Notes sur la Hollande
paraissant vingt fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Res Pour savoir c cé ue sont les Cal ers de la Cuers
- il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante AA . à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, D ruse la Sorbonne, reae chaussée, Paris, CHARME # ù 24 _ arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers | FE Nous mettons ce cahier dans le commerce; nous le. _ vendons deux francs. S LE CRE Nous avons fait tirer à dix mille exemplaires sur +408 quatre pages pour ce septième cahier an vient de 4 ss paraître constitué par la table sommaire et par …
Ke pi , Sur les courriers des cahiers, courriers de Chine, _ courriers d’Indo-Chine, courriers du Japon, courriers Ë iù \ de Finlande, courrier de Russie, cahier d’Arménie, EME cahier de Roumanie, courriers de France, publiés dans x Les trois premières séries des cahiers, se référer au : (La ‘ Sixième cahier de la quatrième série, cahier de courTaie . « A …
A AREA rier, courrier de Paris, inventaire des cahiers, en _ forme de catalogue, un cahier de 72 pages, un franc Fa Nous publierons dans un cahier de la cinquième série Li le relevé sommaire des courriers publiés dans la mon V quatrième série de nos cahiers. 148 0
notes sur la Holland 4 et sur l’intimité +10
M CL Nos abonnés ne confondront pas avec notre collabo_ rateur M. Henry Michel, qui fait en Sorbonne le cours 4 ie d’histoire des doctrines politiques, et dont nous avons TER reproduit une leçon d’ouverture, Edgar Quinet, en téte Dre de notre cahier Edgar Quinet, vingt-et-unième cahier, premier cahier supplémentaire de la quatrième série, 2 de — notre nouveau collaborateur M. Henri Michel, “r conservateur de la bibliothèque d’Amiens :
Le goût de l’aventure et celui de l’intimité sont peut- être les deux sentiments primitifs dont les alternances et les conflits expliqueraient le mieux le rythme de la sensibilité humaine. Vivre en soi et sortir de soi, c’est toujours l’un ou l’autre de ces vœux qui préside à toutes les démarches des âmes. Aucune passion profonde qui ne soit faite de connu et d’inconnu, de sécurité et de risque, d’intimité qui en est la force et la dou-
-_ ceur et de quelque aventure qui en est le mystère, l’audace, le mouvement. La conciliation de ces contradictoires est la pierre d’achoppement du bonheur ou le miracle de l’amour. Nos désirs et nos regrets sont faits de leur antinomie, et n’est-ce point là, transportée à la vie sentimentale, cette opposition fameuse du sujet et
. de l’objet qui demeure l’un des problèmes les plus difficiles de la pensée?
Je viens de passer quelques semaines en Hollande. J’y suis allé voir cette nature hollandaise dont le charme est si spécial et si rare. Promeneur oisif dégagé de toute préoccupation d’affaires ou d’étude, je m’y suis
je Henri Michel 6 simplement mêlé dans les villes à la vie des rues, L autant qu’on le peut en des courses hâtives; jy ai par- ‘ couru, comme il convient, les musées admirables de ÿ la Haye et d’Amsterdam. Mais je m’étais promis à À l’avance de ne pas tenter de tout voir. La curiosité du CR détail, ne rien laisser derrière soi qu’on n’y ait un
moment arrêté ses yeux, est un souci un peu puéril en
ÿ même temps qu’une entreprise bien fatigante. La mul- | ù tiplicité des impressions ne fit jamais les longs souveLe nirs, et tout voir est peut-être le meilleur moyen de tout HA oublier. Il est à la fois bien plus sage et bien plus aisé L de laisser les impressions venir d’elles-mêmes sans les ÿ trop chercher, et de se résigner à ne connaître des 1 choses que ce qu’on en retient quand on ne les regarde ; \ pas tout exprès. Après tout, cela n’est-il pas l’essentiel, _ ce qui se répète, ce qui s’impose de soi-même à nos yeux et à notre pensée, l’âme partout présente du pays ÿ visité? Or l’essentiel, en Hollande, c’est précisément } le goût et comme la culture de l’intimité. Aucun
- peuple ne l’eut plus naturellement, d’une façon plus profonde, plus délicate. Le pays lui-même y convie.
- Conquis sur la mer, il faut sans relâche le défendre | contre elle, et cette patrie que l’homme dut en quelque À sorte créer de proche en proche par ses efforts et par son industrie, dont la conservation lui coûte tant de 3 soucis et tant de labeurs, en est d’autant plus jalouse- ‘ ment sienne. Avec son ciel voilé de nuages, ses eaux À tranquilles, ses basses prairies semées de troupeaux, ÿ. ses moulins qui tournent, ses barques qui glissent, ses Ë horizons fermés au loin par la blonde ondulation des dunes ou la ligne sérieuse d’une digue, la Hollande tout entière est comme une vaste demeure close, pleine | 6.
d’air, d’ombres et de lumière, de silence et de mouvement. Bien que l’espace y soit très libre etle payspartout découvert, l’homme ici a toujours l’impression d’être étroitement et doucement chez lui. Tous les tableaux des maîtres hollandais, — si l’on en excepte Rembrandt et Ruysdaël dont il faut parler à part, — même les paysages, même les marines ont l’air de tableaux d’intérieur. Mais c’est un intérieur spacieux, élargi jusqu’à l’horizon, meubléd’arbres et de navires, de clochers et de nuages, où le peintre à su faire entrer le ciel et la mer et la campagne illimitée. Tout y est sérieux, recueilli, profond, et cependant heureux et souriant et jamais austère. Là même où l’homme est absent, on devine que la vie humaine est le centre-et le but des choses, et que la nature y a été vue par des yeux et réfléchie par une pensée. C’est un pays fidèle fait pour y méditer ou pour y aimer longuenient.
« Si, passant de Belgique en Hollande, dit Michelet dans ses notes de voyage, vous voulez avoir du pre-
mier regard une impression vraie des Pays-Bas, prenez- : les par leur côté le plus aquatique, par Bréda, Rotterdam. » Le conseil est judicieux; c’est celui d’un grand devin qui ne se trompa guère en ces choses. Je fis mieux que de le suivre; je pris par un côté encore plus aquatique, par cette curieuse province de Zélande qui n’est que le limon de trois fleuves et où la terre et l’eau sont si bien mêlées et confondues qu’on ne sait souvent où commence l’une et où finit l’autre. Par une interversion d’un charme étrange, de grandes barques avec leurs mâts et leur voilure y traversent des prairies dans les étroites rainures de canaux qu’on ne voit pas,
et parfois des troupeaux de bœufs, les pieds dans l’eau basse où le ciel se reflète, y paraissent brouter une pâture de nuages.
La traversée d’Anvers à Rotterdam dure une douzaine
È ‘ d’heures. C’est une journée presque entière de naviga- | tion où l’on n’a guère autre chose à faire qu’à regarder passer le paysage, un paysage monotone et cependant
toujours changeant; mais les changements n’y sont que d’insensibles nuances. Les couleurs et les lignes s’y
brouillent et s’y déforment incessamment sans qu’on
puisse bien saisir comment ni à quel moment précis
s’est faite la déformation. C’est ici le contraire des sur-
FE prises et des soudaines visions que nous ménagent les pays de montagnes. Tout se lie, se pénètre, s’entre-
suit. La petite ville, Zype ou Stavenisse, dont on aper-
çoit le clocher tout au loin devant soi, semble tourner
lentement à l’horizon. Elle est dépassée sans qu’on y ait
pris garde. Mais en voici une autre, Tholen ou Zierik-
zee, qui s’élève de la ligne des prairies ou des eaux,
/ sur le même ciel blanc, dans la même lumière, toute pareille à celle qui vient de fuir et déjà fuyante à son
: tour. Cette continuité du paysage fait songer invinci-
blement à celle d’une existence humaine où les jours se lient aux jours, apportant de semblables pensées et prolongeant les mêmes soucis; d’une existence non pas inerte et vainement immobile, mais que remplit toute une seule étude et qui demeure, dans son progrès, longuement fidèle à quelque façon de sentir et de vivre qui s’afline et s’approfondit par sa durée même.
C’est ainsi, d’ailleurs, que vécut le plus souvent le peuple de ce pays. Le réalisme de ses peintres est toujours comme pénétré de conscience. Descartes le choisit
entre tous pour y venir poursuivre sa méditation et y trouver le silence et la suite de vie dont Spinosa se montra, après lui, si jaloux. Et l’on peut, semble-t-il, reconnaître d’autres effets des mêmes goûts et d’une même disposition d’âme dans la patience de ses érudits
et dans l’ingéniosité de ses horticulteurs. Ce n’est pas à Constantinople que Candide aurait dû cultiver son jardin, mais plutôt au pays des tulipes, à l’entour de quelque basse maison peinte de Dordrecht, de Haarlem ou de Middelbourg. C’est là que la vie exté- rieure imite le mieux la vie intérieure et que tout semble incliner l’homme à cette sagesse qui ne veut chercher dans le monde que le prolongement de la pensée. Tandis que le petit vapeur suivait paisiblement sa route, je regardais passer, de droite ou de gauche, comme un décor silencieux, les oppositions d’ombres claires et de clartés sans éclat où se réduit le plus souvent cette nature reposante. Les teintes plates et comme lavées s’y juxtaposent sans se heurter. Ce sont des étendues d’eau dun gris pâle, bordées à l’horizon de pâles bandes vertes qui sont quelque bas rivage de joncs ou de prairies ; dans le ciel blanc, couleur de lin, tournent des mouettes grises ou filent des vols de courlis dont on voit la fine structure, le long bec et le col tendu et les pattes qui traînent dans l’air. Et tout ce gris et tout ce blanc demeurent pourtant d’une surprenante richesse de couleur. Qu’un nuage passe, qu’un rayon de soleil perce, et tout change, délicatement. C’est gris toujours, mais gris vert ou gris rose ou gris poudré d’or. Cette sensibilité du paysage, d’un paysage fait de rien, est le grand charme de ce pays. C’est comme un délicat visage pâle, où le sang est pourtant
| à fleur de peau, qu’un sourire des yeux transfigure et où se reflètent les plus fugitives impressions. | Deux ou trois fois, au cours de sa brève navigation, S le bateau quitte les larges eaux de l’Escaut ou de la Meuse pour s’engager dans quelqu’un des canaux % étroits qui les joignent. Il suffit alors de monter sur la É passerelle pour avoir, par-dessus la digue toujours ? assez basse, une vue prochaine du pays. A l’écluse du | canal de Zuid-Beveland c’est toute une scène mouvementée, un de ces (paysages à figures » comme en pei- % gnirent van Ostade, Wynants, Wouwerman. Dans la - ÿ chambre d’écluse, autour de notre vapeur, se pressent à: bord à bord une dizaine de barquettes aux voiles è brunes ou bises et une grande péniche peinte de luisantes couleurs rouge et vert clair, dont une robuste jeune femme tient la barre. A droite, au bord de la route, sous de grands platanes feuillus, une gaie maisonnette, qui est sans doute une auberge ou un cabaret, forme l’arrière-plan du tableau dont la grande prairie est le fond. Deux carrioles rustiques sont arrêtées devant la porte. Les chevaux ont la bride sur le cou et le sac d’avoine aux naseaux. Par la fenêtre ouverte, on aperçoit un coin de table avec une cruche et des verres. Tout un petit peuple s’est avancé jusqu’à la rampe de l’écluse; quelques joyeux compères inter_ pellent de là-haut les bateliers et les gabariers. Un peu à l’écart, sur un escabeau, est assis un bonhomme, : le buste serré dans un gilet de tricot brun, et coifté d’un bonnet de laine, les joues rudes et mal rasées, les yeux clairs, la bouche édentée sous le nez pointu. Il suit la manœuvre des éclusiers de son regard fixe de vieux paysan, et je ne l’ai point vu bouger d’une ligne tout le
temps que nous restâmes là. Mais le plus attrayant de la scène était assurément deux fillettes de sept ou huit ans, vêtues pareillement d’une robe noire, un peu ample, à la taille haute, et d’un corsage de velours. Un fichu gris, bien tiré, se croisait sur leur poitrine ; deux
| bijoux de cuivre retenaient aux tempes leur coiffe de
dentelle. Elles couraient de côté et d’autre en se tenant par la main, et le contraste était plaisant de la vivacité des yeux et de l’expression finement raisonnable des traits aux formes bien pleines, aux belles couleurs reposées. Les confortables petites femmes s’arrêtèrent, pour nous voir partir, sur la passerelle de l’écluse, toutes deux une main sur la hanche, d’un geste arrondi de leur bras nu, et je me retournai pour voir de loin sur le ciel très doux leur double silhouette gra-
fleuve, jusque-là plutôt vides et solitaires, prennent un caractère de vie et d’animation. Le Dordsche-Kil, petit bras très étroit de la Meuse, est tout encom-
| bré d’embarcations. Comme la direction du vent les contraint à louvoyer, elles se croisent en tous sens, changent à tout instant d’aspect, leur image doublée
; dans l’eau, en une sorte de confusion harmonieuse et réglée. Le long des berges, les maisons, les moulins, les hameaux se multiplient. Sur les routes briquetées, d’une belle couleur brune, fraîche et profonde, qu’adoucit encore l’ombre des grands arbres, hommes et femmes vont sans hâte et tournent la tête ou s’arrêtent un moment pour nous voir passer. Le hennissement d’un cheval ou le beuglement d’une vache répond par instants au sifflet du vapeur ; mais ces rares bruits
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s’harmonisent au tableau de vie et ne paraissent pas en rompre le silence. Mouvement des voiles, glissement des nuages, routes passantes, ailes mobiles des moulins à vent, — le mouvement silencieux, c’est encore là une impression qui demeure. :
Ce que j’ai pu voir de la campagne hollandaise dans cette navigation de quelques heures, puis, un peu après, dans une excursion rapide aux environs d’Amsterdam et dans la journée trop brève où je parcourus l’île de Walcheren, ne m’autoriserait guère à généraliser des impressions où les hasards de l’heure et dela rencontre eurent sans doute le plus de part, s’il n’était vrai des visages de la terre, comme il est vrai des visages humains, que la première vue en est souvent la plus instructive, celle qui a chance de saisir le mieux le trait essentiel. Au reste, cette impression de calme et de sécurité s’accorde bien avec l’image qu’on se faisait par avance de ce pays. Dans la Hollande réelle on reconnaît sans déception la Hollande idéale qu’on avait déjà dans l’esprit, avec la seule surprise d’y découvrir une finesse de détails, et tout un charme délicat qu’on n’avait imaginés qu’à demi.
Sans doute, la vie moderne a passé par là; on ne - manque pas d’entendre sur les routes le cornet importun des cyclistes. Mais, par je ne sais quelle prenante influence du milieu, les gestes de notre civilisation machiniste et industrielle dépouillent là plus tôt qu’ailleurs ce qu’ils ont d’hostile et de barbare dans leur
k impertinente nouveauté. L’assimilation se fait sans efforts et sans heurts du présent au passé, comme elle se fait de la nature à l’homme. Étant peu tourné vers le rêve, ce peuple a mis dans l’humble réalité toute la
poésie qui est en lui. Son ingénieuse bonhomie le sauve de la vulgarité et atteint à l’harmonie et à la profondeur à force de sincérité. L’adaptation et l’aménagement des choses aux fins de l’intime vie humaine, c’est le charmant secret qu’il a toujours à nous apprendre. On le pressent déjà rien qu’à traverser la campagne heureuse où les nuages font comme des ombres de rideaux et où les splendeurs des soleils couchants ont de doux reflets de foyer. Maïs on le saisit mieux encore = dans la vie plus pleine des villes, et le génie de ses vieux maîtres achève de nous en instruire dans les musées qu’ils ont remplis des images de leur patrie.
Bien que la Haye soit assurément, comme l’a senti Fromentin, l’une des villes les plus originales qu’il y ait en Europe, il faut quelque réflexion pour démêler les causes de l’intérêt que nous y prenons et de attrait qu’elle exerce sur nous. C’est une grande ville, mais non des plus grandes. Elle a de larges rues, de vastes maisons et quelques beaux édifices, sans être pourtant comparable par là à la plupart des capitales de l’Europe. Elle est riche, mais il en est de plus riches; aristocratique sans doute, et de grand air, mais d’une aristocratie malgré tout un peu récente et bourgeoise. Il n’y faut pas chercher non plus le charme puissant de la mort ni la noble tristesse des très vieux souvenirs. Son passé date de trois siècles, et, sans être née d’hier, la Haye, dans la vieille Europe, est plutôt une jeune ville. À quoi tient donc son originalité, par où nous touche-t-elle et par quel privilège est-elle bien un de ces lieux d’élection où l’on peut goûter dans l’air même qu’on respire quelque chose
À d’invisible et d’unique, une âme singulière qu’on ne
É trouverait pas ailleurs ? Ce qu’on y goûte, me semble-
t-il, c’est encore l’intimité, mais l’intimité dans sa
nuance de bien-être, de parfaite aisance et de familière
distinction. Il est des villes plus curieuses, il n’en est
| pas de plus attrayante et qui laisse plus de regrets. C’est assez d’avoir visité tels lieux fameux dans | l’histoire de la pensée humaine et d’y avoir participé s une fois, pour en enrichir notre mémoire, à ce qu’ils
{ peuvent contenir d’émotion ou de rêve. On y passe; à notre fantaisie y revêt, quelques journées, une forme “4 nouvelle parmi les formes innombrables de la vie; ils l nous murmurent un secret que nous emportons avec nous. Mais ici cela ne peut suffire, et ces trophées du
| souvenir ne nous satisfont pas. La Haye n’a rien de à plus important à nous dire que de nous y arrêter et d’y vivre, son prestige n’étant pas dans un certain rêve de
la vie, mais dans la vie elle-même. « Quant à moi, dit
Fromentin, si j’avais à choisir un lieu de travail, un
lieu de plaisance où je voulusse être bien, respirer une
; atmosphère délicate, voir de jolies choses, en rêver de
| plus belles, surtout s’il me survenait des soucis, des tracas, des difficultés avec moi-même et qu’il me fallût
de la tranquillité pour les résoudre et beaucoup de
charme autour de moi pour les calmer, je ferais
comme l’Europe après ses orages, c’est ici que j’établi-
| rais mon congrès. »
J’arrivai à la Haye à la nuit close et, me trouvant
quelque peu fatigué par une journée de voyage, je
à me contentai, après mon repas et avant de gagner ma chambre, d’aller passer une petite heure au café de
l’hôtel, le temps de somnoler un moment dans la fumée
d’un cigare. La disposition des cafés hollandais est assez particulière. A la vérité, ce qui les distingue tient à peu de chose ; mais rien ne révèle mieux le caractère d’un peuple que tels légers détails de ses habitudes et de ses goûts. Un grand rideau qui demeure ouvert dans la journée est tendu, dès les lumières, en travers de la salle, qu’il divise en deux parties bien distinctes. Dans la partie intérieure, on joue, on cause, on lit les journaux comme on le fait partout ailleurs en de semblables endroits. Mais, grâce à l’épaisse tenture de velours qui sépare de la rue et en étouffe les bruits, on se sent discrètement et confortablement chez soi. La banalité du lieu en prend un caractère imprévu de retraite et d’abri. Mais c’est la partie antérieure de la salle, — de l’autre côté du rideau, — qui est vraiment pleine d’intérêt. Là, point d’autre lumière que la clarté qui vient du dehors, ni d’autre bruit que la rumeur de la rue. On y fume en silence ,ou l’on n’y parle qu’à voix basse. C’est une autre coutume hollandaise qu’une certaine rue de la ville, une rue centrale et le plus souvent assez étroite, sert, le soir, de lieu de promenade populaire. La circulation des voitures y est interrompue, si bien que, sur la chaussée comme sur les trottoirs, s’écoule en deux torrents contraires tout un peuple singulièrement vivant qui parle haut, rit, chante. On s’en va par bandes, bras dessus bras dessous, les jeunes gens échangeant au passage avec les jeunes filles quelque solide plaisanterie, et parfois, tout tranquillement, mieux que des plaisanteries, un baiser sonore, enveloppé d’une bourrade. Cette animation et ce tumulte demeurent toutefois sans gouaillerie et sans fièvre, avec je ne sais quoi d’honnête, de tranquille et de bon enfant. A la Haye,
c’est le Spui Straat qui prend chaque soir cet aspect de kermesse, et c’est précisément sur le Spui Straat que se trouvait le café de l’hôtel où j’étais descendu. Rien de saisissant comme de voir s’encadrer aux baies de la devanture tout ce flot de peuple en gaieté. Le contraste de la salle obscure et de la rue lumineuse imprime un relief étrange aux gestes et aux traits des promeneurs, tout en donnant à la foule passante un aspect de tableau d’optique, quelque chose d’objectif et de reculé. On est là, un peu à l’écart, dans l’ombre et dans le silence, tout près de la vie, à voir passer la vie devant : soi comme un spectacle. Aménager une brasserie en manière de lanterne magique, encore une fois, c’est peu de chose, mais il fallait y penser. Tout le génie de la Hollande est dans cette trouvaille. Il faudrait de longues pages et les souvenirs d’un
| long séjour pour parler dignement de la Haye. Depuis les quartiers déserts où se dresse près d’un canal mort, au milieu d’une petite place, l’image méditative de Spinosa, jusqu’aux avenues aristocratiques dontles beaux arbres prolongent vers le cœur de la ville la fraîcheur et l’ombre de ses deux boïs, il faudrait, avec les loisirs d’une lente assiduité, se mêler à la vie du peuple, s’arrêter aux bancs des promenades, suivre, le soir, dans les calmes eaux, les images fuyantes du ciel, les jeux de l’ombre et de la lumière. Il ne suflirait pas surtout, promeneur, de quelques heures ou de quelques jours, d’y avoir passé sans lien, sans attaches ni relations de société. L’extérieur, ici, nous intéresse surtout par ce qu’il nous fait pressentir de l’intérieur, une grâce hospitalière, une vie pleine et souriante, un goût et des habitudes de confort qu’on devine l’ordre et
la règle des plus humbles maisons comme des plus
Il faut bien entendre qu’il ne s’agit pas de ce confortable qui, sous prétexte de commodité, ne sert qu’à embarrasser l’existence de tout un appareil inutilement ingénieux d’où la grâce et la liberté sont absentes. Le véritable confort n’est que la fleur épanouie de lintimité. Loin d’étouffer sottement les fins les plus douces de la vie sous la complication de ses plus insignifiantes pratiques, il consiste, semble-t-il, à s’environner de choses à la fois belles et familières, façonnées par l’usage aux doigts qui les manient, plaisir des yeux et de l’esprit, prolongement de nous-mêmes dans les objets qui nous entourent. Il est bon que ces choses soient belles, mais la beauté n’y suffit pas; une maison n’est pas un musée, et les collections les plus rares deviennent aisé- ment fastidieuses à qui n’en est que le gardien. Il est bon qu’elles soient utiles et commodes, mais la commodité n’y suffit pas non plus ; les ascenseurs et les installations électriques ne font pas l’existence meilleure et r’enrichissent pas le bonheur. Ce qu’ilfaut, c’est qu’étant, s’il se peut, belles et utiles, elles soient avant tout vivantes et aimées ; qu’elles nous attachent aux êtres et aux lieux, nous y retiennent par les liens secrets d’une chère accoutumance, fassent plus profondément nôtre la maison où est le foyer de notre vie et la pénètrent tout entière de la présence et de la pensée de ceux que nous y aimons.
Voilà ce que j’ai cru entrevoir ou deviner derrière les façades brunies des hôtels du Lange Voorhout ou derrière les grilles des jardins du Wilhelm Park. Les pelouses vallonnées, d’un vert si profond qu’il étonne et
retient les yeux, imposent aux allées, depuis la grille jusqu’au perron, une courbe avenante qu’il y aurait plaisir à suivre. Sur les balcons, des faïences et des fleurs ; des fleurs encore derrière les vitres des véran- | das ; et, parfois, par une fenêtre entr’ouverte, un pli de | tenture, l’angle d’un haut buffet ou, dans l’ombre, le cuivre luisant d’un lustre. Sans doute il n’y a rien là de | bien rare, et ce sont choses que l’on peut voir partout. Mais il en est des images de la vie comme des chefsd’œuvre de l’art; leur valeur expressive tient à d’im-
que l’analyse ne peut atteindre et que l’à peu près du langage est impuissant à exprimer. Je me souviens, à | l’angle de deux canaux, d’une maison d’apparence plutôt modeste, tout enveloppée de feuillage, la pierre un peu sombre des murs baignant dans l’eau verte. Une fenêtre s’ouvrit, et j’aperçus, parmi le cadre des fleurs, le profil ferme et délicat d’une jeune femme, un visage | qui semblait fait de la même pâleur lumineuse que les eaux et le ciel du pays. Elle ne sortit qu’un instant de la pénombre intérieure pour y rentrer aussitôt. Ce ne É fut rien et ce fut charmant. La complicité de l’ombre et k de la lumière, celle d’un canal mort et d’un mur fleuri, avaient peint, fugitivement, un tableau achevé dont le pinceau d’un Metzu ou d’un Mieris eût fait, sans y rien
changer, un chef-d’œuvre.
On ne peut imaginer de plus parfait contraste que celui de la Haye et d’Amsterdam. Autant l’une des deux capitales hollandaises évoque l’idée d’une existence calme qui n’a plus qu’à jouir d’elle-même et n’a conservé d’activité que juste ce qu’il en faut pour la pleine
conscience de son élégance et de son bien-être, autant | l’autre, la capitale de la mer, étonne par l’animation de ses rues, son mouvement et son trafic de cité marchande. Place de banque et place de commerce, c’est à toute heure, dans tous les quartiers, le grouillement d’une population singulièrement mêlée où dominent les gens de bourse et les gens de mer, nez crochus et longues redingotes juives, visages hâlés sous le bonnet de laine. C’est ici le Hollandais de négoce et d’aventure qui conquit Bornéo et Java et qui marchait sur le Christ au Japon. Par les canaux qui le prolongent, le port a, pour ainsi dire, pénétré la ville. Partout, les mâts à peine oscillants des navires se profilent vaguement dans la brume sur les façades des maisons à pignons, hautes, étroites, pointues, toutes quadrillées d’innombrables petites fenêtres.
Aucune grande voie ne traverse Amsterdam et n’y crée une ligne d’orientation. L’enchevêtrement des rues et des canaux paraît d’autant plus inextricable que tous les carrefours de ce labyrinthe ont même figure et même aspect ; toutes les maisons s’y ressemblent; sur tous les quais c’est la même perspective brouillée de mâts et de petits ormes chétifs. Pourtant si l’on jette les yeux sur un plan de la ville ou si, du haut de la vieille tour du Palais, on l’embrasse d’un regard dans son étendue, on s’aperçoit que cette confusion est ordonnée suivant une étrange symé- trie qui fait ressembler Amsterdam à quelque grande toile d’araignée tendue en demi-rosace sur les bords de l’Ij. Les canaux concentriques, en lignes parallèles et brisées, les rues qui les coupent dans le sens des rayons d’un cercle, imitent les fils de la toile, d’autant
plus enchevètrés et pressés, qu’ils se rapprochent du centre ; et ce centre lui-même, le cœur de toute la figure, c’est la place du Dam, entre la Bourse et le Palais, où la vie de la cité bat son plein.
Cette forme extérieure de la ville n’est pas indiffé-
rente. Elle symbolise à souhaït l’ordre intérieur de la cité, la vocation et le caractère moral de son peuple. La comparaison qu’elle suggère est mieux qu’un jeu de l’imagination ; elle donne un sens à des impressions éparses et en dégage le trait commun. Tout ici est concentrique, tout est orienté du dehors vers le dedans, de la périphérie vers le centre. Dans cette animation de ville ouvrière on sent je ne sais quoi d’attentif et de < blotti. S’il y a du mouvement dans les rues et de l’esprit d’initiative dans les âmes, c’est qu’il faut bien sortir de son gîte pour y ramener un butin d’argent, de marchandises ou d’idées. Mais ce mouvement n’est pas celui d’un peuple dont la vie se dépense au dehors; cette activité ne semble pas chercher sa récompense ni trouver sa fin dans son exercice même. La raison en demeure intérieure et secrète. On voit bien la circulation de la vie et l’on en sent le battement; le point sensible, le point vital se dérobe. Chacun des individus qui concourent à cette agitation a, quelque part, le centre caché de ses démarches ; et tant d’allées et de venues ne sont que les manœuvres d’une activité industrieuse et prudente qui guette et qui veille.
Ce grand port de commerce n’est pas ouvert sur le monde, on dirait plutôt qu’il ramène le monde vers lui. Le mouvement des navires, le va-etvient des matelots suggèrent, je ne sais comment, des idées de retour plus que de départ. Les vieilles barques
avec leurs voiles affaissées, le long des quais trempés par la brume, y sont revenues vers les vieilles maisons qui les regardent de leurs innombrables petites fené- tres. N’ont-elles pas avec celles-ci comme un air de parenté, la même architecture en hautes lignes verticales, la même couleur, la même odeur de bois mouillé ? Elles ne sont pas ici comme des étrangères; elles ont regagné le port d’attache ; elles font partie de la ville, et je songeais, en me promenant sur les quais encombrés de marchandises, que cette Hollande si close et si jalouse de sa vie intérieure eut pourtant à un rare degré le génie des entreprises maritimes et coloniales. Mais la contradiction n’est qu’apparente. Les colonies _ hollandaises ne sont pas de ces colonies d’expansion où un peuple déverse le trop plein de sa sève et va faire fleurir sur un sol nouveau l’âme rajeunie de la métropole. Ce sont, avant tout, des colonies d’exploitation; les richesses qu’on en tire sont amenées à la mère-patrie pour entretenir à son foyer la bonne chaleur de la vie. Les anciennes mœurs populaires, le ‘respectable décor des vieilles demeures bourgeoises, rendre familier. Mais si, de la possession à l’usage, l’assimilation est parfaite à la Haye, elle ne l’est point encore à Amsterdam. Les richesses qui s’y accumulent font une impression de dépouilles. On y a le goût des trésors entassés, des collections précieuses. L’or, le diamant, les choses riches et rares, celles qui viennent d’outre-mer et celles qui sont demeurées d’outre-temps, tout ce qui contient mystérieusement du soleiLet de la vie, prend un pouvoir intense de fascination sous ce ciel pluvieux, dans ce pays de marais,
dans cette ville fourmillante et compliquée faite de à! cachettes et de recoins. Il faut voir au Jardin des S plantes la flore exotique amenée du Japon et de la Guyane, des îles de la Sonde. C’est la vision d’un 4 étrange Orient, plus lointaine et plus pénétrante sous } les fins brouillards du Zuiderzée qui l’enveloppent. Au Jardin zoologique, une merveille, l’aquarium, tout un raccourci des féeries monstrueuses de la mer. Aïlleurs, | ce sont d’autres richesses dont l’aménagement témoigne | des mêmes goûts. Le rez-de-chaussée du musée royal est un admirable bric-à-brac où sont entassées dans la ; plus saisissante confusion les reliques de l’ancienne Hollande. Les bois sculptés, les ivoires et les métaux, les verreries, les armes orientales, les vieilles étoffes de peluche ou de soie font, dans le demi-jour des petites salles, dont quelques-unes sont voûtées comme des | cryptes, toute une magie mystérieuse de formes et de | couleurs. Cela n’a point la correction un peu froide d’un musée et non plus, comme en certaines chambres de Cluny, le fin parfum du passé restitué. C’est plutôt un butin précieux, le chatoiement d’un trésor dans sa cache, et l’on ne serait point trop surpris de découvrir dans une arrière-salle, parmi les émaux et les orfè- vreries, la lampe merveilleuse d’Aladin.
Ces amas de richesses, cette lueur d’or dans la nuit est le luxe d’Amsterdam. Mais si la ville, par là, tient un peu du repaire, elle tient, par ailleurs, du refuge. Que la liberté de penser et d’agir à sa guise y trouvât
,_ toujours un asile sûr, on le savait avant d’y venir, on le comprend après l’avoir vue. Chaque maison est elle- à même un retrait. Le soir surtout, quand les lampes s’allument derrière les petits carreaux des fenêtres, on
imagine qu’il doit y avoir là plus qu’ailleurs de ces 4 solitaires vies humaines, penchées sur quelque minu- À tieuse besogne, toutes retirées en elles-mêmes et | jalouses de leur huis clos. Le long des quais, dans les è rues populaires et surtout dans le quartier juif, s’ouvrent | de minuscules boutiques dont beaucoup sont de véri- : tables caveaux où l’on descend par un soupirail. Une tête de femme ou d’enfant se montre, puis disparaît ; le boutiquier s’avance un moment sur sa porte, jette un à regard dans la rue et retourne à son infime commerce. Ce sont des allures d’insectes, prudentes et affairées. Et dans la charpente vermoulue des maisons, dans le bois des pilotis, où d’innombrables tarets percent leurs tunnels, d’autres vies encore plus chétives ont creusé leurs réduits, disposé leurs chambres et leurs magasins, et ramènent à leurs fins étroites ce qu’elles peuvent saisir de l’univers. Tels sont, autant que j’ai pu les discerner, les caractères distinctifs de la physionomie d’Amsterdam. Mais Yâme collective d’un peuple demeure confuse et inconnue à elle-même, tant qu’une œuvre de génie n’en a point dégagé le sens éternel et doublé l’histoire réelle d’une histoire idéale qui l’explique et qui l’accomplit. Deux hommes ici achèvent de nous faire comprendre la ville. L’un, parmi les tracas d’une vie souvent misé- rable qui devait finir dans la solitude et dans l’oubli, sut fixer comme un or magique la lumière des choses visibles. Il y mêla d’autres clartés qui semblent issues = | du fond le plus secret de la conscience et de l’émotion humaines. Il ne voulut peindre des êtres que le reflet de leur vie intérieure. Il ne chercha dans les formes et dans les couleurs que leur essence lumineuse et l’enve23
loppa dans l’ombre pour la concentrer et la posséder mieux, comme un avare qui cache un trésor. — L’autre, ; du seuil de l’existence la plus humble et la plus fer- : mée, eut la vision de l’univers infini. Mais, par une con- ( tradiction bien instructive, tandis qu’il ne voulait reconnaître dans la pensée qu’un des attributs innombrables de la Substance, il faisait à son insu de cette même pensée le point central et comme le foyer de l’univers. La méthode géométrique qu’il tenta d’applij quer à sa spéculation, en imposant au monde les lois les plus subjectives de l’esprit, ramène tout à l’homme et ordonne tout par rapport à lui; et le but dernier qu’il assigne à la science, c’est l’homme encore dans ce qu’il a de plus intérieur, la règle de sa vie, la norme secrète de ses actions.
Ainsi dans le génie de Rembrandt et dans celui de Spinosa, dans leur œuvre et dans leur vie, nous retrouvons bien cette même puissance de concentration, cette même convergence pour ainsi dire avare et jalouse dont la ville nous avait fourni l’ébauche imparfaite. N’est-ce pas là de l’intimité encore, non pas souriante
- et charmante, comme nous la vimes à la Haye, mais réduite, avec une sorte d’âpreté, à cè qu’elle a de plus essentiel, à ce point extrême où la pensée humaine est près de s’échapper à elle-même à force de n’être plus qu’elle ?
Tandis que je parcourais Amsterdam et la Haye, l’image demeuraïit en moi de la campagne hollandaise si rapidement traversée, des ciels, des eaux et des grands herbages dont je retrouvais partout dans les musées la vision calme et profonde, aux tableaux des
vieux maîtres. Un attrait me ramenaïit vers cette nature sobre et claire que j’avais à peine entrevue. Je résolus de consacrer les dernières journées de mon voyage à quelque région bien paysanne, sans trop de passé historique ni de richesses d’art, où le silence et l’uniformité des choses fit le silence aussi dans l’esprit, laissät les souvenirs s’ordonner d’eux-mêmes et remît au point des impressions trop hâtivement recueillies. Ainsi, après une lecture et le livre encore ouvert devant nous à la dernière page, nous arrive-t-il de rêver un moment à l’œuvre qui vient de nous passionner, de chercher à en discerner le sens et la conclusion et d’en reculer un peu notre pensée pour la juger comme du dehors.
C’est dans l’ile de Walcheren que je fis cette halte avant le retour. Journées vraiment uniques, où le charme et la nouveauté du pays, son éloignement de toute grande ville, je ne sais quoi d’à part et d’abandonné, conspiraient à me faire goûter mieux la solitude où je m’y trouvais. Qui n’a connu de ces moments de trêve et d’heureux oubli? Tout s’éclaircit en se dépouillant ; on se trouve, sans effort, comme libéré de soi-même ; les soucis deviennent lointains et l’heure présente est si libre et si pleine que le lien du temps en paraît comme dénoué.
L’ile de Walcheren est la plus occidentale de la Zélande, entre la mer et les deux bras de l’Escaut. Comment le vaste fleuve n’entraîne-t-il pas avec lui ce banc de limon à peine agrégé ? Ses eaux sont trop lentes, sans doute, et trop lourdes; l’ampleur de son cours en a brisé la force. Son glissement invisible ne fait qu’accumuler de nouveaux sables au long des ; dunes. La mer est plus redoutable, et l’on a dû, de ce
côté, élever contre elle la plus robuste digue des PaysBas. Dunes et digues encerclent l’ile tout entière et la ÿ séparent des autres terres. Une haute clôture barre IE partout l’horizon comme les bords d’une large coupe. ‘4 L’intérieur, avec sa petite ville centrale de Middel-
- bourg, ses villages tranquilles, ses routes étroites, ses à grands moulins qui tournent sans bruit, forme bien le
petit monde le plus clos et le plus abrité qu’on puisse
at voir sous le libre ciel. Les nuages qui s’en vont avec il l”Escaut vers la mer, comme un autre fleuve, ne cessent Fe de passer au-dessus de l’île. C’est un perpétuel voyage. de * une fuite sans fin, et ces images d’aventure rendent plus saisissantes et plus pénétrantes encore ces images de Re sécurité. Si l’on ne voit pas l’agitation de la mer ni l’infini de son horizon, on en sent passer le souffle dans l’air. On la devine présente ou toute prochaine. L’herbe des pâturages est humide de ses embruns autant que ; des brouillards du fleuve, et les bœufs, en dressant la tête, semblent en humer l’odeur ou en écouter le gron:-
Malgré les fines ondées qui alternaient avec les sourires hésitants du soleil, j’avais pris à Middelbourg une : voiture ouverte pour aller voir la grande digue de
Westcapelle et le village marin de Dombourg. Le pays be s’étendait vert et plat, veiné de grandes lignes loin- ù taines, avec des touffes d’arbres et de buissons, la fine Û silhouette d’un moulin ou d’un clocher sur le ciel. Des
rais de lumière blanche perçaient à travers la pluie. : Une clarté d’argent brillait à l’horizon sur les dunes, | puis, furtivement, se glissait dans les labours et dans ” les pâtures, parmi les ombres des nuages. Il y avait | alors comme un rapide scintillement aux menus dé- | 26
tails du paysage, et ces frissons de la lumière, qui | semblaient élargir la plaine, y rendaient tout plus vif et plus léger, y faisaient saillir mille traits délicats qu’on : n’avait point aperçus, comme des hachures dans une
C’était un dimanche et le matin. A tout instant, sous les grands ormeaux de la route, je croisais des bandes de paysans qui s’en allaient vers la ville. Tous portaient le costume populaire. Les hommes, avec la petite veste brune, le pantalon trop court, et le haut chapeau hérissé et sans bords, avaient un air un peu balourd, mais si naïvement satisfait! Les femmes, au contraire, les fillettes surtout, étaient pour la plupart tout à fait gracieuses sous leur coiffe blanche, leur châle à fleurs, et leur bijouterie compliquée d’argent ou de cuivre.
Que tout cela, pays et gens, paraissait heureux et lointain! N’était-il pas vraiment demeuré, ce petit coin de terre, en marge du temps et de la vie, oublié par le cours du siècle? Dans le grand calme répandu partout sur les choses, je resongeais plus librement à tout ce qui m’avait intéressé ou séduit pendant ces trois semaines écoulées ; j’essayais d’entrevoir une concluSion aux conseils de vie intime et de bonheur fermé que nous propose, avec une insistance à la fois si discrète et si persuasive, le petit peuple qui sut y trouver la raison de ses mœurs et l’inspiration de son art.
De cette intimité que je tentais de me définir, le premier caractère, semble-t-il, est une sorte de mise à part des êtres et des choses qui nous sont le plus chers et qui nous touchent du plus près. Nous les séparons de tout le reste pour en composer un petit monde privé qui se suffise à lui-même etn’emprunte rien du dehors.
La plus furtive clarté, la plus timide chaleur de ce foyer secret a plus de prix pour nous que toutes les splendeurs extérieures. Aucune barrière ne paraît asse: EN sûre, aucun rideau assez épais pour soustraire au “ regards étrangers ce domaine étroit qui est le nôtre Pour désigner ceux qui le peuplent, il ne suffit pas de i dire nous, mais, par une fine nuance du langage usuel Re on dira plutôt nous autres, c’est-à-dire nous qui avon: LÀ des liens, des habitudes, des secrets de vie qui nou:
sont propres, nous qui ne sommes pas les autres. Seu
vrai bonheur, nous paraît-il, que celui où rien n’es! ; transmis du dehors, mais où tout croît de l’intérieur à lentement et spontanément.
Mais séparer ne suflit pas, et si l’on sépare, c’es d’abord afin de posséder mieux. Cet instinct de l’ap propriation est, assurément, l’un des plus irréductibles qui soient dans le cœur de l’homme. N’est-il pas une
À forme de la loi plus générale qui fait de chaque parcelle de l’être un foyer de force attractive ? Quand les pau ï vres enfants s’écrient : « Ce chien est à moi », gardonsnous bien de dire que c’est le commencement de | l’usurpation ; ils collaborent sans le savoir à la consistance universelle, et c’est au contraire le commence. | ment de l’amour. (1) Car si l’amour est un don, il est | aussi une prise. Toute affection est jalouse et veut tout | connaître de son objet. Tant qu’il y demeure une part d’inconnu, quelque chose qui nous résiste ou nous échappe, on pense n’avoir rien fait encore. Ce que l’on poursuit, c’est l’assimilation parfaite; ce que l’on veut,
(1) Dans la cité idéale l’amour justifie l’appropriation indivi-
duelle, et la limite. -
c’est d’avoir si bien ramené cet autre à soi qu’on se : reconnaisse en lui tout entier et qu’il n’ait plus rien de secret pour nous. Dans les paroles de notre amie, nous | voulons retrouver notre propre pensée qui nous revient plus précieuse, avec une fraîcheur nouvelle etune grâce d’abandon. Cette identité sentimentale et cette confiance réciproque, harmonisant les visages selon l’harmonie des cœurs, créent à la longue des ressemblances lointaines quinerésident pas dans les traits eux-mêmes, mais dans leur expression insaisissable, dans les mouvements qui s’y propagent du dedans comme des passages d’ombres ou des souffles de lumière. C’est alors que le moindre geste de la vie familière peut prendre un sens incomparable et toute parole une ‘résonance plus pleine et plus douce. Ce miracle de la vie intime, l’élan du cœur ne suffit pas à le produire. 11 y faut surtout, avec l’épreuve du temps, la continuité des actes et des pensées. C’est un fruit lentement müûri que ne cueillent pas les agités et les inconstants; ou c’est mieux encore, un arome profond de la vie pareil à celui que les vins les plus généreux ne prennent qu’en
Les choses elles-mêmes ne résistent pas à cette patiente conquête. Dans la maison d’intimité, voyez comme les objets les plus humbles sont au service du maître; comme ils portent, sculptée par l’usage, la fine empreinte de ses goûts, et de quels reflets de pensée les a revêtus à la longue le regard qui s’y est tant de fois arrêté. C’est bien là ce qui fait le charme unique de tous ces petits tableaux des maîtres hollandais, des intérieurs de Peter Hooch, des joyeusetés de Jean Steen, des scènes bourgeoises de Metzu, de Terbug, de
29 11.
À L Gaspard Netscher. Le sujet, ici, n’est rien, et peu É importe qu’il soit le plus souvent d’une familiarité qui
touche à l’insignifiance et quelquefois à la grossièreté.
1 vie, cette pénétration de la réalité qui atteint à travers fs les formes l’âme intérieure qu’elles rendent visible. La F4 poésie et la pensée, l’impression morale, pour tout dire, à est retrouvée, là où on l’attendait le moins, dans le Hs ) réalisme le plus attentif et le plus minutieux qui fut d’a jamais. C’est que ce réalisme ne s’attache au détail 5e extérieur des choses avec une telle piété d’observation: Fi que pour en saisir mieux le mystère intime et la délicate $ valeur expressive. S’il trouve le pittoresque, c’est sans Fi l’avoir cherché, et jamais il n’insiste et ne s’y attarde. % Le dessin d’un col de dentelle sur un mantelet de soie rÉ intéresserait peu par lui-même; mais un mouvement | léger de l’épaule y imprime un pli familier qui s’accorde é à la grâce du visage; et le pli de l’étoffe est charmant,
parce qu’il est selon le geste et que le geste est selon
4 la vie elle-même. Dans un salon, près d’une fenêtre, une femme est 3 assise, un livre à la main. Elle regarde un enfant qui, :: debout devant elle, tient un cerceau. A gauche, une k table carrée, une chaise ; contre le mur, une vieille pein- : ture mythologique un peu effacée par le temps et à | Ë demi noyée dans l’ombre. La porte ouverte laisse aper- | cevoir un arbuste dans une cour, et plus loin, sous un ‘he porche, un coin de rue et un cavalier qui s’éloigne. Cela ÿ est peu de chose à dire ; mais ce qu’on ne peut dire, c’est h à l’ndéfinissable quiétude répandue partout dans le petit ’ tableau lumineux ; c’est la transparence et la circulation 110 30
perspective ; le sentiment de calme et de paix qui enve- l loppe tout d’une discrète magie. Comme on sent que is rien, dans la maison silencieuse, n’est indifférent à ceux ü qui l’habitent ! Cette peinture contre le mur, cette délivrance d’Andromède, quel thème merveilleux elle a dû ÿ fournir aux étonnements de l’enfant! Les losanges s blancs et noirs du carrelage, si fidèlement dessinés qu’on en peut compter le nombre, la jeune femme, assu- | rément, les a plus d’une fois comptés, dans le désœuvrement des dimanches, au moment où la nuit tombante k interromptsa lecture et qu’elle a posé son livre sur l’ap- ; pui de la fenêtre. Les personnages tiennent peu de place dans l’étroit tableau; ils pourraient en tenir moins encore, ils en pourraient être absents tout à fait sans cesser d’en demeurer le centre. La demeure est impré- gnée de leur présence. Ils y ont si longtemps recueilli | le rayonnement et l’haleine de leur vie qu’elle est devenue peu à peu quelque chose d’eux-mêmes et que ses meubles et ses murs sont tout pénétrés de leur âme.
Séparer pour posséder mieux ; borner étroitement son ( domaine pour y garder de plus près ceux qu’on y enferme avec soi; puis, sous la protection de ces frontières, la lente assimilation des objets de notre connaissance et des objets de notre affection, voilà donc l’intimité en ce qu’elle a d’essentiel, et son fonds dernier, c’est le mouvement instinctif qui porte l’homme à se faire le centre de ce qui l’environne et à rapporter à lui seul tout ce qui tombe sous sa prise. L’univers étant un champ trop vaste pour ce dessein, il cantonne sa vie dans un système clos où rien ne se perdra de sa chaleur et de son expansion. Il se crée un empire dans un empire avec le secret espoir d’y trouver le terme deses
1 désirs et le refuge où il pourra tenir enfin le repos et la i Que cette espérance soit vaine, la Hollande le nie, ne. non par des mots qu’on peut toujours soupçonner de 4 mensonge, mais pour avoir vécu de son succès, pour | en avoir trouvé la fine réussite dans la séduction deson a art, dans la souriance de ses mœurs, dans la douceur ë apaisée de sa nature elle-même. Ce qu’il y a de particulier dans ces images d’intimité qu’elle nous met sous 1 ._ les yeux, c’est le sentiment de plénitude et de satisfaction qui s’y mêle presque toujours. Rien d’inquiet, rien j d’anxieux. Il semble qu’avec les joies familiales, les délicates jouissances des yeux et de l’esprit, ou d’autres l plaisirs plus tangibles comme ceux des joyeux buveurs de Jean Steen et de van Ostade, on ait touché le fond À du bonheur et qu’il ne reste plus qu’à tenir les portes e bien closes pour que rien du dehors ne vienne troubler : la paix intérieure qu’on s’est ménagée. : C’est vraiment une chose bien singulière que cette absence si complète d’angoisse et de fièvre, cette exclusion du rêve et de la passion, cette ignorance ou cet oubli de tout ce qui fait l’inquiétude ardente de la vie, son mystère et son prix douloureux. « On est toujours tenté, dit Fromentin, de questionner ces peintres insouciants et flegmatiques et de leur dire : Il n’y a donc rien de nouveau ?.. Il a fait grand vent, le vent n’a donc rien détruit ? La foudre a grondé, la foudre n’a donc | rien frappé, ni vos champs, ni vos bêtes, ni vos toi3 tures, ni vos travailleurs ? Les enfants meurent, il ny a donc pas de deuils ? On ne pleure donc jamais chez vous ? Vous avez tous été amoureux, comment le saïiton ? » C’est que l’écueil, c’est que le mensonge de l’inti32
mité est précisément sa réussite même. Croire toucher î le terme, c’est ne pas comprendre qu’il n’y a pas de ; terme ; penser tenir le bonheur, c’est en méconnaître & l’énigme. Le rythme de nos désirs est plus compliqué, | et le mouvement s’en produit en deux sens contraires. s Ramener à soi, posséder, connaître, avoir soif de repos, de tendresse fidèle, de certitude et de conclusion, c’est À le mouvement qui va du dehors vers le dedans. Mais la : vie est aussi une émigration et une exode. Le sentiment né de l’aventure n’ÿ-.est pas moins essentiel que celui de l’intimité. L’aventure, c’est-à-dire le besoin de progrès et de changement, l’incapacité d’être satisfait de ce / du mystère, du risque, l’aspiration vers ce qu’on n’atteint pas et qu’on ne saurait atteindre ; enfin, le sentiment de ce qu’il y a d’incomplet et de précaire dans toute réalité possédée. Si l’intimité fait la douceur des affections humaines, l’aventure en est le sel qui les empêche de s’affadir et de se corrompre. | L’attachement de la volonté à ses objets les plus prochaïins peut devenir aisément, par le temps et par l’habitude, une sorte de fétichisme puéril. Dans ces demeures si closes, et tout imprégnées qu’elles soient du parfum profond de la vie, ne se joue le plus souvent que le drame banal des petites existences. C’est un À beau spectacle qu’une batterie de cuisine étincelante ou que des livres dans un bahut de chêne quand un rayon du couchant s’attarde au parchemin des reliures. Cela pourtant ne suflit pas. Dans la maison de la Marthe hollandaise, toutes les fleurs coutumières, les jacinthes + et les tulipes qu’elle cultive avec tant de soin, nous lasseront vite après nous avoir charmés quelque temps, si
! Magdeleine, occupée d’un plus haut souci, n’a su y garder, fraîche et vivante, la fleur passionnée de son D Est-ce à dire qu’à cette pénétrante vie intime il faille | préférer je ne sais quel vagabondage du cœur et de la \ pensée? Sous prétexte que nulle satisfaction n’est k assez pleine pour égaler l’élan d’une volonté clair- ) voyante et que le contentement de nos désirs n’est que il l’aveu de leur médiocrité, faudra-t-il, par une incon- : stance non moins puérile et médiocre, promener son x inquiétude sur tous les chemins et ne lui apprêter que : Ÿ des lits d’auberge? Plutôt la fidélité hollandaise et la 4 naïveté du simple bonheur que cet idéalisme bohé- mien, sans tendresse ni profondeur, qui se lasse de tout avant d’avoir rien possédé. Mais la synthèse n’est pas impossible entre les contradictoires apparents de l’aventure et de l’intimité. IL est, au contraire, aisé de comprendre que l’impuissance où nous sommes de rien posséder jusqu’au fond entre- à tient et réserve, dans le champ clos de l’existence la plus fermée ou de l’amour le plus jaloux, une possibilité indéfinie de surprise et de découverte. Cette fraîcheur de nouveauté, cette inquiétude et cet attrait d’un | mystérieux impénétrable, est-il besoin d’aller les : chercher au dehors s’ils sont en nous et près de nous, dans l’obscure réalité que l’on voudrait vainement x enfermer et tenir? Comme le bruit de la mer se re- É trouve tout entier dans le coquillage qu’on approche l puisse, sans en franchir le seuil, si l’on a le cœur ; attentif, écouter un murmure infini. Rien n’est si connu | qui ne soit encore à connaître; rien n’est si sûr qui ne | 3
soit fragile et précaire; rien n’est si proche qui ne soit À lointain; rien n’est dit qui ne demeure à dire; rien Le n’est si familier qui ne puisse étonner par son mys- à Voilà ce que n’imaginaient guère tous ces vieux maîtres hollandais, artistes scrupuleux et délicats, âmes exquises dans la joie ou dans le silence, mais qu’un rayon de rêve ou qu’un frisson d’angoisse ne | traversa jamais, amants trop sages de la vie. L’un d’entre eux seulement, pour avoir cherché d’un cœur ; ardent ce qu’ils avaient cru trouver d’un cœur paisible et pour avoir poussé jusqu’à l’extrême leur souci d’intimité, sut toucher au fond mystérieux des âmes et des êtres et jusqu’au solitaire infini qu’ils recèlent intérieurement. Ces limites dernières de l’émotion et de la pensée que d’autres atteignirent, comme MichelAnge, par lhéroïque emportement d’un idéalisme hautain, ou, comme Shakespeare, par une clairvoyance qui pénètre tous les secrets, Rembrandt y parvint par la voie intérieure et souterraine. Il s’enferme à son tour dans la douce maison hollandaise, mais ïl la transfigure et la désagrège par les clartés qu’il y en- à ferme avec lui. La conciliation de l’inquiète aventure et de la discrète intimité n’est-elle pas tout entière dans l’admirable petit tableau du Louvre où les pèlerins d’Emmaüs reconnaissent le Maître au geste de ses mains ? Tout est là selon la simplicité de la vie, les chaises rustiques, la nappe de toile, les rudes vêtements et le serviteur qui s’incline pour poser sur la table un frugal repas d’auberge. Comme les deux disciples tiennent près d’eux, entre eux, l’ami divin : qu’ils ont rencontré sur la route! Qui pourrait le leur
| enlever dans l’abri secret où ils l’ont conduit, sous la protection des épaisses murailles et de la porte massive? N’est-il pas d’ailleurs l’un d’entre eux, un homme l comme ils sont? Il rompt le pain qu’ils vont manger ; ensemble; il parle, on voit trembler ses lèvres; et ses pieds de voyageur qu’on distingue dans l’ombre sont plus rassurants encore dans leur pose familière. | Et pourtant qu’il demeure lointain! Une clarté surnaturelle baigne son front et ruisselle avec ses che- À veux; un soufile de miracle est entré avec lui dans la | salle étroite, et la joie des disciples, s’étonnant d’ellemême, s’exprime en des gestes craintifs. Le mystère dont ils ont senti la présence leur est plus cher et plus poignant de toute la frêle sécurité qui l’enclôt. A ces cœurs simples, il vient d’être donné de comprendre et de nous faire comprendre le secret dernier de l’amour: ils possèdent ce qui leur échappe, et dans le simple compagnon de route qu’ils ont pu séparer de tous et garder, ce soir, pour eux seuls, ils adorent l’incommu- Ë nicable vie dont il est la forme et le vêtement. | Quand j’arrivai à Dombourg, l’averse qui menaçait depuis le matin survint brusquement. La plage était solitaire. Dans une cabine de planches, quelques enfants s’étaient réfugiés, heureux et riant de leur aven- ; ture. J’allai m’y abriter avec eux jusqu’au moment où une accalmie me permit de gravir la dune prochaine | pour saisir tout le paysage d’un regard.
Les nuages, en s’amoncelant sur la mer, avaient délaissé toute la partie du ciel au-dessus de l’île. D’un côté, on ne voyait devant soi que le sable désert, la mer toute sombre et sans une voile, rudement fouettée
par le vent, et des nuages confus et rapides qui s’en- * JL 8 gorgeaient à l’horizon. De l’autre, c’était le contraste | de la campagne scintillante et rafraîchie, avec ses $ détails de vie champêtre, et, tout au loin, sur l’azur du ciel, le clocher, à peine visible, de Middelbourg. L’herbe de la dune était douce aux pieds comme du velours, douce et drue, avec des fleurettes bleues, si humbles dans l’épais gazon, que le vaste vent de la mer les agitait à peine. J’entendais de là-haut les rires des enfants toujours blottis dans leur refuge comme de petits robinsons; puis, comme l’heure s’avançait et qu’il me fallait quitter l’île le soir même, je regagnai, pour leretour, la voiture qui m’attendait.
A Sur les œuvres et les travaux de Jérôme et Jean : nu raud, — romans et contes, — publiés dans les édit RSC) des cahiers antérieures à la fondation des cahier ‘R dans les trois premières séries des cahiers, se référe À Ne Sixième cahier de la quatrième série, cahier de c sr rier, courrier de Paris, inventaire des cahiers M: forme de catalogue, un cahier de 72 pages, un fi :S = Nous publierons dans un cahier de la cinquième s 2e le relevé sommaire des romans et des contes pu |. 758 dans la quatrième série de nos cahiers.
Dans le neuvième cahier de la quatrième série, almanach des cahiers pour l’an 1903, nous avons publié, | d’après le Bulletin de l’Office du travail de novembre 1902, et sous le faux-titre : courrier de France, un compte rendu de la, grève générale des mineurs ; ce | compte rendu nous avait été envoyé par notre collabo- ; rateur Jean le Clerc; ainsi que nous le lui avons alors demandé, notre collaborateur a continué depuis à : dépouiller pour nous le Bulletin de l’Office du travail; il nous a indiqué récemment ce nouveau compte rendu. | Le rédacteur en chef du bulletin, gérant, est M. Charles Le Bulletin de l’Office du travail de novembre 1903 publiait le compte rendu suivant, sous le titre : la grève des tisseurs d’Armentières et de la région:
Le salaire des tisseurs de toile d’Armentières et de la région avait été fixé par un tarif établi, en 1889, à la suite d’une grève. Ce tarif, plus élevé que celui des établissements similaires des autres centres textiles du Nord, avait subi de nombreuses variations. Sur certains articles, les prix de façon avaient été réduits et la rétribution d’articles nouveaux, non prévus par ce tarif, ne suffisait pas à compenser les réductions opérées deux de ces conflits aboutirent à la consolidation du tarif de 1889 avec maintien des prix consentis pour les articles nouveaux; la troisième grève, commencée le 21 septembre, durait encore au moment où le conflit se
/ Le 30 septembre, dans un établissement, les ouvriers à de la « préparation » (dont les salaires, ainsi que ceux des ouvriers de filature, n’avaient pas été fixés par le tarif de 1889, qui ne concernait que le tissage) demandèrent une augmentation de salaire et, ayant essuyé un refus, cessèrent le travail. Le lendemain, le mouvement s’étendit à deux autres tissages d’Armentières ; le 2 octobre, les tisseurs proprement dits se mettaient en grève également ; 5 établissements d’Armentières et 2 d’Houplines étaient en chômage, avec un total de
40 0 Bulletin de l’Office du travail 1.100 grévistes. Le 4 octobre, la grève était générale dans les 37 tissages d’Armentières (11.000 grévistes) et les 10 tissages d’Houplines (4.000 grévistes). Du 5 au 8 octobre, les grévistes se répandirent dans les centres textiles de la région et le travail fut suspendu successivement à Lille, Bailleul, Halluin (où les tisseurs de l’établissement Dufretin étaient en grève depuis le 13 août, ; et où les ouvriers de toutes les industries se solidarisèrent avec les tisseurs), à la Gorgue-Estaires, à Bailleul, à Comines, à Werwicq, à Roncq, à Bousbecque, à Linselles, à Hazebrouck, à Roubaix et, dans le Pas-de- : | Calais, à Richebourg-l’Avoué et Sailly-sur-la-Lys. Le | 8 octobre, la grêve atteignait son maximum d’intensité; 150 tissages étaient déserts et l’on comptait 47.500 gré-
Dès le 6 octobre, par un manifeste faisant appel à la solidarité de toute l’industrie textile du Nord, le comité de la grève exposait les revendications des tisseurs de toile. Il ne s’agissait plus seulement de faire appliquer intégralement le tarif de 1889, mais de poursuivre l’unification des salaires dans l’industrie textile par l’élaboration de tarifs nouveaux visant « l’application d’une base unique de salaires dans les filatures et les préparations pour chaque catégorie d’ouvriers », et, pour les tissages, Qun tarif-type ayant pour base la journée de 10 heures voulue par la loi Millerand-Colliard ».
Cette demande d’établissement d’un tarif en vue de la dernière échéance de la loi du 30 mars 1900, réduisant à 10 heures au 31 mars 1904 la durée du travail,
. dans les établissements industriels occupant, dans les mêmes locaux, hommes, femmes et enfants, était motivée par les craintes qu’avaient fait concevoir aux
ouvriers les vœux émis par les Chambres de commerce de Lille (5 juin), Tourcoing (28 juillet) et Valenciennes (13 août). Les représentants des industriels visés parla
loi avaient sollicité des pouvoirs publics le recul de ! l’échéance du 31 mars 1904 en déclarant que la réduction de la durée du travail rendrait inévitable une réduction proportionnelle des salaires. D’autre part, la question avait déjà été posée et résolue dans divers centres textiles. A Angers, après une longue grève, les 4.000 tisseurs de toile des établissements Bessonneau avaient obtenu la promesse d’un relèvement des tarifs de 5 0/0 au premier avril 1904, et, à Gérardmer (Vosges), les ouvriers du tissage de toile de Kichompré avaient vu,
non seulement la durée du travail réduite immédiatement à 10 heures, mais encore le tarif relevé de telle
sorte que le salaire pour 10 heures se trouvait supérieur / ; au salaire antérieurement payé pour 10 heures et demie.
Cependant la Fédération de l’industrie textile du : Nord, estimant que la grève aurait dû être ajournée jusqu’à la veille de l’échéance du 31 mars 1904, refusa | de décréter la grève générale et le comité de la grève d’Armentières dut prendre seul la direction du mouvement.
La grève se localisa alors dans la vallée de la Lys : dans les centres textiles où les ouvriers avaient cessé ï le travail soit pour appuyer les revendications des gré- vistes d’Armentières, soit en formulant eux-mêmes des revendications, des négociations s’engagèrent. À Hazebrouck, les tissages rallumèrent leurs feux, le 12 octobre, après que les patrons eurent accordé, avec la réduction 5 immédiate de la durée du travail à 10 heures, une augmentation de tarif compensatoire. À la Gorgue-
Bulletin de l’Office du travail # à Estaires, à Comines, à Werwicq, à Richebourg-l’Avoué, le travail fut repris le même jour. Les usines de Roncq rouvrirent leurs portes le 15 ; le 26, la grève était terminée à Roubaix. A Bailleul le conflit se prolongea jusqu’au 4 novembre, à Sailly-sur-la-Lys, jusqu’au 12 novembre. — À Halluin, à Lille, le mouvement général fit place à une série de grèves partielles, en voie de solution.
Le comité de la grève d’Armentières entama des pourparlers avec les patrons dès le 9 octobre : une : entrevue eut lieu entre le comité et le président de la chambre de commerce d’Armentières. Ce fut un simple échange de vues qui n’eut pas de résultat effectif. Le 12, le préfet du Nord intervint, reçut une délégation des grévistes, eut un entretien avec le président du syndicat patronal, qui ajourna sa réponse aux offres de pourparlers. Le 13, la réponse n’étant pas encore parvenue, la foule des grévistes manifesta son mécontentement. Des désordres se produisirent à Armentières. Nombre d’individus étrangers à la grève profitèrent du conflit pour commettre des actes de pillage qui furent immé- diatement blâmés et désavoués par les maires d’Armentières et d’Houplines, au nom des grévistes euxmêmes.
Le préfet proposa alors aux patrons, en vue de mettre fin au conflit, la constitution d’une commission mixte chargée d’étudier les questions du relèvement des tarifs et de l’adaptation des salaires à la réduction de la durée du travail. Les patrons mirent comme condition à leur acceptation la reprise du travail par les gré- vistes, avant tous pourparlers, « aux conditions du tarif de 1889, intégralement et loyalement appliqué dans
toutes les usines ». Le préfet organisa un referendum qui eut lieu, le 18 octobre. Par 7.264 voix contre 1.300, ces propositions furent repoussées, comme inacceptables, le tarif de 1889 ne réglant pas le salaire des ouvriers des filatures et des préparations. Cependant, le matin même du vote, les patrons avaient fait connaître, par l’intermédiaire du préfet, qu’ils étaient disposés à mettre à l’étude un tarif général pour les filatures et les préparations. Mais ils exigeaient auparavant la reprise du travail : les grévistes estimèrent que l’état de grève donnait plus de force à leur action.
Le 19 octobre, le comité de la grève demanda une entrevue aux patrons. Le surlendemain, une réunion eut lieu à la mairie d’Armentières. Les patrons confirmèrent leurs déclarations antérieures ; les ouvriers maintinrent leurs revendications précisées comme suit :
-
— Revision du tarif de 1889, pour les tissages, avec adaptation aux-conditions actuelles du travail;
-
— Adoption d’un tarif pour les préparations;
-
— Adoption d’un tarif pour les filatures;
-
— Nomination d’une commission mixte pour étudier l’accommodation des divers tarifs aux changements des conditions du travail.
Les pourparlers furent suspendus. Le 23 octobre, le comité proposa aux patrons l’application provisoire des tarifs élaborés par lui, étant entendu que patrons et ouvriers s’emploieraient à faire appliquer, dans les autres centres textiles, des tarifs identiques et que, en cas d’insuccès, après un délai à déterminer, le tarif de 1889 serait rétabli, afin que les industriels d’Armentières ne se trouvassent pas, du fait de l’augmentation des
Bulletin de l’Office du travail $ frais de main-d’œuvre, en état d’infériorité vis-à-vis de leurs concurrents. Par lettre du 26 octobre, les patrons repoussèrent cette proposition. Le même jour, une filature d’Armentières rallumaïit ses feux et 192 ouvriers, sur 485 que comptait l’établissement, regagnaient l’atelier. Le Comité de la grève demanda au préfet de provoquer une entrevue entre les patrons et une délégation ouvrière. Les patrons, saisis de cette demande par le préfet, se réunirent à Lille le 29 octobre et refusèrent
à tout d’abord d’entrer en pourparlers. Cependant le -
préfet les amena à revenir sur cette décision. Une commission mixte tint séance à la préfecture le 30 octobre.
; L’accord s’établit sur tous les points ; seule, demeurait en suspens la question de savoir à quelle époque serait applicable l’augmentation du tarif de 1889, promise par les patrons pour le premier avril 1904, réclamée immé- diatement par les ouvriers.
Le préfet, par lettre adressée aux deux parties, proposa de recourir à un arbitrage. Ê
Les deux parties ont admis ensemble, et à l’unanimité, que les ouvriers devaient recevoir une augmentation corres-
\ pondant au préjudice à eux causé par la réduction des heures de travail, et que le taux de ce préjudice devait être étudié et fixé par une commission. S ,
Les ouvriers demandent que la moitié de cette augmentation à fixer par la Commission mixte soit rétroactivement applicable à partir du jour de la reprise du travail.
Les patrons déclarent ne pouvoir admettre l’augmentation qu’à partir du premier avril 1904.
J’estime que cette divergence unique ne saurait justifier la prolongation d’une grève aussi pénible pour les uns que pour les autres.
Si tel est, et je n’en saurais douter, votre sentiment, je vous propose de mettre fin au conflit par un arbitrage.
La mission donnée à l’arbitrage unique ou aux arbitres désignés par les deux parties pourrait être ainsi définie :
- — YŸ a-t-il lieu d’accorder aux ouvriers à façon, dans les tissages, une augmentation immédiate ? f
2, — Si le principe d’une augmentation immédiate est admis, quel doit en être le quantum par rapport à l’augmentation totale à fixer par la Commission mixte ?
Cette proposition, acceptée par les ouvriers, fut à repoussée par les patrons. Après la publication du U procès-verbal, le 4 novembre, les délégués patronaux S adressèrent au préfet une lettre par laquelle ils ajou- he taient à la promesse d’augmentation faite au cours de la conférence une clause restrictive, subordonnant loctroi d’un relèvement du tarif de 1889 à l’adoption d’un tarif égal par les patrons des autres centres textiles du Nord.
A la séance de la Chambre du 7 novembre, sur interpellation de M. Jaurès, député de Carmaux, l’ordre du jour suivant, déposé par l’interpellateur et accepté par ; le Gouvernement, fut adopté à l’unanimité de 5o2votants:
La Chambre compte sur le Gouvernement pour renou- 4 veler, auprès des parties en lutte dans la grève de la vallée de la Lys, la proposition d’arbitrage ; — Elle décide d’instituer, dans les formes déjà adoptées pour les mines, une enquête parlementaire sur l’état de l’industrie textile et la Le condition des ouvriers tisseurs. s
Le préfet du Nord, à qui cet ordre du jour fut communiqué par dépêche, adressa aussitôt aux patrons une lettre les invitant à déférer au vœu exprimé par la Chambre. Après avoir fait observer que, « au fond, le bénéfice réclamé par les ouvriers représentait à peine, d’ici au premier avril, la valeur d’une semaine de travail », il concluait en ces termes : « J’ai confiance que
| Bulletin de l’Office du travail
| vous ne resterez pas sourds à l’appel solennel que vous
adresse l’unanimité des représentants du pays et que
vous accepterez l’arbitrage dans les termes mêmes où
je vous l’ai proposé par une lettre du 30 octobre. »
Tandis que les ouvriers se déclaraient prêts à reprendre
le travail le lendemain du jour où l’arbitrage serait
Ù accepté par les patrons, ceux-ci, réunis, le 10 novembre,
à Lille, repoussaient une fois de plus l’offre du préfet,
| mais proposaient de verser à leurs ouvriers, le samedi
Ù qui suivrait la reprise du travail, un supplément de
: salaire égal à une semaine de travail. Le 11 novembre,
| le Comité de la grève écrivit au préfet pour demander
que ce supplément de salaire fût consenti sous la forme
d’une augmentation de 5 o/o des salaires prévus au
tarif de 1889, cette augmentation ne constituant en
aucune façon un sacrifice plus considérable de la part
des patrons. Il demandait également confirmation
des avantages promis au cours de l’entrevue du
30 octobre. Le lendemain, 12 novembre, les patrons
3 adressèrent au préfet une lettre donnant, sur ce second
-
— Le tarif de 1889 sera immédiatement et intégralement appliqué dans tous les tissages d’Armentières et d’Houplines. Comme garantie, le dépôt en sera fait au Conseil des prud’hommes.
-
— Un tarif de préparation sera élaboré par une commission mixte, conformément aux engagements pris dans
LV la séance du 3 octobre 1903 à la préfecture. Il aura un effet rétroactif à partir du jour de la reprise du travail.
- — Une commission mixte sera chargée d’élaborer un nouveau tarif de tissage destiné à remplacer, au premier avril prochain, le tarif de 1889, jugé défectueux et incomplet par les deux parties.
Conformément aux engagements pris dans la réunion du 30 octobre, il sera tenu compte dans l’établissement de ce tarif du préjudice causé à l’ouvrier par la diminution des heures de travail, conséquence de la loi Millerand-Colliard. Les patrons d’Armentières et d’Houplines prennent cet engagement dans la conviction où ils sont que la dernière : application de la loi Millerand-Colliard amènera fatalement les industriels concurrents de la région à consentir des
Mais si, contrairement à leurs prévisions, il était démontré, après expérience d’une certaine durée, six mois au maximum, que les sacrifices actuellement consentis par eux n’ont fait qu’accroître leur infériorité industrielle, les ouvriers comprendront certainement que, l’existence de notre place se trouvant par là compromise, il deviendrait nécessaire, dans l’intérêt commun, de rétablir une certaine
- uniformité dans les tarifs. Lâ Commission mixte aura à pré- voir les moyens propres à parer à cette éventualité.
-
— La proposition du payement d’une semaine de travail le samedi qui suivra la cessation de la grève a été mal interprétée. Certains y ont vu l’offre d’une aumône, alors que, dans l’esprit des patrons, il y a là une solution honorable, qui a de plus l’avantage de laisser à la commission chargée d’établir le nouveau tarif toute l’indépendance nécessaire pour achever son œuvre.
-
— Nous prenons l’engagement de ne pas exercer de représailles pour faits de grève. Nous prions les ouvriers ‘ de prendre acte de ces déclarations, et nous comptons sur leur bon sens pour comprendre que toutes les concessions possibles ont été faites par les patrons et que désormais la prolongation de la grève serait sans résultat et sans issue. _ Le 13 novembre, le Comité de la grève décida, à lunanimité de ses membres, que la reprise générale du travail pour les tissages et les préparations aurait lieu le lendemain samedi, à 9 heures. A cette date la grève continuait pour les ouvriers et les ouvrières de la filature et des tissages de la banlieue.
é ÿ 10e année. — Ke 11 Prix du numéro : 20 centimes . Novembre 1993 M 1 (Ministère du Commerce, de l’Industrie, des Postes et des Télégraphes) | Conciliation et arbitrage en octobre… … … 886 Bordereaux de salaire et de durée du travail en 1902 . 888 $ ; La grève des tisseurs d’Armentières et de la région. . 892 Application, en 1902, de la loi du 2 novembre 1892, sur | le travail des femmes et des enfants. (Deuxième Louage de service à durée déterminée; défaut de renouvellement. — Louage de service à durée indéterL minée; preuve de la légitimité de la résiliation … 907 | Mouvement social à l’étranger Allemagne : Revue du travail. — Placement. — Grèves. — Les unions locales de syndicats en 1902. — Les Autriche : Placement. — Grèves. — L’inspection du Belgique : Revue du travail. — Placement. — Grèves. 920
Chine : Salaire et conditions du travail des ouvriers indigènes à Shanghaï et Hong-Kong… … … 922 Grande-Bretagne : Revue du travail. — Grèves. — La Actes et documents officiels Circulaire du 23 octobre 1903 relative aux déclarations Chronique législative : Bureaux de placement. — Le budget du commerce. — L’interpellation sur la grève Analyse, par département, des renseignements fournis : 1° par les associations patronales, etc.; 2° par Analyse, par département, des renseignements fourmis par les associations ouvrières. : … .. 1.5.0 rieur; transports; faillites; autorisations de bâtir. . 947 5, rue des Beaux-Arts (6° arr‘) 5, rue de Mézières (6° arr’) Le Bulletin de l’Office du travail paraît tous les mois. On le trouve chez tous les libraires. On s’abonne également dans tous les bureaux de poste et à l’Imprimerie nationale. Les abonnements ne sont pas reçus au Ministère du Commerce.
cahiers de la guinzai 5
Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men-
- suelles régulières et par des souscriptions extraordi- … naires; la souscription ne confère aucune autorité sur “ La rédaction ni sur l’administration : ces fonctions
Ce sont vraiment ces souscriptions qui ont fait et qui “ font les éditions des cahiers; éditions des cahiers anté- rieures à la fondation des cahiers; quatre premières
- séries des cahiers, achevées aujourd’hui; cinquième _ série, en cours; ce sont ces souscriptions qui ont con- -. stitué le soubassement économique indispensable de
- notre institution; ce sont elles qui nous ont fourni les
- premiers moyens, les premiers instruments financiers » de gérance, de fabrication industrielle, d’administration —. commerciale. Par cette primauté, par leur qualité _ même, par leur caractère, qui est d’être fournies sans aucun esprit de retour, les souscriptions forment un premier ordre d’opérations, à qui nous devons laisser . toute leur qualité, tout leur caractère. Nos souscripteurs . donnent leurs souscriptions aux cahiers depuis la fon- .- dation des cahiers, ils ont donné leurs souscriptions -. aux cahiers dès avant la fondation des cahiers sans « aucun esprit de retour; les souscriptions sont exacte- | 113
septième cahier de la cinquième série sens où donner et retenir ne vaut; ainsi nos souscripteurs sont littéralement avec nous les auteurs, les nourriciers et les fondateurs de nos cahiers ; ils en sont les auteurs économiques ainsi que nos collaborateurs habituels en sont avec nous les auteurs mentaux.
Souscriptions mensuelles régulières. Ces souscriptions présentent le double avantage, pour nos cahiers qu’elles produisent des sommes plus considérables, et pour les souscripteurs qu’elles demandent pour ainsi dire un moindre effort économique; la plupart de nos abonnés ont des budgets mensuels; et la plupart de nos abonnés ont des budgets pauvres; il est notoire que les budgets mensuels etpauvres fournissent plus facilement, pour une même somme, des mensualités modestes régulières, des douzièmes, que des annuités ; et même il est notoire que des budgets mensuels et pauvres fournissent plus facilement, pour une somme plus considé- rable, des mensualités régulières que des annuités sommairement plus faibles. Nous ne saurions donc trop demander à nos amis de nous envoyer, autant qu’ils peuvent, des souscriptions mensuelles régulières.
Nous devons noter que ces souscriptions, dont chacune fournit à proportion beaucoup, sont malheureusement demeurées peu nombreuses; au moins jusqu’ici, car nous ne voulons pas condamner l’avenir; nous recevons de nos amis tant d’autres preuves de dévouement efficace et d’amitié que nous sommes obligés de croire que si les souscriptions mensuelles régulières que nous recevons sont aussi peu nombreuses encore au commencement de cette cinquième série, c’est unique-
ment parce que l’attention de nos amis ne s’est pas 4 portée assez fermement sur ce moyen et sur son eflica- … cité. Nous ne saurions donc trop demander à nos amis à d’y penser, efficacement. Et l’on me permettra d’insister sur la valeur morale de cette contribution, permanente, à . régulière, constante; connaissons la vanité des mani- …_ festations et des emballements politiques parlementaires; connaissons la vanité des enthousiasmes popu4 laires mêmes; connaissons la fermeté, l’efficacité, la s solidité du travail constant; nos cahiers, si considé- s rables qu’ils soient, paraissent régulièrement par quin- …._ zaine; à cette production régulière il est juste, il est “ harmonieux, il est normal qu’une alimentation réponde L Souscriptions extraordinaires. Nous avons été puis- …._ samment aidés par des souscriptions extraordinaires, —._ quelques-unes antérieures à la fondation des cahiers, la
plupart attribuées aux quatre premières séries, et au _ commencement de la cinquième; un très grand nombre, 1 et des plus fortes, obtenues par notre ami et notre
- collaborateur Bernard-Lazare, dont l’amitié, dont la 4 constance et dont le dévouement ne sera pas remplacé; —_ de toutes ces souscriptions extraordinaires, la plupart : _ sont particulièrement affectées par leurs auteurs, ou à ” tel ou tel service des cahiers, ou à tel cahier même, soit ‘4 que le souscripteur contribue à la fabrication même “ du cahier, soit qu’il nous en achète un certain nombre à. Emprunt des cahiers. Nous avons nous-mêmes orga- “ nisé, au cours de notre troisième série, une opération
septième cahier de la cinquième série financière qui n’était pas une souscription extraordinaire collective, mais que nous avons nommée emprunt des cahiers; partant de la notion de l’emprunt comme il a cours dans les opérations financières bourgeoises, partant de la notion usuelle de l’emprunt, mais d’ailleurs considérant l’institution de nos cahiers et la situation de nos abonnés et de nos souscripteurs envers nous et notre situation envers eux, nous avons poussé à la limite certains éléments de cet emprunt usuel pour en faire dans ce cas particulier l’emprunt des cahiers; nous avons réduit à zéro le taux de l’intérêt, qui tend à diminuer; nous avons reporté à l’infini l’échéance du remboursement, qui tend à s’éloigner; mais nous avons gardé les éléments essentiels de l’emprunt, qui sont la propriété de la créance, et par suite le remboursement au moins éventuel; tandis que nos souscriptions mensuelles régulières et nos souscriptions extraordinaires sont données sans esprit de retour, absolument, exactement, parfaitement données; au contraire les parts souscrites à l’emprunt des cahiers emportent pour le souscripteur et conservent la propriété de cette part même; ainsi l’emprunt des cahiers fut pour nous une opération d’un deuxième ordre; cette part de cent francs, qui ne rapporte aucun intérêt, qui n’est pas remboursable, n’en représente pas moins un capital de cent francs engagé dans les cahiers par l’auteur de la souscription et maintenu par nous; nos souscriptions
À mensuelles régulières et nos souscriptions extraordi-
naires peuvent disparaître aussitôt données; elles peuvent ne pas se représenter en valeurs espèces ni en valeurs marchandises dans nos inventaires; par exemple une souscription extraordinaire affectée par-
à ticulièrement à la fabrication d’un cahier ou à l’achat | d’un certain nombre d’exemplaires peut s’épuiser | dans cet achat même et dans cette fabrication; au contraire les souscripteurs de parts sont des abonnés | à qui nous avons littéralement emprunté les capitaux 6 représentés par ces parts; ces capitaux demeurent dans notre entreprise et ne disparaissent pas; ils | y sont toujours présents sous quelque forme; tout l’effort de ma gérance tend à maintenir l’avoir des cahiers au moins égal au capital souscrit; au commencement de cette cinquième série nous sommes en | mesure de rendre compte que l’avoir des cahiers, — espèces, créances, marchandises, — est de beaucoup supérieur au capital actuellement souscrit; mais s’il nous revient des temps de misère notre effort constant | sera de maintenir notre avoir total, — espèces, créances, | marchandises, — au moins égal au capital souscrit, de ’ telle sorte que le produit de l’emprunt ne disparaisse pas du patrimoine commun; cet emprunt en effet | n’était pas destiné à fonder nos cahiers ni à combler un déficit; mais il était uniquement destiné à nous procurer le fonds de roulement qui nous était indispensable; qu’un fonds de roulement roule, c’est bien; et | même il faut qu’il en soit ainsi; mais nous ferons le nécessaire pour que ce fonds de roulement, à force de ; rouler, ne se désintègre pas.
Cette persistance de la propriété maintient une certaine faculté de remboursement; nos souscripteurs ne peuvent exiger le remboursement des parts qu’ils ont souscrites : c’est là une clause de texte, uniquement destinée à nous garantir contre tous accidents; mais nos abonnés peuvent nous demander le remboursement
septième cahier de la cinquième série de leurs parts; et allant au-devant de leur demande nous nous réservons le droit de proposer nous-mêmes lé remboursement ; et, à la rigueur, nous nous réservons de l’effectuer d’office; dans la première partie de l’opé- ration même, et avant d’avoir obtenu sur son accomplissement des indications suffisantes, nous avons de nous-mêmes remboursé quatre parts imprudemment
Quand nous avons annoncé dans les cahiers cette opération particulière, nous avons demandé à nos . abonnés de souscrire une somme de vingt mille francs, distribuée en deux cents parts de cent francs ; non seulement cette somme était indispensable pour assurer la marche régulière de nos travaux, mais je puis dire qu’elle était de beaucoup inférieure au fonds de roulement qu’eût demandé, pour un mouvement de fonds égal à celui des cahiers, n’importe quelle entreprise bourgeoise bien administrée; je puis dire qu’il n’y a pes à Paris une seule revue bourgeoïse, une seule maison d’éditions bourgeoise, un seul périodique bourgeois, bien administré, mais ayant un mouvement de fonds aussi considérable que celui des cahiers, jetant dans la circulation une quantité aussi considérable de bon papier, qui se fût contenté d’un fonds de roulement initial et définitif de vingt mille francs. — Je ne parlerai pas des sociétés plus ou moins nouvelles de librairie et d’édition qui se prétendent et qui peut-être se croient socialistes ; je ne répondrai pas à la continuation, au renouvellement d’un boycottage politique par la continuation, par le renouvellement de polémiques anciennes, qui seraient justifiées, qui seraient justes, qui nous empêcheraient de travailler ; mais c’est malheureusement un fait
F- d’expérience aujourd’hui acquis que non seulement les sociétés de librairie et d’édition, que dans tous les ; ordres du travail et de la production la plupart des en- ‘ treprises prétendues socialistes fondées ces dernières années à grand renfort d’inaugurations et de statuts se reconnaissent à ce qu’elles surajoutent aux vices des | mauvaises administrations bourgeoises les vices du | gouvernement politique parlementaire. — J’estimais | aussi que cette somme était au plus égale et qu’elle ne serait nullement supérieure à la capacité financière de | nos abonnés; je pensais qu’elle resterait inférieure à | leur bonne volonté; j’espérais, je comptais que cet ; emprunt serait facilement, immédiatement couvert. Je | Un cinquième de l’emprunt fut couvert par les soins ê de Bernard-Lazare; deux cinquièmes furent couverts, ou avaient été couverts directement ; puis le mouvei ment s’arrêta net; non seulement je m’étais trompé | dans mes évaluations financières; mais je ne m’étais | pas moins trompé dans mes évaluations personnelles; | non seulement il restait deux cinquièmes au moins à | souscrire, mais, sauf de rares et d’honorables excep4 tions, les souscripteurs n’avaient pas été ceux de nos | abonnés sur qui je m’étais permis de compter. Non que je veuille récriminer ; nous recevons de tous | nos abonnés un tel appui, une telle collaboration, une telle consolidation que sommairement nous n’avons pas | à récriminer; mais nous ne devons pas laisser perdre | une telle expérience, une épreuve aussi unique, les .,
résultats d’un essai aussi rare; nous nous devons à
nous-mêmes, nous devons au public, nous devons à nos
souscripteurs, et à tous nos abonnés, de leur commu119
septième cahier de la cinquième série niquer ici les résultats de cette opération; c’est un compte que nous rendons, que nous devons rendre; dans cette opération même, et à ne considérer qu’elle, nous n’avons pas à récriminer; je ne m’étais pas trompé dans le mauvais sens uniquement, dans le sens des surévaluations, suivies des déceptions et des désillusions ; d’ailleurs je ne m’étais pas trompé dans les . deux sens également ; mais je m’étais trompé dans l’un et l’autre sens ; et nous eûmes des surprises dans le
bon sens, ainsi que nous en eûmes dans le mauvais ; f : nous en eûmes autant et même plus dans le bon sens 6 que dans le mauvais; je veux dire qu’autant et même plus d’abonnés sur qui je ne m’étais pas permis de compter souscrivirent en effet qu’il n’y eut d’abonnés sur qui j’avais cru pouvoir compter qui nesouscrivirent pas ; mais comme ces souscripteurs inattendus se mouvaient pour des sommes moins importantes que les souscripteurs escomptés, le résultat final de cette première partie de l’opération, qui devait en être la seule partie, fut que le déficit budgétaire dépassa de beaucoup l’excédent personnel; après que le mouvement de souscription fut arrêté, il s’en fallait d’au moins deux cinquièmes que cet emprunt indispensable fût entière-
J’éprouve toujours un extrême embarras à parler de cet emprunt ; non que je sois embarrassé de demander de l’argent; c’est une opération fort honnête, pourvu qu’on la nomme par son nom ; j’en ai contracté depuis longtemps l’habitude ; j’étais élève, boursier, de rhétorique ou de philosophie au lycée Lakanal quand je demandais à mes camarades leurs souscriptions pour Carmaux; et dès lors plusieurs amis accompagnaient
mes démarches de leur amitié; c’était le temps des
| grandes grèves, de la grande histoire, du bon travail et des grandes illusions ; depuis j’ai découvert qu’il ne suffisait pas de demander de l’argent, mais qu’il fallait encore faire produire aux sommes demandées leur maximum de rendement ; nous sommes responsables et comptables envers l’humanité laborieuse du rendement que par une administration nous faisons produire aux sommes, aux travaux, à toutes les valeurs que nous recevons ; nous devons nous efforcer de leur faire produire, par une administration exacte, réduisant le frottement au minimum, un rendement maximum; c’est à donner ce maximum de rendement que nous travaillons tous de toutes nos forces dans ces cahiers; et je crois pouvoir affirmer que, dans la mesure du possible, nous y avons réussi.
Ce n’est donc pas que je sois embarrassé de demander de l’argent pour ces cahiers ; l’extrême embarras que j’éprouve toujours à parler de cet emprunt ne tient nià la demande, ni à l’argent, ni à moi, ni aux cahiers; d’ailleurs l’embarras que j’aurais personnellement ne regarderait personnellement que moi ; il faut savoir assumer les embarras, les peines et les difficultés des tâches, le poids des charges que l’on a elles-mêmes assumées ; l’extrême embarras que j’éprouve toujours à parler de cet emprunt tient aux prêteurs mêmes ; j’avais pensé que les parts seraient souscrites par des gens que cette souscription n’incommoderait pas, par ces demi-bourgeois demi-capitalistes qui au lendemain d’une affaire inquiétante, aujourd’hui totalement ou-
- bliée, dépensèrent assez d’argent dans les entreprises de rénovation, de moralisation, quelquefois de révolu121
septième cahier de la cinquième série tion; je m’étais trompé presque totalement ; sauf de
- rares et d’honorables exceptions, les demi-bourgeois demi-capitalistes sur qui j’avais compté ne rendirent pas; les mêmes hommes qui ont à peu près laissé mourir d’inanition les Universités Populaires se préparaient dès lors à nous laisser mourir d’inanition ; mais les mêmes hommes aussi qui ont sauvé le peu d’Universités Populaires qui ont survécu firent dès lors tous leurs efforts pour nous assurer une alimentation indis-
Je dois dire que plusieurs grosses souscriptions globales, venues de grands capitalistes, nous furent acquises d’abord; la plupart demandées et obtenues pour nous par ce Bernard-Lazare dont le nom résonnera dans ces cahiers aussi longtemps qu’ils se continueront eux-mêmes; et ce n’était pas la première fois que je notais premièrement que les véritables capitalistes sont plus intelligents que les demi-bourgeoïs demi-capitalistes, deuxièmement que les capitalistes entrepreneurs sont moins étrangers au peuple, à la mentalité populaire, à une certaine insouciance et témérité populaire que les demi-bourgeoïs demi-capitalistes ; il y a des
ressemblances, des analogies, des imitations entre les anciens et les nouveaux grands bourgeois, les capitalistes non rentiers, les entrepreneurs industriels et commerciaux d’une part, et, d’autre part, les ouvriers, le peuple; il n’y a presque rien de commun entre les demi-bourgeois demi-capitalistes d’une part, et, d’autre part, le peuple ; c’est une des nombreuses raisons pour quoi le gouvernement des parlementaires politiques à radicaux et radicaux-socialistes, qui est éminemment un gouvernement de demi-bourgeoïis demi-capitalistes,
À est aussi, de tous les gouvernements, le gouvernement Ë le plus éloigné d’un gouvernement populaire. 4 Quand vous allez trouver un capitaliste entrepreneur | et que vous lui parlez d’entreprise, de fonds de roule- | ment, de mouvement de fonds, de lancement, de mise en | train, de période de lancement, de publicité, de public, | de clientèle, d’habitude, de frais généraux, de rendes ment, de travail, de capital, de risque, de mise, de ? placement, de rapport, il vous entend, car il a les mêmes préoccupations ; sur une autre échelle sans | doute, mais disposées de même ; car il ya des conditions sociales du travail, générales, universelles, qui sont les mêmes pour les plus grosses compagnies de chemins de fer que pour les plus petits restaurants
Les raisons pour lesquelles ces politiques parlementaires, ces radicaux et ces radicaux-socialistes, ces demi-bourgeois demi-capitalistes ne souscrivirent pas à l’emprunt des cahiers étaient si nombreuses, d’ailleurs elles sont devenues si évidentes, et elles sont si connues, qu’à peine avons-nous besoin, et qu’à peine avons-nous les moyens d’en énumérer quelques-unes : une clause comme la suivante, que la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration, que ces fonctions demeurent libres, qui vaut rigoureusement pour toutes nos souscriptions, pour nos souscriptions extraordinaires, comme elle vaut rigoureusement pour nos souscriptions mensuelles régulières, peut n’éloigner pas un grand capitaliste, qui sait donner; elle peut n’éloigner pas un pauvre ou un misérable, qui sait donner; elle éloignera presque infailliblement un de ces politiques
septième cahier de la cinquième série parlementaires, qui veulent tout tourner en intérêts électoraux ; elle éloignera presque infailliblement un de ces radicaux, et surtout un de ces radicaux-
socialistes qui en toute matière, en matière politique et surtout en matière sociale, veulent donner et retenir; elle éloignera presque infailliblement un de ces demi-bourgeois demi-capitalistes qui ne savent ni donner ni prêter, car ils prêtent ce qu’ils croient donner, et ils croient donner ce qu’ils prêtent.
Les demi-bourgeois demi-capitalistes ont beaucoup plus que les véritables capitalistes un faible pour les : entreprises véreuses, douteuses, prometteuses; leur intelligence économique est beaucoup plus bornée, leur commerciale, beaucoup plus limitée; ils ont un éloignement naturel d’une entreprise honnête, qui ne promet rien ; ils aiment confier leur argent à de moins grands capitalistes, à de moins grands entrepreneurs, pourvu que l’emprunteur leur fasse un boniment, et qu’ils sentent confusément que ce boniment est hasardeux, chancelant; transportant des affaires dans l’action ce mauvais esprit, cette mauvaise méthode, ils délaissent les exercices, les travaux propres, les efforts probes, les patiences, les pratiques sobres de la solidarité pour les abus mous de la charité ils veuient bien donner quelque argent, pourvu que cet argent soit perdu, gâché, gâté, mal employé, pourvu que le demandeur leur fasse un boniment, pourvu qu’ils reçoivent une impression de détresse et d’angoisse; ne leur demandez pas de constituer une alimentation saine pour un enfant bien né qui a besoin de grandir; ils exigeront absolument que cet enfant soit préalablement rendu
scrofuleux, si possible, ou qu’on lui casse au moins les
sf deux jambes ; devenu sujet d’hôpital, quand une longue
inanition lui aura désormais interdit la vie et la santé,
} ils interviendront alors, ils auront enfin le plaisir de lui
| apporter, avec une cruauté savante, les secours
, attendus de leur charité officielle; nous connaissons
; tous un nombre incalculable de familles pauvres qui ont
à été artificiellement précipitées dans la misère, dans la
maladie et dans la mort pour procurer de la matière vivante où pût s’exercer le vice de la charité demibourgeoise demi-capitaliste.
Ouvrier, ne nous demandez pas les instruments indispensables de votre travail ; enfant, ne nous demandez pas les aliments indispensables de votre croissance;
| dépérissez d’abord; préparez des entreprises mal nées, apportez-nous des combinaisons mal venues, des enfantements avortés, présentez-nous des compositions non viables, sans efficacité, sans rendement, sans action, sans travail, onéreuses ; n’oubliez pas de flatter notre vanité; par votre demande même; par le spectacle de votre misère; et quand nous aurons bien vu, alors, vous pourrez alors venir nous demander notre argent.
| On ne saura jamais tout le mal que l’argent demibourgeois, bourgeoisement donné, mal prêté, aura fait aux institutions populaires, aux institutions révolutionnaires. « Et l’instinct qui éloignait de nos cahiers l’argent demi-bourgeois demi-capitaliste était un instinct parfaitement justifié.
Cette classe enfin commençait à se rassurer des inquiétudes qu’elle avait éprouvées pendant la crise de l’affaire Dreyfus ; et commençant à se rassurer, elle
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septième cahier de la cinquième série
. commençait à redevenir elle-même; je veux dire qu’elle commençait à redevenir paresseuse, avaricieuse; elle se désintéressait rapidement des entreprises qu’elle avait encouragées, fomentées, des entreprises qu’ellemême elle avait formées; par inertie elle condamnait à mort les institutions, les œuvres qu’elle avait pris la responsabilité de lancer elle-même dans la circulation pragmatique, dans la vie, dans la dure vie économique et financière; oubliant que les grands mouvements de la barbarie démagogique ont des sources et des ressources profondes, où seule peut agir une action d’enseignement et de renseignement, de culture et d’éducation, de sagesse continue et profonde, ils ont compté que les agissements pauvrement superficiels d’un gouvernement essentiellement démagogique lui-même suf-
: firaient à les sauver des rechutes inévitables; oubliant les jours de terreur et les leçons de l’histoire, ils ont compté que le gouvernement des sous-préfets suffirait à renouveler un peuple; laissons-les à leur misère; à leur déficit intellectuel et moral.
Ce qui fait que j’ai toujours un extrême embarras à parler de cet emprunt, c’est que presque toutes les autres parts souscrites, plus des deux tiers des parts souscrites, enfin presque toutes les parts qui n’avaient pas été souscrites par des capitalistes, furent souscrites par des pauvres, quelques-unes peut-être par des misé- rables, par des hommes que cette souscription gênait,
ou dont je suis assuré qu’elle dérangeait le modeste, le pauvre, le misérable budget; je nai pu m’habituer encore à cette idée, je ne m’y habituerai jamais, que sur ma demande, ou ma recommandation, sur mon
instance, ou enfin sur ma réquisition, il y a des hommes qui altèrent leur budget de famille; j’ai toujours professé que les devoirs de famille et que les devoirs d’état, que les devoirs simples, pauvres etnus, que les devoirs silencieux, obscurs et seuls et familiers, que les devoirs ordinaires, usuels, sont les premiers des devoirs; man- ! quant, naturellement, à cette profession, j’ai moi-même, pendant les longues années d’un apprentissage qu’aujourd’hui je vois bien qui ne finira jamais, commis un très grand nombre d’imprudences dont la plupartétaient assurément des délits moraux, et dont quelques-unes, peut-être, étaient des crimes; pour aucun événement de ce monde, pour aucune réussite, pour aucune joie, pour aucun bonheur je n’en ferais commettre à personne jamais ; je suis assurément résolu à n’en jamais faire commettre à personne; j’étais entraîné à commettre ces imprudences, délictueuses ou sans doute criminelles, par des hommes dont j’ai découvert depuis que, sauf d’extrêmement rares exceptions, ils ne les commettaient pas eux-mêmes; et même les commettant, nous n’avons pas le droit de les faire ou de les laisser commettre; depuis que j’ai fait cette découverte et que j’ai avancé mon apprentissage un peu, ce que jeredoute par dessus tout, c’est de devenir moi-même un entraineur; de toutes les atteintes que l’on peut porter à la liberté, de tous les gouvernements que l’on peut exercer, l’entraînement est le plus grave, parce qu’il s’exerce dans les profondeurs du sentiment, de la jeune confiance, et de la bonté; si je savais qu’il y eût un seul jeune homme, un seul homme de vingt et quelques années qui eût de moi l’idée qu’à vingt et quelques années j’avais de mes maîtres, et de mes entraîneurs,
septième cahier de la cinquième série idée d’ailleurs qui ne n’était pas venue toute seule, , mais que l’on avait, qu’ils avaient eux-mêmes fortement contribué à me donner, par des moyens communé- ment honnêtes, si je savais qu’il y eût un seul homme de vingt et quelques années qui eût de moi l’idée qu’à vingt et quelques années j’avais de Herr ou de Andler, et presque aussitôt l’idée que j’eus du grand Jaurès, d’un pas j’irais le détromper; car non seulement nous ne devons rien faire pour donner de nous une idée d’entraînement, mais nous devons tout faire pour ne pas ! donner de nous une idée d’entrainement; et si par malheur cette idée naît sans nous, malgré nous, même alors nous devons croire que nous en sommes en un certain sens responsables ; nous en sommes comme coupables ; et nous devons tout faire pour l’effacer; l’autorité d’entraînement est l’autorité de commandement la plus redoutable; l’exercice d’un entraînement est l’exercice du gouvernement le plus dangereux; si je pensais que ces cahiers dussent devenir jamais un moyen d’entraîinement, je commencerais par les supprimer moimême; et ce serait le plus beau combat que je pourrais jamais donner pour la liberté.
[Je sais parfaitement pourquoi j’ai mis ci-dessus les deux noms que l’on vient de lire; il ne suffit pas que deux hommes aient été nos maîtres, à l’âge où il nous était impossible de n’être pas des élèves, pour qu’il nous soit désormais interdit de prononcer, en toute révérence, les noms de ces deux hommes; surtout quand ils sont, par ailleurs, des hommes publics, ayant vigoureusement participé à des actions publiques, ayant publié, signé des livres, au moins des articles.
Quand nous nous interdirions de les prononcer, respectueusement, des journalistes les publient, sans Blas, numéro du 6 décembre 1903, intitulé la presse d’aujourd’hui, la Dépêche de Toulouse, signé Louis Vauxcelles, Paul Pottier, où je lis cette fin de phrase : un socialiste de l’espèce dite universitaire, collectivisme
Nous sommes habitués, aux cahiers, à ce que les grands quotidiens nous entendent peu ou mal et ne nous rapportent pas bien; mais cette fois-ci la mesure est un peu forte.
Je n’ai jamais parlé, je ne parlerai jamais qu’avec un extrême respect de M. Lucien Herr; mais ceux de nos anciens camarades communs qui ont quelque peu connu et connaissent encore la réalité de certains évé- nements, anciens et nouveaux, savent aussi pourquoi il m’est extrêmement désagréable que mon nom paraisse accolé à celui de M. Simiand.
Du socialiste de l’espèce dite universitaire je ne dirai rien; je n’ai jamais renié mon passé, ma formation, ma culture, mon métier, mon entourage universitaire; je n’ai d’autre part, ce qui est un reniement aussi, jamais exploité mon passé universitaire pour l’avancement d’aucuns intérêts ; je n’ai jamais signé un Universitaire pour commencer à me pousser dans le monde politique.
J’ai formé dans le monde universitaire presque toutes mes premières amitiés; j’ai gardé parmi le personnel universitaire la plupart des amitiés constantes qui aujourd’hui nous soutiennent. Les universitaires ont fait le premier abonnement de ces cahiers. Ils font
septième cahier de la cinquième série encore la partie la plus grosse de notre abonnement, et l’une des plus solides.
Si par socialiste de l’espèce dite universitaire on
entend les personnes, je dois déclarer qu’ayant longtemps et beaucoup vécu dans le monde universitaire, jy ai connu, jy connais, parmi les universitaires pauvres, de tels exemples de dévouement à l’idéal socialiste, si nombreux, d’un dévouement si intense, que je suis en mesure d’affirmer que si la même proportion, de nombre, d’intensité, se maintenait parmi e les autres pauvres, surtout parmi les ouyriers, qui ne : sont pas tous pauvres, étant les uns pauvres, et les autres misérables, mais quelques-uns relativement aisés, même riches, — il y a longtemps que la révolution sociale serait faite.
Au contraire si par socialiste de l’espèce dite universitaire on entend des théories, des imaginations de certains universitaires qui se proposeraient de gouverner la société comme une énorme Université d’État, je dois dire qu’en effet cette singulière et dangereuse imagination d’un monopole d’État collectiviste est bien venue à quelques-uns, universitaires et non universitaires, mais je suis heureux de pouvoir affirmer que cette sauvage et barbare invention a pu venir aux
- grands seigneurs du collectivisme, universitaires ou non; elle n’est pas venue aux maîtres de l’enseignement qui enseignent, aux universitaires pauvres, pratiquement, péniblement socialistes; et quand même le respect de la justice ne garderait pas les universitaires
pauvres contre de tels errements autoritaires, la réa-
lité de leur vie économique, politique et sociale, suffi-
rait à les garder; une telle idée vient à ceux qui
| touchent au pouvoir, aux tentations autoritaires du gouvernement parlementaire et politique; mais celui qui n’est pas vice-président, celui qui dans la petite sous-préfecture sent peser sur lui toutes les autorités bourgeoises, non, celui-là, Yves Madec, le professeur de collège, le misérable frère aîné de Jean Coste, ne peut avoir l’idée imaginaire d’étendre à tout un monde un asservissement dont il a lui-même senti la pesanteur. ;
Quant à confondre un monopole d’État collectiviste avec ce que nous nommons le communisme de l’enseignement, il faut ou ne savoir pas un mot du socialisme, ou trop savoir de mots de la politique. Parmi lesquels des deux, ceux qui ont désappris Le socialisme, ou ceux qui ont appris la politique, serons-nous contraints de
Que si l’effrayant danger d’une usurpation, d’un envahissement de la vie vivante par la vie scolaire a été constamment dénoncé quelque part, c’est assuré- ment dans Pages libres et dans ces Cahiers de la
Sur le collectivisme normalien, je sais parfaitement ce que c’est, mais on sait parfaitement aussi que je n’en suis pas; j’en fus peut-être avant qu’il fût formé, dans les temps difficiles, et quand il y avait quelque rudesse à en être; je cessai d’en être aussitôt que je m’aperçus que ça commençait à réussir; ayant mauvais caractère, je n’aime pas réussir.
- Par collectivisme normalien si l’on entend les personnes, je n’en suis absolument pas; et non seulement je n’en suis pas, mais le collectivisme normalien n’a pas cessé de poursuivre ces cahiers d’une haine impla-
septième cahier de la cinquième série cable, d’un boycottage économique total, de machinations économiques attentives. Du moins il en était encore ainsi, à ma connaissance, au premier janvier 1904, après la rentrée effectuée de la cinquième
Par collectivisme normalien si l’on entend quelques imaginations scolaires, si l’on veut imaginer un État qui englobant tout serait gouverné comme une immense École, comme la première École de France, hélas, et que l’on veuille imaginer un État où tout le monde serait fonctionnaire, de préférence bibliothécaire, je n’en suis abolument pas.
Au demeurant je ne renierai pas notre vieille École; on s’apprête partout à en dire tant de mal, aujourd’hui que sa fortune a baissé, que nous serons tenus bientôt de nous vanter d’en avoir été. Ce qui se passe pour
l’École normale nous représente admirablement ce qui se passe pour toutes les patries ; ce qui se passe devant nous pour l’École normale nous fait admirablement comprendre ce qui se passe pour toutes les patries ; depuis les cités grecques, et avant, les patries sont toujours défendues par les gueux, livrées par les riches ;
on se demande pourquoi les patries sont toujours
” livrées par les riches, qui paraissent avoir beaucoup à perdre dans la démolition de la ville et dans l’usurpation de la cité, et pourquoi elles sont toujours défendues
par les gueux, par les pauvres et par les misérables, qui n’ont rien à perdre; c’est que les riches n’ont à perdre que des biens temporels, des trésors, et des situations économiques; et les gueux ont à perdre ce bien : l’amour
de ia patrie; des traités, conclus à temps, peuvent assurer la mutation des biens temporels; aucun
traité ne peut assurer la mutation de l’âme et de l’amour de la patrie; il y avait dans l’ancienne École normale, celle à qui désormais nous serons contraints de nous vanter d’avoir appartenu, trois institutions distinctes et qui fonctionnaient assez librement côte à côte: premièrement, et normalement, un séminaire, une pépinière de jeunes gèns qui se destinaient sincè- rement à l’enseignement secondaire des jeunes gens, qui ayant à leur entrée à l’École ou n’ayant pas leur licence, ne préparaient pas ou préparaient cette licence et qui ensuite régulièrement préparaient tous leur agrégation de l’enseignement secondaire, qui ensuite, après trois années d’un travail modeste, honnête, partaient à leur tour de liste pour les provinces lointaines, où ils enseignaient, du mieux qu’ils pouvaient, de véritables lettres, de véritables sciences, de véritable philosophie à quelques jeunes gens de la bourgeoisie, bons élèves, à quelques jeunes gens du peuple, boursiers, bons élèves, qui enfin donnaient cet enseignement, de liberté somme toute, malgré lécrasement bourgeois de la petite bourgeoisie provinciale; deuxiè- mement dans cette École ancienne il y avait un laboratoire d’enseignement supérieur, un des plus modestes et des plus sérieux laboratoires d’enseignement supé- rieur que nous connussions en France; troisièmement un petit contingent d’arrivistes, fermement résolus à se pousser dans le monde, quelques-uns par la voie de l’enseignement secondaire, devenant de la haute administration, ou, pour parler justement, du haut gouvernement universitaire ; quelques-uns par la voie de l’enseignement supérieur, postulant les chaiïres brillantes et les situations retentissantes ; mais la plupart de ces
septième cahier de la cinquième série jeunes arrivistes n’empruntaient que pour l’apparence les voies universitaires ; ils avaient en réalité d’autres voies de réussite ; pendant longtemps, aussi longtemps que la légende vécut de l’ancien normalien brillant et littérateur, — vous savez, la grande promotion, “re pendant les années qui précédèrent mon passage à | l’école, dans les promotions qui précédèrent la mienne, et jusque dans la mienne les arrivistes arrivaient par la littérature et par la mondanité; j’assistai à. une révolution foudroyante ; je suis en effet de ces pro . motions où les jeunes arrivistes commencèrent à s’apercevoir que la littérature, que la mondanité ne fi rendait pas ; il y avait quelque chose de cassé dans le truc ; je suis de ces promotions où, en moins de temps qu’il n’en faudrait à l’historien pour faire un cours d’économie politique, les arrivistes se retournèrent ; ‘avec cette admirable prescience, au moins avec cet admirable pressentiment qui est la caractéristique du génie même et que cette race possède éminemment, tandis que nous, les lourdauds, les hoplites, nous nous éreintions à faire des librairies, des éditions, des brochures, des livres, des cahiers, occupations misérables et viles, vaines occupations de petits boutiquiers, soudainement on vit nos jeunes gens se précipiter dans la politique parlementaire ; ils avaient vu, huit ans avant nous, que la . sèrent sournoisement, habilement, les maladroiïts, dans la politique réactionnaire, — je veux dire la politique des réactionnaires professionnels, des réactionnaires de droite, catholiques de gouvernement; — ceux-là se sont évanouis; mais les autres, on vit les autres, la masse du prolétariat soudain devenu conscient, sous le nomde
comme des furieux à la défense de la République, un peu de temps toutefois après qu’ils se furent assurés qu’elle ne courait plus aucun danger; on ne pouvait pas
_ les arrêter ; on n’a pas pu les arrêter depuis, puisqu’aujourd’hui encore, et demain, etaprès-demain, et jusqu’à ce que le vent tourne, ils défendent la République à tour de bras non seulement contre les républicains, ce qui est, l’enfance de l’art politique, mais contre ce principe sans qui la République ne serait pas, contre ce principe de la liberté, qui fait toute l’âme et toute la vie de cette
| République, contre ce principe vivant éminemment républicain sans qui la République nominale ne serait plus qu’une loque informe de gouvernement et d’arbitraire.]
Le monde est plein d’hommes qui pratiquent l’entrai- / nement; il est encore plus plein d’hommes qui le subissent ; dans la mentalité, dans la sentimentalité de
ceux qui le subissent il y a des vertus et des vices, des bonnes et des mauvaises qualités, du dévouement, de
| paresse; du don, et aussi de l’abandon; mais que dirons-nous de ceux qui font profession d’exercer un
entraînement ; le monde est plein d’hommes qui d’un cœur léger exercent les ravages des entraînements politiques, parlementaires, démagogiques, démocratiques, populaires ; quand je vois des orateurs, des tribuns, des conférenciers, des députés, des sénateurs, le grand tribun, des congressistes, des conseillers, municipaux, généraux, des commissaires, des ofliciers de
| septième cahier de la cinquième série gouvernement ou de révolutign, révolutionnaires ou non d’étiquette, presque tous bourgeois de vie, quand je les vois prendre le train, arriver sur un champ de grève, parler, faire appel au dévouement de la classe ouvrière, à l’esprit de sacrifice, à tous les sentiments de la solidarité ; quand je les vois faire appel aux souscriptions, aux contributions, aux subventions, aux gros sous des pauvres et des misérables, aux misé- rables souscriptions de plus pauvres qu’eux; je me demande comment la parole ne leur manque pas, je ’ me demande où ils trouvent le courage, j’entends le courage physique, épidermique, de pérorer, de haranguer ces foules miséreuses, ce peuple d’hommes hâves, de femmes émaciées, d’enfants avortés en retard; je sais que l’accueil même de ces miséreux paraît donner à leurs entraîneurs comme un blanc-seing d’entraînement ; et dans l’affaire d’Armentières ce qu’il y eut de plus prodigieux ce ne fut pas la formidable inconscience de Jaurès courant aux champs de grève au sortir des banquets royaux, — comme si des banquets royaux, plus ou moins démocratiques, des représentations et des fêtes royales n’étaient pas éminemment bourgeoises ; — dans les lamentables affaires d’Armentières ce qu’il y eut de plus prodigieux, à beaucoup près, ce fut l’inconscience encore plus formidable de ce peuple, les enthousiasmes fous de ces misérables foules ; mais je sais aussi que les acclamations des entraînés n’ont jamais justifié les entraînements des entraîneurs ; l’homme qui demeure dans un palais somptueux sur un Champ d’usines et de mort, le grand patron capitaliste féodal et réactionnaire, le Motte et le Rességuier, est éminemment un homme hors nature;
j’entends par là qu’en outre de toutes les responsabilités mentales, morales, sociales qu’il encourt, en outre c’est un homme qui ne sent pas la nature, qui ne sent | pas, physiquement, l’horreur de la juxtaposition, la profonde incompatibilité, la physique, la naturelle contrariété de son palais et de son usine; ainsi le grand orateur, le grand tribun, le grand entraîneur est aussi, à sa manière, un homme hors nature; en outre de | toutes les responsabilités mentales, morales, sociales qu’il encourt, en outre c’est un homme qui ne sent pas la nature, qui ne se représente pas la réalité, réellement, ; qui vit de discours, de phrases, de textes, qui vit sur des livres et des souvenirs livresques, un homme qui | ne sent pas, physiquement, l’horreur de la juxtaposition, de la comparaison fatale, la profonde incompatibilité, la physique, la naturelle contrariété de son discours et de son auditoire, de son discours palais et de son auditoire usine; je sais qu’il y a tout un endur- | cissement professionnel, et qu’un orateur en vient à faire son discours aussi indifféremment qu’un mauvais prêtre célèbre le saint sacrifice de la messe; mais justement cet endurcissement professionnel n’est que l’endur- | cissement de l’inconscience et de la dureté; comme l’accueil enthousiaste fait aux entraînements par les entraînés ne justifie pas les entraînements des entrai- -_ _ neurs, non plus l’endurcissement des entraîneurs ne les justifie pas; car si un acte est délictueux ou criminel en lui-même, par ses caractères intrinsèques, le bon , accueil qu’il reçoit des innombrables dupes et des innombrables victimes ne fait pas qu’il est juste; et quand un acte est délictueux ou criminel chaque fois, l’innombrable répétition de ce même acte ne fait pas
septième cahier de la cinquième série qu’il est juste ; et pas plus la répétition par tout le monde que la répétition par l’auteur incriminé; quand même un acte délictueux ou criminel est devenu en usage commun, quand il reçoit l’approbation générale tacite ou formelle, quand il est commis par tout un monde, par toute une classe, par tout un corps de métier, quand même on devient ridicule de ne le pas commettre, si l’acte est intrinsèquement, intérieurement, unitairement injuste, aucune répétition, sociale, aucun usage ne fait qu’il est juste; voilà ce que devraient méditer nos entraîneurs professionnels ; si oubliant un jour l”émoussement de l’habitude, les entrainements du métier, les sophismes de l’intérêt, les commodités de l’usage, ils contemplaient d’un regard simple la réalité de leur action, la voix leur manquerait; d’un seul regard ils sauraient ce qu’ils font; et cessant d’être éloquents, ils redeviendraient justes. Heureux l’homme qui sait bafouiller quelquefois, qui ne connaît pas toujours la fin de sa phrase, et qui n’est pas le maître impeccable de sa péroraison.
Cahier de courriers. Henr: Micuer. — Notes sur la Hollande et sur l’intiRÉEL 0 ESANSRAMET N ANEREPREN e n 3 Bulletin de l’Office du travail. — La grève des tisseurs Bulletin de l’Ofjice du travail. — Couverture et sommaire d’un numéro, novembre 1903… … … 108 Gers tdela Quinzaine Ne 42 eee Ce CPE Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour deux mille exemplaires de ce septième cahier le mardi 5 janvier 1904. Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués.
| Nos Cahiers sont édités par des souscriptions mensuelles régulières et par des souscriptions extraordi. à naires ; la souscription ne confère aucune autorité sur ’ la rédaction ni sur l’administration : ces fonctions : des abonnements de souscription à cent francs ; des abonnements ordinaires à vingt francs ; et des abonnements de propagande à douze francs. l service entre ces différents abonnements. Nous voulons seulement que nos cahiers soient accessibles à tout le monde également. 4 Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près . égal au prix de revient ; le prix de nos abonnements de propagande est donc sensiblement inférieur au prix de . » revient. Nous ne consentons des abonnements de propa- … gande que pour la France. Nous acceptons que nos abonnés paient leur abonnement par mensualités de un ou deux francs. | Pour tout changement d’adresse envoyer soixante
- centimes, quatre timbres de quinze centimes. À L’abonnement de propagande cesse de fonctionner
- pour chaque série à l’achèvement de cette série; la quatrième série normale ayant fini fin juin 1903, on . pouvait jusqu’au 30 juin 1903 avoir au prix de pro- …_ pagande les vingt premiers cahiers de cette série. 1 L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour
- chaque série au plus tard le 3r décembre qui suit … l’achèvement de cette série; ainsi du premier juillet au …_ 31 décembre 1903 on pouvait avoir pour vingt francs
- les vingt-deux cahiers de la quatrième série complète.
Le dixième cahier de cette série, Romain Rolland, Beethoven, était épuisé plusieurs mois avant la fin de la série même; nous avons procédé pendant les grandes vacances à une réimpression et nous avons complété par des exemplaires de la seconde édition nos collections de la quatrième série. Cette seconde édition, tirée à trois mille exemplaires, est en vente au . bureau des cahiers.
A partir du premier janvier qui suit l’achèvement d’une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués; ainsi depuis le premier janvier 1904 la quatrième série se vend trente-cinq .
M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, reçoit pour l’administration et pour la librairie tous les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit heures à onze heures et de une heure à sept heures.
M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la rédaction le jeudi soir de deux heures à cinq heures.