V-1 · Premier cahier de la cinquième série · 1903-10-05

Les massacres de Kichinef

Henri Dagan

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_ l’Oppression des juifs dans l’Europe orientale

F6 g paraissant vingt fois par an

5; rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Q uinzaine, il suffit d’envoyer un? t de trois francs cinquante Ra sois vo mandat de t francs que à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers,

_ 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième

_ arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers : Nous mettons ce cahier dans le commerce; nous le » ;

Sur les courriers des cahiers, courriers de Chine, ec courriers d”Indo-Chine, courriers du Japon, courriers FRS de Finlande, courrier de Russie, cahier d’Arménie, cahier de Roumanie, courriers de France, publiés dans TRS les trois premières séries des cahiers, se référer au Ca Sixième cahier de la quatrième série, cahier de cour- eue _ rier,courrier de Paris, inventaire des cahiers, en forme NS de catalogue, un cahier de 72 pages, un franc Nous publierons dans un cahier de la cinquième série À le relevé sommaire des courriers publiés dans les cahiers” MERS de la quatrième série. :LIFÉOURE

l’oppression des juifs dans l’Europe orientale

| Pendant que les chrétiens orthodoxes célébraient leurs Pâques, au mois d’avril dernier, une émeute sanglante éclatait dans la ville de Kichinef, en Bessa- ; rabie. Des scènes sauvages qui égalent en horreur les tueries du Moyen-Age et des temps barbares se déroulaïent, en plein jour, sous l’œil indifférent des autorités

La gravité de ces faits, leur répercussion dans l’Europe entière, leur signification sociale nous ont déterminé à écrire ce cahier. Il renseigne sur les événements récents et antérieurs ; il éclaire la situation générale du prolétariat russe ; il expose les prétextes des conflits et leurs causes profondes; il suggère, ou peut suggérer, des idées, — plus précises que les idées courantes,,— sur la nature des déchirements sociaux, présents ou futurs.

4 Les persécutions et massacres antérieurs 1881-1882

A l’avènement d’Alexandre III, le parti vieux-russe aggrava la politique de réaction qu’il avait entreprise sous Alexandre II, lequel inclinaïit à concéder quelques réformes. Sans doute, il serait inexact de dire que ce parti fut l’auteur exclusif des persécutions qui marquèrent la fin de l’année 1881 et le commencement de 1882. Mais on peut aflirmer qu’il les encourageait, directement, par son attitude et son système législatif.

Un grand nombre de juifs furent égorgés, plusieurs centaines de milliers furent ruinés. Et l’on vit d’Ekaté- rinoslaf à Vilna la terreur et la panique s’emparer des populations, qui fuyaient en masse au delà des frontières. Quand on demandait aux émeutiers pourquoi ils couraient ainsi sus aux juifs, ils répondaient : on dit que notre petit père le tsar le veut ainsi. (1) La suggestion administrative était manifeste.

Les maux qu’ils avaient soufferts attirèrent aux juifs les calamités des lois d’exception.

(1) Les Juifs russes, par Léo Errera, professeur à l’Université de

Ce furent les célèbres Lois de mai 1882, dont le général Ignatief fut l’auteur. En voici le texte officiel :

Le Conseil des ministres, vu le rapport du ministre de - l’intérieur sur l’exécution des règlements temporaires concernant les israélites, \

  1. — A titre de mesure temporaire et jusqu’à la revision générale des lois qui règlent la situation des israélites, défense est faite aux israélites de s’établir à l’avenir en dehors des villes et des bourgades. Exception est faite en faveur des colonies israélites déjà existantes, où les israé-

  2. — Jusqu’à nouvel ordre il ne sera pas donné suite aux contrats faits au nom d’un israélite et qui auraient pour objet l’achat, l”hypothèque oula location d’immeublesruraux situés en dehors des villes et des bourgades ; est nul également le mandat donné à un israélite d’administrer des biens de la nature ci-dessus indiquée ou d’en disposer; <

  3. — Défense est faite aux israélites de se livrer au commerce les dimanches et jours fériés de la religion chré- tienne; les lois qui obligent les chrétiens à fermer leur maison de commerce pendant ces jours-là seront appliquées aux maisons de commerce des israélites ;

  4. — Les mesures ci-dessus ne sont applicables qu’aux gouvernements qui se trouvent dans l’étendue du territoire

juif. « Comme le fait remarquer M. Errera, pour bien k comprendre la portée de ces lois il faut se rappeler qu’à la faveur de la tolérance relative du temps d’Alexandre II des milliers d’artisans juifs s’étaient établis dans les petits centres du territoire, où on les avait même invités à se fixer. Et comme aucune loi

_ russe n’a jamais défini ce qu’on devait entendre par 0 une bourgade, le champ était ouvert à l’arbitraire et Be: nous en verrons les conséquences dans un autre chane pitre. 4 Au mois de juin 1882 un changement plutôt favorable L se produit en Russie ; le fameux comte Ignatief, ministre E de l’intérieur, et qui plus souvent que le tsar dirigeait À la politique, donnait sa démission et était remplacé E par le comte Tolstoïi. Les persécutions cessèrent 10 presque ; deux ukases rendus par le Sénat enjoignaient 4 à toutes les autorités de veiller à la sécurité des juifs - 4 et une circulaire du 23 juin rendait ces autorités à responsables des désordres. Il est bon de noter qu’un 5e ukase du 22 mai avait déjà démenti le bruit, fort accré- 4 dité chez les; paysans de Russie, que l’empereur voulait Fe l’extermination des juifs. Néanmoins les émeutes ne furent pas enrayées tout de 2 suite. Voici le tableau des persécutions qui eurent lieu no. - du mois de décembre 1881 au mois de juin 1882 : Le 10 janvier… Radomysl… pillage; Dur 18 — … Winnica… pillage d’un cabaret; É. 23 mars… Saint-Pétersbourg. fermeture des pharmacies 4 4 2 et 3 avril.. Mordarovka. … désordres; Le — .. Walegozoulof … pillage, incendies;

— .. Smolensk… troubles et pillage; < beaucoup de blessés ; fin mai … Kaynary … massacre d’une famille;

Chassés de leurs demeures incendiées, de leurs biens détruits ou confisqués, des milliers de juifs se réfugièrent en Galicie, principalement à Brody. Et l’on estime à vingt-quatre mille ceux qui vinrent chercher asile sur le territoire autrichien. (1)

Il y eut en Europe un mouvement de protestation

Le premier février 1882 un grand meeting convoqué par le Lord Maire de Londres se réunit au Mansion-House. L’archevêque de Canterbury, le comte de Shaftesbury, l’évêque de Londres, l’évêque d’Oxford, l’évêque de Gloucester et Bristol, l’évêque de Manchester, le car-

.. dinal Manning assistèrent à la réunion ou s’y associèrent. | @) L’Alliance israélite universelle envoya un délégué chargé de « s’occuper de cette masse indigente sans asile et sans pain. Mais le « nombre était trop considérable pour espérer des soulagements

  • sérieux. L’Alliance s’entendit à New-York pour recevoir les émigrants, créer des comités dans les villes, distribuer la population indigente dans les différents États, leur procurer du … travail, etc, J’ai déjà parlé ailleurs du prolétariat juif aux États-

A Paris, un comité fut créé sous la présidence de Victor Hugo. Il publia l’appel suivant :

A nos concitoyens

Chaque jour, nous arrive de Russie le récit de nouvelles atrocités commises contre la population juive.

Ce ne sont pas seulement des scènes de pillage, comme l’année dernière.

Des milliers de juifs inoffensifs sont cruellement maltraités et expulsés; les maisons sont saccagées et incendiées ; les femmes sont livrées aux derniers outrages.

Devant de tels faits, qui sont une honte pour la civilisation, la conscience publique proteste.

Partout les sympathies sont éveillées en faveur des

Il faut, dans un haut sentiment d’humanité, venir en aide à de si grandes infortunes et au besoin faciliter à tant de malheureux les moyens de gagner des contrées où ils puissent vivre sous la protection des lois.

Nous comptons sur la générosité de la nation française qui, dans toutes les circonstances et sans distinction de pays ni de culte, sait secourir ceux qui souffrent. -

Les membres du Comité de secours pour Les israélites de Russie :

Parmi les signataires de cet appel nous relevons :

M. Bapst, directeur du Journal des Débats; Michel Bréal, de l’Institut ; Carnot, sénateur; Cyon, directeur du de l’Institut; Léon Gambetta, député; de Hérédia, député; Clovis Hugues, député; Henri de Lacretelle, député ; de Lanessan, député ; Ferdinand de Lesseps, … de l’Institut ; de Molinari; Alfred Naquet ; Gaston Paris; |

_ En outre le cardinal archevêque de Paris écrivit une _ lettre à Victor Hugo, — 4 juin, — pour s’associer aux _ Ce mouvement général de sympathie ou d’indigna- ‘420 tion, accompagné d’ailleurs de quelques secours, tou_ jours insuffisants en pareil cas, n’eut pas d’autre . _ résultat que d’attirer l’attention du public sur ces ke _ iniquités. Les mêmes faits devaient se reproduire | avec intensité dix ans plus tard, — et vingtans après.

A la fin de l’année 1890 des projets de lois étaient en

  • préparation au ministère de l’intérieur russe, qui avaient pour objet d’étendre à toute la Russie et d’appliquer avec plus de sévérité les fameuses Lois de mai 1882. Vers le mois de février on apprit que ces nouveaux projets de lois ne seraient pas soumis à la sanction de l’Empereur. C’était une feinte.

Le 22 avril le Messager Officiel publiait l’ordonnance

Ordre supérieur concernant la défense faite aux mécaniciens,

distillateurs, brasseurs, tous patrons et tous ouvriers

| juifs, de s’établir soit dans la ville soit dans le gouvernement de Moscou.

; Le ministre de l’intérieur a obtenu l’approbation impé-

  • riale à l’effet de prendre les mesures suivantes :
  1. — À partir de ce jour et jusqu’au moment où les me-

sures prescrites par l’article 157 et l’observation 3 de la loi . sur les passeports (édit 1890) seront revisées, il sera défendu

aux mécaniciens, distillateurs, brasseurs, comme à tous

  • patrons et ouvriers juifs, de venir du territoire du domicile . légal des juifs ou des autres parties de la Russie pour

s’établir dans la ville ou le gouvernement de Moscou.

  1. — Le ministre de l’intérieur, d’accord avec le gouverneur général de Moscou, pourra prendre telles mesures qu’il jugera convenables pour expulser de Moscou tous mécani-

; ciens, distillateurs, brasseurs, comme tous patrons et

| visites domiciliaires pour examiner les passeports; aux | uns, on accorda trois jours pour quitter la ville ; aux autres | nombre de cas, des enfants furent arrachés des bras | leurs parents, parce que leurs noms ne figuraient pas sur | les passeports des parents. J nnais de nombreuses | familles juives très respectables qui passèrent la nuit dans des maisons mal famées pour se soustraire aux Tr er s | entièrement habité par les juifs, la panique fut indescrip- | police a été impitoyable; un grand nombre d’isr tes | vendre pour le prix qu’on leur offrait. Pou ible de malheur, les chrétiens qui étaient débiteurs des expulsés | aisés, sont absolument ruinés aujourd’hui et n’ont pas | J’ai vu conduire à la gare un convoi de ces derniers; 01 l dirait un troupeau de criminels quise sont rendus coupables | des pires forfaits. Les plus endureis ne pouvaient voir sans k commisération ces pauvres gens subir les traitements les plus humiliants et les plus cruels pour leur qualit Les autorités de Moscou ne se laissèrent pas émouvoir par l’opinion : le ro mai le directeur de la police

ouvriers juifs actuellement dans la ville et pour les ramener dans le territoire du domicile légal.

Sur le rapport présenté par le ministre de l’intérieur, | S. M. Impériale a daigné approuver l’exécution de cet

Cette mesure antipopulaire atteignait, d’après les -

estimations les plus modérées, quatorze mille artisans. Le désespoir et la misère qui s’ensuivirent ont été

exprimés dans une lettre que le Times du 5 mai publia à ce sujet :

Il y a vingt-six ans, Alexandre II autorisa les artisans juifs « habiles » à s’établir dans tout l’Empire; c’était un grand bienfait pour des milliers d’ouvriers qui ne trouvaient pas à exercer leur métier dans les limites restreintes du territoire juif; mais leur passeport contenait une clause portant qu’il n’est valable que pour les villes où ils sont spécialement autorisés à résider. C’est sur cette clause que l’administration s’est appuyée pour chasser les ouvriers juifs de la ville et du gouvernement de Moscou. C’est cette même clause qui a servi de prétexte aux expulsions dans les autres villes, comme Saint-Pétersbourg et Kief. Il faut dire que la tolérance accordée de tout temps à ces artisans était toute relative, ils n’avaient le droit de vendre que les objets fabriqués par eux-mêmes et de fabriquer que des s objets appartenant au métier inscrit dans le passeport. Ainsi, un horloger ne pouvait faire autre chose que de réparer des montres. Si les autorités le surprenaient à cendre des montres, on lui confisquait ses marchandises et on l’expulsait de Moscou, quoique, légalement, un artisan ne puisse être expulsé de la ville que s’il a été préalablement rayé des cadres de la corporation à laquelle il appar- 4 tient. L’administration a choisi un singulier moment pour ; agir contre les juifs : c’est pour Pâques que l’expulsion devait avoir lieu. Le premier jour de la Pâque fut un jour de | deuil pour les juifs russes de Moscou. Au milieu de la nuit, |

L la police et les gendarmes avaient déjà commencé leurs visites domiciliaires pour examiner les passeports; aux uns, on accorda trois jours pour quitter la ville ; aux autres, on donna l’ordre de partir dans les vingt-quatre heures. Tous ceux qui avaient les moyens de partir quittèrent la ville; ceux qui n’avaient pas de ressources et ceux qui n’étaient pas partis dans les délais prescrits furent jetés en prison pour être renvoyés dans le Territoire par étapes, enchainés avec des voleurs et des assassins. Dans un grand nombre de cas, des enfants furent arrachés des bras de leurs parents, parce que leurs noms ne figuraient pas sur les passeports des parents. Je connais de nombreuses familles juives très respectables qui passèrent la nuit dans des maisons mal famées pour se soustraire aux recherches de la police. A Madina Rochtcha, un faubourg presque entièrement habité par les juifs, la panique fut indescriptible; il y eut là des scènes déchirantes; l’attitude de la police a été impitoyable; un grand nombre d’israélites s’enfuirent dans les forêts voisines, où ils errent en désespérés ; ceux qui ont obtenu un délai de trois jours ont cherché à réaliser leur avoir; on comprend que, dans de telles conditions, ils n’en aient retiré qu’un prix dérisoire ; on a abusé de ces pauvres gens à tous les points de vue; quelques-uns ont préféré détruire leur mobilier que de le vendre pour le prix qu’on leur offrait. Pour comble de | malheur, les chrétiens qui étaient débiteurs des expulsés | ne les payaient pas, et bien des ouvriers qui, hier, étaient aisés, sont absolument ruinés aujourd’hui et n’ont pas 4 même de quoi payer un billet de chemin de fer pour retour- . ner dans le Territoire. Ils y seront reconduits par étapes. : J’ai vu conduire à la gare un convoi de ces derniers; on . dirait un troupeau de criminels quise sont rendus coupables | des pires forfaits. Les plus endurcis ne pouvaient voir sans | commisération ces pauvres gens subir les traitements les _ plus humiliants et les plus cruels pour leur qualité de | Les autorités de Moscou ne se laissèrent pas émouvoir par l’opinion : le ro mai le directeur de la police,

M. Jurkovski, adressa à ses subordonnés la circulaire Me référant aux ordres supérieurs du 28 mars-9 avril concernant les mécaniciens et ouvriers juifs, j’ordonne que tous les juifs des catégories susnommées venant du Territoire légal des juifs ou d’une autre partie de l’empire devront être expulsés de Moscou le jour même de leur arrivée par le premier train et qu’ils ne pourront rester à Moscou sous aucun prétexte. Les propriétaires d’hôtels, de chambres garnies ou de restaurants doivent s’engager par écrit à signaler au bureau de police le plus proche l’arrivée d’un juif. Les juifs étrangers, dont le passeport a été visé par les consuls russes, peuvent séjourner à Moscou pendant Comme il devenait matériellement impossible d’expulser en même temps tous les ouvriers israélites, le directeur de la police fit parvenir le 21 juillet aux divers commissaires de la ville de nouvelles instructions : ; Après entente avec le ministre de l’intérieur au sujet de l’exécution de l’ukase impérial concernant l’expulsion des ouvriers juifs de la ville et du gouvernement de Moscou, les délais suivants ont été fixés pour les trois catégories qui ne demeurent pas depuis plus de trois ans à Moscou d ou dans le gouvernement de Moscou, ou mariés, mais sans enfants, et n’employant qu’un ouvrier ; deuxième catégorie, É . ouvriers juifs habitant le département de Moscou depuis - quatre années au moins, dont la famille se compose de ; quatre membres et qui emploient quatre ouvriers; troisième catégorie, ouvriers juifs qui ont de grandes familles et +4 emploient plus de quatre ouvriers et qui sont établis dans le gouvernement de Moscou depuis plusieurs années. Pour à le départ volontaire des juifs de la première catégorie, il | est accordé un délai de trois à six mois, pour ceux de la deuxième catégorie, un délai de six à neuf mois, et pour | ceux de la troisième catégorie, un délai de neuf à douze mois. ÿ

Tous les ouvriers soumis à l’expulsion doivent être avertis par écrit de la mesure qui les frappe, au moins trois mois avant l’échéance du terme fixé pour leur départ. Les ouvriers juifs qui possèdent des immeubles (maisons, fabriques) devront vendre leurs immeubles dans l’espace de deux ans et quitter Moscou. Pour ce qui concerne les autres juifs, qui ne sont pas ouvriers, et qui sont établis à Moscou ou dans le gouvernement de Moscou, en vertu des circulaires du ministre de l’intérieur des années 1881, 1882 et 1886, numéro 30, les mesures précitées leur sont applicables, et il ne leur est accordé que deux délais, savoir, six mois pour ceux qui sont représentants de maisons de commerce juives de première guilde et pour ceux qui sont propriétaires de petites industries ; douze mois pour ceux qui sont propriétaires de grandes maisons ou qui sont en relations avec de grands fabricants chrétiens; les fabricants chrétiens devront être avertis six mois à l’avance de la mesure qui frappe leurs correspondants. Les représentants ou fondés de pouvoir des fabriques russes de tout premier ordre devront avoir quitté Moscou dans un délai de deux ans. Pour fixer le délai d’expulsion de chacune de ces catégories, il devra être tenu compte de tous les documents commerciaux ou fiscaux, valables jusqu’au premier janvier 1892. Les juifs qui auront payé des patentes, guildes ou impôts, jusqu’à cette date, lors même qu’ils seraient compris dans la catégorie pour laquelle a été fixé Je plus court délai, celui de trois mois.

ë Les délais ci-dessus prévus pour les trois catégories courront à partir du jour de la publication de cette circulaire, c’est-à-dire à partir du 14-26 juillet 1891. Des commissions spéciales seront nommées pour examiner le cas des juifs habitant les petites villes avoisinant le gouvernement de Moscou.

Ces instructions furent sévèrement exécutées. Aussi les ouvriers compris dans la première catégorie avaient presque tous quitté Moscou avant l’expiration du délai

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prescrit ou en avaient été expulsés par force; ceux de la dernière catégorie ont été expulsés le 14 janvier 1892. | Leur nombre se serait élevé à trois mille.

Le maire de Saint-Pétersbourg, se référant au décret du 9 avril, expulsa tous les ouvriers israélites de cette

La ville de Kief, quoique située dans le Territoire, (1) est considérée comme ville sainte et le séjour en est interdit aux israélites. Néanmoins, par suite de la longue tolérance des autorités, un grand nombre d’israélites s’y sont établis. L’administration décida de mettre fin à cette situation. Le gouverneur, comte Ignatief, ancien gouverneur de la Sibérie, créa une commission chargée d’examiner les droits de résidence des israé- lites. Il avait demandé à l’empereur l’expulsion de tous les artisans juifs, sans distinction, en dépit de la loi de 1865, qui accorda aux artisans juifs « habiles » le droit de résider dans tout l’Empire, mais l’empereur ne consentit pas, paraît-il, à rapporter officiellement cette mesure. Le comte dut se contenter de sévir contre les juifs au moyen des lois existantes. Il imagina alors d’expulser les artisans qui n’avaient pas assez de travail pour étre constamment occupés ou dont le travail ne paraîtrait pas suffisamment achevé à la commission chargée de le vérifier. Cette commission se rendit d’un artisan juif à l’autre pour examiner son travail et ses aptitudes, et on laisse à penser combien d’artisans

(1) La partie de la Russie où peuvent résider les juifs se compose des dix anciennes provinces de la Pologne et de quinze gouvernements (sur cinquante) de la Russie propre ; ces derniers constituent ce qu’on appelle le Territoire juif ; ils sont situés à l’ouest de l’empire, et faisaient partie de l’ancienne République de Pologne.

furent déclarés par elle habiles dans leur métier! Tous k les ouvriers qui n’avaient pas obtenu le brevet d’habiles reçurent l’ordre de quitter immédiatement la ville.

| Dans le gouvernement d’Astrakhan, dans la région transcaspienne, dans le Caucase, dans le Kouban, à

__ Novgorod et dans le Transbaïkal sibérien, des expulsions eurent lieu par milliers et les israélites renvoyés dans le Territoire.

A Kalouga, dans le gouvernement de ce nom, dit le correspondant du Times du 5 mai,

il y a trois cents israélites qui y vivent depuis vingt et trente ans, et qui entretiennent des relations cordiales avec les chretiens ; la plupart d’entre eux ont fait leur service mulitaire et ont été d’excellents soldats. Quoique le décret du 9 avril ne s’applique qu’aux ouvriers israélites de Moscou, j’avais appris que ce décret était néanmoins exécuté non seulement à Kalouga, mais à Toula et à Kazan; je me suis rendu à Kalouga pour m’en assurer et j’ai pu voir que ce bruit était fondé. Plusieurs familles ont reçu l’ordre de partir dans les trois jours. Je me suis entretenu avec une pauvre veuve, mère de deux petits enfants, à qui un ordre de départ immédiat avait été notifié; la malheureuse femme avait supplié le gouverneur, M. Boulyguine, de lui accorder un jour de répit; ce fonctionnaire lui aurait répondu qu’il ne se souciait pas de désobéir à un ordre- du tsar pour

On pourrait citer des cas innombrables où la police russe, non contente d’exécuter avec sévérité les ordres d’expulsion, usait, dans l’accomplissement de sa tâche, de procédés absolument barbares. Des malades, des femmes

| nouvellement accouchées, des vieillards infirmes ont été chassés de leurs demeures et obligés de partir sans délai. Il semble qu’on aurait apporté plus d’humanité dans cette | cruelle besogne si, à la place d”israélites, il s’était agi de chasser des bandes de brigands. | 25

Ë Arrachés, presque du jour au lendemain, à leur foyer, à : leurs affaires, obligés de vendre à vil prix ou d’abandon- à ner complètement leurs marchandises, leurs créances, tous re ces milliers d’expulsés devaient rentrer dans les villes du Territoire. Y a-t-il au moins la place dans ces villes pour les recevoir ? Quand on sait la misère terrible qui règne parmi les israélites du Territoire, leur entassement dans { des logis malsains, trop étroits, l’avilissement du prix de la main-d’œuvre, la concurrence acharnée qu”ouvriers et marchands sont obligés de se faire pour gagner le mor- . * ceau de pain qui empêche leur famille de mourir de faim, on ne s’étonne pas que les expulsés de Moscou, de Kief, ; de Saint-Pétersbourg et des gouvernements de l’est et du Æ centre aient envisagé avec désespoir l’idée de rentrer dans cet immense et misérable ghetto qu’on appelle le Ferri- Ë toire. Devant la sombre et douloureuse perspective qui É s’ouvrait devant eux, beaucoup ont vu leur courage faiblir D. et leur cœur se briser. Ils cherchèrent à se soustraire aux mesures d’expulsion en embrassant la religion chrétienne, TE mais le clergé chrétien avait reçu ordre de n’accepter que q les israélites qui satisferaient à certaines conditions spé- E ciales, et quelques-uns seulement furent autorisés à entrer Ë dans la religion grecque. : 1 Leur seule ressource, leur seule issue était dans l’émi-

  • gration vers des pays plus cléments et plus hospitaliers. Tous les moyens imaginables pour empêcher les | israélites de vivre en dehors du Territoire furent : employés par les gouverneurs. C’est ainsi que ceux de F Saint-Pétersbourg et de Moscou publièrent des circu- ; laires ordonnant que dans toutes les enseignes des maisons de commerce, boutiques et ateliers appartenant à des israélites, le nom du propriétaire, le nom de son père et le nom de famille fussent écrits lisiblement, afin que les passants reconnussent immédiatement que la boutique était celle d’un israélite. Voici le

texte dela circulaire du gouverneur deSaint-Pétersbourg, elle est datée du 15 mars 1891 :

Dans l’ordre du jour du 7 novembre de l’année dernière,

_ j’ai demandé que sur toutes les enseignes des magasins

  • ou des maisons de commerce appartenant à des juifs{ ainsi que sur les enseignes des ateliers d’ouvriersjuifs,le nom du propriétaire, le nom de son père et le nom de famille soient écrits lisiblement, afin que les passants connaissent immé- diatement que la boutique appartient à un juif et qu’ainsi tout malentendu soit évité. J’apprends que les juifs ont exécuté mes ordres, mais qu’ils ont écrit en petits caractères illisibles sur les côtés de leurs enseignes, dans un endroit peu en vue, leurs nom et prénom qui trahissaient leur origine juive ; de cette manière, le but poursuivi n’a pas été atteint. Je recommande strictement à tous les commissaires de police de chaque quartier de veiller sévèrement à ce que le nom du propriétaire, le nom du père et le nom de famille des juifs soient écrits sur leurs enseignes lisiblement et de manière à frapper la vue des passants, conformément au modèle ci-joint. Toute infraction à la pré-

Il était naturel que ce mouvement d’hostilité, parti d’en haut, eût un contre-coup chez les populations et surtout chez les paysans. En effet, des troubles graves eurent lieu dans plusieurs localités de la Russie, qui

  • avaient pour but le pillage.

; A Elisabethgrad, où déjà, en 1882, des troubles s’étaient produits, on vit, le 26 juillet au matin, plusieurs milliers

_ de paysans se réunir et se concerter en vue du pillage des maisons israélites. Au cri de : à bas les juifs! ils

_ se ruèrent sur les boutiques juives et en commencèrent

_ le pillage. Après les boutiques, on passa aux maisons

_ d’habitation. Il y eut trois israélites tués et un grand

A Charaïevo, bourgade située dans le gouvernement de Kherson, les israélites ont vécu de tout temps en bonnes relations avec les chrétiens. Sur les excitations d’agitateurs étrangers à la localité, des émeutes se produisirent, De son côté le maire encourageait les émeutiers dans leurs projets en confirmant les bruits répandus de tous côtés que les israélites allaient être expulsés de toute la Russie et qu’on pouvait, en attendant, les piller et les mettre à mort sans le moindre danger. Les troubles éclatèrent le 13 juin au soir, ils se prolongèrent jusqu’au lendemain. Le gouverneur de Kherson, prévenu par télégramme, arriva le 11 juin et, par son intervention énergique, mit fin aux excès. Le maire fut destitué et arrêté, ainsi que les principaux meneurs. À la suite de ces faits, le commissaire, M. Ivachenko, adressa la circulaire suivante aux maires des communes de son district :

Une agitation s’est produite dans la population, elle aurait pour but de piller les biens des israélites et de faire subir à ceux-ci de mauvais traitements. J’ordonne à l’administration communale de faire savoir aux maires des communes et aux chefs des villages, qu’ils aient à prendre des mesures énergiques et immédiates, afin de préserver les israélites et leurs biens de toute atteinte, et de ne pas perdre dé vue l’ordre de M. le gouverneur de Kherson du 2 juin 1882, numéro 31, ordre publié suivant le manifeste de l’empereur et reproduit dans l’ukase du Sénat de l’Empire

L du 10 mai 1886, numéro 6.885 et relatif aux mesures à prendre

contre les troubles anti-israélites. Pour cet objet, le maire -

et les chefs des villages devront choisir parmi les habitants des gens paisibles et considérés, leur faire prendre l’engagement écrit de surveiller les tendances de la population et de contrôler la conduite des gens mal intentionnés envers les israélites, et de faire connaître à la population

la fausseté des bruits ineptes qui circulent au sujet des . israélites et qui ont pour but d’attenter à la vie et aux biens . de ceux-ci : finalement, de propager parmi les habitants ge la certitude que le gouvernement punira sévèrement toute = portée aux biens et aux personnes habitant l’Em-

. pire, à quelque culte qu’elles appartiennent. Les gens qui

. feraient courir des bruits faux avec l’intention de provo-

… quer des troubles seront arrêtés immédiatement, et vous

4 aviserez le commissaire de l’arrondissement des arresta-

  • Je laisse aux maires et aux chefs des villages toute la

… responsabilité des troubles qui peuvent survenir dans leurs

… villages respectifs, et je tiens à leur rappeler que, d’après Varticle 341 du Code pénal, les autorités qui, par leur incurie, n’auront pas empêché des troubles populaires, sont passibles de la perte de leurs droits civils et de la reléga-

Plus tard, ce fut dans des localités du gouvernement de Tchernigof qu’on signala de nouvelles émeutes, notamment à Starodoub où elles prirent un caractère

particulier de gravité. : Le 11 octobre une troupe de paysans s’était massée

de bonne heure sur la place du marché. Sur les injonc-

tions de la police elle se dispersa, mais pour se reformer

_ un peu plus loin. Lorsque les juifs ouvrirent leurs

… magasins, les paysans se précipitèrent sur eux, la police

fut vite débordée et bientôt la place du marché fut

  • occupée par une foule immense, brisant les vitres, enfonçant les portes et commençant à détruire et à

. jeter par les fenêtres les meubles et les marchandises | appartenant aux juifs. En peu de temps tout ce qui _ pouvait être détruit dans les maisons juives fut anéanti. _ C’est en vain que deux prêtres chrétiens s’interposèrent ke pour calmer la fureur des émeutiers, ils ne purent se

faire écouter. Vers sept heures du soir un incendie éclata à côté de la cathédrale. La foule ne se dérangea pas de son œuvre de destruction pour l’éteindre. « Ce sont des maisons de juifs qui brülent. » L’incendie dévora une dizaine de maisons. Les émeutiers gorgés de vin et d’eau-de-vie continuèrent leur besogne jus- 1 qu’au matin, puis les paysans repartirent pour leurs villages, emportant des charrettes de nombreux objets volés dans les maisons et boutiques juives. :

On évalue à trente le nombre d’israélites tués et à cent les blessés dans cette émeute de Starodoub. ;

Vers la fin du mois de décembre, des troubles eurent .

lieu particulièrement dans les districts ravagés par la famine. Le bruit s’était répandu que des juifs avaient | réuni de grands approvisionnements de vivres. La foule à affamée et irritée se précipita sur les magasins juifs | pour les piller. N’y trouvant pas les approvisionne- | ments espérés, elle se mit à démolir les maisons des 4

Des scènes de ce genre eurent lieu à Samozansk et à ;

En même temps les vexations, les tracasseries, les injustices pleuvaient sur les israélites de toutes classes | et de toutes conditions : exclusion des étudiants israélites des écoles supérieures, rigueurs ordonnées contre les rares journaux russes qui cherchaiïent à | défendre les israélites; renvois prononcés contre des employés, chefs de gare, commis de banque, clercs de notaires ou d’avocats; mesures d’exception prises contre l’augmentation du nombre d’avocats israé-

Voici une preuve bien caractéristique de la rigueur

extrême avec laquelle les lois les plus absurdes sont

Il faut savoir qu’en Russie la loi est très tolérante pour certains petits commerces de peu d’importance où le paysan et l’ouvrier pauvre trouvent un supplément de ressources pour leur ménage; entre autres, le petit commerce de lait n’est soumis à aucune patente lorsque le marchand ne vend que le lait de ses propres vaches.

(Novosti du 12 février 1891)

Dans le numéro 10 du Xievlamin, portant la date du 23 janvier, on lit sous la rubrique des tribunaux la

« Le vingt-et-un janvier, le tribunal de Kief appela la cause des dix juives, accusées d’avoir violé l’article 1171 du Code pénal. Toutes les accusées avaient fait le commerce à Kief sans y être autorisées, huit d’entre elles vendaient du lait, une du pain et une de la poterie. Leurs maris travaillent à Kief comme ouvriers, mais ils n’ont pas le droit, comme on sait, de pratiquer le commerce. Les dix juives furent reconnues coupables et le tribunal ordonna leur expulsion immédiate de la ville. »

Dans cette courte notice, on peut prendre sur le fait l’antisémitisme tout entier et l’on voit toutes les faces de la

Mais qui parmi nos lecteurs connaissait cet article 1171, qui interdit à la femme d’un pauvre ouvrier juif de vendre du lait ou du pain? Voici le texte de cet article :

« Les juifs qui, hors du territoire qui leur est assigné pour leur résidence permanente, se livreront à un commerce qui ne leur serait pas expressément permis par la loi, seront condamnés à la confiscation de leurs marchandises et à l’expulsion immédiate. »

C’est en vertu de cet article que le tribunal de Kief a découvert le grave délit de ces dix juives, que le parquet et le juge d’instruction ont mis en mouvement l’action pu-

blique et que ces pauvres femmes ont été condamnées à E l’expulsion. à

L’origine de cette loi est claire; c’est un de ces legs du 3 passé, du temps où les juifs étaient confinés dans des quar- É tiers séparés, de l’époque qui vit la Saint-Barthélemy et alluma les büchers de l’Inquisition. Si on la conserva dans nos codes, c’est parce qu’elle diminuaïit les droits des juifs, c’est surtout parce qu’on l’y oublia; pas un homme de bon sens ne peut comprendre qu’on condamne à une peine grave, terrible, une pauvre femme qui vend le lait de ses vaches.

Il est difficile de demander à un homme d’obéir à des lois ; ou à des défenses qui sont en contradiction absolue avec tous les droits naturels et avec les devoirs mêmes d’un honnête homme. On défend à des individus de se livrer à Yagriculture, il ne leur est même pas permis de vendre du lait, du pain. Que doivent-ils devenir ? Doivent-ils voler ?

Il est bien entendu que de pareilles lois ne sont pas observées ; la population et l’administration contribuent à cette ÿ violation, la première par humanité, la seconde par intérêt.

Mais voyez la conséquence du jugement du tribunal de Kief. Pour avoir violé une loi absurde, que personne ne connaissait, dix femmes vont être expulsées de leur ville, de leur foyer, loin de leurs maris, de leurs enfants, de leurs intérêts et de leurs affections. L’hiver est rude, le ménage pauvre et dehors il vente et neige à faire pitié; n’importe, la loi est formelle : « seront expulsés immédiatement ». Ce qui est plus extraordinaire que le jugementluimême, c’est qu’il se soit trouvé des juges pour appliquer une loi datant du Moyen-Age, et qu’ils n’aient pas reculé devant la pensée des malheurs et des misères que leur jugement entraîne avec lui.

On signale encore pour l’année 1892 d’autres émeutes dans les gouvernements de Saratof et de Pensa. Voici à ce sujet une lettre publiée par la Neuzeit du 15 jan- =

Près de deux mille familles ont été réduites à la misère, quelques centaines de juifs gravement blessés et plus de

AE _ quatre-vingt-dix maisons détruites en tout ou partie. Voici la quelques détails sur ces tristes événements :

  • Le gouvernement de Saratof, qui souffre le plus de la disette, renferme aussi le plus grand nombre de malheureux. _ Des milliers de paysans affamés, sans travaux, parcourent — la contrée, et lorsqu’on ne leur donne pas de secours ils #: prennent de force ce qu’ils rencontrent. A Samozansk le bruit se répandit que les juifs avaient réuni de grands ap_ provisionnements de vivres, mais qu’ils les tenaient cachés. __ La foule se précipite sur les magasins des juifs pour les
  • piller. L’atelier du riche pelletier Maïtrof fut pillé en quelques instants, il en fut de même des magasins voisins, _ toutes les marchandises furent jetées dans la rue. Ce qu’on _ ne pouvait pas enlever fut détruit. Les maisons particulières ne furent pas épargnées, toutes les chambres furent soigneusement visitées et les meubles mis en pièces. Comme on ne trouva pas les provisions qu’on cherchait, les pillards s’avisèrent que les juifs les avaient trompés et les maltraitèrent sans pitié. La police ne tenta rien pour mettre fin à ces scènes odieuses et les pillards purent tranquillement continuer leur œuvre de destruction. Entre temps, ils avaient vidé quelques tonneaux d’eau-de-vie, et _ une fois excitée par sa propre fureur et par l’alcool, la foule, armée de pioches et de haches, se mit en train de démolir les maisons. Cinquante-neuf habitations juives furent détruites en l’espace d’une heure et demie. Les démolisseurs avaient ramassé une centaine de pains volés pour les manger, leur besogne achevée. Des femmes et des enfants juifs, plus affamés sans doute que leurs persécu- à teurs, se jetèrent sur ces pains et se mirent à les dévorer. En apercevant cela, les pillards se précipitèrent sur ces malheureux. 11 se passa alors des scènes indescriptibles, femmes et enfants furent traités avec la plus cruelle sauvagerie.

Des scènes analogues eurent- lieu à Kerson, dans le gouvernement de Pensa. De même qu’à Samozansk, la colère de la foule ignorante et fanatique fut lentement excitée contre les juifs, et, au moment voulu, on lança sur eux des forcenés, que leur propre misère ne prédisposait que trop

  • à croire que les juifs avaient réuni et cachaient des vivres 3

en grande quantité, mais qu’ils ne voulaient pas les vendre aux chrétiens. Le 5 janvier, les maisons des juifs de Kerson furent pillées et démolies; des centaines de familles sont . restées sans asile. ï

A Yousofka, dans le gouvernement d’Ekatérinoslaf, | eurent lieu au mois d’août des désordres qui ont fait k également des victimes parmi les israélites. Les ouvriers Ë des mines de charbon, au nombre de plusieurs milliers, 4 pillèrent, saccagèrent et incendièrent les maisons | situées dans le quartier juif. Ce n’est qu’à l’arrivée de deux bataillons d’infanterie que les scènes prirent fin. Il g. y eut, d’après les Annales gouvernementales d’Ekatéri- k noslaf, 192 magasins, 57 maisons et synagogues pillés | et incendiés. Les pertes et les dommages subis par les israélites se montaient à trois millions de roubles envi- |

L’Odesski Listok du 21 octobre-2 novembre publiaïit à ce sujet les renseignements suivants : x

Le gouverneur militaire de la Russie méridionale, comte Moussine Pouchkine, a fait insérer dans les Annales officielles l’acte d’accusation dressé contre les émeutiers de Yousofka. Les inculpés sont divisés en deux catégories : les émeutiers proprement dits, et les voleurs qui ont fait main basse sur les marchandises et les valeurs enfermées dans les maisons envahies et saccagées par les premiers. Les inculpés de la première catégorie sont au nombre de 189. Voici comment l’acte d’accusation s’exprime à leur égard : « Dans la matinée du 2 août, les émeutiers saccagèrent les baraques construites pour les cholériques, puis mirent le feu aux magasins d’approvisionnements militaires. Conduits par les inculpés dénommés ci-dessus, les émeutiers se jetèrent sur les boutiques et les maisons juives, et après avoir pillé meubles et marchandises

ils y mirent le feu. Ils parcoururent ensuite la bourgade en brandissant des torches enflammées et en cherchant des israélites pour les mettre à mort. Les cris: à . mort les juifs! retentissaient de tous côtés. La population affolée fut obligée de chercher le salut dans la fuite. Les à pertes causées par l’émeute sont énormes. Un grand nombre d’habitants ont.été maliraités et grièvement

Le second groupe se compose de 34 personnes, dont la plupart sont des paysans d’alentour venus à Yousofka pour tirer profit de l’émeute.

L’année 1893 vit se continuer la persécution.

Voici l’ordonnance que le ministre de l’intérieur

.adressa aux gouverneurs à la date du 14-26 janvier 1893 :

Le 3 avril 1880, le ministère de l’intérieur a invité les gouverneurs à ajourner, en attendant des instructions spé- ciales, l’expulsion hors des gouvernements non situés dans le Territoire, des juifs qui s’y sont établis et qui n’avaient pas le droit strict de demeurer en dehors du Territoire juif. Cette ordonnance a été confirmée par une nouvelle ordonnance du 21 juin 1882, et les gouverneurs furent invités à prendre des mesures rigoureuses afin qu’à l’avenir les règlements en vigueur sur les droits concédés aux juifs de s’établir dans les provinces intérieures de l’Empire fussent

Reconnaissant actuellement la nécessité d’abroger les

  • ordonnances ci-dessus de mes prédécesseurs, je prie Votre Excellence, sans vérifier en détail les droits des juifs domiciliés dans votre gouvernement, de prendre toutes les mesures nécessaires afin de faire émigrer dans le Territoire tous les juifs qui ne possèdent pas le droit de séjour dans les provinces intérieures.

Afin d’appliquer graduellement cet ordre et d’éviter de trop grandes pertes d’argent aux juifs expulsés, vous recommanderez immédiatement aux autorités locales d’informer les juifs qui n’ont pas le droit de séjour, que leur

renvoi dans les gouvernements du Territoire est définiti- à vement décidé et qu’ils auront un délai d’au moins quatre mois pour quitter leur résidence actuelle. Ce délai de quatre mois peut être prolongé dans les cas où on le jugerait utile, mais ilne devra pas dépasser le premier novembre 1893 et il ne pourra être accordé qu’aux juifs possédantun commerce ou des biens immobiliers, ou bien à ceux qui auraient une profession bien définie ou encore qui auront une nombreuse famille, Mais la condition formelle est que vers le commencement de l’hiver prochain, l’expulsion des juifs sera complètement terminée et que dans la province administrée par vous, l’on ne trouve plus que des juifs possédant le droit de séjour en dehors du Territoire. 3 Cette ordonnance ne sera pas appliquée à ceux des juifs qui, avant l’expiration des délais qui leur seront accordés D pour quitter leur domicile actuel, pourront prouver qu’ils 3 possèdent le droit de continuer à résider hors du Terri- M Je prie Votre Excellence de me tenir au courant de toutes les mesures que vous prendrez pour mettre à exécution la ‘4 présente ordonnance concernant le renvoi des juifs, et de me renseigner exactement sur le nombre des juifs qui È doivent être renvoyés, ainsi que sur les sursis qui leur seront accordés. è D’autre part l’Odesski Listok du 30 janvier-11 février D 1893, donnait les renseignements suivants : 4 Sur l’ordre du ministre de l’intérieur, le gouverneur dela province de Kherson a décidé, par décision spéciale du 5 janvier 1893, que les bourgades de la province seront 1 transformées en villages. Conformément à cette ordon- : nance, soixante-trois bourgades de la province de Kherson sont transformées en villages et les juifs n’y auront plus de droit de séjour. à Par suite de cette mesure la province de Kherson ne 4 compte plus une seule bourgade; il n’y a plus que des 4 grandes villes et des villages et l’on sait que les juifs ne peuvent pas demeurer dans les villages. ÿ 36 1

La rigueur de ces exécutions fut extrême, comme on peut en juger par le cas suivant :

Dans le village de Duzinof, dans le gouvernement de Kharkof, demeurait, depuis de longues années, un israélite : nommé Samuel Astrakan, gérant des propriétés d’un chré- tien nommé Jurekof. Comme Astrakan avait su gagner la confiance de son maître par son honnêteté et son activité, Jurekof lui abandonna toute l’administration de ses biens et le nomma mandataire général. Le chef du village voyait d’un œil jaloux qu’un israélite eùt le pouvoir de gérer librement la fortune d’un chrétien et résolut de se débarrasser d’Astrakan. Pour arriver plus facilement à ses fins, il déclara aux autorités que le gérant juif s’était établi dans le village postérieurement au 3 mai 1882. Tous les témoignages, toutes les preuves qu’Astrakan fit valoir contre cette assertion mensongère ne servirent de rien. C’est en vain également que le propriétaire fit des démarches en sa faveur auprès du gouverneur, qu’il connaissait de longue date. L’ordre arriva au pauvre israélite de quitter immé- diatement le village avec sa famille. La femme d’Astrakan était à ce moment gravement malade. Le médecin qui la soignait demanda pour elle un sursis, un voyage, dans l’état où elle se trouvait, pouvant lui être fatal. Tout fut inutile. Par un froid terrible, la malade dut se lever de son lit, on la plaça sur un traineau et le convoi se mit en à route pour la ville voisine. Les agents de police qui escor- : taient la malheureuse famille remplirent leur mission avec zèle : la malade expira sur la grande route, ils ramenèrent » en ville un cadavre.

Tels sont, résumés dans leurs traits essentiels, les dans les deux décades écoulées. Nous passons les petits faits intermédiaires qui ne nous apprendraient rien de plus, et nous abordons les événements récents.

€ : Les massacres de Kichineîf, avril 4903 Notons d’abord que pendant l’année 1902 le gouvernement du tsar a continué d’appliquer rigoureusement les mesures d’exception et d’arbitraire à l’égard des juifs ; Cette attitude n’était pas faite pour calmer les passions antisémites de la foule. On ne tarda pas à s’en apercevoir. Ce fut à Kichinef que la haine fit explosion avec une violence inouïe. Cette importante ville compte 108.796 habitants d’après le recensement de janvier. Elle comprend environ 45.000 juifs ; le reste est formé pour deux tiers de Moldo-Valaques, pour un tiers seulement de Russes proprement dits, les uns et les autres chrétiens orthodoxes ; enfin il y a deux mille Arméniens et un millier de luthériens. La ville est un centre d’affaires considé- $ rable où s’achètent les produits agricoles d’une région ‘ qui passe pour être la plus riche de la Russie: fruits, | vins, légumes, tabacs, etc. ; Le commerce des grains, des cuirs, des laines, des 4 tissus, des eaux-de-vie, y est également important, la J ville possédant des voies ferrées nombreuses, des com- ; munications télégraphiques et téléphoniques qui la 4 tiennent en relations constantes avec Pétersbourg, L Odessa, Moscou, etc.

Les israélites sont mêlés à la vie économique du pays d’une manière active. La grande industrie n’a pas encore pris tout son essor, mais la petite industrie y est £ très développée. Il y a environ 1.200 patrons à Kichinef. Ce sont les juifs qui constituent le plus fort contingent de la classe ouvrière. Ils sont menuisiers, bouchers, serruriers, peintres en bâtiment, etc.; ils s’adonnent aussi au petit commerce. Néanmoins quelques juifs ont de grands établissements dans la bijouterie et les tissus par exemple. Mais le gros de la population se compose de petites gens dépourvus de

Tel est le théâtre des événements sanglants que nous

allons relater. Nous aurions pu, à l’aide des documents que nous avons recueillis, composer un récit dramatique. Cela eût été plus agréable au lecteur; mais la vérité aurait pu en souffrir. Il ne s’agit pas ici de plaire, mais d’instruire. Nous ne faisons pas œuvre de littérateur, mais d’historien impartial. Nous laisserons donc parler souvent les faits ; nous apporterons les documents euxmêmes, articles de journaux russes, lettres privées de correspondants, rapports ofliciels, etc. C’est le seul moyen de ne pas altérer la vérité et de faire un contrôle par la comparaison des sources.

Quelques jours avant les Pâques chrétiennes, qui : tombaient le 19 et le 20, on découvrit près de la petite ville de Doubossary le cadavre affreusement mutilé d’un adolescent de dix-sept ans, nommé Rybalenko. Aussitôt on accusa les juifs d’avoir commis ce crime pour des besoins rituels. Bessarabetz, journal antijuif très violent, fut le principal inspirateur de cette

à. Une instruction fut ouverte. Elle établit qu’il n’en était ve rien et que cet assassinat avait eu pour mobile des i ; querelles de famille à propos d’un héritage. Mais

  • comme l’émotion publique ne se calmaït pas, une à commission fut appelée de Saint-Pétersbourg pour pro- | j céder à une seconde autopsie.Ses conclusions confirment ; les précédentes. Ce qui n’empêche pas Bessarabetz de continuer sa campagne. . Et lorsque le grand rabbin de Kichinef, s’adressa à l’archiéréi (évêque) pour lui demander d’apaiser les esprits, ce prélat répondit qu’il croyait fermement que les juifs emploient le sang chrétien pour la fabrication de leurs C’est alors qu’une association se forma, en vue d’organiser et de régler le massacre. Elle tenait au café la Russie : des réunions quotidiennes où l’on centralisait le personnel et l’argent. On y enrôla des gens du bas peuple qui furent distribués en groupes ayant chacun leur chef et une besogne assignée d’avance. Le plan général était de commencer l’action au même moment dans les seize quartiers de la ville, en partant de la périphérie pour converger vers le a centre. La consigne était de ne pas prendre d’armes à feu

et de n’employer que des barres de fer.

#4 Les hommes ainsi enrôlés pour le meurtre n’étant pas E très nombreux, comme on le verra, il s’agissait de leur À. créer un milieu sympathique de telle façon que la masse Fe ambiante, loin de s’opposer au massacre, fût disposée et Æ même intéressée à l’encourager. Ce fut l’œuvre d’un pro- & spectus qui fut rédigé et distribué à profusion par le comité ; d’organisation. « Le tsar, disait ce manifeste, a donné la Er permission d’attaquer les juifs pendant les deux premiers la (1) Les massacres de Kichinef, publication du Siècle.

jours de la sainte fête de Pâques. » En conséquence, ajoutait le pamphlet, le premier jour de Pâques, il y aurait un massacre général des juifs: on invitait les chrétiens, pour a ne pas être confondus avec les israélites, à placer des icones devant les fenêtres et on terminait en disant que tout homme imbu de sentiments chrétiens avait le devoir de marcher dans cette lutte décisive contre les juifs. Lorsque la population fut ainsi surexcitée, il suffit d’une étincelle pour amener l’explosion. Le 19 avril, la foule se rua sur les demeures des juifs. Pendant les Ë deux jours de Pâques, l’émeute ne s’arrêta pas: 45 juifs furent tués, 425 blessés, dont plusieurs mortellement. Voici une lettre d’un correspondant du journal russe, les Novosti, numéro 101, 14-27 avril: Pendant les deux jours de Pâques, une foule chrétienne en fureur, composée de jeunes gens et d’adultes, d’ouvriers et même de personnages en uniformes, de fonctionnaires, L a pillé et détruit toutes les maisons juives, leurs boutiques et leurs magasins, tué et blessé beaucoup de personnes %

  • parmi lesquelles on compte un grand nombre de femmes et d’enfants. Ces derniers ont été simplement jetés par les | assassins de la hauteur des deuxièmes et troisièmes étages sur le pavé… Plusieurs synagogues ont été pillées, et les Ë rouleaux de la Thora déchirés et profanés. Dans quelques synagogues, les serviteurs ont tenté de résister aux pillards, ; ils ont été assommés. Toutes les rues sont couvertes d’une : couche épaisse de plumes et de duvet provenant des couvertures déchirées, et tout le mobilier des maisons pillées est À brisé en petits morceaux. Même les planchers, les poêles et < les foyers n’ont pas trouvé grâce et ont été détruits. J’ai 4 été témoin du pillage en 1882, à Kief; mais ce que j’ai vu là n’est rien à côté de ce que j’ai observé ici durant ces 1 deux jours. Ce que les pillards ne pouvaient pas détruire < et emporter, ils l’arrosaient de pétrole et le brülaient. Le nombre des juifs blessés, en dehors des tués, atteint , 42 4

Il est nécessaire de faire remarquer que les troubles ont “cessé sans qu’on ait tiré un coup de feu et dès que le petit | état de siège eut été proclamé. ; Les dégâts sont évalués à plusieurs millions de roubles ; des milliers de personnes sont restées sans abri, sans vêtement et sans nourriture.

Tout le monde est convaincu que ces troubles sans précé- dent sont la conséquence de la propagande abominable faite par M. Krouchevan dans le journal Bessarabetz, attendu qu’avant cette propagande, les juifs s’accordaient bien avec la population locale.

Voici, d’autre part, un passage du récit fait par un témoin oculaire du pillage de Kichinef :

Déjà quinze jours avant Pâques, les bruits ont couru avec persistance qu’à Pâques on attaquerait les juifs. Ces bruits se sont confirmés dès le premier jour. Les pillards, partagés en groupes de huit à dix hommes, envahissaient tranquillement les maisons ct les boutiques juives, les pillaient en frappant les maîtres ou en les tuant. Quand il s’agissait d’attaquer une maison où il n’y avait que des femmes, deux ou trois pillards seulement opéraient. La plupart du temps, c’est en présence d’une grande foule, ‘tranquille, en fête, que les. pillards accomplissaient leur besogne ignoble. Le 7-20 avril, je me rendis au centre des troubles et je m’efforçai d’amener les spectateurs à défendre les juifs qu’on attaquait. J’y réussis en partie, mais lorsque

. je vis qu’on toréurait un juif âgé, je m”élançai pour le | délivrer. A ce moment, un coup terrible à la figure faillit Ÿ

me faire tomber. Le coup me fut porté à la joue, de l’oreille

4 à l’œil, et me blessa aux yeux. Je chancelai comme un à homme ivre et des coups commencèrent à pleuvoir sur moi e de tous côtés. On m’aurait sans doute tué si quelques : personnes, qui me connaissaient, ne s’étaient pas mis à

  • crier : « Mais vous assommez un orthodoxe. » C’est alors ; que les coups cessèrent. Maintenant je soigne ma blessure. % J’ai exposé tout cela en détail au procureur de la cour de

Voici maintenant un récit emprunté au journal Viedo- ; mosti, de Saïnt-Pétersbourg, numéro 100, 15-28 avril; correspondance de Kichinef : ( Depuis l’apparition dans Bessarabetz, dans le Novoie Vremia et dans le Sviet des articles qu’on connaît relatifs aux israélites d’ici, la population de notre ville avait pris | une attitude nettement hostile à ces derniers. Des bruits alarmants circulaient en ville : « IL semble, disait-on, que | l’on va tuer les juifs à Pâques. » Mais étant données les | mœurs plutôt douces de la population roumaine, qui forme # la majorité, personne n’attachait une importance sérieuse à ces bruits. Toutefois, tout était tranquille jusqu’à Pâques. Vint le dimanche de Pâques. Tous les magasins étaient ÿ fermés, la ville avait un air de fête. La foule qui, pour des À motifs que nous ne connaissons point, se trouvait privée 1 cette année des distractions organisées les années précé- dentes par le Comité contre l’alcoolisme, s’était massée sur | l’une des places de la ville, la place de Choufline, où l’on avait établi des balançoires et des guinguettes appartenant à des entrepreneurs privés. Au milieu des chrétiens on voyait circuler un certain nombre d’israélites venus pour | regarder comment s’amusaient leurs concitoyens. Vers midi, tout d’un coup, un mouvement se dessina parmi la foule : on vit plusieurs juifs se détacher des groupes et | s’enfuir vers leurs maisons. Ils étaient poursuivis par des petits groupes de chrétiens, composés principalement de tout petits jeunes gens qui leur jetaient des pierres au cri : tuez les juifs. Le cri se propagea avee la rapidité d’un | courant électrique dans la foule, déjà mal disposée envers ; les juifs. Immédiatement les groupes se dispersèrent dans ) diverses directions. Le principal enfila la rue Alexandrovskaïa, se dirigeant vers le Nouveau Bazar. De formidables É hourrahs, poussés par des milliers de gosiers abreuvés È d’alcool, ébranlèrent les airs. Le bruit des vitres cassées, des Ë portes enfoncées par la pression de la foule, se confondait avec les hurlements et les coups de sifflet des assaillants, les cris de détresse des juifs frappés, les pleurs des femmes ; et des enfants. C’était une cacophonie infernale dont l’écho :

faisait trembler la population du centre de la ville. Dans l’espace d’une demi-heure au plus, la populace occupa tout

    • le quartier voisin de la gare et c’est alors que se passa quelque chose de terrible, d’indescriptible. Tous les juifs que l’on trouvait étaient immédiatement frappés jusqu’à ce qu’ils eussent perdu connaissance. Un juif, qu’on avait aperçu dans une voiture de tramway, fut arraché de son siège et frappé jusqu’à ce qu’on le crût mort. Les misérables baraques des pauvres gens, presque indigents, furent détruites de fond en comble, tout ce qui s’y trouvait fut jeté dans la rue. La nuit fut tranquille, du moins dans le centre. Beaucoup de personnes supposaient même que les troubles avaient pris fin. Pouvait-il en être autrement puisqu’il y avait des patrouilles de cavalerie, des détachements d’infanterie bien armés, de la police? Mais on s’était trompé. Dès les premières heures de la matinée, on sut que la populace, formée en bandes énormes, exerçait des sévices au Nouveau Bazar et dans les rues Nicolaïevskaïa, Gostinaïa, Kharlampievskaïa, Pouchkinskaïa et d’autres. Les agresseurs étaient armés de marteaux, de haches et de barres de fer. Les magasins les plus riches furent aussitôt assaillis, ouverts, les marchandises enlevées, détruites ou jetées dans la rue. Au vu de tout le monde, on enlevait des vêtements, des chapeaux, des chaussures.Beaucoup d’entre les pillards s’habillaient à neuf sur les lieux mêmes; d’autres emportaient ce qu’ils pouvaient ou s’en allaient tranquillement. La police admonestait très sévèrement les assaillants. Les soldats en patrouille, le fusil sur l’épaule, rappelaient à l’ordre, non moins sévèrement, les brigands

de. dont la passion s’était surexcitée. Mais ceux-ci n’écoutaient guère et continuaient avec acharnement leur œuvre. Vers midi, on sut que, dans les divers quartiers de la ville, un assez grand nombre de juifs avaient été massacrés. Les À malheureux, saisis de panique, abandonnaient tout ce qui leur appartenait et se cachaient avec femmes et L enfants où ils pouvaient, dans les caves et sous les toits.

Ce jour-là, toutes les rues où l’on pouvait trouver des N d habitations juives furent dévastées. Les synagogues ne | furent point épargnées: rue Gostinaïa la synagogue fut

envahie, saccagée, les rouleaux de la Thora déchirés et . jetés dans la rue. La grande synagogue de la place 5 Siannaïa subit le même sort. Les chrétiens, même ceux . qui appartenaient aux classes cultivées, se sont conduits 4 d’une manière révoltante ; ils n’ont pas fait l’ombre d’un ] effort en vue de mettre un terme au massacre et au 4 brigandage. Ils ont assumé là une responsabilité terrible : le public se promenait et contemplait l’horrible « travail ». Des habitants des classes supérieures allaient en voiture voir le spectacle. Vers cinq heures, on vit enfin, dans la rue | Pouchkinskaïa, des patrouilles de soldats et quelques gens saisir les pillards, leur enlever le butin et arrêter les 4 coupables. Mais entre temps, les troubles recommencèrent dans les parties hautes de la ville. On apprit que les fau- ‘3 bourgs avaient été envahis par de nouvelles bandes venues des villages voisins, afin d’avoir leur part de butin. La panique fut alors plus vive encore et les brigands, encouragés par ces bruits, « travaillèrent » avec plus de bestialité. à Ce n’est que vers le soir (du lundi) que la tranquillité commença à revenir. Les bandes poursuivies par des patrouilles (qui heureusement n’eurent même pas à faire usage de leurs armes) paraissaient de plus en plus rarement | et, pendant la nuit, tout se calma complètement. La ville était à tel point silencieuse qu’elle paraissait complètement morte et ce silence n’était que rarement interrompu par | les pas des chevaux des patrouilles passant au galop par | les rues. Les juifs, cruellement éprouvés, se cachaient où ils pouvaient et ne donnaient pas signe de vie. Vint le ; troisième jour de Pâques. Dans presque tous les quartiers de la ville de fortes patrouilles étaient postées, le bruit circulait qu’elles avaient reçu l’ordre de s’opposer avec | énergie à toute tentative de renouvellement des troubles, sans reculer devant des mesures de rigueur. Pendant de i longues heures, les juifs, effrayés, n’y croyaient pas; ce | n’est que peu à peu qu’ils se rassurèrent et commencèrent | à se montrer dans les rues. Des quartiers de la ville basse . on vit alors des files de voitures portant les malades, les 4 blessés, les morts s’acheminer vers le centre. Dans d’autres à voitures on avait empilé toutes sortes d’objets qu’on avait

pu sauver des mains des assaillants. Les voitures étaient suivies par de longues files de femmes et d’enfants. Tout cela fuyait les lieux où tant de sang avait été versé, où tant de richesses avaient été détruites.

Les rues présentent un aspect épouvantable. Certaines d’entre elles sont impossibles à traverser en voiture et même à pied étant encombrées par les débris des meubles -de toute sorte, de pianos, de tableaux, de vaisselle, tout cela couvert d’une couche épaisse de plumes.

L’hôpital juif, assez étendu, est transformé en poste de secours pour les blessés. Tous les lits sont occupés; au 8-21 avril, on comptait 62 personnes grièvement blessées. Beaucoup d’entre elles sont couchées par terre. Il y a ‘37 cadavres, dont plusieurs rendus méconnaissables par les blessures reçues. Les cris et pleurs des femmes font mal à æntendre. En ce moment il règne une misèré effroyable. Aujourd’hui 9-22 avril, tous les magasins juifs qui, par miracle, n’ont pas été pillés, restent fermés. On manque de pain et, en général, de vivres. Des secours sont en voie

Voici maintenant des extraits d’une lettre particulière de Kichinef datée du 8-27 avril :

Voilà le troisième jour que toute la ville est agitée. Les troubles ont commencé le dimanche ; une centaine d’hommes se sont mis à casser les carreaux, à piller çà et là. La police les avait d’abord dispersés, mais elle se retira bientôt et se tint près des bâtiments communaux. La foule continuait à piller, et gagnait, en criant, d’autres rues de

: la ville. Les juifs se cachèrent en attendant que la troupe arrivât. Les régiments, les brigades et les bataillons qui ‘sont ici ou dans la banlieue comptent de huit à dix mille soldats. Mais ils n’ont été appelés que le troisième jour, alors qu’il était déjà trop tard. Les scènes les plus ter- œibles se sont déroulées le deuxième jour, le lundi 7 avril. Sentant que ni la police ni la troupe n’interviendraient, les pillards sont devenus plus hardis. IL s’est formé des bandes comptant jusqu’à trois cents hommes. Elle a envahi

les boutiques, les logements des troisièmes étages, les gre- … 4 niers et partout a pillé et cassé. Dès qu’un juif se montrait EE. on le faisait taire à coups de canne et de lance portés àla tête et plusieurs (maintenant on sait qu’il y en a quarante) 4 se sont itus pour toujours. Que Dieu ait leur âme dans 3 l’autre monde… Un enfant de deux ans a été jeté de la b hauteur d’un deuxième étage; deux juifs qui avaient * empêché les pillards d’entrer dans une synagogue, y ont été tués. Dans les rues, vers la fin de la deuxième journée, ; un silence de mort régnait. On n’osait s’y montrer. De | temps en temps on entendait des plaintes et des gémisse- L ments. Aujourd’hui la patrouille parcourt les rues. Des 4 plumes provenant des oreillers déchirés, couvrent les trot- : toirs ainsi que des petits morceaux de peluche, de velours, 4 de soie, des fragments de meubles. Les maisons n’ont ni à portes ni fenêtres, elles sont complètement vides. Les vic- 4 times sont principalement des pauvres gens, artisans, 4 petits marchands, employés. Les cadavres ne seront trans- k portés qu’aujourd’hui à l’hôpital et au cimetière. Dans la à hâte on les a oubliés. Le nombre des cadavres est déjà de ; plus de trente et un. Voilà un journalier qu’on transporte et 3 que je connais. Les enfants orphelins suivent etsanglotent.… 4 Il y a encore dix cadavres dans divers quartiers de la ville. Dans les hôpitaux il y a soixante à soixante-dix per- F. sonnes grièvement blessées; beaucoup d’entre elles sont près de mourir, les médecins n’ont plus d’espoir. 3 Sur les atrocités commises, voici des détails emprun- 4 Les massacreurs à coups de hache, de barres de fer, etc. É frappèrent les juifs et saccagèrent leurs maisons, leurs. ‘à magasins et leurs biens. Après la mise à sac d’un magasin À de fer appartenant à un israélite qui fut massacré, les juifs, | en danger de mort, supplièrent les fonctionnaires de police 4 et les patrouilles qui stationnaient dans la rue, de les. : défendre, mais ces derniers assistaient avec indifférence au 5 spectacle du pillage et du massacre. On tuait les juifs dans. : les maisons, dans les caves et dans la rue. On les arrachaït 4

des tramways qui passaient, et sur le champ, en présence du public, on les piétinait et on les mettait à mort. D’autres juifs furent pendus et tués aux abattoirs. Le docteur Stern faillit être tué au moment où il prodiguait des soins à un israélite blessé. Le docteur N.-A. Dorochevski abrita dans sa maison quelques-uns de ses collègues avec leur : famille et d’autres israélites de la classe cultivée. M. Linko, propriétaire de la pharmacie située rue Nicolaïevskaïa, fit preuve de la plus grande charité chrétienne : il sauva tous les locataires israélites de sa cour, y compris la famille du docteur Stern et du dentiste G.-M. Levit. Les israélites, constatant l’inaction de la police, coururent au télégraphe, mais leurs dépêches ne furent reçues nulle part. C’est alors que M. J.-S. Moutchnik partit pour la station de Mirenu et, de là, envoya à Saint-Pétersbourg des informations sur les massacres de Kichinef. Le 8-21 avril, la ville de Kichinef fut déclarée en état de siège. Les massacres et pillages cessèrent aussitôt, comme par enchantement. On procéda à l’arrestation des émeutiers. Un millier d’hommes furent arrêtés. Beaucoup furent empoignés nantis des objets pillés, chez d’autres le butin fut trouvé au moment des perquisitions. On établit avec évidence qu’une bande bien $ organisée et dressée par des assassins intelligents avait opéré contre les israélites. Avant de tuer, les monstres causaient à leurs victimes des souffrances inouïes. A un menuisier on coupa les mains à l’aide de sa propre scie. A un autre israélite on ouvrit le ventre et, après en avoir enlevé les entrailles, on le remplit du duvet des matelas. Dans la tête d’une juive on enfonça des clous. Il suflit d’entrer dans les cimetières et d’y examiner les cadavres mutilés pour en frémir d’épouvante.

. Voici trois femmes : l’une a le ventre coupé en forme de croix ; l’autre a dans les narines des clous qui traversent le crâne ; la troisième a les seins coupés. Voilà un élève de langue. Plus loin on voit un enfant étranglé. Il y a en tout au cimetière quarante-six cadavres. En outre, à l’hôpital, il y a beaucoup de personnes mortellement blessées. Les pillards ne se contentèrent pas de tuer les habitants de la

Henri Dagan de.

ville et de leur prendre leurs biens, ils gagnèrent les envi- è rons. Ils y détruisirent les vignobles et toutes les con- : structions et massacrèrent les juifs qui y vivaient. Beau- $ coup de victimes furent trouvées dans les greniers où elles = s’étaient cachées pour échapper aux assassins. Nombre ; de cadavres furent découverts dans les cabinets d’aisance. ;

D’autre part, voici les renseignements fournis aux : Novosti, 23 avril-6 mai, numéro 110, par son correspondant, qui les tient de personnes bien informées telles que M. le docteur N.-A. Dorochevski, chrétien, médecin ; de l’hôpital communal :

1.— On a enfoncé dans les narines de Sara Fonarji deux | clous qui ont traversé la tête. Elle est morte; |

  1. — Lys, qui a été trouvé au coin des rues Svietchnaïa <t Gastinaïa, avait les mains et les pieds désarticulés ;

  2. — On a coupé les lèvres à Khariton et on lui a arraché La langue avec des tenailles ;

  3. — Leltzer, qu’on a pris sur le Novy Bazar avait l’oreille coupée et douze blessures à la tête. Ce malheureux est .devenu fou et il est en traitement à l’hôpital;

  4. — Au coin des rues Svietchnaïa et Gastinaia on a mis une femme enceinte sur une chaise et on l’a frappée au ventre à coups de büche.

Rue Kirovskaïa, on a jeté de la hauteur du deuxième étage | -des enfants sur le pavé. Des mineures ont été violées et sont mortes entre les mains de leurs bourreaux. On a aussi trouvé une fillette coupée en deux.

Quatre mille familles environ sont restées sans abri et sans

() Des souscriptions furent ouvertes dès le lendemain à Kichinef même, et depuis en Allemagne, en Angleterre et en Amérique. Le grand rabbin de France, M. Zadoc Kahn, adressa un appel au public par l’organe du Temps (5 mai).

Voici comment Bessarabetz, journal antisémite, instigateur principal de l”émeute à Kichinef, raconte les

Le mercredi, 9-22 avril, les juges d’instruction des premier et troisième arrondissements de la ville de Kichinef ont procédé à l’expertise médico-légale des cadavres juifs, victimes des derniers troubles. Il y en a trente-sept, dont une partie a été transportée à l’hôpital israélite et l’autre

Les causes de ces décès sont aisées à établir, les victimes ayant été principalement atteintes à la tête de coups de fragments de meubles, de büches et de gourdins. Aucune autopsie ne sera donc faite.

À l’hôpital juif, il y a soixante-deux personnes grièvement blessées, surtout à la tête. Plusieurs ont subi des mutilations terribles et ont le nez cassé, les yeux pochés et les màchoires pendantes. L’état de la plupart est désespéré. :

L’hôpital juif présente l’aspect d’un lieu de pansement après une bataille. Il est rempli de blessés et les lits occupent non seulement les salles, mais aussi les couloirs, les réfectoires, les salles de réception et toutes les autres pièces. Près des cadavres les membres de leurs familles se

Des masses de juifs visitent l’hôpital et le cimetière. L’identité de quelques cadavres n’est pas encore établie. IL y a deux cadavres chrétiens à l’hôpita! communal. (1)

(1) Le journal le Drapeau apprécia les nouvelles des massacres : « Avec les juifs il en est toujours ainsi : ils commettent d’abord des méfaits, puis ils poussent de grands cris et en appellent à la pitié du public. » Dans un autre numéro on lisait : « Quoi qu’il en soit, la tragédie effroyable s’est dénouée. Il reste à souhaiter qu’elle serve de leçon aux juifs, au moins pour l’avenir, et surtout qu’elle ne soit pas une cause de souffrances pour les malheureux chrétiens qui sont obligés de vivre à côté des juifs, de rester auprès d’une poudrière au risque d’être à chaque instant victimes de son voisinage fatal. » Enfin, dans un troisième numéro, on recommande un moyen sûr d’éviter les pogromes (nom donné aux massacres). Voici ce

Dans son numéro du 24 avril-7 mai Voskhod donnait des détails précis sur le massacre, citantles noms, l’âge des victimes et les circonstances de leurs supplices. Ce numéro a été interdit par une ordonnance du ministre de l’intérieur en date du 18 avril 1903, dont voici la teneur:

En raison de la tendance malfaisante du journal Voskhod manifestée, entre autres, par l’article intitulé Pour la semaine, qui a paru dans le numéro 17 de cette É publication, le ministre de l’intérieur, en vertu del’article144 du règlement de la Censure et de la Presse, code pénal, volume XIV (édition de 1900), a décidé de donner au journal Voskhod un premier avertissement en la personne de son

: Voici des passages de l’article incriminé :

Joso Tokar, quarante-quatre ans, père d’une famille | nombreuse (formant huit enfants, presque tous en bas âge). Le lundi ; avril, ayant appris qu’on pillait et massa- e crait, s’est hâté de se réfugier dans la cave, avec femme 3] et enfants, en emportant des oreillers et des couvertures 1 de lit, ainsi qu’un petit nombre d’autres objets. Vers une heure de l’après-midi, une bande composée d’une quaran- : taine d’hommes armés de lourds marteaux, de barres de ? fer et de matraques, enfonça la porte de la maison et détruisit tout ce qui s’y trouvait à l’intérieur. Le mobilier 4 fut jeté dans la rue. Après quoi les assaillants pénétrèrent dans la cave, enlevèrent Tokar et, après l’avoir dépouillé | de tout l’argent qu’il avait sur lui, soit 8 roubles et 25 kopecks (environ 22 francs), le frappèrent jusqu’à ce moyen : les juifs doivent être conciliants envers le peuple au milieu | duquel ils vivent ; ils doivent s’accommoder des mœurs de ce ; peuple, ne pas le fuir ; ils doivent lui prouver qu’ils ne sont pas des #4 parasites, mais des citoyens aussi dévoués à la patrie que ses fils .

ë véritables ; qu’ils respectent les lois et qu’ils sont prêts à sacrifierà cette patrie « jusqu’à la dernière goutte de leur sang ». (Le Drapeau,

qu’il eùt perdu connaissance. Tokar ne se rappelle plus rien de ce qui s’ensuivit. Il y avait dans la cour de sa maison un hangar où se trouvaient des meubles d’une | valeur d’environ 500 roubles (1.300 francs). Tokar est de son métier menuisier. Tout a été brisé. Il était la veille un maître-artisan plutôt aisé. Le voilà indigent. Sa femme et ses enfants couchent depuis dix jours dans des hangars, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre d’entre ses amis qui sont restés indemnes. Cette famille vit d’aumônes.

Chléma Gueld, cinquante-six ans. Blessé à la tête. Ne se rappelle pas comment il est arrivé à l’hôpital. A un bras cassé. Tout ce qu’il possédait a été détruit, on lui a pris £ 20 roubles qui représentaient toutes ses économies. Gueld habitait la rue Gostinaïa, dans la maison même où furent

tués Herch Bolgar, père de six enfants, et Herch Liss. Gueld a entendu les victimes supplier les assassins et appeler au secours, mais il n’a pu les aider. A côté de Bolgar est couché Alter Liss, fils de Herch, grièvement blessé à la tête. IL ignore encore la mort de son père, déjà Joss Saganovski, vieillard de soixante-quatorze ans. Etant arrivé à Kichinef le lundi 3 avril, venant de Bendery, a été saisi par une bande, dépouillé de ce qu’il avait sur lui (35 roubles, environ 93 francs) et laissé pour mort dans la rue.

Le journal le Pravo (le Droit) a également été interdit , pour avoir publié dans son numéro du 27 avril-10 mai un article de M. Nobokof, dans lequel celui-ci cherche à dégager les responsabilités.

Voici, d’autre part, quelques extraits de lettres particulières datées de Kichinef émanant de personnes appartenant aux conditions les plus diverses. (1)

Nous nous sommes sauvés, grâce à Dieu, quoique la foule ait traversé notre rue cinq fois. Quand la foule des-

(1) Citées par Roubanovitch dans Pages Libres du 16 mai 1903.

cendit jusqu’à nous, je me mis à crier et je me réfugiai 4 dans la chambre de la cour, où s’est trouvée Sonia et les à enfants dans une panique effroyable. Nos domestiques $ chrétiens persuadèrent la foule qu’ici habitaient des chré- K tiens, d’autant plus qu’à toutes nos fenêtres étaient expo- À sées des images saintes. Beaucoup de juifs firent de même et grâce à cela se sauvèrent. Trois jours nous restàmes sans ? manger ci sans dormir. Mais enfin arriva le directeur du département de la Police et nous partimes pour Odessa, 1 abandonnant tout notre bien à Kichinef. On ne pouvait $ pas quitter la ville plus tôt, car on jetait les juifs hors des voitures et on les frappait dans la rue. e Un chrétien donna l’abri à une famille composée de h. quatre juifs et les tua ensuite lui-même. Tout a été proba- : blement organisé d’avance. Avant qu’on n’ait reçu la dépêche qu’on pouvait tirer sur la foule et avant que la L ville fùt déclarée en état de siège, tout a été saccagé et les ; brigands n’avaient plus rien à faire. 3 Mon cher ami J…, tu vivras sürement dix ans de plus parce que tu n’as pas vu dans ta ville natale les scènes * sanglantes qui se déroulent ici depuis des jours. On nous E assassine et on démolit tout. Quelque chose d’aussi | effroyable n’a jamais été vu. Toutes les maisons juives sont 4 La police jusqu’aujourd’hui ne fait qu’encourager les émeutiers. Les soldats eux-mêmes prennent part au pillage à et aux massacres. Des tas de juifs assassinés jonchent le long des rues; les hôpitaux regorgent des blessés et des à mourants. Les cheveux se dressent à la vue de ces horreurs. 2 Depuis trois jours nous ne nous sommes pas couchés… et d’une minute à l’autre nous nous attendons à être massacrés par la foule. La police ne fait que désigner les maisons 2 juives. J’entends les agents de la police dire : « Assez par Fe ici… allez plus loin ». Ne crois pas que j’exagère. Oh! non, | je ne puis te décrire la millième partie de tous les crimes commis sous nos yeux et qui continuent sans interruption.

Un petit groupe de juifs de notre rue se tient dans notre

cour pour résister aux assassins. — Signé : S…

D’une autre personne de Kichinef :

Le massacre de Kichinef a commencé le lundi 20 avril à quatre heures du matin, à la sortie de l’église, aux environs et au centre de la ville en même temps. Les : assassinats et les tortures commencèrent presque immé-

La foule fut menée par une bande d’assassins. Cette bande éventrait les femmes, violait les jeunes filles et les enfants, enfonçait des clous dans les têtes juives; on coupait les nez et les oreilles aux juifs que l’on ne tuait pas. On remarquait dans la foule des étudiants, des fonctionnaires, des prêtres orthodoxes, des élèves du séminaire.

Le gouverneur envoya dire aux juifs venus implorer son ; intervention qu’il ne « pouvait pas se faire du mauvais sang pour si peu de chose ». Ce n’est qu’à la fin de la troisième journée qu’il envoya une dépêche à Pétershbourg et ce n’est que douze heures plus tard qu’il reçut en réponse la permission de mettre fin « aux désordres ». —

Cette lettre-ci, surtout, est fort instructive :

Le pogrome de Kichinef portait les iraces d’une affaire parfaitement organisée d’avance. On disait ouvertement qu’aux jours des Pâques les juifs seraient massacrés. Les événements se préparaient depuis plusieurs mois et la police non seulement en fut informée, mais y prenait une part active. Nous pouvons citer des preuves. Le souscommissaire de police Dobrosselski vint la veille de Pâques au bureau de tabac de M. Benderski, prit dans la caisse cinq roubles et s’en alla. Le propriétaire du bureau protesta. Alors ce fonctionnaire dit : « C’est égal, les jours des Pâques vous serez massacrés. » Dans la maison de M. Roudy, la foule était en train de casser un coffre-fort ;

elle y mit deux heures : pendant ce temps le commissaire … de police assistait à ce travail, qu’il encourageait pour partager le butin avec les « travailleurs ». 4 Dans un endroit, pendant le pillage, les juifs formèrent un groupe de résistance qui tint tête aux émeutiers. A l’appel de ces derniers, le commissaire de police fit venir M les troupes, qui à coups de baïonnettes mirent en fuiteles « juifs résistants. Quelques dizaines de juifs, se sauvant sur les toits des maisons, vinrent s’abriter derrière les bâti- « ments de la police : immédiatement ils furent saisis et livrés à la foule qui les assassina instantanément. On trouva après le pogrome des proclamations ainsi conçues: « La police a commencé le pillage, et maintenant, ayant reçu un pot-de-vin des juifs, elle veut nous mettre en prison… » On lisait dans le peuple des « manifestes » du tsar appelant au massacre des juifs. et le peuple disait que ces manifestes étaient authentiques, car autrement « la police n’aurait pas permis de tuer et piller les juifs Un soldat a déclaré : « J’exécute des ordres : hier onm’a … ordonné de piller, j’ai pillé; demain, si l’on m’ordonne de É tirer, je tirerai. » É La foule n’attaquait que des maisons juives; et bien que Ë dans plusieurs maisons il y eùt des boutiques chrétiennes É à côté des boutiques juives, il n’y avait pas une seule erreur. Il y avait même des drapeaux avec cette inscription : 4 Quels furent les organisateurs de ce pogrome ? La rumeur i publique et les dépositions des témoins oculaires désignent des personnes occupant une hautesituation officielle. Ainsi, =: on appelle : M. Stcherban, grand propriétaire foncier; 4 étudiant et fils du membre du tribunal, etc. J Quelques-unes de ces personnes étaient à la tête des bandes et leur indiquaient les maisons à piller. Il y avait des vélocipédistes qui conduisaient la foule. On distribuait à la foule de l’argent. Les organisateurs du massacre avaient leur quartier général à l’hôtel « Rossya »: ici fut

réparé le plan de la campagne, et ici se trouvait la caisse

de l’entreprise ! : L’enquête ordonnée par le gouverneur montre la vraie conduite du gouvernement central. L’enquête est confiée

au juge d’instruction, M. Davidovitch, l’un des principaux

rédacteurs du journal Bessarabetz, et l’un de ceux qui

prirent une part active et ouverte au pogrome ! Notons

que le journal de M. Krouchevan a ouvert une souscription -

en faveur. des chrétiens arrêtés ! Le vice-gouverneur est

M. Oustrougof : ilest le censeur de Kichine et un anti-

Ne terminons pas le chapitre des massacres sans noter le corps médical, dont le dévouement, comme on

La plupart des grands écrivains et publicistes russes ont manifesté hautement leur réprobation devant les atrocités antisémites de Kichinef.

Réunis sous la présidence du professeur N. Annenski, ils votèrent un ordre du jour de condoléance et d’indignation.

Les chrétiens de Moscou adressèrent au maire de Kichinef un télégramme de protestation et d’indignation. Ce télégramme porte les signatures de Léon Tolstoï; le professeur de l’Université de Moscou, N. Storojenko; le prince Sombutof; E. Ozerof; le

Voici un extrait d’une lettre adressée par Tolstoiï à un israélite :

Je ne puis considérer les juifs autrement que comme des

frères que j’aime, non pas parce que juifs, mais parce que nous et eux nous sommes fils d’un seul père : Dieu. Cet amour ne me coûte pas d’effort, car j’ai rencontré et je connais parmi les juifs des hommes excellents. Mon opinion au sujet du crime de Kichinef découle également de mes convictions religieuses. A la suite des premières informations publiées par les journaux et avant même de connaître tous les détails affreux qui ont été communiqués plus tard, j’ai compris toute l’horreur de ce qui s’était passé et j’ai éprouvé un sentiment poignant, à la

fois de pitié pour les victimes innocentes des cruautés de la populace et d’étonnement devant la bestialité de ces hommes, soi-disant chrétiens, du dégoût et de la nausée pour ces soi-disant hommes cultivés qui ont excité la foule J etsympathisé avec ses actes et surtout de l’horreur pour le vrai coupable à savoir notre gouvernement avec son clergé qui abêtit et fanatise le peuple et sa bande de tchinovniks brigands. Le crime de Kichinef n’est que la conséquence

directe de la propagande de mensonge et de violence que %* le gouvernement russe poursuit avec tant d’énergie. L’attitude que le gouvernement a adoptée en face de cet événement n’est qu’une nouvelle preuve de ce grossier égoïsme qui ne recule devant aucune cruauté, dès qu’il s’agit d’arrêter des mouvements qui lui paraissent dangereux, ainsi que de son indifférence absolue (pareille à celle du gouvernement turc lors des massacres arméniens) vis- à-vis des actes de cruauté les plus horribles, pourvu que ceux-ci ne touchent pas à ses intérêts.

Nous reproduisons également l’opinion de Maxime Gorki, le merveilleux conteur populaire qui a conquis en France et dans l’Europe entière une réputation méritée :

Depuis quelques années, notre pays est de plus en plus fréquemment le théâtre d’événements qui le déshonorent. Mais l’événement le plus déshonorant, événement qui excite l’horreur, la honte et l’indignation, c’est l’épouvantable massacre des juifs de Kichinef.

Des hommes qui se considèrent comme chrétiens, des hommes qui prétendent croire en Dieu, le Dieu de pitié etde miséricorde, ces hommes, pendant les jours qu’ils consacraient à fêter la résurrection de leur Dieu, tuent des enfants et des vieillards, violent des femmes, dépouillent et torturent d’autres hommes appartenant au peuple qui leur a donné le Christ!

Qui faut-il accuser de ce crime ignoble qui nous marque | tous, nous autres Russes, du signe sanglant de l’infamie, d’un signe que les siècles ne pourront pas effacer des pages de la douloureuse histoire de notre pays barbare ?

Il serait injuste et il serait aussi trop simple d’en accuser j la « populace » qui a massacré les juifs; la « populace », c’est la main. Le vrai coupable, c’est l’opinion pervertie qui l’a poussée au vol et à l’assassinat. .

On sait qu’à Kichinef la « populace » était commandée

. par des hommes appartenant à la société cultivée. Mais qu’est-ce que la société cultivée russe ? C’est la même populace, une populace pire encore, car notre peuple est irrité par la dure vie qu’il mène, il est aveugle et enchaîné par les ténèbres qu’on crée artificiellement autour de lui.

Quant à la populace cultivée, c’est une foule d’esclaves, lâches, dépourvus de tout sentiment de dignité et de toute notion de leurs droits, toujours prêts à adorer à plat ventre la force, disposés à adopter tout mensonge, du moment où il contribue à assurer leur tranquillité. C’est une masse incolore, impuissante et sans droits, n’ayant ni conscience d’elle-même, ni pudeur en dépit de ses dehors convenables.

Des faits honteux et épouvantables, accomplis à Kichinef, notre société cultivée est aussi coupable que ceux qui ont assassiné et violé. Elle est coupable, non seulement parce que, loin de protéger ceux qu’on assassinait, elle a contemplé les assassinats avec plaisir, mais surtout parce que, pendant de longues années, elle s’est laissé pervertir par ces ennemis du genre humain qui depuis longtemps ont acquis la gloire méprisable de valets et d’apologistes du mensonge, tels que Alexis Souvorine, Victor Bourénine, Krouchevan, Piatkovski, et d’autres encore.

Voilà les vrais auteurs du crime de Kichinef qui nous couvre d’opprobre et nous épouvante.

A tous les mots atroces qu’on avait depuis longtemps coutume d’accoler au nom de ces hommes méprisables, il faut ajouter encore les appellations bien méritées de « fauteurs d’assassinats et de pillages ».

Les hypocrites qui invoquent Dieu et pervertissent la société russe en prêéchant la haine des juifs, des Arméniens et des Finlandais, déversent, à l’heure qu’il est, sur les cadavres des victimes de leurs excitations, des flots de calomnies lâches et ignobles : ils continuent d’une façon éhontée

l’œuvre de dégradation des sentiments et de la pensée de la | société russe, privée de toute volonté.

Honte à ces hommes méchants, et que le feu du remords e dévore leur cœur pourri, animé d’ambitions de valet et = rempli d’humilité servile devant la force ! .

A l’heure qu’il est, la société russe, qui a honteusement obéi aux excitations de ces parias, a le devoir de démontrer qu’elle n’est pas encore complètement pervertie par ces prostitués de la pensée, qu’elle n’est pas solidaire de ces fauteurs d’assassinats et de vols, qu’il lui est resté une

La société russe, afin d’alléger sa conscience au moins d’une partie de la honte et de l’opprobre dont l’a couverte l’affaire de Kichinef, doit venir en aide aux orphelins et aux juifs ruinés, nation qui a donné au monde tant d’hommes véritablement grands et qui, en dépit de sa situation horrible et de l’oppression qui pèse sur elle, continue à en produire, à nous donner des maîtres en Vérité et en Beauté. à

Ainsi donc, vous tous qui ne vous estimez point valets de valets, qui avez conservé une étincelle de dignité humaine, au secours des juifs!

Pour quiconque se dit homme dans le véritable sens de ce mot, ilne doit y avoir ni hellène ni juif, mais seulement des hommes.

A côté de ces hauts témoignages qui marquent d’une flétrissure indélébile le gouvernement russe, il convient de dire que des meetings de protestation ont eu

Une grande réunion eut lieu à Paris Le 15 mai, sous la présidence de M. Anatole Leroy-Beaulieu, membre de l’Institut. =

Parmi les assistants on remarquait M. Frédéric Passy, membre de l’Institut; M. Paul Viollet, membre de l’Institut, président du Comité catholique pour la

défense du droit; MM. Aulard, Seignobos et Brunot, professeurs à la Faculté des Lettres; Lyon-Caen et Gide, professeurs à la Faculté de Droit; Lapicque, de la Faculté des Sciences; Bloch, maître de conférences à l’École normale supérieure; Georges Brandès ; etc.

L’Assemblée vota à l’unanimité l’ordre du jour suivant:

Les professeurs et les étudiants de l’Université de Paris, réunis le 15 mai 1903, à l’hôtel des Sociétés Savantes, sous la présidence de M. Anatole Leroy-Beaulieu, après avoir entendu l’exposé des atrocités et des crimes abominables commis à Kichinef, adressent aux victimes l’expression de leur douloureuse sympathie ; flétrissent tous les instigateurs ct tous les complices de ces actes de barbarie, et protestent avec indignation contre des massacres qui, en se renouvelant, déshonoreraient la Russie aux yeux du monde civilisé.

A Bruxelles, la Ligue belge des Droits de l’Homme organisa un meeting, sous la présidence de M. Rousseau, professeur à l’Université libre. On remarquait dans l’assistance madame Hector Denis; MM. Jules professeurs à l’Université; Furnemont, Demblon,

Signalons aussi l’appel lancé par le Bureau Socialiste international, que nous reproduisons intégralement :

Aux travailleurs de tous les pays!

La presse vous a apporté la nouvelle des massacres de . Kichinef, Pendant deux jours on a tué, on a commis des atrocités abominables, sans que ni l’autorité russe, ni ses agents locaux, si prompts à intervenir lorsqu’il s’agit d’une manifestation d’ouvriers ou simplement d’étudiants, ou

encore lorsqu’il s’agit de confisquer les libertés séculaires ; au peuple de Finlande, aient fait quoi que ce soit pour $ protéger ces malheureux, dont le seul crime est d’être s Quiconque connaît les procédés de Nicolas II ne saurait voir dans ces douloureux événements qu’un essai d’intimidation, en même temps qu’une vengeance exercée contre . les juifs, à raison de l’action révolutionnaire du prolétariat L’absolutisme russe cherche dans les excitations à la haine des races et à la haine des religions un dérivatif au mécontentement général et un prétexte pour noyer dans le sang une population qui, luttant pour conquérir son émancipation, le menace dans son existence. Nous dénonçons cette politique odieuse à tous les travailleurs, à tous les honnêtes gens. Douloureusement émus à la pensée des victimes tombées sous les coups des agents du tsarisme, profondément révoltés en songeant à ces actes exécrables, nous adressons au monde civilisé un suprême appel, afin d’empêcher le retour de ces abominations! Nous lui crions aussi nos vives appréhensions. Des hécatombes nouvelles se préparent ! Dans la Russie méridionale, en Pologne, en Lithuanie, régions où la population israélite est très dense, on redoute la reproduction des évé- j nements de Kichinef. Si les gouvernements ne veulent ni parler, ni agir, parlez, agissez ! S’il ne reste plus aux gouvernements ni pitié, ni sentiments humains, faites entendre votre protestation, et exprimez votre indignation! Votre silence serait un crime, car ce n’est pas contre une race ou une religion que le tsarisme dirige-ses coups, c’est avant tout contre une classe. Celui-ci poursuit l’extermination du prolétariat conscient. : Parlez, agissez par vous-mêmes ! que votre voix s’élève

pour flétrir ces crimes de lèse-humanité! Que votre souvenir aille aux martyrs du peuple ! Le Bureau socialiste international : France : Édouard Vaillant, Francis de Pressensé ;

Enfin nous ne pouvons passer sous silence le discours récent et très élevé du Président de la République des États-Unis : M. Roosevelt, recevant les délégations des citoyens juifs de ce pays, venus pour lui apporter leur pétition concernant les événements de Kichinef, avec prière de la remettre au gouvernement russe, a tenu

_ le discours suivant :

Je n’ai aucunement besoin d’exprimer le sentiment d’indignation générale avec lequel le peuple américain a appris les effroyables excès dont les juifs de Kichinef ont été victimes. Durant toute ma longue carrière, je n’ai jamais constaté dans ce pays une aussi rapide explosion de sympathie pour les victimes et une aussi profonde indignation devant l’horreur des événements.

Il est naturel que les sentiments qui se sont emparés du monde civilisé, aient trouvé leur expression la plus puis-

sante, la plus intense dans les États-Unis, car de toutes les Puissances, les États-Unis ont le plus fait depuis le commencement de leur existence nationale, pour réparer | les injustices faites à la race juive et pour rendre justice aux citoyens américains d’origine et de religion juives.

L’un des poèmes les plus émouvants de notre grand poète Longfellow est consacré au cimetière juif de New-York et tout homme qui visite les cités funéraires de nos villes évoquant les vieilles époques de la colonisation, lira avec reconnaissance les noms d’Américains de race juive qui, dans la paix comme dans la guerre, ont voué toutes leurs forces à la fondation de notre nation.

De toutes les réunions d’anciens combattants auxquelles il m’a été donné d’assister, une particulièrement est restée inoubliable pour moi. C’est celle des vétérans de religion juive qui s’étaient assemblés au temple « Emmanuel » à New-York, pour saluer les soldats qui revenaient de la

J’ai moi-même pris part à cette guerre et auprès de moi combattit un des plus vaillants capitaines de mon régiment, un juif. L’un des commandants de vaisseaux qui se sont le Ë plus glorieusement distingués au blocus de l’ile de Cuba, fut un juif. Dans mon propre régiment, je fis élever cinq soldats au grade d”officier, pour leur bravoure devant l’ennemi; le hasard voulut, car j”ignorais absolument la confession à laquelle ces hommes appartenaient, que deux d’entre eux fussent protestants, deux catholiques et un juif. Quoique fortuite, cette circonstance est néanmoins suggestive, elle montre que tout ce que l’on réclame ici de l’homme, c’est qu’il soit un bon Américain, sans s’inquiéter de sa religion ni du lieu qui l’a vu naître.

Laissez-moi vous raconter un petit événement qui a trait à la question de persécution de races et de religions. Vous vous souvenez peut-être, — quelques-uns de mes amis new-yorkais se le rappelleront certainement, — que dans le temps où je remplissais les fonctions de chef de la police à New-York, un prêtre européen arriva dans cette ville dans le but d’y créer une agitation antijuive ; il se préparait à organiser des réunions dans lesquelles les israélites devaient

être pris à partie. Le fait fut porté à ma connaissance. Je n’avais évidemment pas le droit d’interdire ces réunions ; aussi, après avoir mürement réfléchi, fis-je choix d’un brigadier de police juif et de quarante agents juifs pour protéger l”orateur ; je voulais que ceux contre qui il voulait ameuter les passions fussent ceux mêmes chargés de sa protection.

C’était là, d’après moi, la meilleure réponse et en même temps une manifestation indiquant l’attitude de nous autres Américains devant de pareils agissements,

L’un des agents en question avait été enrôlé par moi dans les circonstances suivantes :

Lors d’une visite que j’avais faite à l’Association chré- tienne de jeunes gens, on me parla d’un jeune juif qui, dans un incendie, sauva au péril de sa vie plusieurs personnes d’une mort certaine, L’opinion générale était que ce jeune homme avait en lui la vraie étoffe d’un agent de la sécurité publique; je le fis donc venir et lui donnai le conseil de se présenter à l’examen d’admission. Il suivit mon conseil, passa son examen et non seulement devint un agent hors ligne, mais préleva sur son salaire de quoi donner l’instruction à ses frères et sœurs plus jeunes et pour faire venir auprès de lui ses vieux parents restés en

Je vous ai donné-là quelques exemples d’hommes qui ont servi sous mes ordres, soit dans mon régiment, soit dans la- police new-yorkaise. Mais en dehors d’eux, plusiedrs de mes meilleurs amis, de ceux avec qui je suis dans la vie politique dans le contact le plus étroit, sont

des juifs.

J’éprouve naturellement pour vous une haute sympathie personnelle devant l’effroyable tragédie qui vient de se passer. Je puis donc vous assurer, messieurs, que mes sentiments sont absolument identiques aux vôtres. De même que je serais en droit d’attendre de vous la même indignation devant une tragédie dont un peuple chrétien serait la victime, de même me considérerais-je indigne de la situation que j’occupe si je ne ressentais pas la même douleur, la même indignation devant les violences dont les

juifs seraient victimes dans n’importe quelle partie du Je suis certain que les manifestations de sympathie qui 1 se sont fait jour dans tout ce pays, sans distinction de ; cultes, ont déjà fait beaucoup de bien. C’est déjà une grande satisfaction de constater que le gouvernement russe | partage avec le peuple américain, les sentiments d’horreur et d”indignation qu’ont inspirés à ce dernier les événements de Kichinef et que des mesures sont prises pour empé- #* cher le retour d’événements de ce genre et en punir les instigateurs. Le gouvernement russe condamne ces événements tout comme notre gouvernement condamne les lynchages qui se sont passés chez nous et qui ne sont certes la caractéristique ni de notre gouvernement ni de notre nation. L’ambassadeur de Russie m’a de sa propre initiative rendu visite et m’a personnellement informé que le gouverneur de Kichinef a été relevé de ses fonctions, que trois à quatre cents personnes ayant pris part aux massacres avaient été arrêtées et seront punies avec la J’examinerai avec beaucoup de soin votre motion et je verrai ensuite si, dans les circonstances présentes, il serait judicieux et utile aux malheureux survivants avec qui : nous compatissons si profondément de lui donner une Aucun événement de ces temps derniers n’a attiré et n’attirera davantage mon attention. Toute mesure promettant un résultat quelconque sera prise, pour prouver la sincérité de la devise historique des États-Unis, d’après laquelle chacun doit être jugé selon ses mérites, sans égard pour sa religion, sa race ou son origine. L’optimisme du président Roosevelt au sujet des bonnes intentions du gouvernement russe a sa source dans l’esprit politique dont un chef d’État ne peut guère . Nous allons examiner l’attitude du gouvernement

Les explications du gouvernement russe Quelle a été l’attitude de l’administration supérieure devant ces meurtres et ces désastres ? Pour le savoir il faut lire la circulaire officielle adressée par M. de Plehwe aux gouverneurs, maires et chefs de police : Les 6 et 7 avril, à Kichinef, une foule d’individus appartenant pour la plupart aux classes inférieures de la société, a attaqué la population israélite de cette ville. Quarantecinq personnes ont été tuées et ont succombé à leurs blessures, sept ont été grièvement blessées et trois cent cinquante légèrement. Ces troubles ont été accompagnés de pillage. Sept cents maisons et six cents boutiques appartenant à des juifs ont été saccagées. L’enquête ordonnée à ce sujet a établi que ces émeutes avaient eu pour cause la tension des rapports entre les chrétiens et les juifs de Bessarabie. La moindre calomnie répandue contre les juifs devait suflire à provoquer une explosion des passions de la populace. On avait faussement accusé des juifs d’avoir tué, pour des besoins rituels, des chrétiens à Doubossary (village voisin du gouvernement de Kherson), à

  • Kief et à Kichinef même. A la suite de ces bruits mensongers, les ouvriers et la populace avaient commencé à parler avec insistance de la nécessité d’attaquer les juifs. Des feuilles manuscrites avaient même été mises en circulation, qui reproduisaient les accusations portées contre les juifs et incitaient la population à les égorger. Le premier jour de Pâques, le 6 avril, une foule, rassem- blée sur la place de Tcheuflin, attendait l’ouverture des baraques, et d’autres établissements d’amusement. On ne remarquait rien d’anormal dans son attitude. Vers quatre

heures de l’après-midi une femme chrétienne, avec un É enfant sur les bras, s’assit sur un carrousel. : Le propriétaire du carrousel, qui était juif, bouscula la É femme pour la faire descendre et lui donna un coup tel | qu’elle laissa tomber l’enfant. Cet incident fut le point de F départ des troubles. La foule en fureur se mit à jeter des ; pierres contre les fenêtres des maisons juives du voisi- 1 nage; les troubles gagnèrent ensuite toutes les rues voisines; des bandes se répandirent dans quelques quartiers, détruisant les boutiques et les maisons juives. Aux émeutiers qui détruisaient les maisons succédèrent des pillards. Les troubles prirent des proportions telles qu’il ne fut plus possible de les réprimer, et, dans la soirée du 6 avril, la violence de la foule ne se limita plus aux biens des juifs, elle s’attaqua à leurs personnes. Neuf hommes furent tués; vers dix heures du soir les troubles cessèrent. = Le lendemain matin, sur la place de la ville de Kichi- £k nef, une foule nombreuse de juifs armés de bâtons a attaqué un petit groupe de chrétiens qui se trouvait là. Ce ne fut qu’une escarmouche ; mais, de l’autre côté de la place, des juifs se sont de nouveau rassemblés et ont ’ attaqué des chrétiens. Les juifs étaient cette fois encore en majorité. Les troubles ont recommencé sitôt après : les maisons juives ont été pillées et des juifs massacrés. La troupe qui, le soir, faisait des patrouilles, était insuffisante à et on a demandé des renforts. Le gouverneur a transmis ses pouvoirs à l’autorité militaire chargée de maintenir l’ordre. La première force armée qui a été appelée n’a pas réussi à réprimer les émeutes, parce que la police, ayant manqué de direction, n’a pas su agir, et les rues étaient encombrées non seulement des fauteurs de troubles, mais aussi de masses de curieux; mais quand la troupe a été systématiquement répartie dans les quartiers envahis par les émeutiers, les troubles ont pris fin le soir du 7 avril et | le lendemain ne se sont plus renouvelés. Les événements de Kichinef ont jeté l’inquiétude parmi la population israélite de nombreuses localités de l’Em-’ pire et dans les milieux chrétiens ont circulé aussi des bruits de nouveaux désordres antisémitiques. Dans cer70

taines villes les juifs forment des associations pour se

Après avoir pris connaissance des informations susmentionnées sur la marche des troubles et qui ont été recueillies sur les lieux par le directeur du département de la police, S. M. l’Empereur a daigné ordonner de faire savoir aux chefs des gouvernements et aux maires des chefs-lieux de gouvernement qu’ils ont le devoir de prendre, sous leur responsabilité personnelle, les mesures nécessaires pour prévenir les actes de violence et pour tranquilliser la population, afin que toute crainte de renouvellement de troubles de nature à mettre en danger la vie et les biens des habitants soit écartée.

En communiquant à Votre Excellence cette volonté du isar, je crois devoir ajouter ce qui suit: 1. — Aucune association d’individus pour leur défense personnelle n’est tolérée; 2.—L’autorité civile, en exécution exacte des dispositions des paragraphes 15 et 16, ajoutés à l’article 316 de la loi pénale, n’a pas le droit, lorsqu’on fait appel à la troupe, de transmettre ses pouvoirs pour le maintien de l’ordre à l’autorité militaire, mais elle doit, se trouvant sur les lieux, diriger l’action commune de la troupe et de la police, en vue d’une répression habile et énergique des troubles.

Conformément au sens des ordonnances sus-énoncées, l’autorité civile ne cesse de donner des ordres directs qu’après avoir invité les commandants de troupe à faire usage de leurs armes et seulement pendant la durée de cette action et dans les cas où l’on se voit forcé pour rétablir

. l’ordre de recourir à cette extrémité.

Relevons les inexactitudes de cette circulaire oflicieile.

  1. — S’il est vrai que la tension des rapports entre juifs et chrétiens soit une des causes générales des troubles, on ne peut admettre qu’elle ait été assez violente à Kichinef pour produire de tels événements. Cette série d’assassinats a été sûrement concertée. Les juifs

ne constituent pas une ploutocratie prépotente dans cette ville.

Voici ce que dit le Peterbourgskia Viedomosti sur la situation économique des juifs :

Dans les riches et fertiles régions de la Bessarabie, il y a assez de place pour l’activité paisible de toutes les caté- gories de la population. Pour des raisons historiques, différents éléments sont agglomérés à Kichinef; il y a des juifs, des grecs, des arméniens et un petit nombre d’ouvriers venus des gouvernements de l’intérieur; mais ce sont les roumains qui forment la majorité de la population et c’est à cette nationalité qu’appartiennent les nobles et les grands propriétaires fonciers de l’endroit. Bien qu’on ait eu à traverser de durs moments, à subir de mauvaises rapports entre les différentes couches de la population. Elles se sont toujours très bien accordées.

-2. — Il est bon de noter que la circulaire ne parle pas des excitations du journal Bessarabetz. Or les excitations de la presse antisémite ne sont possibles en Russie que par le silence ou la complicité de la censure, cette censure qui s’exerce de la façon la plus rigoureuse, qui étend, son pouvoir non seulement sur les travaux déjà prêts à être publiés, mais qui indique aux directeurs de journaux les articles à faire et les sujets sur lesquels il convient de garder le silence.

  1. — Le ministre prétend que ce sont les juifs qui attaquaient les chrétiens. Or le 8, au matin, les juifs qui s’étaient réunis pour se défendre contre de nouvelles agressions annoncées, avaient été dispersés par la police et les soldats et obligés par ia force à rentrer : chez eux où ils furent assaillis plus tard sans aucun moyen de défense. |

Voici ce que dit à ce sujet Voskhod :

Les juifs n’ont donné aucun prétexte à l’effervescence de la populace. Quand ils entouraient un groupe d’émeutiers, ils se criaient ies uns aux autres : (Surtout, ne frappez pas, ne tirez pas! », et ils ne touchèrent pas un seul homme ; et, quand ils furent attaqués par la police et les patrouilles, , un seul coup de feu fut tiré.

  1. — L’inaction de la police et des autorités démontre surabondamment la complicité. Quand le général, chef de la garnison, est venu proposer ses services au plus fort de l’émeute, le gouverneur répond qu’il n’a pas

Le Times du 18 mai expliquait l’inaction des autorités par la circulaire confidentielle suivante que le ministre de l’intérieur, M. de Plehwe, aurait adressée au gouverneur de Kichinef :

Il est venu à ma connaissance que d’ici peu de temps auront lieu dans le gouvernement qui vous est confié des désordres dirigés contre les juifs, considérés comme exploiteurs de la population de ce pays.

Etant donné l’effervescence qui s’y manifeste partout, et qui ne cherche qu’un prétexte pour éclater, et vu qu’il serait peu désirable d’éveiller des sentiments hostiles au gouvernement dans une population qui jusqu’ici n’a pas été atteinte par la propagande criminelle, Votre Excellence cherchera à faire cesser les désordres prévus par des exhortations sans recourir à la force armée.

Huit jours après qu’il eut connaissance de la publicité donnée à cette circulaire par la presse européenne, M. de Plehwe se décida à la faire démentir dans le Messager du Gouvernement.

On va voir ce que vaut ce démenti.

En mars 1903, les juifs de Doubossary, craignant des : troubles à la suite de l’absurde légende du meurtre rituel, avaient envoyé une délégation à Saint-Pétersbourg pour solliciter des mesures de protection. Le ministre de l’intérieur la reçut et lui promit qu’il assurerait la sécurité des juifs de Doubossary. Il adressa effectivement au gouverneur de la province de Kherson, — qui comprend la ville de Doubossary, — la circulaire confidentielle ci-dessus. En affirmant qu’il n’a pas adressé cette circulaire, M. de Plehwe a menti. La circulaire est authentique, il en est l’auteur; qu’elle aït été adressée au gouverneur de Kherson ou à celui de la Bessarabie, elle montre que le ministre engage ses subordonnés à faire cesser les désordres par des exhortations et qu’il leur défend de recourir à la force

Voici d’ailleurs quelques faits qui prouvent la complicité de la police. (1)

Pendant deux jours le téléphone de Kichinef n’a pas fonctionné pour les israélites. Ceux-ci, constatant linaction de la police, coururent au télégraphe, mais leurs dépêches ne furent reçues nulle part. C’est alors que M. J.-S. Moutchnik partit à la station Mireni et de là envoya à Saint-Pétersbourg des informations sur les massacres.

Après les troubles on a trouvé dans un jardin un

s billet incorrectement écrit et ainsi libellé : « La police a commencé à piller. Maintenant, quand elle a reçu un pot-de-vin de la part des juifs, elle nous met en prison. »

() Cités par M. B.-A. Henry, même étude.

Le paysan Solovief, qui avait participé aux massacres, est ailé au commissariat déclarer qu’il avait tué un juif. Le lendemain du jour de son arrestation, on l’a trouvé pendu dans sa cellule.

  • Chez le commissaire Dobrocelski on a découvert de largent et des objets précieux cachés derrière les

Les dragons ont arrêté des agents de police qui avaient les poches pleines de bijoux.

Un officier de paix arrêté a annoncé qu’il avait loué un appartement d’avance pour y déposer le butin

Enfin voici des extraits d’une lettre particulière envoyée de Kichinef et datée du 10-23 avril:

La conduite des autorités dans laffaire de Kichinef a été des plus coupables. Le 6 et le 7, lorsque les troupes avaient été mises à la disposition de la police, celle-ci, loin de retenir la foule déchaïinée, l’invitait au contraire à poursuivre son œuvre. « Assez par ici, mes garçons ; avançons

(1) M. B.-A. Henry émet les hypothèses suivantes sur l’incurie de l’administration supérieure.

A l’heure où le mouvement révolutionnaire travaille d’une façon inquiétante le monde russe, il est possible que les troubles

sanglants de Kichinef aient été tolérés comme un dérivatif et un

Le prolétariat juif est, en divers centres ouvriers, mais non pas à Kichinef, le mieux organisé et le plus redoutable qui soit dans l’empire : le gouvernement s’imagine peut-être le contenir ou le faire hésiter par une démonstration de cette nature.

Il est, d’autre part, incontestable que le monde moscovite est, dans son ensemble, animé de sentiments peu bienveillants pour les juifs, dont il y a six millions refoulés sur le Territoire, c’est-à- dire dans la partie de l’empire où la population des prolétaires offre la plus grande densité. Dans ces conditions, il n’est pas invraisemblable que le pouvoir ait songé à couper en deux la masse redoutée des prolétaires et à opposer deux forces révolutionnaires,

plus loin, avançons. » A quelques endroits les juifs, voyant que la police encourageait manifestement les pillards, ÿ s’armaient de matraques et formaient des groupes com- | pacts pour arrêter ce mouvement agressif. Mais les patrouilles et les détachements de troupes avaient reçu l’ordre de disperser les juifs « afin d’éviter une effusion de sang ». Les officiers et les chefs militaires, le chef de la garnison général Beckman en tête, ne demandaient pas mieux que de mettre fin au carnage par la force armée, mais ils n’ont pas reçu « l’ordre ». Le 7 avril, à midi, le gouverneur proposa au général Beckman de se charger du rétablissement de l’ordre. Le général demanda alors un ordre écrit. Mais le gouverneur différa et en référa au ministère de l’intérieur ; or, en vertu de la loi, il était tenu de prendre lui-même les mesures urgentes. La correspondance dura jusqu’à huit heures du soir, et ce fut précisément durant ces huit heures que le pillage prit un caractère des plus violents et que le sang coula à flots.

En attendant, le chef de la police faisait ses visites de Pâques ; non sans orgueil il faisait remarquer son activité peu ordinaire qui lui permettait en même temps que de surveiller le pogrome, de faire des visites. Hier, il a été établi qu’un des commissaires de police du quartier avait loué à l’avance un local convenable pour y mettre le butin. Ce commissaire a été arrêté. Le 8 avril le pillage prit fin. Seulement, par ci par ià se produisirent encore des manifestations isolées et des tentatives de renouvellement de désordres, Mais ces tentatives furent aussitôt réprimées. Malheureusement la plupart des pillards ont été laissés en liberté ; au delà de la barrière de la ville, ils s’assemblent à la dérobée et forment des campements de bohémiens. Lorsqu’on demanda au général Beckman de les disperser, celui-ci répondit qu’en sa qualité de commandant de la ville, il n’avait de pouvoir que dans l’enceinte de la ville et non en dehors. Par suite, la population continue à être sur le qui vive d’autant plus que dimanche prochain, le 13, doit avoir lieu la « reconduite » et le 17, la sortie de

Pour disculper le représentant de la police qui avait loué

avant le commencement des désordres un local destiné à y cacher les objets volés, le maître de police a fait placarder aujourd’hui dans la ville un avis invitant les habitants à porter au bureau de police les objets qui ont été « ramassés » dans les rues ou qui ont été pillés et cachés ; les personnes qui rendront elles-mêmes ces objets, ajoute l’avis, ne seront pas poursuivies.

L’une des députations est allée voir le gouverneur pour le prier de suspendre, ne füt-ce que provisoirement, le journal Bessarabetz. Elle l’informa que, après que le calme était un peu rétabli, un des organisateurs du pogrome, s M. Stcherban, criait dans une de nos principales rues, devant une foule heureusement peu nombreuse, qu’il fallait : massacrer les juifs, que tout ce qu’on venait de leur faire était encore insuffisant. Ces paroles peuvent être confirmées par des témoins. Le gouverneur répondit, quant à la suspension du journal, qu’il fallait recueillir les articles les plus pernicieux et les plus séditieux parus dans le journal Bessarabetz durant ces dernières années et les lui pré- senter. Il promit de faire marcher l’affaire dans le but de suspendre tout à fait la publication de ce journal. Quand on le pria d’arrêter M. Stcherban afin de le mettre pour quelque temps hors d’état de nuire, le gouverneur répondit qu’il réfléchirait, mais. le 10 est arrivée la dépêche de l’empereur ordonnant « de prendre les mesures les plus énergiques pour mettre fin aux désordres qui durent depuis trop longtemps ». D’autre part, un télé- gramme chiffré a été envoyé du Kremlin, ayant un caractère des plus désagréables pour le gouverneur. Les auteurs des troubles furent on ne peut mieux organisés et guidés par une main habile. On dit qu’ils avaient été « invités » ici. En tout cas ils se trouvaient dans la ville avant Pâques, tout le monde les a vus excepté la police. Le rabbin avec d’autres représentants des juifs étaient allés voir le maître de police pour le mettre au courant des bruits menaçants qui circulaient dans la ville, mais le maître de police les rassura, disant qu’ils pouvaient se fier à lui.

Lorsque le procureur de la cour de justice est venu ici, quelques chrétiens de la classe cultivée ont été le voir et

lui ont rapporté des faits qui démontrent on ne peut plus clairement l’inaction coupable de toute l’administration, $ laquelle, au lieu d’agir, n’était préoccupée que de ses à affaires personnelles. Quelques officiers qui commandaient à (le 6 et le 7) des pelotons ont rapporté à leurs comman-

  • dants que des crimes et des violences se commettaient e sous leurs yeux sans qu’ils pussent rien faire, car chaque fois qu’ils adressaient aux représentants de la police la | question : que faire? on leur répondait: « rien ». Oustrougof, le maître de police, fait retomber toute la responsabilité sur le gouverneur: il oublie pourtant que pendant les longues années qu’il a passées en Bessarabie en qua-

4 lité de chef de la régence du gouvernement il n’a jamais manqué une occasion de rendre, même au mépris de la loi, plus dure encore la situation déjà si intenable des juifs; que c’est grâce à lui que la population s’est aperçue que - les juifs étaient dans le pays en dehors de la protection des lois. Il créa le volcan dont l’éruption fut provoquée par Krouchevan. Quant au gouverneur, sa faute a été de ne pas comprendre la situation et de perdre la tête lorqu’il Va comprise. D’ailleurs il est vrai aussi qu’il ne s’intéressait | guère à ce qui se passait autour de lui.

Ajoutons que si l’on cherche aujourd’hui les responsabilités, on a confié l’instruction au juge Davidovitch, un des principaux collaborateurs de Bessarabetz, où il a signé pendant quatre ans, sous le pseudonyme de Vitch, | des articles violemment antisémites !

Prétextes des troubles

Souvent les troubles et les manifestations antijuives ont pour prétexte des accusations de meurtre rituel.

Qu’on nous permette de dire quelques mots sur cette ‘ question qui double son intérêt social d’un intérêt historique.

On a remarqué que Bernard de Clairvaux (1091-1153), qui s’occupe beaucoup des juifs, ne parle pas du meurtre rituel. L’historien H.-L. Strack (x) voit pour la première fois cette accusation en 1236. Mais alors l’accusation est catégorique. Thomas de Cantimprey, mort en 1263, parle de « la malédiction des pères » qui a permis que la prédisposition au crime se transmît aux enfants « par voie de stigmate du sang ».

L’accusation d’user du sang chrétien se renouvelle fréquemment au quatorzième siècle. Quelle en est l’origine ? La réponse n’est pas facile. A-t-elle toujours été sans fondement ? Nous n’osons l’aflirmer, mais ce qui est certain, c’est que rien absolument, dans une immense quantité de textes et de témoignages, n’apporte

(1) Le sang et la fausse accusation de meurtre rituel, par H.-L.

à la thèse du meurtre rituel une ombre de preuve. Quoi qu’il en soit, les juifs ne furent pas seuls à supporter le poids de cette accusation incertaine. Les chrétiens en | pâtirent, principalement ceux des deuxième et troisième siècles. Saint Justin, martyr, est obligé de défendre sur ce point ses coreligionnaires dans le chapitre XII de son Apologie. Il dit entre autres paroles : « Si nous nous y adonnions, nous n’aurions aucunement à le nier. Nous pourrions commodément appeler nos réunions Mystères de Chronos. Si nous nous gorgions de sang comme on le dit, nous pourrions l’expliquer par une adoration dans le genre de celle de Jupiter Latiaris, — et vous n’y trouveriez rien à redire. »

Athénagore (177 après Jésus-Christ) écrit à Marc Aurèle dans sa pétition pour les chrétiens : « On nous adresse trois sortes de reproches : impiété, repas thyestéens et mélanges œdipodéens, et cependant les animaux ne touchent pas les animaux de leur espèce. »

Dans les lettres d’Eusèbe écrites par des chrétiens de Lyon et de Vienne, il est question des mêmes accusations. (1)

Dans l’Octavius de Minucius Félix, ce thème est dé-

Enfin, citons ce passage significatif de Tertullien (Apologie, chapitre VIL) : « On nous traite de scélérats en nous imputant la mystérieuse coutume d’assassiner des enfants et de les manger… On nous appelle ainsi, mais vous ne prenez pas le moindre souci de le prouver… »

(2) Le païen Caecilius, chapitre IX, 30, 31.

Comme le remarque Strack, ces accusations étaient d’un usage fréquent entre partis religieux ennemis, même entre ennemis particuliers. L’historien anglais Eliot Warburton raconte dans l’histoire du prince Rupert et des cavaliers (Londres, 1849, I, page 17; II, page 89) que les Puritains avaient répandu la nouvelle que les cavaliers de Charles premier égorgeaient et mangeaient les petits enfants. C’est ainsi que les mères intimidaient leurs enfants par la terreur de Rupert

du Palatinat. (Oest Wochenschrift, 1892, numéro 19)

Pour revenir aux juifs et aux accusations de meurtre rituel, nous citerons l’interdiction de consommer le sang qui figure à plusieurs reprises dans le Pentateuque

Et tout homme, qu’il soit de la maison d’Israël ou un étranger parmi vous, qui mange du sang, je tournerai ma face contre lui et je l”exterminerai du milieu de son peuple. Car le sang c’est l’âme, et je vous l’ai donné pour l’autel afin que vos âmes fussent ainsi pardonnées. Car le sang fait l’expiation pour l’âme. Voilà pourquoi j’ai dit aux enfants d’Israël : que nulle âme entre vous ne mange du sang, et nul étranger non plus qui demeure parmi vous. Et tout homme, qu’il soit de la maison d’Israël ou un étranger parmi vous, qui prend à la chasse une bête ou un oiseau qu’on peut manger doit en verser le sang et le recouvrir de terre. Car l’âme de toute chair, c’est son sang qui est dans son âme, et dans le sang tant qu’il vit; et j’ai dit aux enfants d’Israël: vous ne mangerez pas le sang d’une chair ; car l’âme de toute chair, c’est son sang ; quiconque en mange sera exterminé. (1)

(1) Lévitique, chapitre VII, 26 et suivants. Voir encore Lévitique, chapitre IL, 17; chapitre XIX, 26; Deutéronome, XII, 2, 16, 23, chapitre XV, 36. Puis, livre I de Samuel, chapitre XIV, 32-34. Actes des

Sans doute, comme le fait remarquer Strack, la défense expresse de consommer du sang humain m’est pas formulée dans le Pentateuque. Mais il faudrait être de mauvaise foi pour en inférer que la chose était autorisée. Ce serait comme si on voulait soutenir qu’il était permis, à Rome, de tuer son père, parce qu’il n’y avait pas de loi spéciale contre le

Mais Moïse Maimonides (1135-1204) écrit dans son grand Code rituel au chapitre VI (1): « $ 2. — Le sang humain est interdit par décision rabbinique, s’il est sé- paré du corps; la violation de cette règle est punie de fustigation. On peut avaler le sang des gencives (parce qu’il se trouve encore dans la bouche, qu’il n’est pas sé- paré du corps). Mais celui qui mord dans un morceau de pain et qui y trouve du sang doit gratter le sang avant de manger ce pain, parce que le sang était séparé

Il ressort de tout ceci que rien n’autorise à croire à l’existence du meurtre rituel. Il est possible que quelques juifs, à l’exemple d’autres hommes appartenant à

des religions diverses, aient eu des croyances superstitieuses à l’endroit du sang et qu’ils aient tué pour cette raison. Mais cela ne prouve rien en faveur de l’existence du meurtre rituel. Aucun passage des livres juifs, aucun texte de la loi talmudique, ne le laisse

Rappelons enfin le mémoire publié en 1759 par le cardinal Ganganelli pour la défense des juifs polonais ac-

| cusés d’un meurtre rituel et qui setermine ainsi : « Nous | chrétiens, nous ne devons pas oublier que dans les pre- ‘à miers siècles du catholicisme, ses adeptes furent accusés & par les païens de meurtres d’enfants. » (1) Ajoutons

que les papes Innocent IV et Clément XII ont protesté

| contre ces accusations. (2)

  • (1) Il est bon de rappeler que de nos jours, en Chine, on accuse les missionnaires catholiques de tuer des enfants chinois pour employer les yeux et d’autres parties du corps des victimes à la pré- paration de certains remèdes mystérieux.

(2) Répondant à M. Rickert à la tribune du Landtag dans 4a séance du 9 février 1892, le pasteur Stoecker, chef du parti antijuif, fit les déclarations suivantes : « Je ne suis pas de ceux qui ont cherché à exciter l’opinion au sujet de l’affaire Buschhof, je n’en ai jamais parlé dans aucune réunion publique. Je ne suis pas non plus de ceux qui ont parlé du meurtre rituel. Je n’ai jamais employé ce terme et j’ai prié mes amis de ne pas s’en servir. Je déclare hautement qu’il me

| paraît incompréhensible qu’on soutienne que les rites juifs prescrivent des sacrifices humains ou que les juifs font usage du sang dans un but rituel. »

Les causes de l’antisémitisme en Russie. — La situation juridique des juifs

I. — CAUSES GÉNÉRALES ET ÉCONOMIQUES. — Le fanatisme religieux pas plus que la haine des races ne saurait expliquer les persécutions antijuives : Leur fondement se trouve dans le conflit permanent des intérêts; mais une législation d’exception rend ce conflit plus aigu et plus violent qu’il aurait pu étre.

Dans un pays comme la Russie, où le tsar est à la fois Pape et Empereur, où l’existence de la religion orthodoxe est liée par des intérêts matériels à l’existence du gouvernement et des avantages qu’il confère, il ne faut pas s’étonner qu’on surveille les progrès des autres religions et qu’on s’oppose, de toute manière, à leur

Ainsi au milieu du seizième siècle, le gouvernement russe refuse déjà au roi de Pologne l’autorisation qu’il demandait pour les juifs de son royaume de venir en Russie, où ils désiraient faire le commerce, alléguant « qu’ils pourraient détourner les masses du christianisme ». C’est ce qui explique aussi le mot théâtral de l’impératrice Élisabeth en 1743. Comme le Sénat lui représentait que la présence des juifs dans la Petite

Russie et à Riga serait utile aux intérêts de l’État, si Élisabeth écrivit de sa main en marge de la pièce : « Des ennemis du Christ je ne désire aucun avantage ;

Ensuite Catherine II refuse de rien changer, à son avènement (1762), de peur d’agiter les esprits et de mécontenter Les petits commerçants. Comme on le voit, il s’agit toujours de concurrence et non de fanatisme.

Si l’on conservait des doutes à ce sujet il faudrait savoir que :

A Kief, ce furent les marchands qui, de 1810 à 1837, essayèrent de faire chasser les juifs de la ville. En 1829 des pétitions furent adressées pour le même objet au gouvernement par des marchands et bourgeois des provinces baltiques ; en 1853, ce fut le tour des habitants de Kamenetz-Podolsk; en 1846, les forgerons de Jitomir s’avisèrent de vouloir expulser les forgerons juifs de cette ville. Ces demandes étaient tantôt accueillies et tantôt repoussées, Il est à remarquer que souvent les rapports des autorités locales étaient favorables aux juifs dont on demandait l’expulsion. Le rapport de 1827 à Kief constate que les demandes des négociants ne s’inspirent que de sentiments d’envie ; celui de 1833, de la même ville, fait remarquer l’utilité de la présence des Juifs pour le consommateur chrétien, qui payait moins cher que s’il avait eu affaire aux

La rivalité mercantile et la concurrence, des bas salaires qui déterminent principalement l’animosité | contre les juifs est aggravée par leur situation misé- rable et les lois restrictives dont ils sont victimes. ]

Le prolétariat juif est l’un des plus misérables qui existent. (1) « On parle beaucoup, aujourd’hui, du relè- vement du prolétariat et de rédemption sociale, dit M. Anatole Leroy-Beaulieu; je puis affirmer que, dans notre Europe, il n’est rien de plus pauvre, rien qui ait plus de mal à gagner son pain de seigle que les neuf dixièmes des juifs russes. Et il n’en saurait guère être autrement. Ils sont trop nombreux pour un sol restreint. Ils ont trop peu de débouchés pour leur activité; trop peu de métiers leur sont ouverts; les plus honorables ou les plus lucratifs restent interdits. Artisans ou boutiquiers, ils sont contraints de se faire les uns aux autres une concurrence meurtrière. Ils sont enlacés dans un filet de lois restrictives qui forment autour d’eux un réseau aux mailles si serrées que le juif ne peut guère se mouvoir sans en déchirer une. » (2)

Rappelons que l’ancien ministre des finances Reutern déclarait dans un mémoire présenté à l’empereur que « la pauvreté des juifs est extrême, et que la démoralisation extraordinaire de la race juive en Russie est due en grande partie aux conditions extrêmement défavorables où ils sont placés pour gagner leur vie ». (3)

Il a été prouvé par les recensements que dans les

: provinces du Territoire, quand on mesure la superficie des logements habités par les chrétiens et les juifs, on trouve que 410 à 510 chrétiens occupent le même espace

(1) Voir Le Prolétariat juif mondial, par Henri Dagan.

(2) Journal des Débats, 15 août 1890.

(3) Voir Code complet des lois, volume XL, 42, 264.

(4) Souravski. — Description du gouvernement de Kief, volume I,

À Berditchef, par exemple, la statistique officielle nous apprend :

Les juifs sont serrés les uns contre les autres plutôt comme des harengs salés que comme-des êtres humains; des dizaines de mille d’entre eux n’ont aucun moyen d’existence fixe et vivent au jour le jour; plusieurs familles sont souvent entassées dans une ou deux chambres d’une hutte à moitié en ruines, de sorte que, la nuit, il ne reste absolument aucune place entre les dormeurs.… Dans la journée, les locataires iransforment ces chambres en boutiques; ils y épurent la cire, fabriquent des chandelles, tannent le cuir, etc.; des familles entières vivent, travaillent, dorment et mangent ensemble dans cette atmosphère fétide, avec leurs outils et leurs matériaux éparpillés de tous côtés autour d’eux. (1)

è La Gazette de Moscou, décrivant l’état des juifs de Berditchef, dit :

Les rues du quartier juif de la ville n’ont pas plus de quatre pieds de large; de chaque côté les vieilles maisons penchées semblent prêtes à tomber; des enfants sont étendus dans la rue, devant les maisons, dans un état de nudité presque complète, se roulent dans la boue, et au : milieu d’eux on voit des quantités de femmes sales, mères de ces enfants, également étendues en long et en large dans la rue et dormant sous les rayons brülants du soleil.

Le statisticien M. Bobrovski, (2) parlant de la situation des juifs dans le gouvernement de Grodno, dit :

La plus grande partie de la population juive est pauvre et toujours tourmentée de la même pensée : comment gagner le pain quotidien ? Chargés d’une nombreuse famille, les juifs vivent dans une misère dont il est impossible de se

(2) Description du gouvernement de Grodno, volume I, page 858 et suivantes.

faire une idée. Souvent une baraque composée de trois ou quatre chambres loge jusqu’à douze familles, dont la vie est une suite ininterrompue de privations et de souffrances. Des familles entières vivent quelquefois pendant tout un jour d’une livre de pain, d’un hareng salé et de quelques oignons. Dans le gouvernement de Kovno (et j’ajoute : dans tous les gouvernements habités par les juifs), il y a des familles qui ne rompent le jeùne que le soir, et cela seulement quand le père ou celui qui nourrit la famille a trouvé de l’ouvrage dans la journée et a touché son

Tous les rapports officiels, tous les voyageurs, tous les statisticiens s’accordent à décrire la misère affreuse des juifs du Territoire. À ceux que nous avons cités déjà, il convient d’ajouter le témoignage de Tchoubinski sur les provinces du sud-ouest, celui de Zelenski sur la Russie-Blanche et le Polessié, celui de Toundoukley dans la description statistique du gouvernement de Kief, celui de Domontovitch sur le gouvernement de Tchernigof. (2)

M. Zablotski a montré dans ses études statistiques que, dans la limite du Territoire, la mortalité des celle des juifs de 37 0/0. Dans le gouvernement de Minsk (32.879 contribuables), en 1860 on comptait 18.324 individus incapables de payer les impôts, et sur ce nombre la moitié au moins étaient juifs.

Ces témoignages multiples et de sources les plus diverses nous montrent suffisamment la situation géné-

(1) Afanassief. — Description du gouvernement de Kovno, pages 582nr Voir la Question israélite en Russie, par le prince Demidot

rale des juifs de Russie. La conséquence toute naturelle c’est, en ce qui concerne le travail des ouvriers, < une diminution des salaires par la surabondance des bras inoccupés ; en ce qui concerne le commerce et l’industrie, une augmentation du nombre des petits trafiquants et boutiquiers juifs se contentant de petits bénéfices et concurrençant les négociants de la religion orthodoxe. C’est plus qu’il n’en faut pour aggraver lanimosité antijuive, déjà préparée par la haine superstitieuse contre la race. (1)

(1) On trouvera une confirmation de ce que nous venons de dire en examinant la situation économique de Kichinef, où la population prolétarienne juive ne cesse d’augmenter.

Un recensement opéré en 1897 accuse pour Kichinef une population de 108.796 habitants, dont 50.000 juifs ; le reste est en majeure

Les israélites de Kichinef prennent une part considérable à l’activité commerciale de cette ville qui est un centre de transactions pour le blé, le vin, le tabac, les grains, la laine, les

Mais c’est surtout dans les corps de métiers qu’on les trouve en grand nombre. En 1893, le nombre des artisans juifs était de 6.807, celui des contremaîtres de 2.155. Un tiers environ des artisans sont des tailleurs et des couturières dont le gain annuel ne dépasse pas 258 roubles. Les cordonniers (925), menuisiers (625), ne gagnent pas davantage, et il est des métiers (typographes) dont le salaire annuel est encore moindre. Les manœuvres juifs sont au nombre de 877, dont la moitié environ sont portefaix, journaliers, avec un gain quotidien dé 40 à 50 kopecks. Les israélites travaillent aussi dans les usines de distilleries, dans les manufactures de tabac et les moulins à vapeur. Les charretiers (226) et les cochers (124) gagnent & à 5 roubles par semaine. Le nombre des ouvriers israélites augmente encore au moment de la vendange; nombreux sont ceux qui pressent le raisin : 200 familles environ s’occupent de la fabrication du vin; 95 s’adonnent au jardinage, beaucoup d’autres font la culture du tabac.

Le chiffre des indigents de Kichinef est considérable; il suffit, pour s’en rendre compte, de considérer le nombre de personnes ayant dû demander des secours aux établissements de bienfaisance au cours de ces dernières années. En 1895, 1.200 familles demandaient assistance pour les fêtes de Pâques; en 1899, le chiftre s’élève à 1.505 familles; en 1900, il était de 2.204 familles.

avons cité &ans le premier paragraphe de cette étude la fameuse loi de 1882, dont M. Ignatief est l’auteur.

L’article premier de cette loi a pour effet, en empê- chant les juifs de quitter désormais les villes, de créer une zone d’entassement à l’intérieur de la zone existante.

L’article II tend au même but en diminuant les moyens d’existence des juifs établis antérieurement dans les campagnes. Ne pouvant acquérir des terres ni par achat, ni par hypothèques, ni par location, ils sont obligés de quitter peu à peu les villages; d’où surpeuplement dans les villes où ils viennent concurrencer la population existante. (1)

Appliquées par endroits et par intermittences dans tout le Territoire juif, ces Lois de mai sont inscrites

_ dans le Code. Les ouvriers juifs en ressentent particulièrement les effets lorsqu’ils veulent s’échapper du Territoire où ils sont parqués.

Sans doute Alexandre IT avait accordé en 1865 aux artisans juifs le droit de libre circulation. Mais le texte de la loï fournit aux fonctionnaires du tsar des moyens de la tourner. En effet quelles sont les catégories d’ouvriers comprises sous cette dénomination d’« artisans »? On ne sait. Ainsi l’administration de Smolensk a décidé que les boulangers, bouchers, vitriers et

(1) Par exemple l’évacuation des villages environnants de Tcher-

  • nigof. En dix-huit mois à peu près, la population juive de cette ville qui était déjà encombrée s’est élevée de cinq mille à vingt mille habitants et à présent quatre personnes doivent gagner leur vie où une seule y parvenait autrefois avec difficulté. On comprend quelle aversion il en résulte contre les juifs.

vinaigriers juifs ne doivent plus être considérés comme artisans, et, par suite, les juifs appartenant à cette ; profession ont été forcés de quitter Smolensk et de retourner dans le Territoire. Les autorités de Simbirsk ont profité de l’occasion pour expulser plusieurs artisans juifs avec leurs familles. Un vinaigrier qui y vivait depuis trente ans et qui exerçait son métier depuis 1869, fut obligé de partir, la corporation des artisans ayant déclaré peu de temps auparavant que la fabrication du vinaigre n’était pas un métier d’artisan, bien que le Sénat eût décidé l’année précédente que les vinaigriers étaient des artisans et devaient être autorisés à résider dans toute l’étendue de l’Empire. Ce « pauvre homme avait soixante-douze ans et une famille à sa charge, il ne fut pas moins obligé de partir; lui et sa famille sont ruinés. On a expulsé de la même ville un boulanger juif qui y résidait depuis vingt-cinq ans, probablement parce qu’un boulanger n’est pas non plus un artisan. Comme toujours l’ordre d’expulsion comprenait toute la famille. Le fils aîné, élève de la première classe du Gymnase, fut aussi obligé de quitter la ville et forcé d’interrompre ses études, juste au moment où il allait atteindre le grade universitaire qu’il ambitionnait. Le droit de résider hors du Territoire ne passe pas des parents aux enfants, à moins que ceux-ci ne soient également artisans. À l’âge de vingt et un ans les enfants doivent rentrer dans le Territoire juif.

Voici un autre exemple de l’élasticité du mot çartisan ». Il y a quelques années vingt-cinq ouvriers juifs, employés dans une imprimerie bien connue de Moscou, furent congédiés sans avertissement préalable et renvoyés dans le Territoire, bien que plusieurs d’entre

eux eussent exercé le métier de compositeur depuis 1874 en dehors du Territoire. Lorsqu’on s’informa de la cause de cette mesure, il fut répondu que la typographie n’est pas un métier, mais un art, et que par conséquent les compositeurs ne sont pas des artisans, mais des artistes. D’ailleurs, il y a mille moyens de tourner la loi de 1865. En effet cette loi accorde le droit de circulation aux artisans « habiles » et on comprend tout le parti que les fonctionnaires du gouvernement tirent de ce mot. Avec l’extrême division du travail dans l’industrie moderne il est rare de trouver un ouvrier habile dans toutes les branches de son métier, qu’il ne connaît pas bien. La police prend, par exemple, un tailleur juif qui sait la coupe et l’examine sur le repassage ou vice versa; la malheureuse victime échouera sûrement, elle sera expulsée de la corporation et de la ville. La plupart du temps, le chef de la corporation locale est appelé à juger des capacités de l’ouvrier. On cite un cordonnier juif de la Livonie qui a été expulsé sur le jugement d’un chef de corporation qui était son voisin et son concurrent. En outre, un artisan juif doit travailler constamment de son métier pour | conserver le privilège de demeurer hors du Territoire. Par conséquent la police descendra chez lui le jour du Sabbat et le renverra si elle ne le trouve pas occupé à son travail. La même mesure est appliquée encore aux ouvriers devenus trop vieux pour travailler. Ils sont chassés sans pitié des localités où ils ont toute leur vie travaillé honorablement et sont renvoyés dans le Même dans les limites du Territoire, on fait des chicanes aux artisans juifs des villages sous prétexte que,

dans les Lois de mai, il n’y a pas d’exception en leur : faveur. Dans le village de Lepeticha (district de Melitopol) on a expulsé cent familles, parce que leurs noms | ne figuraient pas sur les registres communaux avant le mois de mai 1882. La vérité est qu’aucun bureau spé- cial d’enregistrement n’existait dans le village ni avant + cette date, ni même à cette date. Il était donc impossible ; aux juifs de fournir une preuve officielle et écrite, mais $ les voisins déclarèrent tous que ces juifs habitaient l’en- È droït depuis plus de dix ans; beaucoup d’expulsés étaient des artisans dont les certificats prouvaient qu’ils travaillaient dans le village avant 1882, mais tout cela ne leur servit de rien. Ils firent alors valoir qu’en leur qualité d’artisans, ils avaient le droit de demeurer dans 1 n’importe quelle partie de la Russie, mais on leur opposa les Lois de mai. Il en résultait cette jurisprudence étrange et paradoxale qu’ils étaient autorisés à s’établir dans toutes les provinces de l’Empire, excepté justement dans les villages du Territoire. Ainsi, à l’intérieur du Territoire, on fait tout ce qu’on peut pour interner les juifs dans les villes, et, d’autre part, on use de tous les subterfuges pour rejeter dans _ le Territoire les juifs, la plupart artisans, qui ont réussi à en sortir. (1) Les moyens mis en œuvre pour limiter le nombre des juifs qui, à l’avenir, pourront quitter le () Il est rigoureusement interdit à l’artisan juif de vendre hors ; du Territoire des objets qu’il n’a pas fabriqués lui-même : source inépuisable de chicanes. Des horlogers juifs ont été expulsés pour avoir vendu des clefs de montre ; des tailleurs l’ont été parce que les boutons des vêtements qu’ils confectionnaient n’étaient pas fabriqués par eux! Des femmes d’artisans juifs ont été chassées de Kief pour s’être rendues coupables d’avoir vendu un peu de lait. f De tels actes justifient toutes les représailles de la part des pauvres ainsi traqués, juifs ou chrétiens. ‘+

Territoire, sont encore plus arbitraires. La liberté de circulation n’est accordée qu’à deux catégories : les personnes qui ont obtenu des grades universitaires, en particulier celles qui exercent des professions libé- rales, — et les négociants de la première guilde. (1)

Nous avens dit que les corporations délivraient aux « artisans » les certificats professionnels. Un décret récent enlève à ces corporations tout contrôle sur les artisans juifs établis en dehors du Territoire et soumet ceux-ci à l’autorité de la police locale. L’arbitraire des fonctionnaires de la police va créer de nouvelles dificultés aux artisans. I] suffit pour s’en convaincre de lire la circulaire suivante du préfet de police de Kief :

Les artisans juifs munis d’un certificat professionnel doivent avoir un atelier et des ouvriers.

Un contremaître juif ne pourra séjourner en dehors du Territoire que s’il prouve qu’il a conclu un engagement formel avec un patron.

Les artisans juifs non munis d’un certificat doivent exercer leur métier à l’aide d’un contremaître dans un atelier leur appartenant.

Ne sont pas considérés comme exerçant un métier manuel : les charpentiers, les terrassiers, les paveurs, les

_ maçons et les bouchers.

A la suite de ce décret cinq cents familles juives dont les chefs font partie de ces dernières catégories d’ouvriers ont été sommées de quitter Kief dans un délai de quinze jours.

A Kief plusieurs juives avaient été admises comme

(1) Pour faire partie de cette guilde il faut payer des impôts s’élevant à 1.000 roubles par an ; ces marchands forment naturellement une exception.

infirmières à l’hôpital Kirilof : le gouverneur les fit

  • Quand vers le mois d’août 1890 la ligne du chemin de fer de Libau fut rachetée par l’État, tous les employés israélites dela Compagnie furent renvoyés successivement. L’un d’eux, M. Koiranski, ingénieur, dont le caractère et les mérites professionnels avaient gagné toutes les sympathies, y était employé depuis vingt-six ans : on lui fit savoir qu’il serait éliminé à son tour s’il ne se faisait baptiser. Il préféra se tuer : son inhumation eut lieu à Vilna le 3 novembre 1890. Dans le courant de l’été 1893 les deux compagnies de navigation opérant sur le Dniéper ont été avisées d’avoir à 4 chasser leurs employés de religion juive : ces malheureux, au nombre de quatre-vingts environ, ont reçu leur congé en même temps que l’ordre de la police de partir immédiatement. Au moment où nous écrivons ces lignes, le ministre des à voies et communications vient d’étendre la mesure à toutes les sociétés de chemins de fer concédés, ce sont encore huit mille israélites qui vont, sans avoir mérité l’ombre d’un reproche, être jetés demain sur le pavé. (1) Il va sans dire que les restrictions légales sont toujours appliquées d’une façon inique et brutale. En voici quelques exemples, entre mille : Un israélite de Nakhitchvan (Caucase) était venu à Kharkof pour subir une grave opération à l’hôpital municipal de cette ville. L’opération faite, il reçut, à la fois, l’ordre de quitter la ville sur le champ, malgré son état de santé encore précaire, et l’assignation à comparaître devant le tribunal de simple police qui le condamna à cinq roubles d’amende pour séjour illégal. A Jarochevko (gouvernement de Podolie) habitaient (1) Les Juifs russes, par Léo Errera, professeur à l’Université de

depuis de longues années quelques familles juives. Un jour, le commissaire de police, pris de zèle, les fit comparaître devant la juridiction criminelle pour cause de séjour illégal. Les soi-disant délinquants furent condamnés à être expulsés et au paiement des frais du procès. Ce jugement a

A Kief, enfin, malgré les récents arrêts du Sénat relatifs aux abus de pouvoir dont s’est rendu coupable le commis- À saire de police de cette ville, celui-ci continue à interpréter et appliquer les lois selon ses fantaisies. :

Voici le texte de la dernière résolution prise par lui :

Considérant que l’arrestation et le renvoi par voie administrative d’un juif qui n’a pas le droit de séjourner à Kief est conforme aux articles 29 et 89 de la loi qui fixe le droit de séjour des juifs ;

Considérant, d’autre part, que cette loi s’applique aux vagabonds, et que les juifs séjournant illégalement dans cette ville sont assimilés aux vagabonds, l’autorité administrative de Kief ne donne pas suite à la plainte du juif Iblouski, arrêté dans cette ville et renvoyé dans son pays par voie administrative.

Nous venons de montrer la persécution exercée contre les ouvriers. Disons quelques mots, pour être complet, des vexations dirigées contre les familles de

_ la petite bourgeoisie, et des lois d’exception à leur égard. En 1880, les autorités commencèrent à réduire le nombre des juifs admis dans les Écoles supérieures. En 1882, le nombre des étudiants juifs à l’École de médecine militaire fut limité à 5 o/o; aujourd’hui on n’y reçoit plus du tout de juifs. En 1883, le nombre des étudiants juifs à l’École des mines fut également réduit à 5 0/0; à peu près vers la même époque, on réduisit aussi leur nombre à l’École des ponts et chaussées. En 1885 le nombre des élèves juifs qu’on peut admettre à

l’École des arts et métiers de Khatkof fut limité à 10 oJo. En 1886, les juifs furent exclus de l’École vétérinaire de Kharkof. En 1887, le nombre des juifs admis à l’École des ingénieurs civils fut fixé à 3 oo. Enfin, d’après les propositions du Conseil des ministres qui reçurent la sanction impériale aux dates du 5 dé- cembre 1886 et du 26 juin 1887, le ministère de l’instruction publique fut autorisé à restreindre le e nombre des juifs dans tous les établissements d’instruc- À tion. Là-dessus, le ministère réduisit, dans toutes les L écoles et universités, le nombre des juifs à 10 oo dans l’intérieur du Territoire, et à 5 oo en dehors. | A Saint-Pétersbourg et à Moscou, on n’admit que 3 oJo du nombre total des élèves dans chaque école ou à l’Université, et tout cela, sans avoir égard au chiffre de la population juive dans les villes où se trouvent ces écoles ou universités. (1)

Écartés des écoles publiques, les juifs de Russie pourraient demander avec raison le droit de créer des écoles supérieures à leur usage. |

D’ailleurs, le bénéfice net de la taxe spéciale mise |

sur les animaux tués selon le rite juif est, par une | disposition formelle de la loi, affecté à cet usage, mais en réalité il ne reçoit que rarement cette destination. | Le gouverneur de Kichinef a « emprunté » un jour | 100.000 roubles sur ces taxes pour se construire une résidence officielle. Dans plusieurs circonscriptions, les juifs essayèrent néanmoins de fonder des Écoles supé- rieures à leurs frais, mais un édit le leur interdit, sous |

(1) Dans certaines villes, le nombre des juifs est de 80 0/0 de la population totale. À Berditchef, et dans d’autres villes, il atteint et

prétexte que les écoles publiques leur étaient ouvertes. (1)

Après avoir atteint l’enfant, les lois restrictives appliquées aux juifs de Russie atteignent les hommes. Nous avons vu les mesures odieuses qui ont été prises à l’égard des ouvriers et des artisans, nous allons voir que les classes moyennes ne sont pas ménagées. #

Les professions d’avocat et d’avoué sont interdites aux juifs qui n’obtiendraient pas une autorisation spéciale du ministre de la justice (on deviné quel système de corruption il en résulte ; aussi la Russie est-elle, de l’avis de tous les voyageurs, le pays du pot-de-vin par excellence). D’après une décision du Conseil des ministres, l’exclusion complète des avocats juifs ne doit s’appliquer qu’aux tribunaux du ressort de la Cour d’äppel de

(1) Le gouvernement russe refusa d’accepter les 50.000.000 (cinquante millions) que le baron de Hirsch lui avait offerts pour être affectés à l’enseignement élémentaire et professionnel des juifs

On ne pouvait dire plus clairement: « Je veux que les juifs pauvres restent dans l’ignorance. »

Ce refus est d’autant plus odieux que la population juive est extrémement mal desservie par les écoles primaires comme on

_ peut en juger par les statistiques suivantes :

Le district scolaire de Kief compte 295 écoles primaires juives, privées et communales avec un effectif de 13.115 élèves, dont 10,529 garçons et 2,586 filles. En outre, dans les écoles chrétiennes privées, on compte 710 élèves juifs et, dans les écoles chrétiennes
communales, 8.280 élèves juifs. Si l’on y ajoute les 4.010 élèves juifs des lycées et collèges, on arrive au total de 26.115, alors que dans le district de Kief 165.000 enfants juifs sont en âge de fréquenter l’école. Même si l’on tient compte de 26.115 élèves qui fréquentent les cheder, il reste encore plus de 60 0/0 d’enfants juifs privés de toute instruction.

En Lithuanie, 458 localités contenant de nombreux israélites n’ont

Mais c’est en Bessarabie que l’état de choses est le pire. D’après les données officielles de l’inspection scolaire, 87 0/0 des enfants israélites sont exclus des écoles primaires.

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Varsovie, comprenant les dix provinces de l’ancienne Pologne, c’est-à-dire l’une des régions où les juifs sont

le plus nombreux. Ailleurs, il est prescrit que le nombre

des avocats juifs ne doit pas dépasser 10 0/0 de celui

des avocats chrétiens. De plus, aucun juif ne pourra

. plus désormais faire partie de l’ordre des avocats. (1)

M Les israélites ne peuvent être élus membres des assemblées provinciales (zemstvos); bien mieux, quel } que soit leur nombre dans un district, ils ne peuvent | pas même participer à l’élection de ces assemblées. (2) On ne peut les élire aux fonctions de maire, ni d’adjoint | au maire, (3) ni de président du conseil municipal, (4) ni de conseiller de police. (5) Dans les dix gouvernements de la Pologne ils ne peuvent être nommés « Anciens » d’un hameau, à moins que tous les habitants de ce hameau ne soient juifs. (6) Les comités de corporation composés de chrétiens et de juifs ne peuvent choisir un juif ni comme président, ni comme viceprésident. (7) Les juifs ne peuvent pas être nommés | membres de la commission de recrutement par les | habitants de la ville où ils demeurent. (8) |

A la Bourse d’Odessa ainsi qu’à celle de Varsovie, les juifs pouvaient faire partie du comité de la Bourse, | être courtiers, experts et notaires. Il y avait en 1892, à Odessa, 65 0/0 de courtiers israélites et 35 ojo de

(1) Kievlamin, 21 octobre-2 novembre 1892. Ce nombre a été un

(2) Recueil des lois, numéro 63, $ 597.

(4) Circulaire du ministre de l’intérieur, 12 octobre 1879, numéro 7795.

G) Recueil des lois, volume IX, $ 989.

(6) Règlements civiques du royaume de Pologne, 1, $ 16; VII, S1.

(7) Recueil des lois, volume XI, $ 338, 474.

(8) Ordre impérial du 20 mai 1874.

chrétiens ; à Varsovie 75 oo d’israélites et 25 ojo de chrétiens. Mais une loi de 1892 a diminué encore les droits des israélites; désormais, les présidents et les membres des comités des Bourses ne pourront être choisis que parmi les chrétiens; il en est de même des experts, notaires et grefliers. Quant aux courtiers israélites, leur nombre ne devra pas dépasser le quart du nombre total. (1)

La législation russe faisait jusqu’ici une petite place aux juifs dans les conseils municipaux. La nouvelle loi municipale, sanctionnée par le tsar le 11 juin 1892, met à néant ce droit des israélites. Autrefois, ils étaient électeurs municipaux et pouvaient faire partie des conseils dans la proportion d’un tiers, qui fut bientôt réduite à un cinquième. La loi nouvelle les prive de tout droit d’électeurs et ne leur permet plus d’être élus par leurs concitoyens : ils pourront seulement être désignés comme délégués-adjoints au conseil par l’autorité locale ; encore le nombre de ces désignés ne peut-il être supérieur au dixième du nombre total des conseillers. Ainsi, dans certaines villes du nord-ouest de la Russie, où il y a parfois 70 0/0 d’israélites, et plus, les affaires municipales seront tout entières aux mains d’une

. minorité, souvent hostile et haineuse.

Si les juifs, dit M. Léo Errera à qui nous empruntons ces renseignements,

ont été dépouillés de ces droits déjà si réduits, on croira peut-être que cela tient à ce qu’ils se sont très mal acquittés des fonctions municipales là où ils en avaient

été investis. Or, c’est précisément le contraire qui est vrai. 4 Voici un témoignage récent et peu suspect, emprunté à une e publication oflicielle, les Annales du gouvernement de. Kopno : « Nous ne sommes pas habitués à chanter les éloges … $ des juifs, cependant nous devons reconnaître que les con- Y seillers municipaux de confession israélite ont apporté Ë beaucoup de soin dans la gestion des affaires municipales et ont contribué efficacement au développement matériel É de notre ville dans ces dernières années. » (1) 4 Il s’en faut que nous ayons tout dit. Des règlements off- à ciels interdisent aux juifs de s’intéresser à telle mine, de faire partie du conseil d’administration de telle société sucrière, de posséder une seule action de l’Association des propriétaires fonciers, ou de la Société des places du marché de Moscou, et ainsi de suite. Le baptême ne leur confère pas même le droit de devenir actionnaires de cette dernière entreprise !.… Et les exclusions légales dont nous n’avons pas épuisé la liste, s’aggravent encore des interdictions prononcées par des corporations privées que le zèle ou légoïsme pousse à imiter le gouvernement. Parmi ces mesures il en est de tristes : les pharmaciens de SaintPétersbourg ont décidé en 1891 de ne plus accepter d’apprentis juifs et de fermer ainsi ce métier aux israélites. (2) Il en est aussi de grotesques comme lorsqu’un club de joueurs d’échecs, dont les meilleurs joueurs sont israélites, décide de ne plus recevoir de juifs à l’avenir. (3) Nous n’avons pas fini d’explorer ce maquis de lois restrictives. Le gouvernement russe a osé se plaindre de ce que, dans un pays essentiellement agricole, les juifs ne prennent aucune part aux travaux de la terre. Or d’après les lois sur la propriété immobilière les juifs, à peu d’exceptions près, sont privés du droit (1) Annales du gouvernement de Kovno, reproduites dans Voskhod, : (2) Jewish Chronicle, 24 avril 1891. « (3) Les Juifs russes, Léo Errera.

d’acquérir ou de posséder des maisons ou des terres hors des villes du Territoire.

Les immeubles ruraux, y compris les terres concédées aux paysans à titre perpétuel, ne peuvent être vendus à des juifs. (Volume IX, loi sur le statut personnel, supplément I au $ 330, note, $ 3, 1887)

Il est interdit aux juifs de posséder des terres d’aucune sorte dans les provinces Baltiques. (30 mai 1869,

Les juifs ne sont pas admis aux adjudications publiques des biens de la Couronne. (Volume IX, supplé-

Les juifs ne sont pas admis aux adjudications

6 publiques de lots de terres saisies chez les paysans qui n’ont pas payé l’impôt du rachat du servage ou l’impôt foncier, ou, en Bessarabie, la taxe sur les terres. (Règlements sur les paysans, supplément au volume IX, etc.)

Il est interdit à tous juifs sans exception d’acheter : des terres des propriétaires ou des paysans dans les neuf provinces de l’Ouest. (Volume IX, loi sur le statut

Dans toute l’étendue du Territoire, l’exécution de

| contrats pour l’achat des terres, de maisons ou de propriétés hypothéquées faits au nom de juifs est suspendue; de plus, aucun juif ne sera inscrit comme locataire de terres situées hors des villes ; il n’est pas permis non plus de donner procuration aux juifs en vue d’exploiter ce genre de propriétés et d’en disposer.

Les juifs pourvus d’un diplôme de docteur en méde-

professeur, ou d’un diplôme ordinaire de première classe de l’une des Facultés de l’Université, ne peuvent transmettre à leur femme ou à leurs enfants le droit qu’ils ont d’acquérir des propriétés immobilières hors du Territoire. (Décision de l’Assemblée. plénière du premier Département et du Département de Cassation du Sénat impérial, 1889, numéro 25), etc., etc., etc. (1)

Après cela on peut comprendre la bonne foi de ceux qui déclarent que les juifs ne veulent pas s’occuper | d’agriculture. Sous les règnes d’Alexandre premier et de Nicolas premier, on autorisa la fondation de quelques colonies agricoles dans des localités choisies par le gouvernement, et qui subsistent encore, mais il n’est plus permis d’en fonder en Russie. (2)

On objectera que ces interdictions ne se rencontrent qu’en Russie et qu’ailleurs le juif pourrait s’occuper d’agriculture. C’est, alors, qu’on ne tient pas compte des conditions antérieures de la vie juive. « Voilà bientôt deux mille ans qu’il a été déraciné du sol. Les lois | même l’ont, durant tout le Moyen-Age, emprisonné dans | les ghettos des villes. Or, l’on sait que les populations urbaines ne retournent jamais aux travaux des champs. Nulle part le citadin ne s’est refait paysan. C’est là une loi historique. Le dur labeur de la glèbe est de ceux auxquels l’homme ne se remet plus une fois qu’il la

(1) Le droit d’acquérir des propriétés immobilières en dehors du Territoire a été retiré aux juifs il y a quelques mois.

(2) En 1893, le prince Kondakhof, sur les terres de qui une centaine de familles juives étaient établies depuis trente ans, demanda à pouvoir renouveler avec elles le contrat de fermage. Les autorités refusèrent et répondirent que les juifs seraient expulsés le jour même de l’échéance du bail, c’est-à-dire le

quitté. Le juif n’en aurait même pas toujours la force physique. L’énergie musculaire a été affaiblie chez lui ; la vie urbaïne, la claustration du ghetto, la pauvreté héréditaire l’ont débilité depuis des générations. » (1)

La répugnance des juifs pour l’agriculture serait donc toute naturelle. Néanmoins, elle est loin d’être absolue. Partout où les israélites placés dans de bonnes conditions et doués de force musculaire se sont livrés à l’agriculture ils ont réussi. Ainsi, l’entrée de la Sibérie est interdite aux juifs; mais il existe encore quelques agriculteurs, descendants de colons libres, qui sont allés s’établir dans ce pays, au commencement du siècle, à leurs risques et à leurs frais. Un document publié par le ministre des Domaines atteste officiellement leurs grandes qualités agricoles : « Tous ces juifs, y est-il dit, sont dans une situation aisée; ils sont devenus de véritables laboureurs, ils font tous les travaux des champs et cultivent leurs terres d’une façon très convenable. Plusieurs d’entre eux, surtout dans les communes de Baïmolt et d’Isklims, peuvent même être cités comme des cultivateurs modèles ; ce } sont eux qui donnent l’impulsion aux autres cultivateurs

j pour l’introduction des machines perfectionnées et des instruments aratoires. Généralement ils sont à la tête de toutes les améliorations à appliquer à la culture des

Il n’y a donc pas d’aversion congénitale, — comme disent quelques publicistes superficiels, — de la part des juifs contre l’agriculture. Veut-on d’autres exemples ?

(1) Leroy-Beaulieu. — L’Empire des Tsars, tome III, page 627.

(2) Matériaux pour l’étude de la population rurale en Sibérie

En Bessarabie, on a eu besoin, pendant l’été de 1893, de travailleurs agricoles, peut-être aussi s’est-on ému L de la détresse affreuse qui règne parmi les israélites (1) et,malgré les lois de 1882, on s’est décidé à en embaucher quelques milliers. Le journal russe qui apporte cette nouvelle remarque que l’émigration s’est immédiate- î ment ralentie et s’arrête dans cette région « tantilest vrai i qu’il suffit que le pauvre juif trouve à gagner son pain k pour qu’il ne songe pas à quitter la Russie ». (2) Il en ! est de même dans la province de Kief, où la baronne . israélites, et dans la Podolie, où la princesse Tcherbatof | en a pris autant sur ses terres, leur donnant en même temps des marques touchantes de sa sollicitude. (3) Partout ces ouvriers agricoles juifs se comportent vaillamment et les propriétaires fonciers sont unanimes à faire leur éloge. (4)

Nous avons indiqué la tentative d’Alexandre premier (de 1807 à 1810), qui envoya des milliers de colons israélites sur les terres inoccupées de la Couronne. Mais, dit M. Errera, des ordres et des contre-ordres survinrent, les promesses qu’on avait faites ne furent pas tenues, l’argent destiné aux colonies naïissantes fut dilapidé par les fonctionnaires ; à ces obstacles s’ajoutèrent encore des. désastres : mauvaises récoltes, épidémies, climat rigoureux, privations de toutes sortes. « Les colons juifs, disent les rapports officiels du temps, meurent de faim et de froid au milieu des steppes. »

(1) Les Juifs russes, Léo Errera, page 139.

Cinq mille d’entre eux, sur dix mille environ, succombèrent en peu d’années. (1)

Sous le tsar Nicolas les essais de colonisation furent repris et malgré les conditions les plus défavorables, les règlements vexatoires, les obstacles administratifs et les calamités naturelles, les juifs se sont adaptés. Les colonies agricoles des gouvernements de Kherson et d”Ekaterinoslaf comptaient en 1892 près de quarante mille habitants. Un rapport russe, approuvé par la censure, où ces colonies sont étudiées en détail, nous apprend (2) que :

Les colons russes sont bien mieux outillés que les paysans chrétiens, qui ne possèdent pas toujours une bonne charrue… En comparant les colonies juives avec les villages chrétiens les plus prospères de la région, les preuves sont décisives en faveur de la bonne exploitation rurale par les colons juifs… Si nous considérons, continuent les enquêteurs, toutes les difficultés et les misères qui ont accablé les premiers colons, nous pouvons aflirmer qu’ils ont résolu d’une manière plus que satisfaisante le problème des aptitudes des juifs pour l’agriculture. Sur une population juive de plus de cinq mille âmes dans les colonies d’Ekaterinoslaf on ne trouve pas d’éléments étrangers, le travail est exclusivement accompli par des colons juifs. Il n’y a pas de » meilleure réponse à faire à ceux qui soutiennent que les juifs sont incapables de se livrer aux travaux manuels ou de devenir agriculteurs.

En dépit de tous ces faits, irrécusables et probants, le

(1) Les Juifs de Russie, page 360 et suivantes, prince Demidof San Donato, traduction française, page 32 et suivantes.

(2) Ce rapport a été fait par MM. Weber et Kempster, deux commissaires américains chargés en 1892 d’une mission en Europe pour étudier les causes de l’immigration croissante d’étrangers sans ressources aux Etats-Unis.

gouvernement russe fait tout ce qu’il peut pour empê- cher les juifs de s’occuper d’agriculture. ne Aussi ne doit-on pas s’étonner de les voir s’adonner au commerce et au brocantage. Mais, là encore, ils sont en butte à des restrictions nombreuses. Ils ne peuvent sortir des localités où ils sont inscrits sans être munis d’un passeport. Dans les passeports accordés aux marchands, il est mentionné la religion à laquelle ils appartiennent. La police examine le passe- , port à l’arrivée pour constater si le juif peut visiter les capitales. Ils n’ont donc pas le droit d’aller et de venir accordé à tous les sujets russes, de n’importe quelle confession. La privation de ce droit n’est infligée aux non-juifs dans la législation russe ($$ 30 et 32, 48, 49 et 51 du Code pénal, 1885) que pour divers crimes. En Sibérie, les patentes commerciales ne sont accordées qu’aux juifs des catégories suivantes : 1° aux enfants des déportés juifs qui y sont venus avec leurs parents ou qui y sont nés ; 2° aux déportés juifs qui ont été condamnés à la déportation sans perte de leurs droits Par conséquent les criminels juifs et leurs enfants sont les seuls juifs qui aient le droit de faire le commerce 4 dans la Sibérie, dont certaines parties sont extrêmement prospères et renferment de grandes richesses naturelles. Dans les localités où les juifs possèdentle droit de séjour (le Territoire) il leur est interdit de faire des affaires le dimanche et aux printipales fêtes chrétiennes. (Volume IX, $ 959 ; volume XIV, Code de procédure pé- k nale, $ 16, note) C’est une des fameuses Lois de mai 1882. Elle crée de grandes difficultés dans les villes où | les juifs forment la majorité de la population. Dans beau108 à |

coup de villes, le dimanche est le jour de marché légal et habituel; les musulmans et autres non chrétiens peuvent librement faire le commerce le dimanche, etc.

Nous arrêtons cette série de lois et de règlements restrictifs. On les retrouve partout : dans les opérations industrielles, dans le service civil, dans les fonctions électives, dans le service militaire, dans la procédure,

En résumé, la tendance générale des lois russes à l’é- gard des juifs a été de leur enlever tous les moyens de se livrer à un travail productif quelconque et de les rejeter dans le commerce (où, cependant, ils trouvent encore des entraves). « Acheter, vendre, revendre et prêter de l’argent, ont été jusqu’ici les seules professions accessibles au plus grand nombre d’entre eux. De plus, dans le petit commerce de détail auquel ses maigres ressources le condamnent, le marchand juif est obligé d’acheter des licences presque pour chacun des articles qu’il vend. Le thé, le sel, le tabac, les spiritueux paient de lourdes impositions. Le commerçant juif est ainsi devenu une source de revenus peur l’Etat, (1) et comme il faut qu’il se rattrape sur les prix qu’il fait payer au

(1) Outre les impôts ordinaires, les juifs ont à payer les impôts spéciaux qui suivent :

L’impôt du tronc, qui se compose: 1° d’un droit fixe perçu sur chaque bête tuée selon le rite juif (kacher) et sur chaque livre de viande vendue comme kacher ; 2° d’un impôt particulier qui se compose d’un tant pour cent sur les loyers, les maisons, les boutiques, etc. des juifs ; d’un tant pour cent sur les bénéfices des fabriques, établissements industriels, etc, ; une taxe sur le costume spécial des juifs (cinq roubles argent par an pour porter une calotte!) — Voir 1,

L’impôt des bougies (sur les lumières du Sabbath).

L’impôt sur les imprimeries qui est de vingt roubles pour chaque presse à main, de cent vingt roubles pour chaque petite presse à va109

client, il se trouve chargé, en quelque sorte, de la fonction peu enviable de percevoir sur les pauvres les con- … tributions indirectes. L’instinct de la conservation estsi fort chez l’homme, que le juif, plus pauvre que tous les pauvres, s’en tire avec quelque profit. Où son rival chrétien ne voit qu’un caillou, il s’arrange pour trouver du pain. Les descriptions que les écrivains russes nous font des demeures des juifs indigents dans certains lieux sales et malsains où ils sont forcés de s’entasser, sont navrantes, et expliquent, si elles sont exactes, les craintes continuelles qu’on peut avoir d’y voir éclater des maladies pestilentielles. La nécessité est une dure maîtresse, et une longue suite de privations a enseigné aux juifs à se passer presque de tout, plutôt que de

Nous n’avons pas la prétention d’avoir épuisé tout le sujet. Mais ce qui précède peut suflire pour éclairer les gens de bonne foi, dissiper des préventions et renseigner sur la cause des événements tragiques auxquels nous assistons et qui ne semblent pas devoir finir de

L’antisémitisme russe, comme l’antisémitisme fran- çais, — et, l’on peut dire, comme toute espèce connue peur, et de deux cents roubles pour chaque grande presse à vapeur. (Note sur le $ 158, volume XIV, loi sur la censure, 1886)

Nota bene. — L’impôt du tronc et l’impôt des bougies, ainsi que la taxe pour l’entretien des établissements d’instruction et le revenu de la fondation Gunsbourg destinée à fournir des subsides aux agriculteurs juifs, ne sont pas inscrits au budget du ministère. (Supplé- ment au $ 221, deuxième partie ; note 2, S1 et 3, volume I, partie 2, loi sur le Cabinet)

(1) Extraits du Times, 9 et 13 octobre 1890.

d’antisémitisme, — est une expression particulière de la concurrence vitale, déguisée sous des prétextes divers. (1)

: Dans la classe des commerçants et des négociants de religion « orthodoxe » il s’agit d’une rivalité mercantile nettement affirmée dans les cas précis que nous avons

Chez les artisans non juifs c’est le ressentiment na- | turel contre une catégorie de travailleurs, — les juifs pauvres, — dont la présence multipliée accentue la baisse des salaires.

Chez les paysans russes, généralement très misé- rables, c’est une manifestation de mécontentement et une occasion favorable, — nous l’avons vu, — de butin et de pillage, sous l’œil complaisant des autorités.

Enfin, de la part du gouvernement russe, l’hostilité évidente contre les israélites résulte en partie de la pression de l’opinion, — nous voulons dire des éléments sus-nommés, — en partie de la crainte que l’on voie un jour le judaïsme contrebalancer la puissance « orthodoxe ». (2)

@) Voir dans mon Enquête sur l’Antisémitisme (chez Stock) le chapitre sur la Signification de la Presse antisémitique.

(2) M. Pobedonostzef, procurateur général du Saint-Synode, ancien précepteur du tsar, a dit publiquement ces paroles significatives : « Si les juifs continuent comme ils font, il y a quelques années, on doit craindre qu’ils n’arrivent à dépasser les Russes en tout. » D’ailleurs, Pobedonostzef s’est efforcé de combattre également et avec la même énergie l’influence des Polonais, des Finlandais, des Allemands; il poursuit sans distinction toutes les communautés qui n’appartiennent pas à l’Église orthodoxe, les luthériens, les catholiques romains, les raskolniks, les uniates; mais contre les juifs il a des griefs particuliers. Ils se convertissent plus difficilement que les autres à la religion dont Nicolas II est le Pape. Et Pobedonostzef considère cela comme une « dépravation ».…..

Ces haines sont considérablement aggravées par les
lois restrictives et particulières appliquées à la population israëlite. D’abord, elles jettent un discrédit moral sur cette. population et, par làä-même, donnent une apparence de justice à l’animosité latente qui se manifeste contre elle et dont elle est victime. Ensuite, en ‘

reléguant les juifs dans les villes, et dans certaines | villes, ces lois augmentent les difficultés d’existence 4 non seulement des juifs, mais des non-juifs. La pauvreté de ce peuple augmente, et comme sa prolificité | est extrême, la concurrence des artisans et des bouti- | quiers s’accentue, et rend plus diflicile les affaires de tous. D’où aggravation de l’animosité, persécutions,

Cet état de choses ne pourrait s’améliorer que par l’application aux juifs de la législation commune. Ce | ne serait pas seulement une mesure d’équité, — ce langage n’est pas entendu des gouvernements, — mais une mesure de bonne politique. |

L’oppression des juifs dans l’Europe orientale. . 5 Les massacres de Kichinef et la situation des prolétaires juifs en Russie … . .. 9 Lois de mai 1882, texte ; tableau des persécu- | tions qui eurent lieu du mois de décembre 1881 au mois de juin 1882; mouvement de protestation en Europe ; grand meeting du premier février 1882 convoqué par le Lord Maire de Londres au Mansion-House; appel du comité parisien, Victor Ordonnance du 22 avril 1890; les effets, lettre publiée par le Times du 5 mai; circulaire de M. Jurkovski, directeur de la police ; nouvelles É instructions du même; instructions exécutées ; expulsions, d’après le correspondant du Times du 5 mai; circulaire du gouverneur de SaintPétersbourg, datée du 15 mars 1891, portant sur les enseignes des magasins juifs; troubles à du commissaire M. Ivachenko ; graves émeutes à Starodoub ; autres persécutions ; le tribunal de Kief, Kievlamin du 23 janvier; autres émeutes, dans les gouvernements de Saratof et de Pensa, Neuseit du 15 janvier 1892, à Samozansk et à

Kichinef et les juifs de Russie L= du 21 octobre-2 novembre; ordonnance du ministre de l’intérieur aux gouverneurs, 14-26 janvier 1893, Odesski Listok du 30 janvier-11 février . Les massacres de Kichinef, avril 1903 … … 39 2 Kichinef; l’assassinat de Rybalenko; campagne de Bessarabetz ; instruction ; commission ; | les massacres; lettre d’un correspondant des î Novosti, numéro des 14-27 avril; récit d’un 3 témoin oculaire ; récit du journal Viedomosti, numéro du 15-28 avril, correspondance de Kichinef; extraits d’une lettre particulière; détails la version de Bessarabetz; appréciations du Drapeau ; récit du journal Voskhod, numéro du 24 avril-; mai, interdit par une ordonnance du ministre de l’intérieur en date du 18 avril, dont ; la teneur ; passages de l’article incriminé; inter- | diction du Pravo; extraits de lettres particu- J lières, citées par Roubanovitch dans Pages Ordre du jour de la plupart des grands écrivains et publicistes russes; télégrammes des chrétiens de Moscou au maire de Kichinef; extrait d’une lettre adressée par Tolstoï à un israélite; opinion de Maxime Gorki; à Paris réunion du 15 mai, ordre du jour ; à Bruxelles, meeting ; appel du Bureau socialiste international; discours de M. Roosevelt. Les explications du gouvernement russe… . . 69 Circulaire officielle adressée par M. de Plehwe 5 aux gouverneurs, maires et chefs de police ; plu116

sieurs inexactitudes de cette circulaire ; sur la situation économique des juifs, le Peterbourgskia Viedomosti ; sur les responsabilités, Voskhod ; sur l’inaction de la police et des autorités, d’après le Times du 18 mai, circulaire confidentielle que M. de Plehwe aurait adressée au gouverneur de Kichinef; les juifs de Doubossary ; sur l’attitude de la police, extraits d’une lettre NrÉtaies des’ troubles; 7. “Tr “.1#070 L’accusation de meurtre rituel; résumé très sommaire de la question; Thomas de Cantimprey ; accusations contre les chrétiens dans l’antiquité ; apologie des chrétiens; exemples d’accusations politiques; interdiction biblique de consommer le sang; interdiction talmudique ; Les causes de l’antisémitisme en Russie. — La situation juridique des juifs … … … . 85 < Causes générales et économiques. — Conflit É résumé très sommaire ; la rivalité mercantile et concurrence des bas salaires; misère du prolé- ê Ytariat juif ; les juifs de Berditchef, la Gazette de Causes particulières et administratives. — Situation juridique des juifs de Russie. — Les Lois de mai; le Territoire ; les artisans ; les habiles ; villes, bourgades, villages; une circulaire du préfet de police de Kief; exécutions ; les écoles ; professions libérales; interdictions; les juifs et l’agriculture ; essais de colonisation ; une attestation officielle; commerce ; interdiction de circuler ; impôts spéciaux ; résumé ; conclusion.