Jean des Brebis
Jean des Brebi 156309 paraissant vingt fois par an
8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
CAHIERS DE LA QUINZAINE, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement.
Nous prévoyons que le premier cahier de la sixième série, paraissant le dimanche 2 octobre prochain, sera le catalogue analytique sommaire de nos cinq premières séries ; nous demandons à nos abonnés, de même que nous pensons dès aujourd’hui à préparer létablissement de ce catalogue, de penser, pour leur part, à en pré- parer la distribution utile; c’est-à-dire que nous leur demandons, pendant l’achèvement de cette cinquième série, de chercher et de nous indiquer à qui nous pourrons utilement envoyer ce catalogue analytique sommaire,comme nous envoyons nos pient de paraître; pour savoir ce qui aura paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer dès aujourd’hui son nom et son adresse à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement ; on recevra en octobre notre catalogue analytique sommaire; pour faire savoir à quelqu’un ce qui aura paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer dès aujourd’hui à M. André Bourgeois le nom et l’adresse de la personne à qui on s’intéresse; avertir en même temps cette personne ; elle recevra en octobre notre
C’est à toi, Jean des Brebis, que je veux dédier ces quelques pages, à toi l’être vivant de chair et d’os que le malheur des temps et l’intensité de ta souffrance ont élevé à la dignité d’un symbole douloureux. O mon cher pâtre lorrain, tu ne sais pas lire, — à dire vrai, je n’ai guère eu le moyen de n’en assurer, au cours des longues conversations que nous avons ensemble, par les plaines de chaumes grisâtres et décolorés, pareils à des cheveux d’aïeule, sous l’averse frissonnante des pluies d’automne. — Aussi tu prieras le maître de chez nous, de te raconter cette simple histoire, par un long soir de veillée, alors qu’on boit le vin gris encore un peu trouble, alors que le grillon, — le cri-cri tu sais bien, — redouble sa petite musique d’argent, alors que la pierre du manteau de la cheminée se mouille d’un suintement humide. Y a pas plus grand signe de pluie, comme tu te plais à le dire.
Cette année-là, la fête du Comice agricole devait se célébrer à Sexey-aux-Groseilles et le paisible village était en révolution.
C’était un grand honneur pour le petit bourg, joliment situé au bord de la Meuse claire, au bas d’un coteau planté de vignes, parmi les prairies dont le velours tendre s’étendait sans un pli au fond de la
Il y ayait plus de trente ans que le village ne s’était trouvé à pareille fête; à peine si les gens avaient gardé
_le souvenir des réjouissances autrefois célébrées. Aussi tout chacun, sentant bien que c’était un moment solennel dans la vie du petit village, se promettait à part soi de faire tous ses efforts pour rehausser l’éclat de la cérémonie.
Sur le coup de midi, comme tous les travailleurs étaient rentrés des champs, le tambour communal parcourut les rues, sa caisse de cuivre accrochée sur le genou, allant et venant suivant le rythme de sa marche. Il s’arrêtait aux carrefours, tapant à tour de bras sur la peau d’âne, dont le ronflement sonore faisait fuir les volailles épeurées; puis, prenant la pré- caution d’assujettir ses lunettes sur son nez, il tirait un papier blanc plié sous son baudrier de cuir, et le
le livre de la misère déployant lentement, il se mettait à lire, d’une voix forte, un peu déroutée par la splendeur insolite de certains termes du style administratif.
« Le maire de cette commune fait assavoir à ses administrés que demain, 20 septembre 1887, aura lieu dans cette localité la réunion du Comice agricole de l’arrondissement de Colombey. Il compte sur le bon esprit des habitants, dont il a su maïntes fois appré- cier l”empressement, pour donner à cette solennité toute l’importance qu’elle comporte. En conséquence, lesdits habitants devront enlever les fumiers devant les maisons, parer, par tous les moyens qui sont à leur disposition, les édifices publics et privés, pavoiser leurs chaumières, à seule fin que les étrangers de passage dans la localité et les autorités compétentes remportent un bon souvenir de l’accueil qui leur aura été fait. »
Debout sur leurs portes basses, qui semblaient trop petites pour leur haute stature, les paysans écoutaient en hochant la tête d’un air entendu et connaisseur. Pour sûr que le maire était un homme capable, et qui n’avait pas son pareil pour tourner une phrase et dire ses quatre volontés. Un maire comme ça, c’était l’orgueil d’une commune.
Puis ils retournaient s’attabler devant leurs assiettes fumantes, où des morceaux de lard rose tremblaient parmi des platées de choux.
Tout à coup, un clair carillon tomba en volées fré- missantes du haut du clocher d’ardoise, faisant courir une pluie d’ondes sonores sur les petits toits de tuile brune rongés de mousses, envahis de joubarbes et d’herbes sauvages. Les sons tombaient dans les rues
claires, traversaient les ruelles bordées de sureaux et d’osiers vivaces, prenaient leur vol à travers les campagnes ensoleillées, où des bouquets d’arbres dormaient dans la lumière argentée et fine, comme aiguisée par le vent léger. Et quand les notes, joyeuses, arrivaient au bord de la rivière, on eût dit qu’elles recevaient une force nouvelle, et elles s’en allaient au loin, portées sur les eaux éclaboussées de soleil, jusqu’aux petits villages blottis dans les tournants de la vallée.
Comme si cette musique d’allégresse eût ragaillardi les êtres et les choses, le petit village, sortant de sa longue torpeur, s’animait soudain de bruits joyeux et de cris d’animaux de toute espèce. Les coqs, battant des ailes sur leurs fumiers, tiraient de leur gosier des sons d’un éclat plus cuivré. Prise d’une sorte de folie, une troupe d’oies, qui revenaient en jacassant de la mare voisine, partit soudain d’un vol lourd, tandis qu’elles emplissaient la rue du rauque claironnement de leurs voix. Puis elles allèrent s’abattre sur la grande place, et elles y restèrent longtemps, frémissantes, inquiètes, tendant leur grand cou et poussant de temps à autre un long sifflement de colère.
L’après-midi, on se mit en devoir d’exécuter les ordres de l’autorité municipale. On chargea les fumiers sur des voitures et on les emmena dans les champs, loin de tous les regards. On rentra dans les bûchers les tas de fagots amoncelés devant les granges. Tout le monde s’était mis à la besogne, sentant vaguement qu’il y allait de l’honneur et du bon renom de la commune dans l’opinion des étrangers.
Pour une fois, les dissensions intestines, qui travaillent ces petits villages, s’étaient tues ; les républi-
le livre de la misère cains, les rouges comme on dit là-bas, s’attelaient à la besogne avec la même ardeur que les calotins et les mangeurs de bon Dieu, car la cérémonie qui se préparait était chose d’importance et chacun avait à cœur
1 Les fumiers une fois enlevés, on combla les trous béants dans la terre fangeuse, noircie par les suintements du purin, avec des brassées de roseaux que les femmes avaient coupés dans les mares et le long des haies. Cela faisait devant chaque maison un tapis de verdure, d’où montaient des odeurs fraîches et péné-
Des chariots revenaient du bois, lourdement chargés de ramures verdoyantes. Ils descendaient lentement la grande côte, pareils à des morceaux de forêt mouvante.
On avait planté le long des murs des rangées de petits sapins et de jeunes charmes coupés dans la forêt et qui étaient reliés par des fils de fer supportant des rangées de lampions en papier et de ballons multicolores. Cela faisait dans ce petit village une haie verte, murmurante, qui doucement bruissait dans le vent. Aux carrefours, des cordes tendues d’un toit à l’autre, supportaient des girandoles, des espèces de lustres fabriqués avec des cercles de tonneaux garnis de mousse, et comme l’initiative de chacun s’était donné libre cours, cela créait des rivalités et des triomphes dont on n’était pas peu fier.
Par place des drapeaux étaient déployés aux fenêtres, éclaboussant de leurs couleurs chaudes les vieilles façades lézardées. Devant la mairie, au-dessus du porche d’entrée, une grande flamme bordée d’une
lourde frange d’or balayait le vide des plis somptueux de sa soie bruissante.
Mais celui qui avait le plus de succès, c’était bien le
Il avait imaginé de confectionner, avec des papiers rouges, blancs et bleus, une sorte de chaîne aux anneaux variés qui festonnait le toit de sa maison, retombaït sur les fenêtres, encadrait les portes d’une guirlande tricolore, patriotique et joyeuse à l’œil. Et debout sur le seuil de sa porte, croisant sur sa large poitrine ses bras blancs de farine, il fumait sa pipe avec satisfaction, savourant l”ébahissement des gens, qui s’arrêtaient et ouvraient de grands yeux, pour mieux voir ce spectacle inaccoutumé.
Enfin, vers les quatre heures de l’après-midi, on put respirer un peu. L
C’est vrai qu’il avait maintenant un air de coquetterie et d’aisance qui faisait plaisir à voir, ce petit village, avec ses rues bien propres, balayées par le cantonnier municipal, ses caniveaux bien nets, que n’encombrait plus aucun amas de gravier et de pierrailles, et tandis que les ombres du soir s’allongeaient au bord des toits, et que les rayons du couchant doraient les vieilles façades de leur transparence chaude, les maisons, lassées d’habitude et comme affaissées au bord de la route dans une lassitude infinie de vivre, avaient l’air de se redresser et de porter joyeusement leurs toitures de tuiles, fleuries d’herbes sauvages, comme des coiffures de fête.
On était tout à la satisfaction du devoir accompli, quand on s’aperçut qu’un tas de fumier restait à l’en-
le livre de la misère trée d’une cour, juste à l’endroit où la rue tournait pour déboucher dans la prairie, où devait avoir lieu le concours d’animaux gras et l’exposition d’instruments
Ce fut une consternation.
Il s’étalait énorme, insolent, splendide, ce tas de fumier, et maintenant qu’il était seul, que tous les autres avaient disparu, il semblait qu’on ne voyait plus que lui. Il offusquait la calme splendeur du couchant de son amoncellement de paille pourrie, entassée là depuis les temps anciens. Il éclaboussait le village propre et déjà endimanché de sa masse fétide d’où coulaient des fleuves de purin. On eût dit que toutes les poules des environs s’y étaient donné rendez-vous, tellement elles étaient nombreuses, baissant leurs têtes coiffées d’une crête écarlate, becquetant la paille d’un coup de bec vif, et grattant des pattes. Des couveuses, suivies d’une ribambelle de poussins grouillants, allaient et venaient paisiblement, arrondissant leurs ailes ébouriffées et poussant de temps à autre des appels d’une voix enrouée, et dans le soir chaud, de sa masse en fermentation se levait une buée de vapeur, qu’une nuée de moucherons rayait de leur danse grêle.
Quelqu’un dit :
— C’est encore un coup du père Coliche! Il ne vaut pas les quat’ fers d’un chien, ce vieux grigou.
On alla prévenir le maire.
Il arriva en coup de vent, flanqué de l’instituteur et du garde-champêtre. Depuis le matin il donnait aux préparatifs le dernier coup d’œil, l’œil du maître que rien ne remplace. C’était un ancien huissier de la ville, retiré aux champs après fortune faite, et, comme il avait
beaucoup d’argent, cela lui valait chez ces paysans pauvres une immense considération.
regard dominateur et souverain, comme un général qui inspecte un champ de bataille. Puis il se recueilli quelques instants, fronça ses gros sourcils et laissa tomber ces mots du bout de ses lèvres dédaigneuses :
— Nous allons régler cette affaire.
Les trois hommes, à la file, pénétrèrent dans la cour du fermier Coliche.
Une machine à battre ronflait dans la grange, emplissant la cour d’un vacarme assourdissant; l’air était plein d’une poussière où dansaient des atomes impalpables et dorés. Dans un coin des porcs grognaient et soulevaient de leurs groins la porte battante de leurs réduits; des odeurs fortes, qui prenaient à la gorge et qui piquaient les yeux, sortaient des étables
Le père Coliche s’avança au-devant des visiteurs.
C’était un homme d’une soixantaine d’années, solide encore, trapu et fort comme un taureau. Le col de sa chemise entr’ouvert laissait voir son encolure terrible et sa poitrine velue, ruisselante de sueur. Il portait aux oreilles des boucles d’or, et sa barbe sale, toute grise de poussière, retombait comme une broussaille sur sa blouse, dont le devant, enduit de crasse, avait une rigidité de carton. On le craignait, mais on ne le respectait pas, bien qu’il fût riche, car c’était un soiflard sans pareil, et comme il se soûlait avec ses domes-
tiques, quand il avait bu il ne savait pas tenir son
rang, si bien que ses gens le relevaient des fumiers où
le livre de la misère mettaient au lit, tout en lui administrant des horions et des bourrades familières.
Le maire l’entreprit doucement, cherchant à l’amadouer, à le rendre docile et complaisant.
— Voyons, Coliche, vous n’êtes pas raisonnable. Je sais bien que l’ouvrage presse et que grain battu ne craint pas la souris, mais mes ordres sont des ordres, et, quand tout le monde obéit, vous feriez bien de vous
La machine à battre s’était tue, et les gens de la ferme, tenant à la main des râteaux et des fourches, étaient sortis sur le seuil de la grange, suivant d’un œil amusé la discussion.
Le vieux paysan se grattait l’oreille d’un air niais, profondément ravi de l’incident, car il trouvait un malin plaisir à faire enrager ce Monsieur le Maire qu’il détestait.
Il répondit, trouvant une de ces grosses finasseries dont les paysans sont coutumiers, et qu’ils savent si bien débiter, sans avoir l’air d’y toucher, avec des jeux de physionomie narquois et goguenards.
— J’dis pas, monsieur le maire, j’dis pas. J’suis point récalcitrant à vos ordres, mais ce qui est fait est point à faire et j’ai point de monde pour mener mon fumier aux champs. Et pis, c’est guère le temps de l’étendre, vu qu’y a pas plu depuis au moins trois semaines, et pour sûr qu’y fait bien trop desséchant pour ce travail. Pensez donc, du si bon fumier qui serait
On voyait qu’il était buté, qu’il se cramponnaïit à son idée avec cette lenteur têtue et désespérante des paysans, comparable seulement à l’obstination muette des
4 animaux, à la patience des choses inorganiques, insensibles au vent, au soleil, à la pluie. Une lueur de malice s’alluma dans ses yeux jaunes.
Le maire, faisant appel à d’autres sentiments, lui représentait le scandale qui éclaterait le lendemain, quand le cortège passerait le long de sa cour, devant ce tas d’ordure. Que diraient le sous-préfet et le député,
7 qui devait prononcer un grand discours, dans ce jour de fête et d’assemblée solennelle ? Quelle figure feraientils quand ils recevraient en plein nez l’odeur de son encensoir ? Et les gens du pays environnant, venus à plus de six lieues à la ronde, comme ils se gausseraient de Sexey-aux-Groseilles !
— J’dis pas, j’dis pas, mon pauv cher monsieur. Pour
: sûr que vous avez raison! Pour sûr que vous avez raison, et il ne peut pas en être autrement, vu que vous êtes bien de nous deux le plus capable. Mais j’ai pas de monde, mon pauv’ cher monsieur, et j’ai tant d’ouvrage !
Il gémissait, trouvant au fond de son gosier des inflexions hypocritement pleurardes pour déplorer son insuflisance à faire toute cette besogne.
Alors le maire le prit subitement de très haut, et d’une voix que gagnait la colère, parla de procès-verbal, menaça des gendarmes, tandis que le garde-champèêtre, tourné à demi vers le délinquant, se montrait tout prêt à sévir. Le père Coliche, gagné par cette peur atroce, aiguë, affolante, que les paysans ont de la justice, battait en retraite, se faisait humble, résigné et coi, attendant le bon plaisir du maître et souverain de la
le livre de la hore
— C’est dit, Coliche, et que ça ne traîne pas. Je vais faire enlever votre fumier d’office.
— Moi, gémit-il, j’suis point rédhibitoire. Mais si c’était un effet de vot’ bonté de l’ mettre au bout de ma terre de Chanteleure, ©’ fumier, sauf vot respect, ça m’avantagerait bien.
Au fond, il était ravi, car c’était autant d’ouvrage de fait, sans qu’il lui en coutât rien.
Puis il se retourna vers ses journaliers :
— Hardi, les enfants. Recommençons la bataille !
Et la machine à battre de nouveau fit entendre son ronflement sonore, dans l’ombre de l’immense grenier, traversé de rais de soleil, où flottaient des poussières
Quatre gaillards robustes vinrent avec des pelles et des fourches prendre possession du fumier. Ils grimpè- rent à l’assaut de sa masse imposante, comme d’une place forte prise à l’ennemi, puis ils se mirent à le charger sur de lourds chariots, tassant le terreau et les couches pourries plus anciennes qu’ils aplatissaient avec une grande pelle de bois. Monsieur le maire surveillait leur travail et il ne se décida à porter ses pas ailleurs que lorsque la dernière voiture, cahotée, grin- çante et dont la membrure pliait à se rompre sous l’énorme charge, eut monté le chemin raviné de la côte, tirée par six vigoureux percherons…
Puis tout le monde se porta à l’entrée du village pour voir les derniers préparatifs. 3
Un arc de triomphe était dressé devant la première maison du village, juste à l’endroit où les ceps de vigne
commençaient à incliner au-dessus des petits murs | croulants leurs sarments flexibles garnis de vrilles.
Un large portique fait de planches découpées et peintes de couleurs vives, montait très haut dans l’air. Les pilastres de chaque côté imitaient des colonnes cannelées, autour desquelles s’enroulaient des guirlandes de mousses en larges torsades, où de place en place étaient piquées des roses en papier au cœur énorme, épanouies comme des choux. Des écussons y étaient accrochés, portant les attributs symboliques de la vie rustique, d’où sortaient des faisceaux de drapeaux groupés en éventail. Au sommet du portique, parmi des trophées d’instruments agricoles, la silhouette d’une grosse dame un peu dévêtue se dressait, serrant sur ses plantureuses mamelles un trésor ruisselant de navets, d’artichauts, de pommes de terre, qui croulaient le long de ses flancs, mal retenus par son étreinte géné- reuse et imprévoyante. Immédiatement sous ses pieds, un cartouche se balançait dans le vide, orné par la plume de l’instituteur de lettres d’une fantaisie extravagante, et l’on pouvait lire ces mots à travers les arabesques d’une bâtarde terriblement compliquée :
Honneur à l’Industrie et au Commerce et à l’Agriculture!
Soyez les bienvenus.
Et sur tout le monument courait une profusion de lampions tricolores, suspendus à des fils de fer, et aussi des poignées d’épis blonds, nouées de distance en distance, ou formant des entrelacements disposés à
le livre de la misère
souhait pour le plaisir des yeux. Sous les souffles légers qui se levaient dans le soir, la chose s’animait par instants d’un étrange frisson de vie, faite de claquements d”étoffes et de froissements de papier, tandis que le grand cartouche de papier blanc palpitait dans le soir comme une aile. Quelques étoiles d’or s’allumèrent en tremblant sous l’arche du portique, béant comme une porte ouverte sur le velours tendre du ciel.
Cette fois, il n’y avait qu’un cri d’enthousiasme! C’était tapé et les gens de la ville n’auraient pas fait mieux, pour sûr. On entourait l’instituteur dont la science avait présidé à l’édification du monument, et on le complimentait. Lui, modeste et flatté, souriait doucement et se rengorgeait, ayant l’air de recéler au fond de sa personne des profondeurs de génie autrement inventives et puissantes, et quand les félicitations devenaient trop pressantes et l’ovation trop tumultueuse, il se glissait le long des murs et disparaissait.
Des enfants qui sortaient de l’école, où les avait surveillés un maître-adjoint, s’arrêtèrent béants de stupeur, pâles d’admiration et de surprise, figés devant l’architecture somptueuse dans des poses d’immobilité contemplative qui paraïissaient ne devoir pas finir.
A l’entrée de la grande prairie, près d’une mare bordée de saules ébranchés et de peupliers frémissants, on avait dressé une tribune de planches de sapin, qui exhalaient encore une odeur résineuse et
Maintenant sur la route poudreuse où traînait encore
un reste de jour pâle, deux hommes s’avançaient: un vieux aux yeux rouges et saignants, aux prunelles usées et vitreuses, dont les cheveux blancs étaient ébouriffés sous une casquette de loutre ayant perdu tous ses poils. Il se traînait plus qu’il ne marchait, s’appuyant sur une carriole qu’il poussait devant lui, une sorte de brouette montée sur quatre roues de bois, qui geignaient à chaque tour. Des peaux de lapin encore saignantes étaient étalées sur un vieux sac de toile grise, plein de chiffons et de ferrailles.
Parfois il toussait à rendre l’âme et tout son corps courbé, usé, tordu par l’âge et la misère, était secoué par l’âpre quinte qui lui déchirait la poitrine. Alors, pour reprendre haleine, il allait s’asseoir sur le talus de la route, tout blanc de poussière, et il y restait avec un 4 air d’abandon et de stupeur, qui faisait de lui une loque, un haillon d’homme jeté là parmi les choses innommables qui pourrissent dans les fossés des
: L’autre lui disait quelques mots pour lui redonner du courage.
— Allons, père, un coup de collier et nous arrivons.
C’était le père Matouillot et son fils Jean, dit Jean des Brebis.
Celui-ci n’avait pas d’âge, et on pouvait aussi bien lui donner vingt, trente ou quarante ans.
C’était un être d’aspect à la fois bon et rude, vètu lui aussi de loques grisâtres, couvertes de poussière, qui donnaient à sa personne la couleur indéfinissable de la terre. Ce qui chez le père était souffrance, sénilité et décrépitude, devenait chez le fils tournure grotesque et déformation comique. Bossu comme on ne l’est pas,
toute son encolure puissante rentrait dans ses larges F épaules, pendant qu’une gibbosité s’élevant sur son 6 épine dorsale, remontant derrière sa tête, le faisait Ë ressembler à un Polichinelle lamentable, fripé par des Î aventures de grand chemin. Vêtu d’un vieux manteau ‘ de cuirassier dont les boutons d’étain clair luisaient encore par places sur la trame usée de l’étoffe bleue, il serrait dans sa poigne solide un bâton de cormier noué d’une lanière de cuir, comme en portent les toucheurs de bœufs. Son visage surtout était étrange et rude; une ï rude toison de cheveux blonds bouclés comme une É laine, sa barbe courte et frisée ébauchaïient en lui la 3 vague ressemblance d’un mouton, qu”accentuait encore | le front bas, inégalement modelé par le pouce brutal k de la nature marâtre. Ce qui était plus comique, c’était É son nez énorme, grotesquement courbé, pareil à une : bosse au milieu du visage, comme si la nature s’était amusée à reproduire là en petit la protubérance qui siégeait sur ses deux épaules. Seulement les yeux grands et calmes avaient cette douceur intelligente et fine qu’ont parfois les yeux des animaux et des infirmes : | on dirait que le sort s’acharne par dérision à leur | donner des nerfs plus délicats, pour qu’ils sentent mieux leur misère.
On l’appelait Jean des Brebis parce qu’il avait gardé, pendant longtemps, les troupeaux d’un riche négociant de la ville. A le voir, suivi de son grand chien loup, dressant sa stature difforme enveloppée d’une houppelande de poil de chèvre sur les chaumes grisâtres et détrempés, on n’avait pu désormais se le figurer dans une autre condition, et le nom lui était resté, un de ces sobriquets comme on en donne si facilement aux L
misérables à la campagne, et qui sont un peu infamanis.
De fait, il pratiquait toutes sortes de métiers, n’ayant pas le droit d’être diflicile. C’est lui qui gardait les chevaux des riches fermiers, à la porte des cafés, pendant qu’ils étaient occupés à vendre leurs denrées autour des tables chargées de bocks. D’autres fois les ménagères l’employaient, sur le marché, à porter des sacs de pommes de terre. Il curait les fosses à purin, enterrait les bêtes mortes, faisait toute sorte de besognes un peu viles, qu’on n’aurait pas 0sé demander à d’honnèêtes gens, et quoiqu’il fût bon et serviable, tout le monde prenait envers lui un air de familiarité bourrue, où entrait beaucoup de mépris. Lui laissäit dire et comme il était intelligent, il ne se gênait pas pour donner son avis sur les hommes et sur les choses. On l’écoutait volontiers et on recevait ses conseils avec une stupéfaction visible de trouver autant de cervelle au fond d’une caboche aussi disgraciée. Quand il n’avait rien de mieux à faire, il parcourait les villages avec son vieux père, achetant les os, les cendres, la ferraille. Ayant toujours le mot pour rire, il lançait des calembredaines, des histoires invraisemblables qu’il colportait d’un bourg à
l’autre. La politique surtout était son fort; il fallait l’entendre, en temps d’élections, narrer des drôleries sur
- Je candidat qui n’était pas de son bord et, comme il était malin et avisé, qu’il parlait fort et longtemps, les candidats le craignaient et cherchaient à se l’attacher.
Il n’avait pas peu contribué au succès du député Arsène Mitouret aux dernières élections… Et il en
11 était donc un personnage à sa façon, et comme il
le livre de la misère traînait à ses trousses un bon nombre de truands et de galapiats, qui bâillaient au soleil des faubourgs populeux, on disait partout qu’il valait mieux avoir Jean des Brebis pour soi que contre soi.
Lui, tout au fond, savourait cette popularité canaille qui soulevait sur ses pas des coups de gueule pareils à des acclamations, qui lui valait des coups de poing robustes et des bourrades tendres comme des embrassements.
Les deux hommes passèrent sous le portique et, comme ils étaient pressés, c’est, à peine s’ils lui donnèrent un coup d’œil.
Ils s’arrêtèrent devant l’auberge de la Pomme d’or tenue par Rosalie Mâächefer, et, montant les trois ou quatre marches de l’escalier de pierre, ils pénétrèrent dans la grande salle du rez-de-chaussée.
Dans la cheminée lorraine, dont le vaste manteau aurait pu abriter une douzaine d’hommes, un grand feu flambait, pareil à un bûcher, léchant de ses langues d’or et de pourpre, avivées de clartés bleues, le mur recouvert de suie, où s’allumaient des trainées d’étincelles. Une armée de marmites et de casseroles de toutes tailles, serrant leurs flancs ventrus, reposait sur un lit de braise rougeoyante, largement étalée, et des servantes se penchaient, la face allumée par le rayonnement du brasier, levant de temps à autre un couvercle, goûtant une sauce, ajoutant par ci par là une pincée de poivre ou un clou de girofle. — Un tournebroche monumental tournait devant la flamme, avec un grand bruit de ferraille, supportant un chapelet de volailles dont la peau rissolée et craquelée se dorait peu à peu à la chaleur du foyer: la graisse blonde coulait dans une lèchefrite
de fer blanc, aussi large qu’une bassine. — Et des odeurs de chairs cuites à point, bardées de lard, montaient, appétissantes, délicieuses, qui vous mettaient au ventre une sensation de faim âpre et cuisante et vous faisaient venir l’eau à la bouche.
Par moments, une femme jetait dans le feu une brassée de bois sec. Alors la flamme montait, fouillant la pénombre de la grande pièce où le jour mourait doucement, faisant étinceler sur des rayons les cuivres des lourdes bassines, astiquées pour la circonstance.
Rosalie Mächefer, une vieille femme dont le bonnet de travers, les jupes tournées sur les hanches montraient bien l’affairement et le désarroi, donnait des ordres à ses valets, répondait aux clients, plongeait ses mains dans les poches de son tablier où des poignées de billon sonnaïillaient. — Pour rendre la monnaie, elle tirait les gros sous qu’elle comptait avec des mouvements rapides de ses doigts gourds.….
Jean des Brebis l’avait abordée doucement :
— Madame Rosalie, ca serait-y un effet de vot’hbonté de nous donner à souper et pis à coucher? Nous sommes venus pour la fête.
— Je voudrais bien, mon fi; — c’était son habitude de donner ce nom-là à tout le monde; — pour sûr que je voudrais bien, — mais tout est retenu d’avance, — du d baut en bas. — La maison est pleine comme un œuf!
— Des fois vous pourriez peut-être nous mettre dans le grenier, sur le foin. Ça ne nous fait pas peur.
— Si le cœur t’en dit, — mon fi, — à ton aise !
Les deux hommes soupèrent à un bout de table, d’un morceau de pain et de fromage.
Puis le vieux Matouillot prit sa chaise et alla s’as-
le livre de la misère
seoir devant l’âtre en feu, présentant à la flamme ses mains gercées, qu’il agitait d’un mouvement monotone, pareil à un tremblement. Ses prunelles usées et vitreuses regardaient fixement le chapelet de volailles rissolantes, les bonnes choses qui cuisent pour les riches et que les pauvres diables ont le droit de contempler de loin, et de savourer en imagination par l’odeur. Seulement il hochaït la tête. Et son silence était si calme, si détaché, si patient qu’on n’aurait ; pu dire si c’était la colère ou la résignation qui lui faisait approuver des choses profondes qu’il se disait à lui-même.
Dans la pièce voisine, des marchands de bestiaux soupaient gaiement et leurs gros rires éclataient par moments, des rires de gens heureux qui leur secouent puissamment les entrailles.
On les voyait très bien par la porte entr’ouverte. Facilement reconnaissables à leurs casquettes de soie ballonnées, à leurs blouses bleues qui leur descendaient sur les talons, dont le devant entr’ouvert laissait voir la courroie d’une sacoche de cuir garnie d’écus, ils avaient des figures rougeaudes, bien rasées, suant la santé et le contentement de vivre.
L’un d’eux, qui avait reconnu Jean des Brebis, vint lui frapper sur l’épaule.
— Te v’là, toi, vieille pratique. Manquaiït pu qu’toi!
Jean, qui n’aimait pas se laisser tarabuster, répondit du tac au tac:
— Je suis aussi bon que toi d’être ici, vieille canaille. Si je viens, c’est pas pour voler le pauvre monde.
L’autre riait, clignait des yeux d’un air malin, à demi tourné vers l’assistance attablée dans l’autre
pièce, tandis que d’un va-et-vient machinal de sa main, il palpait les épaules de Jean des Brebis.
— Vlàty que tu te fâches? Là mon vieux, comme
_ Ça, j’aurai de la chance demain dans mes affaires.
Et Jean des Brebis se mit à rire comme tout le monde.
— Et pis demain tu vas voir ton grand ami, l’Arsène Mitouret. Vous êtes bien ensemble, tout vous deux. Quand donc qu’y va te faire donner une bonne place”? Avec ta jugeotte, t’aurais bonne mine dans le beau monde.
— Pour sûr que je le verrai et que j’y parlerai, vu que celui-là est un frère, et pas fier pour deux sous avec le peuple. C’est des gars comme ça qu’y nous faut. Oui, je le verrai. Ah! tout de même, jy ai donné un rude coup d’épaule aux dernières élections !
IL riait doucement, de toute sa face moutonnière et crépue, plein d’aise et de satisfaction au souvenir de la victoire.
La nuit vint, enveloppant les campagnes de ce silence immense, illimité, qui monte jusqu’aux astres. Les deux hommes reposaient côte à côte parmi le foin craquant et parfumé. Dans les champs, des formes confuses dessinaient vaguement les bouquets d’arbres, les toits des fermes endormies au ras de la terre. Dans l’étendue de la voûte nocturne, seule vivait étrangement la palpitation des étoiles dont le poudroiement lumineux animait le velours sombre du ciel, et la Meuse, — qui n’était plus qu’une grande chose
le livre de la misère mouvante dans les ténèbres, — les reflétait une à une, comme jalouse de les emporter dans son eau, traînant à sa surface enténébrée, parmi les roseaux vibrants et les saules mystérieux, leur reflet d’argent qui se déformait, s’allongeait, se tordait comme un frisson de
Dans le village tout dormait. Une porte s’ouvrit, laissant filtrer dans la nuit la trouée rouge d’une lampe, projetant sur le mur l’ombre gigantesque d’un homme dont la tête se perdait dans les étoiles. C’était un paysan qui interrogeait le ciel, anxieux du temps qu’il ferait le lendemain. — On entendit l’homme dire tout haut dans la nuit : « Ça va bien, demain y fera les quatre soleils ! » Puis il referma sa porte.
Et il n’y eut plus dans la nuit paisible que des bruits très doux, des claquements d’étoffes et des froissements de soie et de papier. C’étaient les lampions et les drapeaux que les souffles légers agitaient dans la haie de
L’aube se leva dans un frisson nacré, versant sur les campagnes un flot de poésie et de tendresse. Le ciel était d’un bleu humide et tendre, comme le calice d’une grande fleur mouillée de rosée. Des oisillons se mirent à gazouiller sur le bord des toits et les grands peupliers, caressés par un rayon de lumière naissante, se chuchotaïent dans le vent des choses mystérieuses et fraternelles.
Dans la prairie, des cordes tendues indiquaient les emplacements marqués pour chaque exposition. Ici les produits alimentaires, là les instruments aratoires, un peu plus loin le bétail. Des écriteaux étaient fixés au bout de piquets pour renseigner les exposants.
La mare aussi semblait s’éveiller sous la traînée oblique des rayons du soleil; des ombres s’y allongeaient, les ombres des vieux saules penchés à la surface des eaux brunes, envahies de lentilles verdâtres. De temps à autre de grosses tanches, montant du fond vaseux, faisaient briller leur dos de bronze vertentre les feuilles de nénuphar largement étalées. Elles bondissaient hors de l’eau pour happer les mouches dont le vol rasait la surface, et leurs bonds faisaient sur l’eau noire de grands cercles brillants, qui doucement ondulaient et allaient mourir sur les bords, obstrués de roseaux et d’oseilles sauvages, chargées d’une poussière de graines sèches.
Les pêcheurs à la ligne venus de la ville voisine s’installaient au bord de la rivière, après avoir cherché une bonne place : on les voyait, assis sur des pliants, disparaissant sous leurs chapeaux de paille, et d’un geste de la main, pareil au geste du semeur, ils faisaient pleuvoir l’asticot et le blé cuit sur les eaux claires, où des brumes ondoyaient avec une lenteur de
C’était une belle journée de septembre. II ferait terriblement chaud sur le coup de midi, quand les ombres courtes se ramasseraient au pied des grands arbres.
Dans le village tout dormait encore, car on profitait d’un jour de fête et de repos pour rester dans les draps un peu plus tard que de coutume. Seuls les coqs, chan-
le livre de la misère tant d’une voix claire, se répondaient d’une maison à l’autre, dans le silence des rues emplies des lueurs pales de l’aube. Parfois, on voyait une fille ébouriffée, et les yeux lourds de sommeil, soulever un peu les rideaux blancs de sa fenêtre au passage d’une voiture.
Puis le grand jour vint, tandis que le soleil montant à l’horizon empourprait le monde d’une lueur d’incendie.
La campagne au loin s’emplissait de sourdes rumeurs. C’était par les routes blanches un incessant défilé de carrioles, amenant les gens des villages voisins à la fête. On entendait les charretons rouler au loin derrière les bouquets d’arbres, puis s’approcher dans un tourbillon de poussière, projetant des cailloux sur leur passage, et faisant de larges embardées en travers de la route, au risque de descendre dans les
Sur le devant, des hommes vêtus d’une blouse bleue luisante se tenaient assis sur des bottes de paille et des femmes, en bonnets de lingerie, se cramponnaient aux brancards pour ne pas être lancées au dehors par les secousses violentes des véhicules.
Toutes ces voitures allaient s’entasser devant l’auberge de Rosalie Mâchefer dans un pêle-mèêle bizarre et extravagant, levant leurs timons en l’air comme des bras. On y trouvait côte à côte le charreton élégant du riche fermier, venu des fonds de la vallée où la terre est grasse, noire et fertile; des voitures très soignées avec des panneaux brillants, des coussins de drap beige et tout un luxe de carrosserie neuve, étincelante au soleil; — et aussi le lourd tombereau où l’on rentre les pommes de terre, pareil avec ses lourdes chaînes et
l’attirail de ses ferrures monstrueuses à une voiture de
Et de temps à autre arrivaient aussi des chariots remplis de paille, descendus des plateaux lorrains où le sol est maigre, où la vie est chétive et misérable. Revêtus d’une couche de boue desséchée, ceux-là étaient traînés par de pauvres haridelles, des bidets au poil jaune et hérissé, où n’avait jamais passé la tondeuse, et qui avaient l’air, sous leur rude toison, de chevaux cosaques. Les harnais étaient rafistolés tant bien que mal avec des bouts de ficelle, et les paysans qui les conduisaient étaient rudes et pauvres, vêtus de coutil mince à bon marché, et leurs cheveux blonds, décolorés comme une filasse, leurs barbes rudes, le poil boueux des chevaux, tout cela avait la même teinte, misérable et terne, la teinte des chaumes détrempés par la pluie, dont la fuite monotone emplit l’immensité des champs, par les soirs d’automne humides et frissonnants, alors que de longues flaques d’eau s’allument vaguement au creux des sillons d’argile.
Les deux hommes, le jeune et le vieux, sortirent de l’auberge et commencèrent leur promenade à travers les rues du village. Le vieux criait d’une voix grêle, dont le chantonnement trainait sur un ton de lente
— Avez-vous des chiffons, de la ferraille, des peaux de lapin à vendre?
s La journée s’annonçait bonne et la recette fructueuse, car bien rares étaient les maisons d’où la ménagère ne sortait pas pour les héler au passage, apportant une peau de lapin saignante bourrée de paille fraîche. C’é- taient des marchandages à n’en plus finir, des do-
le livre de la misère
léances geignardes et de longs pleurnichements que le vieux savait pousser avec une habileté consommée, des récriminations sur le prix des peaux qui avaient baissé, et qu’on ne vendait plus pour faire les chapeaux riches, tandis que les vieilles paysannes sérieuses et fermées à tout attendrissement défendaient leur marchandise sou par sou avec une âpreté ardente et concentrée}
Une femme même les conduisit dans son jardin près de la chambre à four et leur vendit un monceau de cendres qui avait bouilli dans une lessive. Jean des Brebis, se hâtant de profiter de l’occasion, chargea les cendres sur la carriole, car ça se vendait bien pour faire on ne savait quoi, de la verrerie fine sans doute. Ils firent aussi marché pour un lot de vieilles savates et de chiffons, dont la plupart étaient blancs, ce qui augmentait beaucoup leur valeur.
Maintenant la carriole était très lourde et le vieux Matouillot et Jean des Brebis unissant leurs forces avaient bien de la peine à la pousser devant eux. Il était temps de songer à se reposer et à profiter de la fête, puisque aussi bien une fois n’était pas coutume! Ils retournèrent à l’auberge et remisèrent la carriole dans une étroite courette, auprès des jardins elos d’osiers vivaces. Puis ils se dirigèrent vers la prairie.
Chemin faisant, ils rencontrèrent un fermier pour qui Jean des Brebis avait curé un fossé l’année précédente; travail qui n’était pas payé encore. L’homme se dandinait gauchement, et portant la main à son gousset, il en üra deux écus de cinq francs.
— Faut pourtant que j’te règle mon compte.
— Tout de même, dit Jean des Brebis.
Et il ajouta poliment :
— Ça ne presse pas.
L’homme s’exécuta. Par dessus le marché, il ajouta sentencieusement un proverbe :
— Les bons comptes font les bons amis.
— Pour sûr, dit Jean.
Et les deux hommes continuèrent leur chemin tandis que Jean faisait rouler dans sa main les deux larges pièces de cent sous qui rendaient un tintement clair.
— Maintenant, père, nous sommes riches. Nous allons nous payer un peu de bombance.
Par les petits sentiers envahis d’armoises touffues et de bardanes sèches, dont les graines épineuses s’attachaient à leurs haiïllons, ils arrivèrent à l’entrée de la prairie. Elle s’étalait à perte de vue, jusqu’aux côtes lointaines, comme un tapis de velours tendre, sans un pli. Les prés, qui avaient été fauchés une première fois, étaient couverts d’une seconde recoupe d’herbe épaisse, égale et drue, qui faisait une grande pelouse douce aux yeux, caressée de molles clartés, et tout au fond la nappe claire de la Meuse apparaissait par places entre des rangées de saules. Elle ruisselait au soleil avec cette jeunesse adorable de l’eau, qui est le sourire du jour, de l’eau qui reflète le mirage changeant des nuées et le vol des oiseaux qui passent.
Le vieux Matouillot avait emporté un sac de grosse toile grise, qu’il avait jeté sur son épaule, car on pourrait peut-être trouver l’occasion de faire du commerce.
— Père, dit Jean des Brebis, on va boire un coup, vu qu’y fait bien chaud.
— M’est avis que ça ne nous fera point de mal, répondit le vieillard.
le livre de la misère
Ils avisèrent une longue table de bois, dressée sous les saules qui bordaïient la mare. Un garçon en tablier blanc, envoyé par Rosalie Mâchefer, attendait la venue des clients.
Les deux hommes s’attablèrent : le vieux dès qu’il fut assis poussa un soupir de satisfaction, car il se plaignait de ne plus se tenir sur ses jambes lassées.
— Vos guibolles ne sont plus solides, père! dit Jean des Brebis.
Il lui parlait d’une voix rude, pleine d’une familiarité bourrue, de cette rondeur bienveillante qui pour les simples est la marque de la tendresse.
— Non, mon fi, dit l’autre, et j’suis tant vieux que j’saurai bientôt plus le nombre de mes années.
Il restait là tout rêveur, les yeux clignotant dans l’immense clarté.
— De quoi que j’buvons, fit Jean des Brebis, voulezvous de la bière ?
— Point de bière, mon fi, point de ces saletés d’inventions qui vous mettent du feu dans l’estomac et le cuisant à la gorge, mais du bon vin de la vigne. Ça rafraîchit le sang des jeunes et ça donne de la force
Ils commandèrent un litre de vin rouge, et quand les verres furent pleins, ils trinquèrent cérémonieusement.
— A la vôtre, mon père.
Puis s’essuyant les lèvres du revers de la main, le
— Ça vaut mieux qu’un coup d’pied dans le derrière.
) Ils demandèrent au garçon un morceau de pain et quand Jean l’eut rompu en deux parts égales, ils le mangèrent silencieusement, à petites bouchées, ramassant du bout de leur doigt mouillé les miettes de pain qui traînaient sur la table.
Le litre vide, ils en firent venir un autre, puis un troisième. C’était un vin à la fois très doux et très fort qui leur monta tout de suite au cerveau, habitués qu’ils étaient à ne guère boire que de l’eau claire.
Le vieux devint subitement loquace, lancé dans un discours qui n’en finissait pas, comme s’il avait voulu se soulager en exprimant des choses qu’il avait dû refouler en lui au long des semaines :
marcher la tête haute, vu que j’ai point fait mal à personne, ni causé tort d’un sou à âme qui vive. Pourtant j’ai eu de la misère et des peines. J’suis gueux comme Job et j’ai traîné la galère toute ma vie, ça je peux bien le dire, mais quand j’ai bu et mangé quelque part, j’ai toujours payé mon dû. Si quelqu’un a un reproche à me faire, qu’y vienne celui-là que je lui parle et que je le regarde entre les deux yeux. On est pauvre dans notre famille, mais on est fier tout de même et on a son
honnêteté tout comme les riches, plus même qu’eux autres, qui ont gagné de l’argent à voler le pauvre monde. Toi, mon pauvre Jean, t’es trop bon, t’es trop confiant et Ça te fera avoir de la misère. C’est comme ton Arsène Mitouret, ton député pour qui tu t’as donné tant de tracas, une supposition; si par cas tu as quelque chose à lui demander, y t’enverra faire foutre, que j’en sais plus le compte et je pourrais trop dire.
le livre de la misère
Suffit. Maintenant que j’suis assez vieux pour faire un
mort, j demande qu’une chose au bon Dieu, c’est de m’en aller comme j’ai venu et sans rien devoir à personne. Et pour ce que vaut l’existence, j’recommen-
cerais pas pour une pipe de tabac.
s Le vieux s’animait dans la rage inexpliquée et furieuse qui grandissait en lui, au seul penser des vilenies contemplées au cours d’une longue existence
d’homme : il tapait à tour de bras avec son bâton sur la table qui tremblait. Il tirait de son gosier des éclats de
| , voix rauque et caverneuse.
Jean des Brebis essayait de le calmer : — Vous faites pas tant de bile, mon père. Vous n’êtes pas si malheureux qu’ça; pourvu qu’on vous donne
| votre petite ailaire dans les villages, vos chiffons et votre ferraille, va comme j’te pousse.
ÿ Il balançaït sa tête crépue et moutonnière, enfoncée dans ses épaules trapues, clignant des yeux dans la lumière, souriant d’aise à des choses vagues et douces, | la clarté du jour et la fraîcheur du vin. |
La prairie s’était peu à peu emplie de monde. Des paysans passaient par bandes, avec cet air gauche, cette démarche alourdie par l’effort continuel qu’ils font
| pour détacher du sol leurs pieds lourds de glèbe. Des vieux portaient des paniers d’osier, serrant contre leur
| poitrine des riflards de cotonnade verte d’une grosseur démesurée. Des vieilles au profil anguleux traînaient ||, des marmots qui soufllaient à tue-tête dans des trompettes.
Le vieux Matouillot grattait le sol du bout de son|},
bâton, et la tête penchée, le regard perdu dans le vide, il semblait chercher des choses lointaines parmi les : brins d’herbe qu’il arrachaiït.
— Des fêtes, j’en ai vu des plus belles que celles-là, fitil tout à coup. C’était en Quarante-huit, que je me rappelle ; tous les soirs, le ciel était rouge par dessus les côtes; on se battait à Paris, à ce qu’on disait. Puis ç’avait été tout d’un coup l’égalité, la fraternité, un tas d”hlagues, quoi. On dansait dans le pré, tout le monde ensemble, riches comme pauvres, sans que personne fasse des manières. On dressait des arbres de la liberté et les curés venaient les bénir…
— Les curés, n’en faut plus, dit Jean des Brebis, qui n’aimait pas les prêtres. C’était en lui une haïne instinctive, sauvage, profonde, qui le dressait sur leur passage, gesticulant et hurlant, comme le chien qui a vu un chat perché sur le haut d’un mur.
Justement l’abbé Marmonnet passait dans un flot de peuple venu d’un canton reculé où les gens étaient plus arriérés que partout ailleurs. S’étant brouillé avec son évêque, il s’était mis en tête de devenir une manière d’homme politique et, une fois élu au conseil général, il y représentait la république des curés.
Il s’avançait, dominant la foule de sa haute taille. C’était un beau gars, râblé et bien portant, mieux fait pour conduire une charrue que pour dire la messe.
| Du plus loin qu’il l”aperçut, Jean des Brebis leva le feutre troué qui lui servait de coiffure, et l’agitant dans l’air, il cria :
— À bas la calotte !
Des gens applaudirent, d’autres protestèrent : à quoi
| bon insulter une personne qui ne vous demandait rien !
le livre de la misère D’autres reconnaissant Jean des Brebis, lui détachaient dans le ventre une bourrade affectueuse :
— Ce sacré Jean, il n’avait pas son pareil au monde pour faire rire la société !
Le curé s’était arrêté, tout interdit, puis il reprit sa marche en haussant les épaules.
Jean dit à son père: à
— Si nous allions voir un peu ce qui se passe.
Le vieillard se leva en geignant et ils se mêlèrent à la foule.
Maintenant le concours agricole battait son plein. Dans un coin de la prairie, les pouliches galopaient sous le regard connaisseur de maître Lambrequin, le vétérinaire de la ville, un gros homme réputé pour ses bonnes fortunes. Elles allaient, levant leurs pieds garnis de fers tout neufs qui luisaient, grasses, la croupe rebondie, nourries d’avoine et de sainfoin, cabriolant parfois et jetant dans le vent un hennissement clair, tandis que, secouant la tête d’un mouvement brusque qui échevelait leurs crinières, elles forçaient l’homme qui les tenait par la bride à courir sur la pointe des pieds. Quelques-unes étaient accompagnées de leurs poulains qui tournaient autour d’elles, comiquement perchés sur leurs hautes jambes grêles. On attachait au frontail de celles qui avaient le prix, des flots de rubans rouges, qu’elles paraissaient secouer avec
Plus loin, dans les chènevières qui bordaient la praïirie, des charrues labouraient la terre.
Comme il n’avait pas plu depuis plusieurs semaines, le sol était très dur. Les garçons de labour pressaient de toutes leurs forces sur le manche de la charrue,
tandis que les attelages de chevaux, superbes de vie et de mouvement, l’œil plein de lueurs et les naseaux pleins de feu, jetaient au vent le carillon des sonnailles attachées à leurs colliers. La terre se fendait, s’entr’ouvrait, coulait doucement de chaque côté du soc, comme une eau ouverte par une étrave, et derrière la charrue, les sillons s’allongeaient de terre grasse, brune, un peu luisante à l’endroit où le soc avait passé. Un vieux qui conduisait un attelage de chevaux étiques soulevait un rire universel, parce qu’il grattait à peine la surface du sol. Un farceur fit remarquer qu’on pourrait à peine semer des fèves dans le sillon
Mais ce qui les étonna surtout, ce fut l’exposition des
Des légumes géants étaient étalés sur des tables, choisis pour la majesté de leur taille et l’ampleur de leurs proportions. Des betteraves énormes trônaient parmi des écroulements de concombres et de courges monumentales. Un plant de pommes de terre montait, grand comme un arbre, et dans une corbeille on voyait l’entassement des tubercules récoltés entre ses racines. Une ruche surtout intrigua longtemps les deux hommes. Fermée par une cloison de verre, on voyait les abeilles se promener le long des rayons de cire vierge, actives, affairées, faisant tranquillement leur miel au milieu de ce brouhaha confus, où passaient des cris d’animaux et des clameurs de fête.
Un éleveur exposait des lapins d’une grosseur insolite, dans une cage perfectionnée dont il énumérait les avantages aux curieux. Il y avait de petits râteliers garnis de foin et de carottes hachées, comme dans une
le livre de la misère étable véritable pour le gros bétail. De l’eau claire luisait dans des auges minuscules, et l’éleveur expliquait que la croissance des lapins était bien plus rapide quand on prenait le soin de leur donner à boire.
A vrai dire, c’étaient des phénomènes. Des mâles, gros comme des cochons de lait, se promenaient dans la cage, approchant du grillage en fil de fer leurs museaux moustachus, plissés d’un froncement rapide. ,
Mais un plaisant s’approcha de l’éleveur et lui tapant sur l’épaule, lui dit, avec un clignement d’yeux à l’adresse du cercle de curieux :
— Dis donc, compère, c’est-y maintenant que tu te fais cinquante mille francs de rente avec tes élèves ?
L’autre répondit, vexé :
— Cause toujours, mon bonhomme. Si j’en tuais un et ; que je l’invite, pour sûr que tu ne refuserais pas.
— Bien sûr, et je t’offre de payer la sauce.
La tribune restait toujours vide et comme il devait s’y passer des choses importantes, elle attirait tous les
Déjà une armée de mitrons et de gâte-sauce, en tabliers et en toques blanches, tirait de longs chars à bancs la vaisselle envoyée par l’hôtel du Bras-d’Or pour le banquet de cent cinquante couverts, qui devrait avoir lieu en plein air, après la distribution des prix. Des vieux journaliers suivaient d’un regard étonné les surtouts de ruolz et les chauffe-plats ornés de ciselures, somptueux comme des monceaux d’argent, et cherchant vainement à en deviner l’usage, concluaient qu’on devait manger des denrées diantrement bonnes, dans des plats aussi précieux. Des farceurs humaïient l’air au passage des mannes d’osier renfermant les vic-
tuailles et se passaient la main sur le ventre d’un air
Cela surtout intriguait le père Matrouillot, ce festin à cent sous par tête. C’était pour lui une somme prodigieuse et il tracassait son fils pour savoir ce qu’on pouvait bien y manger.
— J’sais ty moi, disait Jean des Brebis. Des faisans, de la volaille, peut-être bien des écrevisses, et pis on boit du champagne au dessert.
Ce mot de champagne rendait le vieux tout rêveur. Sans jamais en avoir bu, il en avait entendu parler toute sa vie. Pas de noces, de baptême, de première
communion dans la haute, sans qu’on bût quelques bouteilles de ce précieux vin, coiffé d’or; et dans son cœur vivait comme un regret tenace.
Un remous de la foule les jeta à l’entrée de la prairie; des bouffées de vent leur apportaient les sons
3 cuivrés d’une musique qui venait parles rues du village. Enfin la lyre meusienne apparut, dans une flambée de soleil, qui faisait étinceler les cuivres des instruments, sous le flottement d’une bannière brodée d’or, chargée
de médailles gagnées dans les concours. Les musiciens se balançaient de droite à gauche, marquant le rythme d’une marche triomphale de cette oscillation cadencée de leur corps. Le chef, à casquette galonnée, frappait le vide de son bâton et, dansant sur ses talons d’un air rageur, il déchaïînait d’un geste de dompteur les rauques fanfares des trombones. Des meuglements de vaches montèrent très doux au fond de la prairie comme pour faire écho aux longues harmonies cuivrées. La grosse caisse faisait trembler les vieux murs; des enfants se montraient avec admiration l’ophicléide énorme qui
le livre de la misère accablait un petit homme de sa masse puissante, bizarrement enroulée et continuellement mugissante,
Derrière s’avançaient en bon ordre les autorités. Le sous-préfet marchaït au premier rang : un petit homme chauve,ventru, à lunettes d’or, à qui son habit noir, fleuri de broderies d’argent, ne parvenaïit pas à donner une mine imposante. Puis le conseil municipal de Sexey-auxGroseilles. C’était un défilé de notables qui avaient sorti de l’armoire pour la circonstance d’antiques chapeaux hauts de forme, dont l’ensemble composait sur leurs têtes une sorte d’exposition rétrospective du couvre-chef. Toutes les formes étaient représentées, depuis le chapeau tromblon du temps de Louis-Philippe, jusqu’au tuyau de poêle moderne, d’une correction plus étriquée et moins romantique. Des gibus hérissés comme des barbets qui ont couru dans les broussailles, s’eflilaient en cônes, montaient en pain desucre, s’aplatissaient bizarrement sur des ailes grandes ouvertes.
Enfin, il venait, LUI, le député, l’Arsène Mitouret, comme on chuchotait dans la foule : un bel homme, très jeune, qui portait beau, avec une belle barbe blonde qui enveloppait son visage d’un nuage doré. Le plastron largement échancré de son gilet laissait voir la chemise de lingerie fine magnifiquement barrée par un ruban
Si grand était son prestige, si majestueuse sa taille, si ferme son assurance, qu’il semblait qu’on ne voyait plus que lui.
Longtemps vétérinaire dans l’arrondissement, il avait une façon de soigner le bétail malade qui plaisait à tous les paysans. Familier et jovial, il entrait dans les étables en racontant des gaudrioles, en rassurant les pay-
sans affolés à l’idée de catastrophes possibles, et comme il était habile, et qu’il se tirait à son honneur des cas graves, il leur donnait à tous l’impression d’un sauveur miraculeux. Quand il avait affaire à un pauvre diable, il n’était pas trop regardant sur le nombre de visites. Tout cela lui faisait peu à peu une sorte de popularité qui allait s’accroissant par son impulsion ) même, comme une boule de neige roulant sur une pente.
Quand il avait voulu remplacer le député d’alors, un avocat intelligent et méditatif, dont le silence paraissait plein de hauteur et de dédain, ça n’avait pas fait un pli, comme on dit. En dépit des ricanements de quelques conservateurs qui faisaient la petite bouche devant ce succès populaire, il s’était senti porté sur les épaules de tout le monde.
Jean des Brebis n’avait pas ménagé sa peine. Il allait dans les villages, achetant pêle-mêle des suffrages et des peaux de lapin!
Tout chez Arsène plaisait sans qu’on sût pourquoi : le son de sa voix, sa fine moustache conquérante dont il accrochaït le cœur des femmes, sa large poitrine, ses familiarités voulues et ses impertinences calculées avec le peuple, pareilles à la claque qu’on applique sur les flancs d’un bon cheval qui vous porte. Il pouvait tout se permettre impunément et, de lui, tout était accepté avec joie, avec amour. Très fort et très robuste, il faisait rouler ses biceps dans la discussion, comme un lutteur qui se prépare à tomber un adversaire, et dans les moments de grande conviction il savait, à propos, se donner de grands coups de poing sur la poitrine, à la place du cœur. Dans ses discours toujours les mêmes, deux ou trois métaphores, des images d’une rhétorique
le livre de la misère ampoulée, déclamatoire et vide, qui revenaient à tout bout de champ, lui tenaient lieu de pensée, de raison- | nement, de logique, lui tenaient lieu de tout. On était
de son avis avant qu’il eût parlé, et la grosse bête populaire, vaincue et heureuse d’être domptée, se roulait à ses pieds, se vautrait dans la poussière avec un sourd grondement qui ressemblait à un grognement de plaisir.
Jean des Brebis qui était effroyablement gris, autant par l’effet de la chaleur que du vin bu, s’était faufilé au premier rang et, quand son héros passa, il cria de toutes ses forces, dressant sa taille difforme, et jetant en l’air son vieux feutre troué, ramassé dans le ruisseau, il cria de toutes ses forces :
Le député sourit, se rengorgea et passa. |
Le cortège gagnait les tribunes et les invités s’installaient à leurs places; Jean des Brebis profita du tumulte pour rejoindre son homme. Le député venait d’allumer un cigare. On causait en attendant que la cérémonie commençât. Jean des Brebis tira de sa poche une cigarette et lui demanda du feu. Il exultait.
Le député tendit son cigare d’un geste nerveux et gêné, n’osant pas toutefois rebuter son admirateur, visiblement décontenancé en frôlant les haïillons du pauvre hère. Ils formaient un assemblage si disparate, l’un tout dépenaillé, l’autre plein d’élégance, que des rires se levaient derrière eux qui firent froncer le
A quelques pas se tenait une riche veuve de la ville, à qui le député faisait la cour et qu’il devait épouser prochainement, madame Honorine Blanchon, une belle personne, dont la chevelure blonde enroulait ses lourdes
iorsades sous un grand chapeau de paille, fleuri de coquelicots rouges, dont la poitrine sculpturale était moulée dans un corsage de satin noir, garni de jais bruissant, et brillant comme une armure.
Elle prit un air dédaigneux en les regardant, tandis que les ailes de son nez délicatement chiffonné palpi-
taient insensiblement et qu’une moue de mépris plissait sa lèvre.
| Arsène Mitouret tourna le dos à Jean des Brebis et gagna sa place à grandes enjambées. La distribution
des prix commençait.
Le sous-préfet, déliant une liasse de papiers derrière laquelle disparaissait sa face de bureaucrate taciturne et rêveur, lut, d’une voix blanche et qu’on entendait à peine, un long discours, où il était question des sollici-
tudes gouvernementales acquises au monde des travailleurs. |
Puis on lut le palmarès; mais on n’écoutait pas, dans l’attente du morceau de résistance : le discours du
Enfin IL s’avança sur le devant de l’estrade et tandis que les cuivres rugissaient une Marseillaise héroïque, une main dans la poche, appuyé sur la table couverte d’un tapis vert, dans une attitude pleine de nonchalance et de noblesse, il passait l’autre main sur son front, ramenant sur sa tête ses cheveux longs et cosmétiqués qui lui descendaiïent sur les yeux, comme pour rassembler l’essaim tumultueux de ses pensées.
Et toute l’assistance, tournée à la fois vers l’endroit d’où cela venait, aperçut Jean des Brebis juché à la
le livre de la misère cime d’un saule, trépignant d’enthousiasme et gesticulant dans la lumière.
Quand les rires se furent calmés, le député parla. Il parla longtemps et fort, tendant sa main largement ouverte, dans un geste de tribun, pour attester la solennité des engagements pris devant le suffrage universel. Tête baissée, il fonçait comme un taureau sur un contradicteur imaginaire dont il réfutait facilement les objections ineptes, les balourdises naïvement étalées. Il parlait sans cesse de tenir « haut et ferme le drapeau des revendications agricoles ». Ah, ce drapeau, comme il le maniait, comme il en jouait, comme il le dressait fièrement sur sa hampe, ce drapeau imaginaire, qui était tout son discours. Et dans l’air embrasé, les travailleurs suivaient le vol de cet emblème glorieux, déployé à leurs yeux comme le vivant symbole des espérances enfin réalisées et des
roulait nerveusement ses gants, dans la paume de ses
Le député s’était tu qu’on l’écoutait encore.
Il se fit un silence religieux, solennel, une minute qui parut un siècle.
Puis quand on eut compris qu’il ne parlerait plus, un tonnerre d’applaudissements s’écroula, immense, qui remplissait les prés, les eaux, l’horizon lumineux et
Et madame Honorine ferma les yeux, abîmée dans un spasme voluptueux et tendre, et quand elle les rouvrit, elle sourit doucement au grand homme qui galamment s’inclina.
Ce furent des minutes heureuses.
Tout à coup, un rire énorme secoua l’assistance. Des trépignements roulèrent, tandis que des coups de sifilets stridents déchiraient la ferveur populaire. Arsène Mitouret pâlit.
A ses côtés, Jean des Brebis, tendant vers lui ses longs bras, plus laid, plus sale et plus difforme que jamais, voulait lui donner laccolade et consacrer son
Jean des Brebis, qui l’avait écouté avec émotion et recueillement, hochant la tête aux bons endroits et remuant les lèvres pour répéter mentalement toutes : ses paroles, Jean des Brebis n’avait pu y tenir et, dégringolant de son saule, avait escaladé la tribune.
Le député tenta de l’écarter, mais l’ivrogne obstiné s’acharnait, les bras grands ouverts, la bouche pleine d’un balbutiement confus d’enthousiasme.
Madame Honorine Blanchon haussait les épaules. Alors Arsène, saisissant le manant d’une poigne solide, le lança comme une masse dans l’assistance. Il vint s’affaler, soufflant etlamentable, dans la musique, heurtant la grosse caisse qui rendit un gémissement sonore. Puis cet acte de vigueur accompli, Arsène regarda tranquillement dans les yeux la grosse bête populaire, qui se coucha de nouveau à ses pieds, reniflant la poussière avec délices.
La journée suivit son cours…
Maintenant le soleil déclinant à l’horizon versait sur la prairie une coulée d’or transparente et chaude et les
le livre de la misère silhouettes trapues des grands bœufs paraissaient
Jean des Brebis, assis dans le fossé parmi des papiers graisseux, regardait sans pensée les allées et venues des promeneurs. Il était plus triste, plus affaissé, plus misérable que jamais ; une stupeur infinie voilait ses yeux pâles, et son long nez bête semblait s’être allongé encore.
Toute sorte de regrets et de désillusions tournoyaient lentement dans sa tête, comme des meules qui vont sans trêve, broyant les grains de blé.
Et comme une réponse aux pensées secrètes qu’il n’osait exprimer, le vieux Matouillot, grattant toujours le sol de son bâton, proférait des sentences, d’une vérité incontestable, où se résumait sa dure expérience des hommes et des choses.
À — J’ie l’avais bien dit, mon pauv’ Jean. Les hommes, y a pas plus menteur. Y n’savent quelle grimace vous faire quand ils ont besoïn de vous, pis après, y a plus personne. Tous des blagueurs, que j’te dis.
Et là-bas, dans l’ombre claire où passaient des formes mouvantes, sur la prairie caressée de clartés glauques, où les ombres des saules s’allongeaient démesurément, le député tenant à son bras madame Honorine Blanchon, amoureusement suspendue, langoureuse et fière, le député allaït et venait dans les groupes, tout à son métier d’homme politique, préparant le succès pour les élections prochaines. Il avait une façon à lui de donner des poignées de main, une large main honnête, cordiale, qui vous secouait le bras jusqu’à l’épaule et vous apportait la sensation d’une étreinte loyale et franche. De temps à autre un paysan s’approchaïit de lui, et le
tirant à l’écart, il lui murmurait doucement d’un ton de pauvre honteux quelque demande de protection, d’emploi, d’exemption de service militaire pour ses fils. Gravement le député s’arrêtait, tirait un carnet de sa poche et, griffonnant quelques mots, le refermait avec une assurance si tranquille que l’autre s’en allait content, sentant bien que l’affaire était dans le sac. Arrêtant au passage les couples des promeneurs, il s’informait de leur santé, de leurs intérêts avec une attention sympathique qui gagnait les cœurs. Puis il serrait la,main de l’homme, débitait quelque compliment fade à la femme qui, toute rougissante, se confondait en salutations, il tapotait les joues du marmot. Pivotant sur les talons avec désinvolture, il allait deux pas plus loin recommencer le même manège.
Plusieurs fois Jean des Brebis, qui ne lui gardaïit pas rancune, chercha à se réconcilier avec lui. Il s’approchaït, craintif, courbant l’échine, rasant le sol comme un animal qu’on va batire.
Le vieux Matouillot suivait, curieux et larmoyant. C’en était trop. A la dernière tentative, le député regarda Jean des Brebis dans le blanc des yeux :
— Fiche-moi la paix, hein, et si tu continues à m’embêter, je te fais emballer par la police, toi et ta vieille drogue de père.
Jean des Brebis, résigné et las, retourna s’asseoir dans le fossé.
Parfois un promeneur s’arrêtait devant eux, et contemplant ces deux formes d’êtres, confondant leurs baïllons avec la couleur grisatre de la terre, il blaguait
le livre de la misère | Jean des Brebis, avec cette grosse ironie lourde des simples, qui fait tant de mal:
— Eh bien, Jean-Jean, t’as fait connaissance avec la
Le soir tomba, versant sur la campagne une sérénité
infinie. Une coulée d’ombre s’étala comme une mer où flottaient encore de molles clartés tournoyant sur les prés. De l’autre côté de la Meuse, les pêcheurs regagnaient la ville, leurs paquets de gaules sous le bras. Un dernier rayon traversa le ciel immense, comme une fusée d’or, accrochant une lueur pourprée aux têtes fines des grands peupliers, qui murmuraient dans le vent des choses mystérieuses et fraternelles. La campagne était pleine de la rumeur sourde des carrioles roulant vers les fermes lointaines. Des détonations de pétard partaient, parmi des chants de fête et des aboiements de chien.
Assis dans le fossé à la même place, Jean des Brebis roulait dans sa tête des projets de vengeance, sentant sourdre en lui des rancunes formidables, puissantes à soulever un monde.
Arsène Mitouret vient d’être battu au scrutin de
La route montait presque à pic.
C’était une brèche étroite ouverte au flanc des monts par la barre à mine et la pioche du carrieur. De grands blocs calcaires formaient une falaise blanche, où les terres, croulant sous l’action des pluies récentes,avaient laissé de longues traînées jaunâtres. Tout en haut, très loin, les grands monis dénudés projetaient dans l’air assombri leurs masses immuables. Des vignes sur les leurs tas d’échalas en rangées parallèles, agitant dans le vent frais leurs branches sarmenteuses, d’une maigreur frissonnante. Vers la cime des monts, à l’endroit où commençait l’ondulation confuse des forêts, vaguement estompée par la vapeur humide, qui se lève, vers le soir, des terres détrempées, des amoncellements de pierrailles, qu’on avait sorties des champs, dressaient leurs masses grisätres, rongées de mousses et envahies d’herbes folles. Partout les rocs affleuraient, saillant de la mince couche d’humus, sans cesse entraînée vers le fond du val par l’érosion lente des pluies; et les bancs de calcaire blanc étaient pareils aux os qui trouent la peau d’une bête étique. Ce coin de la terre lorraine avait une sauvage grandeur, un äpre accent de misère et de poignante poésie.
le livre de la misère
Il avait plu tout le jour.
Pourtant le ciel vers le couchant tendait à s’éclaircir. Entre les nuages épais et bas, s’ouvrait une nappe de ciel bleuâtre, d’une transparence légère, humide et frissonnante, et la cime des monts lointains semblait monter encore dans la pureté froide de cette atmosphère immobile et glacée. Pas une fumée, pas un bruit! On eût dit un monde mort, un paysage contemplé sur une de ces planètes, dont la vie a disparu, et qui roulent éternellement le cadavre d’un astre, à travers le vide glacé et les mornes solitudes de l’espace.
Une voix de femme monta, rauque et gutturale.
— Harri, le Rouge. Harri!
Alors un équipage de misère déboucha de l’étroit couloir des roches.
y — Harri! le Rouge.
La bête se ramassait, assurait ses fers glissant sur l’argile molle, et, tendant tous ses muscles décharnés, s’efforçait d’arracher la carriole de la glèbe, où elle
C’était une roulotte comme en ont les errants de la route, les vanniers nomades, les saltimbanques qui vont de pays en pays, et donnent des séances dans les salles d’auberge, par les soirs d’hiver. Là-bas, on a un terme énergique, pour désigner tout ce monde suspect: on les appelle des camps-volants.
La carriole criait, grinçait, geignait à chaque tour de roue, menaçant de se disloquer et de s’éparpiller sur le sol, comme un château de cartes, quand une ornière s’ouvrait, un peu profonde, quand un choc survenait, un
| Ÿ Vermoulue et tombant en ruines, on l’avait fabriquée avec de vieilles planches volées sans doute dans des amas de démolitions, parmi les terrains vagues, aux abords des grandes villes. Certains morceaux de
| bois même, qui avaient dû être primitivement des clôtures de guinguette, gardaient encore des inscriptions, des enseignes naïvement enluminées, repré- sentant des amoncellements de victuailles, des traces de peinture ancienne qui, avivées par la pluie, avaient repris, ce soir-là, une coloration plus éclatante et comme neuve. Sur le derrière, une espèce de râtelier contenait des paquets d’osier, dont les tiges étaient dépouillées de leur écorce, et recouvrant le tout, une toile mince, rongée par l’usure et criblée de trous, étendait sur des cerceaux sa blancheur grelottante. Un tuyau de poêle rongé de rouille en sortait à l’avant, oscillant dans les cahots d’une façon lamentable, A voir cette toile élimée, on se prenait tout de suite à penser malgré soi qu’il ne devait pas faire chaud là-dessous, par les nuits d’hiver, alors que les toits des maisons sont tout brillants de gelée blanche, alors que les bruits vont au loin, répercutés sur la tranquillité dormante de la terre durcie, alors que les vieux arbres se fendent dans les vergers avec des craquements sourds, l’invincible étreinte du froid pénétrant jusqu’aux fibres profondes de leur cœur.
Le cheval était plus misérable encore. Pauvre vieille haridelle, à la peau galeuse et rongée de plaques saignantes, au poil jadis roux, maintenant jaunâtre, usé, couvert de larges plaques de boue qui s’écaillaient, elle avait l’air de chanceler dans les soufles âpres du vent, qui balayait l’étroit couloir de roches. Vrai che-
le livre de la misère
val de l’Apocalypse, par quel effort de volonté obscure, , par quel instinct de la vie enraciné dans sa carcasse lamentable trouvait-il la force de se raïdir, de tendre ses muscles décharnés, d’aller jusqu’au bout de la route peineuse, au lieu de se coucher dans un coin pour y crever en paix, pour y attendre le repos de la mort? Ses yeux caves, où l’arcade sourcilière creusait un trou profond, béant, et saignant comme une plaie, ses jambes minces et rongées d’éparvins, son échine misérable qui trouait sa peau et dont les vertèbres auraient pu se compter comme les grains d’un chapelet, tout cela avait une détresse sans nom, cette détresse des bêtes que rien ne relève et ne console. On l’avait attelée avec des harnais de corde, rafistolés au hasard, vaille que vaille. Et la rosse s’en allait cahin-caha, à demi effondrée dans les brancards, secouant lentement sa grande tête décharnée avec un air inexprimable de misère et d’abandon, ayant dans toute son allure comme une inertie somnolente, on ne savait quelle stupeur passive et résignée!
La montée se faisait plus âpre encore; la bête bronchaït, glissait sur l’argile molle et détrempée.
Alors l’homme et la femme qui marchaient auprès du cheval, s’attelèrent eux aussi, résolument, comme des bêtes. Ayant passé à leurs épaules des courroies, dont le cuir leur entrait dans la peau, excitant la pauvre bête par des « hue ! » répétés, s’arc-boutant et agrippant le sol du talon de leurs chaussures ferrées, ils s’effor- çaient de sortir l’équipage du mauvais pas.
— Harri, le rouge. Harri!
Ils avancèrent de quelques mètres.
L’homme pouvait avoir une trentaine d’années.
C’était une bonne face placide et moutonnière de paysan vosgien, encadrée d’une barbe rousse et ses cheveux longs, retombant sur le col graisseux de sa houppelande, offraient cette couleur filasse presque blanche à force d’être pâle. Son visage avait la teinte terreuse et plombée, particulière aux gens mal nourris. Aussi bien, on l’aurait pris pour un rejeton de cette race robuste qui vit sur les hautes chaumes, garde les troupeaux de vaches, apaise son appétit formidable avec des pommes de terre cuites à l’eau, arrosées de larges lampées d’eau-de-vie. Mais la femme, petite et toute menue, appartenait à une race différente. Sa peau ambrée et basanée, qui présentait autour des joues un reflet huileux, ses cheveux d’un noir lourd, dont les torsades épaisses avaient un luisant bleu et lustré, la grâce onduleuse de son corps souple qui se révélait à travers les trous de ses haïllons, tous ces signes montraient bien la gypsie, la fille née dans une de ces mystérieuses familles de romanichels, qui vont à travers le monde, sans se mêler aux autres peuples, emportant avec eux leur patrie, leurs coutumes, leur
Tout à coup quelque chose remua sous la toile flottante. Écartant le rideau qui la fermait à l’avant, une tête d’enfant apparut, poupine, rieuse, crépue sous ses cheveux ébouriffés, dont les boucles brunes avaient cet éclat bleuté, qu’on retrouvait sur la tête de la mère.
Le mioche jetait autour de lui des regards curieux et effarés, considérant cette immense solitude, qu’agrandissait encore la tombée du jour.
La mère le menaça du doigt; l’enfant disparut.
le livre de la misère
Alors elle dit à son homme :
— J’sais pas c’qu’il a. Y fait qu’tousser depuis
Et l’homme, affectant un grand calme, répondit d’une voix nonchalante, pour éloigner toute appréhension :
— Ça sera rien. Sûrement un coup d’air qui est
D’où venaient-ils? Où allaient-ils ? Eux-mêmes n’en
N’ayant des lieux géographiques qu’une connaissance vague et superficielle, talonnés simplement par les instincts rudimentaires de la bête qui souffre du froid, qui a faim et qui a soif, menant au milieu des campagnes la vie errante et vagabonde de l’animal que l’on pourchasse et qui a peur, ils étaient plus étrangers à nos coutumes, à nos civilisations, à nos lois, que les peuplades lointaines, habitant le centre des continents mystérieux, l’Afrique ignorée, et fermée aux explorateurs.
Ainsi ils allaient d’un pays à l’autre, soupçonneux et méfiants, sentant peser sur eux la réprobation univer- | selle, sans rien savoir de notre vie à nous, les heureux de la terre, qui nous asseyons à une bonne table, auprès d’un bon feu, qui avons de bons lits moelleux pour y étendre nos membres lassés. Traqués par la police, qui les arrêtait au détour des chemins pour leur demander leurs papiers, tenus à l’écart par les paysans qui, voyant en eux des maraudeurs, craignaient pour leurs récoltes, ils sentaient vaguement, à de certains jours, se resserrer autour d’eux, se faire plus défiantes, plus haineuses, plus hostiles, les institutions que les
hommes ont établies et accumulées autour d’eux, comme une sauvegarde de la propriété, et comme une muraille pour leur égoïsme.
Un mystérieux instinct hérité des ancêtres, l’avertissement confus d’un mouvement atavique, faisait qu’ils s’arrêtaient au détour d’un chemin, plongeant derrière les haies, et se jetant dans des raccourcis à travers champs, dès qu’ils voyaient les bicornes des gendarmes chevauchant les lointains des grandes routes. Pareillement, ils ressentaient une haine sauvage, une sorte de méfiance sournoise, oblique et rusée, qui les courbait dans des fuites rampantes de bête forcée, devant tout ce qui porte képi galonné, plaque de cuivre sur la blouse et sabre au côté, devant tout ce qui pourchasse le misérable gibier humain pour recevoir sa pâtée,
; garde-champêtre, garde-forestier, garde-chasse ou
Ils vivaient ainsi. Pourtant c’étaient des hommes.
Il y avait même entre eux quelque chose de doux et de fort qui les unissait, qui leur donnait le courage de
supporter cette vie d’embûüches et de misères. Quand ce petit leur était venu, ils s’étaient mis à l’aimer simplement, d’une affection instinctive, ardente, brutale, un peu comme des bêtes, le prenant dans leurs bras tour à tour et le mangeant de caresses, avec des grondements confus de satisfaction et de plaisir, prêts aussi, comme les bêtes, à montrer les dents et à fondre sur celui qui l’aurait fait crier, par une caresse maladroite.
Ils ne savaient rien des pays différents. Quand ils passaient dans des contrées où des prairies immenses garnissaient le fond du val, tandis que les seigles et
le livre de la misère
les champs de blés s’étalaient au flanc des coteaux, ils savaient vaguement que là coulait la Meuse. Plus loin s’étendaient les âpres régions du plateau lorrain, les bois sans nombre, les rivières fraîches coupées de barrages écumants, sillonnées par le glissement des lourds chalands plongeant au ras de l’eau. Alors ils s’arrêtaient dans les villages, cherchant de vagues profits, les menus revenants-bons de leur existence aventureuse, doucement alléchés par le vin clairet des côtes, qui leur avait apporté de consolantes soûleries. Plus loin c’étaient les vallées des Vosges, et l’homme sentait en lui un tressaillement confus, vague souvenir de sa première enfance, en revoyant la verdure noire des sapins familiers, en entendant le chant mélancolique et strident des scieries travaillant au bord des
Parfois même ils descendaient en Alsace, un pays plantureux et de vie large, soupçonnant à peine qu’ils étaient chez l’étranger à la raideur des fonctionnaires et à la couleur changée des uniformes. Et puis ils revenaient aux mêmes endroits, suivant les mêmes chemins, toujours exclus de la communauté humaine, allant toujours sans trêve et sans but : ainsi l’Océan tourmente d’une agitation inlassable des morceaux de bois flottants, des planches pourries, des détritus de toute sorte et finit toujours par les rejeter sur ses bords.
Ils se rappelaient avec joie un moment où ils avaient été pleinement heureux. C’était dans une vallée des Vosges, toute bourdonnante, comme une ruche, de travail et d’activité, le long d’un grand mur bâti autour d’une filature de coton. Les nuits claires et chaudes succédaient aux jours radieux; le soleil se levant à la
même place incendiait le ciel : il faisait bon marcher pieds nus dans la poussière tiède des routes. Les soirs des souflles frais pénétraient dans la roulotte, apportant l’odeur confondue des myrtilles et des brins de bruyère chauffés de soleil, et, par les trous de la toile, on voyait dans le ciel noir l’immense braisillement des étoiles. Le patron de l’usine était un brave homme, qui leur faisait donner des platées de bonne soupe à l’office; il les avait employés à faire des claies, et quand ils étaient partis, avec un peu d’argent blanc dans la poche, ils avaient de quoi passer les mauvais jours.
Mais ça n’avait qu’un temps, ces « veines-là ». D’ordinaire l’homme, assis sur le talus des routes, les jambes étendues sur l’herbe rase, fabriquait de menus ouvrages de vannerie : des corbeilles d’osier et des paniers de vendange. Ses seuls outils étaient un couteau bien aflilé et une petite enclume qui lui servait à marteler les osiers verts, pour les dépouiller de leur écorce. Il savait aussi confectionner des jardinières, qu’on offrait à la porte des maisons riches; bourrées de mousse, il les enjolivait avec des pendeloques de pommes de pin suspendues à un fil de fer, et il n’en tirait pas un mince orgueil. Il en garnissait aussi le fond avec du vieux papier à fleurs, ramassé dans les décombres de la voirie, aux environs des grandes
La femme allait vendre toute cette marchandise de porte en porte. Quand on refusait ses offres, elle mendiait. Elle terrorisait les paysannes avares et savait leur arracher un morceau de lard ou quelques pommes de terre en marmottant entre ses dents des paroles bizarres, dans un idiome inconnu, comme si elle eût
voulu jeter un mauvais sort. L’effet était d’autant plus foudroyant, qu’elle y apportait une conviction sérieuse et menaçante, car elle croyait la première à la vertu de ces pratiques mystérieuses, à l’efficacité de ces malé-
Ils regardaient devant eux.
De cette hauteur, le plateau lorrain s’étendait à perte de vue, ouvrant ses horizons lointains, brumeux comme une mer. Rien qui reposât les yeux : pas une végétation, pas une feuille. Partout l’ocre jaune, étalée en larges plaques, alternant avec le brun lourd des pentes. Pourtant l’immense monotonie de cette plaine avait en cette saison de l’année et à cette heure du jour une beauté âpre et rude, une émouvante nudité. Des profonds labours défoncés et détrempés se levait une fine. vapeur, une brume molle que le vent chassait devant lui et faisait courir au ras du sol, comme une fumée. Par places, des sillons d’argile imperméable faisaient entre les rais des champs des flaques d’eau qui s’allumaient vaguement sous des clartés errantes, tandis qu’à d’autres endroits des pièces de terre moissonnées en juillet et qu’on n’avait pas eu le temps de herser étaient revêtues de chaumes grisâtres, hérissés, et qui revêtaient la terre de leur rude toison, pareille à une livrée de misère. Tout au loin, recommençait l’immensité monotone des grands bois dépouillés, dont les masses violâtres et rouillées ondulaient suivant les plis du sol. Sur tout cela pesait un ciel bas, où de gros nuages glissaient vite, charriant des ondées qui rayaient l’horizon de fines hachures, où perçait de temps à autre un rayon de soleil pâle, qui, promené lentement sur la
plaine, en faisait sortir la flèche d’un clocher, la façade lointaine, d’une maison, tout au bout d’un hameau, perdu dans cette étendue.
Tandis que là-haut s’éteignaient les lueurs blêmes, les clartés louches et qu’on eût dit salies par le fleuve de boue ruisselant sur la terre, la plaine semblait mystérieusement agrandie. Pourtant l’œil suivait encore
| dans l’ombre envahissante la fuite confuse des nuages, traînant leurs ventres mous au ras de l’horizon. C’était étrange et saisissant, ce défilé de formes ébauchées,
; pareilles à des bêtes monstrueuses, vaguement promenées dans ce crépuscule d’épouvante.
Les pauvres gens repartirent.
Le cheval butait, fléchissait sur ses genoux saignants, manquait de tomber à chaque pas. Ses flancs maigres et décharnés haletaient comme un soufilet de forge, et chaque respiration profonde faisait saillir le cercle de ses côtes. L’air était si froid qu’une vapeur tiède sor-
| tait de ses naseaux, comme une fumée.
Soudain, de grands souflles de rafale passèrent, violents et déchaïînés. Les dernières feuilles des grands peupliers s’abattirent, en tourbillonnant, dans un champ
| voisin, comme un vol d’oiseaux blessés; et l’averse recommença sonore, drue, cinglante, claquant sur la toile étendue de la roulotte, et coupant la chair des pauvres gens de sa morsure glacée.
Ils montaient toujours.
Derrière eux s’allongeait la route interminable, vaguement blanche dans le crépuscule.
Rapetissés par toute cette étendue, écrasés par la masse des rocs qui surplombaient, l’équipage de misère, l’homme, la femme, le cheval avaient l’air
; le livre de la misère d’insectes qui peinent sur la terre, de fourmis s’acharnant à transporter un fardeau trop lourd le long d’une
Un dernier effort : ils arrivèrent en haut de la montéeet
Alors ils s’arrêtèrent encore une fois pour respirer un peu. Comme il arrive dans les pays de montagne, ils retrouvaient là-haut un peu de lumière, le soleil froid n’étant pas encore disparu sous l’horizon entr’ouvert et subitement aplani.
La pluie s’étant calmée, le ciel avait maintenant cette blancheur brillante, humide et lavée qu’il prend à la fin des journées d’automne. Les arbres lointains détachaient nettement sur la teinte rouge qu’il prenait tout en bas le dessin vigoureux de leurs ramures. Un grand frisson vous passait le long de l’échine, rien qu’à regarder ce ciel froid. La nuit allait venir, glacée.
Ce sont de tels soirs, si fréquents dans les pays du nord, où il semble que l’hiver apparaisse tout à coup, sans crier gare.
Devant eux maintenant, s’ouvrait une vallée profonde, large comme un cirque, aux lignes graves et calmes, coulant par une pente insensible jusqu’à l’horizon lointain, où le soleil se mourait dans la lumière.
Des champs de terre arable en occupaient tout le fond, coupés par des carrés de prairie entre lesquels un ruisseau se glissait avec de molles sinuosités. Par endroits, des saignées avaient été pratiquées dans ses rives terreuses, pour faciliter l’irrigation des prés situés
A droite et à gauche, c’étaient tout de suite les masses des grands bois violâtres qui, dans un élan
indompté, reprenaient possession du sol, et, gravissant les pentes, montaient jusqu’aux cimes endormies dans l’air froid.
Une sorte de vague étonnement envahissait les pauvres gens, à la vue du pays qu’ils contemplaient pour la première fois.
Quel accueil leur feraient les habitants?
Le ruisseau, barré par la chaussée d’un vieux moulin, formait des nappes d’une eau froide, immobile, étrangement lumineuse dans toute cetie ombre qui envahissait la terre. Des souffles glacés passant sur sa surface unie la rendaient soudain frissonnante.
Et dans cet immense silence, on n’entendait rien, rien que le bruit monotone des eaux coulant dans les berges terreuses, rien que le tic-tac des vieux moulins branlants, pareil à une voix chevrotante, rien que le bruit grêle des jones desséchés chuchotant vaguement au bord des rives vaseuses.
Peu à peu tout s’éteignit, gouttelettes de pluie scintillant aux branches des buissons d’aubépines, vague à reflet traînant dans les flaques d’eau bourbeuse, à la
, surface des étangs échelonnés sur la pente.
._ Alors les bohémiens descendirent. Cette fois, pourtant, quelque chose en eux se rassurait et prenait confiance. Il leur semblait que leurs souffrances étaient terminées, et que les choses, d’ordinaire si hostiles, se faisaient maintenant plus clémentes. Ils ne pensaient plus à cette dure montée où ils avaient peiné pendant des heures. La route plus unie et plus facile, inclinée par une pente insensible, faisait que la carriole descendait d’une marche égale et sûre. Le vieux cheval, soulagé, avait une allure plus dégagée, un pas plus ferme :
on entendait le clapotement régulier de ses fers tom- | bant dans les flaques d’eau. Et ce qui leur paraissait plus doux que tout le reste, ce qui les réconfortait vraiment, c’était la tranquillité de cette atmosphère où ne passaient plus les rafales de la bise glacée, qui se brisait là-haut, derrière eux, au-dessus de leurs têtes, contre la falaise des rocs.
La peau de leurs mains, de leur visage tenaillé si longtemps par le vent et la pluie, leur cuisait maintenant : et cette chaleur leur paraissait très douce.
Quelles idées maintenant flottaient dans leurs cerveaux aux notions rudimentaires, déformées par toutes
sortes de terreurs? Sensations obscures de l’animal humain qui a faim et qui a froid, qui aspire confusé- ment après le moment où il pourra se tasser dans un gîte abrité, — vague désir de l’étable et de la paille chaude, sommeillant dans la chair lassée de la haridelle, marchant sur ses boulets.
Le crépuscule semblait durer indéfiniment, tout pénétré de la lumière froide qui tombait du ciel.
Ils se seraient bien arrêtés auprès d’un de ces moulins qui se trouvaient en contre-bas de la route : quelques pas seulement à faire dans le chemin pierreux qui, prenant à travers champs, conduisait dans la cour pleine de paille et de fumier, auprès de l’étable d’où sortait la respiration tranquille des bêtes repues. Parfois ils passaient si près qu’ils entendaient le bruit du flot clair, glissant sur la chaussée moussue, les pas du meunier en sabots, allant et venant sur la passerelle vermoulue, pour s’assurer du niveau de l’eau dans la fosse.
Une fois même ils se décidèrent, attirés par la paix
des toits de tuile vaguement assoupis au fond des ténèbres. Ils s’engageaient déjà dans le chemin, quand une grosse voix les fit sursauter :
— Voulez-vous fout’ le camp ! tas de maraudeurs !
Le meunier avait une encolure trapue, une carrure de géant sous sa blouse de toile toute blanche de farine. Il serrait dans sa poigne une trique de cornouiller grosse à assommer un bœuf, et dirigeait sur eux le rayon de sa lanterne. Tout au fond de la cour, un mâtin, sortant de sa niche, tirait sur sa chaîne en poussant un aboiement féroce, un large coup de gueule qui montait dans le silence de la nuit.
Ils durent tourner bride.
Et de nouveau ils s’effarèrent devant la longueur interminable de la route, déroulant vaguement la blancheur de ses lacets au fond de la nuit grandissante.
Les bois, maintenant, s’étaient rapprochés. On
et ténébreuses, debout de chaque côté du chemin, | longeant les fossés à droite et à gauche. L’air humide, qui stagne sous le couvert des grands arbres, faisait frissonner les pauvres gens, leur apportant l’odeur | pénétrante des bois morts et la senteur des feuilles pourries, ce souffle d’agonie des forêts que n’anime plus la vie pullulante de l’été. Toutes sortes de bruits vagues, de tressaillements confus s’éveillaient dans la profondeur des taillis ; branches pourries qui craquaient, la sève se retirant peu à peu et laissant leurs fibres desséchées, lourds paquets de feuilles mortes tombant de branche en branche, glissant avec | des frôlements inquiets le long des vieux hêtres, et aussi des fuites rampantes et des glissements obliques
le livre de la misère de bêtes épeurées, piétinant doucement les feuilles sèches au fond des fourrés inextricables. Toute une vie inquiète, bruyante et menue, palpitait vaguement au fond de l’ombre, mettant autour des errants une sorte d’angoisse, un vertige soudain de terreur.
D’étranges phosphorescences s’allumant dans la pourriture des bois faisaient courir des flammes bleuâtres dans le tronc pourri des vieux saules. Un oiseau de nuit, que leur passage effara, partit soudain d’un vol lourd, secouant la torpeur de la nuit du battement de ses ailes ouatées.
Comme envahie par la contagion de la peur, la maigre haridelle bronchaït, s’effarait, s’arrêtait, les naseaux au ras du sol et soufflant de peur, à l’aspect des formes vagues, tas de fagots ou souches noueuses, qui se dressaient confusément sur le bord de la route.
Enfin des lumières trouèrent la nuit. C’était un village posé là au milieu des champs, une quinzaine de maisons entassées, dont les toits et les pignons aigus se découpaient dans la nuit. La flèche du clocher, haute et solitaire, avait l’air de veiller sur le repos de ces bêtes assoupies, rasant leurs échines lassées au niveau du
Des bruits de voix arrivaient jusqu’à l’oreille des errants ; une porte soudain entr’ouverte laissa filtrer dans la nuit un rayon de clarté rougeâtre, qui fit sortir de l’ombre les chariots entassés, des amoncellements de tombereaux et de charrues.
C’était l’heure du souper. Une odeur de soupe aux choux, exquise et chaude, flottait dans l’air.
Alors ils jugèrent bon de s’arrèter là, espérant ils ne savaient trop quoi du voisinage des hommes qui d’ha-
bitude leur étaient hostiles : une vague protection, un sentiment obscur de réconfort, contre les dangers sans nombre qui s’embusquent au fond de la nuit.
Justement un mur était là, tout près, à l’entrée du village, étendant dans l’ombre sa blancheur indécise. Ce devait être la clôture d’un jardin, car on entendait de l’autre côté le frôlement inquiet des dernières feuilles mortes, tourmentées parle vent aux branches des espaliers. Le sol pierreux était relativement sec : des orties desséchées faisaient une sorte de litière craquante. Pareil au gîte qu’une bête se ménage au creux d’un buisson en piétinant les herbes flétries avec ses pattes, ce coin obscur, abrité, et vide, les attira.
La rosse dételée, la roulotte tomba sur le nez, appuyée sur ses brancards. Alors la femme descendit le fourneau de fonte ébréchée et l’alluma avec une poignée de paille tandis que l’homme, ne voulant pas perdre un moment, assis dans le rond de lumière rougeoyante qui s’échappait de la porte du fourneau, martelait ses osiers à tour de bras.
Anxieuse, la femme, de temps à autre, allait passer sa tête sous le rideau fermant l’avant de la roulotte. Rien ne bougeait dans la maison de toile dont la blancheur grelottante palpitait vaguement dans la nuit : on n’entendait que le soufile paisible de l’enfant endormi.
Délivrée de ses harnais, la haridelle s’était mise à paître l’herbe rare qui poussait le long des talus. Ses vieilles dents usées, mâchonnant avec lenteur, faisaient un bruit doux et monotone, et quand elle s’était un peu trop écartée un instinct confus, un besoin de protection, la peur des ténèbres formidables la ramenaient, elle aussi, dans le cercle paisible que faisait la lueur du
le livre de la misère fourneau dansant sur le sol. Alors on voyait surgir de l’ombre sa tête décharnée, dont les yeux caves regardaient curieusement.
Bientôt il y eut autour des bohémiens un cercle de petits paysans, qui s’étant attardés à jouer devant les portes, étaient venus là, attirés par ce spectacle insolite dans la vie journalière du village. Ils ouvraient de grands yeux et de grandes bouches, se tenant peureusement par la main, un peu terrifiés par tous les récits qu’on leur avait faits sur les camps-volants qui sont des voleurs d’enfants et des jeteurs de sorts; des tout petits qui se fourraient les doigts dans le nez, montraient des bouts de langes blancs qui sortaient du fond de leur culotte.
Puis ils s’enfuirent, emportés ailleurs par la gaieté naturelle de leur âge, pareils à un vol de moïineaux criards. Quelque part, au fond de la nuit, ils se mirent à danser en cercle, en chantant une ronde enfantine :
J’ai des pommes à vendre, Des rouges et des blanches, La couleur est par dessus…
Leurs voix fraiches et aiguës montaient dans tout ce silence ; leurs petits sabots de bois blanc claquaient sur les dalles des caniveaux, avec un bruit grêle. Puis leurs mères Les rappelèrent avec des menaces tendres.
Alors tout se tut.
Les bohémiens, ayant fait un vague repas, se couchèrent. Et il n’y eut plus, sous le ciel fourmillant d’étoiles, que la blancheur grelottante de cette toile élimée, pauvre loque que le vent tourmentait, faisait frissonner dans de petits souffles amusés et câlins, et
tentait d’arracher parfois, sous la violence de son haleine, devenue soudain rageuse et mauvaise.
Vers le milieu de la nuit, ils furent éveillés par un
Cela partait du coin où l’enfant était couché, dans une caisse de bois blanc, au milieu de vieux chiffons. C’était comme un sifflement aigu et prolongé, qui par moments s’assoupissait dans une plainte monotone, à demi ensommeillée, et parfois aussi cela devenait un râle affreux d’agonisant, entrecoupé de spasmes, comme si l’enfant, saisi à la gorge, allait subitement étouffer.
Ils écoutèrent, immobiles, retenant leur respiration, envahis soudain tous les deux par une peur aiguë, atroce, affolante, qui les rendait presque paralysés.
L’enfant eut un accès de toux qui râclait sa gorge et était toute pareille à l’aboiement d’un jeune chien. L’accès se termina par un étranglement, une crise de suffocation si effrayante qu’elle les mit debout, les réveillant subitement de la torpeur où ils s’enlizaient.
Alors ils s’avancèrent à genoux, le front se heurtant aux cerceaux d’osiers, tellement la roulotte était basse. L’homme cherchait en tâtonnant quelque chose, puis il battit le briquet et alluma un mauvais lumignon, qui répandit sous la toile une lumière vacillante et triste. |
Ce qu’ils virent les frappa d’épouvante! Jamais on n’aurait pu croire qu’une créature humaine changeât aussi rapidement, en quelques heures. La mort s’élait abattue sur leur enfant, convulsant son visage, déformant sinistrement ses traits, mettant sur tout son Corps
le livre de la misère . la marque hideuse de son étreinte. Le visage rouge et brûlant de fièvre, il haletait parfois faiblement, comme si la vie allait lui manquer soudainement, avec le / souflle. On sentait très bien qu’elle ne tenait plus qu’à un fil; et il semblait à tout moment que ce fil allait se casser. Et toujours ces accès de toux rauque, déchirante et convulsive qui lui reprenaient: alors sa face devenait toute bleue et ses yeux pleins d’eau, noyés dans une stupeur lamentable, saillaient, comme s’ils allaient sortir et tomber de leurs orbites.
Pendant ce temps, ses pauvres petites mains crispées allaient et venaient sur la couverture mince qui enveloppait son corps, et parfois il les portait à son cou, comme s’il eût voulu desserrer l’horrible étreinte qui l’étranglait, la griffe de la chose monstrueuse qui arrê- tait le souffle dans sa gorge.
Le père, lui ayant ouvert ses dents serrées avec une cuiller d’étain, vit au fond de sa gorge des peaux
Alors il eut un hochement de tête désespéré. La
; femme le regardait avec anxiété, cherchant à lire sur son visage: et tous deux ne se parlaient pas, comprenant qu’il était impossible de se donner le change, avec des mots quelconques d’encouragement, sentant très bien qu’ils pensaient tous deux à la chose horrible, qu’ils n’osaient ni nommer ni envisager: la mort de leur enfant.
Soudain un chien se mit à hurler au loin, très loin, dans la cour d’une ferme perdue au milieu des campagnes. Il hurlaïit à la mort, comme on dit.
C’était un aboiïement douloureux qui montait, s’élevait, se prolongeait en un son d’angoisse et de mystère
jeté à La face de la nuit frissonnante, dans le vent, _ dans l’espace, sous les étoiles impassibles. Oh! qui dira ia détresse de cette clameur désespérée, pareille au cri de la douleur universelle? Elle nous angoisse, elle nous enivre, elle nous affole quand nous l’entendons sur une route solitaire, par un soir de clarté errante, par une nuit de lune douteuse. Allant éveiller au fond de nos moelles l’antique frisson de terreur qui se lie à toute existence, elle nous apporte très nette la révélation du mystère que nous côtoyons à chacun de nos pas. Avec ses sens plus aiguisés, son flair plus subtil, l’animal aperçoit-il des êtres que nous ne voyons pas, les puissances mauvaises qui rôdent et qui s’embusquent ? Voit-il passer la mort ? Ils se regardaient, ayant tous deux la chair de poule. Elle était là, près d’eux, partout autour d’eux, la chose innommable qui broie les êtres, suce leur sang, inflige à leur corps des déformations savantes et grotesques, et choisit les plus jeunes pour ses festins de chair, pour ses horribles hécatombes. Ils sentaient vaguement son allure de bête sournoise et traîtresse, rôdant autour de la roulotte, guettant sa proie etattendant son heure. Elle venait jusqu’à eux avec la palpitation de ces souflles glacés, qui s’insinuaient sous la toile flottante. On eût dit qu’elle collait son museau aux fentes des planches vermoulues, et qu’elle flairait et reniflait d’aise, appâtée par l’odeur de la chair jeune et vivante. Un grand coup de vent qui menaça d’arracher la toile les fit sursauter stupides, prêts à hurler d’épouvante, comme s’ils allaient voir apparaître dans ia nuit son masque hideux, sa face camarde, riant d’un rire horrible avec sa bouche édentée.…..
le livre de la misère
Mais cela ne dura qu’un moment : ils finirent par se rendre maîtres de cette terreur. La femme, alors, eut un mouvement instinctif de bête; se couchant tout de son long, elle prit son petit dans ses bras, et le serra contre sa poitrine, tentant de ranimer sa chair douloureuse et défaillante avec la tiédeur vivante de son corps.
À la longue, l’enfant s’endormit d’un sommeil fiévreux, plein de sursauts et de mouvements convulsifs.
L’homme sortit de la carriole. Il gelait à pierre fendre ; l’herbe était blanche, et les étoiles au fond du ciel noir palpitaient confusément, pareilles à du givre qui aurait neigé dans l’espace, avec cet éclat dur et rigoureux qu’elles ont par les nuits de grand froid.
A ce moment, des pas sonnèrent sur la terre durcie de la route.
Affolé, hors de lui, croyant à un hasard providentiel, espérant le salut de cet homme qui marchait dans la nuit, à cette heure, contre toute attente, le bohémien se précipita à sa rencontre:
— Holà, hô ! Au secours ! mon enfant meurt.
L’homme s’était arrêté brusquement, surpris par cette voix qui sortait de la nuit. On voyait très bien qu’il avait peur : son buste rejeté en arrière, ses bras levés esquissant un geste de protection, faisant un rempart à son visage, il croyait à une attaquenocturne. Et il avait envie de fuir, une envie lâche, aiguë, aflolante, qui lui faisait jeter des regards autour de lui et mesurer la hauteur du mur et de la haïe voisine, comme s’il avait voulu sauter par dessus et prendre sa course à travers champs. Mais se sentant pris, il s’affermit, se campa sur ses pieds et fit avec son gourdin un moulinet
| Le bohémien était près de lui: il murmura doucement
ïL comme une prière :
| — Mon enfant qui meurt, là, là ! Venez !
| L’homme se rassura, et poussant un grand soupir, se
{ mit à respirer librement, bruyamment, comme délivré
, d’une angoisse. C’était un jeune paysan d’une trentaine d’années, à la face barbue et rougeaude.
— Quoi donc qu’y a? quoi donc qu’y a? répétait-il machinalement, l’esprit encore tout obsédé par la peur qu’il venait d’éprouver.
Le bohémien lui donnait des explications qu’il enten-
dait mal. Il s’approcha de la carriole dont la toile était toute baignée de la lumière frissonnante du lumignon : ayant considéré longuement et dédaigneusement la femme immobile et l’enfant endormi, les loques en lambeaux, la couverture criblée de trous, tout ce tableau navrant de détresse, d’abandon et de misère,
| il se mit à hocher la tête avec une fausse expression de sympathie dans la voix, et il répétait à tout bout de
û champ, comme pour bien marquer son embarras et l’impossibilité où il se trouvait d’apporter quelque
— J’y peux t’y quèque chose, moi. J’suis pas médecin.
A la fin, il donna le conseil d’aller voir jusqu’au bourg, de réveiller des gens, d’appeler à l’aide. Lui s’excusait, disant qu’il était pressé, qu’il avait veillé trop tard chez des amis, et que sa femme et ses enfants, dans un bourg voisin, qu’il indiqua vaguement dans le noir, devaient « se manger le sang » à l’attendre, à cette heure avancée, croyant qu’il lui était arrivé malheur.
Il partit à pas précipités, sans se retourner pour jeter les yeux derrière lui, ayant dans toute son allure
le livre de la misère | un frémissement de hâte, un désir d’être délivré de cette rencontre fâcheuse. Et sa silhouette trapue se confondit bientôt avec le vague des ténèbres.
Alors les pauvres gens se sentirent plus seuls, plus las, plus désespérés, plus abandonnés de tout. Et il | leur semblait que ce passant sur qui ils avaient fondé un moment une pensée chimérique de salut, venait d’emporter avec lui cette suprême espérance.
L’enfant, serré contre la poitrine de sa mère, s’était mis à gémir faiblement : une plainte monotone, ininterrompue, que la mort allait arrêter brutalement d’un moment à l’autre.
L’homme prit sa course vers le hameau.
A la première maison, il frappa contre les volets fermés; il frappait de toutes ses forces, meurtrissant ses poings contre le bois dur, pris d’une sorte de rage qui l’exaspérait contre les choses inertes, muettes, hostiles. Il criait, jetant son appel désespéré dans la nuit, la bouche grande ouverte, sentant comme un vague soulagement monter en lui, quand il entendait le son de sa propre voix.
A la fin il entendit remuer dans la chambre, tandis qu’un rayon de lumière filtrait par les fentes des volets clos. Un pas sonna sur la terre battue du corridor, et une voix chevrotante demanda :
— Ouvrez, au nom de Dieu! Nous allons tous mourir de froid dans cette nuit.
Alors on poussa des verrous, on tira des loquets, on fit tomber des traverses de bois qui barricadaient la
porte, tout ce luxe de précautions habituelles aux vieilles gens, qui ne se sentent pas en sécurité dans leur logis ; et quand l’huis eut tourné en grinçantsur ses gonds rouillés, un vieux paysan apparut, une tête __ hâve sous des cheveux blancs rares et épars. Surpris dans son sommeil, il n’avait pas pris le temps de passer une culotte: ses jambes maigres et hérissées de poils rudes tremblaient sous la bannière envolée de sa chemise blanche, et sa main décharnée, transparente et diaphane, protégeait maladroitement contre les souffles errants le verre enfumé d’une lampe à pétrole.
Alors le bohémien lui raconta son histoire, à mots entrecoupés, d’une façon maladroite, mêlant les supplications pressantes et les détails inutiles. Le vieux l’écoutait en grelottant, puis quand il eut fini, comme il avait bon cœur, il rentra dans sa cuisine pour passer un vêtement, et se prépara à accompagner le miséreux.
Ils partirent. Chemin faisant, l’homme se demandait, à part lui, quel secours il pouvait attendre de ce vieillard. Pourtant, à entendre ce pas qui sonnaïit à côté du sien, il se sentait moins seul, moins dénué de tout, moins abandonné dans la détresse sans nom qui l’affolait tout à l’heure.
Quand ils furent arrivés à la roulotte, l’enfant n’avait plus que le souffle : un souflle frêle, hésitant, qui sor- h tait avec peine de ses lèvres violettes.
Alors le vieux paysan conseilla d’aller chercher un docteur, dont il donna le nom, dans un bourg voisin à peine distant de deux kilomètres : il fallait gravir la pente de la côte et prendre un raccourci à travers les bois. C’était l’affaire de quelques minutes et il n’y avait pas de temps à perdre. La maison du docteur était facile à
le livre de la misère | reconnaître, située juste à l’entrée du bourg: un chalet ‘ d’apparence cossue, avec des tourelles et un jardin sur le devant, entouré d’une grande grille.
Il y serait bien allé lui-même, mais il était si vieux que ses jambes refusaient d’avancer, et il mettrait bien trop de temps, pour sûr. Alors il donna à l’homme des indications minutieuses, et l’accompagna jusqu’à l’entrée du sentier, qui grimpait à travers les vignes.
Le bohémien était déjà sur la pente.
Au début tout alla bien ; la montée s’élevait insensiblement, et l’homme voyait poindre au fond de sa détresse comme une lueur d’espoir. Un moment même il se retourna et alors il vit, tout au fond de la vallée, la faible lumière tremblotante, qui baignait la toile blanche, et cela le fouetta, lui donna un nouveau sursaut d’énergie. Mais peu à peu le chemin se fit plus rude ; il avait tant plu, cette journée là, que le sentier était changé en un torrent d’eau glacée, coulant des hauteurs de la pente, roulant avec bruit de grosses pierres qui râclaient le fond caïllouteux. Il avait de l’eau jusqu’à la ceinture. N’importe, ilavançait, se jetant à travers les vignes pour arriver plus vite au sommet du plateau. Il était arrêté par de grands murs qu’on avait élevés de place en place, pour contenir l’écroulement des terres. Alors il les escaladait, griffant les moellons de ses ongles douloureux et saignants, retombant parfois sur les pointes des échalas qui ensanglantaient ses chairs, et lui faisaient de larges blessures. Saignant, suant, transi, grelottant sous ses haïllons trempés d’eau, que le froid plaquait sur son corps, rigides comme des morceaux de carton, il se relevait avec un cri si désespéré, que les ténèbres en étaient toutes vibrantes et secouées.
, Enfin il arriva sur le plateau. La forêt était là, étendant ses masses sombres sur les ondulations de la terre. Il se rappela les indications du vieux : suivre la route et prendre à droite. Une faible clarté, en des étoiles, glissait à travers la profondeur des branches, et les ramures noires se découpaient sinistrement sur le ciel sombre, comme des membres noueux et tordus par des convulsions de douleur et d”épouvante. Une rumeur vague de feuilles sèches s’éveillait au fond des taillis sous des souffles courts qui voletaient un instant et tombaient aussitôt. Il allait devant lui, les yeux tendus, la pensée flottant à la dérive, croyant surprendre dans ces souffles errants le dernier râle de son enfant. Comme la route était longue; comme il tardait à venir, ce moment où, sorti des grands bois, il verrait poindre à confusément dans la nuit les formes noires des toits, les façades blanches des maisons, la maison de l’homme qui viendrait sauver son enfant. Le sentier devait longer de grandes mares endormies dans la profondeur des bois : des flammes étranges et mystérieuses voletaient, comme des âmes errantes, sur les panaches soyeux des roseaux, dont le peuple bruissait confusé- ment. Et l’homme s’affolait, perdait la tête à cette vision terrifiante sortie de l’au-delà, qui le mettait en démence, lui donnait l’idée d’un bouleversement du monde, d’êtres surnaturels sortis de la tombe en cette nuit maudite, en cette nuit d’horreur et d’épouvante… Un bruit aussi le faisait tressaillir, le jetait dans les tranchées, comme une bête traquée, qui va au hasard droit devant elle à travers un fracas de jeunes pousses brisées et de branches cassées, le bruit lent, rythmique et doux que faisaient les bulles de gaz montant des
fonds vaseux et venant doucement crever à la surface des eaux stagnantes, avec un crépitement monotone.
Enfin une route blanche s’allongea dans les profondeurs de la nuit. Il s’y engagea dans un galop vertigineux. Il allait arriver!
Horreur ! Une toile blanche vaguement étendue dans la nuit frissonnait sous un rayonnement de lumière transparente et molle.
Égaré, il était revenu à la roulotte.
L’enfant venait de mourir.
Blottie dans un coin, les yeux secs, le visage hagard, la mère poussait un hurlement de bête.
Une vague blancheur s’étendait dans le ciel vers l’Orient.
Le soleil se leva, montrant à l’horizon une face rutilante et bouflie, qui s’éborgnait aux arbres lointains sur la côte. En un instant la nuit s’évanouit, dissipée sur l’étendue des terres en lambeaux d’ombre frissonnante, se repliant mollement au fond des vallons, emportant dans son sein les étoiles tremblantes dont le dur éclat pâlissant s’atténuait, dissipant aussi le cortège lugubre des visions d’épouvante et des apparitions de cauchemar, tandis que le jour ramenait pour les hommes la joie et la sérénité avec la lumière.
En un instant la campagne apparut toute blanche de givre, rayonnante et scintillante de feux, sous la dure carapace glacée dont les choses étaient revêtues.
Mais le soleil était chaud: toute cette gelée fondit rapidement sous la caresse ardente de l’astre clair.
Près du mur blanc où l’aurore versait sa clarté
. éblouissante, il y avait deux êtres qui se tenaient
debout, appuyés sur les brancards de la mauvaise
roulotte, tordant leurs mains dans un geste de déses-
poir. Et cette douleur silencieuse faisait peine à voir.
Ils avaient sorti le cadavre de l’enfant du fond de la roulotte, et l’ayant laissé dans la caisse de bois blanc qui était son petit lit, ils l’avaient exposé une dernière fois aux rayons de l’astre vivifiant, voulant s’emplir les yeux de son image.
L’enfant paraissait dormir : une grande sérénité avait envahi ses traits et comme toutes ses couleurs lui étaient revenues, parmi la défroque et les chiffons misé- rables sur lesquels il reposait, il avait l’air d’une poupée de cire.
Les heures passèrent ; les pauvres gens étaient toujours à la même place, dans la même attitude de résignation et de désespoir, pareils à deux statues de la
Il faisait maintenant très chaud. C’était l’été de la
Il y a comme cela dans ces pays du Nord des journées d’arrière-saison d’une splendeur inoubliable, d’une magnificence largement épanouie, d’une sérénité incomparable de lumière, tombant à profusion des hauteurs : du ciel bleu. On dirait que la terre avant de se couvrir de neige et de glace, avant de s’endormir dans le long sommeil hivernal, veut retrouver encore et revivre en une fois toute la joie des étés brûlants, toutes leurs forces fécondantes déversées sur les eaux et sur la plaine, toute la profusion ruisselante des couleurs, des
le livre de la misère sons, des parfums étalés dans la saison chaude, comme une mer aux flots innombrables.
L’astre éclatant triomphait dans le ciel bleu. Des profonds labours de terre grasse et détrempée par les pluies d’automne, des friches couvertes d’herbes flétries, de genêts dépouillés et de ronces humides de rosée, de la forêt frissonnante, des prés enclavés de palissades de bois sec, où de grands bœufs paissaient paresseusement, se levaient de fines vapeurs blondes, une buée tiède et molle que le vent clair chassait sur le flanc des coteaux, qu’il tordait, qu’il étirait, qu’il échevelait comme une fumée et qui, courant devant le soleil, semblait obscurcir par instants son disque glorieux.
Une vague rumeur confuse s’éveillait sur la terre, pareille à la fermentation de la vie universelle, au mystérieux enfantement des mondes qui vont naître, par les
Mais l’astre eut le dessus, il pompa ces buées blondes, les but, les dissipa dans l’éther impondérable et subtil, où gravitent les astres, et la campagne tout entière apparut radieuse, ardente et calme dans l’ondulation de ses flancs sacrés, endormis pour les créations
De chaque pli du sol, de chaque creux des sillons, de chaque rangée des chaumes grisâtres, des alouettes s’élançaient, qui, montant dans l’air bleu, y faisaient entendre leur cri vibrant et monotone, ivre de joie et de lumière.
Puis le vent tomba.
Rien ne bougeait : pas une herbe, pas un chaume desséché. On n’entendait plus ce bourdonnement confus, cette vibration insaisissable des bestioles nées de
la terre qui, par les jours ardents de juillet, semble la voix pâmée des campagnes assoupies sous le soleil. Dans l’espace immensément vide, sous le ciel bleu, profond, infiniment reculé, seule, la coulée éclatante et monotone de la lumière.
Tout au fond du val les eaux frissonnèrent, elles aussi, comme envahies soudain par cette vie recommençante. Sous les saules maigres et dénudés, le ruisseau fré- tillait comme un lézard, se cachait un instant, reparaissait plus loin, roulant dans ses ondes un trésor de paillettes lumineuses et les grands étangs flambaient, jetant une réverbération éblouissante, qui brülait les
Alors, les coqs chantèrent.
Ù Leurs voix portaient au loin, rauques et cuivrées, venant du fond des basses-cours. Elles se répondaient d’une ferme à l’autre dans l’étendue de la campagne,
et leur chant montait, comme exaspéré par le soleil.
Et au-dessus de cette rumeur de vie, planait le vieux coq du clocher, très haut dans l’air bleu, un coq qui ne chantait pas, mais qui avait sur ses ailes dorées un éblouissement de lumière.
Les deux bohémiens ne bougeaient pas, comme figés dans l’immobilité et la stupeur.
Mais une vieille femme passa.
Curieuse, elle vint près de la roulotte, puis, quand elle eut vu le cadavre de l’enfant, elle se laissa tomber sur ses genoux. Faisant le signe de la croix, elle se mit à prier ; une prière lente et machinale qu’on n’entendait pas, qu’on devinait seulement, à voir remuer ses lèvres minces, sur ses gencives édentées.
Puis elle repartit vers le bourg.
le livre de la misère
Alors toute une procession d’enfants arriva, sans doute envoyés par la vieille, qui avait répandu la nou- L velle: des petits garçons et des petites filles aux yeux ( bleus, aux cheveux pâles et décolorés comme de la filasse de chanvre. Elles apportaient dans leur tablier les dernières fleurs des jardins, les plantes vivaces et robustes qui avaient résisté aux premières gelées : des chrysanthèmes aux houppes pâles et neigeuses, des roses de Gueldre, et aussi une sorte de souci au cœur pâle, aux pétales jaunes, qu’on plante sur les tombes et dont les touffes pullulent, indestructibles. Cela fit autour du cadavre de l’enfant une jonchée odorante, une moisson de fleurs d’automne, dont les couleurs fraîches et trempées de rosée voilèrent un peu l’horreur livide de la mort.
Lentement, avec des révérences compliquées et des agenouillements appris au catéchisme, les petites filles se signaient, récitaient leurs prières devant le petit mort, avec une conviction attentive et recueillie. Elles regardaient devant elles curieusement, comme si la | fraicheur de leur jeunesse les avait préservées de tout effroi. Certaines portaient sur leurs cheveux blonds ébouriffés des coiffes de taffetas ancien aux couleurs changeantes, sans doute taillées dans quelque falbala
Peu après, un vieux paysan arriva, important, ventru, gonflé de satisfaction. Il marchaït lentement, s’appuyant sur une canne de cornouiller, et ses pieds goutteux étaient chaussés de pantoufles en tapisserie, ornées de broderies extravagantes. Le garde-champèêtre le suivait docilement, reconnaissable au liséré rouge qui bordait le collet de sa blouse de toile grise.
— Monsieur le maire, fit-il obséquieux, v’là les gens
Le maire haussa les épaules à l’aspect de cette
— Si ça ne fait pas pitié, dit-il d’un ton bourru. Y a pas de bon sens d’avoir des enfants, quand on ne peut pas les nourrir.
ù Puis il dévisagea les bohémiens, soupçonneux et
— D’où venez-vous ? dit-il.
L’homme ne daigna pas lui répondre. Seulement il jeta au magistrat municipal un regard oblique et farouche, si plein de choses inexprimables, de rancune et de menaces, que l’autre recula de deux pas, tout interdit. La femme, plus douce, fit un geste vague dans la direction des bois, de la plaine ensoleillée, et elle
— Nous venons d’là-bas.
— Où ça, là-bas? insista le maire. Avez-vous des papiers, un domicile ?
La femme répéta :
Alors le maire ricana :
— Oui, connue la chanson ! Quand on est arrivé chez vous, y a encore trois lieues à faire. C’est dans le pays de cherche-midi à quatorze heures !
Le garde-champètre souligna d’un gros rire, goguenard et complaisant, cette bordée de plaisanteries.
Le maire coupa court :
— Allons, vous ferez le nécessaire pour qu’on enterre cet enfant. Vous passerez chez Victor le charron et vous lui direz de faire une boîte. Ça coûtera encore de l’ar-
le livre de la misère | gent à la commune. C’est tout ce qu’on a à gagner avec cette engeance.
Puis ils s’en allèrent tous deux, importants et solennels.
Deux heures après, l’enfant était cloué dans sa boîte de bois blanc, une petite caisse toute mince qui avait l’air de ne pas peser grand chose.
Alors une cloche se mit à sonner, une pauvre cloche grêle, lente, dont le son mélancolique se perdait aussitôt dans toute cette étendue. Ce n’était pas le glas éclatant qu’on met en branle aux funérailles des riches.
Des premières maisons du bourg on vit déboucher un cortège. Une grande croix d’argent, tenue en l’air par un enfant de chœur, précédait le curé en surplis : elle avançait, cette croix, au ras des haies d’épines, jetant de temps à autre un éclat vif dans le soleil. On entendait des bribes du latin que chantait le prêtre, et derrière marchaient quelques enfants, une douzaine de petits garçons et de petites filles; pas un des habitants âgés n’ayant jugé à propos de se déranger pour la céré-
Le curé, un tout jeune homme, à la figure rougeaude, à l’air gaillard et bon enfant, l’œil vif derrière ses lunettes, marchait à grands pas, gourmandant l’enfant de chœur, à cause de la lenteur de son allure.
— Allons, allons, au trot, faisait-il à mi-voix, car il était attendu à diner chez un confrère.
Arrivé près de la roulotte, il aspergea la petite caisse d’eau bénite, marmottant des orémus d’une voix indifté- rente et ennuyée. Il se hâtait, s’embrouillait, faisait les versets et les répons à lui tout seul, ne donnait pas le temps de le rattraper au gamin dérouté, qui remplaçait
le chantre. On n’entendait qu’un bourdonnement confus de paroles pressées, d’où toute ferveur, toute sincérité était absente.
| Enfin, il termina dans un amen sonore, comme joyeux
L’enfant de chœur jeta les yeux autour de lui, cherchant un comparse qui manquait; puis se décidant brusquement, il donna la croix à porter à un gamin qui était là, et mit simplement la boîte de bois blanc sous son bras.
Le cortège se mit en route.
Les deux bohémiens suivaient, le père impassible et résigné en apparence, la mère à chaque instant secouée par des sanglots.
Ça ne traïna pas non plus, l’office des morts, dans la grande église nue. Le prêtre se hâtait, fendait l’air de gestes décidés, tranchants comme des coups de sabre, s’agenouillait coup sur coup. On eut la sensation que tout était fini avant d’avoir commencé.
A travers champs, on gagna le cimetière situé à micôte.
Il fallait traverser un coin de la forêt, qui arrivait presque derrière les maisons du bourg.
Midi sonnait. Le curé pressait la marche, il se désespérait en songeant qu’il arriverait trop tard, après le
L’heure chaude versait sur la terre dépouillée sa coulée de lumière éclatante. Au bas de la pente, les petits toits de tuile moussus, joyeusement entassés, apparaissaient à travers une buée de vapeur miroitante.
On eût dit qu’une âme confuse et vibrante s’éveillait au fond de la forêt, sous la caresse de l’astre clair. De
le livre de la misère
grands souffles passèrent qui, agitant vaguement dans les profondeurs des taillis des amoncellements de feuilles sèches, semblaient le soupir des grands arbres | sortant de leur torpeur, la rumeur insaisissable de la vie recommençante. La route s’allongeait droite comme une avenue, disparaissant sous des graminées blanches, froissant leurs tiges desséchées. Du côté où les hêtres et les chênes versaient leur ombre froide, l’herbe était toute raide et blanche de givre, mais sur le côté exposé au soleil, une averse de lumière tombait qui, chauffant l’argile grasse, paraissait y faire éclore la vie menue et grouillante de l’été. Par places, des brins de fusains et de viornes, ayant gardé des feuilles colorées en rouge vif par les sèves automnales, semblaient des fleurs d’une pourpre bizarre etsomptueuse. Un grand papillon prit son vol, emplissant la fuite de l’allée de la palpitation de ses ailes brunes, ocellées de bleu pâle, pareil à une fleur ivre de lumière, qui se serait détachée de sa
Cette fête de la vie, inépuisable en sa fécondité, mettant autour de cette mort son rajeunissement, était à la fois consolante et cruelle.
On enterra l’enfant dans une petite fosse, un peu à l’écart des sépultures de famille.
L’homme et la femme repartirent sur la grand route, suivant la haridelle somnolente. L’équipage s’en allait lentement, lourd de malheur et de misère.
14 3
C’était un soir de fenaison, le soir d’une journée de travail et de chaleur.
Le soleil descendait lentement sur l’horizon, incendiant les prés, la rivière lente, le lointain vaporeux d’une flambée de lumière rouge. Des peupliers, rangés en longue file, frémissants sous des souffles qui ne parvenaient pas jusqu’à terre, dressaient dans Pair embrasé leurs cimes aiguës, où s’accrochaient des lueurs dorées, transparentes et chaudes. Cette grande clarté pourpre semblait le reflet d’un incendie universel, où devait s’abimer le monde.
L’air retombait moite, immobile, pâmé et la chaleur était suffocante. Le soir venait : pourtant on ne sentait passer aucun de ces soufiles frais, qu’on boit longuement, et qui sont la respiration de la terre heureuse après l’accablement des jours.
On se hâtait dans l’incertitude du temps et dans la fièvre de la besogne qui s’achève. La prairie, tondue par endroits comme une pelouse, effleurée de rayons obliques et chauds, était toute vibrante du susurrement des faulx, du bruit aigre et lointain des faucheuses dévidant leurs engrenages. Les tas de foins amoncelés proje-
le livre de la misère
taient de grandes ombres, qui insensiblement s’allongeaient encore. À d’autres places, les foins prêts à être fauchés, remplis de fleurs, scabieuses de velours pâle et reines-marguerites blanches, s’étalaient sous une nappe de lumière chaude, pareille à une buée, où tourbillonnaient pêle-mêle des vols de moucherons, des pollens fécondants, des aromes insaisissables.
Dans un grand pré qui descendait en pente vers la rivière aux berges vaseuses, obstruées de roseaux et de jones fins, un homme fauchait. Campé d’aplomb sur ses reins solides et les genoux ployés, son buste allait et venait de droite à gauche, d’un mouvement égal et cadencé, tandis que la faulx coupante passait dans l’herbe dure. Chaque fois il avançait d’un pas; derrière lui, s’amoncelait la jonchée odorante.
S’étant arrêté pour respirer un peu, il s’appuya sur le manche de sa faulx. La sueur ruisselait à flots de son front hâlé. Alors s’étant baissé, il prit un baril de chêne caché dans une touffe d’herbe, et il but longuement, goulûment, la tête renversée en arrière, laissant tomber dans sa bouche grande ouverte le filet de vin rouge. Le col de sa chemise de toile rude entr’ouvert laissait voir sa poitrine velue, son gosier qui montait et descendait : il souffia bruyamment. : |
Alors une vieille qui fanait à l’autre bout du pré, avec une jeune fille, lui cria d’une voix aiguë :
— Thibaut, vous aurez bien fini à vous deux. Moi jvas faire la soupe.
La vieille endossa la grande hotte d’osier où trimbalaient des bouteilles vides et les vases de fer-blanc
4 qui avaient contenu le goûter. Puis traversant la
| prairie à pas lents, elle se dirigea vers le village.
| Les rues étaient désertes. IL y faisait encore plus
chaud qu’en plein air. Les vieux murs brûlés de soleil
tout le long de la journée dégageaient une chaleur
4 lourde, qui rayonnait dans l’obscurité commençante,
comme d’une plaque de métal chauffée au four.
Elle rencontrait d’autres femmes, qui rentrant comme elle pour préparer le repas du soir, lui donnaient au passage un bonsoir machinal et monotone.
Chemin faisant, elle se retourna pour jeter un regard
; sur le ciel assombri. Un grand nuage montait derrière
. les peupliers, ouvrant des aïles noires comme une
chauve-souris gigantesque. Des cavernes de feu creu-
À saient dans ses flancs des fournaises croulantes,
; tandis qu’au dessus les rais du soleil, projetés en éven-
’ tail, sillonnaient tout le ciel de leur poussière lumi-
Alors la vieille remarqua des poules qui, s’étant blotties sous un banc, le long d’une façade chaude,
| s’ébrouaient dans la poussière, plongeaient leur poitrine dans le sable et, se relevant, battaient des ailes. Aux angles des rues, il y avait aussi des fétus de paille
| et des brins de papier qui tourbillonnaient dans les .
| souflles courts qui passaient au ras du sol. i
Elle maugréa lentement, en secouant la tête :
— V’là encore de la pluie! C’est comme un sort. Faudra que la récolte pourrisse sur la terre !
C’était une vieille paysanne édentée et grisonnante, aux membres noueux, toute déformée par le dur travail de la terre. Elle avait un grand nez maigre, courbé comme un bec d’oiseau de proie, qui lui donnait un
le livre de la misère air colère, et ses yeux vifs disparaissaient presque dans les rides innombrables qui plissaient ses tempes, ses joues et son front.
Arrivée devant sa maison, elle posa sa hotte près de la porte, puis elle prit la clef suspendue à un clou derrière les volets fermés.
La porte ouverte, elle pénétra dans la cuisine obscure,
Chacun de ses pas soulevait des tourbillons de mouches bruissantes, réveillées de leur sommeil le long des murs et des claies d’osier suspendues au plafond. L’ombre en était toute vibrante. Des fromages s’égouttaient dans des moules de bois blanc empilés sur la pierre à évier et dans la pièce flottait l’odeur aigre des laitages anciens, qui surissent, mêlés à toute sorte de senteurs venues du grenier et des étables.
Puis elle poussa les volets et la chambre s’emplit de la lumière chaude du couchant, qui accusait la poussière amassée sur les meubles.
Elle fit un tour dans la maison, allant visiter les bêtes à l’étable, s’assurant si tout était en ordre. Puis elle vint s’asseoir près de la porte entr’ouverte, pour trouver un peu de fraîcheur, et elle se mit à peler des pommes de terre, lentement, avec soin, comme les paysans font toute chose.
De temps à autre une voiture passait, chargée de foin à verser, oscillant lentement dans les cahots. Un homme marchait à côté, appuyant sa fourche sur le flanc de la voiture, prêt à donner un coup d’épaule au moindre danger. Tout en haut, des filles couchées sur le foin sec et craquant, montraient seulement leurs têtes rieuses coiffées d’un bonnet fin : elles riaient d’aise, doucement
balancées par l’allure lente de la voiture et poussaient de petits cris d’effroi quand une secousse arrivait plus forte que les autres.
Sur leur passage, la rue restait jonchée d’herbes sèches, exhalant cette odeur douce, qui fait rêver longuement.
La Thibaude rentra. Accrochant à la crémaillère rongée de suie un vieux chaudron de cuivre, elle y versa les pommes de terre contenues dans son tablier. Puis cassant quelques brindilles, elle alluma un feu pétillant, dont la flamme dansante fit courir des clartés soudaines sur les murs blanchis à la chaux.
Prenant une cruche de terre vernissée, elle leva une lourde trappe pratiquée dans le plancher de la cuisine et descendit à la cave pour y tirer du vin.
Quand elle remonta, elle trouva Manon Cardonnet, sa voisine, debout au milieu de la chambre. Celle-ci l’attendait, tordant un coin de son tablier dans ses
— N’a-ty fait chaud aujourd’hui! dit-elle, pour engager la conversation.
— Pour sûr, répondit la Thibaude. L’soleil brülait. Mais il fait si hâlant qu”foin sèche derrière les faucheurs.
— Y en ay dans vot’pré ?
— Pour sûr qu’y en a. Y vous vient le haut de la jambe. Et pis c’est dru à remuer à la fourche.
— Allons, tant mieux, fit Manon.
Et ses traits, malgré elle, prenaient une expression d’envie, car la Thibaude était riche, très riche. C’était une maison où l’argent rentrait de tous les côtés, comme on dit au village.
le livre de la misère
Mais Manon en vint brusquement au sujet de sa
— Y a comme ça un homme chez nous, qui m’a demandé après vous. Je l’ai trouvé assis sur not banc : alors, moi j’lui ai dit de rentrer, parce qu’il avait l’air bien poli et bien convenable.
— Quoi donc qu’y veut ? fit la Thibaude.
— J’sais pas. Y dit, comme ça, qu’il a quèque chose à vous dire…
Une minute passa: Manon reparut, amenant derrière elle un grand garçon maigre, à la figure blème, qui paraissait avoir une vingtaine d’années. Vêtu d’une blouse mince, toute neuve, serrée aux poignets et ornée de broderie sur les épaules, il était coiïffé d’une casquette de soie à visière de cuir comme en portent les toucheurs de bœufs. Il portait sous le bras un petit paquet de vêtements, serré dans un mouchoir à carreaux noué aux quatre coins. La Thibaude, qui lui jeta un coup d’œil méfiant et scrutateur, remarqua tout de suite que ce n’était pas quelqu’un de huppé, tellement il avait l’air humble, la mine chétive et les
Il se tenait debout, les épaules un peu voûtées, et comme il ne trouvait rien à dire, il passait niaisement son baluchon d’une main dans l’autre, les yeux fixés sur le même carré du plancher.
Une telle timidité souffrante, une expression si navrée de stupeur et d’abandon se dégageait de toute sa personne, que la Thibaude, un instant, en eutle cœur effleuré d’un rapide frisson de pitié. Elle pensa à la mère du pauvre bougre qui peut-être l’avait vu dans
cet état. Mais elle était de la race forte des paysans
durs à eux-mêmes et au prochain, et qui n’ont pas le
temps de s’apitoyer sur la misère d’autrui.
Pour sûr qu’il n’avait pas l’air hardi. C’était sans doute quelque vagabond de grand chemin, un campvolant, un chemineau qui venait chercher de lembauche, et s’offrait pour donner un coup de main, au travail de la fenaison. Tous pareils, ces bohémiens ! Ils n’avaient pas plus tôt amassé quatre sous, qu’ils repar-
} taient sur la grand route, comme s’ils étouffaient entre des murs. Elle ressentit en un instant cette haine propre aux paysans contre les aventuriers de grand chemin,
| qui ne possèdent pas de terre, qui vivent de maraude, qui sont un danger continuel pour les récoltes, pour
5 les raisins des vignes et les fruits des grands arbres.
| Prenant les devants, elle lui dit d’une voix aigre et
— Nous n’avons besoin de personne et nous faisons not’ ouvrage tout seuls.
L’homme eut un mouvement des épaules d’une lassi-
| tude infinie, puis il secoua la tête doucement, comme pour faire signe que ce n’était pas là ce qu’il voulait.
| Alors Manon intervint :
— Y disait, comme ça, qu’il avait quelque chose à vous dire.
— Quoi donc ? fit la Thibaude, bourrue.
Alors l’inconnu dit lentement, pesant chaque mot :
— C’est quelque chose que je n’peux dire qu’à vous.
Un grand silence s’était fait dans la chambre, un silence inquiétant où planait comme une vague sensation de malaise. La vieille Manon, curieuse et flairant un secret, restait debout devant la porte entrebâillée,
le livre de la misère
sans se décider à sortir. On entendait nettement le tic-tac du balancier dans la boîte de noyer de la grande horloge de campagne. Et tandis que la lumière du couchant décroissait derrière les vitres troubles et que dans les coins de la chambre, les meubles rentraient dans l’ombre, on croyait entendre grandir le murmure confus des mouches, serrées en tourbillons compacts, bruissant doucement le long des solives noircies du
La Manon dit :
| — Peut-être bien qu’l’orage tournera et qu’on n’aura pas d’eau. Seigneur Jésus, on n’en a pas besoin!
On ne lui répondit pas.
L’homme, toujours debout dans l’ombre envahissante, avait simplement posé son paquet sur le plancher.
La Thibaude, penchée sur les braises rougeoyantes de l’âtre, attisait le feu en soufflant.
Enfin la voisine partit.
On entendit ses sabots claquant sur les dalles du caniveau, puis elle ouvrit sa porte et rentra chez elle.
Alors, l’homme fit un pas en avant, et dit simplement :
Une siupeur immense tomba sur les traits de la paysanne. Elle s’était relevée d’un seul coup, et elle restait là, les mains pendantes, la bouche ouverte, la face convulsée par l’effroi, les yeux démesurément agrandis comme si une vision d’épouvante et d’horreur avait surgi brusquement dans ce coin de la chambre où l’homme attendait, balbutiant des choses vagues, tordant gauchement entre ses doigts sa casquette qu’il avait enlevée de sa tête.
Alors l’homme parla encore doucement, ayant jeté autour de lui un regard soupçonneux, par crainte des gens qui écoutent aux portes :
— C’est ben pour dire que vous n’me reconnaissez pas, puisque vous n’m’avez jamais vu, depuis que j’suis au monde ! pisque vous m’avez mis dans la maison, vous savez ben, dans la maison…
Il n’acheva pas, n’osant pas dire les mots, pliant _ sous un lourd fardeau de honte. ‘
Elle parla enfin, à voix basse, égarée, sortant d’un
— Comment s’fait-y qu’vous sachiez ça ? Qu’est-ce que vous nous voulez ?
Alors il se décida :
— Eh ben v’là, fitil. Quelqu’un m’a dit vot nom, quand j’suis sorti de la maison, où qu’vous m’aviez mis, là-bas, à la ville. Oh! dame, le pays n’est pas si grand, et tout finit bien par se savoir. Jai travaillé dans des fermes un peu partout, dans les pays annexés et dans les Vosges; mais tout d’même à la longue, ça m’embêtait de m’entendre appeler enfant trouvé et pis d’pâtir sans personne pour m’choyer un peu. On m’avait dit que vous aviez un train de culture, des chevaux, du bon bien quoi : alors j’ai pris mes cliques et mes claques et j’suis venu, comm’ me v’là.
Il eut un bon rire, franc et naïf, comme s’il eût trouvé la chose toute naturelle.
Et il ajouta, en avançant la tête, et clignant les yeux d’un air malin :
— J’ai des bras comme un autre, j’suis pas faignant, et l’ouvrage ne m’fait pas peur.
Il dit encore si bas, si bas que cela était comme un
souffle entre ses lèvres, et que ses paroles étaient chuchotées comme une confidence : f
— Et pis, j’vas vous dire, y m’faisait gré d’vous
Une moue involontaire tordit la bouche de la vieille, si inquiétante, si énigmatique qu’on n’aurait pu dire si c’était douleur, envie de pleurer ou simplement M
— C’est bon, fit-elle rudement, attendez la venue du maître et on recausera de tout Ça. Asseyez-vous tout de même.
Elle lui poussa une chaise; l’homme la prit simplement. Elle n’osait pas, elle ne voulait pas le tutoyer, ? cet inconnu, sentant obscurément qu’elle eût reconnu | par là l’existence d’un lien quelconque. Une crainte aussi se levait dans son esprit, à la vue de cet être | mystérieux, inconnu, de ce revenant qui sortait du passé comme on sort de la tombe.
Elle avait eu cet enfant d’une faute qu’elle avait commise, avant son mariage, avec un valet de ferme. — Mais cela s’était passé dans des temps si anciens que sa mémoire en avait conservé une notion vague et confuse, qui se brouillait quand on voulait la saisir.
Ses couches faites au chef-lieu, l’enfant livré à l’assistance publique, elle avait oublié cela, s’efforçant de n’y plus penser, y arrivant à force de patience et de volonté. Pendant longtemps, elle s’était répété qu’il devait être mort en bas âge, et comme elle songeait que c’était là ce qui pouvait lui arriver de mieux, elle avait fini par prendre son espérance pour une réalité. Elle avait oublié tout cela, par une sorte d’instinct sommeillant dans les profondeurs de son âme, comme
on oublie le souvenir déshonorant, qui n’apporte dans _ notre être que confusion et douleur. Elle s’était refait une autre vie, courageusement. | Alors elle se dit à part elle que l’homme peut-être mentait, qu’il avait appris cette chose et qu’il en profitait pour leur tirer de l’argent. Elle l’épia pendant un instant, les yeux tendus, retenant son souflle, pareille à une bête aux aguets. Tout son être concentré dans son regard aigu fouillait désespérément la face pensive de ce visiteur, pour surprendre son secret. : , Assis sur sa chaise, les mains croisées sur ses genoux, l’homme paraissait perdu dans une rêverie lointaine, infiniment triste. Il pensait à des choses vagues et douces qu’il ne savait pas dire à cette femme qui était sa mère, et qui, refoulées et contenues en lui, l’agi_ taient et l’oppressaient de toute leur émouvante profondeur. ; Cela dura longtemps, cette recherche angoissante! La flamme de l’âtre, qui menaçait de s’éteindre, se ral_ lumaït parfois et jetait sur le visage de l’homme une grande clarté rougeûtre, vacillante, qui faisait danser ses traits immobiles.
Il n’y avait pas de doute : c’était bien son enfant. Ce grand nez impérieux et courbé venait d’elle en droite ligne. Et puis quelque chose aussi la troublait, l’angoissait, mettait un désordre de folie dans ses idées, flottant à la dérive. Elle découvrait dans ces traits une ressemblance lointaine, vague, imprécise, qui s’accusait d’instant en instant. Derrière ce visage, elle croyait retrouver l’autre, ce valet qui était le père, qui sortait peu à peu d’une brume estompée, qui s’avançait vers elle comme une apparition, comme
le livre de la misère un spectre venu de l’au-delà, qui allait prendre une voix pour lui parler.
Alors, jetant ses mains en avant pour écarter l’intrus, elle fit un geste si désespéré, elle eut une clameur, si navrée et si folle, que l’homme se leva doucement et vint la prendre par le bras.
— Quoi donc qu’vous avez? dit-il de sa voix douce, qui chantonnait un peu et qui hésitait par moments :
— C’est rien, dit-elle, y a des fois qu’ça m’fait ça.
| C’est comme une douleur qui m’prend au cœur.
Alors l’homme dit affectueusement :
— Faudrait voir un médecin.
La Thibaude sourit d’un sourire navré et ne répondit pas. Puis comme elle étouffait dans cette chambre obscure, en compagnie de ce revenant qui s’enveloppait d’une atmosphère lourde de passé et d’épouvante,
| elle gagna la porte du jardin, à travers les couloirs sombres qui longeaient l’écurie.
La fraîcheur du soir la ranima un peu. Comme elle était une bonne ménagère, la pensée de ses bêtes lui revint malgré tout, dans le vaste naufrage où s’abimaient ses idées, où toute sa vie s’en allait à vau l’eau. Elle marcha droit au poulailler qui était construit contre le mur du hangar, près du jardin clos de roseaux secs et d’osiers vivaces. Les poules dormaient sur leur perchoir, ébouriffées, roulées en boule, la tête cachée sous
Le coq qui se réveilla au bruit leva sa crête écarlate et tenta de pousser un cocorico nonchalant, lourd de sommeil. Elle compta soigneusement les volailles, pas une ne manquait. C’était une habitude qu’elle avait comme ça tous les soirs. Puis elle alla prendre un seau
de bois blanc qui traînait dans un coin, elle l’emplit de pommes de terre écrasées et se mit en devoir de pré- parer le repas du cochon.
Le porc, flairant la pâtée, reniflait bruyamment
et secouait avec son groin la porte battante de son
Mais comme elle voulait verser de l’eau dans le seau et y jeter du son, elle se trompa, et répandit le son à
Alors elle poussa un soupir navrant, et portant sa main à ses tempes, comme si sa tête allait éclater, elle dit tout haut :
— Mon Dieu! Mon Dieu! j’sais pu c’que je fais. J’suis comme perdue!
Puis elle fit quelques pas, en chancelant, et vint s’abattre sur une bille de chêne scié, qui pourrissait dans un coin, parmi des orties et des débris de vaisselle.
Le soir tombait, calme et doux, versant sur les campagnes une sérénité infinie. L’orage avait dû glisser le long des côtes, car il ne restait qu’un nuage noir glissant au ras de l’horizon, qui parfois rougeoyait de la flambée sourde d’un éclair, sans qu’on entendît le roulement lointain du tonnerre. Des ombres molles descendaient lentement sur les coteaux de vignes, pareilles à des voiles légers, transparents et fins, qui seraient tombés doucement sur le sommeil de la terre. Une étoile s’alluma dans le bleu tendre et frissonnant du ciel, tandis que les hirondelles blotties dans leurs nids de terre glaise, sous les chevrons du vieux toit, gazouillaient faiblement avant de s’endormir.
La Thibaude restait là, la tête enfouie dans ses mains,
le livre de la misère balançant lentement son corps dans une oscillation monotone, comme pour endormir sa douleur.
Subitement tout le passé revint à sa mémoire, effrayant, implacable, terrifiant comme une hallucination.
C’était par des soirs de fenaison, ardents et pâmés comme celui-là. Elle s’était éprise du valet de ferme, un grand garçon roux dont la peau était fraîche comme celle d’une fille, qui la suivait dans la paille des greniers, et lui meurtrissait les bras, en la pinçant, quand il la rencontrait dans les corridors sombres. Elle s’était mise à l’aimer naïvement, sans savoir ce qu’elle faisait, vaguement séduite par ses airs farauds et sa moustache conquérante. Ils s’allongeaient dans les coins des horions tendres et des bourrades affectueuses, qui finissaient toujours par des embrassades. Puis, un soir, il était monté derrière elle au grenier, marchant à pas de loup. Surprise avant même d’avoir eu le temps d’appeler, elle s’était abandonnée, invinciblement terrassée par l’odeur lourde des foins brülés de soleil, par la volupté errante d’un soir pourpré qui fondait ses nerfs, et avait fait tomber toute sa résistance. Puis elle avait continué à fauter avec lui, simplement parce qu’elle avait commencé, jusqu’au moment où elle s’était aperçue qu’elle était grosse. Alors, ç’avait été l’aveu fait à son père, l’esclandre dans la maison, le valet mis à la porte, la fille rouée de coups, traînée par les cheveux sur le plancher, piétinée comme une loque inerte. Elle avait fait ses couches à la ville, pour éviter un scandale; lorsque l’enfant était venu, elle n’avait même pas voulu le voir, chose informe, vagissante et crispée d’un fré- missement de douleur, comme s’il avait pressenti sa
destinée. Puis elle ne se rappelait plus rien, qu’une _ sensation inexprimable de vide et de soulagement, à la _ pensée que ce cauchemar était fini. Elle baïssaït la tête _ parfois, quand elle sentait planer sur elle le regard iro- | nique des gens, qui la dévisageaient, à son retour au village. Et elle s’était mise à travailler résolument, à tanner dans les champs du matin au soir, à se conduire en fille sage, voulant à tout prix se faire pardonner ! . sa faute, la racheter à force de soumission et de labeur. Ab ! ça avait été dur. Elle revoyait très bien ce temps où personne ne la faisait danser aux assemblées, où ; _ elle mangeait à la maison toute seule au coin du feu sur un, mauvais escabeau, toujours courbée sous la grosse voix rude de son père qui n’oubliait pas, qui ne pardonnaïit pas, toujours prête à voir des allusions _ méchantes dans les choses qu’on lui disait et dans _ celles qu’on ne lui disait pas.
Elle s’était mariée enfin. Encore une souffrance, ce mariage, qui blessait en elle l’amour-propre de la paysanne riche, l’orgueil de la famille considérée. Comme personne ne se présentait, elle avait fini par épouser à la longue Thibaud, un pauvre diable, gueux comme Job, qui travaillait dans les carrières. Il s’était offert, tenté par les belles pièces de terre, par les prés longeant la rivière, et on l’avait accepté faute de mieux. Lui, têtu et suivant son idée, faisait semblant de ne pas entendre les railleries des autres gars, quand il allaït lui faire sa cour. Finalement, il s’était révélé bon ouvrier, âpre au gain, ayant de bons bras pour taper dans la terre.
Dès lors, il lui était venu un peu de bonheur.
Ça avait marché tout seul, comme on dit. Les bonnes
le livre de la misère récoltes aidant, on avait pu arrondir encore les belles pièces de terre, ajouter un autre bâtiment à la vieille maison. Tout leur réussissait, et voilà qu’une fille lui était venue, qu’elle s’était mise à aimer de tout son cœur saignant, avec la volonté confuse de la rendre heureuse, pour expier et racheter quelque chose. Maintenant elle allait sur ses dix-huit ans, et c’était un beau brin de fille, bien plantée, droite comme une jeune pousse, à qui les galants ne manquaient pas, car elle était riche. Comment la marier, si l’Autre revenait, s’installait dans la maison, voulait y parler en maître?
Toute sa vie était là, devant elle, une pauvre chose lamentable, inerte, pantelante, faite d’humiliation et de tristesse, de volonté persévérante et d’effort patient, qui aboutissant à cette catastrophe, y tombait comme dans un trou.
Puis elle songea que l’autre devait s’impatienter dans la cuisine. Peut-être criait-il, pour ameuter les passants et faire du scandale.
Le garçon n’avait pas bougé.
Assis toujours à la même place, son baluchon de chemineau entre ses pieds, il restait plongé dans une
Comme le silence leur pesait lourdement à tous les deux, ils se mirent à parler, à parler longuement pour dire quelque chose. Ils se racontèrent les événements de la campagne avec les mêmes mots, les mêmes doléances consacrées contre les pluies et la sécheresse. Elle lui demanda quel était le prix du foin, dans les pays d’où il venait, et il lui apprit qu’il était cher, là-bas sur la Meuse, dans les pays où il avait travaillé, car l’eau
avait inondé la prairie et les deux tiers au moins de la récolte étaient perdus.
| Ils étaient tous deux étrangement pareils d’âmes, de pensée et de visage. Ils prononçaient les mêmes paroles, avec la même voix, ayant dans leurs yeux la même expression vive, qui parfois s’adoucissait jusqu’à une vague songerie animale.
Parfois ils s’embrouillaient dans les choses qu’ils disaient, faisant les demandes et les réponses tout de
travers, ou bien ils parlaient d’une voix blanche, neutre, machinale, comme lorsque la pensée est
Tantôt encore ils s’arrêtaient au bord de questions précises, embarrassantes, qui auraient fait naître entre eux un mouvement de sympathie et d’intérêt, et vaguement épeurés, ils se réfugiaient dans ces mêmes considérations générales, touchant la saison et l’état des
La nuit était noire, lorsqu’un pas lourd retentit à la porte, en même temps que des outils de faucheur sonnaient, en tombant sur le plancher de létroit vestibule.
Maître Thibaud entra, suivi de sa fille.
— Allons, femme, à table, j’ai faim.
Puis il avisa l’homme assis dans l’ombre; et brutal, il demanda :
— Qu’est-ce qu’y veut, celui-là ?
Alors la femme dit :
— C’est rien : un garçon qui cherche de l’embauche.
— Drôle d’idée, répondit le maître, maintenant que les gros ouvrages sont finis.
— On causera d’ça tout à l’heure, dit la femme…
le livre de la misère |
Allons à table. Toi, Mathilde, et elle s’adressa à sa fille, quand tu auras soupé, tu iras trouver ta tante Victorine et tu lui diras de venir nous trouver. Tu resteras … pour coucher avec ta cousine, car on n’a pas besoin de … toi ici.
La jeune fille leva la tête d’un air curieux, mais la vieille était si résolue, qu’elle ne demanda pas d’explication.
On se mit à table : la Thibaude s’adressant à l’homme
— Allons, asseyez-vous. Vous mangerez toujours bien une assiettée de soupe avec nous.
L’homme accepta sans mot dire : il alla s’asseoir tout au bout de la table, un peu à l’écart. Sortant de sa poche un couteau attaché à sa ceinture par une lanière de cuir, il le posa à côté de lui, puis il mangea sa soupe, lentement, posément, arrondissant les coudes à chaque cuillerée qu’il portait à sa bouche.
Quand ils eurent fini, le maître emplit les verres de piquette. Tout le monde les vida d’un trait.
Alors la Thibaude apporta un plat de faïence où des pommes de terre farineuses étaient amoncelées : un morceau de lard rose tremblait dans une assiette. Elle distribua les parts à la ronde : l’homme mangeait toujours sans souffler mot, dans la crainte de perdre un coup de dent. On aurait dit qu’il n’avait pas mangé depuis quinze jours. Un peu de chaleur rose montait à ses pommettes pâles. Il coupait son pain avec son couteau, ramassant les miettes soigneusement dans le creux de sa main, en homme qui sait le prix des
Un vague bien-être l’envahissait, maintenant qu’il
était repu. Étendant ses jambes sous la table, il se laissait aller à la sensation douce du chez soi, du logis
. bien clos, au sortir des grandes routes poudreuses. Toute cette nourriture qu’il avait absorbée lui mettait dans l’estomac une chaleur insinuante et douce, qui coulait dans tous ses membres.
| Enfin le souper s’acheva et la jeune fille partit.
— Maintenant on peut causer, fit la Thibaude. C’gar- çon-là prétend qu’il est l’enfant que j’ai eu avant not’mariage. Tu sais bien… Alors y dit comme ça qu’y voudrait rester avec nous, qu’y ferait bien not’affaire.
Moi j’dis rien, ni pour, ni contre. C’est toi qu’es lPmaître. A toi de décider.
| Thibaud avait sursauté, mais il s’était ressaisi tout
_ de suite. Maintenant il dévisageait l’homme attentivement ; il lui palpait du regard les bras, les jambes, le torse, avec la lenteur d’un paysan qui achète une
Enfin il dit posément :
— Vous savez-t’y travailler la terre ?
— Bon sang d’hon sang, fit l’homme, si on peut dire! Mais j’ai jamais fait qu’ça, quasiment. J’ai des certificats, des bons papiers et tout, que j’peux montrer, si on n’a pas confiance.
Thibaud secoua la tête, soupçonneux :
— Pourtant vous n’avez pas l’air fort…
— C’est pas les plus gros qu’est les plus solides, fit l’homme sentencieusement. Jamais malade et le coffre est bon. Et puis, je suis pas regardant à l’argent et pas difficile sur la nourriture. En fait de gages vous me donnerez ce que vous voudrez… J’en ai assez de trainer la galère dans des pays de chien…
le livre de la misère
Alors Thibaud se décida brusquement : il lui tendit la main :
— C’est dit et dit: Topez-là : je vous prends. |
La Thibaude écoutait anxieuse, sans rien laisser voir de ses émotions sur son masque impassible. L’homme tout à coup se laissa aller à une joie loquace, comme s’il était délivré d’une angoisse.
— C’est ça ! J’vous travaillerai vot’hien et vous n’aurez pu qu’à vous laisser vivre, comme des rentiers. Vous verrez comme vot’hbétail sera bien soigné!
Maïs il se tut, car la tante Victorine entrait. C’était une grande femme maigre, à l’air revêche, toute gonflée de son importance de paysanne riche. Comme elle était prudente et de bon conseil, la famille avait recours à elle dans les grandes occasions.
Dès qu’on l’eut mis au fait de l’histoire, elle commença à pousser « les hauts cris ». Avaient-ils perdu le sens et la réflexion pour faire de pareilles bêtises ? Certes cela les aiderait à marier leur fille, qui pourtant était en âge de s’établir! Elle-même ne verrait pas la chose d’un bon œil, rapport à son gendre qui était huissier à la ville voisine, et que le scandale pourrait déconsidérer dans l’exercice de sa profession. Et puis, comment prouver que cet homme avait dit vrai ? Est-ce qu’on n’avait pas vu des chemineaux inventer des histoires pour s’introduire dans les maisons et faire main basse sur le saint frusquin, une fois qu’ils étaient seuls ! Une fois partis, cours après. Ni vu ni connu, j’t’embrouille.
La voix de la vieille montait dans le silence, aigre,
Placide et doux, l’homme baiïssait la tête et tendait le
| dos sous l’averse des sots compliments. Toute la joie qui avait illuminé un instant son maigre visage, s’était éteinte. Il acceptait tout cela, avec une stupeur infiniment triste et résignée, comme il y était habitué depuis
Thibaud et la Thibaude se regardaient tout pâles, à l’idée qu’ils venaient d’échapper à un danger aussi
Enfin Thibaud dit d’une grosse voix bourrue, avec une nuance de douceur et de regret :
— Vous voyez, mon garçon, on ne peut pas s’ Cconvenir.
L’homme s’était levé: il dit doucement, avec un
— Moi j’dis pas : j’veux pas vous faire avoir de peine, bien sûr. J’suis venu pour voir si on s’conviendrait. Quand on est jeune, on s’fait comme ça des
Il implorait, ayant l’air de demander grâce pour sa jeunesse et sa naïveté.
Un pâle sourire erra autour de sa bouche mince, de ses lèvres flétries. Il se baissa et saisit son léger baluchon de chemineau. Puis il secoua tristement la tête, ouvrit la bouche pour dire quelque chose qui ne vint
Alors il ouvrit résolument la porte.
Tout le monde le suivait.
Sans dire bonsoir, sans se retourner pour jeter un regard sur la chambre claire, sur le foyer, sur les meubles, sur toutes les choses qui sont si douces à l’homme las, il entra dans la nuit noire.
Une lueur, filtrant par les persiennes mal closes dela
le livre de la misère maison voisine, éclaira une dernière fois le dos lamentable et résigné de l’homme, et le petit paquet blanc qu’il portait sous son bras.
Alors il sembla à la Thibaude que quelque chose montait en elle, qui tressaillait, qui s’attendrissait, qui avait pitié. Cela était doux et irrésistible, puissant et
Elle le rappela :
Puis elle fouilla dans sa poche :
— Tenez bon, fit-elle. Et elle lui donna une pièce de cent sous.
L’homme repartit cette fois pour de bon. Son pas sonna sur la route…
Son vrai nom était Jean Deloison, mais comme il exerçait l’état de cordonnier, nous l’appelions tous Jean le Bouif. | C’était un bon gros garçon, natif des Ardennes, une espèce de géant très doux, ayant des yeux bleu clair, une face rougeaudêé et placide, une moustache blonde tombante dont les poils raides, comme des brins de chiendent, s’obstinaient à rentrer dans les coins de sa À bouche. Les premiers temps, il avait fait la joie de toute la « carrée », à ce que nous racontaient les anciens, par son ahurissement, par la profondeur de stupeur et d’anéantissement où avait sombré toute sa personne. Pareil à une bête sauvage enfermée dans une cage, à un ours prisonnier dans une fosse, il allait et venait pendant des heures, ne sachant que faire de ses membres démesurés, cognant sa tête à toutes les traverses du plafond bas, car nous étions logés sous les combles. Encore un qui avait l’air de se faire des cheveux au bataillon, et qui ne rengagerait pas, pour sûr, le jour où l’on crierait la classe au bureau, et où chaque homme irait joyeusement indiquer sa résidence ! En attendant, quand un farceur lui décochait une bonne blague au
le livre de la misère | passage, il avait une façon à lui de s’arrêter, de toiser « le bonhomme » du haut en bas, avec un regard clair qui lui entrait dans le ventre. Et il reprenait sa promenade avec un calme si sûr de soi, une telle confiance dans la carrure de ses épaules et la solidité de ses poignes, massives comme deux marteaux, que les plus farauds des anciens en restaient tout décontenancés, et se taisaient derrière lui, saisis d’une vague admiration et d’un sentiment obscur de respect et de
Peu à peu il s’apprivoisa. Têtu comme un mulet et fort comme un bœuf, ayant dans toute son allure la lenteur ensommeillée d’une bête de somme, il savait à propos donner un coup de collier, lorsque le besoin s’en faisait sentir. Ne boudant pas devant la besogne, il portait à lui tout seul la chaîne de la chèvre et les lourds palans, aux manœuvres de forteresse. Les camarades soulagés lui en gardaient une sorte de reconnaissance, et lui allongeaient dans le dos des horions tendres et des bourrades affectueuses. Lui se laissait faire, souriait même béatement sous ces claques qu’on lui détachait à toute volée, comme on caresse la croupe luisante d’un bon cheval, qui est franc du collier, et vous sort des mauvais pas.
Ne connaissant que la consigne, il passait sa vie à nettoyer, à polir, à astiquer. Il avait tous les soirs d’interminables discussions avec l’homme de chambre, qui voulait souflier la « calbombe », lorsque sonnait l’ex- ünction des feux. Et jusque bien avant dans la nuit, on l’entendait fourbir et frotter à tour de bras, dans un coin plein d’ombre, écrasant la cire sur la patelette vernie de son sac, et l’étendant à petits coups avec un
| bâton appuyé au creux de son épaule. Des dormeurs réveillés par le tintamarre grognaient dans leur lit, pendant qu’il allait toujours son train, soufilant
: bruyamment et poussant de gros soupirs de satisfaction, lorsque l’ouvrage touchait à sa fin. Son ombre promenée sur la muraille blanchie à la chaux, répétait tous ses mouvements avec des déformations grima- çantes et toutes sortes de gesticulations grotesques.
Somme toute, c’était un bon soldat. Jusqu’aux sousofficiers, d’habitude si enragés, si prompts à vous col-
| ler « quatre crans sur le coin de la gueule », qui s’amadouaient devant lui et, subitement désarmés par sa mine souriante, par ses airs goguenards et bon enfant, lui éclataient de rire au nez, ne pouvant garder leur sérieux, n’ayant plus le courage de le boucler, quand il avait fait quelque faute.
Ce fut une stupeur dans toute la pièce lorsqu’on apprit que l’ambition lui était venue, et que tenté sans doute par le désir d’aller en permission avec des galons sur la manche, il s’était fait inscrire chez le fourrier pour suivre le peloton des candidats, des aspirants brigadiers, des élèves martyrs, comme on
Il s’était mis résolument à apprendre la théorie, cognant son front avec ses poings, pour y faire entrer tant de choses à apprendre par cœur, suant à grosses gouttes, vaguement dérouté par les expressions techniques, qu’il ne comprenait guère, ne pouvant arriver à retenir tant de mots bizarres : « le frein hydraulique, et les rayures hélicoïdales, et le dégagement du talon du loquet »; « un tas de sacrés fourbis inventés bien sûr pour l’embêtement du pauvre monde ». Il l’appre-
le livre de la misère
nait, cette théorie compliquée et décevante, avec tout son Corps, avec tous ses membres, avec la même bonne volonté robuste qu’il apportait aux manœuvres de force, et il finissait toujours par se dépiter, par s’enrager, dans cette lutte émouvante où le terme insaisissable avait l’air de fuir, de se moquer de lui, de se dérober, dans une poursuite énervante et fugace. Encore une fois, on eût dit un ours qui, avec des gestes patauds de ses membres lourds, aurait chassé le long d’un mur une bestiole voltigeante et minuscule.
Ses yeux étaient pleins de grosses larmes. — C’était ce moment-là qu’un malin choisissait, pour se permettre une allusion plaisante au rengagement inévitable de On lui demandait négligemment si le four était tombé
. dans sa maison, ou si un poil lui était poussé dans le creux de la main, maintenant qu’il ne voulait plus en ficher une secousse, et qu’il aspirait à la gloire de rester dans le noble métier des armes, blanchi le long des murs, nourri à ne rien faire, touchant trois francs cinq sous tous les cinq jours, avec en plus le droit de
Lui laissait dire et continuait à apprendre sa théorie, sans jamais la savoir.
Il en maigrissait à vue d’œil et cela aurait pu durer longtemps si le lieutenant, un brave homme, n’avait pris sur lui de l’avertir que c’était peine perdue, et qu’il ferait mieux de rentrer dans le rang. Il obéit avec cette douceur passive et résignée qu’il mettait en toute chose. Et quand le lieutenant se fut informé de sa profession, de ses préférences, une fois ses classes terminées, on l’envoya travailler de son état chez le
maître bottier, qui justement réclamait de bons ou-
vriers, à cor et à cri.
Dès lors, ça marcha tout seul. Il devint un veinard,
| un embusqué, une espèce de soldat à moitié civil, à qui
il ne manquait, pour être plus heureux, que d’être
| payé un peu plus largement et d’avoir quelque indé- pendance. Il apparaissait dans la chambrée aux heures
des repas, et la soupe mangée, il se jetait silencieu-
: sement sur son lit, appelant cela faire des heures.
‘à Quand la trompette du corps de garde jetait dans la
cour du quartier, en volée frissonnante, la sonnerie du travail, alerte comme une diane et sautillante comme
| un boute-selle, il se levait, chaussaïit ses gros sabots ?
| de cuir et chantonnaïit entre ses dents serrées les
! paroles du refrain :
Et il se dirigeait le long des murs, jusqu’à l’établissement du patron, au bas du rempart, tout près de l’hôpital :
travail, pas tout à fait dans ces termes, car le langage | de l’artillerie a une verdeur robuste et une brutalité | qu’il est nécessaire d’adoucir par une traduction.
D’ailleurs, il portait habituellement sur lui, entre sa veste collection trois et la bavette de son tablier de | lustrine verte, un cahier de chansons graisseux, un vieux cahier comme en ont les écoliers, et qui sentait
le livre de la misère la poix et une odeur de vieux cuir. Il y avait recopié d’une grosse écriture maladroite et appliquée tous les refrains du corps de garde, toutes les romances sentimentales qui hantent l’âme du peuple, éternellement attendrie. Il les chantait et les braïllait à tue-tête, à ses heures de loisirs, avec cette bonne voix fausse et convaincue, qui est la marque d’une conscience inaccessible au ridicule. L’éloge des lilas fleuris y coudoyait insolemment les plaisanteries éculées sur les belles-mères. Les scies idiotes de café-concert alternaient avec des rythmes langoureux de valse à trois temps, célébrant la gaieté des gazons reverdis, sous le : rossignolement des pinsons et des fauvettes. Des vieillards venaient déplorer tragiquement l’injure infligée à leurs cheveux blancs par des sentinelles allemandes qui brisaient leur violon, parce qu’ils avaient fait chanter la Marseillaise aux échos des vaillons. Des souflles ardents passaient, qui faisaient onduler les blés d’or et déployaient tout grands aux soleils de la revanche les plis soyeux des drapeaux. Les titres à eux seuls formaient une pittoresque litanie : je lui demandais souvent de les répéter, pris d’une sorte d’attendrissement et de vertige devant la profondeur béante de cette stupidité; cela s’appelait indifféremment : les Sentiers roses, Ferme ça, ou les Beaux yeux de Marinette.
En ce temps-là, nous étions deux pièces habitant côte à côte, séparés seulement par la cloison du batflanc, logés sous les toits dans la caserne Masséna, une grande bâtisse triste, posée au bord des remparts,
regardant la plaine de ses rangées de fenêtres symé- triques, pareilles à des prunelles aveugles.
Des bleus ! nous étions des bleus, rentrant au soir de la manœuvre à pied, harassés et fourbus, sentant peser vaguement sur nous, autour de nous, la menace de l’institution formidable.
Il faisait très froid cet hiver-là. Tantôt c’était un temps boueux et humide, dont les crépuscules grisâtres noyaient mon cœur dans un flot de tristesse, comme si toute la boue ruisselant du ciel bas et s’étalant sur la terre, avait passé sur lui, menaçant de l’engloutir, et tantôt s’ouvraient des jours clairs, d’une transparence glacée, où l’hiver semblait s’acharner et mordre, où les choses s’enveloppaient d’une carapace de givre, où l’air vif coupait et tenaillait nos chairs gercées. Alors un grand soleil rougeâtre, sans chaleur et sans joie, traversait lentement le ciel d’un bleu vif, cru et rigoureux, et quand il descendait à l’horizon, quand il tombait dans la nuit comme au fond d’un grand trou, un frisson vous passait le long de l’échine, rien qu’à regarder le couchant clair.
La nuit, le froid était terrible, sous la pureté du ciel
Tous les jours on relevait des sentinelles gelées, raidies, la moustache blanche de glaçons, tenant entre leurs mains crispées le mousqueton, dont les garnitures de cuivre leur avaient brûlé les doigts.
Nous n’osions pas sortir à cause des sous-ofliciers qui trouvaient drôle de nous arrêter au poste, et de nous commander des demi-tours successifs, en blaguant ingénieusement des détails de notre équipement. Ils nous renvoyaient à la chambrée pour rajuster notre
le livre de la misère
tenue, sans nous dire ce qui n’était pas à l’ordonnance. Alors on rentrait, rouge de honte et balbutiant de colère; on s’inspectait scrupuleusement, vérifiant les plis de la capote, l’astiquage des boutons et | le luisant de la chaussure. On repartait : un « demitour » brutal vous coupait net aux lèvres le sourire d’assurance à demi ébauché, vous fermait l’espoir d’une sortie et d’un moment d’oubli avec les camarades, auprès d’un poêle rougi à blanc, dans une guinguette des faubourgs. Il fallait rentrer dans la chambrée, où la nuit pénétrait, avec ce frisson indéfinissable, cette sensation inquiétante des grands espaces vides et sans lumière, où grouillent des formes angoissantes.
Alors nous n’avions d’autre consolation que de nous approcher des fenêtres mansardées, pour regarder la nuit qui tombait dans les campagnes. Douloureux et sans pensée, et le front appuyé aux vitres froides, nous regardions longuement cette plaine désolée de banlieue, les terrains vagues où des rangées de peupliers dressaient dans l’air froid la maigreur grelottante de leurs branches dénudées, le canal aux rives terreuses, où de lourds chalands trapus et bas semblaient morts, emprisonnés dans la glace, parmi des roseaux blancs et desséchés, qui frissonnaiïent sous des souffles aigres. Une vague lueur pâle se levait des champs couverts de neige, une sorte de réverbération blème projetée par toute cette blancheur, ondulant vaguement dans les ténèbres, et cela faisait au sein de la nuit comme une aube défaillante, d’une tristesse infinie.
Jamais la chanson de Jean le Bouif ne m’avait semblé plus joyeuse que ces soirs-là.
Il allait et venait doucement dans la chambrée
obscure, promenant son grand corps dont la silhouette emplissait toute l’ombre, masquant parfois la fenêtre, dont la vitre terne gardait un reflet vague; et de le sentir autour de moi, d’entendre le bruit de ses gros sabots traînés lourdement sur le plancher, cela me mettait au cœur une sorte de joie douce, vaguement rassurée et confiante.
Il me contait des histoires de son pays. Il avait là- bas une payse, qui lui écrivait des lettres sur du papier à fleurs, orné de dentelles. Il allait se promener avec elle, avant son service, le long des grèves blanches de la rivière démesurément agrandies par la tombée des
D’autres fois, il avait quelque menu travail à faire, un godillot à réparer,une pièce à remettre à une chaussure, une bretelle de sac à rajuster. Comme il était complaisant et serviable, et qu’on le payait largement, en lui offrant un verre de blanche à la cantine, nombreux étaient les camarades qui avaient recours à lui. Ces soirs-là, il s’asseyait sur un escabeau de bois, tout contre la fenêtre, d’où tombait un reste de jour pale, une lumière indécise et frissonnante, et j’aimais entendre le choc mat du marteau martelant le cuir, le bruit aigu et léger duligneul, qu’il cirait dans ses mains poisseuses. 11 me semblait que ces bruits familiers, que ces bruits de travail me réconfortaient au milieu de l’immense détresse et de l’abandon où tout mon être affalé sombrait, et qu’ils éveillaient en moi des choses paisibles, des choses douces, des choses anciennes…
Alors sa chanson montait naïve et monotone, d’une bêtise si tranquille et si monumentale, qu’elle me déridait tout à fait, et mettait en moi je ne sais
le livre de la misère quelle flamme de gaieté, pareille à un soleil inté- Puis qu’aujourd’hui, ma mignonne, Dans les grands bois d’alentour, Tout s’anime et tout rayonne, Ouvre ton cœur à l’amour…
Et nous chantions et nous répétions le refrain en chœur, rassurés par le son de nos voix au fond de tout ce noir, sentant la mélodie banale palpiter et vivre audessus de nos têtes, comme une caresse confuse, comme un battement d’ailes insaisissable, dont la tiédeur vivante nous caressait et nous enveloppait.
Puis l’homme de chambre allumait la lampe : alors les fantasmagories lugubres, les apparitions vagues, le se blottissait dans les coins anguleux. Et je n’avais plus devant moi que cette bonne face rougeaude, avec son gros rire, et ses moustaches tombantes, et ses lèvres lippues, qui serraient toujours un brin de chanson, comme une fleur.
Jean Deloison rentra tard ce soir-là.
Il se sentait très las; c’était comme si on lui avait coupé les jambes. Pour monter le rude escalier aux marches bordées de fer, il avait dû se reprendre à plusieurs fois et s’asseoir à chaque étage, sous la lampe fumeuse, dans les courants d’air, au milieu du va-etvient des camarades qui allaient d’une chambre à l’autre, après la soupe du soir.
Ça lui avait pris comme un coup de fusil, au milieu des terres labourées où il pivotait depuis le matin, avec deux ou trois autres, pour faire de la télégraphie optique. Étant commandé de service, il n’avait pu aller chez le maître bottier. Il ne se sentait pas bien déjà, tout maussade et tout triste, sous la pluie qui noyait les arbres grêles, rayait’les côtes blanches de ses fines hachures, détrempait l’argile molle qui collait et fondait sous ses pieds. Et par une véritable déveine, c’était à
_ lui que le lieutenant avait donné à porter la boîte du télégraphe, une grande caisse lourde dont les deux bretelles lui sciaient les épaules.
On avait mangé un repas froid, un peu de viande et un morceau de fromage, abrité du mieux qu’on pouvait derrière un fourré d’épines, où la pluie sonnait sur des amoncellements de feuilles mortes. Tout à coup il avait senti un mauvais frisson traverser sa chair; ses dents s’étaient mises à claquer, et ç’avait été en lui un froid de glace, si aigu et si profond, que rien n’aurait pu le
Comme il était très simple et très doux, il se consolait avec des mots qu’il prononçait à haute voix : « Cochon d métier! la classe! Vivement le départ! » Des mots qu’on répétait, comme ça, à la chambrée, des trente et quarante fois par jour, quand un contre-temps survenait, une punition, un ennui, et qui ne donnant le change à personne, consolaient pourtant tout le monde.
Enfin il monta tant bien que mal et pénétra dans la grande chambre, sous les combles. Les camarades jouaient à la manille autour de la grosse table, sous la clarté vacillante de la lampe de cuivre, et des bleus,
le livre de la misère dans un coin plein d’ombre « s’abrutissaient », sur les pièces de leurs mousquetons démontés.
On vit bien tout de suite qu’il avait quelque chose, car lui, qui d’ordinaire trouvait une drôlerie pour saluer tout le monde, gagna son lit sans souffler mot. Mais comme c’était un soldat soigneux, il prit le temps de plier sa veste et sa capote, y glissant même les minces planchettes, qu’on y met d’ordinaire pour assurer la régularité des paquetages. Puis il replia le tout dans le mouchoir d’instruction, se reculant de deux pas pour mieux juger si la charge était d’aplomb.
k Puis il se coucha, ayant tiré sur ses oreilles son calot de drap noir.
Alors Zidore, un ouvrier en fer qui plaisantait d’habitude avec lui, entamait avec lui d’interminables discussions, qui faisaient la joie de toute la chambrée, et des parties de lutte à main plate, où ils s’assommaienti tendrement, Zidore vint vers lui et lui lançant à toute volée une claque sur les fesses, à travers la couverture, il Jui cria :
— Ben quoi! l pays. On roupille. Y a plus d’amour.
Mais Jean Deloison avait pris son bidon à la tête de son lit, et le tenant par la courroie, il le fit tourner comme une fronde, mettant le vide entre lui et le gèneur par ce moulinet terrible.
— Chahute pas, vieux, fit-il, tâche un peu dem’ foutre la paix pour voir.
Et il se renfonça dans les couvertures, maugréant des choses confuses, comme des réflexions qu’il se faisait à lui-même :
— J’ sais pas c’ que j’ai. Je m° sens tout chose.
Zidore tout décontenancé, comme il arrive quand on
n’a pas trouvé le placement d’une bonne plaisanterie, haussant les épaules et se ‘dandinant d’un air vexé, retourna s’asseoir auprès des camarades. Puis il se tourna un peu, et cria par dessus son épaule dans la direction du dormeur.
— Hé, vieux tire au flanc, c’est rare si tu as une maladie. T’as plutôt envie de couper à la revue d’armes.
L’autre ne répondit pas.
__ Alors Zidore conclut tout haut, la main levée dans un geste canaille, qui ébauchait une vague basane taillée à l’adresse des margis, du capitaine, de l’institution
— Moi j’m’en fous, j’installe le fourbi et compagnie : deux cent quatre-vingt demain matin. Y a du pied dans la chaussette !
Puis il beugla, solennel :
Alors dans les profondeurs obscures des combles, dans les couloirs retentissants, derrière les cloisons vermoulues, le long du bat-flanc qui tremblait, de tous les recoins de ces grandes pièces nues, où l’on était comme chez soi, loin de l’adjudant de semaine, une acclamation s’éleva immense, débordante, folle, le chorus des anciens, dont les voix aiguës, chantantes montaient, secouant la vieille bâtisse jusque dans ses
La partie de manille recommença :
— Femme de cœur.
— Manillon de trèfle.
— Charge, mon vieux, mets un cheval.
le livre de la misère
— Trente-quatre, mon général de brigade !
Peu à peu tout le monde s’était couché; sous les couvertures brunes dont l’alignement allait se perdant dans l’ombre, les corps tassés des dormeurs s’ébauchaient vaguement. On n’entendait plus que des bruits familiers : le piétinement d’un cheval qui rabotait le pavé etsecouait sa chaîne contre sa mangeoire, la sarabande accoutumée des rats qui couraient derrière les cloisons et trouaient les planches avec un petit grignotis grêle, aigu, interminable. Il n’y avait plus pour veiller qu’un petit bleu, qui, près de la lampe fumeuse, s’usait les yeux à nettoyer les garnitures de son mousqueton, pour la revue du lendemain.
Puis l’appel : le chef passa en coup de vent:
Puis l’extinction des feux clama dans la nuit son
Au milieu de la nuit, nous fûmes réveillés en sursaut par un grand cri.
Cela partait du fond de la chambre, dans la direction du lit occupé par Jean le Bouif. On voyait une forme vague, qui se débattait dans la nuit.
Alors un de nous, s’étant relevé, ralluma la lampe à
Nous vimes Jean le Bouif qui, sorti de son lit, se démenait. Les pans de sa chemise envolés derrière lui, comme une bannière, jambes nues et pieds nus sur le plancher froid et enduit de coaltar, il se débattait comme un possédé, hurlant et gesticulant, ayant décroché le coupe-choux qui était suspendu à son chevet, et dont la lame jetait une lueur blanche dans la nuit.
Il virevoltait sur lui-même, bondissait, faisait trois pas en avant et trois pas en arrière, parait des coups, s’enveloppait dans un cercle vertigineux, et parfois tout son corps se détendant d’un coup brusque comme un ressort, il pourfendait un ennemi imaginaire.
On croyait à une plaisanterie, une de ces bonnes blagues qui lui étaient familières :
— Ah! le sacré Bouif! ie voilà qui s’amusait à l’escrime à la baïonnette, comme font les « fantabosses ».
Mais le son de sa voix rauque, lointaine, hallucinée nous détrompa.
armes, v’là l’ennemi! Au secours nom de Dieu, v’là les
A côté de lui, dans le lit voisin, une grosse face épeurée roulait des yeux hagards, démesurément agrandis par la terreur. C’était Boulas, son camarade de lit, qui n’osait remuer et souffler mot, par crainte d’attirer l’attention, et s’enfonçait un peu plus avant sous les couvertures, à chaque geste menaçant du Bouif, ne quittant pas du regard la lame, dont le vent lui passait parfois à deux pouces du nez et des oreilles.
le livre de la misère
On accourut. Il fallut quatre hommes pour se rendre maître du Bouif. On le recoucha.
Les yeux hagards, la moustache ébouriffée, toute sa face rougeaude apparaissait à travers une buée de vapeur, qui s’exhalait de ses cheveux trempés de sueur comme au sortir d’une chaudière. Il haletaït, les flancs parcourus de crispations profondes, de secousses convulsives, à chaque expiration de son souffle violent et
Il finit par s’endormir d’un sommeil lourd et fiévreux.
Tout le monde s’était recouché, à l’exception de Zidore, qui s’était offert à veiller le malade.
S’étant habillé, il se promenait de long en large de la carrée et par moments, s’approchant du lit où le Bouif sursautait, il lui remontait le polochon derrière la tête, ou bien il le bordaït avec des attentions maternelles, des gestes empressés de ses grosses mains maladroites, et il lui parlait doucement, à voix basse, comme pour mettre autour de son sommeil un ronronnement berceur de paroles amicales.
— Bouge pas, vieux frère, ça sera rien, tu sais, pour cette fois. Sacré Bouif, en v’là un rigolo qui se relevait la nuit, pour faire l’exercice comme les bobosses. Ça serait pas à faire qu’un homme de la classe se mette à tourner d’lœil. Dis donc, hé, vieux, y a besef qu’on est d’la classe!
Et s’approchant du malade, il lui cria dans la face comme pour le ragaillardir :
— Ohé, la coterie, deux cent quatre-vingt demain
L’autre ne bougeait pas ; on eût dit qu’il était mort. Et tout à coup un soupçon rapide effleura la pensée de
| Zidore, à l’aspect de cette face hagarde et convulsée, de ces narines pincées, comme si la camarde les avait déjà serrées entre ses doigts osseux.
Alors Zidore s’assit sur le pied du lit, hochant la tête longuement et tristement, comme écrasé sous la stupeur
| des choses qu’il ne pouvait concevoir. Non vraiment il ne pouvait faire entrer ça dans sa tête qu’un pays, un bon vivant, un homme de la classe se décidât à passer l’arme à gauche comme ça sans crier gare, juste à la dernière année de son service.
Il le regarda avec une attention muette et concentrée, cherchant à surprendre sur sa face la marche du mal, l’envahissement progressif et sûr de la maladie. Et, plein d’une tendresse balbutiante, il lui parla encore, lui disant des choses vagues, des encouragements que
Vautre n’entendait pas.
— Demain, l’pays, tu t’feras porter malade. Le major tenverra à l’infirmerie-hôpital. Là, tu tla couleras douce, et tu t’les rouleras auprès du fourneau. T’auras pu rien à faire, qu’à boire la tisane de la sœur Célestine et à suçoter des blancs de poulet. Et puis tu C”appuieras une bonne convalescence de deux mois, et Viras au pays téter un’goutte. Non, vrai, ce que en as, une veine…
Puis une idée traversa son esprit, bizarre, soudaine ; et il se mit à rire, en pensant que le maître bottier allait faire une tête, étant privé de son meilleur ouvrier dans un moment de presse.
— Et le singe, va-t’y en faire une gueule! Basta pour les arpions, basta pour les bottes de l’adjudant. On t’en foutra des hommes de la classe, qui se décarcassent pour un sou par jour.
le livre de la misère
Il riait, le visage plissé de rides innombrables, subitement réconforté, avec cette versatilité d’impressions
L’autre râlait toujours.
Et de nouveau Zidore s’affola. Il eut peur, une peur lâche, angoissante et folle dans cette solitude de la nuit, se sentant face à face avec ce moribond qui se débattait sous l’étreinte d’une chose invisible et meurtrière. Il la devinait confusément, abattue sur le Bouïif, écrasant ce corps sous son étreinte, collant sa bouche hideuse à ces lèvres, suçant son sang et buvant sa vie. L’ombre était pleine de l’horreur mystérieuse que la chose apporte avec elle.
Et de nouveau Zidore eut un mouvement de colère, comme s’il se fût débattu dans un cauchemar : il répé-
Trouant la nuit de sa clameur géante, le vent s’était levé. On l’entendait venir du fond de l’espace, emplissant les ténèbres d’une chevauchée vertigineuse, d’une dehors, quelque part, dans l’immense espace vide. IL accourait, ce vent, du fond des plaines glacées, où il aspirait l’humidité stagnant sur les labours défoncés : au bout de la caserne, près du bâtiment K où sont les prisonniers, il secouait les chaînes où l’on attachaït les chevaux à l’heure du pansage. Précipitant ses tourbillons affolés, il entrait dans les tours de la grande cathédrale, dans ces architectures de colonnades évidées, qu’il faisait ronfler comme des tuyaux d’orgue. S’abattant soudain sur les toits de la caserne, dont il arrachait des ardoises, qui s’écrasaient dans la cour
avec un bruit mat, il coulait autour des murs, comme un fleuve aérien, les entourant de ses nappes frémissantes, donnant aussi l’idée d’une palpitation effrayante d’ailes gigantesques, qui auraient soudain frôlé les vitres. La clameur parfois s’apaisait, devenait un son aigu et flûté, une sorte de sifflement bizarre, comme si la bête monstrueuse avait repris haleine, et tout à coup cela repartait avec une violence grandissante, avec un halètement de poumons si formidable, qu’on eût dit que les toits, les chevrons, les vieux murs, tout cela allait s’effondrer d’un seul coup, et s’éparpiller dans les grands souffles comme des fétus de paille…
Comme on se sentait tout petit, ces soirs-là, dans cette clameur géante.
Et Zidore restait là, pensif, un pli douloureux au front, frissonnant malgré lui, sous les légers souffles qui venaient des fenêtres et des portes mal closes.
Il veillait le malade, tout occupé à protéger la lampe contre les courants d’air. À chaque instant la flamme papillonnait, bleuissait, montait dans le verre, et mena- çait de s’éteindre.
Cette nuit d’épouvante prit fin.
Une lueur indécise, une clarté grise et louche filtra par les vitres ruisselantes, que cinglait la rafale. Les choses sortaient lentement de l’ombre, avec des airs maussades, sous la tristesse de cette aube pluvieuse. Dans la cour, où le ruissellement des gouttières ronflait sur les pavés, la fanfare du réveil se levait péniblement, mouillée et frissonnante, comme un chant
le livre de la misère d’oiseau mélancolique, surpris par l’orage au creux d’un sillon, entre les mottes d’argile, et qui ne peut s’envoler avec ses ailes détrempées et alourdies. \
Peu à peu le vide se fit dans la carrée, les bleus s’en allant à la manœuvre et les anciens au travail. Il ne resta plus, dans la solitude de la grande pièce, qu’un trompette, qui astiquait son instrument pour la
Le souffle du Bouif montait, toujours violent et
Les heures passèrent : la distribution des vivres, la corvée de quartier, l’appel aux logis de semaine sonnèrent successivement. Puis ce fut la visite du major. Comme le Bouif était trop malade pour qu’on püût songer à le faire lever, on alla prévenir l’aide-major dès son arrivée au quartier. Il s’approcha du lit du Bouiïf, le découvrit, l’ausculta, et jugeant son état grave, il ordonna son transfert immédiat à l’hôpital.
On commanda quatre hommes de corvée et un brigadier pour l’emporter sur une civière. Nous la croi- , sâmes justement comme nous revenions de la manœuvre, au bas de l’escalier. Cela nous jeta un froid. Nous avions beau faire et nous raisonner, nous n’aimions pas rencontrer ce lugubre équipage. On frissonnait malgré soi à la vue de cette chose tristement cahotée sur les épaules des porteurs, muette et fermée, enfermant sous la blancheur frissonnante de ses rideaux de toile, soigneusement bouclés, on ne savait trop quoi, un blessé, un moribond ou un mort. Et comme par un fait exprès, jamais on n’en avait tant vu que cet hiver-là, où les nuits glacées suivaient les jours mous et tièdes, apportant des pleurésies et des
mauvaises fièvres. Tous les matins, après la visite des malades, on ne pouvait pas faire un pas le long des remparts, autour des établissements militaires qui font une ceinture à la petite ville, sans croiser le défilé incessant de ces machines lugubres, dont la blancheur silencieuse frôlait vaguement les murs humides et suintants. Cela tournait au coin de toutes les ruelles, cela semblait sortir du sol, tellement il y en avait, et cela s’en allait tristement, sous la pluie et dans la boue, se faufilant le long des murs, dans la crainte d’être vu, avec un air de choses honteuses.
Trois jours plus tard.
Je me rappelle très bien ce moment-là. C’était l’heure douce du soir, où l’on goûtait habituellement un semblant de tiédeur et de réconfort, après les dures fatigues de la journée. Les bleus, lassés, s’étaient couchés sur leurs lits, sans avoir le courage de défaire leurs chaussures, ce qui leur valait les injures collectives du brigadier de chambrée. Les ouvriers en fer et les ouvriers en bois, revenus de l’arsenal, déroulaient leurs capotes ruisselantes et échangeaient les mêmes impressions, les mêmes doléances cent fois entendues sur la rosserie des surveillants et la longueur des jours passés au service. La conversation coulait lente, monotone, intarissable, ramenant les mêmes plaisanteries, qui nous consolaient tout de même, en mettant autour de nous un murmure de vie recommençante. C’était l’heure grise, où rôdaient confusément dans nos cœurs
le livre de la misère
toutes sortes de désirs inquiets, vaguement apaisés par l’apparence d’intimité qu’apportaient la porte close et le ronflement du poêle bourré de charbon : désir du foyer et regrets de la famille. L’homme de chambre, ayant allumé la « calbombe », mettait le couvert, en nettoyant la table d’un vigoureux coup de balai. Les piles d’assiettes blanches roulaient entre ses mains maladroites et cela faisait un bruit monotone et familier qui nous réjouissait.
11 me semble que je vois encore toutes ces choses…
On faisait cercle autour de Boulas, qui cramponné à la planche à pain, prétendait épater la galerie par des tours de force. Roïdissant en vain ses grands bras, il essayait un rétablissement qu’il ratait, tout son gros corps massif et trapu se balançant ridiculement dans le vide. On lexcitait et on l’encourageait, et des malins, avec des clignements d’yeux entendus, faisaient mine de vanter sa force et son adresse.
Tout à coup, Pierre Spitz, un Alsacien qui travaillait à la salle des rapports, et que nous admirions tous pour l’élégance et le soin de sa tenue, pénétra dans la chambrée. C’était un grand garçon qui ne sortait guère de son bureau, qui portait des pantalons rétrécis, une veste bien propre et soigneusement ajustée; une raie bien tracée séparait ses cheveux longs en deux bandeaux corrects. Il allait et venait, sifflotant des airs, une plume habituellement fichée sur l’oreille, avec un aspect de nonchalance qui sentait son grand seigneur. Tous ces riens aperçus au passage nous inspiraient un immense sentiment de respect et d’admira- | tion, à nous autres, petits bleus, qui passions dans les couloirs, vêtus de treillis rapiécés, crottés jusqu’à
l’échine, sentant peser sur nous l’humiliation de notre
Il s’approcha de la planche à pain, et toujours dédaigneux et sifflotant, ayant pris sa boule de son, il en coupa une tranche mince, une espèce d’apéritif, un avant-goût des douceurs de la soupe. Puis, l’ayant mangée, il épousseta le devant de sa veste pour faire tomber les miettes de pain, et se dirigea vers la
Mais il se ravisa, et pirouettant sur les talons avec aisance et désinvolture, comme si quelque chose lui
revenait à l’esprit, il se tourna vers nous et dit :
— À propos, j’oubliais : le Bouif est mort. La place vient d’envoyer une note à la salle des rapports.
Puis il sortit.
BST y eut un moment de silence. On se regardait, saisi par cette stupeur indéfinissable, qu’apporte toujours aux hommes la brusque disparition d’un de leurs pareïls. Là-bas, dans un coin, sous la lampe fumeuse, il y avait surtout des petits bleus, qui s’escrimant sur la patelette d’un sac, qu’ils astiquaient de compagnie, levèrent des faces terrifiées, avec des yeux douloureux où passait une lueur d’épouvante. Ils frissonnaient à la pensée que chose pareille pouvait leur arriver, loin du pays, loin des parents, loin de tout ce qui tient au cœur de l’homme par des fibres si menues et si profondes. Enfin Zidore mit fin à ce malaise en exprimant tout haut la pensée de tout le monde :
— Si c’est pas malheureux : un homme de la classe !
Et l’on soupa tristement, les gestes s’étaient faits rares et contraints, les paroles lentes, et les rires étouftés. Dans l’air attiédi, où la fumée des pipes déroulait ses
le livre de la misère
volutes indécises, où la clarté de la lampe projetait des lueurs vacillantes, étrangement noyées d’ombre, dans l’air hanté d’une invisible présence, passait et repassait la silhouette familière du mort que nous avions connu, que nous avions aimé pour sa bonne humeur,
et que personne ne verrait plus, que personne n’entendrait plus.
Aussi bien, je puis le raconter, cet enterrement du Bouïf, puisque j’y ai assisté, puisque ce souvenir me revient encore, hallucinant et tenace, aux heures mauvaises où l’on se prend à haïr la vie, où l’on désespère de tout, aux heures de boue et d’angoisse, où l’on voudrait s’évader dans un monde meilleur, loin du mal social, loin de la misère, de la douleur et de la
Nous étions rangés dans la cour du quartier, vêtus de ces grandes capotes noires qui nous donnaient l’air de « sacs à charbon », comme nous disions par manière de plaisanterie. Nous n’avions pas d’armes, car nous n’aurions pas su les manier proprement. Mais un piquet d’anciens, sac au dos, la jugulaire au menton, et le mousqueton sous le bras, devait rendre à notre mort les honneurs militaires.
Et nous voilà partis sur deux rangs, le long des remparts, dans le chemin de ronde qui entoure la petite
IL faisait un temps d’hiver maussade et gris. Il avait plu toute la nuit et des flaques d’eau boueuse
restaient dans les chemins, se ridaient sous des souffles froids. Derrière des nuées d’un blanc sale, se promenait vaguement un spectre de soleil, sans chaleur et sans clarté, et à chaque instant tombait du ciel une avalanche serrée de flocons blancs, qui tourbiilonnaient dans un vol court, capricieux et fantasque, pareils à des bestioles voltigeant sur une prairie à la fin d’un soir d’été. Mais ils se fondaient tout de suite, en tombant sur la terre, engluant leur blancheur dans la boue noire. Et cette mort de la neige était plus triste que tout le reste.
J’avais été désigné avec trois autres pour porter le corps. Au premier moment, j’avais accueilli cet ordre avec un mouvement de mauvaise humeur : « Encore ma chance ! » Non, ça ne m’allait pas de faire le croquemort ! Mais à la longue, en réfléchissant bien, je finis par trouver la chose naturelle et même bonne ; il me plaisait de faire le sacrifice de ma répugnance, de rendre ce dernier devoir à celui qui avait mis dans ma vie le vague encouragement de sa bonne humeur. Un dernier service, une poignée de main, un adieu plus attendri que celui des autres. Je n’arriverai pas à rendre cela avec des mots, mais il me semble que cette mission éveillait en moi des choses indéfinissables et
On arrivait à l’hôpital.
Nous entrâmes dans la petite chapelle.
Le Bouif nous attendait, dans sa bière de sapin blanc, posée sur deux tréteaux. Un des coins du lourd drap mortuaire, galonné d’argent, s’étant relevé, on entrevoyait un peu la blancheur des planches, dont la misère et la nudité vous faisaient frissonner, quand on
le livre de la misère pensait que le pauvre bougre devait avoir froid là- dedans, dans ce suaire de toile mince que l’administration accorde parcimonieusement aux morts.
Elle était aussi bien froide et toute nue, cette chapelle qui ressemblait plutôt à l’intérieur compassé d’un oratoire protestant. Pas un tableau, pas une statue, pas un de ces bouquets de clinquant, de ces fleurs de chrysocale que la religion catholique entasse d’ordinaire devant les tabernacles. Rien qui égayät la froideur, la monotonie glaciale de ces grandes murailles blanches ; au fond du chœur, les marbres du maîtreautel dressaient leur éclat dur et miroitant, le pâle reflet de leurs formes rigides. L’air qu’on respirait sentait le moisi et le renfermé, et devant les fenêtres garnies simplement de vitres claires, des rideaux de … calicot blanc tombaient, rigides et sans un pli, pareils aux rideaux qu’on voit à l’hôpital autour des lits de
Et la lumière douteuse qui venait du dehors, cette lumière sale d’un jour d’hiver, était encore plus froide, plus terne, plus décolorée dans cette nudité et dans ce silence. Une vieille sœur, dont on ne voyait pas le visage sous l’ampleur de sa coiffe grise, allait et venait d’un pas menu et trottinant, qui effleurait sans bruit les larges dalles. Faisant les préparatifs de l’office, elle accomplissait cette besogne avec la lenteur machinale, les gestes minutieux des gens qui en ont bien vu
Elle alluma autour de la bière des cierges minces, pareils à des chandelles d’un sou : un maigre luminaire dont les flammes tremblantes jetaient un éclat faux et cru sous le grand jour.
Mais l’aumônier était arrivé : un vieux tout blanc qui se mit à oflicier avec lenteur.
Tout au fond de la chapelle, dans une tribune, audessus de nos têtes, un harmonium geignait : une musique pleurarde et essoufflée sortait péniblement du ventre de l’instrument poussif.
Nos officiers étaient là : notre capitaine, avec sa bonne tête ridée de vieille femme, bizarrement coiffée d’un képi; le lieutenant, plus grave et plus calme, ayant tous deux, dans leur grande tenue, la raideur du soldat, qui se sent toujours à son poste.
Mais une chose surtout était émouvante. C’était si loin, le pays de Jean Deloison, que les vieux n’avaient pu venir, anéantis sans doute par l’affreuse nouvelle. Alors il n’y avait, pour représenter la famille du mort, que son frère, qui exerçait la profession de douanier. Et celui-là aussi, dans sa capote de laine bleue se dressait, rigide, se sentant sous les armes. Par la fente entr’ouverte de la basque, passait la poignée d’une baïonnette toute pareille à la nôtre, et qui était voilée d’un crêpe. Tout à l’heure, quand nos officiers lui avaient affectueusement présenté leurs condoléances, à travers sa douleur, tandis que de grosses larmes sillonnaient ses joues hâlées, il avait eu sans le vouloir ce redressement du corps, cet affaissement des bras le long des hanches, cette façon imperceptible de joindre les talons, qui rectifie la position, et donne à un homme cette attitude « en bois » qui marque la déférence exigée devant un supérieur. Rien n’était étrange et triste comme cet instinct de la discipline, surnageant dans ce
Le vieux prêtre maintenant, avec des gestes cassés
le livre de la misère et tremblants, balançait l’encensoir autour de la bière, l’enveloppait des vapeurs odorantes, qui purifient et qui
Puis le Dies irae clama son long sanglotement triste, l’appel déchirant d’une âme sur le seuil de l’éternité.
L’hymne trébuchaït, perdait toute son ampleur liturgique, toute sa magnificence grandiose et sublime, toute sa formidable sérénité, en passant sur ces lèvres séniles, par cette voix cassée et chevrotante.
Elle prit fin, cette cérémonie navrante, me laissant dans le cœur je ne sais quelle impression d’abandon et de misère.
Nous hissämes le brancard sur nos épaules. Le cortège s’engagea dans une des allées humides et détrempées de l’Esplanade, sous les tilleuls ébranchés dont les troncs moussus suintaient des trainées verdâtres. Par place, une branche folle qu’on avait épargnée, dessinait sur le ciel brumeux sa maigreur grelottante. On marchait le long des vieux murs lézardés, dont le crépi s’écaillait, se fondait en débris de plâtras parmi les flaques de boue.
Il était très lourd, ce Bouif. Jamais on n’aurait cru que ce grand corps aurait pesé un tel poids.
Dès l’abord, tout marcha à peu près. On eut même une minute d’émotion quand, arrivés à la porte de la ville, on vit le poste d’infanterie qui sortait à l’appel de la sentinelle, s’alignait sur un rang, et présentait les
Mais, comme il était lourd, ce Bouif! Peu à peu je sentais le bois anguleux du brancard qui m”entrait dans l’épaule, la coupant et la meurtrissant. Mes genoux fléchissaient sous moi; j’étais baigné de sueur
et par instants, me raidissant dans un effort suprême, je tentais de soulever, d’une poussée vigoureuse, le fardeau qui m’accablait.
Une, deux. Une, deux. On allait au pas de parade, lentement. Comme j’aurais voulu courir, être arrivé là-bas, être débarrassé de ce mort qui pesait si lourd.
On avait mal apparié les porteurs, comme cela arrive. Derrière étaient Boche et Hersapuech, deux grands gaillards robustes, d’une stature imposante, de véritables géants. Et la charge mal répartie pesait sur les deux petits du devant, qu’elle écrasait.
Et j’entendais Boche, qui selon son habitude, m’invectivait à demi-voix, à cause de la solennité du moment, me traitant de tire-au-flanc et de rossard.
: Un moment même, à un heurt qui me fit chanceler, qui me redressa violemment, j’entendis très bien le bruit mat que fit le crâne du mort en frappant la paroi : de sapin.
Il était au large, dans cette bière faite à la hâte. Il y vacillait, il y glissait, selon les mouvements de notre
Comme je crois l’entendre encore, ce bruit sinistre, à de certaines heures…
Enfin on nous remplaça par d’autres porteurs, à cause de la longueur du chemin. Et je respirai plus librement, délivré du cauchemar.
La route s’allongeait devant nous, interminable. De chaque côté s’ouvraient des terrains vagues, où des chantiers de démolition étalaient des poutres vermoulues, des piles de planches pêle-mêle avec des monceaux de gravats. Des bicoques délabrées dressaient au bord du chemin leurs constructions branlantes, leurs
le livre de la misère | toitures de fer-blanc, leurs fenêtres borgnes fermées avec des oripeaux, toute la misère des faubourgs où
Et toujours ce sol défoncé par le charroi, creusé d’ornières boueuses, où nous pataugions.
Des débardeurs, qui déchargeaient un bateau de charbon, se rangèrent curieusement au bord du canal, pour regarder passer le convoi. Ils regardaient de leurs yeux blancs, souriant étrangement dans leurs faces noircies par la poussière de charbon, sales, pitoyables, lassés et, comme nous, misérables.
Enfin, on arrivait au cimetière.
La fosse était creusée tout au bout, dans un terrain presque abandonné, au pied d’un mur où se dressaient des tiges blanches d’orties desséchées. On voyait au loin le vague amoncellement des tombes, les croix de pierre blanche, où scintillaient des couronnes de verroterie. Sur ces formes rigides, entassées comme des épis dans un champ, la verdure noire des sapins et des cyprès mettait sa note austère, son deuil éternel.
Au delà, des trains passaient à toute vapeur, trouant la campagne de leur rumeur sonore, se hâtant vers la vie, vers l’espoir, vers les grandes villes, où sont les
Il avait fait très froid les nuits précédentes, et la terre était gelée à une grande profondeur. Les grosses mottes durcies, qui ne s’effritaient pas, croulaient sur la bière avec un bruit lugubre.
Le frère de Jean Deloison, écroulé sur le bord de la fosse, regardait avec des yeux secs, égarés, n’ayant plus de larmes.
Nous l’avons laissé là, notre Bouif, au pied de ce
petit mur envahi d’orties desséchées. Il dort le long sommeil dont on ne s’éveille pas, dans sa bière trop grande, enveloppé du suaire de toile mince, que marchande l’Administration.
Dors, à notre Jean! Combien de fois, en songeant à ta fin brutale, je me suis pris à rêver aux poétiques chimères, dont nous voilons notre horreur du néant. Combien de fois je me suis pris à souhaiter, pour ta chair transformée, l’essor des créations prochaines, la libre dispersion de ton être sous le ciel bleu, dans les frondaisons vigoureuses et dans les fleurs des champs qui vont éclore.
Marches, contremarches, manœuvres à pied et manœuvres d’artillerie, salle de police et prison! La vie
On se cuirasse à faire des métiers pareils et l’on n’a guère le temps de cultiver sa sensibilité. La souffrance | est comme un vêtement dont l’épaisseur protège et renforce notre égoïsme. On oublie vite quand on ne sait plus où donner de la tête.
Pourtant, un soir, l’un de nous se mit à chanter la chanson du Bouif :
Puisqu’aujourd’hui, ma mignonne, Dans les grands bois d’alentour Tout s’anime et tout rayonne, Ouvre ton cœur à l’amour.
Subissait-il la mystérieuse influence d’un soir gris, tout pareil à ceux où le Bouif chantait? Quelles associations inconscientes allaient réveiller dans la pensée de ce simple, ce souvenir ?
le livre de la misère
Ce fut pour moi comme une hallucination.
Il avait à peu près la même voix.
Et, comme l’autre, il chantait avec la même bonne ï humeur, la même conviction braillarde et têtue.
11 me sembla le voir assis dans l’encoignure de la fenêtre, avec sa bonne face rougeaude, sa moustache tombante, ses lèvres serrant son brin de chanson. J’entendis le son mat du marteau martelant le cuir.
Et dans l’air de la « carrée » assombrie passa soudain quelque chose de mystérieux et de fugace, commeun + grand souffle venu de l’au-delà.
Zidore hocha la tête et dit tout haut : « Pauv’ zig ». Puis on n’en parla plus. Ce fut comme une seconde mort, après l’autre. |
Le Trompion fit quelques pas dans son jardin, interrogeant le ciel du regard.
On lui avait donné ce sobriquet, parce qu’il avait l’habitude de se promener le long du canal, par les soirs d’été, en soufflant des marches dans une trompette de cuivre rapportée du régiment. C’était sa seule distraction, et il s’en donnait à cœur joie, sonnant tous les refrains de la caserne : « Maréchal des logis » et « toi qu’arrives de Mostaganem » : les sons rauques et stridents montaient dans les soirs de pourpre et s’envolaient au loin, portés sur les eaux calmes.
Il habitait dans le faubourg une masure, une cahute branlante comme un château de cartes, bâtie avec des planches arrachées aux vieux bateaux. Une feuille de tôle, rongée de rouille, formait la couverture : l’hiver, il en tombait un froid de glace, qui vous saisissait aux épaules ; l’été, la tôle chauffée à blanc dégageait une chaleur de fournaise, si bien qu’on rôtissait là-dedans, qu’on y cuisait dans son jus.
Adossée au mur de l’Arsenal, dont la blancheur interminable allait se perdre dans les vignes étalées au flanc du mont, craintivement blottie sous les canons
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le livre de la misère ; qui tendaient le cou comme des bêtes aux aguets, sous” ‘ les affûts qui profilaient dans le ciel vide leurs silhouettes menaçantes, la « cambuse » était une au- k berge. Une branche de genêt desséchée se balan- E. çant au-dessus de la porte basse, invitait le passant à entrer, lui offrant une hospitalité misérable.
Cest là que le Trompion s’était retiré, avec sa femme.
De fait, il ne venait guère dans cette auberge que des mariniers du canal, qui, le fouet sur le cou, avalaient Ê un verre d’eau-de-vie à la hâte, pendant qu’on éclusait | leur bateau. Parfois encore des soldats d’artillerie s’y | donnaient rendez-vous. Ils sortaient du pare à munitions par une petite porte, et se faufilaient le long des murs, craignant d’être surpris par l’adjudant. Ils s’attablaient longuement et jouaient aux cartes avec des éclats de voix et des discussions, qui menaçaient de chavirer la cambuse. Ces soldats étaient pareils à des forçats évadés avec leurs calots de drap, leurs bourgerons de toile grise, qui portaient dans le dos le
Le Trompion parut satisfait. Un sourire de contentement erra sur ses lèvres minces, réchauffant pour un temps sa physionomie de pauvre homme, navré de toute chose, résigné d’avance, tendant le dos au sort comme un chien battu aux coups. Ses yeux vitreux bordés de paupières saignantes n’avaient plus d’éclat, et un larmoiement continuel faisait perler au bout de son grand nez une goutte d’eau, qu’il essuyait sur la
manche de son tricot de laine d’un geste machinal.
— Chouette, dit-il tout haut, va faire beau décidé- ment. On pourra aller leur z’y dire deux mots.
La petite pluie fine et pénétrante qui tombait depuis le matin, noyant les arbres etles bâtisses dans une buée d’eau, avait l’air de cesser. Déjà au sommet du mont un rideau de brumes blanchâtres roulait, se trainait lourdement, montait peu à peu comme soulevé par une main invisible, et déjà on pouvait apercevoir les murs de la citadelle posée là-haut, parmi les cimes aiguës des sapins, comme un nid d’oiseau de proie.
Des marmots en haïllons, harnachés sommairement de fichus de laine croisés sur leurs poitrines, s’étaient faufilés par la porte de la masure entr’ouverte, d’où sortaient des bruits de vaisselle remuée. Ils étaient bien six ou sept, tous pareils, ayant des cheveux couleur filasse, trainaillant leurs sabots sur le gravier des allées étroites, bordées de tuiles cassées et de touftes de buis rare et roussi par les gelées d’hiver. Ils se battaient et se chamaillaient avec des pleurs, des grognements et des éclats de rire. L’un d’eux s’étant buté à un caillou, s’affala tout de son long, entraînant toute la bande qui s’était agrippée à lui et les rires recommencèrent. Les plus petits vinrent s’accrocher à la culotte du Trompion de toute la force de leurs menottes bleuies par l’aigre bise.
Un rayon de soleil, filtrant entre les nuées grises, posa une clarté aiguë sur la cime des grands peupliers, fit luire la vitre d’une maison, là-bas, dans les jardins tout à l’extrémité du faubourg.
— Cette fois, y a pas d’erreur, dit encore le Trompion, dans une heure y fera les quatre soleils.
Comme les petits pendus désespérément à ses chausses et se glissant dans ses jambes, entravaient sa marche et menaçaient de le faire tomber à chaque pas,
le livre de la misère ! il leur dit d’une grosse voix qui voulait être bourrue : — Allons, la marmaille, qu’on me foute la paix et allez voir vot mère, qu’elle vous mouche ! o Les petits n’obéissaient pas. Plus la grosse voix ! redoublait ses éclats, plus les rires s’éveillaient der- h rière lui, espiègles ; le plus jeune, un moucheron pas plus haut qu’une botte, lui répondit « Zut » d’un air si drôle, que toute la bande s’esclaffa. à Courroucé et ravi, le Trompion leva les mains, jeta un regard circulaire autour de lui, comme pour prendre è à témoin le ciel, la terre, les choses prêtes à s’écrouler devant l’énormité du fait, l’audace sans nom du Rien ne bougea, rien qu’une hirondelle qui traversa avec un cri aigu le grand ciel devenu clair. Alors il dit, solennel et levant le doigt, tandis que ses lèvres minces se plissaient pour comprimer une envie de rire: — Si ça ne fait pas suer des marmousets pareils, qui ont le front de blaguer les grandes personnes! ! C’est vrai qu’il les aimait tous ces gosses, comme s’ils avaient été les siens, la seule dot qu’avait apportée leur mère, quand il l’avait épousée simplement et par bonté d’âme, car il souffrait de la voir trimer tout le jour pour nourrir ces bouches affamées. Une vraie famille de bat-la-dèche! Était-ce leur faute, si leur père était mort de méchante façon, noyé par l’eau sournoise du canal, un jour que le pied lui avait glissé d’un bateau de bois qu’il déchargeait. Alors lui, le Trompion, débardeur de son état, et habitué de la cambuse, s’était lassé d’entendre la veuve pousser des soupirs et
| se lamenter devant les tiroirs vides de son comptoir,
| et, gagné aussi par les caresses des miochons qui lui grimpaient dans les jambes et lui fourraient les doigts dans les yeux à l’éborgner, il lui avait dit, ayant tourné
| la chose dans sa tête :
— Eh, la patronne, si des fois on s’mettait ensemble. Je gagne pas gros, mais ça vous aiderait à flanquer la pâtée à vos moutards.
Elle avait accepté, sans enthousiasme, rapport aux
Pour ça non, il ne gagnaït pas gros, le Trompion, par suite des chômages qui vidaient le canal durant des mois entiers, retenant les bateaux couchés sur le flanc dans l’eau vaseuse des bassins, comme s’ils n’étaient plus bons à rien, qu’à pourrir. Il y avait aussi les grues mécaniques, qui faisaient la besogne de trente hommes, un tas de cochonneries, inventées par des « enfants de salauds » pour faire crever de faim le pauvre monde.
Enfin on vivait comme on pouvait. Heureusement qu’on avait des trucs, des recettes, des moyens particuliers de se sortir de la panade, et de gagner de temps à autre une pauvre pièce de cent sous.
Une voix aigre, où perçait une tendresse injurieuse et maladroite, sortit de la cambuse :
— Dis donc, grand feignant, au lieu de rester là debout sur tes quilles, comme un Jean-Jean, tu ferais mieux d’aller nous chercher à souper.
Sage et calme, le Trompion répondit :
— Justement, j’y pensais, la bourgeoise.
Rentrant dans la cambuse, il décrocha d’un clou un épervier aux mailles de soie fine, qu’il enroula autour
le livre de la misère de sa taille comme une ceinture. Il passa par dessus sa blouse de toile grise. Bien malin aurait été le garde qui aurait flairé quelque chose de suspect dans son accoutrement.
C’est ainsi qu’il s’en allait, plus souvent qu’à l’ordinaire, braconner et briber le long de la rivière, dont le cours sinueux se perdait là-bas sous des oseraies et des saules. C’était bien jouer de malheur s’il ne rapportait pas, à tout le moins, une douzaine de gardons, qui, sautant dans la poêle, réjouiraient la cambuse de leur bonne odeur de friture. D’autres fois, il allait cueillir, à coup sûr, quelque brochet qu’il avait vu sauter et chasser le fretin, derrière les longues herbes déroulées comme des chevelures dans le courant, et la prise respectable, enveloppée de feuilles fraîches, était apportée mystérieusement à l’hôtel du Cerf d’Or, où on l’échangeait contre de l’argent blanc et belle monnaie sonnante. On avait l’esprit, dans cette boîte-là, de ne pas s’enquérir d’où venait la pêche! Parfois encore il allait vendre les chiffes et les chevaines, un poisson plus commun dans les villages de la côte, où les vignerons, qui sont friands de semblable denrée, lui donnaient en échange des litres d’eau-de-vie de marc qu’il pendait à sa ceinture. Comme ça c’était coup double! On carottait le garde-pêche, et on se payait la tronche du fisc, du jean-foutre de l’octroi, assis dans sa gué- rite à l’entrée du faubourg. On le regardait sous le nez et on lui disait : « Mon vieux, j’te déclare que je n’ai
Poussant la porte à claire voie du jardinet, le Trompion fut tout de suite sur la grand route. Comme la bise était aigre et maligne, il abaissa soigneusement
sa casquette de drap sur ses oreilles; puis il partit | d’un petit trot allègre, qui sonnait sur la chaussée et | lui secouait les épaules.
Pour couper au court, il traversa le glacis des fortifications qui entourent la ville. Des rondes de petites filles tournoyaient dans les allées. Derrière les casernes, des pantalons de treillis et des bourgerons pendus dans les séchoirs se balançaient au vent comme des formes humaines, étranges et ridicules. Des trompettes de cavalerie, s’exerçant à l’école, jetaient aux échos de la contrescarpe des volées retentissantes de cuivre.
Autour de lui, c’était le printemps lorrain, un printemps grêle et un peu maladif, qui surgissait discrètement des terres, sans répandre sur le sol les avalanches de couleurs et de parfums qu’il fait crouler en d’autres pays. Sur les pentes d’herbe flétrie et brûlée par les grands froids d’hiver, quelques pointes aiguës de gazon surgissaient, d’un vert neuf et luisant; des fleurs de pissenlit rayonnaient comme des étoiles jaunes. Il y avait surtout une bonne odeur de violette, insaisissable ! et pénétrante, exhalée on ne savait d’où, et le Trompion tout joyeux la humait, la fairait, la reniflait comme un présage certain des beaux jours.
On allait donc avoir la bonne chaleur, qui vous ragaillardit, pénètre dans vos os, dans vos moelles, et vous engourdissant voluptueusement tous les membres, vous enlève toutes vos idées tristes. On n’aurait plus la peau cinglée par la pluie, les doigts saignants d’engelures et mordus par la bise. Et puis, la saison des bonnes choses allait revenir, la saison des mirabelles et des cerises qu’on mange à plein panier, comme des bêtes, heureux d’assouvir sa faim au moins une fois.
le livre de la misère | Et lui, le Trompion, pourrait se payer son plaisir, | quitter les arpions munis de pioches qui lui pesaient si lourd au bout des jambes et marcher, pattes nues, dans la poussière des routes, sur les planches des bateaux, chaudes de soleil, dont le goudron fondant vous englue ; la plante des pieds!
Et les gosses donc! Il croyait les voir clignoter des yeux au grand soleil de midi et se vautrer dans les tas de sable, où ils creusaient des trous, pieds nus eux aussi et se traînant sur le ventre. C’est ça qui les faisait pousser, le bon soleil, comme les choux et les carottes.
On n’y était pas encore, mais ça ne tarderait pas. Vers l’est, au-dessus de la rivière, le voile de nuées pluvieuses qui s’éloignait, laissait traîner sur le sol des lambeaux de brumes bleuâtres, légères, efilochées, qui se déchiraient aux cimes des grands peupliers dépouillés. Vers le couchant le ciel était limpide et clair, empli de cette grande clarté froide qu’il a dans les pays du nord, à la fin des longs hivers.
A un tournant de la route, une masure s’élevait parmi des terrains vagues, plus éclopée et plus misé- rable encore que celle du Trompion.
Des haïllons séchaient sur la palissade de pieux qui fermait le jardin. Des trognons de choux et des tiges d’oignons secs pourrissaient parmi les plates-bandes. Une girouette de zinc découpé, représentant un chasseur tenant son fusil en joue, et son chien courant devant lui, tourmentée par l’âpre bise, tournait drôlement sur le faîte du toit avec un grincement mélancolique.
C’était la baraque de Marquemal, un camarade du Trompion, un pauvre diable, qu’il emmenait parfois dans ses expéditions.
Un mince filet de fumée, s’échappant d’un tuyau de tôle, montrait que le maître de la maison était chez lui.
Ayant mis ses doigts dans sa bouche, le Trompion lança un coup de sifilet roulant, aigu, prolongé, qui était un signal convenu.
Alors la porte de la baraque s’ouvrit, et faisant de la main un geste, qui voulait dire qu’on prit patience, Marquemal apparut. Il boucla l’huis soigneusement et gravissant le talus, il alla rejoindre le Trompion.
Quand il fut à deux pas, il lui détacha à bout portant une robuste bourrade sur l’épaule, et s’étant penché pour le regarder sous le nez, il lui cria joyeusement
— Alors c’est décidé. On y va.
— Tout de même, fit le Trompion d’un air modeste et
C’était, ce Marquemal, un grand homme maigre, dégingandé, ayant de grands bras et de grandes jambes. Il se dandinaïit gauchement sur la route, ayant l’air d’être embarrassé de ses membres, ne sachant qu’en faire. Sur sa tête, une casquette de peau de loutre, enfoncée jusqu’aux yeux, donnait un aspect animal à sa physionomie chafouine; un pantalon de velours bleu à côtes, comme en portent les tireurs de sable, et tout blanc d’usure, descendait en tirebouchonnant le long de ses jambes, et ses petits yeux gris luisaient d’une malice éveillée et contenue.
Tendant le dos à l’aigre bise, et les mains dans les poches, les deux camarades se mirent en route.
Après un long détour pour dépister les curieux, ils traversèrent la prairie et s’approchèrent enfin de la
le livre de la misère
Le temps s’était mis au beau.
Le flot coulait à petit bruit, au bas des rives croulantes de terre et de gravier. L’eau, jaunie par des crues récentes, passait le long de la berge avec un murmure calme et frétillant, un chant de chose paisible et familière, qu’ils avaient plaisir à retrouver après la claustration du long hiver. Dans des coins sablonneux de légers remous se formaient, trouant la surface du flot comme une vrille, faisant tourner sans trêve des vieux bouchons, des joncs desséchés, des morceaux d’aiguilles de barrages entraînés par le courant. Et ils souriaient d’aise à cette vue, retrouvant la rivière comme on retrouve un ami, sentant se réveiller en eux des douceurs confuses, des émotions fortes, des souvenirs de pêches miraculeuses.
A quelques mètres plus loin, le flot glissait d’une fuite rapide, égale et monotone, et sur l’autre rive, la prairie apparaissait, noyée sous une buée de lumière transparente et chaude. Le soleil baïssait à l’horizon et les silhouettes des grands bœufs, qu’on avait déjà lâchés dans les herbages, s”agrandissant démesuré- ment dans le crépuscule, se faisaient étranges, fantastiques, monstrueuses. :
Mais ils s’arrachèrent à cette contemplation, car il ne fallait pas songer à jeter l’épervier dans ces eaux
Ils reprirent leur marche le long de la rivière. Parfois il fallait escalader des petits murs de pierre sèche, et parfois aussi leurs souliers ferrés, s’enfonçant dans l’argile grasse des labours détrempés, leur donnaient la sensation qu’ils allaient rester là, collés à cette terre molle, cloués sur place, et qu’ils s’y enlizeraient.
Tout près d’eux la rivière glissait, avec son petit bruissement de chose vivante, ayant l’air de les appeler, de les inviter, de leurraconter de vieilles histoires. Et sur toute l’étendue des berges sablonneuses, on ne voyait rien que, de temps à autre, un vieux chaland à demi ensablé, qui pourrissait, montrant le squelette de sa membrure, ou bien une drague, qui flottait mélancoliquement sur ses tonneaux, à la dérive.
Ils jetaient autour d’eux des regards furtifs, inquiets, fouillant la profondeur de la pénombre, où les saules gris ébauchaient des formes indécises. Une habitude qu’ils avaient comme ça, et dont ils ne pouvaient se défaire, même quand il n’y avait pas de danger! Ils écoutaient dans le vent, ils épiaient les bruits, et quand ils rencontraient un promeneur attardé, regagnant la ville, ils sifilotaient entre leurs dents serrées des airs de danse, et causaient entre eux, à haute voix, de choses indifférentes, comme s’ils s’étaient « balladés », eux aussi, pour leur plaisir.
Puis l’ombre descendit lentement, muette et complice.
Au bas d’une digue empierrée de moellons, où l’on avait planté des oseraies formant des fourrés inextricables, s’ouvrait une place qu’ils savaient bonne. Ils descendirent, se retenant des mains aux pousses des osiers flexibles, prenant bien garde de ne pas faire trop de bruit, pour ne pas effaroucher le poisson.
Arrivés au bas de la pente, ils s’accroupirent, le regard rasant la surface de l’eau, où traînait un reste de jour pâle, cherchant à voir clair dans ses profondeurs.
Le Trompion, n’apercevant rien, se dépitait, et rele-
le livre de la misère | vant le nez, il se mit à contempler d’un air détaché la rive opposée, où des massifs de saules s’arrondissaient | dans l’ombre envahissante. À
Tout à coup, Marquemal poussa une exclamation
— Bon sang, Trompion, regarde donc ! Y a des carpes grosses comme des bourriques. |
Il avait des yeux de chat, ce Marquemal, des yeux aiguisés par les heures passées à l’affût, à l’orée des bois ou sur le bord des grèves, alors que les sens inquiets et frémissants se surexcitent jusqu’à l’hallucination, et se tendent pour percevoir les moindres choses : un chaume qui remue, une feuille qui frissonne, un rat d’eau qui court sur le gravier.
Le Trompion, dont les yeux s’étaient habitués à l’obscurité, finit par voir le poisson.
Tout à leurs pieds, dans les profondeurs de l’eau claire, qui s’ouvrait comme une fosse, bordée de quartiers de rocs revêtus de mousses verdâtres et de végé- tations aquatiques, les carpes se promenaient. Elles défilaient aux yeux des deux maraudeurs, avec un calme, une tranquillité qui les narguaït. Les gueuses, on eût dit qu’elles étaient là comme chez elles, et elles en prenaient à leur aise. Toute leur file se déployait avec une lenteur facile, un mouvement égal et sinueux.
On avait peine à distinguer leurs dos noirâtres, larges comme des pierres de taille, mais parfois elles se retournaient toutes d’un coup de queue, et alors, dans les profondeurs de l’eau, on voyait briller vaguement leurs ventres blancs, leurs nageoires avivées de rouge. Certaines, les plus vieilles, atteignaient la grosseur d’un enfant.
Mais, cette fois encore, on ne pouvait songer à jeter l’épervier, car le fond de la rivière, depuis qu’on avait construit cet empierrement, était obstrué de rocs géants et les mailles du filet s’y accrochant, il y serait resté
Alors les deux bribeurs s’attardaient et ne se décidaient pas à partir, tandis que les grosses carpes continuaient, au fond de l’eau, leur promenade lente et balancée. Et parfois, ils avançaient la main à la surface du flot, dans un geste instinctif, tout pareils à des chats qui guettent un poisson rouge dans un bocal, et allongent la patte, et la secouent, dès qu’elle a touché l’eau.
Tout au fond du val, une lune jaillit des entrailles de la terre, énorme et toute blanche. Et ils se sentirent gêènés, comme si quelqu’un les regardait.
La nuit était venue, sereine, molle, baignée d’une grande clarté bleuâtre, et des brumes flottaient sur les berges, entraînées par le courant d’air vif qui monte des eaux. On eût dit un fleuve aérien, ondoyant, qui aurait coulé par dessus l’autre.
Alors Marquemal dit :
— Ÿ a pas mèche.
Et le Trompion répondit :
Ils reprirent leur marche le long de la rivière, dont la coulée pâle venait de l’horizon, coupée parfois, sur les grèves plates, d’un frémissement de petites vagues où se prenait le clair de lune.
Marquemal dit tout haut, se parlant à lui-même :
— Y a que dans la Réserve qu’on prendra quelque
le livre de la misère
Le Trompion, moins audacieux, mais docile, acquiesça :
— Allons-y. Tant pis si on se fait chauffer.
Ils franchirent le courant, près du vieux moulin, sautant sur les pierres plates, sans faire trop de bruit, pour ne pas attirer l’attention du meunier, qu’ils voyaient aller et venir sous le porche, dans la clarté trouble d’un falot accroché au mur. Puis ils traversèrent les grandes îles qui s’étendent dans le cours de la rivière, et qui sont réunies par des chaussées de moellons. L’herbe, déjà haute et mouillée de rosée, de trous. Des peupliers se dressaient au loin, comme des formes menaçantes. Ils longeaient parfois des herbages, où des bœufs couchés ruminaient paisiblement et soufllaient bruyamment de peur à leur approche.
Ouf ! cette fois, ils étaient arrivés à la bonne place. C’était un coin d’eaux vives sous un petit pertuis fermé par un barrage. L’eau fuyant à travers les « aiguilles » de sapin, faisait un clair chantonnement de source, et sur les murs de pierre enduits de ciment qui fermaient le pertuis, un saule énorme, dont le tronc vaseux était à demi noyé, jetait une ombre propice. Toutes les branches de l’arbre étaient garnies de chatons, dont la laine jaunâtre et floconneuse paraissait plus molle sous la lune.
Ils y avaient fait des pêches extraordinaires, car le poisson qui remonte le courant, aime les eaux vives, et, ne pouvant franchir les barrages, s’arrête volontiers dans ces trous profonds, sans cesse tournoyants de
Il fallait se garder du père Hantz, le barragiste, un
vieil Alsacien ivrogne, qui n’était pas commode à l’oc-
casion. Mais à cette heure-là, il devait être attablé à
l’auberge des mariniers, plus occupé à boire la goutte
qu’à guetter les maraudeurs.
Ils se glissèrent, rasant le mur de pierre ; Marquemal poussa un juron :
Sur les larges dalles revêtues de mousses visqueuses et gluantes, où courait le flot limpide, charriant du clair de lune, il y avait une « fraye » monstrueuse, une masse de chiffes serrées les unes contre les autres, dont les dos noirs sortaient de l’eau, tellement elle était peu profonde. Il n’y avait qu’à se baisser et à prendre dans le tas. Déjà le Trompion avait dénoué l’épervier roulé à sa ceinture. Il l’étala sur son avant-bras, le balança un instant, le lança, et le filet arrondi comme une toile d’araignée gigantesque, couvrit la « fraye » tout entière.
Ils durent s’attacher tous les deux au cordeau pour retirer le filet, tellement il était plein.
Ils peinaient dans cet effort, quand une voix retentit juste au-dessus de leur tête, sur la pile de maçonnerie qui bordait le pertuis :
— Rentez-fous, ou je vous grève la baillasse !
Une lueur pâle étincelait aux mains de l’homme, dont la silhouette trapue se détachait sur la nuit. C’était le père Hantz, qui braquait sur les maraudeurs son
Marquemal prit son élan : escaladant le talus de maçonnerie, il s’enfuit à toutes jambes. Son ombre se perdit parmi les troncs des vieux saules, dans les profondeurs de la prairie, vaporeuse de clair de lune.
Le Trompion, abandonnant son filet, se jeta résolu-
ment à l’eau. Nageant sans bruit, il se laissa emporter par le courant. L’eau était froide. Ses dents claquaient. Ayant trouvé un peu au-dessous une place commode pour aborder, il cherchait à se glisser dans les roseaux, comptant passer inaperçu, quand il vit un garde-pêche, immobile sur la berge, et qui se préparait à le cueillir.
Il replongea, alla plus loin, rencontra un autre « garde.
Cette chasse à l’homme dura une heure. Transi, grelottant, il finit par se rendre et sortit de l’eau. Les gardes, lui ayant mis la main au collet, lemmenèrent joyeusement. Ses vêtements trempés laissaient derrière lui un ruissellement d’eau boueuse, qui faisait de grandes flaques dans la poussière de la route. Le père Hantz, jovial, lui détachait à chaque pas une large bourrade dans le dos, à lui casser les reins, et lui répé- tait : ÇAh ! mon caïillard. Che te tiens. » On l’enferma dans un petit réduit situé derrière la maison du barragiste. On y remisait d’ordinaire des gaffes, des crocs, des engins de batellerie. Tremblant de tous ses membres, le Trompion songeait à des choses tristes, aux gens de police inexorables, à l’amende qu’il faudrait payer, au filet confisqué et qui avait coûté cher, étant fabriqué de fine soie. Il revoyait aussi les miochons affamés dans « la cambuse », ouvrant la bouche comme des oisillons, dont on a pris la mère, et qui attendent en vain la becquée.
La pluie tombait lente, fine, pénétrante : un vilain temps de brouillasse comme on dit. Les becs de gaz, vacillant au vent froid, apparaissaient noyés dans une buée de vapeur rousse, et sous le rayonnement de leur clarté, le pavé gras de la cour luisait vaguement,
L’aube se levait, une aube humide et frissonnante et d’une tristesse infinie. Les clairons des corps de garde sonnant la distribution du café se répondaient d’une caserne à l’autre, comme des chants de coqs enroués ; les sons traînaient au ras du sol, se prolongeaient en échos étouffés, comme s’ils s’engluaient dans la brume
qui se levait des terres molles et détrempées.
Tout au fond de la cour une lumière flamboyait, rougeoyant d’une lueur d’incendie. Le cuisinier, qu’un homme de garde était venu réveiller sur les deux heures du matin, préparait le café, assis auprès du percolateur, une machine de fer-blanc énorme et compliquée; sur le pavé de la cour, le long des escaliers aux marches bordées de fer, s’égrenait un claquement de sabots traînaillant aux pieds des hommes de chambre; ils se hâtaient maussades et les yeux lourds de sommeil, ayant pris à peine le temps de se vêtir, et certains même étant restés en bras de chemise, cela
le livre de la misère faisait de vagues taches blanches qui flottaient dans la nuit confuse. Parfois aussi les lourdes cruches de fer étamé, heurtées contre les murs dans la précipitation de leur course, faisaient entendre un long froissement
Cinq heures sonnaïent à la grande horloge, dans la tour de bois dressant sa masse noire au dessus des
Juste à ce moment, Cri-Cri, l’adjudant de semaine, tourna la palissade et pénétra dans la cour du quartier.
Emmitouflé dans sa pèlerine d’ordonnance, dont le capuchon était rabattu sur sa tête, on ne voyait qu’un bout de sa moustache en croc; les molettes de ses éperons sonnaient sur le pavé avec un petit bruit métallique, et tout en marchant, il jetait un regard vifet fureteur autour de lui, comme une bête qui guette une
La sentinelle, qui l’avait vu venir, était sortie précipitamment de sa guérite. Drapée dans le lourd manteau de laine grise, elle se dressait comme une masse informe, rectifiant la position, exagérant la raideur de l’attitude militaire, s’appliquant de toute son attention à maintenir la crosse de son fusil à la pointe de son soulier. Ainsi campée, elle ne bougeaït pas plus qu’un morceau de bois, oublié là au milieu de la cour, sous la
Cri-Cri s’approcha; il en fit lentement le tour, grommelant dans sa moustache des paroles confuses. Puis d’un geste brutal et décidé, il releva la grande capote et se mit en devoir de vérifier minutieusement l’ajustement de l’homme toujours immobile. Il examina l’astiquage du sac, suspendu dans le dos comme une armoire,
s’assura si les cartouches d’ordonnance étaient bien dans la cartouchière, puis déboutonnant la veste du soldat, il lui fit montrer ses bretelles.
L’homme s’exécutait avec un zèle empressé et maladroit, toute sa personne étant parcourue d’un frémissement de crainte.
Alors Cri-Cri se remit en marche, vaguement décontenancé, furieux de n’avoir pas surpris la moindre infraction au règlement compliqué du service des places fortes, tandis que derrière lui la sentinelle ébauchait un sourire de soulagement et reprenait sa faction
Maintenant le grand jour était venu, cette clarté douteuse de novembre qui filtre du ciel bas et qu’on dirait salie par les flots de boue ruisselant sur la terre. Autour des baraquements militaires, situés à l’extré- mité des faubourgs d’une petite ville de l’Est, le paysage avait une grandeur morne et désolée. Les monts lointains disparaissaient sous la pluie, rayant l’horizon de fines hachures, et des ondulations de terrain fuyaient avec une douceur monotone, pareilles à des dos de bêtes géantes qui se seraient accroupies dans ce matin de froid et de misère. Des flaques d’eau boueuse luisaient au creux des sillons et de maigres buissons frissonnaient dans le vent. A perte de vue on ne voyait sur ces pentes que des établissements militaires, maussades et nus, avec leurs grandes façades que la pluie noyait de taches grises : les docks, la manutention, l’hôpital, une bâtisse qu’on venait de construire et ’ dont la blancheur déconcertait dans cette campagne lépreuse ; les baraquements où les régiments étaient cantonnés avaient l’air de villages suisses, blottis au
le livre de la misère creux des pentes, avec leurs toits deplanches, leur grande place vide, la tour centrale de l’horloge se dressant au milieu de leur entassement, comme un berger parmi son troupeau.
Cri-Cri s’était arrêté, regardant sans les voir toutes ces choses…
Toute sa vie tenait là: enfant de troupe, soldat, sous-officier, adjudant, il avait fait les cent pas dans cette cour; les yeux fermés, il aurait pu compter les pieux de la palissade, les rangées de pavés usés par le frottement des godillots. Là-bas, dans un pli du terrain, il avait toujours vu ce peuplier isolé, dressant sur le ciel d’hiver la maigreur grelottante de ses branches
Pourtant à ce moment-là, il lui sembla que ces pauvres choses lui parlaient un langage inaccoutumé. Dans la vie de tous les hommes, il y a des instants où les laideurs quotidiennes prennent une profondeur d’expression véritablement émouvante, comme des imbéciles tenant des propos qui les dépassent.
C’est qu’il allait bientôt quitter le quartier, attendant sa nomination de receveur dans une bourgade des Vosges. Il songeait avec attendrissement à la vie qu’il mènerait : l’existence béate, tranquille et renfermée du fonctionnaire. Il imaginait la douceur des habitudes régulières, le bruit des dominos frappés sur le marbre, à l’heure de l’absinthe, les flâneries dans le jardinet où l’on arrose des plants de capucines, et aussi les parties de pêche dans un petit ruisseau qu’il connaissait bien, qu’il voyait coulant dans des rives terreuses, parmi des pierres moussues, avec de grands remous où frétillaient des truites.
i Mais il s’arracha à ces pensées.
Il pénétra dans la guérite vitrée où somnolait le maré- \ chal des logis de planton. Au bruit de la porte, le 4 margis se leva, comme poussé par un ressort, jugu4 laire au menton, la main rivée à la visière du képi. Sur la table graisseuse traïnait un encrier de plomb et | un grand cahier de toile grise. Cri-Cri vérifia longue- | ment les noms des hommes manquants et des permissionnaires rentrés après l’appel du soir. f Puis il s’éloigna et monta dans les chambres. | La volée frissonnante du dernier appel montait dans le silence de la cour, jetant ses notes rapides sur le pavé gras. La porte de la chambrée entr’ouverte, il recula, | une bouffée d’air lui jetant à la face l’odeur innommable des logis étroits, où des hommes sont parqués comme un bétail : une senteur fade de cirage, de sueur et de 3 vieux linge. Des dormeurs, luttant contre le sommeil, se retournaient en s’étirant sur leurs lits, et des bâillements sonores montaient dans l’atmosphère lourde de la chambrée. à Il s’avança, faisant sonner ses éperons sur le plan-
| — Ah! mes gaillards, on se la coule douce. Attendez, | j’vas vous secouer le poil… S’étant approché du râtelier d’armes, il passa son doigt ganté sur la planche. Un peu de poussière grise 4 restait sur la peau de chamois : | Il se dirigea vers le lit du brigadier, et empoignant la couverture, il la tira à lui vigoureusement :
- loutu, tout ça. Ces gens sont sales. — L’autre se retournait, ramenait à son menton la 4 183
le livre de la misère
couverture et tout endormi, se débattait sous la voix brutale en roulant des veux bouflis de sommeil. Il était grotesque sous son bonnet de coton dont la houppe voltigeait autour de ses joues, et se frottant les yeux à poings fermés, il faisait tous ses efforts pour comprendre. A la fin la notion de la chose pénétra en lui, dissipa les brumes de sommeil, et l’écrasa, le foudroya, l’anéantit.
Alors l’adjudant Jules Martin, qu’on appelait Cri-Cri, s’éloigna d’un air satisfait :
— Et d’un ! fit-il entre ses dents serrées.
Ab! le rossard, le bandit, la double vache! En voilà un, certes, qui n’avait pas volé le nom de chien de quartier que tout le monde lui donnait! Tous les jours, qu’il fût de service ou non, six heures tapant, il tournait l’angle de la palissade et apparaissait dans la cour du quartier, avec la régularité d’un automate mis en mouvement par une horloge allemande. Il allait et venait, promenant le long des murs sa silhouette maigre drapée dans sa pèlerine à capuchon, l’œil sournois et guettant en dessous, embusqué sur la piste du misé- rable gibier humain qu’il flairait dans le vent autour
Ah le rossard’! Dans les chambrées c’était encore pis. Il entrait doucement, sur la pointe des pieds, et il surprenait tout son monde par une exclamation familière : « Sont sales, ces gens-là, sont sales! » Il crachait ses mots avec mépris et dégoût, comme offusqué par le tournoiement des atomes lumineux,
| par la poussière lente qui se dépose sur les objets au
| long des jours. On avait beau fourbir, polir et asti-
; quer, il n’était jamais content. Il n’avait pas son pareil
pour descendre d’un tour de main une charge de la
| planche du bat-flanc, pour l’étaler sur un lit, et guidé
par un flair mystérieux, trouver parmi les vêtements la tache qu’on voulait dissimuler, l’accroc qu’on n’avait pas eu le temps de raccommoder.
Alors il exultait. Il avait une façon bien à lui de vous regarder en dessous, tandis que sa voix se faisait douce- | reuse et qu’un frémissement de joie agitait tout son
corps. Alors on eût dit que son grand nez maigre s’allongeait; ses yeux luisaient et par dessous sa longue moustache eflilée, ses lèvres se retroussaient sur ses | dents blanches, comme un bouledogue qui va mordre : | toute sa face chafouine exprimait une voluptueuse | satisfaction. Et tout bas, bien bas, il disait au bleu terrifié, qui roulait des yeux énormes :
— Savez-vous comment je m’appelle, mon ami?
— Je m’appelle Martin! Y a quatre jours au bout de mon nom.
Et on n’y coupait pas de ses quatre jours. Pas moyen de le tromper celui-là… D’autres fois, quand on installait une revue et qu’on astiquait au cirage, il vous prenait en flagrant délit, en passant le bout de son doigt sur la patelette du sac, et il vous bouclait, ajoutant en manière de sentence :
— C’est pas aux vieux singes qu’on apprend à faire des grimaces.
« Vieux singe », « y a quatre jours au bout de mon nom », « je m’appelle Martin », on répétait ces choses-là
le livre de la misère dans son dos, quand il était parti, avec une sorte d’ironie. Mais n’empêche qu’on riait jaune et certains, qui passaient leurs treillis pour descendre à l’ours au lieu d’aller en permission, avaient des larmes dans les
Il allait, laissant derrière lui un sillage de malé-
Tout au bout du bat-flanc, dans l’ombre d’un coin mansardé,on entendait monter une grosse voix bourrue. C’était Meyer, un grand Alsacien blond et mollasse, ” que Cri-Cri avait le talent de faire sortir de son apathie par ses attaques incessantes, par un harcellement de mouche obstinée. Il le choisissaïit pour lui faire installer les revues de détail, qui sont longues et compliquées, comme un supplice chinois. Quand c’était fini, Meyer disait avec l’assurance de sa force :
— Attends la classe, je reprends l’train un soir et je lui casse la gueule, à Chules !
Pauvre comme Job, avec tout ça, et c’était là que les hommes prenaient leur revanche, quand ils causaient entre eux, en blaguant son vieil uniforme, ses galons ternis, son pantalon dont les rouges étaient devenus blancs à force d’avoir servi. Et les plaisants racontaient qu’il s’arrêtait sur le passage des gamelles, à l’heure où on sonnait la soupe, et qu’il flairait l’odeur du bon rata, tout à fait comme le petit chien Canon, un vrai chien de quartier, celui-là, qui se dressait sur ses pattes et humait la senteur des plats lorsque passaient les civières. Un métier de crève-faim que celui-là. Fallait avoir un poil dans la main, tout de même !
Il vivait ainsi, exécré de tout le monde, rôdant le long des murs, portant le poids de sa situation sociale
| mal définie, enveloppé d’une sorte de réprobation, ne
pouvant fréquenter les sous-officiers qui le craignaient,
| pas plus que les officiers qui le dédaignaient et répon- | daient à son salut avec hauteur.
Le brigadier Joachim s’étira paresseusement, secoua
| sur la table massive du poste sa grosse pipe de merisier,
dont la cendre coula en une traînée noirâtre, puis ayant
décroché un trousseau de clefs, vint se planter sur la porte du corps de garde.
Un bon type, ce brigadier Joachim. Sa grosse tête de Vosgien placide était exactement emboîtée dans un lourd képi d’ordonnance, qui lui couvrait la nuque,
me ayant l’air d’être retenu dans sa descente par les larges
| oreilles écartées. Sanglé dans sa capote, il s”épanouissait, gonflé par l’importance de sa fonction et portant fièrement le sentiment de sa responsabilité. à
Mais c’était tout de même un « bon zig », un brave homme avec qui on pouvait s’entendre. Il avait une façon de rouler sa grosse voix et d’ouvrir des yeux colères, qui terrifiant les bleus à la manœuvre, les tenait immobiles et haletants sous le flot des objurgations et
des invectives. Mais quand c’était fini, et qu’il avait
« gueulé » suffisamment pour donner à autrui la mesure
de son importance, il se déridait brusquement, vous regardait en clignant des yeux d’un air narquois, et
vous détachait à bout portant une gaudriole, une blague,
| une grosse rigolade, avec une telle satisfaction qu’on était ragaillardi et qu’on sentait bien que la bonhomie naturelle avait pris le dessus. Alors le bleu se mettait
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le livre de la misère
à rire niaisement, d’un rire respectueux et approbateur.
Sacré Joachim, en voilà un que l’orgueil des galons n’avait pas gâté! Les Parisiens, qui d’habitude sont si dédaigneux, si méprisants vis-à-vis de l’autorité subalterne, proclamaient, avec cette sûreté de décision qui leur est propre, que le brigadier Joachim était « un
Le poste de police, reculé à l’extrémité des baraquements, posé au bord de la route, avait une porte donnant sur une petite cour. Des couloirs, s’ouvrant dans les murs, conduisaient aux cellules, à la prison, à la salle de police, où l’on enfermait les disciplinaires, comme on disait là-bas, d’un mot solennel et administratif qui vous faisait peur. et
Ayant avisé un homme de garde qui musardaïit dans
la cour, le nez au vent et les mains dans les poches, le
° brigadier Joachim linterpella d’une voix joyeuse et
— Dites donc, la flemme! quand vous aurez fini de vous ballader à la papa. Vous faut-il une permission de vingt-quatre heures et les bottes de l’adjudant?
L’homme s’arrêta et se tournant vers le brigadier + attendit ses ordres.
Alors Joachim dit, lui lançant à la volée le trousseau de clefs :
— Faites sortir le Bagnard.
L’homme pénétra au fond du couloir. On entendit un bruit de serrures ouvertes, de verrous tirés, tout l’attirail formidable et compliqué, qui donne aux portes de prisons leur allure rébarbative.
| Comme il avait l’air misérable et malheureux, le | pauvre bougre ! dans cet uniforme de prisonnier qui est | déjà un vêtement de forçat. Une grande capote l’enve_ « loppait, usée et salie à force d’avoir traîné sur la planche | du bat-flanc. C’était un haïllon, une loque innommable, ._ dont la trame élimée apparaissait par endroits, une pauvre chose lamentable, qui, au contact des misères qu’elle avait abritées, semblait avoir pris quelque chose de leur détresse infinie, de leur muette désespérance. Les boutons étaient faits de rondelles de cuir, et les écussons qui ornaient primitivement le col graisseux avaient été décousus par le tailleur. Cela tombait piteusement le long de ce grand corps grêle, | semblable à une livrée d’infamie, à un vêtement de honte et de douleur.
Le pauvre diable n’avait pas chaud là-dessous. Son
pantalon de treillis, noué autour de ses godillots par | des courroies de cuir, était d’une minceur grelottante.
Dès qu’il eut fait trois pas dans l’étroite courette, le Bagnard chancela comme un homme ivre, étourdi sans doute par l’air vif et froid au sortir d’une longue claustration, puis il jeta autour de lui un regard sournois et inquiet, comme une bête traquée.
Yagde, il s’appelait Yagde. IL était bien connu de tout le bataïllon, comme une forte tête. Ayant tiré deux
| ans à Biribi, on l’avait renvoyé au trente-troisième d’artillerie pour y achever son temps. Il n’y était pas depuis trois semaines, qu’étant rentré un soir pris de boisson, il avait envoyé rouler d’un coup de tête dans le ventre le maréchal des logis de planton qui lui faisait des reproches sur sa mauvaise tenue. Alors on l’avait
le livre de la misère | enfermé en cellule, en attendant qu’il passät devant l le conseil de guerre.
D’habitude il était doux et serviable, mais très indiscipliné, savourant avec hauteur la légende de gloireque # lui valaient ses années d’Afrique. On n’avait qu’à le provoquer, il aurait tapé sur les sous-offs, pour rien, pour la gloire, pour le plaisir de montrer qu’il était resté la forte tête, dont tout le monde avait peur.
Le brigadier Joachim lui commanda:
— Allons, l’artiste, venez balayer le corps de garde.
Yagde obéit. Saisissant le tronçon de balai, fait de quatre brins de bouleau, qui traïînait dans un coin, il se mit en devoir de nettoyer la grande salle. Il travaillait avec lenteur, sans hâte, comme pour bien montrer qu’il obéissait parce qu’il le voulait bien; et de temps à autre il s’arrêtait pour souffler dans ses doigts gourds.
Son calot de drap noir, enfoncé sur ses oreilles, rejoignait le col relevé de sa capote; on ne voyait plus que deux petits yeux jaunes, qui luisaient et pétillaient de malice, dans sa face blême, hirsute, dont la barbe n’avait pas été rasée depuis au moins quinze
Quand ses yeux rencontraient le brigadier Joachim, il riait d’un bon rire confiant et ragaillardi.
La besogne terminée, il s’arrêta en face du supérieur, les mains croisées sur le manche du balai:
— Eh ben! vieux frère, tu vas pas me remboîter comme ça!
— Ça serait pas un coup à faire, vu que si l’adjudant rappliquait, ça pourrait des fois occasionner de la
| Alors l’homme de garde qui flänait dans le poste,
occupé à déchiffrer les pancartes qui ornent les murs,
plus d’une demi-heure. Y s’tirait des flûtes, rapport à sa bourgeoise qui doit l’attendre.
Joachim, délivré de sa crainte, déclara au Bagnard :
— Prends-en à ton aise, mon vieux. Pour ce que ça
Yagde alla s’asseoir dans la cour.
Il y avait dans un coin un amoncellement de couvertures et de couvre-pieds de laine brune, qu’on distribuait aux hommes punis, pour s’envelopper pendantles nuits d’hiver. Yagde s’y installa paresseusement, son grand corps recroquevillé, ses mains nouées autour de ses genoux. Il soufllait d’aise et de contentement, savourant dans la vie de misère le charme d’un moment d’oubli, si doux après les journées d’emprisonnement et de solitude. Ses paupières flétries, éblouies par le grand jour, battaient rapidement, avec un clignotement monotone, et cela lui donnait la laideur amusante d’un oiseau de nuit, surpris par la lumière au creux d’un vieux mur, et qui s’effare et qui s’étonne.
Il faisait très bon dans cette étroite courette! Un pâle rayon de soleil descendant comme au fond d’un puits, y découpait en sinuosités aiguës l’ombre du rebord des toits, et tombant sur le pavé gras, venait s’abattre justement sur le prisonnier, qu’il réchauffait de sa lumière triste. Amusé par cesoleil, Yagde allongeait ses mains amaigries, en pourchassait joyeusement autour de luiles atomes innombrables, semblait les caresser voluptueusement sur ses genoux, comme un animal câlin qui s’y serait installé sans façons pour ronronner et y dormir.
Il faisait très bon dans cette étroite courette! Un chat maigre qui courait sur les murs, dressait sur le ciel
pâle la ligne coupante de son échine anguleuse. Apercevant les hommes, il poussa un long miaulement triste et disparut. Un bruit confus arrivait jusqu’à eux, traversant les murs : quelque chose comme la respiration d’une bête repue, qui souffle devant sa crèche bien garnie, allongée sur la paille chaude de l’étable. C’était la machine à vapeur de la manutention voisine, dont le
Un peu de vapeur blanche sortant d’un tuyau d’échappement fusait dans le ciel pâle, comme un fin panache. La vapeur se condensant dans l’air froid, une petite pluie tiède tombait, mouillant le pavé dans un coin de
Et dans l’air flottait aussi une odeur exquise de pain chaud, qui venait des fours travaillant sans relâche dans les bâtiments de la manutention. Prenant sa tête dans ses mains, le pauvre diable s’était mis à rêver longuement. Éveillé par des associations mystérieuses, flottant dans sa cervelle aux idées rudimentaires, tout son passé lui revenait : il se revoyait tout enfant, jouant dans le petit jardin clos d’osiers secs, sur la pente d’une vallée des Vosges, alors que sa mère faisait cuire le pain et qu’une odeur fine de galette au lard trainait sous les pruniers, étendant dans le ciel vide leurs
Le brigadier Joachim à son tour parut avoir de cette mélancolie une conscience obscure. Quelque chose monta en lui de vague, de doux et de fort. Il se prit à répéter des paroles confuses, tandis qu’il jetait sur le Bagnard un regard attendri :
— Pauvre zig: En v’là un qu’a pas de veine! Des hommes, c’est pourtant pas des chiens…
C’était un accès de pitié, pitié cordiale et rude, franche comme un coup de vin bu dans l’auberge, à la fin d’une journée de travail et de chaleur. Il lui sembla que son cœur était tout chaviré. Pitié mélangée d’un sentiment d’égoïsme, comme toutes les pitiés humaines, car, en songeant aux misères qui attendaient le pauvre bougre, il s’estimait heureux d’être docile et discipliné, et de n’avoir plus que deux cent trente jours à faire.
Pendant quelques instants, il s’aima dans la personne de ce misérable.
L’autre parut s’en apercevoir. Quelque chose de vague qui ressemblait à un sourire flotta autour de ses lèvres minces, et fixant sur le brigadier ses petits yeux aigus,
il engagea la conversation.
— Fait rien friot là dedans. Cette nuit j’ai pas pu dormir. J’avais les pattes gelées. J’ai passé plus de trois heures à battre la semelle contre ce mur.
— Combien d’jours que t’as encore à tirer?
— Encore douze jours. Et puis les cognes viendront me prendre, et quand j’aurai passé au tourniquet, on me
Il s’arrêta et reprit :
— J’en ai ma claque, tu sais! Pour ce que je fais ici, je serai aussi bien là-bas, puisqu’eux autres ne veulent rien savoir de ma gueule.
Eux autres, qui? On ne savait pas. L’adjudant, les maréchaux des logis, les officiers, l’institution formidable, qui usaient de leur pouvoir et de leur force, qu’il devinait confusément ligués contre lui, pour l’empri-
le livre de la misère
sonner, le punir, briser à force de privations cette ; volonté têtue qui ne voulait pas plier, se rendre maniable et docile.
Eux autres… Ils avaient raison, puisqu’ils étaient les plus forts.
— Au tourniquet, Ça va vite, un qui dégoise, et l’autre qui jabote. Enregistré, pesé, on est emballé avant d’avoir dit ouf. Ça y est, ma vieille. à
Alors en phrases courtes, qui s’épeuraient, qui semblaient chanceler devant une vision morne, d’une désolation infinie, il dit la vie des disciplinaires, la vie qui se traîne sous le soleil accablant, au ras des sables embrasés, comme un grêle cheminement d’insecte perdu dans toutes ces étendues éternellement silencieuses. Là-bas, là-bas. Il dit les soirs flamboyants, alors que des ombres fauves tombent des tentes de toile, et qu’on se traîne haletant sur le sol, pour y boire un peu de
Des expressions lui revenaient à la mémoire. Là-bas on vous fait botteler du sable. Et il répétait ce mot, qui rendait bien cette vie monotone, ce travail vain et inutile, ce long labeur des jours, broyant la vie, comme le grain sous une meule.
Alors Joachim le consola. Il finirait par faire son temps et il rentrerait au patelin.
L’autre eut un geste las : c’était trop loin. Pourtant il se ravisa, et jetant un coup d’œil soupçonneux autour de lui, exploitant le mouvement de sympathie, il +
— T’as pas un peu de tabac?
Joachim hésita un moment, puis tirant une grosse
blague en vessie de porc, il la jeta au Bagnard
Alors l’autre roula une cigarette, et il se mit à la fumer lentement, à petits coups, tirant des bouffées régulièrement, savourant avec une inexprimable satisfaction ce plaisir dont il était privé depuis de longues
Suivant d’un regard amusé les volutes de fumée qui dans l’atmosphère calme de la petite cour, il continuait sa conversation avec le brigadier, s’interrompant parfois pour trancher d’un geste coupant de sa main les anneaux bleuâtres, qui se séparaient en tronçons aériens et ne parvenaient pas à se rejoindre.
Une joie intense passa dans ses yeux et il savourait toutes ces choses.
Tout à coup la silhouette maigre de Cri-Cri s’encadra dans la porte du corps de garde :
— Eh bien, mes gaillards, on ne se refuse rien! Vous
faut-il un billard, un jeu de cartes, l’apéritif. Faudrait voir à le dire. Brigadier Joachim, vous allez vous faire relever de garde, vous monterez vous mettre en tenue de prison, et on vous bouclera de pied ferme. Quatre jours, je vous flanque quatre jours, et je vous préviens
’ que ceux-là feront des petits, chez le major, quand je vous aurai porté le motif, un motif arabe! Ça vous apprendra à faire votre service…
Le brigadier Joachim s’éloigna, le dos rond, résigné. Yagde s’était relevé, avec une détente soudaine de son grand corps, comme une bête qui va bondir. Il dévisagea l’adjudant qui le couvrait d’un regard clair; puis s’étant ravisé, il éteignit soigneusement la cigarette à
le livre de la misère demi fumée, la mit dans son calot de drap qu’il enfonça sur ses oreilles d’un air de défi.
Cela fait, il rentra dans sa cellule, dont il ferma la | porte lui-même.
Madame Léocadie Martin rêvait assise à sa fenêtre.
Elle habitait avec son mari un petit logement, au fond d’une vieille maison donnant sur les remparts. Malgré l’indemnité que le régiment leur accordait, ils trouvaient ce loyer très cher; les petites villes de garnison dans l’Est, resserrées dans la ceinture de pierre de leurs remparts, s’entassent dans un pêle-mêle confus, les maisons ayant l’air de se chevaucher, de grimper les unes sur les autres, et la place y fait défaut.
Ce logis sentait le moisiet le renfermé. Une fraîcheur humide vous tombait sur les épaules, dès qu’on péné- trait dans le long couloir. Les pièces étaient dallées de carreaux luisants, où les pieds des meubles se reflé- taient. Le mobilier sommaire, décent et pauvre, avait été acheté au bazar. Sur le papier de mode ancienne, des nénuphars en bouquet mettaient le long des murs la douceur sinueuse des plantes d’eau. Lorsqu’on ouvrait une porte des bouffées d’air lourd arrivaient, charriant cette odeur fade de passé qui traine au fond des vieux logis, où n’a jamais pénétré le soleil.
Par les vitres verdies, on voyait un coin d’une petite cour; une fontaine qui coulait sans cesse, laissait tomber dans un bassin de ciment son filet d’eau que le vent crispait, tordait, égrenait sur le pavé en un ruissellement interminable de gouttelettes. Et ce bruit de
pluie ininterrompu, ce chantonnement de source mélancolique était plus triste que tout le reste.
Un vol de pigeons tourbillonnant vint s’abattre en face d’elle, sur le rebord du toit. Ayant animé joyeusement le vide de la palpitation de leurs ailes blanches, ils descendaient des hauteurs du ciel bleu, et se posaient sur le zinc de la vieille gouttière, en rangs serrés, bombant leur poitrine, gonflant leur jabot, étalant les reflets changeants de leur plumage couleur de perle. Parfois l’un d’eux, d’un geste vif et coquet, tournait un peu le cou pour plisser les plumes, de son bec
Madame Léocadie rêvait toujours.
Ayant contemplé la fine collerette qui ornait le cou d’un mâle superbe, campé sur le rebord du toit avec un dans ses souvenirs. Où avait-elie rencontré une nuance aussi délicieuse, aussi caressante, un pareil rose noyé dans du bleu. Et soudain elle se rappela une robe qu’elle avait portée, quand elle était toute petite fille, une robe qu’on avait taillée dans un falbala de grand mère et qu’elle avait aimée, parce qu’elle allait bien avec le blond cendré de ses cheveux.
Et ce souvenir lui fit de la peine, l’ayant rejetée au fond de son passé, au temps où toutes les choses autour d’elle se faisaient bonnes et accueillantes.
Soudain quelqu’un fit du bruit dans la cour : tous les pigeons prirent leur vol à la fois, emplissant le ciel vide du battement de leurs ailes, égrenant dans l’espace une blancheur sonore. Ils montaient, ils montaient, ivres de lumière, et quand leur vol planant se fut élevé très
le livre de la misère | haut, tous partirent d’un même mouvement vers la | campagne, vers la plaine sans fin où les rivières glissent mollement et brillent par endroits sous le pâle soleil de novembre. Et il parut à madame Léocadie Martin qu’ils avaient \ emporté un peu de son bonheur dans leur fuite. à C’était une petite femme maigre et insignifiante, ayant 4 des frisures blondes serrées sur les tempes et sur le f front, qui lui donnaient une apparence de placidité 1 moutonnière. Elle frissonna, et croisa soigneusement sur ses épaules étroites une fourrure à bon marché, un f renard tacheté qui perdait ses poils. | Autour d’elle, le silence se faisait plus profond, plus Î hostile, plus maussade.Les meubles épars sur la nudité des murs semblaient se renfrogner, s’enfoncer dans des F coins d’ombre avec des attitudes sournoïises. Jamais la vie ne lui avait paru plus triste que ce jour-là : devant elle s’ouvraient des abimes de désolation, et elle se penchait sur le bord, se complaisant dans cette sensation de vertige. Cela venait de partout à la fois, du passé mort, de l’avenir lugubre, des meubles à bon j marché et des soucis d’argent. Et il lui semblait qu’un être nouveau surgissait en elle, qui avait un regard plus ; net et plus clairvoyant pour discerner l’irréparable médiocrité de son existence. Elle se mit à faire le tour de sa détresse avec une sorte de satisfaction, un renon- t cement triste et doux. Comme un général vaincu qui descend de cheval après sa défaite pour manger un morceau de pain dur, accablée et souriante, elle eut plaisir à s’asseoir sur les ruines de son existence. Tout son passé lui revenait : .… Comme c’était loin tout cela ! Elle croyait voir encore |
| la grande place où s’ouvrait la boutique de son père,
| marchand de graines à Nancy. L’ombre tombant des tours de la cathédrale versait sur les pavés vieillis une fraîcheur silencieuse. Les jours de marché, tout cet
_ espace vide se peuplait du frissonnement tiède destoiles
étendues au-dessus des boutiques des vendeurs. Des riflards de cotonnade bleue avaient poussé au matin comme des champignons après une averse. Des voix montaient, à qui les inflexions du patois lorrain donnaient une saveur agreste. Par moments, la corne du tramway jetait un son rauque, qui détonnait dans ces bruits de campagne, piaillement de volailles, jacassement des canards, criailleries des paysannes.
Elle fermait les yeux, murmurant des choses confuses entre ses dents, caressant dans le silence la volupté de cette évocation.
Il y avait aussi des pigeons, là-bas.
Certains jours, ils animaient la grande place vide de leur piétinement vif et menu. Ils descendaient des toits voisins et des tours de la cathédrale, picorant le long des pavés. Elle ne se lassait pas de les regarder. Ils étaient si familiers qu’on aurait presque pu les attraper au passage. Mais ils voletaient un peu plus loin, d’un vol tranquille et confiant, ayant la notion de la distance qui les mettait hors d’atteinte. Un chien qui flänait se jetait étourdiment dans leur troupe, ils partaient tous à la fois, avec ce grand battement d’ailes vibrantes, qu’elle croyait entendre encore, s’enlevant sous le nez de l’animal ahuri, qui battait en retraite, la queue entre les jambes.
Puis elle retomba de nouveau dans le présent :
Quelle précipitation irréfléchie l’avait poussée à
le livre de la misère accepter en mariage ce sous-officier sans avenir qui se présentait. La solitude qui l’attendait dans cette bourgade perdue des Vosges l’effraya. Elle se mit à haïr ce mari, à l’exécrer de toute la profondeur des désillusions qu’il avait apportées avec lui.
Heureusement qu’elle serait délivrée de sa présence ce jour-là. Il l’avait avertie qu’il serait retenu à la caserne par les nécessités du service.
A ce moment une ombre furtive se glissa dans le corridor. Madame Léocadie Martin se retourna : elle reconnut le visiteur, et courant vers lui, elle s’écroula dans ses bras, elle s’affala sur sa poitrine avec un grand cri de soulagement :
— Ah! Georges, comme tu as bien fait de venir. J’allais
- aller chez toi, tellement j’étais triste.
Cri-Cri se dirigeait vers sa maison, ayant terminé son service plus tôt qu’il ne pensait.
Il se sentait tout joyeux, le corps reposé et l’âme alerte. Il songeait avec attendrissement à la vieille paire de pantoufles, qui l’attendait, sous le poêle de faïence, au fauteuil de cuir doucement affaissé, dont la courbure était si accueillante. Il passerait une fin de journée heureuse, occupé à relire des vieux numéros d’un journal de chasse et de pêche, combinant aussi des projets pour son séjour à la campagne, sirotant à petits coups des verres d’un excellent kirsch, limpide comme de l’eau de roche, pendant que sa femme à côté de lui travaillerait à son éternel ouvrage de tapisserie.
| Quelle bonne surprise pour Léocadie, qui, depuis
quelque temps, se plaignait de sa solitude. | Il pénétra dans le corridor obscur, étouffant le bruit | de ses pas. Il n’y avait personne dans la salle à manger. | Soulevant une portière de drap, il entra dans la chambre | Un cri d’épouvante l’arrêta comme il se dressait sur | le seuil. Les rideaux de la fenêtre étant tirés, il ne | distinguait rien dans l’ombre; puis ses yeux s’étant, | habitués à l’obscurité, il aperçut deux têtes sur le même oreiller, deux visages convulsés quile regardaient,
Il comprit; s’élançant vers le lit dont la blancheur vague s’étendait dans l’ombre, il poussa un juron :
— Ah! nom de Dieu, j’vas vous apprendre à vivre.
| Soudain ses regards tombèrent sur un objet étrange, insolite, qui se pavanait sur une chaise au pied du lit. C’était un képi d’oflicier, un képi tout neuf, de drap brillant, aux galons d’or fin, qui arrondissait sa coiffe brillante et jetait dans un -rai de lumière filtrant entre les rideaux le miroitement de sa visière vernie.
Alors il considéra l’homme et le reconnut.
Son lieutenant, son propre lieutenant, le lieutenant Georges Michallet qui était couché avec sa femme !
Une immense stupeur l’écrasa.
Du même coup le geste de menace ébauché se dé- tendait; les poings lancés en avant coulaient le long des hanches, tombaient, s’ouvraient sur la couture du pantalon, tandis que, les talons se rejoignant, Cri-Cri prenait instinctivement cette raideur automatique, cette attitude « en bois » qui marque le respect vis-à-vis d’un supérieur.
le livre de la misère
Puis, la main portée à la visière du képi, esquissant un vague salut, il bredouilla une excuse, et sortit :
Alors le sentiment du ridicule lui vint, très net : ïl rougit, haussa les épaules. Il entendait l’officier qui se rhabillait derrière lui, à la hâte; des froissements d’étoffes glissaient, rapides et maladroïts. Puis le lieutenant passa devant Cri-Cri, sans dire mot, correct, une badine à la main. Il se coula sans bruit le long des murs du corridor sombre.
Et Cri-Cri eut la sensation effarante que la chose n’avait pas eu lieu.
Il sortit : la silhouette de l’officier disparaïissait au tournant de la rue.
Cri-Cri chancelait comme un homme ivre : toutes ses idées tourbillonnaient ; emportées dans un vol bizarre et menu, comme ces débris de papier et ces fétus de
paille, que le vent d’automne s’amusait à faire tournoyer à l’angle d’un vieux mur.
Nul accès de rage! Aucun projet de vengeance! Le coup de massue qu’il avait reçu sur la tête, agissant à la facon d’un anesthésique, lui enlevait presque la sensation de sa propre existence. Ce qui surnageaït dans ce vaste naufrage, c’était un immense étonnement, qui montait, qui s’étalait, comme un large flot, où allaient sombrer toutes choses.
Il marchait dans le labyrinthe des petites rues, sentant les pavés pointus pénétrer dans la semelle de ses chaussures. Un chien qui passa lui parut un animal extraordinaire, venu d’un continent mystérieux. Il suivit d’un regard curieux sa flânerie nonchalante, le long des
murs. Et trois maraîchers qui revenaient de leurs jardins lui causèrent une sorte de stupeur, comme s’ils avaient marché sur la tête.
Ii vivait dans un cauchemar, promenant autour de lui des regards d’halluciné. Et il s’attendait à chaque instant à voir les maisons tournoyer dans une ronde fantastique, les monts lointains se rapprocher et se
Il croisa au passage une compagnie d’infanterie qui rentrait à la caserne: s’arrêtant sur le bord du trottoir, il inspecta scrupuleusement la tenue des hommes et le détail de leur équipement, par une habitude du métier, un zèle professionnel plus fort que tout. Il se fit cette réflexion qu’ils portaient la crosse de leur fusil à plat sur l’épaule, au lieu de la tenir verticalement comme faisaient les hommes de l’artillerie ; ainsi l’arme oscillait moins dans les cahots de la marche. Et ce détail remarqué lui fit du bien, lui permettant de se rattraper à un point fixe dans le désarroi où s’éparpillaient ses
Puis une douleur l’envahit, aiguë et lancinante.
C’était tout au fond de son être une blessure sournoise, oblique, térébrante comme un trou de vrille; et cela se prolongeait, avec des élancements douloureux, comme une piqûre inlassable, et il lui sembla que tout son bonheur fuyait par là.
Finis les projets d’existence, de calme loisir à deux, dans la maison de campagne, qu’on achèterait! Finies, les parties de dominos, et les flâneries sur les bords du ruisseau, à l’ombre des saules, les jours de pêche à la ligne, alors qu’on suit des yeux machinalement le
tournoiement du bouchon emporté dans les remous!
le livre de la misère |
Ilirait là-bas, mais seul, car il n’emmènerait pas cette gueuse ! Il n’aurait personne pour le soigner ni s’occuper de lui. Il serait un vieux garçon, comme les autres, | maniaque, malade, indifférent à tous. Et on le laisse- | rait crever dans son coin.
Alors il lui sembla qu’il touchait le fond de sa détresse, | qu’il n’irait pas plus loin dans cette descente de noyé, | englouti par l’eau noire.
Et il s’attendrit sur sa misère, il fut prêt à pleurer sur lui, goûtant dans cet anéantissement une sorte de
— Aurait-on jamais cru? Une femme si douce, si posée, si tranquille. Ah! la meilleure ne valait rien et elles étaient singulièrement douées pour le mal et la tromperie, avec leurs airs sournois, leurs calmes menteurs d’eau dormante ! Cette gueuse, qu’il avait épousée pour ses beaux yeux, car elle n’avait rien, que sa chemise! Il la renverrait dans ce costume sommaire,
il la cinglerait de sa cravache, et tout le monde assisterait à son embarquement, à la gare, dans cet état.
Un afllux soudain de sang lui monta à la tête; il vit |
D’un geste brusque, il arracha le col de son dolman, il l’ouvrit, alors il se mit à respirer bruyamment, aspirant l’air vif à pleins poumons, comme pour échapper à l’asphyxie, et il promena encore autour de lui son
Alors seulement il pensa à l’autre. L’autre! Un oficier !Il ne s’y arrêta pas, sentant tout son frémissement de colère s’abattre et tomber devant la situation sociale du malfaiteur, comme un oiseau qui, d’un vol étourdi, aurait donné de la tête contre un mur.
Il marchaït toujours.
Une sorte d’instinct surnageant en lui, le ramena à la caserne. Son corps le conduisait, avec l’allure mécanique d’un somnambule, retrouvant le chemin parcouru tous les jours, avançant dans une rêverie inconsciente, comme le cheval qui a perdu son conducteur et qni retourne à l’écurie.
Il était dans la cour du quartier. Il alla s’asseoir sur un banc, sous la fenêtre de la salle des rapports et la tête dans ses mains, il se prit à rêver longuement. IL se sentait mieux là; des palissades de pieux, des toits de planches alignant leur fuite parallèle, des choses tant de fois contemplées émanait une douceur confuse, qui lui apportait une sorte de protection, un sentiment obscur de réconfort.
Quel recours avait-il contre l’autre? Aucun! Il sentait bien qu’il se briserait à la hiérarchie. Mais pourquoi l’autre, sachant cela, avait-il abusé de sa situation pour commettre cette infamie ?
Et cette constatation allant éveiller tout au fond de son être le sentiment de la justice, il lui sembla que toutes ses pensées chaviraient. A quoi bon, alors, avoir passé sa vie à pourchasser de pauvres diables, à traquer le gibier humain, à user de son autorité, pour en arriver là? Ils n’avaient pu se défendre, les pauvres bougres, pas plus que lui ne le pouvait à cette heure. Quel était le sens de tout cela ? Et ce fut comme une illumination soudaine, une brusque lueur d’éclair qui, fouillant sa vie passée, lui montra la profondeur de son
On eût dit qu’un être nouveau surgissait en lui, doué d’un regard plus aigu et plus clairvoyant. Il éprouvait
le livre de la misère
la sensation d’étonnement particulière à un imbécile qui se réveillerait intelligent, et se sentirait double. Un autre jugeait, pensait, tranchait à sa place. Et cet autre faisait ce que lui n’avait jamais fait : il se promenait derrière les choses, il en apercevait l’envers, et ne se laissant pas duper par les mots, il mesurait toute
la vanité des affirmations qu’ils expriment. .
Soupesant dans sa main ces choses formidables, le règlement, la discipline, l’institution vénérée, il s’é- tonnait de leur trouver la légèreté d’une noix creuse.
Son désarroi moral se compliqua d’une sorte d’effroi
Alors il se mit à penser tout haut, perdant la tête:
— Bon sang d’ bon Dieu, voilà que je deviens anarchiste !
Il se leva ne pouvant plus tenir en place, et se mit à errer dans tous les coins du quartier, dévidant jusqu’au bout, comme poussé par une force inconnue, l”écheveau embrouillé de ses pensées.
Une porte était devant lui; posant machinalement la main sur la clanche rouillée, il ouvrit.
Un spectacle étrange s’offrit à ses yeux. Dans l’étroite courette du bâtiment des hommes punis, où le soir versait une ombre tiède, le brigadier Joachim et le bagnard Yagde, confortablement installés sur un amoncellement de couvertures, jouaient aux cartes, sous la surveillance débonnaire et bienveillante du nouveau brigadier de garde, qui s’étant attendri sur leur misère, les avait fait sortir deleurs cellules… Ah!les gaiïllards, ils s’en payaient du bon temps! Ils abattaient les cartes graisseuses avec de grands éclats de voix et le brigadier avait l’air de s’intéresser au jeu; un banc du
| poste posé en travers leur servait de table et Cri-Cri y
| voyait arrangés dans un pêle-mêle réjouissant à l’œil, un morceau de papier où s’étalait de la charcuterie, un , paquet de scaferlati supérieur laissant déborder sa À chevelure brune et trois verres, oui, trois verres où l’absinthe mettait son reflet trouble et opalescent.
La fumée des pipes s’étalait au-dessus de leurs têtes, comme un brouillard.
Au bruit que fit la porte, ils s’étaient retournés, béants, stupides, et déjà Yagde, d’un mouvement rapide de chat surpris, allongeait sa patte sur le paquet de tabac pour le mettre en lieu sûr.
Mais que se passa-t-il? Ils ne pouvaient en croire leurs yeux ? Leur stupeur devenait de l’idiotie….
Cri-Cri sourit, haussa imperceptiblement les épaules, et passa son chemin, ayant fermé la porte derrière lui, tout doucement.
Trois jours après ! Toute la batterie est partie de bon matin, en marche dans le secteur. On a pivoté dans les terres labourées ; dans une batterie enterrée au coin d’un bois, on a fait un simulacre d’attaque et de défense : on est las, harassé, fourbu, et maintenant qu’on s’en revient, on donne un dernier coup de collier dans attente du bon gîte et de la soupe chaude.
Les quarts, bien astiqués, jettent une lueur blanche dans le dos des hommes. Les étuis-musettes dégonflés, car on a mangé le repas froid qui s’y trouvait, pendent comme des loques fripées. Les kilomètres succèdent
le livre de la misère aux kilomètres, et de temps à autre on jette un coup d’œil sur le talus de la route, dans l’espoir de rencontrer la borne qui indiquera qu’on avance.
Bon Dieu, comme c’est long! On n’arrivera donc ,
Des Vosgiens dont les pieds saignent dans leurs chaussures, habitués qu’ils sont dans leur pays à porter | des sabots, marchent d’un air empêtré, n’osant poser le | pied sur le sol. Instinctivement, ils cherchent le bord | de la route, où la terre est feutrée d’un peu d’herbe |
Le capitaine marche en tête de la batterie, doucement balancé sur sa jument somnolente. Le lieutenant, chaussé de houseaux, arpente allègrement, tirant de temps à autre une bouffée de sa courte pipe de merisier.
Cri-Cri s’avance tout songeur, portant à son bras la coquille de son grand sabre.
Il fait un froid terrible. Les grands arbresapparaissent, étendant sur le ciel la maigreur de leurs branches, saupoudrées de givre. Tous les bruits se sont tus, comme gelés eux aussi, par cet air meurtrier qui tue les Ÿ êtres et les plantes, et les champs étendent de tous côtés leurs ondulations mornes qui vont se perdant sous des rideaux de brume.
Alors un farceur a une bonne inspiration. Il va chanter un peu pour marquer la cadence du pas, remettre du cœur aux ventres, et ragaillardir les esprits. Et les refrains de la caserne défilent, égrenant dans l’air froid leur cocasserie stupéfiante : on chante « le petit tam-
bour qui revenait des Flandres » et « le cantonnier qui cassait des tas de cailloux ».
Mais les chants hésitent, ne peuvent se lever dans cet air froid, au milieu de la lassitude générale. Ils tombent tout de suite dans l’indifférence, comme au fond d’un trou, ils s’y traînent, ils y engluent leurs ailes.
Un homme se tient sur le bord de la route. C’est le brosseur du capitaine. Venu au devant de la troupe pour affaire importante, il tend à son « patron » un pli cacheté et prend sa place dans le rang.
Le capitaine ouvre le pli, s’approche de Cri-Cri et lui dit tout bas quelques mots.
Mais que se passe-t-il ? Les pas sonnent alertes sur la route : les quarts, secoués dans le dos des hommes, battent une mesure joyeuse, les sacs, qu’on relève d’un coup de coude vigoureux, ne pèsent plus lourd aux
Le brosseur a parlé; il a dit la nouvelle : cela se répand comme une traînée de poudre; des premiers rangs où le brosseur se trouve, jusqu’à l’arrière-garde, c’est un frémissement de joie qui court, s’insinue, se glisse, et gagne de proche en proche. Des soldats qui ont mal compris se penchent vers leur voisin et se font répéter la chose. Et cette rumeur collective est si vivante et si joyeuse, qu’elle transforme en un instant le morne cheminement de la troupe lasse en une marche alerte et cadencée.
Ça y est! On est débarrassé de Cri-Cri! Son affaire s’étant ébruitée, on l’a changé de bataillon, en attendant sa mise à la retraite.
Alors dans ce grand silence que rythmait le battement 1 des pas, le cliquetis des fourreaux de baïonnettes, et f le bruit des quarts secoués au dos des hommes, la Lo grosse voix de l’Alsacien Meyer monta, ironique. . Il chanta la chanson du Beau Meunier : a: O beau meunier, tu es cocu, il En passant par ton moulin, {
L’air était allègre, le rythme cadencé. Tout le monde 4
reprenait le refrain en chœur : 1] Les voix fortes allaient au loin dans la tranquillité b dormante du silence hivernal. Un homme ivre de joie, 4 ne se contenant plus, saisit son képi, l’accrocha au baut (4 de son mousqueton et arbora le tout au-dessus des 1 têtes, comme un drapeau. Les Vosgiens, dont les pieds k saignaient cependant, se mirent à gambader sur le bord ï de la route. Ils jetaient de côté et d’autre leurs grandes dl jambes et leurs grands bras, et quand ils se heurtaient, L ils échangeaient des embrassades. ;. Cri-Cri marchait à petits pas, lourd de rêverie, se à laissant distancer par la colonne. ï Au loin, tout au loin, sous les arbres blancs de givre, il il n’y avait plus qu’un tourbillon de poussière où dispa- | raissait la troupe gesticulante ; dans Pair, planait If toujours la clameur vengeresse.