VI-3 · Troisième cahier de la sixième série · 1904-11-05

Zangwill

Charles Péguy

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à ce qu’il y a d’original et comme d’inédit dans la société moderne ; il est sans théorie, il n’a d’enseignement que , celui du travail et de la vie ; le sentiment direct des maux, dont il est le premier à souffrir, le porte à chercher et à accueillir l’idée des réformes nécessaires. Il prend les choses 4! au point où elles sont; il ne s’attarde pas à sonder les inten- 4! : : tions de Dieu, il accepte le monde, tel qu’il lui est donné, l pour la matière à laquelle il appliquera son intelligence et |! sa volonté. Sa morale n’est pas d’obéir aux ordres d’un , souverain céleste, elle est l’action sur la terre, elle consiste à faire sa besogne d’homme, en améliorant la société ; humaine. Son idéal et sa foi se résument dans la volonté du règne de la justice sur la terre. 22 Mais si la foi mystique, avec ses espérances intemporelles, peut s’enfermer dans la contemplation et la prière, celui qui veut agir, modifier ce qui est, Lôt ou tard découvre qu’il 1 ne suffit pas d’annoncer qu’il va se passer quelque chose ; | et de se croiser les bras. Le verbe de l’homme n’est pas | créateur. Parler n’est point encore agir; pour agir, il faut A! traduire son idéal en fins définies et conçues dans leur 2 rapport aux moyens qui permettent de les réaliser. L’action J positive suppose la science, condition de la puissance. E « Nous avons besoin d’hommes conscients » est un des mots qu’on entend le plus souvent répéter dans les U. P. Entendez D |! que les choses ne se font pas toutes seules, mais par l’intel- : ligence et pag l’énergie des individus. La société n’est qu’une 4 abstraction quand on la sépare des éléments vivants qui la : composent. L’individu doit agir sur lui-même et sur les autres, créer les sentiments nouveaux sans lesquels la 4 société de demain ne sera qu’une forme inédite des tyrannies : anciennes. L’U. P. répond à cette conscience de la nécessité 4 de leffort de chacun pour le salut de tous. Elle vivra, elle d Ÿ se développera, si le socialisme, en prenant ce mot au sens 11 le plus large, cesse d’être une philosophie générale de E. l’histoire, une théorie de la nécessité, qui permet d’attendre « le bien au lieu de le faire, parce qu’il est déjà réel dans les 1 lois de l’évolution sociale ; s’il passe de la phase théorique # et mystique à la phase réaliste, positive et pratique ; s’il ne a. se borne plus à la constitution de partis politiques, de sectes 1

qui se divisent, s’opposent et se déchirent; s’il se résout en $ œuvres multiples, reliées les unes aux autres, qui fassent l’éducation morale et sociale de tous ceux qui y collaborent, commençant tout à la fois la société future et préparant des hommes capables et dignes de la réaliser.

Toute la copie de ce cahier nous a été fournie par la Société des Universités Populaires.

Les documents que l’on va lire ne se rapportent qu’à des Universités populaires de Paris et banlieue. Il est naturel de classer ainsi, en un premier groupe, les U. P. parisiennes,

Les U. P. de Paris et banlieue diffèrent beaucoup entre elles; elles présentent cependant de grandes analogies aussi, étant nées et s’étant développées dans un milieu défini sous l’influence de préoccupations intellectuelles

On ne trouvera pas ci-après des renseignements spéciaux sur toutes les U. P. La Société des Universités Populaires n’a reçu de notices que des U. P. qui désiraient faire connaître quelque particularité de leur naissance récente, de leur développement, de leur situation. Et les notices ? publiées ici ont toutes été rédigées en avril-mai 1901; elles

_ n’indiquent donc pas la situation actuelle, elles montrent les résultats de l’hiver 1900-1907.

La Fraternelle, troisième arrondissement, datée d’avril

Union Mouffetard, cinquième arrondissement, signé les secrétaires; lu et approuvé én séance du comité d’administration, le 20 avril 19071;

Le Contrat Social, Université Populaire des quartiers de Chaillot et de la Porte Dauphine, seizième arrondissement, :

L’Éducation sociale de Montmartre, dix-huitième arrondissement, avril 1901, signée madame W.;

La Maison commune, dix-neuvième arrondissement, mai

Fondation Universitaire de Belleville, dix-neuvième arron-

La Semaille, vingtième arrondissement, avril 1901; )

L’Emancipation de Vincennes, Vincennes, mai 1901; e

La Vérité, Levallois-Perret; É

L’Avenir, Colombes, avril 1901; É.

Les principales difficultés que rencontrent les U. P. de = Paris sont d’ordre budgétaire. Ces mêmes diflicultés sont À moindres dans la banlieue, et beaucoup moindres dans les 4

Il est utile de les signaler en publiant la note ci-après È d’Édouard Dujardin, qui a rempli les fonctions de secré- u | taire adjoint de la Société des Universités populaires depuis sa fondation, et qui connaît bien la question; 2

Édouard Dujardin, — la question budgétaire ; ;

Liste et adresses des U. P. de Paris et banlieue à la date du premier mars 1902; Paris ; banlieue; |

Onzième cahier de la troisième série, un cahier blanc | de 252 pages, bon à tirer du mardi 18, fini d’imprimer 1 du jeudi 20 mars 1902; trois francs cinquante LI

RomaIN RozLAnD. — Le 14 juillet, action populaire, 4 trois actes, — pièce représentée pour la première fois au théâtre de la Renaissance-Gémier, le 21 mars 1902; LI dédiée au peuple de Paris; la scène à Paris, du 12 au M, 14 juillet 1789; en épigraphe : Pour qu’une nation soit |

libre, il suffit qu’elle le veuille, la Fayette, 11 juillet 1789;

L’auteur a cherché ici la vérité morale plus que la vérité anecdotique. Il a cru devoir user, dans cette action qu’enveloppe une poésie légendaire, de plus de libertés avec l’histoire qu’il ne se l’était permis en écrivant Danton. Dans cette dernière œuvre, il s’était astreint à serrer d’aussi près que possible la psychologie de quelques personnages : car le drame tout entier était concentré dans l’âme de trois ou quatre grands hommes. — Ici, rien de pareil : les individus disparaissent dans l’océan populaire. Pour représenter une tempête, il ne s’agit pas de peindre chaque vague, il faut peindre la mer soulevée. L’exactitude minutieuse des détails importe moins que la vérité passionnée de l’ensemble. Il y a quelque chose de faux et de blessant pour l’intelli-

| gence dans la place disproportionnée qu’ont prise aujour-

| d’hui l’anecdote, le fait divers, la menue poussière de l’histoire, aux dépens de l’âme vivante. — Ressusciter les forces

| du passé, ranimer ses puissances d’action, — et non offrir

| à la curiosité de quelques amateurs une froide miniature, plus soucieuse de la mode et du costume que de l’être des héros; — rallumer l’héroïsme et la foi de la nation aux flammes de l’épopée républicaine, afin que l’œuvre inter-

rompue en 1794 soit reprise et achevée par un peuple plus mûr et plus conscient de ses destinées : tel est notre idéal. Si nous ne sommes pas assez forts pour le réaliser, nous le sommes toujours assez pour y travailler de notre mieux. — La fin de l’art n’est pas le rêve, mais la vie. L’action doit surgir du spectacle de l’action.

Douzième cahier de la troisième série, un cahier jaune de 72 pages, bon à tirer du samedi 5 avril 1902;

un franc

Dernière page et couverture; A. Lavy; l’œuvre de

Treizième cahier de la troisième série, un cahier blanc de 88 pages, bon à tirer du samedi 12, fini d’im- 1 primer du mardi 15 avril1902; un franc 4 JÉROME ET JEAN THARAUD. — Dingley, l’illustre écrivain; — dédié à la mémoire de Mr. Cecil Rhodes, mort ne avant la consommation de son injustice; fini d’écrire à : Partout où l’on parle anglais, personne n’ignore le nom # | de l’illustre écrivain Dingley. Les enfants eux-mêmes le /°® connaissent : maint d’entre eux apprend à lire dans ses n | livres. C’était un homme d’une gaieté, d’une fantaisie, d’une EC l’aurore du monde, dans un temps où les sens des hommes * rivalisaient avec ceux des bêtes. Qu’il décrivit une forêt 4 vierge de l’Inde, un office de commerce dans la cité de 5 4 Londres, un lever de soleil sur la mer des Tropiques, un à crépuscule d’Europe occidentale sali par la fumée des * usines, sa vision toujours si imprévue était celle d’un rs < homme qui ouvre sur tous les spectacles du monde des 4 yeux neufs. Ses histoires étaient peintes avec l’exactitude Fe. d’un réaliste japonais ou la folle, la délicieuse fantaisie 4 d’un poète persan. Les personnages de ses contes habi- É taient presque tous un pays où la puissante imagination de % ? - l’homme a poussé des fleurs merveilleuses : les plaines du F Gange, témoins de l’effort le plus désespéré des penseurs 4 pour découvrir un sens à la vie. Du contraste entre les : préoccupations mesquines des Européens émigrés là-bas et ‘ une civilisation indigène saturée par les rêves des philo- D: sophes morts il y a des milliers d’années Dingley avait su 4 tirer les effets les plus saisissants. Car lui, dans sa cer- u velle d’artiste né sur cette terre, il unissait l’esprit pratique, + concret, des hommes de race anglaise à l’âme insatisfaite de la vie et passionnée pour le rêve d’un Hindou : il avait 4 lardeur d’un pirate normand et le goût des interminables ; siestes, à l’ombre, les yeux clos, tandis que dans le champ ;

de la vision intérieure passent comme des visions d’une autre existence, la vie mouvementée d’hommes ayant appartenu à d’autres âges. D’une de ces rêveries de l’après-midi était - surgie cette prodigieuse histoire d’un jeune commis de Londres très ignorant de l’antiquité et qui peut reconstituer avec l’exactitude d’un homme qui l’aurait soufferte, toute la vie d’un rameur enchaîné au banc d’une galère phénicienne, mille ans avant le Christ. Évocateur de l’âme des hommes d’autrefois, Dingley avait aussi la divination de l’âme obscure des bêtes. IL connaît tous les animaux de la forêt ; il analyse l’âme collective des bufles, l’esprit anarchiste des singes, la bonté méditative de l’éléphant, la stupide brutalité du tigre, l’intelligence souple et bariolée de la panthère. Il sait les lois de la forêt. Il assiste aux conseils des fauves. IL voit comment se développe un enfant élevé dans une famille de loups et il vous dira comment parvenu à l’âge d’homme, ce fils d’un homme et d’une femme quitte la libre vie des bois pour s’enterrer au fond d’une boutique parce qu’il s’est épris d’une fille des villes. Et tout ce monde des bois vit d’une vie à la fois réelle et fantastique. Cette

__ œuvre était un jeu merveilleux dont le succès dépassa les limites de la langue anglaise. Dingley connut la gloire : il fut l’homme le plus lu de l’univers. Sa photographie était partout : dans les revues, les magazines, les journaux. Elle s’étalait aux boutiques de tous les libraires du nouveau et de l’ancien monde. Sur les grands navires qui le transportaient, toute l’année, d’un bout du monde à l’autre, dans les palace-hôtels qui étaient pour lui comme une maison du berger, les misses se montraient du doigt ce petit homme aux traits anguleux et secs, à la moustache raide tombant en herse sur la bouche, aux yeux fureteurs, jamais immobiles derrière les vitres de ses lunettes d’acier.

Quand la guerre du Transvaal fut déclarée Quatorzième cahier de la troisième série, un cahier jaune de 72 pages, bon à tirer du mardi 22 avril 1902 ; un franc

Une citation; du Mouvement Socialiste, numéro 59, | du samedi 15 février 1902, sous la signature de Étranger, Hollande, le Ministère et le militarisme ; commentaires; citations de Jaurès, Action Socialiste; - Il y a dans le monde beaucoup de thèses qui se maintiennent par la force de la routine et qui ne sont plus fondées | sur les faits : c’est ainsi qu’il n’est pas exact de dire aujourd’hui que les partis socialistes nationaux ne sont que > » | des fractions d’une grande armée prolétarienne, répandue j | dans le monde entier, animée d’un même esprit, poursui- ; vant un but identique pour tous. Lorsque l’on veut faire ressortir les ressemblances qui existent entre les divers so- É cialismes, on est obligé de se contenter de formules dé- ; nuées de portée pratique ou d’en revenir aux déclarations à y a de grandes nations ; pour les étudier, il ne faut pas ‘à seulement connaître le développement industriel de chaque pays, il faut savoir aussi quelles sont les vues politiques J dominantes et les diverses manières de comprendre les rapports sociaux, c’est-à-dire les sentiments juridiques du 1 peuple. On a pu dire qu’il y a autant de socialismes que de « races, et M. G. Le Bon s’est efforcé de mettre en lumière les grandes différences qui existent, à ce point de vue, entre les Latins etles Anglo-Saxons ; son étude est insuffisante, parce qu’elle est fondée sur les qualifications de la psychologie classique; et nous savons que celle-ci a été conçue pour décrire la vie des classes supérieures ; les explica- 2 tions de l’histoire par la psychologie sont toujours superficielles parce qu’elles supposent que presque tout, dans ; l’histoire, dépend des sentiments des gens du monde. | On admet, comme une chose évidente, que les idées socialistes se rattachent étroitement à l’organisation du É travail ; mais cela ne signifie rien tant que l’on ne spécifie ,

point ce qu’on entend par ce terme. Dans un premier sens, on peut dire que la manière de vivre et d’agir des ouvriers se rattache à leur métier; mais il ne s’agit pas seulement de connaître l’outillage dont se servent les travailleurs: le métier est, en quelque sorte, une technique vivante, qui fait de l’homme un élément du mécanisme de la production.

L’homme n’est pas un instrument passif, dont le mouvement soit donné par une définition géométrique ; il faut savoir de quelle manière il s’adapte à son travail; on est ainsi amené à se poser des questions qui se rattachent à la psychologie de l’attention et qui ne doivent pas être examinées d’une manière générale, mais à propos de chaque genre d’occupation. Marx considérait la race comme un

_ facteur essentiel dans l’histoire de l’industrie humaine ; mais peu de recherches ont été faites par les marxistes dans cet ordre d’idées ; — cette omission de leur part ne : doit pas trop étonner, carils ont, généralement, fort négligé la différenciation technologique dans l’économie et beaucoup trop raisonné suivant la tradition démocratique, qui nivelle toutes choses. :

Les idées sociales apparaissent seulement quand le travailleur fait un retour sur lui-même pour juger les rapports qui se sont réalisés dans l’atelier : c’est ainsi que la conscience juridique du peuple se remplit de notions qui sont en rapport étroit avec la constitution des classes et qui persistent fréquemment durant des siècles, longtemps après que les conditions primitives ont disparu.

| Tous les voyageurs nous apprennent que les émigrants | Félicien Challaye, La Russie vue de Vladivostock, journal d’un expulsé, daté vendredi 21 juin 1901, | samedi 22 juin, dimanche 23 juin, lundi 24 juin; J’arrive devant Vladivostock, venant du Japon, et voulant traverser la Sibérie et la Russie pour rentrer en France. Envoyé en mission d’études pour l’Université de Paris, muni de lettres d’introduction officielles du Recteur

de l’Université de Paris et du Ministre des Affaires étrangères de la République française, je suis bien sùr de pouvoir voyager sans difficulté dans l’empire ami et allié. Cependant, pour être tout à fait correct, je me suis muni au consulat de France à Yokohama d’un passeport en règle 4 que j’ai fait viser au consulat russe de cette ville ; et j’ai. accepté volontiers des lettres d’introduction offertes par l’ambassadeur de Russie à Tokio pour les plus hauts j fonctionnaires de la Sibérie. J Le bateau allemand sur lequel je me trouve, le Tsintau, 4 est arrivé dans le port de bonne heure. Mais les passagers : doivent attendre, avant de descendre à terre, que la police É russe ait examiné les passeports. Un des lieutenants du 1 bord les a réunis pour les présenter à l’examen. Vers huit FE. heures s’approche une chaloupe surmontée du drapeau de s æ la marine russe ; nous voyons monter à bord un certain #4 n nombre d’uniformes : un « capitaine de port » (harbour- 3 master), des agents de police de divers grades. Nous | ne pouvons nous empêcher de remarquer l’expression É bruiale et presque sinistre du visage des policiers ; et : ; tous nous nous sentons envahis d’une vague terreur irrai- | sonnée. D’où vient que nous nous sentions ainsi angoissés 4 sans raison ? 4 Cependant un jeune Chinois, passager de seconde classe, L se précipite vers les policiers, leur offre de gros cigares qu’ils acceptent. Ce jeune Chinois 7 Couverture ; Papeterie des cahiers ; . ; Quinzième cahier de la troisième série, un cahier É. : blanc de 72 pages, bon à tirer du mardi 29 avril, fini 4

d’imprimer du jeudi premier mai 1902 pour la première D | : édition ; un franc . | La liberté par l’étude, discours prononcé par Anatole 4 | France à l’inauguration de l’Émancipation, université |

populaire du quinzième arrondissement, texte reproduit d’après les journaux du jeudi 23 novembre 1899 ; Citoyennes et citoyens,

L’association que nous inaugurons aujourd’hui est formée pour l’étude. C’est un groupe d’hommes qui se réunit pour penser en commun. Vous voulez acquérir des connaissances qui donneront à vos idées de l’exactitude et de l’étendue et qui vous enrichiront ainsi d’une richesse intérieure et véritable. Vous voulez apprendre pour comprendre et retenir, au rebours de ces fils de riches qui n’étudient que pour passer des examens et qui, l’épreuve finie, ont hâte de débarrasser leurs cerveaux de leur science, comme d’un meuble encombrant. Votre désir est plus noble et plus désintéressé. Et comme vous vous proposez de travailler à votre propre développement, vous rechercherez ce qui! est vraiment utile et ce qui est vraiment beau.

Les connaissances utiles à la vie ne sont pas seulement

_ celles des métiers et des arts. S’il est nécessaire que chacun _ sache son métier, il est utile à chacun d’interroger la nature qui nous a formés et la société dans laquelle nous vivons. Quel que soit notre état parmi nos semblables, nous sommes avant tout des hommes et nous avons grand intérêt à connaître les conditions nécessaires à la vie humaine. Nous dépendons de la terre et de la société, et c’est en recherchant les causes de cette dépendance que nous pourrons imaginer les moyens de la rendre plus facile et plus douce. C’est parce que les découvertes des grandes lois physiques qui régissent les mondes ont été lentes, tardives, longtemps renfermées dans un petit nombre d’intelligences, qu’une morale barbare, fondée sur une fausse

interprétation des phénomènes de la nature, a pus’imposer à la masse des hommes et les soumettre à des pratiques imbéciles et cruelles. É Croyez-vous, par exemple, citoyens, La loi est morte, mais le juge est vivant ;

| catalogue analytique sommaire

Pensées de Riquet;

: Discours pour la liberté, prononcé par M. Anatole France, membre de l’Académie française, Président de la Section du quartier de la Porte-Dauphine (seizième arrondissement), à l’assemblée générale extraordinaire,

Ligue française pour la défense des Droits de l’Homme et du Citoyen ;

Il y a un petit conte de nourrice qu’on retrouve chez :

tous les peuples. C’est celui du lutteur merveilleux. Dans une version lorraine, je crois, de ce conte, le lutteur, lorsqu’il est vaincu sous sa forme naturelle, se métamorphose en dragon ; puis, terrassé sous cette nouvelle forme, il se change en canard. /Rires) Je me suis rappelé le lutteur merveilleux en lisant les programmes affichés sur les murs par les nationalistes. /Rires et applaudissements) Nous les avions vus, dans les rues et les boulevards, ces nationa-

Û listes, vomir des flammes par les yeux, la gueule et les narines. Dragons épouvantables, ils déployaient leurs ailes et leurs griffes horribles. Pourtant ils furent vaincus, et voici qu’ils renaissent, pour une autre lutte, avec des plumes lisses, un air de familiarité, une voix domestique et

Sous leur première figure, il vous en souvient, citoyens, c’étaient des Hippogriffes et des Tarasques; c’étaient des géants, des ogres affamés

résolution votée à la même assemblée générale ;

Du même, second tirage, deuxième édition, bon à tirer du mardi 13, fini d’imprimer du jeudi 15 mai

Seizième cahier de la troisième série, un cahier jaune

de 52 pages, bon à tirer du samedi 24 mai 1902 ; un franc

Emprunt des cahiers ;

Dix-septième cahier de la troisième série, un cahier jaune de 72 pages, bon à tirer du mardi 3 juin 1902;

un franc

Cahier de courriers :

Félicien Challaye, — impressions sur la vie japonaise ; — envoi du 11 mai 1902;

Je t’envoie l’article sur le Japon. Je l’intitule Impressions sur la vie japonaise. J’entends dire par là que certaines remarques sont des impressions personnelles plutôt que des vérités objectivement certaines. C’est un point de vue sur le Japon : beaucoup de ceux qui connaissent le Japon le voient ainsi ; mais non pas tous ; — par exemple sur le sens de la vie religieuse au Japon les opinions et les impressions sont très diverses.

Trois mois de voyage au Japon: c’est comme si on avait vécu, pendant cent jours trop rapides, une succession cohérente de rêves étranges et charmants. Un pays d’Utopie, où, dans une société irès différente de celle que nous, socialistes, voulons créer, beaucoup des souhaits intimes de nos cœurs se trouvent pourtant réalisés: voilà l’impression générale que m’a laissée le Japon. Quand on a été là-bas, on garde toute la vie quelque regret de n’y plus être. Chez

L certains la nostalgie est telle qu’ils se décident à changer | leur existence, pour y retourner. Je ne crois pas qu’on : puisse échapper à cette séduction, quand on a vu le Japon : comme il faut le voir. ; ” Il faut voir le Japon dans un esprit japonais, dans un esprit de simplicité. L’esprit bourgeois, l’esprit de vanité | mondaine, le besoin du luxe ou même du confort, font un k obstacle infranchissable à l’intelligence des choses et des âmes japonaises. La plupart des voyageurs assez riches à pour aller au Japon ne sont pas dignes de le comprendre: \ leur vie européenne a mis en eux trop dé besoins et de | préjugés qui limitent leur action et resserrent leur pensée. ’ Ils ne peuvent vivre que dans les hôtels anglais des grandes - ne” villes ; ils n’osent se hasarder dans les quartiers indij gènes; ils voient ce que leur interprète veut bien leur montrer. Ce qu’ils découvrent et ce qu’ils décrivent c’est un k Japon truqué, faux, menteur, — corrompu pour eux ou , par eux. ja 11 faut adopter une autre méthode de vie pour acquérir Ë s une intelligence un peu délicate du Japon vrai. On apprend assez de japonais pour pouvoir voyager sans guide dans l’intérieur du pays; on descend partout dans les auberges : indigènes ; on vit exactement la vie quotidienne de tous les

Le premier caractère de la vie japonaise,

Edmond Bernus, — la Russie vue de la Vistule, —

Nos abonnés savent comme il est difficile d’obtenir des renseignements exacts de tout ce qui intéresse la barbarie moscovite. II va de soi que les deux courriers que l’on va lire nous ont été envoyés par deux hommes sérieux. J’ajoute que les deux auteurs sont Français.

Vous m’avez demandé de raconter les quelques jours que j’ai passés en Russie. Je n’ai pas ici les notes que jai écrites

immédiatement après mon voyage. Mais les faits sont restés gravés dans ma mémoire. Voici done mon récit : En 1895, j’étais étudiant à l’Université de Berlin. Je me décidai à profiter des congés de Pâques pour visiter | la Pologne prussienne. La question polonaise, que les incidents récents de Wreschen viennent seulement de rappeler aux Français, était alors spécialement intéressante et soulevait de vives polémiques en Allemagne. Caprivi avait ss inauguré une politique de conciliation vis-à-vis des éléments ’ slaves de l’empire, et les Polonais avaient remporté un k grand succès aux dernières élections : ils étaient dix-neuf

  • députés; même la Warmie avait nommé un représentant 4 polonais, et l’on disait que le mouvement gagnait la Silésie. dé Les nationalistes prussiens hurlaient, disant sans rire que 1 la race allemande des provinces de l’Est était en train de se dénationaliser. J’avais lu une brochure anonyme, inti- ; tulée Caveant consules, qui préchait la croisade contre le | polonisme. J’avais entendu Treitschke dire textuellement en plein cours, à propos de la Posnanie: « Les Allemands plus vulgaire ; actuellement il y en a même qui s’enthousiasment pour un Caprivi. » Seuls, les Preussische Jahrbücher de Delbrück cherchaient à prouver que la politique de persécution ne pouvait donner que de tristes résultats. Le moment me semblait donc bien choisi pour visiter ces | fameuses « marches orientales », où deux races luttaient, l’une au nom de la liberté nationale et des souvenirs historiques, l’autre au nom de ce qu’elle appelait « l’intérêt de la civilisation supérieure ». La première ville que je visitai Jean Deck, — courrier de Finlande ; — en particulier sur les troubles des 17 et 18 avril 1902; | Les journaux français ont tous parlé, dans les derniers | jours d’avril, de troubles qui ont eu lieu en Finlande, en particulier à Helsingfors les 17 et 18 avril. Ces démonstrations constituent le dernier chapitre — le dernier jus- | 149

qu’à ce jour — de la lutte soutenue par la Finlande contre le despotisme russe. J’avais pensé d’abord les décrire à leur place, c’est-à-dire dans l’exposé de la question finlandaise que je prépare pour les Cahiers et qui verra bientôt le jour. Si je les en détache, c’est à cause de leur actualité, et pour k: les pouvoir décrire plus en détail. | J’ai encore une autre raison plus sérieuse. Toutes les ; dépêches publiées en France, à une ou deux exceptions près — je citerai entre autres l’article du Français du | 28 avril, celui de l’Européen du 27 avril et le mien dans {e Mouvement socialiste du 26 avril — trahissent une source

commune : le récit fait par le journal du gouverneur-général

de Finlande. En outre, quelques articles, parus surtout en | province, traitent de la question finlandaise en général, à | l’occasion des troubles actuels : et on sent qu’eux aussi sont |, inspirés par le gouvernement russe, qui cherche sans doute | à profiter du regain d’attention provoqué par ces manifes- É tations pour tromper l’opinion en France. Il faut essayer de s’y opposer. | J’ai été témoin oculaire d’une partie des événements; je me suis informé pour le reste auprès de personnes sûres. Voici ce qui s’est passé. < Les « troubles » — plus exactement les démonstrations r — ont été provoquées par l’application de la loi militaire décrétée en juillet 1901 par le tsar, en violation de la constitution finlandaise. Cette loi supprimait les troupes finlandaises à l’exception du régiment de dragons — supprimé depuis — et du bataillon de la garde. Les recrues finlandaises n’ont donc plus que de faibles chances de servir dans l’unique corps subsistant; la plupart doivent s’attendre à être versées dans des troupes russes. Pour pré- venir les résistances et essayer de faire passer la réforme en douceur, le tsar avait décidé que pendant trois ans on n’enrégimenterait que ce qu’il fallait d’hommes pour compléter le bataillon restant — pour 1901, 280 hommes, sur un total de 20.000 à 25.000 conscrits — : Le Sénat et les gouverneurs avaient agi de leur côté pour briser ou rendre inutiles les oppositions. Les communes refusant d’élire des

délégués aux commissions de recrutement, les gouverneurs leur imposaient des amendes — 30.000 francs pour Helsingfors, 1.000 à 2.000 francs pour des communes rurales — et le Sénat décidait que la présence des délégués communaux ne serait pas nécessaire pour rendre valables les opérations du recrutement.

C’est dans ces conditions que s’ouvrit la période des appels. La Finlande est divisée

| Bernard-Lazare, — une lettre adressée à monsieur Th. Delcassé, ministre des affaires étrangères, monsieur | le ministre, datée de Budapest, le 23 mai 1902; Notre collaborateur nous préparait : L’Oppression des Juifs dans l’Europe orientale. — Pour vérifier et pour compléter sa documentation, il entreprit un voyage dans l’Europe orientale ; ce voyage ÿ donna lieu en Roumanie à des manifestations antisémitiques; Bernard-Lazare dut écrire à M. Delcassé, ministre _ des affaires étrangères, une lettre dont nous avons emprunté le texte à l’Aurore du mercredi 28 mai;

Couverture ; Courriers des Cahiers ;

Dix-huitième cahier de la troisième série, un cahier jaune de 72 pages, bon à tirer du mardi 10 juin 1902;

un franc

l’Aurore; Consultation électorale, article de M. Vaughan dans l’Aurore du vendredi 11 avril 1902 ; dans l’Aurore du dimanche 13 avril, du même un article, intitulé Le départ d’Urbain Gohier, où inclus une lettre d’Urbain Gohier, datée de Paris, 11 avril 1902, adressée mon cher Vaughan,

. portant départ et démission ; ensuite inclus la démission 4 de M. B. Guinaudeau, datée de Paris, le 12 avril 1902, adres- î sée mon cher Vaughan ; dans la Raison datée du dimanche Ô 13 avril M. Gohier avait publié un long article d’intérêt ÿ général, intitulé Bilan; une note, Gohier et l’ « Aurore », s dans la Raison datée du dimanche 20 avril, sous la rubrique 4 les actes ; une réponse de M. Gohier ; dans La Raison datée du dimanche 25 mai, M. Gohier a publié un article intitulé 5 larmes d’assassins ; post-scriptum de cet article ; Ligue française pour la défense des Droits de l’Homme et du Citoyen, rue Jacob, 1, Paris, sixième arrondissement, manifeste ; le comité central; commentaires ; N Élection Beauregard, dossier préparé par M. Émile ; Terquem : Paul Beauregard, à ses électeurs, mes chers concitoyens, signé Paul Beauregard, député sortant, texte F emprunté à l’Union du seisième arrondissement, journal ; politique et littéraire, cinquième année, numéro 27, du j dimanche 20 avril 1902; une Lettre ouverte à M. Paul Beau- ‘C regard, de M. Émile Terquem, étudiant inscrit à la Faculté ; de droit de l’Université de Paris, adressée monsieur le

  • Professeur, signée Émile Terquem, ancien élève de l’École à polytechnique; une circulaire financière de La France éco- É nomique et financière, organe des intérêts locaux, régio- À naux et nationaux, 47, rue Taitbout, neuvième, Paris, le premier mai 1902, intéressant le cas Beauregard ; commen4 taires ; Élections dans l’Yonne, dossier préparé par M. Fradet, ancien élève à l’École normale d’instituteurs d’Auxerre ; | une affiche nationaliste, et réactionnaire, sur M. Cornet; ; une affiche républicaine, radicale, et socialiste, sur M. Fillot; | une chanson, La veste à Fillot ; commentaires ; Du Mouvement Socialiste; une lettre de M. André Morizet, É datée du Mouvement Socialiste, revue hebdomadaire internationale, 10, rue Monsieur-le-Prince, Paris sixième, rédaction, Paris, le 30 avril 1902, adressée mon cher et intègre à Péguy, signée ton bien cordial, André Morizet ; Au Mouvement Socialiste ; citation de M. André Morizet;

numéro 73, du samedi 4 janvier 1902; numéro 75, du samedi 18 janvier 1902, au Comité Général ; numéro 98, du samedi 8 février 1902 ; numéro 80, du samedi 22 février 1902; numéro 81, du samedi premier mars 1902, la scission de Roubaix ; numéro 85, du samedi 29 mars 1902 ; numéro 87, du samedi 12 avril 1902, où inclus une affiche type du Parti Socialiste de France, Unité Socialiste Révolutionnaire, élections législatives du… ; numéro 90, du samedi 3 mai 1902; commentaires ; une lettre du même, parvenue le 31 mai, même en-tête que la première, intitulée fiche rectificative à joindre au dossier du Mouvement Socialiste (lettre de l’inculpé Moriset}; commentaires ; à René Salomé, — courrier de Belgique ; — grève dite où inclus le fameux article 47, constitution revisée de la Belgique, lundi 14, mardi 15, du mercredi 16 au vendredi 18 ; un envoi du 3 juin ; commentaires. AVERTISSEMENT. — Pour avoir une vue d’ensemble des mouvements populaires et de la grève dite générale qui troublèrent le pays belge en avril dernier, lire dans Le Mouvement Socialiste l’article de M. Émile Vandervelde (numéro du 3 mai). C’est nécessairement une version officielle des événements, — la version officielle du Parti | ouvrier belge. Mais c’est un travail complet et bien com- | posé, qu’il faut connaître pour mettre en place les quelques documents et quelques témoignages qui viennent ci-après, ainsi que tous les documents et tous les témoignages qui pourront être produits ultérieurement dans les Cahiers 3 ou ailleurs.

Jeudi 10 avril. — J’entends à la Monnaie le Crépuscule | des Dieux. Après le premier acte, souper aux Mille Colonnes. | Puis je rentre dans le théâtre et m’arrête à causer devant | le contrôle avec un wagnérien. Au moment où nous allons | monter, des cris éclatent sur la place. Le wagnérien regagne | son perchoir et je me risque dehors.

153 1

Une soixantaine de manifestants sont groupés devant la Grande Poste, sifflant et braillant. Je distingue dans ; le nombre beaucoup de gamins. Cinq ou six agents, les cochers des vigilantes (1) qui stationnent devant le théâtre, un petit nombre de curieux massés devant les tavernes, regardent les manifestants. Les braillards s’engagent dans la rue des Fripiers. | J’entends tirer des coups de feu; j’en compte neuf. Puis les cris s’éloignent. M’étant approché de la Grande Poste, N j’aperçois un rassemblement de curieux devant la vitrine F du magasin de cigares dont l’éclairage flamboie tout à côté des Mille Colonnes. Un passant me dit : L — Ils ont démoli la vitrine à coups de revolver pour forcer le patron à fermer boutique. de Je vais constater les dégâts : la vitrine est trouée de cinq ‘ trous ; les glaces des Mille Colonnes ont également reçu L’affolement règne parmi les badauds, et les esprits bat- ! tent la campagne. ” — Les balles sifflaient dans toutes les directions, dit un vieux monsieur ; on a tiré au moins vingt coups de

— Beaucoup plus, corrigent d’autres badauds.

Dans la même soirée du 10 avril, le fait suivant se produisit aux galeries Saint-Hubert.

Ce n’est pas moi qui parle, c’est un honorable israélite, voyageur de commerce.

; — Je passais aux Galeries, vers dix heures du soir, allant de la rue d’Aremberg à la rue de la Madeleine quand je vis s’approcher

Couverture ; Reliures des Cahiers ;

| Dix-neuvième cahier de la troisième série, un cahier jaune de 168 pages, bon à tirer du mardi 24, fini

d’imprimer du jeudi 26 juin 1902; trois francs;

É PIERRE QuiccaArD. — Pour l’Arménie, mémoire et

F Le traité de San Stefano, conclu le 3 mars 1878, contenait

; la clause suivante :

’ ARTICLE xVI. — Comme l’évacuation par les troupes russes

ù du territoire qu’elles occupent en Arménie et qui doit être

  • restitué à la Turquie pourrait donner lieu à des conflits et

à des complications préjudiciables au maintien des bonnes

? relations entre les deux pays, la Sublime Porte s’engage à mettre à exécution, sans retard, les améliorations et les réformes que nécessitent les besoins locaux des provinces

; habitées par des Arméniens et à garantir leur sécurité

contre les Kurdes et les Circassiens.

Pendant le Congrès de Berlin, le patriarche Nersès Varjabédian fit remettre secrètement aux représentants des Puissances un long mémoire où il exposait le sort lamertable de ses compatriotes : nulle égalité réelle devant la loi; nulle liberté réelle de conscience; nulle sécurité pour les personnes et pour les biens. Il demandait donc en leur nom non point l’établissement d’un Etat indépendant sous certaines conditions de vassalité, comme la principauté bulgare, « mais une organisation chrétienne autonome entourée des mêmes garanties que celles du Liban ».

| - Dans le traité, non plus russo-ture, mais européen, qui | fut signé à Berlin, le 13 juillet 1878, la clause de San Stefano | fut remplacée par un texte qui liait plus étroitement les Puissances signataires et assurait certaines garanties contre | le mauvais vouloir de la Porte :

ARTICLE LxI, — La Sublime Porte s’engage à mettre à | exécution sans autre délai les améliorations et les réformes | 155

! nécessitées par les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens et à garantir leur sécurité contre les | Circassiens et les Kurdes. Elle fera péribdiquement conj naître les mesures prises à cet effet aux Puissances qui veilleront à leur application. 1 Ainsi pour le peuple arménien dont l’histoire tout entière est faite de persécutions et de massacres, qui s’est trouvé sur la route des grandes invasions asiatiques et a subi les à conquêtes successives sans perdre sa langue, sa religion et ses traditions nationales, il semblait qu’une vie nouvelle allait commencer et que toutes les aptitudes de la race pourraient dès lors se développer librement. De grandes espérances s’éveillèrent : dans les écoles de Constantinople , et d’Asie toute une génération se forma qui rêvait d’un sort meilleur, tandis qu’en Allemagne, en France, en Angleterre, comme au temps des hétairies grecques, des étudiants et des commerçants s’initiaient à la culture occiden- Le rêve dura peu. En guise de réformes, le sultan Abdul-Hamid II prépara et exécuta de 1893 à 1896 les plus épou- | vantables massacres qu’ait enregistrés l’histoire des souverains illustres : en temps de paix, avec la complicité des Puissances signataires du traité de Berlin, il fit pendre, Bien qu’il ait négligé de notifier aux Puissances ces mesures de définitif apaisement, les tueries furent connues en Europe et dénoncées, mais vainement, aux ministres des divers États. Il dut renoncer cependant, par pudeur provisoire, aux égorgements en masse à partir du mois de novembre 1896, et depuis cette date le système de l’extermination sournoise s’est substitué à celui de l’extermination violente, qui est repris depuis quelque temps seulement. On voudrait exposer ici l’état présent des Arméniens. En l’absence de Livres Jaunes, les documents utilisés n’ont pas 4 ï un caractère d’authenticité diplomatique. Toutefois, de l’aveu même du ministre des affaires étrangères français, , qui n’a rectifié ou nié aucun des faits apportés à la tribune

4 par M. Gustave Rouanet, ces documents, qui ont été publiés dans Pro Armenia depuis le mois de novembre 1901, sont exacts.

Ils sont de deux ordres :

| a) Documents de caractère ofliciel (rapport des vicaires

\ patriarcaux Papghen, de Bitlis, et X., de R. — Communi-

| cations émanant d’un très haut notable arménien). Toutes

À ces pièces sont connues des chancelleries européennes,

auxquelles elles ont été transmises. $

4 b) Documents de caractère privé (correspondances éma-

4 nant de simples particuliers ou de représentants des comités

4 révolutionnaires). Toutes ces correspondances sont confir-

| mées par les documents ofliciels énumérés ci-dessus : la

véracité de leur témoignage est donc présumable pour les

faits qui sont connus par elles seules et on leur doit accorder la plus sérieuse créance.

| Je montrerai d’abord quelle est la situation présente des Arméniens ; j’établirai que cette situation s’aggrave de jour en jour et que la suppression de ce peuple est poursuivie selon un plan méthodique, méthodiquement exécuté.

Je tâcherai ensuite de détruire certaines légendes et préjugés courants, parfois contradictoires, par exemple que

| les Arméniens ne forment la majorité en aucune partie de l’empire ottoman; qu’ils sont tous des usuriers et manieurs d’argent; qu’ils sont, par une irrémédiable couardise, incapables de se défendre; que leurs mouvements révolutionnaires sont soudoyés par la Russie ou par l’Angleterre : sur le dernier point j’ai reçu des révolutionnaires tant droschakistes que hentchakistes les explications les plus probantes, confirmées d’ailleurs par certains documents recueillis dans les Blue Books.

J’indiquerai ensuite par quels moyens il serait encore possible de sauver la race arménienne d’une disparition

Interdiction de circuler ; perception des impôts; police et prisons; installation d’émigrés sur les terres armé-

niennes ; évictions brutales, assassinats et brigandages, complicité des beys kurdes et des autorités ottomanes ; massacres proprement dits : Zeïtoun et Sassoun;

: Arguments opposés aux défenseurs des Arméniens : a) les Arméniens ne méritentaucunintérêt, c’estun peuple de changeurs et d’intermédiaires indélicats; b) nulle

; part en Turquie les Arméniens ne forment la majorité ; c) le mouvement arménien est dirigé par les Anglais, — ou par les Russes ; d) au reste les Arméniens selaissent égorger comme des moutons et sont incapables d’éner- | gie; e) enfin une intervention en leur faveur est impos- - Ÿ sible et amènerait la guerre européenne ; réfutation de $ ces arguments ; où inclus expédition de Khannazor, coup É de main d’Antranik, pendaison d’Andrinople ; Mémorandum du 11 mai 1895 ; réduction éventuelle du ; nombre des vilayets; nomination des valis, garanties; J amnistie ; rentrée des émigrés ; règlement des procès ; état des prisons; haut commissaire de surveillance pour l’appliL cation des peines; commission permanente de contrôle ; | réparations à accorder aux Arméniens, victimes des événements du Sassoun, de Talori, etc.; conversions religieuses ; maintien des privilèges des Arméniens; situation des Arméniens dans les autres vilayets de la Turquie d’Asie; 1 Projet de réformes administratives à introduire dans les ’ contrôle des Kurdes ; cavalerie hamidié ; question destitres de propriété; la perception des dîmes; justice; deux ’ dépêches : Sir Philipp Currie au comte de Kimberley, À Constantinople, 9 mai 1895, du Blue Book, numéro 1, février 1896, numéro 42; le comte de Montebello à M. Ha158 Ÿ

fi notaux, Saint-Pétersbourg, le 10 mai 1895, Livre Jaune, 1897,

Projet minimum de réformes pour l’Arménie turque, sur

la base du mémorandum du 11 mai 1895, élaboré par le parti

| droschakiste, remis le 13 septembre 1901 par M. Pierre

Quillard à M. Delcassé, ministre des affaires étrangères de

$ la République française ;

je Manifestation de Bab-Ali, le 30 septembre 1896 ; lettre cir-

‘ culaire du comité hentchakiste aux ambassadeurs euro-

l péens, datée de Constantinople, le 16/28 septembre 1895,

\ adressée Excellence, signée Comité organisateur (sceau de la

4 au numéro 50; pétition du comité hentchakiste, datée de

$ Constantinople, le 30 septembre 1895, Blue Book, pièce

à annexe numéro 2 au numéro 50; note des ambassades,

Y À ffaire de la banque ottomane, mercredi 14/26 août 1896; récit d’un témoin, signé Manaskitch; lettre circulaire du Constantinople,le août1896,adressée Excellences, signée le peuple arménien ; manifeste du comité droschakiste (le Comité Central de Constantinople de la Fédération des (lettre circulaire) et pièce annexe numéro 2 (manifeste) au numéro 25 ; déclaration des droschakistes enfermés dans la Banque, le comité révolutionnaire arménien au chargé d’affaires français, (les représentants du Comité Central de Constantinople de la Fédération Révolutionnaire Armé- numéro 3 au numéro 25; manifeste de Tigrane Yergate,

Ÿ copie conforme à l’original du manifeste de Tigrane Yergate, transmis à monsieur Paul Cambon, ambassadeur de France, et à tous les ambassadeurs accrédités auprès du gouvernement ottoman à Constantinople,au lendemain des massacres

  • survenus dans la capitale les 26 et 27 août 1896, signé la note collective des Ambassades, présentée le 27 août par le

premier drogman de l’ambassade d’Autriche au nom des représentants des Grandes Puissances, Blue Book, Turkey, deuxième note collective des Ambassades, le 31 août 1896, Annonces du Pro Armenia; comité de rédaction; rédacteur en chef Pierre Quillard; secrétaire de la rédaction Jean Longuet ; paraît le 10 et le 25 de chaque mais; administration, 10, rue Monsieur-le-Prince; rédaction, 10, rue Nollet; sommaire du numéro du 10 juin 1902; une circulaire k du Pro Armenia, datée de Paris, le 15 juin 1902, organisation d’un congrès philarmène à Bruxelles pour la seconde l ou la troisième semaine de juillet; formule d’adhésion au congrès; citations du Pro Armenia, numéro 1, première À année, 25 novembre 1900; numéro 2, première année, 10 décembre 1900; numéro 3, première année, 25 décembre 1900; la presse des opprimés, liste des principaux journaux kurde; bibliographie sommaire des principaux ouvrages à concernant la question arménienne ; Vingtième cahier de la troisième série, un cahier jaune de 156 pages, bon à tirer du mardi 22 juillet 1902; Ce cahier, notices d’U. P. départementales pour 1900-1901, le dixième cahier de la troisième série, notices d’U. P. parisiennes pour 1900-1901, le Bulletin numéro 2 de la Société des U. P. — qu’il suffit de demander au secrétariat | de la Société, 28, rue Serpente, Paris sixième, — forment | un ensemble de documents nécessaires sur la période de naissance (1899-1901) des Universités Populaires.

6 Je ne crois pas qu’il y ait lieu de publier les années pro- } chaines de nouvelles notices, d’enregistrer par exemple 2 l’état où en sont arrivées les U. P. en 1901-1902. Nous savons | d’où sont parties les U. P., quelles ont été leurs tendances “3 à l’origine. Attendons quelques années avant d’entrex prendre aucune publication d’ensemble sur elles. ee Les tendances que l’on trouve à l’origine des U. P. sont diverses; j’en vois au moins deux tout à fait opposées. X La première — qui n’apparaît guère à Paris — dérive de 7 cette idée que ce qui est désirable avant tout, c’est la paix k et l’union entre tous les individus, l’amour entre tous les és hommes. La seconde dérive de cette tout autre idée que ce ? qu’il faut poursuivre avant tout, c’est le développement intellectuel des ouvriers, de manière qu’ils puissent conveke nablement lutter contre les institutions et obtenir justice RÉ par leurs propres efforts. é Ces deux tendances, nous ne les trouvons guère à l’état è de pureté caractéristique dans telles ou telles U. P. Elles û sont plus ou moins combinées, elles coexistent avec plus ou moins de force. Mais elles ne peuvent se développer ‘ simultanément, et précisément ce que nous aurons à faire dans quelques années, ce sera de rechercher laquelle de ces deux tendances se sera développée plus que l’autre, laquelle aura détruit l’autre.

Je crains d’ailleurs beaucoup que ce soit la première qui l’emporte sur la seconde, je le crains parce qu’alors les U. P., dont nous avons tant attendu, nous les verrons mourir les unes après les autres; dans beaucoup d’U. P. de province l’on se plaint que les ouvriers ne viennent point, ou ne viennent plus beaucoup; ils fuiront définitivement les U. P., si l’on y parle paix, union, amour, au lieu d’y parler émancipation et justice.

J’ai bien peur que la plupart des fondateurs d’U. P. n’aient commis une grave erreur, qu’ils n’aient confondu violence, Et parce que le mouvement ouvrier se manifeste

parfois avec des cris de haine et par des actes brutaux, ( parce que l’énergie ouvrière parfois est violente, ils se laissent aller à détruire l’énergie, à condamner la force, à | blämer la lutte, comme si en France il y avait trop d’indi- ï vidualités fortes, comme si la Déclaration des Droits et la ; République n’étaient pas sorties de mouvements révolutionnaires, comme s’il fallait se réjouir de l’apaisement qui 3% a tué l’affaire Dreyfus, comme si l’objet de toute éducation ] m’était pas surtout de développer les énergies individuelles! Dans plusieurs U. P., l’on insiste continuellement sur la nécessité de ne point faire de politique. Cette insistance i effraie un peu; elle semble dénoter le désir de fonder un

  • parti nouveau qui s’opposerait à tous les partis anciens, : d un parti qui se désintéresserait de toute action publique; il est bien facile de faire rentrer toutes les questions dans la \ politique; alors ne point faire de politique, ne serait-ce point interdire certaines discussions qui empêcheraient de se fonder la paix sociale ? Certes, personnellement, je crois que les ouvriers ont mieux à faire que de se passionner \ pour les luttes parlementaires et même municipales; la 1 fondation d’un syndicat ou d’une coopérative me paraît 4 bien plus importante que la conquête d’un siège électoral, à pour plusieurs raisons dont l’une est que cela exige une f bien plus grande somme d’énergie; mais dans une U. P. | d’où l’on bannit avec rigueur toute discussion politique, 6 coopératives, organisations de lutte contre le patronat ! industriel et la bourgeoisie commerçante ? Ne dira-t-on pas f que l’U. P., étant un milieu de paix, d’union et d’amour, suffit pour le bonheur des ouvriers ? I1 ne me paraît pas que les U. P. doivent constituer des milieux factices où les individus viennent pour s’isoler du reste du monde; il me semble qu’elles doivent être des À milieux où l’on vient apprendre à être fort pour agir. La neutralité, voilà je crois la cause principale de la fai1 blesse de l’auditoire ouvrier dans bon nombre d’U. P. dépar- à tementales. Mais il est une autre cause : il ne faut pas k seulement rendre responsables les bourgeois de l’éloigne-

ment des ouvriers, mais aussi les universitaires, les confé- renciers de toute sorte.

Dans un très grand nombre d’U. P., la question de l’enseignement dans les U. P. n’a pas été considérée en effet comme une question à résoudre, mais comme une question résolue. L’on ne s’est pas demandé comment il convenait

| d’enseigner les ouvriers, l’on a seulement cherché les } moyens de former un auditoire ouvrier pour entendre tels | et tels conférenciers traitant tels et tels sujets de leur É choix. Quoi d’étonnant que dans ces conditions les ouvriers Ê sont les conférenciers qui ne font pas ce qu’ils doivent. On n’enseigne pas des ouvriers qui finissent tard leur Le travail comme on enseigne des jeunes gens obligés de venir en classe; on ne conférencie pas devant un auditoire d’ouvriers comme devant un auditoire de petits bourgeois constamment à la recherche de distractions et d’amusements bon marché. La première règle de la pédagogie est que pour donner un enseignement convenable il est nécessaire : d’étudier et de connaître son public; et cette règle n’est guère observée; dans les notices publiées ici, et qui en général ont été rédigées par des professeurs, on ne trouve guère de renseignements sur la vie ouvrière du lieu; les professeurs d’U. P. ne s’avisent point, souvent, d’étudier les conditions d’existence de ceux qu’ils appellent leurs camarades ouvriers. Et qu’ils n’objectent pas qu’ils n’en ont pas le loisir, que leur dévouement est déjà grand de préparer et de faire des conférences et des leçons; je ne pense pas qu’il faille parler beaucoup de dévouement à faire son travail, son devoir, ou son œuvre.

Pour être bon conférencier, bon professeur d’U. P., il faut s’intéresser au développement de la classe ouvrière; et il n’y a qu’une manière de s’y intéresser, c’est d’étudier ses conditions d’existence.

Dans tout ceci, je paraïîtrai bien sévère, sans avoir grande qualité pour l’être. Mais le désir même que j’ai que les énergies se développent fait que je regrette profondé- ment que des efforts se dépensent en tant d’endroits sans produire les résultats qu’on pouvait attendre; et je crois

| . . | devoir donner l’impression que m’a laissée la lecture des ( notices d’U. P. départementales, impression renforcée par les conversations que j’ai eues dans plusieurs U. P. visitées. Par ce cahier l’on apercevra facilement que certaines U. P. } font de bonne besogne : il faudrait que toutes fissent de d l’hiver 1900-1901 l’œuvre commencée l’année précédente ;

| Angers, 3 septembre 1901, Mercier, fondée du mois de 12 Angoulême, 7 avril 1901, Jules Delvaille, président du F x comité de l’U. P., professeur de philosophie au lycée, fondée 14 et organisée dans le courant du mois de novembre 1900 ; fs Annecy, la Solidarité, 6 avril 1901, G. Martin; 1 Bar-le-Duc, la Société populaire de Bar-le-Duc, constituée 1e Beauvais, le Cercle laïque d’éducation morale de Beauvais | était dans sa troisième année d’existence ; x Besançon, fondée aux débuts de l’année 1900, Georges | Bourg, Cercle Edgar Quinet, 17 avril 1901, cher mon- | sieur, Martin, inspecteur d’académie ; | Bourges, l’Éducation mutuelle, avait été fondée l’été rl Brest, assemblée constitutive le premier décembre 1900, | prit plus tard le nom de la Solidarité, René Litalien, secré- taire de VU. P. % mois de février dernier, le président Ledoux, le secrétaire dernier, a inauguré ses conférences le 19 novembre suivant,

Épernay, l”Émancipation intellectuelle, C. Lœwenguth, secrétaire général de l’U. P. d”Épernay (Marne);

Firminy, 19 avril 1901, fondée au mois de novembre,

Le Cateau, réunion en décembre dernier, cours ouverts le

: Le Mans, inaugurée le 31 octobre 1900; k. Lisieux, fondée le 20 novembre 1900; | Lyon, Société de l”U. P. L., créée en décembre 1899, sous le nom de Société lyonnaise d’instruction et d’éducation populaire, déclarée comme Société d’enseignement supérieur L libre ; section de la Croix-Rousse ; section de la Guillotière ; ; Marseille, le Foyer du Peuple, fondée dans le courant du mois de février 1901, Emile Roubaud, secrétaire général du Foyer du Peuple ;

adoptés par l’autorité administrative le 22 décembre 1900, alors intitulé La Solidarité, association laïque d’éducation populaire, pour la Solidarité de Montauban le secrétairegénéral ; »

Montpellier, la Société d’enseignement populaire, fondée en 1898, Bouniol; du 4 août 1901 détails complémentaires

  • sur le Mazet du peuple, Louis Planchon ;

Reims, 3 mai 1901, séance d’inauguration le 7 juillet 1900, Ê le secrétaire général E. Lesourd ;

Rochefort-sur-Mer, 11 avril 1901, les Veillées du Peuple, fondées à la date du premier janvier 1901, séance d’ouverture le 8 février, L. Poitevin;

Rouen, la Coopération des Idées de Rouen, première conférence le 5 avril 1900, le secrétaire F. Millot ;

Saintes, 16 avril 1901, constituée, ne fonctionnera pas avant un mois, A. du Bouays;

Saint-Quentin, la Mutualité intellectuelle ;

4 Tarbes, 9 septembre 1go1, née vers la fin de 1900,

k E. Récéjac, professeur de philosophie au lycée ;

formé, première conférence quelques jours après, l’Aurore,

É au début de 1901 l’Union, l’Émancipation sociale se forme au Mourillon, vu Le président Henri Guinard, ancien con-

: Tours, comité d’initiative au mois de juin 1899, l’Union

Troyes, 26 août 1901, l’Éducation sociale, fondée depuis

1 deux mois; compte ouvrir son local au mois d’octobre, le

Tulle, 8 avril 1901, les Veillées populaires, fondées en ©

; assurés dans le courant de l’année 1900, intention annoncée

le 29 juillet dernier, conférences commencées du 15 novembre 1900, Toureng, inspecteur d’académie ;

: Vitry-le-François, l’Union fraternelle, régulièrement orga—

À nisée dans les premiers mois de l’année 1900, autorisée

j arrêté préfectoral portant la date du premier août même

je Deux-Sèvres :

4 Brioux-sur-Boutonne, Société d’instruction et d’éducation

populaire, appel du 13 janvier dernier, Édouard Naudon;

| n , Chef-Boutonne, Société d’instruction populaire, au mois de à mai 1896 trois conférences, au mois de novembre 1899 idée de fonder une Université Populaire, non encore défini3 tivement organisée, mais a donné sept conférences ;

. Chey, Coopération démocratique des idées et des bonnes ft volontés, seconde année d’existence, Edouard Soulier; statuts; la Mutualité scolaire de Chey la première année; l’Université poitevine la seconde année; fondé à Chey le

13 octobre 1899, le secrétaire C. Coynault, le président

Soulier, préparatoire à la fondation d’une Université générale poitevine ; projet de statuts définitifs, dans l’arrondissement de Melle Université poitevine; statuts provisoires ; cercle poitevin d’études et d’éducation sociales, dit Université poitevine, ses raisons d’être, son organisation et son programme, statuts votés dans les séances des premier, 15 et 22 novembre 1900 ;

Melle, notice, cercle poitevin d’étude et d’éducation sociale, dit : Université poitevine, Edouard Soulier ;

Commune de Lezay, enseignement des adultes, confé- rences, école publique de garçons du bourg, les trois années scolaires de 1898 à 19071, l’instituteur P. Braud ;

Annonces de librairie : Lucien Lévy-Brubhl, La Philosophie d’Auguste Comte; Ernest Renan, Lettres du séminaire; Hippolyte Taine, sa vie et sa correspondance; Gustave Canton, Napoléon antimilitariste ;

Dans le même cahier une rectification de notre collaborateur mademoiselle Louise Lévi, une lettre Paris, le 19 juin 1902, citoyen Péguy ;: une deuxième lettre

Ving’-et-unième cahier, cahier supplémentaire, de la troisième série, un cahier jaune de xnr+2/2 pages, bon à tirer du samedi 16 août 1902; trois francs cinquante

JEAN DECK. — Pour la Finlande, mémoire et documents :

Notes bibliographiques ; généralités ; le conflit finlandais ;

Conquête de la Finlande ; 5

La Finlande est placée par sa situation géographique

| entre deux États dont l’un, la Suède, s’est de bonne heure répandu hors de la péninsule scandinave vers le sud et

F vers l’est, et dont l’autre, la Russie, s’est cherché depuis le

; commencement des temps modernes une issue vers l’Eu-

Û rope, c’est-à-dire à l’ouest. Elle était presque fatalement destinée à devenir l’objet des convoitises de ces deux | empires, à être le champ clos où se videraient leurs querelles, et finalement à rester la conquête du plus fort. C’est

en effet le résumé de son histoire.

L Les circonstances historiques favorisèrent d’abord la

| Suède, qui, dès le douzième siècle, commença à s’em-

é parer du pays, où s’étaient établies des tribus finnoises. La

e conquête, la colonisation suédoise et la conversion au

| christianisme marchèrent du même pas. Au seizième siècle

1:58 le pays, qui constituait une province distincte, reçut le

titre de Grand-Duché /Storfurstendôme). Au dix-septième

brs siècle, le gouverneur général Per Brahe fondait l’Univer-

sité d’Abo (1640), et déployait dans son administration une

; En ce temps, du reste, les guerres avec la Russie avaient

2 déjà commencé. La première

La Constitution de la Finlande avait été garantie par Alexandre I. Une nouvelle période s’ouvrait pour le pays. | Le tsar recueillit bientôt les fruits de sa modération poli- | tique. La Finlande se trouva bien de sa situation autonome ; pendant la guerre contre Napoléon, des volontaires fin-

landais assurèrent la garde de Saint-Pétersbourg.

à Mais on put bientôt voir le principal défaut de la situation politique de la Finlande. Le fonctionnement de la constitution dépendait en somme de la volonté du tsar

| de tenir la promesse qu’il avait faite. Alexandre ne tint pas la sienne. Il avait remis l’administration suprême du

168 ,

pays à un Conseil de Régence. En 1816, il transforma ce conseil en un Sénat Impérial, par une ordonnance datée du 9/21 février, dont le préambule rappelait la garantie constitutionnelle de 1809. Mais la diète ne fut pas convoquée, même après que la chute définitive de Napoléon eut rendu la paix à l’Europe. Il me paraît incontestable qu’il faut en rendre responsable le mouvement de réaction général en Russie. Speranski était tombé en disgrâce, à la suite d’intrigues auxquelles ; prit part un Finlandais, Gustave Armfelt, ancien favori de Gustave II: faute grave et peut-être fatale. Armfelt, devenu ministre de Finlande, était conservateur, et ne paraît pas avoir beaucoup employé son crédit personnel en faveur d’une convocation de la diète. Le tsar semble De 1890 à 1898; les premières tentatives contre la

  • Le régime sous lequel vivait la Finlande depuis 1809, et surtout depuis 1863, avait eu d’heureux résultats, à la fois pour le pays et pour les souverains. Le loyalisme n’a peut- être été nulle part plus sûr qu’en Finlande ; nulle part on n’a aussi vivement condamné les méthodes révolutionnaires et nihilistes : on peut même trouver que dans cette voie, les Finlandais ont été plus loin qu’il ne convenait. — On | n’en est que plus étonné de voir les attaques dirigées contre la constitution et l’autonomie finlandaises. Celles-ci avaient de nombreux ennemis en Russie : la presse panslaviste, surtout les Moskovskja Vjedomosti, | organe de Katkoff, la Novojé Vremja, et plus tard le Syjet ; | les partisans de l’autocratie, poussés par une haine mys- | tique contre tout régime constitutionnel, tels que Pobedonostseff, procureur du Saint-Synode et précepteur d’Alexan- | dre III et de Nicolas Il; et aussi les bureaucrates, ministres | et fonctionnaires de tout genre. Les mobiles qui les pous- | saient dans cette campagne étaient multiples. D’abord la | tendance à la centralisation unitaire, commune aux grands | 169

f États, mais plus forte en Russie, qui désignait la Finlande au même sort que la Pologne et que les provinces baltiques ;

‘ puis l’hostilité contre le régime constitutionnel, aggravée

encore de la crainte que le bien-être matériel et social de

| la Finlande ne fût un exemple contagieux et un argument toujours prêt sous la plume des libéraux russes ; enfin, et

surtout, dans l’avide bureaucratie russe, le désir d’exploiter

| un domaine encore neuf et à l’abri de la corruption.

} De son côté, la Finlande se défendit mal; ou plutôt ses

j défenseurs naturels la soutinrent mollement. Contre les

Ë polémiques de presse, les journaux finlandais ne pouvaient riposter parce qu’on leur imposait silence; et les personnages officiels se montrèrent au-dessous de leur tâche. Sous Alexandre If, la Finlande avait eu fi

Fr La question militaire ; le manifeste de février 1899;

À La promulgation du manifeste; la grande adresse;

L’administration intérieure de 1898 à 1900;

| 1901; la loi militaire de 1901;

b). — La russification des administrations finlan-

c). — Réorganisation de la police;

à d). — La suppression des timbres-poste finlandais;

À La résistance à la loi militaire; l’appel de 1902;

} Les derniers événements; les questions prochaines;

a) la question scolaire;

b) la question douanière;

Si quelque chose ressort nettement des derniers événements en Finlande, c’est la volonté bien arrêtée, chez le gouvernement russe, de poursuivre jusqu’au bout l’œuvre de destruction qu’il a entreprise. En 1899, devant une ferme résistance du sénat, il aurait peut-être reculé. Le gouvernement russe n’aime guère le scandale; et une démission en masse des sénateurs, ou la perspective d’avoir à les

| révoquer tous lui eût inspiré de la prudence. Mais le temps des hésitations est visiblement passé. L’empereur a montré à plusieurs reprises qu’il soutient personnellement la politique de ses ministres; il n’est pas possible de se faire d’illusions à cet égard.

En face de ces attaques imminentes, quelle est la défense

possible de la Finlande? Je crois bien qu’elle est aléatoire. Il n’y a rien à attendre du sénat: son attitude pendant ce printemps l’a démontré avec la plus criante évidence. D’autre part, le sénat est et restera soutenu par un groupe assez nombreux et influent du parti vieux-finnois. Sans doute, on a vu durant le printemps dernier un changement dans l’orientation du parti jeune-finnois, décidé à se rapprocher du parti suédois pour une lutte commune sur le terrain constitutionnel. Mais il faut attendre quels seront les fruits de cette union, et même si elle sera durable. Et il reste toujours à envisager les formes possibles de lutte.

  • Il y a une première solution, qui à vrai dire est l’absence même de solution : la fuite, c’est-à-dire l’émigration. J’ai réservé cette question pour maintenant, parce que l’émigration n’a été qu’un moyen de se soustraire aux dangers de la situation.

Annonce de librairie : Henri-Charles Lea, Histoire de l’Inquisition au Moyen-Age ; traduction Salomon Reinach;

Dans le même cahier, Le Livre pour tous, Émile Boivin, secrétaire administrateur, 8, rue de la Sorbonne,

L Paris, cinquième arrondissement, une circulaire datée “3 du jeudi 31 juillet 1902;un commentaire à cette cir- Pour et contre les congrégations, dossier : un appel . du Comité catholique pour la défense du droit, daté de ; Paris, 21 juillet, publié par les journaux du mardi 22, : 31e signé pour le comité L. Chaiïne, J. Quincampoix, Paul 1 Viollet, membre de l’Institut; une letire de M. René Goblet, adressée monsieur le directeur de l’Éclair, dans | l’Éclair du jeudi 24 juillet; une lettre de M. Goblet au | Progrès de la Somme, adressée monsieur le rédacteur, ; dans le Temps du vendredi premier août; dans le même k Ù Temps, une lettre de M. Gabriel Monod, Paris, le | 29 juillet, adressée à M. Viollet, mon cher ami, signée É votre tout dévoué; de Bernard-Lazare une consultation, la loi et les congrégations, datée de Paris, 6 août 1902, | adressée mon cher Péguy, signée bien votre; annexe : | une lettre de M. Gabriel Monod à M. Yves Guyot, publiée dans le Siècle du samedi 2 août, adressée mon cher confrère; dans le Temps du jeudi 7 août une lettre | de M. Michel Bréal à M. Viollet, datée de Paris, le 5 août 1902, adressée mon cher confrère; dans la Petite République du dimanche 3 août, un article de | Jaurès, conclusion; commentaires; l’Aurore du samedi 9 août reproduisait la conclusion de l’article publié par | son collaborateur, Francis de Pressensé, dans l’Européen de la semaine; une phrase de cet article; dans ÿ l’Aurore du jeudi 7 août, article de M. Ferdinand Buisson, Le rôle de M. Combes, lettre ouverte à M. Gabriel Monod; la première phrase de cet article; Aurore du jeudi 14 août, lettre de M. Guieysse, député du Mor172 ,

bihan, citation; même lettre de M. Buisson, citation ;

De la troisième série, nous avons, à la date d’aujourd’hui, ur nombre de collections complètes restreint ; depuis le premier janvier 1903 nous vendons ces troisièmes séries complètes un prix sensiblement égal au total des prix marqués, soit l’une trente-trois francs

Aussitôt que ces collections complètes de la troisième série seront en voie d”épuisement, leur prix sera porté l’une à cent francs

De la troisième série nous avons formé des collections incomplètes mais continues, complètes depuis le huitième cahier de la troisième série, inclus, comprenant Par conséquent les huitième, neuvième, dixième, onzième, douzième, treizième, quatorzième, quinzième, vingtième et vingt-et-unième cahiers de la troisième série, collections en nombre restreint, chacune de ces collections vingt-deux francs

13 1902-1903

14 Premier cahier de la quatrième série, un cahier blanc ° ‘4 de 80 pages, bon à tirer du mardi 7, fini d’imprimer LA du jeudi 9 octobre 1902 ;

} % Avant que l’on commence à relire l’histoire de CrainqueLa bille, Anatole France me pardonnera d’y épingler une HR / citation, parce que cette citation jette une lumière sur les 1.4 débats engagés pour et contre la liberté de l’enseigne1 ment :

1 Le système scolaire serait calqué sur le système judiEME: ciaire : les magistrats de la raison diraient le vrai, dans les ü $ mêmes conditions et sous les mêmes garanties que les juges 18 disent le juste. ,

4; {Gustave Téry, dans la Petite République a du mardi 23 septembre 1902)

1 De la majesté des lois;

1à La majesté de la justice réside tout entière dans chaque 44 sentence rendue par le juge au nom du peuple souverain. rl Jérôme Crainquebille, marchand ambulant, connut comHE bien la loi est auguste, quand il fut traduit en police cor4 174

rectionnelle pour outrage à un agent de la force publique. Ayant pris place, dans la salle magnifique et sombre, sur le banc des accusés, il vit les juges, les grefliers, les avocats en robe, l’huissier portant la chaîne, les gendarmes et, derrière une cloison, les têtes nues des spectateurs silencieux. Et ilse vit lui-même assis sur un siège élevé, comme si de paraître devant des magistrats l’accusé lui-même en recevait un funeste honneur. Au fond de la salle, entre les deux assesseurs, M. le président Bourriche siégeait. Les palmes d’officier d’académie étaient attachées sur sa poitrine. Un buste de la République et un Christ en croix surmontaient le prétoire, en sorte que toutes les lois divines et humaines étaient suspendues sur la tête de Crainquebille. IL en conçut une juste terreur. N’ayant point l’esprit philosophique, il ne se demanda pas ce que voulaient dire ce buste et ce crucifix et il ne chercha pas si Jésus et Marianne, au Palais, s’accordaient ensemble. C’était pourtant matière à réflexion, car enfin la doctrine pontificale et le droit canon sont opposés, sur bien des points, à la Constitution de la République et au Code civil. Les Décrétales n’ont point été abolies, qu’on sache. L’Église du Christ enseigne comme autrefois que seuls sont légitimes les pouvoirs auxquels elle a donné l’investiture. Or la République française prétend encore ne pas relever de la puissance pontificale. Crainquebille pouvait dire avec quelque raison : é — Messieurs les juges, le Président Loubet n’étant pas oint, ce Christ, pendu sur vos têtes, vous récuse par l’organe des Conciles et des Papes. Ou il est ici pour vous rappeler les droits de l’Église, qui infirment les vôtres, ou sa

A quoi le président Bourriche aurait peut-être répondu : — Inculpé Crainquebille, les rois de France ont toujours été brouillés avec le Pape. Guillaume de Nogaret fut excommunié et ne se démit pas de ses charges pour si peu. Le

Christ du prétoire n’est pas L’aventure de Crainquebille ; Crainquebille devant la justice ; apologie pour M. le Président Bourriche ; de la soumission de Crainquebille aux lois de la République ;

| catalogue analytique sommaire h l Crainquebille devant l’opinion ; les conséquences ; les | marqué un franc, ce cahier est aujourd’hui retiré du k commerce ; il n’est donc mis en vente que dans les colF _ lections complètes de la quatrième série ; 4 Deuxième cahier, cahier de la Toussaint de la quaFE trième série, un cahier jaune de 96 pages, fini d’im- - LE primer du jeudi 23 octobre 1902; Ü : Mosezzy. — L”aube fraternelle ; ne Monsieur : Je vous adresse quelques papiers que j’ai tout lieu de F croire assez intéressants. C’est le journal d’un jeune disF pensé de l’article 23. Voici comment il est tombé dans mes F Il y a deux mois, on amenait dans mon service à l’hô- ê pital militaire de X… un soldat du 33° bataillon d’artillerie . de forteresse. Au cours de manœuvres, dans la montagne, À. par un temps assez dur, il avait contracté une pneumonie, qui, dans une constitution appauvrie par le surmenage intellectuel, et déjà entamée par suite d’hérédités fâcheuses, Il faut vous dire que dans les hôpitaux, notre attitude | à nous, médecins, est assez différente de la hauteur voulue Î des majors de corps de troupe. Tout en faisant la part des | } tempéraments et des humeurs particulières, il faut bien | reconnaître que, n’ayant pas à faire face aux exigences de la discipline et à déjouer les subterfuges des fricoteurs, nous aimons à nous relâcher de notre brusquerie et d’aucuns, dont je suis, causent volontiers avec leurs malades. Le mien m’intéressa tout de suite. ; C’était un grand garçon, maigre, aux traits rudes, mais »

dont la physionomie rude s’éclairait d’un regard profond Il y avait tant de douceur intelligente dans son visage amenuisé par la maladie, ses yeux bleus brillaient d’une lumière si éteinte, et si pâle, que j’allai vers lui attiré par un brusque élan de sympathie.

Je fus heureux d’apprendre qu’il était étudiant d’une de nos grandes facultés. Licencié de lettres, il préparait l’agrégation, quand l’année du service militaire était venue interrompre ses études. Moi-même, j’avais rapporté de mon séjour au Val-de-Grâce un goût assez vif des méthodes scientifiques et des choses de l’esprit. Ce fut un lien entre nous. Je lui prêtai des journaux et des revues.

Il n’avait plus de famille, ses parents étaient morts quand il était au collège, il ne lui restait qu’un vieil oncle, dans

. le midi, célibataire indifférent et médiocre, propriétaire de vignobles et grand chasseur, avec qui il n’avait pas deux

Il ne se faisait pas d’illusion sur son cas. Je ne vous dirai pas qu’il attendit la mort avec la sérénité des sages antiques, discutant avec moi de l’immortalité de l’âme. IL était trop simple pour vouloir se hausser jusqu’à ce

Les premiers moments où il vit nettement l’anéantissement prochain furent pénibles et même terribles. Il était pris d’un grand frisson à la pensée de la destruction totale et ses mains maigres se cramponnaient aux choses avec une énergie farouche et des gestes de révolte. Les instants les plus durs étaient ceux où on le transportait sur un fauteuil d’osier dans une longue galerie vitrée qui entoure le premier étage du bâtiment. C’étaient de claires journées de septembre; les montagnes à l’horizon étaient bleues, la lumière d’automne coulait doucement sur les arbres en clartés blondes, et des vignes se teintaient de pourpre. Dans la cour, des malades en longue redingote grise, coiffés d’un bonnet de coton blanc, se promenaient sans bruit. Il y avait tant de tiédeurs molles dans l’air, dans le soleil, sur la terre et sur les eaux, qu’il s’effarait devant elles, et qu’un immense désespoir passait dans ses yeux

Puis cela même s’apaisa. À mesure que la maladie le minait plus profondément, les forces de résistance s’usaient | et avec elles, le déchirement des regrets. Il mourut sans Æ convulsions, sans agonie, dans un demi-sommeil, inconscient et léger. Ses voisins ne s’en aperçurent même pas. Un matin, la sœur qui le secouait pour le réveiller, s’aperçut | qu’il était mort. La vie s’était détachée dans un souffle, tombant dans le néant d’une chute lente et silencieuse | comme ces fils de la Vierge qu’il regardait longuement onduler dans le jour tiède, aux derniers moments de son

| repos solitaire dans la longue galerie vitrée.

J’ai trouvé parmi ses effets dans son paquetage avec | quelques livres classiques, annotés pour la préparation des examens, ce mince carnet recouvert de toile jaune que - | je vous envoie… Ce n’est rien moins qu’une autobiographie ) en ces quelques feuilles.

è Fatigué par la vie, ce petit cahier l’est aussi. Les pages, 1 couvertes d’une fine écriture, sont parfois en lambeaux et . se détachent. Vous remarquerez que la couverture en est | salie par un assez long séjour que le soldat X.. fit au camp d’Eaubonne. Il plut beaucoup cette année-là; comme : l ils étaient logés sous la tente, leurs effets placés sous le | sol, à la tête de leurs paillasses, à l’endroit où la toile de 4 la tente s’accroche aux piquets, étaient trempés par à J’averse. Le petit carnet dut recevoir sa part des eaux du 4 ciel, et faire un assez long séjour dans les flaques, si l’on | en juge par sa toile décolorée et toutes les pages où l’encre | s’est délayée.

C’est une sincérité de plus, parmi tant d’autres.

Médecin-major de deuxième classe | L’arrivée; au camp; au fort;

marqué un franc, ce cahier est complètement épuisé ; 1 en dehors des collections complètes, il n’en reste aucun exemplaire; il n’est donc mis en vente que dans les

collections, complètes, de la quatrième série;

Troisième cahier de la quatrième série, un cahier jaune de 72 pages, bon à tirer du mardi 4 novembre

De Jean Coste ; conclusion :

Il ne faut pas que l’instituteur soit dans la commune le représentant du gouvernement ; il convient qu’il y soit le représentant de l’humanité; ce n’est pas un président du conseil, si considérable que soit un président du conseil, ce n’est pas une majorité qu’il faut que l’instituteur dans la commune représente : il est le représentant né de personnages moins transitoires, il est le seul et l’inestimable représentant des poètes et des artistes, des philosophes et des savants, des hommes qui ont fait et qui maintiennent l’humanité. Il doit assurer la représentation de la culture. C’est pour cela qu’il ne peut pas assumer la représentation de la politique, parce qu’il ne peut pas cumuler les deux

Mais pour cela, et nous devons avoir le courage de le répéter aux instituteurs, il est indispensable qu’ils se cultivent eux-mêmes ; il ne s’agit pas d’enseigner à tort et à travers; il faut savoir ce que l’on enseigne, c’est-à-dire qu’il faut avoir commencé par s’enseigner soi-même; les hommes les plus éminents ne cessent pas de se cultiver, ou plutôt les hommes les plus éminents sont ceux qui n’ont pas cessé, qui ne cessent pas de se cultiver, de travailler; on n’a rien sans peine, et la vie est un perpétuel travail. Afin de s’assurer la clientèle des instituteurs, on leur a trop laissé croire que l’enseignement se conférait. L’enseigne-

| ment ne se confère pas : il se travaille, et se communique. - On les a inondés de catéchismes républicains, de bréviaires | laïques, de formulaires. C’était avantageux pour les auteurs | de ces volumes, et pour les maisons d’édition. Mais ce west | pas en récitant des bréviaires qu’un homme se forme, c’est en lisant, en regardant, en écoutant. Qu’on lise Rabelais ou | Calvin, Molière ou Montaigne, Racine ou Descartes, Pascal | ou Corneille, Rousseau ou Voltaire, Vigny ou Lamartine,

| | catalogue analytique sommaire ; f c’est en lisant qu’un homme se forme, et non pas en 0e récitant des manuels. Et c’est, aussi, en travaillant, modestement. 4 fl dans le même cahier : le Flétri, par L. Maillard; et une bonne réponse de F | Quatrième cahier de la quatrième série, un cahier l jaune de 112 pages, fini d’imprimer du jeudi 20 no- | | vembre 1902; un franc | |A Cahiers de la Quinzaine ; subventionné ; où inclus un M: article de M. Henry Bérenger, l’équivoque, publié dans : | Le la Raison du dimanche 19 octobre 1902; le Mouvement

: $ Socialiste ; M. André Morizet, une enquête sur l’anticlé- { ricalisme et le socialisme, avant-propos ; M. Buré, Le 4 second Congrès du Parti Radical; M. Emile Terquem, Ë | une lettre datée de Versailles, 31 août 1902, adressée EE mon cher Péguy; commentaires; questionnaire Ter-

j Cinquième cahier de la quatrième série, un cahier #3 jaune de 144 pages, fini d’imprimer du jeudi 4 dé- | cembre 1902; deux francs ai Textes et commentaires. — Émile Zola ; | Émile Zola est mort le lundi 29 septembre 1902. Ses funé-

railles ont eu lieu le dimanche 5 octobre au cimetière

Trois discours ont été prononcés :

le premier par M. Chaumié, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts;

le deuxième par M. Abel Hermant, président de la Société : des Gens de Lettres;

le troisième et dernier par M. Anatole France.

Discours de M. Chaumié ;

Discours de M. Abel Hermant ;

Discours de M. Anatole France :

Appelé par les amis d’Émile Zola à parler sur cette tombe, j’apporterai d’abord l’hommage de leur respect et de leur douleur à celle qui fut durant quarante années la compagne de sa vie, qui partagea, allégea les fatigues des débuts, égaya les jours de gloire et le soutint de son infatigable dévouement aux heures agitées et cruelles.

Rendant à Émile Zola au nom de ses amis les honneurs qui lui sont dus, je ferai taire ma douleur et la leur. Ce n’est pas par des plaintes et des lamentations qu’il convient de célébrer ceux qui laissent une grande mémoire, c’est par de mâles louanges et par la sincère image de leur œuvre et de leur vie.

L’œuvre littéraire de Zola est immense. Vous venez d’entendre le président de la Société des Gens de lettres en définir le caractère avec une admirable précision. Vous avez entendu le ministre de l’instruction publique en développer éloquemment le sens intellectuel et moral. Permettez qu’à mon tour je la considère un moment devant vous.

Messieurs, lorsqu’on la voyait s’élever pierre par pierre, cette œuvre, on en mesurait la grandeur avec surprise. On admirait, on s’étonnait, on louait, on blämait. Louanges et blämes étaient poussés avec une égale véhémence. On fit

parfois au puissant écrivain — je le sais par moi-même — des reproches sincères, et pourtant injustes. Les invectives et les apologies s’entremélaient. Et l’œuvre allait grandissant.

l Anatole France iA Aujourd’hui qu’on en découvre dans son entier la forme LE colossale, on reconnaît aussi l’esprit dont elle est pleine. |. C’est un esprit de bonté. Zola était bon. Il avait la candeur et la simplicité des grandes âmes. Il était profondément À moral. Il a peint le vice d’une main rude et vertueuse. Son ‘A pessimisme apparent, une sombre humeur répandue sur (Fe plus d’une de ses pages cachent mal un optimisme réel, dk une foi obstinée au progrès de l’intelligence et de la justice. ! Dans ses romans, qui sont des études sociales, il poursuivit je d’une haine vigoureuse une société oisive, frivole, une fa aristocratie basse et nuisible, il combattit le mal du temps : He la puissance de l’argent. Démocrate, il ne flatta jamais le il peuple et il s’efforça de lui montrer les servitudes de l’ignoI rance, les dangers de l’alcool qui le livre imbécile et sans É Fe défense à toutes les oppressions, à toutes les misères, à h. toutes les hontes. Il combattit le mal social partout où il le 45e rencontra. Telles furent ses haines. Dans ses derniers 4 livres, il montra tout entier son amour fervent de l’huma- à nité. Il s’efforça de deviner et de prévoir une société meilju leure. dE IL voulait que sur la terre, sans cesse un plus grand Ë nombre d’hommes fussent appelés au bonheur. IL espérait À en la pensée, en la science. Il attendait de la force nou1e velle, de la machine, l’affranchissement progressif de l’hufl manité laborieuse. le Ce réaliste sincère était un ardent idéaliste. Son œuvre | n’est comparable en grandeur qu’à celle de Tolstoi. Ce sont Ê deux vastes cités idéales élevées par la lyre aux deux | extrémités de la pensée européenne. Elles sont toutes deux il Ÿ généreuses et pacifiques. Mais celle de Tolstoi est la cité de fl la résignation. Celle de Zola est Ia cité du travail. k Zola, jeune encore, avait conquis la gloire. Tranquille et {l célèbre, il jouissait du fruit de son labeur, quand il s’arrah cha lui-même, d’un coup, à son repos, au travail qu’il {l aimait, aux joies paisibles de sa vie. Il ne faut prononcer | sur un cercueil que des paroles graves et sereines et ne l donner que des signes de calme et d’harmonie. Mais vous A savez, messieurs, qu’il n’y a de calme que dans la justice, À de repos que dans la vérité. Je ne parle pas de la vérité phise : 182 ù

losophique, objet de nos éternelles disputes, mais de cette

1 vérité morale que nous pouvons tous saisir parce qu’elle

’ est relative, sensible, conforme à notre nature et si proche de nous qu’un enfant peut la toucher de la main. Je ne tra- | hirai pas la justice qui m’ordonne de louer ce qui est louable. Je ne cacherai pas la vérité dans un lâche silence.

Et pourquoi nous taire ? Est-ce qu’ils se taisent, eux, ses

| calomniateurs ? Je ne dirai que ce qu’il faut dire sur ce cercueil, et je dirai tout ce qu’il faut dire.

Devant rappeler la lutte entreprise par Zola pour la justice et la vérité, m”est-il possible de garder le silence sur ces hommes acharnés à la ruine d’un innocent et qui, se sentant perdus s’il était sauvé, l’accablaient avec l’audace

| désespérée de la peur. Comment les écarter de votre vue

« alors que je dois vous montrer Zola se dressant, faible et désarmé devant eux? Puis-je taire leurs mensonges ? Ce serait taire sa droiture héroïque. Puis-je taire leurs crimes? Ce serait taire sa vertu. Puis-je taire les outrages et les calomnies dont ils l’ont poursuivi ? Ce serait taire sa récompense et ses honneurs. Puis-je taire leur honte ? Ce serait taire sa gloire. Non ! je parlerai.

; . Avec le calme et la fermeté que donne le spectacle de la mort, je rappellerai les jours obscurs où l’égoïsme et la peur étaient assis au conseil du gouvernement. L’iniquité commençait à être connue, mais on la sentait soutenue et défendue par de telles forces publiques et secrètes, que les plus fermes hésitaient. Ceux qui avaient le devoir de parler se taisaient. Les meilleurs, qui ne craignaient pas pour euxmêmes, craignaient d’engager leur parti dans d’effroyables dangers. Égarée par de monstrueux mensonges, excitée par d’odieuses déclamations, la foule du peuple, se croyant trahie, s’exaspérait. Les chefs de l’opinion, trop souvent caressaient l’erreur, qu’ils désespéraient de détruire. Les

| ténèbres s’épaississaient. Un silence sinistre régnait. C’est

| alors que Zola écrivit au président de la République cette | lettre mesurée et terrible qui dénonçait le faux et la forfaiture.

De quelles fureurs il fut alors assailli par les criminels, par leurs défenseurs intéressés, par leurs complices invo-

id it lontaires, par les partis coalisés de toutes les réactions, par | F ‘4 la foule trompée, vous le savez et vous avez vu des âmes PE innocentes se joindre avec une sainte simplicité au hideux 1:34 cortège des aboyeurs à gages. Vous avez entendu les hurTHE lements de rage et les cris de mort dont il fut poursuivi PE, jusque dans le palais de justice, durant ce long procès jugé k + dans l’ignorance volontaire de la cause, sur de faux témoibe gnages, dans le cliquetis des épées. À hs 4 Je vois ici quelques-uns de ceux qui, se tenant alors à { À son côté, partagèrent ses périls : qu’ils disent si jamais Ï fl h plus d’outrages furent jetés à un juste ! Qu’ils disent aussi & EU. avec quelle fermeté il les supporta! Qu’ils disent si sa | i bonté robuste, sa mâle pitié, sa douceur se démentirent ke EU une seule fois et si sa constance en fut ébranlée. 4 4 En ces jours scélérats plus d’un bon citoyen désespéra du 14 10 -républicains défenseurs du régime actuel n’étaient pas seuls ER: atterrés. On entendit un des ennemis les plus résolus de ce (4:10 régime, un socialiste irréconciliable s’écrier amèrement : L AE « Si cette société est à ce point corrompue, ses débris Re immondes ne pourront même pas servir de fondement à i QU une société nouvelle. » Justice, honneur, pensée, tout semk Ha blait perdu. ù re Tout était sauvé. Zola n’avait pas seulement révélé une À. É erreur judiciaire, il avait dénoncé la conjuration de toutes É à # les forces de violence et d’oppression unies pour tuer en 1h42 France la justice sociale, l’idée républicaine et la pensée 1 { A libre. Sa parole courageuse avait réveillé la France. Le RS Les conséquences de son acte sont incalculables. Elles se 1 ME déroulent aujourd’hui avec une force et une majesté puisl f ñ santes ; elles s’étendent indéfiniment : elles ont déterminé À À ‘20 un mouvement d’équité sociale qui ne s’arrêtera pas. Il en H. sort un nouvel ordre de choses fondé sur une justice meil1 { ; leure et sur une connaissance plus profonde des droits de il | Messieurs, L) I n’y a qu’un pays au monde dans lequel ces grandes 4 Ne choses pouvaient s’accomplir. Qu’il est admirable le génie EN de notre patrie! Qu’elle est belle cette âme de la France,

qui, dans les siècles passés, enseigna le droit à l’Europe et s au monde ! La France est le pays de la raison ornée et des pensées bienveillantes, la terre des magistrats équitables et des philosophes humains, la patrie de Turgot, de Montesquieu, de Voltaire et de Malesherbes. Zola a bien mérité

Ne le plaignons pas d’avoir enduré et souffert. Envions- ‘ le. Dressée sur le plus prodigieux amas d’outrages que la sottise, l’ignorance et la méchanceté aient jamais élevé, sa gloire atteint une hauteur inaccessible.

Envions-le : il a honoré sa patrie et le monde par une œuvre immense et par un grand acte. Envions-le, sa destinée et son cœur lui firent le sort le plus grand: il fut un moment de la conscience humaine.

texte définitif, remis par Anatole France à M. Maurice Kahn; emprunté à Pages libres, numéro 94, deuxième année, du 18 octobre 1902 ;

Gabriel Trarieux, Émile Zola, homme d’action, plus de la moitié, toute la fin d’un article publié dans le même numéro de Pages libres;

Son œuvre est là, née de sa doctrine et — la méthode mise à part — en conformité avec elle. Elle nous promène lentement à travers les cloaques, les jardins de la vie. Etrange puissance systématique d’explorer un à un les milieux, d’évoquer un à un les décors, d’accumuler tant de documents, de faits précis, de choses mortes ! Une crudité italienne, une sombre verve satirique, une bonté, une candeur enfantine, parfois une splendide émotion humaine animent ces opulents tableaux. Le Rubens s’y mêle au Téniers. Il nous gorge de victuailles géantes. Il ne semble jamais rassasié. Et pourtant ce n’est pas l’ample amour, l”ample afflux de sang rouge et tiède qui empourpre les Titans de Balzac, ce n’est pas cette fureur sacrée « d’un Curtius qui se jette dans le gouffre » et nous y entraine avec lui. C’est une volonté tenace, réfléchie, studieuse, un

ll né peu morne. On fait halte soudain avec délices en de charAL: 4 mantes oasis: la Faute de l’Abbé Mouret, une Page FM d’Amour font pendant aux visions sinistres de l’Assommoir n’ et de La Débâcle. Plus souvent on ahanne avec peine. ParN’} JUS fois on s’arrête, rebuté. On admire, on subit, plus qu’on Je S’il faut préciser ce qui manque à cette œuvre rude et | # À à massive, ce sera sans doute un soupir, le pressentiment 5 Han F d’autre chose, une revanche à tant de défaites, à tant de 21 Nr douleurs amassées. Je ne ferai pas à Zola le reproche, 274 “4 pudique ou perfide, d’en avoir « trop mis » dans ses fres1: 0 ques. Trop osé, non. Pas assez plutôt, puisqu’il annonçait

Î 4 ua cycle total. Après les flores du Paradou, les nourritures HN de Paris, les relents de l’Assommoir, les houilles de la, 4 nr Mine, le fumier de la Terre, le sang de la Débâcle, et quoi 109 encore ? après ces orgies de nature épuisantes ou charmes 1 resses, on souhaiterait une lumière, un repos, je ne sais 4 0 quelle porte entr’ouverte. Il n’a pas voulu, ou il n’a pas pu. à 04 C’était contraire à son système. C’est dommage, c’eût été à He plus beau. Un autre a tenu la gageure. La Guerre et la ; Lx Paix a des pages atroces. Il s’y trouve aussi quelques 1 ER lignes qui s’appellent la mort du Prince André. De ces à ‘a quelques lignes, plus tard est sorti ce chef-d’œuvre unique : 4 ni Résurrection. On les chercherait vainement dans les trente {1 romans de Zola. Je n’indique pas un regret. Je constate une ‘5 C’est que la tâche de l’Artiste, c’est de dénombrer, il me “fhe semble, non point les mille reflets des choses, mais les | 1 d. mille forces de l’esprit. Ce. n’est pas « Nature » qu’il suffit +: de dire. La Nature est beaucoup. L’Art est plus. Le sujet, le 1: seul tout de l’Art, c’est l’Homme. Le plus grand art n’est FRE pas réaliste, il est, en ce sens précis, humaniste. Car } 19 l’Homme enferme la Nature — qui est l’humanité passée — a 2 et aussi l’avenir humain, dont nul ne peut entrevoir le

{| ï Je sais bien que Zola ne l’eût pas nié. Telle phrase de ses Fo essais va étrangement loin dans ce sens. Je sais bien que |

‘s ses derniers livres, les « Trois Villes », les « Trois Evan-

: giles », s’efforcent vers des synthèses plus hautes, abordent

des notions plus complexes, les conflits de la vie et de la foi, l’ébauche des rénovations sociales. IL est sans doute permis de dire qu’il s’y montre moins à son aise que dans les cyniques et fortes peintures de la bourgeoisie impériale. L’effort demeure infiniment noble, le résultat est rudimen- |

| taire. Ne nous laissons pas éblouir par l’éloge pompeux :

| « œuvres socialistes ». Ou le socialisme est un leurre, une

| fiction agréable, ou c’est un système précis. Zola, sur ce point, n’a rien qui m’éclaire. Il se contente d’édifier un paradis problématique. Nous sommes tous socialistes à ce prix. Il est dangereux, il est même improbe — je parle

| pour nous qui suivons — de se contenter en pareil cas de

| généreuses équivoques. Charles Guieysse le disait l’autre jour, avec une irrévérence qui me plaît : les rêves en prose ont du bon; la comptabilité aussi. Et, d’abord, il faudrait s’entendre… Inutile, ici, d’insister. Mais puisque France,

. avecraison, rapproche Zola de Tolstoi, je veux dire que le Cité d’Amour édifiée par le vieux mystique slave — dont je ne partage pas les doctrines — me paraît tout de même autrement sublime, autrement réelle et vivante que les Evangiles fumeux et grandiloquents de Zola. Je crois qu’elle sera plus chère à la conscience de l’avenir. | Au total, et malgré ces réserves, une puissance indé- . niable. L’auteur de Germinal vivra. Il n’a pas connu l’art suprême de créer à son image des âmes d’hommes, secret de quelques demi-dieux. La notion de beauté est absente de son épopée matérielle. Il n’a pas suscité de héros. Mais il a aimé, célébré les aspects de la terre adorable, il a fait mouvoir en ombres tragiques les masses anonymes des foules. La Foule a été son héros, en elle il a mis tout l’espoir, toutes les chaleurs d’enthousiasme qu’il déniait à lindividu. C’est assez pour beaucoup de gloire, et pour survivre dans le temps. Enfin son effort, plus haut que son œuvre, commande la stupeur et le respect. Et nous arrivons à son Acte. Rien de plus logique, en un sens, que cette éclosion finale. Les études quotidiennes de

Ï 2 Zola le prédisposaient à se passionner pour tous les conflits 4 | DS de son temps. Ayant revécu son passé, achevé les « Rougon- É Macquart », il était forcément amené à se soucier du pré- N.208 sent. La Politique l’attirait. Sa haine même pour elle en est ARR une preuve. Paul Alexis a finement noté que Son Excel- À lence Eugène Rougon est le portrait de Zola ministre bien a plus que celui du päle Eugène Rouher. Dans le manifeste D, 1 intitulé : République et Littérature, dans les diatribes 1.0 enragées d’Une Campagne, au Figaro, il avait maintes fois 4: 110 manifesté sa passion pour la chose publique. Un drame 1 Ré judiciaire, mieux que tout autre, devait captiver le ); romancier épris d’intrigues compliquées — se rappeler le Re. goût de Balzac pour les aventures de police. — Ce drame, | 4 de plus, était humain, s’incarnait en une victime, une ‘ 4 ombre d’homme torturé, et par là dépassait la politique : A pour atteindre, émouvoir toute pensée vivante. Enfin Zola 4 touchait à l’âge où l’artiste le plus obstiné entend sonner | “4 un glas intime qui lui conseille une action plus humble, un 4 4 dévouement plus immédiat : Byron a eu Missolonghi,

  • #4 croisé Soutaieff… On dirait qu’une fatalité les pousse, pour 4 être bien sûrs d’épuiser leur force, à tâter toutes les issues.
  • ON Émile Zola écrivit J’accuse!… Ici, pour la première fois, son : ‘Va idéal fut réalisé. Il eut la divination géniale, la précision ë Ke scientifique, et l’expérience, pour le coup, vint contrôler (4: 10 son hypothèse. lg 2 Je ne reviens pas sur l’histoire. Elle est trop près de nous, IE: 20 vit encore. Je note un point laissé dans l’ombre. Zola hi | ‘4 n’avait pas tout prévu. IL avait escompté le triomphe. Ce \ F2 fut l’écrasement qui survint. Je ne dis pas qu’il n’eût point 0 risqué même une défaite assurée. Mais ce victorieux, (Re d’abord, ne pouvait pas croire au martyre. Il ne croyait 5 À Fos qu’à la lutte atroce suivie de la revanche totale. IL vécut EN - assez pour voir son erreur. Ah! c’est ici qu’il est très grand. 4 Je lui sais moins de gré, quant à moi, d’avoir poussé son AE 1 fameux cri de guerre que d’avoir persévéré vaincu, quand E: l’espoir n’était plus possible, toujours plus lucide et plus s à À affermi. A suivre la Vérité en Marche, on peut comparer (1 ‘4 les divers articles qu’il jeta au vent des tempêtes. On y

constate un progrès constant, on y discerne un son qui monte et qui chante toujours plus haut. Je me rappelle, au lendemain de Rennes, l’admirable impression vécue à lire ses paroles venues d’exil. Et plus tard, après l’amnistie, 4 quand il la vit acceptée par tous — même par Jaurès, « le grand Jaurès! » — quelle àpre douleur d’homme libre détaché de tous les partis! Sa dernière parole en public, dans un banquet où régnait, au dessert, la fameuse « chaleur communicative », fut : « Ne nous félicitons pas… » Voilà l’attitude de l’Artiste en face du perpétuel, du nécessaire avortement qu’est toute action politique : il maintient

  • les droits du solitaire, la sauvagerie de l’absolu. Qu’il se soit levé de la sorte, nous en sommes tous restés debout.

Et il en reste, lui, plus grand. C’est beaucoup, c’est trop peu de dire que son œuvre impliquait un tel acte, qu’il n’a fait qu’appliquer sa méthode, Oui, certainement, c’est un signe qu’un homme uniquement épris de science et de vérité ait été, par surcroît, « un voyant », que le rôle d’apôtre ait été tenu par un écrivain libéré de tout dogme,

_… de toute attache chrétienne, et que nul écho, à sa voix, n’ait vibré dans les sanctuaires. C’est le signe que l’idéal est une chose naturelle, qu’on y marche invinciblement dès qu’on veut essayer d’être probe, et qu’au bout de tout acte ordinaire se trouve l’immense héroïsme. Mais ne disons pas que cet homme ne s’est pas dépassé lui-même, qu’il est demeuré, après cet acte, ‘celui qu’il était auparavant, qu’il n’est pas entré, à dater de ce jour, dans un grave royaume inconnu qu’il avait ignoré jusque-là. Chacun l’a senti, et le vide que cela faisait autour de lui. Qu’il n’ait pas trouvé de formule pour baptiser sa découverte, il n’importe : nous l’avons déjà.

Je crois qu’il n’était pas très loin d’être, après tout, de cet avis. Puisque chacun, en ce moment, évoque des souvenirs personnels, voici celui que je conserve. Je n’ai rencontré Zola — seul à seul — qu’une fois, en hiver, voici deux ans. Je le vois assis à son bureau, le soir, dans son cabinet de travail, une couverture grise sur ses genoux, le cou protégé d’un foulard blanc. Une lampe brülait sur la table, éclairant le grand front découvert, la face tour-

| va catalogue analytique sommaire i ä mentée, indécise, l’intense regard d’amertume. IL me ie semble, à distance, que ce visage sort des ténèbres où Lil 5h Carrière se plaît à noyer ses portraits. Nous parlâmes Hi à pe littérature, théâtre. Je risquai, sur la fin, une allusion aux 5 événements politiques. Il répondit deux mots, se tut, puis A. 00 reprit de sa voix mordante : « Cette affaire m’a rendu 4! 06 meilleur. » Tout ce qu’on pourrait dire de plus sur les rapnr x ports mystérieux de son action et de son œuvre serait A: 1:00 moins simple, et donc moins beau. Li 1 Il est mort, comme Balzac, en pleine force, après avoir LL: 40 fait sa carrière, sans avoir connu le déclin. C’est une mort | | ‘4 enviable entre toutes. On a déploré qu’il n’ait point goûté ‘ (Ar 00 les justes retours, la vieillesse heureuse, l’apothéose inévi- À pe y table, la vaste bacchanale émue qui roula, par un soir de ti ‘À printemps, autour du calme cercueil d’Hugo endormi sous 14) 48 les claires étoiles. Petites choses, en face de la mort, que 4 ne les gestes de ceux qui survivent. Je trouve que son enter14 rement, qui fut sa dernière bataille, avait l’allure qui con- | u « (1 ! vient à ce guerroyeur impénitent, trop chagrin pour faire tr un patriarche. Le heurt des vivats et des outrages est une \ | 40 apothéose aussi, la preuve qu’on est vivant encore. Hugo 1 |, l’aurait connue, celle-là, au lendemain de ses Châtiments. El :AË Il est mort debout, foudroyé soudain, dans une atmoa sphère irrespirable, en allant ouvrir la fenêtre qui lui eût A fl pu rendu la vie, l’espace. Chute au plus haut point symbolique. 4 ” Moralement aussi, il était en route, émergeant des miasmes A putrides, pour ouvrir la haute fenêtre au delà de laquelle à: M est l’air pur. C’est la mort qu’il a rencontrée. Qui oserait À Lo dire avec certitude qu’elle a terminé sa Recherche ? À | À Charles Péguy, les récentes œuvres de Zola; f | 4 On me permettra de reproduire ici un article qui fut gl Ni publié pour la première fois dans le Mouvement Socialiste, ‘4 ‘h numéros 20, du premier novembre, et 21, du 15 novembre

  1. Sauf de très rares exceptions nous ne reproduisons + pas les articles publiés dans les cahiers. Nous reproduisons L cet article précédemment publié dans le Mouvement Socia- ï liste parce que la région de nos abonnés actuels a, — mal- # heureusement, — gardé peu d’éléments communs avee la if région des socialistes qui en novembre 1899 lisaient le Mou- È Nous reproduisons cet article exactement tel qu’il fut ï publié la première fois. Puisqu’il porte sa date, je n’ai pas le droit de le modifier. D’ailleurs il vaut mieux, pour K l’œuvre d’alors, s’en tenir à la critique pieuse d’alors. Nous n’avons pas à renier nos anciennes affections, même litté- raires. Nous devons croire que la critique affectueuse et pieuse est plus intelligente que la critique raide. Elle est celle aussi qui doit paraître après la piété de la mort. Le Conseil de guerre, qui s’était réuni le 10, acquitta Esterhazy le 11 janvier. Ce fut un rude coup porté à la justice. Plusieurs se demandèrent si la justification de Yinnocent serait jamais réalisée. Zola ne bougea pas : « Mais puisque nous avons raison! » répétait-il assis dans les bureaux de l’Aurore. Il écrivit le lendemain sa Lettre au Président de la République. Elle parut le surlendemain jeudi matin. Ce fut la révélation du protagoniste. Il y eut un sursaut. La bataille pouvait recommencer. Toute la journée dans Paris les camelots à la voix éraillée crièrent l’Aurore, coururent avec l’Aurore en gros paquets sous le bras, distribuèrent l’Aurore aux acheteurs empressés. Ce beau nom de journal, rebelle aux enrouements, planait comme une clameur sur la fiévreuse activité des rues. Le choc donné fut si extraordinaire que Paris faillit se retourner. ge Pendant plusieurs jours il y eut comme une oscillation de Paris. J’allai voir Émile Zola, non par curiosité vaine. Je le trouvai dans son hôtel, rue de Bruxelles, 21 bis, dans sa maison de bourgeois cossu, de grand bourgeois honnête. Je ne l’avais jamais vu. L’heure était redoutable et je voulais avoir, de l’homme qui prenait l’affaire sur son dos, cette impression du face à face que rien ne peut remplacer. L’homme que je trouvai n’était pas un bourgeois, mais un

| catalogue analytique sommaire ; | % $ paysan noir, vieilli, gris, aux traits tirés, et retirés vers le |: dedans, un laboureur de livres, un aligneur de sillons, un | & solide, un robuste, un entêté, aux épaules rondes et fortes a comme une voûte romaine, assez petit et peu volumineux, ;| comme les paysans du Centre. C’était un paysan qui était SA sorti de sa maison parce qu’il avait entendu passer le coche. . a Il avait des paysans ce que sans doute ils ont de plus beau, | 7 cet air égal, cette égalité plus invincible que la perpétuité 20 de la terre. Il était trapu. Il était fatigué. Il avait une assufl 4à rance coutumière, commode. Son assurance lui était famiLS lière. Il avait une impuissance admirable à s’étonner de ce |. qu’il faisait, une extraordinaire fraîcheur à s’étonner de ce |: 5 que l’on faisait de laid, de mal, de sale. Il trouvait tout à M fait ordinaire tout ce qu’il avait fait, tout ce qu’il venait de ” | 4 faire, tout ce qu’il ferait. « Rien », dit Pascal, « n’est plus D: commun que les bonnes choses : il n’est question que de les NW: discerner ; et il est certain qu’elles sont toutes naturelles et M à notre portée, et même connues de tout le monde. » (1) ; F3 11 me dit la tristesse qu’il avait dé l’abandon où les socia- |. listes laissaient les rares défenseurs de la justice. Il pensait

à la plupart des députés, des journalistes, des chefs sociaNF. listes. Il ne connaissait guère qu’eux. Je lui répondis que

A: ceux qui l’abandonnaient ne représentaient nullement le | socialisme. — « J’ai reçu », me dit-il, « beaucoup de lettres E. 20 d’ouvriers de Paris, une lettre qui m’est allée au cœur. Les L ouvriers sont bons. Qu’est-ce qu’on leur a donc fait boire 5“ pour les rendre ainsi ? Je ne reconnais plus mon Paris. » fe Je ne l’ai plus revu. Mais je l’ai retrouvé dans ses actes et F0 dans ses œuvres. 1: Cette Lettre au Président de la République ne fit scandale on que parce que le public ne savait rien. À présent que nous à sommes renseignés, c’est une surprise de la relire. Elle ‘4 n’est pas scandaleuse. Elle est profondément révoluLE à tionnaire. Mais elle est modeste, et même un peu humble. M: Zola lui-même l’a fort bien jugée à son retour : (Et voilà que | N: ma pauvre Lettre n’est plus au point, apparaît comme tout à fait enfantine, une simple li (1) De l’esprit géométrique.

de la République, publiée pour la première fois dans + l’Aurore du 13 janvier 1898, J’Accuse…! lettre au Président de la République, adressée Monsieur le Pré- 4 sident, signée Émile Zola ; texte critique, d’après l’Aurore, la brochure, et la Vérité en marche ; déclaration ‘ de Zola qui précède cette lettre dans la Vérité en Bibliographie; les œuvres de Zola; énumération de librairie complète; les Rougon-Macquart; les trois villes ; les quatre Évangiles ; romans et nouvelles ; œuvres critiques; l’affaire Dreyfus ; théâtre ; en collaboration; œuvres de Émile Zola; toutes dédicaces, dates, préfaces et notes, texte; tables des matières toutes les fois qu’il y en a; statistique ; théâtre ; en collaboration ; brochures ; l’affaire Dreyfus ; éditions de dans le même cahier: ‘ dans le même cahier, une rectification de M. Urbain Gohier, datée de Paris, 23 novembre 1902, adressée Monsieur le rédacteur des Cahiers de la Quinzaine, Sixième cahier de la quatrième série, un cahier jaune de 72 pages, bon à tirer du jeudi 18 décembre 1902; un franc Cahier de Courrier, courrier de Paris, — inventaire. des cahiers, — en forme de catalogue;

| : 4 catalogue analytique sommaire

he. Matériel et frais généraux; éditions des cahiers

he. antérieures à la fondation des cahiers ; première série;

à deuxième série; troisième série; librairie des cahiers ;

à Septième cahier de la quatrième série, un cahier blanc

à de 88 pages, bon à tirer du samedi 20 décembre 1902,

:38 fini d’imprimer du mardi 23 décembre; un franc

à ; Cahier de Noël;

É le Grant Testament de maistre Françoys Villon, —

Item, donne à ma poure mere

Pour saluer nostre Maistresse,

ba: Qui pour moy ot douleur amere,

ne Dieu le scet, et mainte tristesse ;

ne Autre chastel n’ay, ne fortresse,

û Où me retraye corps et ame,

‘4 Quand sur moy court malle destresse,

174 Ne ma mere, la poure femme! 1

7 gve Villon feit a la reqveste de sa mere povr prier

4 4 Trois lettres de Tolstoi ; 4 be: Ces lettres ont été publiées dans l’Athenaeum du 4 oc- { Re. tobre 1902, avec la permission de M. Aylmer Maude. : 0 La première, écrite en anglais, est adressée à John Bel- L

f lows, président du Comité des Amis des Doukhobors, qui } De. avait refusé, au nom de ce comité, l’argent offert par ji ‘4 M. Aylmer Maude et provenant de sa traduction de Résur-

‘4 rection. U avait écrit à Tolstoi pour lui reprocher l’immo-

ralité de son livre, se plaignant surtout du chapitre xvir du livre I. Les deux autres lettres sont en russe.

Traduction établie pour les cahiers par les soins de j

Cher ami, j’ai reçu votre lettre et je voulais y répondre, mais j’ai été si faible depuis deux mois que je n’ai pu le faire. Ainsi, il faut excuser mon long silence.

J’ai lu deux fois votre lettre et j’ai considéré la chose aussi bien que j’ai pu mais je n’ai pas réussi à résoudre la question d’une manière définitive. Il est possible que vous ayez raison, mais pas pour tous ceux qui liront le livre. Il est possible que j’aie une mauvaise influence sur les gens qui ne liront pas le livre tout entier et n’en saisiront pas le sens. Mais il peut aussi, comme ç’a été mon intention, avoir l’influence tout à fait opposée.

Tout ce que je puis dire pour ma défense, c’est que,

_ quandje lis un livre, ce qui m’intéresse surtout, c’est la Weltanschauung des Autors : ce qu’il aime et ce qu’il haït. Et j’espère que quiconque

la deuxième, datée du 26 août 1902, adressée cher Ayimer Maude, sur l’enquête de la revue blanche, Tolstoi et la question des sexes;

la troisième, tout récemment écrite à une proche parente, adressée chère S.…., sur l’éducation des enfants ;

J’ai été très heureux d’avoir une sérieuse conversation avec L… sur l’éducation des enfants. Lui et moi, nous sommes

| tombés tout à fait d’accord sur un point qui est seulement | négatif, c’est que les enfants doivent apprendre Le moins | possible. Il n’est pas à beaucoup près aussi mauvais pour | des enfants de grandir sans avoir appris certaines choses, que d’avoir une indigestion d’éducation et d’en venir à la | 195

|: cahier de Noël de la quatrième série

|. détester : — ce qui arrive à presque tous, surtout à ceux

ji dont l’éducation est dirigée par des mères qui ne connais-

1 sent pas les sujets appris par leurs enfants. Un enfant ou

(M un homme peut apprendre quand il a de l’appétit pour ce

12 qu’il étudie. Sans appétit, l’instruction est un mal, un mal ô , terrible qui rend les gens mentalement infirmes. Pour

||: 5 l’amour du ciel, chère S…, si vous n’êtes pas tout à fait de il mon avis, soyez sûre que je ne vous écrirais pas à ce sujet,

| # si ce n’était pas une affaire d’une aussi énorme importance.

| 20 Surtout, croyez votre mari qui voit les choses tout à fait

|. Mais alors, vient l’objection habituelle. Si l’on n’enseigne

! * | rien aux enfants, comment les occupera-t-on? Faut-il qu’ils |

| 2 jouent aux osselets avec les enfants du village et qu’ils

| É apprennent toutes sortes

| n° Jérôme et Jean Tharaud, — La légende de la Vierge;

| 1e M. Joseph Bédier avait indiqué à Tharaud ces contes de 4 la Vierge. Tharaud les a lus, et nous les donne aujourd’hui.

:. 1 En face de ces contes anciens, et authentiques, deux

, attitudes se présentent. On peut, comme savant, comme

F0 À historien, tàcher de restituer le plus exactement possible,

1 ne de restaurer en sa forme la plus personnellement exacte, le ( conte. On peut comme artiste, comme historien, conter le

il ‘58 conte à son tour, librement, sous sa responsabilité d’artiste.

|: Il y aurait bien une troisième méthode, qui serait d’obte-

ee: nir la coïncidence parfaite de la méthode de science et de ve la méthode d’art; c’est cette troisième méthode que

| 5 M. Bédier a pu tenir dans sa restitution de Tristan et Iseut.

ï ‘18 À défaut de cette troisième méthode, les Tharaud ont opté

k 18S pour la deuxième. Ils n’ont pas altéré la légende ancienne.

| 13 ; Mais ils se sont réservé le droit de la conter librement à ‘2 leur tour, comme la contaient librement, sans altérer le

de e texte commun, les anciens conteurs mêmes. La légende,

Re commune, appartient à tout le monde. Ceux qui nous ont

M. À légué la légende l’avaient faite, la faisaient et la refaisaient 15 sans cesse. Les Tharaud ne sont que deux conteurs de plus,

| 08 après et parmi tant de conteurs. J

Les cinq contes que l’on va lire sont les premiers d’une | série qui sera intitulée la légende de la Vierge. ; | Du moine qui voulut voir Notre Dame ; Un jeune moine chantait : Marie est un doux mot dans la bouche ; Marie est un doux chant à l’oreille; Marie est une chanson du cœur ; Marie est l’unique merveille ; Marie est douceur de Harpe; tandis qu’il peignait sur le vélin d’un livre d’heures le nom de Notre Dame en lettres d’or, d’azur et de blanc, de à vermillon et de safran. Nul moine, du couvent, n’était plus chaste de corps et de cœur. Nul n’avait une âme plus candide, filée du lin de plus Mais son âme se consumait d’un grand désir. Ne verrait-il qu’après sa mort celle qu’il aimait, la douce dame sur toutes choses précieuse, entre toutes femmes élue, entre toutes bénie, la gloire du monde, la joie du ciel, le trésor de toute merci, l’espérance de tout salut, la gemme, la fleur de lys et d’églantier, Notre Dame Sainte Marie. Il aurait voulu la voir, ne füt-ce qu’une fois, des yeux de son Exact à chanter chaque jour ses Heures, il la priait très humblement, à la fin de chaque office, de lui faire, à lui très indigne, la grâce accordée à quelques saints hommes de jadis, de lui apparaître seule ou dans la Compagnie des Pour tromper un désir que les jours, les semaines, les années exaltaient sans le satisfaire, il peignit sur les parchemins les plus précieux des images de celle qu’il n’avait jamais vue et qui emplissait son cœur. Aucune de ces peintures n’était pareille : car ses visions de la Reine d’amour étaient changeantes comme le ciel. Même il s’était essayé à ne pas représenter Notre Dame sous une forme et une apparence de femme : les perles, les

1500 Jérôme et Jean Tharaud

sources, les fleurs devinrent sous son pinceau les figures de

‘à Celle qui éclaire toutes les belles choses du monde d’un “ reflet de sa beauté. He Pourtantuneimage qu’il peignitde la mère de Dieu, dansun ÿ buisson de roses fleuri, son fils enfant entre ses bras, le plonL: gea en un tel ravissement qu’il s’arrêta de peindre, épuisé 13 d’une fatigue délicieuse. Son pinceau lui tomba des doigts (à et son corps s’alanguit dans les bras de sa chaise. Par la ‘4 fenêtre ouverte entraient dans la cellule les derniers rayons #2 du jour. La Vierge qu’il venait de peindre sur le vélin Ne ouvrit les lèvres et lui dit : ‘4 — Bel ami cher, vis sans inquiétude. Ton âme sera Ji recueillie dans la troupe des bienheureux. Parce que tu, as peint mon image et écrit mon nom le plus bellement que tu pouvais, ton nom sera écrit au livre de vie. ‘44 Le moine tomba à genoux : 4 — Douce dame du Paradis, merveilleuse est cette promesse et de tout mon cœur vous en crie : merci! Mais, | ki dites, emportez-moi tout de suite au royaume de votre fils; : que je meure sur l’heure et vous voie non plus sous les 2 traits de cette image imparfaite, mais telle que vous êtes À — Beau fils, répondit l’image, tes jours ne sont pas à {4 moi : ils appartiennent à mon fils. Je n’annonce l’heure de ; mourir à personne. Mais si tu tiens tant à me voir, tu me ! $ F verras. Apprends seulement que nul homme vivant ne ‘1 m’a vue sans devenir aveugle. N. Le moine se mit à trembler de tout son corps, de joie et ge — Qui ne consentirait pour vous voir, Impératrice des k 4 Anges, à perdre la lumière de ses yeux? 6 (1 Mais vivement le moine couvrit de sa main son autre +3 œil, et d’un seul regarda. Ce fut une éblouissante vision \é distingua, au milieu d’archanges flamboyants, d’anges et 0 de vierges musiciennes, la reine de gloire vêtue d’une dl robe couleur de nuit de mai, semée de toutes les planètes à} et les étoiles du ciel. Si clair était son visage que près de 1 sa splendeur paraîtrait noir un jour d’été. ‘

La Vierge et son cortège passèrent devant l’œil du moine ébloui comme une silencieuse tempête, laissant dans son âme un tel regret qu’il fondit en larmes et s’écria :

— Reine de beauté, ayez pitié de votre serviteur. Celui qui vous a vue une fois peut-il ne pas désirer vous voir toujours? Au nom de votre fils, permettez qu’une seconde fois je vous voie.

— Tu me verras, répondit l’Image posée sur le pupitre, si

  • tu consens à perdre le second de tes yeux. :

— Il est à vous, reine des Anges, répondit le moine, et tout ce que je possède et ma vie.

— Regarde-moi donc encore une fois si ma vue test si

Et le moine vit, dans une immense plaine nue, sur un

… étroit chemin où quelques arbres se tordaient tourmentés par un vent furieux, venir à lui, une humble femme, dont À il ne pouvait distinguer ni le visage, ni les mains, ni les pieds perdus dans les plis d’une robe sombre. Quand la pauvresse passa près de lui elle leva doucement la tête, et le moine contempla un visage qui n’était ni celui d’une jeune ni celui d’une vieille femme, ni celui d’un enfant, un visage d’éternité où toute la douleur du monde était empreinte.

— Reine de pitié, s’écria le moine en tendant les bras pour retenir une seconde, devant lui, sur le chemin cette apparition désolée, — reine de pitié, vous êtes plus belle encore dans votre tristesse que dans votre gloire et votre

Notre Dame allait disparaître dans le lointain de la route, elle se retourna pour dire au moine en extase :

— Continue, beau doux ami, de jouir de la douce clarté

Longtemps après que la plaine, le chemin, les arbres et la passante divine se furent évanouis, une odeur plus

| suave qu’encens, myrrhe, cinnamome, flotta par la cel_ lule, où le peintre pieux distinguait dans la pénombre grandissante avec la tombée du soir, toutes choses demeurées en leur place, le pupitre, l’Image, les couleurs, avec la lumière de ses yeux.

4 cahier de Noël de la quatrième série È — Reine de bonté, s’écria-t-il, vous n’avez pas voulu me : 1 rendre aveugle. Vous m’avez pris un de mes yeux et puis

“* me l’avez rendu. Merci. Mais volontiers j’aurais consenti à

24 ne plus rien voir de ma vie et garder dans la nuit le sou- ‘0. venir de votre passage béni.

\ A nul clerc de son moutier le moine dit qu’il avait vu

#4 Notre Dame, et de ce jour ne toucha plus un pinceau. 15e Au prieur qui s’en étonnait répondit :

24 — Pauvres sont les lignes, pauvres les couleurs, pauvre

‘e notre art, pour exprimer la douleur et la gloire.

ne L’image; les trois roses de Notre Dame Sainte Marie; al du cierge qui vint se poser sur la viole de Pierre de-

Et Syglar; du clerc qui priait Notre Dame pour sa luxure ;

\ Louis Gillet, — la tour d’Armor, — gwerz de Cor-

2% ; nouailles ; datée de Lesneven, octobre 1901;

4 Le poème suivant n’est que la traduction d’une gwerz en

he. breton de Cornouailles; ou plutôt, comme je ne sais pas le ra breton, c’en est une traduction en prose que j’ai tournée en ‘5 vers. Je l’ai fait aussi exactement que j’ai pu: j’ai observé »] .

1 le rythme et le nombre des strophes de mon texte, jusque

‘4 là que j’ai respecté les deux dernières,que j’eusse retranchées

Re sans doute si javais écrit d’invention; j’en ai rendu de mon

‘2 mieux le mouvement rude et sauvage, et conservé, de ses

FE: idiotismes, tout ce que j’en ai pu distinguer dans la version

française. Je ne me suis permis qu’un seul changement h dans l’ordre des vers, au cinquième morceau, dont voici la

4 Re” « Qu’as-tu vu, marin, sur la mer?

“2 « — Une barque sans rames et sans voiles ; et sur l’arrière, 1 +5 pour pilote, un ange debout les ailes étendues. » j 1 J’ai cru mieux faire de réserver les vers 3 et 4 pour le M

Le Quand j’écrivis cette pièce, dans le premier mois d’un

long séjour en Bretagne, je crus avoir affaire à une œuvre populaire. Je l’ai trouvée à la suite de la légende de saint Budoc, publiée par Albert Le Grand, de Morlaix, en 1640, dans la nouvelle édition que les chanoines de Quimper ont donnée de son grand ouvrage /La vie des Saints de la page 645). Ils l’y donnent pour l’ « œuvre d’un poète | anonyme », et l’ont extraite du Barzaz-Breiz, où elle se lit en effet (neuvième édition, page 490). J’ignorais alors tout le travail de critique qui s’est fait depuis trente ans sur le « macphersonnage » de Hersart de la Villemarqué : on peut lire sur la composition de ces pastiches ce qu’en écrit M. Luzel /Gwerziou Breiz-Izeil, volume I, page 284), et le petit travail qu’il a consacré au Barzaz-Breiz (Bouillon,

Je ne saurais toutefois déterminer dans quelle mesure mon original breton est un faux, et jusqu’à quel point la Villemarqué a remanié ou fabriqué de toutes pièces son document. Mais tout ceci suffit pour la conscience scientifique : car le poème ne laisse pas d’être beau, et le plus diligent des bretonnants d’aujourd’hui, M. Anatole Le Braz, m’a dit toute l’estime qu’il en fait.

Il ne me reste qu’à m’excuser des libertés que j’ai prises dans mes vers avec la prosodie: elles se réduisent à la négligence de la fameuse règle « que le singulier ne doit “ pas rimer avec le pluriel ». C’est une règle absurde, surannée, et dont l’énoncé même est faux, puisque matois rime fort bien avec toits qui est pluriel, et non avec toi qui est singulier, Brutus avec vertus mais non avec têtu, etc. Tout cela n’empêche pas que je ne me reproche ces licences, et que sans trouver des vers moins bons pour manquer à cette règle, je ne travaille de tout mon cœur à y conformer les vers que j’écris aujourd’hui.

du même cahier, dix exemplaires sans couverture ; après l’épuisement prochain des autres exemplaires, seront vendus l’un cinq francs

ne Huitième cahier, premier janvier de la quatrième N. série, un cahier blanc de 96 pages, bon à tirer du “+ samedi 27, fini d’imprimer du mardi 30 décembre 1902; ‘+ René Salomé. — Monsieur Matou et les circona stances de sa vie ; — écrit à Bruxelles en 1902 ; ‘4 avec les bons souhaits des cahiers pour cette nouvelle 4 année de travail ; :# Fe. voyez ci après l’image véritable de monsieur Matou: F un portrait de monsieur Matou, par la photographie, Le reproduit par la photographie, Photo-Bromure, 39, rue ke de Châteaudun, Paris, par les soins de notre collabohe rateur M. Georges Bellais ; à dédié pour nos petits: pour nos petites; pour Ma- 5 L’armoire à linge et la salamandre; ‘4 + Monsieur Matou est dans la dixième année de son âge. PE C’est dire qu’il devrait être un chat sérieux. Neuf ans pour 11 un chat, c’est quarante ans pour un homme. Or, monsieur DL. Matou n’est pas un chat sérieux. de : Il aime à se rouler dans le coke et dans le charbon de KT terre. Le coke et le charbon de terre noircissent son beau Hi gilet blanc et ses beaux pantalons blancs à la turque. F: e Quand il revient de la cave, monsieur Matou nettoie son É beau gilet et ses beaux pantalons à la turque avec sa petite Ni langue rose qui gratte en léchant. Ce faisant, monsieur » ne Matou avale des poils de gilet et des poils de pantalon : il ! 114 — Ce monsieur Matou est stupide, déclare la vieille

armoire normande à ses protégés, les draps, les serviettes et les essuie-mains. S’il ne noircissait pas chaque jour son gilet et ses pantalons à la turque, il n’aurait pas à les nettoyer avec sa langue. S’il n’avait pas à les nettoyer avec sa langue, il n’avalerait point les poils qui sont dessus. Et s’il n’avalait pas les poils qui sont dessus, il n’aurait pas k

— Ce raisonnement est admirable, murmurent les draps, les serviettes et les essuie-mains. Et la vieille armoire normande est flattée qu’on l’approuve. Car elle met sa gloire à faire de bons raisonnemenis.

Mais monsieur Matou n’écoute jamais les raisonnements de l’armoire normande. Il continue à salir ses beaux habits, à les nettoyer, et à ne pas digérer les poils.

Ce matin, voilà qu’il s’est accroupi auprès de la salamandre qui chauffe et qui rougeoie. Il s’est mis en boule, le nez dans son gilet, les pattes et la queue repliées dans la fourrure de son ventre. Monsieur Matou se sent indisposé.

— Ne restez pas aussi près de moi, monsieur Maiou, conseille la salamandre. Mieux vaudrait pour vous une petite promenade sur le mur qui sépare la rue du jardin.

La salamandre parle ainsi parce qu’elle a de la sagesse, du cœur et de l’éducation. Admirez comme elle sait les # inconvénients de sa chaleur pour les gens indisposés, comme elle s’intéresse à monsieur Matou et comme elle parle poliment. Vraiment, c’est une excellente personne. Il y a bien des poêles et des calorifères qui devraient lui ressembler.

La table à ouvrage; le peloton de laine grise; monsieur Matou amateur de musique; monsieur Matou et l’araucaria ; histoire de monsieur Mouton, racontée à de monsieur Matou; un voyage de monsieur Matou; monsieur Matou à la fontaine; caprices; circonstances de sa vie; lettre à monsieur Matou, datée de Bruxelles,

| 203

‘1e du même cahier, vingt-six exemplaires sans la photol’A . . # . 14 graphie de monsieur Matou; après l’épuisement pro1 chain des autres exemplaires, seront vendus l’un | Neuvième cahier de la quatrième série, un cahier D: jaune de 72 pages, bon à tirer du mardi 13 janvier 1903; ris un franc | Almanach des Cahiers pour l’an 1903; à Almanach des cahiers; ia Le printemps commence le samedi 21 mars, à 7 heures 7 °, minutes du soir; 5 l’été commence le lundi 22 juin, à 3 heures 14 minutes du 14 lautomne commence le jeudi 24 septembre, à 5 heures 10 53 minutes du matin; d. l’hiver commence le mercredi 23 décembre, à minuit 4 À Les douze mois; le milieu de l’année; le jour le plus à Ë long de l’année ; les éclipses pour 1903; soleil; lune; 1 courrier de Montfaucon; ù courrier de France; grève générale des mineurs;

É { Le Bulletin de l’Office du travail de novembre 1902 confe tient un compte rendu de la grève générale des mineurs.

142 Je vous l’envoie par ce courrier. C’est du fait tout nu et ‘4 moins amusant qu’un feuilleton de Zévaco. Peut-être juge- \ÿ rez-vous cependant que ce fait intéresserait vos lecteurs | 4

puisque — selon la couleur de leur journal — ils n’ont ù entendu parler que des bons mineurs et des méchantes 4 compagnies, — ou inversement des affreux grévistes et du | généreux Comité des houillères. Jean le Clerc + Bulletin de l’Office du travail, décembre 1902, sommaire; suite et fin du même article; | Aux Français de bonne volonté il faut rappeler de temps à autre les souffrances lointaines de nos sujets annamites. Dans un premier Courrier d’Indo-Chine paru dans le septième cahier de la troisième série (janvier 1902) j’ai dit, d’après mon expérience personnelle, comment les Fran- çais en général et les missionnaires en particulier traitent les indigènes. D’un paquet de journaux tonkinois récemment reçus, je détache deux articles significatifs. Le premier découvre assez bien quels sentiments ont pour les Annamites les colons français. Indépendance Tonkinoise du 10 août 1902 : Chronique Vendredi soir, vers deux heures, des cris de douleur, des hurlements déchirants partaient d’une maison sise à l’angle s de l’avenue Henri d’Orléans et d’une petite impasse voisine. Un Européen, qui demeure non loin de là, voulant se rendre compte de ce qui se passait se dirigea vers l’endroit d’où semblaient partir ces cris. Quelle ne fut pas sa surprise en apercevant un malheureux nhaqué (paysan), coolie de la poste, paraît-il, étendu à terre et subissant le terrible et si appréhendé châtiment du rotin. Pourquoi ? Pour avoir distrait une somme de cinquante cents au préjudice de son patron indigène! Les lambeaux de chair voltigeaient en courrier de barbarie; Laurent Tailhade, lettre familière à M. Joseph Viollet, ratichon, dans la Raison du dimanche 21 décembre 1902 ;

14 Dixième cahier de la quatrième série, un cahier vert

10 de 96 pages, Paris, janvier 1903; bon à tirer du

À AA samedi 24, fini d’imprimer du mardi 27 janvier 1903;

| À Romain RoLLanp. — Vies des hommes illustres, —

  • L’air est lourd autour de nous. La vieille Europe s’enM. gourdit dans une atmosphère pesante et viciée. Un maté- LH=” rialisme sans grandeur pèse sur la pensée, et entrave à “3 laction des gouvernements et des individus. Le mopde {54 meurt d’asphyxie dans son égoïsme prudent et vil. Le monde , 1e étouffe. — Rouvrons les fenêtres. Faisons rentrer l’air

4 libre. Respirons le souffle des héros.

Sh La vie est dure. Elle est un combat de chaque jour pour

20408 ceux qui ne se résignent pas à la médiocrité de l’âme, et

4 un triste combat le plus souvent, sans grandeur, sans bon- | heur, livré dans la solitude et le silence. Oppressés par la

mi: pauvreté, par les âpres soucis domestiques, par les tâches

#4 écrasantes et stupides, où les forces se perdent inutilement, M sans espoir, sans un rayon de joie, la plupart sont séparés : 1 les uns des autres, et n’ont même pas la consolation de :) pouvoir donner la main à leurs frères dans le malheur, nr qui les ignorent, et qu’ils ignorent. Ils ne doivent compter

‘4 que sur eux-mêmes; et il y a des moments où les plus Dee forts fléchissent sous leur peine. Ils appellent un secours,

511 C’est pour leur venir en aide, que j’entreprends de grouil à per autour d’eux les Amis héroïques, les grandes âmes qui ne. souffrirent pour le bien. Ces Vies des Hommes illustres M ne s’adressent pas à l’orgueil des ambitieux; elles sont 111 dédiées aux malheureux. Et qui ne l’est, au fond? A ceux Ml. qui souffrent, offrons le baume de la souffrance sacrée. 1: :1TTS Nous ne sommes pas seuls dans le combat. La nuit du ï ‘18 monde est éclairée de lumières divines. Mème aujourd’hui,

RH près de nous, nous venons de voir briller deux des plus :4 Liberté : le colonel Picquart et le peuple des Boers. S’ils 1 206 4

n’ont pas réussi à brüler les ténèbres épaisses, ils nous ont . montré la route, dans un éclair. Marchons-y à leur suite, à la suite de tous ceux qui lutièrent comme eux, isolés, disséminés dans tous les pays et dans tous les siècles. Sup- à primons les barrières du temps. Ressuscitons le peuple des h Je n’appelle pas héros ceux qui ont triomphé par la 2 pensée ou par la force. J’appelle héros, seuls ceux qui furent a grands par le cœur. Comme l’a dit un des plus grands 1 d’entre eux, celui dont nous racontons ici même la vie : ; « Je ne connais pas d’autre signe de supériorité que la ; bonté. » Où le caractère n’est pas grand, il n’y a pas de | grand homme, il n’y a même pas de grand artiste, ni de
grand homme d’action; iln’y a que des idoles creuses pour la vile multitude : le temps les détruit ensemble. Peu nous im- : porte le succès. Il s’agit d’être grand, et non de le paraïtre. La vie de ceux dont nous essayons de faire ici l’histoire, presque toujours fut un long martyre. Soit qu’un tragique destin ait voulu forger leur âme sur l’enclume de la douleur physique et morale, de la misère et de la maladie; soit que leur vie ait été ravagée et leur cœur déchiré par la vue des souffrances et des hontes sans nom dont leurs frères étaient torturés, ils ont mangé le pain quotidien de l’épreuve ; et s’ils furent grands par l’énergie, c’est qu’ils le furent aussi par le malheur. Qu’ils ne se plaignent donc pas trop, ceux qui sont malheureux : les meilleurs de l’humanité sont avec eux. Nourrissons-nous de leur vaillance ; et, si nous sommes trop faibles, reposons un instant notre tête sur leurs genoux. Ils nous consoleront. Il ruisselle de s ces âmes sacrées un torrent de force sereine et de bonté puissante. Sans même qu’il soit besoin d’interroger leurs œuvres, et d’écouter leur voix, nous lirons dans leurs yeux, dans l’histoire de leur vie, que jamais la vie n’est plus grande, plus féconde, — et plus heureuse, — que dans la peine. En tête de cette légion héroïque, donnons la première place au fort et pur Beethoven. Lui-même souhaitait, au

‘ji milieu de ses souffrances, que son exemple pût être un É: soutien pour les autres misérables, « et que le malheureux | 1% se consolât en trouvant un malheureux comme lui, qui, ..02 malgré tous les obstacles de la nature, avait fait tout ce D qui était en son pouvoir, pour devenir un homme digne de HA ce nom ». Parvenu par des années de luttes et d’efforts 4) surbumains à vaincre sa peine et à accomplir sa tàche, qui ‘1 était, comme il disait, de soufller un peu de courage à la Ê Le pauvre humanité, ce Prométhée vainqueur répondait à un \ 20 ami qui invoquait Dieu : « O homme, aide-toi toi-même! » “$ Inspirons-nous de sa fière parole. Ranimons à son 4 exemple la foi de l’homme dans la vie et dans l’homme. > 1188 ci-contre le masque de Beethoven, moulé par Franz à Klein en 1812; photographie du masque, sur fond ‘0 noir, sur cliché de M. Édouard Château, reproduite par nu la photographie, Photo-Bromure, 39, rue de Châteaudun, | Fa Paris, par les soins de notre collaborateur M. Georges 1 11 était petit et trapu, de forte encolure, de charpente 0 3 athlétique. Une large figure, de couleur rouge brique, sauf ÿ 11408 vers la fin de sa vie, où le teint devint maladif et jaunûtre, 4 di & : \ surtout l’hiver,quand il restait enfermé, loin des champs. Un Rega front puissant et bosselé. Des cheveux extrêmement noirs, \

à + extraordinairement épais, et où il semblait que le peigne 4

|: - n’eût jamais passé, hérissés de toutes parts, « les serpents 3 S de Méduse ». (1) Les yeux brülaient d’une force prodigieuse, $ (à qui saisit tous ceux qui le virent; mais la plupart se trom- à ME (1) J. Russel (1822). — Charles Czerny, enfant, qui le vit en 1801, , Re avec une barbe de plusieurs jours et une crinière sauvage, vêtu 4 va d’un veston et d’un pantalon en poil de chèvre, crut rencontrer À

pèrent sur leur nuance. Comme ils flambaient d’un éclat Ê sauvage dans une figure brune et tragique, on les vit géné- À ralement noirs; ils ne l’étaient pas, mais bleu gris. (1) ie Petits et très profondément enfoncés, ils s’ouvraient brus- | quement dans la passion ou la colère, et alors roulaient ; rapidement dans leurs orbites, reflétant toutes leurs pen- : sées avec une vérité merveilleuse. (2) Souvent ils se tournaïent vers le ciel avec un regard mélancolique. Le nez était court et carré, large, un mufle de lion. Une bouche f délicate, mais dont la lèvre inférieure tendait à avancer sur l’autre. Des mâchoires redoutables, qui auraient pu broyer des noix. Une fossette profonde au menton, du côté droit, donnait une étrange dissymétrie à la face. « IL avait un bôn sourire, dit Moscheles, et dans la conversation, un air souvent aimable et encourageant. En revanche, le rire était désagréable, violent et grimaçant, du reste court », — le rire d’un homme qui n’est pas accoutumé à la joie. Son expression habituelle était la mélancolie, « une tristesse incurable ». Rellstab, en 1825, dit qu’il a besoin de toutes ses forces pour s’empêcher de pleurer, en voyant « ses doux yeux et leur douleur poignante ». Braun von Braunthal, un an plus tard, le rencontre à une brasserie : il est assis dans un coin, il fume une longue pipe, et il a les yeux fermés, comme il fait de plus en plus, à mesure qu’il approche de la mort. Un ami lui adresse la parole. IL sourit tristement, tire de sa poche un de ses petits carnets de cofversation; et, de la voix aiguë que prennent souvent les sourds, il lui dit d’écrire ce qu’on veut lui demander. — Son visage se transfigurait, soit dans ses accès d’inspiration soudaine qui le prenaient à l’improviste, : même dans la rue, et qui frappaient d’étonnement les passants, soit quand on le surprenait au piano. « Les museles de sa face saillaient, ses veines gonflaient ; les yeux sauvages devenaient deux fois plus terribles ; la bouche trem-

(1) Note du peintre Kloeber, qui fit son portrait vers 1818.

(2) « Ses beaux yeux parlants », dit le docteur W.-C. Mueller, « tantôt gracieux et tendres, tantôt égarés, menaçants et terribles ».

(1 blait ; il avait l’air d’un enchanteur vaincu par les démons Le qu’il avait évoqués. » Telle une figure de Shakespeare; (1) he. Julius Benedict dit : « Le roi Lear ». ‘à Ludwig van Beethoven naquit le 16 décembre 1770, à 4 Bonn, près de Cologne, dans une misérable soupente d’une Le pauvre maison. Il était d’origine flamande. (2) Son père: | 20 était un ténor inintelligent et ivrogne. Sa mère était domesDRE tique, fille d’un cuisinier, et veuve en premières noces d’un #4 valet de chambre. |. Une enfance sévère, à laquelle manqua la douceur famiQE - liale, dont Mozart, plus heureux, fut entouré. Dès le com< LA mencement, la vie se révéla à lui, comme un combat triste Si et brutal. Son père voulut exploiter ses dispositions musiK: cales et l’exhiber comme un petit prodige. À quatre ans, il 1: 20 le elouait pendant des heures devant son clavecin, ou l’en1: 0 fermait avec un violon, et le tuait de travail. Peus’en fallut 170 qu’il ne le dégoûtât à tout jamais de l’art. Il fallut user de mi violence pour que Beethoven apprît la musique. Sa jeu- à nesse fut attristée par les préoccupations matérielles, le DE: souci de gagner son pain, les tâches trop précoces. À onze ‘te ans, il faisait partie de l’orchestre du théâtre; à treize, il À 5 était organiste. En 1787, il perdit sa mère, qu’il adoraïit. É 4 . « Elle m’était si bonne, si digne d’amour, ma meilleure pi amie! Oh! qui était plus heureux que moi, quand je pou- ‘1 vais prononcer le doux nom de mère, et qu’elle pouvait Là (1) Kloeber dit: « d’Ossian ». Tous ces détails sont empruntés aux À ik 4 notes d’amis de Beethoven, ou de voyageurs qui le virent, — tels ; fl : que Czerny, Moscheles, Kloeber, Daniel Amadeus Atterbohm, W.-C. an: Mueller, J. Russel, Julius Benedict, Rochlitz, etc. L il (2) Le grand-père Ludwig, l’homme le plus remarquable dela ES famille, celui à qui Beethoven ressemblait le plus, était né à Anvers 4 et ne s’établit que vers sa vingtième année à Bonn, où il devint HR maître de chapelle du prince-électeur. — Il ne faut pas oublier ce 1 ; fait, si l’on veut comprendre l’indépendance fougueuse de la nature ji) , de Beethoven, et tant de traits de son caractère qui ne sont pas

l’entendre? » (1) Elle était morte phtisique;et Beethoven se ù à croyait atteint de la même maladie; il souffrait À testament d’Heiligenstadt, pour mes frères Carl et A (Johann) Beethoven, Heiligenstadt, le 6 octobre 1802; ‘ — testament d’Heiligenstadt, pour mes frères Carl et | (Johann). A lire et à exécuter après ma mort; Heiligenstadt, lettre de Wegeler et d’Éléonore (von Breuning) à Beethoven; lettre de Wegeler, Coblentz, 28 décembre 1825, adressée mon cher vieux Louis; pour les lettres de Beethoven ; ! pour la vie de Beethoven; pour l’œuvre de Beethoven; portraits de Beethoven; » marqué deux francs, ce cahier est complètement épuisé ; même dans les collections complètes, il n’en reste aucun exemplaire; il n’est donc pas mis en vente dans les collections, complètes, de la quatrième série ; (No! : Lettres de Beethoven, IL.)

l à mais en septembre 1903 nous avons fait établir du hi même cahier et nous avons mis en vente une deuxième ; 3h édition, un cahier de 104 pages, bon à tirer du mardi 1 22, fini d’imprimer du jeudi 24 septembre 1903; édition : 0 identique à la première; bibliographie mise au cou- | rant; quelques corrections ou additions; une table;

La photographie du masque moulé par Franz Klein ;

| en 1812 n’a été reproduite pour la deuxième édition D qu’à quatre cents exemplaires; ces quatre cents exem- - 348 plaires ont été réservés pour autant d’exemplaires du s b- cahier, exemplaires du cahier que nous avons eux- (à 4 mêmes réservés pour nos collections complètes ; d RE: La photographie du masque moulé par Franz Klein Ë % en 1812 a été reproduite en outre à cent exemplaires Ë »] 5 pour grand papier ; ces exemplaires portent reproduite 1 à par la photographie la signature de Beethoven; ces
4 exemplaires, collés sur feutre, se vendent l’un | Onzième cahier de la quatrième série, un cahier jaune # |. de 72 pages, bon à tirer du mardi 3 février 1903; } un franc ÿ à Épouarp Berrx. — La politique anticléricale et be 1 le socialisme; 1 ( k L’essai que l’on va lire a été publié pour la première fois a: h. dans La Revue Socialiste, numéro de novembre, 15 novem- ÿ” F8 bre 1902. On doit noter à l’avantage de Gustave Rouanet, F4 “à député, directeur de la Revue Socialiste, qu’il a justement et ù

$ libéralement, comme directeur de La Revue, accueilli et mis l

en bonne place un article fortement contraire à la politique de gouvernement qu’il soutient comme député. Non seule- ÿ: ment ce déplacement d’attitude est tout à l’avantage À personnel de M. Gustave Rouanet, mais il est en général à fx l’avantage personnel de certains métiers. x

C’est un fait notoire, et notable, que dans les longs débats À qui se poursuivent pour et contre la liberté de la conscience { les revues et les livres, qui sont d’une matière et d’une forme plus épaisse, d’un travail plus épais, et, ainsi, presque toujours plus sérieux, ont pour la plupart défendu la à liberté; au contraire la liberté n’a guère été opprimée que par des hommes de travail léger ou de nul travail, par des hommes de gouvernement, de parlement, de conférence, de discours, d’allocution, de journal, d’élections, de viceprésidence, toutes formes où les responsabilités s’atté- nuent, s’effacent et disparaissent.

On peut avoir ou n’avoir pas, on peut avoir plus ou moins l’opinion de Berth sur La politique anticléricale et le socialisme; personnellement je crois que je suis devenu anarchiste comme il ne l’est pas; toutes opinions Kbres sont librement discutables; — ce qui est indiscutable, c’est qu’il y a plus, beaucoup plus de travail et beaucoup plus de réalité, beaucoup plus de pensée, beaucoup plus de réalité repensée, beaucoup plus de justice et de vérité dans ce simple article qu’il n’y en a eu depuis trois ans dans tous les discours de tous les ministres, de tous les sénateurs, de : tous les députés, de tous les conseillers généraux, de tous ÿ les conseillers municipaux, de tous les conseillers d’arron- | dissement, et dans les articles de tous les journalistes, sur = les conflits primordiaux qui font l’objet de ces importants

Edouard Berth, — Za politique anticléricale et le

Les beaux temps de l’anticléricalisme sont revenus. Toute la politique actuelle gravite autour du péril clérical, et la lutte contre l’Église reprend plus vigoureuse que

4 jamais. L’affaire Dreyfus a mis à nu le travail souterrain 1e Ex accompli par le catholicisme pour reconquérir la société 10 moderne. Comme on l’a fait observer très justement,

D l’Église est en train de payer son attitude antirevisionniste ;

5 on n’a pas osé toucher à l’État-Major; les conseils de

” guerre sont encore debout; dans un pays aussi chauvin que

tu le nôtre, aucun gouvernement n’oserait heurter de front 12 la religion patriotique, cette religion que la Troisième

a République, pour sa part, a si diligemment cultivée. Mais | si le pays est ardemment patriote, il est non moins ardemsl ë ment anticlérical. — M. Jules Lemaïître, qui a dû se

séparer de M. François Coppée, en sait quelque chose : (RE. seul en France un nationalisme radical et anticlérical, ts: aurait peut-être des chances de triompher, — et le minis- |. tère Waldeck-Rousseau a pu faire voter cette loi de repré- | | 200 sailles et de « défense républicaine » qui s’appelle la loi 114 sur les associations ou plutôt la loi contre les congréga-

|1: 10 A cette lutte contre le cléricalisme, les socialistes s’asso-

140 cient pleinement, sans réserves et sans réticences d’aucune

dr, sorte ; ils renchérissent même sur les simples radicaux et | ‘4 vont jusqu’à proposer des mesures du plus pur jacobiSul nisme. Et ce n’est pas seulement au Parlement que les® À ( socialistes tiennent le record de l’anticléricalisme : les {1e maires socialistes passent leur temps à prendre les arrêtés ati À à les plus étranges et les plus bizarres dans le seul but de is « taquiner » les curés. Et qu’on ne se permette pas la l moindre observation! Le « Bloc » ne badine pas, et on aura Al k vite fait, si l’on tient à rester poli, de vous traiter de 4 « métaphysicien », de « dupe candide », de « légiste ahuri », 1 Re de « libérâtre », à moins qu’on n’insinue, plus brutalement EN et plus simplement, que vous trahissez la République, la M LL: Démocratie, l’Esprit moderne. Et cet état d’esprit est presque M 1 L universel parmi les socialistes. Je relève seulement, comme je protestations, un article de Briquet dans le Mouvement 4 il socialiste, (1) déplorant les excès d’anticléricalisme où HU versent de propos délibéré les socialistes actuels, -faisant

voir combien la loi sur les associations contient de dispo- +4 sitions inquiétantes pour le socialisme, s’étonnant des pro- FR positions jacobines que Breton, Allemane et d’autres À osèrent déposer à la Chambre; je relève aussi la consulta- de tion de Bernard-Lazare, dans les Cahiers de la Quinzaine, (1) 3 et les observations dont Péguy la fait suivre, et où, du 3 point de vue dreyfusiste, l’étrangeté de la conduite actuelle des ex-dreyfusards est très justement mise en relief. Mais, ; à part ces deux articles, nous n’avons vu nulle part faire j des réserves : et tous les journaux socialistes, y compris ! l’Aurore, sont unanimes pour accabler de leurs louanges 1 la politique du ministère. ;

Malgré tout, et au risque de donner, nous aussi, dans la ; métaphysique et la libérâtrerie, nous voudrions examiner | si cette fureur d’anticléricalisme est bien conforme aux À principes socialistes et si, dans la lutte contre l’Église, d’autres moyens ne seraient pas plus réellement efficaces, en même temps que plus respectueux de la liberté.

dans le même cahier, Edmond Lebret, courrier de

Le courrier que l’on va lire laisse une impression pé- nible ; mais nous savons de longtemps que la misère n’est pas un exercice de vertu, qu’elle est laide.

Notre correspondant est un instituteur ; non pas un de ces instituteurs que l’on a introduits du dehors pour mater la Bretagne, la franciser et la républicaniser ; mais un instituteur breton, né breton, aimant et sachant la Bretagne. _

La lettre est adressée à M. Émile Boivin, fondateur-gérant ; de l’Œuvre du Livre pour tous, 8, rue de la Sorbonne, rezde-chaussée, Paris, cinquième arrondissement.

À peine ai-je besoin d’avertir que nous n’avons maintenu ni le nom de cet instituteur, ni le nom de sa commune ; écrasés entre la réaction des réactionnaires et la réaction des radicaux, entre la stupidité des foules nationalistes

(1) Vingt-et-unième cahier de la troisième série.

| ? catalogue analytique sommaire réactionnaires et la stupidité des foules radicales nationaa listes, les petites gens ne publient pas impunément ce qu’ils savent de vérité; nos cahiers s’en aperçoivent; mais ; nous avons le droit et le devoir de compromettre, quand L il est juste, la prospérité de nos cahiers ; nous n’avons pas 4 le droit de jouer la vie d’un homme pauvre ; nous laissons ; aux politiciens ce jeu redoutable. Ê Nous prions notre correspondant de vouloir bien nous continuer ses courriers. 7 C’est avec plaisir que je m’empresse de vous donner les « \ renseignements que vous demandez sur la question à

  • l’ordre du jour dans la presse : la misère de nos pêcheurs « sardiniers et des ouvriers de friterie. ; Comme vous l’avez deviné, il y a dans toutes les histoires que l’on ressasse une grosse part d’exagération. La pêche K de la sardine est surtout localisée dans le Finistère, aux ports de Douarnenez, Audierne, Penmarch, Guilvinec, p Lesconil, l’Ile-Tudy et Concarneau. É Elle a lieu pendant l’été, de mai en octobre généralement, ri. époque de l’année où le poisson apparaît sur nos côtes. * 3 Depuis quelques années, cette pêche devenait de moins « ; en moins rémunératrice, par suite de la rareté du poisson. | La campagne de 1902 a été particulièrement mauvaise. 4 Aussi les bateaux sardiniers ont-ils pratiqué, en très grand M « nombre, d’autres pêches : congres, raies, et principalement | celle des langoustes. ; # | Il n’est donc pas tout à fait exact de dire que la saison a i été entièrement perdue pour les sardiniers. Î Toutefois, la concurrence faite de cette façon aux pêcheurs Ï de langoustes a été fâcheuse pour ces derniers. Les bateaux Ï sardiniers se servent, en effet, de filets pour capturer les Î crustacés et causent souvent des dégâts ( annonce du Vieux Cordelier par Urbain Gohier, 64, le rue Claude-Bernard, Paris cinquième ; k

Douzième cahier de la quatrième série, un cahier jaune de 8o pages, bon à tirer du mardi 17 février 1903; un franc Vient de paraître ; Henri BERGSON.— Introduction à la métaphysique, — Travaillons. La Revue de Métaphysique et de Morale, dans son numéro de janvier, publiait de M. Henri Bergson : Introduction à la métaphysique, un article dont il ne suffit pas de dire, ce que je ne dis presque jamais, qu’il est très admirable, mais dont on peut dire, je crois, qu’il est c Je ne me retiens pas de reproduire dans ces cahiers le dernier tiers de cet article; je regrette seulement de n’être pas en mesure de reproduire l’article tout entier; je regrette enfin de n’être pas en mesure de reproduire tous les articles de M. Bergson. Il est indispensable que les travaux de ce véritable philosophe parviennent à un public plus large; Le publie tous ‘ les jours plus nombreux qui se presse au Collège de France aux leçons du vendredi est un public d’honnêtes gens, plutôt qu’un public de professionnels ; j’ai pour les professionnels, dont je fus, le plus grand respect; mais il est indispensable que les grands actes de l’action, que les grandes œuvres de la philosophie et de l’art, que les grands résultats de la science et de la philosophie atteignent des hommes de tous métiers et de toutes cultures. Cela est mutuellement indispensable, et pour ces hommes, et pour ces œuvres. Sachons nous limiter, pour aujourd’hui : Henri Bergson, — introduction à la métaphysique, — Il en est tout autrement si l’on s’installe d’emblée, par un effort d’intuition, dans l’écoulement concret de la durée. Certes, nous ne trouverons alors aueune raison logique de

4 vient de paraître é poser des durées multiples et diverses. A la rigueur il pourrait n’exister d’autre durée que la nôtre, comme il pourrait n’y avoir au monde d’autre couleur que l’orangé, par exemple. Mais de même qu’une conscience à base de couleur, qui sympathiserait intérieurement avec l’orangé au lieu de le percevoir extérieurement, se sentirait prise entre du rouge et du jaune, pressentirait même peut-être, $ au-dessous de cette dernière couleur, tout un spectre en ’ lequel se prolonge naturellement la continuité qui va du rouge au jaune, ainsi l’intuition de notre durée, bien loin de nous laisser suspendus dans le vide comme ferait la pure analyse, nous met en contact avec toute une continuité de durées que nous devons essayer de suivre soit vers le bas, soit vers le haut : dans les deux cas nous pouvons nous dilater indéfiniment par un effort de plus enplus vio- | lent, dans les deux cas nous nous transcendons nousmêmes. Dans le premier, nous marchons à une durée de plus en plus éparpillée, dont les palpitations plus rapides que les nôtres, divisant notre sensation simple, en diluent la qualité en quantité : à la limite serait le pur homogène, la pure répétition par laquelle nous définirons la matérialité. En marchant dans l’autre sens, nous allons à une durée qui se tend, se resserre, s’intensifie de plus en plus: à la limite serait l’éternité. Non plus l’éternité conceptuelle, qui est une éternité de mort, mais une éternité de vie. Éternité vivante et par conséquent mouvante encore, où notre durée à nous se retrouverait comme les vibrations dans la lumière, et qui serait la concrétion de toute durée ù comme la matérialité en est l”éparpillement. Entre ces deux limites extrêmes l’intuition se meut, et ce mouvement est la métaphysique même. Il ne peut être question de parcourir ici les diverses j étapes de ce mouvement. Mais après avoir présenté une vue générale de la méthode et en avoir fait une première application, il ne sera peut-être pas inutile de formuler, en termes aussi précis qu’il nous sera possible, les principes ; sur lesquels elle repose. Des propositions que nous allons 218 44

énoncer, la plupart ont reçu, dans le présent travail, un commencement de preuve. Nous espérons les démontrer plus complètement quand nous aborderons d’autres problèmes. |

Revue de Métaphysique et de Morale, numéro de janvier 1903, première page de la couverture, où

Bulletin de la Société française de Philosophie; annonce; Bibliothèque du Congrès international de

un article de Perrin, annonce, le principe d”équivalence et la notion d’énergie, extrait d’un livre alors à paraître chez Gauthier-Villars, les Principes; et, annonce, un article d’Adolphe Landry, la superstition des principes ;

les deux livres de M. Bergson, rappel ; et le cours du Collège de France; articles de revue;

Vient de paraître chez Calmann-Lévy, en vente à la librairie des cahiers :

M. Osrrocorski. — La Démocratie et l’organisation des partis politiques, — deux gros volumes grand in octavo, le premier de xry + 610, le second de 760 pages, les deux volumes vingt francs

Il m’a été donné de lire de très près ce livre et j’en fus vraiment le premier lecteur; c’est une œuvre capitale, et qui dépasse de beaucoup son intention première.

L’auteur, historien, nous a voulu donner l’histoire des partis politiques, nous énoncer, nous exposer le jeu des partis dans les deux pays du monde où l’exercice de la politique parlementaire et démocratique a pris la plus longue et la principale importance ; il pouvait nous faire ainsi, et

| 788 $ il nous a fait une œuvre capitale d’histoire moderne et -S contemporaine ; il a fait beaucoup plus. à Car son livre, si longtemps, si patiemment, si constam- ‘4 tifique paraît à l’heure même où le fonctionnement du n gouvernement démocratique inspire à l’humanité les plus 4 vives inquiétudes, au moment où nous nous demandons anxieusement si c’est l’exercice ou si c’est l’abus du gou- , k vernement parlementaire, si c’est l’exercice ou si c’est | #4 l’abus du gouvernement démocratique, si c’est l’exercice ou | si c’est l’abus de tout gouvernement qui pousse inévita14 blement les foules dans l’injustice et dans le mensonge, 14 dans la brutalité, dans l’erreur, dans le vice, et dans toute $ L’historien n’avait pas à se poser ce problème formidable; x c’est parce qu’il n’avait pas à se le poser, c’est parce qu’ilne d se l’est pas posé, au moins formellement ainsi, que ces deux à volumes laissent une impression si amère. j C’est un livre à mettre dans toutes les bibliothèques « 24 . : . x at : : = publiques, bibliothèques municipales, bibliothèques populaires, bibliothèques scolaires, bibliothèques de groupes et d’universités populaires ; plus il y aura de vrai peuple qui #1 lira ce livre, plus il y aura de vrai peuple d’averti et peut-… être de gardé contre la corruption. . ‘3 Contribuons tant que nous pouvons, s’il en est temps ! encore, à l’éducation de la démocratie; et d’abord, sincè- x (1 rement, par l’histoire de la démocratie. Ÿ ÿ} ( 11 faut une science politique nouvelle à un | monde tout nouveau. : 1 Mais c’est à quoi nous ne songeons guère; ï placés au milieu d’un fleuve rapide, nous | fixons obstinément les yeux vers quelques 1 débris qu’on aperçoit encore sur le rivage; l tandis que le courant nous entraîne et nous ul 1 = pousse à reculons vers les abîmes. Ë LE J’étudie dans ce livre le fonctionnement du gouvernement 4 démocratique. Mais ce ne sont pas les institutions qui sont | 6

‘objet de cet ouvrage : ce n’est pas aux formes politiques, 1f est aux forces politiques que je m’attache. Jusqu’ici on Ge. était trop exclusivement appliqué à l’étude des formes ni politiques. La méthode d’observation elle-même, introduite k) lans la science politique avec l’Esprit des lois, s’est exercée ÿ le préférence sur les institutions, sur les lois, en négligeant presque totalement, pendant longtemps, les hommes conrets qui les créent et les mettent en œuvre. L’idée même les forces politiques distinctes des formes politiques n’était F pas assez manifeste aux esprits. Masquée d’abord par la simplicité relative de la vie politique, où les formes et les forces paraissaient se confondre, elle eut de la peine à se dégager même après le grand essor de la pensée politique et l’avènement de la liberté au dix-huitième siècle : ce siècle était trop dominé par la notion métaphysique de l’homme | en soi considéré comme base universelle et immuable de l’ordre politique, et par la conception mécanique de l’ordre moral. D’autre part, il fallut l’expérience et la pratique de la liberté, pour que le rôle des volontés agissantes et de leurs combinaisons variées dans la vie politique püt s’afirmer et ressortir en pleine lumière. A mesure que le gouvernement démocratique se développait, et rendait la vie politique plus complexe, se développait aussi et se compli- | quait le libre jeu des forces politiques, et il devint de plus en plus nécessaire, pour la réalisation la meilleure des fins de la cité, d’acquérir une connaissance exacte du jeu de ces Comment acquérir cette connaissance des forces poli- : tiques ? De la même manière dont on connaît les forces de la nature ; les unes aussi bien que les autres ne se per- çoivent que dans le mouvement, qu’il faut observer. Il faut ù appliquer la méthode d’observation à l’action politique, il faut observer les manifestations de cette action, et elles nous révéleront les dispositions, les tendances d’esprit, les opérations des volontés qui font fonctionner la société politique. Ces observations auront d’autant plus de valeur ; qu’elles porteront sur des actes qui se produisent sous des aspects plus ou moins réguliers, d’une façon plus ou moins méthodique. En d’autres termes, le moyen le plus propre à

cahiers de la quinzaine étudier les forces politiques est d’étudier les méthodes ‘ politiques. Il est bien entendu que cette étude ne pourrait ù se borner à l’analyse purement formelle des procédés politiques. Elle aurait dans ce cas à peine un intérêt d’érudition, et, au point de vue pratique, ne servirait tout au plus qu’aux manipulateurs politiques en quête de recettes. Pour comprendre réellement le caractère de l’action sociale, il faut en étudier les modes à la lumière du caractère de ceux qui les mettent en œuvre, et des conditions sociales et 1 politiques où leurs volontés se forment et se manifestent. C’est seulement ainsi comprise que l’étude des méthodes $ politiques aura, en même temps qu’une portée philosophique, une véritable portée pratique. C’est une étude des j K méthodes du gouvernement démocratique conçue dans cet, esprit, étude de psychologie sociale et politique, fondée sur } l’observation, que j’ai voulu entreprendre, et c’est elle qui ! fait l’objet de ce livre. , À avant-propos signé de Paris, mars 1902; à défaut des deux tables des matières, titres des chapitres, tome | 1 rique ; bilan de l’Angleterre, bilan des Américains, | conclusion, qui est pour ainsi dire un bilan général ; | table des matières de ces trois chapitres; | Cahiers de la Quinzaine: ; Il est dit que nous ne sortirons pas de la politique. Dans | ce cahier même où nous avons marqué l’éloignement que | nous avons d’elle, où nous avons indiqué l’éloignement que nous voulons nous donner d’elle, dans ce cahier même il faut que nous signalions un événement qui sera capital } dans l’histoire de la politique parlementaire en France: ; La séance du mardi 10 février dernier, à la Chambre, et d les séances des jours suivants, toutes attribuées aux bouil- / leurs de cru, furent et demeurent les séances les plus importantes, les seules séances sincères que nous ayons eues depuis le commencement de cette législature, peut-

être depuis le commencement de la troisième République, 4 j’irais jusqu’à dire depuis le commencement du gouvernement parlementaire en France.

Nous avons lu dans les journaux le compte rendu de ces mémorables et capitales séances.

Pour la première fois depuis que nos pères ont institué, depuis que nous subissons le gouvernement des parlementaires, les députés élus au scrutin d’arrondissement ont parlé strictement comme ils pensaient, ont agi exactement comme ils étaient, furent très rigoureusement comme ils

Non pas que les députés d’arrondissement n’aient souvent sacrifié les intérêts généraux aux intérêts individuels et particuliers, les intérêts du pays aux intérêts de leur circonscription, les intérêts de la France et du monde aux intérêts de leurs électeurs ; non qu’ils n’aient presque toujours sacrifié les intérêts vrais et durables aux intérêts faux et transitoires; non qu’ils n’aient presque toujours sacrifié les intérêts bien entendus aux intérêts mal entendus ; non qu’ils n’aient presque toujours sacrifié les intérêts féconds aux intérêts stériles ; non qu’ils n’aient pour ainsi dire toujours sacrifié le droit aux intérêts, la justice aux faveurs, la raison, la sagesse aux fureurs et aux insanités.

Mais dans cette mémorable séance du 10 février et dans les séances des jours suivants, pour la première fois les députés d’arrondissement ont parlé, agi, voté formellement au nom de l’arrondissement qu’ils représentaient; pour la première fois les députés d’arrondissement ont ouvertement, formellement, publiquement, officiellement sacrifié les intérêts généraux aux intérêts individuels et particuliers, les intérêts du pays aux intérêts de leur circonscrip- à tion, les intérêts de la France et du monde aux intérêts de leurs électeurs ; pour la première fois ils ont expressé- ment, à séance ouverte, sacrifié les intérêts vrais et durables aux intérêts faux et transitoires ; pour la première fois ils ont à séance ouverte sacrifié Les intérêts bien entendus aux intérêts mal entendus; pour la première fois ils ont à séance ouverte sacrifié les intérêts féconds aux intérêts sté- riles; pour la première fois ils ont avec une sorte d’appa-

| rat, une solennelle unanimité, sacrifié le droit aux intérêts, la justice aux faveurs, la raison, la sagesse aux fureurs et On sait de quoi il s’agissait. Il ne s’agissait nullement, comme on pourrait le croire, li En face de l’empoisonnement alcoolique l’honnête 20 homme, le simple citoyen ne se pose qu’une question : ‘ comment résister à l’envahissement de ce mal. Deux É ’ Premièrement une infatigable propagande morale. Infati1 gable, énergique, résolue, mais libertaire. Il ne s’agit pas 1 3ù de s’attaquer aux libertés individuelles respectables ; nous Fa ne sommes pas l’État, n’attentons pas aux libertés. Parlons ‘ \4 infatigablement à la seule raison; publions infatigablement | ne la vérité que nous savons de l’empoisonnement alcoolique; pr. adressons-nous raisonnablement et rationnellement à la

raison ; éliminons le poison par les moyens rationnels ; 4

54 exterminons de la cité l’intoxication. Mais ici apparaît, J fs brusquement, toute la formidable vanité du monopole. | ‘A Je vous le demande, Jaurès. Quand vous aurez établi ‘à votre monopole d’État, nous les antialcooliques résolus (à nous continuerons tant que nous pourrons, nous tâcherons ; ‘à d’achever cette propagande libertaire, libre; nous dissua- ; He derons donc tant que nous pourrèns des consommateurs l d’État d’acheter les produits de l’État; autant que nous AE. pourrons nous diminuerons le commerce et l’industrie 11110 d’État, nous diminuerons les recettes; nous tarirons les J

: sources de l’impôt; nous compromettrons le fameux équi1 libre budgétaire; nous ferons baisser la rente ; nous serons | les ennemis de l’État ; l’État nous traitera-t-il en ennemis? É ù Malheur à l’État qui traite en ennemis les meilleurs l citoyens. Et l’État lui-même, comment se conduira-t-il | envers sa propre marchandise ? Comment l’État enseignant, L comment l’État policier, comment l’État judiciaire traitera- : t-il cet État empoisonneur ? Comment les instituteurs : d’État parleront-ils aux enfants des distilleries natio-

En d’autres termes, est-ce pour exterminer l’alcoolisme, ÿ ou est-ce au contraire pour l’exploiter que vous établirez le k monopole de l’État? Si c’est pour exterminer l’alcoolisme, e. ne nous dites pas que vous fondez sérieusement un budget “ sur des ressources dont vous voulez anéantir la source même. à Si au contraire c’est pour exploiter l’alcoolisme, vous êtes f des financiers sérieux, mais ne nous dites pas que vous êtes antialcoolistes, et ne nous parlez pas de morale. Et ne nous parlant pas de morale, ne nous parlez pas de justice. . Et ne nous parlant pas de justice, ne nous parlez pas de | justice sociale, et de révolution sociale, et ne nous parlez pas de socialisme. .

Cette propagande morale est ce que quelques-uns nommeront idéaliste ; le second moyen d’exterminer l’empoi- Û sonnement est ce que l’on pourra nommer un moyen maté- rialiste ; c’est l’utilisation industrielle de l’alcool! ; que les différents alcools servent à la motion des moteurs mécaniques, à l’alimentation des machines industrielles, que l’usage industriel de l’alcool soit plus avantageux pour le producteur que l’usage humain, que l’usage industriel de l’alcool soit plus avantageux pour l’industriel que l’usage des autres combustibles, le chimiste qui aura découvert, inventé l’utilisation industrielle de l’alcool aura plus fait sans doute que nous tous moralisateurs et prédicateurs pour la moralisation du monde. N’en soyons point jaloux.

Une philosophie scolaire opposerait ce matérialisme à cet idéalisme, les confronterait, les contrarierait ; une rhétorique en ferait des antithèses ; nous n’avons pas le temps de nous livrer à ces jeux ; nous n’avons pas les moyens de nous payer ce luxe; une philosophie pragmatique et vivante prend de toutes mains; une philosophie morale : n’est point occupée à distribuer des prix ; une philosophie de la solidarité n’est point occupée à susciter des émulations ; pourvu que l’humanité sorte sauve de l’aventure, qu’importe que le résultat soit acquis plus ou moins par un travail de laboratoire ou par un travail de prédication morale, ces deux formes hautement respectables du respectable travail humain. :

Je voulais traiter d’ensemble ces grosses questions; mais e pour les traiter même utilement, il fallait s’inscrire en temps J utile. Par exemple notons dès à présent les efforts faits par M. Jean Dupuy, quand il était ministre de l’agriculture dans le ministère de M. Waldeck-Rousseau, pour susciter les découvertes ci-dessus demandées de chimie industrielle. b Notons aussi qu’on ne repousse les bouilleurs qu’en s’appuyant sur les zoniers ; ainsi on contrarie les uns aux autres les mauvais intérêts, au lieu de les subordonner tous aux bons intérêts, et aux droits. ü Couverture; annonces de librairie des cahiers ; Treizsième cahier de la quatrième série, un cahier jaune de 84 pages, bon à tirer du mardi 24 février 1903; | un franc | | Cahier de courriers ; Félicien Challaye, — impressions sur Java, — fragments de journal; |

Premières impressions sur la ville, les habitants, l’hôtel, | 1 Batavia est une immense ville, ou plutôt un immense - jardin. Des arbres partout; des pares autour de toutes les maisons. L’emplacement occupé doit être étonnamment vaste; les distances sont prodigieuses. Pour faire quelques visites d’arrivée, je circule pendant des heures entières, en une de ces légères voiturettes où le cocher indigène et le voyageur se trouvent assis dos à dos : d’où, — paraît-il, — leur nom de sado! — Des canaux, pleins d’une eau jau- ’ nâtre, traversent la ville de tous côtés, se coupant à angle À droit : nous sommes ici en Hollande, en une Hollande tro- ?

Quelques quartiers aperçus ce matin ont laissé en ma mémoire une image plus distincte : le vieux Batavia, aux canaux bordés d’entrepôts plus ou moins abandonnés; le quartier des banques et des maisons de commerce, le seul où les habitations européennes se touchent toutes; une plaine immense, Koenigsplein, vaste prairie sans arbres à entourée de jolis hôtels.

Dans la rue, beaucoup d’indigènes, à la peau brune, au corps bien fait, aux traits du visage trop accentués. Les femmes, serrées dans leur sarong, sont parfois d’une beauté vraiment sculpturale. Toute la journée, dans les j eaux jaunâtres des canaux, se baigne toute la population : enfants, jeunes gens, jeunes filles, hommes et femmes de tout âge. D’autres femmes y lavent du linge. Le vêtement mouillé, collé au corps, révèle l’harmonie des belles formes : ces groupes de baigneuses et de laveuses sont pittoresques et séduisants.

Beaucoup de Chinois aussi dans les rues, la tête couverte de chapeaux pointus, la natte continuée très bas par des fils de soie noire ou rouge. La plupart sont de petits marchands ambulants : ils promènent au bout d’un bambou leur marchandise, appellent le client en agitant un instrument de bois au son de castagnettes. — Tout à l’heure, devant l’hôtel, j’ai acheté à un de ces Chinois un beau vêtement blanc tout neuf; quelques minutes après j’y découvre une énorme tache d’encre ancienne : le Chinois Pavait soigneusement dissimulée en l’enduisant de craie, pour vendre comme neuve sa marchandise !

Vers la fin de l’après-midi et dans la soirée, Hollandais et Hollandaises sortent de chez eux; tous se promènent tête nue ; beaucoup de jeunes femmes ont les bras nus, la - robe à demi décolletée. Quelques personnes, devant leur maison, sont en pijamas, en sarongs indigènes, en camisoles, les pieds nus dans des pantoufles. Les métis sont

Buitenzorg, lundi 3 décembre; Garoet et le Papandayan, mardi { décembre ; mercredi 5 décembre ; jeudi 6 décembre; les ruines du Boro Boedoer, dimanche |

| 1 9 décembre; Tosari et le Bromo, mardi 11 décembre; Î remarques sur la colonisation hollandaise, Batavia, g tions sur les causes de la grandeur et de la décadence L de l’antisémitisme en Algérie ; 4 : Avant 1898 les six députés algériens sont républicains. En 1898, deux seulement sont réélus, MM. Étienne et F 1 Thomson. Le premier n’arrive à rentrer au Parlement que À grâce à son autorité en matière coloniale et aux nombreux ; services qu’il n’a cessé de rendre à l’Algérie entière et plus À L particulièrement aux habitants de la deuxième circonscrip- À tion d’Oran, ses électeurs. Le second, qui sentait sa popu- t larité diminuer à Constantine même, ville qu’il représentait 1 | depuis si longtemps à la Chambre, était allé se présenter l dans la deuxième circonscription, que lui abandonnaït le 1 Ÿ député sortant, M. Forcioli; et il ne réussissait à passer À que grâce au prestige de M. Dominique Bertagna, maire de } Bône. Quant aux quatre autres candidats républicains, ils étaient blackboulés par les candidats antijuifs. A Constan- À tine, M. Morinaud battait M. Cuttoli, qui avait essayé de $ prendre la succession de M. Thomson; à Oran, M. Firmin à ; Faure l’emportait sur M. Saint-Germain, député sortant; à j ( de M. Mauguin, ancien sénateur, qui se présentait à la = place de M. Bourlier, député sortant; et dans la première M k député sortant de nuance antisémite modérée, et M. Ber- | trand, candidat officiel de M. Lépine, par plus de 7.000 voix F: de majorité. Ainsi en 1898 l’antisémitisme souffle en temfr pête; on eût dit un ouragan, une manière de cyclone, ren- ; versant, emportant, balayant tout, idées, sentiments, principes, traditions. L Et voici qu’en 1902 le calme apparaît de nouveau, les ; | haïines s’apaisent, et l’idée républicaine se fait jour, plus | 228 ,

forte, plus rayonnante, plus sereinement lumineuse : c’est ; l’apothéose après les ténèbres. M. Étienne est réélu , sans concurrent; M. Thomson remporte sur M. Rasteil une ;, de ces victoires qui laissent l’adversaire anéanti pour toujours ; à Constantine, le docteur Aubry bat M. Morinaud; s M. César Trouin vient à bout du docteur Gieure, dans la première circonscription d’Oran, délaissée pour Saint-Denis | (Seine) par M. Firmin Faure; à Blida, M. Begey l’emporte facilement au second tour sur M. Marchal, etenfin M. Maurice Colin parvient à {omber dans Alger même, la forteresse de l’antisémitisme; celui que l’on a parfois appelé le « pape » des antijuifs, M. Édouard Drumont.

Une question intéressante se pose : comment les antisé- mites ont-ils pu être chassés de l’Algérie? Pour la résoudre, il suffira de passer en revue les forces antijuives et les forces républicaines en 1898, et de montrer, — dans une deuxième partie, — comment les premières se sont disloquées, dispersées, émiettées, tandis que les secondes grossissaient sans cesse des défections ennemies, se groupaient, se rassemblaient, se disciplinaient, prêtes enfin pour l’as-

Les Antijuifs; français et naturalisés ; Français ; raisons politiques ; royalistes et bonapartistes ; cléricaux ; l’élé- ment clérical ne compte pour ainsi dire pas en Algérie ; les républicains ; la très grosse majorité des antijuifs était républicaine; opportunistes et radicaux; le gouverneur général et le gouvernement général; les socialistes; la classe ouvrière; les raisons économiques; les commerçants; le colon; les naturalisés ; Italiens, Maltais, Espagnols ; manifestations de l’antisémitisme; les Judaïsants ; “es Juifs, un petit nombre de Français ; quelques naturalisés ; deux çofs; défaite subite des antijuifs trois ordres de causes; les dissensions du parti, qui s’émiette ; la lutte habile et acharnée des républicains judaïsants ; enfin, certaines circonstances qu’on ne pouvait prévoir; dissentiments politiques entre républicains et réactionnaires;

‘4 préfectorale ; défendaient la République, l’Algérie, la De France ; raisons économiques retournées ; les hiverneurs Lt et touristes ; les faveurs gouvernementales ; le péril sépara- \ tiste, étrangers, immigrés, nouveau-nés; une mentalité ii nouvelle, une race nouvelle, un peuple nouveau; l’âme ] algérienne ; la concurrence étrangère pour les ouvriers ; Li appel aux pouvoirs gouvernementaux ; le chômage ; la f’ mévente des vins; des naturalisés; le rapport Périllier, ï modifications à la loi de 1889 sur la naturalisation; la loi | militaire de deux ans; conclusion ; la question juive, la : question étrangère ; éventualités et interrogations; je Bernard-Lazare, — Juifs de Roumanie, — une lettre | à monsieur Anatole Leroy-Beaulieu ; <

  • C’est non seulement parce que vous avez rédigé et pré- l senté l’ordre du jour de la réunion du Château-d’Eau, en faveur des Macédoniens et des Arméniens, mais encore 1 parce que vous avez élevé la voix en faveur des persécutés s L juifs de Roumanie, que je vous adresse les quelques obser- à À vations d’ordre particulier et général que me suggèrent r les manifestations diverses faites contre le gouvernement À J’ai toujours été de ceux qui ont protesté contre l’oppression subie par l’Arménie et qui ont réprouvé les massacres. J A côté de Jaurès, de Pressensé, j’ai pris part au congrès de Bruxelles en faveur des Arméniens. La barbarie turque, : ou musulmane, comme on a trop de tendances à l’écrire, a l toujours trouvé en moi un adversaire déterminé, mais je À ne voudrais pas qu’elle servit à faire oublier la barbarie \i chrétienne. Or, c’est ce qui arrive et il n’en peut être autreF ment, puisqu’à vos côtés je trouve ces nationalistes qui ne hier applaudissaient quand on insultait les juifs dans les ! rues de Paris, quand on les massacrait et qu’on fouettait { publiquement leurs femmes sur les places d’Alger; ces | coloniaux qui ont approuvé la création des tribunaux

répressifs oppresseurs des Arabes algériens, qui acceptent * la spoliation des Canaques par les colons, celle des Tonki- : nois par les missionnaires. K Faire voter un ordre du jour invitant le gouvernement É français à faire exécuter par le sultan le traité de Berlin couverture ; annonce de librairie; docteur Oyon, précis de l’affaire Dreyfus, lettre à un ami qui ne sait L pas, préface d’Anatole France ; Quatorzième cahier de la quatrième série, un cahier blanc de 152 pages, bon à tirer du mardi 10, fini d’im- / k primer du jeudi 12 mars 1903 ; trois francs Le temps viendra; — trois actes de Roman RozLAND; — ce drame met en cause, non un peuple européen, mais l’Europe. Je le dédie — à la civilisation ; Romain Rolland; février 1902; daté de Paris, 1902; Le drame que l’on va lire fut écrit dans le même temps que le Dingley de Jérôme et Jean Tharaud, treizième cahier de la troisième série. Romain Rolland et les Tharaud ont La scène, en 1902, à Christburg, en Afrique ; Quinsième cahier, pour le premier avril de la quatrième série, un cahier blanc de 72 pages, bon à tirer du mardi 24, fini d’imprimer du jeudi 26 mars 1903; un franc PIERRE BaupouI.— La chanson du roi Dagobert;

ne catalogue analytique sommaire s Orsay en Hurepoix, Ile de France, inclus aujourd’hui eee dans le département de Seine-et-Oise, pour les élections 4 à dans la deuxième ou dans la troisième circonscription de ct: Versailles, à moins que ce ne soit dans la quatrième, s’il y : en a une quatrième, 3 le dixième jour avant les calendes d’avril de l’an 4 Voici le premier traité où je mets mon système du monde. 12 Les vingt premiers couplets sont les couplets traditionnels, 4 que nous chantons le soir pour endormir nos enfants. Je 1 ; me suis permis de faire les couplets suivants. Je ne suis | hi \ pas celui qui fait la leçon à nos anciens auteurs. Je suis 13 tout comme celui qui fit ou ceux qui firent les couplets ; 4 Ces couplets nouveaux se meuvent entre le rythme des ; je: couplets traditionnels et deux bases qui sont la prose et ‘à l’alexandrin ; les couplets traditionnels et les couplets 3 14 nouveaux construits sur le rythme traditionnel se chante- | mn ront sur l’air traditionnel; des deux bases, la prose est à : . dire, et l’alexandrin se déclame ; les airs des autres cou1:88 plets nouveaux se meuvent entre cet axe et les deux A “ Il fallait arrêter les airs nouveaux dérivés de l’air ancien, 114 les airs seconds dérivés de l’air premier. En ce sens, il ‘à fallait écrire la musique de cette chanson. J’ai demandéà À Romain Rolland de vouloir bien l’écrire. Il m’a fait l’amitié : il Pierre Baudouin ‘4 % à la mémoire de ma grand mère, 4 40 qui ne savait pas lire, à et qui première m’enseigna e le langage français, 5 ;

Le roi faisait des vers 100 Mais il les faisait de travers; À Le grand saint Éloi Lui dit à mon roi, L; Faire des chansons; ; — C’est vrai, lui dit le roi, a C’est toi qui les feras pour moi. Æ dans le même cahier: 2 l’affaire Crainquebille, administration; : Seizième cahier, cahier de Pâques de la quatrième série, un cahier blanc de 108 pages, bon à tirer du mardi 7, fini d’imprimer du jeudi 9 avril 1903 ; È Je vous prie d’accueillir ce drame, dont l’idée, en ce soir # d’hiver où je vous l’avais exposée, vous avait plu, je me le . rappelle, car j’en ai été fortifié. Incertain de ce que le sort lui réserve, en ces jours où les mots de poème et de drame sont rarement associés l’un à l’autre, et ceux d’Art et de Religion plus rarement encore, je vous le dédie sachant bien que ces raisons de défaveur ne compteront pour rien à vos yeux. Maintes pages de vos beaux livres en témoignent avec assez de force. Et je serai heureux si vous jugez, malgré la défaite de l’effort devant l’Idéal implacable,

que j’ai bien mérité de ces deux grandes causes, où Von n’en devrait voir qu’une seule, du Drame et de la Poésie,

Mais surtout je vous le dédie, parce que la pensée qui s l’anime sera reconnue sans surprise par l’auteur des Grands Î Initiés, J’espère n’avoir mis dans ces lignes rien qui puisse heurter et blesser, méme $i elles n’expriment pas leur croyance, les âmes vraiment religieuses. Et cependant je crains pour elles je ne sais quel malentendu. Je crains que 4 la poussitre amassée par l’adoration des siècles sur une

À Figure divine ne fasse juger sacrilège celui qui, méme d’un cœur sincére, s’efforce de la restaurer dans sa primitive splendeur, Mon espoir est en ceux qui, comme vous, croient la vérité toute pure plus tragique et aussi plus sublime que les plus saintes fictions. Nous ne pouvons nous laisser détourner de prier à notre manière ni par ceux qui confisquent Jésus dans une gloire surnaturelle, ni par ceux L qui le tenant pour un homme pensent le dépouiller de ses rayons. Nous sommes quelques-uns de la sorte, et demain | nous serons plus nombreux, à qui les prophéties nouvelles et les croyances anciennes semblent sacrées au même M | titre, et qui se sentent le cœur assez large pour embrasser dans 5a plénitude le patrimoine de l’humanité, | O vraiment tu es un Dieu caché, Dieu d’Israël qui sauves ! !

Le drame se passe à Jérusalem, les 14, 15 et 16 de Nisan, il y a dix-huit siècles;

La pièce que l’on va lire a été lue à la Bodiniére, par M. Coquelin aîné, les 15 et 20 avril 1897 et jouée au théâtre

reprise au Théâtre Antoine pour le spectacle du Vendredi-Saint, notamment l’année où paraissait Le cahier, pour le vendredi 10 avril 1903;

Dix-septième cahier de la quatrième série, un cahier , jaune de vin+260 pages, bon à tirer du mardi 28 avril

Chambre des Députés ; — Séances du lundi 6 et du extenso d’après le Journal officiel ; — édition complète ;

affaire Dreyfus, — textes et documents ;

Chambre des Députés, huitième législature, session ordinaire de 1903, compte rendu in extenso, soixantecinquième séance, séance du lundi 6 avril. — Journal officiel du mardi 7 avril 1903 :

Présidence de M. ÉrIeNNe, vice-président.

Discussion des conclusions du rapport de la commission chargée de procéder à une enquête sur les opérations électorales du deuxième arrondissement de Paris et tendant à la validation de ces opérations : MM. Jaurès, Syveton, Massabuau, Paul Beauregard, rapporteur. Renvoi, au scrutin, de la suite de la discussion au lendemain. Annexe au procès-verbal de la séance du lundi 6 avril;

scrutin sur le renvoi de la séance à demain; détail du

Chambre des Députés, huitième législature, session ordinaire de 1903, compte rendu in extenso, soixantesixième séance, séance du mardi 7 avril. — Journal officiel du mercredi 8 avril 1903 :

Présidence de M. ÉTIENNE, vice-président.

Suite de la discussion des conclusions du rapport de la

commission chargée de procéder à une enquête sur les

3 opérations électorales du deuxième arrondissement de ; a Paris et tendant à la validation de ces opérations : # à MM. Jaurès, Syveton, Georges Grosjean, le ministre de la | LA guerre, Camille Krantz, Godefroy Cavaignac, Henri ‘ à Brisson, Lasies, de Pressensé, Paul Beauregard, rapporE teur. Scrutin. Pointage. Rejet. — Annulation des opérae. tions électorales. : 4 Projets de résolution : 1° de M. Jaurès et plusieurs de ses 3 collègues; » de M. Paul Constans et plusieurs de ses | ‘% collègues ; 3° de M. Magniaudé. — Demande de priorité en ; } _ faveur de l’ordre du jour de M. Jaurès. — Demande de | k l’ordre du jour pur et simple : MM. Ribot, Chapuis, ‘ Cavaignae, le président du conseil, ministre de l’intérieur Fe 3 et des cultes; Walter, Magniaudé, Charles Bos, Émile . E Chautemps, Astier. — Projets de résolution : 1° de M. As- 1 tier; + de M. Chapuis et plusieurs de ses collègues. — À Demande de l’ordre du jour pur et simple : MM. le prési- À dent du conseil, Ribot, Chapuis, Vazeille. Retrait. — É: Rejet, au scrutin, de la priorité en faveur du projet de ; résolution de M. Jaurès et plusieurs de ses collègues. — À : M. Chapuis et plusieurs de ses collègues : MM. Magniaudé, k | Massabuau. Adoption, au scrutin. — Adoption, au scrutin, # à au fond, de la première partie de ce projet de résolution. ! f — Adoption, au scrutin, de la seconde partie. — Adoption, Re : au scrutin, de l’ensemble. + he | 4 ; Annexe au procès-verbal de la séance du mardi 9 avril; Le | scrutin sur les conclusions de la commission d’enquête “ tendant à la validation des opérations électorales du je deuxième arrondissement de Paris, résultat du pointage; # | détail du scrutin; ü | scrutin sur la priorité en faveur de l’ordre du jour de à

  • MM. Jaurès, Henri Brisson, Jean Codet et Maujan; détail #1 1 scrutin sur la priorité en faveur de l’ordre du jour de 2 M. Chapuis ; détail du scrutin; Le

scrutin sur la première partie de l’ordre du jour de M. Cha- E puis ; détail du scrutin ; ? scrutin sur la seconde partie de l’ordre du jour de # M. Chapuis; détail du scrutin ; : à scrutin sur l’ensemble de l’ordre du jour de M. Chapuis ; 4 détail du scrutin; 4 rectifications portées au Journal Officiel du jeudi 9 avril; * du vendredi 10 avril; du samedi 11 avril; du dimanche + 12 avril; du mercredi 15 avril ; du jeudi 16 avril ; à dans le même cahier; à deuxième annonce de ÿ docteur Oyon, — précis de l’Affaire Dreyfus : ï Dix-huitième cahier de la quatrième série, un cahier jaune de 72 pages, bon à tirer du mardi 12 mai 1903; un franc Affaire Dreyfus. — Cahiers de la Quinzaine ; — L’avertissement qui suit devait passer en tête du cahier F précédent, dix-septième cahier de la quatrième série, compte rendu sténographique in extenso, d’après le Journal officiel, de l’intervention Jaurès dans l’invalidation Syveton, Chambre des députés, séances du lundi 6 et du mardi 7 avril 1903. J’avais commencé de l’écrire en même temps que j’envoyais aux imprimeurs la copie du cahier. Mais l’établissement industriel d’un aussi gros cahier, — = 268 pages, — correction des épreuves et le collationnement des textes m’empêchèrent de continuer mon avertissement. D’ailleurs, il vaut mieux que le commentaire ne paraisse pas en même temps et en même lieu que le texte; il est bon que le texte paraisse libre de tout commentaire, que le texte paraisse quelque part et que le commentaire paraisse quelque autre part après; nos abonnés sont des hommes libres, qui savent lire un texte, et se former eux-mêmes,

librement, une opinion, personnelle ; nous avons toujours évité rigoureusement, dans ces cahiers, ce qu’on nomme communément de la pédagogie et qui est devenu vraiment une des formes les plus dangereuses de l’universelle démagogie; enseigner à lire, telle serait la seule et la véritable fin d’un enseignement bien entendu ; que le lecteur sache lire, et tout est sauvé; rien ne vaut la lecture pure

dans le même cahier, dossier ; d’après le Temps daté du jeudi 33 avril, l’afjaire Dreyfus, demande d’enquête, lettre adressée au ministre de la guerre par M. Alfred Dreyfus ; datée de Paris, le 21 avril 1903, adressée monsieur le ministre; trois paragraphes; brefs commen- -

dans la Dépêche de Toulouse, datée du samedi | 11 avril, un article, opinions, clôture! de M. Henry

La clôture de la session a été en même temps la clôture de la « reprise » de l’affaire Dreyfus.

Cette « reprise » avait été annoncée, non sans fracas, comme un des événements sensationnels de la politique de s

Sans doute beaucoup d’excellents républicains se demandaient quelle utilité pouvait bien avoir, quelques jours avant l’application difficile et délicate de la loi de 1901, la réouverture de débats qu’avaient clos, tant bien que mal, la grâce de Dreyfus et l’amnistie de Mercier.

Politiquement, il était à craindre qu’une pareille reprise ne tendît à séparer de nouveau l’Armée et la République, è dans un moment où la République doit compter sur l’Armée pour exécuter les lois contre les Congrégations

Socialement, l’on pouvait aussi se demander si la « reprise » n’aurait pas pour conséquence de retarder indé- finiment l’examen des problèmes économiques, tels que

s l’impôt sur le revenu et les retraites ouvrières, qui pas-

ÿ sionnent à juste titre le prolétariat tout entier.

L’heure paraissait donc assez mal choisie, à tous les

de notre collaborateur Bernard-Lazare, Nice, mer-

4 credi 4 mars 1903, mon cher Péguy, plusieurs, cinq

| Dix-neuvième cahier, pour le premier mai de la quatrième série, un cahier blanc de 80 pages, bon à tirer

5 du mardi 26 mai 1903 ; un franc

R Gaston RAPHAEL. — Le Rhin aillemand; — Becker; Lamartine; Musset; tous autres; la Marseillaise de la Paix ; histoire de l’affaire et du débat qui s’ensuivit ; les textes ; traductions ; quelques commentaires ; sommaire bibliographique;

En 1840, l’Europe et l’Orient étaient troublés par le pacha

d’Egypte Méhémet-Ali. Soldat de fortune, conquérant, il

dépouillait progressivement son suzerain, le sultan de Turquie. Les diplomates européens avaient en 1832 déjà-obligé le pacha à rappeler ses troupes qui menaçaient Constantinople. Mais ils lui avaient fait reconnaître, par la convention de Kutayeh (1833), la possession de la Syrie. La tranquillité fut rétablie. Mais, en 1839, Mahmoud II pensa qu’il avait reconstitué des forces suffisantes pour vaincre le pacha et annuler la convention. Ses troupes envahirent la Syrie. Ibrahim-pacha, un fils de Méhémet-Ali, détruisit l’armée turque à Nézib le 24 juin 1839. De nouveau l”Europe s’interposa. Pour sauver la Turquie, les cinq grandes

sie, — se mettent d’accord. Le 27 juillet, le prince de Metternich remet en leur nom une note à la Sublime-Porte. Elles l’engageaient à « s’abstenir de toute délibération définitive sans leur concours et à attendre l’effet de l’intérêt qu’elles lui portaient ».

. Les représentants des cinq Puissances et celui de la Turquie ouvrirent des négociations à Londres. Personne ne Ê montrait de disposition à les presser. Il apparut bientôt | qu’elles n’aboutiraient pas et cela par la faute de la France. L’influence française était alors prépondérante dans l’Orient ; et Méhémet-Ali était le favori des Français. M. Thiers, pré- 114 sident du conseil des ministres depuis le premier mars 1840, voulut terminer seul le différend oriental. Ses agents 1 secrets s’efforcèrent de décider Mahmoud et Méhémet-Ali à | conclure directement, sans l’aide européenne, un accord. ï Établie à Ancône; possédant l’Algérie, influente en Grèce, la France eût fait de la Méditerranée un lac français. s Mais Thiers s’abusait. Il était impossible que l’Angleterre d tolérât la formation d’un empire égyptien ami de laFrance, : ] | qui lui eût coupé la route des Indes. Plutôt briser l’alliance ‘

  • du moment avec la France, l’entente cordiale, comme on L l’appelait. Lord Palmerston, instruit des menées françaises, ; les prévint. Il négocia avec les trois autres Puissances à l’insu de la France. Le 15 juillet 1840 il signa avec elles la | convention de Londres. L’intégrité de l’empire ottoman devait être maintenue et Méhémet-Ali devait rappeler ses troupes. La France était exclue du concert européen. Vers la fin de juillet le traité fut connu en France. Il causa une émotion violente. Ce que l’on ressentit d’abord ce fut l’affront fait à la France. La traiter ainsi, au moment même où sa suprématie : politique semblait établie! La guerre seule pouvait effacer un tel outrage. « Le traité est une insolence que la France ne supportera pas, imprimait le Journal des Débats, son honneur le lui défend. » | La Revue des Deux Mondes; Baour-Lormian; question européenne; 1815 et le désir de la revanche; le maréchal Soult; Edgar Quinet; les revendications se précisent ; Edgar Quinet; la guerre serait révolutionnaire ; Le National d”Armand Carrel; le Temps; le Journal des Débats ; Louis240 ;

Philippe ; Thiers ; plans de campagne ; armements ; dans le public; Heine; le 28 juillet 1840 la colonne de juillet;

Les Allemands; stupéfaits; effrayés; menaces; comme en 1813 ; dans le fond ils désiraient la paix ; le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV ; la convention du 15 juillet 1840; inquiets ; le parti libéral ; le Rhin; l’unité allemande ;

Nicolas Becker; biographie; comment il composa le Rheinlied ; texte allemand, paru dans la Gazette de Trèves, le 18 septembre 1840; traduction française; Becker célèbre ; honneurs ; cadeaux; un petit volume en mars 1841; envieux; le Rheinlied contesté; M. Jules Janin; en 1840 succès du Rheinlied ; en impression; sur le théâtre; en musique; plus de deux cents compositions ; traductions ; premières traductions françaises, en Belgique ; une, en prose, dans le Journal de Belgique, dès novembre 1840; une traduction en vers; the Morning Chronicle dès novembre une traduction anglaise en vers signée Charles White; une traduction flamande de Theodor van Ryswyck; Wamich une ode à la manière d’Horace, Thiers avait soulevé les Welches; sur la table du prince de Prusse, futur empereur Guillaume premier; le roi de Bavière, aux Allemands depuis 1840 ; Georges Herwegh, Le vin du Rhin ; Max Schneckenburger, en novembre 1840, die Wacht am Rhein; musique de Karl Wilhelm; texte allemand ; traduction; Hoffmann von Fallersleben, das Lied aller 184%; répliques des libéraux allemands; Robert Prutz, le

Lorsque la poésie de Becker fut connue en France au printemps de 1841, l’opinion publique avait tourné à la paix ; le roi; Thiers ; les événements en Orient ; réflexions; les bourgeois eurent peur des révolutionnaires ; démission de Thiers; ministère Soult; Guizot; aboutissement pacifique; 13 juillet 1841, Convention des Détroits ; dès octobre 1840, crise virtuellement résolue ; à la Chambre politique

intérieure, ministérielle ou antiministérielle; hors la Chambre, polémiques « littéraires » ; le National; la Revue des Deux Mondes ; le Charivari ;

La réponse de Lamartine; le Rheinlied dédié à monsieur | Alphonse de Lamartine ; le 16 mai 1841; le lendemain 17; opinions de Lamartine sur le conflit; la religion napoléonienne ; la paix; cosmopolitisme fraternel ; humanité ; compétent; voyage en Orient; discours sur l’Orient; une solution personnelle; un partage amiable de l’Orient turc;

| la Reoue des Deux Mondes; numéro du premier juin 1841, la Marseillaise de la Paix;

Notice introductive; le Rhin allemand, traduction; La À Marseillaise de la Paix, — réponse à M. Becker, — texte, daté de Saint-Point, 28 mai 1841; dans les éditions de

Freiligrath ; Edgar Quinet ; la Gazette de Cologne ; le comte Le Noble Aubert du Bayet, capitaine de l’Empire; Le National; le Charivari ; une parodie, La politique de M. de } Lamartine ; la Revue des Deux Mondes, numéro du 15 juin 1841, une réponse de Quinet, le Rhin, à M. de Lamartine ; le Charivari du 11 juin, une riposte au Rheinlied ; le comte Le i Noble Aubert du Bayet, capitaine de l’Empire, en une plaquette, le Rhin français ; Alfred de Musset; dans la chronique parisienne de la Presse du 5 juin, le vicomte de Launay (madame Émile de Girardin) raconte l’origine de la poésie de Musset ; le texte; dans la Revue de Paris, du 15 juin 1841, intitulée Le Rhin allemand ; annonce; bien accueillie; fureur allemande; une réponse, en français, d’un

Conclusion; en France; en Allemagne; la paix armée; mouvement allemand national ; unité allemande ; le prince de Metternich; le prince de Bismarck;

Sommaire bibliographique; ouvrages généraux; documents, articles et mémoires; Becker et le Rheinlied; Lamartine et Musset;

L Vingtième cahier de la quatrième série, un cahier jaune de 120 pages, bon à tirer du mardi 16 juin 1903; ù Affaire Dreyfus. — Cahiers de la Quinzaine ; — ji Je savais depuis longtemps que l’on préparait un recom- ; mencement, ou, comme on l’a nommée, une reprise de l’af- —._ faire Dreyfus; je pense que je le sus un des premiers, ; peut-être avant Jaurès; j’avais de bonnes raisons pour le « savoir; mais comme je ne tiens pas à savoir des secrets, et it que l’action ouverte suflit amplement à notre activité, je —._ nen demandai pas plus; je ne demandai pas ce qu’on un avait; je me laissai ainsi aller à l’impression qu’on avait … plus, et plus solide, plus net, plus fait, que Jaurès n’a sorti. L Car le discours de Jaurès était fait; mais ses preuves … n’étaient pas faites. Elles étaient à construire. Elles étaient É des éléments de preuve, matière à travailler, démonstra_ tions à élaborer. : Aux funérailles de Zola, aux obsèques de M. David Hadamard, beau-père de M. Dreyfus, des allusions fort —_ claires, pour qui savait, avaient été faites au recommence_ ment que l’on méditait. Dans notre vingt-et-unième cahier .— dela troisième série, bon à tirer du samedi 16 août 1902, si k l’on veut bien se reporter à la consultation que notre collaM borateur Bernard-Lazare nous donna sur La loi et les con- | grégations, datée de Paris, 6 août 1902, on y trouvera plusieurs phrases qui annonçaient déjà, et non moins clain rement, pour qui savait, l’intention du recommencement. L Page 207 : Je suis convaincu même, disait Bernard-Lazare, je suis convaincu même que si nous constatons tant d’incohérence chez la plupart de ceux, et non des moindres, qui ont participé au mouvement de jadis, dont tout le rythme d’ailleurs n’est pas accompli, c’est qu’ils ont oublié ces règlés et ces principes dont je vous parlais. — Page 214 et page 215, dans un paragraphe capital : — Fait notoire, si nous faisons abstraction du Comité

vingtième cahier de la quatrième série catholique, de ses adhérents, et de M. Goblet, tous les M. Jules Roche, de l’abbé Gayraud à M. Jules Lemaître, de à M. Cavaignac à M. Aynard, ont protesté au nom de la liberté violée. Les fractions diverses du parti républicain ont approuvé au nom des droits de la société civile et ont applaudi la légitimité de la force mise au service de ces droits. C’est là un fait grave, car il ne constitue rien moins que le renversement des positions prises dans ces dernières années. Il permet d’établir que l’attitude des politiciens . dans une affaire où nous pensions que la justice seule était à engagée fut motivée par des considérations extérieures, £ absolument étrangères à la justice même; et ce sera une ” | raison désormais valable pour tous ceux qui veulent penser : librement et logiquement développer leur pensée, de se | séparer radicalement des professionnels de la politique et È d’accomplir leur œuvre en dehors d’eux. — | Cette phrase véritablement prophétique domine le débat, # démagogie antidreyfusiste. La situation de Bernard-Lazare, $ qui était la nôtre, qui était celle : à Dossier de l’affaire Dreyfus depuis son recommencement. À On sait que le comité catholique pour la défense du Droit prit parti dans la première affaire Dreyfus en temps utile pour la revendication de la justice et pour la manifestation de la vérité. Nous avons publié en leur temps plusieurs manifestations importantes de ce comité. Elles sont à confronter avec les manifestations contraires de M. Henry L Bérenger et de tous les radicaux anticatholiques anti- à dans le même cahier, dossier de l’affaire Dreyfus depuis son recommencement, d’après le Temps du lundi 20 avril une communication; le comité catholique pour la Défense du Droit, lettre à Jaurès, datée de Paris, le

; 17 avril 1903, adressée monsieur le député ; ainsi présentée dans le Temps :

: Le comité catholique pour la Défense du Droit qui fut à fondé, au cours de l’affaire Dreyfus, par qutiques catho- ë liques partisans de la revision, et ayant à leur tête M. Paul 4 Viollet, membre de l’Institut, adresse à M. Jean Jaurès la

l la lettre ; signatures ;

FR Vient de paraître chez Storck, Paris et Lyon, en vente _ à la librairie des cahiers :

; Léon CHAINE. — Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, — un volume in-18 de 416 pages;

Ce livre n’a pas été fait pour les besoins du moment, et quand l’auteur envisageait un recommencement de l’affaire

% il ne pensait nullement à utiliser le recommencement que

l’on nous a fait depuis. Ce livre a reçu, contrairement à ce

x que l’auteur attendait, un accueil nombreux ; la presse en . a beaucoup, et assez bien parlé. Il s’en est vendu un grand

nombre d’exemplaires, cinq mille, nous écrit l’auteur, ce qui est énorme en France pour la première édition d’un

Ce livre est évidemment un livre écrit par quelqu’un qui n’avait jamais écrit de livre; mais les livres écrits par de tels auteurs ont souvent un attrait particulier. C’est un livre à lire. Il est impossible d’avoir une idée même approchée du dreyfusisme et du jeu des partis envers le dreyfusisme si l’on n’a pas lu ce livre, parce que l’attitude et l’action des catholiques dreyfusistes fait une partie essentielle de la situation dreyfusiste et de l’action dreyfusiste, en face de l’antidreyfusisme radical. Dans l’amoncellement des documents et des renseignements produits par l’auteur, quelques erreurs se sont glissées, qui seront sans doute réparées

vingtième cahier de la quatrième série dans la deuxième édition. L’auteur, maître Léon Chaine, avoué près le tribunal civil, go, rue de l’Hôtel-de-Ville, Lyon, donne et par son attitude générale, et dans son livre, l’impression d’un fort honnête homme.

La Lettre d’un Catholique lyonnais à un Évêque sur l’attitude de la grande majorité de ses coreligionnaires dans l’affaire Dreyfus a été publiée par La Justice Sociale du

Elle a été reproduite in extenso par Le Soir, le Signal, le

à National, le Petit National, l’Univers Israélite, le HautRhin. Ce dernier, croyons-nous, est le seul journal départemental qui lait publiée en entier. Divers journaux de ‘ Paris et de province en ont donné des extraits. Elle a été | vivement prise à partie par la Vérité Française, dans son numéro du 9 avril et, de nouveau, dans celui du 19 avril. ( La Revue Idéaliste, dans sa livraison du premier mai, a bien voulu lui en emprunter un fragment pour l’insérer sous sa

Le numéro de la Justice Sociale du 29 mars 1902 a été adressé à NN. SS. les Archevêques et Évêques de France (à l’exception d’un prélat auquel il nous a paru convenable et discret de ne point le faire envoyer), à Messieurs les Curés de Paris et de Lyon, à d’autres ecclésiastiques distingués, à de hautes personnalités du monde des Lettres, des Sciences, de la Politique, à quelques parents et amis.

Deux Évêques ont bien voulu nous envoyer à son sujet

table de ce volume ;

Lieutenant-colonel Picquart, — l’affaire HenryReinach, Lausanne, le 2 juin;

Dossier de l’affaire Dreyfus depuis son recommencement.

— Le colonel Picquart a publié dans la Gazette de Lausanne ; l’article important que nous reproduisons ci-après. En tout état de la cause, l’article de M. Picquart est important pour l’histoire de l’affaire Dreyfus, et non moins important pour une histoire du dreyfusisme, que nous ne confondons pas

È avec l’histoire de l’affaire Dreyfus. À ce double titre il doit ê entrer dans le dossier que nous formons. Les journaux ua français qui se disent dreyfusistes n’ont donné de cet article È que des citations insuflisantes. Gazette de Lausanne et Journal suisse, fondée en 1798, « numéro du mardi 2 juin. ‘ La collaboration du colonel Picquart à la Gazette de Lau- ÿ sanne est mensuelle. Son article paraît généralement le premier ou le deux. Exceptionnellement au mois d’avril, au « moment du discours de Jaurès sur l’affaire, il envoya s quelques communications sous forme de lettre, en dehors 4 de ses articles habituels. La Gazette le laisse absolument

  • libre des sujets à traiter. Il y a jusqu’ici parlé de questions És militaires, historiques, et autres. à Lausanne, le 2 juin “a La première chambre de la cour d’appel de Paris vient ‘ de confirmer, par un arrêt fortement motivé, le jugement du tribunal civil de la Seine, qui, le 12 juin 1902, dans : l’instance introduite par madame veuve Henry, avait À condamné M. Joseph Reinach et le gérant du journal Le Siècle, à 500 francs de dommages-intérêts chacun, pour Ce procès remonte à plus de quatre ans. Madame Henry Ç avait poursuivi d’abord M. Reinach devant la cour d’assises, mais l’amnistie arrêta l’action pénale dans cette affaire, comme dans toutes celles du même genre, et le procès avait pe dù être repris au civil, sur nouveaux frais.
  • On sait que M. Joseph Reinach avait accusé Henry d’être un traître, complice d’Esterhazy. Dès le mois de novembre 1898, dans le journal Le Siècle, il avait émis cette allégation sous forme d’hypothèse. Mais bientôt, jugeant que l’opinion était suffisamment préparée, il donnait à son accusation un Dans Le Siècle du 6 décembre 1898, il écrit en effet : une annonce ; quelques commentaires ; ’ Couverture : emprunt des cahiers ;

vingt-et-unième cahier de la quatrième série Vingt-et-unième cahier, premier cahier supplémen- ;

taire, de la quatrième série, un cahier jaune de 96 pages, - bon à tirer du mardi 21 juillet 1903; deux francs ,

Edgar Quinet — 1831; portrait au crayon par Flora

Nous reproduisons ci-après la leçon d’ouverture, — ° . ÿ 9 décembre 1902, — du cours professé en Sorbonne par n M. Henry Michel. M. Henry Michel fait en Sorbonne le # cours d’histoire des doctrines politiques. Après avoir étu- # dié, les années précédentes, le réveil de l’idée libérale sous 5 la Restauration ; la poussée de l’idée démocratique sous la Monarchie de Juillet, son avènement avec la Révolution de 1 Février; la crise de 1849-51, il a choisi pour sujet, en 1go1- 1 1902, la contribution de Michelet et celle de Quinet à l’idée À démocratique, dans la période 1820-1851. IL voulait, cette À année-ci, les étudier, tous deux, de 1852 à la fin de leur +51 vie. IL a pu remplir son programme, pour Quinet, avant Le Pâques. Il a commencé, pour Michelet, à la rentrée de Pâques, mais, après la première leçon, il a été interrompu par la maladie. L’an prochain il a déjà annoncé, comme sujet, les idées politiques d’Auguste Comte et leur influence. Il est donc probable qu’il ne reviendra pas sur la fin de

Michelet. Il a l’intention de publier ce cours sur Quinet. Il F

a l’intention aussi de publier les cours précédents. Il achève, en ce moment, un gros volume sur La loi Falloux, qui contient des documents inédits, et qui jettera quelque jour sur la question de la liberté d’enseignement, historiquement ; c’est une partie du cours sur la réaction de 1849-50. Sauf imprévu, ce volume paraît en novembre.

M. Henry Michel a bien voulu relire pour les cahiers les épreuves de cette leçon.

chelet, poète, historien, moraliste, àme plébéienne et fran- À caise, qui, mieux qu’aucune autre, a su parler du peuple de

France. La démocratie doit à Edgar Quinet, au citoyen fidèle et intègre, au républicain exemplaire, qui a poussé

| jusqu’à l’héroïsme le dévouement à ses idées, au grand

s cœur, au vaste et puissant esprit, à l’intrépide confesseur

Ê de l’idée laïque que fut Edgar Quinet, même récompense,

| Michelet est plus populaire. Quinet a exercé sur la marche

| des événements et des idées une influence qui, pour avoir été lente à se produire, et pour ne pas avoir encore dit son

| dernier mot, n’en est pas moins très profonde. Je voudrais

adresser ici à l’opinion, aux pouvoirs publics, aux militants de l’idée démocratique et du progrès social, un pres-

; sant appel. Il faudrait que, le 17 février prochain, (1) le

| centenaire d’Edgar Quinet fût célébré en grande pompe. L’homme et l’œuvre en sont dignes.

.

| L’homme, je ne le considère pas dans la riche variété de

| ses dons. Je n’entends parler que du philosophe politique. Comment s’est-il formé? Quelle est la dominante de son tempérament moral, la tendance caractéristique de sa pensée, et, si l’on peut dire, l’allure naturelle de son âme?

Le père d’Edgar Quinet, mathématicien distingué, chercheur original, était commissaire des guerres à l’armée du Rhin. Quand l’enfant eut trois ans, madame Quinet alla rejoindre son mari à Wesel. (2) Ils y habitèrent un palais

(4) Edgar Quinet est né à Bourg, le 17 février 1803 (et non à Strasbourg, comme l’ont dit les biographes allemands). Il est mort à Versailles le 27 mars 1875.

(2) Ces détails sont empruntés à l’autobiographie que Quinet nous a laissée sous ce titre : Histoire de mes idées. Cette autobiographie,

rempli de soldats. C’étaient des cavaliers qui revenaient d’Austerlitz. Ils prirent l’enfant en affection. L’enfant, de son côté, ne voulait pas les quitter. Il mangeait à la gamelle. Il allait au fourrage sur un grand mouton, bridé, harnaché. Il revenait en ville avec le régiment, au son de ) la trompette. Puis il faisait la litière, garnissait le râtelier Ÿ

Daniel Halévy, — Michelet et Quinet: n F1

Ils se rencontrèrent chez Cousin, un matin de mai 1825. { Michelet, jeune homme de vingt-sept ans, avec des cheveux gris, un Corps souffreteux, une physionomie nerveuse ; è Quinet, à vingt-deux ans, plus impétueux qu’un enfant, ; grand, fort, magnifique, l’air plus militaire que professoral. À Ils s’intéressèrent l’un l’autre et sortirent ensemble. Ils 1 avaient un penchant commun pour la philosophie de l’his- ’ toire, où tous deux reconnaissaient un merveilleux progrès % duisait Vico, et Quinet, Herder. Ils causèrent de leurs k grands hommes, puis de maints sujets. Michelet projetait F3 de longues suites d’études: une histoire romaine, puis toute Ë une histoire de France: Quinet avait des voyages en tête, n — entre autres une certaine excursion en Angleterre dont ù « l’idée seule, écrit-il, lui faisait aimer la vie ». Avant de i

écrite en 1858, ne concerne que la jeunesse de Quinet, et s’arrête à F4 sa dix-septième année. L’Histoire de mes idées forme le tome XV° 4 des Œuvres complètes d’Edgar Quinet dans l’édition Hachette, C’est ÿ à cette édition que je renvoie, sauf pour les Lettres d’Exil (4 volumes

Tous les éléments d’une biographie complète se trouvent dans les “1 ouvrages de madame Edgar Quinet : Mémoires d’Exil (première et 4e deuxième séries), Paris : journal du Siège, Sentiers de France, Edgar Quinet depuis l”Exil, Cinquante ans d’amitié (avec les lettres de prépare une vie d’Edgar Quinet qui va paraître incessamment, et où il utilise, outre les pièces imprimées, des manuscrits encore iné- 1 dits de madame Quinet.

se quitter ils prirent rendez-vous pour les jours suivants, et leurs vies étaient liées.

Ce ne fut pas vers l’Angleterre que se dirigea Quinet, mais vers l’Allemagne, la douce et savante Allemagne d’alors. Il y étudie Schelling, Hegel : « Notre philosophie de

l’histoire me semble encore tout à fait jeune, écrit-il à Michelet, jeune comme nous, et je me réjouis de voir combien il nous reste à travailler. » Il lui communique ses découvertes et ravi d’être toujours compris par son ami :

  • « Que les liens se resserrent, s’écrie-t-il, à mesure que la | pensée se développe! Aimons-nous dans la science et f nous ne nous perdrons jamais. » $ $ Michelet, cédant aux instances de Quinet, vint à Heidelberg. Ce fut une occasion de conversations infinies, commencées à voix basse dans la bibliothèque, continuées en promenade à travers bois et prolongées jusqu’à la nvit dans les rues de la petite ville universitaire. Ces heures d’ivresse intellectuelle scellèrent leur intimité, et ils se séparèrent avec une tristesse un peu sentimentale. « Après | vous avoir quitté, écrit Quinet à Michelet, j’ai voyagé pen- | dant la nuit, à pied sur les bords du Rhin. Il me fallait cela | après votre départ. » ‘3 Michelet, pris de passion pour l’Allemagne, s’en était allé vers Bonn et Francfort. Quinet formait des projets nouveaux : il voulait voir la Grèce, qui était en révolte et où l’on se battait. Son prudent ami cherchait à l’en dissuader : S « Cela n’est-il pas bien imprudent?… » Mais Quinet n’avait : nulle peur du danger. Il obtint une mission, partit, chevaucha dans le Péloponèse dévasté, vit les ruines d’Athènes et le désert de Sparte, puis s’en revint « l’air hâve, hirsute d’un prisonnier de guerre », et plus heureux qu’il n’avait jamais été.

Le charmant jeune homme s’établit à Paris et tous les mondes le fêtèrent. Il fréquenta madame Récamier et son : petit cercle, M. de Gérando et les philhellènes, et toute la société libérale du « Globe »; depuis Guizot jusqu’à SainteBeuve et Pierre Leroux. Mais le plus souvent il dinait chez Michelet qui, mal portant et casanier, sortait peu. « Si je ne te dis rien de lui,

( © « J’ai choisi le silence, le monde a choisi le tumulte. J’ai | k ’ « choisi la justice, et le monde, l’iniquité. J’ai préféré la : « liberté, et le monde a préféré l’esclavage. J’ai aimé la | 4 « lumière, et le monde, les ténèbres. J’ai aimé la vérité, et ; à « lui, le mensonge. Il est juste, il est bon, il est sage que 4 À « nous habitions aux deux bords opposés, lui dans ce qu’il « appelle la fête, moi dans ce qu’il appelle le deuil; lui \ « dans ce qu’il nomme la vie, moi dans ce qu’il nomme la À Par ce chant de Merlin au sépulcre, Edgar Quinet a 4 résumé le sens général de sa destinée, le secret de sa force D’autres ont eu la gloire sonore, la chaude acclamation | des foules, le sourire délicieux du monde. Celui-ci a fait un Es effort immense dont jamais il ne fut payé que par la joie 4 intérieure. Hanté d’un grand songe d’artiste, il n’a suqu’à ©: demi le réaliser. La lumière hellénique d’un Chateau3 briand, la fièvre païenne d’un Michelet, la splendeur ver- : ë bale d’un Flaubert lui ont trop souvent fait défaut. Malgré F des pages admirables, ses poèmes, Ahasvérus, Merlin l’En- É chanteur, Napoléon, qui embrassent tous les horizons de Ë l’histoire et de la légende, restent éclipsés par Les Martyrs, $ la Montagne et la Mer, saint Antoine. Passionné de la He chose publique, il resta sans action sur elle. Il en fut vio- £ lemment séparé pendant dix-huit ans de silence. L’exil, : ; qu’un Hugo, tout bouillant, peuplait d’innombrables fan- Ë fares, fut pour lui la prison, le suaire. Il rentra dans le : deuil national. Et, même alors, sa voix mesurée ne domina : point le tumulte. Toute sa vie il appartint à cette noble ‘ famille de Taciturnes qui entreprennent sans espoir et, sans Î réussir, persévèrent. Son pain de chaque jour fut la Vérité. î La Vérité l’en récompense. Elle donne à ce pur, à ce . re juste, qui, dansles temps les plus obscurs, prédit les retours de l’Idéal, la résurrection partielle qu’il mérite, qu’il eût souhaitée. Comme une source souterraine, sa pensée jaillit devant nous. On s’étonne de sa vertu fraîche, de sa puissance régénératrice. Après trente ans de vie orageuse, mais j

soutenue d’un salubre espoir, la France républicaine, en 1 Quinet, se plaît à saluer son prophète, annonciateur dans le passé et messager pour l’avenir. | Approchons-nous de cette rare figure et voyons comme £ elle s’est formée. Dans le plus vivant de ses livres, où la grâce enjouée du récit colore l’amertume du sage, Quinet nous conte, avec son enfance, l’histoire morale du siècle au lendemain de la Révolution. C’est d’abord la vie solitaire parmi les marais de Certines quand chacun, après tant d’orages, ne songeait plus qu’à chercher un abri. Là, entre un père démocrate, Quelques textes, choisis et présentés par Daniel Halévy ; | Edgar Quinet, — Quelle est la raison d’être de l’enseignement laïque; [passage extrait de l’Enseignement du peuple, petit ouvrage publié en 1850; Edgar Quinet y détermine l’idée d’un service Répondez donc une fois clairement à ceci : Sur quelle base repose l’enseignement laïque en France? Vous ne pouvez espérer ni grandeur, ni puissance, ni ordre, aussi longtemps que vous n’aurez pas tranché cette question. Dans la confusion établie entre la théologie sacerdotale et la science humaine, qu’arrive-t-il ? L’instituteur laïque, en intervenant dans l’Église, y fait entrer l’hérésie. Le prêtre, en intervenant dans l’école, y fait entrer la servitude. Que faut-il donc faire ? Les séparer. | Quoi! le sacerdoce n’aurait plus rien à faire dans les écoles ! il n’aurait plus les yeux ouverts sur les générations nouvelles ! Quelle impiété ! Je dis, moi, que c’est le seul moyen de respecter, tout ensemble, la liberté de conscience et la liberté des cultes. La grande prétention du sacerdoce est qu’il n’a

Ù Edgar Quinet, — une lettre à monsieur Henri Mar-

: tin, à Paris, datée de Bruxelles, janvier 1854 ;

insérée dans le tome premier des Lettres d’Exil, page 113;

Cher ami. Voici une année nouvelle, et ce que nous devons souhaiter à tous, ce sont, il me semble, des idées nouvelles et vraies, qui nous rajeunissent. Nous avons tous notre confession à faire pour le passé, vous peut-être moins \

que personne. Pour moi je me confesse franchement d’avoir | vu autrefois dans le napoléenisme un élément de liberté k qui n’y a jamais été. Cet homme a tout foulé, tout écrasé, } d il a mis l’humanité en poussière; il a ainsi jeté l’Europe ; À dans le chemin de l’égalité, mais d’une égalité matérielle; $ servile, dégradée, et cette progression, si elle continuait, & aurait pour dernier terme un troupeau, un maître. * Voilà sur ce point ce que les événements ont montré. Je ë $ le reconnais, je l’avoue et, non content de cela, je le pu- ! blierai très haut. Mais si telle est ma confession, il me F semble que beaucoup d’autres ont à faire des aveux de ce ‘ genre et même beaucoup plus graves. Vous avez eu la L bonne fortune et le bon esprit de ne pas porter de système y: dans l’Histoire de France et par là vous avez À Edgar Quinet, — Un peuple peut-il vivre sans religion Ÿ ; et sans philosophie? Profession de foi du Vicaire 3 chapitre II du Livre cinquième de la Révolution; a Tous les changements qui avaient éclaté chez d’autres | peuples étaient le développement d’une certaine institution 1 du passé. La Révolution d’Angleterre s’appuie sur l’Église ÿ anglicane; celle des États-Unis, sur les traditions presby- 3 tériennes; celle de Hollande, sur la foi nouvelle dans le ï calvinisme; ainsi des autres. En France, la Révolution ne peut être le développement ni de la royauté ni de l’Église. Ne pouvant adapter l’édifice nouveau à aucune des pièces Ê importantes de l’édifice ancien, il s’agit de chercher une base qui n’ait rien de commun avec la tradition. Là est la hi

grandeur, la sublimité, et en même temps le péril de la

Comme l’ancienne Église ne fournissait la base d’aucune des innovations, on se trouva par la force des choses contraint de chercher ce fondement dans la philosophie. Pour la première fois dans le monde, la philosophie dut tenir lieu d’institution, de croyance et d’archives. Elle avait

| jusque-là fécondé, remué quelques rares esprits dans la solitude, il fallait qu’elle descendit sur la place publique, qu’elle devint l’âme même, ou plutôt l’Égérie d’un peuple.

Par ce peu de mots, on voit déjà combien tout était nouveau, et quelle expérience inouïe allait se faire sur une

Il fallait que la philosophie transformât l’ancienne religion ou que la philosophie devint

La bibliographie suivante a été relue sur épreuves et établie pour la deuxième partie par M. Albert Valès.

a, pendant les quinze dernières années de la vie de madame

__ Edgar Quinet, revu en manuscrit ou en épreuves, ou à ces deux titres, soit les œuvres d’Edgar Quinet que madame

! Quinet éditait, — les deux derniers volumes des Lettres d’Exil, — soit les propres ouvrages de madame Edgar Quinet. C’est à M. Valès que madame Edgar Quinet a laissé le soin de ses papiers et des papiers de Quinet qui ne sont pas à la Edgar Quinet, extraits de ses œuvres, publiés à l’occasion du centenaire, 17 février 1903, par la Société Edgar Quinet, propriétaire des œuvres, dont M. Valès fait partie. Cette collaboration a consisté à participer, avec quelques personnes, au choix et aux coupures, et à rédiger la notice

La Société publiera très prochainement, chez Hachette, une biographie de Quinet en deux cents pages environ, que M. Valès a presque fini de rédiger. Le ton est celui d’une œuvre de vulgarisation adressée au grand public, mais elle est faite exclusivement d’après les sources.

. Enfin, M. Valès a entrepris une thèse sur Edgar Quinet, k sa vie et son œuvre, qui sera terminée dans deux ou trois | Re ans, et pour laquelle il compte tirer parti des documents : ; ï inédits qu’il a à sa disposition, et qui ne sont pas encore | } de la reproduction publiée en tête de ce cahier, Edgar { N Quinet 1831, portrait au crayon par Flora Géraldy, un ; | mentaire, de la quatrième série, un cahier jaune de L | 120 pages, bon à tirer du mardi 25 août 1903; . Cahiers de courriers, — Maurice KAHN, — courriers à) de Macédoine; x Ce cahier de courriers n’est pas un livre, mais un recueil î À d’articles (1) écrits au cours d’un voyage hâtif et inconfor- ‘à table. Leur premier défaut est d’avoir été écrits au jour le è jour, leur mérite d’avoir été rédigés sur place. î Je ne me risquerais point à faire un livre, après deux mois de séjour dans un pays aussi vague (2) que la Turquie, f | et sur une question aussi compliquée que la question macé- : donienne. Un volume d’ailleurs ne suflirait pas. Plusieurs F volumes seraient nécessaires. Mais il faudrait posséder la question à fond. Ce n’est pas encore mon cas. é () Ils ont paru dans le Temps, de mars à mai, sous le titre peu ; adéquat, et que je n’avais pas choisi, de à travers la Macédoine. 4 (2) La Turquie est un pays où « deux et deux font environ h. ; quatre ». Moravirz, les Finances de la Turquie. — Définition admi- . 4 rable de justesse, \

Je sais toute mon ignorance. Je l’ai souvent bénie. Elle m’a rendu le plus grand service. Elle m’a permis de voir à sans être influencé. $

En débarquant à Salonique, je ne connaissais rien de la Macédoine, rien de la Turquie, rien de la question d’Orient. } J’exagère un peu, mais pas beaucoup. J’avais lu, naturellement, l’excellent exposé de la question macédonienne, fait d’une façon si claire, si complète et si impartiale par M. Georges Gaulis dans Pages Libres. (1) J’avais lu du même auteur un article intitulé Bulgarie et Macédoine. (2) Je connaissais le Livre jaune (3) publié par M. Delcassé. Enfin j’avais entendu à Athènes, pendant près d’un mois, la critique ardente de ce même Livre jaune, auquel les Grecs ne reprochaient rien moins que mauvaise foi, mensonges,

Donc je ne savais rien. Mais j’étais averti. Le Livre jaune et les politiciens grecs m’avaient présenté deux thèses contradictoires. Je me méfiais, et des uns et de l’autre. Ignorant et méfiant, j’étais, je crois, en excellente posture pour apercevoir la vérité. En outre je la recherchais passion- ; nément, et sans autre intérêt que celui de la découvrir.

Désireux avant tout d’exposer des faits précis, j’ai dû nécessairement limiter le champ de mes investigations. Je me suis occupé fort peu de la politique des Puissances. Je ne me suis pas occupé du tout de la question ethnographique, et j’ai renoncé sans regrets à dresser une statistique nouvelle des différentes populations chrétiennes de la Macé- doiïne : je n’aurais pas abouti sur ce point à plus d’exactitude que mes devanciers. Enfin j’ai négligé de parti-pris le détail des rencontres journalières, toujours les mêmes, et toujours aussi obscures, entre les bandes bulgares et la troupe turque. Il en était invariablement de toutes ces affaires comme de l’affaire d’Ichtip, que j’ai choisie pour exemple : deux versions contradictoires circulaient, toutes deux « officielles », émanant la première des autorités

(2) Revue de Paris, du premier novembre 1902.

() Documents diplomatiques, Affaires de Macédoine.

; turques, la seconde du consulat ou de l’évêché bulgares, et entre lesquelles on ne pouvait discerner la vérité. 4 J’ai concentré mon attention sur ce que je pouvais voir par moi-même. Je me suis mis en contact direct avec les choses et avec les hommes. Aux uns et aux autres j’ai demandé les causes profondes et permanentes de la situation. J’ai rapporté les faits qui m’ont crevé les yeux. Jai transcrit les propres paroles qui m’ont été dites. J’ai fort 4 peu jugé et ne suis intervenu que pour restituer l’indéfinissable, pour essayer de conserver aux choses leur couleur, aux paroles leur sonorité vécue. Je ne me flatte point d’avoir atteint à la vérité. Mais le À mécontentement général que j’ai provoqué m’a été la plus | douce des satisfactions: les Turcs m’ont trouvé bulgaro- CURE Ki phile; les Bulgares, encore indulgent aux Turcs ; les Russes, peu aimable pour les Slaves ; les Grecs, trop favorable au à panslavisme. Cette unanimité m’assure du moins que je suis | La sincérité que j’ai apportée à mon travail, la conscience | | avec laquelle j’ai mené mes différentes enquêtes, me don- | nent à penser que ces documents pris sur le vif sont à leur À | place dans la collection des cahiers. Quelques soins que j’aie pris de contrôler scrupuleu- . sement tous mes renseignements, plusieurs erreurs se sont | glissées dans mes articles. Je les ai respectées et j’ai signalé Be toutes celles qui sont venues à ma connaissance. J’ai cor- , rigé seulement les fautes d’orthographe, d’impression et de ponctuation. Pour le reste je n’ai rien ajouté, rien retranché, rien modifié. Je me suis contenté d’indiquer en note l’origine de l’erreur commise, ou dans quelle mesure l’assertion, sans être absolument erronée, cependant ne laisse pas de : | n’être pas absolument exacte. : J’ai le devoir, en terminant, et je ne veux pas manquer au plaisir, de remercier tous ceux — fonctionnaires, publiFL: cistes, diplomates et consuls, Turcs et Européens — qui | m’ont aidé à me reconnaître dans l’inextricable confusion | d’intérêts qu’est la Macédoine. Nos consuls français me permettront de leur consacrer un souvenir particulier : c’est

une rare fortune pour le voyageur que de rencontrer le concours efficace et l’accueil réconfortant de M. Steeg à : Salonique, de M. Choublier à Uskub, de M. Gautier à

Je tiens enfin à dire ici un mot personnel de reconnaissance à M. Georges Gaulis, qui fut longtemps correspondant du Temps à Constantinople, et qui a accompli avant moi plusieurs voyages dans les pays balkaniques. Jai £ trouvé partout les traces de son passage; et les souvenirs qu’il avait laissés n’ont pas peu contribué à faciliter mon séjour et mon travail sur cette terre lointaine et si atroce- L

Les réformes à Monastir. — L’opinion et les réformes. — Les bandes et l’action des comités. — Lenteurs administratives. — Conversation avec Riza pacha. — Monastir,

Le mouvement de l’opinion publique, quant aux réformes, n’est pas encore absolument net. On attend. En dépit de quelque flottement, il semble cependant que la note austrorusse et l’iradé impérial soient plutôt favorablement accueillis. Les représentants des Puissances estiment que les réformes sont de nature à rétablir la paix en Macédoine. Les Turcs sont enchantés : les fonctionnaires avouent leur joie devant la perspective de toucher leurs appointements régulièrement. Les Grecs sont satisfaits. Ceux que j’ai rencontrés la semaine dernière à Athènes repoussaient les réformes. « Des réformes en Macédoine, disaient-ils, ce serait le prélude d’une annexion bulgare! Nous voulons bien des réformes, mais des réformes générales qui pro- d fitent à tous les Grecs de toutes les provinces de la Turquie, Epire, Thrace, les îles. » Et ils partaient en guerre contre | les réformes avant de savoir en quoi elles consisteraient. Les Grecs d’Athènes, politiciens et chauvinistes à outrance, sont-ils aujourd’hui convertis aux réformes? Je ne sais. Mais la population grecque de Macédoine est satisfaite. Elle pense que, si la Porte tient ses promesses, l’agitation bulgare cessera, et elle espère être enfin débarrassée des

à comités, dont elle souffre autant que de la mauvaise admi-
1 nistration turque. La population bulgare serait également { 1 4 satisfaite. Elle est très malheureuse: le peu qu’elle obtiendra ; \ lui sera précieux. 4 di La Bulgarie officielle est méfiante. Elle ne croit pas que L À ; les réformes soient exécutées. Elle regrette que le contrôle | ee des Puissances ne s’exerce pas d’une façon efficace sur ; l’inspection générale nouvellement créée. Elle demande où } ‘l sont les garanties. Ê 4 Quant aux comités, il est clair que les réformes ne font l

  • point du tout leur affaire. Les bandes, qui s’étaient tenues î L tranquilles dans le vilayet de Monastir depuis une vingtaine | 4 de jours environ, ont recommencé leurs exploits. ; 4] Dimanche dernier, premier mars, à Ljoubona, — caza de, à Ke Presba, — une bande ayant été signalée, la gendarmerie . 74 vint l’attaquer, sous le commandement du capitaine ! 4 Osman-Aga. La bande se réfugia dans deux maisons se

À | faisant vis-à-vis, tandis que les habitants, bulgares, du û d village voisin, — Prototchina, — occupaient les hauteurs et

PA faisaient feu sur la gendarmerie, laquelle, prise ainsi entre Le ù deux feux, dut céder la place: deux gendarmes avaient été ; k tués, un blessé. Le vali de Monastir avait envoyé une troupe À Ÿ de renfort commandée par un major, Riza bey. Lorsque î Fe cette troupe arriva à Ljoubona, la bande avait disparu, et À ty les habitants de Prototchina avaient abandonné leurs

4 maisons, sans doute pour suivre la bande, dont cette journée + . aurait donc sensiblement accru la force. Le chef de la Ê | bande, Kotté, a été blessé; un homme tué. On dit

1 L’œuvre de Hilmipacha à Uskub.— Uskub, lundi 16 mars; une note additionnelle ; quatre objections de Hilmi pacha; À k sur le déplacement des fonctionnaires ; sur la réforme ; Ë financière; sur la situation du paysan; sur le respect et

à l’attachement de l’inspecteur pour son souverain; | Û Ce que l’on dit en Serbie. — Belgrade, dimanche 22 mars ;

h Chez les révolutionnaires bulgares.— L’Organisation inté- à 4 rieure et les comités macédoniens. — Sarafof et Tzontchefr.

| — Trois dangereux personnages : Mikhaïlowski, Tatar-

. teheff, Radeff. — Y aura-t-il une insurrection? — Des L’affaire d’Ichtip. — Uskub, mercredi premier avril ; ‘ Une après-midi à Mitrovitza. — Doux pays. — M. Chtcherbina. — Mitrovitza. — La troisième commission. — Un tour dans le quartier serbe. — L’hôtel Risto. — Uskub, mercredi Les bandes. — Uskub, dimanche 12 avril; Le fond de la question. — Insécurité et misère. — Une maison à une heure d’Uskub. — Le marché de Sofia. — Difficultés d’une enquête. — Grande et petite propriété. — Trois modes d’exploitation. — Un bail entre propriétaires et ouvriers, Monastir. — Concurrence et émigration. — Transformation de la propriété. — Travaux nécessaires. — Améliorations projetées. — Les charges d’un village. — Le budget d’une famille. — Conclusion. — Uskub, mercredi Les attentats de Salonique. — Les responsabilités. — La Note bibliographique ; documents; études; revues; ouvrages de propagande; De la quatrième série nous avons, à la date d’auJourd’hui, un nombre de collections complètes restreint : depuis le premier janvier 1904 nous vendons ces quatrièmes séries complètes un prix sensiblement égal au total des prix marqués, soit l’une trente-cinq francs Aussitôt que ces collections complètes de la quatrième série seront en voie d’épuisement, leur prix sera porté l’une à cent francs

| Premier cahier de la cinquième série, un cahier jaune |

de 120 pages, bon à tirer du mardi 13 octobre 1903; 4 Henri DaGan. — L”Oppression des juifs dans l’Europe | orientale, — les massacres de Kichinef et la situation i : , « __. . 2 122 , « 4 des prolétaires juifs en Russie; dédié à la mémoire de k

; l’oppression des juifs dans l’Europe orientale ; Pendant que les chrétiens orthodoxes célébraient leurs L Pâques, au mois d’avril dernier, une émeute sanglante l ÿ éclatait dans la ville de Kichinef, en Bessarabie. Des scènes : ( sauvages qui égalent en horreur les tueries du Moyen-Age k

et des temps barbares se déroulaient, en plein jour, sous 4 ‘ l’œil indifférent des autorités russes. : J La gravité de ces faits, leur répercussion dans l’Europe : à entière, leur signification sociale nous ont déterminé à ( écrire ce cahier. Il renseigne sur les événements récents et | antérieurs ; il éclaire la situation générale du prolétariat : | russe; il expose les prétextes des conflits et leurs causes
| profondes; il suggère, ou peut suggérer, des idées, — plus Î

précises que les idées courantes, — sur la nature des déchi- ; rements sociaux, présents ou futurs.

les massacres de Kichinef et la situation des prolé- k 1881-1882 A l’avènement d’Alexandre III, le parti vieux-russe i aggrava la politique de réaction qu’il avait entreprise sous Sans doute, il serait inexact de dire que ce parti fut l’auteur e exclusif des persécutions qui marquèrent la fin de l’année 1881 et le commencement de 1882. Mais on peut affirmer qu’il les encourageait, directement, par son attitude et son Un grand nombre de juifs furent égorgés, plusieurs centaines de milliers furent ruinés. Et l’on vit d’Ekatérinoslaf à Vilna la terreur et la panique s’emparer des populations, qui fuyaient en masse au delà des frontières. Quand on demandait aux émeutiers pourquoi ils couraient ainsi sus aux juifs, ils répondaient : on dit que notre petit père le tsar le veut ainsi. (1) La suggestion administrative était Les maux qu’ils avaient soufferts attirèrent aux juifs les calamités des lois d’exception. Ce fureni les célèbres Lois de mai 1882, dont le général Ignatief fut l’auteur. En voici Les persécutions et massacres antérieurs, 1881-1882; Lois de mai 1882, texte ; tableau des persécutions qui eurent lieu du mois de décembre 1881 au mois de juin 1882 ; mouvement de protestation en Europe; grand meeting du premier février 1882 convoqué par le Lord Maire de Londres au Mansion-House; appel du comité (1) Les Juifs russes, par Léo Errera, professeur à l’Université de

| | Ordonnance du 22 avril 1890; les effets, lettre publiée ; par le Times du 5 mai; circulaire de M. Jurkovski, 4

  1. directeur de la police ; nouvelles instructions du même; à 4 sions; Kalouga, expulsions, d’après le correspondant } ik du Times du 5 mai; circulaire du gouverneur de Saint- À 12 Pétersbourg, datée du 15 mars 1891, portant sur les 4 je enseignes des magasins juifs; troubles à Elisabethgrad; 1 jh émeutes à Charaïevo; circulaire du commissaire M. Iva- % ê tions; le tribunal de Kief, Kievlamin du 23 janvier; K- À autres émeutes, dans les gouvernements de Saratof et - k À de Pensa, Neuseit du 15 janvier 1892, à Samozansk et à 4 h Kerson; désordres à Yousofka, Odesski Listok du k: , 21 octobre-2 novembre; ordonnance du ministre de L’ Ê l’intérieur aux gouverneurs, 14-26 janvier 1893, Odesski ‘4 dk Listok du 30 janvier-11 février 1893; exécutions ; À he Les massacres de Kichinef, avril 1903; 1 « Kichinef; l’assassinat de Rybalenko; campagne de È ; Bessarabetz; instruction; commission; les massacres; de lettre d’un correspondant des Novosti, numéro des 4 à 14-27 avril; récit d’un témoin oculaire; récit du journal À i\ Viedomosti, numéro du 15-28 avril, correspondance de # \ Kichinef; extraits d’une lettre particulière; détails À À ments fournis aux Novosti, 23 avril-6 mai; la version u : de Bessarabetz; appréciation du Drapeau; récit du he journal Voskhod, numéro du 24 avril-7 mai, interdit ‘À ii par une ordonnance du ministre de l’intérieur en date É du 18 avril, dont la teneur; passages de l’article incri-

miné; interdiction du Pravo; extraits de lettres par-

\ ticulières, citées par Roubanovitch dans Pages Libres; Ordre du jour de la plupart des grands écrivains et “

publicistes russes; télégrammes des chrétiens de Moscou à |

au maire de Kichinef; extrait d’une lettre adressée par

Tolstoï à un israélite; opinion de Maxime Gorki; à à

Paris réunion du 15 mai, ordre du jour; à Bruxelles, 0

meeting; appel du Bureau socialiste international; dis- À cours de M. Roosevelt;

Les explications du gouvernement russe;

Circulaire officielle adressée par M. de Plehwe aux gouverneurs, maires et chefs de police; plusieurs inexactitudes de cette circulaire; sur la situation éco- : nomique des juifs, le Peterbourgskia Viedomosti; sur les responsabilités, Voskhod; sur l’inaction de la police et des autorités, d’après le Times du 18 mai, circulaire confidentielle qué M. de Plehwe aurait adressée au gouverneur de Kichinef; les juifs de Doubossary; sur l’attitude de la police, extraits d’une lettre particulière ;

Prétextes des troubles;

L’accusation de meurtre rituel; résumé très sommaire de la question; Thomas de Cantimprey; accusations contre les chrétiens dans l’antiquité ; apologie des chré- biblique de consommer le sang; interdiction talmudique; autres protestations ;

Les causes de l’antisémitisme en Russie. — La situation juridique des juifs ;

Causes générales et économiques. — Conflit permanent d’intérêts; législation d’exception; résumé très sommaire; la rivalité mercantile et concurrence des k bas salaires; misère du prolétariat juif; les juifs de Berditchef, la Gazette de Moscou; statistiques ;

Causes particulières et administratives. — Situation juridique des juifs de Russie. — Les Lois de mai; le Territoire; les artisans ; les habiles; villes, bourgades, villages; une circulaire du préfet de police de Kief; exécutions; les écoles; professions libérales; interdictions; les juifs et l’agriculture; essais de colonisation;

j une attestation officielle; commerce; interdiction de É f Nous n’avons pas la prétention d’avoir épuisé tout le | sujet. Mais ce qui précède peut suflire pour éclairer les

gens de bonne foi, dissiper des préventions et renseigner ! sur la cause des événements tragiques auxquels nous ‘assis- | tons et qui ne semblent pas devoir finir de sitôt. L’antisémitisme russe, comme l’antisémitisme français, 4 — et, l’on peut dire, comme toute espèce connue d’antisé- 4 | mitisme, — est une expression particulière de la concur- à rence vitale, déguisée sous des prétextes divers. (1) 1 Dans la classe des commerçants et des négociants de - j . religion « orthodoxe »il s’agit d’une rivalité mercantile net- s tement affirmée dans les cas précis que nous avons cités. 1 Re Chez les artisans non juifs, c’est le ressentiment naturel | 4 contre une catégorie de travailleurs, — les juifs pauvres, K | — dont la présence multipliée accentue la baisse des È l salaires. k Chez les paysans russes, généralement très misérables, 1 c’est une manifestation de mécontentement et une occasion favorable, — nous l’avons vu, — de butin et de pillage, 4 sous l’œil complaisant des autorités. $ | Enfin, de la part du gouvernement russe, l’hostilité évi- k | dente contre les israélites résulte en partie de la pression de
l’opinion, — nous voulons dire des éléments sus-nommés, l — en partie de la crainte que l’on voie un jour le judaïsme : | contrebalancer la puissance « orthodoxe ». (2) Ces haines sont considérablement aggravées par les lois Ë restrictives et particulières appliquées à la population israé- |

() Voir dans mon Enquête sur l’Antisémitisme (chez Stock) le 1 chapitre sur la Signification de la Presse antisémitique. (2) M. Pobedonostzef, procurateur général du Saint-Synode, ancien

précepteur du tsar, a dit publiquement ces paroles significatives : d « Si les juifs continuent comme ils font, il y a quelques années, on $ | doit craindre qu’ils n’arrivent à dépasser les Russes en tout. » D’ailleurs, Pobedonostzef s’est efforcé de combattre également et

avec la même énergie l’influence des Polonais, des Finlandais, ; | des Allemands; il poursuit sans distinction toutes les commu- | 266 ,

lite. D’abord, elles jettent un discrédit moral sur cette | population et, par là-même, donnent une apparence de justice à l”animosité latente qui se manifeste contre elle et dont elle est victime. Ensuite, en reléguant les juifs dans | les villes, et dans certaines villes, ces lois augmentent les : difficultés d’existence non seulement des juifs, mais des non-juifs. La pauvreté de ce peuple augmente, et comme sa ; prolificité est extrême, la concurrence des artisans et des boutiquiers s’accentue, et rend plus difficiles les affaires de tous. D’où aggravation de l’animosité, persécutions, massacres, pogromes.

Cet état de choses ne pourrait s’améliorer que par l’application aux juifs de la législation commune. Ce ne serait : pas seulement une mesure d’équité, — ce langage n’est pas entendu des gouvernements, — mais une mesure de bonne Deuxième cahier de la cinquième série, un cahier vert de 108 pages, bon à tirer du mardi 27 octobre 1903; Pauz Duruy. — La vie d’Évariste Galois:; M. Jules Tannery, sous-directeur de l’École normale supérieure, a écrit pour ce cahier l’avertissement suivant : Les œuvres mathématiques de Galois forment un volume de soixante et une pages ; (1) l’auteur est mort à vingt ans, 5 nautés qui n’appartiennent pas à l’Église orthodoxe, les luthériens, les catholiques romains, les raskolniks, les uniates; mais contre les juifs il a des griefs particuliers. Ils se convertissent plus difficilement que les autres à la religion dont Nicolas II est le Pape. Et Pobedonostzef considère cela comme une « dépravation ».…. G) Elles ont été réunies par Liouville qui les a publiées en 1846 dans son Journal de mathématiques pures et appliquées. La Société mathématique de France en a donné une édition définitive, précé- dée d’une Introduction par M. Émile Picard.

Ê tué en duel. La veille de sa mort, il a écrit à son ami an Auguste Chevalier une lettre où sont résumées ses principales découvertes, les résultats certains qui « étaient ; ni depuis un an dans sa tête », et où sont indiquées, d’un trait, : les idées qui fermentaient en lui ; « .… mais je n’ai pasle temps, et mes idées ne sont pas encore bien développées 3 | sur ce terrain, qui est immense ». Elle se termine par ces 4 de mots : « Après cela, il y aura, j’espère, des gens qui trou-

  • veront leur profit à déchiffrer ce gâchis. » Ë Ê Cette phrase méprisante est trop dure; mais il est vrai M s que ceux qui ont retrouvé ou éclairci la pensée de Galois, ee et qui en ont développé les conséquences ont aussi été les } plus grands mathématiciens du dix-neuvième siècle. 7 ! Tant qu’il y aura des mathématiciens sur la terre, le nom À de Galois sera illustre ; il restera attaché aux plus belles À ï découvertes du dernier siècle; les quelques pages qu’il a laissées seront lues par un petit nombre de savants, seuls à capables d’en comprendre le sens ou d’en saisir la portée. M Elles se rapportent aux parties les plus élevées et les plus abstraites de l’Algèbre et de l’Analyse; mais la pensée | Û y est si profonde qu’elle dépasse le plus souvent son objet,

et les doctrines de Galois ont pénétré dans presque M

de toutes les parties des mathématiques, qu’elles dominént Les travaux comme ceux de Galois sont regardés comme | inutiles par les philosophes à vue courte, qui ne veulent ÿ regarder dans la science que ses applications immédiates : ‘4 ; ces applications ne sont possibles que parce que nous COn1 naissons mieux le monde au milieu duquel nous vivons; à seules les mathématiques peuvent mettre dans notre con- à naissance l’ordre et l’enchaînement; elles ont elles-mêmes 4 un ordre et un enchaînement logique qui leur sont propres, ; et qu’il faut découvrir en ne s’attachant qu’à elles. Ceux qui 4 : en sont capables seront toujours rares. È { Que dire du génie de Galois, qui, peut-être, a été unique? 1 | Combien de semaines de sa vie brève et agitée, cet enfant Ft de vingt ans a-t-il données à la science, qui lui doit tant?

Paul Dupuy, — La vie d’Évariste Galois ; de

en tête un très beau portrait de Galois, héliogravure ÿ

Les premiers éléments de cette étude ont été réunis au

cours de recherches relatives à l’histoire de l’École normale. Je m’étais proposé de les utiliser en rédigeant une courte biographie, comme annexe à l’étude purement scientifique que M. Sophus Lie a écrite sur Galois, dans le Livre du centenaire de l’École normale. Le temps m’a fait défaut, moins pour écrire que pour compléter les recherches qui me semblaient indispensables. Je les ai reprises lorsque la Société mathématique a annoncé une édition des œuvres de Galois, jusqu’ici dispersées dans les divers recueils scientifiques où elles ont paru, ou réunies dans le Journal de Liouville, que les mathématiciens n’ont pas toujours facilement à leur disposition. L’occasion m’a paru bonne pour achever mon enquête, que j’ai poussée dans toutes les directions, en cherchant à pénétrer la personne de Galois le plus intimement possible, et à l’éclairer aussi du dehors par une connaissance exacte du temps et des cir-

constances particulières où il a vécu. Il va sans le dire que je me suis efforcé de contrôler les uns par les autres tous les documents que j’ai eus entre les mains. Je me suis efforcé de le faire sans parti pris, bien qu’avec une sympathie sans cesse croissante pour le génial et infortuné jeune homme, qui paya de tant de souffrances l’incroyable puissance de ses facultés ; j’ai tenu surtout à l’expliquer, ou du moins à expliquer ce qu’il y avait d’explicable dans son caractère et dans ses aventures. Je l’ai toujours vu au milieu des choses, des gens, des événements, des institutions de son époque; un intérêt d’histoire s’ajoutait ainsi pour moi à un intérêt de biographie. Mon souhait essentiel est de substituer un portrait exact de cet illustre mathématicien aux vagues croquis que l’on en possédait ; mais j’avoue que ce serait aussi pour moi une vive satisfaction, si l’on jugeait qu’en racontant la vie de Galois j’ai pu éclairer d’un jour curieux

quelques coins de la Révolution de 1830, et des années ? ë troublées et si vivantes entre lesquelles elle s’insère. | | Évariste Galois est né le 25 octobre 1811, au Bourg-la- | Reine, dans une maison qui porte aujourd’hui le numéro 20 3 , de la Grand Rue. Avant d’être peinte en vert et en saumon Ë i et de s’appeler pour le Parisien Villa de Bourg-la-Reine, k cette maison était naguère encore une institution de jeunes Î | gens, dont l’origine remontait au delà de la Révolution. 4 ù Elle avait eu alors pour propriétaire le grand-père d’Éva- É riste. Loin de souffrir de la Révolution, le grand-père Galois , lui avait dù au contraire la prospérité de son pensionnat : | le Bourg-la-Reine, devenu le Bourg-l’Égalité, jouissait d’un 4 calme relatif à petite distance de Paris; la plupart des 1 | collèges ou des autres pensionnats, tenus presque tous par 4 des prêtres, avaient disparu ou étaient devenus suspects: * c’étaient autant de circonstances favorables dont l’institution Galois avait profité; elle avait dû aussi une part de 4 son succès aux sentiments ardents avec lesquels la famille f Galois s’était ralliée d’abord à la Révolution, puis à l’ordre 4 de choses qui en était issu. Pendant que son fils aîné, 3 officier dans la garde 4 Telle a été cette vie si courte et si extraordinaire. Il n’est ra pas rare d’entendre les mathématiciens en déplorer la ‘à brièveté : que n’eùt pas donné un tel génie si la mort ne Lr) l’avait pris à vingt ans! Mais non, Galois, semble-t-il, a j rempli toute sa destinée, Si, comme il l’avait ardemment E souhaité, il était entré à l’École polytechnique, il aurait été ‘4 tué avec Vaneau sur une des barricades de Juillet. Et $ comme il avait raison, deux ans plus tard, en regrettant : de mourir « pour quelque chose d’aussi méprisable »; car ; s’il n’avait pas péri dans son duel, c’eût été certainement je aux journées de juin 1832, et il aurait pu croire alors qu’il à

mourait pour son pays. Mais la mort avait marqué sa jeunesse, et il le savait bien lui-même, lui qui écrivait au } milieu de ses calculs : L’éternel cyprès m”environne : Plus pâle que la pâle automne, ? Je m’incline vers le tombeau. Du moins le tombeau ne l’a-t-il pas pris tout entier; les | quelques pages qu’il a laissées ont suffi pour que la patrie sache son nom : sa vraie patrie, la plus belle et la plus | large de toutes, celle où fraternisent nécessairement, dans les conceptions rigoureuses et profondes des mathématiques, tant de nobles intelligences dispersées sur tous les points du monde. Si, comme il le disait, l’immortalité n’est que la trace laissée dans la mémoire des hommes, il est assuré de l’immortalité tant qu’il y aura des hommes : ignoré de la foule, son nom est défendu contre l’oubli par l’admiration d’une élite ; c’est pour elle que j’ai écrit cette étude, en souhaitant d’ajouter à l’admiration du génie quelque sympathie pour l’âme ardente, pour le cœur tourmenté et misérable, et de dresser enfin, à côté de ce nom qui ne représentait que des idées, la figure vivante d’un homme. I. — Acte de naissance d’Évariste Galois ; Il. —- Lettre de M. Laborie, proviseur du collège Louisle-Grand, au père de Galois; III. — Notes trimestrielles de Galois, au collège Louis-leGrand, de 1826 à 1829; 4 IV. — Article de la Gazette des Écoles, du 5 décembre 1830, dans lequel se trouve insérée la lettre de Galois, qui motiva son renvoi de l’École normale; V. — Lettres de M. Guigniault au Ministre sur l’expulsion de Galois; Inclus, dans la deuxième, lettre de Bach;

A troisième cahier de la cinquième série Le: ÿ VI. — Extrait d’une lettre d’un camarade de Galois relaA tive à son expulsion ; e É: $ VII. — Arrêté d’expulsion de Galois, relevé sur les re- … 8 gistres du Conseil royal de l’Instruction publique, « 6 4 janvier 1831; M à VIII. — Dernier écrou de Galois à Sainte-Pélagie; N Ÿ IX. — Acte de décès de Galois; % à X. — Procès-verbal de l’autopsie de Galois; N Le portrait de Galois, héliogravure Dujardin, a été “ à tiré en outre à trente exemplaires sur grand papier ;” ni: chacun de ces exemplaires deux francs ‘ Troisième cahier de la cinquième série, un cahier . Ÿ jaune de 108 pages, bon à tirer du mardi 10 novembre … 4 1 Fe Textes et commentaires. — Le monument de. Renan, — cahier de l’inauguration du monument de Renan à Tréguier le dimanche treize septembre dix4 neuf cent trois ; À } au commencement de la cérémonie, mademoiselle. À Moreno, de la Comédie Française, a récité la Prière sur l’Acropole ; D. Ernest RENAN. — Prière que je fis sur l’Acropole ; quand je fus arrivé à en comprendre la parfaite beauté; le texte; pe M. Paul Guieysse, député du Morbihan, — remise du | monument au maire de Tréguier; monsieur le prési: M dent du conseil, monsieur le ministre; n

M. Guillerm, maire de Tréguier, répond; monsieur 4 le ministre, mesdames, messieurs; il discours de M. BERTHELOT, sénateur, membre de l’Académie française, secrétaire perpétuel de l’Aca-
démie des sciences; messieurs; cinq parties; discours de M. ANATOLE FRANCE, membre de l’Académie française ; Mesdames et messieurs, } Je sens vivement l’honneur qui m’est échu de porter à la | mémoire d’Ernest Renan l’hommage des « Bleus de Bretagne » et de parler dans ces fêtes de l’intelligence, après l’homme illustre que vous venez d’applaudir. Berthelot, Renan. J’unis vos deux noms pour les honorer l’un par l’autre. Hommes admirables qui, situés sur les deux extré- mités des sciences, en avez élargi les frontières. Tandis que Renan, avec une perspicacité sans égale et un rare courage intellectuel, appliquait au langage et aux religions la critique historique, vous Berthelot, par des expériences innombrables, toujours délicates et souvent périlleuses, vous établissiez l’unité des lois qui régissent la matière, et vous rameniez les énergies chimiques aux conditions de la mécanique rationnelle. Ainsi tous deux, portant la lumière dans des régions inconnues, vous avez gagné à la raison humaine, sur les larves et les fantômes, un immense ter- P Cette réflexion, messieurs, m’a mis au cœur de mon Renan avait l’esprit fait pour sentir très vite la difficulté de croire. Tout jeune, au séminaire, il esquissa dans son esprit une philosophie des sciences. Il n’avait pas entendu parler de Lamarck, ni de Geoffroy Saint-Hilaire. Darwin n’avait pas encore publié son livre sur l’Origine des

Le le monument de Renan 120

espèces. Écartant, comme enfantine et fabuleuse, l’idée de …

ï la création telle qu’elle est exposée dans les vieilles cosmo- } gonies, sans initiateur et sans guide, il conçut une théorie d 74 du transformisme universel, une doctrine de la perpétuelle A évolution des êtres et des métamorphoses de la nature. Ses D croyances fondamentales étaient dès lors établies. En N réalité, Renan, dans le cours de sa vie, changea peu. Ceux ER qui le croyaient flottant et mobile n’avaient pas pris la M +1 peine d’observer son monde de pensées. Il ressemblait à sa M ñ terre natale; les nuées y couraient dans un ciel agité, mais M 44 le sol en était de granit et des chênes y plongeaient leurs M Er racines. À vingt-six ans, après cette révolution de février, M de source pour lui de grandes espérances, de grandes illu- ’ sions, il déposa toute sa philosophie dans ce livre de M Hi l’Avenir de la science, que plus tard il appelait son vieux

Pourâna, entendant par là que c’était le recueil de ses M

F jeunes et chères croyances, les premières incarnations de M k ses dieux bons. A cela près que le livre est un peu plus M : optimiste que de raison et n’a pas cette douceur, ce moel- M ) leux de la maturité, on y trouve Renan tout entier, Renan M s salut du monde par la science. 4 ; tique furent un Essai sur l’origine du langage, une étude M ï sur Averroès et la philosophie arabe au moyen âge, et cette M Histoire générale des langues sémitiques, dont l’esquisse M date de 1847. Messieurs, je n’étalerai pas devant vous les M titres des nombreux ouvrages de 1 { M. Psichari, gendre d’Ernest Renan, parle au nom de } après les discours, mademoiselle Moreno a dit la 44 Réponse de la déesse, poésie de M. Anatole Le Braz; M HA la musique des équipages de la flotte s’est fait entendre

crise religieuse de Renan, — une étude; % De 1842 à 1845, toute la vie de Renan se décide. Avant Le 1842, il est encore, chez les prêtres de Saint-Nicolas-du- ù Chardonnet, et même d’Issy, l’élève docile que les prêtres de #0 Tréguier ont préparé à devenir prêtre. En 1845, il a cessé à * non seulement d’être clerc, mais d’être catholique; il sera , un savant laïque, libre de tout lien avec toute Église. Cette ne crise dont le dénouement fut, pour un si loyal esprit, ; l’abandon à jamais des croyances et des rêves de son adolescence, la rupture avec les traditions et les souvenirs les plus vénérés, la naissance à une vie nouvelle et redoutable, ne fut connue jusqu’à la mort de Renan que par quelques chapitres des Souvenirs d’enfance et de jeunesse. Renan s’attache surtout à y faire connaître d’une façon précise l’enseignement théologique de Saint-Sulpice, à montrer comment l’examen critique de la Bible fait échec aux théories du surnaturel et de la révélation, comment l’examen critique des Évangiles fait échec à la théorie catholique des sacrements. Il y met en relief les raisons « d’ordre philo- } logique et critique » qui l’ont guidé. Ni les dogmes, ni l’histoire de l’Église n’ont suffi à le détacher du catholicisme; dans cette lutte, c’est l’hébraïsant, c’est le patient analyste des Écritures qui a vaincu le scolastique. Les Lettres publiées depuis, et surtout les Lettres intimes de Renan et de sa sœur Henriette, permettent, en confirmant la vérité essentielle des Souvenirs, d’exposer, dans l’ordre où ils se sont succédé, les motifs assez complexes qui ont agi sur l’âme de Renan. Elles permettent de substituer au tableau un peu impersonnel des Souvenirs, qui pourrait presque s’intituler: « Pourquoi un critique mo- 7 derne ne peut pas être catholique », une description plus particulière où l’on voit se révéler les tendances personnelles de Renan, et l’action dominante de sa sœur. Ainsi se dénoua la crise religieuse de Renan, par un de ces actes de volonté comme cet irrésolu sut en accomplir

toutes les fois que l’exigèrent de lui la science ou la con- 71

e science; cet acte prend peut-être plus de valeur encore quand 4 3 on sait ce qu’il lui en a coûté d’angoisses et de faiblesses; , j et plus on reconnaîtra d’importance à l’influence d”Henriette £ À dans toute cette lutte, plus on saura de gré à Renan de cette
É décision finale, par laquelle, loin de sa sœur et de ses Û ne conseils, il se montra digne d’elle. : : Les Lettres complètent le récit des Souvenirs ; elles nous ü: Ÿ font mieux connaître la première crise d’Issy, où il s’agit 4 ; de sa vocation, avant celle de Saint-Sulpice, où il s’agit de 4 RENE sa foi. Mais elles mettent décidément en relief la vérité 4 essentielle des Souvenirs. Dans cette nature d’une étonnante £. ù richesse, bien des éléments expliquent son évasion défi- ) A nitive de l’Église romaine. Son irrésistible besoin de liberté w intellectuelle, son tempérament d’audacieux « chercheur de Ë } vérité », sont les tendances essentielles qui se font jour très 1 : tôt, dès que sa personnalité se dégage de l’autorité de ses 1 ai premiers maîtres. Mais la critique proprement philoso- À ù phique, qui s’éveilla la première, ne joua qu’un rôle secon- 4 daire et passager dans cette lutte; l’opposition de l’esprit ‘4 | libéral et de l’Église autoritaire n’a eu elle-même qu’un ’ temps le premier rang; la victoire finale est bien celle de
la critique historique des livres sacrés, et non de la critique Es métaphysique des dogmes; si, dans ses lettres à sa sœur, 4 Renan n’a pu que l’indiquer, (1) il l’a indiqué nettement; il : | n’a pas considéré le christianisme comme un système de L doctrines, mais comme « un point historique impor- ‘3 tant » ; (2) et ce n’est pas quarante ans après qu’il l’a écrit, ‘4 À pour se composer une attitude devant la postérité; c’est au Be À moment même où la crise venait de se dénouer. (3) Son E’: (1) Renan devait être beaucoup plus précis dans ses lettres à Liart, ) son ancien condisciple de Tréguier et de Saint-Nicolas, depuis 1€ élève du séminaire de Saint-Brieuc, qui prit les ordres, et mourut [A à Tréguier dans les derniers jours de mars 1845. Cf. Souvenirs, page 306, 4 note : « Sa famille me fit rendre, après sa mort, les lettres que je 22 lui avais écrites ; je les ai toutes. » Elles sont encore inédites. M

« éloignement de l’orthodoxie » (1) n’est pas le dernier acte “ de son éducation théologique, mais le premier, et le plus PE décisif, de sa carrière d’historien. ‘ dans l’Action, numéro daté du vendredi 11 septembre 1903, programme ofliciel des fêtes qui entouraient et comprenaient cette inauguration ; Quatrième cahier de la cinquième série, un cahier jaune de 216 pages, bon à tirer du mardi 24 novembre Roman RoLzLAND. — Le Théâtre du Peuple; épigraphe : le nouveau est venu, l’ancien a passé, premier fondateur en France du Théâtre du Peuple ; Au moment où paraît ce cahier, se font les premiers efforts sérieux pour fonder à Paris le Théâtre du Peuple. Déjà, depuis septembre, un Théâtre Populaire régulier est ouvert, à Belleville. Un autre, cette semaine même, vient de s’ouvrir à Clichy. On y tâche, sans fracas, sans repré-
sentations extraordinaires, par un travail modeste et régulier, d’établir entre l’art et le peuple un courant ininterrompu. D’autres tentatives analogues doivent être faites, cette année, sur divers points de Paris. A côté de ces essais loyaux, des contrefaçons prétentieuses, qui attestent du moins la puissance du mouvement populaire, tentent de s’emparer du beau nom de Théâtre du Peuple, pour le dénaturer. IL importe de distinguer impitoyablement la ù plante populaire des parasites qui s’efforcent de vivre à ses dépens. Le Théâtre du Peuple n’est pas un article de

Fes mode et un jeu de dilettantes. C’est l’expression impé-
54 rieuse d’une société nouvelle, sa pensée et sa voix; et À à c’est, par la force des choses, en cette heure de crise, sa E \Ldg machine de guerre contre une société caduque et déchue. 4 . Les années qui viennent seront décisives pour le Théâtre É

du Peuple de Paris. Non que rien puisse l’empêcher main-

à tenant de s’établir. Il est nécessaire et il sera. Mais ilne F faut point d’équivoque. Il ne s’agit pas d’ouvrir de nouan veaux vieux théâtres dont le titre seul est neuf, des #4 théâtres bourgeois qui tâchent de donner le change, ense Ds disant populaires. Il s’agit d’élever Le Théâtre par et pour ne le Peuple. Il s’agit de fonder un art nouveau pour un M monde nouveau.

F Il s’est produit un fait remarquable depuis dix ans. L’art « M français, le plus aristocratique de tous les arts, s’est n. aperçu que le Peuple existait. — Il le connaissait bien % comme matière à discours, à roman, à drame, ou à é Admirable sujet à mettre en vers latins !… A ÊY” Mais il ne comptait pas avec lui, comme avec un être vivant, un public et un juge. (1) Les progrès du socialisme ont attiré l’attention et les convoitises des artistes vers le souverain nouveau dont les politiciens étaient jusqu’à pré- ». sent les interprètes uniques : auteurs et acteurs tout
110 ensemble. Ils ont découvert le peuple à leur tour, — découvert, si j’ose dire, un peu à la façon dont les explorateurs À | d’aujourd’hui découvrent une terre inconnue : comme un débouché pour leurs produits. Les auteurs y veulent intro- (1) Alors le poète belge Rodenbach écrivait : « L’art n’est pas fait M pour le peuple. Pour qu’il soit compris par le peuple, il faudrait È à l’abaisser à son niveau. » \

duire leurs œuvres, l’État son répertoire, ses acteurs, et ses L fonctionnaires. C’est toute une comédie, où chacun joué i son rôle ; mais il n’y a peut-être lieu pour personne de trou- à ver là un sujet d’ironie ; car il n’y a peut-être personne qui ER soit tout à fait à l’abri de l’ironie. Aussi bien il faut prendre les hommes comme ils sont, et ne pas décourager l’intérêt particulier de chercher à se confondre, ou de se confondre naïvement, avec l’intérêt général, pourvu que ce dernier en profite. Or il en est ainsi ; et, de ce grand mouvement qui s’étend avec trop de force et d’universalité pour que le bien n’y soit pas mêlé au mal, et la pensée de l’utilité publique ’ aux soucis personnels, je ne veux retenir que deux faits : — cest d’abord l’importance subite prise par le Peuple en art, — ou plutôt, l’importance prêtée au Peuple; car le Peuple, comme d’habitude, ne parle guère, et chacun parle pour lui. — Et c’est, en second lieu, l’extraordinaire diversité des opinions qui s’abritent sous le nom général d’art

En réalité, il y a, parmi ceux qui se disent les représentants du Théâtre du Peuple, deux partis absolument opposés : les uns veulent donner au peuple le théâtre tel qu’il est, le théâtre quel qu’il soit. Les autres veulent faire sortir de cette force nouvelle: le Peuple, une forme d’art nouvelle, un théâtre nouveau. Les uns croient au théâtre. Les autres espèrent dans le Peuple. Entre eux, aucun rapport. Champions du passé. Champions de l’avenir.

Je n’ai pas besoin de dire de quel côté s’est rangé l’État. L’Etat, par définition, et si paradoxal qu’il semble, est toujours du passé. Quelque nouvelles que soient les formes de vie qu’il représente, dès l’instant qu’il les représente, il les arrête et il les fige. On ne fixe pas la vie. C’est le rôle de l’État de pétrifier tout ce qu’il touche, de faire de tout idéal vivant un idéal bureaucratique.

Cet idéal a été représenté, dans l’occasion, par l’Œuvre des Trente ans de Théâtre. Grâce à son intelligent promoteur, ont été données dans les faubourgs parisiens par les acteurs des grands théâtres subventionnés, Aussitôt M. Bernheim à et ses amis de s’écrier : « Le théâtre du Peuple est fondé! »

É péch est pas fait

4 4 duire leurs œuvres, l’É fonctionnaires. C’est on rôle ; mais il n’y ver là un sujet d’ir oit tout à fait à l’a les hommes com Particulier de cher profite. Or il en est s’étend avec trop n’y soit pas mélé a — c’est d’abord l’imp art, — ou plutôt Peuple, comme d pour lui. — Et sité des opinions q tants du Théâtre d sés : les uns veulez est, le théâtre qnel q de cette force now velle, un théâtre n Champions du passé. ( Je n’ai pas besoin de L’État, par définition jours du passé Queiq de vie qu’il représente. 4 les arrête et il les fige” () de l’État de Pétrifier tou idéal vivant un idéal bureau Cet idéal a été représenté, dar Trente ans de Théâtre. Grâce à nées dans les faubous. le s’écrier : « Le thés

he — Voilà une belle invention ! On baptise le théâtre bourgeois 4 } théâtre populaire, et le tour est joué! Donc, rien ne changera, S: j et, dans la société en transformation incessante, l’art seul de: restera immobile, nous serons condamnés pour l’éternité à ; ‘1 un idéal caduc, à un théâtre dont la pensée, le style, le jeu, 4 NUE n’ont plus rien de vivant, à la tradition dégénérée d’une A À maison de comédiens! 4 4 Je dirai plus loin ce que je pense de l’entreprise des Trente à ans de Théâtre. Je tächerai d’en parler avec le respect que
£ mérite toute tentative généreuse. Mais elle suppose une 4 L. confiance en la bonté de notre civilisation en général, et
hi de notre théâtre en particulier, que je suis loin de partager; 7 et je combattrai sans pitié ses illusions. Ces illusions, je le à Be sais, sont partagées par la majorité des esprits de l’élite : M 1 actuelle. Cela nous prouve ce que nous savons depuis N longtemps : qu’il n’y a guère à compter sur cette élite pour n. ‘92 l’avenir. Elle s’efforce en vain de donner le change : elle Ê à est conservatrice et bourgeoise, elle est du passé, elle ne È FA peut créer la société ni l’art nouveau; elle disparaîtra. L “à La vie ne peut être liée à la mort. Or, l’art du passé est & plus qu’aux trois quarts mort. Ce n’est pas là un fait F N particulier à notre art français. C’est un fait général. Un À WE art passé ne suffit jamais à la vie; et souvent il risque dd

lui nuire. La condition nécessaire d’une vie saine et 4

F normale, c’est la production d’un art incessamment renou- Nu te Je ne sais si la société qui s’élève créera son art nouveau 4 comme elle. Mais ce que je sais, c’est que si cet art n’est k pas, il n’y a plus d’art vivant, il n’y a plus qu’un musée, É Ê une de ces nécropoles où dorment les momies embaumées 4 du passé. Nous avons été élevés dans le culte des souvenirs ; 1 il nous est difficile de nous en dégager. Une poésie les L È enveloppe, et leur donne ces teintes adoucies et fondues : | des horizons lointains. Mais de ces belles formes qui ‘a } . palpitèrent jadis, la vie s’est retirée, ou se retire de jouren ( jour. Si même quelques chefs-d’œuvre, plus robustes que 4 ; les autres, ont gardé jusqu’à nous une partie de leur puis- À | sance, il n’est pas sûr que cette puissance soit bonne | ) aujourd’hui. Rien n’est bien qu’à sa place et en son temps. ;

On peut croire que le bien et le beau existent de façon &; absolue, qu’ils sont d’éternelles idées. Mais leurs expres- | sions varient selon les formes des esprits humains; et telles je qui firent le charme et la noblesse d’un siècle, risquent, * dépaysées dans un autre, d’y être monstrueuses et bles- N santes. Un des dangers de l’art signalés par Tolstoy vient peut-être de ce que ces forces du passé, détournées de leur emploi, transportées dans un milieu auquel elles ne sont pas accommodées, causent de graves désordres. Ce n’est pas : seulement en morale qu’ « un méridien décide de la vérité », et qu’ « une rivière la borne ». Il en est de même dans l’art, Des siècles ont proscrit le nu, au nom de scrupules, non seulement moraux, mais esthétiques. Les statuaires du Moyen-Age l’écartaient comme difforme, pensant que « le vêtement est nécessaire à la grâce du corps ». Les peintres de l’école de Giotto ne trouvaient dans le corps de la femme « aucune mesure parfaite ». (1) Les hommes du dix-septième siècle qui connaissaient le mieux l’architecture gothique, (2) la condamnaient précisément au nom des raisons qui nous la font aimer. Un génie du dix-huitième siècle (3) s’indignait comme d’une injure d’être comparé à Shakespeare. Un grand peintre italien (4) traite la peinture flamande d’art de sacristie, « bon pour les femmes, les moines et les dévots ». Et le moujik, dont parle Tolstoy, regarde avec dégoût la Vénus de Milo. Il est possible que le beau pour l’élite soit le laid pour la foule, qu’il ne réponde pas à ses besoins, aussi légitimes que les nôtres. N’imposons donc pas, sans examen, au peuple du vingtième siècle l’art et la pensée des sociétés aristocratiques et passées. D’ailleurs le | théâtre populaire a beaucoup mieux à faire qu’à ramasser : les restes du théâtre bourgeois. Nous ne tenons pas à étendre la clientèle des théâtres actuels : ce n’est pas pour eux que nous travaillons; nous n’avons à prendre en considération que le bien de l’art ou le bien du peuple. IL

f faudrait un fier optimisme pour croire que l’un ou l’autre È soit intéressé à la diffusion de notre culture artistique, prise A: dans son ensemble. j ê Osons secouer l’orgueilleuse superstition de notre pré- $ À cieux art, dont nous sommes si fiers. Examinons fran1 chement s’il y a rien pour le peuple dans le bagage |

  • dramatique du passé. — Et s’il n’y a rien, disons-le, sans $ souci des préjugés. | 4 1 Je commencerai par convenir qu’il semble que nous | L ayons les éléments d’un théâtre comique populaire : ; 1 Molière en est la pierre angulaire. Par certains côtés, il b. appartient même plus, en apparence, au peuple qu’à la t À bourgeoisie. Notre classe n’est plus toujours en parfaite harmonie avec les idées et les sentiments de Molière. Si { à nous étions francs, nous avouerions parfois des mouve- |

ments de révolte, presque d’antipathie, que retiennent et Î

3 qu’étouffent aussitôt la puissance d’un grand nom et la | É peur du ridicule. (1) La vie animale s’est trop appauvrie ; 1 chez nous, pour que nous trouvions un plaisir bien vif aux | L Scapins et aux Sbriganis, aux coups de bâton et aux clys- | 4 tères, aux grasses gaillardises, et surtout à l’âpreté brutale | 6 d’une verve souvent cruelle, qui s’attaque indifféremment à F: aux faibles et aux forts, et ne ménage ni l’âge, ni les infir- ni II. — La tragédie classique ; R (1) L’échec tout récent du Bourgeois gentilhomme, à la représen- é tation de gala donnée à l’Opéra, en octobre dernier, pour le roi et ! ‘ la reine d’Italie, en est un indice frappant. ;

V. — Le répertoire étranger ; les tragiques grecs ; É Sophocle ; Lope et Calderon ; Shakespeare ; Henri de Kleist ; Schiller; Raimund, Anzengruber ; Tolstoy et JI. — Il n’existe dans le passé qu’un répertoire de lectures populaires, non de théâtre populaire ; — les lectures ne suffisent point ; le théâtre est nécessaire ; TI. — L”Œuvre des Trente ans de Théâtre et les galas . — Les précurseurs du théâtre du peuple : Rousseau, Diderot, la Révolution française, Michelet; — les premières tentatives de théâtres du peuple ; — le théâtre de Bussang ; Rousseau, Lettre à d’Alembert sur les spectacles ; Diderot, paradoxe sur le comédien, deuxième entretien sur le Fils naturel ; les Shakespeariens allemands de la adolescent ; Louis-Sébastien Mercier, nouvel essai sur l’Art dramatique, nouvel examen de la Tragédie fran- çaise ; Bernardin de Saint-Pierre, treizième Etude de la La Révolution française : le théâtre du peuple préco- | nisé par tous les partis; rapport de David, 11 juillet 1793, | pour la fête du 10 août; 2 août 1793, proposition du | comité de Salut public; adoptée par la Convention, | après un discours de Couthon; décret de la Convention; | novembre 1793, après discours de Marie-Joseph Chénier

à sur les fêtes populaires, Fabre d’Églantine fait adopter 1 l’idée de créer des théâtres nationaux ; commission à 4 pluviôse an II, la Convention répartit cent mille k livres; 12 pluviôse an II, recommandation du comité de 4 Sûreté générale ; 25 pluviôse an II, demande de Boissy fs d’Anglas à la Convention et au comité d’Instruction ; É 20 ventôse an II, arrêté du comité de Salut public, véri- Ç table charte de fondation du Théâtre du Peuple; 5 floréal jà an Il, appel du comité de Salut public; 25 floréal, Ÿ arrêté; 27 floréal, appel du Comité, pour assurer un À répertoire ; 18 prairial, arrêté, tâche transmise à la ÿ commission de l’Instruction publique ; 5 messidor, cir-, à culaire de cette commission ; Joseph Payan; 11 messidor, | un arrêté de la commission ; résultats dérisoires; à Le Votkstheater à Vienne; à Berlin le Schiller Thea-

ter; deuxième théâtre Schiller ; à Bruxelles, section

Re d’art de la Maison du Peuple; s’unit au Toekomst; à ï Gand le Vooruit ; en Suisse ; en France, le Théâtre du 6 Peuple de Maurice Pottecher à Bussang ; Louis Lumet f et le Théâtre civique; en Poitou, théâtre populaire de À M. Pierre Corneille; en Bretagne ; représentations de ÿ Nîmes, de Béziers, d’Orange; Nancy, Lille, pays basque, Universités populaires, Émancipation du quinzième, Ÿ Coopération des idées ; la Revue d’art dramatique, projet de d’un congrès international de théâtre populaire, projet ï d’une enquête, lettre au ministère de l’instruction < publique, concours, le travail d’Eugène Morel, projet à de théâtres populaires; Danton au Théâtre civique, 3 précédé d’un discours de Jaurès; le 14 Juillet, action \ populaire, à la Renaissance-Gémier; à la Chambre, dans le rapport de M. Couyba, pour le budget des beaux-arts en 1902, et dans son discours du 5 mars 1902; | La Coopération des Idées ; le Théâtre populaire de j M. Berny à Belleville ; le Théâtre du Peuple de M. Beaulieu à Clichy; M. Camille de Sainte-Croix propose de | former un groupe de quatre grands théâtres populaires

parisiens, projet qui sera présenté au Conseil municipal par M. Turot et à la Chambre par M. Sembat;

Les campagnes de presse ; }

II. — Le théâtre nouveau. — Conditions matérielles et

Le projet d’Eugène Morel; la première condition d’un théâtre populaire, c’est d’être un délassement; que le théâtre soit une source d’énergie, c’est la seconde loi; le théâtre doit être une lumière pour l’intelligence ; avec ces conditions morales, plusieurs conditions maté- rielles, architecture de la salle, organisation de la scène, les décors; les acteurs; Grétry, essai sur la masique; le théâtre du peuple pour et par le peuple. Ebauche d’un art dramatique nouveau ;

III. — Quelques genres de théâtre populaire; — le

Souci d’émotions variées; souci de réalisme vrai; | souci de moralité simple; souci de probité commerciale ;

histoire nationale et histoire universelle;

__ V. — De quelques autres genres; — drame social; — | drame rustique ; — cirque;

Au delà du théâtre; , | Les fêtes du peuple; — conclusion; k Rousseau ; Mirabeau, discours de l’organisation des . fêtes nationa:cs; un rapport de Talleyrand; 11 juillet

1793, David, rapport et décret sur la fête de la réunion

républicaine du 10 août; du même, autres projets de fêtes; Marie-Joseph Chénier, discours à la Convention, “i 15 brumaire an Il; Danton, 6 frimaire; Anacharsis ÿ Cloots; Condorcet; Lakanal; Robespierre, discours du Fi 18 floréal an II sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains, et sur les Fêtes nationales ; décrets; 20 prairial, fête de l’Être Suprême ; à 26 messidor, fête du 14 Juillet; 11 et 13 messidor, S arrêté de la commission d’Instruction publique et du 111008 comité de Salut public interdisant aux théâtres la reproduction de ces fêtes ; les Fédérations; Cette heure inoubliable, nous voulons qu’elle revive. - Nous voulons que le peuple puisse encore une fois goù- ter cette ivresse fraternelle, ce réveil de la liberté. C’est l’espoir de cette heure qui m’avait fait rêver pour le peuple de spectacles dramatiques, ayant pour conclu5 sion des fêtes populaires, non pas jouées sur la scène, k et réservées aux acteurs, mais où le public entier eût pris part : « C’est ici, écrivais-je à la fin du 14 juillet, la fête du Peuple d’hier et d’aujourd’hui, du Peuple éternel. Pour qu’elle prît tout son sens, il faudrait que le ; public lui-même y participât, qu’il se donnât à lui-même le spectacle de son triomphe, qu’il se mélàt aux chants et aux danses de la fin, que le Peuple devint acteur lui-même dans la fête du Peuple. » (1) — Mais ceci est encore du théâtre; et si le grand mouvement social qui nous emporte s’achève, si le peuple atteint enfin à la souveraineté, il y a mieux à faire pour lui que des théâtres. Embellissons sa Ë , vie publique, donnons-lui par des fêtes conscience de sa personnalité, glorifions la Vie. Je ne parle pas seulement de ces solennités triomphales, À où la Révolution voulait transfigurer ses propres actions, k et dont la Belgique et la Suisse ont encore conservé, ou 4 repris la tradition : la première, par ses puissantes manihi: festations politiques, d’où le souci de l’art n’est point (1) Le 14 Juillet. — Scène Finale (Fête du Peuple).

absent, — l’autre surtout, par ses fêtes dramatiques en plein air, où des milliers d’hommes prennent part, soutenus par l’orgueil et l’amour de la petite patrie : — repré- sentations vraiment monumentales, qui sont peut-être à l’heure actuelle ce qui donne le mieux l’idée des spectacles

Mais il est des fêtes plus simples; et nous n’avons pas à besoin, comme dit Rousseau,

de renvoyer aux jeux des anciens Grecs : il en est de plus modernes, il en est d’existants encore. Nous avons tous les ans des revues, des prix publics, des rois dè l’arquebuse, du canon, de la navigation. On ne peut trop multiplier des établissements si utiles et si agréables; on ne peut trop avoir de semblables rois.

Les plus simples de ces fêtes sont peut-être les meilleures. Et Morel, qui reprend, sans s’en douter, une idée de Rousseau, — Morel a bien raison d’ouvrir son théâtre

La danse se perd en France, et, surtout à Paris, réservée à des établissements louches, elle n’est plus que prétexte à des obscé- nités. Il serait fort moral que les jeunes gens puissent connaître des jeunes filles, la rencontre ayant lieu ailleurs que dans la rue, et sans que l’endroit couvert soit dangereux; enfin, la danse, c’est un plaisir réel, vif, et l’un des plaisirs les plus sains à tout point de vue, elle est un grand excitant à la gaîté et ne dégénère guère en vice. — Mais le peuple ne sait plus danser? Il faut donc lui .

« Est-ce donc à ce bel objet que doit aboutir l’effort grandiose de notre civilisation ? », diront dédaigneusement les artistes ; « et le terme du théâtre et de l’art populaire est-il l’anéantissement du théâtre et de l’art ? » — Peut-être. Mais qu’ils se tranquillisent : c’est là un idéal, où il est douteux que nous arrivions jamais, car il supposerait un bonheur - dans la vie, que nous ne pouvons nous flatter d’atteindre. Le plus grand des artistes de notre temps, Wagner, n’a pas craint de dire avec une amère franchise, que « si nous avions la vie, nous n’aurions pas besoin d’art. L’art commence exactement au point où finit la vie. Quand elle ne

(1) Eugène Morel : Projet de théâtres populaires.

a nous offre plus rien, nous crions par l’œuvre d’art : « Je Ë voudrais ! » Je ne comprends pas comment un homme vrai- ) ment heureux peut avoir l’idée de faire de l’art… L’art est Là un aveu de notre impuissance… L’art n’est qu’un désir. 3 Pour ravoir ma jeunesse, ma santé, pour jouir de la nature, 4) pour une femme qui m’aimerait sans réserve, pour de FR beaux enfants, je donne tout mon art ! Le voilà ! donne- : moi le reste. » (1) — Si seulement nous arrivions à donner à un peu de « ce reste » aux malheureux, à mettre un peu 1 de joie dans la vie, et que ce füt aux dépens de l’art, nous ne le regretterions pas. 4 Je sais de quels liens le cœur est enlacé par le charme du #4 passé. Mais faut-il s’hypnotiser dans la contemplation vaine $ de la beauté qui fut, et dans l’effort inutile pour la ressus- ( citer? Ne soyez pas si timorés. Ne tremblez pas autour de

vos Louvres et de vos bibliothèques, dans la crainte de les

1 perdre. Regardez moins derrière vous, et davantage devant. | Tout passe. Qu’importe? Ayons le courage de vivre et de d 4 mourir, et de laisser les choses vivre et mourir comme A nous, autour de nous, sans vouloir immortaliser les choses LR mortelles, et sans attacher l’avenir au cadavre des siècles « QU morts. Ce qui a été, a été; et nous cherchons en vain à en fs réchauffer l’ombre. Les œuvres meurent comme les 4 : hommes. Œuvres écrites ou œuvres peintes, tragédie de £ * Racine ou campanile San Marco, elles s’effritent et croulent. l’E Même ce qui dure le plus : les génies, disparaissent. Ils 14 pâlissent peu à peu. Ce sont comme de grands mondes, 0 qui dans la nuit de l’Espace se refroidissent et s’éteignent. Il est vain de le déplorer et plus vain de le nier. Pourquoi fs Dante et Shakespeare même échapperaient-ils à la loi comIE; mune ? Pourquoi ne mourraient-ils pas comme de simples és - hommes ? Ce qui importe, ce n’est pas ce qui fut, c’est ce \l qui sera; ce n’est pas que la mort s’arrête, mais que la vie fl éternellement renaisse. Et vive Ja mort, si elle est néces1 k saire à fonder la vie nouvelle! Loin de la retarder, hâtonsK la plutôt. Puisse l’art populaire s’élever sur les ruines du

Mais pour que cet art populaire triomphe, ce n’est pas assez des seuls efforts de l’art. — « Un jour », raconte | Mazzini, — il était tout jeune encore, et voulait se consacrer aux lettres, — « un jour, je pensai que pour qu’il y eût un art, il fallait qu’il y eùt un peuple; et l’Italie d’alors n’en était pas un. Sans patrie et sans liberté, nous ne pouvions pas avoir d’art. Il fallait donc se vouer d’abord au problème : Aurons-nous une patrie ? et tâcher de la créer. Ensuite, l’art italien fleurirait sur nos tombes. » — A notre tour, nous disons : Vous voulez un art du peuple? Commencez par avoir un peuple, un peuple qui ait l’esprit assez libre pour en jouir, un peuple qui ait des loisirs, que n’écrase pas la misère, le travail sans répit, un peuple que n’abrutissent pas toutes les superstitions, les fanatismes de droite et de gauche, un peuple maître de soi, et vainqueur du combat qui se livre aujourd’hui. Faust l’a dit

Au commencement, est l’Action.

I. — Textes de la Révolution relatifs aux théâtres et aux fêtes du peuple ;

Séance de la Convention nationale du 2 août 1793,

Discours prononcé à la Convention nationale par Marie-Joseph Chénier, député du département de Seineet-Oise, le 15 brumaire an II, — 5 novembre 1793;

Rapport et projet de décret formant un plan général d’instruction publique, par G. Bouquier, membre de la ; Convention nationale et du Comité d’instruction, — général d’instruction publique; section IV, du dernier

Écrit d’Anacharsis Cloots, cultivateur et député du département de l’Oise, — nivôse an II, — décembre 179;

Séance de la Convention nationale, du 4 pluviôse an Il, — 33 janvier 1794, — président Vadier ; décret ;

74 Affiche des spectacles du même jour ;

an ; Comité de Salut public. — 20 ventôse an II, — 10 mars 114 Comité de Salut public. — 5 floréal an II, — 24 avril

38 Séance de la Convention nationale, du 18 floréal +15 an Il, — 7 mai 1794, — discours de Robespierre sur les | 0 ‘ rapports des idées religièuses et morales avec les prin- || 2 cipes républicains et sur les fêtes nationales ; |: 0 Dans ce discours, proposition de décret sur les fêtes “4 Comité de Salut public. — 21 floréal an II, — 10 mai 4 Comité de Salut public. — 25 floréal an II, — 14 mai ‘

1% Comité de Salut public. — 27 floréal an II, — 16 mai 4: Comité de Salut public. — 18 prairial an Il, — 6 juin Ni Commission d’instruction publique. — 5 messidor | 2° Commission d’instruction publique. — 11 messidor h: ë an II, — 29 juin 1594; — Fêtes à l’Être Suprême; pièces Me dramatiques ; rapport et arrêté (approuvé par le Comité |: de Salut public, le 13 messidor);

RE an Il, — 9 juillet 17994, — Rapport et projet d’arrêté au He: Comité de Salut public pour la fête du 26 messidor, | époque anniversaire du 14 Juillet ; | 4 Vu et approuvé le 21 messidor ; 1H II. — Plans des fêtes de David; 2 1. — Rapport et décret sur la fête de la réunion répu4 - blicaine du 10 août, présenté à la Convention nationale, RE | II, — Rapport sur la fête de la reprise de Toulon. — | III. — Rapport sur la Fête de l’Être Suprême. —

IV. — Rapport sur la fête de Bara et Viala. — 23 messidor an II, — 11 juillet 94;

III. — Les représentations de mai (maggi) en Toscane ;

IV. — Le Théâtre du Peuple de Bussang ;

V. — Textes relatifs aux travaux de la Revue d’art dramatique pour fonder à Paris un théâtre du

Projet de circulaire rédigé en mars-avril 1899, pour provoquer la réunion d’un Congrès international de

Projet de théâtre populaire à Paris;

Le Théâtre populaire de Belleville; . Le Théâtre du Peuple de Clichy ; Le Théâtre du Peuple de Neuvy-sur-Loire (Nièvre) ; Cinquième cahier de la cinquième série, un cahier jaune de 168 pages, bon à tirer du mardi 8 décembre GEORGES CLEMENCEAU. — Discours pour la liberté ; Un des événements les plus intéressants des récentes : opérations politiques parlementaires est la remontée constante et graduelle, raisonnée, de M. Clemenceau.

M. Clemenceau a été élu sénateur du Var le dimanche

6 avril 1902. Nous publions ci-après le texte officiel du

discours prononcé par lui au Sénat dans la séance du

mardi 17 novembre dernier pour la défense des libertés communes contre les usurpations de l’État ;

LE. Georges Clemenceau, — discours pour la liberté, — Fe prononcé au Sénat dans la séance du mardi 17

‘#4 Sénat, session extraordinaire de 1903, compte rendu in ) 4 extenso, neuvième séance, séance du mardi 17 novembre. ÿ — Journal officiel du mercredi 18 novembre 1903 ; de Suite de la première délibération : 1° sur la proposition 124) de loi de M. Béraud et plusieurs de ses collègues, tendant ‘4 à l’abrogation du chapitre premier du titre II de la loi du 114 4 15 mars 1850 sur l’enseignement ; »° sur le projet de loi sur } l’enseignement secondaire libre : M. le président. — Article 2, n texte nouveau, à titre d’amendement proposé par M. Louis % Chaumié, ministre de l’instruction publique et des beauxarts. — Retrait de l’amendement par son auteur.— Article 2 #4 de la commission : MM. de Lamarzelle, Clemenceau. —

4 discours de M. Clemenceau d’après le Journal offi14 ciel ;

; M. le Président. — La parole est à M. Clemenceau.

: M. Clemenceau. — Messieurs, cette longue et grave discussion aboutira-t-elle enfin à des résolutions de clarté ? Je voudrais, pour ma part, y contribuer de mon modeste effort, d’autant plus obstinément que la confusion des idées, des partis, paraît plus grande. Un bulletin de liberté générale va se rencontrer avec le bulletin d’hommes qui

ï ne réclament la liberté que pour eux-mêmes. /Très bien !

3 très bien ! à gauche. — Rumeur à droite) à Je repousse l’omnipotence de l’État laïque parce que j’y

: vois une tyrannie; d’autres la repoussent parce que ce

À n’est pas leur tyrannie. /Très bien! à gauche)

J Lorsque nous examinerons la question des garanties de

la liberté, je me trouverai en désaccord absolu avec eux et j’aurai la joie de me retrouver avec mes amis.

M. de Lamarzelle. — Nous avons souvent confondu nos votes ensemble dans notre jeunesse, monsieur Clemenceau,

M. Clemenceau. — Vous voyez que je n’hésite pas à les confondre de nouveau lorsque ma conscience l’ordonne. {Très bien ! à droite)

M. l’amiral de Cuverville. — La liberté pour tous.

M. Clemenceau, s’adressant à la gauche.— Vous voulez, mes chers amis, enlever le pouvoir politique aux ennemis de la République : c’est quelque chose; ce n’est pas assez, parce que le pouvoir politique est éphémère et passe ; je veux encore enlever le pouvoir sur les âmes et je ne puis le faire que par la liberté, parce que l’âme ne se rend pas à la contrainte. /Très bien! à gauche)

Si la contrainte avait pu prévaloir, l’Église serait mai-

… tresse du monde. Je profite de la leçon.

Ma préoccupation ici, celle qui me guidera au cours de mes observations est unique ; je veux préserver de toute

_ atteinte dans la République l’idéal républicain de libération

._ humaine; je veux montrer que la défense républicaine ne peut marcher de pair qu’avec le maintien intégral, le

_ développement du droit républicain.

Messieurs, définissons les termes. Dans l’enseignement,

comme dans toutes les autres parties de la construction

  • politique tout dérive de deux principes primordiaux : l’autorité et la liberté. Ce sont les mêmes mots, ce sont deux ‘ conceptions absolument différentes et absolument contraires dans la monarchie et dans la République.

Dans la monarchie, l’autorité vient d’en haut; c’est une délégation du pouvoir divin; la liberté, je serais bien embarrassé de la définir ; elle n’existe pas; mettons que, de temps à autre, le souverain peut avoir des accès de

Dans la République, la liberté c’est le droit commun de chacun ; et l’autorité, — ici je me tourne du côté de mes

14 amis, — ne peut être que la garantie de la liberté de chaRE cun. /Très bien ! à gauche)

1 Seulement, il se produit une circonstance qui modifie

12 quelque peu la position de chacun.

HE: Les républicains ont renversé la monarchie au nom de

110 la liberté. Puis, maîtres de l’autorité, ils ont éprouvé

de: quelque peine à se dessaisir d’une puissance qui n’a pu

FR: sauver la monarchie.

j 1 Et, d’autre part, des monarchistes qui n’avaient jamais

ï k accordé la liberté, ne pouvaient faire autrement que de la

‘4 réclamer dans l’opposition. De là une interversion des 4 rôles, et c’est précisément ce qui m’amène à expliquer à ‘ts mes collègues comment, tout à l’heure, mon bulletin va se : 20 trouver confondu, pour un très court instant, avec ceux de U la droite.

LE plus loin :

‘1 Oui! nous avons guillotiné le roi, vive l’État-roi ! Nous 1% avons détrôné le pape, vive l’EÉtat-pape ! Nous chassons M. Dieu, comme disent ces messieurs de la droite, vive l’État- PRE Messieurs, je ne suis pas de cette monarchie, je ne suis FA. pas de ce pontificat. /Très bien ! très bien!)

ii L’État, je le connais : il a une longue histoire, toute de SA meurtre et de sang. Tous les crimes qui se sont accomplis Hi à dans le monde, les massacres, les guerres, les manquements 10 à la foi jurée, les bûchers, les supplices, les tortures, tout 1 0 a été justifié par l’intérêt de l’État, par la raison d’État. ‘3 {Assentiment sur divers bancs}

5% L’État a une longue histoire; elle est toute de sang.

‘3 : Je ne dirai pas, par principe républicain, qu’il y a eu de 1h bons rois, — cela ferait trop plaisir à ces messieurs de la PE. droite, {Rires) — mais cependant je dirai qu’il y a eu des

à M. Victor Leydet. — L’exception confirme la règle.

; M. Clemenceau. — Il y a eu des papes religieux ; /Voujé veaux rires) il se peut qu’il y en ait eu qui se soient essayés 4 0 à la tolérance. L’État est de sa nature implacable, il n’a ‘

pas d’âme, il n’a pas d’entrailles, il est sourd au cri de la pitié; on n’émeut pas l’État, on ne peut pas l’apitoyer. | Parce que je suis l’ennemi du roi, de l’empereur et du pape, je suis l’ennemi de l’État omnipotent, souverain maître de l’humanité.

En vérité, croyez-vous que j’aie quitté la monarchie, que j’aie renoncé à cette antique providence qui tient les clefs de l’enfer et du paradis, à l’évangile de douceur et de charité qui fut proclamé sur la montagne, pour adorer le monstre État tout dégouttant de sang humain, qui est responsable de toutes les abominations dont a gémi et dont gémit encore l’humanité ?

Hier ne nous disait-on pas que l’État était supérieur à la justice ? Je ne suis pas le sujet de cet État; et si vous regardez les chrétiens, les catholiques, quelle leçon pour

Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi et comment les chrétiens, qui furent une liberté dans le cirque, en étaient arrivés à traduire le précepte : « Aimez-vous les uns les autres » par des massacres, par des büchers ?

La question est intéressante, messieurs, parce qu’elle est pleine d’enseignements pour vous à cette heure.

Eh bien, je vais vous le dire. C’est qu’ils ont été victimes de la même illusion que vous : ils ont voulu être l’État. {Très bien! très bien!) Le christianisme était une chose admirable, un des plus beaux élans qu’on ait vus dans le monde, jusqu’au jour où les chrétiens ont cru trouver dans l’État une force pour leur propagande. Ce jour-là le christianisme a sombré, il n’a plus été qu’une corporation de domination par le fer et le feu : il a été la pire tyrannie que le monde ait connue, et aujourd’hui, bien que murmurant encore les paroles qui leur vienrient de la tradition, les catholiques n’aspirent à rien qu’à reconquérir le pouvoir politique pour refuser les libertés qu’ils nous demandent aujourd’hui, c’est-à-dire pour continuer contre vous l’oppression d’autrefois. /Protestations à droite. — Applaudissements à l’extrême gauche et sur plusieurs bancs à

| 1 cinquième cahier de la cinquième série : et ainsi de suite, il faudrait tout citer ; la forme même F de Clemenceau, toute vive et soudaine, procédant par

bonds, formules, allusions, attaques et passages, rend

très diflicile de choisir des citations; péroraison : k Vous me rendrez cette justice, qu’en m’élevant au-dessus des considérations de groupes et d’amitiés, j’ai uniquement | cherché à servir, dans la mesure de mes forces, l’idée répu- \ blicaine. Cette idée, je la résume d’un mot. 1e Messieurs, le monde est à la force, le monde est aux conflits, aux luttes d’intérêts; mais, sous ces luttes sauvages 2 d’appétits plus ou moins furieux, dans la profondeur des ÿ masses, une idée a surgi qui meut les hommes et les pousse à la conquête d’une société meilleure : c’est l’idée du droit ‘ | humain, l’idée du droit de l’homme, de l’homme grandi en 4 roi, en souverain, dont la souveraineté ne connaît de limites 14 que la souveraineté des autres. C’est cette idée qui a changé la société depuis les temps anciens, qui en a fait ce qu’elle . est aujourd’hui; c’est en elle qu’est la force de l’avenir; ; elle est notre palladium, c’est l’idée que nous ne devons $ jamais, quoi qu’il arrive, déserter. Jamais, pour ma part, je ne permettrai qu’elle passe de E ce côté /la droite) de l’Assemblée. C’est avec elle qu’est la force de l’avenir. Nous avons été vainqueurs parce que ki nous l’avions avec nous, parce que nous détenions cette Ë grande idée du droit où la justice et la liberté se rencon- ë irent. On l’a invoquée contre nous; mais comme ce m’était 1 8 que le déguisement d’une réalité de privilège, la force est | restée de notre côté. | Nos pères ont fait, il y a eent ans passés, une révolution | de droit dans le monde. Pour les continuer, nous ne pou- ‘t vons que maintenir et développer la notion de droit qu’ils 44 nous ont léguée ; et comment développer le droit, si ce n’est 11 par le développement de l’homme qui en est la substance ? de C’est pourquoi le mot d’ordre de cette civilisation moderne k que la Révolution a fondée et que le Syllabus maudit, ne peut être, à travers toutes les incertitudes d’une si longue 1 44 bataille, que de libérer, de grandir, d’accroître l’homme

toujours. /Très bien! très bien! et applaudissements. — L’orateur, en retournant à sa place, reçoit les félicitations d’un grand nombre de ses collègues.)

Avant tout commentaire nous devons publier ici un article du Bloc, première année, numéro 30, dimanche 18 août 1901, qui fait corps avec le discours que l’on vient de lire; le Bloc était sous-intitulé gazette hebdomadaire :

GEORGES CLEMENCEAU. — Croire ou savoir ;

Les deux maîtres. — Devine si tu peux, et choisis si tu l’oses’ — Questions d’intérêts. — La liberté de l’éducation. — Unité ou duplicité de l’enseignement. — La double pratique. — La beauté d’agir ;

dans le même cahier : ;

Le droit des fonctionnaires, avertissement bref; GustTAvE HERvÉ. — Le droit des fonctionnaires, — un

article paru dans le Travailleur Socialiste de l’Yonne,

numéro du samedi 16 mai 1903;

Cahiers de la Quinzaine. — Jeudi 3 décembre 1903, une note de l’Aurore sur le rappel de MM. Buret et

En même temps que se poursuivait pour et contre la liberté de l’enseignement le débat dont nous constituons peu à peu un dossier, un débat s’engageait, quise continuera sans doute quelque jour, pour et contre les libertés nationales et internationales ; nous réunissons aujourd’hui les premières pièces de ce nouveau dossier :

! conformément à notre institution, nous publions, après

he: cinquième cahier de la cinquième série

FA le premier article de M. Clemenceau, la réponse de

: N M. Francis de Pressensé.

4 Georges Clemenceau. — D’abord, il faut étre, — un 1 à article paru dans l’Aurore du mercredi 25 novembre

L. Dossier. — Francis de Pressensé. — Une réponse, — À parue dans l’Aurore du jeudi 26 novembre; nous 4 avons reçu de M. Francis de Pressensé la lettre sui14 vante, que nous insérons avec empressement ; datée de Et Paris, le 25 novembre 1903; adressée mon cher ; 24 Clemenceau; signée Francis de Pressensé, député du

4 ; Georges Clemenceau. — Contre la résignation, — un sf article paru dans l’Aurore du vendredi 27 novembre; il Georges Clemenceau. — La paix, — un article paru $ dans l’Aurore du samedi 28 novembre; dont un post-

a réception des parlementaires anglais;

k Bloc, première année, numéro 47, dimanche

: Socialistes de gouvernement et radicaux. — La politique F) coloniale et ses conséquences. — La question de la 4 tout cet article est un article de polémique avec Jaurès sur les matières indiquées à ce sommaire, et originelL lement sur l’attitude, critiquée par Jaurès, de Clemen-

ceau et des anciens radicaux envers Jules Ferry et sa

Jaurès ne me répond pas sur les trente millions des moines. En revanche, bien qu’il ait notablement évolué depuis lors, il lui vient rétrospectivement une envie de prendre la défense de la politique de Jules Ferry contre l’opposition radicale de ce temps et en particulier contre le signataire de ces lignes.

Dossiers, — le Bloc;

LE BLOC, gazette hebdomadaire rédigée par Georges Clemenceau, a paru du 27 janvier 1901, inclus, au 15 mars 1902, inclus. M. Georges Clemenceau signait le Bloc à titre de rédacteur-gérant.

Indications de librairie complètes ; {

M. Louis Lamaud, qui travaillait au Bloc sous la direction de M. Clemenceau, et qui est aujourd’hui rédacteur à la nouvelle Aurore, a bien voulu établir pour nos cahiers le relevé numérique du Bloc et le catalogue analytique sommaire des soixante numéros parus; ce catalogue n’avait jamais été établi; M. Lamaud seul

” pouvait l’établir; ce catalogue analytique sommaire donne véritablement le contenu de la collection;

Louis Lamaud. — Relevé numérique, catalogue anabrtique sommaire du Bloc; numéros et collections;

Nous nous sommes rendus acquéreurs de ces collections et de ces numéros; nous sommes assurés que les unes et les autres ont une grande valeur, et que cette valeur ne pourra que s’accroître à mesure que les collections et que les numéros s’épuiseront ; nous les mettons en vente au bureau des cahiers aux conditions

suivantes, qui sont des conditions économiquement L justes; ces conditions;

| Georges Clemenceau. — À propos de l’arbitrage, — un article publié dans l’Aurore du vendredi 4 dé-

| Cahiers de la Quinzaine ;

Bernard-Lazare et Trarieux, — une communication de M. Clemenceau dans /‘Aurore du jeudi 3 décembre ; : où inclus une lettre de M. Fernand Bernard datée de ( Paris, premier décembre, adressée Monsieur le Séna-

À Nous ne saurions trop engag’er nos abonnés, — parti-

É culièrement ceux qui travaillent et ainsi ont besoin | d’instruments, — et ceux qui se composent une biblic-

k thèque, — à nous commander, pendant qu’il en est temps

; encore, une collection complète du Bloc; à plus forte

: raison ne pouvons-nous trop engager ceux de nos

4 abonnés qui ont acheté les numéros du Bloc en leur

ÿ temps, ou qui ont été abonnés à cette gazette, et qui

à n’ont pas des collections complètes, à compléter leurs

{l Sixième cahier, almanach des cahiers pour La cin-

| quième série, un cahier blanc de 152 pages, bon à tirer

du mardi 22, fini d’imprimer du jeudi 24 décembre 1903 ;

J DANIEL HALÉvY. — Histoire de quatre ans, 1997-

Hermann et Dorothée, IX.

En 1925, l’allemand Ziegler avait réussi à fabriquer de lalbumine, matière organique admirable pour l’alimentation des hommes; les procédés qu’il avait découverts étaient fort coûteux et sans applications industrielles possibles. Mais les chercheurs des deux mondes, animés par l’espoir d’une invention extraordinaire et prodigieusement lucrative, s’appliquèrent au problème, et, très vite, ils trouvxèrent non pas une, mais trois ou quatre solutions pratiques. En 1929, le kilo d’albumine fut vendu 1 franc; en

C’avait d’abord été une clameur enthousiaste. L’humanite avait donc vaincu les servitudes de la terre et de l’usine, elle avait réussi son émancipation. Un ouvrier pourrait

_ gagner sa vie en travaillant quatre, trois ou deux heures

… au lieu de huit, dix ou onze. Mais ce fut bientôt un cri de

_ désarroi : la plus soudaine des révolutions ruinait la

Le pain, les pommes de terre devinrent en trois années des aliments de luxe, des amusements de table, et deux vastes cultures se trouvèrent abandonnées. Les villages furent désertés et les villes encombrées par une multitude immense : tous les paysans, seize millions d’êtres sur trente-cinq qui peuplaient alors la France. La concurrence avilit les salaires et les fit descendre si bas qu’en 1933, dans ] les grandes villes d’Europe, ce fut être bien payé qu’obtenir deux francs pour dix heures de travail. Des miséreux, par centaines de milliers, émigrèrent, sans réfléchir qu’aux Etats-Unis et en Australie la crise était la même. Ces nations interdirent leur entrée et les paquebots ramenèrent les premiers partis.

Il y eut des émeutes dans toutes les grandes villes. On incendia des usines, on massacra des ingénieurs. Incendies

J et massacres ne rendaient pas au paysan l’antique travail RL: de la terre. Les sociétés humaines étaient troublées dans ( { leur vie traditionnelle par la propagation foudroyante d’une

118 Les démagogues, ravis de l’aubaine, emplissaient le F p monde de leurs voix. Soutenus par la formidable colère des | 1 agrariens dépossédés, par la rancœur des urbains déçus ME: après des espoirs inouis, ils dénonçaient la science tou- | 148 jours alliée aux juifs et maniée par eux; ils dénonçaient | b Siméon Kohnson, qui, directeur et propriétaire à peu près

unique du trust des albumines, réalisait dans le désarroi

14 universel une prodigieuse fortune; ils réclamaient que ses

à usines fussent confisquées, que la fabrication des albu-

Ke mines füt interdite. Mais les urbains s’y opposaient. - | ‘4 Alors les démagogues trouvèrent autre chose : ils récla-

i mèrent pour chaque journée de travail un minimum de TR salaire et un maximum de durée. Des manifestations

Le furieuses pressèrent le Parlement qui vota, en une après-

D: midi, la loi des six heures et des six francs. Mais la cona currence agit avec plus de force et de continuité que la

Fe loi : ni les salaires ne s’élevèrent, ni les heures ne dimi4 nuèrent.

ñ Alors les foules signifièrent un désir nouveau : L’Albu- à __ mine gratuite! crièrent-elles; et deux usines sautèrent en 16 une même nuit. Les socialistes commentèrent ce cri obscur.

’ Nationalisons l’albumine, dirent-ils. Et ils déposèrent un qu projet de loi que la Chambre et le Sénat votèrent aussitôt.

2 _ Le trust de Siméon Kohnson fut dépossédé sans indemnité, ( + et l’albumine largement distribuée aux indigents.

14 La mesure eut un succès heureux. Les distributions atté- ‘hi nuèrent la férocité de la concurrence. L’État, directement ‘4 intéressé à restreindre le nombre des indigents, utilisa les :h bénéfices du monopole pour tripler le corps des inspecteurs 14 du travail, et appliquer avec rigueur la loi des six-six. (1) “4 D’autre part, les syndicats ouvriers reprirent quelque \ & @) Telles étaient les abréviations courantes. Le premier chiffre } désignait le nombre des heures occupées, le deuxième le taux du

force et certains d’entre eux obtinrent les cinq-six ou les ; quatre-six. La situation économique retrouva un peu de : stabilité, et la vie devint tolérable. 108

On se félicita du changement survenu. La vie était facile, plus facile qu’elle n’avait jamais été. Grâce à la diminution des heures de travail, le loisir, ce rare privilège d’autrefois, 4 était devenu chose commune. On allait passer quelques instants à l’usine ou au bureau, puis on était libre. Aussi j le nombre des lieux de plaisir avait-il décuplé, et les théä- tres jouaient chaque jour en matinée comme en soirée. La qualité des spectacles était fort basse, les mœurs très dégradées ; mais on respirait, on s’amusait, rendu peu difficile par la rigueur de la crise traversée. Les sages disaient : Il faut laisser à ce nouveau public le temps de faire son éducation; il la fera… Et il ne manquait pas d’op- | timistes qui affirmaient : Nous touchons au but. Le paupé- risme est vaincu. L’émancipation réelle est proche. Mais on pressentit bientôt que cette paix était un répit, et qu’on vivait sur des abîimes. Des maux nouveaux naissaient dans cette humanité nouvelle. L’attention fut d’abord ù L’ordre poursuit le désordre. — Qui est celui qui vient d’Edom, ayant les vêtements leints en rouge ; cet homme magnifiquement vêtu, et qui marche avec tant de L — C’est moi qui parle avec justice, et qui ai tout pouvoir de sauver. — Pourquoi y a-t-il du rouge dans ton vête- k ment, et pourquoi tes habits sont-ils comme les habits de ceux qui foulent au pressoir ? — J’ai été tout seul à fouler au pressoir et aucun homme d’entre les peuples n’a été avec moi; et j’ai marché sur eux dans ma colère, et je les ai foulés dans mon indignation ; leur sang a rejailli sur mes vêtements, et j’ai souillé tous mes habits.

‘1 Septième cahier de la cinquième série, un cahier 14 jaune de 144 pages, bon à tirer du mardi 5 janvier 1904 ; { 5 cahier de courriers ; 18 Henri Micuer. — Notes sur la Hollande et sur à l’intimité; | L: Nos abonnés ne confondront pas avec notre collaborateur Di: M. Henry Michel, qui fait en Sorbonne le cours d’histoire 1.4 des doctrines politiques, et dont nous avons reproduit une fe leçon d’ouverture, Edgar Quinet, en tête de notre cahier 11 Edgar Quinet, vingt-et-unième cahier, premier cahier supplé- 11 mentaire de la quatrième série, — notre nouveau collabo- | K: rateur M. Henri Michel, conservateur de la bibliothèque F Le goût de l’aventure et celui de l’intimité sont peut-être : les deux sentiments primitifs dont les alternances et les E conflits expliqueraient le mieux le rythme de la sensibilité À humaine. Vivre en soi et sortir de soi, c’est toujours l’un : ou l’autre de ces vœux qui préside à toutes les démarches {à des âmes. Aucune passion profonde qui ne soit faite de 4 connu et d’inconnu, de sécurité et de risque, d’intimité qui “1 en est la force et la douceur et de quelque aventure qui en | M È est le mystère, l’audace, le mouvement. La conciliation de j ces contradictoires est la pierre d’achoppement du bonheur | ou le miracle de l’amour. Nos désirs et nos regrets sont faits 2 de leur antinomie, et n’est-ce point là, transportée à la vie ! sentimentale, cette opposition fameuse du sujet et de p.: l’objet qui demeure l’un des problèmes les plus difficiles de he la pensée ? di Je viens de passer quelques semaines en Hollande. Jy hs suis allé voir cette nature hollandaise dont le charme est “1 si spécial et si rare. Promeneur oisif dégagé de toute préocdi cupation d’affaires ou d’étude, je m’y suis simplement mêlé 1h dans les villes à la vie des rues, autant qu’on le peut en

des courses hâtives ; j’y ai parcouru, comme il convient, les à musées admirables de la Haye et d’Amsterdam. Mais je à m’étais promis à l’avance de ne pas tenter de tout voir. La “+ curiosité du détail, ne rien laisser derrière soi qu’on n’y ait ’ un moment arrêté ses yeux, est un souci un peu puéril en même temps qu’une entreprise bien fatigante. La multiplicité des impressions ne fit jamais les longs souvenirs, et tout voir est peut-être le meilleur moyen de tout oublier. Il est à la fois bien plus sage et bien plus aisé de laisser les impressions venir d’elles-mêmes sans les trop chercher, et de se résigner à ne connaître des choses que ce qu’onen retient quand on ne les regarde pas tout exprès. Après tout, cela n’est-il pas l’essentiel, ce qui se répète, ce qui s’impose de soi-même à nos yeux et à notre pensée, l’âme partout présente du pays visité ? Or l’essentiel, en Hollande, c’est précisément le goût et comme la culture de l’intimité. Aucun peuple ne l’eut plus naturellement, d’une façon plus profonde, plus délicate. Le pays lui-même y convie. Conquis sur la mer, il faut sans relâche le défendre contre elle, et cette patrie que l’homme dut en quelque sorte créer de proche en proche par ses efforts et par son industrie, dont la conservation lui coûte tant de soucis et tant de labeurs, en est d’autant plus jalousement sienne. Avec son ciel voilé de nuages, ses eaux tranquilles, ses basses prairies semées de troupeaux, ses moulins qui tournent, ses barques qui glissent, ses horizons fermés au loin par la blonde ondulation des dunes ou la ligne sérieuse d’une digue, la Hollande tout entière est comme une vaste demeure close, pleine d’air, d’ombres et de lumière, desilence et de mouvement. Bien que l’espace y soit très libre et le pays partout découvert, l’homme ici a toujours l’impression d’être étroitement et doucement chez lui. Tous les tableaux des maitres hollandais, — si l’on en excepte Rembrandt et Ruysdaël dont il faut parler à part, — même les paysages, même les marines ont l’air de tableaux d’intérieur. Mais c’est un intérieur spacieux, élargi jusqu’à l’horizon, meublé d’arbres faire entrer le ciel et la mer et la campagne illimitée. Tout y est sérieux, recueilli, profond, et cependant heureux et

|:17 Lebeau et Tharaud 14 souriant et jamais austère. Là même où l’homme est | d La absent, on devine que la vie humaine est le centre et le but 13 des choses, et que la nature y a été vue par des yeux { D et réfléchie par une pensée. C’est un pays fidèle fait pour y 152 méditer ou pour y aimer longuement. | 2 ; « Si, passant de Belgique en Hollande, dit Michelet dans | 1 ses notes de voyage, vous voulez avoir du premier regard | 1 # une impression vraie des Pays-Bas, prenez-les par leur 1 côté le plus aquatique, par Bréda, Rotterdam. » Le conseil D. F est judicieux ; c’est celui d’un grand devin qui nese trompa : 10 guère en ces choses. Je fis mieux que de le suivre; je pris | 5 par un côté encore plus aquatique, par cette curieuse proDr vince de Zélande qui n’est que le limon de trois fleuves et LM où la terre et l’eau sont si bien mélées et confondues qu’on 1:10 ne sait souvent où commence l’une et où finit l’autre. Par LV une interversion d’un charme étrange, de grandes barques LS avec leurs mâts et leur voilure y traversent des prairies | 4 dans les étroites rainures de canaux qu’on ne voit pas, et | ‘1 © parfois des troupeaux de bœufs, les pieds dans l’eau basse 53 où le ciel se reflète, y paraissent brouter une pâture de : La traversée d’Anvers à Rotterdam dure une douzaine S ce Constantinople, 21 juin 1902 | ra Le voyageur qui désire visiter les monastères de l’Athos | 4 doit, à Constantinople, se munir d’une double recomman- (l ‘14 dation. Il lui faut d’abord obtenir du patriarche grec œcu- | 144 ménique une lettre d’introduction pour le conseil des | à moines de la sainte montagne, — le protaton, — qui siège à Qt. Karyès. Depuis l’époque où les empereurs d’Orient ont ï Fr cessé d’être les maîtres suprêmes des couvents, dont beau- à coup s’étaient élevés grâce à leur munificence, le patriarcat 1410 orthodoxe est la seule autorité que reconnaissent les moines tt 14 grecs de l’Athos. Mais à côté des couvents grecs, les plus M: nombreux et les plus vénérables par l’antiquité de leurs

traditions, de riches monastères russes, peuplés d’une véri- é ze table armée de moines, se sont établis dans la presqu’île. 54 Moines grecs et moines russes se disputent l’hégémonie de ni la sainte montagne, et si en principe les moines russes j reconnaissent la suprématie du patriarche grec, il n’est pas L mauvais, nous dit-on, pour être reçu avec beaucoup de ù bonne grâce, d’arriver chez eux avec une lettre du repré- ; sentant du tsar auprès du sultan, — alors M. Zinovief. 4 Dans le caïque qui nous emmenait à travers la Corne # d’Or de la rive de Galata au Phanar, on nous conte que Sa h Sainteté Joachim III avait été deux fois élu patriarche de h Constantinople : une première fois, il y avait de cela une quinzaine d’années, il s’était démis de ses hautes fonctions pour revenir à la vie cénobitique qui avait plus de charme pour lui que les grandeurs du pouvoir. C’est dans son ermitage, près de Lavra, où il s’adonnait aux exercices de piété, à la lecture et au jardinage que, pour la seconde fois, on était venu le prendre pour l’élever au patriarcat. Nous étions naturellement curieux de voir un patriarche dont le désintéressement rappelle des traits de la vie des anciens solitaires. Quand nous arrivâämes au Phanar, — le Vatican de l’église grecque, — tout le palais était en rumeur: des prêtres grecs à la haute toque en forme de cylindre; des moines, des moines, dans la cour, sur les terrasses, sur les marches de l’escalier extérieur… L’aimable secrétaire du patriarcat nous apprit que le patriarche espérait en ce moment même la visite d’un grand-duc de Russie. La visite ne serait pas longue, nous pouvions en attendant nous reposer dans son bureau. Un domestique apporte du café, des cigarettes. Nous fumons cinq, six, dix cigarettes : le grand-duc ne s’annonçait toujours pas. Le patriarche donne l’ordre de nous introduire auprès de lui. Nous traversons une antichambre remplie de prêtres et de moines qui aurait pu sembler modeste si par les fenêtres ouvertes toute la splendeur de la Corne d’Or, un jour d’été éclatant, n’était entrée dans la pièce. Nous sommes introduits auprès de Sa Sainteté, qui se lève : c’est un homme gigantesque, d’une grande beauté, dans la force de l’âge. Au mont Athos nous vimes des barbes merveilleuses : nous

4 ne devions pas en voir de plus belles. Une simple croix [:s0 d’or brille sur sa poitrine. Il nous reçoit debout ; son secré- N. taire lui chuchote d’où nous venons. Alors il s’écrie d’une ‘# voix retentissante qui remplirait Sainte-Sophie, — si D. Sainte-Sophie, hélas, n’était devenue mahométane : F Nous acquiesçcons de la tête. La conversation se serait ‘É ainsi poursuivie quelques minutes en allemand, — Sa SainLe teté Joachim a étudié dans des universités allemandes, — 4 Ù si des roulements de voiture ne s’étaient fait entendre dans ‘a la cour du Phanar. C’est le grand-duc ! Sa Sainteté visible14 ment est émue. Elle nous expédie en hâte. Nous aurons fl “4 notre lettre pour le protaton ! C’est tout ce que nous N:. demandons et nous exécutons une retraite rapide à travers 14 des couloirs bruissants. L’arrivée du grand-duc met le PhaF3 nar sens dessus dessous. Que de péchés de curiosité ce 208 matin-là ! Tous les religieux sont aux fenêtres. Sa Sainteté, 4 Ni dans son cabinet, doit être un peu nerveuse. 4 Quelques jours plus tard Elle réparait le négligé de sa ë réception par une lettre fleurie où Elle nous présentait aux ï épitropes des monastères comme des voyageurs € très 4 pieux, très généreux et très nobles ». \ La seconde lettre de recommandation nécessaire pour d être admis dans les couvents de l’Athos est celle de l’am- à bassadeur de Russie à Constantinople. Fe. Munis de ces deux talismans, nous prenons passage sur Re le vapeur Princesse Olga, parti d’Odessa à destination de F l’Athos, Salonique, Smyrne, Tripoli, Beyrout et Jaffa. Ce K: vapeur est des plus intéressants. C’est un navire de pèleAE rins : pèlerins du mont Athos, pèlerins de Jérusalem. ph: Hommes et femmes sont étendus sur le pont, si serrés que À les matelots ont peine à passer pour le service : moujiks (4 en bottes et en blouse, barbes incultes, odeurs douteuses. :1S Sur le pont de ce navire, c’est tout un morceau de la sainte ‘4 Russie. Beaucoup de ces pèlerins

Butletin de l’Office du Travail, — grèves d’Armen- 2 Dans le neuvième cahier de la quatrième série, almanach , des cahiers pour l’an 1903, nous avons publié, d’après le Bulletin de l’Office du travail de novembre 1902, et sous le faux-titre : courrier de France, un compte rendu de la grève générale des mineurs ; ce compte rendu nous avait été envoyé par notre collaborateur Jean le Clerc; ainsi que nous le lui avons alors demandé, notre collaborateur a continué depuis à dépouiller pour nous le Bulletin de l’Office : du travail; il nous a indiqué récemment ce nouveau compte rendu. Le rédacteur en chef du bulletin, gérant, est Le Bulletin de l’Office du travail de novembre 1903 publiait le compte rendu suivant, sous le titre : la grève des tisseurs d’Armentières et de la région : Le salaire des tisseurs. de toile d’Armentières et de la région avait été fixé par un tarif établi, en 1889, à la suite d’une grève. Ce tarif, plus élevé que celui des établissements similaires des autres centres textiles du Nord, avait subi de nombreuses variations. Sur certains articles, les prix de façon avaient été réduits et la rétribution d’articles nouveaux, non prévus-par ce tarif, ne suffisait pas à compenser les réductions opérées d’autre part. En septembre, se produisirent à Armentières trois grèves partielles, intéressant 320 ouvriers ; deux de ces conflits aboutirent à la consolidation du tarif de 1889 avec maintien des prix consentis pour les articlesnouveaux; la troisième grève, commencée le 21 septembre, durait encore au moment où le Le 30 septembre, dans un établissement, les ouvriers de la « préparation » (dont les salaires, ainsi que ceux des ouvriers de filature, n’avaient pas été fixés par le tarif de 1889, qui ne concernait que le tissage) demandèrent une augmentation de salaire et, ayant essuyé un refus, cessèrent le travail. Le lendemain, le mouvement s’étendit à deux

h. autres tissages d’Armentières; le 2 octobre, les tisseurs

1% proprement dits se mettaient en grève également ; 5 étaMe blissements d’Armentières et 2 d’Houpelines étaient en à. chômage, avec un total de

| Bulletin de l’Office du Travail, couverture, sommaire

À d’un numéro, novembre 1903;

| Nos cahiers sont édités par des souscriptions men-

‘24 suelles régulières et par des souscriptions extraordi-

| (S naires; la souscription ne confère aucune autoritéisur

114 la rédaction ni sur l’administration : ces fonctions

14 souscriptions extraordinaires ; emprunt des cahiers; du me. socialiste de l’espèce dite universitaire ; du collectivisme

normalien ; de l’entraînement ;

Re Le monde est plein d’hommes qui pratiquent l’entrai-

Ya nement; il est encore plus plein d’hommes qui le subis- ‘he | : sent; dans la mentalité, dans la sentimentalité de ceux qui PU. le subissent il y a des vertus et des vices, des bonnes et des AU mauvaises qualités, du dévouement, de la bonté, du sacri- KES aussi de l’abandon ; mais que dirons-nous de ceux qui font dl profession d’exercer un entraînement; le monde est plein qu d’hommes qui d’un cœur léger exercent les ravages des LL démocratiques, populaires; quand je vois des orateurs, des 1 tribuns, des conférenciers, des députés, des sénateurs, le dé grand tribun, des congressistes, des conseillers, muni- ‘sh cipaux, généraux, des commissaires, des officiers de gou- (0 vernement ou de révolution, révolutionnaires ou non he d’étiquette, presque tous bourgeois de vie, quand je les vois

prendre le train, arriver sur un champ de grève, parler, ne faire appel au dévouement de la classe ouvrière, à l’esprit 3 de sacrifice, à tous les sentiments de la solidarité; quand je ” les vois faire appel aux souscriptions, aux contributions, d: aux subventions, aux gros sous des pauvres et des miséra- 1à bles, aux misérables souscriptions de plus pauvres qu’eux; 543 je me demande comment la parole ne leur manque pas, je #2 me demande où ils trouvent le courage, j’entends le cou- 7 rage physique, épidermique, de pérorer, de haranguer ces À foules miséreuses, ce peuple d’hommes hâves, de femmes é émaciées, d’enfants avortés en retard; je sais que l’accueil ‘4 même de ces miséreux paraît donner à leurs entraîneurs 7 comme un blanc-seing d’entraînement; et dans l’affaire d’Armentières ce qu’il y eut de plus prodigieux ce ne fut j pas la formidable inconscience de Jaurès courant aux à champs de grève au sortir des banquets royaux, — comme si des banquets royaux, plus ou moins démocratiques, des représentations et des fêtes royales n’étaient pas éminem- ; ment bourgeoises; — dans les lamentables affaires d’Armentières ce qu’il y eut de plus prodigieux, à beaucoup près, ce fut l’inconscience encore plus formidable de ce peuple, les enthousiasmes fous de ces misérables foules ; ? mais je sais aussi que les acclamations des entraînés n’ont : jamais justifié les entraînements des entraîneurs; l’homme qui demeure dans un palais somptueux sur un champ ‘ d’usines et de mort, le grand patron capitaliste féodal et réactionnaire, le Motte et le Rességuier, est éminemment un homme hors nature; j’entends par là qu’en outre de ; toutes les responsabilités mentales, morales, sociales qu’il 4 encourt, en outre c’est un homme qui ne sent pas la nature, qui ne sent pas, physiquement, l’horreur de la juxtaposition, la profonde incompatibilité, la physique, la naturelle contrariété de son palais et de son usine; ainsi le grand orateur, le grand tribun, le grand entraineur est aussi, à sa manière, un homme hors nature; en outre de toutes les responsabilités mentales, morales, sociales qu’il encourt, en outre c’est un homme qui ne sent pas la nature, qui ne se représente pas la réalité, réellement, qui vit de discours, de phrases, de textes, qui vit sur des livres et des souve-

LE catalogue analytique sommaire

4 nirs livresques, un homme qui ne sent pas, physiquement, 44 l’horreur de la juxtaposition, de la comparaison fatale, la | profonde incompatibilité, la physique, la naturelle contra44 riété de son discours et de son auditoire, de son discours fi palais et de son auditoire usine; je sais qu’il y a tout un 1 à endurcissement professionnel, et qu’un orateur en vient à . faire son discours aussi indifféremment qu’un mauvais ! 1 prêtre célèbre le saint sacrifice de la messe; mais justement 4 3 cet endurcissement professionnel n’est que l’endurcissement on de l’inconscience et de la dureté; comme l’accueil enthou- | siaste fait aux entrainements par les entraînés ne justifie 1 1, pas les entraînements des entraîneurs, non plus l’endurcisPA sement des entraîneurs ne les justifie pas; car si un acte ‘ 4 est délictueux ou criminel en lui-même, par ses caractères” Êxe intrinsèques, le bon accueil qu’il reçoit des innombrables ‘me dupes et des innombrables victimes ne fait pas qu’il est à | juste; et quand un acte est délictueux ou criminel chaque 4 fois, l’innombrable répétition de ce même acte ne fait pas 2108 qu’il est juste; et pas plus la répétition par tout le monde “A que la répétition par l’auteur incriminé; quand même un ue k acte délictueux ou criminel est devenu en usage commun, à ‘fs quand il reçoit l’approbation générale tacite ou formelle, 3% quand il est commis par tout un monde, par toute une A classe, par tout un corps de métier, quand même on devient 4 ridicule de ne le pas commettre, si l’acte est intrinsèque- tition, sociale, aucun usage ne fait qu’il est juste; voilà ce que devraient méditer nos entraîneurs professionnels; si

5 : oubliant un jour l”émoussement de l’habitude, les entrai- À nements du métier, les sophismes de l’intérêt, les commo-

j dités de l’usage, ils contemplaient d’un regard simple la réalité de leur action, la voix leur manquerait; d’un seul

| regard ils sauraient ce qu’ils font; et cessant d’être élo-

‘ quents, ils redeviendraient justes. Heureux l’homme qui sait bafouiller quelquefois, qui ne connaît pas toujours la

fin de sa phrase, et qui n’est pas le maître impeccable de

sa péroraison.

| . Huitième cahier de la cinquième série, un cahier jaune de 160 pages, bon à tirer du mardi 19 janvier | — traduction et notes de L. Lévi; En même temps que ce cahier paraît chez Schleicher : traduction et notes de L. Lévi, premier volume, un volume in-16 à trois francs cinquante, en vente à la librairie des Le livre allemand, que j’ai en mains, porte le titre Il fait un volume in-octavo de 220 pages. Il a eu deux éditions ; la préface de la première édition est datée de l’été de 1879 ; la préface de la deuxième édition est datée de septembre 1884. Le livre est aujourd’hui à peu près introuvable. L’auteur est mort. Autorisée par son fils, M. Brunnemann, notre collaborateur mademoiselle Louise Lévi en avait commencé depuis longtemps la traduction ; la publication du livre traduit en français était impatiemment attendue; mais le traducteur, É engagé lui-même depuis longtemps dans des études personnelles sur la Révolution française, en particulier sur Maximilien Robespierre, ne se contentait pas d’effectuer une transcription littérale ; il a voulu nous donner une traduction annotée ; et ces annotations soigneuses, consciencieuses, ne forment pas la partie la moins importante du Les recherches nécessitées par ce travail personnel ont

(l Dr. Karl Brunnemann #4 ainsi demandé au traducteur un très long temps; ce n’est da pas en quelques années que l’on acquiert de la compétence HE dans l’histoire des vies et des événements les plus consi4n dérables, les plus riches d’actes et de faits, les plus mêélés, De complexes, les plus difficiles et les plus mal connus. É 4 La traduction française fera deux volumes in-16; le DE premier volume seul paraît aujourd’hui; le traducteur et à les éditeurs ont bien voulu mettre à la disposition des à cahiers les bonnes feuilles de ce premier volume : au QE moment où je fais cette annonce, nous ne pouvons dire à È exactement combien il y a de pages, parce qu’il nous manque RU: la feuille de tête et la feuille de la fin; nous l’indiquerons a aussitôt que nous le pourrons. 5 ; Ayant librement à choisir dans le volume, j’ai choisi na pour en faire un cahier les débuts de Maximilien RobesL’Es pierre jusqu’à la Convention. Rien n’est aussi passionnant FE que l’histoire de ces grands hommes dans le temps et à 43 l’âge qu’ils ne sont pas encore des grands hommes, quand HA ils sont des hommes comme tout le monde, quand ils x ” exercent des métiers ordinaires, quand ils occupent des

  • situations ordinaires, et rien n’est aussi passionnant que le | commencement de leur grandeur, leur premier contact avec pe À la réalité d’une grande histoire. | LS Les rectifications, additions, suppressions et corrections | d portées aux errata du volume ont été incorporées par le mn? traducteur au texte qui nous a servi de copie; nous pré- LE sentons donc un texte net. | É Les annotations du traducteur deviennent de plus en plus à abondantes à mesure que l’on avance dans l’ouvrage ; elles ÿ sont plus abondantes encore dans la partie du premier se volume que nous ne reproduisons pas que dans celle que k nous reproduisons ; elles seront sans doute plus importantes [ encore dans le deuxième volume. ù Nous publions ci-après la préface de la première édition | Si quelque chose peut fournir la preuve de la faiblesse humaine, c’est la triste expérience, faite chaque jour

même à toute heure du jour, que le succès est la seule base À du jugement chez la plupart des individus. L’homme qui, : après le coup d’État heureux du 2 décembre, fut encensé dans presque toute l’Europe comme le sauveur de lasociété; k vers lequel se rendaient en foule les potentats d’Europe qui ses pieds; cet homme, dis-je, n’avait recueilli, à la suite des affaires de Strasbourg et de Boulogne, que des haussements d’épaule universels, des sourires compatissants et moqueurs, et les épithètes rien moins que flatteuses d’aventurier et de fou ambitieux. Cette même destinée le ressaisit quand il eut le petit malheur, à Sedan, de ne pas trouver La mort qu’il prétend avoir cherchée au milieu des obus; les chauvins allemands, ces fameux patriotes, qui, peu auparavant, pullulaient empressés autour de lui, tâchant d’attraper au : vol un billet de mille francs, ou la croix de la Légion d’honneur, — naturellement toujours au premier rang, — ne trouvèrent plus de mots assez forts pour exprimer leur dégoût. Et si nous voulons rester sur le sol natal, n’avonsnous pas vu les vaillants qui ont versé, jadis, tout le sang de leur cœur, dans le Palatinat et le Grand-Duché de Bade, pour la liberté et l’unité de l’Allemagne, ne récolter que dédains et sarcasmes, — quand une balle ne les avait pas frappés auparavant? — et celui (1) qui nourrissait encore en lui, à cette époque, la noble pensée de rendre les grandes villes aussi rases que le sol, lorsque, vingt ans plus tard, l’unité allemande, — et non la liberté; car, de liberté, nous n’en avons pas vu sortir beaucoup, depuis lors, — quand cette unité donc fut tombée comme un fruit mür entre ses mains, ne l’avons-nous pas vu encensé et porté aux nues, pour ne pas dire plus, par les jeunes comme par les vieux, par les humbles comme par les puissants? Et son monarque ne l’a-t-il pas fait comte et prince, sans parler d’une dotation de deux millions? C’est que le succès décide précisé- ment, sur notre pauvre globe, de ce qui doit être blanc ou

Et il est de même du grand homme qui fait l’objet de

(1) Bismarck. — Note du traducteur.

‘#0 cette étude. Quand ses ennemis personnels furent parvenus

Ë ; à le faire tomber dans leur piège, les contemporains le

  1. 1 laissèrent impunément couvrir de boue ; et les historiens de

4 à coterie répétèrent avec légèreté et sans le moindre esprit

PE critique ce que les meurtriers avaient semé dans l’univers

k pour couvrir leur forfait. — On ne pouvait attendre mieux

| du poète autrefois libéral des Échappés de la Censure et M. des Immortelles viennoises, (1) depuis qu’il a passé dans le

LÉ camp des nationaux-libéraux et hurlé avec les loups: et il

4 l’a bien montré dans la deuxième partie de son Nouveau

! Plutarque, élucubration qui renferme autant d’inexac-

“| F titudes et de mensonges qu’on peut en apporter à grand

ER: renfort de rhétorique dans 122 pages de format in-octavo.

4 # Il est malheureusement à craindre que, par ses rapports

3 4 * avec une librairie aussi importante que celle de Brockhaus,

| des vues erronées ne trouvent beaucoup d’écho dans le

LR public allemand. C’est le désir d’y remédier et de montrer

4 Robespierre tel qu’il était à ce même public allemand, qui

2 nous met la plume à la main. S’il nous était donné de faire

4 aimer et respecter le nom de Robespierre, nous nous sen-

LU tirions plus que dédommagé de notre peine; car c’est

4 é incontestablement une des plus belles tâches, que de réta-

à blir dans ses droits le mérite méconnu ou insuffisamment

| Maximilien-Marie-Isidore Robespierre ou, plus exacte-

ment, Derobespierre, — car tel était le nom de la famille, :

f sans que cette dernière ait appartenu cependant à la

| noblesse, — naquit à Arras, le 6 mai 1758. Son père, Maxi-

ï (1) Rudolf von Gottschall, qui donna en 1876 une biographie gros-

; sièrement erronée de Robespierre. — Note du traducteur. j

milien-Barthélémy-François Derobespierre, exerçait la pro- Fa fession d’avocat au conseil provincial d’Arras, comme le : grand-père l’avait été avant lui. La famille, originaire d’Irlande, avait émigré sous le règne d’Henri VIII ou d’Édouard VI, à la suite de persécutions religieuses; (1) elle L était devenue propriétaire dans le bourg de Carvin, sur la route d’Arras à Lille; et c’est là que naquit encore le père de Maximilien. Dans la lutte pour la couronne entre les Stuarts catholiques et la maison protestante de Hanovre, les Derobespierre, fidèles à la foi de leurs ancêtres, soutin- ; rent les premiers; et c’est ainsi que nous voyons un oncle de Maximilien grand-maître de la loge écossaise Constance fondée en 1757 à Arras par le prétendant Charles-Édouard Comme toutes les loges écossaises de cette époque, elle avait un but politique et poursuivait spécialement le réta blissement du trône des Stuarts. Quant à la mère de Maximilien, Jacqueline-Marguerite Carrault, elle était la fille d’un brasseur aisé du faubourg de Rouville. Outre Maximilien, qui fut leur premier enfant, le jeune ménage donna encore le jour à deux filles, Charlotte et Henriette, et à un fils, Augustin. En 1765, les enfants eurent le malheur de perdre leur mère, qui mourut d’une maladie de poitrine. Le père avait montré déjà auparavant des dispositions à la mélancolie : la mort de sa compagne l’affecta si profondément qu’on trouva bon de lui conseiller un voyage de distraction. Il partit donc, parcourut ainsi l’Angleterre et l’Allemagne et mourut en 1768, à Munich, le cœur brisé par la perte de l’épouse bien-aimée. (2) (1) D’après E. Hamel (Histoire de Robespierre, tome I), c’est là une simple tradition accréditée par la présence d’un oncle de Maximi lien dans la loge Constance. Au seizième siècle, les branches de la famille Derobespierre étaient déjà fort nombreuses en Artois, L’éminent historien ne combat point d’ailleurs cette tradition, mais il n’a pu découvrir’aucune pièce de nature à l’établir. Quoi qu’il en soit, il y avait dans l’âme profonde et mélancolique de Maximilien quelque chose des races septentrionales, comme l’avait déjà remarqué Louis Blanc. — Note du traducteur. (2) D’après M. E. Hamel, il serait revenu à Arras, après un pre mier voyage en Angleterre et en Allemagne, et il aurait essayé de

L | ‘4 catalogue analytique sommaire mo Maximilien avait hérité quelque peu de la mélancolie 1108 paternelle. Après la mort de ses parents, il devint très AE : sérieux et pensif, dans la conscience de ses devoirs vis-à-

414 vis de ses sœurs et de son frère. Deux tantes paternelles,

À 5 qui n’étaient pas encore mariées, se chargèrent d’abord de

KR l’éducation des deux petites filles, puis on les mit au cou-

4 (4 vent de Tournay, où elles grandirent parmiles filles nobles

il a de la province. Le grand-père maternel prit les fils dans sa

3 maison ; mais Maximilien continua à fréquenter les cours

3 Fe du collège d’Arras, où il passait aux yeux de tous pour un

(AN élève modèle. A ses heures de loisir, au lieu de se distraire

À re par le jeu, comme les autres petits garçons, il élevait des

HR | ‘ oiseaux et en particulier des pigeons.

:4 Son application et sa bonne conduite lui valurent, dès r4 l’âge de onze ans, une bourse au collège Louis-le-Grand, à

k {8 Paris. Cette bourse était à la disposition de l’abbé de Saint-

À 2 Waast d’Arras qui avait été frappé des aptitudes extraor-

k 4 dinaires de l’enfant. Robespierre tint à Paris les promesses

4 14 d’Arras. Il se plongea en particulier dans l’étude de l’Anti-

LA quité, pour laquelle il avait une prédilection, grâce à l’en-

î à eignement du professeur de rhétorique, du savant Hérivaux

“Het qui, estimant fort son travail, aimait à le nommer son

À « Romain », et qui le désigna pour orateur lors d’une visite

A1: que le roi fit au collège, après son couronnement. (1)

4]: A reprendre l’exercice de sa profession; mais en proie à une mélanA colie persistante, il ne put rester dans la ville qui lui rappelait trop.

Hi vivement sa compagne, femme d’une grâce et d’un esprit charRE mants (Biographie Michaud, nouvelle édition); et alla mourir à M: Munich. On a avancé, — mais sans preuves, — qu’il s’était suicidé.

— Note du traducteur.

” : (1) Sur cette harangue adressée au jeune roi Louis XVI, voir 41 E. Hamel, Histoire de Robespierre, tome I. Robespierre, « dont les Fr compositions respiraient toujours une sorte de morale stoïcienne et d’enthousiasme sacré de la liberté », fut choisi comme le meil- È leur élève, dans cette circonstance solennelle. « Son discours, plein à d’allusions mordantes, était plus rempli de remontrances que de

louanges, et signalait au monarque les abus nombreux de son & gouvernement. Soumis au principal, il fut, comme on pense, pro- | 1 fondément modifié, et le royal visiteur en parut, dit-on, satisfait. »

Une autre question intéressante est soulevée par une phrase

F d’un discours de Robespierre aux Jacobins, le premier frimaire-

Nous ne pouvons naturellement établir un sommaire ; d’un livre qui est une narration biographique poussée ï et même, au delà, un livre, une narration d’histoire ” générale ; nous renvoyons au cahier même; deuxième | partie, à l’Assemblée nationale, 1789-1791 ; troisième ; partie, pendant l’Assemblée législative, 1791-1792; Neuvième cahier de la cinquième série, un cahier blanc de 180 pages, bon à tirer du mardi 2, fini d’imprimer du jeudi 4 février 1904 ; deux francs an II, — c’est le grand discours contre les Hébertistes : « J’ai été, dès le collège, un assez mauvais catholique. » Aux historiens qui mettent en doute la sincérité de ces paroles et ont voulu voir dans Robespierre un catholique déguisé, ancré dès le collège dans ia pure orthodoxie, on peut opposer un témoignage fort curieux, celui de l’abbé Proyart, sous-principal du collège Louis-le-Grand : « De tous les exercices qui se pratiquent dans une maison d’éducation, il n’en était point qui coûtassent plus à Robespierre et qui parussen t le contrarier davantage, que ceux qui avaient plus directement la religion pour objet. Ses tantes, avec beaucoup de piété, n’avaient pas réussi à lui en inspirer le goût dans l’enfance ; il ne le prit pas dans un âge plus avancé ; au contraire. La prière, les instructions religieuses, les offices divins, la fréquentation du sacrement de pénitence, tout cela lui était odieux, et la manière dont il s’acquittait de ces devoirs, ne décelait que trop d’opposition de son cœur à leur égard. Obligé de comparaître à ces divers exercices, il y portait l’attitude passive de l’automate. Il fallait qu’il eût des heures à la main, il les avait, mais il n’en tournait pas les feuillets. Ses camarades priaient, il ne remuait pas les lèvres ; ses camarades chantaient, il restait muet; et jusqu’au milieu des saints mystères et au pied de l’autel chargé de la Victime sainte, où la surveillance contenait son extérieur, il était aisé de s’apercevoir que ses affections et ses pensées étaient fort éloignées du Dieu qui s’offrait à ses adorations. » La vie et les crimes de Robespierre, par M. Le Blond de Neuvéglise (l’abbé Proyart), Augsbourg 1795, in-8. — Ainsi, dès l’âge de quinze ou seize ans, Robespierre avait secoué le joug du catholicisme. À sa sortie du collège, il demeura en très bons termes avec l’abbé Proyart, comme avec tous ses anciens professeurs. L’abbé Proyart, fervent royaliste, émigra sous la Révolution. C’est un an après la mort de Robespierre qu’il écrivit contre ce dernier le livre très violent dont nous avons détaché une page. — Note du

à ‘4 Ce roman, sans que je veuille le limiter en le défi14 nissant d’un mot, est essentiellement, éminemment, le a roman d’un musicien; — Charles Péguy; — épigraphe : 4 % quando l’anima tua dentro dormia … 3 & a diradar cominciansi, la spera

del sol debilemente entra per essi. 4

iù #4 L’alba vinceva l’ora mattutina $ N conobbi il tremolar della marina. À 4 C’est au milieu des lourdes ténèbres de cette vie, dans n À la nuït étouffante qui semblait s’épaissir d’heure en heure À 4 autour de lui, que commença de briller, comme une étoile 4 perdue dans les sombres espaces, la lumière qui devait 4 illuminer sa vie : la divine musique. g “È Grand-père venait de donner à ses enfants un vieux 2 piano, dont un de ses clients l’avait prié de le débarrasser, .: et que sa patiente ingéniosité avait remis à peu près en 2 état. Le cadeau n’avait pas été très bien accueilli. Louisa | À trouvait que la chambre était déjà bien assez petite, sans 4 l’encombrer encore; et Melchior dit que papa Jean-Michel d ne s’était pas ruiné : c’était du bois à brûler. Seul, le petit ‘3 Christophe fut joyeux du nouveau venu, sans bien savoir S pourquoi. 11 lui semblait que c’était une boïte magique, 1: pleine d’histoires merveilleuses, comme dans ce livre de Ï contes, — un volume des Mille et une Nuits, — dont NE grand-père lui lisait de temps en temps quelques pages, k qui les enchantaient tous deux. Il avait entendu, le premier

jour, son père, pour essayer les notes, en faire sortir une petite pluie d’arpèges, pareille à celle qu’un souffle de vent Se tiède fait tomber, après une averse, des branches mouillées +4 d’un bois. Il avait battu des mains, et crié : « Encore! »; pi, mais Melchior, dédaigneusement, ferma le piano, disant É

qu’il ne valait rien. Christophe n”insista plus; mais depuis, 1 il rôdait sans cesse autour de l’instrument ; et, dès qu’on : avait le dos tourné, il soulevait le couvercle, et poussait doucement une touche, comme il eût remué du doigt la carapace verte de quelque gros insecte : il voulait faire i sortir la bête enfermée là. Quelquefois, dans sa hâte, il À frappait un peu trop fort; et sa mère lui criait : « Ne te tiendras-tu pas tranquille ? Ne touche pas à tout! »; ou bien, il se pinçait cruellement, en refermant la boîte ; et il faisait de piteuses grimaces, en suçant son doigt meurtri..

Maintenant, sa plus grande joie est quand sa mère doit passer la journée en service, ou faire une course en ville. Il écoute ses pas descendre dans l’escalier : les voilà dans la rue; ils s’éloignent. Il est seul. Il ouvre le piano, il x approche une chaise, il se juche dessus; ses épaules arrivent à hauteur du clavier : c’est assez pour ce qu’il veut. Pourquoi attend-il d’être seul ? Personne ne l’empêcherait de

jouer, pourvu qu’il ne fasse pas trop de bruit. Mais il a honte devant les autres, il n’ose pas. Et puis, on cause, on se remue; cela gâte le plaisir. C’est tellement plus beau, quand on est seul ! — Christophe retient son souffle, pour que ce soit plus silencieux encore, et aussi parce qu’il est un peu ému, comme s’il allait tirer un coup de canon. Le cœur lui bat, en appuyant le doigt sur la touche; quelquefois, il le relève, après l’avoir enfoncé à moitié, pour le poser sur une autre. Sait-on ce qui va sortir de celle-ci, plutôt que de celle-là ? — Tout à coup, le son monte; il y y en a d’autres qui grondent. L’enfant les écoute longuement, un à un, diminuer et s’éteindre ; ils se balancent comme les cloches, quand on est dans les champs, et que le vent les apporte et les éloigne tour à tour ; puis, quand on prête l’oreille, on entend dans le lointain d’autres voix différentes, qui se mêlent et tournent, comme des vols

|. 0 d’insectes; elles ont l’air de vous appeler, de vous attirer

1:08 au loin… loin… de plus en plus loin, dans des retraites

: ‘1 mystérieuses, où elles plongent et s’enfoncent… Les voilà

Û disparues !. Non! elles murmurent encore. Un petit bat-

à (f 1 tement d’ailes !. — Que tout cela est étrange ! Ce sont

s comme des esprits. Qu’ils obéissent ainsi, qu’ils soient

D. tenus captifs dans cette vieille caisse, voilà qui ne s’explique

3 4 Mais le plus beau de tout, c’est quand on met deux doigts

{28 sur deux touches à la fois. Jamais on ne sait au juste ce

‘4 qui va se passer. Quelquefois les deux esprits sont enne-

| 2 mis ; ils s’irritent, ils se frappent, ils se haïssent, ils bour-

4 donnent d’un air vexé; leur voix s’enfle ; elle crie, tantôt

‘4 avec colère, tantôt avec douleur. Christophe adore cela :

| “0h on dirait des monstres enchaînés, qui mordent leurs liens,

} ° qui heurtent les parois de leur prison ; il semble qu’ils vont

1 1 les rompre, et faire irruption au dehors, comme ceux dont

: 5 parle le livre de contes, les génies emprisonnés dans des

nn: coffrets arabes sous le sceau de Salomon. — D’autres vous

4 ‘à flattent ; ils tâächent de vous enjôler ; mais on sent qu’ils ne

  • 4 demandent qu’à mordre, et qu’ils ont la fièvre. Christophe

4 ne sait pas ce qu’ils veulent ; mais ils l’attirent, et le

  1. 4 troublent ; ils le font presque rougir. — Et d’autres fois ,
  • | encore, il y a des notes qui s’aiment ; les sons s’enlacent,

2 4 comme on fait avec les bras, quand on se baise ; ils sont

ë M gracieux et doux. Ce sont les bons esprits; ils ont des

4 figures souriantes et sans rides ; ils aiment le petit Chris-

à 4, : tophe, et le petit Christophe les aime; il a les larmes aux

; Ne : yeux de les entendre, et il ne se lasse pas de les rappeler. |

ÿ FÈ Ils sont ses amis, ses chers et tendres amis…

L Ainsi l’enfant se promène dans la forêt des sons, et il |

Ë sent autour de lui des milliers de forces inconnues, qui | ‘à le guettent et l’appellent, pour le caresser, ou pour le ,

4 Un jour, Melchior le surprit ainsi. Il le fit tressauter de

: : peur avec sa grosse voix. Christophe, se croyant en faute, à

  • porta précipitamment ses mains à ses oreilles, pour les pré- | +1 server des redoutables claques. Mais Melchior ne grondait ;

l’es pas, par extraordinaire ; il était de bonne humeur, il riait.

— Cela t’intéresse donc, gamin ? demanda-t-il, en lui di tapant amicalement la tête. Veux-lu que je t’apprenne à te S’il le voulait !.. Il murmura que oui, ravi. Ils s’assirent ii tous deux devant le piano, Christophe juché, cette fois, sur #1 une pile de gros livres ; et, très attentif, il prit sa première 1} leçon. Il apprit d’abord que ces esprits bourdonnanis Dust avaient de singuliers noms, des noms à la chinoise, d’une
seule syllabe, ou même d’une seule lettre. Il en fut étonné, DR il les imaginait autres : de beaux noms caressanis,
comme les princesses des contes de fées. IL n’aimait pas 4, la familiarité avec laquelle son père en parlait. Du reste, l quand Melchior les évoquait, ce n’étaient plus les mêmes ni êtres ; ils prenaient un air indifférent, en se déroulant sous ] ses doigts. Cependant Christophe fut content d’apprendre les rapports qu’il y avait entre eux, leur hiérarchie, ces gammes qui ressemblent à un roi, commandant une armée, : ou à une troupe de nègres attachés à la file. IL vit avec étonnement que chaque soldat, ou chaque nègre, pouvait devenir à son tour monarque, ou tête de colonne d’une troupe semblable et même qu’on pouvait en dérouler des bataillons entiers du haut en bas du clavier. Il s’amusait à tenir le fil qui les faisait marcher. Mais tout cela était devenu plus puéril que ce qu’il voyait d’abord : il ne retrouvait plus sa forêt enchantée. Pourtant il s’appliquait ; Car ce n’était pas ennuyeux, et il était surpris de la patience de son père. Melchior ne se lassait point; il lui faisait répéter la même chose dix fois. Christophe ne s’expliquait pas qu’il se donnäât tant de peine : son père l’aimait donc? Qu’il était bon! L’enfant travaillait, le cœur plein de É 11 eût été moins docile, s’il avait su ce qui se passait dans la tête de son maître. e la faccia del sol nascere ombrata

F1 Dixième cahier de la cinquième série, un cahier blanc : de 188 pages, bon à tirer du mardi 16, fini d’imprimer a du jeudi 18 février 1904 ; deux francs | Romain RoLLAND. — Jean-Christophe.— II. — Le ; h première partie; la mort de Jean-Michel; 1 4 Quelques années ont passé. Christophe va avoir onze Mn :. ans. Il continue son éducation musicale. IL apprend l’har5 monie avec Florian Holzer, l”organiste de Saint-Martin, un - FL ami de grand-père, qui est un homme très savant, et qui nt | lui enseigne que les accords, les successions d’accords 0 qu’il aime le mieux, des harmonies qui lui caressent dou-

cement l’oreille et le cœur, et qu’il ne peut entendre sans

} 4 qu’un petit frisson lui coure le long de l’échine sont mauvais ; # et défendus. Quand il demande pourquoi, il n’y a d’autre Dix réponse, sinon que c’est ainsi: la règle les défend. Comme Æ il est naturellement indiscipliné, il ne les en aime que Fe mieux. Sa joie est d’en trouver des exemples chez les 4 ; grands musiciens qu’on admire, et de les apporter à grand- ù père, ou à son maître. À cela, grand-père répond que, chez ki \ les grands musiciens, c’est admirable, et que Beethoven ou M: Bach pouvaient tout se permettre. Le maître, moins conci- #2 liant, se fâche, et dit aigrement que ce n’est pas ce qu’ils dN ont fait de mieux. 1 4 Christophe a ses entrées aux concerts et au théâtre ; il d > apprend à toucher un peu de tous les instruments. Il est ; : même d’une jolie force déjà sur le violon; et son père a , imaginé de lui faire donner un pupitre à l’orchestre. Il y |

  • -Jà tient si bien sa partie, qu’après quelques mois de stage, il a d été nommé officiellement second violon du Hof Musik | . Verein. Ainsi, il commence à gagner sa vie; et ce n’est pas | 4 trop tôt; car les affaires se gâtent de plus en plus à la ‘ : maison. L’intempérance de Melchior a empiré, et le grand- à père vieillit. É

Christophe se rend compte des tristesses de la situation ; il a déjà l’air sérieux et soucieux d’un petit homme. IL s’acquitte vaillamment de sa tâche, bien qu’elle ne l’intéresse guère, et qu’il tombe de sommeil, le soir, à l’orchestre, parce qu’il est tard, et qu’il s’ennuie. Le théâtre ne lui cause plus l’émotion d’autrefois, quand il était petit. Quand il #: était petit, — il y a quatre ans de cela, — sa suprême ambition eût été d’occuper cette place, où il est aujourd’hui. Aujourd’hui, il n’aime pas la plupart des musiques qu’on lui fait jouer ; il n’ose pas encore formuler son jugement sur elles: au fond, il les trouve sottes; et quand, par hasard, on joue de belles choses, il est mécontent de la bonhomie avec laquelle on les joue : les œuvres qu’il aime le mieux finissent par ressembler à ses voisins, ses collègues de l’orchestre, qui, le rideau tombé, lorsqu’ils ont fini de soufller ou de gratter, s’épongent en souriant, et racontent tranquillement leurs petites histoires, comme s’ils venaient de faire une heure de gymnastique. Il a aussi revu de près son ancienne passion, la chanteuse blonde aux pieds nus; il la rencontre souvent, pendant l’entr’acte, à la restauration. Comme elle sait qu’il a été amoureux d’elle, elle l”embrasse volontiers ; il n’en éprouve aucun plaisir : il est dégoüté par son fard, son odeur, ses bras énormes, et sa voracité; il la hait maintenant.

Le grand-duc n’oubliait pas son pianiste ordinaire : non que la modique pension qu’il lui attribuait pour ce titre lui fût exactement payée, — il fallait toujours la réclamer ; — 3 mais, de temps en temps, Christophe recevait l’ordre de se rendre au château, quand il y avait des invités de marque, ou bien, tout simplement, quand ïil prenait fantaisie à Leurs Altesses de l’entendre. C’était presque toujours le soir, à des heures où Christophe eût voulu rester seul. IL fallait tout laisser, et venir en toute hâte. Parfois, on le faisait attendre dans une antichambre, parce que le diner n’était pas fini. Les domestiques, habitués à le voir, lui parlaient familièrement. Puis on l’introduisait dans un salon, plein de glaces et de lumières, où des personnes gourmées le dévisageaient avec une curiosité blessante. Il devait traverser la pièce trop cirée, pour aller baiser la main de

É Leurs Altesses ; et plus il grandissait, plus il devenait L4N gauche ; car il se trouvait ridicule, et son orgueil souffrait. F Ensuite, il se mettait au piano, et il devait jouer pour ces 4 imbéciles : — il les jugeait tels. — Il y avait des moments où à l’indifférence environnante l’oppressait tellement, pendant $ qu’il jouait, qu’il était sur le point de s’arrêter net au milieu Û du morceau. L’air manquait autour de lui ; il était comme À asphyxié ; il tombait dans le vide. On le comblait de félici- :} tations, quand il avait fini ; on l’assommait de compliments ; (SA dait comme un animal curieux, qui faisait partie de la ÿ ménagerie du prince, et que les éloges s’adressaient plus à ‘à son maître qu’à lui. Il se croyait avili, et il devenait d’une

  • susceptibilité maladive, dont il souffrait d’autant plus, ES qu’il n’osait pas la montrer. Il voyait une offense dans les. s façons d’agir les plus simples : si l’on riait dans un coin du À dans le même cahier, une rectification typographique. - au cahier précédent, à la page 42, dans le bas de la d page, où l’on avait composé Taurus pour Taunus ; x Onsième cahier de la cinquième série, un cahier jaune de zu + 144 pages, bon à tirer du mardi premier Religious Society of Chicago. — Le monde sans Dieu; | 216 03

J’ai dit plusieurs fois dans ces cahiers, je redirai autant , que je le pourrai, autant qu’il sera nécessaire, autant qu’il

sera convenable, à quel point et pourquoi je suis personnellement opposé à la fabrication de catéchismes laïques ; è provisoirement nous publions ci-après la traduction française d’un catéchisme rationaliste américain.

Premièrement ce nouvel exemple, après tant d’autres, et avant tant d’autres, prouve que, intellectuellement, nos différents cahiers sont, dans les séries, parfaitement libres.

Deuxièmement le catéchisme rationaliste américain dont nous publions ci-après la traduction française a des qualités toutes particulières; qu’on oublie pour un instant, qu’on ajourne ou qu’on laisse à leur place les critiques préalables que nous avons accoutumé de faire à tout catéchisme, et ces qualités apparaîtront.

Étant donné que le vice profond des catéchismes religieux est le dogmatisme, l’audace et l’affirmation dogmatique, étant donné d’autre part que les catéchismes laïques s’opposent aux catéchismes religieux comme une puissance à une autre puissance, et qu’une opposition est tentée de ressembler à la position à qui elle s’oppose, la tentation d’un catéchisme laïque est d’opposer au catéchisme religieux, à l’autorité de commandement exercée par le catéchisme religieux, une autorité de commandement, égale, ou plutôt supérieure, et de sens contraire ; ainsi le vice profond des catéchismes laïques est aussi le dogmatisme, l’audace, l’affirmation dogmatique ; les catéchismes laïques, étatistes, que nous connaissons ne sont pour la plupart que des catéchismes religieux, en particulier des catéchismes catholiques, retournés, des catéchismes contre-catholiques, des contre-catéchismes ; ils ne se proposent pas de libérer l’esprit humain; ils ne se proposent que d’exercer une autorité de commandement; ils parlent de la société moderne, ils traitent, ils enseignent de l’État moderne et du monde moderne au moins aussi catégoriquement, au moins aussi merveilleusement, au moins aussi miraculeusement que les vieux catéchismes enseignaient de l’Église et de la

‘A chrétienté ; ils ne sont pas moins mystiques; ils ne sont ‘à pas moins autoritaires ; ils ne sont pas même une réplique 1 ; aux catéchismes religieux ; ils sont de leur droite filiation ; 4 ils sont des catéchismes religieux plus particulièrement d affectés au culte rituel d’un nouveau Dieu qui est l’État \ Le nouveau catéchisme de M. M. Mangasarian n’est nulle- ; ment un catéchisme religieux, un catéchisme catholique : 28 C’est ce que l’on verra dès la première page : le baptême ka liminaïre du vingtième siècle au nom de la Paix, de la / Liberté et du Progrès n’est nullement un de ces baptêmes k laïques et civils, répliques, imitations grossières et contrefaçons grotesques d’une cérémonie religieuse, du baptême F catholique; cette invocation, cette réclamation, cette É revendication du vingtième siècle est profondément humaine ; et, pour qui ne s’arrête pas à quelques imitations de L forme, symboliques et voulues, elle est profondément ‘4 originale ; pareillement les épigraphes ne sont pas deux À citations, produites superstitieusement, de nouveaux livres % Par l’introduction anglaise on connaîtra qui est l’auteur n: américain, et comment le livre est né; l’auteur du livre, F M. M. Mangasarian, est Arménien d’origine, et pour nous É- qui nous sommes tant occupés de l’Arménie et des Armé- k niens, qui personnellement connaissons quelques Armé- : niens, cette origine est extrêmement intéressante; l’auteur Eu est le conférencier de la Société de Religion indépendante 1 de Chicago, lecturer of the Independent Religious Society à of Chicago, que le traducteur français aimerait mieux 44 traduire : orateur de la Société de Libre Pensée religieuse ; de Chicago ; on nous dit qu’une assemblée de deux mille … t personnes entend toutes les semaines sa parole; ce sont là et des mœurs que nous n’avons guère en France, et qui, à W première vue, pourraient nous déplaire un peu ; pour ce
; qui est d’un service hebdomadaire, nos prétendus libres- À penseurs n’ont su rien imaginer que de manger gras, ! rituellement, tous les vendredis ; et, véritables libres pen- | seurs, nous nous représentons malaisément ces sortes de

sermons laïques américains ; mais nous sommes internationalistes; nous admettons en notre entendement les mœurs des peuples étrangers, pourvu qu’elles soient honnêtes; il ne nous suflit pas qu’une coutume s’établisse, qu’une institution naisse et fonctionne en dehors de cette nation française pour que nous la réprouvions ; nous n’avons rien de commun avec ces radicaux de gouvernement nationalistes qui croient avoir tout dit contre l’Église catholique aussitôt qu’ils ont découvert, dans le catéchisme de leur enfance, qu’elle était l’Église romaine; si l’Église catholique nous apportait la vérité, nous accepterions que l’Église et que la vérité, l’un portant l’autre, nous vint de Rome ; c’est parce que nous croyons que l’Église catholique ne nous apporte pas la vérité, non parce qu’elle est romaine, que nous avons rejeté ses enseignements ; et nous ne croyons pas qu’il suffise que l’État français réside à Paris pour que les enseignements de l’État soient, plus que ceux de l’Église, miraculeusement soustraits aux critiques légitimes rationnelles. £

Édité par la Open Court publishing company de Chicago, ce nouveau catéchisme obtint plusieurs éditions ; édité par la Rationalist Press Association, de Londres, on m’assure qu’il s’en est vendu plusieurs milliers d’exemplaires, quatre ou six mille, en quelques semaines, quatre mille en six semaines ; on ne doit pas m”attribuer l’initiative de la pré- sente édition française; notre collaborateur habituel, M. Jean le Clerc de Pulligny, ayant connu ce catéchisme nouveau, nous apporta la traduction toute prête.

En même temps que ce cahier parvient à nos abonnés paraît chez MM. Cornély et compagnie, éditeurs, 101, rue de Vaugirard, Paris, un volume identique, sous cette ré- serve que le présent avertissement n’y est pas reproduit ; ce volume a été tiré à quinze cents exemplaires, au moins pour la première édition; il forme la seule édition française qui soit aujourd’hui mise dans le commerce ; elle est donc la seule aussi qui soit en vente à la librairie des cahiers ; l’auteur, le traducteur, les éditeurs ont entendu en faire une édition de propagande ; ils ont done marqué le volume

Me. un franc cinquante, ce qui est un prix de propagande, un ‘2 prix réduit, un prix inférieur au prix de revient stricte- je Le traducteur et les éditeurs, considérant que le mot de {> catéchisme avait subi en français une dépréciation que le Le mot de catechism n’avait pas subie dans l’anglais et dans L’ l’américain, ont jugé qu’il valait mieux intituler la traduc- | Li tion française le monde sans Dieu; toutefois, par loyauté De : intellectuelle bien entendue, par simple fidélité de traduc1-1 teur, ils ont, sur le livre français, fait mention du titre |‘ américain : a new catechism ; nous avons, pour le cahier LE correspondant, respecté scrupuleusement leurs intentions. 1 à Se Quelque opinion que l’on ait de ce catéchisme nouveau, - ‘4 nous le présentons d’abord à nos abonnés, et les éditeurs l’E à . le présentent au public particulier de leur maison, historiM. quement et géographiquement parlant, comme un exemple,

  1. 112 eomme un specimen de ce que l’on fait en Amérique, et es peut-être comme un modèle de ce que, une fois le genre x. admis, on peut se proposer de faire en France. : 10 A ce titre, comme specimen, et peut-être comme . la quatrième page de la couverture ; 1 à traduction de l’américain S ne avec l’autorisation de l’auteur M: le Clerc de Pulligny LH par M. M. Mangasarian ; à Nous baptisons le vingtième siècle au nom de la Paix, de … à. ‘2 la Liberté et du Progrès. Nous le nommons — Le Siècle du Peuple. Nous demandons à ce siècle nouveau une Religion
  2. sans surnaturel; une Politique sans guerre ; une Science et

un Art sans grossièreté; et de la Richesse sans misère ni

Notre pensée grandissante nous est une révélation grandissante. Q Croyez-le, mes bons amis, aimer la vérité pour l’amour de la vérité est la partie principale de la perfection humaine dans ce monde. De là découlent toutes les autres

George Jacob Holyoake ; — introduction ; « L’auteur de ce livre, M. M. Mangasarian, Arménien d’origine, a l’honneur d’être le conférencier de la Société de Religion indépendante de Chicago, et chaque semaine, sa parole charme, paraît-il, une assemblée de deux mille personnes qui, pour leur qualité, constituent la plus nom- ss breuse chambrée de fidèles qui soit connue dans aucun pays. Nous en avons de plus nombreuses en Angleterre, mais ce sont des enfants du Dogme qui s’y entassent. Les auditeurs de M. Mangasarian sont des fils de la Raison, qui cherchent l’Esprit et la Morale. C’est une race bien plus rare. La Open Court publishing company, (x) de cette cité vivante et tumultueuse qu’est Chicago, a publié plusieurs éditions de ce livre, pour la commodité des lecteurs américains, La Rationalist Press Association (2) a eu raison, je crois, de décider qu’elle donnerait aux lecteurs de GrandeBretagne une pareille facilité pour posséder ce catéchisme original et nouveau.

La forme la plus difficile de composition littéraire, qui ait la qualité d’intéresser le lecteur, est sans aucun doute le catéchisme.

(2) L’association d’édition rationaliste (de Londres). La préface de M. George Jacob Holyoake a été écrite pour l’édition de 4 new catechism publiée par cette société.

Dr L’auteur doit être expert à plonger dans l’océan profond à des polémiques pour y retrouver les faits essentiels cachés \ « dans ces profondeurs. Un catéchisme est une méthode ; courte et commode pour acquérir un savoir précis. Il n’y : % a que deux personnes en scène — le Questionneur et le Répondant. Un bon questionneur est un type distinct. Il $ doit savoir quels renseignements demander. S’il est banal, il ne sert à rien; s’il est vague, on ne peut lui répondre. ù Le Répondant doit être maître du sujet en discussion et ‘f précis dans l’expression de sa pensée. Le « Nouveau Caté- À chisme » possède ces qualités. C’est le plus hardi, le plus L vif, le plus varié et le plus instructif de tous les ouvrages

qui existent dans ce genre. Il fait irruption dans les principaux champs du savoir humain que les Religions ont

1 entourés comme de barrières par des terreurs surnatuk relles : il chérit ce qui est beau et montre ce qui a été F. déformé. Les notes sont nombreuses, et touchent à l’anti4 quité comme aux temps modernes : les unes et les autres sont aussi frappantes que le texte. Ce livre est une ency- | clopédie de théologie et de raison logée dans une coquille de noix. À L’Esprit de Recherche, dont la curiosité a pour objet salutaire la vérification de la vérité, est l’instrument de savoir à le plus efficace dont dispose l’humanité. Une question bien \ posée est comme le pic du mineur, — qui libère l’or du a quartz qui l’environne. Des systèmes entiers d’erreur 1 + tombent parfois à terre sous l’effort de questions auxquelles D il n’est pas de réponse. 45 Toute: erreur renferme une contradiction intérieure : | 4 celle-ci peut être révélée par une interrogation libératrice { © là où une artillerie de contre-affirmations n’ouvrirait pas | à] de brèche.

  • 1h) On peut éluder des arguments, tandis qu’une question À Rs, loyale et pertinente ne crée pas d’animosité et exige une 4 à réponse, ou bien le silence est un aveu d’erreur ou d’igno0 rance. f L’auteur du catéchisme a montré beaucoup de jugement 1 î dans le choix des questions. Les réponses sont simples et % À ù sans prétention; elles arrivent avec promptitude et déci1 à

sion, apportant souvent une documentation inédite qui a l’attrait de la surprise. Ces réponses ne se traînent pas comme un attelage surchargé, mais elles volent comme un message de télégraphie sans fil, rompant les entraves, franchissant les obstacles, par dessus l’océan de la pensée nouvelle. Comme il convient à la célérité de notre époque, ces réponses sont exprimées brièvement. La prodigalité des mots appauvrit celui qui les distribue et déprave le goût de ceux qui les acceptent.

M. Mangasarian, comme Phocion, conquiert avec peu de soldats et convainc avec peu de paroles. Il n’est pas de meilleure définition, dit Landor, d’un capitaine ou d’un

Note du traducteur français. — Tout dans ce volume, textes et notes, appartient à l’auteur américain. Si le traducteur avait écrit ce livre pour exprimer sa pensée propre, il l’aurait fait différent sur quelques points. Tel quel, il a jugé utile de le faire connaître au public français. Il n’y a rien ajouté. — Jean le Clerc.

Les vieux catéchismes qui furent imposés à notre jeunesse — quand notre intelligence ne pouvait pas encore se défendre — ne commandent plus notre respect.

Ils se rouillent à l’abandon. Les temps où ils furent conçus et composés sont morts — bien morts!

Il faut un catéchisme nouveau pour exprimer ce que pensent les hommes, femmes et enfants qui vivent dans les temps nouveaux.

Ce livre est un modeste effort dans cette direction.

Chapitre premier. — Raison et Révélation;

Chapitre II. — La Révélation chrétienne;

  • Chapitre II. — Le canon de la Bible; 3 Chapitre VI. — L’homme; 4 Chapitre VIII. — Les enseignements de Jésus; : ‘ Chapitre X.— L’Église libérale; de Chapitre XI. — Les « credo »;

Chapitre XIIL — Prière et Salut;

4 Chapitre XVI. — La fin suprême de l’homme; 4 marqué deux francs, ce cahier n’est pas mis dans le 4 commerce; il n’est donc mis en vente que dans les col- ‘f lections complètes de la cinquième série; nous mettons ‘4 en vente à la librairie des cahiers : _ 6 Religious Society of Chicago. — Le Monde sans Fe Dieu, — a new catechism, — traduit avec l’autorisation A de l’auteur par Leclerc de Pulligny, préface par Émile à Édouard Cornély et Compagnie, éditeurs, 101, rue de ee Vaugirard, 101 ; 1904 ; tous droits réservés ; un volume L blanc de xu + 144 pages; un franc cinquante Ce volume est identique au cahier précité, sauf qu’il cu contient à la fin quelques annonces de Cornély éditeurs 4 et que l’avertissement que l’on a pu lire en téte du 1 cahier a été remplacé dans le volume par une préface

de Vandervelde ; cette préface est ainsi introduite dans l’édition Cornély :

ayant lu le Monde sans Dieu dans les Cahiers de la Quinzaine parus le 6 mars, a écrit le 9 mars dans le Peuple de Bruxelles la noble page qu’on lira ci-après.

Il a bien voulu m’autoriser à la reproduire comme préface en tête de l’édition de librairie. Je le prie d’accepter mes respectueux remerciements. Au moment où il écrivait ces lignes, Vandervelde ne connaissait ni l’auteur, ni le traducteur de À New Catechism.

: Nous lisons dans la préface de Vandervelde :

Le Parti ouvrier et la libre pensée sont des organisations distinctes. Leur sphère d’action n’est pas la même. On peut appartenir au Parti ouvrier sans être libre penseur. On peut être libre penseur sans appartenir au Parti ouvrier. Mais, dans un pays comme le nôtre, où les prêtres sont,

_ de plus en plus, les gendarmes en soutane du capitalisme, il est inévitable que les points de contact se multiplient entre la propagande socialiste et la propagande rationaliste. Le plus souvent, en effet, les gens ont la religion de leur économie sociale : l’affranchissement économique prépare la libération intellectuelle; la libération intellectuelle favorise l’affranchissement économique.

Dans ces conditions, l’active propagande menée par les groupes de libres penseurs exerce nécessairement une influence considérable sur le mouvement socialiste. Quand elle est menée avec intelligence, largeur de vues, respect des croyances sincères, quand elle a pour but et pour résultat de faire l’éducation scientifique et morale des travailleurs, c’est pour nous un précieux adjuvant. Par contre, quand elle se réduit à des attaques grossières, des facéties ‘outrageantes, de véritables attentats à la conscience individuelle, elle est de nature à nous causer un très grave

Or, on ne saurait méconnaître que trop souvent la pro- ‘1 pagande rationaliste laisse fortement à désirer, au point de 4 vue du fond, aussi bien que de la forme, du choix des argui ments, aussi bien que de la manière dont ils sont pré- 6 Au lieu de s’inspirer des travaux récents de la critique, de montrer les contradictions et les incompatibilités qui . existent entre la conception théologique et la conception scientifique du monde, de mettre en lumière la subordination croissante de l’Église aux intérêts de la classe capi- \ taliste, on s’en va chercher, dans l’arsenal de la bourgeoisie voltairienne, des facéties pesantes, des plaisanteries ï. qui sentent le moisi, des pamphlets surannés, qui ont eu, 3 sans doute, leur raison d’être, à l’époque où ils furent pu5 bliés, mais qui ne peuvent plus avoir d’autre effet, aujourd’hui, que de nous rendre ridicules, aux yeux des catholiques éclairés, ou de nous rendre odieux, auprès des âmes Ÿ Nous nous plaignons souvent, avec raison, de la stupidité des libelles que les cléricaux éditent contre le socia- } lisme. Ils auraient le droit de nous répondre que certains numéros des collections rationalistes ne valent pas beaucoup mieux! Car il est vraiment inoui qu’au len- (4 demain du dix-neuvième siècle, après les travaux des 4 Renan, des Comte, des Harnack et de tant d’autres, sur les | origines et l’évolution du sentiment religieux, on en soit 4 encore à enseigner que le christianisme est une invention } de charlatans et de saltimbanques, que Jésus-Christ « s’amui sait à faire des tours de passe-passe », que les martyrs D: chrétiens « étaient plus bêtes que méchants », que les L: sacrements « sont des signes sensibles de la fourberie des

prêtres », qu’il faut travailler le dimanche, pour affirmer

L son anticléricalisme et transformer les confessionnaux en U ater-closet, pour proclamer son affranchissement intelLS lectuel! î N’est-ce pas chose lamentable que des hommes, qui ont É: charge d’âmes, fassent des sacrifices de temps et d’argent, | pour répandre de telles élucubrations, alors qu’il existe ë tant de belles et bonnes œuvres, qui permettraient de

mettre les travailleurs au courant des derniers résultats

Je me borne à citer, parmi les publications qui viennent de paraître et qui, par leur bon marché, sont à la portée des bourses modestes, l’excellente brochure de Léo Errera sur le Darwinisme, (1) le Syllabus des leçons que Goblet d’Alviella fait à l’Extension Universitaire sur les Origines du Christianisme, (2) ou bien encore le Nouveau Catéchisme de Mangasarian, qui vient de paraître dans les Cahiers de la Quinzaine, sous le titre : Le Monde sans Dieu.

L’auteur de ce dernier livre, Arménien d’origine, s’intitule lecturer de la « Société de Religion indépendante » de Chicago. Il serait plus exact de dire « Société indépendante de toute Religion », car les quelques pages que M. Mangasarian nous donne, pourraient être signées par n’importe

Peut-être ceux qui liront le Nouveau Catéchisme trouveront-ils un peu longues certaines pages se rattachant à des préoccupations courantes en Amérique, mais inconnues en Europe. Néanmoins, dans son ensemble, l’œuvre de Mangasarian mérite à tous égards les éloges que lui accordent son traducteur, Leclerc de Pulligny, et son éditeur, Charles

Je ne connais aucune publication de ce genre qui soit aussi claire, aussi loyale, aussi accessible à tous, en même temps qu’instructive pour tous. L’homme d’études la lira avec intérêt. L’homme de labeur y trouvera, sous une forme brève et facilement compréhensible, des notions exactes sur l’état actuel des problèmes religieux. e

Avec le Nouveau Catéchisme nous sommes à cent lieues du cléricalisme à rebours, du catholicisme retourné, qui à trop souvent cours dans les milieux rationalistes. On n’op-

(1) Errera. Une leçon élémentaire sur le Darwinisme, 85 pages avec

(2) Goblet d’Alviella. Les Origines du Christianisme. Bruxelles,

S pose pas de dogmes scientifiques à des dogmes religieux, la ; Science avec un grand S à la Religion avec un grand R. On ne se donne pas le ridicule de prétendre que tous les catho- | liques sont des fourbes ou des crétins et que toutes les religions sont des produits du charlatanisme ou de l’im- { posture. On reconnaît pleinement les services rendus par l’Église dans le passé, mais on montre, en même temps, que la croyance au surnaturel recule, à mesure que les sciences positives progressent, et que, par conséquent, la religion, ou si l’on préfère l’irréligion de l’avenir, ne sera 4 pas autre chose que « la foi dans la vérité, la confiance qu’on peut compter sur ce savoir pour atteindre les fins les plus élevées de la vie ». à C’est en se plaçant sur ce terrain, en apprenant à com- À prendre avant de réfuter, en opposant au catholicisme une

  • conception du monde plus large et plus haute, et non pas en se bornant à des plaisanteries faciles, en se contentant : de chausser les vieilles savates de l’anticléricalisme bour- î geois que la libre pensée sera ce qu’elle doit être : le prolongement philosophique de l’action sociale du prolé- Ë Et maintenant, que mes amis des groupes rationalistes $ me pardonnent la brutalité de ma franchise. $ En écrivant ces lignes, qui les froisseront peut-être, je n’ai 4 pas eu d’autre but que de rendre notre propagande com- 4 mune plus efficace, et plus digne de la grande cause qu’ensemble nous défendons ! Douzième cahier de la cinquième série, un cahier ; jaune de 188 pages, bon à tirer du mardi 15 mars 1904; $ Cahier de courriers: — petites garnisons ; — 4 la France vue de Laval;

| Dans le quatorzième cahier de la troisième série, bon à tirer du mardi 22 avril 1902, nous avons publié de notre collaborateur Félicien Challaye un bref courrier : la Russie ‘ vue de Vladivostock, journal d’un expulsé; le premier jour de ce journal était le vendredi 21 juin 1901, et le der-

nier le lundi 24 juin.

De Vladivostock Challaye revint, enseigner, à Laval en France; tout aussitôt je lui demandai un courrier réciproque : la France vue de Laval; j’entendais par là qu’il y aurait de bons courriers à faire de France et de pays que nous croyons connus; l’étrange n’est pas toujours au pays étranger; on ferait d’immenses découvertes chez soi; on

obtiendrait de singuliers résultats, si l’on savait regarder le pays habituel d’un regard inhabitué; regarder la France comme si on n’en était pas; j’entendais un peu aussi par là qu’une France vue de Laval ne serait pas sans répondre à une Russie vue de Vladivostock, parce que toutes les servitudes ne résident pas en Russie.

Je suis particulièrement heureux que ce nouveau cour-

| rier de Challaye soit prêt au moment des élections municipales; comment se font les élections d’arrondissement et de commune, c’est ce que permet de se représenter un courrier comme celui que l’on va lire; comment elles se pré- parent, c’est ce que Challaye lui-même a pu éprouver récemment; il avait accepté de faire à Évreux, autre petite garnison, où il a enseigné, où il a conservé des relations amicales, une série de conférences populaires sur le socialisme ; ces conférences étaient organisées sous les auspices, comme on dit, de la Société de la jeunesse républicaine; cette Société fait là-bas, si l’on veut, fonctions d’Université Populaire; les conférences étaient fixées à certaines dates; elles se faisaient le dimanche; la première confé- rence, la critique socialiste, alla bien; c’était la première ; et puis on est habitué à ce que les socialistes critiquent; c’est même un peu devenu leur fonction sociale, dans le monde bourgeois, par entente mutuelle; et s’ils ne critiquaient pas, ils auraient l’air de vouloir être des révolu-

tionnaires; de vouloir changer les habitudes; un certain instinct conservateur des bourgeois républicains et réactionnaires est flatté quand ils voient que les socialistes critiquent; c’est signe, évidemment, que rien n’est changé encore; s’ils ne critiquaient pas, c’est alors qu’on s’inquiéterait; enfin les bourgeois sont contents d’eux-mêmes, de leur courage, comme des dompteurs, de leur libéralisme, quand dans une salle populaire ils écoutent un socialiste critiquer; on voit bien qu’ils n’ont pas peur d’un socialiste ; on voit bien qu’ils savent écouter toutes les opinions; ils n’ont pas peur des idées avancées ; la deuxième conférence, l’idéal socialiste, n’excita presque point de ï mouvements divers; le bourgeois aime qu’on lui parle : d’idéal; par une bonne après-midi, ou par une bonne | ; après-dînée, parler d’idéal réchauffe un peu le cœur; pendant la troisième conférence, La réalisation de l’idéal socialiste, le conférencier remarqua des mouvements divers; les gens se regardaient; une salle très légèrement houleuse; car si parler d’un idéal après un bon repas réchauffe le cœur, un idéal que l’on parle de réaliser devient singuliè- rement inquiétant; Challaye expliquait à ses auditeurs que Î la révolution sociale, bien entendue, ne fermait pas l’ave- | nir, qu’elle ne prétendait pas instituer un état définitif, ke stable, arrêté, que le progrès, qui a tant marché, marche et marcherait toujours ; que par exemple il n’était pas défendu d’imaginer que la liberté croîtrait tous les jours davantage et que l’on parviendrait à des organisations d’anarchisme croissant, à des anarchies croissantes; ce mot d’anarchie a, dans les petites garnisons, une extraordinaire valeur d’épouvantement; les gens se regardaient, gênés, peinés, honteux de se trouver là, d’avoir entendu ce mot, devant tel ou tel, qui l’avait entendu aussi, d’avoir été à une conférence où on avait prononcé, entendu ce mot; en public; devant tout le monde; et en sortant Challaye vit | bien que les gens se regardaient, encore, et qu’il y avait Rentré à Paris, il reçut une lettre de ses amis d’Évreux, lui demandant, au nom de leur amitié même, et dans l’intérêt supérieur de la République, de ne pas faire sa

quatrième conférence; les élections municipales appro1 chaïent; et de telles conférences enlèveraient énormément À de voix à la liste républicaine. Dédié aux quelques socialistes sincères qui s’imaginent, j aujourd’hui encore, après tant d’expériences malheureuses, À que le radicalisme électoral politique parlementaire fait un à acheminement au socialisme; avis et renseignement aux à démocrates soucieux d’étudier dans la réalité le fonction6 nement du suffrage universel; tout le jeu du radicalisme ï électoral revient à faire tout ce que les électeurs de- ÿ mandent, quoi que ce soit, pour être assuré que l’on aura 17 les voix des électeurs; hâtons-nous, républicains, de faire & de la réaction, pour que ce ne soient pas les réaction- ; naires qui en fassent. É Faire la psychologie d’une petite ville de 30.000 habi1 tants, située à l’ouest de la France ; décrire sa vie morale, religieuse, politique, sociale, en étudiant les événements 8 qui s’y passent pendant une année; établir ainsi quelles forces de résistance et quelles forces de progrès s’y comFa battent ; tel est l’objet de cette monographie sur Laval.

Stendhal disait que pour connaître la France il faut passer huit à dix mois dans une petite ville de province, peu accoutumée à voir des étrangers : Laval répond à cette

Il serait faux de dire que toute la France subisse, comme Laval, la tyrannie d’un état d’esprit catholique et réactionnaire. Mais il faut comprendre au sens large le mot de tyrannie. Quand ce n’est pas le cléricalisme catholique qui opprime les consciences, c’est l’anticléricalisme radical, ou le patriotisme nationaliste, ou le moralisme protestant, ou le socialisme verbal de certains révolutionnaires. Partout

des tyrannies occultes limitent la liberté des individus. | Partout l’opinion publique, médiocre et lâche, cherche à écraser les initiatives intéressantes. Les hommes qui osent vouloir sont rares partout. Ce qu’il faut aux petites villes

È pour qu’elles s’éveillent, à la nation pour qu’elle prospère, | à l’humanité pour qu’elle progresse, au socialisme pour qu’il s”accomplisse, c’est un nombre croissant de consciences audacieuses. la ville Laval, chef-lieu du département de la Mayenne, est une ville de 30.374 habitants, sur la Mayenne, à 74 mètres d’altitude. Les géographies disent que Laval est à 301 kilo- | mètres de Paris; les Lavalois pensent que Paris est à 301 kilomètres de Laval. La ville s’étend sur un double coteau au pied duquel coulent les eaux lentes de la Mayenne. On peut en avoir une harmonieuse vue d’ensemble, du haut du viaduc, haut de 28 mètres, sur lequel passe la ligne de chemin de fer Paris-Brest. Aux matins d’automne surtout, le paysage est évocateur de rêveries et de pensées. Un brouillard | léger enveloppe la ville, voilant le détail des rues et des toits; on n’aperçoit nettement que les flèches de nom- À breuses églises et les ruines d’un vieux château. De mystiques sons de cloches traversent les brumes grises. On Ê devine une cité fidèle au passé, vivant de souvenirs, pieuse û | et féodale. Impression mélancolique, dont aurait su jouir à Rodenbach : c’est Laval-la-Morte.. É La ville est agréable à habiter. Les quartiers neufs sont j d’une élégante propreté. Les vieilles rues sont pittoresques, © mêlées de ruelles et de culs-de-sac si étroits que le soleil n’y ; descend jamais. Quelques monuments historiques éveillent L ? le sentiment des siècles lointains : le vieux château des ; comtes de Laval, onzième et douzième siècles, très pitto- F resque, servant aujourd’hui de prison ; la cathédrale de la 4 Trinité, commencée au douzième siècle ; les ruines de for- 4 tifications anciennes, l’imposante Porte Beucheresse, quin- û zième siècle, couverte de lierres, couronnée de broussailles ; 1 la Maison du Grand Veneur, et d’autres maisons du quin- | zième et du seizième siècle; le nouveau château des comtes 1 de Laval, seizième et dix-septième siècles, servant de Palais ‘ de Justice; la Halle aux toiles, élevée au dix-huitième siècle ë par le comte de la Trémouille. Parfois, en se promenant

dans les rues, on a le sentiment précieux d’un contact direct avec les siècles lointains ; l’imagination du passé enrichit l’âme presque autant que la vision d’un pays nouveau : c’est comme un voyage autour de l’histoire. Les rues sont généralement bien entretenues, mais mal éclairées. On n’allume qu’un réverbère sur quatre les nuits pour lesquelles l’almanach promet l’apparition de la lune, — même quand des nuages en interceptent les rayons. — Dans l’obscurité de la ville, des grincheux verraient un symbole. L’éteigneur de réverbères, qu’on rencontre à onze heures du soir accomplissant sa médiocre : | tâche, symbolise d’autres éteigneurs de lumière, plus dangereux. (1) | Aux environs de Laval la campagne est charmante. Les £ rives de la Mayenne sont exquises, en automne surtout, | au coucher du soleil, quand la lune rose s’élève parmi les les habitants ï A qui cherche à faire la psychologie d’une petite ville, les PA monographies anciennes sont précieuses. Car | les groupes sociaux ; les journaux ; la vie religieuse ; | la vie administrative, l’enseignement ; la vie politique, | les élections ; la classe ouvrière, le mouvement syndi- ù cal ; l’Université Populaire ; la ville contre l’Université Populaire; l’action ouvrière depuis 1902 ; conclusion, — le socialisme à Laval ; Orléans vu de Montargis; Obsèques du docteur Gebaüer, — dans Le Progrès du Loiret, — numéro daté du vendredi 29 janvier 1904 ; (1) On me dit que depuis 1903 les rues sont beaucoup mieux éclairées. Serait-ce aussi un symbole ?

| Obsèques de M. Amédée Bonhaume, — dans le Proel grès du Loiret, — numéro daté du jeudi 21 janvier | 1904, nouvelles du département, arrondissement d’Orléans ; Sandillon, obsèques de M. Amédée Bonhaume ; Cérémonie laïque et républicaine, — dans le Progrès du Loiret, — numéro daté du samedi 19 décembre 1903, arrondissement de Montargis, cérémonie laïque et républicaine, mariage de M. Henri Guingand, fils du Ë , sympathique député de Gien; Georges Clemenceau. — Discours pour la liberté. — Je n’ai pu revenir plus tôt sur ce cahier, cinquième cahier de

la cinquième série; je n’ai pu apporter plus tôt les quelques commentaires que je préparais; l’édition, ia fabrication de cahiers tous les jours plus considérables, la publi-

| cation de textes tous les jours plus considérables m’ont Dr. totalement empêché pendant deux mois d’écrire ces com- | mentaires ; mais nous sommes ici d’accord sur ce que nous devons avant tout éditer, fabriquer, autant que nous le pouvons, des cahiers tous les jours plus considérables, | | publier, autant que nous le pouvons, des textes tous les | jours plus considérables; que les textes valent par eux- | mêmes et passent avant les commentaires ; que nous devons réduire nos commentaires autant que la publication de nos textes nous le demande ; que nous savons lire des À textes ; et que nous nous passons aisément de commentaires. : | | Ce que je voulais noter seulement, c’était d’abord ce que R ne pouvaient pas bien imaginer d’eux-mêmes ceux de nous } qui n’avaient pas assisté à la séance même, c’est ce que nous ont rapporté tous ceux de nos abonnés qui avaient assisté à la séance; beaucoup d’entre eux n’étaient pas des |: habitués des séances parlementaires ; habitués et non À à habitués rapportaient cette impression à peu près unanime : À

que dans sa plus grande part cette séance ne fut vraiment

Cahiers de la Quinzaine.— Souscriptions mensuelles:

Nous avons reçu, nous, ce contact immédiat et glacial de la tyrannie; j’ai vu la poste française, qui est libre, sommairement, nous rapporter des cahiers que la censure tsariste avait refusés; nous avons vu revenir des cahiers marqués, soigneusement annotés, — car leur travail paraît du travail assez proprement fait; — nous avons vu dans ces cahiers des passages oblitérés; c’étaient justement, aije besoin de le dire, les passages de liberté; comme c’étaient justement les cahiers libres, les cahiers de revendications de ces populations opprimées; et ce n’étaient pas seulement des sujets russes, abonnés aux cahiers, à qui le gou-

vernement du Tsar interdisait ainsi, matériellement, de recevoir un ouvrage fait pour eux, mais c’étaient des citoyens français; et non seulement des citoyens français : résidant habituellement en Russie, ou en Finlande; mais j’ai vu revenir des cahiers adressés par mutation ou par | faire suivre à un ingénieur français que ses travaux avaient f momentanément appelé à Odessa; quand on a dans sa main ï tenu un de ces fragiles cahiers à qui tout un empire est è barré, on ne saurait croire combien le combisme paraît peu spirituel, et combien le monopole de l’enseignement excite peu d’enthousiasme; car le gouvernement ami et allié refusa des cahiers qui pour le moment en France k nous paraissent l’innocence même : ainsi le Joseph d’Arimathée, de M. Gabriel Trarieux ; ce que voyant, je sentis parfaitement que jamais je ne donnerais les mains à rien de tel, fût-ce fait par mes amis les plus puissants; | füt-ce fait contre mes ennemis les plus redoutés; car je connus que la vieille liberté a du bon; que la respiration de la liberté a du bon;que la France est un bon pays, et Paris une bonne ville; qu’il ne fallait pas que l’effort de tant de générations füt perdu; car nos aïeux

n’ont pas tant souffert et tant lutté, tant vécu et ils ne sont x pas morts seulement pour assurer la multiplication des À palmes académiques; mais ils ont peiné, lutté, souffert leur vie et leur mort pour que ce peuple devint un peuple libre, pour que ce coin de terre devint le chaud foyer de la liberté dans le monde, pour que Paris devint ce qu’il est, littéralement la capitale de la liberté dans le monde. Treizième cahier, cahier de Pâques de la cinquième série, un cahier blanc de 152 pages, bon à tirer du du même auteur, en vente à la librairie des cahiers ; | Nous avons publié, formant le seisième cahier, cahier de | Pâques, de la quatrième série, de M. Gabriel Trarieux, les s Vaincus, — Joseph d”Arimathée, — trois actes; Les Ë Vaincus forment une trilogie; nous publions aujourd’hui, formant le treizième cahier, cahier de Pâques, de la cin- : quième série, la seconde pièce de cette trilogie, — Hypatie, è Nos cahiers et nos séries mêmes sont préparées longtemps à l’avance et la plupart de nos cahiers sont indépla- çables dans nos séries; ce cahier en particulier était tout | prêt quand nous est parvenue la nouvelle de la mort de M. Ludovic Trarieux, décédé le dimanche 13 mars, dans la Retenu par son deuil, M. Gabriel Trarieux, fils du séna-
teur, n’a pu relire en seconde ses épreuves, qu’il avait corrigées en première; nous les avons relues pour lui; pa- |

reillement nous avons lu et corrigé les épreuves de M. Clemenceau,

M. Gabriel Trarieux nous avait proposé dès le principe, et avant la publication du Joseph d’Arimathée, de publier en forme d’avant-propos trois articles que M. Clemenceau avait jadis écrits sur les Vaincus dans la Dépêche de Toulouse et que lui, Trarieux, aimait particulièrement; comme

; gérant je ne pouvais qu’accueillir cette proposition, puisque tout auteur est libre dans son cahier; mais personnellement j’étais très heureux de l’accueillir, parce que, ainsi que je le disais dans le dernier cahier, les articles non politiques de M. Clemenceau me paraissent présenter beaucoup

Nous publions les trois articles de M. Clemenceau exactement tels qu’ils parurent dans la Dépêche; nous n’avons fait dans ces trois articles que quelques corrections pour ainsi dire typographiques, les textes d’un journal étant rarement conformes à la copie, au texte original; nous nous sommes interdit toute correction de sens ou de texte proprement dite; l’intérêt de telles reproductions diminuerait considérablement si les textes étaient, si peu que ce fût, modifiés; les textes que l’on va lire, fidèlement reproduits, remontent aux mois de juillet et d’août 1900; nos abonnés, qui savent lire, et qui sont des gens avertis, qui d’ailleurs n’ont point oublié par l’amnistie les événements de l’année 1900 et des années immédiatement précédentes, replaceront ces articles à leur date, feront d’eux-mêmes la

mise au point, le peu de rajeunissement nécessaire, les

Nous publions aujourd’hui et dès aujourd’hui ces trois articles formant avant-propos pour une raison typographique et pour une raison toute organique; pour une raison administrative et pour une raison littéraire; typographiquement Savonarole forme un cahier beaucoup plus considérable qu’Hypatie; organiquement Hypatie, étant la deuxième pièce, est au cœur de la trilogie; et c’est ici que devait venir un avant-propos général; mis en tête, avant Joseph d’Arimathée, il eût été trop loin de Savonarole, dont il parle également.

5 les Vaincus

Voici donc des articles de journal reproduits, exactement, près de quatre ans après leur première publication ; c’est le plus grand éloge que l’on puisse faire d’un article de journal, que de le reproduire, quatre ans après sa première publication, et dans un périodique broché ; combien peu d’articles supporteraient cette épreuve.

Je me garderai de faire aucun commentaire dans un cahier d’œuvre, qui appartient tout entier à son auteur; et en outre il ne faut pas commenter des commentaires ; mais je ne puis m’empêcher de noter, dans les trois articles de M. Clemenceau, des jugements sur la politique, en général, qui me paraissent particulièrement

Georges Clemenceau, — les Vaincus, — Joseph d’Arimathée, — article publié dans la Dépéche de Toulouse, numéro daté du mardi 31 juillet 1900;

On a depuis dix-neuf cents ans épuisé tous les commentaires sur l’événement, tous les jugements sur les personnages. Le fanatisme religieux et la politique firent cette œuvre de mort. Depuis les premiers temps de l’humanité jusqu’à nos jours c’est en de telles besognes que nous dé- pensons la vie. Hanan, Caïphe, Judas, Pilate, Pierre, Jésus même sont des personnages éternels de l’éternel conflit d’humanité. Les noms changent, et les formes, et les cadres. Le fonds demeure. Toujours le fanatisme refuse de se rendre, la violence de s’apaiser. Toujours le dogmatique, enragé d’impuissance, veut la mort du rêveur dont l’esprit chargé de vie s’envole au delà de la lettre rigide qui tue. Toujours la politique, lâche, contresigne, avec la conscience plus ou moins nette de son crime, le meurtre qui lui est demandé. Toujours une trahison surgit du fond de la bassesse humaine. Toujours le penseur expie plus ou moins cruellement le crime d’avoir pensé. Toujours de l’injuste supplice naît l’espérance d’une justice future. Toujours le

F parti de la justice, triomphant après de longs efforts, de- É. vient, — parce qu’il est d’hommes, — injuste à son tour. [’ Toujours la lutte recommence : l’appel au droit dans la k bouche du vaincu, la haine de l’idéal au cœur farouche du A. maître dans sa victoire. FA Georges Clemenceau, — les Vaincus, — Hypatie, — 4 article publié dans la Dépêche de Toulouse, numéro 4 daté du vendredi 3 août 1900 ; Hd Georges Clemenceau, — les Vaincus, — Savonarole, ‘ — article publié dans la Dépéche de Toulouse, numéro L daté du mardi 3 août 1900 ; conclusion ; 4 Restons-en là. Sur cette parole d’espérance, je veux fermer le beau livre de M. Trarieux. C’est une grande Li pensée de ce jeune homme de nous avoir offert, à l’heure f précise où nous sommes, de hautes méditations sur les x grands vaincus de l’Histoire. D’autres s’offraient en foule. 4 J’aurais voulu montrer le lien profond des âmes dans les 4 trois drames qu’il a choisis. Le lecteur se lasserait de tant #. d’articles sur le même sujet. Je saurai me borner. Il me 1 suffit d’avoir fait entrevoir que toutes ces accumulations de hu, défaites sont des victoires en devenir et qu’il n’y a jamais À de vaincus historiquement que ceux qui ont tort. Que h M. Trarieux, surtout, soit remercié de nous avoir donné la _ forte joie de sa poésie, de sa pensée. Il y a encore une jeun_ nesse en France. Espérons. j Je suis née, non pour une haine : mutuelle, mais pour un mutuel

s Nos songes sont pareils aux fantômes d’Homère A qui manquent la force et la chaleur du sang, Peuple obscur et silencieux et frémissant Que fascine la flamme éclose en l’ombre amère. | Pour qu’ils puissent goûter une vie éphémère à Il leur faut affronter le cercle éblouissant : Le Théâtre est ce lieu magique où, se dressant, Ressuscite, tressaille et parle la Chimère! Quand incarnerez-vous la vierge d’autrefois, La sereine Prêtresse éprise des symboles k Dont le Galiléen renversa les idoles, L’animant, pour un soir, du geste et de la voix ?.. Je vous offre, endormie en ces pages de livre, Madame, l’Ombre en deuil qui sans vous ne peut vivre. Cette pièce a été reçue et répétée au Théâtre-Antoine. | Elle n’a pas été jouée par suite de l’entrée de madame | Segond- Weber à la Comédie-Française. Le drame se passe à Alexandrie, en 415 de l’ère Premier tableau. — La fin d’un monde; Deuxième tableau. — La montée au temple ; 4 Quatrième tableau. — Le Caesareum; F Cinquième tableau. — Hypatie et Krysès;

Sixième tableau. — Les moines de Nitrik ;

Septième tableau. — La mort d’Hypatie;

Quatorzième cahier de la cinquième série, un cahier jaune de 116 pages, bon à tirer du mardi 12, fini d’imprimer du jeudi 14 avril 1904; deux francs

Tu m’hai di servo tratto a libertate Per tutte quelle vie, per tutt’i modi, Che di ciù fare avean la potestate. La tua magnificenza in me custodi Si, che l’anima mia che fatta haï sana, en tête Le portrait de Gaston Paris, photographie ;

Né à Avenay, — Marne, — le 9 août 1839, Gaston

| Paris est mort le 5 mars 1903, à Cannes.

Nous proposant de constituer, dans la série de nos biographies, et sur le méme plan, un cahier de Gaston Paris, nous avons demandé à M. Joseph Bédier , qui a succédé à Gaston Paris dans sa chaire du Collège de France, de bien vouloir nous donner saleçon d’ouverture, sur l’œuvre de Gaston Paris, prononcée le mercredi

JosePH BÉDIER ; — sur l’œuvre de Gaston Paris;

Gaston Paris me comprendrait, lui qui comprenait tant de

choses dans l’ordre du cœur comme dans l’ordre de l’esprit,

1e si je vous disais: « Souffrez que je rompe avec l’usage qui ; m’impose de consacrer à mon maître cette leçon d’ouver12 ture. Souffrez que je m’en tienne à ces quelques paroles, l simples et vraies: il fut grand, il fut bon; je l’ai ten- ‘4 drement aimé, entre tous les hommes; je lui dois des bien-

  • faits sans nombre; je saurai vouer ma vie à sauver ici | quelque chose de sa tradition. Souffrez donc qu’abordant H J aussitôt le sujet de mon cours, je vous montre de quel 1 cœur j’entends tenir cette promesse, et que ce soit là ma 13 façon de le louer. » 14 Mais puisque vous êtes venus, les uns l’ayant aimé, les 18 autres sur le seul renom de sa gloire, pour entendre encore HER parler de lui, du moins n’attendez de moi rien qui rappelle ; ME: la leçon, à la fois si filiale et si critique, que jadis, dans cette chaire, Gaston Paris consacra à Paulin Paris. Il savait, ‘4 lui, comment, « continuant l’œuvre de son père, il la modite - fierait » ; il pouvait en marquer à la fois l’importance et les | limites ; il pouvait l’analyser et la juger, en critique; je ne
  • puis que méditer sur la sienne, en disciple fervent. k Et d’abord, je veux qu’elles soient de lui, les premières la paroles que je prononcerai dans cette chaire. Avant de
  • retracer sa biographie, je veux redire les rares passages de A ses écrits où, s’interrogeant sur la signification de sa vie et FA de son labeur, il a défini son attitude intellectuelle. Ces }4 quelques phrases éparses, ces quelques phrases précieuses, ; y je les recueille, et vous y reconnaîtrez l’accent de sa voix et Fi le son de son âme. “4 Il disait: « Ce qui éveille et soutient l’ardeur du savant ÿ: dans le cours de ses recherches, qui pourraient parfois ‘4 sembler peu dignes du temps et de la peine qu’elles exigent, ë c’est la pensée qu’il concourt à l’édification de ce grand de monument, l’histoire de l’esprit humain. » Cette pensée | créait pour lui la sainteté de toute besogne d’érudition. En h des vers datés du 20 novembre 1856, qui fut le dixième jour | L après son arrivée à l’Université de Bonn, cet écolier de dix4 sept ans déclarait que l’avidité de savoir, la libido sciendi,

serait pour lui religion. Et, dès qu’une vocation héréditaire lui eut désigné pour son domaine propre les études romanes, il s’y livra, non par curiosité frivole de bel esprit ou d’érudit, mais en philologue, c’est-à-dire pour fonder sur l’analyse linguistique et sur l’interprétation des textes littéraires la connaissance vraie du passé.

« Nous nous attachons moins », disait-il, « à apprécier et

à faire apprécier le moyen âge qu’à le connaître et à le comprendre. Ce que nous y cherchons avant tout, c’est de l’histoire, Nous regardons les œuvres poétiques elles-mêmes comme étant avant tout des documents historiques. Elles sont des faits historiques, des phénomènes soumis à des conditions. Comprendre ces phénomènes dans leurs caractères multiples, assigner à chacun d’eux sa date et sa signification, en démêler les rapports, en dégager enfin les lois, telle est la tâche du savant. » Il estimait qu’il ne suffit pas de considérer les productions de l’esprit sous la catégorie du beau, car elles ne valent pas seulement selon qu’elles nous plaisent ou nous déplaisent ; qu’il ne s’agit pas de les juger au gré de nos préférences artistiques, ou plus ambitieusement au nom de lois esthétiques universellement décrétées, car c’est toujours, en dernière analyse, notre goût individuel qui les juge ; qu’il faut, non pas rapporter les choses à nous, mais nous à elles, nous soumettre, en toute humilité et passionnément, aux faits ; poursuivre, par la connaissance érudite de toutes les manifestations de la vie, la pleine intelligence du passé. IL disait qu’il faut « apporter à ces études, autant que possible, la disposition d’esprit que demandent les sciences naturelles, cherchant non à juger ni à prouver, mais à connaître et à comprendre ». Il disait qu’ « il n’y a pas de vérités indifférentes, de vérités inutiles ». Il disait, reprenant une parole de Bossuet, que « le plus grand dérèglement de l’esprit est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient ». IL disait qu’il faut accepter en leur rigueur et en leur plénitude les exigences de l’esprit critique, et il est beau de trouver ceci sous la plume d’un tout jeune homme :

« La critique arrive devant l’objet qu’elle étudie sans pré- vention comme sans arrière-pensée ; elle ne cherche qu’en

il Joseph Bédier

ia cet objet même les raisons de la sentence qu’elle va rendre ‘n et ne se laisse influencer par aucune considération exté- jh rieure. Elle ignore complètement les conséquences heureuses (à ou regrettables que pourra avoir sa décision, et ne se 14 préoccupe que de savoir la vérité. D’ailleurs la vérité ne 19 peut jamais être dangereuse. » l. conclusion; | 20e f Mais ceux-là entre tous le pleurent, étrangers ou français, jh les jeunes et les vétérans, ceux-là qu’il appelait ses élèves. 14 Quand il mourut : « O mon plus que père ! » disait l’un, et 1 cet autre : « O et praesidium et dulce decus meum! » etcet | 18 autre : « Nous sommes tous comme des orphelins. » Ils se pre cherchaiïent les uns les autres, eux tous qui s’aimaient en l. lui. Ils se redisaient ce qu’il avait fait, non seulement pour 1e le bien de leurs travaux, mais pour la formation de leur n vie morale; comment chacun d’eux tour à tour, en telle | crise de sa vie, s’était confié à lui, et s’était cru alors le dis4 ciple bien-aimé, et l’avait été, en effet, au jour de sa souf- | france. Ils se redisaient les heures de leur jeunesse où il if leur avait appris comment et pourquoi l’on travaille. Et net moi, ne dirai-je rien à mon tour de ce qu’il fut pour moi? \ Ne devrais-je pas les décrire devant vous, ces heures chères, ! ù ces heures sacrées, et n’est-ce pas ce qu’attendait de moi Ki mon ami, M. Alfred Jeanroy, lorsqu’il m’écrivait, il y a hi: quelques jours : « Je m’associe aux paroles que vous allez il ‘ prononcer ; laissez-y seulement parler votre cœur… »? Oui, Fi au lieu de cette image comme officielle et comme publique 10 du philologue et du savant, j’aurais préféré, moi qui penk ? dant dix-sept ans ai vécu de ses bienfaits, en retracer une à autre, plus intime et plus riche, et plus tendre, au gré de qui mon émotion et de mes souvenirs personnels; et je souffre 21 à considérer que d’une existence si diverse et si complexe,

mon amour, je n’aurai montré que le peu que j’en ai laissé

Fi transparaître pendant cette heure. Mais j’ai été contraint 4, aujourd’hui, comme lui-même l’avait fait pour son père, à fl « ne rien dire ici qui ne dût être dit par tout autre à ma si place ». Je dirai donc seulement : si la meilleure leçon que

j’ai apprise de lui est qu’il faut travailler de toute son hon- à nêteté intellectuelle, de tout son cœur aussi, selon ce que l’on est, selon ce que l’on peut, à chercher la vérité et à en répandre le culte, cette leçon, je l’ai bien retenue, et par là, par là seulement, mais par là du moins, sa chaire du Collège de France ne sera pas diminuée.

Nous proposant de publier ensuite, conformément au plan que nous suivons dans ces biographies, un ou plusieurs exemples de notre auteur, il nous fallait, si j’ai bien lu la leçon précédente, il nous fallait non pas découper artificiellement dans l’œuvre de Gaston Paris quelques textes littéraires accessibles à un soi-disant Ë grand public, mais au contraire il nous fallait rester au cœur de l’œuvre, et donner un ou plusieurs exemples ordinaires de son travail ordinaire; madame Gaston Paris, qui a bien voulu approuver le projet de ce cahier, nous a permis d’extraire de l’œuvre de Gaston Paris et de reproduire les deux études suivantes :

Le travail que l’on va lire est extrait de la Revue historique, tome LIIT, année 1893; il porte, comme on le verra, sur le texte même d’où nous est venue la légende de la Princesse lointaine.

Jaufré Rudel est moins connu par les six poésies qu’il nous a laissées que par la touchante et romanesque histoire que raconte en tête de ces poésies son antique biographe provençal. Voici dans sa concise élégance le texte de cette

Jaufres Rudels de Blaia si fo mout gentils hom, princes de Blaia, et enamoret se de la comtessa de Tripol ses vezer, per lo gran bon qu’el n’auzi dir als pelegrins que vengron

d’Antiochia, e fetz de lieis mains vers, ab bons sons, ab ) paubres motz. E per voluntat de lieis vezer el se crozet, e mes se en mar; e pres lo malautia en la nau, e fo condutz a Tripol en un alberc per mort. E fo fait a saber a la comtessa, et ella venc ad el al sien lieit, e pres lo entre sos braz. Et el saup qu’ella era la comtessa, si recobret lo j vezer e l’auzir el flairar; e lauzet Dieu que l’avia la vida sostenguda tro qu’el l’agues vista. Et enaissi el mori entre sos braz ; et ella lo fetz a gran honor sepellir en la maison la dolor que ella ac de la mort de lui. (1) ; L’aventure de Jaufré Rudel devait inspirer la poésie, et | depuis le temps du premier romantisme jusqu’à nos jours $ | elle n’a pas cessé de le faire. Pour ne citer que les maîtres, elle a fourni les thèmes d’interprétations diverses à Uhland, à Henri Heine, à Swinburne, et tout récemment à Giosué Carducci et à Mary Robinson. Mais est-elle ellemême dès l’origine une fiction poétique ou contient-elle au à moins une part de réalité ? C’est une question qui a été ; souvent discutée dans ces derniers temps, et à laquelle je } voudrais essayer de répondre. Fixons d’abord l’époque et : le milieu dans lesquels l’aventure devrait se placer. Ë Le biographe provençal ne nous fournit aucune date pour l’époque où florissait notre héros, mais un témoignage : contemporain nous en donne une fort précise. Le troubadour Marcabrun termine ainsi une pièce composée en 1148 : Lo vers el so vuelh enviar ; E vuelh que l’aion li Frances (1) Cette biographie a été souvent imprimée ; voyez Chabaneau, ( les Biographies des troubadours (Toulouse, 1885), page 10. Je donne, avec quelques très légères variantes, le texte de MM. Paul Meyer L (Recueil de textes bas-latins, provençaux et français, page 99) et Stimming /Jaufre Rudel, page 40), qui est le plus court et certaine- h 1 ment le plus ancien. ; | (2) Cortezamen vuelh comensar (Raynouard, Choix, II, 373). C’est par ; distraction que M. Chabaneau (Biographies, page 10, note 4) attribue cet envoi à la pièce bien connue : À la fontana del vergier. Le vers qu’il accompagne n’a en lui-même aucun rapport avec la croisade.

Jaufré avait donc pris part à la deuxième croisade, dirigée par Louis VII, et où les Français étaient de beaucoup les plus nombreux ; il était déjà connu comme poète, puisque Marcabrun lui adressait spécialement son sirventes.

Il était, dit la biographie, « prince de Blaye ». Ce titre surprend au premier abord, et on se demande s’il n’est pas dù à l’imagination du narrateur ; mais il est au contraire fort exact. Le bisaïeul de Jaufré, Guillaume Frédéland,

Gaston Paris, — appendice, — la chanson VI de Jaufré Rudel; — leçons des manuscrits, établissement du texte;

Gaston Paris, — une étymologie, — dôme;

L’étymologie que l’on va lire est prise dans la Romania, tome XXIV, année 1895, page 274.

Du portrait publié en tête de ce cahier, un tirage à part, sur grand papier, deux francs

Quinzième cahier, pour le premier mai de la cinquième série, un cahier blanc de 216 pages, bon à tirer du mardi 26 avril 1904; trois francs cinquante

Éwize Moserry. — Jean des Brebis ou le livre de la misère ;

C’est à toi, Jean des Brebis, que je veux dédier ces quelques pages, à toi l’être vivant de chair et d’os que le malheur des temps et l’intensité de ta souffrance ont élevé à la dignité d’un symbole douloureux. O mon cher pâtre lorrain, tu ne sais pas lire, — à dire vrai, je n’ai guère eu le moyen de m’en assurer, au cours des longues conversations que nous avons ensemble, par les plaines de chaumes grisâtres et décolorés, pareils à des cheveux d’aïeule, sous

Le l’averse frissonnante des pluies d’automne. — Aussi tu

| prieras le maître de chez nous, de te raconter cette simple

histoire, par un long soir de veillée, alors qu’on boit le

vin gris encore un peu trouble, alors que le grillon, — le

cri-cri tu sais bien, — redouble sa petite musique d’argent,

| alors que la pierre du manteau de la cheminée se mouille d’un suintement humide. Y a pas plus grand signe de pluie, comme tu te plais à le dire.

Jean des Brebis;

44 Cette année-là, la fête du Comice agricole devait se célé- J ! brer à Sexey-aux-Groseilles et le paisible village était en AUS C’était un grand honneur pour le petit bourg, joliment ; situé au bord de la Meuse claire, au bas d’un coteau planté É de vignes, parmi les prairies dont le velours tendre s’éten- ‘ dait sans un pli au fond de la vallée. , 4 Il y avait plus de trente ans que le village ne s’était À trouvé à pareille fête ; à peine si les gens avaient gardé le souvenir des réjouissances autrefois célébrées. Aussi tout chacun, sentant bien que c’était un moment solennel dans | la vie du petit village, se promettait à part soi de faire tous ses efforts pour rehausser l’éclat de la cérémonie.

Sur le coup de midi, comme tous les travailleurs étaient

rentrés des champs, le tambour communal parcourut les rues, sa caisse de cuivre accrochée sur le genou, allant et venant suivant le rythme de sa marche. Il s’arrêtait aux carrefours, tapant à tour de bras sur la peau d’âne, dont 2 le ronflement sonore faisait fuir les volailles épeurées ; puis, prenant la précaution d’assujettir ses lunettes sur son nez, il tirait un papier blanc plié sous son baudrier de cuir, et le déployant lentement, il se mettait à lire, d’une À voix forte, un peu déroutée par la splendeur insolite de certains termes du style administratif.

« Le maire de cette commune fait assavoir à ses administrés que demain, 20 septembre 1887, aura lieu dans cette localité la réunion du Comice agricole de l’arrondissement de Colombey. Il compte sur le bon esprit des habitants,

dont il a su maintes fois apprécier l’empressement, pour donner à cette solennité toute l’importance qu’elle comporte. En conséquence, lesdits habitants devront enlever les fumiers devant lès maisons, parer, par tous les moyens qui sont à leur disposition, les édifices publics et privés, | pavoiser leurs chaumières, à seule fin que les étrangers de passage dans la localité et les autorités compétentes remportent un bon souvenir de l’accueil qui leur aura été fait. » | Debout sur leurs portes basses, qui semblaient trop petites pour leur haute stature, les paysans écoutaient en | hochant la tête d’un air entendu et connaisseur. Pour sûr | que le maire était un homme capable, et qui n’avait passon à pareil pour tourner une phrase et dire ses quatre volontés. À Un maire comme ça, c’était l’orgueil d’une commune. Puis ils retournaient s’attabler devant leurs assiettes L fumantes, où des morceaux de lard rose tremblaient parmi i des platées de choux. Tout à coup, un clair carillon tomba en volées frémis- à santes du haut du clocher d’ardoise, faisant courir une Ÿ pluie d’ondes sonores sur les petits toits de tuile brune ty rongés de mousses, envahis de joubarbes et d’herbes sau- À vages. Les sons tombaient dans les rues claires, traverf saient les ruelles bordées de sureaux et d’osiers vivaces, ds prenaient leur vol à travers les campagnes ensoleillées, où ni des bouquets d’arbres dormaient dans la lumière argentée ÿ et fine, comme aiguisée par le vent léger. Et quand les £ notes, joyeuses, arrivaient au bord de la rivière, on eût dit bn qu’elles recevaient une force nouvelle, et elles s’en allaient fi au loin, portées sur les eaux éclaboussées de soleil, jusqu’aux petits villages blottis dans les tournants de la

Comme si cette musique d’allégresse eût ragaillardi les 1e êtres et les choses, le petit village, sortant de sa longue fl torpeur, s’animait soudain de bruits joyeux et de cris

d’animaux de toute espèce. Les coqs, battant des ailes sur

leurs fumiers, tiraient de leur gosier des sons d’un éclat”

plus cuivré. Prise d’une sorte de folie, une troupe d’oies,

qui revenaient en jacassant de la mare voisine, partit sou359

l catalogue analytique sommaire a dain d’un vol lourd, tandis qu’elles emplissaient la rue du À rauque claironnement de leurs voix. Puis elles allèrent s’abattre sur la grande place, et elles y restèrent longtemps, frémissantes, inquiètes, tendant leur grand cou et poussant de temps à autre un long sifflement de colère. | L’après-midi, on se mit en devoir d’exécuter les ordres de l’autorité municipale. On chargea les fumiers sur des voitures et on les emmena dans les champs, loin de tous les regards. On rentra dans les bûchers les tas de fagots amoncelés devant les granges. Tout le monde s’était mis à la : besogne, sentant vaguement qu’il y allait de l’honneur et du bon renom de la commune dans l’opinion des étrangers. Pour une fois, les dissensions intestines, qui travaillent ” ces petits villages, s’étaient tues; les républicains, les rouges comme on dit là-bas, s’attelaient à la besogne avec la même ardeur que les calotins et les mangeurs de bon Dieu, car la cérémonie qui se préparait était chose d’importance et | chacun avait à cœur d’être prêt. à la belle étoile ; le revenant ; la mort du Bouif ; le Trompion ; Seizième cahier de la cinquième série, un cahier jaune de 1v + 260 pages, bon à tirer du mardi 24 mai Textes et documents ; — le congrès de Dresde ; —

  • Je n’oublie pas que je dois à mon vieux grand cousin, à mon ami Pierre Baudouin le philosophe, et à mon ami l’historien Pierre Deloire, un compte rendu des congrès où

j’ai assisté pendant les années de mon apprentissage ; voici que je le leur dois depuis plusieurs années ; d’anciens abonnés veulent bien de loin en loin me rappeler ces vieilles dettes ; on serait surpris si je ne répondais pas que j’ai commencé de préparer ce compte rendu; que l’on ne soit pas surpris ; j’ai commencé de préparer ce compte rendu.

Ne sais quand finirai; la croissance régulière de ces cahiers, — celui-ci même est un des plus considérables que nous ayons mis sur pied, — faisant un accroissement de mon travail, de mes charges et de mes responsabilités de

gérance, réduit d’autant mes forces et mon temps d’écriture ; je ne suis point de ces grands génies qui travaillent sans se fatiguer jamais ; je ne suis point de ces grands écrivains

; qui peuvent écrire au kilomètre ; et je me permets quelquefois de réfléchir, entre mes repas, ce qui fait perdre énormément de temps.

Ne sais quand finirai; ne nous hâtons point; travailler n’est pas toujours écrire ; il y a des courbes, de pensée, d’action, qui sont fort loin d’être achevées. /

J’expliquerai, continuant mon compte rendu de gérance,

| comment sont organisés, comment fonctionnent nos cahiers de courriers ; mais je suis assuré que nos abonnés n’ont pas attendu cette continuation pour s’apercevoir qu’autant que nous le pouvons nos cahiers de courriers apportent ÿ des renseignements directs; immédiats; où la part de la ë déformation est nulle, autant que nous le pouvons; où la F part de l’interprétation est réduite au minimum inévitable ; LA en ce sens mon compte rendu des congrès fera un cahier de ni courrier. Le Avant tout il faut savoir ce que l’on dit; un matin nous 2 lisons dans les journaux que les élections législatives alle- | mandes ont donné trois millions de socialistes et des dr centaines de mille ; le lendemain matin nous lisons dans dé les journaux qu’il ne s’est rien passé en Allemagne ; le p, surlendemain matin nous lisons dans les journaux que les Ÿ socialistes allemands se chamaillent pour savoir s’ils feront un vice-président parlementaire qui aille à la cour en habit R de cour; il faut donc que ces innombrables socialistes | 367

1 électeurs allemands soient comme trop de socialistes à français que nous connaissons, et ne soient pas comme 35 certains socialistes français, révolutionnaires, que nous 1 connaissons aussi; ainsi pour toute conversation, et avant Ë 4 même d’engager la conversation, il faut savoir en quel É idiome on parle, quel est le langage; et avant toute numé- 4s ration il faut savoir en quelles unités on compte; plus de trois millions peuvent ne pas valoir moins de trois cent mille. 1: A défaut de renseignement direct et parmi les renseigne- ‘5 ments indirects les comptes rendus officiels sont particuliè- 1e rement précieux; non qu’ils soient particulièrement exacts ; ie au contraire ; mais parce que les déformations y appar- À tiennent à un type connu; et qu’ainsi l’interprétation peut j se régler presque automatiquement ; tout le monde sait ts aujourd’hui ce que c’est que le langage officiel; pour qui À: } sait lire, ce langage est sensiblement le même dans tous les see pays du monde; l’intelligence du texte en est facilitée k Le compte rendu offciel allemand du congrès de Dresde x forme un épais volume in-octavo de 448 pages très denses ;. É gris ; la première page de la couverture porte ce titre : ueber die Verhandlungen des Parteitages der Sozial— Le dimanche 14 août prochain doit s’ouvrir, à Amsterdam, le sixième congrès socialiste international; ce sixième M congrès socialiste international sera le deuxième de notre . connaissance ; le premier, cinquième du nom, et que nos abonnés n’ont pas oublié, fut ce grand congrès de Paris 1900, l’un de ceux, le principal de ceux dont je dois le } compte rendu ; en attendant ce compte rendu direct, nous200 4e |

avons eu la bonne fortune de publier de ce cinquième ou premier congrès un compte rendu qui avait le double avantage d’être sténographique et de n’être pas officiel: ù seisième cahier de la deuxième série, bon à tirer du mardi 13 août 1901, compte rendu sténographique non officiel de la version française du cinquième congrès socialiste interna- | ‘* tional, tenu à Paris du 23 au 27 septembre 1900 ; un fort cahier de 216 pages et couverture, trois francs cinquante ; on se rappelle que les organisateurs internationaux ou si éminemment français du congrès, tout occupés à préparer pour le lendemain matin la révolution sociale universelle, | ou peut-être à se jouer mutuellement de bons tours parle- | mentaires politiques, car on était au temps où régnait 5 l’unité, avaient négligé de retenir un sténographe: le ; compte rendu des cahiers, sténographique, fut pris par nos sténographes assermentés, MM. Corcos frères, alors sténographes habituels du Parti socialiste français ; le texte fut | revu par notre collaborateur Hubert Lagardelle ; notre col- À laborateur M. Sorel voulut bien revoir les épreuves et É annoter ; ce compte rendu n’étant pas officiel, je n’ai pas besoin de dire qu’il présente toute garantie ; ainsi établi, ce cahier demeure le seul monument que nous ayons authentique d’un congrès qui fut important, moins par ses déclarations officielles que par ses élaborations sourdes ; je dois ajouter qu’en dehors des collections complètes il ne Ë, nous en reste plus que 108 exemplaires. &. Sur tous les autres textes et documents, renseignements, ? notes et commentaires que nous avons publiés du mouve- À ment socialiste dans nos cinq premières séries, je renvoie ; au catalogue analytique sommaire que nous préparons —_ pourêtre le premier cahier de la sixième série ; ce sera la À fonction de ce catalogue analytique sommaire que de pré- ï senter d’ensemble un énoncé de tous nos travaux, de toutes 1 nos publications antérieures. : Au moment où va s’ouvrir le congrès d’Amsterdam, nous À avons voulu donner à nos abonnés un exemple de congrès 4 national allemand ; nos abonnés ne connaissent que trop,

par eux-mêmes et par nos cahiers, ce que sont les congrès

K français et ce qu’est devenu le socialisme français ; il est | 363

À bon, au moment où va s’ouvrir le deuxième grand congrès

international qui sera de notre connaissance, que l’on ait

un compte rendu d’un grand congrès national allemand ;

nous avons pris naturellement le dernier congrès, le con- . grès de Dresde, tenü en septembre dernier.

Non seulement le socialisme français et le socialisme allemand forment deux parties capitales du socialisme international, mais le socialisme français et le socialisme allemand forment, en qualité, en nature, peut-êtfe les deux types autour desquels se grouperaient, théoriquement, les différentes espèces que nous connaissons de socialisme dans le monde.

à Le compte rendu allemand, sur qui nous avons travaillé, est un compte rendu officiel ; mais il est sténographique ; d’ailleurs, si de tous les comptes rendus indirects un compte rendu officiel est le moins aventuré, un compte rendu ofliciel vaut mieux qu’un compte rendu oflicieux.

Notre collaborateur Gaston Raphaël, traducteur juré de nos cahiers pour l’allemand, a pris le Protocole allemand;

il a traduit sténographiquement les parties sténographiques essentielles ; il a traduit analytiquement les parties de la sténographie qui admettaient l’analyse ; il a transporté les annexes, qui, dans leur sévère et ingrate uniformité apparente, sont d’une importance capitale, comme tout document premier, ennuyeux, non malaxé. ,

Nous avons mis en sept, c’est-à-dire en plus petits carac- ) tères, les parties sténographiques traduites sténographi- F quement; nous avons mis en huit, c’est-à-dire en plus gros caractères, les parties sténographiques traduites analytiquement ; j’ai, sur le texte de Raphaël, établi une {able ana- ÿ

le congrès de Dresde, — édition Raphaël; ‘ Réunion préparatoire tenue le dimanche 13 septembre 4 1903 à sept heures du soir; î L’ordre du jour du congrès est fixé définitivement ainsi; ordre du jour;

| Première journée. — Lundi 14 septembre. — Séance du î I. — Rapport du comité directeur; a) Généralités; \ Pfannkuch, rapporteur ; b] 1. — Rapport du trésorier ; Gerisch, rapporteur; b) 2. — Rapport des contrôleurs ; Meister, rapporteur; c) Collaboration de camarades à la D presse bourgeoise; Pfannkuch, rapporteur; dossier de À l’affaire; plainte des camarades Braun, Lily Braun, 4 Heine, Goehre, Berthold au comité directeur du parti socialiste d’Allemagne; réponse du comité; Séance de l’après-midi; : Même débat; Braun; sur Mehring; et Harden ; Kautsky ; sur l’article de Bernhard, Morale de parti; la

  • Zukunft; pour Mehring; Edmund Fischer; Beyer ; ÿ Clara Zetkin; contre la revue de Harden; contre la
  • participation aux revues bourgeoises; Adolf Hofjjk mann ; défend Mehring; et contre la collaboration aux nù journaux bourgeois; Stadthagen; contre la Zukunft; 1 pour la Neue Zeit; contre la collaboration; Victor L Adler; une rectification de détail sur Liebknecht: k du matin; 4 Vérification des mandats; collaboration des cama- ÿ rades aux organes bourgeois; Ulrich; contre la collaLA boration; contre l’abus des intellectuels ; Quarck ; k contre Braun; contre la collaboration; contre les intelW lectuels; Zubeil; contre Braun; Bernhard; sa défense;

eût mieux valu ne pas écrire son article; ne recomd mencera plus; opinion des ouvriers; contre Mehring ;

M contre la résolution du comité; ne pas diviser les cama- À rades en camarades de première et deuxième classe ; de hommes de confiance;

Séance de l’après-midi;

EU { Grand discours de Bebel ; opération chirurgicale iné-

n, formule de résolution non parfaite; dans la pratique, il 48 faut examiner chaque cas; distinguer la Berliner MorK genpost de la Zukunft; contre la Zukunft; contre Har- < : den; souvenirs personnels; boutades; histoire apoloEp gétique de Mehring ; souvenirs; Braun et Mehring; et #4 Kauisky; c’est Braun qui a introduit Mehring dans la 4 rédaction de la Neue Zeit; comment Mehring amené à Nr: écrire l’histoire du parti; comment publication des œu- à vres posthumes de Marx; la letire au sujet de SchoenF lank; citations de la Zukunft; Harden méprisable; £ vigueurs; le terrain de la lutte de classe; éprouvez bien à tout camarade nouveau, mais éprouvez deux et trois % fois les intellectuels; doivent s’informer auprès des ni masses; colère et indignation montées d’en bas; intel- g % lectuels nul sentiment pour ce que pense et sent vrai- . ment la masse; Mehring et Kautsky trop doux; perdu à ! en partie le contact avec les masses; le parti aura l’œil 7 ouvert ; Bernhard n’écrira plus pour la Zukunft; prin- % cipes dangereux; anti-démocratiques; âmes de cultivés ; | À ne demandera pas exclusion de Bernhard; accepte | rétractation; terrorisme des chefs; celui qui chez nous | J veut être chef, doit agir comme veut le parti et non ; comme il veut; objurgations; il faut voter la rédaction } du comité; enthousiasmes; Michels; où se séparent la à | seience et la politique; conversion des intellectuels ; que À la défiance ne soit pas le premier de nos principes; 1 Séance du matin; É Ledebour; Werner; Heine; un mot, personnel, au h camarade Hoffmann; votera contre la résolution du + comité parce qu’elle est insuffisante ; contre une parole } de Bebel; oui, ce sont les masses qui font le parti; défense de Bernhard ; défense de Harden; liberté de F’ pensée et unité d’action; Goehre; sa défense; vivacités; t son histoire apologétique; pasteur des ouvriers; dis- Ph cours et brochure comment il devint socialiste; vi- 4 gueurs; nulle propagande religieuse dans le parti; # : coopératives de consommation; gravités; péroraison; Fi

à Hoffmann; Seger ; Goehre a fait de la propagande reli- x “4 gieuse; ce congrès augmentera notre dégoût des intel- É lectuels; Braun ; explications personnelles; Bebel: l’af4 faire Mehring; pourquoi introduit Mehring à la Neue % tion œuvres complètes de Marx confiée à Mehring; Mehring au pilori; conclusion ; les différends sont dans ; l’essentiel effacés ; Singer; Krueger ; Katzenstein ; contre 4 la clôture; deux lettres de rectification, de Jaeckh et de À Harden ; Mehring ; un coup monté; calomnies; ceux qui à m’attaquent attaquent les anciens congrès; suspend sa 1 collaboration à la Neue Zeit et à la Leipsiger Volkszei- ; tung jusqu’à ce que les autorités compétentes du parti à l’invitent à la reprendre; Boemelburg ;

  • Séance de l’après-midi; k Pfannkuch, rapporteur: défend le texte adopté par le 4 comité; scrutin; motion 7 adoptée: d) différend entre P Bebel et le « Vorwaerts »: Bebel; non affaire d’État; k quelques observations; attitude politique du Voraerts; la commission de la presse; les électeurs de À Marbourg; pris entre deux décisions ; phrases non offeni santes pour Heine; rédaction trop rigoureuse; incident clos; Eisner; demande qu’on travaille; Auer; person4 nellement nulle action dans cette affaire; devons être 4 très prudents votes sur la tactique du parti qui enga- | gent l’avenir; explication personnelle; Gerisch; expliA cations personnelles: Heine; Bebel à Kuessnacht; hoj nore Bebel; interruption Stadthagen; Stadthagen ; “4 Heine ; e) question polonaise; Gerisch, nouveau rappor4 teur; pour entente avec l’organisation spéciale polo- €. rades de la Haute-Silésie; dernière conférence; second Re procès-verbal; questions de nationalité; Haenisch; re1% vendications polonaises aussi légitimes que toutes ; 4 locales et nationales; question des langues; Ledebour;

4 la camarade Rosa Luxembourg; ennemie déclarée de

$ l’organisation polonaise; mauvaise conseillère du co-

à mité directeur; minorité des camarades polonais; la Gazetta Ludowa; Rosa Luxembourg ; candidats polomais contre les candidats socialistes; les Polonais n’ont

’ pas d’autres véritables défenseurs que les socialistes;

  • rialiste de l’histoire; incidents; personnalités ; Ledebour; Loebe; Pfannkuch, nouveau rapporteur; con-

Rapport sur l’activité parlementaire; le rapporteur Stadthagen; parlementarisme; nouveaux traités de commerce ; tarif; questions ouvrières; droit de coalition; journée de huit heures; service d’un an; armée de milices; justice et code militaires; mode de vote;

Le congrès international d’Amsterdam; Singer; la question du droit de vote pour les femmes; assurances ouvrières; Clara Zetkin; suffrages des femmes; parmi les autres réformes électorales et au même titre; le camarade Millerand; Braun ; féministes et libéraux ;

Séance de l’après-midi; Singer ;les tarifs usuraires; obstruction au Reichstag ; IV. — La tactique du parti; grand discours de Bebel ; ’ gains électoraux du parti, voix, députés; partis de ù droite unis; électeurs non socialistes ont voté pour can- ; didats socialistes; pourquoi; la politique impériale; intérieure, extérieure; la situation financière; nouvelles & dettes; soutiens de l’État déjà minés; devons-nous

changer notre tactique; tactique et principes; tactique È victorieuse; tactique suffisante; l’action parlementaire; L projets de loi; accepter des concessions; si le congrès 4 donne une direction au groupe, il faut que le groupe à s’y conforme; nous devons remplacer, au sens de dépasser, le libéralisme bourgeois; Bernhard, son article, et sa rétractation; Goehre et l’article de la ‘: Zukunft; qu’on ne vienne pas parler d’union et d’unité dans le parti; jamais et à aucune époque nous n’avons 6 été plus divisés que maintenant; bonnes paroles: pour | mon compte j’en ai cordialement assez; la brochure de J Bernstein; le crédit moral de Bernstein; l’enfant ter- ; rible de ses amis; la vice-présidence et la visite à la 3 cour; les discours de Breslau et d’Essen; l’empereur et 4 l’armée; vous devez tirer sur votre père et votre mère; . approbations reçues; on a perdu dans les postes capitaux le contact; tempête d’indignation; Vollmar; le discours-programme de Vollmar au Colosseum, à ÿ Munich en 1891; plaisanteries sur Vollmar et Munich ; à hilarités; Munich la Capoue de la social-démocratie . allemande; plaisanteries; Vollmar, le roi non couronné de Bavière; Bayreuth puis toutes autres grandes villes d de la Bavière séparées de Vollmar; aussi députés ; indij, gnation partie d’en bas; un mot de Auer; la question & de la vice-présidence; non conjuration; éloges des À adversaires; un avertissement à Heine; les journaux 4 bourgeois; les journaux du parti; incident Eisner; une ÿ semonce à Eisner; le fond du revisionnisme; c’est la N même théorie que de l’autre côté des Vosges; la ten- À dance à voter les budgets; vient aussi de l’Allemagne à du Sud; conditions économiques moins avancées dans 5 l’Allemagne du Sud; la tactique des Bavarois dans la ô question des droits électoraux; dans la question des k chemins de fer; contre une décision du congrès de EL Mayence; une union des chemins de fer du Sud; le revije sionnisme se distingue par sa grande modestie; les ER droits électoraux en Bavière et les ouvriers catholiques; Ÿ plus nous serons modestes, moins nous obtiendrons; À on ne peut sauter une phase, mais on peut l’abréger;

Ne force intellectuelle du prolétariat; syndicats, conseils | ‘2e de prud’hommes, parlements; boutades; revisionnistes Re. grands hommes d’État; au milieu le marais; reviF ‘4 sionnistes soutenus par nos adversaires; la Hilfe de H ë Naumann; revisionnisme ne réussit pas, mais cause du 1 : tort au parti; les intellectuels; les anciens prolétaires à parvenus; les soi-disant prolétaires; le revisionnisme Ne aurait un bel État-Major, mais l’armée derrière lui fi: serait fort petite; péroraison; nous serons obligés plus 4 qu’auparavant de nous adresser au parti afin qu’il | 10 décide de la tactique du groupe; approbation enthouA ÿ siaste et prolongée; He: Séance du matin; i 0 Grand discours de Vollmar ; qui répond à Bebel; non | LA è aussi grand talent d’orateur; appel non au sentiment et À à la passion mais à la réflexion; devenu très difficile en à Allemagne; la question de la vice-présidence ; Bernstein; è __ Bebel et les Munichois; Bebel; il ne faut pas que la ; liberté de pensée ressemble au droit qu’on a au régiil: ment de se plaindre; défense personnelle; si la vice14 présidence est inutile, pourquoi sommes-nous d’accord ; pour la revendiquer sans accepter toutefois les devoirs ui de représentation; l’empereur; simples formalités qui 4 n’atteignent aucun des principes du parti; une rectifica- à % tion à un mot de Bebel; si nous avions une république en Allemagne, elle réagirait énergiquement contre { toute extension de la liberté politique; nous ne sommes l : pas près encore de devenir une république; nous ne LÉ sommes point des républicains bourgeois dont toute la ! pensée s’épuise dans la forme de l’État; pour nous, HE l’organisation sociale est plus importante; conception 14 matérialiste de l’histoire; nulle péroraison; ceux qui ne sont à leur aise que lorsqu’ils voient le parti dans 1 un danger, afin de pouvoir l’en sauver; ce que serait { une histoire de la tactique; une histoire de la décaFi dence du parti; hilarités; historique; Liebknecht et la |

“à la réunion des anciens; la lettre de Marx sur le programme d’union de Gotha; les bureaux de placement mixtes; les syndicats et l’unification des tarifs ; les lois d’assurance et de protection ouvrière; participation aux élections pour les Landtags; en Bavière en 1886; à Cologne en 1893; à Mayence en 1900; depuis; évolution non terminée ; ne s’achèvera jamais; prudents; le discours de Munich; variations des opinions de Bebel sur ce discours; trop hérétique pour croire, sans autre examen, aux explosions populaires; la flatterie est aussi condamnable lorsqu’elle s’adresse au peuple qu’aux grands; flatterie de raconter que le sentiment populaire est sùr et infaillible; cette conscience populaire peut se tromper ou être trompée aussi bien’que l’individu; concepts vagues; Bebel; tempérament; honnêteté; autres aussi; le tempérament ne peut fournir une lettre de franchise pour tout; nulle situation d’exception; les trônes des partis; se dominer soi-même; non camarades de première et de deuxième classe ou qualité; intellectuels; instinct de classe; non pays de diverses qualités ; duché de Bade; Munich; vin et bière; le Sud économiquement arriéré; tout le monde ne peut pas être Prussien; congrès de Munich; élections | au Landtag bavarois; les je de Bebel; c’est ainsi que le au congrès d’Erfurt; après le congrès de Cologne ; Bebel plus souvent dans la minorité qu’autrefois; le parti est devenu trop grand; n’est-ce pas la masse qui élit les députés; millerandisme; et Millerand; un programme du chancelier; les éloges des adversaires vont aussi à 1 Bebel; byzantinisme de la presse du parti; quelle | comédie ? menaces de violences; Kautsky; le professeur K allemand devenu parti; laisserait plutôt périr le monde \ ou même le parti, que d’enlever une seule cheville à ses : belles constructions théoriques; « il est ridicule de : demander dans le parti la même liberté de pensée que nous réclamons de l’État »; parlera contre interrup- , teurs; Singer; Vollmar; Bernstein et Kautsky; discours

y ; de Munich; leçons de catéchisme; liberté de critique;

L: ÿ critique suspendue, comme chezle pape et dans l’Église ;

& racine vitale de la social-démocratie, liberté absolue de

ni. pensée, de recherche, d’examen des principes, des buts “ et de la tactique; conséquence de la servitude le dépé- “ rissement du parti; force apparente et force réelle; si k : l’on me destine une muselière, il m’est assez indifférent

PA que ce soit une muselière policière ou religieuse ou

sg démocratique; risquer sa vie; ni bebelien, ni bernstei-

d nien, ni marxiste; seulement socialiste; ni radicaux ni

; réactionnaires absolus; sur la rédaction de la propo-

F sition; atteindre certains individus; union et unité

dans le parti soient plus grandes que jamais: péro-

4 taire; contre l’ennemi pour le combat commun; Lede- - Bis Séance de l’après-midi ; Kolb; Jaeckh ; revisionnistes; vice-présidence; tac4 ( tique, en tous pays; catastrophes ou évolution; conde quérir ; contre l’amendement ; réponse à Bebel; Allemands du Sud ; ouvriers parvenus; c’est Bebel qui a perdu le contact avec les masses ; les réunions ; syndicats et coopératives; Goehre; le congrès n’est-il ici que | pour les Berlinois ; Stuecklen ; dissidences; intellectuels ; | vice-présidence; Bavarois; Vorwaerts; limite à la EA liberté d’opinion ; Meist; revisionnisme et sentiment k : des masses; liberté d’opinion ; Bebel ; un chef; Kautsky ; | péroraison ; montrer la porte aux éléments nouveaux;

la liberté, mais libre à l’intérieur de ces limites; évo- | lution et révolution, intelligence prolétarienne ; syn- | ü dicats, coopératives, institutions de culture des ou- 3 pratique ; la plupart des camarades ne veulent plus se : F à Munich; Bebel intermittent; la vice-présidence ; É

personnalités ; exemples de participation à des céré- Ë

toires ; Bebel démagogue; Kautsky ne bouge pas de. incident Auer; agitation; chef et démocratie ; Auer ; deux affaires personnelles ; une lettre de Bebel ; éloges des adversaires; Mehring n’est pas en possession de secrets ; tactique évolue ; législateur ; non différences de principe, mais de tempéraments ; Bebel; avaler est un acte nécessaire à la vie; millerandisme et jaurésisme ; revisionnisme ; il fallait avertir avant les élections; deux anciens exemples d’évolution; en 1874-75 une lettre de Bebel; élections au Landtag prussien ; Liebknecht; — observations pour fait personnel; Hoffmann ; incident Auer; Bebel; Badois et lac de | Singer; une déclaration apologétique de Mebring ; du matin ;

Singer; une lettre du camarade Borchardt; il con- | tinuera à publier des articles dans la Zukunft; sur la tactique ; grand discours de Kautsky; quelques observations personnelles ; n’est pas un pape socialiste ; nous appartenons à l’État, que nous le voulions ou non, nous entrons volontairement dans un parti; nouvelle méthode française ; revisionnisme et même anarchisme ; J Vollmar et les bruits qui courent ; non pas seulement

différences et haines personnelles, mais contraste réel; ou marxismeourevisionnisme ; une résolution de Hanovre; | avances aux pouvoirs établis; si bourgeoisie non vaincue, ne voudra jamais partager; si vaincue, il j n’est plus besoin de partager avec elle ; quelques faits; } ° résultat pratique; fabianisme en Angleterre ; Jaurès et Millerand en France; congrès de Paris; discours de Auer ; contre entrée d’un socialiste dans un ministère ’ bourgeois ; un cas Millerand n’est pas possible chez k + nous ; nul espoir d’une grande gauche libérale ; former N avec les partis de gauche une majorité de gouvernement;

= Bernstein; un parti démocrate-socialiste de réformes; “$ les ouvriers anglais ; Broadhurst et Burt; revisionnisme ; allemand n’en est qu’à ses débuts; antagonismes de ‘4 classe; la politique coloniale; en montrant que la | masse nous approuve, nous ferons passer aux revisionJ nistes le goût de la revision; péroraison historique ; V grand discours de Bernstein; discussion théorique; | le socialisme considère la forme de gouvernement ; À comme secondaire, mais il est un parti démocratique £ donc républicains la question de la vice-présidence ; les socialistes belges ; nous protéger contre une surprise au Reichstag ; antagonismes de classe; hostilités entre bourgeois ; protectionnistes et libre-échangistes; agra- 6 riens et industriels; il n’est pas possible d’opérer avec ; des concepts si uns que bourgeoisie et réaction ; l’em- | pereur allemand n’est pas un monarque de l’empire ; allemand, mais seulement le pouvoir exécutif ; députés ; socialistes dans commissions parlementaires; nulle indignation ; Bebel dit que les chefs doivent suivre les ; masses ; je crois qu’ils sont les avoués des masses; | doivent s’entendre avec leurs mandants, mais doivent | ; avant tout défendre selon leur conviction les intérêts des ouvriers, au besoin s’opposer à ceux-ci et donner | leurs arguments ; éloges de la presse bourgeoise ; liberté de pensée ; principes politiques ; évolution ; Millerand ; Ÿ les ouvriers anglais; opinion de Hyndman ; Burt et ] ; ; Broadhurst; la résolution de Hanovre; la politique colo- Ë k niale; la lutte contre le libéralisme; résolution d’hu- } Séance du soir; ; Lettre de quatre camarades polonais regrettant le ÿ vote de la motion Luxembourg; Molkenbuhr; article 1 de Bernstein maladroit; vice-président; tradition parle- $ mentaire; le parti est plus uni que jamais; aller à la 6 cour; un précédent; faire partie de la majorité gouver- A nementale; Singer; une déclaration de Rosa Luxem- & bourg; Bebel; incident Eisner; bureaux de placement à

à Kautsky; les revisionnistes sont libres entre eux et envers Bernstein; — scrutins; texte de la résolution ; votée; — Heine; incident de Gerlach; explications personnelles; Michels; — V. — Fête du Premier Mai; du matin ; | Premier Mai; Eitzerodt ; Krueger; Bushold; Gewekhr ; | Loebe; — VII.— Résolutions touchant le programme et l’organisation; Singer; — VIII. — Autres résolutions; Schmalfeld; Singer; conclusion; franchise; il ne faut | pas s’arrêter aux personnalités qui devaient nécessai- | rement être faites; le congrès, et dans son immense E majorité le parti, veulent que le programme, la tactique, | l’action, la propagande du parti ne soient pas modifiés; les masses conservent leur point de vue révolutionnaire 1 de la lutte de classe; c’est ce qu’a montré notre résoL lution, que tout le monde devra suivre et respecter; nous pouvons être contents du résultat de ce congrès; 4 que la volonté du parti se soit aussi L Motions; texte des 144 motions; rapport du comité direc- 1 k Welt, journaux de mars et de mai; publications pour la 4 jeunesse; agenda ouvrier ; annonces; brochures et feuilles …_ volantes; fête du Premier Mai; programme; parlement; | - ou présentées pendant les débats; (3 situation financière des journaux et revues ; ë situation de la caisse du parti; fi librairie du Vorwaerts; les comptes rendus des Congrès is précédents; lieux et dates; énoncé très sommaire; prix; FE comptes rendus des congrès internationaux; lieux et dates; ÿ énoncé très sommaire; prix; ï 3 375

x dans le même cahier;

: paraissant tous les deux mois, G. Jacques éditeur; pre-

1 mière année, les six fascicules ;

Laval le 25 Avril 1904. Monsieur. une réquisition

de M. le chanoine Dissard, portant demande en recti-

s fication au courrier de Challaye, La France vue de

| administration; notre collaborateur M. Sorel était \ un des principaux collaborateurs des Études SociaK listes ; ! conditions auxquelles nous publions de la copie ;

  • Dix-septième cahier de la cinquième série, un cahier : blanc de 144 pages, bon à tirer du mardi 7, fini à d’imprimer du jeudi 9 juin 1904; deux francs { FRANÇOIS PORCHÉ; — à chaque jour; — poèmes; Le Visiteur du jardin ; i Visiteur du jardin, prends garde que les roses à Ne s’effeuillent au cri des grilles longtemps closes. J | Ne va pas réveiller le lion de granit, | Qui depuis tant de jours bâille sur un pilastre À Que des abeilles dans sa gueule ont fait leur nid. É à Vole, rends tes talons plus légers que les astres | k Qui glissent dans les nuits chaudes, silencieux…

Ami, nos grands parents vécurent là très vieux. C’étaient de bonnes gens dont, en nous, la mémoire S’allie à l’odeur saine et franche de l’armoire De famille, parfums de fruits, de linge frais, Parfums nourris de vertu sobre et sans apprêts. Cœurs simples, ils gardaient dans leur sagesse affable Un doux air suranné de proverbe et de fable, Et, volontiers parlant de leurs jeunes saisons, Ils bénissaient le soir évanoui d’automne Où, le seigneur du lieu mettant son vin en tonne, Tous deux, loin des vivats, des flambeaux, des chansons, Loin des flûtes menant le bal sur les pelouses, Ils s’étaient fiancés sous les yeuses jalouses.… C’est là, dans cet enclos, de leur âme encor plein, Que ma petite enfance a croisé leur déclin, Et mon premier regard s’étonna de leurs rides. Maintenant, dans le lit des fontaines arides, Des lézards dorment sous les pierres, engourdis. L’herbe amoureusement monte aux genoux verdis D’une nymphe effrayée, et seul, au grand silence, Un taon dans une fleur bourdonne et se balance. Cependant, lourd de suc, imprimant son pied nu Dans la vase, Septembre obèse est revenu, Et son souflle a rôti les raisins dans les treilles. Des mains, j’entends des mains froisser les pampres roux, Les ciseaux zézayer insinuants et doux, J’entends crier l’osier fléchissant des corbeilles… O charme du passé qui s’évade le soir, Et rôde, et fait craquer les feuilles des allées! Un caillou sous des pas a roulé; l’arrosoir Le jet d’eau se réveille ; une voix, qu’on dirait

: Du fond des temps venue, entonne une ariette,

| Et dans le vieux bassin tout frissonnant s’émiette L’image pâle de l’Amour qui s’y mirait.….

| Visiteur du jardin, si tes pieds sur la route Ont saigné, rougissant l’herbe dure que broute

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3 L’âne veuf de Silène errant et détrôné, 4 Siton cœur, fastueux et misérable, est né ri Poète, apte à souffrir du mal visionnaire, 4 Viens, le dieu du logis est un dieu débonnaire, . Assieds-toi sur le banc de mousse et ne crains plus. à Jette à l’oubli les mauvais livres que tu lus, L 4 Jette au soir embrasé le fagot de tes fautes. s Puis, retrempe ton âme au souvenir des hôtes Qui, simplement, pour prix d’un bel amour bien droit, 1 Ont savouré la paix divine en cet endroit. 1 Heureux, ils ont connu les longues hyménées, ne Tendre alanguissement féminin des années, EX Caresse, au cœur, d’un vieux soleil de Saint-Martin; $ 4 Heureux, car ils ont pu, guéris de l’âcre envie, 4 Sourire, par dessus l’épaule, vers la vie 1 à Vécue, et qui n’est plus, au bord du ciel lointain, 1 | Comme Paris, le soir, vu des tristes banlieues, 4 M Qu’un peu d’or qui palpite au fond des cendres bleues. 4 : Province, soleil d’août, maisons blanches et mortes, 1 é Pots de fleurs sur les fenêtres, chats somnolents, F é Vieillards rasant les murs l’un vers l’autre, très lents, : Ou ruminant sans fin leur vie au seuil des portes. À ; Et parfois ils sont là, côte à côte, les vieux, Sur un banc, dans l’ombre verte qui pleut des arbres, Le teint pétri d’or chaud comme d’antiques marbres, 4 Impassibles, muets, des mouches plein les yeux… 4 l Province, langueur des cloches dominicales. 3 Derrière les rideaux d’une croisée, on voit Des jeunes filles souriant, le buste droit f Sur leur chaise… O récréations monacales ! j {

Ainsi vous souriiez, en nos après-midis, | Lorsque j’avais douze ans, ma cousine, et vous seize, Et que, la joue en feu, plein d’étrange malaise, ; Je respirais vos doigts entre les miens tiédis.. Province, vieilles mains qui mouchiez les chandelles, ; Vieilles mains alignant des fruits sur les dressoirs, Province, quels regrets te poignent dans les soirs, Et les vitres de tes maisons, qu’attendent-elles ? Autrefois, des galops, des trompes et des cris, Des vols claquants de fouets, amour, hasard et guerre, Et les vitres tremblaient de tout leur corps de verre, Au vacarme roulant des coches vers Paris. Maintenant, poussière tombée et vie éteinte. ‘ Morte l’auberge où les postillons haut bottés, 1 Prêts à partir, jouaient un coup de vin aux dés, Plus de valets aux abreuvoirs, de seau qui tinte. Fini le drame des grand routes, épuisé L Le merveilleux trésor de belle imagerie,, À Et la Province aux vitres pleure, endolorie.…..

  • Puissent ces vers aller jusqu’à son cœur brisé. 1 derrière la porte; F 4 pose ta chère tête ;

SEE des soirs; ï D Ne notre amitié; À For est dans le soir; 1 508 Re pour Verlaine; à & |

Dix-huitième cahier, cahier de Juin de la cinquième série, un cahier jaune de xvi+288 pages, bon à tirer du mardi 28 juin 1904; quatre francs

Lours MÉNARD. — Prologue d’une Révolution;

Notre collaborateur Émile Buré nous avait proposé de nous faire un cahier de la double révolution de 1848 ; il avait des documents intéressants; j’avais retenu ce cahier pour devenir un cahier de commémoration, le cahier de

4 juin de la cinquième série.

Avant de se mettre au travail, il voulut me montrer les textes et documents qu’il avait; à peine y avions-nous jeté les yeux que d’un commun accord et spontanément nous résolämes de commencer par publier, en réimpressions, ces textes et ces documents, aujourd’hui rares ou définitivement épuisés.

Cette résolution présentait de nombreux avantages; elle renvoyait à beaucoup plus tard le travail de rédaction ; généralement nous pensons tous que le premier des com-

\ . mentaires ne vaut pas le dernier des textes; et qu’ainsi tout texte passe avant tout commentaire; particulièrement rien ne vaut ces vieux textes révolutionnaires, vieux et jeunes, rien ne vaut de tenir en mains ces vieux livres de révolutionnaires, d’hommes qui firent ou virent des révolutions moins vite avortées que les nôtres.

En tête de ces textes et de ces documents le Prologue d’une Révolution, de Louis Ménard; ce livre sera donc en tête de nos réimpressions aussi; puis nous continuerons d’année en année à publier les textes et les documents que nous aurons qui seront de l’ordre de publication et de l’ordre de publicité de ces cahiers.

Nous publions aujourd’hui ce livre non pas comme une œuvre de Louis Ménard parmi plusieurs œuvres de Louis Ménard, mais comme un texte afférent aux journées de

:4 février et surtout aux journées de juin 1848, comme un document par lequel nous contribuons à l’histoire de la i

double revolution de 1848, comme un témoignage du temps, L un monument de la perpétuelle utilisation du peuple par ÿ la bourgeoisie, de la perpétuelle déception du peuple par ; \ la bourgeoisie, du perpétuel massacre du peuple par la

É Cette réimpression d’un livre témoin est la réimpression d’un témoignage, non d’une œuvre.

3 Publié en 1849 au bureau du Peuple, le Prologue d’une

Ê Révolution est aujourd’hui et depuis longtemps complète- | ment épuisé; l’exemplaire sur lequel nous avons composé a été prêté à Buré par M. Maxime Vuillaume, aujourd’hui

16 M. Vuillaume a connu un deuxième exemplaire de cette,

; utilisation, de cette déception, de ce massacre ; en 1871 il

était rédacteur au Père Duchéne ; si l’on veut bien se re-

porter à la récente revue blanche on verra, huitième année, premier avril 1897, tome XII, numéro 92, page 372, comment, condamné à mort par la prévôté militaire du Luxembourg, il fut tiré d’affaire par un sergent de la ligne, qui était étudiant en médecine ; on verra sur son exemple dans quelles formes on rendait la justice pendant la semaine de

. mai; c’étaient les mêmes formes où nous voyons par le

e témoignage de Louis Ménard qu’on l’avait rendue pendant

| la semaine de juin ; on sait que la revue blanche avait dans

| son numéro précédent, du 15 mars 1897, ouvert une vaste

; enquête sur la Commune auprès des personnes qualifiées ;

: M. Vuillaume a publié tout récemment dans le Radical, en

; feuilleton, une étude assez brève sur le massacre des otages, de l’archevêque de Paris.

Le Prologue d’une Révolution, dans l’édition originale, 1849, forme un volume in octavo de 316 pages, y compris la |: … table des matières; nous avons, dans le format des cahiers, reproduit aussi fidèlement que nous l’avons pu cette pre-

FA mière édition; nous reproduisons en tête la page de l’ancien

titre ; nous ne nous sommes permis que de remplacer, dans

| la table des matières que nous avons reproduite, la pagination de l’ancienne édition par la pagination de l’édition présente; nous avons suivi le texte un peu servilement

peut-être, un peu puérilement ; mais en matière de réimpression il vaut mieux pécher par excès de fidélité que par

Sur Louis Ménard et son œuvre on trouvera des renseignements circonstanciés dans Philippe Berthelot, Louis Ménard et son œuvre, étude précédée du portrait et d’un F autographe de Louis Ménard, accompagnée de deux reproductions de tableaux et suivie de pages choisies, un volume in-18 de 316 pages, le dernier païen, Louis Ménard, l’homme, l’œuvre, pages choisies, poésie, variétés littéraires, dialogues philosophiques, rêveries historiques, symbolique des religions, problèmes sociaux, état actuel des croyances, chez

. Juven, trois franes cinquante, en vente à la librairie des

Si nous présentons ce Prologue d’une Révolution comme un témoignage de Louis Ménard historien, non comme une œuvre de Louis Ménard auteur, ii n’en était pas moins équitable de commencer par présenter à nos abonnés tout Louis Ménard, au moins en bref; avant le témoignage, le : témoin ; nous avons demandé à notre collaborateur Daniel Halévy la notice préliminaire ; on notera que la notice de Daniel Halévy ne cadre pas tout à fait avec ce que j’ai dit dans le présent avertissement ; c’est bien comme cela ; et il fallait qu’il en fût ainsi; gérant de ces cahiers je suis naturellement porté à voir ce Prologue d’une Révolution en série dans les réimpressions du même ordre que nous pré- parons et plus généralement en série dans nos cahiers; biographe, au contraire, Daniel Halévy voit surtout ce Prologue d’une Révolution comme une œuvre de son auteur, de Louis Ménard, à sa place dans la vie et dans l’œuvre de Louis Ménard ; cette réaction, qui défend l’homme contre la série, est légitime et salutaire ; cette divergence de ré- sultat traduit exactement une divergence de situation dans le travail ; et elle est, aussi, une résultante et une manifestation de notre commune liberté.

Heureuse et juste liberté de travail ; parce que ce cahier

| est un cahier de juin 1848, et non pas encore un cahier de Louis Ménard, la notice de Halévy est brève ; mais parce

è qu’elle est une notice biographique de Louis Ménard, & elle marche un peu contre l’avertissement que j’ai fait pour le cahier. :

Chacun sait que Louis Ménard mérite une renommée qu’il n’a pas, et le respecte infiniment sans cesser de l’ignorer.

Cette notoriété singulière est pourtant explicable.

Le public adresse une double demande à ceux qui font profession d’écrire. IL veut qu’on l’instruise, car la vie impose le travail; il veut qu’on le distraie, car le travail impose le repos. Et il donne un peu de gloire à ceux qui le satisfont, à ses amuseurs et à ses maîtres. Mais Louis , Ménard ne fut ni un amuseur, ni un maître. Il fut un curieux des choses de l’esprit, et sa récompense, ou sa punition, fut que les curieux des choses de l’esprit, les dilettantes, l’ont seuls apprécié.

On sait qu’il fut polythéiste, commentateur de tous les mythes, divinateur de tous les mystères ; qu’il célébra les

; rites de Vénus et révéra dévotement la chaste sœur de cette | déesse, Marie, vierge et mère de Jésus.

Fleur du paradis, Vierge immaculée, .

} Puisque ton chaste sein conçut le dernier Dieu, 4 Règne auprès de ton fils, rayonnante, étoilée, À

Les pieds sur la lune, au fond du ciel bleu. ÿ

On sait que ces fantaisies mirent en péril la rectitude de sa pensée, et que Louis Ménard eut une vieillesse troublée s par la multitude de ses Dieux ; mais on sait moins que cet 1 homme triste et ravagé aux paradoxes duquel nous sourimes, n’était que l’ombre d’un autre homme, d’un vigoureux et franc esprit.

En 1848, Louis Ménard, âgé de vingt-six ans, était un | jeune poète admiré par quelques amis, Leconte de Lisle, Baudelaire, Banville, et un chimiste heureux: son ingé-
niosité l’avait bientôt mené à d’importantes trouvailles. Il ) avait découvert le collodion, et un puissant explosif, la nitro-mannite. Mais la justice lui parut plus désirable que î

le rythme d’une phrase ou le secret d’une substance, et la Révolution le prit tout entier. Assidu au club de Blanqui,

4 il préconisait l’action la plus rapide et la plus révolu-

Il assista aux batailles de juin, et eut le rare courage de

tenir les yeux ouverts pendant ces jours terribles. Il vit la férocité des vainqueurs, massacrant et torturant à loisir les vaincus. IL mesura la force des instincts brutaux qui sommeillaient dans cette France orgueilleuse de son humanité, et résolut d’écrire les faits, de raconter l’événement. La résolution était courageuse, car il s’était fait dans l’opinion lassée une sorte d’accord pour affaiblir, voiler, excuser ou se dissimuler entre soi la réalité de la catastrophe. Louis Ménard écrivitle Prologue d’une Révolution, qui reste un des plus forts témoignages sur les journées de

Poursuivi, Louis Ménard s’en réjouit et rassembla ses preuves pour un débat public. Mais les magistrats refusèrent de connaître ces preuves et le condamnèrent sans

Il dut quitter la France, traîna trois années d’exil, et revint brisé par cette vie qu’il avait menée. La pièce intitulée Cremutius Cordus, datée de 1852, est une des plus énergiquement tristes qu’il ait écrites.

Les peuples vieillis ont besoin d’un maître; Ce n’est plus en eux qu’ils cherchent la loi. Dans un autre siècle il m’eût fallu naître : Il n’est point ici de place pour moi. L’idéal qu’avait rêvé ma jeunesse, L’étoile où montaient mes espoirs perdus, Ce n’était pas l’art, l’amour, la richesse, C’était la justice; et je n’y crois plus. Mais je suis bien las de ces tyrannies Qu’adore en tremblant le monde à genoux: Nous léchons les pieds qui marchent sur nous, Le présent est plein d’odieuses choses, L’avenir est morne et désespéré : Si l’on peut choisir ses métempsycoses, Ce n’est pas ici que je renaitrai.

18 Quand la mort, brisant la dernière fibre, Ÿ S’il est quelque part un astre encor libre, 6 Là-haut, dans l’éther, je l’irai chercher. ke Louis Ménard avait trente années d’âge, et toute sa vie À d’homme devant lui. Il fit un peu de peinture, écrivit quelf ques essais, quelques poèmes. Sollicité par ses amis, fatigué ; de loisirs, il écrivit deux petits livres, la Morale avant les

philosophes, et le Polythéisme hellénique; puis son Histoire

2 des Grecs. £ à Une philosophie anime ces divers ouvrages. Louis Ménard % oppose au panthéisme des romantiques le polythéisme des À S anciens, à la notion d’un monde engrené où les êtres ne à sont qu’éléments et rouages, la notion d’un monde discon-, $ tinu où se heurtent et se concertent des forces indépen4 dantes. Cette idée porte loin. Louis Ménard la conçoit, 3 d’autres la développeront, un Renouvier, un William ; Louis Ménard écrivit peu. La joie, qui est le ressort des | grandes productions, lui manqua. Il parla de la Grèce même avec un accent de tristesse. Elle lui apparut comme une e sorte de miracle sur les voies sanglantes et souillées de | l’histoire : ce n’est pas un signe précurseur qui illumine , l’avenir, c’est un souvenir qui avive les regrets. Les lecteurs du Polythéisme hellénique n’ont pas oublié la belle période qui achève ce livre : « Qu’importe aux principes éternels que l’humanité les 4 connaisse ou les ignore ? Ils vivent dans leur sphère immobile sans s’inquiéter des croyances changeantes. Laissons l’avenir sur les genoux des dieux, et puisque le présent seul E nous appartient, contentons-nous de rendre une justice im- -partiale à toutes les formes de la pensée humaine. C’est bien assez peu d’être un homme, sans se condamner à n’être que de son pays et de son temps. Les époques stériles, qui ne peuvent plus donner à l’idéal une forme nouvelle, peuvent du moins comparer celles sous lesquelles il s’est révélé au passé. La vieillesse du monde serait trop triste, s’il ne u restait aux races fatiguées la consolation suprême du souvenir. Quand le présent n’a plus d’espérances, l’avenir plus M

__ de promesses, la société des morts vaut mieux que celle ‘ _ des vivants. » + A F Que ce langage est mélancolique, et, malgré les appa__ rences de la profondeur et de la sérénité, comme il est is à amer et borné ! Il est assez beau d’être un homme, dirions__ nous, et il n’est que trop difficile d’être de son pays et de son temps. Nous ne savons, nous ne pouvons savoir si notre époque est stérile : nos successeurs en jugeront sur nos œuvres. Le présent, notre fuyante richesse, nous ne l’userons pas à rendre une vaine justice aux idéalités du passé. Qu’ont-elles besoin de notre justice, de notre impar3 tialité? A travers les instants nous viserons l’avenir, que | nous ne voulons pas laisser sur les genoux des dieux : car -_ les dieux, l’expérience et la mythologie nous l’enseignent | d’accord, sont le plus souvent aveugles ou mauvais. Louis Ménard entendrait peut-être un tel langage, et ses plus vieux instincts se réveilleraient en lui pour nous approuver. Il se souviendrait de sa jeunesse militante, des _ jours d’espoir et de combat qui furent les plus doux de sa L vie, et il nous saurait gré d’avoir choisi dans son œuvre à

  • oubliée, pour le réimprimer ici, ce travail d’adolescent, ce » petit livre irrité, le Prologue d’une Révolution. k Restait la topographie de l’ancien Paris, 1848 ; ici nous ne pouvions pas ne pas mettre de notes ; ces notes ne constituent pas un vain étalage d’érudition archéologique ; elles … forment l’appareil indispensable de la lecture même et de .
  • l’intelligence du texte ; comment se représenter ces .. anciennes luttes, ces anciennes guerres urbaines, ces anciens massacres, si l’on n’essaie pas de se représenter la …. ville, aujourd’hui transformée, qui en fut le siège et l’ind strument.
  • Une représentation de cet ordre est particulièrement difti-
  • cile ; on se représenterait plus facilement de l’avenir préli- guré dans le présent que du passé aboli dans ce même 1 présent ; dans une ville moderne on se représenterait plus …_ facilement la ville plus moderne encore, qu’on ne se repré- sente la ville ancienn®; on se représente plus facilement

) un pâté de maisons coupé par une avenue non ouverte DNS encore que l’on ne se représente tout un quartier plein non ; fendu encore par le boulevard Saint-Germain, le boulevard Saint-Michel, par la rue Soufflot, par la rue Gay-Lussac, À par la rue Claude-Bernard. ; Notre collaborateur M. Paul Dupuy, dont on connaît la : sûreté de compétence pour tout ce qui tient à l’histoire de 4 Paris, n’a donc pas seulement restitué les noms anciens, remis de beaux noms anciens sur de vilains noms ÿ modernes ; il a réussi, dans les brèves notes des éditeurs es qu’on lira au cours du texte, à restituer des aspects topo- ( graphiques et sociaux. É Prologue d’une Révolution; février-juin.— 1848; 4 par Louis MÉXARD ; ; Une révolution qui n’a pas pour ! but d’améliorer profondément le sort du peuple n’est qu’un crime remplaçant un autre crime.

Paris; au Bureau du Peuple; 3, rue Coq-Héron; Introduction. — Causes générales de la révolution de Février. — Agonie de la vieille société. — Corruption : dans les mœurs et dans la politique. — Session des scan- | dales. — La bourgeoisie se détache de son gouvernement. — Les banquets réformistes. — Le ministère viole le droit de réunion. — L’opposition recule. — Attitude du peuple et des sociétés secrètes. — Conseil de guerre aux bureaux de la Réforme. : Journée du 22 février. — Rassemblements populaires. — | | Préparatifs du pouvoir. — Hésitation des troupes et de . la garde nationale. — Premières barricades. l Journée du 23. — Neutralité de la garde nationale. — Progrès de l’Insurrection. — Le peuple crie partout : Vive la Ligne ! il évite une lutte générale. ;

Séance de la chambre. — Ministère Molé. — Joie de la bourgeoisie. — Pétition du comité électoral démocratique. — Le peuple veut compléter sa victoire.

Massacre du boulevard des Capucines. — Journée du 24. — Défection de la troupe. — La garde nationale entraînée dans le mouvement. — Concession tardive du roi. — Ministère Thiers. — Ministère Barrot. — Abdication du

Combat du Château-d’Eau. — Prise des Tuileries. — Probité du Peuple. 4

Efforts suprêmes de la royauté. — La duchesse d’Orléans à la chambre. — Dupin parle en faveur de la régence. — Marie et Crémieux demandent un gouvernement provisoire. — Discours d’Odilon Barrot. — Impuissance de l’opposition.

Envahissement de la chambre. — Discours de Ledru-Rollin contre la régence. — Discours de Lamartine. — Essai de formation d’un gouvernement provisoire.

Première proclamation. — Distribution des Ministères. — Le Peuple impose la République au Gouvernement provisoire.

Composition hétérogène de ce gouvernement. — Trois partis hostiles. — La police républicaine.

Création de la garde mobile. — Proscription des emblêmes républicains. — Clémence du Peuple. — Abolition de l’échafaud politique.

La curée des places. — Inquiétude du Peuple. — Proclamation socialiste dictée au Gouvernement provisoire. — La question sociale posée par le Peuple à l’Hôtel-de-Ville. — Création de la commission du Luxembourg. — Ses services. — Son premier décret.

Manœuvres du Gouvernement contre les journaux. —

1 3

no Développement de la presse républicaine. — Ouverture des clubs. — Initiation du Peuple à la vie démocratique. f Établissement de la République dans les départements. — j Les Commissaires de Ledru-Rollin. À La circulaire de Lamartine. — Mouvement général des L, Peuples de l’Europe après la Révolution de Février. — Départ des bandes républicaines vers la frontière. — ; Massacre des colonnes belges. FA Indécision du Gouvernement. — Fausses mesures finan- | cières. — Dons patriotiques offerts par le Peuple. — D à Impôt des 45 centimes.

La circulaire de Ledru-Rollin. — Conspiration des bonnets

Journée du 17 mars. — Marche du Peuple vers l”Hôtel-de-

; Ville. — Conférence des délégués du Peuple avec le Gouvernement provisoire. — Lamartine promet l’ajourne-

ment des élections et l’éloignement de l’armée. — Le

4 Le Gouvernement provisoire écarte l’influence de Blanqui,

| puis élude toutes ses promesses du 17 mars.

Intrigues de la réaction dans les provinces. — Torpeur des ouvriers au moment des élections. — Centralisation des

Complot réactionnaire du 16 avril. — Le rappel battu dans | tout Paris. — Cris de mort contre les communistes. — Enthousiasme de la bourgeoisie pour Lamartine. — Les | ouvriers reçus par Louis Blanc à l’Hôtel-de-Ville.

Menace d’assassinat contre Cabet. — Nouvelles parades de la garde nationale. — Rappel de l’armée. — Toute-puissance de la réaction. — Ses manœuvres électorales. — Le

Troubles en province à l’occasion des élections. — Victoire ; pacifique du peuple de Limoges. — Massacres de Rouen.

Réunion de l’Assemblée nationale. — Acclamation una-

nime de la République. — Le Gouvernement provisoire rend ses comptes. — On lui vote des remerciments. — Protestation de Barbès.

Création d’une commission exécutive. — Exclusion des socialistes. — Précautions prises par l’Assemblée contre le Peuple. — Impuissance de la Montagne.

Défaite générale de la révolution en Europe. — Massacre des Insurgés Polonais. — Huber organise une manifestation en faveur de la Pologne.

Journée du 15 mai. — Le Peuple se rend sans armes à l’Assemblée. — On lui barre le passage. — Il pénètre jusqu’à la place Bellechasse.

Envahissement des tribunes et de la salle des séances. — Efforts de Louis Blanc pour contenir le Peuple. — Raspail lit une pétition en faveur de la Pologne. — Barbès engage l’Assemblée à délibérer et le Peuple à se retirer. :

Blanqui demande au nom du Peuple le rétablissement de la Pologne, une enquête sur les massacres de Rouen et des lois en faveur du travail. — Ledru-Rollin promet satisfaction au Peuple. — Les délégués des clubs cherchent à faire évacuer la salle. — Buchez donne l’ordre de faire cesser le rappel. — Derniers efforts de Barbès et de Louis Blanc pour faire sortir le Peuple. — Huber prononce la

dissolution de l’Assemblée nationale.

. Les Représentants quittent la salle des séances. — On pro- | pose un gouvernement provisoire. — Barbès et Albert 3 sont entraînés à l’Hôtel-de-Ville par le Peuple. — La . £ garde nationale ne leur oppose aucun obstacle.

4 L’Hôtel-de-Ville est envahi par la garde nationale. — L’EGTR Barbès et Albert sont trainés en prison. É: Les Représentants rentrent à l’Assemblée, — Tentatives “ d’assassinat contre Courtais et Louis Blanc. — Louis : Blanc à la tribune. — Clameurs des Représentants. — ; L’Assemblée essaie en vain de délibérer. ui Arrestation de Sobrier. — Pillage de sa maison et de celle | de Cabet. — Quatre cents arrestations. — Les chefs de la | démocratie enfermés à Vincennes. — Fête de la Concorde ÿ _et de la Fraternité. — Fureur contre les clubs. — Les ” gardes nationaux tirent les uns sur les autres au passage La Commission exécutive se met aux ordres de la réaction. — Ses insinuations contre Caussidière. — Rapport contre : Loi contre les attroupements. — Nouvelles élections. — Importance donnée à M. Louis Bonaparte par les mala- / dresses de la Commission exécutive. Efforts des Républicains pour empêcher une insurrection. | | — Mgnœuvres des royalistes pour rendre la lutte inévi- | table. — Rôle équivoque de la Commission exécutive. k Mauvaise organisation des ateliers nationaux. — Attaques continuelles de lAssemblée contre les ouvriers. — La Commission exécutive, par une mesure violente, donne à le signal de l’insurrection. Conférence entre Marie et les délégués des ateliers natio- 4 naux. — Préparatifs de la Commission exécutive. — Résistance de Cavaignac. — Ressources du pouvoir. Journée du 93 juin. — Étendue de l’insurrection. — Modéra- J tion du Peuple. — Premiers combats à la porte SaintDenis, au faubourg Poissonnière, et aux abords de la k

Journée du 24 juin. — Proclamation de l’état de siége et de la dictature militaire, — Suppression des journaux.

Caractère politique de l’insurrection. — Modération des insurgés. — Calomnies répandues contre eux. — Acharnement de leurs adversaires.

Attaque et prise du Panthéon. — Prisonniers fusillés au Luxembourg, etc. — Prise de la place Maubert. — Prisonniers fusillés à l’Hôtel de Cluny, etc.

Proclamations promettant l’amnistie. — Massacres des prisonniers rendus sur ces promesses.

Journée du 25. — Le général Bréa à la barrière de Fontainebleau. — Irritations des insurgés à la nouvelle des massacres du Panthéon. — Mort de Bréa.

Assassinat de deux parlementaires du Peuple pendant une trève. — Divers représentants se rendent dans les quartiers des insurgés.

Attaque du Marais et du faubourg du Temple. — Massacres pendant et après la victoire. — Fusillades en masse dans le quartier de l’Hôtel-de-Ville.

Attaque et prise du clos Saint-Lazare. — Attaque du faubourg Saint-Antoine. — Probité du Peuple. — La caserne de Reuilly prise par le Peuple et reprise par les troupes. — Fusillade des prisonniers.

Ivresse des mobiles et bruit d’empoisonnement. — Analyse de l’eau-de-vie et des balles par les chimistes.

Propositions de paix faites par les ouvriers. — Mort de l’Archevêque. — Proclamation du Peuple. — Journée du 26. — Capitulation du faubourg. — Massacre des prisonniers. — Adieu des insurgés à leurs frères morts.

Suites de l’insurrection. — Récompenses données aux vainqueurs. — Dénonciations, perquisitions et arrestations.

#8 . — Prisonniers fusillés dans les maisons, les rues et les 4 Le fédéralisme. — Invasion des gardes nationaux de proFe. vince. — Les prisonniers des caveaux des Tuileries, — % Massacre du Carrousel. — Translation des prisonniers É. dans les forts. — Leurs souffrances. — Derniers masPA. . sacres. é É Punition des vaincus. — Anéantissement de la Montagne. à — Pierre Leroux et Caussidière parlent de clémence. — } 6 Article de Lamennais contre la terreur. — Article de à Proudhon en faveur des insurgés. 5) ! Toute-puissance des royalistes. — Commission d’enquête. $ 1 — Commissions militaires. — Conseils de guerre. — | Transportation sans jugement. — Les familles des transd portés. 7 Dictature militaire. — Vote de la Constitution sous l’état de siège. — Contre-coup des journées de juin en Europe. D: — Élection du Président. — Promesses d’amnistie. — État

de la France.

; I. — Adrastée; poème de Louis Ménard, écrit après l’in- Û surrection de Juin 1848; II. — Le procès; en feuilleton dans NS : le Peuple, de Proudhon; samedi 3 mars 1849, Ménard et le j gérant Duchêne cités à comparaître; trois délits; dans le Peuple du 4 mars 1849, une lettre de Louis Ménard au cih toyen secrétaire de la rédaction du Peuple; dans Le Peuple À du 25 mars une lettre de Louis Ménard au secrétaire de la | nt rédaction, mon cher ami; dans le supplément au Peuple du | | lundi 2 avril 1849 un long article de Louis Ménard, Prologue d’une Révolution, pièces justificatives; dans l’exem- À à plaire du Prologue d’une Révolution qui appartient à la ÿ ; Bibliothèque de l’Institut, une lettre, manuscrite, du père Î de Louis Ménard; procès appelé devant la Cour d’assises 4 de la Seine à l’audience du 7 avril 1849; prévenus deman- |

nard de Franc fait opposition; conclusions de la défense; répondu par la Cour; plaidoirie Madier de Montjau; protestation de Louis Ménard; réponse du jury; arrêt;

dans le même cahier ;

| L’an mil neuf cent quatre, le vingt-cinq juin: assignation de M. l’abbé Dissard, chanoiïne de la Cathédrale

Couverture; vacances; distributions de prix ;

Dix-neuvième cahier de la cinquième série, un cahier blanc de 84 pages, bon à tirer du mardi 12, fini d’imprimer du samedi 16 juillet 1904; un franc

JÉROME ET JEAN THARAUD ; — les hobereaux, — histoire vraie ;

dédié à notre ami Pierre Baudouin ;

les hobereaux; | à la mémoire de monsieur Jean de Monéis;

La table du curé de Villefaignes était célèbre dans le pays : quatre fois par an, aux grandes foires, il rendait aux hobereaux, qui venaient vendre leurs bœufs, les diners qu’il en avait reçus. :

La servante posa devant lui trois chapons qu’il distribua, pour les découper, à ses hôtes.

— À vous, monsieur Dagoury.. A vous, Jean… A moi cet eunuque !

Les bêtes, ouvertes en un tour de main, épandirent dans les assiettes les truffes qui tendaient à crever leurs peaux

Ê Les hobereaux étaient partis le matin, de bonne heure, F à cheval; ils avaient bataillé dans les auberges avec les F bouchers; il était plus de deux heures : les chapons étaient ‘ à point, ils mangèrent. — Dieu merci, dit l’ecclésiastique, toute crainte de guerre Er est écartée. — Ma foi, je le regrette, répondit Jean de Vivans. Les Prussiens méritaient une leçon… Vous avez lu le Conser3 vateur ?.… ‘ Du Landier s’étonna d’entendre parler de guerre. Il | vivait à trente kilomètres du bourg, comme un loup, dans ; une bicoque où n’arrivait jamais ni un journal, ni une — Vraiment… l’Empereur ? | Il agitait sa tête couverte de cheveux grisonnants, bien Ë qu’il fût jeune, d’un mouvement nerveux pour chasser les eo sons de sa gorge, car il bégayait. — l’Empereur a voulu déclarer la guerre ?.. Les convives éclatèrent de rire : — Mais tous les paysans savent ça… Et ton loup ?.. | Du Landier adorait les bêtes : il avait dressé un louveteau qu’il avait mis dans sa meute. — Son loup! répondit des Borgnes. Nous chassions ensemble, jeudi matin. Nous lançons.…. Nous avons un défaut. Nous arrivons sur les chiens. Du Landier laisse tomber son manteau… son loup se jette dessus et le met en pièces. Je lui dis : « Prends garde à ton loup, il te fera comme à ton manteau. ».. Impossible de retrouver le pied… Nous rentrons.. Dans la cour, du Landier se penche | pour rattacher son soulier.. son loup se jette sur lui, le | mord au bras. mon fusil était armé. i — Il ne m’aurait pas fait de mal, dit du Landier qui regrettait son loup. F — Savez-vous, s’écria Montcharmin, que la Sicotière a une fille? | — Allons donc ! fit le curé, j’aurais bien juré que j’en à aurais une avant lui. à — Le Sourd m’avait prêté des terriers.. Je passe chez la Sicotière. Nous lächons les terriers dans sa garenne… Un |

coup de fusil… La Sicotière lève son chapeau… « Nom d’un chien, c’est une fille !.. » Le diable m’emporte si je savais ce qu’il voulait dire. Sa femme accouchait quand nous étions partis et il avait dit à son gar de : « Un coup de fusil si c’est une fille, et deux si c’est un garçon. »

— On naît, on meurt, dit gaiement Jean de Vivans.. Notre pauvre oncle du Deffends vient de passer l’arme à gauche. Depuis des mois, pincé par la goutte, il ne remuait ni pied ni patte… Notre pauvre tante se réjouissait. Il ne pouvait plus faire de fredaines. Mais l’oncle gardait sa dernière carte. Un soir de la semaine passée la goutte le quitte. Il monte à cheval, court à Bergerac, joue toute la nuit, perd tout ce qu’il a, remonte à cheval. La pluie tombaïit. La goutte le prend. La douleur le tord. Il enfonce, long comme ça, ses éperons dans Péchard… la bête s’effare, le jette la tête la première dans un bourbier. On l’a retrouvé le lendemain, planté dans la tourbe comme un

| — Sacré Léonard ! dit Montcharmin.

dans le même cahier ;

éditions d’art Édouard Pelletan, 125, boulevard SaintGermain, Paris, trois annonces d’éditions de Tharaud ; l’ami de l’ordre, la légende de Notre Dame, Dingley ;

nous nous sommes présentés le mercredi 6 courant à la barre de la neuvième chambre correctionnelle ; désistement de M. l’abbé Dissard ;

| Vingtième cahier de la cinquième série, un cahier jaune de 160 pages, bon à tirer du mardi 13 septem-

Textes et documents ; —_ congrès des U.P.mair904 ;

Le cahier que l’on va lire a été établi par la Fédération des Universités populaires de Paris et banlieue; il est le

| vinglième cahier de la cinquième série compte rendu officiel du congrès tenu à Paris les dimanche Fe 22 et lundi 23 mai, — Pentecôte, — 1904, par les Universités ï populaires de tout le pays. ’ La copie a été refondue par M. Maurice Kahn, les épreuves © lues, entre autres, par M. Maurice Kahn, et par M. Paul Kastor, secrétaire de la Fédération des U. P. ; M. Gaston 4 Rabaud, notamment, a relu sur épreuves son important ; Réunion mensuelle de la Fédération des Universités } populaires de Paris le 13 décembre 1903, proposition d’un ( délégué; adoptée à l’unanimité; décision; commission d’or ‘ ; ganisation; circulaire du 10 janvier 1904; où inclus circulaire numéro 1 sur un congrès national des Universités “ populaires; organisation générale; enseignement et éducation; institutions annexes ; fédérations départementales et régionales; signée pour les Membres de la Commission provisoire d’organisation, H. Ablonet, Charles Guieysse; le Secrétaire de la Fédération des U. P., Paul Kastor; réunion du 13 mars; adhésions provisoires ; deuxième cir- ; eulaire; comité; but du congrès; plan des travaux; orga- | nisation générale; institutions annexes; enseignement et | éducation; fêtes et distractions; fédérations départementales et régionales; programme du congrès; adhésions; | signée pour le Comité, Le Secrétaire, H. Ablonet; liste des à Universités populaires qui ont envoyé leur adhésion; départements; villes; titres des Universités populaires; | Séance du Dimanche 22 Mai, matin; Ouverture de la séance; souhaits de bienvenue; appel nominal; nomination du bureau; allocution de è ; M. Gabriel Séailles, nommé président; quelques renseignements sur l’organisation du Congrès; le déjeuner; L | 4

un bureau par commission ; nomination de ces bureaux; cinq commissions; réunion de ces commissions; cinq 4 Séance du Dimanche 22 Mai, après-midi: ; Rapport de la deuxième commission, institutions F annexes; lecture par le camarade Clair, rapporteur; | nages; mutualités; conclusions; avant discussion du ; 1 rapport, discussion sur mode de votation; non vote; k. surtout congrès d’études; utile de se compter; ne \ pourront voter que les délégués d’Universités popu- | laires et de Fédérations; discussion ; rapports des ; Universités populaires avec les syndicats; avec les 3 Coopératives: avec les Groupes politiques; avec les , Rapport de la première commission, organisation générale; lecture par madame Wathier, rapporteur; À annexes ; statuts; questions financières; où inclus rapL port du camarade Casevitz, trésorier de la Fédération de Paris et de la banlieue, président de la commission; É ce rapport est sur le budget de cette Fédération; une Gi; recommandation de la première Commission,aux Univer3 sités populaires, d’insérer dans leurs statuts une clause Le. analogue à la suivante, fermeté dans le recouvrement Rù des cotisations; projet de constitution d’une caisse cen3 trale de subventions; dans chaque région; organisation 4 financière et administrative; tableaux synoptiques ; 4 désignation des Universités populaires; moyens finanKa ciers ; cotisations; membres actifs; membres adhérents K. ou participants; membres honoraires; dons, subven- 4 des Universités populaires, nombre d’Universités popu- | laires adhérentes et recouvrements; compte des disponi- : bilités de la fédération parisienne des Universités popu-

. vingtième cahier de la cinquième série

{ Séance du Lundi 23 Mai, matin;

ME Plusieurs lettres et télégrammes d’excuses; rapport

4 > : de la troisième commission, enseignement et éducation ;

ÿ lecture par le camarade Rabaud, rapporteur; confé-

3 eussions ; la Politique; enseignement professionnel;

0 l’Art et les Universités populaires, l’Art pour tous, les

TA Rapport de la quatrième commission, fêtes et distrac-

L. tions ; lecture par le camarade Georges Baër, rappor- ,

  1. vœux; demandes et offres de renseignements; consul-

12 tations juridiques, U. P., adhérents; fêtes et distractions;

ge tous les rapports très affirmatifs; une seule exception :

, la Fraternelle, du troisième arrondissement, Paris, très

k opposée; discussion de cette opinion; droits d’auteur;

sociétés des auteurs dramatiques et des auteurs, compo-

4 siteurs et éditeurs de musique; programmes; interprétation; fêtes laïques; conclusions; chorales; cours

f: de musique, de chant et de déclamation; promenades,

excursions, visites; caisse de voyages; cercles de lec-

} acquisition de livres; échange régulier de livres ;

FR discussion ; le Mans, Lyon; la Fraternelle; banquet,

: simple et substantiel; amicale présidence de Gabriel

| Séance du Lundi 23 Mai, après-midi;

À Même discussion, suite; Rouen; Maurice Bouchor;

Rapport de la cinquième commission, fédérations ;

; madame Wathier rapporteur ; lecture par le camarade

Kastor ; toutes les Universités populaires recherchent les moyens d’entretenir entre elles des rapports aussi

; fréquents que possible ; elles reconnaissent la puissance | d’action des groupements et loin de repousser la for-

mation de Fédérations, quelques-unes concluent logiquement à créer, après la Fédération Nationale, une Fédération Internationale des Universités populaires ou organisations similaires; Auvers-sur-Oise; Fontenay-en-Vendée; Fédération post-scolaire des DeuxSèvres ; le Mans; Montreuil; la Fraternelle rejette la création d’une fédération nationale ; discussion, réponse, d’accord avec la majorité; l’Effort de Montrouge; un Bulletin des Universités populaires; une mutualité des Universités populaires de France; rapports entre Universités populaires voisines fédérées ou non; rôle des fédérations départementales et régionales ; fédération nationale; une bibliothèque documentaire ; une bibliothèque circulante ; conclusion; annexe ; Bayonne, Tarbes, Bar-le-Duc ;

le prochain congrès ; à mains levées, une seule voix contre, le bureau de la Fédération parisienne chargé de préparer la constitution de la Fédération nationale des Universités populaires dans le plus bref délai et . d’en proposer la fondation au prochain Congrès qui aura lieu le 23 avril 1905, à Paris;

Vœux ; examen des vœux; discussion préalable sur la valeur et la portée de ces vœux ; les supprimer ; ne pas voter; ne créent pas obligation pour la totalité des Universités populaires; mais simples propositions annexées à la suite des travaux du Congrès; dix vœux acceptés; cinq vœux renvoyés pour examen jusqu’après la fondation de la Fédération nationale des Universités :

une communication Jeunesses laïques; une commu-
nication Exposition de Saint-Louis ;

remerciements de Maurice Bouchor président aux congressistes ; un souvenir ému à la mémoire d’Emile

clôture du Congrès ;

| vingtième cahier de la cinquième série x Fête de clôture; À Le lundi soir 23 mai, à huit heures et demie, au x Nouveau-Théâtre, une représentation de Liberté, drame ; en 3 parties avec prologue et intermèdes de Maurice ; Pottecher, musique de Lucien Marcelot ; la distribution ;

après une allocution de Paul Kastor, secrétaire de 4 la Fédération des Universités populaires de Paris et de Ê la Banlieue, qui avait organisé la représentation, une

causerie d’introduction de Maurice Kahn: Maurice KAHN, — causerie sur Liberté ; j:

| De la cinquième série, nous avons, à la date d’au- É. Jjourd’hui, un nombre de collections complètes restreint; 3 l’abonnement ordinaire ne cessant de fonctionner pour 4 chaque série que le 31 décembre qui suit l’achèvement F de cette série, on peut encore, du 2 octobre au 31 dé- | cembre 1904, avoir les vingt cahiers de la cinquième série complète pour le prix d’un abonnement ordinaire | à la cinquième série, soit vingt francs | à partir du premier janvier qui suit l’achèvement d’une série, le prix de ceite série est porté au moins au total des prix marqués: ainsi à dater du premier janvier 1905 la cinquième série sera vendue un prix sensiblement égal au total des prix marqués, soit : Aussitôt que ces collections complètes de la J | cinquième série seront en voie d”épuisement, | leur prix sera porté l’une à cent francs |

ï Éditions des cahiers antérieures à la fondation }

Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour dix mille exemplaires de ce premier cahier le |

Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués. k

ï CAHIERS DE LA QUINZAINE, 8, rue de la Sorl bonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse- 4 Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men- î suelles régulières et par des souscriptions extraordiR à naires ; la souscription ne confère aucune autorité sur ; la rédaction ni sur l’administration; ces fonctions A Nos Cahiers paraissent par séries; une série parait 4 dans le temps d’une année scolaire, d’une année À ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet; l’abonne- : LEE ment se prend pour une série. pi. Le prix de l’abonnement est de vingt francs pour la série. Nous acceptons que nos abonnés paient leur | abonnement par mensualités de deux francs. Fe Pour tout changement d’adresse envoyer soixante } centimes, quatre timbres de quinze centimes. : Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous demander un abonnement recommandé; le prix de | l’abonnement recommandé est de vingt-cinq francs à pour la série; tous les cahiers de l’abonnement recommandé sont empaquetés à part et recommandés à la En poste ; la recommandation postale, comportant une | transmission de signature, garantit le destinataire | contre certains abus. 1 L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour 1 chaque série au plus tard le 31 décembre qui suit j l’achèvement de cette série ; ainsi du 2 octobre au J 31 décembre 1904 on peut encore avoir pour vingt francs les vingt cahiers de la cinquième série complète. ! A partir du premier janvier qui suit l’achèvement

d’une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués ; ainsi à dater du premier janvier 1905 la cinquième série complète, s’il en reste,

M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, reçoit pour l’administration et pour la librairie tous les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit heures à onze heures et de une heure à sept heures.

M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la rédaction le premier mercredi du mois de trois heures

Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, toute la correspondance d’administration et de librairie : abonnements et réabonnements, rectifications et changements d’adresse, cahiers manquants, mandats, indication de nouveaux abonnés. N’oublier pas d’indiquer dans la correspondance le numéro de l’abonnement, comme il est inscrit sur l’étiquette, avant le nom.

Adresser à M. Charles Péguy, gérant des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, la correspondance de rédaction et d’institution; toute correspondance d’administration adressée à M. Péguy peut entraîner pour la réponse un retard considérable ; nous ne répondons pas des manuscrits qui nous sont envoyés; nous n’accordons aucun tour de faveur pour la lecture des manuscrits; nous ne lisons les manuscrits qu’à mesure que nous en avons besoin; les œuvres que nous publions appartiennent aux cahiers, du seul fait de cette publication, en toute propriété littéraire, sans aucune réserve, et sans autre signification ni contrat.

EE _ Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, Re il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante _ Ve à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, SA 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième ae | 50 arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers re Nous mettons ce cahier dans le commerce; premier … ” cahier de la sixième série; nous le vendons cinq

devant l’instruction

5 paraissant vingt fois par an

_ 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

4 Nous avons publié dans nos cing premières séries, ; 1900-1904, un si grand nombre de textes et comF mentaires, de documents et renseignements, de contri- ë Ë butions, de dossiers et de travaux portant sur l’ensei- ; Eu gnement, sur les méthodes, en particulier sur l”ensei- £ ? gnement populaire, sur le Théâtre du Peuple, sur les “à : Universités populaires, sur la crise de l’enseignement, 4 sur les instituteurs et le péril primaire, sur le monopole <a

de l’enseignement, sur les trois ordres d’enseignement,

sur toutes les questions annexes, et ces textes, com- % dossiers, travaux étaient si considérables que nous # : ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé même 4

- le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les F

cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer k un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, 4 s administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez- . È de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement ; on : recevra en retour le catalogue analytique sommaire, ; 1900-1904, de nos cinq premières séries. ù à F Ce catalogue a été justement établi pour donner, | autant qu’il se pouvait, une image en bref, un rac- | courci, une idée, abrégée, mais complète, de nos édi- L

_ tions antérieures et de nos cinq premières séries; louty CL $ _ est classé dans l’ordre; il suffit de le lire pour trouver, De _ à leur place, les références demandées. 5 . _ Ce catalogue forme un cahier très épais de 5 . XH+/08 pages très denses, marqué cinq francs: ce 4 _ cahier comptait comme premier cahier de la sixième ee série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le 2 octobre, = ._ comme premier cahier de la sixième série; toute per_ sonne qui s’abonne à la sixième série le reçoit. par le è _ fait même en tête de la série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute personne qui nousen _ fait la demande.

; Mes vieux Médecins : Le Corps et l’Esprit, in-12 | (vient de paraître en octobre 1904). (Bibliothèque de philosophie contemporaine) % | L’Aperception du corps humain par la conscience, ; La Psychologie de l’Effort et les doctrines contempo- j | Les Études dans la Démocratie, in-8&. Le Pessimisme : Histoire et Critique, traduit de l’an- $ glais de James Sully, in-8. É : L’Immortalité chez les Panthéistes : Plotin, Spinoza, F: Science et Psychologie; Nouvelles Œuvres inédites | ; de Maine de Biran, in-8&. | Lexique de Philosophie, in-8°. Principes de Philosophie scientifique et de Philosophie

_ François Rude, in-#4°, avec gravures. & # #5 L’Éducation intellectuelle, morale, physique, traduit Fe

_ de l’anglais de Herbert Spencer, in-12. à Se Ë La Monadologie; les Nouveaux Essais sur l’Entende- > ment humain, de Leibniz (édition classique). Mr ee. Le De Vità beatà de Sénèque (édition classique). ‘ _ La Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen : _ Extraits des « Séances et Travaux de l’Académie des Sciences Lie morales et politiques » _ L’Effort musculaire; le Texte primitif du Contrat f& _ social; P.-J. Proudhon et les Lyonnais. _ En vente à la librairie des cahiers.

: Pour la rentrée des classes, petites et grandes, un cahier de l’enseignement; ce cahier rejoint tant de cahiers, et de tant d’enseignements, que nous avons publiés dans nos éditions antérieures et dans nos cinq Les trois études que l’on va lire sont unies entre elles et forment un ensemble beaucoup plus par la répétition obstinée des mêmes soucis, par l’insistance des mêmes préoccupations, que par une composition extérieure et artificielle; mises en formes dans des circonstances dif- + férentes, et pour des auditoires différents, elles ne sont ni exactement complémentaires en ce sens qu’elles se compléteraient l’une l’autre, ni exactement complémentaires en ce sens qu’elles ne se recouvriraient pas l’une l’autre ; d’une part elles sont fort loin d’épuiser tout le : sujet, qui est immense; elles sont des études, simplement, honnêtement; l’auteur y répète partout qu’elles ne sont que des contributions; d’autre part elles chevauchent, elles se recouvrent souvent; il en résulte,

À ) dans l’ensemble du cahier, des répétitions nombreuses; ‘34 nous n’avons rien fait pour éliminer ces répétitions. É Il vaut toujours mieux donner les études exactement % comme elles sont venues, comme elles sont nées des É- circonstances, et des exigences du travail; surtout dans ‘à l’ordre de l’action; et dans l’ordre de l’enseignement, | considéré ici comme une partie intégrante de l’ordre de l’action; pourquoi feindre que ces études ont été combe: posées et recomposées à loisir dans le silence de l’inac1 tivité, quand elles ont été en réalité commandées par la ‘. réalité, commandées par l’action, proposées pour des # ‘4 résultats d’action, pour des effets pragmatiques, pour à des résolutions pratiques. Mieux vaut donner les études comme elles viennent; | É.. cela est sincère ; mieux vaut donner des contributions | $ pragmatiques pour ce qu’elles sont, pour des contribu- - 3. tions pragmatiques; cela est sincère; donnons-les comme | ‘4 elles sont, à leur date, et spécifions dans quelles cir- ; constances elles ont été produites pour la première | ‘# fois; reconnaissons l’action comme action, et l’utilité Ë comme utilité, Î La première de ces études, la gratuité dans l’ensei- À | gnement secondaire, formait un discours prononcé 14 devant la Commission d’enseignement du Congrès des L- républicains radicaux et radicaux-socialistes, le 11 oc- | tobre 1902; on pourra dès les premiers mots mesurer LE de combien ce discours dépassait l’auditoire auquel il (4 était adressé; on regrettera que le parti radical et 1 radical-socialiste, au lieu de courir les aventures | politiques, au lieu de s’abandonner aux combinaisons

de ses politiciens parlementaires, n’ait pas donné toute son attention aux problèmes de l’enseignement; car donner toute son attention aux problèmes de l’enseignement, ce n’est point penser à supprimer, par un effet de l’autorité de commandement, par un exercice du gouvernement d’État, l’enseignement du voisin; c’est au contraire penser à organiser, à fonder dans la justice, dans la vérité, dans le travail et dans la liberté, son

Quelques-unes des idées proposées dans cette première étude nous sont depuis devenues familières ; le retour à Proudhon s’est si accentué récemment que nous n’y donnons déjà plus toute notre attention première ; nous sommes habitués à lire les travaux de M. Sorel, de Charles Guieysse, d’Édouard Berth; mais que l’on veuille bien se reporter à la date ; en octobre 1902, surtout au Congrès des républicains radicaux et radicaux-socialistes, même devant la Commission de l’enseignement, parler de Proudhon était une grande nouveauté ; d’autant que l’auteur ne venait point de linventer pour faire une manifestation ; mais qu’il ne faisait que mettre au jour une idée déjà ancienne en lui, une idée invétérée.

La deuxième étude, l’Enseignement intégral et les Humanités scientifiques, formait la déposition de l’auteur devant la Commission de la grande Enquête parlementaire sur l’Enseignement secondaire, de 1899 ; le corps de cette étude est formé par la déposition même, compte rendu sténographique ofliciel, séance du 22 mars 1899 ; nous l’avons sortie des volumes immenses où tout est enterré ; cette sténographie est précédée

ï d’une introduction où l’auteur parle fort justement, et e fort modestement, de la Commission, de l’Enquête, et ge de l’Enseignement ; elle est accompagnée d’un commen- : taire, d’une confirmation extrêmement solide et obstinée ; les conclusions forment dix-huit articles de la constitution du Lycée, comme au temps heureux où l’on faisait encore des constitutions, comme au temps où les : grands débats de la pensée aboutissaient toujours à È La déposition elle-même donne le spectacle amusant d’un dialogue monologué ; on ne saurait imaginer, dans % d’aussi graves matières, un contraste plus comique, ;

entre la politesse vieux parlementaire et froidement ,

ennuyée d’un président sans convictions, et le sourd F F entêtement d’un professeur qui sait ce qu’il veut dire, et qui dit ce qu’il veut dire. 4 è On sait que la Commission parlementaire des 33 dé- putés avait pour Président M. Ribot, député du Pas-de- ; Calais, ancien Président du Conseil; vice-présidents | j MM. Gustave Isambert et Édouard Ayÿnard ; le jour de ; | la déposition de M. Bertrand, c’était M. Ribot qui pré- Ë sidait la séance, président extrêmement courtois, mais 4 F dont le siège, semble-t-il, était fait. 1 5 La troisième étude, l’organisation rationnelle des à Universités populaires, formait une communication au congrès de la Ligue française de l’Enseignement, en un ‘ temps où cette organisation était un peu plus française, | ; et un peu plus de l’Enseignement, qu’aujourd’hui, etoù elle était un peu moins une Ligue; vingt-deuxième con- | grès national, tenu à Lyon du 25 au 28 septembre 1902; | elle forme une intéressante monographie d’une institu- |

_tion lyonnaise ; on sait combien Lyon a une vie locale, | personnelle, intense, une mémoire de ville, une histoire autonome, une existence; combien cette ville est un être, une personnalité, une personne ; les institutions, e les idées lyonnaises sont toujours intéressantes ; cellesci le sont entre toutes; cette monographie joint tant _ de cahiers que nous avons publiés sur les Universités populaires; elle joint en particulier le tout récent vingiième et dernier cahier de la cinquième série. Les trois études ensemble forment ce cahier; ce cahier est plein d’entêtements et de répétitions, je le répète; on n’a voulu en supprimer aucune; on a voulu laisser les trois études en l’état; l’auteur lui-même y dit quelque part que la répétition est un grand moyen d’enseignement; ceux qui n’ont jamais fait une classe “en leur vie seront seuls à le lui reprocher; pour nous, -allons en classe, aujourd’hui, puisqu’aussi bien voici la A ce cahier universitaire, j’ai failli mettre un titre _sensationnel; je le disposais ainsi : deuxième cahier de la sixième série 408 un enseignement court | le lycée de quatre ans; Évidemment on se serait jeté dessus; il s’en serait vendu un beaucoup plus grand nombre d’exemplaires ;

  • mais ce titre, le Lycée de quatre ans, appartient à un

: autre travail du même auteur; et il ne recouvrait pas

—- la troisième étude, qui porte sur l’enseignement des

À Universités populaires, qui est la monographie d’une Université populaire ; la vieille probité a donc repris le dessus ; je me suis rappelé en temps utile que la wieille honnêteté universitaire n’admet pas le sensationnel;

. nous avons réprouvé l’ostentation; nous avons mis un titre abstrait, l’égalité devant l’instruction, qui traduisait bien les préoccupations de l’auteur; et nous avons mis en sous-titre crise de l’enseignement.

Tels sont en effet les graves soucis de l’auteur; pour-” quoi l’inégalité devant l’instruction, devant la culture ; pourquoi cette inégalité sociale ; pourquoi cette iné- quité; pourquoi cette injustice; pourquoi le haut ensei-

; gnement à peu près fermé, pourquoi la haute culture à # enfants du peuple ; s’il n’y avait d’interdit que l’ensei- « gnement secondaire, il n’y aurait peut-être que demi-

j mal, et demi-faute ; mais en France et dans la société « moderne l’enseignement secondaire est le presque iné- vitable chemin par où l’on passe pour monter à l’enseignement supérieur, à la haute culture, au haut ensei- | gnement; pourquoi cette inégalité originelle; et quels « remèdes. À

Surtout que l’on ne croie point qu’il s’agisse, ici, des. vieux faux soucis romantiques bourgeois sur l’inégalité des conditions ; il s’agit, on le verra dès les premiers mots, d’un souci très réaliste, très réel, modeste et utile; comme il s’agit de remèdes honnêtes, modestes, utiles ; nulle déclamation; nulle démagogie; un plan

Débarbouiller l’enseignement secondaire des superfétations qui le dénaturent et le chargent; débarbouiller l’enseignement primaire dit supérieur des pauvretés qui l’amaigrissent ; faire un enseignement court, plein et court ; un lycée de quatre ans; fonder cet enseignement plein et court sur cette classification des sciences d’Auguste Comte qui demeure comme une éternelle contribution de l’ancien positivisme à la perennis quaedam philosophia; joindre ensuite cet enseignement primaire alimenté à cet enseignement secondaire assaini ; opérer une jointure de l’un à l’autre; obtenir un recouvrement exact de l’un sur l’autre : tel est le plan que l’auteur nous propose ; et il ne nous le propose pas

. comme un rêveur et comme un nuageux; mais il nous le propose comme un maître de l’enseignement qui connaît l’enseignement, comme un administrateur qui sait ce que c’est qu’un budget, comme un réaliste et comme un renseigné ; il ne jette pas une idée en l’air; il poursuit un plan dans le détail des pensées et des faits; il poursuit la confrontation des programmes mêmes ; il additionne des heures ; il dresse des tableaux ; et conformément aux méthodes scientifiques expérimentales il nous apporte les résultats d’une expérience poursuivie pendant quarante ans par une

Pour la rentrée, ce cahier n’est pas seulement un cahier de l’enseignement ; c’est un cahier de professeur ; M. Bertrand est un professeur; on a lu plus haut l’énoncé de ses nombreux ouvrages, travaux, brochures, études et contributions ; en ce moment même j’ai en mains une étude de lui, un essai de cosmologie

: sociale, les Thèses Monadolog’iques de G. Tarde; et son | Mi > P.-J. Proudhon et les Lyonnais, (lettres inédites), par 4 ? A. Bertrand, professeur à l’Université de Lyon, corres- | x pondant de l’Académie des Sciences Morales et Polik tiques, extrait du compte rendu de l’Académie des e Sciences Morales et Politiques (institut de France), | par MM. Henry Vergé et P. de Boutarel, sous la ) ; direction de M. le Secrétaire perpétuel de l’Académie, ÿ 4 Paris, Alphonse Picard et fils, éditeurs, 82, rue Bonaparte, 82, 1904 ; docteur et agrégé, cela va sans dire, 4 É professeur de Philosophie à la Faculté des Lettres de 4 4 l’Université de Lyon, chargé du cours de Sociologie à ces l’Enseignement supérieur municipal, correspondant de l’Institut : tels seraient les titres de vanité que son édi- à ; teur aligneraïit au titre de ses volumes pour des ouvrages È destinés au célèbre grand public, à la vanité, à l’inexis-

  • tence du fameux grand public ; c’est de titres beaucoup F: plus précieux que l’auteur de ce cahier se réclame \ auprès du public particulièrement averti de nos cahiers.

« Ma caractéristique, au point de vue de-notre publi- À cation, » m’écrivait-il récemment en me renvoyant ses épreuves, « c’est d’avoir pu acquérir quelque compé- | tence en ces matières par l’expérience : 1°, de trois ou É. | quatre collèges où j’ai été professeur à mes débuts: * ë Roanne, alors Collège, maintenant Lycée, Brives (la Gaillarde !), sans parler d’Annecy où je n’ai fait que

  • passer; 2°, d’autant de Lycées, Auch, Carcassonne, 3 Dijon; et de deux Universités, Dijon, Lyon. compte de tous les examens : baccalauréats, licence, - | doctorat, que j’ai fait passer; plus brevets simples et

complets, même certificat d’études primaires comme -

. « Ceci pour qu’on ne m’accuse pas d’édifier une théorie en philosophe. Personne plus que moi n’a misla main à la pâte et vu les choses de près, par l’expé-

« Voilà, je crois, ce qui peut donner quelque autorité à ce que j’écris sur la Crise. Je vous avoue… » :

Je prie qu’on fasse attention aux quelques lignes qui suivent : on a trop oublié, Clemenceau le rappelait excellemment dans ce discours pour la liberté dont nous avons fait le corps du cinquième cahier de la cinquième série, Georges Clemenceau, discours pour la _liberté, certains professeurs et les partisans du mo-

_ nopole du gouvernement de l’État dans l’empire de l’enseignement ont trop oublié que ce sont les parents qui font les enfants; il est bon que nos professeurs n’oublient point qu’il y a des pères; ne sont-ils pas pères eux-mêmes; je ne veux pas revenir après Clemenceau sur une aussi claire idée; Clemenceau, quand il est en verve, dit ce qu’il dit d’un tel ton, que de le répéter derrière lui, on se rend toujours grotesque;

_ pour ce deuxième cahier de la sixième série, pour ce cahier d’enseignement, il est d’une grande importance que l’auteur, plus que son expérience de l’enseignement,

_ plus que son expérience de professeur, ait invoqué, plus encore, son expérience de père : « Je vous avoue,

_ entre nous, » nr’écrivait-il en fin de cette même lettre.

  • « Je vous avoue, entre nous, que ce qui n’a peut-

  • être le plus monté contre la réforme Leygues, c’est que

“& j’ai un fils qui a été obligé d’opter, (à treize ans !),

È entre les lettres et les sciences et un autre qui attend

| son tour. Mais ce sont là choses de père de famille. »

, — Mais, mon cher collaborateur, et maître de l’enseignement, les choses de père de famille ne seraientelles pas singulièrement importantes ?

« Mais ce sont là choses de père de famille : heureux *

5 les pères de famille qui ne voient pas les conséquences

| de ces options ridiculement prématurées ! £

à « J’achève en outre d’imprimer un volume de ‘: 300 pages intitulé : Mes vieux médecins : le corps et l’esprit, que j’espère vous porter la semaine prochaine. »

| Cahier de compétence, autant que nous le pouvons « tous nos cahiers sont des cahiers de compétence; le cahier que l’on va lire est le cahier de la compétence

; d’un père, le cahier de la compétence d’un professeur; M d’un vieux professeur, comme il se plait à le dire lui même; j’ai grand peur que nos jeunes gens à venir jamais plus ne connaissent de tels vieux maîtres de l’enseignement ; je vois dans les journaux que l’on s vient de fonder au Lycée Henri IV un prix Georges Édet; le rhétoricien futur qui obtiendra le prix, l’élève de rhétorique supérieure qui sera le plus fort en latin, ayant obtenu le plus grand nombre de points pour l’ensemble de ses compositions latines, discours ou dissertation, ne saura jamais ce qu’était celui qu’à « Lakanal nous nommions familièrement, et familia-

lement, et filialement le père Édet; je le dis à ce jeune rhétoricien, si jamais ces lignes lui tombent sous les yeux; ce jeune rhétoricien croira que ce vieux père Édet était un vieux prof, cérémonieux, latiniste et raseur ; c’était un homme admirable, tout de cœur et de probité; honneur à ces vieux maîtres de l’ancienne ; Université; ils étaient des honnêtes hommes; un homme comme le père Édet travaillait plus et réfléchissait plus en lui-même et se pourpensait davantage pour savoir si un solécisme était bien un solécisme, et s’il manquait bien au paragraphe 1245 du Riemann, plutôt qu’au paragraphe 2171, ou si ce n’était pas à la deuxième division du paragraphe 2316, il savait par cœur tous ces numéros de paragraphe, et à quelle hauteur ils siégeaient dans la page, il se travaillait plus pour démêler l’exacte pensée de l’auteur dans une expression latine, et pour conduire exactement, finement, honnêtement son esprit dans l’irréel et dans le potentiel que nos jeunes gens ne se dévissent, comme ils disent, pour mettre sur pied un système du monde sous les espèces d’une thèse de sociologie; honneur à ces vieux maîtres de l’ancienne Université; ils étaient tout honneur et toute droiture, ils étaient tout cœur et toute probité; un homme comme le père Édet se travaillait davantage pour savoir si une copie valait 12 un quart ou douze et demi et si un élève devait être classé treizième ou ex aequo avec le quatorzième que nos hommes de gouvernement ne paressent pour faire massacrer la valeur d’un corps d’armée dans une expédition coloniale; honneur à ces vieilles gens; de tels hommes raisonnaient plus pour classer une copie que nos gouvernements ne déraisonnent pour déclasser

tout un peuple; honneur à eux; ils n’avaient point x.

À inventé la pédagogie; mais ils faisaient leur classe; ils n’avaient point inventé la sociologie; mais ils étaient 4 l’honneur et le soutien des véritables humanités; ils ;

| n’avaient point inventé la démagogie; mais sortis du peuple ils étaient le pain de chaque jour, le véritable pain de froment de tout un peuple; ils n’avaient point

| _ inventé la technologie et le scientisme:; ils ne parlaient . |

ÿ point tous les quarts d’heure de la méthode historique; |

£ ils faisaient leur métier. l

: Véritables historiens, ils ont mis dans la circulation =.

; plusieurs honnêtes gens: j’ai grand peur que nos

L jeunes pleins de zèle ne mettent dans la circulation

Ô Ils ne défendaient point la République dans les mee-

tings républicains ; ils n’étaient point révolutionnaires

; à deux mille francs par mois; ni libres-penseurs pour

: devenir papes ; ils n’étaient point braves dans les ban-

Ë quets, et intrépides au moment des toasts; mais de tout 1

F leur enseignement, de tout leur exemple, de toute leur $

‘ âme et de tout leur corps, de tout leur cœur il sortait

#3 une perpétuelle fabrication de cette vertu, credo co-

: lendam esse virtutem, qui seule fait la force des Répu-

Heureux temps : ni la pourriture politique parlemen- * ee taire, ni l’effroyable tartufferie bourgeoise, politicienne,

3 arriviste, n’avaient envahi les corps de métier, les corps de travail, les compagnies de compagnons, les congrégations industrielles et les agrégations universitaires ; le mal était localisé; aujourd’hui ;

Dans les tristesses du temps présent, et particulièrement dans les tristesses de mon métier, c’est une des =

_ plus grandes consolations que j’aie conservées que la 3 _ consolation et l’encouragement que je reçois de la : paternelle bienveillance de mes vieux maîtres; la plu- D: part des maîtres qui ont formé ma jeunesse ont bien À voulu m”accompagner dans le rude labeur de ces cahiers ; quelques-uns nous ont fait des cahiers mêmes; Lx la plupart sont abonnés; et comme ils me corrigeaient * __ mes compositions et mes devoirs quand j’étais leur élève, ils me corrigent aujourd’hui mes cahiers, car | je suis toujours leur élève ; heureux hommes, qui savaient exactement si de la philosophie valait 13 et si de la littérature valait 17; je les rencontre aujourd’hui dans la rue, devant la boutique, dans cette vieille rue de la Sorbonne, devant la neuve Sorbonne, et paternellement ils me donnent des conseils ; et hochant la tête _ me tiennent des propos qui reviennent à ceci : Votre dernier cahier ne valait pas plus de 12; mais au pré- cédent, — ici la voix baisse un peu, — au précédent F Nos jeunes gens ne connaîtront jamais ces puits de véritable science, et de tels abîimes de probité; l’autre jour un de ces maîtres qui me sont le plus chers était . venu le jeudi au bureau des cahiers ; il nous apportait . sa souscription mensuelle, de quatre francs, prélevée sur un maigre budget de professeur de l’enseignement £ secondaire, lui-même entouré d’une famille nombreuse; et il me grondait effroyablement, car il est combiste, et je ne le suis pas devenu ; il me disait un moment : _ Je l’ai vu grand comme ça; etil me tapait sur le genou; et l’instant d’après il me grondait effroyablement; et il metapait toujours sur le genou ; et quand il est parti _ nous nous sommes quittés heureux comme tout l’un de

l’autre ; et je n’ai jamais serré d’aussi bonne main ; ne quel abîme entre la profonde bonté de ces objurgations abominables et l’aigre férocité frôïde de nos petits normaliens arrivistes, de nos Sorbonnards secs, de nos

Je retrouve dans ce cahier le ton de nos vieux maîtres; ce qui vaut mieux, ce qui porte plus que la teneur et que le sens, que le texte même, ce qui est peut-être le

; plus caractéristique et le plus personnel, étant de l’homme même, le ton ; je reconnais dans ces cahiers

| les voix mêmes que nous avons connues ; des plaisan- 6 teries qui me rajeunissent de quinze ans; et des répé- J

& titions de plaisanteries qui étaient inlassables comme des révolutions cosmiques.

Nos jeunes gens connaîtront-ils jamais de telles probités? Je ne veux point, je ne peux pas entrer

__ incidemment dans le débat de ces énormes questions ; je ne veux pas que la présentation d’un cahier aussi nettement particulier, produit par un auteur aussi

particulièrement compétent, me serve de prétexte pour commencer de traiter en général de tout l’enseignement; mais je crois profondément que si l’on approfondissait dans la recherche des causes, le nœud de la difficulté est là : la crise de l’enseignement n’est pas une crise de l’enseignement; il n’y a pas de crise de l’enseignement ; il n’y a jamais eu de crise de l’enseignement; les | crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement; elles sont des crises de vie; elles dénoncent, elles représentent des crises de vie et sont

. 4 _ des crises de vie elles-mêmes; elles sont des crises de $ vie partielles, éminentes, qui annoncent et accusent ; - des crises de la vie générale ; ou si l’on veut les crises Ei de vie générales, les crises de vie sociales s’aggravent, É se ramassent, culminent en crises de l’enseignement, à qui semblent particulières ou partielles, mais qui en ÿ réalité sont totales, parce qu’elles représentent le tout : de la vie sociale ; c’est en effet à l’enseignement que les épreuves éternelles attendent, pour ainsi dire, les changeantes humanités ; le reste d’une société peut passer, truqué, maquillé ; l’enseignement ne passe point; quand une société ne peut pas enseigner, ce n’est point qu’elle manque accidentellement d’un appareil ou 1 d’une industrie; quand une société ne peut pas enseigner, c’est que cette société ne peut pas s’enseigner ; c’est qu’elle a honte, c’est qu’elle a peur de s’enseigner elle-même ; pour toute humanité, enseigner, au fond, c’est s’enseigner; une société qui n’enseigne pas est une _ société qui ne s’aime pas; qui ne s’estime pas; et tel | est précisément le cas de la société moderne.

Les parasites politiques parlementaires de tout le | travail humain, les politiciens de la politique et de l’en- | seignement ont beau célébrer la science et le monde ? moderne et la société contemporaine en des ripailles 4 cérémonielles ; ni la chaleur communicative des ban- | quets, ni les décorations et les discours programmes et : Les toastset les manifestations et les distributions d’eau « bénite laïque ne font une humanité, un enseignement,

| une culture ; comment enseigner, quand tout le monde ment; je sais que l’on ment beaucoup dans l’enseignement ; mais tout de même l’enseignement répugne plus … au mensonge que les autres opérations sociales; l’enXXV

1 fance et la jeunesse ont, dans les sociétés les plus

É. endommagées, une certaine force d’innocence propre

& qui résiste aux empiétements de la fraude ; c’est pour

À cela que la pédagogie réussit moins que les autres

pe formes de la démagogie; et c’est pour cela que les mala-

à dies sociales venues du mensonge apparaissent d’abord

  • Les exagérations mêmes des nouveaux prédicateurs

< trahissent une sourde inquiétude ; un véritable savant,

b- qui travaille dans son laboratoire, n’écrit point Science | d.. avec une grande S; un véritable artiste, qui travaille

dans son atelier, n’écrit point Art avec un grand A; et |

: un véritable philosophe, qui travaille dans sa tête, 2 m’écrit point Philosophie ; la plupart du temps même | sa ils ne prononcent point et n’écrivent point ces mots : F2 science, art, philosophie; on peut affirmer qu’ils n’usent 3 Le de ces mots que le moins qu’ils peuvent et pour ainsi à ne dire à leur corps défendant ; celui qui dit Science, Art,

2e Philosophie et Société moderne aux lueurs des illumi-

É. nations civiques est un qui ne sait pas ce que c’est qu’un É laboratoire, un atelier, une pensée personnelle, une à

s: humanité; et quand un démagogue scientiste met une

pee grande S à Science, ne nous y laissons pas tromper;

; c’est que cette grande $, dans les remords de son arrière-

ë conscience, fait un remplacement; elle remplace tout ce

be qui, dans l’esprit du démagogue, ou du pédagogue, c’est

$ _ tout un, manque à la science pour exercer la fonction

; sociale de mystique laïque à elle attribuée par les poli-

F- . ticiens ; comme si ce n’était pas ce manque même, cette

4 prétendue insuffisance qui garantit la science auregard |

| du véritable savant, comme si cette impuissance impo-

F litique de la science n’était pas, aux yeux du véritable |

; savant, sa marque même, la cause de sa grandeur émi- . : __ nente, la condition de sa dignité. AE Quand un démagogue met une grande S à Science et

_ quand il essaie de constituer un culte rituel de la __ Science calqué sur les anciens cultes religieux, c’est premièrement qu’il n’entend rien à la véritable science, à

d sa véritable grandeur, et deuxièmement que n’entendant “ rien à cette véritable grandeur ils y mettent bêtement

“ une rallonge; rallonge de grandeur égale à celle qui, _ dans l’esprit d’un démagogue, peut séparer une S

| grande capitale d’une s bas de casse.

  • Ils trouvent que la science n’est pas bien comme elle __ est, pour ce qu’ils veulent en faire, et comme ils sont à _ incapables de la grandir dans la réalité, ils font profes- à sion de l’agrandir dans la typographie.

Je prends argument de ce sentiment qu’ils ont de

  • cette insuflisance ; et dans le temps même que l’on veut

… nous faire de la Société moderne un Dieu nouveau, e comment ne pas reconnaître en cette idole nouvelle des | tares pires que les tares des dieux anciens; comment

à: enseigner l’enfance et la jeunesse quand tout le monde

ë ment, quand toutes les grandes personnes mentent,

quand tous les États-Majors, de tous les partis, mentent, : quand tout le monde politique parlementaire ment,

  • quand les maîtres, qui enseigneraient à ne point mentir, 1 mentent, quand l’aplatissement des consciences aplatit

les consciences universitaires mêmes, quand le favoritisme, quand le népotisme, quand l’arrivisme envahit : le personnel universitaire même, quand les fils, les neveux, les gendres et les arrière-cousins des grands

  • maîtres franchissent les degrés de la hiérarchie à une
  • vitesse uniformément accélérée, quand enfin tous les

F 23 jeunes professeurs éprouvent simultanément le même Ro coup de foudre automatique pour toutes les filles de : 1500 tous les inspecteurs généraux.

  • Comment enseigner l’enfance et la jeunesse quand tout ce qui n’est plus enfant et ce qui n’est plus jeune. À ment ; quelques années plus tôt, dans le temps de mon be apprentissage et des expériences inévitables, j’eusse ; écrit, comme tout le monde, que le monde moderne se - cherche ; aujourd’hui, dans le désarroi des consciences, : nous sommes malheureusement en mesure d’écrire que 2 le monde moderne s’est trouvé, et qu’il s’est trouvé - mauvais; les conséquences des mensonges politiques 5 parlementaires ne retombent pas toujours sur les . auteurs qui sont comptables et responsables de ces Hs, mensonges; elles retombent toujours sur la même $ humanité ; comment enseigner quand toute la société aps est pourrie de mensonge; en France même le grand mouvement démocratique, si plein de promesses, formulées, trahi par son État-Major politique parlemen- 2 l’immense mouvement socialiste, si plein de promesses, À presque réalisées, trahi par son État-Major politique à que nous n’avons pas à renier, au moment même qu’il Î ouvrait une ère de révolution pour la justice, envahi 4 de la corruption politique, trahi par son État-Major 3 politique parlementaire, vendu, retourné au point de i 4 donner de l’antidreyfusisme une réplique exacte, une F contrefaçon parfaite; au lieu de se glorifier dans la F! vanité des cérémonies, dans la grandeur des majus4 cules, que le monde moderne commence par faire son

examen de conscience; que la science, que l’art, que : la philosophie se débarrasse des politiciens, que le socialisme, que le monde ouvrier se débarrasse des politiciens, que l’enseignement se débarrasse des politiciens, que le premier dreyfusisme revienne à sa pureté première, se débarrasse des politiciens ; peut- être alors des hommes qui ne mentiront pas auront-ils quelque droit de parler à la jeunesse ; et n’y ayant plus cette crise de vie, peut-être alors n’y aura-t-il plus de crise de l’enseignement. Je garde ici les mots de socialisme et de dreyfusisme, quelques ignominies que les politiciens aient commises en leur nom, parce qu’il est puéril de renier des mots. Catalogue analytique sommaire. — Je puis dire ici, : dans ce cahier d’abonnement, ordinaire, ce que je n’ai point osé dire dans la grosse majesté du récent catalogue analytique sommaire. Étant donné ce que nous sommes, les moyens dont nous disposons, le personnel que nous sommes, la . fabrication d’un aussi énorme cahier, quatre cent vingt | pages, presque toutes de sept, très denses, tiré à dix j mille, représente pour nous un effort considérable ; nous x sommes assurés qu’à cet effort considérable de fabri7 cation nos amis, nos abonnés répondront par un effort,

à au moins égal, de propagande; je dis au moins égal,

4 car nous sommes peu, et ils sont beaucoup.

HS J’ai dû établir moi-même et moi seul toute la copie

4 de ce catalogue analytique sommaire; seul en effet, par

É mes fonctions de gérant, je savais bien ce que nos

à cahiers ont dans le ventre, seul je pouvais opérer le

è désossement des cinq séries, en donner une image en Re raccourci, essayer pour une fois d’en vider le contenu;

K4 j’y ai travaillé de mon mieux; j’y ai passé tout mon été,

% : sans aucun moment de relâche; et même j’en suis sorti

F beaucoup plus fatigué que je ne l’ai dit dans un avant- à Ce propos de quelques mots destiné à un plus grand public; J É j’avais compté sur mes vingt-huit jours de service mili-

3 taire pour me reposer un peu; pour la première fois de

&: ma vie j’ai eu vingt-cinq jours pleins de marches et de

< He manœuvres, dont huit jours de camp; j’en suis sorti un

F. ; peu fatigué, avec un retard de sommeil; mon catalogue

É aussi en était retardé; je suis retombé en septembre

ge sur la fabrication forcenée de ce catalogue; à peine est- É ; - il sorti, à peine est-il parvenu à nos abonnés, que je 2 retombe sur la fabrication, sur le lancement, sur le

à commencement, sur la mise en train d’une sixième série

È qui ne sera pas moins considérable que les précédentes.

Je ne le dis ni pour me plaindre, ni pour me faire

ë plaindre; je le dis premièrement pour que l’on m’excuse, et deuxièmement pour que l’on me supplée.

1 Premièrement pour que l’on m’excuse; absorbé tout

% -entier depuis plus de six mois dans la préparation,

Fe puis dans la fabrication d’un aussi énorme cahier, tenu

. en même temps d’assurer le fonctionnement, la fabrica-

5 tion de cette fin de la cinquième série, qui fut énorme

_ aussi, comme je suis dès aujourd’hui tenu d’assurer le

  • commencement de cette sixième série, qui ne sera pas E. moins considérable, j’ai presque totalement négligé ma à E _ correspondance particulière, et quelques-uns s’en sont —._ montrés étonnés; que ces quelques-uns me pardonnent. E J’ai dit plusieurs fois, et j’y veux revenir aujourd’hui, % pour le redire en bref, combien je suis frappé de ce que : les intellectuels en général, et de ce que les universi-
  • taires en particulier ne connaissent rien des conditions va où s’opère la fabrication industrielle ; on ne saurait È croire à quel point généralement les intellectuels et 5 particulièrement les universitaires ignorent ou mécon- È 1 naissent les dures, les exigeantes, les écrasantes condiFi tions de toute production industrielle, de tout travail £ économique; on ne saurait croire à quel point ils igno- £ rent ou méconnaissent l’irrévocable lourdeur des servi_ tudes matérielles. £ : ; Ce n’est point un reproche que je leur fais; c’est une À excuse que je leur présente. E Beaucoup de mes anciens camarades, normaliens, L “ .sorbonnards, ou autres, se sont avancés, quelquefois se ; sont poussés dans la politique ; la plupart l’ont fait par
  • ambition ; quelques-uns se sont résignés ; plusieurs se e sont dévoués; depuis les dernières élections munici- : pales plusieurs sont devenus, de conseillers municipaux, _ adjoints aux maires; je me demande avec épouvante, étant donnée l’idée qu’ils ont du travail industriel, comment ils peuvent assurer les services municipaux d’une veux point commencer incidemment ici d’étudier le
  • gouvernement des intellectuels, plus envahissant tous

$ les jours; je veux noter seulement que ce manque est 4 particulièrement grave pour ceux de nos camarades qui s’intitulent socialistes ; qu’est-ce en effet que le socialisme, s’il n’est pas la bonne administration du travail è économique, et dès lors, comment s’attaquer au capiJe talisme, comment entendre au socialisme si l’on ne à commence pas par se faire une connaissance exacte, . expérimentale du travail industriel. É Je ne veux point rouvrir aujourd’hui ce vieux débat; ce débat toujours nouveau; je ne veux pas entamer aujourd’hui cette immense étude ; je m’excuse, pour , aujourd’hui, seulement, de ce que depuis plus de six « mois et presque toujours et depuis presque toujours j’ai négligé ma correspondance particulière ; si nos correspondants particuliers se représentaient exactement, $ étant donnés les moyens dont nous disposons, étant à donné le personnel que nous sommes, ce que repré- | sente pour nous de travail industriel, de responsabilité commerciale, de travail administratif la fabrication, la 4 $ publication de toute une série, en particulier ce que Ë. représentait la fabrication, la publication d’un tel cata- % logue analytique sommaire, loin de s’étonner que ma f correspondance particulière ne soit pas tenue perpé- tuellement à jour, ils s”étonneraient au contraire que je puisse, de loin en loin, songer sérieusement à m’y atteler pour la remettre au courant. À Cette ignorance de la servitude industrielle avait pris au commencement des cahiers une forme particuliè- rement joyeuse; pendant les trois premières séries et même au cours de la quatrième, — et hier encore on me l’a dit une fois, mais c’était avec bonté, — il n’était | point rare qu’un bon camarade, me rencontrant remonXXXIT :

tant la rue de la Sorbonne, me dit amicalement, serrant ma main loyale: Eh bien, qu’est-ce que tu fais, avec les

  • cahiers ? Entendez bien, car ils ne parlaient point tous belge, qu’il ne me demandait pas ce que je faisais des cahiers, mais innocemment, cordialement, il me demandait ce que je faisais en outre des cahiers, dans les
  • immenses loisirs qui évidemment me restaient ; depuis, devant les écrasantes révélations de la quatrième et de la cinquième série, ces interrogations formidables ont s’émeuvent, s’imaginant qu’ils ne sont point dépouillés à leur tour.

, Qu’ils se rassurent, je ne fais absolument aucun tour de faveur dans la mise au pair de mon courrier ; je m’y remets toujours aussitôt que le travail industriel me laisse un instant de respiration.

Je m’y remettrai beaucoup plus tôt, deuxièmement, si nos amis, si nos abonnés veulent bien nous suppléer, nous remplacer, nous représenter, dans toute la mesure où ils peuvent le faire, pour tout le travail de propagande qui reste, le travail industriel étant fait ; c’est à nous qu’il revenait de fabriquer cet énorme catalogue analytique sommaire; c’est à nos amis, c’est à nos abonnés qu’il revient de le porter à bras tendu, de lui assurer la publicité, l’audience, la fortune honnête à laquelle nous avons droit.

Le - Je reviendrai dans un prochain cahier, si je le puis, sur les moyens de cette publicité.

_ l’égalité devant l’instruction

RS de Discours prononcé devant la Commission d’enseigness 52 ment du Congrès des républicains radicaux et radicauxLÉ ÉTESRREE A > 4 Ps NE < | socialistes, le rx octobre 1902. $ FESSES

  • La gratuité dans l’enseignement secondaire (1)

: Dans les couloirs du Congrès j’esquissais hier devant

È un de vos collègues un système qui assurerait l’égalité

a des enfants devant l’instruction en donnant, même aux

1 plus pauvres, la possibilité de faire gratuitement les études secondaires. Il accueillit mon plan par un sourire de pitié. — « Le problème est bien plus simple, me dit-il, et ne comporte pas deux solutions. Il ne s’agit que de décréter la gratuité absolue de l’enseignement à

| tous les degrés. Il est urgent de compléter l’œuvre de nos devanciers, qui ont eu le tort de ne songer qu’à l’enseignement primaire. — Assurément, répliquai-je,

5 mais le budget, mais le ministre des finances ! Pourront-ils tolérer ce surcroît énorme de dépenses ? Où prendrez-vous les ressources nécessaires ? — Ce sera

’ précisément, me dit-il en confidence, l’objet de mon

[A premier discours à la Chambre. Vous allez voir com-

$ bien c’est simple : j’affecte à ma réforme la totalité du

“ (1) Discours prononcé devant la Commission d’enseignement du Congrès des républicains radicaux et radicaux-socialistes, le

budget des cultes, les trois quarts du budget de la guerre et les deux tiers du budget de la marine. Par ce temps d’anticléricalisme et de pacifisme, qui donc oserait faire des objections ? » Je ne fis pas d’objection. Je songeai seulement à supprimer le discours que je prononce aujourd’hui devant votre Commission d’enseignement. Je mé disais en effet : pour peu que cette mentalité particulière se généralise, combien ma solution laborieuse va paraître étriquée, insignifiante, ridicule. Je ne jongle pas avec les millions du budget; je ne réclame la gratuité ni de l’enseignement secondaire, ni de l’enseignement supé- rieur. Je me contente de mettre à profit la récente | réforme de nos lycées et collèges pour rendre accessible, même aux enfants des familles les plus pauvres, une des sections, la quatrième, de nos études secondaires réformées. Par quei moyen? Par la gratuité, | sans doute; il n’y en a pas d’autre; mais par une gratuité que je ne décrète pas, que je trouve déjà toute établie dans nos Écoles primaires supérieures. Voilà | donc tout le secret de la réforme que je vous propose : créer dans les Écoles primaires supérieures, qui sont gratuites, la quatrième section, la section D (scienceslangues vivantes) du second cycle des études secondaires de nos lycées et de nos collèges. J’avoue que je porte la hache sur les cloisons étanches qui séparent le primaire du secondaire; j’ouvre par là même aux fils de paysans et d’ouvriers la porte des études supé- rieures qui leur permettront, sans l’aumône toujours | un peu humiliante et aléatoire des bourses, d’aspirer à légalité par en haut, égalité dans la haute culture intellectuelle, égalité pour les hauts emplois qui

  • devraient être départis, selon l’esprit de notre Déclaration, aux « vertus et aux talents » et qui fatalement _ sont plus ou moins réservés, dans la situation actuelle de nos études, aux privilégiés de la richesse. J’avais tort vraiment de craindre que cette réforme, si modeste dans son principe, vous parût insignifiante : par ses

conséquences, c’est presque une révolution.

Êtes-vous donc, direz-vous, un admirateur de la réforme à laquelle M. Georges Leygues a attaché son nom, puisque vous semblez la prendre pour point de départ, pour principe de discussion. Prenez-y garde : outre que les réformes définitives durent en France, l’expérience le prouve, environ cinq ans, celle-ci est déjà si discutée, si décriée que vous pourriez bien construire votre édifice sur une base ruineuse, ruinée

J’admire si peu le régime des cycles que j’en avais d’avance signalé les vices presque irrémédiables. Je les ramène à trois pour abréger. D’abord, le réformateur, tiraillé entre les exigences des scientifiques et les réclamations des littéraires, obsédé par l’irritant procès du latin et du grec, n’a pas su déterminer le centre de gravité des études modernes. Sont-elles, dans leur fond, scientifiques ou littéraires ? Il a répondu : l’un et l’autre; je les veux souples jusqu’à la fluidité, éclectiques jusqu’à l’indifférence. Où est l’armature inté-

| rieure ou, si j’ose le dire, le squelette ? Il affecte même de l’ignorer; les os, les muscles, les nerfs, la chair, il

É ne voit tout cela qu’en gros et ne distingue vaguement ces éléments dissemblables que comme un profane qui Fe n’aurait fait ni anatomie ni physiologie. J’estime qu’il fallait se prononcer et dire résolument : dans notre siècle, en outre des exigences de la vie sociale et des : luttes internationales, quelque importance qu’on attache aux langues soit anciennes, soit modernes, ce : À sont les sciences, c’est la culture scientifique qui doit 1 former, dans l’éducation de notre jeunesse, le fond et ; pour ainsi dire le noyau : la science, c’est le squelette É du corps des études. — La même critique pourrait FE prendre une autre forme : on n’a pas su prendre parti - #2 entre la doctrine qui fait tourner la terre autour du pà soleil et le système abandonné qui faisait tourner le à soleil autour de la terre; on n’a pas voulu s’aliéner les littéraires en reconnaissant que désormais les langues, L vivantes ou mortes, graviteront autour des sciences g dans le système définitif des études. Par le nom même, he les cycles rappellent les épicycles compliqués des 4 . anciens astronomes, fort embarrassés de rendre compte ïe des aspects changeants du ciel. L’heure du coperni- È cisme pédagogique n’est pas encore venue : c’est une hérésie que les foudres, non de Reme et des conciles, S mais de Paris et des pédagogues, s’efforcent vainement : de détruire et de pulvériser. En second lieu, le réformateur ne s’est pas aperçu H : qu’avec sa quadrifurcation, il restaurait tout simple-

ment la bifurcation inventée par Fortoul. Que dis-je, il

4 ne se contente pas de la restaurer, il l’aggrave prodigieusement. Les pères de famille mettront trois ans à s’en apercevoir, mais quand ils s’en seront aperçus, ce seront de beaux cris de protestation. Remarquez, en

effet, que des quatre sections du second cycle A, B, C, D, c’est-à-dire latin-grec, latin-langues vivantes, E latin-sciences, sciences-langues vivantes, les deux premières sont littéraires, les deux dernières scientifiques. Vous pouvez vous en assurer en compulsant les programmes, et alors vous sautera aux yeux cette énormité : pendant trois années consécutives les élèves des sections À et B n’ont qu’une heure de sciences par semaine contre cinq heures à leurs camarades de C et de D. Supputez la différence énorme qui en résulte au bout de trois ans pour la culture scientifique, puis faites ce raisonnement bien simple : du temps de la bifurcation Fortoul, rien n’était moins rare que de voir un élève passer des lettres aux-sciences ou des sciences aux lettres. Il y avait un fossé à sauter, mais non pas un abîme à franchir. Désormais il n’en est plus ainsi : pour réparer l’insuflisance des études soit litté- raires, soit scientifiques, il faudrait presque recommencer ses études. Et vous sentirez toute la portée de cette critique, pratiquement la plus grave qu’on puisse faire au nouveau régime, si vous vous rappelez que c’est à douze ou treize ans que le jeune élève, par une option nécessairement arbitraire ou du moins peu renseignée, décide pour sa vie s’il sera un littéraire ou un scientifique. En entrant en troisième, il faut faire le saut : devine si tu peux, et choisis si tu l’oses ! Quelle aberration et quelle méconnaissance de la psychologie de l’enfant naturellement peu réfléchi et qui se déci- : dera, ses aptitudes n’étant encore qu’en germe, qu’em- | bryonnaires, par l’entraînement de l’exemple, pour des | motifs encore plus légers, parce que.le nez de tel pro- è fesseur lui aura déplu. C’est plus qu’un crime, c’est une

| faute d’avoir condamné un innocent à chercher à tâtons, fatalement exposé à être écrasé par Le lourd quadricycle. | Et qui le guidera, qui pourra le conseiller avec compétence et certitude ? Personne; et c’est là mon troi1 sième grief : il n’a plus à proprement parler de profesf seur attitré, il a des répétiteurs, des maîtres de confé- | rences. Tel est le morcellement des matières enseignées qu’à chaque heure du jour on voit le maître en quête | de son troupeau, l’élève à la recherche de son profes- | seur. C’est la caractéristique, au point de vue propre- & : ment pédagogique, du nouveau régime : Damiens, le régicide, ne fut écartelé qu’à quatre chevaux; notre élève est tiraillé entre une dizaine de professeurs qui | se relayent d’heure en heure. C’est l’ahurissement élevé | à la hauteur d’une méthode. Si vous demandez à un LE petit lycéen quel est son professeur, il hésite, il bal- | butie, il vous en nomme trois ou quatre; si vous | demandez au proviseur quel est le professeur principal de la classe de votre fils, il consulte un tableau, compte | les heures de service et finalement finit par vous avouer | qu’il n’en sait rien, qu’il le demandera l’un de ces jours | au recteur, qui lui-même consultera le ministre, attendu | l’année scolaire, sont en lutte ouverte, à couteau tiré, | prétendant l’un et l’autre être le professeur principal authentique. L’unité dans la diversité, c’était l’ancienne définition du beau, mais nous avons changé tout cela. Pourtant, je ne conçois guère une classe sans unité, et je me demande avec anxiété d’où viendra la direction efficace, l’unité de vie et d’esprit : vingt-cinq enfants | réunis entre quatre murs, c’est un groupe de vingt-cinq

enfants, ce n’est pas un homme. Vous aurez sans doute

d confondu l’écolier avec l’étudiant et pris un Collège pour une Faculté.

Si, malgré ces critiques et d’autres encore que je pourrais aisément formuler, je ne suis pas le moins du monde, pour parler comme Leibniz, « un mécontent dans la République des esprits », je veux dire dans l’Université, ne vous hâtez pas de soupçonner que c’est en vertu du proverbe trivial : quand on n’a pas ce que l’on aime… Non; si je n’hésite pas à prendre pour point d’appui un régime d’études que je suis loin d’admirer, c’est qu’il me semble, en dépit de ses imperfections, un acheminement-vers un régime définitif dont le caractère sera tel que toute mon argumentation s’en trouvera affermie et corroborée. Je l’appelle l’enseignement intégral, bien moins pour le caractériser que pour le différencier. Un mot de Fichte peut le définir : il s’adressera « à tout l’homme et à tout le peuple ». Intégral ne veut pas dire encyclopédique, bien au contraire : enseigner le tout, ce n’est pas tout enseigner, c’est même s’interdire de tout enseigner. Avez-vous feuilleté ces énormes in-folio du moyen âge que nos pères appelaient des sommes,somme théologique, somme philosophique ? Eh bien, mettez auprès ce tout petit livre qu’on appelle un catéchisme ; c’est la même science, c’est la même chose, toute la science d’une époque de l’humanité, ici condensée en brèves formules, là développée en amples et savantes argumentations. À ces lointaines époques, l’enseignement était intégral; et même, qui dit université, dit au fond la même chose qu’enseignement intégral. Rien donc de paradoxal et de trop ambitieux dans cette dénomination : l’ensei-

Î gnement primaire doit lui-même être un enseignement É intégral, le résumé mis à la portée des enfants de tout l’essentiel de la science de notre siècle. k Mais il s’agit ici d’un enseignement secondaire. Que | signifie ce mot? Pas autre chose que ceci : l’ensei- ! gnement qui fait suite à l’enseignement primaire ; il ; nous est parfaitement loisible de l’appeler primaire t supérieur. En quoi supérieur ? L’enseignement primaire est, de toute nécessité, empirique et pratique : empi- | rique, parce que le tout jeune enfant ne raisonne pas à ; : perte de vue; pratique, parce que les connaissances |, ! nécessaires sont les premières qu’il faut dispenser à ES tous. L’enseignement secondaire, qui le continue, sera, É’ par progrès et opposition, scientifique et théorique : Ÿ scientifique, car c’est une aberration que de le faire { ù consister dans l’étude des dialectes vivants ou morts, : et nos pères, avant l’âge du dilettantisme, n’apprenaient | eux-mêmes le grec et le latin que parce que ces langues Br étaient alors l’enveloppe ou le réceptacle de la science; 1 théorique, parce qu’il est le second degré de l’initiation à scientifique et qu’il a pour but, moins encore les néces- ï sités ou les utilités sociales, que la culture méthodique À de l’intelligence, elle-même la plus générale des nécessités et des utilités de notre civilisation. En calquant le plan des études sur une bonne classification des sciences, s j’ai prouvé ailleurs (1) qu’il n’y avait rien de chimé- À rique à tenter de faire descendre dans le réel cet idéal : s: développer méthodiquement toutes les facultés ou puisre sances des esprits par le moyen de l’universalité des à sciences classées et hiérarchisées. ï @) Voir l’Enseignement intégral, Paris, Alcan.

Loin de moi la pensée de vous exposer par le menu le régime d’éducation intégrale qui remplacera certai-

nement à plus ou moins longue échéance le régime des | cycles : je l’ai trop longuement développé en deux in-octavo pour éprouver la moindre tentation d’y revenir une fois de plus. Mais je tiens à prouver que s’il paraît utopique à des yeux prévenus et aveuglés par la routine, cet idéal est au contraire trop timide et trop étroit pour un esprit hardi et qui ne craint pas de sortir des sentiers battus. Je veux parler de P.-J. Proudhon, gloire éclipsée aujourd’hui, mais destinée à reprendre prochainement tout son lustre ettout son éclat. Proudhon $ ne fut pas seulement, comme on le va répétant, un puissant polémiste ; il fut aussi un philosophe original, et l’on sait assez que tel paradoxe d’hier est destiné à être proclamé vérité demain, peut-être même banalité. Or, Proudhon, fils d’ouvrier, longtemps lui-même ouvrier imprimeur, soutient que ce n’est pas seulement dans l’ordre intellectuel mais aussi dans l’apprentissage des : métiers manuels que l’enseignement doit être intégral. C’est un paradoxe qui m’a d’abord effrayé moi-même, car on dit communément : douze métiers, treize misères. Comment concevoir l’apprentissage de douze métiers, de tous les métiers? Et pourtant les expressions de Proudhon ne laissent pas sur sa pensée la moindre équivoque; c’est bien une théorie d’ « apprentissage polytechnique », c’est bien un apprentissage d’ « exercice intégral » qu’il nous propose. Si j’avais eu la moindre velléité, en exposant la thèse de l’enseignement intégral, de briller par étalage d’un paradoxe, quelle déception! Le paradoxe était depuis près de cinquante ans singulièrement dépassé : il est vrai que

à depuis cinquante ans aussi la thèse proudhonienne était EL ; Il faut donc l’exposer brièvement. Trois lois succesk” sives ont régi, selon Proudhon, le travail humain et ee . gouverné la classe des travailleurs : loi d’égoïsme, dans

l’antiquité, qui ne voyait dans l’ouvrier que l’esclave,

FT dans l’esclave que l’outil, machine animée dont il fallait

tirer, en évitant toutefois les excès de violence qui bri-

:S seraient les rouages, le parti le plus profitable possible; ‘dt loi d’amour, avec le christianisme, qui annonce à l’ou4 vrier cette bonne nouvelle qu’il est plus qu’un outil ou à une machine, qu’il est notre frère inférieur, comme = l’animal, qu’il faut le ménager dans ses œuvres seril viles, condescendre à sa dure destinée, par esprit de 14 charité et en vue des mérites que confère la charité à ta qui veut gagner le ciel ; enfin, loi de justice, issue de la à Révolution, loi très différente de la loi d’égoïsme et de 4 la loi d’amour, loi définitive que Proudhon définit par 1 l’égalité parfaite dans les conditions des personnes À (sauf, remarquet-il, les différences légères que la nature à a jetées entre les êtres et que la liberté doit se garder 4 d’aggraver) et la prédominance assurée de l’homme sur $ les choses, par l’essor croissant de la science et de | l’industrie. ÿ Voilà le travailleur définitivement relevé des antiques humiliations, aussi bien de la mystique pitié que de } l’exploitation égoïste et brutale. Qu’est-ce que la dignité }. humaine? C’est la liberté se saluant de personne à 1 personne. Ayant conquis par la liberté sa personnalité, { par la personnalité sa dignité, le travailleur désormais { est « par lui-même ». Non seulement il s’appartient et Î cesse d’être l’homme d’un autre homme, mais il s’aper- | 16

çoit qu’il est devenu, en fin de compte, le grand dispensateur des biens que la civilisation donne ou promet. Et dès lors surgit dans sa conscience réfléchie cette tion, flétrissure, le travail n’est rien de tout cela. Il est temps de fouler aux pieds les vieux préjugés et de se redresser contre le blasphème. Que me parlez-vous du travail de l’esclave et du serf attaché à la glèbe! Il n’y a plus désormais que le travail de l’homme libre : un métier, c’est un titre de noblesse. Recueillez les souvenirs du vieil ouvrier typographe : « Je me souviens encore avec délices de ce grand jour où mon composteur devint pour moi le symbole et l’instrument de ma liberté. Non, vous n’avez pas l’idée de cette volupté immense où nage le cœur d’un homme de vingt ans qui se dit à lui-même : J’ai un état ! Je puis aller partout ! Je n’ai besoin de personne ! Pourquoi ce rêve de ma jeunesse n’a-t-il pu durer toujours? »

Pourquoi? Parce que le métier, s’il est déjà une noblesse, n’est pas encore un patrimoine ; parce que nous en sommes encore à un symbole que nous ne savons pas comprendre et à un instrument dont nous ne pouvons faire usage. Aussi, du haut de ces grandes espérances, quelle chute dans la décourageante réalité! « On a voulu mécaniser l’ouvrier, dit énergiquement Proudhon, on a fait pis, on l’a rendu manchot et méchant ». Et les malédictions sur les abus du machinisme industriel, broyeur et aplatisseur d’ouvriers, qui ôte au travailleur son âme pour la donner à la machine « tombent comme un torrent vomi par l’Etna du bec de sa plume ». Nous n’avons su organiser ni l’apprentissage ni l’atelier : à chaque révolution, 89 ou 48, nous nous

à sommes endormis dans un beau rêve, pour nous réveiller dans une réalité plus affreuse par le contraste.

5 Nous n’avons compris ni dans son sens purement intellectuel ni dans son sens pour ainsi dire manuel

: cette profonde sentence de Proudhon : démocratie c’est démopédie, c’est-à-dire éducation du peuple.

Voici le rêve : les enfantements de l’industrie devien- | nent les fêtes de l’humanité ; la plus longue vie, en consacrant une heure par jour à la répétition de chaque

découverte, n’en épuiserait pas la nomenclature ; si la communion sociale, si la solidarité humaïne n’étaient pas de vains mots, l’éducation du travailleur, son labeur quotidien, sa vie tout entière serait de refaire inces- à samment en son particulier, en y ajoutant ce qui lui te vient de son inspiration, ce qu’ont fait ses pères; ils e ont semé dans l’enthousiasme, il recueillerait dans la | félicité ; l’apprentissage serait la démonstration théo- #È rique et pratique du progrès industriel, depuis les | éléments les plus simples jusqu’aux constructions les | plus compliquées. Et Proudhon se demande pourquoi 1: le travail de l’ouvrier, compagnon du maître, ne serait pas « une réjouissance perpétuelle, une procession | : Et voici la réalité : un homme exténué, pâle et hâve ï de privations et de souffrances, suant et peinant douze t heures par jour afin d’enrichir le capitaliste, le maïtre, A oppresseur de l’ouvrier, parce qu’il est propriétaire de j la machine. « Je ne sais, dit Proudhon, quelle fureur L d’indignation me saisit rien que d’y penser. Si je ! pouvais oublier devant qui je parle, ce ne seraient plus 1 des paroles humaines que vous auriez à entendre, ce à seraient les rugissements d’une bête féroce. » Eh bien ! | 18 .

pour combler l’abîime qui sépare le rêve de la réalité, Proudhon ne trouve, dans son génie de penseur et dans son expérience d’ouvrier, qu’un seul moyen : une organisation rationnelle de l’apprentissage, continuée et consacrée par une organisation rationnelle de l’atelier.

C’est donc toute une « philosophie du travail » qu’il nous expose : si vous l’acceptez je m’en étonne et si vous la rejetez je m’en étonne de même. Paradoxale certes et révolutionnaire, mais dans le meilleur sens .: de ces deux mots. Voici une petite phrase qui écartera la prévention et lèvera les scrupules : « J’accorde, dit Proudhon, toutes les transitions que l’on voudra. » Il compte donc non sur un bouleversement mais sur une évolution qui lui semble inévitable, parce qu’elle est fondée en raison et d’accord avec le passé historique. En tout cas nous n’avons pas le droit de nous croiser les bras, de nous asseoir au bord du fleuve en attendant qu’il ait fini de couler : travaillons à instituer la nouvelle éducation professionnelle « pour que du moins, si la misère morale et intellectuelle de l’ouvrier est incurable, la sagesse du législateur soit sans reproche, car la situation n’est plus tenable, car tout prétexte d’ajournement serait odieux ».

Serons-nous éternellement vaincus par la dure fatalité du travail ? Plus le travail se divise, plus les machines se perfectionnent, remarque Proudhon, moins l’ouvrier vaut, moins pour une tâche égale il est payé. Il y a baisse forcée de salaires relativement au prix de la vie, et cela en dépit des grèves, des règlements, des tarifs, de l’intervention du pouvoir, en dépit même des asso-

| ciations ouvrières. Il faut donc changer de tactique. Il | faut, pour relever la condition de l’ouvrier, commencer

par relever sa valeur. « Hors de là point de salut, que les travailleurs se le tiennent pour dit. » Pour relever la | valeur de l’ouvrier, étroitement enfermé dans la geôle, s j dans la géhenne du machinisme, lui-même moins que | machine, rouage d’un engrenage d’acier, il n’y a qu’un | moyen eflicace : le libérer dès ses premières années par un apprentissage qui embrasse la totalité du système | industriel au lieu de n’en saisir qu’un cas particulier. Il { faut en outre organiser l’atelier de telle sorte que les ouvriers en soient vraiment les pièces vivantes, intelli- | gentes et, pour ainsi dire, interchangeables. En deux 5 È mots : « Apprentissage polytechnique et accession à h tous les grades, voilà en quoi consiste l’émancipation | du travailleur ».

Ne retenons que l’apprentissage polytechnique et demandons-nous si, comme le crédit gratuit, c’est pure chimère ou idée réalisable. Le crédit gratuit, remarquons-le, n’est pas une rêverie sans consistance : c’est une limite vers laquelle, sans pouvoir sans doute

Ë l’atteindre jamais, nous nous acheminons tous les jours, 3 par la diminution graduelle du taux de l’intérêt. Peut4 être en est-il de même de l’apprentissage polytechnique et, dans tous les cas, l’organisation de l’enseignement est plus sous notre dépendance que ne le sont les lois économiques. L’inexorable loi de la division du travail, il est vrai, nous talonne, mais pensez-vous que Proudhon ï l’ignorât ? Seulement il estime que le génie humain, L. assez fort pour ramener les faits à leurs lois, les vérités démontrées à leurs principes, n’échouera pas éternellefl ment dans la tâche, plus ardue peut-être, &e ramener à leurs instruments essentiels les métiers. IL accorde | d’ailleurs, nous l’avons vu, toutes les transitions que

l’on voudra. De ces instruments essentiels enseignez le fonctionnement et l’usage, puis dites à l’apprenti: choisis maintenant ta spécialité pour la posséder en perfection ; tu l’auras effectivement choisie ; tu n’y seras pas rivé et soudé. Telle est la seule « polytechnie » réalisable. L’ouvrier d’aujourd’hui ne sait même pas l’alphabet : il ne signe son nom que par la lettre initiale.

Approfondissant cette idée, Proudhon remarque que les métiers ont, comme les langues, leur alphabet et ; leur grammaire et que c’est par là qu’il faut commencer. Avec des outils qui sont foncièrement les mêmes, en dépit des perfectionnements et des complications qui dissimulent leur radicale simplicité et identité, vous ferez le char rustique et la puissante locomotive, le canot du sauvage et le redoutable torpilleur, la simple poulie et le chronomètre compliqué. On peut esquisser une sorte d’alphabet du travailleur :

a) BARRE OU LEVIER (Pieu, tige, colonne, pal, piquet).

Chacun lachèvera à sa guise. L’idée neuve et féconde c’est que le travail manuel, vraiment éducatif et libérateur, c’est l’emploi synthétique et coordonné de tous les outils élémentaires, organes extérieurs et créations progressives de l’intelligence et de l’activité humaines. L’ouvrier! vous prononcez encore ce mot avec je ne sais quelle nuance de dédain parce qu’ « il pioche, il lime, il ahane, il sue », mais, sachez-le bien, un jour viendra où, quand l’ouvrier relèvera la tête, vous vous apercevrez que « ce sont vos académiciens

qui ont besoin d’avoine et de son ». Comment cela ? parce que l’ouvrier, que pourtant Proudhon est loin de | flatter, qu’il traite même fort sévèrement, réalise seul la meilleure définition qu’on ait donnée de l’homme, R une intelligence servie par des organes, une activité | incorporée dans des organes qui en relèvent et en cen- à tuplent la puissance. C’est la pensée de J.-J. Rousseau É à singulièrement amplifiée et transposée en langage socio-

logique : il faut qu’Émile ait un métier, sous peine de

n’être un homme qu’à demi. C’est une « philosophie du j travail » d’une haute portée individuelle et sociale, mais é 2 on mettra vraisemblablement un quart de siècle à la 4 comprendre et un autre quart à la mettre en œuvre, F puisque depuis un demi-siècle qu’elle est émise per- É sonne que je sache ne semble s’être aperçu qu’il y a là à une trouvaille de génie. Proudhon ne doutait pas de sa fécondité : « Les E conséquences d’une semblable pédagogie seraient incal- | | culables. Abstraction faite du résultat économique, elle | modifierait profondément les âmes et changerait la face

de l’humanité. Tout vestige de l’antique déchéance s’effacerait; le vampirisme transcendantal serait tué,

l’espèce prendrait une physionomie nouvelle, la civili- ; sation monterait d’une sphère. Le travail serait divin, il serait la religion. » Alors la classe ouvrière serait exonérée de ce legs funeste d’un passé, encore trop présent, qui a fait « du travail en général une malédic- À tion et de chaque métier une incapacité, comme elle a fait de la propriété un privilège, de l’aumône une vertu, : de la science un orgueil, de la richesse une tentation, de la justice une fiction, de l’égalité un blasphème et de 1 la liberté une révolte ».

La longueur de ce préambule se justifie par de fortes raisons que vous avez certainement devinées, car je n’ai pas oublié un instant que je m’adresse à la Commission d’enseignement d’un Congrès politique. Votre Congrès, précisément parce qu’il est politique, doit exiger impérieusement qu’on lui propose, non une thèse académique, non une utopie pédagogique, mais un projet ferme et consistant, fondé sur des faits tangibles et visibles, édifié sur le terrain solide de l’expérience : le fait, l’expérience, c’est ici la refonte récente de notre enseignement secondaire, réforme qui n’est pas simple__ ment décidée, qui est en voie d’exécution, réalité non de demain mais d’aujourd’hui. Et votre Commission, précisément parce qu’elle est une commission d’enseignement, préoccupée tout à la fois de la question pédagogique et des intérêts politiques, a le droit de demander que l’innovation qu’on lui soumet ne soit pas simplement greffée sur une réforme peut-être un peu hâtive et fragile, dont le succès définitif est encore aléatoire, d’exiger que tout en s’harmonisant avec cette réforme qui est le fait actuel, elle la dépasse pourtant, s’en affranchisse, se réclame d’un système d’études que tout notre développement historique, que les considé- rations rationnelles les plus sûres et les autorités philosophiques les moins contestées, nous donnent comme l’aboutissement inévitable de ce mémorable débat pédagogique qui vient, pendant quatre années, de pas23

  • : sionner en France tous ceux qui s’occupent de l’avenir EU du pays et qui pensent. 48 C’est pour vaincre les préventions de ceux que le 5 nom même d’ « enseignement intégral » inquiète et É: déconcerte, que je me suis attaché à vous montrer, par Se un exemple, qu’il désigne un système d’études qui, loin Le d’être chimérique et paradoxal, peut même passer s ,\ pour modéré, presque timide. L’aménagement de notre À. avoir intellectuel, le redressement de nos méthodes . EL d’enseignement est certes plus facile à réaliser que cet ce apprentissage « d’exercice intégral » qu’un esprit 4 vigoureux et souvent prophétique nous fait envisager : ù comme le grand desideratum de l’avenir et la seule 5e solution possible du problème ouvrier. L’intelligence | est plus souple que la main, la pensée plus maniable que la matière. Au surplus, évitons non de prévoir mais d’escompter nos prévisions, d’anticiper sur l’avenir. ê Prendre pour base, pour point d’appui l’école primaire supérieure ; y introduire résolument une des sections | de notre enseignement secondaire réformée ; fonder ainsi l’enseignement secondaire gratuit, doter pour la première fois la démocratie et le prolétariat d’une charte d’affranchissement, voilà le problème. J’évite avec soin l’expression plutôt malheureuse d°’ « enseignement secondaire du peuple ». Elle a le tort d’éveiller l’idée de je ne sais quel enseignement secondaire diminué, rabaissé, . ; rapetissé. J’estime avec Euler, qui le déclarait à son royal élève, qu’ « il n’y a pas de « routes royales » en mathématiques » et qu’il n’y a pas non plus de routes prolétariennes : cet enseignement secondaire gratuit, qu’il soit entendu avant tout qu’il sera l’égal de l’autre ; je ne demande aucune faveur pour la classe populaire,

je ne fais que revendiquer son droit strict, l’égalité et la justice.

Mais dès qu’on nomme seulement l’École primaire supérieure une difficulté redoutable surgit. Vous connaissez ce jeu de bascule qui nous amène, sur l’estrade, au concours général, tantôt un orateur qui fait l’apologie des lettres, tantôt un orateur qui fait l’éloge non moins lyrique des sciences : je n’ai pas besoin de vous dire que le premier est un professeur de rhétorique, le second un professeur de mathématiques, que le jeu est aussi régulier que la succession des millé- simes pairs ou impairs et qu’il ne finira vraisemblablement qu’avec le grand concours. Il y a de même en ce qui concerne l’École primaire supérieure des soubresauts et des sautes de vent. Selon les préférences du rapporteur annuel du budget, à la Chambre des députés, on nous déclare tantôt qu’elles sont des écoles de culture générale, tantôt qu’elles sont des écoles professionnelles ou d’apprentissage. Finira-t-on par s’entendre ? Aurons-nous là un nouveau champ de discussions byzantines, comme celles du classique et du moderne ? L’avis des professeurs de ces écoles a bien son importance et il n’est que logique de le recueillir. Je trouve, pour ma part, très sensées les déclarations qu’ils viennent de faire dans une pétition qui a eu son - retentissement : « Il faudrait avoir le courage de faire une séparation nette entre les matières indispensables au développement intellectuel et moral et celles qui ort » le caractère professionnel : les premières, qui forment _ l’enseignement général, s’imposeraient à tous nos élèves ; les autres s’offriraient à leur choix. Ainsi, au … lieu d’avoir de vagues connaissances, difficilement uti25

É FA lisables, l’adolescent, ayant l’intelligence ouverte et le f jugement formé, quitterait l’école après y avoir puisé f: les seules connaissances pratiques qui conviennent à sa = profession et dont il pourrait tirer un profit immédiat. RUE Il va de soi que, pour créer ces cours professionnels, il et faudrait laisser toute initiative au conseil des profes- É ke seurs et à l’administration locale. » Aux yeux de ces 3 professeurs expérimentés, et qui voient de près la réanil lité des choses et les besoïns des familles, l’école priL maire supérieure est donc une école de culture géné- st rale complétée, selon les besoins régionaux, par l’ad- < jonction de cours professionnels qui peuvent varier Fe Tout le monde, il est vrai, ne les envisage pas sous É cet aspect. En voici la preuve dans un fait tout récent Ÿ qui se rattache à la réforme de l’enseignement seconde: daire. On vient de créer un certificat d’études seconde daires élémentaires ou du premier degré pour les f élèves qui ont achevé au lycée ou au collège le cours : d’études du premier cycle. D’autre part il existe depuis longtemps un certificat d’études primaires supérieures réservé aux élèves qui ont achevé le cours de lécole \ primaire supérieure. Dans ces dénominations, quelque peu surchargées d’épithètes, il saute aux yeux qu’élementaires abaisse pour ainsi dire d’un degré le mot secondaires, tandis que supérieures élève à son tour a. d’un degré le mot primaires. Pourquoi ces deux certi- î ficats, qui ont bien la prétention de désigner deux cultures différentes, de donner deux droits inégaux? Je sais bien qu’entre la note supérieure bémolisée et la note inférieure diézée, les musiciens reconnaissent une : différence qu’ils désignent par le nom de comma. Mais

cette minime différence sufit-elle vraiment pour altérer , léquivalence du certificat de l’école gratuite et du certificat de l’école payante? J’ajoute que si vous ne à tenez pas compte du grec et du latin, que l’on n’étudie que dans certaines sections de l’enseignement secon- | daire, les programmes qui sont seuls comparables, ceux de l’enseignement primaire supérieur et ceux de la section B du premier cycle de l’enseignement secondaire, donnent une très notable supériorité, du moins pour l’ampleur, aux premiers. Il y a là plus qu’une anomalie, un véritable déni de justice; vous avez fait des études plus complètes, tant pis pour vous; il me plaît de vous affubler de l’épithète de primaire, tandis que les fils de bourgeois qui ont eu le bonheur de payer leurs études au Lycée ou au Collège, ou bien vos camarades qui ont eu l’heureuse chance de décrocher une bourse, seront des secondaires bien authentiques. 2

C’est qu’une fatalité pèse sur l’enseignement primaire supérieur, qui date du jour de sa naissance, et qui n’est autre que son nom même. C’est à croire au paradoxe de Bernardin de Saint-Pierre attribuant aux noms de Blaise et de Nicolas (son père disait Colas) l’humeur satirique de Pascal et de Boileau! Victor Cousin, qui fut le parrain de ces écoles, regretta lui-même que cette « instruction intermédiaire ne fût pas établie sous le nom même qui lui appartient, qui l’explique à tous les esprits et pouvait plaire à la vanité des familles en substituant à nos Collèges des établissements d’un ordre distingué et qu’il serait impossible de confondre avec les écoles élémentaires ». Il inclinait pour « instruction intermédiaire », qui ne fait pas beaucoup plus

_ d’honneur à son imagination. Mais on comprend son

Le Ô embarras à une époque où personne ne pouvait supLe k poser qu’on püût, sans sacrilège, concevoir un enseiKi gnement secondaire sans grec ni latin : les « Collèges 4 royaux », c’est-à-dire nos Lycées d’aujourd’hui, eussent k protesté par des clameurs d’indignation. à Et pourtant dès sa fondation, en 1833, l’enseignement #8 primaire supérieur ne différait pas sensiblement de ce

qu’il est aujourd’hui. La loi de 1833 imposait à toutes

5 les communes chefs-lieux de départements, ainsi qu’à i toutes celles dont la population excédait 6.000 âmes, “ l’obligation de fonder une École primaire supérieure. , fi Leur créateur, Guizot, montrait l’urgente nécessité de E; combler la lacune qu’il y avait entre l’enseignement æ primaire, « limite au-dessous de laquelle on ne doit pas Hi descendre, dette étroite du pays envers ses enfants », î et l’instruction secondaire des Collèges royaux « si a chère à la fois et si coûteuse ». Le programme primitif “ était bien conçu : il ajoutait « aux connaissances indispensables à tous les hommes les connaissances utiles à el beaucoup ; éléments de géométrie pratique, notions de À physique et d’histoire naturelle, éléments de la musique, Dci géographie et surtout histoire nationale, une langue si étrangère ». Que restait-il au Collège royal qui fût son 4 . privilège exclusif? Uniquement le grec et le latin. ii Quelle bonne raison pouvait-on invoquer pour ne a pas appeler Collèges les nouvelles écoles, et ménager 3 ainsi, comme disait Cousin, la « vanité des familles »? : | Que ce nom semblait accaparé, réservé à perpétuité ce aux établissements où s’enseignent le grec et le latin, ë démie qui définissait le Collège « un établissement où ÿ l’on enseigne les lettres, les sciences, les langues et

où demeurent d’ordinaire plusieurs professeurs ou

Conséquence bizarre du mauvais choix d’un nom;

dès le début, un puéril artifice typographique faisait °

presque disparaître le mot primaire et mettait en un

relief éclatant le mot supérieure dans l’annonce d’une

école primaire supérieure de la ville de Paris. Saint-

Marc-Girardin, qui avait assez d’esprit pour se passer

de léloquence typographique, disait : « L’instruction

primaire semble faite pour le peuple, et chez nous, où :

tout le monde est démocrate, personne ne veut être du

peuple. » Rappellerai-je qu’on proposa des noms dont

le ridicule aujourd’hui saute aux yeux : l’un, le nom

d’écoles bourgeoises ou d’écoles moyennes fondé sur

des distinctions sociales désormais surannées ; un autre,

le nom d’écoles industrielles ou d’écoles commerciales,

c’est-à-dire d’écoles professionnelles, qui fut écarté

comme trop étroit et limitatif, excluant presque la cul-

ture générale et vraiment éducative. Je note sous l”Em-

pire l’exclamation d’un député impuissant à se recon-

naître au milieu de la confusion des langues : on avait

discuté en séance sur l’enseignement spécial et profes-

sionnel et le compte rendu portait les enseignements

spéciaux et professionnels. Voilà, s’écria notre homme,

avec une indignation plutôt comique, un pluriel qui est

bien singulier! On a mis la langue française à la tor-

ture sans pouvoir la forcer à fournir une appellation

adéquate et de tout point satisfaisante. Guizot eût aimé

écoles supérieures universitaires. Ce fut Salvandy qui

inventa enseignement spécial; ce fut Duruy qui fit un

sort à cette dénomination en l’appliquant à la section

4 moderne de l’enseignement des lycées et collèges. ES 1 scientifiques; Rouland, collèges français. J’en passe, et k des meilleures! Cette énumération est instructive au +3 moins en ce qu’elle nous apprend que le mot collège fut 1 souvent proposé, qu’il revient sans cesse comme une ‘a obsession. Il est regrettable que Jules Ferry et Paul

  • : Bert, les rénovateurs, les seconds fondateurs de notre
  • î ; enseignement primaire supérieur, par la loi du 30 octobre à 1886, ne s’en soient pas tenus à cette expression simple, et : comprise de tous et propre à « ménager la vanité des pe. familles ». Une école primaire supérieure, c’est à mes ‘3 S yeux un collège : ce mot seul la désigne d’une manière 1 adéquate; je ne voudrais même pas que l’on ajoutât 0 l’épithète, toujours un peu désobligeante, de collège 1 gratuit, bien que nous ayons encore, non des collèges : . royaux, devenus Lycées, mais des collèges municipaux. Be En scrutant l’espèce et la lettre des programmes de nos js écoles primaires supérieures, en les comparant à ceux 7 des Collèges, si je trouve quelque différence, c’est tout ; à leur avantage : ils sont trop touffus, comme tous nos ‘. ; programmes, mais ils sont remarquablement élaborés, i et ne constituent nullement, comme on l’a quelquefois 4 avancé sans en donner la moindre preuve, une « con- £ trefaçon » de l’enseignement secondaire. Qu’on ne À m’objecte pas que le grec et le latin ont encore droit l d’asile dans nos collèges. Il serait superflu et presque ï cruel d’approfondir l’objection : dans le collège, Le latin ra ; se meurt, le grec est mort. Je me serais bien gardé d”insister si longuement sur une simple question de nom si d’une part elle n’enve- | loppait une question de définition, puisque les mots ne

sont que les étiquettes des choses ; si, d’autre part, la K désignation vicieuse qui a été choisie, et qui s’est maintenue contre toute raison, n’exposait périodiquement k nos écoles primaires supérieures à un double danger $ de maladie et même de mort. É

Voici le premier : sous prétexte que ce sont des éta- à blissements primaires, on leur impose un programme beaucoup moins intégral qu’encyclopédique ; on étouffe leurs élèves sous la masse des notions enseignées et leurs maîtres sous la surcharge des heures d’enseignement. Science primaire, semble-t-on dire, partant, science empirique et pratique: il semble donc qu’il n’y ait pas de limite théoriquement assignable au monceau de connaissances empiriques et pratiques qu’on peut infliger à l’élève : la seule mesure est sa réceptivité et cette mesure est arbitraire et extensible. Il semble à quelques-uns que le maître n’ait qu’à déverser sa science d’un esprit dans un autre esprit, selon une comparaison à de Montaigne, avec un entonnoir. Chercher les voies de pénétration, songer aux facultés d’assimilation, ce serait perdre son temps et sa peine : tout se ferait mécaniquement et les heures de travail se réduiraient strictement aux heures de classe. La maladie qui en résulte c’est, chez l’élève, pléthore et engorgement, chez le maître, épuisement et anémie. Vis-à-vis de cet enseignement primaire, développé mais non métamorphosé, on use sans scrupule du procédé qu’employait le pharmacien qui fut le premier maître de Claude Bernard pour tenir sa thériaque toujours pleine de bonne panacée : quand il restait, la fiole remplie, quelques gouttes d’une é potion préparée : « Versez cela dans la thériaque ! Ce sera bon pour la thériaque ! » disait l’apothicaire à son

apprenti. La thériaque, vous le savez, c’était le grand ; bocal à panacée: un mélange de tous les remèdes % n’est-il pas un spécifique propre à guérir toutes les maladies ? Par malheur nous croyons encore aux thé- riaques pédagogiques, aux panacées de toutes les k ignorances ! Pour ne pas sortir des comparaisons pharmaceutiques, laissez donc à vos maîtres le temps nécesfi saire pour extraire de l’écorce de quinquina son principe actif, la quinine, afin qu’ils ne soient pas réduits à forcer 1 leurs élèves, comme les malades d’autrefois, à mâcher à l’écorce et le bois. : Le second danger est plus menaçant encore : je ne à trouve pour en faire voir toute la gravité que cette : expressive indication qu’on lit sur les poteaux qui sup4 portent les fils de la force électrique, « danger de mort ». À N’avons-nous pas un enseignement primaire, pourquoi : le doubler? Un enseignement supérieur, pourquoi le | parodier ? Le mieux n’est-il pas de supprimer purement Æ et simplement nos écoles primaires supérieures par % écoles techniques? Le ministère de l’Instruction pu- : Ÿ blique, qui devrait s’appeler ministère de l’éducation ; nationale, est tous les jours invité à abdiquer entre les & mains du ministère du commerce et de l’industrie : il *: dispute le terrain, mais il recule. C’est la prédiction de ü l’économiste Chevalier qui s’accomplit : « L’instruction secondaire, disait-il, est appelée à préparer des hommes 4 qui seront les uns agriculteurs, les autres manufactu- à riers, ceux-ci commerçants, ceux-là ingénieurs. Or, dans à le programme, tout ce monde-là est oublié. L’omission à est un peu forte; car enfin, le travail industriel, dans f ses diverses formes, l’agriculture, le commerce, ce n’est,

dans l’État, ni un accessoire ni un accident: c’est le Ne principal. Si l’Université veut justifier son nom, il faut 5 qu’elle prenne parti dans ce sens, sinon elle verra se dresser vis-à-vis d’elle une Université industrielle. Ce sera autel contre autel. »

Problème infiniment délicat! Rien ne serait plus inepte que de déplorer la création des écoles techniques; elles ne seront jamais ni trop nombreuses ni trop bien outillées ; elles n’auront jamais ni trop de maîtres nitrop d’élèves. Mais rien ne serait plus aveugle que de les multiplier au détriment de la culture générale, au moment surtout où nous voyons, par l’essor même du machinisme, l’ouvrier devenir ingénieur, ingénieur- nieur c’est le mot à la mode, dans le langage usuel comme dans les comédies et dans les romans ; mais ce mot implique une culture générale, suppose des connaissances théoriques. Et je n’entends pas dire simplement que notre premier métier c’est notre métier d’homme. Je veux dire que toute technique se fonde sur une base de science. Supprimez cette base vous n’avez plus un ingénieur, ni même un ouvrier; vous n’avez plus qu’un manœuvre ou une machine. Que nos écoles primaires supérieures aient une branche ou une section professionnelle, rien de mieux; qu’elles se transforment en écoles techniques médiocres, ou en vagues écoles d’apprentissage, rien de plus déplorable : ce serait une diminution, un abaissement de la mentalité du pays. Elles sont les pépinières des écoles techniques, elles ne sont pas leurs succédanées : si elles se réduisaient à ce rôle ce serait un suicide partiel de l’intelligence française, une brèche irréparable à notre capital intel-

1 lectuel, réserve énorme mais non pas inépuisable de

4! 3 Où donc ai-je lu cet apologue ? Minerve et Gribouille : voyageaient un jour de compagnie. Ils arrivèrent à un ca bras de mer qu’ils durent traverser. Gribouille, toujours Î ee ingénieux et bouillant, ne trouva rien de mieux que de de se dévêtir et de se jeter à l’eau: ilse noya. Son dernier : mot fut un sarcasme contre la sage déesse qui s’atse tardait à tracer des figures sur le sable du rivage. i: Quand elle eut achevé ses croquis et ses calculs, elle à abattit quelques arbres, les assembla en radeau, sefit, +4 è dit-on, une voile de la chemise de Gribouille et, tra- & versant le bras de mer, arriva promptement au terme à de son voyage. A vouloir persuader son compagnon, Mte Minerve avait perdu son grec.

41 Voici donc à quelle conclusion aboutit toute cette 4 suite d’arguments à la fois pédagogiques et politiques. e. Nous voyons distinctement, quoique encore dans le r lointain, le régime d’enseignement intégral qui succé- ë dera, dans l’enseignement secondaire, au régime avantui coureur et trop « dispersif » des cycles; tous les jeunes % Français appelés à ces études recevront la même in- à struction à base commune de sciences, diversifiée seu- $ lement par la complète liberté d’option au sujet de fu l’étude des langues soit anciennes, soit modernes, étude js considérée non comme un accessoire, mais comme un 2 indispensable complément, au double point de vue de

la culture de l’esprit et de l’utilité pratique, de l’étude ss 5 des sciences. Nous reconnaissons, convaincus par un “à examen attentif de leur origine et de leur évolution, a par l’analyse exacte de leurs conditions d’existence M dans notre système d’enseignement général et profes- 3 _ sionnel, que nos Écoles primaires supérieures sont de SA part, nous nous heurtons à ce dilemme : l’opinion ré- clame impérieusement, au nom de l’égalité et de la à justice, la gratuité des études secondaires; tandis que | notre budget ne peut en supporter la dépense, dans $ l’état actuel de nos finances. A un député qui proposait la gratuité de l’externat dans les Lycées, le ministre a & répondu que cette gratuité ne coûterait pas moins de douze millions. J’ajoute que le résultat désiré ne serait que très imparfaitement atteint : il y a beaucoup moins de Lycées que d’Écoles primaires supérieures: la gra-

  • tuité de l’externat ne profiterait guère qu’aux familles urbaines, qu’aux habitants des grandes villes. Mais supposez que nous réussissions à installer dans l’École primaire supérieure non pas les quatre sections réunies, mais la quatrième section, mise à part, de l’enseignement secondaire, quel résultat obtiendrons-nous et quel crédit faudra-t-il demander au budget ? | Résultat politique et pédagogique : c’est l’enseignement secondaire mis à la portée et pour ainsi dire sous À la main du peuple. J’insiste sur ce fait que la quatrième section aboutit à un diplôme qui confère exactement les mêmes droits que les diplômes attribués aux trois autres sections; c’est donc l’accès de l’enseignement supérieur, des Universités, ouvert aux fils de paysans et d’ouvriers. Ne me dites pas : voilà précisément le

nn: danger; votre réforme produira non pas un grand bien, 1h comme vous paraissez le croire, mais un grand mal, la a: course aux emplois, la curée des places, dont nous souf- à Fr. frons déjà cruellement. C’est une objection que nous : 10 aurons tout à l’heure à examiner. Dépense : presque nulle; et si je ne dis pas nulle absolument, c’est que je À ne veux pas être rangé parmiles naïfs qui croient qu’on , peut faire quelque chose sans argent. Il faudrait proba- Ÿ blement créer dans nos Écoles primaires supérieures ee. une année d’études complémentaires, mais le cours

  • ordinaire des études ne serait nullement modifié : | 1 l’école garderait son caractère actuel et son diplôme - j ‘4 de fin d’études embrassant la période triennale. Je ne 3 dis pas qu’il faut espérer, mais qu’il est certain que : l’année supplémentaire, porte ouverte sur les grandes à Écoles et les Universités, ne tentera pas la majorité : 0 des élèves et qu’au surplus on la préserverait de l’enva-

à hissement par une sévère sélection. Si vous exigez des ; pue chiffres, je suis persuadé qu’un million suffirait pour la u : création des emplois nouveaux nécessaires et la rétri- . bution des heures supplémentaires exigées par la ré- à 2, forme : un million tout au plus; nous voilà loin des se douze millions qu’exigerait la gratuité de l’externat des ÿ Lycées, gratuité qui n’aurait pas simplement l’inconvé- Le nient de ne profiter qu’à un petit nombre, mais encore

    • celui d’enrichir les riches en mettant à la charge de k l’État une dépense qui ne leur est nullement oné- Quant au progrès politique et au gain social qui } résulteraient de cette réforme si minime en apparence, : 3 si grosse de conséquences en réalité, j’ai à peine besoin : . de vous l’indiquer. Vous avez, comme moi, entendu

hier vos plus vibrants orateurs s’élever avec une véhé- é mence presque inquiétante et contre l’inamovibilité de BR nos magistrats et contre la constitution de nos conseils Fée de guerre. Pourtant, d’où sortent, dans un pays d’éga- ; lité, les juges civils et les chefs militaires, sinon du peuple? Et comment, dès lors, s’expliquer que leurs sentences et leurs actes provoquent la colère destribuns du peuple ? Dire qu’il y a deux France, comme il y a deux jeunesses, celle de l’Université et celle des Con- ‘ grégations, c’est effleurer, ce n’est pas approfondir le À problème. En réalité, nos chefs civils et militaires ont # tous ce trait commun qu’ils sortent de l’enseignement : secondaire, parce que l’enseignement secondaire ouvre seul la porte des grandes Écoles et par conséquent des de hauts emplois. Or, il est interdit au peuple parce qu’il ’ coûte très cher et requiert de longues années d’études. = Être libre, c’est n’obéir qu’à soi-même ou à ses pairs, À élus, représentants : le prolétariat sent confusément ë qu’en obéissant aux chefs civils et militaires ce n’est pas précisément à lui-même qu’il obéit. De là ses révoltes : l’enseignement secondaire gratuit, c’est la condam- ù nation, c’est la fin, du moins théoriquement, d’une situation anti-sociale et pleine de périls. Il ne faut pas simplement l’octroyer au peuple, il faut le déclarer un droit du peuple, le rachat et la rédemption de la pau- À

Je plaïdais un jour la cause de l’instruction, et parti- : culièrement des études secondaires, dans un milieu plutôt socialiste. Après ma conférence, deux « mili- Le tants » me firent des objections qui me donnèrent beau- . coup à réfléchir. — L’instruction ! disait le premier, ; c’est fort beau; mais aux yeux du parti ouvrier, c’est

s un leurre, une duperie : le temps qu’on use à s’instruire,

4 . c’est du temps volé à la lutte de classes. — Redoutable nil argument et irréfutable, car il se rattache à une quesMi tion mystérieuse de tactique des partis : je me contentai F de dire à mon contradicteur que l’instruction, même en ‘1 se plaçant strictement à son point de vue, est une arme ; RS aussi et la plus redoutable des armes, entre les mains 11 de l’adversaire. — Le second me dit : quand les nôtres, ‘ par l’instruction, s’élèvent d’une classe, leur premier d 4 soin est de nous oublier, de nous mépriser et souvent à d: nous n’avons pas, dans le camp adverse, de plus grands sua ennemis, de plus dangereux adversaires ! — Psycholo-” } 1e giquement, le fait est très intelligible et bien humain. rA J’expliquai à mon contradicteur pessimiste qu’il y a à peut-être à ce fait deux raisons : actuellement, c’est par ; JE la grâce de la bourgeoisie, par le moyen d’une bourse, lé qui paraît plus ou moins aumône ou charité, que le fils : Fe du prolétaire fait ses études secondaires ; c’est une serE vitude consentie, sollicitée, et la servitude abaisse Fe l’âme jusqu’à s’en faire aimer; l’heureux bénéficiaire ë d’une bourse devient un privilégié et se sent dès lors ï disposé à sympathiser avec le privilège; il n’a parfois, ÿ tant l’homme est enclin à l’hypocrisie, rien tant à cœur ie à que de faire oublier ses humbles origines en traitant

  • k durement les humbles. D’autre part, dans sa classe nouLÉ velle, il se sent isolé, seul de son espèce, sans force réelle, et cet isolement le décourage de l’effort; il se Ê contente de jouir des fruits de la victoire, par molk lesse d’âme plus encore que par égoïsme, et il s’absout, k en considérant le peu qu’il pourrait obtenir par la lutte, id d’oublier ceux qui luttent encore. Qu’il se sente non Le plus isolé, supporté et dédaigné, mais entouré de com58 0

tête et, avec la fierté, vous le verrez reprendre la volonté É etl’audace. Qu’un seul puisse s’élever, avantage indivi- 4 duel socialement insignifiant ; que tous le puissent, à la ? seule condition d’en avoir les capacités et le talent, sans à autres privilèges, sans aumône et sans charité, voilà | l’avenir, renouvellement de forces, entretien de sève, : Décléricaliser l’enseignement secondaire par l’abro- F0 gation de la loi Falloux, c’est bien; démocratiser l’enseignement secondaire par la gratuité, c’est mieux. La seule originalité que je revendique pour le plan que je vous propose, c’est de ne vous offrir qu’une gratuité modeste, sans éloquence et sans lyrisme, terre à terre, immédiatement réalisable. IL est temps de passer des rêves de 1848 à une réalité consolidée. Voulez-vous, par antithèse, contempler le tableau d’une gratuité somptueuse, d’une gratuité de poème épique : « Un grandiose _ enseignement public, donné et réglé par l’État, partant de l’école de village et montant de degré en degré jusqu’au Collège de France, plus haut encore, jusqu’à l’Institut de France. Les portes ‘de la science toutes grandes ouvertes à toutes les intelligences. Partout où un livre. Pas une commune sans une école, pas une ville sans un collège, pas un chef-lieu sans une Faculté. Un vaste ensemble, ou, pour mieux dire, un vaste réseau d’ateliers intellectuels, lycées, gymnases, collèges, chaires, bibliothèques, mêlant leur rayonnement sur la surface du pays, éveillant partout les aptitudes et échauffant partout les vocations. En un mot, l’échelle de la connaissance humaine dressée fermement par la

main de l’État, posée dans l’ombre des masses les plus

M profondes et les plus obscures, et aboutissant à la 1 Ÿ lumière. Aucune solution de continuité. Le cœur du Li peuple mis en communication avec le cerveau de la nu France. » On a quelque honte vraiment, en face de cette ‘4 gratuité féerique et gigantesque, de proposer comme à j un progrès considérable la simple introduction.de la : 11 section D du second cycle dans nos Écoles primaires ! ; supérieures ! Mais peut-être Victor Hugo eût-il été . ja bien étonné et, en dépit de cette tirade immense, % légèrement sceptique, si on lui avait affirmé avec dl certitude que moins de cinquante ans plus tard l’en- 9 F1 seignement primaire gratuit et laïque seraït instauré

À Notre époque positive n’est plus d’humeur à se rl : leurrer d’un idéal inaccessible, à s’hypnotiser d’un lit mirage lointain, fût-il éblouissant. La gratuité que je

vous propose est si peu une chimère du désir et de

  • l’imagination, le rêve du poète qui vit entre ciel et terre,
  • _ « les pieds ici, les yeux ailleurs », que vous avez plutôt ri à la constater qu’à la créer : elle existe virtuellement 4: aujourd’hui, il ne tient qu’à vous qu’elle existe réelleLA ment demain. Pendant trente années, chaque jour, de ; se midi à une heure, Charles Fourier attendit consciencieu- ” sement le capitaliste généreux qu’il avait invité à lui É fournir le million nécessaire pour organiser son preLS mier phalanstère ; pareille attente ne nous sera pas } infligée, puisque nos pères ont créé les phalanstères des

1 Les objections sont plutôt de l’ordre idéal que de À: l’ordre réel, sans être pour cela moins redoutables.

Elles sont de deux sortes, les unes pédagogiques, les

autres sociales et politiques. Les unes et les autres ce s’évanouissent devant un examen impartial et appro- à Me plaçant d’abord au point de vue pédagogique, n je mettrai sans hésiter en pleine évidence ce qui + pourrait sembler le point faible et ruineux de mon : second cycle sont démesurément surchargés. Ils ont cela de commun avec ceux de la section C, latinsciences : il y aurait là quelque chose d’inquiétant si ces programmes étaient comme les Dieux des théologiens, immuables, et devaient demeurer définitifs. Mais reportez-vous à la séance du Conseil supérieur où ils furent ratifiés ; consultez le compte rendu officiel. Les professeurs de sciences, sérieusement effrayés, réclamèrent. Le ministre de l’Instruction publique leur dé- clara en substance que ces réclamations venaient trop tard, qu’il était urgent d’en finir ; qu’il fallait à tout prix éviter une nouvelle délibération ; qu’on était à la veille de la clôture de la session du Conseil supérieur et, chose plus grave encore, du terme de la législature. Le ministre sembla même s’étonner d’un certain manque de goût de malavisés qui trouvaient, comme on dit, la mariée trop belle, le banquet scientifique trop plantureusement servi et, comme il sait ses classiques, il murmura sans doute tout bas : « Je t’en avais comblé, je t’en veux accabler! » Voilà pourquoi, pliant sous le faix de nos richesses, nous paraissons éloignés de dix siècles de l’âge d’or dont parle Joseph Bertrand dans son éloge de Poinsot. Pour être admis dans la première École polytechnique, « les jeunes citoyens devaient donner des preuves d’intelligence, en subissant un exa-

men sur les éléments des mathématiques ». La méthode

  • de 1794 donna, on le sait, d’assez bons résultats : des | — élèves studieux à l’entrée, savants à la sortie, curieux | et non saturés et dégoûtés de l’étude. Les maîtres alors instruisaient ; on prépare aujourd’hui. Remarquons seulement que si ces amples programmes nous embarrassent ils ne sont pas moins gênants et néfastes pour nos Collèges et nos Lycées qu’ils ne pourront l’être pour nos Écoles primaires supérieures.

Voulez-vous une brève et sèche énumération des matières que l’on enseigne dans ces écoles, énumération qui - remplacera, autant que possible, le parallèle minutieux que j’ai fait personnellement des programmes et que je suis bien forcé de vous épargner. (1) Je copie: « Morale,

: écriture, travaux manuels, gymnastique, chant, agriculture. » S’il n’y a pas dans cette masse encyclopédique l’étoffe suffisante pour faire un bachelier, il faut en con- | clure que nos bacheliers ne sont pas seulement des polytechniciens, mais des Pic de la Mirandole. Je n’ai

k pas d’ailleurs, pythagoricien attardé, la superstition des nombres : j’ajoute précisément une quatrième année complémentaire parce que je sais combien il est

5 difficile de faire comprendre aux Français en général et même à beaucoup de professeurs que l’ignorance fardée, l’ignorance de préparation et de laboratoire, celle qui veut paraître sans être, qui emmagasine sans s’as-

(4) Voir les annexes, à la fin du cahier.

| similer, est en raison directe de l’ampleur des pro1 grammes. Quand ils croissent en progression arithmé- : - tique, elle s’accroît en progression géométrique. On ; avait promis d’instituer dans les Collèges et les Lycées …_ ce qu’on appelait « la branche courte », qui eût ressemblé sans doute à l’enseignement normal des écoles pri4 maires supérieures; cette promesse semble oubliée, la 1 branche courte est renvoyée aux calendes grecques ; il | faut que tout soit grand chez les grands.

  • Surtout, n’allez pas supposer que mon but secret et J ma pensée de derrière la tête serait d’appeler tous nos élèves de l’école primaire supérieure au bénéfice de cette quatrième année, c’est-à-dire aux études proprel ment secondaires. Je serais bien fâché qu’ils déser-
  • tassent en masse les sections professionnelles : pour la grande majorité le cours des études restera un cours ; triennal. On n’admettra bien entendu que l’élite. Et je suis sûr, m’appuyant sur l’expérience, que cette élite de fils d’ouvriers ou de paysans, qui n’a pas franchi | « l’étape », brûlera aisément les étapes. On me dit: la durée des deux enseignements n’est pas la même, sept ans d’un côté, quatre ans de l’autre; l’éducation west pas une simple « culture » mais une lente « imprégnation »; donc les résultats ne seront ni égaux, ni | équivalents, ni même comparables. Des mois! d’abord | où faites-vous commencer exactement les cours des études secondaires? Est-ce qu’une sixième, sans grec ni laiin, est du secondaire authentique ? N’y apprend-on . pas les éléments des sciences exactement comme dans le primaire ? Puis, croyez-vous que vos fils de bourgeois . déploient pendant sept ans le même effort tendu et [ énergique que déploieront pendant quatre années les

” mieux doués et les plus laborieux des fils de prolé- D - taires ? Encore une fois, je m’en réfère à l’expérience : che elle nous a donné cent fois la démonstration que l’ancien +3 philosophe donnait du mouvement, en marchant. Ils HN ont deux atouts dans leur jeu : l’endurance d’abord, puis nécessité l’industrieuse. on. Même abondance d’objections ou plutôt de sophismes pédagogiques en ce qui concerne les professeurs. : On oppose couramment la culture secondaire à la cul: à ture primaire : on joue sur les notions d’égalité et NE : d’équivalence ; on déclare gravement que l’équivalence , 3: : des grades ne donne pas du tout légalité de culture. EU A quoi je répondrai simplement que les professeurs de ‘4 nos écoles primaires supérieures sont souvent des licen- û ciés, qui ont achevé leurs études et pris leurs grades 4 dans nos Universités, exactement comme leurs collègues ; de l’enseignement secondaire ; ici sans doute en majo- ) ; rité, là peut-être en minorité, mais pour un présent qui 1.0 sera demain le passé et qu’un prochain avenir amé- ‘ liorera encore. On ne s’aperçoit pas d’ailleurs de ce He qu’il y a de cruel et d’injurieux dans cette catégorie +” d’objections : c’est insinuer que nos écoles gratuites 4 n’ont qu’un personnel inférieur et de second choix. :R Insinuations vraiment perfides qu’on n’oserait formuler brutalement, mais qui se glissent entre les lignes des “4 articles de nos revues pédagogiques, qui sont pour nos 3 pédagogues une sorte de postulatum d’Euclide de leurs 4: règlements. Non, il n’y a pas deux formes de science, 1 l’une primaire, l’autre secondaire, mais il est très vrai ‘ qu’à égalité de savoir, il y a la science des bons et “k solides esprits et la science des autres, des esprits boije teux et mal conformés : ce ne sont pas les mots de

primaire et de secondaire qui en décident, c’est le métal même de l’esprit.

Si les objections d’ordre pédagogique n’étaient pas aussi faciles qu’elles le sont réellement à écarter et à dissoudre, une remarque bien simple en atténuerait singulièrement la portée : c’est que nous disposons des programmes ; nous nous prouvons incessamment que nous en sommes maîtres et possesseurs en les remaniant à de courtes périodes, dont la durée semble même progressivement décroître. Tout autrement redoutables seraient les objections d’ordre politique et surtout d’ordre social.

Il est sans doute très beau de dire avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Tous les citoyens étant égaux à ses yeux (aux yeux de la loi, expression de la volonté générale) sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. » Il est très aisé d’en déduire que l’égalité ne sera réelle que s’il est possible aux capacités et aux talents de se manifester et de se développer, et que si cette possibilité n’existe pas, c’est bien en vain qu’on dira : l’accès des dignités, places et emplois publics est ouvert à tous. Le danger de cet article VI serait qu’on l’interprétât par la formule : périssent les colonies plutôt qu’un principe! Encore n’est-ce pas simplement du péril des colonies, mais du péril de la France elle-même, du péril social, que cette question nous force à nous inquiéter. Vous avez deviné que je veux parler du fonctionnarisme, de la curée des places et de la course aux emplois.

Ce fléau proprement français, vous avez sans doute à

ja cœur de l’enrayer et vous devez craindre que l’extencs sion et la gratuité des études secondaires n’en redouble ï. les menaces et les ravages. Telle n’est pas mon opi- |. nion : l’enseignement que j’appelle intégral « et qui emde brasse tout l’homme et tout le peuple, porte en lui un à préservatif énergique, parce qu’à titre même d’intégral,

il est social et il est intensif. « Faites payer cher vos

& leçons, multipliez les entraves, écartez par la longueur 2: des épreuves le fils du prolétaire, à qui la faim ne 4 permet pas d’attendre. La science est un poison pour Ë ; les esclaves. » Adoptez ces conclusions, cruellement iro- ‘1 ; niques, de Proudhon, ou ralliez-vous au veule et bâtard | éclectisme qui nous régit, si vous n’avez pas le courage LT de suivre jusqu’au bout la’raison et l’expérience. Je | prétends ne pas créer des hommes de luxe ou de demiJE luxe. A moins d’être une « machine à hongrer les at. hommes », comme dit encore Proudhon, il faut que he: notre enseignement soit social dans ce sens profond à: qu’il écartera les dangers de l’extrême division du x travail en assurant à toutes les intelligences la commu- È nauté d’une préparation fondamentale à la vie vraiment F sociale, qui est une participation au pouvoir et à ht lobéissance. Surtout n’oubliez pas qu’intégral veut dire

  • intensif, que Le labeur cérébral est plus dur encore que à le travail musculaire, qu’il est écrasant et mortel pour 2 qui n’a pas les dispositions innées. Ce qui vous fait Ê illusion, c’est que tout fils de bourgeois peut actuelle- È ment devenir bachelier par la grâce de la fortune pater4 nelle et l’inertie persévérante de sept années d’études : à bourgeois nous sommes, il faut bien avouer l’évidence; à et je plains nos fils qui auront à lutter contre la plus A redoutable des concurrences. Croyez-le, ceux qui se

montrent si réfractaires à la vraie réforme et s’efforcent ; tant qu’ils peuvent de la retarder, sentent confusément F ce péril de leur classe et de leur caste:; ils se refusent + obstinément à jouer le rôle d’un Brutus qui sacrifie son | fils à sa patrie ; sentiment bien compréhensible, résistance qui sera tenace, désespérée, presque invincible. Que toutefois ils se rassurent un peu en songeant que, dans la lutte pour la vie, la richesse sera toujours la source de précieux, d’inestimables avantages, et que + la route du pauvre ne cessera pas d’être semée de chausse-trapes et hérissée d’obstacles. Qu’ils se résignent, dans cette âpre, éperdue course au clocher, à permettre qu’au moins au départ, tous les concurrents soient rangés sur la même ligne et les chances égalisées. D’où vient donc principalement le fléau du fonctionnarisme? Des études ? Non; du vice des études. D’un système d’études suranné, fossile, bloc erratique de notre civilisation. Tant que les études secondaires furent grecques ou latines, que vouliez-vous que votre élève fit de son bagage, sinon de le loger dans un bureau et de s’asseoir auprès, le plus commodément possible, sur un rond de cuir? Tant qu’elles ne seront pas inté- grales, comment voulez-vous qu’embrigadé et ensectionné, il ne se rue pas vers l’unique issue qui lui est offerte pour enfoncer à coups de pieds et à coups de poings les portes des bureaux et des antichambres? Sa spécialisation prématurée a fait de l’intelligence d’un homme l’instinct irrésistible d’une bête de chasse et de proie. La fonction, disent les physiologistes, crée l’organe : ici, c’est l’organe qui exige sa fonction et la réclame impérieusement, la dent qui ne peut que

ï broyer, la griffe qui ne peut que saisir et déchirer. Ma

He. part, mon lot, mon emploi ou je brise tout! ’ Ni Laissez-moi vous conter une petite anecdote que j’ai ‘4 lue dans les Souvenirs du général du Barail. En 1860, ‘5: un général de cavalerie, qui avait commandé les forces L anglaises pendant la campagne de Chine, Sir Hop G. Grant, visitait le camp de Châlons. Le général Forey, ‘4 pour lui faire honneur, donna l’ordre à sa magnifique division de cavalerie de monter à cheval et d’exécuter : 6 ses plus brillantes manœuvres. Forey attendait des ; félicitations; Grant, flegmatiquement : « Oh ! très bien,

f: mais l’hypothèse ? — Comment, l’hypothèse; que vou- À lez-vous dire ? — Eh oui, dans quels cas, à la guerre, ù exécuteriez-vous ces mouvements ? » Les manœuvres É serrées, à allure vive, et toujours Grant de demander : à pas d’hypothèse. » On nous assure que dans notre : armée on a renoncé à la manœuvre pour la manœuvre, Fi à l’école pour l’école, qu’on a cessé de prendre le moyen 4 pour la fin et reconnu définitivement que la manœuvre

et l’école sont des moyens et non des fins : de là des

1 pratiques toutes nouvelles et, au lieu des exercices de il pure parade, le souci constant d’encourager les initiais tives personnelles, jadis paralysées dans la docilité passive et simplement réceptive de la théorie figée et Ÿ stéréotypée dans Le cerveau des chefs ; l’école etla ma- & nœuvre ne perdent rien à cette transformation de sim4: ples instructeurs en véritables éducateurs militaires. | Tant que notre enseignement secondaire a oublié l’hy2: pothèse, il n’a pu produire que le factice et Le stérile. É L’hypothèse, dans l’armée, c’est la guerre; l’hypothèse,

dans l’enseignement, c’est la vie, la vie sociale avec ses

Activités, dis-je, innombrables, et par conséquent

infiniment variées, changeantes et dissemblables. Ne | _ craignez donc pas outre mesure la pléthore et l’encombrement des carrières administratives. Elle n’est redoutable que dans un système d’études où les « fils àpapa », qui se sont donné simplement la peine de naître, se donnent simplement la peine de laisser maquiller pendant sept ans, par des préparateurs officiels, leur incurable médiocrité. Que l’homme fait subisse, avec toutes ! ses conséquences, l’inexorable lutte pour la vie, rien de mieux; mais pour l’enfant, que les armes du moins soient égalisées et qu’on cesse de lui dire comme à l’Homme aux quarante écus : tu n’as pas d’ailes et tu veux voler, rampe; tu as les aptitudes d’un ingénieur, sois cantonnier; d’un général, sois garde-champèêtre. Pléthore de candidats quand les études sont artificiellement détournées de leur but et prématurément spécialisées; pénurie peut-être quand leur restauration les rendra tout à la fois sociales et intensives, parce qu’alors cessera l’escamotage indécent des parchemins. Il ne faudrait pourtant pas oublier qu’il y a déjà des carrières où la pénurie a remplacé la pléthore d’antan : course aux emplois, c’est bien vite dit; mais n’est-on pas forcé d’ajouter aussitôt après, « péril primaire », d’avouer que nos Écoles normales primaires éprouvent déjà, comme le centenaire Fontenelle, une « difliculté d’être », et que les jeunes gens des campagnes, loin de se ruer aux places, vont nous laisser manquer d’instituteurs. Cette rupture d’équilibre entre l’offre et la demande, cette grève curieuse des coureurs de places,

; méritent d’être analysées de près; je n’en retiens que % cette remarque : plus il y a de jeunes gens, semble-t-il, 4 capables de remplir un emploi, moins il se rencontre | de jeunes gens qui aspirent à cet emploi. Formule évife demment paradoxale et exagérée dans sa généralité, t mais qui pourtant, vraie dans l’espèce, nous suggère 14 toutes sortes de réflexions rassurantes. L’intelligence 4 bien dirigée est un instrument ployable en tous sens, de et n’en déplaise à Pascal, c’est son éloge. ‘4 Je ne voudrais. pas formuler mes conclusions sans

  • examiner encore une objection possible, d’ordre plutôt 1 budgétaire. Il se peut qu’on redoute, non la dépense, qui sé ES serait minime, mais les répercussions financières que J la réforme pourrait avoir sur d’autres sources des re1 venus de l’État. Ne voyez-vous pas, dira-t-on, que-la ÿ! conséquence logique de la gratuité des études seconde daires sera de faire déserter les écoles payantes, de ii dépeupler nos Lycées et nos Collèges ? Je ne me retranFA cherai pas derrière ce fait que c’est seulement la qua4 trième section du second cycle des études secondaires à qui deviendra gratuite, et que vraisemblablement on se 4 soucierait toujours fort peu de faire au peuple l’oné-

reux présent du grec et du latin. J’aime mieux defe mander qu’on me prouve d’abord que nos Lycées et

: nos Collèges sont une source de revenus pour l’État. 4 Nos adversaires, j’entends ceux qui s’appellent eux- É mêmes les rivaux de l’État, congrégations hier, sociétés fe de pères de famille demain, ne cessent de déclamer À contre ce qu’ils appellent le « monopole de l’État ». Le 4 mot, au point de vue de la polémique, est parfaitement Fi choisi; mais qu’est-ce qu’un monopole qui coûte des H millions ? En quoi mérite-t-il le même nom que le mo-

nopole des tabacs, qui remplit les caisses de l’État ? Dites au moins : service public, comme l’administration de la justice ou l’entretien d’une force publique ; permanente, et reconnaissez que ce prétendu monopole, en réalité ce service public, coûte fort cher. L’objection 6 que j’examine, si elle était valable autant que spécieuse, | équivaudrait à celle-ci : les directeurs de théâtre devraient supprimer le parterre pour forcer tout le monde à prendre des fauteuils d’orchestre; les Compagnies de chemins de fer devraient supprimer les troisièmes pour augmenter leurs recettes en obligeant tous les voyageurs à monter en première ou en seconde. Les répercussions dont on nous menacerait sont d’autant moins à redouter que le snobisme suflirait à lui seul pour nous en préserver. Ne craignez pas qu’il y ait un exode menaçant des écoles payantes vers les écoles gratuites : les familles redouteront un voisinage qu’elles qualifieront de promiscuité; et j’ose dire qu’un budget assuré contre le déficit par les préjugés et le snobisme aurait une assiette large et solide.

A un congrès de la Ligue française de l’enseignement, 1 Gambetta disait un jour : ailleurs on fait des élections, ici vous faites des électeurs. C’est parce que la question que je viens de traiter devant vous touche très directement et la préparation de bonnes élections et la formation des électeurs éclairés que je ne m’excuse pas de l’avoir développée, devant la Commission d’enseignement d’un congrès politique, avec une abondance exagérée, peut-être, de détails pédagogiques. Je vous invite, au nom des intérêts politiques permanents du pays, qui résident dans l’éducation des citoyens, au nom des intérêts électoraux d’une politique à larges

! vues et à longue échéance, à base de justice distribus tive, d’équité et d’égalité sociales, à adopter d’abord, ° puis à m’autoriser à proposer et à défendre demain, en de séance plénière du congrès, le vœu suivant que votre k commission réduira à son expression la plus simple : EC: Le congrès des républicains radicaux et radicaux -

Considérant comme un complément de la Déclaration

14 des Droits de l’homme et du citoyen l’addition du titre j premier de la Constitution édictée par le législateur 14 de 1789 : « Il sera créé une Instruction publique, comh mune à tous les citoyens, gratuite à l’égard des parties s d’enseignement indispensables à tous les citoyens »;

{} ! Considérant que ces parties d’enseignement, qui I, doivent être gratuites, se sont accrues dans la mesure ï des progrès de l’industrie, du commerce, de l’agriculJ ture, bref, du machinisme et de la concurrence internak tionale; que la gratuité n’existe que pour l’enseignement ji primaire et primaire supérieur, sans que les ressources à financières du pays permettent encore de l’étendre à

tout l’enseignement secondaire ;

Considérant que les écoles primaires supérieures ont

Ë des programmes d’études qui se rapprochent si sensi- | blement des programmes de l’enseignement secondaire (x® cycle, section B ; et 2 cycle, section D), qu’il est

  • désormais injuste de frustrer les adolescents qui fré- Al quentent ces écoles gratuites, fils de paysans, d’oun. vriers, de petits commerçants, des avantages et des 5 droits que confèrent, à leurs camarades des lycées et 1 des collèges payants, les certificats et diplômes de

l’enseignement secondaire, alors qu’il y a identité d”ef- 4 forts, de culture et de talents; ee Émet le vœu : x: 1° Que le Parlement et l’Université fassent cesser “2 cette première injustice qui ne reconnait même pas Féquivalence et l’identité du certificat d’études primaires supérieures, délivré à la fin de la troisième année % des écoles gratuites, et du certificat d’études secondaires élémentaires ou du premier degré, délivré à la fin du premier cycle du collège ou du lycée, alors que les matières d’examen comprises dans le premier dépassent et débordent le second ; 2° Que le parallélisme et l’équivalence des deux enseignements soient désormais aflirmés et complétés; que, pour obtenir ce résultat, sans porter atteinte aux sec - tions professionnelles et au cours triennal d’études des écoles primaires supérieures, il soit créé, dans le plus grand nombre possible de ces écoles, une quatrième année complémentaire qui permette aux meilleurs de leurs élèves d’obtenir les mêmes diplômes, d”aspirer aux mêmes écoles spéciales, de prétendre aux mêmes emplois que leurs camarades de la section D du second cycle des lycées et des collèges. (1) (1) Le vœu a été adopté à l’unanimité dans la séance du 12 octobre 1902.

Contribution à la grande Enquête parlementaire su

ne l’Enseignement secondaire, de 1899; introduction;

_ déposition devant la Commission d’enquête, compte rendu sténographique officiel, séance du 22 mars 1899;

L’Enseignement intégral et les Humanités

« Testament politique de l’impuissance universitaire au dix-neuvième siècle » : c’est en ces termes plutôt sévères qu’un de nos historiens apprécie la grande Enquête sur l’Enseignement secondaire de 1899 à la Chambre des députés. Est-il prudent d’extraire un article oublié de ce testament? Est-il même d’un bon citoyen, surtout d’un bon fonctionnaire de l’Université de paraître, en l’exhumant de l’immense nécropole des documents parlementaires, faire indirectement la critique rétrospective d’un régime d’études qui est devenu, pour un temps qu’il est impossible d’assigner, la charte de notre enseignement secondaire ? N’est-ce pas, comme on l’a sévèrement donné à entendre, semer le doute dans l’esprit des maîtres et des élèves, troubler imprudemment dans son cours une expérience qui n’est pas encore achevée et qui ne peut être légitimement interprétée que lorsqu’elle aura donné tous ses légitimes

k Ô résultats? — J’estime qu’il faut, à ses risques et périls, al dire ce qu’on croit être la vérité, surtout ne pas regretter L de l’avoir dite. Quant à l’Enquête elle-même, on doit ‘4 désormais la juger comme un fait objectif et histo- | Elle eut le tort d’être plutôt une vaste interview à qu’une véritable enquête. C’était pourtant, méthode et 3 résultats à part, un curieux et réconfortant spectacle que celui que la France donnait en ce temps-là : toute h une nation, sénateurs et députés, conseils généraux et ï chambres de commerce, professeurs et publicistes, 4 occupés, absorbés par la grande tâche de la régénérat tion de l’éducation! Mais « l’idée directrice », comme dit Ë ; Claude Bernard, manqua ; on fittrop d’expériences « pour nu voir ». On interrogea tout le monde; il en résulta deux ‘ volumes dont les colonnes mises bout à bout dépasse- Ë raient le Mont-Blanc; sans exagération, une tour Eiffel u pour les dimensions, une tour de Babel pour la confusion : des langues. Le mot même d’enquête est impropre; ; une enquête se fonde généralement sur des faits et des ; 3 chiffres, celle-ci sur des vues et des opinions. On traita 1 un peu l’Université comme les Athéniens, bien avant | Hippocrate et la médecine scientifique, traitaient les À É cas désespérés : on installait le malade sur un lit à la : porte de sa maison et oninvitaitles passants à proposer 14 leurs remèdes. Si l’on trouve la comparaison blessante, 1 parce qu’en réalité on appela en consultation les com- î pétences, des sommités de la médecine pédagogique, L 1 Hérodote va nous en fournir une autre: ilraconte qu’en ï Égypte il y avait autant de médecins que l’on peut 2 dénombrer de parties dans le corps humain, l’un pour ë le nez, l’autre pour les oreilles, celui-ci pour l’estomac,

celui-là pour le ventre; chacun soignait la partie du À 4 corps qui lui était dévolue, s’y bornait scrupuleusement, s et si, chaque membre guéri, l’homme mourait, c’était # son affaire. F Est-ce un paradoxe que de dire, avec Descartes, que : ù. « lorsqu’il s’agit de vérités un peu malaisées à décou- à vrir, il est bien plus vraisemblable qu’un homme les ait : rencontrées que tout un peuple »? Est-ce une impertinence que de se moquer, avec Pascal, de ces amateurs de pierres précieuses qui « cherchant un diamant de grand prix parmi un grand nombre de faux, mais qu’ils n’en sauraient pas distinguer, se vanteraient, en les tenant tous ensemble, de posséder le véritable, aussi bien que celui qui, sans s’arrêter à ce vil amas, porte la main sur la pierre choisie que l’on recherche et pour laquelle on ne rejetait pas tout le reste »? Le malheur est que chacun présente comme un pur diamant la pierre qu’il apporte et traite de « vil amas » les pierres des autres. Le difficile, certes, n’était pas de faire l’enquête, c’était de se servir de l’enquête. On l’a bien vu depuis : des deux énormes volumes publiés, sans compter les fascicules complémentaires, chacun a pu extraire son plan de réformes, et ces plans n’avaient rien de commun, car les pièces justificatives, fragments de centaines de dépositions, étaient parfaitement disparates et contradictoires. Ils se ressemblaient entre eux, eût dit Port-Royal, comme la Grande Ourse ressemble à un chariot ou à un moulin à vent. Mieux eût valu, en désespoir de cause, suivre le conseil de Platon. Dans sa République Platon, pour faire des mariages assortis et assurer l’avenir de la race, charge les magistrats de tirer au sort les conjoints, mais il leur permet, il leur

’ recommande même de tricher un peu et de guider disLe crètement le sort, innocente supercherie qu’il croit ME nécessaire au bien de l’État. On pouvait aussi recourir à à la pratique du Moyen-Age des Sorts Virgiliens. On DE sait que les fervents du poète croyaient fermement Li qu’en ouvrant son livre au hasard, le premier vers qui & tombait sous leurs yeux leur annonçait l’avenir. Piquez 2 le couteau à papier parlementaire dans les immenses 4 _ in-quarto : vous ne tomberez pas peut-être sur le meilM. leur plan, mais vous tomberez assurément sur un plan, È 4 et cette unité même sera déjà une garantie, parce qu’elle E exclura le mélange incohérent de plusieurs plans qui - 2 s’entre-combattent et s’entre-détruisent. En associant Re, les deux procédés, si Platon et Virgile vous eussent s donné le plan de M. Berthelot, bien des épreuves nous Le eussent été épargnées. Pendant que les médecins L « alterquent », disait Guy Patin, le malade meurt. Fe La discussion parlementaire ne réussit pas à mettre 1x de la clarté dans ce chaos, à faire de l’ordre avec ce hi désordre. Sériez les questions, disait Gambetta. Le ha5 sard, la fatalité voulurent qu’on les sériât, en effet, mais ‘à juste à l’inverse de leur ordre logique. Trois questions :F se présentaient, s’imposaient presque en même temps : 5 la réforme de l’enseignement des langues vivantes, la ‘à réorganisation du plan général des études, l’abrogaEn tion de la loi Falloux. C’est dans cet ordre qu’on les a ë résolues et c’était l’ordre contraire, si l’on eût été libre de procéder logiquement, qu’il eût fallu choisir. La loi ue Falloux dominait, pédagogiquement parlant, tout le 4 débat, à cause de la question du baccalauréat qui terje mine les études et qu’il était extraordinairement difi4 cile de supprimer ou de réformer, parce que l’enseigne- 4. 60 4 0

ment congréganiste était alors une pierre d’achoppe- 4 ment. Un décret ministériel avait antérieurement réor- ÿ ganisé l’enseignement des langues vivantes. Je me ë garderai bien de critiquer cette réforme, mais enfin la > solution, venant trop tôt ou trop tard, ne laissait plus entière la réorganisation générale des études : celle-ci pouvait exiger qu’on n’enseignât pas les langues vivantes en vue seulement de former des interprètes pour les : compagnies de chemins de fer ou des garçons de salle pour les hôtels cosmopolites. Si elles étaient destinées à se substituer au grec et au latin, il fallait adapter leur enseignement à ce rôle nouveau et les faire servir le plus possible à la culture littéraire. Elles pouvaient peut-être devenir éducatives sans que leur caractère

Le Conseil supérieur de l’Instruction publique souffrit lui-même de ces errements, je n’ose dire de ces erreurs, et dut céder à l’impatience un peu fiévreuse de la Chambre et du ministre; adoptées par une Chambre en fin de mandat; discutées par le Sénat en fin de session ; hâtées par un ministre en fin de ministère, et qui semblait désirer passionnément attacher son nom à la réforme; installées enfin dans le tumulte et la confusion par l’Université fatiguée d’expériences et d’espé- rances, il est assez naturel que toutes ces mesures, à la fois timides et radicales, aient d’abord troublé les maîtres et déconcerté les familles. Toute inquiétude se serait peut-être apaisée s’il eût été possible de bien comprendre l’esprit même de la réforme, mais elle a, précisément à cause de son caractère syncrétique, trop de coins et de recoins obscurs et inquiétants. Je n’ai rencontré, pour l’approuver sans restriction, que ces

: Pandores de la pédagogie dont le veule éclectisme, 230 l’optimisme béat dit à chaque système : Brigadier, vous Mi avez raison! s’inclinent avec onction et componction | devant celui qui triomphe aujourd’hui, faisant en euxF mêmes cette prudente restriction mentale : demain tu El n’auras pas de plus féroce adversaire. ë $ Je résumerais volontiers toutes mes critiques en deux É mots : instruction encyclopédique par les cycles, cyclo1% péenne par les sections des cycles. Vous savez que le 18 Cyclope n’avait qu’un œil et vous n’ignorez pas comment Re Ulysse, le type de l’intelligence armée de toutes pièces, b: en se pliant à toutes les situations triompha, commeen - : à se jouant, de cette force têtue et brutale. Il y a de nos = jours une tendance à croire qu’un œil crevé, l’autre y voit à mieux. J’ai toujours ressenti la plus grande compassion ‘à : pour ces esclaves antiques auxquels des maîtres bar- À ÿ bares crevaient impitoyablement les yeux pour que rien 9 ne les püt distraire de leurs travaux. A vrai dire le sect& tionnement ne nous crève pas un œil, ni les deux yeux, L mais il met à nos élèves des œillères comme à un L: cheval; il les lie à leur piquet, comme on attache une 3 chèvre. Où la chèvre est attachée, il faut bien qu’elle i broute : voilà l’élève embrigadé et ensectionné; pas un : coup de dent sur le secteur du voisin, et s’il tond de ce ‘4 pré la largeur de sa langue, gare le garde-champèêtre !

  • Quatre élèves réunis vous donneraient un bagage encyx clopédique, juste le contraire d’une instruction inté- 4 grale. Ayons sousla main une bonne encyclopédie, mais | ne visons pas à faire de nos élèves de petites ency- : clopédies reliées en veau. Trop de connaissances et É pas assez de science. On oublie trop que dans la science Ë même il ne faut estimer que ce qui nourrit et fortifie

lesprit; que les sciences ont des coins et des recoins x ténébreux où il est inutile de s’égarer et dangereux de “a se perdre; qu’à vouloir saisir toutes les branches, même 4 les plus menues, de l’arbre de la science on risque fort, À se casser le nez. Cyclopisme et encyclopédisme, deux | formes de l’éducation homicide. 5

J’ai déjà signalé d’autres défauts, d’ordre plus immé- diatement pratique, du système adopté : une option définitive à un âge où l’option ne peut être qu’irréfléchie, c’est-à-dire un saut dans les ténèbres ; une disproportion choquante entre les programmes de science des deux premières et des deux dernières sections, ce qui entraîne l’inconvénient redoutable, pour ceux qui s’apercevant qu’ils se sont trompés voudraient passer des lettres aux sciences, ou des sciences aux lettres, de les forcer à reculer si loin pour aiguiller qu’ils sont presque condamnés à recommencer leurs études, bref, une « quadrifurcation » qui aggrave au centuple les inconvénients de la bifurcation Fortoul ; la trépidation des élèves et des professeurs changeant à chaque heure du jour leurs occupations, les uns n’ayant plus d’élèves mais seulement des auditeurs, les autres cherchant à tâtons quel est de tous leurs professeurs leur vrai pro-

  • fesseur, le professeur dirigeant et responsable de sa classe. Un détail assez curieux prouvera surabondamment que tout s’est fait avec quelque hâte; non seulement on a passé outre aux réclamations des professeurs de sciences qui trouvaient les programmes de sciences, en C et en D, beaucoup trop chargés, mais on a mis le professeur de philosophie dans la plus bizarre situation : en À et en B, il a dans son programme « Dieu

li Forte distraction, car enfin, si Dieu est une quantité négligeable il semblait qu’il fallût l’éliminer totalea ment; mais, pour alléger le programme philosophique : trait le programme total ; Dieu s’est trouvé de l’autre \ côté du trait, tant pis pour lui! L’âme a suivi son sort. 4 I1 n’en faut donc pas conclure légèrement que nous 1 avons deux sections athées et matérialistes et deux ê % sections spiritualistes et déistes. C’est une simple dis- ‘fl traction du réformateur ! S 4 Les institutions, a-t-on dit, ne sont pas des tentes k, dressées pour le sommeil des peuples. A plus forte À raison, les programmes, pour les pédagogues, ne sont- : ils pas des tables d’airain gravées ne varietur. Il serait vraiment d’une timidité ridicule de s’incliner comme un 4 muet du sérail devant la tyrannie d’un plan d’études ; qui sera peut-être renversé demain. j Qui vous dit qu’on n’a pas conscience en haut lieu de 3 tous ces inconvénients, qu’on n’en souffre pas secrète- | ment, qu’on ne songe pas anxieusement à y remédier ? È Bien des indices semblent révéler cet état d’âme. J’ati tends beaucoup des conférences du Musée pédag’og’ique 4 sur l’enseignement des sciences : un meilleur aménage- ï ment des programmes, un complet redressement des ï méthodes. Il n’y à donc ni audace sacrilège ni outre- à cuidance condamnable à tenter de faire revivre un pro- (à jet qui n’est pas le mien, que j’emprunte, comme je lai prouvé dans mon Enseignement intégral, à René Des- { cartes et à Auguste Comte, c’est-à-dire à la plus pure j tradition française et aux plus hautes autorités scienti- \ fiques et humaines.

Je n’éprouverais de déception et de regret que si le 5 lecteur condamnait mon projet comme ayant l’appa- S

_ rence (c’en est l’écueil) de sacrifier la culture littéraire à la culture purement scientifique, comme si la science - À en elle-même, la science des Buffon et des Cuvier, la science des d’Alembert et des Joseph Bertrand était, par elle-même et en tant que science, anti-littéraire ; comme si la Béotie, de mauvais renom artistique et littéraire, était justement la terre de prédilection des

Si Renan vivait encore, je suppose qu’il nous conseillerait de faire avec lui une fervente prière sur l’Acropole et de réciter, pour obtenir qu’elle nous éclaire et chasse les ténèbres de notre esprit, les litanies de Minerve, « Notre Dame d’Athènes », telles que les archéologues les ont reconstituées : la Victorieuse, armée de la lance qui brille au soleil ; la Pacifique, qui fait jaillir du sol attique le fécond olivier ; l’Zndustrieuse, qui insufile à la matière l’âme et la pensée, lui communique l’eurythmie et l’harmonie ; la Salutaire, qui incarne la santé des corps et l’équilibre des esprits, inspire les bonnes pensées et les volontés justes. Je suppose que l’oracle consulté répondrait à peu près : Grecs d’Occident, la science est aujourd’hui la victorieuse, la pacifique, l’industrieuse, la salutaire. Suivez le précepte du divin Platon qui n’admettait que deux cycles dans l’éducation des jeunes Athéniens, la gymnastique et la musique, la musique, comprenez bien sa parole, c’est-à-dire les Sciences auxquelles obéissent les Arts, que président les Muses. Vous me demandez quelle est la meilleure éducation : c’est la Science transformée en Sagesse.

M. le Président. — Monsieur Bertrand, vous êtes professeur de philosophie à la faculté des lettres de Lyon. Vous avez désiré être entendu par la Commission. Vous avez des idées personnelles sur notre sys- ° tème d’éducation. Vous avez la parole.

M. Bertrand. — C’est bien moins comme professeur à la faculté des lettres que j’ai demandé à déposer qu’à titre d’ancien professeur de lycées et de collèges. Je l’ai é té pendant vingt-cinq ans; j’ai donc pu faire quelques réflexions sur la question qui vous occupe. Et cette circonstance me dispense des précautions oratoires et m’interdit même d”atténuer par l’éloge des personnes mes appréciations sévères du système des études ; mes collègues n’ont nul besoin d’une indiscrète apologie ; leur éloge serait mon propre éloge. ;

Il me semble qu’un peu de pessimisme est justifié.

Le baccalauréat, qui est un contrôle, montre nettement qu’une réelle décadence des études est à peu près générale. On a dit devant cette Commission que certains établissements privilégiés ne subissaient pas la crise des lycées. Je crois que le baccalauréat, — il a du moins l’utilité d’une enquête, — donne la preuve trop

(1) Compte rendu sténographique, séance du 22 mars 1899.

L décisive du contraire. La crise n’est pas localisée aux | É établissements de l’État : elle sévit partout, si l’on n’en4 tend parler ni de l’enseignement primaire ni de l’ensei- ; gnement supérieur. J’ai cherché, en professeur et en | philosophe, les causes de cette crise, qui ne date pas E d’hier, et voici l’explication que j’ai trouvée. D’abord | notre système de classes, de la septième jusqu’à la phike losophie, est complètement déformé dans son esprit et E dans son économie. Rollin nous renseigne avec certi- À | tude sur la manière dont on comprenait autrefois le 4 régime des classes successives, par exemple la classe me, de quatrième (on y commençait les vers latins) ou la 4 rhétorique (c’était la classe du discours latin). AujourP 4 d’hui ces classes ont perdu leur caractéristique, puissn : qu’on n’écrit plus en latin, ni en vers, ni en prose, ou si a peu qu’il est inutile d’en parler. RES Un vieux régent, à qui l’on demanderait quelle diffé- < $ trop que dire à l’heure actuelle : c’est presque un rébus. é È Quand un élève sort de troisième, voici le mot d’ordre APE qui s’impose : « Continuez! » Il n’y en a pas d’autre. LL: Voilà donc la confusion et la continuité remplaçant la | ; distinction d’autrefois, la gradation savante. C’est pourquoi, à mon avis, on ne réussira pas à remplacer par des examens de passage le baccalauréat. Il est dans À notre système actuel un fléau et une nécessité. Comme Ë il n’y a, entre les classes, qu’une distinction nominale k qui ne répond plus à rien de réel, cette continuité vague

Ë condamnerait les jurys d’examens de passage à un iné-

vitable arbitraire, singulièrement aggravé par la crainte

Re : toujours plus grande, partout ressentie, de perdre des

La cause de cette déformation est facile à reconnaître : c’est l’invasion des sciences ; elles se sont pré- cipitées toutes ensemble dans un système préparé uniquement pour l’enseignement des lettres et l’ont brisé. Cette invasion des sciences est-elle un bien ? est-elle un mal? Question oiseuse, puisque c’est une loi, une nécessité. Ce qui est certain, c’est que nous n’y pouvons rien. Nous ne pouvons ni rétablir les lettres grecques et latines dans leur splendeur première, ni supprimer les

| sciences qui, fortes des besoins de la vie moderne, ne se laisseraient pas éliminer ou seulement diminuer. D

Je suis donc convaincu qu’il est urgent de refondre tout notre plan d’études : de mettre résolument au centre les sciences au lieu des lettres. « A la place d’honneur ? » diront les « littéraires ». A leur place naturelle ; il n’y a pas de place d’honneur, d’ordre de pré- séance. Les branches du compas sont également nécessaires pour tracer un cercle parfait; la pointe qui fixe l’une au centre n’est pas plus noble que le crayon qui trace la circonférence.

Et je serais vraiment désolé d’être rangé parmi ceux qui peupleront la « Grande Béotie ». Je ne suis nullement l’adversaire des études littéraires. Je demande délibérément une redistribution toute nouvelle des matières enseignées, cela ne veut pas dire que je sacrifie celles-ci ou celles-là : je reconnais, d’ailleurs, que c’est

toute une révolution dans notre système d’enseignement.

Il y a une révolution célèbre en philosophie: c’est celle de Kant, qui déclare avoir imité Copernic. Voyant qu’il fallait imaginer orbe sur orbe, épicycle sur épicycle, pour expliquer tant bien que mal le mou-

vement du soleil autour de la terre, Copernic se dit : Supposons que les choses se passent autrement et que ce soit la terre qui tourne autour du soleil. Je demande

3 pardon de la comparaison; car j’ai bien peur, au lieu ; de ressembler à Copernic ou à Kant, qu’on ne m’accuse de n’être que le Médecin malgré lui, qui se vantait d’avoir mis le cœur à droite ! Essayons de transporter $ la méthode de Copernic et de Kant dans l’ordre péda- ù gogique. Ce n’est d’abord qu’une hypothèse; elle sera “ _ ensuite légitimée par ses conséquences; le procédé est à régulier et scientifique. Examinons l’hypothèse et ses LA Ce qui a manqué aux grands pédagogues de la RévoLi lution, à Condorcet par exemple, pour fonder sur le roc $ l’enseignement secondaire national, — (à mon avis, l’enrs seignement secondaire est en décadence depuis cette % époque), — c’est une bonne classification des sciences. Qu’on relise le célèbre rapport de Condorcet, on aura le spectacle d’un très puissant esprit dévoyé, frappé d’impuissance parce qu’il travaillait sur une classification des sciences défectueuse, celle de Bacon, revue mais peu rectifiée par d’Alembert, classification dans laquelle les sciences s’enchevêtrent et chevauchent les unes sur les autres.

Voilà pourquoi on n’a rien fait de définitif en ce qui concerne l’enseignement secondaire pendant la Révolution. Et je désire qu’on ne se méprenne pas sur mes

LA intentions ; je ne demande pas plus de sciences, j’y

insiste, je ne demande pas moins de lettres ; mais si

: l’on considère les sciences, non les lettres, comme l’os-

‘ sature intérieure des études, le noyau, le centre, je ‘à constate que tout devient intelligible et qu’il n’est plus

besoin de tous ces orbes et épicycles pédagogiques. Ce “serait le terme d’une évolution ou l’achèvement d’une révolution qui se fait actuellement sans nous, sinon malgré nous. Je désire ardemment cette réforme unique, parce qu’elle seule peut mettre fin aux réformes de détail qui se détruisent l’une l’autre et qui tuent l’enseignement. Depuis trente ans l’histoire de notre enseignement secondaire tient en trois mots que j’emprunte à Voltaire: On réformait, réformait, réformait ! Les réformes de . détail n’étaient nullement mauvaises, chacune prise à - | part; ceux qui les ont faites avaient les meilleures | intentions ; elles ont eu, au moment précis où on les réalisait, leur nécessité, partant leur utilité; je cherche donc la logique de ces réformes, leur ligne de convergence, et je trouve qu’il y a au fond unité de direction . en dépit des tâtonnements, des hésitations, même des Cette orientation des réformes, c’est, pour la définir en un mot, l’introduction progressive, mais peu méthodique, des sciences dans l’enseignement secondaire : ce fut l’esprit de l’enseignement « spécial » de Victor Duruy et c’est l’esprit de l’enseignement « moderne » de M. Léon Bourgeois. Rien de plus légitime; n’espérons pas remonter le courant; ne barrons pas le chemin aux sciences ; endiguons-les pour qu’elles ne détruisent plus, mais fécondent et enrichissent; hâtons-nous de leur faire leur juste part de peur qu’elles n’envahissent tout l’entendement et tout l’enseignement. | Je vais essayer d’adapter à la réforme de l’enseigne- à ment la classification des sciences d’Auguste Comte. Non que je prône ou que je prêche le positivisme, mais

| parce que la classification de Comte, détachée du système, me semble éminemment propre à guider la | pédagogie de l’enseignement secondaire. Tout le monde sait qu’elle échelonne et hiérarchise les sciences de la

  • mathématique à la morale : 1° mathématiques; 2° astro- ; Cest l’ordre du développement historique des à sciences, Avec Comte, je crois que chaque esprit indi- ë. viduelse développe comme s’est développée l’humanité : is | intervertir l’ordre naturel et lui substituer un plan 3 artificiel d’études, rien n’est plus dangereux. L’ordre 4 historique est aussi le meilleur ordre pédagogique, et x celui-ci ne fait qu’abréger les étapes ; il ne les suppri- +. merait et ne les intervertirait qu’à ses dépens. \ : 1 Voilà donc le plan de l’enseignement secondaire, à 4 1 condition toutefois de ne pas appeler de ce nom, comme “_ on le fait, nombre de classes véritablement primaires ;
  • la cinquième, la sixième, la septième (le latin ne fait Fe à rien à l’affaire) sont des classes primaires. Je n’accepte © 1 dans l’enseignement secondaire que des élèves qui ont 1e achevé les cours primaires; aussi mon enseignement ‘3 vraiment secondaire est-il réduit à quatre années 11 caractérisées par les sciences qu’on y enseigne spéciale- ® ment: mathématiques en première année ; physique et a chimie en deuxième année ; biologie en troisième année; ï sociologie et morale en quatrième année. Le cours Là L d’études secondaires se fera en moyenne de quatorze à ___ dix-huit ou de treize à dix-sept ans. ia 1 Je me hâte de répondre à plusieurs objections ; et F d’abord le mot « sociologie » va paraître insolite : il est M; . pourtant déjà consacré par un usage européen, uni-

versel. La sociologie de l’enseignement secondaire ne sera guère autre chose que ce que nous avons étudié en philosophie sous le nom de morale sociale en y ajoutant (ils ont déjà figuré dans les programmes) des éléments d’économie politique et l’analyse des institutions sociales. Le mot de « sociologie » n’a rien qui doive effrayer; il n’est synonyme ni de positivisme, ni de socialisme; je l’emploie parce qu’il fait partie d’une classification à laquelle je ne crois pas nécessaire de rien changer; la sociologie classique, c’est donc au fond l’ensemble des problèmes de la morale sociale traditionnelle, avec les compléments historiques et économiques indispensables. C’est la plus nécessaire de toutes les M. Henri Blanc. — Vous dites que la première année serait consacrée à l’étude des mathématiques ; mais, par mathématiques, vous entendez les mathématiques élémentaires ; dans une année vous ne feriez pas Ë entrer les élémentaires et les spéciales ? M. Bertrand. — Je suis d’autant plus obligé de donner des explications sur ce point que c’est précisé- ment celui sur lequel j’ai eu le plus de scrupules et d’hésitations. Comment enseigner les mathématiques dès le début des études secondaires ? Les abstractions ne conviennent point aux enfants : l’aptitude aux mathématiques se développe assez tard chez tous; jamais, chez quelques-uns. Voici ma réponse : je débute, il est vrai, par les mathématiques ; seulement, la remarque est d’importance capitale, l’élève a quatorze ans; il a appris par ! une solide initiation primaire tout ce qui, dans les Ï

| mathématiques, est empirique et pratique; il sait

effectuer toutes les opérations et résoudre une foule de problèmes élémentaires. Sur bien des points il ne lui manque que la théorie, il sait déjà une foule de choses,

| il ignore la raison des choses.

M. le Président. — Enfin vous faites deux séries d’études : une forte assise d’études primaires, et ensuite

| un enseignement plus complet qui se rapproche d’un M. Bertrand. — Je le voudrais élémentaire, simplement élémentaire. Mais, à la différence des mathéma- | tiques de l’enseignement primaire, celles de l’enseignement secondaire sont essentiellement théoriques, ce | qui ne veut pas dire supérieures ou transcendantes. | L’ancien programme du baccalauréat ès sciences ne | comprenait pas les mathématiques spéciales. Le mot | « supérieur » est devenu quelque peu équivoque et c’est | regrettable ; on dit également l’enseignement primaire | « supérieur » et l’enseignement « supérieur » ou des | M. le Président. — Mais la sociologie est déjà une

M. Bertrand. — Je demande grâce pour son nom et sa jeunesse ; au fond, elle est presque familière à l’instituteur, sous le nom d’enseignement civique; au

professeur de philosophie, sous le nom de morale sociale; il n’y a sur ce point qu’à compléter et à systé- matiser un enseignement qui n’est pas à créer de toutes

‘ pièces. Un bon enseignement sociologique est de première nécessité pour notre pays à tous les degrés G des études. ; M. le Président. — Vous convenez que ce plan original s’écarte beaucoup du système actuel ? ; M. Bertrand. — J’ai dit que le défaut de notre enseignement venait primitivement de l’invasion des sciences dans un système uniquement conçu en vue des | lettres grecques et latines : je demande simplemeñt qu’on fasse enfin de l’ordre avec ce désordre. Je ne fais nullement table rase de ce qui existe. IL est aussi urgent À d’établir dans les sciences elles-mêmes une bonne méthode pédagogique que de fixer les vrais rapports des sciences et des lettres. Les sciences sont actuelle- | ment enseignées par morceaux, distribuées par lam- | beaux, dispersées et mutilées, incapables en conséquence de remplir leur vrai rôle social et moral. La géologie, | par exemple, estenseignée depuis hier entrois tronçons : une partie en cinquième d’abord, puis on la délaisse | pendant une année, une autre partie en troisième, et la fin en rhétorique — voilà le désordre organisé. Tel le pêlerin qui avait fait vœu d’aller à Rome en faisant scrupuleusement trois pas en avant et deux pas en arrière : il arriva, mais c’est miracle. M. le Président. — Et vous êtes d’avis d’avoir un M. Bertrand. — Oui; un seul type de lycées ; mais je serais enchanté que l’expérience fût faite d’abord,

_ comme sont conduites les expériences scientifiques, …_ sous la formeprudente d’une expérimentation restreinte. . _ Voici mes raisons : Je tiens beaucoup à ce que l’ensei4 è gnement secondaire soit ramené à l’unité ; je dis comme le fabuliste : N’en ayons qu’un, mais qu’il soit bon. 1 Vous aurez beau perfectionner le « moderne », faire fu revivre le « spécial », remanier le classique ou l’amé- FE liorer : vous aurez toujours une différence d’origine, des -. conflits, des rivalités. L’un des enseignements passera pour noble, l’autre pour roturier : ils se jetteront l’ironie ; ou l’anathème:; ils se discréditeront mutuellement. Voilà | trente ans que je vois les choses se passer ainsi. Certes, | je veux la variété, mais dans l’unité. Je ne désire pas BE 4 une unité, une uniformité rigide, inflexible, pédante; | mais j’estime qu’il ne faut pas chercher la variété dans | l’essentiel. La variété viendra d’elle-même, si on laisse Ï . à l’élèvele libre choix des langues anciennes ou vivantes L…._ oude certaines parties des sciences. Le fond doit être [“ invariable; il y a quelque chose de fondamental, c’est | 4 la série des sciences. Il ne faut pas se fatiguer à essayer | —. de faire tenir la pyramide tantôt sur la base, tantôt sur la pointe, tantôt sur l’arête, dans l’espérance de varier | les effets. | 4 Il me reste d’ailleurs à exposer ce que je pense de | - l’enseignement des lettres, complément nécessaire de | celui des sciences. C’est de l’étude des lettres surtout 0” que viendra la variété. Les études littéraires consiste- È ront essentiellement en deux langues — seulement je ne | | dis pas deux langues vivantes. Je dis : deux langues, | outre l’étude approfondie du français, et je laisse une liberté absolue à l’élève de résoudre pour son compte personnel, à ses risques et périls, ce qu’on a appelé la 15 7

« question du latin ». L’élève, loin de se borner à son bagage scientifique, doit, outre le français, étudier à fond deux langues : je l’exhorterai, avec une profonde conviction personnelle, à choisir sans hésiter pour une de ces langues le latin. On me dira : « N’y a-t-il pas dans ces exhortations un peu d’optimisme teinté d’un peu d’hypocrisie ? Vous n’ignorez pas que vos conseils n’y pourront pas grand chose et que généralement le latin sera délaissé. » Je réponds que je n’ai pas du tout cette crainte et que mon optimisme est à la fois très sincère et très robuste. Je suis persuadé que si les : professeurs savent faire comprendre à leurs élèves et leur intérêt propre et nos traditions, leur démontrer (les preuves sont palpables) que le meïlleur moyen de savoir le français est d’apprendre le latin, que le plus

  • court chemin pour aborder les langues vivantes c’est encore le latin, que le latin nous fait comprendre nos origines esthétiques et sociales, je suis convaincu, disje, que nous aurons encore, que nous aurons beaucoup d’étudiants en latin, que presque tous opteront pour une langue ancienne, dès qu’ils ne se sentiront plus condamnés au latin forcé. L’intérêt bien entendu y aidera : le latin est plus facile à apprendre que l’allemand ou l’anglais.

Quant au grec, c’est un sacrifice nécessaire. La raison? Pas d’autre que celle-ci, la capacité cérébrale a des bornes. On ne peut loger dans une tête, même bien faite, d’adolescent, et la science et l’érudition : il faut opter. L’art d’enseigner a cela de commun avec l’art d’écrire qu’il consiste à choisir et vit de perpétuels sacrifices. M. Fouillée, le grand interprète de Socrate et de Platon, qui connaît le « divin Platon » mieux qu’il

ne se connaissait lui-même, semble se résigner à aban- |

| donner le grec; je suis sûr qu’il ne le fait pas de gaîté

de cœur et sans déchirements.

Avouons-le franchement : il règne une sorte de phari-

saïsme qui consiste à feindre que nos élèves savent

| encore le grec; à prétendre que nous en apprenons

| assez pour que, même à si petite dose, à dose homéo-

pathique et infinitésimale, il produise les effets éduca-

tifs et esthétiques qu’on en attend.

Interrogez les candidats au baccalauréat de deuxième partie sur les auteurs grecs de leur programme : vous rougirez pour eux; tout est oublié. C’est un point fraternellement commun aux élèves de l’Université et des

l congrégations : après la rhétorique, plus de grec;

graecum est, non legitur!

Grâce à ce sacrifice du grec, nous pouvons être plus

| sévères, par compensation, sur les études latines. Quand les élèves l’auront choisi librement, ils travail-

; leront le latin avec plus de zèle et plus de fruit; les examinateurs pourront être plus exigeants. Si le baccalauréat existe encore, on ne sera plus réduit, dans les

| Facultés, à donner aux candidats des versions de la

force d’une quatrième d’autrefois, qui font encore se

| récrier, sur la difficulté de l’examen et la sévérité des jurys, les élèves et les parents.

Pour résumer, je dresse ce tableau, qui représente, par le nombre d’heures dévolues à chaque professeur, l’importance relative des enseignements et toute l’économie du lycée ou du collège de demain :

M. le Président. — Voulez-vous nous dire, en terminant, quelques mots du baccalauréat? Vous êtes à # Lyon dans une grande faculté, vous faites passer des ; examens; croyez-vous qu’il y ait utilité à toucher au M. Bertrand. — Si on touche au baccalauréat, comme on ne détruit que ce qu’on remplace, il faut le remplacer, et par quoi le remplacer, si ce n’est par les … examens de passage? Et ce n’est guère possible, parce + que les classes n’ont plus chacune sa caractéristique. Voilà par exemple la quatrième; qu’est-ce qui caracté- risait la quatrième au temps classique? Rollin dit : « Dans cette classe le professeur commence à dicter aux élèves des matières de vers latins. » Or on ne fait plus de vers latins, la caractéristique de cette classe a disparu. La caractéristique de la deuxième était la | narration latine; celle de la rhétorique, le discours M. le Président. — Vous êtes d’avis de maintenir le baccalauréat? M. Bertrand. — Je le regarde comme un furoncle ou un abcès qui dénotent un sang vicié. La source du mal étant constitutionnelle, les petits remèdes superficiels ne sont que des palliatifs insuffisants. J’en pense donc tout le mal possible et je désire autant qu’un autre l’opération qui l’extirpera. Je compare le baccalauréat à une course de bicy_ clettes ou d’automobiles de Lyon à Grenoble, par _ exemple, où iln’y aurait qu’un seul contrôle, à l’arrivée. S’il n’y a pas de contrôle sur la route, de distance en

distance, beaucoup de coureurs, j’allais dire de frau- | deurs,’ mettront tout simplement leur machine au | fourgon et monteront eux-mêmes en train express. Le | baccalauréat est mauvais « en soi », quels que soient

les programmes et le zèle des examinateurs, parce qu’il

n’est qu’un simple contrôle d’arrivée, qui ne contrôle

rien ou presque rien. Je voudrais des contrôles en cours

de route.

M. le Président. — Cela s’appelle les examens de

M. Bertrand. — Encore faut-il qu’il y ait au passage des postes, des stades, des points de repère nettement discernables. Si vous caractérisez la première année

; d’enseignement secondaire par ce mot précis : mathé- matiques, vous avez un moyen de contrôle; de même pour la deuxième année avec la physique.

M. le Président. — Vous gardez le baccalauréat jusqu’à ce que nous ayons accepté vos idées d’organisation ?

M. Bertrand. — C’est peut-être le maintenir jusqu’aux calendes grecques; j’espère pourtant le contraire; en attendant nous tâcherons d’atténuer quelques-uns de ses innombrables inconvénients sans espérer y parvenir. Il nous tient enfermés dans un

M. le Président. — Vous avez le temps, à Lyon, de faire passer les examens convenablement ?

M. Bertrand. — Le temps est mesuré; je ne dirai pas que le temps ne fait rien à l’affaire, mais que le

temps, même doublé ou triplé, ne changerait guère à la

nature de l’examen. Le moyen de faire passer un tel examen, superficiel et encyclopédique, n’existe pas. Il

sera toujours vain de prétendre, par un examen unique

et même doublé, contrôler loyalement huit longues

Le baccalauréat sera toujours un détestable « psychomètre » : il prend la mesure non des esprits, mais des mémoires; non de la force intellectuelle acquise, mais des connaissances emmagasinées. Il mesure des quantités plus qu’il n’est apte à apprécier des qualités.

| Je ne crois pas d’ailleurs que, si mauvais qu’il soit, le baccalauréat, bouc émissaire, mérite tout le mal qu’on en dit, toutes les malédictions dont on l’accable. Mauvais, il l’est surtout parce que les études secon- | daires dont il est la sanction sont elles-mêmes mauvaises | et j’ajoute qu’il est difficile de s’en passer actuellement | parce que le désarroi du système des classes ne laisse guère d’espoir d’organiser efficacement les examens de | M. le Président. — Enfin vous préféreriez l’examen de passage et provisoirement vous considérez le baccalauréat comme devant être gardé, quoique suffisant médiocrement à sa fonction?

M. Bertrand. — C’est la sanction très imparfaite d’un régime d’études très médiocre et l’on peut dire en ce sens qu’il est en parfait accord avec les études mêmes, qu’il leur est adéquat. Tant que nous n’aurons pas réformé les études, nous pourrons bouleverser,nous ne pourrons ni réformer sérieusement ni supprimer le

; Le principal avantage de mon plan, et je tiens à le faire ressortir, c’est que, notre enseignement secondaire ê étant réorganisé sur la base scientifique, ce serait É l’unité de vie et d’esprit, une réelle homogénéité intro- : duite enfin dans nos trois degrés d’enseignement. Plus de solution de continuité entre le primaire et le secon- | daire. L’enseignement secondaire est la pièce essen- { tielle du système, le pivot des deux autres degrés s d’enseignement. Je ne saurais trop répéter que je le j caractérise par ce seul mot : il est un enseignement théorique et ce caractère l’oppose nettement à l’ensei- É gnement primaire, qui est empirique, et à l’enseignement professionnel, qui est immédiatement utilitaire et è pratique. Actuellement, un élève de primaire qui veut entrer en secondaire est obligé, théoriquement du moins, de se remettre pour ainsi parler à la queue, de recommencer en sixième par les éléments du latin, tandis qu’une bonne organisation, je dis bonne au point de vue pédagogique et au point de vue démocratique, permettrait à un très bon élève de l’enseignement primaire de devenir d’emblée un bon élève de l’enseignement secondaire. C’est un point de très grande portée sociale; c’est le recrutement de l’élite sur une base de sélection exactement coextensive au suffrage universel.

Actuellement nous ne choisissons pas ce qu’on se plaît à nommer l’élite; ce sont les circonstances de fortune et de situation qui la désignent, ou plutôt elle se désigne elle-même. Si le fils d’une famille riche ou simplement aisée fait des études secondaires, ce ne sont pas les promesses de son intelligence, c’est simplement la situation de sa famille qui en décide. Je ne

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réclame pas contre ce « privilège », mais je voudrais à

Autrefois il y avait un baccalauréat très démocratique ; c’était le baccalauréat ès sciences ; si les études avaient été instituées comme elles le sont aujourd’hui, tel qui est arrivé aux plus hauts grades universitaires ne serait pas même bachelier. Je connais d’éminents professeurs qui ne sont entrés dans l’Université que par cette petite porte, aujourd’hui fermée.

Je ne demande pas le rétablissement du baccalauréat ès sciences ; ce que je demande, et j’y insiste, c’est une organisation qui permette à un bon élève de l’enseignement primaire d’entrer de plain-pied dans l’enseignement secondaire et de ne pas s’attarder nécessairement aux éléments du grec et du latin, regardés bien à tort comme la caractéristique de cet enseignement. C’est le bon côté de l’enseignement classique moderne; mais, calqué un peu servilement sur le classique ancien, il en a presque tous les défauts, et n’en a pas toutes les qualités : c’est son sosie. Et non seulement le primaire serait « raccordé » avec le secondaire, mais du même coup il me semble que la discordance criante, la disconvenance si souvent constatée de l’école et de la vie serait en grande partie atténuée. En somme, c’est avant tout de science, de connaissances positives que nous avons besoin. Si j’exige que ces connaissances aient un caractère nettement théorique, c’est d’abord en vue de la culture de l’esprit; c’est ensuite parce que la

| théorie est le meilleur guide de la pratique, l’utilita-

  • risme bien entendu.

Et tout à l’heure je n’ai pas complètement répondu à une objection très forte et qui reviendra sous toutes

les formes : à quatorze ans l’élève est-il apte à comprendre les mathématiques? Je n’introduis pas les mathématiques dans une seule année; le professeur de mathématiques enseigne en première année, mais il continue son enseignement jusqu’à la fin. Réciproquement le professeur de morale enseigne dès la première année ; il jette dès le début les bases de l’enseignement définitif de la dernière année.

  • Si les mathématiques éloignaient dès l’entrée quelques incapables, j’avoue que je n’en serais pas autrement

Il a paru un livre excellent de M. Laisant sur l’enseignement des mathématiques : l’auteur reconnaît que les mathématiques sont devenues encombrantes parce qu’elles ne sont pas enseignées philosophiquement. Nos livres élémentaires ne cessent de s’enfler et de s’enrichir d’inutilités. Quand un problème a été donné deux fois, dix fois, aux examens ou aux concours, il monte en grade; il est en passe, avec des protections, de devenir théorème, et immédiatement les faiseurs de manuels de l’insérer dans leurs livres, quelquefois revus et corrigés, toujours « considérablement augmentés ».

Les livres dont nous nous sommes servis en mathé- matiques sont des nains en comparaison des géants d’aujourd’hui. Il est urgent, si nous en croyons M. Laisant, de déblayer, de simplifier l’enseignement des mathématiques tout en le rendant plus fécond.

Je crois donc qu’à quatorze ans, muni d’un bon enseignement primaire, — ajoutez, si vous voulez, déjà complété par une année complémentaire d’enseignement primaire supérieur, — l’élève est apte à entrer dans le

cycle secondaire par la porte des mathématiques. Au surplus, il n’y a pas, disait Euler, de route royale en mathématiques; je ne puis changer l’ordre naturel des choses, la loi même de l’esprit ; je ne puis éviter de commencer par le commencement, par la science qui est l’initiation aux autres sciences. J’ajoute que cette nouvelle pédagogie n’est novatrice et révolutionnaire qu’en apparence. Je la justifierais, au besoin, par de hautes autorités. Je méprise la routine, mais je suis = respectueux envers les traditions. Je me réclamerais, sans paradoxe, de Bossuet, de Rollin, c’est-à-dire de ce que la tradition offre de plus fort et de meilleur.

Oui, Rollin, à la fin de sa vie, faisait spontanément, on l’a trop oublié, amende honorable aux études scientifiques. « S’il y avait eu de mon temps dans l’Université des professeurs de sciences aussi distingués que ceux qui y enseignent maintenant, dit-il en substance, j’aurais peut-être pris goût aux sciences autant que j’ai pris goût aux belles-lettres. » Et néophyte en cheveux blancs, « doyen des étudiants de France », comme se nommait Chevreul, il esquisse un abrégé d’astronomie, une physique élémentaire; ilraconte élégamment le système de Copernic comme si la langue scientifique (on l’a dit du français, qu’il écrivait moins volontiers que le latin) était « sa langue maternelle » ! Si Rollin vivait encore, je ne sais si j’arriverais à le convertir à ma pédagogie, mais je suis sûr qu’elle ne l’étonnerait ni ne le scandaliserait,.

Quant à Bossuet, il a presque complètement mis à exécution, pour l’éducation du Dauphin, le programme prétendu révolutionnaire que je propose. Et remarquez que tous nos enfants sont dauphins en France.

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Comment a-t-il mis la dernière main à cette éducation royale, qui réussit médiocrement, il est vrai, mais par la faute de l’élève, irrémédiablement médiocre, non par celle du précepteur ? Il écrivit deux livres élémentaires, qui sont l’un et l’autre des chefs-d’œuvre de notre langue : le Traité de la connaissance de Dieu et

de soi-même, qu’on ne lit plus guère depuis qu’on l’a

À rayé du programme du baccalauréat. C’est à beaucoup d’égards un traité philosophique de biologie. Bossuet, pour l’écrire, suivait lui-même assidûment les cours de l’anatomiste danois Sténon dont l’enseignement était renommé à Paris. Bossuet était au courant de toutes les découvertes anatomiques, de toute la science biologique de son temps. Il a composé, toujours pour couronner l’éducation du Dauphin, un livre plus célèbre et que tous ont lu : le Discours sur l’Histoire universelle, livre admiré par Auguste Comte avec le même enthousiasme qu’y pourrait mettre M. Brunetière lui-même. C’est, selon Comte, le premier en date et en éloquence

À des traités de sociologie, admirable ébauche, esquisse grandiose d’une science bien française et qui n’a plus guère qu’en France des détracteurs et des sceptiques

Donc Bossuet, le dernier des Pères de l’Église, déclare implicitement, par sa pratique d’éducateur plus encore que par ses paroles, que l’éducation complète, l’achè- vement d’une éducation solide, c’est d’une part la « biologie », d’autre part la « sociologie ». J’ai le droit de conclure qu’une commission parlementaire de l’enseignement qui ferait triompher ces idées renouerait le fil de nos plus grandes traditions, exécuterait l’œuvre de rénovation pédagogique que ni la Constituante ni

la Convention n’ont pu mener à bonne fin, faute d’une classification des sciences qui leur servit de base d’appui, classification qu’il était impossible d’édifier à f cette époque parce que plusieurs de nos sciences, et | non des moins importantes, la biologie, la sociologie, aux yeux des pédagogues timides, n’étaient pas encore entrées dans le corpus scientiarum, dans la « somme » scientifique de notre siècle, et, comme la chimie ellemême, n’étaient encore qu’à leur aurore. Sur ce point, Comte est un bien meilleur guide que Bacon. Sachons 1 nous servir, sans nous inféoder à aucune école, de la grande lumière qu’il a fait briller aux yeux des savants et des pédagogues.

M. le Président. — Avez-vous un autre point à

M. Bertrand. — Le chapitre des objections et des difficultés ; mais cela demande tout un livre, que j’écrirai, si je puis. (1) Ainsi la place que j’assigne aux sciences n’est nullement une place d’honneur, c’est la place naturelle ; loin de nous les ridicules questions de pré- séance ou scientifique ou littéraire.

M. le Président. — Nous sommes à un moment de l’enquête où nous sommes absolument obligés de

M. Bertrand. — Je n’ai apporté qu’une idée, une seule, mais que je crois essentielle. Je termine donc comme j’ai commencé : je pressens une grande révolu-

G) Voir les Études dans la Démocratie, Paris, Alcan.

tion pédagogique que je caractérise d’un mot, une révolution semblable à celle de Copernic en astronomie, de Kant en philosophie : les sciences placées systématiquement au centre des études, les lettres devenant leurs éclatants satellites. Qu’un seul lycée de ce type nouveau soit créé demain et je suis convaincu que cette expérimentation pédagogique, qui n’offre aucun danger, changera promptement la face de notre éducation

Au point de vue budgétaire, je tiens à faireremarquer , que les innovations que je propose ne consistent pas en des créations d’enseignements, mais dans une redistribution des matières enseignées ; elles n’exigent donc ni établissements nouveaux ni chaires vraiment nouvelles. Les charges de l’État ne s’en trouveraient point aggravées. Nous avons, Dieu merci, un corps de professeurs à la hauteur de toutes les tâches.

M. le Président. — Nous vous remercions, monsieur Bertrand, de votre déposition.

Le tableau des études réorganisées en un planintégral, c’est-à-dire la partie essentielle de cette déposition, paraîtra sans doute un peu obscur et énigmatique. J’emprunte donc, pour en mieux faire comprendre l’esprit et la portée, quelques pages explicatives d’une courte brochure, intitulée Le Lycée de quatre ans. Cette brochure fut écrite sous la forme d’un article de la

Revue Occidentale. Je devais bien ce témoignage de 3 à leur maître Auguste Comte le principe et les dispositifs

de la classification des sciences. Toutefois, je dois aussi

ce témoignage à la vérité impersonnelle que mon plan

de réformes n’est pas lié à la doctrine du positivisme :

de la classification de Comte j’entends bien me servir sans m’y asservir. Il se peut même qu’on lui substitue quelque jour une classification meilleure et ce jour-là Le premier devoir du pédagogue sera de se plier docilement aux exigences du progrès scientifique et philosophique. Pour ma part, je crois ce jour fort éloigné : l’avenir perfectionnera peut-être dans ses détails la classification positiviste, mais vraisemblablement il n’en changera pas les grandes lignes. J’ajoute qu’en écrivant

ce manifeste j’avais surtout en vue les Collèges communaux, qui étaient alors à la veille du renouvellement

de leurs traités avec l’État ; tout ce que j’y disais des Collèges demeure exact et vrai si on l’applique aux Écoles primaires supérieures qui sont précisément des Collèges, auxquels une aveugle obstination refuse de donner leur nom légitime.

J’ai quelque satisfaction à constater que cet article édité en brochure par M. le docteur Jabely ne passa pas inaperçu et ne resta pas sans influence. « Dans la théorie nouvelle de l’Enseignement court tel que j’ai essayé de le définir, et telle que je l’ai exposée devant la Commission de l’enseignement le 22 mars 1899, j’ai eu l’heureuse fortune de me rencontrer avec un maître de haute conviction et de haut mérite, M. Alexis Bertrand, correspondant de l’Institut, professeur de philosophie à l’Université de Lyon. Travaillant chacun de notre côté,

Alexis Bertrand l lui, sur des données philosophiques qui me manquent, et moi sur la simple considération des intérêts pratiques,

ï nous sommes arrivés à peu près aux mêmes conclusions. Qu’on lise sa brochure: Le Lycée de quatre ans, et surtout son livre: L’Enseignement intégral, et l’on verra que nos critiques et nos déductions se sont bien S souvent rencontrées. » Ainsi parle M. Gabriel Hanotaux dans son livre : Du choix d’une carrière. Si je n’ai pas hésité à transcrire ce passage, malgré quelques expressions trop flatteuses, c’est qu’il ne saurait être question ici de vanité personnelle ni de priorité de découverte; c’est que la rencontre de la théorie et de la pratique, de la spéculation et de l’action est plus qu’une rencontre de

4 hasard, c’est une preuve ou du moins une contre- épreuve éminemment propre à rassurer les indécis et à raffermir les convaincus.

« Les études sont trop longues, écrit M. Gabriel Hano- | taux. On reste beaucoup trop tard sur les bancs du Collège. Nous voyons passer, dans les rues, des hommes à lunettes, avec la barbe à travers le visage, qui vont au - Lycée habillés de pantalons trop courts et coiffés de képis trop étroits sur des cheveux trop longs. Ne riez

pas, ce sont des collégiens. Que de temps perdu, quel gaspillage de la courte vie humaine ! » Il considère comme un « malheur public » le préjugé scolaire qui, sans cesse grandissant, a retardé de plus en plus la fin des études, qui l’a portée de seize ans à dix-huit ans, qui, maintenant, la reporte jusqu’à vingt, c’est-à-dire jusqu’à l’époque du service militaire. « Et l’on parle de réformer la Chine ! » Il résume en deux mots la portée négative de son programme : « Allégez les programmes, abrégez les études » ; en deux mots également la partie

positive : « Tous les petits Français devraient passer à des degrés divers par cet enseignement primaire élargi et fortifié qui est le véritable enseignement secondaire », ce que, ajoute-t-il, « si je ne me trompe, les socialistes appellent l’éducation intégrale ; le mot ni la chose ne me font peur ». Comment ai-je eu le courage de délayer l’idée si fortement et si pittoresquement exprimée en ces quelques lignes: « L’État a intérêt à ne pas encombrer les hautes études du fläneur distingué et du malheureux béotien que la vanité paternelle retient de force dans la chiourme scolaire. C’est à lui d’intervenir. Il devrait être impitoyable pour les braves garçons qui se fichent de la Critique de la Raison pure comme un poisson d’une pomme, et surtout pour les cancres, les tardigrades, les fruits secs qui poursuivent indéfiniment l’illusoire gloriole du diplôme ». L’information érudite de l’historien corrobore la thèse de l’homme politique: « quand de grands cataclysmes sociaux, comme la Révolution française, ont amené soudain à la surface des adolescences qui, dans le cours ordinaire des choses, eussent végété au fond, en attendant leur tour, est-ce qu’elles se sont montrées inférieures à la rare faveur que leur avait faite la destinée? »

Et toutefois, M. Gabriel Hanotaux nous avertit qu’il n’a en vue que la classe bourgeoise, qu’il ne saurait être question que de « l’enseignement et surtout de la direction à donner à la jeune bourgeoisie française. Pourquoi, dira-t-on, ne s’occuper que de la bourgeoisie? La démocratie française est un tout. Pourquoi s’intéresser

| particulièrement au sort de l’une d’elles, — de celle que

la fortune a plutôt favorisée? A cette objection, fondée,

| je l’avoue, je ne puis faire qu’une réponse: je prends la

question telle qu’elle se pose ». A quoi je répondrai que ces adolescences dont il parlait tout à l’heure sont des adolescences plutôt démocratiques et prolétariennes que bourgeoises ; qu’au contraire les flâneurs distingués et les malheureux tardigrades qu’il stigmatisait plus haut sont retenus sur les bancs du collège par une vanité plutôt bourgeoise, et même nécessairement bourgeoise, puisqu’elle est coûteuse. Je pose donc la question tout autrement : je ne me contente pas d’envisager telle ou telle partie de la démocratie française, surtout la moins intéressante, parce qu’elle est la mieux pourvue, mais toute la démocratie et même, dans la démocratie, surtout le prolétariat, qui a le plus besoin qu’on le guide et qu’on l’aide. Mais je m’empresse d’ajouter que ces réserves faites, l’analogie des solutions n’en est que plus probante et convaincante. Le pénétrant critique, et je l’en remercie, n’a garde d’oublier de mitiger l’éloge par d’assez durs reproches : « La classification des études, telle que la propose M. Bertrand, présente un aspect scientifique un peu exclusif, et en tout cas rébarbatif. Mais c’est affaire de nomenclature. » Au fond, ajoute-t-il, nous sommes d’accord pour penser qu’un enseignement court, un lycée de quatre années serait substitué avantageusement à l’enseignement actuel. « Or, voilà ce qui importe. » Rébarbatif! c’est vrai; l’épithète n’est que juste et méritée. Mathématique, Physique, Biologie surtout et Sociologie « grands mots que Pradon croit | : des termes de Chimie ! » font que les académiciens, par délicatesse, et le vulgaire, par ignorance, froncent les sourcils en s’éloignant, vaguement inquiets. Je m’accuse donc d’avoir négligé, dans l’intérêt de la précision,

le grand art de la périphrase : je m’en accuse, dis-je, sans la moindre nuance de réticence ironique, car je sais que c’est un des vilains tours que nous jouent les études philosophiques. Parce que Comte est moins obscur que Kant, nous finissons par nous figurer qu’il est clair ; parce que tout le monde répète, à cette heure, le mot de sociologie, nous nous figurons que tout le monde le comprend.

C’est ma justification de revenir plusieurs fois sur les mêmes idées : la répétition est, de toutes les figures de rhétorique, la plus didactique et la plus pédagogique. Répétons ; expliquons ; revenons cent fois à la charge; quand on médite exactement ce que Comte veut dire, sa précision, d’abord rébarbative, finit par s’imposer à l’usage et l’on ne comprend bientôt plus comment on a pu lui préférer si longtemps les équivalents, les phrases, périphrases et paraphrases, c’est-à-dire les à peu près. Voici donc comment j’expliquais le tableau précédent :

La Bruyère disait : « Je rends au public ce qu’il m’a prêté. » Je puis dire de même qu’en soumettant aux lecteurs de la Reoue Occidentale mes conclusions sur la

_ réorganisation de nos lycées et de nos collèges, je rends

aux positivistes ce que je leur ai emprunté. Il est clair, en effet, que l’âme de la réforme que je propose, c’est la classification des sciences d’Auguste Comte. Comme L un autre, j’aurais pu dissimuler l’emprunt, nier la dette, ici démarquer, là modifier, plus loin intervertir;

| j’aurais pu faire venir d’Allemagne ou d’Angleterre,

| voire de Belgique, quelque contrefaçon de classification positiviste, c’est assez la mode. Je tiens à déclarer que par conviction scientifique, par respect

j pour Comte, et, j’ose ajouter, par respect de moi-même, CARE

je n’y ai pas songé un instant. Je ne me targue d’aucune 13 orthodoxie. Il est telle opinion de Comte à laquelle je ! ne me rallierais pas : par exemple, et pour le dire en ; passant, je serais désolé que l’État suivit son conseil À et supprimât le « budget métaphysique », c’est-à-dire le Î budget de l’Instruction publique. Cela me gênerait Fe ‘ beaucoup ! Mais pour l’essentiel, pour la classification À des sciences, qui est l’épine dorsale du système, je à me trouverais fort ridicule de proposer des amende- É: ments. Cela n’a pas réussi à ceux qui l’ont tenté, même b à Herbert Spencer. Si les grands pédagogues de la 1 Révolution l’avaient eue à leur disposition, au lieu de 1h ié la défectueuse classification de Bacon, plus ou moins ÿ. améliorée par d’Alembert, nous n’aurions pas à dé- Î plorer qu’un siècle après Condorcet tout soit à refaire | dans notre enseignement secondaire. Je commence donc 4 par déclarer que j’accepte la classification positiviste % comme un « dogme », et j’entends par là, bien entendu, 3 ce qu’entendent les positivistes, une « foi démontrée » 4 et toujours démontrable et vérifiable.

ù Ce principe posé, voici les conséquences que j’en | déduis. Notre enseignement secondaire gréco-latin a

  • été bon et ne vaut plus rien ; jadis, il s’adaptait exactement à un certain état de civilisation qui n’existe | plus ; il constitue actuellement ce que Lamartine appe- À lait « le plus ridicule quiproquo de civilisation », et Jules : Lemaître, un « anachronisme effronté ». Je cherche la à cause de l’affaiblissement des études et de la défor- ; mation du régime des classes, et je la trouve le plus aisément du monde : c’est l’invasion des sciences dans \ un système uniquement conçu pour l’enseignement des | langues anciennes et c’est aussi l’invasion de la démo- | 94

cratie dans une institution qui avait pour but principal F de former ce qu’on a très bien nommé « des hommes de É luxe ». Rien ne sert de déplorer cette double invasion 4 qui a tout emporté, tout ravagé : c’est un fait accompli. a Les sciences tiennent désormais trop de place dans la ‘ vie individuelle et dans la vie sociale, pour qu’on songe, Ê je ne dis pas à les exclure, chose impossible, mais simplement à les restreindre; on ne peut songer qu’à + les mieux enseigner et à ne plus nous les faire absorber | comme autrefois on prenait le quinquina, en mangeant beaucoup d’écorce et beaucoup de bois, parce qu’on ne savait pas encore en extraire le principe actif, la quinine. Semblablement, on se leurre en parlant de réserver les études secondaires à une « élite », à une « aristocratie »; ce serait rétablir le régime censitaire et donner une prime à la situation et à la fortune qui désigneraient cette élite et cette aristocratie. Je n’ai jamais pu comprendre le raisonnement de M. Jules Lemaître : il prouve que l’enseignement gréco-latin « abrutit », puis il conclut qu’il faut le réserver à une élite ! est-ce pour rétablir l’égalité ? C’est bien une révolution que je propose, mais une révolution qui n’a rien qui doive effrayer, puisqu’elle n’est que le dernier acte et le terme décisif d’une évolution depuis longtemps commencée et qui tend à son achèvement. C’est une révolution pédagogique analogue à celle de Copernic en astronomie, de Kant en philosophie. Avant Copernic, on faisait tourner le Soleil autour de la Terre, et il fallait imaginer orbes sur orbes, inventer épicycles sur épicycles, pour rendre compte des apparences, tout en se méprenant grossièrement sur les réalités. Replacez le Soleil au centre et faites

‘| graviter autour de lui la Terre et les planètes, tout s’é- ! claircit, tout devient intelligible et lumineux. SemblaL. blement, dans le système des études, on a placé au EI centre les lettres, surtout gréco-latines ; les sciences À - gravitent comme elles peuvent autour de ce centre. | Tout est confus et déséquilibré : cette confusion et cette ù déséquilibration n’étaient pas trop sensibles quand les F sciences, encore peu développées, n’apparaissaient que ] comme des quantités négligeables, des influences per- Ÿ turbatrices auxquelles on remédiait par des mesures ou \ plutôt par des expédients empiriques. De là, l’extrême Fi multiplicité de ces expédients (des orbes et des épi- Ÿ à cycles !) qui font ressembler notre enseignement se- à condaire, pendant ces cinquante dernières années, à ñ un perpétuel déménagement ou, si la comparaison n’est 4 pas assez noble, à un kaléidoscope, aux changements 4 à vue des décors d’un théâtre. Ce serait pourtant reve- À s nir à la vraie méthode que de se demander: qu’advienFt drait-il si nous placions les sciences au centre des 4 études comme à la place qui leur fut de tout temps F assignée par la nature des choses et qu’elles revendiquent plus impérieusement que jamais pour faire cesser Augmenterons-nous la part des sciences? Restrein- | drons-nous la part des lettres ? Il ne s’agit pas de cela;

il s’agit de remettre toutes choses à leur vraie place et

d’opérer une réforme méthodique qui mette fin au | scandale de tant de réformes empiriques qui se détruisent l’une l’autre. Ce serait proprement faire de l’ordre avec du désordre, réintroduire l’harmonie dans les è études et, au lieu de ce scepticisme qui nous tue, au lieu de ce système de contradictions pédagogiques qui

nous réduit à l’impuissance, ramener la foi et la confiance sans lesquelles maîtres et élèves ne peuvent rien. % C’est enfin procéder en pédagogie comme on procède À en science ; déduire d’une théorie les conséquences qu’elle renferme et la juger sur ces conséquences ; mêmes. Voyons ce qui résulterait de ce copernicisme

Tout d’abord, le grec et le latin cessant d’être le trait caractéristique de l’enseignement secondaire, cet enseignement deviendrait la suite naturelle de l’enseignement primaire, sans hiatus, sans solution de continuité. Un bon élève de l’enseignement primaire y entrerait de plain-pied, sans retour en arrière pour s’initier aux langues anciennes, sans initiation sacro-sainte, sans ce baptême du grec et du latin qui est censé laver la souillure originelle, la roture de l’esprit. La base de sélection des intelligences serait singulièrement étendue, au grand profit de l’État et des individus : l’élite ne serait plus désignée par les circonstances de situation et de fortune, mais se désignerait elle-même perpétuellement. La démocratie auraït vraiment conquis l’enseignement secondaire; ce serait la suppression définitive, je n’ose dire d’un privilège, mais tout au moins d’une prime et d’une avance à ceux qui sont déjà privilégiés. Et qu’on ne dise pas que cet enseignement secondaire ne serait en réalité qu’un enseignement primaire supérieur. Un mot essentiel le caractérise et le différencie profondément : il est théorique, tandis que l’enseignement primaire est empirique. Il se peut qu’on y enseigne les mêmes choses, mais on les y enseigne généralisées et systématisées : on ne se contente pas d’y introduire des vérités toutes faites en vue des applications immé-

k diates; avec la chose, on y enseigne la raison de la qd. chose, en vue, sans aucun doute, des applications, mais : l’esprit. Tout cela est compris dans ce mot : enseigne- Hi! « Point de régénération nationale sans une régéné- 1 ration morale; point de régénération morale sans une DE culture énergique, s’occupant à la fois de tout l’homme 1 - et de tout le peuple. » Cette parole du rénovateur, du 1 ; créateur de l’éducation nationale en Allemagne, Fichte, à est tout notre programme. (1) Tout le peuple! Qu’ils à sont aveugles ceux qui prennent ce mot pour une me4 nace, comme si les études théoriques, la culture intenHs sive des esprits n’était pas extrêmement laborieuse ; ëe comme si l’on allait se précipiter dans nos écoles, té s’écraser aux portes comme à l’entrée d’un théâtre cs national un jour de représentation gratuite. Entendez 34 donc : tous ceux qui auront le courage de se soumettre és à cette discipline intellectuelle, et ceux-là ne seront ne jamais trop nombreux; mais ils ne seront jamais non É. plus la majorité, car cette discipline est sévère et ne l’homme gagne le pain de l’intelligence, comme le pain he du corps, à la sueur de son front. Tout l’homme ! C’est 5 e vraiment l’essentiel. Nous avons trop souffert de l’in- % suffisance des études « dispersives ” de ces boursou- ! flures et de ces gibbosités des esprits qui sont le plus Ne clair résultat de nos études organisées en dépit de fl. Minerve ou de la raison. C’est pourquoi je tiens tant à fe ce mot d’ « intégral » que l’on affecte assez sottement je de confondre avec « encyclopédique », dont il est 4 (1) Voir l’Enseignement intégral, librairie Alcan, Paris.

presque l’opposé, car il implique qu’on enseignera Le A tout, et exclut conséquemment que l’on enseigne tout. 4 Coupez la série des sciences en haut ou en bas, mutilez N: l’arbre de la science, et je renonce tout de suite aux à humanités scientifiques : ce ne sont plus des huma- À nités ; la sève s’en échappe et elles perdent leur vertu éducative. Je ne voudrais pas encourager la création tératologique de monstres intellectuels. Comte dirait comme Platon, qu’il faut chercher la vérité « avec l’âme tout entière ». Et par parenthèse, je ne sais rien de plus platonicien que le plan d’éducation de Comte. On m’a accusé d’un rapprochement forcé; un rapprochement forcé, c’est souvent celui dont on ne s’est pas avisé soimême. Je le maintiens, l’éducation positiviste est une On s’effraye parfois de ces grands mots de Biologie et de Sociologie. C’est encore la faute du grec et du latin. Dans les auditoires populaires et même devant la Commission parlementaire de l’Enseignement, j’ai remarqué qu’ils ne sont accueillis qu’avec quelque pré- vention et défaveur. J’estime pourtant qu’il faut les conserver, sauf à les expliquer souvent et à les remplacer quelquefois par des équivalents qui ont toujours l’inconvénient de n’être que paraphrases et périphrases. Et prenant, pour ainsi dire, le taureau par les cornes, je déclare qu’en introduisant la Biologie et la Sociologie dans l’enseignement secondaire : premièrement, je n’innove pas autant qu’on le croit; deuxièmement, je ne me sépare de la routine que pour me rattacher à nos plus hautes traditions. La Biologie n’est-elle pas enseignée sous le nom d’histoire naturelle et de physiologie dans nos lycées ? Mettez bout à bout et reliez É

| par une idée dominante d’unité l’histoire des institu- : tions, la morale sociale, les éléments d’économie polib tique, toutes études qui figurent déjà dans nos pro- : grammes, n’aurez-vous pas toute la matière de la Sociologie qui convient à l’enseignement secondaire ? 4 C’est donc des mots, des mots seulement que nous j avons peur. Nous refusons, même embourbés, de sortir k de l’ornière de la routine. Nous ne comprenons pas que | ce serait précisément revenir à nos vraies traditions. ’ Combien de fois n’ai-je pas répété, guidé encore dans cette interprétation par Auguste Comte, que pour ÿ achever l’éducation du Dauphin (et tous nos fils ne sont-ils pas dauphins de France ?) Bossuet avait écrit | deux traités, deux chefs-d’œuvre, dont l’un est un cours de biologie, et l’autre un cours de sociologie ? Ÿ La connaissance de soi-même, corps et âme; la connaissance de l’humanité dans ses lois de développement, voilà, selon Bossuet, le complément, l’achèvement de toute éducation libérale : ses livres sont là, qu’on | les relise; que l’on consulte en outre, sur le Discours sur l’Histoire universelle, la 42° leçon du Cours de philosophie positive, et l’on verra si nous invoquons Bossuet pour le besoin de la cause. On le sait : il serait & contraire à l’esprit même du Positivisme de renier nos traditions. N’est-il pas douloureux de penser qu’en dehors de l’Université, de solides esprits, loin de s’effrayer de ces prétendues nouveautés, nous donnent l’exemple et s’y rallient avant nous? Je suis extrêmement frappé de trouver dans les Sources du père Gratry un plan d’éducation qui semble calqué mot pour mot sur le plan d’Auguste Comte : même hiérarchie de sciences et d’études, qu’il couronne, il est vrai, par la

théologie; mais dont le ciment, ou plutôt la sève et le | sang, est la Morale, à qui seule appartient selon Comte | (et c’est la grande pensée qui le met dans la famille de 4 Kant et dans le grand concert de la pensée contemporaine), « la présidence philosophique », ou, comme il | dit encore, « l’universelle domination ». Je réserve le père Gratry pour les polémiques futures, mais quelle meilleure preuve de ce que j’avançais : la révolution pédagogique n’est qu’une évolution qui s’achève; j’ajoute : qui s’achèvera contre ou par l’Université. L’Université ne vaincra dans sa lutte contre ceux qui se nomment eux-mêmes « les rivaux de l’État » qu’en prenant résolument l’initiative de la grande réforme. Les tergiversations indéfiniment prolongées nous tueraient. Cette initiative serait cent fois plus redoutable à ses rivaux que le « monopole » qu’elle ne réclame pas, que les remaniements puérils du « baccalauréat », qui ressemblent trop aux mouvements du malade, cherchant incessamment, sans la trouver, la position qui calme la souffrance. Et la position décisive dans la bataille qui se livre, c’est, à mon avis, le Collège, dont personne ne parle, le Collège communal dont les traités avec l’État sont à la veille d’être renouvelés. Par leur nombre, par le prix relativement peu élevé, trop élevé encore, des études, les Collèges une fois réorganisés seraient des remparts assurés contre les deux fléaux qui nous assiègent : la concurrence cléricale et linternat. Au lieu d’en transformer inutilement un grand nombre en lycées onéreux, que ne les a-t-on multipliés en transformant au contraire en collèges les qui donnent un enseignement presque secondaire, quoiI0I VI. À

4 que actuellement mutilé et déguisé? Mettez donc un À collège à la portée de toute famille où naît cette espé- QC rance, un enfant; n’essayez pas, craignez au contraire ù d’y attirer beaucoup d”internes et encouragez le sy- | L stème tutorial : pension chez les professeurs, pension 1} dans les familles des petites villes. Voilà le salut; mais % le système est trop simple pour séduire et se faire | Je remercie M. le docteur Jabely de m’avoir suggéré È cette excellente désignation : le Lycée ou le Collège de, È quatre ans. Abréger les études secondaires est une né- Ÿ cessité du temps présent. La division triennale (sciences ü logico-sociologiques) s’adapterait mieux, je le sais, à la classification positiviste, mais j’ai consulté avant : tout ma vieille expérience de professeur de lycées 4 et de collèges. Quatre années n’ont paru nécessaires j et suflisantes. Je me rallie d’autant plus volontiers à ÿ cette dénomination, que celle que j’employais, le Lycée À de demain, pourrait bien, — la lecture de l’enquête me ; donne cette impression, — être entachée d’optimisme | prématuré. J’ai peur que nous n’ayons encore cette fois } que la menue monnaie, et, si jose dire, les douzièmes provisoires de la réforme : c’est « après-demain » qu’il | faudrait écrire. Au seul point de vue théorique, deux puissants et tenaces préjugés sont à vaincre. Voici le premier : on ne comprend pas le principe positiviste de | la spécificité des sciences; on s’obstine à déclarer | qu’aux yeux de Comte, tout le savoir humain se ramène | en dernière analyse aux mathématiques, et que la philosophie, selon le mot très injuste, mais excusable à j cette date, de Guizot, est un « matérialisme mathéma102

ticien »; interprétation absolument fausse que la plu- ; part de nos historiens de la philosophie répètent encore À à la file. Et voici le second : on soutient, sur le témoi- | gnage de Stuart Mill, que le Positivisme est la négation | de la psychologie; grave reproche, car sans psycho- : logie comment fonder la morale? Pour ma part, disciple très convaincu de Maine de Biran, le psychologue par excellence, j’ose soutenir et je me fais fort de prouver que Comte est un psychologue méconnu, que personne dans ce siècle, pas même M. Th. Ribot, n’a eu plus claire conscience de la véritable méthode psychologique. Psychologie purement objective, j’en conviens, mais très riche et très informée, qu’il est permis de compléter, mais qu’il est singulièrement injuste de méconnaître. Beaucoup d’autres explications préliminaires seraient nécessaires. Je fais appel à la pénétration du lecteur en l’avertissant seulement que les dixhuit articles de la constitution du Lycée supposent dixhuit chapitres explicatifs, c’est-à-dire un volume entier (1) destiné à éclaircir les difficultés et à écarter les objections.

I. L’enseignement secondaire, lycée ou collège, ramené à son type rationnel et fondamental, est essentiellement l’étude théorique des sciences envisagées dans leur filiation et leur interdépendance, en vue de la culture générale de l’esprit individuel et des utilités

IT. Il n’y a qu’un seul enseignement secondaire. L’opposition du classique et du moderne est une division de

@) Voir les Etudes dans la Démocratie, librairie Alcan, Paris.

Ù l’esprit contre lui-même; une plus exacte notion du savoir fait cesser cette dualité et ramène dans les études secondaires l’unité de vie et d’esprit. Il est contraire à une bonne pédagogie et à l’intérêt social de chercher la diversité et la variété dans l’essentiel; elles naissent spontanément du libre choix des élèves dans certaines parties déterminées des études littéraires. | Ainsi, deux langues, outre le français, devront être | étudiées; mais il y aura égalité théorique parfaite entre | ceux qui opteront pour deux langues vivantes et ceux | qui préféreront étudier le latin plus une langue moderne. | IIL. La répartition actuelle des classes est entièrement abolie. Il n’y aura plus aucune des classes qui s’échelonnent actuellement : pour le classique, de la sixième à la philosophie; pour le moderne, de la sixième , à la première. Cette abolition de divisions surannées qui n’offrent aucun des caractères d’une bonne classification se justifie pour les raisons suivantes : elles ne répondent nullement à la série hiérarchique des sciences et : datent d’une époque où cette série était elle-même encore incomplète et mal définie; elles sont arbitraires dans leur principe, confuses dans les applications, semblables à un tableau détérioré qui a subi des repeints et des retouches, et où ni l’œil ni l’esprit ne reconnaissent le dessin et le coloris primitif; elles rendent presque impossibles, par l’absence de caractères distinctifs assignés à chaque année des études, de sérieux examens de passage d’une classe à l’autre, et c’est ce qui explique le maintien obstiné de l’examen factice et fictif du baccalauréat, en dépit de l’avis contraire des meilleurs esprits.

IV. Les études secondaires nouvelles sont réparties en quatre années d’enseignement : première année, Mathé- matiques ; deuxième année, Physique; troisième année, Biologie ; quatrième année, Sociologie. Il faut entendre chacune de ces désignations dans sa véritable extension ; aux mathématiques, par exemple, il faut joindre l’astronomie ; à la physique, la chimie; à la sociologie, la morale. Par une révolution qui ne fait qu’achever une évolution depuis longtemps commencée, mais dont le sens n’a jamais été bien compris, les sciences sont ainsi placées résolument au centre de l’enseignement, et toutes les autres études du système gravitent autour de ce centre : elles deviennent l’élément régulateur et pondérateur, et permettent, par leur situation nouvelle, de donner à toute la série graduée des études un caractère net et constant de distinction et de progression.

V. Nul n’est admis aux études secondaires qu’après de solides études primaires; les études théoriques supposent, en effet, des connaissances empiriques du même ordre qui sont proprement l’objet de l’enseignement primaire, complété, s’il est nécessaire, par une ou deux rieur. L’examen d’admission est subi devant un jury composé des professeurs du lycée ou du collège. Le candidat doit prouver par cet examén qu’il possède la netteté et la sagacité d’esprit nécessaires pour entreprendre les études théoriques. Pas d’autre programme que celui de lécole primaire : notions pratiques ou empiriques sur les éléments des sciences, habitude des opérations de l’arithmétique et des problèmes élémentaires, connaissance pratique du français et premiers

1e rudiments (mais cette dernière condition n’est pas absoD lument obligatoire) d’une langue étrangère.

À physique, de biologie, de sociologie, devenant resil pectivement pour chaque année d’enseignement les pro- ‘@ ÿ fesseurs principaux des classes successives, il est 10 d’autant plus important que leur enseignement soit 14 coordonné rigoureusement en vue du but à atteindre, ja en d’autres termes, qu’il fasse un tout vivant où les par- ‘M ties ne se conçoivent nettement qu’en vue du tout dont À ‘à elles sont non des fragments isolés, mais des éléments Là intégrants. Ce résultat sera obtenu par l’idée constam4 ment présente et le respect scrupuleux de la double loi fr: qui gouverne tout le savoir humain et doit régir toutes | L les études : loi de la série ou de la filiation; loi de con- À nexion ou d’interdépendance des sciences.

+: VII. La première loi, qui est le principe même de la : AN classification des sciences et de la répartition des | classes,a pour conséquence deux corollaires qui la comj: plètent. — 1° Dans un bon enseignement, chaque vérité ou i4 groupe de vérités essentielles doit être, non pas laissé | ) dans l’abstrait et comme suspendu entre ciel et terre, ï mais rapporté à son moment évolutif,à son milieu social, ï à son ordre chronologique et à son inventeur ou inih. tiateur. Les sciences deviennent enfin des humanités. (é On inculque ainsi à l’élève, avec l’idée de dévelop1h pement ou de progression scientifique, le sentiment de is la solidarité humaine et la piété du passé. La pensée a habituelle des fondateurs de la science, invisible, mais 4! présente à son enseignement, lui confère un surcroît de

vie et de vertu éducative. — 2 La science allant tou- 5 4 velles, il faut que chaque professeur comprenne que 4 l’art d’enseigner, comme l’art d’écrire, vit de perpétuels Ke: sacrifices, que l’élève et surtout le maître se garde de % confondre un enseignement intégral avec un ensei- ke. gnement encyclopédique. Il faut choisir, dans chaque # science, les théories essentielles, dans chaque théorie, À les grandes idées directrices. On étudie et on apprend ; pour savoir, cela est évident; mais l’élève aura singu- à lièrement profité, s’il a compris que, sur beaucoup de points, il n’a fait qu’apprendre à bien apprendre. VIII. Le principe de l’interdépendance ou de la connexion des sciences comporte également deux corollaires.— 1° Il faut que, des mathématiques à la morale et de la morale aux mathématiques, professeurs et élèves sentent constamment que les sciences se tiennent et se soutiennent comme les pierres d’une voûte ou les tissus d’un organisme vivant. La notion qui rend compte de ces anastomoses, de cette circulation du savoir, analogue à la circulation du sang, est la notion de sciences appliquées. Il ne s’agit nullement des applications pratiques et professionnelles des sciences, mais de cette loi à la fois scientifique et pédagogique que les mathé- matiques, par exemple, ont leurs applications dans les théories de la physique et qu’il en est ainsi de toutes les sciences en remontant l’échelle jusqu’à la morale. Réciproquement, la sociologie et la morale nous découvrent seules le but ultime et la cause finale de toutes les à autres études. Il y à partout pénétration et action réciproque. L’isolement pour chaque science serait mortel ;

à une science isolée, en dehors de son utilité pratique, ne F vaut pas une heure de peine. C’est le sentiment confus 4 de cette vérité qui a donné cours et crédit, à toutes les ; époques, aux déclamations sur les banqueroutes de la science. La science est une comme l’esprit est un. — Li 2° Il en résulte que la succession, qui est la loi, n’exclut : pas la simultanéité, mais la postule. L’enseignement 4 des mathématiques n’est pas achevé en première année : il se continue pendant les trois années qui suivent. Soit % qu’il rattache son enseignement aux questions posées : parla physique, la biologie, la sociologie, soit qu’il se” 6 souvienne simplement que le temps n’ébargne pas ce qu’on fait sans lui et que la science qui ne s’accroît plus s’oublie, le professeur de mathématiques doit considérer sa science propre comme la base d’appui, ou, si l’on veut, comme l’accompagnement harmonique de toutes $ ; les études. Semblablement, la sociologie etla morale ne seront pas exclusivement enseignées pendant l’année 4 qui leur est particulièrement consacrée et qui est la | dernière des études. Outre la nécessité d’une étude con- | stante de la morale pratique, le professeur de sociologie se souviendra que les données de la psychologie et de l’esthétique sont comme la matière première de la morale théorique : il faut que de longue main il prépare et façonne ces matériaux. IX. Les humanités, et il faut conserver cette excellente désignation des études secondaires, sont à la fois scientifiques et littéraires. Les lettres, par rapport aux sciences, ne seront donc pas considérées comme un simple complément: elles sont élément intégrant et inséparable des études et n’en peuvent pas plus être

éliminées que la forme extérieure du corps ne peut se : séparer de son organisation interne. Entre les études | ” scientifiques placées au centre du système, mais qu’il À est illogique de considérer comme constituant tout le À système des études, et les lettres qui sont l’autre face, 4 la plus visible, des humanités, il faut instituer non une ; ridicule rivalité, mais un parallélisme, une coïncidence qui ne se démentent à aucun moment des études.

X. Les langues et les littératures considérées sous ce triple point de vue,conditions de culture et de sociabi- ; lité, instruments des relations internationales, véhicules des sciences, seront le fond des études littéraires. Outre la connaissance approfondie de la langue et de la littérature françaises, l’élève sera tenu d’apprendre soit une langue moderne et le latin.

XI. Chaque élève résoudra individuellement et à ses risques et périls la question du latin. Les études secondaires ont théoriquement la même valeur, que l’élève ait choisi le latin ou qu’il lui ait préféré une seconde

XII. Que le latin ne soit nullement délaissé, qu’il soit au contraire mieux étudié, étant choisi librement, nous en avons les multiples garanties suivantes : nos traditions françaises, qui seront d’autant plus vivaces qu’elles sont fondées en raison ; la conviction, certitude pour les professeurs qui deviendra persuasion pour les familles, que le latin est la clef non seulement du fran- çais, mais de presque toutes les langues modernes,

| dont il abrège et féconde l’étude; le désir soigneu-

: sement entretenu d’étendre l’horizon de l’esprit en ê lui ouvrant la perspective du passé, d’un passé d’où 5 viennent par filiation et par imitation la plupart de nos 4 institutions, alors qu’en se bornant aux langues mo4 dernes, la culture de l’esprit, pourrait-on dire, s’ouvre fi: bien l’espace, mais se ferme le temps, et se prive non F seulement d’une grande littérature mère de la nôtre, À esthétiquement admirable, mais d’une infinité de points 3 de comparaison qui font mieux comprendre toutes les 5) langues et toutes les littératures européennes; enfin, Û l’intérêt bien entendu, car non seulement le latin fait Ki ‘ faire à qui doit étudier les langues modernes une b; partie du chemin, mais c’est une étude plus facile que ke: celle de la plupart des langues modernes, surtout si

on simplifie les méthodes en supprimant, pour revenir

‘4 aux procédés de nos pères, les grammaires prétendues : savantes qui en hérissent l’abord, et si l’on se souvient a+ qu’on ne sait une langue vivante que quand on est $ capable d’écrire et de parler en cette langue, tâche î difficile, tandis qu’on sait assez une langue morte ; quand on est capable de comprendre et de goûter ses

XIII. Pour appuyer d’un trait décisif ce caractère

3 de l’Université qui demeuré le Conservatoire du latin; pour marquer fortement que l’Université n’entend pas l renoncer pour elle-même à ses propres traditions, nul ñ ne sera nommé professeur titulaire, même dans l’ordre ; des sciences, s’il ne possède une connaissance au moins élémentaire du latin. Il est puéril d’objecter qu’on n’a : pas besoin de savoir ce qu’on n’est pas obligé d’en-

seigner soi-même : le professeur qui ne sait que ce qu’il - “ enseigne n’est qu’un médiocre professeur. Admettre qu’on puisse enseigner le français ou les langues vi- À vantes, la sociologie ou l’histoire sans aucune connaïs- Û sance du latin, serait presque aussi peu logique que d’admettre qu’on puisse enseigner la physique sans connaître les mathématiques. Le même professeur sera toujours chargé simultanément du français et du latin; sé il y aura donc un professeur de français et de latin pour les deux premières années et un second professeur pour les deux dernières.

XIV. L’histoire et la géographie, dégagées comme les autres sciences des détails encombrants, seront enseignées comme études préparatoires à l’enseignement sociologique pendant les quatre années des cours secondaires. On peut concevoir de la manière suivante leur adaptation aux autres enseignements. En première année, description générale de la terre et histoire de la découverte progressive de ses diverses régions, études géologie; en deuxième année, géographie physique et politique de l’Europe ancienne et moderne et histoire des peuples anciens, Orient, Athènes et Rome; en troisième année, géographie et histoire détaillées de la France; en quatrième année, où le professeur de géographie et d’histoire collabore directement à l’enseignement de la sociologie, géographie économique et histoire du commerce et de l’industrie. Ces indications sommaires n’ont d’autre portée que de signifier clai-

rement que l’enseignement de l’histoire et de la géographie doit être synthétique et scientifique.

XV. Pendant toute la durée des études secondaires,

le dessin et la musique sont des enseignements non

pas facultatifs, mais obligatoires.

À XVI. Tous les baccalauréats sont et demeurent

| supprimés. Le nom même du baccalauréat, si on tient à

le conserver, servirait à désigner l’examen qui sera la

; sanction de la première année d’études dans les Universités. Le contrôle des études secondaires, pendant

É leur durée, et leur sanction à leur achèvement, consiste en trois examens de passage d’une classe à l’autre,

complétés par l’examen final de la quatrième année.

3 Tous ces examens sont subis devant les professeurs

mêmes de l’établissement, à condition qu’ils soient

Ë agrégés ou pourvus d’une délégation spéciale, présidés par un professeur d’Université agrégé et docteur. Le

président, pour bien marquer que l’examen, dont le

: principal élément consiste dans les notes obtenues pendant l’année, est entre les mains des professeurs, n’a que voix délibérative, et son rôle consiste surtout à maintenir, grâce à un rapport d’ensemble, un certain

j niveau commun à tous les établissements.

XVII. Les modifications qu’il y aura lieu d’introduire dans les concours d’agrégation et les examens de licence s’inspireront des considérations suivantes : 1° Les licences sont trop morcelées et divisées, et il

é n’est pas bon qu’une spécialisation hâtive soit, comme aujourd’hui, encouragée par cet examen; licence voulait dire permission d’enseigner; ce nom semble signifier aujourd’hui, pour la licence de philosophie, permission d’ignorer l’histoire ; pour la licence d’histoire,

112 1

permission d’ignorer la philosophie ; pour la licence littéraire, permission d’ignorer à la fois l’histoire et la philosophie, etc. ; 2° Les diverses agrégations prendront un caractère plus strictement professionnel. Elles doivent sans doute prouver qu’on sait, mais elles doivent témoigner surtout qu’on sait enseigner; c’est la raison d’être de l’agrégation; cette raison d’être n’est pas niée ni complètement oubliée, mais dans diverses agrégations il n’en est pas, au grand détriment de l’enseignement, tenu un compte suffisant.

XVIII. Normalement, un lycée ou un collège comporte donc neuf professeurs, sans compter l’enseignement du dessin et de la musique, et sans tenir compte des classes préparatoires qui ont un caractère primaire et des classes de préparation aux grandes Écoles, qui sont en dehors du cycle des études secondaires.

te ne l’Enseignement. (XXII° congrès national, tenu à Lyon.

L’organisation rationnelle des Universités

pourrait être le titre de cette brève étude de l’enseignement supérieur municipal que le nouveau maire de Lyon, M. le docteur V. Augagneur, a organisé dès le lendemain de son élection. C’est une Université populaire officielle, d’enseignement intégral, très distincte de toutes celles qui se sont fondées un peu partout et qui cherchent leur voie en tâtonnant. Je suis convaincu qu’elles auraient beaucoup à apprendre et beaucoup à prendre de notre organisation lyonnaise. Je la propose non pas à l’admiration, ce serait peu modeste, mais aux méditations de tous ceux qui ont à cœur de créer des foyers d’émancipation intellectuelle et de haute culture populaire. Quelles que doivent être, dans l’avenir, ses destinées, et l’on ne saurait être trop optimiste dans les prévisions, puisque, depuis quatre ans, son succès, ses services et sa popularité n’ont fait que s’accroître, je

(1) Communication au congrès de la Ligue française de l’Enseignement. (XXII: congrès national, tenu à Lyon du 25 au 28 septembre 1902)

Li resterai toujours personnellement reconnaissant au 1 maire de Lyon, dont le suffrage universel vient de

  • renouveler le mandat, et à la municipalité lyonnaise, de es m’avoir procuré la rare satisfaction de voir mon rêve ill réalisé, mon « utopie » implantée en pleine et vivante 114 ÿ réalité. J’ai la conviction que si la centralisation ne fl # soustrayait pas totalement notre Lycée, partiellement il nos Écoles primaires supérieures à la juridiction munira ‘ cipale, une réforme analogue les aurait déjà mis en ‘4 harmonie avec les données certaines de la science 1 Û moderne et les légitimes revendications de la démo- ,

L : De ce paradoxe, un enseignement à la fois supérieur ‘4 et populaire, en prenant ces deux mots dans la plénitude de leur sens et de leur force, il a fallu bien des essais ï 4 et des tentatives pour faire une vérité. Le nouvel orga- À és nisme n’est rien moins qu’une génération spontanée : FR c’est, pourrait-on dire, le produit sélectionné et fixé Le d’une lente incubation et de nombreuses ébauches 4 préalables. Un bref historique est nécessaire. LR A une époque déjà lointaine, il y a plus de quarante \ 1 ans, furent institués à Lyon les « Cours municipaux de di la Faculté des lettres ». C’étaient des cours publics du 1° soir assez semblables, soit par les sujets traités, soit qi par le mode d’exposition plus oratoire que scientifique, : 50 aux cours publics des anciennes Facultés des lettres.

  1. Tel de ces cours a laissé de vivaces souvenirs chez les L auditeurs, par exemple le cours de géographie de

Berlioux ; tel autre s’est survécu, condensé dans un (2 livre de valeur, Nos devoirs et nos droits, de Ferraz. Le ts talent des professeurs faisait presque oublier le défaut 4 d’organisation et d’idée directrice. A vrai dire, c’était ion bien moins à un auditoire populaire qu’ils s’adressaient - qu’à un public un peu bourgeois d’amateurs du bien L dire et de l’éloquence académique. On n’y dédaignait 2% ni les grands effets, ni les fleurs de rhétorique. On pou- 08 vait trouver qu’un professeur avait le tort d’être trop k: éloquent, qu’un autre faisait de l’esprit à jet continu, - ‘4 mais c’étaient de beaux défauts qui suscitaient plus 72 d’admiration que de sévérité. Si les cours disparurent, ” ce ne fut nullement pour ce motif, qui en assurait plutôt Le | le succès et l’éclat. #3 4

C’est que, vers la même époque, les cours de Faculté 4 se transformaient. On y voulait moins d’éloquence et & ; plus de doctrine. Les professeurs, dont le nombre avait % plus que doublé par la création de nouvelles chaires et his de maîtrises de conférences, firent désormais leurs cours, É non pour le grand public, mais pour leurs étudiants. si C’était une raison, pour les nouveaux professeurs et 42 5 pour les maîtres de conférence, de désirer d’autant plus 41e d’entrer en relation avec le grand public au moyen des à cours municipaux. Ceux-ci étant occupés et, pour ainsi i à dire, accaparés, que fit-on ? On les démembra en confé- me: je rences : chacun en eut sa part. La faveur particulière & des Lyonnais pour la géographie préserva cet unique 4 H cours du démembrement. C’était évidemment un progrès 4 à rebours : si les cours n’étaient point méthodiquement “13 organisés, puisque chaque professeur choisissait son de sujet au gré de ses préférences, selon son goût particu- 1% lier et ses études personnelles, du moins c’étaient des Le

: cours, une suite de leçons se rapportant à un même £ sujet. Que dire des conférences et de leur bigarrure invraisemblable ? Je me souviens d’une semaine ainsi | constituée : Rodogune, tragédie; la Tunisie ; André Chénier ; l’Intelligence des bétes; le Roman russe; la Chanson de Roland. Le hasard régnait et gouvernait. | . Le hasard est un grand maître, mais il faut avouer qu’il | manque un peu de méthode. Ce fut l’avis du public, en ; dépit du talent des conférenciers. Tant d’éclectisme, une variété si ondoyante et si | À diverse finit par le lasser. Ajoutez que Lyon ne man- ” | quait pas d’autres conférenciers; que la variété s’en trouvait accrue d’autant et qu’un conseil municipal, soucieux de ménager les deniers publics, devait fatale- : ment se demander s’il était bien nécessaire de subventionner spécialement soixante ou quatre-vingts confé- rences privilégiées. On en décréta l’économie et il n’y ; eut pas d’émeute dans la ville. Seul témoin d’un passé Ù qui n’avait pas été sans gloire, le cours de géographie | fut maintenu. | Toutefois le besoin d’un enseignement supérieur du ! peuple demeurait très vivace dans l’esprit des Lyonnais, et d’autant plus indestructible que beaucoup se ; TSNE souvenaient des anciens cours et les regrettaient. Il y avait de temps en temps des réclamations et des pétitions. Voici comment ils devaient renaître de leurs cendres, plus ou moins transformés et transfigurés :

  • visitant Lyon en 1892 comme ministre de l’Instruction publique, M. Léon Bourgeois parla d’un cours de sociologie à M. l’adjoint Lavigne, délégué à l’instruction publique, et ce cours fut fondé l’année même; ce fut le centre de gravité de l’organisation nouvelle. La substi120 x $

tution de la traction mécanique à la traction animale et ; l’établissement de nombreuses usines électriques décida l’adjoint Clavel, un ferme défenseur des cours, quoique conférencier, comme professeur à la Faculté des let- c tres, à créer un cours d’électricité appliquée. Le succès de ce cours fut significatif, car il démontra que la science, aussi bien que la littérature ou l’histoire, pouvait intéresser et retenir le grand public. Il y eut ‘ bientôt autant de cours que de jours dans la semaine, en exceptant toutefois le samedi, réservé aux confé- rences isolées, qui se survécurent ainsi partiellement. Voilà donc les cours rétablis : d’idée maîtresse et directrice, pas la moindre trace: il restait à faire de l’ordre avec ce désordre, à prononcer sur ce chaos un énergique et efficace : « Que la lumière soit ! »

Il fallait avoir une bonne fois la claire vision du but à atteindre; les moyens s’offriraient d’eux-mêmes et par surcroît. Quelle fin doit donc se proposer un enseignement populaire supérieur, non point créé artificiellement, pour faire quelque chose, parce que c’est la mode, parce qu’il en existe ailleurs, mais réellement adapté à une grande ville qui le réclame et à qui on la solennellement promis ? D’amuser un public d’amateurs et de dilettantes, comme le théâtre? D”endoctriner, comme le club, ou de convertir, comme le sermon ? De vulgariser les connaissances utiles aux arts et métiers, comme l’enseignement professionnel? Dans ces trois

! alternatives, il est bien inutile de se donner l’air d’in5 nover, on n’aboutira sûrement qu’au double emploi et À à la superfétation. ÿ Mais au peuple, tel que nous l’ont fait l’enseignement obligatoire et les œuvres complémentaires de l’école, il y a plus et mieux à offrir : on lui doit faire cet honneur { ou plutôt rendre cette justice qu’il est digne dela science | sans épithète, de la science dans toute sa vérité et toute sa beauté. Si c’est une illusion d’optique sociale, si | l’ampleur et la majesté de la science moderne effraye à le peuple ou le rebute, il saura bien nous le dire; ilne | nous suivra pas et nos chaires nouvelles connaîtront | l’horreur du vide. Osons d’abord et tentons l’expé- rience. Quand on veut alimenter d’eau potable une | grande ville, comment s’y prend-on ? On élève d’abord | la source; on bâtit le plus haut possible un vaste ré- | servoir d’où l’eau puisse jaillir à tous les étages de | toutes les maisons. La nature elle-même ne procède pas autrement : c’est à son altitude que le Mont-Blanc doit d’être le château d’eau de l’Europe.

Mais une métaphore n’est pas un moyen. La Science! | quelle expression décevante. Il n’y a pas une science, | comme il y a un Mont-Blanc, il y a des sciences frag-

mentées, morcelées à l’infini; des sciences où la vérité | n’apparaît jamais dans sa haute et pleine intégralité, | mais transparaît seulement, tantôt en minces filets, tantôt en plus larges ondes de lumière. Si c’est un bloc, c’est un énorme bloc de cristal taillé à facettes, qu’on dénature en le brisant. Il nous faut donc tout d’abord | un bon sectionnement, une bonne classification des | connaissances humaines, et ce n’est pas une œuvre | municipale : à peine un homme de génie par siècle | 122

est-il capable de ce grand œuvre. Il en est une qui a 4 la prétention justifiée, semble-t-il, de se conformer : 4 1° à l’ordre historique de l’évolution des sciences; 2° à pe l’ordre logique de leur enchaînement ou de leur subor- f dination hiérarchique; 3° à l’ordre didactique de leur À enseignement méthodique. En adoptant la classifica- 4 tion de Comte, ferons-nous adhésion au système positi- ; viste ? Nullement : c’est une question absolument ré- | servée ; nous tâcherons même de nous servir de sa clas- | sification sans nous y asservir. Soyons d’abord bien convaincus qu’il n’y a pas plus de route populaire dans les sciences qu’il n’y a, comme Euler le disait à son royal élève, de « route royale »; elles ont des chemins et des étapes par où tous les esprits, s’ils en sont capables, doivent également passer. Quiconque vous offre de vous conduire aux sciences supérieures en vous dispensant entièrement des sciences inférieures qui les préparent et les soutiennent, défiez-vous de lui, c’est un Tout le monde connaît aujourd’hui cette classification : les sciences de l’étendue nous donnent la mathé- matique et l’astronomie; les sciences de la matière, la physique et la chimie; la vie organique est l’objet de la biologie; la vie sociale, celui de la sociologie. Qui embrasse trop peu, étreint mal : libre à celui qui ne sait pas le premier mot de l’arithmétique de trancher du sociologue, mais qu’il sache du moins qu’il n’a que des opinions, pas ombre de science, pas mêmela science de son ignorance. Dégager dans chaque science ce qui est accessible à un auditoire populaire, ce sera l’affaire de nos professeurs. Chacun d’eux devra mériter, toute proportion gardée, un peu de l’éloge qu’on a fait de

Montesquieu : il abrégeait tout, parce qu’il voyait tout.

Choisissez-les surtout très savants, afin qu’ils ne soient point tentés de faire parade de leur science. Je définis le professeur d’enseignement supérieur populaire un ‘savant très spécialiste, qui sait généraliser avec méthode et s’exprimer avec clarté. Il y en a. Si par hasard, dans une grande ville d’Université comme ; Lyon, vous n’aviez pas le bonheur de les rencontrer, il vaudrait mieux renoncer à l’entreprise : elle échouerait. | Puisqu’elle a pleinement réussi, c’est donc qu’il n’y a | aucune difficulté invincible, ni du côté des sciences à Ç enseigner, ni du côté des professeurs qui les enseignent : en ce qui concerne le public, il a dépassé les espérances les plus optimistes. Entrons donc dans le détail de l’exécution et arrivons, avec la brièveté , imposée, aux dernières précisions. À coup sûr, il est | difficile de concevoir un enseignement populaire des mathématiques : ces deux mots hurlent, pour ainsi dire, | d’être accouplés. Pourtant, dans le groupe des sciences de l’étendue, il en est une quise prête merveilleusement à un enseignement vraiment supérieur et vraiment populaire, c’est l’astronomie. L’épreuve en a été faite plusieurs fois en notre siècle, notamment par Arago et par Comte. Ajoutons que nulle science n’est plus propre à inculquer aux auditeurs l’idée essentielle de la loi scientifique et le sentiment non moins important de la continuité et de l’efficacité de l’effort humain dans la 124 4

conquête du vrai. Elle a en outre l’incontestable mérite | d’avoir la première chassé de l’univers les interventions | arbitraires, le caprice divin, le miracle. Le cours populaire d’astronomie n’a été ni le moins intéressant, ni ‘ le moins utile. L’astronomie, disait Socrate, a l’avan- Là tage de nous faire tout de suite « regarder en haut ». Le pendule de Foucault, suspendu à la haute voûte du Panthéon, c’est une grandiose leçon d’astronomie populaire.

L’astronomie sera naturellement complétée par la géologie, puisque notre globe terrestre est aussi un corps céleste. La formation de ce globe, les animaux fossiles que recèlent les entrailles de la terre et quisont les premières ébauches des espèces existantes, l’origine préhistorique de notre espèce, voilà des sujets qui captivent notre imagination et éclairent l’intelligence populaire. Ne craignez pas que l’intérêt languisse, sur- ‘ tout si des projections bien choisies accompagnent la parole, j’allais écrire, par habitude, éloquente, disons : plutôt savante et précise du maître.

Un heureux choix, non plus de projections, mais d’expériences simples et significatives illustrent dé même les expositions du cours de physique et de chimie générales. IL faut un art consommé pour réduire ces expériences à ce qu’elles doivent offrir de typique et d’essentiel, pour les rendre tangibles et visibles à un vaste auditoire, moins préparé, cela va sans dire, que l’auditoire restreint qui fréquente les laboratoires. Les sujets traités sont eux-mêmes très généraux, mais très précis dans leur généralité même : une année, les transformations de la matière, l’année suivante, l’air et l’eau. Les menus faits soutiennent l’intérêt, les grandes géné-

ralisations élargissent la pensée : la physique et la | chimie ainsi enseignées deviennent le plus fécond et le plus philosophique des enseignements.

Ne nous lassons pas de rappeler que l’utilité immé- | diate, l’utilité directe ou professionnelle est toujours rejetée au second plan, non par dédain, mais par système : nous avons à Lyon un autre enseignement, « l’enseignement professionnel du Rhône », parfaitement organisé. Ainsi, le professeur de physiologie n’a nul besoin, pour intéresser ses auditeurs, de se rabattre

sur les questions pratiques d’hygiène : elles sont impli- -

quées dans le cours, elles ne sont pas l’objet propre du cours. Mais, soit qu’on lui démontre le mécanisme et les fonctions du corps humain, soit qu’on étudie spécialement les sens ou le système nerveux, le public sent très bien que c’est appliquer à son profit l’antique maxime « connais-toi toi-même », et que l’homme physique, aussi bien que l’homme moral qui lui est si intimement uni, sera toujours pour l’homme le plus important sujet d’étude.

Et c’est compléter heureusement l’étude de l’homme ; que de la poursuivre dans ces ébauches d’humanité qui à constituent la série animale. La zoologie nous fait assister à l’évolution ascendante de la vie et nous révèle ; ces premiers rudiments de solidarité et de sociabilité où l’on sent déjà l’approche et le voisinage de l’homme

N’est-ce pas aussi la meilleure préparation, linitiation nécessaire à l’enseignement de la sociologie ? De ce cours, je ne dirai rien, et pour cause (j’en suis 4 chargé), sinon qu’il faudrait, pour qu’il fat dénué d’in- 1 térêt et de large utilité, une ignorance du sujet, une

absence de méthode ou une indigence de talent vrai- | semblablement introuvables. Qu’il me soit permis seulement de noter un trait significatif : mon cours de sociologie avait l’an dernier pour sujet la Psychologie d’une Révolution (1848) et j’avais presque autant de collaborateurs que d’auditeurs. Chacun m’apportait les documents qu’il pensait m’être utiles : feuilles jaunies par les années, polémiques d’autrefois, journaux à un seul numéro oublié et introuvable, lithographies naïves ou piquantes, proclamations et chansons, éloquence des murailles et poésie des cabarets, les exploits des Voraces et les triomphes de l’Homme du peuple. Parmi ces documents généreusement confiés au professeur se trouvèrent même d’importantes lettres de P.-J. Proudhon que j’ai récemment communiquées à l’Institut. Cette méthode pour ainsi dire collective et intermentale de traiter les questions historiques et sociologiques a été pour moi une révélation : il y a des archives qu’on ne consulte peut-être pas assez, la mémoire et l’imagination du peuple.

J’aime mieux insister sur les cours de littérature frangaise, d’histoire de l’art et d’histoire des religions qui forment, avec le cours précédent, un véritable institut sociologique. Mais deux remarques préalables sont nécessaires. Voilà, dira-t-on, plus de cours qu’il n’y a de jours en la semaine, est-ce que votre municipalité l’aurait par hasard transformée en décade ? On a tout simplement distingué des cours et des demi-cours, les uns de deux mois ou deux mois et demi de leçons, les autres de quatre ou cinq mois. Ainsi l’histoire de l’art et l’histoire des religions sont respectivement traitées en demi-cours. Cette remarque est d’ordre pratique,

car ces enseignements eussent aisément donné lieu à des cours entiers. Celle qui suit est d’ordre théorique et a plus de portée que l’exigence d’une ingénieuse combinaison : à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie des sciences, il fallait, pour que le caractère popu- : | laire, social de l’ensemble fût affirmé et soigneusement À maintenu, que les cours et demi-cours fussent plus nombreux, plus détaillés. C’est, comme disait Comte, « l’ordre sacré » : il est clair que les sciences de la vie organique et surtout de la vie sociale doivent, dans un enseignement qui se qualifie de populaire, être prépon- : dérantes ou prédominantes. La classification de Comte reste l’épine dorsale du système, mais il se développe avec prédilection dans le sens moral et social. La littérature, enseignée dans cet esprit, est la peinture des mœurs d’un siècle, le tableau des institutions et des croyances d’une société, un enseignement sociologique au plus haut degré. Que le professeur étudie un siècle littéraire, le seizième ou le dix-huitième, ou bien un auteur représentatif de la pensée de son époque, | Voltaire ou Victor Hugo, ne craignez pas qu’il limite son exposition aux formes littéraires, à l’évolution des | F genres, aux révolutions du goût : c’est l’esprit d’une F époque, l’âme d’une civilisation, c’est un fragment d’humanité, dont il montre dans son auteur l’ineffaçableet On en peut dire autant de l’histoire de l’art : une œuvre d’art est, en effet, un signe révélateur de la vie intime d’un homme ou d’une race, un témoin ou un symbole des aspirations d’un peuple ou d’un siècle. Rien de plus expressif que ce signe, de plus éloquent que ce témoin; partant, rien de plus intéressant que

l’analyse historique et esthétique d’un temple grec, d’une cathédrale gothique, d’un siècle d’art à Venise, quand elle est présentée avec la science impeccable i d’un spécialiste et le goût parfait d’un artiste. |

L’histoire des religions était un enseignement bien ; nouveau à Lyon et bien délicat : il y faut l’érudition d’un helléniste et d’un sanscritiste qui sait cacher son érudition. Les origines et l’évolution du phénomène religieux sont exposées avec la sérénité qui résulte du caractère même de la science, l’impartialité et l’indé- pendance. Et cette science des religions considérées non comme un fait divin,‘mais comme un phénomène tout psychologique, même purement verbal, en tout cas simplement humain, est pour les auditeurs une vraie révé- lation, destruction infaillible des révélations. (1)

Si le vieux Bacon a dit vrai, si pour faire une bonne expérience il faut la varier, l’étendre, la renverser, nul ne contestera la valeur démonstrative de l’expérience pédagogique dont je viens de montrer les résultats. Varier l’expérience : on est allé des cours aux confé- rences et des conférences aux cours; on l’a préparée,

(1) Notons qu’une affiche annuelle, dont le cadre est invariable, indique aussi nettement que possible le plan systématique des cours et le nom des professeurs chargés des parties d’enseignement, quatre de la Faculté des sciences, un de la Faculté de médecine, trois de la Faculté des lettres, un du lycée. Les professeurs peuvent changer, mais le plan général est invariable et le public le reconnaît toujours.

| suspendue, reprise pendant quarante ans. Étendre l l’expérience : on l’a essayée successivement sur tous les publics et sur toutes les matières enseignables, public bourgeois et public prolétarien, lettres anciennes ÿ | et modernes, sciences d’observation et deraisonnement. 1 | Renverser l’expérience : c’est faire une synthèse après 1 une analyse ou une analyse après une synthèse ; on a fait, selon la marche habituelle de l’esprit humain, une analyse entre deux synthèses : première synthèse hâtive et incohérente, les cours du début ; analyse poussée | à l’extrême, les conférences dispersées et dispersives ‘ du milieu ; synthèse savante et organique, les cours

  • systématisés d’aujourd’hui. Les conclusions que nous | pourrons formuler seront légitimes, et, s’il était permis d’employer un mot qu’il est toujours imprudent de pro- C’est, d’abord, qu’aux conférences isolées le public, | d’accord avec les meilleurs esprits, préfère de beaucoup les cours dont les leçons s’enchaïînent et forment un tout cohérent, complet en son genre. N’hésitons pas à | reconnaître qu’a priori, le contraire pouvait se soutenir | et que c’est l’expérience seule qui permet de décider. C’est, ensuite, que les cours eux-mêmes prennent aux | yeux du public une tout autre importance s’il éstpersuadé, par un plan qu’il peut saisir et comprendre, qu’ils forment les membres vivants d’un véritable organisme scientifique, ou plus simplement, comme disaient nos pères, une « somme »scientifique. Aux tâtonnements empiriques, il est tout heureux de voir succéder une organisation rationnelle, peut-être parce qu’il sent d’instinct ou comprend clairement qu’à partir de ce | jour on ne le réduit plus, si j’ose dire, à la portion

congrue et qu’en fait descience, on socialise résolument *} le patrimoine entier de l’esprit humain. Le même au- à diteur ne suivra pas tous les cours : n’importe; il sait cÙ qu’ils existent, qu’il pourrait les suivre, qu’ils se sou-
tiennent les uns les autres comme les pierres d’une bn arche puissante. Le plus étranger à la philosophie a 4 quelque obscur sentiment de cette vérité que Descartes
formulait avec tant d’originalité et d’ampleur : « Les Et sciences toutes ensemble ne sont rien autre chose que l’intelligence humaine, qui reste une et toujours la même, quelle que soit la variété des objets auxquels ! elle s’applique, sans que cette variété apporte à sa nature plus de changements que la diversité des objets n’en apporte à la nature du soleil qui les éclaire ». Enfin, le public qui suit nos cours est du peuple dans : toute la force du terme, j’entends par là qu’il constitue comme un résumé de la population tout entière, un fragment homogène à cette population. Le vaste amphithéâtre du palais des Arts est, certains soirs, à peine suffisant. Considérons un auditoire moyen de cinq cents personnes, nous remarquons : — que la masse flottante est beaucoup moindre que dans les cours et conférences d’autrefois ; — ‘qu’à défaut d’une homogénéité de culture qui n’est ni constatable ni désirable, il y règne une remarquable stabilité spontanée; — que les ouvriers, employés, petits commerçants, forment une majorité, d’au moins trois cents ; — que les deux cents qui restent sont ou des jeunes gens en cours d’études, pe (élèves du lycée, des écoles primaires supérieures, de l’enseignement professionnel, membres des sociétés post-scolaires, amicales, groupes d’anciens élèves), ou des instituteurs et professeurs, donnant ainsi une sorte

È maire de Lyon, qui appelait un jour cet enseignement « le grand séminaire des cours et des conférences » de : notre ville. à De cette statistique trop sommaire et nécessairement un peu arbitraire, ne concluez pas que les auditeurs de la classe bourgeoise fuient nos cours : ils sont loin d’y être en majorité, voilà tout. Coude à coude avec des | ouvriers, j’y ai vu des magistrats, des professeurs de | Faculté, de Lycée. Qu’il y ait communication de pensée ou communion d’idées entre les auditeurs et les pro- : fesseurs, une des meilleures preuves, et bien lyonnaise, c’est qu’il ne se passe guère de semaine où le professeur ne reçoive par écrit (assez souvent anonymes mais par pure modestie) des objections, des demandes d’éclaircissements, parfois de fort longues lettres, voire des mémoires entiers, toute une utopie de circonstance ou un système hebdomadaire. L’enseignement ne tombe donc pas de trop haut sur un terrain ingrat et stérile; | tout au plus peut-on regretter qu’un excellent terroir soit par place sommairement préparé, mais l’avenir y 4 pourvoira et c’est précisément la tâche des professeurs d’avancer cet avenir. Une dernière question s’impose qui n’est pas aisée à résoudre. J’ai parlé des Universités populaires et je ne les ai pas calomniées en constatant, comme elles le font elles-mêmes, qu’elles n’ont pas dépassé la période de tâtonnements et d’empirisme. Serait-il présomptueux de leur proposer un plan d’enseignement préparé et éprouvé? Il répond parfaitement à l’idée d’Université puisqu’il a pour caractère d’être non pas encyclopédique, mais ce qui est le contraire, intégral : j’ai

cent fois répété qu’en se proposant d’enseigner Le tout à on s’interdit par là même de tout enseigner. IL a toute ; la souplesse et toute la consistance qu’on peut désirer : pour éviter à la fois l’anarchie, qui disperse etneutralise à les meilleures volontés, et la monotonie et l’uniformité, ; d’où naissent infailliblement l’ennui, le dégoût et le découragement. Qu’on ne se hâte pas de dire qu’il n’est possible et réalisable que dans une grande ville, autour d’une Université florissante, et que la preuve en est qu’il utilise les services de professeurs appartenant aux quatre Facultés. Le Lycée fournit aussi son contingent et le public n’a jamais distingué subtilement le secondaire et le supérieur : le public a ses raisons, qui sont, en l’espèce, excellentes. Quelle est la ville de moyenne importance qui n’est point pourvue d’un Lycée ou d’un Collège ou d’une École primaire supérieure? par conséquent de professeurs aptes à donner l’enseignement que je viens de décrire ? Je vais beaucoup plus loin. Nous ne savons bien souvent, dit Michelet, tirer parti ni de nos jeunes gens ni de nos vieillards. « L’enseignement devrait, dans une société avancée, être la fonction de tous ou presque tous. Il n’est presque personne qui, à certains moments, parlant avec plaisir et force, aimant à épancher son âme, n’enseigne à son insu et excellemment bien. » Et il ajoute que deux âges surtout sont très propres à l’enseignement, la jeunesse, avec sa chaleur ardente et généreuse, la vieillesse, riche d’expériences et armée de notions positives. Justement, la nature a voulu que le vieillard fût aussi avide de se raconter que le jeune homme est ardent à s’épancher. « Dans une société supérieure à la nôtre et telle qu’elle sera un jour, l’en133 !

À seignement intermittent sera, je n’en fais pas doute, un a puissant moyen d’action. On saura profiter de ces puis4 sances diverses, de l’élan du jeune homme, du recueil- he de l’autre. » Notre enseignement intégral est donc dès

à présent possible et réalisable partout où les jeunes

me gens n’ont pas désappris l’art d’être jeunes ni les vieil- ; lards l’art d’être vieux. Je n’ai point prétendu pourtant donner un exemple définitif ou un modèle immuable, | 4 décrire une de ces institutions dont on dit proverbia- à lement que l’Europe nous les envie : je n’ai mis sous les 2 yeux du lecteur qu’un spécimen qui a l’incontestable ” | mérite de vivre, de réussir et de prospérer, une grande ; pensée qui a pris corps et dont on peut dire, comme de | toutes les grandes pensées, qu’elle vient du cœur, d’un ’ amour sincère de la démocratie.

A l’endroit des pièces justificatives, je donne ici un petit tableau qu’un directeur d’École primaire supérieure a bien voulu dresser à mon intention. Il avoue qu’il est très incomplet et qu’il reste à l’achever en ce qui concerne les élèves de première (autrefois Rhétorique) et de Philosophie des Lycées. Mais nous avons craint lui et moi de nous perdre complètement dans les maquis des programmes : à vrai dire nous nous y sommes égarés et nous avons surtout redouté que le lecteur ne nous reprochät de l’y égarer avec nous.

La comparaison ne porte donc que sur trois années d’é- tudes. Nous supposons que l’élève qui entre à l’Ecole primaire supérieure a treize ans et que C’est à peu près l’âge d’un élève qui entre en Cinquième au Lycée. Du moins cette supposition est le point de départ de mon collaborateur, mais je crois bien que l’élève du Lycée est plus jeune.

Partant de cette supposition, et restreignant notre recherche à la section B du premier cycle et à l’année de Seconde de la section D du second cycle, nous nous demandons : lequel de ces deux élèves aura fait les études les plus poussées, les plus complètes ?

La balance penche évidemment en faveur de l’élève de l’École primaire supérieure. Je ne donne ce tableau qu’à titre de curiosité et comme renseignement; je n’en déduis présentement aucune conclusion, premièrement, parce qu’il est incomplet; et, deuxièmement, parce que nul n’est plus convaineu que moi de la vanité des programmes, du mensonge de leurs rubriques.

CAHIERS DE LA QUINZAINE, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. |

Nos Cahiers sont édités par des souscriptions mensuelles régulières et par des souscriptions extraordinaires ; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration ; ces fonctions à

Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît dans le temps d’une année scolaire, d’une année p ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet ; l’abonne-
ment se prend pour une série.

Le prix de l’abonnement est de vingt francs pour la série. Nous acceptons que nos abonnés paient leur

} abonnement par mensualités de deux francs.

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; pour la série; tous les cahiers de l’abonnement recom- 18 : mandé sont empaquetés à part et recommandés à la Rs poste ; la recommandation postale, comportant une 5 4 transmission de signature, garantit le destinataire

L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour chaque série au plus tard le 31 décembre qui suit j l’achèvement de cette série; ainsi du 2 octobre au 31 décembre 1904 on peut encore avoir pour vingt francs les vingt cahiers de la cinquième série complète. ‘+

A partir du premier janvier qui suit l’achèvement Î

d’une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués ; ainsi à dater du premier janvier 1905 la cinquième série complète, s’il en reste, à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, reçoit pour l’administration et pour la librairie tous les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit heures à onze heures et de une heure à sept heures. M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la rédaction le premier mercredi du mois de trois heures Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, toute la correspondance d’administration et de librairie : abonnements et réabonnements, rectifications et changements d’adresse, cahiers manquants, mandats, indication de nouveaux abonnés. N’oublier pas d’indiquer dans la correspondance le numéro de l’abonnement, comme il est inscrit sur . l’étiquette, avant le nom. Adresser à M. Charles Péguy, gérant des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, la correspondance de rédaction | et d’institution; toute correspondance d’administration Le. adressée à M. Péguy peut entraîner pour la réponse 1 un retard considérable ; nous ne répondons pas des manuscrits qui nous sont envoyés; nous n’accordons aucun tour de faveur pour la lecture des manuscrits; nous ne lisons les manuscrits qu’à mesure que nous en d avons besoin; les œuvres que nous publions appar- e tiennent aux cahiers, du seul fait de cette publication, en toute propriété littéraire, sans aucune réserve, et à sans autre signification ni contrat.

Notre catalogue analytique sommaire… . .. Il As É Du même auteur, en vente à la librairie des ‘te ALEXxIS BERTRAND. — L’égalité devant l’instruc- SONT tion; — crise de l’ensei- FC La gratuité dans l’enseignement secon- HR Première partie. — La gratuité dans l’enseigne- E 148 Discours prononcé devant la Commission de re. l’enseignement du Congrès des républicains PA + x radicaux et radicaux-socialistes, le 11 octobre EX ve

deuxième cahier de la sixième série _ L’Enseignement intégral et les Humanités | Deuxième partie. — L’Enseignement intégral et : GRR Déposition devant la Commission d’enquête - AR parlementaire sur l’Enseignement secondaire, TEA du 22 mars 1899; où inclus un tableau des ? a (11H ; où inclus, à la fin, les dix-huit propositions ; ‘. “10 L’organisation rationnelle des Universités : NN Troisième partie. — L’organisation rationnelle \ UOTE des Universités populaires.) 27.100 WENORIErr | UN Communication au congrès de la Ligue fran- | | S’AR çaise de l’Enseignement, vingt-deuxième conAU 72; n » = = Es grès national, tenu à Lyon du 25 au 28 sep3 pue < tembre 1902; 1 où inclus un tableau de la correspondance Dur: partielle entre l’enseignement des Lycées et 20 celui des Ecoles primaires supérieures.

; ; tration, portant sur les frais ME 1 A “HS d’envoi de notre catalogue Ne

Nous avons donné le bon à tirer après corrections Fr pour trois mille exemplaires de ce deuxième cahier le Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués. DA En pi

Avis important de l’administration. — Bourgeois nous à rend compte que nous sommes en litige avec l’administration des postes ; l’administration des postes n’a pas t K. voulu reconnaître comme périodique et faire voyager au tarif des périodiques notre catalogue analytique ; sommaire ; la Vie en culotte roug’e est un périodique ; F4 mais il paraît que le premier cahier de la sixième série à n’était pas un périodique.

J’ai représenté en vain que notre catalogue analytique sommaire formait une véritable table des matières par | classement, et qu’il était sans exemple qu’une table des . matières n’accompagnât point ces matières elles-mêmes, | que la table d’un périodique ne fût point acceptée comme périodique ; l’administration des postes gouverne la communication postale; nous avons dû provisoirement nous incliner devant la loi du plus fort; pour que notre catalogue analytique sommaire, premier cahier de la sixième série, ne restât pas en souffrance, pour qu’il parvint à nos abonnés à sa date, c’est-à-dire le dimanche 2 octobre, nous avons dû le faire voyager au tarif plein, au tarif des imprimés, ce qui nous a coûté une somme fabuleuse.

Nous maintenons nos revendications, cela va sans dire ; nous regorgeons de bonnes raisons à donner; il est présentement inutile que je les donne ici; ce ne sont - pas nos abonnés qui jugeront, mais les hiérarchies | administratives et au besoin judiciaires successivement saisies ; nous tiendrons nos abonnés au courant de cette :

En attendant, et jusqu’à ce qu’une juridiction administrative ou judiciaire nous ait rendu justice, nous sommes, provisoirement, contraints de payer le tarif

A deuxième cahier de la sixième série £ id: plein pour les exemplaires isolés du catalogue analy- 1 j tique sommaire que nous envoyons directement de nos Re. 14 j Pour que notre budget ordinaire ne soitpoint détraqué he | par cet accroissement imprévu de dépenses, nous de- ‘4 T2 mandons à tous ceux de nos abonnés qui nous deman- 4 De dent, même pour la propagande, un certain nombre ‘4 à d’exemplaires de ce catalogue, de vouloir bien, sauf Ÿ A impossibilité, joindre à leur lettre de commande, en ù ni timbres, une somme de soixante centimes par exem- T4 ! plaire à envoyer, pour nous couvrir des frais d’envoi. #1 | Les personnes qui nous paient le catalogue analytique 1 sommaire au prix de cinq francs, qui est le prix marqué, } | et le prix commercial, n’ont évidemment pas à se P: à préoccuper des frais d’envoi; le prix marqué, enlibrairie, 14 Re est justement établi de manière à incorporer les frais ni.

: Il est impossible de suivre honnêtement le mouve- A : ment littéraire, le mouvement d’art, le mouvement : 0 politique et social si l’on n’est pas abonné aux Cahiers 14 | TER Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante % à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers : Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de &e cinq francs à M. André Bourgeois, méme adresse; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, æ 1900-1904, de nos cinq premières séries, premier ; cahier de la sixième série, un très fort cahier de xI1 + 408 pages très denses, marqué cinq francs. à Pour s’abonner à la sixième série des cahiers, qui est j la série en cours, envoyer un mandat de vingt francs 4 à M. André Bourgeois, méme adresse; on recevra en “M retour les cahiers déjà parus de cette sixième série; 4 on recevra de quinzaine en quinzaine, à leur date, les 4 cahiers à paraître; toute personne qui s’abonne à la : sixième série reçoit donc automatiquement le premier | cahier de cette série, qui est le catalogue analytique ki, ; sommaire de nos cinq premières séries. x | Nous mettons le présent cahier dans le commerce; deuxième cahier de la sixième série ; un cahier jaune de xxxy1 + 152 pages; nous le vendons deux francs.

paraissant vingt fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Nous avons publié dans nos éditions antérieures et L dans nos cinq premières séries, 1900-1904,unsigrand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un si grand À nombre de cahiers d’histoire et de philosophie ; nous y À | avons publié un si grand nombre de textes et commen- | taires, de documents et renseignements, de contribu- | tions, de dossiers et de travaux portant sur l’histoire 4 du peuple d’Israël; en particulier sur l’histoire contemporaine de ce peuple; en particulier sur l’affaire Dreyfus; en particulier de Bernard-Lazare sur l’oppres- | sion des Juifs dans l’Europe orientale; et ces cahiers 1 de lettres, d’histoire et de philosophie, ces textes, commentaires, documents, renseignements, contributions, dossiers, travaux étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les î cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, | administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rezde-chaussée, Paris, cinquième arrondissement ; on

recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 3 1900-1904, de nos cinq premières séries. 1 Ce catalogue a été justement établi pour donner, 5 autant qu’il se pouvait, une image en bref, un rac- : courci, une idée, abrégée, mais complète, de nos édi- % tions antérieures et de nos cinq premières séries; tout y “à est classé dans l’ordre; il suffit de Le lire pour trouver, À e à leur place, les références demandées. - ; Ce catalogue, in-1S grand-jésus, forme un cahier | très épais de XII+/o8 pages très denses, marqué À cing francs; ce cahier comptait comme premier cahier à de la sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, | le 2 octobre, comme premier cahier de la sixième série; toute personne qui s’abonne à la sixième sérte le reçoit, par le fait même de son abonnement, en tête de la série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute personne qui nous en fait la k

Le cahier que l’on va lire nous a été apporté tel que par le traducteur, mademoiselle Mathilde Salomon, directrice du Collège Sévigné, 10, rue de Condé, Paris sixième ; le nom du traducteur et sa qualité recommandaient amplement le cahier; le nom de l’auteur < n’est point connu encore du public français ; il m’était Quand nous ne connaissons pas le nom d’un auteur, nous commençons par nous méfier ; et par nous affoler; c nous nous inquiétons; nous Ccourons aux renseignements; nous nous trouvons ignorants; nous sommes inquiets; nous demandons à droite et à gauche ; nous perdons notre temps; nous courons aux dictionnaires, aux manuels, ou à ces hommes qui sont eux-mêmes des À dictionnaires et des manuels, ambulants; et nous ne retrouvons la paix de l’âme qu’après que nous avons établi de l’auteur, dans le plus grand détail, une bonne - C’est là une idée moderne; c’est là une méthode toute contemporaine, toute récente ; elle ne peut nous paraître ancienne, et acquise, et déjà traditionnelle, à nous normaliens et universitaires du temps présent, que parce que nous avons contracté la mauvaise habitude,

scolaire, de ne pas considérer un assez vaste espace de |

#4 temps quand nous réfléchissons sur l’histoire de l’hu- À

$ Beaucoup plus que nous ne le voulons, beaucoup plus f

: que nous ne le croyons, beaucoup plus que nous ne le

à disons tous formés par des habitudes scolaires, tous

| dressés par des disciplines scolaires, tous limités par des

| limitations et des commodités scolaires, nous croyons À tous plus ou moins obscurément que l’humanité com- |

mence au monde moderne, que l’intelligence de l’huma- |

% quand nous ne croyons pas, avec tous les laïques, avec

tous les primaires, que la France commence exacte- |

“ ment le premier janvier dix-sept cent quatre-vingt- |

Ÿ neuf, à six heures du matin.

4 Or l’idée moderne, la méthode moderne revient

% essentiellement à ceci : étant donnée une œuvre, étant |

s donné un texte, comment le connaissons-nous ; com- |

ï mençons par ne point saisir le texte; surtout gardons-

î nous bien de porter la main sur le texte; et d’y jeter |

$ les yeux ; cela, c’est la fin; si jamais on y arrive; com- |

; mençons par le commencement, ou plutôt, car il faut |

à être complet, commençons par le commencement du |

É commencement ; le commencement du commencement,

| c’est, dans l’immense, dans la mouvante, dans l’univer- |

ñ selle, dans la totale réalité très exactement le point de |

IF connaissance ayant quelque rapport au texte qui est le :

F plus éloigné du texte ; que si même on peut commencer

À par un point de connaissance totalement étranger au

F texte, absolument incommunicable, pour de là passer

par le chemin le plus long possible au point de connais-

sance ayant quelque rapport au texte qui est le plus

éloigné du texte, alors nous obtenons le couronnement ai même de la méthode scientifique, nous fabriquons un 4 chef-d’œuvre de l’esprit moderne ; et tant plus le point À. ‘| de départ du commencement du commencement du tra- 1 vail sera éloigné, si possible étranger, tant plus l’ache- 00 minement sera venu de loin, et bizarre ; — de tant plus 1 nous serons des scientifiques, des historiens, et des sa- ”

Avons-nous à étudier, nous proposons-nous d’étudier : 100 La Fontaine; au lieu de commencer par la première il 1 fable venue, nous commencerons par l’esprit gaulois ;
le ciel ; le sol; le climat; les aliments ; la race ; la litté- ni rature primitive ; puis l’homme ; ses mœurs ; ses goûts ; 1} N’a sa dépendance; son indépendance; sa bonté; ses 4 n 1 enfances ; son génie ; puis l’écrivain ; ses tâtonnements v « | classiques ; ses escapades gauloises; son épopée; sa # morale ; puis l’écrivain, suite ; opposition en France de \ À fi la culture et de la nature; conciliation en La Fontaine 1! de la culture et de la nature ; comment la faculté poétique Ki sert d’intermédiaire ; tout cela pour faire la première { partie, l’artiste ; pour faire la deuxième partie, les ni personnages, que nous ne confondons point avec la ail première, d’abord les hommes; la société française au i] dix-septième siècle et dans La Fontaine ; le roi; la cour; 1 la noblesse; le clergé; la bourgeoisie; l’artisan ; le 5e paysan; des caractères poétiques; puis les bêtes ; le À sentiment de la nature au dix-septième siècle et dans FA La Fontaine ; du procédé poétique; puis les dieux ; le n sentiment religieux au dix-septième siècle et dans La ‘4 Fontaine ; de la faculté poétique; enfin troisième partie, ÿ l’art, qui ne se confond ni avec les deux premières 3 ensemble, ni avec chacune des deux premières sépa- à]

: rément; l’action; les détails; comparaison de La

1 Fontaine et de ses originaux, Ésope et Phèdre ; le sy-

| stème ; comparaison de La Fontaine et deses originaux,

k EÉsope, Rabelais, Pilpay, Cassandre; l’expression; du

style pittoresque ; les mots propres; les mots familiers;

les mots risqués ; les mots négligés ; le mètre cassé ; le

mètre varié; le mèêtre imitatif; du style lié; l’unité

l logique ; l’unité grammaticale ; l’unité musicale; enfin

| théorie de la fable poétique ; nature de la poésie ; oppo-

| sition de la fable philosophique à la fable poétique;

opposition de la fable primitive à la fable poétique;

c’est tout; je me demande avec effroi où résidera dans tout cela la fable elle-même ; où se cachera, dans tout | ce magnifique palais géométrique, la petite fable, où je | la trouverai, la fable de La Fontaine ; elle n’y trouvera | point asile, car l’auteur, dans tout cet appareil, n’y | reconnaîtrait pas ses enfants. |

Ou plutôt ce n’est pas tout, car depuis cinquante ans nous avons fait des progrès ; — le progrès n’est-il pas ia grande loi de la société moderne ; — ce n’est pas le tout 1 d’aujourd’hui ; aujourd’hui qui oserait commencer La ; Fontaine autrement que par une leçon générale d’anthropogéographie.

Tout cela serait fort bon si nous étions des dieux, ou, | pour parler exactement, tout cela serait fort bien si nous étions Dieu ; car si nous voulons évaluer les qualités, les capacités, les amplitudes que de telles méthodes nous demandent pour nous conduire à l’acquisition de quelque connaissance, nous reconnaissons immédiatement queles qualités, capacités, amplitudes attribuées absolument insuffisantes aujourd’hui pour constituer le

véritable historien, l’homme scientifique, — vir scien- ’ tificus, — le savant moderne; il ne suffit pas que le 0 savant moderne soit un dieu; il faut qu’il soit Dieu; 1 puisque l’on veut commencer par la série indéfinie, 4 infinie du détail; puisque l’on veut partir d’un point M d’arriver au texte même on veut parcourir un chemin Ei indéfini, infini, pour épuiser tout cet indéfini, tout cet | il infini, l’infinité de Dieu même est requise, d’un Dieu | personnel ou impersonnel, d’un Dieu panthéistique, É théistique ou déistique, mais absolument d’un Dieu | infini; et nous touchons ici à l’une des contrariétés É intérieures les plus graves du monde moderne, à l’une 6 des contrariétés intérieures les plus poignantes de È l’esprit moderne. }

Pendant que les démagogues scientistes modernes se 4 congratulent, se décorent, boivent et triomphent dans | des banquets, le monde moderne est intérieurement È rongé, l’esprit moderne est intérieurement travaillé des contrariétés les plus profondes ; et l’humanité aurait | aussi tort de se river à ce que nous nommons aujourd’hui le monde moderne et l’esprit et la science modernes qu’elle a eu raison de ne pas se river aux | formes de vie antérieures, aujourd’hui prétendûment f dépassées; dans l’ordre de la connaïssance, de l’histoire, 4 de la biographie et du texte, nous sommes en particulier à conduits à la singulière contrariété suivante.

Les humanités polythéistes et mythologues, ayant, fl même dans l’ordre de la divinité, excellemment, émi- ÿ nemment le sens du parfait, du fini, de la limite, l’avaient en particulier dans l’ordre de l’humanité ; h: ajouterai-je que ces humanités étaient généralement

k | intelligentes, et qu’elles ne vivaient point sur des contra- | W riétés intérieures sans les avoir enregistrées; dans ces L humanités l’homme était reconnu limité aux limites F humaines; et l’historien demeurait un homme. d Les humanités panthéistes et généralement théistes Fe avaient, dans l’ordre de la divinité, excellemment, É éminemment le sens de l’infini, de l’absolu, du tout; | f mais justement parce qu’elles avaient le sens du tout 2 comme tout, elles avaient le sens de la modeste huma- . nité comme étant à sa place particulière dans ce tout; ë elles connaissaient les limitations de l’humanité ; elles ê référaient, comparaient incessamment l’humanité au ê reste ; et au tout; ajouterai-je que ces humanités étaient à généralement profondes, et qu’elles ne vivaient point 4 sur des contrariétés intérieures sans les avoir connues “à par les profondes voies de l’instinct; dans ces humaf nités l’homme était reconnu partie et limité aux limites | humaines ; l’historien demeurait un homme. Les humanités déistes et particulièrement chrétiennes, À ces singulières humanités, qui ne nous paraissent ordi- | l naires et communes que parce que nous y sommes | habitués, ces singulières humanités, où l’homme occupe 2 envers Dieu une si singulière situation de grandeur et | | de misère, si audacieuse au fond, et si surhumaine, — 3 l’homme fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, — ‘ et Dieu fait homme, — avaient séparément le sens du parfait et de l’imparfait, du fini et de l’infini, du relatif É et de l’absolu ; elles connaissaient donc les limitations È de l’humanité; ajouterai-je que généralement ces | humanités étaient à la fois intelligentes et profondes, et que la constatation même des contrariétés intérieures, | de la grandeur et de la misère, faisait peut-être le prin- |

cipal objet de leurs méditations; dans ces humanités ‘à l’homme était reconnu créature et limité aux limites ‘4 humaines ; l’historien demeurait un homme. ‘ee Par une contrariété intérieure imprévue, et nouvelle ne: { dans l’histoire de l’humanité, il fallait justement arriver ti 1 au monde moderne, à l’esprit moderne, aux méthodes si 1 ï modernes, pour que l’historien cessât réellement de se 4 considérer comme un homme. nul Le monde moderne, l’esprit moderne, laïque, positi- ; | viste et athée, démocratique, politique et parlemen- 21 taire, les méthodes modernes, la science moderne, Mi! l’homme moderne, croient s’être débarrassés de Dieu; ie et en réalité, pour qui regarde un peu au delà des Wu apparences, pour qui veut dépasser les formules, ai jamais l’homme n’a été aussi embarrassé de Dieu. ji
Quand l’homme se trouvait en présence de dieux AS avoués, qualifiés, reconnus, et pour ainsi dire notifiés, Fa) il pouvait nettement demeurer un homme; justement {! parce que Dieu se nommait Dieu, l’homme pouvait se À F nommer homme ; que ce fussent des dieux humains ou fa a surhumains, un Dieu Tout ou un Dieu personnel, Dieu ii: étant mis à sa place de Dieu, notre homme pouvait Æ demeurer à sa place d’homme ; par une ironie vraiment à nouvelle, c’est justement à l’âge où l’homme croit s’être 4 ke émancipé, à l’âge où l’homme croit s’être débarrassé de Ai : tous les dieux que lui-mêmeil ne se tient plus à sa place ct d’homme et qu’au contraire il s’embarrasse de tous les D: anciens Dieux ; mang’eurs de bon Dieu, c’est la formule à populaire de nos démagogues anticatholiques ; ils ont 1e eux-mêmes absorbé beaucoup plus de bons Dieux, et ah de mauvais Dieux, qu’ils ne le croient. 44 En face des dieux de l’Olympe, en face d’un Dieu ft

| Tout, en face du Dieu chrétien, l’historien était un

4 homme, demeuraït un homme ; en face de rien, en face | de zéro Dieu, le vieil orgueil a fait son office ; l’esprit |

humain a perdu son assiette ; la boussole s’est affolée ; l’historien moderne est devenu un Dieu; il s’est fait, | ! t demi-inconsciemment, demi-complaisamment, lui-même | un Dieu; je ne dis pas un dieu comme nos dieux fri- | | voles, insensibles et sourds, impuissants, mutilés ; il | s’est fait Dieu, tout simplement, Dieu éternel, Dieu ab- | } solu, Dieu tout puissant, tout juste et omniscient. | | Cette affirmation que je fais emplira de stupeur, sin- | RES cère, un as:ez grand nombre de braves gens qui ‘ modes‘ement, du m°tin au soir, jouent avec l’absolu, à et qui ne s’en doutent jamais ; comment, diront-ils en toute sincérité, cemment peut-on nous supposer de F telles intentions ; nous sommes des petits professeurs ; nous sommes de modestes et d”honnèêtes universitaires ; nous n’occupons aucune situation dans l’État : nous | ÿ sommes assez maltraités par nos supérieurs ; nous n’avons aucun pouvoir dans l’État; nous ne déterminons aucuns événements; nous sommes les plus mal . rétribués des fonctionnaires ; nul ne nous entend ; nous ra poursuivons modestement notre enquête surles hommes

et sur les événements passés; par situation, par mé- J tier, par méthode, nous n’avons ni vanité ni orgueil, ni ;

présomption, ni cupidité de la domination; l’invention des méthodes historiques modernes a été proprement l’introduction de la modestie dans le domaine histo- î d C’est exactement là que réside la grande erreur |

Les prêtres aussi étaient de petits abbés et de petits

curés; de modestes et d’honnêtes ecclésiastiques ; ils à n’occupaient aucune situation dans l’État, car les petits nel curés de campagne n’étaient pas plus que ne sont + f aujourd’hui nos instituteurs, et nos grands prélats Li de l’enseignement, démagogues, députés, ministres, F. sénateurs, ne sont pas moins que n’étaient les grands WT évêques et les grands cardinaux ; pas plus tard qu’avant- 4 hier, dans son numéro daté du samedi 15 octobre 1904, CA la Petite République, ayant à interroger M. Gabriel ! Séailles sur la séparation des Églises et de l’État, fl employait aux fins de cette enquête, par le ministère de l M. Henry Honorat, des expressions qui me paraissent ie empreintes d’un respect vraiment religieux : « à Paris, 1 devant sa table de travail, » nous dit le journaliste, L) « au milieu de ses livres et de ses carnets, M. Gabriel à Séailles me disait, en une causerie aimable et sympa- À thique, les mêmes choses à peu près dans les mêmes À

— Aimable, dans ces graves questions ; enfin. F « Deux jeunes hommes, deux de ses disciples, l’écou- i: taient avec moi. » À — Je vous assure, monsieur le journaliste, que vous ï vous trompez; il n’y a point, sur la place, une philoso- ‘ « phie qui soit proprement la philosophie de M. Séailles, Fa et donc il n’y a point des disciples de M. Séailles; c’est 3 Jésus-Christ, qui avait des disciples ; M. Séailles forme t des élèves, tout simplement. j « M. Gabriel Séailles aime ces entretiens familiers où ÿ se plaît sa bonne humeur charmante. {

À « Et vous la connaïssez bien, amis des universités LE

populaires; car le maître qui consacra tant de belles 13

14 pages à la « biographie psychologique » d’ErnestRenan | L et qui, par ses discours et ses écrits, nous a fait mieux | \ connaître les pinceaux enchanteurs de l’immortel Wat- } \ On dit Le pinceau, d’habitude; il est vrai qu’il en ! avait plusieurs. 1 ; « descend pour vous de sa chaire trop haute, à . et, pourquoi ne pas le dire? trop universitaire de la
x Sorbonne, pour vous enseigner, philosophe et artiste, À À C’est un beau programme. Ici le portrait dessiné de . fe « Ainsi, tantôt crayonnant une feuille blanche, devant | lui, sur le buvard, et tantôt se frottant les mains l’une | ; dans l’autre avec vivacité, ou roulant dans les doigts, F 4 ; et tordant, et meurtrissant je ne sais quel méchant | FA bristol, le regard riant à travers le double verre du lor- ( gnon bien posé sur le nez fort, le front large, la barbe * cascadante grisonnante au menton, et les pieds chau- ; | dement fourrés dans les pantoufles, M. Gabriel Séailles Je suis assuré qu’un tel ton, de telles expressions | désobligent beaucoup M. Gabriel Séailles ; je n’insis- j terai point sur ce que la description détaillée de toutes É. | ces commodités de la conversation présente de déso- : bligeant quand on s’installe pour traiter d’un débat qui divise douloureusement les consciences; je suis assuré

que M. Séaïîlles sent beaucoup plus vivement que moi ‘43 combien ces expressions sont inconvénientes ; pour moi R: elles me paraissent tout simplement insupportables; (4 libertaire impénitent, j’y trouve, j’y entends toute une en résonance de respect religieux; encore avons-nous x -470 1 pris un exemple minimum; et dans cet exemple mini- 84 mum:il y a des expressions désastreuses, comme une ; % | chaire trop haute, et d’où l’on descend: évidemment le TA | journaliste veut donner au Peuple l’idée que la chaire de se 51 M. Séailles en Sorbonne est surpopulaire, surhumaine, ot qu’il s’y passe des événements extraordinaires, et Ex . que, au fond, l’orateur y prononce des paroles sur- en à naturelles ; quelle résonance n’aurions-nous pas obtenue à ‘ si nous avions choisi un exemple maximum, et même que des exemples communs ; les manifestations laïques ne ; À ‘ sont-elles pas devenues des cérémonies toutes reli- TE gieuses, des répliques, des imitations, des calques, des ne. | contrefaçons des cérémonies religieuses; et pour la a commémoration de Zola, pour l’anniversaire de sa ‘4 4 mort, ne nous a-t-on pas fait une semaine sainte, une 4 neuvaine; sentiment religieux et naissance de la déma- , n Les prêtres aussi, les petits prêtres, en ce sens, n’oc- “ À cupaient aucune situation dans l’État, n’avaient aucun 3 fl pouvoir dans l’État; les prêtres aussi étaient assez mal- | traités par leurs supérieurs et ne déterminaient aucuns | RME événements; les prêtres aussi étaient les plus mal 1 | rétribués des fonctionnaires, et nul ne les entendait; et HT j quand ils ne seront plus des fonctionnaires mal rétri- - 3 À bués d’Etat, ils seront des fonctionnaires mal rétribués 4 ; d’Église; et nul ne les entendra; ils poursuivent modes- Re Ho tement leur prédication de la vie future; par situation, @l

4 par métier, par humilité chrétienne ils n’ont ni vanité | ni orgueil, ni présomption ni cupidité de la domina- A Î tion ; un curé de campagne est un petit seigneur; l’exer- | cice du ministère ecclésiastique est essentiellement un À ! Je ne dis pas que cela soit vrai des prêtres; je dis que, autant et dans le sens que cela est vrai des ; universitaires, si l’on veut, autant et dans le même sens, mutations faites, cela est vrai des prêtres; si l’excuse de modestie est valable pour les fonctionnaires de k l’enseignement, l’excuse de l’humilité chrétienne est - | valable pour les fonctionnaires ecclésiastiques. ._ Pourtant ces prêtres administrent Dieu même; exa- } minons si ces universitaires, si ces historiens modernes, | à leur tour, plus ou moins inconsciemment, ne rempla- À | ceraient pas les prêtres et ne suppléeraient pas Dieu; L ma proposition est exactement la suivante, que les | , méthodes scientifiques modernes, importées, transportées telles que dans le domaine de l’histoire, demandent, si on les entend exactement, et dans toute leur , | extrême rigueur, des qualités qui ne sont point les qualités de l’homme.

Notre ami l’historien Pierre Deloire me disait, — car je n’ai pas besoin d’ajouter que je n’en ai pas aux historiens personnellement, et que les historiens sérieux sont les premiers à s’émouvoir de ces graves contrariétés, — l’historien Pierre Deloire me disait un jour au 1 bureau des cahiers : Le bon temps des historiens est passé. — Il entendait railler ainsi, doucement, les historiens antérieurs. — Le bon temps deshistoriens, disait-

il, c’était quand le professeur d’histoire, assis devant son bureau, refaisait à loisir toutes les opérations du

monde; il parlait de tout; il écrivait de tout; il était L; ministre, et refaisait l’administration de Colbert, qui, ï entre nous, n’était pas fort; il était général ou amiral, { et refaisait la bataïlle d’Actium ; ce Marc-Antoine, hein, ‘1 quelle brute; il refaisait les plans de campagne; il était # roi, il refaisait Versailles, Paris et Saint-Denis; il était È le roi, dans son bureau; il était l’empereur, l’empereur premier; il refaisait Waterloo; ce Napoléon, quel imbé- cile, comme le disait récemment le général Mirbeau; demandez les mémoires du général baron Mirbeau; quand M. Mirbeau découvrait que Napoléon était le dernier des imbéciles, ce grand romantique rentier révolutionnaire ne faisait que suivre les leçons de ses anciens professeurs d’histoire; ainsi, continuait l’historien Pierre Deloire, ainsi le professeur d’histoire, étant le roi, l’empereur, le général, tenait le monde entier l sur ses genoux, et il pouvait, dans le chef-lieu de son arrondissement, mépriser le sous-préfet et les souslieutenants d’artillerie, qui ne sont que les subordonnés de l’empereur et des généraux; il se payait ainsi des idées que le sous-préfet manifestait sur la supériorité de la hiérarchie administrative, et les sous-lieutenants sur la supériorité de la hiérarchie militaire. Par de tels retours suriles historiens antérieurs, notre ami Pierre Deloire croyait bien signifier que les historiens d’aujourd’hui, dont il est, sont devenus modestes; et peut-être a-t-il raison; peut-être les historiens, personnellement et comme historiens, sont-ils devenus modestes; mais je me demande justement si tout l’ancien orgueil ne s’est pas réfugié dans la méthode, agrandi, porté à la limite, à l’infini; je demande s’il n’est pas vrai que les méthodes scientifiques modernes,

; long ». Ce chemin-là lui a toujours plus agréé que les Et autres. Volontiers il citerait Platon et remonterait au

déluge pour expliquer les faits et les gestes d’une | belette, et, si l’on juge par l’issue, ».. 4 Il n’a pas bien vu toute la malice du bonhomme l remontant exprès aux sources, aux citations, aux | causes bizarrement éloignées; il n’a pas bien vu tout ce À qu’il y a de Molière comique dans La Fontaine, et cette £ fausse ou amusante érudition, qui n’est qu’une parodie | amusée de l’érudition cuistre; il enrégimente un peu - ; vite son auteur parmi les historiens modernes. | f juge par l’issue, bien des gens trouvent qu’il n’avait pas | l tort. Laissez-nous prendre comme lui le chemin des | | écoliers et des philosophes, raisonner à son endroit | ï L comme il faisait à l’endroit de ses bêtes, alléguer l’his- £ toire et le reste. C’est le plus long si vous voulez : au | demeurant, c’est peut-être le plus court. | « Me voici donc à l’aise, libre de rechercher toutes H les causes qui ont pu former mon personnage et sa | Toutes les causes qui ont pu former son personnage et | sa poésie, quelle prodigieuse audace métaphysique sous les modestes espèces d’un programme littéraire;

mais pour aujourd’hui passons. | .… « libre de voyager et de conter mon voyage. | J’en ai fait un l’an dernier par la mer et le Rhin, pour revenir par la Champagne. » …

Pour revenir est admirable, dans sa docte naïveté. IL 4 fallait commencer par y aller. # .. € Partout, dans ce circuit, éclate la : grandeur ou la force. Au nord, »… #4 Circuit, le mot n’est pas de moi, le mot est de Taine; ; cette méthode est proprement la méthode de la grande ceinture ; si vous voulez connaître Paris, commencez 1 par tourner; circulez de Chartres sur Montargis, et l retour ; c’est la méthode des vibrations concentriques, en commençant par la vibration la plus circonférentielle, la plus éloignée du centre, la plus étrangère ; en admettant qu’on puisse obtenir jamais, pour commencer, cette vibration la plus circonférentielle; car on voit bien comment des vibrations partent d’un centre, connu; on ne voit pas comment obtenir la vibration la plus circonférentielle, ni même comment se la repré- . senter, si le centre est par définition non connu, et si un cercle ne se conçoit point sans un centre connu; pétition de principe; c’est le contraire de ce qui se passe pour les ondes sonores, électriques, optiques, pour toutes les ondes qui se meuvent partant de leur point d’émission ; c’est le contraire de ce qui se passe quand on jette une pierre dans l’eau; c’est une spirale 1 commencée par le bout le plus éloigné du centre; à NX 700 condition qu’on tienne ce bout ; ce sont les vastes tournoiements plans de l’aigle, moins l’acuité du regard, et le coup de sonde, et, au centre, la saisie; je découpe ici mon exemplaire, et je cite au long, pour que l’on ] voie, pour que l’on mesure, sur cet exemple éminent, ; toute la longueur du circuit : « Au nord, l’Océan bat les falaises blanchâtres ou noie les terres plates: les

” 5 coups de ce bélier monotone qui heurte obstinément la | k grève, l’entassement de ces eaux stériles qui assiégent É ê l’embouchure des fleuves, la joie des vagues indompSAR tées qui s’entre-choquent fellement sur la plaine sans VU TA limites, font descendre au fond du cœur des émotions ve DES tragiques ; la mer est un hôte disproportionné et sau- Ë vage dont le voisinage laisse toujours dans l’homme CS un fond d’inquiétude et d’accablement. — En avanee çant vers l’est, vous rencontrez la grasse Flandre, : ê antique nourrice de la vie corporelle, ses plaines im: | k menses toutes regorgeantes d’une abondance grossière, | É ses prairies peuplées de troupeaux couchés qui rumier nent, ses larges fleuves qui tournoient paisiblement à | ü pleins bords sous les bateaux chargés, ses nuages noi- $ é râtres tachés de blancheurs éclatantes qui abattent Ne incessamment leurs averses sur la verdure, son ciel | changeant, plein de violents contrastes, et qui répand KE une beauté poétique sur sa lourde fécondité. — Au ) PA sortir de ce grand potager, le Rhin apparaît, et l’on refl monte vers la France. Le magnifique fleuve déploie le | ï cortége de ses eaux bleues entre deux rangées de montagnes aussi nobles que lui ; leurs cimes s’allongent par pe | étages jusqu’au bout de l’horizon dont la ceinture luRTE mineuse les accueille et les relie ; le soleil pose une Ja splendeur sereine sur leurs-vieux flancs tailladés, sur Fa Je leur dôme de forêts toujours vivantes ; le soir, ces grandes images flottent dans des ondulations d’or et de | A pourpre, et le fleuve couché dans la brume ressemble à SL. un roi heureux et pacifique qui, avant de s’endormir, LA rassemble autour de lui les plis dorés de son manteau. FRS Des deux côtés les versants qui le nourrissent se re1 dressent avec un aspect énergique ou austère; les pins

couvrent les sommets de leurs draperies silencieuses, 5e et descendent par bandes jusqu’au fond des gorges; le “4 ; puissant élan qui les dresse, leur roide attitude donne :5e8 l’idée d’une phalange de jeunes héros barbares, immo- ‘0 biles et debout dans leur solitude que la culture n’a + 14 14 jamais violée. Ils disparaissent avec les roches rouges “4 ; des Vosges. Vous quittez le pays à demi allemand qui 4 n’est à nous que depuis un siècle. Un air nouveau moins : M4 froid vous souffle aux joues; le ciel change et le sol M: aussi. Vous êtes entré dans la véritable France, celle il qui a conquis et façonné le reste. Il semble que de tous 1 côtés les sensations et les idées affluent pour vous 4 expliquer ce que c’est que le Français. 1 Re

« Je revenais par ce chemin au commencement de l’au- ner tomne, et je me rappelle combien le changement de 2 s paysage me frappa. Plus de grandeur ni de puissance; ne l’air sauvage ou triste s’efface; la monotonie et la poésie É s’en vont; la variété et la gaieté commencent. Point trop LR de plaines ni de montagnes; point trop de soleil ni y d’humidité. Nul excès et nulle énergie. Tout y semblait 1 maniable et civilisé ; tout y était sur un petit modèle, É ë en proportions commodes, avec un air de finesse % et d’agrément. Les montagnes étaient devenues col- 4 lines, les bois n’étaient plus guère que des bosquets, K à | les ondulations du terrain recevaient, sans discontinuer, ”# les cultures. De minces rivières serpentaient entre des ‘4 bouquets d’aunes avec de gracieux sourires. Une raie de j Sas peupliers solitaires au bout d’un champ grisâtre, un ne bouleau frêle qui tremble dans une clairière de genêts, ? Fi l’éclair passager d’un ruisseau à travers les lentilles F. d’eau qui Pobstruent, la teinte délicate dont l’éloigne- Nix ment revêt quelque bois écarté, voilà les beautés de 1

de i9 notre paysage; il paraît plat aux yeux qui se sont ( reposés sur la noble architecture des montagnes mérif é dionales, ou qui se sont nourris de la verdure surabon- à é dante et de la végétation héroïque du nord; les grandes nue lignes, les fortes couleurs y manquent; mais les con4 “is tours sinueux, les nuances légères, toutes les grâces ne fuyantes y viennent amuser l’agile esprit qui les cond i temple, le toucher parfois, sans l’exalter ni l’accabler. re — Si vous entrez plus avant dans la vraie Champagne, à ces sources de poésie s’appauvrissent et s’affinent en- ÿ core. La vigne, triste plante bossue, tord ses pieds entre KL. les cailloux. Les plaines crayeuses sous leurs moissons maigres s’étalent bariolées et ternes comme un manteau ; de roulier. Çà et là une ligne d’arbres marque sur la ; campagne la traînée d’un ruisseau blanchâtre. On aime ; pourtant le joli soleil qui luit doucement entre les | ; ormes, le thym qui parfume les côtes sèches, les | S abeiïlles qui bourdonnent au-dessus du sarrasin en Ë fleur: beautés légères qu’une race sobre et fine peut ; seule goûter. Ajoutez que le climat n’est point propre à \hà trastes ; le soleil n’est pas terrible comme au midi, ni la neige durable comme au nord. Au plus fort de juin, les | nuages passent en troupes, et souvent dès février, la | } brume enveloppe les arbres de sa gaze bleuâtre sans se ! coller en givre autour de leurs rameaux. On peut sortir en toute saison, vivre dehors sans trop pâtir ; les im- ï pressions extrêmes ne viennent point émousser les sens ou concentrer la sensibilité ; l’homme n’est point alourdi ni exalté; pour sentir, il n’a pas besoin de violentes secousses et il n’est pas propre aux grandes émotions. Tout est moyen ici, tempéré, plutôt tourné

vers la délicatesse que vers la force. La nature qui est g: clémente n’est point prodigue; elle n’empâte pas ses a nourrissons d’une abondance brutale ; ils mangent so- À brement, et leurs aliments ne sont point pesants. La ‘2 terre, un peu sèche et pierreuse, ne leur donne guère ! que du pain et du vin; encore ce vin est-il léger, si 4 léger que les gens du Nord, pour y prendre plaisir, le chargent d’eau-de-vie. Ceux-ci n’iront pas, à leur exemple, s’emplir de viandes et de boissons brülantes pour inonder leurs veines par un afflux soudain de sang grossier, pour porter dans leur cerveau la stupeur ou la violence; on les voit à la porte de leur chaumière, qui mangent debout un peu de pain et leur soupe ; leur LES vin ne met dans leurs têtes que la vivacité et la belle “ « Plus on les regarde, plus on trouve que leurs gestes, les formes de leurs visages annoncent une race à part. n’étaient que grands traits mal agencés, osseux, trop saillants ; à mesure qu’on avançait vers les marécages, le corps devenait plus lymphatique, le teint plus pâle, l’œil plus vitreux, plus engorgé dans la chair blafarde. En Allemagne, je découvrais dans les regards une expression de vague mélancolie ou de résignation inerte ; - d’autres fois, l’œil bleu gardait jusque dans la vieillesse sa limpidité virginale ; et la joue rose des jeunes À hommes, la vaillante pousse des corps superbes annon- çait l’intégrité et la vigueur de la séve primitive. Ici, et à cinquante lieues alentour de Paris, la beauté manque, mais l’intelligence brille, non pas la verve pétulante et la gaieté bavarde des méridionaux, mais l’esprit leste, k juste, avisé, malin, prompt à l’ironie, qui trouve son

A. amusement dans les mécomptes d’autrui. Ces bourHs Ë geois, sur le pas de leur porte, clignent de l’œil derrière ‘à } vous; ces apprentis derrière l’établise montrent du doigt É votre ridicule et vont gloser. On n’entre jamais icidans PR un atelier sans inquiétude ; fussiez-vous princeetbrodé

d’or, ces gamins en manches sales vous auront pesé |

14 f en une minute, tout gros monsieur que vous êtes, et il

a est presque sûr que vous leur servirez de marionnette |

} « Ce sont là des raisonnements de voyageur, tels qu’on

FA en fait en errant à l’aventure dans des rues inconnues

É ou en tournant le soir dans sa chambre d’auberge. Ces

Ê £ vérités sont littéraires, c’est-à-dire vagues ; mais nous

n’en avons pas d’autres à présent en cette matière, et il

#: faut se contenter de celles-ci, telles quelles, en atten- |

S dant les chiffres de la statistique, et la précision des |

7 expériences. Il n’y a pas encore de science des races(1), |

à et on se risque beaucoup quand on essaye de se figurer | comment le sol et le climat peuvent les façonner. Ils les | façonnent pourtant et les différences des peuples euro-

à péens, tous sortis d’une même souche, le prouvent

assez. L’air et les aliments font le corps à la longue; le

£ climat, son degré et ses contrastes produisent les sen-

; sations habituelles, et à la fin la sensibilité définitive :

? c’est là tout l’homme, esprit et corps, en sorte que tout l’homme prend et garde l’empreinte du sol et du ciel; on s’en aperçoit en regardant les autres animaux, qui

| changent en même temps que lui, et par les mêmes

5 (1) Une société d’anthropologie vient de se fonder à Paris, par les |

F soins de plusieurs anatomistes et physiologistes éminents, |

L MM. Brown-Sequard, Béclard, Broca, Follin, Verneuil. — Note de

causes ; un cheval de Hollande est aussi peu semblable à un cheval de Provence qu’un homme d’Amsterdam à de un homme de Marseille. Je crois même que l’homme, : ayant plus de facultés, reçoit des impressions plus pro- ‘3 fondes ; le dehors entre en lui davantage, parce que les portes chez lui sont plus nombreuses. Imaginez le |

paysan qui vit toute la journée en plein air, qui n’est point, comme nous, séparé de la nature par l’artifice des inventions protectrices et par la préoccupation des | idées ou des visites. Le ciel et le paysage lui tiennent lieu de conversation ; il n’a point d’autres poëmes ; ce ne sont point les lectures et les entretiens qui rem- ï plissent son esprit, mais les formes et les couleurs qui : l’entourent ; il y rêve, la main appuyée sur le manche quand le soir il rentre assis sur son cheval, les jambes ï pendantes, et que ses yeux suivent sans réflexion les bandes rouges du couchant. Il n’en raisonne point, il n’arrive point à des jugements nets; mais toutes ces émotions sourdes, semblables aux bruissements innombrables et imperceptibles de la campagne, s’assemblent pour faire ce ton habituel de l’âme que nous appelons le caractère. C’est ainsi que l’esprit reproduit la nature ; les objets et la poésie du dehors deviennent les images w et la poésie du dedans. Il ne faut pas trop se hasarder Ÿ en conjectures, mais enfin c’est parce qu’il y a une

Mon Dieu oui; seulement il y a une France pour tout le monde, la France luit pour tout le monde, et tous les Français, s’ils seront toujours français, ne sont pas

} La Fontaine ; je n’insiste pas sur toutes ces difficultés, & Ré sur toutes ces contrariétés ; je m’en tiens pour aujourJE: d’hui à la forme même du connaissement ; la méthode . ne se révèle pas dans toutes les œuvres modernes ee partout avec une aussi haute audace ; elle ne fait pas É < dans toutes les œuvres modernes partout l’objet d’une os aussi manifeste déclaration que dans cet éminent La dé Fontaine; elle est ailleurs plus ou moins dissimulée,

  • FA plus ou moins implicite ; mais c’est essentiellement, d éminemment, la méthode historique moderne, obtenue AT par le transport, par le transfert direct, en bloc, des di méthodes scientifiques modernes dans le domaine de a l’histoire ; l’auteur, en bon compagnon, commence par FE faire son tour de France; il ferait son tour du monde, ÿ s’il était meilleur compagnon; et quand il a fini son F tour du pays, il commence l’autre tour, afin de ne point | k tomber par mégarde au cœur de son sujet, il commence 4 le tour le plus cher à tout historien bien né, le tour des Ÿ livres et des bibliothèques ; avec ce tour commencera le Ê tère que nous prêtons à la race. La première bibliothèque Ë va vous montrer s’il est en effet primitif et naturel. II F suffit d’écouter ce que dit ce peuple, au moment où sa L langue se délie, lorsque la réflexion ou l’imitation n’ont pas encore altéré l’accent originel. Et savez-vous ce que à dit ce peuple? ce que La Fontaine, sans s’en douter,

F redira plus tard. ».…..

Sans s’en douter vaut un certain prix. « Quelle oppo- Ê sition entre notre littérature du douzième siècle et celle À des nations voisines. » :

J’arrète ici pour aujourd’hui la citation ; la méthode | È est bien ce que nous avons dit; elle est doublement ce 7 que nous avons dit; quand par malheur l’historien #3 parvient enfin aux frontières de son sujet, à peine vL réchappé de l’indéfinité, de l’infinité du circuit antérieur, il se hâte, pour parer ce coup du sort, de se jeter dans une autre indéfinité, dans une autre infinité, celle du sujet même; à peine réchappé d’avoir absorbé une première indéfinité, une première infinité, celle du circuit, celle du parcours, et de tous ces travaux d’approche, qui avaient pour principal objet de n’approcher point, il invente, il imagine, il trouve, il feint une indéfinité | nouvelle, une infinité nouvelle, celle du sujet même; il analyse, il découpe son sujet même en autant de | tranches, en autant de parcelles que faire se pourra ; il y aura des coupes, des tranches longitudinales, des : tranches latérales, des tranches verticales, des tranches horizontales, des tranches obliques ; il y en aurait davantage ; mais notre espace n’a malheureusement que trois dimensions; et comme nos images de littérature sont calquées sur nos figures de géométrie, le nombre des combinaisons est assez restreint; tout restreint qu’il soit, nous obtenons déjà d’assez beaux résultats ; nous étudierons séparément l’homme, l’artiste, le Fe penseur, le rêveur, le géomètre, l’écrivain, le styliste, ù et j’en passe, dans la même personne, dans le même auteur; cela fera autant de chapitres ; nous nous garderons surtout de nous occuper dans le même cha- | pitre de l’art et de l’artiste; cela ferait un chapitre de perdu ; et si d’aventure, de male aventure nous parvenons à parcourir toutes les indéfinités, toutes les infinités de détail de tous ces chapitres, de toutes ces

É sections, il nous reste une ressource suprême, un dernier c. E moyen de nous rattraper; ayant étudié séparément ! l’homme, l’écrivain, l’artiste, et ainsi de suite, nous d étudierons les relations de l’homme et de l’écrivain, suite, d’abord deux par deux, puis trois par trois, et à ainsi de suite; étant données un certain nombre de sections, formant unités, les mêmes mathématiques ane nous apportent les formules, et nous savons combien “ de combinaisons de relation peuvent s’établir; cela hE fera autant de chapitres nouveaux; et quand nous NU aurons fini, si jamais nous finissons, le diable soit du ] bonhomme s’il peut seulement ramasser ses morceaux ; . que de les rassembler, il ne faut point qu’il y songe: l’auteur a fait un jeu de patience où nulle patience ne

Le bonhomme avait prévu tout cela ; il en avait prévu bien d’autres; il avait, croyons-le, nommément prévu : Taiïne; il savait qu’un faisceau est plus et autre que la | somme arithmétique des dards; il savait que l’homme UE - est plus et autre que la somme arithmétique des sections, qu’un livre est plus et autre que la somme arithmétique | des chapitres; séparer les éléments du faisceau, c’est le meilleur, c’est le seul moyen de le rompre; mais dans ; histoire il ne s’agit pas de rompre la réalité, de briser j son auteur, de fracturer son texte; il faut les rendre, l les entendre, les interpréter, les représenter; on me À permettra de citer sur une édition non savante :

5 Un vieillard près d’aller où la mort l’appeloit,

É Mes chers enfants, dit-il, (à ses fils il parloit),

k Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble.

Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. F L’aîné les ayant pris, et fait tous ses efforts, ; Les rendit, en disant : Je le donne aux plus forts. Le Un second lui succède, et se met en posture, É Mais en vain. Un cadet tente aussi l’aventure. 1 Tous perdirent leur temps; le faisceau résista : he: De ces dards joints ensemble un seul ne s’éclata. à Foibles gens, dit le père, il faut que je vous montre nn Ce que ma force peut en semblable rencontre. | On crut qu’il se moquoit; on sourit, mais à tort : Il sépare les dards, et les rompt sans effort. Nos modernes rompent sans effort les réalités qu’ils étudient; reste à savoir si les réalités historiques s’accommodent de ce traitement. A Un historien doit conserver, au contraire; il est essen- LE tiellement un conservateur de l’univers passé; comment ‘ conserver, si on brise. Telle est non point la caricature et la contrefaçon des méthodes historiques modernes, mais leur mode même, leur schème, l’arrière-pensée de ceux qui les ont introduites avant nous, de ceux qui les pratiquent parmi 5 nous ; assistez à une soutenance de thèse historique ; la k plupart des reproches que le jury adresse au candidat à reviennent à ceci : que le candidat n’a point épuisé Ne toute l’indéfinité, toute l’infinité du détail; je ne dis pas ï que les membres du jury l’épuisent dans leurs propres vl travaux; mais ce que je dis, si vous assistez à une i soutenance de thèse et que vous entendiez bien, que # vous interprétiez les critiques du jury, c’est qu’elles je reviennent généralement à cela ; il faut avoir épuisé à

si l’infinité du détail pour arriver au sujet; et dans le ; sujet même il faut, par multipartition, avoir épuisé une il infinité d’infinité du détail; la manière dont on traite 4 le sujet, quand on est parvenu au sujet, revient en % effet à le traiter lui-même comme un chemin, comme % un parcours, comme un lieu de passage indéfiniment i détaillé, comme un circuit lui-même, à faire en défi- ‘4 nitive comme s’il n’était pas le sujet, à faire qu’il ne (4 soit pas le sujet.

3 Avant de commencer, une infinité du détail par cirs culation ; au moment de commencer, une infinité d’infif nité du détail par multipartition.

Épuiser l’indéfinité, l’infinité du détail dans la connaissance de tout le réel, c’est la haute, c’est la divine, 1 c’est la folle ambition, et qu’on le veuille ou non c’est \ l’infinie faiblesse d’une méthode que je suis bien forcé ; de nommer de son nom scolaire la méthode discursive ; à n’ayant point d’ailleurs à me présenter de sitôt devant à le jury d’État constitué pour maintenir à l’agrégation À de philosophie la pureté première des doctrines révolues, je puis traiter des méthodes intuitives et discur- ‘ie sives, et les confronter, sans encourir, comme il advint récemment d’un jeune homme, les foudres universi- | taires ; de la certitude discursive et de la certitude | intuitive; la méthode intuitive passe en général pour surhumaine, orgueilleuse, mystérieuse, agnosticiste ; et

  • l’on croit que la méthode discursive est humaine, £ modeste, claire et distincte, scientifique; je démontrerai au contraire, un jour que nous essaierons d’éprouver plus profondément nos méthodes, qu’en histoire c’est la méthode discursive qui est surhumaine, orgueilleuse,

mystérieuse, agnosticiste ; et que c’est la méthode { intuitive qui est humaine, modeste, claire et distincte à autant que nous le pouvons, scientifique. \

Épuiser l’immensité, l’indéfinité, l’infinité du détail pour obtenir la connaissance de tout le réel, telle est la # surhumaine ambition de la méthode discursive ; partir du plus loin possible, cheminer par la plus longue série possible ; parvenir le plus tard possible ; à peine arrivés repartir pour un voyage intérieur le plus long possible; mais si du départ le plus éloigné possible à l’arrivée la Ë plus retardée possible et dans cette arrivée même une E série indéfinie, infinie de détail s’interpose immense, comment épuiser ce détail; un Dieu seul y suflirait ; et dans le même temps que les professeurs d’histoire et | que les historiens renonçaient à devenir des rois et des 4 empereurs, et qu’ils s’en félicitaient, ils ne s’aperce- | vaient point que dans le même temps cette même nouvelle méthode, cette méthode scientifique, cette méthode 1 historique moderne exigeait qu’ils devinssent des Dieux. | Telle est bien l’ambition inouïe du monde moderne ; ambition non encore éprouvée: le savant chassant Dieu de partout, inconsidérément, aveuglément, ensemble : de la science, où en effet peut-être il n’a que faire, et de | la métaphysique, où peut-être on lui pourrait trouver quelque occupation; Dieu chassé de l’histoire ; et par 4 une singulière ironie, par un nouveau retour, Dieu se | retrouvant dans le savant historien, Dieu non chassé É du savant historien, c’est-à-dire, littéralement, l’histo- È rien ayant conçu sa science selon une méthode qui ; requiert de lui exactement les qualités d’un Dieu. j Telle est bien la pensée de derrière la tête de tous : ceux qui ont fondé la science historique moderne, k

f introduit les méthodes historiques modernes, c’est- ! à-dire de tous ceux qui ont transporté en bloc dans le } domaine de l’histoire les méthodes scientifiques emprunF tées aux sciences qui ne sont pas des sciences de l’histoire : une humanité toute maîtresse de toute son histoire ; une humanité ayant épuisé tout le détail de F toute son histoire, ayant donc parcouru toute une { indéfinité, toute une infinité de chemins indéfinis, infinis, PA: ayant donc littéralement épuisé tout un univers indéfini, Va infini, de détail; une humanité Dieu, ayant acquis, 5 englobé toute connaissance dans l’univers de sa totale, F1 Une humanité devenue Dieu par la totale infinité de sa connaissance, par l’amplitude infinie de sa mémoire totale, cette idée est partout dans Renan; elle fut vrai- | ment le viatique, la consolation, l’espérance, la secrète | | ardeur, le feu intérieur, l’eucharistie laïque de toute une génération, de toute une levée d’historiens, de la génération qui dans le domaine de l’histoire inaugurait 1 justement le monde moderne; hoc nunc os ex ossibus | meis et caro de carne mea; elle est partout dans ‘ l’Avenir de la science, — pensées de 1848: — et : quel arrêt imaginé pour l’humanité enfin renseignée, ; savante, saturée de sa mémoire totale; quel arrêt de Le béatitude; quel arrêt de béatitude et vraiment de divi- | nité ; quel paragraphe singulier d’assurance et de $ limitation je trouve dans la préface même, écrite au 1 dernier moment pour présenter au public, dans l’âge | de la vieillesse, une œuvre de jeunesse : « Les sciences historiques et leurs auxiliaires, les ï sciences philologiques, ont fait d’immenses conquêtes

depuis que je les embrassai avec tant d’amour, il y a 4 quarante ans. Mais on en voit le bout. Dans un siècle, 4 l’humanité saura à peu près ce qu’elle peut savoir sur 4 son passé; et alors il sera temps de s’arrêter; car le ne propre de ces études est, aussitôt qu’elles ont atteint : Fi: leur perfection relative, de commencer à se démolir. gi L’histoire des religions est éclaircie dans ses branches É les plus importantes. Il est devenu clair, non par des 2 raisons & priori, mais par la discussion même des pré- tendus témoignages, qu’il n’y a jamais eu, dans les 1 siècles attingibles à l’homme, de révélation ni de fait , surnaturel. Le processus de la civilisation est reconnu R dans ses lois générales. L’inégalité des races est constatée. Les titres de chaque famille humaine à des mentions plus ou moins honorables dans l’histoire du progrès sont à peu près déterminés. » Je copie cette citation, pour ne pas découper mon exemplaire; nous sommes épouvantés, aujourd’hui, de à cette assurance, et de cette limitation ; quelles expressions d’audace et de limitation théocratique : on voit le É bout des sciences historiques; dans un siècle, l”humanité saura à peu près ce qu’elle peut savoir sur son passé; et alors il sera temps de s’arréter;.…. l’histoire des religions est éclaircie dans ses branches les plus “ importantes ;.… le processus de la civilisation est re- : connu dans ses lois générales; l’inégalité des races est constatée: les titres de chaque famille humaine à des 5 mentions plus ou moins honorables dans l’histoire du 1 progrès sont à peu près déterminés. Et cette singulière À et inquiétante affirmation, ce jugement implacable, hautain, désabusé : Le propre de ces études est, aussitôt

qu’elles ont atteint leur perfection relative, de com- Quel historien contemporain, quel petit-fils, quel ? petit-neveu du vieil homme ne reculera de saisissement | devant de telles affirmations, devant de telles présompf tions, devant cet admirable et tranquille orgueil, devant ces certitudes et ces limitations; une humanité Dieu, ; si parfaitement emplie de sa mémoire totale qu’elle n’a E- _ plus rien à connaître désormais; une humanité Dieu, arrêtée comme un Dieu dans la contemplation de sa totale connaissance, ayant si complètement, si parfaid tement épuisé le détail du réel qu’elle est arrivée au bout, et qu’elle s’y tient; qui au besoin, parmi les historiens du temps présent, ne désavouera les ambi- ; tions de l’aïeul et qui ne les traitera de chimères et d’imaginations feintes ; qui ne les reniera, car nous à n’avons pas toujours le courage d’avouer nos aïeux, de F déclarer nos origines, et de qui nous sommes nés, et d’où nous descendons; les jeunes gens d’aujourd’hui ne reconnaissent pas toujours les grands ancêtres ; ce ne | sont point les pères qui ne reconnaissent pas leurs fils, | mais les fils qui ne reconnaissent pas leurs pères ; et | | comme nos politiciens bourgeois ne reconnaissent pas | volontiers leurs grands ancêtres de la révolution fran- çaise, ainsi nos modestes historiens ne reconnaissent | pas toujours leurs grands ancêtres de la révolution | mentale moderne, les innovateurs des méthodes histo- | riques, les créateurs du monde intellectuel moderne; | et puis, depuis le temps des grands vieux, nous avons reçu de rudes avertissements ; pour deux raisons, l’une | recouvrant l’autre, nul aujourd’hui n’avancerait que Ë toute l’histoire du monde est sur le point d’aboutir, nul k

| aujourd’hui, de tous les historiens, ne souscrirait aux de Renan.

Premièrement pour des raisons d’histoire même; il est arrivé en très grand, pour l’histoire, ce qui arrive généralement des constructions navales françaises ; on n’en voit pas la fin; quand on mit l’histoire en chantier, armé, ou, pour dire le mot, outillé des méthodes modernes, les innovateurs en firent le devis ; mais à mesure qu’on avançait, et que justement parti des temps antiques on se mouvait au-devant des temps modernes, les mécomptes se multipliaient : ils se sont ë si bien multipliés qu’aujourd’hui nul n’oserait en pronostiquer la fin, ni annoncer la fin du travail; le seul historien de la révolution française que je connaisse

personnellement qui soit exactement sérieux nous dira tant que nous le voudrons que pour mener à bien la seule histoire de la révolution française il faudrait des milliers de vies de véritables historiens; or on ne voit pas qu’il en naïisse des milliers; et nous sommes fort loin de compte.

Deuxièmement, et cette deuxième raison, étant une raison de réalité, recouvre et commande la première, qui était une raison de connaissance ; comment l’histoire s’arrêterait-elle, si l’humanité ne s’arrête pas; à moins de supposer que l’histoire ne serait pas l’histoire de

l’humanité ; et c’est en effet bien là que l’on en était arrivé, c’est bien ce que l’on a supposé, au moins implicie tement ; on a tant parlé de l’histoire, de l’histoire seule, ; de l’histoire en général, de l’histoire en elle-même, de b. l’histoire tout court, on a tant surélevé l’histoire que l’on k. a quelque peu oublié que ce mot tout seul ne veut rien

d dire, qu’il y faut un complément de détermination, que | l’histoire n’est rien si elle n’est pas l’histoire de quelque At: événement, que l’histoire en général n’est rien si elle n’est pas l’histoire du monde et de l’humanité. Si donc, 44 et c’était la première cause pour laquelle nul aujourd’hui % n’avancerait plus que l’histoire est surle point d’aboutir 18 et de se clore, si donc l’histoire de l’humanité acquise est | \ loin d’être acquise elle-même, comment l’histoire d’une NA humanité qui n’est pas acquise elle-même serait-elle NRE. acquise ; et quand l’histoire du passé n’est pas près de | è s’achever, tant s’en faut, comment l’histoire du futur | : serait-elle près de se clore; nous touchons ici au secret À même de cette faiblesse moderne ; on sait aujourd’hui, fh je on a reconnu, généralement, que la plupart des idées et 1 des thèses prétendues positives ou positivistes reRE couvrent des idées et des thèses métaphysiques mal E dissimulées ; cette idée de Renan, que nous considérons 1 en bref aujourd’hui, qui paraît une idée historique f modeste purement, et simplement, cette idée que 1e l’histoire touche à son aboutissement et à sa clôture, 14 implique au fond une idée hautement et orgueilleu4 Ÿ sement métaphysique, extrêmement affirmée, portant dE sur l’humanité même; elle implique cette idée que 14 l’humanité moderne est la dernière humanité, que FE l’on n’a jamais rien fait de mieux, dans le genre, 14 que l’on ne fera jamais rien de mieux, qu’il est inutile ï d’insister, que le monde moderne est le dernier des \ mondes, que l’homme et quela nature a dit son dernier lé Incroyable naïveté savante, orgueil enfantin des 13 doctes et des avertis; l’humanité a presque toujours | cru qu’elle venait justement de dire son dernier mot;

l’humanité a toujours pensé qu’elle était la dernière et la meilleure humanité, qu’elle avait atteint sa forme, qu’il allait falloir fermer, et songer au repos de béatitude ; ce qui est intéressant, ce qui est nouveau, ce n’est point qu’une humanité après tant d’autres, ce n’est point 13 que l’humanité moderne ait cru, à son tour, qu’elle était la meilleure et la dernière humanité; ce qui est inté- ressant, ce qui est nouveau, c’est que l’humanité moderne se croyait bien gardée contre de telles faiblesses par sa science, par l’immense amassement de ses connaissances, par la sûreté de ses méthodes; jamais on ne vit aussi bien que la science ne fait pas la philosophie, et la vie, et la conscience ; tout armé, averti, gardé que fût le monde moderne, c’est justement dans la plus vieille erreur humaine qu’il est tombé, comme par hasard, et dans la plus commune; les propositions les plus savamment formulées reviennent au même que les anciens premiers balbutiements ; et de même que les plus grands savants du monde, s’ils ne sont pas des cabotins, devant l’amour et devant la mort demeurent stupides et désarmés comme les derniers des misé- rables, ainsi la mère humanité, devenue la plus savante du monde, s’est retrouvée stupide et désarmée devant la plus vieille erreur du monde; comme au temps des plus anciens dieux elle a mesuré les formes de civilisation atteintes, et elle a estimé que ça n’allait pas trop mal, qu’elle était, qu’elle serait la dernière et la meilleure humanité, que tout allait se figer dans la béatitude éternelle d’une humanité Dieu.

Si je voulais chercher dans l’Avenir de la science tout cet orgueil, toute cette assurance et cette naïve

4! certitude, ilme faudrait citer tout {Avenir de la science,

| et une aussi énorme citation m’attirerait encore des désagréments avec la maison Calmann Lévy; ce

12 livre n’est rien s’il n’est pas tout le lourd et le plein

, évangile de cette foi nouvelle, de cette foi la dernière

\ en date, et provisoirement la définitive ; tout ce livre

L- admirable et véritablement prodigieux, tout ce livre L: de jeunesse et de force est dans sa luxuriante plé-

| nitude comme gonflé de cette foi religieuse; on me

1 permettra de n’en point citer un mot, pour ne pas citer

(] tout; nous retrouverons ce livre d’ailleurs, ce livre # 1% bouddhique, ce livre immense, presque informe; car

15 j’ai toujours dit, et j’ai peut-être écrit que le jour où

| > lon voudra sérieusement étudier le monde moderne

(1 c’est à l’Avenir de la science qu’il faudra d’abord et

  1. \ surtout s’attaquer ; le vieux pourana de l’auteur, écrit ‘4 au lendemain de l’agrégation de philosophie, comme

ï elle était alors, passée en septembre, écrit dans les | deux derniers mois de 1848 et dans les quatre ou cinq 4 premiers mois de 1849, le gros volume, âpre, dogma- | tique, sectaire et dur, l’énorme paquet littéraire, le gros : livre, avec sa pesanteur et ses allures médiocrement É littéraires, le bagage, le gros volume, le vieux manuscrit, la première construction, les vieilles pages, l’essai 38 de jeunesse, de forme naïve, touffue souvent abrupte, M pleine d’innombrables incorrections, le vieil ouvrage,

\ avec ses notes en tas, le mur aux pierres essentielles, | demeure pour moi l’œuvre capitale de Renan, et celle L: qui nous donne vraiment le fond et l’origine de sa 1! pensée tout entière, s’il est vrai qu’une grande vie ne

j soit malheureusement presque toujours qu’une maturité persévérante réalisée, brusquement révélée dans un

éclair de jeunesse ; Renan lui-même en a beaucoup plus vécu, encore beaucoup plus qu’il ne l’a dit dans sa pré- face ; et le vieux Pourana de l’auteur est vraiment aussi le vieux Pourana du monde moderne; combien de modernes, le disant, ne le disant pas, en ont vécu; aujourd’hui encore, inconsciemment ou non, tous nous en vivons, sectaires et libertaires, et, comme le dit Hugo, mystiques et charnels.

J’ai donc bien le droit, j’ai le devoir de chercher dans 7 Renan et dans Taine la première pensée du monde moderne, la pensée de derrière la tête, comme on dit, qui est toujours la pensée profonde, la pensée intéressante, la pensée intérieure et mouvante, la pensée agissante, la pensée cause, la source et la ressource de la pensée, la pensée vraie ; et pour trouver l’arrière-pensée de Renan, passant à l’autre bout de sa pleine carrière, on sait que c’est dans les dialogues et les fragments philosophiques, dans les drames qu’il faut la chercher; je me reporte aux Dialogues et fragments philosophiques, par Ernest Renan, de l’Académie française, quatrième édition ; je sais bien que la citation que je vais faire est empruntée à la troisième partie, qui est celle des réves; certitudes, probabilités, rêves; je sais que mon personnage est celui de Théoctiste, celui qui fonde Dieu, si j’ai bonne mémoire; je sais que les objections lui sont présentées par Æudoxe, qui doit avoir bonne opinion: je n’oublie point toutes les précautions que Renan prend dans sa préface ; mais enfin mon personnage dit, et je copie tout au long ; je passe les passages où ce Théoctiste rêve de la Terreur intellectuelle ; nous y reviendrons quelque jour; car ils sont extrêmement importants, et graves; et je

1 m’en tiens à ceux où il rêve de la Déification intellec- E « Je vous ai dit que l’ordre d’idées où je metiens en ce (1 moment ne se rapporte qu’imparfaitement à la planète 14 Terre, et qu’il faut entendre de pareilles spéculations (n comme visant au delà de l’humanité. Sans doute le | à sujet sachant et pensant sera toujours limité ; mais le 1h savoir et le pouvoir sont illimités, et par contre-coup la 1| nature pensante elle-même pourra être fort agrandie, (l sans sortir du cercle connu de la biologie. Une large 1 application des découvertes de la physiologie et du ï. principe de sélection pourrait amener la création d’une 16 race supérieure, ayant son droit de gouverner, non seu- | lement dans sa science, mais dans la supériorité même de son sang, de son cerveau et de ses nerfs. Ce seraient | là des espèces de dieux ou dévas, êtres décuples en L valeur de ce que nous sommes, qui pourraient être viables dans des milieux artificiels. La nature ne fait he rien que de viable dans les conditions générales ; mais la science pourra étendre les limites de la viabilité. La Ë nature jusqu’ici a fait ce qu’elle a pu; les forces spontanées ne dépasseront pas l’étiage qu’elles ont atteint. (l C’est à la science à prendre l’œuvre au point où la nature l’a laissée. La botanique fait vivre artificiellement 3 des produits végétaux qui disparaîtraient si la main de | lhomme ne les soutenait incessamment. Un âge se | conçoit où la production d’un déva serait évaluée à un | certain capital, représentant les appareils chers, les | actions lentes, les sélections laborieuses, l’éducation | compliquée et la conservation pénible d’un pareil être | contre nature. Une fabrique d’Ases, un Asg’aard, pourra

être reconstitué au centre de l’Asie, et, si l’on répugne à ces sortes de mythes, que l’on veuille bien remarquer le procédé qu’emploient les fourmis et les abeilles pour déterminer la fonction à laquelle chaque individu doit être appliqué; que l’on réfléchisse surtout au moyen ï qu’emploient les botanistes pour créer leurs singularités. C’est toujours la nutrition ou plutôt le développement d’un organe par l’atrophie d’un autre qui forme le secret de ces anomalies. Rappelez-vous ce docteur védique, dont le nom, selon Burnouf, signifiait 0 = orépua sic rhv xep%knv &vé6n. Comme la fleur double est obtenue par lhypertrophie ou la transformation des organes de la génération, comme la floraison et la fructification épuisent la vitalité de l’être qui accomplit ces fonctions, de même il est possible que le moyen de concentrer toute la force nerveuse au cerveau, de la transformer toute en cerveau, si l’on peut ainsi dire, en atrophiant l’autre pôle, soit trouvé un jour. L’une de ces fonctions est un affaiblissement de l’autre; ce qui est donné à l’une est enlevé à l’autre. Il va sans dire que nous ne parlons pas de ces suppressions honteuses qui ne font que des êtres incomplets. Nous parlons d’une intime transfusion, grâce à laquelle les forces que la nature a dirigées vers des opérations différentes seraient employées à une même fin. »

Ces rêves, ces imaginations nous paraissent aujourd’hui monstrueuses, peut-être parce qu’elles sont monstrueuses en effet, surtout parce que les sciences naturelles ont depuis continué à marcher, et parce que de toutes parts nous avons reçu de la réalité de rudes

avertissements ; nul aujourd’hui, de tous les historiens

fl : modernes, et de tous les savants, neles’endosserait ; et 1l 4 non seulement il n’est personne aujourd’hui qui ne les Le: renie, mais il n’est personne au fond qui n’en veuille à |‘4 l’ancien d’avoir aussi honteusement montré sa pensée | de derrière la tête; nous au contraire, quin’avons aucun | ; honneur professionnel engagé dans ce débat, remer1 cions Renan d’avoir, à la fin de sa pleine carrière, à | l’âge où l’homme fait son compte et sa caisse et le | bilan de sa vie et la liquidation de sa pensée, achevé de E. nous éclairer sur les lointains arrière-plans de ses | rêves ; par lui, en lui nous pouvons saisir enfin toute £ [4 l’orientation de la pensée moderne, son désir secret, [4 son rêve occulte. | « On imagine donc (sans doute hors de notre plaFl nête) la possibilité d’êtres auprès desquels l’homme . serait presque aussi peu de chose qu’est l’animal rela- | tivement à l’homme; une époque où la science rempla- | cerait les animaux existants par des mécanismes plus % élevés, comme nous voyons que la chimie a remplacé . des séries entières de corps de la nature par des séries

bien plus parfaites. De même que l’humanité est sortie

| de l’animalité, ainsi la divinité sortirait de l’humanité. ne 11 y aurait des êtres qui se serviraient de l’homme Ê comme l’homme se sert des animaux. »

C’est alors peut-être que l’homme s’apercevrait que 1 À lhomme se sert mal des animaux.

{ « L’homme ne s’ar4 rête guère à cette pensée qu’un pas, un mouvement

de lui écrase des myriades d’animalcules. Maïs, je le

répète, la supériorité intellectuelle entraîne la supériorité religieuse; ces futurs maîtres, nous devons les rêver comme des incarnations du bien et du vrai; il y

J’arrête ici ma citation, parce qu’il est très long de copier, et parce qu’ici, comme dans l’Avenir de la science, il faudrait tout citer, tant tout est plein; curieux, inquiétant, nouveau, passionnant; pourtant il faut que je recommence : ‘

« L’univers serait ainsi consommé en un seul être organisé, dans l’infini duquel se résumeraient des dé- cillions de décillions de vies, passées et présentes à la

Or il est évident qu’un tel résumé ne pourrait s’obtenir que par une totalisation de la mémoire universelle, donc par une globalisation, par un achèvement, et par un arrêt de l’histoire.

« Toute la nature vivante produirait une vie centrale, grand hymne sortant de milliards de voix, comme l’animal résulte de milliards de cellules, l’arbre de millions de bourgeons. Une conscience unique serait < faite par tous, et tous y participeraient; l’univers serait un polypier infini, où tous les êtres qui ont jamais été seraient soudés par leur base, vivant à la fois de leur vie propre et de la vie de l’ensemble. »

C’est bien le ramassement de toute la mémoire humaine et surhumaine en une conscience Dieu; or ce ramassement peut s’obtenir par deux moyens; si l’on croit en Dieu,

l’ Charles Péguy

L fi si l’on admet la résurrection des morts, et le miracle, Le ceramassement de toute la mémoire des créatures peut | É - s’obtenir sans passer par l’intermédiaire de l’histoire; | | ia puisque ce sont les mémoires individuelles mêmes qui | 11h resservent; il n’y à pas à rapprendre; mais si, ce qui 1É est, je pense, la position de Renan, nous ne croyons | n pas en Dieu, si nous n’admettons pas la résurrection

La personnelle, individuelle des morts, en un mot si de 4 notre entendement nous rejetons le miracle, il n’y a

114 # plus aucun moyen d’obtenir ceramassement de toute la | 15 mémoire sans passer par l’intermédiaire de l’histoire; ji î fl le couronnement et l’arrêt de la création s’obtient par | is la fabrication d’un historien Dieu; Renan dirait : d’un (1 ñ 4 Dieu historien; mais pour nous, et pour ce que nous en 4 ‘4 faisons, cela revient au même; je crois même que dans | 4 la formation de la pensée de Renan, c’est l’historien s# qui s’est haussé en Dieu, qui a culminé en Dieu, qui | À s’est fait Dieu, bien plutôt que ce n’est Dieu qui s’est

« 4 « Déjà nous participons à la vie de l’univers (vie

1 Voire il faut que je me résolve à découper ici mon

| “ bien imparfaite encore) par la morale, la science et 1 à l’art. Les religions sont les formes abrégées et popu- | ie laires de cette participation ; là est leur sainteté. Mais | 8 la nature aspire à une communion bien plus intense, 1 À communion qui n’atteindra son dernier terme que 1 à quand il y aura un être actuellement parfait. Un tel ; j être n’existe pas encore, puisque nous n’avons que

trois façons de constater l’existence d’un être, le voir, x entendre parler de lui, voir son action, et qu’un être (4 comme celui dont nous parlons n’est connu d’aucune , de ces trois manières; mais on conçoit la possibilité d’un état où, dans l’infinité de l’espace, tout vive. Peu de matière est maintenant organisée, et ce qui est organisé est faiblement organisé; mais on peut admettre un âge où toute la matière soit organisée, où des milliers de soleils agglutinés ensemble serviraient à : former un seul être, sentant, jouissant, absorbant par son gosier brûlant un fleuve de volupté qui s’épan- *i cherait hors de lui en un torrent de vie. Cet univers | vivant présenterait les deux pôles que présente toute masse nerveuse, le pôle qui pense, le pôle qui jouit. Maintenant, l’univers pense et jouit par des millions d’individus. Un jour, une bouche colossale savourerait l’infini ; un océan d’ivresse y coulerait ; une intarissable émission de vie, ne connaissant ni repos, ni fatigue, jaillirait dans l’éternité. Pour coaguler cette masse divine, la Terre aura peut-être été prise et gâchée comme une motte que l’on pétrit sans souci de la fourmi ou du ver qui s’y cache. Que voulez-vous ? Nous en faisons autant. La nature, à tous les degrés, a pour soin unique d’obtenir un résultat supérieur par le sacri- ” fice d’individualités inférieures. Est-ce qu’un général, un chef d’État tient compte des pauvres gens qu’il fait

« Un seul être résumant toute la jouissance de l’univers, l’infinité des êtres particuliers joyeux d’y contribuer, il n’y a là de contradiction que pour notre individualisme superficiel. Le monde n’est qu’une série de sacrifices humains ; on les adoucirait par la joie et

|: la résignation. Les compagnons d’Alexandre vécurent f k d’Alexandre, jouirent d’Alexandre. Il y a des états he: sociaux où le peuple jouit des plaisirs de ses nobles, se | # complaîit en ses princes, dit : « nos princes », fait de | leur gloire sa gloire. Les animaux qui servent à la |! nourriture de l’homme de génie ou de l’homme de |\ 1 bien devraient être contents, s’ils savaient à quoi H fé ils servent. Tout dépend du but, et, si un jour la [1 vivisection sur une grande échelle était nécessaire pe: pour découvrir les grands secrets de la nature vivante, - Fi F j’imagine les êtres, dans l’extase du martyre volontaire, | “ venant s’y offrir couronnés de fleurs. Le meurtre inutile | 1% d’une mouche est un acte blämable ; celui qui est sacrifié | 1 aux fins idéales n’a pas droit de se plaindre, et son sort, | 4 ; au regard de l’infini (x6 66), est digne d’envie. Tant H. d’autres meurent sans laisser une trace dans la conN struction de la tour infinie! C’est chose monstrueuse \ | ’ que le sacrifice d’un être vivant à l’égoïsme d’un autre; +48 mais le sacrifice d’un être vivant à une fin voulue par 1 la nature est légitime. Rigoureusement parlant, l’homme | dans la vie duquel règne l’égoïsme fait un acte de f cannibale en mangeant de la chair; seul l’homme qui [1 travaille en sa mesure au bien ou au vrai possède ce É: droit. Le sacrifice alors est fait à l’idéal, et l’être ph sacrifié a sa petite place dans l’œuvre éternelle, ce que | 2 tant d’autres êtres n’ont pas. La belle antiquité conçut (3 avec raison l’immolation de l’animal destiné à être | | mangé comme un acte religieux. Ce meurtre fait en vue À d’une nécessité absolue parut devoir être dissimulé par 4 des guirlandes et une cérémonie. fi « Le grand nombre doit penser et jouir par procu- ï ration. L’idée du moyen âge, de gens priant pour ceux

qui n’ont pas le temps de prier, est très-vraie. La masse travaille ; quelques-uns remplissent pour elle les hautes fonctions de la vie; voilà l’humanité. Le résultat du travail obscur de mille paysans, serfs d’une abbaye, était une abside gothique, dans une belle vallée, ombragée de hauts peupliers, où.de pieuses personnes venaient six ou huit fois par jour chanter des psaumes à l’Éternel. Cela constituait une assez belle façon d’adorer, surtout quand, parmi les ascètes, il y avait un saint Bernard, un Rupert de Tuy, un abbé Joachim. Cette vallée, ces eaux, ces arbres, ces rochers voulaient crier vers Dieu, mais n’avaient pas de voix; l’abbaye leur en donnait une. Chez les Grecs, race plus noble, cela se faisait mieux par la flûte et les jeux des bergers. Un jour cela se fera mieux encore, si un laboratoire de chimie ou de physique remplace l’abbaye. Mais de nos jours les mille paysans autrefois serfs, maintenant émancipés, se livrent peut-être à une grossière bombanrce, sans résultat idéal d’aucune sorte, avec les terres de ladite abbaye. L’impôt mis sur ces terres les purifie seul un peu, en les faisant servir à un but supérieur.

« Quelques-uns vivent pour tous. Si on veut changer cet ordre, personne ne vivra. L’Égyptien, sujet de Ché- phrem, qui est mort en construisant les pyramides, a plus vécu que celui qui a coulé des jours inutiles sous ses palmiers. Voilà la noblesse du peuple; il n’en désire pas d’autre; on ne le contentera jamais avec de l’égoïsme. Il veut, s’il ne jouit pas, qu’il y en ait qui jouissent. Il meurt volontiers pour la gloire d’un chef, c’est-à-dire pour quelque chose où il n’a aucun profit direct. Je parle du vrai peuple, de la masse inconsciente, livrée à ses instincts de race, à qui la réflexion

És n’a pas encore appris que la plus grande sottise qu’on puisse commettre est de se faire tuer pour quoi que ce 4 « Parfois, je conçois ainsi Dieu comme la grande fête 4 intérieure de l’univers, comme la vaste conscience où ÿ tout se réfléchit et se répercute. Chaque classe de la société est un rouage, un bras de levier dans cette immense machine. Voilà pourquoi chacune a ses vertus. Nous sommes tous des fonctions de l’univers; le devoir L consiste à ce que chacun remplisse bien sa fonction. Ù Les vertus de la bourgeoisie ne doivent pas être celles , ‘à de la noblesse; ce qui fait un parfait gentilhomme | serait un défaut chez un bourgeois. Les vertus de ; chacun sont déterminées par les besoins de la nature; l’État où il n’y a pas de classes sociales est antiprovif dentiel. Il importe peu que saint Vincent de Paul n’ait à pas été un grand esprit. Raphaël n’aurait rien gagné à k être bien réglé dans ses mœurs. L’effort divin qui est en { tout se produit par les justes, les savants, les artistes. k Chacun a sa part. Le devoir de Gæthe fut d’être égoïste pour son œuvre. L’immoralité transcendante de l’artiste | est à sa façon moralité suprême, si elle sert à l’accomplissement de la particulière mission divine dont chacun est chargé ici-bas. ; « Pour moi, je goûte tout l’univers par cette sorte de LR: sentiment général qui fait que nous sommes tristes en 3 une ville triste, gais en une ville gaie. Je jouis ainsi des voluptés du voluptueux, des débauches du dé- l’homme vertueux, des méditations du savant, de l’austérité de l’ascète. Par une sorte de sympathie douce, je | | me figure que je suis leur conscience. Les découvertes

du savant sont mon bien; les triomphes de l’ambitieux me sont une fête. Je serais fâché que quelque chose manquât au monde; car j’ai conscience de tout ce qu’il enferme. Mon seul déplaisir est que ce siècle soit si bas qu’il ne sache plus jouir. Alors je me réfugie dans le passé, dans le xvie siècle, le xvne, dans l’antiquité; tout ce qui a été beau, aimable, juste, noble me fait comme un paradis. Je défie avec cela le malheur de m’atteindre; je porte avec moi le parterre charmant de la variété de mes pensées.

« Vous avez cherché à montrer sous quelles formes on peut rêver une conscience de l’univers plus avancée que celle dont la manifestation est l’humanité. On m’a dit que vous possédez même un biais pour rendre concevable l’immortalité des individus. »

Nous ne pouvons pas laisser, même pour aujourd’hui, cette immortalité des individus; car ce dogme de l’immortalité individuelle fait le point critique de presque toutes les doctrines; c’est là que le critique attend le métaphysicien; car c’est là que se révèlent les arrièreplans de l’espérance; particulièrement ici le dogme de - limmortalité individuelle fera le point critique de la doctrine; c’est à ce dogme en effet que nous allons reconnaître comment, dans les rêves de ce Théoctiste, l’humanité ou la surhumanité Dieu obtient sa mémoire totale; nous y voyons dès les premiers mots qu’elle ne l’obtient point par une réelle résurrection des individus réels, qu’elle ne l’obtient point proprement par ce que

|| 1 L° nous nommons tous la résurrection des morts, mais | 10 que la surhumanité Dieu, dans les rêves de ce Théo- || 48 ctiste, obtient la totalisation de sa mémoire par une | 1174 reconstitution historique, par une totalisation de l’his- || 24 toire, par la résurrection des historiens, par le règne et 1 par l’éternité de l’Historien. | is « Dites mieux, la résurrection des individus. Sur ce 1 “S point, je m’écarte des conceptions, merveilleuses du | 108 reste de poésie et d’idéal, où s’éleva le génie grec. || Platon ne me paraît pas recevable quand il soutient 12 que la mort est un bien, l’état philosophique par excel4 lence. Il n’est pas vrai que la perfection de l’âme, 4 comme il est dit dans le Phédon, soit d’être le plus . : 1 possible détachée du corps. L’âme sans corps est une un ÿ chimère, puisque rien ne nous a jamais révélé un pareil +1 ÿ me dis souvent comme Job : Reposita est hæc spes in sinu { e meo. Au terme des évolutions successives, si l’univers (à est jamais ramené à un seul être absolu, cet être sera la il vie complète de tous; il renouvellera en lui la vie des (l êtres disparus, ou, si l’on aime mieux, en son sein revib vront tous ceux qui ont été. Quand Dieu sera en même | ‘5 temps parfait et tout-puissant, c’est-à-dire quand l’omniil potence scientifique sera concentrée entre les mains | 2 d’un être bon et droit, cet être voudra ressusciter le Do. passé, pour en réparer les innombrables iniquités. Dieu

existera de plus en plus; plus il existera, plus il sera

| 14 juste. Il le sera pleinement le jour où quiconque aura

travaillé pour l’œuvre divine sentira l’œuvre divine accomplie, et verra la part qu’il y a eue. Alors l’éternelle inégalité des êtres sera scellée pour jamais. Celui qui n’a fait aucun sacrifice au bien, au vrai retrouvera ce jour-là l’équivalent exact de sa mise, c’est-à-dire le néant. Il ne faut pas objecter qu’une récompense qui n’arrivera peut-être que dans un milliard de siècles serait bien affaiblie. Un sommeil d’un milliard de siècles ou un sommeil d’une heure, c’est la même chose, et, sila récompense que je rêve nous est accordée, elle nous fera l’effet de succéder instantanément à l’heure de la mort. Beatam resurrectionem exspectans, voilà, pour l’idéaliste comme pour le chrétien, la vraie formule qui convient au tombeau.

« Un monde sans Dieu est horrible. Le nôtre paraît tel à l’heure qu’il est; mais il ne sera pas toujours ainsi. Après les épouvantables entr’actes de férocité et d’égoisme de l’être grandissant, se réalisera peut-être le rêve de la religion déiste, une conscience suprême, rendant justice au pauvre, vengeant l’homme vertueux. « Cela doit être ; donc cela est », dit le déiste. Nous autres, nous disons : « Donc cela sera » ; et ce raisonnement a sa légitimité, puisque nous avons vu que les rêves de la conscience morale peuvent fort bien devenir un jour des < réalités. On conçoit ainsi une conscience qui résume toutes les autres, même passées, qui les embrasse en ‘ tant qu’elles ont travaillé au bien, à l’absolu. Dans cette pyramide du bien, élevée par les efforts successifs des êtres, chaque pierre compte. L’Égyptien du temps de Chéphrem dont nous parlions tout à l’heureexiste encore par la pierre qu’il a posée; ainsi sera-t-il de l’homme qui aura collaboré à l’œuvre d’éternité. Nous vivons en

(1 4 proportion de la part que nous avons prise à l’édification | È de l’idéal. L’œuvre de l’humanité est le bien; ceux qui LA auront contribué au triomphe du bien fulgebunt sicut ( : stellæ. Même si la Terre ne sert un jour que de

f moellon pour la construction d’un édifice futur, nous Ex serons ce qu’est la coquille géologique dans le bloc des- #4 tiné à bâtir un temple. Ce pauvretrilobite dont la trace 2 est écrite dans l’épaisseur de nos murs y vit encore un | +5 peu ; il fait encore un peu partie de notre maison. 4 « Votre immortalité n’est qu’apparente; elle ne va F pas au delà de l’éternité de l’action; elle n’implique pas à l’éternité de la personne. Jésus aujourd’hui agit bien © plus que quand il était un Galiléen obscur; mais il ne h vit plus.

Fe « Il vit encore. Sa personne subsiste et est même aughi mentée. L’homme vit où il agit. Cette vie nous est plus & chère que la vie du corps, puisque nous sacrifions vo- ] lontiers celle-ci à celle-là. Remarquez bien que je ne Le parle pas seulement de la vie dans l’opinion, de la ré- ki putation, du souvenir. Celle-ci en effet ne suffit pas ; H elle a trop d’injustices. Les meilleurs sont ceux qui la jf fuient. Tamerlan est plus célèbre que tel juste ignoré. 18 Marc-Aurèle n’a la réputation qu’il mérite que parce ! qu’il a été empereur et qu’il a écrit ses pensées. L’in- (É fluence vraie est l’influence cachée; non que l’opinion À définitive de l’histoire soit en somme très fausse; mais 4 elle pèche tout à fait par la proportion. Tel innomé a

été peut-être plus grand qu’Alexandre; tel cœur de femme qui n’a dit mot de sa vie a mieux senti que le poëte le plus harmonieux. — Je parle de la vie par influence, ou, selon l’expression des mystiques, de la vie en Dieu. La vie humaine, par son revers moral, écrit un petit sillon, comme la pointe d’un compas, au sein de l’infini. Cet arc de cercle tracé en Dieu n’a pas plus de fin que Dieu. C’est dans le souvenir de Dieu que les hommes sont immortels. L’opinion que la conscience absolue a de lui, le souvenir qu’elle garde de lui, voilà la vraie vie du juste, et cette vie-là est éternelle. Sans doute il y a de l’anthropomorphisme à prêter à Dieu une conscience comme la nôtre; mais l’usage des expressions anthropomorphiques en théologie est inévitable ; il n’a pas plus d’inconvénient que l’emploi de toute autre figure ou métaphore. Le langage devient impossible, si l’on pousse à l’excès le purisme à cet égard.

« C’est entendu; mais vous ne nous avez pas expliqué comment on peut parler de réelle existence sans conscience.

« La conscience est peut-être une forme secondaire de l’existence. Un tel mot n’a plus de sens quand on veut l’appliquer au tout, à l’univers, à Dieu. Conscience suppose une limitation, une opposition du moi et du non-moi, qui est la négation même de l’infini. Ce qui est éternel, c’est l’idée. La matière est chose toute relative ; elle n’est pas réellement ce qui est; elle est la cou-

|A leur qui sert à peindre, le marbre qui sert à sculpter, : l 2 la laine qui sert à broder. La possibilité de faire exister | É de nouveau ce qui a déjà existé, de reproduire tout ce E. qui a eu de la réalité ne saurait être niée. Hâtons-nous de | | le dire, toute affirmation en pareille matière est un acte | ; de foi ; or qui dit acte de foi dit un acte outre-passant | l’expérience (je ne dis pas la contredisant). Après tout, h notre espérance est-elle présomptueuse? Notre demande | est-elle intéressée ? Non, non certes. Nous ne deman- | à dons pas une récompense; nous demandons simplement | à être, à savoir davantage, à connaître le secret du - | ‘ monde, que nous avons cherché si avidement, l’avenir . de l’humanité, qui nous a tant passionnés. Cela est ti permis, j’espère. Ceux qui prennent l’existence comme fl un devoir, non comme une jouissance, ont bien droit à he cela. Pour moi, je ne réclame pas précisément l’immor1 talité, mais je voudrais deux choses : d’abord n’avoir il pas offert au néant et au vide les sacrifices que j’ai pu f faire au bien et au vrai; je ne demande pas à en être payé ; mais je désire que cela serve à quelque chose : ; : en second lieu, le peu que j’ai fait, je serais bien aise } ‘ que quelqu’un le sût; je veux l’estime de Dieu, rien de Dé : plus; ce n’est pas exorbitant, n’est-ce pas? Reproche1 t-on au soldat mourant de s’intéresser au gain de la É | bataille et de désirer savoir si son chef est content de | l « La sensation cesse avec l’organe qui la produit, | l’effet disparaît avec la cause. Le cerveau se décomposant, nulle conscience dans le sens ordinaire du mot ne f peut persister. Mais la vie de l’homme dans le tout, la À place qu’il y tient, sa part à la conscience générale, | voilà ce qui n’a aucun lien avec un organisme, voilà ce

_ qui est éternel. La conscience a un rapport avec : l’espace, non qu’elle réside en un point, mais elle sent en un espace déterminé. L’idée n’en a pas; elle est l’immatériel pur; ni le temps ni la mort ne peuvent rien sur : elle. L’idéal seul est éternel; rien ne reste que lui et ce qui y sert.

« Consolons-nous, pauvres victimes; un Dieu se fait

avec nos pleurs.

« Les savants positivistes auront toujours une difficulté capitale contre ce que vous venez de dire, et aussi contre plusieurs des vues que nous ont développées Philalèthe et Théophraste. Vous prèêtez à l’univers et à l’idéal des volontés, des actes qu’on n’a remarqués jusqu’ici que chez des êtres organisés. Or rien n’autorise à regarder l’univers comme un être organisé, même à la manière du dernier zoophyte. Où sont ses nerfs? Où est son cerveau? Or, sans nerfs ni cerveau, ou pour mieux dire sans matière organisée, on n’a jamais constaté jusqu’ici de conscience ni de sentiment à un degré

« Votre objection, décisive contre l’existence des àmes séparées et des anges, n’est pas décisive contre l’hypothèse d’un ressort intime dans l’univers. Cette impulsion instinctive serait quelque chose de sui generis, un principe premier comme le mouvement luimême. Ce n’est jamais que par métaphore que nous avons pu présenter l’univers comme un animal. Animal

É. suppose espèce, pluralité d’individus; il y aurait donc 4 plusieurs univers! Mais que la masse infinie produise é une sorte d’exsudation générale, à laquelle, faute de 1 mieux et par suite d’un anthropomorphisme inévitable, { nous donnons le nom de conscience, c’est ce que les faits \æ ._ généraux de la nature semblent indiquer. Tout dans la 5 nature se réduit au mouvement. Oui certes; mais le ee mouvement a une cause et un but. La cause c’est l’idéal; ‘a le but, c’est la conscience. à :

i * « Je me dis souvent que si le but du monde était une ‘1 course aussi haletante que vous le supposez vers la 2 science, il n’y aurait pas de fleurs, pas d’oiseaux bril- à lants, pas de joie, pas de printemps. Tout cela suppose ‘3 un Dieu moins affairé que vous ne croyez, un Dieu déjà ‘à arrivé, qui s’amuse et jouit d’un état acquis définiti4 vement. : « J’irai plus loin que vous, et je réclamerai au centre , | de l’univers un immotum quid, un lieu des idées, comme | 4 le voulait Malebranche. On revient toujours aux formules s de ce grand penseur, quand on veut se rendre compte | des relations de Dieu et de l’univers, de l’individu avec } l’infini. Croyez-moi, Dieu est une nécessité absolue. | Dieu sera et Dieu est. En tant que réalité, il sera ; en ! tant qu’idéal, il est. Deus est simul in esse et in fieri. Cela seul peut se développer qui est déjà. Comment, | d’ailleurs, imaginer un développement ayant pour point |

de départ le néant? L’abiîme initial fût resté à tout S jamais en repos, si le Père éternel ne l’eût fécondé. A côté du jieri, il faut donc conserver l’esse; à côté du mouvement, le moteur; au centre de la roue, le moyeu immobile. Théoctiste nous a bien montré que seule l’hypothèse monothéiste se prête à la réalisation de nos idées les plus enracinées sur la nécessité d’une justice supérieure pour l’homme et l’humanité. Ajoutons que si le mouvement a existé de toute éternité, on ne conçoit pas que le monde n’ait pas atteint le repos, l’uniformité et la perfection. Il n’est pas plus facile d’expliquer comment l’équilibre ne s’est pas encore rétabli que d’expliquer comment l’équilibre s’est rompu. Si le tireur dont nous parlions hier tire depuis l’éternité, il a déjà dû atteindre le but.

« Nous touchons ici aux antinomies de Kant, à ces goufires de l’esprit humain, où l’on est ballotté d’une contradiction à une autre. Arrivé là, on doit s’arrêter. La raison et le langage ne s’appliquent qu’au fini. Les transporter dans l’infini, c’est comme si l’on prétendait mesurer la chaleur du soleil ou du centre de la terre avec un thermomètre ordinaire. Le développement particulier dont nous sommes les témoins n’est que l’histoire d’un atome; nous voulons que ce soit l’histoire de l’absolu, et nous y appliquons les lignes d’un arrièreplan situé à l’infini. Nous confondons les plans du paysage ; nous commettons la même erreur que celle à laquelle on est exposé en déchiffrant les papyrus d’Herculanum. Les différents feuillets se pénètrent réci-

ti PA proquement, et l’on rapporte à une page des lettres qui F viennent de dix pages plus loin. | 12 « Remercions Théoctiste de nous avoir dit tous ses | rêves. « C’est bien à peu près ainsi que parlent les | 108 prêtres; mais les mots sont différents. » Les esprits F superficiels échappent seuls à l’obsession de ces proon blèmes. Ils se renferment dans une cave et nient le ciel. Hé Ces gens-là eussent dit à Colomb regardant l’horizon | de la mer vers l’Occident: « Pauvre fou, tu vois bien 3 « Dans quelques années, si nous existons et si quelque chose existe, nous pourrons reprendre ces questions et à voir en quoi se sera modifiée notre manière d’envisager F l’univers. Quel dommage que nous ne puissions, comme 4 dans la légende racontée par Thomas de Cantimpré, il donner rendez-vous à ceux d’entre nous qui seront | morts, pour qu’ils viennent nous rendre compte de la k. réalité des choses de l’autre vie ! « Je crois qu’en pareille matière le témoignage des f morts est peu de chose. Comme dit la parabole: Neque } (à si quis mortuorum resurrexerit credent. En fait de vertu, chacun trouve la certitude en consultant son

On ne me pardonnera pas une aussi longue citation; mais on m’en louera ; et on la portera sans doute à mon / actif; car c’est un plaisir toujours nouveau que de retrouver ces vieux textes pleins, et perpétuellement inquiétants de nouveauté ; et quand dans un cahier on met d’aussi importantes citations de Renan, on est toujours sûr au moins qu’il y aura des bons morceaux dans le cahier; — je ne dis point cela pour Zangwill, qui supporte toute comparaison ; — je sais tous les reproches que l’on peut faire au texte que je viens de citer ; il est perpétuellement nouveau; et il est vieux déjà; il est dépassé; phénomène particulièrement intéressant, il est surtout dépassé justement par les sciences sur lesquelles Renan croyait trouver son plus solide appui, par les sciences physiques, chimiques, particulièrement par les sciences naturelles ; — mais ici que dirions-nous de Taïine qui faisait aux sciences mathé- .. matiques, physiques, chimiques, naturelles, une incessante référence; — c’est justement par le progrès des sciences naturelles que nous sommes aujourd’hui recon- ‘ duits à des conceptions plus humaines, et, le mot le dit, plus naturelles ; je n’ignore pas toutes les précautions qu’il y aurait à prendre si l’on voulait saisir, commenter et critiquer tout ce texte ; mais telle n’est pas aujourd’hui la tâche que nous nous sommes assignée; je n’ignore pas qu’il y a dans cet énorme texte religieux des morceaux entiers qui aujourd’hui nous soulèvent d’indignation; et des morceaux entiers qui aujourd’hui nous paraissent extraordinairement faibles ; je n’ignore pas qu’il y a dans ce monument énorme des corps de bâtiments entiers qu’un mot, un seul mot de Pascal, par la simple confrontation, anéantirait; je connais les proLXII

fl à portions à garder; je sais mesurer un Pascal et un | 14 Renan ; et je n’offenserai personne en disant que je ne | 12 confonds point avec un grand historien celui qui est le || penseur même ; si j’avais à saisir et à commenter et à || 4 critiquer le texte que nous avons reproduit, je sais qu’il Ê k. faudrait commencer par distinguer dans le texte preLe mièrement la pensée de Renan; deuxièmement l’arrière- | pensée de Renan; troisièmement, et ceci est particuliè- L: rement regrettable à trouver, à constater, des fausses % fenêtres, des fragments, à peine habillés, d’un cours de à philosophie de l’enseignement secondaire, comme était” 1 l’enseignement secondaire de la philosophie au temps | 1 où Renan le recevait, des morceaux de cours, digérés à ‘4 peine, sur Kant et les antinomies, sur le moi et le nonF moi, tant d’autres morceaux qui surviennent inattendus É pour faire l’appoint, pour jointurer, pour boucher un trou; combien ces plates reproductions de vieux ensei114 gnements universitaires, ces morceaux de concours, de 1 = l’ancien concours, du concours de ce temps-là, combien { | ces réminiscences pédagogiques, survenant tout à ji coup, et au moment même que l’on s’y attendait le ‘18 moins, au point culminant du dialogue, détonnent auprès | k du véritable Renan, auprès de sa pensée propre, et s surtout de son arrière-pensée ; comme elles sont infé- ô J rieures au véritable texte; et dans le véritable texte | comme la pensée même estinférieure à l’arrière-pensée, FE ou, si l’on veut, comme l’arrière-pensée est supérieure | à la pensée, à la pensée de premier abord ; quel travail que de commencer par discerner ces trois plans ; mais ‘à comme on en serait récompensé; comme la partie qui : reste est pleine et lourde ; comme la domination de | l’arrière-pensée est impérieuse.

Je n’ignore pas, je le répète, que la plupart de ces K rêves soulèvent en nous des indignations légitimes, et pour tout dire, qu’il y a des phrases, dans ces textes, qui vous rendraient démocrate.

Nous sommes aujourd’hui moins accommodants que cet Eudoxe; mais nous sommes moins tranquilles, plus inquiets, plus passionnés que ce Philalèthe ; et c’est justement parce que nous aimons le vrai que nous sommes plus passionnés ; je n’ai point voulu arrêter par des réflexions ou par des commentaires un texte aussi exubérant, aussi plein, aussi fervent; je me rends bien compte qu’un texte aussi plein dépasse de partout ce que nous voulons lui demander aujourd’hui; que de luimême il répond à toutes sortes d’immenses questions que nous ne voulons point lui poser aujourd’hui; et je suis un peu confus de retenir si peu d’un texte aussi vaste; c’est justement ce que je disais quand je disais que tout le monde moderne est dans Renan; on ne peut ouvrir du Renan sans qu’il en sorte une immensité de monde moderne; et si le Pourana de jeunesse était vraiment le Pourana de la jeunesse du monde moderne, le testament de vieillesse est aussi le testament de toute la vieillesse de tout le monde moderne; je me rends bien compte qu’ayant à traiter toutes les autres immenses questions qu’a soulevées le monde moderne c’est au même texte qu’il nous faudrait remonter encore; et c’est le même texte qu’il nous faudrait citer encore, tout au long; nous le citerions, inlassablement; nous l’avons cité aujourd’hui, tout au long, sans l’interrompre, et sans le troubler de commentaires, parce que s’il porte en même temps sur une infinité d’autres immenses questions, il porte aussi, tout entier et à plein, sur la grosse

À. question qui s’est soulevée devant nous; et sur cette H question nous ne l’avons pas interrompu, parce qu’il est

É décisif, pourvu qu’on l’entende, et sans même qu’on

l: l’interprète; il est formellement un texte de métaphy-

d sique, et j’irai jusqu’à dire qu’il est un texte de théo-

Les textes de Taïne, et sur ces textes reportons-nous

É au même exemple manifeste, ne sont pas moins décisifs,

l ils ne révèlent pas moins la pensée de derrière la tête

i de tout le monde moderne; reprenons ce La Fontaine ‘

à et ses fables: toutes les théories de la fin, qui elles-

è mêmes caractérisent si éminemment Taine, ses mé- 1 thodes, les méthodes modernes, procèdent exactement l du même esprit ; nous sommes aujourd’hui scandalisés 1 de leur assurance roide et grossière, manipulant sans 1 vergogne, et sans réussite, les tissus les plus fins, les ‘. mouvements les plus souples, les plus vivantes élabol rations du génie mème; aujourd’hui je ne veux retenir, À de tout ce scandale, que les indications qui me parais-

) sent indispensables pour définir le débat même où nous À allons nous trouver engagés. | 5 Indications indispensables, en ce sens que nous ne É. retiendrons que ce dont nous ne pouvons rigoureusement pas nous passer; mais indications indispensables | en ce sens aussi qu’elles sont capitales et commandent tout le reste ; et c’est pour cela que nous ne pouvons Ï pas nous en passer. Car c’est un avantage capital de Taïine, et que nul de | ses ennemis ne songerait à lui contester, qu’il est net; ï il ne masque point ses ambitions; il ne dissimule point | | ses prétentions ; brutal et dur, souvent grossier, et

mesurant les grandeurs les plus subtiles par des unités * qui ne sont point du même ordre, il a au moins les vertus de ses vices, les avantages de ses défauts, les bonnes qualités de ses mauvaises; et quand il se trompe, il se trompe nettement, comme un honnête homme, sans fourberie, sans fausseté, sans fluidité; lui-même il permet de mesurer ce que nous nommons ses erreurs, et par ses erreurs les erreurs du monde moderne ; et dans les erreurs qui, étant les erreurs de tout le monde moderne, lui sont communes avec Renan, il nous permet des mesures nettes que Renan ne nous permettait pas; nous lui devons la formule et le plus éclatant exemple du circuit antérieur; je ne puis m’empêcher de considérer le circuit antérieur, le voyage du La Fontaine, comme un magnifique exemple, comme un magnifique symbole de toute la méthode historique moderne, ‘ un symbole au seul sens que nous puissions donner à ce mot, c’est-à-dire une partie de la réalité, homogène et homothétique à un ensemble de réalité, et représentant soudain, par un agrandissement d’art et de réalité, tout cet immense ensemble de réalité; je ne puis m’empêcher de considérer ce magnifique circuit du La Fontaine comme un grand exemple, comme un éminent cas particulier, comme un grand symbole honnête, si 2 magnifiquement et si honnêtement composé que si quelqu’un d’autre que Taine avait voulu le faire exprès, pour la commodité de la critique et pour l’émerveil- t lement des historiens, il n’y eût certes pas à beaucoup près aussi bien réussi; je tiens ce tour de France pour un symbole unique; oui c’est bien là le voyage antérieur que nous faisons tous, avant toute étude, avant tout travail, nous tous les héritiers, les tenants, la monnaie

66 18% LE VA bte Eesti Cala 2 ER Lo | € de la pensée moderne; tous nous le faisons toujours, || “ ce tour de France-là ; et combien de vies perdues à faire d le tour des bibliothèques ; et pareillement nous devons {l à Taine, en ce même La Fontaine, un exemple éminent | (à de multipartition effectuée à l’intérieur du sujet même; nl: et nous allons lui devoir un exemple éminent d’accom1 plissement final; car ces théories qui empoignent si |: brutalement les ailes froissées du pauvre génie re- |} viennent, elles aussi, elles enfin, à supposer un épui- | 1 sement du détail indéfini, infini; elles reviennent exac- Î : tement à saisir, ou à la prétention de saisir, dans toute | 3 l’indéfinité, dans toute l’infinité de leur détail, toutes l: les opérations du génie même; chacune de ces théories, à d’apparence doctes, modestes et scolaires, en réalité 4 recouvre une anticipation métaphysique, une usurpah. tion théologique; la plus humble de ces théories sup- | pose, humble d’apparence, que l’auteur a pénétré le { secret du génie, qu’il sait comment ça se fabrique, lui4 même qu’il en fabriquerait, qu’il a pénétré le secret de 13 la nature et de l’homme, c’est-à-dire, en définitive, Et qu’ayant épuisé toute l’indéfinité, toute l’infinité du “4 détail antérieur, toute l’indéfinité, toute l’infinité du ‘4 détail intérieur, en outre il a épuisé toute l’indéfinité, |f toute l’infinité du détail de la création même ; la plus (] humble de ces théories n’est rien si elle n’est pas, en { prétention, la saisie, par l’historien, par l’auteur, en fi pleine vie, en pleine élaboration, du génie vivant; et

  1. pour saisir le génie, la saisie de tout un peuple, de ! toute une race, de tout un pays, de tout un monde. à (| Si telle est vraiment l’atteinte obtenue par les théo- | ries particulières, quelle ne sera pas la totale atteinte 1] obtenue par la conclusion, où se ramassent et cul1 LXVIIL

minent toutes les ambitions des théories particulières ; je ne puis citer les théories particulières; il faudrait remonter de la fin du volume au commencement, il fau- : drait citer presque tout le volume; je cite au long la conclusion ; pourquoi n’éprouvons-nous que de l’indifférence quand nous découpons notre exemplaire de Taine, et pourquoi ne pouvons-nous découper sans regret notre exemplaire de Renan; ce n’est point, comme le dirait un historien des réalités économiques, parce que les Renan coûtent sept cinquante en librairie et parce queles Taine, chez Hachette, ne coûtent que trois francs cinquante; et pourquoi, découpant du Renan, recevons-nous une impression de mutilation que nous ne recevons pas dé- coupant du Taine; c’est que, malgré tout, un livre de Taïine est pour nous un volume, et qu’un livre de Renan est pour nous plus qu’un livre; et pourquoi ne peut-on pas copier du Taine, et peut-on copier du Renan, en se trompant, il est vrai; et pourquoi est-ce un bon plaisir que de corriger sur épreuves un texte de Renan, et se fait-on un devoir de corriger sur épreuves un texte de Taine; telle est la différence que je vois entre les héritages laissés par ces deux grands maîtres de la pensée ‘ moderne. « J’ai voulu montrer », dit Taine en forme de

« J’ai voulu montrer la formation complète d’une œuvre poétique et chercher par un exemple en quoi consisté le beau et comment il naît.

« Une race se rencontre ayant reçu son caractère du climat, du sol, des aliments, et des grands événements qu’elle a subis à son origine. Ce caractère l’approprie et la réduit à la culture d’un certain esprit comme à la

Ê conception d’une certaine beauté. C’est là le terrain À 1 national, très-bon pour certaines plantes, mais trèsD: mauvais pour d’autres, incapable de mener à bien les | 1 graines du pays voisin, mais capable de donner aux | siennes une séve exquise et une floraison parfaite, | lorsque le cours des siècles amène la température dont : 14 elles ont besoin. Ainsi sont nés La Fontaine en France | . dant la Renaissance, Gœthe en Allemagne de nos jours. À « Car le génie n’est rien qu’une puissance développée, 4 et nulle puissance ne peut se développer tout entière, : 4 sinon dans le pays où elle se rencontre naturellement ‘& et chez tous, où l’éducation la nourrit, où l’exemple la (1 fortifie, où le caractère la soutient, où le public la ‘à provoque. Aussi plus elle est grande, plus ses causes 11 sont grandes ; la hauteur de l’arbre indique la profondeur des racines. Plus un poëte est parfait, plus il est É : national. Plus il pénètre dans son art, plus il a pénétré (A dans le génie de son siècle et de sa race. Il a fallu la 2 finesse, la sobriété, la gaieté, la malice gauloise, l’élé- |3 gance, l’art et l’éducation du dix-septième siècle pour 4 produire un La Fontaine. Il a fallu la vue intérieure des 4 caractères, la précision, l’énergie, la tristesse anglaise, Ë ; la fougue, l’imagination, le paganisme de la Renaissance {l pour produire un Shakspeare. Il a fallu la profondeur, 11 -la philosophie, la science, l’universalité, la critique, le 5 ‘ panthéisme de l’Allemagne et du dix-neuvième siècle | Dot pour produire un Gœthe. Par cette correspondance entre È H c l’œuvre, le pays et le siècle, un grand artiste est un : homme public. C’est par elle qu’on peut le mesurer et te lui donner son rang. C’est par elle qu’il plaît à plus ou { moins d’hommes et que son œuvre reste vivante pen-

dant un temps plus ou moins long. En sorte qu’on doit le considérer comme le représentant et l’abrégé d’un esprit duquel il reçoit sa dignité et sa nature. Si cet esprit n’est qu’une mode et règne seulement quelques années, l’écrivain est un Voiture. Si cet esprit est une forme littéraire et gouverne un âge entier, l’écrivain est un Racine. Si cet esprit est le fond même de la race et reparaît à chaque siècle, l’écrivain est un La Fontaine. Selon que cet esprit est passager, séculaire, éternel, l’œuvre est passagère, séculaire, éternelle, et l’on exprimera bien le génie poétique, sa dignité, sa formation et son origine en disant qu’il est un résumé.

« C’est qu’il fait des résumés, et les meilleurs de tous. En cela, les poëtes sont plus heureux que les autres grands hommes. Sans doute un philosophe comme Hobbes ou Descartes, un érudit comme Henri Étienne, un savant comme Cuvier ou Newton résument à leur façon le large domaine qu’ils se sont choisi; mais ils n’ont que des facultés restreintes ; d’ailleurs ils sont spéciaux, et ce champ où ils se retirent ne touche que par un coin la promenade publique où circulent tous les esprits. L’artiste seul prend cette promenade pour domaine, la prend tout entière, et se trouve muni, pour la reproduire, d’instruments que nul ne possède; en sorte que sa copie est la plus fidèle, en même temps r qu’elle est la plus complète. Car il est à la fois philosophe et peintre, et il ne nous montre jamais les causes générales sans les petits faits sensibles qui les manifestent, ni les petits faits sensibles sans les causes générales qui les ont produits. Son œuvre nous tient | lieu des expériences personnelles et sensibles qui seules peuvent imprimer en notre esprit le trait précis et la

|| 00 nuance exacte ; mais en même temps elle nous donne ( he les larges idées d’ensemble qui ont fourni aux événe- | 1 ments leur unité, leur sens et leur support. Par lui nous | # voyons les gestes, nous entendons l’accent, nous sentons | 1 les mille détails imperceptibles et fuyants que nulle 11 biographie, nulle anatomie, nulle sténographie ne | saurait rendre, et nous touchons l’infiniment petit qui

L est au fond de toute sensation; mais par lui, en même

1 temps, nous saisissons les caractères, nous concevons | f les situations, nous devinons les facultés primitives ou (11 maîtresses qui constituent ou transforment les races et - || les âges, et nous embrassons l’infiniment grand qui BE enveloppe tout objet. Il est à la fois aux deux extré- ( k: mités, dans les sensations particulières par lesquelles |114 l’intelligence débute, et dans les idées générales aux14 quelles l’intelligence aboutit, tellement qu’il en a toute |: l’étendue et toutes les parties, et qu’il est le plus capable, È par l’ampleur et la diversité de ses puissances, de ti reproduire ce monde en face duquel il est placé.

1: « C’est parler bien longtemps que d’écrire un volume | | 14 à propos de fables. Sans doute la fable, le plus humble } des genres poétiques, ressemble aux petites plantes À. perdues dans une grande forêt; les yeux fixés sur les te arbres immenses qui croissent autour d’elle; on l’oublie, 4 ou, si l’on baisse les yeux, elle ne semble qu’un point. | Mais, si on l’ouvre pour examiner l’arrangement inté- 4: rieur de ses organes, on y trouve un ordre aussi com- | pliqué que dans les vastes chênes qui la couvrent de k leur ombre; on la décompose plus aisément ; on la met 4 4 mieux en expérience ; et l’on peut découvrir en elle les ÿ lois générales, selon lesquelles toute plante végète et se

Je me garderai de mettre un commentaire de détail à | ce texte ; il faudrait écrire un volume; il faudrait mettre, à chacun des mots, plusieurs pages de commentaires, tant le texte est plein et fort; et encore on serait à cent lieues d’en avoir épuisé la force et la plénitude ; et je ne peux pas tomber moi-même dans une infinité du détail; d’ailleurs nous retrouverons tous ces textes, et souvent; - : c’était l’honneur et la grandeur de ces textes pleins et graves qu’ils débordaient, qu’ils inondaïient le commentaire; c’est l’honneur et la force de ces textes braves et 3 pleins qu’ils bravent le commentaire; et si nul commentaire n’épuise’un texte de Renan, nul commentaire aussi n’assied un texte de Taine;aujourd’hui, etde cette conclusion, je ne veux indiquer, et en bref, que le sens et la portée, pour l’ensemble et sans entrer dans aucun détail; à peine ai-je besoin de dire que ce sens, dans Taiïne, est beaucoup plus grave, étant beaucoup plus net, que n’étaient les anticipations de Renan; ne nous laissons pas tromper à la modestie professorale; ne nous laissons d’ailleurs pas soulever à toutes les indignations qui nous montent; je sais qu’il n’y a pas un mot dans tout ce Taine qui aujourd’hui ne nous soulève septième siècle, enfermer Racine dans le siècle de Louis XIV, quand aujourd’hui, ayant pris toute la reculée nécessaire, nous savons qu’il estune des colonnes de l’humanité éternelle, quelle inintelligence et quelle quelle ignorance ; mais ni naïveté, ni indignation ; il ne s’agit point ici de savoir ce que vaut Taine; il ne s’agit point ici de son inintelligence et de son hérésie, de sa grossièreté, de son ignorance ; il s’agit de sa présompLXXIU

h tion ; il s’agit de savoir ce qu’il veut, ce qu’il pense 48 avoir fait, enfin ce que nous voyons qu’ila fait, peut-être É sans y penser ; il s’agit de savoir, ou de chercher, quel

te est, au fond, le sens et la portée de sa méthode, le sens 1 et la portée des résultats qu’il prétend avoir obtenus; k ce qui ressort de tout le livre de Taiïne, et particuliè- ( rement de sa conclusion, c’est cette idée singulière,

singulièrement avantageuse, que l’historien, j’entends

« historien moderne, possède le secret du génie.

Ÿ Car vraiment si l’historien est si parfaitement, si com-

plètement, si totalement renseigné sur les conditions ‘

Ë mêmes qui forment et qui fabriquent le génie, et premiè- ü rement si nous accordons que ce soient des conditions

1 extérieures saisissables, connaïssables, connues, qui 1 forment tout le génie, et non seulement le génie, mais à

4 plus forte raison le talent, etles peuples, et les cultures, 1 et les humanités, si vraiment on ne peut rien leur

cacher, à ces historiens, qui ne voit qu’ils ont découvert,

.. obtenu, qu’ils tiennent le secret du génie même, et de ri tout le reste, que dès lors ils peuvent en régler la proL duction, la fabrication, qu’en définitive doncils peuvent 4 produire, fabriquer, ou tout au moins que sous leur | gouvernement on peut produire, fabriquer le génie | même, et tout le reste; car dans l’ordre des sciences { concrètes qui ne sont pasles sciences de l’histoire, dans Î. les sciences physiques, chimiques, naturelles, connaître 1 exactement, entièrement les conditions antérieures et À: extérieures, ambiantes, qui déterminent les phéno- [É mèênes, c’est littéralement avoir en mains la production fl même des phénomènes ; pareillement en histoire, si nous {l connaissons exactement, entièrement les conditions gi physiques, chimiques, naturelles, sociales qui détermi-

nent les peuples, les cultures, les talents, les génies, toutes les créations humaines, et les humanités mêmes, et si vraiment d’abord ces conditions extérieures, anté- rieures et ambiantes, déterminent rigoureusement les conditions humaines, et les créations humaines, si de telles causes déterminent rigoureusement de tels effets par une liaison causale rigoureusement déterminante, nous tenons vraiment le secret du génie même, du talent, des peuples et des cultures, le secret de toute humanité; on me pardonnera de parler enfin un langage théologique ; la fréquentation de Renan, sinon de Taine, m’y conduit ; Renan, plus averti, plus philosophe, plus artiste, plus homme du monde, — et par conséquent plus respectueux de la divinité, — plus hellénique et ainsi plus averti que les dieux sont jaloux de leurs attributions, Renan plus renseigné n’avait guère usurpé que sur les attributions du Dieu tout connaissant; Taine, plus rentré, plus têtu, plus docte, plus enfoncé, plus enfant aussi, étant plus professeur, surtout plus entier, usurpe aujourd’hui sur la création même ; il entreprend sur Dieu créateur. Dans sa grande franchise et netteté universitaire il passe d’un énorme degré les anticipations précautionneuses de Renan; Renan ne donnerait pas prise à de tels reproches; il ne donnerait pas matière à de telles critiques; il ne donnerait pas cours à de tels ridicules; Renan n’était point travaillé de ces hypertrophies ; luimême il endossait trop bien le personnage de ses & adversaires, de ses contradicteurs, de ses critiques éventuels; toute sa forme de pensée, toute sa méthode, tous ses goûts, tout son passé, toute sa vie de travail, C de mesure, de goût, de sagesse le gardaient contre de

  • telles exagérations; il n’a jamais aimé Les outrances, et, h juste distributeur, autant et plus averti sur lui-même il que sur les autres encore, il ne les aimait pas plus chez 114 lui-même et pour lui-même qu’il ne les aimait chez les l autres ; il aimait moins les outrances de Renan que les à outrances des autres, peut-être parce qu’il aimait Renan h plus qu’il n’aimait les autres ; comme Hellène il se mé- 1 fiait des hommes, et des dieux immortels; comme \ chrétien, il se méfiait du bon Dieu; comme citoyen, il | se méfiait des puissances: et comme historien, des évé- 3 nements ; comme historien des dieux, et de Dieu,mieux ; que personne il savait comment en jouer, et quelles 4 sont les limites du jeu; il était un Hellène, un huitième Ë sage ; il connaissait d’instinct que l’homme a des li- ‘1 mites; et qu’il ne faut point se brouiller avec de trop | grands bons Dieux; il s’était donc familièrement con- | tenté de donner à l’humanité, à l’historien, les pouvoirs ñ du Dieu tout connaissant; il n’eût point mis à son } temple d’homme un surfaîte orgueilleux et-qui bravât 1 Altier, entier, droit, Taine a eu cette audace; il a a. commis cet excès; il a eu ce courage; il a fait cet ouF trepassement; et c’est pour cela, c’est pour cet auda14 cieux dépassement que c’est par lui, et non par son f illustre contemporain, qu’enfin nous connaissons, dans 11 le domaine de l’histoire, tout l’orgueil et toute la pré- | [ tention de la pensée moderne; avec Renan, il ne s’agis- | 1 sait encore, en un langage merveilleux de complai- | À sance audacieuse, que de constituer une lointaine < | : surhumanité en un Dieu tout connaissant par une totali lisation de la mémoire historique; avec Taine au conl traire, ou plutôt au delà, nous avons épuisé nettement

des indéfinités, des infinités, et des infinités d’infinités du détail dans l’ordre de la connaïissance, et de la connaissance présente ; désormais transportés dans l’ordre de l’action, et de l’action présente, nous épuisons toute l’infinité de la création même; toute sa forme de pensée, toute sa méthode, toute sa foi et tout son zèle,

— vraiment religieux, — toute sa passion de grand travailleur consciencieux, de grand abatteur de besogne,

et de bourreau de travail, tout son passé, toute sa carrière, toute sa vie de labeur sans mesure, sans air, sans loisir, sans repos, sans rien de faiblesse heureuse, toute sa vie sans aisance et sans respiration, toute sa vie de science et la raideur de son esprit ferme

et son caractère et la valeur de son âme et la droiture

de sa conscience le portaient aux achèvements de la pensée, le contraignaient, avant la lettre, à dépasser la pensée de Renan, à vider le contenu de la pensée moderne, le poussaient aux outrances, et à ces couronnements de hardiesse qui seuls achèvent la satisfaction

de ces consciences ; il devait avoir un système, bâti, comme Renan devait ne pas en avoir; il devait avoir

un système, comme Renan devait nous rapporter seulement des certitudes, des probabilités et des rêves; mais, sachons-le, son système était le système même de Renan, , étant le système de tout le monde moderne ; et ce commun système engage Renan au même titre que Taine;

il fallait que Taïine ajoutât, au bâtiment, à l’édifice de

son système ce faîte, ce surfaîte orgueilleux, parce que

ce que nous nommons orgueil était en lui un défi à l’infortune, à la paresse, aux mauvaises méthodes et au malheur, non une insulte à l’humilité, parce que ce que nous croyons être un sentiment de l’orgueil était pour

1° lui le sentiment de la conscience même, du devoir le [oi plus sévère, de la méthode la plus stricte; et c’est pour 4 cela que nous lui devons, à lui et non à son illustre % compatriote, la révélation que nous avons enfin du der- | 1 nier mot de la pensée moderne dans le domaine de l’hisLA toire et de l’humanité.

Il y a bien de la fabrication dans Renan, mais com-

bien précautionneuse, attentive, religieuse, éloignée,

; ménagée, aménagée; c’est une fabrication en réserve, Se une fabrication de rêve et d’aménagement, entourée de à quels soins, de quelles attentions, délicates, maternelles; : ÿ on fabriquera ce Dieu dans un bocal, pour qu’il ne 4 redoute pas les courants d’air; on lui fera des condi- | 4 tions spéciales ; cette fabrication de Renan est vrai- < ment une opération surhumaine, une génération sur4 humaine, suivie d’un enfantement surhumain ; et l’hu- É manité de Renan, ou la surhumanité de Renan, si elle À usurpe les fonctions divines, premièrement, nous 5 l’avons dit, usurpe les fonctions de connaissance 1” divine, les fonctions de toute connaissance, beaucoup Ë plutôt que les fonctions de production divine, de toute 3 création, deuxièmement, et ceci est capital, usurpe : aussi, commence par usurper les qualités, les vertus divines; cette première usurpation, cette usurpation É préalable, pour nous moralistes impénitents, excuse, légitime la grande usurpation ; nous aimons qu’avant | d’usurper les droits, on usurpe les devoirs, et avant la | UE: puissance, les qualités; enfin l’accomplissement de |; cette usurpation est si lointain; et les précautions | : dont on l’entoure, justement par ce qu’elles ont de minutieux, par tout le soin qu’elles exigent, peuvent si k bien se retourner, s’entendre en précautions prises |

pour qu’il n’arrive pas; une opération si lointaine, si ; délicate, si minutieuse, ne va point sans un nombre ; incalculable de risques; Renan, grand artiste, a évidemment compté sur la sourde impression que l’attente et l’escompte de tous ces risques produiraient dans l’esprit du lecteur ; lui-même il envisage complaisam- ! ment ces risques; ils atténuent, par un secret espoir de libération, de risque, d’aventure, et, qui sait, de cassure, disons le mot, de ratage, cette impression de servitude mortelle et d’achèvement clos; ils effacent peut- être cette impression de servitude; et quand même ils 5 effaceraient cette impression glaciale; l’auteur sans doute s’en consolerait aisément ; il ne tient pas tant que cela aux impressions qu’il fait naître ; ces risques } soulagent également le lecteur et l’auteur; par eux mêmes Renan n’est point engagé au delà des convenances intellectuelles et morales ; lui-même les envisage complaisamment ; dans cette institution de la Terreur intellectuelle que nous avons passée, la remettant à plus tard, « mais ne pensez-vous pas, » dit Eudoxe: « Mais ne pensez-vous pas que le peuple, qui sentira grandir son maître, devinera le danger et se mettra en « Assurément. Si l’ordre d’idées que nous venons de suivre arrive à quelque réalité, il y aura contre la science, surtout contre la physiologie et la chimie, des persécutions auprès desquelles celles de l’inquisition auront été modérées. La foule des simples gens devinera son ennemi avec un instinct profond. La science se |

| réfugiera de nouveau dans les cachettes. Il pourra ; venir tel temps où un livre de chimie compromettra autant son propriétaire que le faisait un livre d’alchimie au moyen âge. Il est probable que les moments les plus dangereux dans la vie d’une planète sont ceux où la science arrive à démasquer ses espérances. Il peut y avoir alors des peurs, des réactions qui détruisent l’esprit. Des milliers d’humanités ont peut-être sombré dans ce défilé. Mais il y en aura une qui le franchira ; | l’esprit triomphera. » | Des milliers d’humanités ont peut-être sombré dans - ce défilé : Théoctiste nous le dit pour nous effrayer; | mais Renan, bon père, nous le dit parce que c’est vrai, | | et aussi à seule fin de nous rassurer; lui-même il se | rassure ainsi; la réalisation de son Dieu en vase clos | lépouvante lui-même; et c’est pour cela qu’il met la | | réalisation du risque au passé, de l’indicatif, passé 1 | indéfini ; c’est acquis; c’est entendu; et la réalisation Î | d’échapper au risque, la réalisation de Dieu, il met la | | réalisation de Dieu au futur, qui est le temps des pro- . | phéties; si elle est mise au temps des prophéties, reli- 4 | gieuses, si elle est une prophétie, peut-être bien qu’elle | ne se réalisera pas, espérons qu’elle ne se réalisera pas; il était payé pour savoir ce que valent les prophéties, { particulièrement les prophéties religieuses, et comment 4 elles se réalisent; mettre cette affirmation au rang des À prophéties, de sa part, c’était nous garantir qu’elle ne Ps se confirmerait point; un peut-étre ajouté au parfait ; indéfini masquera cette garantie aux yeux du vulgaire ÿ grossier; mais elle éclatera, toute évidente, le langage 1 étant donné, pour le lecteur insidieux ; dans la préface à ,

même de ces dialogues redoutables et censémient consolateurs, de ces rêves redoutablement consolateurs, le sage nous met en garde contre les épouvantements : « Bien assis sur ces principes, livrons-nous doucement à tous nos mauvais rêves. Imprimons-les même, puisque celui qui s’est livré au public lui doit tous les côtés de sa pensée. Si quelqu’un pouvait en être attristé, il faudrait lui dire comme le bon curé qui fit trop pleurer ses paroissiens en leur prêchant la Passion : « Mes enfants, ne pleurez pas tant que cela : il y a bien longtemps que c’est arrivé, et puis ce n’est peut-être pas bien vrai. »

« La bonne humeur est ainsi le correctif de toute philosophie. »… La réalisation de son Dieu n’arrivera que dans bien longtemps ; et il n’est peut-être pas bien vrai qu’elle doive jamais arriver.

Rien de tel dans Taïine ; Taine était un homme sérieux ; Taine n’était pas un homme qui s’amusait, et qui jouait avec ses amusements ; ce qui rend le cas de Taine particulièrement grave, et particulièrement caractéristique, et particulièrement important pour nous, et, comme on dit, éminemment représentatif, c’est que dans sa grande honnêteté universitaire il usurpe nette- ù ment les fonctions de création, et qu’il usurpe ces fonctions pour l’humanité présente avec une brutalité

La seule garantie qu’on nous donne à présent est qu’ « une société d’anthropologie vient de se fonder à Paris, par les soins de plusieurs anatomistes et physiologistes éminents »; nous qui aujourd’hui savons ce que c’est, dans le domaine de Fhistoire,que l’anthropologie,

‘8 et ce que c’est, dans la république des sciences, que la société d’anthropologie, une telle garantie nous effraye | plus qu’elle ne nous rassure ; c’est bien sensiblement à x. l’humanité présente, à la grossière et à la faible huma- ( nité, que Taine remet non pas seulement le gouver- 4 (4 s nement mais la création de ce monde; il ne s’agit É plus d’un Dieu éloigné, incertain, négligeable, mort-né; c’est à l’humanité que nous connaissons, aux pauvres hommes que nous sommes,que Taine remet tout le secret J et la création du monde ; par exemple c’est lui, Taine, , l’homme que nous connaissons, qui saisit et qui épuise 4 tout un La Fontaine, tout un Racine ; c’est la présente l humanité, c’est l’humanité actuelle que Taine, au fond, FR se représente comme un Dieu actuel, réalisé créateur. LE Ainsi les propositions de Taine ont l’air moins audacieuses que les propositions de Renan, parce qu’elles ê ne parlent point toujours de Dieu, parce qu’elles ne : revêtent point un langage métaphysique et religieux, \ parce qu’il était malhabile, maladroit dans les converfi sations religieuses, grossier, inhabile à parler Dieu; ; s mais elles sont d’autant moins nuancées, d’autant moins Î. modestes au contraire; et en réalité elles impliquent | une immédiate saisie de l’homme historien, moderne, (ri sur la totalité de la création; c’est parce que les propo- | | sitions de Renan revêtent un langage surhumain qu’elles (l sont modestes, sincères, qu’elles ne nous trompent pas | ? sur ce qu’elles contiennent ou veulent révéler de sur- | humanité ; et c’est parce que les propositions de Taine fi revêtent un simple langage professoral, modeste, qu’à 1h son insu elles nous trompent et que, nous donnant le 1! dernier mot de la pensée moderne en tout ce qui tient è

à l’histoire, elles nous dissimulent tout ce qu’elles contiennent et admettent de surhumanité.

Ce dernier mot de la pensée moderne en tout ce qui tient à l’histoire, je sais qu’il n’est aujourd’hui aucun - de nos historiens professionnels qui ne le désavouera ; et comment ne le renieraient-ils point; nous sommes aujourd’hui situés à distance du commencement; nous avons reçu des avertissements que nos anciens ne recevaient pas; ou sur qui leur attention n’avait pas été attirée autant que la nôtre ; nous avons reçu du travail même et de la réalité de rudes avertissements; du travail même nous avons reçu cet avertissement que le détail, au contraire, est au fond le grand ennemi, que ni l’indéfinité, l’infinité du détail anté- rieur, ni l’indéfinité, l’infinité du détail intérieur, ni l”indéfinité, l’infinité du détail de création ne se peut épuiser; et de la réalité nous avons reçu ce rude avertissement que l’historien ne tient pas encore l’humanité; qui soutiendrait aujourd’hui que le monde moderne est le dernier monde, le meilleur, qui au contraire soutiendrait qu’il est le plus mauvais; s’il est le meilleur ou le pire, nous n’en savons rien; les optimistes n’en savent rien; les pessimistes n’en savent rien; et les autres non plus; qui avancerait aujourd’hui que l’humanité moderne est la dernière humanité, la meilleure, ou la plus mauvaise; les pessimismes aujourd’hui nous paraissent aussi vains que les optimismes, parce que les pessimismes sont des arrêts comme les optimismes, et que c’est l’arrêt même qui nous paraît vain; qui aujourd’hui se flatterait d’arrêter l’humanité, ou dans le bon, ou dans le mauvais sens, pour une halte de béati-

| 4 .°1e tude, ou pour une halte de damnation ; l’idée que nous

recevons au contraire de toutes parts, du progrès et de

4 l’éclaircissement des sciences concrètes, physiques, % chimiques, et surtout naturelles, de la vérification et de } la mise à l’épreuve des sciences historiques mêmes, de À l’action, de la vie et de la réalité, c’est cette idée au contraire que la nature, et que l’humanité, qui est de la nature, ont des ressources infinies, et pour le bien,etpour le mal, et pour des infinités d’au delà qui ne sont peut1 être ni du bien ni du mal, étant autres, et nouvelles, et encore inconnues; c’est cette idée que nos forces de ” E connaissance ne sont rien auprès de nos forces de vie FA et de nos ressources ignorées, nos forces de connaisk sance étant d’ailleurs nous, et nos forces de vie au ‘1 x contraire étant plus que nous, que nos connaissances ne F sont rien auprès de la réalité connaissable, et d’autant k plus, peut-être, auprès de la réalité inconnaissable ; | qu’il reste immensément à faire; et que nous n’en 4 verrons pas beaucoup de fait; et qu’après nous jamais | peut-être on n’en verra la fin; que le vieil adage antique, ‘À suivant lequel nous ne nous connaissons pas nousmêmes, non seulement est demeuré vrai dans les temps | £ modernes, et sera sans doute vrai pendant un grand | ; nombre de temps encore, si, même, il ne demeure pas vrai toujours, mais qu’il reçoit tous les jours de nou- | < velles et de plus profondes vérifications, imprévues des D anciens, inattendues, nouvelles perpétueitement; que | sans doute il en recevra éternellement ; que l’avance- | ‘4 ment que nous croyons voir se dessiner revient peutEn être à n’avancer que dans l’approfondissement de cette « formule antique, à lui trouver tous les jours des sens (à nouveaux, des sens plus profonds; qu’il reste immen-

sément à faire, et encore plus immensément à connaître; que tout est immense, le savoir excepté; surtout qu’il faut s’attendre à tout ; que {out arrive; qu’il suffit d’avoir un bon estomac; que nous sommes devant un spectacle immense et dont nous ne connaissons que d’éphémères incidents ; que ce spectacle peut nous réserver toutes les surprises ; que nous sommes engagés dans une action immense et dont nous ne voyons pas le bout; que peut-être elle n’a pas de bout ; que cette action nous réservera toutes les surprises; que tout est grand, inépuisable ; que le monde est vaste ; et encore plus le monde du temps; que la mère nature est indéfiniment féconde ; que le monde a de la ressource; plus que nous; qu’il ne faut pasfaire les malins; que l’infime partie n’est rien auprès du tout; que nous ne savons rien, ou autant que rien; que nous n’avons qu’à travailler modestement; qu’il faut bien regarder; qu’il faut bien agir; et ne pas croire qu’on surprendra, ni qu’on arrêtera le grand événement.

Qui de nos jours oserait se flatter d’arrèter l’humanité; fût-ce dans la béatitude; fût-ce dans la consommation de l’histoire ; qui ferait la sourde oreille aux avertissements que nous recevons de toutes parts. =

De la réalité nous avons reçu trop de rudes avertissemenis ; au moment même où j’écris, l’humanité, qui se croyait civilisée, au moins quelque peu, est jetée en proie à l’une des guerres les plus énormes, et les plus écrasantes, qu’elle ait jamais peut-être soutenues; deux peuples se sont affrontés, avec un fanatisme de rage dont il ne faut pas dire seulement qu’il est barbare, qu’il fait un retour à la barbarie, mais dont il faut

‘4 ‘avouer ceci, qu’il paraît prouver que l’humanité n’a rien

M gagné peut-être, depuis le commencement des cultures,

| ] si vraiment la même ancienne barbarie peut reparaître

| à au moment qu’on s’y attend le moins, toute pareille,

ee toute ancienne, toute la même, admirablement con-

À servée, seule sincère peut-être, seule naturelle et sponL tanée sous les perfectionnements superficiels de ces

ë cultures ; les arrachements que l’homme a laissés dans ‘4 le règne animal, poussant d’étranges pousses, nous (| réservent peut-être d’incalculables surprises; et sans courir au bout du monde, parmi nos Français mêmes, ‘ 14 quels rudes avertissements n’avons-nous pas reçus, et \ en quelques années ; qui prévoyait qu’en pleine France | toute la haine et toute la barbarie des anciennes É. serait sur le point d’exercer les mêmes anciens ravages ; ‘4 derechef qui prévoyait, qui pouvait prévoir inverseik ment que les mêmes hommes, qui alors combattaient È l’injustice d’État, seraient exactement les mêmes qui, ne à peine victorieux, exerceraient pour leur compte cette | k même injustice ; qui pouvait prévoir, et cette irruption

h de barbarie, et ce retournement de servitude; qui pou- | ù vait prévoir qu’un grand tribun, en moins de quatre ans, s É deviendrait un épais affabulateur, et que des plus

| hautes revendications de la justice il tomberait aux | À plus basses pratiques de la démagogie ; qui pouvait ; \ prévoir que de tant de mal il sortirait tant de bien, et de tant de bien, tant de mal; de tant d’indifférence tant ê

j de crise, et de tant de crise tant d’indifférence; qui fa ! aujourd’hui répondrait de l’humanité, qui répondrait
! d’un peuple, qui répondrait d’un homme. à Qui répondra de demain ; comme dit ce gigantesque |

Hugo, si éternel toutes les fois qu’il n’essaie pas d’avoir ( une idée à lui : Non, si puissant qu’on soit, non, qu’on rie ou qu’on pleure, ; Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l’heure Ouvrir ta froide main, O fantôme muet, Ô notre ombre, 6 notre hôte, Spectre toujours masqué qui nous suit côte à côte, Et qu’on nomme demain ! Oh! demain, c’est la grande chose! De quoi demain sera-t-il fait ?

Ainsi avertis parmi nous, comment nos camarades historiens ne renieraient-ils pas aujourd’hui les primitives ambitions, les anticipations de l’un, les assurances de l’autre, et les infinies présomptions qui ont pourtant institué toute la pensée moderne; comment ne les renie- | raient-ils pas, avertis qu’ils sont dans leur propre travail; et comment travailleraient-ils même s’ils ne les reniaient pas incessamment; sachons-le ; toutes les fois qu’il paraît en librairie un livre, un volume d’un historien moderne, c’est que l’historien a oublié Renan, qu’il a oublié Taine, qu’il a oublié toutes ces grandeurs et toutes ces ambitions ; qu’il a oublié les enseignements

  • des maîtres de la pensée moderne; et les prétentions à :

l’infinité du détail; et que, tout bêtement, il s’est remis à travailler comme Thucydide.

Et ce n’était pas la peine de tant mépriser Michelet.

Les vieux eux-mêmes, Taine, Renan, les autres, quand ils travaillaient, oubliaient, étaient contraints d’oublier toutes les fois qu’un volume de Taine paraissait, c’était

18 que Taine avait, pour la pratique de son travail, pour | [1 la réalisation du résultat, oublié de poursuivre l’indéfi- | nité du détail; toutes les fois qu’il paraissait un livre t de Renan, c’était que Renan avait, pour cette fois, |: renoncé à la totalisation du savoir; ils avaient choisi; À ; comme tout le monde, comme les anciens, comme Hérodl dote, comme Plutarque, et comme Platon, ils avaient É Choisi, le grand mot est là; choisir est un moyen L d’art; comment choisir, si l’on ne veut absolument pas a. employer les moyens d’art; choisir, c’est faire un rac- - f courci; et le raccourci est un des moyens d’art les plus 1 difficiles ; comment choisir, donc, si l’on refuse absolu- ‘ ment d’employer les moyens d’art; comment choisir, 4 enfin, dans l’indéfinité, dans l’infinité du détail, dans 1 l’immensité du réel, sans quelque intuition, sans quel- , que aperception directe, sans quelque saisie intérieure; n aussi longtemps qu’un moderne, un historien poursuit | : 11e toutes les indéfinités, toutes les infinités du détail, et la il totalisation du savoir, il est fidèle à lui-même, il tra- ‘| LÉ: vaille servilement, il ne produit pas; aussitôt qu’il F À produit, fût-ce un article de revue, un filet de journal, | une note au bas d’une page, une table des matières, HE c’est qu’il est infidèle aux pures méthodes modernes, El c’est qu’il choisit, c’est qu’il élimine, qu’il arrête la l poursuite indéfinie du détail, qu’il fait œuvre d’artiste, ! et par les moyens de l’art. 4 : Nous sommes ainsi conduits au seuil du plus grand débat de toute la pensée moderne; au cœur de la plus pi grande contrariété moderne ; et c’est sur ce seuil que bi} nous nous arrêterons, pour aujourd’hui, car il est éviAl LXXX VIII k

“dent que ce simple avant-propos ne peut devenir ni un | traité, ni même un essai de la manière d’écrire l’histoire; c’est déjà beaucoup, peut-être, que d’avoir commencé de contribuer à la position du débat; et nous reconnaissons ici que ce débat n’est autre que le vieux débat -de la science et de l’art; mais c’est un cas nouveau, et particulièrement éminent, de ce vieux débat général; d’un côté ceux que nous avons nommés les historiens modernes, c’est-à-dire, exactement, ceux qui ont voulu transporter, en bloc, les méthodes scientifiques modernes dans le domaine de l’histoire et de l’humanité ; nous avons aujourd’hui recherché leurs intentions, - mesuré leur présomption, non pas seulement sur des exemples éminents, sur deux exemples capitaux, mais sur les deux exemples qui commandent tout le mouvement, étant à l’origine, au commencement, au moment de la franchise enfantine, et le dominant tout; de l’autre côté, en face des historiens modernes, et non pas contre eux sans doute, car il s’agit d’un débat, et non pas d’un combat sans doute, en face des historiens modernes tous ceux de nous qui ne transportons point en bloc les méthodes scientifiques modernes au domaine de l’histoire et de l’humanité, qui ne transmutons point servilement les méthodes scientifiques mo- - dernes -en méthodes historiques; tous ceux de nous qui l’humanité, des méthodes historiques et humaines propres; des méthodes humainement historiques ; nous nous arrêterons, pour aujourd’hui, au seuil de ce débat; c’est assez écrit pour un cahier, pour l’avant-propos d’un cahier; gardons-nous quelque travail pour les veillées de cet hiver; en outre, je parviens au point de nos recherLXXKIC

ches où il me serait presque impossible de continuer 1

F sans commencer à parler de Chad Gadya ! Or c’est un |

4 principe absolu dans nos cahiers que le commentaire

n’entrave jamais le texte; il nous est arrivé souvent de |

2 mettre des commentaires dans le même cahier que leur |

texte; mais ce n’était jamais des commentaires qui |

É entravaient le texte; qui l’encombraient; c’étaient au | a contraire, quand le texte était préalablement encombré D de malentendus, des commentaires pour le désencom-

| brer; je me ferais un scrupule d’appeler Chad Gadya! |

| en exemple, en illustration d’un travail de recherche :

| dans le cahier même où paraît Chad Gadya !; de tels | | poèmes ne sont point faits pour les besoins des histo-

À riens ou des critiques de la littérature; qu’on lise d’a-

; bord sans aucune arrière-pensée d’utilisation ce poème

k unique, cet étrange et cet admirable poème; il sera tou-

jours temps d’en parler plus tard; si jamais l’impres- |

| sion reçue de la lecture s’efface un peu, et ainsi atté- .

nuée permet aux considérations d’apparaître sans pa-

raître trop misérables en comparaison du texte. $

Nous n’avons pas coutume ici de remercier nos col

laborateurs, puisque nous travaillons tous d’un même M

; cœur à la croissance et à la prospérité de ces cahiers; M

Ô on me permettra de faire une exception, pour ce cahier

À exceptionnel, et de dire combien nous sommes obligés

au traducteur qui, ayant en mains, ayant traduit d’en- j

thousiasme ce beau poème, totalement inconnu de nous; $

d’enthousiasme nous l’apporta. À

Chad Gadya! est la dernière d’une série d’études publiées il y a quelques années par M. Israël Zangwill sous le titre : Les Réveurs du Ghetto.

Quelques-uns de ces rêveurs ne se sont pas confinés dans les limites étroites du cercle juif. Le monde connaît leur nom et leur action : ils s’appellent Spinoza, pour ne citer que ceux-là. ;

En nous exposant certains traits de leur vie et de leur caractère, M. Zangwill n’a pas voulu faire œuvre de biographe ou d’historien; ce qui seul l’intéresse, ce qu’il cherche à pénétrer avec une émotion profonde, . c’est l’âme juive qu’il croit voir et veut nous montrer semblable à elle-même dans le philosophe, le poète, l’homme d’État, le révolutionnaire.

Chad Gadya/! nous présente le juif moderne à l’intelligence façonnée par l’éducation scientifique et l’influence

LE chrétienne. Lui aussi est possédé des mêmes besoins e: : de vérité, de certitude, de justice, résumés sous un seul 4 ca mot : Dieu! Et un drame poignant se déroule dans sa

ne conscience entre les données de sa raison et les mysté- ;

à ; rieux désirs de son âme. Le silence est la seule réponse 4

: aux énigmes qui le torturent. Maïs le mol oreiller du 4

3 doute ne peut satisfaire ce cœur affamé de justice, de

” justice visible, immédiate, non pas future et chimé-

k , Un monde qui n’est pas régi par elle ne lui paraît pas 3

Re un monde habitable. Si la vie n’est qu’un jeu de forces

& brutales, inconscientes, l’idéal, c’est la délivrance de la

Et il arrivera, quand ton fils te questionnera, dans les temps à venir, disant : « Qu’est ceci ? » que tu lui répondras : « Par la force de sa main le Seigneur nous a tirés d’Égypte, de la maison d’esclavage; et… le Seigneur frappa tous les premiers nés dans le pays d’Égypte. Mais tous les premiers nés de mes enfants, je les ai sauvés. » Exode, XIIT, 14, 19.

Chad Gadya! Chad Gadya ! un seul chevreau de la chèvre!

ë Le service familial de Pâques tirait à sa fin. Son père avait commencé le curieux récitatif chaldéen à qui le termine : is Un seul chevreau, un seul chevreau que mon ; père acheta pour deux zuzim. Chad Gadya! Chad | Le jeune homme eut un léger sourire devant | l’étrangeté du vieux monsieur en habit, un directeur de la Compagnie des bateaux à vapeur dela mo- scient de cette singularité, faisant rouler avec | onction les syllabes sonores, accoudé sur les cous- 4 ;. sins prescrits par le rite. | Et le chat vint qui dévora le chevreau, que mon à père avait acheté pour deux zuzim. Chad Gadya ! | Il se demandait vaguement ce que lui diraitson | père, le service fini. Il n’était entré que pendant la È | seconde partie, arrivant de Vienne, inattendu k.

comme d’habitude, et tout surpris que ce fût justement la nuit de Pâques, avec La cérémonie immé- moriale célébrée exactement comme au temps de son enfance. La rareté de ses visites à ses.vieux : parents rendait étrange cette coïncidence d’être tombé chez eux à ce moment-là; et en prenant silencieusement sa place à la table de famille, sans interrompre les prières, il eut une vive et artistique perception des possibilités de l’existence, — le spirituel roman français qui l’avait tant amusé dans le train, lui faisant éprouver qu’en fournissant la matière brute pour l’esprit (1) la vie humaine avait sa joyeuse justification; l’or rouge du soleil couchant sur les montagnes ; la descente en bateau du Grand Canal vers la maison, au clair de lune; les palais bien connus aussi pleins de rêve et de mystère pour lui que s’il n’était pas né dans la cité de la mer; les vives réminiscences du nouvel opéra de Goldmarck entendu la veille au grand théâtre de Vienne hantaient son oreille tandis qu’il montait le grand escalier, — et puis, la transition brusque vers (1) En français dans le texte. 9 1.

Ê l’Orient, vers les siècles éteints ; Jehovah faisant 3 à sortir d’Egypte son peuple choisi, lui ordonnant de à k célébrer avec du pain sans levain, à travers les : Es générations, son voyage précipité au désert ! : Son père souffrait sans doute de voir le fils aussi = indifférent aux traditions qui lui étaient si chères à : lui-même, bien que depuis longtemps il fût con- à ù vaincu de cette vérité amère que ses voies n’étaient 4 pas celles de son fils, que leurs pensées étaient dif- É

férentes. Il savait son fils un pécheur en Israël, un 1

« Epikouros », un sceptique, un matérialiste égoïste, Ë È un amateur de la vie fiévreuse des capitales euro5 péennes, dédaigneux des rites de l’alimentation, 3 adepte des choses défendues ; — le fils se regardait à lui-même avec les yeux de son père, et le léger sou- 4 Ë rire qui se jouait sur ses lèvres mobiles devenait à plus amer. Ses longs doigts blancs s’agitaient fié- Et pourtant il aimait son père; il admirait la & persévérance qui l’avait conduit à la fortune, la E à générosité avec laquelle il dépensait cette fortune,

la fidélité qui résistait aux tentations et faisait ce service du Seder, cette réunion de famille aussi simplement pieuse que dans le passé, alors que le Ghetto Vecchio, et non ce palais sur le Grand Canal, était le foyer. La coupe de vin pour le prophète Élie attendait là aussi naïvement que jadis. Le visage de sa mère rayonnait d’amour et de bonne volonté. Des frères et des sœurs étaient assis autour de la table, heureux, chacun à sa façon, satisfaits de l’existence. Une atmosphère de paix et de sérénité, de foi et de piété enveloppait toute la salle.

Et le chien vint et mordit le chat qui avait dévoré le chevreau que mon père avait acheté pour deux

Et tout à coup le contraste de cette sérénité avec sa propre vie si agitée le frappa comme une grande vague de désespoir. Ses yeux se remplirent de larmes amères. Ce n’est pas lui qui s’asseoirait jamais à sa propre table perpétuant la chaîne de piété qui unit les générations l’une à l’autre; jamais

F- son âme ne se reposera dans cette atmosphère de paisible confiance ; .aucun amour de femme ne sera : son partage, aucun enfant ne placera sa petite main dans la sienne ; il passera à travers la vie comme une ombre, regardant les chauds foyers avec des yeux sans espoir et continuant sa route, JuifErrant du monde de l’âme. Comme il avait souffert, lui, le moderne des modernes, le rêveur, le , Ë constructeur de problèmes! Vanitas panitatum ! omnia vanitas ! — Moderne des modernes! Mais : c’est un Juif antique qui a dit cela et un autre Juif a dit : « Mieux vaut le jour de la mort d’un homme J que le jour de sa naissance. » — Vraiment voici bien une preuve ironique de la maxime du sage : Rien n’est nouveau sous le soleil. Et il se rappela les grandes paroles : « Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste ; vanité des ; vanités ; tout est vanité. » $ « Une génération passe et une autre génération L arrive ; mais la terre dure éternellement. Toutes les rivières se perdent dans la mer; pourtant la mer

n’est pas remplie et la place d’où les rivières viennent, c’est à celle-là qu’elles retournent. »

« Ce qui a été, sera; l’action qui est faite sera refaite et il n’y a rien de nouveau sous le soleil. »

« Ce qui est tortu ne peut être redressé; ce qui fait défaut ne peut être compté. »

« Car dans beaucoup de sagesse, il y a beaucoup de tristesse et celui qui augmente sa science augmente sa douleur. »

Oui, tout cela est vrai, absolument vrai. Comme le génie juif est entré dans le cœur des choses, si bien que les gens qui le haïssent ont trouvé du

  • réconfort dans ses psaumes! Nul sens de la forme ; la fin de l’Ecclésiaste n’est que confuses et faibles répétitions, semblables aux derniers spasmes convulsifs d’une extase prophétique ; aucun souci d’art, rien que la réalité. Et il avait cru jadis préférer les Grecs; il avait soupiré depuis son enfance vers les Dieux défendus, enivré par cette solitaire Vierge

à de marbre, regardant le Ghetto, d’un mur limi- à É S Oui, il avait apporté ses adorations à l’Autel de ë. la Beauté; il avait prôné la Renaissance. Il avait écrit, — avec cette faculté d’adaptation multiple de : sa race, — des poèmes français d’inspiration hellé- ee | : nique, des poésies lyriques d’amour, à moitié senties, s | à moitié imaginées, délicatement ciselées. Mainte- | nant il le comprenait subitement, jamais il n’avait | ï exprimé sa vraie personnalité dans l’art, sauf peut- S ( être dans ce brutal roman italien, écrit sous l’ink fluence de Zola, et si vivement décrié par un monde ke | qui ne voyait ni l’amour ni les larmes sous cette 1 implacable révélation de la vie. : ; Et un bâton vint qui frappa le chien qui avait 4 | mordu le chat, qui avait dévoré le chevreau que : 3 mon père avait acheté pour deux zuzim. Chad e À Oui, il était juif de cœur. Son enfance dans le À Ghetto, la longue hérédité l’avaient enchaîné dans |

des émotions, dans des impulsions comme avec des phylactères. Chad Gadya! Chad Gadya! Cette mélodie même éveillait d’innombrables associations < d’idées. Il revit en un rapide panorama la vie inté- rieure intense d’un enfant aux cheveux bouclés, flänant dans l’étroite enceinte du Ghetto parmi les hautes maisons pittoresques. Un reflet de ses anciennes joies enfantines pendant les jours de fête | brilla dans son âme. Qu’elle était charmante cette succession antique de Päques et Pentecôte, Nouvel An et Tabernacles, cette survivance de l’antique Orient dans la moderne Europe, cette vie dans l’âme des ancêtres, comme pendant les Tabernacles on vivait dans leurs demeures! Un désir soudain le saisit de chanter avec son père, de s’envelopper dans une écharpe à franges, de se balancer dans le rythme passionné de la prière, de se prosterner dans la synagogue. Pourquoi ses frères avaient-ils jamais cherché à sortir du joyeux esclavage du Ghetto? Son imagination le lui montra tel qu’il était avant sa naissance : un camp bordé d’arcades de boutiques, les marchands hébreux à barbes noires dans leurs longues robes, les portes de fer

fermées à minuit, les gardiens ramant autour de la : partie libre du canal. — Le bonnet jaune? l’O jaune sur la poitrine? — Des signes d’honneur, car il est ; plus noble d’être persécuté que persécuteur. : Pourquoi avaient-ils jamais souhaité l’émancipation ? Leur vie était concentrée en eux, complète en ï eux-mêmes. Mais non, ils étaient agités, condamnés à errer. Il se figuraitles premiers courants inondant

  • Venise, au commencement du treizième siècle, — les marchands allemands, les Levantins aidant à bâtir la capitale commerciale du quinzième siècle. k Il voyait les derniers arrivants, les réfugiés de la ; Péninsule fuyant l’Inquisition, l’abri sous l’aile du Lion, négocié par leur coreligionnaire Daniel Rodrigues, consul de la République en Dalmatie. Son esprit s’arrêta un instant sur ce Daniel Rodrigues, une grande figure. Il pensait aux expédients infinis des Juifs pour échapper aux prescriptions trop dures, leur subtil refus passif de vivre à Mestre, leur relégation finale au Ghetto. Quelles sources | d’énergie bouillonnaient dans ces extraordinaires ancêtres, qui unissaient le calme de l’Orient avec la

fièvre de l’Occident, ces idéalistes occupés seulement de‘choses pratiques, ces amoureux de l’idée, ces princes de l’abstraction, dominant ce qui les entourait parce qu’ils ne tenaient compte que d’idées représentées par des réalités concrètes. Réalité! Réalité !

C’est là la note du génie juif, qui a cette aflinité du moins avec le génie grec. Et lui, bien que le vrai monde de son père fût pour lui une ombre, il avait gardé cette haine instinctive des tisseurs de nuages, des jongleurs de mots. Son idéal demandait pour base une substance solide.

Peut-être s’il eût été persécuté, ou même pauvre, si son père ne lui avait facilité l’entrée dans une carrière littéraire non sans éclat, peut-être eût-il échappé à ce sentiment qui le hantait, du vide et de la futilité de l’existence. Lui aussi aurait trouvé une joie à dépasser en finesse le persécuteur chrétien, à empiler ducat sur ducat.

Oui, même maintenant il riait en pensant à ces strozzaroli, à ces revendeurs forcés de mar-

, 17

: chandises d’occasion, arrivés à acheter toutes les draperies de pourpre fanée de la gloire vénitienne !

Il se rappelait ces résultats d’un recensement — et juifs! — Eh bien, les Doges avaient vécu; Venise était une ruine mélancolique, et Le Juif, — le SJ Juif vivait somptueusement dans les palais de ces fiers patriciens. Il regarda la vaste et magnifique ; salle à manger, avec ses tapis, ses tableaux, ses | fresques, ses palmiers, se rappela l’antique écusson ë au-dessus du portail de pierre, — un lion rampant | avec un ange volant, — et pensa à cette vieille loi Ë latine défendant aux Juifs de tenir des écoles d’un 1 genre quelconque à Venise, ou d’enseigner quoi À que ce fût dans la cité, sous peine de cinquante 4 ducats d’amende et six mois de prison. Eh bien, les û Juifs, après tout, avaient enseigné quelque chose ; aux Vénitiens, — c’est que la seule richesse durable, É.. c’est l’énergie humaine. Toutes les autres nations : avaient eu leur temps de prospérité et s’étaient

Mais Israël poursuit son chemin avec une vigueur et un courage invaincus. C’est extraordinaire, ou plutôt, n’est-ce pas miraculeux? Peut- : être en effet y a-t-il une « mission d’Israël » ? peut- être est-il vraiment « le peuple choisi de Dieu »? Les Vénitiens ont construit et peint des merveilles ; ils sont morts, les laissant à la contemplation des touristes. Les Juifs n’ont rien créé pendant des siècles, si ce n’est quelques poèmes et quelques mélodies mélancoliques pour la synagogue, et ils É sont là, forts et solides, création de chair et de sang plus merveilleuse et plus durable que celles de pierre et de bronze. Et quel est le secret de cette persistance, de cette vigueur ? Que peut-il être sinon d’ordre spirituel? Que peut-il être sinon la certitude intime de Dieu, la confiance absolue en Lui, qui enverrait son Messie pour rebätir le Temple, pour élever les Juifs à la souveraineté sur les peuples. Combien typique son propre père, — chantant avec sérénité du chaldéen, — un moderne entre les modernes au dehors, — un lettré et un saint à la maison ! Ah ! que ne peut-il, lui aussi, s’appuyer sur cette foi solide! Oui, son âme sym-

4 pathise avec le mélancolique, l’immuable Orient, avec le mysticisme des cabbalistes, avec l’enivrement des ascètes, la fantastique et frénétique extase des derviches qu’il avait vus danser dans les mosquées turques. Il comprenait ce qu’a d’apaisant une explication satisfaisante des choses, une unité dans l’essence de la vie. Les hommes l’avaient sans doute cherchée dans les anciens mystères d’Éleu- 4 ; sis; les Mahatmas de l’Inde l’avaient peut-être M trouvée ; la tradition s’en était perpétuée à travers | les âges, méconnue par les races occidentales, et faute de la posséder, il aurait voulu souvent briser sa tête contre le décevant mystère de la vie, comme | contre un mur. Ah ! cela est infernal ! Son âme est | de l’Orient, son cerveau est de l’Occident. Son intelligence a été nourrie aux mamelles de la Science, qui classifie tout, et n’explique rien. Expliquer, que ce mot est futile! Les choses sont. : Les expliquer, c’est énoncer A en termes de B, et Peut-être par l’extase seulement peut-on com- 4 . prendre ce qui demeure derrière les phénomènes. à Mais même ainsi l’essence ne peut être jugée que

par ses manifestations, et les manifestations sont souvent absurdes, injustes et sans aucun sens. Non,

il ne peut croire. Son intelligence est sans remords. lempire de Venise a-til été détruit ?

Et il vint un feu, qui brûla le bâton, qui avait frappé le chien, qui avait mordu le chat, qui avait dévoré le chevreau, que mon père avait acheté pour -

Il pensa à l’énergie dépensée pour bâtir cette étonnante cité, aux piles de bois profondément enfoncées dans la mer, aux inépuisables trésors d’art, églises, peintures, sculptures, fruit du talent humain obscur, bien que quelques-uns de ces morts aient laissé des noms. Quelle énergie sans mesure pétrifiée dans ces palais ! Les tableaux de Carpaccio flottaient devant ses yeux, et ceux du Tinto- ; retto, souvenir des générations passées; puis, par le lien de la dimension, ceux plus grands, — à la gouache, — de Vermoyen, d’anciens combats, avec l’arc, la lance, l’arquebuse; d’anciennes batailles

| navales, sur les galères aux grappins entremélés. | à Il revoyait les galériens enchaînés à leurs bancs, — la sueur, le sang qui avait souillé l’histoire. « Ainsi je m’en retournai et considérai toutes les oppres- | sions qui ont lieu sous le soleil; et je vis les larmes | de ceux qui sont opprimés, et ils n’ont pas de con-

Il se rappela un tableau moderne représentant |

| une belle femme nue: ce tableau avait coûté le | bonheur d’une famille ; aujourd’hui l’artiste était

mort et immortel ; la femme, jadis riche et élé-

gante, maintenant par les rues. La futilité de tout! .

Amour, gloire, immortalité ! Tous les chemins con-

duisent — nulle part. Quel bien peut tirer un

homme de tout le travail qu’il a accompli sous le À

soleil ? l

Non, tout n’est que le flot qui passe, rien que le ;

| flot. Ilévra ge. Les plus sages l’ont toujours vu. à

C’est le chat qui dévore le chevreau, et le chien qui î

mord le chat, et le bâton qui frappe le chien, etle

feu qui brûle le bâton, et ainsi éternellement. Les <

commentateurs ne disent-ils pas que c’est là le sens

: de cette parabole même, — la succession des anciens Les commentateurs, quelles singulières gens ! Dans quel désert perdu de dialectique l’esprit juif a voyagé pendant des siècles ! Les volumes infinis du Talmud et de ses parasites! Les codes sans nombre, maintenant abolis, sur lesquels des yeux éteints se sont obscurcis : autant de patience et d’ingéniosité que pour créer l’artistique Venise, et moins de résultats. Le peuple choisi, vraiment !

Était-il donc si fort, si sain ! Une belle pensée dans son cerveau, ah ! oui ! Il est épuisé par ce grand effort des siècles, cette longue éducation de soimême, tant d’époques de persécutions, tant de mœurs et de langages adaptés, tant de nationalités revêtues. Son âme doit être semblable à un palimpseste, avec des traces de nation sur nation. Il est contre nature, cet attachement à la vie. Une nation doit vouloir mourir. Et en lui peut-être est née cette volonté. — Il prévoyait le désespoir de ce peuple, l’Israël des jours futurs, toujours porté aux extrêmes, qui ayant été le premier dans la foi, est

aussi le premier dans le scepticisme, le plus prompt e à pénétrer dans le cœur vide des choses, semblable à un vent perdu, gémissant autour des terres disparues de l’univers. Savoir que tout est illusion, Ë duperie, qu’on appartient soi-même à la race la plus dupée de l’univers, prestigieusement attirée ; vers une carrière de sacrifice et de mépris ! Si L encore elle pouvait garder l’espoir qui mettait une auréole aux souffrances ! Mais maintenant c’estune i vipère, — non une divine espérance, — qu’elle nour- ; rit dans son sein ! Il se sentait si seul; une grande | étendue de noir, un étang désolé, une falaise nue au-dessus d’une mer de glace, un pin sur une montagne. Que tout soit fini, les soupirs et les sanglots et les larmes, les défaillances de cœur, les pénibles ÿ jours qui se traînent et les nuits de douleur. Que | de fois il avait tourné sa face contre la muraille appelant la mort ! Peut-être étaient-ce les pierres de la cité morte, et la mer qui agissaient ainsi sur son esprit. Tourgue- | nief a raison : ce sont les jeunes seuls qui doivent | venir ici, non ceux qui ont vu, comme Virgile, les 3

larmes” des choses. Et il se rappela les vers de Catulle, la triste et majestueuse plainte classique, pareille au sanglot contenu d’un homme fort : Soles occidere et redire possunt £ Nox est perpetuo una dormienda.

Puis il pensa encore à Virgile évoquant un paysage toscan où se peint le poète, — et des rangées de cyprès majestueuses, comme des hexamè- tres. Il vit la terrasse d’un antique palais, les animaux fantastiques sculptés sur la balustrade, le verdoiement des lézards sur le mur du jardin endormi et le frais reflet vert du bosquet de cyprès avec son délicieux mouvement d’ombre. Un rossignol invisible chantait au-dessus de sa tête. Il suivait la longue promenade sous les yeux de pierre des dieux sculptés, et, contemplant le brûlant paysage, se reposait sous l’ardent ciel bleu, — près des vertes collines ensoleillées, des blanches villas nichées dans la verdure, des oliviers gris. Qui avait

  • foulé ces terrasses aux légères colonnettes? Des

(l Israël Zangwill ( princesses du Moyen-Age, dédaigneuses et pas- | sionnées, s’avançant délicatement avec leurs traînes L de soie et leurs parfums légers. Il en ferait un | : poème. Oh ! le charme exquis de la vie! Que chan- à tait donc un poète dans le cher et doux dialecte | , perché l’é molto vario à | ni omo che xe profondo che dir possa il contrario. | ! Oui, le monde est très beau, très varié. Térence dit vrai : la comédie et la pitié de tout, c’est assez. | Nous sommes un spectacle suffisant les uns aux autres. — Une chaleur monta en lui; pour un moment il reprit confiance en la vie, etles innombrables liens des choses s’étendirent pour l’envelopper. Et une eau vint qui éteignit le feu, qui avait brûlé le bâton, qui avait frappé le chien, qui avait mordu if le chat, qui apait dévoré le chevreau, que mon père avait acheté pour deux zuzim. Chad Gadya! Chad

Mais la chaleur s’éteignit. Il redevint triste et s désespéré. Car maintenant il savait ce qui lui man-

quait. Le paganisme ne suffisait pas. IL voulait Dieu, il était affamé de Dieu, le Dieu de ses pères. Il ne pouvait rejeter au loin les trois mille ans de foi. C’était l’atavisme qui lui donnait ces soudaines et étranges intuitions de Dieu, au parfum d’une rose, au rire d’un enfant, à la vue d’une ville endormie, qui réchauffait son cœur, et mettait des larmes dans ses yeux, avec un sentiment de l’infinie beauté, de la sainteté de la vie. Mais il ne pouvait le posséder, le Dieu de ses pères. Et son Dieu, à lui, était distant et douteux : rien de ce que lui avait enseigné la science moderne n’avait encore pénétré dans son organisme. Pourrait-il même le transmettre à ses descendants? Qu’est-ce donc que dit Weissmann sur les caractères acquis? Non, certaines races propagent certaines croyances, et tant que vous n’aurez pas tué la race, vous n’aurez pas tué les croyances. Oh! la cruelle tragédie que cette culture occidentale greffée sur le tronc d’Orient, faussant les cordes de la vie, séparant le cœur du cerveau! Mais la nature est cruelle par essence. Il pensa aux vendanges de

Fe l’an dernier, ruinées par un orage, à l’effrayante

É misère des paysans sous le joug des propriétaires. Etil eut la vision d’une morue capturée qu’il avait

à vue haletante, presque avec un souffle humain, sur les sables du Lido. Ce spectacle lui avait gâté la sublimité de cette étendue désolée de terre et d’eau,

et le charme étrange des voiles blanches, qui sem-

blent glisser le long des pierres du grand récif. Son - âme demandait justice pour l’informe morue. Il ne comprenait pas qu’on pût vivre dans un monde spirituel, concentré sur soi-même, d’où était exclue la plus grande partie de la création. Si la souffrance purifie, quelle purification que celle des chevaux chargés à mort, ou des chats affamés! Le miracle

; de la création, comment existe-t-il pour les petits chiens qu’on noie à leur naissance? Non, l’homme a imposé la morale à un monde non moral, faisant tout à son image, transportant dans le grand mécanisme inconscient l’idéal qui gouverne la conduite d’homme à homme. La religion, comme l’art, fait de l’homme, produit accidentel sans importance, le foyer de l’univers; c’est de la mauvaise science

Et c’est sa propre race qui a créé et propagé cette é

illusion. Abraham dit à Dieu : « Le Juge de la

terre entière ne doit-il pas être Juste ? » — Aupara- S

vant Dieu signifiait puissance; mais l’âme de l’homme en était venue à soupirer vers la Justice. Du chaos de l’existence humaine, l’homme a extrait l’idée du Bien, en a fait un Dieu; puis, se retournant contre ce Dieu, il lui a demandé pourquoi il

permet le Mal, — sans lequel l’idée du Bien ne se | serait jamais produite. Et parce que Dieu est le Bien, il est l’Unité ; il se rappelait la pénétrante analyse de Kuenen. Non, la loi morale n’est pas plus le secret fondamental de l’Univers, que la couleur ou la musique. La Religion a été créée pour l’homme, non l’homme pour la Religion. Même la Justice est, en dernière analyse, une conception dénuée de sens. Ce qui est, est. Voir le monde en artiste, voilà la vérité ; l’artiste croit à tout et ne croit à rien. Les religions déforment toute chose. Par elle-même, la vie est assez simple : un phénomène biologique qui a son développement, sa maturité, son déclin. La mort n’est pas un mystère ; la douleur n’est pas un châtiment; le péché n’est

e autre chose que la survivance d’attributs inférieurs, E restes d’une phase plus reculée d’évolution, ou assez ë souvent la protestation du moi naturel, contre la 4 morale artificielle des sociétés. Ce sont les croyances ; qui ont arraché aux choses leur simplicité primor- ‘ diale. — Mais pour lui, le vieux désir persistait. Ceci seul serait satisfaisant, Dieu ! Dieu ! — il était | ivre de Dieu, sans le calme de Spinoza, sans la s certitude de Spinoza. Justice, Pitié, Amour, un Être à qui entendit ! Il savait bien que l’aveugle hérédité seule l’empêchait de jouir de la vie, — ah! quelle ironie ! — et que s’il pouvait perdre ce sentiment de vide, son existence serait belle. Les roues de la | | fortune l’avaient favorisé. Mais son âme rejetait | toutes les solutions et les équations personnelles de | ses amis, la toute-suflisance de la science, de l’art, | du plaisir, du spectacle de l’humanité ; elle perçait £ | d’une vue inexorable l’optimisme fantasmagorique, refusait de s’aveugler avec le Platonisme, l’Hégélia- Ë | nisme, refusait les conclusions des esthètes, des É artistes, des savants allemands, contents d’eux- 4 mêmes, comme celles des prédicateurs de conven- 4 tion; elle demandait justice pour l’individu, jus- ‘

qu’aux moineaux qui se vendent deux sous la paire au marché ; elle voulait un sens, un but à la marche £ séculaire de la destinée, et savait cependant qu’un but est une conception aussi anthropomorphique de l’essence des choses que la Justice ou la Bonté. — Mais le monde sans Dieu est comme une : dmirable femme sans cœur, froide, qui n’a pas de sympathie. Il demandait l’illumination de l’âme. Il avait expé- rimenté la nature, la couleur, la forme, le mystère, — que n’avait-il pas expérimenté ? Il avait aimé la nature, avait presque trouvé la paix dans la passion de la terre, le parfum enivrant des herbes et des fleurs, l’odeur et le bruit de la mer, la joie de se jeter dans les froides vagues salées, qui bondissent vertes et écumantes : des délices qu’on n’échangerait __ pas contre un ciel!

Mais ces passions s’éteignaient, et le dévorant besoin de Dieu revenait. — Il avait trouvé une paix temporaire avec le Dieu de Spinoza, l’Être éternel aux faces infinies, dont tous les infinis étoilés ne sont qu’une pauvre expression, et dont l’amour n’implique pas être aimé en retour. S’élever par

l’adoration de cette splendeur, cela est beau ; mais = cette splendeur se glace, et l’ardent besoin de Dieu revient. Ce qu’il lui fallait, c’est que l’Être éternel fût conscient de son existence à lui ; mieux encore, qu’il lui fit savoir que Lui n’était pas une fiction métaphysique. — Autrement il se fùt surpris répé- ; tant ce que Voltaire fait dire à Spinoza : « Je soupçonne, entre nous, que vous n’existez pas. » L’obéissance ? Le culte ? Il se serait prosterné pen- ; dant des heures sur des dalles, il aurait usé ses genoux dans la prière ! O Luther, Ô Galilée, ennemis de la race humaine ! Qu’elle a été sage, l’Église, k de brûler les infidèles qui voulaient brûler l’esprit du foyer, — du foyer chaud de la tendresse, trésor À des générations ! O Napoléon, archange du mal, qui | en ouvrant les ghettos où se pressaient les Juifs dans leurs joies étroites, autour des foyers du sabbath, avait laissé tomber sur eux le poids de l’univers!

Et un bœuf vint, qui but l’eau, qui avait éteint le feu, qui avait brûlé le bâton, qui avait frappé le chien, qui avait mordu le chat, qui avait dévoré le

chevreau, que mon père avait acheté pour deux

; A Vienne, où il avait passé, un Israélite rêvait le vieux rêve d’un État juif, — un État moderne, incarnation de tous les grands principes acquis par le travail des siècles. Ce caméléon des races aurait une couleur spécifique : un art juif, une architecture juive naîtraient; qui sait? — Mais lui, qui avait travaillé avec Mazzini, qui avait vu son héros arriver à la plus grande des défaites, — la victoire, lui savait. IL savait ce qui résulterait, en cas de succès. Il comprenait le sort du Christ, de tous les idéalistes condamnés à se voir, eux, adorés, et leurs idées reléguées dans une religion ou dans un État, comme un monument national pour perpétuer leur défaite. Mais l’État juif ne serait même pas formé. Hier il avait vu ses coreligionnaires viennois, — dans la Léopoldstrasse, avec les longs vêtements graisseux, et les boucles sur l’oreille de la Galicie ; — au Prater, s’étalantavec arrogance, dans de brillants équipages, aux laquais d’une correction parfaite, — race étrange, qui savait bâtir des villes pour les

fl. autres, jamais pour elle-même, qui professait d’être | 1 à la fois une religion et une nationalité, et n’était à souvent ni l’une ni l’autre ! 4 Que l’histoire est grotesque! Moïse, le Sinaï, la à Palestine, Isaïe, Ezra, le Temple, le Christ, l’Exil, É le Ghetto, les Martyres, — tout cela, pour fournir : | à ” aux petits journaux pour rire autrichiens des plai- . e santeries sur les revendeurs aux nez assez longs 1 ; pour porter des jumelles sans qu’on les tienne. — L. Et supposons même qu’un autre anneau miraculeux ) À s’ajoute à cette chaîne merveilleuse, les Juifs plus | heureux du nouvel État y naïîtraient comme les enL fants d’un enrichi, inconscients des luttes, acceptant ‘4 le bien-être, devenus épais de corps et d’âme L On rebâtirait le Temple? Et après? L’architecte g. enverrait sa note. Les gens dineraient en ville, se f taperaient sur le ventre en se racontant de vieilles ‘} anecdotes de fumoir.

À Il y aurait des couturières à la mode. La syna- | gogue persécuterait tout ce qui la dépasse; les

prêtres exalteraient le monde spirituel devant un “ monde animal approbateur ; la presse servirait les intérêts des capitalistes et des politiciens ; les petits CR écrivains seraient pleins de haine pour ceux qui ne les appelleraient pas grands: les directeurs de théâtres nationaux chercheraient à faire donner à | leurs maîtresses les rôles principaux. Oui, le bœuf viendra et boira l’eau et Jeshurun, devenu gras, donnera des coups de pied. « Car ce qui est tortu ne peut être redressé. » Le livre des Proverbes est aussi nouveau que le journal de ce matin.

Non, il ne peut rêver. Que des races jeunes rêvent ; les vieilles savent mieux à quoi s’en tenir. La race qui, la première, fit le beau rève du Millenium a été la première à le rejeter. Était-ce même un beau rêve ? Chaque homme sous son figuier, vraiment ! obèse et somnolent, l’esprit désagrégé ! Omnia vanitas, ceci aussi est vanité.

Et le boucher vint et tua le bœuf qui avait bu l’eau, qui avait éteint le feu, qui avait brûlé le bâton, qui avait frappé le chien, qui avait mordu le

‘à chat, qui avait dévoré le chevreau, que mon père à avait acheté pour deux zuzim. Chad Gadya! | Chad Gadya! Chad Gadya! Jamais il ne s’était ù demandé le sens de ces mots, toujours associés r à la fin de la cérémonie. Tout est fini, tout est fini, É semblaient-ils gémir, et l’étrange vieille musique à donnait un sentiment d’infinie désillusion, de repos “a infini: une fin, une conclusion, des choses termi- Ë nées et laissées là, une fièvre tombée, un travail | achevé, une clameur apaisée, un son de cloche $ d’adieu, des mains croisées pour dormir. 5 Chad Gadya! Chad Gadya! C’était une lamen1 tation sur la lutte pour l’existence, la succession 5 sans but des siècles, le passage des anciens empires, 1 — selon les commentateurs, — et des empires mo- ; dernes qui les rejoindraient dans le passé, jusqu’à 3 ce que la terre elle-même, des savants l’assurent, j finisse à son tour, dans le froid et les ténèbres. Flux et reflux ! le feu et l’eau, l’eau et le feu ! Il pensa aux | immobiles squelettes qui attendent encore l’exhu-

mation à Pompéi ; aux momies emmaillotées des # Pharaons, aux cendres d’amants oubliées dans les ra vieilles tombes étrusques. Il eut le sens soudain de ; la grande procession du Moyen-Age, — papes, rois, F:: étudiants ; de la vie moderne variée à l’infini, à î Paris, Vienne, Rome, Londres, Berlin, New-York, LE Chicago : l’éclat des quartiers élégants, le jargon des k: bohêmes, les pauvres en leurs galetas, les malades € sur leur lit de douleur, les soldats, les prostituées, j les prolétaires dans leur taudis, les criminels, les 11 fous ; les énormes hordes russes, la vie pullulant dans les bateaux grouillants des rivières de Chine, la joyeuse existence de papillon au Japon ; les sauvages inconnus du centre de l’Afrique, avec leurs | fétiches et leurs danses de guerre ; les tribus orientales dormant sous la tente, ou se traînant lassées sur les brûlantes terrasses de leurs maisons ; le dé- | veloppement des races nègres, devenu un si terrible problème pour les Etats-Unis, — et chacun de ces | peuples, bien mieux, chaque individu se regardant # comme le centre et le souci de l’univers; la destinée des races aussi obscure que celle des individus et ‘4

toute l’immense étendue de l’histoire n’étant rien ‘4 à qu’une convulsion de vie sur le plus misérable d’un ‘4 obscur groupe de mondes, perdu dans un infini de È constellations plus vastes ! Oh! le monde est trop à grand! Il ne pouvait regarder la face de son Dieu et É. vivre ! Sans les illusions invétérées de son père, il 4 ne pouvait continuer à exister, Son point de vue 4 était désespérément cosmique. Tout est également - à grand et mystérieux ? Oui, mais tout est également à petit et banal. L’Infini étoilé au dehors de Kant? Bah ! quelques amas de boue tournant en une danse à de totons et gagnant chaud à cet exercice, rien de à plus que la rotation de taches dans une goutte d’eau k sale. L’étendue n’est rien en elle-même. IL y a dans ÿ un tas de boue des montagnes et des mers assez 4 pittoresques pour des touristes microscopiques. Un 4 billion de billions de tas de boue ne sont pas plus L- imposants qu’un seul. Géologie, chimie, astronomie, À tout cela se trouve dans les éclaboussures d’une É voiture qui passe. Partout une seule loi, une seule insignifiance. La race humaine ? D”étranges mons- “à tres marins se traînant sur le lit d’un océan d’air, incapables de s’élever dans cet air, bizarrement

déguisés sous Les peaux volées à d’autres créatures, | aussi absurdes, à les regarder impartialement, que | les êtres baroques adaptés au curieux milieu d’un aquarium. La loi morale au dedans de Kant? A dissoudre par un germe de choléra, un petit filet bleu au microscope, assez semblable à une carte de Venise. Oui, cosmique et comique sont synonymes.

Pourquoi se laisser effrayer par la splendeur ter-

rible de Spinoza ? Peut-être Heïine, — cet autre juif, — a-t-il vu plus juste, et le dernier mot de l’homme sur cet univers où il a été jeté sans l’avoir demandé pourrait-il être une moquerie de qui s’est moqué de lui, un rire mêlé de larmes.

Et il se représentait l’avenir de toutes les races, aussi bien que de sa propre race. Toutes continueront à lutter jusqu’à ce qu’elles deviennent conscientes; puis, comme des enfants arrivés à l’âge d’homme, les écailles leur tombant des yeux, elles se demanderont tout à coup ce que signifie tout cela, et comprenant qu’elles étaient entraînées par des forces aveugles au travail, à l’effort, à la lutte ;

h. elles aussi passeront. Les grossières races nouvelles +4 : les balayeront comme la poussière, la nature faisant Ne jaillir des énergies sans cesse renaissantes de sa 4 source inépuisable. Car la force est dans l’in- ‘à conscient, et quand une nation s’arrête pour js demander quel est son droit à l’empire, cet empire ni n’est déjà plus. La vieille Palestine hébraïque, sacriis fiant des brebis à Iaveh, quelle figure de granit, FA comparée à lui, si subtil, si mobile ! Pendant un ou 11 : deux siècles le monde moderne prendra plaisir à se Le voir réfléchir dans la littérature et dans l’art par à les esprits les plus décadentis, vibrant au pathétique 54 et au pittoresque de toutes les périodes de la mys- à térieuse existence humaine sur cet étrange petit #1 globe, tandis que la vieille morale géométrique :Q s’attachera bizarrement à la cosmogonie changée, A mais tout cela s’éteindra, — et alors, le Déluge! à à Du dehors pénétraient les sons d’une joyeuse f musique. Il se leva, alla sans bruit à la fenêtre, E regardant dans la nuit. La pleine lune brillait au ciel, perpendiculaire et basse, semblant un objet : terrestre en comparaison des étoiles dispersées

au-dessus et lui donnant l’impression, dans cette + #1 lumineuse nuititalienne, d’appartenir à leur rayon- 1 À nante compagnie, qui tourbillonne à travers le 3 vide infini sur des sphères innombrables. Une : grande tache de clair de lune, d’un vert argenté, out s’étalait sur l’eau noire, étincelante comme une à chaîne de pièces d’or en mouvement. Plus bas, sur le canal, les gondoles noires se pressaient autour | d’une barque éclairée par des lanternes aux cou- à leurs vives, d’où venait la musique. Funiculi, Funicula, — elle semblait danser avec l’esprit même de ; la joie. IL vit un jeune couple se tenant les mains ; c’étaient des Anglais, de cette race étrange, heureuse, solide, victorieuse. Quelque chose vibra en lui. Sa pensée s’arrêta sur des fiancés, la jeunesse, la force, mais elle ressemblait à l’écho creux d’un regret | | lointain, à quelque vague lever de soleil d’or, sur des collines de rêve. Puis une magnifique voix de ténor chanta la Sérénade de Schubert, qui semblait la voix de la passion même, l’aspiration du moucheron vers l’étoile, de l’homme vers Dieu. — La mort, la mort à tout prix pour en finir de ramper sinistrement à travers les confins de la vie ! La vie

| même un instant de plus, la vie sans Dieu, semblait ‘à intolérable. Il trouverait la paix dans cette eau 3 noire. Il se glisserait dans l’escalier sans un mot. L Et l’ange de la mort vint et tua le boucher, qui Î avait tué le bœuf, qui avait bu l’eau, qui avait éteint le feu, qui avait brûlé le bâton, qui avait F frappé le chien, qui avait mordu le chat, qui avait

dévoré le chevreau que mon père avait acheté pour *

| Quand on le trouverait noyé par accident, — car ÿ comment le monde comprendrait-il, ce monde tou- À jours si prompt à le juger, — qu’un homme ayant fin à sa vie, ses parents penseraient peut-être que c’était un fantôme qui avait pris place à la table du ; Seder, silencieux etimmobile. Et vraiment n’était-ce pas un fantôme ? Il n’est pas nécessaire de mourir pour planer en dehors du cercle animé de la vie, les Un fantôme ? Il avait toujours été un fantôme. | Depuis l’enfance des gens singulièrement robustes

étaient venus, lui avaient parlé, avaient marché avec lui, et il avait glissé parmi eux, esprit sans réalité auquel ils attribuaient des motifs de chair et de sang, comme les leurs. Tout enfant, la mort lui avait paru horrible : des vers rouges rampant sur la chair blanche. Maintenant ses pensées s’arrêtaient volontiers devant le moment heureux de rendre l’esprit. D’autres vies derrière la tombe ? Mais le monde n’est pas assez grand pour une seule vie, il ne cesse de se répéter. Des livres, des journaux, quel lourd ennui ! Un petit nombre d’idées habilement combinées à neuf, car il n’y a rien de nouveau sous le soleil. La vie est comme une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de furie et

_ ne signifiant rien. Shakespeare en a trouvé la suprême expression, comme de tout ce qu’elle contient.

Ï1 sortit doucement par la porte entr’ouverte, traversa l’antichambre décorée de tapisseries et de statues de vieux Vénitiens revêtus d’armures, descendit du grand escalier dans la cour, qui semblait sépulcrale à la lueur d’une allumette lui permettant

ee: Ne * Israël Zangwill Pr fée 1:10 de trouver la porte sur l’eau et de voir son ombre 4 monstrueusement courbée le long du toit qui surRU.” » 1 plombait les profondes ténèbres. Il ouvrit lasporte : RS avec précaution et goûta la douceur de la nuit prinLT ‘4: 13 | LIEU tanière. Tout était silencieux. L’étroit canal reflétait ‘M le clair de lune ;le palais opposé était noir avec une 16 tache de lumière à une fenêtre ; au dessus de sa tête, D. dans la petite échancrure de ciel bleu foncé, , 4 un groupe d’étoiles rayonnaient, comme de bril- ‘08 lants oiseaux, dans les ténèbres veloutées. L’eau FR - battait tristement les marches de marbre; une ne. gondole attachée aux poteaux semblait se balancer Re doucement vers son ombre noire dans le canal.

13 I1 marcha vers l’endroit où l’avenue d’eau était | # plus profonde et se laissa glisser doucement. Il se | | Te retrouva luttant, mais vainquit l’instinctive volonté TR Comme il plongeait pour la dernière fois, le 4 mystère de la nuit, des étoiles, de la mort se con- ; fondit avec un tourbillon étrange de souvenirs d’en- | 3 fance, et les paroles immémoriales du Juif agoni-

| sant jaillirent violemment de sa gorge étranglée: _ « Écoute, 6 Israël, l’Éternel, notre Dieu, l’Éternel ni _ Par la porte ouverte flottaient les derniers mots ViUrE El le Saint des Saints vint, que son nom soit béni, . CE

  • ettua l’ange de la mort, qui avait tué le boucher, ‘ne qui avait tué le bœuf, qui avait bu l’eau, qui avait LL éteint le feu, qui avait brûlé le bâton, qui avait Tea _ frappé le chien, qui avait mordu le chat, qui avait Ta dévoré le chevreau que mon père avait acheté pour PA

traduit de l’anglais par Mathilde Salomon

Notre catalogue analytique sommaire… … .. Il ISRAËL ZanGwizz. — Chad Gadya! — traduit de l’anglais par Mathilde Salomon… … … . 7 Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour trois mille exemplaires de ce troisième cahier le Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués.

Fini d’imprimer trois mille exemplaires de ce troisième cahier le jeudi 27 octobre 1904 à l’Imprimerie de Suresnes 9, rue du Pont

CAHIERS DE LA QUINZAI 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, chquième arrondissement.

Nos Cahiers sont édités par des souscriptions mensuelles régulières et par des souscriptions extraordinaires ; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration ; ces fonctions

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