VII-3 · Troisième cahier de la septième série · 1905-11-05

Notre patrie

Charles Péguy

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lu paraissant vingt fois par an | _ 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Nous avons publié dans nos éditions antérieures et | dans nos cinq premières séries, I900-I904, un si grand nombre .de documents, de textes formant dossiers, de renseignements et de commentaires; — un À si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un si grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie; et ces documents, renseignements, textes, dos M siers et commentaires, ces cahiers de lettres, d’histoire 1 et de philosophie étaient si considérables que nous ne i pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les cinq « premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer un man- ” dat de cinq francs à M. André Bourgeois, administra-. teur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement ; on recevra en retour. le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos : Ce catalogue a été justement établi pour donner, 4 autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci, D une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- d rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé | dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur. « place, les références demandées. r Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier” très épais de XI1+408 pages très denses, marqué cinq

4 _ francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la 14 sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le w 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième “… série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 7] … s’abonne rétrospectivement à la sixième série le reçoit, ” par le fait même de son abonnement, en tête de la série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute 3% personne qui nous en fait la demande.

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à Pour amorcer tout travail que l’on aurait à commencer “ dans notre premier catalogue analytique sommaire, conF sulter le petit index alphabétique provisoire que nous 1 avons établi de ce catalogue analytique sommaire. à … Ce petit index alphabétique provisoire, in-18 grand M. jésus, forme un cahier très maniable de XII - 60 pages ‘4 très claires, marqué un franc; ce cahier comptait (à comme premier cahier de la septième série et nos A abonnés l’ont reçu à sa date, le premier octobre 1905, | comme premier cahier de la septième série; toute In personne qui s’abonne à la septième série, qui est la ‘4 série en cours, le reçoit, par le fait même de son abonneFe ment, en tête de la série; nous l’envoyons contre un 1 mandat de un franc à toute personne qui nous en fait || la demande.

n Pour la sixième série, année ouvrière 1904-1905, et ir en attendant que paraisse le catalogue analytique somsi maire de nos deuxièmes cinq séries, 1904-1909, on ki. peut consulter, — provisoirement, — la petite table n_ analytique très sommaire que nous avons publiée en fin LS de ce cahier index.

n. cahier pour le voyage a de visite “14 du président de la République
ie (et en Portugal) ‘1 Alors dans Besançon, vieille ville espagnole. ? ñ

4 notre patrie |

, 4

Ce fut une révélation, et je ne ferai pas pour cette fois le cahier que je me réservais, que je m’étais promis d’écrire des quatre années de cette législature ; ce sera pour une autre fois, et, comme d’habitude, cette autre fois ne viendra jamais sans doute; cahier d’ensemble et de retour, un cahier de résumé, un petit résumé d’histoire contemporaine à l’usage des dauphins patients, où je me proposais d’assembler, d’organiser, de me remémorer, dans un certain ordre, plusieurs études qu’il me

semblait indispensable de poursuivre, ou de commen-

| cer, pour le commencement de cette septième série, études portant elles-mêmes, comme il faut, sur le mouvement politique et social depuis le commencement de cette Chambre, et particulièrement, comme on s’y attendait, depuis le commencement du combisme.

Je m’y attendais, moi-même comme tout le monde. Il faut s’attendre à son métier, et aux obligations de son métier, aux obligations périodiques. Nuls métiers n’impliquent des obligations périodiques, le mot le dit, comme la fabrication des périodiques. On doit s’y attendre. On s’y fait. On s’en tire par des assolements, et

l’on en vient très bien, comme les terres modernes, à M se passer de jachères. D A mon corps défendant, par le ministère de ces cahiers, je suis devenu tout de même un petit peu un M journaliste; c’est-à-dire un homme qui suit les événements ; je ne m’en défends pas; je ne dois en avoir ni honte ni remords; journaliste de quinzaine, si l’on peut È dire, je ne renierai pas le métier que je fais; journaliste : de mois ou de semestre, journaliste enfin, ma misère est la misère commune: il faut que je suive les événements, excellent exercice pour achever de se convaincre que k vraiment les événements ne nous suivent pas. 3 Ils ont sans doute autre chose à faire; mieux ou plus mal; journaliste, quinzenier ou de semestre, je ne pou- 4 k vais laisser tomber cette législature et se préparerles prochaines élections sans essayer de jeter en arrière un regard d’historien sur les événements de ces quatre dernières années; un assez grand nombre de ces évé- qu’ils se produisaient ils m’avaient semblé importants; je n’étais pas bien sûr qu’ils me le parussent autant M aujourd’hui; mais, dans notre misérable métier, nous + devons faire semblant de le croire; d’eux-mêmes ils « s’organisaient, s’échelonnaient, dessinaient le plan du cahier que j’avais à faire; vraiment ce cahier était tout fait, comme ces cahiers que certains auteurs m’ap-

. portent ; il n’y avait plus qu’à l’écrire ; c’est-à-dire qu’il u ê n’y avait plus qu’à le faire; la démission du waldeckisme et le commencement du combisme ; comment le combisme se prétendait la droite filiation du wal- 4 deckisme; sincèrement peut-être, au moins pour Certains hommes, et pour certaines circonstances, et pour 4

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1e certaine partie, et pour certaines idées; mensongèreJi ment certes, pour presque toutes les per$onnes, en k4 presque toutes les circonstances, pour la plus grande - fs part, et pour presque toutes les idées ; mesurer, doser fi la légitimité de cette revendication; comment oui le Fe) combisme était en un certain sens la filiation du walFA deckisme; comment il n’en était pas la droite filiation, k. mais une filiation bâtarde ; comment il en devait devenir, M comment il en devint assez rapidement la négation 4 même; comment, en fait et en possession, il devint le l _ maïtre de l’héritage, héritier légitime en un certain Fe sens, héritier supposé pour la plus grande part, usurpa- ; teur, indigne de jour en jour davantage; comment cette L filiation, réelle, prétendue, se dérobaït de jour en jour . à mesure que le combisme s’acheminait vers la domi- (4 nation de la République; la domination combiste ; si Vi l’établissement de la domination combiste ne fut point essentiellement un établissement de la domination jauh résiste; la domination combiste ; si l’exercice et le mainFA tien de la domination combiste ne fut point essentielle lement l’exercice et le maintien de la domination pi JParésiste; CRPaent pendant presque tout : lempii F à peine allégée sur les fins, avec des retours imprévus k d’autant plus frénétiques, insensés d’autant plus, que JA tout le monde, et les intéressés presque autant que personne, sentaient imminente la ruine du système ; et que cette ruine, une fois acquise, une fois obtenue, demeurerait définitive ; que l’on n’y reviendrait plus; com- à ment et de combien cette forme de césarisme était plus

  • dangereuse que toutes les formes antérieures ; comment et de combien cette forme non encore éprouvée, justes ment, en partie, parce qu’elle n’avait pas été éprouvée

encore, était profondément plus dangereuse que toutes À les formes jusqu’ici connues et classées; comment elle { se manifestait; comment elle était organisée ; comment i elle agissait; par quels.procédés ; ou même par quelles | méthodes ; comment elle culminaït et redescendait en à rayonnant; en quoi elle ressemblait aux formes con- | nues ; en quoi elle était nouvelle ; que le gouvernement é. de la République et les véritables, anciens, tradition- Î nels et religieux républicains, je veux dire les hommes | qui avaient cette religion véritable de la République, à force d’avoir les regards fixés sur les anciennes réali- ; tés, sur les menaces récentes, sur les intentions pré- î sentes, sur les apparences nouvelles du césarisme mili- 1 devaient immanquablement tomber, et tout innocem-. 4 ment, dans les réalités du césarisme civil; qui est le à plus dangereux, du césarisme militaire ou du césarisme i civil; que c’est peut-être le césarisme civil; justement ia parce que jusqu’ici on s’en est méfié beaucoup moins ; à de l’innocence morale des vieux républicains ; et aussi [is de leur innocence mentale, que nous nommons commu- ä nément de l’ignorance ; que par peur et par fascination ÿ du césarisme militaire cette ignorance devait infailli- { blement tomber dans le césarisme civil ; que par peur È et par fascination du césarisme en épauleites, elle de- bi: vait infailliblement tomber dans le césarisme en ves- n] ton ; qu’il est aujourd’hui démontré qu’un homme peut : impunément exercer un césarisme impitoyable dans la 1 République, pourvu qu’il ne soit pas bel homme, qu’il ne soit pas militaire, qu’il porte mal même les tenues | civiles, surtout qu’il ne sache pas monter à cheval ; enfin, | qu’on puisse le nommer le petit père Untel; qu’au è 12 4

besoin s’il était populairement laid, cela n’en vaudrait | que mieux; de l’importance capitale de la désignation | de petit père dans notre histoire contemporaine ; et dans l’organisation de la démagogie; que la popularité du genre dit petit père est la plus essentielle de toutes pour un ambitieux ; qu’elle est donc aussi la plus dangereuse pour la réalité de la République ; ainsi, que les caractères mêmes qui étaient pour ainsi dire de rigueur et constitutionnels pour les anciennes ambitions classiques césariennes, au contraire sont devenus, pour les | modernes ambitions césaristes contemporaines, les causes les plus automatiques d’empêchements; que M. Berteaux à fait le plus grand tort à sa candidature ! à la présidence de la République en montant à cheval, avec des bottes, même civiles, aux dernières grandes | manœuvres militaires de Ce septembre; qu’un de ses amis devrait le lui dire; qu’il ne faut pas savoir monter F à cheval, s’habiller, même en redingote, avoir des éperons, porter beau ; surtout, qu’il ne faut absolument pas Ù rappeler Félix-Faure ; que tout est permis au contraire, k et que tout est promis à tout petit bonhomme petit père dy petit populaire ; convenablement appuyé par tout un réseau de comités politiques d’arrondissement ; comment fut appliquée la loi des congrégations, héritage du gouvernement qui avait précédé; comment elle fut appliquée déloyalement, malgré la grande protestation, étouffée dans un silence convenu, du grand BernardLazare; qu’elle fut appliquée tout autrement qu’elle n’avait été votée, par un forcement de texte; que par conséquent son application fut une opéralion de dé- loyauté publique; non seulement que cette application fut un acte de déloyauté publique, mais qu’elle fut une

application nouvelle du principe de la raison d’État: 1 que la raison d’État, qui avait triomphé dans la corrup tion du dreyfusisme, ne fut jamais aussi puissante que dans le triomphe du combisme ; l’abdication, la grande abdication de M. Waldeck-Rousseau ; la grandeur et la | tristesse unique de ce départ, qui parut dès le principe un départ éternel ; comment, dans sa retraite même, et 4 dans la préparation de sa mort, il essaya, une deuxième, L: ‘et une dernière fois, de sauver la République ; dela ré R sistance qui peu à peu se reconnaissait parmi les véri- x tables républicains; de cette résistance qui s’organisait; F quels admirables efforts, vite réprimés par la maladie 4 et par les avancées de la mort, M. Waldeck-Rousseau 4 s’imposa pour donner, d’un dernier coup de barre, la K droite ligne; et l’accueil honteux qu’il reçut ; de la part d’hommes qui lui devaient tout; qui sans lui n’eussent 1 été rien, condamnés à ou condamnés par la démagogie 4 nationaliste réactionnaire; dans quel esprit fut pré- parée la séparation des Églises et de l’État; mais dans L quel esprit elle devait être opérée; conçue dans un esprit combiste; mais opérée dans un esprit beaucoup 4 plus républicain ; que la loi en cours de vote sur la F Séparation des Églises et de l’État paraît être la conti- 4 nuation de la loi sur les Congrégations; mais que ce Ne. qui arrive à la loi sur la Séparation est le contraire de à ce qui advint à la loi sur les Congrégations; que la loi À sur les Congrégations, préparée, faite, et votée wald- J eckiste, fut exécutée, appliquée combiste; et que la “1 loi portant séparation des Églises et de l’État au con- 4 traire, préparée combiste, fut amendée juridique, sera À votée assez juridique, c’est-à-dire, en un certain sens, i un peu waldeckiste; quélle fut la politique du Gouver- ù

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10 4 il nement envers le Saint-Siège; et quelle avait été la polik tique du Saint-Siège envers le gouvernement français ; À comment les anticléricaux se conduisirent ; comment les F : anticatholiques se conduisirent ; comment les cléricaux Hé se conduisirent ; comment les catholiques ne se conduik sirent pas; comment les libéraux, les libertaires, les H] hommes et les citoyens de liberté, commencèrent de se He ressaisir, et comment ils se conduisirent enfin ; comment ; fut connue enfin la grande mort de Waldeck-Rousseau ; () comment cette mort, cette lente mort, fut jugée aussitôt hi un malheur absolument irréparable; comment la loi LA des retraites ouvrières fut ajournée; comment la loi À portant établissement d’un impôt sur le revenu fut surajournée ; pourquoi ; s’il est vrai que le général André, M ministre de la guerre, oublié aujourd’hui, désorganisa F l’armée, qui était encore assez organisée; en quel sens | et comment; s’il est vrai que M. Camille Pelletan, aujourd’hui journaliste, alors ministre de la marine, acheva de désorganiser une armée navale qui n’était fi plus guère une force organisée ; en quel sens et comFA ment; s’il n’y eut pas, dans le même sens, une désor- +: ganisation de la France même; qu’il y eut assurément l une désorganisation, une décomposition, et une corrup- : tion de l’ancien dreyfusisme ; assurément une désorganisation, une décomposition, et une corruption de l’ancien socialisme ; que le dreyfusisme, devenant gouvernemental, politique, parlementaire, cessait d’être un véritable dreyfusisme ; que le socialisme, devenant gou- ; vernemental, politique, parlementaire, devenait étatisme et cessait d’être un socialisme véritable ; comment l’esprit révolutionnaire était atteint dans ses sources les plus profondes ; comment la tradition révo- | 15

lutionnaire française était lésée dans ses plus anciennes ressources ; comment un jaurésisme universel pendant ? près de quatre ans sévit; car ce n’est pas assez de dire qu’il régna; c’est-à-dire un opportunisme politique et social sans la grandeur et sans la compétence ë des anciens opportunistes; comment l’anarchisme lui- 3 même ne resta pas indemne ; ayant reçu beaucoup f d’atieintes, ayant admis beaucoup de contaminations 4 politiques et littéraires; comment un petit bonhomme po- ä pulaire et plaisantin peut devenir un grand tyran sans # que l’on s’en aperçoive ; comment la popularité du césa- i risme fait le plus dangereux aboutissement des démo- à craties ; combien il est aisé d’établir une autocratie en 4] France, pourvu que l’on respecte certaines formes, A quitte à ne respecter aucune réalité, aucune liberté; < comment la République, à force de se garder contre les , invasions des césarismes extérieurs, d’une manière | pour ainsi dire professionnelle, était condamnée à : ne pas voir monter les intravasions du beaucoup plus 2 dangereux césarisme intérieur ; mais comment il restait Da encore quelques citoyens libres; comment la délation, à qui avait toujours été dans la pratique des gouverne- à ments et des partis, fut organisée en théorie officielle, » gouvernementale, politique, parlementaire, et censément républicaine ; ainsi comment la franc-maçonnerie, qui : en des temps héroïques avait rendu tant et de véritables ! services à la République, à la liberté, à la libre pensée, d’un seul coup, ayant trahi la liberté, la libre-pensée, faillit faire perdre à la République tout l’avantage qu’elle avait jadis contribué à lui faire obtenir ; et à la Ê libre-pensée tous les avantages qu’elle avait jadis con- à À tribué à faire obtenir à la pensée libre ; comment dès le |

commencement de ce ministère la faveur, le privilège de faveur, la faveur politique, la faveur gouvernementale, qui avait toujours été dans la pratique des gouvernements et des partis, dans les mœurs politiques, fut scandaleusement érigée en théorie officielle, gouvernementale, politique, parlementaire, et censément républicaine ; comment une Ligue instituée pour la défense | des Droits de l’Homme et du Citoyen elle-même devint, malgré de courageuses résistances, assez nombreuses, un organisme politique parlementaire; comment elle négligea quelque peu les anciens droits des anciens j hommes, et les anciens droits des anciens citoyens; . comment tous ces anciens droits devinrent le cadet de ses soucis, loin qu’ils fussent demeurés les aînés de ses principes ; comment cette grande Ligue, instituée par des auteurs sérieux, par des hommes justes, par des ; Pères de la République pour de plus nobles destins, malgré de courageuses résistances en vint à ne plus manquer aucune occasion de démagogie; comment elle fit œuvre politique dans l’accomplissement d’un combisme officieux, deuxième combisme doublant, redoublant le combisme officiel ; annexe du combisme officiel; comment elle intervint dans l’exécution de la loi anticongréganiste; comment elle n’intervint pas comme il fallait dans la séparation des Églises et de l’État; comment elle se fit, malgré de courageuses résistances, le fauteur de la délation ; comment enfin le combisme s’écroula subitement; au moins en apparence, Car, au demeurant, l’écroulement ne fut pas subit; sous quelles poussées apparentes et réelles ; sous quelles pesées réelles non apparentes ; qu’il y eut à l’effondrement du combisme, outre un dégoût général croissant, outre une sorte

d’impossibilité de continuer presque officiellement con- À statée en dûlangage parlementaire, des causes politiques, 1 peut-être singulières, et un peu mystérieuses; des 1 bonnes et des mauvaises, comme toujours ; peut-être, - 4 cette fois-ci, et par exception, autant de bonnes que de mauvaises; qu’il y avait toujours eu pendant la 1 domination combiste antagonisme entre la présidence 4 du conseil et la présidence de la République; mais que 3 cet antagonisme, commencé en lutte sourde, continué 54 presque ouverte et sentimentale, n’explique pas tout; 4 que ces sortes de campagnes extérieures n’expliquent f sans doute jamais tout dans un effondrement, dans un 4 tel effondrement; comment l’effondrement de la domination combiste fut peut-être surtout un effondrement 4 intérieur, où la principale complicité fut sans doute la complicité du gouvernement qui disparaissait; de cer- 1 tains membres au moins de ce gouvernement ; non pas tant peut-être de ce groupe très important et uni de - membres du gouvernement qui à l’intérieur du ministère y formaient depuis l’origine un contre-gouvernement per- L. manent, parfaitement constitué, en opposition avec le k président du conseil, mais au contraire du président du | conseil même et des quelques membres de son cabinet J qui accompagnaient sa fortune ; grêle compagnie, mal- ‘@ gré certaines apparences de force et de domination; 4 comment peut-être, au fond, le rusé bonhomme ne fut ‘4 pas fâché de disparaître à ce moment-là; comment son À départ fut singulier, précipité, apparemment volontaire, À sans doute volontaire en un autre sens et plus automa- 4 tique, plus voulu qu’on ne l’a généralement pensé; qu’il +À ne l’a montré lui-même ; ou laissé voir; que le rusé petit 4 18 4

populaire sentait approcher les difficultés, venir les il _impossibilités ; qu’étant tout de même chef du gouverl nement il avait des raisons, que nous ignorions, de sentir monter cet orage que nous ävons connu depuis; k et qu’il devait bien finir par s’apercevoir que des ques- à tions montaient, qui seraient plus difficiles à résoudre que de simplement embêter les curés ; ici, car il ne faut pas non plus que le chemin soit trop direct, ici j’aurais fait un retour sur la théorie des faveurs gouvernementales; j’aurais montré comment la pratique des ? faveurs gouvernémentales fut de tous les gouvernements et de tous les partis; mais comment, dans l’ordre du scandale public ou privé, il y a un abîme entre la pratique et la théorie; comment la mise en théorie officielle d’un vieux procédé gouvernemental avait détra-

qué des consciences non habituées; non habituées à résoudre les cas de conscience ailleurs que dans les È manuels de morale ou de littérature ; ici on avait un \ cas admirablement réel; avec toutes les exigences du réel, toutes les incommodités, toutes les malversations, } ce refus perpétuel d’entrer dans nos cadres préalables; le seul président du conseil possible; si déjà M. Rouvier n’avait pas été le seul ministre des finances possible indiqué pour la constitution du cabinet précédent; si dans la constitution de ce cabinet précédent la désigna-

tion unanime de M. Rouvier pour le ministère des ’ finances n’avait pas eu vraiment une importance capi_ tale, primordiale; si dans cette constitution l’attribution unanime du portefeuille des finances à M. Rouvier n’avait pas eu beaucoup plus d’importance, et surtout beaucoup plus d’importance réelle, que l’attribution,

demi spontanée, demi calculée, demi négligée, du porte- - sénateur ancien ministre de l’instruction publique, À vague, de piètre souvenir, M. Justin-Louis-Émile Combes ; É j’aurais examiné, plus généralement, et plus durablement, si la politique financière de M. Rouvier n’a point commandé tout le gouvernement de la République | depuis la constitution même du ministère Combes, si elle n’a pas été, pendant longtemps, le seul frein, si, pendant longtemps, seule elle n’a pas fait la limitation à inférieure du combisme; si, plus généralement encore, et plus durablement, toute notre politique n’était pas com- : mandée, depuis plusieurs années déjà, par les plus { grosses difficultés financières, par les menaces budgé- 4 taires les plus graves ; aggravées encore par tant de % promesses de tant de réformes onéreuses ; les vertus démocratiques surchargeant les vices financiers, et les f vices démocratiques surchargeant les vertus financières, ÿ de telle sorte qu’en dernière analyse vertus et vices, démo- ñ cratie et finance, tout retombe en alourdissement sur le ( dos du contribuable ; d’où je serais revenu sur les dis- ; sensions intérieures du cabinet si singulièrement con- À ‘ stitué par M. Combes, et si singulièrement commandé ; É sant, et, en même temps, si obéissant ; j’aurais examiné 4 particulièrement l’opposition systématique de M. Rou- À vier au combisme; enfin passant au ministère de 4 M. Rouvier, un peu fatigué, j’aurais marqué la détente, 4 le relâchement, peut-être un peu trompeur, qui suivit à le départ de M. Combes; je m’y serais reposé comme 4 tout le monde, à tort, peut-être ; à tort sans doute, car ! un orage montait, que nul de nous ne voyait venir ; et 1

pendant l’année qui nous restait avant la fin de la législature j’aurais comme tout le monde fait ma séparation des Églises et de l’État; j’aurais comme tout le monde constaté que cette séparation s’était faite, au moins à la Chambre, à peu près honnêtement; c’est-à- dire qu’elle ne s’était nullement faite comme l’avait imaginée M. Combes, et comme il avait pris soin de
l’annoncer lui-même, qu’elle n’avait point été un exercice de persécution, un essai de persécution, de suppression de l’Église par l’État, un essai d’oppression, de mais qu’elle avait révélé un effort sincère de libération mutuelle, qu’on y avait vu ce que les parlementaires nous avaient presque désaccoutumés de voir: du tra-

| vail, parlementaire ; qu’elle avait abouti à un premier programme sérieux de liberté mutuelle organisée; en un mot qu’elle n’avait point été combiste, mais beaucoup plus républicaine.

Après la séparation que faire, sinon, comme tout le monde parlementaire politique, aller en vacances; ainsi dans la torpeur que ne manquent jamais de pro- ÿ voquer les événements officiellement importants, et

3 pendant ce que nous nommons agréablement les loisirs des vacances, patiemment j’aurais écrit mon cahier de récapitulation; j’aurais énuméré les événements; j’aurais compté, mesuré en toute quiétude les événements présents; j’aurais invoqué les événements absents ; d’une voix impérieuse, qui est la voix propre de l’historien ; et quand je ne me serais pas trouvé d’accord avec les événements, j’aurais déclaré, de cette voix, que c’étaient les événements qui avaient tort; les dociles événements, présents, absents, tous également sérieux,

tous également importants, tous également organisés, 4 tous également expliqués, eussent fait une ou plusieurs J files indiennes que j’eusse déroulées, enroulées savam- ; ment; de tous ces événements laïques, j’aurais fait des chapelets; préalablement je les eusse alignés; longue- ; ment, comme on faisait dans l’ancienne armée militaire ; F l’événement numéro trois, Sortez; événement numéro L vingt-cinq, rentrez, vous sortez trop; j’eusse engraissé les événements maigres, maigri les faits trop gras; par 54 de telles observations individuelles on obtenait jadis les 4 beaux alignements ; par de tels redressements j’eusse : régularisé les faits ; et mes faits étant tous remis sur le ; même plan, comme il est juste, nul ne dépassant l’autre, L nul ne dépassant son voisin de gauche ou son voisin de droite, énumérés dans cette égalité parfaitement 1 démocratique, nous aussi nous eussions formé des 4 chaînes, etles chapelets des événements formaient lenchaînement de mon discours, et j’étais tranquille, et je devenais un historien sérieux, et mon vieux camarade À Ischarioth, — je mets deux h pour que son nom soit . 4 plus un nom savant, — mon vieux camarade Ischarioth 4 ne me disait plus aimablement que, moi, au moins, “4 j’avais coutume de parler de sujets dont je ne connais- k sais pas le premier mot. 4 Ce fut un saisissement; j’aurais fait mon cahier bien 4 tranquille au coin de mon feu, au moins du côté du À travail; nous aurions tous fait nos métiers bien tran- ‘4 quilles ; surtout ceux qui n’en ont pas, et qui sont les plus: De rassérénés des hommes; et même il n’y aurait eu qu’à 4 l’écrire, ce cahier; écrire n’est rien, tous nos jeunes ci gens le savent; il était fait d’avance ; il n’y avait quà 22 1

rédiger ; un devoir de vacances, enfin ; naturellement, et comme tout bon Français, j’aurais tout ignoré de la politique extérieure; mais j’en aurais parlé un peu, par politesse internationale; et parce qu’il faut qu’un bon historien ne laisse intraitée aucune partie du sujet que ses maîtres scolaires ou ses maîtres les événements lui ont donné à traiter; maltraiter vaut cent fois mieux que : de ne pas traiter du tout : tel est le grand principe mo- | derne du travail international. Ce fut un sursaut; pendant toute une semaine, ou presque, enfin pendant un certain nombre de jours qui ; parut faire plus d’une semaine, mais qui faisait un tout, un ensemble comme une semaine, Paris, capitale du monde, avait reçu le roi d’Espagne ; événement à la fois glorieux, solennel, et inaperçu ; un roi : sous la Répu- : blique, nous en avons tant vus, de rois; semaine { singulière, événement habituel, demi-réjouissance, demifête, demi beau temps, demi travail; sans rien interrompre, parce que l’année n’était pas finie, parce qu’il \ encore beaucoup en train, tout de même on allait voir un peu passer je roi, histoire de le visiter, comme avait dit l’un de nos bons collaborateurs ; demi beau temps, demi temps gris, demi temps de soleil; année demi échue ; travail demi déchu; demi temps de repos, demi temps de travail, demi temps de loisir, demi temps de sommeil ; temps de calembours et de rimes, qui sont des | calembours parvenus ; non point temps de sérieuse prose, de prose honnête et sérieuse, de prose sériée ; non pas fin d’une année, fin achevée, fin finie, constatée, correcte, ) officielle, mais finissement, lent finissement secret d’une

année qui encore n’était pas tout à fait finie et qui à pourtantse creusait de l’intérieur; d’une année qui encore pouvait nous apporter quelles surprises, encore, et 5 quelles peines ; travail, sommeil, et loisir, les trois huit ; ensemble et non plus bout à bout; non plus juxtaposés, : jointurés, mais fondus, fonctionnant simultanément, 4 pour la plus grande confusion de l’esprit même et des images, pour le plus grand repos et le délassement ? maximum; fondus comme ce temps fondu de vapeur et 4 . de soleil; de demi-soleil ensemble; ou enfin on s’ar- 4 rangeait, comme par hasard, pour se trouver sur le : chemin de certains itinéraires que l’on connaissait à vaguement pour être les itinéraires des cortèges, et que ! d’aucuns faisaient semblant de ne pas connaître, mais de ils s’y trouvaient tout de même, et que les journaux % . donnaient tous les matins; on ne lisait jamais les jour- È naux; mais On connaissait tout de même les itinéraires, GE on ne sait pas comment ; et puis le roi semblait faire , & exprès, ce matin-là, de ne point quitter le quartier; | c’était de sa faute; à lui; et non point à nous, qui ne @ sommes ni royalistes ni paresseux; il ne s’en allait L. jamais; le Panthéon, Notre-Dame, l’Hôtel-de-Ville, des ‘i circuits à tenir toute une matinée, des lenteurs, des # arrêts, des attentions, des retenues, des stages qui ne ? finiraient certainement point à midi sonné, toutes les 4 maisons de cérémonies; les places, les parvis, les Er ponts; éreinté d’une série énorme, qui fut la sixième, à à peine sorti du Gobineau, qui fut considérable entre E tous, la tête lourde de soucis, détraqué de tracas, il 4 était amusant de prendre le bras d’un véritable ami, — 1 nous nous en connaissons, — et d’aller un quart d’heure 4 se mêler en badauds au vieux et bon peuple de Paris; 4

le quart d’heure devenait demi-heure, trois quarts d’heure; infailliblement on rencontrait quelque ami, qui sournois en faisait autant, et qui sans plus vous reprochait d’être un affreux militariste. Maisons, vieilles maisons de cérémonies ; maisons des cérémonies anciennes et ensemble mêmes perpétuelles , maisons des jeunes cérémonies; maisons des anciens ; L maisons des morts glorieux ; monuments impérissables, ‘ qui fatalement périront; les quatre points cardinaux ; de la gloire de Paris; et par cette perpétuelle représentation capitale de Paris, par cette représentation éternellement éminente, en même temps et inséparablement les quatre points cardinaux de toute la gloire de toute la France ; mémoire de pierre taillée ; mémoire vivante pourtant, parfaitement vivante, vivante plus que tant d’hommes qui aujourd’hui cheminent par les chemins modernes; mémoire monumentale française; monuments monarchiques et inséparablement monuments profondément populaires ; monuments anciens et perpétuellement nouveaux ; monuments monarchiques … et perpétuellement démocratiques, et aujourd’hui proprement républicains, et demain tout ce que l’on voudra, pourvu qu’ils soient, et dans tous les jours ultérieurs tout ce qu’il faudra, parce qu’ils sont, monuments qui seront tous jours, jusqu’au jour de leur mort, et qui ne périront point, comme tant de monuments modernes précaires, longtemps avant le jour de leur . toujours pleins d’un éternel sens intérieur, éternellement manifesté par la valeur de la pierre, éternellement dessiné par l’extérieure éternité de la ligne; monuments 25 2

gieux, monuments de l’ancien régime et de tout régime | nouveau, monument impérial, partout et toujours non pas seulement monuments populaires, mais monuments 4 peuple; les quatre grands dieux Termes de la gloire de , Paris; l’Arc de Triomphe, — un peu plus familièrement l’Étoile pour les conducteurs des Thomson, compagnie 4 française, — le monument le plus considérable qu’on ait construit en ce genre, dit le petit Larousse, l’Arc de Triomphe de l’Étoile, ce monument parfait de la gloire ? impériale française; bâti sous Louis-Philippe, approxi- il mativement, ou sous la Restauration, plus vieux pour-. 4 tant que le monde romain; les Invalides, ce pur chef- 4 d’œuvre, ce monument parfait de l’ancienne France p

: royale; le Panthéon, beaucoup plus républicain, ayant 4 été construit sous Louis XV, le Panthéon républicain d dynastique, le Panthéon désaffecté, qui n’avait jamais, 4 par ses plans même, été affecté sérieusement, le Pan- L | théon, qu’il est très élégant de blaguer, mais qu’il vau-* drait mieux apprendre à savoir un peu regarder comme ” ce monument le demande. Notre-Dame, enfin, dont le F nom dit tout. Monuments neufs. s k

[ Pour savoir à quel point les Invalides sont un mo- ha nument parfait parfaitement, il faut les regarder, par ] exemple, des fenêtres du salon de l’appartement situé 3 au cinquième du numéro 2 de l’avenue de Villars. ]

Il est vrai que l’on regardait passer les militaires; 4 depuis que l’État-Major dreyfusiste parlementaire politique a tout fait pour nous réconcilier avec l’État-Major ‘4 militaire, nous avons refusé de nous réconcilier avec

: VÉtat-Major militaire, mais le temps a passé, nous : sommes devenus lâches, et nous ne nous croyons plus È tenus de regarder les simples hommes de deuxième ; classe d’un regard tragique; demi consentants nous A étions allés voir passer les militaires; la République ji excelle à organiser pour le plaisir de nos yeux et pour ( la satisfaction de notre loyalisme ces grandes parades j, ensoleillées ; nous allions donc bras dessus bras dessous, \ la tête lourde, les yeux occupés, l’esprit amusé, le cœur ï demi participant ; son camarade faisait la même chose ‘à que lui; et cela pouvait durer longtemps. ‘à Singulier peuple de Paris, peuple de rois, peuple roi; Fi le seul peuple dont on puisse dire qu’il est le peuple (1 roi sans faire une honteuse figure littéraire ; profondé- -_ ment et véritablement peuple, aussi profondément, th aussi véritablement roi; dans le même sens, dans d la même attitude et le même geste peuple et roi; à du même esprit peuple et roi; peuple qui reçoit les LA rois entre deux temps, entre deux travaux, entre deux plaisirs, sans apprêt, sans gêne, sans incon- ( venance et sans aucune grossièreté; peuple familier et : ensemble respectueux, comme le sont les véritables k familiers ; peuple vraiment le seul qui sans préparation \ sache faire à des rois une réception ancienne et royale; _ vraiment le seul qui ait fait des révolutions et qui soit resté non pas seulement traditionnel, mais traditionnaliste à ce point ; le seul qui soit traditionnaliste en plein consentement de sa bonne volonté; le seul qui soit à l’aise et qui sache se tenir et se présenter dans l’histoire, en ayant une longue habitude, ayant une habitude invétérée de cette forme et de ce niveau d’existence, et

qui n’y soit point insolent, inconvenant, grossier, par- # venu; le seul peuple qui ne glisse point sur les parquets à cirés de la gloire; le seul peuple qui soit révolution- # naire, et quand les événements se présentent, qui lui É introduisent des rois, non seulement il sait les recevoir, ñ mais il se trouve avoir sous la main, pour les y rece- Ë voir, des monuments royaux comme aucun roi du # monde en aucun pays du monde n’en pourrait sortir | dans le même temps, n’en pourra jamais sortir dans aucun temps de son pays.

Rien n’est bon pour le repos comme ces promenades ë apparemment fatigantes au milieu du peuple de Paris ; | l’esprit est occupé juste assez pour que le repos y :] pénètre et y règne, souverain lui-même, sans aucune À contestation ; la pleine vacuité fatiguerait, en de tels mo- 4 ments; mais ce demi-plein demi-vide est ce qu’il y a de 1 plus reposant; et il y a dans ce peuple, tout gâté qu’il à soit par un demi-siècle de démagogie, tant de courage, 7 tant de bonne humeur, tant d’endurance, tant de joie: f sortis pour voir le roi, on regardait le peuple, le vieux fl et déjà nommé peuple roi; c’était surtout lui, le peuple, qui passait et défilait, que l’on regardait passer et défi- | ler, qui lui-même se regardait passer et défiler; en ce 4 temps de mutualité à outrance, le défilé mutuel dans la Ï simple rue, le spectacle mutuel en font une application, de la mutualité, la plus ancienne et la plus durable des “À applications ; et c’est un théâtre populaire qui enfonce À tous les laborieux Théâtres du Peuple de nos livresques; # au fond c’était tout un; le peuple, le roi; le roi, le ; peuple; c’était tout un parce que c’était tout un même ni spectacle, et, ensemble, en un sens, tout un même spec- à

11 tateur; et même ce vieux peuple roi était plus royal, dl plus roi, plus fait à son métier que ce jeune héritier À d’une relativement jeune dynastie; l’année avait été hi lourde, pénible, malheureuse pour tout le monde; moi- ! même je portais sur la nuque toute la lourdeur de cette f énorme sixième série; dont on n’a pas fini de m’enM tendre dire qu’elle était énorme; j’avais les yeux noyés Fe d’avoir lu tant d’épreuves ; l’énorme cahier de la Sépa- . ration, quelque travail énorme, et quelque dévouement ; que l’auteur y eût apporté lui-même, j’entends travail de b fabrication, sans compter l’autre, naturellement, m’avait laissé abruti, à ce qu’il me semblaït, pour le restant de ; mes jours ; mais quelle fatigue résisterait à la fréquenfi tation de tout ce peuple amusé, vaillant, courageux de è ce courage qui consiste à recommencer perpétuellement (14 tous les matins. Les vieux {rois huit enfin réalisés. } Le seul peuple qui apparaisse dignement comme un it roi dans les anciens monuments de ses grandes céré- 1 Nous aussi nous recommencerons perpétuellementtous M les matins; tous les matins de tous les rapides jours ; . et toutes les rentrées, qui sont les matins assombris | des plus longues années ; singulier jeu des climats, ré- ni partition antithétique des dates, qui fait que les matins des jours brefs se lèvent sur le jour grandissant, sur les aubes et sur les grandissantes aurores, et que les ren- À trées, au contraire, qui sont pourtant les matins des anj nées, faux matins, fausses matinées de journées fausses, au contraire se lèvent sur les diminutions, sur les pluies, sur les obscurcissements des automnes. 29 2,

Comment ne pas imiter ce peuple, dont nous sommes, 4 que nous sommes; c’est-à-dire comment ne pas nous ‘1 imiter nous-mêmes, comment ne pas être de notre “4 propre race; comment ne pas nous préparer nous- ‘à commençons donc par nous mêler aux amusements de Le notre peuple, puisque aussi bien ces amusements sont 1 à le secret de sa force, lui donnant les temps de halte et les points de rejaillissement ; indispensables; regardons {l passer le peuple qui regarde passer le roi ; nous-mêmes fi regardons passer le roi; voici le cortège; brouhaha, È rumeurs, et presque immédiatement l’impression que $ tout le cortège a ceci de commun, qu’il marche d’un î même trot allongé, parfaitement cadencé, comme un très À grand jouet mécanique ; des voitures qu’on devine; au- ñ tant et plus qu’on ne les voit; au cœur du cortège, on ne ; Î voit plus rien : c’est le roi, et le président de la Répu- #4 blique ; ici deux haies mouvantes, de tous les deux côtés, ki comme deux gros troupeaux se confondant presque en # un mouvant troupeau énorme ; d’énormes croupes de û chevaux; ce ne sont plus que ces croupes de chevaux À qui défilent et passent; on ne voit pas les cuirassiers À qui montent ces chevaux, parce qu’ils sont plus haut F que le regard; c’étaient des hommes géants sur des F chevaux colosses; on était au premier rang; c’est fini; 14 mais l’impression générale et dominante qui seule reste est d’un immense rythme automatique, d’un trot allongé, f aisé, bien articulé, enlevé pourtant, commun à tout le ’ cortège, qui enlevait tout le cortège au long du sol et faisait qu’il était déjà passé ; ce mouvement commun, $ ce rythme premier commandait tout le spectacle ; tous 4 ces gens qui défilaient pour nos amusements et qui for- à

4 . maïient un cortège ne laissaient dans la mémoire que le 1 souvenir du rythme commun de tout ce cortège; dans ki la mémoire voitures, président, roi, qu’on n’avait pas : vu, préfet de police, qu’on avait vu en tête, chevaux, W, soldats n’étaient bientôt plus que des appareils, des [1 demi-fantômes roulant et marchant du même pas, de ce Vel trot singulier, coulant, enlevant, solennel et pressé. Hi Dois-je avouer qu’il y avait beaucoup de monde dans ji les rues ? Je le dois. Nos cœurs de démocrates en sai4 gneront, mais je le dois. Il y avait beaucoup de monde qui passait dans les rues, allait et venait, regardait, se 3 laissait et se faisait regarder. Je dois le dire : Il y avait “_ beaucoup plus de monde qui se pressait dans les rues ce Ho) jour-là que nous n’en voyons se précipiter aux séances is vesprées de nos utiles Universités Populaires. Singulier … peuple, qui ne se précipite point aux doctes leçons de ù nos savantes Universités Populaires, et qui se presse à {M des cérémonies plus ou moins populaires, vraiment, le plutôt moins que plus, d’une popularité contestable, à Lun des fêtes royales, à des cortèges présidentiels ; qui pourk tant ne se nomment point officiellement populaires. LE Peuple ingrat. Singulier peuple. Peuple antithétique. : hi Quand on lui fait des belles petites Universités PopuW laires bien sages, bien proprettes, sagement scienti4 fiques, sagement embêtantes, sagement anarchistes au 1 besoin, et, s’il faut, révolutionnaires, dans le genre pot-au-feu, et, à la limite extrême, doctoralement … indoctes, on ne peut pas dire, entre nous, qu’il s’y pré- ”” cipite. Il n’y a point d’accidents parce que l’on s’écrase auxportes. Et au contraire, passe-t-il seulement trois che- … vaux dans la rue, que incontinent le voilà, déjà sorti,

sur le pas de sa porte. Comme si trois misérables che- % vaux, qui passent, en-tapant du pied, les sots, formaient à un spectacle plus intéressant que celui que nous donnent À gratuitement tant d’honorables professeurs, qui parlent, F assis, derrière un petit bureau tapis vert, quelques-uns ; debout, quelques-uns marchant même et gesticulant sur ‘ l’estrade avec leurs grands bras maigres, leurs man- , chettes, et leurs faux-cols. Un esprit un peu affiné, ri comme est le nôtre, se refuse à concevoir même la pen- pe sée d’établir, entre trois chevaux, qui passent, et tant N de docteurs doctes, qui enseignent, une aussi grossière € Peuple antithétique, déjà prêt pour Hugo. à] Rien n’est propice au travail comme ces amusements apparemment frivoles ; au moins de loin en loin; rien je : ne chasse aussi rapidement, au moins pour un temps, À les soucis, les tracas, les fatigues laborieuses, tous ces à ennuis, toutes ces peines, toutes ces misères dont sont | tissés les fils de nos ordinaires vies; vraiment le souvenir de ce rythme restait seul dans la mémoire ; l’huma- u nité connue était partagée en deux; et dans chacune “A des deux parties régnait une égalité parfaite; une « È entre elle-même, étant toute immobile conformément à la même verticale; une humanité passante se laissait 4 regarder passer, parfaitement égale aussi, égale entre i elle, toute égalisée entre elle-même, étant toute mobile
conformément au même rythme horizontal, toute rou- à lante et passante d’un même rythme sacré; le roi ï n’était plus un roi, ni les soldats des soldats, mais ÿ

ensemble ils étaient des mobiles, comme le disent nos mécaniciens, des mobiles en mouvement, ensemble ils formaient un cortège indivisible, comme le peuple formait un peuple de spectateurs indivisible ; et le cortège défilait pour le plaisir et pour l’honneur du peuple, comme le peuple regardait pour l’accompagnement et ( pour l’honneur du cortège; et comme la plus sévère | égalité verticale régnait dans le peuple debout, ainsi la … plus exacte et la plus commode égalité de mouvement ! régnait dans le cortège passant; le roi valait un soldat, un soldat/valait le roi, puisqu’ils étaient des grandeurs qui passaient au même trot. | Peuple ingrat, comme dit Racine. Et vraiment peuple n singulier. Qui ayant de tels spectacles, s’y précipite. Et

  • qui le soir ne se précipite point à des leçons qui pour- ÿ tant sont faites exprès pour lui. Quand on pense que ce peuple, tous les soirs, de neuf à onze ou de dix à » douze, après une journée de travail éreintante, pourrait aller dans des salles souvent bien éclairées s’embêter sur des bancs comme des normaliens aux conférences ; “ écouter les derniers vers de nos petits poètes, les extrêmes hypothèses de nos derniers savants; et il pré- fère truquer dans la journée pour aller par un beau soleil voir défiler des chevaux militaires.

Vraiment. Rien n’est propice au travail comme ces promenades apparemment oiseuses; décidément je voyais très bien comment je ferais mon cahier; la ; grande abdication de Waldeck-Rousseau, annonce et présage et imitation anticipée de sa grande mort, mort politique avant la mort naturelle, mort de la situation

avant la mort du corps, mort de l’homme d’État avant 4 | la mort de l’homme, me faisait un excellent départ; 4 Ù auquel je voyais le moyen de me faire une aussi excel M} lente suite ; j’avais trouvé comment j’obtiendrais une n |! excellente continuité; sans rompre du tout l’enchaîne- KI | ment régulier, sans faire sortir inégalement quelque $ partie, j’insisterais tout de même un peu sur ceci pour- | | tant : — et ceci me fournirait l’unité de mon cahier: . ”} car nos maîtres nous demandent à la fois de n’avoir ”} point d’idée, mais d’avoir une idée maîtresse, qui fasse à Vunité; — j’examinerais si depuis plusieurs années la Mel | politique politique ne recouvrait pas, ne masquait pas # toute une politique financière, et je me demanderais si M cette politique financière ne présentait pas les diff. M} cultés, les dangers les plus graves ; Paris vraiment est 3 ; unique pour les cérémonies de ce genre; et comme * | toutes ces pompes royales de manifestations républcaines rappelaient curieusement Hugo; par elles comme 4 on obtenait la véritable résonance et la véritable pro- no | fondeur et la véritable unité de Hugo, sa véritable in- M} spiration ; une inspiration, un goût, un sens, une idée de M} pompe, extérieure, et de cérémonie traditionnelle; par # là se joignaient et se joignent encore en lui, comme elles ""}} se joignent dans les programmes des fêtes, Notre-Dame Fi et ce Panthéon, dont il n’a jamais dit de mal que % par coquetterie, parce que dès lors il avait larrière- Ê certitude que, mort, il y serait enterré; un Hugo céré- moniel et cérémonieux, le véritable Hugo enfin; oublié aujourd’hui, parce qu’il fut démocrate sur la fin de ses M ; jours ; mais, dans la démocratie même, sénateur et pro- É cessionnel ; manifestant de manifestations et manifestant de cérémonies; comme le peuple, avec le peuple, 34 4

: dans le peuple, un Hugo se dérangeant pour aller voir ({ passer des chevaux, fussent-ils militaires, de préférence KE militaires, et, dessus ces chevaux militaires, des k hommes militaires, avec des bottes, et des pantalons il rouges, et des gants blancs montant jusqu’aux épaules, [A et des tuniques sombres à revers éclatants rouges, et des casques de métal: comme ce casque immense de (. bronze et d’or que fait ce Dôme des Invalides ; un Hugo à pacifiste sans doute, comme le peuple, dans le peuple, mais, comme le peuple, pacifiste de grande armée: un î vieil Hugo populaire militaire; un Hugo de parades et ï de défilés. : \ Lorsque le régiment des hallebardiers passe, … » un autre Hugo que celui que nos bons maîtres se sont A ingéniés à nous représenter, un nouvel et un ancien à Hugo, éminemment et anciennement Parisien, l’unité même de l’histoire de Paris, tout un tout autre Hugo; … tout un Hugo de cortèges, de pompes et d’apparat, de À 4 cérémonies à Notre-Dame, fûüt-ce avec ces messieurs du 1 clergé, commandés au besoin, commandés de préférence | par Son Éminence Mer. le cardinal-archevêque de Paris, … de défilés passant sur les ponts de la Seine, ecclésiastiques, laïques, militaires, civils, sur les ponts de la 1 Seine eux-mêmes encadrés quadrilatéralement par les . lignes droites et parfaites des quais vides, vides aujour-

  • d’hui et réservés comme ils étaient vides et réservés … pour les fêtes, pour les défilés dn siècle dernier, le
  • Hugo des vieux souvenirs et des cérémonies anciennes,

| qui ne demandait qu’à devenir le Dieu des cérémonies

tout à fait poète, un Hugo Louis-Philippe et alliance È anglaise, enfin le Hugo du retour des cendres; qu’est-ce que ça fait, pourvu qu’il y ait des alignements et qu’il à y ait des masses; et qu’il pût toujours demeurer fidèle : à son Dieu, à son roi, je veux dire à Hugo lui-même; { et comme aisément Paris, sur le parvis et sur les quais, sur les ponts, se retrouvait le vieux Paris; comme il se ; retrouvait lui-même, fidèle aux souvenirs; même foule, HS mêmes cérémonies, mêmes monuments; étant même à peuple; même vieux Panthéon, même antique Notre à Dame; même Seine, surtout, et mêmes quais, quand Ni même ce ne seraient pas les mêmes; et quand même h; il n’y en aurait pas eu autrefois; mêmes ponis, quand à même on les aurait refaits depuis; et quand même É. autrefois ils n’auraient pas existé du tout; même parvis, ne quand même on l’aurait ouvert, créé, exhaussé, quand même on aurait un jour enseveli les pieds de Notre- il Dame sous cette horizontale égalité de terre plane; et 1 quelle joie, tout à coup, joie du sentiment et de l’in- -. telligence, de la mémoire et de l’histoire, ensemble y et inséparablement de l’esprit et des sens, et ravissement F) de surprise de l’âme historienne, que de comprendre h tout-à-coup, de saisir, de ressaisir, de voir, de savoir, | de ressavoir, brusquement, d’un seul regard, — et ê n’est-ce pas plutôt d’un regard intérieur, — de retrou- « ver soudainement en soi-même et de comprendre “ enfin tout un poète oublié, toute une période que l’on M croyait abolie, toute une ville, tout un passé de toute & une ville; et quelle ville, Paris, ville de pierre, peuple À de monuments, peuple de mémoires, peuple d’anciennes 4 actions, Paris, capitale du monde, ville capitale, tout M un âge que l’on croyait révolu.

j A Paris, capitale des Peuples, comme le dit ce Hugo en sa dédicace de l’Année terrible.

11 Lui-même singulier Hugo, roi des fêtes royales popub laires, prince des cortèges, duc des grands enterrements, A . introducteur des ambassadeurs, et grand organisateur ÿ des funérailles nationales, à commencer par les siennes, | ami des pompes, même funèbres, ami des pompes, même républicaines, ami des oraisons, même funèbres, k qu’il excellait à faire en grands vers tristes, ordonnateur à des funérailles somptueuses ; vous l’eussiez vu, faibles

  • gens qui vous époumonnez Pour instituer parmi nous un culte nouveau, vous l’eussiez vu, s’il vivait : c’est lui IS qui vous aurait eu magnifiquement enterré Zola ; beauCoup moins bien que soi-même ; mais très bien encore,
  • très au-dessous; ce n’est pas lui qui vous eût confondu … des funérailles nationales avec des obsèques officielles À (Pierre Savorgnan de Brazza) ; révant ainsi, marchant IN ainsi, promenant du pied gauche, et regardant comme n on pouvait, quels autres vers que les siens, quels autres \ vers que des vers de Hugo pouvaient remonter dans la 44 mémoire ; je vous défie bien de voir en passant quarante … gardes républicains à cheval rangés devant le Panthéon, k place du Panthéon, rue Soufflot, en demi-cercle, en ’) peloton, en ligne, et füt-ce Pour y assurer le plus banal (À des services d’ordre, sans qu’aussitôt ce soient des vers . de Hugo qui des profondeurs impérieusement vous … moments, publics, dans ces publiques solennités, quand ÿ l’homme n’est plus lui-même, un homme, un citoyen, une … conscience, un cœur, mais lui-même, lui aussi un homme . public, en de tels moments que deviennent les poètes

plus grands, plus aimés, un Lamartine, un Vigny même, sigrand et peut-être unique au monde, même un Racine; * | le seul Corneille, peut-être, le plus grand de tous, le seul # Corneille aurait pu soutenir la comparaison, peut-être, $ s’il avait voulu; mais quand il avait Polyeucte dans le Û ventre, il aurait eu du temps de reste, que de s’amuser à faire des musiques militaires ; et quand il n’eut plus À Polyeucte dans le ventre, il était devenu bien incapable 1 de faire même des musiques militaires. q Impérieux Hugo; non pas des vers qui chantent dans ; la mémoire, mais des vers qui impérieusement, impé- dés, d’un tel rythme et d’un tel tambour qu’ils com- À mandent le pas dont on marche, qu’ils entrent dans les À jarrets, et qu’une fois qu’ils sont entrés dans la mé- moire, lus une fois, entendus une fois, non seulement : ils ne sortiront plus de la mémoire, jamais, mais que le 3 moment venu, ils chasseront, brutes impériales, insou | tenables régiments, tous les autres vers de tous les autres poètes, et vous forceront à marcher au pas, du il même pas, de leur pas. ji Non pas vers qui chantent dans la mémoire, mais ) vers qui dans la mémoire sonnent et retentissent # comme une fanfare, vibrants, trépidants, sonnantcomme une fanfare, sonnant comme une charge, tambour ‘ éternel, et qui battra dans les mémoires françaises longtemps après que les réglementaires tambours auront cessé de battre au front des régiments. Vers qui chantent, si l’on veut, mais comme une … chanson de marche, brutale et rythmée, non comme

” une mélodie, vers qui gueulent, vers qui déclament, 14 vers qui hurlent, commé une chanson de route, comme Ni une chanson de soldats; je dirai plus : comme une a chanson à soldats, ce qui ‘est bon, pour un pacifiste en pied; comme une chanson d’artilleurs à pied, qui au | premier tiers de l’étape, font sonner le sol dur de la

  • route, scandant de leurs lourdes bottes un refrain ù Singulier Hugo. Singulier comme ce peuple, dans ce à peuple, qu’il représente éminemment. Pair de France. ; Vieux malin. La gloire de Notre-Dame, dans son œuvre, là _ ce n’est pas seulement, ce n’est Pas tant ce poème et ce KL roman, ce poème en prose en forme de roman de sa ù demi-jeunesse, que la persistance perpétuelle, que _ léternelle présence, dans toute son œuvre, de ces deux A tours dressées, du monument debout. Dans toute son ii œuvre, dans son imagination, dans sa vision perpé- \ tuelle, dans sa création même. Dans Sa perpétuelle Ë vision de Paris, de son Paris toujours présent. Dans À toute son œuvre, jusqu’à la fin, jusqu’aux dernières él œuvres, jusqu’à ces Châtiments, la plus ardente de ses … œuvres, la plus grande peut-être et la plus forte, peut- être la seule sincère, absolument. Pour moi la gloire de i) Notre-Dame et la gloire de Hugo est beaucoup moins Ka dans ce roman de demi-jeunesse en prose que dans la | présence éternelle, apparente ou Sous-entendue, réapparaissant brusquement, dans la réapparition brusque, . dans l’inattendu profilement, dans la soudaine appari- à tion des deux tours jumelles dans des poèmes comme n ceux-ci, dans des œuvres où elles n’étaient point indi- Ï\ quées, si elles n’avaient pas été présentes éternellement ;

les Châtiments, livre III, x, l’Empereur s’amuse, une chanson; le refrain de cette chanson : À Sonne aujourd’hui le glas, bourdon de Notre-Dame, N : Et demain le tocsin! È O deuil! par un bandit féroce À L’avenir est mort poignardé ! : 14 C’est aujourd’hui la grande noce, 4 Le fiancé monte en carrosse ; A C’est lui! César le bien gardé ! À Peuples, chantez l’épithalame ! 4 La France épouse l’assassin. — | Sonne aujourd’hui le glas, bourdon de Notre-Dame, À Et demain le tocsin! de rythme; quel refrain de bourdon ; et encore cette 1 apparition des clochers dans cette nuit-là, mêmes Châ timents, livre I, v; et ce sens et cette vision de Paris, de tout le Paris ancien et nouveau, ramassé, de toute l’histoire de Paris : 4 Comme ils sortaient tous trois de la maison Bancal, ä Morny, Maupas le grec, Saint-Arnaud le chacal, 4 É Voyant passer ce groupe oblique et taciturne, h Les clochers de Paris, sonnant l’heure nocturne, | S’efforçaient vainement d’imiter le tocsin ; k Les pavés de Juillet criaient : A l’assassin ! k. À Tous les spectres sanglants des antiques carnages, 4 Réveillés, se montraient du doigt ces personnages ; 4 La Marseillaise, archange aux chants aériens, , k Murmurait dans les cieux : Aux armes, citoyens! à

dé Paris dormait, hélas ! et bientôt, sur les places, El Sur les quais, les soldats, dociles populaces, Sa Janissaires conduits par Reybell et Sauboul, j Payés comme à Byzance, ivres comme à Stamboul, | Ceux de Dulac, et ceux de Korte et d’Espinasse, ï La cartoüchière au flanc et dans l’œil la menace, a Vinrent, le régiment après le régiment, fé Et le long des maisons ils passaient lentement, A pas sourds, comme on voil les tigres dans les jongles Qui rampent sur le ventre en allongeant leurs ongles ; < Et la nuit était morne, et Paris sommeillait vs Comme un aigle endormi pris sous un noir filet. d Les chefs attendaient l’aube en fumant leurs cigares. “ O généraux brigands ! bagne, je te les rends! _ Les juges d’autrefois pour des crimes moins grands Hi Ont brûlé la Voisin et roué vif Desrues ! rl Eclairant leur affiche infâme au coin des rues fl Et le lâche armement de ces filous hardis, PA Le jour parut. La nuit, complice des bandits, Eu Prit la fuite, et, traînant à la hâte ses voiles, si Dans les plis de sa robe emporta les étoiles ë Et les mille soleils dans l’ombre étincelant, À Comme les sequins d’or qu’emporte en s’en allant $ Une fille, aux baisers du crime habituée, ; Qui se rhabille après s’être prostituée ! | Bruxelles, Janvier 1852.— Quand M. Fernand Gregh, Paris 1905, nous apportera des vers comme ceux qui nous remontaient à la mémoire en ce commencement de

juin, je proclamerai qu’il est, comme on nous le fait dire, le Hugo de cette génération. ‘4 Plus présent encore le bourdon, et plus retentissant 4 | dans les poèmes où il n’est pas nommé, dans les poèmes 3 de rythme, quand c’est le rythme même et le rythme M seul qui sonne aujourd’hui le glas, et demain le tocsin ; * puissantes et singulières inventions de rythmes; maisons de résonances, bâtiments de musiques, monuments de sons, puissantes et singulières bâtisses, constructions qu’il aimait entre toutes; mêmes Châti- À ments ; livre Il, 1; au peuple : 4 : Pourquoi dors-tu dans les ténèbres? Ë | Je ne veux pas que tu sois mort. À Pourquoi dors-tu dans les ténèbres ? k Ce n’est pas l’instant où l’on dort. ; La pâle Liberté gît sanglante à ta porte. : Re é Tu le sais, toi mort, elle est morte. F. Voici le chacal sur ton seuil, 4 Voici les rats et les belettes, - Pourquoi t’es-tu laissé lier de bandelettes ? } Ils te mordent dans ton cercueil ! 1 De tous les peuples on prépare 3 Lève-toi ! à ; Quelle exacte reconstitution de cloches, du bourdon, par le rythme, par la rime, par les assonances et par « les consonances, par tout le mouvement, par toute la strophe et par tout le couplet ; par l’architecture, parle

à dessin de ces lignes mêmes que sont les vers. Lui-même

de le savait bien, lui le premier, le grand poète, l’habile

d homme. Et quand il réussissait, celui-là, on peut être

bu assuré que lui-même, lui le premier, il n’ignorait rien du | à comment ni du pourquoi de sa réussite. Passons toutes ‘ J 3 ces strophes ou tous ces couplets, tous également forts,

| tous également faits, tous également beaux. Finissons

4 sur le dernier, dont les derniers mots enferment

‘s Mais il semble qu’on se réveille!

à Est-ce toi que j’ai dans l’oreille,

ï Bourdonnement du sombre essaim ?

nt Dans la ruche frémit l’abeiïlle ;

jh J’entends sourdre un vague tocsin.

Les Césars, oubliant qu’il est des gémonies,

d S’endorment dans les symphonies,

9 Du lac Baltique au mont Etna ;

4 Les peuples sont dans la nuit noire; L “4 Dormez, rois; le clairon dit aux tyrans : Victoire ! f 3 Et l’orgue leur chante : Hosanna ! ii N Qui répond à cette fanfare ? ’

Lu Lève-toi!

| Jersey, mai 1853. — Ces derniers vers, ces mots

A4 tocsin, fanfare, beffroi, c’est ce que je nomme l’aveu du

Al coupable, un aveu précieux de l’homme de métier; la

dl marque et l’aveu du fabricateur. C’est bien là qu’il en

(A voulait venir, au tocsin, au bourdon. C’est bien là ce n qu’il faisait, une fanfare. Là ce qu’il édifiait, des tours

KL et des sonneries de beffroi. Ce sont toujours les tours,

et, si l’on veut, le clocher de Notre-Dame. C’est bien cela qu’il nous représentait, qu’il nous donnait à entendre, qu’il nous forçait à écouter, que son rythme 1 nous représentait. Nous n’avions pas besoïn de cetaveu explicite pour savoir ce que son rythme nous voulait, et M quelle était son image de derrière la tête. 4 qu’il était un grand poète, non dessoudées, image vi M suelle et image auditive. Ensemble images de beffrois d’Hôtels-de-Ville et de tours de cathédrale. de Il savait son métier, celui-là; et rien de son métier ne F lui demeurait étranger. Il savait faire un tocsin rien M qu’avec des mots, une fanfare, avec des rimes, unbour- M don, rien qu’avec des rythmes. Il n’ignorait pas. On a pu lui faire beaucoup de reproches, fondés : on ne 4 lui reprochera pas d’avoir ignoré. Les sons parlés et M déclamés, les paroles poétiques lui donnaient autant À que les sons chantés et que les paroles instrumentales È donnèrent jamais à personne. Il n’ignorait pas l’effet 4 d’immense allongement, de grandeur démesurée, absolue, que donne un alexandrin isolé, lancé dans une 4 strophe de simples vers. Et puisqu’il s’agit d’entendre ‘à des bourdons, d’écouter des tocsins, il n’ignorait pas M le branle énorme que rend cet alexandrin tout seul M sonné dans une batterie de moindres vers. Et il savait, M réciproquement il savait Feffet que donne, en fin de strophe, en fin des mêmes strophes, un tout petit vers # expirant; et le redoublement de ce petit vers, le redou- L. blement de cette expiration; et la succession immé- M diate de ce petit vers à des vers majeurs, ou à un vers A

à Il avait raison de savoir son métier. Tant d’autres ) ne le savent pas, qui n’ont point son génie. Sonne À aujourd’hui le glas, bourdon de Notre-Dame, | et demain le tocsin, U quand: de tels vers, si impérieux, si commandeurs, ! si puissants, remontent à la surface, envahissent la mémoire, le chemin est tout fait pour qu’ils remontent At jusqu’aux lèvres ; il faut donc obéir à la poussée inté- fa rieure, militaire mécanique, de la mémoire ; il faut ré- ï citer ces vers qui montent, ces couplets qui viennent, | ces strophes qui reviennent, tout ce Hugo militaire, ï somptuaire, cérémoniel et triomphal qui remonte. x Bons vers, mauvais vers, platitudes ou abondances, ï marquetteries et chevilles, au moins il savait dessiner \ son rythme, celui-là, il savait faire ses strophes et con- : struire ses périodes; il savait faire ses couplets. is Il faut donc réciter ces vers qui vous reviennent, il pl faut donc s’en aller bras dessus bras dessous, récitant ho du Hugo, et quand l’un s’arrête, l’autre, qui sait plus ji outre, étant bibliothécaire et ainsi conservateur de é poèmes, l’autre continue. Et c’est le même poète en deux …._ … Sonne aujourd’hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le tocsin, C’est ce même bourdon qui aujourd’hui sonne aux . oreilles de ce même peuple pour la venue de ce roi. Aujourd’hui bourdon de joie, d’amusement et de fête. Demain, bourdon de quoi? Bourdon qui rend le même

son aux oreilles successives, pour quel glas sonnera-t-il 4 | jamais. Sonnerat-il; jamais plus, quelque tocsin. D |

Quel tocsin de guerre civile ou de guerre étrangère; À

. quel tocsin de guerre sociale ou religieuse; comme aux à

temps anciens; quel tocsin de guerre plus que civile; quel tocsin d’invasion; sonnera-t-il jamais le glas de tout ce 4

Quel tocsin d’émeute et de soulèvement social; quel N tocsin de levée en masse et de soulèvement national? LR

Pair du royaume. Pair de France. Vieux malin. Comme 7 ce peuple, dans ce peuple, dont il est en ce sens un 1 représentant des plus éminent, il truque, il ruse avec la

guerre. Quand vieux il voit que décidément c’est le È pacifisme qui réussira, au moins officiellement et dans À les déclarations verbales, quand il voit que c’est le paci- : M fisme qui fera les gloires et les universelles popularités, À les internationales circulations, quand il voit que dans 4 paix qui, formellement au moins et officiellement, a fait 1 à la guerre une guerre victorieuse, quand la victoire de ‘M la paix est assurée officiellement, il n’hésite plus : il se | fait le roi, il devient le dieu du pacifisme; au moins dans à { les congrès, dans les cérémonies, dans les discours, dans $ tout ce que l’on peut nommer les origines et les com- 1 mencements de nos modernes et de nos contemporains 4 meetings ; il assoit, il consolide ainsi cette formidable à popularité où il mourut, cette gloire indiscutée où il 4 triompha, il prépare cette apothéose inouïe où il se 24 survécut plusieurs semaines. Les militaires en firent k les frais. Ce sont des braves gens, tout de même, ces 4

ï militaires, et bien utiles pour ces sortes de cérémonies.

; Les militaires, qui lui firent de si belles funérailles, :

“4 par ordre, il est vrai, mais enfin il fallait qu’il y en eût

pour qu’on leur donnût cet ordre, pour que le gouverne-

ü ment de la République les fit marcher, — et d’ailleurs,

/ ils ne demandaient pas mieux que de marcher, parce

ÿ qu’ils ne demandent qu’à faire des parades, — les

ÿ cuirassiers, qui l’avaient veillé si théâtralement sous

( ce même Arc-de-Triomphe, avec des torches, lui ser-

4] vaient à deux fins. Comme simples militaires, comme

j soldats, commandés de service, en grande tenue de

;l service, ils servaient à lui faire, pour ses enterrements,

} des parades militaires comme on n’en avait jamais

”{ vu dans aucun pays monarchique; et au contraire,

| comme têtes de Turcs, ils ne lui avaient pas moins servi,

ï lui ayant servi à se tailler une de ces popularités

1 comme les seuls pacifistes peuvent en espérer une,

Al à présent que la guerre, qui était l’industrie nationale de

ft la Prusse, est devenue l’industrie nationale de presque

‘ tous les peuples.

Admirable utilisation double de la guerre par un

ï pacifiste. J’entends par un pacifiste professionnel, et

; comme tel glorieux. Ces mêmes canons, qui font tant

| de bruit quand ils roulent sur le pavé de nos rues, ces | mêmes batteries, ces mêmes régiments, ces mêmes chevaux, qui directement lui servaient à lui faire des

; cortèges, à lui organiser de somptueux défilés, contrairement, comme les objets de ses malédictions éloquentes, : lui avaient déjà servi un nombre incalculable de fois.

‘4 D’une part ils avaient servi à lui faire des antithèses; de l’autre part ils servaient à lui faire des défilés.

| 47

Et tous ces objets de malédiction lui avaient surtout ‘4 servi à faire de beaux vers. Vieux malin, roué comme le peuple, dans le peuple, et double comme lui, comme ce peuple qu’il représentait si éminemment, quand il voulait faire de mauvais poèmes, ou quand ilne vou lait pas faire de poèmes du tout, il prenait le soin de les faire pacifistes; et quand au contraire il voulait M ’ faire de beaux poèmes, le malin, comme par hasard il M courait en redemander à ses amis ennemis messieurs È À les militaires. -f On peut prendre absolument au hasard. Les mêmes Châtiments, livre VI, la stabilité est assurée, 1, Napo- ‘4 léon III. Et au hasard parmi les vers : 4 C’est pour toi qu’on a fait toute cette Iliade ! 4 C’est pour toi qu’on livra ces combats inouïs! À C’est pour toi que Murat, aux Russes éblouis, Terrible, apparaissait, cravachant leur armée ! d C’est pour toi qu’à travers la flamme et la fumée | Les grenadiers pensifs s’avançaient à pas lents! 4 Nous n’avons ici qu’une ébauche, .ou, si l’on veut, à une première leçon. Et encore, même poème, un peu ‘4 plus loin; toujours au hasard : 4 C’est pour monsieur Fialin et pour monsieur Mocquart, hs Que Lannes d’un boulet eut la cuisse coupée, 4 Que le front des soldats, entr’ouvert par l’épée, ‘à | Saigna sous le shako, le casque et le colback, n Que Lasalle à Wagram, Duroc à Reichenbach, A Expirèrent frappés au milieu de leur route, 4 Que Caulaincourt tomba dans la grande redoute, Et que la vieille garde est morte à Waterloo! 4

| Ici encore nous n’avons qu’une première leçon; et À déjà l’on ne peut pas dire que ces vers soient précisé- ment des vers pacifiques; encore moins sont-ils des | vers pacifistes. Mais la leçon définitive : L’homme inquiet

Sentit que la bataille entre ses mains pliait. Derrière un mamelon la garde était massée, ; La garde, espoir suprême et suprême pensée !

— Allons ! faites donner la garde, cria-t-il, —

Et lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil, ! Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires, | Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres, Portant le noir colback ou le casque poli, | Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli, n * Comprenant qu’ils allaient mourir dans cette fête, | Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête. Leur bouche, d’un seul cri, dit : vive l’empereur !
] Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur, \ Tranquille, souriant à la mitraille anglaise, Ù La garde impériale entra dans la fournaise. \ Je le demande, ces inoubliables vers, ces vers mili- (l taires, culmination de la guerre et de la gloire, ces vers (1 qui sont réussis, est-ce là des vers pacifistes ? Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché,

Regardaïit ; et, sitôt qu’ils avaient débouché Sous les sombres canons crachant des jets de soufre,

} Voyait, l’un après l’autre, en cet horrible gouffre,

k Fondre ces régiments de granit et d’acier, ÿ Comme fond une cire au soufle d’un brasier.

Ils allaient, l’arme au bras, front haut, graves, stoïques, 14 Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques ! k Le reste de l’armée hésitait sur leurs corps s Et regardait mourir la garde. — C’est alors. M O Waterloo ! je pleure et je m’arrête, hélas! * Car ces derniers soldats de la dernière guerre À Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre, 1 Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin, ‘110 Et leur âme chantait dans les clairons d’airain ! 4 é Ces vers sont tellement faits, s’impriment dans la 4 mémoire si souverainement, qu’ensuite ils se repré- hs. sentent tous ensemble, sur un seul et vaste plan de M représentation, et qu’il n’importe plus par quel bout À En un clin d’œil, L Comme s’envole au vent une paille enflammée, É S’évanouit ce bruit qui fut la grande armée, À Et cette plaine, hélas! où l’on rêve aujourd’hui, 418 Vit fuir ceux devant qui l’univers avait fui! Pr. Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre, ‘4 Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire, à Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants, 53 Tremble encor d’avoir vu la fuite des géants! à Napoléon les vit s’écouler comme un fleuve; 1 [Singuliers effets d’optique dans nos singulières mé- moires : quarante ans sont passés, moins de quaranteans, fi trente-sept ans et quelques mois, de Waterloo à ces

  • Châtiments, Jersey, 25-30 novembre 1852; et dans nos a mémoires, il nous semble qu’il y a un espace énorme,un

| siècle, entre Waterloo et les Châtiments, et, au con- | traire, que nous touchons aux Châtiments. Et pourtant _ ily a plus de cinquante ans, aujourd’hui presque cin- | quante-trois ans, de ces Châtiments à nous. Les quatrevingt-dix ans, presque le siècle, qu’il y a entre Waterloo » et nous, nous les voyons entre Waterloo et les Chäti- …_ ments, autant, pour ainsi dire, vraiment autant qu’entre É Waterloo et nous; et entre Les Chétiments et nous, nous fl ne voyons rien; cela tient peut-être en partie à l’étonnante longévité de Hugo : nous avons vu sa mort; nous voyons pour ainsi dire sur le même plan, j’entends sur le même plan de date, sur le plan de la date de cette

  • mort, toute son œuvre, au moins depuis le commence-
  • ment de son duel contre Napoléon IIT; depuis le com- … mencement de sa représentation républicaine; cela tient « peut-être aussi en partie à ce que Les Châtiments ont fait ou fortement contribué à faire notre éducation répu-
  • blicaine primaire, et que nous avons une tendance à
  • considérer tout le passé récent sur le plan de la date de notre première enfance, où nous avons commencé à ‘4 Il n’y a pas un poème de paix réussi dans toute È l’œuvre de Victor Hugo; j’entends un poème de paix \ militaire, sociale, nationale ou internationale; de paix … pacifique; et encore moins de paix pacifiste; le seul
  • poème de paix réussi qu’il y ait dans toute l’œuvre de Victor Hugo, mais on peut dire qu’il soit réussi, celui-là, il est un poème de paix biblique, patriarcale, nocturne, k puisque c’est Booz endormi. AN u ) Demander à la guerre, aux militaires, premièrement “ des cortèges comme ils peuvent seuls en donner, deurte 51

xièmement des objets de malédiction comme ils peuvent seuls en fournir, troisièmement et surtout des sujets 5 d’inspiration comme il n’en pouvait pas demander àla paix : il y a là une indéniable, une insupportable duplicité, une particulière triplicité. C’est vraiment les faire servir à trois fins, par trop contradictoires. Ces soldats 4 ) font l’escorte; ils font la réprobation; et ils font l’inspi- 4 ration. Vraiment c’est trop, à la fois. à On peut être pour ou contre la guerre, pour ou contre M les militaires; Hugo, comme le peuple, dans le peuple, à est ensemble et à la fois pour et contre la guerre, pour ‘4 et contre les militaires; il en tire ainsi une triple utilisa- 1 tion, une utilisation maxima. ï. C’est exactement ce que fait aussi le peuple, dont Hugo est en ceci, comme à beaucoup d’autres égards, le représentant éminent ; comme Hugo, son maître et son Dieu, le peuple, comme Hugo populaire le peuple popu- { laire utilise la guerre et les militaires à trois fins au j moins, contradictoires ; il demande aux militaires des parades comme ils peuvent seuls en fournir, des revues du 14 Juillet et tous autres apparats, toutes autres démonstrations ; il demande à la guerre et aux militaires un exercice de malédiction, de réprobation morale, sentimentale, publique, oratoire, officielle, philanthropique, il demande à la guerre et aux militaires un sujet d’inspiration, un exercice d’imagination quand, remontant : dans le passé, quand, interprétant le présent, quand, anticipant l’avenir, il veut se faire croire qu’il n’a point … perdu le goût des aventures; quand, enfin, il est las M de s’embêter dans des images de paix, 1 52 44

Il y a là, envers la guerre et les soldats, une duplicité insupportable, presque universellement répandue. Elle est si commode. Ces militaires servent d’amusement, de repoussoir, d’inspiration. Par eux on peut se procurer : des fêtes somptueuses ; de la bonne renommée en faisant du zèle, de la vertu pacifistes, antimilitaristes ; des imaginations censément aventureuses, presque aventurées.

Il y a communément aujourd’hui, dans cette consommation du.monde moderne, une duplicité insupportable envers la guerre et les militaires. Il faut être pour ou contre la guerre. Loyalement. Toute situation double est une situation fausse. Toute situation double est une

Il faut être pour ou contre la guerre, pour ou contre U les militaires. Notre collaborateur M. Charles Richet est contre la guerre, contre les militaires. Au moins, avec lui, on sait à quoi s’en tenir.

‘ Notre collaborateur M. Charles Richet est contre. Cela se voit dès le premier mot de son cahier. Aussi n’a-t-il aucune tendresse, aucune faiblesse, aucune affection, secrète, pour les pompes ou pour les grandeurs mi-

litaires. Sa situation est parfaitement loyale, étant parfaitement simple. Pour moi, prévoyant que nous aussi nous aurions à parler cette année de la guerre et de la la patrie à l’humanité, je tenais expressément à ce que la thèse du pacifisme le plus pur fût présentée dans ces cahiers au commencement de cette série; qu’elle en fit pour ainsi dire l’ouverture, ou, pour parler un langage plus noble, étant plus contemporain, l’introduction ; sans abuser d’un mot qui a été galvaudé irrémédiablement depuis trente années, je tenais expressément à ce

que la thèse du pacifisme intégral fût intégralement “3 aussi la thèse qui apparaîtrait ici au commencement de 4 cette nouvelle année de travail. J’ai donc été particu- ‘à lièrement heureux de trouver, pour présenter ici la 4 thèse du pacifisme pur, un pacifiste pur, pour présenter 4 la thèse du pacifisme intégral, un pacifiste intégral. 1 Tout autre est la situation du peuple, situation fausse, ‘ double, triple, comme la plupart des situations popu- 14 laires modernes ; le peuple veut : s’amuser de l’armée; D. We insulter, injurier l’armée, ce qui est bien encore, si l’on 4 veut, un moyen de s’en amuser; rêver de guerres. Ê 4 | Le peuple veut insulter, injurier l’armée, parce que À cela aujourd’hui se porte très bien; cela fait extrême- 4 ment bien dans les meetings et toutes autres glorieuses % oraisons publiques. Cela est devenu indispensable dans 4 toutes les manifestations et opérations politiques. , Autrement, vous n’avez pas l’air assez avancé. ‘4 On ne saura jamais tout ce que la peur de ne pas à x paraître assez avancé aura fait commettre de lâchetés à À nos Français. à Il y a une coquetterie populaire, une mondanité du À peuple, aussi impérieuse que la mondanité du monde, “4 aussi indiscutée ; d’ailleurs faite à l’image et à la ressem- 4 blance de la mondanité du monde; pour le moment et À pour longtemps, cette mondanité du peuple exige que % Pair du royaume. Pair de France. Vieux malin. Sénateur de la République. Sénateur du département de la À Seine. Sénateur de Paris. Le peuple aussi est sénateur 1 de Paris, parce que tout le monde ne peut pas être :

En même temps le peuple veut rêver de guerres; il | se délecte autant que jamais aux narrations des guerres : | passées; il aime autant que jamais les guerres, pourvu | qu’elles soient faites par d’autres, par d’autres peuples ; rappelez-vous seulement comme, ily aseulementquelques 7 semaines, le peuple dévorait dans les journaux les récits de la guerre asiatique. Le peuple est beaucoup plus lâche qu’autrefois, pour faire la guerre. Mais il est ‘ toujours aussi violent, qu’autrefois. Il aime toujours | ‘autant la guerre. Tout ce qu’il demande, c’est que son précieux épiderme reste en dehors du débat. Il demande seulement que ce soient d’autres qui la fassent, qui la lui | fassent pour son amusement de chaque jour. Et tout ce qu’il a retenu de la lutte de classe, à lui infatigablement ss enseignée par les intellectuels du socialisme, c’est que

  • c’était, ou que ce serait une guerre, plus précisément une guerre militaire. E Pour qui veut se représenter les récentes aventures du socialisme réellement, sans illusion, il est évident À que tout ce que le peuple a retenu de l’ancienne lutte | . de classe intellectuelle, c’est que ce serait une guerre, É De ce qu’ils n’aiment point, ou de ce qu’ils n’aiment plus, à faire la guerre, de ce qu’ils ne veulent plus faire la guerre, il ne faut point se hâter de conclure qu’ils n’aiment plus la guerre. Ce serait témérité. Ils n’aiment rien tant que la guerre, aujourd’hui autant que jamais, | pourvu que ce soient d’autres qui la fassent. Et autrefois, quand on aimait la guerre, on la faisait soi-même. Il y a là une hypocrisie pacifiste parfaitement insup- | portable. On maudit la guerre ouvertement, formellement, officiellement, pour se donner du mérite et de la

vertu, pour acquérir. de la renommée pacifiste, condui- ‘4 sant à de la gloire humanitaire. Et secrètement, sour- à noisement, disons le mot honteux, clandestinement, on fl demande à la guerre, aux militaires, premièrement les L apparats des pompes extérieures, deuxièmement les 4 jouissances, les excitations des imaginations intérieures. À Toute cette hypocrisie pacifiste, si éminemment 1 représentée en Hugo, pour des raisons cet pour î des causes dont nous n’avons pu qu”indiquer beau- À sur le nom de Napoléon, que l’on considère, sans se doute avec beaucoup de raison, comme le génie * même de la guerre moderne, peut-être même comme le ÿ génie de la guerre de tous les temps. Rien n’est donc * aussi intéressant, rien n’est aussi représentatif, signi- | ficatif, que l’attitude prise par les peuples modernes, en | particulier par le peuple français, envers la mémoire de pa Napoléon. Nulle mémoire, officiellement, ne fut jamais 4 aussi proscrite, aussi maudite, aussi solennellement, À que ne l’a été la mémoire de Napoléon depuis le ÿ commencement de la domination pacifiste. Et les | Français l’ont maudit plus que personne, par une sorte À d’exagération nationale, par une vantardise, et, au fond, | un orgueil national, parce qu’il était à nous, on ÿ pourrait presque dire par une sorte de coquetterie é nationaliste pacifiste. Mais dans le fond des cœurs, et À peut-être surtout des imaginations, il recevait des cultes. À Admirations occultes, qui aisément devenaient des ] adorations. Et durant ces cinq longues semaines du j mois de juin dernier passé, aujourd’hui nous savons, k par des infiltrations ultérieures, qu’un certain nombre 1

h. de Français se dirent que si enfin le fait imminent D devait se faire, il aurait tout de même été plus agréable 14 d’avoir pour ‘général en chef un certain général ü Napoléon Bonaparte, et d’être commandé par lui, que 1 d’avoir pour général en chef un excellent général de di défense républicaine, l’honorable monsieur le général ‘4 Brugère. Il y a des moments, dans la vie d’un peuple, 1 où l’instinct reprend siimpudemment le dessus, que l’on de serait capable de préférer un général en chef de ‘4 défense militaire à un général en chef de défense répulé, blicaine.

de Toute cette hypocrisie pacifiste populaire, si éminemil ment représentée en Hugo, et d’ailleurs culminant sur \ le nom de Napoléon, devait culminer éminemment en la N situation personnelle de Hugo envers Napoléon. Et en ‘al effet rien n’est, dans cet ordre, aussi éminemment ‘ 4) et uniquement représentatif que cette situation. Rien À n’est aussi curieux. Rien n’est aussi saisissant. Disons \h le mot, car le vieil Hugo ne s’embêtait pas tous les ; a. jours comme un burgrave, rien n’est aussi amusant. IL \f homme dans toute l’histoire du monde, qui ait rendu ‘4 autant de services à Victor Hugo que Napoléon Bona4 parte, si ce n’est Napoléon premier, aucun homme, non 4 pas même Dieu, dont pourtant il s’est beaucoup servi, le non pas même Hugo même. Admirable, unique fournis- | seur d’inspirations. Et quand ce ne serait que cette admih: rable antithèse entre les grandeurs de Napoléon le Grand | ) et les petitesses de Napoléon le Petit.

( Relisez avec un peu d’attention critique Les Châti- à ments ; c’est-à-dire, les lisant dans le livre ou dans votre l mémoire, sur le texte, luttez un peu, si vous le pouvez,

contre l’entraînement formidable de l’image et du L rythme : et alors, sous la farieuse colère apparente et À réelle, sincère, contre Napoléon III et contre le # deuxième ou le Second Empire, ainsi que les nomme vi simultanément l’arithmétique officielle, aisément vous À sentirez une plénitude secrète, l’intime satisfaction du # fabricant, le contentement du poète, que ce vieux Napo- É léon premier permit à cet unique Victor Hugo de sortir “ de tels vers. ÿ

Officiellement donc il fallait, comme tout bon popu- à laire, proscrire, exterminer, maudire Napoléon. Mais $, dans le dedans du poète, on en profitait pour faire des î

‘: vers comme pas un. En réalité Victor Hugo poète, — et F qu’est-ce que Victor Hugo en dehors de Victor Hugo ï poète, — Victor Hugo poète ne sortit jamais du culte À napoléonien. Le véritable Napoléon, c’est le Napoléon É où l’on rythme. Et dans Les Châtiments même, dans Les % Châtiments autant et plus que nulle part, on sent courir à une veine de contentement intérieur, d’avoir tant et si À bien fait servir Napoléon premier.

Ce Napoléon premier qui sans doute en lui-même se “ vantait de ne jamais servir. Et qui avait passé sa vie ! à tant se servir des autres. ‘7

Non seulement, comme son peuple, naïvemerit natio- # naliste et prétentieusement internationaliste, maïs plus !

, particulièrement militariste prétentieux et pacifiste égale- 4 ment prétentieux : mais cela s’accorde fort bien ensemble. 3

Non seulement dans les œuvres où c’était pour ainsi : dire son métier de s’en servir, dans les œuvres pu- à

58 4

‘0 lémiques, mais dans les œuvres privées, dans les D œuvres où on ne l’attendait pas, dans les œuvres où il 4 n’était pas indiqué, — sous-entendu dans les Contem- à plations deuxièmes, Aujourd’hui, qui étaient contem- ; à poraines des Châtiments, — mais clair entendu dans Les É. Voix intérieures, dans les Rayons et les Ombres. Il est { bien de ce peuple si profondément traditionnaliste, non 14 point traditionnaliste par lourdeur et par impuissance | 1 de faire de la révolution, mais traditionnaliste au conb. traire par un certain goût de la tradition même et de la 1 bonne tenue, il est de ce peuple qui aisément reçoit les 1 rois entre deux trains, qui vaincu n’est jamais plat, et ‘à surtout qui vainqueur n’est jamais insolent. Il ne quitte f pas les monuments figurés de la commémoration de ce É peuple. Il ne sort point de l’Arc-de-Triomphe. Il ne 1 descend de la colonne que pour défiler sous ledit Arc1 de-Triomphe. Ceci est dans les Chants du Crépuscule ; 10 II, à la colonne. Plusieurs pétitionnaires avaient k demandé que la Chambre intervint pour faire transporter les cendres de Napoléon sous la colonne de la 4 Après une courte délibération, la Chambre était 4 passée à l’ordre du jour. ‘1 (Chambre des députés, séance du 7 octobre 1830) ue Je passe les odes et rythmes lyriques des six pre1% mières parties de ce poème. Ici aussi, il faut en venir À ï aux Alexandrins (il est bien dommage que la concurN rence des anciens Alexandrins nous interdise d’écrire ‘4 les alexandrins de Victor Hugo des Alexandrins ; ceux L’Q des autres, on pourrait impunément continuer à les

nommer des alexandrins ; mais pour ceux de Hugo, ce n’est pas assez grand: la révérence, l’honneur demanderait que l’on fût autorisé officiellement à les intituler des Alexandrins; VIT: Dors, nous t’irons chercher ! ce jour viendra peut-être ! Car nous ‘avons pour dieu sans lavoir eu pour maître ! Car notre œil s’est mouillé de ton destin fatal, Et, sous les trois couleurs comme sous l’oriflamme, Nous ne nous pendons pas à cette corde infâme ) Qui l’arrache à ton piédestal! ; Oh! va, nous te ferons de belles funérailles ! Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles ; Nous en ombragerons ton cercueil respecté ! Nous y convierons tout, Europe, Afrique, Asie ! Et nous t’amènerons la jeune Poésie Chantant la jeune Liberté ! | Quelque répugnance que j’aie à souligner des mots dans un texte, comme le font les barbares Allemands, î qui de leur affreux espacement typographique finissent par souligner tant de mots dans leurs textes qu’il finit par y avoir plus de mots soulignés que de mots non | soulignés, ce qui attire naturellement l’attention sur les mots non soulignés, ce qui ne serait très spirituel que si c’était fait exprès, je n’ai pu m’empêcher de souligner ce vers que je ne lui ai pas fait dire : k Oh! va, nous te ferons de belles funérailles ! | Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles ; |

ù. 9 octobre 1830. — Si l’on se voulait reporter aux poèmes de légende et d’histoire, aux poèmes de guerre he de paix proprement dits, aux poèmes polémiques, aux poèmes professionnels de la guerre et de La paix, je triompherais trop aisément moi-même; Æviradnus, le petit roi de Galice, qui sont réussis, tant d’autres, sont-ce là des poèmes de paix ? Mais laissons la Légende qd es Siècles; dans cette nuée d’anciens poèmes, privés, “plus ou moins intimes, ignorés aujourd’hui, oubliés, “perdus, quelques-uns à tort, il n’y a qu’à feuilleter son | œuvre; les Rayons et les Ombres ; IN ; regard jeté dans 4 L’angle de la cellule abrite un lit paisible. D Sur la table est ce livre où Dieu se fait visible, La légende des saints, seul et vrai panthéon. Et dans un coin obscur, près de la cheminée, (1 Entre la bonne Vierge et le buis de l’année, | 3 Quatre épingles au mur fixent Napoléon. Cetaigleencettecage! —etpourquoi non? dans l’ombre — De cette chambre étroite et calme, où rien n’est sombre, “Où dort la belle enfant, douce comme son lis, k ‘4 Où tant de paix, de grâce et de joie est versée, “ Je ne haïs pas d’entendre au fond de ma pensée | Le bruit des lourds canons roulant vers Austerlitz. Fi Et près de l’empereur devant qui tout s’incline, ._— 0 légitime orgueil de la pauvre orpheline! — ii Brille une croix d’honneur, signe humble et triomphant, | 11 Croix d’un soldat tombé comme tout héros tombe, 4 Et qui, père endormi, fait du fond de sa tombe ï HR Veiller un peu de gloire auprès de son enfant.

Croix de Napoléon! joyau guerrier! pensée! Ê Couronne de laurier de rayons traversée! | Quand il menait ses preux aux combats acharnés, j 11 la laissait, afin de conquérir la terre, { Pendre sur tous les fronts durant toute la guerre, ÿ Puis, la grande œuvre faite, il leur disait : Venez! | Puis il donnait sa croix à ces hommes stoïques, * Et des larmes coulaient de leurs yeux héroïques, ÿ Muets, ils adoraient leur demi-dieu vainqueur. 4 On eût dit qu’allumant leur âme avec son âme, Et touchant leur poitrine avec son doigt de flamme, Il leur faisait jaïllir cette étoile du cœur! Oh! la croix de ton père est là qui te regarde! - 04 La croix du vieux soldat mort dans la vieille garde! Laisse-toi conseiller par elle, ange tenté, Laisse-toi conseiller. 4 [ Il s’agit de la défendre de Voltaire; 1 1 Voltaire, le serpent, le doute, l’ironie, El Voltaire est dans un coin de ta chambre bénie! à Avec son œil de flamme il t’espionne et rit. n |

4 Oh! tremble! ce sophiste a sondé bien des fanges! …. Oh! tremble! ce faux sage a perdu bien des anges! n. Ce démon, noir milan, fond sur les cœurs pieux, … Et les brise, et souvent, sous ses griffes cruelles, … Plume à plume j’ai vu tomber ces blanches ailes —…. Qui font qu’une âme vole et s’enfuit dans les cieux! k. Il compte de ton sein les battements sans nombre. ù … Le moindre mouvement de ton esprit dans l’ombre, … S’il penche un peu vers lui, fait resplendir son œil. FE Et, comme un loup rôdant, comme un tigre qui guette, … Par moments, de Satan, visible au seul poète,

  • La tête monstrueuse apparaît à ton seuil! … Hélas !si ta main chaste ouvrait ce livre infâme, 1 4 Tu sentirais soudain Dieu mourir dans ton âme. ; . Ce soir tu pencherais. … Et caetera. On ne croirait jamais, aujourd’hui, on ne (“se rappelle plus que Hugo ait jamais pu faire des vers aussi mauvais. Ils sont là, pourtant. Ils sont dans son Œuvre, au même titre que le reste. Au même titre que < le reste, ils entrèrent dans nos mémoires d’enfants. Ain si au même titre que le reste ils resteront éternellem ent dans nos mémoires d’hommes. | Crest une des forces de Hugo, peut-être sa force prin- “cipale, on peut dire que ce fut la force de Hugo que : cel te impudence tranquille. Plus que cette impudence

de sérénité, cette impudeur. Faire de mauvais vers lui « était parfaitement égal, pourvu que tous les matins il ” fit, il eût son compte de vers. Il pensait qu’il valait “ mieux faire des mauvais vers que de ne pas en faire du tout. Il était comme un grand fleuve. Il pensait qu’avant M tout, il faut assurer, entretenir le courant. Il était comme « un grand fleuve, qui ne refuse point, qui ne se refuse k point de rouler des eaux sales et jaunes, à certains M jours, parce qu’avant tout il faut rouler des eaux, et 4 qu’il faut rouler des eaux sales et jaunes, certains M jours, pour que viennent, certains autres jours, les eaux % lucides, les eaux transparentes, les eaux claires et à bleues. Toutes les faiblesses lui paraissaient meilleures À que l’odieuse stérilité. Et qui sait d’ailleurs si ces eaux M que du rivage nous jugeons jaunâtres, saumâtres, sales, M lui-même, le père fleuve, il ne les aimait pas autant. D

Et dans ces coulées de faiblesses, quels réveils imprévus. Quel beau vers, soudain, quelle annonce, quelle M

Le bruit des lourds canons roulant vers Austerlitz, 4

ou quel ressouvenir des beaux poèmes à venir; quelle M remontée, du futur; ouvrier avant tout, en ce sens, M ouvrier de l’écriture en vers, il a eu sa récompense enfin, et cette récompense était littéralement un salaire; ñ ouvrier de tous les matins, on oublie trop aujourd’hui d

{ combien de fois il avait essayé, fait les poèmes qu’il a. définitivement réussis. La mémoire impérieuse que

nous avons gardée de ces poèmes définitifs, et qui s’est” K

imposée, qui s’impose à nous aujourd’hui, qui nous .

4 64 1

: commande aujourd’hui, qui nous commandera toujours,

1 ont beaucoup effacé, quelquefois totalement, ont vio-

4 lemment chassé de nos mémoires tant d’essais antérieurs. On a aisément reconnu ici les ébauches, les premières

if exécutions de tant de poèmes demeurés seuls célèbres.

\ Ensuite. On ne saura jamais combien de fois il a fait

4 certains poèmes, avant de les faire, avant que cette fois

Ki fût pour la bonne fois. On oubliera toujours par quelles

à montées il montait quotidiennement, jusqu’au jour,

nt seul aujourd’hui connu, seul commémoré, où enfin cette

‘4 montée, officiellement, devint une ascension.

4 Tout au long de cette montée, la pensée de Napoléon

fs le poursuivit; et elle ne le quitta point pendant son

4 ascension même. Pour moi cette présence perpétuelle

à de Napoléon, manifestée dans les poèmes même où il

be n’a que faire, est pour moi l’indice d’une incontestable

1 Juin 1839. — Il y avait déjà une ode à la colonne de

Ni la place Vendôme, parva magnis. livre III, ode septième,

F dans les Odes et Ballades ; février 1827 :

4 Prenez garde, étrangers : — nous ne savons que faire!

‘ La paix nous berce en vain dans son oisive sphère,

ñ { L’arène de la guerre a pour nous tant d’attrait!

ai Nous froissons dans nos mains, hélas! inoccupées,

4 Des lyres à défaut d’épées!

È Nous chantons comme on combattrait !

À Mêmes Odes et Ballades, mon enfance, Voilà que

; tout cela est passé… mon enfance n’est plus; elle est

| 65 4.

morte, pour ainsi dire, quoique je vive encore. SAINT

J’ai des rêves de guerre en mon âme inquiète; 4 J’aurais été soldat, si je n’étais poète. . Ne vous étonnez point que j’aime les guerriers ! Souvent, pleurant sur eux, dans ma douleur muette, ! J’ai trouvé leur cyprès plus beau que nos lauriers. É- Enfant, sur un tambour ma crèche fut posée. LE Dans un casque pour moi l’eau sainte fut puisée. 1 Un soldat, m”ombrageant d’un belliqueux faisceau, 1 | De quelque vieux lambeau d’une bannière usée j Fit les langes de mon berceau. ; É: Parmi les chars poudreux, les armes éclatantes, F Une muse des camps m’emporta sous les tentes; F Je dormis sur l’affût des canons meurtriers; . J’aimai les fiers coursiers, aux crinières flottantes, Et l’éperon froissant les rauques étriers. k J’aimai les forts tonnants, aux abords difficiles; 1 Le glaive nu des chefs guidant les rangs dociles, ù: La vedette perdue en un bois isolé, : 4 Et les vieux bataillons qui passaient dans les villes, Fe Avec an drapeau mutilé. ñ Mon envie admirait et le hussard rapide, 2 Parant de gerbes d’or sa poitrine intrépide, } Et le panache blanc des agiles lanciers, ; Et les dragons, mêlant sur leur casque gépide 40 Le poil taché du tigre aux crins noirs des coursiers. }

À Et j’accusais mon âge : — « Ah! dans une ombre obscure,

  • « Grandir, vivre! laisser refroidir sans murmure % « Tout ce sang jeune et pur, bouillant chez mes pareils, É « Qui dans un noir combat, sur l’acier d’une armure, J À Et j’nvoquais la guerre, aux scènes effrayantes; 4 Je voyais, en espoir, dans les plaines bruyantes, ‘à Avec mille rumeurs d’hommes et de chevaux, 4 Secouant à la fois leurs ailes foudroyantes, if L’un sur l’autre à grands cris fondre deux camps rivaux. 4 J’entendais le son clair des tremblantes cymbales, È Le roulement des chars, le sifflement des balles, Et, de monceaux de morts semant leurs pas sanglants, à Je voyais se heurter, au loin, par intervalles, h Avec nos camps vainqueurs, dans l’Europe asservie 4 J’errai, je parcourus la terre avant la vie; 4 Et, tout enfant encor,.… D! Là, je voyais les feux des haltes militaires \ Noircir les murs croulants des villes solitaires; à La tente, de l’église envahissait le seuil; D Les rires des soldats, dans les saints monastères, ! Par l’écho répétés, semblaient des cris de deuil. { grincements de lime; quelle recherche des mots, qui ne

viennent pas, de tous les mots, des épithètes, qui man- 4 quent, qui ratent immanquablement. Sacristie et méta- 1 phore. Comme tout cela était moisi, pourri de littérature. 1823, il avait vingt-et-un ans. Il a gagné, depuis. À Il n’a pas volé sa gloire, celui-là. 3 L Mais débarbouillons-nous. Tout a une fin. Avant de 4 remonter, parmi ce peuple qui se disperse, avant de pu remonter par les ponts boulevard Saint-Michel et jusqu’à ‘4 la rue de la Sorbonne, où le travail négligé nous attend, 2 débarbouillons-nous de tous ces essais, lavons-nous la 1 mémoire de tous ces mauvais vers. Avant de rompre, : récitons-nous de ces vers définitifs, définitivement À réussis. Prenons-les parmi les poèmes réussis correspon- b dants. Je veux dire correspondant aux poèmes d’essai À que nous avons essuyés. ï Napoléon le tenait si bien. Il était si hanté de ce nom 4 et de cette image de Napoléon que Napoléon lui sert 4 de calendrier. Et quel calendrier. Pour’ quelle date. 3 Pour la date la plus importante de l’histoire universelle, 1 qui est la date de la naissance de Victor Hugo: Les É Feuilles d’automne, I, Data fata secutus, devise des Saint-John, [qu’est-ce que c’est que les Saint-John ?] 4 Ce siècle avait deux ans! Rome remplaçait Sparte, : Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, % Et du premier consul déjà, par maint endroit, À Le front de l’empereur brisait le masque étroit. À Alors dans Besancon… 4 Juin 1830.Et Chants du Crépuscule, V, Napoléon II, x: n,

Mil huit cent onze! —Otempsoù des peuplessansnombre 68 1

. Ce que son œil cherchait dans le passé profond, ke Ce n’était pas Madrid, le Kremlin et le Phare, ÿ La diane au matin fredonnant sa fanfare, D Le bivac sommeillant dans les feux étoilés, 1 - Les dragons chevelus, les grenadiers épiques,

4 Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques, il Comme des fleurs de pourpre en l’épaisseur des blés; »

1 Août 1832. — Ce poème réussi, ce poëme sal dans #4 cette strophe, et sous un revêtement de tristesse, sontRe ce là des vers pacifiques. Et ce poème où lui-même il a à { ramassé, dès les Orientales, dès 1828, tout son ensemble 4 de Napoléon; Lui.

à J’étais géant alors, et haut de cent coudées.

4 ,

À Toujours lui ! lui partout! — Ou brûlante ou glacée, 1: Son image sans cesse ébranle ma pensée. 154 Il verse à mon esprit le souflle créateur. [he Je tremble, et dans ma bouche abondent les paroles

11 uand son nom gigantesque, entouré d’auréoles, tr Se dresse dans mon vers de toute sa hauteur. À Là, je le vois, guidant l’obus aux bons rapides ;

LA Là, massacrant le peuple au nom des régicides ;

Là, consul jeune et fier, amaigri par des veilles Que des rêves d’empire emplissaient de merveilles, Pâle sous ses longs cheveux noirs. j Puis, empereur puissant dont la tête s’incline, b Gouvernant un combat du haut de la colline, ’ Promettant une étoile à ses soldats joyeux, Faisant signe aux canons qui vomissent les flammes, | De son âme à la guerre armant six cent mille âmes, Grave et serein, avec un éclair dans les yeux. Puis, pauvre prisonnier, qu’onraille et qu’on tourmente, Croisant ses bras oisifs sur son sein qui fermente, En proie aux geôliers vils comme un vil criminel, ñ Vaincu, chauve, courbant son front noir de nuages, Promenant sur un roc où passent les orages k: Sa pensée, orage éternel. | Qu’il est grand, là surtout! quand, puissance brisée, J Des porte-clefs anglais misérable risée, É Au sacre du malheur il retrempe ses droits, ; Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine, 4 Et mourant de l’exil, gêné dans Sainte-Hélène, ; Manque d’air dans la cage où l’exposent les rois ! É Qu’il est grand à cette heure où, prêt à voir Dieu même, ] Son œil qui s’éteint roule une larme suprême! ; Il évoque à sa mort sa vieille armée en deuil, à Se plaint à ses guerriers d’expirer solitaire, Et, prenant pour linceul son manteau militaire, à Du lit de camp passe au cercueil ! °

4 A Rome, où du sénat hérite le conclave, : 4 A l’Elbe, aux monts blanchis de neige ou noirs delave, | Au menaçant Kremlin, à l’Alhambra riant,

Il est pariout! — Au Nil je le retrouve encore.

Ë L’Egypte resplendit des feux de son aurore; , Son astre impérial se lève à lorient. 1 Vainqueur, enthousiaste, éclatant de prestiges, À Prodige, il étonna la terre des prodiges.

  • Les vieux scheïiks vénéraient l’émir jeune et prudent; 3 Le peuple redoutait ses armes inouïes ; \ Sublime, il apparut aux tribus éblouies À Comme un Mahomet d’Occident. 1 Leur féerie a déjà réclamé son histoire. É La tente de Arabe est pieine de sa gloire. 4 Tout Bédouin libre était son hardi compagnon; È 1 Les petits enfants, l’œil tourné vers nos rivages, ‘4 Sur un tambour français règlent leurs pas sauvages, 1 Et les ardents chevaux hennissent à son nom. ‘1 Il est difficile de vérifier ces renseignements de géo- à graphie et dhistoire. Et d’histoire naturelle. Mais il y a À là, cette fois, son Napoléon tout entier. 1 Parfois ii vient, porté sur l’ouragan numide, 1 Prenant pour piédestal la grande pyramide, 44 Contempler les déserts, sablonneux océans; hi: Lè, son ombre, éveillant le sépulcre sonore, He: Comme pour la bataille y ressuscite encore À Les quarante siècles géants. :

Il dit : « Debout ! » Soudain chaque siècle se lève, À Ceux-ci portant le sceptre et ceux-là ceints du glaïive, ) Immobiles, poudreux, muets, sa voix les compte; | Tous semblent, adorant son front qui les surmonte, Faire à ce roi des temps une cour du passé. î Ainsi tout, sous les pas de l’homme ineffaçable, 4 Tout devient monument; il passe sur le sable; } Mais qu’importe qu’Assur de ses flots soit couvert, î Que l’Aquilon sans cesse y fatigue son aile ? Ë Soz pied colossal laisse une trace éternelle ; Sur le front mouvant du désert. ï Histoire, poésie, il joint du pied vos cimes. ÿ Éperdu, je ne puis dans ces mondes sublimes ; Remuer rien de grand sans toucher à son nom; À Oui, quand tu m’apparais, pour le culte ou le blâme, À Les chants volent pressés sur mes lèvres de flamme, : Napoléon ! soleil dont je suis le Memnon ! Tu domines notre âge ; ange ou démon, qu’importe ? 6 Ton aigle, dans son vol, haletants, nous emporte. ë L’œil même qui te fuit te retrouve partout. ‘ Toujours dans nos tableaux tu jettes ta grande ombre; } Toujours Napoléon, éblouissant et sombre, | Sur le seuil du siècle est debout. Ainsi quand du Vésuve explorant le domaine, : De Naple à Portici l’étranger se promène, 1

Lorsqu’il trouble, rêveur, de ses pas importuns, Ischia, de ses fleurs embaumant l’onde heureuse, Dont le bruit, comme un chant de sultane amoureuse, Semble une voix qui vole au milieu des parfums ; ; Qu’il hante de Pæstum l’auguste colonnade, Qu’il écoute à Pouzzol la vive sérénade Chantant la tarentelle au pied d’un mur toscan ; 3 Qu’il éveille en passant cette cité momie, Pompéi, corps gisant d’une ville endormie, d Saisie un jour par le volcan; Ë Qu’il erre au Pausilippe avec la barque agile è D’où le brun marinier chante Tasse à Virgile; Toujours, sous l’arbre vert, sur les lits de gazon, Toujours il voit, du sein des mers et des prairies, Du haut des caps, du bord des presqu’îles fleuries, ; Toujours le noir géant qui fume à l’horizon ! . Décembre 1828. — Les Orientales, XL, pour les

  • scientifiques. Et enfin, avant de rentrer dans nos maisons, puisqu’il s’agit d’un Dieu, écoutons la prière. Écoutons la prière du jeune Arabe Hugo. Ce Lui, Orien- …. tales XL, succède naturellement à une Orientale XXXIX,
  • et cette Orientale XXXIX n’est autre que Bounaberdi. ; 4 Ce Bounaberdi ne vous dit rien. Mais un sociologue
  • avisé découvrirait aisément dans ce mot une altération du mot Bonaparte, surtout si vous l’écrivez Buonaparte et si vous le prononcez Bouonaparté. Un Filolog
  • découvrirait certainement les lois de cette altération. “ Avant de nous rasseoir pour dépouiller le courrier de

ce jour, écoutons la prière à Bounaberdi; grand comme |

Souvent Bounaberdi, sultan des Francs d’Europe, Que, comme un noir manteau, le semoun enveloppe, Monte, géant lui-même, au front d’un mont géant, D’où son regard, errant sur le sable et sur onde, Embrasse d’un coup d’œil les deux moitiés du monde Gisantes à ses pieds dans l’abime béant. ; Il est seul et debout sur son sublime faîte. A sa droite couché, le désert qui le fête D’un nuage de poudre importune ses yeux : À sa gauche la mer, dont jadis il fut l’hôte, Élève jusqu’à lui sa voix profonde et haute, Comme aux pieds de son maître aboïe un chien joyeux. | Et le vieil Empereur, que tour à tour réveille Ce nuage à ses yeux, ce bruit à son oreille, j Rêve, et, comme à l’amante on voit songer l’amant, Croit que c’est une armée, invisible et sans nombre, 3 Qui fait ceite poussière et ce bruit pour son ombre, | Et sous l’horizon gris passe éternellement!

Oh ! quand tu reviendras rêver sur la montagne, 4 Bounaberdi! regarde un peu dans la campagne 4 Ma tente qui blanchit dans les sables grondants ; Car je suis libre et pauvre, un Arabe du Caire, Et quand j’ai dit : Allah! mon bon cheval de guerre 4 Vole, et sous sa paupière a deux charbons ardents! L

Novembre 1828.— Décidément mon cahier serait un cahier très sage, qui ferait plaisir à tout le monde, k même à mes amis, et qui me vaudrait les compliments de mes camarades; un bon cahier de récapitulation; sans aucune idée maîtresse: des faits, rien que des faits; des événements bien égalisés, soigneusement de plus ; l’idéalisme historique y recevrait une adoration discrète, parce que nous devons révérer les anciens dieux ; le matérialisme historique y recevrait un hommage plus marqué, parce que nous devons nous ménager les dieux nouveaux ; l’une et l’autre adoration pourtant seraient habilement combinées, dosées, parce que l’on ne sait jamais qui sera le dieu de demain; et ni l’an ni l’autre hommage ne me ferait manquer à la règle sacrée du fait pur; car cet idéalisme et ce matérialisme se ressemblent en ceci au moins qu’ils ne sont nulle-

  • ment des idées, puisqu’ils sont des systèmes. Sage devenu en ce temps de sagesse, on me pardonnerait beaucoup de nos méfaits passés; les historiens
  • ne me rejetteraient plus; les philosophes ne me rejet- à téraient plus. F Cette saisie eut lieu un matin; peut-être un lundi; . peut-être un mardi matin; en tout cas on eut l’impres-
  • sion que ça faisait un commencement de semaine, et un
  • sérieux commencement de semaine; par un effet de re- .. tour en arrière, on eut immédiatement l’impression que le voyage du roi d’Espagne avait lui aussi duré une se- … maine exactement, qu’il avait fait une semaine, arrêtée, …_ que cette semaine avait été la semaine du roi d’Es- … pagne, qu’elle était finie, qu’il ne s’agissait plus d’en | 75

parler, qu’on avait autre chose à faire ; cette semaine elle-même avait fini mal ; un attentat, le plus stupide et % le plus criminel des attentats, rompant la sécurité uni- : verselle, avait rompu la joie, ayant rompu le charme; 4 dès avant l’arrivée du souverain, des gens bien infor- : més avaient bien dit que la police était extrêmement #4 inquiète, que l’on savait qu’il y avait un complot quise préparait; que l’on redoutait un attentat; nul n’en vou- 4 lait rien croire; d’abord parce que ces pronostics ve- 4 naient des perpétuels gens bien informés ; ensuite parce “3

= que ces sinistres renseignements dérangeaient l’idée que l’on s’était faite, l’idée que l’on voulait avoir; un £ matin, on sut par les journaux que l’attentat s’était produit ; ce fut comme un premier assombrissement, etun premier détraquement; une irruption de réalité rebelle; mais quelqu’un troubla la fête ; on eut l’impression que 4 des gens qui n’étaient pas invités entraient dans le cours des événements ; les arrangements si bien pris tom- 3 baïent; non seulement cet attentat était criminel et ; odieux, mais et surtout il n’était pas de jeu ; il rompait : une sécurité contractuelle communément consentie; 3 avec lui et par lui revenaient pour tout le monde les k j communs soucis, les tracas, les embarras, les embête- . ments de nos vies ordinaires. 4 Il y a je ne sais quoi de singulièrement féroce dans ‘ l’immuabilité des programmes officiels ; un soir la mort, 4 qui n’était pas prévue, paraissant elle-même. s’inscrit L au programme ; et tout le monde est officiellement forcé * de faire comme si elle ne s’y était pas inscrite; ces äeux premières bombes pouvaient en introduire d’autres ; on savait qu’il y en avait d’autres on ne savait où; 3h et pourtant il fallait continuer les fêtes, suivre le pro- :

gramme exactement comme si de rien n’était; sous 4 peine d’hésitation, de panique, d’affolement, d’officielle s lâcheté; ainsi les deux souverains devaient continuer 4 de faire les deux personnages des fêtes et des cérémo- À nies arrêtées; ils devaient immuablement continuer

  • d’être des personnages populaires et souriants de fêtes : nationales et populaires; sous la menace de la mort, 4 car les protections de la police, on l’avait bien vu, ne
  • procurent jamais une sécurité hermétique. Ainsi en- … tendu, le métier de roi devient le plus difficile des mé- … ‘tiers, le plus dangereux, et celui qui requiert le plus du 4 courage le plus exact; nul métier peut-être n’exige à ce 1 point que le menacé fasse exactement comme si la me- ; à nace n’existait pas; ni l’ouvrier dans les métiers dan- ; gereux, ni le misérable dans sa misère, ni le marin ni . l’officier sur son vaisseau, ni le soldat ni l’officier sous —_ Je feu ne sont tenus de faire exactement comme s’il n’y “_ avait aucune menace d’aucun danger; sans avoir peur, Ê ils ont le droit de montrer, ou de laisser voir, qu’ils Fe savent ; généralement ils s’appliquent à ne rien laisser … voir, ou par un courage naturel ou obtenu en effet ils ne laissent rien voir; mais c’est beaucoup déjà que de

ne pas y être tenu; au contraire le roi est tenu de se conduire exactement comme s’il n’y avait jamais rien eu de fait. *- Cet odieux, ce criminel attentat n’avait pas séulement _ assombri la fin de ces fêtes, il n’avait pas seulement à révélé un danger permanent, mais, ce qui était plus e _ grave, il avait rompu la trêve; il faut redire le mot, il ’ avait rompu le charme; on eut immédiatement l’impres_ sion que cette intervention brusque avait rompu tout un 4 enchantement, que c’était lui, l’attentat, qui était réel, et

que c’étaient les fêtes qui étaient imaginaires, feintes, que É l’enchaînement de cette année pénible n’avait point été ; brisé, que la semaine qui allait recommencer ressemble- ; rait aux semaines précédentes de la même vie, qu’ilfaudrait reprendre le collier, que rien de nouveau n’était | venu, que ces promenades n’avaient eu aucun sens, que 3 ces dissipations avaient été vaines, que la vie/était tou- ; jours la même; cet attentat n’était pas un attentat seulement; c’était la réapparition des ennuis journaliers que l’on avait omis d’inviter. 3 C’était surtout la réapparition brusque de la réalité même; les joies et les délassements avaient été imagi- | naïres; l’attentat seul était réel, non factice, non bienveillant et bénévole; comme on attendait anxieux, la respiration coupée, que toutes ces fêtes fussent finies, oppressé, que le roi fût parti, nous déchargeant enfin du soin de sa garde et de l’honneur de sa sécurité ; comme on attendait qu’il fût parti enfin, et qu’il fût arrivé quelque part qui ne fût point chez nous; qui ne fût | point de notre domaine, car aussitôt, immédiatement, 3 tout le monde avait senti que nous avions un domaine, k où nous étions responsables ; comme on attendait que ‘tout fût éloigné, le roi, la menace, le malheur, le perpé- 4 Il fallut revenir à Paris afin de recommencer la semaine; une ancienne chanson française, que nul aujour- | d’hui ne sait plus, qui ferait le désespoir de nos modernes | antialcoolistes, elle-même commence par les enseignements suivants : à à Commençons la semaine - ee En buvant du bon vin;

à. Ces vieux enseignements sont à jamais perdus; nous

4 . commençons généralement nos semaines en nous abreu-

. vant d’ennuis, de travail, de présence; et nous les con-

tinuons, et nous les finissons comme nous les avons commencées; nous rentrions donc à Paris ce matin de

commencement de semaine, — était-ce un lundi, était-ce à un mardi, était-ce un autre jour, nul aujourd’hui ne le sait, — mais ce que chacun sait, et ce que nul désormais n’oubliera, c’est le commencement de semaine que fit de lui-même ce jour inoubliable.

Comme tout le monde j’étais rentré à Paris le matin neuf heures; comme tout le monde, c’est-à-dire comme environ huit ou neuf cents personnes, je savais à onze

| heures et demie que dans l’espace de ces deux heures une période nouvelle avait commencé dans l’histoire de ma propre vie, dans l’histoire de ce pays, et assurément dans l’histoire du monde.

| Si ces cahiers n’étaient pas les cahiers, c’est-à-dire s’ils étaient une revue comme toutes les revues, et si je

me proposais d’écrire un article comme on en écrit pour

\ toutes les revues, touchant à la fin de ce premier cahier que j’ai pu faire, ce serait ici le commencement de mentir ; ayant à parler d’un événement aussi capital, j’emprunterais le langage noble, le grand style, je m’exciterais; mais nous nous sommes précisément institués pour donner, autant que nous le pourrions, des

Nous étions donc venus à Paris débarrassés tout de

  • même un peu des soucis antérieurs; le roi était parti, en bon état; c’était un gros souci de moins; il ne restait plus qu’un monde connu, le monde exploré des soucis

quotidiens, le moride ennemi et parent des soucis fami- |

Comment en l’espace d’un matin tout le monde, j’entends tout le monde ainsi dénombré, sut que la 3 France était sous le coup d’une invasion allemande l imminente, c’est ce que je veux d’abord noter.

Nous étions arrivés pensant à tout autre chose; on a £ tant à faire en un commencement de semaine, surtout : après une légère interruption; la vie est si chargée; 4 nous ne sommes pas de ces grands génies qui avaient . toujours un œil sur le tsar et l’autre sur le mikado; les 4 destins des empires nous intéressent énormément ; mais de nous sommes tenus de gagner notre pauvre vie; nous 1 travaillons du matin au soir; nous faisons des journées té de beaucoup plus de huit heures; nous avons, comme ? tous les honnêtes gens et les-simples citoyens, beaucoup $ de soucis personnels; on ne peut pas penser toujours J aux révolutions de Babylone: il faut vivre honnêtement la vie de tous les jours; elle est grise et tissée de fils 1

La vie de celui qui ne veut pas dominer est générale- | ment de la toile bise. |

Tout le monde, ainsi compté, tout le monde en même temps connut que la menace d’une invasion allemande est présente, qu’elle était là, que l’imminence était ;

Ce n’était pas une nouvelle qui se communiquât de 5 bouche en bouche, que l’on se communiquât, latéralement, comme les nouvelles ordinaires; ce que les gens | qui se rencontraient se communiquaient, ce n’était pas la nouvelle, ce n’était que la confirmation, pour chacun #4 d’eux, d’une nouvelle venue de l’intérieur; la connais- È

: sance de cette réalité se répandait bien de proche en proche; mais elle se répandaït de l’un à l’autre comme une contagion de vie intérieure, de connaissance inté- ; rieure, de reconnaissance, presque de réminiscence | ; platonicienne, de certitude antérieure, non comme une | communication verbale ordinaire; en réalité c’était en lui-même que chacun de nous trouvait, recevait, retrouvait la connaissance totale, immédiate, prête, sourde, immobile et toute faite de la menace qui était pré- L’élargissement, l’épanouissement de cette connaissance qui gagnait de proche en proche n’était point le disséminement poussiéreux discontinu des nouvelles | ordinaires par communications verbales; c’était plutôt une commune reconnaissance intérieure, une connais- | sance sourde, profonde, un retentissement commun | d’un même son; au premier déclanchement, à la pre- ° mière intonation, tout homme entendait en lui, retrou- ‘ vait, écoutait, comme familière et connue, cette réso-

  • nance profonde, cette voix qui n’était pas une voix du dehors, cette voix de mémoire engloutie là et comme É amoncelée on ne savait depuis quand ni pour quoi.

Notre catalogue analytique sommaire, notre petit :

) index alphabétique provisoire du catalogue analy- : &: tique sommaire; notre petite table analytique provi-

À soire très sommaire de notre sixième série… 2

k Nous avons donné le bon à tirer après corrections

sl pour deux mille exemplaires de ce troisième cahier le

1 Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués

7 720

8 rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. És. Nos Cahiers sont édités par des souscriptions menEE suelles régulières et par des souscriptions extraordii naires ; la souscription ne confère aucune autorité sur ; la rédaction ni sur l’administration ; ces fonctions à Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît 2 dans le temps d’une année scolaire, d’une année Fi ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet ; l’abonnen ment se prend pour une série. ne On peut souscrire cet abonnement à tout moment de É l’année, mais l’abonnement ainsi souscrit est, de droit, 3 valable pour la série en cours, et pour toute cette série. 4 Prix de l’abonnement, pour chaque série annuelle n pendant le cours de cette série : ‘4 HAE / Autres pays de l’Union postale uni- | ‘ verselle… vingt-cinq francs 4 Abonnement sur whatman… cent francs pour tous pays ; Les exemplaires sur whatman, tirage non réimposé, 4 sont numérotés à la presse et imprimés au nom du 3 souscripteur ; le tirage à part sur whatman commen- à cera de fonctionner au premier janvier 1906; les 3 inscriptions pour cet abonnement particulier sont reçues 4 dès à présent et reçoivent un numéro d’ordre déterminé à automatiquement par le rang même qu’elles occupent L28 dans l’ordre de l’arrivée, les numéros les plus bas venant ti naturellement aux premières inscriptions; c’est ce nuDe. méro d’inscription qui deviendra automatiquement le : numéro du tirage réservé à chacun des souscripteurs ; mn: lédition sur whatman sera strictement limitée au

4 Pour tout changement d’adresse envoyer soixante centimes, quatre timbres de quinse centimes.

Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous à demander un abonnement recommandé ; tous les cahiers

  • de l’abonnement recommandé sont empaquetés à part et …_ recommandés à la poste ; la recommandation postale, …. comportant une transmission de signature, garantit le ÿ destinataire contre certains abus; pour cette recomF. mandation, pour tous pays, en sus, cinq francs.

É Automatiquement et sans augmentation de prix les % exemplaires sur whatman sont tous recommandés et 4 envoyés aux souscripteurs dans des enveloppes-sacs.

11 L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour ” chaque série au plus tard le 31 décembre qui suit À lachèvement de cette série; ainsi du premier octobre ‘4 au 31 décembre 1905, et sauf épuisement de la sixième 3 série, on peut encore avoir pour vingt francs les dix-sept ‘4 cahiers de cette sixième série complète.

De. A partir du premier janvier qui suit l’achèvement à d’une série, le prix de cette série est porté au moins ‘à au total des prix marqués; ainsi à dater du premier …._ janvier 1906 la sixième série complète, s’il en reste 4 encore à cette date, se vendra soixante-treize francs.