VI-9 · Neuvième cahier de la sixième série · 1905-02-05

La délation aux Droits de l'Homme

Charles Péguy

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Après un échange de vues et de lettres demi-particulières, demi-publiques, entre les Ligueurs de Montpellier et les Ligueurs de Toulouse, qui avaient depuis longtemps des relations de camaraderie, d’amitié, de voisinage, de collaboration, un certain nombre de lettres, venues de ces deux points d’origine, parvinrent au Comité Central; une lettre de M. Charles Rist, professeur à la Faculté de droit de Montpellier, président de la section montpéliéraine de la Ligue des Droits de l’Homme, — datée de Montpellier, 7 novembre 1904; quelques mots de M. C. Bouglé, professeur à l’Université de Toulouse; une seconde lettre de M. Bouglé, datée du 17 novembre 1904; d’autre part une lettre de M. Louis Comte, pasteur à Saint-Étienne, secrétaire de la section de Saint-Étienne, datée de Saint-Étienne, le 8 novembre 1904; en réponse une lettre de M. Francis de Pressensé, datée du 5 décembre 1904; nous empruntons le compte rendu officiel de cette correspondance au Bulletin officiel de la Ligue des Droits de l’Homme, publication bi-mensuelle, quatrième année, numéro 23, du 15 décembre 1904; on remarquera que dans le compte rendu officiel ainsi fourni par la Ligue, la réponse de M. Francis de Pressensé précède les lettres originaires :

« La délation dans l’armée »

Le Comité central a pris connaissance, dans sa séance du 21 novembre, des lettres qui lui avaient été adressées par trois de nos collègues, MM. Charles Rist, professeur à la Faculté de droit de Montpellier, président de la section de cette ville, Louis Comte, pasteur à Saint-Étienne, secrétaire de la section de cette ville, C. Bouglé, professeur à la Faculté des lettres de Toulouse, au sujet de l’attitude que la Ligue des Droits de l’Homme avait à prendre dans les incidents que les récentes polémiques ont qualifiés : « La délation dans l’armée ».

A la suite de la discussion qui a eu lieu, notre président a été chargé de répondre aux observations de MM. Rist, Comte et Bouglé.

Voici le texte de la lettre de M. Francis de Pressensé, que le Comité central a approuvée unanimement dans sa séance du 5 décembre, et qu’il a décidé de publier au Bulletin officiel.

Le 5 décembre 1904.

Mon cher collègue,

Le Comité central, dans sa séance du 21 novembre a examiné avec beaucoup de soin les points touchés dans votre lettre et dans celles que lui avaient adressées pour le même objet nos collègues, MM. Comte et Bouglé. Il m’a chargé de vous répondre en son nom et je dois tout d’abord m’excuser d’un retard imputable en partie à l’excès de mes occupations au cours de la session, partie à une indisposition.

Comme vous, le Comité central attache un grand prix à la préservation des traditions originelles de la Ligue et en particulier de ce caractère qui l’a placée en dehors et au-dessus des partis et de la politique des partis. Comme vous le Comité est décidé à veiller avec une attention jalouse au maintien des principes dont notre Ligue s’est instituée le champion en des temps périlleux et qui, à nos yeux, sont la raison d’être, le fondement inébranlable et la garantie suprême d’une démocratie qui veut être libre et qui entend n’obéir qu’à la loi. Comme vous, le Comité est pénétré de la nécessité de supprimer le plus tôt possible le système des notes secrètes.

J’ose dire que la plupart d’entre nous ont donné, comme vous-même à cette conception de la vie politique et de ses devoirs des gages qui leur permettent d’envisager avec sang-froid les crises soudaines de l’opinion et de ne consulter que leur conscience et leur raison en ces matières. Or, nous ne pouvons oublier que les dénonciations récemment apportées à la Chambre et qui vous ont ému comme nous, se présentaient sous les plus fâcheux auspices et dans les conditions les plus suspectes.

Il s’agissait, quel que fût le fond du débat, de pièces volées, qui avaient — on l’avouait — passé des mains d’un homme capable de les vendre à un homme capable de les acheter, celui-ci de plus appartenant au grand parti des faussaires. Un dossier ainsi constitué n’offre pas, a priori, des vraisemblances d’authenticité parfaite. Il y avait là un préjugé éminemment défavorable et qui devait, en tous cas, suspendre notre jugement et nous interdire de nous associer à l’accès de vertu des nationalistes et de leurs alliés avant d’en avoir vérifié les mobiles et les circonstances.

Ce n’était pas en outre la première fois que ce parti, pour empoisonner l’esprit public et pour défendre à coup de nouveaux crimes le crime initial de 1894, avait recours à cette méthode et spéculait sur les instincts honnêtes, mais crédules de la masse. Ce qui a fait l’un des côtés tragiques de l’affaire, au moins pendant la période où nous n’avions pas encore réussi à faire entendre nos voix au peuple abusé, c’était les fictions, les mensonges, les fables dont on avait abreuvé le public, surexcitant ainsi contre les artisans de justice quelques-uns des sentiments qui auraient dû militer en leur faveur. Qui n’a encore présent à l’esprit et l’honneur de l’armée que nous étions censés outrager quand nous soutenions que le coupable était Esterhazy et non Dreyfus ou quand nous affirmions que Picquart était un type héroïque et pur d’officier républicain, — et le syndicat de trahison auquel nous appartenions du seul fait de vouloir qu’une iniquité fût réparée en France ?

Quand on a mesuré une fois l’empire néfaste des mots sur les esprits, on se défie à tout jamais des formules trop retentissantes, surtout quand on les entend répéter par ceux-là même qui avaient inventé les mythes patriotiques de naguère. Je vous assure très franchement que l’emploi du mot délation par M. Guyot (de Villeneuve) et ses amis, me mit en garde contre leurs récits avant même que j’eusse reconnu la déformation habile et l’audacieuse fabrication.

Enfin, pour vous donner une idée de l’état d’âme dans lequel j’abordai l’examen de la question soulevée par l’interpellation Guyot (de Villeneuve) je dois ajouter que des faits récents avaient appelé mon attention sur la persistance de la persécution des officiers républicains dans l’armée de la République, sur l’emploi en particulier de la délation parfois anonyme, toujours secrète par la faction cléricale, enfin sur l’existence dans un très grand nombre de nos régiments d’un tiers-ordre, association secrète se livrant à des enquêtes sur les opinions et disposant jusqu’au sommet de la hiérarchie de très précieuses influences.

Ainsi donc, ce n’était pas seulement dans un passé encore bien près de nous que des officiers avaient été dénoncés, frappés, perdus, pour avoir, les uns, dans l’intimité d’une conversation familière manifesté quelques sympathies pour Picquart ou quelques soupçons sur Esterhazy, les autres, sous le secret protecteur d’une lettre d’amis, trahi quelque dégoût pour la justice de Ravary ou de Besson d’Ormescheville. Le système fonctionnait toujours.

Et il y avait quelque chose vraiment de surprenant et de déconcertant à voir les bénéficiaires, les fauteurs, les complices, les auteurs mêmes de ce complot permanent contre la lumière et l’équité venir, en bons apôtres, dénoncer — pour un méfait analogue — avec une indignation sans borne, sans le moindre retour sur eux-mêmes, une minorité persécutée et qui, eût-elle été coupable, ne l’eût en tout cas été que depuis infiniment moins longtemps.

Ce n’est pas tout. Quand les clameurs, les outrages, les voies de fait de nos champions de la vertu nous permirent d’aborder l’examen du fond du débat, que trouvâmes-nous en réalité devant nous? Et voici, mon cher collègue, je me permets d’attirer toute votre attention, toute votre impartialité, toute votre critique sur cette portion de ma lettre, car c’est là que les nationalistes et leurs alliés ont habilement opéré leur tour de passe-passe, ont adroitement transféré la muscade d’un gobelet sous l’autre et ont jeté le trouble dans les esprits de bonne foi.

Voici d’abord les faits réels, tels qu’ils ont été établis et que je défie que l’on puisse trouver autres… Le ministre de la Guerre préoccupé, justement préoccupé de la terrible situation que M. Waldeck-Rousseau venait de lui révéler et de son impuissance radicale à obtenir par les voies hiérarchiques et d’un commandement complice du nationalisme des renseignements dignes de foi sur le loyalisme et la correction des officiers, eut l’idée de demander à tous les républicains de l’aider dans cette tâche. Il s’agissait de lui signaler les faits graves qui attestaient de la part de tel ou tel officier une attitude hostile à la République. Lui-même, une fois l’impulsion donnée, il se chargeait de vérifier impartialement.

Un ou plusieurs subordonnés s’avisèrent de perfectionner cette méthode. Ils la systématisèrent. Voyant assez naïvement dans la franc-maçonnerie une puissance républicaine de premier ordre, ils s’adressèrent à ses chefs en les priant de faire dans les loges une enquête sur le républicanisme des officiers de la République.

A tort ou à raison les grands chefs crurent devoir se livrer à cette enquête. En posant des questions aux maçons leurs correspondants, ils ne leur dirent pas — et ils ne pouvaient pas leur dire, puisqu’il n’en était rien — qu’il s’agissait de dresser un état, une fiche officielle de laquelle et de laquelle seule dépendît l’avancement de l’officier. C’était un document privé, destiné à renseigner des particuliers, probablement sur l’aptitude de postulants éventuels à la maçonnerie.

Donc, du côté du ministre, nulle idée soit de dresser un questionnaire officiel à la maçonnerie, soit de l’interroger seule, soit, et surtout, de s’en tenir à ses renseignements sans enquête ultérieure. Et du côté des correspondants, nulle idée de dresser un état officiel, des avancements des officiers, mais libre communication d’un ami politique à un ami politique sur les sentiments et la conduite des dépositaires de la force publique. Et la preuve qu’il en est tenu par le ministre comme je viens de le dire, c’est l’établissement par lui — en dehors des notes hiérarchiques justement suspectes — en dehors de l’extrait des notes maçonniques, de fiches spéciales représentant le résultat de l’enquête et constituant, dans plus de neuf cas sur dix à la promotion d’officiers précisément visés par les communications malveillantes ainsi reçues.

Tout le mal est venu de l’excès d’esprit administratif d’un fonctionnaire du Grand-Orient qui, pénétré de l’importance de sa tâche, convaincu qu’il menait le monde en général et l’avancement dans l’armée en particulier, a cru devoir classer ses dans des Archives, traiter en documents d’État, couvrir d’annotations officielles, les papiers d’une correspondance privée. Il était insensé d’accréditer une telle légende; plus insensé encore de préserver soigneusement ces pièces, comme ce professeur lunaire de Neufchâtel ayant écrit sur la plus belle écriture : « Papiers de la Conspiration »; impardonnable enfin, parmi tant de fautes, de mettre cette poudrière sous la garde d’un traître et d’un traître mal payé.

Les nationalistes ont acquis ces pièces. Ils ont feint de croire qu’il y avait là le dossier monstrueux d’une inquisition maçonnique. Ils l’ont fait croire à quelques esprits droits. D’autres l’ont accepté d’autant plus facilement qu’ayant eu un mot ni un geste pour protester contre les pires scélératesses de l’affaire, ils avaient économisé un fond de vertu pour s’en servir, à l’occasion, contre la République.

Le parti républicain lui-même — je ne parle pas de la petite troupe de ceux qui lui ont faussé compagnie il y a déjà quelque temps — s’est ému. Et j’ose dire que cette émotion sincère fait son sens critique. Il pense — et il a raison de penser — qu’un gouvernement républicain ne doit pas être soupçonné de procédés que ne sauraient répudier les régimes de compression. Il a tort toutefois d’oublier que l’ennemi connaît cette disposition, qu’il connaît aussi une certaine tendance à la panique qu’il a vu fonctionner — et il y a un siècle sous la grande Révolution et depuis lors au temps de Panama — cette effroyable machine de suspicion, cette guillotine sèche — et qu’il sait tout le parti qu’il en peut tirer pour déshonorer, pour affaiblir, pour décapiter le parti républicain ou la démocratie.

Et c’est bien ce qui est advenu. Sous prétexte de demeurer fidèle aux purs ou parmi les purs — consciemment ou non — le jeu des prétoriens. Sous couleur d’amputer du Gouvernement un membre mortifié, on a commis l’injustice de prendre un bouc émissaire, on a nommé un nouveau ministre dans des conditions qui pourraient faire de lui, s’il ne réagit pas énergiquement, l’esclave — malgré lui — des nationalistes, et l’otage de la petite vertu.

Sous prétexte de purifier l’armée d’une délation qui n’a jamais cessé d’y fonctionner au profit de la contre-révolution, on a déchaîné une tempête contre les officiers républicains, livrés aux basses vengeances de leurs adversaires et accusés de manœuvres dégradantes par le gouvernement même de la République. Sous prétexte d’apaisement, on vient de donner un vigoureux coup de main à la revanche du nationalisme.

Ce n’est pas seulement dans l’armée que se produit le funeste contre-coup de cet accès de vertu à faux. L’Université a dû elle aussi en pâtir. Sous l’interpellation outrageante d’un député nationaliste, M. Chaumié, après une enquête de la légalité ont été violées, vient de frapper un professeur, coupable d’avoir fait son devoir de maître, d’une peine arbitraire pour des motifs dérisoires.

Des crises de conscience nationale ne portent pas de ces fruits pourris. Tels n’ont pas été ceux de notre campagne pour le Droit et la Vérité : on y a souffert, il y a eu des victimes, des héros, des martyrs même; ce n’est pas la République, ce n’est pas la justice, ce n’est pas la liberté sacrée de l’esprit qui en a souffert.

Aussi suis-je convaincu, mon cher collègue, que tous ceux qui, comme vous, sont fidèles à l’inspiration généreuse de nos débuts, tous ceux qui ont gardé au cœur la flamme vivante de l’idéal, tous ceux qui ont vu dans l’Affaire comme le point de départ d’une vie nouvelle, de plus viriles résolutions, d’un concept plus large des devoirs civiques pour eux et pour la France, se féliciteront avec nous de ce que la Ligue ne se soit pas laissé entraîner par un premier mouvement à prêter les mains au trop habile complot du grand parti des faussaires, des délateurs et des acheteurs de papiers volés et de ce qu’elle se réserve de choisir son heure, ses raisons et ses alliés pour défendre la cause à laquelle elle tient plus que jamais de la suppression des notes secrètes.

Agréez, etc.

Le président, Francis de Pressensé, Député du Rhône.

La même lettre a été adressée à MM. Louis Comte et C. Bouglé.

Voici, d’autre part, le texte de la lettre que M. Charles Rist avait adressée au président de la Ligue des Droits de l’Homme.

Montpellier, 7 novembre, 1904.

Monsieur le Président,

Une grave question de moralité politique, une de celles pour la discussion desquelles la Ligue des Droits de l’Homme a été en grande partie fondée, vient d’être posée devant le pays. Il me paraît impossible que la Ligue s’en désintéresse, impossible qu’elle ne dise pas nettement si oui ou non l’organisation de la délation dans l’armée par une association quelconque dans un but politique, et l’utilisation par le gouvernement des renseignements ainsi obtenus, sont conformes à la tradition et au programme du parti républicain.

Je ne suis pas de ceux, qui pensent, pour employer le charmant euphémisme de M. Ribot, que si des « flottements » se sont, il y a quelques années, produits dans l’armée, ces « flottements » ont depuis longtemps disparu. Il faudrait être aveugle pour refuser de voir autour de nous les preuves de leur persistance. Le devoir impérieux du gouvernement est donc de se renseigner sur la fidélité politique des hommes auxquels il confie la force armée. La vigueur avec laquelle jusqu’ici, le général André s’est consacré à cette tâche, mérite qu’on l’approuve et qu’on le remercie. Ni sa politique générale ni celle du ministère, dont il fait partie ne sont donc en cause ici.

Mais est-il admissible que l’on confie aux camarades, c’est-à-dire aux concurrents et aux inférieurs même des officiers, c’est-à-dire à ceux que l’on veut se renseigner, le soin de fournir ces renseignements ? Est-il admissible que l’on incite des hommes à profiter de la communauté imposée de vie et d’activité où ils se trouvent avec d’autres, et de l’ignorance où sont leurs camarades de l’association dont ils font partie, pour envoyer sur ces camarades des avis qui peuvent avoir les conséquences les plus gra- [ici un bourdon, des lignes interverties ou sautées dans le Bulletin] régulièrement de renseignements provenant d’une source aussi suspecte ? Est-il admissible, enfin, pour des républicains de proclamer ces procédés, non seulement licites, mais encore louables, comme vient de le faire le Conseil de l’Ordre du Grand-Orient de France ?

Ce que valent de pareils indicateurs, nous le voyons par l’exemple de M. Bidegain lui-même, qui, habitué à encourager la délation, a fini par trahir à son tour.

Encore une fois, Monsieur le Président, il me paraît impossible que la Ligue des Droits de l’Homme n’émette pas son avis sur cette question. Il est impossible que son Comité central, qui compte parmi ses membres un des membres influents du Conseil de l’Ordre du Grand-Orient, dise s’il accepte les principes proclamés solennellement par ce Conseil. Il est impossible que le Comité central ne dise pas s’il approuve ou non, des procédés que nous qualifiions autrefois de jésuitiques, non pas seulement, je pense, parce que nos adversaires en faisaient l’usage contre nous, mais parce qu’ils sont contraires à la dignité même de la personne humaine, et par suite aux principes républicains.

Si le Comité central d’une Ligue, qui, à plus d’une reprise a protesté contre les notes secrètes données aux fonctionnaires même par leurs supérieurs hiérarchiques, ne pensait pas pouvoir émettre un avis sur cette question; s’il croyait devoir se renfermer dans un silence qui, aux yeux de l’opinion publique le solidariserait avec ces procédés, (puisque le général André a parlé des associations républicaines auprès desquelles il me renseignait) il ne me paraîtrait pas possible pour ma part d’y rester un instant de plus.

Je crois connaître assez les sentiments de la plupart des membres du Comité central, et les vôtres mêmes, Monsieur le Président, pour être persuadé que ce Comité refusera de se taire et de prendre ainsi une attitude, qui peut paraître prudente aujourd’hui, mais qui nuirait profondément dans l’avenir au prestige et à l’autorité de notre Ligue.

Veuillez agréer, etc.

Charles Rist, Président de la section montpéliéraine de la Ligue des Droits de l’Homme.

M. Louis Comte, secrétaire de la section de Saint-Étienne, avait écrit en ces termes au secrétaire général, en réponse à une demande de réorganisation de la section.

Saint-Étienne, le 8 novembre 1904.

Cher Monsieur,

Réorganiser la section de la Ligue à Saint-Étienne dans ce moment-ci serait un vrai défi à l’opinion publique.

La Ligue ne fait pas son devoir. Elle n’a pas protesté comme elle l’aurait dû, contre la façon d’agir assez étrange du général André, contre le commandant Cuignet et elle devrait protester contre le système de mouchardage et de fiches secrètes en honneur au ministère de la Guerre.

Que voulez-vous, mon cher monsieur et ami? Nous ne pouvons pas admettre, nous autres, qu’on approuve et qu’on glorifie des méthodes jésuitiques, quand elles sont employées par les nôtres et qu’on les condamne quand ce sont nos adversaires qui les emploient.

J’espérais que l’affaire nous aurait guéris définitivement de la malaria morale, dont nous souffrons et qu’elle aurait nettoyé la conscience républicaine du virus clérical dont elle était imprégnée. Il n’en est rien. Nous sommes plus cléricaux que jamais. Aussi me garderai-je bien, dans ce moment-ci, d’essayer quoi que ce soit en faveur de la Ligue et si je reste encore avec vous, c’est pour ne pas abandonner des amis qui, je l’espère, se ressaisiront.

Votre bien dévoué,

L. Comte

M. C. Bouglé, professeur à l’Université de Toulouse, avait d’abord envoyé ces quelques mots :

La Ligue ne va-t-elle pas dire son mot dans ces fâcheuses histoires de « dossiers secrets » ? Et si elle ne dit rien, autant dire qu’elle abdique sa fonction moralisatrice.

Puis, sur l’avis que le Comité central serait saisi prochainement de la question, M. Bouglé s’exprimait en ces termes quelques jours plus tard :

17 novembre 1904.

J’ai été bien heureux d’apprendre que la Ligue allait enfin dire son mot. Son silence étonne et effraie. Mais dans quel sens va-t-elle se prononcer? Voilà ce que je me demande, oserai-je l’avouer, avec anxiété.

Au point de vue des principes que la Ligue se flattait de rappeler en toutes circonstances, envers et contre tous, le devoir est clair : il faut, il fallait un blâme et des plus énergiques.

Mais s’il devait « sortir » énergique et net, ne serait-il pas sorti déjà? Puisqu’on lambine, c’est donc qu’il y a discussion, hésitation, tendance à ménager la chèvre et le chou? Je me rappelle alors, non sans crainte, que le Comité central est parisien, c’est-à-dire penché sur l’action du moment : qu’il reçoit directement tous les contre coups des émotions parlementaires ; que les alarmes de la franc-maçonnerie, que même les ennuis de famille peuvent avoir devant lui leur répercussion directe… C’est pourquoi, je crains que ce ne soit pas… ce que je voudrais que ce fût… Et j’attends dans l’inquiétude et le navrement.

Excusez, cher ami, cette franchise brutale. Cela tombe peut-être très mal ; et peut-être le Comité va-t-il nous soulager tous par des déclarations hautes et claires qui rappelleront l’ancien temps. Mais que mon anxiété soit la preuve de mon affection pour la Ligue. Je sens que c’est pour elle la question de vie ou de mort. Ne sera-t-elle plus — comme beaucoup veulent le faire croire en province — qu’une annexe de la franc-maçonnerie, ne continuera-t-elle pas d’être, au-dessus des partis, une Ligue pour le relèvement de la moralité politique?

Nous avons tenu à donner d’après le Bulletin le compte rendu officiel de cet incident initial; nous avons suivi exactement le texte du Bulletin; nous avons corrigé seulement les fautes typographiques évidentes, qui sont toujours assez nombreuses dans le Bulletin; nous n’avons corrigé ni les fautes de français, ni les fautes de style, ni les fautes de sens, ni les fautes de goût, toujours si nombreuses dans les innombrables œuvres de M. Francis de Pressensé; nous ne pouvions le faire dans cette partie strictement documentaire du cahier.

Nos abonnés rétabliront d’eux-mêmes, dans ce qui précède, l’ordre historique et l’ordre simplement chronologique, si habilement interverti, rompu par ce compte rendu officiel; en effet le Bulletin, comme on l’a pu voir, publiait la réponse avant les demandes, la réponse gouvernementale de M. de Pressensé avant les demandes populaires et circonférentielles de MM. Bouglé, Comte, Rist; — toujours la décentralisation; — et peut-être fallait-il obtenir avant tout que l’innocent lecteur du Bulletin ne reçût pas, au commencement du numéro, du premier abord, l’attaque, l’impression, le tout premier contact de ces lettres saines.

Entre temps, le 3 décembre, M. Rist, et d’autres parmi les Montpéliérains avaient écrit au Président du Comité central; nous reproduisons cette lettre sur le manuscrit.

Montpellier, le 3 décembre 1904.

Monsieur le président,

J’ai eu l’honneur de vous adresser le 6 novembre dernier une lettre, où je vous demandais de protester au nom de la Ligue des Droits de l’Homme contre les procédés de délation dans l’armée. Vous m’avez fait répondre par M. Mathias Morhardt que le Comité central s’occuperait de cette lettre dans sa prochaine séance.

Depuis lors, aucune communication ne m’ayant été faite, je suppose que le Comité central ne s’est pas encore réuni pour délibérer sur cette grave question.

Je crois donc une fois de plus avec plusieurs de nos collègues de la section montpéliéraine, membres de notre comité local et fondateurs de la section, vous dire quelle importance nous attachons à ce que la Ligue prenne sur cette question une attitude absolument nette et précise. Il s’agit d’une question de moralité politique, au sujet de laquelle aucune tergiversation ne nous paraît admissible. Si la Ligue laissait croire par son silence à tout le pays républicain que des procédés comme ceux mis en œuvre au ministère de la guerre ne sont pas contraires à l’esprit de la déclaration des droits de l’Homme — si elle n’avertissait pas le parti républicain du danger qu’il court à employer les procédés mêmes contre lesquels nous avons si souvent protesté — elle faillirait à sa mission. Elle faillirait tout au moins à la mission qu’elle s’était donnée lors de sa fondation. Ce ne serait plus la même association que celle où nous étions entrés, pleins d’espérances. Vous pouvez aisément vous rendre compte, par la répétition même des démarches que nous faisons auprès de vous, combien il nous en coûterait de nous séparer d’une association à laquelle nous étions attachés profondément. Mais cette séparation serait inévitable, si nous pouvions supposer que les principes proclamés par le Grand-Orient de France, n’ont pas trouvé à la Ligue des Droits de l’Homme une désapprobation catégorique et retentissante.

Veuillez agréer, M. le président, l’expression de nos sentiments de respectueux dévouements.

C. Rist, Charmont, M. Bonnet, Meslin, Milhaud.

Une lettre de M. Bouglé, en réponse à la réponse de M. de Pressensé; nous reproduisons cette lettre sur le brouillon :

Mon cher collègue,

Votre lettre m’a troublé. Il est toujours troublant de voir un homme tel que vous, dont on a éprouvé la droiture, se porter si décidément au secours de ce qu’on croit être une mauvaise cause.

Si vous ne réussissez pas à m’entraîner, c’est que « d’autres autorités » me tirent en sens inverse : et pas seulement de « bonnes âmes », mais des esprits critiques aussi, et qui ont fait leurs preuves…

Oserai-je ajouter que quand je relis vos arguments la plupart me paraissent porter à côté?

L’affaire Thalamas? Pas de rapport. Et puis si je blâme un ministre d’avoir cédé à une « dénonciation » publique, a fortiori…

— Les autres en ont fait, en font autant à l’heure actuelle? Pour pouvoir les blâmer, il ne faut pas commencer par les imiter. On ne soigne pas l’injustice par l’injustice.

— Les « sous-ordres » ont été maladroits? Je le regrette. Mais pourquoi y avait-il tant de choses à cacher ? Et puis je ne demande pas spécialement à blâmer le ministère. Je demande qu’on répudie à jamais, le procédé.

— Les documents ont été volés? Je crois me rappeler que pendant l’affaire nous en avons utilisé quelques-uns que leurs auteurs ne destinaient pas à la publicité.

— Les documents ont été faussés? Ceci est autrement grave. C’est ceci qu’il fallait prouver. Nous en avons attendu la preuve huit jours, entre les deux séances de la Chambre. Au lieu de cela, on ne nous a sorti qu’un tu quoque.

Vous me dites que neuf fois sur dix les décisions du ministre ont été contraires aux informations de la franc-maçonnerie. Cela ne prouverait pas en faveur de la franc-maçonnerie, mais cela prouverait en faveur du ministre. Voilà ce qu’il eût été bon d’établir publiquement, chiffres en main. Voilà pourquoi il eût été urgent que la Ligue, au lieu de garder un silence inexplicable, fît un examen critique de l’affaire Mollin. Je demande qu’on en publie le dossier in-extenso avec pièces et études à l’appui, en même temps que le dossier de l’affaire Dautriche.

Indépendamment de ces questions de faits, si importantes à préciser, est-ce que l’occasion n’était pas bonne pour la Ligue de préciser les idées aussi, à propos de la « républicanisation » des fonctionnaires? Est-ce qu’il n’était pas important de rappeler qu’avec des « procès de tendances » comme on paraît disposé à en faire aujourd’hui, on n’obtiendra vraisemblablement d’autres résultats que de donner une prime à l’hypocrisie et de hâter, comme disait Jaurès naguère, l’avènement de la « domestication universelle » ? Est-ce qu’il ne fallait pas avertir l’opinion républicaine qu’il aurait été nécessaire d’épurer les moyens du gouvernement aussi bien que les fonctionnaires, et qu’aucun de ceux-ci ne doit être condamné, discrédité d’une manière ou d’une autre que sur des actes, et à propos desquels il aura pu fournir des explications? Sans cela elle n’est pas loin, votre « guillotine sèche ».

Pour rappeler tous ces principes, la Ligue choisira son heure, dites-vous.

Et quelle heure plus favorable que celle où il s’agissait des intérêts ou de l’honneur de ceux qui ne sont pas « du côté du manche » ? En saisissant cette occasion la Ligue aurait montré une fois de plus qu’elle n’est esclave d’aucun parti et qu’elle entend défendre les « droits de l’homme » partout où elle les sentira blessés, et aussi bien sous la peau des catholiques que sous celle des juifs ou des Francs-maçons.

Je persiste donc à regretter — malgré les observations que vous avez la bonté de m’envoyer — que la Ligue n’ait pas pris la balle au bond. Même je ne suis pas éloigné de juger — puisque dans des circonstances où tout semblait l’inviter au mouvement, elle n’a pas bougé — que cette immobilité ressemble singulièrement à la mort : notre vieille Ligue a probablement vécu.

Il n’en reste pas moins qu’elle aura fait, pendant quelques années, un certain nombre de belles et bonnes actions, et que vous l’y aurez, pour votre part, aidée puissamment.

C’est pourquoi je vous prie d’agréer, avec mes sentiments de reconnaissance, l’assurance de ma fidèle sympathie.

Bouglé

L’Humanité du samedi 10 décembre 1904 publiait l’article suivant ; on doit admettre que cet article ne se rapporte pas seulement à la délation en général, — auquel cas nous l’eussions réservé pour constituer quelque jour un dossier de la délation en général, — mais qu’il se rapporte particulièrement à la relation de la délation aux Droits de l’Homme; on sait en effet quelle situation M. de Pressensé occupe dans l’Humanité; on sait aussi qu’il emmêle volontiers ses nombreuses fonctions, ses nombreux métiers, ses situations nombreuses ; et qu’il répond volontiers, comme journaliste, dans son journal, ou comme homme politique, à la Chambre, aux requêtes qui pourtant lui ont été adressées comme au Président du Comité central de la Ligue française pour la défense des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Impudence

Les anciens ministres du ministère Waldeck-Rousseau ont eu vraiment de l’audace d’attaquer M. Combes à propos de sa circulaire. M. Waldeck-Rousseau, quand il était président du Conseil, parlant au nom de tous les ministres, au nom de M. Leygues et de M. Millerand, a formulé au sujet des enquêtes politiques relatives aux fonctionnaires des théories que l’on a le droit de juger excessives, mais qui auraient dû en tout cas interdire à ses anciens collègues les protestations indignées et factices où ils abondent maintenant.

C’est au Sénat, à propos de l’interpellation de M. Lavertujon sur les fiches politiques du préfet de la Haute-Vienne, que M. Waldeck-Rousseau a prononcé les paroles qui suivent. On peut se demander, si elles avaient été lues, hier, à la Chambre, de quel front MM. Leygues et Millerand en auraient soutenu la lecture. Il est vraiment douloureux de constater une telle inconscience, ou un si violent mépris pour le parti républicain.

Séance du 2 juillet 1901

« J’ai également interrogé M. Monteil sur ce point. Sa réponse est très précise. La voici : « J’ai pris des renseignements sur des fonctionnaires; je les ai pris notamment quand ils m’ont été demandés par un ministre, et je me suis adressé pour savoir quelle était la tenue, la correction de ces fonctionnaires, à ceux qui me paraissaient être le plus en mesure de m’informer, aux maires républicains des communes, et lorsque le maire n’était pas républicain, au conseiller général, qui me donnait toutes les garanties politiques. »

« Il est bien évident qu’en cela, M. Monteil n’a pas excédé son droit.

… … … … … … … .

« Ministre responsable de l’administration du préfet de la Haute-Vienne, je déclare qu’il a suivi les instructions qui lui ont été données avec l’ardeur naturelle à un homme dont toute la vie a été consacrée à la défense des institutions républicaines. (Très bien! très bien! vifs applaudissements à gauche) »

Séance du 7 novembre 1901

« Je réponds à l’honorable M. Lavertujon que M. Monteil nie de la façon la plus catégorique avoir rien fait de semblable, mais qu’il reconnaît — et je l’en approuve — que, chaque fois qu’il a été saisi d’une demande, qu’il s’est agi de former un dossier, de savoir ce que valait, ou un fonctionnaire, ou un aspirant fonctionnaire, il a pris, auprès des personnes qui paraissaient le mieux en mesure de le renseigner, tous les renseignements les plus propres à le fixer sur la moralité et sur la capacité, ou des solliciteurs ou de ceux qui occupaient une fonction.

« Je n’ai pas changé d’opinion depuis le 2 juillet; je considère, en effet, qu’il y a deux catégories de très bons citoyens; il en est qui ne comptent que sur eux-mêmes, sur leur travail, sur leur activité, sur leur intelligence; ceux-ci retournent la terre, d’autres font le commerce; aucun d’eux ne demande rien à l’État; celui-ci n’a donc pas à s’immiscer dans leur vie privée et la moindre inquisition dirigée contre leur foyer ou leur famille constituerait certainement un abus. (Très bien! et applaudissements à gauche)

… … … … … … … .

« A côté de ceux qui ne demandent rien à l’État, il y en a d’autres qui sollicitent ou une fonction, ou une faveur, ou une distinction; et ici la règle que je formulais tout à l’heure cesse absolument d’être applicable. A celui qui réclame quoi que ce soit à l’État, on a le droit de dire : « Je veux vous connaître, savoir ce que vous pensez… » (Très bien! très bien! à gauche)… Je veux savoir quelles sont vos doctrines, quelles sont vos opinions. (Interruptions au centre)

« Si cette inquisition vous semble excessive, mais le remède est tout près, et en vérité bien des gens devraient y recourir : il consiste à rester fidèles à leur hostilité à la République, sans solliciter d’elle des faveurs. (Vifs applaudissements à gauche)

… … … … … … … .

« Un mot encore, messieurs, et j’ai terminé :

« Qu’est-ce donc qu’on critique dans les notices individuelles que M. Monteil a fait imprimer et dont il a fait l’usage que j’ai précisé?

« Ce n’est pas le fait de demander à quel culte appartiennent des candidats? Ce n’est pas une recherche indiscrète, car la même demande figure dans les bulletins de recrutement. J’ajoute que lorsqu’il s’agit de remplir une fonction, il est utile de savoir quelle est la religion du candidat, non pas pour le blâmer d’appartenir plutôt à l’une qu’à l’autre, mais parce qu’il y aurait inconvénient à ce qu’une personne appartenant à une certaine religion fût envoyée dans un département plutôt que dans un autre.

« Mais M. Lavertujon n’insiste pas; il passe également condamnation sur la fortune.

« Tenez, messieurs, sans sortir du département de la Haute-Vienne, dernièrement un emploi de 1.200 francs à la préfecture était sollicité. L’enquête a été faite; on a rempli le bulletin dont vous parlez, et grâce à lui on a pu constater que le candidat avait 3.000 francs de rentes. C’était un très brave homme, mais sa situation de fortune ne l’indiquait pas précisément comme le candidat préférable à un emploi de 1.200 francs. Donc la fortune, comme la religion, sont autant de circonstances qu’il est nécessaire de connaître.

« Mais demander des renseignements sur la femme du candidat! s’enquérir de son honorabilité, de sa manière d’être, de ses opinions, quel intolérable abus!

« Je ne partage pas le moins du monde l’indignation de notre collègue. Je considère, en effet, que la femme, et en particulier la Française, exerce une très grande influence sur son mari.

« Cette influence est souvent excellente; elle peut au contraire n’être pas toujours heureuse. Un fonctionnaire a-t-il le bonheur d’avoir une femme républicaine? me voici rassuré et je n’ai pas besoin d’aller au delà. (Très bien! très bien! à gauche)

« Mais si la femme est réactionnaire, pour que je sois parfaitement rassuré sur les opinions du mari, il faudra qu’il soit au moins trois fois républicain. (Très bien! et rires approbatifs sur les mêmes bancs)

« Quant à demander où les fonctionnaires font instruire leurs enfants, le Sénat n’attend pas de moi que je refasse ici le discours de Toulouse.

« On m’a violemment reproché d’avoir dit alors que le devoir du gouvernement était de demander à ses fonctionnaires s’ils ont pour l’enseignement de l’État du respect ou du dédain. (Très bien! très bien! à gauche)

« Il est du devoir de l’État — et M. le ministre de l’Instruction publique a rappelé aux préfets que c’est leur devoir aussi — de savoir quelle est au point de vue de l’instruction de leurs enfants l’attitude des fonctionnaires de la République. »

L’Humanité ne brillant point par sa bonne foi complète, surtout dans le jeu des citations, il nous a semblé indispensable de ne point nous contenter de ces textes tronqués; nous nous sommes reportés au Journal officiel, numéro du vendredi 8 novembre 1903; nous reproduisons ci-après, d’après ce numéro du Journal officiel, tout le compte rendu de la question qui fut discutée au Sénat dans la séance du jeudi 7 novembre 1903.

SÉNAT

Session extraordinaire de 1903

COMPTE RENDU IN EXTENSO. — QUATRIÈME SÉANCE

Séance du jeudi 7 novembre

Question de M. Lavertujon à M. le président du conseil, ministre de l’intérieur et des cultes : MM. Lavertujon, Waldeck-Rousseau, président du conseil, ministre de l’intérieur et des cultes.

PRÉSIDENCE DE M. FALLIÈRES

QUESTION

M. le président. — La parole est à M. Lavertujon pour poser une question à M. le ministre de l’intérieur, qui accepte d’y répondre.

M. Lavertujon. — Messieurs, je m’excuse de venir encore vous entretenir des agissements de M. Edgar Monteil, mais, tant que ce préfet continuera de faire au parti républicain progressiste de la Haute-Vienne une véritable guerre au couteau, les trois sénateurs républicains de ce département considéreront comme un devoir de venir successivement à cette tribune, avec des faits nouveaux, prendre le Sénat et le pays à témoin des procédés dont use, à l’égard de républicains, un préfet de la République.

Aujourd’hui, messieurs, je me borne à apporter ici un simple corollaire de mon interpellation du 2 juillet dernier.

A cette date, j’avais l’honneur de lire au Sénat un passage d’un livre de M. Edgar Monteil intitulé l’Administration de la République. Ce livre ne remonte pas à quinze ou vingt ans, comme a semblé le croire M. le président du conseil : il a été édité en 1893 par la librairie de la Nouvelle revue. Permettez-moi, messieurs, de vous en rappeler un passage que vous avez peut-être oublié et qui mérite toute votre attention.

Lorsque le livre dont je parle a été écrit, M. Edgar Monteil, je vous prie de le remarquer, avait été déjà préfet de la Creuse et, par conséquent, il pouvait indiquer en toute connaissance de cause les améliorations, les perfectionnements qu’il croyait nécessaire d’apporter à l’organisation des préfectures.

Voici comment s’exprime M. Edgar Monteil :

« Pour organiser une préfecture, il faudrait établir un cabinet, ou mieux une armoire dont le préfet seul aurait la clé. Cette armoire devrait contenir, tenus à jour, deux jeux de fiches; l’un de ces jeux de fiches concernerait tous les hommes connus ou ayant, à un titre quelconque, autorité dans le département. »

Remarquez, messieurs, qu’il ne s’agit pas seulement là de fonctionnaires, de candidats à des fonctions publiques ou à des distinctions honorifiques : il s’agit de tous les hommes connus ou ayant, à un titre quelconque, autorité dans le département.

« Chaque fiche contiendrait les indications suivantes : lieu et date de naissance, rôle des ascendants, note sur la femme, liens de famille, descendance, relations, tendances religieuses, convictions politiques passées et présentes… (Exclamations et rires sur divers bancs)

M. Hervé de Saisy. — C’est de la tyrannie à la plus haute puissance.

M. Le Provost de Launay. — C’est le programme du Gouvernement actuel que vous lisez là!

M. Victor Leydet. — Nous en avons trouvé bien d’autres au 16 Mai.

M. Lavertujon. — « … renseignements électoraux, action politique, fonctions occupées, renseignements particuliers et observations des préfets; au coin de chaque fiche serait un numéro qui correspondrait à un dossier contenant les développements nécessités par la fiche et les pièces à l’appui : publications, professions de foi, renseignements électoraux ou autres. »

M. Gotteron. — C’est le « Manuel du parfait mouchard. »

M. Lavertujon. — A la suite de cette lecture, je m’exprimais ainsi — je reprends mes paroles exactes dans l’Officiel :

« Messieurs, l’armoire aux fiches existe à la préfecture de Limoges. Dès son arrivée dans le département, M. Edgar Monteil a réclamé le concours de policiers, officiels ou volontaires, qui ne le lui ont pas marchandé. On est allé partout; on a interrogé les voisins, les domestiques des civils, les ordonnances des officiers; on a suivi les enfants se rendant à l’école; on demandait des renseignements sur monsieur, sur madame ; on tâchait de connaître le confesseur de madame (Nouvelles exclamations et rires à droite)…

M. Gauthier (Haute-Saône) ironiquement. — Très bien!

M. Lavertujon. — « … on interrogeait le facteur pour savoir quels journaux il apportait. Et avec tous ces potins, avec tous ces cancans, M. Edgar Monteil a constitué ses dossiers.

« M. le comte de Blois. — Vous devez avoir une bien mauvaise fiche.

« M. Lavertujon. — Il paraît — mais je n’en sais rien — qu’il y en aurait déjà une dizaine de mille.

« Et, messieurs, ce n’est pas sans une certaine irritation que les braves gens de Limoges se savent ainsi catalogués, mensurés par ce Bertillon politique (Rires à gauche), et qu’ils savent qu’ils ont à la préfecture des dossiers les concernant, dossiers fabriqués avec les éléments que je viens de vous indiquer et qui peuvent contenir ou bien les plus énormes sottises, ou bien les pires infamies.

« Je serais reconnaissant à M. le président du conseil, ministre de l’intérieur, de nous dire tout à l’heure s’il approuve cette manière d’administrer de son préfet, et s’il a à se louer de son zèle. »

Un sénateur à droite. — Certainement !

M. Lavertujon. — Messieurs, je n’ai rien à ajouter aux paroles que je prononçais le 2 juillet; je n’ai rien à en retrancher non plus, car elles sont l’expression de la pure vérité.

M. le président du conseil me faisait la réponse suivante :

« Enfin, il y a la manie policière de M. Monteil. Il y a à la préfecture des armoires qui sont remplies de fiches. Ceux qui en parlent les ont-ils vues? Quelle est la source de leurs renseignements?

« Un sénateur à droite. — Ce sont ses livres écrits avant qu’il fût préfet de la Creuse… — »

L’interrupteur aurait dû dire : « Après qu’il fut préfet de la Creuse. »

« M. le président du conseil. — Alors, prenez garde! Si, pour faire la preuve d’une telle allégation, il suffit de dire que, quinze ou vingt ans auparavant, M. Monteil a écrit un ouvrage recommandant aux préfets de s’entourer de renseignements minutieux, nous sortons du domaine de la discussion pour entrer dans celui des plus vagues conjectures.

« J’ai également interrogé M. Monteil sur ce point. Sa réponse est très précise. La voici : « J’ai pris des renseignements sur des fonctionnaires; je les ai pris notamment quand ils m’ont été demandés par un ministre, et je me suis adressé pour savoir quelle était la tenue, la correction de ces fonctionnaires, à ceux qui me paraissaient être le plus en mesure de m’informer, aux maires républicains des communes, et, lorsque le maire n’était pas républicain, au conseiller général, qui me donnait toutes les garanties politiques. » Il est bien évident qu’en cela M. Edgar Monteil n’a pas excédé son droit. »

Je suis de l’avis de M. le président du conseil. Si, en effet, M. Edgar Monteil s’était borné à adresser aux conseils généraux et aux maires des fiches de renseignements sur les fonctionnaires, sur ceux qui sont candidats à des fonctions publiques ou à des distinctions honorifiques, je trouverais cela tout naturel. Il est très naturel, en effet, que le Gouvernement s’enquière des opinions politiques de ceux qui demandent à le servir.

Mais, messieurs, il n’en est pas ainsi. M. Edgar Monteil ne s’est pas borné simplement à s’adresser à des maires et à des conseillers généraux : il s’est adressé à de simples policiers, et les fiches qui, d’après lui, concernaient simplement des fonctionnaires, concernent, d’après son livre lui-même « tous les hommes connus ou ayant, à un titre quelconque, autorité dans le département ».

Demander des renseignements aux maires, aux conseillers généraux, je trouve cela tout simple; je sais que cela se pratique dans la Haute-Vienne et doit se pratiquer dans tous les départements suivant une formule qui doit être sensiblement la même partout.

Voici la formule qu’employaient les prédécesseurs de M. Monteil pour demander des renseignements :

« Cabinet du préfet de la Haute-Vienne.

« Le préfet de la Haute-Vienne à M. X…

« J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien m’adresser des renseignements confidentiels sur la moralité, la conduite, l’attitude politique, la situation de famille et les charges de M. un tel. »

Cette formule était, en effet, employée par tous les prédécesseurs de M. Edgar Monteil; ils se bornaient, je l’affirme, à s’adresser aux députés, aux sénateurs, aux conseillers généraux et aux maires, pour avoir les renseignements qui leur étaient nécessaires concernant les candidats à des fonctions publiques.

Vous pouvez, monsieur le président du conseil, demander aux honorables prédécesseurs de M. Monteil quel était leur avis sur cette question, dans quel esprit ils appliquaient cette circulaire; je suis convaincu que leur réponse sera conforme à mes affirmations.

Arrive M. Monteil; immédiatement, la fiche de renseignements se modifie, elle prend une allure indiscrète très significative. Je l’ai là; j’ai la feuille de renseignements dont M. Edgar Monteil se servait dans la Creuse, et qu’il a apportée dans la Haute-Vienne dès qu’il a été nommé préfet de ce département.

Cette fiche, qu’il a fait tirer à plusieurs milliers d’exemplaires dès son arrivée dans le département, est ainsi conçue :

« Renseignements confidentiels demandés à M. X… :

« Monsieur,

« Je vous serais très obligé de vouloir bien me fournir, le plus tôt qu’il vous sera possible, sur M. Un tel, les renseignements confidentiels suivants :

« Nom — Prénoms — Lieu et date de naissance — Que sait-on de ses ascendants ? — Où a-t-il été élevé ? — Dans quel établissement scolaire ? — Est-il marié ? — Nom de famille et lieu de naissance de son épouse. — Y a-t-il quelque chose de particulier relativement à son épouse ou aux membres de sa famille… (Exclamations)

A droite, ironiquement. — Très bien ! très bien !

M. Gotteron. — C’est la politique gouvernementale !

M. Lavertujon. — « …au point de vue privé, politique ou religieux ? »

M. Gotteron. — C’est honteux !

M. Lavertujon. — « A-t-il des enfants ? — Combien ? — Leur âge ? — Où ces enfants ont-ils été élevés ? — A-t-il occupé d’autres fonctions ? — Quelle est sa conduite privée ? — Quelle est son attitude politique ? — Exerce-t-il une influence dans son milieu, sur ses subordonnés ou sur la population ? — Dans quelles occasions a-t-il manifesté nettement ses sentiments républicains ? »

Telle est, messieurs, la formule qui a servi pendant un an à M. Edgar Monteil. Il a trouvé qu’elle était insuffisante (Exclamations à droite) et il en a fait rédiger une autre, également imprimée à un grand nombre d’exemplaires, qui comporte, outre les questions que je viens d’indiquer, celles-ci :

« Quels parents ou alliés a-t-il dans le département ? — Quelle est sa situation de fortune ? — Est-il propriétaire foncier ? — Dans quels départements et communes sont situées ses propriétés et quelle est leur valeur ? »

Ainsi, messieurs, avec M. Edgar Monteil, il n’y a plus rien de secret dans les familles ! M. Edgar Monteil affiche la prétention d’être renseigné, non seulement sur la fortune des gens, mais aussi sur la vie privée de leurs femmes et de leurs filles. C’est là, je crois, un procédé qui doit répugner à de vrais républicains.

Ce procédé, M. le président du conseil le connaissait-il quand il m’a fait la réponse que je lisais tout à l’heure ? Connaissait-il l’existence de ces fiches ? Est-ce que M. Edgar Monteil les lui avait communiquées ? Je crois que non; nous connaissons assez les sentiments de loyauté et de franchise de M. le président du conseil pour être assurés que s’il avait, à ce moment, connu les fiches de M. Monteil, il ne m’aurait pas demandé si je les avais vues.

Un sénateur au centre. — C’était une précaution oratoire.

M. Lavertujon. — Il les aurait vues, lui, et cela aurait suffi.

Ainsi, la différence qui existe entre M. Edgar Monteil et ses prédécesseurs, c’est que ceux-ci ne s’adressaient pour leurs renseignements qu’aux députés, aux sénateurs, aux maires et aux conseillers généraux. M. Edgar Monteil consulte également ces personnes, mais il s’adresse en outre, aux instituteurs et même à de simples policiers, de telle sorte, messieurs, que l’on a vu à Limoges des agents de police munis de fiches à remplir, et assez maladroits dans le nouveau métier qu’on leur imposait, aller naïvement sonner aux portes et demander aux concierges, aux domestiques, à l’ordonnance, à la cuisinière les renseignements qu’on leur réclamait (Exclamations et rires au centre et à droite) sur la fortune et la vie privée de leurs maîtres et de leurs maîtresses.

M. Charles Riou. — C’est monstrueux !

M. Le Provost de Launay. — C’est tout à fait dans les habitudes du Gouvernement !

M. Lavertujon. — Messieurs, je demande à notre éminent collègue M. Charles Dupuy la permission de lui emprunter un instant son fameux dilemme pour y enfermer à mon tour M. le président du conseil. (Sourires)

De deux choses l’une en effet; ou M. le président du conseil a eu connaissance, à la veille de mon interpellation, de la fiche que je viens d’apporter à la tribune, et alors je ne m’explique pas qu’il en ait nié l’existence; mais je m’empresse de dire que cette hypothèse-là ne m’est pas venue un seul instant à l’esprit; je la repousse. Ou bien, hypothèse infiniment plus vraisemblable, M. Edgar Monteil n’a pas dit à son chef la vérité. Il s’est borné à lui donner des explications verbales, à lui dire : « Oui, je prends des renseignements, j’en prends pour des fonctionnaires, pour des candidats à des fonctions publiques, à des distinctions honorifiques; je m’adresse simplement aux conseillers généraux et aux maires. » Mais il s’est bien gardé de lui montrer cette fiche, et alors je suis autorisé à demander à M. le président du conseil ce qu’il compte faire d’un fonctionnaire qui, l’ayant volontairement trompé, l’a mis dans cette situation fâcheuse d’apporter à la tribune du Sénat des renseignements inexacts.

Un sénateur à droite. — L’approuver !

M. Halgan. — Lui donner de l’avancement.

M. Lavertujon. — Ce n’est d’ailleurs pas sur ce point seulement que M. Monteil a inexactement renseigné M. le président du conseil. J’avais reproché à M. Edgar Monteil d’être entré dans une église, le képi sur la tête. A cela, M. le président du conseil avait répondu :

« Il y a un autre fait sur lequel j’ai pu interroger l’honorable M. Monteil. Il s’agissait de son attitude dans les églises. On représente M. Monteil, comme allant dans les églises et se faisant un plaisir d’enfoncer son képi sur sa tête et, par conséquent, de prendre une attitude absolument inconvenante. M. Lavertujon a paru désireux de savoir quelle serait mon opinion dans le cas où un préfet, entrant dans un édifice consacré au culte, s’y conduirait d’une façon inconvenante. Mon opinion n’est pas douteuse : il aurait le plus grand tort.

« Mais, avant de conclure de ce qu’un pareil acte est évidemment blâmable à la culpabilité de M. Monteil, il faudrait apporter des précisions et des preuves. Or, l’honorable M. Monteil — et, en vérité, je suis un peu gêné d’entrer dans ces détails — M. Monteil interrogé sur ce point, et recueillant ses souvenirs, se rappelle parfaitement être entré le képi sur la tête dans une église, mais avant qu’elle ne fût consacrée au culte et avant même qu’elle ne fût terminée, et il est résulté de ses déclarations que M. Monteil professe sur les questions de convenance la même opinion que M. Lavertujon et que moi-même, et qu’il considérerait comme un acte blâmable le fait de manquer de respect à un culte reconnu par l’État. »

Or, messieurs, les souvenirs recueillis par M. Monteil l’ont mal servi : l’église dans laquelle il est entré le képi sur la tête est une église dont la construction est terminée depuis quelque temps déjà; elle date, pour le clocher, la nef et le transept, du onzième siècle, et pour le chœur, le sanctuaire et les chapelles latérales, du quatorzième siècle. (Rires)

Il s’agit, en effet, de l’église de Moutiers, qui n’a jamais cessé d’être consacrée au culte, église remarquable d’ailleurs par les vitraux de toute beauté qu’elle contient et qui sont attribués à des artistes limousins. Il n’est pas étonnant que M. Edgar Monteil, en sa qualité de lettré et d’artiste, ait tenu à voir ces merveilles. Il a eu seulement le tort d’entrer dans cette église le képi sur la tête; il y avait là des conseillers de préfecture qui le suivaient, un groupe d’officiers qui regardaient les mêmes vitraux; il aurait donc été facile à M. le président du conseil de faire une enquête et de constater, je le répète, que M. Edgar Monteil, son préfet, l’avait absolument induit en erreur. Voilà ce que je voulais dire sur ces deux points.

Mais, puisque j’occupe la tribune, M. le président du conseil me permettra de lui rappeler un point de ma discussion du 2 juillet dernier auquel il a négligé de répondre. Il s’agit de la présence de M. Edgar Monteil à la Bourse du travail, où il écoute l’Internationale avec la même recueillement qu’il apporterait à une audition de la Marseillaise. (Exclamations sur quelques bancs)

Si je ne suis pas trop indiscret, je voudrais savoir quelle est la jurisprudence du Gouvernement en cette matière, quelles sont les instructions que le ministre de l’Intérieur adresse à ses préfets en prévision d’une pareille éventualité. Lorsqu’ils se sont fourvoyés ou qu’ils sont allés de leur plein gré dans les endroits où l’on joue la Marseillaise ou l’Internationale, voire même la Carmagnole, que doivent-ils faire? Pour la Marseillaise, nous savons tous qu’ils doivent l’écouter debout et la tête nue; mais pour l’Internationale et la Carmagnole, nous ne sommes pas fixés sur l’attitude qu’ils doivent prendre. Je serais curieux pour ma part — et le Sénat partagera sans doute ma curiosité — de connaître le sentiment du Gouvernement à cet égard.

Tel est, messieurs, le préfet que M. Waldeck-Rousseau nous a envoyé il y a un peu plus d’un an, dans cette grande et belle ville de Limoges, qui compte plus de 85.000 habitants, comprenant pour la moitié une population ouvrière, essentiellement honnête, laborieuse et intelligente, aux sentiments républicains ardents et généreux, mais, si vous me permettez cette expression familière, ayant la tête un peu près du bonnet.

Or, qu’il vienne à se produire un mouvement populaire, M. Waldeck-Rousseau a-t-il la conviction qu’il serait représenté, dans cette ville importante de Limoges, par le préfet pondéré, avisé, prudent, insoucieux de sa popularité, par l’homme enfin que les circonstances, peut-être périlleuses, rendraient nécessaire ?

Tel est le point sur lequel je voulais interroger M. le président du conseil; il ne m’appartient pas de résoudre la question, mais je crois que mon devoir était de la poser. (Très bien! et applaudissements sur un certain nombre de bancs au centre et à droite)

M. le président. — La parole est à M. le président du conseil.

M. Waldeck-Rousseau, président du conseil, ministre de l’intérieur et des cultes. — Messieurs, l’honorable M. Lavertujon a jugé nécessaire de ramener l’attention du Sénat sur un objet qui le préoccupe d’une façon toute particulière : les fiches du préfet de la Haute-Vienne.

Je me rends très volontiers à son appel et, même, bien que la réponse à une question ne comporte que de très rapides développements, je voudrais épuiser le sujet, de telle sorte que le Sénat ne fût pas exposé à le voir une fois de plus ramené devant lui. (Mouvements divers)

Je tiens tout d’abord, à l’exemple de l’honorable M. Lavertujon lui-même, à bien préciser la question que le Sénat doit juger, et rien n’est plus facile, puisque, de part et d’autre, M. Lavertujon et moi, nous avons, à la séance du 2 juillet dernier, exprimé notre opinion et nos vues. Je demande au Sénat la permission de relire ce qu’il y avait d’essentiel dans les paroles de M. Lavertujon et dans ma réponse.

L’honorable M. Lavertujon s’exprimait en ces termes :

« L’armoire aux fiches existe à la préfecture de Limoges. Dès son arrivée dans le département, M. Edgar Monteil a réclamé le concours de policiers officiels ou volontaires qui ne le lui ont pas marchandé. On est allé partout, on a interrogé les voisins, les domestiques, les ordonnances des officiers; on a suivi les enfants se rendant à l’école. » C’est l’espionnage véritable que M. Monteil est accusé. Avec tous ces potins, avec tous ces cancans, M. Edgar Monteil a constitué ses dossiers. Il parait — mais je n’en sais rien — qu’il y en aurait déjà une dizaine de mille; mais ce n’est pas sans une certaine irritation que les braves gens de Limoges se savent ainsi catalogués, mensurés par ce Bertillon politique et qu’ils savent qu’ils ont à la préfecture des dossiers les concernant, fabriqués avec les éléments que je viens de vous indiquer et qui peuvent contenir ou bien d’énormes sottises ou bien les pires infamies. »

J’ai répondu à l’honorable M. Lavertujon en ces termes non moins clairs :

« J’ai également, disais-je, interrogé M. Monteil sur ce point. Sa réponse a été très brève; la voici : « J’ai pris des renseignements sur des fonctionnaires, j’en ai pris notamment quand ils m’ont été demandés par un ministre et je me suis adressé, pour savoir quelle était la tenue, la correction d’un fonctionnaire à ceux qui me paraissaient être le plus en mesure de m’informer, aux maires républicains des communes; lorsque les maires n’étaient pas républicains, aux conseillers généraux qui me donnaient toutes les garanties politiques. »

Voilà donc la thèse… et l’antithèse. M. Lavertujon accuse le préfet de se livrer à l’espionnage des simples particuliers, de ceux qui ne réclament point sa faveur, qui ne demandent aucune fonction et dont, par conséquent, la vie privée doit rester murée.

Je réponds à l’honorable M. Lavertujon que M. Monteil nie de la façon la plus catégorique avoir rien fait de semblable, mais qu’il reconnaît — et je l’en approuve — que, chaque fois qu’il a été saisi d’une demande, qu’il s’est agi de former un dossier, de savoir ce que valait, ou un fonctionnaire, ou un aspirant fonctionnaire, il a pris, auprès des personnes qui paraissaient le mieux en mesure de le renseigner, tous les renseignements les plus propres à le fixer sur la moralité et sur la capacité, ou des solliciteurs ou de ceux qui occupaient une fonction.

Je n’ai pas changé d’opinion depuis le 2 juillet; je considère, en effet, qu’il y a deux catégories de très bons citoyens; il en est qui ne comptent que sur eux-mêmes, sur leur travail, sur leur activité, sur leur intelligence; ceux-ci retournent la terre, d’autres font le commerce : aucun d’eux ne demande rien à l’État; celui-ci n’a donc pas à s’immiscer dans leur vie privée et la moindre inquisition dirigée contre leur foyer ou leur famille, constituerait certainement un abus. (Très bien! et applaudissements à gauche)

M. Franck-Chauveau. — C’est votre doctrine, mais est-ce celle du préfet?

Un sénateur à gauche. — Mais parfaitement!

M. Franck-Chauveau. — C’est là la question!

M. le président du conseil. — Monsieur Franck-Chauveau, vous auriez sans doute, dès à présent, grâce à la rapidité de votre méthode, répondu déjà à toutes les questions… (Rires d’approbation sur les mêmes bancs)

M. Franck-Chauveau. — Vous répondiez à côté de la question; c’est le sens de mon observation. (Mouvements divers)

M. le président. — Veuillez, messieurs, ne pas interrompre l’orateur.

M. le président du conseil. — Je formule en ce moment un principe; j’indique quelle est ma doctrine et je ne vais pas, soyez-en sûrs, descendre de la tribune…

M. Gotteron. — C’est un faux-fuyant! (Exclamations à gauche)

M. le président du conseil. — Je demande à la patience de l’honorable M. Gotteron de vouloir bien attendre quelques minutes encore, et il verra que, de la thèse abstraite, je vais entrer dans le domaine des faits mais je n’ai jamais su faire les deux choses en même temps.

A côté de ceux qui ne demandent rien à l’État, il y en a d’autres qui sollicitent, ou une fonction, ou une faveur, ou une distinction; et ici la règle que je formulais tout à l’heure cesse absolument d’être applicable. A celui qui réclame quoi que ce soit à l’État, on a le droit de dire : « Je veux vous connaître, savoir ce que vous pensez… » (Très bien! très bien! à gauche)

M. Gotteron. — Personne ne le conteste !

M. le président du conseil. — « … Je veux savoir quelles sont vos doctrines, quelles sont vos opinions. » (Interruptions au centre)

Si cette inquisition vous semble excessive, mais le remède est tout près, et en vérité bien des gens devraient y recourir : il consiste à rester fidèles à leur hostilité à la République sans solliciter d’elle des faveurs. (Vifs applaudissements à gauche)

M. Le Provost de Launay. — Vous êtes les seuls à payer les impôts, peut-être!

M. le président du conseil. — Voilà, messieurs, la question bien précisée. Et, d’ailleurs, M. Lavertujon a facilité ma tâche; il a reconnu en effet que l’administration avait le droit de s’enquérir de ce que sont ceux qui occupent ou sollicitent des fonctions, et j’arrive alors au fait sur lequel M. Gotteron se montrait particulièrement pressé d’être renseigné.

M. le préfet de la Haute-Vienne a-t-il ouvert sur ou contre des particuliers n’ayant sollicité aucune fonction, aucune faveur et par conséquent restant inviolables dans leur vie privée, les enquêtes dont on a parlé tout à l’heure? C’est l’affirmation de l’honorable M. Lavertujon et alors il a excédé son droit. A-t-il, au contraire, fait porter ses enquêtes sur des candidats à des fonctions, ou sur des fonctionnaires, alors il n’a fait que remplir son devoir.

Eh bien, messieurs, voici le fait qui a motivé l’intervention de M. Lavertujon.

A la date du 27 octobre, deux journaux de Limoges, le Petit Centre et la Croix, publiaient, à titre de révélation sensationnelle, le fac-simile de la pièce qu’on vous a lue tout à tout à l’heure.

Le Petit Centre est un journal républicain modéré. Pour s’en convaincre, il suffit de lire la manchette : « Préfet mouchard » ou encore l’exorde du leading article : « Dans quelle bourbe infecte le ministère actuel a-t-il plongé la République! » (Rires à gauche)

Un sénateur au centre. — C’est la vérité.

M. le président du conseil. — Il est vrai qu’un peu plus loin, le rédacteur anonyme — auquel l’honorable M. Lavertujon voudra bien transmettre mes remerciements — daigne reconnaître que, personnellement, je suis « un très galant homme ».

Je suis un galant homme, qui plonge son pays dans une bourbe infecte ! Il y a dans les polémiques de ces contradictions. (Nouveaux rires à gauche)

Le journal poursuit : « qu’on ne nous accuse pas d’exagération, voici le document qui a été adressé à des policiers, avec ordre de répondre à toutes les questions posées. »

Comme je le disais tout à l’heure, le même jour, — non pas sans doute à la même heure, — un autre journal de Limoges, la Croix, publiait la même pièce. Par conséquent, à l’appui de cette allégation que M. le préfet Monteil remet à des policiers des bulletins à remplir qui concernent de simples particuliers et non pas des postulants ou des fonctionnaires, on dit : « Nous avons le corps du délit. »

Oh ! on ne se flatte pas d’apporter les 10.000 fiches, bien entendu; mais enfin, on en apporte une. La pièce que l’on produit, dont on donne une reproduction littérale, a été, dit le journal la Croix, photographiée par l’un de ses rédacteurs; il a vu et touché les fiches et il est assez heureux pour en pouvoir mettre une sous les yeux de ses lecteurs.

Quand j’ai lu cette pièce, j’ai éprouvé moins d’émotion. J’ai, cependant, été surpris d’un singulier détail. Voilà une pièce destinée aux plus bas policiers, à ces hommes qui acceptent de se charger de toutes les besognes infâmes. Or, avez-vous remarqué, messieurs, pendant la lecture de M. Lavertujon, les termes dans lesquels elle est conçue : « Monsieur, je vous serai très obligé de vouloir bien me fournir, le plus tôt qu’il vous sera possible, sur M., etc. »

Et puis, comme formule de salutation : « Veuillez agréer, monsieur, l’expression de ma considération la plus distinguée. » (Rires sur divers bancs)

M. Hervé de Saisy. — Ah ! qu’en termes galants ces choses-là sont mises !

M. le président du conseil. — A vrai dire, si cette notice a été faite pour être remise entre les mains de bas policiers, il faut reconnaître que M. Monteil leur prodigue les marques de politesse à laquelle ils ne sont certainement pas habitués ! (Nouveaux rires)

Mais quelque chose m’a surpris bien davantage. Comment ! on est allé à la préfecture, on écrit textuellement qu’on a vu les fiches, qu’on les a touchées, qu’on en a photographié une; mais avec quel misérable appareil a-t-on donc opéré ? Elles sont là les fiches établissant, par le nom même des personnes qu’elles concernent, que M. Monteil est sorti du cercle dont je parlais tout à l’heure et où il doit s’enfermer, et voici que le cliché trop peu impressionnable ne rend que la partie imprimée, la formule en blanc, et qu’à cette pièce il manque le nom de la personne enquêtée et les renseignements fournis sur son compte ! (Très bien ! très bien ! à gauche)

Je vais expliquer tout à l’heure qu’aucun appareil photographique ne fut nécessaire et que, si le Petit Centre ou la Croix de Limoges ont payé très cher cette feuille de papier, véritablement ils n’en ont pas eu pour leur argent. (Rires sur les mêmes bancs) En effet, si l’un des rédacteurs de ces deux journaux, si M. Lavertujon lui-même avait été préfet ou sous-préfet, ou même simplement ministre, (Sourires) au seul aspect de cette pièce, il lui eût trouvé quelque chose de déjà vu; il n’est pas un dossier de postulant ou de fonctionnaire où ne se rencontrent sous une forme ou sous une autre…

M. Lavertujon. — Sous une forme ou sous une autre.

M. le président du conseil. — … sous une forme ou sous une autre, exactement les mentions qui vous ont frappé, monsieur Lavertujon.

M. Gotteron. — Des notes sur les femmes ?

M. le président du conseil. — Vous allez le voir, monsieur Gotteron. Et pour prendre comme exemple, non pas ce ministère de l’intérieur qui est un ministère de policiers, chacun le sait, mais un ministère qui est une très grande administration, la moins politique peut-être, mais une administration qui sait que l’on n’a point des renseignements complets sur un homme si l’on ne connaît un peu ses alentours…

Un membre à droite. — La Guerre, peut-être ?

M. le président du conseil. — … voici le modèle de la formule, déjà ancienne, qui doit être remplie par les soins des préfets, lorsqu’il s’agit d’un fonctionnaire ou d’un aspirant fonctionnaire dans l’ordre des finances :

« Fonctions actuelles. — Résidence. — Age. — Lieu de naissance. — Santé physique. — Tenue. »

Tout ceci, n’est-ce pas, est bien ordinaire? On s’indignait tout à l’heure des renseignements sur la fortune; je lis encore : « Situation financière. »

Mais la femme, disait-on ! S’enquérir de l’opinion d’une femme, de la considération dont elle jouit, s’agit-il d’un fonctionnaire ou d’un candidat à une fonction, quel abus! cela est sans précédent ! cela n’a pu germer que dans le cerveau de M. Monteil ! Je continue :

« Nom, situation, caractère, influence, valeur et relations de la femme, tenue de la maison, réceptions, valeur morale, caractère, antécédents politiques, direction actuelle, qualités ou défauts, attaches de famille. »

C’est qu’en effet, et sans qu’il y ait rien là, messieurs, qui puisse porter ombrage à la susceptibilité la plus scrupuleuse, lorsque quelqu’un se met sur les rangs pour obtenir un poste ou un emploi administratif, il est absolument nécessaire de savoir quel est son entourage, quelle est sa famille. Je n’apprends à personne que la considération d’un fonctionnaire peut malheureusement être atteinte, comme celle d’un candidat à des fonctions publiques, par des faits indépendants de sa volonté, et qui pèsent et sur le sort de la demande qu’il forme et sur l’avenir du fonctionnaire.

M. Halgan. — Ce sont des procédés que vous reprochiez à l’empire.

M. le président du conseil. — Nous allons voir ce qui se faisait, je ne dirai pas sous l’empire, mais antérieurement à la gestion de M. Monteil dans la Haute-Vienne. J’aurais pu, messieurs, me borner à dire : vous affirmez qu’on n’enquête pas seulement sur le compte des fonctionnaires, mais aussi sur le compte des particuliers ; mais alors, au lieu de photographier une fiche vide, au lieu de braquer votre objectif sur une fiche que l’on n’est pas allé chercher une formule imprimée, sans mention manuscrite et ne contenant aucun nom, et par conséquent n’étant pas applicable à une personne déterminée…

M. Lavertujon. — Elles sont sous clef, celles-là ! (Exclamations ironiques à gauche)

M. le président du conseil. — Mais si les prétendues fiches sont sous clef, comment parlez-vous de photographies ? Vous apportez ici une fiche qui, d’après vous, constitue une preuve accablante, je veux démontrer que cette preuve ne prouve rien, et maintenant vous dites : « Mais les preuves sont sous clef ! » Comment alors les a-t-on vues, touchées ? Et cette nouvelle affirmation, comment l’établissez-vous ? Interrogé une fois de plus, M. Monteil a une fois de plus répété que jamais la formule en question n’a servi qu’à prendre des renseignements nécessaires pour l’instruction d’une demande.

M. Lavertujon. — C’est inexact.

M. le président du conseil. — Et alors vous dites : non, nous n’avons aucune preuve! Les preuves sont sous clef!… Mais essayez-vous au moins d’établir cette nouvelle allégation ? Pas davantage !

M. Gotteron. — Le préfet de la Creuse a trouvé dans une armoire deux mille fiches remplies qu’il a jetées à la voirie.

M. le président du conseil. — Nous sommes dans la Creuse maintenant !

Vous m’avez appelé à m’expliquer sur ce qu’a fait M. Monteil dans la Haute-Vienne. Je réponds aux questions que vous m’avez posées et je n’en sortirai pas.

Je disais qu’autrefois dans la Haute-Vienne on avait eu des procédés qui, ceux-là, pourraient être considérés comme plus indiscrets, car je parle d’une formule qui pourrait ne pas s’appliquer exclusivement à une instruction de demandes, qui est très élastique. On vous a lu tout à l’heure cette formule :

« M. le préfet de la Haute-Vienne à M…

« J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien m’adresser des renseignements confidentiels sur la moralité, la conduite, l’attitude politique, la situation de famille et les charges de M. X… »

Voilà qui est large, vague et compréhensif; il s’agit de renseignements purement politiques, et non pas des renseignements politiques seulement à l’égard de ceux qui sollicitent un emploi ou une fonction. Or, cette circulaire était en usage dans la préfecture de la Haute-Vienne en 1879, et vous n’en trouverez pas une de ce genre remplie pendant l’administration de M. Monteil.

M. Hervé de Saisy. — Ceux qui en ont fait usage en 1879 ont eu le plus grand tort.

M. le président du conseil. — Mais, dit-on, M. Monteil entre en scène et tout change; M. Monteil va envoyer à ses policiers cette fameuse formule qu’on a montrée tout à l’heure, dans laquelle il est question de la religion, de la famille, de la femme elle-même, des établissements dans lesquels les enfants sont élevés, des gages donnés au parti républicain par la personne sur laquelle on demande des renseignements, et ce qu’il y a d’odieux, c’est le texte même de cette circulaire; de cette notice individuelle dans laquelle on est allé jusqu’à parler de la fortune mobilière et immobilière du fonctionnaire ou du candidat fonctionnaire !

Je disais tout à l’heure qu’on n’avait rien photographié; cette pièce est venue à la connaissance des deux journaux par une voie plus simple. Les deux journaux ont publié cette circulaire à la date du 27 octobre ; or, elle avait été commandée sans le moindre mystère à un imprimeur de Limoges, M. Lavauzelle, dans la première quinzaine d’octobre. A la date du 27 octobre, il n’en était pas parvenu un seul exemplaire à la préfecture de la Haute-Vienne, et les deux journaux en question ont été servis avant le préfet. (Rires à gauche)

M. Gotteron. — C’est une seconde édition, voilà tout!

M. le président du conseil. — Voulez-vous que cette édition n’ait jamais varié?…

Appliquée aux fonctionnaires, c’est-à-dire limitée à l’usage que j’ai indiqué, il n’y a pas, à mon avis, un mot à y retrancher. J’y reviendrai d’ailleurs tout à l’heure. Mais je montre ce qu’il y a véritablement de bizarre, de singulier, dans ce reproche adressé au préfet d’avoir constitué jusqu’à 10.000 dossiers, quand on ne peut produire, pour toute démonstration qu’une feuille qui, visiblement, a été dérobée chez l’imprimeur, qui n’a jamais été remplie et qui, par conséquent, ne pouvait pas même fournir un adminicule de preuve.

En voilà assez sur la forme ; allons au fond.

M. Monteil dit : Je ne me suis servi de ces feuilles que pour avoir des renseignements sur des personnes qui ont demandé quelque chose. J’ai souvent à cet égard mis en mouvement la bonne volonté des maires, celle des conseillers généraux. M. Monteil peut avoir de bons témoins dans le conseil général, et si véritablement ce n’est pas, ainsi qu’il le dit, dans le but de se renseigner sur les candidats ou sur les fonctionnaires, qu’il a fait établir ce modèle de fiches, quelle sera l’opinion de ces conseillers généraux qu’il met en cause ?

Lorsqu’on a recommencé contre M. Monteil, le 27 octobre, une campagne passionnée, — ce qu’on a bien voulu dire du ministère dans les journaux que j’ai cités n’est rien auprès de ce qu’on a dit du modeste préfet de la Haute-Vienne, — la commission départementale s’est réunie et voici l’adresse qu’elle a remise au préfet :

« Les membres de la Commission départementale, réunis le 31 octobre 1901, protestent contre l’abominable campagne de presse déchaînée encore une fois contre M. le préfet républicain Edgar Monteil, lui adressent l’expression de toute leur confiance et l’engagent à continuer à s’entourer des renseignements les plus précis (Interruptions à droite et au centre) sur la solidité des sentiments républicains dont sont animés les postulants aux faveurs du Gouvernement et les candidats aux emplois publics. » (Très bien ! très bien ! à gauche)

Comme si ce n’était pas un témoignage suffisant, peu de jours après, M. le préfet recevait du président du conseil général de la Haute-Vienne la lettre suivante :

« J’applaudis de tout cœur à la délibération de mes amis de la commission départementale, et je voudrais pouvoir dire au ministre de l’intérieur les sentiments affectueux que professe pour vous le conseil général. »

M. Halgan. — Quel est le nom du signataire de cette lettre ?

M. le président du conseil. — C’est M. Vachery, président du conseil général.

M. Lavertujon. — Candidat à la députation !

M. le président du conseil. — Ce langage n’est pas tenu par le premier venu, et je pense que la passion politique n’ira pas jusqu’à dire que le conseil général de la Haute-Vienne puisse donner un certificat de complaisance à un préfet qui n’aurait été, suivant l’expression qu’on a employée, qu’un bas policier. (Très bien ! très bien ! à gauche)

Un mot encore, messieurs, et j’ai terminé.

Qu’est-ce donc qu’on critique dans les notices individuelles que M. Monteil a fait imprimer et dont il a fait l’usage que j’ai précisé ?

Ce n’est pas le fait de demander à quel culte appartiennent des candidats ? Ce n’est pas une recherche indiscrète, car la même demande figure dans les bulletins de recensements. J’ajoute que lorsqu’il s’agit de remplir une fonction, il est utile de savoir quelle est la religion du candidat, non pas pour le blâmer d’appartenir plutôt à l’une qu’à l’autre, mais parce qu’il y aurait inconvénient à ce qu’une personne appartenant à une certaine religion fût envoyée dans un département plutôt que dans tel autre.

Mais M. Lavertujon n’insiste pas; il passe également condamnation sur la fortune.

Tenez, messieurs, sans sortir du département de la Haute-Vienne, dernièrement, un emploi de 1.200 francs à la préfecture était sollicité. L’enquête a été faite ; on a rempli le bulletin dont vous parlez à lui, on a pu constater que le candidat avait 5.000 francs de rentes. C’était un très brave homme, mais sa situation de fortune ne l’indiquait pas précisément comme le candidat préférable à un emploi de 1.200 francs. Donc, la fortune, comme la religion sont autant de circonstances qu’il est nécessaire de connaître.

Mais demander des renseignements sur la femme du candidat! S’enquérir de son honorabilité, de sa manière d’être, de ses opinions ! quel intolérable abus.

Je ne partage pas le moins du monde l’indignation de notre collègue. Je considère, en effet, que la femme, et en particulier la Française, exerce une très grande influence sur son mari.

Cette influence est souvent excellente ; elle peut au contraire être pas toujours heureuse. Un fonctionnaire a-t-il le bonheur d’avoir une femme républicaine ? Je serais rassuré et je n’ai pas besoin d’aller au delà. (Très bien ! très bien ! à gauche)

Mais si la femme est réactionnaire, pour être parfaitement rassuré sur les opinions du mari, il faudra qu’il soit au moins trois fois républicain. (Très bien ! et rires approbatifs sur les mêmes bancs)

Quant à demander où les fonctionnaires font instruire leurs enfants, le Sénat m’attend de moi que je refasse ici le discours de Toulouse.

On m’a violemment reproché d’avoir dit alors que le devoir du Gouvernement était de demander à ses fonctionnaires s’ils ont pour l’enseignement de l’État du respect ou du dédain. (Très bien ! très bien ! à gauche)

C’est du devoir de l’État — et M. le ministre de l’Instruction publique a rappelé aux préfets que c’est leur devoir aussi — de savoir quelle est au point de vue de l’instruction de leurs enfants l’attitude des fonctionnaires de la République.

Voilà les explications que je devais au Sénat.

M. Lavertujon a de nouveau reproché à M. Monteil d’être entré dans une église avec son képi sur la tête, et il a dit que la preuve que cette église était consacrée au culte, c’est qu’elle datait du quatorzième siècle.

Il y a des églises du quatorzième siècle où le culte n’est plus célébré ; nous avons tous vu des touristes les visiter le chapeau sur la tête sans la moindre intention blessante, parce qu’elles n’étaient consacrées à aucune cérémonie religieuse.

M. Lavertujon a encore parlé de je ne sais quel autre tort imputé au préfet Monteil. Celui-ci aurait assisté à une séance de la bourse du travail dans laquelle on aurait chanté l’Internationale. C’est un point sur lequel il n’avait pas rappelé mon attention.

M. le préfet de la Haute-Vienne s’est rendu à une distribution de prix d’un cours professionnel à la bourse du travail ; et c’est seulement, si mes souvenirs sont exacts, à l’issue de cette cérémonie, dans un concert qui l’a suivie, qu’on aurait chanté l’Internationale.

Mais, encore une fois, messieurs, ce n’est pas sur de pareils détails que ma réponse devait principalement porter. (Mouvement à droite)

On accuse un préfet, que je couvre, de s’être livré à un espionnage que je serais le premier à flétrir s’il existait. Mais, de cet espionnage, vous n’avez pas apporté la moindre preuve.

M. Lavertujon a exprimé le désir d’être promptement débarrassé de l’honorable M. Monteil ; il emploie, pour cela, qu’il me permette de le lui dire, un très mauvais moyen, et M. Monteil sera pleinement rassuré s’il veut bien réfléchir que les attaques immméritées sont, pour les fonctionnaires, une garantie de très longue stabilité. (Très bien ! et applaudissements répétés à gauche. — Réclamations à droite et sur quelques bancs au centre)

M. le président. — La parole est à M. Lavertujon.

M. Lavertujon. — La question est précisément de savoir, messieurs, si les attaques sont imméritées. Sur ce point là, nous différons d’avis, les sénateurs de la Haute-Vienne et M. le président du conseil.

Les sénateurs de la Haute-Vienne, les collègues de M. le président du conseil au Sénat, apportent à cette tribune, par ma voix, les affirmations très catégoriques ; M. Edgar Monteil nie ; M. le président du conseil, sans tenir aucun compte des affirmations des sénateurs, croit très fermement les déclarations que lui apporte son préfet.

Eh bien, messieurs, tant que nous continuerons à tourner dans ce cercle vicieux, aussi vicieux que M. Edgar Monteil lui-même, (Exclamations à gauche) nous n’en sortirons pas.

M. Milliès-Lacroix. — Quels sont ses vices ?

M. Lavertujon. — Il y a un moyen, monsieur le président du conseil, d’en sortir, c’est de faire une enquête sérieuse, c’est de ne pas vous en rapporter seulement aux affirmations de M. le préfet de la Haute-Vienne.

M. Bidault. — Et le conseil général, qu’en faites-vous?

M. Gotteron. — Les faits sont de notoriété publique à Limoges.

M. Delpech. — Les affirmations de M. Monteil valent bien les vôtres !

M. Lavertujon. — Ce moyen, monsieur le président du conseil, je m’offre à vous le fournir ; donnez-moi cinq minutes d’entretien particulier et je vous indiquerai la manière de connaître toute la vérité en moins de quarante-huit heures.

M. le président du conseil. — Ces questions ne sont pas confidentielles et ne se traitent qu’à la tribune. Indiquez-moi ce moyen.

M. Lavertujon. — Il y a des moyens qu’on ne peut pas indiquer à la tribune, vous le savez bien !

Je répète que si vous voulez faire une enquête sur les lieux, elle vous est facile, à vous, ministre de l’intérieur ; mais vous ne voulez pas la faire et cela pour que votre préfet ne soit pas pris en flagrant délit d’inexactitude.

Vous parliez du conseil général et de la commission départementale. Tous ces conseillers sont des adversaires politiques et même des adversaires personnels.

M. Victor Leydet. — Ce sont des républicains !

M. Lavertujon. — Oui, ce sont des républicains ; mais j’affirme qu’il n’en est pas un seul, s’il eût cru, ce qui est la vérité, que M. Edgar Monteil fit des enquêtes sur la vie privée des femmes ou des filles, qui aurait signé la déclaration que vous avez lue tout à l’heure, monsieur le président du conseil.

Or de cela, nous avons les preuves, mais ce sont des preuves que nous ne pouvons pas vous apporter à la tribune. (Bruit)

Déjà l’autre jour je n’avais pas pu vous apporter une fiche et vous avez profité de l’occasion pour nier. Aujourd’hui, vous dites : mais elle n’est pas remplie ! Je le crois bien qu’elle n’est pas remplie ! Pouvez-vous donc imaginer que M. Edgar Monteil soit assez maladroit et assez imprudent pour ne pas numéroter ses fiches, pour ne pas savoir à qui il les adresse et pour ne pas vérifier si elles ne sont pas rentrées ?

J’en ai une de ces fiches dans ma poche — je m’empresse de dire qu’elle concerne un fonctionnaire, — (Exclamations à gauche), mais je ne la montrerai pas, car je ne veux pas nuire à celui qui me l’a procurée !

Et vous croyez, monsieur le président du conseil, que M. le préfet de la Haute-Vienne, prenant toutes les mesures de prudence, ne sait pas ce qu’il fait ? Il a nié d’abord la rédaction de ces fiches ; tous les journaux, même les journaux radicaux et socialistes, ont considéré cela comme de la basse police ; puis maintenant, comme il lui est plus possible de nier, il a dit : Oui, j’ai fait cela ; et M. le président du conseil le couvre ! J’en suis étonné, je l’avoue, et j’en suis attristé encore davantage. (Très bien ! très bien ! au centre et à droite)

Un sénateur à droite. — Il ne l’aurait pas fait il y a deux ans !

M. Lavertujon. — Monsieur le président du conseil, vous nous dites que nous conserverons notre préfet ; je le veux bien.

M. Gotteron. — Avec plaisir ! (Rires)

M. Lavertujon. — Oui, ce sera avec plaisir ; car vraiment il ne fait pas tant de mal que cela à notre politique.

Nous le garderons donc ; et la sanction de ce débat, c’est ce discours même que vous venez de prononcer. Nous aurons entendu le chef du Gouvernement déclarer qu’il approuve son préfet d’envoyer des fiches de renseignement sur la vie privée des femmes et des filles.

Vous acceptez cela pour les fonctionnaires, dites-vous ; moi, je ne l’approuve pas, même pour des fonctionnaires, (Très bien ! sur plusieurs bancs à gauche et au centre) et encore moins pour des particuliers.

Savez-vous entre les mains de qui elles vont ces fiches ? Entre les mains d’individus qui peuvent trouver là une occasion d’assouvir des rancunes ou des vengeances. Une enquête l’établirait. Mais cette enquête, vous n’en voulez pas, parce qu’elle démontrerait tout de suite la vérité des faits.

Nous garderons notre préfet, c’est entendu ; mais le scandale de ce maintien de M. Edgar Monteil, dans le département de la Haute-Vienne, vous incombera tout entier.

Les ministres de l’intérieur ont les préfets qu’ils méritent ; vous méritez M. Edgar Monteil, gardez-le ! (Très bien ! très bien ! et applaudissements au centre et à droite)

M. Victor Leydet. — Vous avez perdu la majorité au conseil général !

M. Gotteron. — Mais nous la reprendrons prochainement, soyez tranquilles !

M. le président. — L’incident est clos.

Le Journal officiel du mercredi 3 juillet 1901 est aujourd’hui épuisé aux bureaux du journal ; j’ai en mains l’exemplaire que j’ai emprunté à une bibliothèque ; — Sénat, — session ordinaire de 1901, — compte rendu in extenso, — soixante-et-unième séance, — séance du mardi 2 juillet, — discussion de l’interpellation de M. Lavertujon sur les actes de M. le préfet de la Haute-Vienne : MM. Lavertujon, Leygues, ministre de l’instruction publique et des beaux-arts ; Waldeck-Rousseau, président du conseil, ministre de l’intérieur et des cultes ; — retrait, par M. Lavertujon, de l’ordre du jour sur son interpellation.

Nous ne publierons pas aujourd’hui le compte rendu officiel de cette première interpellation Lavertujon ; nos anciens abonnés savent que depuis le commencement de la première série et, avant, nous avons publié un très grand nombre de mémoires et de dossiers, de textes et renseignements, de documents sur et pour les libertés des fonctionnaires, en particulier pour les libertés du personnel enseignant en France ; particulièrement je retiens ce quinzième cahier de la deuxième série, bon à tirer du mardi 23 juillet 1901, mémoires et dossiers pour les libertés du personnel enseignant en France, où par la constitution de quatre dossiers nous avons défendu successivement quatre personnes ou quatre groupes de personnes contre quatre tentatives de tyrannie gouvernementale ou démagogique.

Le deuxième de ces quatre dossiers, « Vérité », était constitué pour la défense de M. Jaurès, — on était alors au temps du cas Jaurès, — contre les injures odieuses de la démagogie radicale anticléricale ; ce deuxième dossier était annoncé ainsi :

M. Jean Jaurès, professeur agrégé de philosophie, en congé, mis en cause par ses ennemis, qui sont nombreux, parce qu’il a permis que sa fille fît sa première communion, a répondu très fortement dans la Petite République du jeudi 11 courant. Nous publions cette réponse. Elle est très loin de satisfaire celui qui examinerait ce conflit au nom de la conscience privée — et au regard de cette conscience. Mais elle est bonne au sens — et dans la mesure — où elle défend contre les autorités sociales et politiques les libertés de la vie privée. Nous souhaitons que les nombreux collaborateurs de Jaurès à la Petite République lisent la défense de Jaurès et constants avec lui-même cessent de dénoncer les petits fonctionnaires, les petites gens qui se sont mis dans la même situation que lui.

Le troisième de ces quatre dossiers, Daniel Delafarge, M. Brunetière historien, était constitué pour la défense de M. Brunetière contre certaines accusations démagogiques, et certains appels à l’autorité gouvernementale ; ce troisième dossier était annoncé ainsi :

La liberté professionnelle confine à la liberté privée. Ainsi un maître de conférences à l’École normale peut publier ce qu’il veut dans un livre qui concerne son état. C’est donc par un zèle indiscret que plusieurs de nos camarades ont fait appel aux autorités gouvernementales contre M. Ferdinand Brunetière pour ce que cet universitaire avait librement émis son opinion dans son Manuel de l’Histoire de la Littérature française.

J’avais demandé à notre ami Daniel Delafarge de vouloir bien nous éclairer sur ce débat. Nous publions aujourd’hui sa contribution :

Le quatrième dossier, attentats dans l’Yonne, était le commencement du gros dossier que nous avons constitué pour la défense de Hervé; ce quatrième dossier était annoncé ainsi :

Sur les attentats commis à Sens et à Auxerre par l’autorité gouvernementale contre les libertés privées et civiques du personnel enseignant, nous avons demandé nos renseignements à quelqu’un de singulièrement bien informé. On verra au ton du mémoire que l’auteur éprouvait une joie saine à le rédiger. Mieux vaut, quand on peut, l’action joyeuse que l’action maussade.

Mais le premier dossier était déjà, il était justement un dossier de cette première interpellation Lavertujon, extrait de ce même numéro du Journal officiel; ce dossier était annoncé ainsi :

Une atteinte particulièrement grave aux libertés élémentaires, à la liberté privée a été commise par l’autorité gouvernementale de la Haute-Vienne, où un inspecteur primaire, commandé de service par son préfet, a fait une inqualifiable perquisition dans la bibliothèque privée d’une institutrice. Les renseignements indispensables sur cet attentat nous sont fournis par le Journal officiel du mercredi 3 juillet dernier :

Suivait le libellé du sommaire. Puis :

Conformément à la méthode historique nous publions les accusations de l’interpellateur et les défenses du ministre. La réponse de M. Leygues intéressera ceux qui savent ce que veut dire parler ministériel et ce que vaut une enquête officielle.

Suivait dans le cahier, en dossier, une assez longue citation du Journal officiel; mais je m’étais limité, pour cette citation, à un certain débat particulier entre l’interpellateur et le ministre. Le cahier lui-même était annoncé ainsi :

Des atteintes plus graves de jour en jour et plus générales sont portées aux libertés privées, — publiques, — civiques, — politiques, — du personnel enseignant en France.

Préparées par des circulaires, ces atteintes ont porté sur des personnes. A la rentrée nous publierons un dossier de ces circulaires. Mais nous n’avons pas voulu tarder jusque-là pour présenter les mémoires et les dossiers que nous avons prêts des persécutions injustes récemment exercées contre les personnes.

Les exemples abondaient. Nous en avons choisi quelques-uns, ceux que nous connaissions le mieux ou qui nous paraissaient les plus caractéristiques.

Je n’ai point rappelé ces anciens cahiers, retenu particulièrement ce quinzième cahier de la deuxième série pour montrer que nous n’avons point varié dans notre attitude et que nous avons toujours, dès l’origine, dès le principe, défendu les libertés menacées; dans ce cas particulier j’ai voulu seulement montrer que si nous voulions constituer un dossier de la délation en général, ou un dossier général pour les libertés des fonctionnaires, nous n’aurions qu’à nous ressouder à ce quinzième cahier de la deuxième série; dans un tel dossier, il faudrait évidemment citer tout le compte rendu officiel de cette première interpellation Lavertujon; il faudrait en particulier citer, après la réponse de M. Leygues, la réponse de M. Waldeck-Rousseau.

D’un tel dossier, d’un tel compte rendu résulterait peut-être qu’en effet les toutes premières origines du combisme seraient dans le waldeckisme et que M. Waldeck-Rousseau est responsable du combisme exactement au sens et dans la mesure où nous sommes responsables des caricatures, des contrefaçons que l’on fait de nous, au sens et dans la mesure où les bons maîtres sont responsables de leurs mauvais élèves; c’est ce qui résulterait d’ailleurs peut-être non seulement de ces dossiers particuliers et généraux, mais je crois de toute étude un peu générale sur le combisme et sur le waldeckisme, de toute étude un peu générale portant sur l’histoire de ces quatre dernières années.

Mais cet ancien débat tient plus de trente grandes colonnes de l’Officiel; et ce présent cahier ne fait point un dossier du combisme et du waldeckisme; il ne fait point un dossier de la délation en général, ni un mémoires et dossiers général pour les libertés des fonctionnaires et du personnel enseignant; en outre il y avait dans le compte rendu que nous avons publié aujourd’hui de cette deuxième question Lavertujon une référence perpétuelle, et de l’interpellateur, — on peut le nommer ainsi, — et du président du conseil, à cette première interpellation Lavertujon, des citations nombreuses, et qui provisoirement représenteront tout ce premier ancien débat dans nos dossiers; il ne fallait pas écraser un dossier nouveau sous une majeure partie de textes anciens; nous en avons assez publié aujourd’hui pour éclairer la récente introduction dans le débat présent du compte rendu de cette ancienne interpellation et de cette ancienne question ayant amené, en deux fois, cette ancienne réponse de M. Waldeck-Rousseau; nous nous en tiendrons strictement désormais au dossier particulier que nous voulons constituer de la délation aux Droits de l’Homme.

Le Temps du mardi 20 décembre 1904 publiait la lettre suivante :

Contre la délation

M. Joseph Reinach a adressé la lettre suivante au président de la Ligue des droits de l’homme :

19 décembre 1904

Mon cher président,

Je n’assistais pas à la séance du 5 décembre où le comité central a approuvé les termes de votre réponse aux observations de MM. Charles Rist, président de la section de Montpellier, Louis Comte, secrétaire de la section de Saint-Étienne, et Bouglé, professeur à l’Université de Toulouse, sur la question de la délation dans l’armée.

Je ne connais votre réponse que d’aujourd’hui, par le Bulletin.

M. Rist vous écrivait : « Une grave question de moralité politique, une de celles pour la discussion desquelles la Ligue a été en grande partie fondée, vient d’être posée devant le pays… Est-il admissible que l’on confie aux camarades, c’est-à-dire aux concurrents et aux inférieurs même des officiers, sur lesquels on veut se renseigner, le soin de fournir des renseignements ? »

M. Bouglé : « Si la Ligue ne dit rien, autant dire qu’elle abdique sa fonction moralisatrice. »

M. Bouglé est l’auteur des admirables conférences : Pour la démocratie, dont M. Séailles a écrit la préface. Je lis dans cette préface : « Au dessus de nos intérêts, de nos préjugés, de nos passions, de nos haines, de tout ce qui menace de nous mettre aux prises, élevons les principes que tous nous reconnaissons, puisque tous nous les invoquons dès que nous craignons de n’être point les plus forts ».

Il m’est impossible d’approuver la réponse que vous faites à ces pressantes interrogations, notamment les phrases suivantes : « Le parti républicain lui-même (je ne parle pas de la petite troupe de ceux qui lui ont faussé compagnie il y a déjà quelque temps) s’est ému. Et j’ose dire que cette émotion sincère fait autant d’honneur à sa probité qu’elle en a fait peu à son sens critique… Sous prétexte de demeurer purs parmi les purs, on a vu des républicains faire — consciemment ou non — le jeu des prétoriens… Sous prétexte de purifier l’armée d’une délation qui n’a jamais cessé d’y fonctionner au profit de la contre-Révolution… »

Je pense, au contraire, que les républicains qui se sont émus devant l’organisation de la délation dans l’armée n’ont pas fait preuve seulement de probité, mais qu’ils ont mieux servi la République que ceux qui ont essayé de couvrir de tels abus ou de plaider les circonstances atténuantes, et qui, eux, ont fait inconsciemment le jeu de leurs pires adversaires.

Je me suis, pour ma part, élevé de toutes mes forces contre les détestables procédés que vos collègues de province vous invitaient, à votre tour, à flétrir; je crois, avec eux, que le Comité central de la Ligue avait le devoir de ne pas abdiquer, dans ces circonstances, ainsi que M. Bouglé appelle si bien « sa fonction moralisatrice ».

Il y a déjà quelque temps que le Comité central me paraît se tromper gravement sur le rôle de la Ligue des droits de l’homme et du citoyen; du moins, quand j’y suis entré, en 1898, j’y suis arrivé dans un esprit qui ne me semble plus être le vôtre.

Mon absence, depuis plusieurs mois, à vos séances, n’a pas eu seulement pour cause un accident qui m’empêchait d’y assister, mais le sentiment que j’étais en désaccord avec la majorité du Comité central sur des questions essentielles; j’étais décidé, en conséquence, à vous faire savoir que je ne solliciterais pas, lors du prochain renouvellement, un troisième mandat.

Après votre lettre sur la délation dans l’armée, je ne saurais, sans hypocrisie, attendre cette échéance; j’ai l’honneur de vous adresser ma démission de membre du Comité central.

Je ne me sépare pas sans un profond regret de collègues avec qui j’ai livré, il y a quelques années, un combat dont les leçons n’ont pas apparemment été assez profondes, puisqu’elles sont méconnues si tôt, dans l’ardeur de nouvelles luttes, dès qu’on ne craint plus de ne pas être les plus forts.

Croyez, mon cher président, à tous mes sentiments très dévoués.

JOSEPH REINACH

L’Humanité du mercredi 21 décembre 1904 publiait cet article de M. de Pressensé :

LA DÉMISSION DE M. J. REINACH

Une lettre du citoyen de Pressensé

Le citoyen Francis de Pressensé, président de la Ligue des Droits de l’Homme, a répondu au nom et avec l’approbation unanime du Comité central, la lettre suivante qu’il nous communique, à la démission de M. Joseph Reinach :

Paris, le 20 décembre 1904

Mon cher collègue,

Je trouve dans le Temps de ce soir, sous un titre inexact et injurieux, la lettre par laquelle vous me donnez votre démission de membre du Comité central de la « Ligue des Droits de l’Homme » et que je n’avais pas encore reçue, pas plus que nous n’avions reçu votre protestation relative à l’expulsion de l’abbé Delsor, à la séance où nous l’avons discutée. Vous alléguez deux raisons pour justifier la détermination que vous nous communiquez; en premier lieu, votre dissentiment avec nous au sujet de la réponse que j’ai faite au nom et avec l’approbation du comité à MM. Rist, Comte et Bouglé; en second lieu, votre conscience de plus en plus nette d’un désaccord profond avec la ligne de conduite suivie depuis quelque temps par votre association. Vous me permettrez de penser qu’au fond et en réalité ces deux motifs n’en font qu’un, et que vous n’auriez sans doute pas apprécié avec la sévérité que vous y mettez ma lettre du 5 décembre, si vous n’aviez cessé d’être en communion d’idées avec la « Ligue ». Sur le premier point, j’ai dit dans ma réponse à MM. Rist, Comte et Bouglé ce que j’avais à dire et je ne puis que me répéter. J’estime que la campagne dite de la « délation » a été délibérément instituée par le grand parti nationaliste afin de porter le trouble et de jeter le désarroi dans les rangs, hélas! trop clairsemés des officiers républicains. J’estime qu’en présence de documents, fruits du vol, passés des mains d’un homme capable de les dérober aux mains d’un homme appelé à les acheter, j’ai vu apparaître de conserver notre sang-froid, d’examiner de près les faits et de ne pas nous laisser prendre aux grands airs de vertu d’une faction qui n’a pas cessé de pratiquer la délation, l’espionnage, le boycottage et la persécution dans l’armée, que nous ne nous sommes laissés piper jadis par aucun des grands mots de patriotisme, de syndicat de trahison et d’argent de l’étranger dans la crise de l’Affaire. J’estime, après les explications fournies, en présence des présomptions graves de tripatouillages du dossier Bidegain, devant l’hypocrisie d’adversaires qui condamnent bruyamment chez autrui la prétendue pratique de moyens qu’ils n’ont jamais renoncé à mettre en œuvre, que le parti républicain faisait assez en condamnant, comme il l’a fait, la méthode de renseignements maçonniques, mais en se refusant à frapper ou à laisser frapper soit des hommes qui avaient pu se tromper, même gravement, dans le feu d’une bataille acharnée, soit surtout les officiers républicains, livrés aux représailles de la réaction, de plus en plus maîtresse de l’armée.

J’ose croire que, comme nous et plus peut-être que nous, vous auriez pu tenir compte, soit dans votre jugement, soit dans son expression, de cet état de choses éminemment pénible et délicat, qui a été dénoncé à la tribune par la lecture des rapports officiels sur le traitement infligé à des officiers, dont le seul tort était d’être républicains ou d’être nés israélites. Sans contester qu’une faute et une faute déplorable ait été commise, je crois que la situation qui nous est faite par trente ans d’infiltration cléricale et contre-révolutionnaire dans l’état-major nous commandait une certaine réserve dans les termes d’une appréciation qui eût pu avoir, après tant d’autres incidents, un contre-coup sur la position des officiers loyalistes et de la République elle-même. Et il me suffit de prêter l’oreille à tous les bruits qui nous parviennent des mess et des casernes, pour me convaincre que je n’avais que trop raison et que la perfidie avec laquelle les nationalistes ont transformé et exploité ces incidents n’a que trop servi déjà à la revanche de la réaction et qu’il ne reste plus à la République beaucoup de défaillances à commettre pour achever de décourager et même de désespérer ses trop rares amis, pour ceux auxquels elle a confié le dépôt redoutable de la force armée.

Ceci dit sur le sujet spécial qui vous a mis la plume à la main, permettez-moi de répondre à l’acte d’accusation que vous dressez contre la ligne de conduite suivie depuis quelque temps par la « Ligue » et son comité. Où et quand a commencé cette décadence ? Nous reprochez-vous notre fidélité à l’attitude prise par notre regretté président, Trarieux, dans la grande question de la séparation des Églises et de l’État, c’est-à-dire à l’égard de l’un des problèmes que résoud le plus nettement la Déclaration des Droits, charte de notre existence ? Serait-ce l’inlassable zèle avec lequel nous remplissons le plus sacré de nos devoirs en réclamant et en obtenant justice pour les milliers de citoyens lésés qui s’adressent à nous avec une confiance jamais trompée ? Nous feriez-vous un crime de l’unanimité avec laquelle nous nous sommes portés à la défense des malheureux ouvriers de Neuvilly opprimés par un patronat qui était la honte de sa classe, accusés de crimes dont ils étaient manifestement innocents, dont la justice de leur pays vient de les acquitter, en partie grâce à nous, soumis à une instruction viciée dès le début par des illégalités patentes ? Nous en voudriez-vous de la fermeté courageuse avec laquelle nous nous sommes attachés à poursuivre l’œuvre que nous avions entreprise en 1898, et à lutter au nom de la Déclaration et de ses principes, pour toutes les libertés, contre toutes les réactions ? A la vérité, je crois que sans vous en rendre compte, c’est vous qui avez changé, depuis ces temps déjà lointains. A l’heure périlleuse où nous nous jetâmes dans la lutte, nul ne songea à nous interdire de tendre la main à tous les amis du droit, d’accepter, voire de solliciter la coopération de tous les éléments même les plus avancés, républicains de toutes nuances, venus de tous les points de l’horizon, modérés et socialistes, nous fîmes campagne avec les anarchistes; et vous n’eûtes pas de scrupule — et je vous en félicite — à vous joindre à nous pour demander la réparation des iniquités commises en vertu des lois scélérates contre les libertaires : vous revendiquâtes même — si j’ai bonne mémoire — l’honneur d’être rapporteur de la commission formée pour cet objet. Ni vous ni personne alors ne se formalisait de nous voir faire de la politique, la politique nécessaire d’une grande bataille, soutenir le ministère Waldeck-Rousseau dont les membres n’avaient pas encore renié leur passé, approuver la loi des associations, multiplier les réunions publiques anticléricales. Ni vous ni personne ne nous a demandé de protester quand M. Waldeck-Rousseau, à la tribune du Sénat, a fait la théorie et défendu la pratique de la surveillance politique en des termes dangereusement élastiques et dont semble s’être inspiré — sous lui — le ministère de la guerre. Que s’est-il passé depuis lors ? Nous avons continué dans la même route. Quelques-uns — très peu — de plus mauvais jour nous ont quittés. La lutte a-t-elle changé de caractère? S’agit-il moins qu’alors d’arracher la France à la contre-révolution, de donner à la République une armée loyale, d’achever l’œuvre d’émancipation en accomplissant la grande réforme libérale de la Séparation, de travailler à faire en face de l’ennemi patient, puissant, sans scrupules, une démocratie de justice, de liberté et de laïcité? Non. Je ne cherche pas à sonder les consciences; je me contente de revendiquer hautement pour la mienne et pour celles de mes collègues du comité une parfaite fidélité aux principes qui nous avaient jetés dans la mêlée. Vous ne pensez plus, vous le reconnaissez de même. Je le regrette, parce que je suis trop fier de ce glorieux passé pour ne pas déplorer tout ce qui pourrait en altérer l’image, mais j’avoue que je ne m’en étonne pas trop. Une grande crise morale a le noble privilège d’élever les hommes au-dessus d’eux-mêmes, de faire tomber bien des préjugés, de rapprocher bien des bonnes volontés, de dissiper bien des malentendus… Elle ne peut refaire les esprits. Quand elle semble cesser ou se relâcher — à des yeux, il est vrai, bien peu clairvoyants — il est naturel que tous ceux qui combattaient du bon combat qui n’ont pas subi une transformation profonde, qui ont cru en peu superficiellement peut-être prenaient leur place, accorder leurs idées ou leurs illusions d’autrefois avec les devoirs d’une situation nouvelle, reprennent bien vite conscience de leur désaccord avec leurs frères d’armes de la veille, à mesure que s’obscurcit le sentiment d’une harmonie limitée… La « Ligue » est demeurée et demeure fidèle à l’esprit de sa fondation. Elle défend avec énergie les principes de la Déclaration des Droits. Elle se refuse à se faire la dupe des accès de vertu nationaliste. Elle a fait son devoir en prenant sans attendre les sommations nationalistes l’initiative de la suppression promise des notes secrètes, comme en se gardant de participer à la campagne de dénonciation des acquéreurs du dossier Bidegain. Elle aurait le droit de s’étonner que le zèle qui se déploient avec vous un petit nombre de ses membres à propos des officiers ne les ait pas amenés à s’occuper avec plus de souci, de tout instant et illégal, fait sur la délation de M. Georges Berry au professeur Thalamas. Elle aurait également le droit d’être un peu surprise de recevoir des leçons de moralité politique de la part des partisans de l’amnistie scélérate de 1901. Résolue d’éviter toute polémique irritante sans esquiver une seule obligation, elle se contente de vous exprimer ses regrets d’une démission qu’elle ne peut s’empêcher de trouver comme vous inévitable.

Agréez, mon cher collègue, l’assurance de mes meilleurs sentiments.

Le président,

FRANCIS DE PRESSENSÉ, Député du Rhône.

P. S. — Cette lettre, soumise au comité central dans sa séance d’hier soir, a été adoptée à l’unanimité.

La Ligue des Droits de l’Homme nous communique la note suivante :

« Dans sa séance d’hier soir, le Comité central, sur la proposition de son président, M. Francis de Pressensé, a élu à l’unanimité M. Anatole France en remplacement de M. Joseph Reinach, démissionnaire.

« M. Anatole France a accepté. »

Le Petit Temps du mercredi 21 décembre publiait la lettre et la réponse suivantes :

Nous avons reçu la lettre suivante :

Paris, le 20 décembre 1904

Monsieur le directeur,

J’ai la ferme conviction que le Temps, après avoir publié hier la lettre que M. Joseph Reinach m’a adressée, ne me refusera pas le droit de réponse.

Je n’ai pas la prétention de vous demander l’insertion intégrale de la lettre que le comité central de la Ligue des Droits de l’Homme m’a autorisé, à l’unanimité, à écrire à notre ancien collègue. Il me suffira, dans ce journal qui a inséré ce réquisitoire, de résumer ma réplique. J’ai rappelé à M. Reinach que la Ligue avait été la première à demander la suppression des notes secrètes, et que, si elle avait refusé, sur la sommation des nationalistes, de se joindre aux exagérations systématiques fondées sur la production de pièces suspectes par leur origine, elle avait condamné — avec tous les républicains — des procédés inadmissibles. Elle n’a pas voulu, en présence de la délation qui n’a cessé de sévir dans l’armée contre le trop petit nombre d’officiers républicains, faire le jeu de l’ennemi. J’ai ajouté qu’elle avait le droit de s’étonner, soit de recevoir des leçons de moralité politique de la part d’un partisan de l’amnistie de 1901, soit de se voir sommer de flétrir les prétendues fiches par des hommes qui avaient gardé le silence le jour où M. Waldeck-Rousseau avait porté à la tribune du Sénat en termes dangereusement élastiques la théorie et la défense de la pratique d’une surveillance politique portant sur les relations domestiques elles-mêmes. Enfin j’ai montré à M. Reinach, en retraçant l’activité de la Ligue depuis sa fondation, que si quelqu’un avait changé, c’était lui, et que si nous pouvions regretter sa démission, nous ne pouvions nous défendre de la trouver inévitable.

FRANCIS DE PRESSENSÉ, Député du Rhône, Président de la Ligue des Droits de l’Homme.

Nous avons communiqué cette lettre à M. Joseph Reinach, qui nous a adressé la réponse suivante :

Paris, le 20 décembre 1904

Monsieur le directeur,

M. de Pressensé, qui me reproche d’avoir été le partisan de la loi d’amnistie que j’ai combattue, me paraît avoir également oublié les termes du document, signé de lui, qui a motivé ma démission, parce qu’il s’y refusait à frapper d’un blâme énergique et net les procédés que je réprouve de toutes mes forces.

Nos collègues de province lui demandaient de condamner cette lamentable série de fiches où les officiers sont dénoncés comme allant à la messe, ou comme y laissant aller leurs femmes et leurs filles. M. de Pressensé répondait :

« C’était un document privé, destiné à renseigner des particuliers, probablement sur l’aptitude des postulants éventuels à la maçonnerie. »

C’étaient si bien des dénonciations, que M. Vadécard se plaignait que le ministre de la guerre n’en fît pas un cas suffisant, et qu’il recevait en réponse (à l’insu, je veux le croire, du général André) l’invraisemblable liste des officiers qui avaient été ajournés, retardés, bien que ce fût leur tour, parce qu’ils avaient été signalés comme suspects.

La démocratie a droit à la vérité. Ce n’est pas lui dire la vérité que de lui présenter de pareilles explications, après avoir donné à entendre que ces fiches sont des faux, en les républicains qui s’en indignent, les dupes ou les complices des prétoriens. Je cite encore textuellement : « Je vais avouer très franchement, écrivait M. de Pressensé, que l’emploi du mot délation par M. Guyot de Villeneuve et ses amis me mit en garde contre leurs récits, avant même que j’eusse reconnu la déformation habile et l’audacieuse fabrication. »

Les faits, hélas! sont trop certains, et il n’y avait qu’une réponse à leur faire, de quelque côté que vînt la révélation : c’était de les condamner.

Tourner autour du blâme, plaider le doute ou les circonstances atténuantes, ce n’est pas enrayer le mal, c’est l’accroître.

Il ne s’agissait pas de savoir si d’autres avaient eu recours à ces procédés; ces procédés sont odieux, ils sont méprisables : c’était facile à dire, et il faut le dire.

Je sais qu’il est dangereux de refuser d’incliner sa conscience devant les sophismes des partis; je sais aussi que ces sophismes sont éphémères, comme les intérêts qu’on croit ainsi défendre ne sont qu’apparents; que les partis, qui se détachent des principes d’où leur sont venues la force et la victoire, vont au devant des pires aventures; et que « ce n’est pas faire le jeu de l’ennemi » que de désavouer, sans hésitation, ce qui, de tout temps et dans tous les pays, a été réprouvé par la conscience publique.

JOSEPH REINACH

Le Temps du jeudi 22 décembre publiait la lettre suivante :

M. Émile Bourgeois, maître de conférences à l’École normale supérieure, membre du comité central de la Ligue des Droits de l’Homme, vient d’adresser la lettre suivante à M. de Pressensé :

Versailles, 20 décembre 1904

Mon cher président,

Je regrette plus que jamais en ce moment la grande difficulté que j’éprouve à ne pouvoir venir de Versailles, où j’habite, régulièrement assister aux séances du comité central de la Ligue.

J’aurais mauvaise grâce à me plaindre de la décision que le comité a prise, le 5 décembre, d’approuver votre réponse à nos collègues MM. Rist et Bouglé. Les absents ont tort. Mais je viens vous prier d’accepter ma démission d’un mandat que depuis trop longtemps je remplis mal, et pour la Ligue et pour moi-même.

Me rappelant, comme vous, les origines de notre grande association et son caractère incontestable de défense républicaine, j’estime sans doute que le devoir des hommes qui la dirigent est de ne pas se laisser prendre aux mots, aux « grands mots », qu’il s’agisse de l’honneur ou de la vertu de l’armée.

Mais je ne puis oublier non plus quel souci plus haut encore des droits du citoyen, de sa sécurité, de sa vie, de la justice enfin a déterminé, à propos d’un cas particulier, notre dessein de nous unir pour offrir à tous les Français menacés ou atteints par l’arbitraire la ressource de nos bonnes volontés et de notre action commune.

J’en conclus que la Ligue a le devoir strict et conforme à ses principes de rechercher qui a réellement subi des torts parmi les officiers dénoncés et d’en obtenir réparation, si elle le peut, comme elle le doit.

Veuillez agréer, je vous prie, etc.

ÉMILE BOURGEOIS

L’Humanité du dimanche 25 décembre publiait l’article suivant :

L’Obstruction et la Révolution

Il n’y a pas à s’y tromper; c’est l’obstruction qui a fait son apparition à la Chambre avec la campagne dite de la délation et qui a réussi, malgré la solidité d’une majorité résolue et en dépit des défaites de chaque jour au scrutin, à nous faire perdre toute une session, à paralyser la législature, à entraver le vote du budget et à compromettre l’accomplissement en temps utile des réformes nécessaires.

Sachons rendre hommage à nos adversaires : pour une fois ils ont su être habiles. Ils ont merveilleusement joué de l’instrument qu’ils avaient si soigneusement préparé. Ils avaient savamment choisi le terrain de leur manœuvre.

Admirable chose que le patriotisme professionnel! Il se sert du drapeau, qu’il feint d’entourer d’un culte respectueux, pour toutes les besognes, même les plus abjectes. Chaque fois qu’il se livre à un tremolo chauvin, il faut se demander quel but louche il poursuit, quel sordide intérêt il sert, quelle vilenie il a à cacher ou quel coup il va porter aux libertés publiques.

D’avance, il sait qu’il peut compter sur la naïveté, sur la crédulité de la foule. Celle-ci accepta d’emblée comme paroles d’Évangile les papiers les plus suspects. Elle a beau avoir à faire à un parti déshonoré de longue date par l’usage et la fabrication des faux. Elle a beau avoir des raisons toutes spéciales et très fortes de reconnaître des faux dans un grand nombre des pièces qu’un traître a, par un cambriolage, mis à la disposition d’un receleur. Elle n’en avale pas moins la bouche ouverte et les yeux fermés, toute l’indigeste série des petits papiers de M. Guyot (de Villeneuve).

Et il se rencontre même des hommes qui ont naguère lutté contre la bande des faussaires pour reprocher aigrement à leurs frères d’armes de ce grand combat la sage réserve avec laquelle ils se sont refusés, soit à tenir de prime abord pour bonnes les pièces du dossier Bidegain, soit à voter, sur la sommation des nationalistes, ces bons apôtres, l’excommunication majeure contre les prétendus auteurs d’une délation dont la réalité ni l’efficacité ne sont établies, alors que nul ne demande une condamnation analogue contre la délation authentique, à jet continu, dont les trop rares officiers républicains n’ont cessé de souffrir !

C’était mal connaître la grande association dont j’ai l’honneur d’être le président que de croire que, pour éviter d’injustes reproches ou pour prévenir telle ou telle démission, elle se prêterait à ce pharisaïsme dangereux. Ses 56.000 membres n’en sont pas à quêter des compliments ou des brevets de vertu de leurs ennemis. Ils ne tremblent pas devant je ne sais quels fantômes. Forts de leur conscience, sûrs de haïr et de combattre la délation et la calomnie partout où elles sévissent, confiants dans les preuves qu’ils n’ont cessé de donner en des temps plus périlleux de leur mépris pour la basse politique, ils ont le droit d’oser se refuser aux accès de vertu des nationalistes et de ne pas joindre leur voix au chœur des tartuffes réactionnaires.

Si l’on a cru porter un coup à la Ligue des Droits de l’Homme en foulant aux pieds des souvenirs qui auraient dû être sacrés, en fournissant sous des titres injurieux et inexacts, des armes contre elle à une presse hypocritement réactionnaire et qui n’a même pas la pudeur d’assurer aux victimes de ses procédés le droit élémentaire de réponse, on s’est trompé. Cette grande association se console sans trop de peine de certaines désertions en songeant aux recrues qu’elles lui ont permis de faire, aux grands noms dont il leur a été donné de se parer et de se fortifier.

Et ce n’est pas parmi les héros obscurs de la grande bataille du droit qu’elle trouve des juges pour la condamner, parmi ces milliers de bons citoyens qui n’ont aspiré à aucune autre récompense qu’à celle du devoir accompli et qui n’auront même pas la juste renommée de leurs actes, carent quia vate sacro, parce qu’ils n’ont pas d’historien à leur dévotion et surtout parce qu’ils n’écrivent pas eux-mêmes leur apologie sous la forme d’une prétendue histoire. Ceux-là, les humbles, les dévoués, nous encouragent et nous remercient : j’avoue que ce verdict me suffit — avec le témoignage de ma conscience.

Par malheur, tout le monde, surtout dans les régions parlementaires, n’a pas l’âme trempée comme ces modestes champions du droit. Les défenseurs de la vertu qui ont eu nom Syveton, Guyot (de Villeneuve), Jacquey, etc., ont trouvé des complices — ou des dupes — dans les rangs du parti républicain.

D’ailleurs, même s’ils n’avaient pas réussi dans cette besogne, même en constatant de suite qu’il y a loin de la coupe aux lèvres et que le ministère Combes a la vie chevillée au corps, les initiateurs de cette campagne n’en ont pas moins atteint l’objet essentiel de leur entreprise. L’obstruction est maîtresse au Parlement français.

A vrai dire il était temps qu’elle y pénétrât. Tous les pays de régime représentatif en ont successivement subi la néfaste influence, depuis que Parnell, par un coup de génie, la créa de toutes pièces à Westminster. L’Angleterre, malgré des efforts désespérés, en dépit d’une refonte révolutionnaire du règlement de la Chambre des Communes, n’a pas encore tout à fait conjuré le fléau. Les États-Unis connaissaient depuis longtemps le même ennemi sous le nom de flibusterie parlementaire. Tour à tour, pour des causes diverses, au profit de partis opposés, la Belgique, l’Autriche ont été envahies. A cette heure, contre un nationalisme clérical plus ou moins masqué, et qui a d’emblée porté l’obstruction aux dernières limites, la Hongrie doit livrer un combat désespéré.

Il n’y avait point de raison pour que la France indéfiniment demeurât indemne. C’est le grand parti nationaliste, avec la complicité du centre progressiste et des dissidents, qui a inauguré la nouvelle méthode. Depuis le commencement de la session d’automne, la multiplication des interpellations, leur réitération, le ressassement sans terme des mêmes déclarations ont interdit à la Chambre de s’occuper utilement de son ordre du jour.

L’opposition a compris que l’heure décisive approchait. Du moment que le gouvernement et la majorité auraient abordé enfin les réformes, que l’on commencerait à acquitter les lettres de change souscrites à la démocratie, il deviendrait impossible de spéculer sur les déceptions populaires. C’en serait fini de la méthode commode et cynique qui consiste à feindre un zèle démesuré pour les réformes que l’on hait et à faire un crime à leurs partisans d’une impuissance qu’on leur impose.

Le plan a été habilement formé, brillamment exécuté. Il est trop évident que si la Chambre se présente devant ses électeurs sans avoir réalisé une seule des quatre grandes mesures qui leur ont été promises, la loi de deux ans, l’impôt sur le revenu, la caisse des retraites ouvrières, la séparation des Églises et de l’État, un mécontentement dangereux sévira. Déjà l’obstruction, servie par le malheureux hasard d’une maladie du ministre des finances, a pu prévenir l’adoption d’un impôt sur les revenus.

Quant au budget, entravé par la discussion de la loi de réforme fiscale, plus encore par la pluie des interpellations, il est singulièrement en retard. On a vu le président de la commission du budget, M. Doumer, qui, les jours précédentes, pressait le vote avec une hâte parfois fort peu respectueuse des droits de la libre discussion, cette année, faire le jeu des obstructionnistes.

On calcule que les semaines en deux mois de l’année prochaine seront mangés par le budget. Autant de pris sur l’ennemi. Il ne restera qu’un temps étranglé pour accomplir un aussi vaste programme. Et ce n’est pas tout. Le complot va plus loin.

Un président sincèrement dévoué à la démocratie, dont la haute impartialité ne double du zèle de toute une vie pour la cause du progrès républicain, comme M. Brisson, pourrait malgré tout faciliter à la Chambre l’exécution de ses promesses. Sa seule présence au fauteuil n’est-elle pas à la fois le symbole et la garantie de la suprématie du Bloc? C’est contre lui que se dressent les machines de guerre. Une intrigue savamment ourdie, où l’est dupe qui croit être bénéficiaire, prépare le triomphe de M. Doumer, à l’aide de ces voix de droite auxquelles il inspire une confiance si méritée.

Il appartient à la majorité républicaine de se prémunir contre ce péril… Il lui appartient également de chercher et de trouver les moyens de dompter l’obstruction… C’est le problème qui se pose devant tous les pays libres à l’heure où la démocratie s’empare des ressorts du régime parlementaire et où la contre-révolution s’efforce de les fausser et de les paralyser.

Tolérer indéfiniment, par je ne sais quel respect superstitieux que l’Angleterre conservatrice n’a pas connu, l’exploitation sans scrupules des formes de la liberté dans l’intérêt de la réaction, ce serait l’abdication et la banqueroute de la Révolution. Celle-ci doit des réalités à la démocratie, des réformes au prolétariat : elle ne nourrira et ne satisfera ni l’un ni l’autre avec les viandes creuses de l’obstruction, de l’inertie et des parades nationalistes.

FRANCIS DE PRESSENSÉ

L’Humanité du mardi 27 décembre publiait la lettre suivante :

A la Ligue des Droits de l’Homme. — Démission de M. Guieysse

M. Paul Guieysse, député du Morbihan et membre du comité central de la Ligue des Droits de l’Homme, communique la lettre suivante qu’il a adressée au citoyen Francis de Pressensé, président de la Ligue :

Paris, 25 décembre

Monsieur le président,

Je n’ai connu que par le Bulletin du 15 décembre votre réponse à MM. Bouglé, Rist et Louis Comte, et ne pouvant en approuver les termes, j’ai été sur le point de donner ma démission de membre du comité central. Je n’ai été retenu de le faire que sur les instances d’un de nos meilleurs collègues, à la suite d’un appel que j’aurais eu mauvaise grâce à ne pas écouter.

Je lui avais exprimé mon ennui de voir le comité central engagé par vous dans des considérations politiques étrangères à l’esprit de la Ligue.

Aujourd’hui, par votre article de l’Humanité, vous accentuez encore cette tendance; vous vous exprimez en tant que président de la Ligue, et, « fort de votre conscience », vous considérez des complices ou dupes des nationalistes les républicains qui ont voté selon leur conscience, sans se préoccuper de la raison d’État, en horreur jadis à la Ligue des Droits de l’Homme.

Comme je ne puis accepter d’être classé ni dans l’une ni dans l’autre de ces deux catégories, je me vois forcé, à mon grand regret, de me séparer de collègues pour lesquels je conserve toujours une vive et profonde sympathie, et de vous adresser ma démission de membre du comité central de la Ligue des Droits de l’Homme.

Recevez, etc…

PAUL GUIEYSSE

L’Humanité du dimanche premier janvier 1905 publiait de M. Francis de Pressensé un article intitulé la Légion d’Honneur et l’honneur, dont je retiens ce paragraphe, uniquement parce qu’il ne faut pas le laisser perdre :

A la date déjà lointaine où ma conception socialiste, progressivement élaborée, n’avait pas encore, de par une expérience irrésistible, entraîné pour corollaire dans mon esprit l’idée d’une méthode nettement révolutionnaire, le ministère des Affaires étrangères avait cru devoir rougir ma boutonnière. Ce fut mon front qui se mit à rougir quand, à peine lancé dans la bataille pour le droit, je vis à quels contacts, à quelles complicités, à quels silences semblait devoir me condamner le port de cet insigne.

Ci après l’article que M. Gabriel Trarieux voulut faire passer dans l’Aurore et que M. Clemenceau ne put insérer; nous avons composé sur le manuscrit de M. Trarieux, et il a relu ses épreuves :

Pour la Ligue

Puisqu’il y a, au sein du comité central de la Ligue des Droits de l’Homme, un dissentiment rendu public; puisque chacun, à droite, à gauche, libère sa conscience avec un beau geste, sans paraître se soucier du résultat; surtout puisque, jusqu’à présent, il n’est apparu que deux camps hostiles : les partisans du ministère et les adversaires de la délation; je demande la permission de préciser une attitude qui fut celle d’un petit groupe, celle des gens qui, réprouvant les procédés mis en usage au ministère de la guerre, ont souhaité que la Ligue marquât ce blâme, ont voté un ordre du jour l’exprimant de manière explicite, mais, cet ordre du jour repoussé, n’ont pas cru devoir informer le monde de leurs doléances particulières, et ne sont pas sortis en claquant la porte d’une séance où, du moins, ils étaient venus.

* * *

Car cette histoire, comme toutes les autres, est tout de même un peu moins simple que les mécontents ne l’ont faite et qu’elle ne semble au public. Et d’abord, il ne s’est élevé aucun débat sur la question de principe. Sur le principe, chose admirable, tout le monde ou presque tout le monde fut toujours d’accord. Il était bien clair que la Ligue, après avoir avec énergie, en mainte occasion antérieure, comme l’a rappelé Pressensé, réclamé la destruction des dossiers secrets, ne pouvait varier sur ce point et tout à coup se démentir. Où il y a discussion s’est ouverte, c’est sur l’opportunité plus ou moins grande d’une manifestation nouvelle de ce sentiment bien connu. Deux opinions se sont ici fait jour : l’une, par souci de loyalisme, par excès de loyalisme à mon sens, mais peu importe, craignait par là de faire le jeu d’une opposition trop habile et d’une écœurante mauvaise foi, craignait de voir exploiter un blâme par des commentaires perfides et de susciter à la légère de dangereux malentendus. L’autre, soucieuse avant tout de garder à la Ligue sa force, son intégrité historique, sa verdeur, sa saveur des contingences parlementaires, et, même alors ou alors surtout qu’il s’agissait d’amis en faute, marquer nettement cette faute pour en limiter les effets. Ces deux opinions, honorables et défendables l’une et l’autre, ont été défendues tour à tour. J’ai fait, pour ma part, ce que j’ai pu pour faire prévaloir la seconde. Mon lucide collègue Painlevé a déposé, dans le même sens, un ordre du jour catégorique. Nous avons été battus, voilà tout. Il est fâcheux que MM. Reinach, Guieysse et Bourgeois n’aient pas assisté au combat. Il est possible que leur éloquence en eût modifié l’issue. Ils ont préféré, le lendemain, s’en aller, non sans quelque pompe. Nous autres nous sommes restés, et n’avons pas le sentiment d’avoir renié quelque chose de nos intimes convictions.

* * *

Je ne veux faire injure à personne. Mais enfin, puisque nos anciens collègues nous font la leçon d’assez haut — suivis en cela ou précédés par divers professeurs de Toulouse, de Montpellier et d’autres lieux — j’ai bien le droit de me défendre, ou plutôt de défendre la Ligue, dont les adversaires, bien vite, se hâtent d’annoncer la débâcle, j’ai le droit et le devoir de réduire à leurs proportions véritables ces départs un peu solennels.

Ce n’est pas calomnier Émile Bourgeois, dont j’estime autant que personne la droiture et l’esprit de finesse, de dire que de tous nos collègues il était le plus invisible. Lui-même d’ailleurs, dans sa lettre, s’en accuse de bonne grâce. Automatiquement, en vertu du règlement qui nous régit, il allait cesser avant peu de faire partie du Comité. Il a voulu devancer cette date. Cela est fâcheux, sans nul doute. Mais on s’ôte quelque autorité, il voudra bien en convenir, pour censurer les actes publics d’une Association comme la Ligue — où les fonctions sont agissantes et nullement honorifiques — quand, de soi-même et dès longtemps, on cessa d’y collaborer.

Ce n’est pas le cas de M. Paul Guieysse, de qui le bon sens énergique, la haute raison, aux heures difficiles, nous furent souvent précieux. Et j’avoue que je comprends mal de quel scrupule il se troubla. Parlementaire, il avait marqué, avec éclat, son attitude dans cette crise douloureuse. Il ne pouvait donc avoir la crainte qu’on le soupçonnât de partager l’avis dominant à la Ligue. Et je crois savoir, en effet, que cette divergence de vues n’entre pour rien dans sa décision. Non, M. Guieysse s’en va pour un article de l’Humanité signé par Francis de Pressensé sous sa responsabilité propre et qui engage que lui seul. C’est le départ bien facile… surtout lorsqu’en d’autres circonstances, qu’il ne peut avoir oubliées, M. Guieysse, attaqué à tort, vit se serrer autour de lui ce même Comité dont, aujourd’hui, il se sépare brusquement.

La Ligue peut regretter ces adieux. Mais il est permis de noter qu’ayant fonctionné déjà sans l’aide de ceux qui la quittent, elle fonctionnera après eux. Elle fonctionnera même, osons le dire, sans l’aide de M. Joseph Reinach. Je sais bien que c’est lui qui l’a fondée. Du moins puisque, dans son Histoire, il l’a écrit, qu’il le croit. Il s’imagine sans doute que, du même geste olympien, il va l’escamoter, la dissoudre. Peut-être se prépare-t-il à en décrire l’agonie. Cette peine lui sera épargnée. Nous ferons tout notre possible pour la lui épargner. Et voilà.

* * *

Et il y a enfin Pages Libres. Cette jeune Revue intrépide qui aime çà et là, distribuer les vérités rudes et toniques, se demande, accablant son silence en maintes occasions clairsemées, se demande, avec une verte ironie, ce qui peut bien intéresser le Comité central de la Ligue. Je vais le lui dire. Ce qui l’intéresse, c’est ce qui fait sa besogne propre, à savoir la réparation quotidienne, incessante, des injustices subies. Cette tâche, qui n’a rien à voir avec les débats politiques, qui est rebutante et obscure, ne prête guère à beaux effets. Mais ceux qui en sont les victimes, de ces dénis de justice sans nombre, la trouvent prodigieusement utile. Pages Libres n’a qu’à demander à Mᵉ Mesmin, le défenseur des ouvriers de Neuvilly, le rôle joué par la Ligue dans la préparation de la défense, dans la contre-enquête ordonnée, et elle sera renseignée. Je sais bien que nul n’est impeccable! Il est évident, il est déplorable, mais il est fatal, il est humain, que dans un Comité de trente-six membres, surtout composé d’hommes libres, il se produise des divisions sur les questions les plus vitales, celles mêmes qui sans cesse surgissent dans le parti républicain.

Oui, sur l’Amnistie, sur les fiches, sur le renvoi ou le non-renvoi devant un conseil de guerre, ces divisions se sont produites. Et précisément, sur ces questions, je me suis trouvé, chaque fois, de l’avis de la minorité. Ce n’est pas une raison, à mon sens, pour abandonner la partie, ce n’est pas une raison pour déprécier un instrument tel que la Ligue, né de circonstances extraordinaires qui ne se renouvelleront pas, un instrument qui, chaque jour, rend les plus signalés services et peut en rendre de plus grands encore, ce n’est pas une raison pour le rejeter, en un jour de méchante humeur, par une intransigeance facile et facilement glorieuse, qui, à s’y méprendre, ressemble à de l’amour-propre déçu.

GABRIEL TRARIEUX

Ci-après une lettre de Bouglé à Jaurès; nous la composons sur le brouillon de Bouglé; sauf erreur, Jaurès ne l’a point publiée dans son journal :

Toulouse, 26 décembre

Mon cher ami,

Je ne pense pas que M. de Pressensé ait spécialement visé, dans son article du 25 décembre sur la Délation, les modestes militants de province dont les lettres au Comité central des Droits de l’Homme ont amené, indirectement, les démissions que l’on sait. Toutefois, au milieu de tant d’épithètes que M. de Pressensé prodigue à ceux qui ne pensent pas comme lui, chacun de nous peut se sentir atteint, chacun se demande avec inquiétude s’il est lui aussi « complice » ou « dupe », crédule ou hypocrite, béotien ou pharisien.

J’espère donc que vous voudrez bien m’accorder l’hospitalité que M. de Pressensé se plaint de ne pas trouver ailleurs, et me permettre d’expliquer ce que je demandais à notre Ligue — ce que demandaient avec moi, je le sais, un bon nombre des premiers « dreyfusards ».

Nous sommes partis d’une hypothèse très simple. Imaginons qu’on ait découvert naguère — sous un ministère Méline quelconque — l’analogue de ce qui s’est découvert hier, et qu’il se soit trouvé un Bidegain noir pour vendre, un Guyot rouge pour acheter nos « fiches ». On aurait appris alors que tel d’entre nous, filé par les gens bien pensants, risquait de se voir privé de ses chances légitimes d’avancement parce qu’il allait à l’Université populaire ou à la Bourse du travail, parce qu’il lisait la Petite République, parce qu’il fréquentait les petites gens… Qu’aurait fait alors la Ligue des Droits de l’Homme? Tout le monde répondra : elle aurait jeté les hauts cris, elle aurait protesté avec la dernière vigueur non seulement contre le caractère secret de pareilles enquêtes, mais contre leur caractère « inquisitorial ». Elle aurait fait remarquer non seulement que nous étions ainsi frappés par derrière et livrés pieds et poings liés au premier ennemi intime, mais encore qu’en cherchant ainsi à pénétrer dans notre intimité le gouvernement outrepassait ses droits, que sans doute il pouvait nous appeler à rendre compte d’actes précisés, non nous juger sur des tendances présumées, qu’autrement il serait amené à reconstituer en effet des « procès de tendances » des « délits d’opinion », à organiser enfin ce que vous-même appeliez si justement, naguère, la « domestication universelle ».

Ce que la Ligue des Droits de l’Homme aurait sûrement fait il y a six ou sept ans, nous nous sommes étonnés qu’elle ne l’ait pas fait hier.

On nous répond qu’elle aime mieux « choisir son heure ».

— Mais quelle heure mieux choisie que celle où les fonctionnaires dont les droits sont en cause ne sont pas, pour la plupart, au nombre de ses amis politiques? Quelle meilleure occasion de réfuter par un acte éclatant, une calomnie trop répandue, et de prouver une fois de plus que la Ligue ne demande pas aux gens, avant de s’affilier leur droit, la couleur de leur opinion?

On nous laisse entendre que la Ligue aurait paru, de la sorte, « faire le jeu » des partis d’opposition. — Nous répondons que la Ligue en tant que Ligue n’a pas à entrer dans les voies de l’opportunisme parlementaire. Libre à ceux de ses membres qui sont à la Chambre, d’y manœuvrer, suivant leur conscience éclairée par les incidents de séance, et au mieux des intérêts qui leur sont légitimement chers. Mais la Ligue s’était constituée pour combattre les partis en s’en distinguant, pour rappeler en toute occasion les principes de justice qu’ils ont laissés les uns et les autres entraînés à oublier. Quand on lui demande de rappeler ces principes, et de dire les quelques paroles nettes que sa conscience publique attend d’elle, se laissera-t-elle juguler — elle qui s’est si vaillamment dégagée naguère de la « raison d’État » par la « raison de parti »?

Est-ce à dire que nous acceptions pour autant, « la bouche ouverte et les yeux fermés » les vertueux commentaires du nationalisme? — Nous savons pertinemment au contraire, que sur toute cette affaire les faits allégués aussi bien que les principes engagés,— les nationalistes ont entassé, comme il était naturel, accumulé les équivoques à plaisir — par exemple ils ont systématiquement travesti les intentions des « délateurs » comme exagéré la portée des « délations » — que d’autre part ils laissent méthodiquement dans l’ombre les devoirs de loyauté élémentaire qui s’imposent à tout représentant des pouvoirs publics… Mais nous maintenons qu’il appartenait précisément à la Ligue de dissiper ces équivoques; c’était sa mission propre, de mettre un terme au trouble des consciences en expliquant clairement ce qui était explicable, en blâmant énergiquement ce qui était blâmable. L’affaire en valait la peine. Et il n’y suffisait pas d’un silence prudent.

Il nous semble que pendant cette fâcheuse période notre Comité central, pour des raisons incompréhensibles à la province, a été comme en sommeil. Puisse la « naïveté » provinciale achever de le réveiller!

C. BOUGLÉ

De plusieurs parts des lettres à Bouglé, à Rist, demandant une action; nous publions désormais ce dossier, comme nous l’avons dit, dans tout son désordre, et dans toute sa sincérité; une lettre de Goblot, Caen :

Caen, le 20 décembre 1904

Mon cher collègue,

Êtes-vous satisfait de la réponse de de Pressensé? Je serais heureux d’avoir votre avis là-dessus. Je veux bien que nous agissions avec prudence en évitant de nous associer aux nationalistes, de faire leur jeu, et de dissoudre le bloc à leur profit, mais il ne faut pas non plus éviter un danger en tombant dans un pire.

A Caen, l’association républicaine, à la fin de sa réunion générale annuelle, après les élections de bureau et de comité, alors que presque tout le monde, croyant la séance finie, était parti, a voté un texte où il était dit que tout citoyen a le droit et même l’obligation de faire connaître au gouvernement les fonctionnaires qui le trahissent.

Je me suis cru obligé de donner ma démission, non de l’Association républicaine, mais du comité de cette association, en disant que « comme président d’une section de la Ligue des Droits de l’Homme, je ne puis laisser passer sans protestation une doctrine qui est l’équivalent de celle du faux patriotique. C’était le faux justifié par la raison d’État, c’est la diffamation justifiée par l’intérêt de parti. Je ne sais lequel est le pire. »

Par ménagement pour nos amis politiques, et pour mon collègue et ami [Liguier], qui a été, en cette affaire, absolument candide, je n’ai pas publié ma lettre, mais j’ai tenu à me dégager personnellement en écrivant dans un journal local un article contre les notes secrètes et à dégager ma section en lui faisant approuver à l’unanimité un vœu tendant à ajouter au texte législatif de Marcel Sembat, l’indication d’une sanction pénale. Nous demandons que l’introduction dans le dossier d’un fonctionnaire d’une pièce dépourvue de numéro d’ordre soit assimilée à un faux en écriture publique. A mon avis, c’est l’attitude qu’il aurait fallu prendre dès le début. Mais je ne comprends pas Pressensé qui parle de « choisir son heure, ses raisons et ses alliés » pour défendre la cause de la suppression des notes secrètes. On ne retrouvera jamais pareille occasion. Et si nous attendons, on nous répondra : Vous vous en êtes trop servis pour avoir le droit de les condamner.

Il y avait autre chose à faire. Il y avait à dire : Vous nous offrez l’occasion de rompre avec une vieille tradition créée par vous, un héritage des régimes monarchiques, incompatible avec les principes démocratiques, à savoir les notes secrètes. Nous protestons contre la délation officielle aussi bien que contre la délation officieuse.

Qu’en pensez-vous? Et que pourrions-nous faire?

Serrez de ma part la main à mes amis, qui sans doute sont les vôtres, en particulier à Durrbach. Bien cordialement à vous.

E. GOBLOT

une lettre de Hauser, Dijon :

Dijon, 21 décembre 1904

Mon cher collègue,

Je ne me sens convaincu ni par les arguments politiques de M. de Pressensé ni par le geste, aussi plein d’allégresse que dépourvu d’élégance, dont il vous indique la porte. Mais j’estime que vous auriez grand tort de démissionner, et je regrette que M. Rist ait semblé prendre, dans sa lettre, une sorte d’engagement à cet égard.

Il me semble que notre devoir à tous est de rester dans la Ligue, pour y défendre son esprit originel, pour y protester contre les déviations qu’on lui fait subir. Tel est aussi le sentiment de M. Comte, à qui j’en parlais ici hier.

Seulement il faudrait nous grouper, nous voir, former un bloc en vue du prochain congrès.

A la suite d’une discussion sur la séparation (question des fédérations interdépartementales) j’ai cru devoir donner ma démission de vice-président, mais je ne songe pas à quitter la Ligue.

Je serais très heureux de savoir quelles sont vos intentions.

Veuillez croire, monsieur et cher collègue, à ma bien cordiale sympathie.

H. HAUSER

une lettre de M. Paul Lapie ; Bordeaux :

Mardi

Je rouvre ma lettre, encore une fois, après la lecture du Temps, pour te féliciter de ta motion à la Ligue des Droits de l’Homme.

J’ai passé une demi-heure à la Chambre samedi. Les conversations y révèlent une conception pire encore qu’on ne peut la deviner d’après les journaux. Cela me donne envie de faire un article sur la Banqueroute de la politique idéaliste. Car c’est bien une politique idéaliste qu’on croyait inaugurer en 1899. Et au lieu de justice, de vérité, de raison, de paix internationale et de paix civique, il ne s’agit là-bas que de la vente des palmes académiques, d’intrigues payées sur les fonds secrets, de l’espionnage des députés par leurs collègues, etc.

La Ligue des Droits de l’Homme, ici, est tombée aux mains des politiciens de métier. J’ai peur qu’il en soit de même à Paris.

Au revoir, je t’embrasse.

une lettre de Douady, Brest :

Brest, 19 décembre 1904

Monsieur,

Je viens de lire, dans le Bulletin officiel de la Ligue, la lettre que vous avez adressée au Comité central à propos des affaires de délation, ainsi que la réponse de M. de Pressensé.

Je n’ai pas besoin de vous dire que cette réponse, bien qu’ayant été approuvée à l’unanimité par le Comité central, est très loin de me convaincre, et surtout de me satisfaire. Si elle traduisait les sentiments véritables de la Ligue, il vaudrait autant dire que la Ligue, abdiquant toute fonction moralisatrice, se résigne à n’être plus qu’un club, un groupement de politiciens n’ayant d’autre idéal que la réussite par tous les moyens.

Le système de renseignements occultes, tel que le décrit M. de Pressensé lui-même aux pages 1572 et 1573 du Bulletin, est tout à fait inexcusable et il est regrettable de voir le Comité central accepter à l’unanimité les subtilités au moyen desquelles on a cherché à l’excuser. Il fallait, comme vous le dites fort bien, un blâme des plus énergiques.

Puisque le Comité central n’a pas cru pouvoir faire son devoir en la circonstance, je crois qu’il serait bon de provoquer au sein des différentes sections une vigoureuse protestation. Je crois qu’un très grand nombre d’entre elles partagent les sentiments exprimés par vous, par MM. Rist, Comte, et qui le seront demain par bien d’autres. Au cas où vous en prendriez l’initiative, je vous demanderai de bien vouloir me compter au nombre des premiers protestataires. Je ne puis parler aujourd’hui qu’en mon nom personnel, mais je porterai la question devant la section de Brest en notre réunion de janvier et je pense que la section fera son devoir. Je serais heureux de pouvoir lui soumettre les mesures que vous comptez prendre pour donner à cette protestation collective le plus grand retentissement possible.

Je vous prie de bien vouloir agréer, monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

JULES DOUADY, Professeur à l’École navale, 6, rue Amiral-Linois, Brest, Secrétaire de la Section.

un projet de protestation qui émanait je crois des Montpéliérains :

Les soussignés,

Considérant :

Que les Droits de l’Homme sont évidemment lésés dans la personne des fonctionnaires lorsque ceux-ci sont jugés et notés sur la foi d’enquêteurs, officiels ou officieux, qui leur restent inconnus, et après des enquêtes sur les résultats desquelles ils ne sont pas admis à s’expliquer;

Que ces mêmes Droits pourraient être lésés non moins gravement si les gouvernements républicains, dans leur effort pour s’assurer de la loyauté des fonctionnaires, étaient amenés à reconstituer des procès de tendances et des délits d’opinions;

Qu’en tous cas il y aurait lieu de préciser, en distinguant au besoin les espèces et les situations, dans quelle mesure les fonctionnaires doivent aliéner la liberté de conscience reconnue en théorie à tout citoyen, et de rappeler, en même temps que ce que les fonctionnaires doivent à la démocratie, ce qu’une démocratie doit à ses fonctionnaires;

Qu’il semble que ce rappel aux principes rentre directement dans l’office de la Ligue tel qu’elle l’a jusqu’ici compris.

Considérant d’autre part :

Que du moment où, par l’affaire dite des fiches secrètes, la conscience publique se trouve saisie de ces questions, la Ligue, si elle veut rester fidèle à son inspiration première, et continuer de se distinguer des partis politiques en les dominant, n’a pas à s’inquiéter plus longtemps de savoir par qui ou contre qui ces questions ont été soulevées;

Que s’il est vrai que, dans le cas présent, les personnes lésées ne comptent pas, en majorité, parmi les amis de la Ligue, elle doit saisir avec d’autant plus d’empressement cette occasion de montrer une fois de plus qu’elle n’attend pas, pour aider ceux qui sont victimes de quelque pratique condamnable, d’avoir apprécié la nuance de leurs opinions;

Qu’enfin, s’il est vrai que sur cette affaire — et sur les faits allégués aussi bien que sur les principes engagés — les partis d’opposition ont entassé les équivoques à plaisir, c’est pour la Ligue une raison de plus d’intervenir, de dissiper ces équivoques par un examen direct et approfondi, de mettre un terme au trouble des consciences en expliquant clairement ce qui est explicable et en blâmant énergiquement ce qui est blâmable,

Souhaitent que, à propos de l’affaire dite des fiches, la question des droits et des devoirs des différents fonctionnaires soit évoquée à nouveau par le Comité central.

une lettre de M. Brunschvicg ; Paris :

Lundi 19 décembre — 21, villa Dupont

Mon cher ami,

J’ai reçu avec le plus grand plaisir ton livre, et en le lisant j’ai eu le sentiment très net de l’action que tu exerces, de la sympathie qui enveloppe ta parole et tes idées qui est manifeste, je pense, pour tous ceux qui t’ont entendu, qui est si profonde pour tous ceux qui te connaissent et t’aiment depuis des années. J’ai encore eu la répercussion de cela hier, en ouvrant le bulletin de la Ligue et en trouvant ta protestation. Il est toujours bon d’être secoué violemment, et je l’ai été par toi plus encore que par tout ce que j’ai lu ou entendu… Mais je reste où j’étais, avec ceux qui ne s’indignent pas contre les délateurs, j’entends contre tous ceux dont les noms sont publiés par Guyot de Villeneuve.

La question est complexe, mais il faudrait se demander :

1° Admets-tu que le gouvernement ait à tenir compte des opinions politiques et religieuses des militaires ? (je ne parle pas en théorie, mais dans la République d’aujourd’hui);

2° Si c’est oui, alors il faut faire quelque crédit aux hommes politiques sur les moyens qu’ils ont de se renseigner;

3° Dans quels cas ce quelque crédit dépasse-t-il les limites permises ?

Voilà où nous pourrions nous entendre, et je ne défendrai ni les officiers qui rapportent des propos entendus au mess, ni l’organisation officielle des fiches du Grand Orient, ni non plus la lâcheté du ministère qui désavoue et frappe ses propres correspondants… Mais les pauvres diables dont le nom est publié qui ont sollicité de gens, auxquels ils ont promis le secret, des renseignements sur des faits publics et notoires, et qui les ont transmis sans y voir de malice, et contre qui tout le monde crie, et ceux qui faisaient la même chose sous le régime antérieur, et ceux pour lesquels ils l’ont fait, ceux-là aussi ne sont pas sans intérêt; car ils sont les victimes de plusieurs trahisons accumulées. Nous ne devons pas leur faire porter le poids de cinq années de rancunes accumulées contre nous, quelle qu’ait été leur imprudence et parfois (mais parfois seulement) pis.

Maintenant ce ministère est bien ennuyeux à défendre et il faut le défendre. Le cas Brunetière est très grave. L’emploi supprimé en novembre 1904 est rétabli le premier décembre 1904, pour Michaut. On remplace Thalamas par Gallouédec pour désarmer la droite, Brunetière par Michaut pour se couvrir contre la gauche. Et il faut que nous marchions derrière, parce qu’autrement quoi?

Brunschvicg

une deuxième lettre de Goblot ; Caen :

LIGUE FRANÇAISE POUR LA DÉFENSE DES DROITS DE L’HOMME ET DU CITOYEN

SECTION DE CAEN Caen, le 25 décembre 1904

Mon cher collègue,

J’avais également songé à provoquer une nouvelle assemblée générale extraordinaire.

Nous ne serions pas suivis par tous si nous voulions trop demander. Je crois qu’on pourrait trouver une manière convenable de présenter les choses.

Pressensé est exactement dans l’état d’esprit où se trouvaient beaucoup d’officiers au commencement de l’affaire Dreyfus. Ils disaient comme nous : « C’est une sale affaire! Il ne faut pas nous laisser entraîner; il faut sauver l’honneur de l’armée. » Et ils essayaient des diversions, accusaient leurs adversaires, atténuaient ce qui ne pouvait plus être caché, etc. Comparez la lettre de Pressensé, et certains de ses articles de l’Humanité avec les discours de Méline et des cinq ministres de la guerre, vous verrez que c’est la même chose. C’est ainsi que des officiers très honnêtes gens, faisant un pas après un autre, en sont arrivés à la doctrine du faux patriotique. Pressensé est parti sur une voie toute semblable.

« Ne faisons pas le jeu de la réaction, » dit-il, comme on disait alors : « Ne faisons pas le jeu de l’Allemagne. » C’est faire le jeu de la réaction que de vouloir s’établir dans une position aussi peu défendable; ce qu’il faut éviter, c’est la dissolution des groupements républicains; Pressensé va amener une dislocation de la Ligue. Il faudrait résolument déclarer : « Il est regrettable que la République ait conservé ces procédés des régimes monarchiques; nous nous refusons à chercher les responsabilités, mais nous ne voulons pas que cela continue. »

J’ai écrit à Pressensé, il ne m’a pas répondu. Je vais lui écrire de nouveau. Et je vous assure que je ne lui mâche pas les paroles. Je suis d’ailleurs d’accord avec vous qu’il ne faut pas démissionner. Bien cordialement à vous,

EDMOND GOBLOT

une lettre de Rist à Bouglé :

5 janvier 1905

Mon cher ami,

Deux lignes au galop.

Je vous envoie les documents que vous demandez à Meslier.

Je crois qu’il serait important que les notes ne fussent pas publiées avant que les listes aient été remises au Comité central.

Une lettre d’Émile Bourgeois reçue récemment et que je vous transmettrai me confirme dans cette idée.

J’ai regretté pour ma part la publication hâtive de votre papier par les journaux.

Amicalement,

C. RIST

Ce papier était la déclaration qu’on lira plus loin et sous laquelle se groupèrent enfin les signatures ; Bouglé avait en effet l’intention bien arrêtée de l’envoyer d’abord au Comité central; mais le papier sortit, comme toujours, et parvint immédiatement au Temps, aux journaux.

une lettre dont je ne puis déchiffrer la signature :

Grenoble 27 décembre 1904

Cher Monsieur,

Je vous envoie ma signature et celle d’un de mes collègues. Deux autres seraient très disposés à signer; mais ils se demandent s’ils en ont le droit, car voilà plusieurs années qu’ils n’ont pas payé de cotisation. Le groupe de Grenoble me semble disloqué en fait. Voilà bien longtemps qu’il n’y a pas eu aucune réunion et les pouvoirs du bureau n’ont pas été renouvelés.

C’est seulement la première année que le trésorier m’a réclamé ma cotisation et il est probable que j’aurais aussi oublié de la verser, si (comme je suis abonné au bulletin) on ne m’avait envoyé ma quittance de Paris — pour ma part, je ne songeais nullement à réclamer contre cet état de choses, car le groupe local avait vite pris une couleur politique qui ne me convenait pas beaucoup.

Il est fâcheux que la Ligue n’ait pas un annuaire. Il est probable qu’elle compte bien des personnes, des sentiments desquelles je pourrais répondre; mais comment les connaître?

De cette façon, le Comité central est tout puissant et les membres de province n’ont aucun moyen de tenter une opposition quelconque. — Cette opposition ne pourrait d’ailleurs être bien sérieuse, car je crois que maintenant ceux qui veulent la liberté pour les autres comme pour eux-mêmes ne sont plus qu’une bien petite minorité dans la Ligue.

Veuillez, cher monsieur, agréer l’expression de mes sentiments dévoués.

un paquet de lettres et de billets; de cartes :

Cher vieux,

J’ai vu ta protestation. Comme je doute qu’on fasse grand chose à Lyon, et comme je suis plus qu’entièrement de ton avis, je t’envoie ma pleine et entière adhésion. Restons dreyfusards, ou nous ne sommes plus rien. Il est fâcheux que Jaurès et Pressensé ne l’aient pas compris.

Mille amitiés.

ANDRÉ CRESSON, Agrégé de Philosophie, docteur ès-lettres 35, rue Vaubecour, Lyon.

Henry Jagot, ancien directeur du Patriote d’Angers, directeur-administrateur du Progrès du Nord, à Lille, et ancien président de la section angevine de la Ligue, habitué à n’attaquer qu’en face ses adversaires, se joint bien volontiers à votre protestation, conforme à l’esprit qui a fait se lever tant de Français au nom de la justice et du droit, pour défendre un homme victime de documents secrets.

Lille, 30 décembre 1904.

HENRY JAGOT

Paris, 10, rue Fromentin, 30 décembre 1904

Monsieur et cher collègue,

Je vous prie de joindre ma signature à celles que vous recueillez en manière de protestation contre l’attitude du Comité central en face des pratiques de délation. Il est regrettable que la grande leçon qu’aurait dû être l’Affaire Dreyfus soit déjà oubliée et que trop de nos collègues ne comprennent pas que l’un des droits les plus naturels de l’Homme soit de connaître l’accusation portée contre lui. Il faut — hélas! — que l’éducation jésuitique ait bien atrophié les cerveaux, par atavisme, pour que ceux-là même qui font métier de combattre le jésuitisme ne voient pas l’immoralité qu’il y a à emprunter aux Jésuites leurs procédés.

Veuillez agréer, monsieur et cher collègue, l’assurance de ma profonde sympathie.

PAUL MARION, ancien président de la section des Grandes Carrières (XVIIIᵉ).

Nancy, 30-12-04.

Mon cher Bouglé,

Je trouve aux Dernières nouvelles du Temps (30 décembre) le texte de votre déclaration sur « les pratiques de délation incontestablement introduites dans l’armée » et sur l’attitude du Comité central de La Ligue des Droits de l’homme devant cette question.

Sans attendre la délibération de la section de Nancy, sans savoir ce qu’elle décidera, je t’envoie mon adhésion. Car je suis convaincu que c’est une protestation urgente que celle dont vous avez eu le courage de prendre l’initiative : c’est l’esprit républicain qui est en jeu.

Crois bien, mon cher Bouglé, à mes meilleurs sentiments.

A. DESPOIS 63, rue de Villers, Nancy.

30 décembre

Monsieur,

Membre de la Ligue des Droits de l’Homme, je vous envoie mon adhésion à la déclaration que vous proposez. Je comptais quitter la Ligue au 1ᵉʳ janvier, mais votre intervention me fait changer d’avis, en montrant qu’il y a possibilité d’y introduire des pratiques meilleures.

Votre tout dévoué.

GEORGES WEILL, Professeur d’histoire au lycée Louis-le-Grand.

M. et madame Léonard Marcou et Marie-Louise, tous les trois membres de la Ligue des Droits de l’Homme, membres de l’Association nationale des Libres-Penseurs, applaudissons à votre initiative, approuvons entièrement la superbe lettre de M. Rist parue dans le « Bulletin », et vous envoyons notre sincère adhésion.

L. MARCOU, 20, boulevard Port-Royal (5ᵉ).

cartes de la Ligue numéros 34.672, 34.673; abonnement au Bulletin : 6.031.

Paris, le 29 décembre 1904 8, boulevard Malesherbes

Monsieur Bouglé, Professeur à l’Université de Toulouse

Mon cher collègue,

Je viens de lire dans le Temps la circulaire que vous envoyez à toutes les sections de la Ligue des Droits de l’Homme et veux être des premiers à y adhérer.

Depuis plusieurs jours, je m’emploie moi-même ici à recueillir des signatures pour une manifestation analogue. Je suis très heureux de voir que Paris a été devancé par la province.

Il est inexplicable que la passion politique aveugle les partis dans notre pays au point de faire perdre à nos collègues du Comité Central de la Ligue des Droits de l’Homme le souvenir du véritable objet pour lequel cette ligue a été fondée.

Il y a cinq années, nous avons protesté contre un gouvernement qui, pour des raisons politiques, s’obstinait à couvrir et à nier certaines fautes. Aujourd’hui, nous voyons, par un retour de choses analogue, nos alliés d’alors arrivés au pouvoir s’obstiner de même à couvrir et à nier des fautes non moins graves. Il n’est pas possible que de pareils faits ne soulèvent pas l’indignation des républicains lorsque nous aurons su les avertir; nous ne voulons pas laisser cette tache sur l’honneur de notre parti. C’est le moment ou jamais de montrer qu’il y a cinq ans, nous avons été de bonne foi et que, à l’opposition ou au pouvoir, nous voulons pratiquer la même justice.

Votre bien dévoué,

GEORGES BARBEY Avocat à la Cour de Paris, Ancien Secrétaire de la section du Quartier Latin de la Ligue des Droits de l’Homme.

Montpellier, le 3-1-05

Mon cher ami,

Je m’empresse de vous renvoyer votre lettre : j’étais content de l’avoir, mais je suis encore plus content de penser qu’elle sera publiée et lue par beaucoup d’autres. — Je vous envoie aussi la seconde lettre de Rist que nous avions signée : il avait seul signé la première que le Bulletin a reproduite. Les adhésions que nous recevons sont infiniment peu nombreuses : une des plus importantes est celle d’Appleton, président de la section de Lyon, qui m’a communiqué en même temps le texte d’une lettre écrite par lui à Pressensé, — mais en me recommandant de ne pas la publier. Peut-être consentirait-il à vous la donner pour les Cahiers. — Si vous voulez lui demander écrivez 33, rue Vaubecour, à Lyon.

A la hâte, et bien affectueusement à vous.

J. CHARMONT

Adhésions reçues par M. Charmont :

VIGIÉ, doyen de la Faculté de droit, Montpellier. DE ROUVILLE, doyen honoraire de la Faculté des sciences, Montpellier. ÉTIENNE DE ROUVILLE, docteur ès-sciences. G. DE ROUVILLE, professeur à la Faculté de médecine, Montpellier. Dʳ LENHARDT, médecin à Montpellier. J. PRUDHOMMEAUX, secrétaire de la Paix par le Droit, Nîmes. JEAN APPLETON, président de la section de Lyon. HYACINTHE LOYSON. GRESSE, président de la section de Vercheny (Drôme). PAUL BRUN, conseiller municipal à Vercheny. JULES POULET, président de la section de Pontaix-Barsac (Drôme). PAUL RANDIN, pasteur, ancien président de la section de Pontaix-Barsac (Drôme).

Extrait d’une lettre reçue :

La Ligue était par son objet même un organe bourgeois, mais composé de bourgeois de bonne volonté, n’ayant pas peur de leur ombre.

Le nombre ne pouvait que lui retirer son caractère propre.

Nous avons été envahis par trois éléments :

1° Les gens tarés qui dans leur localité souffraient d’être mis à l’index, et à qui leur qualité de ligueurs permettait des représailles de mauvais aloi.

2° La Franc-Maçonnerie.

3° Le Socialisme.

La Franc-Maçonnerie a ses réunions propres, les convents.

Le Socialisme a ses syndicats et ses groupements particuliers.

Si on ne se défendait contre des intrusions désordonnées, il devait arriver :

Que dans certaines sections, le recrutement fît de la Ligue une chose déconsidérée.

Que la Franc-Maçonnerie et le Socialisme accaparassent l’instrument bourgeois.

Et maintenant, c’est fait!

27 décembre 1904.

Daniel Brun, membre de la Ligue des Droits de l’homme, applaudit de toutes ses forces à la protestation dont a pris l’initiative M. Bouglé avec quelques collègues, protestation sans laquelle il allait envoyer sa démission de membre de la Ligue.

31 décembre 1904. 18, rue d’Orléans, Neuilly-sur-Seine. D. BRUN

une lettre de Gabriel Monod :

Paris, le 29 décembre 1904

Mon cher ami,

Je suis absolument d’accord avec vous dans le jugement à porter sur la réponse de Pressensé. Il a eu très grand tort au lieu de s’associer purement et simplement au blâme que Rist, Comte et vous aviez formulé contre la délation systématique organisée par la Franc-Maçonnerie au ministère de la guerre, d’entrer dans une série de distinguo qui sont peut-être à leur place dans la presse ou à la tribune du Parlement mais qui ne conviennent pas à une Ligue chargée de défendre des principes ou des individus lésés dans leurs droits.

Mais je ne suis pas d’avis, après vos protestations et celles de Reinach, Bourgeois et Guieysse, de faire la démarche nouvelle à laquelle vous me demandez de m’associer. Elle pourrait amener beaucoup de ligueurs à quitter la Ligue et j’estime que, malgré les erreurs commises par beaucoup de sections et par le Comité central, elle rend encore et peut rendre beaucoup de services. J’ai dû déjà retenir plus d’un membre prêt à donner leur démission, croyant que Reinach et Guieysse avaient quitté la Ligue avec le Comité central : Et je suis si dégoûté en voyant les modérés, les Picot, P. Leroy-Beaulieu et tutti quanti, se mettre à la remorque des nationalistes pour protester au nom de la Légion d’Honneur après avoir pris le rôle de chiens muets quand la Légion d’Honneur protégeait Esterhazy et chassait Zola et Pressensé, que je n’ai aucune envie de hurler avec eux. Nous ne pouvons pas empêcher la politique de jouer le premier rôle dans tout cela. Et c’est pour cela que le Comité aurait dû d’un seul mot se dégager de la question politique et dire simplement qu’il condamnait avec tout le monde des pratiques blâmables et était prêt à travailler à la réparation des injustices que ces pratiques auraient pu provoquer.

Recevez mes vœux bien affectueux pour vous et les vôtres et croyez à mes sentiments tout dévoués.

GABRIEL MONOD

une lettre de quelqu’un qui parle très bien, mais qui n’a pas demandé que l’on publiât son nom :

21 décembre 1904

Mon cher Rist,

J’apprends par le Temps d’hier soir ta protestation contre l’indifférence de la Ligue des droits de l’homme. Je suis absolument d’accord avec toi. Nous devons, dans la majorité, conserver les principes que nous avions dans la minorité. Ou bien nous ne serons rien qu’un nouveau parti, corrompu comme les autres par l’exercice ou l’espérance du pouvoir, ou bien nous serons un novus ordo, l’esquisse de la section française de l’humanité affranchie et alors nous devrons à côté de l’action politique continuer notre travail si nécessaire d’éducation libérale.

J’écrirais la même chose à M. Louis Comte si je le connaissais et à Bouglé si je le connaissais autrement que par correspondance.

Ton bien dévoué et impénitent dreyfusard dans la majorité comme dans la minorité.

Ordre du jour voté à l’unanimité par les quarante membres de la section de Clairac (dont plusieurs francs-maçons).

le 23 décembre 1904

(envoyé par le président : Hollard).

Les membres de la section de Clairac, après avoir pris connaissance de la protestation de MM. Bouglé, Comte et Rist contre l’usage des « renseignements secrets », — et de la lettre de M. de Pressensé répondant à cette protestation, — lettre approuvée par le Comité central —

N’admettant pas qu’en aucun cas la fin justifie les moyens, expriment leur regret qu’un gouvernement républicain ait été entraîné par les circonstances à user, pour accomplir son œuvre nécessaire et difficile de laïcisation, de procédés qu’ont toujours employés les partis de réaction (dont les scrupules actuels sont d’ailleurs singulièrement suspects), mais qui devraient leur être laissés pour compte;

Estiment que la République est obligée par ses principes mêmes de ne s’enquérir qu’au grand jour de la valeur de ses serviteurs;

Et appuient les démarches que fera sans tarder le Comité central pour l’abolition des notes secrètes.

une lettre de M. Paul Guieysse :

Paris, le 27 décembre 1904

Mon cher collègue,

Je n’ai pas besoin de m’étendre sur la lettre de démission que j’ai envoyée à notre président ; on dira que nous nous sommes entendus ! cela est vrai en tant que les conclusions logiques tirées d’un principe vrai ne peuvent qu’être identiques.

J’ai reçu votre note au moment où paraissait dans le Temps ma lettre que les journaux donnent tous ce matin. Mais vous comprendrez aussi la réserve que m’inspire ma démission.

Je vous indique seulement les noms des présidents des sections de la Ligue du Morbihan :

Adde, directeur de l’école primaire supérieure, Lorient ; Th. Guillard, négociant, Auray ; Desné, professeur au lycée, Pontivy ; Simon, propriétaire à Kermaria, canton d’Allaire ; A. Henry, directeur de l’école normale; vice-président, de la section de Vannes, (dont Simon, fort éloigné, est président).

J’espère que mes amis y feront bon accueil.

Veuillez agréer, mon cher collègue, l’assurance de mes sentiments les plus sympathiquement dévoués.

PAUL GUIEYSSE

A qui envoyez-vous la circulaire ?

Cher monsieur,

Voulez-vous me permettre de vous prier de joindre mon nom à la protestation, dont vous êtes un des signataires, contre l’attitude de la Ligue des Droits de l’Homme. Il m’est impossible de le demander au président de la section de Nevers, lui-même étant compromis dans l’affaire. Si je prends la liberté de vous demander l’insertion de ma protestation, c’est que j’en fais une question de conscience.

Merci de cette occasion de me rappeler à votre bon souvenir.

A. ALCAIS, Pasteur de l’Église réformée. — Nevers.

ici le texte même de la circulaire :

Les présidents des sections de la Ligue des Droits de l’Homme ont reçu la circulaire suivante :

Mon cher collègue,

Nous vous envoyons le texte de la déclaration que nous venons de signer.

Si vous vous associez à notre sentiment, veuillez recueillir des signatures et les faire parvenir à l’un de nous.

Nous vous prions également de transmettre ce texte aux membres des autres sections que vous croiriez disposés à se joindre à nous.

BOUGLÉ, professeur à l’Université de Toulouse; BONNET, CHARMONT, MESLIN, MILHAUD, professeurs à l’Université de Montpellier.

Les membres soussignés de la Ligue des Droits de l’Homme regrettent que le Comité central n’ait pas cru devoir désavouer par une délibération formelle les pratiques de délation incontestablement introduites dans l’armée et qu’il ait paru ainsi préférer des intérêts politiques momentanés à l’intérêt permanent de la République et à la défense des Droits de l’Homme.

Adhésions parisiennes :

MARIA VÉRONE, 7, rue Germain-Pilon (section des Grandes-Carrières, 18ᵉ); ALBERT LAMOTTE (n° 32.012), 7, avenue Victoria; LOUIS WOUTERS (n° 15.521); VICTOR CHARBONNEL (n° 14.826), 69, boulevard Saint-Michel ; ADRIEN VEIL (n° 13.862); [H. SELIGÜNEZ], 9, rue Chaptal.

Adhésions envoyées directement à Toulouse :

PAUL LAPIE, professeur, Université de Bordeaux; GEORGES WEILL, professeur, lycée Louis-le-Grand; ANDRÉ CRESSON, professeur, Lyon; HENRI JAGOT, directeur du Progrès du Nord, Lille; GUSTAVE TÉRY; DANIEL BRUN, Neuilly; A. DESPOIS, Nancy; PAUL MARION, ancien président, section des Grandes-Carrières; GEORGES BARBEY, ancien secrétaire, section du Quartier-Latin; M., madame et mademoiselle MARCOU, boulevard de Port-Royal, Paris; F. ROBILLARD, Toulon; GOBLOT (pour la section de Caen).

Le Havre, le 2 janvier 1905

Monsieur,

Je n’ai pas encore reçu le texte de votre déclaration, mais j’en ai eu connaissance par le Matin, et avant de vous donner une réponse officielle, je tiens à vous en écrire en mon nom personnel.

Je crains, comme vous, que le Comité central ne soit trop penché sur l’action du moment et qu’il n’ait envisagé qu’une question : convient-il, à cause de ces faits, de renverser le ministère ou faut-il le soutenir malgré ces faits ? — L’urgence de cette question lui a fait oublier le point de vue supérieur et il n’a pas voulu ou pas osé émettre une déclaration de principes nette et franche.

Cette attitude est regrettable, mais je crois qu’il est salutaire pour la Ligue que cette question de délation soit posée et je compte en saisir notre section; j’espère que le prochain Congrès en sera saisi et c’est pourquoi je regrette vivement la démission de membres tels que M. Guieysse. Il me semble qu’on ne doit donner sa démission d’une société que lorsqu’on la voit s’engager définitivement dans une voie mauvaise et qu’on se voit impuissant à la ramener à son véritable but.

Que devons-nous faire, nous qui ne voulons pas que la Ligue puisse être, ou même seulement être soupçonnée d’être une annexe de la franc-maçonnerie? C’est ce dont je voudrais vous entretenir et je vous serais très reconnaissant si vous vouliez bien m’éclairer de votre expérience.

Cette déclaration de principes, que le Comité central n’a pas émise, ne pourrions-nous pas l’élaborer, et la proposer au Comité central et aux sections de Paris et de province ?

Blâmer le Comité central ne me plaît qu’à moitié; c’est de l’action négative — lui montrer ce qu’il aurait dû faire me paraît préférable.

Voici une déclaration que je soumets à votre critique :

« La section…

Après avoir pris connaissance de (lettre du Comité central — lettres de divers membres — votre déclaration, etc.) tout en reconnaissant que le gouvernement a le droit et le devoir de se renseigner sur les citoyens qui détiennent, de par leurs fonctions, une partie de l’autorité de l’État,

estime,

que cette enquête ne doit porter que sur le point suivant : « ces citoyens sont-ils ou non capables de détourner à leur profit ou au profit d’un parti politique, l’autorité qu’ils tiennent de leurs fonctions ? » que, dans le cas où cette enquête leur serait défavorable, les résultats doivent leur en être communiqués par le ministre dont ils dépendent, pour leur permettre de s’en défendre et dans l’intérêt même de la vérité,

décide de transmettre cette déclaration au Comité central, —

puis deux variantes :

ou : regrette qu’il n’ait pas cru devoir faire, à l’égard des pratiques de délation une déclaration ne s’inspirant que des principes de Liberté et de Justice que la Ligue a pour mission de défendre !

ou, ce que je préférerai : lui demander de faire au plus tôt, à l’égard des pratiques de délation, une déclaration ne s’inspirant — etc. (comme ci-dessus) —

et terminant, dans un cas comme dans l’autre par :

le prie de mettre cette question de la délation à l’ordre du jour du prochain Congrès. »

De cette manière, le droit du gouvernement de se renseigner sur ceux à qui l’État confie une part de son autorité, est nettement reconnu, et ce droit me paraît conforme aux principes de la Ligue. — Il est limité au rôle spécial que peuvent jouer ces citoyens, en raison de leurs fonctions, en laissant strictement de côté leurs droits de citoyens et d’hommes. — Le caractère secret de l’enquête est supprimé quant à ces résultats; les intéressés peuvent donc se défendre, ou être avertis et au besoin mis dans l’impossibilité de détourner de son véritable but l’autorité que l’État leur a conférée.

Peut-être avez-vous sur cette question d’autres idées que les miennes. Je vous serai, soyez-en persuadé, très reconnaissant de bien vouloir me les indiquer.

Cet échange de vues me rappellera le bon temps de l’affaire Dreyfus, celui où nous ne faisions pas de politique électorale ou parlementaire!

Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de mes meilleurs sentiments.

H. DU PASQUIER, Président de la section du Havre de la Ligue des Droits de l’Homme, 20, rue Félix Faure. Le Havre.

deuxième lettre de Douady; nous ne reproduisons plus les en-têtes des lettres écrites sur papier officiel des sections :

Brest, 3 janvier 1905

Cher monsieur,

J’ai reçu, peu après votre lettre, le texte de la déclaration relative aux affaires de délation. Il va sans dire que je m’y associe entièrement en ce qui me concerne.

Quelques-uns de mes amis m’ont fait remarquer qu’une certaine confusion d’idées pouvait être créée par l’emploi de la formule « les pratiques de délation incontestablement introduites dans l’armée ». Cela semble impliquer que ce système de renseignements n’avait pas été usité jusque-là. Ils sont tout prêts à signer une déclaration dans laquelle ce texte serait légèrement modifié et davantage précisé, à cet endroit-là. La section se réunit le 22. Je vous enverrai à ce moment-là le texte de la résolution que nous aurons adoptée.

Je comptais faire signer la déclaration à M. le pasteur [Rambaud] (un des fondateurs de la section). J’apprends à l’instant qu’il vient d’envoyer sa démission, à la suite de l’attitude de la Ligue dans l affaire de la délation. Les tendances trop exclusivement politiques de la Ligue ont causé ici plusieurs démissions depuis assez peu de temps (M. Bellin, professeur de philosophie, un de nos bons conférenciers, MM. Ballue, Grall, ses collègues au lycée, et plusieurs autres parmi les membres les plus sérieux et les plus assidus). Plusieurs de mes amis m’écrivent qu’il en est de même dans leurs sections. Ces démissions sont tout à fait regrettables et il est triste de voir ainsi la Ligue se décapiter. Il faut agir sans retard, énergiquement, afin que la Ligue ne soit pas détournée plus longtemps de son dessein primitif.

Je viens d’écrire à M. de Pressensé pour lui signaler ces différents faits, et lui demander quelles mesures il compte prendre.

Je crois que les Sections devraient s’entendre pour demander au Comité central :

1° De reviser son jugement dans l’affaire de délation ;

2° D’ouvrir à cet effet une enquête sérieuse ;

3° D’examiner attentivement les fiches publiées par les journaux, et de retenir celles dont leurs auteurs ont reconnu l’authenticité ;

4° D’établir ainsi les responsabilités. Certains, en effet, prétendent n’avoir pas été que des intermédiaires, n’avoir qu’une responsabilité générale comme vénérables, etc. ; d’autres prétendent avoir été trompés sur la destination de ces fiches ; d’autres (le commandant Pasquier notamment) déclarent que ces fiches leur ont été officiellement demandées ;

5° De publier au Bulletin le résultat de cette enquête, avec toute la précision désirable ;

6° D’y publier une déclaration précise de la Ligue condamnant le système des renseignements occultes, et déterminant les limites dans lesquelles elle reconnaît au gouvernement le droit de s’informer des opinions de ses agents, et aussi de quelle façon ces renseignements peuvent et doivent être obtenus, contrôlés, communiqués aux intéressés.

Une enquête précise, une déclaration loyale rallieraient à la Ligue des Droits de l’Homme bien des bonnes volontés, et feraient cesser le malaise dont nous souffrons un peu partout. Comme vous avez pris l’initiative de la protestation, une telle enquête demandée par vous aurait, je crois, bien des chances d’être adoptée par le Comité central.

Merci pour ce que vous avez déjà fait et pour ce que vous ferez encore. Ne désespérons de rien et rappelons-nous les temps héroïques de la Ligue.

Bien cordialement à vous,

DOUADY, Professeur au Borda, 6, rue Amiral-Linois.

Église réformée de Montilli (par Flers) Orne ; Alfred-B. Henry, pasteur :

Montilli, le 31 décembre 1904 Monsieur,

J’ai lu hier dans les journaux une note signée de vous et de quelques-uns de vos collègues de Montpellier, au sujet de l’attitude du Comité Central de la Ligue des Droits de l’Homme dans l’affaire des fiches de délation.

Membre isolé de la Ligue, n’ayant pas de section où me rattacher et où j’eusse pris l’initiative de défendre votre proposition, je m’empresse de vous envoyer mon adhésion, heureux de pouvoir libérer ma conscience, en me joignant aux véritables amis de la Ligue.

Il y a quelques jours, j’ai envoyé à M. Louis Havet, ma protestation contre la façon dont le Comité Central a sacrifié le vrai et seul but de la Ligue à des contingences politiques que je ne veux pas apprécier ici.

Veuillez agréer, Monsieur, l’hommage de mes sentiments respectueux.

ALFRED-B. HENRY

Adhésions reçues par Rist :

H. HAUSER, professeur à l’Université de Dijon, Faculté des lettres. L. DORISON, professeur à l’Université de Dijon, Faculté des lettres. E. BATAILLON, professeur à l’Université de Dijon, Faculté des lettres. L. GÉRARD VARET, professeur à l’Université de Dijon, Faculté des lettres. GERMAIN MARTIN, professeur agrégé à la Faculté de droit. J. FÈVRE, professeur à l’École normale de Dijon. LOUIS EISENMANN, agrégé d’histoire, docteur en droit. Dr ROBERT SOREL, ancien interne des hôpitaux de Paris, à Dijon. P. SENTIS, professeur au lycée de Grenoble. P. VERRIER, professeur au lycée de Grenoble.

Je ne puis réunir en ce moment la section, mais je n’ai aucun doute au sujet de ses sentiments sur la question, car elle a été discutée dans une réunion récente. L’opinion unanime est que les fiches ne sont pas défendables, parce qu’elles sont secrètes, qu’il y avait lieu en prenant les précautions nécessaires, de formuler une réprobation, qu’en ne le faisant pas, nous faisons le jeu des nationalistes, dont la campagne atteint tout le parti républicain, et nous risquons d’amener la désagrégation de tous les groupements républicains. Ces idées ont été exprimées, développées et unanimement approuvées dans notre réunion du 16 décembre. Je crois donc pouvoir signer ici au nom de la section de Caen.

E. GOBLOT, Président de la section de Caen.

Clairac, le 24 décembre 1904 Cher Monsieur,

Je m’empresse de vous communiquer l’ordre du jour que j’ai fini par faire adopter hier à l’unanimité de 40 votants. Il n’est pas aussi catégorique que je l’aurais désiré, mais nous n’avons cédé en somme que sur la forme aux francs-maçons, nombreux dans notre section.

Si je vous envoie cet ordre du jour, c’est pour vous donner un argument (un si léger suffit parfois) de plus qui détermine votre décision en faveur de votre maintien dans la Ligue. Vous avez bravement et franchement lancé votre protestation. Merci ! Mais comme je souhaite que vous nous restiez pour nous faire du bien.

Pourriez-vous venir nous voir ici en janvier ? Nous serions si heureux de vous recevoir. Et vous pourriez nous donner une conférence sur un sujet de votre choix et à propos duquel le vrai et pur libéralisme qui vous caractérise serait manifesté.

Notre section est heureusement en bonne voie. Elle a une bonne attitude dans la question de la séparation. Les jacobins nouvellement nés des régions campagnardes sont encore accessibles et très accessibles à l’action saine des consciences droites. Venez donc !

Je pourrai peut-être m’arranger à vous faire rencontrer chez moi quelques amis qui sont vos collègues dans l’Université. Notre maison se réjouira de vous recevoir.

Votre bien dévoué

H. HOLLARD

Séance du 23 décembre 1904

Les membres de la section de Clairac après avoir pris connaissance de la protestation de MM. Bouglé, Comte et Rist contre l’usage des « renseignements secrets » — et de la lettre de M. de Pressensé répondant à cette protestation — lettre approuvée par le Comité Central ; —

N’admettant qu’en aucun cas la fin justifie les moyens, expriment leur regret qu’un gouvernement républicain ait été entraîné par les circonstances à user pour accomplir son œuvre nécessaire et si difficile de laïcisation, de procédés qu’ont toujours employés les partis de réaction (dont les scrupules actuels sont d’ailleurs singulièrement suspects) mais qui devraient leur être laissés pour compte ;

Estiment que la République est obligée par ses principes mêmes de ne s’enquérir qu’au grand jour de la valeur de ses serviteurs ;

Et appuient les démarches que fera sans tarder le Comité Central pour l’abolition absolue des notes secrètes.

une lettre de M. Victor Charbonnel :

Paris, le 31 décembre 1904 Cher Monsieur,

Je vous transmets quelques signatures. Toutes mes félicitations pour votre heureuse et salutaire initiative.

Bien cordial souvenir,

VICTOR CHARBONNEL

P. S. — Pourriez-vous adresser à la Raison, sans tarder trop (raisons d’actualité), un article sur la délation et l’esprit républicain, — ou tel sujet que vous choisirez ?

V. Ch.

une lettre de M. Gustave Téry :

Le 28 décembre 1904 Cher ami,

Bravo ! Voici ma signature. Et j’écris à Pressensé pour l’informer que je pose ta candidature, en même temps que celle de Reinach, Bourgeois et Guieysse, au prochain renouvellement du Comité central.

Cordialement,

GUSTAVE TÉRY

Bouglé ne voulait pas que l’on publiât cette lettre ; mais tout le monde sait bien qu’il n’a jamais voulu faire, à l’intérieur de la Ligue, une manifestation électorale contre le Comité ; il faut toujours tout publier ; et on était sûr d’avance que Téry trouverait pour la protestation la forme la plus vigoureusement polémique.

Montpellier, samedi 5 heures Mon cher ami,

C’est moi qui vous ai envoyé le jeudi soir un premier pli recommandé contenant quelques signatures et qui vous en ai adressé un second (vendredi matin) pour vous faire parvenir ce que Charmont avait en main.

Vous devez l’avoir reçu aujourd’hui samedi. C’est tout ce que nous avons.

De plus, pour aller plus vite, ce n’est pas une copie que je vous ai envoyée, mais les originaux (je n’en ai pas gardé le double). Je pense que vous les utiliserez ainsi pour les faire parvenir au Comité.

Par conséquent tout ce que nous avions est entre vos mains et je n’en ai plus le double.

Je pense donc que cette lettre vous arrivera à temps pour que vous puissiez faire une copie que vous donnerez à M. Péguy et transmettre vous-même, (si vous le jugez utile en ce moment) au Comité les quelques noms que nous avons recueillis.

Il y en a si peu que je ne sais si cela en vaut la peine ; mais en tous cas il n’y a pas lieu de laisser publier ces noms sans en avoir fait le dépôt au Comité, il me semble.

J’ignore ce qu’est la lettre de Reclus dont vous me parlez ; je m’informerai auprès de Charmont.

Bien à vous,

GEORGES MESLIN

J’enverrai une feuille aux noms que vous m’indiquez.

Beauvais, 5 janvier 1905 Monsieur Bouglé,

Mes collègues du lycée et moi, membres de la Ligue, nous nous associons à votre protestation contre les décisions ou avis du Comité central, au sujet des affaires de délation.

Veuillez m’adresser un exemplaire ou deux de votre protestation. Nous les signerons et nous vous les retournerons.

Ceci au cas où la section de Beauvais ne serait pas promptement réunie.

Croyez, monsieur Bouglé, à nos sentiments les plus dévoués.

J. DEJEAN, professeur de mathématiques, 16, rue d’Amiens, Beauvais.

de Paris :

7 janvier 1905

Profondément affligée d’avoir vu la Ligue, dans une affaire aussi grave, oublier ce qu’elle doit à sa tradition dreyfusarde et à son nom, — je me joins de tout cœur à nos amis de Toulouse et de Montpellier.

DICK MAY

Ont signé la déclaration :

GRESSE, président de la section de Vercheny (Drôme); PAUL BRUN, conseiller municipal à Vercheny (Drôme); JULES POULET, président de la section de Pontaix-Barsac (Drôme); PAUL RANDIN, ancien président de la section de Pontaix-Barsac (Drôme).

La présente déclaration pourrait être envoyée avec succès à

M. HENRY COURT, président de la section de Saillans (Drôme); M. le docteur RICATEAU, secrétaire de la section de Crest (Drôme).

Ont signé la déclaration :

ÉMILE BRÈS, pasteur, 19, rue de la Meunière, Alais (Gard); A. MALUSKI, professeur au lycée de Montpellier.

4 janvier 1905 Monsieur et cher collègue,

J’ai sous les yeux le texte de la déclaration relative à l’affaire des fiches que vous avez signée avec messieurs Bonnet, Charmont, Meslin, Michaud et je viens vous donner mon adhésion.

Permettez-moi en même temps de vous féliciter d’avoir pris l’initiative de cette démonstration nécessaire. Étant un des premiers adhérents de notre Ligue et l’un des fondateurs de la section lyonnaise je n’oublie pas dans quel esprit nous nous sommes organisés. Si Trarieux vivait encore il rappellerait, sans doute, que notre but était de doter notre pays d’un instrument de relèvement de la moralité politique.

Je vous félicite aussi en me plaçant à un point de vue plus terre à terre. Nous avons vu, il y a six ans, ce qu’il en coûte à un parti politique d’abandonner ses principes : le parti progressiste en est mort. Il faut avoir bien peu médité cette leçon récente et terrible de l’histoire pour ne pas comprendre aujourd’hui que si nous laissons à nos adversaires le soin de défendre un principe contenu dans la déclaration des droits de l’homme, ce seront ces éternels ennemis de la République qui en profiteront.

Agir comme vous l’avez fait, dire le premier tout haut ce que chacun pense tout bas c’est donc défendre tout à la fois la République et les principes qui sont la raison d’être de notre ligue.

Recevez, monsieur et cher collègue, l’assurance de mes sentiments distingués.

P. VALAYER, 2, place Puvis-de-Chavannes. — Lyon.

P. S. — Je vous prie de m’envoyer quelques feuilles contenant le texte de votre déclaration pour recueillir des signatures parmi mes amis et je vous autorise sous réserve à m’inscrire parmi les protestataires.

Ont signé :

J. PRUDHOMMEAUX, agrégé de l’Université, 12, rue Bourdaloue, Nîmes ; AUGUSTE FABRE, rédacteur de l’Émancipation, 14, rue Bourdaloue, Nîmes ; ANTONIN, professeur à l’École pratique, 70, boulevard de la République, Nîmes ; AUGUSTE LAUNE, négociant, 10, rue Monjardin, Nîmes ; E. FABRE, conservateur des Eaux et Forêts, Nîmes ; REBOUL, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, rue d’Uzès.

par dépêche :

Ajoutez sur protestation ligue Milhaud et Montel de Nice. — MILHAUD.

de Paris :

Mon cher Péguy, ajoutez mon nom à la liste des adhérents à la protestation Bouglé, Rist et Comte. — Bien vôtre. — 7 janvier 1904. — André Spire.

Cher monsieur, M. Bouglé me dit que vous recevez les signatures au sujet de l’affaire de la Ligue des Droits de l’Homme. Vous pouvez ajouter ma signature à celle de mes collègues Charmont, Rist, etc. — CHARLES GIDE.

de province :

Prière d’ajouter A. Roy, professeur à Saint-Girons.

Montauban, le 14 janvier 1905 Monsieur,

Je vous envoie ci-joint, de la part de M. le professeur Bouglé, la liste suivante des membres de la section Montalbanaise de la Ligue qui ont tenu à suivre M. Bouglé dans sa protestation.

Cette liste aurait dû être plus longue, si M. Bouglé avait demandé aux présidents des diverses sections de soumettre sa déclaration aux assemblées générales convoquées à cet effet.

J’espère que cette idée sera mise à exécution et qu’ainsi un plus grand nombre de ligueurs se joindront à nous.

PIERRE BOUDET, étudiant en droit de l’Université de Toulouse.

P.-S. — Ci-joint les noms exacts des signataires, au cas où les signatures ne seraient pas suffisamment lisibles :

MM. RABAUD, Président du Consistoire; HENRI BOIS, Professeur à la Faculté de théologie; L. MAURY, Professeur à la Faculté de théologie; HUQUES, pharmacien; GUILLAU, imprimeur; JULES BERT, publiciste; PÉFOURQUE, propriétaire; ROUSSEAU, conseiller municipal de Reyniès; J. OLLIVIER, agréé près le tribunal de commerce; PIERRE BOUDET, étudiant en droit; JUSTROBE.

autre lettre de Douady :

Brest, 6, rue Amiral-Linois 18 janvier 1905 Mon cher Péguy,

…On a tellement embrouillé les questions depuis quelque temps ; les périls clérical et nationaliste ont servi d’excuse à tant de représailles, ou même d’agressions peu justifiables, qu’on n’ose plus guère faire appel aux principes de liberté ou de justice les plus élémentaires. Il ne faut pourtant désespérer de rien.

A part quelques défaillances passagères la section de Brest est restée — nous en sommes fiers — fidèle au programme primitif de la Ligue. Malgré bien des excitations, des provocations, des attaques violentes, venues de tous les points de l’horizon, elle n’a point pris l’habitude de sacrifier l’honnêteté à la politique, même locale.

L’Université Populaire qui fut fondée avec enthousiasme il y a trois ans et demi va probablement fermer abandonnée par son public ouvrier, ses membres participants, ses membres fondateurs et jusqu’aux membres ouvriers de son conseil d’administration. D’où provient cet échec ? Indifférence brestoise et bretonne, disent les uns ; incurie, incuriosité, manque total d’imagination, d’initiative, jalousie, disent les autres ; les municipaux ouvriers, qui doivent une partie de leur succès à l’U. P., ne peuvent lui pardonner son ancienne importance, les services rendus par les intellectuels. Il y a malheureusement du vrai dans tout cela. L’éducation populaire est une entreprise hardie, et hasardeuse.

Douady

une lettre extrêmement violente reçue par Bouglé ; nous la donnons comme indiquant la limite maxima de son courrier :

22 décembre 1904 Mon cher Monsieur,

J’ai lu avec intérêt dans le Temps votre protestation courageuse contre l’attitude présente de la Ligue des Droits de l’Homme, — ou, pour être plus exact, l’interrogation anxieuse à laquelle on a répondu, vous savez comment.

L’élection d’Anatole France, beau-père de l’ex-capitaine Mollin, prend une portée que vous ne songez sans doute pas à contester.

La délation, dont le dit Mollin a été le principal agent, est justifiée, honorée, chargée de félicitations.

Et je me demande ce que, maintenant, vous allez faire. Si vous n’êtes point un simple fumiste, si les mots de Devoir, de Règle morale, de Développement rationnel de l’Individu, etc. — dont j’imagine que vous vous gargarisez devant vos étudiants, — sont pour vous autre chose que des flatus vocis sans réalité, vous devez sortir d’un groupement qui outrage officiellement les lois de l’honneur.

Votre cas m’intéresse. Ces jeunes professeurs de philosophie sont-ils des gens sérieux ? Quel prix attacher à leur parole ? Voilà le problème : j’en attends la solution.

Hommages.

On me confirme que la lettre de Bouglé à Jaurès que nous avons reproduite plus haut, page 74, était bien une réponse à l’article de Pressensé publié dans l’Humanité du 25 décembre ; on me confirme que cette réponse a bien été envoyée à Jaurès et qu’elle n’a pas été insérée.

Le texte que nous avons publié page 81 était un projet de protestation proposé à l’Enclos Laffoux, Montpellier, à la suite de l’espèce de Congrès amical qui y fut tenu après la réponse de Pressensé à Rist et à Bouglé, dans le Bulletin. Finalement on fut d’avis qu’une formule plus brève et plus frappante — celle qui a été depuis rendue publique — circulerait plus aisément et atteindrait mieux l’objet visé. Celle-ci, restée à l’état de projet, a cet intérêt qu’elle est plus « nuancée » et qu’elle donne une idée, par ses nuances mêmes, des divers sentiments qui animaient les interlocuteurs dans la discussion qui la précéda.

Dernières nouvelles. Le Temps du mercredi 18 janvier publiait la lettre suivante :

M. A. Alcais, pasteur de l’Église réformée à Nevers, adresse au président de la section de Nevers de la Ligue des Droits de l’Homme sa démission par la lettre suivante :

Monsieur le président,

J’ai le regret de vous envoyer ma démission de membre de la section de la Ligue des Droits de l’Homme.

Dès les premiers jours de sa fondation, j’étais entré joyeusement dans les rangs de la Ligue, pour la défense du droit, en butte alors aux attaques dont vous vous souvenez, par des moyens odieux que vous connaissez.

Aujourd’hui, les mêmes motifs qui m’y avaient fait entrer me font un devoir d’en sortir. Car la Ligue ne saurait, à mes yeux, sans choir lamentablement de son haut idéal, trahir son programme, faillir à toutes ses raisons d’exister, se solidariser, fût-ce tacitement, avec des procédés qui me semblent jurer avec son œuvre de lumière et de justice et qui ont porté gravement atteinte aux plus sacrés des droits, aux droits de l’homme, dans la personne de citoyens français.

Veuillez agréer, etc.

A. ALCAIS

Le président de la section de Nevers est M. Guéneou, auteur de fiches récemment publiées.

Cette lettre était suivie de la note suivante :

Dans sa réunion d’hier, le Comité central de la Ligue des Droits de l’Homme a désigné MM. Armand Dayot, vice-président des « Bleus de Bretagne », et Jules Renard, homme de lettres, pour remplacer MM. Paul Guieysse et Émile Bourgeois, démissionnaires, en raison du refus du Comité central de réprouver l’œuvre de délation.

L’Humanité du même jour publiait la communication suivante :

A la Ligue des Droits de l’Homme

LES NOTES SECRÈTES. — FÉLICITATIONS AU PRÉSIDENT DE LA LIGUE. — ÉLECTIONS AU COMITÉ CENTRAL

Le Comité central de la Ligue des Droits de l’Homme, sous la présidence du citoyen Francis de Pressensé, député du Rhône, a adopté à l’unanimité, sur la proposition de M. Paul Painlevé, membre de l’Institut, la résolution suivante :

Le Comité central de la Ligue des Droits de l’Homme, réuni le 16 janvier 1905,

Invariablement fidèle aux opinions qu’il a toujours défendues publiquement sans attendre les sommations d’aucun parti politique ;

Fidèle au vœu solennellement exprimé par la Ligue dans son congrès d’avril 1904, réclamant l’abolition des notes secrètes ;

Félicite la Chambre d’avoir, conformément à ce vœu, manifesté la volonté de supprimer toutes les notes secrètes concernant les fonctionnaires de tous ordres ;

Se refuse d’ailleurs à toute manifestation qui paraîtrait s’associer au chantage monstrueux organisé, à l’occasion de l’affaire dite des « délations », contre les officiers républicains, qui ont souffert tant d’années et souffrent encore de la délation ;

Et affirme énergiquement la nécessité, pour le gouvernement, de prendre la défense de ces officiers.

Sur la proposition de M. Paul Painlevé, il a également voté l’adresse suivante à son président :

Sur la proposition de M. Paul Painlevé, le Comité central de la Ligue des Droits de l’Homme vote ses félicitations et ses remerciements unanimes à son président, le citoyen Francis de Pressensé, pour le dévouement et l’activité infatigables dont il n’a cessé de faire preuve et qui lui ont valu l’honneur d’être particulièrement en butte aux attaques et aux outrages de tous les ennemis de la République, de la Vérité et de la Justice.

On me dit aussi que la Ligue aurait fait passer dans l’Humanité une note officieuse ou officielle représentant que depuis le commencement de l’affaire des délations la Ligue n’aurait perdu qu’un nombre d’abonnés ou d’adhérents égal à tant, et qu’elle en aurait au contraire gagné un nombre égal à tant, beaucoup plus considérable ; reste à savoir qui étaient et ce que valaient ceux qui sont partis, qui étaient et ce que valaient ceux qui sont venus ; reste à savoir aussi désormais si l’on va compter par la quantité seule : je le demande à Gabriel Trarieux, qui a bien voulu représenter dans ce cahier et devant le public la minorité, non démissionnaire, du Comité central ; devons-nous interpréter la publication de ces statistiques en ce sens que le Comité central aurait l’intention de majoriser son opposition ; y aura-t-il un plébiscite, et un coup de majorité ; resterait encore à savoir combien de ceux qui restent pensent comme le Comité central ; mais si la Ligue veut incorporer tous les électeurs de France, on en aura dix-huit cent mille ; et puis après ?

CHARLES PÉGUY