Le testament politique de Waldeck-Rousseau
Il est impossible de suivre honnêtement le mouve- _ à qe à ment littéraire, le mouvement d’art, le mouvement politique et social si l’on n’est pas abonné aux Cahiers de la Quinzaine. RATE % Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, à ji: il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante : LEE. 2 à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, Un 8,rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième } mt arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers ë Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, même adresse; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, des cinq premières séries, premier cahier de la sixième série, un très fort cahier de XII + 408 pages très denses, in-T8 grand-jésus, marqué cinq francs.
Pour s’abonner à la sixième série des cahiers, qui est la série en cours, envoyer un mandat de vingt francs
mt à M. André Bourgeois, même adresse; on recevra en retour les cahiers déjà parus de cette sixième série; puis on recevra de quinzaine en quinzaine, à leur date, les cahiers à paraître; toute personne qui s’abonne à la sixième série reçoit donc automatiquement le premier | cahier de cette série, qui est le catalogue analytique sommaire des cinq premières séries.
Nous mettons le présent cahier dans le commerce ; quatrième cahier de la sixième série; un cahier jaune de LII + 180 pages; nous le vendons trois francs
le Waldeck-Rousseau
: NAS paraissant vingt fois par an De nue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée à
Nous avons publié dans nos éditions antérieures et dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si grand nombre de textes et documents, et ces textes et
documents étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé méme le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris,
3 cinquième arrondissement; on recevra en retour le
: BE catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos
Ce catalogue a été justement établi pour donner, autant qu’il se pouvait, une image en bref, un rac-
| courci, une idée, abrégée, mais complète, de nos édi-
1 tions antérieures et de nos cinq premières séries; tout y
1 est classé dans l’ordre; il suffit de le lire pour trouver,
à leur place, les références demandées.
Ce catalogue, in-18 grand-jésus, forme un cahier très épais de XII + {o8 pages très denses, marqué cinq francs; ce cahier comptait comme premier cahier de la sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le 2 octobre, comme premier cahier de la sixième
série; toute personne qui s’abonne à la sixième série le
| reçoit, par le fait même de son abonnement, en tête de
H la série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq
| francs à toute personne qui nous en fait la demande.
Nous nommons testament politique de Waldeck-
Rousseau le corpus authentique des manifestations que _ nous avons de sa pensée depuis qu’il est descendu volontairement du pouvoir.
Pour constituer ce corpus nous n’avons pas distingué entre les textes officiels, — comme ceux des discours, — et les textes authentiques non officiels, — par exemple ceux des lettres et des notes ; — les uns et les autres étaient pour nous des monuments authentiques de la pensée de notre auteur ; nous avons seulement attribué aux uns et aux autres leur caractère propre en mettant, aux textes officiels, une référence officielle, et aux textes non officiels, une référence non officielle.
Nous n’avons pas distingué entre les textes édités et les textes encore inédits ; c’est une première, c’est une vieille règle de la méthode que nous suivons dans ces cahiers que de ne point distinguer entre la publication de l’édité et la publication de l’inédit ; cette règle se justifiait en raison, car dans la constitution d’un corps, et au regard de l’histoire, il n’y a pas lieu de distinguer
entre hier et aujourd’hui, entre ce qui est publié d’hier, et ce que nous publions aujourd’hui seulement, entre ce qui est publié présentement et ce qui se publie pré- sentement ; cette règle s’est constamment justifiée en
3 fait ; dans les nombreux corpus que nous avons consti- | tués, et à qui tout le monde aujourd’hui se réfère, qui ns sait aujourd’hui ce qui était publié, qui sait au con-
‘ traire ce qui était inédit ; la séparation rationnelle, et aussi la séparation de fait n’est pas entre l’édité et
l’inédit ; elle est entre le connu et l’inconnu; combien d’édité que nul ne connaît ; combien d’inédit que nous { connaissons tous; elle est aussi entre ce qui est à garder et ce qui est à rejeter; combien de textes momentané- ment tumultueux ou glorieux n’existent plus au regard de la postérité ; combien de textes obscurs au contraire affirment de jour en jour leur sérieux et leur solidité. Nous publions sans humilité les textes édités; nous | publions les textes inédits sans orgueil; nous ne concevons aucun orgueil de ce que toute la seconde moitié de ce cahier est formé de notes inédites.
Nous avions un instant pensé à présenter tous ces textes, édités ou non, exactement dans leur ordre chronologique; mais nous avons réfléchi qu’il y avait là des textes de plusieurs provenances, de plusieurs natures, de plusieurs tons, de plusieurs plans, que rien ne serait choquant, et en réalité contraire à la vérité même, au développement historique de l’événement,
| comme le perpétuel entremêlement de tous ces ordres;
| nous avons été ainsi conduits à garder l’ordre chrono-
| logique à l’intérieur de chaque ordre, mais à présenter
les ordres eux-mêmes successivement, séparément, Ge libres les uns des autres.
En tête nous avons présenté les documents du Figaro
_ et de la Revue politique et parlementaire ; ils formaient
lindéplaçable commencement de toute publication de
cette nature; nous les avons reproduits tels quels, avec
l’introduction même qui les précédait dans le journal,
avec le titre, avec les brèves notices, avec les commentaires, dans l’ordre même où les donnaient {e
Figaro du mercredi 12 octobre et la Revue politique et
parlementaire du lendemain; ensuite nous avons repro- :
duit les brefs documents contre les délateurs publiés ,
par le Figaro dans son numéro du jeudi 3 novembre | 1904, avec l’introduction qui les précédait dans ce jour- À nal, avec les commentaires qui les accompagnaient ; nous avions ainsi épuisé les publications du Figaro.
Remontant alors aux sources officielles mêmes, nous avons reproduit, d’après le Journal officiel, numéros du | dimanche 28 juin et du samedi 21 novembre 1903, Les deux grands discours prononcés au Sénat, du samedi 27 juin, et du vendredi 20 novembre; qui forment la partie officielle et publique de ce testament politique; nous avons complété cette partie officielle et publique ë en empruntant aux journaux du temps le texte officiel et public de la note communiquée à la presse et résumant la déclaration faite par M. Waldeck-Rousseau le 29 janvier 1903 devant le premier bureau lors de ; l’élection de la commission chargée de l’examen des démarches d’autorisation déposées sur le bureau dm
Revenant alors aux textes non officiels et non publics, mais pour nous y enfoncer d’autant plus profondément, nous avons gardé pour en faire la deuxième et la dernière moitié du cahier ces notes inédites dont la famille de M. Waldeck-Rousseau a bien voulu nous confier la
Je ne doute pas que toute l’attention des personnes qui liront ce cahier ne se porte immédiatement sur cette partie entièrement inédite; je dirai dans un autre cahier le peu que je veux dire de ces notes à la fois
: lointaines et présentes, actuelles et détachées, à la fois pleines d’activité, mais sourdes, hautes et tristes; aujourd’hui je n’en veux parler que comme étant leur
gérant et comme étant leur éditeur.
Du premier regard on verra que ces notes n’étaient point faites pour être publiées; ainsi apparaît, une fois de plus, et sur un éminent exemple, que nos cahiers sont indispensables uniquement, dans le libre jeu des publi-
| cations contemporaines ; on verra du premier regard | que nulle autre forme d’édition, périodique ou non | périodique, en librairie ou par abonnement, ne pouvait ni apporter à ces notes une publication digne d’elles comme édition ni leur apporter une publication digne | d’elles comme public; nul public de librairie ou d’abon- | nement ne pouvait accueillir ces textes graves et tristes | avec un respect sérieux comme les accueillera le publie | de ces cahiers.
Ayant à faire une édition de textes, je ne dirai pas que nous en avons établi une édition savante, une édition
scientifique; mais je dirai que nous en avons fait une édition honnête; cette copie grande et triste nous a été remise en mains propres par M. René WaldeckRousseau; notre collaborateur M. Jacques Maritain l’a lue, déchiffrée, recopiée pour les imprimeurs beaucoup mieux que je ne l’aurais pu faire moi-même; nous avons a bien voulu me dire que la copie de M. Maritain était ressemblante comme une photographie du texte; je suis en mesure d’affirmer que le cahier même.est aussi ressemblant que peut l’être une typographie.
= C’est une grosse difficulté que de savoir jusqu’à quel point on doit s’appliquer à imiter en typographie une copie qui n’était évidemment pas faite pour être imprimée; ici encore nous nous sommes proposé de faire une édition honnête, et nous ne nous sommes proposé que de faire une édition honnête ; nous avons reproduit la copie aussi fidèlement que possible, nous avons donné d’une copie manuscrite une image typographique aussi fidèle, aussi ressemblante que possible, sans tomber dans le fétichisme et la minutie maniaque; ainsi de l’orthographe et de la grammaire.
Nous avons publié ces notes inédites exactement dans l’ordre où elles étaient quand elles sont venues dans nos mains; nous n’avons point voulu nous livrer nousmêmes au travail, ou au jeu, de refaire indéfiniment le plan de ces pensées; mieux valait, pour cette édition première, garder rigoureusement l’ordre premier, le seul ordre que nous connaïssions directement, immé-
diatement, le seul en définitive dont, au fond, nous soyons premièrement sûrs, l’ordre où ces pages étaient quand on nous les a remises; la plupart de ces notes
sont des notes préparatoires aux deux grands discours parlementaires ; nos abonnés feront eux-mêmes leur classement, feront d’eux-mêmes les références nécessaires.
Je me rends bien compte de tout ce qu’une reproduction typographique laisse d’incomplet dans la reproduction d’une telle copie; mieux que personne je sais combien la typographie, la raide, la nette et pauvre, la
: propre typographie rend imparfaitement la vie et la mémoire d’un tel texte manuscrit; nous nous contenterons pourtant de cette image imparfaite, mais honnête; on ne peut photographier tout; cela ferait un cercle vicieux; car nous serions tous forcés de refaire le travail de lecture que Maritain a fait une fois pour toutes, et pour nous tous; et il y aurait de l’affectation peut- être, justement pour un homme qui fut le plus étranger à toute affectation.
Pour les trois premières pages de ces notes, nous avons imprimé au long dans le texte les mots qui étaient en abrégé dans la copie; et nous avons reproduit en marge les abréviations originales ; pour les pages qui suivaient, ce langage étant une fois appris, nous avons reproduit dans le texte les abréviations mêmes, et, autant que nous l’avons pu, le courant de la plume.
Ainsi constitué ce testament politique forme un corps
- de documents complet; une édition définitive et ne warietur; nul texte ne sortira plus, venu de cette
_ main; nuls papiers de cette période ne restent plus dans les cartons; ces grandes cotes de papier ministre, couvertes de cette grande écriture, que nous avons tenues en mains, et ces petits feuillets tout couverts de cette écriture couchée courante et résistante, souvent rebelle et révoltée, en même temps résignée, qui étaient dans ces cotes, sont les derniers papiers de cette période qui restaient à publier; un seul manque, mais il est beaucoup trop grave, et met en cause de trop graves responsabilités, pour que sa publication soit de longtemps possible. La plaquette de Vernon que nous reproduisons en tête de ce cahier a été faite pendant le ministère en à 1900 ; elle est donc antérieure de deux ans aux textes qui viennent au commencement du cahier.
le testament politique de Waldeck-Rousseau
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- 600 Le Figaro du mercredi 12 octobre 1904 publiait ___ les textes suivants : LTÉE SESNRr
La famille de M. Waldeck-Rousseau a réuni divers documents inédits et trouvés dans les papiers de l’an_ cien président du Conseil, qui jettent un jour saisissant < sur l’histoire de ces dernières années : ils déterminent _ très nettement la politique que l’homme d’État regretté . avait la ferme intention de suivre et qu’il a toujours _ indiquée au gouvernement et aux Chambres depuis sa Fe sortie du ministère, en les prévenant des dangers d’une : Ces documents, que nous reproduisons in extenso et que la Revue politique et parlementaire, dont ! M. Waldeck-Rousseau fut un des principaux fondateurs, publiera demain, n’ont besoin d’aucun commenlaire.
Nous nous sommes donc bornés à indiquer à quelle | époque et dans quelle circonstance chacune de ces :
Tout le reste émane de la main même de M.
M. Wakdeck-Rousseau, président du Conseil, avait écrit la lettre suivante au garde des sceaux pour fixer l’interprétation de la loi de 190r sur les associations. Cette lettre, écrite tout entière de la main de l’auteur de la loi, offre un intérêt politique et juridique qui justifie sa publication :
L’exécution de la loi du premier juillet 1901 étant confiée à l’autorité judiciaire, il m’a paru bon d’appeler, dès à présent, votre attention sur certaines difficultés qui peuvent s’élever à propos de l’application prochaine de l’article 18.
Il est à prévoir que la plupart des congrégations qui se refusent à solliciter l’autorisation se seront dispersées à la date du premier octobre. Quelques-unes paraissent, au contraire, disposées à attendre que la loi soit mise en vigueur. Vous pensez comme moi qu’il convient d’arrêter sans retard les mesures qui devront être prises à l’égard des unes et des autres.
En ce qui concerne les congrégations non dispersées,
un jugement prononçant leur dissolution ne paraît pas nécessaire. L’article 18 dispose, en effet, que les congré- . gations existantes au moment de la promulgation de la loi qui ne justifieront pas de l’accomplissement, dans le délai de trois mois, des diligences nécessaires seront réputées dissoutes de plein droit. Mais il est nécessaire de déterminer les mesures que la loi met à la disposition de l’État pour empêcher un état de choses irrégulier de se perpétuer. L’article 16 est-il applicable en pareil cas ? Sans doute, on peut dire qu’il dispose pour l’avenir et soutenir qu’il atteint seulement les congré- À gations qui, postérieurement à la promulgation de la : loi, se formeraient sans autorisation. Mais ce serait faire prévaloir une interprétation purement littérale É sur le sens évident de cet article, méconnaître la nature même du fait en présence duquel se trouveront les tribunaux. L’article 18 accorde aux intéressés un délai de trois mois pour régulariser leur situation. S’ils se conforment à ses dispositions, ils échappent à toute répression pour le passé. S’ils ne s’y conforment pas, ils forment, à partir du premier octobre, une congrégation non autorisée, puisque, malgré la dissolution de plano résultant de l’article 18, ils continuent de vivre en commun. Il y aurait donc lieu non de dissoudre une telle congrégation, mais de la déclarer illicite dans les termes de l’article 16 et d’appliquer à ses membres les peines portées par son paragraphe 2. | à A l’égard des ordres qui se seront dispersés, une les Jésuites, par exemple, quitte la France. Ou les biens par lui occupés ont été réalisés ou ils sont, en vertu d’un titre, la propriété réelle ou simulée d’un tiers.
…_ Ya-t-il lieu de s’arrêter, soit au fait de la réalisation “ opérée, soit à l’apparence résultant du titre, et par À conséquent de ne pas procéder à la liquidation? Cette ; solution semble peu conforme à la volonté de la loi. La
- _ Joine porte pas que les congrégations irrégulièrement 0 formées pourront, dans les trois mois, demander l’auto- …_ risation ou se liquider à leur guise. L’article 18 déclare, 4 au contraire, que le non accomplissement des formes —_ prescrites dans le délai fixé entraïnera, de plano, la k. dissolution, celle qu’elle prévoit et réglemente et qui “ prévoit elle-même la liquidation dans des conditions . déterminées par son texte. Or ce texte consacre, au : profit des tiers par lui désignés, des droits acquis sur —_ les biens de la congrégation, et on ne peut admettre 4 qu’en réalisant son patrimoine avant l’expiration du 7 délai, la congrégation puisse mettre à néant des droits 1 qui trouvent leur principe dans la loi elle-même, et par É suite effacer la sanction édictée en cas de non obéis__ sance à la loi.
1 D’un autre côté, si les biens sont au nom d’un tiers, _ la liquidation est la forme toute indiquée pour per- à mettre de vérifier la sincérité du titre de propriété. De —_ toute façon, par conséquent, il paraît qu’un jugement ds ordonnant la liquidation s’impose. Il conviendra, J d’ailleurs, spécialement dans le cas où des tiers munis $ de titres se présenteraient comme propriétaires, de 3 k. maccomplir aucun acte matériel qui, en faisant obstacle ÿ à l’exercice de leur droit apparent, pourrait déterminer à une responsabilité.
16 La loi du premier juillet 1901 a considéré la congré- ‘4 gation comme étant une personne morale unique, de …_ laquelle dépendent ses différents établissements. S’il
| existe une maison mère, un siège principal de la congrégation, pas de difficulté. C’est le tribunal du lieu de | ce siègé social qui intervient et sa décision s’étend à PAS tous les établissements sans qu’un autre jugement soit nécessaire. Mais certaines congrégationss par exemple les Capucins, Bénédictins, Jésuites, etc., n’ont pas de principal établissement, mais des maisons distinctes. La direction centrale est fixée à l’étranger. Les Jésuites ont en France 92 maisons : faudra-t-il autant de juge- | ments qu’il existe d’arrondissements sièges de ces établissements? Cet inconvénient paraît inévitable, : aucun des directeurs de ces maisons n’ayant qualité pour représenter l’ensemble de l’ordre en France, et une procédure engagée contre le directeur ou les direc- ÿ teurs, à l’étranger, se heurterait sans nul doute à des exceptions et fins de non-recevoir multiples. Il conviendra également d’examiner, dans le même cas (absence de maison mère), contre qui la procédure doit être suivie : le directeur de l’établissement ou tous les religieux de cet établissement. Et, si aucun religieux n’est demeuré dans l’établissement, une procédure contradictoire est-elle nécessaire, ou bien l’article 18 permet-il de faire nommer le liquidateur-séquestre sans qu’un contradicteur soit appelé à la barre?
Enfin, et dès à présent, on peut être assuré que, pour échapper à la loi, un certain nombre de religieux se feront séculariser, et demeureront dans l’établissement, spécialement dans les établissements d’enseignement. S’agissant d’un expédient qui consiste dans une interposition de personnes, il est certain que la simulation sera plus ou moins facile à établir suivant les cas et les espèces, mais ce qu’il importe de déterminer, c’est
“ Fe une règle de conduite générale. Convient-il de décider 3 _ d’appliquer, partout où s’opérera cette transformation, 2 les dispositions de l’article 14 et de considérer les …._ ex-religieux devenus séculiers comme des personnes
4 Telles sont les questions qui se sont présentées à mon 4 esprit et qu’il m’a paru nécessaire de soumettre à une ‘4 étude qu’il appartient à votre département d’appro- ‘ fondir. Je prends des dispositions pour qu’à la date du …_ premier octobre vous soyez en possession de tous les 3 renseignements concernant les congrégations auxquelles a il y aurait lieu d’appliquer quelqu’une des dispositions
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; Cette lettre a été écrite à M. Delcassé par M. Waldeck4 Rousseau au retour du premier voyage qu’il fit à sa sortie à du ministère en août 1902. En raison de son importance,
M. Waldeck-Rousseau en avait, contrairement à ses habi-
E J’ai vivement regretté de ne pas vous voir hier, et si É tout n’eût pas été préparé pour mon départ, je vous ke j’avais reçu la visite de Combes, dans la soirée, et sa sérénité, dans les conjonctures actuelles, m’avait quelque É peu effrayé. Je lui ai dit combien j’avais été surpris de _ voir le ministère se mettre sur les bras une affaire avec 5 les quatre mille écoles ouvertes avant le 1° juillet 1907.
- Je lui ai causé beaucoup d’étonmement en lui affirmant : que cette question avait été tranchée par le précédent 4 cabinet, à l’unanimité, dans le sens de la non-rétroacti- … vité de la loi de 1901, et son étonnement m’a plus É étonné encore. Lorsque j’avais demandé au Président à s’il ne s’était trouvé personne au Conseil pour rappeler - “ cette décision, il avait répondu évasivement. Il assis- . tait, cependant, assurément à cette séance. L’avait-il e. oublié? Quant à vous, dont je connais la mémoire et Ë l’esprit politique, je pense que vous n’étiez pas ce
| , matin-là au Conseil, et pour bien des raisons, il importe | que vous sachiez avec précision ce qui s’y est fait. Je | n’en ai pas la date précise, mais il fut tenu entre le 23 janvier, date de l’avis du Conseil d’État, et le 6 fé- l vrier, date à laquelle j’ai envoyé les dépêches motivées par notre délibération. Les questions soulevées étant l complexes, j’avais rédigé des notes, et ces notes, je les ai retrouvées. J’examinai tout d’abord les différentes catégories d’établissements d’enseignement, et je plaçai | dans la première ceux ouverts avant le 1° juillet 1901, sous le régime de la loi de 1886, par des congrégations reconnues. Ils avaient été fondés conformément aux s prescriptions de la loi de 1886. Je rappelai que cette loi avait en matière d’instruction reccnnu la liberté d’asso- : ciation. Les déclarations faites en vertu de cette loi mentionnaient la congrégation dont dépendaient les professeurs de l’établissement, leur situation était donc régulière. Devait-on, à leur égard, donner à la wi de 1901 un effet rétroactif? C’était, suivant moi, peu juridique, aucun texte de la loi de 1901 ne l’indiquait avec certitude, et, politiquement, on était très fortement soll licité de conclure dans le sens le plus libéral. Leygues appuya ces observations, et, à l’unanimité, le Conseil se rangea à l’avis de ne point appliquer la loi de 1907 aux établissements régulièrement ouverts avant le 1® juillet, aussi longtemps qu’aucune modification ne serait apportée à leur personnel enseignant ou à leur local. Une seconde catégorie comprenait les établissements ouverts par des congrégations reconnues, depuis le 1° juillet 1907. IL n’était pas douteux que la loi nou- | velle leur fût applicable. A cette époque, cent soixantequinze s’étaient ouverts avec demande au Conseil
à d’État du décret d’autorisation, deux cent huit avaient É omis cette formalité. Je proposai, et le Conseil accepta cette proposition, de choisir les congrégations les | moins importantes et les moins intéressantes qui se trouvaient dans le dernier cas ci-dessus, d’inviter la 3 maison mère à rappeler les membres de l’établissement | illégalement ouvert ou à se mettre immédiatement en
instance devant le Conseil d’État, faute de quoi, la con- | grégation serait dissoute par décret, et, si elle persis- : tait à exister, elle serait renvoyée devant les tribunaux.
A la suite de cette délibération, j’ai télégraphié les 6,
7 et 8 février, à un certain nombre de préfets, dans le
| département desquels se trouvait le siège principal des congrégations visées. Les dépêches spécifient qu’il s’agit d’écoles ouvertes depuis le 1° juillet 1907, que la congrégation doit, ou rappeler ses membres, ou se mettre en instance devant le Conseil d’État, faute de quoi, après une dernière mise en demeure, le gouvernement userait des dispositions de la loi.
Si je vous ai infligé ce récit, c’est que ces circonstances, cette séance du Conseil, les dépêches qui en ont été la conséquence, ne sont certainement pas ignorées de tout le monde. Ces résolutions n’étaient pas secrètes, et je crois en avoir parlé à la tribune, au moment du budget
des cultes, en répondant à l’abbé Gayraud; j’en ai certainement parlé aux députés que cette question préoccupait le plus, et, enfin, j’ai des raisons de penser que quelque préfet a laissé transpirer le texte des dépêches que j’ai résumées plus haut.
En prenant une décision toute différente, le cabinet a entrepris une tâche devant laquelle j’avais reculé, et je reste persuadé que c’était de bonne politique. L’agitation
que nous eussions évitée, existe et n’est pas près de prendre fin. Je vois par les journaux, et je ne lis pas les mauvais, qu’on commence d’opposer ma modération ! à la violence du cabinet Combes. D’autres me laissent la responsabilité de ce qui se passe. Je ne ferai rien pour la décliner. Rappeler la décision que nous avions prise et le programme d’exécution que nous avions arrêté, ce serait, à l’heure actuelle, encourager l’agitation que je déplore et placer entre deux feux le ministère que je souhaite voir triompher des difficultés où il est engagé. Comment en sortira-t-il ? C’est ce que je ne vois pas bien clairement. Ce qui se passe en Bretagne m’in-
; quiète beaucoup. Mes compatriotes se montent lentement, mais quand ils sortent de leur calme, ils
” sont capables d’aller jusqu’au bout. Il est clair, à considérer que tous les hommes se sont mis en règle et que ce sont les femmes qu’on a exposées à l’action des commissaires de police, il est clair que Combes est tombé dans un piège savamment préparé. Et dire que si j’ai tant peiné pour faire voter la loi de 1901, c’était pour tout ramener aux tribunaux, et, comme je l’ai dit à Combes, pour que le gouvernement mît
‘ toujours, entre les congréganistes et lui, au moins trois
Il m’a dit avoir ignoré notre décision, il m’a paru satisfait de la situation et trouver préférable le système qu’il a adopté. Je doute que vous pensiez ainsi, et la situation, que j’ai apprise en revenant des fjords, est si engagée, que je ne sais si je dois vous suggérer un expédient et lequel. Je suis étrangement surpris que les congrégations intéressées, reconnues, et dont les établissements avaient été ouverts avant le premier juillet
4 1907, ne se soient pas pourvues au contentieux, tant la | légalité de l’application rétroactive de la loi me paraît _ contestable. Ce qui pourrait advenir de plus heureux, ee serait qu’elles se décidassent à porter le différend _ devant le Conseil d’État. Celui-ci étant saisi, il serait ’ sage, de la part du gouvernement, d’attendre alors 2 _ qu’il eût statué, pour aller plus loin, et de quelque 4 façon que le Conseil jugeât, tout finirait judiciairement, …. c’est-à-dire pacifiquement.
“à Le nonce est venu me rendre visite, alors que j’étais
- sorti; voulait-il me parler de cette affaire? Je n’eusse “_ pas hésité à lui dire qu’on n’a pas le droit de faire des À manifestations et de s’ameuter, comme à Saint-Méen, _ quand il y a des tribunaux. Mais j’ai évité, et j’éviterai, $ pour les raisons que je vous ai dites, toute visite et 2 _ toute conversation qui m’amènerait à revenir sur le
- passé. Pardonnez-moi, cher ami, ce long grimoire. à _ Vous pouvez, si vous le jugez de quelque utilité, vous É en inspirer, mais il vous est tout personnel, et je ne à veux point prêter au reproche de critiquer mon succes- Î seur avec la liberté d’un homme qui est rentré sous sa
+à Croyez-moi votre affectueusement dévoué.
ÿ Dès qu’il eut reçu cette lettre, M. Delcassé fit savoir à ; M. Waldeck-Rousseau que, sitôt au courant de la circu- ï laire de M. Combes, il avait rappelé au président du Con_ seil la décision du gouvernement précédent et la commu- | nication que, comme ministre des affaires étrangères, il en : avait faite alors au Vatican. Le Livre jaune porte, d’ail4 leurs, la trace de cet incident.
Le Sénat se réunit le 29 janvier 1903 dans ses bureaux,
- pour nommer une Commission chargée d’examiner les
| demandes d’autorisation de congrégations que le gouver- ; nement lui avait renvoyées.
M. Waldeck-Rousseau prit la parole dans le premier
“ bureau. Il avait remis à M. Jean Dupuy, pour être publiée,
— l’analyse suivante des observations qu’il avait présentées.
4 Le document, à l’examen, parut trop long. Une note
Fy beaucoup moins étendue fut adressée aux journaux, qui la
“_ publièrent. Voici le texte de la première analyse, jusqu’ici
b Les projets soumis au Sénat sont conformes à l’es-
É prit de la loi de 1901, aux déclarations du gouver-
; nement, esprit et déclarations qu’aucun incident ne
- doit faire perdre de vue. /
J La loi de 1901 n’a pas pour objet de supprimer les
… congrégations. Une proposition fut déposée, en ce
| sens, devant la Chambre; le gouvernement l’a combat-
j tue et la Chambre l’a repoussée.
ë Elle a pour objet de les soumettre au contrôle de l’État. Elle confie aux pouvoirs publics le soin : de
| vérifier le but qu’elles poursuivent et l’utilité qu’elles présentent; de mesurer leur développement; de conci-
lier l’exercice des droits individuels avec les exigences
| de l’ordre public.
_ L’appréciation variera « suivant le degré d’intérêt ou
‘ d’utilité que présentent la congrégation ou l’établis-
sement congréganiste, le caractère de son œuvre ». (1) Mais, sous ces réserves, par là même que l’autorisation est exigée pour toutes les congrégations, aucune d’elles ne peut être considérée comme exclue, a priori, du bénéfice de cette autorisation.
Non seulement, l’application de la loi ne commande
; pas, à l’égard d’aucune catégorie, un ostracisme sommaire, mais elle suppose la considération du temps, de l’opportunité, même « des circonstances de lieu », comme le disait récemment M. le président du Conseil. — Il faut que toutes les raisons d’accueillir ou de rejeter chaque demande soient données; l’exclusion, s’il y
, a lieu de la prononcer, doit être justifiée en fait, et on ne se dispenserait pas, sans graves inconvénients,
sous le prétexte d’une procédure plus expéditive, de procéder à un examen attentif.
| La loi de 19071 n’est pas une loi de circonstance; elle doit rester dans notre droit public comme le statut durable de toutes les associations. Pour qu’il en soit ainsi, il importe de bannir tout parti pris, de ne point fournir d’apparentes raisons à une agitation prête à les exploiter, d’y répondre en ne se laissant pas entraîner
- hors de l’impartialité qu’on a promise.
Telle est, sans doute, la pensée du gouvernement, puisque chaque demande a fait, de sa part, l’objet d’un
Dans la même circonstance que j’ai rappelée, M. le président du Conseil a constaté que l’État « s’était laissé distancer dans les œuvres de charité par linitiative privée, qu’il aurait mauvaise grâce à décourager, dans
( () En marge figure cette note : Discours Combes, 15 janvier.
autrui, des efforts dont il s’est montré jusqu’à présent
_ incapable ». Il n’en est pas autrement en ce qui con- » cerne le maintien de notre influence à l’extérieur, soit : _ par les œuvres d’assistance, soit par la propagation de à notre langue. C’est assez dire dans quel esprit on doit 4 ‘examiner les projets dont le Sénat est saisi et ceux dont il le sera encore.
… S’il s’agit d’une congrégation enseignante, on devra “ rechercher si le maintien de tels ou tels de ses établis- À | sements est utile, si l’État ou la commune sont en situa- … tion de se substituer à elle. S’il s’agit de congrégations — qui se proposent l’enseignement du dogme ou de la
- morale religieuse, on devra rechercher si elle se ren- … ferme dans son apostolat naturel, si elle répond à un . idéal de haute culture catholique, si elle présente les “ garanties essentielles d’indépendance individuelle et _ d’autonomie française, quelles limites doivent être assi4 gnées à son expansion. Tout ceci revient à dire qu’il — s’agit d’appliquer la loi telle qu’elle a été votée, et non
- les solutions qui ont été écartées, et qu’il importe gran- ; _ dement de ne pas essayer de lui faire produire des 3 conséquences inconciliables avec les considérations qui É _ont déterminé le Parlement à l’adopter.
Le récit, daté et écrit de la main de M. Waldeck-Rousseau, de sa conversation avec M. Combes, ainsi que le télé- gramme qu’il adressa, deux jours plus tard, à M. Georges Leygues, contiennent l’expression réitérée de son opinion très ferme sur la procédure que commandait la loi de 1901.
35, rue de l’Université, 8 mars. Reçu la visite de Combes à onze heures. et des résolutions qu’il a prises à propos de la discussion du rapport Rabier. Sur la procédure à suivre, son opinion était conforme à la mienne. Il l’a montré en déposant des projets de lois séparés. Il s’est trouvé en présence d’une Commission irréductible. (Il malmène fort quelques-uns de ses membres.) Elle a adopté le rejet en bloc. IL a réussi à la faire revenir sur cette décision et obtenu qu’on fit trois catégories : enseignants, prédicants, commerçants. Il a déclaré, d’ailleurs, qu’il ne poserait pas la question de confiance. Mais | l’attitude des groupes, l’intervention de Buisson, la crainte que la neutralité du gouvernement tourne au profit d’une majorité dont la plus forte partie serait
formée par la droite, l’ont obligé de changer d’attitude.
prévenir, parce qu’il subit une nécessité et ne voudrait pas que je voie là une critique de mon attitude personnelle. Je lui réponds que sa décision est grave, que, parmi ceux qui l’ont pressé de la prendre, il en est peut-être qui espèrent la voir tourner contre lui. La seconde proposition de la Commission n’est pas meilleure que la première. Les catégories ne sont homogènes que d’apparence. Certains ordres enseignants, compris dans le premier projet de loi, sont en même . temps hospitaliers, le plus grand nombre a des établissements à l’étranger. Je cite le chiffre des élèves des écoles d’Orient, 98.000, sans parler des autres. De même des prédicants. Leurs ordres ont, pour la plupart, des missions et, comme je l’ai dit lors de la discussion de Chine, on ne peut, sans péril pour notre influence, les supprimer.
Or, les demandes de tous ces ordres portent sur tous les établissements. Si elles sont rejetées, elles le sont dans leur entier, et je ne pense pas que la majorité se résigne à une telle solution. ÿ
Il me répond que l’adoption des conclusions Rabier n’oblige pas le gouvernement à supprimer ni les établissements hospitaliers, ni les écoles et missions à l’étranger. Je fais observer que c’est tabler sur l’illégalité,
6 qu’on ne manquera pas de souligner ce qu’il y a d’arbitraire dans cette méthode. Combes me dit alors : « Comme je l’ai déclaré dans l’exposé des motifs qui accompagnait les projets de loi, les mêmes congrégations pourront, le lendemain du vote, former des demandes nouvelles, portant seulement sur leurs établissements hospitaliers, et je suis prêt à déclarer, plus
catégoriquement encore que je ne l’ai fait précédemment, que le gouvernement les accueillera avec
Je réponds, à mon tour, qu’il serait plus logique alors de modifier les conclusions de la Commission ; de ne retenir dans les projets soumis par la Commission que les congrégations qui se consacrent exclusivement à France, et de laisser en dehors toutes celles dont l’objet est mixte. Croit-il pouvoir, à défaut de cette solution, apporter à la tribune la déclaration que les congrégations pourront former de nouvelles demandes? IL me répond de la façon la plus affirmative. Je lui dis alors que, si au cours de la discussion, quelque solution acceptable se faisait jour, je ne demanderais pas mieux que de l’examiner avec mes amis. « J’ai voulu vous
| mettre au courant, vous dire que vous ne deviez voir dans l’attitude que je dois prendre, aucune hostilité à voire égard. » C’est sur ces derniers mots que nous
nous séparons.
.. Mon cher ami, on raconte, paraît-il, à la Chambre,
- que je me suis rallié aux conclusions de Rabier. Depuis le jour où je me suis expliqué au Sénat, sur la procé- dure à suivre, le texte de la loi de 1901 n’a pas changé — et mon opinion non plus.
Résumé d’une allocution prononcée par M. WaldeckRousseau au groupe de l’Union républicaine du Sénat, j quelques jours avant son premier discours du 27 juin 1903.
J’ai pris l’initiative de la loi de 1901. Je la jugeais
nécessaire. Mon appréciation n’a pas varié. Je resterai, dans l’application, fidèle à son esprit et à ses dispositions. Mais je n’exprime pas une opinion nouvelle, en disant qu’elle demeurera dans notre droit publie un | statut permanent, ou qu’elle n’y laissera que la trace d’un expédient passager, suivant qu’elle gardera son caractère de loi de contrôle ou qu’on tentera d’en faire une loi d’exclusion. : : Je n’ai pas besoin de rappeler les observations que j’ai présentées dans le bureau dont je faisais partie. Elles ont été reproduites à la Chambre par un de mes anciens collaborateurs, M. Leygues. Cependant, on dit beaucoup trop que l’interprétation que j’ai présentée est mon interprétation, comme si je m’en étais réservé le secret. Elle se dégageait et des textes et de la discussion.
- Elle était celle du cabinet actuel au moment où j’ai …_ parlé, et quelques jours après, il la défendait encore devant la Commission de la Chambre. à Elle a succombé devant cette assemblée dans les circonstances -que l’on connaît, et les conséquences de
| | ce vote se font maintenant sentir. Il a permis de conclure | ‘ à une orientation politique nouvelle et tout à fait diffé- 11 rente de celle qui avait inspiré la loi. Les protestations qu’il a déterminées ont conduit à | soulever d’autres questions, à susciter d’autres compli- | cations, de façon que le problème des congrégations ne | fat plus qu’une des faces d’un problème, à la fois | beaucoup plus vaste et beaucoup plus irritant. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause d’une agitation, inconnue | jusqu’ici, disait avant-hier M. le président du Conseil, FES tout à fait hors de proportion avec ce qu’on pouvait attendre d’une exécution rationnelle, espacée sur un laps ik de temps suflisant, de la loi de 1901, et qui ne saurait
- se prolonger sans les plus graves inconvénients. | L’œuvre de défense et de reprise des droits nécessaires de l’État est également chère à tous les républicains ; elle est mal servie par l’envahissement des églises, par des incidents tels que ceux de Reims, dont la prompte | répression s’impose sans hésitation possible. Il n’y a qu’une règle de conduite sûre, elle consiste à se montrer scrupuleux observateurs des lois, à ne pas laisser croire qu’on veut leur faire produire des consé- quences différentes de celles qui avaient été affirmées et Bientôt, la Commission sénatoriale, chargée d’examiner un petit nombre de demandes d’autorisation, j déposera son rapport. Ce jour-là — et je suis persuadé que la Commission voudra qu’il soit prochain — le Sénat aura à son tour la parole et je ne doute pas que l’opinion qu’il exprimera ne soit d’autant plus précieuse au gouvernement, qu’elle sera comme toujours étrangère à tout parti pris d’opposition.
La note suivante a trait au discours du 27 juin. Elle a été écrite au crayon par M. Waldeck-Rousseau, qui la destinait évidemment à la publicité : « On a tiré d’un passage du discours prononcé au Sénat par M. W.-R. cette conclusion que le rejet par la Chambre seule, d’une demande d’autorisation formée par une congrégation, n’entrafnait pas sa dissolution régulière. Interrogé par nous, M. W.-R. a bien voulu nous répondre : « Je n’ai rien dit de pareï. Un projet de loi, repoussé par une des deux Chambres, ne peut être porté devant l’autre. Mais le décret du 16 août 1901 avait décidé que le gouvernement déposerait des projets tendant « soit à accorder, soit à refuser l’autorisation ». Ce dont je me suis plaint, c’est de la méthode adoptée après le décret du 28 octobre et qui a permis, alors que le gouvernement concluait au refus, de proposer l’autorisation, tout en demandant qu’elle ne
; fat pas accordée, et, par suite, de soumettre à l’une des Chambres une véritable demande de rejet en une forme qui ne permettait pas à l’autre Chambre d’en connaître ».
La lettre suivante fut écrite à M. Millerand, à la suite de l’interpellation que l’ancien ministre du commerce avait adressée au gouvernement, le 17 mars 1904, sur les retraites
- Mon cher ami, les nouvelles arrivent lentement au votre discours. Demain j’aurai l’Officiel. Je vous remercie d’avoir, une fois de plus, défendu la politique que nous avons faite ensemble, large, réformatrice et sociale, sans avoir rien de commun avec le monomanisme pré- sent. L’anticléricalisme est une manière d’être constanie, persévérante et nécessaire aux États; il doit s’exprimer par une succession indéfinie d’actes et ne constitue pas plus un programme de gouvernement, que
le fait d’être vertueux, ou honnête, ou intelligent. La preuve en est qu’on épuise toutes les ressources du parti pour faire une loi que la loi de 1901 rendait inutile. Vous avez eu votre courage habituel et votre coup d’œil aussi. La grosse affaire en politique est d’avoir raison; alors, il importe peu de n’avoir pas encore la majorité ; si on a raison, ce n’est plus qu’une question de date. J’ai trouvé le beau temps ici, et un peu d’appétit aussi; mais, c’est jusqu’à présent mon seul progrès. Le i sommeil et le reste, ne se sont pas modifiés depuis Paris. Mais j’espère, en mangeant un peu plus, retrouver un peu de forces et mon ambition ne va pas présente- Votre tout dévoué ami,
Ce projet de discours au Sénat fut écrit par M. WaldeckRousseau, après son dernier ministère.
Sans doute, il voulait être prêt à tout événement, ou peut-être employa-t-il la forme oratoire qui lui était familière comme la plus convenable pour rassembler avec ordre et précision ses idées sur la question :
Je ne puis me dispenser de défendre une politique qui se réclame d’une longue tradition pratiquée après tous mes prédécesseurs.
Si je nai pas cessé de défendre le régime concordataire, c’est qu’il s’impose par la nature même des choses et qu’il tient à la logique des faits; il n’est, à vrai dire, qu’une manifestation, plus considérable et plus notoire qu’une autre, des lois les plus simples qui président à la direction des affaires.
Dans toutes les questions où des intérêts rivaux et légitimes se trouvent en présence, le rôle de la politique est et sera toujours de les concilier et, si un conflit s’élève, de les accorder par un juste départ, par une juste appréciation des droits de chacun et de ses obli-
gations. — Sans cesse ces conflits se produisent, sans cesse le gouvernement s’emploie à les dénouer par un règlement équitable, de sorte que la politique courante est faite de solutions, d’accords et, dans le sens vrai du mot, de concordats successifs.
Il n’y a donc pas de témérité à penser qu’en une matière où la rivalité est permanente et particuliè- rement grave par ses conséquences, la sagesse consiste à fixer d’avance la sphère d’action de chaque partie et le champ laissé à sa libre initiative.
Et C’est ce qui a été fait aussitôt que la société civile a
conçu le sentiment de son autonomie — en 1516, — et plus tard, dans un esprit d’ailleurs différent, en 1802.
; Ce dernier concordat a posé en principe : que les
À évêques sont nommés par le gouvernement, que le Saint-Siège leur conférera l’institution canonique.
: Il ne peut donc ÿ avoir d’évêque, au sens du Concordat, que par le concours de deux circonstances : la nomination par l’État, — l’institution canonique par le
Au sens du Concordat, — car on peut imaginer la nomination d’un évêque sans l’intervention de Rome, dans une Église affranchie de l’autcrité spirituelle de Rome, c’est-à-dire dans une Église schismatique; mais c’est là une supposition qui est exclue précisément par l’intervention d’un Concordat, dont cette exclusion a, en partie du moins, été la raison d’être. :
Ceci posé, une double intervention étant nécessaire,
Le premier consiste, de la part de l’État français, à nommer l’évêque sans: chercher à s’assurer que l’institution canonique pourra lui être donnée.
Il pèche par un défaut de logique et de prévoyance.
Défaut de logique, car lorsque deux parties ont fait une convention, on conçoit mal qu’elles se comportent comme si elles étaient étrangères l’une à l’autre.
Défaut de prévoyance, car il n’y a point d’intérêt à faire une nomination qui restera lettre morte, à moins de supposer des candidats évêques disposés à se passer de la consécration du Saint-Siège et à braver ses foudres. Il y aurait peu d’avenir aujourd’hui dans une telle solution; elle ne serait pas à souhaiter, — une Église catholique en France me suffit, — et en tout cas elle supposerait la rupture.
On a usé d’un second moyen, plus en harmonie avec des rapports contractuels. IL consiste à causer avant d’agir, à rechercher s’il existe des raisons légitimes d’opposition à l’institution canonique. Est-ce à dire qu’en pareil cas l’État s’arrêtera devant un non possumus abstrait et souverain ? Aucun de mes prédécesseurs ne l’a pensé, et, s’il apparaît que l’objection tient à des raisons plutôt politiques que religieuses, le devoir de l’État est non pas de nommer un évêque qui ne serait pas un évêque, mais de ne pas nommer à l’évé-
Une autre difficulté a sollicité l’attention. Elle tient à l’introduction dans les bulles d’institution canonique d’une formule empruntée — sans qu’elle puisse rien modifier dans la nature des choses — au dictionnaire de ces formules diplomatiques destinées à sauvegarder les amours-propres et à donner une certaine parure aux
Nobis nominavit !.. Quand j’ai pris la direction des cultes, l’État avait coutume de ne pas prendre au tra-
gique cet exécrable latin. Il ne lui apparaissait ni assez clair pour être accepté sans mot dire, ni assez anticontractuel pour mériter un éclat. À un langage obscur il répondait par des réserves très claires qui maintenaient formellement les droits qu’il tient du concordat lui-même.
Eh bien, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, l’important c’est le fond des choses. Le Saint-Siège entend-il contester que la nomination appartienne à l’État, — soutenir qu’il peut donner l’institution à un
\ ecclésiastique qui ne serait pas nommé par l’État? l’État étant constaté, affirmé, je persiste à penser qu’il de miel par lesquelles s’adoucirait un aveu nécessaire.
: Séparation des Églises de l’État.
Un répertoire complet des arguments, des réponses : le rapport Paul Bert de 1883.
Ni au point de vue doctrinal, ni au point de vue de
l’opinion, la question n’a changé d’aspect.
Doctrinal? parce que, dès ce moment, la logique, la
\ haute rhétorique, la philosophie politique avaient déployé toutes leurs ressources.
Opinion? parce qu’en vingt ans, nos mœurs, nos habitudes d’esprit, l’opinion en un mot, ne se sont que très insensiblement modifiées.
Une première considération toujours juste : que la politique compte avec les faits, et que de tous ceux dont nous subissons les conséquences, le plus considé- rable, celui dont la répercussion sera le plus durable : le catholicisme.
L Associations. P. Bert, page 44 :
à « Nous pensons, écrit Paul Bert, non seulement que
è l’état social vers lequel aspirent nos collègues est préfé-
“ rable et désirable, mais qu’il convient de travailler à
à en préparer l’établissement, et nous sommes absolu-
; ment d’accord avec eux pour appeler de nos vœux et
‘ pour hâter de nos efforts sa réalisation. Car autant
| qu’à eux le triomphe définitif du principe de la liberté de conscience nous est cher.
« Mais nous nous demandons si, dans les circon-
x stances actuelles, ce triomphe ne serait pas retardé et compromis précisément par les moyens qu’ils nous proposent d’employer. Et cette question nous la posons en
| envisageant non plus seulement les difficultés théoriques, mais les conditions pratiques du problème. Nous
faisons ici de la politique et non de la philosophie.
« Et nous disons : la paix publique, les libertés politiques, l’état social issu de la Révolution française, ontils à gagner ou à perdre à la suppression immédiate du budget des cultes, à la séparation des Églises et de l’État? Et c’est la considération de ces intérêts ;
| suprêmes de la société civile qui nous détermine à nous
| séparer, dans le temps présent, de collègues dont nous
/ partageons les sentiments, et qui nous force à ajourner,
À à une époque que nous ne saurions nettement préciser,
| l’accord de leurs espérances et des nôtres sur le terrain
| de la réalité. »
Il est aisé de constater la lenteur d’une évolution de
| cette sorte, et le sujet s’y prête merveilleusement, car
il n’en est pas qui atteste moins de changements.
Sans remonter au delà de dix ou quinze ans, interro-
gez l’histoire des législatures qui se sont succédé et qui ont vu, après des ministères modérés, des ministères radicaux — des cabinets Floquet, Goblet, Brisson après des cabinets Ribot, Dupuy, Tirard, Méline. Chiffres instructifs : le nombre des suffrages moindre 1 avec les ministères radicaux — pourquoi? sinon parce que la séparation ne recueille pas seulement les voix | des partisans de la séparation, mais des suffrages d’op- Avee ce maximum, elle a sept voix de moins qu’en De ces constatations conclure : | Qu’un État, une République surtout, qui a le libre examen pour affirmation, le Droit divin, c’est-à-dire | l’ingérence du spirituel, comme négation nécessaire, ne peut pas ignorer l’Église, — lui laisser la liberté de sa hiérarchie et de son fonctionnement, permettre que Rome nomme ses évêques, ces évêques leurs curés… Alors, il faudrait conclure avec P. Bert, page 49 () : « Or, la conséquence, nous n’hésitons pas à le dire, ce serait avant trente ans la mainmise sur la France
_ par l’Église catholique, à moins que quelque réaction violente ne vienne soulever ce pays. Oui, l’Église rayée du budget de l’État, chassée de ses presbytères et de ses temples, mais laissée absolument libre, retrouverait bientôt une richesse personnelle qui lui fait aujourd’hui absolument défaut, une influence politique qui chaque jour s’en va diminuant, et reconquerrait tous ces édifices dont on l’aurait chassée, toutes ces situations privilégiées dont on l’aurait violemment dépouillée. »
Il faut donc qu’il y ait des rapports.
Quels peuvent-ils être ? Ils ne peuvent dériver que de la convention ou, à défaut d’un régime contractuel, de
Loi de police des cultes? Personne n’en a jeté les bases ni donné la formule.
Ce qui est permis au citoyen, défendu au prêtre ?.. Y aura-t-il, à son égard, des délits d’opinion? Paroles tombées de la chaire — paroles tombées de la tribune des réunions? Établira-t-on des incapacités personnelles.…, une capitis diminutio ?
La loi pénale punira-t-elle la nomination d’un prêtre par le chef d’une Église que la loi civile ne connaît ‘
Et si on abandonne toute cette force incommensurable à sa propre gravitation.…, par l’Église libre, une anarchie catholique dans un État impuissant.
Est-ce à dire que la société civile doit rester indéfiniment rivée au régime des Concordaits ? Je ne le pense pas. La séparation se fera; elle se fait par l’action lente et presque invisible du temps sur l’état des esprits, sur l’état des mœurs, par le progrès insaisissable, mais
certain, de l’esprit de discussion, de contrôle, de cri- ÿ tique et d’analyse, et par la nécessité même pour le catholicisme d’évoluer vers cette conception plus moderne, qui a déjà ses apôtres, de la séparation de la conscience politique et de la conscience religieuse.
Mais, en pareille matière, quand il faut compter avec des croyances, des traditions, des habitudes, un atavisme séculaire, profondément enraciné, il faut, pour espérer d’une brusque mesure législative une soudaine transformation — il faut avoir les illusions et l’inexpé-
i rience parfois incorrigibles, et l’imprudence des esprits purement spéculatifs, qui croient à la toute-puissance du verbe légiférer. On change par une loi l’assiette d’un impôt, des divisions administratives; on ouvre à l’activité libre des hommes de nouvelles issues; on fournit à la prévoyance de nouvelles formules; on
modifie l’organisation d’une armée — on ne transforme pas les hommes, on ne fait pas la conquête des esprits. C’est l’œuvre patiente du temps et de la réaction qu’exercent sur la mentalité d’une nation toutes les mesures successives qui élargissent le champ des conquêtes intellectuelles.
Ces considérations et ces chiffres féconds en consé- quences fourniront des conclusions de plusieurs sortes.
S’il est une question dont on puisse dire qu’elle n’est pas mûre, c’est celle-là. Pourquoi alors cette obstination à la jeter sur la route de tous les gouvernements…, à faire apparaître constamment une menace qu’on n’est point en mesure de réaliser ?
Comment ne pas mettre en présence la vanité et la stérilité — non de certaines réformes — mais de certaines agitations, et le poids dont elles ont pesé sur
l’évolution même que l’on voudrait seconder? Le parlementarisme a été, et il est encore, violemment attaqué; mais le véritable péril pour lui n’est pas dans ces attaques ; il est dans les fautes qu’il peut commettre, et il n’est pas de faute plus grave, et au point de vue de la paix morale et au point de vue de la sécurité des intérêts, que d’agiter incessamment ou des problèmes financiers, ou des problèmes moraux, dont la solution reste lointaine, que de voter sans cesse des motions ou des résolutions quand on est dans l’impuissance de faire une loi, que cet art détestable de menacer tout le monde et de ne satisfaire personne.
S’il y a, dans l’état de l’opinion, quelque hésitation; dans l’épargne, de la timidité; dans l’esprit d’entreprise, un temps d’arrêt, c’est parce qu’on a, comme à plaisir, soulevé plus de difficultés qu’il n’est permis d’en surmonter dans un laps de temps mesuré.
Les procédés que je combats, cette politique hâtive, favorable à l’action d’un parti républicain désireux de rester.uni et non de se diviser et de se subdiviser, n’a jamais été la politique du Sénat. Je lui demande, en ne lui faisant pas de nouveau sacrifice, de rester fidèle à la haute conception qu’il a de son devoir d’initiative et de contrôle, et par laquelle il n’a pas cessé d’accroître son autorité dans le pays. À
Dès la réunion de la nouvelle Chambre, en juin 1902, une demande d’interpellation sur ce sujet avait été déposée. Avant de partir en voyage, M. Waldeck-Rousseau remit à l’un de ses anciens collaborateurs, avec mission d’en user, si besoin était, un résumé de l’affaire et des documents annotés. Ils ne furent pas utilisés.
Le dossier s’ouvre par un télégramme circulaire de la Sûreté aux commissaires spéciaux du 9 mai 1902, jour de la fuite des Humbert, à cinq heures du soir. En marge, M. Waldeck-Rousseau a écrit cette note :
J’ai appris le départ des H. à quatre heures, en revenant d’une promenade. J’ai fait envoyer de suite le télé-
Suit un télégramme de service sans intérêt.
La note suivante est en marge d’une réquisition du procureur de la République du même jour, 9 mai 1902, à la Sûreté pour la prier d’assurer la transmission d’un télé- gramme circulaire du juge d’instruction.
Le télégramme de la Sûreté était parti depuis trois heures quand le ministère a reçu la réquisition du pro-
cureur de la République. A partir de l’ouverture de l’instruction nous ne pouvions plus qu’exécuter ses
M. Waldeck-Rousseau a écrit au crayon la note suivante sur une cote qui enveloppait les notes détaillées qu’on va lire et qu’il avait écrites de sa main à l’adresse du préfet
Très irrité de voir que le cambriolage des Vives-
- Eaux avait été possible, bien que l’affaire fût alors { entièrement dans la direction du Parquet, j’ai rédigé le 18 mai les notes ci-incluses, qui témoignent de ma mau-
(Je me rappelle très bien avoir prié, dès avant cette date, M. Herbaux (1) de venir me voir et me dire quelles mesures on prenait pour retrouver les fugitifs. Il me mit au courant de tous les télégrammes envoyés.) :
(Note remise par moi le 18 mai.)
Prière à M. le préfet de police de m’adresser d’urgence un rapport en réponse aux questions suivantes :
Quelles instructions ont été données par le Parquet au chef de la Sûreté pour rechercher les Humbert ? — Quelles dispositions at-il prises de sa propre initiative?
Un certain nombre de personnes étaient à leur service depuis longtemps, et avaient leur confiance : exemple : la femme Parayre qui aurait porté les bijoux au Mont-de-Piété, le tapissier qui a aidé Romain Dau-
(1) Procureur de la République.
rignac à brûler les papiers, etc., etc. — Sont-elles surveillées de façon à savoir si elles reçoivent des visites, de quelles personnes, si elles ont écrit, à qui; si elles ont reçu ou retiré de la poste des lettres ?.….
A-t-on surveillé les différentes maisons où propriétés en province — les Vives-Eaux, les domestiques demeurés dans les immeubles, ceux qui les ont quittés ?..
— Si ces mesures n’ont pas été prises, elles doivent
(Note remise le 18 mai à la justice.)
Monis est venu le lendemain avec Herbaux me rendre
Un certain nombre de personnes, spécialement les Parayre, avaient toute la confiance des H. — Quelles mesures ont été prises pour s’assurer si l’un ou l’autre a écrit, à quelle adresse; — s’il a reçu des lettres, s’il
La saisie de toutes correspondances adressées à ces personnes a-t-elle été ordonnée?
Une surveillance est-elle exercée sur elles ?
Les époux Parayre auraient une fille qui habiteraïit la campagne : l’a-t-on recherchée? a-t-on perquisitionné chez elle?
— Étant donné que les H. se sont entourés de gens depuis longtemps à leur dévotion, il est absurde de confier à l’un d’eux la garde des scellés.
A-t-on pris des mesures pour surveiller les diverses maisons ou propriétés appartenant aux prévenus ? Ce qui reste de leur famille ?
Quelles dispositions ont été prises pour connaître les | départs de bateaux soit en France, soit en Espagne, leurs escales, leur point terminus? — pour assurer l’arrestation à ces divers points ? Voici, enfin, le résumé complet par M. Waldeck-Rousseau, de l’affaire : Jusqu’au mois d’août 1897, je n’ai eu sur l’héritage qui serait advenu à madame Humbert aucune opinion arrêtée. Je n’en ai connu que ce qui se disait au Palais, où le premier mouvement portait à l’incrédulité, où le second, déterminé par la longue suite des procédures, l’honorabilité des représentants des parties, inclinait à ne point admettre que tant de jugements, d’actes, de plaidoiries, d’emprunts, de transactions, fussent intervenus sans aucune justification soit du testament, soit de la fortune. C’est à ce moment que j’ai reçu la visite de M. Duret, liquidateur de la banque Girard, d’Elbeuf. Girard s’était suicidé. Le principal actif de la banque consistait en une créance de plusieurs millions sur les époux Humbert — et mademoiselle Daurignac, je crois. Une transaction était intervenue, fixant le chiffre de cette créance, échelonnant les remboursements. Il avait été impossible : au liquidateur d’obtenir le paiement des dernières échéances. C’est à ce moment que j’ai accepté de plaider pour les créanciers Girard. Je dois dire que si M. Duret était justement inquiet du retard apporté au paiement, pas plus que personne à ce moment, il ne croyait que toute cette histoire fût une simple fable. Quand, plus tard, je lui ai
dit mon opinion, il a été d’abord incrédule, puis stupéfait.
IL me fut presque impossible, au début, de me faire une idée nette de la situation des Humbert, au point de vué de leurs droits d’héritiers; cela cependant me paraissait indispensable, et, avant d’aller plus loin, je chargeai M° Nouel, mon secrétaire, de reconstituer, en réunissant tous les jugements et toutes les qualités des jugements, c’est-à-dire l’exposé des conclusions prises, l’histoire judiciaire des procès Humbert.
C’est après les vacances de 1897 que j’ai dépouillé tous ces documents, et voici les circonstances qui m’ont
1° Un homme, du nom de Crawford, était mort, laissant 100 millions : nul n’avait jamais dit ni demandé où il était mort, où il avait vécu, où il habitait, s’il avait une terre, un château, une chaumière.
2 Dans une plaidoirie, il était dit que les époux Humbert avaient été envoyés en possession : nul n’avait jamais demandé ou dit quel Tribunal avait ordonné cet
demandé à le voir. S’il était authentique, personne n’en avait demandé une expédition; s’il était olographe, nul n’avait su quel président du Tribunal en avait ordonné le dépôt au greffe.
4 Il existait deux frères Crawford qui attaquaient le testament : où demeuraient-ils ?.. Ils avaient été assignés tour à tour chez les époux Humbert, 170, rue de Rivoli, dans un hôtel, — au Havre dans un hôtel. Pour
è leurs actes de procédure, ils s’étaient domiciliés & Londres, sans plus de précision. Cependant, leur avocat affirmait que 100 millions pour eux n’étaient pas une affaire, — car ils étaient plus riches du double! — Ils n’avaient pas un établissement soit à la ville, soit aux
5° Ces actes étaient nuls, cette nullité les Humbert ne . l’avaient jamais fait valoir. C’est là Le fait qui a déterminé mes soupçons.
l J’ai exposé tous ces faits en plaidant le 14 juin 1898 devant le tribunal de commerce d’Elbeuf. J’étais fondé à les invoquer parce que, au nom des créanciers, nous demandions que les administrateurs de la banque fussent rendus personnellement responsables du prêt. Pour qu’ils fussent responsables, il fallait établir leur imprudence : leur imprudence résultait des doutes sérieux que l’allégation d’une telle succession, en l’absence de toute justification, devait leur faire concevoir.
Je dois dire que, même devant un Tribunal de commerce, composé d’hommes d’affaires positifs et défiants par profession, l’hypothèse que j’avais formulée avec mille réserves, parut un récit ingénieux, détermina des hésitations, mais le crédit constitué par de longues années de procès à cette fortune fantastique ne fut point sérieusement ébranlé; à Paris et au Palais, il demeura aussi ferme que jamais.
A ce moment, la Cour d’appel était saisie de l’appel formé par les Crawford contre un dernier jugement du Tribunal de la Seine.
Une décision antérieure, devenue définitive, avait jugé bonne la iransaction sur laquelle on plaidait
depuis tant d’années. Elle rendait aux Humbert la libre disposition de la fortune moyennant payement de trois millions à chacun des frères Crawford. Les Humbert avaient alors assigné ces derniers : ils redoutaient, s’ils prélevaient les six millions sur les valeurs successorales, d’être déclarés déchus en vertu de la convention de séquestre. Après des procédures multiples, ils avaient réussi en première instance. Appel avait été interjeté par les Crawford et, après de courts délais, un arrêt de défaut était intervenu. A partir de ce moment, les Humbert n’avaient fait aucune diligence.
C’est en cet état que je conseillais à M. Duret d’intervenir en tant que créancier dans cette instance. Dans quel but ? Pour obtenir, au profit des Humbert, la con- :
- firmation du jugement qui leur donnaït la disposition des cent millions. Aux moyens élémentaires que le Tribunal avait retenus — (il n’était pas malaisé de justifier le droit des Humbert à prélever, en vertu de la transaction, les six millions sur les valeurs successorales) — nous en joignions un autre, péremptoire autant que simple : la nullité de l’appel des Crawford, la nullité de leur opposition à l’arrêt par défaut, attendu que les actes doivent porter l’indication du domicile, et que le domicile indiqué à New-York, Broadway, 102, était faux, ce qui équivaut à l’absence de domicile.
Jamais créancier, intervenant fût-ce contre son débi-
\ teur et non en sa faveur, ne fut aussi mal reçu.
Ce furent, si je ne me trompe, les Humbert qui contestèrent les premiers la recevabilité de l’intervention. En dépit de l’insistance de l’avoué de M. Duret, M. Guyon, l’affaire fut renvoyée de quinzaine en quin- ” zaine. Elle ne vint à l’audience qu’après que M. Fori-
chon fut devenu premier président, et ce qui vint à l’audience ce fut la question de non-recevabilité de notre intervention et non l’affaire Humbert-Crawford elle-même. L’irrecevabilité fut plaidée, non seulement ï au nom des Crawford, mais au nom des Humbert, et avec plus de ténacité encore.
Ces incidents suscitèrent quelque curiosité au Palais. Je puis affirmer que, si discrètes que fussent les allégations que je portais à l’audience, je parus très témé- raire à la plupart de mes confrères, je parle de mes
{ amis. J’ignore ce qu’elles parurent aux autres. Mais à cette époque, tout le monde pensait de même.
Entre temps, les Humbert avaient attaqué la transaction passée avec la liquidation Girard. Le Tribunal avait repoussé cette demande.
La Cour ayant admis à son tour la recevabilité de notre intervention, M. Duret fut payé jusqu’à concurrence des termes échus à ce moment.
Or, tandis que ces événements se passaient, aucun des créanciers des Humbert ne suivait — à ma connaissance du moins — l’exemple de M. Duret. Il y a plus, et je donne ces détails pour montrer à quel point la croyance à l’héritage Crawford était enracinée, j’eus l’occasion de causer avec deux créanciers importants. L’un que je voyais au Cercle républicain, est M. Raulinat. Il me demanda mon opinion intime. Je lui déclarai naturellement qu’elle n’était pas différente de celle que j’avais exprimée dans mes plaidoiries, et qu’il serait prudent de demander à ses conseils d’agir comme l’avait fait M. Duret,
- L’autre, que je ne nomme pas, parce qu’il est venu à mon cabinet en client, m’exposa que ses neveux et
pupilles étaient également créanciers, du chef de leur père, pour prêt, d’une somme très importante. Je lui ; donnai le même conseil. Ni l’un ni l’autre n’ont engagé de poursuites. ,
la liquidation Girard étant venue à terme fut payée. Au mois de juin 1899, j’ai pris la présidence du Conseil, et pendant plus de trois ans je n’ai plus entendu parler des Humbert, et même, on peut le comprendre à raison des événements et des travaux qui m’ont absorbé, je n’ai pas une seule fois pensé à eux. C’est à la fin de la dernière session que deux circonstances m’ont rappelé cette affaire. D’abord. mon collègue et confrère Cruppi m’entretint un jour d’un procès qu’il plaidaïit contre les Humbert. Il avait lu ma plaidoirie à Elbeuf, et me demanda à quelles suppositions je m’étais arrêté. Je les lui fis connaître ; je ne croyais pas à l’existence des 100 millions, mais je ne croyais pas non plus que tout ce drame au scénario complexe eût été créé de toutes pièces. Je ne le crois pas encore. J’admettais un point de départ, un héritage dont on s’était exagéré l’importance, de premiers emprunts, puis d’autres, suggérés par la facilité avec laquelle les premiers avaient été contractés; j’admettais une transaction à l’origine, un litige réel. Le fait d’un procès concluait à la réalité de l’héritage. Les Humbert, sans l’inventer, voyaient se former et produire ses effets ce syllogisme à la Descartes : On attaque le testament, donc il existe; je plaide, donc j’hérite. Puis, les Crawford venant peut- être à disparaître, on continuait de plaider en leur nom. Cette hypothèse était aventureuse, sans doute, mais
moins étrange que celle des gens inventant spontanément par le seul effort de leur imagination cette prodigieuse comédie. Un peu plus tard encore, ce fut mon confrère et collègue Vallé qui, ayant lu aussi ma plaidoirie, me parla d’un procès dont il était chargé par un M. Cattaui. Je ; lui tins le même langage. Il revint à plusieurs reprises sur cette affaire; il se plaignait que le Parquet eût donné suite à une plainte en usure formée par les Humbert contre son client. Il avait demandé à l M. le ministre des finances de vouloir bien lui faire savoir si ses droits de succession avaient été acquittés en cette affaire. Celui-ci n’avait pu que jui répondre qu’il n’avait pas, à raison de la législation, la possibilité légale de lui donner satisfaction, mais que . cette même législation lui permettait de demander un compulsoire. J’entretins alors M. le garde des sceaux de cette affaire. Je lui fis partager mes doutes. Il l’examina, avant même que la campagne du Matin fût commencée. Mais il me semble bien qu’un commencement de campagne, qui n’eut pas de suite, avait eu lieu dans la Libre Parole. Il en parla au procureur général : celui-ci répondit qu’en l’absence de toute plainte, il ne pouvait agir d’office, mais qu’aussitôt saisi, il ferait ouvrir une instruction d’urgence. IL consulta les directeurs de son ministère et en reçut le même avis. J’eus l’occasion de causer quelques jours plus tard avec M. Bulot, venu pour un tout autre sujet. Sa réponse fut : qu’une heure après la plainte déposée, l’instruction sera ouverte, € et, me dit-il, ce sera bien simple : nous perquisitionnerons, nous ferons ouvrir le coffre, et, si les valeurs existent, il faudra bien nous les montrer ».
M. Vallé vint le lendemain ou le surlendemain me voir, c’était avant le premier tour de scrutin; après m’avoir entretenu de divers sujets et resté seul avec moi, il me parla de l’affaire Cattauï. Je lui fis connaître la réponse du procureur général. Il en fut très satisfait et me dit qu’il allait faire déposer la plainte. Or, le 8 mai dernier, elle ne l’était pas encore, il n’avait pu vaincre les hésitations de son client.
La campagne du Matin commença. Elle a été le résultat d’une enquête personnelle d’un des rédacteurs de ce journal. Enfin, le 6 mai, se produisit l’ordonnance de référé qui a précipité le dénouement. Les Humbert demandèrent qu’on fit l’inventaire des valeurs de la succession! Je déclare, bien franchement, que ce jour-là, comme tout le monde, j’ai été complètement mis en défaut. Sans être persuadé qu’on trouverait les 100 millions, il m’a paru certain qu’on allait voir surgir quelque 1 incident nouveau. J’avais d’ailleurs peu de temps pour former des conjectures. Le lendemain, 7 mai, à huit heures du soir, M. Ulrich, mon chefde cabinet, vint me dire qu’il avait reçu la visite de M. Vallé, que celui-ci avait entendu dire qu’on réunissait des valeurs dans diverses maisons pour figurer dans le coffre-fort, lors de l’inventaire. Je restai très incrédule à ces récits; les tiers complaisants eussent joué une trop grosse partie. ; En tout cas, si M. Cattauï avait déposé une plainte ou se décidait à la déposer, j’étais certain que, l’instruction étant ouverte, toute comédie serait impossible. M. Vallé devait revenir me voir le lendemain 8, à dix heures.
Il m’apprit alors que son client venait enfin de se décider à déposer la plainte et je lui donnai le conseil d’aller immédiatement la remettre au procureur de la
République, au besoin à son domicile, si, en raison du jour férié, il n’était pas à son cabinet. C’est ce qui fut fait, trop tard.
La demande d’un inventaire, d’une constatation par notaire de la réalité de la succession, est, à coup sûr, ce que les Humbert ont conçu de plus audacieux. Ils ont trompé tout le monde. Nul, parmi ceux qui avaient plus que moi le loisir de méditer sur ce sujet, n’a imaginé cette chose simple, trop simple et trop contraire à la croyance universelle pour venir à l’esprit :
{ que les Humbert, à bout d’argent et d’expédients, se procuraient simplement les deux jours d’avance nécessaires pour disparaître.
L’idée compliquée d’une comédie judiciaire, celle romanesque d’une figuration de titres, se sont fait jour aisément; nul n’a soupçonné la fuite logique et devenue
A trois heures, on était avisé au ministère de l’inté- rieur de l’absence des Humbert. On travaillait à forcer le coffre. La Sûreté télégraphia à tous les commissaires spéciaux un signalement provisoire, complété
Quant aux mesures prises de suite pour arriver à
l’arrestation, l’instruction seule pourrait les préciser. Je me suis assuré que les signalements exacts, puis les photographies étaient envoyés dans tous les ports de départ, dans tous les ports d’arrivée. M. Bulot na dit que l’on avait ainsi dépensé plus de 100.000 francs de dépêches.
Trois mois avant ce brusque dénouement, personne ne voulait admettre la possibilité d’une mystification, dont les hommes d’affaires les plus avisés, les magis-
trats les plus défiants, les prêteurs les plus difficiles sur leurs sûretés, auraient été victimes, et qui se serait déroulée devant tous les degrés de juridiction.
Huit jours après, avec la même unanimité, on a décidé que des pièges si grossiers ne pouvaient tromper
La vérité est plus simple. Le début, seul, dans une pareille affaire était difficile : le premier tableau une fois joué avec succès, le reste de la pièce devait marcher tout seul. Imaginez qu’un jugement soit intervenu entre deux personnes, qu’il porte sur une succession, qu’il mette en jeu un héritier du sang et un héritier testamentaire. Ce jugement une fois intervenu, nul ne doutera de l’existence de l’un ou de l’autre, encore moins de l’existence du testament. Mais, pour y parvenir, que de difficultés ! Si on plaide sur la validité du testament, il faudra le produire; s’il est authentique, il aura fallu l’intervention d’un notaire; s’il est olographe, une ordonnance du président du Tribunal du lieu où la succession s’est ouverte, un envoi en possession, autant de précisions qui rendront le contrôle facile. Il faudra en tout cas avoir conçu, dès la première heure, tout le plan et disposé d’avance tous les ressorts dont la suite fera sentir la nécessité.
Plaider non sur le testament, mais sur une transaction portant sur ce testament, voilà qui est bien plus facile. Imaginer une convention de séquestre qui, en même temps qu’elle atteste la réalité de l’héritage, le frappe d’indisponibilité, voilà qui est bien plus ingé- nieux encore, puisque cette cenvention explique le fait inexplicable d’un héritier millionnaire réduit à emprunter. Cette double combinaison est même si géniale que
je ne me résignerai qu’en face de l’évidence à croire qu’elle a été imaginée dans le vide. Tout n’est pas fiction : il y a eu, au début, quelque réalité qu’il est impossible de préciser.
Quoi qu’il en soit, un, deux, trois jugements sont intervenus : désormais la fiction prend toutes les apparences de la réalité. Elle détermine la croyance iné- branlable à l’héritage, et cette croyance sera d’autant plus robuste que l’héritage est plus énorme. Qui douterait de l’existence des Crawford? Ils ont paru chez des notaires, donné des procurations authentiques. De
l’héritage ? De temps à autre, on fait apparaître 6 ou 700.000 francs qui constituent le revenu d’un trimestre dont le remploi est fait scrupuleusement !
Les créanciers impayés vont élever la voix ? Non pas. Le plus souvent, ils prêtent à un taux qui leur commande la réserve, et puis, chose plus triste à dire, s’ils ont un doute, parler, c’est déchaîner la catastrophe, ils préfèrent se taire; tous successivement se sont tus parce qu’ils pensent que les Humbert, pouvant emprunter à d’autres, pourront rembourser leurs créanciers les plus anciens. D’ailleurs, le mariage de mademoiselle Daurignac avec le fils d’un haut magistrat, d’un homme universellement respecté, a ouvert à la famille toutes les portes. Elle reçoit tout Paris, toutes les opinions s’y coudoient, et il y a une injustice bien ridicule à être surpris que l’innombrable personnel de leurs relations n’ait pas réfléchi, comme le fera par hasard, l’avocat des créanciers Girard, sur les mystères de leur procédure. Par hasard, oui. Les relations des Humbert avec Girard ne permettaient nullement de conclure à la fraude. Ce procès, envisagé isolément,
comme chacun de tous les autres, ne contenait aucun germe de révélation. Il a fallu une certaine habitude, un certain goût de clarté, pour s’aviser de reconstituer l’histoire chronologique de tous les procès Humbert, et c’est de leur enchaînement seul qu’a pu naître la conjecture de ce vol prodigieux, mais non sa preuve. La vérité pénible à constater pour tous ceux qui ont été dupes, c’est que les Humbert n’ont succombé que parce qu’ils n’ont pu emprunter ce qu’il fallait pour désinté- resser Cattauï. Celui-ci payé, combien de temps encore le syllogisme cartésien aurait-il fait son œuvre ?
Une autre responsabilité encore plus grande, se trouve engagée dans ces lamentables pratiques de délation.
C’est celle du président du Conseil. Depuis deux ans, tout au moins, M. Combes connaissait l’œuvre de basse police à laquelle se livrait au cabinet de la rue Saint-Dominique le capitaine Mollin avec la maçonnerie.
Il savait le poids effrayant que l’espionnage et la délation avaient dans toutes les promotions militaires. Il pouvait depuis deux ans sauver l’armée en détresse ou essayer tout au moins de la libérer en interdisant au général André de continuer cette œuvre de malfaisance et de destruction.
Il n’a rien fait.
Nous en avons la preuve poignante dans un document qui émane de M. Waldeck-Rousseau.
L’ancien président du Conseil avait le pressentiment de toutes les graves questions qui préoccuperaient le pays dans l’avenir, et il a laissé dans ses papiers le récit d’une visite que lui fit le général Percin, chef du cabinet militaire du général André. M. Percin, écœuré de l’importance donnée aux renseignements maçonniques et aux fiches du l’indignité des procédés policiers du ministre de la guerre. Voici le résumé de cet entretien : il est tout entier de la main de M. Waldeck-Rousseau :
35, rue de l’Université, Reçu la visite du général Percin. Au mois de . septembre, le capitaine Humbert, venu à Corbeil pour m’entretenir de la situation difficile qui lui était faite, me donnait incidemment sur certaines pratiques du
cabinet cette indication : que certains correspondants spontanés étaient trop écoutés lorsqu’il s’agissait de connaître les opinions politiques de certains officiers. Aujourd’hui, le général Percin a été plus explicite. IL m’a dit qu’un officier du cabinet, M. Moliin, recevait des loges des notes sur les officiers, qu’elles servaient à établir des fiches. Personnellement, il n’a jamais tenu compte de certains renseignements, mais on est arrivé à faire figurer sur les feuilles contenant ceux qui concernent les titres des officiers une colonne d’appréciations renvoyant à la fiche établie. Le général Percin me demandait s’il devait donner sa démission. J’ai vu à cette solution des inconvénients que je lui ai fait apercevoir. On attribuerait son départ à de toutes autres raisons que celles qu’il pourrait indiquer, car il y a, paraît-il, auprès du ministre, un parti qui le représente comme desservant son chef pour le remplacer. Mais je lui ai dit que s’il devait, à mon sens, rester à son poste, il devait refuser catégoriquement de se prêter à des pratiques aussi « extraordinaires, aussi blämables et aussi inadmissibles » que celle qu’il me signalait, et de laisser figurer dans les renseignements personnels : ceux puisés aux sources les moins autorisées et qui pouvaient être les plus suspectes. J’admettais très bien que les préfets, représentants du pouvoir central, fussent consultés pour les avancements importants. Ils offrent des garanties et ils sont responsables, mais personne ne pourrait imaginer qu’on fit état des renseignements fournis par le premier venu. La délation n’avait pas besoin d’être encouragée. Le général m’a promis qu’il se conformerait à la ligne de conduite que je lui
30 décembre. — Vu Combes. Je lui ai rapporté la conversation précédente. Mon avis est que le procédé mis en vigueur à la guerre est inadmissible et déchaïînera de légitimes colères quand il sera connu. Combes en convient. Il ne connaissait pas les feuilles avec renvoi aux fiches. Tout cela doit cesser; mais il attend Delpech après les élections sénatoriales.
Nous ne nous bornons pas à donner la copie du document : nous reproduisons dans sa partie essentielle la photographie exacte du texte lui-même afin que les amis de M. WaldeckRousseau puissent vérifier par l’écriture la sincérité et lauthenticité de ce témoignage posthume si accablant :
[Suivait dans le Figaro une épreuve du cliché de cette
Le Journal officiel du dimanche 28 juin 1903 publiait le compte rendu suivant :
Session ordinaire de 1903 Séance du samedi 27 juin Suite de la discussion du projet de loi, adopté par la Chambre des députés, modifiant la procédure instituée par l’article ro de la loi du 20 mars 1883 et par les articles 41 à 50 du décret du 7 avril 1887 pour la construction d’office des maisons d’école. — Suite de la discussion générale : MM. Béraud, rapporteur; Sébline, Bruman, commissaire du Gouvernement; Combes, président du conseil; WaldeckRousseau. — Clôture de la discussion générale. — Scrutin sur le passage à la discussion des articles. M. Sébline. — Je ne sais pas qui l’a dit; mais si cette loi ne peut pas être appliquée sans une série de lois de circonstance, je suis fondé à dire : ou cette loi a été mal faite, ou elle est mal appliquée. (Très bien! à droite et au centre) M. Waldeck-Rousseau. — Je demande la parole.
M. Waldeck-Rousseau. — Messieurs, si ce débat
était demeuré enfermé dans ses plus strictes limites, je
3 ne serais pas intervenu. Il me paraît, d’ailleurs, pouvoir
se résoudre aisément, pacifiquement, par quelques con-
cessions utiles de la part du Gouvernement, qui ne
coûteraient rien à son autorité et qui permettraient au
Sénat de manifester tout à la fois sa volonté de faire
exécuter toutes les lois, celle de 1886 comme les autres,
| de n’amoindrir ni les garanties municipales ni l’autorité
des conseils généraux, (Très bien! très bien! au centre)
et surtout de ne pas permettre la perception d’une con-
À tribution quelle qu’elle soit, dont le maximum n’aurait
pas été fixé par nos lois de finances. (Très bien! très
bien! et applaudissements sur les mêmes bancs) Mais,
messieurs, la discussion s’est élargie. Elle a fourni à
l’honorable M. Sébline l’occasion d’apporter ici une affirmation qui pour moi n’est pas nouvelle. -
Je ne me plains pas d’avoir été amené à faire con-
naître mon sentiment. On m’a fait beaucoup parler, et,
? à l’appui des opinions les plus diverses et parfois les
plus contradictoires, chacun, sans me l’avoir demandée,
a invoqué ma caution. Je pense que le Sénat ne trou-
vera pas exagéré de ma part le souci d’être à mon tour
entendu dans ma propre cause. (Très bien! — Parlez!)
M. Sébline considère que les lois qui se sont suc-
cédé ou qui sont proposées au Parlement et qui lui
paraissent d’un caractère un peu exceptionnel sont la
suflisait pas à elle-même; donc, en la faisant voter telle
qu’elle est sortie de la délibération des deux Chambres,
nous avons manqué de prévoyance; et des esprits moins bienveillants que le sien tirent des mêmes considérations et des mêmes circonstances, cette conclusion plus pénible que nous avons sans doute prévu les difficultés, mais que nous en avons gardé le secret.
Messieurs, je demeure persuadé que cette succession de projets nouveaux, que les difficultés incontestables auxquelles on se heurte aujourd’hui tiennent à cette circonstance unique que l’on a voulu obtenir de la loi de 1907 des résultats pour lesquels elle n’était pas pré- parée, (Très bien! très bien ! au centre) que l’on a voulu, notamment, d’une façon indirecte, trouver dans une loi sur le contrat d’association la solution de quelques-uns des plus redoutables problèmes qui sont du domaine exclusif de l’enseignement et qu’une loi d’association n’avait pas à trancher. (Nouvelle approbation sur les mémes bancs)
Elles tiennent encore à une autre circonstance : c’est que, par une modification de la procédure, et en transformant peu à peu, peut-être à l’insu même de ceux qui l’ont faite, une loi de contrôle en une loi d’exclusion, on a créé une situation lourde, complexe, à laquelle les ressorts ordinaires du Gouvernement, de même que ses ressources, ne pouvaient pas suflire. (Marques d’assentiment au centre)
Je ne pense pas que qui que ce soit ait envisagé la possibilité de réaliser, soit en quelques semaines, soit en quelques mois, une loi qui n’avait été obtenue par le parti républicain qu’après trente années de luttes, d’efforts et de ténacité, qui intéressait l’état de soixante-quinze mille personnes, — je ne parle que des religieux et des religieuses non autorisés, — et qui
devait, lentement et graduellement, déterminer une transformation profonde dans tout l’organisme départemental et communal des services d’assistance et des
ÿ Pour penser ainsi, il aurait fallu, messieurs, ne point considérer — je ne parle plus des difficultés de la tâche — la situation en face de laquelle on allait se trouver; il fallait envisager le problème financier et l’envisager à un point de vue qui est, je crois, celui auquel tous les républicains de cette Assemblée se seraient eux-mêmes
Nous avions devant nous un programme financier qui n’était pas au-dessous de 110 millions — et M. le ministre de l’instruction publique ne me contredira pas — car, l’exécution de la loi de 1901 venant à se superposer à l’exécution de la loi de 1886, il fallait envisager deux ordres de dépenses.
La loi de 1901 entraînait, comme dépenses d’établissement, 50 millions, comme dépense de traitements, 9.500.000 francs; ce sont les chiffres qui ont été rendus publics, et je me hâte de constater que depuis le jour où ils avaient éveillé mes préoccupations, ils n’ont pas changé. Mais on devait encore tenir compte des déperses inhérentes à l’exécution complète de la loi de 1886; et, si l’on additionnait, et les dépenses des constructions tenant à cette double cause, et les dépenses de traitements, on arrivait à un chiffre de 110 millions pour les dépenses de premier établissement et de 12 millions environ pour les dépenses de traitements.
Je n’ai pas besoin de dire que non seulement il n’était pas possible — et le Gouvernement le pense comme moi — d’engager sur l’heure un programme financier
de cette importance, parce que les ressources financières ne s’y prêtaient pas, mais que tout gouvernement devait encore obéir à d’autres soucis.
Est-ce qu’en présence de tant de problèmes pressants, posés par l’opinion républicaine, il était possible d’hypothéquer, de frapper d’un privilège, pour un nombre d’années peut-être illimité, toutes les ressources disponibles de nos finances ? Est-ce que nous n’avions pas pris l’engagement solennel de poursuivre certaines réformes de solidarité sociale : l’assistance obligatoire aux vieillards, la caisse nationale des retraites ? Aujourd’hui que nous sommes en présence d’un fait accompli, on peut se demander et non pas sans une certaine inquiétude, si la discussion et les débats qui s’engageront sur ces deux objets auront d’autre mérite que celui de fournir matière à d’éloquents discours, et s’ils ne seront pas dans leur exécution frappés de stérilité. (C’est vrai! — Très bien!)
Nous avions devant nous un exemple et une leçon, nous avions la loi de 1886, dont on a tant parlé hier et aujourd’hui. Est-ce qu’on a songé une minute à exécuter la loi de 1886 d’une façon soudaine, d’un geste? On a voulu que le temps collaborât avec le législateur, et cette collaboration n’a pas été inutile ; car, si la loi de 1886 a rencontré des résistances passionnées, si elle a déchaîné de multiples polémiques, elle a reçu son application sans donner naissance à aucune agitation profonde et sans déterminer aucun désordre. Aujourd’hui, quand on envisage l’œuvre de ces quinze dernières années, on voit que, sur les 36.000 et quelques communes de France, il n’y en a plus que 2.500 qui n’aient pas exécuté les prescriptions de la loi.
: A plus forte raison, et frappé du fardeau inévitable qu’imposait la loi de 19071, ne pouvait-on songer à en augmenter le poids et à assumer des obligations qui, 1 non seulement n’y étaient pas inscrites, mais paraissaient en être exclues.
Et je fais allusion ici à une décision émanant du gouvernement que j’ai eu l’honneur de présider, que certains semblent avoir tout récemment découverte, alors qu’elle a fait l’objet d’une circulaire aux préfets rendue
; publique, et d’un débat qui s’est engagé, à la Chambre, entre l’honorable abbé Gayraud et moi. Il s’agissait de savoir quelle était la situation légale des établissements d’enseignement non autorisés fondés avant la loi de 1901 par une congrégation autorisée. Nous avons exa-
miné la question avec la plus grande attention.
On pouvait dire qu’elle avait été tranchée par le Parlement. La Chambre des députés avait été saisie d’un amendement déposé par M. Péchaud; au Sénat, le même amendement avait été déposé par M. Halgan ; il tendait à ce que les établissements non autorisés dépendant de communautés autorisées fussent, sans distinction, reconnus de plein droit et par le fait de la
PA loi. On pouvait encore alléguer, avec raison, que cet É amendement, combattu par le gouvernement, avait été 25e repoussé par les deux Chambres.
Mais ces considérations ne faisaient pas faire un pas à la question, car elle était de savoir si une école ouverte par une personne morale — ayant la capacité civile — en vertu de la loi de 1886, avant la loi de 19017, était un établissement légalement ou illégalement formé. (C’est cela !)
Or, le raisonnement qui nous a déterminés se présen-
_ tait avec une force singulière. Il m’est arrivé de le soumettre à des amis politiques dont les opinions sont loin d’être semblables ; il est toujours resté sans
Jusqu’à la loi de 1907, quel était le régime légal des congrégalions ? Toutes les congrégations, en général, les congrégations hospitalières, les congrégations de
_ missionnaires, les congrégations contemplatives, qui voulaient, étant autorisées, fonder un établissement nouveau, devaient obtenir un décret. Mais quant aux congrégations d’enseignement autorisées qui voulaient ouvrir une école, la loi de 1886 avait établi un régime différent, elle avait fixé les seules formalités auxquelles + elles fussent soumises et le jour où elles les avaient remplies, elles se trouvaient identiquement dans les mêmes conditions que les congrégations d’autre sorte qui étaient restées sous l’empire des décrets. (Très bien ! très bien ! au centre) :
Mais, à vrai dire, toutes les difficultés de l’heure actuelle ont passé par une seule et même fissure, et je fais ici allusion à cette modification dans la procédure dont j’ai déjà parlé en passant.
L’article 13 de la loi avait voulu qu’une loi statuât sur les demandes qui, dans l’avenir, pourraient être formées par des congrégations religieuses; l’article 18 avait voulu qu’une loi statuât sur des congrégations n’ayant qu’une existence de fait, mais dont la position devait être régularisée. Le texte ne paraissait pas équivoque, et cependant il se produisit ici au Sénat un incident très court, mais qui achevait de donner à ces dispositions leur signification exacte. C’est l’honorable M. Bérenger qui était à la tribune. IL combattait la disposition
. exigeant l’autorisation par une loi; il soutenait que, pour parvenir à cette autorisation, la procédure serait laborieuse, longue, pénible, incertaine; puis se plaçant dans l’hypothèse où un refus serait opposé à une congrégation, il s’écriait : « Est-ce qu’une seule des Chambres, la Chambre des députés, pourra être saisie? » Je répondaïs par une dénégation; et, sur les bancs de cette Assemblée, le Journal officiel en a conservé la trace, c’étaient nos collègues qui répondaient : « Non! non! puisqu’il faut une loi. » (Applaudissements au
À coup sûr, messieurs, ce rapide commentaire n’impose une interprétation à personne.
que les magistrats, même en présence d’une déclaration du Gouvernement ou du rapporteur, conservent intact le droit d’interpréter les textes.
Mais cet incident liait tout au moins quelqu’un, il me liait, moi! et je suis resté fidèle à mes déclarations.
Dans le règlement d’administration publique du mois d’août 1901, j’ai demandé qu’on introduisît une disposition ainsi libellée : « Après instruction de l’affaire, le ministre saisit les Chambres des projets tendant à accorder ou à rejeter la demande d’autorisation. »
Et, par là, il était évident que les deux Chambres seraient appelées à statuer dans toutes les hypothèses.
On a trouvé cette procédure trop longue. On a modifié ce décret par un autre décret du 26 octobre 1902. Les expressions dont je parlais et que j’ai soulignées ont disparu et ce texte nouveau a permis l’application d’une méthode consistant à soumettre à une Chambre un
_ projet de loi dont le dispositif est ainsi conçu : « IL y a
-
lieu d’autoriser », après l’avoir nanti d’un exposé
-
démontrant que l’autorisation doit être refusée. (Rires approbatifs à droite et au centre)
Messieurs, ceite procédure avait au moins un incon-
- _vénient grave, elle ne permettait pas au Sénat d’exprimer son sentiment. Jai, pour ma part, et plus d’une fois,
… expérimenté l’utilité de ses conseils, et je ne crois pas
_ que le Gouvernement en ait été privé sans subir quelque dommage. (Très bien! très bien! au centre)
Mais cette facilité de procédure aboutit bientôt à une
_ autre conséquence. Je ne crois pas qu’ici personne ait douté que toute demande serait examinée en elle-même,
_ dans ses détails, dans sa portée, dans ses mérites ou dans ses défauts. (Très bien! très bien!) Et s’il fallait,
_ à l’appui de cette affirmation, apporter un argument
_ décisif, mais, messieurs, quelle était donc l’objection que nous retrouvions sans cesse sur notre route ?
On nous disait : employer l’intervention législative, mais c’est aller au-devant de lenteurs incommensurables et sans nombre; et si l’on eût compris qu’il était possible de faire des séries et des groupes, ah! la réponse était trop facile, il était aisé de dire que la procédure législative serait cent fois plus expéditive que celle du conseil d’État. (Très bien! très bien! sur plusieurs bancs au
Aussi, lorsqu’on vit la Chambre grouper les demandes et prononcer le rejet en bloc et par catégories, au lieu de statuer sur le fond, dès ce moment l’application de la loi a paru devenir plus irritante, et l’on a pu dire et un homme d’État qui siégeait jadis sur ces bancs a pu écrire que, ce jour-là, la Chambre des députés avait
Ï fait une loi nouvelle destructrice de l’ancienne, parce | que, en effet, c’était un bouleversement profond apporté | dans son économie. IE Sur ce point, me voici affranchi de l’embarras qui | pesait sur mes premières paroles, car pour justifier l’aflirmation que je viens de formuler, je ne suis plus : exposé à me trouver en contradiction avec l’opinion qui, à la première heure du moins, fut exprimée par le Une loi avait été jugée nécessaire : l’autorisation ne [et serait donnée qu’à bon escient; elle devrait être | mesurée, elle ne serait donnée qu’après une étude du dossier permettant — car l’article 13 le disait expressé- f ment — non pas seulement d’accepter ou de rejeter en | bloc les demandes d’autorisation, mais de leur faire 5 subir toutes les modifications que l’intérêt public pourrait suggérer. Elles seraient donc examinées, vérifiées | par qui? Ah! non pas dans les bureaux d’un ministère, quelque éclairés qu’ils soient, non pas dans les bureaux | d’une commission, si importante qu’elle pût être, mais | par le Parlement. | Et le premier acte du cabinet fut en effet de saisir la | Chambre des députés de 54 projets de loi distincts. | C’était la mise en œuvre la plus claire, la plus franche et la plus ferme du système que je n’ai cessé de Ÿ Mais ce premier commentaire fut suivi d’un second. | président du conseil fut interpellé tout à la fois par l’honorable M. Plichon et par l’honorable M. Meunier. Il eut l’occasion d’indiquer, avec les plus grands détails et avec une clarté et une précision absolues, comment
Fe il entendait appliquer la loi; et, aux paroles qu’il a
x Que disait-il en effet?
; Il disait que, même en matière d’enseignement — il l’a répété tout à l’heure — avant de fermer un établis-
- sement, il faudrait s’assurer que les services publics
…_ étaient prêts à se substituer à l’initiative individuelle.
— Il ajoutait : « Il faudra rechercher quel est le but pour-
_ suivi, quelle est l’importance de l’œuvre, quels sont les
… services rendus » et même, si ma mémoire ne me trahit
- pas, il ajoutait : « Il faut tenir compte de l’opportunité
_ des questions de temps et de lieux. »
% Or, comment se livrer à ce contrôle si précis, à cet examen si détaillé, si l’on n’entre pas dans l’examen de chaque demande, des faits particuliers et de chaque
Voici donc la commission de la Chambre saisie. Que décida-t-elle ?
Elle décida d’abord de réunir en un seul projet de loi les 54 projets distincts déposés par le Gouvernement. Elle en fit 54 articles. Rien n’était plus conforme au
Mais après avoir incorporé dans une seule loi ces 54 articles, elle proposa de décider qu’ils ne seraient pas discutés.
C’est contre cette solution qu’appelé à rompre le silence dans les bureaux dont je faisais partie au moment de la nomination de votre commission des congrégations, je me suis élevé de toutes mes forces. question bien simple.
Si, ou devant la Chambre, ou devant le Sénat, j’avais laissé paraître que lorsque les demandes avaient été formées, on ne les discuterait pas, est-il quelqu’un qui puisse soutenir que cette loi, si discutée, dont chaque article a été conquis pied à pied et par quels efforts — j’ai le droit de le dire — eût été votée ?
Personne ne pourrait raisonnablement le prétendre !
Au surplus, voici ce qui se produisait au lendemain
M. le président du conseil demandait à être entendu
i par celle de la Chambre des députés ; il lui demandait d’abandonner les résolutions qu’elle avait prises. Il annonçait qu’il serait obligé de les combattre, ajoutant toutefois qu’il n’irait pas, pour assurer l’échec de la commission, jusqu’à poser la question ministérielle.
Alors, la commission réfléchit et elle fit au Gouvernement une concession ; elle avait jusque-là — passez-moi une locution un peu vulgaire — mis les 54 projets dans un sac et elle avait proposé qu’il ne fût point ouvert. (Sourires au centre et à droite)
Elle entra dans les voies de la conciliation ; elle plaça les mêmes projets dans trois sacs différents qui furent également scellés et plombés, présentés à la Chambre des députés comme de véritables boîtes de Pandore, et elle conclut à ce qu’ils ne fussent pas ouverts.
Elle déclara : « Ici se trouvent les prédicants, là se trouvent les enseignants, ici se trouvent les commer-
7 çants. » Or il advint que, parmi les enseignants, il en : était de missionnaires ; que parmi les prédicants, il en était d’hospitaliers. Et, pour vaincre la résistance légitime qui se manifestait dans les rangs de la majorité
_ républicaine, M. le président du conseil dut déclarer, acceptant une méthode dont je n’examine pas la portée
_ juridique, (Mouvement) que les mêmes demandes qui auraient été rejetées par un vote général pourraient
J’abrège. La Chambre des députés était appelée à
: accomplir un acte de juridiction ; elle était juge, et c’est ce qui a été mis en lumière par l’honorable M. Trouillot et M. Chapsal, lorsqu’ils ont examiné quelles fonctions exerçait le Parlement en matière d’autorisation.
_ Il advint que l’acte de juridiction disparut devant une question politique, et il se produisit une situation si bizarre, si contradictoire où toutes les positions furent à ce point bouleversées que l’heure vint où M. le président du conseil dut déclarer à la majorité républicaine que si elle persistait à soutenir les propositions qu’il avait d’abord défendues, et non point celles de la commission qu’il avait combattues, il croirait n’avoir pas conservé sa confiance. (Rires et applaudissements au
M. Aucoin. — Ce sont ceux qui n’ont pas voté la loi qui vous applaudissent. (Très bien!)
M. Waldeck-Rousseau. — Messieurs, je crois, et c’est par là que je réponds aux critiques dont l’honorable M. Sébline s’est fait l’écho, qu’il ne faut pas chercher ailleurs que dans une déviation, devenue de plus en plus sensible, la cause de cette agitation que M. le président du conseil déclarait, il y a peu de temps, être sans précédent, et qui est, en tout cas, il me semble, tout à fait hors de propos avec ce qu’on devait attendre
: d’une application non moins ferme, non moins tenace, mais plus patiente et plus mesurée. :
Je viens d’indiquer comment on s’est écarté de l’esprit de la loi de 1907. Je ne pourrais pas, sans manquer
5 de justice, manquer de dire comment ces événements s’expliquent et ne pas faire la part des responsabilités. ; Oui, certaines congrégations ont tout fait pour provoquer une application plus rigoureuse, et par là elles
: sont restées fidèles à leur politique.
On a vu et avant et pendant la discussion s’affirmer
deux états d’esprit absolument différents dans le
monde des ordres religieux très divers, et dont les ten-
s dances sont loin d’être tout à fait identiques : les us,
plus absorbés dans leurs œuvres de mission, d’ensei-
gnement, d’assistance ou de hautes études catholiques ;
d les autres, avant tout militants et dominés surtout par des préoccupations politiques.
Les premiers décidèrent de s’incliner devant la loi; les seconds restèrent inébranlablement fidèles à la tactique dont le cléricalisme militant, dont les habiles politiques du parti attendent depuis vingt ans l’événement chimérique d’une contre-révolution, la tactique du tout au pire; notre pays est trop laborieux pour n’être point avide de tranquillité : il faut donc rendre la paix impossible, maintenir, accroître l’agitation.
Aussi, à mesure qu’approchait le moment où le Parlement devrait statuer sur les demandes d’autorisation, ceux-là qui avaient opté pour la rébellion n’ont rien négligé pour compromettre le succès de ceux qui s’étaient inclinés devant la loi, et, jusque dans le même ordre, par des violences sans péril, des discours poussés à la diatribe, ceux-là qui n’avaient pu entraîner avec
3 eux les plus sages s’appliquèrent à rendre insoutenable __ une cause qui n’était déjà plus la leur; et, paradoxe sin-
- gulier! ceux-là qu’il aurait fallu frapper triomphent, et ceux qui s’étaient soumis à la loi demeurent humiliés.
- Je pourrais remonter un peu plus loin, et de ces | événements qui sont d’hier, passer à ces mois d’avril, de mars, de mai 1901 durant lesquels j’ai pu suivre partout et sur tous les points du territoire les plus menus comme les plus graves incidents de la lutte électorale. J’atteste que jamais lutte contre les républicains de toute nuance ne fut plus violente, plus injurieuse, plus fertile en polémiques diffamatoires, plus démon_ strative des derniers excès de la passion religieuse ! et , aujourd’hui les calculateurs profonds qui ont déchaïîné : l’orage peuvent contempler leur œuvre !
La vie politique, messieurs, est faite d’actions ré- flexes et de justes retours. (Très bien! très bien! sur un grand nombre de bancs) Demandera-t-on à des hommes encore tout bouillants de cette lutte, auxquels on g’a épargné aucune attaque, plus de possession d’eux-mêmes, plus de sang-froid?
5 Eh bien oui, messieurs, il faut le leur demander, car l’esprit gouvernemental consiste, je crois, à mesurer à
| l’avance le terrain sur lequel s’engagera l’action pour ne point en sortir et à ne jamais se laisser entraîner par l’escrime de l’adversaire, au delà de l’offensive dont on a fixé la limite. (Très bien!)
Ce que nous avons voulu, et je me cite moi-même, c’était « restaurer dans leur plénitude les prérogatives nécessaires de l’État », c’était « fonder une société civile assez forte pour qu’elle pût se montrer respectueuse de tous les droits de la conscience »,.et, à me- »
sure qu’on a déployé plus d’efforts pour unir et solidaiser dans une même résistance et la libre pratique des cultes, et la cause des ordres monastiques, nous nous sommes appliqués de plus en plus à maintenir séparées k des questions qui n’avaient rien de commun, et nous avons porté ce soin et ce souci jusqu’à vouloir que l’exé- cution de la loi de 1907 ne fût pas même confiée au mi-
nistre des cultes, maïs au ministre de l’intérieur.
Et ce n’est pas par pusillanimité — je ne crois pas que les actes de notre administration en portent l’empreinte — que nous avons montré cette prudence, mais
par un esprit politique fondé sur l’observation patiente de l’état même du pays.
Oh! je sais, messieurs, que certains hommes en jugent aisément par l’opinion d’un certain milieu, d’un cercle
pa restreint, de certains cénacles, ou plus philosophiques ou moins éclairés, et ils sourient volontiers quand ils entendent considérer le problème religieux comme l’un des facteurs les plus importants de la politique fran2 çaise.
Mais une enquête un peu plus large et mieux informée suggère d’autres aperçus sur les dispositions morales de la société contemporaine.
A ceux qui pourraient en douter, je conseille la lecture du mémorable rapport fait en 1882 par M. Paul Bert, demeuré comme un chef-d’œuvre d’exposition de toutes les faces d’une question complexe (Très bien! très bien! sur divers bancs à gauche) et qui, en outre, est marqué au coin d’une prévoyance que la suite des temps n’a pas manqué de vérifier.
J’ai moi-même dit, messieurs, à la Chambre des députés, que la politique comptait avec les faits et |
; qu’entre tous les faits il n’en était pas de plus considé- rable que ce catholicisme, traversant les siècles, jusqu’à : la Réforme, avec le monopole de l’enseignement, avec le monopole de l’idéal, avec le monopole de l’éducation, et survivant aux grands mouvements intellectuels ou du seizième ou du dix-huitième siècle, sinon comme une loi religieuse fidèlement observée par tous, au moins comme un statut social dont bien peu se sont
J’admire l’assurance avec laquelle on prend texte de ce qui se passe dans d’autres pays. Nous n’avons pas le bonheur, nous, d’être un pays neuf comme cette autre république si jeune et déjà si forte des États-Unis, où il semble que tout ait surgi simultanément, et l’organisme gouvernemental le plus puissant, le mieux réglé peut- être, et l’organisation la plus libre de tous les cultes les plus différents, où nul, pour se faire une place, n’a dû prendre celle de personne (Très bien! très bien! au centre et à droite) et où la nécessité de réagir contre des tyrannies théocratiques n’expose pas les esprits libres à tomber dans l’erreur des représailles.
Nous sommes, messieurs, une vieille nation; nous avons une longue histoire, nous tenons au passé par les plus profondes racines et celles-là mêmes qu’on peut croire desséchées conservent encore une sensibilité que la moindre blessure réveille et qui se communique à l’organisme tout entier. (Applaudissements)
Nous portons le poids du long atavisme dont parlait Paul Bert et par lequel il expliquait ces mouvements
; soudains et ces coalitions brusques qu’hier encore il
Les défaillances du passé nous obligent d’exercer de
nombreuses reprises, qu’il n’est pas malaisé de pré- senter aux esprits prévenus comme des usurpations. Aussi ne s’exposerait-on pas, sans un véritable péril, après avoir fait rentrer la société religieuse dans ses « frontières, à paraître vouloir l’y poursuivre. (Très bien! très bien! au centre)
Lorsqu’on se trouve en présence d’une œuvre difficile, il n’y a qu’une conduite sûre. Elle consiste à s’attacher résolument au texte de la loi.
Nous sommes un pays de légalité, nous sommes des latins, nous sommes de cette race à laquelle la loï écrite
i a paru plus nécessaire, qui n’y voit pas seulement des synthèses abstraites, mais la mesure et la sauvegarde de ses droits; et c’est parce que nous sommes un paÿs de légalité, qu’ayant rencontré dans d’autres entreprises des résistances non moins formidables, nous les avons
Faut-il rappeler toutes les difficultés auxquelles se heurta l’exécution de l’œuvre de Jules Ferry ? Il nous a fallu faire face aux mêmes oppositions, aux mêmes ré- sistances. Mais une force incomparable a combattu pour nous, a vaincu pour nous : le sens et le respect de la légalité.
Gardons-nous de laisser passer dans d’autres mains l’arme qui nous a, tant de fois, assuré la victoire. Alors, messieurs, c’est l’existence même de la loi de 1907 qui
sos serait compromise. N’allons pas au delà de ce que nous
Nous avons voulu soustraire la société moderne à l’envahissement d’une milice devenue trop hardie et qui préparait pour l’avenir non pas la défaite de l’esprit moderne irrévocablement affranchi, mais des luttes plus
‘a _ dommageables pour notre pays et des déchirements
È plus graves peut-être que ceux dont le souvenir est pré-
4 sent à toutes les mémoires. :
: Vous pouvez disperser ceux que j’ai appelés les moines
; Jigueurs et les moines d’affaires, vous pouvez faire
ü tomber des œuvres parasites et quelques-unes même de
- celles qui, de la charité, n’ont que le manteau. Vous
…. pouvez rejeter dans le grand courant de la circulation
= des biens ces énormes alluvions de la mainmorte qui
en obstruaient le cours. Le pays vous suivra, il vous
à applaudira, mais si vous voulez qu’il puisse souscrire à
des jugements nécessaires, il faut qu’ils soient contra-
… dictoires et motivés, et, pour ma part, je n’ai pas pro-
testé contre le huis clos des conseils de guerre pour admettre jamais le huis clos des commissions. (Applau-
| dissements répétés. — L’orateur’, en regagnant son banc,
À reçoit les félicitations d’un grand nombre de ses collègues.)
Le Journal oficiel du samedi 27 notenbre M
‘10 publiait le compte rendu suivant : TROIE
; Session extraordinaire de 1903
#4 Séance du vendredi 20 novembre
1 _ Suite de la première délibération : 1° sur la proposition
Ë de loi de M. Béraud et plusieurs de ses collègues,
| tendant à l’abrogation du chapitre premier du titre III
| de la loi du 15 mars 1850 sur l’enseignement; 2° sur
le projet de loi sur l’enseignement secondaire libre : ;
pe M. le président.— Paragraphe c de l’article premier
E du projet du gouvernement, devenu l’article 2 du
4 projet de loi. — Amendement de M. Delpech :
Maxime Lecomte, Combes, président du conseil, ministre de l’intérieur et des cultes; Waldeck-Rousseau, Clemenceau. — Adcption de la première partie du paragraphe c. — Scrutin sur le maintien des mots « non autorisée ». Rejet. — Adoption de l’ensemble du paragraphe c, moins les mots « non autorisée ». — Renvoi de la suite de la discussion à la prochaine
: M. le président. — La parole est à M. Waldeck-
M. Waldeck-Rousseau. — Messieurs, des raisons qui n’ont rien à voir avec la politique m’avaient conseillé de ne pas me mêler à ce débat et je me proposais ; seulement, en motivant mon vote, d’indiquer comment le légitime souci de rester conséquent avec moi-même m’avait conduit à voter ‘contre certaines dispositions. Mais l’intervention à cette tribune de notre honorable collègue M. Delpech, les conclusions qu’il a cru pouvoir tirer de certaines de mes paroles qu’il a reproduites, me font un devoir d’anticiper sur l’heure que j’avais
M. Delpech a dit au Sénat en quels termes en 1883, C ici même, en 1901, à la Chambre des députés, j’ai parlé des vœux monastiques, comment j’ai dit que ces vœux ont, en effet, comme conclusion et comme conséquence, l’effacement de la personnalité. Quelles conclusions ai-je tirées de ces prémisses ? Ai-je pensé que, partant de là, on devait édicter une incapacité absolue contre toutes les congrégations ? Mais le fait même de la loi de 1901, les dispositions qu’elle contient, et qu’on rappelait tout à l’heure, seraient un démenti suflisant. J’ajoute que les mêmes conclusions ayant été tirées des mêmes paroles et par l’honorable M. Viviani et par l’honorable
M. Zévaès, je leur ai opposé la même réponse. Assurément, je ne reproche pas à M. Delpech de ne pas avoir relu mes œuvres complètes; je ne les relis pas moi-même, (Sourires) à moins qu’on ne m’en fasse une nécessité; mais, à vrai dire, et s’agissant de savoir quelle doit être la relation entre la loi des associations £ et l’enseignement congréganiste,il eût été plus judicieux de se reporter aux déclarations que j’ai eu l’honneur de faire à un moment où les questions mêmes qui se
débattent aujourd’hui étaient posées et où chacune | d’elles a reçu sa réponse.
Voici en quels termes, répondant à un orateur de
. l’opposition, je me suis expliqué sur toutes ces questions :
« Il ne s’agit pas de savoir, entendez-le bien, si les catholiques ont le droit d’élever leurs enfants suivant leur conscience, si des laïques catholiques peuvent ouvrir des écoles — oui, ils le peuvent, et vous le savez; il ne s’agit pas de savoir si les prêtres séculiers peuvent ouvrir des établissements d’instruction — ils le peuvent
- et vous le savez. Il ne s’agit même pas de savoir si des congrégations autorisées qui se seront inclinées devant la Loi pourront donner l’enseignement — elles le peuvent et vous le savez. » (Applaudissements au centre et sur
Personne, je le suppose, messieurs, ne me fera l’injure de penser que je sois disposé à m”écarter de ces
Mais, puisque je suis à la tribune, et que j’ai fait en y montant l’effort qui me coûte le plus, je demande au Sénat la permission de me montrer un peu plus ambitieux et de lui dire que je ne demeure pas prisonnier de 7 ma parole seulement, ce qui serait à coup sûr suffisant, mais encore de ma raison et de ce qui a pu m’être départi ou de sagesse ou de prudence.
Il me semble que la plus grande part des difficultés qui pèsent sur l’heure présente tient à une instabilité d’ordre particulier, non pas celle du pouvoir, mais celle des solutions proposées. Ceux qui aiment naturellement à vivre, ne füt-ce qu’un jour, sur les idées qu’ils se sont
| formées la veille, éprouvent quelque embarras devant le spectacle sans cesse changeant qui leur est offertet les transformations qui ne portent pas sur les décors, ‘ mais sur le sujet lui-même. (Très bien ! très bien! sur les mémes bancs) Ÿ Au début de cette discussion, nous nous sommes trouvés en présence de deux solutions : la liberté et le monopole. Entre ces deux thèses, l’une empruntée à l’esprit moderne et au grand fait social de l’émancipation révolutionnaire, que M. Clemenceau rappelait en ( de si beaux termes, l’autre, renouvelée de la cité ; antique, (Sourires) si belle, si admirable par ses lettres et par ses arts, si détestable par sa souveraine indiffé- { rence, par son inconscience sereine du droit individuel, (Marques d’approbation sur divers bancs) chacun avait fait son choix, et il semblait qu’un débat, si heureusement engagé, dût promptement aboutir. Mais on n’a pas tardé d’apercevoir qu’il s’embarrassait, si j’ose ainsi dire, dans de certaines contingences. La commission se montrait partagée entre un attachement très naturel pour son projet et un sentiment non moins légitime qui la portait à regretter de donner quelque souci au Gouvernement; et la joie que celui-ci sémblait \ devoir éprouver, en considérant son succès comme assuré, semblait altérée par cette considération que quelques-uns de ses amis pourraient en éprouver et en manifester une certaine amertume. De sorte que, bientôt, il s’est agi, à vrai dire, plutôt : de porter remède à une situation politique générale que de résoudre en lui-même un problème scolaire. C’est dans ce but, je pense, que fut proposé l’amendement de notre honorable collègue M. Girard.
M. Girard, laissant de côté la loi de r9o1, oubliant que cette loi permet non pas seulement de retirer l’autorisation aux congrégations enseignantes qui l’ont obtenue, mais, à plus forte raison, de la retirer à chacun de leurs établissements, et que par là elle permet d’échelonner les solutions et de ne point entreprendre plus qu’on ne pourrait accomplir, (Très bien ! très bien sur divers bancs) M. Girard proposait d’interdire l’enseignement à toute congrégation même autorisée. Il allait même un peu plus loin et cédait aux sollicitations impérieuses d’un syllogisme qui a dû, je pense, se formuler dans son esprit en ces termes : Nous interdisons l’enseignement aux congréganistes; les congréganistes font vœu de célibat, donc le célibat est un empêchement à l’enseignement; le prêtre est lui-même célibataire, donc le prêtre ne pourra pas enseigner.
Le Gouvernement, messieurs, devant cette proposition si grave, comprit qu’il était de son devoir de à cette tribune une déclaration que, par un hommage involontaire rendu à la solennité des circonstances, M. Thézard a appelée un message. (Sourires) Il contenait en tout cas de très importantes déclarations.
En ce qui concernait l’interdiction de l’enseignement par le clergé séculier, il importait, disait le Gouvernement, de surseoir jusqu’au moment où l’on aurait statué sur la question des relations entre l’État et les
J’avoue ne pas très bien comprendre la relation qui peut exister entre la séparation des Églises et de l’État, par exemple, et l’interdiction d’enseigner portée contre les prêtres séculiers ; et même, si je suis les inspira-
tions premières de ma raison, j’arrive à considérer que | moins le prêtre séculier sera fonctionnaire, que moins il sera dans la dépendance de l’État, et plus il sera 5 rejeté dans le droit commun, moins on sera fondé à lui infliger un régime d’exception. (Très bien ! très bien !) Mais je passe. En ce qui touchait l’autre question non moins grave, ; l’interdiction d’enseigner à toutes les congrégations autorisées, le Gouvernement déclarait que cette dispo- : sition ne se trouvait pas à sa place dans le projet que nous discutons. Il annonçait la préparation d’une œuvre sd: plus importante qui aurait embrassé tous les ordres | d’enseignement. Il aurait été logique alors de résoudre ce difficile problème. Je suppose que M. le ministre de l’instruction publique avait consulté ses statistiques, que M. le ministre des à finances avait consulté son budget et qu’il leur était apparu qu’on ne résout pas des problèmes de cette envergure avec une goutte d’encre, qu’il faut y réfléchir longuement, prévoir beaucoup de dépenses, la création de nombreux établissements et disposer d’un nombre | de maîtres correspondant. Ainsi, messieurs, la conclusion qui nous était proposée par le Gouvernement comme tout à fait en harmonie avec une sage méthode, c’était l’ajournement. Un mot, messieurs, sur le texte lui-même, sur cette Ici, encore, je ne comprends pas aisément comment une congrégation autorisée — car le texte ne vous propose pas du tout de lui enlever l’autorisation — comment, dis-je, une congrégation autorisée à donner l’enseignement restera, en vertu de l’amendement de M. Delpech,
une congrégation autorisée, mais à la condition de ne pas pouvoir donner l’enseignement. (Mouvements divers) De deux choses l’une : ou bien usant d’un pouvoir considérable que nous avons fait inscrire dans la loi de 1902, le Gouvernement dissoudra la congrégation, parce qu’il considérera que l’enseignement qu’elle donne est contraire aux principes que défendait si justement l’honorable M. Chaumié, et alors l’amendement devient inutile, ou bien, il ne la dissoudra pas, et alors, il m’est impossible de comprendre comment continuant d’exister, elle demeurera sous le coup d’une incapacité qui, dans le système de notre législation, ne tient qu’au défaut d’autorisation. (Très bien! très bien!)
Mais la gravité des critiques intrinsèques diminue beaucoup ou, pour mieux dire, elle passe au second plan, en présence des réflexions que suggère tout naturellement la constatation d’un état de choses sollicitant à chaque instant un nouvel effort législatif, des armes nouvelles, je ne veux pas dire de nouveaux expé-
Lorsque, à une date récente, j’ai eu l’occasion de m’expliquer sur l’application de la loi sur les associations, j’ai fait connaître très librement et avec beaucoup de modération mes critiques. Je ne les renouvellerai pas et je me garderai d’affaiblir par là le mérite d’une prévoyance trop facile, en ayant l’air d’en
Mais il est impossible de feindre d’ignorer tout ce qui s’est passé depuis ce moment.
Le propre d’une campagne bien conçue et bien conduite semble être que son plan se simplifie à mesure qu’il s’exécute, et qu’il restera d’autant moins de
: combats à livrer que l’on aura remporté plus d’avantages, à Or, quiconque analyse sans parti pris d’aucune sorte la situation présente, remarque que les difiicuités semblent croître à mesure que l’on se flatte de les sur- | monter, que le but semble reculer, au moment où nous croyons l’atteindre, et que la nécessité incessante de forger des lois plus sévères semble le résultat le plus direct des succès que l’on croyait remporter. Les critiques que j’avais formulées n’ont pas convaincu le Gouvernement; il a prêté de préférence l’oreille aux À conseils d’amis, ou plus hardis, ou plus impatients. Et 10 ce sont ces amis qui ont aujourd’hui la parole. Ils ne méconnaissent pas la bonne volonté du Gouvernement, ils ne lui refusent pas le bénéfice de ses excellentes intentions, mais ils pèsent le résultat dans des balances et non sans un peu de sévérité.
C’est l’honorable M. Béraud qui s’est chargé de parler pour eux, et, après cet immense effort, nous l’avons entendu nous dire : Simples escarmouches! Oh!
| sans doute, on a fermé beaucoup d’écoles, mais combien se sont rouvertes? Cinq mille d’après la statistique qui n’est déjà plus à jour. Dans celles qui se sont rouvertes, qu’y at-il de changé? l’extérieur, l’apparence, le costume; les sentiments sont restés les mêmes. =
La vérité, c’est qu’il existe, en effet, une grande disproportion, non pas entre les résultats qu’on pouvait espérer et ceux qu’on a obtenus, mais entre les résultats obtenus et ceux qu’on avait laissé espérer; et le malaise, l’agitation que l’on constate n’ont pas d’autre
Simples escarmouches! dit l’honorable M. Béraud.
Ah! messieurs, je le trouve bien exigeant et bien difli__ cile, si à tant de traits si frappants : dix mille écoles fermées, la force publique mise partout en mouvement, è une grande agitation propagée dans tout le pays, toute l’activité législative et exécutive concentrée, en quelque sorte, et épuisée sur un même point, (Vive approbation … à droite et au centre) il ne reconnaît pas l’appareil _ d’une grande bataille. Voulez-vous, messieurs, vous poser cette question : | Quelle serait aujourd’hui l’impression de l’opinion _ publique si on lui avait dit : « En moins d’un an, nous allons fermer cinq mille écoles — voulez-vous que ce _ soit quatre, voulez-vous que ce soit trois — et disperser : __ tant d’ordres religieux dont la parole retentit dans toutes les chaires catholiques? » | Elle eût accueilli ce programme comme un des plus _ considérables qu’on lui eût proposés et elle eût salué son accomplissement comme un des résultats les plus considérables que l’on pût obtenir.
Et voici que ce n’est pas la satisfaction qu’on observe, c’est la déception, et cette déception — qu’on me permette de le dire, j’exprime ici une pensée absolument
- sincère — tient à ce que, cédant à des conseils trop impatients, on a en quelque sorte pris plaisir à présenter comme un but médiocre et mesquin ce qui eût naguère dépassé les espérances.
…_ Quoi qu’il en soit, c’est bien, je pense, de cet état de choses qu’est née la pensée d’un premier expédient ; je
- fais allusion au projet de l’honorable M. Massé.
Oui, beaucoup d’écoles se sont rouvertes ; ici, ce sont des laïques qui sont survenus ; là, des congréganistes : sécularisés, et les débats qui se sont déroulés devant
les tribunaux autorisent à tenir pour certain que, de des sécularisations fictives. $ Au lieu de laisser aux tribunaux le soir d’étudier les 4 circonstances de fait et d’en tirer les plus justes con- } clusions, voici ce que proposait M. Massé : : Comme il était difficile de trouver un critérium < immuable de la sincérité des sécularisations, on en a É fait une question de lieu, de distance et de frontières.
Si le sécularisé demeure dans son ancienne commune, “(EN il sera considéré comme jouant une comédie, mais, s’il à s’en éloigne, il sera considéré comme irréprochable. : (Sourires) Montesquieu a dit : « Deux degrés d’éléva- à tion du pôle renversent toute une jurisprudence. » Ici,
c’est affaire de myriamètres : bonne foi en deçà, comé-
D’autres ont préféré une solution plus absolue : ce fut ce monopole qui a succombé dans la dernière séance. Comme on était fort embarrassé de discerner quelles seraient les initiatives favorables à l’État et les initiatives qui ne seraient pas favorables, on avait dit : Écrasons sous la tyrannie de l’État toutes les initiatives.
Donc, le monopole a disparu. Le projet de M. Massé est gardé à vue par une commission, (Sourires) comme certains enfants qui ne donnent pas d’orgueil aux
Mais il faut faire quelque chose. A toutes les périodes de notre histoire politique, l’opinion ambiante finit par se cristalliser en une formule ; celle qui se rencon-
tre aujourd’hui dans les entretiens d’hommes politiques
; qui n’appartiennent pas au même groupe que moi, mais qui ont la même foi républicaine, c’est: il faut cepen- | 100
dant faire quelque chose. Alors est survenu l’amendement de l’honorable M. Girard, retiré bientôt par M. Girard, mais aujourd’hui représenté pour la plus grande partie tout au moins par l’amendement de
Que proposait M. Alfred Girard ? De supprimer l’enseignement de toutes les congrégations autorisées. Et alors, messieurs, quand je tiens compte des résultats de l’observation à laquelle tout le monde peut se livrer, je me demande comment il est possible de tirer si peu de fruit d’une expérience qui constate que, loin de n’être pas assez vaste, l’effort tenté s’étant trouvé au-dessus des forces dont on disposait, a suffi à les absorber tout entières ? Si tant d’écoles sont restées ouvertes on conclut que c’est parce que l’on n’en avait pas fermé assez! Et, de ce que l’œuvre entreprise, s’étant trouvée trop lourde, est retombée sur nous de presque tout son poids, on nous propose de l’aggraver, de la décupler peut-être.
Je n’exagère pas. Oh! je sais bien qu’on ne manque pas de dire : « Maïs de quoi s’agit-il donc aujourd’hui ? Il s’agit purement et simplement de l’enseignement secondaire ; après, nous verrons. » Eh bien, messieurs, je porte le respectueux défi à tous mes collègues d’affirmer que lorsqu’on aura dit : « L’enseignement secondaire est interdit aux congrégations autorisées », on pourra soutenir encore que le droit d’enseigner ne doit pas être nécessairement refusé aux congrégations qui donnent l’enseignement primaire. (Très bien! — C’est
Je vais plus loin. Vous partez de cette conception, vraie ou fausse, que laisser donner l’enseignement par
des congréganistes même autorisés, tend à blesser la raï- 4 son, le droit public, et vous aboutissez à ce paradoxe | qui me confond : tous les principes seraient méconnus
- si des congréganistes autorisés donnaient l’enseignement à de jeunes hommes dont l’esprit est dejà éveillé … al sur tant de spectacles, qui peuvent raisonner et qui z peuvent se défendre, mais il n’y a aucun inconvénient à ce qu’ils enseignent ces enfants plus petits, qui se- | raient, bien plus que les autres, la cire molle dont on a ; parlé. (Approbation sur divers bancs au centre et à de droite ) Cela n’est ni possible, ni raisonnable, et le problème ù que vous allez trancher embrasse nécessairement les DR deux enseignements. (Nouvelle et vive approbation sur à les mêmes bancs) Quelles seront les difficultés du problème aïnsi rendu à ses termes vrais? C’est la question qu’il faut ré- Combien, monsieur le ministre de l’instruction pu- ‘ blique, aurez-vous d’enfants à recueillir au lendemain | du jour-où tous les établissements congréganistes sans exception auront été fermés ? On a prononcé des chiffres formidables et s’ils sont vrais, si même ils sont approximativement vrais, tout le monde comprend que vous ne demandiez pas l’ouverture d’une succession dont les à charges sont si écrasantes que vous n”êles. pas en. mesure de les acquitter. Combien faudra-t-il de maisons nouvelles? Combien faudra-t-il de maîtres nouveaux ? 3 Nous discutons une question scolaire, tous les orateurs qui ont passé à cette tribune l’ont élevée à de grandes hauteurs, mais à l’heure où je parle, il n’est | 102
_ pas un d’entre vous qui ait reçu des éclaircissements sur __ un sujet aussi grave. Il ne faut pas en être outre mesure surpris puisqu’on n’a même pas jugé nécessaire, dans la commission, de les demander à l’honorable ministre de l’instruction publique. (Très bien! très bien!
Eh bien, toutes ces choses, le Sénat a le droit de les savoir; je vais plus loin, il a le devoir de les savoir et je me demande comment un instant il a pu sembler possible qu’un débat de cette importance füt clos par
_ ladoption d’une résolution qui semblerait, en vérité, avoir été délibérée partout ailleurs que dans cette enceinte. (Nouvelles marques d’approbation sur les
J’ai entendu tout à l’heure avec quelque surprise l’honorabie président du conseil vous dire : « Mais il n’y à pas d’autre solution qui donne satisfaction à la logique, à la raison, à l’esprit de prévoyance politique; et un gouvernement qui ne proposerait pas cette mesure ne ferait pas son devoir de gouvernement républicain. »
Messieurs, je dis, moi, que la mesure qu’on vous demande d’adopter ne confère au Gouvernement aucune force dont il ne dispose. J’ajoute qu’elle lui a paru inutile, car, dans le projet déposé par le Gouvernément, elle ne figurait pas. (Très bien! très bien! au centre) Je me trompe : il l’avait exclue.
. M.le président du conseil. — C’est une erreur.
M. Waldeck-Rousseau. — Je cite de mémoire, monsieur le président du conseït; la lecture du texte nous départagera. Vous dites : « Nul ne pourrait ouvrir
_ un établissement privé d’enseignement secondaire s’il
n’avait pas souscrit certaines déclarations et notamment cette déclaration qu’il n’appartenait pas à une 4 M. le président du conseil. — A quelle date ? . M. Waldeck-Rousseau. — Et si cela ne veut pas û dire que le congréganiste dépendant d’une congrégation : autorisée pouvait donner l’enseignement, je demande ce à que désormais les mots signifient. (Applaudissements ë M. le président du conseil. — Je demande, moi, à , M. Waldeck-Rousseau. — Messieurs, je compren- ë drais encore ce qu’on nous propose de faire s’il y avait : péril en la demeure, si d’heure à heure, on devait conjurer un danger présent. N’êtes-vous donc pas armés ? Vous ne jugez pas nécessaire de faire ce que la loi de 1901 vous autorise à faire et vous demandez qu’on vous autorise à faire ce que vous ne pouvez pas faire. (Très bien ! très bien ! sur les mêmes bancs) Est-ce que, dans la loi de 1901, nous n’avons pas, avec votre concours précieux, fait adopter une disposition qui permet à l’État de demeurer constamment et à chaque instant le souverain juge de la question de savoir si une congrégation doit être maintenue ou suppri- À mée ? De sorte que si, dans l’un de ces établissements, vous estimez que notre jeunesse soit en péril, un geste vous suffit pour qu’il soit fermé, que vous pouvez procé- der tout à la fois avec sûreté et avec mesure ; et vous voulez vous faire donner une injonction à laquelle vous
- serez dans l’impossibilité de répondre ! (Très bien! au
Oh! je sais, messieurs, que la loi de 1901 a beaucoup vieilli. (Sourires) On se plaît à raïller son insuffisance, et c’est à son compte que l’on met les échecs subis.
Non, elle n’est pas et n’a pas été impuissante. Elle a produit des résultats, et tout le monde le reconnaîtrait si nous avions la notion du temps et si nous perdions l’habitude de croire, nous, les incrédules, que par la vertu d’un texte législatif on transforme ou on supprime soudain tout un passé, tout un présent, toute une époque, la vitesse et la force acquises, et jusqu’aux états d’esprit les plus anciens et les plus invétérés.
Non! la loi de 1907 n’a pas été inefficace. Non! ce n’est pas en vain que certaines congrégations ont été supprimées. Oh! sans doute, elles pourront tenter, par des artifices, de se survivre pour un temps.
Lorsqu’une source tarit, ses eaux continuent, pendant ? quelque temps, de glisser dans la plaine; mais bientôt leur courant s’affaiblit et le lit se dessèche.
Non! ce n’est pas en vain qu’une congrégation ne peut plus ni s’affirmer, ni se recruter. Pensez-vous que les règles monastiques, si rigoureuses, aient été dictées par le seul caprice ? Sint ut sunt, formule qui revient à dire que le lien monastique ne se relâche pas sans qu’il se dénoue.
Ce n’est pas en vain que, pour si peu que ce soit, on rentre dans le monde, que l’on participe à ses mouvements, à son agitation, à ses passions, et l’homme ne se mêle pas longtemps à la vie sociale sans lui demander bientôt toute sa part d’humanité.
La loi de 1901 n’est donc pas une loi impuissante;
elle l’est si peu qu’elle vous fournit toutes les armes que vous pouvez exiger.
’ On nous en demande de nouvelles ; on nous demande 4 de voter l’amendement de M. Delpech; nous ne pourrons pas le voter. (Mouvements divers)
; Nous ne pourrons pas le voter parce qu’il ajoute à tant d’autres des difficultés plus graves et qu’il ne les
ii résout pas. sut) En demandant que la question qu’il soulève trouve sa place dans le projet général qui a été annoncé dans un 1 autre débat, nous ne demandons rien que le GouverJPA nement n’ait proposé lui-même ; si pour rester trop attadot ché à une solution qu’il avait préconisée, nous sommes, | par un phénomène singulier, en état d’opposition impré- et vue, aucune explication ne peut affaiblir la portée de cette constatation que c’est cependant à la déclaration ministérielle lue, il y a huit jours, à cette tribune, que reste empruntée la solution que nous demandons au 1 et sur divers bancs à gauche)
: + MCE Ci-après la note communiquée à la presse et résu- | sa fi mant la déclaration faite par M. Waldeck-Rousseau le 40e 29 janvier 1903 devant le premier bureau lors de Mon l’élection de la commission chargée de l’examen des | V0 démarches d’autorisation déposées sur le bureau du ne Sénat: on a lu plus haut, page 19, la première analyse F1 de cette déclaration, qui parut trop longue, et ne fut 1 2 pas communiquée à la presse. x D
L’application de la loi de 1901 soulève, à l’égard de toutes les congrégations en instance d’autorisation, une même question. Il faut considérer les garanties qu’elles présentent, leur utilité au point de vue matériel ou moral; c’est là un examen individuel dont aucune ne doit être dispensée, et dont aucune ne peut être exclue.
La loi de 1901 étant une loi de procédure, en même temps qu’une loi de principe, ce serait la méconnaître que d’opposer à une demande d’autorisation une sorte de question préalable.
Ce serait la méconnaître aussi que d’admettre l’autorisation sans examiner, comme on n’a jamais manqué de le faire sous le régime antérieur à 1901, quel est le véritable caractère de la congrégation et si elle est en mesure de réaliser son objet.
Au cours de la discussion, on a proposé des dispositions plus favorables en faveur de certaines catégories d’ordres religieux. Le gouvernement les a combaïitues,
- estimant que la loi ne devait admettre aucun préjugé
- favorable ou défavorable, suivant qu’il s’agissait de
- telle ou telle catégorie d’ordres religieux.
Le Parlement, constitué juge de l’opportunité des autorisations, reste donc en présence de questions de fait, et, comme on dit au Palais, d’ « espèces ».
À Si on se place à ce point de vue, l’examen des demandes soumises au Sénat permet d’apprécier l’utilité des congrégations intéressées, et c’est parce qu’elles sont en état de réaliser le but éminemment utile qu’elles poursuivent, que le Sénat n’hésitera sans doute pas à
; leur donner l’autorisation. \
3 Il n’était pas besoin d’appeles de tous les 1% points de l’horizon tant de (1) nuages flottants : chargés d’électricité et qu’on ne rassemble pas à sans déchaïiner l’orage.
. Je sens l’opinion troublée. Tandis que la
- crainte de paraître faire des concessions à 1e l’esprit clérical réunit à la dernière heure une
Louvt dont les uns trouvent le mouvement actuel trop
E, lent, dont les autres le trouvent trop rapide — % dans le pays deux tendances contraires s’ac1 centuent : les uns se portent plus à gauche; 2 mais quelle que soit la place qu’ils choisissent 5 dans le parti républicain, ils n’en augmentent 4 pas le nombre — et les autres qui se portent
ne plus à droite peuvent au contraire l’affaiblir. Do tant de en surcharge. Rayé : ces.
constat Ce sont là des éventualités et des constatations qui méritaient d’être signalées au Sénat, + Gouv au Gouvernement, car c’est une fausse interinterpret®” prétation du parlement, celle qui semble réserexclusivt ver exclusivement à l’opposition systématique : opp°* le soin de lui faire entendre des conseils. | Il se plaint que les lois nouvelles se suc- = cèdent, d’un caractère exceptionnel parfois, il Parlemt en conclut qu’en la proposant au Parlement
- nous avons manqué de prévoyance, Où mêrne,
et c’est ce que des esprits moins bienveillants
ne manqueront pas de conclure, qu’ayant . n aperçu les difficultés qui devaient surgir nous en avons gardé le secret.
Je demeure persuadé — et je crois pouvoir l’établir (ici large parenthèse) que la succession de ces projets nouveaux tient à cette
circonstance : qu’on a demandé à la loi des effets qu’elle n’était pas appelée à produire —
Qu’on a voulu trancher par voie indirecte
appartiennt des problèmes qui appartiennent au domaine 1 enseignt de l’enseignement et non pas à celui des associations.
Qu’en modifiant la procédure, et en faisant d’une loi de contrôle une loi d’exclusion, on a créé du jour au lendemain (1) une de ces situa-
F (1) Rayé : des obligations des charges. ;
pes: - tions auxquelles ni les ressorts ordinaires du pouvernt gouvernement ni ses ressources ne suflisent — < TRES Aussi n’ai-je jamais pensé. — LE Nous n’avons donc pas considéré que le “23e poids d’une pareille entreprise fût trop léger 3 : et qu’il convint d’assumer des obligations qui N n’étaient pas inscrites par la loi et qui en LR _ étaient plutôt exclues — | eh — C’est ce qui résulte du Livre Jaune. L’4 — Mais à vrai dire toutes les difficultés de 3 l’heure présente ont passé par une même art. . les articles 13 et 18. 9 Je n’ignore pas que certains ordres n’ont rien rapplication négligé pour déterminer une application de la instant loi qui fût instantanée. E 8 Rien n’était plus conforme à leur politique.
te Je n’ai pas cédé seult à une lassitude qui se conciliait | mal avec la constante application et le labeur continu qu’impose la responsabilité du gouv’. Il m’a paru nécessaire dans l’intérêt supérieur du régime de montrer qu’il n’est point d’homme polit. qui ne puisse être remplacé — me serais-je trompé ?.…. et s’il en était ainsi n’y ; milité à me le faire sentir 2… — « Si des modifications incessantes sont proposées ; c’est que la loi ne se suffisait pas à elle-même. » La vérité c’est qu’elle n’était pas faite pour l’œuvre que M. le P. a entreprise. Elle n’a jamais eu pour but de LUF permettre par voie indirecte d’établir au profit de l’en- ù _ seign laïque un monopole. Je l’ai dit en répond à l’hon 1 M. Brisson ; j’ai déclaré que l’enseignt libre devait être assujeti à de nouvelles garanties, mais que nous n’en- | trerions pas dans la voie du monopole — La loi de 1907 suflirait-elle à réduire le nombre excessif des congréganistes ? oui — puisqu’elle permet de limiter le personnel — — de réduire la main-morte ? oui puisqu’elle permet de limiter le patrimoine
— d’exercer sur les manifestations excessives un
Mais n° n’avons jamais eu la témérité de penser qu’elle permit en 6 mois ou en une année de transformer l’âme elle intéressait 70.000 pers. l’organ® de l’ass. et de l”instr. dans toutes les communes elle comportait pour _l’enseignt seult un progr de 110 m. m.
mais si on ajoute à cela dépense
Non seul‘n‘ne trouverons pas dans nos finances l’élasticité nécessaire, mais si on précipitait la réalisation d’une œuvre qui devait être Fan fallait renoncer et pour combien de temps à toute
On vient de discuter la loi sur l’Ass. obl. un seul min. est resté muet. des finances demandez-lui s’il est possible de doter ce service si le budget doit être grevé du chef de l’enseignt d’une charge annuelle de 12 mill. et d’une dép. extraor. de 52 *
entreprise, c’est lui reprocher de ne pas s’être retournée contre la pensée qui l’avait inspirée.
Et maint®rant, — si déclare prêt… cette loi n’est-elle
; pas ma loi ?.. il pourrait ajouter la situation n’est-elle pas grave, l’agitation hier apaisée ne reparaît-elle pas
Êh aujourd’hui — est-ce qu’après deux années de tranquillité la rue n’est pas de nouveau troublée ?..
Ainsi son argum‘#tior pourr’it devenir plus pressante, mais elle ne me convaincrait pas et je me refuse à reconnaître que je ne sais quelle fatalité m’ait condamné à n’être que l’homme des situations trop diffi-
Le débat s’est élargi — on ne saurait en être surpris. écho de polémiques auxquelles, comme auteur de la loi, plus d’une fois mêlé — mes collègues les ont plutôt
adoucies et je leur en sais gré.
On m’a reproché d’avoir gardé le silence, que n’euton pas dit s’il avait paru que je rendisse plus difficile la tâche de mes successeurs. On me reprocher® d’avoir parlé, mais ne m’accablerait-on pas si je refusais de répondre à des interpellations si pressantes.
Je dirai donc mon sentiment, très simplemt et très impartialemt et ma tâche est en vérité moins difficile qu’elle ne paraît, car s’il arrivait que je sois en con- J tradittin avec le cabinet actuel, ce ne serait qu’autant qu’il paraîtrait être en contradiction avec lui-même.
| Ce qui pèse sur l’application de la loi ce qui la rendue plus irritante c’est qu’on [a pu] peut dire et on
la dit (x) qu’elle ne tenait pas un cpte suflist des engagements qu’elle avait consacrés et d’autre part qu’on a à voulu lui faire produire des effets différents de ceux qui avaient été prévus. ï
Toutes les difficultés de l’heure actuelle ont passé par une première brèche ouverte sinon dans son texte au moins dans son esprit.
Une loi avait été jugée nécessaire et pour qu’une congrég®tir future se formât et p°” qu’une congrégation déjà fondée püût subsister — art. 13. art. 18.
Le 19 juin Bérenger à la tribune — en cas de projet de refus? Sera-ce dev®rt la Ghambre seule’t que la demande sera portée ?.. -
Décret du 16 août. « Cond. a l’aut. on a rejet.
On a craint que procédw® trop longue — Décret du 28 8.
Il en est résulté que les conseils du Sénat ont manqué au Gouvt — sa tâche facilitée s’ils ne lui euss®?t pas fait
Cette facilité a suggéré — non pas au gouv!’, (2) une autre résolution plus hardie. Je ne sais s’il est un
(1) d’une part en surcharge.
(2) mais à rayé. à
membre de cette assemblée qui ait compris que le Parlt étant substitué au c” d’Etat, la demande ne serait & pas étudiée et jugée comme elle l’eût été par cette juridiction. à l’objection la plus forte : la lenteur — si l’examen individuel n’avait paru imposé par l’évidence on n’eût pas manqué de répondre que la nouv. procéd. serait . plus expéditive qu’aucune autre. al Aussi lorsque par une autre méthode on a refusé pis d’examiner le fonds même des demandes et créé une Lu fin de non recevoir par catégorie, on a pu penser et M: Goblet a dit loi nouvelle destructrice de la première — Aucune solution ne paraissait plus imprévue | l’une absolue et sommaire l’autre inspirée par la tradition du droit Une autorisation nécessaire : elle ne serait donnée que… ÿ sur papier jaune, à l’encre, une petite page intercalaire] - | Dans les conjonctures difficiles, il est une règle dont il ne faut pas s’écarter, c’est le respect de la loi. | Nous avons plus d’une fois et p. ex dans l’accomplissement de l’œuvre dont Ferry avait tracé le plan, | rencontré la coalition violente des préjugés et des inté- rêts, des passions et des habitudes i Tous ses efforts ont été vains.
[sur papier blanc, au crayon] — Ici je n’ai rien à dire que le gouvt n’ait admis et soutenu tout d’abord — Dépôt du 2 XP… interpell®® Plichon 15 janvier. Son opinion ne fut pas partagée par la Com — 54 articles — pas de discussion ! © intervention dans le bureau — pour se rend à la comm”. 3 sacs au lieu d’un — Une question politique se substitua à l’acte de juridiction… [ne pas chercher ailleurs Peu de justice à ne pas dire comment sous la pression de quels évén’ cette déviation s’est produite, et après la discussion au mom: de l’autorist. : les élections. l’esprit gouvern®! — ce que nous avons voulu… pas par pusillan — la politique compte avec les faits la Sté Française — ne pas poursuivre la Sté relig. au delà de ses frontières — . c’est pour cela que situation regrettable remède : la légalité.
| SNS Dans les pages qui suivent, les soulignements tÿpo-
[’ graphiques doivent s’interpréter ainsi : TTC
——— signifie que dans la copie le mot est souli-
|. 47 gné au crayon rouge ; are Ur
|: Res eme _ ES au crayon bleu ; STE
: |: a 73 [à l’encre, sur feuille de papier ministre formant cote:]
— Aujourd’hui — opinions et propositions. — Se conformer à l’esprit de la loi — à sa pensée 2 | Une autorisation jugée nécessaire | 2 { Chacune d’elles doit être ) examinée en elle-même. Cet examen s’impose d’autant plus 1° La Ch. avait repoussé le système de l’autorisation sans personnalité donc 2 Les objections mêmes qu’on a fait valoir tirées de ce que cette procédure serait peu expéditive — demanderait beaucoup de temps.
{sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précedente]
J’ai pensé ne devoir laisser à personne le soin de rappeler les déclarations que j’ai eu l’honneur d’apporter soit à la Chambre soit au Sénat lorsque fut discutée la
Que ces déclarations dictent mon vote, c’est ce dont personne ici ne saurait douter. Elles ont une portée d’un intérêt plus général.
Le Sénat voudra bien oublier mon rôle personnel; il se rappellera qu’elles émanaïient du gouvernement ; qu’à ce titre elles n’ont pas sans doute été étrangères au vote d’un certain nombre de nos collègues. Elles ont par conséquent une place dans le nouveau débat qui
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
Je lui demande de se conformer au texte à l’esprit de la loi de 1901 (x) à la pensée politique qui la (2) domine.
Une autorisation a été jugée nécessaire pour qu’une
- Les ordres religieux qui n’avaient qu’une existence { de fait ont été mis en demeure de régulariser leur situa- à Demandes formées. Le Sénat est saisi de quelques-
Chacune d’elles doit être examinée en elle-même. Pour qu’elle soit accueillie il faut que l’œuvre à laquelle elle s’applique nous apparaisse utile et digne d’intérêt.
Pour qu’elle soit rejetée, il ne suffit pas d’alléguer qu’elle émane d’une congrégation. Ce serait aller à l’encontre de la loi et faire triompher par une pratique sans franchise un système d’exclusion que le législateur
[à l’encre, sur feuille de papier ministre formant cote :
Cette opinion parut d’abord unanimement 2. X” 1902. Dépôt d’autant de projets de loi. . Ainsi dans l’application on Rien de plus juste. Mais il tombe sous le sens qu’une emporte l’examen
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
Cet examen individuel s’impose d’autant plus au Parlement que c’est précisément l’initiative parlementaire qui a réclamé pour lui le droit (1) d’exercer à l’égard des demandes d’autorisation une juridiction (2) d’abord réservée à l’autorité administrative.
Il n’y a pas de témérité à dire que tel est bien le
- sens évident de la loi que telle est bien sa pratique naturelle (3) car tout d’abord cette interprétation n’a fait question pour personne.
. Dépôt par le Gouvernt d’autant de projets de loi qu’il y avait de demandes.
è C’est un élément d’interprétation d’autant plus précieux qu’il est fourni par un acte tout à 8 fait spontané. [sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente] Séance du 15 janvier. 1903 Le 15 janvier répondant à M.M. (@) Meunier et Plichon (4) s’expliquait avec la plus grande clarté et le sens le plus net de son devoir. (1) droit en surcharge, au crayon. Rayé : le soin et le devoir. (2) qui avait été, rayé. () que telle est bien sa Pratique naturelle, en surcharge. (4) M. en surcharge. et Plichon en surcharge.
Il a justifié les mesures par lui prises à l’égard d’éta- 3 blissements qui s’étaient fondés sans autorisation, et dont les directeurs (1) au lieu de se pourvoir régulièrt s’ils estimaient que ces mesures fussent illégales avaient préféré recourir à la violence et tenter de fomenter des désordres. Puis s’expliquant sur la méthode qu’il entendait suivre à l’avenir il tenait (2) le langage le plus juridique et le plus judicieux : En ce qui concerne les ordres enseignants. « S’il y a des points où pendant quelque temps « encore l’initiative privée doive nous suppléer, « nous sommes disposés à traiter avec équité f « les établissements qui répondent à cette vue. En ce qui concerne les autres ordres. « La nature de ces demandes, leur fau verso] « importance, leur opportunité varient avec le « caractère de l’œuvre, le but poursuivi et les « circonstances de lieu. … « Le moment n’est pas encore venu, mais je « souhaite qu’il arrive très prochainem* où « l’État pourra dire avec certitude qu’il a « pourvu à tous les besoins… en attendant ce « moment que tous les démocrates de cette (1) dont les directeurs en surcharge. qui, rayé.
« assemblée pressent de leurs vœux, nous « tenons que l’esprit de bienveillance doit pré- « sider à l’examen de ces demandes d’autori- [sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente] Ainsi dans l’application on recherchera si les services de l’Etat du Départt de la Commune peuvent se substituer à l’action des commté religieuses — On devra apprécier la nature des demandes leur opportunité. le caractère de l’œuvre : même les circonstances de Rien de plus juste, de plus équitable de plus conforme à la loi. — Je ne l’ai pas interpr. autrt. Mais il tombe sous le sens qu’une telle appréciation, un débat aussi approfondi ét aussi conscieux, (1) emporte de toute nécessité, l’examen de chaque demande, puisque les raisons d’opportunité et de lieu doivent conduire à supprimer ici et à maintenir là une congrég du même ordre et (2) un établissement de même ‘ (2) du même ordre et en surcharge.
: LE FAR [à l’encre, sur feuille de papier ministre formant cote:
Cette doctrine simple et claire n’a pas
la seconde a triomphé après les explications les plus catégoriques. Pensée du Gouvernement. ———————
Une loi est nécessaire. à bon Mais par là même que le Parlement s’est réservé ce droit de juridiction. il doit l’exercer.
{sur papier blanc, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
Si des religieux ou des religieuses sont émus par la vue de tant de souffrances ou d’infortunes, si la foi est chez eux ou chez elles l’adjuvant qui rend encore plus forts les sentiments puisés aux sources de la pitié, si une congrég®” n’obéit qu’à l’élan qui porte celles-ci à se dévouer aux malades, ceux-là à se faire missionnaires… : je n’éprouverai pas plus d’hésitation à soumettre cette demande au Parlement, que je n’en aurais éprouvé à la
Ce qu’a dit l’hon. M’ Dansette est de nature à montrer que lorsque les congrégations s’adonnant aux missions étrangères solliciteront [verso] l’autorisation, la demande qu’elles porteront dev‘ la Chambre devra être examinée dans un sentiment de haute bienveillance.
Ici comme dans l’autre chambre on a vanté les services rendus par les congrégations religieuses; on a montré quelle somme de bienfaisance elles représentent; <
on a rappelé celles qui assistent les malades recueïllent les orphelins les vieillards et les infirmes; et parlant des hommes qui vont dans l’Extrême Orient et dans î les contrées les plus lointaines porter leur apostolat là religieux, on n’a pas manqué de faire valoir que du même coup ils servent la cause de notre expansion
: Sur ce point, M.M, on peut aisément triompher, car on ne rencontrera d’objections ni de la part du gouverti nement, ni de la part de la majorité républicaine de
1 cette assemblée.
Enfin j’ai déclaré à plus d’une reprise devant la
Chambre et je tiens à le faire de nouveau devant le
- Sénat — et peut-être un gouvern! en apparence plus modéré n’aurait-il pas, je ne dis pas ce courage, ni cette audace, mais cette initiative — lorsque des congrégations se présenteront avec des statuts indiquant qu’elles se proposent de soulager les malades de recueillir les infirmes, de pénétrer dans les régions les plus lointaines, d’y porter notre [verso] Civilisation et notre langue, elles trouveront un gouvern: disposé à examiner leurs statuts et après vérification à les recommander
Quant à affirmer que le Parlement ne donnera pas d’autorisation, c’est à mon avis instruire bien vite son procès. Croyez-vous donc que des Chambres françaises mises en présence de statuts sincères et non pas semés
de dissimulations, proclamant hautement un but philosophique, philanthropique ou d’intérêt social seront animées d’un parti pris absolu et diront : C’est une congrégation nous refusons l’autorisation. [sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
Cette doctrine simple et sûre n’a pas satisfait un certain nombre de républicains. -
Deux solutions avaient été proposées en 1901.
L’une d’elles recommandée… par ceux précisément qui entendaient exclure toute considération de temps de lieu, de caractère de but et d’opportunité consistait à exclure aussi toute congrégation.
L’autre solution s’inspirait d’un principe traditionnel, le plus incontesté, incorporé de tous temps au droit public de tous les peuples : … [défendue dès 1883]
C’est cette solution qui a triomphé.
après les explications les | plus catégoriques et les plus [sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
Un long débat, de multiples amendements permirent au gouvt de dire à mainte reprise quelle était sa pensée — à savoir que chaque demande serait exami-
née suivant le but poursuivi, l’importance (1) des services rendus. Enfin, un amend! tendant à créer un régime spécial pour les cong. char. ou les missions, amenaiït le gouv’ à déclarer que la loi, de même qu’elle n’impliquait aucune fin de non recevoir contre aucune demande, ne pouvait ï admettre l’autorisation sans examen pour aucune [sur papier blanc, à l’encre, à l’intérieur &e la cote précédente] (2) Il est manifeste que l’État ne peut pas reconnaître à l’avance, les yeux fermés toutes les catégories de conie grégations qui voudraient se fonder… .… le gouvernt actuel revendique le droit qu’ont maintenu tous ses prédécesseurs de n’admettre une congré-
j gation qu’après s’être assuré que les principes du droit individuel y seront respectés et qu’on y respectera aussi cette autre association supérieure qui s’appelle l’État.
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente] ÆEn voici bien assez pour fixer la pensée, la portée la volonté de la loi. * Une loi d’autor. nécessaire — sera donnée à bon escient
statuts seront examinés — la sincérité du but poursuivi contrôlée — l’autorisation mesurée — les statuts revisés —
Mais par là-méme que le Parlement s’est réservé ce contrôle minutieux et sévère, il doit l’exercer. IL est saisi comme l’eût été le conseil d’État par la requête même de l’intéressé. Il ne saur‘ refuser de la juger. (1) Si la loi qu’il a faite lui paraissait trop lourde il devrait la défaire. Aussi longtemps qu’elle subsiste il doit l’appliquer.
(:) Il ne saurt refuser de la juger. En surcharge.
à le RUE” A sur feuille de papier ministre formant cote A
Cependant la première application Saisie de 5£ projets la C°” frappée de l’énormité de sa tâche.
L’art. 13. « Aucune congrég®” ne pourra se fonder sans être autorisée par une loi qui dé- terminera les conditions de son fonctiont..
L’art. 21. Règlemt d’ad° : après avoir consulté les
min. intéressés, (1) il soumet au Parlemt les projets de loi tend! soit à accorder soit à refuser l’aut®,.
Cette interprétation proposée par le gouvt. Commandée par le respect d’un
Séance du 19 juin 1907
. (1) intéressés en surcharge, par-dessus comp [étents] rayé.
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente] —
Cependant si on examine la rere application faite à — elle se rapproche beaucoup plus de la conception que le gouvt avait combattue que de celle qui avait
M’expliquer avec une absolue franchise. C’est une fausse conception du régime parlementaire qui réservant aux adversaires du gouv! le droit de critique priverait ses amis du droit de conseil. Je n’obéis qu’au désir d’éviter des fautes qui auraient pour effet non d’assurer laccomplisst de l’œuvre nécessaire entreprise en 1901, mais de l’exposer à des retours imprévus et aux surprises de l’avenir. Je connais trop le fardeau imposé à nos successeurs pour former aucun autre souhait que ne pas er voir augmenter inutilement le poids. Mais je suis persuadé qu’à vouloir faire produire aux lois des effets — qui n’ont pas été consentis on compromet d’abord leur autorité et ensuite leur existence. (1)
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
Saisie de 54 Projets de loi la Comm® de la Chambre a été frappée de l’énormité de sa tâche. Sa sollicitude s’est même étendue au Sénat, elle a considéré combien Sa mission serait pénible et son labeur écrasant s’il devait être associé à son œuvre législative.
(1) Tout ce paragraphe est barré. !
Le sens pas douteux. Les débats ne fournissent qu’une brève indication, mais elle atteste combien peu la ques-
L’art. 21 du Règlemt d’Ad® publique du
porte la disposition suivante : Cette disposition arrêtée d’accord avec le | j’avoue qu’il ne m’a pas paru douteux qu’une loi étant nécessaire le refus ou l’autorisation ne dussent être prononcés par le Parlemt [papier blanc, au crayon, à l’intérieur de la cote précédente] Bérenger — séance du 19 juin. dirige sa critique contre l’attribution au Parlemt du ” droit d’autoriser ou de ne pas autoriser — il (x) soutenait que l’autorisation par une loi constituait une procédure peu favorable aux Congregt — et parlant alors de la procédure non au point de vue des autor. mais des
En cas de non autorisation c’est bien autrem! grave.
Et ici permettez-moi une question incidente sur laquelle il faudrait bien que nous fussions éclairés. Sera-ce devt la Ch. des Députés seule que la demande devra être
à voix div. à gauche : Non/ non! puisqu’il faut une loi.
NE À ille de papier ministre tome ei
La Comm°” a demandé une modification
Avis du 20 gbre 1901 — [au crayon]
Alors méthode qui a permis de mettre au jour.
Cepend! la C°” restait en présence de 54 projets. alors on a entendu les critiques les plus fortes … :
Fusion des 54 projets en un seul…
rapport concluant à ne pas
discuter ces 54 articles
C’est contre cette procédure que je me
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente] La C°* a demandé une modification à cette procédure. Le C! d’État saisi à nouveau a modifié le règlemt d’ad® publique du —
Alors on a suivi une méthode qui pour la première fois a permis de mettre au jour des projets de loi tendant à l’autorisation (2) et à les nantir d’un (2) exposé de motifs tendant au refus. (3)
et cette innovation on la justifie par la nécessité un peu difficile à admettre au Sénat de permettre à l’une des Chambres à la Ch. (4) seulement de refuser les autorisations, tout en reconnaissant qu’elles devront toutes les deux être consultées s’il s’agissait (5) de les
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
En dépit de cette innovation la C® restait en pré- sence de 54 projets tendant à autoriser des congrégations et motivés par la nécessité de les exclure.
Alors on « a entendu les objections les plus fortes tirées de l’extrême difficulté pour le Parlt d’accomplir une
() à autoriser une œuvre déterminée, rayé. (3) à refuser ces Projets de loi — de sorte, rayé. @) pour quelles puissent être admises, rayé. s’il s’agissait, en
pareille tâche. Il faudrait prendre une à une chacune FA des demandes, examiner chaque dossier… Ge furent les 1 mêmes critiques qui avaient été dirigées contre l’art. 13 {4 lors de sa discussion, maïs elles étaient maintenant (1) À! formulées par ceux qui ne les avaient entendues autre- î fois (2) qu’avec impatience. 4 1 La C° prit le parti de fondre les 54 projets en un ji seul. Rien n’était plus parlementaire, mais elle conclut af à ce que ces 54 articles ne fussent pas discutés. rien 14 n’était plus contraire à la volonté formelle de la loi. ÿ [sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente] 11 C’est contre cette fin de non recevoir que je me suis élevé dans le bureau — pour m’y résoudre je n’ai eu qu’à me poser cette | question : si en 1901 j’avais indiqué cette forme d’exé- : cution sommaire, cette loi si combattue, dont tous les { articles ont été conquis pied à pied, et au prix, laissezmoi le dire, de quelle persévérance !.… cette loi auraitelle été votée? Personne ne pourrait avec q.q. raison le prétendre. : Eh bien, M.M, il ne faut pas ruser avec les lois, il faut passez-moi cette expression risquée que la loi soit honnête homme, c. à d. qu’elle tienne scrupuleust ses engagem! et ne puisse pas être accusée [d’avoir surpris le consent d’un seul par] (3) de subtiles promesses. (4) (1) maintenant, en surcharge. Rayé : cette fois.
ni Dune [à l’encre, sur feuille di ME NT ET LEE ! e de papier ministre formar A7
Hâte de dire que cet expédient fut combattu par le Gouv‘ : Il se trouva que les enseign“ hospitaliers — l’art. 13 prévoyait le cas. 5 Mais comme on était sorti de la loi on est tombé dans l’arbitraire et la confusion. On aboutit à une situation parlemenEEE La Ce jour là on a fait une loi nouvelle . destructrice de la première. (Goblet)
{sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
J’ai hâte de dire que cet expédient fut combattu par le gouvernt, et tout en déclarant qu’il n’irait pas pour le rejeter jusqu’à poser la question de confiance il demanda à la Com‘ de revenir sur ses propositions.
Elle avait mis toutes les demandes dans un méme sac, elle proposait (1) à la Chambre (2) de ne point (3) l’ouvrir. Elle fit trois sacs également scellés et plombés et elle dit à la Chambre : ici se trouvt les enseignants — ici les prédicants — là les commerçants.
Or il se trouva que les enseignants étaient aussi hospitaliers, que les prédicants étaient aussi hospit. ou missionnaires. L’art 13 avait prévu le cas, il fournissait la solution.
Il permettait de rejeter tout ce qui concernait les écoles, de retenir et d’autoriser les établiss‘t de bienfaisance.
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
Ici encore on s’est placé en dehors de la loi il a été entendu que les mêmes établiss compris dans la
(1) proposait, en surcharge. — Rayé : avait dit.
(2) Rayé : J’ai vérifié toutes ces requêtes sur lesquelles.
demande dont le rejet était proposé, pourraient faire l’objet de demandes nouvelles.
Ù Mais j’abrège, et il suflit de dire en résumé que peu KA à peu sous l’effort des partis, Papplication de la loi, l’acte de juridiction dont les caractères ont été si bien définis par MM. T. et C — ont fait place à une question purement politique, et les choses se sont embrouillées de telle sorte que M. le Présidt du Conseil a dû déelarer à la majorité que si elle adoptaït ses premières
propositions il croirait avoir perdu sa confiance.
fà l’encre, sur feuille de papier ministre formant cote :]
Peu de justice à ne pas faire la part des responsabilités — Pendant les débats et après le vote deux états d’esprit très-différents…. tactique du tout au pire que s’est-il passé ? fondées sous le régime de la loi de 86. et p’ lesquelles aucune autor. demandée depuis le 1° juillet rgox. les intéressés ont suivi d’autres
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
Mais il y aurait peu de justice, après avoir montré comment on s’est placé à côté de la loi, à ne point faire la part des respons. et à ne pas dire les circonstances les événements qui expliquent cette évolution
Pendant que se poursuivaient les débats de 1901 — Aussitôt après le vote, deux états d’esprit bien différents se sont fait jour dans le monde des congrégations (1) animées des vues les plus diverses des sentiments les plus contraires, celles-ci (2) absorbées plus complètement dans leur œuvre de bienfaisance ou de hautes études religieuses, celles-là avant tout militantes et poursuivant 4 surtout un but politique.
Les unes considéraient que leur devoir était tracé et qu’elles devaient s’incliner devant la loi. Les autres restaient fidèles à la tactique dont le catholicisme militant et les politiques du parti attendent l’even‘t chimé- rique d’une C. révolution.
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
Tactique du tout au pire, dont aucun conseil aucun ordre de si haut qu’il vint n’a pu les détourner. Notre
pays est laborieux et par là-même avide de paix; c’est : cette paix qu’il faut rendre impossible; il faut partout organiser l’agitation, fomenter la discorde entretenir la division faire naître le désordre Que s’est-il passé? Au mois d’août le G* a fermé. ouverts avant la loi du 1° juillet.
On pouvait soutenir que régulièrt ouverts, antérieurem! à cette loi si une congrégation charitable voulait ouvrir. un décret. Si une école remplir les formalités
Au lieu de recourir aux voies légales les intéressés ! ont suivi d’autres inspirations fait des barricades, usé des moyens de résistance plus propres à soulever le dégoût qu’à éveiller l’intérêt.…. [à l’encre, sur feuille de papier ministre formant cote :]
$ à mesure qu’approchait l’heure. $ si de ces événements d’hier remonte plus haut. époque souvenir des élections gs Jamais pareil déchaînement . de polémiques. des passions religieuses Les esprits avisés les calculateurs profonds peuvent contempler leur œuvre… Demandera-t-on plus de raison…
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
A mesure qu’approchait le moment où les demandes allaient être soumises au Parlt on a vu les représentants des ordres qui avaient prêché la rébellion compromettre à plaisir le sort de ceux qui s’étaient inclinés devant la loi, et dans la même congrég® qui avait formé une demande, ceux dont la violence sans péril n’avait su persuader les plus raisonnables, s’appliquer par leur verbe injurieux et bruyant, tour à tour inconvenant ou provocateur s’appliquer à rendre invraisemblable le succès d’une cause inconciliable avec leur intransigeance en colère. et paradoxe singulier ceux-là qu’on s’est imaginé frapper triomphent et ce sont les autres qui sont humiliés.
Si de ces événem! qui sont d’hier je remonte un peu plus haut, si j’évoque le souvenir des élections de 1902 dont j’ai pu suivre sur tout le territoire les moindres incid’ et les plus graves, jamais période électorale ne fut marquée par un tel (1) déchaîne [sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente] ment de polémiques aggressives, diffamatoires, par un pareil abus une (2) pareille surexcitation (3) des passions religieuses.
(2) une en surcharge. Rayé : un.
Les esprits avisés, les calculateurs profonds de la politique du tout au pire, peuvent admirer aujourd’hui les heureux effets de leur méthode É La politique est faite de phénomènes reflexes de | justes retours (1) qui s’enchaïînent et sé succèdent. Demandera-t-on plus de raison, plus de possession d’eux-mêmes, à des hommes qui ont traversé de pareilles batailles, tout bouillants encore d’une lutte où À ni la perfidie ni les insultes ne leur ont été épargnés?
| Eh bien oui, il faut le leur demander. (1) de justes retours en surcharge. [à l’encre, sur feuille de papier ministre formant cote :]
Le propre de l’esprit gouvern‘! n’allons pas au delà de ce que n° apons Nous avons voulu. Cette constante préoccupation dictée par l’esprit de prévoyance — de politique autant que de mesure — Paul Bert par cette considération empruntée en1883 core à la discussion de r9o17. Beaucoup sourient lorsqu’on envisage comme un des grands facteurs de la politique le problème religieux. L’examen le contrôle des mouvements de l’opinion donnt d’autres renseign’ sur la Société Française
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
Le propre de l’esprit gouvernemental est de déterminer avant la lutte le terrain où elle doit être engagée et où elle doit être maintenue — de ne point se laisser entraîner par le jeu de l’adversaire, au delà de l’offensive dont il (1) a fixé les limites; ce n’est pas dans l’ardeur du combat qu’il est aisé de juger ce qu’il faut entreprendre et ce qu’il faut éviter.
N’allons pas au delà de ce que nous avons müûrem!t (2) résolu, nous avons voulu et nous l’avons dit « restaurer dans leur plénitude les prérogatives essentielles de l’État — reconstituer une société civile assez forte pour qu’elle pût se montrer respectueuse de tous les droits de la conscience. » (3) — plus on s’est efforcé de rendre solidaires ie libre exercice du culte et l’œuvre (4) parasite desordres monastiques militants, plus nous nous sommes efforcés de les séparer. Et pour mieux marquer à quel point nous considérions la question des congrégations comme étrangère aux véritables intérêts catholiques, nous avons voulu que le règlemt d’ad° pub. du confiât l’exécution de la loi non au Ministre des Cultes, mais au Ministre de l’Intérieur.
(1) il en surcharge. Rayé : on. 4
(&) l’œuvre en surcharge. Rayé : La cause.
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente] Cette constante préoccupation (1) nous était inspirée, (2) non par une pusillanimité qui n’était pas la caFA ractéristique de nos actes, mais par un certain esprit de justice et de prévoyance, par cette considération que | j’emprunte encore aux discussions de 1901 que [« la « politique compte avec les faits, et qu’il n’en (3) est À « pas de plus considérable que ce fait (4) historique « qui s’appelle le catholicisme : traversant tous les âges : « jusqu’à la réforme avec le monopole de l’enseigne- { « ment moral et demeuré aujourd’hui encore pour un « gi nomb (5) un statut social et religieux plus social AA « encore que religieux, si puissant et si fort que chez « beaucoup l’habitude a survécu à la foi. (6) Pâle reflet de la parole de (7) Je sais que beaücoup d’hommes politiques jugeant hardiment l’état de la société française, par l’état d’humeur ou d’esprit d’un groupe ou d’un comité d’un cénacle ou plus philosophique ou moins éclairé, soui rient lorsqu’on envisage [sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente] comme l’un des facteurs les plus (1) constante préoccupation en surcharge. Rayé : ligne de conduite. (2) inspirée en surcharge. Rayé : dictée. Rayé une première fois : (@) plus considérable que ce fait en surcharge. Rayé : /pas de] fait [historique] plus considérable et d’une influence plus certaine sur Vétat actuel de l’opinion. () pour un gd nomb en surcharge. (6) Toute la citation encadrée de rouge. (2) Pâle reflet de La parole de, en surcharge, au crayon.
importants de la politique le problème religieux. l’examen le contrôle des mouvements de l’opinion donnent sur la société française d’autres renseignements. Elle tient encore au passé par de profondes racines ; il en est qu’on croit desséchées où le moindre ébranlement détermine une sensibilité qui s’étend à l’organisme tout entier.
nous n’avons pas le bonheur d’être un pays neuf comme cette autre Rép. des E. U. si jeune et déjà si forte, où tout a surgi dans le même temps sur un sol vierge : et l’organisme puissant de l’Etat, et l’organisation la plus libre des cultes les plus divers. Chacun s’y est fait sa place sans avoir à déposséder personne, et la nécessité de réagir contre une tyrannie théocratique, n’expose point des esprits libres (1) à tomber dans l’erreur [ou le sectarisme.] (2) des représailles.
[sur papier blanc, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
Il ne s’appliquait pas à rechercher l’influence que le catholicisme peut exercer sur les âmes, mais celle qu’il exerce sur les mœurs sur les habitudes sociales et par ; suite sur tout ce qui à de certaines heures détermine les
« Il ne s’agit pas ici d’une religion de minorité mais d’une religion qui inscrit au registre de ses baptêmes
( ») des esprits libres en surcharge. 4
les 97 centièmes des enfants de ce pays. …. qui depuis son triomphe sur l’Arianisme a dominé en souveraine | dans ce pays. qui pendant 14 siècles a élevé les ù enfants de ce pays les a imprégnés de son esprit jusqu’aux moelles.. à qui les circonstances politiques | ont donné la haute main sur les classes de la société | qui possèdent l’influence et la richesse et avec laquelle | ont fait alliance les partis vaincus.
| . Ë [à l’encre, sur feuille de papier ministre formant cote :]
Quiconque a réfléchi sur un passé récent. que nous avons une longue histoire. nous avons dû exercer de nombreuses reprises ce n’est pas en pain que nous donne- À rions des raisons C’est pourquoi la résolution de la Chambre les commentaires si impolitiques… pourquoi regrettable aussi que le problème des Congrégations doublé Oh je sais trop le fardeau laissé.
, [sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
Quiconque a si peu que ce soit réfléchi sur un passé récent reconnaîtra sans peine qu’il n’en est pas tout à fait ainsi chez nous — que nous avons une longue histoire faite d’ardentes rivalités, que nous subissons un atavisme qui s’ignore qu’il est dangereux de réveiller et par lequel Paul Bert expliquait dans son mémorable rapport, ces brusques mouvements de l’opinion et ces coalitions à la fois soudaines et obscures, qu’hier encore il fallait dompter.. Nous avons dû exercer de nombreuses reprises et il est facile de présent” comme des usurpations la restitution la plus légitime. (1)
Ce n’est donc pas en vain que nous donnerions des raisons de penser que non contents de faire rentrer (2) le pouvoir religieux dans ses positions nous entendons l’y poursuivre. Tout ce qui prêterait à rendre vraisemblable une allégation de ce genre constituerait (3) plus qu’une injustice une faute.
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
C’est pourquoi dès la première heure la résolution prise par la Chambre (4) a paru regrettable, pourquoi les commentaires qui l’ont soutenue (4) ont semblé si
(1) Nous… légitime en surcharge.
C’est pourquoi encore il est fâcheux que dans le, t même temps le problème des congrégations ait semblé exposé à se doubler d’un problème concordataire.
\ Oh! je sais trop pour oublier de garder la plus grande | réserve quel fardeau ont assumé nos successeurs, mais | à considérer le présent (1) je me demande si le zèle
imprudent, l’ardeur imprévoyante de certains républicains ne l’a pas alourdi et s’il est pour tout dire celui qui leur (2) avait été laissé.
| (1) avec ses charges, rayé. { (2) Rayé : nous. leur en surcharge, et appuyé. [à l’encre, sur feuille de papier ministre formant cote :]
Dans les conjonctures difficiles il est une règle dont il ne faut pas s’écarter : 4 le respect de la loi — nous avons plus d’une fois rencontré la coalition des intérêts et des préjugés une force toute puissante a combattu pour nous. Celle de la légalité. Nous avons voulu soustraire la Société à l’envahissement.
[sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
Une force toute puissante a combattu pour nous, celle (1) de la légalité.
Nous sommes des latins, nous sommes d’une race à laquelle les lois écrites ont paru le plus nécessaires; la loi n’est point à nos yeux une règle abstraite ou idéale elle est l’expression matérielle (2) de notre droit et chaeun y voit sa sauvegarde.
Gardons-nous d’affaiblir ce pouvoir (3) incomparable et de laisser passer en d’autres mains l’arme qui nous
[au verso et à l’envers] des habitudes, tous ses efforts ont été vains parce qu’une force (4) plus [sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
C’est l’œuvre même dont elle peut être l’instrument décisif qui serait compromise.
Nous avons voulu soustraire la société moderne à lenvahissement d’une milice qui, devenue trop nombreuse et trop hardie la pressait (5) de toute part, pré- parait pour l’avenir non point la défaite de l’esprit
(1) celle en surcharge. Rayé : Le sens le respect.
G) ce pouvoir en surcharge. Rayé : cette puissance.
(4) parce qu’une force, rayé.
(5) La pressait en surcharge. Rayé : peu à peu arrivait à l’investir.
moderne dont l’essor ne peut plus être enrayé mais des luttes plus dommageables pour le pays, et des déchirements plus graves que tous ceux dont le souvenir \ récent est présent à toutes les mémoires. (1) Vous pouvez disperser ceux que j’ai appelés les moines L ligueurs et les moines d’affaires, rejeter (2) dans [le grand courant] (3) la circulation des biens ces alluvions
- grandissantes de la (4) main morte, qui en menaçaient le cours, faire tomber les œuvres parasites, rétablir le s, contrôle de l’État. (5) Le pays vous comprendra et vous suivra, mais si nous voulons (6) qu’il souscrive à des condamnations nécessaires, à faut qu’elles soïent motivées et non délibérées dans le huis-clos d’une comm. (7) Accomplissons notre devoir tout entier et | donnons l’exemple du respect des lois. (8) (1) dont. mémoires en surcharge. Rayé : d’un passé récent. Rayé : | et dont le souvenir est d’hier. FES (2) rejeter en surcharge. Rayé : faire rentrer. (3) Le grand courant en surcharge. (&) ces alluvions grandissantes de la en surcharge. Rayé : l’apanage excessif d’une. L E
- faire tomber… l’État en surcharge. (6) Rayé : vous voulez. (2) IL faut… comm°”” en surcharge. ,. ( il ne faut pas qu’on puisse dire } Le $ Ray : } éoites qu’il soit possible de dire ÿ Telles ont été pronon, cées sans défense et sans débats. [à l’encre, sur feuille de papier ministre formant cote :]
Aucun autre Peuple on ne les a discutées avec plus d’ardeur, chez aucun autre peuple elles n’ont paru faire plus intimement partie du patrimoine individuel. (x) Durant ces dernières années bien des lois ont été votées dont la discussion a (2) soulevé les orages les plus violents et les passions les plus vives. Elles n’en ont pas moins été obéies. Gardons-nous donc d’affaiblir cette force incomparable et cette Sauvegarde nécessaire.
Appelé le 16 9° 1899 à définir la politique de l’État républicain dans ses Tapports avec la société religieuse je disais :
Dans ces limites toutes les réformes que demande l’application logique des principes posés par la Révolution sont possibles, on n’en Sortirait pas sans s’exposer à de détestables surprises.
(1) Notre caractéristique semble étre Le resp.., rayé. (2) dont la discussion, en surcharge. Rayé : qui.
[à l’encre, sur feuillet de papier blane, à l’intérieur de la cote précédente]
Beaucoup de difficultés eussent été évitées et dans le présent et pour l’avenir si on avait considéré que trois ou six mois ne suffisent pas à transformer un état de choses constitué par un siècle d’empiétements d’un côté et de faiblesse de l’autre.— Si (1) par des exemples bien choisis on se fût borné à former une jurisprudence à la fois équitable prévoyante et ferme.
Il était essentiel avant tout de conserver à l’exécution de la loi le caractère de mesure de haute police qu’affirmait le rattachement au Min. de l’Intérieur et non au ministère des Cultes des associations et des congré- gations — d’affirmer par là que l’œuvre parasite (2) turbulente et politique des ordres militants n’intéressait en rien les rapports de l’État avec l’Église et la plus grosse faute qui pût être commise consistait à solidariser celle-ci avec ceux-là.
[à l’encre, sur feuillet de papier blanc, à l’intérieur de la cote précédente]
Si je me suis élevé contre la méthode de la commission avant qu’on fût en présence du fait accompli c’est qu’elle conduisait fatalement à cette confusion détestable. (5) Dans le langage tenu par certains orateurs et qui eût mérité que des réserves fussent faites, rien n’a été négligé pour faciliter cette confusion. Il semble qu’on
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n’ait pas jugé assez grand le nombre des adversaires, la somme des difficultés. (1) Des circonstances qui n’étaient pas nouvelles ont déterminé un conflit nouveau. Il était visible que par un calcul très habile on tendait à déplacer le théâtre des hostilités, à mettre en question q. q. chose de plus que la cause (2) des réguliers. Tout commandait de ne pas doubler le problème des congrégations d’un problème concordataire… [à l’encre, sur feuillet de papier blanc, à l’intérieur de la cote précédente]
Je sais quel pesant fardeau j’ai dû laisser à nos successeurs et si je parle avec une entière liberté c’est qu’il est d’une mauvaise pratique parlementaire, en réservant aux adversaires du gouvernt le droit de critique de se priver du droit de conseil.
Il importe en rentrant dans la lettre et dans l’esprit de la loi de ne point laisser grossir des difficultés qui pourraient devenir des périls.
[à l’encre sur feuillet de papier blanc, à l’intérieur de la cote précédente]
d’esprit français — qu’une idée incomplète ou fausse mais je suis resté convaincu que le passé y a jeté de profondes racines, qu’il en est que l’on croit desséchées où la moindre blessure réveille une sensibilité qui s’étend rapidt à l’organisme tout entier. (3)
(1) Faut-il rappeler en outre comment rayé.
(2) La cause en surcharge. Rayé : Les intérêts.
G) Rayé : « que certains sentiments vagues sy cristallisent soudain sous » — « fibres (surajouté, puis rayé : « cordes ») inactives
\ [à l’encre, sur demi-feuillet jaune, à l’intérieur de la cote précédente]
Nous n’avons pas le bonheur d’être un pays neuf comme cette grand. Rep. des Etats unis si jeune et cependant déjà si forte, où tout a surgi simultanément sur un sol vierge de tout passé (1) et l’organisme puissant du Gouvern’ le plus fort et le plus libre, et l’organisation la plus indépendante des cultes les plus divers. (2) où chacun a pu se faire sa place sans avoir à la conquérir sur un précédent occupant… où la coïncidence [en marge, trois lignes verticales descendant] des droits de l’Etat et de ceux de la conscience ne détermine
[sur papier blanc, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente]
La politique doit tenir compte des faits et il n’en est pas de plus considérable que ce fait historique qui s’appelle le catholicisme : traversant tous les âges jusqu’à la réforme avec le monopole de l’enseignemt moral. il a représenté pour le peuple sa part d’idéal et d’éducation et aujourd’hui encore il est pour tous ceux et presque indifférentes endormies y vibrent parfois avec une
ï quil en est. tout entier, en surcharge. — que l’on croit dessé- chées, surajouté. — réveille, en surcharge au lieu de développe. —
On lit encore : « que sous un choc imprudent certaines fibres tressaillent qui semblaient engourdies [Rayé : « vibrent soudain avec une sonorité inattendue…] et déterminent des mouvements ».
Et : « que sous un choc maladroit certaines fibres que l’on croyait muettes vibrent soudain avec une sonorité imprévue ».
Et : « à faire tressaillir certaines fibres qui sembl: engourdies on risque » [au lieu de : « et qu’il est dangereux », rayé] de révéler aux hommes un atavisme qui s’ignore.
(1) sur un sol vierge de tout passé, en surcharge.
- (2) Rayé : La une absolue tolérance est rendue facile parce que.
qui ne relèvent pas seulement du libre examen un | statut social et religieux, je dirais volontiers plus social que religieux si puissant et si fort que chez beaucoup l’habitude a survécu à la foi. [sur feuillet jaune, à l’encre, à l’intérieur de la cote précédente] | La plus bienfaisante indifférence gouverne les rap- | ports entre l’État et les Églises et ceux des Églises entre elles. Tout sur un terrain neuf a surgi simulta- | nément et l’organisme puissant de l’Etat, et l’organise ft la plus libre des cultes les plus divers, chacun d’eux a trouvé sa place sans être obligé de la conq. sur un | autre —, (1) et comme ce pays, si nouveau et déjà si | puissant, n’a pas connu la tyrannie d’une théocratie | intolérante, nul n’y est sollicité par les entraînements | instinctifs et périlleux de l’esprit de représailles. D Il en est autrement chez nous. Le catholicisme y a régné sans partage pendant plus de 14 siècles, il a été le pouvoir auquel tout autre pouvoir était subordonné et s’il a perdu beaucoup de son empire sur les âmes il l’a conservé presque dans sa plénitude sur les convenances, les mœurs, les habitudes. L P. Bert en parlait en ces termes dans le rapport si souvent cité où la profondeur des aperçus le dispute à la vigueur de la forme. [à l’encre, sur feuille blanche épinglée aux trois suivantes] Le débat s’est considérablt élargi. Rien de plus naturel puisque c’est pour la 1’° fois que le Sénat est saisi (1) chacun d’eux… — un autre, en surcharge.
d’une proposition qui touche à l’appl. de la loi de 1901. Dans les discours prononcés j’ai retrouvé l’écho des polémiques que cette application a fait naître et dans lesquelles plus d’une fois comme auteur de la loi, j’ai été mis en cause — les mêmes questions, — (1) les mêmes reproches. Il en est auxquels je ne me propose pas de répondre.
J’aurais q. q. peine à (2) me défendre contre le reproche (3) d’avoir après trois années résigné le mandat (4) qui m’avait été confié. Il me faudrait rappeler les temps les événements les difficultés qui ont rempli ce long ministère et si q. qs uns en ont perdu la mémoire, ce n’est pas à moi de m’en souvenir.
On m’a reproché d’avoir gardé le silence ? Que n’eûton pas dit, avec plus de justice, si j’avais paru me proposer d’augmenter les [en marge une ligne verticale descendant] difficultés naturelles de la tâche léguée à mes successeurs.
[à l’encre sur feuille blanche épinglée à la précédente et aux deux suivantes]
Je l’ai rompu le jour où une certaine (5) interprétation qui n’était d’ailleurs pas celle du gouvernt a fait craindre qu’on ne s’écartât, persuadé que cette loi nécessaire demeurera dans notre droit public un statut permanent ou qu’elle y laissera seulement la trace d’un expédient passager suivant qu’elle gardera son carac-
(1) Rayé : et., — en surcharge.
(2) J’aurais q.q. peine à en surcharge. Je ne me propose pas de rayé.
(3) contre Le reproche en surcharge.
(4) Le mandat en surcharge. Rayé : des fonctions.
(5) une certaine en surcharge. on a pu craindre rayé.
| tère de loi de contrôle ou qu’on tentera d’en faire une Û Toutes les difficultés auxquelles on se heurte ont passé par une première brèche ouverte sinon dans le | , texte, du moins dans l’esprit de la loi. | On s’était demandé puisque le pouvoir législatif (x) | était institué juge, si le Parlement ou la Chambre seu- | lement devrait statuer. M. Bérenger avait posé la question. Il redoutait que x l’intervention (2) d’une des assemblées suffit à clore un débat de cette nature. [à l’encre sur feuille blanche épinglée aux deux précédentes et à la suivante] Cette éventualité lui paraissait peu probable s’il s’agissait d’autoriser, elle lui paraissait plus redoutable s’il s’agissait de refuser l’autorisation.-Le refus par la Chambre suflirait-il 2… sur les bancs de cette assemblée on répondait non puisqu’il faut une loi! le gouvt s’associait à cette protestation — et dans le règlement du 16 août fidèle à sa parole il faisait inscrire cette Le règlt du 16 août fut modifié, il supprima ces mots: tendant à accorder ou à refuser l’autorisation…. il en est résulté que les conseils l’opinion du Sénat ont manqué au gouvernt. j’ai éprouvé plus d’une fois combien ils étaient utiles, et je demeure persuadé que la tâche du gouvt eût été facilitée s’ils ne lui eussent pas fait défaut. (2) l’intervention en surcharge. Le refus rayé.
[à l’encre sur feuille blanche épinglée aux trois précédentes]
Ce qui pèse sur l’application de la loi, ce qui l’a rendue plus irritante, c’est qu’on puisse reprocher au législateur de n’avoir pas scrupuleust tenu sa parole …
Je ne crois pas qu’il soit ici un membre de cette assemblée qui ait compris ou admis qu’une demande d’autorisation étant formée par une congrégation elle pourrait n’être point examinée individuellt comme elle l’eût été par le c! d’Etat si la juridiction administrative
Une loi jugée nécessaire. congrégations de fait mises en demeure. demandes sont formées. chacune d’elles doit faire l’objet d’un examen — Pour qu’admise — objet utile. pour que rejetée il ne suffit pas qu’elle émane de telle ou telle catégorie car la loi n’a pas fait de catégories …
Ce que tout le monde a compris en 1901 et lorsque par une autre méthode on a refusé d’examiner le fonds même des demandes en élevant une fin de non recevoir tirée de la qualité des demandes on a pu dire et c’est M. Goblet qui l’a dit : que la Chambre seule avait fait une nouv. loi destructrice de la première.
[à l’encre, sur feuillet de papier blanc]
L’application de la loi qui allait être votée intéresserait des milliers [70.000] (1) de personnes. elle impli-
il Waldeck-Rousseau { quait dans tous les départ” et dans toutes les communes | une transformation des services de l’enseignement, des (l œuvres d’assistance proprt dite, de celles qui concer- ; nant l’enfance coexistaient avec l’école. — On ne pouF: vait, je le pensais du moins, compter qu’il fût possible | | d’exécuter en quelques mois une loi dont le vote avait | demandé trente années de tentatives d’échecs de retours | patients vers un même dessein, ni de briser en q.qs. 1 semaines une œuvre de 50 années (1) | L’exécution de la loi demandait un effort financier | ! non moins considérable a Il fallait préparer l’ouverture de 1.500 écoles de garçons — de 3.600 écoles de filles — l’acquisition de plus de 5.000 mobiliers scolaires — instituer et doter | — programme de 60.000. dépense { | 10 millions de trait. 2550 écoles à laïciser soit plus de 100 millions de dépenses de matériel Or si on souscrivait une lettre de change à court terme pour de pareils engag! il fallait pour longtemps renoncer à toute [verso] autre entreprise. Il fallait donc à q.q. point de vue qu’on se plaçât que l’exécution fût continuée sans défaillance, mais progres- (1) ni de briser… années en surcharge, au crayon.
sive procédant par étape et que la fermeture d’un établisst congréganiste (1) fût précédée de l’aménag‘ d’une [à l’encre, sur feuille de papier ministre]
qui réservent au Parlement le soin d’accorder ou de refuser les autorisations demandées par les congrégations religieuses ne laissaient pas prévoir de graves difficultés d’application.
La décision réservée aux chambres constituait un acte de leur juridiction administrative, ainsi que le remarquent justement M.M. Trouillot et Chapsal dans leur
Elle supposait un examen individuel par là-même qu’elle constituait un acte de juridiction.
Affirmée au cours de la discussion cette appréciation avait dicté au cabinet actuel le dépôt de projets de loi distincts. Amené à faire connaître la façon dont il comprenait l’exécution de la loi le cabinet actuel exprimait l’avis qu’il s’agissait « d’apprécier le degré d’intérêt ou d’utilité que présentent ou la congrégation, ou l’établissement congréganiste » appréciation qui devait varier avec le caractère de l’œuvre le but poursuivi et les circonstances de lieu.
Comme on avait objecté que le Parlement était peu apte à statuer sur des demandes nombreuses diverses,
(1) congréganiste en surcharge. Rayé : fût toujours précédée de la préparation.
le rapporteur de la loi au Sénat avait répondu que l’œuvre serait en réalité simple; qu’une jurisprudence se formerait bien vite et que les congrégations étant (r) amenées à adopter devant le Parlement comme devant le Conseil d’État des statuts types, le travail parlementaire serait ainsi facilité. [à l’encre, sur feuille de papier ministre] Une loi étant nécessaire soit pour admettre soit pour rejeter la demande d’autorisation la procédure avait été | réglée par le Décret du 16 août 1907, art. 21 : « Le Ministre (2) fait procéder à l’instruction… après avoir consulté les ministres intéressés, (3) il soumet au Parlement les projets de loi tendant soit à autoriser, soit à refuser l’autorisation ». Cependant la Chambre s’étant trouvée en présence de 53 demandes, il est advenu que peu à peu on s’est écarté des idées fondamentales qui viennent d’être Les Projets de loi distincts ont été fondus en un seul projet, puis en deux projets collectifs et un projet distinct. Il n’a pas semblé seulement désirable de simplifier la tâche de la Chambre, on a jugé nécessaire de simplifier la procédure, et en proposant des dispositifs tendant à l’autorisation dont on demandait le rejet d’éviter que (2) Le Ministre en surcharge. Rayé : après avoir. | 194
le Sénat eût à se prononcer après la Chambre sur les
Les actes de juridiction prévus par la loi de 1901 ont
. fait place à un vote politique et la question de confiance a été substituée à l’examen « du degré d’intérêt ou d’utilité » que présentaient les demandes, « du caractère de l’œuvre du but poursuivi des circonstances de lieu ».
[à l’encre, sur feuille de papier ministre]
Assurément la procédure proposée par la Commission de la Chambre a recueilli l’approbation de ceux auxquels elle permettait d’exprimer cette opinion rejetée par la loi de 1907 elle-même qu’aucune autorisation ne doit être donnée à aucune congrégation religieuse. Elle a trouvé un point d’appui dans cette circonstance que l’une des deux catégories formées (1) par la Commission représentait l’enseignement congréganiste opposé à l’enseignement laïque, l’autre la prédication et les missions à l’intérieur.
Mais les incidents de la discussion et les déclarations qui ont déterminé le vote montrent à l’évidence que la majorité de 1903 pas plus que celle de 1901 n’a entendu admettre l’exclusion a priori de toute autorisation.
M. le Président du Conseil a rappelé les termes de l’exposé des motifs du Gouvernement réservant aux congrégations mixtes le droit de former de nouvelles ou étrangers. M. le rapporteur avait exprimé la même
la même déclaration.
Il ne semble donc pas douteux ait (x) [a l’encre, sur feuille de papier ministre] été partagée entre l’impossibilité d’envelopper dans le même verdict les œuvres les plus diverses utiles (2) ou (3) dangereuses et la crainte en entrant dans l’examen des espèces si nombreuses et d’établissements qui se comptaient par centaines de laisser la loi de 1901 à l’état de lettre morte. |
Ù Le vote du 18 mars n’a fait que reculer la difficulté et la souligner de la façon la plus saiïsissante.
Nous ne croyons pas contrairement à certains avis émis au cours du débat que la solution qui consiste à permettre de nouvelles demandes limitées à certains établissements, soit anti-juridique. Le mode adopté par la Chambre, refus de passer à la discussion des articles ne fournit contre de pareïlles demandes aucune fin de non recevoir — Mais leur effet sera précisément de mettre le Parlement en présence de questions toutes spéciales d’établissements très variés, dont le but charitable devra être vérifié.
Les demandes formées par des congrégations d’hommes ne constituent qu’une faible partie des
Les congrégations de femmes ont déposé..
(1) hésité tout rayé.
(2) Rayé : Les plus [utiles].
(3) ou en surcharge; et les plus, rayé.
£ [à l’encre, sur feuille de papier ministre] d
Nous croyons que cette situation appelle une solution plus sûre que les nouveaux expédients qui pourraient être opposés et s’il paraît qu’une tâche un peu imprévue déconcerte certaines prévisions de la loi de 1901 il est non moins inadmissible de résoudre la dificulté par la pratique d’une tolérance qui ne constitue ni une solution législative ni un état de choses conforme aux intentions de la loi.
Les dispositions de l’art 13 sont parfaitement en harmonie avec le fonctionnement parlementaire si on envisage uniquement les demandes à former par des congrégations qui voudraient se fonder à l’avenir. Le nombre en sera peu considérable; et comme aucune d’elles ne peut se fonder sans l’autorisation l’examen de leurs demandes pourra se faire sans apporter le moindre trouble dans le travail législatif.
. Si on considère les congrégations existantes, la situation est toute différente. Il ne s’agit pas de savoir si elles se formeront, mais si elles disparaïîtront. Il n’y a pas moins d’inconvénient à laisser fonctionner celles qui ne répondraient à aucun besoin réel, qu’à laisser sous la menace [à l’encre, sur feuille de papier ministre] d’une suppression prochaine celles qui répondent à un intérêt public tel que l’assistance, « à décourager, suivant l’expression de M. le Président du Conseil, des efforts dont l’Etat s’est montré jusqu’à présent incapable ».
Nous considérons d’ailleurs que les dispositions nouvelles qui s’imposent doivent être limitées :
1° aux demandes portant sur des établissements d’as-
sistance fondés en France ou des établissements fondés à l’étranger
2° à celles de ces demandes émanant des congrégations existant à la date du 1° juillet 1901.
Il s’agira dans ce champ restreint d’examiner si en fait la congrégation répond au but qu’elle s’est assigné, si elle est en mesure de rendre des services; on devra examiner spécialement en fait de missions dans quelle sphère elles doivent se mouvoir; il faudra rechercher dans le même cas quels établissements lui sont néces-
{ saires. C’est à vrai dire l’œuvre que le Conseil d’État accomplit chaque fois qu’il est en présence ou de la : formation d’un établissement nouveau ou d’une demande en autorisation d’accepter une donation ou un
Enfin par cette méthode le Parlement resterait seul juge des demandes qui intéressent la question de l’enseignement, (1) dont on ne peut méconnaître qu’elle est en
1e même temps une question politique.
(1) Rayé : … intéressant. soulèvent ainsi une d.
| 4
En dossier annexe, une lettre qui fut envoyée à M. Waldeck-Rousseau et qui portait sur l’interpré- tation à donner, dans l’application, à la loi de 19017 :
Pré-Saini-Gervais, le 12 août 1902 Monsieur le Sénateur, Permettez à un inconnu, humble desservant d’une modeste paroisse de la banlieue de Paris, de faire appel à votre ÿ loyauté et à votre talent pour obtenir réparation d’un dommage qui lui a été injustement causé.
Je le fais avec d’autant plus de confiance que vous êtes la cause indirecte, mais bien involontaire sans doute, de ce
L’école paroissiale, dirigée au Pré-Saint-Gervais par les
- Filles du Saint-Esprit, vient d’être fermée par mesure administrative, sous prétexte qu’elle n’était pas en règle avec la loi du 1° juillet 1907. En effet, nous en rapportant au texte de la loi, qui dans son article 13, ne paraît statuer que pour l’avenir et surtout nous appuyant sur vos propres déclarations, nous n’avons pas sollicité l’autorisation.
Nous avions pensé, malgré des insinuations contraires, que l’on pouvait avoir confiance dans la parole donnée du haut de la Tribune française par un Ministre, président du Conseil. Aujourd’hui M’ Combes, votre successeur à la Présidence du Conseil, nous déclare par circulaire officielle et par décret, que nous nous sommes trompés, et que nous avons eu tort de nous fier à votre parole qui, d’ailleurs et dans l’espèce, n’aurait aucune valeur.
Dans ces conditions, j’ai l’honneur de vous faire observer que, si le dommage est pour nous, l’affront s’adresse directement à vous et je suis persuadé que vous tiendrez à venger votre honneur ainsi publiquement outragé, en aidant à réparer le dommage causé à l’une des plus humbles victimes de la loi que vous avez soutenue devant le Parlement
et que l’on interprète aujourd’hui contrairement à vos déclarations : plus modeste sera la cause, et plus grand l’honneur de l’avocat qui défendra en elle le droit et la
Nous venons donc vous demander de prendre notre défense devant telle juridiction qu’il appartiendra de saisir et pour telle réparation qu’il conviendra de demander. Je m’empresse d’ajouter (mais cette considération sera évidemment très secondaire pour vous) que, notre paroisse étant l’une des plus pauvres des environs de Paris et notre école ne se soutenant que par les dons de la charité, il nous est impossible de vous offrir d’autres honoraires que la satisfaction d’avoir vengé votre honneur outragé, la conscience d’avoir accompli une bonne action et en outre l’assurance de notre profonde reconnaissance.
Je serais très honoré si vous vouliez bien, à bref délai, m’adresser une réponse qui me fixe sur vos intentions et qui me permette d’aviser à prendre des mesures pratiques
Je vous adresse ci-joint une feuille explicative de notre situation légale : cette feuille a été répandue à profusion dans notre paroisse et même au dehors. Il est inutile d’ajouter que je me tiens à votre disposition pour toute explication complémentaire que vous auriez à me demander.
Veuillez agréer, Monsieur le Sénateur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
curé du Pré-Saint-Gervais (Seine)
Suivait une proclamation aux citoyens qui ont conservé
| le culte du droit et l’amour de la liberté.
A cette lettre, M* Waldeck-Rousseau fit préparer la
M: W.R. me prie de vous accuser réception de votre lettre du 12‘. Il ne lui est pas possible d’accéder au \ désir que vous voulez bien lui exprimer. Si la Congré- ; gation des Filles du S’ Esprit l’eût consulté il l’eût dis- ‘ suadée de recourir aux moyens violents; (r) si elle s’adressait à lui il ne pourrait que décliner un patronage impliquant (2) l’approbation d’une attitude qu’il blâme. C’est donc seulement (3) aux conseils de cet Ordre si, mieux inspiré il rentre. dans les (4) voies Ye légales, qu’il peut appartenir de faire valoir l’interpré- tation à laquelle s’était arrêté le précédent cabinet. [d’une autre encre] 1 Veuillez agréer, M: Le C. l’expression de ma considé- ration la plus distinguée. (2) [impliqu]ant en surcharge. qui [impliqu]erait, rayé. (4) rentre dans L en surcharge. revient à l’emploi d rayé. y [d’une autre encre)
Notre catalogue analytique sommaire . … nn la plaquette de Vernon, avant la. … CHARLES PÉGuy. — Testament politique de le testament politique de Waldeck-Rousseau Documents du Figaro et de la Revue politique et parlementaire. . :…,… I numéro du mercredi 12 octobre 1904 et Revue 4 politique et parlementaire du lendemain ; 1.— L’interprétation et l’exécution de la loi de 1901. 7 Lettre écrite par M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil, au garde des sceaux pour fixer l’interprétation de la loi de 1901 sur les associations ; Lettre écrite à M. Delcassé par M. WaldeckRousseau au retour du premier voyage qu’il-fit à sa sortie du ministère en août 1902; commentaire;
le testament politique de Waldeck-Rousseau Premier bureau pour la commission sénatoriale . 19 Le Sénat se réunit le 29 janvier 1903 dans ses bureaux, pour nommer une Commission char-
k gée d’examiner les demandes d’autorisation de. congrégations que le gouvernement lui avait renvoyées; M. Waldeck-Rousseau prit la parole dans le premier bureau; il avait remis à M. Jean Dupuy, pour être publiée, l’analyse suivante des observations qu’il avait présentées ; le document, à l’examen, parut trop long; une note beaucoup moins étendue fut adressée aux journaux, qui la publièrent; texte de la
Conversation avec M. Combes… 3 Récit, daté et écrit de la main de M. WaldeckRousseau, de sa conversation avec M. Combes; opinion très ferme sur la procédure que commandait la loi de 1901; 35, rue de l’Université, Télégramme à M. Georges Leygues; même de Rabier ; Résumé d’une allocution prononcée par M. Waldeck-Rousseau au groupe de l’Union } républicaine du Sénat, quelques jours avant son premier discours du 27 juin 1903; Note relative au discours du 27 juin; Il. — La politique générale et la séparation des Églises et de l’État… 412 100 OMIS
Lettre à M. Millerand à la suite de l’interpellation que l’ancien ministre du commerce avait adressée au gouvernement, le 27 mars 1904, sur les retraites ouvrières ; [Cap-d’Ail, 19 mars 1904] Projet de discours contre la séparation des Églises Projet de discours au Sénat écrit par M. Waldeck-Rousseau après son dernier minisF tère ; Résumé de l’affaire et documents annotés; un télégramme circulaire de la Sûreté aux commissaires spéciaux, du 9 mai 1902, jour de la fuite des Humbert, à cinq heures du soir; en marge, une note de M. Waldeck-Rousseau; un télé- gramme de service sans intérêt; une note en marge d’une réquisition du procureur de la République, du même jour, 9 mai 1902, à la Süreté pour la prier d’assurer la transmission d’un télégramme circulaire du juge d’instruction; note sur une cote; notes détaillées à l’adresse du préfet de police et de la chancellerie; note remise le 18 mai; résumé complet de l’affaire; Documents du Figaro 204.4 GE numéro du jeudi 3 novembre 1904 ; Introduction du Figaro; fragment de journal; 35, rue de l’Université, 24 décembre 1902; reçu la visite du général Percin; 30 décembre; vu Combes; commentaires du Figaro;
le testament politique de Waldeck-Rousseau Le: Documents du Journal officiel… 67 numéro du dimanche 98 juin 1903 ; } ÿ Sénat. — Session ordinaire de 1903; compte ‘4. rendu in extenso; soixantième séance; suite de Qt la discussion du projet de loi, adopté par la ul Chambre des députés, modifiant la procédure } instituée par l’article 10 de la loi du 20 mars 1883 Éà | et par les articles 41 à 5o du décret du 7 avril ne 1887 pour la construction d’office des maisons he: d’école; présidence de M. Fallières; ‘# Ÿ Journal officiel du samedi 21 novembre 1903; ‘#4 Discours du vendredi 20 novembre 1903… 91 M Sénat. — Session extraordinaire de 1903 ; æ de la première délibération : 1° sur la proposi- 1 tion de loi de M.Béraud et plusieurs de ses col- LA lègues, tendant à l’abrogation du chapitre pre- : mier du titre II de la loi du 15 mars 1850 sur d l’enseignement; 2° sur le projet de loi sur l’en- ; seignement secondaire libre; paragraphe c de : l’article premier du projet du gouvernement, bi: devenu l’article 2 du projet de loi; amendement vo Note communiquée à la presse. 1. 1-1N METEO | Note communiquée à la presse et résumant la ‘#4: déclaration faite par M. Waldeck-Rousseau le Li 29 janvier 1903 devant le premier bureau lors de AR l’élection de la commission chargée de l’examen Li) des démarches d’autorisation déposées sur le ï: À bureau du Sénat ; ne
‘4 4 Collège de France. — Premier semestre 190-190 5. Man: — MM. les lecteurs et professeurs ouvriront leurs co: urs 4h Philosophie moderne. — M. Bergson, membre de LE Gi l’Institut, Académie des Sciences morales et politiques, - | le traitera de l’Évolution du problème de la liberté, les ‘1 vendredis, à quatre heures trois quarts. Il corRnenene 19) ‘INA elques passages des Premiers principes de Herbert (: Spencer, les samedis, à quatre heures. : AT »4
hs Nous mettons le présent cahier dans le nee 48 cinquième cahier de la sixième série: un cahier vert 12 « n de XVI+ 216 pages; in-18 grand jésus; nous le M
paraissant vingt fois par an j 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Nous avons publié dans nos éditions antérieures et k dans nos cinq premières séries, 1 900-1904,un si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues. poèmes et contes : — un si grand | nombre de cahiers d’histoire et de Philosophie; nous y de avons publié un si grand nombre de textes et commenEts laires, de documents et renseignements, de contribute tions, de dossiers et de travaux portant sur l’histoire | du peuple d’Israël; en particulier sur lhistoire COR lemporaine de ce peuple; en particulier sur l’affaire : Dreyfus; en particulier de Bernard-Lazare sur. loppression des Juifs dans l’Europe orientale; et ces cahiers … de lettres, d’histoire et de Philosophie, ces textes, com dossiers, travaux étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé méme le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les ; cinq premières séries des cahiers, ül suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers. 8, rue de la Sorbonne, rezIl
de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement; on rt
recevra en retour le catalogue analytique sommaire, |
1900-1904, de nos cinq premières séries.
Ce catalogue a été justement établi pour donner,
autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci, une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions antérieures et de nos cinq premières séries ; tout ÿ
est classé dans l’ordre: il suffit de le lire pour trouver, +
à leur place, les références demandées. |
Ce catalogue, in-18 grand-jésus, forme un cahier
très épais de XII + 408 pages très denses, marqué ;
- cinq francs; ce cahier comptait comme premier cahier de la sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le 2 octobre, comme premier cahier de la sixième série; toute personne qui s’abonne à la sixième série le reçoit, par le fait même de son abonnement, en tête de la série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq ‘ francs à toute personne qui nous en fait la demande.
Raoul Allier. — L’enseignement primaire des indi-
gènes à Madagascar. — Aujourd’hui reprenant ce qua-
_ trième cahier de cette sixième série, je m’aperçois que dans les transcriptions que j’avais commencé de faire, justement pour débarrasser de tout souci de transcription la lecture du cahier même, j’ai omis plusieurs transcriptions importantes ; cette omission était inévitable ; il eût fallu, pour ainsi dire, transcrire presque tout; car presque tout se prêtait à la transcription, presque tout s’indiquait, presque tout s’imposait pour
Je ne me rappelle pas si j’ai transcrit, dans le chapitre IL, vieillerie condamnée, du 29 mai 1904, un important passage, et qui détermine fort exactement la situation des protestants probes envers un essai du monopole de l’enseignement ; l’auteur vient de citer le texte du contrat, de la convention passée entre le gouvernement de la République française et la Société des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, représentée par sa supérieure générale, résidant à Paris; on sait que le gouvernement et les différents Instituts catholiques avaient imaginé, par ces contrats, vieillerie condamnée, | de faire de l’enseignement congréganiste, de l’enseigne-
ment confessionnel, catholique, l’enseignement officiel, gouvernemental, de revêtir un enseignement confessionnel d’une investiture officielle, de faire coïneider avec un monopole de l’enseignement congréganiste un monopole de l’enseignement d’État, de faire exactement recouvrir
l une institution d’Église par une institution d’État ; c’était À superposer exactement les deux monopoles, faire peser ! simultanément, faire coïncider en tous leurs points les deux servitudes dont, dans les temps modernes, et sauf exceptions, nous ne souffrons guère qu’alternativement ; et même ainsi nous en souffrons beaucoup ; tel était aussi ù \ l’effet du contrat passé avec les Frères de la Doctrine chrétienne ; « il aurait été impossible de donner à des écoles oflicielles un cachet plus neitement confes-
Mais comme il faut être juste pour tout le monde, et que l’État croit volontiers que l’égalité s’obtient par des égalisations de servitudes, par des égalisations de complicités de servitudes, et par des égalisations de redoublements de servitudes, « Pour atténuer un peu le caractère de cette convention, le gouvernement, — M. André Lebon était alors ministre des colonies, — offrit aux protestants français, représentés par la Société des missions évangéliques, de conclure avec eux un accord semblable. La proposition fut écartée par eux. Le caractère confessionnel, conféré aux écoles du Souvernement, leur apparaissait comme trop contraire aux principes essentiels. Il Supprimait cette neutralité religieuse de lÉtat qui était, là-bas, désirable par
dessus tout. Il compromettait des droits évidents. Au
fallait en désirer la fin. Pourtant les écoles protestantes françaises reçurent une subvention globale de dix mille francs, élevée un peu plus tard à vingt mille. C’était : une légère compensation, mais qui ne leur attribuait point une existence officielle. »
Ici est exactement la limite entre une intervention licite et une intervention illicite, entre une intervention légitime et une intervention illégitime de l’État dans la nourriture et dans le fonctionnement des institutions confessionnelles, quelles qu’elles soient; si l’État, j’entends l’État comme il est aujourd’hui, et sans entrer
. dans l’examen des questions qui tiennent à l’institution même de l’État, si l’État juge qu’une institution confessionnelle est utile à l’intérêt commun, il subventionne cette institution confessionnelle; mais sans rien lui demander, ni rien lui imposer, que des garanties techniques et de compétence; au contraire si l’État juge qu’une institution confessionnelle n’est pas utile à l’intérêt commun, il ne subventionne pas cette institution confessionnelle; en aucun cas il ne doit opprimer les consciences, ni en écrasant les consciences religieuses dessous les asservissements, sous la servitude d’État, ni en écrasant les consciences non confessionnelles sous la double coïncidente servitude, servitude d’État, servitude d’Église; avant tout, que l’État ne soit pas d’Église; et que l’Église ne soit pas d’État; que les écoles confessionnelles, ayant déjà tout cet immense appareil autoritaire de l’Église, ne soient pas officielles : et que les écoles officielles, ayant déjà tout cet immense appareil autoritaire de l’État, ne soient pas confessionnelles; c’est la formule même où nous devons nous en tenir, aussi longtemps que des remaniements plus proIX CA
fonds, que de véritables révolutions n’auront pas renout velé l’humanité, supprimant la servitude d’État, supprimant la servitude d’Église; aussi longtemps qu’il y aura des servitudes, qu’au moins elles soient isolées, qu’au moins elles ne soient pas solidaires, liées, et ne se | recouvrent pas; qu’elles ne se doublent pas, qu’elles | ne se renforcent pas l’une l’autre; et que nous n’ayons qu’à en supporter une à la fois, quand nous sommes J’étais si pressé de tomber sur cette admirable histoire de ce bon oflicier militaire qui peuplait les écoles 4 gouvernementales que je crois bien que j’ai oublié, page précédente, au commencement du chapitre VI, l’art des | statistiques, une note importante :
Dans les premiers jours de mars 1904, une dépêche offi-
: cieuse de Tananarive était communiquée à la presse : « Les mesures prises récemment en France au sujet des congré- gations et de leurs écoles ont amené le gouverneur général à modifier la réglementalion de l’enseignement à Madagascar conformément à l’orientation donnée par le gouvernement de la métropole. Un arrêté récent pris à ce sujet supprime désormais aux associations religieuses toute
On voit comment retenlissent dans nos colonies nos agitations démagogiques métropolitaines; de même que cet essai de monopole à Madagascar faisait comme un parfait exemple de laboratoire de ce qui nous attend à Paris en France, de même les événements de Madagascar forment comme un prolongement agrandi des évé- nements qui en France ne donneraient encore que des indications ; je me permets d’attirer l’attention sur la méthode même que suit un gouverneur général dans la
plus parfaitement insulaire de nos grandes colonies; ce général gouverneur général ne se demande pas ce qu’il faut à sa colonie considérant sa colonie; pour savoir ce qu’il faut à sa colonie, au pays dont il a le gouvernement, il y aurait un moyen, qui serait de considérer un peu sa colonie, elle-même; seulement ce moyen-là serait un moyen qui serait à la portée des intelligences même les plus anciennes; ce serait le moyen direct, le moyen immédiat, vivant, pratique, pragmatique et réaliste; un général gouverneur général a d’autres moyens; nos préfets, nos préfets maritimes, nos préfets militaires n’ont point en vain passé par nos grandes écoles, par nos grandes administrations militaires, et par nos grands gouvernements; à la méthode réaliste et vivante ils préféreront toujours les méthodes étatistes, gouvernementales, et, pour tout dire d’un mot, les méthodes scolaires; au lieu de regarder, au lieu de considérer l’objet même de leur étude, l’objet de leur travail, et le terrain de leur administration, ils commencent par avoir soin de regarder partout ailleurs, de préférence ; et au lieu de travailler la réalité sur la réalité même, ils commencent par demander à des gouvernements extérieurs, supérieurs, non pas seulement des indications, mais des commandements; travailler sur la réalité, cela est donné à tout le monde, cela est bon pour tout le monde; ce qui est fin, ce qui est supérieur, et vraiment digne d’un général, c’est de gouverner de la réalité en regardant ailleurs qu’à cette réalité; le géné- ral, si cette comparaison ne l’offense pas, est comme un ouvrier qui se garderait par-dessus tout de regarder son travail; de peur de voir son ouvrage; un tel ouvrier ne réussirait pas beaucoup dans les arts et dans les
métiers, parce que la réalité industrielle a des sanctions W immédiates que les fictions gouvernementales n’exercent point; et inséparablement c’est comme elles ont des sanctions immédiates que toutes les réalités non ï gouvernementales requièrent aussi des méthodes immédiates; et inséparablement c’est parce qu’elles me subissent point des sanctions immédiates que les fic- Ÿ tions gouvernementales peuvent se passer de méthodes : immédiates; l’un tient à l’autre; l’un entraîne Fautre; ” un ouvrier industriel est contraint de regarder son traLA vail, immédiatement, parce que s’il ne regardait pas dr. son travail même il recevrait de son travail même des sanctions immédiates; un général au contraire peut ne. point regarder son travail, parce qu’il est couvert contre À les sanctions, contre le jeu automatique des sanctions, par l’énorme appareil de la force gouvernementale; un général gouverneur général ne demande point à la colonie ce qu’il faut à la colonie; mais il demande au métropolitaines ce qu’il faut faire à la colonie ; c’est un triomphe de pius de la méthode indirecte, scolaire, extérieure, extrinsèque, livresque, factice, et comme on s’y aliendait ce triomphe de la méthode indirecte est aussi le triomphe de la méthode gouvernementale. C’est aussi le triomphe de la centralisation; de même que cel essai de monopole nous faisait un parfait exemple de laboratoire pour nous donner une idée de ce qui nous attend, de même que le gouvernement de ce général nous donne un bon exemple de méthode 6 indirecte, pareillement, et particulièrement, le gouvernement de ce général nous donne un assez bon exemple de ce que c’est qu’un gouvernement centralisalteur; il
ne suffit point de dire qu’un gouvernement centralisateur est un gouvernement qui rapporte tout au centre; il y a lieu d’examiner d’un peu plus près quelle est la méthode et le jeu de la centralisation.
Tout cela se tient; tous les maux dont nous souffrons se tiennent; la méthode de la centralisation estessentiellement une méthode de monopole; et elle est, non moins essentiellement, une méthode indirecte; et enfin elle est une méthode de laboratoire ; et particulièrement l’emploi de cette méthode à Madagascar fonctionne comme un appareil de laboratoire.
; La méthode de la centralisation consiste essentiellement à tout rapporter à un centre; en ce sens la centralisation exercée à Madagascar nous fournit un exemple éminent de centralisation ; car si la méthode de la centralisation consiste essentiellement à tout rapporter à un centre, plus le point à qui l’on rapporte sera éloigné du monde que l’on rapporte, plus le centre sera éloigné du réel et de la périphérie, plus l’exemple sera éclatant, plus l’opération de la centralisation paraîtra.
La centralisation sévit partout; quand on rapporte à Paris le gouvernement d’Orsay, d’Orléans, des Charentes, de Lyon, de Marseille, il y a évidemment exercice, et il peut y avoir abus de la centralisation; sortant de l’ordre géographique et entrant dans les autres ordres de classement, dans l’ordre mental par exemple, quand on rapporte au gouvernement de l’État tout l’immense travail d’art et de philosophie, de science; de même quand on rapporte au gouvernement de V’État tout l’immense travail industriel, économique, il y a évidemment exercice, et il peut y avoir abus de la centralisation; mais tous ces exercices et tous ces abus
4 peuvent n’être pas pleinement et scandaleusementappa- Ï
‘4 rents; ils ne sont pas comme schématisés d’avance; au ï
4 - contraire une centralisation dont le centre est à Paris ui
et la circonférence à Madagascar, par la longueurmême
Mk du rayon, par la disproportion du point central et de
ï l’objet circonférentiel, apparaît comme une centralisa- L
‘1 tion maxima, comme un schème tout fait de centralisa- ÿ
! Les schèmes tout faits, les schèmes de la nature et de
; ‘ l’histoire valent toujours mieux que les schèmes que À
ÿ nous pouvons imaginer; non seulement ils sont réels, ee
di qui est l’unique vertu, et les autres sont imaginaires,
& mais ils sont Loujours mieux faits; techniquement, professionneliement, ils sont toujours d’une meilleure fabri-
cation; nous ne pourrions imaginer un exemple de
centralisation aussi bien fait que cet exemple de Mada-
| gascar, historique, réel, tout fait; saisissons donc cet
Une île immense; des intérêts immenses; des besoins immenses; un ayenir immense; mais des difficultés immenses; des droits, des exigences, des compétitions; % des populations sujettes; un lerrain immense; des po:
É ciloyens colons; un immense travail à faire; tel est 1
} l’objet circonférentiel, et qu’il faudra rapporter. n
Quelques bureaux de ministère à Paris; quelques | cartons verts; quelques fonctionnaires; quelques inintelligences et quelques stérilités; quelques routines et
quelques encroûlements; un ministre, un secrétaire où un sous-secrétaire d’État temporaire, étranger, venu d’ailleurs, allant ailleurs; toujours provisoire, passager, intermittent, succédané, placé là par quelque combinaï- son parlementaire; quelquesrancunes et quelques endur-
cissements; quelques manœuvres éphémères, un bud-
. get particulier voté au hasard des combinaisons et des ou civils, également coloniaux; dominant le tout, le jeu des influences, des recommandations, des ambitions, des faveurs politiques parlementaires, gouvernementales; quelques habitudes; quelques vices; quelques exercices, quelques abus d’autorité de commandement: voilà le centre.
Cela étant, qui commandera ; lequel des deux commandera l’autre, s’il faut qu’il y ait commandement, et aussi longtemps qu’il y aura commandement; lequel des deux, de cet immense objet circonférentiel, ou de ce point central infime; la nature, la raison, l’histoire demanderaient que, à ne considérer que les proportions mêmes, s’il faut qu’il y ait commandement, ce fat lob-
jet circonférentiel qui commandât au centre; pour tout ce qui tient à lui, objet circonférentiel, et seulement pour cela; mais que l’on se rassure; ce ne sont point la nature, la raison, l’histoire qui gouvernent les gouvernemenis; el la méthode de la centralisation ne manque point de se schémaliser ainsi :
Étant donné un objet circonférentiel immense, et un point central infime, liés par un fil d’une longueur invraisemblable, et d’une ténuité plus invraisemblable encore, la méthode de la centralisation demande que ce soit du point central que partent les commandements qui au bout de ce long fil font marcher comme des pan-
, tüns les réalités immenses.
Une énorme réalité pendue au bout d’un long fil et se mouvant comme elle peut au bout de ce long fil; ce fil attaché à un centre, à un point, à un infime point
| central; et tout le gouvernement de cette masse venant : de ce point, passant par ce fil ; tel est le schème de la . méthode de la centralisation que nous obtenons tout fait et parfait dans cette réalité de Madagascar; une île énorme, un point de ce point qu’est Paris, pour 4 Madagascar, et vu de Madagascar; un fil de nulle } épaisseur jeté par-dessus l’Afrique; de sorte que les moindres variations du centre se manifestent, retentissent en immenses variations des immenses réalités, comme si leur amplitude était multipliée par la longueur même du rayon, comme si leur importance était multipliée par l’importance même de la masse, par son ÿ importance proportionnelle, par le rapport, par l’énorme J rapport de la masse au point; ainsi les moindres inclinaisons politiques, au centre, les moindres caprices parlementaires, au centre, les moindres faveurs ministé- rielles, au centre, les moindres jeux gouvernementaux, au centre, donnent automatiquement, à la périphérie, des variations, des altérations énormes de la masse; un mot dans une discussion parlementaire, non pas même un discours, mais une interruption, un tour de scrutin, où un amendement imprévu, tout cela dicté par lés causes les plus étrangères possible à la colonie, font que la colonie subit ou ne subit pas tel traitement, reçoil ou ne reçoit pas tel commandement, subit tout méthode de la centralisation, et sans entrer dans la cri tique même de l’État moderne, premièrement une invérsion du courant du commandement, deuxièmement une 4 énorme disproportion entre le commandant et le commandé. Premièrement une inversion du cours du commandeXVI
ment; j’ai beaucoup insisté, dans les trois leçons que j’ai faites l’hiver dernier à l’École des Hautes Études Sociales, sur la primordiale importance qu’il y avait, dans toute étude portant sur les mouvements sociaux, à considérer le sens du mouvement, à se demander quel est le sens du cours, dans quel sens il faudrait dessiner la flèche du fleuve, la flèche qui sur une carte sociale représenterait le courant ; j’avais dit que toute étude portant vraiment sur des réalités sociales revient forcément à faire une étude portant premièrement sur des mouvements sociaux; j’ai dit ensuite que dans toute étude portant sur des mouvements sociaux il y avait un intérêt primordial à considérer dans quel sens allait le mouvement ; sur un itinéraire de mouvement donné, il peut y avoir des mouvements montants et des mouvements descendants, des ascensions et des descensions de mouvements sociaux, des croisements, des collisions ; étant donné le schème que la réalité nous a fait à Madagascar, la nature, la raison, l’histoire demandaient que le courant partit de la périphérie, c’est-à-dire que ce fussent les besoins et les droits de la colonie qui fissent l’origine du mouvement; il fallait qu’il y eût comme un appel exercé par la colonie et venant de la colonie et allant au centre; et il fallait que le commandement venu du centre ne füt qu’une réponse à cet appel; au contraire la méthode de la centralisation demande que le mouvement initial soit le mouvement centrifuge et qu’il fasse un mouvement de commandement. 3
C’est le renversement même, c’est le renversement bout pour bout du mouvement naturel, rationnel, raisonnable, historique; la nature, la raison, l’histoire
ti demandent que ce soit la périphérie qui fasse l’appel, À ri qui donne la secousse initiale, qui fasse la toute pre- ÿ 1h mière mise en train; la nature, la raison, l’histoire demandent que le mouvement parte de la périphérie, de de la masse éloignée, de la partie circonférentielle inté- |
raison, l’histoire demandent que le mouvement remonte
” au centre, parvienne au centre, atteigne le centre; et ne le mouvement d’autorité gouvernementale qui revient, Ù qui descend, qui part du centre, qui revient à la périHi phérie intéressée, ne doit être qu’une répouse à l’appel À venu de la colonie, à l’appel venu des besoins de la ÿ colonie, besoins de droits, besoins d’intérêts ; le mouN vement d’autorité, qui emporte les commandements, n’est qu’un mouvement de réponse. Ke Quand donc la méthode de la centralisation demande à que le mouvement inilial vienne du centre, que la toute À première mise en mouvement soit donnée au centre et f par le centre, que le premier et le seul courant qui passe k par l’itinéraire du fil soit le courant descendant d’auto4 rité gouvernementale, cette méthode ne fait pas moins qu’un renversement lotal, une inversion complète dans ïn le sens du courant qui fait la communication des colo- à nies et de la métropole; elle substitue au sens naturel, pour bout, un sens factice, le sens contraire. À Notons que le même phénomène se produit toutes les ‘TRE fois que fonctionne la méthode de la centralisation; peut-être pourrait-on dire que ce phénomène de retour- $ nement n’est pas essentiel à la méthode de la centralisation, qu’il en est un abus, ou le résultat d’un abus, et non pas le résultat d’un exercice ; et en effet, si l’on
voulait s’en tenir à la rigueur d’une analyse qui remonterait elle-même à des recherches plus approfondies, portant sur des états plus anciens de la matière, il y aurait un autre schème de la centralisation, il y aurait
“unauire étal, une autre forme de la méthode de la centralisation, un autre mode de la centralisation, aujourd’hui à peu près effacé : le schème primitif de la centralisation serait d’une opération qui, pour un mouvement social intéressant une partie de la périphérie, partirait de cette partie de la périphérie, et reviendrait à cette partie de la périphérie, ayant, entre deux, passé par un centre.
Si nous avons quelque jour le temps et les moyens de faire une étude un peu plus poussée de la centralisation, nous n’omeltrons point de commencer par étudier cette forme primitive, première, aujourd’hui presque effacée, de la centralisation; historiquement et logiquement cette forme en effet précède l’autre; elle peut se schématiser ainsi : étant donnée une partie de la périphérie, avec ses besoins, besoins de droits, besoins d’intérêts, la première forme de la centralisation demande que tout mouvement social intéressant cette partie de la périphérie, au lieu de se mouvoir sur place et d’y agir, soit contraint de passer par un centre, par le centre, si éloigné que soit ce centre ; cette première forme historique et logique de la centralisation demande que le mouvement social, né à la partie intéres-
. sée de la périphérie, aille au centre, aïlle passer par le centre, et revienne ensuite à la partie intéressée de la périphérie, à la partie originelle; cette forme aujourd’hui presque effacée de la centralisation demande donc enfin que limpulsion vienne de la périphérie, que
le mouvement fasse un voyage d’aller et retour; telle serait, telle a été la forme complète, antérieure, première de la centralisation; un mouvement né au bord, ue ï et forcé de passer par le centre avant de revenir au À même bord. le Cette première forme, complète, s’est aujourd’hui à | peu près effacée, et elle a été remplacée dans la prafe tique par une forme beaucoup plus simple, plus simple ïà de moitié, la seule dont nous ayons parlé aujourd’hui, car aujourd’hui nous n’avons voulu que ne pas laisser { : tomber le magnifique exemple de centralisation que *L nous avait apporté le gouvernement de Madagascar; en pratique la première moilié de l’ancienne centralisation s’est usée la première, s’est effacée toute ; à mesure que le gouvernement central croissait en force, en autorité de commandement, et que le sentiment de la liberté baïissait partout, disparaissait de partout, et particulièrement se refroidissait aux extrémités, la parte du mouvement qui venait de ces extrémités s’atté- | nuait, s’oblitérait, elle aussi, et la partie du mouvement au contraire qui venait du centre envahissait toute l’opé- ration; si bien qu’aujourd’hui, et dans l’immense majorité des cas, il est strictement vrai de dire que la méthode de la centralisation fonctionne ainsi, que limpulsion vient du centre, et que tout le mouvement social, qui devient dans l’espèce un mouvement d’autorité de commandement gouvernementale, marche du centre à la périphérie, au lieu qu’il faudrait qu’il y eût un mouvement d’appel, d’exigence, de réquisition allant en sens inverse, contraire, préalable et à qui le mouvement | descendant d’autorité ne fat qu’une réponse; et ce mouvement redescendant d’autorité a tout envahi au conXX
traire, tout annulé ce mouvement montant d’exigence et de liberté.
On est conduit ainsi au résullal suivant; je ne veux pas revenir aujourd’hui sur ce que j’ai dit de la formidable disproportion que nous avons constatée entre cette énorme masse de la réalité, que l’on rapporte, et ce tout petit point perdu de centre, à qui l’on rapporte ; mais, pour ne considérer aujourd’hui que l’amplitude, l’écart de l’angle, et la longueur de Téloignement, qui ne voit qu’étant donnée la longueur du rayon, toute variation d’angle donnée au centre où à proximité du centre ponctué ressort’aux extrémités en oscillations de plus en plus formidables; il y avait autrefois à la tête de la vingtième brigade d’infanterie fran- çaise, à laquelle, si j’ai bonne mémoire, j’ai l’honneur d’appartenir, un général qui se nommait, je crois, Le Loup de Sancy de Rolland, ou de Roland; je puis bien le nommer, sans délation, puisqu’il est depuis plusieurs mois passé dans la deuxième section, réserve, de l’État-Major général de l’armée; autrement dit, il a pris sa retraite; il a fait la retraite, comme le disaient nos anciens ; et même il se létait faite un peu avant d’être atteint par la limite d’âge, parce qu’étant brigadier depuis on ne Sait combien d’années, et ayant, pour de bonnes raisons, l’assurance qu’il ne passerait jamais divisionnaire, il éprouva le besoin, quelques mois avant la limite fatale, de démissionner à grand fracas, si mes souvenirs sont exacts, afin de bien démontrer au peuple nationaliste que le gouvernement de défense républicaine trahissait la France; enfin ce général n’était pas très aimé de ses subordonnés, ni très estimé, j’entends comme général, et non comme homme;
Ne comme homme je ne le connais pas; on lui attribuaït 4 à une certaine incapacité technique et professionnelle; à : enfin les officiers qui servaient sous ses ordres avaient KA coutume de résumer sa manière de la manière suix \ vante : Quand il a, disaient-ils, fait tourner la queue de de , son cheval, il veut que le dernier homme de la dernière
À section de son dernier bataillon de réserve ait instantaj) nément accompli le mouvement correspondant, 1 Ce brave général n’était déjà pas si bête; et mon % Dieu, s’il est permis de prononcer encore un tel nom, À il faisait comme tout le monde aujourd’hui; j’entends ï comme tout le monde gouvernemental; mais qui n’est ja pas, aujourd’hui, du monde gouvernemental; ce général ‘à pivot nous fournit tout simplement le plus parfait sym- ; bole que nous puissions trouver de ce qu’est devenue ‘ai aujourd’hui la centralisation; il était un centre, lui 1 aussi, cet homme, et la queue de son cheval était un % objet peu éloigné de son centre; quand il tournait d’un
k quart de cercle cet objet situé à proximité, il n’y avait
aucune raison pour que les hommes situés à la dernière
extrémité de sa brigade n’eussent pas fait, instantané-
û ment, un immense quart de cercle, proportionné.
6 Nous sommes gouvernés ainsi; ne cherchons pas à ailleurs; nous tenons ici un symbole parfait; tous nos à gouvernements sont comme ce général de brigade: et é nous gens du commun nous sommes tous comme les | soldats de ce général; un gouvernement pivote, en Ke quelque instant; donc il faut que tout le pays, toute i l’immense et rebelle réalité du pays parcoure, en ce ) même instant, l’immense arc de cercle, fasse l’immense conversion, opère l’immense changement de direction à correspondant; je le répète, c’est ce qui se passe
aujourd’hui partout; c’est là toute la centralisation, | tout l’étatisme, et je puis le dire sans offenser M. Déroulède, c’est là tout le jaurésisme; el si nous nous sommes arrêtés à cet exemple de Madagascar, si nous avons retenu pour l’examiner cet exemple culminant, ce n’était nullement pour nier ou pour négliger tous les a autres innombrables cas de la centralisation; c’était au contraire pour étudier sur un exemple éminent, éminemment simple, éminemment bien fait, éminemment caractéristique, le mécanisme de l’opération, c’était pour avoir pur le schème de la méthode, à seule fin de retrouver plus facilement ensuite el cette méthode, et ce mécanisme, et ce schème, dans les exemples beaucoup moins simples, beaucoup plus complexes, et beaucoup plus revêtus, que nous présente de toutes parts la Avant d’en venir, si nous le pouvons, à ces exemples beaucoup plus pleins, je veux dire encore un mot, et ce sera tout pour le commentaire d’aujourd’hui, je veux dire encore un mot de cet exemple schématique de centralisation que nous avons trouvé dans l’enseignement primaire des indigènes à Madagascar. Dans la note où nous nous sommes arrêtés, ce n’est plus même un commandement de général, une giration de gouvernement qui ressort anx extrémités en une immense conversion correspondante; c’est un simple mouvement populaire, un mouvement politique parlementaire, un mouvement démagogique central qui commande, qui détermine aux extrémités un immense changement de direction; le gouverneur général, qui ne regarde point la colonie de son gouvernement, ne . regarde pas même, au dehors, un mouvement ofliciel,
1 administratif; el ce n’est pas même sur une indication
dy. gouvernementale qu’il s’aligne, dans son gouvernement
4 lointain; il prétend prendre un alignement, prendre son
j alignement de gouverneur général sur les fluctuations
“a d’une opinion publique mouvante, corrompue, fléchis-
Y: sante et complètement désordonnée.
ÿ Si un alignement pris sur quelques rigidités centrales
” donne aux extrémités, pour les variations angulaires les
di plus minimes, les déplacements, les aberrations les plus
h inaltendues, que dirons-nous d’un alignement pris sur
“I les mouvements les plus mous, sur les agitations les
an plus incerlaines, sur les incessants déplacements des
ji mobiles démagogies; quand ce général essaie de s’ali- .
é. gner sur les varialions gouvernementales mêmes,
(if quelles oscillations ne risque-t-il pas d’imprimer, quelles
ÿ titubalions ne risque-t-il pas de faire accomplir à la
h colonie dont il à le gouvernement; mais quand c’est sur
11 les variations de la foule qu’il veut aligner ses comman-
« Les mesures prises récemment en France au sujet des congrégations et de leurs écoles ont amené le gouverneur général à modifier la réglementation de l’ensei-
! gnement à Madagascar conformément à l’orientation
donnée par le gouvernement de la métropole; » quand
À on sait ce que c’est que l’orientation d’un gouvernement,
| vernement, quand on sait comment le gouvernement de la métropole donne l’orientation à Paris, on ne se
demande plus comment on peut se représenter cette orientation à Madagascar; c’est un alignement qui
manque tout de même un peu de file de base, une orien-
tation dont la boussole manque un peu de constance;
un gouvernement central qui s’oriente uniquement sur les fluctuations de la démagogie; et un gouvernement
- colonial qui se guide uniquement sur les orientations du gouvernement central; cela donne un gouvernement colonïal qui se guide uniquement, au deuxième degré, sur les fluctuations, multipliées, des mouvements démagogiques; cette réduplication du déplacement caracté- risera le gouvernement colonial; et en lui s’achèvera l’exercice de la tyrannie contemporaine.
On peut la résumer ainsi; on peut la représenter dans le schème suivant : d’immenses mouvements démagogiques, tout confus, tout barbares, tout mous et pourtant redoutables, par leur masse, par leur incon- : sistance même et par leur incohérence, par leur fluidité lourde et coulante, par tout ce qu’ils ont de vaseux, de fangeux, de boueux, par un perpétuel danger d’enlisement politique et social, d’immenses mouvements colloïdes et gélatineux, sans un point d’appui, saus une résistance, ni un morceau de pierre, les plus dangereux de tous les mouvements démagogiques, justement par ce qu’ils ont de visqueux, de pâteux, sans une idée, sans une organisation sérieuse; et au lieu d’introduire un peu de fixité dans les fluctuations de cette masse mouvante, un gouvernement central qui met au service des mouvements de cette masse toute l’énorme rideur de l’État moderne, institué au contraire par les moyens de la dureté; de sorte que les fluctuations de cette masse molle rebondissent en retombées de cette lourde masse dure; enfin, tout là-bas, un gouvernement général qui prend les agitations de ces remous démagogiques, les soubresauts de ce gouvernement central pour le point fixe de son orientation; déplacements doubles, redou-
blés; aberration double, redoublée; premièrement les aberrations informes et vaseuses, colloïdales, de ces détournées, sournoises, orgueilleuses et basses, rampantes et mordantes, servantes maîtresses, ét qui joignent toutes les corruptions de la fausse grandeur à toutes les corruptions des misères véritables; deuxiè- mement les aberrations raides subordonnées d’un gouvernement d’État; troisièmement les aberrations multipliées, agrandies d’un gouvernement colonial.
Nous avons ici un schème parfait des servitudes contemporaïines, une représentation parfaite de la servitude, et de la tyrannie moderne; c’est à cela que nous sommes enfin parvenus; l’humanité a subi beaucoup de tyrannies depuis le commencement de son histoire; et, à dire le vrai, depuis qu’on la connaît, elle n’a guère subi que des tyrannies; une tyrannie de plus ne serait donc pas pour l’épouvanter, ni même pour l’étonner beaucoup, si
vraiment cette nouvelle et jusqu’à plus ample événe-
ment dernière forme de tyrannie, la tyrannie contemporaine ou moderne, particulièrement la tyrannie qui se
nomme aujourd’hui de défense républicaine, enfin la
tyrannie dont nous jouissons, ne présentait certains
Non seulement elle présente certains caractères particulièrement inquiétants, mais de tous ces caractères le plus inquiétant est qu’elle présente, surtout, une superposition, une coïncidence, une coexistence, un surajoutement nouveau de deux anciennes formes de tyrannie qui n’avaient point encore accoutumé beaucoup
d’aller ensemble; parmi toutes les formes de tyrannie que la vieille humanité n’a guère cessé de subir, on a vu deux grandes sortes, on connaissait deux grandes espèces que l’on pourrait nommer respectivement les tyrannies dures et les tyrannies molles; tyrannies dures, c’est-à-dire tyrannies lourdes et fixes des gouvernements autoritaires, tyrannies consistantes des sectes sectaires, des autocraties, des théocraties, des aristocraties, des bureaucraties, des fonctionnaires, des administrations gouvernementales; tyrannies molles, c’est-à-dire tyrannies lourdes et sans consistance des foules, corruptions des plèbes, décadences des publics, dominations des esclaves; tyrannies molles et tyrannies dures, l’humanité a éprouvé, depuis le commencement de son histoire, ces deux sortes, et toutes les sortes de tyrannies; et elle a naturellement éprouvé beaucoup plus de sortes de tyrannie qu’elle n’a introduit de formes de libertés.
Mais jamais peut-être on n’avait vu aussi parfaitement organisé, aussi régulièrement accepté le surajoutement de toute une tyrannie dure, globale, totale, universelle, à toute une tyrannie molle, globale, totale, universelle; jamais peut-être on n’avait vu comme aujourd’hui un parfait surajoutement, un parfait redoublement de tyrannies qui paraissaient incompatibles; un aussi parfait surajoutement de toute une tyrannie dure à toute une tyrannie molle, et la mise de toute une tyrannie dure au service de toute une tyrannie molle; c’est en effet à la corruption de la démocratie moderne, et à son dépérissement de nos jours presque totalement accompli en démagogie que nous devons cet accouplement monstrueux.
Les tyrannies dures, anciennes, simplement dures,
avaient leurs avantages et leurs inconvénients; elles avaient naturellement plus d’inconvénients que d’avan-
. tages, puisqu’elles étaient des tyrannies, et qu’étant des tyrannies elles faisaient des servitudes; mais enfin elles présentaient quelques avantages compensatoires ; par leur fixité même, qui faisait leur dureté, elles pouvaient apporter quelque sécurité au travail de long achèvement, et par suite à toute vie, qui n’est qu’un travail de long achèvement; Renan, qui n’était point aussi démocrate qu’on nous l’a récemment fait, s’est
plusieurs fois représenté le long achèvement de la science poursuivi sous la tyrannie dure d’une autorité
Les tyrannies molles, anciennes, simplement molles, les tyrannies de plèbes, de tourbes et de foules avaient leurs avantages et leurs inconvénients; elles avaient naturellement plus d’inconvénients que d’avantages, puisqu’elles étaient des tyrannies, et qu’étant des tyrannies elles faisaient des servitudes; mais enfin elles pré- sentaient quelques avantages compensatoires; par leur mobilité même, qui faisait leur mollesse, elles pouvaient éruptions des libertés, aux évasions, aux invasions, aux interruptions, aux brisures et aux introductions ; les révoltes et les troubles de la vie pouvaient à la rigueur passer par là; et dans l’histoire, des crises de labeur intense ont souvent coïncidé avec des crises de bouleversements démagogiques; la Renaissance; la Révolution française; tant d’autres.
Mais tyrannies dures et tyrannies molles, tyrannies de chefs et tyrannies de troupes, je ne crois pas que jamais ces deux tyrannies, qui paraissent inconciliables,
incompatibles, aient coïncidé comme elles paraissent vouloir coïncider dans le monde moderne, d’une coïncidence aussi régulière, aussi organique, aussi solide, aussi statutaire, aussi parfaitement acceptée; considé- rons en effet comment fonctionnent, dans la réalité, nos réellement démagogiques, nos gouvernements d’État; ils cumulent tous les inconvénients des tyrannies molles et tous les inconvénients des tyrannies dures; ils ajoutent tous les inconvénients des tyrannies dures à tous les inconvénients des tyrannies molles, étant eux-mêmes constitués par la superposition d’une tyrannie dure d’État à la tyrannie molle de la foule.
Des tumultuations molles font se gonfler, bouillonner et tournoyer les foules vaseuses, des mouvements démagogiques, un jour antisémitiques, un jour anticatholiques, toujours antiquelque chose, l’agitent en remuements de fermentations ; survient l’État, le gouvernement de l’État; et au lieu d’opposer quelque solidité aux fluctuations de cette masse informe, loin de faire aux libertés menacées un rempart de son ancienne solidité, il n’a rien de plus pressé que de mettre au contraire toute sa solidité, toute sa rigidité, toute sa dureté au service de ces bas-fonds tumultueux ; il redouble, alourdit, sanctionne toutes les démagogies de toutes les forces, de toutes les sanctions de la démocratie, de la légalité; il pose, il met toute sa force de gouvernement par-dessus toute la force de la foule.
Rien dès lors ne peut résister; rien ne peut se sauver; rien ne peut échapper aux oppressions de ce régime; ce régime cumule tous les inconvénients des tyrannies dures avec tous les inconvénients des tyrannies molles ;
et il ne cumule point, il annule au contraire les quelques avantages qu’elles peuvent respectivement avoir; car en pareille matière les inconvénients se cumulent, ;
et les avantages ne se cumulent point, et les avantages 4 au contraire se détruisent; un tel régime détruit les uns 2 par les autres les quelques avantages que pouvaient respectivement présenter les tyrannies molles et les tyrannies dures; la sécurité du long travail et de la vie, qui se pouvait assurer sur la fixité du gouvernement, disparaît sous le temporaire envahissement des foules ‘ sirupeuses, tyrannie alternative incohérente intermittente; et les éruptions de la liberté, qui pouvaient passer dans les inattentions de la foule, sont brisées par la rigidité du gouvernement.
Ce régime au contraire cumule tous les inconvénients, toutes les oppressions des unes et des autres tyrannies; l’incohérence, l’inconsistance de la foule retombe sur la continuité du travail et de la vie; la cohérence de l’État, la consistance du gouvernement retombe sur la discontinuité de la révolte et de la liberté; tout est
J’arrête ici ce commentaire; nous recommencerons comme et quand nous pourrons; du train dont je vais, un sociologue même s’apercevrait que je ne suis pas près de rattraper mes textes; surtout au train dont vont les textes depuis le commencement de cette sixième série; tant mieux done, et que les textes continuent à marcher d’un bon pas; le cahier que l’on va lire n’a pas besoin que je le présente; il est un cahier de plus apporté en contribution à l’histoire du peuple d’Israël, et particulièrement à l’histoire contemporaine
de ce peuple; dans le cahier de M. Henri Dagan, qui fut le premier cahier de la cinquième série, l’Oppression des juifs dans l’Europe orientale, — les massacres de Kichinef et la situation des prolétaires juifs en Russie, l’auteur étudiait et ces massacres particuliers, et cette situation générale avec toutes les ressources de la méthode historique, c’est-à-dire en employant comme un historien tous les documents et tous les renseignements que l’on pouvait avoir à cette date à Paris ; nous complétons aujourd’hui cet ancien cahier dans les deux sens opposés; sur la situation générale et sur l’histoire générale du prolétariat juif en Russie, en particulier sur le « Bund » et sur le sionisme, un originaire et un intéressé, un juif russe, venu de Russie, aujourd’hui demeurant à Paris, nous donne et les résultats obtenus par la méthode historique, et le renforcement, l’approfondissement de ces résultats que peut seule apporter une expérience personnelle directe ; sur les massacres de Kichinef, et sur la situation particulière qui précéda ces massacres, qui les accompagna, qui en résulta, un juif de France, au contraire, et même de Paris, venu de France là-bas, notre collaborateur Georges Delahache, dont on n’a certainement point oublié le cahier Juifs, cinquième cahier de la troisième série, nous apporte les résultats personnels directs d’un voyage d’études qu’il fit au pays même ; enfin une nouvelle de Vladimir Korolenko, la maison numéro 13, traduite par M. Elie Eberlin, donne la vision directe et saisissante d’un épisode du massacre.
Sur les onze millions de Juifs que l’on compte dans le monde entier la Russie en possède plus de cinq : cinq millions dont à peine un dixième épars dans les campagnes et hors de la zone de résidence (1) et quatre millions et demi environ entassés dans les villes et les bourgs du Territoire. (1) Derrière la double muraille de ce ghetto territorial et urbain vit, pense, souffre et s’agite la masse juive, tout un monde, une société complète avec la variété nécessaire de ses éléments, — ouvriers et intellectuels, savants et financiers, dirigeants
- et manœuvres… Au sommet une bourgeoisie financière, comme en Occident, mais sans aucune influence, plus bas une bourgeoisie moyenne, intellectuelle et commer- çante, et enfin un immense prolétariat juif.
Un prolétariat méconnu, s’il en fut! Car la classe la plus forte, la plus homogène, masse vraiment caracté- ristique de la nation, — le prolétariat juif a été de tout temps ignoré. On n’a jamais étudié le Juif que dans sa bourgeoisie, dit avec raison M. Bernard-Lazare, et les historiens juifs n’ont jamais fait que l’histoire de la
(:) Le Terriloire ou la zone de résidence comprend vingt-six gouvernements où les israélites peuvent résider, mais dans les villes et les bourgs seulement.
bourgeoisie juive et à l’usage des bourgeois juifs de leur temps. (1)
Le Juif trafiquant, manieur d’argent, la bourgeoisie commerçante juive accaparait à elle seule la scène his-
torique. Les antisémites l’attaquaient, les historiens juifs plaidaient les circonstances atténuantes. Mais le prolé- tariat, la masse juive, on se refusait à la voir, on persistait à la méconnaître.
Il se révéla au cours des dernières vingt-cinq années. Et des plaines glacées de Yakoutsk, où travaillent les
: ouvriers israélites, déportés par le gouvernement russe, jusqu’aux échoppes de sweaters de New-York et de SanFrancisco retentissent les tristes chansons d’exil des prolétaires israélites. New-York avec son Jewtown, la plus formidable peut-être des agglomérations hu- à maines, Londres, Paris, Vienne ont leurs quartiers ouvriers juifs. Tous les ans les villes du ghetto russe déversent sur l’Europe et l’Amérique le flot tumultueux d’émigrants, qui apportent partout leur intelligence assimilable, l’adresse de leurs bras et l’infatigable activité de leur énergie nerveuse.
Dans ces villes d’exilés, en Angleterre, en Amérique, ainsi que dans les grands ghettos russes c’est un souffle de renouveau, un frémissement contenu qui remue les masses miséreuses juives. Jamais depuis les prophètes peut-être le rêve d’une fraternité universelle, d’une justice sociale, jamais le besoin impérieux de contribuer à
(1) « Leur histoire étant une histoire apologétique des juifs par rapport aux chrétiens, une histoire faite en vue de démontrer les efforts progressifs des juifs vers l’assimilation, — ce qui n’est pas
K juste, — ils ont eu constamment une préoccupation : ne pas faire : lhistoire des juifs en tant que nation. » — Grande Revue, août 1899. La conception sociale du judaïsme. Bernard-Lazare.
l’affranchissement humain n’a été plus vivace en Israël qu’à l’heure présente.
Mais si ce rêve et ce désir se trouvent en accord avec la conscience de l’humanité civilisée, si le mouvement perpétuel.des démocraties modernes emporte dans ses vagues puissantes les élans populaires juifs, il n’en est pas de même en Russie. Là, la poussée émancipatrice du prolétariat israélite se heurte à une sourde résistance. Elle s’y révèle grâce à l’époque et aux circonstances avec un caractère particulièrement tragique. Dans ces steppes immenses, au milieu de ces populations inertes et résignées, asservies par une longue discipline morale et sociale, la pensée juive ardente et indomptable travaille. Dans un pays où le christianisme est mis au service de l’oppression, où la résignation est le dérivatif des masses et le support des oppresseurs, les Juifs représentent l’élément de progrès, de critique, d’aspirations positives. Certes, il y a en Russie bien des causes d’ordre économique où s’alimente la haïne antijuive, et que nous allons essayer de faire ressortir au cours de notre étude. Mais aujourd’hui avant tout, — et nous ne saurions trop y insister, — ce sont les motifs d’ordre social et psychologique qui prédominent.
A l’heure où la Russie s’ébranle, où un vague frisson révolutionnaire parcourt les masses russes, le Juif y reconnaît avec joie ses instincts et ses traditions. Dans la lutte qui met aux prises le principe d’autorité avec celui de liberté il n’a pas hésité à apporter au second tout son appui, malgré l’exaspération de la réaction et les représailles de Kichinev. Il faut avoir été dans les grands centres juifs, il faut avoir étudié le Juif, soustrait à l’influence étrangère, produit de son milieu, de
sl son éducation religieuse, de ses traditions nationales, \ pour connaître l & esprit juif », le véritable esprit juif, me non celui de l’oisif et du repu, mais du pauvre et du
Fi) Nous ne pouvons prétendre donner ici un tableau ji complet de la vie économique et sociale des Israélites de Russie. Nous nous proposons seulement, en nous ap- : 4 puyant sur des chiffres et des faits, d’esquisser le grand à mouvement intellectuel et social qui agite à l’heure ? actuelle le judaïsme russe, et de suivre la formation | ainsi que l’évolution des partis qui se sont constitués ’ au sein du prolétariat juif dans ce pays.
La population juive de la Russie: la bourgeoisie, la classe ouvrière, les petits marchands et les
Si l’on calcule d’après la méthode Besser et Bailod le chiffre de la population masculine juive de Russie au-dessus de quatorze ans, on obtient 1.115.000 en chiffres ronds. Ces onze cent quinze milliers d’Israélites se répartissent ainsi d’après leur profession :
MARNE de mena des danse Ne seed 85.000 Ouvriers de la grande industrie… 25 .000
Professions libérales (diplômés de lUniversité, instituteurs religieux juifs)… 25.000
Marchands, intermédiaires, gens de proLESSIONS IROELETMINCES 4 EL ER eee 530.000
@) Nous avons établi le chiffre de manœuvres, d’ouvriers de la grande industrie, d’agriculteurs et d’artisans en nous basant sur les données statistiques du Recueil de matériaux sur la situation économique des Juifs de Russie (Saint-Pétersbourg, deux volumes in quarto). Le Recueil de matériaux, publié par les soins de la Société de Colonisation juive, est un ouvrage capital où les diverses manifestations de l’activité sociale des Juifs russes sont étudiées avec un soin tout particulier. Il est à regretter seulement que pour des raisons d’ordre fiscal et administratif le Recueil ne contienne pas de renseignements sur la classe de marchands, d’intermé- diaires et d’industriels.
On voit donc que dans la population juive en Russie, | l’artisan, l’ouvrier, le petit boutiquier prédominent. Les | Juifs cultivés, diplômés, sont en infime minorité. Les lycées, les Universités, — on le sait, — sont fermés F ou à peu près aux Israélites ; le barreau, les fonctions d’État également. IL ne leur reste plus qu’une seule
- profession libérale, la Médecine. La classe des Juifs propriétaires, rentiers, industriels est aussi peu nombreuse en Russie. Ce pays ne comptait | en 1898 que vingt-cinq mille fabriques et usines avec | un million et demi d’ouvriers, dont environ ving’t-trois | mille Juifs. En 1903 le nombre de ces derniers, d’après le Recueil de matériaux sur la situation économique des juifs russes, s’élevait à 33.933. Ce chiffre relativement faible d’ouvriers industriels juifs s’explique par des (l raisons multiples sur lesquelles nous insisterons plus loin. Un tiers des usines situées dans le « Territoire » appartient aux israélites, mais, — chose curieuse, — le capital que ces usines représentent ne forme que 18 o/o de la . valeur totale de tous ces établissements industriels. Les industries les plus riches sont donc dans les mains des chrétiens. On se l’explique aisément. Les juifs russes, sauf quelques exceptions, n’ont pas de capitaux; ils ne travaillent que grâce au crédit et comme l’agrandissement de leur industrie est entravé par une multitude de lois restrictives, toute extension d’affaires devient impossible, les usines juives ne peuvent supporter la concurrence des industriels russes. Sans parler de toutes sortes de difficultés opposées aux israélites qui veulent fonder une société commerciale entre eux ou avec des chrétiens (dans ce dernier cas ils ne sont admis qu’en proportion infime), d’une manière générale
tout développement régulier de l’industrie leur est rendu impossible. Un fabricant juif, par exemple, ne peut visiter ses fournisseurs chrétiens habitant hors du Territoire sans risquer une expulsion et un renvoi sous escorte, en compagnie de voleurs et de criminels, dans sa ville du Territoire. On comprend que dans ces conditions, l’élément industriel juif du Territoire, tout en possédant des usines, est loin de former une classe capitaliste dans le vrai sens du mot. (1)
Si nous exceptons donc les juifs diplômés et les industriels, — peu nombreux comme nous l’avons vu, — il reste encore deux catégories très importantes dans la population juive de Russie : les marchands et les artisans. (2) |
Parmi les marchands il faut distinguer les marchands de première et seconde guilde, dont le nombre n’est pas considérable à cause des droits de guilde, assez élevés en Russie, et une foule de petits boutiquiers qui se font une concurrence meurtrière et dont le gain moyen ne dépasse guère deux ou deux roubles et demi (3) par semaine.
Rentrent également dans cette catégorie : les commis, les colporteurs, les commissionnaires, les mendiants.… Il y a là tout un peuple de gueux, une armée de sanstravail, un Lumpenproletariat comme ïil n’en existe dans aucune nation et que vient grossir tous les jours le campagnard juif, pourchassé dans les villes, l’artisan et l’ouvrier de la fabrique précipités dans les rangs des
() Voici quelques chiffres à ce sujet. A Vilna la classe aisée juive ne forme que 9 0/0 de la population totale israélite ; le revenu moyen d’un fabricant juif est de 2.850 roubles, celui d’un banquier de 5.000 roubles par an. (Rapport du comte Pahlen, gouverneur de Vilna)
(2) Voir les catégories 4 et 7 de la table ci-dessus.
\ sans-travail par les progrès du machinisme. C’est parmi ce prolétariat que se recrutent les éléments les plus actifs du « Bund », ainsi que le noyau de l’émigration. 1h Voici le tableau du nombre des artisans israélites des ; différents métiers dans les seize Gouvernements ci-après “ indiqués. Ce tableau a été dressé en 1891. É __Nombre des Ts Ce tableau nous montre que la majorité de la classe ouvrière juive se compose de petits artisans, qui travaillent soit seuls, soit avec un ou deux ouvriers au plus. Ces ouvriers, après quatre ou cinq ans d’apprentissage, se marient ordinairement et deviennent à leur tour propriétaires de petits ateliers; la classe des artisans juifs est donc essentiellement mobile et changeante; ses cadres se renouvellent sans cesse.
D’ailleurs le nombre des petits patrons juifs diminue sensiblement et la prolétarisation de la classe ouvrière suit sa marche régulière.
Comparons en effet ce tableau avec un autre dressé en 1901-1902 par une société de statistique juive. Il comprend aussi les dix gouvernements de la Pologne russe.
9 Nombre des
Si nous retranchons de ce tableau les artisans, aideHe artisans et apprentis des dix gouvernements de la Pologne, dont les nombres respectifs sont de 63.654, in 27.801 et 25.216, nous verrons que dans une période de dix à onze ans le nombre des petits artisans, nous vou- | lons dire des patrons, dans les quinze gouvernements 4 195.982 en 1901), tandis que celui des ouvriers (aideartisans et apprentis) n’a augmenté que de 31.254 ÿ Le taux moyen des salaires, tant dans les ateliers d’arti- { sans que dans les fabriques, peut être considéré comme un taux de famine. Il ne dépasse pas 3 roubles et demi É ou 4 roubles par semaine. Les salaires les plus fréquents 1| sont de 2 roubles et demi à 3 roubles par semaine; fl salaires inférieurs de 1 rouble et demi à 2 roubles. ! Les jeunes filles gagnent rarement de 6 à 8 roubles par mois, généralement de 3 à 4 roubles; quelquefois même un rouble et demi seulement. Le prolétariat d’usines n’est pas très nombreux en ï Russie, la grande industrie n’ayant pas pris encore son tr essor. En 1902, d’après le Recueil de matériaux, on comptait dans les quinze gouvernements du Territoire | 33.933 ouvriers de fabrique israélites, dont 26.587 adultes. Le nombre relativement restreint d’ouvriers juifs dans les établissements industriels s’explique par plusieurs causes : d’abord le manque de traditions, d’expé- é rience et de connaissances techniques, nécessaires dans la grande industrie, — le repos du samedi, qui occa- : sionne soit des diminutions de rendement, soit des dif- : ficultés d’organisation intérieure, — le nombre insufliJde sant de contremaîtres israélites, — enfin le désir même
des ouvriers juifs de faire prévaloir leurs revendications de classe. Pour toutes ces raisons, les fabricants chrétiens et même juifs hésitent à prendre des ouvriers israélites à leur service. Néanmoins, dans certaines villes manufacturières du Territoire (Bialystok, Pinsk), la majorité des ouvriers de fabriques et de manufactures sont des juifs. Dans la ville de Bialystok, important centre industriel, connu par ses fabriques de draps, 72 o/o des ouvriers sont des israélites. à Voici le tableau des ouvriers juifs comparé à celui des ouvriers chrétiens dans différentes fabriques appartenant aux israélites de cette ville. Genre de A ———- des de fabriques fabriques juifs chrétiens Total juifs Fabriques de couvertures 2 27 25 52 51 Les métiers favoris des artisans israélites en Russie sont : la confection des vêtements, la cordonnerie, la menuiserie, la tannerie, la reliure. A Vilna, par exemple, où le nombre des artisans est de 19.000, et où
iQ deux tiers de tous les métiers sont exercés par les
À Mais il ne faut pas croire que les métiers durs répuME gnent aux israélites. Juifs paveurs, ramoneurs, forge- à vous les rencontrerez par milliers dans les villes du | « Territoire ». Une statistique curieuse, en date de 1857, 1 nous donne quelques chiffres sur les ouvriers juifs de 45 la Pologne russe, dont la population israélite n’était à Lt cette époque que de 563.093 âmes. Sur ce demi-million L de juifs on comptait alors 129.538 ouvriers, dont jt 37.106 journaliers, etc.; le nombre de journaliers, ji actuellement d’après le Recueil de matériaux sur la k situation économique des juifs russes à 105.000. Il ressort en.somime de loutes ces statistiques que sur trois
| israélites russes il y a au moins un ouvrier. 1
\ Quelques chiffres enfin sur les juifs agriculteurs. Dans la Palestine, leur pays d’origine, les juifs étaient ls un peuple essentiellement agricole. Arrachés au sol natal l par la conquête romaine, exilés en Europe, ne renconHA tant partout que des territoires occupés, les Juifs, fl comme autrefois les Grecs ou les Phéniciens, durent | s’adonner au négoce et aux métiers manuels. Pendant f dix-huit siècles le travail de la glèbe leur demeura inconnu. Néanmoins, — métamorphose difficile entre toutes, — les boutiquiers, les marchands et les artisans juifs établis par le gouvernement russe en 1807 et 1808 dans les steppes des gouvernements de Kherson et colons. Il résulte d’une étude approfondie sur les colo16
nies agricoles juives publiée dans le Recueil de maté- riaux que les agriculteurs juifs sont mieux outillés que les paysans russes et qu’ils ne le cèdent en rien aux colons des autres nationalités établis dans le Midi de la Russie. _ Si l’on considère tous les obstacles (règlements vexatoires, rigueurs administratives, calamités naturelles) qui aient accablé les premiers colons, si l’on tient compte de la difficulté pour un citadin de redevenir | paysan, on ne peut qu’être surpris des progrès rapides réalisés par les juifs dans un laps de temps relativement court, et c’est là le témoignage le plus significatif de leur aptitude à l’agriculture. Nous empruntons au Recueil des matériaux quelques données statistiques sur les juifs agriculteurs en Russie. de terres Gouvernements de colonies de colons QG) (2) Environ un hectare.
ton Dans tous ces gouvernements, en Bessarabie surHT UE À . a CU C As tout, les juifs sont employés aussi dans les plantations 11 J de tabac; un grand nombre d’entre eux s’occupent de ! nus la culture maraïîchère et de lhorticulture. Environ Fi TURS 10.000 juifs travaillent dans les plantations de tabacs et EN 5.000 sont horticulteurs et maraïîchers. En 1902 plus | TES de 12.000 israélites s’étaient engagés comme journaliers 141 pour les travaux des champs. ; sa |; 4e En dehors des agriculteurs juifs dans le « Territoire » il ne y à un certain nombre de colons israélites en Sibérie;
bi) n en outre près de vingt mille juifs au Caucase, indigènes 10 du pays, et parlant le géorgien, s’adonnent aussi à ‘108 l’agriculture et à la viticulture. |
Les causes historiques, psychologiques et morales du mouvement révolutionnaire parmi les Juifs
Cette nombreuse population ouvrière est cantonnée, — ainsi que tous les israélites russes, — dans les vingtsix gouvernements du « Territoire ».
Dans les villes de cet immense ghetto leurs conditions d’existence sont effroyables. Entassés dans des demeures malsaines, ravagés par une misère auprès de laquelle la misère que l’on trouve à Paris, à Berlin ou à Londres paraît de l’aisance, réduits à des salaires de 4o et 50 centimes par jour, se multipliant sans cesse à cause de leur dénuement même, — comme tous les peuples faméliques, — ces malheureux agonisent lentement. De jour en jour, écrivait M. Bernard-Lazare en 1895, leur situation s’aggrave, ils s’écrasent dans ces cités comme un bétail trop pressé dans des étables trop étroites et nul espoir de délivrance ne luit pour eux; ils n’ont le choix qu’entre trois alternatives : se convertir, émigrer, ou mourir. C’est ce qui à été prévu par leur ennemi implacable, Pobiédonostzeff, le procureur du Saint-Synode.
Outre ce refoulement systématique dans les villes du « Territoire », d’autres mesures ont été prises contre les Juifs. On leur interdit certains emplois et certaines professions; on chasse les infirmiers juifs des hôpitaux,
k on n’y admet même pas de malades israélites; on je Ë congédie les employés juifs dans les compagnies de l’A chemins de fer et de navigation; on limite le nombre de f, à. ceux qui ont le droit d’entrer dans les Universités et ; 1e les Lycées; on les empêche d’être avocats, avoués, notaires, médecins et ingénieurs de l’État, scribes dans Ë x les bureaux de l’administration, voire clercs de notaires; 3 on les accable d’impôts spéciaux sur leurs loyers, sur 4 leurs héritages, sur les viandes qu’ils tuent et sur les put bougies qu’ils allument le vendredi soir. de A côté de ces taxes officielles décrétées par le gouji vernement russe, ils subissent l’exploitation de l’admi- ‘: nistration et de la police moscovites, les plus corrompues, les plus vénales et les plus abjectes de l’Europe. { il C’est surtout la classe des travailleurs qui est victime ‘le des vexations policières et du boycottage public. Les si usines d’État, de fournisseurs d’État, les usines chré- \ j tiennes, en général, leur sont fermées. Les conseils municipaux antisémites obligent les adjudicataires de travaux publics à ne pas employer d’ouvriers juifs. ’ Bref, l’antisémitisme gouvernemental et public s’ap- ï plique systématiquement à ravaler les Juifs, le prolé- | tariat juif surtout, au niveau des parias. De Et malgré cela, c’est l’organisation prolétarienne juive ! qui paraît la plus dangereuse à l’autorité russe. Les ouvriers d’usines juifs ne forment que 2 o/o du 1 prolétariat industriel chrétien; la proportion des à artisans juifs est aussi très minime. Et pourtant il y a trois fois plus d’ouvriers organisés israélites que d’ou1e * vriers russes. Tandis que le parti social-démocratique russe n’a qu’un seul organe ouvrier en Russie, neuf 1 journaux clandestins paraissent régulièrement dans les
villes du « Territoire », à Vilna, Varsovie et ailleurs. On tire de 4.000 à 5.000 les proclamations du parti social-démocratique russe et de 40.000 à 80.000 celles du
Une question se pose alors naturellement : Comment de ce peuple parqué dans les limites étroites d’une zone artificielle, privé depuis des siècles des droits essentiels de l’homme, voué au mépris et à la persécution, a pu sortir et s’organiser en quelques années, un prolétariat conscient, admirablement armé pour la lutte, et qui forme l’avant-garde de la Révolution russe?
Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord connaître l’histoire des Juifs en Russie. Cette histoire n’est qu’une suite ininterrompue d’expulsions impitoyables, de vexations sans trêve et de tueries en
Nous allons esquisser dans ses grands traits le martyrologe des Juifs russes, qui, à lui seul, pourrait déjà justifier cet état de malaise et de méfiance particulier qui règne dans cette fraction du prolétariat de l’Empire
Les Juifs ne sont point des intrus dans l’Empire des tsars. Ils comptent parmi ses plus anciens habitants. Dès le troisième siècle avant Jésus-Christ, les chroniqueurs grees mentionnent déjà la présence des Juifs, groupés en communautés florissantes, dans les colonies hellènes en Crimée. Cela n’empêche point les moscovites, maîtres depuis cent cinquante ans seulement de la Crimée, de se croire « autochthones » et de considérer les Juifs comme des étrangers, tout en les astreignant à toutes les charges et impôts, et au service militaire.
Les Juifs du nord et de l’est de la Russie, d’origine
lithuanienne et polonaise, ne deviennent « sujets » russes qu’aux dix-septième et dix-huitième siècles. Mais ils n’avaient pas attendu si longtemps pour connaître la douceur des tsars moscovites. Ainsi au quinzième siècle, À Jean le Terrible s’empare de la ville de Polotzk (en kg Lithuanie); il offre aux habitants israélites le choix entre la conversion et la mort; et comme ceux-ci ne 4 veulent pas abjurer la foi de leurs pères, les soldats moscovites les noient tous, femmes, enfants, vieillards, \ au nombre de quelques milliers. 1 L’un des successeurs de cet Ivan, de terrible mémoire, ! envoie ses troupes pour seconder l’hetman des cosaques Ù Chmelniczki, qui, après avoir remporté quelques j victoires sur les Polonais, massacra 300.000 Juifs. Dans É une seule ville, Ouman, près de Kiev, les moscovites et les cosaques immolèrent 10.000 victimes. Les Juifs russes ne se relevèrent pas de ce désastre et le considèrent comme l’événement le plus tragique de leur vie
Les survivants furent expulsés. D’ailleurs les Juifs avaient déjà été chassés de Russie bien avant, au | douzième siècle, et s’étaient réfugiés alors en Pologne.
Le grand-duché de Moscovie tolérait à peine les Juifs.
1 Le second des Romanov, Alexis (1645-76), décréta la
: peine de mort contre quiconque convertirait un chtétien
‘ au judaïsme ; il défendit, également sous peine de mort,
aux Juifs d’avoir à leur service des chrétiens. [Cette
dernière loi fut confirmée en 1835 par Nicolas premier;
4 mais la peine de mort fut remplacée par l’emprisonne-
ment (Leroy-Beaulieu, Empire des Tsars, III, page 630).]
; Sous Catherine première la Petite-Russie, théâtre des
massacres de Chmelniczki, fut annexée à la Moscovie. 3 22
Alors, en 1727, le Haut-Conseil privé de l’Impératrice promulgua une ordonnance signée par Catherine et prescrivant d’expulser « les galeux juifs », hommes et femmes, demeurant dans l’Ukraine (Petite-Russie) et dans les villes russes en général, de ne leur permettre, sous aucun prétexte, d’y revenir, et de prendre les mesures nécessaires pour qu’à l’avenir le pays füt gardé avec vigilance et persévérance contre toute « intrusion juive ». L’attitude des autres souverains et souveraines russes ne varia jamais à l’égard des Juifs et ne différa guère de celle de Catherine première.
L’impératrice Anne confirma cette ordonnance de Catherine première en 1731 et la fit exécuter en 1740. Élisabeth, fille de Pierre-le-Grand, fit chasser en 1749 de Russie son médecin Sanchez, qu’elle avait depuis dix-huit ans à son service, parce qu’elle apprit par hasard qu’il était juif, Sept ans auparavant, en 1742, elle avait expulsé des États russes tous les israélites et pieusement en appela au ciel pour justifier cette mesure barbare. « Rien que des maux irréparables, dit son oukase, ne peut résulter pour nos fidèles sujets de la présence dans le pays de gens aussi endurcis dans la haine du nom du Christ le Sauveur. »
Survint le règne de Catherine II. Par son éducation philosophique elle était portée à la tolérance, mais le 6 vieil esprit moscovite, dont elle ménageait les susceptibilités, lui interdisait d’aller trop loin dans cette voie. D’ailleurs l’amie de Diderot et de Voltaire s’inspirait très peu de leur philosophie dans sa politique. Elle commença donc par marcher sur les traces de ses prédécesseurs. Dans son premier manifeste, en invitant les étrangers à venir s’installer en Russie, elle eut soin
; d’en exclure expressément les juifs. Mais à la fin de (EX son règne, l’annexion de la Pologne, qui contenait des “ centaines de milliers de Juifs, força le gouvernement
russe à s’occuper d’eux. Il n’était pas possible de refouler
1 dans les États voisins un si grand nombre d’hommes; ) d’ailleurs le commerce, l’industrie et le fisc surtout se fussent trouvés mal de cette expulsion en masse. On ‘ laissa donc les israélites, mais on les accabla d’impôts i et les décrets sénatoriaux de 1786, 1791 et 1794 les hf cantonnèrent dans les provinces conquises avec défense pe d’en sortir. Ces provinces constituèrent dès lors le ‘ Donc, dès les premiers jours de leur entrée dans l’Empire russe, les Juifs furent soumis à ce régime d’exception qui pèse encore sur eùux. En confinant les (a Juifs, dit M. Leroy-Beaulieu, là où ils les avaient 1 trouvés, les Tsars semblent avoir voulu préserver la sainte Russie de la lèpre israélite. Considérant le Juif f comme une peste, on l’a enfermé dans les provinces orientales comme dans un lazaret. De sorte que la plus ‘ élémentaire des libertés, celle d’aller et de venir, que A même les juristes russes, comme M. de Martens, déclarent intangible, n’existe pas pour le Juif. Il n’est pas maître ‘à d’habiter où il veut, le droit de résider ou de voyager ‘ dans toutes les parties de l’Empire, droit garanti par la hi loi à tous les autres sujets du Tsar, la loi le dénie aux cinq millions d’Israélites et aux. forçats libérés. f C’est cette inique et cruelle restriction de domicile } qui est la source principale des souffrances juives en : En montant sur le trône, Alexandre premier avait ÿ permis aux Juifs de louer et d’acheter sous certaines
conditions des terres dans les limites du « Territoire », ce qui leur était rigoureusement interdit avant. Il les autorisa également à se fixer dans les domaines de la
Mais en même temps cet empereur défendait aux Juifs
_ de se fixer à moins de cinquante verstes (cinquantecinq kilomètres) de la frontière ; le « Territoire juif » fut ainsi rétréci considérablement.
Nicolas premier, allant plus loin dans cette voie, en. retrancha les villes importantes de Kiev, Nicolaïev, Sébastopol et certaines rues de la ville de Vilna. Pourtant, à ütre de faveur spéciale, il avait permis aux Juifs de voyager pour les besoins de leur commerce dans d les limites du « Territoire ». Mais les Juifs qui habitaient la campagne furént impitoyablement chassés dans les villes. Nicolas premier inaugura aussi parmi les Israélites le système funeste des « cantonistes ». Les soldats levés parmi les Juifs, enfants de douze ans, étaient arrachés à leur mère, baptisés de force dans les « cantons-écoles » militaires et envoyés dans les régiments.
Sous Alexandre IL, fis de Nicolas, les Israélites pour la première fois purent respirer. Aucune des lois restrictives ne fut abolie ni rapportée, mais elles furent appliquées avec moins de rigueur; on tolérait le séjour des juifs hors de leur ghetto territorial; ils purent fré- quenter les Universités et, une fois leurs études terminées, habiter partout.
_ C’est sous le règne d’Alexandre IL en 1871 qu’eut
lieu la première grande émeute antijuive. Le général
Kotzebue, gouverneur d’Odessa et Allemand de
naissance, vexé de la sympathie que les Juifs de sa
ville témoignèrent à la Framce pendant la guerre de 1870-71, ne trouva pas de meilleure vengeance que de 1 lâcher quelques milliers de Russes et de Grecs sur les ai juifs d’Odessa. Le pillage dura trois jours et a servi de précédent et de modèle aux émeutes de 1881 et au mas-
ie sacre de Kichinev. C’est également sous Alexandre II que les accusations de meurtre rituel se multiplièrent
ï contre les Israélites. A Saratov, notamment, plus d’une
AU centaine de juifs furent jetés en prison et plusieurs
1! d’entre eux moururent avant la fin du procès. Malgré
Ë cela, les tolérances minimes accordées aux juifs pas
Alexandre II leur font considérer son règne comme
il leur âge d’or.
14 Sous Alexandre IIT et Nicolas II, en effet, on peut
(à dire que la vie des juifs est devenue intolérable. Ces deux tsars ont encore rétréci le « Territoire » en défen-
; dant aux israélites l’entrée des villages, des places
fortes, et en décrétant. qu’ils ne pourraient plus habiter la zone frontière. (1)
A ces mesures restrictives vint s’ajouter encore le régime des « pogromes » ou émeutes antijuives, inaugurées en 1881, quelques mois à peine après la mort
tragique d’Alexandre II. La Russie affolée et irritée
j cherchait instinctivement un bouc émissaire qu’elle chargeât de ses péchés et sur lequel elle fit retomber
; ses colères. Quelques jeunes Israélites des deux sexes avaient participé aux couspirations contre le « tsar
(1) Un oukase de date récente accorde le droit de séjour hors du « Territoire » aux familles des militaires ayant fait la campagne actuelle, aux conseillers de commerce israélites, etc.; mais il w’ap- ñ porte guère de modifications notables au droit du séjour des Juifs ; dans l’intérieur de la Russie.
libérateur ». La presse signala le Juif, « ce pelé, ce galeux », au courroux des populations. Le peuple déchargea sur lui à la fois ses vengeances patriotiques et ses rancunes privées. Les hommes au pouvoir étaient heureux en ces heures d’angoisse de trouver une diversion aux inquiétudes politiques et aux conspirations terroristes ; dès lors les « pogromes » devinrent le grand dérivatif du mécontentement populaire contre les autorités et le régime en général.
< Les instigateurs poursuivaient un double but: c’était d’abord de tuer dans le peuple Juif tout esprit de révolte et de résistance aux conditions d’existence vile et basse qui lui ont été faites. C’était ensuite de démoraliser le peuple Russe lui-même, d’en faire le gardechiourme du peuple Juif, pour leur rendre la liberté
Mais si les Machiavels russes peuvent se flatter d’avoir réussi à démoraliser le peuple russe, — les massacres de Kichinev le prouvent suffisamment, — il leur fut impossible d’étouffer les revendications sociales des
Cependant les persécutions, les souffrances subies par les Juifs en Russie ne sauraient expliquer à elles seules les progrès rapides du mouvement révolutionnaire juif en Russie. Parmi les peuples opprimés de l’empire des Tsars, — moins opprimés que les Juifs sans doute, — il y a des nations, — hier encore maîtresses de leurs desti-
. nées, — à qui le joug russe doit paraître plus lourd et un changement de régime plus nécessaire qu’à ces te) M. Roubanovitch, Pages libres. Les massacres de Kichinev,
4 éternels persécutés que sont les Juifs. Et néanmoins ; ï c’est le parti révolutionnaire juif qui est, de l’aveu de au à révolutionnaires russes eux-mêmes, le plus avancé et le à mieux organisé de l’Empire.
Re Pourquoi donc le parti révolutionnaire juif semble-t-il #1 dominer et conduire tous les autres? He I1 faut en chercher la raison, nous semble-t-il, dans la ok nature et le caractère juifs, dans l’esprit juif en général. | k Le judaïsme, dit M. Leroy-Beaulieu ({sraël chez les à. Nations, page 337), a été toujours une loi, une religion “E de tête, un culte de raison, peu favorables aux mystiques JE £ transports et aux divines langueurs.
di N’ayant aucun espoir de compensations futures (les 14 juifs n’admirent que très tardivement, sous l’influence 4 du Parsisme, l’immortalité de l’âme), le Juif ne pouvait {} se résigner aux malheurs de la vie. Et tandis que les f’ peuples qui ont cru à l’au-delà, qui se sont bercés de 14 chimères douces et consolantes, qui ont possédé le ï dogme des récompenses et des châtiments, du paradis là et de l’enfer, acceptaïent en courbant la tête la pauvreté 4 et la maladie, le Juif ne répondait aux fléaux qui l’attei- É gnaient ni par le fatalisme du musulman, ni par la À résignation du chrétien : il répondait par la révolte. ; Ainsi ces forcenés idéalistes qui conçurent la pure idée à de Dieu un, furent, par un saisissant et explicable ; contraste, les plus intraitables des sensualistes. » L (Bernard-Lazare, l’Antisémitisme)
à Cette conception que les israélites se faisaient de la ; vie et de la mort fournit le premier élément à leur esprit } révolutionnaire. Leur conception de la divinité leur ; donna le second élément. Elle les conduisit à concevoir à l’égalité des hommes, et par conséquent l’idée de la
justice sociale. La charité n’existe pas pour l’antique Israël; l”aumône n’est qu’une restitution. C’est de la justice seulement qu’il est question dans les psaumes et dans les livres des prophètes. Le règne de la paix, l’établissement de la justice et la diffusion du bien-être parmi les hommes, tel a été l’idéal social des prophètes; individualisme imbu d’idéalisme, tel est le sens profond des imprécations enflammées des prophètes. Or un individualiste imbu d’idéalisme est et sera toujours un
Nonobstant leur long esclavage, en dépit des années de martyre qui furent leur partage, malgré les siècles d’humiliations qui abaissèrent leur caractère, déprimèrent leur cerveau, rétrécirent leur intelligence, transformèrent leurs goûts et leurs aptitudes, les Juifs n’abjurèrent pas leur rêve, leur rêve d’égalité humaine et de justice sociale.
Et peut-être plus que les persécutions, plus que l’oppression politique et économique, c’est ce vieux sentiment atavique, cette haine enracinée de l’injustice qui travaille les masses miséreuses juives, d’où sortent les meilleurs combattants de la lutte engagée en Russie pour un
(1) En dehors de ces motifs psychologiques ou historiques on ne saurait méconnaître les causes d’ordre économique et social (la concentration industrielle, les progrès du mouvement ouvrier russe); nous en avons d’ailleurs tenu compte dans les chapitres qui suivent. Mais si nous insistons sur les premiers, c’est que seuls ils peuvent expliquer l’essor puissant et rapide du mouvement *
Le mouvement ouvrier juif avant la création L’industrie, la grande industrie surtout, n’existait en
: Russie, il y a trente ans, qu’à l’état embryonnaire. Les petits artisans qui prédominaient alors, comme maintenant, dans la classe ouvrière juive du « Territoire » ne travaillaient que sur commande; la production se limitait aux besoins de telle ou telle localité déterminée.
3 Et bien que l’exploitation de l’ouvrier fût grande et l’inégalité entre lui et le petit patron fortement accusée, l’antagonisme aigu entre la classe patronale et la classe ouvrière, antagonisme qui apparaît généralement à une époque avancée du développement économique, était encore latent. La population juive semblait être homogène, et les rapports sociaux empreints d’un caractère
: L’abolition du servage vint les changer de fond en comble. L’industrie prend un essor considérable, le commerce se développe, grâce à la construction des
. chemins de fer. Dans un espace de trente ans la population des villes s’accroît rapidement jusqu’à décupler
dans certains centres industriels. Une nouvelle caté- gorie d’ouvriers apparaît, — les travailleurs d’usines et l’industrie ne reste pas sans influence sur la petite industrie. La capitalisation des métiers commence : le travail sur commande fait place au travail pour le magasin. Les magasins s’emparent du marché. La plupart des artisans tombent sous la dépendance des capitalistes, grands ou petits, qui leur fournissent la matière première et parfois même les instruments du travail. Il est de plus en plus malaisé de devenir patron. La concurrence se fait de plus en plus âpre. On travaille de 14 à 16 et même 18 heures par jour pour un salaire de 2 à 3 roubles par semaine. Lentement mais sûrement la différenciation entre les classes de la population juive s’opère et les antagonismes de classes, jusque-là effacés, s’accentuent de plus en plus. La prolétarisation rapide de la petite bourgeoisie juive causée par les lois restrictives nouvelles et surtout par les « lois d’Ignatiev », qui pèsent lourdement sur la population juive, contribuent aussi dans une large mesure à préparer le terrain pour un grand mouvement ouvrier.
Cest en Lithuanie, à Vilna, centre intellectuel et commercial d’une réelle importance, que le mouvement ouvrier juif a pris naissance. Les premiers cercles ouvriers y datent des années 1885-1886.
Cétaient des jeunes « intellectuels », des étudiants surtout, qui commencèrent la propagande parmi les ouvriers israélites. IL faut remarquer que la jeunesse cultivée juive se tenait durant le règne d’Alexandre II à l’écart de son peuple. Profitant du régime de tolérance relative inauguré par ce tsar envers les juifs, elle se
; rua dans les écoles russes, chercha à s’assimiler la a langue et la littérature slaves; elle prit part à a tous les mouvements littéraires, esthétiques, et surtout su politiques de l’époque. L’auréole dont furent entourés, je dans les milieux avancés, les noms de Karl Marx, À le fondateur du socialisme scientifique, et de Ferdinand 1 Lassalle, le fondateur du parti ouvrier allemand, 4 — tous les deux juifs; — la possibilité de colla- | $ borer à l’avènement d’un régime libre dans ces milieux plus ou moins exempts des préjugés antijuifs encore très vivaces même chez les libéraux moscovites; ensuite | le tempérament, le penchant révolutionnaire qui, quoi qu’on dise, est inhérent au caractère juif, — toutes ces raisons avaient déterminé une grande partie de la jeu- ; nesse juive à prendre place dans les rangs des révolude tionnaires russes. Ils y avaient apporté un esprit de suite et de ténacité qui en forçant l’admiration de leurs
- camarades attira sur eux les colères du gouver-
Après la mort d’Alexandre II le réveil de la réaction autoritaire fut effroyable en Russie. Les juifs en furent les premières victimes. On déchaïîna contre eux la
NE populace des villes; une série d’émeutes commença, où les juifs furent saccagés, pillés et parfois massacrés; la presse, la presse officielle surtout, les autorités approu-
vaient hautement ces émeutes, les glorifiaient même comme un acte de protestation du peuple orthodoxe : fidèle au Tsar et à la Sainte Foi contre ces juifs fomenteurs de troubles et éternels perturbateurs. Quelques « révolutionnaires » mêmes, dans leurs manifestes, encourageaient les émeutiers et voulaient voir dans le « pogrome » le prélude de la Révolution russe. Vous
devez battre le juif, disaient-ils, mais n’oubliez pas qu’il n’est pas ïe seul exploiteur. Il faut traiter de la même façon la police et les « tchinovniks » (les fonctionnaires).
Abandonnée ainsi par ses camarades d’hier, ne pou-
- vant plus travailler pour le bien du peuple russe, la jeunesse juive se tourna vers le prolétariat juif.
« La jeunesse révolutionnaire juive, écrit vers cette époque un socialiste juif, n’a-t-elle pas trop négligé le prolétariat juif? N’a-t-elle pas abandonné à son sort limmense masse qui souffre, et à laquelle pourtant, pour des raisons historiques, ce n’est que la jeunesse révolutionnaire juive qui peut apporter l’esprit de lutte et d’organisation ? N’a-t-elle pas, la jeunesse intellectuelle juive, le devoir spécial d’organiser le prolétariat juif, pour le joindre au courant révolutionnaire général, et activer ainsi le mouvement russe luimême ?.…
« Les « pogromes », poursuit-il, ont réveillé chez nous des sentiments latents, ils ont rendu la jeunesse plus sensible aux souffrances du peuple juif et ce dernier plus susceptible d’adopter nos idées révolutionnaires. Eh bien ! si nous ne voulons pas rester des témoins indifférents dans la lutte d’où dépend notre sort ; si nous ne voulons pas acheter notre bonheur au prix de sacrifices faits par d’autres, nous devons prendre une part active à la lutte révolutionnaire. Dans cette lutte nous montrerons, pour la première fois peut-être depuis notre séjour lamentable en Europe, une sorte de selfactivité pour conquérir un sort meilleur. Jusqu’ici, nous attendions timidement l’amélioration venant du dehors
et nous n’avons pas compris que pour avoir droit à un
avenir meilleur il faut savoir le conquérir. » ( $ Les idées énoncées dans l’article que nous venons de à citer animaient les jeunes gens juifs qui commencèrent à faire de la propagande parmi les ouvriers. Il faut | cependant remarquer que ces pionniers ne pensaient à pas créer un grand mouvement ouvrier juif indépen- Ï dant ; ils n’attribuaient à ce mouvement en lui-même qu’une importance secondaire et leurs yeux étaient tou- { jours tournés vers l’ouvrier russe, duquel ils attendaient le salut de l’ouvrier juif. Attachés au « Territoire », dit un rapport du « Bund », ne pouvant pas consacrer à leurs forces au service de la cause révolutionnaire russe, les intellectuels juifs commencent une propa-
gande active parmi le prolétariat israélite. él Cette propagande avait au début un caractère théorique; on enseignait aux ouvriers l’histoire, les sciences naturelles, la géographie, l’économie politique; on a créé ainsi une élite ouvrière; en même temps des cercles de secours mutuels et des caisses professionnelles se fondèrent dans plusieurs villes du Territoire. Ces caïsses ont rendu de grands services dans les grèves, dont la première eut lieu en 1888 et qui devinrent de plus en plus fréquentes. Ces grèves, toutes spontanées et, à malgré l’absence de toute organisation préalable, couronnées de succès, déterminèrent un changement de 3 tactique chez les socialistes juifs. A la propagande A forcément restreinte de petits cénacles succède une
vaste agitation. Le mouvement prend de l’extension. IL … gagne Minsk, Smorgon et Varsovie. En Pologne, où la masse ouvrière juive était moins avancée qu’en Lithua34
nie et la classe cultivée beaucoup plus assimilée, le mouvement ouvrier juif s’est développé beaucoup plus
Mais il devient à Vilna, en Lithuanie, et en Russie Blanche, de plus en plus considérable. Une série de
grèves commence, ayant pour but la limitation à dix heures de la journée de travail. Une loi promulguée encore sous le règne de Catherine Il et limitant à dix heures la journée de travail sert de point d’appui aux revendications des grévistes. Cette loi restée sur le papier devient une arme légale dans les mains des ouvriers contre les patrons et la police qui les
Vers cette époque paraît aussi la brochure intitulée : De l’agitation dans la masse ouvrière. Destinée à combattre les errements de révolutionnaires juifs partisans de « petits cercles d’études » socialistes, et adversaires d’une large agitation, cette brochure précise en même temps le rôle et les devoirs des propagandistes et des
L’auteur, un des fondateurs du mouvement, après avoir retracé la marche de l’évolution capitaliste, passe à la lutte économique et politique des classes. Les tendances politiques futures du « Bund » se dessinent déjà dans cette brochure.
Le pouvoir politique est le but principal du prolétariat, lisons-nous. Mais le prolétariat ne saura être amené à la lutte pour le pouvoir politique que quand il aura vu l’impossibilité d’améliorer sa situation économique sous tel ou tel régime politique… Les luttes économique et politique sont donc étroitement liées entre elles.
L’auteur préconise une agitation continue et persévé- rante dans la masse ouvrière par les agitateurs intel- | lectuels. Une communion étroite doit toujours exister LL entre ouvriers et propagandistes. La théorie et la à pratique, les cercles d’études et la large agitation, loin ! de se contredire, doivent se compléter. 1} L’auteur réfute l’opinion répandue d’après laquelle È les centres industriels peuvent seuls offrir un terrain 10 favorable à la propagande. Il démontre non seulement la possibilité, mais la nécessité même de lagitation | parmi les artisans, vu surtout que l’évolution inévitable de la petite industrie vers la grande pourrait amener des crises à laquelle il faut préparer la classe ouvrière
L’auteur aborde ensuite la question juive en Russie. L’émancipation nationale juive, dit-il, doit venir de la » classe ouvrière. Plus la classe ouvrière juive sera une
force révolutionnaire, plus les droits octroyés par la
Constitution russe à la population juive seront étendus.
Il préconise donc la formation d’un parti ouvrier juif.
| Cette idée fut reprise en 1894 et 1895 par quelques autres
La classe ouvrière juive ne peut plus, écrivaient-ils, attendre comme avant son salut des ouvriers russes où polonais; certes sans eux elle ne fera pas grand chose, Mais il faut qu’elle s’organise, qu’elle puisse soutenir
| ses revendications et faire sentir le poids de sa L’affranchissement des ouvriers juifs doit être l’œuvre ù des ouvriers juifs eux-mêmes. Il y a des droits à conquérir au prolétariat juif, droit de libre séjour, droit à l’instruction; ces droits qui sont pour nous des reven- | 36
dications essentielles ne Sauraient avoir pour le proléta-
riat russe qu’une valeur de Principe. C’est donc un
parti ouvrier juif qui doit conquérir ses droits spéci-
Là constitution d’un tel parti, spécialement juif, ne Saurait être en contradiction avec les principes internationalistes du socialisme, car il n’existe pas parmi les juifs de parti national, révolutionnaire et non socialiste : la conscience prolétarienne ne sera donc pas obscurcie.
Les idées énoncées Par l’auteur de la brochure furent très sympathiquement accueillies dans les milieux ouvriers. Il fallut pourtant attendre encore deux ans avant qu’un parti ouvrier organisé se constituât.
Au courant de ces deux années le mouvement a gagné plusieurs villes, entre autres Bialystok, qui est un grand centre ouvrier. Une grève monstre de 25.000 ouvriers (parmi lesquels 3.000 juifs) a lieu dans cette ville en 1895, grève dont le succès a relevé le courage des travailleurs. A Vilna, à Minsk, à Varsovie, des caisses professionnelles, des « caisses de combat » se fondent ; lès grèves se multiplient partout et les trieurs de soies Pour brosses organisent une sorte de « Trade-Union » purement économique, il est vrai, mais affiliée à l’organisation socialiste de Vilna.
Le groupe socialiste de Vilna se fait remarquer en général par son activité. Il publie des milliers de brochures de propagande en langue juive, en jargon. (1) En une seule année, — 1895, — parurent 5 brochures, soit 10.000 exemplaires. Ces brochures s’impriment encore à .
() Le jargon est un patois allemand, mêlé de mots hébreux,
russes, polonais, qui est la langue des juifs russes, roumains et
| l’étranger. La nécessité d’une imprimerie clandestine en î Russie se fait bien sentir, mais les intellectuels con5 coivent des doutes sur la possibilité de l’entreprise. : Pour mettre fin à leur hésitation, les ouvriers de Vina ÿ fabriquent eux-mêmes une presse, composent et impriment le premier numéro du journal a Voix de l’Ouorier, tré à 5.000 exemplaires. Les ouvriers juifs vers cette époque commencent à entrer en relations avec les organisations prolétariennes ; de Russie et de l’étranger. i Ils envoient une adresse et des secours en argent aux | ouvriers de Pétersbourg en grève (en 1894); en 1896, les délégués de plusieurs associations ouvrières déposent une couronne sur les tombes des morts de la Commune de Paris. Le Premier Mai est fêté dans toutes les villes ouvrières. Des réunions se tiennent partoul. Dans les discours des orateurs, on réclame déjà la liberté de réunion, de grève, de coalition, de la presse. Au Congrès socialiste international de Londres, le prolétariat juif de Russie est représenté par qualre 4 délégués (de Varsovie, Vilna, Minsk et Smorgon), é envoyés par trois mille ouvriers organisés de ces villes. Le gouvernement russe s’émeut de plus en plus de ces progrès rapides du mouvement ouvrier juif. Une série d’arrestations et de perquisitions commence. On arrête à Bialystok quinze personnes, dont on condamne À deux à cinq ans de déportation en Sibérie Orientale, deux à trois années de la même peine, et les autres à nommé Segal, fut condamné à trois années de déportation D: pour n’avoir pas voulu nommer l’auteur d’un article socialiste, dont il fut trouvé porteur.
Malgré ces persécutions impitoyables, le mouvement se répand de plus en plus. Il gagne Vitebsk, Grodno, Dvisk, Lodz, grandes villes manufacturières et industrielles. Les grèves se multiplient. Des journaux socialistes, le Juedischer Arbeiter et l’Arbeiterstimme, commencent à paraître régulièrement à des milliers d’exemplaires. Le groupe de Vilna, qui centralisait jusqu’ici les efforts des autres villes, ne peut plus suflire à la besogne. La création d’un parti régulier, d’une organiSation générale s’impose.
Le « Bund » et son activité; ses rapports avec le parti Social-Démocratique russe Au mois de septembre 1897 eut lieu le premier Congrès socialiste ouvrier juif, et c’est de ce congrès que date l « Union générale ouvrière juive de Russie et de Pologne », ou le « Bund ». (1) Il ressort des travaux du congrès que deux raisons motivèrent lä création d’un parti ouvrier juif : les nécessités d’une lutte active contre les lois restrictives qui pèsent sur le prolétariat juif en Russie, et les besoins de la propagande socialiste en langue juive. Le parti socialiste russe, se disaient les promoteurs du « Bund », combat pour les intérêts généraux du prolétariat en Russie. Il n’a ni le temps ni les moyens de s’occuper des intérêts spéciaux, ni de l’éducation politique des ouvriers des divers | peuples habitant l’Empire. Cela doit être l’œuvre des partis nationaux. C’est donc à un parti ouvrier juif que doit incomber la tâche d’organiser le prolétariat juif. 4 Quelques mois après le congrès, ea 1898, le « Parti (4) Bund veut dire Union. C’est surtout sous ce nom que l « Union générale ouvrière juive » est connue en Russie, et c’est ainsi que nous l’appellerons au cours de ces chapitres.
tué, le « Bund » ÿ entre, à titre d’organisation auto-
nome. Le parti accorde au « Bund » de pleins pouvoirs
dans toutes les questions relatives au prolétariat juif.
De son côté, le « Bund » adhère au programme du parti,
exposé dans son « Manifeste ».
En voici les points essentiels :
« La classe ouvrière russe est privée de tous les droïts dont jouissent librement les ouvriers étrangers ; elle ne peut pas prendre part au gouvernement du pays ; elle n’a ni la liberté de grève, ni la liberté de coalition; toutes les armes légales avec lesquelles le prolétariat européen et américain tend à améliorer son sort et à préparer l’avènement d’un état socialiste lui sont enlevées. La liberté politique est donc aussi indispensable aux ouvriers que l’air pur à la respiration.
« Mais cette liberté politique, c’est le prolétariat russe, et lui seul, qui saura la conquérir. Ce sera son premier pas vers l’affranchissement intégral, vers cette société où il n’y aurait plus l’exploitation de l’homme par
« Le parti social-démocratique estime que l’affranchissement des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs
« Il reconnaît à chaque nationalité ou groupe ethnique le droit à la reconnaissance par les autres nationalités et groupes de son individualité propre. »
Ce droit à la reconnaissance de l’individualité « nationale » a déterminé, cinq ans après, la rupture entre le « Bund » et le Parti social-démocratique russe. Mais r’anticipons pas, et avant de traiter des rapports entre
le « Bund » et le parti social-démocrate, russe, nous allons étudier son organisation, telle qu’elle a été arré- Ê tée dans ses grandes lignes par le premier congrès et modifiée par les quatre congrès suivants qui se tinrent
Les fonds du « Bund » sont alimentés surtout par les caisses de grèves (caisses de combat). Le nombre des ouvriers, membres de ces caisses, payant régulièrement leurs cotisations, a été en 1900 de 200 à Bialystok (20 o/o du nombre total des ouvriers israélites orga-
nisés de la ville), 180 à Gomel (40 o/o), 350 à Vilna
Ces caisses de grève, comme leur nom l’indique, poursuivent un but économique. Mais elles subventionnent en même temps les bibliothèques ouvrières et les agitateurs. Dans chaque ville ces caisses sont soumises au contrôle du comité local du « Bund ». Ces comités, qui existent dans tous les chefs-lieux des gouvernements et dans tous les centres ouvriers, distribuent l’argent aux grévistes, lancent les proclamations et les appels, propagent les écrits et les brochures socialistes, publient même, dans certaines villes, des journaux. Les comités locaux sont placés sous la surveillance d’un comité central. C’est lui qui publie la Voix Ouvrière, (Arbeiterstimme) organe officiel du « Bund », se charge de l’importation des livres ou brochures prohibés, de leur transport et de leur livraison aux comités locaux. Il sert d’intermédiaire entre ceux-ci et le « comité étranger » qui est le représentant du « Bund » à l’étranger. Le « comité étranger » publie l”Ouvrier juif, (Juedischer Arbeiter) organe officiel du « Bund » à l’étranger; il répartit les secours entre les
membres du parti arrêtés ou déportés, et contrèle Vactivité des organisations bundistes à l’étranger.
L’organe suprême du parti est le congrès. Depuis la constitution du parti cinq congrès ont eu lieu. Les délé- gués des comités locaux et des deux associations ouvrières professionnelles (° « Union des trieurs de soies pour brosses » et | « Union des mégissiers ») y
Les comptes rendus de ces congrès, les rapports des délégués, les discussions soulevées au sein du congrès et dans les journaux du parti donnent un tableau complet de l’activité économique et politique du « Bund » et des phases de son évolution.
L’activité économique du « Bund » durant la période qui nous occupe (1897-1905) s’est manifestée surtout par l’organisation de grèves, de caisses de grèves, par la création de cercles d’études, et par la publication de brochures et manifestes socialistes.
le nombre des grévistes s’est élevé à 27.890. 140 grèves (14.032 ouvriers) ont été faites par les ouvriers d’usines et de fabriques, 169 (16.428 ouvriers) par les petits artisans, 3 par les monteurs et les démonteurs de radeaux; le nombre moyen d’ouvriers pour chaque grève était de 160 pour les usines et de 100 pour les ateliers d’artisans. Le résultat de ces grèves n’a été connu (8,8 0/0) ont échoué. Le succès de la plupart des grèves s’explique par la solidarité des ouvriers, par les secours énergiques du « Bund » et par la désunion des patrons. L’augmentation des salaires et la diminution de la journée de travail, telles étaient les réclamations prin-
: cipales des ouvriers dans la plupart des grèves (66 oo ; pour les fabriques et 88 0/0 pour les ateliers d’artisans). é vistes. Les résultats ne sont connus que pour 95 grèves dont 80 se sont terminées par la victoire des ouvriers, 12 par un échec, et 3 par une réussite partielle.
: Signalons encore quelques autres réclamations : la É suppression du travail aux pièces, le renvoi des contrex maîtres, l’organisation des secours médicaux, la dimi-
nution ou la suppression des amendes et du travail de nuit, la demande de réintégration des ouvriers révoqués, etc.
Il faut noter que lorsqu’il s’agit de la réintégration des camarades renvoyés, les ouvriers bundistes font preuve d’une admirable solidarité. Aïnsi les rapports
2 nous citent des cas de grèves qui durèrent 7 ou 8
semaines parce que le patron ne voulait pas reprendre : un ouvrier, et qui se terminèrent presque toujours par la victoire des grévistes.
Voici quelques renseignements statistiques sur ces grèves. La durée moyenne de grève dans les usines était de 18 jours (862 jours pour 49 grèves), et dans les ateliers d’artisans de 21 jours et demi (817 jours pour
38 grèves). De 89 grèves dont les durées sont connues une dura 18 semaines; une, — 15 semaines; deux, — de 1 à 2 semaines (33,7 0/0); et vingt, — moins d’une
Il faut remarquer que grâce à ces grèves les travail- ‘ leurs israélites sont parvenus dans différentes villes à améliorer notablement leurs conditions d’existence. Les
salaires dans quelques endroits (peu nombreux d’ailleurs) ont augmenté de 15 à 40 0/0, dans d’autres de 15 16 heures, a été réduite jusqu’à 14, 12, et même 10 heures. Néanmoins il faut constater que dans les dernières années le « Bund » tend de plus en plus à abandonner le terrain de la lutte économique et à devenir un parti
Cette évolution s’explique par plusieurs raisons. En Russie le droit de grève n’existe pas. Toute participation à une grève constitue un crime politique, puni de l’emprisonnement ou de la déportation dans la Sibérie Orientale, sans jugement, par simple décision administrative. Et, — détail caractéristique, — un Juif est puni plus sévèrement, en matière de délits politiques, qu’un chrétien. Pour la même infraction, le premier est déporté en Sibérie, alors que le second est interné dans un gouvernement de Russie d’Europe.
Ceci, certes, n’est pas fait pour inspirer aux israélites des sentiments bien tendres pour le gouvernement russe. Mais il y a plus. Dans ce vaste ghetto, où sont parqués les cinq millions de Juifs russes, la question ouvrière se présente sous un aspect tout à fait autre que partout ailleurs. C’est moins une question de réglementation qu’une question d’offre et de demande. Il y a trop de bras et pas assez de travail. Les petits patrons, contre lesquels lutte le « Bund », sont eux aussi des prolétaires. En quelques années, toutes les concessions possibles ont été obtenues d’eux grâce à la solidarité des travailleurs. Et encore le sort de l’ouvrier ne s’est guère amélioré. Car s’il travaille moins et s’il est payé un peu mieux, il chôme davantage, par suite de la dispari-
tion lente mais fatale de la petite industrie, et de la crise générale où se débat depuis vingt-cinq ans la Russie et que les persécutions gouvernementales et les à haines de races ne font qu’aggraver. Quant à la grande industrie, elle n’a pas encore pris son essor, et elle ne peut le prendre parce que l’absolutisme, ici comme partout, se met en travers du progrès. Il entrave le libre développement de l’industrie du « Territoire » juif par ses tarifs protecteurs accordés aux fabricants orthodoxes, par les vexations et restrictions de toute sorte prodiguées aux industriels israélites, et par sa persécution sauvage des organisations ouvrières juives. D’ailleurs le « Bund » n’est pas une organisation purement ouvrière; les chefs et bon nombre des militants sont des « prolétaires intellectuels ». Ils ont tout à attendre d’un changement de régime et ils contribuent beaucoup à pousser la masse ouvrière à la lutte politique. Et l’ouvrier juif, toujours prêt à s’enthousiasmer pour un ‘idéal de justice, révolutionnaire par instinct, et aïgri contre un persécuteur séculaire, paye volontiers de sa personne pour l’idéal de l’affranchissement humain. Le nombre des ouvriers israélites arrêtés et déportés est très considérable. Les adversaires du « Bund » lui reprochent même de sacrifier trop ses adhérents et démontrent que le nombre des victimes est plus grand dans le « Bund » que dans le parti socialiste russe ou polonais. D’ailleurs voici les chiffres, qui sont éloquents par eux-mêmes. Le nombre de bundistes arrêtés, détenus, et déportés s’est élevé à mille environ pendant les 1902 et 1903. 2.180 personnes arrêtées sur 30,000 membres du « Bund », quelle effrayante proportion! Le nombre
- des israélites condamnés à la déportation est aussi de beaucoup plus élevé que celui de toutes les autres nationalités, les russes non exceptés. Du mois de mars 1903 au mois de novembre 1904, 384 condamnés politiques ont passé par la prison Alexandrovskaïa, 5,9 0/0 Géorgiens, 1,5 o/o Esthes, Lethes et Lithuaniens, et 1,9 o/o Arméniens, des Kirghizes, des Moldavanes, Biélo-Russes (Blancs-Russiens) et Malo-Russes (PetitsRussiens) ; parmi les femmes, il y avait environ 64,3 0/0 Juives, 39,9 o/o Russes et 1,8 o/o Moldavanes.
Comment expliquer cette sévérité extraordinaire à l’égard des bundistes? Elle tient, il nous semble, à ce fait que les ouvriers juifs sont entrés les premiers en lutte ouverte avec le Tsarisme. Fils d’un peuple intellectuellement libre, comme le dit très bien M. Georges Delahache, ils ont compris l’importance et l’efficacité des protestations et des manifestations à ciel ouvert. (1) :
(1) Le langage d’un des « Appels » du Comité du « Bund » est très explicite sur ce point: $ S
« Dans les pays de l’Europe occidentale, lisons-nous, le peuple a les tribunes du Parlement, des réunions publiques, le livre, le journal où il peut parler librement de ses besoins. Ici nous sommes privés de tout cela. Il ne nous reste donc qu’une seule chose : porter nos revendications dans la rue. Et en vain l’odieux gouvernement propage des bruits absurdes qu’en ce jour de fête pacifique du prolétariat, le Premier Mai, les ouvriers vont assassiner, piller, incendier, organiser des émeutes. Le gouvernement nous calomnie, car il comprend le danger que lui fait courir une manifestation qui réussit. Une pareille manifestation nous avance plus que des mois entiers de propagande clandestine. Car une manifestation dessille les yeux même des plus aveugles. Le gouvernement se révèle là dans toute son horrible nudité et provoque la haine et le mépris de tous les honnêtes gens. Voilà pourquoi le gouvernement traite les manifestants avec une cruauté inouie, pourquoi il fait massacrer des gens qui se promènent paisiblement, pourquoi il ne recule devant aucun moyen pour empêcher les manifestations dans la rue. »
5 Ce sont les ouvriers juifs qui ont les premiers porté leurs revendications dans la rue. C’est dans les villes juives, pour la première fois, qu’a retenti le cri « A bas l’Autocratie » et qu’a été promené le drapeau rouge. Et : tandis que dans des villes russes, excepté les capitales ou les grands centres ouvriers, il n’y a jamais de manifestations, dans tout bourg israélite où il existe une organisation ouvrière juive, il ne se passe pas d’année \ qu’il n’y en aït une ou plusieurs à enregistrer. On : manifeste dans les synagogues. On manifeste dans les re théâtres, on organise des meetings de protestation. (1) Or le gouvernement redoute surtout ces manifestations de rue, ces défis ouverts qui secouent la torpeur des populations, qui excitent les foules et créent un milieu sympathique aux révolutionnaires. C’est pourquoi il : sévit contre les manifestants. Dans son exaspération il | est allé même jusqu’à infliger des punitions corporelles aux manifestants de Vilna. En 1902, le gouverneur von Wahl se trouvait le soir du Premier Mai au théâtre de la
- ville lorsque de la galerie un paquet de petits billets Fo fut lancé dans la salle. Un de ces billets tomba
- dans la loge du gouverneur. Il était ainsi conçu: « Le Comité social-démocrate de Vilna vous félicite à l’occasion de la fête internationale du Premier Mai. À bas | l’autocratie! Vive la liberté politique! » Von Wahl ne (:) Ainsi d’après le rapport du « Bund » il y eut trente manifestations au cours des années 1901 et 1902, avec un nombre de Poccasion du Premier Mai, avec 1.000 manifestants à Varsovie, 700 à Minsk, etc. 260 réunions et meetings ont été tenus: plus de 36.000 personnes y assistaient. Le chiffre moyen des assistants pour chaque réunion variait de 100 à 150, mais il y eut des meetings de
l’entendit pas ainsi. Immédiatement, sur ses ordres, la police envahit la galerie et arrêta dix-huit personnes. On les traîna au commissariat et là, en présence du gouverneur, du préfet de police et d’un médecin, on administra à chacun des manifestants un certain nombre de coups de verges que von Wahl comptait à haute voix. Et quand l’exécution était terminée, le gouverneur remettait lui-même (trait d’esprit d’un fonctionnaire russe) à chaque victime un billet avec cette inscription : « Félicitations à l’occasion du premier Mai ».
Conçoit-on la torture morale de ces hommes conscients, de ces socialistes pleins du sentiment de leur dignité personnelle? Une grande consternation s’abattit non seulement sur les bundistes, maïs sur la nation juive tout entière : jamais le mépris de la légalité, (1) jamais le triomphe de la soldatesque brutale ne se manifesta avec tant d’insolence et de cynisme.
Un appel du « Bund » traduisit éloquemment l’indignation générale :
Pourquoi donc tombent sur nous à bras raccourcis tous ces gendarmes, mouchards, gouverneurs et cosaques ? Pourquoi élève-t-on tant de prisons pour nous y enfermer ? Pourquoi peuple-t-on par nous les déserts froids de la Sibérie? Que faisons-nous donc pour qu’on nous combatte par ces cruels moyens? Nous sommes des socialdémocrates, — l’avant-garde du prolétariat militant, — nous ne : demandons qu’une chose : la vérité dans toutes les sphères de la vie sociale et individuelle. Nous voulons supprimer l’exploitation de l’homme par l’homme, nous voulons le
(1) Il faut remarquer que les Juifs, en leur qualité de citadins, ont été de tout temps soustraits à la peine des verges, « réservée » à la
voulons pas que la terre soil arrosée de sang, de sueur et
| de larmes et plongée dans un océan de misère et de famine.
| Nous ne voulons pas de despotes grugeant les peuples.
| Notre idéal est l’idéal radieux de la société socialiste.
Ê La bande de voleurs, d’assassins et de débauchés quitient le pouvoir avait essayé de tous les moyens pour combattre
1 la Révolution : prison, déportation, massacres en masse dans les rues et dans les commissariats, assassinats hypocrites accompagnés de la comédie de l’ « autopendaison », assassinats purs et simples par les balles des soldats, et enfin la dépravation « légale ». Mais tous ces moyens ont échoué, Et voilà que la bande a imaginé un nouveau procédé infernal, par lequel elle compte réduire le peuple au silence,
en frappant son imagination par l’effrayante image de la honte suprême. Mais elle oublie qu’on ne peut saturer de violence l’atmosphère que jusqu’à une certaine limite. Au delà de cette limite, la révolte soulève toutes les couches de la société; un courage désespéré fait place à la soumission servile, les morts sortent des tombeaux et devant chacun se dresse ce dilemme fatal: jeter bas les chaînes de l’esclavage, ou mourir.
Ù L’Appel voit dans l’exaspération du gouvernement : les convulsions de son agonie :
Oui, le jour de la délivrance luit déjà. Et les tyrans tremblent, et s’agitent eflfarés les esprits des ténèbres. Car ils sentent que leur temps est fini et que le règne de la violence touche à son terme…
Il se termine par un appel à la vengeance :
Nous luttons par des moyens pacifiques. Nous ne voulons pas verser du sang humain. Maïs… la patience a des limites. Ce ne sera pas de notre faute si la vengeance et la haine populaires se traduisent un jour par un acte de violence… C’est à Wahl et à ses acolytes qu’en incombera la responsabilité.
Cet appel fut entendu. Deux jours après, un ouvrier juif, Hirsch Lekert, tira plusieurs coups de revolver sur
le gouverneur. Celui-ci fut légèrement blessé. Le « Bund » salua en termes enthousiastes l’acte du justicier, qui « avait vengé l’honneur de la classe ouvrière juive et la dignité humaine outragée et bafouée par un satrape
Lekert traduit devant une cour martiale fut condamné à la pendaison. Il est mort simplement et bravement. Sa mémoire, dit un Appel du « Bund », restera éternel-
. lement gravée dans les cœurs des prolétaires juifs et de tous ceux qui n’ont pas désappris encore à haïr l’injustice.
L’attentat de Lekert a relevé les courages. Le gouvernement dut abandonner la « politique des verges » et révoquer von Wahl. Quant au « Bund », il a repris avec plus de vigueur et de succès sa propagande antigouvernementale.
Le parti socialiste russe se rendait compte dès le début de l’appui puissant que le « Bund » lui apportait dans sa lutte contre le tsarisme. Et l’organe officiel de ce parti, l’Zskra, ne ménageait pas à l’organisation ouvrière juive ses compliments et ses encouragements. Mais au cours des deux dernières années un changement survint. Des contestations sur les attributions du « Bund » au sein du parti furent élevées dans l’Zskra. Une polémique très acerbe s’ensuivit et au second Congrès du parti socialiste russe le « Bund » se sépara de ce parti.
Cette scission, il faut le dire, a été rendue inévitable par l’intransigeance du parti et par les attaques de l’Iskra.
Comme nous l’avons déjà dit, le Parti socialiste russe reconnaissait dans son « Manifeste » à chaque nationa-
lité « le droit à la reconnaissance et à l’aflirmation de son individualité propre ». Ce droit vague et mal défini n’a pas peu contribué à tenir .à l’écart du parti _ russe les organisations et les partis socialistes de Pologne, de Lithuanie et d’Arménie. Seul ie « Bund » y a adhéré. Mais à mesure que le mouvement ouvrier juif s’étendait, que l’organisation se compliquait et que l’éveil du sentiment national juif en Russie, provoqué par le sionisme, a gagné les masses ouvrières, la situa- ; tion devait changer. Le « Bund » voulait sortir de la } tutelle du parti, tout en restant lié à lui par une sorte : d’union fédérale. Mais le Parti s’y est obstinément refusé. Le Congrès n’a même pas voulu considérer le à « Bund » comme le représentant unique du prolétariat F juif, et s’est refusé à reconnaître aux israélites, comme aux autres nationalités habitant la Russie, le droit à ; une autonomie de langues et d’institutions nationales, autonomie qui a été préconisée et adoptée pour les diverses races habitant l’Autriche-Hongrie par le Congrès de Brunn en 1897. (1) Il ne restait donc au « Bund » d’autre ressource que de () Voici les décisions de ce Congrès sur la question des nationalités : 1° L’Autriche doit être transformée en une confédération démocratique de nationalités.
Les provinces historiques (c’est-à-dire territoriales) doivent être remplacées par des groupements nalionaux aulonomes (national abgegrenzte selbstverwaltungskoerper), administrés par des æ Les districts autonomes de chaque nationalité doivent être constitués en une fédération nationale (National einheitlicher Verband), gérant avec l’autonomie la plus complète toutes les affaires touchant cette nationalité. & Les droits des minorités nationales seront garantis par des 4 lois spéciales préparées par le Parlement central.
se détacher du parti, et de travailler en toute indépen- 524 dance. Mais cette scission a sans doute affaibli le parti. ; :
- On ne peut que le regretter pour les chefs de la Socialdémocratie russe, qui ont sacrifié à l’unitarisme étroit
- et forcé, — héritage de l’absolutisme russe, — les intérêts supérieurs de la cause socialiste. d Quant au « Bund », il continue, ayant recouvré sa 4 liberté, à lutter contre le tsarisme; mais ses tendances nationales s’accentuent de plus en plus, et sous ce rapport, le parti bundiste seconde les efforts et contribue à l’action d’un autre parti puissant, le parti sioniste.
Æ Tandis que, en dehors du « Bund », il n’existe ni en
Europe, ni en Amérique, de parti ouvrier israélite
“ militant, il y a dans tous les pays de la dispersion
% juive des partis et des fédérations sionistes.
1 Le Sionisme, on le sait, aspire à la création d’un
À État juif en Palestine. Ce mouvement politique, dont
: l’initiateur et le chef était le docteur Herzl, récemment
” décédé, s’achemine à son but par plusieurs voies. Les
l négociations diplomatiques entamées avec le Sultan et
F les grandes puissances, la création d’institutions finan-
ÿ cières (la « Banque coloniale juive » et le « Fonds
‘} national »), destinées à l’achat des territoires pales-
te tiniens, l’agitation et la propagande en faveur de la
| cause sioniste dans les milieux juifs et non-juifs, telles sont les différentes manifestations de l’activité sioniste.
; Cependant le caractère du mouvement varie suivant
NS les pays. En Russie, où se trouve le gros du peuple
À juif, le mouvement sioniste est plus intense, plus étendu
et plus profond qu’en Occident.
% Le Sionisme, comme l’a dit M. Max Nordau, est une
désignation nouvelle d’une chose très ancienne. A l’origine, après la destruction du second Temple et la conquête romaine, le Sionisme s’est manifesté par des révoltes et des soulèvements. Ce désir naturel à un peuple vaincu, de recouvrer son indépendance, a revêtu après la dispersion, dans les pays d’exil, une forme mystique : le Messianisme. L’attente d’un Messie, qui ramènerait le peuple juif dans sa patrie, était la seule lueur de joie capable d’éclairer l’existence dans les ghettos du moyen-âge.
Ce n’est que vers la fin du dix-huitième siècle, sous
la poussée des idées égalitaires de la Révolution fran- }
çaise, qu’un changement survint. Le Sanhédrin convoqué par Napoléon en France, Moïse Mendelssohn et ses
disciples en Allemagne déclarent qu’ils ne reconnaissent pas d’autre patrie pour le juif que celle où il
est né et à laquelle il est tenu par des relations civiques. Le Sionisme, pour Mendelssohn et ses adeptes,
n’était plus le retour dans la terre des ancêtres. C’était
l’établissement du monothéisme juif, c’était le triomphe
de la morale juive, morale de fraternité et de justice.
Loin de se rassembler en un corps de nation, les juifs
devaient rester dispersés parmi les peuples, afin de les
amener à la fraternité universelle, au cosmopolitisme ,
Le moment semblait propice à la réalisation des théories de Mendelssohn. « La Révolution émancipatrice aidant, dit M. Rouflie dans son excellent article sur le Sionisme, (Pages libres, numéro 157) on pouvait entrevoir le jour où le judaïsme ne serait plus qu’une confession religieuse. En professant une religion d’idéal progressif, les juifs s’étaient préparés de bonne heure
à être les artisans du progrès social et du progrès économique. Que leur fallait-il pour y parvenir ? La liberté
| réelle et la légalité absolue, c’est-à-dire la dissolution de
; l’hostilité séculaire qui les entourait : ils ne lobtinrent
L’antisémitisme, qui avait sommeillé, se réveilla dans
toute l’Europe occidentale. Il a porté un coup décisif
j aux rêves de fraternité du sionisme spirituel de
% Mendelssohn et donné un regain de vigueur au sionisme : traditionnel qui restait vivace au cœur d’une partie des
Vs juifs d’Occident, dont les aspirations ont trouvé un écho dans le livre retentissant de Moïse Hess, « Rome et
: Jérusalem », paru au lendemain du jour où les juifs S allemands avaient acquis légalité des droits. En Russie, les théories du philosophe juif d’Alle-
Hs magne n’ont exercé aucune action sur ses coreligionpaires. Le souffle puissant de la Révolution n’est pas parvenu jusqu’aux bourgades juives de Pologne et de Lithuanie. L’émancipation des israélites, proclamée en France dès 1789, commençait à peine en Russie dans le troisième quart du dix-neuvième siècle. Et elle fut
C’est pourquoi le sionisme en Russie, à la différence
: du sionisme occidental, garde tous les caractères d’un mouvement populaire. Le juif d’Occident aboutit au sionisme par un processus psychologique, parfois douloureux et compliqué. Le sionisme résulte, pour l’élite
} juive de l’Occident, dit M. Nordau, (1) en partie de leurs impulsions spontanées, de leur enthousiasme pour
l’histoire et le martyrologe du peuple juif, de l’ambition qu’ils ont de sauver, pour un avenir sans fin, le tronc antique, d’ajouter aux hauts faits de leurs aïeux les hauts faits de leurs descendants ; en partie, le sionisme est le résultat de deux impulsions venues du dehors : premièrement le sentiment de nationalité qui, durant un demi-siècle, a dominé les pensées, les sentiments européens, et déterminé la politique mondiale ; secondement l’antisémitisme, qui a été, chez la plupart des sionistes, la contrainte qui les obligea à réfléchir à leurs relations avec les peuples.
Au contraire le juif russe est sioniste sans beaucoup y réfléchir, par sentiment, par instinct, par la souffrance et lies désirs. On peut dire que le sionisme est l’expression du judaïsme dans l’Europe orientale.
Déjà, il y a un quart de siècle, l’exemple des Serbes et des Bulgares, appelés à la vie par le traité de Berlin, a fait germer confusément dans l’esprit de plusieurs israélites russes l’idée de l’établissement des juifs sur le sol des ancêtres. Une colonie agricole israélite, la première, fut fondée en 1879, en Palestine.
En 1881 des émeutes antijuives se produisirent dans plusieurs villes de la Russie. C’est alors que parut la brochure du docteur Pinsker, un juif russe : l « auto- émancipation », qui préludait au sionisme politique, comme le dit M. Max Nordau, et contenait déjà ses principes essentiels. Les juifs, d’après M. Pinsker, ne sont pas seulement un groupement religieux, mais constituent une nation. Ils veulent vivre dans leur propre pays, en Palestine. Leur régénération doit être à la fois économique, physique, intellectuelle et morale.
| Enflammés par les idées de Pinsker, plusieurs 1 groupes d’étudiants et d’ouvriers juifs émigrèrent en fi Terre Sainte et y fondèrent une vingtaine de colonies À agricoles. Plusieurs sociétés se formèrent en Russie et 1 dans toute l’Europe pour venir en aide à ces colons. Le ï mouvement était ainsi esquissé. Mais il manquait
- d’ampleur et d’envergure. Pour qu’il s’étendiît il lui 14 fallait un chef qui ne füt pas seulement un prophète ou -
un pamphlétaire ; il lui fallait aussi un livre simple,
de précis, exposant non des aspirations mal définies, mais f un système où se trouveraient réalisées les espé- 1 rances un peu vagues des juifs persécutés. Le chef fut ; Théodore Herzl, et le livre : l’État Juif. Ce livre, salué 1 par des centaines de milliers de juifs comme un acte de délivrance, fut le point de départ du sionisme poliLe tique. LE Les paiestinophiles juifs de Russie, partisans de la j’ nombre sous la bannière sioniste. Ils prirent une part | très active aux différents congrès sionistes, tenus à \ Bâle et à Londres. C’est principalement par l’argent ; des sionistes russes que sont alimentés les fonds du ) parti. Et si pauvres que soient la plupart des Israélites ki de Russie, dont le dénuement dépasse celui des prolé- 4 _taires les plus misérables de l’univers, ils trouvent Ë moyen de contribuer, à force d’héroïques sacrifices, par c une cotisation minime en fait, mais relativement oné- reuse pour eux, à l’œuvre de la propagande sioniste, si Ainsi, la majorité des actionnaires de la « Banque colo- À niale sioniste » et des souscripteurs du « Fonds Natio4: nal », — établissements financiers du Parti, — se trouve
Nous lisons, en effet, dans le rapport du « Comité
« Naturellement, c’est la Russie qui tient la tête du mouvement sioniste. Les chiffres que nous avons sous les yeux et qui ne se rapportent qu’à l’année courante, (1903) nous montrent l’augmentation de notre mouvement dans ce pays. Au commencement de cette année, 1.572. L’augmentation est de 426 sociétés, soit de 37 o/o environ. Ce taux d’augmentation atteint dans certains rayons un chiffre bien plus élevé. Ainsi dans le rayon de Vitebsk, il atteint 61 0/0.
« Comme témoins vivants de l’extension du sionisme en Russie, nous pouvons voir à ce congrès des délégués de Sibérie, de Tachkent et des montagnards juifs du
« Les nombres des Schekels (1) rentrés, des actions vendues et des dons reçus pour le Fonds national sont en rapport avec l’augmentation, en Russie, des sionistes organisés et actifs. Les timbres du Fonds national, qui constituent un impôt librement consenti, sont employés à toutes les occasions.
« En ce qui concerne la vie intérieure des groupes, celle-ci est agitée et intense. Comme preuve de l’activité sioniste en Russie, nous pouvons noter que le siège central russe a reçu dans le courant de l’année dernière 14.256 lettres et en a expédié 17.937. À côté de la propagande orale, il a été distribué un grand nombre de brochures et appels s’élevant à 180.000;
(1) Contribution annuelle de un franc environ payée par chaque |
pour le rayon d’Elisabethgrad seul, ce nombre a été de
Les sionistes russes laissent le soin des démarches et
des négociations politiques au docteur Herzl et aux
Comités occidentaux. Ils s’occupent surtout de léduca-
; tion politique et nationale des populations juives de » l’Empire.
La plupart des sionistes d’Occident considèrent le
J sionisme comme une œuvre philanthropique, d’une
philanthropie très large, il est vrai, « dédaignant les
Û sentiers battus de la charité dégradante pour utiliser au
profit des misérables les ressources de l’économie so-
ciale »; (1) au contraire, les sionistes russes voient en lui
leur régénération et leur rédemption nationale. Retour
au judaïsme d’abord, et au pays des ancêtres ensuite,
À telle est leur devise. C’est pourquoi ils ont couvert le
Territoire juif d’un réseau d’écoles, de bibliothèques,
de salles de lecture. L’action économique n’a pas été
; négligée non plus. Des caisses d’épargne, des coopéra-
tives de production et de consommation ont été créées
dans plusieurs villes. La littérature hébraïque a pris,
grâce au sionisme, un nouvel et puissant essor. Des
journaux, des revues, paraissant à des milliers d’exem-
plaires, se sont fondés. Toute une pléiade de poètes,
5 (Bialik, Tchernichovsky) d’écrivains et de philosophes,
L”hébreu est devenu de plus en plus une langue parlée dans les agglomérations juives de Russie, grâce à ce renouveau vivace. Au sein même du parti sioniste, des courants divers se formèrent. Il y a le groupe des vieux
(1) M. Rouffie, le Sionisme, page 10.
sionistes : les rabbins et les orthodoxes. Il y a le groupe avancé : les sionistes socialistes. { « Les idées salntaires du socialisme, écrit l’un d’entre eux, trouveront dans la colonisation juive la plus large application. Déjà, la nationalisation du sol et l’organisation coopérative de la production sont inscrits dans ï le programme sioniste. Ce n’est là qu’un commencement. Le peuple juif a été grand dans sa lutte pour la foi; les temps et les conditions ayant changé, c’est pour la justice sociale qu’il est prêt à combattre avec le même héroïsme. Mais cette justice est inséparable de l’idéal sioniste, c’est-à-dire de l’existence d’un peuple autonome « L’organisation sioniste, poursuit-il, c’est le peuple juif lui-même luttant pour son autonomie; elle comprend donc toutes les classes de la nation. Mais cela ne peut empêcher les socialistes d’en faire partie, en combattant pour leur idéal. Les capitaux dont disposera l’organisation sioniste se composeront des sommes des sociétés philanthropiques et du Fonds national; celui-ci est formé par des souscriptions périodiques de la nation ou par un impôt sur les communautés juives. Ce sont donc des capitaux nationaux; dès lors, les réformes socialistes ne portant atteinte à aucun intérêt privé, mais réglant seulement le mode d’emploi des capitaux populaires, seront faciles à réaliser. L’esprit démocratique du peuple juif ne s’épanouira définitivement que dans son propre pays; c’est ainsi que les socialisme théorique, mais aussi au socialisme pratique. » Et il conclut : « En Occident la France, en Orient la
Judée autonome deviendront les foyers d’où la Ilamière il et l’action socialistes jailliront sur le monde entier. » (5) 1 Grâce à l’initiative des sionistes avancés, les ouvriers ï Les « Poalé Zion », c’est-à-dire les ouvriers de Sion, se | placent sur le terrain de la lutte de classes ; ils afirfi ment hautement leurs revendications socialistes ; mais ih tout en combattant pour leurs intérêts économiques 1 contre leurs patrons sionistes ou non-sionistes et contre A le gouvernement russe qui soutient ceux-ci, ils adhèrent 1 en même temps au programme sioniste. Les « Poalé 4 Zion » considèrent la création d’un État démocratique et : socialiste en Palestine comme le but final du prolétariat ‘ juif. Au demeurant, dans les pays d’exil, en Russie di principalement, la lutte s’impose contre le régime d’opx] pression et de massacre. (2) Et lors des tueries de ; Kichinev, les « Poalé Zion » engagèrent résolument le ; combat contre les agitateurs antijuifs, contre les fau- : teurs de « pogromes » et contre les autorités complaisantes. Dans leurs « Appels » répandus par milliers à d’exemplaires, ils préconisèrent la résistance armée $ aux émeutiers et aux policiers. « Assez de s’incliner, dit un « Manifeste », devant À G) Revue Socialiste, page 210, année 1903. —Deka-Duo. Autonomie : juive et philanthropie. $ (2) Le parti « Poal& Zion » est un parti prolétarien juif. Le parti F « Poalé Zion » tend à la création d’un centre politique et national ; en Palestine; il préconise une lutte active contre l’ordre social 14 existant. Le parti « Poalé Zion » adopte le programme du parti rl socialiste international qui tend à l’abolition de la société capita- ï liste et à l’établissement d’un État socialiste. Le Parti considère fl la création d’un centre national et politique en Palestine comme k une condition essentielle de l’existence et du développement À normal du peuple juif… (Programme des « Poalé Zion »).
chaque fonctionnaire… Les temps sont passés où les juifs se laissaient opprimer sans opposer la moindre résistance. L’heure est venue de répondre à la violence par la force, en combattant nos ennemis les armes à la main. Et quand on lâche sur vous des brutes sanguinaires, nous vous disons : Armez-vous, et descendez dans la rue. Votre dignité d’hommes et de juifs l’exige.
« Nous ne nous laisserons plus égorger ! Nous ne permettrons plus qu’on foule aux pieds notre honneur ! Nous avons trop compté sur les secours du dehors, sur # les lois, sur les hommes éclairés, sur les gouvernements. Notre meilleur appui, c’est nous-mêmes.
« Dans le long et diflicile combat qu’il nous faudra soutenir pour le triomphe de l’idéal sioniste, le courage, l’audace et l’énergie sont nécessaires. Que la résistance aux sauvageries antisémites et la défense de notre honneur en soit la première manifestation… »
Ces appels vibrants ont relevé partout les courages. Dans toutes les villes des « Comités de défense » se formèrent. Et lorsque, six mois à peine après les massacres de Kichinev, les émules de M. von Plehwe voulurent susciter une émeute antijuive à Homel, ils se heurtèrent à une résistance vigoureuse. Les « Poalé Zion », unis aux bundistes, avaient dispersé les bandes des émeutiers. IL y eut des collisions sanglantes, des blessés et des morts de part et d’autre. Mais on n’a pas eu à enregistrer d’assassinats-ni de viols. (1) Depuis
(1) A Homel, comme partout, la troupe protégeait les émeutiers. Elle ne tirait que sur les Juifs ; quelques ouvriers furent tués.
ouvrières, des violences purent être conjurées. On peut même être certain dorénavant, si toutefois les « Comités } de défense » continuent à se montrer actifs, que l’ère des massacres à la Kichinev sera close.
La lutte contre l’ennemi commun avait rapproché les « Poalé Zion » et les partisans du « Bund ». Il faut dire qu’au début les rapports entre les deux partis étaient
Le quelque peu tendus. Les bundistes accusaient les sionistes de faire le jeu 3 du gouvernement russe, en s’abstenant de le combattre et en préchant l’indifférentisme en matière politique. De leur côté, les sionistes reprochaient aux bundistes de sacrifier les ouvriers israélites, soit aux bénéfices aléatoires de la Révolution russe, soit au profit d’une Constitution qui ne saura suflire à garantir la liberté inté-
grale du peuple juif.
Cependant, au cours de ces dernières années, le temps et les circonstances aidant, une détente s’était produite. D’un côté les bundistes se sont rapprochés de leur peuple, en se groupant en une organisation nationale israélite, en adoptant la langue juive, en reconnaissant le droit du peuple juif à une autonomie nationale en Russie.
De l’autre côté les sionistes, la jeunesse sioniste sur-
| tout, ont reconnu la nécessité, dans l’intérêt même du sionisme, de combattre le tsarisme qui avilit et dégrade le peuple juif en Russie et entrave par tous les moyens
4 son développement économique et politique.
De sorte que sous la poussée des événements un rapprochement tend à s’opérer entre les deux partis, qui, dans leur ensemble, représentent le judaïsme russe contemporain. Le gouvernement russe, — est-il besoin de le
dire, — ne fait pas meilleure figure aux ouvriers sionistes qu’aux ouvriers socialistes. Il a frappé avec la dernière rigueur le sioniste Dachevsky, l’auteur de l’attentat contre le sinistre Kruchevan, organisateur des massacres de Kichinev. Il sévit contre les « Poalé Zion » et a pris dernièrement une série de mesures sévères contre les sionistes en général.
Malgré ces persécutions, le mouvement sioniste gagne de plus en plus du terrain en Russie.
| Nous avons essayé dans les chapitres qui précèdent | de renseigner le lecteur français sur les mouvements fs divers qui agitent le judaïsme russe. Deux partis se ji trouvent en présence : l’un national, l’autre prolétarien. L’un réclame le droit imprescriptible de chaque nation 1h à la liberté intégrale, et aspire à l’indépendance dans té le pays des ancêtres. L’autre se place sur le terrain de la lutte de classes, se fait l’artisan de la Révolution, | et combat pour son autonomie nationale en Russie A même. On ne peut préjuger de l’avenir de ces deux “ partis. Mais la conclusion qui se dégage de l’étude des faits est que nous assistons à un véritable réveil national des juifs en Russie. C’est la renaissance de la conscience juive, la frondaison nouvelle de l’idéal millénaire des prophètes. Le vieux peuple qu’on croyait | mort se réveille comme tant d’autres et veut desceller la pierre de son tombeau. Que ce soit en Russie, où ses : fils montent allègrement sur l’autel de la Révolution, que ce soit en Palestine, où ils rêvent d’une société Ÿ meilleure, c’est toujours son vieil idéal de justice et de vérité qu’Israël poursuit avec une ténacité inlassable. Dans la grande lutte pour l’émancipation humaine, le À peuple de la Bible et des prophètes n’abdique pas ses | 4
Tous les hommes naissent et de- 3 meurent libres et égaux en droits. Nul ne pourra être inquiété pour ses opinions religieuses. Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. … Nos deux nations amies et
A bord du « Pothuau », 1897. Devant quiconque, n’étant pas Russe, prétend s’aventurer dans l’Empire des Tsars, un mur s’élève, imposant et rébarbatif. On persiste à enseigner aux enfants que la Russie est un État d’Europe : il faut pourtant moins de visas, de sceaux et de centreseings pour fonder un comptoir à Santiago ou faire sa fortune à la Bourse de Johannesburg, que pour passer une nuit d’hôtel à Varsovie. Le titre de citoyen français, qui devrait, à lui seul, assurer à tous ceux qui le portent, dans leurs relations avec l’étranger, un égal respect el un traitement égal, est de nul effet sur les repré- sentants de l’administration russe en France indépendamment, si je puis dire, de son support confessionnel; et il y a vraiment quelque étrangeté à n’avoir jamais fait valoir, aux yeux de la chancellerie amie et alliée, la dignité de ce titre, qui se suflit à lui-même. Je sais la modestie de ma
protestation, ét sa probable ineflicacité; mais je l’estime : nécessaire; aussi bien une protestation vaut-elle par ellemême, par la raison, par le droit sur lequel elle se fonde. On acclame la France, mais, quand les jours de liesse
sont passés, que les délégations chamarrées se sont évanouies avec la fumée du champagne, on l’arrête à la frontière, comme les autres nations, peut-être un peu plus que
: les autres, étant plus représentative de la liberté: l’esprit français n’est pas article d’importation. Donc, même Fran- çais, et même catholique, l’étranger, suspect par définition,
k n’entre sur le territoire russe que s’il a été dûment étiqueté et parafé au départ. Mais, s’il est protestant, surtout s’il est juif, il faut qu’il ait l’âme chevillée au corps pour ne î pas laisser toute espérance à la porte du Consulat Général : car c’est là, — pour le Parisien du moins, — que se joue le prologue de tout voyage en Russie. « Vous avez votre { passeport ?.. Vous vous appelez ?.. Ah! vous êtes … israélite? 6 — Alors, il faut vous procurer un certificat du chef de la 3 maison pour laquelle vous partez, constatant que vous êtes bien à son service, et dont la signature doit être légalisée par le commissaire de police de son quartier. Il vous faut aussi une carte de légitimation, comme celle-ci… (et le fonctionnaire vous montre négligemment un spécimen de cette carte, au nom de M, Mayer Lehmann ou de M. Salomon Lévy…). Cette carte doit vous être délivrée par la Chambre de Commerce, avec légalisation de la signature du chef de maison, plus le visa légalisé et le cachet du k Président de la Chambre de Commerce… »
Vous avez remarqué cet alors ? — compris tout ce qu’il signifie de démarches, de pourparlers, de vexations, de témoins à produire, de signatures à solliciter, — mieux encore, entrevu tout ce qu’il recèle, dans un État autocratique et religieux, de misères et d’iniquités.
.… Dès l’entrée en Roumanie on comprend que Paris est ; loin et qu’on a quitté l’Europe libre : il suffit de subir à la 5 frontière les formalités du passeport sous l’œil d’une police déjà soupçonneuse, de voir les douaniers fouiller de fond
en comble la maigre valise d’une voyageuse mal vêtue, — parce qu’ils yont aperçu deux brochures en hébreu, — fouiller, dis-je, fouiller, ce qui s’appelle fouiller. sans hésitations ni pudeur, jusqu’atx replis des chemises salies… Il apparaît dès cet instant qu’on s’éloigne de la civilisation. Je ne veux Pas insister sur une impression de Roumanie un peu rapide et limitée à une seule ville : Jassy. Elle mériterait pourtant qu’on s’y arrêtât. Flanquée de chaque côté par trois ou quatre grands édifices publics de construction assez récente et qu’une autorité prévoyante a placés loin du centre, en : dehors de la ville active, pour donner à celle-ci la tentation de s’allonger jusqu’à ces points extrêmes, elle boude depuis ce moment el déchoit malgré cette habileté administrative. Ici, la plupart des commerçants sont juifs, la plupart des roumains sont militaires et fonctionnaires, quelques-uns , seulement commencent à s’essayer aux affaires. Malheureusement les troubles qui bouleversèrent et ensanglantèrent le pays à maintes reprises ont laissé des traces profondes dans la population juive, qui sent perpétuellement la menace au-dessus d’elle. On sait que l’Europe, par le traité de Berlin, a pris les juifs de Roumanie sous sa protection, les déclarant égaux en droits à leurs concitoyens des autres confessions, — mais aussi, que le gouvernement roumain, par une ingénieuse fiction qui rappelle le mot célèbre du moine affamé de bonne chère en temps de carème, les a, pour les persécuter à son aise, baptisés « Étrangers ». Aussi ceux qui avaient les situations les plus indépendantes sont partis, ceux qui restent, sont des gens ruinés, de petits boutiquiers qui ont grand magasin sur rue et ne possèdent pas en réalité une parcelle de leur marchandise. La vie est lente, triste, inquiète, le commerce meurt, entre les juifs qui ne font plus | d’affaires et les roumains qui n’en font pas encore, et la situation est d’autant plus pénible que leur inquiétude, toujours en éveil au milieu des controverses passionnées dont ils sont l’objet et qui par à-coups passent dans le domaine des faits, s’énerve particulièrement en ce moment : ; Kichines n’est pas loin dans l’espace, — quatre heures de chemin de fer, — ni dans le temps, — trois mois à peine, —
ils se ressentent encore de l’ébranlement qu’ils ont éprouvé, et la même impression se dégage de toutes les conversa-
tions : ici, on peut toujours craindre un Kichinev, mais un
Kichiney pire que l’autre, un Kichinev « sans fin » : l”admi-
nistration de ce pays a bien le pouvoir de « laisser faire »,
— euphémisme correct; — aurail-elle aussi sûrement celui { d’arrêter? Heureux donc les juifs de Russie, puisqu’ils ne
sont pas à la merci de brutalités spontanées el récalci-
trantes à la répression, mais bien sous la tutelle d’une
administration forte qui intervient toujours… d’abord pour
provoquer le mouvement, ensuite pour le comprimer : tel
fut, en effet, nous l’allons voir, la caractéristique et pour
ainsi dire l’originalité des journées de Kichinev.
De Jassy à Kichinev, — il n’y a pas cent ans que les deux villes sont séparées par une frontière politique, — c’est le même pays qui se continue, l’immense plateau qui s’étale sous la brülure du soleil. Après quatre heures d’un roulement lent et d’interminables arrêts, on aperçoit enfin, dominant les rues sableuses et les petites maisons basses qui dévalent jusqu’au bord de la voie, des tours et des clochers, de lourdes coupoles blanches et vertes, des pâtés de pierres éclatant au soleil, tout l’appareil d’une grande ville : à dix mètres du train, dans un sentier qui borde les blés, par une attention symbolique du hasard, un paysan moldave bouscule une femme et la frappe à tour de bras : cest Kichinev. Il faut bien avouer qu’en France on ne Dieu qu’il ne füt pas sorti de son obseurité!), qu’avee noS habitudes d’esprit un peu casanières nous ne pouvions pas très bien nous représenter ce qu’est l’aspect d’une ville
- de 100.000 habitants, — en Bessarabie, — et qu’enfin nous | avions de la peine à concevoir que la localité inconnue naguère où se passèrent hier tant d’horreurs sauvages füt ce qu’on appelle une grande vilie. C’est done avec une émotion où le piquant de l’impression présente se mêle au tragique du souvenir qu’on met le pied sur le quai d’une
grande gare, qu’on traverse un buffet très élégant, avec nappes, services, vins et sodas à l’européenne, qu’on trouve devant la gare, après quelques touffes de verdure qui égaient gentiment la monotonie du sable, un tramway aussi confortable, — ni moins ni plus, — que ceux de nos petites villes françaises, et auprès duquel, en attendant le départ, un gamin crie ses journaux à vendre. — Le tramway suit de larges rues toutes droites que coupent à angles droits d’autres rues également droites et larges : cette ville barbare, — elle fut turque jusqu’en 1812, et depuis elle est russe, — est bâtie comme par principes, à la manière de New-York ou de Buenos-Ayres, et sa symétrie rappelle celle des blocs américains. D’élégantes troïkas aux chevaux ardents, de hautes maisons avec de grandes fenêtres et de petits balcons, d’importants magasins très européens d’apparence, banques et pharmacies, « nouveautés » et librairies, un « Hôtel National », un « Grand Hôtel », des Konditorskaia où l’on déguste des glaces fort bien servies, Jardin Public paisible et riant, cartes postales illustrées, — sommesnous donc si loin de chez nous ?.. en pays de barbarie ? — Il est vrai que les rues, brillantes dans le quartier riche, s’achèvent en une épaisse poussière de sable gris, entre des maisons basses sans étage, crépites de jaune, de rouge, de bleu, dont le toit s’avance en péristyle préservateur du soleil sur des colonnettes de bois également coloriées : agglomération de « cases nègres » sur un haut plateau balayé par d’immenses souffles chauds qui viennent de très loin. Parfois, un grand carré vide, — un marché, — où à de certains jours les étals s’emplissent et s’animent, où, le soir, de pauvres petites lumières falotes, d’huile ou de chandelle, éclairent en tremblotant le visage rude de quelques miséreuses accroupies devant leur balance, tandis qu’à l’estaminet voisin une aigre musiquette fait danser, entre deux bolées de « tchaï », de « kvass », ou de « pilsner » fabriquée à Riga, les soldats, les paysans, les filles Il est vrai qu’à deux pas de la confiserie à la mode, — et ceci n’est pas, je l’aflirme, une illusion de voyageur dont l’esprit serait trop occupé par l’objet de son voyage, — les malheureux regardent d’un air défiant létranger qui
| passe et portent dans leurs yeux l’affolement des effrois d’hier, — tel l’assassiné dont la rétine convulsée garde, dit-on, l’image de l’assassin; — et, dans le vague de tous
- ces regards perdus au lointain d’un souvenir terrible, on ; croit lire la même interrogation inquiète : « Qu’est-ce que ces gens? Que va-t-il encore nous arriver ? » Il est vrai 1 que, si les chambres du Grand Hôtel sont modernes, #4 mieux vaut n’y pas coucher, pour éviter la présentation de son passeport à l’autorité indiscrète, qu’il faut prendre des à précautions, ne pas se faire remarquer de la police, ne pas parler trop haut dans le train, examiner à la dérobée ses compagnons de wagon, ne pas avoir l’air trop curieux, trop surpris, trop étranger dans le pays, ne pas compromettre les indigènes qui veulent bien vous indiquer les chemins et vous renseigner sur les choses, mais qui aiment mieux ne pas se montrer avec vous en public, —et Ë vous renseigner entre quatre murs. 5 } Entre quatre murs ils parlent volontiers, et ce n’est pas sans émotion qu’on les entend faire appel à la loyauté française, pour que leur nom ne soit pas divulgué : la Sibérie pour eux est à la fois trop près et trop loin. Non que nous ayons appris des choses plus effroyables que celles qu’on sait déjà; du moins nos constatations sont-elles, des rapports qui les ont précédées, une terrible confirmation. Nous avons entendu le récit d’un M. G.. qui fut attaqué en descendant du tramway, et laissé pour mort, — heureuse circonstance à laquelle il dut la vie. — De son bureau il voyait les émeutiers et les policiers, pêle-mêle, faire sortir les Juifs de leurs magasins. Il écrit quelques lettres, les donne à son employé pour le courrier, s’en va, saute dans le tramway. Il aperçoit un cadavre abandonné sur le chemin, puis plus loin, une trentaine de personnes qui brisent et saccagent tout ce qu’elles rencontrent, devant des soldats impassibles. Il veut d’abord descendre du tramway, puis, effrayé, reste. Du tramway un chrétien crie aux soldats : « Vous êtes ici pour protéger, et vous assommez ! » | G.…. se sent réconforté par ce cri de protestation, mais voici qu’on a dépassé le groupe des pillards, qu’on arrive 76 1
à la station, où un autre groupe hurle, frappe, le reconnaît pour juif, l’arrête. Un cri : « On va nous tuer !.… », auquel la voix courageuse du même chrétien répond : « Nous sommes ici sans armes… » G… tombe sous des coups de pierres vigoureusement assénés, on le jette à la station où il fait le mort jusqu’au lendemain matin. Après une semaine et demie de maladie, le jour où pour la première fois depuis l’affaire il sortait de chez lui, il rencontre son défenseur chrétien : c’était un prince caucasien, qui s’offrit à être son témoin et qui, du reste, dit-il, avait déjà tout raconté au délégué de Pétersbourg.
Voici une petite marchande de nouveautés, qui avait sa maison à elle et quelques économies. Elle na plus rien… Sa maison a été pillée et brisée. Le dimanche de Pâques, — le premier jour, — on était venu par trois fois casser leurs vitres. Le soir, ils jetèrent dans la cave le plus de marchandises possible et les objets personnels auxquels ils lenaient le plus. Sur neuf locataires, sept s’enfuirent, essayant de trouver un refuge ailleurs. Elle et son mari restent, puis le matin veulent s’en aller. Une chrétienne leur crie : « Ne sortez pas ! hier, c’était le pillage! aujourd’hui, c’est l’assassinat. » Des groupes arrivent, poussant des cris, brisent à tort et à travers. M. et madame F… voient tout de suite que leurs assaillants sont des gens aisés que les roubles n’arrêteront point, ils passent par la cour, s’en vont, et reviennent deux jours après. Les assaillants, avant de partir et pour assurer les conséquences de leur visite, avaient ouvert les conduites d’eau … Ils ne peuvent même pas songer à partir pour l’Amérique : presque aisés hier, aujourd’hui ils ont des dettes : deux mille roubles de marchandises étaient chez eux en dépôt, ils doivent quatorze mille roubles à la banque, et ils ne peuvent abandonner pour rien une maison qui a sa valeur pour eux.
Et voici un témoignage qui nous fut fait solennellement, comme un témoignage devant la justice, par un personnage très important de la ville, un homme d’intelligence très nette, qui connaît la valeur des mots, et qui ne dit que ce qu’il sait et voit. C’est le dimanche à six heures du soir que lui parviennent les premiers bruits de l’émeute com-
ji mençante. Comme depuis plusieurs jours on discutait en ville au sujet des troubles prévus, il comprit immédiatement À que l’affaire serait sérieuse. La soirée apporta cependant
a quelque apaisement dans la rue et dans les esprits. Mais le
4 lundi matin à huit heures des gens accourent de divers | côtés chez lui, lui annoncent que la foule recom-
nt mence à s’agiler, que les personnes et les propriétés sont il menacées, qu’aucune mesure n’est prise pour leur protecy tion. À huit heures et demie, deux:des israélites les plus
qi considérés et les plus influents de la ville se rendent chez ne le gouverneur, insistant pour qu’il intervienne; il répond 1 avec tranquillité qu’ « on va prendre des mesures ». À dix | heures, tout le Nouveau Bazar est envahi. Évidemment, on ne commençait pas tout de suite et sans préambules par le | viol des femmes et la violation des propriétés. Ce sont | d’abord des gamins de douze à dix-huit ans qui cassent les vitres, jettent des pierres contre les murs; à leur suite,
| impassibles, les agents de police, sans les menacer, les accompagnent jusqu’à la limite de leur district, où parfois | leurs collègues du district voisin les relaient dans cette | étrange escorte. Nulle part aucune intervention des agents
pour arrêler ces violences. Quand des juifs viennent se plaindre, la police les insulte ou répond qu’on ne peut rien
faire. C’est seulement après ces encourageants débuts que
les émeutiers, par pelils groupes, avec des cris d’assauts,
brisent les volets, les portes, entrent dans les maisons et
les magasins. Il y a dans cette foule beaucoup de va-nu-
: pieds, d’ouvriers de passage, de Bulgares et de Moldaves des faubourgs, puis des domestiques et des femmes, — et
aussi trop de gens très bien mis qui donnent leurs indica-
Lions, font passer leur peloton, indifférent et rapide, devant
les maisons chrétiennes pour le jeter sans erreur sur la
maison juive voisine, Peu à peu, à mesure que les émeutiers
eurent conscience de limpunité qu’on leur offrait, ils
s’enhardirent. Certains groupes revinrent vers trois heures
de laprès-midi aux lieux qu’ils avaient insuffisamment
visités le malin, pour reprendre en le perfectionnant leur
premier essai de pillage. A plusieurs juifs qui voulaient
organiser une résistance et tiraient leurs armes, la police
les leur confisqua, les rassurant par de bonnes paroles : « Si vous bougez, vous gâterez tout, les mesures sont prises ! » Et les émeutiers, surpris quand même de trouver la voie si libre et l’adversaire si peu dangereux, s’excitaient à la chasse des victimes. Le nombre des tués, des blessés, la nature même des blessures, les plafonds crevés, les robinets ouverts, les meubles et les marchandises déchiquetées montrent bien et l’ignoble brutalité des assaillants et l’indifférence de la police. Là où on leur opposait la moindre résistance, aucune trace de désordre : la plupart des maisons du troisième quartier, presque exclusivement habité par des juifs, sont indemnes grâce à un très petit nombre d’agents qui les protégeaient; tel bourgeois dut le chrétien courageux, tel boutiquier au « bakchich » habilement octroyé à un agent de son bloc, — quand, tout à côté, la rue Pouchkine est absolument dévastée et que dans le quartier le plus opulent, où il y avait abondance de police, les émeutiers entrent comme ils veulent, où ils veulent, détruisant, pillant, frappant en toute franchise, enfonçant les tonneaux, brisant les bouteilles d’un débit de vins sans souci de la patrouille qui passe à deux pas. Dans la rue et dans les maisons le sang coule, les coffres-forts sont éventrés, l’agitation fait tache d’huile, s’étendant de plus en plus, jusqu’aux quartiers voisins de la campagne, où les bandits se répartissent comme un butin triomphal les pièces d’or et les objets précieux. Cela devenait dangereux pour tout le monde : on voulait bien d’un honnête pillage, mais grâce à la facilité du travail (1) cela tournait au vilain. Et, pour arrêter les frais, un ordre suflit. Dès que l’émeute vit la troupe sortir des casernes, sérieuse et décidée, fusils chargés, dès que les escadrons balayèrent les rues, — le lundi soir à six heures, — elle se fondit presque instantanément. Et pourtant, dans le rapport ofliciel, on a dit que les troupes étaient impuissantes à protéger les juifs attaqués! (1) La mère d’un des émeutiers fit une réclamation en ces termes au médecin qui soignait son fils : « Il a travaillé deux jours, on lui
Le mardi matin, il n’y avait plus de violences que dans les Hd faubourgs écartés, et lon commençait à recueillir les À cadavres et les blessés, sur les trottoirs, dans les caves et Al les « closets ». (1) F Mais la narration d’une victime ou la déposition d’un la témoin, si précises et détaillées soient-elles, ne peuvent, à elles seules, rendre la physionomie exacte de ce que furent A ces journées. Il les faut compléter par les mille souvenirs 1e) qui circulent dans la conversation des gens, bribes de 2 vérité apportées par l’un et par l’autre. | Histoires atroces. — Ici une fillette de douze ans fut violée par un vieillard et retrouvée le lendemain couverte de pl plaies. Là, une femme fut violée près du cadavre de son $ mari; ellé est devenue folle. Cette autre, mère d’un enfant % de quatre mois, violée par ces brutes, — J’emploie le pluriel \4 à dessein, — est enceinte, et, malgré son mari, s’obstine à 4 demander le divorce, par respect pour la loi juive qui l’im- ; pose dans ce cas barbare. On parle couramment de ces atrocités, qui pour nous jusqu’à présent n’étaient que des à mots, des mots vides, signes de choses tellement lointaines qu’on ne cherche même pas à se les imaginer, mais qu’il d faut bien se représenter et comme revivre, avec un frisson d’épouvante, quand on parle à ceux qui en furent témoins, qui vous disent les détails précis, la rue où l’événement s’est passé, les circonstances de brutalité qui l’entourèrent, le nom de l’amie qui en fut victime, l’horreur de ces situa- | tions d’autant plus douloureuses qu’il faut les cacher et que la vengeance est impossible. k Histoires touchantes aussi, d’héroïsme ou de charité. Le k gardien d’une synagogue refusa d’ouvrir Ja porte et de livrer aux émeutiers les rouleaux de la loi : il fut tué. — Un homme âgé, des femmes et des enfants s’étaient jetés
- au fond d’une cave et y restaient dans un silence apeuré f pour ne pas attirer sur leur retraite l’attention des bandes e qui de temps en temps passaient dans la rue. Tout à coup (1) Un jeune homme, élève à PÉcole professionnelle de Kharkov, qui était venu passer les vacances de Pâques chez ses parents, fut trouvé mort dans les water-closets de leur maison.
_ un des enfants réfugiés reconnait par le soupirail sa grand_ mère qui, tremblante, fuyait, cherchant un abri; l’enfant erie à la vieille d’entrer, de venir auprès d’eux. Affolées, les femmes veulent étrangler l’enfant, mais le vieillard les arrête d’un mot : « Une main juive ne peut pas tuer. Ouvrez… » Quelques chrétiens se montrèrent très dignes et très courageux; on cite le nom d’un ingénieur qui tint tête aux émeutiers et sauva plusieurs juifs; de quatre jeunes filles et femmes chrétiennes qui s’offrirent immédiatement et s’employèrent à soigner les blessés. — On parle beaucoup du père Jean qui, le lendemain du massacre, manifesta, par une lettre aux Novosti, un bon mouvement de pitié pour les innocents, — qu’il rétracta deux jours plus tard, — de l’archevêque de Jitomir, qui, tout en vitu- | pérant le socialisme, prit en chaire la défense des massacrés. On cite surtout le cas très significatif d’un oflicier de cavalerie : posté avec ses hommes à langle de deux rues, il entend à peu de distance, comme partant d’une cour ou d’une cave, des cris et des appels : entre sa compassion humaine et son intérêt militaire (la tendance n’était pas à l’intervention favorable, et il peut être maladroit de négliger la tendance…) il hésita un instant : Sa conscience prit le dessus; il accourut vers la maison d’où partaient les cris, dispersa un rassemblement, sauva quelques malheureux : en rentrant au quartier, il fut réprimandé par son colonel, l’affaire s”ébruita jusqu’à Pétershourg, et une semaine après il recevait une récompense du ministre de la guerre : et ceux qui content ce bel épisode des mauvais jours insistent, — on comprendra pourquoi tout à l’heure, — sur le fait que c’est le ministère de la guerre qui récompensa. Û Histoires plaisantes, enfin, car celles-là même ne manquent pas : la vie est diverse et complexe. — Le gouverneur . von Raaben n’a pas, malgré la responsabilité qui lui incombe, soulevé la haine des habitants; le rire désarme la haine elle-même. Il était vieux, impuissant, très soumis à l’influence d’une dame aimable, aux conseils d’un ami douteux et aux malices de son sSous-gouverneur, antisémite forcené, une sorte de policier intrigant que l’on compare,
Î — par égard pour les Français que nous sommes, — à notre
| Fouché du premier Empire. On avait soufflé dans l’esprit
ïs de la dame que pendant Pâques éclaterait un mouvement
| anarchiste dirigé contre le gouverneur : il avait donc
| concentré des troupes au palais, c’était toujours autant d’in-
! disponible contre l’émeute naissante. Effrayé, il ne sortait pas de ses appartements, ne s’éloignait pas du téléphone, et un placard amusant cireula dans Kichiney, qui représentait le gouverneur caché sous son lit, la dame mettant ses jarretelles et l’ami du gouverneur disant? « Reste sous le lit, le désordre règne encore! » Quand on apprit le renvoi du gouverneur, ce fut l’occasion d’une autre caricature : le gouverneur, la dame et ami sortant de la ville sur un chariot traîné par le sous-gouverneur malin et triomphant. C’est ce même gouverneur, falot et timide vieillard, qui, accusé par la presse d’avoir reçu de l’argent des juifs de Kichinev pour faire cesser le massacre, eut l’étrange faiblesse de leur demander un certificat de bonne conduite sous la forme d’une attestation qu’aucune somme ne lui avait été versée par eux. On parle aussi beaucoup du futur maire, petit-fils d’un boulanger grec, gros vigneron, sachant trafiquer de tout, riche à quinze millions de roubles, avare et
4 rapace, el qui a payé cent mille roubles pour être noble :
ce qui lui permet de profiter des avantages financiers que donne l’abonnement à la Banque de la noblesse. On parle de Kruchevan, l’âme de l’antisémitisme, le fondateur du Bessarabetz à Kichinev, puis du Drapeau à Saint-Pétersbourg, — Kruchevan, l’austère célibataire, lanachorète, habile excitateur, qui prétend à l’antisémilisme scientifique et dont la force est surtout de savoir écrire pour la masse. Et particulièrement de Démètre Pisarjewski, un des ardents
: du Bessarabetz, ami de Kruchevan et son contraire, dont l’existence est un roman, ou le fut, — car elle vient de se terminer de tragique façon. Peut-être fils de juive, Démèêtre Pisarjewski était antisémite par besoin d’action et par élé- gance; jeune, riche, brillant, heureux, épris de la vie, il était le coq du village et tout le monde savait ses aventures aimables, dont la diversité lamusait sans que leur simultanéité le gênât. Dans les journées de Kichinev il eut la mala-
dresse, sinon de diriger les assaillants, du moins de se ; montrer au milieu d’eux avec sa casquette d’uniforme, et, parmi ces forcenés, de se distinguer par une particulière épilepsie, où l’alcool peut-être n’était pas étranger. Il fallut bien se décider à agir contre lui… Un jour qu’au beau milieu d’une intrigue amoureuse nouvelle une de ses anciennes aventures venait le déranger sous les espèces d’une mère coléreuse et menaçante, une autre « tuile » tomba sur lui : le procureur ordonnaïit la fermeture de son étude. Affolé par tous ces ennuis il se réfugia au cercle, joua et but toute la nuit, rentra chez lui à l’aube, et se fit sauter la cervelle. Ces juifs restent admirablement justes malgré le mal qu’on leur fait. Ils ne disent pas que Pisarjewski fut un méchant homme, mais un cerveau égaré, un tempérament violent, et c’est avec une pointe de sensibilité qu’ils parlent des malheureuses qui se succèdent à prier sur la tombe de cet homme qui fut beaucoup aimé !.. — Un journaliste. d”Odessa eut même l’amusante idée, tout de suite après les événements et tandis que l’autorité en interdisait le compte rendu dans la presse, d’écrire un feuilleton qu’il intitula Rachel, et qui n’était qu’un tissu d’allusions transparentes à la personne et au rôle de Pisarjewski. L’auteur est censé se promener dans les rues de Kichinev, il retrouve le quartier où habitait Rachel, une jeune fille qu’il avait aimée jadis, il apprend que sa maison a élé saccagée pendant le pogrome, sa famille ruinée, elle-même violée, — mais la maison d’en face est toujours là, debout, impassible, la maison qui porte l’enseigne du notaire, — en lettres rouges … Mille détails leur reviennent à l’esprit, dont ils n’ont compris l’importance qu’après l’événement, à la réflexion, mille petits faits dont la juxtaposition est particulièrement significative au point de vue de l’état des esprits et des responsabilités. — Ils vous expliquent que les fêtes de Pâques étaient particulièrement favorables à l’explosion, non seulement parce que le crime prétendu rituel de Doubossari fut un prétexte commode, mais encore à cause de l’effervescence spéciale des orthodoxes en ce jour de fête : la nuit se passe à l’église dans la joie du Christ ressuscité,
Ê et s’achève en festins, dont la fumée resta manifestement } au cerveau de beaucoup de ces élégants et de ces élégantes qui applaudirent les émeutiers, et s’offrirent la curiosité de 1 regarder faire des victimes. — On fait remarquer que les poches des morts furent soigneusement vidées et que l’arEUrAl gent disparu s’élève à 250.000 roubles, que la grande majo- \ rité des émeutiers arrêtés ne sont pas de la ville, mais de va-nu-pieds du dehors, des gens sans aveu, chemineaux AL qu’attire toujours la richesse d’un pays où le tonneau coûte IA plus cher que le vin, habitués des traktirs de Nijni- | Novgorod et de Moscou, qui savent toujours où il y a un 4 coup à faire. Leurs armes étaient plutôt sommaires: ils { marchaient par les rues, la main repliée cachant sous le poignet des morceaux de plomb arrachés aux conduites d’eau qu’ils brisaient au fur et à mesure de l’attaque, et beaucoup des blessures atroces qu’on a observées sur les qi victimes ont été faites avec ces armes improvisées. Et les ; souvenirs se pressent el s’accumulent, accusateurs. On sen- “x tait si bien l”émeute se former que le Grand-Rabbin de Kichinev fit une démarche auprès de l’évêque orthodoxe | pour lui demander de calmer les esprits : celui-ci se contenta de répondre qu’il croyait parfaitement que les Juifs faisaient le pain azyme avec le sang des enfants chrétiens: (1) (1) Réponse impertinente dont, soit dit en passant, il ne faut pas k lrop s’étonner. Pour des Juifs français, habitués à d’autres mœurs, une démarche de ce genre revêtirait une sorte de dignité correcte, lAQNE due à légalité des personnes, à leur confraternité dans le fonctionnarisme ecclésiastique, à leur commun désir de paix. Il n’en est pas de même dans un pays où Dieu n’est que le Dieu des ortho- Ÿ doxes, où le prêtre juif west rien. De fait, les communautés juives russes, — sauf en Pologne où elles ont gardé l’organisation que leur octroya Napoléon premier, — n’ont personne qui puisse parler avec autorité en leur nom; il y a généralement deux rabbins, — À un rabbin religieux, vieux juif pieux qui connaît les rites et veille DS à leur scrupuleuse observation dans le détail des cérémonies maj trimoniales ou des opérations culinaires, — et un rabbin administratif, qui, devant être diplômé des Universités russes, choisi en conséquence parmi les avocals, médecins ou pharmaciens de la ville, fait passer quelquefois ses affaires avant celles de ses coreligionnaires. Et dans cette division des fonctions, il n’y a plus de place pour l’autorité morale d’un représentant de communauté.
Huit jours avant l’affaire, un important négociant d’Odessa, 1 qui se trouvait à Pétersbourg, avait entendu parler très clairement du pogrome qui se préparait, et en faisait pressentir la venue, dans les lettres qu’il envoyait à sa famille. — Le dimanche, premier jour du massacre, une dame israélite de Kichinev, riche et richement apparentée à Odessa et à Kiev, rencontre, inquiète et nerveuse, un important fonctionnaire de l’entourage immédiat du Gouverneur et lui demande : « Alors qu’est-ce qu’on va nous faire demain ? — N’ayez pas peur, répondit-il, à vous on ne fera rien. » — Vers le milieu de mai, comme l’agitation renaissait, un des blessés de Pâques, décidé à partir à l’étranger, faisait une démarche au bureau de police pour obtenir son passeport; il y rencontra beaucoup de chré- tiens, qui demandaient l’autorisation d’avoir des armes, pour eux, pour leurs domestiques, pour leurs valets d’écurie. Notre juif sollicite la même autorisation : on lavait accordée aux autres, on la lui refuse, il interroge, insiste : « Nous ne pouvons rien vous dire. — Dites-le-moi, voyons, entre nous : c’est parce que je suis juif? — Vous nous mettez au pied du mur. C’est vrai. » — Dès le matin, la maison et la cour de M. F…, marchand de bestiaux, sont envahies; à neuf heures, tout le reste étant brisé, on s’attaque à la caisse. Il a couru chez son avocat, puis chez le gouverneur, où il reçoit une réponse rassurante : « Nous enverrons des troupes. » Les troupes ne viennent pas, il court à la police, où on lui répond plus franchement : « Va-t-en, juif, nous n’avons pas d’ordres de Pétersbourg. » De neuf heures à cinq heures les hommes continuent leur besogne tranquillement, à cinq heures le coffre est enfoncé et 30.000 roubles s’envolent. — Au lendemain des massacres, quand arriva le procureur d’Odessa, il pleura en voyant les cadavres el en écoutant le récit des événements, mais le directeur de la police, qui fut envoyé de Pétersbourg, demeura impassible, — et modifia son rapport dans le sens que l’on devine pour être agréable à M. de Plehwe, qui lui avait dit, en le parcourant dans sa première forme, qu’il ne pourrait pas le présenter ainsi à l’empereur. Les délégués juifs de Kichinev allèrent rendre visite au gouverneur
1 d’Odessa, subirent, en manière de consolation, un discours
- qui était une apologie de l’antisémitisme et qui se termi- { nait, naturellement, par des considérations sur le socialisme. Même semonce de M. de Plehwe aux délégués de q Kichinev qui vinrent lui demander audience à Pétersbourg | et qu’il reçut d’ailleurs correctement : il se défendit d’être k antisémite, mais porla contre eux la même accusation : « Vous êtes socialistes ! » — Ce qui lui attira cette | réplique : « Nous ne l’étions pas en 1881! » — Dans la l presse, tout ce qui n’accabla pas les juifs, fut suspect : le f : Droit, de Saint-Pétersbourg, qui disait que ces deux jour- | nées étaient une honte pour le pays, reçut une observation k très sévère ; le Voskhod, journal juif de Pétersbourg, reçut | deux observations, deux semaines de suite; à la troisième (l il aurait été supprimé. Le premier numéro du Bessarabetz 1 $ après les événements portait en vedette la question : « Qui j a le plus souffert ?… » des Juifs qui ont été tués ou des l chrétiens qui les supportaient depuis si longtemps ? Dans | le troisième numéro on ouvrit une souscription pour les | familles fatiguées de piller. Et quand les juifs voulurent | faire une collecte pour les leurs, saccagés et meurtris, la | publicité leur fut interdite.
De l’examen et du rapprochement de tous ces faits ressort logiquement une conclusion indiscutable : la complicité » de l’Administration. Et je tiens à ce mot d’Administration, parce que je crois qu’il représente l’exacte vérité. De France,
— de loin, — les violents, aisément simplistes, accuseraient
| volontiers le tsar. Le tsar n’est pas en cause. Dans la nuit
de Pâques, à l’heure bienheureuse où les fidèles échangent
le baiser sur la bouche pour fêter la Résurrection du Sau-
k veur, Nicolas II ne savait sans doute pas que le lendemain,
; sur un point déterminé de son empire, un massacre de juifs
allait éclater; peut-être même n’en sut-il rien encore, trois
ou quatre jours après l’événement. Du moins personne ici
| ne laccuse, — et pour cause. A Kichiney comme à
Odessa, à Kiev comme à Berditchev, vous pouvez parler
des ministres, de M. de Plehwe, — pas trop haut, — mais
ne faites pas la plus légère allusion au isar lui-même :
immédiatement les plus hardis se dérobent, les voix
s’assourdissent, les regards fuient, l’entretien se défile en formules d’excuses : « L’Empereur a des ministres et s’en fie à leurs rapports, naturellement. L’Empereur n’a pas de volonté nette, il se laisse influencer, il n’est pas le maître. L’Empereur n’a pas une santé robuste, et la force lui manque de travailler par lui-même… L’Empereur n’est pas d’esprit très ferme, il ne voit pas bien les choses, n’en comprend pas la portée, on ne peut pas lui en vouloir. » Et de toutes ces excuses accumulées on ferait une admirable accusation, mais, dans la forme, les convenances politiques sont respectées, les murs qui vous écoutent ne retiendront rien, — pour cette fois; — le tsar est hors de cause, la Russie est sauvée, — et la conversation tourne sur M. de Plehwe. — Attribuer la responsabilité du mal à cet être collectif que nous appelons le gouvernement, ne serait pas non plus tout à fait juste : nous aimons, nous, à concentrer dans ce mot très simple la complexité de nos mauvaises humeurs : c’est une entité politique et un sujet de conversation pour pays libres, où se mêlent un peu confusément la notion vague d’un État centre de tout, la considération bourgeoise des « pouvoirs établis » et l’idée précise de quelques personnalités réunies par le hasard des combinaisons parlementaires sur un banc spécial du palais législatif : c’est un mot trop européen, trop oceidental, trop français. Iei le comité des ministres n’est pas un conseil des ministres, les ministres sont de grands chefs de service qui reçoivent eux-mêmes l’impulsion de l’un d’entre eux plus particulièrement favorisé de la confiance impériale … Et la conversation retombe toujours sur ‘ M. de Plehwe. M. de Plehwe, ministre de l’intérieur, grand détenteur des forces de police et de gendarmerie, M. de Plehwe, âme de policier égarée dans une apparente situation d’homme d’État, est merveilleusement apte à faire rendre son maximum d’effet à l’organisme qu’il dirige, mais il emprunte sa propre force à cet organisme lui-même, et l’on conçoit quelle en doit être la puissance dans un “ pays où la sécurité du monarque et la sauvegarde des idées dont il vit, semblent être la cause finale de toutes les institutions et l’essentiel devoir de tous les sujets. L’Adminis-
tration, c’est l’affaire Vidrine: les marchands juifs qui sont “a autorisés à s’établir hors du territoire, peuvent amener avec eux le nombre de commis nécessaire à la bonne EL marche de leur entreprise; le gouverneur contesta au marHe chand Vidrine le droit d’appeler un commis juif parce qu’il \ ne l’avait pas amené avec lui, l’assemblée générale du Sénat donna raison au gouverneur; — et c’est l’affaire Guen : fe un artisan typographe a le droit de séjour hors du Terri1 loire, mais comme artisan typographe seulement, — il | devient patron d’une imprimerie, n’est plus considéré que fut” comme marchand, et renvoyé impitoyablement dans la MA zone. L’Administration, c’est, à Kichinev, le guichetier du if télégraphe refusant le télégramme du docteur Mutznik, qui voulait informer le ministre de ce qui se passait, et HF c’est l’agent de police répondant au marchand de bestiaux affolé : « Va-t-en Juif, nous n’avons pas d’ordres de Pétersn à bourg! » Masse formidable d’oukases et d’arrêtés qui peut ; écraser n’importe qui, n’importe où, nimporte quand; f corps innombrable de fonctionnaires autoritaires et soupip çonneux, qui montent une garde souvent invisible, mais toujours présente, auprès de tout être humain qui vit à demeure ou circule temporairement dans les limites de l’Empire, — le suivent partout, dans sa vie privée comme dans sa vie publique, surveillent et contrôlent même les p autres administrations, lesquelles ont parfois la tentation de regimber, — je rappelle ici l’incident de l’officier de Kichinev récompensé par le ministère de la guerre, — exécuteurs farouches des ordres qu’on leur donne, et malicieux de ceux ù qu’on n’ose pas leur donner : l’Administration, c’est l’étroiltesse vexaloire des règlements multipliée par le zèle des À Jonctionnaires, et, quand cet admirable organisme aperçoit dans son champ d’action quelques catégories de faibles et ( de suspects sur lesquels on peut tout et que personne ne défendra, il ne faut pas s’élonner que son exubérance se manifeste de temps en temps par une « opération de police un peu rude ». Si l’on a besoin d’une preuve particulièrement précise, | immédiate, directe, de ce lien étroit entre l’Administration et le crime, dans l’affaire de Kichinev, il faut se rappeler
un fait sur lequel on n’a pas suffisamment insisté : c’est * ’ qu’il n’y a ici que 50.000 juifs sur plus de 120.000 habitants, À que ces juifs sont presque tous ouvriers ou petits mar- fe chands, non suspects de trafics incorrects, que les relations ë entre juifs et non juifs étaient bonnes, qu’en 188r même la à ville était restée en paix malgré la généralité des massacres juifs en Russie, et que ce n’est que depuis sept ou j huit ans que la paix y est troublée, — depuis l’apparition du Bessarabetz ! Or, dans un pays où l’Administration a Ï sur les journaux, — soit qu’ils paraissent en Russie même, soit qu’ils viennent du dehors, — tous les droits, si j’ose m’exprimer ainsi, — l’interdiction d’entrée à la frontière, + l’interdiction de la vente sur la voie publique, la censure, la saisie, la suspension, la suppression, — si le Bessarabetz vit, s’il vit seul et sans contrepoids, c’est que l’Adminis- L tration le veut ! En Russie, nous disait un indigène aussi Fil spirituel que véridique, en Russie tout vient d’en haut, même l’émeute… Aussitôt après l’événement, l’Administration, émue des proportions que l’affaire avait prises et aussi de la répercussion inattendue qu’elle avait eue sur l’opinion à l’étranger, ordonna d’en effacer les traces au plus vite. Les vitres, les portes, les murs furent réparés, — encore qu’il reste ; aujourd’hui quelques dégâts visibles, — et l’organisation des secours fut tolérée. Chaque jour des familles viennent : « toucher » au Comité de secours, font leurs adieux, partent pour l’Amérique. Beaucoup se sont réfugiées à Odessa. Odessa leur offrait, en effet, comme un asile naturel. Odessa est très voisine de Kichinev, — on part de Kichinev à dix heures du soir pour arriver à Odessa à six heures du matin, — beaucoup de relations de commerce et de famille existent entre les Juifs des deux cités, et les incidents qui troublent l’une agissent fatalement sur l’autre. En outre, c’est une grande ville, riche, où l’existence apparaît de loin comme moins difficultueuse, un port important où se rencontrent beaucoup d’éléments divers, où l’absolu de l’autorité s’assouplit et
é s’éparpille : du haut de l’escalier de granit que domine la pi statue du duc de Richelieu, la vue s’étend sur la mer à | l’infini, et il semble qu’on respire, avec l’air du dehors, un it peu de liberté. ‘ia Sur près de cinq cent mille habitants, il y a à Odessa | cent vingt mille juifs : soixante mille environ sont indigents. HA Et le nombre en grandit tous les jours; chaque année, à il Pâques, la distribution gratuite du pain azyme aux pauvres rl augmente dans des proportions considérables. De partout, s] les Juifs perséculés se réfugient ici : c’est, aux époques ho agiltées, l’exuloire de toute la Russie centrale et méridionale. ji Il y a quelques semaines, deux mille artisans juifs ont été { chassés de Kiev : tous les jours il en arrive quelques-uns à A Odessa, ils s’entassent ici, sans savoir comment ils vivront à dOdessa une étude très complèle et très documentée, II ) connaît toutes les maisons, toutes les familles, les cours, 1 les caves du faubourg Moldavanka, où gîte la partie la | plus pauvre de la juiverie odessienne. D’immenses maisonsl casernes s’ouvrent sur une grande cour peuplée de mar- À maille où sur un long boyau bordé lui-même de cahutes et | de caveaux : en voici une qui contient cent cinquante f chambres, — environ mille personnes; — une autre, en ! deux corps de bâtiment, qui, sous la voûte d’entrée, sur les panneaux d’ardoise du « dvornik », (concierge) étale aux À yeux étonnés les noms de 51 familles pour l’aile droite et 52 pour l’aile gauche. Dans ces sous-sols, prenant un peu | de lumière par un soupirail qui s’entrouvre sur la cour, des logements de deux chambres, ou d’une seule, — parfois pour deux familles composées chacune de cinq ou six personnes ; et le prix de la location de ces taudis varie entre deux roubles et demi et six roubles par mois, (environ six francs cinquante et seize francs) quand le mari, ouvrier ) ou petit marchand, gagne un rouble (deux francs soixante- | cinq) par jour, la femme, vendeuse au marché, un demirouble. — Seize francs par mois, soit 192 francs par an, ne représentent peut-être pas un loyer très élevé; mais, dans la misère de ces gens, el pour ces immondes logis souterls rains, c’est, comme on dit, « bien payé ». Il faut avouer que
ces maisons n’appartiennent pas toutes à des non-juifs, que d’ailleurs la police intervient parfois pour fermer, vider et détruire les locaux particulièrement insalubres, mais que desmpropriétaires savent, par la voie ordinaire du bakchich, faire lever l’interdit. — A quelques kilomètres d’Odessa, dans la banlieue, les bains du Liman offrent un spectacle peut-être plus triste encore. Au bord d’une baie qui s’ouvre sur la mer Noire, un établissement de bains de boue s’est élevé, luxueux et très fréquenté par les citadins rhumatisants et neurasthéniques. Mais, sur la colline, des bicoques misérables s’élagent, à demi enfoncées dans le sol, où couchent sur des grabats, pêle-mêle, des vieillards, des femmes, des enfants, — Juifs venus de l’intérieur auxquels la Communauté d’Odessa avance parfois les o franc 50 par jour et par personne nécessaires à leurs dépenses de nourriture et de logement, et qui souvent, n’ayant pas de quoi retourner chez eux, resteront là, indéfiniment.
Naturellement, du fond de cette misère, des espoirs s’élè- vent auxquels le sionisme donne corps et vie. Ces hommes ont conscience de former ici une société complète, avec la variété nécessaire de ses éléments, ouvriers et savants, intellectuels et financiers, dirigeants et manœuvres. Un riche banquier juif peut avoir ses bwreaux confortablement installés dans Richelievskaia el vivre sa vie heureuse en son hôtel du boulevard Nicolas. La société russe lui est fermée, il ne sera jamais propriétaire sur les bords de la mer Noire de la villa où il passe ses soirs d’été, il ne peut pas, sans passeport régulièrement visé, aller vingt-quatre heures à Benderi ou à Kichinev, il est « prisonnier » dans le Territoire comme les autres : il songe, par contraste, au pays où il sera enfin « chez lui » : il est sioniste. Voici un médecin juif qui habite la Russie depuis vingt-cinq ans, qui a élevé tous ses enfants à la russe, dont deux filles sont mariées à des médecins juifs de vieilles familles odessiennes, et qui se sent toujours à la veille d’un arrêté d’expulsion auquel il n’échappe que par des prodiges de diplomatie; il sait que, chassé d’ici, il ne sera, rentrant dans sa patrie, qu’un « Juif » encore, ou même qu’un « Juif russe » : comment ne rêverait-il pas
. d’une patrie propre, autonome et indépendante? II est sioHA niste. Et ces hommes consacreront au sionisme des quaAL TE lités d’intelligence, une énergie, une ardeur qui ne s’emtil ploieraient, dans des pays plus heureux, qu’au paisible RARE exercice de quelque vice-présidence d’un comité de bienfaisance, ou qu’ils réserveraient tout simplement au soin Die de leurs affaires personnelles, ne sentant pas, entre eux et leurs frères, le lien de la commune servitude. Iei ils sont les pasteurs du peuple, et le peuple suit, foule d’humbles nt LE el de pauvres disséminés dans les diverses catégories du AL labeur social : si, d’ailleurs, en d’autres temps, l’incapacité | de posséder le sol et de faire partie des corporations, jeta HU les juifs presque exclusivement dans la pratique des affaires | ; financières, ici, lostracisme qu’ils subissent est pour ainsi at: dire moins professionnel qu’administratif et géographique; {à dans les étroites limites où on les enserre, obligés de gagner à leur pain au jour le jour, ils ne dédaignent aucun métier AE comme le fait parfois le juif plus difficile auquel la liberté alu 2 donne des ambitions : les couyreurs ici sont presque tous ! juifs, beaucoup sont juifs parmi les cochers, les musiciens
À d’orchestre, les conducteurs de camions …
Cette fierté qu’ils éprouvent d’être à eux seuls € un monde », le sentiment s’en manifeste dans toutes leurs conversalions, il soutient et vivifie en eux l’idée de la transplantation en bloc. Ils ne remarquent pas qu’il y a Sionisme et sionisme, que l’esprit d’entreprise économique et financière n’est peut-être pas étranger au sionisme du banquier, que celui du médecin repose particulièrement sur des considérations ethnologiques ou politiques, et que diffère également de lun et de l’autre celui du rapetasseur de bottes et du vendeur de concombres, qui n’aspirent, tristement et sans phrases, qu’à « sortir de là ». Ceux-là mêmes ne songent pas que leur malheur présent est fait pour une grande
- part de lhumilité de leur condition, et que la Palestine ne leur saurait rendre, du jour au lendemain, l’âge d’or! Mais ils sont unis dans la foi, et la foi ne voit pas les difficultés. Remués périodiquement à travers les siècles par des espé- rances messianiques qui ne se sont pas réalisées, ils ont
| gardé, des tressaillements passés, une facilité plus grande
à tressaillir encore. Très instruits de leurs antiques ori- F gines, l’histoire a laissé au fond de leurs âmes comme le 4 sel d’une poésie qui les destinait à recevoir fructueusement re les germes du sionisme. Une idée à la fois mystique et [ sociale les réchauffe, un mot prestigieux les unit et les “ exalte. Le portrait du docteur Herzl est partout : appuyé Fe le profil de sa barbe caressante se détachant sur les brouil- ‘a lards du Rhin qui se perd en une poétique perspective, : l’apôtre du sionisme laisse errer aux lointains de la cam- (Ke pagne et de l’avenir la douceur rèveuse de ses yeux. Il fe semble que grâce au sionisme, à son organisation, à ses sv ramifications dans les moindres localités juives, ils se sen- “48 tent moins menacés et moins seuls, et les lettres hébraï- 1 ques du mot « Sion », inscrites dans l’étoile symbolique, sur % le papier des comités sionistes et sur la porte du restau- ‘a rant « kascher » où ils s’entretiennent, font sur ces malheu- A reux assoiffés d’une vie meilleure, l’effet d’un emblème neuf ÿ Ÿ auquel la froide raison n’a pas encore touché et qui pos- ê sède toute sa vertu génératrice de dévouement et d’espoir. 1 Mais, hélas! en attendant une aurore qui ne se lève pas, ces à malheureux se heurtent, pour l’obtention de leurs passeports, au mauvais vouloir de la police, ceux qui n’ont pas encore l’âge du service militaire ont 800 francs à payer ) pour avoir le droit d’émigrer, (1) le voyage coùte cher, ‘ ladmission en Palestine est difficile, — et les juifs conti- Ré. nuent de croupir, proie toute prête pour le choléra et le % typhus, dans les sous-sols de Moldavanka. ÿ De cette ardeur commune vers un avenir plus heureux par un retour au passé géographique et religieux, Berditchev est le foyer. C’est de cette ville qu’on dit là-bas en plai- | santant, que pour ses habitants le monde se réduit volon- Ÿ (1) Exactement trois cents roubles, dont le paiement est exigible ï de la famille de l’émigrant jusqu’au plus lointain degré de parenté.Les non-juifs ne sont soumis qu’à un paiement de cent roubles, et qui ne peut être exigé que des parents immédiats. fé
A tiers en une formule de trois mots : « Europa, — Berditit chev, — Palestina ». Berditchev est en effet une grande (1: ville juive, presque absolument juive, « la Ville Juive ». 1 Elle à 60.000 habitants, dont 55.000 environ sont juifs. “rl Et pour qui n’a pas perdu complètement le souvenir fl des traditions, c’est une impression où se mêle à la curio18 sité amusée un peu d’émotion, que l’arrivée dans Ber1 ditchev un samedi, à l’heure où, par les portes des syna1 ÿ gogues qui s’entrouvrent aux premiers partants, s’échappe | le murmure rythmé des prières finales; les rues sont silen- À cieuses comme celles de nos villes le dimanche, les maga1 sins juifs percés dans le soubassement de la cathédrale 1 orthodoxe sont clos, sur les côtés du marché qui s’étale en F trapèze, vide et morne, les lourdes portes en fer des boure tiques sont hermétiquement cadenassées, et, à la fin de \ l’après-midi, « de cinq à sept », le long d’un cours planté (h de maigres arbres qui suit par le milieu la chaussée prin- à cipale de la ville, toutes les petites juives se promènent, un | }l peu gauchement endimanchées. Ut Dans ce milieu la lettre d’introduction d’un sioniste de if marque est comme un mot de ralliement qui met à votre } disposition hommes et renseignements : on ouvre la lettre, À. on la parcourt, on y voit les mots : « Juif Français, — Û Zadoc-Kahn.. Docteur Marmorek… Docteur Lippe.. » et, avec une complaisance d’autant plus grande que cette { situation même est une explication et une illustration de À leur théorie, ils vous font ies honneurs de leur misère. f La ville est surtout un marché de commission, où vivent fl à l’aise quelques maisons bien agencées pour ce genre 4 d’affaires. Mais elle est insuffisamment industrielle pour le } nombre de ses habitants. Une quarantaine de tanneries, : Le dix ou douze usines de produits chimiques ne peuvent | employer toute la population ouvrière. Cinq ou six seuleLan ment sont des maisons chrétiennes : partout les ouvriers tu sont juifs, surtout chez les patrons chrétiens : les patrons ÿ juifs craignent un peu le caractère moïns discipliné de leurs coreligionnaires. Quelques entreprises de couture, de Ÿ modes, de mercerie permettent aux femmes de gagner huit î ou dix roubles par mois. On me dit même que les trois | 94
quarts du salaire passent en frais de toilette ; les samedis k
de Berditchev sont pernicieux !.… Mais la misère est réelle et À
profonde. Sur les 55.000 juifs de Berditchev, 25.000, environ, Fa
sont dans une situation diflicile, autant dans l”indigence. Ki
Une petite fille conduite pour la première fois à l’école
ignorait ce que c’était que du sucre, elle n’en avait jamais (4
vu ! Is s’entassent cinq ou six dans des chambres souterraines di
dont les loyers coûtent environ quarante roubles par an … !
Evidemment cette population n’est pas contente de son :
sort, — et l’Administration n’est pas contente d’elle. Elle is
l’écrase sous l’accusation de socialisme, un « tarte à la ‘à
crême » doublement commode pour elle, parce qu’elle y i
trouve le moyen de compromettre également les juifs et le
socialisme, les juifs comme socialistes, les socialistes comme |
alliés des juifs. Pourtant il n’y a dans cette « accusation » É
qu’une part de vérité. A Berditchev il y a trop de petites %
boutiques, et pas assez de grandes usines, c’est une ?
ville trop perdue dans. l’intérieur, trop éloignée des 1
grands courants d’instruction et d’agitation pour qu’on À
puisse attribuer à la population des théories et des
principes socialistes comme à d’autres agglomérations j
manufacturières plus cultivées et plus voisines de l’Europe. À
Si des livres hébreux se dégage un souflle de justice et ;
d’humanité, on ne peut pas dire cependant que le pauvre |
corroyeur qui, le samedi après-midi, dans le clair-obscur N
de son sous-sol, en fait chantonner les litanies à son fils,
soit un disciple dangereux de Karl Marx et de Lassalle. d
Mais à des autorités toujours en éveil ce vague humanita-
risme, ce désir du mieux, ce « mécontentisme » est un pré- k
texte suflisant à suspicions, à vexations, et, au besoin, à 1
Pas plus que leur socialisme, leur judaïsme n’est absolu,
ni sous sa forme religieuse, ni sous sa forme politique. Au
premier point de vue, il est piquant d’observer que, dans :
cette « Mecque » Juive elle-même, l’influence des « situa- 4
tions sociales » s’exerce, ironique et dissolvante, sur les ÿ
choses de la tradition. On m’avoue que les plus malheureux à
sont les plus pieux, que les bourgeois aisés sont volontiers ]
négligents : j’en ai même vus, que des liens ofliciels 1
| attachent cependant à la communauté, et qui étonnent par } la désinvolture de leur indifférence. La « petite ville » est chose universelle, et que ne ferait-on pas ici comme ailleurs ; pour un sourire du gouverneur, pour un salut du Président Fi du Tribunal? Au point de vue national-juif, les misérables \ qui d’un œil curieux et Limide suivaient nos allées et venues pis ne s’inquiétaient pas de savoir si nous étions sionistes : J quand on les avait bien convaincus que nous n’élions pas des inspecteurs de la salubrité envoyés pour supprimer leurs bicoques, rassurés enfin, ils posaient à nos compa- | gnons une autre question, toujours la même : « Ce sont des ji délégués de PI C A7… » (1) Vraiment la Palestine les attire à | moins, — que l’émigration. — Mais, en dehors de toutes les \ différences d’idées et d’âmes, qui sont sans doute la vie même, au-dessus des questions d’existence matérielle et (il des rivalités sociales, un sentiment s’aflirme et vibre avec | une grande intensité chez le prolétaire et chez le bourgeois, | | c’est que la dignité intellectuelle et morale est le tout de la 1 vie, — (dans leur « sionisme » entre une grande part de reconnaissance pour les créations d’écoles qu’ils doivent à la caisse du parti), — c’est qu’ici ils ne sont rien moralement, qu’ils n’ont pas de droits, qu’on ne les traite ni ne les considère en hommes : et pour eux toutes les autres mi-
sères ne sont rien auprès de celle-là.
Après Berditchev, la ville juive, il faut voir Kiev, la ville orthodoxe. Ici les juifs ne sont plus « chez eux », si lon peut ainsi dire : quoiqu’ils soient encore géographiquement sur leur territoire, Kiev, à cause de son caractère à : de ville sainte, constitue une enclave où les juifs ne sont pas plus libres que hors du Territoire, c’est-à-dire qu’ils n’y / peuvent vivre que s’ils sont diplômés des universités, négociants de première ghilde, ou artisans. Et comme il y a beaucoup de juifs à Kiev, — précisément parce que la ville à n’est qu’une enclave administrative au milieu d’une région () Z G A. Abréviation de Zewish Colonisation Association.
généralement ouverte aux juifs, — comme la bourgeoisie 1 juive de Kiev compte beaucoup de vieux « Kiévois » depuis longtemps « assimilés », on peut observer ici d’une façon particulièrement saisissante, les difficultés imposées par j l’élément chrétien, les vexations, l’insécurité, les perpétuelles u disputes qui s’agitent autour des règlements de police. + Oukases de l’empereur, arrêtés des ministres et des gouverneurs, décisions des conseils de gouvernement, jugements du sénat, toutes les mesures ayant pour objet la situation des juifs sont réunies dans un code spécial, livre ridiculement compact qu’il faut avoir sans cesse à portée de la I main pour se convaincre qu’en cas de conflit la police peut toujours invoquer un précédent qui lui donne raison. Aussi bien est-ce une connaissance qu’on retrouve, car ce formulaire traîne à Paris sur les bureaux de l’Ambassade et c’est là que l’attaché va chercher la mention exacte qu’il convient à d’inscrire sur le passeport du « citoyen français israélite » : en instance de visa… Tel d’entre eux nous conte sa vocation contrariée, sa carrière brisée, dès le début : il était né, dit-il, dans des temps meilleurs, à l’époque où les juifs pouvaient fréquenter le gymnase sans qu’il fût question de pourcentage. Mais quand il voulut suivre les cours de l’Université, il n’y put entrer que par la porte légèrement entrebäillée de la ; proportionnalité, proportionnalité d’autant plus odieuse qu’elle est arbitraire et variable d’année en année au gré du ministre. Reçu avocat, il ne peut exercer, parce que juif : le juif ne peut être que stagiaire, et s’offrir ensuite | lhonneur d’un titre inutile : il est avocat et ne peut pas plaider, sauf devant la justice criminelle, ce qui est le droit de n’importe quel sujet russe, les défenses au civil étant seules réservées aux avocats. L’oukase d’interdiction est de 1889, et il a été appliqué depuis de la façon la plus rigoureuse. On n’y a fait qu’une exception : un vieux « conseiller privé », obligé de quitter la ville où il remplissait ses fonctions, pour suivre à Pétersbourg son fils qui voulait faire ses études artistiques dans la capitale, donna sa démission et obtint l’autorisation d’exercer comme avocat. On cite le
LE cas d’un vieil avocat d’Odessa qui, devenu aveugle, profita He du passage du ministre dans la ville et lui demanda pour 11 son fils l’autorisation de prendre la suite de ses affaires, Ab elle lui fut refusée; — et eelui d’un jeune kiévois qui, 10 reçu avocat, se vit également refuser l’autorisation d’exer1 Ç 5 (fu cer quoique son père füt un vieux kiévois de vieille famille hf: russe, avocat lui-même, et même aneïen fonctionnaire de LE cour d’appel en parla personnellement au ministre qui ne on voulut rien entendre, toujours pour ne pas faire d’exception. 7 3 te On se demande, quand on s’est entretenu avee les gens UN de Kiev, pourquoi, devant certaines exagérations oeciden4 pourq 1 * tales du formalisme bureaucratique, nous parlons de chiAL noiseries et de byzantinisme : la Russie est plus près! je Hélas ! ses fantaisies sont moins risibles qu’odieuses. — 3 Deux affaires sont ici dans toutes les mémoires, reviennent il dans toutes les conversations. D’abord celle des artisans : fÙ ! 2,000 juifs, qui vivaient à Kiev depuis une dizaine d’années, l’AS L ont été mis en demeure de partir dans les quinze jours : A on venait de découvrir que leurs passeports, déposés à la di mairie, portaient le mot ouvriers (rabotchi) au lieu d’artiW sans (remeslinik) : or, comme « ouvriers », ils ne peuvent 4 as, mais, comme artisans », ils peuvent vivre à Kiev. La À différence n’est pas toujours facile à établir, et les gens } sont à plaindre dont l’existencé dépend de l’interprétation à de mots si voisins par une autorité si partiale !… Puis È l’affaire des vendeuses de lait. Les vendeuses des marchés ga n’appartenant ni à la catégorie des négociants de première Fo ë FU . : A F* « À ghilde, ni à celle des diplômés, les marchés de Kiev sont à interdits aux juives en général : — n’ont le droit d’y NA vendre que les femmes d’artisans qui vendent les produits FA de leur travail. Or, des marchandes de lait juives furent un Ÿ jour poursuivies : le lait ne pouvait passer pour un pro- à duit de leur travail ! On jugea comme on put : furent it acquittées celles qui vendaient le lait de leurs propres Fe vaches, condamnées à l’interdiction de séjour à Kiev et à W la confiscation celles qui vendaient le lait des vaches d’auRCE trui. On raconte même que le lendemain du jugement Hi l’avocat de ces maiheureuses, rencontrant le vice-gouverneur,
lui fit remarquer que la condamnation allait amener la à
dislocation des familles, les maris, artisans à Kiev, se
trouvant obligés de rester, et leurs femmes de partir puis-
qu’elles n’étaient pas propriétaires des vaches ! Le vice-
gouverneur ne contesta point, sourit, mais n’osa pas s’api-
toyer. Le gouverneur sut même faire dire à l’avocat qu’il
avait été désagréablement surpris de le voir plaider une
telle cause. Et les Novosti, qui avaient défendu les femmes
poursuivies, dans un article intitulé : « Pour un pot au
lait », reçurent un bläme. ;
La police, ici, est merveilleusement en éveil. Pendant la
nuit, elle organise des chasses aux juifs, pour voir si tous
ceux qui sont là ont bien le droit d’y être, si les familles
juives tolérées ne cachent pas chez elles quelque juif de
contrebande, et parfois le matin on peut voir les agents de
la police traîner leur râfle à la mairie. Naguëre encore un
juif des environs, qui venait à Kiev pour affaires et comp-
tait y passer une journée entre deux bateaux, fut cueilli au
débarcadère, mis en prison, puis réexpédié. L’affaire fit
même quelque bruit : le journal de Kiev, — le Kieolamin, —
qui pourtant est plutôt antisémite, rapporta l’aventure,
s’indigna, fit allusion aux « bakchich », disant que cet
homme n’avait sans doute pas su en user; le rédacteur de
l’article, ancien professeur à Kiev, personnage riche et in-
fluent, fut convoqué chez le gouverneur, mais répondit à la
menace qu’il valait mieux ne pas commencer de poursuites
contre lui : sans quoi il apporterait les preuves.
Dans un milieu si constamment troublé par les vexations
policières, l’annonce des événements de Kichinev devait pro-
duire un trouble profond. Les premières nouvelles ne par-
vinrent qu’au bout de huit jours, par la voie privée, —
lettres, télégrammes, conversations rapportées. Ce fut
immédiatement la panique. Beaucoup de ceux qui en avaient ,
les moyens se réfugièrent dans les hôtels, où ils prirent
logement et pension : là, du moins, ils seraient à l’abri: les
hôtels sont éclectiques, et on ne se risque pas à y massacrer
des chrétiens. Quelques-uns se jetèrent à la gare, décidés à
voyager, s’il le fallait, aller et retour, dans tous les sens,
jour et nuit: dans le train on ne leur demandera pas de
1 1 passeport. Mais la foule, qui ne peut pas se sauver par pute des moyens coûteux, se précipitait vers l”embarcadère du Dniéper : cinq à six mille personnes envahissaient les ponRAD tons de départ sans savoir où elles voulaient aller, et sans RES ct écouter le préfet de police qui, caracolant, cherchait à les REA calmer : « Vos assurances ne nous suffisent pas! nous nous Me souvenons de 1881! Une maison juive fut pillée en face même de la mairie! » Il fallut une dizaine de jours avant
\ que l’apaisement se fit. MAY Malgré ces procès et ces brutalités, cette insécurité de | ; tous les instants, cette malveillance décourageante de ‘40 l’Administration, les rapports entre « juifs » et « russes » | L ne sont pas habituellement mauvais. Dans d’autres villes NUE on pourrait sans doute jouer sur les mots et soutenir que À les relations ne sauraient être mauvaises où il n’y a pas de | relations du tout. Ce ne seraït pas ici tout à fait exact; FE et puis, si elles étaient vraiment et continüûment mauvaises, (I croit-on qu’étant connues les dispositions de l’autorité, les did) « accidents » ne seraient pas plus fréquents ? Par le seul fait que les juifs de Kiev, triés sur le volet administratif, constituent une sorte d’aristocratie, et ne sont pas les juifs ‘4 de partout, peut-être est-on mieux disposé dans l’autre camp à leur rendre justice. On fait remarquer l’attitude du ï Kievlamin, qui n’est certes pas favorable aux juifs, SCO mais, se plaçant nettement sur le terrain des règlements, prend souvent leur défense contre les vexations arbitraires de la police. On conte l’état d’âme d’un journaliste très connu de Kiev, qui s’était montré très violent contre les ; juifs lors des massacres de 1881; il s’est beaucoup amendé s depuis, il a épousé une femme riche, dont la dot compor-
tait d’importantes propriétés foncières, et, quoique les juifs
; ne soient que tolérés dans ces fonctions, c’est en des fermiers juifs qu’il met sa confiance, trouvant en eux plus de capacités et moins d’exigences; dernièrement, ayant eù un ] différend avec un de ses fermiers, c’est un vieil avocat ë juif qu’il choisit comme arbitre. Le tout est de se connaître les uns les autres, au lieu de se mépriser a priori : qui sait si avec le temps ce Kiévois et quelques-uns ‘de ses conci- , toyens ne prendraient pas à leur compte la définition
spirituelle : « Le juif, c’est l’israélite qu’on ne connaît pas » ? MIEL il semble que les juifs, de leur côté, si pessimiste que … soit leur état d’esprit, — après vingt ans de malveillance et | après Kichinev, — seraient volontiers disposés à la fusion. On me rappelle la pénible situation des enfants juifs au point de vue de l’instruction. L’école communale orthodoxe » leur est interdite, ils ne peuvent donc fréquenter que les « écoles juives (qui sont du reste sous le controle de la direc- “tion générale de l’instruction publique), c’est-à-dire, pour la presque lotalité, des écoles où l’enseignement, quant aux . matières du programme et à la langue employée dans les Do est presque exclusivement juif ; dans quelques villes Lsculement il y a quelques écoles juives où l’enseignement
est plus général et se fait en russe. Or telle est la tendance
“conciliatrice, que beaucoup de jeunes gens qui n’ont pu . fréquenter que les écoles juives s’attachent à apprendre les : …. choses russes, quand même, chez eux ou chez des instituteurs privés qu’ils paient. Même quelques jeunes gens de la bourgeoisie juive ont voulu organiser des cours, sortes “d’Universités populaires qui devaient se tenir le samedi “soir et où ils donneraient l’enseignement russe à leurs coreligionnaires moins favorisés : mais il fallait une autorisation, la direction de l’enseignement l’a refusée, Et pourtant en 1881, un juif attaché à la chancellerie du gouvernement de Kiev, qui pareourait la région à cet effet, ne réussit que rarement et diflicilement à convaincre, — selon les vues du gouvernement d’alors, — les groupements juifs de faire apprendre le russe aux enfants.
A Homel, à Minsk, à Bialystok, il semble également que ces deux catégories de la population vivent en face l’une “de l’autre sans se mesurer perpétuellement d’un regard courroucé. A Homel, la moitié de la population est juive, et vit paisiblement. La ville allonge ses rues très droites bordées de maisonnettes de bois sans étage; en face du Marché une Synagogue en bois ét une autre en pierre, au fronton de laquelle le mot CHNATOTA se détache en russe
À ainsi qu’en hébreu; un juif barbu, à lunettes et en redin-
S gote, achève lentement de promener sur le mur un pinceau
Le ‘ badigeonneur, et, comme le jour tombe, au pas des portes,
$ juifs et juives s’assiéent, voisinent, bavardent : c’est l’heure
LE des « nouvellistes ». (1) À Minsk, ville plus moderne,
f pimpante et douce à vivre, la tranquillité est la même; dans
il les rues élégantes où les pâtissiers à la mode affichent sur
| leurs panneaux à la fois primitifs el pompeux des inscripw tions dont la lettre est française, sinon le style : € Accepte
| de diverses commandes », où les maisons meublées s’ap-
k pellent « Vieux-Berlin », et, en face, par concurrence, « Neuf-
1 Moscou », beaucoup de magasins sont juifs. C’est surtout
( | autour du marché à la viande, étrangement pittoresque
| avec ses portails de bois et ses voûtes de pierre peints en
4 rouge sang-de-bœuf, que les boutiques juives se pressent,
È étroites, noires, jetant aux narines des bouffées de farine
! et de saumure. Au milieu des mouches qui bourdonnent,
| des quartiers de viande qui gluent aux tréteaux, des pau-
È vresses édentées, des mendiants hideux à voir, des mar-
| chandages, des rires, des discussions, des cris, — cela
è grouille comme une cour des miracles, et, dans l’éclat blanc { ÿ du soleil de midi, étourdit les yeux, jette au cerveau une A semence de cauchemars pour la nuit suivante, À la porte 4 ! d’une « table d’hôte », l’étoile sioniste nous sollicite, eb À
- nous entrons. Depuis deux jours on connaît les ordres de w VAdministration : suppression des emblèmes sionistes, ! interdiction des réunions sionistes, des cotisations, de la
| propagande. Mais l’étoile ici na pas encore été enlevée. Et
l l’accueil est plutôt froid : ces étrangers effraient la ser-
f vante, qui circule autour de nous avec circonspection, cal-
\ culant ses mots, ses gestes, presque tremblante. Mais dès que nous « jargonnons » avec elle, et qu’elle sent en nous Li des amis, elle se déride : j’ai rarement vu changer, d’une » j façon aussi complète et aussi brusque, l’expression du visage w humain. La vie générale est relativement heureuse à
} (x) L’examen des événements postérieurs à notre passage, nin-
( firme nullement, — au contraire, — celle impression : la police ah | mis trop de complaisance à troubler la paix.
Minsk, même pour les juifs. Il y a peu d’indigents; si les ‘4
- industries ne sont pas très nombreuses, ni très impor- 153
tantes, — quelques fabriques de sabots, d’allumettes et de 14
chaussures dans la banlieue, — en revanche le commerce Fa
est assez prospère, beaucoup de juifs sont petits ou 1
gros marchands. Ils vivent en bonne intelligence avec les Vi
russes, et beaucoup, qui se trouvent bien de leur sort, 2
résistent au sionisme. Les misérables sont assidus à tous 10
les offices de la synagogue, — les autres se contentent d’y #4
. paraître aux trois grandes fêtes et, pour le reste, se lais- ‘À
sent aller à l’indifférence, aerger wie goy, — « pires que ’
des chrétiens ». D’ailleurs confiants en eux-mêmes et très ‘fi
disposés à se défendre en cas d’alerte. Quand on apprit à qi
Minsk l’affaire de Kichinev, le bruit courut que les juifs D
allaient par manière de représailles se jeter sur les chré- {
tiens, — pogrome à rebours ! — el cette fois ce sont les À
chrétiens qui prirent peur. Juifs et chrétiens ne sortaient de
plus qu’armés. Maintenant tout est rentré dans l’ordre. ‘A
A Varsovie, terme de notre voyage, il semble que la ques- ML
tion se présente sous ses divers aspects à la fois, et nous 4
permette ainsi de nous acheminer vers nos conclusions. M
Il y a, à Varsovie, sur 800.000 habitants, 280.000 juifs.
Quelques familles, — financiers et gros industriels, — sont A:
puissamment riches, quelques-unes sont aisées, la plus |
grande partie végète tristement. Beaucoup d’ouvriers juifs L
sont sans travail : la proportion des disponibles est trop 41
grande par rapport à celle des employeurs, et d’ailleurs, ù
s’ils sont souvent mal accueillis chez les patrons chrétiens, |
ils n’ont pas toujours chez les patrons juifs plus de
chance : telles usines juives de Lods occupent des milliers A d’ouvriers, — presque tous chrétiens : par snobisme cer- 4 tains de ces gros industriels ne veulent pas avoir l’air de 1 s’intéresser à leurs coreligionnaires; de plus l’arrêt du tra- 1 vail juif, pendant deux heures le vendredi, et pendant toute la journée le samedi, occasionne soit des diminutions de 4 rendement, soit des difficultés d’organisation intérieure; L
il Georges Delahache il enfin beaucoup de patrons craignent de trouver chez l’ouAE vrier juif une moins grande habitude des métiers manuels Al et une soumission moins humble à la loi du travail. 1 PE Aussi la misère est-elle effrayante. Il n’y a que 5.000 faMERE milles qui puissent payer à la communauté la contribution il U annuelle obligatoire dont le minimum est de trois roubles : hi. 8 francs! A visiter les taudis immondes où vivent les juifs qu Le ï misérables de Varsovie, on est pris à la gorge par l’âäcreté ti ii — les yeux remplis de larmes. Dans les immenses maisons FU qui forment la rue Franziskanskaia, une populace en hailil i lons pullule. Regardez, comme au Moldavanka d’Odessa, le ail tableau noir du « dvornik » : Odessa est dépassée. Voici une A maison de 1.420 personnes! Au fond de la cour, qui est elle- “à même occupée en partie par un marché, sur un long couloir ll en contre-bas, à demi souterrain, s’ouvrent de petits logejl |! ments pleins de gens, de meubles, d’ustensiles pêle-méêle, ï | Dans cette chambre, qui prend jour par un soupirail, et ll qui n’a pas quinze mètres carrés, deux lits et un berceau. Fi Il est cinq heures de l’après-midi, un enfant de sept ans A Ë dort sur le grand lit, un bébé s’éveille dans le berceau, riant et gesticulant, la mère est auprès de lui, la grand- | mère, le grand-père aussi, qui tourne un rouet : le père i) reviendra du travail tout à l’heure; ils mangent et dorment K à six personnes dans ce réduit. — Plus loin : deux lits À bout à bout, couverts de vêtements en désordre, en face h un autre lit sans literie; deux armoires juxtaposées parAE tagent la pièce par le milieu : c’est le logement de deux familles. La femme qui nous accueille est vendeuse de 1 fruits, mais elle ne fait rien en ce moment, parce qu’elle ; n’a pas, pour acheter, le capital nécessaire : dix roubles, PAL vingt-six francs cinquante. — Un étroit boyau conduit du Hi couloir à la cour : il sert aussi de logement. L’air et la )} { lumière n’y viennent que par deux portes : l’une qui le fait k communiquer avec le logement voisin, l’autre, par laquelle jf cour : trois marches y descendent, mais il faut brüler des l allumettes en plein jour pour ne pas descendre trop vite ! (ji Or, quatre personnes logent ici, le mari, la femme et deux
enfants, et le loyer est de trois roubles, — huit francs par mois. — Sur les lits, dans le désordre des hardes, la pâte à vermicelle s’étale, préparée pour la soupe; — sur un coin de table brillent, éclatants de propreté, les chandeliers du vendredi soir, — et partout, au mur, dans des cadres de bois doré, la « chromo » du tsar sourit à celle de la tsarine. Dans cette société où se chtoient de grandes fortunes et des misères atroces, tous les états d’esprit et d’opinion sont représentés, avec une vivacité intelligente où l’on sent déjà le voisinage de l’Europe, — et aussi la tradition d’un Pays habitué depuis longtemps à vivre et à diseuter ça vie nationale. Dans le quartier des humbles et des miséreux, dont les boutiques se touchent, trop serrées les unes contre les autres, comme une famille qui se presse autour du foyer menacé, on suit avec ardeur les journaux rédigés en hébreu, les articles des rédacteurs sionistes, on parle fié- vreusement du Congrès de Bâle qui se prépare, du docteur Herzl, de Nordau, de Sokoloff. On en suit d’autres aussi, moins avoués, ceux qui se cachent, dont la police supprime l’imprimerie et expédie le rédacteur en Sibérie, — quand elle les trouve, — et qui renaissent immanquablement quinze jours après, sans que personne sache comment. Ici le socialisme est autrement instruit et conscient que dans la : Russie intérieure, et peut-être à cause de cela même, se } partage entre des organisations diverses : socialisme polo- à nais où chrétiens et juifs se mêlent, et qui n’est qu’une branche du socialisme universel; — socialisme plus spécia- : lement « juif russe », le « Bund », introduit en Pologne par des juifs du centre, et qui veut voir ses aspirations socialistes réalisées dans une nationalité juive, — par quoi il se rapproche du sionisme, — mais sur le sol même et sans Palestine, — par quoi il s’en écarte, — parti moins discipliné, plus turbulent, qui aime à s’agiter, fait des manifestations, provoque des conflits, avec une noble et vaillante activité, que d’aucuns trouvent inconsidérée et dangereuse : pourquoi fournir à l’administration, sans utilité matérielle ni morale pour soi-même, l’occasion de victoires faciles? ï. Ces socialismes n’ont pas étouffé le vieux nationalisme polonais. Les Juifs sont ici plus anciens que les Russes;
il contemporains des Polonais, ils ont partagé leurs vicissi1 b tudes historiques, et gardent fièrement les noms de ceux { ‘ d’entre eux qui, dans les insurrections nationales, ont A trouvé la gloire, et la mort. Mais, si la domination russe 111 n’est que superficielle, si, pour faire voir qu’ils sont les | Ji maîtres, les Russes sont obligés de construire à grands frais | ! au centre de la ville une cathédrale orthodoxe, s’il n’y a 1e pas 4 o/o de Russes dans la population et que jamais un lei Polonais ne s’allie à une Russe, si, comme conséquence, il il f y a parfois rapprochement de l’élément catholique polonais ir et de l’élément juif polonais en face de l’élément russe, on il ne peut pas dire cependant que cette aversion commune le crée une véritable fusion. Les relations se ressentent toufe jours de l’ancienne sujétion des juifs, avec une aggravation Ne due aux théories et aux pratiques de l’antisémitisme mofe derne. Les juifs s’obstinent le plus énergiquement possible 1 dans leur effort de conciliation, ils fondent etentretiennent (li des asiles, des hospices, des écoles admirables, en s’effor- (li çant, dans les moindres détails de l’organisation intérieure, ! de maintenir la tradition « juive-polonaise », ils ont trois Ha. écoles professionnelles, où, par principe, ils admettent des LL jeunes gens chrétiens, — une politesse qu’en fait les chré- tiens ne leur rendent pas volontiers. — Mais mal considé- à rés quoi qu’ils fassent, ils n’osent plus mépriser, du haut de { leur fierté polonaise, le « nationalisme-juif » des sionistes… (1)
k Il ne convient pas de faire de la question des juifs IN p4E russes un bloc. Même dans la servitude il n’y a pas d’éga-
lité. Les juifs de Minsk sont relativement tranquilles et I heureux, si l’on compare leur situation à celle des juifs | . (LA (1) I y a à Varsovie un assez grand nombre de juifs convertis,
soit à l’orthodoxie, soit au luthéranisme : on appelle même en hf plaisantant « l’Église juive » un temple luthérien qui est la € pa-
À roisse » de beaucoup de ces convertis. Les convertis échappent à Qi la servitude administrative, ils ont le droit de circuler partout en hé Russie, hors du Territoire, sans formalités spéciales : avantage M HA considérable pour tous les hommes que leurs affaires obligent à
| 106
d’Odessa; le petit marchand de Shlobine, perdu au fond de ) la Russie, vit en bonne intelligence avec ses voisins chré- è tiens, tandis que celui de Kichinev, pourtant plus proche de l’Europe civilisée, tremble sous la menace perpétuelle
des folies du Bessarabetz el qui sait si l’on ne trouve-
rait pas un savetier de Bialystok ou un musicien de café- concert d’Odessa qui aura mené, à travers les mailles
étroites des vexations et des persécutions, une vie calme
de petit bourgeois français ?.. Mais, ce qui les unit, c’est
que les uns et les autres, dans la paix générale du pays,
se sentent toujours à la merci d’un incident et à la veille
d’une catastrophe : le mot pogrome appartient à la langue
courante, et quand, de ville en ville, malgré le mauvais
vouloir du téléphone et du télégraphe administratifs, la
nouvelle d’un Kichinev se répand à travers tout le Terri- : toire, ils vibrent tous également d’une commune horreur :
malgré le calme apparent d’aujourd’hui, — demain, à Vilna
comme à Odessa, à Lods aussi bien qu’à Berditchev, une
querelle peut éclater, au marché, entre un moujik ivre et
un juif irascible, ameuter en un clin d’œil le carrefour, le
quartier, la ville, faire sortir de son palais le gouverneur,
de ses casernes la police, la gendarmerie, la troupe, de
leurs bouges les coureurs de route, qui ne rentreront cha- ÿ
eun chez soi qu’après avoir rétabli la paix à la manière
un peu la population juive par des coups de sabre, des pié-
tinements de chevaux, des arrestations et des expulsions…
L’immense disproportion des fortunes, qui est une caracté-
ristique des civilisations retardataires, se marque naturel-
lement aussi bien dans la Russie juive que dans la Russie
orthodoxe. Le banquier largement millionnaire d’Odessa
qui a maison de ville sur Nikolaievsky et maison des
voyager. D’ailleurs la tradition des « maranes » n’est pas perdue :
beaucoup de ces convertis ne le sont qu’aux yeux de ladministra-
tion et continuent à pratiquer leur culte sans parler de leur
conversion à leurs coreligionnaires originels : on cite le cas d’un
juif qui mourut naguère, à la synagogue, un jour de Kippour,
et dans les formalités qui suivirent, on s’aperçut que ce juif était
l Ni champs à Moyenne-Fontaine, le grand usinier des fau-
ML, ; bouigs de Varsovie dont le coupé à deux chevaux glisse
1 ho à mollement, le dimanche à cinq heures, sous les tilleuls de
AE : l’allée Ujazdovska, peut offrir à sa servitude des joies com-
1 qi pensatrices.. Il n’en est pas moins un juif, rien qu’un juif,
le Le et ce qui lunit aux autres juifs moins favorisés du sort,
(2 A c’est qu’il ne peut pas, malgré toute sa fortune, posséder
lits la moindre parcelle du sol, se déplacer sans que la police
ii He le suive, fonder une succursale où bon lui semble, prendre
Je les employés qu’il veut, que son fils ne sera peut-être pas
à admis au lycée, ou à l’Université, ne sera certainement ni
1} j: magistrat, ni officier, qu’en un mot, aux yeux de l’Adminis-
hs tration, lui et les siens ne sont et ne seront jamais que des
1 juifs sans droits.
U ne S’il faut donc se garder de croire, dans la simplification
{| Lo effarée du lointain, que la misère et la persécution attei-
1 te gnent également tous les membres du judaïsme russe, du
les moins la part du malheur est-elle, si lon peut dire, encore
| Ve assez belle pour forcer luniverselle compassion, et nous
k. Le inciter à rechercher quelles sont les véritables causes de la
FR Il faut d’abord remarquer la forme spéciale de cette mi-
Ke sère. Non qu’il n’y ait pas d’autres misères à côté, chez les
fl 5 ” chrétiens, chez les russes comme on dit là-bas : ce serait « fers une singulière illusion d’optique, parce qu’on s’intéresse 1 plus spécialement à la misère juive, de ne pas voir la
FR n misère des autres. Si telle ville, autrefois plus heureuse,
( k végète maintenant dans une vie médiocre, si les ateliers L
1 chôment et si les boutiquiers font faillite, il n’y a pas de M
14 À % raison pour que les juifs, et les juifs seuls, trouvent du
fl (te travail dans ce « bourg-pourri » : leur misère n’est done
pi parfois qu’une manifestation de la misère générale. Elle
| $ est cependant aggravée chez eux par diverses causes. W
Nina D’abord, étant agglomérés sur une seule portion du terri-w
| JE toire russe, et, sur ce Territoire, dans les seules villes, les w k : six millions de juifs de l’Empire font porter en quelque & sorte sur un seul point le poids de leur masse compacte, hi constituant à eux-mêmes et aux autres une concurrence j fe. désastreuse pour tout le monde, soil quelle diminue le
taux des salaires, soit qu’elle augmente le nombre des indi- | gents, — et qui ne peut que concentrer davantage autour j d’eux la haine : au lieu que, s’ils étaient répandus dans tout l’Empire, par le jeu naturel des lois économiques, l’équilibre ne manquerait pas de s’établir et de provoquer une amélioration dans les conditions d’existence à la fois des juifs et des Russes de l’actuel Territoire, Ensuite ces juifs toujours incertains et menacés n’ont pas eu le moyen, — et n’ont d’ailleurs pas le droit, — de posséder la terre, tandis que beaucoup de petites gens, même très pauvres, parmi les orthodoxes, ont du moins l’abri d’une cabane à eux et la ressource d’un coin de hameau, si petit soit-il, où
- ils peuvent vivre. Enfin la conscience qu’ils ont de leur misère, leur horreur générale pour l’injustice, leur intelligence même et leurs vertus, en un mot, sont des aggravants : de toutes les bouches s’élève la même plainte amère : « Nous vivons, nous, à notre foyer, honnêtes et laborieux, nous ne sommes pas des ignorants et des brutes, nous ne perdons pas notre argent, notre temps et nos forces chez le marchand de vodki, nous nous croyons aussi dignes de vivre que les juifs libres et heureux des autres Pays, nous pourrions être, comme eux, des citoyens utiles, et pourtant si le moujik qui titube dans la rue, s’affale au coin d’une borne, ivre-mort, le sergent de ville le ramasse avec respect, landis que si nous avons besoin d’un papier à la chancellerie du gouverneur, on nous regarde comme des chiens. »
Il y à des vanités qu’on reproche aux juifs : ici cette fierté ne prête pas à sourire. Peut-être supporteraient-ils mieux leur misère si on ne heurtait pas à tout instant leur amour-propre, et le meilleur témoignage de la dignité de ces hommes, c’est le découragement qu’ils éprouvent à la À voir ainsi méconnue.
A tant de tristesses, d’injustices, de vexations, on est surpris de ne pas trouver de causes qui soient des raisons.
La question a été trop souvent discutée pour que j’yre- , vienne en détail. Les juifs assassins de petits chrétiens ?
on sait que les accusations de meurtre rituel sont aussi
Vaines au point de vue de la vérité qu’eflicaces, hélas !
(REA comme prétextes de troubles et d’émeutes. Les juifs usuar \ riers? mais dans ce pays, les prêtres, les femmes, ni les | Le © paysans, ne peuvent souscrire d’effets; d’ailleurs l’usure | Ne } sévit avec bien plus d’intensité hors da Territoire. Les pe juifs marchands d’alcool, les juifs empoisonneurs ? Il fauAY drait se demander d’abord si, dans l’état actuel de la Rus- |: } sie, le marchand d’alcool soulève nécessairement des haïnes tel autour de lui; constater ensuite que du jour au lendemain, ] HE des milliers de juifs, chassés des villages, y ont laissé les ER débits qu’ils exploitaient, et que c’est l’État lui-même qui la l leur a succédé : la loi du Monopole a donc enlevé toute lei valeur à cet argument. Les juifs restent trop attachés à à } leurs coutumes et à leurs traditions, les juifs sont des étran- À 1 gers, les juifs ne s’assimilent pas? Ici j’ai peur que ce soit un des arguments les plus chers à notre antisémitisme à | er nous qui s’égare dans le leur. Ce reproche peut avoir un EX sens lorsque, de deux états de mœurs coexistants et iné- \ gaux, c’est le moins avancé qui s’obstine à ne pas suivre (A LE l’autre : en est-il ainsi, actuellement, de la masse juive à \ la masse russe ? à Or, même en l’admettant, — même en admettant aussi 1 que le mot puisse avoir toute sa force dans un pays aussi f vasle et aussi composite que la Russie, dont les éléments 4 divers gardent leur intensité de vie propre aussi jalousement que les Polonais et les Kalmouks, les Cosaques et les Finlandais, — j’estime que les juifs russes, entraînés par les exemples d’assimilation de leurs coreligionnaires occiil dentaux, allaient lentement mais volontiers à l « absorption ». Si beaucoup d’entre eux continuent à vivre dans le respect étroit de formes religieuses qui nous paraissent, à f nous, surannées, faut-il leur en faire un crime, s’indigner 1 contre les « mezousahs » dans le pays des icones, et blà- : mer un attachement à des traditions de famille qui, du V moins, comme on dit, ne font de mal à personne, quand les autres suivent leurs préjugés jusqu’à la haïne, et leurs Ù À superstilions jusqu’au crime? Dès la première vue, les . juifs de Russie apparaissent comme plus disposés à Passi- î milation que leurs voisins de Galicie par exemple : la il! lévite, les bottes, le chapeau haut de forme, les boucles de
cheveux descendant au long des tempes, — ils ne consi- k
dèrent plus tout cet « uniforme » comme de rigueur, et on À
ne le rencontre ici qu’exceptionnellement. — Le critérium “
militaire n’est pas moins significatif. Les juifs dont les pères !
ont été soldats sous Nicolas premier, — c’est-à-dire à une ph
époque où le service militaire n’était pas obligatoire, — sont
assimilés aux marchands de première ghilde, diplômés et ï
artisans : ils ont, sous la condition de certaines formalités he
un peu compliquées, le droit de vivre partout en Russie : pe
il y en a une centaine à Kiev. Aujourd’hui les juifs four- ï
nissent à l’armée un contingent annuel de 15.000 hommes : ‘
il est vrai que le service est obligatoire, — mais les réfrac- |
taires et déserteurs juifs sont d’année en année moins nom- |
breux. — D’ailleurs ils insistent trop el avec trop d’énergie,
dans toutes leurs conversations, sur ce point qu’un juif ne
peut pas occuper la moindre fonction qui touche de si loin
que ce soit aux administrations de l’État, — pour qu’on ne h.
voie pas jusqu’à l’évidence que la mauvaise volonté ne 4
vient pas d’eux. L’obstacle à lassimilation n’est-il pas
plutôt le fait de ceux qui obligent les juifs, — et les juifs
seulement, — à inscrire sur leurs boutiques leurs noms en
entier, et même, quand par hasard le nom et le prénom
sont également douteux, à y mentionner expressément leur
qualité de Juifs ? — Partout, à Kichinev, à Berditchev, à
Kiev, à Minsk, nous avons rencontré des juifs éclairés, —
boutiquiers, hommes d’affaires, médecins, diplômés des
écoles, — qui vivent dans l’atmosphère russe, presque détachés des choses juives, — parfois trop; et les juifs polonais
sont aussi « polonais » que leurs compatriotes catholiques,
: ce qui est encore une manière de prouver l’assimilation
dont la Russie se passerait bien.
En somme pas plus qu’ailleurs l’antisémitisme en Russie
ne repose sur une base rationnelle : l’observation psychologique, la considération des, passions humaines peuvent
servir à expliquer certains faits : la raison et la justice
n’ont rien à y voir. Mais l’originalité de l’antisémitisme
russe est d’être, avant tout, administratif : quand on
apprend en Europe la nouvelle d’un pogrome, on croit à des
haines sans trêve et sans merci, tandis qu’en réalité, presIII
| DES que partout, Juifs et chrétiens vivent côte à côte, plutôt | 1 . . indifférents qu’hostiles les uns aux autres, confondus dans li la tranquille médiocrité de leurs existences plutôt qu’excités
- perpétuellement par des désirs de ruine et de sang. Je ne li veux pas dire qu’il n’y ait d’antisémitisme que par ordre; ji mais cet antisémitisme russe ‘emprunte aux restrictions Lt ET administratives dont les juifs sont l’objet, une sorte d’auto- Î rité et comme un caractère officiel qui le rend particulière1 1 ment dangereux et intéressant. (4 Il y a en effet, à ces fureurs, une cause profonde. Aux | à voyageurs qui descendent du train d’Europe, à la gareht frontière d’Oungheni, la porte des salles daltente s’enI] tr’ouvre avec méfiance : ils ne passent qu’un à un sous l’œil fl d’un fonctionnaire en vareuse ét casquette blanches qui ) tend la main pour recueillir les passeports. Vous n’avez AC pas votre papier? il y manque un timbre, un parafe? Le À train attend, prêt à vous ramener vers l’Europe. Au bout sy) d’une demi-heure, les passeports, Lournés et retournés, visés du et signés, reviennent du bureau spécial et le même fonc- ‘4 tionnaire les distribue en faisant l’appel des voyageurs, qui À forment le cercle autour de lui. Cependant un douanier À méticuleux a fouillé jusqu’au fond de vos bagages, feuilleté i votre buvard de correspondance, votre Baedeker : rien de suspect, — rien que deux journaux quelconques, qui 4 traînent dans votre valise depuis Paris : purement et sim- } plement, sans autre forme de procès, il les déchire. Enfin | reconnu bon pour l’entrée, vous poursuivez votre itinéraire : { vous descendez à l’hôtel à Odessa, — à Kiev chez un ami : PA à l’hôtel, le portier vert et or, chez votre ami, son concierge, ! — personnage assermenté, — se précipite sur votre passeport, l’emporte, l’envoie à la police, l’y fait reprendre le lendemain, avee nouveau visa correctement daté. Loin de v- votre pays, avide de nouvelles, vous demandez, en dégus- } tant un verre de thé, le Figaro ou le Matin, le Berliner Tageblatt, le Daily Chronicle : plaqué sur une des colonnes j du journal un rectangle noir, absolument opaque, vous f effraie : ce n’est rien, — c’est un article que la censure a « passé au caviar » pour en rendre la lecture impossible ! et sauver la Russie de sa contagion. Vous allez enfin, ce
soir, prendre le train du retour : halte-là! Ne vous embar- :
quez pas sans une autorisation écrite de sortie que délivre, |
après examen de tous les visas du passeport, la police de | la dernière ville où vous séjournez : on ne vous laissera passer la frontière qu’avec cet exeat : depuis votre entrée
sur le territoire de l’Empire, vous étiez prisonnier! | … Et voilà pourquoi les juifs affolent l’administration russe. La Russie est fermée : censures et passeports veillent : hommes, idées, on n’entre pas : la Russie a sa Grande Muraille. Est en honneur dans l’Empire tout ce qui contribue à assurer la continuation de cet état de choses : popes, fonctionnaires et policiers, hiérarchie et résignation. Est suspect, tout ce qui pourrait la compromettre. Or les juifs, — il faut bien généraliser pour eux, puisqu’on géné- ralise contre eux, — les juifs ne sauraient être une pierre inerte et brute dans un rempart de prohibition : au contraire, tout concourt à faire d’eux un pont entre la Russie retardataire et l’Europe libérée. — Déjà par la situation géographique du Territoire où l’autorité les parque, ils sont en contact avec l’Autriche et l’Allemagne, — avec l’Europe : l’isolement dans la barbarie est plus facile aux Cosaques de l’Oural. D’autre part, échappant à la tutelle des grands seigneurs fonciers, obligés de vivre dans les villes, contraints au négoce, ils tendent à former cette classe de moyenne bourgeoisie qui manque dans la société russe, — et qui, aux régimes autocratiques, ne dit jamais rien qui vaille. — Au point de vue moral, ils représentent un danger pire encore, puisque dans ce pays d’un seul Roy et d’une seule Foy, où l’Empereur est pape, ils sont en dehors de l’orthodoxie gouvernementale, — et qu’étant juifs, au lieu de se soumettre aux injustices de ce monde en vue d’une réparation dans un monde meilleur, ils veulent la justice dans ce monde même, et la vie avant la mort! — Enfin quand on vient d’un pays où, par le long travail des institutions démocratiques, il semble que l’intelligence ellemême se soit équitablement partagée entre toutes les caté- gories de la nation, on est d’autant plus surpris de constater, à égalité sociale, des différences aussi étranges que l’inertie intellectuelle du Russe pauvre, dont les yeux
à | vaguent sans lueur el sans vie, et l’ardente curiosité de CA l’adolescent juif. Nous les avons vus, pendant trente-six ne) : heures de suite, dans l’entrepont du bateau qui nous conJoie duisait de Kiev à Homel, — les moujiks misérables, dun HF côté, échangeant des interjections rares el des bourrades 14 k fréquentes, CR de autre les juifs aux tristes loques, qui AU causaient, discutaient, lisaient.. L’homme admirable qui il }} combattait alors son dernier combat dans les affres d’un Lu mal implacable, Bernard-Lazare, dont la pensée navrante il | ne nous quitta pas un inslant au cours de ce voyage auquel HUE il nous avait encouragés, et dont nous avons recueilli le LL nom prononcé comme un vocable d’espoir, partout où nous | il 4 passions, Bernard-Lazare nous disait quinze jours avant NN sa mort : « Le juif est l’homme qui depuis des siècles sait 4 É lire… » Le juif russe lit, réfléchit, sa pensée dépasse les LA & murs « de son échoppe souterraine, il sait qu’il y a, ailil (ia leurs, des juifs plus heureux, — et des hommes plus libres. Au Géographiques et sociales, morales et intellectuelles, beau- | ‘U coup de raisons, on le voit, semblent destiner le juif de HER Russie à jouer le rôle bienfaisant d’intermédiaire entre des UT civilisations inégales et de courtier du progrès. Or le proNA grès ne saurait se faire dans le sens de l’autocratisme Ÿ russe. Donc le juif est dangereux. Donc le juif est persé-
\ À de si grands maux on voudrait entrevoir des remèdes. | — Le sionisme, avec la double puissance d’une logique LA spécieuse el d’une illusion consolatrice, — affirmer que les {La juifs russes sortis de Russie apparaîtront partout comme
des étrangers et que jamais, nulle part, ils ne seront chez LR eux tant qu’ils n’auront pas leur territoire à eux, voilà pour LU, la logique, — vouloir rassembler dans la Terre-Promise et Hi galvaniser une nation dispersée depuis vingt siècles, voilà NES pour l’illusion, — le Sionisme est un admirable élan d’esIl Fe pérance et de foi qui entraine par instants, loin de leur 1 misère, ces âmes lasses de la servitude. Mais, avec ou sans 1 sionisme, l’émigration en masse implique mille questions, 14 complexes et délicates, d’argent, de débouchés, d’acclimall tation nouvelle, de bon accueil au point d’arrivée et même | d’autorisation au point de départ : car, bien que les me-
, 114 sures récentes soient dirigées, au dire de l’Administration, 1 non pas contre le sionisme agence d’émigration, mais É contre le sionisme organisation dans l’Etat, il semble pra- AE tiquement difficile que la Russie, sans considération pour LS les conséquences économiques de cette exode, et sans pudeur aux yeux de l’humanité, laisse se détacher d’elle, uniquement pour cause de religion, tout un morceau de population qui fournit un solide contingent de roubles au trésor et de soldats à l’armée. — L’application aux juifs du droit commun, serait le remède héroïque : réforme effrayante comme une révolution. Un jeune instituteur juif qui remontait avec nous le Dniéper, sioniste enthousiaste, aux yeux brûülants de vivacité et de foi, à la parole vibrante et chaleureuse, nous montrait, à droite et à gauche, les rives du ë fleuve désertes à l’infini, et, avec une violence de ton oùse confondaient le mécontentement de l’élat social présent et | lénergique confiance dans la vitalité de la race : « Qu’üs nous donnent donc ces terres; disait-il, qu’ils nous ouvrent ce pays, et üs verront ce que nous en ferons ! » Mais ils ne le leur donneront pas, de peur que les juifs fassent précisément de la Russie ce qu’ils ne veulent pas que la Russie soit! Et, — sans m’excuser de revenir encore à ces entretiens suprêmes où il persistait héroïquement à s’occuper k du malheur des autres, — je revois le vague geste de lointain espoir dont Bernard-Lazare ponctuait ses questions : x « Il n’y aura sans doute de guérison, n’est-ce pas? que dans la guérison générale : les juifs ne seront libres que quand le pays sera libre… » Mais, en attendant mieux du temps et de la politique, le devoir s’impose de faire connaître de plus en plus, par le livre, par la brochure, par le journal, l’état de misère matérielle et morale où l’autocratie russe se complaît à écraser six millions de sujets russes, sujets de dernière classe, sans sécurité et sans droits, troupeau vil d’humanité auquel on refuse tout ce qui fait la dignité de la vie humaine,— et cela, parce que ces hommes sont juifs dans une nation orthodoxe, intellectuellement libres dans un milieu d’asservissement intellectuel, merveilleusement aptes à la vie moderne dans un état social qui s’obstine à méconnaître l’évo115
TER lution. Et il faut, pour peu qu’on ait de confiance dans la | Hs F .. force des idées, espérer que le jour où l’opinion publique, Li plus « reine du monde » maintenant que jamais, connaîtra A celte situation, on arrivera bien, en « sériant » et en précihis ‘ sant les questions, à obtenir, aujourd’hui l’annulation d’un |A tes arrêté brutal, demain l’adoucissement d’un règlement sur1h }; anné, et qu’il sera permis d’entrevoir, au bout du chemin, nine l’égalité dans la tolérance. Il ne convient pas que les il israélites de France, si fiers qu’ils soient de leur qualité de NES Français, se désintéressent de la question : je sais que nous 1 dl: nous considérons comme très différents du juif crasseux au il | k guttural jargon qui monte sa garde obséquieuse à la porte ji f o de nos temples, et que nous éprouvons un mépris un peu 1e hautain pour ces spécimens de misère et de dégradation ei que la Russie juive envoie jusqu’à nous ; mais il faut voir 1} in 6 ce juif là-bas, dans sa vie normale et dans le milieu russe, — ; 1 et se défier d’un sentiment mauvais qui repose sur une exEDS périence insuffisante. Nous avons le devoir de penser à ces à JU parias, — parce que, juifs, nous avons été des parias comme Ja eux, que les maux qu’ils souffrent, rappellent ceux que nos ni f pères ont soufferts, que nous éprouvons encore nous-mêmes AE la ténacité des préjugés sous le poids desquels ils plient, — et ; HE ; parce que, Français, nous travaillerons ainsi à une de ces je œuvres d’émancipation généreuse auxquelles la France Dur sera toujours fière de donner son concours, sous peine de nl n’être plus la France. Et c’est vers elle sans doute, la pre- À mière émancipatrice des juifs, que s’élève l’émotion de ces ne cœurs misérables, lorsqu’au fond des taudis de Berditchev de el des caves de Varsovie, les enfants des juifs promènent de À À à la suite de l’étranger qui passe le glissement de leurs Hi pieds nus et la fièvre de leurs regards curieux, — lorsque 1 rl fa cette cohue d’êtres honnis se serre inquiète et navrée, mais le vivante et pensante malgré tout, autour des frères affranchis 11 a qui viennent leur apporter, d’un lointain de liberté, un peu li de compassion, d’amitié et d’espérance.
traduit par Elie Eberlin
MAN Après Tolstoi et Gorki, l’écrivain le plus aimé en Russie est Vladimir Korolenko, chantre de la pitié ei 4 enr maine, l’auteur du « Musicien aveugle » et des « Récits | à ; A la première nouvelle des massacres de Kichinev, Tr LÉ ORUE Korolenko s’est rendu immédiatement sur le lieu du à LAN désastre et il a résumé ses douloureuses impressions |: NON dans ce récit émouvant dans sa simplicité et pénétré 408 è d’un sentiment d’immense pitié. VAR EE ne | PRES Rpie
î Je suis arrivé à Kichinev deux mois après le | « pogrome » (1) dont l’écho douloureux retentissait , encore dans toute la Russie. Malgré les mesures de la police, on apercevait encore partout, à Kichinev, des traces de l’émeute : même dans » les grandes rues on voyait des maisons saccagées et
des vitres brisées. Dans les faubourgs c’était pire et les “ traces du « pogrome » étaient autrement nombreuses. A Saint-Pétersbourg, vers celte époque, le Juif Dachevsky avait blessé d’un coup de couteau M. Krou- | chevan, (2) et, — chose plus étrange encore, — un autre
juif, un médecin, voulut lui porter les premiers secours.
M. Krouchevan, effrayé, refusa son assistance et écrivit . « que la vie de Dachevsky lui appartenait »; d’accord avec M. Komarov, le directeur du Sviet, il exigea la
condamnation à mort de Dachevsky, parce que lui, Krouchevan, n’était pas un homme ordinaire, mais un …_ homme « aux conceptions d’un homme d’Etat ». Et deux () C’est le nom qu’on donne en Russie aux émeutes antijuives.
(2) Journaliste antijuif, l’instigateur des massacres de Kichinev.
A . ou trois jours après, lorsque j’étais déjà à Kichinev, trois
‘| : jeunes gens inconnus attaquèrent un lycéen israélite qui
al se rendait à l’école; l’un d’eux lui porta un coup de poi-
di gnard dans l’aine : le poignard fut dirigé par une maïn
Ji plus habile que celle de Dachevsky, et c’est grâce à un
1 livre qui se trouvait dans la poche du veston que le
1! ‘is coup fut amorti, mais le jeune israélite fut cependant
EN blessé, Ce jeune homme, qui se rendait paisiblement à
l’E son cours, n’était évidemment pas un personnage impor-
| tant, il n’avait pas encore comme M. Krouchevan des
ja « larges conceptions d’un homme d’État »; c’est pour
| cela sans doute que MM. Komarov et Kroucheyan,
| ainsi d’ailleurs que le journal du pays le Bessarabetz, ne
( soufflèrent pas un mot de l’incident, et personne n’osa en
] © parler, en dehors de quelques Juifs qui se passaient la
nouvelle avec une anxiété bien compréhensible. On
ja * disait, notamment, que ce coup de poignard était une
| réponse à l’attentat de Dachevsky. Si absurde que cela
puisse paraître, celte opinion nest cependant pas
Î invraisemblable. D’ailleurs tout est maintenant vrai-
| semblable. On peut s’attendre à tout à Kichinev, où il
| semble que l’air même soit saturé de haïne et de ran-
{ cunes féroces. La vie de la ville est comme arrêtée. Les
| maisons en construction restent inachevées, la peur et
| l’inquiétude du lendemain frappent les Israélites.
| Arrivé par un de ces jours-là à Kichinev, et cherchant
| à n’expliquer le drame mystérieux et terrible qui venait de s’y jouer, je me promenais à travers la ville et les fau- $
… bourgs, àtravers les rues et les marchés, en interrogeant à ; les Juifs et les chrétiens sur les événements récents. 1 À Je nai certes pas ici la prétention d’expliquer d’une De … façon plus ou moins complète cet épisode navrant et de |
- vous raconter comment cette foule oublia dans un N … instant les principes de la civilisation la plus élémen- L taire pour revenir à ses instincts primitifs de féroce | … bestialité. Q Il n’y a rien de caché qui ne devienne un jour manifeste ». Il est bien possible que tous les res- :
- sorts secrets du crime de Kichinev soient connus un -_ jour, et cette affaire sera aussi claire que le mécanisme . d’une horloge que l’on aurait démontée. Il est cepéndant certain qu’il restera toujours une chose qui ne pourra s’expliquer ni par les conditions du lieu ni par celles du
temps. Et ce sera toujours une question troublante de » savoir comment un homme ordinaire, moyen, pas méchant homme après tout el d’un commerce parfois
agréable peut se transformer tout d’un coup en une
bête fauve sans raison ni pitié./Il faudrait beaucoup de peine, de temps, et une étude approfondie pour rétablir *
le tableau complet des massacres. Les moyens me font
défaut et le temps d’ailleurs n’est pas encore venu. On
voudrait espérer que la justice fera ce travail, quoi qu’il
y ait des raisons nombreuses pour croire qu’elle ne fera
même pas cela. Je désire cependant donner une idée
sinon de l’effroi (ceci est impossible) au moins du reflet
de l’effroi sinistre qui s’empara de moi pendant mon
court séjour à Kichinev, deux mois après le « pogrome ».
Pour cela je m’efforcerai de rétablir avec autant de
sang-froid que possible un épisode des massacres. Ce
sera l’histoire de la maison numéro 13, désormais tris-
il Vladimir Korolenko
| La maison numéro 13 est située dans le quatrième
| arrondissement de Kichinev dans une ruelle qui porte
À le nom d’Asiatique au coin de la rue Stavrisky. D’ail-
IA leurs, les habitants de Kichinev eux-mêmes connaissent
il mal les noms de ces rues et ruelles étroites et entortil- -
À lées, et le cocher juif (il y a ici beaucoup de cochers
| juifs et il y eut aussi des blessés et des tués parmi eux)
I n’a pas compris d’abord où nous voulions aller. Alors
|: mon compagnon, qui était à Kichiney depuis trois
| ‘ semaines déjà, et qui connaissait à peu près les endroits
( où s’étaient déroulés les principaux incidents des mas-
| sacres, lui dit: « la maison numéro 13… Là où on
Et il donna un coup de fouet à son cheval, aussi
| maigre, aussi malingre et aussi abattu que son proprié-
! taire. Je ne voyais pas le visage du cocher, mais je l’ai entendu marmotter dans sa barbe. Je croyais distinguer
| les mots : &« Nissensohn »et « le Vitrier ». Nissensohn et
f le Vitrier étaient il n’y a pas longtemps des hommes.
| Maintenant ils sont devenus des symboles, la personni-
( fication des horreurs récentes… Nous fimes un assez
; long trajet, laissant derrière nous des rues larges et modernes; nous tournâmes dans le dédale des ruelles
Ÿ étroites de la vieille ville, où les pierres, les tuiles et la chaux étouffent les maigres arbustes qui poussent sur M
l la pierre même, et où semblent planer les fantômes du À temps des boyards et des invasions turques. Les mai- 1
… sons sont petites, entourées de murailles en pierre, aux $ Enfin dans une de ces ruelles nous avons trouvé la É maison si tristement célèbre. Petite, couverte de tuiles
- comme toutes les maisons de Kichinev, elle donne sur ‘1e … une petite place. Autour d’elle sont groupées des mai- … sons plus basses et plus misérables encore. Mais tandis
que celles-là donnent une impression de vie, la maison … numéro 13 a l’air d’un cadavre avec les trous béants de
ses fenêtres dont les contrevents sont brisés, avec ses
portes enfoncées et bouchées avec des planches et des
débris divers … Il faut rendre justice à la police de
Kichinev : car si elle n’a opposé qu’une résistance mé- | diocre aux massacreurs, elle a pris des mesures éner- ._ giques envers les Juifs, en les forçant à réparer les maisons qui ont été saccagées et détruites. Mais elle n’a . plus aucun pouvoir sur le propriétaire de la maison ‘!
La cour garde encore des traces éloquentes de la
débâcle : elle est jonchée de plumes d’oreiller, de mor-
ceaux de meubles, d’éclats de carreaux, de vaisselle
cassée et de lambeaux de vêtements. Il suffit de jeter
un regard sur tout ceci pour se faire un tableau de cette
destruction sauvage : les meubles sont brisés en menus
morceaux, on a marché sur la vaisselle, etles vêtements
ont été mis en pièces, une manche déchirée traîne par
terre, et plus loin une eamisole d’enfant en lambeaux.
Les châssis sont arrachés, les croisées et les portes
brisées, et les linteaux détachés sont suspendus dans les
trous noirs des fenêtres comme des bras désarticulés.
Au coin de la cour, sous le hangar, on voit encore di-
stinctement une grande tache brune, — du sang coa-
| Lu gulé, — au milieu de mille débris de glaces, de briques, : | UE - de chaux et de plumes d’oreiller. | ÿ « Ici, on assassina Gruenschpun.. », s’écria une voix | Ke étrange, en se rapprochant de nous. L Quand nous entrâmes dans la cour elle était déserte. là Maintenant, il y avait à côté de nous une petite fille de LEUR dix à douze ans. D’ailleurs on pouvait lui donner cet âge 4 d’après sa taille et sa figure. Mais d’après l’expression de son visage elle semblait beaucoup plus âgée, et ses | t yeux n’avaient pas du tout le regard d’une enfant… Lu Cette fillette avait assisté au drame qui s’était passé | quelques jours avant à cet endroit. Et pour elle ce 14 tableau de destruction dans cette cour silencieuse, sous NU les rayons brûlants du soleil, était resté dans son esprit à comme un souvenir d’une indicible horreur. Depuis le M à « pogrome » elle se couchaïit, se réveillait, se levait, en | un mot faisait ce qu’elle faisait avant : donc elle s’était î d calmée… Mais cet effroi précoce, qui avait ainsi défi- ; ÿ guré ses traits d’enfant, n’avait pas complètement disparu de son imagination. Il avait laissé sur son visage | FA comme un stigmate perpétuel, et ses yeux avaient ke fs gardé une expression étrange qui n’était pas celle d’une M ti enfant, et comme un reste des contractions qu’avaient g dû subir ses traits devant tant d’horreurs. | [US La voix de la petite fille était étouffée, et il était pénible M d’écouter ses paroles; les mots ne sortaient qu’avec M | effort : c’étaient des paroles entrecoupées, sans suite. Il semblait que c’était une machine qui parlait plutôt Li qu’un être humain. ‘
_ — Voilà ici… il a couru…, disait-elle, en respirant ete … difficilement et en tendant la main dans la direction du NCA — Qui donc? Le vitrier? demanda mon compagnon. … ici. Et ils le tuaient.. Avec une sensation involontaire » d’effroi et de dégoût nous avons reculé devant cette F tache, où le sang était mélangé de chaux, de boue et de duvet de plumes. Dans la maison tout a été saccagé É. avec le même soin que dans la cour : les tapisseries i sont arrachées, les portes enfoncées, les cheminées … détruites et les murs troués de part en part. 4 Ce « soin » méticuleux apporté à la destruction sau- } wage fit naître en ville une légende. On raconta É qu’avant le « pogrome » lun des &« antisémites » mi- … intellectuels de Kichinev avait préparé tout un stock de 4 pieux munis de crochets que des « agents » spéciaux À avaient, distribués aux émeutiers el repris ensuite. x Il est difficile de déméler la part de vérité dans ce » bruit, mais il est très suggestif en lui-même. Quoi qu’il À en soit, on a quelque peine à croire que quelques jours À auparavant ces lieux, qui ne sont plus aujourd’hui
- qu’un monceau de ruines, étaient encore pleins de vie _ et de bonheur. | La maison numéro 13 se composait en effet de sept logements, dans lesquels vivaient à l’étroit, serrées les unes contre les autres, huit familles juives, en tout
- quarante-cinq personnes y compris les enfants. Le pro- Ÿ priétaire de la maison, Mocha Makline, était commis- | sionnaire et tenait aussi une boutique en ville. Toutes | ses entreprises, — commission, fonds de commerce et maison, — ne lui rapportaient que 1.500 roubles 1 127
| (G.000 francs) par an. Les autres habitants de la maison
l, le considéraient comme un heureux richard. D’ailleurs
4 il n’habitait pas la maison numéro 13; c’étaient sa fille,
HE son gendre et ses petits enfants qui occupaient un des
Navtoula Sercbrenik, petit boutiquier, en était un des
he locataires principaux. On peut reconnaitre l’emplace-
| ment de sa boutique d’après les débris de coffres en
l, bois qui formaient le comptoir et qui traînent par lerre
e au milieu des murs délabrés.
Notons aussi le commis de magasin Berlatzki avec sa
| femme et quatre enfants. Il gagnait 45 roubles par mois.
£ Nissensohn, âgé de 46 ans, était € comptable », c’est-à-
k dire qu’il tenait des livres de commerce et établissait la
L comptabilité. C’était une profession un peu savante
qu’il exerçait à forfait et qui lui rapportait 25 à 30
: roubles par mois. Gofcha Paskar était commis de bou-
d tique et avait un traitement de 35 roubles par mois. Il avait une femme, Ita, et deux énfants. Itzik Gervitz était
Uk surveillant à l’hôpital, mais resté sans place un peu
| avant le « pogrome », il se trouvait dans un grand dénû- L.
ment. Gofcha Tourkenitch avait un atelier de menui-
| serie avec trois ouvriers et Bassia Barabasch une bou-
| cherie. Enfin le vitrier Gruenschpun partait tous les
| matins avec ses carreaux et retournait le soir avec le
| h gain de sa journée.
fi Tous les chiffres cités sont tirés des dépositions des
| victimes et de leurs parents.
| Ils nous prouvent de quels richards était peuplée la |
} maison numéro 13. Et disons que ces dépositions, jointes ;
| aux demandes en dommages-intérêts, peuvent être plutôt É
| suspectes d’exagération que de diminution de chiffres. .
4 _ Ainsi menaient paisiblement et tranquillement leur ‘À vie les habitants du numéro 13 jusqu’au 6 avril de cette ‘4 année. Nissensohn allait dans les boutiques et dressait ‘4 les livres de commerce, Berlatzki et Gofcha Paskar ven- … daiïent dans les boutiques toutes sortes de marchandises, “ Navtoula Serebrenik débitait à ses voisins juifs molda-
- vanes et russes des bougies, du savon, des allumettes, …. du pétrole, de l’indienne à bon marché et des bonbons. ? fi Itzik Gervitz cherchait un emploi et le vitrier Gruen- … schpun remplaçait les carreaux cassés… Et personne À ne pressentait ce qui devait arriver. ! Le 6 avril, premier jour de la plus grande fête chré- … tienne, le « pogrome » commença dans la ville. La nouvelle de l’émeute s’est répandue aussitôt à Kichinev, et lon devine facilement l’angoisse des habitants de la
- maison numéro 13, bondée de Juifs, lorsqu’ils apprirent | ce qui se passait et connurent l’attitude des autorités et d
- de la société orthodoxe. On disait, d’ailleurs, que les choses se passaient ainsi parce que le gouverneur atten- ï dait des « ordres », les ordres devaient arriver sans
faute dans la nuit et alors tout allait rentrer le lende-
main matin dans le calme. Le soir les troubles cessè- . rent d’eux-mêmes et la nuit se passa dans l’angoisse, . mais sans pogrome cependant.
Les anciens habitants et les voisins de la maison __ numéro 13 nous ont aussi raconté ce qui se passa le Vers dix heures du matin, apparut le sergent de ville,
HE (plaque numéro 148) personnage bien connu dans le 4
la ; quartier, qui, se souciant sans doute du sort des Juifs,
AIX leur conseilla à haute voix de rentrer dans leurs loge- |
da ments et de ne pas sortir dans la rue. Les Juifs, bien
10 entendu, suivirent ce conseil, et les logements étroits
pu juifs se remplirent de locataires effrayés. Les portes et
A les devantures fermées, toute la ruelle Asiatsky sem- ”
hs, blait engourdie dans une attente passive.
|. ! J’ai des raisons de croire que cet aspect : devantures « 1 closes, rues désertes et attente passive de ce qui devait
ie arriver, — était celui de tous les faubourgs de Kichinev
He le deuxième jour du « pogrome ». En effet, j’avais la « ja triste possibilité de voir et de causer avec une victime. #
Ru C’est M. Meyer Selman Weissmann. Avant le « po- ”
Hp grome » il élait borgne. Maïs pendant les massacres un }
| « chrétien » crut devoir lui crever l’autre œil. Lorsque
| je lui demandai s’il connaissait ce & chrétien », il m’a À
répondu d’un ton héroïque qu’il ne saurait l’aflirmer. 4
ÿe Mais que le fils du voisin se vantait d’avoir fait cela, É
k avec un poids, attaché à une ficelle. p
3 me Ce Selman habite à côté des abattoirs dans le magale M
LA (faubourg). Là, comme partout dans les faubourgs, on ;
Hi parlait avec angoisse des événements, on attendait les M
A « ordres » qui devaient venir dans la nuit et mettre fin M
à aux troubles. Le sergent de ville du quartier apparut
ji aussi dans ce faubourg qui n’avait pas encore été w
ant éprouvé par les massacres et attendait avec horreur le
| ‘a « pogrome », et il fut aussitôt entouré des Juifs et des
Il leur a dit qu’il revenait à son poste sans avoir reçu
07) d’ordre spécial et que dans la ville le « pogrome » allaït
ai en croissant en présence des troupes et de la police. :
. Les Moldavanes tirèrent leurs conclusions de cette com- de 4 4 munication oflicielle. Ils tinrent conseil. L’idée générale FR
- qui se dégageait de leur conciliabule était que les habi- à
- tants du quartier des abattoirs devaient évidemment if . agir de la même façon que leurs concitoyens aux diffé- | rents points de la ville. Weissmann nous a transmis . un détail de leur conversation : ils parlèrent de deux + | frères juifs et décidèrent qu’on pouvait laisser l’un d’eux
. tranquille. Ensuite les Juifs commencèrent à se cacher
- où ils pouvaient. Un des voisins de Meyer Weissmann,
. un Moldavane, l’avait abrité chez lui avec sa famille. | . Mais la femme du Moldavane vint en disant que la
foule allait lui faire un mauvais parti pour avoir caché ; un Juif. « Alors, me raconte Weïissmann, — nous nous
- mimes à courir. » Il perdit beaucoup de temps en vou-
lant confier ses petits à un ancien coreligionnaire aisé
| qui s’était converti au christianisme. Ses filles recueil-
-
lirent les enfants, mais leur père les a jetés à trois
-
reprises par-dessus la clôture de son jardin. Il à fallu
: se sauver avec les enfants. Meyer Weissmann courut
- dans un fondoir. Quelque temps après les Moldavanes
… y sont venus armés de bâtons ferrés et commencèrent à | … Le « frapper ». IL ne se rappelle plus rien. Lorsqu’il
. reprit connaissance à l’hôpital, son premier mot fut
… pour sa famille et pour sa fille : — Ita, où est mon Ita? —
_ Je suis ici, répondit Ita, qui se tenait près du lit. Mais
.… le malade s’agitait toujours et demandait de nouveau :
| « Ita, Ita, où es-tu donc ? » Lorsqu’elle se pencha de nou-
…_ veau sur lui et répéta qu’elle était là, Meyer Weïissmann,
sans comprendre encore ce qui était arrivé, commença
à à agiter les bras en l’air et se plaignit de ne pas voirsa
ÿ fille. I ne pouvait la voir, puisque le « garçon chrétien »
| lui avait crevé l’autre œil avec un poids, sans doute
4 - pour la symétrie. D’ailleurs. il y a des gens qui
L Ÿ pensent que, « le coupable », c’est Meyer Weissmann, el …
| qu’il est déjà « récompensé avec usure », en ce qu’il ne
if peut plus jamais voir sa fille bien-aimée. Quant au
| garçon chrélien qui avait pratiqué sur le Juif cette opé-
| ration à l’aide d’un poids, il ne mérite bien entendu
} aucun bläme. Il apparaît plutôt comme une € vic-
l time ». (1) Eh bien c’est peut-être vrai. Entrer dans la
| vie avec un tel acte sur la conscience…, ce serait vrai-
| ment horrible si le « garçon chrétien » pouvait le com-
Ho prendre. Et s’il en était incapable, il serait aussi une
victime, une victime plus malheureuse encore. Mais.
| est-ce bien à Meyer Weissmann qu’on doit cette vic-
| La tragédie dans la maison numéro 13 a débuté de
| ja même facon que celle qui s’est déroulée près des abattoirs. Le sergent de ville, (plaque numéro 148) ainsi |
| que son collègue, rentra le matin de la ville, où proba-
| blement il croyait recevoir des ordres clairs et précis, |
| mais ces ordres-là ne lui ont pas été donnés et alors L
| arrivé dans son quartier, il a dû se borner à donner le |
| conseil suivant : & Eh ! youpins, terrez-vous dans vos À
ni maisons et tenez-vous tranquilles. » Et quelques instants 1
| après les émeutiers débouchèrent des rues el places
(à) M. Korolenko fait ici allusion à un article de Krouchevan, où M
les émeutiers et les assassins étaient représentés comme les € Vic M
times des juifs ». 1
| Ce sergent de ville, après ce conseil si bienveillant, à
. s’est assis sur une borne, puisqu’il n’avait pas évidem- tt __ ment autre chose à faire, et, d’après ce qu’on dit, il resta . Jà. Cet homme ainsi assis sur sa borne devait être un
superbe « modèle » pour un sculpteur qui aurait voulu . symboliser en lui « la plus grande des fêtes chrétiennes _ à Kichinev ». Et à côté, à quelques pas de ce philo_ sophe, la tragédie de Ia destruction des chaumières israélites se déroulait dans toute son horreur. La foule arriva à onze heures, flanquée de deux patrouilles qui malheureusement n’avaient pas d’ordres non plus. Elle se composait de cinquante ou soixante individus parmi lesquels on remarquail aussi quelques bons voisins moldavans. On raconte qu’ils envahirent d’abord un débit de vins. Ils dirent au cabaretier : « Donne-nous trente roubles, sinon on te tue. » Il a donné les trente roubles et évita ainsi la mort; bien entendu, il s’est caché afin de ne pas rester en vue et abuser ainsi de l’indulgence de la foule sauvage… Celle-ci, sans tarder, avait commencé son œuvre de dévastation, et en un clin d’œil la place se couvrit de vitres, de débris de
meubles et de duvet de plumes.
Mais bientôt tout le monde a senti que c’est autour de la maison de Mochka Makline qu’allait se jouer l’acte principal de cette sanglante tragédie. Pourquoi? c’est difficile à dire. Les émeutiers avaient-ils un plan préconçu, étaient-ils dirigés, comme on le dit à Kichinev, par une organisation secrète, ou tout simplement étaient-ils guidés par l’esprit des foules, ce démon qui fonce en avant les yeux fermés, avec l’inconscience d’un élément. C’est la question qu’élucidera (ou que n’élucidera peut-être pas) le procès qui aura lieu pro-
| À chainement. Mais, quoi qu’il en soit, dans la maison
| - numéro 13, au fracas des pierres, au craquement des
il murs et au bruit des verres brisés se sont joints bientôt
| des cris de meurtre et de mort. ‘
| À gauche de la porte d’entrée, dans le coïn où l’on
‘ voit encore la tache de sang, sont situés quelques petits
it hangars en bois. Dans un de ces hangars se réfugièrent
| le vitrier Gruenschpun, sa femme et ses deux enfants,
{ Ita Paskar, aussi avec deux enfants, et encore une …
petite fille de quatorze ans, une servante. A l’intérieur
| le hangar ne se fermail pas, et en somme tous ces han-
| gars rappellent des boîtes en carton. Leur principal
| avantage était qu’il n’y avait rien là-dedans qui püt
0 être saccagé ou brisé. C’est pourquoi les Juifs croyaient
y être à l’abri d’une attaque. On ne pouvait pas penser
| à se défendre; il n’y avait que huit hommes dans la
| maison; le sergent de ville numéro 148, n’ayant reçu
û aucun ordre, était assis sur la borne, et les deux pa-
! trouilles stationnaïent en haut et en bas de la rue où se
À trouvait la maison numéro 13. Et dans la foule on voyait remonter petit à pelit tous les instincts de bes-
| tialité et de férocilé sauvage qui devaient faire éclater
| bien vite la mince couche de vernis de civilisation que
|: lui avait value la religion chrétienne. La destruction
{ était à son comble; les carreaux cassés, les vitres bri-
Je sées, les cheminées détruites, les meubles et la vais-
If selle réduits en pièces. Les feuilles des livres sacrés
| traînaient par terre, des tas de duvet de plumes cou-
| vraient la cour; le duvet flottait dans l’air et pendait M
| aux arbres comme une gelée de givre. Au milieu de cet
| enfer de fracas, de craquements, de ricanements sauvages, de rires et de cris de terreur, la soif du sang
. s’éveillait dans l’âme des émeutiers. Ils avaient trop a
- longtemps saccagé pour rester des hommes. 14 On s’est précipité d’abord vers le hangar. Là il n’y à À avait-qu’un homme, le vitrier Gruenschpun. Un voisin, 17
- un Moldavane, que la veuve de Gruenschpun nous dési- 3 “ gnait par son nom (c’élait une connaissance) a frappé l le premier le vitrier d’un coup de conteau à la gorge.
- Le malheureux voulut s’enfuir du hangar, mais fut
- attrapé, traîné sous le hangar et achevé à coups de tri- 4 …. ques, à la place même où maintenant encore on voit $ » une tache du sang. Comme nous lui demandions si elle connaissait vrai- | ment le nom de l’assassin, si elle ne se trompait pas et | “ si ce n’était pas un assassin de passage, un Albanais 1 x de Turquie ou un forçat évadé, la veuve de Gruenschpun, . répondit avec conviction : | « Je l’aï porté sur mes bras encore enfant. Que le Sei- “3
- gneur nous donne me bonne vie, comme nous étions de | bonnes connaissances. Cette « bonne connaissance » Ë avait porté le premier coup de couteau dans la maison
- numéro 13. Après cela la situation devint claire : le râle du vitrier, et les Juifs, et la foule elle-même peut- être avaient compris à quoi il fallait s’attendre. Les israélites s’agitèrent &« comme des rats dans une _ souricière », selon l’expression d’un des « chrétiens » . de Kichinev, homme jovial et qui trouve en pareils cas ; Quelques juifs s’élancèrent dans le grenier… Sous le même hangar où fut tué Gruenschpun, un trou noir dans ._ le plafond mène au grenier. Issue étroite et incommode. | _ Le premier qui s’y engagea fut Berlatzki avec sa fille; le J | propriétaire de la maison, Makline, l’y suivit. Makline, A
il Vladimir Korolenko 1 1 . comme nous l’avons déjà dit, n’habitait pas la maison.
(ll Inquiet du sort de sa fille qui y demeurait, il vint la NE chercher. Mais sa fille était déjà partie avec ses (1 enfants. Il lui fallait maintenant penser à son propre
1} ë salut. Tous les trois pénétrèrent sans peine dans le
| grenier. Il faut en conclure que la foule démeutiers : ] n’était pas toute entière dominée de la soif du sang;
il autrement on ne leur eût pas permis de passer dans ce
|| j trou étroit, où on pouvait passer à peine à la vue des massacreurs; c’est là qu’ils se cachèrent, et les gens qui
| | croyaient de leur plaisir (ou de leur devoir) de saccager
1h les biens des juifs, mais pas de les tuer, le leur permi-
| rent. Néanmoins, les assassins se précipilèrent aussi
jl. dass le grenier à la suite des fugitifs.
| Le grenier de la maison numéro 15, local étroit et
! obseur, est encombré de poutres, de tuyaux de chemi-
} nées et de supports de toits. Les malheureux fugitifs,
fl après avoir fait quelques tours de ce grenier, compri-
1 rent qu’il leur était impossible de se cacher là dans
| l’obscurité du grenier étroit et ayant entendu derrière
il eux des cris de poursuite, ils commencèrent, pris de Ho désespoir, à démolir le toit.
| On aperçoit encore sur le toit de la maison numéro 13
| deux trous béants et autour des tuiles cassées. Près
(l d’un de ces trous gisait au moment de notre visite un
lR Il a fallu que les gens fussent bien désespérés pour
fe pratiquer, en quelques instants de danger mortel, rien ! qu’avec leurs mains, sans outils, ces ouvertures, mais ils y ont réussi, ayant voulu à tout prix monter surle L toit. En haut, c’était la clarté du soleil, c’étaient les { maisons, la foule, le sergent de ville numéro 148, la | 4
patrouille… C’était tout de même le jour, la lumière. | et les hommes. … Etils ont pratiqué deux ouvertures. Le premier qui y passa était Movcha Makline, car il était « petit et … léger » (d’après les dires d’un témoin oculaire). Ber- :
- latzky aida d’abord à monter sa fille Chaïka. Ensuite, lorsqu’il s’engagea lui-même dans le trou, ses persécuteurs étaient déjà là, dans le grenier, et l’un d’eux . l’avait saisi par le pied. Et voilà que sous les yeux de » a foule une lutte acharnée s’engage. La fille tirait son » père en haut et en bas un émeutier le tenait par la
- jambe. La lutte était, bien entendu, inégale, et sans
- doute Berlatzky n’aurait plus revu la lumière du soleil, 1 si sa fille, après avoir cessé de tirer son père, ne s’était « penchée vers l’ouverture et n’avait prié le persécuteur _ de le lâcher.
- Qu’au moins une partie de sa faute soit pardonnée à | cet homme, qui a laissé pénétrer dans son âme, au milieu de ces ténèbres, un rayon de pitié humaine, ne fût-ce que pour un instant, pour avoir compris la peur qu’éprouvait cette fille juive en voyant son père traqué | par les assassins. Mais qu’a-t-il donc fait après cela ? Peut-être avait-il quitté le lieu du massacre, honteux, confus, ayant | entendu la voix de Dieu, qui, comme le disent toutes les religions, se manifeste dans l’amour des hommes F et dans la fraternité, et non dans l’assassinat des » êtres sans défense. Ou, peut-être, est-il revenu de | son sentiment primitif, et « s’en voulut-il », non de ses accès de férocité, mais de son élan de pitié pour les
ou | Vladimir Korolenko HU
ci Juifs massacrés, comme nous lavions vu par d’autres w
Liv Quoi qu’il en soit, les trois victimes apparurent surle M
St toit. Pour une fois encore ils virent la lumière du jour, #
è et la place, et les maisons voisines, et le ciel bleu, et le 1
be À policier numéro 148 sur la borne, et les patrouilles, qui ;
pi attendaient les ordres, et peut-être aussi le prêtre qui, M
DE obéissant à sa conscience chrétienne, essayait seul et M
1 désarmé d’aborder la foule féroce des massacreurs. Ce M
jh prêtre passait par hasard sur la place lorsque des Juifs
Ï PA qui regardaient des maisons voisines ce qui se passait
k. dans la maison numéro 13 le prièrent d’intervenir. Sene 1
| LS connais malheureusement pas le nom du prêtre. C’était, |
RL évidemment, un brave homme qui ne croyait pas qu’il |
Lee pût y avoir dans la « Sainte Russie », ou même ailleurs,
Hi un peuple dont les membres méritaient, pour des crimes
À collectifs quelconques, d’être tués comme des bêtes
Li fauves. Il ne pensait pas non plus qu’il peut se trouver |
en Russie des gens qui aient le droit d’assassiner les M
” Juifs inoffensifs, sans craindre la lumière et le soleil. Son M
premier mouvement, son impulsion immédiate, fut de … 1 s’approcher de la foule avec des paroles de persuasion ” 1 chrétienne. Mais les émeutiers le menacèrent, et il se retira. C’était, évidemment, un brave homme, non pasun « à héros du devoir chrétien. Il faut supposer au moins qu’il M “ait n’a pas eu honte d’être intervenu et d’avoir cédé à sa
ho Est-ce à ce moment précis ou non que cet épisode
‘ eut lieu, toujours est-il que les trois victimes apparurentm ji sur le toit, au milieu d’une ville, parmi des centaines {2 de gens, sans défense cependant. Derrière eux surgirent ‘# les assassins. Ils se mirent à courir sur le toit, tantôt M
apparaissant sur le côté qui donne sur la rue, tantôt tes passant du côté de la cour. Derrière eux couraient les À assassins. Le même voisin qui porta le premier coup de Pi k couteau à Gruenschpun blessa Berlatzky. Un autre émeu- È tier jetait dans les pieds des Juifs le lavabo en fer que vi deux mois après le « pogrome » nous vîmes encore sur É le toit. Le lavabo en fer résonnait en se heurtant contre k le toit. Et la foule riait probablement. Enfin tous les trois furent précipités du haut du toit. Chaïka par hasard tomba dans un tas de duvet, et resta en vie. Makline \t _ et Berlatzki, déjà blessés, se sont contusionnés en tombant du toit, après quoi la tourbe immonde des bourreaux volontaires les acheva de coups de bâtons et en riant les ensevelit sous un monceau de plumes d’oreiller. Ensuite on vérsa sur eux quelques tonneaux de vin, et les malheureuses victimes (on affirme que | Makline respira encore pendant quelques heures) étouffaient dans cette flaque de boue, de vin et de | Nissensohn fat assassiné en dernier lieu. IL était caché avec sa femme dans la cave lorsqu’il entendit les cris de ses coxeligionnaires qu’on assassinait ; il comprit que la mort et le meurtre étaient déjà entrés dans la maison numéro 13 et courut dans la rue. Nissensohn réussit à pénétrer dans la cour qui est en face du numéro 13; il allait être sauvé, mais voyant les émeutiers sur les traces de sa femme, il l’appela. Ses cris attirèrent ï attention sur lui. On laissa la femme et on poursuivit le mari; il fut rejoint et tué en face du numéro 7 de la
il . ruelle Asiatsky. On dit que l’un des assassins est Polo1 | nais et l’autre Moldavane. Comme il avait plu avant | Pâques, il y avait des flaques d’eau aux bords de la rue.
( : Nissensohn tomba dans une de ces flaques; alors les meurtriers le rincèrent dans la boue, comme un torchon 1] ‘qu’on lave et que l’on tord. 4) Après cela la foule, ayant satisfait ses instincts de 4 meurtre, cessa de tuer et se borna à démolir les maisons. 11 Les Juifs des maisons voisines sortirent pour voir le ? 1 malheureux Nissensohn. Il vivait encore, revint à lui et demanda à boire. Ses mains et ses pieds étaient broyés.…
ll On le retira de la boue, on lui donna à boïre. Un émeuln tier ayant vu cela, héla ses camarades. Les Juifs s’en- (li fuirent et Nissensohn resta seul. Alors le même individu
hl qui tua Gruenschpun et blessa Berlatzky lui porta un 4 coup de pieu à la tête et mit ainsi un terme à ses souf- (3 La foule continuait à travailler. La place était toute ni encembrée de débris de meubles, de loques et de Li cadres brisés, de sorte qu’on ne pouvait plus la traverd ser qu’avec peine. Une juive m’a raconté qu’étant obli- | gée de se rendre de l’autre côté de la place, où se trou-
1 vaient ses enfants, elle essaya en vain à deux reprises
| de la traverser, ayant à ses bras un nourrisson. Enfin ? | un voisin chrétien lui prit l’enfant, et ce n’est qu’alors
il qu’elle se glissa à travers ces barricades improvisées. A | ds cinq heures de l’après-midi, on apprit que les « ordres »
| attendus par les Juifs depuis le premier jour du
ji « pogrome » étaient enfin arrivés. Et dans une ou deux
| y heures, « l’ordre fut rétabli » dans toute la ville. IL n’a jl fallu pour cela ni effusion de sang, ni coups de feu. Il à
‘ fallu seulement un peu de décision.
; Mais il faudra maintenant des années pour effacer le souvenir honteux de ces événements, qui sont une 4
- tache de boue et de sang sur la conscience des chré- . tiens de Kichinev… et sur la conscience non seulement | de ceux qui tuaient, mais de ceux qui y incitaient les autres en leur prêchant la haine et le mensonge; de _ ceux qui trouvent que les coupables sont les assassinés _ et non les assassins, et qui pensent qu’il peut y avoir une irresponsabilité et une privation de droits collectives … Je sens combien je renseigne peu le lecteur par cette chronique de reporter. Mais j’ai voulu tirer un épisode de ce chaos enchevêtré et impersonnel qui a nom de « pogrome », et donner au moins, par ce seul exemple . concret, une idée de ce que devait être la réalité. J’ai profité dans ce but des impressions des témoins oculaires qui en ont fait part soit à mon compagnon, soit à moi, et qui n’ont aidé à rétablir le tableau trait pour trait. Il est vrai qu’il est reconstitué d’après les témoignages des Juifs. Mais il n’y a pas de raison de douter de leur véracité. Le fait est incontestable : dans la maïison numéro 13 on tuait en masse des êtres humains durant des heures, au milieu d’une ville populeuse, comme dans une forêt. Les cadavres sont là… Et après n’est-il pas indifférent aux Juifs de savoir comment on les a tués ? A quoi bon inventer des détails 2. La moralité des événements est claire pour tous ceux en qui vit encore le sentiment humain. Mais ceux-là
sont-ils nomb ieslion pénible se dresse 4 quand noi, à Kichinev. Et} s en train de finir ces n 1 amas de terribles matéria surnaux le suicide du n de cet homme étaitssn | tout 1 je me trouyai bi 3 4
À spective du proc tait, qu’il avait des chagrins à Est-ce bien tot ait est là, le triste règlement des comptes a et Je crois ne pas avilir la mé 24 moire du malheur upposant que dans ce compté Mu dont il a fait le bil banc du jardin, il manquait encore quelques « Je pense aussi qu’à l’anrore + de son dernier jot conscience de ce qu’il a fait, . lui homme cultive ères chrétiens qui tuaienties Juifs. D’ailleurs t ne sont que des conjecturés. . et peut-être même ijectures par trop optimistes, ‘4 « MMais la vérité, la ilé, bien que pas neuvé pouR Mol n’a été do ntendre avant mon départ, ache d’ux du peuple, d’un cocher dé { evait ouvriers, était vent dé ncert idémain, avaient cotpéle 0 fut cle iculteur de s’adresser” att Ÿ mor 1 chose est certainéfi st bve nu, lorsque le ” b, r urier russe vous L@ Bs’c très bien à Kichin@ (L mpathisé avec 168 È mule les préjugés obsetl : 1 uivages de meurt ) r certains usuriers très 008 À préconiser les projets déstf
hi sont-ils nombreux? Celte question pénible se dresse. Le 1 Et pourtant. Lorsque j’étais en train de finir ces L 1 ù notes décousues, écrasé par cet amas de terribles ma- :Lv tériaux, j’ai appris par les journaux le suicide du À 1 114 notaire Pisarjewski. Le nom de cet homme était sur M ni vi toutes les lèvres au moment où je me trouvais à Kichi- k le F _ de Kichinev, toujours en quête dé nouvelles aventures, WU | jet À Pisarjewski, tout le monde le disait, avait pris part M Lo au « pogrome », en dirigeant la foule des émeutiers. | ! (0 On disait aussi que de fortes influences s’employaient à | Ru jeter un voile sur celte affaire monstrueuse et à diss= M 5 muler la participation du jeune lion kichinevien au 14 « pogrome ». On voudrait croire que tout n’était pas d À vrai dans ce qu’on avait raconté à ce sujet, mais déjà F4 | EU la part de vérité contenue dans ces récits pourrait ser- “ 10 vir d’intéressante illustration à l’épopée terrible de 11e Kichinev. Ces efforts n’ont pas réussi. La vérité était 1 : trop évidente et les journaux annoncèrent les pourDe À suites contre Pisarjewski. Il continuait à mener sé ù {1R ce train de vie ordinaire, allait dans le monde, faisait la ‘| | Lin EE débauche, jouait aux cartes. La nuit de son suicide 114 il jouait avec beaucoup de chance, fut très gai, et * 0 FU au petit jour il alla dans le jardin, écrivit sur un bance x (1 « Ici est mort le notaire Pisarjewski », et se Drûla 13 ensuite la cervelle. COMORERE des journee “4 l “A nous apprennent qu’il était alcoolique, que la PA
spective du procès le hantaït, qu’il avait des chagrins 1 Est-ce bien tout ? Le fait est là, le triste règlement “ des comptes a eu lieu… Je crois ne pas avilir la mé- : ! moire du malheureux, en supposant que dans ce compte ÿ dont il a fait le bilan sur le banc du jardin, il manquait encore quelques chiffres. Je pense aussi qu’à l’aurore de son dernier jour il eut conscience de ce qu’il a fait, G lui homme cultivé, à ses frères chrétiens qui tuaient les Juifs. D’ailleurs tout cela ne sont que des conjectures, .
- et peut-être même des conjectures par trop optimistes. Mais la vérité, la vraie vérité, bien que pas neuve pour moi, il n’a été donné de l’entendre avant mon départ, de la bouche d’un homme du peuple, d’un cocher de Kichinev, originaire de Russie d’ailleurs. Lorsque nous eausions avec lui du « pogrome » et de ses conséquences, | il na raconté qu’une de ses connaissances, un horti- : culteur qui devait payer ses ouvriers, était venu der- } nièrement pour emprunter de l’argent à Kichinev. Les Juifs, encore incertains du lendemain, avaient coupé le : crédit. Force fut donc à l’horticulteur de s’adresser aux usuriers chrétiens au lieu des usuriers Juifs. « Et dès lors, L je vous dirai, monsieur, la chose est certaine, conclut 4 mon cocher avec conviction, lorsque le Juif vous | écorche la peau, notre usurier russe vous l’écorchera trois fois. » On s’en aperçoit très bien à Kichinev.. Et 3 parmi les gens, qui avaient sympathisé avec les massa- ’ … creurs et excité dans la foule les préjugés obscurs, la d haïne de races et les instincts sauvages de meurtre et de rapine, on pourrait citer certains usuriers très con- | nus qui y ont trouvé leur profit. | Je n’ai pas l’intention de préconiser les projets desti- | 1
4 nés à résoudre la question juive. Mais si j’étais un de À : ces millionnaires juifs qui semblent s’occuper de cette | L question, je ne saurais pas résister à la tentation d’une L: ! expérience sociale que voici: j’aurais transplanté, sinon ïF tous, au moins la grande majorité des Juifs du lieu du | « pogrome ». J’aurais rendu au riche sa fortune et fait jé du pauvre un homme aisé, pourvu qu’ils consentissent L à émigrer. Et lorsque du dessous de la couche du capi- | 1 tal juif, ainsi enlevée, le capital chrétien et même pa- | : triotique serait apparu sans alliage ni mélange; lorsque | à M. Krouchevan n’aurait plus eu le moyen de créer de | Î sombres légendes de meurtres rituels, lorsque les usu- | | riers et les accapareurs se seraient promenés habillés à b l’européenne, alors il faut croire qu’on aurait vu clair | dans l’affaire; alors on comprendrait s’il est possible à de résoudre pareilles questions par les « pogromes », par les assassinats des « comptables » comme Nissensohn, Hi des vitriers pauvres comme Gruenschpun, et des cochers israélites gagnant leur pain durement par un labeur | aussi pénible que celui de leurs collègues chrétiens… | | Et, en effet, l’oppression de l’usurier est-elle done | moins lourde parce qu’il porte un costume européen et | \ se dit chrétien ?.. EE traduit par Elie Eberlin | 10
_ Notre catalogue analytique sommaire … xx MA
Raoul Allier. — L’enseignement pri- 4
maire des indigènes à Madagascar … vu x]
: Sur les onze millions de Juifs que l’on compte NUE dans le monde entier la Russie en possède plus À de cinq; à peine un dixième épars dans les campagnes; quatre millions et demi environ E entassés dans les villes et les bourgs du Territoire où zone de résidence ; composition de à __ cette masse; un prolétariat méconnu; Bernard- û Lazare; on n’a jamais étudié le Juif que dans : t sa bourgeoisie; un aperçu mondial du proléta-
. riat juif; les ghettos du monde; le renouveau ! présent; mais en Russie; une sourde résis- + tance; un caractère particulièrement tragique; \ut les causes économiques; les motifs d’ordre
ÿ social et psychologique prédominent; le véri-
: ‘table « esprit juif »; esquisser le grand mouvement intellectuel et social qui agite à l’heure
é actuelle le judaïsme russe, et suivre la formaFX Lion ainsi que l’évolution des partis qui se sont
constitués au sein du prolétariat juif dans ce
I. — La population juive de la Russie : la bourgeoisie, la classe ouvrière, les petits marchands
et les’agriculteurs.:.15.”L “MAN ENNEEERNOREEEREEE 9
{ D’après la méthode Besser et Ballod, chiffre
de la population masculine juive de Russie
3 au-dessus de quatorze ans; 1.115.000; répartition par professions; Recueil de matériaux
sur la siluation économique des Juifs de
Russie; l’artisan, l’ouvrier, le petit boutiquier
prédominent; les Juifs cultivés, diplômés, en
infime minorité; pourquoi; les Juifs et les professions libérales; les Juifs propriétaires, rentiers, industriels; ouvriers industriels ; un tiers
des usines situées dans le Territoire aux mains
des Juifs; mais seulement 18 o/o de la valeur
; totale de ces établissements industriels ; usines
juives ne peuvent supporter la concurrence des
industriels russes; empêchements de tous
ordres; les marchands et les artisans; marchands de première et seconde guilde, nombre
non considérable; une foule de petits boutiquiers; commis, colporteurs, commissionnaires, |
mendiants ; une armée de sans-travail; grossie
tous les jours ; progrès du machinisme; « Bund »
et émigration; tableau du nombre des artisans
israélites des différents métiers dans les seize
rité, petits artisans; prolétarisation de la classe
ouvrière; tableau dressé en 1901-1902, où ajouté
les dix gouvernements de la Pologne russe;
; comparaison de ces deux tableaux; petits ;
| 4
patrons diminué; ouvriers augmenté; mais augmenté beaucoup moins; salaires de famine, hommes et femmes; nombre relativement restreint d’ouvriers juifs dans les établissements industriels; pourquoi; exceptions; tableau des ouvriers juifs comparé à celui des ouvriers chrétiens dans différentes fabriques appartenant aux israélites de Bialystok; métiers favoris des artisans israélites en Russie; les métiers durs ne répugnent pas; une statistique, en date de 1857, sur les ouvriers juifs de la Pologne russe; quelques chiffres sur les juifs agriculteurs; les
juifs et l’agriculture; 1807 et 1808 colons juifs dans les gouvernements de Kherson et d’Iékaté- rinoslav; mieux outillés; malgré tous empêchements; progrès rapides; quelques données statistiques ; en Sibérie; au Caucase;
IL. — Les causes historiques, psychologiques et morales du mouvement révolutionnaire parmi
Cantonnée dans les vingt-six gouvernements
< du Territoire; dans les villes conditions d’existence effroyables ; autres interdictions ; impôts spéciaux; administration et police moscovites; surtout les iravailleurs; l’organisation de ce prolétariat; comparée, pour la proportion des travailleurs organisés, à celle du prolétariat ouvrier, industriel, chrétien; comparaison des journaux; comparaison des proclamations; comment a pu sortir et s’organiser ce prolétariat conscient; histoire des Juifs en Russie; martyrologe des Juifs russes; les Juifs ne sont point des intrus dans l’Empire des tsars; ils comptent parmi ses plus anciens habitants; détail de leur histoire; mais les persécutions, les souffrances subies par les Juifs en Russie ne sauraient expliquer à elles seules les progrès
15 tra ANA ides du rimés; Leroy. de la è RS AR juifs, esp zare; CO la divini Re tice; cau: 45 FA non ce rnard-La, tion de la d l’injus L “1 #4 11 mort; e è enraciné social; + 2h À nue À ice; haine nique el la créa- Te ra 164 d’ordre ier juif perce NI AL ï tion ie, la grande te ans, qu blait être Co R industrie, la ; et ive sem ints 2e A Lin ssie, il y lation jui iaux ermpre € AN FH TRE tait en Rus: la popula pris sociau du servagl k 4 26 ara de pu itali- 7 {3 al ; »s cha ins de briqu : len: VEf OR En nt les “hemin: fa nce; VERS 1: OM illeurs iers; mage ifférenc ère et les “40 re travai étiers; la di ‘opère [50 FA 6) ion de üreme uive $, s”a HU: | Tee satio ais sûù lation j à effacés, idé 21h vin LS LE ment sun la ROBE jusque-là ion rapid FES i ui (3 les classes s de . La prolétar d’Ignatiev ? Re. nn anlag de plus isie juive; issance Un A. |, 4006 ent € “geoisi ier; nai vrier: AR TRE centu ile bourg 1vrier; les ou tie 4 | ie à de la A mouveme remiers ; ; propaga lti- us cer it à l’écart oles, aux urtout po uoi ; ne. NE ive; rué es Ë russes ; 0 # “(HR ÉNÉAEE éraires, aires russ il effroy. (9 (SUR £ mor ritaire; nis g ra- fi LUN ie antisémitiq iémagog ds la jeune ‘15
, se tourne vers le prolétariat juif; mais au com- & $
A mencement non particulariste ; attendaient de 1x?
4 louvrier russe le salut de l’ouvrier juif; seule- se
2 : ment une répartition de compétence; au début À
4 ! un caractère théorique ; une élite ouvrière ; Ai
‘ cercles de secours mutuels et caisses profession- Ts
? nelles; grèves, la première en 1888; de plus en Y
Ê plus fréquentes; toutes spontanées, sans orga- à
u nisation préalable, couronnées de succès; un
k changement de tactique; une vaste agitation; |
| extension du mouvement; en Pologne; en Li1 thuanie; en Russie blanche; la journée de dix
heures; une loi de Catherine I; de l’agitation
| dans la masse ouvrière ; lutte économique et
polilique des classes; tendances politiques futures du « Bund »; deux luttes étroitement liées
entre elles; masse ouvrière et agitateurs intellectuels; communion étroite; complémentation
mutuelle; agitation partout, et non seulement
dans les centres industriels; artisans aussi;
‘164 nale juive doit venir de la classe ouvrière; un
4 parti ouvrier juif; idée reprise en 1894 et 189ÿ
par quelques autres théoriciens; affranchissement des ouvriers juifs doit être l’œuvre des
ouvriers juifs eux-mêmes; revendications spécifiquement juives; non en contradiction avec
principes internationalistes du socialisme; idées
| sympathiquement accueillies dans milieux ouvriers; deux ans avant parti ouvrier organisé;
plusieurs villes; Bialystok; une grève monstre;
en 1895; Vilna, Minsk, Varsovie; « caisses de
combat »; grèves; une € Trade-Union »; groupe
socialiste de Vilna; éditions; une imprimerie
clandestine en Russie ; {a Voix de l”Ouvrier;
$ relations avec organisations prolétariennes de
| grès de Londres; le gouvernement russe poursuit; mais le mouvement se répand de plus en
| 5 plus; journaux socialistes; Vilna insuffisant; il ? : faut un parti régulier; kl IV. — Le « Bund » et son activité; ses rapports avec le parti Social-Démocratique russe … 4o Au mois de septembre 1897, premier congrès socialiste ouvrier juif; « Union générale ouvrière juive de Russie et de Pologne », ou « Bund »; deux raisons : une lutte active contre les lois restrictives qui pèsent sur le prolétariat juif en Russie; les besoins de la propagande : | socialiste en langue juive; en 1898 entre dans le « Parti social-démocratique ouvrier russe »; à titre d’organisation autonome ; le parti accorde au « Bund » pleins pouvoirs dans toutes les ! ‘ questions relatives au prolétariat juif; de son côté le « Bund » adhère au programme du parti; le « Manifeste »; points essentiels ; individualité é « nationale »; cinq ans après, rupture entre le « Bund » et le Parti social-démocratique russe; organisation du « Bund »; quatre congrès, 1898, de grèves; ouvriers payant régulièrement leurs l cotisations; bibliothèques; le contrôle des comi- k tés locaux; le comité central; activité; le | « comité étranger »; le congrès; deux associa- | tions ouvrières professionnelles ; activité écono- | mique du « Bund »; statistique des grèves; | causes des grèves; résultats; néanmoins il faut | constater que dans les dernières années le | « Bund » tend de plus en plus à abandonner le terrain de la lutte économique et à devenir un | parti révolutionnaire politique; plusieurs rai- À sons; toute participation à une grève est en Russie un crime politique; et un Juif est puni F plus qu’un chrétien; moins une question de | réglementation qu’une question d’offre et de
tion fatale de la petite industrie; grande industrie non encore pris son essor; ne peut le limites des concessions; eux aussi des prolé- taires; d’où intérêts communs des ouvriers et des patrons; d’ailleurs le « Bund » non organisation purement ouvrière; les chefs et bon nombre de militants « prolétaires intellectuels » ;
| la lutte politique pour un idéal; enthousiasme; statistique des persécutions subies par le « Bund »; comment expliquer cette sévérité extraordinaire ; un appel du Comité du « Bund »; manifestations des Juifs; ouvertes; répression; punitions corporelles aux manifestants de Vilna ; en 1902, le soir du Premier Mai, le gouverneur von Wahl; statistique des manifestations; un appel du « Bund »; vengeance; deux jours après, un ouvrier juif, Hirsch Lekert, tira plusieurs coups de revolver sur le gouverneur ; légèrement blessé; enthousiasme du « Bund »; Lekert, en cour martiale, condamné à la pendaison; mort simplement et bravement; un appel du « Bund »; la « politique des verges »
à abandonnée; von Wahl révoqué; le « Bund » croissant ; le parti socialiste russe; compliments
et encouragements au « Bund »; puis, au cours
des deux dernières années, contestations sur attributions ; l’Zskra ; polémique très acerbe ; au
second Congrès du parti socialiste russe, rup-
ture; intransigeance du parti; attaques de l’Iskra; le parti russe et les autres partis natio-
naux en Russie; intervention du Sionisme; le
; « Bund » une sorte d’union fédérale; le congrès de Brunn, en 1897, pour l’Autriche-Hongrie; déci-
sions de ce congrès sur la question des nationa-
lités; rupture fâcheuse; repoussé un unitarisme
étroit et forcé, — héritage de l’absolutisme
russe; — tendances nationales s’accentuent de
| plus en plus;
DRE ou Dans tous les pays de la dispersion juive des FA 48 k
|} RAIN partis et des fédérations sionistes; un État juif A \75 04 de en Palestine; le docteur Herzl; négociations pan { M tion et propagande ; en Russie plus intense, a nor ne 4 4 plus étendu et plus profond qu’en Occident ; D ie ci nie x M. Max Nordau ; le Messianisme ; les idées éga- 32208 ‘\ 0 litaires de la Révolution française ; Moïse Men- 1: 1,00 NE delssohn et ses disciples en Allemagne ; établis- “nd dE À ti À sement du monothéisme juif; morale juive pour es la fraternité universelle; religion d’idéal pro W Feu gressif ; mais réveil de l’antisémitisme ; coup 4 MM | décisif au sionisme spirituel de Mendelssohn; … Res n He MEN sionisme traditionnel ; Moïse Hess,, Rome et DA LEE Jérusalem ; juifs allemands ; mais en Russie un FES \HAONES mouvement populaire ; en Occident, antiquité de 4 HET LE te race; sentiment de nationalité; antisémitisme; Jai TiEPl Ra en Russie instinct; traité de Berlin, exemples A:
4 NM nationaux; une colonie agricole en 1879 en ‘5 5
51 EUR du docteur Pinsker, l’autoémancipation ; prélu aie Fi LR dait au sionisme politique; une nation; en Lu à ! ‘5 Palestine ; régénération à la fois économique, & PT NAN physique, intellectuelle et morale ; une vingtaine 1 FA Wen de colonies agricoles ; plusieurs sociétés auxi- r #3 | si U liaires ; Théodore Herzl; l’État juif; point de He à
FN f départ du sionisme politique; congrès sionistes; #Q TS %
| HE souscriptions des pauvres et des misérables; & Le RUN la Russie tient la tête du mouvement sioniste; : {T0 LUS k activité des sionistes russes; laissent aux Ê Hi rl Comités occidentaux le soin des démarches et ou 1
Fieus des négociations politiques ; éducation politique RU. FE 4 a 10 et nationale des populations juives; sionisme FE ie d’Occident et sionisme russe ; toute une culture, D: LANTA toute une vie hébraïque ; l’hébreu ; vieux five ne RE LE sionistes ; sionistes socialistes ; en Occident 7x # el LIRE la France, en Orient la Judée autonome ts +
24 deviendront les foyers d’où la lumière et : ( ne ; : laction socialistes jailliront sur le monde ie \ entier ; les Poalé Zion; lutte de classes; en rat 3 même temps sionistes ; un « Manifeste » ; Comi- ; ie be À tés de défense ; une émeute antijuive à Homel ; Fes ” une résistance vigoureuse; ailleurs; premiers Ft rapports tendus entre bundistes et Poalé Zion; Nr au cours dé ces dernières années, rapproche- à Un parti national et-un parti prolétarien ; en l somme un véritable réveil national des juifs en Nous ne ferons point le sommaire de ce courrier ; si l’on veut bien se reporter à notre catalogue analytique 4 sommaire, ON y verra que nous avons constamment k suivi cette méthode; nous établissons des sommaires pour les cahiers de travail et de recherches proprement » ” dits et nous n’en établissons pas pour nos cahiers de courriers; les courriers en effet sont à lire et à relire, en suivant le fil de la narration, et non pas à lire puis à consulter pour y trouver des références; le courrier de M. Georges Delahache, tout considérable qu’il soit, et tout plein de renseignements, reçoit ce traitement
8 M est impossible de suivre honnétement le 1 me
fe :\ is ment littéraire, le mouvement d’art, le mouve nt
é A politique et social si l’on n’est pas ahonné aux | ete ers
4. a PE Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinze ine,
Fe MT à il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante
5 à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers,
on A 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième.
AR arrondissement. On recevra en spécimens six © ahiers
ni Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières
Fe séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de
jura ne cinq francs à M. André Bourgeois, méme adresse; . |
:1s : recevra en retour le catalogue analytique somm aire,
1, RSI 1900-1904, de nos cinq premières séries, premier cah ier.
à # $ de la sixième série, un très fort cahier de A+ 408
:} AR pages très denses, in-18 grand-jésus, marqué cing francs.
4 Pour s’abonner à la sixième série des cahiers, qui est
LS la série en cours, envoyer un mandat de vingt francs
RAS ; à M. André Bourgeois, méme adresse ; on recevr@ en
AA retour les cahiers déjà parus de cette sixième série; puis
Ve 14e on recevra de quinzaine en quinzaine, à leur date, | les
LEbl cahiers à paraître ; toute personne qui s’abonne à la
\aue sixième série reçoit donc automatiquement le premier
Fr ‘ cahier de cette série, qui est le catalogue analy ique
ni UNE sommaire de nos cinq premières séries. J 4 #
son A Nous mettons le présent cahier dans le commerces
qu te sixième cahier de la sixième série; un cahier jaune
Re de XXXII + 164 pages; in-18 grand-jésus; nous le
UNE vendons deux francs. EE