Spartacus
luisants, que le surveillant général, en pleine cour de récréation, par n’importe quelle température, ne couvrait jamais d’aucun chapeau, crainte d’en déranger
Filon, — ainsi se nommait l’important et désolé fonctionnaire, — prit tout de suite Yves pour confident, et Yves ne tarda pas à constater comme déjà cet adolescent — blond et dodu — était aigri et déçu, méprisant et vaniteux — rancunier et médisant. Il avait conscience que le principal l’exploitait, que l’Université l’exploi-
. tait, que les élèves le détestaient, que les professeurs Voubliaient, que ses collègues l’enviaient. Il ne trouvait qu’à se plaindre, qu’à grincer des dents, qu’à « z’yeuter la glace — et les p’tites femmes ! »
— N’auriez-vous pas été plus heureux dans l’ensei-
- gnement primaire ? interrogeait Yves. Ou bien pourquoi m’essayez-vous pas le certificat de professeur élémentaire ?
… Filon mouillait ses belles lèvres du bout de la langue,
…_ et de ses beaux yeux clairs et purs, regardait Yves en
— On n’arrive à rien dans l’enseignement primaire.
… C’est un métier à crever de faim; et pour le certificat, je n’ai pas le temps de travailler!
Les deux autres répétiteurs étaient aussi deux jeunes
_ gens. L’un, déjà vieux dans le métier, avait près de
… trente ans. Il s’appelait Corard : petit, brun, très barbu,
très rieur, très fumeur de pipes, très buveur de bière ou de simple bleu, très amateur de blanchisseuses ou
… repasseuses, de beau sexe, en général, dont ses fonc-
… tions monacales ne devaient pas lui permettre l’abus. IL
… vivait sa vie sans bougonner, en ricanant, et sans espé-
; rance. Il pensait bien que — nom de Dieu! ça finirait
2 un jour ou l’autre — et qu’il coucherait alors ailleurs qu’entre vingt-cinq ou trente bipèdes sans plumes; — mais il ne semblait pas en faire dépendre le bonheur de L’autre, Piray, était à peine sorti du collège où il 3 avait fait ses études. Il n’avait pas vingt ans; et, bachelier, il préparait des examens pour entrer aux Ponts-ei-Chaussées. Grand, blond, robuste, sans un poil de barbe, sans ombre de moustaches, il avait l’air d’un Ê bel écolier, et Yves le prit en effet pendant quelques jours pour un « grand » de « Philo » ou de « Mat- . Yves causa beaucoup avec eux du métier, de ce qu’il était, de ce qu’il pourrait être. [ls lui montrèrent leur 1 chambre. Au premier, dans un coin de la grande ferme, | deux cases, l’une à la suite de l’autre, communiquant ; É une fenêtre à l’une, donnant sur la rue, et une fenêtre à 3
- l’autre, sur les rameaux des tilleuls de la cour des ; élèves : les deux fenêtres et la porte de communication i en enfilade. La chambre de l’arrivée était plus vaste, £ elle était pourvue d’une cheminée : elle était commune : aux deux répétiteurs. L’autre, plus petite, était assez Es nue, mais proprement rangée, avec une couchette de N. fer, dans un rideau d’indienne, une table carrée et È quelques planches avec des livres. Celle-ci appartenait 3 à Monsieur le surveillant général. Elle offrait un con-
traste parfait avec la « turne » des deux répétiteurs,
pavée de briques, alors que l’autre était planchéiée, et
sans lit, ni rideau, tapissée de journaux illustrés, de gravures jaunâtres, sur une tapisserie loqueteuse. La table était un tas de bouquins de tous formats, surtout
s | broc hés et sales, — de pipes, d’accessoires de bicy- Se clettes, de pommes, de croûtons de pain et de chan- : . delle, et le parquet s’encombrait de bottes, de chaus- a | sons, de chiffons, de pain, et d’une vieille bécane rouil- | …lée. Les vitres étaient noires et vertes, et le plafond = pendeloqué d’araignées. La cheminée, plâtrée et crou- CS Jante, en face la porte d’entrée donnant sur un corri_dor, était bouchée d’un vilain petit poêle de fonte, È bave ax et tricolore, boitillant parmi des noiïx de coke. is. expliquèrent à Yves, sans doute en manière d’excuse, que n’ayant que leurs quatre heures de liberté par singt-quatre heures, ils ne pouvaient guère s’occuper : d’eux ni de la turne, que le garçon s’en fichait pas mal, et que les potaches avaient tant de fois enfoncé leur © por te, forcé la serrure, qu’ils y venaient librement fame Môcrs cigarettes, pendant leurs heures de service, qu’eux-mêmes étaient contraints de chiper de l’essence ; pour leur lampe de cuivre, quand ils étaient libres le soir, en vacances, ou les dimanches et jeudis d’études réunies; — que le patron refusait de refaire encore une fois leur serrure; qu’enfin il leur fallait se payer du fromage, du jambon, de la confiture, pour suppléer à l’or- Br dinai e qu’on leur servait, sur leur traitement de Sas quarante-cinq francs pour le plus jeune, de $oixante-et- PE onze francs pour l’ancien. Rs I ls disaient tout cela presque en riant, sans arrièrejensée, sans indignation, comme des bohèmes amusés de leur misère. Yves était stupéfait. Il se demandait ce qu’il serait devenu, lui, s’il s’était trouvé dans une telle ituation; la vie du répétiteur de lycée, celle qu’il avait récr ne , et dont il avait pourtant si amèrement souffert, Plepps t comme une existence de bourgeois aisé,
comparée à celle-ci. Il regardait ces misérables réduits, ces deux jeunes gens pleins de force et de gaieté, et ne savait s’ils n’étaient pas d’admirables stoïques. ; Non. Leur bonne humeur, si loyale qu’elle fût, n’était pas admirable. Il les en blâmait intérieurement. Ils n’auraient pas dû tolérer un tel état de choses; ils se devaient à leur caractère d’êtres humains, d’individus éduqués et libres, de s’indigner, de se révolter, de faire ‘ respecter leurs droits — connaïssaient-ils seulement les décrets de 91? n’étaient-ils donc pas applicables aux répétiteurs de collège autant qu’à leurs collègues des J lycées? Pourquoi ne protestaient-ils pas? Pourquoi ê ne signalaient-ils pas aux inspecteurs, aux recteurs, | les abus dont ils étaient victimes? Pourquoi ne les : criaient-ils pas sur les toits? Il était bon de rire sans 4 $ doute, mais le rire est lâche qui console des iniquités; le rire est égoïste et stupide qui fait oublier le droit, la . justice. Si vous avez l’âme haute, insouciante et ; sereine, au moins que ce soit au risque de votre pain, | en vous révoltant, non parce que vous le mangez dans 1 la honte ! Et puis Yves, revenant chez lui, se disait qu’après tout inspecteurs et recteurs étaient instruits de tout cela, et que les droits de l’homme et du citoyen } n’étaient que de beau bois dont les politiciens font des flûtes pour faire danser les ânes! Il s’était promis | d’agir de son côté, pour mettre un peu de noble souci, | de fécond mécontentement peut-être, dans la vie de ces deux malheureux insouciants collègues, et d’alléger leurs tâches, pour sa part, autant qu’il pourrait. Il les convia à venir prendre le thé chez lui, entre quatre et cinq heures, quand l’un d’eux serait libre. Jse
mit à songer à ce que l’Université perd, gaspille, gâche de force précieuse dans la personne de ses répétiteurs, : en les traitant en parias comme elle fait. Répétiteurs de lycées, malgré leur confort relatif, répétiteurs de collèges, tous pions encore, logés à la même enseigne, tous domestiques, dédaignés et bêtes de somme, larbins pour les gros ouvrages, bêtes à corvées. Tout ce qui est sale, ennuyeux, pénible, tout leur est gardé : et
on leur donne un logis ignoble, un salaire dérisoire, pour récompense de tels services.
— Je veux, murmurait Yves, presque à haute voix, en remontant « le Château », que l’internat soit un mal
nécessaire, qu’il faille faire des dortoirs, qu’il faille des gens pour surveiller les bains de pieds, pour conduire ces marches militaires qu’on appelle « Promenades », et pour demeurer muets trois heures durant dans des études; mais pourquoi ces tâches sont-elles réservées aux mêmes! pourquoi ne sont-elles pas équitablement partagées entre tous les membres de l’Enseignement ; et pourquoi ne demande-t-on pas à tous, à tous, répétiteurs aussi bien que professeurs, de donner de leur | ‘ cœur, de leur pensée, de leur âme, autant que de tout f ce qu’ils estiment le moins en eux, à la haute œuvre de l’éducation des hommes!
Car enfin tout cela participe de l’éducation des
Tout cela n’est pas corvées, choses sales ou pénibles, pourvu que tout cela ne soit pas mal compris, mal traité, traité en tas, par quintaux, par tonnes impo- +. sées aux épaules de pauvres hères. Un dortoir,
- deux dortoirs par mois, pour un professeur, quatre,
cinq récréations par mois, une, deux promenades | 49
. par mois, avec ou sans supplément de salaire, ne A à seraient pas des corvées, mais même peut-être des ; fonctions intéressantes. En tous cas, si fous les par- : tageaient, tous auraient conscience de l’équité de cette à ils s’y donneraient en toute fierté. Mais non! au lieu de cela, du plâtrage. On allait 2 replâtrer encore, paraît-il! Toujours le vieux, l’antique, 7 l’éternel système de drogues mirifiques, de panacées 4 mitigées au clair de lune — langues de serpent, œufs 4 de vipère.. Moribonde, pauvre moribonde! Tu mourras | quand même, vieille Université! Ce ne sont pas tes pédants décorés, tes praticiens à déductions fleuries, : ni tes doctes volumineuses enquêtes qui te sauveront. Bien plutôt tout ce tas de faquins et de bouquins te ; tueront-ils! On va replâtrer! Logique éblouissante, 1 solution merveilleuse du noir problème : on garderait “ les dortoirs, promenades, bains de pieds, récréations— toutes les corvées — oui, on les garderait et cependant les répétiteurs en seraient libérés? Oui! Entendons . bien! les répétiteurs ne jouiraient plus du doux « repos en commun ». Ils allaient avoir une chambre à eux, avec, dedans, un lit, où ils coucheraient! Et ils n’allaient plus être les honteux garde-bipèdes, chiens de bergers, chiens loups : « Mords-le, Pion! » Les répétiteurs n’allaient plus être des Pions, Alma mater! mais peut-être enfin les emploierait-on à des répétitions! de classes, de leçons, etc. Les répétiteurs allaient être des répétiteurs !.… — Parfait! Bravo! mais comment? Les dortoirs, les marches militaires, qui les ferait? Et parbleu! des commis de magasins, des garçons d’écuries, des sous50
officiers, de jeunes ou vieux bureaucrates, ronds-de-cuir en purée! des larbins ou des gens chics. — Quoi donc? à Tous ces gens-là de bonne volonté, par enthousiasme? Que non! Pour de la galette. On paieraïit tant la nuit, _ de huit heures du soir à six heures du matin; et tant pour une promenade, tant pour une récréation, etc. En un mot tant et tant pouvait atteindre, bon an, mal an,
- à treize cents francs (c’est beau, messieurs! un instituteur ne gagne que neuf cent francs par an! N’est-ce pas 4
- à déserter l’enseignement primaire en effet?). Alma mater. Bonne âme, âme généreuse! Tu ouvres
- enfin tes bras longtemps croisés méditativement pour y | recevoir tous les petits. Tous universitaires! Tu penses
- à ceux d’en dehors, aux profanes, qui peinent pour ê joindre les deux bouts, et tu leur offres ce dont tes fils orgueilleux, enrichis, luxueux sans doute, ne veulent plus. Tu exonères ceux-ci, et tu honores Et le système est à l’essai, se disait Yves outré. Ce ° _ m’est pas un rêve, un cauchemar de cervelle hébétée, une hantise de pédagogue ivre. C’est fait, ça s’essaie _ dans des grands lycées, à deux pas d’ici! Voilà donc l’éducation des consciences, des esprits, des cœurs. … L’Université de France enseignait aux jeunes Français; : les graves et doctes messieurs du conseil de l’instruction publique décrétaient, que, pour faire des dortoirs,
- des récréations, des promenades, n’importe qui était bon, venu de n’importe où. Elle déclarait : corvées, plus haut et plus fort que quiconque, toutes ces fonc- …_ tions accomplies jusqu’ici par des jeunes gens qu’elle …_ avait prétendu avoir choisis et elle payait ces corvées, _ elle les vendait à l’encan, comme un tas de saletés dont
pour sa part, elle était heureuse et fière de se laver les
Pions? Ah! qu’on eut donc raison de vous blaguer, de vous mépriser, de vous honnir! Il y en a parmi d vous qui crurent à un sacerdoce! Pions! oui. Bien bêtes ; de somme puisque vous ne faisiez que cela, que n’importe qui — venu de n’importe où — pour un peu plus de beurre sur son pain — ou tout simplement pour un : peu plus d’absinthe — est jugé digne de faire! Honte,
Les graves et doctes messieurs, d’âme si haute et si éclairée, ignorent donc que ces corvées sont la moitié de Ë la vie des élèves, la moitié de la vie de tous enfants de | dix à dix-huit ans, dans tous lycées et collèges? Que | reste-t-il, en dehors des corvées? des classes, des études; $ dans les classes, leçons de grammaire, de littérature, de mathématiques, de physique, de géographie, d’histoire, etc. Dans les études, les devoirs de toutes ces leçons. Et cela comporte assurément quelque part d’éducation spirituelle. Mais tout le reste du temps? Plus de la moitié du temps? Les récréations, les promenades, les réfectoires, les dortoirs, — les matins, midis — soirs — hors du travail, — où l’enfant, le jeune homme rêve, songe, se repose, se distrait, s’amuse? : Tout cela est corvées. Et c’est là, qu’au foyer familial, à la chère maison du pays, le père, la mère, les sœurs, les frères donnent précisément le meilleur d’eux-mêmes! — Mais l’Université, grande dame, donne cela, le jette, à n’importe qui, venu de n’importe où, ayant besoin d’arrondir son budget! — Oui, honte, vraiment honte!
Ces heures sont sacrées, — heures de sommeil, heures de loisir, heures des repas; heures où le cœur
se joue, où l’esprit se détend et s’éveille pour d’autres horizons que les horizons marqués; où le corps s’étire aussi, se refait, se fait, se fortifie, parle, car le corps a sa voix; une voix de bête, dans les corvées, de brute, pour plus tard, après des années de corvées, dans les /
— Ces heures sont sacrées; pour ces heures-là, il faut des hommes, non des pions, non des crève-la-faim; des hommes qui savent être à l’interne maussade ei prisonnier, ce que le père est à l’externe heureux et libre : $ des hommes au cœur délicat comme celui d’une mère; à l’imagination riche, comme celle d’une sœur aimante ; des hommes au front loyal, et à la main ferme.
é Mais où les trouver ces hommes? Les professeurs s’estiment trop grands messieurs, pour partager ces heures-là avec les répétiteurs; les répétiteurs répugnent à être regardés comme des pions, pour ne vivre que ces
- heures-là; et l’Université les déclare heures de corvées, et y convie tout ce qui se gratte les poches; et l’Université s’étonne de dégringoler pierre à pierre? Tout le mal est là! La question du répétitorat de l’internat, est la question de vie et de mort de l”Université.., et ce mal ne fait qu’empirer, à de tels replâtrages !
Une fin d’après-midi du commencement de novembre, Yves corrigeait des devoirs d’allemand près de sa fenêtre encore ouverte aux pâles rayons d’un crépuscule déjà froid de l’hiver.
Il entendit en l’air un bruit singulier; quelque chose comme un claquement de mâchoires. Levant les yeux _vers le nord, il aperçut dans le ciel assombri une longue file d’oiseaux qui fuyaient, en une mince guirlande. IL quitta sa table et se pencha à la fenêtre pour les voir. Tout à coup une voix lui cria d’en bas : :
— Les oïes sauvages, monsieur Madec! Si vous aimez le froid, c’est signe de froid!
C’était Lina, la servante, blonde, très pâle, avec son tablier blanc, qui l’interpellait ainsi, de sa voix fraîche, toujours joyeuse. Elle venait de puiser de l’eau à la fontaine de ciment, au rebord de la petite pelouse du jardinet. Elle posa son broc de zinc en émail bleu, et les mains aux hanches, le menton levé, elle regardait flotter la banderolle des oiseaux. |
— Tiens! curieux! dit Yves. Et ils annoncent le froid ? Brrr! Je ne l’aime guère!
1 _ — Ah! ah! tant pis! faudra bientôt que vous songiez _ au bois. Je l’disais justement c’matin, à mame Guiraud!
- — C’est vrai; mais je compte sur vous pour cela? _ Vous savez, je ne m’y connais pas? 4 _ — Oui, bien sûr, le plus tôt possible! —__ La jeune fille reprit son broc, et rentra avec un petit — salut amical de la tête. …_ D’une timidité sauvage, comme tout bon Breton, Yves avait à peine encore osé adresser la parole à la servante. “3 La servante ! Il jeta sa plume d’encre rouge sur sa table, . passa sa main sur son front, et soudain se laissa aller à quelque rêverie. « Après tout, songea-t-il, je n’ai plus besoin de me tant presser. Je puis bien soufiler un peu. —_ D’ailleurs, je n’y vois plus, les jours diminuent… Je — commence à être à peu près à la hauteur de la grosse 2 besogne. IL est temps que je me recueille et regarde autour de moi. » —_ Depuis son arrivée, il était encore comme étourdi de u a son voyage; de son changement de vie, de la hâte qu’il ; “ avait mise à se faire à ses nouvelles fonctions, pour _ quoi il ne se trouvait pas compétent; et voici qu’à l’ap- … proche frileuse de cette nuit de novembre, il s’arrêtait À pour se reconnaître un peu, voir où il en était. …. - — Ah oui! Une servante. Monsieur avait une servante!
- Monsieur le Professeur se faisait servir! Monsieur le — Professeur prenait pension au plus grand hôtel de la _ ville! Comment! Je ne vais pas encore au café! Je ne
- fais pas encore ma « partie »? Il est vraiment extraE. ordinaire que je ne sois pas membre du « Cercle »!
Patience! Cela viendra. Ouais! je devais faire des tas de choses, « quand je serais libre ». Quand je n’aurais plus été ce vil esclave qu’est le répétiteur! Il ne s’agirait plus seulement d’écrire ma grande machine : Révolution immédiate dans la Conscience et les actes de la vie privée, mais de la faire, cette fameuse révolution; de la ; vivre! J’aurais donné l’exemple, moi, l’exemple du vrai acte révolutionnaire. Chacun de mes gestes accompli dans la vérité, aurait dénoncé la vanité monstrueuse, le . mensonge flagrant, le cynisme hypocrite de ces g’ens-là, les fameux socialistes, révolutionnaires de tintamarre, décrocheteurs de mandats parlementaires, et saltimbanques politiques, qui vont changer le monde, le recréer de leur souffle puissant, empesté d’alcool et de relents de truffes! Je serais venu, moi, un privilégié, un intellectuel, un professeur de l’Université; j’aurais pris une maisonnette nue, dans un quartier pauvre et populaire; j’aurais fait mon ménage moi-même ; j’aurais lavé mon plancher, vidé mes eaux sales! J’aurais mangé avec les ouvriers; j’aurais donné toutes mes heures de loisir aux ouvriers. Je les aurais aidés à s’éduquer en rais reçu chez moi leurs enfants, gamins, fillettes, en haïllons, sales, mal nourris, picorant toutes les ordures des ruisseaux; je les aurais décrassés; je leur aurais à revendiquer la justice sur la terre! Oui, oui! Ah! ah! comme c’était beau tout cela! Même dans ses classes, avec ses élèves, il devait parler, il devait dire ceci, cela… Et au dehors, l’Université Populaire… Il s’entendait encore dire, à la nouvelle de sa nomination: « Dans quinze jours, il y aura une U. P. à Villetaupier!! »
Il ricana.. « Je vis tout bonnement en bourgeois… Je suis un menteur et un lâche. » Il haussa les épaules et se coucha sur la table, la tête entre les bras. Un chagrin / immense l’avait tout à coup envahi. Il se sentait vaincu déjà, emprisonné, asservi par toutes les circonstances, écrasé par le poids formidable de la tradition; et si seul, si infime, si faible contre tout! « Le second mois est déjà à demi écoulé. J’aurais dû, | j’aurais pu, il y a quinze jours, briser encore tous ces liens, ces lacs que l’habitude bourgeoise m’a tendus de
- toutes parts, et où je me suis laissé prendre. Je n’ai pas | osé n’affranchir alors qu’ils me tenaient à peine; que …_ sera-ce maintenant que chaque heure les resserre plus fortement encore et les multiplie! Quel traquenard! Que è puis-je dire dans mes classes? Ces enfants, des petits aux grands, sont plus nuls, plus ignorants les uns que …. les autres. Je ne puis rien faire d’autre que leur enseid gner les éléments de grammaire anglaise et allemande. ; Depuis un mois et demi je n’ai pu moi-même penser à î rien de plus qu’à me mettre en état d’accomplir comme —__ il faut cette tâche insipide et nécessaire! Si encore je 5 pouvais leur enseigner quelque littérature ? Oui, un peu. À Cinq, dix minutes d’histoire anglaise et allemande 1 chaque classe! Je leur lirais des traductions de Shakes3 peare, de Heïine, etc. Par là un instant au moins de 1 temps à autre je pourrais approcher de leur être inté- rieur, — les forcer à voir que, par délà la Manche, par LE: delà le Rhin, des hommes comme nous ont vécu, vivent, Ë pour de la Beauté, de la Justice, de la Vérité! — les
- ment me sont autant de barrières hérissées et meurtrières r. entre eux et moi!….
« Et à l’extérieur? Comment n’ai-je donc encore rien ‘A tenté? Mes collègues! Tous bourgeois, tous mariés, tous È indifférents à ce qui n’est pas leur bien-être personnel! Il n’y a que mon voisin… et il me blague! et il est con- Ée: scient que sa vie est inique, et il continue à la vivre en 4 s’en moquant! Mais les instituteurs! les ouvriers! Con- | nais pas! je ne sais rien d’eux! C’est honteux! JL faut à que je les voie au plus tôt. Et ici? Eh bien j’oserai! Ce soir, quand « la petite » va venir faire ma couverture, 4 elle la trouvera faite… Je ferai mon lit dès le lever; je ; viderai mon vase; j’époussetterai; … nous verrons! Il faut que je commence, que je devienne un homme! je me le suis juré. Je crois que la vérité et la justice sont là, dans l’accomplissement quotidien incessant de la révolution personnelle. Je ferai ma révolution, coûte que coûte! » ; Il leva la tête, raffermi un peu par l’espérance d’un ; plus grand effort. La nuit était tout à fait tombée, il Soudain la porte s’ouvrit. Quelque chose de blanc se montra. Un petit cri d’émoi, puis un franc rire : | — Oh! je vous demande pardon, monsieur Madec! Je vous croyais sorti. Je ne voyais plus de lumière dans votre chambre… Mais vous devez geler d’être là sans bouger à la fenêtre! C’était Lina. Il s’était levé, s’étirait : — Pardon aussi, mademoiselle! Je crois que j’ai — Mais ce n’est pas prudent! voyons! Je venais chercher votre broe. Vous n’avez pas eu d’eau ce matin, la pompe était fermée. Ils ont un tuyau de crevé, je ne sais NN quoi.
— Laissez donc, mademoiselle, je prendrai de l’eau moi-même ! — Ah mais non, par exemple! Elle courut, gamine, vers le petit cabinet, au fond de _ Ja chambre, où il y avait juste place à une petite table à toilette. Yves se précipita, l’arrêtant par le bras : — Non! vous dis-je, laissez! Un peu interdite, riant toujours, la jeune fille s’écria : _ — Bon! comme vous voudrez! mais quelle idée! —_ — Vous me croyez donc trop grand seigneur pour aller prendre de l’eau moi-même”? Hein? Ce que vous à devez me trouver bête, tout de même, de me laisser R servir comme cela, grand dadais! par une demoiselle! À Tout ceci était si nouveau pour mademoiselle Lina, 4 qu’elle se laissa tomber sur une chaise au pied du lit, Ë : en éclatant de rire. Cependant Madec, craquant une A allumette, allumait sa lampe. Il ferma la fenêtre et la … porte, et, se frottant les mains, voyant que mademoi2 selle Lina se levait : F — Mais non! restez assise! Vous n’êtes pas pressée ? _. — Si, monsieur Madec ! Il faut que je fasse mon … diner. Alors vous irez prendre votre eau ?
- Elle marchait vers la porte. “_ — Oui, après ce tas-là ! Il montrait une poignée de copies. Elle se rapprocha, » se pencha sous la lampe : _ — C’est-y ça des devoirs ? … _— Oui, mon enfant ! c’est ça des devoirs ! répéta-t-il, imitant plaisamment le ton de la jeune fille… — Et de _ _— C’est-y ça des fautes, toutes ces marques rouges ?
— Oui, c’est des fautes, vous voyez que ça ne manque — C’est-y ça de l’anglais ? — Non, c’est de l’allemand ! — Vous savez donc l’allemand aussi ? — Non! rugit Yves. Mais il paraît qu’on peut apprendre aux autres ce qu’on ne sait pas soi-même ! Lina ne comprit pas; elle soupira : — J’aurais tant voulu savoir l’anglais ! — Vous voudriez savoir l’anglais ! Fichtre ! Rien de _ plus simple ! Asseyez-vous là, je vais vous donner une Lina se sauva jusqu’à la porte : d — Ah ben ! Est-ce que j’ai le temps ! Et mon diner ! — Votre diner ?.. Non, mais sérieusement, parlezmoi deux minutes… Avez-vous été à l’école ? Qu’est-ce que vous avez appris ? Qu’est-ce que vous savez ? — Bien sûr, j’ai été à l’école ! Jusqu’à quatorze ans! — Quel âge avez-vous ? — J’ai eu vingt ans à la saint Jean passée ! — Il y a donc six ans que vous avez quitté l’école; et vous ne faites rien depuis ? — Qu’est-ce que vous voulez que je fasse, monsieur Madec? Je ne m’appartiens pas, je n’ai pas une minute Eu à moi. C’est toute la journée : @« Lina par ci, Lina — Quoi ? pas un moment pour lire? — Écoutez, mademoiselle Lina. Demain nous en reparlerons. Il faut, si vous le voulez, — et vous devez
le vouloir, — que vous trouviez ne serait-ce qu’une demi-heure par jour… je vous aiderai à travailler, à rapprendre peut-être ce que vous ne savez plus… Je… Dans l’escalier la voix affectueuse de madame Guiraud appelait : — Lina ! Où êtes-vous donc ?.… Yves tendit la main : — Sauvez-vous, à demain, nous recauserons : J’ai une idée… camarades, n’est-ce pas ? | Lina, bravement, prit la main du jeune homme : nr — C’est ça ! à bientôt, monsieur Madec ! Mais vous _ savez. Je ne peux pas compter. k La voix du dehors montait encore : Et elle se sauva.… — Entendu ! se dit Madec; voilà de la bonne ouvrage | toute prête !.… C’est le commencement ! Ce sera bien i le diable si je ne trouve pas le moyen de faire quelque chose pour cette petite ! Elle a l’air bien gentille, pas . idiote du tout !.. C’est inouï de penser qu’elle ne lit … rien, jamais ! que ça n’a pas le temps de penser, de | devenir une personne ! Ça reste une chose; une chose ! à cela, de par le monde ! Qu’est-ce qu’elle va devenir ? _ quelle est sa destinée ?.. La tâche quotidienne, l’éternel balayage, cuisinage, échaudage, époussetage ! Et | comme distractions : les commérages aux portes; les échappées rares au bal du mastroquet ; quelque ouvrier ou commis Jui pince la taille… et allez donc ! on n’est pas de bois ! Elle se laisse faire, ou pas. Dans tous les
- cas, épouse un jour ou l’autre une pauvre « chose »
mâle — s’abêtissent ensemble, ont des gosses, filles où 5 garçons, qui serviront aussi; les garçons un jour ou 4 l’autre se feront casser la tête pour un patron, oules patrons — à la mine, ou au fameux « champ d’hon- k neur » ! — Les filles Dieu sait ! Et puis voilà encore 4 des « choses » !.… — Ou bien. elle n’épouse pas. È Alors c’est peut-être pis !.. Et puis c’est ça le monde ! . Pouah ! l’immonde saleté !.… | En rentrant du restaurant, ce même soir, il fit sa couverture, et se remit au travail, résolu à interroger plus à longuement la jeune fille sur son passé dès qu’elle vien- ; Vers neuf heures et demie, il reçut la petite visite atten- | due. Sans embarras, mademoiselle Lina lui dit sa vie. Elle était fille de paysans des environs. Elle avait servi d’abord chez un horloger en qualité de bonne et de factrice à la fois. Elle gardait souvent la boutique. Il y avait peu d’ouvrage. Elle s’était plu là. Elle avait | quinze ans. Madame était très bonne, mais jalouse… et monsieur plaisantait trop. — Un soir, pris de vin sans doute… C’est pas rare dans c’pays-ci, monsieur Madec… Tout le monde ne boit pas de l’eau, comme vous… Il voulut m’embrasser. Justement madame arrive comme je courais en Elle avait dû quitter la maison, après avoir exigé et obtenu des excuses de madame et de monsieur. Ensuite elle avait été à la Poste… enfin chez madame Guiraud depuis un an. C’était sa meilleure place. Yves dit : — C’est bien ! Demain je parlerai à madame Guiraud. Nous vous trouverons bien deux ou trois demi62
_ heures par semaine pour faire quelques dictées, lettres, part, je vous ferai toute cette partie de votre ouvrage : _ que vous devez faire chez moi — cela vous dégagera FPS , d’autant. Madame Guiraud est très bonne, elle ne . refusera pas cela. Vous ne devez pas vous laisser aller
- la stupidité. Vous avez reçu une instruction élémen- | __ taire, vous devez la compléter — ou au moins ne pas +4 perdre ce que vous savez. Il faut que vous ne vous ren_ diez pas inférieure à ceux que vous servez… Il ne faut —… pas laisser l’infériorité — l’esclavage, se justifier. —_ Leur conversation se prolongea jusqu’à près de onze …. heures. Yves se coucha radieux. Il lui semblait avoir _ vraiment fait un premier pas dans le bon chemin, et tout l’avenir, muet et fermé jusque-là, se rouvrit à lui | avec une gloire d’aube. …. Dès le lendemain en effet, il obtint de la bonne dame
- Guiraud trois demi-heures par semaine du temps de
- mademoiselle Lina, qu’il choisit parmi ses heures libres | … des matins, et il commença cette même semaine à in-
- terroger sa nouvelle élève.
Ce fut aussi vers ce temps qu’il rencontra un ouvrier % chez un de ses collègues : Têtu. Têtu était un ancien L instituteur : un brave garçon, rien qu’à le voir, pensait É Madec; petit, trapu, avec une grosse tête blonde, ronde, 3 au large front dur, poli comme une roche de marbre, ; et de gros yeux bleus sans profondeur; des gestes | courts et étroits, — et monotones ; — un brave garçon, | rien qu’à entendre sa voix nette, cependant roulante en 4 la gorge, comme des Cra » de tambour. Têtu était j radical-socialiste ; il avait combattu le maire actuel | aux élections; il était mal va en haut lieu pour des | crimes politiques dont assurément il était incapable, mais dont il pouvait se rendre complice, à cause de sa ; sincérilé à penser, et de son obstination à dire ce qu’il! pensait. Bavardant un jour avec Madee, il lui avait appris qu’une section de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen allait se fonder à Villetaupier, entre bourgeois et ouvriers : — Venez donc me voir, ajouta-t-il, je vous présenterai Périer, un des ouvriers les plus sérieux sur qui nous comptons.
Un soir, Madec s’en fut chez Têtu. Têtu était marié.
. Sa femme, grande, mince, d’apparence un peu roide, : mais toute pleine de bons efforts pour de la grâce, lui -_ poussa Jean-Pierre dans les bras. Jean-Pierre était un _ gamin de sept ans, fort et grave, de visage obstiné £
- comme celui de son père. Périer était déjà là quand
- Yves arriva. L’ouvrier, ajusteur aux chemins de fer de J’État, se leva du coin de la cheminée où il était assis
- fumant la pipe. Il toucha son béret béarnais, qu’il avait … sur la tête, et se rassit, après avoir serré la main que … Jui offrait Madec. Périer plut tout de suite à Yves : il —… avait l’air joyeux et grave tout à la fois; son visage
brun, aux traits fins, nez droit, grands yeux noirs,
à longs sourcils, petite moustache noire, avait quelque —._ chose d’aristocratique. Il portait une courte blouse de
- toile bleue d’atelier, ouverte sur une chemise de couleur sans cravate. :
_ Déjà on causait des chemins de fer, du travail aux 4 ateliers, — tandis que madame Têtu, après avoir mis Een train le café, montait coucher Jean-Pierre. Yves
- écoutait avec émotion. Périer tendait au feu ses pieds 4 chaussés de sabots, et, une jambe croisée sur la main — gauche à plat sur le genou de l’autre jambe, de la main É. droïte tenant sa pipe, il décrivait quelques rares gestes — en parlant. Il causait avec des heurts, tantôt les longs 4 sourcils se fronçaient, et de l’ombre venait dans ses — yeux; tantôt le front se détendait, et un beau sourire … éclairait le visage sous la lumière de la lampe. — A
. l’atelier Périer était regardé de travers : il avait fait
- des jaloux de ses camarades et de ses supérieurs. Il
- passait pour un « poseur ».
É — Parce que d’abord je ne mets pas les pieds au
café… Jamais je n’accepte un verre de vin blanc : ça me fait mal, et puis je n’en ai pas envie. “à Ensuiteil travaillait beaucoup, et sa tâche l’intéressait: — J’ai apporté deux ou trois modifications aux cylindres et à la chaudière; — et c’est en essai — tou jours; mais vous comprenez, je ne sais pas dessiner! Alors il m’a fallu l’aide du chef de dépôt. Alors ia voulu dire que c’est son système, parce qu’il l’a des siné, lui. J’ai réclamé. On m’a donné raison. Mais il « m’en veut. Et les camarades se foutent de moi parce que mes inventions ne m’ont rien rapporté encore, et qu’elles me passeront sous le nez, parce qu’elles portent « maintenant le nom de l’ingénieur ! Ils disent : « T’es bien muff ! de t’esquinter le tempérament ! » . Périer ricana. Il n’était la dupe de personne : il ne travaillait pas pour de l’avancement, ni même pour : des récompenses quelconques, ou de la gloire. Il travaillait parce qu’il aimait travailler, voilà tout; et bien sûr que personne ne pouvait l’empêcher. . } Têtu, le torse cambré sur la chaise, la cigarette entre — Ah ! sacré Périer ! Il n’a pas peur, lui ! è 1 Et il se pencha en avant, se frottant les mains en riant. — Madec s’abstenaïit de tout commentaire, surpris d’une muette admiration pour ce très simple ouvrier sans ambition, sans vanité, qui disait sa vie : pénible et joyeuse, toute absorbée en la mâle énergie + du quotidien labeur. La causerie s’élargissait maïintenant. Madec revint sur la phrase de Périer : s — Je ne mets pas les pieds au café. ù : — Ah! bon Dieu! Si tous étaient comme vous! C’est 4 66 3
bien cela, c’est beau! savez-vous? Je ne parle pas seu-
_ lement des ouvriers; moins que les autres ils sont cou4 pables quand ils boivent jusqu’à la soûlerie. — J’aime . beaucoup ces bons bourgeoïs, ceux de mon genre, par _ exemple, qui passent leurs journées le derrière sur une chaise, sans sueur, avec des entours confortables, pré- à chant aux ouvriers de ne pas boire; aux ouvriers 324 comme vous, comme les mécaniciens, les mineurs qui “4 respirent un air vicié de charbon, et dépensent dans ‘4 leurs efforts musculaires, toutes les sécrétions néces- à saires à la vie; dont le sang se brüle, et la gorge se …._ dessèche du matin au soir! S’ils donnaient l’exemple seulement, ces doux prêcheurs! Mais non! au dernier 4 de ces petits freluquets de bureaucrates comme au preke: mier gros rentier, dont les jouissances pourraient être —. si variées et si hautes, il faut quoi! L’apéritif, le Ée … digestif, le jeu de manille interminable, devant les bou- —. ‘teilles! — Ignoble en vérité! Ignoble! c’est pourtant là, — l’exemple que reçoivent les ouvriers, (à qui d’ailleurs
—_ onn’a jamais parlé d’éducation morale), de ceux qui … ont passé dix, quinze ans sur les bancs des collèges et
…— des lycées, dans leurs familles aisées et comme il faut,
- avec du loisir.et tant de soin au milieu des plus beaux
- principes, des plus grandes maximes!
“ — Oui, affirma Têtu, c’est bien vrai ce que vous … dites là ; c’est les bourgeois qui, pouvant plus, devraient
… — Et bien sûr, parbleu! Tu dois ce que tu peux!
-
— Voyez-vous, je ne fais partie d’aucun groupe, d’au-
-
cune société. Cependant j’approuverais hautement la _ propagande antialcoolique, si elle ne s’était pas si mes-
quinement entichée de l’unique but qu’elle poursuit — à
avec les armes déloyales de la Foi — aveuglément, stupidement quelquefois. Oui, assurément, il faut tuer 4 l’alcoolisme. Mais je dis que la voie qu’on prend, — bien * qu’on ait l’air d’attaquer la bête en face, — est la plus À longue et la plus détournée pour marcher à l’ennemi. k. L’alcoolisme est un mal dérivé.Le vraimalestplushaut, plus secret, plus adhérent à l’individu social. Les L” ouvriers boivent, et boivent de l’alcool, parce qu’ils ne 4 connaissent pas d’autres joies, parce que les bourgeois ne leur en enseignent pas d’autres, parce que les bourgeois n’en connaissent pas d’autres ! Et si les bourgeois S n’en connaissent pas d’autres, c’est que le bourgeois est pourri par le milieu qu’il s’est créé. — Il s’est bâti cette société pour son propre bien-être, égoïstement, vorace- | ment. Or, tout égoïsme est bestial et condamné à ne se nourrir que de grossières, que de crapulardes jouis- É sances. L’égoïsme repose sur la force brute. Tout individu qui ne s’efforce pas de faire entrer dans chacun des actes de sa vie la préoccupation d’autrui, qui n’érige pas la maxime de son action en maxime universelle, est fatalement amené à rouler, sans délai, au plus bas degré de l’échelle humaine. Si je convoite quelque bien matériel pour moi seul, je ne le fais qu’à mes dépens. Ce que je possède en propre, je le
: vole! — Preuve ? … Il me faut des gendarmes, des sol- J dats et des canons pour défendre mon bien contre autrui, | qui, à son tour, encouragé par la loi de mon action, veut 3 aussi posséder pour soi. — Mais du jour où j’arrive à considérer que tout bien matériel, nécessaire à la vie d’autrui, m’est commun avec autrui, de ce jour, j’ai 4 d’autres préoccupations que de garder jalousement, férocement mon bien! J’ai libéré ma personne de chaînes
| impitoyables; je sens naître en moi le dégoût, le
_ mépris, l’horreur de toutes jouissances basses et violentes auxquelles j’étais contraint de m’abandonner, quand la pensée n’était pour moi que la geôlière des soucis d’augmenter et de garder mon bien-être maté- riel! Le bourgeois souffre à penser; son rêve est de ne plus penser; d’où nécessité de quelque passion qui lui ôte un moment le souci de soi-même, qui l’aliène à soimême; d’où les jeux stupides, prétextes à boire, à s’enivrer ; d’où l’alcool!… Et d’autre part l’ouvrier misé- rable, anxieux de son pain, perpétuellement, ignorant de tout, n’ayant pas le temps de penser à autre chose, voyant la folie hilare et bruyante du bourgeois, n’ima_gine pas d’autre jouissance!
— Abolissez la propriété privée, et vous vous libé-
“ rerez de toutes folies, de l’alcoolisme entre autres!
à Têtu tapa sur ses genoux :
à — Eh! l’ami Madec! C’est un communard! Tiens,
*_ Périer, secouant la cendre de sa pipe sur le chenetne
à moi comme vous voudrez! Je m’en fiche! Ce sont des
… mots! Les mots ne sont rien — les actes sont tout :
Or retenez ceci : la Révolution ne se fera que par l’in-
… dividu non plus par la foule; et elle se fera quotidien-
| nement, heure par heure, par chacun de nous. La Révo-
…—. lution se fait à toute minute, depuis le commencement.
Il faut que chacun de nous s’affranchisse personnelle-
À ment de toute bestialité d’abord, et aide à la même
œuvre, de tout son pouvoir ceux qui l’entourent : cha- # cun de nous, bourgeois ou ouvriers. La tâche est # Fi d’autant plus ardue que l’individu est plus étroitement EE asservi aux forces ennemies dont l’enserre l’esprit inique de la société actuelle; mais, coûte que coûte, il 4 faut qu’il s’affranchisse! C’est l’heure des Héros ob- E scurs. Fais-toi toi-même ce que tu voudrais que les autres soient! Tu veux que la justice règne? Fais de toi un juste, envers et contre tous et tout! Que la jus- … | tice règne en toi, par toi! Exige ton droit imprescriptible à la lumière, à l’air, au bien-être, à la liberté. — Accomplis ta tâche avec justice, avec amour, et dénonces-en les iniquités, si tu ne peux les arracher seul. — Refuse obstinément de te soumettre à toute M besogne que tu juges en conscience inutile ou nuisible. Unis-toi à ceux qui souffrent les mêmes maux que toi! Agissez sur l’opinion publique contre vos chefs hiérarchiques, contre vos maîtres; soutenez-vous les uns les ! à autres, par les syndicats, les secours mutuels! — Abolis dans ta vie privée tout ce qui n’est pas propre, | tout ce qui est antisocial. La société humaine doit reposer sur la raison : vis une vie toute de raison. (2 Interdis-toi tout geste, toute parole, toute action con- l traires à la raison. Maïîtrise-toi toi-même : Ilest lamentable, il est honteux, il est odieux, il est ixhumain, que tu supportes un autre maître que toi-même! — Quand l’individu s’exerce à un pareil jeu, il s’y prend d’amour Ë lui-même, et cette joie lui suffit. IL n’a bientôt plus 4 besoin que de satisfaire aux nécessités essentielles de k son existence : il ne songe plus à amasser; il donne aisément de soi à ceux qui manquent, à ceux qu’il faut élever à d’analogues conditions matérielles de luttes: »
__ comme on l’a dit : « la révolution sociale sera morale ou elle ne sera pas! » | — Eh bien? Qu’est-ce que vous pensez de la poli_ tique? — questionna Têtu. |
— Rotten!/ comme disent les Anglais: Pourrie! à | … bas toute politique! La politique, voilà vraiment l’en_ nemi! : : _ Bravo! cria derrière lui madame Têtu, qui, une petite à lampe à globe à la main, rentrait après le coucher de | ne _ — Bravo, M. Madec! vous faites bien, allez! de dire
ça à mon mari. Ab! si vous pouviez le convaincre !.…
…—._ Le visage de Têtu s’était rembruni. Il eut l’air d’un … gros Dee ennuyé qui ue Il LE: regardant F RE
_ — Tais-toi donc, toi! Tu ne sais pas de quoi il est
-
Agacée tout de suite, madame Têtu, posant la lampe
-
sur la table, ripostait :
- — Comment? J’entends bien ce que dit M. Madec! 5
- Oui! Pas de politique! Elle trouble la paix des ménages » et puis on se met le Gouvernement contre soi… Et qui
« est-ce qui paie les pots cassés? Hein? Tu le sais bien,
_toi! avec ta politique! quand on n’est pas le plus
s Têtu, le sourcil froncé, haussa les épaules en mouil-
-
lant sa cigarette. Madec sentait que quelque raneune
-
conjugale grondait sourdement. Il éprouva un profond
._ malaise, et, d’un air plaisant, essaya de donner le
—. — Parfait, chère madame! vous parlez d’or! Plus de
_ Chambre des Députés, je la supprime!
… Périer le regarda avec une douce ironie, non sans
£ tristesse. Madame Têtu affecta de rire et soufila la | ù lampe. Elle servit le café et la conversation devint A la fin, comme Madec et Périer se levaient pour se retirer, on conclut : L: __— Alors, dit Tétu, vous consentez? à la Ligue? 4 — C’est le docteur Pirault qui prendra la présidence trouve un local? ; — Entendu, dit Madec — à bientôt! _ d Et il sortit avec Périer. à
4 Le mois de décembre fut pluvieux et doux comme en _ Bretagne. Yves, déchargé maintenant du gros travail _ du début était moins soucieux de la tâche profession_ nelle. Ii s’habituait à ses élèves. Il commençait à les . connaître tous, et il osait espérer qu’à force de patience … et de soin, il parviendrait à leur apprendre quelques sûrs éléments des deux langues qu’il avait à leur enseigner. D’autre part, il avait un peu apaisé sa conscience. _ Il était lié maintenant avec quelques ouvriers, et avec deux instituteurs. Enfin il avait parlé aux collègues et à . ses nouveaux amis de l’œuvre des Universités Popu_ laïires. Le cœur battant, il escomptait déjà les joies de _ d’ailleurs entrait dans son plan de vie. IL voulait que . chacun eût assez de loisir, pour, à défaut d’autre exer- . cice physique, se permettre une marche d’au moins une . heure et demie chaque jour, au grand air. Il prolongeait _ ses promenades à pied les jeudis, vendredis et di- ; manches, où il avait tout le temps à lui. IL connut 4 bientôt toute la pauvre campagne nue et nulle des envi-
rons.. Cependant, au cœur même de la petite ville, il Fe n’avait pas tardé à trouver un lieu familier : le cha a teau. C’était un antique donjon carré, de vingt à trente ÿ mètres de hauteur, à douze arcs-boutants, fait de tuffe blanche et datant du douzième siècle; seul reste de l’immense citadelle dont de vagues débris s’effritaient | encore par la plaine. Cette tour carrée, visible de dix à vingt kilomètres à la ronde, était plantée sur le sommet + du coteau dont les vieilles maisons de Villetaupier tapis- | saient les flancs, et comblaient le vieux vallon. Le donjon s’élevait dans une solitude orgueilleuse, et les trous
; carrés de son couronnement lorgnaient tristement la campagne. Vingt fois pris et repris par les catholiques et les protestants, au temps des guerres de religion, il semblait maintenant dormir, dans l’oubli et le dédain des chicanes d’aujourd’hui, un éternel sommeil hanté du fracas des antiques armures, quand les vents du lointain soufflaient en tempête autour de lui. Non loin, des murailles de jardins — jadis de remparts — s’écroulaient ; puis une esplanade s’ouvrait, dressée sur les fondements de l’ancienne grande salle du palais, — entourée de tilleuls. Enfin tout un taillis de lilas pous-
3 sait à la diable sur la pente qui regardait le sud, et que ; les habitations avaient laissée déserte, des acacias sauvages et des élanthes, deux ou trois jeunes cèdres ornaient les lignes de l’ancien chemin de ronde. |
L’endroit était si peu fréquenté, bien que charmant dans sa sauvagerie, que Madec s’y trouvait toujours k
seul. Il y passait maintes fois pour se rendre au collège.
Il y montait encore pour se choisir d’en haut, un but de promenade. De là il dominait le pays à l’est, au sud, où 4
la plaine s’abaissait, et à l’ouest. La « contrée » était
: monotone, faiblement ondulée, presque entièrement sans arbres, et tout à fait sans eau. Du nord au sud Yves | aïmait à suivre des yeux, à sa droite, la ligne maigre _ des peupliers, et il évoquait le mystère fuyant d’une _ source imaginaire qu’ils auraient dérobée. Il se plaisait là surtout aux jours de tempête. Il aimait la tiède _ humidité du vent d’ouest. Enveloppé de sa pèlerine, il _ marchait sur le gravier trempé dont on avait semé les … allées de l’esplanade. Aux rumeurs du vent qui souf- flait par la plaine et frémissait dans les ramures dénu_ dées des vieux tilleuls bossués et tordus comme d’im- | menses ceps au-dessus de sa tête, il se souvenait du Miss de la mer. Ii foulait les sables des grèves, il | _ aspirait avec délices la fraîcheur marine des embruns _— perlant sur ses cils, ses joues, ses moustaches. Puis il _ ouvrait les yeux et regardait vers le sud. —. L’illusion ne s’évanouissait pas. Le ciel n’était qu’une | fu ite éperdue de nuées sombres, au ventre lourd, traî- nant jusqu’aux menus sommets des ondulations stériles. S Par delà se creusait un long et large vallon peuplé ; 2 d’arbres, de champs cultivés, de maisons dispersées. IL … distinguait comme une haute bouée, dominant les “ masses noires des flots, la silhouette trapue d’une — antique tourelle d’un bourg démantelé. Dans l’atmosphère grisâtre où se noyaient toutes choses, c’était le … prolongement indéfini des remous d’une mer de tem_pête. Par instant, quelque lueur éparse d’un rayon bla3 Fa rd faisait, dans les profondeurs de l’horizon, luire une “toiture d’ardoise, une vitre, ou la blanche volute d’une lumée de locomotive. Et Yves croyait voir gerber, dans la pluie, l’écume éclatante d’un brisant. Il restait là, “immobile, apaisé, comme si, dans la tourmente des
choses, se perdait, en une goutte d’eau dans la mer, … l’angoisse infime de son individualité.…. - DE Ses jours de loisir dans la semaine étaient aussi bien + remplis. Les matins, c’était l’arrivée de mademoiselle Lina, dans sa chambre, avec, à la main, quelque balai “4 | et un livre scolaire. Il écartait aussitôt toutes ses pape- E rasses, el sur l’étroite table lui ménageait un coin. Elle 4 était bonne écolière, docile, travailleuse; et c’était une 4 bonne demi-heure qu’ils passaient ensemble vraiment : frère et sœur. Il lui faisait faire des lettres, des dictées, 4 de courtes narrations. Il lui donnait des leçons de litté- à rature, d’art. Elle se plaignait de n’avoir pas assez de « temps, d’être contrainte de mâchonner ses leçons en époussetant, en lavant sa vaisselle, en balayant. « Je n’ai vraiment pas une minute, si vous saviez! vous ne vous rendez pas compte, monsieur Madec! » Et alors il la plaisantait sur son goût du bavardage : — Allons donc! Tenez! vous avez perdu hier matin | _ trois quarts d’heure, montre en main, avec Louise, dans le jardin. Que diable aviez-vous besoin d’étendre son linge sur le treillage? Est-ce que c’est votre ouvrage? Ne dites pas cela! Vous reveniez de prendre du bois . | sous le hangar, et madame Guiraud vous appelait! Je n’ai pas voulu avoir l’air d’intervenir! ; Et mademoiselle Lina, avec son balai et sa nouvelle Un jeudi par mois Yves faisait la promenade à là place du répétiteur de service. Il trouvait maintenant 4 autant de plaisir à errer par la campagne avec les 4 trente où quarante pauvres diables en uniforme, pen- L | dant trois heures, qu’il y avait trouvé de peine autre- | fois, quand cette tâche lui était régulièrement imposée 1
| deux fois par semaine. Cependant le répétiteur qu’il _ Jibéraït ainsi, avait une après-midi par mois pour faire _ de son temps ce qui lui plaisait. À quatre heures il ren- Ë- trait, et retrouvait là un répétiteur qui, frais et dispos, _ gardait les élèves en cour de récréation, tandis qu’Yves Le retournait vivement chez lui pour soufller un peu, ; en prenant une tasse de thé; puis il revenait au collège
- à cinq heures pour la rentrée des élèves en étude. Tous | les jeudis, qu’il fit ou non la promenade, il donnait deux _ Heures aux élèves, de cinq à sept. La première, qu’il ne _ … roulait pas que les élèves prissent pour une « retenue », à _é ait cependant consacrée aux paresseux qui n’avaient : op as eu la moyenne pour leurs leçons ou devoirs de la 2 Ë semaine. Il y faisait venir les externes, et, afin que _ce ie heure ne leur fût pas comme une punition, il les . laissait bavarder ensemble, plaisantait même avec eux, — Lout en exigeant qu’ils réparassent leurs fautes. Il les — prenait là chacun à son tour, tâchait d’obtenir leur aveu de ce qu’ils n’avaient pas compris de ses explications, et leur développait tel ou tel point de grammaire qui avait embarrassé les moins intelligents. Durant l’heure _ suivante, il allait à la grande étude. Le répétiteur qui la s urveillait était enchanté de cette liberté d’une heure que lui apportait Madec au milieu de cette horrible surveillance de trois heures, venant souvent da ès une récréation d’une heure et une promenade LÉ d l& trois heures. Madec lisait à haute voix aux
- élèves de l’étude; la plupart du temps c’était quelque . œuvre de romantique français ou étranger. Il s’appli- . quait à simplifier, à commenter, — à causer, de façon à ne pas faire durer une heure entière sa lecture. Le choix des ouvrages présentait toujours quelque diffi-
culté, car cette étude réunissait presque tous les élèves à internes du collège, de tous âges. IL y avait là quelques a philosophes et rhétoriciens, de dix-sept et dix-huit ans; P mais la majorité était faite de moyens et de petits, de + seize à douze ans. Il lui fallait rendre intéressantes à NS tous également sa lecture et sa causerie. Il lut des poèmes de Victor Hugo, de Vigny, un drame de Schilz ler, des pages de Tolstoï, un conte de Ruskin. Il s’at- 4 _tarda longuement sur « l’Ennemi du Peuple » d’Ibsen, ‘4 et les petits mêmes écoutèrent attentivement le com mentaire qu’il en fit, et les applications qu’il leur sug- 4 géra de l’idée maîtresse de cette grande œuvre aux 4 événements de la vie présente les invitèrent à lui poser des questions si embarrassantes, que Madec resta à court de réponses. Un d’eux, fils d’un avocat connu, M gamin de treize ans peut-être, s’écria : 4
— Mais, m’sieur, il y a des métiers où on ne peut pas 4 dire la vérité, puisque papa est obligé quelquefois de 4 plaider pour quelqu’un qu’il sait être coupable !
— M’sieur, comment donc faire alors, puisque papa 1 fait souvent arranger ses vieux chevaux pour les vendre comme s’ils étaient de jeunes étalons! .
— Mes amis, je n’ai pas à juger des personnes ! Vous voyez bien, par ce beau drame norvégien, que seule la vérité est sacrée, et doit être dite, au risque de notre bien être et de notre vie. Vous-mêmes vous l’avez | reconnu, et que tout le reste, mensonges et menteurs, vous à paru misérable. Le monde où nous vivons est pétri d’iniquités. C’est à vous de les juger, partout où elles sont, — de vous efforcer avec tout votre cœur et
| 200 2 toute votre raison, et toute votre énergie, à les faire disparaître, en y employant les moyens les plus dignes d’hommes généreux et vaillants, et aimants ! Un des grands dit même en riant, à moitié sûr seulement de sa réflexion : 5 — Mais, m’sieur, l’Ennemi du Peuple est-ce que ça west pas un peu l’affaire Dreyfus ? Un autre jour de la semaine Yves était parvenu à amener chez lui un gamin de quatorze ans, le fils d’un pauvre garde-barrière, qui travaillait à obtenir une bourse. En outre, non sans difficulté, il avait persuadé Têtu de lui laisser deux quarts d’heure par semaine son gros garçonnet, Pierrot, pour le préparer à jaboter … quelques mots d’anglais. À ce propos, une scène avait failli éclater dans le ménage Têtu. Madame Têtu enten- —_ _— Tout travail doit être rétribué. à Et Yves dut se rendre chez madame Têtu un soir, és pour lui exposer ses principes : — D’accord, madame, mais ce n’est pas un travail pour moi, d’apprendre le « how do you do? » à votre À Pierrot. Si c’est un amusement ? Allez-vous me payer … mes plaisirs, hein ? Et puis quand même, qu’est-ce que | Sa vous fait ? Si je crevais de faim ce serait une autre K affaire ! Mais puisque je suis payé au collège d’une façon S 4 satisfaisante en somme ; puisque mon travail me laisse À du temps de libre et-que je n’ai aucune charge par ail4 leurs ? Dites, est-ce que ça n’est pas un devoir pour 4 nous, et une joie, de donner, pour la joie même, et sans — salaire, l’activité qui nous reste à dépenser? — Si . vous étiez millionnaire, bien sûr que je ne ferais pas ce … que je fais! Et toutefois, ne prenez pas cela pour une
charité! Non! Vous n’en avez pas besoin, Dieu merci! … C’est une affaire de justice, de raison surtout. Votre - # gamin aimerait déjà à apprendre l’anglais ; vous ne le “3 trouvez pas encore d’âge à avoir de très sérieuses a leçons — qui d’ailleurs le fatigueraient. Tout en s’amu- : 1 sant avec moi, il trouve le moyen d’éviter d’avance les difficultés qui pourraient le décourager ensuite. Pour- ] quoi allez-vous empêcher cela par un faux-orgueil bour- à geois? Eh, que diable! habituez-vous donc à penser ; Le service que je vous rends, ou à votre gamin, si tant À est qu’il vaille quelque chose, eh bien rendez-le donc, ! non à moi, bien sûr, puisque je n’en ai pas besoin, à maintenant, mais à quelque autre qui en a besoin, sous ; une forme ou sous une autre. Et sinon vous, laissez- 3 moi par là apprendre à Pierrot que cela doit se faire, ; se fera couramment, dans une société supérieure, un . peu plus vraiment humaine que celle-ci. Le salaire que je demande pour ce que je fais gratuitement, le voici : que mon « obligé » s’engage vis-à-vis de soi-même, à « obliger » pareiïllement tel premier autre qu’il rencon- : trera de la même façon, en sorte que cet autre, à son 4 tour, en « oblige » un troisième, et ainsi de suite indéfiniment. .
Et Madec ajouta en riant :
— Chère madame je vous interdis de croire que vous êtes quitte envers la société et l’homme quand vousm’avez 4 donné en argent ce que vous estimez être la valeur de mon 1 action. Nous ne sommes jamais quittes les uns envers les | autres, tant qu’il y a un besoin ou un manque quelque | part. Et cela durera longtemps; ne craignez pas que le : « salaire » dû ne trouve pas d’emploi, allez !.…
| La bonne madame Têétu se résigna en apparence; mais, à la grande désolation de Yves, elle s’obstina à | le payer lui-même, qui n’en avait cure ni besoin, en mille attentions, prévenances, et quelquefois flatteries. _ Elle fit si bien que Pierrot, au jour de la « fête de M. Madec » (!!) lui apporta un présent de valeur. Yves _ en eut une grande colère. _ — Cette femme, s’écriait-il, contant l’histoire au sarA castique Arverne, réussit à anéantir une de mes actions. a Elle la coupe au ras du sol, et en détruit toutes les __ semences! Voilà un cadeau qui coûte cher aux inconnus qui seront privés des conséquences que je voulais
- plus tard pour eux du seul fait de cette « leçon gra_… tuite »! Quand Pierrot sera grand, nul doute que lui 1 aussi ne se figure quitte envers ce que j’ai fait pour lui, . M et parce qu’il m’a fait ce cadeau, il se détournera sans | scrupule ni remords d’une tâche désintéressée qui s’of- … frira à lui ! Bougre de sacrés bourgeois ! …._ — Bougre de sacré apôtre! Vous me faites tordre… — Pourquoi diable semez-vous vos « marguerites » devant ‘à des porcs! Et pourquoi diable ne foutez-vous pas la _ paix aux gens ! Est-ce qu’on vous demande quelque a chose! Vous figurez-vous que vous allez changer le — monde, vous? Vous êtes trop pêtit, mon bon! —. Arverne raillait avec amertume, comme s’il en vou- : “ lait vraiment à Yves de sa naïveté — et Yves quelque- —… fois trouvait que le ricanement d’Arverne avait quelque ; | chose de diabolique. Il sortait, meurtri.
a Cependant les vacances du jour de l’An étaient arri-
4 vées. Le soir du premier janvier Yves se rendit dans
3 Jes bas quartiers de la ville :
—…_ — Je viendrai à votre rencontre avec une lanterne, …_ avait dit Périer; sans cela vous ne vous reconnaîtriez
_ (C’était une joie pour Yves d’avoir pu accepter l’invi- —_ tation de Périer. Celle de Têtu était venue un peu plus
- __ — J’en ai assez des soirées bourgeoises, murmurait- — il, en s’acheminant au rendez-vous, avec un saint4 honoré à la crème sous le bras. — Je ne suis pas fâché —. d’aller fumer une pipe chez un vrai ouvrier.
—._ Madec avait déjà fait connaissance avec madame … Périer, une après-midi de jeudi que Périer, indisposé, —_ avait dû garder la chambre. C’était une grosse, rouge, … fraîche petite femme de vingt-sept à trente ans, qui avait de fort beaux yeux, et un grand front intelligent … et doux. Elle lui avait plu, dans la simplicité de son
- grossier caraco usé, et de son long tablier bleu, du cou
- aux pieds, qui l’enveloppait comme un sarrau. Elle tra85
vaillait tout le jour, à une machine à bas, pour une 45 maison de la ville. PR — Halte au falot ! cria Yves, dans la nuit des ruelles, k dès qu’il aperçut la lueur trouble de la lanterne. 8 — Avance au ralliement ! répliqua en riant le bon “4 Ki. Ils se trouvèrent, et aussitôt, sautant un large ruisseau débordé qui encombraïit le milieu de la rue, ils E À entrèrent. Périer était seul locataire de la maisonnette proprette, pauvrette, blanchie à la chaux, d’une frai- È cheur de linge. — Dommage d’être dans ce trou ! disait Périer. Si . c’était seulement la campagne, on aurait de l’air i Il y avait deux pièces en bas : la salle à manger, où : était aussi le métier à bas, devant la fenêtre, — où les deux amis pénétrèrent ; puis la cuisine. En haut était une chambre à coucher, d’où on allait au grenier par une échelle. ; . Sous la petite lampe vulgaire, à abat-jour, sur la table ronde, un vase de fleurs, deux assiettes de biscuits et de grands verres. Madame Périer vint à eux de la cuisine, et toute sa pleine face de bonne enfant riait : — Eh ben ! — elle avait un accent un peu traînant, une sorte de mélopée paysanne (elle était vendéenne) ; — eh ben? vous vous êtes donc pas perdu ? Pauv L monsieur Madec ! A-t-on idée aussi de venir dans des 3 maisons comme celle-ci ? À Elle parlait toujours ainsi, avec une ironie sans amer- $ tume, qui dilatait légèrement ses narines. ; — Non, madame! Vous me prenez toujours pour un si
L Périer, le poing sur la hanche où se plissait la blouse | bleue, se grattait la tête sous son béret béarnais, en riant simplement, avec une vraie joie dans ses beaux — Tu sais bien, Valentine, qu’y dit comme ça qu’il a toujours mal au cœur, ou envie de vomir chez les bourgeois. Tâche donc voir que ton thé soit pas de la mélasse, et ta conversation aut’ que d’chiffons ! Périer et Madec s’étaient revus quelquefois, depuis -_ leur rencontre chez Têtu, et ils avaient senti naître _ entre eux une fraternelle amitié. … — C’est-y qu’y va pas venir, Boulon? Y s’fait déjà $ Périer avait fait asseoir Yves : É — J’sais pas ! Probab’ que si ! — Attends un peu ! — Et Périer s’assit, tandis que Valentine retournait à sa
- — Faiït-y assez chaud, monsieur Madec! cria-t-elle de & Vautre pièce. J’ai pas fait de feu. C’est si petit ici — qu’avec le fourneau de cuisine ça chauffe trop… Mais si | ci vous voulez un’chaufferette ! fs - Elle s’esclaffait, la moqueuse. —. — Allez-y! Ça y est! Vous ne cesserez jamais de me “prendre pour une poule mouillée ! —. Périer bourrait sa pipe et riait aussi : ‘4 — Vous êtes qu’un bourgeois ! qu’voulez-vous y — faire ? Ma femme vous traite en p’tit m’sieur | …—…. — Dites donc en p’tite femme ! —_ Et on entendait le gloussement de rire de Valentine, Ë — Boulon doit venir? Chouette alors !.. Et son
— Y z’ont dit qui viendraient, toujours, déclara : k Périer. Je leur z’ai dit que vous veniez ! Ÿ Périer, à demi levé, allumait sa pipe au verre de. 2€ Boulon était un instituteur dont Yves tentait de se rapprocher. Deux ou trois fois, à la sortie des classes, ils s’étaient rencontrés et avaient fait une promenade ensemble autour du boulevard. Un moment il était entré chez Boulon, et avait aperçu madame Boulon, petite, échevelée un peu, très affairée derrière sa ma- ; | chine à coudre, et aussi frivole et loquace que son mari (un gars de trente ans, petit, trapu) lui avait paru grave et roide. — J’entends justement des pas sul’pavé ! dit Périer. - Et il alla vers la porte. Mais Valentine revenait vers la petite table ronde et s’exclamait devant le gâteau à la crème offrant sa neige à la lumière de la lampe : — C’est-y donc vous qu’apportez ça ? Ah! m’sieu -Madec, par exemple, v’là qu’est borgeois ! . — Mais non ! erreur ! c’est Périer qui vous fait une surprise. Sacré Périer ! 4 Des voix, des pas s’approchaient dans le couloir, avec un froufroutement d’étoffes mouillées. Yves se — Il pleut donc ? Bonsoir monsieur, madame !… | — J’vous crois, qu’il pleut ! { Et Boulon, le menton encadré d’une barbe noire d’Assyrien symétriquement taillée, la bouche ouverte Ë j en un rire, tendait à Yves une large et robuste main © blanche. Et la petite dame Boulon papottait déjà étour- E diment parmi les lentes paroles grasses de Valentine, tandis que Périer, fermant les portes, criait derrière : 4