V-7 · Septième cahier de la cinquième série · 1904-01-05

Moines de l'Athos

Jérôme et Jean Tharaud

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| à Le courrier que l’on va lire a été publié pour la, : (1 mière fois, mais abrégé de plusieurs pages, dan | 12 Renaissance latine ; aujourd’hui nous en publion |” AURONE texte entier ; ce courrier a été rédigé en commun Ex : M. Henri Lebeau, et par Jérôme et Jean Tharaud :

e voyageur qui désire visiter les monastères de ; hos doit, à Constantinople, se munir d’une double re- k: imandation. Il lui faut d’abord obtenir du patriarche c œcuménique une lettre d’introduction pour le con- F des moines de la sainte montagne, — le protaton, — É. siège à Karyès. Depuis l’époque où les empereurs | rient ont cessé d’être les maîtres suprêmes des à vents, dont beaucoup s’étaient élevés grâce à leur 4 nificence, le patriarcat orthodoxe est la seule auto- e que reconnaissent les moines grecs de l’Athos. à Is à côté des couvents grecs, les plus nombreux et F, plus vénérables par l’antiquité de leurs traditions, 4 riches monastères russes, peuplés d’une véritable 4 iée de moines, se sont établis dans la presqu’île. à Ines grecs et moines russes se disputent l’hégémonie kr: la sainte montagne, et si en principe les moines ; ses reconnaissent la suprématie du patriarche grec, | ‘est pas mauvais, nous dit-on, pour être reçu avec 4 ucoup de bonne grâce, d’arriver chez eux avec une { re du représentant du tsar auprès du sultan, — alors À ans le caïque qui nous emmenait à travers la Corne à

4 Lebeau et Tharaud d’Or de la rive de Galata au Phanar, on nous conte que 3 Sa Sainteté Joachim III avait été deux fois élu patriarche de Constantinople : une première fois, il y avait de cela De: une quinzaine d’années, il s’était démis de ses hautes 4 fonctions pour revenir à la vie cénobitique qui avait 4 . plus de charme pour lui que les grandeurs du pouvoir. C’est dans son ermitage, près de Lavra, où il s’adonnait ; aux exercices de piété, à la lecture et au jardinage que, j pour la seconde fois, on était venu le prendre pou s, l’élever au patriarcat. L. Nous étions naturellement curieux de voir ur 4 patriarche dont le désintéressement rappelle des traits 14 de la vie des anciens solitaires. Quand nous arrivâmes au ; fi Phanar,— le Vatican de l’église grécque, — tout Le palais était en rumeur : des prêtres grecs à la haute toque er

  • forme de cylindre; des moines, des moines, dans la | cour, sur les terrasses, sur les marches de l’escalier ; extérieur… L’aimable secrétaire du patriarcat nous apprit que le patriarche espérait en ce moment même la visite d’un grand-duc de Russie. La visite ne seraït | pas longue, nous pouvions en attendant nous repose : dans son bureau. Un domestique apporte du café, des +3 cigarettes. Nous fumons cinq, six, dix cigarettes : le grand-duc ne s’annonçait toujours pas. Le patriarche | donne l’ordre de nous introduire auprès de lui… Nous traversons une antichambre remplie de prêtres et de moines qui aurait pu sembler modeste si par les fenê: e tres ouvertes toute la splendeur de la Corne d’Or, ur j jour d’été éclatant, n’était entrée dans la pièce. Nous sommes introduits auprès de Sa Sainteté, qui se lève. c’est un homme gigantesque, d’une grande beauté, dans la force de l’âge. Au mont Athos nous vimes des barbes

merveilleuses : nous ne devions pas en voir de plus belles. Une simple croix d’or brille sur sa poitrine. Il nous reçoit debout; son secrétaire lui chuchote d’où nous venons. Alors il s’écrie d’une voix retentissante qui remplirait Sainte-Sophie, — si Sainte-Sophie, hélas, n’était devenue mahométane :

Nous acquiesçons de la tête. La conversation se serait ainsi poursuivie quelques minutes en allemand, — Sa Sainteté Joachim a étudié dans des universités allemandes, —.si des roulements de voiture ne s’étaient fait entendre dans la cour du Phanar. C’est le grandduc! Sa Sainteté visiblement est émue. Elle nous expédie en hâte. Nous aurons notre lettre pour le protaton! C’est tout ce que nous demandons et nous exé- cutons une retraite rapide à travers des couloirs bruissant. L’arrivée du grand-duc met le Phanar sens dessus dessous. Que de péchés de curiosité ce matinlà! Tous les religieux sont aux fenêtres. Sa Sainteté, dans son cabinet, doit être un peu nerveuse.

Quelques jours plus tard Elle réparaïit le négligé de sa réception par une lettre fleurie où Elle nous présentait aux épitropes des monastères comme des voyageurs « très pieux, très généreux et très nobles ».

La seconde lettre de recommandation nécessaire pour

_ être admis dans les couvents de l’Athos est celle de ambassadeur de Russie à Constantinople.

Munis de ces deux talismans, nous prenons passage sur le vapeur Princesse Olga. parti d’Odessa à destination de l’Athos, Salonique, Smyrne, Tripoli, Beyrout et Jaffa. Ce vapeur est des plus intéressants.

Lebeau et Tharaud C’est un navire de pèlerins : pèlerins du mont Athos, pèlerins de Jérusalem. Hommes et femmes sont étendus sur le pont, si serrés que les matelots ont peine à passer pour le service : moujiks en bottes et en : blouse, barbes incultes, odeurs douteuses. Sur le pont de ce navire, c’est tout un morceau de la sainte Russie. Beaucoup de ces pèlerins ont fait à pied des lieues et des lieues pour venir s’embarquer à Odessa. Depuis des années, certains même depuis leur enfance, ils ont amassé kopeck par kopeck le prix du: voyage. Pendant leur longue marche à travers la Russie ils sont hébergés à peu près partout par les habitants; grâce aux réductions qu’ils obtiennent des compagnies de navigation, ils peuvent réaliser le rêve de leur vie: voir la montagne qui depuis le moyen âge est pour les chrétiens d’Orient l’endroit sacré par excellence.

& Un officier mécanicien du bord m’a montré un ménage de paysans venu à pied à Odessa du steppe d’Akmolinsk, du fond de la Sibérie.

Ainsi entassés, ils donnent une impression de malpropreté, de misère sordide. Ils portent de longues souquenilles noires ou rayées, souillées de taches ; leurs bottes sont éculées et flasques. Ils flottent dans leurs haillons, qui ne dessinent pas les formes du corps, à tel point que les femmes, mêlées aux hommes, s’en distinguent à peine. Les hommes sont étendus par groupes, indifférents ; les femmes, plus éveillées, se tiennent debout le long du bordage et chantent d’une voix très douce des cantiques ou bien s’intéressent au spectacle de la mer, se font remarquer les unes aux autres les menus incidents qui rompent la monotonie du voyage et les commentent avec des gestes animés. Nous les

retrouverons bientôt à l’Athos, tous ces pèlerins, promenant de couvent en couvent leur foi aveugle et leurs loques à l’indéfinissable odeur, pareils à un troupeau . de grands enfants mal tenus.

La nuit vient, nous entrons dans la Marmara ; les minarets de Stamboul, qui sont restés en vue fort longtemps, disparaissent: on tend une toile sur toute la longueur du bateau pour protéger les passagers de pont contre la fraîcheur de La nuit. Nuit claire, merveilleuse ! Nos voisins, un moujik de Saratof et deux petits bourgeois, mi-moines, mi-laïques, qui ont une kellia, — ermitage dépendant en général d’un couventet habité par un ou plusieurs moines, — au mont Athos, nous offrent du thé et de ces petits pains semés de grains d’anis et de sénevé comme on en mange dans

_ tout l’Orient. Ces ermites, comme la plupart des Russes établis depuis quelque temps à l’Athos, savent quelques mots de grec et nous causons, tandis que le Saratof nous regarde curieusement de ses yeux bleus et rieurs. Il nous fait dire par l’intermédiaire de nos interprètes i qu’il est content de nous voir, qu’il n’avait jamais vu de Français, et s’adressant directement à moi, dont le visage était rubicond d’un récent coup de soleil :

— Votre face est rouge comme la mienne : nous sommes tous les deux nés dans l’Aurore!

Nous sommes réveillés, le lendemain, par des chants et des prières. Des pèlerins russes sont debout, tête nue, rassemblés autour d’une large ouverture carrée

_ découpée dans le pont. Un prêtre officie à fond de cale | et les paysans assistent à l’office, groupés dérrière lui

Lebeau et Tharaud /

dans un profond recueillement : ceux qui n’ont pu 4 trouver place au fond suivent d’en haut la cérémonie. i Cet office dure longtemps : il est monotone. Prières et 3 chants sont entonnés par des voix nasillardes, mais M les mélodies sont très belles. : 4

Le soleil se lève sur les Dardanelles. Le vapeur s’ar- 1 rête quelques minutes à la sortie du détroit : aussitôt il est entouré de caïques, d’innombrables barques à rames et à voile. Penchés sur le bordage, les pèlerins marchandent des yoghourts, — lait qu’on a fait cailler dans des peaux de chèvres, — des pains légers, des poissons secs. Nous n’aborderons à la sainte montagne que le soir. Une carté à la main, nous cherchons à À reconnaître sur la côte d’Asie l’emplacement de l’an-

4 cienne Troie. Puis ce sont des îles qui surgissent de tous les côtés de l’horizon : Imbros, Lemnos, Samothrace, dont le haut sommet est enveloppé de nuages; Thasos, aux lignes harmonieuses; enfin le mont Athos, pareil lui-même à une île. De loin il apparaît comme une énorme falaise se dressant à pic sur la mer. Tous les pèlerins se sont portés à l’avant et sur le côté droit du navire. Notre ami de Saratof s’est arraché à sa sieste pour venir voir : nous lui passons notre jumelle. Mais il ne sait pas se servir de l’instrument et il fautle

4 lui mettre au point comme on ferait pour un enfant. L. ’

L’Aghion Oros n’est pas, comme les îles aperçues ce matin et cette après-midi, une terre âpre, rocheuse, 1

= dénudée. De la base au sommet il apparaît vêtu de forêts ; sur le fond sombre des verdures éclatent des M points blancs, les monastères etles skites.— On nomme 4 | ainsi des couvents en quelque sorte secondaires, par- 1 fois très considérables et très peuplés, mais n’ayant

pas le rang officiel de couvent, parce qu’ils n’envoient pas de délégué au conseil central de Karyès. — Un de nos voisins, un moine grec à la taille imposante, nous nomme les plus importants : voici Lavra, le plus ancien, fondé par saint Athanase grâce aux libéralités de Nicéphore Phocas. Le couvent neuf, à la pointe de la presqu’île, régulière bâtisse peinturlurée de rose, c’est . le couvent roumain. Entre les monastères, perdus dans les bois, sont les skites. Quelques-uns sont collés au flanc de la montagne sur des pentes presque verticales : | on se demande par quels chemins de chèvres on y grimpe. Tel le skite de Sainte-Anne et les nombreux petits ermitages qui en dépendent, accrochés à une gorge profonde et boisée qui de la mer semble inaccessible et fait songer à l’âpre ravin du Subiaco où Fran- çois d’Assise allait prier dans la solitude.

Le vapeur double le cap de l’Athos, le fameux cap Saint-Georges, funeste aux flottes de Xerxès; il côtoie maintenant la côte occidentale de la sainte montagne, plus abrupte encore que la côte de l’est, et d’une végé- tation très différente ; la forèt y est moins épaisse : des vignes, des cyprès, des oliviers, des lauriers-roses. Les couvents apparaissent, sur cette côte, encore plus surprenants. On les voit de plus près : ils sont semblables à des forteresses. Juchés sur des fondations énormes, ils dominent presque à pic la mer d’une hauteur de 200 à 300 mètres. Ils sont entourés de remparts et de tours crénelées. Dès le onzième siècle, les moines ont dû ‘

. fortifier ainsi leurs enceintes pour se défendre contre | les attaques répétées des pirates, qui les assaiïllaient encore au seizième siècle. Les couvents de Saints-Pierreet-Paul, de Saint-Grégoire, de Simopétra, resteront

Lebeau et Tharaud dans nos mémoires comme les plus singuliers types d’architecture à la fois militaire et religieuse qu’on puisse voir. 1 A l’avant apparaissent déjà les innombrables coupoles coloriées du monastère russe de Saint-Pantéléimon, — souvent désigné sous le nom de Roussikon;—il attire vivement l’attention de tous les pèlerins russes, qui y retrouvent une image dela patrie qu’ils viennent de : quitter. La Princesse Olga jette l’ancre en face du petit à village de Daphni, qui sert de port au mont Athos. Une lourde, large et longue barque sert au transbordement des marchandises et des passagers. Le déchargement

  • ne doit pas être facile quand la mer est un peu houleuse. Nulle jetée n’abrite le navire. La mer est très calme ce soir. Le soleil se couche à la racine de ia péninsule médiane de la Chalcidique, Longos. La mer est toute rose. Les montagnes à l’horizon baignent dans une lumière violette et dorée. Le débarquement, qu’éclaire toute la splendeur d’un soir d’été oriental, s’opère au milieu des cris ; moines et pèlerins se bousculent. On voit sortir du fond de la cale d’étranges armoires démantibulées, tout un bric-à-brac poussiéreux qui dormait Dieu sait où, et que les moines apportent là comme des trésors. Trois petits garçons musulmans, conduits par un vieux maître d’école, achèvent gravement un repas composé en majeure partie de concombres et de pastèques, et considèrent ce spectacle avec une indifférence tranquille d’êtres Il est trop tard pour songer à gagner Karyès : il faut s’arranger pour passer la nuit à Daphni. Nous entrons

dans l’unique auberge de l’échelle, et nous prenons R pour la première fois contact avec la saleté et la ver- | mine de l’Athos. Le patron de l’auberge, un Albanais qui parle grec, nous mêne dans la chambre la plus confortable de sa maison : deux petites fenêtres, à travers un mur épais d’un mètre, ouvrent sur un verger en pente. Quatre lits. D’innombrables visiteurs ont couché là dedans. Nous demandons des draps propres. L’hôte nous répond :

— Impossible : je n’ai que ceux-là.

Nous nous installons pour dîner au bord de la mer. A peine assis, nous sommes rejoints par le kaïmakam, gouverneur ottoman du mont Athos, dont la résidence est à Karyès, le centre politique, religieux et commercial de la sainte montagne. A l’arrivée, il a visé nos passeports. Il parle français, sourit toujours et égrène un chapelet d’ambre entre ses doigts. Il est jeune; il a dû laisser.son harem à Salonique, — nulle femme n’a le droit de mettre le pied dans l’Aghion Oros, — il s’ennuie, il descend tous les quinze jours de Karyès à Daphni, cause avec les Européens, s’il y en a. Cela le distrait. Autour de nous rôde un jeune homme qui, chaque fois qu’il passe devant notre table, ôte sa cas- | quette et baragouine quelques mots en français : « Bien le bonsoir. parfaitement. j’ai l’honneur… » — C’est un fou. L’hôte le chasse, sans violence. Nul ne sait d’où il vient ni ce qu’il fait ici. Il revient toujours, jusqu’au moment où le bateau russe va lever l’ancre. On l’embarque pour Salonique.

Nous cherchons à tirer du kaïmakam des renseignements sur l’Athos, sur les relations des couvents entre eux, les rapports du protaton avec les autorités de Con-

à FLebeau et Tharaud stantinople. Le jeune fonctionnaire nous paie poliment de mots vagues et de fins sourires. Il préfère nous parler de Paris, qu’il voudrait visiter ; de la France, « dont sont sorties toutes les grandes idées de justice et de civilisation ! » Puisqu”il est si diplomate, ce kaïmakam, : n’insistons pas! Dans l’auberge, tous les moines sont ivres. Le patron | albanais et son domestique sont fort occupés à servir aux clients l’eau-de-vie : Russes et Grecs fraternisent : ce soir. Ceux qui ont déjà leur compte dorment, la tête sur la table, ou couchés par terre. Du haut en bas de l’auberge, dans l’escalier, dans les couloirs, dans les chambres, partout des corps étendus : c’est un grouillement de robes sales. F Toute la nuit, la maison retentit des cris, des rires, des chants des robustes gaïllards qui continuent de boire. Au matin, le vacarme s’apaise ; les moines s’en vont rejoindre leurs couvents ou skites respectifs, qui à pied, qui à mulet. Nous avons dormi tout vêtus, couchés sur nos manteaux. Hélas ! la vermine pourtant est triomphante ! Mais la mer est là, heureusement, et les grèves de l’Athos n’ont pas leurs pareilles ! | Nous préparons, nous aussi, notre bagage et nous descendons, par des couloirs empuantis de relents d’ivrognes, vers le môle de Daphni. La matinée est È superbe. Des mulets sont à la porte : on charge notre hejbe, (1) et en route pour Karyès. | () Sac turc à deux poches, séparées par une ouverture qui s’engage dans le troussequin de la selle.

Tout de suite l’étroit sentier grimpe dans la montagne. K

Il n’y a pas une ‘Seule route dans la presqu’île athonique, rien que des chemins muletiers qui ont parfois des allures d’escaliers, généralement en mauvais état. _ Et le mulet qui a la manie de marcher à l’extrême bord du sentier, du côté dangereux où une chute vous enverrait rouler dans l’autre monde, vous inspire d’abord quelque inquiétude. Bientôt on se rassure à le voir aller prudemment, la tête basse, inspectant, flairant les pierres. Il a une façon si élégante, si sûre d’affermir son sabot au point exact qu’il a choisi! Dans létroit chemin nous sommes frôlés au passage par des buissons d’églantines, de clématites en fleurs : des odeurs d’herbes parfumées et brûlées par le soleil, le pas de nos mulets, le scintillement de la mer audessous de nous, l’éclat du ciel, le sentiment délicieux

d’un peu de vie primitive, tout concourt à nous assoupir | doucement, nous fait fermer à demi les yeux de volupté.

Au fond d’une vallée nous nous arrêtons un instant sous l’ombre fraîche de gigantesques platanes, et nous recommençons de monter un sentier dallé de larges pierres de granit jusqu’aux murs du monastère grec de Xeropotamou, qui ressemble à une grande ferme provençale bien tenue, parmi les plantations en terrasses de vignes et d’oliviers. Le long de la muraille exté- rieure, dans une rigole de pierre, coule l’eau d’une source voisine : nos mulets s’abreuvent à la rigole; lagoyate, — conducteur de chevaux ou de mulets, — puise à la source dans une coupe de bois. A mesure que nous montons, les châtaigniers et les chênes remplacent les oliviers et les vignes. Des prairies étroites

Lebeau et Tharaud | au milieu de bois de sapins font songer à des paysages alpestres. Le sentier est bordé des deux côtés d’arbres aux essences les plus variées qui se rejoignent au-dessus de nos têtes.

La descente sur Karyès est encore plus abrupte que | la montée : il faut se rejeter en arrière et raidir les jambes sur les étriers pour ne pas être précipité par dessus l’encolure de sa bête. A un tournant du chemin, nous apercevons les dômes et les maisons de Karyès. Le gros village est bâti sur un plateau, entre deux croupes montagneuses : il est dominé par des forêts de chênes et de noisetiers et entouré de jardins. Dans les rues pavées de cailloux pointus sur lesquelles s’ouvrent des maisons qui sont toutes des boutiques, — objets de piété, sculptures sur bois, selliers, corroyeurs, morteurs de bâts, — nul cri d’enfants, nul bavardage de femmes : il n’y a à Karyès ni femmes ni enfants. | Nous faisons halte dans une épicerie qui est aussi une auberge. Dans le jardin où nous nous attablons ” sous une treille, des gens fumentet boivent du café. Près de nous, renversé sur sa chaise, l’air un peu hagard, un homme, qui se distingue des autres consommateurs par ses vêtements européens, prononce enfran- | çais excellent des paroles incohérentes. Nous prêtons | l’oreille. | — Mystère. tout est mystère… Les nuages amèneront 4 une flotte Ah! les poules! ils ne veulent pas de Et le bonhomme, en nous regardant, éclate de rire. | Les yeux de Johann disent en nous regardant : — Encore un fou, bien sûr. Pays cocasse ! Pendant que l’hôtelier nous sert, une sorte de sacrisb2 K

tain assis à quelques pas de nous nous glisse un papier

  • dans la main, où nous lisons :

— Méfiance ! cet homme est atteint de la maladie de la folie. Gardez-vous bien d’engager conversation avec lui. Il se dit médecin. Mais il ne sait rien, monsieur, il ne sait rien.

C’est le pharmacien de Karyès, assis derrière nous, qui nous envoie ce billet. IL porte sa main à sa tête, lève les yeux au ciel, désigne le fou du doigt et se livre à une si grotesque pantomime que nous nous demandons si lui-même n’est pas atteint. Manifestement, l’apothicaire et le médecin veulent entrer en relations avec nous. Mais rien n’est redoutable, en Orient, comme un

officieux. Mieux vaut faire mine de ne pas entendre.

Les Russes ont bâti à Karyès un skite immense, Saint-André, qu’ils nomment aussi le Seraï, dépendance du couvent russe de Saint-Pantéléimon. Les maçons y travaillent encore. Le Seraï est une énorme bâtisse dominée par des coupoles de zinc vert où sont plantées de hautes croix dorées. Près de cet amas de pierres neuves, les autres skites de Karyès, les skites grecs, semblent bien humbles, bien pauvres. Dans la lutte pour la conquête de l’Athos, les Russes ont la force et l’argent. Les Grecs se défendent comme ils peuvent. Ils dénient aux Russes le droit de construire des couvents. Chaque couvent étant représenté par un délégué au conseil central de Karyès, les Russes ne tarderaient pas à y faire la loi s’ils pouvaient bâtir sans obstacle. Ils tournent la difficulté et élèvent de toutes parts dans l’Aghion Oros des skites qui par leur splendeur écrasent les vieux couvents grecs. Pourtant ce sont les Grecs qui possèdent la terre de la sainte montagne. Ils n’en

‘ Lebeau et Tharaud 4 aliènent aux Russes que des parcelles, et au prix de ’

Le Seraï est construit sur le type traditionnel des couvents de l’Athos : une enceinte de bâtiments, une cour.

1 Au milieu de la cour, l’église ; près d’elle, une chapelle. | De ci de là, quelques cyprès et des lauriers-roses qui | embaument. Nous allons frapper à la porte du Seraï. | La lettre de M. Zinovief, que nous présentons, fait le meilleur effet. Nous sommes reçus par un vieux moine !

’ très soigné, très poli, très curieux, qui sans en avoir | l’air, cherche fort habilement à discerner qui nous }

. sommes. Il nous confie aux bons soins d’un robuste j moine, le père Isaac, dont la santé n’a certes pas à se ; plaindre du régime monastique. Nous ne coucherons 1 pas, cette nuit encore, dans des draps propres. Il faut l en prendre notre parti : dans la sainte république il ; faut dormir tout habillé.

Il est quatre heures. C’est l’heure de la réunion quotidienne du protaton. Chacun des vingt couvents de l’Athos envoie un représentant à Karyès. Ces vingt délé- 4 gués, que président quatre épistates choisis parmi eux : à tour de rôle, forment le conseil de la république des moines. Tout voyageur, en arrivant à Karyès, doit se présenter au protaton pour en obtenir l’autorisation de ; visiter les monastères. La salle du conseil est tout près
de l’église de Karyès : dans le même corps de bâtiments

. demeure le gouverneur ture, qui peut ainsi surveiller h de près les réunions. Nous montons un escalier de bois vermoulu. Sur une terrasse de bois, deux magnifiques \ 4 palikares, — à l’air insolent et qui font songer, avec F leurs fustanelles bouffantes, à des paons, — la ceinture À pleine de pistolets et de coutelas, préparent sur un É:

réchaud à charbon du café à la grecque. En face, de l’autre côté de la cour, sur un balcon tout semblable, des soldats turcs, — la garde du kaïmakam, — font également le café.

L’un des palikares quitte le fourneau pour annoncer au conseil l’arrivée de deux voyageurs. Il revient aussitôt et nous emmène dans une salle plus longue que

| large, entourée de divans bas, recouverts de serge

rouge. Au fond une veilleuse brûle devant une image de

la Vierge. A notre entrée, le père Alexandre, du couvent

de Lavra, président du protaton, se lève de son fauteuil

de paille et de bois, nous tend la main, nous invite à

nous asseoir et tire un cordon de sonnette. Aussitôt un

gai carillon de cloches se met à tinter en haut de la tour

de briques que nous pouvons apercevoir, par les fenê-

tres, dans la cour, contre l’église. Les cloches sonnent

ainsi quand un voyageur vient rendre visite au Conseil.

| Vieille et jolie coutume. Le père Alexandre ajuste sur

| son nez ses lunettes et lit la lettre du patriarche de

| Constantinople, que nous venons de lui remettre. Un

palikare, — décidément plus semblable à un dindon

qu’à un paon, — nous présente sur un plateau un pot

de confitures, dont nous prenons une cuillerée, un verre

d’eau, dont nous buvons une gorgée, et une tasse de café. Puis on cause :

— Nous sommes des savants, sans doute, des archéologues ? ‘

— Non, des touristes.

. — Des touristes? Hum! Ce nom n’a pas l’air de bien sonner à l’oreille des moines. Et, tout aussitôt, la question que l’on nous posera, à peine arrivés, dans tous les couvents :

Lebeau et Tharaud | | — Combien de jours pensez-vous rester ici? Quand partez-vous ?

Demain, nous devons revenir au protaton. Le secré- taire nous remettra une lettre pour les higoumènes et

: épitropes des monastères grecs, russes, serbe, bulgare,

Nous prenons congé des moines pour aller chez le kaïmakam. Le jeune fonctionnaire égrène toujours entre ses doigts son chapelet à grains d’ambre : il nous reçoit avec son éternel sourire, dans une chambre ayant

| pour tous meubles un divan bas, une petite table, et une immense armoire vert cru. Un soldat, son soldat,

— un Turc quelconque, seulement remarquable en ceci qu’il est chaussé de grands bas roses qui, sortant de ses demi-bottes, montent jusqu’à ses genoux, enveloppant son pantalon d’un jaune pisseux, — nous sert de la confiture et du café.

Bien ennuyeux, le kaïmakam. Que fait-il, mon Dieu! toute l’année, dans ce trou de Karyès ? Nous l’apprendrons plus tard.

Il nous reste encore quelques minutes de grand jour avant que le soleil tombe derrière la forêt. Nous avons le temps de visiter l’église de Karyès, la plus vieille : de l’Athos, bâtie par saint Athanase au dixième siècle. Peinte à l’extérieur en rouge vif, comme toutes les anciennes églises de l’Athos, elle a comme elles la forme quadrangulaire et aussi la disposition intérieure d’une église byzantine ; mais elle s’en distingue par une curieuse particularité, l’absence de coupoles, qui lui donne un aspect inachevé et lourd. On y voit de très vieilles fresques, malheureusement bien effacées, une belle iconostase, un trésor d’or et d’argent, des sculp-

tures sur bois d’une finesse admirable. Des moines barbus débitent des psaumes d’une voix monotone, debout dans leurs stalles. Tout est noirci, les murs, les fresques, les bois dorés, par le temps et l’encens. Toutes ces églises de l’Athos sont embaumées de la fumée odorante qui monte tous les jours sous les voûtes depuis des siècles.

Flânerie dans l’unique rue de Karyès. Un petit moine nous entraîne dans une sombre boutique: il veut nous vendre des cuillers et des fourchettes sculptées. Son patron est ivre et lui-même, le moinillon, n’est pas solide sur ses jambes. Une odeur d’alcool empuantit l’échoppe. Toute cette population de marchands en soutane donne une laide impression de vice et d’hypocrisie. Il fait meilleur en plein air qu’entre ces petites maisons de granit gris aux auvents de bois habitées par des vendeurs en robe sale. Nous allons par d’étroits chemins entre des murs bas de vergers. Un mendiant.. deux mendiants… trois mendiants. Les chemins de l’Athos sont pleins de besaciers qui vont ainsi de couvent en couvent. Et cet Européen, en pardessus et chapeau clair, qu’est-il venu faire ici ? IL approche. Nous reconnaissons notre médecin de la matinée. Pas moyen de l’éviter. Il nous barre le sentier, il nous tend la main, il s’excuse de nous arrêter. :

— Vous m’excuserez, messieurs, mais c’est si rare ici de voir des gens d’Europe, des Français surtout.

Et il parle, il parle, fort raisonnablement d’ailleurs. Il nous raconte qu’il est de Céphalonie, que sa mère est une Française de Châlons-sur-Marne, qu’il a fait ses études de médecine à Sienne, puis à Paris. À la suite de malheurs, qu’il ne s’explique pas, il s’est engagé à

4 Lebeau et Tharaud la légion étrangère, a servi trois ans à Saïda. Il est à l’Athos depuis six mois. Il est venu espérant devenir le médecin officiel des moines.

Alors il déraiïlle : il les haït, ces moines. On dirait que le séjour dans cet étrange pays a achevé de détraquer cette faible cervelle. Il parle à mots couverts de

J choses abominables qui se passent dans les couvents.

I1 a peur d’en avoir trop dit.

é — Oh! ils ne vous feront rien, ce sont de bonnes gens. Vous pouvez être tranquilles. Ha ! ah! ah! ni femmes, ; ni poules, ni mules ! vous comprenez !

Il nous regarde avec des yeux d’homme qui a été intelligent. Le chemin monte. Il enlève son chapeau. La sueur coule sur son large front dénudé. Nous nous asseyons dans un petit pré en pente, sur la lisière d’un de ces bois de noisetiers qui fournissent de si bonnes noisettes à toutes les confiseries d’Orient. La grande ombre de la sainte montagne s’étend doucement sur la mer : son sommet, où l’on distingue une chapelle, est rouge des derniers rayons du couchant.

Le fou continue de parler, intarissable comme l’eau

. de la source qui s’égoutte derrière nous. Il parle de politique, vaguement. Il prévoit une apocalypse au

— Les nuages amèneront une flotte. Et alors, vous

Et il rit d’un rire convaincu et plein de sousentendus.

Il accuse les moines de conspirer la chute de l’empire

— Des négriers, je vous dis, les chefs de la jonction… précisément… Cela est mystérieux qu’on les laisse

ici. ha ! ha! les jongleurs de la Turquie. Prenez garde surtout, si vous restez quelque temps ici, qu’on ne vous empêche ensuite de retourner à Constantinople.

Puis tout à coup, comme saisi d’une idée subite, il s’excuse d’avoir été importun et nous quitté. Nous rentrons au Seraï, où nous attend une bonne soupe russe, plusieurs variétés de poissons, du caviar.

Inoubliable soirée passée dans le salon du skite, à boire du thé, du vin, et à manger de petits gâteaux acidulés entre le père Isaac, le sous-higoumène et un religieux à figure timide et mystique, — le seul visage mystique que nous ayons encore rencontré ici, — l’économe du couvent. La conversation, — en grec, — ne languit pas un instant. Aux murs sont pendus les portraits des supérieurs défunts : longues barbes et bâtons pastoraux ornés au sommet d’une ferrure en forme de croissant. Le prédécesseur du supérieur actuel a été déposé. Il avait été surpris au moment où il allait fuir, emportant une grosse somme d’argent. Voici le portrait du riche marchand de Novgorod qui a légué ses millions pour la construction du Seraï. Il est mort fou et il est enterré là-bas, dans la cour, près des cyprès. Les gens très riches, nous explique le père Isaac, sont par-

  • fois ensevelis iciavec des honneurs particuliers. — Voici Félix Faure lui-même, Casimir-Perier, Sadi Carnot ; notre ancien ambassadeur, M. Cambon, avec un autographe; des Alexandre et des Nicolas et des gravures de toute espèce, surtout des gravures représentant des batailles. Le père sous-higoumène nous fait remarquer tout cela, et il y voit un symbole de la bonne entente qui règne en ce moment entre France et Russie. Tout à coup ses yeux tombent sur une estampe barbare où l’on

s Lebeau et Tharaud

‘à voit une armée en déroute, sous la neige, poursuivie

7 par des Cosaques : Napoléon, la main droite passée

dans sa pelisse, courbé sur le cou de son cheval, s’en

M va d’un air soucieux. Et le père dit de sa petite voix

aigrelette de bon petit vieux, en faisant le geste de

| balayer le plancher :

Dieu l’a voulu.

é Simple et touchante philosophie !

| Le père économe nous a appris qu’aujourd’hui est

jour de veille. Les moines passeront toute la nuit en

; prières dans l’église jusqu’à l’aube. Nous ne les imi-

4 terons pas, mais nous demandons à assister à une partie de l’office. Tout le long de la nef et dans les bras du transept les moines sont rangés, debout dans leurs stalles. Pendant toute la durée de la liturgie ils ne peuvent prendre d’autre repos que d’appuyer par moments les coudes sur de hauts rebords dont les

stalles sont munies. A chaque extrémité de l’icono-

: stase, derrière laquelle officient les prêtres, invisibles aux assistants, se dresse un haut pupitre sculpté : deux cérémoniaires entonnent à tour de rôle l’antienne, et

; le chœur des moines répond. Les voix sont graves et exercées, les chants très beaux : beaucoup remontent à des temps très anciens. Parfois la partie centrale de l’iconostase s’ouvre, laissant apercevoir, tout au fond de l’abside, les prêtres à l’autel, revêtus d’ornements sacerdotaux anciens d’une richesse inouïe.

Pour sortir de l’église, il nous faut passer entre des venus en pèlerins et qui assisteront, eux aussi, à l’office entier, priant et mélant leurs voix à celles des

moines. Nous allons dormir, non sans qu’on nous ait offert encore le thé cher aux moines russes, d’autres verres de vin, d’autres gâteaux acidulés au goût douceâtre.

Le lendemain nous avons vite fait de visiter le Seraï. Dans l’église entrevue hier à la lueur des cierges tout est neuf, clair, verni, doré, rutilant et d’un goût plus détestable que celui des magasins de la rue SaintSulpice. Nous regrettons l’intimité de la vieille église du protaton au jour discret, imbibée d’encens et de

Sur de vigoureux chevaux cosaques, accompagnés du père Isaac, nous nous mettons en route pour le couvent de Saint-Pantéléimon. C’était autrefois un couvent grec. Dans le courant du siècle, les Russes l’ont envahi lentement. Les Grecs n’ont pas eu la force de s’opposer aux intrus. Quand les Russes ont été les plus nombreux, ils ont élu un higoumène de leur nationalité. Maintenant ils sont les maîtres du couvent. Le père Isaac nous fait le récit de cette conquête, tandis que nous chevauchons dans la montagne par des sentiers de fo- À rêts, précédés d’un agoyate macédonien au pas merveilleusement souple et rapide. Le père n’aime pas beaucoup le régime des monastères russes : toujours Au moins les Grecs se permettent-ils, à certains jours, de la viande, des liqueurs! Ils peuvent fumer! Par exemple, le couvent où nous allons gun caviar excellent ! Ce moine botté, énorme, à cheval sur une énorme bête, un immense parapluie d’un vert déteint sous le

| Lebeau et Tharaud

130 bras et aspirant à de plus substantiels repas, dans ce 0 décor prodigieusement beau d’arbres, de rochers, de Fr . montagnes et de mer, nous rejette très loin dans le “4 ln | passé. Au neuvième siècle, les forêts d’Occident ont 78 assurément vu passer ce moine réjoui et sensuel.

0 Le couvent de Saint-Pantéléimon est situé au bord ‘0 de la mer, pareil à une forteresse. Les étroits couloirs : 04 où nous passons sentent la caserne, le réfectoire et ‘4 létable. Nous nesommes pas depuis cinq minutes dans LE notre chambre qu’on frappe à la porte.

‘0 C’est le père Anaximène, un grand seigneur russe de M. Toula, voisin de campagne de Tolstoï, Français par sa ‘1 mère, polyglotte et fort aimable, qui s’avance vers nous ‘à les mains tendues :

| # — Messieurs, soyez les bienvenus au Roussikon. C’est a toujours une joie pour moi de voir des Européens, sur- “4 tout des Français.

k Il nous propose un bain de mer avant le déjeuner. ‘4 { Nous acceptons avecplaisir. Nous traversons la grande .. cour, passons un porche défendu par une porte mas- à sive et nous engageons dans une allée de cyprès, d’ifs Ÿ et de lauriers-roses géants. Le père Anaximène paraît à : sincèrement gai de voir des hôtes. Il nous parle des

1 — lis ne se lavent jamais. Ils considèrent la propreté ve comme un péché. Ainsi, tenez, moi, je suis un objet de ; scandale parce que je prends en hiver deux ou trois À bains chauds par semaine. Des moines m’ont dénoncé es au père supérieur. J’ai dû m’excuser sur ma santé.

k Nous arrivons à la plage. Le père Anaximène est le L premier déshabillé, car il est nu sous sa robe.

| 62

En revenant au couvent, il nous parle de Tolstoï, de à son excommunication par le saint synode. ‘1 — Cette excommunication, nous dit-il, est une folie. * On ne s’attaque pas à un homme comme Tolstoi. Pour moi, je le crois sincère. Ah! quel bien il aurait pu , faire en Russie à la cause de la religion s’il avait { Tout autour du couvent, une activité fiévreuse. On bâtit de toutes parts. Deux surveillants à vaste chapeau à de pailie plat, à face mongole, si pareils l’un à l’autre qu’on dirait deux sosies, dirigent tout un peuple d’ouvriers : Grecs fins et élancés de la Chalcidique, Bulgares, Slaves venus des cantons pauvres de la Macé- doine. Ils ont laissé leur famille pour gagner quelque argent et retourner ensuite dans leur pays. — Tous ces gens, nous dit le père, qui semble avoir l’esprit large, sont de religions et de rites différents, mais ils s’entendent très bien et sont faciles à mener, pourvu qu’on leur paie leur salaire. : Comme nous nous étonnons de l’étendue des con- +0 — Oh! nous sommes riches, répond le père Anaximène, très riches. Les moines de l’Athos sont très vénérés en Russie. On nous y considère comme des saints. — Il rit d’un rire méprisant et ironique. — Quand un de nos moines passait dans un village, les paysans sortaient devant leurs portes, lui apportaient tout ce qu’ils avaient. Le gouvernement s’est ému. II est aujourd’hui plus difficile qu’autrefois d’obtenir un passeport pour faire un pèlerinage à l’Athos; il est surtout très difficile pour nos moines de retourner en Russie : ils doivent avoir une autorisation du saint

Lebeau et Tharaud | synode. On trouve qu’il nous arrive trop d’argent… Ah ! tenez, voici l’ossuaire du couvent. Voulez-vous voir l’ossuaire ? /

Le père Anaximène nous arrête devant une maisonnette dont il pousse la porte : sur des rayons sont rangées, comme des pommes dans un fruitier, des têtes de

; morts, avec, écrit à l’encre, le nom du moine auquel ce crâne appartint. Les tibias, les fémurs sont empilés les 4 uns sur les autres et confondus.

— Et combien de temps, demande Johann, la terre met-elle à polir ces os si nets ?

— Oh! trois ou quatre ans, et c’est fini.

— C’est vite fait.

— Oui, cette terre est très dévorante. J’aime à penser que mon corps disparaîtra ainsi lentement. J’ai entendu

  • dire au comte Tolstoï qu’il voudrait que son cadavre fût jeté aux chiens. Cela pour moi aussi serait bien.

Et le père Anaximène, enriant,nous montre l’étagère où bientôt, espère-t-il, sa tête sera posée avec son nom écrit à l’encre.

Ÿ — C’est une faveur grande, nous dit-il, pour un pèlerin, de mourir au mont Athos. Il est assuré du paradis. Venez, je vais vous montrer le suaire dont on enveloppe les morts.

Il nous emmène dans la boutique où l’on vend les objets de piété fabriqués au couvent. Rien que nous « n’ayons déjà vu à Karyès : icones, images pieuses, “ chromos, médailles, cuillers et fourchettes de bois « odorant sculptées au couteau et ornées d’oiseaux découpés à jour, de poissons, de petits cyprès.

— Mon frère, demande le père Anaximène au vendeur, montrez-nous un suaire, je vous prie. |

64 6

Le frère vendeur déploie devant nous une bande de toile grossière où est imprimé, dans toute sa longueur, un Christ en croix.

— Mais ce linceul est trop étroit pour que le mort y

— Aussi bien, répond le père, le cadavre du pèlerin n’est pas roulé dedans. On pose cette bande de toile

A la porte notre compagnon de voyage, le moujik de Saratof, nous écoute parler et nous regarde avec ses yeux rieurs. Il tourne entre ses doigts sa vieille casquette qui s’efliloche. Il voudrait que le père Anaximène lui donne de quoi s’en acheter une neuve.

Au réfectoire, que nous traversons ensuite, des moines brassent avec des pelles dans d’immenses cuves des brouets inconnus. Dans la cour, les pèlerins vont et viennent, désœuvrés. Chaque bateau russe qui touche à l’Athos les amène par bandes. Leur dévotion est méticuleuse et tenace.

— Il yen a qui font, nous assure le père Anaximène, deux, trois mille signes de croix et génuflexions en une nuit. Un moine d’ici est célèbre pour avoir récité, dans l’espace d’une veille nocturne, du coucher au lever du soleil, seize cents chapelets. Oh ! c’est une religiosité de sauvages !

Sommes-nous au Tibet, au pays des moulins à

Nous regardons le père Anaximène, étonnés. Ses jugements sur les moines sont toujours durs. Comment s’expliquer que cet homme intelligent et instruit soit venu échouer ici et qu’y étant venu il y reste ?

Il n’a pas de livres. Pour se distraire, il résout des

} Lebeau et Tharaud | problèmes de mathématiques. Il nous parle de M. Flamj” marion, qu’il considère comme un grand esprit et un | grand artiste. Il voudrait relire quelques-uns de ses Qu livres : la description de Mars, de Vénus, Les Terres du 4 Ciel. Mais il ne sait s’il pourra se les procurer, à cause À 4 de la censure turque. Nous promettons de lui expédier ces livres, aussitôt arrivés à Paris. ; $ L’après-midi nous rendons visite à un vieux moine 48 peintre, le père Benjamin, qui s’est construit un ermif tage à quelques centaines de mètres du couvent. Le . ; bonhomme, qui est très vieux, vit tout seul, avec.quel- , h ques élèves. Pour nous souhaiter la bienvenue, il va 4 nous cueillir un bouquet de fleurs de la passion : les couleurs des pétales, la forme du pistil et des étamines ÿ rappellent les clous, le marteau, la couronne d’épines. Il nous offre ces fleurs avec un sourire charmant. Il nous emmène dans son atelier. Nous n’avons pas le courage de faire des compliments au vieux moine. Ces saint Georges, ces saint Michel, ces saint Pantéléimon peints à la fresque sur les murs ou à l’huile sur les toiles sont vraiment trop barbares. Mais le père Benjamin a trop vécu pour être encore vaniteux. | — Le vieux, nous dit le père Anaximène, qui le traite comme un enfant, ne s’intéresse plus qu’à son jardin. 4 Et c’est vrai. Ce jardin est son œuvre. Aidé de ses élèves, il a couvert de bonne terre le caillou de la montagne, où ne poussent naturellement que des myrtes, 1 des buissons de lentisques. Sa grande tristesse est de songer que, lui mort, la pluie emportera à la mer tout ce bon terreau où croissent des cactus, des vignes, des figuiers, des glycines, de merveilleuses roses. Car aucun de ses élèves n’a la vocation du jardinage.

— Voyer-les, dit-il au père Anaximène en lui dési- 2 gnant d’un mouvement de tête deux longs/jeunes gens hâves aux soutanes maculées, voyez-les, c’est toute une Ù histoire pour les faire arroser. Le père Anaximène est un homme bien singulier. Ce 4 grand seigneur, avant de venir à l’Athos pour y mourir, ; a parcouru le monde : dans sa conversation surgissent à tous moments des noms de pays lointains. L’ile de Sakbaline, l’Annam, la Mandchourie, l’Égypte, sont pour lui des contrées familières : il est allé partout, et toujours par terre, en bon Russe peu ami de la mer et pour qui les longs trajets en véhicules primitifs ne comptent guère. La liberté de son esprit est aussi surprenante que son érudition géographique. Nous nous attardons le soir, assez avant dans la nuit, à causer | sur une des terrasses aériennes du couvent. La mer brille sous la lune. Le vent souffle doucement chargé de parfums. L’ombre accuse le caractère militaire du | couvent. Les mêmes chants monotones que nous avons ; déjà entendus dans la cale du bateau et au Seraï montent vers nous de l’église éclairée. Le père Anaximène nous explique comment se recrutent les moines russes de lAthos. — Chaque année, parmi les pèlerins qui nous arrivent, un millier environ demandent à rester au couvent : dans le nombre beaucoup de repris de justice, de vagabonds, de jeunes gens qui veulent échapper au service militaire. L’higoumène en retient cent cinquante à deux cents, chiffre qui représente la mortalité moyenne annuelle du couvent. On meurt plus chez | nous que chez les Grecs. Nous n’avons pas de médecin : tout au plus, lorsqu’un moine important est malade,

  • Lebeau et Tharaud

Ü envoie-t-on chercher le médecin du couvent grec de

| ‘ Lavra. Les autres sont soignés ici, à l’hôpital. Ils

trouvent que c’est suffisant.

$ Du recrutement des moines la causerie saute à la

P question de l’esclavage en Turquie.

à — L’esclavage existe toujours en Turquie, dit le père

Anaximène. Je me souviens, il y a quelques années,

À d’avoir assisté, à Constantinople, à une vente de femmes

: de Circassie. J’en ai même acheté trois pour mon

| — Vous les avez gardées longtemps, mon père ?

: — Non, quelques semaines. Je m’ennuyais à Constan-

| tinople, et je ne pouvais songer à emmener ces femmes

— Et qu’en avez-vous fait? Vous les avez revendues?

— Non. Je leur ai donné la liberté. Naturellement elles n’ont su que faire de ce cadeau, et elles sont retournées se vendre au même marchand qui me les avait procurées.

La polygamie semble au père Anaximène l’état le plus naturel à l’homme.

— Je mets en fait, nous dit-il, qu’il n’y a pas en Occident un seul homme qui soit réellement pendant toute sa vie monogame.

Quant à la polyandrie, elle ne lui semble pas le

| moins du monde contre nature. Il l’a rencontrée en

Les moines russes sont très hospitaliers, mais ils n’ont aucun souci de la liberté de leurs hôtes. Ils ne leur laissent pas faire un pas sans les surveiller. Cette

gêne continuelle est insupportable. Aussi quittons- F nous le Roussikon sans beaucoup de regrets. Nous allons voir si les Bulgares sont aussi tyranniques.

Le couvent bulgare du Zôgraphe est à quatre heures de cheval de Saint-Pantéléimon. Le père Anaximène nous y accompagne. La route longe d’abord la mer, passe au pied de vieilles tours ruinées, reste d’anciennes fortifications, traverse de petites rivières qui débouchent de vallées au-dessus desquelles on aper- çoit, juchés à une formidable hauteur, des ermitages isolés. Nous passons sans nous arrêter au pied des murs de Dochiariou : ses innombrables bâtiments polychromes aux formes variées, où des passerelles multicolores, des balcons bleus, rouges, verts, s’accrochent dans le désordre le plus pittoresque; ses coupoles écarlates, entre lesquelles pointent les cyprès, nous font regretter de n’y pouvoir au moins faire halte. Mais nous allons au Zôgraphe : ainsi en a décidé le père Anaximène, notre hôte de la veille. En quittant le bord de la mer, le chemin s’engage dans une gorge merveilleusement boisée où se mêlent toutes les essences d’arbres. Ce défilé, seul passage pour arriver au couvent, devait être à lui seul une formidable dé- fense. Nous arrivons au Zôgraphe à la nuit. Il dresse ses immenses murailles en pleine montagne, au milieu des bois. Presque en même temps que nous arrive au couvent notre ami le kaïmakam, suivi de son soldat en

Le père Anaximène, très respectueux, le traite d”Excellence, ce qui nous étonne, étant donnée la façon méprisante dont il nous a parlé de l’honorable fonctionnaire.

Lebeau et Tharaud 1 — Le kaïmakam est en tournée, nous a-t-il dit en le voyant venir. Son gouvernement ne le paie pas. Il faut

bien qu’il vive, cet homme! Alors il va ainsi de couvent E en couvent. Quand il est sur le point de partir, l’higoumène s’approche de lui et lui offre un mouchoir « pour à essuyer la sueur de son front ». Le kaïmakam sait ce LÉ que cela veut dire. Il prend le mouchoir et le glisse 1 dans sa poche, avec les livres turques qu’il contient. N — Il est fort, le bakchich ? 4 — Cela dépend de la richesse du couvent, des ciri constances, et de la discrétion du kaïmakam. À 4 La cour du Zôgraphe est une des plus belles cours “ de couvent que nous ayons vues. Elle est bordée d’un côté par les hauts bâtiments monastiques; de l’autre, ; une montagne pelée la surplombe, plantée au sommet d’une ligne de cyprès hauts et minces, pareils à des 1e lances. Un cloître court à l’étage inférieur des bâti- | ments. Deux immenses cyprès se dressent au centre de la cour. Plusieurs édicules de brique rose s’y élèvent \s sans souci de la symétrie. De l’herbe pousse entre les | pavés. L’église principale paraît s’écraser de vieillesse À au milieu, toute en briques avec des parvis de marbre. X A l’intérieur, devant l’iconostase, l’image miraculeuse k de saint Georges, le patron du couvent, attire le regard; | elle est ornée d’ex-voto qui sont des merveilles : mé- ” dailles grecques anciennes, bijoux d’or et d’argent, s: pierres de prix. Jadis, selon la légende, cette figure à à l’expression archaïque et lointaine est venue d’ellemême de Palestine se placer dans l’église. Elle n’est Ë pas l’œuvre d’un peintre, mais bien du saint lui-même, 108) dont les traits apparaissent fixés sur la toile en

vertu de son pouvoir surnaturel. C’est là l’origine

du nom même du couvent : Zôgraphe, qui signifie k L’église est riche aussi en reliquaires d’argent. Le à sacristain qui découvre les reliques est un jeune frère ! au front bas, mangé par une toison de cheveux noirs, À aux yeux bruns, au teint de cire. Il nous regarde d’un Ë air haineux : nous sommes des schismatiques. Nous l voudrions contempler longtemps ces merveilles d’orfè- ê vrerie byzantine. Mais il ne le permet pas. Il jette bien È vite dessus de vieilles soies fanées, comme si nos seuls regards profanaient les tibias, les crânes, les doigts vénérables des saints. Le moine bulgare qui nous fait | visiter Le couvent, le père Euphorion, est d’une timidité enfantine. Il n’a pas le courage de résister à cette jeune brute : il se contente de nous dire avec une grimace — C’est un fanatique! k Ensuite il nous fait visiter de haut en bas le couvent, | confus assemblage des édifices les plus variés : tours, appartements pour les moines et les étrangers. La cuisine, le réfectoire, les cours et le cloître sont de proportions colossales : le couvent a dû être autrefois très peuplé. La polychromie, l’emploi des couleurs À vives, qui étonnent le visiteur dès son arrivée à l’Athos, sont ici plus frappants que partout ailleurs : murs, portes et couloirs sont badigeonnés de jaune, de bleu foncé, de vert. A chaque pas des tableaux, gravures, chromos, panneaux sculptés, qui tous ont pour sujet la légende de saint Georges. Dans le salon où nous | reçoivent les deux supérieurs, dont l’air affable et la

Lebeau et Tharaud û , avec l’hostilité des moines de l’église, une admirable AL tapisserie byzantine, digne pendant oriental des plus Ne beaux Bruges pour la finesse et le fondu des nuances, 7 représente saint Michel terrassant le dragon. On nous a montre enfin au dernier étage du couvent une nouvelle Ke église, encore en construction, toute ornée de sculp- À tures sur bois qui font l’admiration des moines plus HS que la nôtre. D’une petite terrasse voisine, qui forme toit, on voit luire les deux mers qui baïignent la pres- È qu’île, on embrasse tout le chaos de montagnes boisées À au milieu duquel s’élève le monastère. Tout autour, k ji plus haut que les frêles balcons coloriés perchés çà et 1% là entre les lourds contreforts de pierre, des nuées ; d’hirondelles se donnent la chasse dans le jour finis-

“ sant et crient. Le lendemain nous quittons le couvent, dont nous

  • n’avons pu visiter la bibliothèque, les moines ayant imaginé toutes sortes de prétextes pour nous empêcher ! d’y entrer. Bien des préjugés, bien des défiances à l’égard des Occidentaux subsistent encore dans l’esprit des moines de l’Athos. De tout temps ils ont été opposés aux tentatives d’union de l’orthodoxie avec l’Église latine, et il semble qu’ils n’aient point oublié les mau- ! vais traitements qu’au treizième siècle les conquérants | de la quatrième croisade firent subir à leurs devanciers. à A la porte du monastère, nous nous séparons du père Anaximène, qui repart au Roussikon, et nous prenons la route de Vatopédi. Nous sommes confiés aux bons soins du père Euphorion, le seul moine du Zôgraphe qui parle français. La vie de couvent semble

m’avoir eu aucune influence sur le père Anaximène. On ne saurait en dire autant du père Euphorion. Le pauvre homme semble bien déprimé. Il ne parle que par monosyllabes, avec un bizarre sourire ennuyé, qui seul anime parfois sa face ridée, d’un jaune tabac. On dirait qu’il est entouré d’embüûches. En route, quand il ne sera plus écrasé par les murailles de son couvent, il s’égaiera un peu, jusqu’à l’indécence. Notre ami Johann, que les punaises du Zôgraphe ont empêché de dormir toute la nuit et que les poissons froids, congelés dans une huile rance, n’ont pas rassasié, nous précède silencieux sur son mulet. Ce mutisme attriste le père Euphorion.

| — Votre ami est un mélancolique, me dit-il ; il devrait : se marier, parce que les femmes, voyez-vous, les

… femmes, ça excite. — Et, ce disant, il imite avec

… son pouce le geste d’un homme qui fait sauter le bouchon d’gne bouteille de champagne.

Johann, qui entend ça, part d’un grand éclat de rire,

— comme n’en a certainement pas entendu souvent le

… sentier où nous allons, au milieu des brandes.

Le père Euphorion nous apprend que le monastère de

… Vatopédi, où nous allons, est un des plus beaux monas-

| tères grecs. On y est très bien nourri; on a, là-bas, de

— bon vin, du cognac. Mais ce qui paraît surtout exciter

—_ son admiration, ce sont les cabinets :

S — Des cabinets modernes, monsieur, avec de l’eau.

Il nous tarde d’arriver dans un aussi confortable

  • Le vin qu’on nous y a servi délie la langue du père

| Euphorion. Il devient même bavard. Il se lance dans la

Lebeau et Tharaud

— Le progrès, nous explique-t-il, est une illusion. Dans les choses, la forme seule change, la substance demeure identique. Ainsi, autrefois, à la guerre, les hommes se tuaient avec des frondes ou au moyen d’arcs. Aujoùrd’hui, ils se tuent avec des obus. C’est la même chose, au fond. C’est toujours… comment dirai-je, — il cherche quelques instants le mot français qui rendra sa pensée, — … c’est toujours… le jet. Il ny a là aucune différence fondamentale. — Et sa figure s’éclaire de ce sourire constipé qui nous étonne toujours.

Ce moine est un ancien homme intelligent. Albanais

6 d’origine, il nous donne les détails les plus sensés et les plus exacts sur les coutumes de sa patrie, sur les rivalités qui la divisent, sur ses chants populaires. Il parle le français avec difficulté, mais d’une façon correcte, hésite avant de parler, mais rencontre toujours l’expression et le mot précis. L’étrange mysticisme du milieu où il vit semble avoir obscurci ses notions primitives. Comme nous l’interrogeons sur l’état d’esprit des moines :

— Il y a des moines, nous dit-il, qui voudraient plus d’instruction dans les couvents. D’autres soutiennent qu’il faut vivre comme autrefois. Ils disent que si PAthos a pu subsister des siècles sans culture intellectuelle, si ses moines ont résisté aux attaques à main armée, et à la malveillance, parfois plus dangereuse, par la seule vertu des prières et de la foi, ils peuvent se contenter de suivre encore l’ancienne tradition.

Mais le père semble craindre d’en dire trop long. Nous lui parlons du genre de vie des moines bulgares, il nous répond : ;

— Messieurs, connaissez-vous Assouân ? Quelles cataractes ! Vous savez, n’est-ce pas, qu’on a découvert à Lougsor, sur un bloc de granit rouge, le plan détaillé d’une locomotive et le tracé d’une voie ferrée. Les anciens Égyptiens connaissaient donc la vapeur et ses

applications. Rien ne change en ce monde. Les couvents grecs, où le confort manque totalement, … ont cet avantage sur les russes qu’on vous y laisse tranquilles. Vous êtes libres d’aller et de venir, sans avoir le sentiment d’être toujours épiés. Aussi pouvons-nous flâner à loisir dans les cours de Vatopédi, où poussent des herbes folles, où ânes et mulets s’ébattent avec des bruits gais de sonnailles et des galopades subites. A l’encontre des autres couvents grecs de la sainte montagne, dont beaucoup sont si misérables, Vatopédi, avec ses vastes cours, ses préaux, ses hangars, ses bibliothèques et ses nombreuses cha- … pelles, évoque encore l’image d’une riche abbaye du moyen âge où vivent grassement des moines à riche — prébende : comme dans les moutiers des légendes, étables et bergeries regorgent, les visiteurs succèdent aux visiteurs et les greniers sont pleins du beau —. grain doré des îles voisines. Le couvent possède un petit port, abrité des vents du nord par une digue. En arrière, disposées en arc de cercle sur la plage de sable fin, les cabanes de bois d’un minuscule village de moines pêcheurs, toutes munies d’une petite véranda ornée de fleurs, s’accolent aux murailles du couvent : … de grands filets et des voiles rouges pendent des balus_ trades en planches. Nous regardons tomber le soir au bord de la mer. Des pêcheurs de Longos et de Cassandra, les jambes nues, habillés de haillons, tirent à la

té, ÿ Lebeau et Tharaud À grève, rangés sur deux files, un long filet maintenu au it fond par des plombs, dont une barque montée par deux k moines vient de leur amener à la côte les deux extré- 4 mités. Depuis combien de siècles les pêcheurs de ee Chalcidique font-ils cette pêche primitive, que nous À avons vu pratiquer toute pareille au Lido ? A la nuit, 1 nous retournons voir l’église à double portique, en- à tourée de lauriers. Elle renferme une des Panaghia les % plus vénérées de l’Athos, tellement sainte que nous ï. ne pouvons l’apercevoir qu’en passant et à la hâte : les

  • moines ne souffrent pas qu’on s’attarde à la contem- » pler. ‘à Pantocrator, qu’un cap rocheux sépare de Vatopédi, ; est un couvent bien déchu de son ancienne splendeur. ; Quelques moines y vivent chichement du produit de : leurs vignes et de leurs oliviers. Mais c’est un des cou- ! vents où l’hospitalité est la plus digne, la plus courd toise. Le frère Alexis, un jeune moine de Syrie, beau À comme un dieu phrygien, nous apprend que l’année f précédente deux peintres français ont fait à Panto- ] crator un séjour de quelques semaines. Ces voyageurs ; ont eu le goût délicat. Le couvent s’avance sur une ÿ étroite falaise de rocs bruns. Quand la mer est un peu ; forte, la vague saute jusqu’aux murailles. De la cui3 sine, la vue est merveilleuse sur Thasos, qui semble \ toute proche, Samothrace, plus lointaine, la côte de ; U Macédoine. Cette cuisine est la pièce la plus agréable qu’on puisse imaginer : elle est haute, grande, éclairée Ë par la double lumière qui vient du ciel et de la mer. Dans les murailles rougeâtres de la cour sont enchâs76

, sées de vieilles faïences turques aux tons éteints; une double porte bardée de fer et qui date du haut moyen âge défend l’entrée principale. On y voit encore la trace des balles qui s’y enfoncèrent sans la traverser, lors d’un assaut.

La chambre des étrangers qui nous est offerte diffère peu des salles semblables des autres couvents : le même divan bas y court tout le long des murs, revêtu ici d’un tapis aux teintes passées, et pas d’autre installation pour dormir. Mais nous y jouirons deux jours durant, sans nous lasser, d’un paysage sublime. Tous les grands aspects de la nature, qui font de la presqu’îile athonique la plus belle terre d’Orient, sont ici ‘ réunis : à droite des fenêtres, la montagne couverte d’épaisses forêts que domine la haute cime de lAthos, couronnée de neige; à gauche et en face de nous, un immense horizon de mer, sans une voile, peuplé seulement d’îles, sous un ciel d’été invariablement pur.

Le jeune frère Alexis, beau comme un dieu phrygien et qui nous accompagne, ne semble pas s’ennuyer dans ce couvent; il y est entré il avait quinze ans. Il n’en est sorti que pour faire un séjour de deux ans à Jérusalem et un autre de quelques mois à Moscou. Il sait le russe, mais il n’aime pas les Russes. Il les accuse d’entretenir dans leurs couvents une armée monastique prête à la conquête de l’Athos. Du Pantocrator on aperçoit dans la montagne, au milieu de forêts, le skite russe de Saint-Élie. Ses murailles neuves, ses coupoles vertes, ses croix dorées, son air d’opulence font paraître le monastère grec plus humble, plus noir, plus décrépit. Là haut sûrement est la puissance, la richesse, mais ici est le passé, la poésie, la beauté.

Lebeau et Tharaud 1 De l’autre côté de la petite baie dont Pantocrator occupe la pointe nord, s’élève, aussi sur un promon- | toire de rochers entaillés par la mer, un autre monastère grec, Stavronikita. Nous nous en sommes appro- | chés, une après-midi de dimanche, en barque, avec le frère Alexis. Le couvent était silencieux et comme | inhabité. Le grand soleil qui tombait d’aplomb sur ses pierres noircies l’attristait encore de sa lumière vivante | et dorée. Les pointes de quelques cyprès émergeant audessus des toits bruns, des loques pendues aux fenêtres, le bruit d’une simandre, — plaque de bois que l’on frappe avec un marteau de même matière, — appelant | les moines à un oflice, nous signifièrent que tout n’était pas mort là-haut dans cette romantique masure. Ë Nous faisons part au frère Alexis de nos craintes pour l’avenir des couvents grecs. Cela n’a pas l’air de l’émouvoir. Il a une foi robuste en l’hellénisme, la même foi absolue, enfantine, que nous avons déjà remarquée en lui quand nous avons parlé de religion. Nous lui avons dit un jour :

— N’êtes-vous pas triste, frère Alexis, d’être venu si

jeune dans ce couvent? Nous nous ferons moines, peut- : être, mais quand nous serons vieux, très vieux.

1 nous a regardés étonné et nous a répondu :

— Sans doute, la vie est un peu monotone ici. Dans le monde, vous pouvez voyager… vous pouvez vous marier. Mais après… après ?

Son imagination lui représente une éternité de

É Ce jeune homme nous donne, nous ne savons pour- ; quoi, une impression de chrétien des premiers temps du christianisme : un jeune Syrien, adorateur de

Mithra, qui se serait converti à la doctrine du Christ. Avec son teint chaud d’olive mûre, sa belle barbe frisée, ses traits réguliers, ses yeux d’une douceur féminine, on le verrait mieux prêtre d’une religion plus

Le soir, nous l’admirons, dans l’église faiblement éclairée par les cierges, tandis qu’il chante de sa belle voix chaude, alternativement avec le chœur des moines qui lui donnent la réponse, les vieilles mélodies de l’église grecque; sa figure grave et mystique semble transfigurée. Ce n’est pas sans émotion que nous lui dirons adieu le lendemain, au bas de la rampe bordée de lauriers qui accède au couvent.

A l’Athos les couvents se suivent, mais ne se ressemblent pas. Du couvent d’Iviron nous garderons le souvenir du corps de garde le plus malpropre où nous ayons jamais passé la nuit. Les fenêtres défendues

. par d’énormes barreaux de fer ouvraient sur un petit verger planté de citronniers. Un lit de camp en bois faisait tout le tour de la vaste pièce, crasseuse et £ empuantie; au-dessus, des rayons semblant attendre

. un fourniment complétaient l’illusion. Au matin, Johann

. affirma avoir vu se promener, sur les couvertures où il dormait, des poux, des poux à barbe rouge!

Avec beaucoup de peine nous sommes admis à voir l’église et la bibliothèque. Ce couvent a été l’un des plus pillés par des visiteurs peu scrupuleux, philologues ou collectionneurs. Aussi les moines sont-ils devenus très méfiants. Le moine qui nous montre les

“10 Lebeau et Tharaud ; 13 , livres ne nous quitte pas des yeux : il nous fait voir 2 des manuscrits dont toutes les miniatures et initiales “5 enluminées ont été découpées au canif et volées. sl Sur la plage, où brisait une mer houleuse, magni- #4 fique, nous avons assisté au lancement d’une barque ‘à construite au chantier du couvent. Dans un kiosque, pe lhigoumène, entouré des dignitaires d’Iviron, assistait ee 8 à. l’opération en dégustant des petits verres de cognac. ‘4 Le lancement ne s’effectue pas sans peine : il est de accompagné de cris, de disputes, même de jurons. Fe Assis pêle-mêle sur des tas de foin odorant qu’on vient É d’amener de Thasos, où les moines ont des domaines « 3 qu’ils font cultiver par des ouvriers laïques, de nomk: “à breux caloyers regardent, désœuvrés. On les sent #1. habitués à l’oisiveté, mais non au silence. Nous

admirons la sveltesse et l’élégance des bateliers, des

| © marins de Longos, où la race grecque s’est conservée x: pure de tout mélange. ; D’Iviron à Lavra la route est longue : nous n’arrivors È qu’à la nuit au couvent fondé par saint Athanase à ! 1: l’extrémité méridionale de l’Aghion Oros. Précédés s par un jeune agoyate boiteux qui marche en sautillant à à la tête des mulets, nous allons par un sentier qui grimpe dans la montagne, descend dans des valleuses par de périlleux escaliers ou le long d’argiles glis- ‘se santes, contourne des criques couvertes de sable blanc (E et fin, où le bruit de la mer se mêle au bruit du vent ne. dans les arbres. Sur un escarpement rocheux qui k s’avance en éperon dans la mer se dresse une tour

carrée à baies en ogive; derrière, là où cesse le rocher, s’étend un vaste enclos où des bosquets d’oliviers, de cyprès, se mêlent aux prés fleuris et aux pièces ” d’avoine mûre; de grands espaces incultes parsemés de lentisques ajoutent encore au charme agreste de cet ermitage. Nous reconnaissons la kellia dont le frère Alexis nous a parlé l’avant-veille au Pantocrator. Là, le patriarche actuel de Constantinople, — Sa Sainteté Joachim III, — a vécu solitaire, soumis comme tous les moines de l’Athos à la règle de saint Basile, pendant douze ans. Il s’adonnait aux exercices de piété, à la lecture et au jardinage, quand on vint le prendre, nouvel Athanase, pour l’élever au patriarcat; seul l’intérêt de l’hellénisme et de l’orthodoxie put le décider à renoncer à la vie cénobitique, qui avait plus d’attrait pour lui que les grandeurs du pouvoir. Notre leste agoyate, devant nous boitillant, nous presse d’exciter nos mulets. Il faut nous hâter : la porte du couvent de Lavra est fermée à huit heures. Le soleil qui décline éclaire la pointe de l’Athos, qui est toute rose : à travers les branches brille la mer. À l’horizon surgit Thasos dans une lumière surnaturelle, tellement fantastique que l’on doute si Thasos est une véritable terre ou un jeu de lumière et de brume. Thasos que nous ne verrons pas! La barque que nous avons vu lancer à Iviron devait faire voile vers l’île. Nous avons été tentés d’y prendre passage. Mais qui sait quand nous serions revenus ? En cette saison les vents sont si capricieux que la traversée demande quelques heures ou quelques jours. Plus nous avançons vers Lavra, plus la forêt devient épaisse. Des sources s’égouttent dans les taillis au

ï Lebeau et Tharaud : V pied de châtaigniers séculaires. La lueur rosée qui u flamboyaïit au sommet du mont Athos s’est éteinte. La { rocheuse Thasos n’a plus l’air irréelle. Nos mulets fati- \ gués s’arrêtent pour boire à tous les ruisseaux qui ravinent le chemin. Notre agoyate se met à chanter une chanson grecque dont le rythme donne envie de danser. Un moulin, que nous frôlons, dans le creux 4 d’un vallon dont la fraîcheur nous fait frissonner, nous à suit longtemps du gémissement de sa roue. Nous | passons à gué de petites rivières encombrées de pierres ‘3 moussues et qui doivent foisonner d’écrevisses. Quel ! ; délice si l’on pouvait vivre dans ce pays une vie primi- .

tive de pêche et de chasse! Avec un bateau, un fusil et

G des lignes on aurait des mois de bonheur… La vie nocturne de la forêt s’éveille : des animaux invisibles td glissent sous les branches; un renard en chasse glapit | au loin; un oiseau plonge vers la mer d’un vol lourd.

  • Les eaux courantes changent de voix. °# L’agoyate nous montre du bout de son bâton, | ‘ au-dessous de nous, au milieu des oliviers, l’immense ÿ couvent qui domine la mer. L’allée qui mène à la É poterne est pavée de larges dalles, bordées de cyprès alternant avec des lauriers en fleurs. Le vide du cou-

vent est d’autant plus saisissant qu’il a été bâti pour

4 abriter une foule : la simandre n’appelle aux offices 14 que quelques moines. Go: Par la beauté de son site, par le pittoresque, l’im- È prévu de ses architectures multicolores, Lavra est la \ merveille de l’Athos. Le voyageur qui n’aurait visité K que ce seul couvent emporterait de la montagne sainte 144 une vision éternelle de beauté. L’antique enceinte

carrée, flanquée de tours aux quatre angles, est restée debout. Çà et là dans la muraille, des lézardes, envahies de plantes grimpantes; au bas, des bosquets de houx, de cyprès, rompant la monotonie de la pierre; plus haut que la ligne de faîte très nette sur le ciel cru, les toits des bâtiments monastiques, les coupoles écarlates à petites fenêtres blanches des chapelles et des : pointes de cyprès qui s’inclinent sous le vent de mer. Depuis que les sièges ne sont plus à craindre, des cellules aériennes, retraites de moines amoureux d’horizon et de solitude, se sont accrochées par des étais de bois au mur extérieur. Un chemin de ronde en fait le tour, embarrassé de fleurs sauvages, d’arbustes épineux. Le couvent est bâti à mi-hauteur, à la limite où s’arrêtent les oliviers : en dessous, jusqu’à la mer, c’est un fouillis de verdure, une pente douce plantée de bois d’orangers, d’oliviers, d’amandiers, creusée d’étroits ravins d’où jaillissent des sources : on va, on erre au milieu des parfums, on se sent transporté aux côtes siciliennes. Plus haut que le couvent, la montagne couronnée par le sommet conique de l’Athos est couverte d’une brousse de genêts et d’ajoncs, sans cesse balayée par le vent de mer, qui rappelle la Bretagne. Nulle part ailleurs dans toute la presqu’île, plus que dans ce lieu choisi par le fondateur du plus ancien monastère, on ne se sent plus éloigné du monde, nulle part on n’a la sensation d’un plus lointain recul dans le passé.

Lavra, le plus grandiose, le plus beau des couvents de l’Athos, est aussi celui qui permet de se faire l’idée la plus complète et la plus authentique d’un monastère byzantin du moyen âge. Au tympan de l’unique porte

x Lebeau et Tharaud

d’entrée, un saint Athanase, peint à fresque, étend les mains. comme pour accueillir le visiteur; par un cou- | loir voûté, tortueux, on accède à la cour, irrégulièrement plantée de cyprès. Au milieu, à la place d’hon-

’ neur, le Catholicos, la grande église à murs et à coupoles écarlates; çà et là, dans la cour, parmi

d’autres bâtiments, plusieurs chapelles plus petites,

J également à coupoles. Plus loin, le réfectoire, vaste comme une cathédrale, laissé à l’abandon depuis l’époque où les moines, qui autrefois prenaient leurs repas en commun, ont commencé à vivre indépendants . et retirés chacun dans sa cellule : sur leurs bases de

pierre reposent encore les anciennes tables, de larges

à dalles de marbre creusées par place de trous et de raï- nures pour recevoir les liquides et les aliments. Entre le

, réfectoire et l’église une gracieuse fontaine est recouverte d’un dôme soutenu par des colonnes que séparent

des bas-reliefs de pierre sculptée; le murmure de l’eau

retombant dans la vasque de marbre rompt seul le

silence de la cour surchauffée par l’ardent soleil de

midi; tout autour, dans leurs chambres, les moines

dorment, accablés par les fatigues de l’office de nuit.

Entre les fenêtres de ces chambres sont encastrées

dans la muraille des faïences multicolores, aux dessins

variés; sur les fonds bleus ou blancs de larges plats,

| des roses, des iris, des tulipes, d’autres fleurs réelles ou nées de la fantaisie du peintre sont semées au

hasard, ou groupées en bouquets. Quel poète, quel

; artiste a rêvé d’égayer ces vieux murs au laid badigeon rouge de la féerie de couleurs des jardins d’Orient? SR Ici, où toutes choses ont un air ancien, les moines ont conscience de la valeur des trésors d’orfèvrerie, pré-

sents des empereurs, que renferme leur église : ils ne les montrent qu’avec respect et suivant les règles d’un cérémonial impressionnant. Devant l’iconostase en or, noircie par l’encens, les visiteurs attendent, debout : elle s’ouvre lentement et l’higoumène et ses deux acolytes, tous trois revêtus de l’étole, viennent à nous, tenant dans leurs mains la croix reliquaire dé Nicé- phore Phocas et l’image en mosaïque du Baptiste, entourée d’émaux cloisonnés. Et là aussi les yeux des schismatiques ne doivent pas s’arrêter longtemps sur les reliques vénérables.

A. la bibliothèque nous avons parcouru le livre des visiteurs. Lavra est un des couvents les plus fréquentés par les touristes : il a la réputation d’être plus propre que les autres et la cuisine y est meilleure. Nous consta-

, tons une fois de plus que les seuls visiteurs de l’Athos sont, ou bien de pauvres diables d’artistes et d’archéologues, ou bien les conseillers et secrétaires des ambassades de Constantinople, ou bien des yachtmen à particule qui, au retour des chasses d’hiver en Albanie, viennent croiser sur cette côte.

Heureux yachtmen ! qui peuvent se promener pendant le jour dans ce pays enchanteur et dormir dans leur cabine, à l’abri de la vermine, pendant la nuit.

Le père bibliothécaire nous pose deux questions qu’on nous a faites dans tous les monastères :

— Vous venez copier des manuscrits ? j

— Vous venez photographier, alors?

Nous avons ainsi souvent regretté de ne pas avoir

Lebeau et Tharaud

emporté une photo-jumelle quelconque. Pour ces esprits

simples un appareil photographique est encore une

| machine mystérieuse, et qui confère de l’autorité à son

C’est de Lavra que l’on part pour faire, en deux

étapes, l’ascension du mont Athos. La veille de monter

au sommet, nous reçûmes l’hospitalité dans le skite

russe de Kurrachee, bâti au milieu des sapins. Depuis

que nous sommes à l’Athos, nos hôtes d’un jour nous

ont causé bien des surprises : la bizarrerie de leurs

manières, leur étrange mentalité, tout en eux nous

déconcertait. Mais cet épitrope de Kurrachee est le

/plus invraisemblable de tous. On l’aurait mieux vu à la

tête d’une bande de cosaques qu’à son banc d’église, ce

vigoureux homme dans toute la force de l’âge, au cou

de taureau, aux mains énormes, à la voix tonnante,

sans cesse menaçant et gesticulant. Il méprise les Turcs

à cause de leur sottise et de leurs vexations, mais il

les méprise moins que les Grecs, parce que ceux-ci ont

; peur des Russes. C’est un violent, qui a eu souvent maille à partir avec le kaimakam. Dernièrement, quand il construisait son église, le kaïmakam est venu lui demander s’il avait une permission du sultan. L’épitrope a mis le fonctionnaire à la porte par les épaules

— Le sultan, c’est moi!

ù Et ce sultan en soutane ajoute, en fermant à demi ses gros yeux bleus à fleur de tête, que traversent parfois

— Ah! si vous saviez le russe, je vous en raconterais,

Oh ie grêle, l’occidental kaïmakam de Karyès ! Cet épitrope l’aurait écrasé d’un coup de poing.

Le pappas Georges, comme l’appelle le moine servant, est aussi un redoutable buveur : il nous faut boire pour lui tenir tête jusque très avant dans la nuit, — on boit beaucoup dans les couvents russes. — IL nous raconte avec une verve intarissable toutes sortes d’histoires, qui toutes se terminent par des malédictions contre les impies. Tolstoï en a sa part; décidément, il est la bête noire des moines russes. Nous bâillons intérieurement. Demain nous voulons monter à l’Athos. Il faudra se lever de bonne heure.

— Vous trouverez là-haut, avant d’arriver au sommet, nous dit le père, un vieil homme, un vieil ermite barbu,

Le vieil homme doit évoquer à l’épitrope une vision des plus cocasses, car il se rejette en arrière sur sa chaise, un verre en main, les jambes en l’air, ses cheveux hérissés, en riant aux éclats et répétant d’une voix étouffée par les rires:

Cet ermite s’impose sans doute des mortifications exagérées, pour qu’il le traite si irrévérencieusement.

Le reste de la nuit, impossible de dormir. Notre chambre n’est séparée de la chapelle que par l’épaisseur du mur : jusqu’au matin nous entendons psalmodier des voix nasillardes.

De bonne heure, à pied, nous avons commencé l’ascension de l’Athos. Par des escaliers à demi détruits, le chemin monte à travers des bosquets où errent en

à Lebeau et Tharaud 4 liberté de robustes chèvres ; bientôt toute végétation ; cesse, et l’on grimpe au milieu des éboulis calcaires k jusqu’au cône dénudé qui, dès l’antiquité, portait le nom d’Athos et que les Grecs avaient eu l’idée de tailler en statue d’Alexandre. On découvre du sommet toute la presqu’île orientale de Chalcidique, boisée et coupée x de profondes vallées, jusqu’au canal creusé par Xerxès, s dont nous pouvons distinguer l’emplacement à la lor7 gnette. Malheureusement il y a de la brume sur la mer. | En été, il est rare que la lumière soit limpide sur la mer \ Égée. La chaleur est effroyable. Les pierres brûlent à ; la descente. Et le voici, là-bas, le mâvro, un paysan | russe qui rentre, un fagot de branchages sur les épaules, dans la hutte où il vit, seul, à la limite des arbres. Il est tout noir, en effet : une barbe noire lui mange le nez, les lèvres, les yeux; et sa peau aussi est noire ! Il nous reçoit avec une grande dignité dans son isba, où brûle un. samovar. Dans un coin, devant l’icone, une veilleuse allumée. L’ermite nous sert du thé brûlant dans des écuelles, casse avec une hachette des morceaux d’un énorme pain de sucre. Des moines russes en robe bleue, que nous venons de rencontrer au : sommet de l’Athos où ils ont célébré à l’aube la messe dans la chapelle bâtie par le patriarche Joachim III en | mémoire de son séjour à la sainte montagne, entrent Û après nous, mourant comme nous de soif. Nous lapons notre thé comme des loups. 4 Pendant notre absence, l’épitrope a quitté le skite de Kurrachee pour aller à Lavra. Nous sommes accueillis Ne par un jeune moine du pays des cosaques du Don, blond, les cheveux frisés, timide comme une fille, char- ! mant. Il nous parle de la vie des cosaques, de leurs

chants, de leurs danses, de leurs oatumes, en un grec très correct :

— A Karyès, nous apprend-il, pendant l’hiver, est ouverte une école grecque, où l’on enseigne la langue grecque et la théologie. Beaucoup de moiïnes grecs la fréquentent. C’est là que j’ai appris ce que je sais de

Nous causons des écrivairis russes. Celui qu’il pré- fère, c’est Pouchkine. Le nom seul de Tolstoï lui est comme un épouvantail. Tolstoi l’excommunié, le mauvais patriote. Spontanément, il, lui oppose Pobiedonotseff.

— Oh ! nous dit-il, celui-là est bon, celui-là est vertueux.

Quelle simplicité d’âme, quelle absolue ignorance de tout ce qui n’est pas l’orthodoxie russe chez ce jeune moine si intelligent et instruit, enlevé dès douze ans à la vie à demi barbare du steppe !

Les sentiers de la côte méridionale sont plus escarpés encore que ceux de l’ouest. La montagne tombe presque à pic sur la mer. Même, pour aller du couvent de Saint-Denis à Simopétra, il est plus sûr de prendre une

sommet de rochers dominant des torrents furieux, évoquent le temps où les pirates écumaient cette côte.

Simopétra est le plus haut juché, le plus stupéfiant de tous.

La petite échelle où nous atterrissons est gardée par

Lebeau et Tharaud deux vieux moines pêcheurs qui ont bâti une cabane : aux murs extérieurs sèchent des filets.

Ils nous invitent à prendre le café sur une étroite terrasse tapissée de vieux numéros du Harper’s Weekly journal of civilisation. Tandis que les petites casseroles sont sur le fourneau, un des moines embouche un large porte-voix de fer-blanc et beugle vers le couvent, demandant deux mulets. Une voix qui semble venir du ciel lui répond, et une demi-heure après des mulets descendus de là-haut nous attendént à la porte.

Le couvent domine la mer de trois cents mètres. Il sè compose de sept étages, bâtis sur un soubassement de vingt mètres. Son aspect extérieur révèle que l’antique

| genre de vie en commun, ailleurs disparu, s’y est conservé. Ici point de petits balcons ornés de fleurs, peints de couleurs vives, agrémentant comme à Lavra le logis particulier de chaque moine; au haut des toits, point de ces multiples cheminées d’où monte vers le ciel la fumée d’autant de minuscules foyers; une longue et mince galerie de bois court au flanc du mur, à une hauteur au-dessus de l’abîime à donner le vertige, et relie entre elles toutes les cellules.

On entre par un couloir en escargot qui ressemble à un souterrain ; la moisissure des siècles vous y prend à la gorge. Au delà, un vrai dédale de couloirs humides, sombres, moisis, recélant des portes basses et des cachettes. Sans le moine obligeant qui nous guide, nous nous perdrions infailliblement. Nous visitons les chapelles, le réfectoire commun, l’infirmerie, où dort

ï un moine centenaire. À la pharmacie, le père pharmacien nous exhibe avec orgueil… de la teinture d’iode! L’air du dehors ne circule pas dans ces réduits séparés

l’un de l’autre par des murs énormes, parfois creusés dans le roc vif : ‘des bosses, des arêtes de granit font saillie dans des corridors inhabilement maçonnés. Dernier refuge des défenseurs en cas de siège, une tour géante domine l’ensemble des bâtiments, percée d’une seule ouverture grillée : on y monte par une échelle mobile facile à retirer pendant l’assaut. Simopétra a / une légende : lors de la fondation du monastère, l’architecte s’était refusé à construire une bâtisse à une pareille hauteur, mais le fondateur, le saint ermite Simon, exigea qu’il se mît à l’œuvre. Cemme les mages à la naissance du Christ, il avait vu briller audessus du rocher une nouvelle étoile à l’éclat radieux. Le jour où il allait être terminé, le couvent entier s’écroula d’un coup. Mais le lendemain l’architecte stupéfait put le voir debout, miraculeusement redressé par la toute-puissance de Dieu.

Le moment du départ approche : nous devons repasser à Karyès pour remettre au protaton la lettre d’introduction qu’il nous a donnée voici quinze jours. Dans la salle du conseil, orageux débat… Un muletier a laissé vagabonder son mulet dans une propriété

Le muletier s’humilie, demande pardon, s’agenouille à trois reprises devant le président du protaton, lui baise la main, pleure et murmure des excuses. Le moine le fait taire d’une voix rude :

— Tais-toi, tais-toi, écoute !

Le mulet, une jeune bête au beau poil luisant, que

k Lebeau et Tharaud

d maintiennent les palikares dans la cour, restera plu-

pr sieurs jours en prison, pour punir le muletier, qui se

| retire humilié et piteux. Ensuite il quittera l’Athos au _plus vite, lui et sa bête.

5% Cette petite scène ne fait pas supposer que la justice

ecclésiastique, autrefois, dût être plus douce que la

’ Le kaïmakam a assisté au débat, roulant son chapelet | d’ambre entre ses doigts, l’air distrait. Tout à coup les 1 Tous tremblent et deviennent livides. La veilleuse :

allumée devant la Panaghia se met à danser. — Quoi? qu’y a-t-il? demandons-nous ahuris. — Vous n’avez pas senti? répond le kaïmakam, qui reprend péniblement ses esprits. Un tremblement de Ê Un peu de café, en effet, s’est renversé dans nos Au Seraï, nous retrouvons une ancienne connaissance, le-père Anaximène, qui vient d’y accompagnét | deux hôtes : il nous fait de grandes protestations d’aF mitié. Au diner, il s’amuse à faire raconter à un moine pèlerin un miracle très populaire en Russie : comment un saint homme a enfermé le diable dans une bouteille pour le noyer ensuite dans une cuvette.

Tous les moines écoutent religieusement. Et c’est curieux de voir le plaisir hypocrite que prend le père Anaximèêne à leur faire étaler les uns après les autres

leur crédulité. De temps en temps il nous jette un clin | d’œil qui veut dire :

— Hein! croyez-vous qu’ils sont assez stupides!

Le soir, réception par l’higoumène, un grand vieillard

à barbe blanche, très représentatif. Le père Anaximène est traité avec beaucoup de déférence par les hauts dignitaires. Il est prince. Peu à peu le salon se remplit de moines et de pèlerins russes, qui avant de se retirer dans leurs chambres viennent demander la bénédiction du supérieur : ils prennent sa main droite entre leurs mains et la baïisent. Aux plus pauvres l’higoumène distribue du vin et des gâteaux. Tout à coup paraît au milieu de la pièce un étrange bonhomme qui semble un nain sorti des fentes du plancher. Ses culottes sont si larges que son corps forme un exact quadrilatère. IL s’approche de l’higoumène, comme s’il glissait : on ne peut voir le mouvement de ses jambes, ni ses pieds. IL se prosterne, baise le tapis devant l’higoumène, se | frappe trois fois la tête contre ses pieds, lui baise la main. L’higoumène lui jette des morceaux de pain comme à un chien. Ce nain, nous dit le père économe, est un vagabond roumain échoué ici : le couvent le nourrit parce qu’il est polyglotte et sert d’interprète entre les entrepreneurs russes et les ouvriers albanais.

Nous pensions le lendemain nous arrêter au couvent de Xeropotamou, où est conservée la patène de sainte Pulchérie, une des plus belles orfèvreries byzantines de l’Athos.

Mais le père Anaximène insiste pour nous ramener à son couvent de saint Pantéléimon; il nous tente avec une soupe russe, du caviar, des fruits. Rendus lâches par plusieurs jours de carême dans les couvents grecs, . nous abandonnons la patène pour un bon diner.

Lebeau et Tharaud

À A peine sommes-nous au monastère que le père entre

M effaré dans notre chambre :

— Une dépêche, s’écrie-t-il, vient d’arriver au cou-

Ye vent. Le vapeur arrive avec une avance de deux heures aujourd’hui. Vous n’avez que le temps de gagner Daphni si vous ne voulez pas manquer le bateau.

Nous nous hâtons vers la grève. Une longue barque

He à huit rameurs nous enlève rapidement à Daphni. Là,

3 le receveur turc du télégraphe nous apprend que les

Hi tremblements de terre ont coupé la communication avec -

Salonique, que nulle dépêche n’est arrivée. Le père

à Anaximène nous a menti. Pourquoi? Mystère.

| Le bateau ne devait arriver que le lendemain matin, au point du jour ! Le bon moine Isaac, qui nous avait, accompagnés jusqu’au port, s’obstine à demeurer avec nous malgré l’approche de la nuit : il ne veut pas retourner au couvent avant de nous avoir embarqués lui-même. Mais bientôt nous le voyons s’esquiver dans un petit skite russe voisin de l’échelle. Il passe là sa nuit à boire et à chanter avec des amis. Quant à nous, nous avons conservé un tel souvenir de l’auberge albanaise et de ses hôtes en robe de bure que nous préfé- rons n’y pas remettre les pieds : roulés dans nos man-

| teaux, le ventre creux, nous attendons le bateau toute la nuit, couchés sur les pierres de la jetée, parmi les pèlerins et les journaliers des Balkans, pleins de mépris

40 pour ces Européens, riches évidemment, qui ne vont

| pas à l’auberge.

Nous nous embarquons à l’aube et sur le pont nous nous heurtons à… notre ami le médecin fou de Karyès.

Pendant les quinze jours que nous sommes restés à

lAghion Oros, il est allé à Constantinople, et maintenant il va à Salonique. Il nous semble devenu plus raisonnable depuis qu’il a quitté ce fantastique pays, _ merveilleux et baroque à la fois. Il parle des moines avec plus de liberté, moins d’amertume. Il répète sa — Ni femmes, ni poules, ni mules! Ah! ah! Ils sont capables de tout! Étendus sur le dos, les yeux presque fermés, nous regardons la pointe de l’Athos s’éclairer des rayons du soleil levant. C’est à demi endormis que nous entendons notre voisin fou s’écrier, avec son étrange rire: — Et tout ça avec la devise : Tout pour le bon