la contre-bande à droite tan- à dis que la bande file à gauche. Que peut faire le gou- vernement contre une pareille ingéniosité sans cesse On sait d’autre part que parmi les officiers, même bulgares, un bon nombre, sinon la totalité, sont favorables à la cause macédonienne. Parmiles sous-officiers:

  • il en est de même. Si les chefs des postes installés à frontière ferment les yeux, par qui le gouvernement … bulgare peut-il faire surveiller les officiers et les sous- Dans l’intention évidente de dégager la Bulgarie du mouvement insurrectionnel macédonien, les chefs de l’Organisation intérieure ont décidé que le point central des opérations serait porté le plus loin possible de la ù frontière bulgare, du côté de la frontière grecque, dans le vilayet de Monastir. Aussi les trois vilayets sont-ils inégalement travaillés par les menées révolutionnaires. Le vilayet de Kossovo est le moins agité des trois. J’ai déjà occasion de signaler cette tranquillité rela- 1 tive, due au voisinage redouté des Albanais. J’ai fait remarquer également que l’affaire d’ichtip s’est; produite sur les confins du vilayet de Salonique. Il y a bien dans le vilayet de Kossovo quelques bandes, presque uniquement dans la région d’Ichtip et dans celle de Malech; partout ailleurs elles étaient: jusqu’à présent peu nombreuses, peu fortes, et peu; agissantes; il semble qu’elles se bornaïent à traverser le pays pour se rendre vers un autre point, Où à Se cacher en attendant le moment d’entrer en ligne; les

rencontres avec la troupe étaient accidentelles et, à autant qu’on en peut juger à travers les versions con- tradictoires, n’étaient pas provoquées par les bandes. à Un télégramme du consul de Russie à Uskub, daté du 27 mars, dit qu’il y a dans la région un grand nombre de bandes dont plusieurs sont fortes de plus de cent hommes. Depuis quelques jours seulement, leur appa- ce rition plus fréquente dénote un commencement d’elïer- à La situation du vilayet reste sensiblement moins critique que ne le prétend le télégramme du 27 mars. Il n’est pas vrai que les communications par chemin de à fer et par télégraphe soient interrompues. Il est exagéré de dire que les actes de violence dont les Turcs sont victimes de la part des partisans des comités tendent à aggraver la situation. Hilmi pacha, interrogé par moi, n’a me citer aucun cas précis concernant le vilayet de Kossovo. De même, pour ce qui est de l’importance des bandes, le chiffre de cent hommes lui paraît au- dessus de la vérité. L’inspecteur n’est pas suspect de ten- dresse pour les Æomitadjis. Ses dénégations me con- firment dans l’opinion que le consulrusse d’Uskub — ou le Messager officiel — a confondu le vilayet de Kos- sovo avec celui de Salonique et surtout avec celui de Dans la région de Salonique, les « affaires » sont plus fréquentes. Elles ont toujours le même caractère: une bande est signalée; la troupe à sa rencontre; découverts, les bandits sont obligés de se défendre; à la troupe riposte. Ces affaires se répètent et ne ns. sont pas intéressantes en leur monotonie, parce#que

que courrier de Macédoine, dimanche 12 avril 1903 ici 1 toujours la troupe envoyée contre la bande n’est pas 4 suffisamment forte pour s’emparer des individus: on se bat avec acharnement; on perd des hommes de part 5 et d’autre; mais ce qui reste de la bande finit toujours 2 par s’enfuir dès que la nuit est tombée. Quelquefois

. même, — et cela est arrivé encore pas plus tard que jeudi pes dernier, dans une ferme, près du village de Kourfali, à

É trente kilomètres de Salonique, — la troupe envoyée est plus faible que la bande; on signale une bande de huit ou dix hommes; on envoie une vingtaine de soi- dats qui tombent sur une bande de vingt-cinq ou trente 44 individus bien armés et abrités: fureur de la troupe,

qui passe sa colère sur les villageois, lorsque la bande

s’est enfuie.

Il n’y a qu’un moyen d’arrêter les bandes d’une

4 manière efficace et humaine: c’est d’envoyer à leur poursuite non pas douze ou vingt hommes, mais deux LL. cents, trois cents, cinq cents hommes s’il le faut, avec

4; mission de s’emparer des individus. La petite guerre à d’escarmouches à laquelle on s’obstine est faite pour 4) entretenir l’état insurrectionnel et encourager la forma-

40 tion des bandes. Dès qu’un village fait cause commune à avec la bande qu’il abrite, la troupe est obligée de se replier. Et ce cas, assez rare encore dans le vilayet de Salonique, devient de plus en plus fréquent dans le

vilayet de Monastir.

C’est Monastir, en effet, qui, par la volonté formelle:

des chefs, sera cette année, on peut dire est déjà, le

centre du mouvement insurrectionnel: Monastir, Per-

lépé, Okhrida, Resné, Kastoria, etc. Dans toute cette )

région les bandes sont très nombreuses, assez fortes,

et soutenues par les habitants à la suite d’une pro-; pagande très vigoureuse. La plupart des villages sont à gagnés à la cause, et, dans les rencontres avec la troupe, prennent immédiatement les armes. Le mouve- ment semble irrésistible et, d’après les renseignements à que je reçois de Monastir, on se demande s’il sera pos- sible de l’arrêter.

Le Messager officiel de Saint-Pétersbourg nous révèle:\È : que le consul de Russie à Monastir (1) s’y emploie énergiquement: « Conformément aux instructions de À l’ambassadeur Zinoviev, le consulat de Russie a avisé les chrétiens, d’une manière officielle, (2) que le gouver- nement impérial russe désapprouve sévèrement la ma- nière d’agir des comités et n’accordera aucune protection “14 . aux fauteurs de troubles. Une déclaration analogue (2) À . a été adressée aux membres des comités qui ont été . invités à cesser leur activité criminelle et à ne pas entraver l’application des réformes proposées par les Le consul de Russie jouit à cet égard d’un privilège . que tous ses collègues doivent lui envier et dont il est … permis de s’étonner; car de deux choses l’une: ou les À relations proclamées par le Messager officiel entre le À ; consulat de Russie et les chefs des comités sont . récentes, et dans cette hypothèse on ne s’expliquerait pas qu’elles eussent naître à l’occasion d’une eom- ‘ei 1 peu bienveillante; ou ces relations sont (1) Le consul de Russie à Monastir était M. Rostkowsky; on sait … qu’il a été tué le 8 août dernier, a (2) C’est moi qui souligne, +4

courrier de Macédoine, dimanche 12 arilrgo3

anciennes, et dans ce cas on est endroit de se demander

sielles n’ont pas dans le passé un caractère très NAS différent de celui qu’elles affectent aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, les consuls des autres Puissances g. Le sont placés vis-à-vis du consul de Russie dans un état

{ES d’infériorité marquée: aucun d’eux ne connaît les. ‘CNRS chefs des comités, — qui s’abstiennent soigneusementde ses se faire connaître; — aucun d’eux ne peut donc agir; aucun ne peut, par des « déclarations officielles |. faire entendre aux meneurs de l’insurrection des. FURERS paroles de sagesse, pas même ceux dont la voix auto- :ABPE risée, et notoirement désintéressée, pourrait courir la

  • chance d’être écoutée sans suspicion.

Le Temps des vendredi 24 et jeudi 30 avril, et mardi5 mai: tes, PEN PRU Insécurité et misère. — Une maison à une heure d”Uskub. Re: — Le marché de Sofia. — Diflicultés d’une enquête. a Grande et petite propriété. — Trois modes d’exploitation. 5.0 CRE — Un bail entre propriétaire et ouvriers, Monastir. — RATÉ Concurrence et émigration.— Transformation de la pro-: tées. — Les charges d’un village. — Le budget d’une ER. Le Parisien qui arrive en Macédoine éprouve, dès … labord, une déception: il est venu pour voir des mas- CU. sacres, des « atrocités et il ne voit pas de mas- sacres. Déjà satisfait de sa déception, il est tenté de

  • s’écrier, — j’ai entendu tenir ce propos —: « Mais la RUE:
  • Macédoine est le pays le plus tranquille du monde! » . Il regarde d’un peu plus près; il constate d’abord que sus É dans ce pays d’apparence tranquille règne une insécu- . rité absolue. Partout des soldats armés, fusils chargés, ceintures bardées de cartouches; ils vont par bandes,

courrier de Macédoine, mercredi 15 avril 1903 ) patrouilles et postes; ils vont seuls aussi et déam-

à bulent dans les rues, l’arme à la bretelle, du même pas flâneur qu’un permissionnaire ou qu’une ordonnance: seulement leur fusil est chargé et cinquante cartouches sont à portée de leur main.

Ces soldats armés constituent un danger permanent.

L’exemple de Mitrovitza suffirait à le prouver. Voici un fait qui s’est passé, l’année dernière, à Uskub même: Un consul, accompagné d’une dame, et suivide son cavass, se promenait tranquillement. Il croisa sur un trottoir un soldat armé. Les trottoirs d’Uskub sont étroits. Le consul ne descendit pas. La dame non plus. Le soldat non plus. En passant, le consul bouscula un peu le soldat. Le soldat abaissa son arme. Au même moment le cavass lui mettait son revolver sur la poitrine. Le soldat releva son arme et passa. Moralité: Si vous êtes consul ne sortez pas sans un Cavass armé. Un soldat tirera aussi volontiers sur un Européen dont la voiture aura manqué de l’écraser. Il tirera dans mille autres cas. On sait qu’il suffit de donner une. arme à l’individu le plus paisible pour lui inspire immédiatement le désir de s’en servir. Pourquoi les Turcs, malgré leur douceur, échapperaient-ils à la Je reconnais que les accidents sont rares. Encore est-il qu’il y en a. Et c’est trop qu’ils soient possibles. On m’a dit à Mitrovitza que M. Chicherbina « n’écou- 1 à tait pas les conseils de l’autorité qu’il « s’exposait… » Un pareil argument impliquerait qu’en ce pays l’insécu- rité serait la loi, et que, par conséquent, nous ne serions pas en pays civilisé. De même, à mon retour de Mitro- 4 à vitza, un très gros personnage d’Uskub m’adressa ces.

paroles triomphantes: « Vous voyez qu’on exagère et que la situation, dans la partie la plus troublée de à l’empire, n’est pas aussi grave qu’on le dit! » Comment À donc? Parce que j’ai passer une après-midi à Mitrovitza sans recevoir une balle dans le dos? C’est À admirable, en effet! Et j’en viens à me demander si

l’officier de police et les douze gendarmes qui nous Y accompagnaient étaient bien nécessaires. Mon amour-

propre me persuade aisément que c’était une escorte d’honneur tout simplement, dont on a voulu flatter nos Parlons sérieusement. Il n’est pas impossible de 1 rétablir la sécurité dans ce pays, tout au moins d’y

  • diminuer l’insécurité. Que, dans les montagnes, tant que à les bandes opéreront, les soldats soient armés, de. manière à pouvoir se défendre, fort bien. De même en Albanie, tant que les Albanais resteront menaçants. à Mais dans les villes, dans les gros villages comme Uskub et Monastir? Ayez une garnison armée, sans? doute; ayez des postes armés aux portes des villages, 4 assurément; mais ne tolérez pas, sous aucun prétexte, la promenade dans les rues de soldats isolés et armés, 4 sans surveillants, sans chef responsable, maîtres de leur arme, et qui peuvent être tentés de s’en servir mal — » à propos. Ce n’est pas tout: débarrassez-nous des bandes,. …—._ d’une manière efficace et humaine. Et débarrassez-nous des Albanais. Les cent mille hommes actuellement groupés en Macédoine peuvent se charger de cette 1 double besogne. A condition toutefois qu’on veuille les 4 y employer, au lieu de les laisser vagabonder, armés,

courrier de Macédoine, mercredi 15 avril 1903

S’il est relativement facile de diminuer l’insécurité,

on ne supprimera pas aussi aisément le second fléau

: qui désole la Macédoine, je veux dire la misère.

ù Elle est profonde, lugubre et irrémédiable. Le paysan macédonien meurt souvent assassiné. L’Albanaïs, le Turc et les komitadjis se partagent, selon pays et occasions, le soin d’abréger sa vie. Quand une mort

violente lui est épargnée, le paysan macédonien est assuré de mourir de faim, en paix.;

Je me rappellerai toujours la première maison que j’ai. visitée, au cours d’une promenade à cheval, en passant dans un village à une heure d’Uskub. Une maison? Une hutte plutôt: quatre murs de pierres jointes à la boue; la toiture formée par trois poutres; une poutre maîtresse au centre, deux poutres en avec des poutres: transversales: le tout recouvert de tuiles de granit et de chaume fumé. La fenêtre? Un trou de vingt-cinq à

pierres du mur. La cheminée? Un cadre de pierres, -

s’élevant à dix centimètres au-dessus du sol, garni de

cendres, d’un peu de bois, et placé sous la fenêtre pour que la fumée puisse s’échapper, après s’être répandue dans toute la chambre. Cette pièce, d’environ sept mètres sur huit, abrite

une famille composée de deux ménages et de quatre ; enfants. L’inventaire du mobilier n’est pas long: une table de bois, un rouet cassé, et quatre sièges bas, en

bois et pierre, visiblement fabriqués par les proprié- à

taires. Le garde-manger ne contient qu’un chapelet de piment. « Voilà notre vie me dit une des femmes.

A l’entrée, dans une sorte de cour-vestibule, devant la porte, des têtes de coqs sont pendues. Je demande

la signification de ces emblèmes: « C’est, me répond-on, pour préserver la maison des esprits. » Un peu plus bas, une porte de bois ouvre sur une À cave, — un trou creusé dans la terre. — Des croix sont gravées, d’un couteau malhabile, sur la porte. La maison que je viens de visiter est habitée par des; J’ai d’autres maisons, d’autres Villages. J’ai trouvé partout la même misère. Partout, et à Uskub même, à j’ai trouvé des êtres humains qui n’avaient plus d’apparence humaine, et qui me faisaient songer aux paysans de Ta Bruyère. Ce sont des hommes, pourtant, ces corps émaciés et vieillis avant l’âge. Ce sont des hommes et des femmes, — et qui n’ont plus d’humain que l’expression de leur souffrance. Les filles de vingt ans en paraissent soixante. Les enfants ont l’air de petits vieux ratatinés. Et la Macédoine est un des pays les plus fertiles qui soient au monde!: Que de fois, en mes tristes excursions, je me suis rappelé les villages bulgares aperçus du train, entre la à frontière et Sofia! C’était un dimanche, et les pay- sannes en leurs robes fraîches étaient délicieuses. Les “3 jeunes souriaient, le bras sous le bras d’une amie, les cheveux au vent, parées, coquettes, jeunes. On ne reconnaît pas à la mise des paysannes macédoniennes si c’est ou si ce n’est pas dimanche: pour elles, c’est uniformément jour de misère. Souvent aussi le souvenir m’est revenu du pittoresque:

  • marché de Sofia, qui, chaque vendredi, amène sur les places, dans les rues, paysans et paysannes des envi- rons. Ils descendent de leurs montagnes pour vendre à

courrier de Macédoine, mercredi 15 avril 1903 à la ville fromages, œufs, volailles, cochons et fleurs. J’ai

les mâles robustes, les femmes gaïllardes, avec

d’énormes bras rouges bronzés au soleil. Leur mise

était propre et non exempte d’une certaine recherche:

la jupe courte soutachée de riches broderies; la che-

mise longue garnie de volants, les cheveux, coïffés plat sur la tête, tombant dans le dos en nattes fines et aussi

nombreuses que possible, — j’ai compté jusqu’à vingtcinq nattes chez certaines beautés opulentes; — et des ; rubans, et des fleurs, et des plumes, et des colliers, et

des bracelets, bijoux rustiques déjà luxueux. Un par-

fum de nature brutale, mais saine et heureuse, se -

répandait, que je n’ai jamais respiré dans les villages

de Macédoine.

J’ai essayé de m’expliquer les raisons de cette misère. Je me suis efforcé d’en mesurer l’étendue.

J’ai cherché à en voir clairement la cause et les consé- quences. Et sans avoir pousser mon enquête aussi: loin que je l’aurais désiré, j’ai cependant recueilli des renseignements intéressants et des documents

Une enquête sérieuse sur la situation du paysan macé- À

1° La valeur et la distribution de la propriété fon-

Le revenu brut du travail agricole selon les diffé: rentes régions et selon les différents modes d’explois

3° La répartition de l’impôt, en droit et en fait, par LA villages, par familles, par individus. ET . Ces trois points éclaircis, on obtiendraït aisément le de revenu net du travail agricole. Mais ce n’est pas chose facile que d’éclaircir ces trois points.: sont établies qu’approximativement par des semblants!, . de cadastres qui servent à fixer pour chaque propriété à la taxe de l’impôt foncier. Les brigades chargées de cette estimation n’opèrent pas toujours avec la rigou- reuse exactitude qui serait désirable. Et le paysan est . incapable de rectifier les erreurs. Pour le revenu brut du travail agricole et la répar-: tition de l’impôt, aucune statistique n’existe. Étant donné le système d’adjudication globale employé, les de documents officiels ne sont d’aucun secours: ils ne disent que le prix de l’adjudication globale; et ce chiffre est nécessairement fort au-dessous du total des sommes perçues par le dimier. A plus forte raison ne trouvera-t-on dans les documents officiels aucune indication concernant la répartition de l’impôt, la

  • charge de l’impôt sur le travail, le rapport du revenu Les renseignements précis ne peuvent être recueillis es que par une enquête directe, faite sur place, portant sur un très grand nombre de villages et une très grande variété de régions. Le seul moyen de procéder étant l’interrogation personnelle des villageois, la connaïis- sance du ture, du bulgare, du serbe, favoriserait la . besogne et éviterait la perte de temps causée par l’in- tervention d’un drogman. De toutes façons il faudrait

courrier de Macédoine, mercredi 15 avril 1903 disposer de plusieurs mois, être assuré du beau temps et pouvoir, en toute sécurité, se hasarder à l’intérieur Je n’ai faire cette enquête, comme je conçois qu’elle devrait être faite. Mais qui le pourrait, surtout en ces temps troublés? C’est profondément regrettable: une; enquête de ce genre est le travail Le plus intéressant qui puisse être tenté en Macédoine, le seul travail qui mon— trerait d’une manière exacte l’étendue de la misère et la profondeur du mal. (1) Le peu que j’ai vu, sans pour À ainsi dire quitter la ligne du chemin de fer, ne donne qu’une idée de la situation. Une première distinction s’impose entre la grande et À la petite propriété. On comprend généralement sous la première appellation toute étendue de terre supérieure à six cents denums, — le denum équivaut à un dixième d’hectare. — La grande propriété ne se rencontre guère que dans les plaines. Le terrain montagneux est beau- coup plus morcelé. Dans quelle proportion se trouvent les grands propriétaires? il est impossible de le déter- miner exactement. Les chiffres qui me sont fournis 1 varient entre 20 et 60 o/o. Ce qui semble probable, par contre, c’est que les grands propriétaires sont tous musulmans, et qu’à peine 10 0/0 des terres cultivées appartiennent à ceux qui les cultivent. (1) Je suis heureux de me rencontrer ici avec un de nos consuls en Macédoine qui s’occupe activement d’étudier la situation écon0mique du pays et qui a bien voulu me communiquer quelqués extraits de ses notes, dans lesquels j’ai puisé une partie des renseignements qui suivent.

. Cette observation nous amène à dire un mot des trois;; . modes d’exploitation en usage. Ce sont:;: lexploitation directe de la terre par le propriétaire;. l’exploitation par le travail d’ouvriers. à L’exploitation directe n’existe que pour la petite pro- a priété. Le plus souvent elle est faite en commun par 3] plusieurs ménages associés dans la propriété, associés. ; dans le travail, associés dans le partage de la récolte. à Le nombre de ces petits propriétaires sans cesse en diminuant. La mauvaise irrigation, le médiocre outillage et la quasi-impossibilité de le remplacer, la lourdeur de l’impôt aggravée par les exactions et les à irrégularités du dimier, l’insécurité, le pillage, ont sen- siblement diminué, depuis plusieurs années, la valeur de la propriété foncière. Pour payer ses impôts, pour à continuer à cultiver son champ, pour vivre, le petit pro- priétaire a emprunter sur son champ ou chez les usuriers à des taux fantastiques, constituant une nou- velle charge. D’hypothèque en hypothèque, il se trouve acculé à la vente. Ou prévoyant le résultat final d’une série d’emprunts désastreux, il se décide immédiate- ment à vendre, et devient métayer ou ouvrier, quelque- fois métayer, puis ouvrier après de nouvelles pertes et de nouveaux emprunts. a Métayer, le paysan conserve la propriété des bes- tiaux et des instruments de labour. Le propriétaire fournit le terrain et la semence. Le métayer laboure, sème, récolte et bat. La récolte faite, on prélève la dime. Puis, on retire, — ou on ne retire pas: c’est selon conven-

courrier de Macédoine, mercredi 15 avril 1903 tions, — la semence pour l’année suivante. Et le reste est partagé, par moitié, entre le propriétaire et le métayer. Le métayer s’endette le plus souvent pour achat et l’entretien du matériel d’exploitation, soit auprès du propriétaire, soit auprès des usuriers; car le métayer ne trouve jamais de crédit dans les banques: sur quoi gagerait-il son emprunt? Quand le métayage lui est devenu trop lourd, le - paysan n’a plus qu’une ressource: il se fait ouvrier. Dès lors, il n’a plus rien à lui, que ses bras. Il travaille pour le compte du propriétaire. Il ne paye plus la dîime. Et il touche, pour prix de son labeur, un salaire en espèces ou en nature. J’ai me procurer le texte d’un bail conclu récem-! ment aux environs de Monastir entre un propriétaire et les quatre chefs de famille qu’il engageait. Pour le tra- vail de quatre hommes, et à leur volonté celui de leurs À femmes et enfants, pendant un an, le propriétaire 1 kilé de blé, le kilé représente environ 30 kilos, éva-; kilés de maïs, à 12 piastres le kilé… 480 —. une somme en espèces de 55 piastres… 55 — Si 55 kilos de sel, à 30 paras, soit 3/4 de 16 paires de tchareks, chaussures en peau de bœuf, valant 5 piastres pièce…: ce Total pour {4 personnes…:.. 1.600 piastres

Soit pour chaque chef de famille, 400 piastres, c’est-à- : dire moins de quatre livres turques, environ 88 francs. Les quatre chefs de famille reçoivent, en outre, du pétrole à discrétion; ils ont la jouissance d’un petit jardin d’où ils tirent pour leur nourriture quelques lé- gumes, tels que pommes de terre, courges, piment, hari- cots; ils ont enfin le droit de faire paître leurs moutons; 4 et cette dernière clause pourrait être la source d’un certain profit: chaque brebis rapporte, en effet, 20 piastres par an; et le prix d’une brebis avec son agneau est de 70 à piastres. L’élevage des moutons peut: donc être avantageux: il suffit d’avoir devant soi assez d’économies pour en acheter beaucoup. C’est bien rarement le cas du paysan macédonien. Conséquence: la dette usuraire ou la dette envers le propriétaire, dont on n’arrive jamais à se libérer; et, par suite, éternité de l’esclavage aux maigres conditions qu’on a [Ces conditions tendent à devenir de plus en plus maigres à cause de la concurrence. Ce n’est pas en; à Macédoine que l’agriculture manque de bras. Tout le; k. monde est agriculteur. Le commerce et l’industrie - à . n’existent pas. Un sujet ottoman peut être soldat ou à fonctionnaire. Un raïa ne peut se faire qu’agriculteur. La concurrence produit une baisse continuelle du prix de la main-d’œuvre. Une autre conséquence de cet état de choses est « 5 l’émigration, considérable. Les paysans macédoniens 4 quittent leurs villages pour s’employer temporairement; 4 sont mieux payés.

courrier de Macédoine, mercredi 15 avril 1903 La comparaison leur fait sentir plus douloureusement leur misère.] (1) Le métayage est plus avantageux au propriétaire que l’exploitation par le travail d’ouvriers. Le métayage peut produire un rendement de 15 à 19 o/o du capital engagé. Dans l’exploitation par le travail d’ouvriers, la main-d’œuvre, si légère soit-elle, et le capital nécessité par le matériel d’exploitation font tomber le rendement - Ainsi l’intérêt des propriétaires réclame l’extension du métayage. Mais le métayage tend à disparaître, tandis que, d’autre part, le nombre des petits proprié- taires en diminuant. La transformation actuelle de la propriété aboutira nécessairement à la concentration de toutes les terres entre les mains de grands proprié- taires et des banques, quand tout ce qui est aujourd’hui petit propriétaire ou métayer sera devenu ouvrier. Ce résultat sera-t-il favorable ou préjudiciable à l’agri- culture? Cela dépend. Si les nouveaux propriétaires à en restent aux procédés actuels d’exploitation, le ren- à obtenu par le métayage. Si, au contraire, les procédés d’exploitation sont renouvelés et perfectionnés, si les travaux indispensables d’irrigation et d’assainissement sont exécutés, si l’impôt est allégé et régulièrement perçu, si enfin la sécurité rétablie permet le travail des champs, l’agriculture peut connaître des jours pros- (1) Ce passage est tombé à la composition, ne figure pas dans À le Temps, quoique le titre en soit mentionné au sommaire. Il était un peu plus développé. Je l’ai rétabli de mémoire,

Y pères; la condition des propriétaires peut s’améliorer Fr. et, par suite, celle des ouvriers. à _. La disparition de la petite propriété et celle du &e) métayage pourraient même être enrayées si le gouver-: nement ottoman prenait l’initiative de ces réformes. IL est peu probable que l’idée lui en vienne. Il ne serait? Es. même pas raisonnable d’attendre des propriétaires turcs une initiative analogue. Le programme esquissé plus:. haut exige de l’argent, beaucoup d’argent; ni les pro- priétaires, ni le gouvernement ne seraient en mesure de régler l’addition. Quelques banques de Salonique, A devenues propriétaires de domaines hypothéqués, ont tenté une exploitation meilleure: elles n’ont pas échoué; si mais l’expérience est restreinte à une région, et subit le: contre-coup d’une situation générale déplorable que les réformes projetées ne me semblent pas de nature à À ,

En dehors des réformes administratives et financières,

il est question, pour venir en aide à l’agriculture, de à créer une banque de crédit agricole, — avec plusieurs En succursales, — qui prêterait sur gage de cheptel mort ou vivant, et sous garantie de la mairie; il est question #1 également d’organiser des expositions agricoles et d’instituer des fermes modèles, dirigées par des spécia- listes sortant de l’école supérieure de Constantinople. Ce sont de beaux projets qu’il faudrait songer à réa- liser: il est à croire que les moyens matériels et… le temps feront défaut.

. courrier de Macédoine, mercredi 15 avril 1903 Une tentative intéressante a été faite cependant qui, si elle est poursuivie sérieusement, peut avoir les plus heureux résultats: on a distribué, à Uskub et dans les environs, 6.000 plants pour l’élevage des vers à soie. On a observé que dans les régions où la sériciculture ;, existe, les populations sont relativement prospères. On à a résolu de propager la sériciculture; on voudrait lin- troduire en Albanie, où les montagnes escarpées, rocailleuses et abandonnées depuis longtemps sont à rebelles à toute autre culture. Encore faudrait-il que les distributions gratuites fussent accompagnées de cours pratiques, qu’une véritable éducation séricicole fût donnée. Estil téméraire de penser qu’une œuvre aussi. : longue et aussi délicate risque de se heurter à bien des empêchements? Est-il excessif d’ajouter que la sérici- culture ne suffira pas à relever l’agriculture, et qu’un ! des moyens d’y arriver serait, par exemple, de diminuer la concurrence en développant, — que dis-je? — en créant un commerce et une industrie? Mais de pareilles entreprises peuvent-elles s’improviser et nous a-t-on À préparés à les attendre avec confiance? Est-ce qu’un autre moyen de favoriser le travail des ï champs ne serait pas de diminuer la misère; et ne pour- rait-on pas commencer par alléger l’impôt? Je ne puis donner la moyenne exacte de l’impôt payé par tête d’habitant. Mais voici deux exemples se rapportant le À premier à un village particulièrement malheureux, le second à une famille d’un village particulièrement favo- à Le village bulgare de Mavrovo, -caza de Tetovo, vilayet de Kossovo, compte cent cinquante maisons, ce

qui représente une population d’environ sept cents habi- tants. Le total des impôts payés par ce village monte à a — 2.837 francs 50, — pour l’impôt foncier, et 185 livres, Ajoutez à ce total la charge de sept Albanais, qui se font payer leur indulgence entre 8 et 20 livres par an, Et notons une manière originale de percevoir la dîme sur le foin. Le dîmier déclare vouloir être payé en es- pèces: il prélèvera une oque sur 7 oques 3/4, — ce qui, déjà, est abusif; — et, pour le règlement en espèces, l’oque sera évaluée 20 paras, — une demi-piastre, — alors que le prix réel de l’oque de foin est de 6 paras. - Si l’adjudication est calculée sur la base de 12.60 0/0, l’adjudicataire doit réaliser à Mavrovo un assez coquet; Tous ces chiffres me sont fournis par un Bulgare. Je ne les présente pas comme une moyenne, ni même comme un cas courant; répétons que le village de Mavrovo est parmi les plus tristement grevés; mais gardons-nous de penser qu’il soit seul de son espèce.. ; Le document suivant me paraît, en revanche, très significatif. C’est le budget d’une famille habitant un par conséquent des avantages que confère la proximité; à d’un grand centre: sécurité, chemin de fer, débouché. La famille est composée de onze personnes: trois mé- nages et cinq enfants dont un de trois ans, deux de six ans, deux de douze à treize ans. Les trois hommes sont frères. Ils sont propriétaires en commun, travaillent en rie

courrier de Macédoine, mercredi 15 april 1903 “4 commun; les trois familles vivent en commun. Les deux ; frères cadets travaillent en outre comme salariés dans : une ferme voisine. Voici le budget de cette famille: Exploitation des champs, vignes, arbres fruitiers, Salaire du travail des deux frères… 690 » Nourriture, — dont 581 francs pour la farine,.. 896 » Nourriture des animaux >. 0.7 LE. SE »; : Voilà donc un revenu de 1.816 francs qui paye 1 272 francs 40 d’impôts. (1) Le détail de ces impôts est Perte causée par le retard du dîmier, évaluée à. 24 75008 Voir l’opinion de Hilmi pacha sur la, situation du paysan macédonien, plus haut, page

Imipotspeciak sun id) vigne). sit SANS Impôt spécial sur animaux, — un cochon,… 1 40 A Capitation, —exemption du service militaire payé à par tous les chrétiens de quinze à soixante- dix ans, — et prestation, — impôt pour l’entre- PAS Redevance au maire, sur laquelle est prélevée l’allocation du garde-champêtre… TA à Nourriture et entretien de gendarmes traversant Cotisation exigée par les comités révolutionRARES DUIPArES tea a PRES Impôt foncier sur une vigne qui n’appartient plus à la famille et qui est entre les mains d’un Et encore une fois cette famille est parmi les favori- sées: elle habite à quatre kilomètres d’Uskub; elle est à l’abri des incursions albanaïses; elle est soutenue par trois hommes dans la force de l’âge et qui travaillent; elle n’est particulièrement éprouvée ni par le dîmier, ni É par les bandes; si l’intérêt qu’elle paye annuellement pour sa dette est vraiment fantastique, la dette en elle- même n’est point considérable. Pourtant, défalquez du 4 total de ses dépenses tout ce qui n’est pas employé à sa consommation personnelle, vous trouverez une somme à de 1.442 francs, qui, partagée entre 11 personnes, donne à 131 francs par an et par individu; soit, par jour… envi-

courrier de Macédoine, mercredi 15 avril 1903 Après six semaines de séjour en Macédoine et au moment de quitter Uskub pour Constantinople, je me demande avec anxiété quelles « réformes » pourront suf- fire à améliorer une pareïlle situation! Le paysan macé- donien meurt de faim. La question macédonienre pour le paysan macédonien est, au fond, une question de pain. Et c’est son côté le plus intéressant. Et c’est celui qui intéresse le moins.; Un intervalle d’un mois sépare cet article de l’article suivant. J’ai passé trois semaines de ce mois à Constan- tinople. C’est alors que je recueillis les éléments du cahier dont il a été question plus haut (page 6, note 4). Un seul article daté de Constantinople a paru jusqu’à ce a jour: Le sélamlik (Petit Temps du dimanche 17 mai). Nous Et avons préféré le réserver, puisqu’il trouvera sa place dans ces Impressions de Constantinople. À

SE. ( es] 28 mat et mardi 2 Juin Hier Il y a quinze jours quese sont produits ici les effroya- (ANNEE bles attentats à la dynamite; et, bien qu’on voie un vas peu plus clair que le premier jour dans la situation, il est trop tôt encore pour pouvoir déterminer exactement 4468 si l’on se trouve en présence d’un acte émanant des comités bulgares, de l’Organisation intérieure macé- s<#

  • donienne, ou d’un groupe anarchiste isolé, opérant pour son propre compte. Saura-t-on jamais la vérité exacte? à C’est douteux. Nous sommes réduits à des hypothèses contradictoires, entre lesquelles chacun choisit selon ses passions. Les Turcs, par exemple, ne se contentent pas d”attri- buer à l’Organisation intérieure et aux comités la 1400 paternité directe de ces attentats; c’est pour eux le gouvernement bulgare qui les a inspirés; c’est lui qui a envoyé des ingénieurs chargés d’exécuter les tra- vaux. Et l’agence commerciale de Bulgarie aurait été ici le centre du complot. Cette hypothèse turque accumule les ifyraisem-

courrier de Macédoine, vendredi 15 mai 1903 ; blances. Il faudrait pour qu’elle fût plausible que l’on eût perdu la raison à Sofia. Il faudrait aussi que le gouvernement princier eût répudié toute loyauté; et j’ai constaté pendant mon séjour à Sofia qu’il n’en était rien. Maïs surtout cette hypothèse semble folle à qui connaît M. Schopoff, agent commercial de Bulgarie à Salonique. J’ai été frappé en le revoyant ici, après trois ;! semaines d’absence, de l’ébranlement que les derniers événements avaient fait subir à sa personne. Il m’a - semblé atterré par la catastrophe et désespéré des soupçons dont il est l’objet. Je puis me tromper; mais j’ai le devoir de dire ce que j’ai cru sentir: cet homme m’a donné l’impression d’un honnête homme. (1)

Si des événements analogues à ceux de Salonique s’étaient produits en d’autres points de l’empire, ou si, comme on le craint, de nouveaux attentats surgissaient,

il serait très naturel de voir dans cet ensemble concerté l’inspiration unique de l’Organisation intérieure. Mais, jusqu’à présent, les attentats de Salonique sont restés seuls de leur espèce. Dans les rencontres des bandes à avec la troupe, un peu partout et depuis longtemps, les; ; bombes étaient employées comme accessoires; ailleurs, à des ponts avaient sauté, mais la dynamite n’avait pas encore joué le grand premier rôle dans la tragédie

De ce début éclatant, les Bulgares infèrent qu’aucune relation n’a jamais existé entre le groupe anarchiste de Salonique et l’Organisation intérieure, dont la tactique insurrectionnelle est, en général, différente.

(1) M. Schopoff est en relations très suivies avec l’exarque, monseigneur Joseph, lequel est beaucoup trop habile pour compromettre; l’Exarchat, et ainsi la Bulgarie, par de louches intrigues,

C’est une conclusion bien précipitée, bien absolue, et aussi entachée de partialité que l’affirmation turque. La vérité me semble être, comme elle est presque +6 toujours, entre les deux extrêmes. Le groupe installé à Salonique, partisan d’une action violente, aurait tra- vaillé sous une inspiration étrangère à celle de l’Orga- nisation intérieure, mais avec, sinon l’appui, tout au moins l’approbation de cette dernière. Et l’affaire du Guadalquivir, — 28 avril, — et la tentative de déraille- ment faite le soir du même jour sur le train de Constan- tinople à son arrivée à Salonique, tendent à prouver cette entente. Depuis longtemps, d’ailleurs, l’Organi- sation intérieure annonçait son dessein de faire sauter quelques monuments. Il n’avait pas été question de miner une ville, mais cela ne veut pas dire qu’on n’y songeât pas.

On doit retenir toutefois que les individus qui se sont employés dans l’affaire de la Banque ottomane sont, selon toute apparence, des Bulgares arrivés de Bul- garie à Salonique depuis l’automne dernier. Et, anté- rieurement déjà, des groupements anarchistes, bulgares À

et non bulgares, avaient été signalés dans la ville, à plusieurs reprises. Il y a deux ans, par exemple, deux anarchistes venus de Genève ont passer ici quelques: semaines; ils recevaient de l’argent tantôt de Genève, je : tantôt de Vienne; lors de la scission entre les deux À comités bulgares, Sarafof aurait avec eux des rela- à Je suis loin d’attacher à ces faits une importance très considérable. J’y vois cependant une indication, peu 1} nette, mais qu’on ne saurait négliger, et d’oùÿgconclus,

courrier de Macédoine, vendredi 15 mai 1903 À simplement, que l’existence à Salonique d’un groupe isolé, agissant de son propre chef et par ses moyens propres, est possible: que ce groupe ait ou n’ait pas été en relation avec l’Organisation intérieure, je ne sais. La première alternative, assurément, est plus vraisemblable, encore qu’il soit impossible de déterminer d’une manière précise la nature des rapports soupçonnés. Ne nous attardons pas à des suppositions qui risqueraient de rester invérifiées. Quels que soient les véri- tables auteurs des menées criminelles du quartier franc, leur responsabilité n’est pas seule engagée en cette affaire. La police et l’administration turques ont de grosses fautes sur la conscience. L’administration. — 1] y a dans chacun des quartiers de Salonique un moukhtar, — sorte de maire, —fonctionnaire choisi par l’autorité parmiles habitants du quar-; tier. Comme, d’une manière générale, les différentes communautés religieuses sont groupées par quartier, le: moukhtar appartient à la communauté établie dans le À quartier de son ressort. à Or, m’affirme l’agent bulgare de Salonique, il w’y à À pas à Salonique un seul moukhtar bulgare. Pourquoi? Un gros fonctionnaire ottoman que j’interroge me dit À qu’il ignore le fait, ou, ajoute-t-il, s’il en est ainsi, c’est à par la faute des Bulgares qui veulent éviter les noufous, — état-civil, — et par suite l’impôt que payent les raïas enremplacement du service militaire. Mais, précisément, les Bulgares se plaignent de n’avoir pas de noufous, à cause de l’absence de moukhtar. — C’est, en effet, le moukhtar qui est chargé d’inscrire les déclarations deses coreligionnaires. — Eït les prêtres bulgares prétendent

  • avoir, à plusieurs reprises, signalé aux autorités cette anomalie. Est-ce parce que les Bulgares habitent un quartier neuf qu’on ne tient pas compte de leurs récla- À mations? Est-ce parce qu’ils sont bulgares, et pour que, le chiffre de leur population étant ignoré, la prépondé- rance des éléments juif et grec, qui sont la grande majorité, apparaisse plus écrasante? Ou bien n’est-ce qu’une de ces incuries administratives dont la Turquie: fournit de si nombreux exemples? Quoi qu’il en soit, les résultats sont les suivants: 1° le chiffre de la population bulgare est inconnu; douze cents, disent les Turcs; six à huit mille, disent les Bulgares sérieux. La statistique officielle du vilayet À donne, pour l’année dernière, le chiffre dérisoire de deux naissances bulgares dans tout caza; 2 la population bulgare vit comme en marge de la société. Des quantités de Bulgares ne payent pas d’im- pôts; n’étant pas en mesure de prouver qu’ils ont payé;

leurs impôts, ils ne peuvent obtenir de teskérés, — passe-

ports intérieurs obligatoires; — ne pouvant obtenir de teskérés par les moyens légaux, force leur est d’avoir Le recours aux moyens illégaux: les handjis, — propriétaires È d’auberges, — et la police sont là; le bakchich fait son œuvre. D’où, conséquence dernière et essentielle, impossibilité de surveiller à Salonique le mouvement à de la population bulgare, les {eskérés portant des indi- La police. — Coupable de complaisances irréfléchies, la police turque se distingue par une imprévoyance dont elle vient de donner une preuve incontestable. Les

… courrier de Macédoine, vendredi 15 mai 1903 dynamiteurs ont pu, six mois durant, travailler tran__ quillement à deux souterrains dont l’un ne mesure pas moins de treize mètres de long; tout un travail minutieux a être accompli, dont les récentes fouilles ont permis d’admirer l’habileté; des kilos de terre ont être enlevés; des kilos de dynamite apportés; et la police n’a rien soupçonné, rien vu, rien entendu. Le voisinage de la Banque ottomane était visé de longue date; et le quartier n’était pas surveillé. Deux jeunes gens inconnus avaient été remarqués en ces derniers temps, qui prenaient leurs repas dans un restaurant bulgare; et leurs allées et venues n’étaient point suspectes. La veille de l’attentat, le directeur de la Banque ottomane rapportait au chef de la police un bruit menaçant, parvenu à ses oreilles; il demandait qu’on gardât la Banque, et conseillait des perquisitions; le à chefde la police lui répondit que la ville était tranquille, ; la police bien faite. J’ai entendu soutenir l’opinion suivante: « IL est impossible que la police n’ait pas vent de la machi- . nation; peut-être a-t-elle voulu laisser les choses se! gâter pour avoir prétexte à répression violente. » Je me refuse à croire à un pareil machiavélisme, bien À que ce mélange de rouerie et de bêtise soit assez dans la manière turque. L’immense maladresse suflit peut- à être à expliquer l’imprévoyance. Que penser d’une . police qui, chargée de surveiller les employés de la douane, laisse entrer, par la douane du port de Salonique, trois gros barils pesant 1.600 kilos, déclarés « poissons qui figurent sur les registres de transit, À mais dont on ne trouve aucune trace-sur les registres À de la douane? )

Le caractère flottant de la population bulgare de ETS

Salonique n’est pas la seule raison qui a déterminer Me. les dynamiteurs à choisir Salonique pour champ de A leurs exploits, de préférence à toute autre ville macé-. Salonique est un grand centre européen. On y parle beaucoup la plupart des langages européens; le français surtout, et l’espagnol, mais aussi l’italien et l’allemand.:

La langue turque est peu usitée. (1) Le commerce euro- Re. péenest assez développé. La Banque ottomane a une suc- cursale importante. La Compagnie française du chemin de fer Salonique-jonction-Constantinople a établi aux portes de la ville son siège social. La Compagnie fran- çaise du port et des quais, la Compagnie des eaux, la Compagnie du gaz, emploient un personnel nombreux È composé en majeure partie d’Européens. Plusieurs De pays, — la France, l’Autriche, — ont organisé un ser- vice postal. Les grandes compagnies de navigation, generale italiana, — ont ouvert un bureau. Les intérêts; 1 européens à Salonique sont considérables. : Le choix des dynamiteurs indique, pour moi, que les ; attentats des 28 et 29 avril étaient dirigés non contre la KE. Turquie, mais contre l’Europe. Ils signifient, non une révolte contre l’autorité ottomane, mais une protesta- tion contre la politique européenne. J’ai signalé depuis #4

Ai courrier de Macédoine, vendredi 15 mai 1903. à longtemps que la note austro-russe, et les anodines 5 réformes qu’elle préconise, avaient été pour les Bulgares ? une déception cruelle. Ils espéraient de l’intervention A européenne une action plus énergique. Ils considèrent “1 que l’Europe, après avoir semblé s’intéresser à leur « sort, s’est jouée d’eux. L’explosion de la Banque ottomane marque leur colère et quelque chose comme la à On interprète généralement d’autre façon le « plan ; infernal ». Il se serait agi de provoquer des massacres afin d’attirer l’attention de l’Europe, et, si possible, : d’exciter sa pitié. Une difficulté sérieuse m’empêche d’admettre sans réserves cette explication. peut-être 80.000 israélites, 25 ou 30.000 Grecs, et de 6 à 8.000 Bulgares. Tout le reste n’est pas musulman, à beaucoup près. De sorte que la population musulmane est une infime minorité. (1) Ce sont des conditions peu À favorables à provoquer des massacres. à Monastir, au contraire, et surtout Uskub, abritent : une population musulmane considérable. Je n’ai aucun chiffre pour Monastir; mais à Uskub les différentes évaluations que j’ai recueillies donnent, avec des estimations différentes, une proportion constante de deux tiers musulmans contre un tiers chrétien. On trouve en outre, à Uskub, un élément particulier, et particulière (1) Tous ces chiffres sont approximatifs. La populatien de Salo- nique monte peut-être à 150.000; la population juive n’est peut-être que de 70 ou 75.000; de sorte que la population musulmane est peut: être plus nombreuse que mes chiffres ne le supposent. Elle reste cependant une minorité certaine, et infime par rapport au total. À

ment mauvais, qu’on ne rencontre ni à Salonique nià 3 à Monastir: les mohadjirs, qui remplissent tout un quartier d’Uskub. On désigne sous ce nom les musulmans qui habitaient autrefois les provinces turques et Roumélie orientale, Serbie, — et qui, plutôt que de vivre sous la domination d’un peuple infidèle, ont préféré émigrer: ils se sont arrêtés naturellement dans la pro- vince turque la plus voisine de leur ancienné résidence, me et c’est ainsi qu’ils se sont fixés autour d’Uskub. (1) Ce : sont donc des fanatiques par définition. Ils haïssent la population chrétienne, et la massacreraient volontiers sans prétexte. À La moindre occasion ils ne se feraient À ; pas prier. Et pourrait-on les retenir?; Les Bulgares n’ignorent pas ces dispositions hostiles des mohadjirs. Le fait d’avoir exécuté leur coup à Salonique, et non à Uskub, et pas même à Monastir, semble indiquer que, contrairement à ce qu’on croit, et malgré ce que certains d’entre eux affirment, ils ne tenaient pas absolument à provoquer des massacres. Et cette constatation m’est encore une raison de penser que, dans la criminelle machination de Salonique, c’est À bien l’Europe qu’on voulait atteindre. je Si le dessein des Bulgares était de provoquer des NAS massacres, on peut dire que leur tentative a complè-: (1) M. Bérard /la Macédoine, page 171) prétend qu’il y a beaucoup de mohadjirs à Salonique. 11 peut y en avoir. Beaucoup, c’est plus douteux. En tout cas ils ne sont point groupés comme à Uskub. M. Bérard parle d’un quartier mohadjir. Je n’ai jamais entendu parler d’un quartier mohadjir à Salonique. Des consuls que j’ai interrogés sur ce point m’affirment également p’eu avoir jamais Se

courrier de Macédoine, vendredi 15 mai 1903 tement échoué. Il n’y a pas eu, à Salonique, de ces redoutables massacres, qui se seraient certainement excès, inévitables, la panique, et qui n’eussent être évités nulle part, — qu’aurions-nous en Europe,

! l’alcoolisme aidant? — quelque peu de lourdeur, assurément, dans la répression, sont à regretter; mais somme toute, les choses se sont passées aussi bien qu’il était possible. Le nombre des victimes a été sensiblement exagéré dans les premiers jours, sous le coup de

l’émotion publique: on a parlé de 400 morts, et de 800 blessés. C’est trop. Le chiffre officiel de 34 morts, fourni par l’autorité turque, est de beaucoup au-dessous de la réalité. Et aujourd’hui encore il est impossible d’affirmer avec certitude si c’est 100, 150, ou 200 morts qu’il faut compter. La vérité est probablement aux environs de 150, en y comprenant les victimes des explosions. Mais, encore une fois, il est impossible de contrôler. ) En règle générale et sauf de très rares exceptions, la population n’est pas intervenue. Cet heureux résultat est en partie aux ordres de Constantinople, mais surtout au sang-froid et à la fermeté du vali Hassan- Fehmi pacha, dont la conduite fut vraiment remar- quable. Au lendemain de la catastrophe il traver- : sait en voiture les principales rues, s’arrêtait pour haranguer la foule et déclarait que, la police et la troupe 6 suffisant à maintenir l’ordre, toute immixtion de la population était sévèrement interdite. Il fut presque obéi. Les officiers et la troupe se sont également bien: comportés: furent seuls tués les dynamiteurs pris la: bombe à la main, ou ceux qui, arrêtés, résistaient à d’une manière menaçante.

Mais la police se montra en cette circonstance infé- rieure à elle-même, si tant est que ce soit vraisem- £. blable. Elle avait prouvé, avant l’événement, une incroyable légèreté et une impuissance totale à préve- À nir les malheurs; elle affirma, dans la répression, une A incontestable lourdeur et une maladresse qui n’est pas:XS sans dangers. On arrêta sans discernement; on perquisitionna sans. mesure. Parmi les Bulgares, personne ne fut à l’abri. Ceux mêmes qui, négociants aisés, voient d’un œil de défavorable toute agitation révolutionnaire, furent traités comme les plus dangereux meneurs. Quel sera leur état d’esprit quand ils sortiront de prison? Et n’est-il pas à craindre qu’ils aïllent grossir l’armée CSS insurrectionnelle? Et n’est-ce pas la police qui aura apporté au mouvement macédonien la recrue inespérée de ces éléments conservateurs? Les attentats de Salonique ont inspiré à Hilmi pacha l’idée de déporter en Asie Mineure tous les Bulgares suspects. Cette mesure aurait l’avantage d’éviter le mas- sacre de la population bulgare en Macédoine. (1) Mais est-il assuré que les Bulgares, du seul fait de se trouver À

menées? Et pourquoi un conflit ne se produirait-il pas en Anatolie aussi bien qu’en Vieille-Serbie? Hilmi pacha, homme de bon sens, et de toute sincérité en son désir de pacifier la Macédoine, n’a point conçu son je projet pour favoriser l’extermination des Macédoniens Cette mesure a été adoptée, puis partiellement exécutée, puis Hu.

courrier de Macédoine, vendredi 15 mai 1903 à un peu plus loin des regards de l’Europe. Mais a-t-il entrevu le danger?

A-t-il d’autre part négligé de songer qu’une loi de suspects, c’est, en tout pays, la porte ouverte à l’arbi-

traire. En Turquie aussi. Que se passerait-il? Tous les Macédoniens aisés recevraient de la police des propositions bienveillantes: en payant on obtiendraït de ne

pas figurer sur les listes de proscription. On éviterait

l’exil, au moins momentanément. La police trouverait là, pendant plusieurs années, la source de réjouissants

profits; et elle serait probablement seule à bénéficier de l’opération. Je crains que Hilmi pacha n’ait conservé

quelques illusions que j’ai perdues.

É plaindre de la police turque. J’ai pu, au cours de mon

ï voyage, apprécier la bonne grâce de plusieurs agents.

; Et j’ai été arrêté, ici, l’autre jour, dans des conditions qui ne me permettent aucune critique.,

J’avais été sortant de l’agence de Bulgarie, ce

4 qui, dans les circonstances présentes, est grave. J’ai

4 passé une bonne demi-heure au poste, en compagnie

ne d’un policier qui paraissait charmant, qui m’a offert des cigarettes, et avec lequel j’aurais plaisir à m’entretenir si la langue turque m’était familière où s’il eût parler français. Ne pouvant échanger des idées, nous nous contentâmes de nous regarder avec une sympathie mitigée de quelque méfiance. Bientôt le - cavass du consulat de France arrivait. Il avait été prévenu, le détail est amusant, par un mouchard du poste. Il me réclama, fit quelque bruit, et comme on attendait des ordres qui n’arrivaient pas, obtint l’au-

PAR de m’emmener au konak chez le chef dela 4. à police. Après nos explications et quelques mots de. Es protestation, ce haut fonctionnaire me faisait mettre Un journaliste américain fut, pendant la journée du 30 avril, arrêté, conduit au poste, attaché et légèrement 5-0 passé à tabac. Il riait, paraît-il, et s’exclamait: Funny! Heureux confrère! Je ne puis pas, moi, raconter mon te arrestation! Elle fut banale, archibanale, insignifiante. On m’a parlé poliment, avec des sourires. On ne m’a à pas touché. On m’a relâché. J’ai tout juste passé une. demi-heure au poste, confortablement assis sur un . moelleux canapé, et fumant. J’espérais mieux. Je n’ai » pas de chance. Je suis donc obligé de reconnaître que la police à turque est en général charmante avec les Européens. Elle les traite en invités. Elle réserve ses rigueurs À

pour les raïas ottomans qui, à cet égard, sont vrai- ment bien partagés.

. La bibliographie de la question d’Orient est considé- MALE Fab e. Je cite seulement les ouvrages les plus récents se rapportant directement à la question macédonienne et LEN La qui renseignent sur la situation actuelle. Livre jaune, affaires de Macédoine. — Paris, 1903. Max CnougLier. — La question d’Orient depuis le traité de Berlin. — octavo, Arthur Rousseau. Paris, deuxième de Voir les chapitres net de la deuxième partie, ù à intitulés: Le développement de la nation bulgare, se Et. La Turquie d’Europe (question macédonienne); et 110 les deux excellents chapitres qui constituent la troisième partie: La Turquie peut-elle compter sur en la protection de l’Europe pour assurer son exis- 2 tence? La Turquie peut-elle par elle-même assurer son existence?: EURS

courriers de Macédoine me Évouarp DrrAuLr. — La question d’Orient depuis ses ori- gines jusqu’à nos jours. — octavo, Alcan. Paris, deuxième Cet ouvrage est une compilation un peu rapide: La question d’Orient et la question d’Extrême-Orient y sont traitées depuis leurs origines en 400 pages. ! On y trouve cependant des renseignements. Sur la question macédonienne, voir la troisième partie, Vicror BéRarDp. — La Turquie et l’Hellénisme contem- Vrcror BérArD. — La Macédoine. — In-18, Colin. Paris, Contient des renseignements intéressants sur l’administration turque. GrorGes GAuzis. — La question de Macédoine. — Pages Gzorces GAuLIS. — Bulgarie et Macédoine. — Revue de É Paris, du premier novembre 1902. Geonces GauLis. — En Albanie. — Revue de Paris, du Vicror BérArRD. — La note austro-russe. — Revue de Vicror BérarD. — La Macédoine. — Revue de Paris, du P. ARMINJON. — La protection religieuse dans l’empire ottoman, — Revue de Paris, du 15 avril 1903.

Oréicorr. — La Macédoine au point de vue ethnogra- Be, phique, historique et philologique. — In-16, Constantinople, Point de vue bulgare. {1 ne à à GorcEvIcz. — Makedonien und alt-serbien. — quarto. ne eo: #3 Point de vue serbe. LLC à Point de vue grec.

Ce cahier de courriers n’est pas un livre…

7 L’opinion et les réformes. — Les bandes et l’action des comités. — Lenteurs adminis- (SET tratives. — Conversation avec Riza pacha, “NA

L’Organisation intérieure et les comités #4 macédoniens. — Sarafof et Tzonicheff. — une insurrection? — Des garanties s. v.p. Doux pays. — M. Chtcherbina. — Mitrovitza. — La troisième commission. — Un tour dans

  • le quartier serbe. — L’hôtel Risto…

courriers de Macédoine Insécurité et misère. — Une maison à une heure d”Uskub. — Le marché de Sofia. — Difficultés d’une enquête. — Grande et À tion. — Un bail entre propriétaires et à ouvriers, Monastir. — Concurrence et émi-: gration. — Transformation de la propriété. — Travaux nécessaires. — Améliorations projetées. — Les charges d’un village. — Le budget d’une famille. — Conclusion…