V-8 · Huitième cahier de la cinquième série · 1904-01-20

Maximilien Robespierre

Karl Brunnemann

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pe | 2 __ paraissant vingt fois par an : : 3

6, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée ‘a

nu Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, … s il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, … à 8,rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième - É arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers Nous mettons ce cahier dans le commerce ; nous le : Au dernier moment, et après que le cahier précédent était tiré, nous avons dû faire tirer à dix mille exemplaires sur huit pages, et non pas seulement sur quatre pages, le vient de paraître de ce cahier, cahier de courriers, Henri Michel, notes sur la Hollande et sur se l’intimité, Lebeau et Tharaud, moines de l’Athos, bulletin de l’Office du Travail, la grève des tisseurs d’Armentières, Charles Péguy, cahiers de la quinzaine. … Nous avons fait tirer à dix mille exemplaires sur | quatre pages pour ce huitième cahier un vient de paraître constitué par un extrait de l’avertissement et par la table des matières. ,

Sur les vies publiées dans les éditions des cahiers antérieures à la fondation des cahiers et dans les trois premières séries des cahiers, se référer au Sixième cahier de la quatrième série, cahier de courrier, courrier de Paris, inventaire des cahiers, en forme de catalogue, un cahier de 72 pages, un franc . Nous publierons dans un cahier de la cinquième série le relevé sommaire des vies, biographies, monographies et bibliographies publiées dans la quatrième série de nos

En même temps que ce cahier paraît chez Schleicher :

traduction et notes de L. Lévi, premier volume, un volume in-16 à trois francs cinquante, en vente à la librairie des cahiers. à

Le livre allemand, que j’ai en mains, porte le titre

Il fait un volume in-octavo de 220 pages.

Il a eu deux éditions ; la préface de la première édition est datée de l’été de 1879; la préface de la deuxième édition est datée de septembre 1884. Le livre est aujour— d”hui à peu près introuvable. L’auteur est mort.

. Autorisée par son fils, M. Brunnemann, notre colla-

borateur mademoiselle Louise Lévi en avait commencé

depuis longtemps la traduction ; la publication du livre

traduit en français était impatiemment attendue ; mais

le traducteur, engagé lui-méme depuis longtemps dans

des études personnelles sur la Révolution française, en … particulier sur Maximilien Robespierre, ne se conten- … tait pas d’effectuer une transcription littérale; il a « voulu nous donner une traduction annotée ; et ces anno- Ë tations soigneuses, consciencieuses, ne forment pas la … partie la moins importante du volume. … Les recherches nécessitées par ce travail personnel ont ainsi demandé au traducteur un très long temps; à ce n’est pas en quelques années que l’on acquiert de la : compétence dans l’histoire des vies et des événements les L plus considérables, les plus riches d’actes et de faits, les 4 plus mélés, complexes, les plus difficiles et les plus mal _ La iraduction française fera deux volumes in-1 6; le ï. premier volume seul paraît aujourd’hui ; le traducteur ù et les éditeurs ont bien voulu mettre à la disposition des Le cahiers les bonnes feuilles de ce premier volume : au moment où je fais cette annonce, nous ne pouvons dire 4 exactement combien il a de pages, parce qu’il nous “ manque la feuille de tête et la feuille de la fin; nous | l’indiquerons aussitôt que nous le pourrons. 1 Ayant librement à choisir dans le volume, j’ai choisi 4 pour en faire un cahier les débuts de Maximilien Robes- ‘ 4 Pierre jusqu’à la Convention. Rien n’est aussi passion- v : nant que l’histoire de ces grands hommes dans le temps ï et à l’âge qu’ils ne sont pas encore des grands hommes, Ê quand ils sont des hommes comme tout le monde, quand 9 5

huitième cahier de la cinquième série ils exercent des métiers ordinaires, quand ils occupent des situations ordinaires, et rien n’est aussi passionnant que le commencement de leur grandeur, leur premier contact avec la réalité d’une grande histoire. d Les rectifications, additions, suppressions et corrections portées aux errata du volume ont été incorporées î par le traducteur au texte qui nous a servi de copie ; nous présentons donc un texte net. Les annotations du traducteur deviennent de plus en : i plus abondantes à mesure que l’on avance dans l’ouvrage; elles sont plus abondantes encore dans la partie du premier volume que nous ne reproduisons pas que dans celle que nous reproduisons; elles seront sans doute plus importantes encore dans le deuxième volume. Nous publions ci-après la préface de la première édition allemande : ;

Si quelque chose peut fournir la preuve de la faiblesse humaine, c’est la triste expérience, faite chaque jour et

| même à toute heure du jour,èque le succès est la seule | | base du jugement chez la plupart des individus. L’homme qui, après le coup d’État heureux du 2 décembre, fut

  • encensé dans presque toute l’Europe comme le sauveur de | la société; vers lequel se rendaient en foule les potentats _ d’Europe qui venaient processionnellement déposer leurs hommages à ses pieds; cet homme, dis-je, n’avait recueilli,

à la suite des affaires de Strasbourg et de Boulogne, que

_ des haussements d’épaule universels, des sourires compatissants et moqueurs, et les épithètes rien moins que flatteuses d’aventurier et de fou ambitieux. Cette même destinée le ressaisit quand il eut le petit malheur, à Sedan, de | ne pas trouver la mort qu’il prétend avoir cherchée au milieu des obus; les chauvins -allemands, ces fameux = patriotes, qui, peu auparavant, pullulaient empressés autour de lui, tâchant d’attraper au vol un billet de mille francs, ou

la croix de la Légion d’honneur, — naturellement toujours | au premier rang, — ne trouvèrent plus de mots assez forts

  • » pour exprimer leur dégoût. Et si nous voulons rester sur le sol natal, n’avons-nous pas vu les vaillants qui ont versé, jadis, tout le sang de leur cœur, dans le Palatinat et le

. Grand-Duché de Bade, pour la liberté et l’unité de l’Allemagne, ne récolter que dédains et sarcasmes, — quand une balle ne les avait pasfrappés auparavant ? — et celui (r) qui nourrissait encore en lui, à cette époque, la noble pensée de rendre les grandes villes aussi rases que le sol, lorsque, vingt ans plus tard, l’unité allemande, — et non la liberté; car, de liberté, nous n’en avons pas vu sortir beaucoup, depuis lors, — quand cette unité donc fut tombée comme un fruit mûr entre ses mains, ne l’ayons-nous pas vu _ encensé et porté aux nues, pour ne pas dire plus, par les jeunes comme par les vieux, par les humbles comme par . les puissants? Et son monarque ne l’a-t-il pas fait comte et prince, sans parler d’une dotation de deux millions ? C’est que le succès décide précisément, sur notre pauvre globe, de ce qui doit être blanc ou noir.

Et il en est de même du grand homme qui fait l’objet de cette étude. Quand ses ennemis personnels furent parvenus à le faire tomber dans leur piège, les contemporains le laissèrent impunément couvrir de boue; et les historiens de coterie répétèrent avec légèreté et sans le moindre esprit critique ce que ses meurtriers avaient semé dans l’univers pour couvrir leur forfait. — On ne pouvait attendre mieux

| du poète autrefois libéral des Échappés de la Censure et des Immortelles viennoises, (2) depuis qu’il a passé dans le camp des nationaux-libéraux et hurlé avec les loups; et il l’a bien montré dans la deuxième partie de son Nouveau Plutarque, élucubration qui renferme autant d’inexactitudes et de mensonges qu’on peut en apporter à grand

(1) Bismarck. — Note du traducteur.

(2) Rudolf von Gottschall, qui donna en 1876 une biographie grossièrement erronée de Robespierre. — Note du traducteur.

renfort de rhétorique dans 122 pages de format in-octavo. Il est malheureusement à craindre que, par ses rapports avec une librairie aussi importante que celle de Brockhaus, des vues erronées ne trouvent beaucoup d’écho dans le public allemand. C’est le désir d’y remédier et de montrer Robespierre tel qu’il était à ce même public allemand, qui nous met la plume à la main. S’il nous était donné de faire aimer et respecter le nom de Robespierre, nous nous sentirions plus que dédommagé de notre peine; car c’est incontestablement une des plus belles tâches, que de rétablir dans ses droits le mérite méconnu ou insuffisamment

Jusqu’à son entrée dans l’Assemblée nationale Maximilien-Marie-Isidore Robespierre ou, plus exactement, Derobespierre, — car tel était le nom de la famille, sans que cette dernière ait appartenu cependant à la noblesse, — naquit à Arras, le 6 mai 1758. Son père, Maximilien-Barthélémy-François Derobespierre, exerçait la profession d’avocat au conseil provincial d’Arras, comme le grand-père l’avait été avant lui. La famille, originaire d’Irlande, avait émigré sous le règne d’Henri VIII ou d’Édouard VI, à la suite de persécutions religieuses; (1) elle était devenue propriétaire dans le bourg de Carvin, sur la route d’Arras à Lille; () D’après E. Hamel /Histoire de Robespierre, tome I), c’est là une simple tradition accréditée par la présence d’un oncle de Maximilien dans la loge Constance. Au seizième siècle, les branches de la famille Derobespierre étaient déjà fort nombreuses en Artois. | L’éminent historien ne combat point d’ailleurs cette tradition, mais il n’a pu découvrir aucune pièce de nature à l’établir. Quoi qu’il en soit, il y avait dans l’âme profonde et mélancolique de Maximilien quelque chose des races septentrionales, comme l’avait déjà remarqué Louis Blanc. — Note du traducteur.

et c’est là que naquit encore le père de Maximilien. Dans la lutte pour la couronne entre les Stuarts catholiques et la maison protestante de Hanovre, les Derobespierre, fidèles à la foi de leurs ancêtres, soutinrent les premiers; et c’est ainsi que nous voyons un oncle de Maximilien grand-maître de la loge écossaise Constance fondée en 175; à Arras par le prétendant Charles-Édouard. Comme toutes les loges écossaises de cette époque, elle avait un but politique et poursuivait spécialement le rétablissement du trône des

. Stuarts.” Quant à la mère de Maximilien, Jacqueline- ; Marguerite Carrault, elle était la fille d’un brasseur aisé du faubourg de Rouville. Outre Maximilien, qui fut leur premier enfant, le jeune ménage donna encore le jour à deux filles, Charlotte et Henriette, et à un fils,

En 1765, les enfants eurent le malheur de perdre leur mère, qui mourut d’une maladie de poitrine. Le père avait montré déjà auparavant des dispositions à la

: mélancolie : la mort de sa compagne l’affecta si profondément qu’on trouva bon de lui conseiller un voyage de distraction. Il partit donc, parcourut ainsi l’Angleterre et l’Allemagne et mourut en 1768, à Munich, le cœur brisé par la perte de l’épouse bien-aimée. (1)

Maximilien avait, hérité quelque peu de la mélancolie

(1) D’après M. E. Hamel, il serait revenu à Arras, après un premier voyage en Angleterre et en Allemagne, et il aurait essayé de reprendre l’exercice de sa profession; mais en proie à une mélancolie persistante, il ne put rester dans la ville qui lui rappelait trop vivement sa compagne, femme d’une grâce et d’un esprit charmants {Biographie Michaud, nouvelle édition); et alla mourir à Munich. On a avancé, — mais sans preuves, — qu’il s’était suicidé. — Note du traducteur.

; paternelle. Après la mort de ses parents, il devint très

sérieux et pensif, dans la conscience de ses devoirs vis-

à-vis de ses sœurs et de son frère. Deux tantes pater- | nelles, qui n’étaient pas encore mariées, se chargèrent d’abord de l’éducation des deux petites filles, puis on

; les mit au couvent de Tournay, où elles grandirent

. parmi les filles nobles de la province. Le grand-père

; maternel prit les fils dans sa maison; mais Maximilien

continua à fréquenter Les cours du collège d’Arras, où il

| passait aux yeux de tous pour un élève modèle. A ses

: heures de loisir, au lieu de se distraire par le jeu, comme les autres petits garçons, il élevait des oiseaux et en particulier des pigeons.

| Son application et sa bonne conduite lui valurent, dès l’âge de onze ans, une bourse au collège Louis-leGrand, à Paris. Cette bourse était à la disposition de

| l’abbé de Saint-Waast d’Arras, qui avait été frappé

| des aptitudes extraordinaires de l’enfant. Robespierre tint à Paris les promesses d’Arras. Il se plongea en particulier dans l’étude de l’Antiquité, pour laquelle il

avait une prédilection, grâce à l’enseignement du pro-

| fesseur de rhétorique, du savant Hérivaux qui, esti-

| mant fort son travail, aimait à le nommer son « Romain », et qui le désigna pour orateur lors d’une visite que le roi fit au collège, après son couronnement. (1)

(1) Sur cette harangue adressée au jeune roi Louis XVI, voir E. Hamel, Histoire de Robespierre, tome I. Robespierre, « dont les compositions respiraient toujours une sorte de morale stoïcienne et d’enthousiasme sacré de la liberté », fut choisi comme le meilleur élève, dans cette circonstance solennelle. « Son discours, plein

d’allusions mordantes, était plus rempli de remontrances que de louangés, et signalait au monarque les abus nombreux de son

A sa sortie de Louis-le-Grand, Robespierre, suivant en ceci l’exemple de son père et de son grand-père, se voua à l’étude du droit. En même temps, afin de se perfectionner dans la pratique de cette science, il travaillait dans le bureau du procureur au Parlement Nolleau, et dans la société de Brissot de Warville avec lequel il devait se mesurer plus tard sur un autre tergouvernement. Soumis au principal, il fut, comme on pense, profondément modifié, et le royal visiteur en parut, dit-on, satisfait. » -

Une autre question intéressante est soulevée par une phrase d’un discours de Robespierre aux Jacobins, le premier frimaire an II, — c’est le grand discours contre les Hébertistes : « J’ai été, dès le collège, un assez mauvais catholique. » Aux historiens qui mettent en doute la sincérité de ces paroles et ont voulu voir dans Robespierre un catholique déguisé, ancré dès le collège dans la pure orthodoxie, on peut opposer un témoignage fort curieux, celui de l’abbé Proyart, sous-principal du collège Louis-le-Grand : « De tous les exercices qui se pratiquent dans une maison d’éducation, il n’en était point qui coûtassent plus à Robespierre et qui parussent le contrarier davantage, que ceux qui avaient plus directement la religion pour objet. Ses tantes, avec beaucoup de piété, n’avaient pas réussi à lui en inspirer le goût dans l’enfance; il ne le prit pas dans un âge plus avancé; au contraire. La prière, les instructions religieuses, les offices divins, la fréquentation du sacrement de pénitence, tout cela lui était odieux, et la manière dont il s’acquittait de ces devoirs, ne décelait que trop d’opposition de son cœur à leur égard. Obligé de comparaître à ces divers exercices, il y portait l’attitude passive de l’automate. Il fallait qu’il eût des heures à la main, il les avait, mais il n’en tournait pas les feuillets. Ses camarades priaient, il ne remuait pas les lèvres; ses camarades chantaient, il restait muet; et jusqu’au milieu des saints mystères et au pied de l’autel chargé de la Victime sainte, où la surveillance contenait son extérieur, il était aisé de s’apercevoir que ses aflections et ses pensées étaient fort éloignées du Dieu qui s’offrait à ses adorations. » La vie et les crimes de Robespierre, par M. Le Blond de Neuvéglise (l’abbé Proyart). Augsbourg, 1795, in-8. — Ainsi, dès l’âge de quinze ou seize ans, Robespierre avait secoué le joug du catholicisme. A sa sortie du collège, il demeura en très bons termes avec l’abbé Proyart, comme avec tous ses anciens professeurs. L’abbé Proyart, fervent royaliste, émigra sous la Révolution. C’est un an après la mort de Robespierre qu’il écrivit contre ce dernier le livre très violent dont nous avons détaché une page. — Note du

rain. Mais le droit ne lui fit point abandonner la culture littéraire. Son admiration allait particulièrement à Voltaire et plus encore à Jean-Jacques Rousseau, qu’il F visita une fois dans sa solitude d’Ermenonville. Nous ne savons malheureusement rien de précis sur cette | Ses études achevées, il quitta Paris en 1781, après | avoir été l’objet d’une distinction extrêmement flatteuse, comme en témoigne la pièce qui suit : | « Séance du 19 janvier 1781. Sur le compte rendu par M. le principal des talents éminents du sieur de Robespierre, boursier du collège d’Arras, lequel est sur le point de terminer son cours d’études; de sa bonne conduite pendant douze années et de ses succès dans le cours de ses classes, tant aux distributions de l’Université qu’aux examens de philosophie et de droit : | « Le bureau à unanimement accordé au sieur de Robespierre une gratification de la somme de 600 livres, laquelle lui sera payée par M. le grand-maître des deniers du collège d’Arras, et ladite somme sera allouée à M. le grand-maître dans son compte, en rap- (1) Charlotte Robespierre nous a conservé dans ses Mémoires une dédicace que son frère projetait d’adresser aux mânes de Rousseau : « Je t’ai vu dans tes derniers jours et ce souvenir est pour moi la source d’une joie orgueilleuse; j’ai contemplé tes traits augustes, j’y ai vu l’empreinte des noirs chagrins auxquels t’avaient condamné les injustices des hommes. Dès lors, j’ai compris toutes les peines d’une noble vie qui se dévoue au culte de la vérité : elles ne m’ont pas effrayé. La conscience d’avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l’homme vertueux; vient ensuite la reconnaissance des peuples qui environne sa mémoire des honneurs que lui ont déniés ses contemporains. Comme toi,je voudrais acheter ces biens au prix d’une vie laborieuse, au prix même d’un trépas prématuré. » — Edition Laponneraye, tome II. — Note du traducteur.

portant expédition de la présente délibération et la , quittance dudit sieur de Robespierre. » |

De retour dans sa ville natale après une absence de douze années, Robespierre s’y établit comme avocat.

11 habitait avec l’aînée de ses sœurs, Charlotte, — la cadette était morte de la même maladie que sa mère, dès l’arrivée de Robespierre à Paris, en 1769, — une petite maison d’Arras qui était la seule épave de l’héritage paternel. Il se voua entièrement à sa profession; et sa clientèle devint en peu de temps très considé- ;

Levé régulièrement dès six heures, il avait l’habitude de travailler jusqu’à huit; puis il vaquait à sa toilette en se faisant raser et coiffer et se rendait au tribunal pour noter ses jours d’audience. Au retour, il

dinait en compagnie de sa sœur, mais toujours avec la plus grande sobriété et ne buvant pour ainsi dire pas de vin; il était, par contre, grand ami des fruits et du café. Après le dîner, il faisait une promenade et travaillait ensuite jusqu’au soir. Il passait les soirées dans le cercle de ses amis ou de ses tantes qui aimaient, ainsi que les vieilles gens, à faire une partie, mais lui ne touchait jamais une carte. Et néanmoins elles l’idolä- traient, comme en témoignent les paroles suivantes que l’une d’elles prononça vers cette époque et qui devaient

À se réaliser : « C’est un ange, aussi est-il fait pour être la

dupe et la victime des méchants. » Il fréquentait aussi fort assidûment la société des Rosati, cercle de jeunes gens que la communauté de goût pour la poésie et les joies de l’amitié avait réunis, et parmi lesquels Robespierre se fit admettre en 1782. Il y fit la connaissance

de son futur collègue du Comité de salut public, Carnot,

qui se trouvait alors à Arras comme officier du génie.

Il est très caractéristique pour Robespierre de le voir, à cette époque déjà, le soutien des opprimés et le ven-

geur de l’innocence injustement poursuivie, comme il le fut toujours pendant sa courte existence. On en a la | preuve dans une série de causes plaidées par lui dès

les premiers temps de’son retour à Arras. C’est ainsi qu’il conserva à une vieille servante de son ami Carnot un héritage qui lui était disputé par une partie influente et d’un rang élevé; qu’il prit avec succès la défense d’une jeune lingère contre un moine du couvent très puissant de Saint-Sauveur d’Anchin; qu’il attaqua, au nom de la tolérance, le testament d’un homme qui, devenu protestant, voulait déshériter, à ce titre, ses parents catholiques pour donner sa fortune à une fondation pieuse; qu’il plaida, enfin, pour une personne condamnée par le tribunal de Saint-Omer à enlever un paratonnerre placé sur sa maison : il soutint cette cause malgré le mauvais vouloir des habitants, étroitement bigots, qui voyaient dans l’établissement de ce paratonnerre un outrage à la sagesse divine. (1) En un mot, Dubois de Fosseux n’exagère pas quand il chante ainsi Robespierre en 1784 :

Dans mes bras, vole avec assurance,

Appui des malheureux, vengeur de l’innocence,

Tu vis pour la vertu, pour la douce amitié,

Et tu peux, de mon cœur, exiger la moitié.

(1) On trouvera sur tous ces procès un grand nombre de détails intéressants dans le livre si bien documenté de M. E. Hamel /Histoire de Robespierre, tome I). M. Hamel mentionne aussi le procès plaidé par Robespierre en faveur de pauvres paysans contre leur puissant seigneur, l’évêque d’Arras. — Note du traducteur.

Cet esprit humain et vraiment philanthropique qui lui faisait entreprendre des travaux pénibles sans à aucun espoir de récompense vénale, était secondé par une éloquence entraînante. Il savait gagner les cœurs et arrivait, dans la plus pure langue, à convaincre chacun de la justesse de ses vues. Un de ses camarades de la société des Rosati écrivait, vers cette époque, la strophe suivante: »

J’entends la voix de Robespierre ! 3 Ce jeune émule d’Amphion Attendrirait une panthère !

Il n’est pas étonnant qu’une nature aussi riche, tant au point de vue intellectuel qu’au point de vue moral, ait fait sur les femmes une impression des plus profondes. Les témoignages des contemporains le constatent expressément. Il était, en effet, en rapports de société et en rapports épistolaires avec les femmes les plus distinguées de la ville. I1 nous reste encore un madrigal d’une pensée délicate écrit par lui vers cette

Crois-moi, jeune et belle Ophélie, Quoi qu’en dise le monde et malgré ton miroir, Contente d’être belle et de n’en rien savoir, Garde toujours ta modestie. Sur le pouvoir de tes appas Demeure toujours alarmée : Tu n’en seras que mieux aimée, ’ Si tu crains de ne l’être pas.

Sa réputation, comme avocat, lui valut de la part de l’évêque d’Arras une place bien rétribuée de juge au tribunal patrimonial et épiscopal; mais il la sacrifia

quelque temps après à ses convictions, le lendemain du jour où il avait été obligé de condamner à mort, d’après les lois existantes, un criminel dont le délit n’était pas douteux. En effet, il était déjà, à cette époque, un adversaire de la peine de mort.

Le 21 avril 1784, il fut élu membre de l’Académie d’Arras; c’était une libre association d’hommes distingués au point de vue intellectuel. Le sujet de son discours de réception est caractéristique : Origine, injustice et inconvénients du préjugé qui fait rejaillir sur les parents des criminels l’infamie attachée à leurs supplices. Il l’envoya ensuite à la Société royale de Metz, qui le couronna et lui attribua une médaille de 400 livres. Un passage de ce discours caractérise trop bien la manière dont Robespierre concevait déjà la législation, pour que nous ne le reproduisions pas ici

« Toute loi injuste, toute institution cruelle qui offense le droit naturel, contrarie ouvertement leur but, qui est la conservation des droits de l’homme, le bonheur et la tranquillité des citoyens. » (1)

(1) On trouve encore dans ce mémoire une phrase qui revien- ’ dra souvent dans les discours et les rapports.de Robespierre : « De toutes les maximes de la morale, la plus profonde, la plus sublime peut-être, et en même temps la plus certaine, est celle qui dit que rien n’est utile que ce qui est honnête. » Robespierre s’élève contre l’absence d’égalité dans la justice, il montre que l’infamie s’attache aux seuls roturiers, grâce aux exceptions iniques faites en faveur des nobles ; et, s’inspirant de Montesquieu et de Rousseau, il soutient que la reversibilité des peines et leur infamie ne peuvent avoir lieu dans une république véritable, parce que le préjugé d’un faux honneur n’y règne pas et que chaque citoyen, membre de la souveraineté, n’est responsable que de ses actes. — Note du

Oh! pourquoi ces belles paroles ne sont-elles pas gravées, en tout pays, au-dessus du fauteuil présidentiel, dans les assemblées des législateurs, afin que ces derniers les aient toujours sous les yeux. En 1785, Robespierre concourut avec un Éloge de: Gresset pour le prix proposé par l’Académie d’Amiens. Le plus grand éloge qu’il adresse à Gresset est d’être ? resté honorable et pur au milieu des séductions de Paris : « Tu fus un grand poète! Tu fus beaucoup plus, tu fus un homme de bien! En vantant tes ouvrages, je ne serai point obligé de détourner mes yeux de ta con- é duite ! » Maïs cette manière de placer l’honnête homme ; au-dessus du poète déplut à l’Académie; Robespierre ne reçut pas le prix; (1) il est possible aussi qu’il ait choqué les académiciens en s’élevant contre les classiques et en vantant le drame bourgeois. Un discours qu’il prononça, le 27 avril 1785, à l’Académie d’Arras, sur les droits des enfants naturels, ne fit pas moins sensation que son discours inaugural, parce qu’il combattait des préjugés profondément enracinés. Il en fut de même pour un discours sur les avantages de l’admissibilité des femmes dans les académies, discours prononcé au nom de l’Académie d’Arras en réponse à M. de Courcet et à mademoiselle de Kéralio, lors de leur réception. (2) Un troisième discours, sur la réforme du code criminel, est malheu- . Une collaboration si active aux travaux de l’Académie fut récompensée. Elle nomma Robespierre prési- (1) Personne n’en fut jugé digne. — Note du traducteur. (2) Robespierre est nettement partisan de l’admissibilité des femmes dans toutes les sociétés savantes. — Note du traducteur.

dent pour l’année 1789. Saluant à ce titre le duc de Guines, le nouveau gouverneur de l’Artois, il exprima le souhaït de voir en lui un gouverneur citoyen.

A ce moment, on préparait les élections aux États généraux à la convocation desquels le gouvernement n’avait pu se dérober plus longtemps. Quoique la Bastille fût encore debout et que les lettres de cachet n’eussent pas cessé d’être à l’ordre du jour, Robespierre lança une adresse à la nation artésienne, dans laquelle il démontra la nécessité d’une fusion des trois. ordres en une assemblée unique; mais il serait à craindre, disait-il, que ces ordres ne devinssent les instruments aveugles du gouvernement, ainsi que l’avaiént été les Etats d’Artois, en 1787, lorsqu’ils avaient ajouté au fardeau déjà écrasant des impôts qui se montaient à huit millions, une contribution nouvelle de 300.000 livres pour doter la fille du gouverneur, alors que le peuple mourait presque de faim. (1) Sa candidature fut naturellement combattue avec amertume et fureur par les privilégiés. Il se défendit contre leurs attaques dans une deuxième adresse au peuple

(1) Il y a de beaux accents dans cette adresse. Ainsi, après avoir

  • décrit la misère de la province : « Et nous trouvons encore des sommes immenses pour fournir aux vaines dépenses du luxe et à des largesses aussi indécentes que ridicules! Et je pourrais contenir la douleur qu’un tel spectacle doit exciter dans l’âme de tous les honnêtes gens! Et tandis que tous les ennemis du peuple ont assez d’audace pour se jouer de l’humanité, je manquerais du courage nécessaire pour réclamer ses droits! Et je garderais devant eux un lâche silence, dans le seul moment où depuis tant de siècles la voix de la vérité ait pu se faire entendre avec énergie, dans le moment : où le vice, armé d’un injuste pouvoir, doit apprendre lui-même à trembler devant la justice et la raison triomphantes!.. » Il demande déjà pour le peuple l’éducation ét le pain, des encouragements au talent, etc. — Note du traducteur.

artésien. Mais son élection ne fut plus douteuse, quand il parvint à tirer de prison un certain Dupond qu’on avait jeté dans les fers parce qu’il voulait faire valoir ses droits sur un héritage. (1) :

Les élections primaires de vingt-quatre électeurs eurent lieu dans la ville d’Arras du 27 au 30 mars. Robespierre prit plusieurs fois la parole, en cette occasion, et s’exprima avec une grande énergie. Les membres sortis de cette élection dans toute la province avaient une double tâche : ils nommèrent d’abord ; quarante-neuf commissaires chargés de la rédaction du cahier; ensuite cent quatre-vingt-quatre électeurs. Et ceux-ci eurent ensuite à nommer les députés aux États généraux. Non seulement le nom de Robespierre sortit treizième de l’urne, dès le 3 avril, lors du choix des électeurs, mais encore il fut un des quarante-neuf commissaires et chargé par ceux-ci de la rédaction du

Le 20 avril, les électeurs se réunirent sous la présidence de l’évêque d’Arras pour procéder à l’élection

Ê des députés. En ce qui touche le troisième ordre, cette élection dura du 24 au 28 avril. Robespierre fut élu le 26, le cinquième sur huit. Les députés du Tiers, réunis aux quatre députés du clergé et aux quatre députés de la noblesse, prêtèrent serment, le premier mai, dans une

(1) D’après E. Hamel, ce malheureux avait été incarcéré douze ans en vertu d’une lettre de cachet obtenue par la complaisance d’un ministre. Il avait sollicité ensuite pendant dix ans, mais en vain, la restitution de la part d’héritage dont on l’avait spolié. Robespierre obtint gain de cause. — Note du traducteur.

(2) C’est un peu trop dire : les idées et le style de Robespierre se reconnaissent dans ce cahier; mais on ne peut affirmer qu’il l’ait rédigé seul. — Note du traducteur.

assemblée commune des trois ordres, ainsi que l’avait réclamé Robespierre, ‘et partirent aussitôt après pour Versailles. Le départ de Robespierre détruisit un plan qu’avait formé une de ses tàntes qui, ayant épousé

| dans un âge déjà avancé un notaire du nom de Deshorties, un veuf, voulait faire épouser à Maximilien une fille du premier lit, nommée Anaïs.

Peu auparavant, Robespierre avait publié encore un éloge du président Dupaty, l’auteur des Lettres sur l’Italie, et jurisconsulte de l’esprit le plus libéral. Cet éloge caractérise si bien les idées de Robespierre que nous ne pouvons nous empêcher de citer au moins ce passage : « Il veillait sur cette classe de citoyens qui n’est comptée pour rien dans la société, tandis qu’elle lui prodigue ses peines et ses sueurs, que l’opulence

._ regarde avec dédain, que l’orgueil appelle la lie du peuple, mais à qui la justice doit une protection d’autant plus spéciale qu’elle est son seul soutien et son

(1) Robespierre avait fréquenté comme étudiant la maison du pré- sident Dupaty. E. Hamel, dans son Histoire de Robespierre (tome I), esquisse la belle figure de ce magistrat si peu semblable à ses collè- gues de l’ancien régime. Il fut enfermé à Lyon, dans la prison de Pierre-Scise, pour avoir pris parti contre les cours souveraines et critiqué vivement les lettres patentes en vertu desquelles un accusé

était soustrait à ses juges ordinaires. Il resta quatre ans en prison. À Bordeaux, où il fallut l’intervention du roi pour le faire admettre, comme président à mortier, parmi les conseillers du parlement, il fut en butte à toutes les tracasseries. À Paris, il combattit les abus du code criminel. Il parvint, — ce dont Robespierre le loue surtout, — à soustraire au supplice trois innocents. On allait les livrer au bourreau, quand Dupaty reconnut leur innocence. Il écrivit mémoire justificatif sur mémoire justificatif. Dénoncés au parlement de Paris, deux de ces mémoires furent brûlés et un lacéré par la main du bourreau. Dupaty obtint enfin gain de cause, l’innocence de ces trois malheureux fut reconnue. Les coupables étaient les dénonciateurs eux-mêmes. — Note du traducteur.

Réunissons en quelques traits l’image de Robespierre telle qu’elle est restée devant nos yeux; il était doux et bon, plein de dévouement pour les siens, affable envers chacun, toujours prêt à aider les malheureux, partout aimé et occupé déjà à répandre, par la parole et par la plume, les vrais principes sociaux au triomphe desquels il attacha sa vie; inaccessible aux corruptions de tout ordre, il s’intéressait uniquement aux intérêts de la patrie et de la chose

Bus _ A l’Assemblée nationale

Arrivé à Versailles, Robespierre prit logement avec ses collègues dans la modeste hôtellerie du Renard, rue Sainte-Élisabeth, — qui forme actuellement une partie de la rue Duplessis. — Le 4 mai 1780, ils allèrent assister à l’église Notre-Dame, en compagnie des autres députés, à la messe du Saint-Esprit, puis ils se rendirent en procession solennelle à l’église Saint-Louis, où l’évêque de Nancy prononça un sermon sur ce thème : « La religion fait la force des empires et le bonheur des peuples. » Malgré la présence du roi, les assistants firent entendre un vrai tonnerre d’applaudissements. (1)

L’ouverture des États généraux eut lieu le 5 mai dans la salle des Menus, en présence de 1177 assistants dont 293 membres du clergé, 289 membres de la noblesse et

(1) I faut dire que l’évêque de Nancy, M. de la Fare, avait flétri les abus de l’ancien régime et principalement la mauvaise administration du pays. — Note du traducteur.

595 membres du tiers état. Mais le nombre des repré-. sentants s’éleva plus tard à 1214, —les quarante députés de Paris, par exemple, n’ayant pu se joindre que le _ 25 mai aux États généraux. C’est donc la plus grande assemblée parlementaire qui ait jamais été réunie. On sait qu’il se produisit aussitôt un différend pour la vérification des pouvoirs : seraient-ils vérifiés en commun ou par chacun des trois ordres, dans des salles distinctes ? Le 17 juin seulement, sur la proposition de l’abbé Sieyès, le tiers état résolut, par 491 voix contre : 90, de se constituer en Assemblée nationale.

Nous avons vu quelle était, dès lors, la position de Robespierre vis-à-vis de la question. C’est pourquoi il combattitles négociations humiliantes avec la noblesse: « Elle mérite à peine l’honneur qu’on en parle; les parlementaires, — c’est-à-dire les membres des hautes cours de justice, —immoleraient le genre humain tout entier à la conservation du pouvoir des parlements ; les grands seigneurs de la cour ont tous les sentiments que supposent l’orgueil des aristocrates et la servile bassesse des courtisans ; et même les quelques hommes raisonnables qui se trouvent parmi eux, comme Lafayette et Orléans, ne sont pas exempts de préjugés et.inspirent de la défiance. » La motion fut cependant adoptée. Robespierre, rallié à la proposition de Mirabeau, l’avait soutenue. (1) Il est curieux de noter ici que Mirabeau

@ll yaici un peu de confusion. Le passage cité se trouve dans une lettre intime de Robespierre à son ami Buissart et non dans un discours. À l’Assemblée, Robespierre combattit, en effet, la motion Rabaut Saint-Etienne par laquelle des commissaires devaient aller conférer avec la noblesse ; il se joignit à Le Chapelier pour demander qu’on se bornât à une adresse invitant les deux autres ordres à la réunion. Une partie des nobles, écrit-il à Buissart, « les plus

ne lui inspirait pas une grande estime, vers cette époque : « Il est nul parce que son caractère lui a ôté toute confiance. » Il faut mentionner également la réponse qu’il fit à l’évêque d’Aïx lorsque celui-ci voulut amener les députés du tiers à se joindre au clergé en faisant une peinture émouvante dela misère du peuple : « Allez dire à vos collègues, s’écria Robespierre, qu’ils ne retardent pas plus longtemps nos délibérations par des délais affectés. Renvoyez vos laquais orgueilleux, vendez vos équipages superbes, vos meubles somptueux, et de ce superflu, contraire aux traditions des aumônes. » Lorsqu’on procéda le 19 juin à l’organisation des bureaux, Robespierre fut désigné pour le quinzième. (1)

Le serment du Jeu de Paume, — dans la rue SaintFrançois, — décida au 20 juin, de la victoire du Tiers ; deux jours après, 148 membres du clergé et 2 membres de la noblesse vinrent se joindre à lui ; ils furent suivis le 25 juin par 47 membres de la noblesse au nombre distingués par leur vertu et leur mérite », viendraient se joindre au Tiers, ainsi que le bas-clergé qui souffrait beaucoup de l’oppression des évêques. Mirabeau reprit cette motion qui ne prévalut pas. Les négociations eurent lieu, elles échouèrent devant l’orgueil de la noblesse, comme on sait. — Note du traducteur.

(1) On trouvera chez E. Hamel Histoire de Robespierre, tome I) les appréciations curieuses de Robespierre sur les principaux membres de l’Assemblée constituante. Illes adressait à un ami d’Arras, Buissart, juge au tribunal dans la nouvelle organisation de justice criminelle qui allait se produire. L’appréciation sur Mirabeau est empruntée à une de ces lettres. On voit Robespierre préoccupé déjà de l’idée que bon nombre de représentants comme Mounier, Malouet, etc., pourront transiger avec la cour et abandonner les droits de leurs commettants afin d’acquérir de l’influence, des

$ faveurs, et de se créer une position par l’entremise du roi et des : ministres. L’opinion peu favorable de Robespierre sur Mirabeau

desquels se trouvait le duc d’Orléans. La prise de la Bastille leur fournit la garantie que toute tentative de la cour tendant à opprimer l’Assemblée par les armes échouerait misérablement; et sans inquiétude désor- | mais au sujet de leur sûreté personnelle, ils purent songer à la tâche qu’ils s’étaient eux-mêmes assignée : donner au pays une Constitution. Parmi la députation qui accompagna le roi à Paris (16 juillet), se trouvait Robespierre ; il fut si enthousiasmé par l’institution de la garde nationale, qu’il recommanda vivement à ses concitoyens d’Arras d’en créer une semblable, tout en leur reprochant d’avoir négligé jusqu’à ce jour d’envoyer, comme d’autres villes, une adresse de félicitations à l’Assemblée nationale pour les derniers événements. Mais nous pouvons voir combien Robespierre était encore peu connu en constatant que ses propres collègues ne savaient pas toujours exactement son nom; et que Mirabeau, par exemple, l’appelle, dans son Courrier de Provence, Robertspierre, tandis que Prudhomme, dans les Révolutions de Paris, écrit RobertPierre, et d’autres, Robert (Pierre). L Il n’entre pas dans nos desseins de raconter l’histoire de la Constitution de 1791 qui résume toute l’œuvre de devait se modifier aux alentours du 14 juillet, il écrit alors à Buissart : « Vous connaissez sans doute une adresse au roi, présentée de la part de l’Assemblée nationale et rédigée par le comte de Mirabeau, qui, depuis quelque temps, s’est très bien montré, ouvrage vraiment sublime et plein de majesté, de vérité et d’énergie. » Robespierre fut au nombre des 24 députés qui allèrent présenter cette adresse au roi. — Plus tard, il appuya chaudement la pétition du Directoire de Paris qui demandait la translation des restes de Mirabeau au Panthéon. Mais quand l’Armoire de Fer livra le secret de la vénalité du grand orateur, Robespierre applaudit à la résolution prise par les Jacobins d’enlever le buste de Mirabeau du lieu de leurs délibérations. — Note du traducteur.

l’Assemblée nationale ; nous devons nous contenter de montrer quelle fut la part de Robespierre dans ces différents travaux, en faisant remarquer que, dès le début de la Révolution, il ne voyait déjà dans l’État qu’une institution destinée au bonheur de tous et de chacun ; mais il n’avait pas encore perdu l’espoir de trouver dans la monarchie constitutionnelle un gouvernement capable d’assurer un tel idéal; il ne voyait pas qu’elle le pouvait aussi peu que la monarchie absolue, que l’ancien

Le 20 juillet, un mois après le serment du Jeu de Paume et six jours après la prise de la Bastille, LallyTollendal proposa d’adresser une proclamation d’apaisement aux habitants de Paris, proclamation dans laquelle on déclarerait la Révolution terminée. Sans se laisser intimider par les railleries des membres de la noblesse, Robespierre combattit cette motion : « Il faut aimer la paix, mais il faut aussi aimer la liberté! Avant tout, analysons la motion de M. de Lally. Elle présente d’abord une disposition contre ceux qui ont défendu la liberté. Mais y a-t-il rien de plus légitime que de se soulever contre une conjuration horrible, formée pour perdre la liberté ? » Et il obtint tout au moins le renvoi de la proposition aux bureaux.

Le 27 juillet, on agitait la question de savoir si l’on ouvrirait les lettres saisies par le maire de Paris en arrêtant Castelnau qui conspirait ouvertement avec le comte d’Artois, déjà émigré à cette époque. Robespierre

se prononça pour l’affirmative : « L’Assemblée peut-elle et doit-elle refuser des pièces dénoncées par l’opinion publique, envoyées par le maire de la Capitale comme des pièces essentiellement intéressantes et nécessaires

aux éclaircissements de la plus fatale conspiration qui fût jamais tramée ? Je ne le crois pas. Les ménagements pour les conspirateurs sont une trahison envers le

Le 3r juillet, les amis de Besenval, qui avait été arrêté avec d’autres contre-révolutionnaires sur les ordres de la municipalité parisienne, ayant proposé des mesures contre de semblables arrestations afin d’amener sa mise en liberté, Robespierre s’exprima ainsi :

« Je réclame dans toute leur rigueur les principes qui ; doivent soumettre les hommes suspects à la Nation, à

des jugements exemplaires. Voulez-vous calmer le peuple ? Parlez-lui le langage de la justice et de la raison. Qu’il soit sûr que ses ennemis n’échapperont pas à

la vengeance des lois, et les sentiments de justice succéderont à ceux de la haïne. »

Le 3 août, le parti réactionnaire fit de nouveaux efforts pour protéger ses amis politiques contre les mesures de l’Assemblée. Il voulutinterdire à celle-ci de prendre des résolutions sur le rapport de ses comités :° « Je réponds à cette dernière objection, dit Robespierre, que le pouvoir exécutif, pour prononcer des jugements, a besoin d’une certitude non équivoque, mais qu’il suf-

(1) Il ne faudrait pas conclure, d’après ces paroles, que Robespierre admettait la violation du secret des lettres ; son discours ‘ débute même par ces mots: « Sans doute, les lettres sont inviolables, je le sais, j’en suis convaincu… » ; mais il faut préciser la

situation : le baron de Castelnau avait été arrêté comme émissaire des princes et ses papiers saisis ; il ne s’agissait donc pas de lettres mises à la poste. Et nous verrons un peu plus tard Robespierre s’élever avec une très grande vivacité contre la violation du secret de la correspondance et faire restituer à plusieurs de ses adversaires politiques, des lettres qui avaient été saisies à la poste. — Note du traducteur. L

fit au pouvoir législatif d’être assuré des faits officiellement ; au surplus, les lettres envoyées au comité des rapports sont suflisantes, puisqu’elles sont émanées de personnes en place, des corps de magistrature, etc. Maïs toute arrestation arbitraire constituait à ses yeux un attentat contre la nation et c’est lui qui fit introduire dans la Déclaration des Droits un article qui menaçait de poursuites tout fonctionnaire coupable d’avoir donné des ordres arbitraires, qu’ils fussent ou non exécutés. C’est ainsi que Robespierre était comme isolé au milieu de l’Assemblée, en vrai disciple de Jean-Jacques Rousseau, couvert de ses convictions comme d’un bouclier impénétrable, et arrachant un aveu saisissant à Mirabeau lui-même : « Cet homme ira loin, car il croit tout ce qu’il dit. » (1)

Le 24 août, il rompit une lance en faveur de la liberté pleine et entière de la presse contre laquelle les J héroïques champions de l’opportunité réclamaient des mesures restrictives : « Il n’est jamais permis à des hommes libres de prononcer leurs droits d’une manière ambiguë ; le despotisme seul a imaginé des restrictions, c’est ainsi qu’il est parvenu à atténuer tous les droits. La liberté de la presse estune partie inséparable de celle de communiquer ses pensées. » Et le 26, il se déclara pour le droit imprescriptible de la nation à établir et à voter l’impôt : « Toute contribution publique étant une portion des biens des citoyens mise en commun pour subvenir aux dépenses de la sûreté publique, la Nation seule a le droit d’établir

() « Et il n’a pas de besoins », ajoutait Mirabeau. — Note du traducteur.

l’impôt, d’en régler la nature, la quotité, l’emploi et la 1

Le 23 août commencèrent les véritables débats sur la Constitution; mais auparavant Robespierre chercha, à quoique en vain, dans l’ordre du jour, une disposition | capable de protéger la minorité contre l’oppression bru- À tale de la majorité : « Je demande qu’avant de déli- À bérer on adopte un moyen qui satisfasse à la conscience; . je veux dire capable d’établir une délibération paisible;

que chacun puisse sans crainte de murmures, offrir à FAssemblée le tribut de ses opinions. » En cequitouche les débats eux-mêmes sur la Constitution, Robespierre à ne manqua pas de prendre la parole dans toutes les , questions qui tenaient à la liberté et au principe de la souveraineté du peuple; il gardaït le silence dans les questions qui étaient à ses yeux d’une importance

Robespierre fut, — comme on pouvait s’y attendre, — partisan d’une seule Chambre (2) et de législatures très

(1) Le 23 août, Robespierre s’était opposé avec Mirabeau à toute restriction en matière religieuse, il avait contribué ainsi à faire rejeter un article où il était question de Culte établi. Il prit part à la discussion d’un autre article de la Déclaration des Droits touchant à la force publique; on aboutit à cette rédaction : « La force Î publique, nécessaire pour la garantie des droits de l’homme et du citoyen, est instituée pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. » Quant à la question des impôts, rappelons encore que la Constitution de 1793 sauvegardait le droit de la nation à ratifier ou à rejeter par referendum tous les nouveaux impôts. On sait quelle fut l’influence de Robespierre et de ses amis sur l’élaboration de cette constitution. Maïs il n’est pas étonnant, d’autre part, de voir les historiens plus ou moins royalistes déclarer avec un si bel ensemble que cette constitution était impraticable. — Note du traducteur.

(2) Tous les membres de la gauche s’étaient ralliés à l’opinion . d’une Chambre unique par crainte d’un retour offensif des Ordres qu’on venait de détruire. Nous verrons plus tard Robespierre très

courtes : « Dans un grand État, le peuple ne peut exercer sa souveraineté qu’en nommant des représentants, c’est par conséquent une exigence de la justice qu’il puisse exercer ce droit aussi souvent que possible. » Il était opposé, de même, à tout veto royal : « La Nation a-t-elle donc besoin d’une autre volonté que la sienne? » Il parla de nouveau avec une grande énergie, le 5 octobre, quand le roi se fut refusé à sanctionner la Déclaration des Droits : « La réponse du roi est destructive, non seulement de toute constitution, mais encore du droit national à avoir une constitution. On n’adopte les articles constitutionnels qu’à une condition positive ; celui qui peut imposer une condition à une constitution a le droit d’empêcher cette constitution; il met sa volonté au-dessus du droit de la nation… Est-ce au pouvoir exécutif à critiquer le pouvoir constituant de qui il émane ? Il n’appartient à aucune puissance de la terre d’expliquer des principes, de s’élever au-dessus d’une nation et de censurer ses volontés. Je considère donc la réponse du roi comme contraire aux principes, aux droits de la nation, et comme opposée à la Constitution. » Conformément à ces idées, il demandait que l’impôt ne fût consenti que pour un an ; il s’opposa aussi à toutes les vieilles formules introduites par le despotisme pour la promulgation des lois : « Par la grâce de Dieu », « car tel est notre bon plaisir », etc. : « La liberté, dit-il, doit être également dans les mots par lesquels vous l’exprimez et dans la forme de la loi, comme dans la loi elle-même. »

préoccupé, à la Convention, du despotisme d’une Chambre unique, s’écrier que la tyrannie n’est pas moins insupportable, qu’elle ait une seule tête ou qu’elle en ait sept cents. — Note du traducteur.

Une lettre pastorale de l’évêque de Rouen, par } laquelle il cherchait à agiter son diocèse contre l’As- 4 semblée nationale et qui avait eu vraiment pour résul- k tat de provoquer des troubles dans la commune de À Tréguier (Côtes-du-Nord), fournit à Clermont-Tonnerre, | le 20 octobre, un prétexte pour demander que la discus- ; sion des projets extraordinaires fût renvoyée à un jour fixé, ou, comme nous disons, à la semaine des quatre NW jeudis. Robespierre combattit la motion et montra une fois de plus son coup d’œil pénétrant d’homme d’État en démasquant le but caché de la proposition : rendre illusoire le droit de pétition du peuple : « La motion de # M. de Clermont-Tonnerre demande une sérieuse atten- # tion. Il s’agit de proscrire un usage salutaire quoiqu’il embarrasse les opérations de l’Assemblée. Il propose de remettre à un jour déterminé des demandes qui sont un besoin de chaque jour. Est-il permis, par exemple, de différer l’examen de l’affaire de Tréguier, quand le feu de la guerre civile est allumé dans ce diocèse ? Serait-il permis de ne pas s’occuper demain de | l’état de la ville de Rouen, quand cette ville est dans le plus grand danger ? Il me faut exprimer mes inquié- tudes avec franchise : dans le même moment où le désordre règne dans les provinces, les trames d’une conspiration nous enveloppent, et je puis en découvrir les fils. Je demande si, lorsque cette réunion de circonstances légitime nos craintes, nous pouvons nous résoudre, sous prétexte de constitution, à des délais qui peuvent amener le bouleversement de l’ordre public ? » La reconnaissance du peuple allait tout naturellement à lui quand il s’efforçait, quoique le plus souvent

_ en vain, de lui conserver ses droits vis-à-vis des privilégiés; et on l’en récompensait par une popularité dont personne, ni avant lui ni après lui, n’a joui à un tel degré. Mais les privilégiés le haïssaient d’autant . plus ; et, pour le noircir aux yeux du peuple, ils recoururent à des calomnies de tout genre, en dénaturant ce qui le grandissait aux yeux de ce même peuple. On nomma amour-propre son opposition aux tendances réactionnaires ; sa perspicacité, en ce qui touche les < intrigues des ennemis du peuple, ne fut plus qu’une irascibilité méchante et soupçonneuse ; sa haine contre $ Ja tyrannie, son amour de l’égalité, furent dépeints … comme une basse jalousie doublée de fiel contre les nobles et les riches. Et l’on n’a malheureusement que trop prêté l’oreille, depuis lors, à ces calomnies ; et l’on a rendu possible, par là, ces caricatures de Robes- l’exemplaire le mieux réussi. Une émeule causée par la famine étant survenue le 21 octobre, et un boulanger, nommé François, y ayant trouvé la mort, la tyrannie bourgeoise, qui aurait volontiers pris la place des privilégiés, vit là une occa- …. sion favorable pour commencer à sévir. L’âme de la bourgeoisie, à ce moment, était Brissot; son représenn tant le plus en vue, le maire de Paris, Baïlly, et son … bras droit le commandant de la Garde nationale, La « l’ayette. Comme nous venons de le dire, la bourgeoisie aperçut dans ce malheureux événement une occasion arrivée à souhait pour obtenir, au moyen d’une loi martiale, la permission de tirer sur le peuple, qui cominençait depuis longtemps à la gêner. Robespierre lutta ; en vain contre le torrent : « Ce ne sont pas des me-

sures violentes qu’il faut prendre, mais des décrets sages pour découvrir la source de nos maux; pour déconcerter la conspiration qui, peut-être, dans le moment où je parle, ne nous laisse plus d’autres ressources qu’un dévouement illustre. IL faut nommer un tribunal vraiment national. Nous sommes tombés dans une grande erreur en croyant que les représentants de la Nation ne peuvent pas juger les crimes commis envers la Nation. Ces crimes, au contraire, ne peuvent être jugés que par la Nation, ou par ses représentants, | ou par des membres pris dans votre sein. Qu’on ne parle pas de Constitution quand tout se réunit pour l’écraser dans son berceau. Des mandements incendiaires sont publiés, les provinces s’agitent, les gouverneurs favorisent les exportations de grains sur les frontières. Il faut découvrir la conspiration, étouffer la conspiration. Alors nous ferons une Constitution s digne de nous et de la Nation qui l’attend, » Et le lendemain, il parla en faveur du suffrage universel et prononça des mots qu’on ne saurait assez faire retentir « aux oreilles de ceux qui soutiennent les élections en trois classes (1) : « Tous les citoyens, quels qu’ils soient, ont droit de prétendre à tous les degrés de représentation. Rien n’est plus conforme à votre Décla- « ration des Droits, devant laquelle tout privilège, toute « a — ———————— —— k () Il ne faut pas oublier que M. le docteur Karl Brunnemann à écrit pour l’Allemagne et qu’en Prusse règnent encore une chambre des seigneurs, des majorats et autres belles institutions de ce genre. — Quant à Robespierre qui, le premier, dans notre M pays, parla en faveur du suffrage universel, il n’obtint gain de cause que sous la Convention, et ce droit, effacé après sa mort, — la Constitution de 1795 rétablit la distinction entre les citoyens « actifs etles citoyens passifs, — ne devait plus reparaître qu’en 1848, — Note du troducteur. À

distinction, toute exception doivent disparaître. La | Constitution établit que la souveraineté réside dans le Peuple, dans tous les individus du Peuple. Chaque

_ individu a donc droit de concourir à la loi par laquelle il est obligé, et à l’administration de la chose publique qui est la sienne. Sinon il n’est pas vrai que tous les hommes sont égaux en droits, que tout homme est citoyen. » L’Assemblée adopta néanmoins un cens qui écartait des droits politiques tous ceux qu’on appela les citoyens passifs. Pour être électeur, il fallait payer un impôt équivalant à trois journées de travail. (1) Le culte égoïste de l’or était substitué au culte féodal du

Dans les débats sur la réorganisation du royaume, Robespierre se montra partisan de la centralisation politique ; mais il n’était pas pour une centralisation administrative exagérée. (2) Il parla en faveur des grandes assemblées ; en ce qui touche l’Assemblée législative, il la voulait composée au moins de mille membres, parce que plus une réunion est nombreuse, , plus l’intrigue a de peine à s’y introduire et plus la vérité paraît avec éclat. S’appuyant sur ce principe de la centralisation politique, à savoir que les députés

_ représentent toute la Nation et non pas seulement leurs électeurs particuliers, il eut l’occasion de développer

(1) Pour être électeur du premier degré; pour les électeurs du second degré, le cens était de dix journées de travail; enfin l’imposition d’un marc d’argent, — environ cinquante francs, — était nécessaire pour les éligibles. Dix millions de Français étaient rayés de la liste des citoyens par les dispositions de cette loi qui provoqua uneasi vive irritation dans le peuple. — Note du traducteur.

(2) Nous verrons plus tard quelle fut son attitude sur cette question. — Note du traducteur.

son point de vue dans la séance du 19 novembre. Les députés du Cambrésis avaient reçu un vote de blâme

de leurs électeurs, et le réactionnaire abbé Maury soutenait que les ordres avaient le droit de rappeler leurs députés lorsqu’ils désapprouvaient les votes de ceux-ci : « M. l’abbé Maury est tombé dans une : grande erreur de faits, dit Robespierre, il justifie les États du Cambrésis, qui ne sont pas accusés ; il s’agit seulement d’une Commission renforcée qui prend le titre pompeux d’États. L’arrêté de quelques individus i suspects inspire d’abord l’indignation; mais ce senti- . ment se change en pitié, lorsque j’examine quels sont ses auteurs ; et il me paraît tout naturel que ce bureau renforcé, vraiment aristocratique, ait cru pouvoir « opposer son impuissante faiblesse à la force de la « Nation qui fait celle de vos décrets. Ce corps aristocra- « tique a porté le délire jusqu’à vouloir révoquer des » députés nommés par le Peuple, sans que le Peuple ail M été consulté ; il agit en vertu des fonctions qu’il tient d’un régime dont ce même peuple a voulu que la des-” truction fût demandée. On vous invite à déployer la « rigueur de la vengeance nationale contre un bureau M illégal et inconstitutionnel; on propose de mander à la L barre les membres qui le composent : ils sont moins coupables qu’ignorants; ils n’ont pu se dépouiller 4 encore des préjugés gothiques dans lesquels ils ont 1 vécu; les sentiments de justice et d’honneur, la raison * et le patriotisme n’ont pas encore pénétré jusqu’à eux. Ce sont des orgueilleux qu’il faut humilier, dés igno- î rants qu’il faut instruire. Notre pitié et notre justice î n’exigent qu’une chose : que nous autorisions les, dé: ï putés des communes du Cambrésis, ses véritables 1

défenseurs, à écrire aux membres des États une lettre capable de dissiper leur ignorance, de les rappeler aux sentiments patriotiques et aux idées raisonnables qu’ils ont également méconnus. » Quelle plénitude de ‘ vraie humanité et quelle douceur au milieu de la fermeté des principes !

Vers la fin de l’année 1789, le 23 décembre, il eut de nouveau l’occasion de se prononcer sur les mêmes questions fondamentales, lorsqu’on voulut écarter les juifs et les comédiens de l’exercice des droits politiques : « Tout citoyen qui a rempli les conditions d’éligibilité que vous avez prescrites, a droit aux fonctions publiques. Quand vous avez discuté ces conditions, vous avez traité la grande cause de l’humanité. Je ne crois pas que vous ayez besoin d’une loi au sujet des comédiens. Ceux qui ne sont pas exclus, sont appelés. Il était bon cependant qu’un membre de cette Assemblée vint réclamer en faveur d’une classe trop longtemps opprimée. Les comédiens mériteront davantage l’estime publique quand un absurde préjugé ne s’opposera plus à ce qu’ils l’obtiennent; (1) alors les vertus des individus contribueront à épurer les spectacles, et les théâtres deviendront des écoles publiques de principes, de bonnes mœurs et de patriotisme. — On vous a dit sur les juifs des choses infiniment exagérées et souvent contraires à l’histoire. Les vices des

(1) Il est à remarquer que des acteurs de génie comme Talma, Monvel, etc., furent au nombre des partisans les plus enthousiastes de la Révolution. Fabre d’Eglantine et Collot d’Herbois, anciens acteurs tous les deux, s’élevèrent aux premiers rangs. On sait que Fabre d’Eglantine fut l’inventeur, avec Romme, du Calendrier républicain et que Collot d’Herbois fit partie du Comité de salut public. — Note du traducteur.

juifs naissent de l’avilissement dans lequel vous les avez plongés; ils seront bons, quand ïils pourront trouver quelque avantage à l’être. Je pense qu’on ne peut priver aucun des individus de cette classe des droits sacrés que leur donne le titre d’hommes. Cette cause est la cause générale, il faut décréterle … . . On ne doit pas oublier qu’il fallait un grand courage pour se poser alors comme le défenseur des comé- diens, car, peu auparavant, tous les districts de Paris avaient protesté lorsque le district des « Cordeliers » élut des comédiens comme officiers de la Garde nationale; et François de Neufchâteau avait été rayé comme indigne de la liste des avocats pour avoir épousé la fille du comédien Préville. Et, avec le même « courage, Robespierre, — pour relever immédiatement 4 ce fait, — demanda l’abolition de l’esclavage et l’absolue égalité politique et sociale des hommes de couleur, vis-à-vis des blancs, aux colonies. | C’est ainsi qu’il faut toujours nommer Robespierre en première ligne, dès qu’il s’agit de combats en faveur du droit, de la justice et de la liberté. Pas une « () Voici d’autres passages de ce discours de Robespierre en + faveur de l’émancipation des juifs : « Comment a-t-on pu leur opposer les persécutions dont ils ont été victimes chez différents peuples? Ce sont au contraire des crimes nationaux que nous devons expier en leur restituant les droits imprescriptibles dont aucune puissance humaine ne pouvait les dépouiller.… Rendonsles au bonheur, à la patrie, à la vertu, en leur rendant la dignité M d’homme et de citoyen, songeons qu’il ne peut jamais être politique, quoi qu’on puisse dire, de condamner à l’avilissement et à ÿ l’oppression une multitude d’hommes qui vivent au milieu de À nous. Comment l’intérêt social pourrait-il être fondé sur la viola- ; tion des principes éternels de la justice et de la raison, qui sont les 4 bases de toute société ? » — Note du traducteur.

séance dans laquelle il n’élevât la voix, soit pour réparer une injustice, soit pour lutter contre le vieux despotisme. Et où trouver une logique plus pressante, une pénétration plus grande, une conviction plus profonde, un désintéressement plus pur? Remarquons, sur ce dernier point, que les comptes rendus ne donnent même pas toujours son nom; et il ny a souvent en tête de ses discours que: Ur membre, ou M. N., ou “’*, parce qu’il n’était pas encore suflisamment connu. (1)

Après le transfert à Paris de l’Assemblée constituante, qui tint séance à l’Évêché dès le 19 octobre, Robespierre habita un modeste appartement dans la rue de Saintonge, au Marais, d’où il se rendait toujours à pied à l’Assemblée, même après qu’elle eut fixé le lieu de ses séances au Manège, dans le voisinage des Tuileries. Ni la longueur du chemin ni l’intempérie des saisons ne l’arrêtaient. Des dix-huit livres qu’il touchait comme représentant, — un peu plus de 25 francs, —ilne gardait que:six livres pour lui; il envoyait six livres à sa sœur Charlotte, qui habitait encore Arras; et avec le reste, il soutenait une autre personne à laquelle il s’intéressait. Conformément à ses anciennes habitudes,

(1) On a un peu exagéré sur ce dernier point et donné ainsi naissance à la légende dont M. Aulard s’est fait l’écho dans ses Orateurs de la Constituante et qui montre Robespierre aigri, au début de sa carrière oratoire. Dès cette année 1789, la Gazette universelle ou Moniteur donne les motions de Robespierre qu’elle fait précéder de son nom orthographié exactement. Dès cette époque aussi, on trouve son nom répété fréquemment dans tous les journaux en vue. En même temps, sa position de membre fondateur du Club Breton, — plus tard Club des Jacobins, — lui donnait sur l’Assemblée constituante plus d’influence qu’on ne lui en a prêté, — Note du traducteur.

il vivait de la manière la plus simple et la plus frugale; de sorte qu’avec ses modiques ressources, il lui restait encore assez pour avoir toujours des vêtements propres et soignés qu’il conserva même à l’époque où chacun s’efforça de paraître dans une tenue aussi négligée et aussi dégoûtante que possible. (1)

Le début de l’année 1790 fut signalé par toute une série de discours (2) qui montrèrent de nouveau les principes démocratiques de Robespierre. C’est ainsi qu’il se prononça contre un serment particulier de la Garde nationale, disant que chaque citoyen doit fidélité à la Constitution; c’est ainsi qu’il combattit la motion de l’abbé Gouttes qui voulait faire autoriser les autorités communales de Rouen à contracter un emprunt pour soutenir des ouvriers sans travail, à quoi Robes-

pierre répondit que l’ensemble des citoyens seul a le droit de prendre une telle décision. (3) Il défendit par

() Des hommes comme Léonard Bourdon et Chabot ne rougissaient pas de chercher une popularité facile en venant siéger à la Convention avec une carmagnole, des sabots et un bonnet phrygien. Robespierre et ses amis, Saint-Just, Couthon, etc., natures fines et distinguées, aimant le peuple bien plus que la popularité, incapables en tout cas de basses flatteries, gardèrent une mise soignée, même quand il y eut danger à le faire. Robespierre se refusa au tutoiement obligatoire et nous le verrons dans une séance très célèbre de la Convention, qu’il présidait alors, s’élever contre la tenue et les manières indécentes de quelques députés. — Note du

  1. M. le docteur Brunnemann ayant pris les citations de discours dans la Gazette universelle ou Moniteur,nous avons suivi cet exemple dans notre traduction. Cependant, comme le Moniteur n’était, à cette époque et pendant toute la Révolution, qu’une entreprise individuelle, privée, il est bon quelquefois de contrôler avec d’autres M journaux. Quand nous suivrons d’autres textes, nous en indiquerons la provenance. — Note du traducteur. t

(3) Robespierre repoussa cette proposition parce qu’elle investissait les notables d’un pouvoir dangereux. Il fit remarquer avec justesse que les notables étaient une aristocratie et qu’ils empiéte-

contre la motion de Collaud de la Salliette, tendant à employer pour le bien public les traitements ecclésiastiques excédant 3.000 livres (4.300 francs environ) et soutint que les biens du clergé appartenant au peuple, les employer au bien du peuple n’est rien autre chose que les ramener à leur destination primitive. C’est ainsi qu’il se prononça pour l’annexion de l’île de Corse, en se basant sur la volonté de la population. (1) C’est ainsi encore, — et en contradiction apparente, cette fois, avec les principes de la démocratie, — qu’il réclama pour l’Artois la suspension du décret constitutionnel qui faisait dépendre les droits politiques d’une contribution se montant à un marc d’argent, parce que toutes les possessions territoriales se trouvant entre les mains de la noblesse et du clergé, c’était arracher aux autres citoyens l’exercice des droits politiques. (2) C’est ainsi raient sur les droits de la commune, seule autorisée au vote de l’impôt. Que si l’on voulait secourir les ouvriers sans travail il fallait, disait-il, réunir la généralité des citoyens, dans la commune, et les amener au vote d’une contribution. On voit quelle était la portée de cet incident. Plus tard, Robespierre écrira dans sa Déclaration des Droits que la société doit pourvoir à la subsistance honorable de tous ses membres. — Note du traducteur.

(1) La Corse avait été réunie à la France par le traité de 1768. La République de Gênes ayant adressé à l’Assemblée un mémoire dans lequel elle revendiquait la souveraineté sur l’île, Salicetti, le futur conventionnel, protesta vivement au nom de ses compatriotes. Il fut soutenu par Robespierre qui montra les Corses heureux de partager cette liberté assurée désormais à tous les Français et ajouta : « Nous devons regarder le peuple corse comme un des boulevards de la liberté, puisqu’il réunit le souvenir d’une antique liberté et le souvenir d’une récente oppression. » — Note du traducteur.

(2) Robespierre avait combattu de toutes ses forces le décret du marc d’argent. La « contradiction apparente aux principes démocratiques » était de réclamer la suspension d’un décret et cela en faveur d’une province. Sur ce dernier point, Robespierre obtint en partie gain de cause. — Note du traducteur.

enfin qu’il veut un traitement égal pour tous les cidevant moines, (1) soit qu’ils appartiennent aux ordres ù mendiants ou qu’ils fassent partie des ordres rentés. Mais deux discours surtout méritent d’être reproduits in extenso. Le premier est du 9 février. Robespierre le prononça au sujet d’un rapport sur les troubles qui avaient lieu, vers cette époque, dans différentes parties

— M. Lanjuinais a proposé d’épuiser les voies de conciliation avant d’employer la force militaire contre : 1 le peuple qui a brûlé les châteaux…

D’EsPREMÉNIL (l’interrompant) : Ce n’est pas le peuple, ce sont des brigands. |

— Si vous voulez, je dirai : les citoyens accusés d’avoir brûlé les châteaux.

D’EsPREMÉNIL : Dites donc des brigands ! |

— … Je ne me servirai que du mot d’ « hommes », et | je caractériserai assez ces hommes en disant le crime M dont on les accuse. La force militaire employée contre des hommes est un crime quand elle n’est pas absolument indispensable. Le moyen humain proposé par M. Lanjuinais est plus convenable que les propositions violentes de M. l’abbé Maury. Ilne uous est pas permis d’oublier que nous sommes dans un moment où tous les pouvoirs sont anéantis, où le peuple se trouve tout à coup soulagé d’une longue oppression; il ne vous est

(1) La Constituante venait d’abolir les ordres religieux. — Note du

pas permis d’oublier que les maux locaux dont on vous rend compte sont tombés sur ces hommes qu’à tort où avec raison le Peuple accuse de son oppression et des obstacles apportés chaque jour à la liberté; n’oubliez pas que des hommes égarés par le souvenir de leurs malheurs ne sont pas des coupables endurcis, et vous conviendrez que des exhortations peuvent les ramener et les calmer… L’Assemblée, à peine de manquer à la cause populaire qu’il est de son devoir de défendre, doit ordonner que les municipalités useront de tous les moyens de conciliation, d’exhortation et d’instruction, avant que la force militaire puisse être employée.

Il prononça le deuxième discours le 20 février, lorsqu’on proposa des aggravations à la loi martiale qu’il avait déjà combattue l’année précédente :

« Avant d’examiner les différents décrets, je dois vous exposer dans quelles circonstances et sous quels auspices ils vous sont présentés. Il y a peu de jours, sur le simple récit des événements du Quercy, l Assemblée, par un décret, a ordonné la réunion des troupes soldées et des maréchaussées aux gardes nationales pour réprimer les désordres. Ce décret a paru insuffisant aux ministres, qui ont demandé, dans leur mémoire, que le pouvoir exécutif soit autorisé à déployer la terreur des armes. Ce mémoire a été renvoyé au comité, et, samedi, des membres de cette Assemblée vous ont fait des propositions conformes à celles des ministres. Qu’on me pardonne de n’avoir pu concevoir comment - les moyens du despotisme pouvaient assurer la liberté ; une révolution faite par le peuple être protégée par

le déploiement ministériel de la force des armes. Il faudrait me démontrer que le royaume est à la veille … d’une subversion totale : cette démonstration a paru nécessaire à ceux-là mêmes qui se joignent à la demande des ministres, puisqu’ils assurent qu’elle est acquise. Voyons si cela est vrai. # « Nous ne connaissons la situation du royaume que par ce qui a été dit par quelques membres sur les troubles du Quercy, et vous avez vu que ces troubles ne consistent qu’en quelques châteaux brûlés. Des | châteaux ont le même sort dans l’Agénois. Nous nous rappelons avec plaisir que deux députés nobles (1) ont préféré à ce vain titre celui de défenseurs du peuple : ils vous ont conjurés de ne pas vous effrayer de ces événements, et ils ont présenté les principes que je | développe aujourd’hui. Il ÿ a encore quelques voies de 1 : fait en Auvergne et quelques-unes en Bretagne. Il est M notoire que les Bretons ont calmé des émotions plus M violentes : il est notoire que, dans cette province, ces M accidents ne sont tombés que sur ces magistrats qui M ont refusé la justice au peuple, qui ont été rebelles à 4 vos décrets et qui s’obstinent à les mépriser. Les dé- M putés des contrées agitées n’ont assuré que les troubles se calment. Vous avez dû être rassurés à un certain point par le mémoire du garde des sceaux, plus effrayant par la force et lexagération des expressions que par les faits : il en articule un seul, les malheurs M arrivés à Béziers. Vous avez blâmé le peuple, vous avez donné une preuve touchante d’intérêt à ses (1) MM. d’Aiguillon et Charles de Lameth. M. de Lameth, qui avait eu un de ses châteaux brûlé, plaida néanmoins la cause du 3 peuple en cette circonstance. — Note du traducteur. 48 4

| malheurs : vous avez vu qu’ils ne tiennent pas à une cause générale, mais qu’ils prennent leur source dans les contraintes exercées sur la perception d’un impôt . odieux, (1) que le peuple croit détruit, et que, depuis le commencement de la révolution, il refuse de payer. Que ces faits ne nous inspirent donc aucune terreur. Rapportons maintenant les événements qui peuvent dissiper nos craintes.

« Vous savez quels moyens on a employés en Normandie pour soulever le peuple, pour égarer les habitants des campagnes; vous avez vu avec quelle candeur

ils ont désavoué les signatures surprises et apposées à une adresse, ouvrage de sédition et de délire, rédigée par les artisans de l’aristocratie. Qui est-ce qui ignore qu’on a répandu avec profusion, dans les provinces belgiques, des libelles incendiaires, que les principes de l’insurrection ont été prêchés dans la chaire du Dieu de paix; que les décrets sur la loi martiale, sur les contributions, sur la suppression du clergé, ont été publiés avec soin; qu’on a caché tous ceux de vos décrets qui, non moins utiles, présentaient aux peuples des objets de bienfaisance faciles à saisir? Qu’on ne vienne donc pas calomnier le peuple! J’appelle le té- moignage de la France entière : je laisse ses ennemis exagérer les voies de fait, s’écrier que la Révolution a été signalée par des barbaries : moi j’atteste tous les bons citoyens, tous les amis de la raison, que jamais révolution n’a coûté si peu de sang et de cruautés. Vous avez vu un peuple immense, maître de sa destinée, rentrer dans l’ordre au milieu de tous les pouvoirs abattus, _ (1) L’impôt de la gabelle. — Note du traducteur.

de ces pouvoirs qui l’ont opprimé pendant tant de À siècles; sa douceur, sa modération inaltérables ont 3 seules déconcerté les manœuvres de ses ennemis, et on É l”accuse devant ses représentants ! Ÿ « À quoi tendent ces accusations? Ne voyez-vous pas À le royaume divisé ? Ne voyez-vous pas deux partis, celui à du peuple et celui de l’aristocratie et du despotisme ? ï Espérons que la Constitution sera solidement affermie; 1 mais reconnaissons qu’il reste encore à faire : grâce au zèle avec lequel on a égaré le peuple par des libelles et déguisé les décrets, l’esprit public n’a pas encore pris # l’ascendant si nécessaire. Ne voyez-vous pas qu’on + cherche à énerver les sentiments généreux du peuple, pour le porter à préférer un paisible esclavage à une 4 liberté achetée au prix de quelques agitations et de c quelques sacrifices? Ce qui formera l’esprit public, ce À qui déterminera s’il doit pencher vers la liberté ou se 1 reporter vers le despotisme, ce sera l’établissement des | assemblées administratives. Mais si l’intrigue s’intro- . duisait dans les élections, si la législature suivantepou- , vait ainsi se trouver composée des ennemis de la Révo- À lution, la liberté ne serait plus qu’une vaine espérance 1 que nous aurions présentée à l’Europe. Les nations 1

  • : n’ont qu’un moment pour devenir libres : c’est celui où l’excès de la tyrannie doit faire rougir de défendre le \ despotisme. Ce moment passé, les cris des bons citoyens M sont dénoncés comme des actes de sédition; la ser- È vitude reste, la liberté disparaît. En Angleterre, une ; loi sage ne permet pas aux troupes d’approcher des 1 : lieux où se font chaque année les élections; et dans 4 les agitations incertaines d’une révolution, on nous À propose de dire au pouvoir exécutif : envoyez des À

troupes où vous voudrez, effrayez les peuples, gênez les s suffrages, faites pencher la balance dans les élections ! .« Dans ce moment même, des villes ont reçu des garnisons extraordinaires qui ont, par la terreur, servi à violer la liberté du peuple, à élever aux places municipales des ennemis cachés de la Révolution. Ce malbeur est certain ; je le prouverai, et je demande pour cet objet une séance extraordinaire. Prévenons ce malheur ; réparons-le par une loi quela libertéet la raison commandent à tout peuple qui veut être libre, qu’elles ont commandée à une nation qui s’en sert avec une respectueuse constance pour maintenir une constitution à laquelle elle reconnaît des vices; mais ne proclamons pas une nouvelle loi martiale contre un peuple qui défend ses droits, qui recouvre sa liberté. Devonsnous déshonorer le patriotisme en l’appelant esprit de sédition, et honorer l’esclavage par le nom d’amour de l’ordre et de la paix? Non; il faut prévenir les troubles par des moyens plus analogues à la liberté. Si l’on aime véritablement la paix, ce ne sont pas des lois martiales qu’il faut présenter au peuple : elles donneraient de nouveaux moyens d’amener des troubles ; lorsqu’il sera porté quelque cause à notre tribunal, protégez la cause, protégez les principes populaires.

« Tout cet empire est couvert des citoyens armés par la liberté ; ils repousseront les brigands pour défendre leurs foyers. Rendons au peuple ses véritables droits ; protégeons, je le répète, protégeons les principes patriotiques, attaqués dans tant d’endroits divers ; ne

. souffrons pas que des soldats armés aillent opprimer les bons citoyens, sous le prétexte de les défendre; ne remettons pas le sort de la Révolution dans les mains

de chefs militaires; faisons sortir des villes ces soldats armés qui effraient le patriotisme pour détruire la

Mais il prêchait à des sourds, et la loi néfaste fut votée par laquelle la bourgeoisie en armes devait mettre ; en scène la fusillade meurtrière du 17 juillet 1791 au Champ de Mars. Et ce massacre devait à son tour exciter dans l’âme du peuple une haïne profonde etla M soif de la vengeance ; de sorte que plus d’un acte violent de 1792 et de 1793 devient par là explicable. 1 Le mois de mars amena le discours sur le droit de triage, c’est-à-dire le droit de prise accordée aux sei- M gneurs par l’ordonnance royale de 1669 sur un tiers des biens communaux; (1) le discours pour la mise en liberté de toutes les personnes emprisonnées en vertu de lettres de cachet ; (2) le discours contre la motion (1) « … Il est impossible d’y voir autre chose qu’une spoliation violente qui ne peut jamais constituer un titre de propriété… Pourra-t-on m’objecter que cette logique blesse la propriété ? Mais à: que l’on nous dise donc quel est le véritable propriétaire, de celui À qui a été dépouillé de son bien par la force ou de celui entre les 1 mains duquel sont passées ses dépouilles? Qu’importe que ces biens aient été acquis à titre onéreux ou à titre gratuit ? Ils étaient | sacrés comme le contrat de vente, ou le contrat de donation. L’acte qui en a dépouillé les peuples au profit de quelques hommes privilégiés, n’était qu’une infraction absurde aux premiers principes de la justice et de l’humanité. Il faut opter entre l’ordonnance de 1669 et la justice éternelle… » | Le droit de triage fut aboli pour l’avenir, mais on perdit l’occa- { sion de reconstituer les biens communaux, ainsi que le demandait À Robespierre. — Note du traducteur. É (2) « … Si quelque chose peut nous affecter, c’est le regret de sié- ger depuis dix mois, sans avoir encore prononcé la liberté de ces malheureux, victimes d’un pouvoir arbitraire. L’assemblée sera à sans doute étonnée de voir que, lorsqu’il est question de la cause de l’innocence, on lui parle sans cesse, non pas de ces infortunés, 4 détenus, souvent pour leurs vertus, pour avoir laissé échapper

qui avait été faite de n’admettre aux assemblées électorales que les personnes qui justifieraient du payement de la contribution patriotique extraordinaire ; (1) enfin le discours contre les commissaires royaux qui devaient être placés, pour les surveiller, auprès des autorités communales et des tribunaux. Tous ces discours ne pouvaient qu’augmenter la rage des esprits rétrogrades queiques preuves d’énergie et de patriotisme; mais qu’on fixe son attention sur des hommes emprisonnés à la sollicitation des familles. Vous n’avez pas, sans doute, oublié cette maxime : Il vaut mieux faire grâce à cent coupables, que de punir un seul innocent. Je propose pour amendement au premier article que tous ceux qui seront détenus seront mis en liberté le jour même de la publication du présent décret, et que dans huit jours votre décret sera publié. — Note du traducteur.

(1) M. Lambert, contrôleur des finances sous Necker, ayant, vers cette époque, accusé Robespierre d’être l’auteur d’une prétendue lettre déclamatoire contre la régie des impôts, Robespierre répondit

. par une lettre rendue publique où on lit: « Je vous prie de croire que les représentants du peuple n’écrivent point de lettres incendiaires et pleines de déclamations.

« Je ne sais si les coupables manœuvres des ennemis de la Révolution renferment aussi le moyen extrême de fabriquer des lettres pour les imputer aux membres de l’Assemblée nationale qui ont signalé leur zèle pour la cause populaire, mais je défie qui que ce soit de produire celle dont vous me parlez d’une manière si vague. » Après s’être défendu de vues semblables, Robespierre ajoutait : « Je finis, monsieur, en vous répétant que je ne me suis pas montré assez zélé partisan de l’aristocratie pour qu’on puisse me soupçonner sans absurdité, de vouloir seconder ses vues en troublant la perception légitime des impôts; que, quoi que puissent dire les ennemis des défenseurs du peuple, c’est nous qui recommandons, | non sans succès, l’ordre et la tranquillité; c’est nous quiaimons sincèrement la paix, non pas à la vérité la paix des esclaves, si scrupuleusementexigée par les despotes, qui consiste à souffrir en silence la servitude et l’oppression, mais la paix d’une nation magnanime, qui fonde la liberté en veillant avec une défiance nécessaire sur tous les mouvements des ennemis déclarés ou secrets qui la

Dans le débat sur le paiement de la contribution patriotique, Robespierre insista particulièrement pour qu’on fit cesser les inquiétudes et qu’on ramenûât les esprits à la confiance. — Note du

contre Robespierre, et ils dépassèrent, dans leurs journaux, toute mesure. C’est ainsi, par exemple, que Royou et Mallet du Pan, deux fanatiques de la monarchie absolue, écrivirent dans les Actes des Apôtres qu’on devrait agir à l’égard de Robespierre et. des autres démagogues comme les paysans font avec les crapauds, c’est-à-dire les empaler et les brûler à petit feu sur les ruines de la Bastille. Robespierre ne répondit que par un silence méprisant à toutes ces amabilités, bien qu’il eût déjà son propre journal l’Union ou le Journal de la liberté, qui paraissait rédigé simultanément en français et en anglais. Mais il avait trop le respect et de lui-même et de la liberté de la presse, pour ne pas différer d’opinion sur ce point avec ce grand homme d’État (1) qui a fait imprimer à l’avance, afin de gagner du temps, les plaintes pour offenses envers sa personne. Robespierre, lui, pensait qu’il faut supporter les excès de la presse par amour pour la liberté. L

En avril s’ouvrirent les débats sur l’organisation judiciaire ; ils devaient occuper l’Assemblée pendant tout le mois. Robespierre prit fréquemment la parole dans ces discussions; mais quoique ces discours soient pleins des pensées les plus fécondes et mériteraient d’être offerts à nos lecteurs, nous devons nous borner, pour ne pas dépasser les limites que nous nous sommes tracées, à en marquer l’esprit et les tendances. Robespierre est, cela va sans dire, partisan du jury, institution dans laquelle il voit la base la plus essentielle de la liberté; mais, rompant avec les autres orateurs qui

() Bismarck. — Note du traducteur.

avaïent soutenu-le jury, il voudrait qu’on l’étendiît aux

« Quelle différence peut-on trouver entre ces deux

parties distinctes de notre procédure? Dans l’une, il

; s’agit de l’honneur et de la vie; dans l’autre, de l’hon-

neur et de la fortune. Si l’ordre judiciaire au criminel

; sans jurés est insuflisant pour garantir ma vie et mon honneur, il l’est également au civil, et je réclame les

x jurés pour mon honneur et ma fortune. On dit que cette

| institution au civil est impossible; des hommes qui

_ veulent être libres et qui en ont senti le besoin sont capables de surmonter toutes les difficultés. »

; D’après ses vues, il y aurait eu, dans chaque département, 600 jurés élus dans les différents districts par les électeurs ordinaires. On devait tirer au sort huit de

ces jurés pour former le jury d’accusation, lequel se réunirait une fois par semaine ; et seize jurés pour le jury de jugement, qui se réunirait une fois par mois. L’accusé peut récuser tous les jurés. Il ne saurait y avoir condamnation qu’à l’unanimité. L’élection des jurés doit être entièrement libre, elle a lieu par le peuple. Les témoignages doivent êtreécrits. Aucun accusé ne peut être condamné si les preuves exigées par la loi n’existent pas; aucun accusé ne peut être condamné si elles ne viennent pas à la connaissance des jurés ou n’entraînent pas leur conviction. L’homme reconnu innocent estindemnisé aux frais de l’État. (1) Chacun peut exercer le droit d’accusation. L’accusé a le droit de se faire défendre

(1) Robespierre obtint gain de cause sur ce point à la Convention qui vota une loi ad hoc. — Note du traducteur.

par la personne qu’il désire. Robespierre demanda ensuite qu’afin de veiller sur la loi et la Constitution, il fût formé une Cour de Cassation dans le sein du Corps législatif et que cette Cour dé Cassation fût renouvelée le plus souvent possible. I1 demanda aussi que les tribunaux militaires ou conseils de guerre fussent composés par moitiés égales d’officiers et de soldats et il réclama l’abrogation de toute inégalité dans les peines. Il réclama avec insistance la suppression immédiate du Châtelet et l’établissement, dans la capitale, d’une Haute Cour de justice chargée de juger les crimes contre la Nation, car elle doit décider sur de hauts personnages, —« le faible ne conspire pas contre la Nation, » — et elle doit être environnée d’une puissante opinion publique servant de contrepoids au danger menaçant de la corruption. Tous les juges de toutes les instances sortent de la libre élection populaire et il faut veiller à ce que les brevets délivrés par le roi ne puissent pas dans leurs formes éveiller cette erreur que les juges sont placés ou sanctionnés par le roi. Il délimite avec une grande sagacité les attributions réciproques des nouveaux juges de paix et dela gendarmerie, etsubordonne celle-ci à ceux-là parce qu’elle ne doit être que leur Si nous avons dû résumer très brièvement les idées

exposées par Robespierre, à la Constituante, sur l’or-
ganisation de la justice, nous ne pouvons nous refuser à donner textuellement son discours du 30 mai contre | la peine de mort :

« La nouvelle ayant été portée à Athènes que des

, citoyens avaient été condamnés à mort dans la ville

d’Argos, on courut dans les temples et on conjura les br Dieux de détourner des Athéniens des pensées si cruelles À et si funestes. Je viens prier non les Dieux, mais les législateurs, qui doivent être les organes et les inter- : prètes des lois éternelles que la divinité a dictées aux

  • hommes, d’effacer du code des Français les lois de ‘ sang qui commandent des meurtres juridiques, et que à repoussent leurs mœurs et leur constitution nouvelle. j ; Je veux leur prouver : 1° que la peine de mort est essen- ÿ tiellement injuste ; 2° qu’elle n’est pas la plusréprimante des peines, et qu’elle multiplie les crimes beaucoup plus qu’elle ne les prévient. « Hors de la société civile, qu’un ennemi acharné vienne attaquer mes jours, ou que, repoussé vingt fois, à il revienne encore ravager le champ que mes mains ont cultivé, puisque je ne puis opposer que mes forces individuelles aux siennes, il faut que je périsse ou que je m’approuve. Mais la société, quand la force de tous est armée contre un seul, quel principe de justice peut l’autoriser à lui donner la mort? Quelle nécessité peut l’en absoudre ? Un vainqueur qui fait mourir ses ennemis captifs est appelé barbare ! Un homme qui fait égorger un enfant, qu’il peut désarmer et punir, parait un monstre ! Un accusé que la société condamne n’est tout au plus pour elle qu’un ennemi vaincu et impuissant ; ; il est devant elle plus faible qu’un enfant devant un homme fait. « Ainsi, aux yeux de la vérité et de la justice, ces seènes de mort qu’elle ordonne avec tant d’appareil ne .Sont autre chose que de lâches assassinats, que des crimes solennels, commis, non par des individus, mais

par des nations entières,avec des formeslégales. Quelque cruelles, quelque extravagantes que soient ces lois, . ne vous en étonnez plus. Elles sont l’ouvrage de quelques tyrans ; elles sont les chaînes dont ils accablent l’espèce humaine ; elles furent écrites avec du sang. « IL west point permis de mettre à mort un citoyen romain. » Telle était la loi que le peuple avait portée : mais Sylla vainquit, et dit : Tous ceux qui ont porté les armes contre moi sont dignes de mort. Octave et les compagnons de ses forfaits confirmèrent cette loi. à

« Sous Tibère, avoir loué Brutus fut un crime digne de mort. Caligula condamna à mort ceux qui étaient assez sacrilèges pour se déshabiller devant l’image de l’empereur. Quand la tyrannie eut inventé les crimes de lèse-majesté, qui étaient ou des actions indifférentes, ou des actions héroïques, qui eût osé penser qu’elles pouvaient mériter une peine plus douce que la mort, à moins de se rendre coupable lui-même de lèse-majesté ?

« Quand le fanatisme, né de l’union monstrueuse de l’ignorance et du despotisme, inventa à sôn tour les crimes de lèse-majesté divine, quand il conçut dans son délire de venger Dieu lui-même, ne fallut-ii pas qu’il lui offrit aussi du sang, et qu’il le mît au moins au niveau des monstres qui se disaient ses images ?

« La peine de mort est nécessaire, disent les partisans de l’antique et barbare routine; sans elle il n’est point de frein assez puissant pour le crime. Qui vous l’a dit ? Avez-vous calculé tous les ressorts par lesquels les lois pénales peuvent agir sur la sensibilité humaine ? Hélas! avant la mort, combien de douleurs physiques et morales l’homme ne peut-il pas endurer.

« Le désir de vivre cède à l’orgueil, la plus impé-

rieuse de toutes les passions qui maîtrisent le cœur de lhomme; la plus terrible de toutes les peines pour l’homme social, c’est l’opprobre, c’est l’accablant témoignage de l’exécration publique. Quand le législateur

peut frapper les citoyens par tant d’endroits et de tant de manières, comment pourrait-il se croire réduit à employer la peine de mort? Les peines ne sont pas faites pour tourmenter les coupables, mais pour prévenir le crime par la crainte de les encourir.

« Le législateur qui préfère la mort et les peines atroces aux moyens plus doux qui sont en son pou- | voir, outrage la délicatesse publique, émousse le sentiment moral chez le peuple qu’il gouverne, semblable à un précepteur malhabile qui, par le fréquent usage des châtiments cruels, abrutit et dégrade l’âme de son élève ; enfin, il use et affaiblit les ressorts du gouvernement, en voulant les tendre avec plus de force.

« Le législateur qui établit cette peine, renonce à ce principe salutaire, que le moyen le plus efficace de répri-

_ mer les crimes est d’adapter les peines au caractère des différentes passions qui les produisent, et de les punir, pour ainsi dire, par elles-mêmes. Il confond toutes les idées, il trouble tous les rapports, et contrarie ouver-

| tement le but des lois pénales.

« La peine de mortest nécessaire, dites-vous ? Si cela est, pourquoi plusieurs peuples ont-ils su s’en passer ? Par quelle fatalité ces peuples ont-ils été les plus sages,

| les plus heureux et les plus libres? Si la peine de mort est la plus propre à prévenir les grands crimes, il faut donc qu’ils aient été plus rares chez les peuples qui l’ont adoptée et prodiguée. Or, c’est précisément tout le contraire. Voyez le Japon : nulle part la peine de mort et

les supplices ne sont autant prodigués; nulle part les | crimes ne sont ni si fréquents, ni si atroces. On dirait que les Japonais veulent disputer de férocité avec les lois barbares qui les outragent et qui les irritent. Les républiques de la Grèce, où les peines étaient modérées, où la peine de mort était ou infiniment rare ou absolument inconnue, offraient-elles plus de crimes et moins de vertu que les pays gouvernés par des lois de sang? Croyez-vous que Rome fut souillée par plus de forfaits lorsque, dans les jours de sa gloire, la loi Porcia eut - anéanti les peines sévères portées par les rois et par les

k décemvirs, qu’elle ne le fut sous Sylla qui les fit revivre, et sous les empereurs qui en portèrent la rigueur à un excès digne de leur infâme tyrannie ? La Russie a-t-elle été bouleversée depuis que le despote qui la gouverne a entièrement supprimé la peine de mort, comme s’il eût voulu expier par cet acte d’humanité et de philosophie le crime de retenir des millions d’hommes sous le joug 4 du pouvoir absolu ?

« Écoutez la voix de la justice et de la raison : elle nous crie que les jugements humains ne sont jamais assez certains pour que la société puisse donner la R mort à un homme condamné par d’autres hommes sujets à l’erreur. Eussiez-vous imaginé l’ordre judiciaire le plus parfait, eussiez-vous trouvé les juges les plus intègres et les plus éclairés, il restera toujours quelque plate à l’erreur ou à la prévention. Pourquoi vous interdire le moyen de les réparer? pourquoi vous condamner à l’impuissance de tendre une ; main secourable à l’innocence opprimée ? Qu’importent ces stériles regrets, ces réparations illusoires que | vous accordez à une ombre vaine, à une cendre insen-

_ sible? Elles sont les tristes témoignages de la bar-

| bare témérité de vos lois pénales. Ravir à l’homme la possibilité d’expier son forfait par son repentir ou par des actes de vertu, lui fermer impitoyablement tout

| retour à la vertu, à l’estime de soi-même, se hâter de le faire descendre, pour ainsi dire, dans le tombeau

encore tout couvert de la tache récente de son crime,

| est à mes yeux le plus horrible raffinement de la

| « Le premier devoir du législateur est de former et

de conserver les mœurs publiques, source de toute

: liberté, source de tout bonheur social; lorsque pour

: courir à un but particulier, il s’écarte de ce but

s général et essentiel, il commet la plus grossière et la $

: plus funeste des erreurs. à

Q « Il faut donc que la loi présente toujours aux

: raison. Si, à la place de cette sévérité puissante, de ce

ÿ calme modéré qui doit les caractériser, elles mettent

jf la colère et la vengeance; si elles font couler le sang

4 humain qu’elles peuvent épargner et qu’elles n’ont pas

—_ le droit de répandre, si elles étalent aux yeux du

b peuple des scènes cruelles et des cadavres meurtris

à par des tortures, alors elles altèrent dans le cœur des

À citoyens les idées du juste et de l’injuste, elles font

…._ germer au sein de la société des préjugés féroces qui

L en produisent d’autres à leur tour. L’homme n’est plus

…._ pour l’homme un objet si sacré; on a une idée moins

grande de sa dignité quand l’autorité publique se joue

ui de sa vie. L’idée du meurtre inspire bien moins ,

; d’effroi, lorsque la loi même en donne l’exemple et le :

pr spectacle ; l’horreur du crime diminue dès qu’elle ne le

punit plus que par un autre crime. Gardez-vous bien de confondre l’efficacité des peines avec l’excès de la sévérité : l’un est absolument opposé à l’autre. Tout seconde les lois modérées ; tout conspire contreles lois

à « On a observé que dans les pays libres, les crimes étaient plus rares, et les lois pénales plus douces; toutes les idées se tiennent. Les pays libres sont ceux où les droits de l’homme sont respectés, et où, par conséquent, les lois sont justes. Partout où elles . offensent l’humanité par un excès de rigueur, c’est une preuve que la dignité de l’homme n’y est pas connue, que celle du citoyen n’existe pas; c’est une preuve que le législateur n’est qu’un maître qui commande à des esclaves, et qui les châtie impitoyablement suivant sa fantaisie. Je conclus à ce que la peine de mort soit

(1) Plus tard, quand Robespierre eut à se prononcer dans le ; procès du roi, il ne renia pas ses opinions antérieures, comme on
l’a dit: car, au moment même où il se décida pour la mort, il } motiva longuement son vote et dans cet exposé de motifs, nous L trouvons les paroles suivantes: « Pour moi, j’abhorre la peine de : mort prodiguée par vos lois, et je n’ai pour Louis ni amour ni x haïne : je ne hais que ses forfaits. J’ai demandé l’abolition de la # peine de mort à l’Assemblée que vous nommez encore Consti- 4 tuante, et ce n’est pas ma faute si les premiers principes du droit Ë et de la raison lui ont paru des hérésies morales et politiques. Mais, si vous ne vous avisâtes jamais de les réclamer en faveur de + tant de malheureux dont les délits sont moins les leurs que ceux du f gouvernement, par quelle fatalité vous en souvenez-vous seule- ; ment pour plaider la cause du plus grand de tous les criminels ? » 1

Quelques jours après, un ami de Robespierre, Lepelletier de ; Saint-Fargeau, ayant été frappé à mort par le garde du corps 4 Pâris, Bazire proposa à la Convention de voter la condamnation à mort sans jugement pour celui qui cacherait le meurtrier. 8 Robespierre fit écarter cette motion : « Ce n’est pas au moment, dit-il, où vous allez effacer la peine de mort du code de vos lois, | que vous devez adopter une proposition aussi cruelle. » Ainsi, au

x Robespierre ne négligeait aucune occasion de sou-

| tenir les prérogatives de la nation et de réclamer un

| seul droit pour tous ceux qui ont le titre d’hommes. C’est ainsi qu’il parla de la manière la plus énergique

au sujet des troubles qui avaient éclaté à Saint-Jean-deLuz (Basses-P yrénées) lors des élections municipales ; qu’il combattit éloquemment tout cens, et s’exprima

/ en faveur du suffrage universel et libre; car c’était

pour lui une atrocité qu’on voulût faire de l’argent le critérium de la capacité politique ; et certes, on aurait épargné à la Révolution tous les actes sanguinaires qui allaient plus tard la compromettre, si on eût écouté la voix de Robespierre en rejetant ces inégalités au lieu de les introduire dans la Constitution; car un tel fait devait ulcérer les âmes dans la masse de ceux qui ne : possèdent rien. (1) Il réclama encore la liberté de la début de 1793, Robespierre croyait encore à la possibilité d’abolir la peine de mort.

Les circonstances devaient en décider autrement. Quant à la part de responsabilité qui revient à Robespierre dans les mesures par lesquelles la Révolution crut devoir se défendre, nous l’examinerons longuement dans la suite. — Note du traducteur.

(1) C’est au milieu de ces discussions sur le suffrage universel que se place la rupture de Robespierre avec son ancien ami, M. de Beaumetz, député de la noblesse d’Artois. Dès le début des Etats généraux, M. de Beaumetz avait montré des tendances peu libérales ; il s’était opposé, par exemple, à la fusion des trois ordres et il avait agi avec beaucoup de duplicité, comme on voit Robespierre s’en plaindre à son ami Buissart. Les discussions de PAssemblée mirent en relief les différences d’opinions de Robespierre et de Beaumetz. On se souvient, d’autre part, du discours prononcé par Robespierre en faveur des petits propriétaires artésiens et de leur droit de vote. Lors de la discussion sur les élections de Saint-Jean-de-Luz, Robespierre ayant pris l’Artois comme exemple, M. de Beaumetz, irrité, l’apostropha dans les termes les plus grossiers en présence de plusieurs de ses collègues. « Vous trahissez les intérêts de votre pays », lui répondit simplement Robespierre en lui tournant le dos. Outré de ce dédain,

chasse; et une indemnité aux tenanciers de biens ecclésiastiques, lors de labolition du fermage, comme le réclamaient la prudence et la justice ; mais l’Assemblée n’y consentit pas, car elle était bien | loin d’accorder à la classe ouvrière la même attention qu’à la classe moyenne aisée, dont elle était issue | pour la plus grande part et dont elle fondait la domi-

nation à la place de l’ancien régime; elle ne le suivit pas davantage quand il fit la peinture des dangers M. de Beaumetz écrivit à son père une longue diatribe contre son collègue en le priant de la faire circuler dans toute la province d’Artois: pour noircir Robespierre, il avait recours à la calomnie, et il l’accusait, en dénaturant deux de ses discours, de vouloir faire augmenter les contributions directes dans la province | d’Artois. Cette lettre excita un vrai soulèvement d’opinion, aussi bien à Arras que dans la campagne. Robespierre en fut averti par une lettre de son frère Augustin qui le suppliait de répondre au libelle de Beaumetz et se terminait ainsi: « Je tremble lorsque je réfléchis aux dangers qui t”environnent. Donne-nous de tes nouvelles ; rends compte au public de ta motion et de la scène scandaleuse que tu as essuyée de la part d’un ennemi du peuple. Il faut que tes vertus, ton patriotisme triomphent ; il faut convaincre les ignorants pour que le succès soit certain. Adieu, je t’embrasse les larmes aux yeux. » Robespierre adressa une lettre rendue publique, à M. de Beaumetz. Après avoir réfuté victorieusement les calomnies, il montre qu’il avait toujours combattu de nouveaux | impôts, même avant la Révolution, et les gratifications scandaleuses accordées par les Etats d’Artois à de hauts fonctionnaires et | en particulier à Beaumetz. Robespierre terminait cette lettre, fort j longue et fort intéressante, par des lignes où se montre toute l’élévation de son caractère : « Vous avez dû vous apercevoir que 1 nous ne pouvons ni envisager les objets sous les mêmes rapports, ni nous rencontrer sur la même route. Cette obstination à heurter | tous les intérêts qui ne sont pas l’intérêt public, que vous appelez 1 esprit factieux; ce refus persévérant de composer avec les pré- | jugés, avec les passions ou viles ou cruelles, qui depuis tant de | siècles ont opprimé les hommes, qui vous semble le comble de la | témérité; ce sentiment invincible par lequel on est forcé de È réclamer sans cesse les droits sacrés de l’infortune et de l’huma- | nité, contre l’injustice et la tyrannie, avec la certitude de ne
recueillir de cette conduite que haine, vengeance et calomnie ; F vous n’ignorez pas que ce n’est point là le chemin qui conduit aux ? honneurs et à la fortune. Vous savez combien la complaisance, la

auxquels on exposait la patrie en prenant des mesures violentes contre les masses agitées par les abus. Il déploya la même sagacité politique en voulant conserver aux assemblées parisiennes de district, jusqu’à réunir aussi souvent qu’elles le voudraient et, plus tard, au moins une fois par mois, afin de fournir à l’opinion

| publique les moyens de se former des idées sur tous les objets et d’exprimer ses vues.

  • souplesse et l’intrigue sont des moyens plus sûrs et plus faciles, et vous savez bien aussi qu’il n’est pas en mon pouvoir de les employer. Je ne crois pas même y avoir intérêt. Non. J’ai été appelé par le vœu du peuple à défendre ses droits, dans la seule Assemblée où depuis l’origine du monde, ils aient été invoqués et discutés ; dans la seule où ils aient jamais pu triompher, au milieu des circonstances presque miraculeuses que l’éternelle Providence s’était plu à rassembler, pour assurer aux représentants de la nation française le pouvoir de rétablir sur la terre l’empire de la justice et de la raison; pour rendre à l’homme ses vertus, son bonheur et sa dignité première. J’ai rempli autant qu’il était en moi la tâche sublime qui nous était imposée; je n’ai transigé ni avec l’orgueil, ni avec la force, ni avec la séduction ; toute espé- rance, toute vue d’intérêt personnel fondée sur une pareille mission, m’a toujours paru un crime et un opprobre. Je ne m’inquiète pas si mes concitoyens le savent ou l’ignorent, que le succès de vos calomnies et celles de vos adhérents aient répondu ou non à votre attente ; il me suffit de les avoir servis selon mon pouvoir; et, sans rien désirer, sans rien souhaiter de personne j’ai déjà obtenu la seule récompense que je pouvais ambitionner.… Puissiez-vous la désirer un jour! » On peut rapprocher ces lignes de celles qui se trouvent dans la deuxième adresse au peuple artésien écrite par Robespierre au début de la Révolution : « J’ai un cœur droit, ; une âme ferme ; je n’ai jamais su plier sous le joug de la bassesse n’avoir jamais dit : Oui, lorsque ma conscience me criait de dire : Non… ; de n’avoir jamais fait ma cour aux puissances de mon

| pays, dont je me suis toujours cru indépendant, quelques efforts que l’on ait tentés pour me persuader qu’il n’en coûte rien pour se présenter, en se courbant, dans l’antichambre d’un grand, que particulier l’on n’aime pas, que citoyen on déteste… » Nous’ avons tenu à raconter l’incident Beaumetz, d’abord parce qu’il est significatif pour Robespierre, ensuite parce qu’il a donné lieu à beaucoup de calomnies contre ce dernier, — Note du traducteur.

Le 15 mai,le ministre Montmorin-Saint-Herem fit à l’Assemblée une communication d’où on pouvait inférer k que le roi se préparait à des armements en cas de ; guerre entre l’Angleterre et l’Espagne. Ce fut le point de départ de longs débats sur cette question : À qui

  • revient le droit de déclarer la guerre et de conclure la paix? La réponse à cette question peut montrer à elle seule si un peuple est vraiment libre ou s’il ne l’est 4 qu’en apparence. C’est pourquoi Robespierre demanda que le droit de déclarer la guerre fût confié à la nation et non au gouvernement : « Il faut déléguer ce pouvoir à celui qui a le moins d’intérêt à en abuser; le corps législatif n’en peut jamais abuser. Mais c’est le roi,

‘ armé d’une puissante dictature, qui peut le rendre formidable, qui peut attenter à la liberté, à la Constitution. Le roi sera toujours tenté de déclarer la guerre pour augmenter sa prérogative : les représentants de | la nation auront toujours un intérêt direct et même personnel à empêcher la guerre. Dans un instant, ils, vont rentrer dans la classe des citoyens et la guerre frappe sur tous les citoyens. Comme si les querelles des rois pouvaient encore être celles des peuples. » à Mais l’Assemblée, tout en réservant au Corps législatif ;

: le droit de déclarer la guerre, n’accorda pas moins au | gouvernement le droit de la proposer. Quand la loi vint en discussion, Robespierre essaya encore, au nom des mêmes arguments, de détourner le péril qu’il pré- voyait pour le pays : « Quand je vois la route qu’ont suivie ceux qui veulent avoir de l’influence sur nos délibérations, je ne trouve que des motifs de défiance. | Ceux pour qui la guerre est le premier des besoins i parce qu’ils y reconnaissent le meilleur moyen de pou-

voir s’opposer à la Révolution, qui les désespère, ceux-là n’envisagent pas les choses de la même manière que Mais il eut gain de cause quand il défendit l’élection des prêtres par le peuple : « Toutes les fonctions publiques ont pour but l’ordre et le bonheur de la société; comme les ecclésiastiques sont des fonctionnaires institués pour le bien de la société, il s’ensuit que le peuple doit les nommer et que la société a seule le | droit de fixer leur traitement. » Lorsque fut discutée la question des traitements, il supplia l’Assemblée de ne point perdre de vue que le fondateur du christianisme, pauvre et bienfaisant, avait voulu que ses disciples fussent pauvres : QIL savait qu’ils seraient corrompus par les richesses; il savait que les plus riches ne sont pas les plus généreux ». (1) ë Robespierre montra de la manière la plus frappante, : dans la séance du 25 juin, combien il se laissait peu 2 guider par des mobiles d’intérêt personnel, combien il était disposé, au contraire, à parcourir immuablement la voie que lui traçait sa conscience, et sans égard à () Cette phrase est empruntée au discours du 16 juin. Lorsque les traitements des évêques vinrent en discussion, le 22 juin, Robespierre s’éleva contre les chiffres proposés par quelques représentants : « Quelle est donc la générosité qui convient à une nation grande ou petite et à ses représentants? Elle doit embrasser sans doute l’universalité des citoyens; elle doit avoir surtout pour objet la classe la plus nombreuse et la plus infortunée. Elle ne consiste pas à s’attendrir exclusivement sur le sort de quelques individus condamnés à recevoir un traitement de trente mille livres de rente. { Pour moi, je la réclame au nom de la justice et de la raison, pour la multitude innombrable de nos concitoyens dépouillés par tant d’abus ; pour les pères de famille qui ne peuvent nourrir les nombreux citoyens qu’ils ont donnés à la patrie; pour la foule des ecclé- siastiques pauvres qui ont vieilli dans les travaux d’un ministère actif et qui n’ont recueilli que des infirmités et la misère, dont les

l’opinion publique. Ce jour-là, guidé par le seul amour É. de la justice, il défendit le représentant Lautrec, (1) 4 son adversaire politique, arrêté à cause de ses manœu- : hautement pour l’inviolabilité des représentants de la nation : « Qu’est-ce que l’inviolabilité? Ce n’est point un privilège, et cependant c’est quelque chose de plus que le droit commun des autres citoyens. Il est de principe qu’aucune puissance ne doit s’élever au-dessus du 4 décider des destinées des représentants… Mais, dira- ] t-on, s’ils sont coupables, ils doivent être punis! Oui, } sans doute, il faut réduire la question à ce point. Peut- 1 il exister un tribunal qui puisse déclarer coupables les représentants de la nation? Si l’on répond affirmativement, il est évident que ce tribunal sera l’arbitre de { leur destinée. S’il ne peut décider de leur sort sous L forme de procès, il le pourra avec des formes et par 4 des jugements iniques; et l’inviolabilité détruite, l’indé- pendance des représentants de la Nation n’existe plus. 5 Pour que les représentants de la Nation jouissent de . touchantes réclamations retentissent tous les jours à nos oreilles. pl Vous avez à choisir entre eux etles évêques. Soyez généreux comme Ldes législateurs, comme les représentants du peuple, et non comme ; des hommes froids et frivoles qui ne savent accorder leur intérêt € qu’aux prétendues pertes de ceux qui mesurent leurs droits sur 4 leurs anciennes usurpations, sur leurs besoins factices et dévorants, à et qui refusent leur compassion aux véritables misères de l’hu- 1 manité. » L’attitude de Robespierre est d’autant plus à relever que Ÿ sa lutte contre l’hébertisme, sous la Convention, et que son amitié
avec certains membres du clergé démocrates et irréprochables, e comme Grégoire et Royer, l’ont exposé à beaucoup de calomnies; L mais il commit une erreur en s’ingérant, avec ses collègues à la A Constituante, dans les questions de discipline ecclésiastique qui ne L. sont pas du ressort de la société civile. — Note du traducteur. 4 (1) M. de Toulouse-Lautrec. — Note du traducteur. 68 4

l’inviolabilité, il faut qu’ils ne puissent être attaqués par aucun pouvoir particulier. Aucune décision ne peut

_ les frapper, si elle ne vient d’un pouvoir égal à eux et il n’y a pas de pouvoir de cette nature. Il existe un pou-

_ voir supérieur aux représentants de la Nation, c’est la Nation elle-même. Si elle pouvait se rassembler en

. corps, elle serait leur véritable juge… Si vous ne consacrez ces principes, vous rendez le Corps législatif dépendant d’un pouvoir inférieur qui, pour le dissoudre, n’aurait qu’à décréter chacun de ses membres. Il peut le réduire à la nullité, et toutes ces idées si vraies, si grandes d’indépendance et de liberté ne sont plus que des chimères. »

En 1781, quelques hommes libéraux du canton suisse de Fribourg avaient essayé de secouer le joug du patriciat; mais ils échouèrent dans leur tentative et quatre d’entre eux, Rossier, Chapuis, Sudan et Huguenot, furent condamnés aux galères dans le bagne de Brest. (1) Les deux premiers y avaient succombé sous le poids des souffrances; Sudan et Huguenot, au contraire, ë reçurent la liberté par les soins de l’Assemblée nationale. En partant, ils voulurent apporter à celle-ci l’ex-

}_ pression de leur gratitude; mais si grands étaient encore les préjugés de la majorité, dans l’Assemblée constituante, qu’elle repoussa leur demande, malgré l’intervention chaleureuse de Robespierre, parce qu’une ancienne ordonnance interdisait aux galériens de s’approcher de la cour. La liberté d’esprit témoignée par Robespierre en cette occasion lui valut de la part d’une

(1) Comparer mon ouvrage : Trois Martyrs suisses de la liberté au siècle dernier (Drei schweïizer Freiheits-Martyrer des vorigen Jahr-

| hunderts), Frauenfeld, J. Huber, 1861. — Note de l’auteur.

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feuille réactionnaire, l’Ami du Roi, le surnom honorable d’ « avocat des galériens ». Un autre pamphlet croyait l’insulter en le donnant à ses lecteurs commeun parent de Damiens, — l’auteur de l’attentat essayé en 1757 sur la personne de Louis XV, — parce que Damiens portait par hasard les deux prénoms de Robert-Pierre. Robespierre ne répondit pas. La presse était pour lui la lance d’Achille qui guérit les blessures qu’elle fait; et toute restriction à la liberté de la presse lui semblait ! un bâillon mis à la pensée. Il recevait d’ailleurs, d’autres côtés, des éloges enthousiastes pour son patriotisme brûlant, son désintéressement éprouvé et son amour de l’humanité souffrante : « Son courage invincible l’a emporté, il a fait triompher la cause des mal 4 heureux et a fermé la bouche aux hurleurs… Continue, intrépide Robespierre, à te faire haïr des méchants :ta vengeance est dans leur cœur, ils sont forcés de tadmirer. » (1) Une autre feuille dévouée à la cause popu laire, le Point du Jour, le qualifie ainsi : Qtoujours ï sévère comme les principes de la raison »; (2) et Camille Desmoulins : « le commentaire vivant de la Déclaration des Droits, le bon sens en personne. » (3) « Mirabeau lui-même fut obligé de se joindre publique- (1) C’était le journal les Révolutions de Paris qui écrivait ces 1 : lignes. — Note du traducteur. e (2) A la suite d’une lettre du roi qui avait demandé que l’Assem- # blée en corps vint lui présenter ses remerciements, Robespierre s’était opposé au déplacement de l’Assemblée tout entière, ily « avait vu un manque de dignité. De là cette appréciation dans le journal de Barère. — Note du traducteur. : (3) On trouvera dans le journal de Desmoulins, les Révolutions de France et de Brabant, en même temps que les éloges les plus 7 enthousiastes de Robespierre, une image fidèle des idées politiques de celui-ci dont Camille fut, pendant toute la Révolution, le dis- ï:

fi ment à ce concert d’éloges, et il le fit en ces termes : …_ « Tous les partis s’accordent à rendre à M. Robespierre És la justice qu’il n’a jamais renié les principes de la A liberté, et il n’est pas beaucoup de membres dont on Pr puisse faire le même éloge. » Enfin, les Amis de la ; Constitution, de Marseille, — désignation officielle du = club des Jacobins, — récompensèrent son zèle pour la chose publique et son amour du peuple en lui envoyant —_ une adresse de remerciements pleine de l’enthousiasme . le plus vif. f Sa popularité devenait immense; et si quelqu’un (1) k s’est vanté de nos jours, avec une hardiesse qui touche __ à La frivolité, d’être l’homme le plus haï de l’Allemagne, … Robespierre, par contre, pouvait avoir une juste fierté __ du titre d’homme le plus aimé de France. On voyait _ à toutes les vitrines son portrait avec ces vers au_ dessous : Du superbe oppresseur ennemi redoutable, Incorruptible ami du peuple qu’on accablé, z Il fait briller au sein des viles factions Les vertus d’Aristide et l’âme des Catons.

  • Et, en vérité, Robespierre formait un parti à lui seul, _ le parti de la fidélité aux principes. ’ Nous avons encore à mentionner toute une série de
  • discours appartenant à l’année 1790 et dans lesquels Robespierre se montra, au milieu d’occasions très ciple fervent et ému. Desmoulins a revêtu les théories de Robespierre de son admirable prose, aussi pure et aussi ferme que celle de Pascal et de Voltaire dont il rappelle à la fois l’indignation éloquente et la fine raillerie. — Note du traducteur.

D Bismarck. À la suite des événements de 1848. — Note du traduc- f

diverses, l’ami le plus sincère du peuple, le défenseur … le plus ferme de ses droits sur lesquels il veillait avec « un soin jaloux. Le 21 juillet, il défend le droit desmuni- … cipalités à établir une taxe du pain en faveur dela classe la plus pauvre; le 28 juillet, il combat une motion tendant à sévir isolément et précipitamment contre le ministre des Affaires étrangères, Montmorin, qui avait permis aux troupes autrichiennes de traverser le territoire français, et contre le prince de Condé, (1) il « demande qu’on fixe un jour pour discuter les moyens de rendre impuissants tous les ennemis du peuple ; le premier août, quand on décide l’envoi d’une députation au roi pour exprimer à celui-ci l’attachement de l’Assemblée à sa personne, Robespierre demande qu’on envoie en même temps une députation chargée d’assister w à la fête funéraire que l’on préparait en l’honneur des « citoyens tombés pour la liberté à la prise de la Bastille. 11 combat la pétition d’une délégation venue du Béarn « et qui demandait le maintien à la couronne du château de Pau où Henri IV était né; Robespierre fit ressortir « : ce fait que la pétition était adressée au roi etnonà M l’Assemblée et ajouta qu’il ne fallait pas augmenter le nombre des domaines royaux. Il demande l’augmenta- « tion du traitement des facteurs, qui n’est pas en rapport avec les énormes traitements des fonctionnaires supé- rieurs de la poste. Il veut fermer au clergé l’accès des ï (D « .… Est-il le seul qui ait donné des preuves d’opposition ? Et, s’il fallait un exemple exclusif, je le demande à tous les hommes impartiaux, faudrait-il tomber sur un homme qui, attaché par toutes be les relations possibles aux abus de tous genres, n’a pas goûté nos $ principes ? » Et il s’élevait contre la guerre faite à des opinions rétrogrades, sans doute, mais sincères et honorables. — Note du tra- |

… fonctions judiciaires parce qu’ils sont déjà fonctionE naires et que plusieurs fonctions ne peuvent être plafs cées sans danger pour la Liberté dans une seule main. M. I1 combat le renouvellement du pacte de famille avec L_ l’Espagne. Il repousse un serment particulier, pour les dé ecclésiastiques, de fidélité à la nation et un costume à propre aux prêtres en dehors des fonctions sacerdole tales, parce que ce sont là des formalités inutiles et qui » pourraient donner au clergé des armes dangereuses en hui permettant d’accroître le nombre de ses partisans. . Ü 11 défend la municipalité de Soissons qui n’avait pas ii opposé de résistance lorsque le peuple affamé s’était N mis en travers de l’exportation des grains. Il combat le = monopole du tabac, comme tous les impôts indirects qui “atteignent peu les riches et retombent d’autant plus _ lourdement sur les pauvres. Il veut la réunion immé- | diate d’Avignon à la France parce que la population la réclame : « … On nous a dit qu’Avignon était la proF priété du Pape. Juste ciel! les peuples, la propriété

  • d’un homme ? Et c’est dans la tribune de l’Assemblée nationale de France qu’on a proféré ce blasphème !.… On vous a dit que, par un décret, vous aviez renoncé à Mioute conquête. La réunion d’un peuple à un autre
  • a-t-elle quelque chose de commun avec des conquêtes ? @ Une conquête n’est-elle pas l’oppression d’un peuple @ auquel le conquérant donne des fers? Ici les Avignonmais vous invitent à un contrat libre de part et d’autre… » (1) Il ne veut accorder d’indemnité qu’aux (1) La municipalité d’Avignon envoya à Robespierre une lettre de remerciements. Dans sa réponse, Robespierre déplore, avec les magistrats avignonnais, que la réunion du Comtat-Venaissin à la France ait été différée : « … En défendant les Avignonnais, c’est la

fonctionnaires qui ont réellement fait des avances au Trésor à la suite de « brevets de retenue », — lettres » royales qui assuraient à un fonctionnaire une retenue « . sur le traitement de son successeur. — Il défend les sol- M dats de Nancy qu’on accusait d’insubordination envers M leurs officiers et il objecte qu’onne peut pas savoir, sur un simple rapport du ministre, qui porte la responsa- « bilité de faits assurément regrettables. (1) En un mot, M nous le voyons toujours en avant lorsqu’il s’agit de justice, c’est la liberté, c’est ma patrie, c’est moi-même que j’ai 1 défendus… Quelles qu’aient été les raisons qui ont suspendu la M prononciation formelle de votre réunion, vous serez Français; vous l’êtes, puisque vous le voulez et que le peuple français le veut. Ce ne sont point des terres dont nous avons besoin, ce sont des hommes libres et vertueux! Et quelle contrée nous en offrira, si ce n’est Ia vôtre! Si Rome donnait le droit de cité aux peuples qu’elle avait vaincus, pourquoi repousserions-nous des frères, vainqueurs comme M nous du despotisme, et destinés à combattre avec nous pour la conservation de la liberté commune? Voilà la seule politique qui puisse faire le bonheur des hommes ; voilà du moins ma profession de foi… » En différant l’incorporation à la France du ComtatVenaissin, alors que tout le peuple avignonnais réclamait l’annexion, l’Assemblée nationale fut la complice involontaire des affreux mas” sacres de la glacière d’Avignon. — Note du traducteur. : (1) Ces infortunés soldats de Châteauvieux ont été en butte, eux aussi, à toutes les calomnies. Les actes d’insubordination prenaient J leur source dans le brigandage des officiers qui avaient fait main basse sur la modique paie des soldats. Le jour même où l’Assem-= blée constituante, cédant aux instances de Robespierre, ordonnait une enquête, le sang coulait à flots dans les rues de Nancy. « Un seul sentiment doit nous animer tous, avait dit Robespierre, l’amour de la paix et le respect pour la loi. » Bouillé, lui, se livra à une répression sauvage. On voulait frapper un grand coup sur le régi ment de Châteauvieux qui, l’année précédente, au 14 juillet, avait. refusé de tirer sur le peuple. Après sa victoire, pour laquelle l’As= semblée lui vota des remerciements, malgré les protestations de Robespierre, Bouillé fit encore mettre à mort 22 soldats de Château“ vieux ; 80 environ furent condamnés aux galères. Mais ces derniers allaient trouver des hommes généreux pour prendre leur défense Robespierre, Collot d’Herbois, Choudieu intéressèrent à leur cause le club des Jacobins ; et, le 9 avril 1792, l’Assemblée législative ordonnait la mise en liberté de 40-survivants. Paris leur offrit une fête magnifique. Un des premiers soins de ces infortunés avait étés

À combattre quelque mesure projetée ou exécutée contre | le Droit et la Justice éternelle ; mais, de là son indulM gence quand le ministre vient réclamer des poursuites 1 contre le parlement de Toulouse qui avait blämé la nou- … velle organisation judiciaire : « Cet arrêté n’est qu’un ; acte de délire qui ne peut exciter que le mépris. Que … l’Assemblée déclare aux membres de l’ancien parle__ ment de Toulouse qu’elle leur permet de continuer à … être de mauvais citoyens. » … Ileut, vers cette époque, la satisfaction de se voir élire juge au tribunal de Versailles : c’était la juste récompense … de ses efforts. Mentionnons encore un fait curieux apparA tenant à l’année 1790 : c’est le 29 décembre qu’il assista, comme témoin, au mariage de son camarade de collège, | Camille Desmoulins, avec Lucile Duplessis. (1) La béné- diction nuptiale fut donnée à Saint-Sulpice aux jeunes … époux par un ancien professeur de Camille et de Maxi- — milien au collège Louis-le-Grand, l’abbé Bérardier, qui _était devenu député à l’Assemblée nationale.

de se rendre au club des Jacobins pour exprimer leur gratitude à

ceux qui les avaient défendus et en particulier à Robespierre. Ils ne voulurent même se rendre à l’Assemblée législative, qui devait les recevoir, qu’après avoir entendu Robespierre: celui-ci leur

| adressa quelques paroles pénétrantes. Ce fut lui qui demanda aux Jacobins de consacrer le souvenir de la fête donnée en l’honneur

de ces malheureux soldats par cette inscription : Le 15 avril 1792, Tan IV de la liberté, la pauvreté et le peuple triomphérent avec les gardes-francaises, les soldats de Châteauvieux et tous les bons citoyens persécutés pour la cause de la Révolution.

— « Lors de ma mission à l’armée de l’Ouest, écrit P. Choudieu dans Ses Mémoires, j’ai fait entrer dans un corps franc qui se formait pour la Vendée ces infortunés Suisses ainsi que plusieurs autres de leurs compagnons que j’avais contribué à sauver le 10 août, et ils se Sont fait tuer presque tous au service de la République. » — Mémoires de Choudieu, Paris, 1897. — Note du traducteur.

(1) L’autre témoin fut Danton. Camille Desmoulins donna à chacun ‘d’eux une tabatière en souvenir. — Bulletin de la Société de l’Histoire / de la Révolution française ; XVI, 1889, page 469.

Nous voici arrivés à l’année 1791. Si Robespierre e avait, l’année précédente, veillé avec un soin jaloux . sur les intérêts populaires et défendu la liberté sans M jamais s’avouer vaincu, il redoubla d’efforts cette M année, car le nombre des combattants pour la Justice M et le Droit diminuait toujours : les uns s’arrêtaient de M fatigue; les autres, parce qu’ils avaient atteint le but | que réclamait leur égoïsme, c’est-à-dire la domination de la bourgeoisie sur les ruines de la monarchie absolue et de la noblesse. Robespierre, lui, était l’âme de l’opposition contre cet esprit réactionnaire personnifié M dans les constitutionnels, dans leur chef Barnave et même dans une partie de la gauche qui avait peur du M | peuple. Comme il était le représentant le plus sincère M et le défenseur le plus énergique des principes posés M au début par l’Assemblée, toute la France avait les yeux fixés sur lui comme sur l’ancre de salut de la liberté publique. Aussi la haine de ceux qui avaient déserté la cause populaire grandissait-elle chaque jour à son égard; et ils allaient jusqu’à faire cause come. mune avec un Malouet ou avec d’autres députés dont ” ils avaient été, peu auparavant, les adversaires acharnés; aucun moyen ne leur semblait trop bas pour atteindre et calomnier Robespierre; ils cherchèrentw même à lui enlever la parole, de sorte qu’il se vit réduit à faire imprimer une lettre ouverte à la nation ! « On me force à défendre à la fois mon honneur et maw patrie. Je remplirai cette double tâche ». ( ») Etil ne se (1) Le rôle de Robespierre en 1791 est admirablement exposé
dans cette brochure de 49 pages. Lés derniers travaux historiques, et en particulier les documents publiés par M. Aulard sur le club des Jacobins, sont venus confirmer les appréciations de Robespierre

k . lassa point, en effet, de défendre la patrie dans ses … paroles tout empreintes de franchise et de hardiesse; til notre cadre est malheureusement trop étroit pour le « suivre jour par jour à la tribune : nous devons nous … contenter de mentionner les plus remarquables de ses k . discours appartenant à l’année 1791. Il se prononça pour la liberté absolue du théâtre : K « L’opinion publique est seule juge de ce qui est conui forme au bien »; pour la liberté absolue de pétition : … « Je défendrai surtout les plus pauvres. Plus un homme est faible et malheureux, et plus il a besoin du droit … de pétition. Et c’est parce qu’il est faible et malheunreux que vous le lui ôteriez! Dieu accueille les _ demandes non seulement des plus malheureux des … hommes, mais des plus coupables. » Il se prononça encore pour l’entière liberté de la presse et de la « parole, alors même, dit-il, qu’on aurait à souffrir per- . sonnellement de cette liberté : c’est ainsi qu’il prit chaudement la défense d’un homme qu’on voulait exclure du club des Jacobins parce qu’ilavait mal parlé de lui, Robespierre; et qu’il défendit également l’abbé … Raynal, exilé sous l’ancien régime à cause de son Histoire philosophique des deux Indes, et qui, mainte- … nant, revenu dans sa patrie, s’était permis une critique

  • violente des actes de l’Assemblée nationale; Robes- … pierre combattit la proposition qui avait été faite de . poursuivre judiciairement l’abbé Raynal pour offense Le style de cette adresse est ferme, parfois d’une rare éloquence. Enfin Robespierre, ayant publié lui-même sa justification, nous fournit pour cette brochure un caractère d’authenticité qui manque … parfois à des discours plus ou moins altérés, la sténographie n’exis- . tant pas encore et les passions politiques étant fort grandes. — Note _ du traducteur. | 77

envers le pouvoir public. (1) Il montre dans la grande « inégalité des fortunes un malheur pour la société : « Législateurs, vous n’avez rien fait pour la liberté, si vos lois ne tendent pas à diminuer par des moyens doux et efficaces l’extrême inégalité des fortunes! »; M conformément à ce principe, il se déclare pour l’égalité dans l’héritage entre tous les co-partageants et il M demande qu’une loi particulière fixe les cas où il serait permis au testateur d’avantager un héritier au détri- u ment des autres. Il réclame une diminution de la moitié au moins sur les traitements des ministres, auxquels M l’assemblée avait attribué de 100.000 à 150.000 livres. Il proteste, — quoique seul à peu près sur ce point dans M le parti démocratique, — contre les poursuites judi- . ciaires spéciales qui devaient atteindre les ecclésias- M tiques dont les discours ou les écrits auraient déplu : « Il n’y a pas de distinction à faire entre un ecclésias- « tique et un autre citoyen. Il est absurde de vouloir porter contre les ecclésiastiques une loi qu’on n’a pas M encore osé porter contre tous les citoyens. Des consi- M dérations particulières ne doivent jamais l’emporter « sur les principes de la justice et de la liberté. Un ecclé- siastique est un citoyen; et aucun citoyen ne peut être soumis à des peines pour ses discours… » (2) 4 (@) I obtint, par un discours plein de tact et de finesse, que l’Assemblée passât à l’ordre du jour sur la demande en poursuites. — Note du traducteur. 4 @) Interrompu violemment, Robespierre continua sans se laisser M troubler : « J’entends des murmures et je ne fais qu’exposer l’opinion des membres qui sont les plus zélés partisans de la liberté, M et ils appuyeraient eux-mêmes mes observations, s’il n’était pas M question des affaires ecclésiastiques. » Robespierre avait, quelques jours auparavant, obtenu la mise en liberté du curé d’Issy-l’Evêque jeté en prison à cause de son attachement aux principes démocra78 4

“ Il défend l’inviolabilité du secret des correspondances : « Une atteinte portée à cette inviolabilité est % un attentat à la foi publique. » (x) Il proclame en poli- | tique le principe suivant : « Rien n’est juste que ce qui L est honnête, rien n’est utile que ce qui est juste; » et k condamne en conséquence le mystère du comité diplo- — matique qui suivait en ceci l’exemple du gouverneee A , . = ment (2). Il blâme le penchant qu’ont les Français à …._ tout abandonner entre les mains de l’État c’est-à-dire __ du pouvoir, des ministres, et il veut empêcher ceux-ci —. de franchir les limites de la Constitution pour se per- À tiques ; il prononça un très beau discours dont voici un passage : . « Ah! combien d’accusés ont été élargis sur des considérations de \ liberté et d’humanité, quoique chargés de soupçons bien autre-

  • ment graves! Je ne m’y suis jamais opposé parce que le sentiment _ d’humanité balançaït en moi la crainte de voir la liberté compro- — mise; mais ici on ne m’objectera pas sans doute l’intérêt de la n_ liberté et le salut de la société. Est-ce donc parce que celui que je __ défends est sans appui que l’on murmure? Ah! s’il eût été un ennemi du peuple, il ne gémirait pas depuis sept mois dans une prison! Peut-être n’y serait-il jamais entré. Ne serions-nous donc inexorables qu’envers les infortunés, envers les amis de la patrie accusés d’un excès d’enthousiasme pour la liberté? Non, ce n’est point le moment d’accabler des citoyens sans appüi, lorsque tant de coupables, jadis illustres, ont été absous. Je citerai l’abbé de … Barmond et tant d’autres, qui, se trouvant dans l’ordre anciennement puissant, ont été élargis par le Châtelet. » — Sur l’affaire du É curé Carion, voir E. Hamel, Histoire de Robespierre, tome I. — Note 4 du traducteur. h (1) « Comment sait-on que ce sont des écrits contre l’Assemblée É nationale? On a donc violé le sceau des cachets? C’est un attentat . _ contre la foi publique. Et quand même ces écrits aristocratiques n’eussent pas été fermés, on aurait dû respecter le contre-seing dont ils étaient revêtus.. Autorisons cette violation, et l’inquisition s’exercera bientôt aussi contre les écrits patriotiques. Chaque
  • député est libre dans ses opinions, dans ses écrits, et à plus forte …_ raison dans ses correspondances. » Robespierre obtint que l’Assemblée rendit à la circulation, sans les ouvrir, les lettres qui avaient » été déposées sur le bureau de son président. — Note du traducteur. ‘ (2) Le gouvernement s’obstinait à cacher les menées des émigrés

mettre des incursions sur le domaine d’autres pou- /} voirs ou même pour confisquer à l’occasion toutes les M libertés publiques; conformément à ces principes, ilne veut pas que les autorités inférieures soient aveuglé- M

ment soumises aux autorités supérieures ni que le ministre puisse les révoquer sous prétexte de déso- M béissance envers des ordres supérieurs; il réclame À encore pour que la nomination des hauts fonctionnaires äu Trésor soit confiée aux représentants de la nation et non au ministre. Enfin c’est Robespierre qui, le pre- 4 mier, proposa le service obligatoire, l’armement du peuple et le renouvellement de tous les cadres d’offi- M Le 21 juin au matin, on apprit à Paris le départ de la famille royale qui avait quitté les Tuileries dans la nuit k. pour prendre la fuite. La consternation fut naturelle ment très grande dans tous les cercles, et on discuta partout avec animation sur les mesures à prendre, mais l’ordre ne fut nulle part troublé et les petits bourgeois ne furent pas peu étonnés, le jour suivant, mais se L trouvèrent non moins joyeux d’avoir si bien dormi tout en n’ayant plus de roi. Pendant ce temps, l’Assemblée M nationale s’occupait des mesures à prendre et elle M avait justement décidé d’adresser une proclamation à K la Nation, proclamation dans laquelle on parlait d’un « enlèvement de la famille royale, lorsque, à neuf heures et demie, arriva un courrier annonçant l’arrestation M (1) Robespierre écrivit un mémoire de 78 pages sur les gardes nationales et en donna lecture à l’Assemblée constituante et aux p Jacobins. Son idéal, comme il le dit lui-même, était la Suisse, une nation toujours prête à s’armer contre l’ennemi, cependant n’ayant Li pas la charge d’une armée permanente. De cruels événements ont empêché la France d’entrer dans cette voie. — Note du traducteur. “à

Lu des fugitifs à Varennes. Le directoire du département … cauld, s’était aussi déclaré en permanence dès le 21, …_ afin de prendre les mesures dictées par la situation. A Le 22 juin, à dix heures du soir, le chirurgien Magnin, …. de Varennes, qui avait parcouru en vingt heures une … distance de 298 kilomètres, apporta tous les détails sur … l’arrestation de la famille royale. (1) Mn (1) M. le docteur Brunnemann donne alors le récit de Magnin - — d’après les procès-verbaux du Conseil général. Nous nous permet- …—. tons de supprimer deux pages environ et de montrer à la place 4 quelle fut l’attitude observée par Robespierre dans cette période n assurément fort critique. Nous avons ici pour guide Camille Des- — moulins, — Révolutions de France et de Brabant, numéro LxXxxn. Le 21 juin, Robespierre se rendit aux Jacobins vers dix heures du soir, en sortant de l’Assemblée nationale. Il parla longuement, avec . une animation extraordinaire : « Ce n’est pas à moi que la fuite du —… premier fonctionnaire public devait paraître un événement désas- ; — treux. Ce jour pouvait être le plus beau de la révolution ; il peut le devenir encore et le gain de quarante millions d’entretien que coù- tait l’individu royal serait le moindre des bienfaits de cette journée. » Puis Robespierre fait le tableau des dangers qui menacent la France. D’abord l’Europe en armes ; mais le péril venu de l’ex- - … térieur n’est pas celui qui l’effraie: « que toute l’Europe se ligue contre nous, et l’Europe sera vaincue ». C’est le péril intérieur qu’il voit le plus redoutable : un peuple lassé des fatigues de la Liberté, tout prêt aux transactions ; et des ennemis de cette même Liberté pour la tuer! Le long discours de Robespierre se termine ainsi: « Je sais que par une dénonciation, pour moi dangereuse à faire, L j’aiguise mille poignards, et je me dévoue à toutes les haïnes; je

  • sais le sort qu’on me garde; maïs si, dans les commencements de la Révolution, et lorsque j’étais à peine aperçu dans l’Assemblée . nationale, si lorsque je n’étais vu que de ma conscience, j’ai fait … le sacrifice de ma vie à la vérité, à la liberté, à la patrie, aujour_ d’hui, que les suffrages de mes concitoyens, qu’une bienveillance universelle, que trop d’indulgence, de reconnaissance, d’attache- … ment, m’ont bien payé de ce sacrifice, je recevrai presque comme … un bienfait une mort qui m’empêchera d’être témoin de maux que … je vois inévitables. » Camille Desmoulins ajoute, après avoir donné ce discours : « Que ne puis-je rendre cet accent de patriotisme et d’indignation avec lequel il l’a prononcé ! Il fut écouté avec cette attention religieuse

Après le retour de la famille royale, le 25 juin, commencèrent dans l’Assemblée constituante les délibérations sur les suites qu’il convenait de donner à la grave conduite du roi. Robespierre prit une part considérable dans ces débats. Dès que la fuite du roi avait été connue, il s’était prononcé, surtout aux Jacobins, contre la légende, qu’on cherchait à accréditer, d’un enlèvement M du roi, fable à laquelle les constitutionnels feignaient de croire ; mais il fut à peu près seul de son opinion dans l’Assemblée nationale, de sorte que sa tête serait « probablement tombée la première si le roi était rentré M victorieusement à Paris. Il ne se prononça pas moins « contre la pétition qui demandait la déchéance parce « qu’il craignait qu’elle ne fournît à la majorité de lAs- … semblée l’occasion cherchée depuis si longtemps de ‘ poursuivre le club des Jacobins et de mettre à exécution un plan machiné de longue main. Mais Robespierre protesta, le 26, quand on proposa de faire interroger le roi et la reine par des membres de l’Assemdont on recueille les dernières paroles d’un mourant. C’était, en | effet, comme son testament de mort qu’il venait déposer dans les archives de la société. Je n’entendis pas ce discours avec autant de M sang-froid que je le rapporte en ce moment, où l’arrestation du « ci-devant roi a changé la face des affaires. J’en fus affecté jusqu’aux larmes en plus d’un endroit ; et lorsque cet excellent citoyen au milieu de son discours parla de la certitude de payer de sa tête les
vérités qu’il venait de dire, m’étant écrié : Nous mourrons tous avant « toi, l’impression que son éloquence naturelle et la force de son dis- « cours faisaient sur l’Assemblée était telle, que plus de huit cents « personnes se levèrent toutes à la fois, et entraînées comme moi, par un mouvement involontaire, firent un serment de se rallier autour M de Robespierre, et offrirent un tableau admirable par le feu de leurs M paroles, l’action de leurs mains, de leurs chapeaux, de tout leur visage, et par l’inattendu de cette inspiration soudaine. » ÿ Madame Roland, présente à cette scène, dit aussi que ce fut un M spectacle grandiose et inattendu. — Note du traducteur. À

FE blée : (1) « La reine est une citoyenne comme toute x autre Française ; le roi, dans ce moment, est un G citoyen comptable à la nation, et en qualité de premier _ fonctionnaire public, il doit être soumis à la loi. »Il À demandait qu’on n’agît pas avec une coupable légè- …. reté: « Ce n’est pas vouloir le bien de la nation que ie d’introduire la précipitation à la place des règles de la if sagesse. » Et quoiqu’il se trouvât en désaccord avec —_ la majorité qui voulait couvrir le roi au moyen de l’in__ violabilité inscrite dans la Constitution, il ne poursuivit tj pas moins sa ligne de conduite et montra qu’on ne pou- À vait parler d’inviolabilité, en ce qui touchait le roi, que à là où il y avait responsabilité ministérielle ; que ce ._ n’était pas le cas ici, et que, dans cette occasion, le roi fé. ne pouvait être envisagé autrement que comme cou- …_ pable: « On ne peut envisager que deux hypothèses en _ prenant une résolution semblable à celle que je combats : ou bien le roi, que je supposerais coupable envers une nation, conserverait encore toute l’énergie de l’au- È torité dont il était d’abord revêtu, ou bien les ressorts RE du gouvernement se relâcheront dans ses mains. Dans .« le premier cas, le rétablir dans toute sa puissance, | n’est-ce pas évidemment exposer la liberté publique à ; L_ un danger perpétuel? Et à quoi voulez-vous qu’il . emploie le pouvoir immense dont vous le revêtez, si ce n’est à faire triompher ses passions personnelles, si ce n’est à attaquer la liberté et les lois, à se venger de ceux qui auront constamment défendu contre lui la cause publique ? Au contraire, les ressorts du gouver- (1) Robespierre voulait que le roi et la reine fussent interrogés rh F tribunal de l’arrondissement des Tuileries. — Note du traduc-

Maximilien Robespierre , ne. nement se relâchent-ils dans ses mains, alors les rênes Ë du gouvernement flotient nécessairement entre les mains de quelques factieux qui le serviront, le trahi- 1 ront, le caresseront, l’intimideront tour à tour, pour 4 régner sous son nom. Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un gouvernement À faible, c’est seulement sous ce point de vue qu’il faut envisager la question actuelle… Qu’on m’accuse sion veut de républicanisme ; je déclare que j’abhorre toute espèce de gouvernement où les factieux règnent. > « Messieurs, aux mesures que vous ont proposéesles M Comités, il faut substituer des mesures générales, évidemment puisées dans l’intérêt de la paix et de la | liberté. Ces mesures proposées, il faut vous en dire un É mot : elles ne peuvent que vous déshonorer, et,sij’étais réduit à voir sacrifier aujourd’hui les premiers prin- M cipes de la liberté, je demanderais au moins la permis- 1 sion de me déclarer l’avocat de tous les accusés ; je voudrais être le défenseur des trois gardes du corps, À de la gouvernante du dauphin, de M. Bouillé lui-même. Dans les principes de vos comités, le roi n’est pas coupable, il n’y a point de délit!… Mais partout où iln’y } épargner un coupable est une faiblesse, immoler un coupable plus faible au coupable puissant, c’est une ; injustice. Vous ne pensez pas que le peuple français soit assez vil pour se repaître du spectacle du supplice de À quelques victimes subalternes; vous ne pensez pas M qu’il voie sans douleur ses représentants suivre encore k: la marche ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours à sacrifier le faible au fort… Non, Messieurs, il faut ou prononcer sur tous les coupables, ou prononcer F

“ l’absolution générale de tous les coupables… » (1) Il L_ demandait, en conséquence, quela nation fût consultée; _ onne devait pas se flétrir par des vengeances envers = k_ des complices moins coupables que l’instigateur, mais là si on voulait absolument les poursuivre, il ne fallait _ pas épargner le frère du roi : « Prenez garde d’éparL gner des conspirateurs puissants; n’oubliez pas que le …__ seul homme qui ait été immolé à la Révolution était un homme d’un rang inférieur, — Robespierre a ici en vue le Hs marquis de Favras, pendu pour hautetrahison, —etqu’il {e a été immolé à ce même homme qui vient de fuir… Si 12 Assemblée cumtle dans son décret tant d’inconsé- ÿ (1) Le discours du 14 juillet 1791 est, parmi les discours de Robesee pierre, un des mieux composés. Il y règne une unité remarquable, sai une logique serrée ; les arguments s’enchainent dans une progression (à très heureuse, et le ton de l’ironie alterne avec celui de l’indignaE tion pour s’élever parfois à une très haute éloquence. Nous renfi voyons à ce discours, — trop long pour être offertici au lecteur, —tous } ceux qu’une étude littéraire des discours de Robespierre pourrait KW intéresser. — Notons encore que ce discours est en tout conforme, ñ quant à la doctrine, aux célèbres discours prononcés par Robes-

  • pierre, deux ans plus tard, dans le procès du roi; ils peuvent se N ramener, en effet, à ce passage du discours de 1791: « Le roi est ès inviolable, dites-vous ; il ne peut pas être puni: telle est la loi. Re Vous vous calomniez vous-mêmes! Non, jamais vous n’avez décrété ïs qu’il y eût un homme au-dessus des lois ; un homme qui pourrait 4 impuñhément attenter à la liberté, à l’existence de la nation, et ke insulter paisiblement, dans l’opulence et dans la gloire, au déses- à poir d’un peuple malheureux et dégradé! Non, vous ne l’avez pas be fait : si vous aviez osé porter une pareille loi, le peuple francais É n’y aurait pas cru, ou un cri d’indignation universelle vous eût u appris que le souverain reprenait ses droits! » Cependant, Robespierre ne poursuivait encore que la déchéance, en 1791. Car quelqu’un lui ayant demandé, aux Jacobins, si l’on pouvait donner à k l’Europe une seconde représentation du drame sanglant dont Cromwell avait été le principal acteur, il répondit aussitôt : « La seule question est un crime, la réponse en serait un autre. » Le ( discours sur l’inviolabilité produisit une si grande impression à la cour, qu’elle répandit le bruit d’une prétendue folie de Robespierre, h comme on le voit par une dépêche du baron de Staël à son gouver- \ nement. — Note du traducteur.

quences, je me crois obligé, en faveur de l’impérieuse # loi qui me lie à la défense des intérêts de la nation, je me crois, dis-je, obligé de protester en son nom. » J Le dimanche 17 juillet eut lieu le trop fameux mas- } sacre du Champ de Mars. Des milliers de citoyens sans armes, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, s’étaient rendus dans l’après-midi au Champ à de Mars, soit pour user de droits légaux en signantune pétition à l’Assemblée nationale, soit pour se promener : simplement en famille. Ils furent attaqués brusquement par la bourgeoisie armée qui formait, seule, la garde F nationale depuis que la malheureuse loi sur l”organisa- M tion de ces milices en avait chassé les citoyens passifs. à Et, sous la direction de Lafayette et de Baïlly, sur l’ordre 4 de Charles Lameth, qui s’en est vanté publiquement en | 1832, dans la Chambre des députés, les salves d’artillerie couchèrent des centaines de morts et de blessés. (x) 4 Après un tel mépris et de pareilles violations des F libertés constitutionnelles, on pouvait s’attendre à tous 4 les attentats de la part des gouvernants. Aussi, le soir E. du 17, Maurice Duplay offrit-il à Robespierre un asile pour la nuit dans sa maison de la rue Saint-Honoré. Ë C’était à la sortie du club des Jacobins, vers onze heures FE du soir. Robespierre accepta cette offre après quelque Madame Duplay le reçut comme un fils. Lorsqu’au () Robespierre, comme il a été dit, avait combattu vainement, À aux Jacobins, la pétition, première cause de cet affreux massacre F qui le plongea dans un profond désespoir. Voir pour la conduite 4 de Robespierre à cette époque, le Journal des Débats du Club siégeant 4 aux Jacobins ; les deux adresses au nom du Club par Robespierre, 4 l’une à l’Assemblée nationale, l’autre aux Sociétés affiliées ; enfin, k lAdresse de Maximilien Robespierre au peuple francais, mentionnée ‘4 plus haut. — Nofe du traducteur. 5 4 86 3

1 matin il voulut prendre congé d’elle pour retourner à dans son petit logis de la rue de Saintonge, elle le ( supplia de passer au moins encore un jour chez eux. d’ C’est ainsi qu’il fut amené à loger d’une manière HA durable dans cette hospitalière maison, ravi qu’il était hi de l’amabilité de la famille. Il s’y fixa donc, tout en à payant une pension pour le logement et la nourriture ; il car il prenait auparavant ses repas dans un petit res- (A taurant à trente sous. : à Duplay était né en 1735 à Saint-Didier (Haute-Loire). Ki Venu jeune à Paris, il avait été protégé par madame Gi Geoffrin, l’intelligente amie des Encyclopédistes ; et il F ‘était parvenu, en quarante années du travail le plus k assidu, à amasser une fortune de 15.000 livres de rentes f placée en maisons ; mais comme, à la suite de la Révofi lution, ses maisons ne se louaient plus, il reprit son commerce. On voit que ce n’était pas l’espoir du gain ; qui l’avait poussé à se joindre au mouvement. Duplay rs avait un fils de douze ans et quatre filles plus âgées, | Éléonore, Sophie, Victoire et Élisabeth ; la deuxième était mariée dès cette époque à l’avocat Auzat, d’Issoire k La famille habitait un pavillon situé au fond de la ide cour. Au rez-de-chaussée, étaient la salle à manger, le salon et une pièce où se tenaient d’ordinaire les jeunes filles ; au premier étage, la chambre à coucher des jeunes filles, celles de leurs parents, un cabinet de toiAS” lette et la chambre qu’on céda à Robespierre. Celle-ci ; n’avait qu’une fenêtre donnant sur la cour. (1) Les (à) « Elle n’avait d’autre perspective que l’intérieur d’un magasin de bois, et elle était placée au-dessus d’un atelier, « toujours retentissant du marteau et de la scie des ouvriers », dit madame Lebas,

meubles de cette chambre consistaient en un lit de À noyer avec des rideaux de damas bleu à fleurs % blanches, quelques chaises de paille, un bureau très % simple et, au-dessus, fixées à la muraille, quelques È les visites dans le salon de son hôte ; l’ameublement è était d’acajou recouvert de velours d”Utrecht cramoisi. 1 On y plaça plus tard le portrait en pied de Robespierre } peint par Gérard. C’était là cette pièce élégante dans J laquelle le disciple de Rousseau « s’asseyait au milieu : 1 des images plastiques, tableaux ou gravures, qui mul- 1 tipliaient et reflétaient son Moi »!

En août, on procéda à une nouvelle revision de l’acte 4 constitutionnel, sans qu’on y introduisit de notables | changements. C’est chose touchante que de voir Robes- 1 pierre élever la voix chaque jour, — bien qu’il fût con- 4 vaincu de l’inutilité de ses efforts, — pour défendre les 4 | droits du peuple et les grands principes de la Liberté p et de l’Égalité. Les Parisiens lui témoignèrent leur À reconnaissance en le nommant accusateur public, (1) s sans qu’il en sût rien auparavant ni qu’il eût fait À aucune démarche, et malgré les intrigues de ses rivaux, en particulier de Duport qui convoitait 1 lui-même ce poste. (2) Il accepta l’élection, quoique k. — la plus jeune fille de Duplay, — qui revient à plusieurs reprises sur L ce détail dans ses notes et dans son manuscrit. » — E. Hamel, — la n: Maison de Robespierre, Paris, 1895. — Note du traducteur. De

() Au criminel. Fonction équivalente à celle de procureur de la | République. — Note du traducteur. ‘4

(2) Ce n’est pas tout à fait exact pour Duport. Duport avait été ! nommé président à ce même tribunal, il ne convoitait donc pas la 1 place d’accusateur public. Mais il fit toutes les démarches possibles # pour empêcher Robespierre d’arriver à ce dernier poste, allant 4

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di tout son naturel l’eût porté davantage vers une ! fonction paisible comme celle de juge à Versailles : « Je j suis appelé à une destinée orageuse, écrivait-il à son ami Buissart, il faut en suivre le cours jusqu’à ce que | j’aie fait le dernier sacrifice que je pourrai offrir à ma ia Le 30 septembre, après que le président Thouret eût ie clôturé les travaux de l’Assemblée constituante, (2) à M jusqu’à menacer de sa démission au cas où Robespierre serait élu. k! Et l’assemblée électorale présidée par le savant Lacépède ayant élu F3 Robespierre, Duport abandonna, en effet, son poste de juge. — Fi Note du traducteur. se (1) Pour accepter le poste d’accusateur public, Robespierre avait \ dû démissionner, à Versailles, de son poste de juge au tribunal. ÿ I1 le fit dans deux belles lettres adressées, l’une au procureurd syndic du département de Seine-et-Oise, l’autre à la Société des 2 Amis de la Constitution de Versailles. Dans cette dernière lettre, il j appelle son nouveau poste « de toutes les charges, la plus contraire à mon goût et à mon caractère ». Cette charge allait l’engager « dans ur tourbillon d’affaires délicates, épineuses, immenses, au moment où j’aspirais après la fin de tant de travaux et d’agita- ; tions ». Son désir eût été de se reposer dans l’étude des grandes { vérités de législation et de politique afin de les défendre un jour et i de les faire triompher au sein des assemblées législatives; mais ses ” amis l’avaient supplié de servir la liberté dans un nouveau poste. Il terminait par ces lignes : « Soyez les-interprètes de mes regrets et de ma douleur auprès de vos concitoyens, auprès des habitants de la contrée qui m’avait honoré de sa confiance. Dites-leur que cette seule qualité sera toujours à mes yeux un titre sacré; ditesleur que, pour aimer ardemment la patrie, je n’en suis pas moins attaché à leur bonheur particulier, et que je leur offre à tous en général et à chacun en particulier mon zèle, ma voix, toutes mes ressources et ma vie même. » Dans sa lettre à Buissart, Robespierre parle également du chagrin qu’il éprouvait en se séparant de ses ! électeurs de Versailles : « Je regrette mes chers citoyens de Versailles qui m’ont donné les preuves les plus touchantes de leur atta- . chement, et à qui cet événement causera beaucoup de peine… » — ; Note du traducteur. ! (2) IL est étonnant que M. le docteur Brunnemann ait omis de mentionner un des actes les plus considérables, dans la carrière ) politique de Maximilien Robespierre : la motion qui écartait les j députés à l’Assemblée constituante de la prochaine Assemblée législative, Dès le 7 avril 1791, Robespierre avait obtenu qu’aucun

la sortie Robespierre et Pétion furent salués par les assistants du cri mille fois répété de : « Vive la liberté! Vive la nation! » Robespierre, qui n’était guère l’ami % de semblables démonstrations, se jeta avec Pétion 4 dans un fiacre ; mais il en descendit aussitôt lorsqu’on 1 fit mine de vouloir dételer les chevaux. Alors Robes- É pierre supplia le peuple de ne pas perdre le respect de lui-même et de ne pas prodiguer à des individus les marques de reconnaissance. Il put dès lors poursuivre j: tranquillement son chemin, accompagné de ce cri renouvelé sans cesse par des milliers de voix enthou- 4 membre de l’Assemblée constituante ne pourrait être porté au mi- 4 nistère pendant les quatre années qui suivraient la session, — plus F1 tard, Buzot fit ramener ce terme à deux années; — qu’ils ne pour- Î

À raient, de plus, accepter pendant le même laps de temps aucun poste, aucune faveur ou distinction relevant du pouvoir exécutif. 1 Le 16 mai, Robespierre proposa que les membres de l’assemblée à actuelle ne fussent pas élus membres de la prochaine législature. Sa 4 motion ayant été combattue par Thouret, il vint la défendre à la 4 tribune et prononça un de ses plus beaux- discours, dont nous i ne pouvons malheureusement donner ici que quelques fragments : À

« Messieurs, les plus grands législateurs de l’antiquité, après avoir donné une constitution à leur pays, se firent un devoir de k rentrer dans la foule des simples citoyens et de se dérober même quelquefois à l’empressement de la reconnaissance publique. Ils L } pensaient que le respect des lois nouvelles dépendait beaucoup de F. celui qu’inspirait la personne des législateurs et que le respect E qu’imprime le législateur est attaché en grande partie à l’idée de 4 son caractère et de son désintéressement : du moins faut-il conve- ‘M nir que ceux qui fixent la destinée des nations et des races futures 4 doivent être absolument isolés de leur propre ouvrage, qu’ils 4 doivent être comme la nation entière et comme la postérité : il ne h suffit pas même qu’ils soient exempts de toute vue personnelle et $ de toute ambition; il faut encore qu’ils ne puissent pas en être 4 soupçonnés… » Il examine ensuite les objections qui avaient été À faites. On avait dit que les constituants ne trouveraient pas des « En partageant le sentiment honorable pour l’Assemblée actuelle 1 qui est la base de cette opinion, je crois exprimer le vôtre en disant 4 que nous n’avons ni le droit, ni la présomption de penser qu’une nation de vingt-cinq millions d’hommes, libre et éclairée, est 4

À siastes : « Voilà les véritables amis du peuple, les : * C’est ainsi que finit l’époque la plus heureuse et la | moins connue de la vie de Robespierre. Qui pourrait ; trouver quelque chose à reprendre dans cette existence pleine de dévouement et d’abnégation ? Jusqu’à ’ présent, l’homme d’action a toujours fait oublier le 4 législateur pacifique ; et le lutteur puissant de la Con- ! vention a fait quelque tort, devant la postérité, au philosophe de l’Assemblée constituante. Cest un devoir pour l’historien de remettre en lumière cette partie trop oubliée de sa vie; et nous comptons sur | réduite à l’impuissance de’trouver facilement sept cent vingt défen- | seurs qui nous vaillent; et si dans un temps où l’esprit public n’était point encore né, où la nation ignorait ses droits et ne pré- L voyait pas encore sa destinée, elle a pu faire des choix dignes de cette révolution, pourquoi n’en ferait-elle pas de meilleurs encore lorsque l’opinion publique est éclairée et fortifiée par une expé- rience de deux années, si féconde en grands événements et en grandes leçons ? » D’ailleurs, n’y avait-il pas danger à se charger encore pour deux ans du fardeau des destinées d’une nation ? « … Athlètes victorieux, mais fatigués, laissons la carrière à des \ successeurs frais et vigoureux qui s’empresseront de marcher sur nos traces, sous les yeux de la nation attentive, ei que nos regards | seuls empêcheront de trahir leur gloire et la patrie. Pour nous, hors de l’Assemblée législative, nous servirons mieux notre pays , qu’en restant dans son sein; répandus sur toutes les parties de cet empire, nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumière; nous propagerons partout l’esprit public, l’amour J de la paix, de l’ordre, des lois et de la liberté. Rien n’élève les âmes des peuples, rien ne forme les mœurs publiques comme les vertus des législateurs : donnez à vos concitoyens ce grand exemple d’amour pour l’égalité, d’attachement exclusif au bonheur de la patrie… », etc. C’est ce discours, dont nous n’avons pu donner que quelques passages expressifs, qui fut apprécié ainsi par le Journal de Paris : « .… il honore l’esprit de M. Robespierre, il honore son talent, il honore son caractère, il établit une grande unité dans tous les principes qu’il a professés dans sa carrière politique; il en garantit la sincérité. Le vrai démocrate, le voilà !… » — Note du traducteur.

l’assentiment de nos lecteurs si nous l’avons essayé E avec quelque détail. . Ce que l’Assemblée a fait de bien est en grande $ partie son œuvre; là où elle fut infidèle aux grands | principes de 1789, — distinction entre les citoyens actifs 1 et les citoyens passifs ; conservation de l’esclavage; (1) 4 conservation de l’armée ancienne avec ses officiers à À l’esprit rétrograde, — ce fut contre la volonté de Robes- $ pierre et malgré tous ses efforts. Si on avait mieux écouté sa voix, probablement que toutes les révolutions ultérieures n’auraient pas eu lieu. Ë C’est par là que s’explique son immense popularité qui portait son nom de ville en ville, de hameau en 4 hameau, comme un symbole de liberté et de justice. Les journaux, les sociétés populaires, retentissaient : () Dans les discussions des 7 et 8 mai 1791, Robespierre de- # manda hautement l’abolition de l’esclavage; le 7, il s’écrie : « Oui, € dès le moment où dans un de vos décrets vous aurez prononcé le mot esclave, vous aurez prononcé votre propre déshonneur. » Le lendemain, il improvise à la tribune une de ses apostrophes ÿ les plus éloquentes : « Périssent les colonies !.. » Interrompu vio- 4 lemment, il poursuit sans se troubler : « Oui, périssent les colonies, ; = s’il doit vous en coûter voire honneur, votre gloire, votre liberté ! Je le répète : Périssent les colonies, si les colons veulent par les À menaces nous forcer à décréter ce qui convient le plus à leurs à intérêts. Je déclare, au nom de l’Assemblée {se reprenant), au nom ) de ceux des membres de cette Assemblée qui ne veulent pas ren- EL verser la Constitution, je déclare, au nom de la Nation qui veut être À libre, que nous ne sacrifierons pas aux députés des colonies qui n’ont pas défendu leurs commettants comme M. Monneron; je | déclare, dis-je, que nous ne leur sacrifierons ni la Nation ni les colonies, ni l’humanité tout entière. » On voit quelle est l’origine de la : fameuse formule : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! » À Elle ne fut point prononcée telle quelle, par Robespierre, — voir 4 Louis Combes, Curiosités révolutionnaires ; — et, d’ailleurs, il n’avait À nullement l’intention de ruiner les colonies, mais au contraire de 1 leur assurer une prospérité nouvelle, comme on le voit par les autres passages du discours. — L’esclavage ne fut aboli qu’en 1848. — Note du traducteur. : |

chaque jour de son éloge; même dans les théâtres, on le plaçaiït sur la scène (x) et on livrait sa personne aux F

applaudissements enthousiastes des citoyens pour

lesquels il était comme un apôtre. Il faudrait en vérité

connaître bien peu le genre humain pour croire que

l’hofme qui exerçait une telle action sur tout un

peuple, n’a été qu’un individu d’intelligence médiocre.

D’autres, — nominasunt odiosa, — séduisent les peuples

par le génie de la force brutale; Robespierre s’impo-

sait à l’amour des masses par l’énergie de son carac-

tère, par l’ascendant de ses vertus, par la grandeur de

ses talents, par son incorruptibilité. Jamais il n’a eu

même un soldat à sa disposition. C’est que dans l’âme

de Robespierre, le peuple sentait battre son âme;

comme lui, la grande majorité du peuple voulait la

liberté pour tous. Quand il s’élevait dans la force de sa

conscience indignée contre la loi martiale qui plaçait

la vie de milliers de citoyens à la merci de municipalités

égoïstes et soupçonneuses; quand il réclamait l’abolition

de la peine de mort; quand il tonnaïit contre la division

insensée en citoyens actifs et en citoyens passifs; quand

: il parlait en faveur de l’abolition de l’esclavage

et de l’émancipation des hommes de couleur ; quand

il combattait toute restriction au droit de réunion et à la

liberté de la presse, il donnait alors une expression aux

vœux secrets de la grande masse du peuple. Etilresta

(1) Ainsi, d’après M. Aulard, l’avocat probe, savant, modestie,

représenté par Fabre d’Eglantine dans le Philinte ou la suite du

Misanthrope, ne serait autre que Robespierre lui-même : « N’est-ce

pas, trait pour trait, en sa première chasteté morale de constituant,

l’avocat d’Arras, l’incorruptible Robespierre (nous sommes en 1790),

avec sa vertu, son désintéressement, son passé provincial et labo-

toujours fidèle à ces principes immortels. Même plus L tard, au moment où il ne s’agissait plus, pour la Révo- É lution, que de vaincre ou de mourir, quand on fut obligé de recourir à des mesures sévères pour sauver la patrie, déchirée à l’intérieur par les partis, menacée 4 et attaquée sur toutes les frontières par les rois coali- 4 sés, Robespierre resta cependant toujours l’idéal d’un homme d’ordre qui sait que, sans l’ordre, la liberté n’est : : qu’une fiction, et qui s’efforce de se tenir à une même distance de ces deux écueils également dangereux : la À contre-révolution, et l’exagération révolutionnaire. (1)

(1) En ce qui touche spécialement le rôle de Robespierre à la Constituante, nous ne croyons pouvoir mieux terminer cette ; deuxième partie que par le jugement de M. Aulard, que l’on n’accu- 4 sera pas, certes, de partialité en faveur de Robespierre :

« Dans la Constituante, il renonça à toute influence présente ou k prochaine. Il se fit l’homme des principes, « l’homme de l’avenir ». 4 I1 comprit, presque seul, que la Révolution ne faisait que com- l mencer, qu’elle useraïit et rejetterait ses premiers instruments. Son 4 souci fut de se réserver, intact et fort, pour les luttes terribles 4 auxquelles on ne faisait que préluder. Dès l’origine il rompt avec 4 les constitutionnels et les triumvirs (Duport, Lameth, Barnave). ù « Son rôle, dit très justement Michelet, fut dès lors simple et B. « fort. Il devint le grand obstacle de ceux qu’il avait quittés. à « Hommes d’affaires et de parti, à chaque transaction qu’ils à « essayaient entre les principes et les intérêts, entre le droit et les d « circonstances, ils rencontrèrent une borne que leur posait ï « Robespierre, le droit abstrait, absolu. Contre leurs solutions d « bâtardes, anglo-françaises, soi-disant constitutionnelles, il pré- 3 « sentait des théories, non spécialement françaises, mais générales, “4 « universelles, d’après le Contrat social, l’idéal législatif de Rous- 4 « seau et de Mably. »

« Is intriguaient, s’agitaient, et lui, immuable. Ils se mêlaient à q tout, pratiquaient, négociaient, se compromettaient de toute ma- À

; nière; lui, il professait seulement. Ils semblaient des procureurs; 1 lui, un philosophe, un prêtre du droit. I1 ne pouvait manquer de ‘4 les user à la longue. à

« Témoin fidèle des principes et toujours protestant pour eux, il 4 s’expliqua rarement sur l’application, ne s’aventura guère sur le L terrain scabreux des voies et moyens. Il dit ce qu’on devait faire, E. très rarement comment on pouvait le faire. » — Aulard, — les Orateurs de la Constituante, page 521. — Note du traducteur. A.

.

1 Pendant l’Assemblée législative

ÿ Le samedi, premier octobre 1791, l’Assemblée législative, qui comptait 7930 membres, se réunit dans le

| Manège. Cette salle, comme son nom l’indique, servait auparavant à des exercices d’équitation; elle était située dans le voisinage immédiat des Tuileries, car elle faisait partie du château ; l’Assemblée nationale y

ù avait déjà siégé dans les derniers mois. La nouvelle assemblée, — dont tous les membres de la Constituante se trouvaient écartés, sur la motion de Robespierre, —

| montrait une physionomie visiblement bien différente de celle de sa devancière. D’abord, la jeunesse des législateurs était frappante : dans l’élection du bureau provisoire, on put constater qu’il n’y avait pas moins de soixante membres au-dessous de vingt-six ans.

Ensuite, la position des partis se trouvait complète-

ment changée. Les constitutionnels, qui formaient la gauche dans l’Assemblée nationale, composaient la droite dans la Législative, au nombre d’environ cent vingt membres. En face d’eux, et d’une force double à peu près, se tenaient les novateurs ou réformistes, com-

posés surtout des représentants de la Gironde et de la ‘4 ville de Paris, qui devaient former plus tard dans la L Convention, les premiers, le noyau du parti de la 4 Gironde, les seconds, du parti de la Montagne ou des M Jacobins. Mais, dans l’Assemblée législative, ils mar- ù chaient encore ensemble et cherchaient en commun À leurs inspirations dans le club des Jacobins. Au milieu,
se trouvaient les timides ou le ventre qui, comme dans 4 toutes les assemblées, formaient l’appoint de la majo- 1 Robespierre se montra satisfait de la composition de 4 l’Assemblée, (1) qui était formée presque entièrement 4 de patriotes, — c’est ainsi qu’on appelait les partisans de | la Révolution, les libéraux prononcés ; — il se plaignit 1 seulement, aux Jacobins, de ce qu’un grand nombre 4 d’anciens députés à l’Assemblée nationale vinssent, Ni. comme spectateurs, assister aux séances en se permet- à tant d’influer sur les votes. Et il partit pour Arras, libre - M de tout souci, désireux seulement de revoir sa ville À natale après une absence de plus de deux années. (2) L Son frère et sa sœur, accompagnés de madame Buis- h sart, la femme de son ami, étaient venus à sa rencontre 4 jusqu’à Bapaume. La garde nationale de cette ville, 1 ainsi que les volontaires de Paris, — dont il constata k _ avec une profonde tristesse le mauvais armement, — lui À offrirent une couronne civique; et les autorités muni- É. cipales donnèrent un banquet en son honneur. À () Il déclara aux Jacobins qu’elle lui semblait bien supérieure à À l’Assemblée précédente. — Note du traducteur. 4 (2) La veille du départ de Robespierre, une députation du fau- à bourg Saint-Antoine vint encore aux Jacobins le remercier d’avoir 1 si bien défendu les droits du peuple pendant toute la Constituante. ÿ ; — Note du traducteur. mn.

: ‘ A partir de Bapaume, le voyage fut un véritable js triomphe. A sonentrée, Arras était illuminée. On voulut À dételer ses chevaux pourtraîner la voiture, mais Robes- \ pierre descendit aussitôt et se rendit à pied à la maison — de son frère et de sa sœur, accompagné des mille cris F de : « Vive le défenseur du peuple! » Le jour suivant, « _ la garde nationale de l’Oise vint lui apporter ses ova- ; tions ; ce qui le décida à se retirer dans une maison de 4 campagne des environs chez une famille amie. Peut-être | y fut-il déterminé aussi par l’accueil glacé qu’il avait fi reçu de plusieurs de ses anciens amis, qui appartenaient F à la bourgeoisie et ne pouvaient pas comprendre que = ñ Robespierre eût dépassé de si loin, dans l’Assemblée | à nationale, le but de leurs aspirations. Sur la route, ilavait rencontré beaucoup d’émigrants; et il avait eu aussi, à maintes reprises, l’occasion de : constater les menées du clergé. Il fut indigné surtout de la crédulité des habitants d’Arras à qui l’on avait inspiré l’idée que des miracles s’étaient produits et qu’un paralytique avait recouvré l’usage de ses jambes. À la fin de novembre, il revint à Paris. (1) 4 En son absence, les Girondins avaient profité de la , situation fort critique de la France pour prendre l’initiative des lois terribles dont on a plus tard fait peser la responsabilité sur le parti de la Montagne et surtout sur Robespierre. Conformément au principe d’un des leurs, d’Isnard, « ramener les coupables par la crainte |, (1) On lui écrivait lettre sur lettre pour hâter son retour. La famille Duplay surtout le pressait de revenir. Mais Robespierre difrérait son départ de jour en jour. Les six semaines qu’il passa dans l’Artois furent les derniers jours calmes de son existence : rentré dans la lutte, il ne devait plus en sortir que par la mort. — Note du traducteur.

ou les soumettre par le glaive », ils avaient voté la mort pour tous ceux qui se trouveraient encore à la fin 4 de l’année dans l’armée des émigrés ; (1) et une longue détention pour les ecclésiastiques qui provoqueraient, |

; par la parole ou par la plume, au mépris de la Consti- ù tution. (2) Nous avons déjà appris à connaître Robes- 1 pierre, dans l’Assemblée nationale, comme l’ennemi le | plus déclaré de toute loi d’exception. Aussi, lorsqu’un journal girondin, La Chronique de Paris, voulut s’ap- ; puyer, pour ces mesures violentes contre les prêtres, sur . une prétendue lettre de Robespierre, celui-ci protesta, ÿ le 6 novembre, par un écrit adressé au club des Jaco- l bins d’Arras. Cet acte lui attira l’inimitié de la feuille | girondine, qui, dès lors, pour le ridiculiser, ne l’appela plus autrement que « le prêtre »; alors que, peu aupa- 1 ravant, elle avait encore déclaré toute naturelle, et F louable au plus haut degré, une ovation faite à Robespierre à l’occasion d’une visite de ce dernier chez une | amie de sa sœur, à Béthune. Brissot, lui aussi, était 3 encore prodigue d’éloges pour Robespierre dans son journal, le Patriote français. 4

Au retour de Robespierre, quand celui-ci reparut, le 28 novembre, parmi les Jacobins, sa présence excita de 1 j prodigieux transports d’enthousiasme et la présidence 4 d’honneur de la séance lui fut immédiatement aban- b () Décret du 9 novembre 1791. — Note du traducteur. | (2) Décret du 29 novembre 1791. — Note du traducteur. - | (3) Voici comment le Journal du Club rapporte cet incident : F « Séance du lundi 28 novembre 1791. Présidence de M. Coure Robespierre entre au milieu des plus vifs applaudissements. | M. Collot d’Herbois, qui occupait le fauteuit comme vice-président, |

Les débats sur la guerre venaient justement de com- ps mencer dans l’Assemblée législative. Tout le monde désirait cette guerre, mais pour des motifs bien diffé- - rents ; seul, Robespierre y était opposé, comme il le fut i demande que ce membre de l’Assemblée constituante, justement surnommé l’incorruptible, préside la société. « Le règlement de « cette société, dit-il, est pour cette motion. Il faut que les bons
« généraux visitent les postes. » Cette motion, appuyée et mise aux : voix, est adoptée à l’unanimité et M. Collot d’Herbois engage « M. Robespierre. — Messieurs, en m’appelant à la place que j’occupe en ce moment, vous m’avez mis à portée de prouver le profond respect que j’ai pour cette assemblée. Vous m’avez donné une tâche bien difficile à remplir, celle de vous témoigner ma gratitude. Car / les témoignages qu’elle m’a donnés sont bien au-dessus de mes forces, et j’espère que vous voudrez bien prendre mon impuissance L pour l’acquit de cette dette, {On applaudit.) »

Dès 1790, Robespierre avait présidé les Jacobins, — la duréé dela présidence était généralement d’un mois. — En juin et octobre 1791, nous voyons Robespierre membre du comité de correspondance, C’est lui qu’on choisissait surtout pour rédiger les adresses présen-

. tées par la société à l’Assemblée nationale ou envoyées aux sociétés affiliées. Peu detemps auparavant, Robespierre avait rédigé l’adresse envoyée par les Jacobins aux électeurs des assemblées primaires pour les élections de 1791. Elle est tellement significative que nous allons la transcrire presque.entièrement :

« Ce serait perdre un temps précieux à débiter des lieux communs superflus, que de vous parler de l’extrême importance des élections auxquelles vous allez procéder. Vous savez, vous sentez aussi bien que nous, que les électeurs choisis par les assemblées primaires doivent choisir à leur tour les membres de qui dépend en grande partie la destinée de la nation, qui doit reverser sur vous la prospérité ou la misère, tous les biens qu’enfante la liberté ou tous les fléaux de la tyrannie, suivant la sagesse ou l’imprudence des choix que vous allez faire.

« Dans ces assemblées, des principes très sûrs et très évidents pourront guider le patriotisme.

| « La réunion des vertus et des talents paraît seule digne de fixer le choix du peuple; mais la vertu est infiniment plus nécessaire que les talents, et c’est elle qu’il faut chercher d’abord. Si la vertu sans talent peut être moins utile, le talent sans vertu n’est qu’un fléau. Il y a plus. En général, la vertu suppose ou donne assez souvent le talent qui convient aux représentants du peuple. L’énergie d’une âme élevée et pure est la principale source des saines idées politiques. Quand on aime profondément la justice et l’humanité, on sent vivement les droits des hommes et des citoyens ; on les

toujours. Le roi la voulait, mais venant des puissances F étrangères sans qu’il parût les appuyer; les constitu- 4 tionnels, avec le ministre Narbonne à leur tête, dési- À raient une guerre contre les petits princes allemands du 1 défend avec courage. On a déjà une grande disposition à distinguer 4 les procédés de la franche probité, le langage pur de la raison et du civisme des manèges perfides de l’intrigue et du faux jargon du ; « Le charlatanisme et l’intrigue se pareront, à vos yeux, des cou- à leurs du patriotisme et de la vertu, et c’est là le principal écueil É que vous aurez à éviter. Quelques règles très simples vous aideront : à les deviner. Tenez-vous d’abord en garde contre des apparences ° trompeuses. Les ennemis et les amis de la liberté, dans les circon- ) stances où nous sommes, se présenteront à vous avec les mêmes À dehors, et vous parleront le même langage, avec cette seule diffé- K rence, peut-être, que les premiers tiendront de leur ancien genre 4 de vie et des vices mêmes de l’éducation le talent d’attirer votre 4 confiance par des paroles insinuantes et par des manières plus 3 aimables. Pour vous défendre de toute surprise, remontez au delà à de l’époque où vous êtes; considérez d’abord quelles furent leurs habitudes et leur conduite avant la Révolution. L’homme ne se à détache pas tout à coup des avantages qui pouvaient flatter son # orgueil, de tous les préjugés qui ont dirigé toute sa vie. Que cette 24 raison-là seule ne soit cependant pas, contre ceux que nous vous Î désignons, une raison absolue d’exclusion ; qu’elle vous engage seu- 1 lement à exiger d’eux des preuves constantes d’un amour sincère à pour l’égalité, d’un respect religieux pour les droits du peuple et 4 pour l’infortune. Si, une fois dans sa vie, un homme s’est montré 4 lâche ou impitoyable, dans quelque condition qu’il ait vécu, ne 1 balancez point à le rejeter. Rejetez tous ceux que l’on a vus + empressés à capter la faveur de ceux que l’on appelait grands ; ceux M. que l’on a vus ramper dans les cours et s’humilier avec succès aux n. pieds d’un ministre ou d’une femme, pour obtenir le droit de domi- “4 ner insolemment sur leurs concitoyens. En dépit de toute la pompe 4 de leur patriotisme nouveau, ils sont encore ce qu’ils étaient. Les {4 événements, les moyens de parvenir, sont changés; leur cœur est 4 resté le même. Ils flattent leurs concitoyens comme ils flattaient les à rois ou les tyrans subalternes. Ils vous opprimeraient si le règne du E despotisme durait encore. On ne devient point en un jour d’un à lâche courtisan, d’un méprisable valet, un héros de la patrie, un * défenseur de la liberté. L. « Mais connaissez-vous des hommes qui, ayant consacré leur vie : à la défense du faible opprimé contre l’oppresseur puissant, qui, ‘4 dominés par l’ascendant d’une âme fière, courageuse et sensible, a ont repoussé la fortune, bravé les tracasseries des petites cabales È £ ou les persécutions d’un gouvernement tyrannique, pour adorer la :

_ Rhin et les émigrés de Coblentz; les Girondins aspi-

raient à une guerre générale qui servit à la propagation de leurs idées en Europe. (1)

Robespierre seul reconnut le danger immense pour vertu et venger l’innocence ou l’humanité ? Soyons moins exigeants.

  • Connaissez-vous quelqu’un qui ait montré un caractère à la fois

. ferme et probe, dont l’indignation s’allumait au récit d’une injustice, dont les entrailles s”émouvaient à l’aspect d’un malheureux ?

  • Quelque rude que soit sa franchise, quelque austère que paraisse
  • son humeur, ne balancez pas à le choisir ; allez le chercher jusque dans la retraite où le renferme son caractère aussi modeste qu’intrépide. Priez-le, s’il le faut, d’accepter la charge honorable et périlleuse, redoutable et douce, de défendre la cause auguste du peuple et de la liberté contre leurs ennemis déclarés, et surtout contre leurs ennemis hypocrites, beaucoup plus redoutables que les autres. Ne vous inquiétez pas si l’on vous dit que de pareils hommes sont exagérés, moroses, extravagants, propres à troubler l’ordre et la tranquillité publique. C’est ainsi que naguère, — vous devez vous le rappeler, — un gouvernement tyrannique osait désigner les hommes dont il redoutait la vertu et l’énergie; c’est ainsi que de faux patriotes, des charlatans politiques, osent nommer encore les fidèles amis de la raison, de la justice et de la liberté. Ils appellent l’ordre, tout système qui convient aux arrangements de leur ambition et de leur intérêt personnel; tranquillité, la sécurité des imbéciles et la stupidité des esclaves ; paix, l’immobilité des cadavres et le silence des

? tombeaux… Nos véritables ennemis, ce sont ceux que nous venons de vous peindre…; ce sont ceux qui, si leurs desseins pouvaient réussir, présenteraient bientôt à la France et à l’univers le plus honteux de tous les spectacles, celui d’une assemblée représentative corrompue, liguée avec les /oppresseurs du peuple contre leurs commettants, et qui ne vous laisseraient plus d’autre alternative que la guerre civile ou la servitude. Evitez leurs pièges, et la patrie est i sauvée. Si vous y tombez, il ne nous restera plus, peut-être, qu’à réaliser la devise sacrée qui nous rallie : La Liberté ou la Mort. »

Cette belle adresse a été tout improvisée, On voit, en effet, Robespierre s’excuser à la tribune des Jacobins de ce que, prévenu le matin seulement du désir de la société et obligé de s’absenter le lendemain pour un court voyage, il n’avait pu que rassembler quelques idées à la hâte. Les Jacobins n’adoptèrent pas moins cette adresse. — Note du traducteur.

(1) On aura une idée de l’enthousiasme belliqueux des Girondins par cet extrait du Journal des Jacobins ; il marque également la haute raison de Robespierre :

« Séance du 18 décembre 1791. Présidence de M.-Isnard.

« M. le secrétaire fait lecture d’une lettre écrite à la société par ; M. Virchaux, en lui adressant une lame d’épée de Damas, qu’il la

la liberté des peuples que toute guerre cache en son sein ; il pressentit que, tôt ou tard, cette guerre donnerait au pays, le présent fort peu enviable d’un Napoléon. (1) 4

Que si, malgré tout, la paix de l’Europe devait être ébranlée par des motifs suffisants, alors il voulait qu’on prie de destiner au premier général français qui terrassera un ennemi de la Révolution.

« M. Isnard, brandissant cette épée. — La voilà, Messieurs, cette épée, elle sera toujours victorieuse. Le peuple français poussera un grand cri, et tous les autres peuples répondront à sa voix. La terre M se couvrira de combattants, et tous les ennemis de la liberté seront | effacés de la liste des hommes libres. n

« M. Robespierre supplie l’Assemblée de supprimer tous ces mouvements d’éloquence matérielle qui peuvent entraîner l’opinion À dans un moment où elle doit être dirigée par la discussion la plus 4

Mais l’enthousiasme belliqueux des Girondins gagnait de plus en } plus le pays. Robespierre n’hésita pas à l’attaquer ouvertement sans d souci de sa popularité. — Note du traducteur. ‘19

(@) I1 faut dire un mot des admirables discours de Robespierre : contre la guerre èt tâcher, par quelques extraits, d’en faire saisir le dessein, le but et la nature des arguments. À

Dès le 14 décembre, Robespierre avait répondu à Biauzat, qui L paraissait regarder comme résolue la question de la guerre, que 4 si elle était résolue dans le sens de l’action, ce serait pour le malheur È du pays. Et Robespierre ajoutait : « Je déclare, moï, que je la ;

ë discuterai selon ma conscience et le sentiment impérieux de ma Ë liberté. » Il tint parole. Le 16 décembre, Brissot ayant préconisé M la guerre aux Jacobins, Robespierre répondit par son discours du à 18. On était encore sous l’impression de la scène belliqueuse racontée ci-dessus. Robespierre se dirigea vers la tribune et débuta 4 ainsi :

« La guerre ! s’écrient la cour et le ministère, et leurs innom- À à brables partisans.‘La guerre! répêtent un grand nombre de citoyens, mus par un sentiment généreux, plus susceptibles de se livrer à l’enthousiasme du patriotisme qu’exercés à méditersur les ressorts des révolutions et sur les intrigues des cours. Qui osera A contredire ce cri imposant? Personne, si ce n’est ceux qui sont À convaincus qu’il faut délibérer müûürement avant de prendre une À résolution décisive pour le salut de l’Etat et pour la destinée de la |: Constitution ; ceux qui ont observé que c’est à la précipitation et à 6

. l’enthousiasme d’un moment que sont dues les mesures les plus } funestes qui aient compromis notre liberté, en favorisant les pro- ;

“ déclarät la guerre à l’empereur, mais seulement après D que la garde nationale et la population, dans tout le ÿ pays, auraient été armées et organisées militairement. } Aux Jacobins, il parvint à provoquer un revirement 4 d’opinion dans la question de la guerre. Et c’est là qu’il 4 faut chercher l’origine de la haïne des Girondins contre : jets et en augmentant la puissance de ses ennemis ; qui savent que 1 le véritable rôle de ceux qui veulent servir leur patrie est de semer ; É dans un temps pour recueillir dans un autre, et d’attendre de l’exL périence le triomphe de la vérité. « Je ne viens point caresser l’opinion du moment ni flatter la ; puissance dominante; je ne viens point non plus prêcher une r doctrine pusillanime, ni conseiller un lâche système de faiblesse et d’inertie; mais je viens dévoiler une trame profonde que je crois assez bien connaître. Je veux aussi la guerre, mais comme ] l’intérêt de la nation la veut : domptons nos ennemis intérieurs, s’il en existe encore. « La cour et le ministère veulent la guerre et l’exécution du plan | qu’ils proposent; la nation ne refuse point la guerre, si elle-est nécessaire pour acheter la liberté ; mais elle veut la liberté et la \ paix, s’il est possible, et elle repousse tout projet de guerre qui serait proposé pour anéantir la liberté et la Constitution, même sous le prétexte de les défendre. »

Puis Robespierre montra les plans secrets de la cour qui voulait pousser tous les ennemis de la Révolution française contre cette révolution. De deux choses l’une : ou la Révolution serait battue, et alors la liberté disparaîtrait; ou la Révolution serait
triomphante, et un péril non moins grand menacerait la liberté ; car, du sein des armées, s’élèverait un général victorieux qui s’emparerait de l’autorité en étouffant toutes les idées généreuses. Dès 1792, Robespierre prévoyait Bonaparte et le 18 brumaire.

| Pourquoi compromettre la liberté encore si mal affermie ? On comptait, à la cour, sur les maux qu’entraîne la guerre, sur la famine et sur le chômage, pour amener le peuple à capituler et à

4 reprendre les anciens abus. Comment s’expliquer autrement l’enthousiasme subit pour la guerre des anciens privilégiés ?

Brissot avait dit que la défiance est un état affreux. Non, « la défiance est au sentiment profond de la liberté ce que la jalousie est à l’amour. » Brissot avait dit encore : « En cas de trahison, Le peuple est là. — Oui, sans doute, répondit Robespierre ; mais vous ne pouvez ignorer que l’insurrection est un remède rare, incertain, extrême. Le peuple était là, dans tous les pays libres, lorsque, malgré ses droits et sa toute-puissance, des hommes habiles, après lavoir endormi un instant, l’ont enchaîné pour des siècles.

lui, et surtout de la haine de Louvet qui se trouva tout
particulièrement blessé, lui, le parlementaire exercé, À de se voir retirer la parole, aux Jacobins, sur la propo- ; sition de Robespierre, et à cause d’expressions incor- L rectes dont il s’était servi. Le comité de correspon- È dance, qui se composait presque entièrement de . Le peuple est là; mais vous, représentants, n’y êtes-vous pas 14 aussi ? Et qu’y faites-vous si, au lieu de prévoir et de déconcerter 4 les projets de ses oppresseurs, vous ne savez que l’abandonner au } droit terrible de l’insurrection et au résultat du bouleversement des ‘À Et, après avoir montré encore les dangers d’une guerre offensive, ÿ Robespierre terminait par des paroles graves et fermes : 3 « Ne nous dites donc plus que la nation veut la guerre. La } nation veut que les efforts défendent ses intérêts ; la guerre est, à ses yeux, un reméde extrême dont elle désire d’être dispensée; à c’est à vous d’éclairer l’opinion publique, et il suffit de lui pré- | senter la vérité et l’intérêt général pour les faire triompher. La “4 grandeur d’un représentant du peuple n’est pas de caresser À l’opinion momentanée qu’excitent les intrigues des gouvernements, mais que combat la raison sévère, et que de longues cala- À mités démentent. Elle consiste quelquefois à lutter seul, avec sa ; conscience, contre le torrent des préjugés et des factions. Il doit 1 confier le bonheur public à la sagesse, le sien à sa vertu, sa gloire à aux honnêtes gens et à la postérité. ï « Au reste, nous touchons à une crise décisive pour notre Révo- 3 lution.. Malheur à ceux qui, dans cette circonstance, n’immoleront À pas au salut public l’esprit de parti, leurs passions et leurs préjugés 4 même. J’ai voulu payer aujourd’hui à ma patrie la dernière dette 4 peut-être que j’avais contractée avec elle. Je n’espère pas que mes 2 paroles soient puissantes en ce moment; je souhaite que ce ne soit pas l’expérience qui justifie mon opinion ; mais, dans ce cas-là 1 même, une consolation me restera : je pourrai attester à mon pays à que je n’aurai point contribué à sa ruine. » x Brissot répliqua par un discours dans lequel il reprocha à Ro- + bespierre d’avoir avili le peuple en doutant des progrès de la, 4 liberté; d’avoir calomnié Narbonne ; — celui-ci avoua plus tard lui- J même qu’il avait songé uniquement à former une armée pour “4 appuyer le roi; — de s’être laissé aller à des craintes chimériques tirées de l’exemple de César; — l’avenir donna trop raison à Robes- 3 pierre ; — Brissot eut le tort, en outre, de s’abaisser à des person- 4 Robespierre répondit par son grand discours du 2 janvier 1792, * discours d’une logique nerveuse et pressante, d’une éloquence J

h Girondins, avait glissé indûment la phrase suivante L_ dans une circulaire adressée aux sociétés affiliées des . départements : « Le système de la guerre est celui qui k_ domine dans la société. » Appelé par Robespierre à … fournir des explications sur ce fait, Louvet voulut justifier le comité et se servit d’un langage tel qu’il lui puisée dans la raison même. Un petit nombre d’exiraits en dona neront quelque idée. k Robespierre constate avec franchise que son opinion n’est point F « Des deux opinions qui ont été balancées dans cette assemfs blée, l’une a pour elle toutes les idées qui flattent l’imagination, ; toutes les espérances brillantes qui animent l’enthousiasme, et même un sentiment généreux soutenu de tous les moyens que le 5 gouvernement le plus actif et le plus puissant peut employer pour À influer sur l’opinion ; l’autre n’est appuyée que sur la froide raison et sur la triste vérité. Pour plaire il faut défendre la pre- ; mière ; pour être utile, il faut soutenir la seconde, avec la certitude de déplaire à tous ceux qui ont le pouvoir de nuire : cest pour celle-ci que je me déclare. »

Il raille admirablement les illusions des Girondins qui croyaient que les rois ne pourraient pas armer leurs sujets contre la France et que toute la guerre se bornerait à une promenade triomphale au milieu de l’Europe extasiée. Certes, lui aussi aime l’affranchissement des peuples : « J’aime tout autant que M. Brissot une guerre entreprise pour étendre le règne de la liberté. Si j’étais

. maître des destinées de la France, j’aurais envoyé, dès longtemps, Ÿ | une armée en Brabant, j’aurais secouru les Liégeois et brisé les à fers des Bataves; ces expéditions sont fort de mon goût. » Mais il connaît assez la cour pour ne pas lui prêter des vues aussi pures et aussi désintéressées. Et quant aux illusions de Brissot et des Girondins, il croit devoir les combattre :

« Vous promenez notre armée triomphante chez tous les peuples voisins; vous établissez partout des municipalités, des directoires, des assemblées nationales, et vous vous écriez vousmêmes que cette pensée est sublime, comme si le destin des empires se réglait par des figures de rhétorique…

« Il est fâcheux que la vérité et le bon sens démentent ces magnifiques prédictions ; il est dans la nature des choses que la marche de la raison soit lentement progressive. Le gouvernement le plus vicieux trouve un puissant appui dans les préjugés, dans les habitudes, dans l’éducation des peuples. La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique, est de croire qu’il suffit à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger,

attira d’abord un rappel à l’ordre; et, finalement, comme Louvet refusait de s’incliner, qui lui fit retirer la parole. Néanmoins, les Girondins n’osaient pas encore s’attaquer trop directement à lui. Plustard, ses adversaires les plus envenimés, comme Barère, ont dû 4 lui rendre justice sur cette question ; c’est Barère qui a pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires armés; et le premier conseil que donne la Û nature et la prudence, c’est de les repousser comme ennemis… La déclaration des droits n’est point la lumière du soleil qui éclaire 3 au même instant tous les hommes; ce n’est point la foudre qui à frappe en même temps tous les trônes. Il est plus facile de l’écrire À sur du papier ou de la graver sur l’airain, que de rétablir dans le 4 cœur des hommes ses sacrés caractères effacés par l’ignorance, par À les passions et par le despotisme… » ‘4 Robespierre est persuadé, lui aussi, que la Révolution aura une 4 grande influence sur les peuples voisins, mais il préconise surtout # l’expansion pacifique. IL faut consolider la liberté en France et la A ï laisser rayonner au dehors: surtout ne pas mettre cette liberté 4 entre les mains des généraux. Il répond avec un rare bonheur au ( reproche d’avoir avili le peuple en doutant de ses progrès : L: « Je décourage la nation, dites-vous ; non, je l’éclaire; éclairer des hommes libres, c’est réveiller leur courage, c’est empêcherque 4 leur courage même ne devienne l’écueil de leur liberté; et NA n’eussé-je fait autre chose que de dévoiler tant de pièges, que de 4 réfuter tant de fausses idées et de mauvais principes, que d’arrêter “À les élans d’un enthousiasme dangereux, j’aurais avancé l’esprit F public et servi la patrie. a « Vous avez été étonnés, avez-vous dit, d’entendre un défenseur ÿ du peuple, calomnier et avilir le peuple. Certes, je ne m’attendais pas à un pareil reproche. D’abord, apprenez que je ne suis point le à défenseur du peuple : jamais je n’ai prétendu à ce titre fastueux; ee je suis du peuple, je n’ai jamais été que cela, jene veux être que N cela; je méprise quiconque a la prétention d’être quelque chose de 4 plus. S’il faut dire plus, j’avouerai que je n’ai jamais compris pourquoi on donnait des noms pompeux à la fidélité constante de 14 ceux qui n’ont point trahi sa cause; serait-ce un moyen de Ÿ ménager une excuse à ceux qui l’abandonnent, en présentant la 4 conduite contraire comme un effort d’héroïsme et de vertu? Non, N, ce n’est rien de tout cela; ce n’est que le résultat naturel du carac- ne. tère de tout homme, qui n’est point dégradé. L’amour de la jus- #4 tice, de l’humanité, de la liberté est une passion comme une 38 autre ; quand elle est dominante, on lui sacrifie tout; quand on a N ouvert son âme à des passions d’une autre espèce, comme à la È

_ dit : « Robespierre avait le tempérament des grands _ hommes, et la postérité lui accordera ce titre. Il fut _ grand quand, tout seul, à l’Assemblée constituante, il eut le courage de défendre la souveraineté du peuple; il fut grand quand, plus tard, à l’assemblée des Jacobins, seul, il balança le décret de guerre contre l’Allemagne. » (1) | Mais ce n’étaient pas seulement les divergences d’opinion sur la guerre qui creusaient entre Robes_ pierre et les Girondins un abîme plus large de jour en jour : l’antagonisme avait une cause plus profonde, il portait sur les principes. Liberté de conscience ; liberté de la pensée ; inviolabilité du foyer domestique ; Aa vertu et l’intelligence placées au-dessus des privilèges soif de l’or ou des honneurs, on leur immole tout, et la gloire, et ; la justice, et l’humanité, et le peuple, et la patrie. Voilà tout le secret du cœur humain; voilà toute la différence qui existe L entre le crime et la probité, entre les tyrans et les bienfaiteurs de leur pays.

« Que dois-je donc répondre au reproche d’avoir avili et câlomnié le peuple ? Non, on n’avilit point ce qu’on aime, on ne se calomnie pas soi-même.

« J’ai avili le peuple ! il est vrai que je ne sais point le flatter pour le perdre ; que j’ignore l’art de le conduire au précipice par des routes semées de fleurs. Le vrai moyen de témoigner son respect pour le peuple, n’est point de l’endormir, en lui vantant sa force et sa liberté, c’est de le défendre, c’est de le prémunir contre ses propres défauts , car le peuple même én a… »

Et Robespierre termina par quelques sages conseils sur les périls du gouvernement représentatif et par l’apologie des œuvres de la

On a dit qu’il haïssaïit la guerre par timidité d’homme d’étude et par lâcheté naturelle de tempérament. D’autres estimeront peut- être, et avec plus de justesse, que Robespierre montra en cette circonstance un courage civique admirable. — Les citations sont empruntées : pour le discours du 2 janvier, à la publication spéciale qu’en fit la Société des Jacobins; pour les autres discours, au journal du club. — Note du traducteur.

(1) Paroles adressées par Barère mourant au sculpteur David (d’Angers) et recueillies par celui-ci. — Note du traducteur.

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de la naissance ; en un mot, les Droits de l’Individu, tel était le credo politique des Girondins. La liberté, par contre, envisagée comme la possibilité pour le M faible aussi de devenir libre; et la justice définie comme la règle de la liberté; le droit au travail, comme une conséquence nécessaire du droit à l’existence ; le droit de chaque individu envisagé comme une dette envers tous; les fonctions transformées en devoirs ; le lien qui unit les uns aux autres les citoyens d’un même État, étendu à tous les peuples de la terre; le devoir des peuples libres de protéger les peuples opprimés ; c’est-à-dire les idées qui constituent le Droit social, formaient les principes politiques de Robespierre. M En d’autres termes, Robespierre et les Girondins repré sentaient deux principes antagonistes : le principe de la fraternité et celui de l’individualisme, entre lesquels l’univers oscille encore aujourd’hui; la philosophie du sentiment, qui rapproche, et la philosophie de la raison pure, qui isole, Jean-Jacques Rousseau et Voltaire. (1) () Cependant, il ne faut pas transformer Robespierre en un ! apôtre du sentiment pur. Son génie est tout abstrait, tout rationaliste; et nous avons vu Duport lui reprocher de tenir sans inter- M ruption une chaire de droit naturel. Le sentiment n’est, pour Robespierre, que l’efflorescence de l’idée. C’est que l’individualisme ne découle pas nécessairement des principes de la raison pure. La raison, étant commune à tous les hommes, peut les rapprocher dans une solidarité toute philosophique. La saison, c’est, comme l’a dit ee si excellemment M. Paul Janet, « la constience de l’impersonnel »; elle nous enferme si peu dans l’individualisme, que Spinosa a pu “+ aboutir au panthéisme sans sortir de l’intellectualisme. — Chez DS. Robespierre aussi, la solidarité découle des principes de la raison ! N: Louis Blanc a dit avec un sens profond que Robespierre aurait dû logiquement aboutir au panthéisme. Mais sans aller aussi loin, si ni l’on veut bien considérer que le représentant moderne des principes de la raison pure, ce n’est pas Voltaire, mais Kant, et si l’on 74 rapproche des discours de Robespierre les Principes métaphysiques Re du Droit naturel, publiés en 1796, on est frappé de la ressemblance 108 1

; Les Girondins, en conséquence, ne distinguaient que leurs propres intérêts, c’est-à-dire les intérêts de la

| bourgeoisie, de la classe de ceux qui possèdent, de ceux qui s’élèvent au-dessus de la grande masse et qui veulent dominer celle-ci en acquérant les mêmes avantages que la noblesse de naissance, quoique cette dernière méprise, de son côté, la bourgeoisie, et n’attende qu’une occasion favorable pour l’humilier. Tandis que Robespierre demandait l’égalité pour tous et visait à unir avec la grande masse, pour former un peuple libre, la minorité des hommes qui possèdent, et les biens de la fortune, et les biens intellectuels. Les Girondins voulaient aussi le triomphe de la Révolution, mais ils joi-

| gnaient à l’amour de la patrie des mobiles égoïstes, et ne reculaient pas, pour atteindre leur but, devant des compromis avec les constitutionnels et avec la cour, toutes choses qui inspiraient à Robespierre une véritable horreur.

Nous devons malheureusement renoncer à suivre Robespierre dans toutes les séances des Jacobins, qui lui offraient la seule occasion d’agir par sa parole sur la marche des événements, puisque les membres de la Constituante avaient été exclus de la Législative. Nous nous bornerons à montrer dans quel sens il prit part des vues, ce qui ne doit pas surprendre d’ailleurs, puisque Robespierre et Kant avaient subi tous les deux l’influence de Rousseau. Chez Robespierre, comme chez Kant, la déduction des principes est toute rationnelle, a priori. Chez tous les deux, il y a une république des esprits intelligents et libres, des « fins en soi ». Rousseau lui-même n’avait-il pas subi l’influence de Descartes? et le Contrat social n’est-il pas le type, en sociologie, de cette méthode que Stuart-Mill appellera la « méthode mathématique », et qu’il co fort au nom de l’empirisme anglais ? — Note du traduc-

aux délibérations. Nous retrouverons en lui l’homme de la légalité et aussi le combattant infatigable pour les droits du peuple. Il se prononça nettement contre toute recommandation de candidats aux élections municipales, de la part des Jacobins, parce qu’on doit, en toute occasion, respecter la liberté des électeurs. IL 4 combattit une motion tendant à la permanence des sections, comme illégale et contraire aux décisions de M l’Assemblée nationale. Il combattit également une pro- À position de mise en accusation du Directoire, — autorité administrative du département, — basée sur une pétition k réactionnaire de celui-ci, parce que les membres du ‘ Directoire doivent jouir du droit de pétition comme les citoyens isolés. Il repoussa de même enfin et qualifia d’inconstitutionnelle une proposition de faire voter la population sur la guerre et de conférer la dictatureà l’Assemblée législative. (1) 4 En opposition avec les déclamations violentes d’un Isnard et d’un Guadet, il voyait les meilleurs moyens de sauver la patrie dans les mesures suivantes : licenciement et remplacement de tous les officiers; réinté-
gration des soldats et des sous-officiers chassés de l’armée pour leurs opinions libérales; armement de . toute la nation sans aucune distinction ; rétablissement Ê 4 des sections, (2) pour la surveillance et le contrôle des 1 (1) Ici, comme en toute occasion, comme pour l’appel au peuple ÿ À dans le procès du roi, comme pour l’organisation du conseil exé- S cutif dans la Constitution de 1793, Robespierre est nettement opposé 4 aux tendances plébiscitaires, dont il entrevoyait les dangers. Nous ‘# préciserons plus loin son attitude sur ce point, mais il y avait dès À maintenant un trait à relever. — Note du traducteur. ; 1 (2) L’Assemblée constituante avait, malgré un discours de Robes- F: pierre, interdit les assemblées permanentes de sections. Robespierre #

  • autorités; confédération civique fraternelle de toutes -— les gardes nationales de la France; répression des troubles à l’intérieur par le châtiment sévère des insti-
  • gateurs de l’émeute d’Avignon; transfert à Paris de la Haute-Cour nationale; châtiment de tous les membres contre-révolutionnaires des Assemblées départemen__ tales et même de l’Assemblée législative; (1) suspen- ‘4 sion de la loi martiale et de la loi contre les offenses à aux fonctionnaires ; mise en accusation du ministère et À surveillance attentive sur les actes des nouveaux mi- £ nistres, — qu’il préférait d’ailleurs ne pas voir choisir À … parmi les Jacobins, car il n’aurait pas plus de confiance, …_ pour cela, dans le patriotisme de la Cour, mais il en
  • aurait moins dans les vertus des élus; (2) — publicité “ des débats de toutes les juridictions ; établissement de ; règles fixes pour la nomination des fonctionnaires ; … répression de l’agiotage sur les vivres, sur les papiers publics et l’exportation de l’or; élévation de la solde — des simples soldats et des sous-ofliciers et possibilité È pour les soldats d’atteindre aux grades supérieurs, … tous efforts devant gagner l’armée à la cause de la “ Révolution; protection de la liberté personnelle; loi _ aurait voulu que l’Assemblée législative autorisât de nouveau les … réunions sectionnaires. On a vu, d’ailleurs, que, partisan de la léga- . lité, il avait combattu peu auparavant une motion demandant qu’on passât outre au décret de la Constituante. — Note du traducteur. de (1) Sur ce dernier point, il y a erreur du docteur Brunnemann. 4 Robespierre demandait exclusivement la mise en accusation du. ï ministère et non pas des députés. — Note du traducteur. ï (2) Mirabeau avait déjà conseillé au roi de se choisir des ministres
  • parmi les Jacobins, « car des Jacobins ministres ne sont pas tou- = jours des ministres jacobins, » disait-il avec cynisme. Mirabeau et … Robespierre savaient que les renégats de la cause populaire en deviennent ensuite les ennemis les plus acharnés, — Note du traducoteur.

libérale d’instruction publique; victoire sur Coblentz par la victoire sur le despotisme et la contre-révolution en France. (1) Mais il se refusait à déchaîner sur les maxime girondine de Brissot : « Le mal est à Coblentz, » cette autre maxime : « Le mal est aux Tuileries. »(2)

(1) Tous ces moyens sont proposés dans le discours du 10 février. C’est encore dans ce discours que Robespierre demande la reconstitution des biens communaux, mesure très propre, selon lui, à rallier les habitants des campagnes à la Révolution ; montre avec profondeur le rôle du théâtre et des fêtes nationales dans un pays libre, et propose de décerner annuellement des récompenses aux auteurs dramatiques qui, dans le cours de l’année, auraient le mieux peint les actions des héros de la patrie et de l’humanité. Et il souhaitait que la Révolution eût bientôt ses grands écrivains et des hommes assez généreux pour consacrer leur fortune à la propagation des lumières. — Note du traducteur.

(2) Pour achever de préciser la conduite de Robespierre en toute cette question, il faut dire qu’il déclara ne pas s’opposer à la

  • guerre si elle était inévitable, c’est-à-dire si la nation se voyait M attaquée par les souverains étrangers. En ce cas, dit-il, « je demande la guerre, non comme une résolution raisonnable, mais comme la ressource du désespoir ». Et en ce cas, il demandait la formation d’une armée véritablement nationale : « Français, hommes du 14 juillet, qui sûtes conquérir la liberté sans guides et sans maître, venez, formons cette armée qui doit affranchir l’univers. Où est-il, le général qui, imperturbable défenseur des droits du peuple, éternel ennemi des tyrans, ne respira jamais l’air empoisonné des cours, dont la vertu austère est altestée par la M haine et la disgrâce de la cour; ce général, dont les mains pures M de sang innocent et des dons honteux du despotisme, sont dignes de porter devant nous l’étendard sacré de la liberté? Où est-il ce nouveau Caton, ce troisième Brutus, ce héros encore inconnu? Qu’il se reconnaisse à ces traits; qu’il vienne; mettons-le à notre tête. Où est-il? Où sont-ils ces héros qui, au 14 juillet, trompant l’espoir des tyrans, déposèrent leurs armes aux pieds de la patrie { alarmée? Soldats de Châteauvieux, approchez, venez guider nos efforts victorieux… Où êtes-vous? Hélas! on arracherait plutôt sa proie à la mort, qu’au despotisme ses victimes! Citoyens, qui les premiers, signalâtes votre courage devant les murs de la Bastille, venez, la patrie, la liberté vous appellent aux premiers rangs! Hélas! on ne vous trouve nulle part; la misère, la persécution, la haine de nos despotes nouveaux vous ont dispersés. Venez, du M moins, soldats de tous ces corps immortels qui ont déployé le plus

à Le 15 février 1792, eut lieu l’installation du tribunal

  • criminel, près duquel Robespierre avait été appelé par . le vote de ses concitoyens au poste d’accusateur public. j Ce tribunal se composait du président et de trois juges qui, tous, sortaient de libres élections ; à côté d’eux se … trouvait, pour décider de la culpabilité, un jury de jugement composé de douze personnes désignées par \ le sort sur une liste de deux cents citoyens librement -_ élus; un jury d’accusation composé au moyen des _ mêmes procédés avait eu préalablement à décider s’il
  • yavait lieu ou non à une mise en jugement. L’accusateur public, nommé pour quatre ans, était tout à fait _ indépendant ; il ne se trouvait soumis en aucune ma-
  • nière au pouvoir disciplinaire du ministre de la justice, par exemple ; de sorte que le tribunal criminel assurait à l’accusé le plus de garanties possible pour un jugement impartial. (1) | ardent amour pour la causes peuple: Quoi! le despotisme que vous aviez vaincu vous. æ punis de votre civisme et de votre vic__ toire; quoi! frappés de cent mille ordres arbitraires et impies, | cent mille soldats, l’espoir de la liberté, sans état et sans pain, expient le tort d’avoir trahi le crime pour servir la vertu! Venez | au moins, gardes nationales. Quoi! vous n’êtes pas encore armés? e Quoi! depuis deux ans vous demandez des armes, et vous n’en avez pas? » Et Robespierre montrait déjà une fois de plus que la guerre n’était qu’un piège éternel de la cour. L’histoire a confirmé pleinement, depuis, le point de vue de Robespierre. « Nous savons aujourd’hui que le roi et Ia reine trahissaient la France. En effet, ils faisaient désavouer par un agent secret auprès de la cour de | Vienne la diplomatie officielle du gouvernement français, dévoi- | laient les plans de campagne arrêtés en conseil des ministres, et demandaient surtout que l’Europe vint en armes les secourir. Mais on ignorait alors cette duplicité qui n’était guère soupçonnée que } par Robespierre et par Marat. » — MM. Lavisse et Rambaud, — Histoire générale, du quatrième siècle à nos jours, tome VIII, la Révolu-
  • tion, page 132. — Note du traducteur. 1 (1) Il ne faut pas confondre, comme on le fait généralement, le mode d’élection des tribunaux criminels de ce temps avec celui du | 113

à A cette occasion, Robespierre exposa ses principes : sur la conduite et les devoirs des fonctionnaires ; ils valent certainement la peine d’être reproduits : « Le 1 1 premier devoir du fonctionnaire, à mon avis, est une communication franche avec le peuple; elle est un besoin pour moi. S’il est vrai que nous ayons fait un À pas vers le règne de la justice et des lois, ilesttemps que les fonctionnaires publics, sans en excepter celui qu’on appelle le premier de tous, seregardentnon comme 4 des puissances, mais comme les hommes d’affaires de! la nation et comme les égaux de leurs concitoyens ; il 4 faut qu’à leurs yeux, comme à ceux de la raison et de la nature, les charges publiques ne soient plus des honneurs, encore moins des propriétés, mais des. « Des hommes peu éclairés ontcru melouer en disant que je serais l’implacable ennemi des aristocrates. Ils se sont trompés. Comme citoyen, le mot d’aristocrate, 4 dès longtemps, ne signifie plus rien pour moi; jene connais plus que les bons et les mauvais citoyens; M comme magistrat du peuple, je ne connais ni aristo- “A crates, ni patriotes, ni modérés ; je ne connais quedes hommes, des citoyens accusés ; je me rappelle que je ne suis que le vengeur du crime et l’appui de l’innocence. 4 Le jour le plus heureux de ma vie serait celui où je tribunal révolutionnaire. Celui-ci, en effet, loin de sortir d’élections 4 populaires, était nommé entièrement par la Convention : juges, j accusateur public et jurés. Le tribunal révolutionnaire fut un tribu- ? nal politique, avec les défauts de ces sortes d’institutions; tandis que les tribunaux criminels de l’époque révolutionnaire, issus du #4 libre choix de la nation et indépendants comme elle, donnèrent à Ê l’Empire cette admirable magistrature et ces jurisconsultes renom- à més qu’on peut considérer comme une des forces principales de Napoléon premier. — Note du traducteur. - À

: trouverais le plus acharné de mes ennemis, l’homme

  • même le plus opposé à la cause de l’humanité, —le seul . homme que je pourraïs regarder comme mon ennemi, | — en butte à la prévention, près d’être immolé par elle : pour un délit dont il serait innocent, et où, répandant | Sur sa cause la lumière de la vérité sévère et impar- ; tiale, je pourrais l’arracher à la mort ou à l’infa_ mie. » (1) : \ Robespierre n’était pas encore persuadé, à cette à époque, de la nécessité d’établir une constitution républicaine en France, comme en témoigne la déclaration j suivante qu’il fit aux Jacobins lorsque Réal et Carra ._ mirent sur le tapis la candidature du duc de Brunswick (2) : « Moi aussi, messieurs, j’aime le caractère _ républicain; je sais que dans les républiques se sont élevées toutes les grandes âmes, tous les sentiments nobles et généreux; mais je crois qu’il nous convient dans ce moment de proclamer bien haut que nous _ sommes les amis décidés de la Constitution, jusqu’à ce que la volonté générale, éclairée par une mûre expé- | rience, déclare qu’elle aspire à un bonheur plus grand. 1 Je déclare, moi, et je le fais au nom de la Société, qui ne me démentira pas, que je préfère l’individu que le | hasard, la naissance, les circonstances nous ont donné , pour roi à tous les rois qu’on voudrait nous donner »; : (1) Robespierre devait plus tard montrer dans l’affaire des L 73 Girondins protestataires du 31 mai, que les paroles que nous 1 avons transcrites étaient pour lui une vérité. — Note du traducteur, (2) Le même qui lança plus tard le fameux manifeste. Le duc de | Brunswick ne publia d’ailleurs ce manifeste que sous la pression du J roi de Prusse. Cette pièce avait été rédigée par Mallet du Pan et | corrigée par Louis XVI qui avait ajouté de sa main l’article mena- | çant Paris d’une subversion totale. — Note du traducteur. 4 115

et il fit entendre ces paroles dans une autre occasion : « J’aime mieux voir une assemblée représentative populaire et des citoyens libres et respectés avec un roi, qu’un peuple esclave et avili sous la verge d’un sénat aristocratique. Je n’aime pas plus Cromwell que

Charles premier, et je ne puis pas plus supporter le joug | des décemvirs que celui de Tarquin. Est-ce dans les mots de république ou de monarchie que réside la solution du grand problème social? Sont-ce les définitions inventées par les diplomates pour classer les dif- . férentes formes de gouvernement qui font le bonheur ou le malheur des nations, ou la combinaison des lois et des institutions qui en constituent la véritable nature ? | Toutes les constitutions politiques sont faites pour le | peuple; toutes celles où il est compté pour rien sont des attentats contre l’humanité. » (1) IL défendit de la | même manière en d’innombrables occasions la cause justice. Bornons-nous à quelques exemples.

Lorsque la famille royale s’associa pour une somme : de deux cents livres à la collecte faite au bénéfice des soldats de Châteauvieux, et que Danton voulut voir (1) On voit quel est le sens de ces fameuses déclarations « monarchiques » tant reprochées à Robespierre. Elles ne témoignent que d’un grand amour de la légalité et de la véritable liberté. Robes- | pierre appelle déjà la république « un bonheur plus grand » et souhaite la voir sortir de « la volonté générale, éclairée par une müre expérience ». Il parle des vertus républicaines avec un enthousiasme qui révèle des sympathies secrètes. Mais Robespierre n’était pas de ces brouillons qui bâtissent dans les nuages ou sur le sable. Et il préparait la république au lieu d’en parler seulement. Il la préparait en provoquant des institutions destinées à la faire pénétrer dans nos mœurs. Et quel autre que Robespierre à cette époque, — si ce n’est peut-être l’abbé Fauchet, — parlait du « grand problème social » ? Qui donc s’en souciait? — Note du traducteur. :

4 refuser cette offrande comme offensante pour les victimes de Bouillé, Robespierre s’exprima ainsi: « Tout ceci ne regarde pas la Société; (1) elle n’est que la

_ dépositaire des sommes qu’on remet entre ses mains.

  • C’est aux infortunés de pourvoir, par tous les moyens

_ possibles, à leur soulagement; c’est à eux à recueillir les bienfaits de l’humanité : nous ne sommes que dépo-

_ sitaires. Il y a quelque chose de vrai et de généreux dans les observations de M. Danton, et ces observations ne sont pas indignes de son patriotisme. Mais il y a plus de raisons de ne pas nous occuper de ces circonstances; nous devons nous occuper des grands inté- rêts de la chose publique. Ce que la famille royale fait comme individu ne nous regarde pas. Si, comme fonctionnaires publics (sic), elle fait du bien, nous la bénirons; si elle ne le fait pas, nous lui représenterons les droits du peuple et nous les défendrons contre elle. »

Quand les Girondins s’enflammèrent pour le port du bonnet phrygien, parce que, disaient-ils, il dégage la physionomie, la rend plus ouverte, plus assurée, couvre la tête sans la cacher, en rehausse avec grâce la dignité naturelle, et peut recevoir toute sorte d’embellissements, Robespierre montra la plus grande répugnance contre l’idolâtrie des choses extérieures :

« La révolution doit être dans le cœur et ses amis se reconnaître au langage de la raison, mais non à des signes extérieurs qui peuvent être adoptés par les aristocrates et les traîtres. » (2) Et, lors de la visite que fit

(1) Cet incident avait lieu aux Jacobins. — Note du traducteur.

(2) « Le peuple n’a pas besoin d’être excité, dit encore Robespierre dans son discours ; il faut seulement qu’il soit bien défendu. C’est le dégrader que de eroire qu’il est sensible à des marques exté-

Dumouriez au club des Jacobins, lorsqu’un assistant couvrit d’un bonnet rouge la tête de Robespierre, celui- F ci jeta, indigné, sur le sol, l’emblème cher aux Giron-

Du reste, il n’avait pas plus confiance dans le minis- 1 tère girondin, auquel le roi avaitété obligé de recourir le 23 mars, que dans le ministère précédent, composé de Constitutionnels et de Feuillants : « Ils paraissent aimer la Constitution; mais, par bonheur, les destinées 4 de la nation et de la liberté ne dépendent pas de quelques hommes, elles reposent sur des bases plussolides, sur la justice et la sagesse des lois, sur l’opinion publique, les lumières du peuple, sur les défiances

rieures. Elles ne pourraient que le détourner de Fattention qu’il | donne aux principes de la liberté et aux actes des mandataires

; auxquels il a confié sa destinée. » — Note du traducteur.

(1) Avant cet acte hardi, avait eu lieu une autre scène caracté- y ristique. Les Jacobins, enivrés par la présence d’un ministre, “4 ayant voté l’impression de son discours et chassé de la tribune ÿ Legendre qui s’opposait à celte mesure, Robespierre prit hautement : la défense du citoyen honni pour ses convictions. Voici quelques pas- 3 sages de son discours : « .… Je ne suis point de ceux qui croient qu’il * est absolument impossible qu’un ministre soit patriote et même ‘4 j’accepte avec plaisir les présages heureux que nous offre M. Dumou- $ riez. Quand il aura rempli ces présages, quand il aura dissipé les °4 ennemis armés contre nous par ses prédécesseurs, et les conjurés ‘4 qui dirigent notre gouvernement, malgré l’expulsion de quelques F ministres, alors, seulement alors, je serai disposé à lui décerrer k tous les éloges dont il sera digne ; alors néanmoins je ne penserai 14 point qu’un bon citoyen de cette société ne soit pas son égal, et que L tout membre qui montera à cette tribune pour s’élever contre D: l’impression du discours d’un ministre, quel qu’il soit, puisse être 4 réduit à la quitter par des cris et des clameurs confuses. C’est par e. amour pour la liberté, c’est par respect pour les droïts du peuple, “14 qui seul est grand, qui seul est respectable à mes yeux, et devant 3 lequel s’évanouissent les hochets des puissances THIN ENS ÿ

L que je rappelle la Société à ses principes! C’est pour la Société, # c’est pour le ministre même, que je demande que l’on n’annonce pas à son arrivée la décadence de l’esprit public… » — Note du

._ même des amis de la Constitution. » D’ailleurs, il voux lait voir d’abord les nouveaux ministres à l’œuvre 5 avant de les louer. Les Girondins, par contre, qui se | savaient et se sentaient maintenant en possession du 1 pouvoir, commencèrent à l’attaquer ouvertement, et ï comme ils purent bientôt se convaincre qu’ils n’attein- à draient pas leur but à Paris, ils cherchèrent à le noircir 1 et à le calomnier en province. Ils crurent avoir trouvé 4 une occasion favorable lors de la discussion, aux Jaco4 bins, d’une adresse que Robespierre avait rédigée pour les départements et qui contenait ces mots : « Sans le i courage inébranlable des citoyens, sans la patience

  • invincible du sublime caractère du peuple, il était permis à l’homme le plus ferme de désespérer du salut public, lorsque la Providence, qui veille toujours sur nous beaucoup mieux que notre propre sagesse, en frappant Léopold, paraît déconcerter pour quelque temps les projets de nos ennemis. » Guadet se livra aussitôt à la critique suivante où le plat rationalisme des Giron- É dins contraste si vivement avec la chaleur d’âme de Robespierre : « J’aientendu souvent, dans cette adresse, répéter le mot : « Providence »; je crois même qu’il y | est dit que la Providence nous a sauvés malgré nous. J’avoue que, ne voyant aucun sens à cette idée, je n’aurais jamais pensé qu’un homme qui a travaillé avec tant de courage, pendant trois ans, pour tirer le peuple de l’esclavage du despotisme, pût concourir à le remettre ensuite sous l’esclavage de la superstition. » Robespierre répondit avec plus de feu que d’habi- | tude : « La première objection porte sur ce que j’aurais commis la faute d’induire les citoyens dans la superstition, après avoir combattu le despotisme. La supersti-

tion, il est vrai, est uh des appuis du despotisme, mais F ce n’est pas induire les citoyens dans la superstition que de prononcer le nom de la Divinité. J’abhorre, 3 autant que personne, toutes ces sectes impies qui se sont répandues dans l’univers pour favoriser l’ambi- . tion, le fanatisme et toutes les passions, en se cou- 4 vrant du pouvoir sacré de l’Éternel, qui a créé la ù nature et l’humanité; mais je suis bien loin de le con- ; fondre avec ces imbéciles dont le despotisme s’est J armé. Je soutiens, moi, ces éternels principes sur lesquels s’étaye la faiblesse humaine pour s’élancer à la : vertu. Ce n’est point un vain langage dans ma bouche, pas plus que dans celle de tous les hommes illustres, F. qui n’en avaient pas moins de morale pour croire à à l’existence de Dieu. » 4 interrompu violemment, il poursuivit : « Non, Mes- À sieurs, vous n’étoufferez point ma voix; il n’y a pas ; d’ordre du jour qui puisse étouffer cette vérité : je vais continuer de développer un des principes puisés dans 4 mon cœur, et avoué par tous les défenseurs de la . À liberté; je ne crois pas qu’il puisse jamais déplaire à S aucun membre de l’Assemblée nationale d’entendre ces 4 principes, et ceux qui ont défendu la liberté à l”Assem- À blée constituante, ne doivent pas trouver d’oppositions #3 au sein des Amis de la Constitution. Loin de moi l’idée d’entamer ici aucune discussion religieuse qui 4 pourrait jeter de la désunion parmi ceux qui aiment # le bien public; mais je dois justifier tout ce qui est È attaché sous ce rapport à l’adresse présentée à la « Oui, invoquer le nom de la Providence et émettre À une idée de l’Étre éternel qui influe essentiellement sur 1

4 les destins des nations, qui me paraît à moi veiller . d’une manière toute particulière sur la Révolution fran- çaise, n’est point une idée trop hasardée, mais un à sentiment de mon cœur, qui m’est nécessaire. Et comment ne me serait-il pas nécessaire, à moi qui, livré dans l’Assemblée constituante à toutes les passions et à toutes les viles intrigues, et environné de ) nombreux ennemis, me suis toujours soutenu seul avec mon âme; comment aurais-je pu suflire à des luttes qui | sont au-dessus de la force humaine, si je n’avais point élevé mon âme à Dieu? Sans trop approfondir cette | idée encourageante, ce sentiment divin n’a bien dédommagé de tous les avantages offerts à ceux qui voulaient trahir le peuple.

« Qu’y at-il dans cette adresse? une réflexion noble # et touchante… Je nomme Providence ce que d’autres aimeront peut-être mieux appeler hasard, mais ce mot Providence convient mieux à mes sentiments.

| « On a dit encore (1) que j’avais fait une injure aux | sociétés populaires. Ah! certes, messieurs, je vous en % atteste tous, s’il est un reproche auquel je sois inaccessible, c’est celui qui me prête des injures au peuple, et cette injure consiste en ce que j’ai cité aux sociétés la Providence et la Divinité. Certes, je l’avoue, le peuple’ français est bien pour quelque chose dans la Révolution : sans lui nous serions encore sous le joug du despotisme. J’avoue que ceux qui étaient au-dessus

() Dans une autre partie du discours de Guadet : « Premièrement, dire, comme l’a fait M. Robespierre, que l’on demande la guerre sans but et sans préparatifs, me paraît être une critique amère de toutes les sociétés patriotiques qui ont été de l’avis de la guerre, et de celle-ci en particulier. » — Note du traducteur.

du peuple auraient volontiers renoncé pour cet avantage à toute idée de la Divinité, mais est-ce faire injure ; au peuple et aux sociétés affiliées que de leur parler É de la protection de Dieu, qui, selon mon sentiment, ; nous sert si heureusement? Oui, j’en demande pardon à l tous ceux qui sont plus éclairés que moi, quand j’ai vu tant d’ennemis soulevés contre le peuple français, tant à | d’hommes perfides employés pour renverser l’ouvrage ‘4 du peuple, quand j’ai vu que le peuple lui-même ne 4 pouvait agir et qu’il était obligé de s’abandonner à des traîtres, alors, plus que jamais, j’ai cru à la Provi- : dence; et je n’ai pu insulter ni le peuple, ni les sociétés 4 populaires, soit en parlant, comme je l’ai fait, des 3 mesures qu’il faut prendre pour la guerre ou la paix; soit dans le retour que j’ai fait sur ce qui s’est passé. 4 En disant que la demande de la guerre ne me semblait À avoir ni place, ni objet déterminé, je n’ai point insulté % les sociétés populaires, car on n’a pas recueilli leur VU vœu : Celle-ci même n’a pas émis une opinion positive. Je n’ai point insulté le peuple. — J’ai demandé la ; guerre, s’il faut avoir la guerre; et la paix, si on peut ‘À l’avoir, et je crois qu’il est possible d’avoir la paix. Je FA (1) L’attaque de Guadet témoignait encore plus de son hypocrisie 6 de que de son « rationalisme ». Dans un discours, en effet, qu’il avait “3 prononcé un an auparavant, le 27 février 1791, à la société des Amis F. de la Constitution de Bordeaux, dont il était alors président, il s’ex- #1 primait ainsi : « La Providence, qui veille sur les destinées de la ; France, fit échouer cette exécrable conspiration. La Bastille fut à, renversée Qu’ils viennent nous entendre, et ils verront si nous aimons la religion; non cette religion de la terre, défigurée par les passions des hommes, mais cette religion du ciel, pure comme son 1 auteur, éternelle comme le temps, grande comme la nature. » 4 M. E. Hamel, qui a découvert cette pièce et l’a publiée dans son 4 Précis d’Histoire de la Révolution, page 219, n’a donc pas tort de voir ee 122 4

F Lorsque le président, qui était l’archevêque de Paris,

| voulut résumer les opinions des orateurs avant de faire passer au vote, un Girondin, Santhonax, essaya de mettre les rieurs de son côté en interrompant le prési-

| dent par ces mots : « Pas de capucinade, monsieur le

; président! » Et les Girondins ne rougirent pas de le récompenser de cet acte héroïque par une mission de

Il détestait au même degré que l’aveuglement passionné des Girondins, l’exaltation avec laquelle certaines femmes cherchent à se faire jour ; non qu’il voulût refuser à la femme le droit de collaborer à la solution des grands problèmes politiques, littéraires et philosophiques, ainsi qu’il avait montré en son temps lors de la réception de mademoiselle de Kéralio à l’Académie d’Arras, (1) mais il était persuadé que la place de la femme n’est pas dans la vie politique et qu’il vaut mieux faire

| valoir son influence et employer ses talents à son foyer même,comme gardienne des vertus domestiques. Il ne fut donc pas médiocrement indigné quand une députation du faubourg Saint-Antoine vint se plaindre aux Jaco- « une insigne mauvaise foi » dans la conduite de Guadet. Robespierre, du moins, quelle que soit l’opinion que l’on ait sur ses croyances, restait fidèle à ce qu’il écrivait déjà dans son Adresse à la Nation artésienne. En admettant que les idées religieuses de Guadet eussent changé, il ne lui appartenait pas d’attaquer si aigrement Robespierre sur ce point. — Note du traducteur.

(1) La position de Robespierre vis-à-vis des femmes est très remarquable. Il fut le seul, dans la Révolution française, qui ait vraiment compris le rôle de la femme au milieu d’une société républicaine, et la place légitime qu’elle doit occuper dans la formation de l’opinion publique. C’est ainsi que très souvent, — on le voit par ses discours, — non seulement il tient un grand compte des sentiments féminins, mais il parle encore avec émotion des femmes, ou s’adresse même directement à elles, comme on en trouvera plus loin des exemples. — Note du traducteur.

bins de ce que Théroigne de Méricourt, une exaltée originaire de la Belgique, cherchât à éloigner leurs épouses du foyer domestique pour les attirer dans un club de femmes et en s’autorisant des noms de Robespierre et de Collot d’Herbois. Il repoussa, indigné, cette 3 accusation; de sorte que Théroïgne, dans un accès de fureur, sauta de la galerie des femmes sur la tribune, ce qui força le président à lever la séance. A partir de ce moment, Théroigne passa dans le camp des ennemis de Robespierre. : gi Nous rappellerons aussi un fait, — en apparence insignifiant, — à cause du contraste qu’il forme avec notre époque où l’univers entier s’enthousiasme pour fes É fusils Mauser et pour les canons Krupp, et parce qu’il montre de nouveau l’humanité de Robespierre. Les belliqueux Girondins avaient appuyé dans le club des Jacobins une motion tendant à voter des subsides pour } des expériences sur un nouveau fusil qui pouvait tirer : vingt-cinq coups à la minute. Robespierre combaïttit ; cette proposition au nom de l’humanité, comme il l’a- $ vait déjà fait auparavant au sujet d’une carabine à neuf coups, parce que de telles armes peuvent être , employées à l’asservissement des peuples. 4 Vers le milieu d’avril, il se démit de ses fonctions À d’accusateur public, malgré le traitement élevé de huit É: mille livres et la grande influence qui étaient attachés ‘4 à ce poste. « Je jure que je ne veux d’aucune place. 1 Nous l’avons tous prouvé, nous, les amis de la liberté ; ; nous nous sommes éloignés du ministère; je ne veux | aucune place, aucune ne me convient, si ce n’est celle où il me sera possible de combattre la perfidie, le machiavélisme conspirant contre les droits du peuple.

ù Je serai toujours à ce poste ; de quelques baïonnettes

  • que les tyrans m’environnent, ils ne m’effrayeront pas.

S’ils veulent nr’assassiner, c’est là qu’il faut qu’ils

; viennent. » Et, dans le but de soutenir les droits du

à peuple, il fonda un journal, Le Défenseur de la Consti-

s (1) Les paroles citées appartiennent au discours que Robespierre prononça le 13 avril dans le club des Jacobins. Le jour même où il avait été installé accusateur public, Robespierre annonçait déjà, aux Jacobins, qu’il abandonnerait ce poste si, à un moment donné, il ne le voyait plus conciliable avec la défense de la liberté et les droits de la conscience. Dans le discours du 27 avril, Robespierre s’expliqua très nettement sur les motifs de sa démission. Tout le passage est à retenir, en raison des calomnies dirigées contre Robespierre au sujet de cette démission. Voici comment il répond à ses ennemis : « Ils feignent d’ignorer les motifs de ma démission; mais le grand bruit qu’ils en ont fait me prouverait qu’ils les connaissent trop bien ; quand je ne les aurais pas d’avance annoncés à la Société

EL et au public, il y a trois mois, le jour même de l’installation du tribunal criminel, je vais les rappeler. Après avoir donné une idée exacte des fonctions qui m’étaient confiées; après avoir observé que les crimes de lèse-nation, — on appelait ainsi les tentatives de contre-révolutionnaires, — n’étaient pas de la compétence de l’accusateur public ; qu’il ne lui était pas permis de dénoncer directement les délits ordinaires, et que son ministère se bornait à donner son avis sur les affaires envoyées au tribunal criminel, en vertu des décisions du jury d’accusation ; qu’il renfermait encore la surveillance sur les officiers de police; le droit de dénoncer leurs prévarications au tribunal civil, je suis convaincu que, renfermée dans ces limites, cette place était peut-être la plus intéressante de la magistrature nouvelle. Mais jai déclaré que dans la crise orageuse qui doit décider de la liberté de la France et de l’univers, je connaissais un devoir encore plus sacré que d’accuser le crime, ou de défendre l’innocence et la liberté individuelle, avec un titre public, dans les causes particulières, devant un tribunal judiciaire ; ce devoir est de plaider la cause de l’humanité et de la liberté, comme homme et comme citoyen, au tribunal de l’univers et de la postérité; j’ai déclaré que je ferais tout ce qui est en moi pour remplir à la fois ces deux tâches, mais que si je m’apercevais qu’elles étaient au-dessus . de mes forces, je préférerais la plus utile et la plus périlleuse ; que nulle puissance ne pouvait me détacher de cette grande cause des nations que j’avais défendue, que les devoirs de chaque homme étaient écrits dans sonfcœur et dans son caractère, et que, s’il le fallait, je saurais sacrifier ma place à mes principes, et mon intérêt

Les Girondins ne manquèrent naturellement pas de lui attribuer les motifs les moins purs. « Les faits que . poursuit le tribunal, écrivit Roucher dans le Journal de 4 Paris, ne sont pas ordinairement les œuvres de la

. classe qui a quelque chose et qui travaille ; et quand 3 par instinct, ou par sympathie, ou par calcul, on est le É zélateur de la classe qui n’a rien et ne fait rien, on ne 1 peut, à moins de pousser la vertu jusqu’à l’héroïsme, À on ne peut invoquer le glaive de la loi contre des clients ? ou des alliés. » (1) Et Condorcet s’exprimait d’une -4 manière analogue dans la Chronique de Paris, ainsi ! que Brissot dans le Patriote français, Mercier et Carra L dans {es Annales patriotiques, Gorsas dans le Courrier 4 des 83 départements, Prudhomme dans Les Révolutions *} de Paris, mais surtout Louvet dans /a Sentinelle ; car À particulier à l’intérêt général. J’ai conservé cette place jusqu’au 4 moment où je me suis assuré qu’elle ne me permettrait pas de 4 donner aucun moment au soin général de la chose publique; alors %

ù je me suis déterminé à l’abdiquer. Je l’ai abdiquée, comme on jette | son bouclier, pour combattre plus facilement les ennemis du bien J public; je l’ai abandonnée, je l’ai désertée, comme on déserte les 4 retranchements pour monter à la brèche… J’ai usé du droit qui À appartient à tout citoyen, et dont l’exercice est laissé à sa con- À hommage rendu par un magistrat aux principes de l’égalité et à la ë dignité du citoyen; si c’est un crime, je fais des vœux pour que hl’opinion publique n’en ait jamais de plus dangereux à punir. » LE.

Si l’on ajoute que la santé de Robespierre avait été fort ébranlée 4 par les discussions sur la guerre et le déisme qu’il avait soutenues 4 aux Jacobins, — une lettre d’Augustin Robespierre à Duplay, lettre à É que M. Ernest Hamel a eue sous les yeux, témoigne de vives inquié- ; tudes à ce sujet; — que, d’autre part, Robespierre avait rempli très +54 consciencieusementses fonctions de magistrat, comme en témoignent les nombreuses liasses d’affaires annotées par lui que M. Ernest Hamel a retrouvées dans les archives du tribunal criminel, on s’étonnera moins d’une démission qui fut si mal jugée en son temps. — Note du traducteur. }

(@) Roucher était plutôt un feuillant, mais il faisait campagne en { cette occasion avec les Girondins. — Note du traducteur. 1

R. les Girondins, en possession de la majorité dans k. l’Assemblée législative et des places ministérielles, ne de. manquaient pas de « fonds reptiliens » (1) pour se

€ rendre la presse favorable. « Agitateur », « tribun qui | veut accaparer toute réputation afin de dominer », “ « flatteur du peuple », « tyran des opprimés », homme ‘ « qui distille le poison de la défiance », « bavard », É « intrigant », « insensé », « furieux », « patriote hypo3 crite », « Jupiter denuntiator », « Masaniello », tels sont ; ; quelques échantillons des gentillesses par lesquelles

  • les Girondins cherchaient à ébranler la popularité à toujours croissante de Robespierre; ils allèrent même, — ; risum teneatis, — jusqu’à l’accuser d’être payé par la ; Mais Robespierre devait sortir vainqueur de cette | __ lutte parce que la véritable foi démocratique manquait | aux Girondins tandis que leur adversaire était la « conscience de la Révolution ». (3)

(1) On sait que Bismarck appelait ainsi le fonds guelfe avec lequel il payait secrètement une partie des journaux. — Note du traducteur.

(2) Brissot écrivait dans son journal : « Trois opinions partagent le public sur M. Robespierre : les uns le croient fou, d’autres attribuent sa conduite à sa vanité blessée, un troisième parti le croit mis en œuvre par la liste civile… » Les feuilles girondines accusaient tous les jours Robespierre d’appartenir au fameux comité autrichien, d’avoir des entrevues secrètes avec la reine, etc., ete. — Note du traducteur.

G) Expression d’un homme qui a vu Robespierre de très près, qui a été son médecin et son ami, Souberbielle. — Les calomnies lancées contre Robespierre, particulièrement l’accusation d’être à la solde de l’étranger et d’avoir des entrevues secrètes avec la reine et le « comité autrichien », lui attirèrent plusieurs tentatives d’assassinat. Mais des amis courageux résolurent de veiller de loin sur ses jours : de ce nombre était un ouvrier typographe, nommé Nji-

L colas, — plus tard imprimeur du tribunal révolutionnaire, — qui, sans être d’abord connu personnellement de Robespierre et à l’insu

Du côté de Robespierre ou plutôt « pour la cause du de celui-ci, le suivait à une certaine distance, armé d’un énorme bâton. — Pendant que ses amis le protégeaient contre les poignards, Robespierre réfutait aux Jacobins les calomnies girondines. Dans q son discours du 27 avril, il répondit magistralement à Brissot et à Guadet : « Je ne viens pas vous occuper ici, quoi qu’on en puisse dire, de l’intérêt de quelques individus ni du mien; c’est la cause publique qui est l’unique objet de toute cette contestation : gardezvous de penser que les destinées du peuple soient attachées à quelques hommes, gardez-vous de redouter le choc des opinions et les orages des discussions politiques, qui ne sont que les douleurs de l’enfantement de la liberté. Cette pusillanimité, reste honteux de : nos anciennes mœurs, serait l’écueil de l’esprit public et la sauvegarde de tous les crimes. Elevons-nous une fois pour toutes à la hauteur des âmes antiques et songeons que le courage et la vérité peuvent seuls achever cette grande Révolution. « Au reste, vous ne me verrez pas abuser des avantages que me donne la manière dont j’ai été personnellement attaqué; et si je parle avec énergie, je n’en contribuerai que plus puissamment à k la véritable paix et à la seule union qui convienne aux amis de la Robespierre montra alors nettement qu’il n’était pour rien dans les discussions scandaleuses renouvelées chaque jour aux Jacobins; puis il continua ainsi : « Je suis calomnié à l’envi par les journaux de tous les partis ligués contre moi; je ne m’en plains pas; je ne cabale pas contre mes accusateurs; j’aime bien que | l’on m’accuse ; je regarde 1a liberté des dénonciations dans tous les ; temps comme la sauvegarde du peuple, comme le droit sacré de 3 tout citoyen : et je prends ici l’engagement formel de ne jamais 4 porter mes plaintes à d’autre tribunal qu’à celui de l’opinion publique; mais il est juste au moins que je rende un hommage à ce tribunal vraiment souverain, en répondant devant lui à mes : adversaires. Je le dois d’autant plus que, dans les temps où nous sommes, ces sortes d’attaques sont moins dirigées contre les per- Fe sonnes que contre les principes qu’elles défendent. Chef de parti, 54 agitateur du peuple, agent du comité autrichien, payé ou tout au #4 moins égaré, si l”absurdité de ces inculpations me défend de les De réfuter, leur nature, l’influence et le caractère de leurs auteurs Er méritent au moins une réponse. » 0 . À Brissot, qui lui demandait hautainement ce qu’il avait fait “4 dans la Révolution pour oser censurer les autres, Robespierre ré- L pondit sans affecter une fausse modestie, mais avec l’assurance À fière de l’homme qui a rempli son devoir : « Jamais personne ne à m”accusa d’avoir exercé un métier lâche, ni flétri mon nom par des ] liaisons honteuses, ou par des procès scandaleux, mais on m’ac- 4 cusa de défendre, avec trop de chaleur, la cause des faibles oppri- J més contre les oppresseurs puissants; on m’aceusa, avec juste rai- |

peuple, de l’égalité, de la Constitution qu’on attaque en

son, d’avoir violé le respect dû aux tribunaux tyranniques de l’ancien régime, pour les forcer à être justes, par pudeur; d’avoir immolé à l’innocence outragée l’orgueil de l’aristocratie bourgeoise,

« J’ai fait dès la première aurore de la révolution, au-delà de laquelle vous vous plaisez à remonter pour y chercher à vos amis des titres de confiance, ce que je n’ai jamais daigné dire, mais ce que tous mes compatriotes s’empresseraient de vous rappeler à ma place, dans ce moment où l’on met en question si je suis un ennemi de la patrie, et s’il est utile à sa cause de me sacrifier : ils vous diraient que, membre d’un très petit tribunal, je repoussai, par les principes de la souveraineté du peuple, ces édits de Lamoignon auxquels les tribunaux supérieurs n’opposaient que des formes. Ils F vous diraient qu’à l’époque des premières assemblées, je les déter- ?

s minai moi seul, non pas à réclamer mais à exercer les droits du souverain; ils vous diraient qu’ils ne voulurent pas être présidés ‘par ceux que le despotisme avait désignés pour exercer cette fonction, mais par des citoyens qu’ils choisirent librement. Ils vous diraient que, tandis qu’ailleurs le tiers-état remerciait humblement les nobles de leur prétendue renonciation à des privilèges pécuniaires, je les engageai à déclarer pour toute réponse à la noblesse artésienne que nul n’avait le droit de faire don au peuple de ce qui lui appartenait; ils vous rappelleraient avec quelle hauteur ils repoussèrent le lendemain un courtisan fameux, gouverneur de la province et président des trois ordres, qui les honora de sa visite pour les ramener à des procédés plus polis. Ils vous diraient que je déterminai l’assemblée électorale représentative d’une province à annuler des actes illégaux et concussionnaires que les états de la province et l’intendant avaient osé se permettre; ils vous diraient qu’alors comme aujourd’hui, en bulte à la rage de toutes les puissances conjurées contre moi, menacé d’un procès criminel, le peuple m’arracha à la persécution, pour me porter dans le sein de l’Assemblée nationale; tant la nature m’avait fait pour jouer le rôle de tribun ambitieux et d’un dangereux agitateur du peuple ! Et moi j’ajouterai que le spectacle de ces grandes assemblées éveilla dans mon cœur un sentiment sublime et tendre qui me lia pour jamais à la cause du peuple par des liens bien plus forts que toutes les froides formules des serments inventés par les lois; je vous dirai que je compris dès lors cette grande vérité morale et politique annoncée par Jean-Jacques, que les hommes n’aiment jamais sincèrement que ceux qui les aiment; que le peuple seul est bon, juste, magnanime, et que la corruption et la tyrannie sont l’apanage exclusif de tous ceux qui le dédaignent. Je compris encore combien il eût été facile à des représentants vertueux d’élever tout à coup la nation française à toute la hauteur de la liberté, Si vous me demandez ee que j’ai fait à l’Assemblée nationale, je vous

toi » (Camille Desmoulins), se rangèrent Desmoulins et À répondrai que je n’ai point fait tout le bien que je désirais, que je Ée n’ai pas même fait tout le bien que je pouvais. Dès ce moment, je à n’ai plus eu affaire au peuple, à des hommes simples et purs, mais à à une assemblée particulière, agitée par mille passions diverses, à ‘des courtisans ambitieux, habiles dans l’art de tromper, qui, 4 cachés sous le masque du patriotisme, se réunissaient souvent aux x phalanges aristocratiques pour étouffer ma voix. Je ne pouvais pré- L tendre qu’au succès qu’obtiennent le courage et la fidélité à des devoirs rigoureux; il n’était point en moi de rechercher ceux de 4 l’intrigue et de la corruption; j’aurais rougi de sacrifier des prin- à cipes sacrés au frivole honneur d’attacher mon nom à un grand 27% nombre de lois. Ne pouvant faire adopter beaucoup de décrets L favorables à la liberté, j’en ai repoussé beaucoup de désastreux; j’ai forcé du moins la tyrannie à parcourir un long circuit pour é approcher du but fatal où elle tendait, j’ai mieux aimé souvent à exciter des murmures honorables, que d’obtenir de honteux applau- 0 dissements; j’ai regardé comme un succès de faire retentir la voix ? de la vérité, lors même que j’étais sûr de la voir repoussée; portant toujours mes regards au delà de l’étroite enceinte du sanc- A tuaire de la législation, mon but était surtout de me faire entendre Ù de la nation et de l’humanité, je voulais réveiller sans cesse dans le À cœur des citoyens le sentiment de la dignité de l’homme, et ces 4 principes éternels qui défendent les droits des peuples contre les È erreurs ou contre les caprices du législateur même. Si c’est un sujet É: de reproche, comme vous le dites, de paraître souvent à la tri- # bune ; si Phocion et Aristide que vous citez ne servaient leur patrie 1 que dans les camps et dans les tribunaux, je conviens que leur exemple me condamne, mais voilà mon excuse : quoi qu’il en soit 4 d’Aristide et de Phocion, j’avoue encore que cet orgueil intraitable, É que vous me reprochez éternellement, a constamment méprisé É. la cour et ses faveurs ; que toujours il s’est révolté contre toutes À les factions avec lesquelles j’aurais pu partager la puissance et F les dépouilles de la nation; que souvent redoutable aux tyrans et , 00 aux traîtres, il ne respecta jamais que la vérité, la faiblesse et l’in- 4 Robespierre rappela qu’en demandant la non-réélection des #3 membres de la Constituante, il avait lui-même introduit Brissot hs et Condorcet sur la scène politique. Brissot avait exhorté Robes- 4 pierre au respect envers les Encyclopédistes, ses « maîtres en ñ patriotisme et en liberté »; Robespierre répondit: « J’aurais cru, 4 moi, que dans cet art, nous n’avions d’autres maîtres que la e nature, » et il rappela que si ces « académiciens » et ces « géo- ” mètres » avaient « combattu et ridiculisé les prêtres », ils n’en 4 avaient pas moins « courtisé les grands et adoré les rois », en L tirant d’eux « un assez bon parti », et persécuté Jean-Jacques, dont ] Robespierre fit un éloge émouvant. Et rappelant aussi le décret à

Fréron, dans la Tribune du peuple, et Marat, dans son qu’il avait provoqué à la Constituante et qui écartait pendant quatre ans du ministère les membres des diverses assemblées

4 législatives : « Comment le délire de la haine a-t-il donc pu vous : aveugler au point d’imprimer dans vos petites feuilles, et de répandre partout dans vos petites coteries, et même dans les lieux publics, que celui qui provoqua ces deux décrets aspire au minis-

tère, pour lui et ses amis ; que je veux renverser les nouveaux ministres, pour m’élever sur leurs ruines. Je n’ai pas encore dit un seul mot contre les nouveaux ministres, il en est même parmi eux que je préférerais, quant à présent, à tout autre, et que ; je pourrais défendre dans l’occasion ; je veux seulement qu’on les surveille et qu’on les éclaire comme les autres; que l’on ne substitue point les hommes aux principes, et la personne du ministre au caractère du peuple… » Robespierre rappela encore qu’il avait été attaqué dans cette même tribune des Jacobins sauvée par lui sous la Constituante au prix des plus grands efforts et des plus graves dangers. Et venant enfin à la proposition d’exil volontaire mise en avant par Guadet: « Mais quelle est donc cette espèce d’ostracisme dont vous parlez? Est-ce la renonciation à toute espèce d’emplois publics, même pour l’avenir? Si elle est néces- *saire pour vous rassurer contre moi, parlez, je m’engage à en déposer dans vos mains l’acte authentique et solennel. Est-ce la défense d’élever désormais la voix pour défendre les principes de la Constitution et les droits du peuple ? De quel front oseriez-vous me le proposer ? Est-ce un exil volontaire, comme M. Guadet la annoncé en propres termes? Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans qu’il faudrait bannir. Pour moi, où voulez-vous que je me retire ? Quel est le peuple où je trouverai la liberté établie? Et quel despote voudra me donner un asile! Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse ettriomphante ; mais menacée, mais déchirée, mais opprimée ? On ne la fuit pas; on la sauve, ou l’on meurt pour elle. Le ciel qui me donna une âme passionnée pour la liberté, et qui me fit naître sous la domination des tyrans, le ciel qui prolongea mon existence jusqu’au règne des factions et des crimes m’appelle peut-être à tracer de mon sang la route qui doit conduire mon pays au bonheur et à la liberté; j’accepte avec transport cette douce et glorieuse destinée. Exigez-vous de moi un autre sacrifice ? Oui, il en est un que vous pouvez me demander encore ; je l’offre à ma patrie, c’est celui de ma réputation. Je vous la livre ; réunissez-vous tous pour la déchirer, joignez-vous à la foule innombrable de tous les ennemis de la liberté, unissez, multipliez vos libelles périodiques, je ne voulais de réputation que pour le bien de mon pays ; si, pour la conserver, il faut trahir par un coupable silence la cause de la vérité et du peuple, je vous l”abandonne ; je l’abandonne à tous les esprits faibles et versatiles que l’imposture peut égarer, à tous les méchants qui la

Ami du peuple, quoique ce dernier sût fort bien qu’il 1 n’était pas sympathique à Robespierre (1) et qu’il le connût personnellement si peu que, dans sa feuille, il écrivait toujours son nom Roberspierre. Maïs nous fati- L répandent. J’aurai l’orgueil encore de préférer à leurs frivoles applaudissements le suffrage de ma conscience et l’estime de tous les hommes vertueux et éclairés ; appuyé sur elle et sur la vérité, j’attendrai le secours tardif du temps, qui doit venger l’humanité trahie et les peuples opprimés. »

Robespierre termina en tendant une dernière fois la main aux Girondins : « Je vous offre la-paix aux seules conditions que les 4 amis de la patrie puissent accepter ; à ces conditions je vous pardonne toutes vos calomnies. » Ces conditions étaient la défense en ! commun des grands objets intéressant la liberté. L’appel de F Robespierre ne fut pas entendu et les Girondins multiplièrent Ë leurs attaques à un tel point que toute conciliation fut rendue 1 impossible. — Note du traducteur. : t () Tout en rendant justice au désintéressement de Marat, 1

| Robespierre aimait assez peu cet homme dont les écarts de plume 3 et de langage ont fait un si grand tort à la Révolution. « Marat… à dont les écrits ne sont des modèles ni de style ni de sagesse… » dit Robespierre dans un de ses discours. De son côté, si Marat estimait beaucoup Robespierre, il blâmait souvent sa modération. ; Ces deux hommes se connaissaient à peine. En 1792, ils ne ! s’étaient vus qu’une fois. Les Girondins ayant insinué que Robes- À pierre était le dictateur rêvé par Marat, celui-ci répondit en ces termes dans son Ami du Peuple : « … Enfin, et c’est le comble de 3 la démence, Guadet accuse Robespierre de faire écrire dans le journal de l’Ami du Peuple, dont il dispose, que le moment est À venu de donner un dictateur à la France… Ce dictateur, c’est 4 sans doute Robespierre lui-même, comme un compère de Guadet à vient bêtement d’accuser l”Ami du Peuple de l’avoir indiqué dans _ L sa feuille, 1

« Cette inculpation me regarde personnellement. Or, je dois { ici une réponse précise et catégorique aux citoyens trop peu éclairés
pour en sentir l’absurdité. Je déclare donc que non seulement Robespierre ne dispose point de ma plume, quoiau’elle ait souvent x servi à lui rendre justice ; mais je proteste que je n’ai jamais reçu aucune note de lui, que je n’ai jamais eu avec lui aucune relation directe ou indirecte, que je ne l’ai jamais vu de mes jours qu’une seule fois; encore cette fois-là notre entretien servit-il à faire naître des idées et à manifester des sentiments diamétralement opposés à 4 ceux que Guadet et sa clique me prêtent. |

« Le premier mot que Robespierre m’adressa fut le reproche d’avoir en partie détruit moi-même la prodigieuse influence

guerions le lecteur si nous voulions montrer tous les pièges au moyen desquels les Girondins pensaient abattre Robespierre et comme il détruisit toujours leurs qu’avait ma feuille sur la Révolution, en trempant ma plume dans

  • le sang des ennemis de la liberté, en parlant de corde, de poignards, sans doute contre mon cœur, car il aimait à se persuader que ce n’étaient là que des paroles en l’air, dictées par les circonstances. — Apprenez, lui répondis-je à l’instant, que l’influence qu’a eue ma feuille sur la Révolution ne tenait point, comme vous le croyez, à ces discussions serrées où je développais méthodiquement les vices des funestes décrets préparés par les Comités de l’Assemblée constituante, mais à l’affreux scandale qu’elle répandait dans le public lorsque je déchirais sans ménagement le voile .qui couvrait les éternels complots tramés contre la liberté publique par les ennemis de la patrie, conjurés avec le monarque, le législateur et les principaux dépositaires de l’autorité ; mais à l’audace avec laquelle je foulais aux pieds tout préjugé détracteur ; mais à l’effusion de mon âme, aux élans de mon cœur, à mes réclamations violentes contre l’oppression; à mes douloureux accents; à mes cris d’indignation, de fureur et de désespoir contre les scélérats qui abusaient de la confiance et de la puissance du peuple pour le tromper, le dépouiller, le charger de chaînes et le précipiter dans ) labîme !.. Les cris d’alarme et de fureur que vous prenez pour des paroles en l’air, étaient la plus naïve expression des sentiments dont mon cœur était agité; apprenez que, si j’avais pu compter sur le peuple de la capitale, après l’horrible décret contre la garnison de Nancy, j’aurais décimé les barbares députés qui l’avaient rendu. Apprenez qu’après l’instruction du Châtelet sur les événements des 5 et 6 octobre, j’aurais fait périr dans un bücher les juges iniques de cet infâme tribunal. Apprenez qu’après le massacre du Champ de Mars, si j’avais trouvé deux mille hommes animés des sentiments qui déchiraient mon sein, j’aurais été, à leur tête, poignarder le général au milieu de ses bataillons

de brigands, brüler le despote dans son palais et empaler nos k atroces représentants sur leurs sièges, comme je le leur déclarai dans le temps. — Robespierre m’écoutait avec effroi; il pâlit et garda quelque temps le silence. Cette entrevue me confirma dans l’opinion que j’avais toujours eue de lui, qu’il réunissait aux lumières d’un sage sénateur l’intégrité d’un véritable homme de bien et le zèle d’un vrai patriote, mais qu’il manquait également

k et des vues et de l’audace d’un homme d’Etat. » Robespierre a rendu compte aussi de cette entrevue dans diffé- rents discours et en particulier dans sa réponse à Louvet, sous la

; Convention ; « Ce fut au mois d’août 1791, que Marat vint me voir.

lumière. (1) Nous nous bornerons à marquer la part ou
plutôt la non-participation de Robespierre aux trois ik événements qui sont en quelque sorte la signature de | l’année 1792 : l’émeute du 20 juin, la prise des Tuileries, 1 au 10 août, et les massacres des 2 et 3 septembre. l Le ministère girondin attendait tout salut d’un plan formé par Servan, qui était entré à la fin de mai dans le ministère avec le portefeuille de la guerre. Ce plan consistait à rassembler dans les environs de Paris ; Jusque-là je n’avais eu avec lui aucune relation directe ou indi- 1 recte. La conversation tomba sur les affaires publiques dont il me parla avec désespoir. Je dis, moi, tout ce que les patriotes les plus É extrêmes pensaient de lui, savoir qu’il était lui-même un obstacle 1 au bien que pouvaient produire les vérités utiles développées $ dans ses écrits, en s’obstinant à reproduire des propositions 6 insensées et violentes qui révoltaient les amis de la liberté autant que les amis de l’aristocratie. Marat soutenait son opinion; je à persistai dans la mienne, et je dois ajouter qu’il trouva mes 4 idées politiques si étroites que quelque temps après qu’il eut repris L son journal alors abandonné par lui, en rendant compte de la | conversation dont je viens de parler, il dit en toutes lettres qu’il ; m’avait quitté bien convaincu que je n’avais ni les vues ni l’au- à dace d’un homme d’Etat; et si les critiques de Marat pouvaient être des titres de faveur, je pourrais encore mettre sous vos yeux certaines feuilles publiées par lui avant la révolution, — du 10 août, 4 — dans lesquelles il me traitait de feuillant parce que, dans un À ouvrage périodique qui paraissait sous mon nom, je ne disais pas qu’il fallait abattre la Constitution. » — Texte du Journal des Débats ( et des Décrets. — Nous verrons plus loin des preuves saisissantes du peu de sympathie de Robespierre pour Marat dont il se distingua en toute occasion. Le peuple a bien pu réunir dans une commune gratitude ces deux hommes qui l’ont servi avec désintéres. sement ; mais il est du devoir de l’historien de ne pas les con- À fondre. — Note du traducteur. ï () Le club des Jacobins aida Robespierre dans la lutte. Il déclara 4 solennellement qu’il regardait comme contraire à la vérité la à manière dont Brissot et Guadet avaient rendu compte des faits qui ‘À s’étaient passés dans son sein, et les inculpations dirigées contre Robespierre comme démenties par la notoriété publique autant que 1 par toute sa conduite. En outre, il arrêta également, à l’unanimité, î que cette déclaration, signée de son président et des secrétaires, serait imprimée à ses frais et envoyée à toutes les sociétés affiliées. — Note du traducteur. 4

20.000 fédérés, c’est-à-dire 20.000 gardes-nationaux venus de la province. Mais Dumouriez décida le roi à opposer son veto à ce décret, — que Robespierre aussi, d’ailleurs, avait déclaré inutile et dangereux, en disant : « La place des 20.000 fédérés est à la frontière et non devant Paris. » Dumouriez amena le roi à s’opposer également au décret contre les prêtres, (1) d’après lequel tout prêtre pouvait être puni de la déportation _ ou de dix ans de prison, comme perturbateur de l’ordre public, sur le témoignage de vingt citoyens actifs. Le | roi opposa son veto à ce décret, malgré une pétition de huit mille signatures. (2) Et, à la suite de cette décision, le ministre Roland ayant adressé au roi la célèbre lettre rédigée par sa femme et qui commence ainsi : « La liberté est devenue la religion des peuples », les ministres girondins Roland, Clavière et Servan furent congédiés par le roi, le 13 juin, pour faire place à deux _ réactionnaires que Dumouriez avait recommandés. Les Girondins jetèrent naturellement feu et flammes ; — qui donc peut quitter avec indifférence le pouvoir auquel il , a pris goût? — et déclarèrent la patrie en danger si les portefeuilles qu’on leur avait enlevés n’étaient pas, coûte que coûte, remis entre leurs mains. Robespierre ne contestait nullement le danger; mais la question de | personnes lui semblait indifférente, et il se montra » opposé à toute insurrection partielle (3) : « Si, au conSe @) Ou, plus exactement, le roi décida Dumouriez à former un nouveau ministère, en lui promettant de sanctionner les deux décrets. — Note du traducteur. (2) C’est une erreur. La pétition était opposée au décret. — Note du (3) Ce fut une théorie constante de Robespierre et de Saint-Just que _ le peuple doit se lever tout entier, dans des circonstances graves ;

traire, le roi se déclarait ouvertement contre la Révolution, le peuple entier devrait se lever »; mais il réclama la mise en accusation de Lafayette, qui avait été jusqu’alors en coquetteries réglées avec les Girondins et qui, — probablement encouragé par eux, — avait eu l’insolence d’adresser une lettre à l’Assemblée législative et de chapitrer celle-ci en des termes extrêmement durs.

Les Girondins, néanmoins, mirent en scène la fameuse émeute du 20 juin. Non seulement ils m’atteignirent pas leur but, la rentrée aux affaires d’un ministère girondin, mais cette insurrection partielle se et préjudiciable pour eux, ainsi que Robespierre le leur 1 avait prédit; car le Directoire, qui s’enfonçait de jour | en jour davantage dans les voies réactionnaires, saisit f cette occasion pour suspendre le maire Pétion qui 4 s’était laissé entraîner dans le mouvement parce qu’il se figurait que le ministère girondin avait été son œuvre; et Lafayette poussa l’effronterie jusqu’à paraître | à l’Assemblée législative, sans y être invité, pour lui À demander la punition des instigateurs du 20 juin; et enfin, comme dernier affront, les Girondins purent voir l’Assemblée intimidée lui accorder les honneurs de * la séance, pendant qu’une pétition circulait à Pariset se couvrait de 20.000 signatures, pétition demandant aussi des poursuites judiciaires contre les auteurs du mais qu’il faut réprouver les insurrections partielles faites au nom d’intérêts secondaires et suscitées par des personnalités ambitieuses. Robespierre et ses amis sacrifièrent leur vie à cette doctrine, le F 9 thermidor. — Note du traducteur.

Robespierre, seul, inébranlable comme un roc au milieu de la tempête, renouvela aux Jacobins sa proposition de mettre Lafayette en accusation, et de remplacer en même temps tous les officiers | douteux par des patriotes. (1) Il composa aussi une Adresse dans laquelle il mit les fédérés en garde contre les tentations du modérantisme, (2)

(1) C’est vers la même. époque, aux environs du 20 juin, que Robespierre écrivit plusieurs articles très remarquables dans le Défenseur de la Constitution, l’article sur la Discipline militaire, celui sur les Fêtes nationales, celui sur la Nature de l’obéissance due aux autorités, articles d’une rare profondeur, pleins de vues philosophiques et qui jettent une vive lumière sur ces différents sujets. C’est à ce moment aussi que Robespierre écrivait ces lignes : « Rousseau a dit qu’une nation cesse d’être libre dès le moment où elle a nommé des représentants. Je suis loin d’adopter ce principe sans restriction : mais je ne crains pas d’affirmer que dès le moment où un peuple est désarmé, a remis sa force et son salut à des corporations armées, il est esclave. Je dis que le pire de tous les despotismes, c’est le gouvernement militaire, et que, depuis iongtemps, nous marchons à grands pas vers le gouvernement militaire. » — Note du traducteur. e

(2) Ces fédérés avaient été envoyés par les départements pour célébrer le troisième anniversaire de la prise de la Bastille. Voici quelques passages de l’Adresse aux Fédérés :

« Salut aux défenseurs de la liberté; salut aux généreux Marseillais, qui ont donné le signal de la sainte fédération qui les réunit ; salut aux Français des quatre-vingt-trois départements, dignes émules de leur courage et de leur civisme ; salut à la Patrie, puissante, invincible, qui rassemble autour d’elle l’élite de ses innombrables enfants, armés pour sa défense.

« Citoyens, êtes-vous accourus à une vaine cérémonie ? N’avez-vous quitté vos foyers et vos travaux que pour venir répéter encore de froides formules de serments, garants trop superflus du civisme éprouvé ? Ce sont les cris du patriotisme opprimé, c’est la voix de

, la Patrie en danger qui vous a appelés. »

Robespierre fait un tableau de la situation intérieure et ajoute :

« Tant d’attentats ont enfin réveillé la nation et vous êtes accourus. Mais, à l’approche des hommes libres, le despotisme a

tremblé, et il s’est hâté de recouvrir son visage hideux de ce masque grossier du patriotisme qu’il avait déposé… Ceux qui ont mis tout en œuvre pour arrêter votre marche; ceux qui vous auraient fait égorger s’ils l’avaient osé, vont se présenter à vous avec un air caressant. L’aristocratie et l’incivisme veulent, dit-on,

et ce que nous appelons politique de juste mi- d offrir la table de l’hospitalité et le baiser fraternel au patriotisme ï et à la liberté. Que l’honneur d’accueillir la vertu soit réservé à la ) vertu seule. Fuyez leurs perfides caresses, fuyez les tables opulentes À où l’on boit, dans des coupes d’or, le poison du modérantisme et À l’oubli des devoirs les plus saints.

« Il est des hommes stupides et frivoles à qui un seul mot de patriotisme, prononcé par la bouche de l’idole, fait oublier cent L parjures et mille attentats contre la Patrie ; il est des âmes faibles > et lâches qui, sur les gages les plus trompeurs, sont toujours prêtes

) à reprendre la sérénité de l’espérance et l’apathie de la confiance, F

pour s’épargner le tourment de croire aux dangers, et la peine de lutter contre les ennemis de la patrie; il est des esclaves qui, cent ï fois outragés, battus par leur maître, tombent à ses pieds, et pleurent de tendresse, toutes les fois qu’il daigne abaisser sur eux } un regard moins irrité, qui lui font un mérite extraordinaire de h main. Pour vous, vous vous montrerez toujours dignes de la cause que vous défendez, et de la mission auguste que vous venez à

. remplir. Vous relèverez les fronts de ces esclaves attachés à la }. terre ; vous leur donnerez une âme, s’il est possible, et vous leur 3 apprendrez quelle est l’attitude des hommes libres vis-à-vis des oppresseurs du peuple. s

« L’heure fatale sonne. Marchons au champ de la Fédération. Voici l’autel de la patrie; voici le lieu où jadis les Français 4 resserrèrent les liens de leur association politique. Reviennent-ils encenser de fausses divinités ? De méprisables idoles viendront- ‘ elles encore se placer entre vous et la liberté, pour usurper le culte qui lui est dû ?… Ne prêtons serment qu’à la patrie et à nous-mêmes, entre les mains du roi immortel de la nature, qui s. nous fit pour la liberté, et qui punit les oppresseurs. Ici, tout nous rappelle et les premiers parjures, et tous les crimes des nôtres.

Ici même, sur cet autel, nos pieds ne peuvent fouler un endroit qui ne soit souillé du sang innocent qu’ils ont versé. Ici des F honneurs coupables furent rendus aux assassins du peuple. Il é semble qu’un crêpe funèbre couvre encore cet autel et ce champ # de la mort. Qu’il soit purifié, qu’il devienne le domaine de la + liberté. Ecoutez les cris plaintifs de nos citoyens massacrés ; 4 voyez la patrie ensanglantée qui se présente devant vous;
contemplez les flammes de Courtrai, qui appellent tous les “4 peuples à la vengeance; voyez l’humanité abattue sous le joug 2 de quelques tyrans méprisables; et que ce spectacle vous inspire À de grandes pensées. Ne sortez point de cette enceinte sans avoir décidé dans vos cœurs le salut de la France et de l’espèce F

? « Citoyens, la patrie est en danger; la patrie est trahie; on combat pour la liberté du monde; les destinées de la génération ÿ

| lieu. (r) Mais il s’attira de nouveau la haine des Girondins, qui s’était un peu calmée à la suite des derniers événements, quand il fit cette déclaration : | « Un changement de ministres ne peut suffire. » à Ils eurent alors recours à un autre moyen pour recouvrer le pouvoir, dont la perte les avait laissés inconso- : lables. Ils se rapprochèrent de la cour. Quoiqu’ils aient Ê nié plus tard, et déguisé autant que possible, il y eut au mois de juillet, dans une maison voisine du PontTournant, des conférences entre Vergniaud et un agent de la cour, le peintre Boze. Les Girondins posèrent les conditions de leur concours : ministère pris dans leurs ‘* rangs, sanction des deux décrets dont il a été question plus haut, éloignement des armées étrangères et nomination d’un des leurs comme gouverneur du dauphin. Ce ne fut qu’après le rejet définitif par la cour de ces proprésente et des races futures sont entre vos mains: voilà la règle de vos devoirs, voilà la mesure de votre sagesse et de votre

Cette adresse valut à Robespierre d’être dénoncé à l’accusateur public par le ministre de la justice; mais la plainte resta sans effet. Robespierre rédigea une deuxième adresse aux fédérés et leur donna les plus sages conseils. Il fut leur interprète pour _ une pétition à l’Assemblée nationale, pétition dans laquelle ils demandaient la mise en accusation de Lafayette, le licenciement de l’état-major de l’armée et la destitution des Directoires contrerévolutionnaires. L’Assemblée passa à l’ordre du jour. Robespierre rédigea aussi pour les fédérés une adresse aux Français des 83 dé- partements. Enfin, comme il pressentait le rôle que ces hommes allaient jouer dans la révolution du 10 août, qu’il prévoyait déjà, il engagea les Parisiens à conserver les fédérés chez eux, à les traiter en frères, en amis, en libérateurs, à partager avec eux leur logement et leur table. On sait que les fédérés marseillais firent avec les Parisiens la révolution du 10 août. — Note du traducteur.

(1) Littéralement « politique à l’eau tiède ». « Lauwasser-Politik », jolie expression allemande pour qualifier la politique molle et lâche, le système de bascule et de capitulations. — Note du traducteur.

  • positions qu’ils prirent part à la révolution du 10 août. Ù Ils aidèrent alors à la prise des Tuileries, qui allait 1 détruire la royauté. Et quoiqu’ils se soient donné plus tard beaucoup de peine pour accaparer la gloire de à cette journée, ils n’y eurent pas une part plus considé- ÿ rable que celle de Robespierre. (1) 4 En effet, quand on connut le manifeste du duc de Brunswick, — ce manifeste est du 21 juillet, —le mot de déchéance courut dans toutes les bouches. Robespierre se prononça également le 29, aux Jacobins, enfaveur de cette mesure et demanda la convocation d’une nouvelle N Assemblée élue pour un an au suffrage direct par tous L. les citoyens et en reconnaissant le droit aux électeurs À de rappeler leurs mandataires. Il réclamait aussi l’ex- # clusion de tous les membres de l’Assemblée consti- à tuante et de l’Assemblée législative. (2) Les événements avaient instruit Robespierre et détruit progressivement L (1) Les Mémoires parus récemment de Fournier l’Américain et 4 de P. Choudieu jettent une lueur très vive sur l’inaction des Giron- Ne dins, au 10 août. Les chefs s’abstinrent, Pétion s’opposa avec opi- 4 niâtreté à tout mouvement. Seul Barbaroux, qui était alors un L indépendant, joua un rôle actif, avec les fédérés marseillais, mais k sans aller lui-même sur le théâtre de l’action, comme il l’avoua 4 dans la suite. En réalité, la révolution fut faite par les sections de % Paris. Et Robespierre avait raison d’en reporter plus tard l’honneur é au peuple. — Voir les deux lettres à Jérôme Pétion, où se trouvent LS des aveux tels que celui-ci : « J’ai été presque aussi étranger que Le vous aux glorieux événements de notre dernière révolution; il ne nous reste à tous deux que le plaisir de savoir qu’à cette mémorable époque la patrie a eu beaucoup de défenseurs plus utiles que nous. » — Note du traducteur. w (2) Ainsi Robespierre s’excluait de la nouvelle assemblée à laquelle il donnait le nom de « Convention nationale », mot qui allait devenir fameux. Son désir ne fut point exaucé et il entra lui-même dans la Convention, mais on voit quel était son désintéressement. La Convention ne fut pas élue au suffrage direct, comme on le croit | | généralement, mais par un scrutin à deux degrés. — Note du traducteur. ÿ à.

| en lui l’idée qu’on pouvait accorder la monarchie avec

| le bien du peuple ; (1) les Girondins, au contraire, qui

| espéraient toujours recouvrer le pouvoir sous la monar-

chie, faisaient front avec la plus grande énergie aux tendances républicaines ; et ils proposèrent par la bouche d’un des leurs, Lasource, l’éloignement des fédérés, parce qu’ils craignaient de voir ceux-ci agir en faveur de la déchéance.

Un comité insurrectionnel se réunit aux Jacobins

() Rien n’est plus instructif à cet égard qu’une comparaison entre la profession de foi que Robespierre a mise en tête du Défenseur de la Constitution, —numéro 1, —et les déclarations de ce discours du 29 juillet. Voici d’abord la déclaration de principes qui a été écrite au commencement de mai 1792 :

« C’est la Constitution que je veux défendre, la Constitution telle qu’elle est. On m’a demandé pourquoi je me déclarais le défenseur d’un ouvrage dont j’ai souvent développé les défauts : je réponds que, membre de l’Assemblée constituante, je me suis opposé de tout mon pouvoir à tous les décrets que l’opinion publique proscrit aujourd’hui; mais que depuis le moment où l’acte constitutionnel fut terminé et cimenté, par l’adhésion générale, je me suis toujours borné à en réclamer l’exécution fidèle; non pas à la manière de cette secte politique que l’on nomme modérée, qui n’en invoque la lettre et les vices que pour en tuer les principes et l’esprit; non pas à la manière de la cour et des ambitieux, qui violant éternellement toutes les lois favorables à la liberté, exé- cutent avec un zèle hypocrite et une fidélité meurtrière toutes celles dont ils peuvent abuser, pour opprimer le patriotisme; mais comme un ami de la patrie et de l’humanité, convaincu que le salut public nous ordonne de nous réfugier à l’abri de la Constitution, pour repousser les attaques de l’ambition et du despotisme. »

Le 29 juillet, Robespierre prononça dans son discours ces graves paroles : « Les grands maux appellent les grands remèdes. Les palliatifs ne font que les rendre incurables; les maux de la France sont extrêmes… Il faut que l’Etat soit sauvé, de quelque manière que cesoit; il n’y a d’inconstitutionnel que ce qui tend à sa ruine… Il n’y a qu’un peuple esclave dont les destinées soient attachées à un individu ou à une famille; la liberté et le bonheur public dépendent de la nature du gouvernement, et du résultat des institutions politiques. » Il réclama alors une Convention. Déjà, quelques jours auparavant, le 20 juillet, il s’était écrié : « Si vous ne voulez pas sauver le peuple, déclarez-le donc, afin qu’il se sauve luimême », formule solennelle qu’on ne trouve dans la bouche de

pour çoncerter les mesures à prendre; il était composé des personnes suivantes : de Vaugeois, Debessé, du 4

professeur Guillaume (de Caen), du journaliste Simond 4 (de Strasbourg), de Gallinot, Kienlin, Layray, Garin, et ‘à du maire de Metz, Anthoïne. Celui-ci habitait, comme : Robespierre, chezDuplay, dans la rue Saint-Honoré; (1) NS. il avait également combattu la motion de Lasource, aux -4 Jacobins, dans la séance du 29. Ke 516 fédérés étaient arrivés entre temps de Marseille ; ‘4 influencés par les Girondins, ils ne voulurent d’abord 4 pas entendre parler d’insurrection ; mais se déclarèrent 1 prêts à combattre, le 4 août, lorsque les Girondins 8 eurent adopté une conduite moins hésitante, après h: l’échec des négociations avec la cour. On décida néan- - | Robespierre qu’aux moments de crise extrême, à la veille de grands ; soulèvements populaires. Le même jour il écrivit à Couthon pour 4 le rappeler près de lui : « … Nous touchons aux plus grands événe- 0 ments. Nous sommes arrivés au dénouement du drame constitu- 2:30 tionnel. La Révolution va reprendre un cours plus rapide, si elle L ne s’abîme pas dans le despotisme militaire et dictatorial.
« Dans la situation où nous sommes, il est impossible aux amis 4 de la liberté de prévoir et de diriger les événements. La destinée +02 de la France semble l’abandonner à l’intrigue et au hasard. Ce qui ‘à peut nous rassurer, c’est la force de l’esprit public à Paris et dans 1 nombre de départements, c’est la justice de notre cause. Les sections * LR de Paris montrent une énergie et une sagesse dignes de servir de 10 modèle au reste de l’Etat. Vous nous manquez. Puissiez-vous être LE bientôt rendu à votre patrie, et nous attendons avec une égale KE impatience votre retour et votre guérison. » Ainsi Robespierre x avait une vue très nette de la situation. S’il n’entra pas lui-même | V0 dans le comité insurrectionnel, c’est parce que, répétons-le, il ne : pouvait servir de chef à une émeute sans renier ses principes. Pour Fr lui, — et Saint-Just professera la même doctrine, — le peuple a toujours 1 le droit de changer son gouvernement, comme de révoquer tous ses . j mandataires; mais il est interdit aux mandataires du peuple d’usurper la souveraineté nationale. Voilà pourquoi, ni Robes- | pierre, ni aucun de ses amis, n’ont jamais fait partie d’un comité insurrectionnel. — Note du traducteur. ÿ (1) 11 se brouilla avec Robespierre, dans la suite, et quitta les À Duplay. — Note du traducteur. < R.

Fe moins de différer encore pour le moment toute tentative j insurrectionnelle. Le 8 août, la proposition de mettre 3 Lafayette en accusation fut repoussée à l’Assemblée | législative par 406 voix contre 224 ; et en même temps : 990 hommes de troupes suisses entrèrent à Paris et Ë occupèrent le palais des Tuileries pendant que le gouverneur du château, Champcenetz, lançait deux € mille invitations manuscrites à des ci-devant nobles, — cent vingt environ seulement accoururent à cet $ au 10 août ; mais il fut moralement l’auteur de cette | journée, comme en témoigne la lettre que lui adressa le secrétaire-greffier de la Commune, Coulombeau, en lui envoyant au nom de la municipalité la médaille commémorative : « Je m’empresse de vous envoyer la médaille des hommes du 10 août, et je me félicite d’avoir à rendre cet hommage à l’incorruptible Robespierre. »

Les conséquences immédiates de la prise des Tuileries furent : d’abord, la suspension du roi, — et non la déchéance comme Robespierre l’aurait voulu ; — puis, le jour suivant, l’installation d’un conseil exécutif composé de cinq Girondins, Roland, Clavière, Servan, Monge et Lebrun, et de Danton ; des visites domiciliaires chez toutes les personnes suspectes ; enfin, de nouvelles élections qui eurent lieu encore à deux degrés, mais, cette fois, sans distinction de citoyens actifs et de

Le même jour, Robespierre fut élu, « avec pleins pouvoirs pour sauver la patrie », par sa section de la place Vendôme, membre de la nouvelle municipalité, de la Commune révolutionnaire ; et il assista régulière-

ment aux séances, du 12 au 26 août. (1) Il déclina, par contre, le poste auquel venait de l’appeler la confiance ‘ des électeurs, de président du tribunal extraordinaire pour la poursuite des défenseurs du Château au ro août, parce que de telles mesures lui répugnaïent ; (2) il refusa de même la qualité de membre du Conseil de À justice qui venait d’être adjoint au ministère. (3)

Dans la nuit du 29, les visites domiciliaires avaient

(1) Nous ne relevons que pour mémoire la légende d’après ï laquelle Robespierre aurait passé la journée du 10 août caché dans une cave. C’est là une des mille calomnies girondines que certains historiens ont admises sans critique ; elle se réfute assez par l’absence même de preuves. Mentionnons quelques dates: le 8 août, Robespierre prit encore la parole aux Jacobins ; le 9, il n’y eut pas séance. Robespierre faillit être assassiné ce jour-là, comme nous l’apprend le Journal de Lucile Desmoulins. Le soir du 10 août, Robespierre prit la parole aux Jacobins ; le 11, il fut élu à la Commune révolutionnaire, où il alla prendre séance. Comment donc Michelet a-t-il pu écrire que Robespierre sortit le 11 « de son trou » pour aller siéger à la Commune, alors qu’il ne pouvait ignorer le long discours du 10 aux Jacobins ? — Note du traducteur.

(2) « J’ai combattu depuis l’origine de la Révolution, écrivait-il pour motiver son refus, la plus grande partie des criminels de lèsenation. Je ne pouvais être le juge de ceux dont j’ai été l’adversaire, et j’ai dû me souvenir que, s’ils étaient les ennemis de la patrie, ils s’étaient aussi déclarés les miens. » — Note du traducteur.

(3) Pendant qu’il, refusait ces fonctions lucratives et importantes qui eussent permis à un homme que l’on a peint si vindicatif d’exercer de terribles représailles, Robespierre acceptait des membres de sa section la tâche d’aller porter une pétition à la barre de l’Assemblée législative pour un monument sur la place Vendôme, aux citoyens morts dans la journée du 10 août; et il prononçait les belles paroles suivantes : « Les citoyens qui meurent en défendant la Patrie sont au second rang. Ceux-là sont au premier qui meurent pour l’affranchir. Les héros dont je parle ne valent-ils pas ceux d’Athènes et de Rome? Sachons nous estimer ce que nous valons. Hâtez-vous d’honorer les vertus dont nous avons besoin, en immortalisant les martyrs de la liberté. Ce ne sont pas des honneurs seulement, c’est une apothéose que nous leur devons. Peuples, quand la tyrannie est couchée par terre, gardez-vous de lui laisser le temps de se relever. » — Note du traducteur. :

_ commencé; et, sur l’ordre de Danton, environ trois _ mille personnes furent arrêtées comme suspectes ; mais _ on les remit presque toutes en liberté, le lendemain, sur l’ordre de la Commune. Cet acte excita la jalousie de l’Assemblée législative terrorisée par les Girondins, et _ sur la proposition de Guadet, on décréta l’élection d’une nouvelle municipalité. Toutefois, vu les plaintes d’une _députation envoyée par la Commune et dont Tallien _ était le porte-parole, un délai fut voté. Robespierre s’était déclaré à la Commune en faveur d’une démission immédiate afin de donner au peuple l’occasion de se prononcer pour ou contre la Commune : « Dans ces circonstances difficiles, il ne se présente à mon esprit _ aucun moyen de sauver le peuple, si ce n’est de lui remettre le pouvoir que le Conseil généra la reçu de lui. » (1) C’était, évidemment, le seul avis sensé, comme (1) Certains écrivains, Michelet par exemple, ont voulu voir dans cette phrase comme un encouragement donné par avance aux septembriseurs pour leur épouvantable besogne. Ils oublient que le renouvellement fréquent des mandats est une théorie constante ! chez Robespierre. Il avait employé les mêmes expressions, avant le 10 août, à la tribune des Jacobins, lorsqu’il corseillait de convoquer les assemblées primaires pour le cas où la législative ne serait pas à la hauteur de sa tâche. — On a fait mieux encore : — _ Voulant absolument trouver la main de Robespierre dans les massacres de septembre, et ne l’y rencontrant nulle part, ne lui at-on pas attribué une adresse que Tallien avait rédigée, Taliien que Robespierre méprisait si fort dès cette année 1792 qu’il refusa de porter avec lui une adresse à l’Assemblée législative et déclara tout net qu’il ne voulait « rien avoir de commun avec cet individu » ? Dans l’adresse de Tallien, on lisait la phrase suivante: « Nous avons fait arrêter des prêtres perturbateurs, nous les avons fait enfermer conformément à votre décret, et sous peu de jours \ le sol de la liberté sera purgé de leur présence. » On a voulu | voir là une annonce des massacres qui allaient suivre. Il semble . plutôt que Tallien ait fait allusion au décret rendu cinq jours auparavant, qui ordonnait le bannissement de tous les prêtres | insermentés qui n’auraient pas vidé sous quinze jours le territoire | français. Quoi qu’il en soit, l’adresse était de Tallien, non de

le reconnaît le royaliste Beaulieu dans la Biographie universelle, lorsqu’il dit, à l’article Robespierre : « Si sa : proposition eût été adoptée, les massacres n’eussent certainement pas eu lieu; on ne peut donc pas l’accuser d’en avoir été l’auteur, puisqu’au contraire il proposa un moyen de les prévenir. » à

La France se trouvait alors dans une crise telle qu’il n’y en a pas eu de semblable dans l’histoire, ni avant, ni ; depuis. Dès le premier septembre, le bruit de la prise ; de Verdun se répandait dans Paris, où la crainte devoir apparaître les ennemis moins de trois jours après devenait générale. Dans de pareils moments, — nous ne voulons pas excuser, mais expliquer, — les masses 4 agitées et effrayées sont capables de tout; de sorte 4 qu’il est très douteux que Roland eût été capable à d’arrêter les scènes de meurtre qui eurent lieu dans les { prisons, même s’il avait déployé comme ministre de 4 l’intérieur une plus grande énergie qu’il n’en montra 3 réellement. En tous cas, la plus lourde injustice des $ Girondins fut d’en rejeter sans cesse la responsabilité É sur les Jacobins et en particulier sur Robespierre. Il semblerait presque qu’ils aient voulu alléger leur a propre conscience en chargeant sans cesse autrui de À leurs accusations ; car ils avaient eu alors entièrement # le pouvoir entre les mains; (1) et des paroles comme Robespierre; celui-ci combattit même le lendemain une des principales dispositions de cette adresse. On voit par quels pro- F; cédés on est parvenu à charger la mémoire de Robespierre de paroles et de faits atroces auxquels il resta étranger. — Note du () L’inaction des Girondins avait indigné Saint-Just, qui la leur | reprocha amèrement dans son rapport du 8 juillet 1793: « Et nous 4 aussi nous avons été sensibles aux agonies du 2 septembre. Et qui À de nous avait plus de droit de s’en porter les accusateurs inflexibles, F.

1 celles de Vergniaud : « Il n’est plus temps de discourir, _ il faut piocher la fosse de nos ennemis, ou chaque pas à qu’ils font en avant pioche la nôtre », devaient sembler _ aux instruments de la justice populaire plutôt un en-

  • couragement qu’un blâme à leurs actes sanglants. — ._ Mais suivons Robespierre pas à pas dans ces malheu- à _ Le 2 septembre au matin, Manuel annonça oflicielle-
  • ment à la Commune la prise de Verdun. Aussitôt la À Commune lança un appel à tous les hommes en état de É porter les armes pour qu’ils se rendissent sur l’heure 4 2 5 ou de ceux qui, dans ce temps-là, jouissaient de l’autorité et répon- …_ daient seuls de l’ordre public et de la vie des citoyens, ou de nous tous qui arrivions désintéressés de nos déserts ? Pétion et Manuel étaient alors les magistrats de Paris. Ils répondaient à quelqu’un, . — Robespierre, comme on le verra plus loin, — qui leur conseillait d’aller aux prisons, qu’ils ne voulaient point risquer leur popuds larité ! Celui qui voit égorger sans pitié est plus cruel que celui qui n tue ; mais lorsque l’intérêt a fermé le cœur des magistrats du $ peuple, et les a dépravés jusqu’à prétendre conserver leur popula- #4 _ rité en ménageant le crime, on doit conclure qu’ils méditaient un 3 crime eux-mêmes, qu’ils ont dû conspirer contre la République car 3 ils n’étaient pas assez vertueux pour elle. Ils ont dû déplorer les s forfaits qu’ils ont laissé commettre pour n’en être pas accusés, ils ont dû jouer l’austérité pour adoucir l’horreur de leur conduite et tromper leurs concitoyens. Accusateurs du peuple, on ne vous vit …__ point, le 2 septembre, entre les assassins et les victimes… Quels -_ qu’aient été les hommes inhumains qui versèrent le sang, vous en répondez tous, vous qui l’avez laissé répandre. » L’accusation de Saint-Just n’est pas fondée en ce qui concerne Manuel, mais elle retombe de tout son poids sur Pétion et Roland. Voici un passage _ de la déposition de Duhem dans le procès des Girondins: « Le _ 3 septembre 1792, j’étais à dîner chez Pétion; Brissot, Gensonné et _ plusieurs autres députés s’y trouvèrent aussi. Vers la fin du diner, _ les deux battants s’ouvrirent, et je fus fort étonné de voir entrer quinze coupe-têtes, les mains dégouttantes de sang: ils venaient demander les ordres du maire sur quatre-vingts prisonniers qui restaient encore à massacrer à la Force. Pétion les fit boire et les congédia en leur disant de faire pour le mieux. » Choudieu rapporte aussi le témoignage de Duhem dont il avait eu directement
  • connaissance, — Mémoires de Choudieu, page 205. — Paris, Plon et Nourrit, 1897. — Note du traducteur.

au Champ de Mars, afin de pouvoir se mettre immédia- : tement en marche au nombre de 60.000 ; et, à cet effet, , elle établit un comité militaire permanent de huit membres. Elle délégua aussi deux commissaires auprès 1 de l’Assemblée législative, qui approuva les mesures 1 prises et décréta la peine de mort pour ceux qui s’y à déroberaient. Pendant ce temps, Robespierre (1) pré- sida de neuf heures du soir à une heure du matin l’assemblée des électeurs, qui s’étaient réunis aux Jacobins parce qu’ils n’avaient pas trouvé suflisamment de place (1) Quelques dates encore pour fixer les occupations de Robes- } pierre avant les journées de septembre. Le 27 août, la section de la place Vendôme, à laquelle il appartenait, se réunit en assemblée i électorale afin de nommer seize électeurs; elle choisit à l’unanimité ) Robespierre comme président. Robespierre la présida chaque jour, s du 28 au 31 août, de quatre heures à onze heures du soir. Le 28, 4 il avait été nommé premier électeur à l’unanimité moins une ; voix. Du 26 août au premier septembre, il ne parut pas à la Commune et il a pu dire dans la suite, sans crainte d’un # démenti : « Avant l’époque où ces événements sont arrivés, — pe. les journées de septembre, — j’avais cessé de fréquenter le conseil général de la Commune… J’étais habituellement chez moi ou dans ÿ les lieux où mes fonctions publiques m”appelaient. » Le premier K l’adresse aux 48 sections dont la rédaction lui avait été confiée, — ne Ê pas confondre avec l’adresse à l’Assemblée législative rédigée par Tallien, comme on peut s’en souvenir; dans cetie même séance RE Robespierre critiqua justement l’adresse de Tallien. — Le 31 août, les #1 opérations électorales de la section Vendôme avaient pris fin, y mais l’assemblée des électeurs s’ouvrit dès le 2 septembre au matin sous la présidence de Robespierre, qui ne quitta plus guère cette assemblée où le retenaient ses fonctions. : On a inculpé, — sans preuves d’ailleurs, — le comité de surveillance de la Commune ; mais Robespierre ne faisait point partie de cette commission exécutive, qui siégeait non à l’Hôtel-de-Ville, mais | à la mairie où elle avait été déléguée. Quant au conseil général de | la Commune, dont Robespierre était membre, il fit tous ses efforts pour arrêter les massacres, comme on le verra. Les journées de septembre paraissent avoir été un mouvement spontané de la population parisienne, affolée par l’approche de l’ennemi. Soixante mille J hommes de garde nationale restèrent sourds à toutes les réqui- | sitions du commandant général Santerre. — Note du traducteur.

4 dans l’ancien bâtiment électoral, l’Évêché; — l’Assem4 blée se composait des électeurs de la ville de Paris £. et des cantons ruraux environnants, elle comptait 1 A une heure trente minutes, le Conseil général de la ss Commune s’ajourna pour reprendre la séance à quatre à heures. A peine la séance avait-elle commencé sous la 4 présidence de Huguenin qu’un officier de la garde 4 nationale vint annoncer que des prisonniers avaient j été massacrés sur la route de la Conciergerie et que le 4 peuple commençait à envahir les prisons. On envoya : aussitôt six commissaires pour protéger les prisons ê civiles ; et deux autres commissaires, Caron et Nouet, $ furent délégués à l’Abbaye pour protéger les prison- É niers ; (1) mais bientôt un de ces derniers commissaires

  • revint pour annoncer que les troupes se refusaient à È marcher contre l’ennemi, avant d’avoir assuré derrière

elles la sûreté de leurs familles par la punition des

auteurs du 10 août. Là-dessus, quatre commissaires ; furent envoyés à l’Assemblée législative qui, après avoir entendu leur rapport, délégua, sur la proposition 4 de Bazire et pendant que les Girondins gardaient le : silence, six de ses membres chargés de haranguer le É peuple et de le ramener au calme. Robespierre, qui s’était rendu de l’Assemblée électorale chez lui, (2) . parut dans le Conseil général au moment où Billaud- | () Les six commissaires étaient MM. Dangé, Marino, James, Michonis, Lesguillon, Moneuse. — Note du traducteur. 4 (2) Robespierre avait présidé l’assemblée électorale de neuf heures du matin à une heure de l’après-midi, puis il s’était rendu aux | Jacobins pour remplir une mission dont l’avait chargé l’assemblée : électorale ; c’est alors seulement qu’il put venir au Conseil général. — Note du traducteur. 4 149

Varennes dénonçait une conjuration en faveur du duc de Brunswick. Robespierre appuya la dénonciation. Il À se peut qu’il ait songé à Carra et à Brissot; quoi qu’il en soit, ses soupçons n’étaient pas sans fondement: Carra avait fait de la propagande, dans les Annales patriotiques, en faveur de Brunswick. A ce moment 3 parut Manuel. Il raconta que, ni lui, ni ses collègues de la Commune, ni les commissaires de l’Assemblée législative n’étaient parvenus à arrêter les massacres dans H. les prisons. On décida d’envoyer de nouveau des com missaires pour « tâcher de calmer les esprits et éclairer F les citoyens sur leurs véritables intérêts »; et de faire É partir également de fortes divisions de troupes pour k protéger le Temple, où la famille royale avait été con- u duite, et les autres prisons. Le Conseil général envoya 4 aussi des commissaires au Palais-Bourbon, où les à Suisses avaient été conduits. (1) Il passa à l’ordre du à jour sur une motion de la section des Quinze-Vingts, — « Mort pour tous les conspirateurs »; — et, à l’annonce à que le Temple aussi était menacé, il chargea Deliroy, E Robespierre et Manuel de s’y rendre et d’y assurer la tranquillité; sur leur demande, on leur adjoignit six DE commissaires de l’Assemblée législative. (2) A dix Fe (1) « .… Pour protéger les Suisses et défendre leurs jours par tous j ; les moyens possibles » portent les procès-verbaux de la Commune. — Manuscrit publié par M. Maurice Tourneux. Paris, 1894. — Note du (2) Lacroix, Bazire, Choudieu, Thuriot, Dussaulx et Chabot. Ces | députés, quoique populaires, ne réussirent point à mettre fin aux | massacres. Choudieu, qui était un ardent républicain et un homme Ç de grand courage, a raconté lui-même la démarche qu’il fit à 1 l’Abbaye. Introduit dans le préau de la prison, et mis sur sa demande en présence de celui qui commandait à ces sanglantes a exécutions, il ne put même placer un mot. Dufraise, qui était à la à tête des assassins, lui coupa brusquement la parole : « (Que viens-tu ]

24 heures, Robespierre reprit la présidence de l’Assemblée ‘4 électorale, qu’il présida, comme les travaux de cette :e Ainsi Robespierre n’a pas eu de part aux journées de ne septembre et, comme nous l’avons montré, il n’a pu y É collaborer en rien, à moins qu’on ne veuille lui accorder : | faire ici? lui dit-il. Si tu viens pour arrêter la justice du peuple, je 1 dois te dire que tu ferais de vains efforts ; et que tu courrais même k _ des risques, si tu cherchais à t’y opposer. Le seul conseil que j’aie

  • à te donner, c’est de te retirer le plus promptement possible. » : Choudieu ajoute : « Il n’y avait rien à répondre. Entouré d’hommes E« qui ne me paraissaient pas disposés à entendre raison, seul et sans 4 moyens comme sans espoir d’être écouté, je me retirai de ce lieu de “4 désolation, le cœur serré par tout ce que j’avais vu. » Dufraise, À devenu plus tard adjudant-général, mourut sous la Restauration, ‘4 comme général de brigade à Nantes et ardent légitimiste, pendant 0m que Choudieu vivait dans une pauvreté honorable à Bruxelles, exilé u par le gouvernement des Bourbons. — La démarche de Choudieu est du 2 septembre. Il fut plus heureux le lendemain au Temple. nr La prison royale put être préservée des fureurs populaires au moyen d’un ruban tricolore tendu tout autour. Robespierre se “4 trouvait-il encore à la Commune lorsqu’il reçut la mission d’aller 2 défendre la prison royale ? M. E. Hamel ne le croit pas et fait remar- & quer dans son Histoire de Robespierre qu’il passa toute la journée du 3 au milieu de l’assemblée électorale qu’il présidait. « Si donc, ; comme cela est probable, il s’acquitta de la mission dont, présent

ou non, l’avait chargé le conseil général, ce fut seulement à l’issue

3 de la séance de l’assemblée électorale, vers trois heures. » On ignore à quel moment il faut placer la visite de Robespierre à 4 Pétion mentionnée dans la biographie Rabbe. L’auteur de l’article Robespierre raconte que ce dernier se rendit chez Pétion, accom- à pagné d’un ami, et le supplia d’intervenir auprès du peuple pour | arrêter les massacres. Le maire de Paris s’y refusa en disant qu’il : ne voulait pas compromettre sa popularité. L’auteur de l’article s affirme tenir ce détail de la bouche même de celui qui accompagnait Robespierre chez Pétion et qu’il ne pouvait nommer sous la Res- À tauration sans le compromettre. Robespierre avait raconté ce trait ; de lâcheté à Saint-Just, comme on a pu le voir par le fragment de i rapport cité plus haut. De cette époque date la brouille de Robes- } pierre et de Pétion. Charlotte Robespierre raconte ce qui suit dans ses Mémoires : « Quelques jours après les événements des 2 et3 septembre, Pétion vint voir mon frère. Maximilien avait désavoué le …. . massacre des prisons, et aurait voulu que chaque prisonnier fût

le don d’ubiquité. Et deux réactionnaires forcenés qui ont écrit après le 9 thermidor, dont ils sont les ardents apologistes, Méhée de la Touche, qui était au moment je des journées de septembre secrétaire-adjoint de la *4 Commune, et Roch Marcandier, ne mentionnent aucunement Robespierre dans la description des faits. (1) 4 Si donc on veut absolument lui adresser un reproche, ce ne peut être tout au plus que celui de n’avoir pas, à la première nouvelle des événements, tenté de pénétrer : dans les prisons et d’arrêter, au péril de sa propre vie, 4 les scènes de massacre. Qu’il y serait difficilementparvenu, c’est ce qu’accordera bien vite tout homme de LS. renvoyé devant des juges élus par le peuple. Pétion et Robespierre 1 s’entretinrent des derniers événements. J’étais présente à leur entre- ‘4 vue, et j’entendis mon frère reprocher à Pétion de n’avoir pas LE. interposé son autorité pour arrêter les déplorables excès des 2 et 3. ( Pétion parut piqué de ce reproche, et répondit assez sèchement : k Ce que je puis vous dire, c’est qu’aucune puissance humaine ne pouvait les empêcher. Il se leva quelques moments après, sortit et ne revint . plus. Toute espèce de relations cessèrent, à partir de ce jour, entre À lui et mon frère. » — Edition Laponneraye, tome II, page 414. 4 () Ni Jourgniac Saint-Méard, ni aucun de ceux qui ont été mêlés sx aux journées de septembre. Nous n’avons à ce jour, ni une preuve, di 2 ni le plus léger indice qui permette d’impliquer Robespierre, même A pour une complicité morale, dans ces massacres qu’il devait appeler SE un jour, aux Jacobins, « les horreurs de septembre ». Le docteur » e Souberbielle a raconté que jamais Robespierre, dont il était l’ami, A ne lui avait parlé des journées de septembre sans une profonde F4 réprobation. On verra plus loin comment Robespierre répondit à la Convention aux insinuations de Louvet; rappelons seulement ici um É court fragment de sa réplique : « Ceux qui ont dit que j’avais eu la moindre part à ces événements sont des hommes ou excessivement i crédules ou excessivement pervers. Quant à l’homme qui, comptant 1 sur le succès de la diffaination dont il avait d’avance arrangé tout le plan, a cru pouvoir écrire impunément que je les avais dirigés, supposait pas une âme. » — Note du traducteur. (2) Robespierre n’a jamais harangué directement le peuple, — le À K discours à la section Bonne-Nouvelle, dont nous parlerons plus . loin, était adressé aux élecieurs et non à la masse du peuple. — Il A

“: - Le 4 septembre, le nom de Robespierre sortit à Paris Ne le premier de l’urne avec 328 voix. Pétion, son adverre. saire girondin, avait obtenu 136 voix. Robespierre fut nr également élu le premier en tête de la liste dans son département natal, le Pas-de-Calais. Il ne prit plus part é. aux délibérations du Conseil général de la Commune à jusqu’à la fin des élections, c’est-à-dire jusqu’au 19 septembre. Son activité politique recommenca le 20 seule- à ment, et dans la Convention nationale. (1) 2 était petit, de complexion chétive ; sa voix, très faible, se brisait à facilement et ne lui permettait pas de dominer le tumulte ; son 4 esprit, habitué aux méditations les plus hautes, était dérouté par les | interruptions violentes et passionnées. Cet homme, qui a aimé si À ardemment le peuple, lui parlait aux Jacobins et à la Convention, | où les tribunes étaient occupées surtout par l’élément populaire, S car elles étaient accessibles librement à tous. Maïs sa constitution | physique lui interdisait de parler en plein air à une foule. Pense3 t-on d’ailleurs que Robespierre, avec sa nature délicate, aurait pu, lui qui était sujet aux évanouissements, haranguer la masse, les “s pieds dans le sang et juché sur des cadavres, comme durent le faire Bazire et Manuel? Croit-on qu’il aurait réussi là où ces derniers avaient échoué? Enfin, en vertu de quels pouvoirs aurait-il été haranguer le peuple et empiéter sur la mission de ses collègues ou de magistrats régulièrement nommés ? — Note du traducteur. | () Il faut noter cependant que Robespierre parut une fois au Conseil général, le 18 septembre, et voici à quelle occasion : Une affiche d’un candidat évincé, Méhée fils, lui avait reproché vivement de ne plus siéger à la Commune. Robespierre vint se plaindre d’avoir été inculpé dans un placard signé d’un membre de la Commune, — Méhée avait pris la qualification de secrétaire adjoint du Conseil général. — Le Conseil passa à l’ordre du jour sur le fond, attendu que les opinions étaient libres, mais il improuva Méhée fils d’avoir pris dans Ë son affiche la qualité de secrétaire adjoint de la Commune, réservée aux seuls actes émanés du Conseil général. Dans la même séance du 18 septembre, Robespierre fut chargé par le Conseil général de rédiger une adresse aux 83 départements et on lui adjoignit Tallien pour ce travail. Mais alors se produisit l’incident qu’on a mentionné plus haut : Robespierre ne voulut pas accepter la collaboration de Tallien ; et le Conseil général dut nommer Tho4 mas, un autre de ses membres, en remplacement de Tallien. — Note du traducteur. 1 1573

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1 Préface de la première édition allemande… … 7 “8 I. — Jusqu’à son entrée dans l’Assemblée natio- E III. — Pendant l’Assemblée législative (1791-1792). . 95 5 Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour deux mille exemplaires de ce huitième cahier | le mardi 19 janvier 1904. | D Ce cahier à été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués.

= 4 Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men54 suelles régulières et par des souscriptions extraordi: F4 naires ; la souscription ne confère aucune autorité sur 2. la rédaction ni sur l’administration : ces fonctions o des abonnements de souscription à cent francs ;

  • des abonnements ordinaires à vingt francs ; et des abonnements de propagande à douze francs. Il va de soi qu’il n’y a pas une seule différence de à service entre ces différents abonnements. Nous voulons F) seulement que nos cahiers soient accessibles à tout le

monde également.

Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près égal au prix de revient ; le prix de nos abonnements de 4e propagande est donc sensiblement inférieur au prix de revient. Nous ne consentons des abonnements de propa- È gande que pour la France. z Nous acceptons que nos abonnés paient leur abonnement par mensualités de un ou deux francs. Pour tout changement d’adresse envoyer soixante centimes, quatre timbres de quinze centimes. L’abonnement de propagande cesse de fonctionner | pour chaque série à l’achèvement de cette série; la É quatrième série normale ayant fini fin juin 1903, on 1 pouvait jusqu’au 30 juin 1903 avoir au prix de pro- À pagande les vingt premiers cahiers de cette série. | L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour Le chaque série au plus tard le 3r décembre qui suit } j l’achèvement de cette série ; ainsi du premier juillet au F 31 décembre 1903 on pouvait avoir pour vingt francs 4 les vingt-deux cahiers de la quatrième série complète.

. 4.8

L Le dixième cahier de cette série, Romain Rolland, 4 Beethoven, était épuisé plusieurs mois avant la fin . de la série même; nous avons procédé pendant les 5 grandes vacances à une réimpression et nous avons Lu complété par des exemplaires de la seconde édiFE tion nos collections de la quatrième série. Cette seconde Éé édition, tirée à trois mille exemplaires, est en vente au Fa bureau des cahiers. Ë ; À partir du premier janvier qui suit l’achèvement h3 d’une série, le prix de cette série est porté au moins : au total des prix marqués; ainsi depuis le premier FA janvier 1904 la quatrième série se vend trente-cinq de: M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, os reçoit pour l’administration et pour la librairie tous BRL : Les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit ‘s heures à onze heures et de une heure à sept heures. : M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la Ë rédaction le jeudi soir de deux heures à cinq heures.