V-3 · Troisième cahier de la cinquième série · 1903-11-05

Le monument de Renan

Charles Péguy

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Le portrait d’Évariste Galois, avant la page… . . 9 _ Pauz Dupuy. — La vie d’Évariste Galois . … 9 3 I. — Acte de naissance d’Évariste Galois … . . 83 25 IL. — Lettre de M. Laborie, proviseur du collège RS. Louis-le-Grand, au père de Galois… .. 83 4 III. — Notes trimestrielles de Galois, au collège IV. — Article de la Gazette des Écoles, du 5 dé- : , cembre 1830, dans lequel se trouve insérée la lettre de Galois qui motiva son renvoi V.— Lettres de M. Guigniault au Ministre sur | Inclus, dans la deuxième, lettre de Bach . . 94 | VI — Extrait d’une lettre d’un camarade de Galois

la vie d’Épariste Galois » É VII. — Arrêté d’expulsion de Galois, relevé sur les 4 registres du Conseil royal de l’Instruction VIIL — Dernier écrou de Galois à Sainte-Pélagie… 98 IX — Acte de décès de Galois. -/.”..- © COTES ; X. — Procès-verbal de l’autopsie de Galois… , . 100 1

Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour deux mille exemplaires de ce deuxième cahier le Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués 4 L

Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men- k suelles régulières et par des souscriptions extraordi- à naires ; la souscription ne confère aucune autorité sur f la rédaction ni sur l’administration : ces fonctions À des abonnements de souscription à cent francs ; À des abonnements ordinaires à vingt francs ; . et des abonnements de propagande à douze francs. 1 Il va de soi qu’il n’y a pas une seule différence de service entre ces différents abonnements. Nous voulons 1 seulement que nos cahiers soient accessibles à tout le À monde également. Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près égal au prix de revient; le prix de nos abonnements de propagande est. donc sensiblement inférieur au prix de q revient. Nous ne consentons des abonnements de propæ M gande que pour la France. 4 Nous acceptons que nos abonnés paient leur abonnement par mensualités de un ou deux francs. Pour tout changement d’adresse envoyer soixante centimes, quatre timbres de quinze centimes.
L’abonnement de propagande cesse de fonctionner pour chaque série à l’achèvement de cette série; la | quatrième série normale ayant fini fin juin 1903, on pouvait jusqu’au 30 juin 1903 avoir au prix de propagande les vingt premiers cahiers de cette série. L L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour chaque série au plus tard le 31 décembre qui suit l’achèvement de cette série ; ainsi du premier juillet au 31 décembre 1903 on peut encore avoir pour vingt francs les vingt-deux cahiers de la quatrième série complète.

Le dixième cahier de cette série, Romain Rolland, Beethoven, était épuisé depuis plusieurs mois; nous avons procédé pendant les vacances à une seconde édition et nous avons complété par des exemplaires de cette seconde édition les quatrièmes séries acquises par la voie de l’abonnement. Cette seconde édition, tirée à trois mille exemplaires, est en vente au bureau des cahiers.

A partir du premier janvier qui suit l’achèvement d’une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués; ainsi à partir du premier janvier 1904 la quatrième série sera vendue au

M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, reçoit pour l’administration et pour la librairie tous les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit heures à onze heures et de une heure à sept heures.

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Adresser à M. Charles Péguy, gérant des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, Paris, la correspondance de rédaction et d’institution. Toute correspondance d’administration adressée à M. Péguy peut entraîner pour la réponse un retard considérable.

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Nous avons fait tirer à cinq mille exemplaires pour ce cahier un vient de paraître constitué par l’avertissement de M. Jules Tannery, par trois passages du cahier et par la table détaillée des matières.

Us avons fait tirer à trente exemplaires sur grand 4 24

paraissant vingt fois par an _ 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Pour savoir ce que sont les Cahier de Om aine, ù _ ü suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, | 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième . _ arrondissement. On recevra en spécimens six cal iers sr Nous mettons ce cahier dans le commerce; nous le Sur les textes et les commentaires publiés A trois premières séries des cahiers, se référer au Lx Sixième cahier de la quatrième série, cahier de cour. = > Le _ rier,courrier de Paris, inventaire des cahiers, en forme a _ de catalogue, un cahier de 72 pages, un fra ne . Nous publierons dans un cahier de la cinqu série 2 le relevé sommaire des textes et commentaires. publiés Û _ dans Les cahiers de la quatrième série. ie PRE 2 SA

Ce cahier n’est pas un cahier de Renan; nous ferons un cahier de Renan, si nous le pouvons, quand sa famille et ses éditeurs auront achevé la publication de

\ ses œuvres; ce cahier est un cahier de la récente inauguration du monument de Renan à Tréguier.

Le monument de Renan à Tréguier a été inauguré le dimanche 13 septembre dernier; nous empruntons au Temps, numéro daté du lundi 14 septembre, supplé- ment, le compte rendu officiel de cette inauguration ; au commencement de la cérémonie, mademoiselle Moreno, de la Comédie Française, a récité la Prière sur l’Acropole :

O noblesse ! à beauté simple et vraie ! déesse dont le culte signifie raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité, j’arrive tard au seuil de tes mystères ; j’apporte à ton autel beaucoup de remords. Pour te trouver, il m’a fallu des recherches infinies. L’initiation que tu conférais à l”Athénien naissant par un sourire, je l’ai conquise à force de réflexions, au prix de longs efforts. Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les Cimmériens bons et vertueux qui habitent au bord d’une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît à peine le soleil ; les fleurs sont les mousses marines, les algues | et les coquillages coloriés qu’on trouve au fond des baies solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur, . et la joie même y est un peu triste ; mais des fontaines ; d’eau froide y sortent du rocher, et les yeux des jeunes

filles y sont comme ces vertes fontaines où, sur des fonds d’herbes ondulées, se mire le ciel. -

Mes pères, aussi loin que nous pouvons remonter, étaient voués aux navigations lointaines, dans des mers que tes Argonautes ne connurent pas. J’entendis, quand j’étais jeune, les chansons des voyages polaires ; je fus bercé au souvenir des glaces flottantes, des mers brumeuses semblables à du lait, des îles peuplées d’oiseaux qui chantent à leurs heures et qui, prenant leur volée tous ensemble, obscurcissent le ciel.

Des prêtres d’un culte étranger, venu des Syriens de Palestine, prirent soin de m’élever. Ces prêtres étaient sages et saints. Ils m’apprirent les longues histoires de Cronos, qui a créé le monde, et de son fils, qui a, dit-on, accompli un voyage sur la terre. Leurs temples sont trois fois hauts comme le tien, ô Eurhythmie, et semblables à des forêts ; seulement ils ne sont pas solides ; ils tombent en ruine au bout de cinq ou six cents ans; ce sont des fantaisies de barbares, qui s’imaginent qu’on peut faire quelque chose de bien en dehors des règles que tu as tracées à tes inspirés, Ô Raison. Mais ces temples me plaisaient; je n’avais pas étudié ton art divin ; j’y trouvais Dieu. On y chantait des cantiques dont je me souviens encore: « Salut, étoile de la mer,.… reine de ceux qui gémissent en cette vallée de larmes », ou bien : « Rose mystique, Tour d’ivoire, Maison d’or, Étoile du matin. » Tiens, déesse, quand je me rappelle ces chants, mon cœur se fond, je deviens presque apostat. Pardonne-moi ce ridicule; tu ne peux te figurer de

charme que les magiciens barbares ont mis dans ces vers, et combien il m’en coûte de suivre la raison toute

Et puis si tu savais combien il est devenu difficile de te servir! Toute noblesse a disparu. Les Scythes ont conquis le monde. Il n’y a plus de république d’hommes libres ; il n’y a plus que des rois issus d’un sang lourd, des majestés dont tu sourirais. De pesants Hyperboréens appellent légers ceux qui te servent… Une pambéotie redoutable, une ligue de toutes les sottises, étend sur le monde un couvercle de plomb, sous lequel on étouffe. Même ceux qui thonorent, qu’ils doivent te faire

_ pitié! Te souviens-tu de ce Calédonien qui, il y a cinquante ans, brisa ton temple à coups de marteau pour l’emporter à Thulé ? Ainsi font-ils tous. J’ai écrit, selon quelques-unes des règles que tu aimes, à Théonoé, la

vie du jeune dieu que je servis dans mon enfance ; ils me traitent comme un Évhémère; ils m’écrivent pour me demander quel but je me suis proposé; ils n’estiment que ce qui sert à faire fructifier leurs tables de trapé- zites. Et pourquoi écrit-on la vie des dieux, à ciel! si ce n’est pour faire aimer le divin qui fut en eux, et pour montrer que ce divin vit encore et vivra éternellement au cœur de l’humanité ?

Te rappelles-tu ce jour, sous l’archontat de Dionysodore, où un laid petit Juif, parlant le grec des Syriens, vint ici, parcourut tes parvis sans te comprendre, lut tes inscriptions tout de travers et crut trouver dans ton enceinte un autel dédié à un dieu qui serait le Dieu

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inconnu. Eh bien, ce petit Juif l’a emporté; pendant mille ans, on t’a traitée d’idole, ô Vérité ; pendant mille ans, le monde a été un désert où ne germait aucune fleur. Durant ce temps, tu te taisais, Ô Salpinx, clairon de la pensée. Déesse de l’ordre, image de la stabilité

= céleste, on était coupable pour t’aimer, et, aujourd’hui qu’à force de consciencieux travail nous avons réussi à nous rapprocher de toi, on nous accuse d’avoir commis un crime contre l’esprit humain en rompant des chaînes

Toi seule es jeune, à Cora; toi seule es pure, Ô Vierge ; toi seule es saine, à Hygie; toi seule es forte, à Victoire. Les cités, tu les gardes, à Promachos; tu as ce qu’il faut de Mars, Ô Aréa ; la paix est ton but, à Pacifique. Législatrice, source des constitutions justes; Démocratie, (1) toi dont le dogme fondamental est que tout bien vient du peuple, et que, partout où il n’y a pas de peuple pour nourrir et inspirer le génie, il n’y a rien, apprends-nous à extraire le diamant des foules impures. Providence de Jupiter, ouvrière divine, mère de toute industrie, protectrice du travail, Ô Ergané, toi qui fais la noblesse du travailleur civilisé et le mets si fort audessus du Scythe paresseux ; Sagesse, toi que Zeus enfanta après s’être replié sur lui-même, après avoir respiré profondément ; toi qui habites dans ton père, entiè- rement unie à son essence; toi qui es sa compagne et sa conscience ; Énergie de Zeus, étincelle qui allumes

et entretiens le feu chez les héros et les hommes de génie, fais de nous des spiritualistes accomplis. Le jour où les Athéniens et les Rhodiens luttèrent pour le sacrifice, tu choisis d’habiter chez les Athéniens, comme plus sages. Ton père cependant fit descendre Plutus dans un nuage d’or sur la cité des Rhodiens, parce qu’ils avaient aussi rendu hommage à sa fille. Les Rhodiens furent

; riches ; mais les Athéniens eurent de l’esprit, c’est-à- dire la vraie joie, l’éternelle gaieté, la divine enfance du cœur.

Le monde ne sera sauvé qu’en revenant à toi, en répudiant ses attaches barbares. Courons, venons en troupe. 4 Quel beau jour que celui où toutes les villes qui ont pris | des débris de ton temple, Venise, Paris, Londres, Copenhague, répareront leurs larcins, formeront des théories sacrées pour rapporter les débris qu’elles pos-

sèdent, en disant : « Pardonne-nous, déesse ! c’était pour

les sauver des mauvais génies de la nuit », et rebâtiront tes murs au son de la flûte, pour expier le crime de l’infâme Lysandre ! Puis ils iront à Sparte maudire le sol où fut cette maîtresse d’erreurs sombres, et l’insulter parce qu’elle n’est plus.

Ferme en toi, je résisterai à mes fatales conseillères;

à mon scepticisme, qui me fait douter du peuple; à mon

inquiétude d’esprit, qui, quand le vrai est trouvé, me

le fait chercher encore ; à ma fantaisie, qui, après que

la raison a prononcé, m’empêche de me tenir en repos.

O Archégète, idéal que l’homme de génie incarne enses

; chefs-d’œuvre, j’aime mieux être le dernier dans ta

maison que le premier ailleurs. Oui, je m’attacherai au stylobate de ton temple ; j’oublierai toute discipline hormis la tienne, je me ferai stylite sur tes colonnes, ma cellule sera sur ton architrave. Chose plus difficile ! | pour toi, je me ferai, si je peux, intolérant, partial. Je Ë n’aimerai que toi. Je vais apprendre ta langue, désapprendre le reste. Je serai injuste pour ce qui ne te touche pas; je me ferai le serviteur du dernier de tes j fils. Les habitants actuels de la terre que tu donnas à Érechthée, je les exalterai, je les flatterai. J’essayerai

d’aimer jusqu’à leurs défauts; je me persuaderai, Ô Hippia, qu’ils descendent des cavaliers qui célèbrent là-haut, sur le marbre de ta frise, leur fête éternelle. J’arracherai de mon cœur toute fibre qui n’est pas raison et art pur. Je cesserai d’aimer mes maladies, de me complaire en ma fièvre. Soutiens mon ferme propos, ô Salutaire ; aide-moi, à toi qui sauves !

Que de difficultés, en effet, je prévois! que d’habi- - tudes d’esprit j’aurai à changer! que de souvenirs charmants je devrai arracher de mon cœur! J’essayerai; mais je ne suis pas sûr de moi. Tard je t’ai connue, beauté parfaite. J’aurai des retours, des faiblesses. Une philosophie, perverse sans doute, m’a porté à croire que le bien et le mal, le plaisir et la douleur, le beauet le laïd, la raison et la folie se transforment les uns dans les autres par des nuances aussi indiscernables que celles du cou de la colombe. Ne rien aimer, nerienhaïr absolument, devient alors une sagesse. Si une société, si une philosophie, si une religion eût possédé la vérité

absolue, cette société, cette philosophie, cette religion aurait vaincu les autres et vivrait seule à l’heure qu’il est. Tous ceux qui, jusqu’ici, ont cru avoir raison se sont trompés, nous le voyons clairement. Pouvons-nous sans folle outrecuidance croire que l’avenir ne nous jugera pas comme nous jugeons le passé? Voilà les blasphèmes que me suggère mon esprit profondément gâté. Une littérature qui, comme la tienne, serait saine de tout point n’exciterait plus maintenant que É Tu souris de ma naïveté. Oui, l’ennui… Nous sommes corrompus : qu’y faire ? J’irai plus loin, déesse ortho- | doxe, je te dirai la dépravation intime de mon cœur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a de la poésie dans le Strymon glacé et dans l’ivresse du Thrace. Il viendra des siècles où tes disciples passeront pour les 4 disciples de l’ennui. Le monde est plus grand que tune crois. Si tu avais vu les neiges du pôle etles mystères , du ciel austral, ton front, à déesse toujours calme, ne serait pas si serein ; ta tête, plus large, embrasserait divers genres de beauté. « Tu es vraie, pure, parfaite ; ton marbre n’a point de É tache; mais le temple d’Hagia-Sophia, qui est à ; Byzance, produit aussi un effet divin avec ses briques et son plâtras. Il est l’image de la voûte du ciel. Il croulera ; mais, si ta cella devait être assez large pour contenir une foule, elle croulerait aussi. Un immense fleuve d’oubli nous entraine dans un gouffre sans nom. O abîme, tu es le Dieu unique. Les

larmes de tous les peuples sont de vraies larmes ; les rêves de tous les sages renferment une part de vérité. Tout n’est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent comme les hommes, et il ne serait pas bon qu’ils fussent éternels. La foi qu’on a eue ne doit jamais - être une chaîne. On est quitte envers elle quand on l’a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où 4 dorment les dieux morts. ; M. Paul Guieysse, député du Morbihan, président des Bleus de Bretagne, a fait en ces termes remise du monument au maire de Tréguier :

Monsieur le président du conseil, Monsieur le ministre,

Au nom des « Bleus de Bretagne », je vous souhaite la bienvenue dans notre pays, et ne peux résister au désir de vous remercier le premier du témoignage de haute sympathie que vous nous donnez au nom du gouvernement de la République, en venant présider l’inauguration du monument élevé à l’homme illustre dont s’honorent la ville de Tréguier et la Bretagne. La gloire de Renan a dépassé la France elle-même; tous ceux qui savent penser dans le monde entier, et les témoignages que nous avons reçus È de tous les pays en sont la preuve, se sont associés à cette manifestation grandiose en l’honneur de celui qui avait su

dégager son esprit des liens étroits qui l’avaient enserré, | et s’était élevé, sans oublier ses origines, aux plus hautes | conceptions de la libre critique et de la saine raison. | Renan, comme tous les Bretons, adorait son pays natal; | il avait, depuis longtemps, retrouvé sa place à l’ancien

foyer de famille; l’estime et l’affection de ses compatriotes,

de ses anciens amis de jeunesse ne lui avaient jamais L manqué, tellement les sentiments vrais, les convictions sincères savent s’imposer à tous, même aux adversaires quand ils sont de bonne foi. Et c’est pour consacrer l’ancien retour de Renan au pays, pour perpétuer son souvenir dans l’avenir, que nous avons tenu, en dépit des critiques des uns, des folles injures des autres, à élever notre monument à Tréguier même, au cœur de sa ville natale.

Il a fallu, néanmoins, un rare courage au maire de Tréguier, M. Guillerm, et à ses amis pour accepter et défendre l’idée d’ériger cette statue, idée lancée et müûrie par l’association des « Bleus de Bretagne ».

Après Hoche, symbole de l’honneur militaire dans ce

qu’il a de plus pur, de plus élevé, Renan, le plus noble représentant de la pensée philosophique et du libre examen, le continuateur de cette grande famille de penseurs

bretons, qui s’étend d’Abélard à Lamennais.

inauguration du monument

Pour mener notre œuvre à bonne fin, rien ne nous a manqué, monsieur le maire, ni les encouragements venus de tous les points de la Bretagne même, ni aussi les 3 ouirages que des fanatiques grossiers ont déversés sur le compatriote que nous avons voulu honorer, et les insultes adressées à tous ceux qui ont coopéré à notre œuvre commune. Ne nous y arrêtons pas! Nous n’avons pour les repousser qu’à rappeler les paroles si sincères que prononçait Renan, il y a vingt ans, à son retour à Tréguier, au milieu de ses amis de France et de Bretagne: |

où elle m’a appelé, sans regarder aux durs sacrifices qu’elle m’imposait. J’ai déchiré les liens les plus chers pour lui obéir. Je suis sûr d’avoir bien fait. »

Et il ajoutait que, si « nul n’est sûr d’avoir le mot de l’énigme de l’univers », il y a au moins une chose qu’on peut affirmer, « la sincérité du cœur, le dévouement au vrai et le sentiment des sacrifices qu’on a faits pour lui ». Ce témoignage, continuait-il, « je le porterai sur ma tête

Ces paroles résument bien la pensée de Renan; ses S compatriotes les ont comprises. C’est pourquoi, monsieur le maire, les « Bleus de Bretagne » vous remettent avec confiance l’œuvre-si belle de notre compatriote Boucher. Se pénétrer de l’esprit de Renan inspiré par la divine Athéné, sous notre ciel brumeux comme au soleil de l’Acropole, tel doit être notre but, à nous tous Bretons. |

Vous serez les gardiens fidèles du monument, et vos enfants élevés sous l’inspiration de celui qui vous aimait tant, dont le cœur était rempli de sentiments si profonds d’affection pour son pays natal, vos enfants ayant sous les yeux cette vivante ‘et touchante image du Grand Breton, seront comme leurs pères, d’honnêtes gens et de bons

M. Guillerm, maire de Tréguier, a répondu ainsi :

Monsieur le ministre,

Je veux d’abord remercier M. Paul Guieysse du grand acte de générosité qu’il vient de faire en offrant, au nom de l’Association des « Bleus de Bretagne », le monument d’Ernest Renan à la ville de Tréguier, dont j’ai l’inappré- S ciable honneur d’être le maire en ces circonstances mémorables.

Je tiens aussi à dire à M. Paul Guieysse, — et j’ai la conviction d’être le fidèle interprète de tous les républicains bretons, — que nul n’était plus propre à rallier ici, à l’association de propagande républicaine qu’il dirige avec. tant d’autorité, plus d’actives et d’ardentes sympathies.

En prenant l’initiative de cette fête commémorative, à laquelle, je dois le dire, la ville de Tréguier a prêté son

‘ plus ardent concours, les « Bleus de Bretagne », dont la bienfaisante et féconde influence pénètre chaque jour, plus profondément, l’âme bretonne, et l’oriente vers des destinées nouvelles, ont en effet proclamé, à la face du monde

. entier, que notre vieille province n’était pas absolument abandonnée au fanatisme et à l’ignorance, et que l’esprit de la Révolution, l’esprit de justice et de vérité pouvait encore y être publiquement glorifié dans ses plus hautes

. Quels exemples salutaires, quelles éloquentes leçons que les inaugurations des statues de Hoche, à Quiberon, de

Mais la gloire de Renan rayonne bien au delà des murs de sa petite ville natale et des limites de la Bretagne!

] Elle appartient à la France tout entière!

Aussi, monsieur le ministre de l’instruction publique et des beaux-arts, en vous remerciant d’avoir prêté votre

haut patronage à cette grande solennité, je vous demande

inauguration du monument

de vouloir bien recevoir, de la ville de Tréguier, le dépôt # sacré de ce monument commémoratif, avec la partie de la place sur laquelle il se dresse et qui semble son cadre s

C’est à Tréguier que devait d’abord s’élever la statue : d”Ernest Renan, au centre même de cette petite ville où il à

x naquit et que son nom illumine de gloire. ;

Mais c’est à la France, c’est au gouvernement de la Répu- | blique qu’il appartient d’être le gardien jaloux de ce monument, dans lequel quelques esprits fanatiques ou volontairement aveugles veulent voir une provocation, alors qu’il n’est que le symbole de l’esprit de tolérance et que l’expression d’une réparation tardive et à laquelle s’est associé l’univers entier, par l’adhésion des hommes les plus illustres de tous les pays.

Attenter à son existence, ce serait attenter à la gloire de la France et faire une injure profonde à la dignité de la

Puis M. Ghaumié, ministre de l’instruction publique, a pris la parole :

C’est l’an dernier, au pied de la statue de Hoche, que celui qui parlait, à la fois, au nom de la Ligue des « Bleus de Bretagne », dont il était le fondateur, et du ministre de l’instruction publique, dont il était le délégué, émit le vœu que la ville de Tréguier élevât, elle aussi, sans tarder, une statue à son plus illustre enfant.

C’est merveille de voir quel écho a répondu à cet appel.

Quelques jours ne s’étaient pas écoulés, que le conseil

N municipal de Tréguier choisissait une des places de la ville pour y ériger cette statue, et formulait, dans des considérants d’une concision saisissante et d’une remarquable justesse, les raisons dominantes qui imposaient sa décision.

« Il est de son devoir, disait-il, de rendre un publie hommage à la grande mémoire d’Ernest Renan, qui restera un des écrivains et un des penseurs les plus illustres du monde; il importe de réparer l’injuste ostracisme dont l’apôtre de la tolérance a été si longtemps frappé sur le sol de sa

Glorifier l’écrivain et le penseur, honorer l’apôtre de la tolérance au lieu même où l’intolérance dut lui être le plus dure à subir, car rien n’est plus cruel que d’être méconnu des siens, quelle entreprise plus noble pourrait éveiller l”empressement de tous ? De tous côtés, les adhésions sont venues en foule, fières, enthousiastes, émues. Pas un con-

à cours attendu n’a fait défaut.

inauguration du monument SA

Le gouvernement de la République a tenu, dès la première heure, à apporter le sien.

L’hommage est grandiose, digne de la grande mémoire ë à laquelle il est rendu.

Au spectacle de cette cérémonie, ma pensée ne peut : s’empêcher de se reporter en arrière, d’évoquer le souve- ? nir des passions, des calomnies, des outrages, des haines F1 qui se déchaïnèrent jadis contre Renan, avec quelle vio- À

1 lence sauvage, vous le savez; de se rappeler ce gouvernement d’alors, partageant ces passions ou en ayant É peur, fermant la porte du Collège de France au maître qui } devait y enseigner avec tant d’éclat, et dont ces disgrâces à et ces orages ne parvenaient pas à troubler la fière séré-

Certes, les haines n’ont pas désarmé, nous assistons à cette heure même à leur explosion; mais si leur violence est égale, leurs clameurs, de jour en jour plus rares, s’éteignent au milieu du concert d’admiration qui, de À toutes parts, monte vers cette grande œuvre et ce grand L

Je songe aux éclatantes réparations apportées depuis, je k songe à la chaire rouverte par la République, à l’Académie E française, s’honorant d’accueillir l’écrivain admirable, aux ; funérailles solennelles, à la glorification d’aujourd’hui, et, j à chacune de ces étapes, je salue un pas en avant de l’esprit de vérité, de progrès, de lumière, de liberté.

L’heure était venue de cette consécration. Il était bien que ce suprême hommage fût rendu à Renan, ici, dans sa ; ville natale, qu’il a rendue glorieuse et qui, dût-elle être emportée dans quelque cataclysme, est assurée désormais de vivre dans la mémoire des hommes par l’impérissable portrait que son enfant a tracé d’elle et qui défendra son souvenir contre l’oubli.

Tréguier place ce monument sous la sauvegarde de l’État. Le gouvernement accepte avec joie cette mission qui l’associe de façon plus intime à l’œuvre de justice

D’autres diront, avec une autorité à laquelle je ne saurais prétendre, quel incomparable écrivain fut Renan, étudie-

ront cette langue simple, sans apprêt comme sans <ffort, tour à tour familière et élevée, aussi propre à traduire la poésie pénétrante des souvenirs émus qu’il évoque ou des paysages charmeurs qu’il décrit, qu’à envelopper d’une forme parfaite les récits d’histoire ou les sévères études philosophiques, toujours pure, toujours sincère, toujours

D’autres aussi diront sa science profonde, sa surprenante érudition, la rigueur et la sûreté de sa méthode, Là encore, il est le maître, et sa place est au premier rang. Mais si grand que fût son génie, quelle que soit la place que É ce génie lui a assurée parmi les gloires littéraires où scientifiques de ce temps, c’est par ailleurs qu’il a exercé sur son siècle une action puissante et décisive.

Il a été une conscience, une lumière et un guide. Il a eu. l’amour passionné de la vérité. « Quoi qu’on dise, a-t-il

  • écrit, elle est supérieure à toutes les fictions. On ne doit jamais regretter d’y voir plus clair »; et plus tard, jetant un regard en arrière et se rendant témoignage à luimême il s’écriait : « Je veux qu’on mette sur ma tombe : Veritatem dilexi. Oui, j’ai aimé la vérité, je l’ai cher-

ÿ chée, je l’ai suivie où elle m’a appelé, sans regarder aux durs sacrifices qu’elle m’imposait. J’ai déchiré les liens les plus chers pour lui obéir, je suis sûr d’avoir bien fait. »

Lorsqu’il a cru découvrir la vérité ailleurs que dans les croyances au milieu desquelles s’était complu son enfance, et que ses maîtres lui avaient enseignées, il n’a voulu

se laisser déterminer ni par des impressions ni par des

sentiments. C’est à la science qu’il a demandé les éléments

. de sa conviction.

| Avec quel respect, mais aussi avec quelle liberté, il a soumis à sa critique patiente et rigoureuse les bases mêmes de sa foi religieuse, et quand enfin sa conviction a été faite, avec quelle grandeur sereine, en pleine conscience de l’avenir assuré qu’il perdait, des risques et des diflicultés

| de la vie qu’il allait aborder, malgré les déchirements et les tristesses, il a accompli sa libération, n’emportant de cette crise ni rancune, ni colère contre ceux qui lui repro-

inauguration du monument

chaient ce qu’ils appelaient sa désertion ou même son L

Serviteur passionné de la vérité, au prix même des plus .: cruelles souffrances, il sut donner à son siècle une leçon plus haute encore, il pratiqua la tolérance, il fut l’apôtre de cette vertu des grandes âmes. ‘ Sa tolérance ne fut pas la manifestation veule et banale d’une indifférence qui ne veut pas se donner la peine de combattre et de haïr, ou d’un scepticisme qui, doutant de ; ses propres croyances, ne se reconnaît pas le droit d’attaquer et de détruire les croyances opposées. Ceux qui ont À pu penser le contraire, trompés peut-être par certaines apparences, se sont étrangement mépris. La tolérance dont Renan fut l’apôtre, et qu’aujourd’hui nous glorifions en lui, est faite, à la fois, d’un attachement réfléchi à ses convictions propres souvent chèrement conquises, et d’un respect sincère pour les convictions différentes. Ceux-là la pratiquent bien qui sentent vraiment tout le prix de la liberté de conscience. Nulle joie plus haute ne peut être donnée à une âme fière que d’appliquer la tolérance aux intolérants.

  • Renan goûta cette joie et donna cet exemple.

Voilà plus de dix ans qu’il s’est endormi. Un grand artiste vient de le faire revivre. Voyez-le, son âge incline vers le soir ; las de sa marche, il s’est assis sur un banc de granit en face d’un horizon cher et familier. :

Ne le troublez pas, il poursuit un songe intérieur. Devant sa mémoire vont se dérouler, depuis son plus jeune âge, les étapes de sa vie. Nous assistons à l’évocation de ses . souvenirs d’enfance et de jeunesse, dont le récit doit être un des plus purs joyaux de notre littérature. Il écouté sa mère lui conter les légendes du pays breton, ou les histoires des gens d’autrefois ; il revoit les rues tranquilles de Tré- guier, l’ombre des grands murs du vieux cloître, ses anciens maîtres toujours vénérés, Saint-Nicolas-du-Chardonnet et le premier jour entr’ouvert sur le monde, Issy et ses longues charmilles, où il s’attardait lisant, assis sur un

à banc de pierre, comme il est là, Saint-Sulpice enfin, où, au : milieu de ses études acharnées, il sent naître, croître, se fortifier ses premiers doutes, s’accomplir le long travail de

lumière que couronne la résolution définitive. Et toujours, au passage, il rend impartialement, souvent même avec une affectueuse émotion, hommage et justice aux figures qui revivent devant lui.

Maintenant, c’est la petite pension de la rue des Deux- Églises, où la destinée lui réservait un des biens les plus précieux de ce monde : une haute amitié, et avec quel ami! Quel lieu d’élection que cette chambre pauvre, où obscurs encore, se rencontraient, s’attachaient l’un à l’autre, se communiquant les premières ardeurs, les premiers enthousiasmes de leur génie, Berthelot et Renan!

Puis, ce sont les paysages de Palestine, « ces longues journées de Ghazir », où seul avec sa sœur Henriette, « il écrivait ces pages inspirées par les lieux qu’ils avaient visités ensemble ». Il la revoit « silencieuse à côté de lui, relisant chaque feuille et la recopiant sitôt écrite, pendant que la mer, les villages, les ravins, les montagnes se déroulaient à leurs pieds ». IL demande encore à celle qui l’entoura de tant de dévouement et qui fut un bon génie, de lui révéler « à lui qu’elle aimait, ces vérités qui dominent la mort, empêchant de la craindre et la font presque

| aimer ». IL entend de nouveau les clameurs d’outrages et n’en est pas ému; il se rappelle sa fière réponse au gouvernement impérial : Pecunia tua tecum sit; il se venge en enrichissant son pays de chefs-d’œuvre, et, au milieu des admirations de jour en jour plus conquises, il se sent monter vers la gloire. Lui dont le nom est assuré de ne

; point périr, il enseigne magnifiquement la résignation à l’oubli, en montrant aux plus humbles et aux plus obscurs que leur vie n’a point été inutile et qu’ils ont leur part dans l’œuvre divine du progrès.

Revenu sur « les bords de la mer sombre, hérissée de rochers, battue par les orages », où ses yeux se sont pour la première fois ouverts, il évoque encore l’image de « la déesse aux yeux bleus dont le culte signifie raison et sagesse », à laquelle il adressa sur l’Acropole une si superbe prière. Après cette revue de ses jours, il songe « qu’il gardera jusqu’à la fin la foi, la certitude, l’illusion,

; si l’on veut, que la vie est un fruit savoureux. Ceux qui la

inauguration du monument et comparent, pense-t-il, à la rose de Jéricho qu’on trouve en la froissant pleine de cendre mettent leur propre faute sur ‘#4 le compte de la nature. Il ne fallait pas la froisser, une rose 48 est faite pour être sentie, regardée, admirée, non pour être 4 froissée. » Il remercie de la vie qui « lui a été douce et 1 précieuse, entouré qu’il a été d’êtres excellents ». Il affirme L « qu’il n’y a pas une créature humaine à qui il en veuille ». ; Il prête enfin l’oreille au son lointain des cloches de la ville L d’Ys, avant de se remettre plus ardent au travail de l’avenir.

à M. Berthelot, sénateur, membre de l’Académie : française, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, a prononcé le discours que voici : |

La cérémonie qui nous réunit devant ce monument, consécration suprême d’un grand homme, au sein de la - ville de Tréguier, où Renan est né et dont il avait gardé un si tendre souvenir, a pour moi un caractère tout particulier : j’ai été son compagnon de route, chacun de nous développant sa carrière originale au cours de nos destinées fraternellement conjointes; chacun de nous a été un témoin fidèle et dévoué de la vie de son. compagnon. Nous avons lutté côte à côte, combattu le bon combat pour la science et pour la liberté, pour l’amour et le perfectionnement de nos concitoyens ! C’est un dernier devoir pour moi de m’associer à cet hommage de sympathie nationale et universelle pour l’existence de Renan, si pure et si digne!

Je vais essayer de vous présenter en peu de mots la physionomie de Renan, de résumer son évolution intellectuelle et morale et son œuvre, au cours des temps où je l’ai connu.

J’ai vu Renan, pour la première fois, en 1845, dans

une petite pension, dont les élèves suivaient les cours

inauguration du monument du collège Henri IV. Un jour, au moment où je sortais de ma chambrette située sous les combles, j’aperçus sur le seuil voisin une nouvelle figure qui ne ressemblait à celle d’aucun de mes camarades ; c’était un jeune homme sérieux et réservé, de tournure ecclésiastique : le regard de ses yeux pers était franc et modeste, la tête grosse et ronde ; le visage rasé ne manquait ni de finesse, ni d’expression. Il suivait à la Sorbonne les cours de litté- rature et de philosophie de MM. Le Clerc et Garnier; au Collège de France, les cours de sanscrit et d’hébreu de MM. Eugène Burnouf et de Quatremère. Nous nous pas à nous lier d’une affection de plus en plus étroite.” Tous deux travailleurs acharnés, curieux de connaissances précises et de philosophie, et ouverts aux quatre vents de l’esprit, quoique poursuivant des directions ‘bien différentes : Renan, l’érudition historique et philo-. logique, et moi-même, les sciences mathématiques et expérimentales. Chacun de nous concourut à compléter l’éducation de son ami. Nous étions également initiés à Yhistoire et à la littérature. Il me communiqua son ’ admiration pour les pastorales bibliques de Herder et même pour le lexique hébraïque de Gésénius; je lui inspirai quelque estime pour la géométrie analytique et pour l’anatomie. Renan a retracé, dans la préface de ses Dialogues philosophiques, le tableau de cette élaboration commune; l’Avenir de la science, écrit alors, représente le résultat un peu confus de cette digestion en partie double de nos lectures des philosophes grecs et des philosophes modernes, depuis Galilée et Descartes jusqu’à Condorcet et Hegel. Nous entrâämes d’abord avec le même enthousiasme

dans les espérances illimitées qui suivirent la Révolution de 1848. Mais Renan ne tarda pas à être découragé par les fautes et les catastrophes qui amenèrent la ruine de la seconde République et il ne me suivit plus du même pas dans mes tendances démocratiques.

Tel fut le premier Renan que j’ai connu, celui dont la pensée a été peut-être le plus étroitement associée à la

: Renan ne tarda pas à prendre une tournure plus séculière et à manifester au dehors une originalité, dont cette première période d’études et de tâtonnements contenait les germes. Soutenu par le dévouement de sa sœur Henriette, qui avait sacrifié sa propre destinée pour assurer celles de sa mère et de son frère, Renan poursuivit sa carrière avec quelque sécurité.

L’Histoire comparée des langues sémitiques, couronnée par l’Académie des inscriptions en 1848, commença sa précoce réputation. Cette première œuvre est celle d’un érudit, d’un type un peu austère, tel qu’Hen-

| riette le rêvait alors pour son frère. Le style brillant et imagé que nous avons connu plus tard n’y apparaît pas encore, quoique la finesse critique de ses vues et de ses

hypothèses perce de tous côtés.

| Une mission philologique le conduisit en Italie en

_ 1849. En même temps qu’il consultait les manuscrits

._ grecs du Vatican, il eut la révélation d’un monde nou-

veau, celui de l’art, qui transforma à la fois son style

et sa pensée. Une forme littéraire plus délicate et plus riche caractérise les articles et les ouvrages de Renan,

inauguration du monument ee tandis que son autorité scientifique est sanctionnée par sa nomination à l’Académie des inscriptions. à Cette nouvelle phase se manifesta à la suite de l’entrée de Renan dans le monde artistique dont s’entourait Ary Scheffer, et surtout de son mariage avec Cornélie Scheffer, nièce du grand peintre. Sous l’influence de lamour, la nature de Renan s’assouplit, son imagination se développe et les fantaisies des impressions personnelles de l’artiste prennent dans ses compositions une part de plus en plus éclatante et goûtée du L’expression la plus haute qu’il ait donnée à ce nouvel ordre de sentiments est assurément « l’Hymne de l’Acropole à Pallas Athêné », rappelé dans la composition qui immortalise à la fois Renan et sa ville natale, sur la place publique de Tréguier. Au cours de la période actuelle de sa carrière, Renan | ne s’abandonnait pas à la fougue indisciplinée des | conceptions purement artistiques. Dès sa jeunesse il 1 avait conçu comme l’objet et le but essentiel de sa vie l”accomplissement d’une œuvre fondamentale : l’étude . des Origines du Christianisme. Ce fut l’axe fixe de sa carrière, le point sur lequel il ne varia jamais; c’est ] cette œuvre qui devait consacrer son autorité devant ses contemporains et sa gloire devant les historiens du dix-neuvième siècle; c’est par là qu’il est devenu l’un des grands adversaires de l’oppression théocratique, ; l’un des grands libérateurs de la pensée humaine! :

Le problème des origines des religions est, en effet, capital dans l’histoire de l’humanité. Mais pour bien 51 comprendre quelles relations il présente avec le développement de la science et de la moraleil faut remonter aux plus vieilles traditions de nos races; car les religions modernes sont des formations secondaires. Les religions les plus anciennes reposaient sur une certaine intuition des puissances naturelles quinous environnent et réagissent sans cesse sur notre destinée; puissances impitoyables, indifférentes au bien et au mal, et que les populations primitives s’efforçaient de se concilier par les prières et les sacrifices. Une perception confuse du pouvoir scientifique que l’homme devait acquérir un jour sur la nature, avait fait naître cette opinion d’au- . trefois qu’il était possible de conjurer et de dominer les dieux par la seule force de la méditation et des formules magiques, réputées si puissantes en Égypte, dans l’Inde, à Babylone. Cependant, à mesure que la civilisation humaine se développait, l’évolution spontanée des instincts sociaux : conduisit les races supérieures à une conception plus | haute, étrangère aux premiers cultes, celle du devoir désintéressé et de la moralité. Au cours des siècles, ; ces notions avaient commencé à s’infiltrer dans les | religions antiques de la Grèce, de Rome et des peuples L’origine n’en est pas douteuse, quoique l’on ait 1 cherché à la dissimuler sous le nom équivoque de religion naturelle. En réalité, telle est la source purement humaine des inspirations de justice, de pitié et à d’amour d’autrui, qui jouent un si grand rôle dans le l second ordre des formations religieuses proclamées

inauguration du monument

sous les noms de Bouddha et de Jésus. Heureux les hommes si les religions avaient pu s’affranchir en même £ temps des superstitions antérieures : le culte des images et des reliques; l’adoration de l’aliment divinisé, la croyance aux prophètes et aux miracles, au pouvoir surhumain des anges et des démons; les terreurs mystérieuses de l’enfer et du paradis, et plus tard l’exploitation du purgatoire et l’organisation du monachisme. Plus heureux encore s’ils n’avaient point été livrés à l’intolérance des corporations sacerdotales, qui prétendaient à la théocratie, à la domination politique et intellectuelle du monde, en s’appuyant sur l’infaillibilité d’un dogmatisme attribué à la révélation divine et maintenu par l’oppression sanglante de la science et de la libre pensée, pendant les longs siècles du moyen âge ! ;

Espérons que l’humanité, affranchie de tout dogmatisme imposé, proclamera désormais comme son œuvre propre la morale du devoir et de la bonté, de la justice et de la solidarité, morale de l’avenir désormais

séparée de tout symbole et de tout surnaturel.

C’est à ce point de vue que se plaça Renan quand il è entreprit d’étudier d’une façon purement rationnelle la création du christianisme, avec son mélange de grandes | vérités morales et de grandes erreurs scientifiques. « Le 3 livre le plus imposant du dix-neuvième siècle, écrivait-

il alors, avec l’enthousiasme d’un novateur, devrait à avoir pour titre : Histoire critique des Origines du |

Certes un prophète aurait fort surpris Platon et Aristote, il y a vingt siècles, s’il avait annoncé que c’était le rêve messianique d’une peuplade syrienne qui allait

hériter de leur civilisation et saisir pendant de longues générations la direction religieuse et philosophique du monde. Je ne sais si, dans un avenir de durée égale, je veux dire après vingt ou trente siècles nouveaux écoulés, le christianisme ne sera pas à son tour oublié; je veux dire entré dans les limbes de l’histoire, comme les religions antiques qui l’ont précédé. Le culte égyptien a été aussi soutenu pendant cinquante siècles par la majesté de ses cérémonies, la science réelle ou pré- tendue de ses prêtres et le fanatisme de ses adorateurs, les plus superstitieux des hommes, suivant Hérodote. Et cependant un jour vint où la foi tomba. Elle florissait encore æu temps de Dioclétien; mais un siècle suflit pour que l’empereur chrétien Théodose, avec l’intolérance brutale d’un souverain orthodoxe, pûüt fermer sans résistance les temples païens : bientôt disparut toute trace du culte d’Isis et d’Osiris.

Le christianisme à son tour a atteint depuis deux siècles son époque critique. Nous avons connu l’ironie de Voltaire, instrument de lutte; il s’agit maintenant d’envisager les religions à un point de vue purement scientifique et avec plus de sérénité. Voilà l’œuvre à

laquelle Renan s’est voué. On ne saurait contester | qu’elle marque une date dans l’histoire de la civilisa-

| L’influence exercée par la publication de la Vie de . Jésus a été d’autant plus profonde que cette œuvre 4 ne repose pas seulement sur une exposition systé- : matique, sujette à des revisions partielles, mais sur l’appel aux instincts esthétiques et moraux les plus à profonds de l’âme humaine. Le poète et l’artiste ont, à i cet égard, des privilèges auxquels le savant pur ne

inauguration du. monument saurait prétendre, car leur œuvre conserve à jamais la marque de leur individualité, tandis que l’œuvre du savant est d’autant plus grande et plus solide qu’elle 1 est plus impersonnelle. Telle fut l’entreprise, le rêve de Renan; à partir du jour où il entra dans la vie laïque, il s’attacha avec Ù autant d’obstination que de génie à sa réalisation. Le ; point culminant de l’œuvre, la Vie de Jésus, en était en même temps le point de départ. La vie des fondateurs de religion a toujours été | racontée comme un mélange de mythes et de légendes, | associés à des réalités incertaines. C’est ce mélange que Renan s’est efforcé d’analyser, en dégageant les s données historiques conservées dans le portrait idéal 4 du Christ. Pour plus de vraisemblance, il est allé con- 3 fronter sur place ses interprétations avec la vue des | pays réels de la Galilée et de la Palestine, où l’exis- À tence du Christ s’est déroulée. l De cette étude est sorti un livre incomparable : la 4 Vie de Jésus. Ce n’est plus le Dieu crucifié et intolé- fe rant que le moyen âge a adoré, mais le Jésus tendre | et miséricordieux, dont le culte subsiste dans tant de cœurs endoloris. Renan a retracé les traits de ce Jésus î évhémérisé, avec une poésie, un charme de sentiments, | 4 une délicatesse de nuances qui ont enchanté toute une génération de femmes et de philosophes mystiques. ; Les vrais croyants, fermement attachés à l’infaillibilité 4 du dogme, furent à la fois séduits par cette œuvre : exquise et émus jusqu’au scandale par les conséquences de ces affirmations. Renan avait prévu les sympathies et les haines qu’il ; allait exciter, et il rappelait souvent à cette occasion i 30 1

une parole attribuée au Christ par l’évangéliste Matthieu : « Ne pensez pas que je suis venu apporter la paix sur la terre; je suis venu apporter non la paix mais l’épée. » Ce fut en effet la lutte de toute

A cette époque ce n’était pas une entreprise banale que de ramener dans un enseignement officiel le Dieu aux proportions humaines ; nul ne l’avait osé jusque-là parmi nous. Renan a été acclamé par la jeunesse, lors de sa première leçon au Collège de France, où il exposa ses opinions avec une sincérité aussi éclatante que respectueuse. Mais le téméraire fut aussitôt foudroyé. Dès le lendemain son cours était suspendu et le professeur ne tarda guère à être destitué.

Pendant sept ans, il ne cessa de réclamer au nom de la liberté de penser. Ce fut seulement après la chute de l’Empire et au milieu du siège de Paris que je pus rappeler au gouvernement de la Défense nationale que le

-moment était venu de réintégrer Renan dans sa chaire. « Il faudra voir ce que dira Trochu », me répondit Jules Simon. Pelletan appuya ma demande. Trochu ne dit rien, et un décret réintégra Renan dans la chaire des langues sémitiques, qu’il devait occuper encore | pendant vingt-deux ans.

Il n’avait pas attendu cette réparation pour suivre son entreprise. À la Vie de Jésus succédèrent six volumes embrassant l’histoire des Origines du Christianisme, appuyée sur des documents qui devenaient plus

| certains à mesure que leur composition s’éloignait de . la période des légendes initiales. Le talent de l’auteur, sa forme littéraire incomparable, en même temps que la profondeur de ses vues, ne cessaient de s’accroître. | 31

inauguration du monument Son âge mûr construisit ainsi jusqu’au bout le monument rêvé par sa jeunesse.

Renan avait accompli son œuvre; il était parvenu à une réputation universelle et à une sympathie partagée | par les esprits indépendants. Sa figure avait changé, ainsi que ses façons d’agir et même de philosopher. Sa curiosité était toujours en éveil et sa sincérité inflexible. Mais le nombre des vérités dont nous sommes certains diminue avec les années. Renan vieillissant glissait de plus en plus sur la pente d’un scepticisme apparent, sympathique pour tout sentiment naturel, pour toute pensée de bonne foi.

La sévérité de sa vie privée lui donnait le droit d’être indulgent pour autrui, pourvu qu’il y retrouvât le souci de l’art et de l’idéal. Il souriait avec une bienveillante ironie aux jeux des enfants et aux dires des hommes. Ses dernières publications : Caliban, l’Eau de Jouvence, le Prêtre de Némi, l’Abbesse de Jouarre, le font apparaître sous un nouvel aspect.

Les systèmes auxquels il consentait autrefois à s’associer dans une certaine mesure ne sont plus à ses yeux que les aspects fuyants d’uné vérité incarnée dans les personnages symboliques de ses romans. La beauté vaut pour lui la vertu.

Mais il a quelque désenchantement de la politique. C’est sur ce-point que nous nous séparions parfois, parce que je croyais davantage au triomphe, ou plutôt

de la raison : « Sans doute les flots de la démocratie, lui disais-je, sont mobiles comme la mer; mais n’importe ! ayons la foi. Ces flots nous porteront; ils porteront le vaisseau de la raison et de la démocratie, construit, avec tant de souffrances et souvent d’amertumes, par nous et par nos prédécesseurs, et dont la _ solidité a déjà été éprouvée par tant de tempêtes. Confions-nous à l’onde agitée et à notre propre énergie; fions-nous aux nobles instincts de la nature humaine. Non seulement le dévouement au bien, au vrai, au beau trouve en lui-même sa propre récompense, mais soyons convaincus qu’un jour il dominera le monde. » Ainsi, nous finissions toujours par confondre, comme aux jours de notre jeunesse, nos pensées, nos désirs, nos espérances et notre amour invariable de la France, du peuple et de l’humanité ! . M. Anatole France, membre de l’Académie fran- | çaise, a parlé ensuite :

É Mesdames et messieurs, Je sens vivement l’honneur qui m’est échu de porter à la mémoire d’Ernest Renan l’hommage des « Bleus de Bretagne » et de parler dans ces fêtes de l’intelligence, après l’homme illustre que vous venez d’applaudir. Berthelot, Renan. J’unis vos deux noms pour les honorer l’un par l’autre. Hommes admirables qui, situés sur les deux extrémités des sciences, en avez : élargi les frontières. Tandis que Renan, avec une perspicacité sans égale et un rare courage intellectuel, appliquait au langage et aux religions la critique historique, vous Berthelot, par des expériences innombrables, toujours délicates et souvent périlleuses, vous établissiez l’unité des lois qui régissent la matière, et R vous rameniez les énergies chimiques aux conditions de la mécanique rationnelle. Ainsi tous deux, portant la lumière dans des régions inconnues, vous avez gagné à la raison humaine, sur les larves et les fantômes, un Cette réflexion, messieurs, m’a mis au cœur de mon Renan avait l’esprit fait pour sentir très vite la diffi- : culté de croire. Tout jeune, au séminaire, il esquissa

inauguration du monument dans son esprit une philosophie des sciences. Il n’avait pas entendu parler de Lamarck, ni de Geoffroy SaintHilaire. Darwin n’avait pas encore publié son livre . sur l’Origine des espèces. Écartant, comme enfantine et fabuleuse, l’idée de la création telle qu’elle est exposée dans les vieilles cosmogonies, sans initiateur et sans guide, il conçut une théorie du transformisme universel, une doctrine de la perpétuelle évolution des êtres et des métamorphoses de la nature. Ses croyances fondamentales étaient dès lors établies. En réalité, Renan, dans le cours de sa vie, changea peu. Ceux qui le croyaient flottant et mobile n’avaient pas pris la peine d’observer son monde de pensées. Il ressemblait à sa terre natale; les nuées y couraient dans un ciel agité, mais le sol en était de granitet des chênes y plongeaient leurs racines. A vingt-six ans, après cette révolution de février, source pour lui de grandes espérances, de grandes illusions, il déposa toute sa philosophie dans ce livre de l’Avenir de la science, que plus tard il appelait son vieux Pourâna, entendant par là que c’était le recueil de ses jeunes et chères croyances, les premières incarnations de ses dieux bons. A cela près que le livre est un peu plus optimiste que de raison et n’a pas cette douceur, ce moelleux de la maturité, on y trouve Renan , tout entier, Renan dévoué à la science, attendant le règne de la science et lesalut du monde par la science. critique furent un Essai sur l’origine du langage, une étude sur Averroès et la philosophie arabe au moyen âge, et cette Histoire générale des langues sémitiques, dont l’esquisse date de 1847. Messieurs, je n’étalerai pas devant vous les titres des nombreux ouvrages de

Renan comme les enseignes et les tablettes d’un cortège triomphal. Si je rappelle ses œuvres de jeunesse, c’est pour montrer qu’à vingt-cinq ans, il est en pleine possession de sa méthode et de sa philosophie. L’histoire est pour lui la science unique des choses mouvantes ; et toutes les choses, à ses yeux, se meuvent et se transforment. « Les langues, dit-il, étant le produit immédiat de la conscience humaine et se modifiant sans cesse avec elle, la vraie théorie des langues n’est, en un sens, que leur histoire », et il dit ailleurs : « La science des littératures et des philosophies, c’est l’histoire des littératures et des philosophies ; la science de l’esprit humain, c’est l’histoire de l’esprit humain. » Dès ces débuts, il est détaché de tout dogmatisme scientifique. Pour lui toute la science est la science

Vous savez, messieurs, comment ces études de linguistique et d’histoire l’amenèrent à chercher les Origines du Christianisme. Il entreprit cette grande tâche avec la sérénité du savant, il se disait : « Les religions sont des faits, elles doivent être discutées comme des faits, et soumises aux lois de la critique historique. » Toutes les qualités nécessaires pour écrire l’histoire religieuse, il les réunissait : une science vaste et profonde, une philosophie bienveillante, le culte de la vérité, cette connaissance des hommes que le savoir he donne guère, et qui avait chez lui la sûreté d’un instinct, » le respect des illusions consolantes, une disposition naturelle à comprendre, à aimer les erreurs et les faiblesses des simples.

De plus, il avait gardé de sa première éducation une très haute idée de la valeur morale du christia-

; inauguration du monument nisme. La disposition favorable de son esprit paraît dès l’examen des sources. Avec quelles précautions il manie ces documents fragiles et comme on voit qu’il veuten sauver pour l’histoire autant et plus même qu’iln’est

Dans ces textes où Strauss ne voyait que des mythes,

Renan avec autant de bon vouloir que de sincérité, s’efforça de déchiffrer une histoire vraie. Il fit mieux : il en tira des récits animés et des tableaux d’une fraicheur délicieuse. Il traça du Nazaréen une image charmante et fit flotter autour d’elle le parfum qui lui restait d’une croyance desséchée. Toutle ravissait dans l’idylle galiléenne, même l’esprit communiste, qu’ailleurs il goûtait peu. Il sut peindre avec suavité les saintes femmes, les bateliers, les publicains, les pauvres gens qui suivaient le maître. Ileut des trésors de tendresse pour les premiers hommes apostoliques.

La critique voltairienne faisait une grande part à la fraude dans la fondation des religions. Les philosophes du dix-huitième siècle, trop disposés à croire que l’homme est partout et toujours le même, se figuraient volontiers les apôtres comme des capucins fripons. La critique renanienne, habile à saisir les états obscurs de la conscience, ramène volontiers la fraude aux illusions d’un cerveau malade et pieux. Renan, qui avait voyagé en Syrie, concevait que ces Juifs enthousiastes et tendres eussent vécu dans un mirage perpétuel. Sans doute, la thaumaturgie, la glossolalie, tout le merveilleux de la primitive Église, qui paraissait si ridicule à

. un lettré comme Lucien, ne lui plaisait guère. Il ne s’y arrête qu’autant que sa probité d’historien l’y obligeet n’en tient pas de compte dans ses jugements surles

hommes, dans ses considérations générales sur les

Messieurs, il y a peu de temps, j’ai eu le rare plaisir de causer avec un prince oriental d’une belle intelligence, qui a vécu sa jeunesse dans une contrée où la puissance créatrice de l’esprit religieux n’est pas épuisée, et qui produit encore des prophètes, des apôtres et £ des martyrs.

Il me demandait avec une surprise à peine feinte et un orgueil asiatique, comment il se faisait que l’Occident n’eût point de prophètes, lorsque d’Orient il s’en levait sans cesse des milliers.

— Aujourd’hui comme autrefois, me disait-il, par tout l’Islam, on trouve des prophètes, au bazar, dans la boutique du barbier, aù coin de la rue où hurlent les chiens errants. Et les Européens n’en découvrent pas un seul, alors qu’ils en auraient le plus besoin. Voyez les Fran- çais, par exemple. Quel avantage il y aurait pour eux

_ à ce que M. Combes fût prophète! Nous parlâämes des dieux morts et des dieux vivants. J’écoutai avec une attention singulière cet oriental qui _ sait comment se font les religions, qui en a vu faire, qui peut-être en a fait une. Il ne me confia pas sans _ doute toute sa pensée, mais j’appris de lui qu’il faut | trois choses pour faire une religion. D’abord une idée générale d’une extrême simplicité, une idée sociale. En second lieu, une liturgie ancienne, depuis longtemps _ en usage, dans laquelle on introduit cette idée. Car il _ est à noter qu’un culte naissant emprunte toujours son mobilier sacré au culte régnant et que les nouvelles _ religions ne sont guère que des hérésies. Troisiè- 4 30

ins paix que dans guerr à ,

inauguration du monument mement (et j’obtins cet aveu sans trop de difficultés),

: il y faut un tour de main, il y faut cet art des prestiges qu’on appelle dans notre vieille Europe la physique amusante. Et je ne sais, après avoir entendu ce prince intelligent et religieux, si parfois la nouvelle école ma pas noyé trop complaisamment le miracle dans le demi-jour de la pathologie nerveuse, s’il ne faut pas admettre de temps en temps l’hypothèse de la fraude consciente, s’il n’y aurait pas lieu, enfin, sur ce point, comme sur plusieurs autres, de concilier Voltaire et

La Vie de Jésus parut le 24 juin 1863. Elle déchaîna sur la tête de son auteur une effroyable tempête d’invectives et d”injures. Toute l’Église tonna. Il avait É prévu l’orage ; il n’avait cherché ni à l’attirer ni à le détourner. Il se faisait une obligation de dire tout ce qu’il croyait être la vérité. Sa maxime invariable était « qu’il n’est pas permis au savant de s’occuper des conséquences qui peuvent sortir de ses recherches ».

Fière revendication des droits de la science, juste sentiment du devoir intellectuel ! Combien nous en avons vu de philosophes et de savants, faute de suivre cette : règle, devenir complices de l’erreur et du mensonge, du préjugé barbare, trahir la vérité! « Je voudrais | parler, disait l’un, mais je ne puis, ce serait ébranler les fondements des sociétés humaines et creuser un abîime. » Et lautre déclarait avec l’énergie de la . faiblesse que, connût-il le secret de l’univers, il n’en révélerait rien de peur d’inquiéter dans sa conscience un berger sur la montagne, un matelot sur la mer. Nous

avons vu mieux encore, nous avons vu des hommes graves, affranchis de toutes croyances, des athées, professer un sombre catholicisme pour le salut de nos

Renan, sans entendre les menaces des superbes et les plaintes des humbles, accomplit sa tâche. Dans un des plus beaux et des plus grands livres qu’on ait

| jamais écrits, monument de la probité la plus sévère et du plus vaste génie, il mit au jour de l’histoire les origines obscures du christianisme. Il fit voir la première Église de Jésus persécutée par l’orthodoxie de Jérusalem ; les missions de saint Paul, qui n’eurent d’effet que sur quelques petites associations juives établies dans le monde hellénique ; l’entrée inaperçue du christianisme à Rome, où il eut bientôt la fortune incomparable de souffrir par Néron, de trouver en Néron l’ennemi de . Jésus, l’antéchrist, de paraître d’un coup et pour les _ siècles le bien opposé au mal; puis la destruction de . Jérusalem qui périt en donnant à l’univers un Dieu qu’elle reniait et qui, par sa mort, délivra l’Église d’une _ mère ennemie. Il montra ensuite la seconde génération chrétienne fixant la légende et substituant à la commu- | ñauté primitive la hiérarchie sacerdotale. IL conduisit _ son histoire jusqu’aux temps où l’Église eut ses livres

  • sacrés, le germe de ses dogmes, les premières formes
  • Aurèle, qui fut la mort du monde antique. S Ce livre nous découvre dans l’humilité même du e christianisme, la cause de son triomphe. Rome étend _ sa puissance bienfaisante sur tout le monde connu. Ë Plus grande dans la paix que dans la guerre, elle admi_ nistre les provinces avec une souveraine sagesse. Elle

inauguration du monument : maintient la sûreté des mers et des routes, la tranquillité des campagnes, la police des villes. Elle élève partout des aqueducs, des thermes, des théâtres. Elle respecte, sur toute l’étendue de l’empire, les coutumes des . peuples et leurs religions. Douée d’un admirable esprit politique, elle identifie les dieux des Grecs et des Barbares avec ses propres dieux. Elle vénère dans les cités grecques les images et les symboles de la liberté. Les peuples reconnaissants élèvent des temples à Rome tutélaire. Mais des millions d’esclaves et de misérables échappent à ses bienfaits. Elle ne les connaît pas. Victorieuse et pacificatrice, fière de ses orateurs et de ses légions, elle dédaigne les artisans et toutes ces petites gens qui s’occupent de produire ou de transporter les choses nécessaires à la vie. Elle méprise le travail manuel et considère tout trafic comme indigne J d’un citoyen. Elle se fait servir par des armées d’esclaves, auxquels, dans sa cruelle prudence, elle n’enseigne que la terreur des supplices. Elle voit sans e crainte la misère orientale ronger comme une lèpre les berges du Tibre. Là, les Juifs issus des prisonniers de Pompée et une foule sans cesse accrue de Syriens, dé Chaldéens, d’Égyptiens vivent des métiers les plus ) vils, déchargent les chalands, échangent des allumettes 4 contre des verres cassés, vendent des loques et des rogatoris ; leurs femmes vont dire la bonne aventure 1 dans les maisons des riches ; leurs enfants mendient ; pieds nus dans lés bosquets d’Égérie. ; Rome châtie avec une sévérité impitoyable et distraite 3 leurs émeutes et leurs turbulences. Sa police apaise à coups de bâton leurs querelles au sujet d’un certain Christus, puis cette Rome, providence de l’univers, les 3

_ laisse dédaigneusement croupir dans la misère et l’infamie. Elle n’essaie pas d’adoucir leurs maux; elle ne fait rien pour les gagner à elle. Elle ne leur apprend rien de romain ; elle n’apprend d’eux rien d’humain. Elle ignore leur humble pensée, leur foi, leurs espé- rances. Ils sont la lie de l’humanité, le rebut des peuples, ces Juifs du Janicule. Dans leur abjection et | leur dénuement, ils n’ont que leurs rêves. Ce sont leurs . rêves qui changeront le monde. De l’infâme Suburre, des ergastules, des carrières, des prisons, va sortir l’Église que Constantin fera asseoir dans la pourpre, qui arrachera de la curie la statue de la Victoire et qui, : debout sur les ruines de Rome, disputera l’empire aux 3 césars germains et se fera baiser les pieds par les rois à et les empereurs. 4 Toutes les puissances de la terre grandissent dans 4 l’opprobre. Que les dominateurs du peuple regardent à leurs pieds, qu’ils cherchent parmi les peuples qu’ils ; oppriment et les doctrines qu’ils méprisent : c’est de là _ que sortira la force qui doit les abattre. : Le christianisme triomphe. Mais il triomphe aux conditions imposées par la vie à tous les partis poli

) tiques et religieux. Tous quels qu’ils soient, ils se transforment si complètement dans la lutte, qu’après la

_ victoire, il ne leur reste d’eux-mêmes que leur nom et quelques symboles de leur pensée perdue.

Paul a édifié ses Églises de Corinthe et d’Éphèse. Ce fut en annonçant la fin du monde, la conflagration immédiate de l’univers, en enseignant le renoncement à la famille, à l’État, à la société, à la terre, qu’il fonda pour vingt siècles des dogmes, des mœurs, une société, plus contraires peut-être à son esprit ardent de vision-

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inauguration du monument naire et de pauvre que les mystères et les cultes orientaux dont il détournait avec horreur sa petite troupe de saintes femmes et de Juifs ignorants. ‘ Mais je me garderai de développer devant cette statue des considérations sur le christianisme. Il ne faut pas apporter des chouettes à Athènes. Quand il eut achevé cette grande œuvre, composé ces sept volumes des Origines, Renan, déjà vieux et atteint des troubles qui lui annonçaient sa fin, se donna une autre tâche assez vaste pour remplir une existence entière, mais à laquelle il était préparé par les études et les réflexions “ detoute sa vie. Il entreprit d’écrire l’histoire du peuple d’Israël et de relier ainsi les développements du christianisme à ceux du judaïsme. La destinée historique et religieuse d’Israël, quel sujet pour ce | grand observateur des transformations des peuples et des métamorphoses des idées ! Israël conçoit d’abord les Eloïm, images monotones du désert; son âme, aride comme le sable, ne parvient pas à se figurer chacun de ces génies sous une forme distincte. Son impuissance à réprésenter la diversité <: de la nature par la diversité des symboles le conduit à se faire un dieu unique et assure ainsi son originalité . religieuse au milieu des peuples d’une imagination plus | savante et d’une pensée plus philosophique. Iahvé, le dieu d’Israël, mena longtemps la vie de la grande tente. Il était nomade et patriarcal. Il aimait les troupeaux. Il avait l’esprit pacifique. Plus tard, quand son peuple chercha une terre pour s’y établir, il | changea de caractère. Le patriotisme le rendit sangui- | naire et féroce. Il se prit de querelle avec les dieux des |

nations étrangères, Moloch, Khamos, qui lui ressemblaient à s’y méprendre et qui étaient aussi méchants que lui. Il ne se plaisait que dans les massacres et les exterminations. Il avait à chaque instant des caprices odieux. Un jour, en voyage, son coffre de dieu nomade, son arche manqua de tomber. Un homme serviable y porte la main. Iahvé, furieux, le tue. Enfin c’était, _ comme dit Renan, « une abominable créature ». Mais voici venir les prophètes d’Israël qui, de ce dieu cruel et stupide, feront un dieu juste. Dans les deux derniers siècles de la royauté juive, et durant la captivité de Babylone, Israël crie, par la bouche de ses prophètes, sa soif de justice. IL soupire : « que l’équité jaillisse comme l’eau des fontaines et la justice comme un fleuve intarissable ! » Tandis que Rome achève la conquête du monde, les Juifs élèvent d’une ardente haleine leur plainte en faveur de l’opprimé, appellent le Messie qui fera régner la paix sur la terre, promettent aux doux un royaume en ce monde, annoncent aux pauvres qu’ils verront Dieu. Iahvé est devenu le défenseur des faibles, le vengeur de l’innocence persécutée, | et Jésus va naître. Ces pages où Renan montre les prophètes construi- | sant pièce à pièce le dieu qui va conquérir le monde | sont parmi les plus belles qu’il ait écrites. Il termina le ; cinquième et dernier volume de l’Histoire d’Israël | le 24 octobre 1891. Son œuvre s’achevait avec sa vie. Il exprima le contentement de la tâche accomplie dans _ des termes que je veux rapporter parce qu’on y voit . quenilâge nila maladie n’avaient altéré en lui ce : sentiment exact du devoir que je vous ai montré comme

inauguration du monument © « Si je venais à mourir demain, l’ouvrage, avec l’aide ë | d’un bon correcteur, pourrait paraître. L’arche dupont qui me restait à jeter entre le judaïsme et le christianisme est établie. Dans la Vie de Jésus, j’ai essayé de montrer la majestueuse croissance de l’arbre galiléen depuis le col de ses racines, jusqu’à son sommet où chantent les oiseaux du ciel. Dans le volume que jai fini l’été dernier, je pense avoir réussi à faire connaître - le sous-sol où poussèrent les racines de Jésus. Ainsi À mon principal devoir est accompli. A l’Académie des + inscriptions et belles-lettres, le travail sur Les rab- 3 bins touche aussi à son terme, et le Corpus inscrip- À tionum semiticarum est en excellentes mains. Tout cela me cause une grande satisfaction intérieure, et “4 voilà ce qui me fait croire qu’après avoir ainsi payé 4 toutes mes dettes, je pourrais bien m’amuser un è Quel dévouement dans cette grande âme! Quel bon É ordre dans cette admirable vie! Son Histoire d’Israël Ë est terminée, sa contribution à l’histoire littéraire de la France est fournie, le Corpus est en bonnes mains, À Le Corpus était l’objet de sa plus vive sollicitude. Déjà vieux, il disait à sa fille : « Je voudrais avoir deux 3 tables, l’une pour mes travaux historiques, l’autre ë, pour le Corpus. » J’ignore si ce vœu fut comblé. Mais y on sait à l’Académie des inscriptions que Renan suivait 1 assidûment les séances consacrées à ce grand recueil | épigraphique dont il avait eu l’initiative. Notre ami Armand Dayot rapporte que l’auteur des Origines du Christianisme et de tant de beaux livres, disait parfois : : F

« De tout ce que j’ai fait, c’est le Corpus que j’aime le

« Je pourrais bien m’amuser un peu », écrivait-il dans la joie de sa tâche accomplie. Les amusements du beau soir de sa vie, ce furent ces livres profonds et char-

mants, ces dialogues, ces discours familiers, ces : drames philosophiques, dans lesquels il exprimait avec grâce de fortes pensées ; il confiait à ses amis inconnus les craintes, les espérances, les doutes qui l’agitaient, exposait sa philosophie et confessait sa foi. En 1891, comme en 1848, il croyait fermement que l’avenir était

Sa philosophie morale était celle du parfait savant. IL considérait que le plus noble emploi qu’on püût faire d’une vie humaine était de pénétrer les secrets de l’univers. Comme le mystique aspire à s’abimer en Dieu, il aspirait à s’abimer dans la science. L’humanité lui était précieuse parce qu’elle produit la science.

Il tenait absolument à la moralité parce que des races . honnêtes peuvent seules être des races scientifiques. à Sa politique procédait de sa morale. Pour lui, le gou- | vernement le plus favorable aux intérêts de la science | était le meilleur. Mais là commençait la difficulté, et comme il était très honnête, la politique l”embarrassait beaucoup. C’est une science incertaine, qui n’a pas fait de progrès depuis Aristote. Renan a exposé ses F doutes et ses contradictions à ce sujet dans deux : drames philosophiques : Caliban et l’Eau de Jouvence.

Le gouvernement qui lui plaît le mieux n’est pas, à

vrai dire, une démocratie. C’est un gouvernement aristocratique d’un caractère très particulier, puisque le 3 4

inauguration du monument à prince y prend un savant pour premier ministre et qu’il est lui-même un savant. Ce prince se nomme Prospéro, et Renan après Shakespeare le tient pour habile et vertueux. Au contraire, Renan comme Shakespeare se défie de Caliban. Caliban, fils de Sycorax, a les oreilles poin- ; tues et un crâne de gorille. Ilestinforme et velu. C’est le peuple ignorant. Renan voulait que Caliban attendît pour s’emparer du gouvernement, que ses oreilles s’accourcissent et que son cerveau s’enrichît de circonvolutions nouvelles. Mais Caliban n’attendit pas. Il renversa Prospéro dont il prit la place. Renan s’en consola et il ne souhaïta pas que Prospéro fût restauré. — « J’aime Prospéro, dit-il, mais je n’aime guère les gens qui le rétabliraient sur son trône. Caliban, au fond, nous rend plus de services que ne le ferait Prospéro restauré par les jésuites et les zouaves pontifi- 6 caux. Loin d’être une renaissance, le gouvernement de Prospéro, dans les circonstances actuelles, serait un Et il conclut : Plutôt que de sacrifier la science à la démocratie, Renan eût sacrifié la démocratie à la science. Mais dès | qu’il s’aperçut que la science avait moins à perdre avec Caliban qu’avec Prospéro, il préféra Caliban. Ces drames, dans lesquels il montre en souriant les difficultés de la politique, sont des chefs-d’œuvre de grâce, d’ironie et de finesse. On ne trouve jamais d’expressions assez simples pour louer l’art de Renan, qui est la simplicité parfaite.

Il se défiait de l’éloquence et avait la rhétorique en aversion. Son discours fluide est moins dans la manière des Latins que dans celle des Grecs, qui est inimitable. 4 Comme les Grecs il évita toujours l’emphase et la | déclamation. IL a mis de l’art dans tout, puisque ; dans tout il a mis de l’ordre, et qu’il a toujours appro- | prié la manière d’écrire au sujet, et toujours subordonné le détail à l’ensemble.

Mais où son art se montre avec le plus de charme, facile à tous et précieux aux connaisseurs, c’est dans ces Souvenirs d’enfance, qui sont dans son œuvre comme la fleur d’or sur les rochers de sa Bretagne.

De tous ses livres, c’est le plus aimable parce que c’est celui où il a mis le plus de lui-même. On l’y voit tel qu’il était, très grand et très bon. Je célébrerais mal sa mémoire si je n’appelais pas autour de ce monument les âmes qu’il aima : Henriette, si haute et si pure (j’emprunte au frère les louanges de la sœur), Henriette qui, lorsqu’il avait vingt ans, lui tendit la main pour franchir un pas difficile et qui, dans les nuits de Ghazir, renouvelait avec lui, d’une pensée plus forte, les entretiens d’Augustin et de Monique sur le rivage d’Ostie ;

la compagne de sa vie, Cornélie Scheffer, belle, simple, de l’esprit le plus vif, nourrie de vertus aimables et } fortes ; son fils, Ary, qui vécut peu de temps, penché É sur la mort dans une langueur qui se répandit en | charme et en grâce sur sa peinture et sa poésie. Auprès | de ces ombres chères, j’appellerai celle qui reçut de lui F le nom de Noëmi, comme un souvenir touchant et É comme un heureux présage, la femme accomplie qui s charme et pénètre de respect tous ceux qu’elle reçoit à : cette table de famille, couronnée d’enfants, où l’image

inauguration du monument RTS 21 de Renan flotte encore, comme celle du maître à la LA table des pèlerins d’Emmaüs. » :

J’appellerai les professeurs et les élèves de ce Collège + de France, qui fut la demeure de son intelligence et la maison de sa pensée. J’appellerai ses amis, ses dis- ; ciples, et tous ceux qui l’ont connu. Ils témoigneront son courage. 4

Renan se fit toujours du devoir une idée précise et & rigoureuse. Pour satisfaire à ses obligations de lin- : guiste, d’épigraphiste, d’exégète, d’archéologue, lje ne 4 dirai pas qu’il se priva de tout plaisir. Si nous en 2

  • le plus gros des péchés. Mais il mit tout son plaisir #4 dans l’accomplissement de ses devoirs, et prit aux _ moindres un intérêt fidèle. Il se garda même des amu- - H sements de l’esprit et des joies de l’art qui ne s’accor- 3 daient pas avec la régularité professionnelle. F

Que cette entente des obligations, cette ponctualité ] se soit trouvée dans un si vaste esprit, il ne faut É pas s’en étonner. De sa nature, le génie est plus ; ponctuel, plus exact, que la médiocrité. Et ce n’est ÿ pas certes une intelligence générale de la nature qui À] peut affaiblir en nous le sentiment du relatif et du :

Renan était vertueux de la façon la plus rare : il l’était 1 par grâce. Il avait des vertus fortes et des vertus char- : mantes. Il était bienveillant et serviable. Il mettait tout 3 son soin à ne désobliger personne. Il s’efforçait de se 1 faire pardonner sa supériorité à force de simplicité, de déférence pour autrui, et, pour y mieux réussir, il pre- ; nait volontiers les dehors d’un homme ordinaire. Dans 4

| des souffrances longues et parfois cruelles, il gardaïit sa douceur, et sa joie restait abondante : il la composait de la joie des autres. Il gardaït du bien qu’on lui voulait une mémoire toujours fraîche, et le mal qu’on lui faisait, il l’ignorait toujours. On pourrait lui appliquer ce vers de Sophocle : « Je naquis pour partager l’amour et non la haine. »

Voilà l’homme sur lequel l’Église a, pendant un demisiècle, versé l’injure et l’outrage. Il les souffrit avec une tranquillité souriante. Il disait dans une de ses pré-

« J’écris pour proposer mes idées à ceux qui cherchent la vérité. Quant aux personnes qui ont besoin, dans l’intérêt de leurs croyances, que je sois un ignorant, un esprit faux, ou un homme de mauvaise foi, je n’ai pas la prétention de modifier leur avis. Si

: cette opinion est nécessaire au repos de quelques per- 2 sonnes pieuses, je me ferai un véritable scrupule de les

Il s’attendait à ce que sa mort fût contée dans des légendes pieuses avec une grande abondance de détails horribles, comme l’Église a fait pour les | . derniers moments d’Arius et de Voltaire. « Mon Dieu, 4 que je serai noir ! » s’écriait-il avec un effroi plein de

Il ne se trompait pas. Vous avez vu ce matin encore

1 les éternels ennemis de la science et de la raison, 4 obstinés à le noircir. Ce serait trahir sa mémoire que d’opposer pour la défendre l’injure à l’injure. Nous 1 n’attaquerons pas l’Église. Bien mieux ; nous ne voulons pas la juger aussi sévèrement qu’elle se juge elle-

inauguration du monument même quand elle se proclame immuable. Nous voulons croire qu’elle s’adoucit avec l’âge. Ne l’écoutons pas, elle est plus accommodante qu’elle ne dit, elle est plus humaine qu’elle ne voudrait le faire croire. De ses vieilles habitudes, il lui reste, il est vrai, la manie ; _ importune de fulminer sans cesse, mais songez que c’est un progrès moral et qu’elle faisait bien pis autrefois. On peut, sans trop d’inconvénient, lui laisser la liberté de ses anathèmes et de ses excommunications. Que les foudres éclatent, mais qu’elles soient spirituelles ! Et que l’État n’en fasse plus les frais. Le sculpteur dont l’œuvre vient d’être dévoilée devant vous n’a pas sans raison représenté Pallas Athênê au côté de Renan. Homère nous l’apprend : Athêné a coutume de descendre du vaste ciel pour s’en- | tretenir avec les hommes qui lui sont chers. Elle visita plusieurs fois cet Ulysse, qui avait beaucoup enduré et qu’elle aimait parce qu’il était subtil. Mais le héros ne savait pas tout de suite que ce fût elle et manquait de confiance. Un jour, sur le rivage d’Ithaque, elle le lui — N’as-tu donc point reconnu Pallas Athênê qui t’assiste dans tes travaux et te protège ? Et le héros fit cette réponse, à laquelle nous trouvons plus de sens que le fils de Laërte n’en a mis. — Il est difficile à un homme de te reconnaître, ; même au plus sage. : Comme autrefois sur le rivage de la mer bleue qui vit naître la science et la beauté, maintenant au bord

du sombre océan dont la voix berça les rêves d’une race patiente, Pallas Athènê converse avec un ami terrestre. Elle dit :

— « Je suis la Sagesse. IL est difficile aux hommes

| les meïlleurs de me reconnaître dès l’abord, à cause de mes voiles et des nuées qui m’enveloppent, et parce que, semblable au ciel, je suis orageuse et sereine. Maïs toi, mon doux Celte, tu m’as toujours cherchée, et chaque fois que tu m’as rencontrée, tu as mis tout ton esprit et tout ton cœur à me reconnaître. Tout ce que tu as écrit de moi, poète, est véritable. Le génie grec me fit descendre sur la terre, et je la quittai quand il expira. Les Barbares qui envahirent le monde, ordonné par mes lois, ignoraient la mesure et Yharmonie. La beauté leur faisait peur et leur semblait un mal. En voyant que j’étais belle, ils ne crurent pas que j’étais la Sagesse. Ils me chassèrent. Lorsque, dissipant une nuit de dix siècles, se leva l’aurore de la Renaissance, je suis descendue sur la terre. J’ai visité les humanistes et les philosophes dans leur cellule, où ils gardaient précieusement quelques livres au fond d’un coffre, les peintres et les sculpteurs dans leurs ateliers, qui n’étaient que de pauvres boutiques d’artisans. Quelques-uns se firent brûler vifs plutôt que de

me désavouer. D’autres, à l’exemple d’Érasme, échappaient par l’ironie à leurs stupides adversaires. L’un d’eux, qui était moine, riait parfois d’un rire si gros en

| contant des histoires de géants, que mes oreilles s’en

| seraient offensées, si je n’avais pas su que parfois la

folie est sagesse. Peu à peu, mes fidèles grandirent en

L force et en nombre. Les Français, les premiers, m’éle-

inauguration du monument UE vèrent des autels. Et tout un siècle de leur histoire m’est dédié. « Depuis lors, depuis que la pensée, dans ses hautes régions, est libre, je reçois sans cesse l’hommage des à Û savants, des artistes et des philosophes. Mais c’est par toi, peut-être, que me fut voué le culte le plus austère et le plus tendre; c’est de toi que j’aireçu les plus pures et les plus ferventes prières. Sur ma sainte Acropole, devant mon Parthénon dévasté, tu m’as saluée dans le plus beau langage qu’on ait parlé en ce monde, depuis 2 les jours où mes abeïlles déposaient leur miel sur les lèvres de Sophocle et de Platon. « Les immortels doivent plus qu’on ne croit à leurs ; adorateurs. Ils leur doivent la vie. C’est un mystère à auquel tu fus initié. Les dieux reçoivent leur aliment È des hommes. Ils se nourrissent de la vapeur qui monte } du sang des victimes. Tu sais qu’il faut entendre par là ; que leur substance se compose de toutes les pensées et é : de tous les sentiments des hommes. Les offrandes des 4 hommes bons nourrissent les dieux bons. Les noirs ; sacrifices de l’ignorance et de la haïne engraissent les dieux féroces. Tu l’as dit : les dieux ne sont pas plus 3 immortels que les hommes. Il y en a qui vivent deux mille ans, courte durée si on la compare à celle de la terre, ou seulement à celle de l’humanité, moment $ imperceptible de la vie des mondes. En deux mille ans, les soleils ardemnmient lancés dans l’espace n’ont pas : | seulement eu l’air de bouger. | « Moi, Pallas Athêné, la déesse aux yeux clairs, je te dois de vivre encore. Maïs c’était peu de prolonger ma vie: je plains les dieux qui traînent dans les fades vapeurs d’un reste d’encens leur pâle et morne déclin. ; 54 -

Tu n’as rendue plus belle que je n’étais et plus grande. par ceux qui te ressemblent, mon esprit s’est élargi jusqu’à pouvoir contenir l’univers de Képler et de

à « Je suis née intelligente chez les Grecs heureux. Déjà, dans ma jeunesse, j’avais pénétré bien des lois de la vie, que le Dieu nouveau, qui m’a chassée, ne soupçonna jamais. Mais le monde alors était petit. Le soleil n’était pas plus grand que le Péloponèse et le ciel ne dépassait pas la pointe de ma lance. Je ne savais

pas plus de géométrie qu’Euclide, ni plus de médecine qu’Hippocrate, ni plus d’astronomie qu’Aristarque de

« O savants modernes, vous m’avez fait voir au delà du neigeux Olympe l’infini des univers, et dans chacune des poussières que foulait ma sandale, l’infini des

  • les astres. Mes regards n’embrassaient que l’Attique et ses montagnes violettes où croît l’olivier. Je ne connaissais de Barbares que les Scythes. Les navires phéniciens mouillés au Pirée renfermaient pour moi tout le commerce du monde. J’étais législatrice. Du haut de ma roche sacrée, je gouvernais quelques milliers d’hommes

libres, habiles à la parole. Sur les tables des lois, on sculptait mon image dans une attitude simple et pensive, d’une telle beauté, que les hommes d’aujourd’hui ne peuvent la voir sans en être émus. O Renan, j’ai mérité‘les noms que tu m’as donnés de Salutaire, Paci- | fique, Protectrice du travail, Archégète, Démocratie et | Victoire. Mais qu’est-ce que la cité antique auprès des grands peuples modernes? O sages, vous m’avez décou55

inauguration du monument | vert un horizon plus vaste que l’empire romain. Sur un | sol trépidant du souffle de la vapeur et des chocs de l’électricité, les nations immenses, naguère ennemies, rivales, encore prises toutes à la fois, irritées et en armes, dans le réseau d’acier dont la science et l’indus- s trie ont enveloppé le globe, cités, peuples, races, un milliard six cents millions d’hommes travaillent les uns pour les autres et les uns contre les autres, s’ignorant ou se haïssant dans les liens qui déjà les unissent. : « Comment se réglera ce conflit de toutesles énergies et de toutes les passions ? Qui vaincra ? La haine ou 7 l’amour, l’ignorance ou la science, la guerre ou la paix, - la barbarie ou la civilisation, la force de ceux que tu as appelés « les rois issus d’un sang lourd », ou la puissance de la démocratie? Ne le demande pas. L’avenir est caché même à ceux qui le font. Ne demande pas : quelle sera la cité future. Mais sache que c’est moi qui la construirai. Car seule, je suis architecte et géomètre, . etce n’est pas en vain que les savants et les philosophes m’ont rappelée sur la terre. « Pendant que les Titans ennemis des Dieux justes entassent les rochers et que les géants impies forgent leurs armes, je fonde la Ville sainte. A voir mes ouvriers creuser la terre et transporter les matériaux, parfois les sages eux-mêmes ont peine à discerner mes plans ingé- nieux. Dans les chantiers où l’on taillait, au lendemain de Salamine, les marbres de mes Propylées, il était difficile de découvrir parmi les blocs épars la pensée harmonieuse de Mnésiclès. C’était là pourtant qu’elle prenait sa forme et naissait à la lumière. L’avenir ne s’y trompera pas: on reconnaîtra mes œuvres à leur stabilité. Les édifices de l’ignorance et de l’erreur

s’écroulent misérablement. Tu l’as dit : Rien ne résiste, rien ne dure, que ce qui a été mesuré et calculé par : moi, car je suis la prévoyance, l’ordre et la mesure, car je suis la pensée de tous les hommes qui pensent, la science de tous les hommes qui savent, ta science et ta

« Reçois de mes mains le rameau d’or que tes soins ont fait croître ; vis dans la gloire, vis dans les plus nobles cœurs et dans les plus fortes âmes des hommes,

  • vis en moi, Ô le meilleur de mes amis. Tu as obtenu l’immortalité à laquelle tu aspirais. Tout ce que tu as conçu de beau et de bien demeure et rien n’en sera perdu. Lentement, mais toujours, l’humanité réalise les rêves des sages. »

ï de la famille :

L’homme bon à la mémoire duquel vous rendez un hommage dont je viens vous remercier au nom de sa famille, aurait été ému dans les profondeurs de son cœur fidèle, de voir sa Bretagne aimée, accourir à ces fêtes, auxquelles la France républicaine, auxquelles le gouvernement de la France donnent aujourd’hui un éclat glorieux. Tréguier, dont l’ardeur a si bien défendu cette haute mémoire, les « Bleus » qui la font triompher avec poésie et courage, tant de communes bretonnes et, pour ne point les oublier, Louannec, où repose la petite Noémi des Souvenirs d’enfance, PerrosGuirec, où Renan, un mois avant de mourir, se promenait encore, trouvent une récompense supérieure dans l’amour même qu’a su leur inspirer une grande cause et une grande

1 Sans doute, il est difficile de faire parler les morts. | Quelques-uns ne s’en sont point privés toutefois; ils y avaient peut-être intérêt. Ces personnes avisées ont peu connu Ernest Renan, l’homme sérieux, pour avoir pu supposer, | escompter même de sa part, dans cette circonstance tou-

chante et significative, le sourire indifférent, ironique, presque hostile du scepticisme. Ceux qui ont vécu près de sa pensée peuvent dire que Renan ne souriait pas de cette façon. Son sourire philosophique est le témoin de l’honnêteté délicate de son génie: soucieux de justice envers toutes les opinions humaines, leurs contradictions, qu’il essayait de comprendre, le portaient à l’indulgence. Cette indulgence intellectuelle et toute scientifique le soutint souvent ; il se vit, sans surprise, sous l’Empire, destitué de sa chaire au Collège de France. Mais, précisément parce qu’il connaissait les outrages à la liberté, il se serait réjoui de l’éclatante cérémonie trécorroise, Il y aurait salué, à cause

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inauguration du monument + du caractère nouveau de ces fêtes, à cause de ce concours du peuple et des plus hautes autorités, c’est-à-dire de la République elle-même, un progrès immense accompli, — ; n’est-ce point au progrès qu’il voua sa science et sa con- ; science ? — et, détaché comme il l’était essentiellement de sa propre personne, il aurait senti l’hommage rendu, en ce jour, à l’esprit émancipateur, au sens intime de son œuvre.

Renan, poète et citoyen, ne dédaignait, sans rien demander jamais, aucune des récompenses de la Cité. La Cité s’honore en les décernant et s’affirme ; il savait que parfois ces récompenses sont la consécration d’une idée ; il savait aussi que les consécrations de ce genre ne s’obtiennent jamais sans une action inlassable de l’âme, il savait que la victoire ne va guère aux indifférents. Lui, sceptique? Lui, dédaigneux de la lutte ? Comment le croire, lorsque sa vie fut une lutte perpétuelle ? Ne nous y trompons point: la forme aimable que prit chez lui la vérité n’excluait pas la capacité du sacrifice ; elle recouvrait une volonté de granit. Non, Renan ne souriait pas d’un devoir ; il lui souriait, et si l’on avait pu lui prédire ces fêtes, il aurait considéré comme un devoir joyeux d’y associer tout son cœur. Le devoir, simplement accepté, rempli simplement, sans nul souci des préjugés et des insultes, tel fut le mobile de sa vie, le fond de sa morale intransigeante. Le sentiment méditatif et gai du devoir nous donne peut-être aussi le secret de son style, ce style dont il s”étonnait qu’on vantât le charme, alors que lui, il écrivait parce qu’il tàchait avant tout d’avoir quelque chose à dire.

Magnum opus facio, et non possum descendere, se plaï- é sait-il à nous répéter. Cher père! Il ne descendra pas de son piédestal. Rendons honneur au statuaire. Renan eût aimé à se voir sous la protection de la déesse dont il comprit si bien le culte, de cette déesse étrange qui devait nous conduire à l’examen critique de tous les dieux. Cela n’empêche point Pallas Athëné de porter au front une chimère. La pensée dégagée des superstitions qui l’énervent, n’en atteint le rêve que plus sûrement. Qui mieux que Renan nous l’a prouvé ? La réalité, l”humaine et cosmique réalité donne à l’idéal son essor véritable. La poésie de

Renan a dû ses caresses les plus douces à cette réalité i divine par elle-même. : | Messieurs, j”éprouve à vous remercier, à me trouver au ; milieu de vous, une émotion particulière, après tant de = deuils et d’épreuves qui nous ont frappés depuis sa mort. C’est d’un cœur attendri, comme un fils pieux et aussi, me sera-t-il permis d’ajouter, comme un tout petit arrièreneveu de la Glaucopide, que je viens aujourd’hui, sur la terre bretonne, dans l’évocation de l’Idée hellène, glorilier avec vous le génie qui sut fondre et unir le Rêve et la ; Après les discours, mademoiselle Moreno a dit la 4 Réponse de la déesse, poésie de M. Anatole Le Braz. La musique des équipages de la flotte s’est fait _ entendre à la fin de la cérémonie.

Ê Nous sommes heureux de joindre à ce cahier de _ commémoration l’étude suivante, que nous avons reçue * de M. René Litalien, professeur au lycée de Brest; nos x LS anciens abonnés, qui ont lu le vingtième cahier de la se _ partements, se rappellent que la notice afjérente à __ l’U. P. brestoise avait été rédigée par notre camarade, _ secrétaire de cette U. P. :

De 1842 à 1845, toute la vie de Renan se décide. Avant 1842, il est encore, chez les prêtres de SaintNicolas-du-Chardonnet, et même d’Issy, l’élève docile que les prêtres de Tréguier ont préparé à devenir prêtre. En 1845, il a cessé non seulement d’être clerc, mais d’être catholique; il sera un savant laïque, libre de tout lien avec toute Église. Cette crise dont le dé- nouement fut, pour un si loyal esprit, l’abandon à jamais des croyances et des rêves de son adolescence, la rupture avec les traditions et les souvenirs les plus vénérés, la naissance à une vie nouvelle et redoutable, ne fut connue jusqu’à la mort de Renan que par quelques chapitres des Souvenirs d’enfance et de jeunesse. Renan é s’attache surtout à y faire connaître d’une façon pré- cise l’enseignement théologique de Saint-Sulpice, à montrer comment l’examen critique de la Bible fait | échec aux théories du surnaturel et de la révélation, | comment l’examen critique des Évangiles fait échec à s la théorie catholique des sacrements. Il y met en relief les raisons « d’ordre philologique et critique » qui l’ont Î guidé. Ni les dogmes, ni l’histoire de l’Église n’ont sufñli È à le détacher du catholicisme; dans cette lutte, c’est 3 64 4

l’hébraïsant, c’est le patient analyste des Écritures qui . a vaincu le scolastique. | Les Lettres publiées depuis, et surtout les Lettres | intimes de Renan et de sa sœur Henriette, permettent, en confirmant la vérité essentielle des Souvenirs, d’exposer, dans l’ordre où ils se sont succédé, les motifs assez complexes qui ont agi sur l’âme de Renan. Elles permettent de substituer au tableau un peu impersonnel des Souvenirs, qui pourrait presque s’intituler : « Pourquoi un critique moderne ne peut pas être catholique », une description plus particulière où l’on voit se révéler les tendances personnelles de Renan, et l’action dominante de sa sœur. Renan seul pouvait tracer le portrait de cette âme mélancolique et secrète, qu’apprécièrent quelques rares amis, et qui semble n’avoir vécu que des joies amères du sacrifice. La vie pauvre et difficile, la mort de son _ père, lui avaient donné « une précoce maturité ». Elle était déjà, à douze ans, quand naquit son frère, « une | personne sérieuse, fatiguée de soucis, obsédée de : pensées graves et de sombres pressentiments ». (1) ; C’est à lui qu’elle attacha toute son affection, et Renan | conserva toujours le souvenir de ces années où à Tré- guier, à Lannion, cette active et ardente amitié le choya, l’enveloppa, le protégea. Chez Henriette, les | affections étaient inséparables de rudes devoirs. Pour | assurer à sa mère une vieillesse tranquille et respectée, à () Ma sœur Henriette, page 12.

à son jeune frère la libre détermination de sa vie, elle avait accepté à Tréguier, puis à Paris, la tâche quel quefois humiliante, toujours pénible, de l’institutrice. + Mais, avant d’abandonner Tréguier, elle avait pris . déjà dans l’âme de Renan une place éminente qu’elle + ne quitta jamais. Elle fut pour lui comme une mère plus #4 proche: (1) et elle put toujours le mieux comprendre, % parce qu’elle l’avait précédé. A dix-sept ans, Henriette :& voulait entrer au couvent de Sainte-Anne à Lannion; ; k: mais une instruction plus étendue, l’étude surtout, & semble-t-il, de l’histoire, (2) l’avait détachée de la foi À catholique. Elle avait reconnu, dit Renan, « l’insuffi- 3 sance de tout dogme particulier ». Elle avait aussi Kreconnu dès lors une opposition très nette entre l’esprit 4 de l’Évangile et celui de ses ministres ; elle était probablement très près de ce que Renan appellera, après à Kant, le « christianisme pur ». Telles étaient ses dispo- à sitions quand, en 1838, elle fit venir à Paris son frère, 4 elle allaït le voir chaque semaine à Saint-Nicolas-du- $ Chardonnet. On laissait à l’ « enfant » une entière & liberté ; et il en usait pour suivre « la direction toute & à cléricale », (4) que ses vieux maîtres de Tréguier et le “

  • milieu même où il avait grandi avaient déjà donnée à d son éducation. Henriette aurait désiré au contraire ; qu’on résistât longtemps avant de céder aux goûts de … (1) « L’une de tes mères, tu parviens à lui persuader que tu es ES heureux ; mais celle qui dans ce moment pleure si douloureuse- ; ment avec toi. » {Lettres intimes, pages 218-219) | (2) Ma sœur Henriette, page 22. Cf. Lettres intimes, pages 179, . (4) Ma sœur Henriette, page 23.

Ë son frère. (1) Elle connaissait mieux que personne son esprit, son caractère, ses aptitudes; sans lui en parler, elle prévoyait, elle prédisait les incertitudes qui devaient l’assaillir ; nul ne voulait le croire, et seule elie ne put vaincre. (2) Elle dut céder ; mais, dans ses conversations avec son frère, lui laissa-t-elle complètement . ignorer son regret ? On pourrait le croire quand on lit dans Ma sœur Henriette : « Elle savait le respect que mérite la foi d’un enfant. Jamais elle ne me dit un mot pour me détourner d’une ligne que je suivais en toute spontanéité… (3) Elle s’était toujours gardée d’exercer sur moi aucune influence à ce sujet. » (4)

Les Lettres intimes nous permettent de mieux comprendre l’attitude d’Henriette. Sans doute elle usa avec son frère des mêmes ménagements dont il usa plus tard avec sa mère ou avec ses vieux maîtres de Bretagne ; sans doute elle ne troubla pas, elle ne scanda-

_ - lisa pas sa foi ; elle ne le provoqua ni au doute dogma- : tique, ni à l’abandon de la vie à laquelle il se sentait __ appelé; mais elle lui parla du sérieux avec lequel il fallait choisir une profession, des mauvais effets d’une , | décision précipitée, de la nécessité de consentir libre- | ment, avant de s’y engager, à la destinée que rêva . quelquefois une fantaisie d’enfant. Le jeune séminariste écoutait, sans se les appliquer à lui-même, ces réflexions qui ne se présentaient pas comme des conseils ; il n’avait pas encore médité sur les problèmes dont il po#sédait les solutions certaines, ni sur la possi1 (1) Lettres intimes, page 107.

(3) Ma sœur Henriette, page 23.

, 67

bilité d’une vie différente de celle de ses maîtres. Et Henriette le quitta, en 1841, pour aller vivre en Pologne, avant que l’irrésolution fût entrée en lui. Peut-être déjà entrevoyait-il, par moments, quelques difficultés : il : « évitait de les approfondir ». (1) S’ileut déjà des « tentations contre la foi », il suivit la pratique ordinaire: il n’y fit pas attention. (2) Mais lorsqu’à Issy il commença de réfléchir sur son avenir, lorsqu’il fut frappé « de & l’influence prodigieuse des premiers actes de la vie sur | cet avenir, et pourtant de la légèreté avec laquelle on j les fait », (3) c’était sans doute le mouvement propre de sa pensée qui l’y avait amené, c’était aussi la pensée d’Henriette qui lentement l’avait pénétré, n’attendant | qu’une occasion pour se révéler au grand jour. Voilà : pourquoi il pouvait lui écrire à ce moment: « Je me É suis rappelé tout ce que tu m’as souvent répété, mais & que je ne comprenais guère autrefois. » (4) Et alors elle 4 qui auparavant tardait à lui écrire (5) lui exprime aussitôt toute sa joie: « Oui, mon bon ami, les premiers | débuts de la vie ont une influence souvent irréparable sur toute l’existence et je le sentais profondément $ lorsque j’appelais sans cesse tes réflexions sur cette vérité. » (6) Nous trouvons donc, dans les premières des Lettres intimes, un écho de ces conversations que nous voudrions connaître mieux, une révélation du lien ; qui les unit aux réflexions que Renan poursuit alors. Cette influence d’Henriette, nous la retrouverons, tantôt 68 3

| discrète, tantôt plus claire, à tous les moments de

Ë la crise qui commence.

Lorsqu’après ses trois années d’études littéraires à

Saint-Nicolas, Renan revint à l’étude des mathématiques, pour lesquelles il avait montré en Bretagne un goût très vif, et qu’il commença l’étude de la philosophie, il sentit qu’il entrait dans le domaine véritable de son esprit; l’exercice de la raison, dans la rude escrime de la scolastique cartésienne ou dans les minutieuses analyses de la philosophie écossaise, le passionna. « Pour rien au monde, écrit-il à sa sœur, je ne voudrais désormais retourner aux déclamations de la rhétorique ». (1) Sa curiosité toujours en éveil, son éternel besoin d’apprendre, était en effet à la fois excité < et satisfait par ces études qui lui montraient « des

_ singularités partout ». (2) Il découvrait avec surprise, avec « un peu de fièvre », (3) toutes les erreurs que recouvre la pensée vulgaire ou le langage courant; toutes ses convictions s’ébranlaient sous ces chocs répétés, et il était tenté de conclure à un scepticisme universel ». (4) Ce n’étaient encore que des velléités ; un long respect des dogmes, l’exemple de ses maîtres,

| le retenaient ; l’incertitude des systèmes tournait à la

| (1) Lettres intimes, 23 mars 1842, page 86. Cf. Lettres du séminaire,

glorification de la vérité révélée ; (1) si ce qu’il saisis- | sait de la philosophie allemande le « fascinait étrangement » (2) et risquait de l’éloigner de l’Eglise, il en saisissait encore peu de chose, et, suivant les conseils 4 de M. Manier, il lisait surtout les travaux de l’école écossaise, qui « rassérène, et conduit au christia- | nisme ». (3) Il n’entrevoyait la ruine des doctrines | chrétiennes que comme une hypothèse à laquelle on à

  • ne s’arrête pas. « Quand même le christianisme, écri- Le vait-il, ne serait qu’une rêverie… » (4) Mais aurait-il 1 osé, au sortir de Tréguier, examiner cette hypothèse, 1 l’exprimer sous cette forme? Peu à peu sa raison 4 s’éveillait, se dressait en lui, sans qu’il prévît encore f que ce pût être une ennemie. Il sentait cependant que la Ë philosophie était « merveilleusement propre » à « cor- À riger les excès » d’une « dévotion spirituelle », qu’elle à l’en avait déjà éloigné, et qu’ « une réaction trop vio- | lente sur ce point » était « seule à craindre ». (5) Ses < maîtres n’étaient pas sans inquiétude sur la marche à future de cet esprit singulier ; on sait le mot, qui le : troubla un moment, du mystique M. Gottofrey : « Vous 4 n’êtes pas chrétien! » (6) Cependant, d’après les Lettres ù comme d’après les Souvenirs, tant qu’il resta à Issy, Ë c’est-à-dire tant qu’il n’aborda pas l’étude des textes .

« J’aime beaucoup la manière de tes penseurs allemands, quoique : à un peu sceptiques et panthéistes. Si tu vas jamais à Koenigsbersg, je 4 te charge d’un pèlerinage au tombeau de Kant. » Cf. Cognat, Cor-— Ë

‘sacrés eux-mêmes, sa foi chrétienne ne fut pas sérieusement atteinte ; ce ne fut pas le dogme qui l’effraya le premier, ce fut la discipline. Avec le sérieux et la bonne foi qu’il mettait en toute chose, c’est à lui-même qu’il appliqua d’abordles habitudes d’examen philosophique qu’on venait de lui faire prendre. Il chercha à connaître « ses goûts et le fond de son caractère », (1) il s’interrogea sur sa vocation; et, en même temps qu’il en parlait avec son directeur M. Gosselin, il communiquait à Henriette ses La première marque de La vocation ecclésiastique, c’est l’éloignement des choses du monde, et des gens qui aiment le monde. (2) Elle est manifeste chez l’ancien élève de ce collège de Tréguier où se perpétuait s ._ l’état d’esprit des élèves du moyen âge ou des plus austères chrétiens du dix-septième siècle. Quand il considère les différentes professions qui s’offrent à son choix, il jette sur le monde le regard hautain du sermonnaire; il se débarrasse par une allusion rapide des « occupations ordinaires des hommes »; (3) il | dénonce, sans doute sur la foi de Bossuet, qu’il lit beau- | coup à cette époque, le vide de la vie « des cercles et des salons »; (4) il ne saurait s’arrêter à une vie tout : (2) Cf. Théorie et pratique des sacrements, Paris, 1736, tome III,

extérieure, où l’homme reste « étranger à soi Cet éloignement du monde a pour conséquence le : goût des choses spirituelles et divines, qui inspire l’amour de la retraite. Mais ïl faut aimer la retraite pour « mieux servir Dieu et se donner tout à lui », et 1 non pour « vivre en repos et s’entretenir soi-même ».(2) Renan trouve en effet en lui « un goût constant et exclu- 4 sif pour une vie retirée et tranquille », mais cette vie : lui apparaît comme une vie « d’étude et de ré- fiexion ». (3) Rien là de mystique, rien même de parti- ; culièrement religieux. L’âme religieuse n’est jamais seule; elle est continuellement en présence d’une personne divine à qui elle adresse ou soumet toutes choses ; elle prie, et on lui répond. Renan, certes, aime > encore la prière; sa dévotion est encore ardente, elle survivra à sa foi; il prie, mais sa prière semble une effusion plus qu’un appel; dès ce premier moment, dans la solitude qu’il rêve, on cherche en vain la figure de Dieu; déjà le but de sa vie n’est pas le service : divin ; à côté de sa piété chrétienne grandit dans son äme le culte de l’impersonnelle vérité. 74 Le prêtre, homme de prière, est aussi, dans la conception catholique, un homme d’action; on oppose l’agitation de la vie ecclésiastique au repos de la vie religieuse ; « ambassadeur », « intercesseur » des hommes auprès de Dieu, il est en même temps chargé 3 (2) Théorie et pratique des sacrements, II, 34. : (3) Lettres intimes, pages 116-117; cf. Lettres du séminaire, [à sa ; mére] 12 mai 1843 : « Ce sont les goûts paisibles et studieux que j’ai puisés à vos côtés qui m’ont conduit vers le sacerdoce. » à

| de répandre parmi les hommes les grâces de Dieu; il Re est le serviteur de Dieu, le serviteur du « prochain ». ie Renan sent déjà qu’il n’est pas fait pour l’action, mais ant pour lâ pensée; il est tout entier au plaisir, à la « pas- + culation ; il est déjà « le pur chercheur de vérité ». (2) C’est une anomalie singulière que le séminaire prépare à l’action par l’isolement; la réflexion solitaire n’a pas re développé chez Renan le zèle de l’action sociale; la _société semble à peine exister pour lui; il ne rêve que À

  • de trouver dans l’étude « le peu de calme qui fait le à charme de nos quelques instants ici-bas, et qui cherche ï sans cesse à nous échapper ». (3) Ce n’est ni le service | So de Dieu, ni celui de ses semblables, mais son « pro- Er grès intellectuel » qui « sera toujours la plus chère de “pe ses intimes pensées »; (4) c’est « l’appétit de vérité » | te qui est déjà « le mobile de son existence ». (5) « Il étu- f 3 diera, étudiera sans cesse, lui dit M. Pinault dans le à 2 . parc d’Issy; mais, quand le soin des pauvres âmes le (ire réclamera, il étudiera encore. Bien fourré dans sa houppelande, il dira à ceux qui viendront le trouver : Oh ! ans | laissez-moi, laissez-moi. » (6) Il sent que ses goûts ne : vont pas aux fonctions attachées à l’état ecclésiastique; ÿ À il admet une distinction entre ses goûts et cet état, et k . Jun ne lui paraît qu’un moyen pour donner aux autres _ le plus de satisfaction possible. Encore, malgré le _ préjugé créé par toute son éducation, l’état ecclésias- dr

tique ne lui paraît-il pas seul à pouvoir satisfaire ses “#9 goûts « studieux et sédentaires »:il discute entre l’Église et l’enseignement. Un de ses professeurs, M. Manier, lui « fait souvent envisager » ce que cette dernière $ carrière « a d’:onorable ». (1) Mais il a vu les déboires, les souffrances que sa sœur y a rencontrés. Cette care rière lui « répugne par les manœuvres qu’elle nécessite k pour sortir de la poussière de l’enseignement élémen- À taire ». (2) Il ne lui reste donc que l’état ecclésiastique. D’ailleurs, quand il le considère en lui-même, le sacerdoce lui semble « un type divin »,« sublime »,« unheureux mélange de vie privée et publique, de solitude pour soi, … de sacrifice pour les autres ». (3) Il s’exalte quand ilen | parle; le sacerdoce, dans son type abstrait, lui apparaît | À comme « le beau idéal de la vie heureuse et par faite ». (4) Mais il sait déjà, comme ses directeurs lelu diront plus tard, que « le ministère ordinaire, ce qu’on peut appeler le ministère des paroisses, ne seraitnulle ment la fonction convenable à son esprit »; (5) son rêve à eût été la vie du « bon Thomas Reïd », « la vie paisible 4 d’un ecclésiastique laborieux, attaché à ses devoirs, dis | pensé du ministère ordinaire pour ses recherches ».(6) Thomas Reïd fut à la fois « philosophe et ministre du. Le Saint Évangile »; pourquoi Renan ne le serait-il pas, nu lui aussi? NE . Cependant, déjà, il s’inquiète. L’Église reconnaît à comme une des marques de la vocation ecclésiastique M 74 508

4 la défiance de soi-même, la docilité d’esprit. Or Renan a cs _a au plus haut degré le sentiment des devoirs délicats qu’entraîne l’exercice de la raison, mais toute docilité | lui répugne; pour l’Église, préoccupée de hiérarchie, : de gouvernement, de bon ordre social, il est nécessaire _ que tout individu soumette toutes les décisions de son jugement à d’autres individus investis d’une autorité | supérieure; Renan, qui saura encore se soumettre, est _ cependant déjà, essentiellement, l’idéaliste qui ne conçoit d’autre discipline que celle de la vérité. S’il désire une vie d’étude, il la comprend comme une vie libre; sa recherche ne doit pas être enchaînée; il entend rester toujours maître de ses pensées et de ses actions. L’ « état ecclésiastique », c’est le sacrifice de cette double liberté. C’est « un lien indissoluble », (1) c’est la soumission éternelle. Il vient d’éprouver, en com- : _ mençant ses études philosophiques, l’instabilité des idées; il sait, puisqu’il a été tenté, qu’ « on n’est pas ;

  • sûr de ne pas changer de croyance à l’avenir, quelque _ certitude qu’on ait du présent et du passé » ; comment . pourrait-il, « sans hésiter, jurer de l’avenir de sa s Il est vrai que l’autorité à laquelle il lui faudra se soumettre est exercée par les représentants de Dieu _ sur la terre; sans doute il doit se remettre aveuglé- ment entre leurs mains; mais ils méritent que sa con- fiance en eux soit entière; le chrétien qui se sent _ « mené » par Dieu pense au moins qu’il est « bien | mené »; le prêtre, dans son abdication de soi-même,

#} aura la même conviction. Mais non. Le monde e cclée 4 siastique est à peu près le seul que connaisse alors à ARE Renan, et il lui paraît corrompu par « la malice des < hommes ». (1) Il ne croit plus trouver dans l’autorité à rt laquelle il se soumettra une image de la justice divine; à il sait que cette autorité est « ombrageuse et souvent. it

  • | crédule »; (2) il prévoit le cas où elle lui ne 5 de faire une « bassesse »; il ne saurait s’y plier. re Autour de lui trop de caractères lui semblent vils; il de
  • estime les prêtres de Saint-Sulpice, mais il sait que ; « bien peu leur ressemblent »; (3) il aura pour collègues 4 des gens qu’il est « forcé de mépriser » (4) pour leur 4 ñ « frivolité », leur « duplicité », leur « caractère co ‘4 | tisan et rampant ». (5) Il a beau traiter ces vues de. à. « superficielles », déclarer qu’il faut « faire abstraction 0 des hommes et voir les choses en elles-mêmes, si fon’: veut trouver quelque chose de bon et de beau »; (6ÿ 7. solvuntur objecta, sans doute; mais ces objections | cependant reviennent toujours dans son esprit, parce : * que toujours la réalité est là qui le choque. Et quand S on le voit écrire à sa sœur : « Hélas! ma bonne Hen- # ‘ riette, je ne me flatie point le tableau… Mais que É +3 veux-tu donc que je fasse? », (7) on ne peut s’empé- L î cher de s’attendre à le voir trouver bientôt une autre réponse à cette question désolée. 7404

Il n’en a pas hâte cependant; toutes ces incertitudes

4 Jui sont pénibles, mais plus pénible lui serait 1e encore une décision, qu’elle l’enchaïinât pour toujours à ! $ la discipline, ou qu’elle lui fit rompre des liens qui si

longtemps ont été pour lui des soutiens. Avant de s’en- Ù | gager ou de se dégager, il goûte longuement le plaisir de pouvoir se déterminer dans un sens ou dans l’autre. Il s’y attarde d’autant plus que, dès ces premiers

jours, c’est le rêve de sa mère qu’il craint de blesser x _ un jour : « Ce qui me cause une peine indicible, écrit-il,

_ c’est que je ne sens que trop que le bonheur de ma ? _ pauvre mère en dépend. » (1) Par là encore, il n’est | pas « appelé ». Pour mener à bien son action sociale

autant que pour s’acquitter pleinement du service à

divin, le prêtre catholique doit rompre avec toutes les .

affections particulières ; il doit comme le firent Jacques k

et Jean, les pêcheurs de Galilée, laisser « ses filets et e

__ son père » (2) pour suivre Jésus; ou prendre pour LL _ exemple le parfait détachement de saint François ê __ Xavier, qui, passant à trois lieues de la maison pater- MAR ts | _ nelle quand il allait partir pour les Indes, refusa d’aller . ap | saluer ses parents. Les lettres de Renan montrent pour : __ sa mère une sensibilité ingénieuse et tendre, d’une : fraîcheur d’accent toute féminine, « D’où vient », _ auraient pu lui dire ses maîtres, &« que vous pensez si $ _ souvent à vos parents, que vous leur écrivez si fré- _ quemment, que vous avez tant de joie quand vous . recevez de leurs lettres? que vous êtes si sensible à . leurs prospérités et à leurs disgrâces? que vous pensez « si souvent à cette maison maternelle, au voyage que

vous méditez d’y faire? enfin que vous aimez jusqu’au chemin qui y conduit? » (1) Ce mauvais clerc, cest 1 bien Renan : lorsqu’approchent les vacances et qu’il [44 doit les passer à Tréguier, la pensée qu’il va bientôt ô retrouver sa mère « l’occupe tout entier »; sa mère FT | « est le centre naturel où se portent ses désirs et ses ; espérances, dans les moments où il les laisse libres de # suivre leur pente naturelle »; (2) et il a peu l’habitude À

Henriette lui promet, comme il le demande, d’épargner à sa mère le récit d’hésitations dont on ne peut x

encore prévoir l’issue, (3) qu’elle s’emploie à hâter. | Elle ne combat pas les idées de son frère sur la sublimité de l’institution sacerdotale; (4) qu’importe en de effet ce qu’il pensera de cet idéal, pourvu qu’il voie avec netteté le réel? Elle insiste donc sur les traits “4 qu’avait déjà tracés son frère, sur le « serment indélé- bile » (5) qu’il devra prêter, sur l’entière soumission : ‘1 « Un ecclésiastique peut-il disposer de lui-même? _w’est-il pas obligé de suivre la direction que lui 4 donnent ses supérieurs ? » « Le nombre et la coutume 13 n’entraînent-ils pas la minorité et le devoir ? » Ainsi M f vont les questions, renvoyant à Renan un écho plus précis et plus fort de ses doutes, de ses hésitations. Et #1 elle ne dit pas toute sa pensée; si elle ne prévoyait | pas beaucoup d’objections, « son langage seraït proba- 5 blement plus explicite encore ». (6) Elle excelle à (1) Retraite pour les ordinans, Paris, 1709, tome II, page 323. 23

it ‘entrer dans les idées de son frère pour les pousser où NS _ peut-être elles ne seraient pas allées toutes seules. Elle | approuve absolument ce qu’il lui a écrit sur l’enseignement; puis elle continue : « Remarque cependant que si je parle de grandes difficultés… je suis loin de croire qu’on ne puisse pas y atteindre… D’ailleurs il faut bien penser qu’il n’est pas une profession où les Eu, premiers pas ne soient difficiles. » (1) Elle insiste, après son frère, sur les mauvais côtés de l’enseignement; mais elle ajoute un mot : de l’enseignement « privé »; etelle déclare que, « pour un homme », l’enseignement « public » est « bien préférable ». Et voilà une idée importante qu’elle présente, en même temps k que M. Manier, à l’esprit de Renan. Elle n’oublie pas de montrer, dans la Pologne où elle vit, « l’esprit de fanatisme et de haine religieuse » ; elle note l’hostilité ÿ réciproque et sans scrupule du juif et du chrétien; (2 « nulle part on ne couvrit plus souvent les passions des 4 , hommes du nom de la divinité ». « Partout on voit se Care E former des haines au nom de celui qui n’a enseigné que paix et charité. » (2) Peut-être, hors de la Pologne, le jeune séminariste pourra-t-il en trouver d’autres | | exemples. Elle a enfin des mots qui laissent voir clai- ] rement au passage sa conviction ou son désir : « Lors même, écrit-elle à son frère, que tu persisterais dans tes opinions présentes. » (3) On ne saurait mieux faire entendre combien il est improbable que ce philosophe Ces efforts ne sont pas vains. Après avoir lu les

réflexions d’Henriette sur la discipline ecclésiastique, 2704 _ Renan est frappé d’y reconnaître si exactement les 100 siennes. (1) Et elle de son côté ne feint pas d’ignorer son. Los k influence ; elle s’ « accuse souvent de creuser de plus … en plus l’abime des pensées » de son frère, en « le por: tant à les sonder, en les approfondissant avec lui ». (2) ME Je L’opposition entre l’amour de la liberté et la disci- ire AE pline, entre le rêve de la perfection morale et la ces x bassesse de la vie, semble donc devenir de plusen Ke: plus forte dans l’âme de Renan; il va bientôt passer _ d’Issy à Saint-Sulpice; « l’envie, le petit esprit » de ceux qui l’entourent le font de plus en plus souffrir. ; C’est à ce moment qu’on lui propose de prendre un premier engagement de vie cléricale, en recevant la : 4 7,265 tonsure. (3) On juge de ses hésitations. C’est le sujet ; de longs entretiens avec son directeur, M. Gosselin, à Ne #4 qui il confie l’état de son âme. En effet, « ce n’est pas; à ceux que Dieu appelle d’être juges de leur vocation. Il ne leur donne pas d’ordinaire cette connaissance par eux-mêmes… mais par les lumières des autres de qui À ils doivent dépendre, et qu’il a établis pour les juger | et les conduire. » (4) « La vocation divine, écrit Renan à sa mère, ne se connaît que par la volonté d’un sage En L | directeur. » (5) La placidité, la sérénité du bon 7 F M. Gosselin, son diagnostic un peu émoussé, (6) le faisaient pencher pour une prompte décision qui lui AS paraissait d’une évidente sagesse; ses conseils furent 0 FRA (3) Lettres du séminaire, 28 avril 1843. L’NTENENER DUREE (4) Théorie et pratique des sacrements, tome III, pages 32-33. 4 À 6) Lettres du séminaire, 28 avril 1843, o <çatr

: même, à un certain moment, « positifs », (1) mais les ten- 4 à _tations, les incertitudes de son élève redoublant, il _ dut consentir à un délai. C’est probablement à la suite | de cette crise que M. Gosselin devina chez l’excellent | séminariste « certaines tendances d’esprit qu’il n’avait pu suffisamment définir, mais qu’il jugeait dange- k | reuses ». (2) Ce n’est pas seulement avec son directeur que Renan délibère, c’est avec sa mère. Déjà la pensée de sa mère, de son bonheur ou de sa peine, tourmente le cœur de Renan. Sans lui « exposer à nu » « cet état d’anxiété et d’incertitude » (3) où il se débat, il semble avoir essayé discrètement d’éveiller ses réflexions sur la _ gravité de l’engagement qu’on lui proposait; dans un d moment où M. Gosselin a pris pour lui une « décision » qu’il croit « définitive », on sent, au ton dont il écrit à Le sa mère, (4) que cette démarche est pour lui, sinon un A sacrifice, au moins une aventure, et non l’adhésion à _ confiante et sereine d’une âme toute à sa foi. Ce délai Rue _ n’étonne donc pas; sans doute sa vocation s’obscurcit . de plus en plus… Trompant brusquement toute attente, | | c’est au contraire alors qu’il l’affirme avec le plus de _ vigueur, en un langage tout nouveau pour lui. Ce n’est plus parce qu’il a des goûts « studieux et sédentaires » qu’il sera prêtre : pour la première fois il déclare que « la volonté de Dieu » s’est manifestée. (5) Il ne cherchera pas dans l’Église le « bonheur humain », qui n’est qu’une « chimère », mais il y trouvera « le devoir, la (3) Lettres du séminaire, 6 juin 1843. F ” d _() Lettres intimes, page 138 et suivantes, 16 juin 1843.

vertu, et les jouissances inséparables de l’exer cice d ESA facultés nobles ». Et tout cela repose sur une démon- ; stration « rationnelle » du christianisme. Il a réponse à , tout. La perte de son indépendance, qui l’effrayaitna- ; guère, ne l’effraie plus : le prêtre a, comme tout homme, la seule liberté qui compte, la liberté mé liberté de « penser pour soi »; il se taira sans regret, ins « loi de silence » s’impose à tout homme qui veut De : « vivre en paix ». Voilà, après tant d’hésitations, une É singulière fermeté; voilà aussi, après tant de déclarations d’indépendance, une singulière résignation, un & idéal bien bourgeois. Plus préparé et peut-être plus apte à la recherche de la perfection intérieure qu’à la: + vie sociale, il se persuade de chercher en lui-même Ne. une revanche muette de la dépendance extérieure; | peut-être aussi, dans l’examen décisif qu’il a fait à TR l’occasion de ce premier engagement, a-t-il vu s’atté- ne nuer des motifs qu’une première surprise avait jadis d démesurément grossis. Mais surtout ce qui avait eu raison de la volonté lointaine et novatrice de sa sœur, 13

  • c’était la volonté présente, agissante, de son directeur … et de ses maîtres, favorisée par tous les charmes du 44 passé et par les secrets désirs de Renan, et exerçant 444 d’ailleurs, pour ainsi dire, sa magistrature régulière. … En lui accordant un délai pour la tonsure, le directeur | de Renan lui a rappelé quelle était sa « décision » (1) au. sujet de sa vocation; ses « supérieurs » « l’assurent » A « avec plus de concert » que jamais, « que la volonté de Dieu est qu’il soit prêtre ». (2) Et ainsi cette première

D ictoite n’est pas son œuvre à lui seul; par suite, nous : 2 pouvons penser que la lutte n’est pas finie; mais,quoi É: x qu’ilen soit, c’est l’âme momentanément pacifiée qu’il | 3 entre à Saint-Sulpice, et qu’il va aborder l’étude de | « ces deux mondes inconnus : la théologie et la Pendant que ce délai donnait à Henriette le temps

_ d’agir, elle s’effrayait de ces puissantes influences qui

| venaient retarder ce qu’elle regardait comme inévitable. À Elle comprit le danger, chercha à y soustraire son | frère ; elle n’avait pu l’empêcher d’entrer à Issy, elle tenta de l’enlever à Saint-Sulpice. C’est peut-être pendant les vacances de 1843, c’est au plus tard dans | les premiers mois de l’hiver (2) qu’elle lui proposa, | puisqu’il avait obtenu un délai, d’accepter pour quelque S | temps la charge d’un préceptorat en Allemagne. Encore 1 _ prudente, elle lui représenta que rien n’était plus ee _ propre à faire connaître les hommes et les choses (3) 1e qu’un séjour à l’étranger ; mais c’eût été surtout un Le long répit, et un isolement où il aurait mieux entendu, œ fs dans la voix d’Henriette, celle de sa propre conscience. ! Comme pour donner raison aux craintes de sa sœur,
le jour de Noël 1843, Renan reçut la tonsure, et, le jour de la Trinité 1844, les ordres mineurs. Malgré les y avertissements de ses maîtres d’Issy, on ne trouvait FAE | en lui rien d’hérétique; il était l’un des cinq sémina-

  • ristes chargés du catéchisme de persévérance à Saint-

_ Sulpice. Et cependant la première impression de ce ne | : futur prêtre devant la théologie est étrange. « Cest 4 une étude attachante, écrit-il à sa mère, mais un peu … sèche. Si elle n’a pas le haut intérêt et la beauté dela .

philosophie, elle n’en a pas non plus les difficultés. Il a 5 pourtant quelques traités qui égalent la philosophie en À tu oh hauteur et en importance. » (1) En écrivant à Henriette, A il distingue entre la théologie dogmatique, « toute em- fé ri 3 _ preinte de la scolastique du moyen âge, moulée encore, a : pour ainsi dire, sur les formules abstraites et creuses À À sr de l’école », et l’apologétique. Celle-ci « est grande et ta LS belle », et le meilleur éloge qu’il en puisse faire, c’est Ne à _ quelleest « une vraie philosophie, nécessitant des 4 ; analyses de l’homme, de la société, des discussions de. fa ï 4 | critique, des recherches toutes expérimentales, en un mot ». (2) La philosophie reste sa grande passion intel. lectuelle ; mais à côté d’elle en naît une seconde, la 14 philologie ; l’hébreu, dont l’étude « était suivie parun y très petit nombre d’élèves », (3) avait déjà pour lui 4 « le plus grand charme ». (4) IL l’écrit à sa mère,il } l’écrit à son ami Liart. On reste vraiment étonné de ’ trouver déjà si fortes en lui, presque deux ans avantle dénouement, les tendances qui domineront toute sa vie “w A scientifique. Et cependant il reçoit la tonsure. C’est 428 È qu’il a trouvé un directeur plus agissant que le doux AC ER M. Gosselin. Dès son entrée à Saint-Sulpice, on l’avait M Et invité à faire ce premier pas. Ses doutes, un moment 0 E x | exorcisés, étaient revenus le tourmenter. Mais si la: #08 4 | (4) Lettres du séminaire, 6 novembre 1843. TR x Ho

| voie était douloureuse, on lui persuadait qu’elle le Fe menait vers la croyance de ses maîtres; de ces « peines fe de quelques jours », (1) qu’il voyait partagées par beaucoup de ses condisciples, sa foi devait sortir plus 4 robuste et mieux trempée. Son directeur, jugeant sans ; doute qu’il ne fallait pas prolonger outre mesure de L tels délais pour un acte qui n’était pas encore irrévocable, (2) redoubla de sollicitations. Renan hésita EE longtemps, mais la résistance n’était pas encore un Ex devoir évident ; il pouvait encore céder à une autorité __ qui semblait sûre d’elle-même et qui l’avait habitué à 4 l’obéissance ; il se décida la veille du jour de la céré- monie, et, une fois de plus, peut-être avec l’illusion, qui dura peu, qu’il n’obéissait à aucune détermination | étrangère, « suivit passivement la ligne qu’une force : supérieure traçait devant » lui. (3) Mais, dès le jour 4 donnait une interprétation singulièrement hardie, qu’il .__ a attribuée plus tard à son directeur. (4) En récitant les s jl paroles du psaume : Dominus pars hereditatis meae,.… M: il prenait pour son partage « cette vérité qui est le Dieu | caché »; (5) les « idoles » et les « dieux étrangers » (6) ? _ du psaume, c’était tout ce qui n’est « ni beau, ni bon, . ni vrai ». (7) En un mot, il traduisait les versets du _ vieux roi juif dans la langue du spiritualisme cousi_ nien; la consécration sacerdotale devenait pour lui une

Ni avait fait ressortir toute l’importance, rien de chrétien + en lui, pas même un de ces élans de dévotion où il. (CYR devait pourtant, plus tard encore, retrouver quelquefois qi l’illusion de la foi. Un pareil détachement ne peut être J A provisoire; c’en est fini pour Renan, à jamais, de “3 HR cn l’intime société de l’âme religieuse avec Dieu le Père; … 2 et ce n’est plus que par une habituelle inconséquence que sa piété peut voir encore en Dieu le Fils autre À chose que le plus divin des enfants des hommes. 7 Cependant, que l’on comprenne ou non,autour de lui, … ST : ses réserves, on commence, semble-t-il, à discerner la 54 4 . haute valeur de son esprit, et, comme l’Église est moi “à 3 société complète où toutes les aptitudes trouvent leur ( emploi, on pense à l’utiliser pour le service de Dieu, Mi : dans l’ordre scientifique. (1) On pressent Renan sur 1278
une place de professeur à Saint-Nicolas; et, malgré le. La caractère « impérieux » de M. Dupanloup, malgré l’es- … ta prit de « petitesse » de ses collaborateurs, il y consen- Ke tirait peut-être « afin de pouvoir. fréquenter certains $ cours, et se livrer à certaines recherches qui ne peu | vent se faire commodément qu’à Paris. Ses maîtres lui 47 À font des « propositions assez explicites » pour qu’il à ‘ soit « sûr d’être reçu à bras ouverts » dans la société 230 à de Saint-Sulpice; M. Carbon lui en avait parlé au bou à de très peu de temps; (2) ce ne serait déjà plus « len- » Une seignement élémentaire et classique » pour lequel il n’a il 4 F mure que de la répugnance; il accepterait donc peut-être À < D cette offre, mais pour quelques années seulement et « à 4 ;

. la condition de n’être employé que dans les séminaires à “4 du diocèse de Paris ». Quand il s’agit de ses intérêts 4 ‘ essentiels, c’est-à-dire de ceux de son progrès intellec-

16 tuel, on voit donc qu’il n’est rien moins qu’un instru-

ment docile entre les mains de ses supérieurs; il se

| sert au contraire de leurs desseins pour réaliser les

| siens ; il réserve son droit d’indépendance, son rêve de

« vie solitaire et privée », où se retrouvent toujours les figures de sa mère, d’Henriette, et la pensée de sa chère Bretagne. Enfin on parle beaucoup d « une maison de hautes études » que projette l’archevêque de Paris,

et son directeur lui « donne à entendre par plusieurs mots couverts » que, s’il le veut, la porte lui en sera ouverte. C’est le projet qui séduit le plus Renan :il pourrait s’y adonner aux recherches scientifiques de

| son choix sans préoccupation d’utilité pratique, en à toute liberté d’esprit. C’est là qu’il met son espoir; le.

5 reste ne serait qu’un « pis-aller ». Mais, même pour

‘1508 cette place d’honneur, il veut, avant de se décider, en

étudier « de près l’esprit et les constitutions ».

À Ces vues d’avenir sont celles de ses maîtres; que ;

: devient la proposition par laquelle Henriette avait voulu

ne les prévenir? Renan ne repousse pas absolument l’idée

4 d’un préceptorat en Allemagne; il diffère seulement sa |

4 décision jusqu’aux vacances de 1845; (1) mais les pro-

$ jets qu’il examine ne supposent-ils pas tous que cette

4 décision pourra être un refus? Aussi Henriette s’in-

{ quiète; elle voudrait arracher son frère à toute possi-

( bilité de vie ecclésiastique ; et voilà qu’il hésite entre

‘4 Saint-Nicolas, Saint-Sulpice, et la maison de l’arche-

vêque. Il a déjà accepté, malgré elle, l’idée de la « discie K. 4 pline; mais n’est-ce pas accepter une servitude tou PARRE NS À

spéciale que d’entrer dans un de ces « corps »? m’est 2480 À

_ ce pas être esclave parmi les esclaves? Aussi, après avoir protesté qu’elle n’a pas à le « conseiller », elle le ‘43 SA j | « conjure…. de ne jamais s’engager dans aucune agréga- pee: 1

_ tion qui lui ôterait toute liberté d’agir et l’enlèverait La ; _ ainsietà sa propre raison et à ceux qui l”aiment »;ce Fr serait, pour elle, « le dernier malheur de sa vie ». (1) Ft

Mais elle s’est alarmée à tort; son frère a accepté la AU

« loi de silence », il n’accepterait pas une règle quilui OO … _ commandât une action passionnée. Il applique aux FRS : « congrégations » ce relativisme, cette « intuition du FEES _ devenir » (2) qui est déjà au fond de toutes ses idées; 4 ; non seulement il déclare, avec l’Eglise elle-même, Mt +5 qu’elles ne peuvent convenir à certaines personnes, HE parmi lesquelles il se compte, mais il déclare encore Fe si.

__ qu’elles sont incompatibles avec certains temps, etque le nôtre est de ce nombre; (3) affirmation hardie, par Fees laquelle sa doctrine propre se met en contradictionavee l’enseignement de l’Eglise. S’il accepte certains projets, ) 0 c’est qu’il n’y a rien, même à Saint-Sulpice, quires- nN

6 semble à une véritable congrégation. Non seulementilne … prendrait pas d’engagement contraignant et perpétuel, 1 Fe) mais il ne veut même pas paraître promettre de s’en

_ gager dans une société, quelque libre qu’elle soit : … UE.

‘2 _ quand, un peu plus tard, ses maîtres lui offriront une Fe ,

à gratification pour une conférence d’hébreu, et que cette as 1

_ offre lui paraîtra faite au futursulpicien, ils’endéfendra

$ | (1) Lettres intimes, page 176. eu de à

De let exigera une réduction qui le laissera plus libre. (1)

Mais l’Église catholique ne tend-elle pas à devenir de

  1. plus en plus un « corps », en même temps que la chré- ; di tienté se démembre ? Maintenant que le catholicisme a ; devant lui, non plus quelques hérétiques, mais surtout : une société laïque en voie d’organisation, qui prétend se faire, en dehors de lui, une vie complète, ne tend-il

pas de plus en plus, suivant l’impulsion de Lamennais, à devenir un « parti »? (2) Renan ne peut accepter cette | perspective. Dans sa recherche inquiète et dans son É dédain pour l’action, l’idée d’une organisation, d’une tactique pour la défense de la Vérité lui semble à la fois comme une outrecuidance et une impiété. Dès ce moment, il ne considère pas l’Université laïque comme ; une ennemie; il ne partage pas, à son sujet, les « idées exagérées » de certains « déclamateurs »; (3) il \ trouvera « tout à fait comique » leur « enthousiasme »

et leur « zèle désintéressé »; (4) quand il croira voir dans la fondation de l’archevêque de Paris un instru- ; ment de combat, il sera bien décidé à n’y jamais entrer: il ne veut pas être « un homme de parti ». (5) Dans ces délibérations où l’on voitse préciser, devant d des événements prochains, le caractère et les tendances ù de Renan, semble se passer la première année de son 4 séjour à Saint-Sulpice. De plus en plus les indices se multiplient qui révèlent son détachement des doctrines

: établies. Il va passer ses vacances de 1844 en Bretagne; à 4 (2) Renan, Essais de morale et de critique : Lamennais.

il y retrouve avec un charme toujours nou an le &Y | dresse de sa mère et les souvenirs de son e afa 0e 4 Re 1 . mais qu’il se sent loin déjà de ses vieux maîtres! Ces 18 prêtres bretons, qui avaient incarné pour luila vraiefoi, pe qui lui avaient représenté l’Église dans toute sa pureté, - F4 sa lui paraissent maintenant, « quoique respectables », — . « circonscrits dans un cercle de vues si étroites qu’il” ; craindrait qu’un contact trop immédiat ou trop pro- AT É à longé ne finît par l’y renfermer avec eux ». (1)ILoceupe “4 ses vacances à lire les poèmes hébraïques, particuliè- “4 | rement les psaumes, et il en parle comme il en parlera mare toujours, comme d’une œuvre admirable, mais pure ment humaine, type de la poésie spontanée des anciens f 4 âges. (2) Rentré à Saint-Sulpice, il s’occupe sérieuse i ment de l’étude de l’allemand, (3) et il est surpris de’) à voir ses pensées « en parfaite harmonie avec les points TE ; de vue » des philosophes et des écrivains protestants PSS de l’Allemagne. (4) Comment pouvait-il être à la foisle disciple des sulpiciens, de Herder et de Kant? ne devait-il pas se lasser de cette inconséquence, et, s’il | fallait choisir, abandonneraït-il ce qui était l’œuvre propre de sa pensée ? RER ES Le moment approchaït où il se croirait obligé de 7% choisir, car on allait lui proposer de prendre le sous eo diaconat, le premier des ordres irrévocables. Déjà, um ns a an auparavant, il y pensaitavec angoisse: « O mon Dieu! % mon Dieu! s’écriait-il, éloignez de moi ce calice »; (6) K 28

3 1e til prévoyait déjà que, pour le sous-diaconat comme

_ pour la cérémonie de la tonsure, il demanderait 6

A un délai. Or, ses angoisses, ses doutes n’ont pas ÿ

$ cessé; et pourtant voilà qu’il lui faut « insérer son k

À ‘veut se déterminer cette fois que par une « certitude absolue, résultat non d’influences étrangères ou des

circonstances, mais d’une conviction intime, d’une

volonté libre et personnelle ». (2) Or l’idée de l’instabilité de la certitude le hante ; même quand on ne doute pas, qui sait si le doute ne va pas surgir ? Il lui semble donc « plus moral de tenir son esprit exempt d’engagements et libre de suivre la vérité partout où elle se montre ». (3) Il veut au moins s’assurer le temps de la réflexion, s’ouvrir aussi une issue pour « le cas où le devoir l’obligerait à reculer ». (4) Et alors il revient au projet d’Henriette ; s’il a appris sérieusement lallemand, c’est au moins autant pour être mieux en état

_ de profiter de cette offre que pour le progrès de ses études ; (5) il va donc demander un délai, et, au com-

mencement de l’année classique suivante, ce précep-

1 torat serait « le moyen le plus simple de faire agréer un

À refus au moins momentané à des supérieurs que la

| prudence lui défendrait de choquer, quand même la |

: probité ne lui commanderait pas envers eux la recon-

4 naissance ». (6) Comme au temps d’Issy, l’espoir renaît

chez Henriette ; à ce retour d’indécision, à cette hypo- :

j thèse d’un recul possible, elle comprend que son frère E % A se dégage enfin, elle va l’y aider de toute son autorité. He: : Sans retard, elle lui répond, et elle lie en un solide rai- 13 23 \ sonnement, par lequel elles prennent une force toute Mr 1à tele: les idées un peu éparses de Renan. « Oui… il ER , faut que ta détermination vienne d’une volonté éclairée an ; et Libre. Or, pour qu’elle soit libre, il faut que tusortes, en à pour quelque temps au moins, de l’atmosphère oùtuas _ jusqu’à présent vécu, et, pour qu’elle s’éclaire, il est de _ toute nécessité que tu puisses connaître quelque peu ce 2 à monde où tu dois passer ta vie : il est des choses que tee | tous les livres de l’univers ne sauraient enseigner. » (1) É Elle fait plus ; elle s’efforce d’écarter du débat suprême ve à | tous les éléments étrangers qui pourraient obscurcir la NN it conscience de Renan : elle le rassure au sujet des LR

  • rigueurs de l’opinion pour ceux qui reculent devant les ; KNES liens de l’état ecclésiastique; elle lève toutes les diffi- VA cultés pécuniaires. (2) Enfin elle lui rappelle que, « quand une chose devient un devoir, toute autre ques … E: tion, quelque délicate qu’elle soit, s’affaiblitet disparait devant cette loi impérieuse ». (3) ‘#88 C’est alors que, fort de cesnouveaux encouragements, ne us Renan écrit le mot décisif : « Je ne crois pas assez. »(4) = Il a mis les affirmations du catholicisme à l’épreuve de +4 k la critique « psychologique et historique ». (5) Histori- » quement, l’Église a constitué le christianisme en tirant _: . desÉcritures ses mystères, ses dogmes, ses sacrements. : 200 | et (1) Lettres intimes, page 217. « « À {a : 11: (5) Souvenirs, page 407, lettre à l’abbé Cognat, 11 septembre 1846. x

Ni _ … Pourelle, l’histoire deses dogmes, depuis le concile de

Jérusalem jusqu’à celui du Vatican, c’est celle d’ « un $?

_ - progrès dans la foi, et non d’un changement ». (x) Le “Æ savant cherche à pénétrer les secrets de la nature phy__ sique ou de la nature morale; les secrets du monde ; surnaturel sont écrits dans les Livres saints. L’Eglise propose à la foi les Livres saints tout entiers, par con- : séquent la vérité surnaturelle tout entière; c’est là, pour employer le mot de saint Paul si souvent cité, le « dépôt » qu’elle doit « garder »; « elle n’y fait jamais aucun changement, aucun retranchement, aucune addition ». (2) Mais elle peut préciser les notions, « faire | passer progressivement » un dogme de la proposition confuse à l’enseignement explicite et à la définition solennelle »; (3) et, en fait, elle a « classé, analysé, expliqué, étiqueté, affirmé », elle n’a « rien ajouté, rien changé au fond des choses ». (4) C’est en cette com- | préhension progressive d’une vérité immuable et com-

  • plète que consiste ce qu’on peut appeler la vie du 1 dogme. Cette antique et subtile théorie ne suffit plus à É Renan. Ce commentaire que prétend être le dogme lui ; semble infidèle et démesuré ; il ne soutient pas le texte, x _ illétouffe, et, en fait, ils’y substitue. Renan lui demande en vain ses titres et sa méthode, et rien ne le satisfait. F L’Eglise catholique, dans un âge où la science a tout ‘ F renouvelé, vit sur les raisonnements naïfs des premiers ‘ ! (1) Vincent de Lérins, Commonitorium peregrini, 1,23; cf. Cognat, (2) Vincent de Lérins, Commonitorium peregrini, I, 23. x (3) Jangey, Dictionnaire apologétique de la foi catholique, article (1 (4) R. P. de la Barre, S. J., La vie du dogme catholique (Étude reli-

chrétiens ou des anciens juifs. Pour Renan ni re

traire, les mystères et les dogmes ne sont qu’une

a « mythologie » (x) qui tombe devant la critique, une | construction élevée par des âmes obscures ou mys- 4 ‘#4 tiques ; les sacrements et le culte ne dérivent des Évangiles que par une série de « suppositions gratuites », (2). Lies 3 et forment un singulier travestissement « d’une institu- ! tion qui ne devait avoir aucune forme extérieure ». (3) _ Telles sont les certitudes qui s’imposent maintenant à “15 _ l’esprit libéré de Renan; et, quel que fût pour lui le ii | charme du passé, « tout a dû céder à la perceptionde

  • la vérité ». (4) Jésus seul est resté debout, le « Jésus de … sa souffrance ». (6) Les paraboles prêchées sur les che- … cs F mins de Galilée ou sur le lac de Tibériade, le sermon 24 ‘ sur la Montagne, la nuit douloureuse de Gethsémani, NN tels sont, tels seront toujours les articles du Credo de Life Renan. C’était bien celui qu’il retrouvait chez les philo sophes allemands, en particulier chez celui qui lui était 0 le plus familier, Herder. (7) Dans cet « homme dd _. peuple » qui prêcha « le royaume de Dieu », Herdee … admire « l’humanité la plus touchante »; il oppose comme Renan la religion de Jésus, c’est-à-dire « sa cha- 5 rité vivante », « son amour des hommes » au « culte | irréfléchi de sa personne et de sa croix »; il montre :5 dans la formation et l’organisation de l’Église la cor- sa (2) Souvenirs, page 284. { Do: PEN (3) Herder, Philosophie de l’histoire, XVII, 1. | 2 AFAUESS yes (4) Lettres intimes, page 228. G” NE H (7) Herder, Philosophie de l’histoire, livre XVII. | À “ “FAR 94 15

_ ruption de tous les enseignements du Christ, l « impur dr _ limon descendu d’une source limpide ». Pour Renan 7 su comme pour Herder, le « christianisme pur », (1) c’est RAS j la morale évangélique, c’est l’exemple vivant de celui g: | qu’il appellera plus tard « un homme incomparable » (2) et qu’il n’appelle déjà plus son « Dieu » (3) que par une _ habitude de langage; en un mot, c’est Le christianisme purifié de tout ce qui en fait une religion. Dès ce , _ moment, etnon, comme le disent les Souvenirs, au mois 3 _ d’août seulement, « l’œuvre de la logique était finie » pour Renan, « l’œuvre de l’honnêteté commençait ». (4) _ La lutte avait été terrible dans son âme ; la prière du R Mont des Oliviers, (5) le cri désespéré du Golgotha, (6) L étaient revenus sur ses lèvres ; quand la pensée de la sa

  • mort l’avait poursuivi, (7) quand la mort lui avait hr semblé le seul remède à ses maux, (8) quand le sou- St) venir toujours présent de sa mère l’avait « navré de k _ tristesse », (9) la passion de Jésus l’avait soutenu - 4 _ dans la sienne. A ce moment encore, la marche de sa ko _ pensée l’elfraie; il voudrait croire qu’il enest encore au + doute ; et, torturé, il s’écrie : « Et pourtant ils vous _ disent qu’il faut admettre tout cela, qu’on n’est pas ‘ catholique sens cela. O mon Dieu, mon Dieu, que faut_ il être donc ?.. » (10) | 1862, lecon d’ouverture au Collège de France.

- (6) Souvenirs, page 309, lettre à Liart, du 22 mars 1845.

A cette question, sa sœur va répondre. Maintenant que le problème et sa solution sont nettement posés, le dialogue devient pressant; Henriette, tantôt par ses encouragements, tantôt par ses prières, n’aura de cesse qu’elle n’ait amené son frère à accomplir tout He son devoir. En même temps qu’elle le remercie d’avoir, « ui comme elle le lui conseillait, refusé le sous-diaconat, elle le persuade qu’il ne peut plus revenir en arrière. « Lorsque certaines idées ontété agitées, elles laissent | | toujours quelques traces, et La moindre de ces traces doit suffire pour l’arrêter »; (1) « certains voiles une fois soulevés ne se replacent jamais ». (2) Le sentiment filial lui-même de Renan n’a pas à s’alarmer. Henriette, … à qui « pressentait toujours ce qui arrive », (3) y a pré- sie paré avec soin l’esprit de leur mère. Et d’ailleurs le devoir n’est-il pas essentiellement un sacrifice ? (4) k Quand Renan, à la fin de juillet, part pour Tréguier où il va passer ses vacances, il n’hésite plus, il est décidé à la rupture. Amené jadis à circonscrire le choix de sa carrière entre l’état ecclésiastique et l’enseigne: ment, il avait choisi l’état ecclésiastique; puis, dans l’Église, il avait rêvé une vie de recherches ou de haut enseignement; maintenant que le devoir lui commande … de renoncer à l’Église, il ne lui reste plus que l’ensei- + gnement laïque. Qu’il poursuive ses études dans les » langues orientales, qu’il entre à l’École Normale, … : comme le lui conseille un de ses maîtres, (5) ou qu’il

à enseigne au petit séminaire Saint-Nicolas, sa vie ne F reprendra jamais le caractère ecclésiastique. Il a mis à J confidentiellement au courant de son état d’esprit trois à directeurs de Saint-Sulpice ; il leur a dit qu’il viendrait à la fin d’octobre faire à Paris les démarches décisives \ auxquelles il se serait arrêté; ces trois directeurs lengagent à rentrer au séminaire, quelles que puissent être ensuite ses résolutions; mais il « y répugne », comme à une démarche « détournée et peu sincère ». (1) Il semble décidé à tout, sauf à dire toute la vérité à sa GE mère; (2) la crainte de la blesser le tourmente toujours, il veut la préparer insensiblement à ce coup trop rude, et il convient avec sa sœur de tout un vocabulaire spécial pour les lettres qu’ils échangeront pendant les Malgré toutes ces précautions, la douceur coutu- #, mière de ses vacances fut, cette fois, troublée d’amer_ tume. Il avait le sentiment douloureux que ses maîtres , l’auraient blämé s’ils l’avaient compris ; les lectures | hébraïques et allemandes auxquelles il consacrait surtout ses vacances le confirmaient dans ces ; idées; (3) les Allemands surtout l’enchantaient en lui } montrant réalisée cette « heureuse combinaison de la n poésie, de l’érudition et de la philosophie » (4) qui L (2) Sa mère s était alarmée lorsqu’elle avait appris qu’il suivait Ne un cours au Collège de France; il l’avait rassurée en distinguant 6 les leçons scientifiques de M. de Quatremère des calomnies et des À 7 pat de Quinet et de Michelet. {Lettres du séminaire, 2 mai

| seule pouvait satisfaire les goûts multiples Me À nature ; en même temps ils lui faisaient regretter de n’avoir pas été élevé dans une de ces communions À protestantes dont le lien est assez souple pour laisserà l’esprit toute sa hardiesse. Il s’en ouvrait à son dire. : teur, déclarait qu’il avait perdu l’espoir de revenir à se A l’orthodoxie par la voie de « examen rationnel et cri- di LR tique », qu’il ne le pourrait plus qu’ « en stigmatisant 8 a sa raison ». (1) Se demandait-il vraiment parfois s’il À n’en arriverait pas là ? Ce qui est certain, c’est qu’ilse ‘ prenait à regretter la foi qu’il avait perdue, qu’il se réfugiait dans la dévotion la plus matérielle; qu’il aurait voulu hésiter encore à mesure qu’il voyait approcher le terme qu’il s’était fixé. (2) Henriette, qui | Fais avait éprouvé une « grande joie » à lui voir « de la | “4 résolution… quelques traces de cette énergie, de cette force de volonté » (3) qu’elle avait tant désirées pour … KES lui, sentait cependant le péril et essayait de le pré- Le venir. Pour la première fois, au lieu de lui laisser toute liberté, elle réclamait le droit de lui dicter sa conduite: « Ne commets ni faiblesse, ni imprudente concession; / moi qui connais le fond de ta pensée, je Les regarde …— rais comme coupables, et je ne puis croire que mon : opinion soit à tes yeux de nulle valeur. Songe qu’il s’agit non seulement de toute ta vie, mais du repos de 48 la mienne, du seul bonheur que la terre puisse me #7) $ donner. » (4) Et presque au même moment Renan lui À écrivait un billet désolé : sa mère avait été très affectée (1) Souvenirs, pages 318-319, lettre du 6 septembre 1845. G 4 (2) Ibid., pages 320-321, même lettre; cf. Lettres intimes, page 303.

LE peu qu’il lui avait laissé entrevoir; « Mon Dieu! 34 | dans quel filet tu m’as conduit ! » s’écriait-il en se sou- f« A a _ venant du vieux Job; (1) « je n’y vois d’issue qu’en Re _perçant le cœur de ma mère ». (2) Henriette proteste sa ni contre toute pensée d’abandon, l’assure « que revenir

; au passé lui est complètement impossible », (3) espère :

œil s’est ressaisi. Et cette fois elle a raison d’espérer ; 23 _ revenant à Paris, il a cru encore « en être réduit pour 4 longtemps aux demi-mesures », (4) il a su, devant un 23 _ événement imprévu, prendre la ferme décision que _ Jui dictait sa conscience. 2 Le jour même où il arrive à Paris, le 9 octobre, 14 choisi par l’archevêque pour commencer la « maison | 5 | d’études » des Carmes, il a immédiatement annoncé # 2 pe son intention « de ne pas passer l’année au sémi- È naire » (5) et il a pour toujours quitté Saint-Sulpice. sg. * 4 .. Sans doute il voudrait encore se laisser persuader qu’il Î à . reviendra; (6) mais à vrai dire, s’il croit que la suite __ de ses études peut modifier certaines de ses idées, il k, ne 1 ne voit pas comment il pourrait devenir prêtre, ou rede- : venir catholique. Il a accompli l’acte que lui comman- i _ dait « l’honnêteté », ila rompu à tout jamais avec la mai- ” _ son de servitude, avec l’Église de ses maîtres et de sa 116 mère ; il a cessé de regarder en arrière, vers les joies Et de la terre d’Égypte, pour suivre vers le désert la , 11 k F « haute raison » de sa sœur, « la colonne lumineuse qui

“# marchait devant lui »; (1) et il connaît alors « le calm e s

| supérieur qui suit l’accomplissement d’un s a cri 5

ee Ainsi se dénoua la crise religieuse de Renan, par um. FN: de ces actes de volonté comme cet irrésolu sut en _ accomplir toutes les fois que l’exigèrent de lui la PAS science ou la conscience; cet acte prend peut-être plus k è de valeur encore quand on sait ce qu’il lui ena coûté s ; d’angoisses et de faiblesses ; et plus on reconnaîtra #4 à d’importance à l’influence d’Henriette dans toute cette 3 AE lutte, plus on saura de gré à Renan de cette décision . finale, par laquelle, loin de sa sœur et de ses conseils, il se montra digne d’elle. due re Les Lettres complètent le récit des Souvenirs; elles nous font mieux connaître la première crise d”Issy, où 1 il s’agit de sa vocation, avant celle de Saint-Sulpice, à | où il s’agit de sa foi. Mais elles mettent décidément en Lei # M relief la vérité essentielle des Souvenirs. Dans cette nc | nature d’une étonnante richesse, bien des éléments

expliquent son évasion définitive de l’Église romaine.

; Son irrésistible besoin de liberté intellectuelle, son … Fe & i tempérament d’audacieux « chercheur de vérité », sont. j CR W les tendances essentielles qui se font jour très tôt, dès 4 FA que sa personnalité se dégage de l’autorité de ses pre- 4 #4 miers maîtres. Mais la critique proprement philoso- ei: _ phique, qui s’éveilla la première, ne joua qu’un rôle ce Heu secondaire et passager dans cette lutte; l’opposition de se tn (2) Lettres intimes, page 317. : CES