VII-5 · Cinquième cahier de la septième série · 1905-12-05

Le 22 janvier

Étienne Avenard

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à la frontière russe

« Je ne mettrai les pieds en Russie que lorsqu’elle ï

aura une constitution », ai-je dit maintes fois à des à

_ amis russes. — « C’est le moment de partir, m’a dit | 4

quelqu’un. Vous arriverez peut-être à temps pour la voir

  • Voilà pourquoi je suis dans un train qui roule entre F

_ Eydtkuhnen et Virballen, entre la station frontière alle- 2

_mande et la station frontière russe sur la ligne de Paris | ;

à Pétersbourg. D’une traite je viens de traverser l’Alle- = à

magne dans toute sa longueur, des plaines de la West- Ke

phalie jusqu’à cette extrémité de la Prusse orientale, J

toujours en plaine, en attendant la plaine russe. Un 4

commerçant de Pétersbourg, un Allemand bavard mais 2

bon enfant qui revient d’un voyage d’affaires à Berlin, 4

m”exhorte à écarquiller les yeux aux vitres pour aperce- : 7

voir le ruisseau qui marque la frontière. Il paraît que ÿ

s le mouvement libéral constitutionnel 5 ça donne une certaine émotion. Mais dans la nuit noire | nous ne distinguons pas le ruisseau. Mon compagnon me raconte maintenant ses affaires de famille. C’est un Berlinois, mais, comme tant d’autres Allemands, il est allé tenter fortune en Russie; il habite Pétersbourg depuis 15 ans, il a femme et enfants… Le

  • contrôleur l’interrompt pour vérifier nos billets. Et en à même temps il nous demande tous les journaux ou À revues qui sont épars sur les banquettes. Nous ne pour- $ rons pas les faire entrer en Russie. Je me défais donc “A de tous les imprimés dont j’avais fait provision : ù R l’Humanité, le Matin, l’Aurore, l’Européen, le Berliner | : Tageblatt, le Temps même, et même l’Écho de Paris. | Dans l’Humanité il y a in extenso un discours d’Anatole France au Trocadéro, et ce discours ne finit pas du tout | sur une apologie du tsarisme. Mais l’Écho de Paris? L’Écho de Paris publie justement les récentes et fameuses résolutions de l’assemblée des représentants j des zemstvos à Pétersbourg. Ce doit être aussi compromettant que le discours d’Anatole France! Quant au Berliner Tageblatt, il raconte en première page le scandale du théâtre Michel, où le public a sifflé et injurié mademoiselle Baletta, première étoile de danse, et il explique comment le grand-duc Alexis, prenant coura- : geusement, — et légitimement, — ces sifflets et injures 3 pour son propre compte, a dû s’esquiver d’une loge où il ne se sentait pas tout à fait en sûreté. Il ne faut pas | songer à faire passer cela non plus. Décidément tout me paraît dangereux. Il est impossible de vaincre une f défiance instinctive et une inquiétude légitime quand on débarque dans ce pays. Soyons prudent. Je ne me sen- à tais pas en Russie tout à l’heure pour avoir passé le

ruisseau frontière ; maintenant j’ai bien l’impression à que j’y arrive. ;

Virballen. Visite de la douane, cérémonie connue. 1 Vérification des passeports, cérémonie nouvelle. à

Des facteurs, qui portent le tablier blanc et une petite À toque noire, la figure pâle et l’air timide, sont montés ‘à dans les vagons, et presque sans dire mot ni faire de ù gestes, ils ont emporté nos bagages dans la salle de é visite. À l’entrée, des gendarmes nous prennent nos passeports. Dans la salle, flots d’électricité ; une longue A ligne de comptoirs sur lesquels nous étalons et débal- j lons. L’armée des facteurs blancs fouille, sous l’œil vigi- j lant des inspecteurs. J’ai une serviette de cuir pleine de notes manuscrites. C’est mon grand souci. Je le sais: | elle sera examinée par la censure et on me la rendra à Pétersbourg, — si elle ne contient rien de suspect. Mon | Allemand m’a assuré que je n’avais rien à craindre. Je à

J’ai tout à fait tort. Ni le facteur ni l’inspecteur ne : veulent voir ma serviette qui leur crève les yeux. ‘| Quelqu’un me dit : « Ce n’est pas étonnant. Ces temps- ? ; ei les ordres ne sont pas sévères. » Et pour donner à ma chance inespérée une raison d’ordre général, je me 6 rappelle ce que dit la presse sur les affaires de Russie : | depuis trois mois soufile un vent de libéralisme qui produit partout des effets bienfaisants. Aux douanes de frontière comme ailleurs, évidemment. È

Pourtant, deux faits me donnent un peu de défiance à et de malaise. Il y a près de moi un homme de cinquante-cinq à soixante ans, à figure parcheminée et à

| le mouvement libéral constitutionnel 3 barbe en broussailles, auquel on fait des difficultés pour 4 son passeport et pour ses paquets. Bientôt on le prie de suivre un gendarme, et je le vois reprendre le chemin par où nous sommes venus. Il ne montera pas dans le train de Pétersbourg. « Ceux dontles passeports ne sont pas en règle doivent rebrousser chemin, dit mon guide, et le train | allemand qui vous a amené attend en gare à cet effet. » Dans la même salle et au même moment, autre : scène : Au centre il y a une grande table où sont les “Al autorités de la douane, les officiers de service. Au Lo milieu d’eux, debout, souriant, allant de l’un à l’autre L° et leur tapant familièrement sur l’épaule, je reconnais 2030 un voyageur que j’ai déjà vu dans le train. C’est un : Russe; j’ai pu m’en assurer à son air, à ses manières, à sa parole. Mais, à n’en pas douter aussi, c’est un per- à sonnage de marque : dans le train allemand, il se ren- - À ne après le repas ordinaire, pour éviter la promiscuité des ï ! autres voyageurs; et nous le voyions passer dignement, É. entraînant dans son sillage un secrétaire fluet et respecF tueux. Le voici maintenant qui parle aux autorités. Ji Entendu : on ne visitera pas ses malles. On ne vérifiera L: pas non plus son passeport; on sait sans doute trop À bien à qui on a à faire. Un détail que je n’avais pas ie remarqué : cet homme si important est décoré de la j Deux poids et deux mesures : l’oppression et le favo- & ritisme, tous deux, j’en conviens, ouvertement prati- Û qués. Somme toute, c’est moi qui ai reçu un traitement ô à peu près juste, par inadvertance, peut-être, ou, comme LE on me l’a dit, par suite d’un relâchement momentané à | des rigueurs administratives.

J’arrive le soir à Pétersbourg, à la lointaine gare de é Varsovie. Première déception : le temps est triste et 3 humide, les rues boueuses. Au lieu d’un traineau silen- hs . cieux et découvert, c’est une voiture fermée et bruyante à qu’il faut prendre pour gagner le centre de la ville. Nous je longeons des canaux déserts et glacés, puis une perspec- d tive interminable, et des rues généralement très larges, 1 quelques-unes très animées. Pendant le trajet, j’apprends “3 qu’il y a ce soir même un grand banquet des inteilec- F) tuels. Maxime Gorki et Léonid Andréiev doivent y être. ‘110 La manifestation aura, paraît-il, un caractère politique, ‘4 et, certainement, un énorme retentissement. C’est pour 4 moi une nouvelle déception de ne pouvoir m’y rendre. x à Mais je me console du présent malchanceux comme du | passé irréparable. J’accepte de manquer de quelques heures le banquet des écrivains comme d’avoirmanqué de 4 quelques jours la réunion à Saint-Pétersbourg des repré- É sentants des zemstvos de province dont les résolutions Ni ont fait tant de bruit jusque dans la presse européenne. 3 D’ailleurs je prendrai demain ma revanche en allant aux “ le banquet des écrivains sie Il n’est question aujourd’hui que de la réunion d’hier £ 3 soir. Ce banquet « des écrivains » était, à parler plus L)

le mouvement libéral constitutionnel | justement, un banquet « des représentants des profes- Ù sions intellectuelles ». J’ai appris que de pareils ban- } quets sont très fréquents ; ils remplacent les réunions publiques. Les mots réunion ou assemblée effarouchent un peu le gouvernement, et il a pour l’instant fait avec la société une sorte de compromis qui satisfait, paraît-il, | l’un et l’autre : le premier voulant que les apparences soient sauves, la seconde demandani que la discussion soit possible et libre. De là les banquets. « Eh bien! | . dis-je, il n’est rien de tel que de s’entendre; les choses | libéral optimiste. Elles vont si bien que nous croyons | ; au succès prochain de nos revendications, maintenant que nous pouvons les exprimer. Vous connaissez les résolutions des zemtsi. (1) Celles votées hier soir les répètent avec plus de hardiesse. L’objet du banquet était, vous le savez, de fêter le quarantième anniversaire de la réforme judiciaireintroduite sous Alexandrell. Voici le procès-verbal de la réunion. Il constate d’abord que cette réforme, accueillie alors avec une vive sympathie de la nation, parce que le but en était d’établir en Russie un régime de droit et de légalité, n’a pas donné les résultats attendus. Les principes même de la réforme ont été depuis complètement dénaturés par toute une série d’actes législatifs et de mesures arbitraires de l’administration. L’histoire des | règlements judiciaires montre très clairement que, tant que durera le régime bureaucratique actuellement en vigueur, les conditions les plus élémentaires d’une vie sociale régulière ne sauraient être réalisées. Les correc- (1) Membres d’une assemblée générale (zemstvo).

tions partielles de l’organisation actuelle des institutions | civiles ne tendent pas à cet objet, et, selon la conviction profonde et unanime des personnes présentes, le déve- £ loppement normal de la vie nationale exige immédiate- ; ment et absolument : ; 1° Pour tous les citoyens, la garantie des droits fondamen- } taux et inaliénables : intangibilité de la personne, liberté de conscience, de la parole, de la presse, de réunion et d’asso- 4 2 l’égalité de tous devant la loi, sans aucune différence : tenant aux conditions sociales, nationales ou religieuses ; 3 la participation de représentants du peuple librement choisis à la confection des lois et à la fixation des budgets ; ? 4° la responsabilité des ministres devant l’assemblée des représentants de la nation. La réunion réclame donc la réorganisation complète de la Russie sur la base de principes constitutionnels. En raison de la situation très grave où se trouve le pays, elle demande la convocation immédiate d’une assemblée de représentants de la nation, librement élus, sans contrainte aucune. Et elle réclame enfin une amnistie totale et sans conditions pour tous les crimes et délits poli- : tiques et religieux. Ce qui donne une importance indéniable à ces résolutions, continue mon interlocuteur, c’est qu’elles témoignent d’une conformité de vues absolue entre les gens de professions libérales et les hommes des zemstvos. Elles expriment, avec le même caractère de fermeté et de : précision, les mêmes aspirations et les mêmes besoins. Songez aussi qu’elles ont été signées par les 676 assis- ; tants du banquet, et qu’il y avait parmi eux les noms

| le mouvement libéral constitutionnel L 6 les plus illustres ou les plus connus de la littérature et | 4 de la pensée russes contemporaines : Léonid Andréiev, Li nov, lakoubovitch, un grand nombre de professeurs | d’universités, de médecins, d’avocats, d’ingénieurs, etc. | t Et c’était Vladimir Korolenko qui présidait. Toutes ces De particularités, vous le pensez bien, ajoutent au caractère a de la manifestation. Elle a été impressionnante pourles . se assistants; elle est sensationnelle pour le public; elle g sera certainement un appui à la politique libérale du ‘48 ministre de l’intérieur. D’ailleurs l’effet en sera centuplé à quand on connaîtra les résolutions votées aux banquets à qui ont eu lieu hier, pour le même anniversaire, dans 4 toutes les grandes villes de province. » à | Cet optimisme ma réconforté. Je ne demandais pas mieux que d’assister à la pleine éclosion de ce fameux « printemps » dont on me parlait de toutes parts pour à nven signaler les premiers et heureux effets. J’aurais F voulu vivre au moins vingt-quatre heures avec cette 71 conviction si bienfaisante et si communicative de mon î interlocuteur, que la crise intérieure de la Russie allait : se résoudre promptement et sans difficultés. Je voulais ÿ goûter sans mélange la joie de penser qu’il allait se 4 passer de grandes choses, mais rien que de bonnes 1 choses. Je rêvais presque d’une révolution russe qui eût

  • commencé par une fête de la Fédération. GE Mais bien malgré moi et à mon grand regret tout 5 d’abord, j’ai rencontré, avant la fin de la journée,

l’inévitable libéral pessimiste et sceptique qui m’a dit :

« Allons donc! Le printemps? Mais attendez au moins

qu’il ait poussé quelque chose. Il y a longtemps que

nous semons, mais, jusqu’à présent, qu’avons-nous

récolté ? Nous avons en Russie de ces terribles retours j

d’hiver qui détruisent tout. Ce dont nous faisons le plus ;

grand bruit, c’est l’assemblée, ce sont les résolutions

des représentants des zemstvos. Mais souvenez-vous. Ÿ

Cette assemblée devait être officielle, et elle ne l’a pas 13

été. Ces résolutions devaient être présentées à l’empe- |

reur, — et elles ne l’ont pas été. Ou pire encore : car si

elles lui ont été présentées, il n’y a pas fait de réponse.

Tout ce que nous avons gagné depuis trois mois, c’est

que l’air autour de nous est enfin respirable, et que,

respirant mieux, nous pouvons maintenant élever la .

voix. Mais je vous le dis : nous ne parlons pas encore &

assez haut pour qu’on nous entende. Et même, ces con- ;

ditions meilleures de notre vie, ce n’est pas nous autres, H

libéraux, qui avons fait quelque chose pour les obtenir.

Nous nous félicitons d’avoir le prince Sviatopolk

Mirski pour ministre de l’Intérieur; — mais nous ee

l’avons parce que les socialistes révolutionnaires nous }

ont débarrassés en juillet du sinistre Plehve, et que la

bombe meurtrière a laissé dans les hautes sphères un

souvenir instructif et moralisateur. Nous nous réjouis-

sons de ce semblant de liberté qu’on nous accorde; —

mais sans nos amis inconnus et involontaires d’Extrême- |

Orient, sans la destruction dela flotte de Port-Arthur et

sans le désastre de Liao-Yang, nous serions aussi muets

qu’impuissants. Nous ne sommes plus muets, vous avez F

pu vous en convaincre; mais, que nous Soyons puissants, à

j’en attends encore la preuve. »

le mouvement libéral constitutionnel | les avocats : Le banquet des écrivains n’est plus aujourd’hui la seule chose dont on parle. Il s’est passé dimanche un fait nouveau qui produit dans Pétersbourg une grosse émotion. Avant-hier, les avocats de la ville devaient se réunir au Palais de Justice pour célébrer l’anniversaire k é de la réforme judiciaire de 1864. Mais, quand ils se pré- sentèrent devant la porte du monument, ils la trouvèrent fermée. Le président du Conseil de l’Ordre, M. Tourt- | chaninov, avait reçu du procureur de la Cour d’appel une lettre où celui-ci disait simplement que l’objet de la réunion ne convenait pas au lieu adopté. Naturellement, protestations énergiques des avocats. A une heure ils étaient environ quatre cents devant le Palais. Quelqu’un propose d’aller tenir la réunion à la Douma (Hôtel-de-Ville), et tous s’y rendent immédiatement. La séance y a lieu, très agitée. M. Tourtchaninov déclare que, comme président du Conseil de l’Ordre, et dans de pareilles circonstances, il ne peut reconnaître la réunion comme légale. Là-dessus, il se retire. Les avocats demeurent et votent une résolution où ils constatent qu’il est impossible de célébrer officiellement le quaran- : tième anniversaire de l’introduction des institutions judiciaires en Russie. Ils décident d’exprimer au procureur de la Cour d’appel leur indignation, et de porter x plainte contre lui. Enfin, ils se joignent aux représen- * 8 tants des zemstvos pour réclamer des garanties de À liberté civile et politique.

Je me rends compte que l’incident soulevé par le procureur n’est pas précisément une question de boutique. Au moment où nous sommes, il à une signification qui intéresse l’opinion publique, et c’est pourquoi je l’entends autour de moi commenter très vivement. Les avocats n’étaient pas seuls en cause en cette affaire. Eux | savaient, mais bien des gens pensaient que leur réunion, comme celle des écrivains la veille au soir, aurait un caractère politique. Il serait étrange en effet que l’effer- A vescence générale ne se manifestât pas avec une intensité particulière dans le monde des avocats, très remuant à Pétersbourg comme ailleurs. Je soupçonne déjà qu’ils constituent l’élément le plus actif du parti libéral. Et, involontairement, je pense au rôle que jouèrent les avocats pendant les premières années de la Révolution française, à une époque où il était aussi question d’arracher une constitution à une monarchie

D’ailleurs, me fait-on observer malignement, Les avocats sont les premiers intéressés à l’établissement d’un régime constitutionnel où ils savent qu’ils auront beaucoup à gagner et peu de chose à perdre.

J’ai pu causer avec quelques-uns d’entre eux. Cela ne veut pas dire que j’aie mis les pieds au Palais de Justice. En ce moment, c’est aïlleurs que l’on rencontre ceux qui politiquement sont le plus actifs. Ils collaborent aux journaux « libéraux », et il est facile de les trouver dans les rédactions de Nacha Jizn (Notre Vie) ou de Syn Otetchestva (le Fils de la Patrie). Plusieurs sont conseillers municipaux ou membres de zemstvos, et ils sont des plus assidus, — des plus influents aussi, — aux

2: le mouvement libéral constitutionnel , J’en ai vu quelques-uns chez eux. L’un, dont la culture ‘ et les sympathies sont très françaises, m’a montré dans + son cabinet de travail trois grands portraits de Jaurès, | | Combes et Louise Michel… Tous parlent sans gêne ë des événements qui occupent l’opinion. D’une manière générale, ils pensent que le zèle du procureur ne fera à que mettre davantage en relief la manifestation des | nt avocats. D’ailleurs, ce qui a bien autrement d’importa tance, c’est l’universalité des manifestations de ce À genre. Par télégrammes ou par lettres, on commence à À L avoir des renseignements sur ce qui s’est passé à à la même occasion dans les villes de province et, de “ie tous les coins de l’empire, on apprend que l’anniversaire ; de l’établissement du nouveau régime judiciaire a été | célébré dans des banquets qui invariablement ont pris ; un caractère politique et où l’on a voté des résolutions analogues à celles des zemstvos. ë A Moscou, la réunion a été extrêmement nombreuse, les orateurs très hardis. Un professeur de l’Université a fait l’historique de ce régime judiciaire dont on fêtait le quarantenaire. Il a montré le rôle odieux de Mouraviev, le ministre de la Justice, qui, après avoir défendu | la loi de procédure de 1864, l’a systématiquement violée, faussée, abrogée. Fait caractéristique : un membre du | comité des banquets (rattaché au bureau permanent | des zemstvos qui siège à Moscou) prononça un discours si vigoureux qu’il obtint le succès, — très rare en ÿ pays russe, — de se faire applaudir après chaque J’apprends en même temps qu’il y a quinze jours, À lorsque le prince Mirski déclara aux représentants des | zemstvos convoqués à Saint-Pétersbourg que leur

assemblée ne pourrait être officielle, plus de cent avocats du barreau de Moscou se réunirent sous la présidence de M. Mandelstamm et décidèrent d’envoyer à cette assemblée la déclaration suivante :

La Russie tout entière, étouffée dans un silence séculaire,

a salué la convocation de la première réunion officielle des ; hommes des zemstvos. Aujourd’hui, ayant appris avec une ’ profonde stupéfaction le changement des décisions officiel-

les, nous ne pouvons nous abstenir de remplir le devoir civique qui nous incombe et de vous exprimer hautement notre conviction, que les besoins urgents de la patrie ne pourront être satisfaits que par la convocation des repré- sentants du peuple tout entier, appelés à la confection des

lois par le moyen d’un suffrage universel, égal, direct et secret. Seuls, les hommes librement élus par le peuple sauront assurer à la nation l’intangibilité de la personne, la liberté de conscience et l’égalité devant la loi pour tous les citoyens sans distinction de conditions sociales, de confes-

sion religieuse ou de nationalité.

Nous croyons fermement qu’il est nécessaire de garantir immédiatement l’absolue liberté de réunion et de la presse, en vue de rendre possible l’expression universelle des vœux et des volontés de la nation.

Et, avant tout, vous devez songer aux milliers de « criminels » politiques enfouis dans les cellules des prisons et les casemates des forteresses, jetés aux travaux forcés, relé- gués au fond de la Sibérie, pour avoir osé, avant vous, prêter leur voix au peuple torturé et réclamer pour lui de Vair et de la lumière.

Nous comptons que vous saurez remplir tout votre devoir

. de citoyens.

Toutes ces nouvelles font sur moi une forte impression. Intentionnellement, je retrouve mon libéral pessimiste d’avant-hier, pour le convaincre, c’est-à-dire pour me venger et pour me donner à moi-même une convicton. J’insiste près de lui sur la gravité des nouvelles

le mouvement libéral.constitutionnel qui viennent de province. Autant et plus que moi, il est au courant de ce qui se passe. Il me raconte, par exem- ‘ ple, qu’à Odessa, à Nijni Novgorod, il y a eu samedi des banquets libéraux où l’on a reçu avec enthousiasme des délégués du parti ouvrier, et où des orateurs ont réclamé la liberté de grève. A Saratov, il y a eu deux banquets, l’un de la noblesse, l’autre des démocrates socialistes et socialistes révolutionnaires. Ceux-ci ayant

5 envoyé aux nobles une députation pour leur communiquer les résolutions qu’ils venaient de voter, les nobles ont eux-mêmes adopté ces résolutions avec enthou-

Rs « Est-il possible, lui dis-je, que le gouvernement résiste Ù à une pression si générale et chaque jour plus forte de l’opinion publique ?-

— Le malheur, me répond-il, c’est que notre gouvernement n’est pas très sensible à cette pression. Il a de

Il n’aime pas qu’on lui force la main. Il accorde non ce qu’on lui demande, mais ce qu’il veut et quand il le veut. Ce n’est pas qu’il ne nous fasse pas de cadeaux,

| et nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre. Rappelez-vous le manifeste du 24 août, pour le baptême du

tsarevitch : que de faveurs n’avons-nous pas reçues!

Remise aux paysans des arrérages pour le rachat des

terres ; — abolition du knout; — promesse de pardon

aux condamnés et réfugiés politiques qui se repenti-

raient et rétracteraient. Que sais-je encore? IL est vrai

; que pour ces fameux arrérages, il semble difficile d’an-

: noncer sans rire qu’on pouvait encore y compter; quant au knout, on l’a depuis si longtemps aboli, n’est-cepas? : qu’on ne saurait, — sur le papier, — l’abolir davantage!

Et ce pardon, prix du repentir, nous ne pouvions qu’en admirer la générosité, surtout quand on le subordonnait à la bonne volonté des ministres et gouverneurs. Voyez-vous, nous n’avions jamais songé à de pareilles trouvailles comme don de joyeux baptême. Ce n’était pas du tout cela que nous attendions. Eh bien! maintenant nous demandons une constitution ; quant à moi, je suis persuadé que c’est une raison pour que nous obtenions autre chose. Le tsar voudra encore nous surprendre : il ne nous la donnera pas! »

Évidemment, le langage de cet homme n’est fait ni pour échauffer ni pour soutenir les enthousiasmes. Il ‘ s’appuie sur de telles réalités que je ne puis me soustraire à la force de ses arguments. Le seul qui me reste à leur opposer, c’est que l’analogie du présent et d’un passé, même proche, est sujette à caution, les conditions n’étant plus les mêmes. Je sais bien que l’agitation préalable des zemstvos de districts, les résolutions des délégués des zemstvos de gouvernements, et tant de réunions, tant de banquets, tant d’articles de journaux et 3 de revues n’ont pas encore amené à un seul résultat pratique, à une seule conquête politique reconnue par conquis, que cette faculté même de faire entendre tout haut ces réclamations. Cela, n’est-ce rien qui compte ? Les gens qui acclament « le printemps » disent que c’est là un progrès inappréciable. La phrase qui leur revient toujours sur les lèvres, c’est : &« Jamais nous n’avons vu parler, écrire ainsi. » Si j’avais assisté à quelque banquet politique, j’aurais vu se manifester dans toute leur force les aspirations, la foi, les espérances qui les animent. Mais on m”assure que les banquets ne

; le mouvement libéral constitutionnel # i j manqueront pas en ce mois de décembre. J’aurai plus à ; : d’une occasion de voir s’exprimer les enthousiasmes ou j : les amertumes politiques.

à la Diète de Finlande

; Ve Jai quitté brusquement Pétersbourg pour Helsingfors,

Ho où je viens d’assister à l’ouverture de la Diète finlan1e daise. !

à | Au moment où une constitution est revendiquée par

ÿ la Russie d’une façon chaque jour plus significative,

sf l’occasion était bonne de noter l’état des esprits dans

‘4h cette partie de l’Empire qui demande seulement le main-

Le tien de la sienne. {: ; ; Je trouve à peine dissipé le cauchemar des dernières

4 années, et je sens qu’une angoisse subsiste encore dans

4 l’espérance qui renaît depuis quelques mois. De mes

1 observations, — dans la famille, l’atelier, le café, la ; rue, — de mes entretiens, — dans le monde politique,

à artistique, bourgeois, populaire, — je retire cette im-

L pression profonde que, dans toutes les classes de la so-

55 ciété finlandaise, une préoccupation remplit tous les

Ë esprits, celle de la liberté politique menacée.

tee Le message du tsar, ou discours du trône, lu aujour-

à &d’hui par le gouverneur général Obolenski, à l’ouver-

  • ture solennelle de la Diète, ne promet pas les garanties

ÿ constitutionnelles attendues par les députés des quatre

“ ordres. Le tsar déclare qu’il ne retirera ni la nouvelle

Re loi militaire, ni la loi relative à l’introduction de la

: langue russe dans l’administration, ni surtout le mani-

feste de dictature de 1899 qui investit le gouverneur général d’un pouvoir inconstitutionnel sans contrôle, et ; qui fut la cause du trouble profond des dernières années : action violente du gouvernement sous forme d’arrestations et d’expulsions, réaction non moins violente de la nation, dont le mécontentement etla douleur se traduisirent en août dernier par l’assassinat du gou- | Le discours du trône a été accueilli respectueusement et froidement, — sauf par le maréchal de la Diète, Linder, qui y a répondu en phrases d’une humilité emphatique. Mais le tsar sera-t-il informé du genre de 6 confiance que les quatre ordres (noblesse, clergé, tiers- état, paysans), et tout particulièrement la noblesse, accordent au maréchal de la Diète? Apprendra:t-il aussi, en même temps que l’explosion de joie populaire pour le retour des députés expulsés, l’ombre de tristesse bien vite ramenée par les expressions enveloppées de son discours du trône? Après la cérémonie officielle, on le distribuait dans la rue, devant le palais impérial, à Helsingfors. Pendant que défilaient landaus ridicules et traîneaux rapides, le peuple lisait, — en Finlande tout le peuple lit, — le message de l’empereur. Hd Les exemplaires étaient imprimés en deux langues, les uns en finnois, les autres en suédois. J’avais un texte finnois qui m’embarrassaïit un peu… A la première occasion je le troquai contre un texte suédois plus commode à lire pour moi. Les grandes feuilles blanches passaient de mains en mains. Des groupes se formaient au bord { du quai, dans la neige, près des grands vapeurs à l’hivernage, pour en prendre connaissance en commun. Quel moment ce pouvait être pour le tsar et son gou19 4

le mouvement libéral constitutionnel “EU vernement! Ce même peuple qui, les jours précédents, | : avait accueilli avec transport les exilés rapatriés, était prêt au même enthousiasme, à une manifestation plus | ‘grandiose encore, sans doute, si on lui eût apporté les vraies paroles d’apaisement. Et, dans ce décor magnifique de la rade d’Helsingfors, par un beau jour d’hiver | septentrional où un soleil flamboyant trouait presque au ras de l’horizon de lourds nuages de neige, j’aurais | alors assisté à l’acclamation bruyante et joyeuse de la | liberté politique retrouvée. — Je n’ai vu que des visages | graves, sceptiques ou soucieux, des mains qui froissaient avec dépit ou pliaient silencieusement la grande feuille, au lieu de l’agiter triomphalement. Et je pense qu’elle exprimait l’opinion de beaucoup de Finlandais, la petite fille aux boucles blondes qui, le nez collé à la vitrine d’un libraire dela rue de l’Esplanade, lisait avidement le message, et à qui ses quatorze ou quinze ans | ; n’interdirent pas, comme je passais près d’elle, de résumer tout haut son avis sous cette forme très catégorique : « C’est mal, oui, c’est mal! » Je crains fort, en rentrant à Saint-Pétersbourg, de trouver les esprits assez inquiets de l’attitude prise par : le gouvernement envers la Finlande. Il semblait qu’on fat en droit d’attendre davantage, après les paroles, après les actes par lesquels il a donné un témoignage certain et réfléchi de ses intentions libérales. Il semblait que, surtout, à l’égard de la Finlande, il Jui fût plus facile de se montrer large dans ses sentiments et à ‘ dans ses vues, le minimum de garanties réclamé par ce pays n’étant qu’un retour à un état de choses ancien, . établi par le tsarisme lui-même quand le grand-duché fut réuni à son Empire. Mais, au moment où nous som20

mes, et puisque le prince Mirski est ministre de l’Inté- rieur, il faut se défendre d’être pessimiste avant les faits, et accorder au gouvernement un crédit de bonnes intentions, malgré le discours du trône, — et un peu à cause de lui. Car si le tsar se déclare inflexible sur les trois points que nous avons cités, il annonce d’autre part qu’il désire le retour au calme, et, dès que le gouverneur général le jugera possible, l’abolition des ordonnances temporaires de répression.

Ces paroles vagues laissent du moins la voie ouverte à des mesures de réparation. Elles permettront* sans doute plus de justice et de bienveillance que les restrictions n’admeitront de rigueur et de sévérité. Il eût été vraiment contradictoire avec la politique encore timidement libérale, — mais libérale, — enfin inaugurée par le gouvernement russe, que le manifeste ne contint pas les promesses d’une politique large à l’égard des Finlandais. Déjà la presse peut parler et la censure chôme. « De nouveau nous commençons à respirer », m’a-t-on répété. « Il y a enfin un peu de lumière, m’a dit un peintre, et nous allons pouvoir nous remettre tranquillement au travail. » Les députés expulsés sont revenus, — à peu près tous. Après la consternation des mauvais jours, la Finlande reprend sa vie normale. Les premiers actes de justice et de libéralisme du gouvernement lui font espérer à son égard une politique ,qui en sera la continuation. Ce que j’ai vu et entendu donne bien la certitude que le tsarisme peut renoncer sans crainte non seulement à ce que le discours du trône appelle des « mesures temporaires », mais aussi à ces « lois fondamentales » dont le manifeste de dictature fut l’expression 12 plus douloureuse aux Finlandais.

ee le mouvement libéral constitutionnel ‘19 L’exil, la loi militaire, l’introduction de la langue ‘+ russe par contrainte n’ont produit qu’une russification 10 superficielle. Il y a d’autres moyens, très simples et plus Re. efficaces, de gagner la Finlande. Un ministre libéralles . CA trouvera sans peine, et, s’il met quelque prix à l’estime A et à la reconnaissance d’un peuple sage, digne, loyal, ‘SCA intelligent, plein d’une énergie jeune et créatrice, il peut LE compter d’avance qu’il sera toujours payé avec usure “# pour le bien qu’il aura fait ou permis. Ce seraït un 18 étrange défi à la raison et à la conscience humaines que et de se venger sur la Finlande de ce que son passé lui 1204 donne pour le présent un minimum de droits impres- ñ criptibles et de ce que le travail fervent et les heureuses A qualités de ses habitants lui méritent pour l’avenir plus 88 encore qu’elle n’a jamais obtenu. (1) #04 la manifestation du 11 décembre 1 J’avais quitté Pétersbourg en un moment où l’opinion pén publique était déjà fort surexcitée. A mon retour, Rs samedi, je l’ai trouvée plus nerveuse encore, et l’émotion 14 è (1) Deux mois plus tard je revins en Finlande. J’arrivai à Helie singfors le jour même où Hohenthal, un jeune homme de vingtes sept ans, assassinait le procurateur Johnsson. J’appris que le dis1540 cours du trône n’avait été qu’une dérision. L’opinion publique 10 était plus surexcitée que jamais, et on ne cachait pas le soulageWP 3) ‘ ment, la joie et l’admiration causés par l’acte de Hohenthal. On me TER raconta que Johnsson se savait exposé. Il avait deux policiers sr na attachés jour et nuit, à tour de rôle, à la garde de sa personne. Yan L’illustre Linder n’est pas moins bien protégé, et on raconte que, Le par surcroît de précaution, il ne couche jamais dans la même - a chambre. Et tous les sénateurs finlandais se sentent si bien en

est aujourd’hui à son comble, après la journée d’hier, qui Ke fut sanglante. Toute la semaine, paraît-il, on avait parlé 1 ‘2 d’une manifestation démocrate-socialiste pour dimanche, #4 mais les bruits les plus contradictoires couraient à ce È H sujet. En dernière heure, samedi, il paraissait décidé He qu’elle n’aurait pas lieu. Dimanche matin, le chef de la al police prévenait cependant le public par une note À ñ insérée dans les grands journaux, en première page et 8 en gros caractères, qu’une démonstration semblait pro- #4 jetée pour l’après-midi et que le public ferait sagement DE en ne sy mélant point, la police ayant l’intention :
« d’appliquer les lois » pour rétablir l’ordre. À

Vers midi la foule n’en était pas moins nombreuse sur ! la perspective Nevski, et notamment au point le plus ù central de Pétersbourg, du côté de la place de Kazan. f Les mesures de la police furent telles qu’il est difficile 3 sûreté, au milieu de leurs compatriotes, qu’ils ne vont jamais à une 14 réunion publique, et ne s’aventurent dans la rue qu’en voiture

Un soir je me rendis à la gare, pour assister à la réception d’un + professeur de physique de l’Université, qui revenait d’un exil de À quelques mois en Russie, à Novgorod. NE

Sur une voie adjacente, un train était prêt à partir. Il était gardé É de troupes, et comme, par ignorance, je m’approchais de lun des A vagons, un des soldats ‘sgsprécipita sur moi et me ramena brus- 1 quement en arrière. Le train s’ébranlait ; je vis les soldats le suivre 4 pas à pas, à un mètre de distance, puis accélérer allure, et, à la ; fin, courir presque, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à l’extrémité % du quai et que le dernier vagon du train fût tout à fait hors de la gare. Je m’informai. C’était un sénateur qui partait en voyage et | dont on protégeait ainsi le départ… Pendant ce temps, le profes- “ seur Homén était porté triomphalement sur les épaules de quel- | 68 ques jeunes gens, et la foule laccompagnait en poussant des ! hourras et en chantant des chants populaires nationaux.

Je venais d’avoir simultanément un exemple de la terreur dans ki £ laquelle vivent ceux qui, par ambition, se font traîtres à la cause , finlandaise, et de la popularité que gagnent ceux que le gouvernement russe exile.

le mouvement libéral constitutionnel

| aujourd’hui encore de se rendre compte exactement de ce qui se passa. Les renseignements les plus précis que j’ai pu recueillir n’ont été fournis par un spectateur que je ne puis nommer, mais qui est certainement l’un des témoins les plus dignes de foi des événements de la journée. Grâce à son titre de médecin et à sa voiture il put en effet à maintes reprises dans l’après-midi franchir les cordons de la police infranchissables pour le public. Ce que ce témoin a vu, le voici : à une heure,

$ comme il sortait de déjeuner chez des amis, près la

place de Kazan, il aperçut des cosaques qui chargeaient la foule. Il les vit, par un rapide mouvement envelop-

pant, cerner un groupe d’hommes qui furent arrêtés; parmi eux étaient bien des étudiants, mais aussi nombre d’ouvriers du quartier usinier d’Alexandrovskaïia. La manifestation n’était donc pas uniquement universitaire, comme on l’avait tout d’abord supposé ou pré-

Vers trois heures, rue Michel, près du grand marché de Gostinny Dvor, et juste en face de la Douma (hôtel de ville), étaient massés une vingtaine de dvorniki (concierges au service de la police), dix gorodovoi (agents de police) et trois ou quatre cosaques qui attendaient : la maison du coin de la rue Müehel avait en effet été transformée en geôle et on y enfermait au fur et à mesure tous les manifestants arrêtés. Voici qu’on leur amène un étudiant déjà meurtri de coups de poing et de coups de pied. Ils achèvent courageusement avant de le jeter dans la salle de garde.

Trois minutes plus tard, même scène révoltante. On

amène un étudiant à la stature gigantesque, dont on aperçoit de loin la tête bouffie et sanglante. Il a reçu

des coups de plat de sabre qui l’ont à demi assommé, et il ne se soutient qu’avec peine, ou plutôt il est sou- é tenu par ceux qui l’entourent. Sur cet homme meurtri, sans défense et qui va s’évanouir, les brutes se ruent à : coups de poing et à coups de bottes. Un officier de po- + lice sort du poste. Il fait signe d’arrêter cette scène sau- Î vage. Il n’arrête rien. Il assiste impuissant aux excès de ses hommes ivres de fureur. À

On a dit, — les journaux sont étrangement brefs ce matin sur la journée d’hier, — on a dit qu’il n’y eut aucun mort pendant toute la manifestation. J’apporte ici le témoignage d’un médecin qu’il y eut au moins un étudiant de laissé pour mort dans l’une des maisons transformées en postes de police. Et cet exemple ne préjuge pas de ce qui a pu se passer à d’autres moments ou sur

Le Journal de Saint-Pétersbourg parle de « quelques personnes légèrement contusionnées »; il n’y eut, dit-il, « ni morts, ni blessés, ni estropiés ». Ingénuité candide ou besoiïn de se faire illusion? À tout prendre, mieux vaut encore l’impassibilité de quelques étrangers qui, d’un balcon de l’hôtel de l’Europe, prenaient des photographies de ces scènes odieuses! A cinq heures, il était encore impossible de passer devant l’église de Kazan. La manifestation durait donc toujours. Les starchiedvorniki formaient toujours un double cordon devant l’église. On avait emporté, disait-on, quelques agents blessés et, parmi le public, un avocat. Quant au nombre des manifestants blessés ou arrêtés, on m’a dit cinquante, on m’a dit cent, on n’a dit deux cents. Et quant à la manifestation elle-même, on m’a donné le chiffre de trois cents mais on m’a donné aussi celui de

25 2

4 à le mouvement libéral constitutionnel , “4 cinq mille. Qui croire? C’est une plaisanterie de pré- À tendre qu’on avait mobilisé des forces énormes de police il contre une démonstration de 300 individus, et les jour- à naux officiels disent vrai quand ils parlent de « quel- À ques milliers ». Mais s’ils ont cru devoir donner à la a manifestation sa véritable importance numérique, pourx quoi refusent-ils d’en fournir les vrais résultats? L’effet 4 le plus clair de ce système est de permettre aux racon1 tars les plus incohérents de remplir la ville. - À: D’après un dvornik de mon quartier, les rues étaient 4 } encore barrées, et la manifestation continuait encore ke dimanche soir, ce qui était faux et archifaux. Mais le 1 dvornik allait répétant que « sur la place de Kazan, vs c’était un champ de bataille pareil à Moukden ! » Une ; couturière de mon voisinage avait vu, disait-elle, “ 30 blessés près d’un poste de police, et comme on lui à 8 objectait qu’elle avait pu se tromper sur le nombre, elle #4 répondit : « Non! car ils étaient rangés trois par trois di sur des traîneaux »! Or, il faut savoir qu’en temps is ordinaire, on a grand peine à se caser deux dans un me traîneau, et, même à Saint-Pétersbourg, il y a des à moyens plus pratiques et plus sûrs de transporter les

4 Ces témoignages ne montrent pas moins que la mani- $ festation de dimanche a été plus qu’une promenade de 300 étudiants à travers la perspective Nevski, et qu’on Fà a fait autre chose que de les disperser avec des paroles ‘) bienveïllantes et des gestes paternels. Malheureuse4 ment, pendant ce mois de décembre qui, pour nous, Le commence demain, les scènes barbares de dimanche À risquent d’avoir trop souvent l’occasion de se reprou ; duire.

1 26

les dvorniki

Les dvorniki sont tristement célèbres. Les événements ps

de dimanche m’ont mis directement sous les yeux un F exemple de leur rôle et de leur brutalité. Je savais déjà ns qu’ils étaient affiliés à la police. Il y a quelques jours, À

comme je passais sur la perspective Nevski, j’avais ï même vu l’un d’eux, sur un geste d’un agent de police, à intervenir entre deux hommes qui s’injuriaient devant 2 sa maison. Querelle étrange, du reste, — très russe, je 7} suppose, — les deux adversaires conservant paisiblement Se les mains dans les poches de leur pelisse pendant qu’ils # se lançaient à la tête avec colère les épithètes les plus ‘4 J’avais eu d’autre part une expérience encore plus 52 directe de ce rôle policier du dvornik. Sans parler de % mon passeport que j’avais dû remettre au dvornik de - 4 ma maison le jour de mon arrivée, je savais aussi qu’il 4 avait questionné Katia, la servante, pour avoir des ren- “4 seignements sur mon compte, pour savoir par exemple . 4 comment il se faisait que moi, étranger, je fusse venu 74 dans cette maison. Cette petite instruction était moins pour satisfaire une curiosité personnelle que pour s’ac- Æ quitter d’une consigne policière. o Des étudiants m’apprennent aujourd’hui que la sur- F

veillance exercée sur eux par les dvorniki est encore

bien plus rigoureuse et humiliante. On instruit pour 15

ainsi dire les dvorniki à détester les étudiants, comme |

aussi à détester les Juifs, qui sont sous la menace d’une

: le mouvement libéral constitutionnel ! interdiction de séjour. Des circulaires sont remises aux . Et dvorniki pour renseigner avec précision la police sur les | locataires étudiants. Ces circulaires sont ainsi formuf lées : 1° D’où l’étudiant est-il arrivé ? 1 3° A-t-il une fortune personnelle? Sinon, d’où tire-t-il ses \ 4° Dans quelles conditions vit-il? Dans sa famille? Avec x ses connaissances, ses camarades, ou tout seul ? is 5° Quel est son nom de famille ? k & Dans quel établissement suit-il les cours ou doit-il subir son examen ? 9° Quel est son genre de vie ? Retiré ou dissipé? A-t-il des | relations, et à quelle société appartiennent-elles ? 10° N’y aurait-il pas dans son genre de vie, dans ses vête- - à ments, dans sa conduite, quelque chose de particulier qui 4 pût susciter la défiance ? \ 11° Quand est-il arrivé ? Mais il y a plus : le dvornik peut empêcher l’étudiant k de recevoir chez lui plus de cinq personnes. S’il suppose ? ou s’il sait qu’il en est entré davantage, il a le droit d’entrer lui-même et de faire sortir les assistants. : Ainsi, le dvornik haït et tyrannise l’étudiant. Il n’a ù fait, dimanche dernier, qu’exercer contre lui sa haine : Ù d’une façon plus cynique et plus brutale, en toute impu1 nité. Quelqu’un me dit : « Chez nous, la police ne pré- Fe vient jamais les désordres. Elle les laisse venir, et alors \ elle les réprime. Dimanche, — comme à l’ordinaire en

  • pareille circonstance, — on avait réuni les dvorniki par é groupes, dès quatre heures du matin, dans certaines cours du centre de la ville. A cette heure-là, au moins,

le public ne les voit pas venir. Après quoi on les a laissés, à jeun, se griser d’eau-de-vie toute la matinée. Et l’après-midi, on les a lancés sur leurs pires ennemis, les

Ce témoignage m’a été confirmé par plusieurs personnes. J’apprends aussi que les étudiants n’ont pas été 4 seuls à souffrir de la fureur des dvorniki. Des gens qui À ne faisaient point partie de la manifestation ont été HA maltraités, et certains voudraient intenter un procès au chef de la police, l’emploi des dvorniki pour la police des rues étant une mesure non prévue par la loi. Ceux qui se croient le plus en droit de protester, ce sont les propriétaires, qui paient les dvorniki, et que leurs propres dvorniki peuvent assommer un jour de manifestation. Ce sont peut-être ceux aussi dont la plainte serait le plus facilement écoutée.

soirées de Saint-Pétersbourg

Il y a un côté de la vie russe qui est très sympathique: c’est la facilité et la simplicité dans les relations. Même à Pétersbourg, le formalisme et les conventions sont réduits au minimum. C’est ainsi que j’ai pu assister hier soir à un souper où pas un des très nombreux assistants n’était invité… Souper d’anniversaire, comme c’est la coutume d’en faire pour les fêtes de nom et de naissance; date connue des amis, par conséquent, et qui rend toute invitation superflue. Ceux qui ont bon souvenir et bonne volonté viennent, s’ils le peuvent. Dans la journée,

29 2.

VIRE “le mouvement libéral constitutionnel \4200 beaucoup envoient quelque cadeau, des fruits, desfleurs. l 4 h. Une famille modeste, qui comprend 3 ou 4 personnes,et Fées qui habite un appartement de 3 ou 4 chambres, se laisse HR très bien, et sans étonnement, envahir par 60 ou 80

LATE Hier c’était chez une femme écrivain bien connue à à “1 Pétersbourg. Elle appartient à la société libérale; elle

QT eut même, une fois ou deux, l’honneur d’être assez susAS pecte au gouvernement pour que la police fit chez elle

AA une perquisition. Mais ses opinions politiques ne lempêé- } ai chent pas d’apercevoir et de critiquer les faiblesses des oi ‘à libéraux. Elle joint à une sensibilité très vive une fran44 41 : chise de parole qui s’exprime souvent en boutades 1 mordantes. Elle s’expose elle-même à de malignes critiLA ques parce qu’elle ne veut pas se résoudre à prendre 16 parti contre la guerre. On lui dit que c’est une singulière

A attitude pour une adversaire de l’autocratie. Elle réplique

AL qu’elle a toujours été, en principe, contre la guerre, sh mais qu’elle ne peut pas décider si c’est moralement un : EN devoir ou politiquement un bon moment pour la termi3e ; ner, quand il y a tant de Russes enfermés dans Port- % R _ Arthur. Et elle ajoute aussi que c’est une singulière 10 attitude pour des révolutionnaires d’escompter les Ni: défaites russes, d’attendre que la révolution intérieure | pa se fasse par l’intervention des Japonais. N Fe Ce soir-là, les esprits sont très surexcités. On est sous 6 l’impression des événements de dimanche. Il y a de ou jeunes étudiants et étudiantes qui parlent avec anima14 tion. Ils racontent les détails odieux de la répression; Le ils font le récit d’une soirée qui eut lieu le jour même de : (7 la manifestation. C’était un bal organisé par les élèves e ni: de l’Institut technologique. Après les scènes barbares

de l’après-midi, personne, naturellement, ne songeait à ch danser. Le portrait de l’Empereur qui se trouvait dans il À la salle des fêtes fut couvert de drapeaux rouges portant , : les mots de : « A bas l’autocrate ! » et, après de violents 1 discours, l’assemblée, comprenant plus de cinq mille ch étudiants, avocats, médecins, etc., vota un ordre du “ jour portant que désormais les manifestants devraient 1e avoir sur eux des armes. vx Quelqu’un fait observer aux étudiants que le moment à avait été bien mal choisi pour manifester. « Vous < agissez ainsi quand nous ne savons même pas la Fe. conduite que le gouvernement veut adopter en face des st revendications constitutionnelles ; quand nous attendons précisément une réponse du tsar aux résolutions des | zemstvos. Vous allez tout gâter. Dimanche, il n’y d avait aucune raison de manifester; à tout prendre, il À eût mieux valu choisir un jour comme celui d’hier, où # avait lieu le procès de Sazonov. » 0 Les étudiants répondent qu’ils ne veulent pas qu’on ‘ leur donne; ils veulent prendre. « Nous ne voulons pas : qu’on nous jette des os comme à des chiens, dit l’un; ‘a nous ne voulons pas prier le gouvernement. » En réalité, le la plupart ne sont pas des libéraux constitutionnalistes : R ce sont des démocrates socialistes ou des socialistes NI révolutionnaires. Ils ne nient pas qu’il n’y ait des démo-
crates parmil es libéraux, mais ils se défient en même temps de certains membres de zemstvos qui, tout en es s’intitulant libéraux, n’acceptent pas le suffrage universel et se contenteraient facilement de la conquête d’une Les jeunes sont d’une intransigeance très passionnée. | A les entendre discuter, je me rends compte que la poli- 4

| le mouvement libéral constitutionnel ke is tique fait en ce moment toute leur vie. À côté d’eux il y ! a là des hommes qui, eux, ont été des victimes de la i . politique, — mais victimes en un sens où nous ne sommes he. pas accoutumés à le prendre en France. Ce sont d’anciens : exilés qui sont revenus de Sibérie ou des provinces les 4 plus reculées de l’Empire. Je cause avec l’un d’eux qui al a vécu pendant dix ans à l’île Sakhaline; je rencontre

  1. la femme d’un autre qui a été enfermé pendant un an ï dans la forteresse de Schlusselbourg et qui en a passé su vivant dans une cabane faite de branchages sur lesquels Pa il jetait des seaux d’eau pour se faire un toit de glace. (Ve Celui-ci a été relégué à Réval, cet autre à Arkhangelsk. Hé Fe Je sens que je touche là des réalités terribles. Ces homfi mes ont agi en un temps où l’autocratisme était moins fl menacé mais non pas moins féroce qu’aujourd’hui. il | On discute beaucoup sur la politique probable du G gouvernement. Aujourd’hui, on a de vives appréhenl sions. Quelqu’un me montre le texte suivant, imprimé | En vertu d’un arrêté du ministre de l’Intérieur portant À È la date du 25 novembre (8 décembre), le journal le Fils de 1 la Patrie ayant fait preuve de tendances malsaines qui se ’ sont spécialement affirmées dans les articles intitulés : hi Notes d’un journaliste et Tiré d’un portefeuille de la protn vince, un second avertissement lui est infligé dans la perje sonne de son éditeur et rédacteur M. Serge Youritsine. Lo Le Journal de Saint-Pétersbourg, qui donne cette 4 communication officielle, se garde bien, lui, de jamais 1 faire preuve de « tendances malsaïnes »; aussi est-il fe assuré de ne jamais recevoir d’avertissement. Hier, en | revanche, le journal Pravo (le Droit) en a reçu un second,

et le Fils de la Patrie, déjà nommé, un troisième qui le À supprime pour trois mois. Cela donne à réfléchir aux pi plus optimistes sur la sincérité des intentions libérales De du gouvernement, et notamment du ministre de l’Inté- ; rieur. Les uns plaignent ou défendent le prince Mirski, , mais il y en a déjà qui l’accusent ouvertement de fai- E # blesse. « Aujourd’hui même, me dit un avocat, il a refusé : de transmettre à l’Empereur une pétition qui lui a été ; remise au nom des avocats de Moscou et de Saint- S Pétersbourg. C’est un mauvais symptôme de plus. Nous marchons vers une réaction. » Ce qui préoccupe beaucoup de gens, c’est le prochain oukase du tsar. On dit L qu’il paraîtra le 19, jour de la Saint-Nicolas. Et l’on cause à perte de vue sur ce qu’il contiendra …
les conseils municipaux de Pétersbourg À et de Moscou Les deux événements politiques importants de la #3 semaine ont été deux séances de conseils municipaux : é l’une à Moscou, mardi, la seconde mercredi, à Saint- : Pétersbourg. Et le fait qu’on y a discuté avec passion, À non des affaires municipales, mais l’éternel problème d’une Constitution, montre suffisamment l’état des $ esprits à l’heure actuelle. C’est Moscou qui a donné le branle, et quand on songe à ce que représente Moscou, la ville sainte, dans | l’Empire des tsars, l’attitude de son conseil municipal apparaît comme singulièrement significative : alarmante pour le pouvoir, s’il est résolu à ne pas céder à la for- |

RATE le mouvement libéral constitutionnel 03 os midable pression qui vient de toutes parts, encoura1428 geante au contraire pour l’opposition libérale dont elle … 14e affirme et soutient les revendications. Dans le discours

Ô ni qu’il à prononcé, à cette séance retentissante, le prince où N 25e Galitsine, président du conseil municipal de Moscou, Ÿ Fa el déclare que « la vie municipale reflète en elle la vie de a 1 l’État, et que la vie de l’État puise le meilleur de ses

| AN forces dans la vie municipale ». En conséquence, pour

L LA calmer l’angoisse générale et pour répondre à l’univer-

Fra 1 selle attente de profondes réformes, il propose la con-

is {k vocation à Moscou d’un Congrès de tous les présidents

1 ne de conseils municipaux des chefs-lieux de gouvernement.

j ii 4) 7408 Allant plus loin, l’assemblée rédigea des vœux de ga-

ii 4 1 ranties constitutionnelles qui furent votés à l’unanimité. +40 L’enthousiasme causé le lendemain matin dans … 18 toute la Russie par la publication de cette nouvelle fut

sn indicible. C’était un signal, une aurore. Le soir même, Û mu le conseil municipal de Saint-Pétersbourg se réunissait | 40e en assemblée extraordinaire, sous la présidence de son 4 44 président, le général Dournovo, et, à l’unanimité des

noi membres présents (environ 80 sur 160), cette municipa1” lité plutôt réactionnaire votait à huis clos son adhésion

‘te aux résolutions du conseil municipal de Moscou. Elle : ‘s décidait, en même temps, de mettre la question en dis500 cussion dans l’assemblée plénière ordinaire qui devait AA, avoir lieu le surlendemain, vendredi. Le parti de la

mr. Constitution l’emportait à ce point que les membres du

he 4 vieux parti présents à la séance avaient voté, eux aussi, Hi affirmativement. Et l’un d’eux, — non des moindres par

11 son rôle actuel et par son passé, — expliquait ainsi son : 0 vote : « J’ai exercé pendant dix ans des fonctions qui

‘1h me permettent de savoir ce que c’est que l’abus du pou-

voir de la part de l’administration. Pendant dix ans j’ai ; lutté contre le conseil municipal de X… (ce n’est pas à Pétersbourg). Je ne sais pas qui avait raison de nous .È deux, maïs je sais que les conseils municipaux doivent avoir plus de liberté. J’aime mon empereur. Je lui ai 54 prêté serment de fidélité. Mais je voterai avec vous F1 parce que je crois que c’est l’aimer et lui être fidèle que j à de demander une Constitution. » à

Tout faisait donc prévoir pour vendredi soir, à Saint- ; Pétersbourg, une séance mémorable de la municipalité. N Les privilégiés qui avaient appris par indiscrétion ce À qui s’était passé le mercredi, en escomptaient déjà et en 4 applaudissaient le résultat probable. Eh bien! cette 4 séance a duré une demi-heure, et on n’y a rien dit ni À rien voté. Vendredi soir, à la Douma, j’ai assisté à k l’étranglement et à l’avortement de la discussion pré- de vue. Un ordre supérieur, — du ministre de l’Intérieur, 1 partisan de réformes libérales, comme nul n’en ignore, ( — invita le président à annoncer à l’assemblée qu’elle ‘à avait à se renfermer strictement dans ses attributions ; 15 en signe de protestation, mais ce n’était pas une majo- di rité, ce n’était pas l’assemblée. Celle-ci ne chercha pas ie de salle du Jeu de Paume pour y délibérer librement. \

Je sais bien que nous sommes à Saint-Pétersbourg; je 4 sais bien qu’il s’agit cette fois d’un conseil municipal, À non d’une assemblée politique; mais l’aventure est à désagréable pour le parti constitutionnel. Tous les 1 regards sont en ce moment fixés sur lui ; non seulement 1 ses partisans, mais le public russe en général et l’opi- à 1 nion publique à l’étranger attendent de lui des actes. v Rien ne peut lui faire plus de tort que de fausses sorties à

BF le mouvement libéral constitutionnel ‘ dans le genre de celle de vendredi. Il a, dans lopposid. tion même, des ennemis qui sont tout prêts à relever iro- à niquement ses faiblesses et ses fautes. On peut être conte traire au mouvement constitutionnel parce qu’on le croit L: inefficace, mais c’est aux constitutionnels eux-mêmes Fe à imposer par leurs actes le respect de leurs convictions. L Encore une fois, il ne s’agissait vendredi que d’un con-

seil municipal, mais quand on pense à l’effet produit

  • : par les résolutions hardies de la municipalité de Mosif. cou, on peut se faire une idée de l’impression désasa treuse causée par les hésitations du conseil municipal Le de Saint-Pétersbourg. Il eût sans doute mieux valu pour Fa le parti constitutionnel que la séance secrète de mer- | À credi soir n’eût pas eu lieu, si elle ne devait pas songer et He pourvoir à ce qui est advenu. C’est un exemple singulier Ë qui vient de la capitale aux conseils municipaux de ur province. Les zemstvos trouveront sans doute que Saint- È | Pétersbourg prépare assez mal leur œuvre prochaine. Pourtant il n’est pas douteux qu’il y aura d’ici deux à mois une solution à la crise actuelle. Dans quel sens ? ’ Le manifeste du tsar, impatiemment attendu pour demain, jour de la Saint-Nicolas, peut apporter aux con_ stitutionnels toutes les espérances comme aussi toutes F les désillusions. Et il faut encore songer au cas où il : n’apporterait rien du tout, ni promesse, ni refus, ni ke même indication de la pensée du gouvernement. En Hi somme, depuis trois mois qu’on respire en Russie, c’estD à-dire depuis l’arrivée du prince Mirski au ministère de He l’Intérieur, toute la sécurité repose sur les paroles du £ ministre qui ont proclamé sa « confiance » en la nation. we Mais quelle sécurité encore mal assise, si on récapitule seulement certains faits marquants des derniers jours :

le 9, discours du trône à la Diète de Finlande; le 11, répression violente de la manifestation des étudiants; le 13, suspension pour trois mois du journal le Fils de la Patrie, et deuxième avertissement au journal le Droit ; le 14, refus du prince Mirski de transmettre à l’empereur la résolution des avocats de Moscou et de SaintPétersbourg; enfin, le 16, interdiction formelle de discuter communiquée au conseil municipal de SaintPétersbourg. Sans doute le banquet des écrivains du 3 décembre, la réunion des avocats le 4, les assemblées d’avocats dans toute la Russie pour fêter le quarantième anniversaire du nouveau régime judiciaire et réclamer É une Constitution, les déclarations des différents États à la Diète de Finlande, la séance de mardi au conseil municipal de Moscou, toutes ces démonstrations n’ont rien perdu de leur signification, mais comment prévoir avec certitude ce qui va se produire, puisque le gouverne- L

_ ment ne s’est encore décidé ni à adopter franchement labsolutisme défiant et réactionnaire, ni à se déclarer et se montrer catégoriquement libéral. Aujourd’hui encore la question est entière : la parole est demain au

isar dans son manifeste. S’il ne la prend point elle ap- -partiendra, le mois prochain, aux zemstvos dans les

. résolutions de leurs assemblées.

“ les zemstvos et le mouvement constitutionnel Rien ne peut donner une idée plus nette de l’agitation

  • politique ‘actuelle en Russie que la connaissance des ordres du jour, résolutions, adresses, déclarations, ma6 37 3

le mouvement libéral constitutionnel nifestes, etc., votés ou signés dans les innombrables réunions officielles ou privées qui se tiennent non seulement dans les grands centres comme Moscou et SaintPétersbourg, mais jusque dans les coins les plus reculés ? de limmense Empire. L’universalité et la fréquence de ces revendications, la hardiesse et le retentissement de certaines d’entre elles ont causé un émoi si profond, — et si différent, — dans le public et dans les sphères offi- à cielles que le gouvernement a cru devoir revenir, pendant les deux dernières semaines, à des mesures de À répression auxquelles on n’était plus accoutumé : avertissements aux journaux, suspensions, ordres directs ou circulaires interdisant aux assemblées la discussion de

certaines questions et aux journaux la publication de *

comptes rendus de séances politiques, voire Vim- « pression de certains mots qui sonnent mal aux oreilles Î

des réactionnaires. ‘ | Mais jusqu’ici la réaction montre à la fois trop d’indé- cision, et le mouvement libéral trop de ténacité pour que des mesures partielles et de circonstance puissent maintenant entraver la marche en avant pour la demande et l’obtention d’une constitution dans le pays du tsarisme. On parle beaucoup ces jours-ci d’une nouvelle manifestation de l’opposition constitutionnelle. C’est une déclaration rédigée par les ingénieurs à une réunion qu’ils tinrent dimanche dernier, sous la présidence du professeur Kirpitchov au restaurant Contant, à SaintPétersbourg. Cette déclaration est peut-être plus nette et plus ferme encore que toutes les autres. (1) C’est une condamnation formelle du régime actuel au nom des

(1) Voir le texte aux annexes.

… nécessités économiques, et elle emprunte une singulière

valeur au fait que la protestation est suivie de cinq cent

une signatures d’ingénieurs de toutes branches : ingé-

nieurs des mines, des ponts et chaussées, des construc-

Les actes de cette nature et de cette gravité ne sont pas rares au moment présent, et, comme on l’a vu, ils ne sont pas localisés à Saint-Pétersbourg. Il est impossible de faire une enquête complète et les recherches ne seront guère facilitées maintenant par la circulaire « ancien régime » qui vient d’interdire aux journaux de publier les comptes rendus de réunions non officielles. Je ne puis qu’enregistrer ce que les circonstances me mettent sous les yeux ou font parvenir à mes oreilles.

. On dit, — mais on dit tant de choses! — qu’une autre … circulaire aurait défendu désormais aux employés de … iélégraphe, à l’intérieur de la Russie, de recevoir les … dépêches relatives aux décisions des assemblées qui se 11 seraient occupées des affaires politiques. Nous serions ainsi, pour quelque temps, sans nouvelles de la pro- “. vince, — ce qui ne veut pas dire qu’il ne s’y passerait

pe Nous avons déjà les premiers renseignements sur ce os qui représente en quelque sorte le mouvement constituL,, tionnel par voie légale. Les assemblées provinciales

des zemstvos ont commencé à se réunir. Ce ne sont pas

% les plus avancées, il est vrai; Tver et Moscou, par exemple, n’ont pas été convoquées, — intentionnelle-

  • ment ou non, — parmi les premières ; mais les déclara- ‘4 tions votées dès maintenant par les assemblées ouvertes
  • depuis quelques jours n’en sont que plus significatives. “à Les comptes rendus des séances sont d’un très bon

le mouvement libéral constitutionnel

enseignement au point de vue de ce qu’on peut attendre + de l’ensemble du mouvement. Kalouga la première, ; (près de Moscou), puis laroslav (sur la Volga), Viatka (est de la Russie), Poltava (au sud, entre Kiev et Kharkov) ont immédiatement rédigé des adresses où, sous

: la forme respectueuse et conventionnelle des expressions, on trouve la revendication précise et ferme d’une constitution. Les assemblées affirment ainsi maintenant M leur solidarité avec les représentants qu’elles envoyè M rent le mois dernier au congrès de Saint-Pétersbourg.

  • : Je reçois aujourd’hui communication d’une nouvelle adresse d’assemblée de zemstvos, celle de Tchernigov. M Elle a, paraît-il, été télégraphiée à l’empereur par le président de l’assemblée. Elle est à la fois plus hardie dans la pensée, dans le ton et dans l’expression que les précédentes. Elle est ainsi conçue : -

En ces jours pénibles que traverse notre patrie, en ces

jours de guerre extérieure et de désarroi intérieur, l’assemblée des zemstvos du gouvernement de Tchernigov croit devoir exprimer à Votre Majesté la conviction qui l’anime, à savoir qu’un fonctionnement régulier des organes sociaux et du mécanisme gouvernemental tout entier est impossible tant que dureront les conditions dans lesquelles la Russie

Le système bureaucratique de l’administration qui isole complètement de la nation le pouvoir suprême, qui interdit toute participation du peuple au gouvernement et qui rend l’administration tout entière intangible et exempte de toute responsabilité effective, a eu pour conséquence de réduire le pays à une situation extrêmement pénible. La personne du citoyen russe est livrée à l’arbitraire du pouvoir; il est privé de la liberté de conscience, et il lui est interdit de publier, dans des réunions ou par le moyen de la presse, les violations de la loi dont se rend coupable l’autorité admi-

à à _nistrative ; une partie considérable de la Russie vit sous un

de régime d’exception et de contrainte qui permet à l’arbitraire

_ administratif de s’exercer sur elle avec une tyrannie écra-

4 sante ; les tribunaux sont, en fait, sans pouvoir pour dé-

ÿ fendre la justice et la loi. Une situation pareille a pour con-

…_ séquence des souffrances graves pour la population tout en-

tière dans l’ensemble de sa vie individuelle et collective, et provoque le mécontentement universel.

L’assemblée des zemstvos du gouvernement de Tchernigov, profondément convaincue que l’ordre, la vérité et la justice ne peuvent être rétablis dans le pays qu’à la condition de nouer des liens étroits entre le pouvoir suprême et le peuple, prie respectueusement Votre Majesté d’entendre la parole sincère et véridique de la nation russe; d’appeler à elle, à cet effet, des représentants librement élus par le

— zemstvo et de leur donner mission de tracer, en toute indé- —_ pendance, pour le lui soumettre directement, le projet de …—. réformes que réclament impérieusement les besoins du 3 Le moment présent est donc étrangement critique. Il ” y a des forces en mouvement, qu’il y aurait probable__ ment moyen de canaliser, mais non d’arrêter. Les

  • petites mesures de répression font la joie de ceux qui ; seraient désespérés de voir le gouvernement prendre les .— devants et proposer sa Constitution. Le gouvernement — ne se décide pas. Il espère, contre toute espérance pro- .. chainement réalisable, une victoire sur les Japonais, la … délivrance de Port-Arthur, la destruction de l’escadre . japonaise par l’escadre du Pacifique. Les partisans de à … l’opposition, quoi qu’il en coûte à l’orgueil et au patrio_. tisme de quelques-uns, souhaitent et attendent à bref ” délai tout le contraire, — avec des raisons trop bien 1ù fondées, au moins en ce qui concerne Port-Arthur. C’est “+ ainsi que la question de la politique intérieure est liée à __ la question de la guerre. Le gouvernement ne demande

le mouvement libéral constitutionnel qu’à gagner du temps, mais, de toutes parts, dans la société, se multiplient les signes de lassitude ou de pro- ï testation. Les zemstvos se sont jetés tout de suite dans L une franche opposition; bon gré mal gré il faut bien L que le tsar se décide pour ou contre eux. Il n’a pas ss publié de manifeste lundi, jour de la Saint-Nicolas; À mais il ne peut pas continuer à se taire, il a tout intérêt M à ne pas faire attendre plus longtemps sa réponse. > le Tsar a répondu On lit dans le Messager officiel : F « Le 6 décembre, le président du zemstvo de Tchernigov À a soumis à S. M. l’Empereur par voie télégraphique une requête émanant de cette assemblée et touchant à toute une série de questions qui concernent l’organisation générale « S. M. l’Empereur a daigné inscrire de sa propre main sur le télégramme en question : « Je trouve que la démarche du président du zemstvo de « Tchernigov est impertinente et sans tact. Ce n’est pas aux « assemblées provinciales qu’il appartient de s’occuper de « questions concernant l’organisation générale de l’Empire; « leur activité et leurs droits sont clairement définis par les Une phrase de Stepniak me revient en mémoire : Le mouvement libéral russe a affaire à la dynastie la plus entêtée que le monde aït jamais vue, et qui atoujours montré une incapacité désespérante à comprendre et ses propres

intérêts et ceux de la nation. Espérer la conversion des Ro- \ manov à une politique vraiment libérale n’entrera jamais dans l’esprit d’un être sensé. en attendant le manifeste C’est par les feuilles de télégrammes publiées le soir dans les rues de Pétersbourg qu’on a appris la réponse dutsarà l’adresse du zemstvo de Tchernigov. L’émotion a été grande. J’ai vu des gens stupéfaits et consternés ; d’autres ne cachaïient pas leur irritation; quelques-uns déclaraient qu’on ne pouvait pas attendre autre chose d’un Romanov et que, du reste, mieux valait, pour la causé constitutionnelle, de franches hostilités qu’une guerre sourde et une politique hypocrite d’atermoiements. Ainsi, « impertinentes et sans tact », les adresses des … assemblées régulières de zemstvos provinciaux; « impertinentes et sans tact », toutes les résolutions qu’ont signées depuis des mois, malgré les risques auxquels —. ils s’exposent, des milliers de citoyens russes, parmi lesquels des hommes connus et estimés de toute l’Europe : écrivains, savants, professeurs, avocats, méde- .. cins, ingénieurs |. Ce jugement, dicté par l’orgueil et …. Ja colère, fait pressentir ce qué contiendra le manifeste du tsar, — à supposer qu’il paraisse jamais. Car, pour le moment, on en est là : on s’est demandé toute la semaine si ce fameux manifeste paraîtrait. Le tsar devait

le mouvement libéral constitutionnel 1 l’offrir en cadeau à son peuple lundi dernier, jour de sa * fête. Avec un ami, j’avais donc toute la journée couru Ê Pétersbourg dans tous les sens, à la recherche du manifeste, — et d’une manifestation qu’on annonçait égale- } ment depuis huit jours. Nous n’avions trouvé nilunni l’autre. Le désappointement avait été le même pour tout ” On avait cherché le manifeste dans les journaux du i #4 matin, puis dans le Messager Officiel, enfin dans les É à journaux du soir. Et, dans les agences officielles, on : l’avait encore attendu pendant la nuit, mais avec le | . même succès. | Les jours suivants, on expliquait comme on pouvait la déception du lundi. On concluait à un simple retard. Ce serait l’affaire de quelques jours. Sans doute le mardi était une date trop proche : le tsar n’eût pas | choisi précisément le lendemain de la Saint-Nicolas | pour publier son manifeste. Mais, le mercredi, on se reprenait à conjecturer et à espérer; le soir, à la rédaction d’une importante revue, on ne parlait guère d’autre chose. Le bruit courait même que quelqu’un avait vu le manifeste. Le document existait si bien qu’on en pouvait citer les articles! É Le premier traiterait de l’instruction publique obligatoire. Le troisième, d’une augmentation de droits pour les Le quatrième, de réformes utiles aux paysans. Le cinquième, de la nomination de trente membres de LR zemstvos près du Conseil d’État. : É « C’est Witte qui a mené toute l’affaire », disait l’un.

…_ « C’est Mouraviev », prétendait l’autre.

« Une chose est d’ores et déjà certaine, assurait un troisième, c’est que les trente membres nommés près du Conseil d’État démissionneront immédiatement. On est unanime à trouver que c’est trop peu de trente représentants. »

Le jeudi, la réponse du tsar au zemstvo de Tchernigov mettait fin aux espérances, non à l’attente. C’est en vain que quelques sceptiques se moquaient.

« Le manifeste? Mais il ne paraîtra pas, disait l’un. Il a paru. La réponse au zemstvo de Tchernigov, voilà le manifeste si impatiemment attendu !.… »

« Il ne paraîtra pas, appuyait un autre qui revenait ’ de Tsarskoïé-Sélo ou prétendait avoir des accointances avec le monde de Tsarskoïé-Sélo. Le tsar est inquiet de

… solution qu’il ait trouvée, ç’a été… de partir pour la

$ Malgré ces dires, la plupart étaient d’avis que le … manifeste allait paraître; seulement, il annoncerait que _ Ja discussion d’une constitution était renvoyée… à la … fin de la guerre!

  • _ Puis il y eut de nouvelles fluctuations. Un instant, à
  • . la suite d’un bruit racontant qu’on avait vu se rendre près de Nicolas IT Witte, Mouraviev, Pobiédonostsev, la crainte reparut que le manifeste n’eût pas lieu. En effet, ï les trois ministres étaient sortis rayonnants du palais, … tandis que Nicolas II, resté seul, s’abimait dans une on méditation douloureuse… N’était-ce pas clair? Ensuite, un nouveau bruit avait couru : on avait vu à le tsar et douze personnes, réunis en conférence extra- î ordinaire, signer un grand papier. Cette fois, c’était le

le mouvement libéral constitutionnel 1 prince Sviatopolk-Mirski qui rayonnait. Quant au tsar, il était toujours songeur.. N’était-ce pas clair? ?

Pourtant deux jours encore se sont passés sans apporter le manifeste. Nous sommes au samedi soir, et | lundi s’ouvre à Moscou la session du zemstvo provin- M

cial. J’ai depuis longtemps fait le projet d’être à Moscou i pour cette date. Mais j’ai des scrupules de quitter K Pétersbourg en ce moment. Un rédacteur du Pravo m’a

« Restez. Il faut être ici quand paraîtra le manifeste et il paraîtra incessamment. » |

« La publication du manifeste est vraiment trop incer- 4 taine pour vous en faire une raison d’ajourner votre voyage. D’ailleurs, si l’oukase paraît, il sera aussi inté- ressant d’en constater l’effet à Moscou qu’à Péters- \

bourg. La surexcitation des esprits n’y est pas moindre; les étudiants y ont eu, eux aussi, dimanche dernier, leur journée de manifestation brutalement réprimée dans le sang; quant au zemstvo, il est de toute évidence que ses premières séances auront une extrême importance; on s’attend, malgré l’incident de Tchernigov, au vote d’une nouvelle et pressante adresse à l’empereur. » #

J’objecte qu’il y aura mardi à Pétersbourg un banquet de six cents personnes pour célébrer l’anniversaire des Décabristes. Ce sera très probablement une importante manifestation et je voudrais bien y assister.

« Vous trouverez le même banquet à Moscou, me dit

: quelqu’un; le même ou mieux encore, car il y aura là douze cents personnes. » Le pour a vaincu le contre. Je décide de partir pour Moscou demain. J’y arriverai le jour même de l’ouverture du zemstvo.

une opinion sur l’oukase impérial Je suis à Moscou depuis vingt-quatre heures, lorsque paraît enfin l’oukase de l’empereur sur la politique inté- rieure du gouvernement. (1) Tant mieux. La publication si longtemps attendue de ce manifeste vient à point pour que je puisse constater l’impression produite sur une importante assemblée qui ne fait que commencer ses

  • délibérations. L’oukase nous a surpris, ce matin, juste au lendemain de la séance d’ouverture, quelques heures seulement après que l’assemblée eut envoyé à l’empereur, par l’intermédiaire du prince Mirski, ministre de l’Intérieur, une adresse qui revendique résolument pour le pays des garanties constitutionnelles. A un court intervalle il était suivi d’un bref communiqué qui en éprouver aussitôt comment certaines personnes autorisées jugeaient ces deux documents et ce qui leur parais_ sait devoir résulter de l’attitude adoptée par le gouvernement en face du mouvement constitutionnel. Le manifeste était attendu avec scepticisme à Moscou comme à Pétersbourg. Je dois à la vérité de dire que les personnes que j’ai interrogées ont été à peu près unanimes à le juger avec une extrême sévérité. Un seul homme, autorisé entre tous, a soutenu devant moi qu’on pouvait en attendre d’heureux effets. Je rapporte () Voir aux annexes.

le mouvement libéral constitutionnel ses arguments, mais quel regret de ne pouvoir écrire à | ici son nom! 3 « On vous dira : « L’oukase ne contient que de vagues À « promesses, des paroles creuses. » N’importe : il faut lui î savoir gré du moins de ne pas nous apporter une con- $ gouvernement. C’était le pire danger; il est évité. Nous Ë \ ne subirons pas l’expérience inutile d’une assemblée 5 consultative de représentants des zemstvos sur les bases F | où les zemstvos sont aujourd’hui constitués. Mieux vaut ‘ ; mille fois des promesses incertaines qu’une constitution ë ; mort-née. L’oukase n’arrête rien, dans aucun des sens 4 du mot : il n’arrête pas ce que le gouvernement veut 1 faire, et il arrête encore bien moins l’œuvre que l’oppoS sition libérale a entreprise. Cette œuvre se fera plus large, plus profonde, quand le zemstvo aura été trans- - « Vous savez que le zemstvo est constitué actuellement selon le régime de la réforme réactionnaire d’Alexandre III. La noblesse y jouit de droits si exclusifs qu’elle compose presque à elle seule toutes les : assemblées. Il faut espérer maintenant, il faut attendre, | il faut réclamer inlassablement que le zemstvo admette | non seulement les nobles et les paysans, mais aussi le } « troisième élément », les gens sans propriété foncière. à Nous avons le zemstvo de gouvernement, et, auNes: dessous, le zemstvo de district. Nous avons besoin d’une D: unité de zemstvo encore plus petite, un zemstvo pri- : 4 communes, mais surtout un zemstvo où seront repré- : sentés, avec les nobles et les paysans, les médecins de ! campagne, les maîtres d’école, etc., les intellectuels, si

vous voulez, jusqu’à présent tenus à l’écart de toute participation au gouvernement local.

« Le paragraphe 2 du présent oukase nous promet une constitution du zemstvo primaire sur cette base. C’est la réforme radicale et primordiale à obtenir. Nous avons là le principe du suffrage universel; au lieu d’une constitution boiïiteuse et caduque que le gouvernement pouvait nous offrir et dont la société eût peut-être accepté le piège, nous pourrons fonder, sur le suffrage universel, une constitution stable, démocratique, la seule qui réponde aux besoins du peuple russe. Le point de départ sera dans le zemstvo primaire qui accomplira une réforme sociale en même temps que politique. On promet d’en faire autant que possible un gouvernement local autonome : de lui peut et doit sortir un gouvernement national représentatif démocratique.

« L’oukase nous fait espérer aussi, pour les paysans, une législation fondée sur le principe de l’égalité de tous les citoyens devant la loi. Vous savez que les paysans forment en Russie 80 o/o de la population. Eh bien! jusqu’à présent, 80 o/o des citoyens russes sont soumis à une juridiction spéciale, au pouvoir administratif des chefs de districts. Le manifeste d’Alexandre II

| avait pourtant proclamé que les paysans, en même

temps que la liberté, obtenaient l’égalité des droits civils avec les autres citoyens. Il n’en a rien été. Plehve | institua une commission qui, sous couleur de soumettre

les paysans aux lois générales de l’Empire, devait en réalité perpétuer chez eux le régime patriarcal de l’iné-

; galité. Et, parallèlement, sous Witte, une autre commission recueillait les documents fournis sur la même

question par des comités de province, les classait, les

le mouvement libéral constitutionnel 1 triait et concluait à égaliser les droits civils des paysans : avec ceux des autres citoyens. Aujourd’hui, l’oukase “ nous annonce que c’est le système Witte qui l’emporte. À Si non seulement il a gain de cause mais que, de plus, $ il soit appliqué, nous aurons encore fait un pas dans la à voie de la constitution démocratique que je souhaïte. Et { si l’état de siège est aboli, si la presse est désormais | soumise à un régime légal au lieu d’un imprudent arbi- | traire, si de toutes parts, en fait comme en paroles,

| nous aboutissons enfin au règne de légalité et de la

À légalité, nous verrons ainsi réalisé le programme même

lo, de l’opposition libérale auquel l’oukase fait allusion

G dans ses points principaux, encore que ce soit en termes

| fort discrets et sans nous donner de constitution toute

| « Chacun me dira que je me contente à peu de frais, que l’oukase impérial, avec ses promesses vagues, et après tant de promesses vagues, est une pure dérision au moment critique que nous traversons. Je réponds

| alors, — et plus sérieusement, — que je suis plus satisfait encore. Si l’oukase n’arrive à se faire approuver que de quelques conservateurs obtus, si les mesures incertaines qu’il propose apparaissent au plus grand nombre comme un soufilet à l’opinion publique, j’espère qu’il provoquera la poussée de plus en plus inévitable qui doit nous élever jusqu’à la constitution.

( « Il y eut, au moyen-âge, des croisés qui s’en allaient à

à Jérusalem en faisant trois pas en avant puis deux en ar-

7e rière. Le ton honteux et lâche de l’oukase d’aujourd’hui

: rappelle assez bien cette conviction profonde de senti-

.ments. J’ai tiré, à dessein, les conséquences extrêmes de paroles vagues. Si elles y sont vraiment enfermées, 4 50

soyez certain que presque personne ne voudra les y _ voir. Etje serai heureux d’avoir eu tort, parce que nous arriverons à un résultat identique ou meilleur par d’autres moyens. L’opposition prononcera les mots que le gouvernement n’a pas su trouver. »

J’ai résumé ici une opinion que les événements confirmèrent presque immédiatement: Deux heures après l’entretien que je venais d’avoir, les zemtsi de la province de Moscou, « sous le coup de l’émotion provo- > quée en eux par le communiqué de l’empereur », votaient à une énorme majorité, dans une séance agitée et mémorable, la suspension de leurs travaux. Cette résolution est d’autant plus significative que l’assemblée de Moscou avait été jusqu’à ces dernières années plutôt conservatrice. Le régime de réaction semble bien avoir affermi en elle le parti constitutionnel, et, à consulter l’opinion publique à Moscou, il paraît encore bien davantage que la journée d’hier y a fait beaucoup de

la réponse des zemstvos L’oukase du 14/27 décembre était attendu avec une curiosité défiante par les constitutionnels. Il a donné raison aux sceptiques, qui ont eu la satisfaction de le 4 trouver et de le déclarer aussi creux que le manifeste de février 1903. Cependant, il arrivait en pleine session de zemstvos, et la grosse question était de savoir quelle attitude prendraient les assemblées en face de la déclaration gouvernementale. Avant tout, qu’allait faire

le mouvement libéral constitutionnel L Moscou, dont le zemstvo provincial tenait ce jour-là $ même sa seconde séance et qui, la veille, à la séance F d’ouverture, avait envoyé au tsar une adresse pleine de 3 fermeté ? Tous les regards étaient d’avance fixés sur $ l’assemblée moscovite, d’où il semblait bien que vien- F drait le mot d’ordre. L’assemblée, qui comptait la veille 71 membres pré- sents, en avait ce jour-là 65. Parmi eux, se trouvaient 45 glasnys ou membres élus par les assemblées des districts. Ce furent les héros du jour, les 45, comme on : peut dès maintenant les appeler. Ils déclarèrent être ; « si excités par la publication du communiqué » qui | avait suivi l’oukase, qu’ils ne pouvaient présentement continuer leurs travaux. Et là-dessus, la séance fut levéé au milieu d’une émotion intense. Les 45 venaient de relever hardiment le défi jeté par le gouvernement É Que représentent exactement ces glasnys dans le zemstvo provincial de Moscou? L’assemblée comprend i au total 93 membres dont il est nécessaire de connaître la qualité pour avoir une idée nette de la composition d’un zemstvo, et, plus particulièrement, de la signification du vote d’hier. Parmi eux, se trouvent 61 glasnys, dont 14 élus par la ville de Moscou et 46 élus par les __ assemblées des districts de la province. Les 32 membres restants comprennent : 13 présidents des oupravas (bu- $ reaux exécutifs des assemblées de districts), 13 maré- s chaux de la noblesse des districts (groupe conservateur $ à l’ordinaire, mais pas à Moscou), 2 représentants des à ministères qui ont des terres dans la province (do- k maines et apanages), 1 membre représentant le clergé et nommé par l’archevêque, le maire de la ville de | 52

j Moscou, membre de droit, et enfin 2 membres, non glasnys eux non plus, élus directement par les habitants.

On voit que les glasnys forment le noyau de l’assemblée. Avec la constitution actuelle du zemstvo, presque tous sont de grands propriétaires, presque tous nobles. Dans telle assemblée de district de la province de Moscou, qui à 4 représentants à l’assemblée provinciale, les 4 sont des nobles. Il ne faut faire exception que pour

  • lesmembres nommés par la ville de Moscou. Et il en est de même dans presque toutes les provinces. Le paysan ne se dérangerait pas facilement pour venir au cheflieu du gouvernement ; il accepte plus volontiers d’aller

; à l’assemblée de district, plus proche de lui, et dont les affaires l’intéressent plus directement. Par suite de la k réforme réactionnaire d’Alexandre III, la noblesse a partout la majorité dans les assemblées du district, ! sauf là où il n’y a pas de noblesse, comme dans les gouvernements de Perm, Viatka, Vologda. Autrefois, au contraire, il y avait beaucoup de paysans dans les as- “4 semblées, et il y avait même des assemblées unique- -._ ment composées de paysans. Le Telle qu’elle est, composée surtout de nobles, l’asbi : semblée provinciale de Moscou représente assez bien à par sa composition et par son esprit la moyenne des | zemstvos provinciaux actuels. Il y a des assemblées he * plus conservatrices, mais il y en a aussi de plus libé- es rales. Par exemple, Tambov, Saratov, Tver surtout, HT dont la noblesse fut libérale de tout temps, même quand A - il n’y avait pas de zemstvos. Le vote d’hier dépasse ie donc Moscou; il a une valeur représentative pour toute lé la Russie. La protestation des 45 aura une répercussion

le mouvement libéral constitutionnel générale et profonde que, dès maintenant, le gouverne- | ment doit prévoir et dont il a sujet d’être alarmé. Rien ë ne pouvait lui faire plus de tort que de manquer le coup qu’il voulait porter. Il comptait peut-être attirer à lui et Ê stimuler le parti conservateur, terroriser au contraire à les libéraux. s S’il a eu cette illusion, la désillusion pour lui doit être grande. L’oukase prometteur ét le communiqué restric- | | tif font naître partout des libéraux qui s’ignoraient. | L’effet non voulu, mais immédiat et certain, de ces deux “ documents, va être de rendre l’opposition irréconciVa liable, et, sans doute, le parti révolutionnaire plus Qui profitera définitivement de l’excitation actuelle des esprits? Le prince Mirski voit déjà tomber la con fiance qu’on avait mise en lui; il eût été un héros s’il avait donné sa démission après la réponse sèche du tsar au télégramme du président du zemstvo de Tchernigov. Il ne l’a pas donnée. Les constitutionnels n’attendent plus de lui l’appui qu’ils espéraient. Ils n’attendent pas davantage du comité des ministres auquel l’oukase confie l’élaboration de réformes impré- cises ou insuffisantes. Ils répètent plus que jamais qu’il est impossible de calmer la société sans lui donner une représentation dans le gouvernement. Ils réclament une constitution basée sur le suffrage universel et admettant, dans une Chambre, des représentants des zemst- ; vos et des grandes villes. L’oukase, qui ne promet pas cela, ne promet rien. Il y a quatre ans, il eût peut-être apaisé le trouble et l’agitation des esprits. Aujourd’hui il accroît l’amertume et l’irritation, Ce n’est pas Moscou seul qui indique la conduite à

tenir : à Tchernigov, les zemtsi font grève depuis plusieurs jours et, comme les travaux commencés menacent de rester délibérément abandonnés, le gouvernement a dissous l’assemblée. Il est facile de prévoir que ! les autres zemstvos feront grève comme Moscou et Tchernigov, — à moins qu’ils ne passent outre aux me- : naces et interdictions du communiqué. I y a plus. On parle à Moscou de réunir un congrès privé où chaque gouvernement enverrait 4 délégués de glasnys. La journée du 14 à Moscou aura été une journée historique à plus juste titre que celle où fut élaboré à Tsarskoïé-Sélo l’oukase impérial, et les libéraux peuvent | rendre cette justice aux 45, qu’ils ont bien mérité du l’assemblée de la noblesse de Tver De Moscou je suis parti pour Tver. Le zemstvo de la | province ne doit s’y réunir qu’en février, mais je savais qu’hier devait s’y ouvrir préalablement l’assemblée de la noblesse. Cette assemblée joue depuis longtemps dans l’histoire politique intérieure de la Russie un rôle De considérable, les nobles de Tver ayant de tout temps marché à la tête du mouvement libéral. J’avais pu me convaincre à Moscou et à Pétersbourg que non seulement dans le gouvernement de Tver, mais dans toute la 1 Russie on suivrait avec une particulière attention cette année les débats de cette assemblée.

rh le mouvement libéral constitutionnel 5 , On savait que les deux partis, libéral et conserva- : pee près égales. Mais l’intérêt était surtout éveillé par la j 1 rentrée en scène des victimes de la période réaction- M

naire des dernières années, comme les frères Ivan et |

l Michel Pétrounkévitch, Roditchev, Eugène et Serge de | | Roberty. Plusieurs reparaissaient à Tver après des si années d’absence, ayant été bannis les uns de la ville, Ê les autres de la province, quelques-uns même ayant été “Èe exilés dans les régions les plus reculées de l’Empire, de : comme l’avocat Balabinski, secrétaire de la zemskaia

  • k _ ouprava (comité exécutif du zemstvo), qui devait très

prochainement revenir de la lointaine Arkhangelsk,

” mais à qui sa libération n’avait pas été accordée assez | c tôt pour qu’il pût être à Tver le jour de l’ouverture de . | l’assemblée. On attachait un tel prix aux décisions de cette assemblée de la noblesse, et elle devait avoir une telle influence sur le zemstvo de Tver, comme, du reste, sur tous les zemstvos qui se tiendront au mois de janvier, que, malgré les difficultés de la saison, malgré trente degrés de froid, malgré la longueur des trajets pour quelques-uns, ; | très peu des membres s’étaient abstenus de venir; on 4 comptait cent quatre-vingts présents sur un total de deux cent vingt-huit membres, et ceux-là même qui n’a- Ë e vaient pu venir s’étaient fait représenter par des procurations régulières. Depuis plusieurs jours, on ne trouvait à pas une chambre dans les quelques hôtels de la ville, à peu accoutumés à cette affluence de voyageurs, et k beaucoup d’entre eux, — j’en sais quelque chose, — dufe rent passer les nuits sur les bancs ou sur les chaises

  • des salles à manger.

k La première journée de l’assemblée a été capitale. L’affaire s’est jouée en deux passes, la première l’après- : midi, l’autre dans la soirée; et cette deuxième séance s’est terminée à une heure du matin sur deux votes qui

proclamaient la victoire des libéraux.

La séance de l’après-midi avait été consacrée aux discussions et aux discours. Un membre avait fait adopter la division de la question d’une adresse de félicitations au tsar pour la naissance du prince héritier et celle des

quoi, sur une déclaration significative des orateurs des deux partis que & l’anarchie et la désorganisation ré- gnaient du haut en bas de la société russe », les censervateurs avaient conclu qu’il fallait s’en remettre à l’empereur du soin de rétablir la tranquillité politique par _ une application plus stricte du principe autocratique; le salut était dans la tradition politique russe : autorité d’une part, obéissance de l’autre. « La victoire nous restera toujours, avait même dit un orateur, parce que nous représentons l’obéissance, nos adversaires la lutte. » — Les libéraux, au contraire, avaient soutenu avec véhémence, en quelques très beaux discours, dont le dernier et le plus magistral fut celui de Ivan Pétrounkévitch, que le mal serait seulement conjuré désormais . par l’infusion d’un sang nouveau dans les organes politiques du pays, par une satisfaction enfin accordée aux demandes impérieuses de la société : représentation et

A sept heures, les membres avoués du parti libéral se réunissaient en un diner à l’Hôtel Central, pour y discuter le texte des propositions qu’ils devaient soumettre à la séance de nuit. Le président du diner et des débats

le mouvement libéral constitutionnel

K était le général Kouzmine-Karavaïev, professeur de droit à une école militaire de Pétersbourg, qui depuis %

longtemps a mis en jeu sa situation pour servir la cause 1 libérale. (Avec un jeune capitaine d’infanterie, je crois
me souvenir que c’était le seul galonné du parti consti- |

‘ tutionnel de Tver, tandis que le parti conservateur |

; offrait le mélange le plus bigarré d’uniformes de fonc-

tionnaires civils ou militaires : généraux, amiraux, gou-

js verneurs, etc.) Le dîner comprenait de soixante-dix à

à quatre-vingts couverts, réunissant, on le voit, environ

ù un tiers des membres de l’assemblée. Les libéraux n’é-

ne taient donc rien moins que sûrs de la bataille, et cer-

ÿ } tains ne paraissaient pas très persuadés de vaincre. On

F résolut cependant de réduire les propositions à deux :

4 } une adresse de félicitations au tsar, qu’on ne pouvait

$ éluder, mais aussi brève que possible, et une seule réso- _

) lution exprimant catégoriquement le vœu d’une repré-

A dix heures, en séance, la première bataïlle s’en-

à gagea sur l’adresse. Les conservateurs en présentaient

une de leur côté, où, en même temps que des félicita-

| tions au tsar pour la naissance de son fils, ils avaient

î introduit l’aflirmation de leur confiance dans le régime

É autocratique. Si on votait sur ce texte, les libéraux

étaient obligés de prendre une attitude à laquelle ils ne tenaient pas essentiellement, et de refuser leurs félicita-

à tions au tsar. Mais ils remportèrent une première vic- À

  1. toire : ce fut leur adresse qui passa, à la majorité de

% cent vingt-huit voix contre cent. Le succès dépassait

: même les espérances et était d’un bon augure pour le

À second vote, Le plus important.

k : La résolution présentée par les libéraux fut votée à

| minuit, par une majorité de quatre-vingt-dix-neuf voix contre trente-six et quatre-vingt-treize abstentions. Elle était rédigée comme il suit :

L’assemblée de la noblesse du gouvernement de Tver déclare que la solution vitale des problèmes indiqués dans loukase impérial du 12/25 décembre, qui vont au-devant des désirs nettement et unanimement exprimés par la société russe, comme aussi toute autre œuvre législative féconde, ne sont possibles qu’à la condition d’une participation active de représentants librement élus par la nation.

L’adoption de ce texte fut accueillie par les acclamations des libéraux. La bataille était maintenant finie, les constitutionnels ayant décidé, avec raison, de condenser en une seule résolution l’expression de leur protestation contre l’oukase. La noblesse de Tver venait de faire un pas de plus que le zemstvo de Moscou lorsque mardi dernier il décida de suspendre ses travaux. Elle formulait dans une résolution que le ministre de l’Intérieur a maintenant entre les mains la revendication essentielle du parti libéral : une représentation nationale substituée à un comité de ministres en qui personne n’a confiance, pour l’examen et la solution des problèmes indiqués dans l’oukase, et qui ne sont autre chose que la répétition du programme même du parti constitutionnel.

Quelles Seront les conséquences de cette attitude prise k par la noblesse de Tver? Si le gouvernement était résolument engagé dans une voie de réaction, elles ne se feraient pas attendre, et, à l’heure qu’il est, les fameuses

4 le mouvement libéral constitutionnel

k « mesures administratives » seraient sans doute déjà j ! - prises contre certains des libéraux dont l’énergie ou le

; talent ont fait subir un échec retentissant au parti

Es conservateur et aux idées autocratiques. Mais c’est

; encore le prince Mirski qui est ministre de l’Intérieur, —

à et le tsar est en voyage. Nous n’avons donc pas pour le

: moment de réponse du gouvernement et les mesures

L 4 tantôt libérales tantôt réactionnaires qu’il a prises pen-

; dant les dernières semaines ne permettent absolument

% pas de prévoir qu’il se décidera dans un sens plutôt que

  • dans l’autre.

18 Ce qu’il est plus facile de prophétiser, c’est que la

à 4 séance de vendredi à Tver venant après celle de mardi

; à Moscou aura une répercussion rapide et profonde Al dans toute la Russie. Quand les zemstvos se réuniront,

4 très nombreux, en janvier, ils auront des précédents À autorisés pour leur dicter leur conduite. Les quarante-

CA cinq de Moscou et les soixante-dix de Tver étaient des

is minorités qui dans leurs assemblées respectives ont en-

d : traîné les indécis. Il est probable que le même fait se

‘ reproduira un peu partout, et que le parti constitu-

x tionnel acquerra incessamment une force redoutable non

ê seulement par la valeur ou la conviction de ceux qui le

4 dirigent, mais aussi par la persuasion, gagnant de roi proche en proche, qu’il est désormais possible, et à peut-être prudent et nécessaire, de devenir constitu-

: tionnel. C’est la noblesse qui a engagé la lutte à

où Tver; dans tous les zemstvos de province, de par leur : composition, c’est elle qui aura à la soutenir contre 1 une fraction absolutiste. Le problème est maintene nant nettement posé, et la solution ne saurait en être . 4

A mon retour à Pétersbourg, on parle beaucoup de l’adresse au tsar et de la résolution votées à Tver. On me communique un numéro des Rousski Viédomosti
où je lis avec stupéfaction la dépêche suivante, commu- ; niquée par l’Agence de Pétersbourg : « L’assemblée de la noblesse de Tver, dans sa réunion du 17/30 décembre, a voté l’adresse suivante à S. M. l’Empereur : Très gracieuse Majesté, assemblée pour la première fois après la naissance du grand-duc héritier, la noblesse de Tver apporte à Votre Majesté Impériale ses félicitations de fidèles sujets, voyant dans cet événement joyeux la grâce. de Dieu qui manifeste sa protection en transmettant de père en fils l’autocratie sous les auspices de laquelle l’Etat russe pendant des siècles entiers s’est développé et fortifié. Notre patrie traverse une année très douloureuse ; les bles1 sures que la guerre lui a causées sont très profondes; mais : nous espérons que le Très Haut octroiera à votre sagesse la force de panser ses plaies en vous appuyant sur le dévouement du peuple avec lequel Votre gracieux manifeste a . proclamé un rapprochement nécessaire. La noblesse est à î convaincue que ce sera son rôle d’être le fidèle agent pour | exécuter les desseins de Votre gracieuse Majesté Impériale et prouver ainsi de nouveau notre dévouement immuable au trône et à notre patrie. à Étaitil possible que les libéraux se fussent ainsi | exprimés, et avais-je rêvé en entendant, à Tver même, … lire une adresse qui m’avait paru brève et de pure ….… forme? Je n’en avais même point pris le texte, tout l’in- —. térêt de la soirée s’étant porté sur la résolution politique. Il me fallait absolument, par une autre voie que . l’Agence de Pétersbourg, me procurer l’adresse des

L le mouvement libéral constitutionnel | 1 î libéraux au tsar, réellement votée dans la séance du 17. L L’assemblée provinciale de la noblesse de Tver est heu- | 4 reuse d’apporter à Votre Majesté Impériale et à L. L. Ma- : } jestés les Impératrices, ses loyales félicitations à l’occasion à de la naissance du prince héritier, événement joyeux pour ” toute la Russie, et exprime son désir que l’illustre nouveau- | di né grandisse pour la prospérité et le bonheur de notre | *# Il y a, on le voit, de la marge entre les deux textes. 4 Celui qui nous avait été communiqué par l’agence est dt tout simplement le texte présenté par le parti conservade teur, et qui n’a point été voté. 1

L’erreur me semble un peu forte pour être voulue. |

À Mais je m’en autorise pour donner en même temps deux | textes dont le rapprochement est instructif. le Banquet des Décabristes à Saint-Pétersbourg #3 « Quand nous sommes réu- É nis dans un lieu public, nous nous regardons avec méfian- | ce… Si .quelqu’un veut par- | ler politique, il baisse la voix à | en prenant un air mysté- de . Je pense à cette phrase de Dostoïevski. J’y pense n parce qu’il est très naturel d’être frappé du contraste G) Dostoïevski. Ma Défense (1849), mémoire écrit pour se disculkper après son arrestation lors de la prétendue « conspiration de | 62

  • entre les circonstances présentes et l’état de la société } russe, au moment où vivait l’écrivain. Rien ne le fait

mieux sentir, rien ne donne une image plus vivante et

plus caractéristique de l’effervescence actuelle que le spectacle d’un de ces grands banquets politiques où À s’exprime dans toute sa violence l’opposition acharnée | au régime autocratique; et aucun banquet n’a pu être

  • aussi significatif que celui qui fut donné il y a quelques

{ jours à Saint-Pétersbourg pour célébrer l’anniversaire de la conjuration des Décabristes.

J’y arrive vers neuf heures. À l’entrée de la salle il ya des : jeunes filles qui vendent dans des corbeilles des nœuds de rubans rouges (symbole de liberté et constitution) ou

blancs et rouges (la liberté, la constitution et la paix). Je remarque qu’on prend presque uniquement des nœuds blancs et rouges. (1) | La salle : longues rangées de tables servies. Rien dans 4 la décoration générale qui se rapporte à la réunion de ce soir. Dans le fond, une scène, dont le rideau est fermé, Au bout de la première table, à gauche de la porte d’entrée, un pupitre sur un degré. C’est là que parleront les orateurs. Près de là s’asseoient le président du banquet (Kédrine, | avocat, conseiller municipal) et les membres du bureau. La salle se remplit rapidement. Le président frappe quelques

ê ( ») Je mai pas le don d’ubiquité. J’étais à Moscou, on l’a vu, à la ÿ date du banquet des Décabristes. Les notes données ici sont dun autre moi-même avec qui j’avais convenu qu’il me remplacerait à , Saint-Pétersbourg comme témoin de tous les événements d’impor- \ tance pendant que je serais à Moscou et à Tver. Je dois à cette

_ combinaison de pouvoir donner un compte rendu du banquet des \ Décabristes, car celui qui devait avoir lieu à Moscou, et auquel je

‘ pensais assister, fut interdit par ordre du gouverneur. Ce dont il A faut s’étonner, c’est que le banquet,de Pétersbourg n’ait pas eu le hé même sort. Il faut s’étonner surtout que des arrestations n’y aient #1) pas été opérées. C’était le matin même, en effet, qu’avaient paru

k loukase et le communiqué de l’empereur. « Mais où donc était la _ police ? » disent les réactionnaires. Elle m’était pas dans la salle, —

le mouvement libéral constitutionnel È coups. Il dit qu’à la porte se trouvent beaucoup d’étudiants qui n’ont point de cartes. Ils demandent à entrer. Ils ne i veulent que se tenir debout le long des murs. Par acclama- ; tion l’autorisation est accordée. Les étudiants entrent et se L tassent. Parmi eux beaucoup de jeunes filles. Les étudiants $ portent la chemise bleue sous la veste. Beaucoup de ces | jeunes gens sont pâles, ont l’air chétif, maladif; beaucoup |

: sont certainement très pauvres. |

Un conseiller municipal propose un hourra aux Décabristes, « grands patriotes et martyrs ». Puis un souhait de bon | appétit. Le banquet commence. On sert du thé à volonté.

Quelques-uns prennent du soda. Mais d’autres se font ser-

| vir du champagne. Je pense aux étudiants debout contre

‘ les murs, et qui n’ont pu payer l’écot de trois roubles.

nous-mêmes. Une dame avait gardé deux places pour une

; amie et pour moi. Mais elles ont été prises par un riche marchand juif et sa femme, qui porte un beau corsage de soie blanche, et aux doigts des bijoux prétentieux. Dispute.

Dans le groupe de nos amis, on se méfie des deux personnages. Ce sont des inconnus ; on se tient en garde contre tous les inconnus. Sur intervention d’un commissaire, l’incident est clos à l’amiable.

Il en naît un autre tout près de nous. Un publiciste assis au bout de la table prend quelques notes sur un carnet. Lui aussi est suspecté. On l’interroge. Qui l’a recommandé?

Cette fois c’est plus sérieux. Sans doute il ne peut donner de références suffisantes, car il doit se lever et partir. Je vois qu’il a des larmes dans les yeux.

î A la quatrième table est un officier d’artillerie, en costu-

y me militaire. On est étonné, intrigué. On chuchote. On apprend que c’est un officier de réserve qui doit partir pour 1 la Mandchourie. Il a été amené par un ami sûr. Du reste,

| il a une figure bonne, sympathique. .

‘ Après le premier plat, les discours commencent. Annensky .

parle le premier. Il est rédacteur à la revue Rousskoiïé |

Bogatstwo (la Richesse russe). C’est un homme d’âge, che-

Roi veux blancs, air sympathique. Il confirme les résolutions è

! du banquet des écrivains du 3 décembre.

Sa Après lui, le correspondant d’un journal russe en Mand- ( is chourie vient raconter ce qu’il a vu. Il lit une interminable : correspondance littéraire sur les événements d’Extrème-

Une femme écrivain déclare qu’il y a dix mois elle avait prévu, prédit, écrit tout ce qui est arrivé; on l’aurait bien vu si son livre n’avait pas été interdit par la censure. Elle À

. trouve parfait qu’il y ait eu des milliers de tués, parce que cela ouvrira les yeux aux autres.

Un écrivain parle contre la guerre « criminelle ».

2 Péchékhonos, rédacteur à Rousskoïé Bogatstvo parle aussi contre la guerre, avec éloquence et émotion. C’est un homme de quarante-cinq ans, brun, fort, l’air simple, les yeux très doux. Il n’est pas du tout orateur à effets. Quand il revient à sa place, je vois qu’il suit attentivement ceux qui parlent après lui, notamment à propos de la guerre. Il

? a des hochements de tête qui témoignent de son entière approbation. On le sent sincère et désintéressé.

É Un correspondant de journal dit : « Il n’est pas nécessaire -”_ d’aller au loin chercher les scènes d’horreur. Il y en a sur

ie Un orateur fait un discours violent ; puis, parodiant les paroles du tsar, il termine ainsi : « Nous devons dire tout

ceci insolemment et sans tact! »

Le président annonce : « Nous allons avoir l’honneur d’entendre un camarade ouvrier. » Deux ouvriers se succèdent à la tribune. Ils parlent avec sérieux, sans gêne ; on les écoute avec une extrême attention. C’est un des

| premiers banquets où paraissent des ouvriers. Ce sont

_ des social-démocrates. L’un d’eux cite « leur maître Karl

3 Un orateur demande le droit de vote pour les femmes comme pour les hommes. Quelqu’un l’interrompt : « Reve- à nons à la guerre. Les femmes n’y vont pas. »

À Un discours véhément finit sur ces mots : « Il n’y a qu’une

—. voie de salut, la révolution. Je vous invite tous à la lutte _ révolutionnaire. » Une triple salve d’applaudissements

14 Deux autres orateurs ont un grand succès en parlant

le mouvement libéral constitutionnel R contre la guerre. Ils sont très connus. Ce sont Gourévitch, ; un professeur, et Novikov, ancien maire de Bakou. $ Quelqu’un parle de la propagande nécessaire parmi les } officiers. Un autre demande et obtient sans peine un hourra } pour Sazonov, le meurtrier de Plehve. | Enfin, on passe à l’ordre du jour. Je voudrais le connaître, ; ka mais je vois qu’on discute pendant une heure pour savoir ; ï : s’il faut mettre : « Les intellectuels et le peuple réunis le F ! 14/29 décembre… » ou « Les intellectuels » tout court. Je me À retire avant que la question soit décidée. Il est plus de deux 0 heures. Le banquet a commencé à neuf heures et demie… et x on n’est pas encore au dessert. Mais on est venu pour la | ss manifestation, pour les discours, non pour le banquet | Pi même. On m’avait dit tout d’abord qu’on devait parler uni- | quement de la guerre. Somme toute, on a bien parlé de la Ÿ guerre, mais en même temps de toutes les questions-qui agitent l’opinion. À | : On m’a fait remarquer que beaucoup d’écrivains qui assis | taient au banquet du 3 décembre ne sont pas venus au banquet des Décabristes. Par exemple Vladimir Korolenko, | Gorki. Peut-être n’est-ce pas fortuit. Peut-être désapprouventils au point de vue tactique une manifestation contre la pr Le lendemain du banquet j’ai appris que, peu après mon départ de la salle, l’assemblée, comprenant 780 écrivains, avocats, médecins, étudiants, etc., avait voté à l’unanimité un ordre du jour demandant la cessation de la guerre, ; et, à cet effet, la convocation immédiate d’une assemblée ü l’esturgeon du gendarme K J’ai rencontré aujourd’hui un ami russe que je sais à généralement bien renseigné. La première chose que je

! lui demande, c’est si l’on n’a encore arrêté personne _ après le banquet des Décabristes. mais il ne faut plus s’étonner de rien. Le gouvernement est si indécis, si affoléqu’il persécute un peu au hasard. Et puis, il a peut-être d’autres soucis que nous ignorons et qui détournent son attention. (1)

Il y a, paraît-il, de graves nouvelles de Port-Arthur. Les difficultés extérieures peuvent expliquer en partie que le gouvernement ne sévisse pas après une manifestation violente comme le banquet des Décabristes. Mais suflirait-il d’arrêter des personnes pour arrêter les forces d’opposition qui se sont déchaïînées ?

Regardez où nous en sommes. Qui s’est laissé émouvoir

  • par le communiqué impérial ? Toutes ces réunions, tous ces banques ont excité à un tel point les esprits qu’ils nese calmeront pas désormais avant d’avoir atteint un but. Vous ne pouvez vous rendre qu”imparfaitement compte des progrès que les idées révolutionnaires, — l’idée constitutionnelle par exemple, — ont faits dans la société pendant les derniers mois. Il y a des exemples d’évolutions individuelles

qui pour nous sont stupéfiants, et aussi significatifs que les plus importantes manifestations.

Rappelez-vous le fameux télégramme envoyé le 13 décembre au prince Mirski par le prince Galitsine, président du conseil municipal de Moscou. Eh bien! ce prince Galitsine, c’est celui que nous connaissons bien, mais que nous connaissions tout autre quand il était naguère gouverneur de Moscou et se faisait l’instrument de la politique de violence du grand-duc Serge, par exemple pour chasser de Moscou

des milliers de Juifs.

(1) En labsence dAvenard, parti pour d’autres lointains voyages, nous avons mis cette longue réponse en sept, comme formant

j: citation ou témoignage. — Note du gérant.

le mouvement libéral constitutionnel À Voyez d’autre part ce que fait le prince Troubetskoï, ma- à réchal de la noblesse de Moscou. Ce n’est, à proprement

  • parler, ni un constitutionnel, ni même un libéral. Eh bien! { lisez la lettre émouvante qu’il adressait lundi dernier, en | qualité de président du zemstvo du gouvernement de Moscou, au ministre de l’Intérieur. C’est un des témoignages À les plus éloquents de l’inquiétude présente des consciences et de l’urgente nécessité de satisfaire les revendications nationales et sociales. (1) À Quant aux corps constitués ou professionnels, vous savez ne qu’il n’en est pas un maintenant qui ne demande un mini- | 4 .mum de réformes. Parmi les premiers on ne s’étonne pas | ÿ È trop de voir les zemstvos faire de hardies réclamations ponee litiques. Mais n’est-il pas significatif que les maréchaux de x la noblesse même, réunis à Moscou il y a quelques semaines, % aient envoyé eux aussi à l’empereur une adresse condamnant la bureaucratie et réclamant des garanties poli- Ce ne sont pas seulement, vous le voyez, les corps professionnels qui font de l’agitation. Le trouble, le mécontentement se manifestent partout, dans tous les organes, dans toutes les classes de la société. Tout ce qui ne vit pas du | régime actuel est contre le régime actuel. Vous parliez du banquet des Décabristes. Mais pour celui-là on savait ! | d’avance qu’il avait un but politique. Pour d’autres réunions il serait plus malaisé de le prévoir, si on ne savait, au moment où nous vivons, que toute occa- ë sion est exploitée pour manifester contre le gouvernement. À C’est ainsi qu’il y a quelques jours, à une conférence des % médecins sur l’état sanitaire de Saint-Pétersbourg, un orape teur s’est fait vivement applaudir en démontrant que cet 4 état dépendait surtout… du régime administratif et des con- #14 ditions politiques que nous subissons! ni : Toujours dans le monde des médecins, à leur banquet du tk ’ 18/31 décembre, vous savez que les idées des constitutionna- Ÿ (1) Voir cette lettre aux annexes. | 1 68

listes ont été dépassées. Les trois cents médecins présents : ont bien voté une résolution contre l’état politique actuel -… qui est l’expression de l’opinion libérale. Mais il y a eu aussi … un discours violent d’un médecin démocrate socialiste, et un autre d’un ouvrier qui demandait la République. A la fin du banquet, les démocrates socialistes sont entrés dans la ; salle en déployant le drapeau rouge. | Que voulez-vous que fasse le gouvernement? S’il prend des mesures de répression énergiques, s’il perquisitionne, … S’il exile, il ne fera qu’exciter les esprits et fortifier le mouvement. S’il ne fait rien, l’opposition se poursuivra d’un _ mouvement plus régulier, mais ininterrompu et irrésis_ tible.

  • Le directeur de la police est fort embarrassé. Persécuter? -. En face d’un mouvement aussi général, il doit douter de Vefficacité du moyen, et puis… il sait qu’on peut lui brüler . la cervelle. Laisser faire? Mais il voit le danger que court … le gouvernement, et ce n’est pas la méthode de la police | russe que de se croiser les bras. … Les censeurs, les espions politiques ne sont pas dans un … moindre embarras. Ils font des rapports, et on ne les emploie pas! On est bien revenu depuis quelques semaines à la méthode des avertissements aux journaux, mais timide- … ment, avec une sorte de honte. On ne distingue pas toujours très bien pourquoi un article vaut à son journal un avertisN sement, pourquoi tel autre, aussi hardi, passe inaperçu. Tel . journal libéral a été puni de l’interdiction de vente au numéro, mais cette mesure n’a eu pour lui comme conséquence … qu’une recrudescence fantastique d’abonnements. Tel autre Ron été suspendu, mais il a reparu sous un autre titre, rédigé … par les mêmes écrivains, acheté par le même public. Le sy-
  • stème des demi-mesures est sans effet, et celui des mesures extrêmes paraît bien dangereux. Il est certain que, malgré les avertissements, distris bués au petit bonheur, la presse continue à parler. Pour | la première fois en Russie, il semble bien qu’il y ait un … accord intime entre elle et l’opinion, et qu’elle mène 4 69

le mouvement libéral constitutionnel l’opinion, parce que l’opinion la soutient. Les journaux jeunes, tels que Nacha Jizn et Nachi Dni, commencent M à battre fortement en brèche l’antique et réactionnaire 4 ù Novoié Vrémia. Is ont pour le public russe la saveur fl d’un fruit exotique et défendu. On les lit avec avidité É jusqu’au fond des provinces, et un numéro, dont quelque l article a valu au journal un avertissement est considéré et conservé comme un objet sacré. On m’a conté, à ce sujet, une anecdote amusante, qui ne manque pas de sens : Un économiste bien connu avait écrit, ces temps derniers, dans un journal libéral, | un article hardi contre la guerre. La censure déco- £ cha aussitôt un avertissement, mais le journal en fut payé par un regain de célébrité, et l’écrivain par une explosion d’admiration. Entre autres témeignages de félicitations, l’économiste reçut une série de lettres. d’un gendarme qui habitait au fin fond de la Russie, sur les bords de la Volga. Il les lut, s’en ‘amusa, mais n’y répondit point. Le gendarme fut piqué. Il jura de forcer l’attention de l’économiste et lui expé- dia… un immense poisson (un esturgeon, je crois, dont on fait en Russie le plus grand cas). Cette fois, l’économiste répondit. — Et son poisson, qu’en fit-il? — Il n’en fut pas embarrassé. Ne pouvant se résoudre à en manger à lui tout seul pendant plusieurs semaines, il conta | un soir l’anecdote à la rédaction d’une revue, et mit le poisson en vente au profit des prisonniers politiques. La livre coûtait un bon prix, mais tous les libéraux voulurent goûter au poisson du gendarme libéral. On À vendit la queue et la tête. Ce poisson devenait un symbole de la pénétration des idées libérales parmi le

l’impression à Saint-Pétersbourg après la chute de Port-Arthur

Tout l’intérêt du moment se porte sur la capitulation de Port-Arthur. Il fallait un événement de cette gravité pour ramener les conversations à la guerre dont on parlait relativement peu à Saint-Pétershourg. Maintenant, les journaux remplissent leurs colonnes des derniers rapports de Stæssel et des longues dépêches qui viennent de Tché-Fou et de Tokio sur les derniers jours du siège. On vend à toute heure du jour et de la nuit, dans les rues de Pétersbourg, de grandes feuilles de télégrammes dont une bonne moitié est imprimée en manchettes d’énormes caractères. Des passants s’arrêtent pour les lire à l’abri des galeries de Gostinny Dvor, ou plus simplement sous la neige qui tombe dru. Dans les familles comme dans les rédactions de journaux on n’entend guère d’autre sujet de conversation. Chacun envisage la situation actuelle suivant ses préjugés, ses idées ou ses vœux, mais l’opinion unanime est bien que, Port-Arthur tombé, il y a quelque chose de changé là- bas qui amènera quelque changement ici.

En réalité, ce qui est très profond, c’est l’impression morale produite. On ne croyait pas qu’elle dût être si grande. La chute de Port-Arthur était attendue par beaucoup, et escomptée par les partis de l’opposition. Dans le peuple seulement, et peut-être aussi parmi les aveugles du monde officiel, on avait l’espérance chevil-

J . le mouvement libéral constitutionnel Ê

lée au corps, on admettait tous les bruits optimistes ! relatifs à la citadelle assiégée, on refusait tout crédit

aux nouvelles alarmantes. J’ai vu, hier, deux frotteurs : de parquet qui avaient lu, le matin même, les détails

ia très précis de la capitulation ; ils étaient bien tranquilles ! |

ve Ils ne croyaient pas, et dans leur quartier on ne croyait 4

a pas aux lignes imprimées. Ils avaient une raison très forte de se défier : les dépêches annonçaient que la for-

ù teresse se serait rendue; or « des Russes ne se rendent

/ - pas, et s’ils l’ont fait une fois, s’ils ont abandonné

on Moscou à Napoléon, c’est qu’ils avaient une idée de

7 derrière la tête ». Et puis Stæssel avait dit qu’il tien-

LA draït jusqu’à la mort. Et puis, témoignage autrement

A important, un typographe de leurs amis avait déclaré

È que les vraies nouvelles arriveraient le lendemain et

ne donneraient des détails sur un nouveau désastre desJaponais.

| Il a bien fallu se rendre à la vérité. Mais ce qu’il faut

noter, c’est que la capitulation n’a provoqué de joie

chez personne, même chez ceux qui la souhaitaient.

: Sans doute, chacun y a bien vu immédiatement ce qu’y gagnait la cause de la paix et ce qu’y perdaïît legouver-

nement, mais ce qui a impressionné davantage, c’est le

4 récit des souffrances atroces des assiégés pendant les derniers mois. On ne croyait pas, en Russie, que la

situation à Port-Arthur fût tellement désespérée. On a

‘, appris avec stupeur que depuis trois mois les assiégés

l se nourrissaient uniquement de riz, que le scorbut

4 s’était déclaré, que les munitions avaient manqué. Le

A sentiment qui domine partout, est fait, en même temps

d’horreur pour les souffrances passées et de soulagement

f pour le bien relatif qu’apporte la capitulation. Elle

| sauve 20.000 vies russes, elle met fin à des souffrances infernales ; c’est le raisonnement et le sentiment très > simples que j’ai vu tout d’abord exprimer par tous, quand on a connu la vérité. Chez ceux même qui ne voulaient pas croire à la reddition, le sentiment a changé dès que le doute ne leur a plus été possible et | qu’ils ont su de quelles illusions on les abusaiït en leur assurant que Port-Arthur pouvait tenir encore trois mois, peut-être six. Nulle part je n’ai vu de consternation pour l’atteinte portée au prestige de la Russie, d’appréhension pour les conséquences pratiques immé- diates de la chute de la forteresse. La simple compassion humaine a vraiment été chez tous plus forte que tout sentiment politique ou patriotique.

On parlera longtemps de ce siège effroyable; nulle question ne sera sans doute plus discutée que celle de savoir à qui revient l’honneur de l’opiniâtreté dans la résistance. Tous les journaux l’ont attribuée à Stæssel, parce que tous les télégrammes officiels ont parlé au nom de Siæssel ou proclamé la gloire de Stæssel. Il aurait prononcé des mots historiques qui, depuis des mois, ont fait le tour du monde, et il aurait terminé le siège toujours sur des mots historiques que les journaux répètent au milieu d’un concert de louanges et d’admiration.

Je ne sais comment oser, juste en ce moment, laisser

entendre que les opinions ne sont pas unanimes à son

.… sujet. J’ai entendu prononcer contre lui l’accusation très

. grave d’un militaire qui a été à Port-Arthur jusqu’à la fin du mois d’avril et dont on m’assure que l’opinion est $ tout à fait digne de foi. Il déclare nettement que Stæssel est un poltron, et que le général Kondratenko dut

  • 73 5

40 _ Juilierles mains, au mois d’août, pour l’empêcher de 1 | “dl 6 signer, dès ce moment, une capitulation qui n’était pas 4 ‘HE du tout nécessaire. “à 40 — Et le rapport suivant lequel, ces jours derniers TAORVOE encore, Stæssel refusait de rendre la forteresse, malgré ne l’avis des autres généraux du Conseil de guerre? ai-je ÿ st — Rapport arrangé, m’a-t-on répondu. Stæssel usurpe

‘480 une gloire qu’il ne mérite pas. On lui promet, on va lui

DR décerner des honneurs, des présents qu’ilne mérite pas.

Fu t L’âme de la résistance à Port-Arthur, ce n’était pas lui,

De: c’était le général Kondratenko. En voulez-vous une t’ immédiatement la forteresse. Stæssel mort, Kondra- 4 : x 4 tenko eût prolongé la résistance, malgré l’épuisement “Un des hommes, malgré le manque de munitions. T0 FR ne Il est ‘inutile de discuter présentement le bien fondé % er _ d’une pareille accusation ; les témoignages manquent. 4 : Is ne tarderont pas, au contraire, à être fort nombreux, À ÿ , Ë ù puisque les officiers survivants vont revenir de Port: LS Arthur ; nous aurons alors l’explication de ce mystère M le sur lequel il est, jusque-là, moralement interdit de se 4e N Un autre mystère qui commence à préoccuper l’opi- Ê *} Ÿ nion, ce sont les intentions prochaines de l’armée japo- ‘4 naise. On est mal renseigné sur ses mouvements. Un” e F ÿ officier me déclarait récemment qu’il était peu vraisem- ‘4 dé: blable que les Japonais s’aventurassent au-delà de” “te ÿ 3 de défendre leurs conquêtes. Cependant, ils vont main: Ÿ 44 tenant recevoir le renfort de l’armée du général Nogiw #7 Fe Cela ne les décidera-til pas à prendre une nouvellem

ÿ l ffensi ve énergique ? Sans doute on ignore le nombre et #0 È \ 4 la qualité des troupes qui ont mené le siège épuisantde ï )
. Port-Arthur. Mais n’est-il pas certain que la capitulation RE Fà

  • de Port-Arthur délivre les Japonais d’une grave inquié- MoLire F tude, en même temps qu’elle leur laisse les mains plus 15 di
  • libres ? N’est-il pas certain surtout que leur enthousiasme nie . et leur fanatisme grandiront en proportion de l’impres- 4 3 sion profonde que produira dans tout le monde jaune la “6 .à chute symbolique de la forteresse russe ? Ne faut-il pas Ke: s’attendre, à bref délai, à de nouveaux désastres ? RE . Cest ainsi qu’on raisonne déjà à Pétersbourg. Ceux ; Ha qui ont détesté la guerre dans son principe et dans ses 2 ae . premiers eflets sont plus que jamais pessimistes. Ceux | 0 qui lont admise comme un mal nécessaire, ou qui en PO:
  • ont accepté la continuation vigoureuse parce qu’il y if ik Mavait à soutenir ou à venger l’honneur de la Russie, 1 sentent leur foi fortement ébranlée. Je ne parle pas de ; ts € ceux qui voient dans la guerre une bonne action ou une EUR . A tout prendre, donc, il n’y a pas à se dissimuler com- We . bien la guerre est impopulaire et quelles angoisses elle a. … Quelqu’un m’a dit : « Jusqu’ici nous n’avons pas rem- +
  • porté une victoire ! A qui la fante? Nous, nous disons : “4 “Aux ministres ! Mais le peuple commence à dire : A v Empereur, qui fait une guerre injuste. » | quelques jours : « Oui, oui… On a bâti la maison surla #4 terre du voisin. Et on s’étonne, après, qu’il y ait des MACA cela il faut ajouter les souffrances pitoyables, le 2 A méco ntentement, les témoignages accablants des sol-

Fe le mouvement libéral constitutionnel « L dats blessés qu’on renvoie dans leurs foyers. On leur H donne 20 kopeks par jour, et une de pain coûte k 10 kopeks, une bouteille de lait 15 kopeks. On leur FA remet une paie de 16 jours pour aller de Kharbine à É Moscou, mais en réalité le trajet dure pour eux 25 jours. L . Il leur faut mendier. Il y a bien des centres d’alimenta- ë tion dans les gares, mais le plus souvent le train arrive à avec des heures de retard. Un officier blessé qui revient 2 de Mandchourie raconte que depuis trois mois il ne D ï recevait plus de solde. Il n’avait plus de chapeau. Il ne ‘4 put s’en procurer un qu’à Irkoutsk. Son uniforme en 1 lambeaux le faisait prendre pour un mendiant. Son À linge était mangé par la vermine. $

  • S’il faut en croire ce que j’entends dire de plusieurs 4 côtés, et avec une insistance toujours plus forte, l’impopularité de la guerre est encore plus grande dans le J milieu où les effets de cette impopularité peuvent être . le plus graves, — dans l’armée, dans l’armée qui est 3 campée là-bas, en Mandchourie. J’ai recueilli à ce sujet des témoignages qui m’ont vivement frappé ou impressionné., Tous concluent que la capitulation de Port- | Arthur accentuera parmi les troupes une démoralisation qu’elle n’aura pas fait naître. Les soldats qui réflé- Re chissent ont depuis longtemps mesuré que la conquête, — si problématique ! — de la Mandchourie, ne saurait L vraiment pas s’acheter au prix des meilleures vies et du: Ne meilleur de la richesse russes. Ceux qui ne réfléchissent pas et qui font aveuglément le sacrifice de leur être ! physique et moral, sentent confasément aujourd’hui que È la chute de Port-Arthur enlève à leur effort, en même temps qu’un but, toute signification. Il était naturel, il était beau de souffrir toutes les misères d’une mobili=

_ sation, d’un immense voyage, d’une campagne d’hiver, pour aller au secours de frères russes qui, eux-mêmes, : devaient souffrir encore plus dans une ville assiégée depuis onze mois. Mais maintenant ? Le but a disparu, et le pourquoi reste sans réponse.

Cependant, les correspondants de journaux russes ; près de l’armée de Mandchourie répètent à qui mieux 6 mieux que les troupes sont animées de la plus belle confiance. Elles sont bien portantes, bien approvisionnées, sûres de succès prochains et vengeurs. € On voit briller dans les yeux de Kouropatkine la flamme des victoires futures. » Et, quant à la mobilisation qui se poursuit actuellement, elle ne donne lieu à aucun incident. En doutez-vous ? Lisez plutôt la longue suite de dépêches un peu monotones, mais d’une touchante unanimité, constatant dans tous les journaux d’inspira-

… tion officielle, que « la mobilisation s’effectue dans l’ordre le plus parfait ».

Lisez et croyez, — mais n’allez point contrôler sur place. N’allez point en Pologne, par exemple, car les faits vous donneraient un démenti assez inquiétant.

Vous apprendriez que les désertions se sont multipliées, et vous verriez peut-être comment on emprisonne préalablement, à plusieurs, dans des cachots trop étroits, ceux qu’on va bientôt envoyer soutenir en ExtrêmeOrient l’honneur des armes russes. Les Polonais ne tiennent nullement à la gloire qu’on leur impose, d’avoir fourni jusqu’à présent 24 o/o des troupes mobilisées, quand ils représentent au plus 5 o/o de la population totale de l’Empire. Et il ne faudrait pas croire que la mobilisation suscite des troublesuniquement en Pologne. Il n’y a pas si longtemps que Moscou elle-même a eu le

ni ;‘upiat le mouvement libéral constitutionnel De spectacle d’un régiment révolté qui battit ses officiers, or et qu’on dut cerner dans la gare à grand renfort de 1 ï troupes de police pour venir à bout de la rébellion. Il y Le: Ne eut, dans l’affaire, un soldat tué et plusieurs blessés. 1 Ces exemples, et d’autres qu’on pourrait citer, en disent : EU long sur la sincérité des télégrammes officiels et sur Dur y) l’état des esprits dans l’armée. ù ” je cn \ i Li m’avait montré è Moscou une phrase NemiroTE ù vitch Dantchenko, qui fit une si grande sensation quand ET on la lut dans un de ses derniers feuilletons de la Parole ca Russe : « Maintenant, ce sont les peuples qui font la Ro se guerre; quand ils ne la veulent pas, il n’y a rien à HA faire. » Authentique ou non, — et jusqu’ici je n’enai … #1 $ pas entendu démentir l’authenticité, — cette phrase, ‘a ‘ 0 mise dans la bouche du généralissime, est singulièrenu ment alarmante pour l’avenir des armes russes. La Eye guerre est impopulaire parce que ce n’est pas le peuple à (3 ie k qui l’a voulue; elle ne saurait être menée à bien que si W ‘10 qu’en lui accordant le moyen d’exprimer son opinion, (oi c’est-à-dire une représentation nationale. Cette garan- … 410 tie, il la demande chaque jour avec plus de hardiesse. È ‘4 ui Mais ce n’est pas le comité des ministres, avec les 6 LE LS réformes qu’il projette selon l’esprit d’un oukase ambigu, à NS qui donnera satisfaction à une opinion publique constam- M no ment en effervescence. Toute révolution qui viendra M ‘1e À d’en haut ne sera qu’un fantôme de révolution auquel ‘ pi personne ne croira. Les oukases ne paraîtront qu’une L 0 dérision méchante, un jouet présenté à des gens qui ont À Da £ Le problème constitutionnel inquiète tellement les M < i 1 | - Russes à l’heure actuelle qu’ils s’attarderont moins que É

M nous, on peut en être sûr, à l’épisode de Port-Arthur, si RAR

NU ils 7” S’y Drorent déjà que pe y trouver une or à Ki

… nation du système bureaucratique actuel. Qu”a-t-on fait Re

“ pour protéger la forteresse avant la guerre ? Qu’a-t-on nu

… fait pour la défendre depuis onze mois? On mobilise sh

14 des armées, on envoie des escadres, mais quel contrôle 4

y a-t-il sur les dépenses qui ont été faites, quelle justifi- FF

ÿ cation des moyens employés puisqu’ils n’ont donné j

ÿ aucun résultat? Depuis onze mois la Russie n’a connu ‘F8

que des défaites sur terre, des désastres sur mer, et &

| pourtant la Russie est un peuple puissant, plein de : £ ressources presque inépuisables, en hommes comme en pis

À argent. Comment expliquer tant et tant de malheurs Fe

“ sans remonter à la racine du mal, à l’incurié, à l’igno- sx

  • rance et à l’irresponsabilité administratives ? à % __ On demeure frappé de stupeur quand on rencontre Pr . tant de Russes qui raisonnent sagement sur l’état de ji

. choses actuel et quand on voit que, néanmoins, la “à

| guerre continue, aussi folle dans son but, aussi incer- RU”

FA taine dans sa conduite, aussi désastreuse dans ses ùe

… effets. Ce n’est pas une opinion personnelle que je HU

à donne ici, ce n’est pas l’opinion d’un seul, c’est l’opinion ni

| réfléchie et loyale des Russes les plus éclairés que j’aie à

… fréquentés à Moscou et à Pétersbourg. Après toutes les … fautes qui ont été faites, après l’obstination dont le gou-

à ernement a fait preuve, ils ne pensent pas que la chute de Port-Arthur soit un gage de paix prochaine. Mais ils Ra)

—… pensent que cet événement creusera encore davantage , “le fossé qui existe entre le gouvernement et le peuple. : Is voient que l’effet le plus certain de la guerre, puis- ñ . qu’aucune victoire n’est venue aveugler personne, c’est ù

le mouvement libéral constitutionnel | ÿ d’éclairer le peuple sur les dangers et les tares du | régime autocratique. Le peuple, qui lisait peu les journaux, les lit avidement à l’heure actuelle, et si peu qu’ils | lui apprennent, si souvent qu’ils le trompent, ils lui | | apprennent toujours quelque chose et ils ne le trompent | pas complètement. Il touche assez souvent du doigt la | réalité pour que sa défiance soit peu à peu mise en | éveil. La mobilisation vide peu à peu les villages; les ‘ie jeunes partent et ne reviennent pas. VA Mais ce qu’ils écrivent de Mandchourie est singulière- À ment significatif; là-bas, mieux que dans leurs cam- ‘re pagnes, ils comprennent l’inutilité de cette guerre. Ils

voient que la Mandchourie est un pays peuplé, qui ne

U peut admettre de nouveaux habitants; ce n’est pas là qu’on pourra leur donner des terres. Ils demandent alors à ceux qui sont restés en Russie de les renseigner L sur la guerre intérieure; eux aussi sont inquiets de la ; lutte engagée entre le gouvernement et la nation, et il | ; se passe ainsi cette chose extraordinaire que, dans Er l’inaction forcée où ils se trouvent en Mandchourie, les soldats sont devenus non pas les acteurs de la vie polife tique russe au dehors, mais les spectateurs lointains et ; inquiets du drame politique intérieur. è ! On marche vers un dénouement, on le sent, on le sait, ; mais personne ne peut dire lequel. Si l’escadre du Paci- : fique avait détruit celle de Togo et était entrée à Port- “ Arthur, tout le monde serait unanime à prédire et ”] attendre une réaction implacable. Mais Port-Arthur est j tombé, la deuxième escadre est loin de son but, et la troisième est toujours problématique. La situation inté- rieure est plus tendue que jamais. Le gouvernement voudrait bien temporiser et endormir l’opinion publique,

mais s’il y a complètement échoué avec l’oukase du 12 décembre, il le peut encore moins après la chute de la politique de M. Witte

Ce n’est pas seulement en Mandchourie qu’on est sous les armes et que, tout en restant dans l’inaction, on s’attend à une lutte décisive. Le gouvernement russe sait sans doute à quoi s’en tenir sur la fausse apparence de tranquillité intérieure que nous apporte la trêve coutumière de Noël ; les hostilités recommenceront avec la

nouvelle année, et le premier vœu, le plus ardent, que

._ j’entende exprimer de toutes parts, c’est : « Puissionsnous être bientôt délivrés du comité des ministres et ne pas avoir à subir ses réformes ! »

M. Witte, qui a, dit-on, l’oreille fine, n’est certainement pas sans avoir lui-même entendu ou deviné ce souhait de bonne année qui ne lui plaira que médiocrement. L’emporter dans le gouvernement et se perdre dans l’opinion, ce n’est pas précisément ce qu’il a voulu. Le premier succès n’est rien sans le second, et M. Witte trouverait mauvais le calcul de ne s’être élevé très haut

que pour faire une chute plus profonde et plus dangereuse.

Pourtant, quelle est actuellement la situation ? Depuis

_ l’oukase, c’est-à-dire depuis trois semaines, il y a quelque chose de changé dans le gouvernement. Nous ne sommes plus à l’époque d’indécision et de trouble où

RU le mouvement libéral constitutionnel A la mort de Plehve laissa la Russie pendant quatre mois. : NS M. Witte a lutté pour l’oukase; M. Witte a obtenu l’ou-

1% kase. Très bien. De 1à résulte que M. Witte est devenu x ja | la figure dominante du moment, le maître de la poliNi tique qui va se faire. « Qu’est le comité des ministres ? ‘Fe Rien. Que doit-il être? Tout », s’est-il dit pendant les ‘4 mois où il rongeait son frein, supportant mal d’être muni Le d’un beau titre inutile et investi d’une sinécure à ses | É it. yeux dégradante. L’ancien ministre des Finances ne FT s’habituait pas à présider, sans rien faire, une réunion 1è #3 de gens qui travaillaient; à expédier des affaires cou LR rantes comme président sans portefeuille, au lieu ne À d’exercer une action comme ministre. IL rêvait de sa 15 gloire passée. Coûte que coûte, il lui fallait la retrouver. T4 Cest fait. Il a conservé le titre de président du comité 5 A \ des ministres, mais le comité des ministres est devenu Et la suprême institution politique de l’Empire. | ‘0 Ceux qui détestent M. Witte sont les premiers à M ” “ reconnaître que c’est un homme habile. Dans un Empire M autocratique, la plus grande habileté consiste naturelle- ÿ nr: ment à conquérir à ce point la faveur du maître qu’il 3 N vous accorde toute liberté d’action indépendamment de À D vos collègues ou même contre vos collègues. M. Witte 108 j a su en arriver là. Comment ? Ce n’est pas par sympa- À d se thie ni par admiration que l’empereur a abdiqué entre à sÉ ses mains. L’empereur a peur de son ministre, une peur ë 188 organique en quelque sorte. Il se sent faible, incapable ñ D. de vouloir et de réagir en face de lui. M. Witte a une (ie force de parole et de persuasion à laquelle l’empereur b : 10 même du ministre. Mais aujourd’hui les circonstances M be sont telles que l’empereur ne peut pas se dérober :.en {

F face des partis qui s’organisent et qui élèvent la voix, il pu … faut agir. Il faut au gouvernement un ministre de l’Inté- UE rieur qui, par son initiative et son énergie, ramène dans nALt » Ja politique une stabilité fort compromise. Le système si Plehve ayant fait banqueroute, l’empereur a été entraîné ik fatalement à accepter le système Witte. Pendant l’entr’acte, nous avons vu sur la scène le _ prince Sviatopolk-Mirski. Qu’on ne s’y trompe pas : ce À passage au pouvoir d’un honnête ministre libéral a fait le jeu de M. Witte. CÇ’aura été une transition que celuici jugeait nécessaire pour transformer en certitude la … probabilité de son avènement. A la mort de Plehve, M. Witte était à Berlin. Le bruit courut qu’il allait être ! … nommé ministre de l’Intérieur. Et, de fait, il revint préci- ‘al pitamment à Pétersbourg, mais avant de passer par l Vilna, il fit venir à sa rencontre, en wagon, le gouverneur a de cette ville, le prince Mirski. Il obtint son acceptation, et quelques jours après c’était lui qu’il présentait NN l comme candidat à l’empereur. Le prince Mirski avait M une réputation excellente et pas d’ennemis ; l’empereur \ Si le prince Mirski prit son rôle au sérieux, il doit à être amèrement désillusionné. On me rapporte que he M. Witte aurait dit lui-même dans une conversation que à c’était un homme d’excellent caractère, mais nullement (; un homme d’Etat. Il importe peu qu’il lait dit, mais on peut être certain qu’il l’a pensé; et puisqu’il avait le choix au mois d’août pour désigner le successeur de : Plehve, on peut supposer sans lui faire injure que, s’il il ne s’est pas proposé lui-même immédiatement, il ne s’est it pas non plus oublié et a su proposer un candidat qui ne Dour pas à l’avenir ses propres services inutiles,

le mouvement libéral constitutionnel

| M. Witte, qui a fait en un seul jour le crédit du prince . Mirski à la cour, a mis ensuite quelques mois àleruiner ! insensiblement. En réalité, le jeu s’est trouvé plus dan- | gereux que M. Witte ne s’y attendait. La poussée libé- |

: rale a tout d’un coup été si forte en Russie, qu’il a pu | craindre de la voir donner au prince Mirski une force |

À suffisante pour se maintenir. Il fallait à M. Witte une :

NE grande bataille pour obtenir une grande victoire; il a triomphé avec l’oukase.

î à Le prince Mirski ne s’est pas rendu sans résistance.

7 Me Il était, par conviction, constitutionnel, et, moralement,

fi l’élu des constitutionnels dans le gouvernement. Il

è demanda que le principe d’une constitution fût introduit

n dans le paragraphe 2 de l’oukase; il proposa qu’on modifiât la composition du Conseil d’État dontles membres sont jusqu’à présent choisis par l’empereur, et dont la moitié, suivant le projet du prince Mirski, serait

4 désormais élue par les municipalités et par des États généraux de province. |

Toute la lutte se concentra bientôt autour de la rédac-

tion de ce paragraphe qui allait décider du sort des ministres et de la politique du gouvernement. L’empereur était ébranlé, mais indécis. Il savait que les réclamations constitutionnelles se multipliaient ; il ne savait pas s’il pouvait ou devait accorder une constitution. Il

se laissa quelque temps ballotter entre toutes les influ-

é ences sans se soumettre à aucune; mais il ne pouvait échapper au problème. Il retrouvait au milieu de sa famille les mêmes divergences d’opinion que parmi ses

S’il faut en croire un adjoint personnel de l’empereur, la question fut même discutée dans une sorte de conseil

de famille, à Tsarskoïé Sélo, et voici le résumé de ce qu’aurait été la conversation : l’impératrice douairière, : sous l’influence de Pobiédonostsev, aurait déclaré que l’empereur n’avait pas le droit de faire de concessions, 1° parce qu’en montant sur le trône il avait juré de conserver son autocratie dans toute sa plénitude; 2° parce qu’il avait maintenant un fils, et que son devoir était de lui transmettre son pouvoir intact. L’impératrice Alexandra auraït dit au contraire : « J’ai reçu mon édu- : cation en Angleterre et dans le grand-duché de Hesse. Les souverains, grâce à la constitution, y sont aimés et respectés par le peuple. Ici nous vivons dans une peur continuelle d’attentats. Je ne veux pas que mon fils ait le sort de Louis XVI. »

L’empereur écouta, — et ne résolut rien. Il entendit : ensuite le conseil des ministres et il consulta en outre chacun d’eux séparément. Le plus habile devait être le plus fort. Ce fut Witte. Soutenu par lui, Nicolas II finit par retrancher du paragraphe 2 le principe constitutionnel défendu par le prince Mirski.

Les choses en sont là. La conclusion de tout le mouvement constitutionnel des trois derniers mois, c’est qu’il n’y a pas dans l’oukase la moindre allusion à une constitution.

Les intellectuels, « l’intelligentsia », comme on les appelle ici, sont singulièrement désillusionnés. Ils ne sont pas prêts à accorder à M. Witte et à son tout-puissant comité des ministres le crédit nécessaire pour que les réformes annoncées aient chance de calmer l’opinion

| publique. D’autre part, M. Witte comprend que, malgré | la faveur impériale, il ne peut se maintenir que s’il est soutenu par l’opinion, si les nouvelles lois préparées,

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; le mouvement libéral constitutionnel * | dans le comité des ministres sont considérées comme | une satisfaction accordée aux vœux publics. é Û C’est dans cette intention qu’il a appelé près de lui quelques-uns des libéraux, les plus autorisés, et, l’un Wu des premiers, M. Nabokov, écrivain et jurisconsulte, | fils d’un ancien ministre de la Justice, auteur d’articles L ; qui firent sensation lors du procès de Kichinev. M. Witte À ; lui proposa d’élaborer une loi conforme au paragraphe ant premier de l’oukase et destinée à transformer l’état de _ choses actuel dans l’Empire en un ordre légal. M. NaPE bokov refusa. (4 « Pourquoi ? C’est l’établissement de la légalité que je a vous propose. (1 — J’estime la légalité, mais ce n’est pas au comité des ministres à élaborer cette loi. FA à — À qui cela revient-il donc ? ei a — À des représentants élus par le peuple, par les à ù — L’idéal est le même, et nous y atteindrons plus à d — Vous n’y atteindrez pas. Ce ne sont pas des indi- ; Hs vidus, ministres ou autres, qui réaliseront l’idéal consti- | de — Ne pensez-vous pas que d’autres acceptent ce que | 1 vous refusez, et pouvez-vous me recommander quel- À 1 — Non! Parmi les jeunes. 1 1e — Tous vous feront la même réponse que moi. » D: 510 L’œuvre sera donc difficile à faire, mais surtout à faire à ip . accepter. Il faut avouer que M. Witte joue un jeu singu- K.) | ‘ lier et dangereux, à vouloir satisfaire en même temps À

54 son ambition et le sentiment public. Il a commencé par Ne | se servir lui-même en faisant reporter le soin d’élaborer AE 1] la future législation, du Conseil d’État demandé par à …_ Mirski au comité des ministres que lui-même préside. IL ty _ ambitionne maintenant pour ce comité et pour lui-même

l’autorité morale qu’aurait eue le Conseil d’État. C’est si | demander beaucoup. Ou bien Witte est avec nous, di- Abe

  • sent les libéraux, et alors qu’il accepte franchement le “ principe constitutionnel; ou bien il est opposé à la | | constitution, et alors qu’il ne recherche ni l’appui, ni la … collaboration des libéraux. À M. Witte se croit assez fort pour échapper à ce di-

lemme. Il est convaincu qu’il saura apaiser les colères.

; C’est de sa main généreuse et de son esprit fécond que 8 la Russie recevra, et promptement, des réformes qu’il | À n’est plus possible de différer. # & Mais je connais des gens qui sont moins optimistes ; sur la tournure que vont prendre les choses. « IL est 44

  • assez ridicule et très exaspérant, me dit-on, de voir te 4 aujourd’hui M. Mouraviev lui-même se déclarer, dans une * interview, tout acquis aux réformes. Comme l’opinion 4 publique les exige, tout ministre ambitieux, et M. Witte j k en tête, voudrait bien jouer le rôle de celui qui les ; ‘1 offre. Mais c’est une diversion que les zemstvos n’ac- … cepteront pas. Ils ramèneront l’affaire à la question 4 à pas la voir ou veut s’y opposer, ce jeu lui sera fatal. Il à ] sait fort bien ce que réclament les libéraux. Il doit sa- ‘4 voir ce qu’il risque à se moquer d’eux. » A Ainsi, attendons ce que feront, d’une part le comité 1 . des ministres, d’autre part les zemstvos, dont les séances …. reprennent. S’il se produit un conflit, comme tout le

| le mouvement libéral constitutionnel laisse à prévoir, nous pourrions bien être à la veille de graves événements. On annonce que le prince Mirski va se retirer d’un gouvernement où il n’a plus que faire, et que, s’il ne l’a pas fait plus tôt, c’est qu’on a voulu sauver les apparences, et qu’on n’a point voulu le pré- senter comme une victime de l’oukase. M. Mouraviev, malade, — et déçu, — briguerait un poste d’ambassadeur dans le Midi. M. Witte serait et resterait maître absolu de la situation, — jusqu’à nouvel ordre. 54 loisirs de fin d’année

Noël est passé, mais c’est toujours Noël. Je n’ai pas besoin d’aller aux informations parce que je sais qu’il n’y a rien à apprendre. Les mœurs sont plus fortes que la politique, et la politique accepte volontiers de ‘se plier aux mœurs. J’ai la pénible conscience que j’envoie

: depuis quelques jours à /’ Humanité des télégrammes

« Ne pourrais-tu pour le même prix nous expédier : une boîte de bon caviar? » m’écrit insolemment un citoyen du quatorzième arrondissement de Paris qui |

n’imagine pas combien un correspondant est tenté d’ac- | ; corder plus d’importance à ses télégrammes qu’aux événements dont ils sont le signe. : } On arrive à se persuader que les événements existent ji pour les télégrammes, et non les télégrammes pour les Aujourd’hui, en vertu de la vitesse acquise, je me 88 1

suis encore laissé aller à expédier un télégramme qui n’était pas bien nécessaire. Ne trouvant pas dans le | présent un seul fait qui méritât d’être transmis, j’ai : annoncé que dans douze jours les professeurs et les membres des sociétés savantes tiendraient un grand banquet pour fêter le cent cinquantième anniversaire de la fondation de l’Université de Moscou, la plus ancienne de Russie. J’ajoute, parce qu’on me l’assure, que des résolutions y seront votées sur la liberté académique et sur les conditions politiques à qui elle est connexe. Dans douze jours ! Il faut que le présent ne soit pas riche d’événements politiques! Décidément, et jusqu’à nouvel ordre, je m’abstiendrai de mériter qu’on me réclame du caviar. J’étais désœuvré. Je pouvais me permettre d’être un peu curieux des choses, après l’avoir été tellement des £ hommes et des faits politiques. IL faisait une belle matinée d’une fine lumière ensoleillée. Le thermomètre ami et conseiller des gens du Nord marquait -12 degrés. C’est déjà -15 centigrades, mais ce n’est rien par un : temps calme, et nous sommes au plus beau moment de l’hiver de Pétersbourg. Je descends pour prendre un traîneau. J’ai tout juste dix mètres à faire pour aller jusqu’à la station, ou, plus exactement, jusqu’à la cour des traîneaux qui s’ouvre dans ma rue. C’est un endroit qui m’amuse. Il s’y passe toujours quelque chose. La grande porte est toujours ouverte. Il y a sans cesse des traîneaux qui entrent ou qui sortent. Les isvochtchiks qui arrivent mettent pied à | terre, et ils sont curieux à voir, debout dans leur longue 3 | et grosse robe ouatée, serrée à la taille par une étroite ceinture claire à broderies. Dans les rues, en temps or-

| le mouvement libéral constitutionnel 5 i dinaire, on ne les voit qu’assis en avant de leur léger traipa peau, nonchalamment accoudés sur le large rebord en : cou de cygne. La nuit, on les trouve souvent endormis ! dans cette pose, sous la neige qui tombe et les recouvre Leur figure est généralement claire et maigre, avec
| des yeux transparents, un nez mince, droit et court, une nr barbe fine et souple. Tous ces caractères sont accentués

FES par une énorme toque de fourrure à large bord et à fond

pu de cuir ou d’étoffe de couleur. Ils vous apostrophent

1 14 vivement en vous lançant des œillades interrogatives. |

si ÿ- Ils ont un air à la fois malicieux et bon enfant qui

Ÿ f & contraste singulièrement avec celui des isvochichiks de

“ grande maison, dont les traîneaux ont deux chevaux, 2 et qui conduisent les bras écartés, avec des étriers aux #4 jambes et un bonnet carré sur la tête. À Les simples isvochtchiks mènent une vie dure. Ils ont j è | à payer chaque jour la moyenne à leur patron, — deux hs hi k roubles, me dit l’un d’eux, — et très souvent des * de amendes à la police. Ils sont sous la coupe de celle-ci, % k qui peut les renvoyer à leur village, car presque tous 4% sont des paysans venus pour quelque temps à Péters- | £ Ê bourg. Ils sont pauvres et ils ne s’enrichissent pas, car k

il n’est pas nécessaire d’être riche pour prendre un trai-

) ‘à $ neau et on leur fait faire une longue course pour vingt | Ke Ô Mon isvochtchik a pris par la Ligovskaïa qui coupe la à APE perspective Nevski à la gare de Moscou. Je vois l’éter- ] 4 æ nelle file de trente ou quarante gros traîneaux, chargés Î de barils et de caisses, qui attendent de passer la É ‘1 Nevski. Nous suivons maintenant la fameuse perspec- £ k 154 tive. Qui la parcourt:en entier, — elle a près de cinq 4

M : kilomètres, — se rend compte de la longueur des di- A

  • sitances à Saint-Pétersbourg. C’est bien le centre de la VEN “ capitale. A pied on y circule mal, notamment à la tom- ei …. bée du jour. Les trottoirs sont larges, mais les personnes à | aussi, et la foule nombreuse. Tous les petits métiers de el __ la rue s’y exercent; il y a des marchands de cache-nez 1 … qui disparaissent sous leur marchandise bariolée, des NRA: . crieurs de journaux et de télégrammes, des vendeurs à 1 de petites brochures ou de photographies (on débite \N Û sans trêve le portrait du père Jean de Cronstadt)… . è Nous passons le canal de la Fontanka. Nous suivons À % le canal de Catherine. Pétersbourg est coupé de canaux, ‘à comme une ville de Hollande. Et le long des canaux il a y a des palais, de lourds palais aux colonnes disgra- Qu) j cieuses et aux murs peints de rouge, qui arrêtent cyni- 1 … quement les rues les plus nécessaires à la vie de la cité. : Nous débouchons sur un quai de la Néva. sa 4 Le fleuve immense est pris par les glaces. Au-delà la 1 1 forteresse de Pierre et Paul dresse dans le ciel son clo- È cher en aiguille au-dessus de longs bâtiments qui rasent de ‘ le sol. Sur le quai que nous suivons, près du Palais ÿ … d’hiver et au bord du fleuve, on élève le pavillon d’où Ne & le tsar viendra dans quelques jours bénir les eaux de la “Fa à Néva. Plus loin je vois les lignes de tramways élec- ._ triques qui, sur la glace, conduisent aux faubourgs de 1 Péterbourgskaïa et de Vassili Ostrov, assis de l’autre
  • côté du fleuve. : _ Nous traversons le grand faubourg ouvrier de Vassili ‘it Ostrov, dont les longues rues se coupent à angle droit “ ous’en vont parallèles. Puis, par le grand pont Toutchkoï, à . nous continuons vers Péterbourgskaïa. D’un côté du … pont d’énormes bateaux supportent, sur des pieux de

le mouvement libéral constitutionnel : sept à huit mètres, des toitures de bois ou de chaume, De l’autre, emprisonnés dans la glace, des chalands . chargés de bois alignent le long du quai leurs rangées imposantes. Bien qu’il y en ait par endroits une vingtaine amarrés côte à côte, cette flotte n’occupe { qu’une insignifiante partie de la largeur du fleuve. C’est là qu’on rassemble et qu’on débite une grande partie | ‘du bois de chauffage nécessaire à l’énorme consommation de Pétersbourg. Au milieu du fleuve il y a des | É scieurs de glace au travail : les uns sont montés sur une ü petite banquise détachée qu’ils fragmentent ; les autres, 4 à l’aide d’un chariot et de gaffes, attirent sur le grand ” champ de glace des blocs transparents d’un mètre d’épaisseur qui étincellent au soleil… Notre traîneau a couru près de deux heures. Je n’ai pas | vu la fin de Pétersbourg. Il me reste dans l’esprit la grande et impressionnante image de cette Néva dont j’ai traversé à trois ou quatre reprises les bras gigantesques. Mon isvochichik me reconduit à la perspective des dévots et des visiteurs, et plus de dévots que de

  • visiteurs. Les icônes de Kazan sont célèbres et véné- ; rées. Je vois comme on leur brûle des cierges. Les gens ; 3 s’en vont doucement, humblement, les allumer et les Une femme du peuple, les yeux fermés, fait des révé- | rences d’une amplitude inquiétante, s’inclinant d’abord presque jusqu’à terre, puis renversant la tête en ar- : rière; ensuite, elle se jette à genoux et, à plusieurs reprises, baise le sol. Et cela devant chaque icône.

È Devant la vierge de Kazan, il y a une jeune dame élé- gante, toute en noir, dont la toilette comprend un tas de choses flottantes et traînantes, manches à jabots, tulles, robe à queue… Elle aussi, pose des cierges et baise la terre. Elle embrasse la vierge de Kazan, mais celle-ci joue un mauvais tour à son chapeau, dont le large bord se prête mal au baisement des icônes. La jeune dame ne s’en émeut point. Elle se place derrière un pilier, enlève les épingles de son chapeau et se Maintenant, vient vers la vierge un général. Je l’ai vu ; entrer, il y a un quart d’heure, avec un énorme paquet de petits cierges à la main. IL a fait lentement le tour de l’église, n’oubliant aucune icône, ne faisant tort à aucune ni d’une révérence, ni d’un baiser, ni d’un cierge. Un sacristain, respectueux des galons, essuie, avant | qu’il y passe, la vitre de la sainte icône où ont été déposés tant de baisers de tant de bouches. ; | Ces gens-là demandent-ils dans leurs prières une intercession divine pour ou contre le mouvement constitutionnel ? À les bruits courent… | Pétersbourg, dimanche 2/15 janvier 1905 | C’est une affaire entendue : la liberté de la parole n’existe pas en Russie. Mais il faut distinguer. Vous ne pouvez pas croire qu’on ne parle pas à Pétersbourg ; ; | sans doute il y a des réunions publiques où la police | intervient pour étrangler un certain genre de discus- | 93

1 * sions ; il y en a d’autres qu’elle interdit purement et FJD : simplement. Maïs ce n’est pas pour si peu qu’on reste SFr bouche close; il y a toujours la ressource des réunions 4 ‘4 à clandestines, et, en tout cas, des conversations privées. Wei, d Le parfait libéral commence vraiment à vivre à onze L 1 ii Fi heures du soir, à l’heure où il sait que, dans Pétersbourg, | ERA mille et une portes s’ouvrent à lui pour lui procurer la 4 “et F joie de discuter les événements ou les bruits du jour. Il 4 2 il Bu connaît, par les télégrammes des agences, publiés entre
“ARC cinq et six, les dernières nouvelles de la province et de ME presse, dont un ou deux au moins ont fait quelque sen- é 8 sation, et dont l’un ou l’autre, il faut bien l’espérer, ‘ Lt vaudra de la part de la censure, au journal responsable, a Eat un avertissement, une suspension ou une interdiction - el LES de vente au numéro; il a vu, dans la journée, différentes ‘4 44 personnes qui l’ont renseigné, l’une sur ce qui se passe # UNS à la cour ou dans les ministères, l’autre sur ce que l’on sl “4 À une troisième sur ce qui se fomente dans les milieux & \a Lie révolutionnaires. Jusqu’à quatre heures du matin, il :44 1° pourra échanger les résultats de son expérience per- 4 4 4 sonnelle contre les résultats acquis par tant d’autres, à 17 10 libéraux comme lui, et comme lui aux aguets de l’infor- 4 100 C’est ainsi que chaque journée se résume, — ou mieux F. 4 à à s’épanouit, dans un pêle-mêle de renseignements pres- É 4 110 que toujours très intéressants, — presque jamais con. M | Ro . cordants. Il n’est que de bien écouter ici pour beaucoup
“ie A entendre et ne rien savoir. Ilest aussi facile de recueillir 1 ! 1e __- des bruits sensationnels qu’il est difficile d’enregistrer 4 ï \ 4 un fait vrai. Chacun vit dans l’attente du lendemain, F3

d mais, malgré tant de désillusions que la réalité apporte » chaque jour aux faiseurs d’hypothèses, personne ne Mt

veut renoncer à être prophète. Nous avons eu deux dé- 4 ceptions avec l’oukase : il ne parut pas à la date pré-

_ vue, et il ne contenait rien, — hélas! — de ce que l’on tr attendait. Mais, sans perdre courage, l’imagination Ke

… russe se remit à construire un avenir impossible à devi- *

…_ ner. Aussi savons-nous bien des choses à Pétersbourg ; je » tant de choses, vraiment, que certaines, dans le nom- LE

_ bre, ne peuvent manquer de se réaliser.

| Nous savons par exemple que M. Witte songe à bien

  • autre chose qu’à préparer les réformes annoncées. |

._ Comme président du conseil des ministres sans minis-

| tère, il n’avait rien à faire avant l’oukase; maintenant

| la réalisation même des réformes de l’oukase ne lui suf-

_ fit plus. « Vous verrez qu’avant peu, — voulez-vous une

_ date? On peut vous la donner : jeudi prochain,— avant |

  • peu done, M. Witte sera ministre de l’Intérieur. — Sû-

. rement? — Sûrement, foi de constitutionnel. Ou si ce Fe)

_ n’est pas lui, ce sera une de ses créatures. |

— Mais Sviatopolk-Mirski?

— Eh quoi! vous ne savez pas? Mais Sviatopolk-

… Mirski se retire! C’est une chose faite. Que voulez- |

vous ? Sa situation n’était plus tenable. Il a tout promis

| à l’opinion libérale, et les circonstances l’obligent à ne

  • rien tenir. Il donne sa démission. |

l — Et que devient-il ? Le sait-on?

— Mais sans doute. Il devient gouverneur du Cau-

ñ On vous a dit, avec la même assurance, qu’au fameux

  • conseil de Tsarskoïé Sélo, Mouraviev avait présenté lui

À aussi sa démission. Cela, c’était certain, non pas le

le mouvement libéral constitutionnel jour même où se tint le conseil, mais huit jours aupara- | vant. Puisqu’on ne voulait pas appliquer franchement ; le principe autocratique, le ministre de la Justice se i Et lui aussi, que devenait-il ? Le savait-on ? Mais parfaitement! Mouraviev était nommé ambassadeur à Vienne, poste qu’il avait toujours ambitionné, | et où beaucoup le voyaient partir sans regret. Quant à son successeur au ministère de la Justice, c’était le sénateur Koni, un des hommes les plus éclairés de la 4 société pétersbourgeoise, et en même temps un homme F bon, humain, intègre, — ce qui ferait une appréciable et Notez maintenant que le conseil de Tsarskoïé Sélo a , eu lieu, que l’oukase a été publié malgré Mouraviev et ; que Mouraviev est tout de même, aujourd’hui encore, le ministre très puissant de la justice russe. « Il voulait me manger, et c’est moi qui l’ai mangé », aurait dit un É jour à son sujet le prince Mirski. Et, hier, quelqu’un a ajouté devant moi : « En réalité, c’est Witte qui a mangé tous les autres! » C’est possible ; mais les uns et les autres, mangeurs et mangés, sont toujours au « Il paraît. On dit. Le bruit court… » Oui, les bruits courent et il en court tant, et ils courent si vite, qu’ils se chassent les uns les autres. Les événements sont noyés dans un océan de « on dit ». Comment faire la pt lumière dans cette confusion? De près, ce n’est pas | facile, et, malgré l’axiome connu, je ne pense pas que f ce soit plus aisé à distance. fi Un des plus graves journaux français publiait, le 23 décembre, que le prince Galitsine avait protesté off96

ciellement contre les ordres du jour constitutionnels du conseil municipal de Moscou. Cela encore, c’est un bruit, si l’on veut… mais tout de même il étonne un peu même les Russes les plus inventifs, car le prince Galitsine est président du conseil municipal de Moscou, et, loi de faire aucune protestation, c’est précisément auprès de lui que des réclamations ont été faites par le ministre de l’Intérieur à propos des fameux ordres du jour! Surveiïllons-nous, et quand, — par hasard, — se présente à nous un fait d’authenticité indubitable, enregistrons, de cœur joyeux. Mais n’altérons pas. N’inventons pas. Ne portons point d’eau à la fontaine. N’ajoutons pas à ce que les Russes imaginent.…

Ils n’imaginent pas toujours. Ils n’imaginent pas quand ils expliquent pourquoi depuis quelques mois les Juifs de Russie sont traités avec moins de rigueur. Qu’on se rappelle : l’édit de septembre accordait déjà , aux Juifs quelques faveurs, — oh! très relatives; tout récemment, le gouvernement leur a donné le droit de s’établir dans quarante-huit villes et villages de quatre provinces du Sud-Ouest ; enfin, à Pétersbourg, tandis que pendant les dernières années on n’avait accordé à aucun Juif le titre d’avocat, on en a cette année nommé une dizaine. Eh bien ! cette détente, ce relâchement subit de sévérité, vous pensez bien que ce n’est pas l’effet d’une bienveillance sincère où d’un souci de justice. Non, non, voyez-vous, calcul et marchandage avec

les Juifs comme avec les libéraux, quand on a besoin ou qu’on a peur d’eux. Et l’on raconte que c’est un Juif . qui a fourni les moyens d’approvisionner de charbon l’escadre de Rojdestvenski; on répète que depuis longtemps déjà les gros banquiers juifs de l’étranger ne :

ï le mouvement libéral constitutionnel :

veulent plus souscrire les emprunts de la Russie qu’à la . !

‘9 condition formelle d’un adoucissement au sort de leurs { je coreligionnaires russes. Donnant donnant… Après cela, M que le gouvernement se prévale de son orgueilleuse ‘ Gi théorie : cela est parce que je le veux! Nous savons

a bien, vous le voyez, les raisons secrètes de quelques-uns

‘4 de ses actes.

‘1 Les bruits courent… Celui qui court avec le plus de

Ni persistance, c’est que l’oukase restera lettre morte. Le

10 si comité des ministres travaille aux réformes projetées,

NA nt c’est entendu. Mais « il paraît » qu’il n’est pas bien

; cl pu décidé s’il doit travailler dans un sens libéral ou dans TR un sens conservateur. € Il paraît » aussi que Witte a

4 4 toujours sur chaque question deux projets en poche, et

Ÿ qu’il est bien difficile de savoir celui qu’il fera définiti-

ù vement triompher. La seule chose qu’on assure, c’est”

4 à que le ministre s’arrangera toujours pour sortir tout-

ji puissant de la passe difficile où le gouvernement se

‘1 trouve acculé. Les pessimistes disent : « Soyez certain h É. + que Witte ne fera rien pour les libéraux. Son projet sur L | je le régime de la presse est très complet, mais il com- ; FU mence ainsi : « Article 1*. La presse ne doit pas être 1 libre. » Les optimistes répliquent : « Witte est intelli- | : ‘à gent. Il n’oserait pas. Il sait qu’il risque sa tête. » | il ï Risquer sa tête? Est-ce que vraiment ?.. Oui, pour- Ÿ “ER quoi ne pas le dire? On parle d’actes terroristes. Les fi nn, ;. __- révolutionnaires ont juré de tout temps que les consti- 1 ‘ea tutionnels obtiendraient peut-être du gouvernement de | te: ù belles promesses, mais qu’ils n’aboutiraient jamais pra- k. on 1! tiquement à rien qui vaille. Et, jusqu’à présent, ceux \ J 441 k qui parlent ainsi n’ont pas tout à fait tort. Les zemstvos 1 “4 ont réclamé, et on leur a répondu.par l’oukase. Ils ré

É clameront encore, et on leur répondra par les réformes Rs

  • du comité des ministres. Autant en emporte le vent. j ÿ Aussi des libéraux m’ont-ils dit : « Heureusement que . | nous avons derrière nous les révolutionnaires. Il ne |

peut décidément pas y avoir de révolution sans pyro- qu technie. Il nous faut une révolution. Il nous faut donc la WA pyrotechnie. IL est temps que la pyrotechnie entre en it . jeu. » D’autres m’ont dit encore : (« Vous savez que c’est Pa _ commenté. Le tsar vient de faire un voyage dans le Fe _ Sud. On a fait sauter, par erreur, le train qui suivait le k sien, et sur la ligne on a trouvé, en plusieurs endroits, ne … des paquets de dynamite. » Un troisième ajoute : « Ça va mal, même dans l’armée, même dans la garde, où k … l’on est très mécontent dela capitulation de Port-Arthur. ’ 3 Une révolution de palais est très possible. L’impératrice- | mère préfère à l’empereur son frère le grand-duc Mi- |

  • chel; et puis, elle n’aime pas sa belle-fille. C’est comme Ÿ en Serbie. Il faut tout craindre, surtout les pires évé- | fi Tels sont les bruits qui courent, sinistres ceux-là. » … Fondés jusqu’à quel point? C’est bien difficile à dire. _ Mais ils se répandent, et l’opinion en a absolument | je Il y en a qui sont plus gais en même temps que plus ._ imprévus. Je note celui-ci, qui est bien propre à carac- ] . tériser un état des esprits en ce moment : La demande d’une constitution est si bien, pour beaucoup de gens,

la question essentielle de la vie politique russe actuelle,

a que Rojdestvenski lui-même, Rojdestvenski, le chef de !

À lescadre du Pacifique, n’aurait pas de plus cher objet ’

à de ses pensées. Ces jours derniers, il aurait télégraphié

à au tsar… qu’il ne voulait pas franchir le cap de Bonne-

le mouvement libéral constitutionnel Espérance avant d’avoir appris que la constitution était accordée au peuple russe. Nous ne savons pas encore | ce que le tsar a répondu à l’amiral; on lui aura sans doute câblé le texte de l’oukase, et il faut croire que Rojdestvenski s’est déclaré satisfait, puisqu’il est parti hardiment pour Madagascar.

L’oukase serait-il donc plus clair une fois traduit en style télégraphique ? Ceux qui en lisent à Saint-Pétersbourg le texte intégral, sont plus embarrassés que

, Rojdestvenski. Eux aussi, voudraient bien s’en tirer par

; | un : « Compris. tout va bien! » maïs c’est en vain

à qu’ils se cassent la tête : de la confusion prétentieuse

À du texte gouvernemental, ils ne parviennent pas à tirer

| une proposition nette ou une promesse ferme et franche.

Comment s’étonner, alors, qu’ils recourent aux commentaires ? Ils les accueillent avec reconnaissance, et ils les colportent par devoir, par charité pour le prochain.

Croyez-vous, par exemple, que ce ne soit pas singulièrement réconfortant, pour un malheureux libéral qui ne sait que penser et qu’attendre de l’oukase, d’ap-

| prendre la nouvelle suivante, communiquée « de source tout à fait autorisée » : « C’est fait. L’Empereur s’est prononcé ouvertement et catégoriquement pour la Constitution. »?

« A Tsarskoïé Sélo, avant-hier, dans une réunion du | | conseil des ministres, on a répété au tsar sur tous les | de tons : « C’est inéluctable, il faut donner la Constitu-

tion. » L’Empereur ne se rendit pas sans résistance. è Longtemps il garda le silence; il ne pouvait échapper au souvenir du serment prêté il y a dix ans en montant sur le trône, et il se rappelait aussi la promesse faite à

. Pobiédonostsev, etrécemment encorerenouvelée. Comme on le pressait avec trop d’insistance, il se troubla et eut d’abord une réponse malheureuse. « Eh bien! soit ! fitil… je veux bien… mais à condition que je conserve mon autorité souveraine, que je demeure monarque absolu… » Sa voix hésitait un peu, mais il espérait vaguement qu’un des ministres allait venir à son aide. Witte se dévoua pour expliquer que ce que l’Empereur désirait était impossible et contradictoire avec la nécessité absolue et urgente d’une Constitution. « Puisqu’il le faut, je la donnerai donc », déclara enfin le tsar. Quelques instants plus tard, il se promenait dans le parc, près du palais. Des scrupules, maintenant, lui venaient. « Mais, jy pense, fit-il gravement, nous n’aurons aucun édifice assez grand pour contenir l’assem-

. blée des représentants du peuple !.. Et puis, ajouta-t-il, comme s’il éprouvait le besoin de donner plus de force à cette objection toute personnelle, le peuple n’est sans doute pas assez mûr pour avoir une Constitution… — Il y a un moyen excellent de tout concilier, fit malicieusement quelqu’un de la cour. Qu’on charge le grand-duc Vladimir de construire un édifice. Quand il sera prêt, la nation aussi sera prête pour la Constitution. » (1) Ainsi, bonne nouvelle! Le tsar songe à construire un palais des Représentants! La Constitution n’est pas

En l’attendant, nous subissons la trêve de Noël. Pen-

(1) Un des titres du grand-duc Vladimir à la célébrité est la construction d’une église à Saint-Pétersbourg, sur l’emplacement 3 où fut tué Alexandre II. Cette construction, entreprise il y a plus de vingt ans par souscriptions publiques, n’est pas encore achevée. Elle a donné lieu à des détournements scandaleux à propos desquels on peut, suivant les tempéraments, plaisanter ou s’indigner.

JR UNE _ le mouven ent libéral const tutionnel AA el k RE is dant huit jours au moins, nous n’entendrons plus parler à \ 1 USERS de banquets, de réunions, de résolutions. Les nouvelles : PIE n’en courent pas moins de bouche en bouche; la capitu- | 4 à lation de Port-Arthur a quelque peu remis la guerre à A se ere l’ordre du jour. Les zemstvos ne font plus parler d’eux; Wie le comité des ministres ne fait pas encore beaucoup parler de lui. Dans huït jours, on discourra sans doute | qu au tout autant, mais on agira, espérons-le, un peu plus. ! Tout est si indécis pour le moment dans la conduite | A du gouvernement, qu’on ne sait trop à quoi s’attendre. À ‘Le Quelqu’un m’a dit : « J’aimais mieux Plehve; avec lui, | “508 ma foi! c’était la réaction, mais, au moins, une réaction 04 franche; la situation était nette. » On peut souhaiter | Men que la situation devienne nette, et cependant ne pas dé- cn sirer le retour d’un Plehve. AE

UE ANT rail ne

une grève RL _ Les ouvriers de l’usine Poutilov, prenant fait et cause “ ; pour quatre des leurs récemment congédiés, se sont mis Ru _ aujourd’hui en grève. L’usine, — une fonderie d’acier, — LE ë occupe 12.500 ouvriers. Le travail y est complètement “0 Le. Les ouvriers de la Société franco-russe, au nombre de Re _ 3.000, se mettent en grève à leur tour, par solidarité : … avec les ouvriers de l’usine Poutilov, et sous l’influence S3E ? . de l’Union russe ouvrière, dont les uns et les autres ; # . Les démarches des grévistes près de la direction de | … l’usine Poutilov étant restées infructueuses, les ouvriers $ … ont tenu lundi et mardi des réunions très agitées. Tou- Œ _ jours sous l’action de l’Union russe ouvrière, le mouve- + _ ment gréviste prend des proportions inattendues. Au- à _ jourd’hui se joignent à la grève les ouvriers de plusieurs j

le soulèvement ouvrier Re TX usines, mais entre autres les 10.000 des chantiers de la 1 Néva, et les 8.000 des fabriques Chtiglitz. : de Le meneur de la grève est, dit-on, le prêtre Gapone, ne président de l’Union russe ouvrière. it un Coup de canon contre le Palais d’Hiver Le L Pétersbourg, jeudi 6/19 janvier

ï dl \ Il se passe dans les faubourgs de Pétersbourg quelque

chose dont on ne se rend pas un compte exact dans la nus société. On parle de « la grève de Poutilov » mais on À À :} apprend aussi chaque jour que les ouvriers d’énormes }

2 usines se joignent au mouvement. Les journaux se mon-_ F.

ï trent fort discrets sur la question, parce que les articles di EN relatifs aux grèves sont soumis à une censure spéciale, ‘4 4 — très sévère, — du préfet de police. Les Rousski Vié- j Ÿ domosti publient un important article réclamant la M di È À liberté de grève, mais ne nous renseignent naturellement ’ pas sur la situation précise de la grève à Pétersbourg. M | À k D’ailleurs, il y a bien des gens que la grève intéresse ÿ nu ‘singulièrement peu, et qu’une autre question passionne M fs au dernier point. Le bruit s’est répandu cet après-midi M ‘ k qu’un attentat venait d’être commis contre le tsar. PenHA dant la cérémonie de la bénédiction des eaux de la k 10 Néva, un canon de la première batterie de l’artillerie de e 108 la garde, placée près de la Bourse, de l’autre côté de la
ü Néva, en face du Palais d’Hiver, a tiré un coup à M GE mitraille au lieu de faire feu à poudre seulement. Les ke j ; 4 vitres de quatre fenêtres du palais ont été brisées, et un Fe agent de police est blessé grièvement. |

Là-dessus, nombreuses hypothèses. Le hasard paraît À RE bien étrange qu’une gargousse ait été oubliée dans un es canon après un exercice, juste à point pour la solennité À rs d’aujourd’hui; mais il est non moins étrange de sup- 160 poser qu’un révolutionnaire se soit introduit parmi les ‘40 officiers ou les artilleurs de la garde, et surtout ait 0 choïsi ce genre d’attentat, bien difficile à préparer et CRIS bien aléatoire dans ses résultats. ‘1 Ceux qui croient à un attentat ne l’imputent pas tous SC j aux révolutionnaires : Q Il y a une coïncidence bizarre, 4 me dit quelqu’un, c’est que ni le grand-duc Michel, frère 0 à de l’empereur, ni Witte, n’assistaient à la cérémonie. À L Michel est très aimé dans la garde et limpératrice ï ion. douairière le préfère à son frère, comme plus énergique. È ñ _L’attentat est peut-être le résultat d’une intrigue de : 1 _ Attentat ou accident, l’impression a été profonde sur SA l’esprit de l’empereur. C’est la première fois de la ÿ saison que le tsar venait à Saint-Pétersbourg. Il se A _ trouve plus en sécurité à Tsarskoïé Sélo qu’au Palais ne d’Hiver. L’événement d’aujourd’hui ne le fera pas chan- % ger d’avis. Et, s’il est superstitieux, il y a un fait qui va f _ le bouleverser. L’agent de police blessé se nomme… À | vers la grève générale Fe

Le Pétersbourg, vendredi 9/20 janvier ï4 Il n’est plus question de l’accident de la Néva. Il n’est à _ question que de la marche foudroyante de la grève. | F Elle n’est plus seulement dans les faubourgs, elle est au )

le soulèvement ouvrier “3 cœur même de la ville. Ce matin des bandes énormes À de manifestants ont parcouru les faubourgs en fermant ; toutes les usines; cet après-midi ils se sont répandus # par groupes dans la ville, entraînant ou contraignant LA les ateliers à se mettre en grève. F1 Je n’ai vu que des gens pleins de stupéfaction ou à d’angoisse. Qui donc s’attendait, en quelques jours, É à une grève générale? Qui parlait de l’Union russe 4 ouvrière ? Qui connaissait ce Gapone dont tout le | # 3 monde parle aujourd’hui? Les libéraux les mieux +4 avertis ont commencé à s’inquiéter de lui avant-hier; Æ | quelques-uns se demandaient hier s’il ne fallait pas aller 4 | l’entendre; et aujourd’hui, beaucoup se sont rendus aux . | 4 meetings des faubourgs, là où l’on sait qu’est le centre ‘4 soir un rédacteur de journal qui revenait d’une de ces 1l réunions. Il ne me cache pas son émotion et son Ë enthousiasme. Il me dit qu’il a vu les ouvriers très calmes, mais pleins de résolution. Ils ont une foi | entière en Gapone. Ils veulent aller dimanche avec | lui présenter au tsar une pétition. « IL est certain qu’ils iront. Ils seront 100.000, 150.000, je ne sais pas. Ce soir il y a 87.000 grévistes. Demain toutes les usines, tous les ateliers seront fermés, tous, absolument J’ai rencontré une jeune femme qui organisait pour ! lundi une conférence clandestine d’un avocat sur les troubles anti-juifs de Homel, dont le procès, actuelle- 1] ment en cours, faisait l’objet de toutes les conversations, il y a quelques jours. Elle n’y songe plus. Elle me dit : « Comme cela paraît insignifiant aujourd’hui, n’est-ce | pas ? Qui sait ce qui se passera d’ici lundi? »

x J’ai voulu voir un ami russe qui, lui aussi, a dû se renk dre aux faubourgs. Je suis allé chez lui vers neufheures, b mais il n’était pas encore rentré. J’ai trouvé sa femme j très inquiète, se demandant à quelle heure de la nuit il reviendrait, — ou s’il reviendrait, car, en de pareilles circonstances, on songe toujours à des arrestations possibles de la police. : A dix heures du soir, j’ai traversé en traîneau tout Pé- tersbourg pour aller, dans le lointain faubourg de Péterbourgskaia, voir des étudiants démocrates socialistes que je connais et pour qui, je le sais, les questions ouvrières sont le plus grand intérêt de leur vie. Deux d’entre eux sont mariés et habitent ensemble un appartement nu et modeste, comme il convient à des hommes quine veulent s’attacher à rien, qui prévoient la possibilité d’être arrachés brutalement à leur milieu. @ Il faut toujours être prêt à partir », m’a dit un jour l’un d’eux. Ce n’est pas pure hypothèse. Il y en a un qui revient de Sibérie où il a été exilé trois ans à la suite des troubles de l’Université en 1901. Un autre a été condamné à préparer chez lui ses examens. Le troisième seul peut suivre des cours. Je les trouve réunis autour du samovar. Ils me donnent des renseignements précis sur la grève et sur les grèves. Ils ne prévoyaient pas l’explosion ni l”énormité de celle-ci. Ils sont très émus, simples et graves, très sympathiques. D’ailleurs, ils ne sont pas le moins du monde indécis. Ils connaissent leur devoir. …_. Un mouvement gréviste, d’où qu’il vienne, n’est pas pour les effrayer. Dimanche ils accompagneront le Nous travaillons ensemble une bonne partie de la nuit.

le soulèvement ouvrier le soulèvement ouvrier ï

La grève. Une grève à peu près générale. Un soulève- ù ment ouvrier. Pour le gouvernement russe une nouvelle et terrible menace.

Aux difficultés extérieures était déjà venu se joindre, î

ÿ dans les derniers mois, le danger toujours croissant j d’une crise politique intérieure, et voici que du jour au lendemain surgit un péril autrement plus grave : le péril : ouvrier. Entrent en scène maintenant des acteurs qui ont à dire quelque chose de plus important que les_ libéraux constitutionnels, et qui, dès le premier moment, concentrent sur eux toute l’attention publique.

La grève s’est propagée à Pétersbourg avee une rapidité qu’on peut dire foudroyante, puisque c’est parmi une population ouvrière sans longue expérience et encore mal organisée qu’elle se développe. 12.500 ouvriers ont cessé le travail, lundi dernier, dans une usine; les résultats connus d’hier soir donnaient un total d’environ 100.000 grévistes, sur une population ouvrière qu’on évalue à 150.000 pour Pétersbourg. Une grève générale est tellement imminente qu’on la prévoit comme conséquence des réunions d’aujourd’hui et À d’une grandiose manifestation projetée pour demain.

Le mouvement a pris naissance dans l’usine Poutilov (faubourg de Narva, à l’ouest de Pétersbourg), fonderie d’acier qui fabrique des torpilleurs, canons, obus, locomotives, wagons, et occupe en ce moment 12.500 ou-

3 vriers. Cause de la grève : le renvoi de quatre ouvriers. À Cause du renvoi: ces ouvriers seraient paresseux et gâcheraient le travail, — au dire de la direction. La mesure parut aux ouvriers tellement arbitraire que, se solidarisant avec leurs camarades, ils cessèrent complè- tement le travail lundi matin. Les quatre ouvriers renvoyés faisaient partie de l’Union russe ouvrière ; ce fut celle-ci qui organisa le mouvement, conduite par son président, le prêtre Georgi Gapone, déjà très influent . près des ouvriers, et aujourd’hui très populaire et très

Sous la présidence de Gapone, une délégation de dix ouvriers vint trouver, lundi, la direction de l’usine, pour demander la réintégration des quatre ouvriers renvoyés et proposer, d’une part, les conditions des pourparlers

“ à engager, d’autre part, les réclamations des ouvriers. Les conditions mises aux négociations étaient :

1° L’administration de l’usine doit aller au devant des

besoins des ouvriers, sincèrement, sans donner de fausses {if raisons ou des promesses qu’elle ne devrait pas tenir ;

2° Une commission se réunira, formée à nombre égal pour

les deux parties, de délégués ouvriers et de représentants

3° Les délégués seront inviolables et assurés contre toutes les représailles de l’administration ;

4° Les décisions de la commission seront obligatoires et affichées sur les murs de tous les ateliers de l’usine. Elles porteront la signature de l’administration de l’usine et de Vinspecteur du travail;

i 5* Personne n’aura à souffrir en raison de la grève, ni à présentement, ni après la reprise des travaux, et tous les . ouvriers toucheront leur salaire intégral.

. le soulèvement ouvrier Fe | Quant au programme des réclamations des ouvriers, voici les points principaux qui étaient soumis à la com- 14 1° Travail de huit heures par jour; À »° Les prix pour les produits nouveaux seront débattus | entre le contremaître et les délégués des ouvriers; Les prix des produits anciens seront revisés aux mêmes 1 3 Une commission permanente sera instituée pour
Ur. résoudre les cas de renvoi et autres malentendus entre les M ouvriers et l’administration ; À 1 4” Augmentation de la paie des ouvriers de première | main jusqu’à un rouble (2 francs 65) par jour; | 5° Suppression des heures supplémentaires; en cas de | nécessité, doublement du prix de l’heure ordinaire; : 6° Si un travail est gàché et que l’ouvrier ne soit pas fautif, c’est l’administration qui devra payer; 7° Les ouvriers recevront 70 kopeks (1 franc 85) au lieu de %o kopeks (x franc 05), et on créera à l’usine un asile pour 8° Le personnel médecin doit être poli avec les ouvriers malades, les traiter avec soin, et non en ivrognes, comme ‘ ç’a été le cas bien souvent. Le traitement à domicile sera À universel et gratuit; 9° Les usines seront aménagées conformément aux règles è de l’hygiène. ÿ Je transcris à dessein certaines de ces réclamations i qui, par leur nature, ne sont pas au premier plan du 3 programme, mais qui éclairent curieusement les cond: tions de travail des ouvriers russes ou les relations de “} ceux-ci avec le patronat. L 1 x Le directeur-administrateur de l’usine, Smirnov, ingé- nieur des ponts et chaussées, reçut la délégation, — et

refusa les conditions proposées. D’où continuation de la : grève. Lundi soir, à l’extrémité du faubourg de Narva, un meeting réunissait 6.000 ouvriers. Étaient présents un grand nombre d’ouvriers de l’usine Poutilov, mais aussi un grand nombre d’autres qui habitent ce quartier de grande industrie.

Conséquence : mardi à midi, les 3.000 ouvriers de la Société franco-russe déclarent la grève, sans en indiquer d’abord le motif. « Nous voulons discuter entre nous sur le texte de nos réclamations; quand ce sera fait, nous les soumettrons à l’administration. » Et quelques heures plus tard ils les transmettent.

Leur programme se ramène à peu près à celui des ouvriers de l’usine Poutilov : huit heures de travail par

  • jour; suppression des heures supplémentaires. En outre, renvoyer un ingénieur et un contremaître dont on est

Quant au mode des négociations, les ouvriers demandent : 1° Création d’une commission mi-adminis-

gués ouvriers ; 3° Promesse de la part de l’administration de ne pas appeler la police. Ces trois points sont acceptés ; sur le dernier seulement la direction répond qu’elle ne peut donner de garantie absolue contre l’intervention de la police.

Jusque-là la grève était restreinte à deux usines et

: localisée au quartier de Narva. Trois facteurs avaient agi pour accélérer le mouvement : l’Union russe ouvrière ; la propagande d’individu à individu, (les deux usines étant dans le même quartier) ; enfin l’action du parti social-démocrate qui avait immédiatement envoyé des émissaires à Narva.

le soulèvement ouvrier ï è

Sous l’influence de cette première et énergique agita- Li tion, l’effervescence gagnaïit mercredi matin tout le ï monde ouvrier de Pétersbourg, et la grève prenaït en : un clin d’œil des proportions inattendues. L

A huit heures et demie, les grévistes arrivent aux |

| chantiers de la Néva (construction de machines et de î coques de bateaux) et ils éteignent l’électricité. Les 8 à 10.000 ouvriers que l’usine occupe quittent les ateliers et déclarent la grève. La police n’avait même pas eu le

| temps de paraître.

De là le mouvement s’étend aux deux usines de

Chtiglitz, qui emploient surtout des femmes (8.000

: ouvriers en tout) : les ouvriers de la fabrique d’étoffes quittent le travail à neuf heures, ceux de la fabrique defil à onze heures.

Jeudi, 6, était jour de fête, — avec la fameuse béné- diction de la Néva et le coup de canon plus fameux encore qui, hasard ou préméditation, tira à balle sur la tribune du tsar et le Palais d’Hiver.

Ce jour-là, comme les précédents, la grève continue son progrès menaçant. Dans les faubourgs, des réunions ont lieu même pendant la journée. Elles ont pour conséquence immédiate que les ouvriers adhèrent en masse aux sections de l’Union russe ouvrière. Il est évident qu’il faut s’attendre maintenant non seulement à une À grève générale, mais à d’inquiétantes manifestations.

On commence à signer des résolutions qui ont un carac-

tère à la fois économique et politique. Gapone et les

représentants des sections rédigent une pétition dont

certains paragraphes sont nettement politiques. Dans

les rues on quête toute la journée en faveur des gré-

Le jeudi soir, au village de Smolensk, dans le faubourg de Schlusselbourg, il y a une réunion à l’École des ouvriers de la Société technique. Cette réunion avait été annoncée il y a quelques jours dans les journaux, par suite d’une indiscrétion. La salle ne peut contenir que quelques centaines de personnes, et il était certain qu’il allait en venir des milliers. La police interviendrait. Il y aurait des bagarres, des arrestations. L’école serait fermée. Les organisateurs firent donc publier que la réunion ne se tiendrait pas. Elle eut lieu cependant. Elle comprenait 3 ou 400 ouvriers démocrates socialistes et quelques socialistes révolutionnaires. Les

deux partis étaient bien décidés à se joindre à un mouvement qu’ils n’avaient point provoqué. Il fallait aboutir à une démonstration grandiose. On discuta s’il fallait la faire avec ou sans armes. Les démocrates socialistes furent d’avis que, dans les circonstances présentes, il fallait la faire sans armes.

Jeudi soir également, le ministre des finances convoquait au ministère une réunion des patrons des principales usines. Comment voulaient-ils répondre aux demandes et aux menaces des grévistes? Il y avait là quarante assistants, portant la plupart des noms étran-

| gers. L’un fut pour les moyens de conciliation, mais le

représentant d’une fabrique de noir animal ayant dit

qu’il fallait répondre à la violence par la violence et

_ réclamer l’intervention de la force armée, la majorité se rangea à cet avis. Personne ne protesta.

La réponse fut communiquée au ministre qui dévait demander l’autorisation à l’empereur.

Hier vendredi 20, la grèvese généralisait. Elle gagnait le faubourg de Schlusselbourg (au sud-est de Pétersbourg),

le soulèvement ouvrier englobant la fabrique des cartes à jouer de la couronne, — la fonderie de canons et blindages Obouchoy (10.000 | ouvriers) qui dépend du ministère de la Marine, — les manufactures de toiles et étoffes russes Maxwell et Pahl (2 à 3.000 ouvriers), — la fabrique de draps Tornton, — la fabrique Nevskistearin, — la fonderie , Alexandre, etc. Je vous cite les grandes usines ; natu- | rellement, nombre de petites fermaient aussi. | Dans le faubourg de Vassili-Ostrov (au nord-ouest) | le mouvement se propageait hier également. Dès le | : matin on apprenait la cessation du travail à la manufacture de tabacs Laferme (1.000 ouvriers) et à l’imprimerie Wolf (400). Il faut y ajouter l’usine de la Baltique (construction de bateaux, dépendance du ministère de la Marine), la fabrique Lessner (accessoires pour les machines), l’usine Chaïmovitch (fer blanc). Les grévistes se présentaient aux usines par centaines ou par milliers, et donnaient aux ouvriers l’invitation ou aux patrons l’ordre d’arrêter le travail, envahissant les cours, les ateliers, les salles des machines. Tout Vassili-Ostrov était en grève en quelques heures, et, le : soir, l’électricité faisait défaut dans tout le quartier, par suite d’un accident inexpliqué. On fit venir de la troupe : pour empêcher les ouvriers de partir. De Vassili-Ostrov, les grévistes, et avec eux la grève ÿ passèrent au nord, dans les faubourgs Péterbourgskaia et Viborgskaïa. En même temps d’autres se répan- | daient dans la ville, où le mouvement ne s’était pas encore fait sentir. Par groupes les ouvriers allaient dans les rués, frappaient aux portes des fabriques, des ateliers, et ordonnaient de cesser le travail. Toutes les typographies fermaient : la typographie de l’Académie

| des Sciences, la typographie Stasulevitch (qui édite le

| Messager d’Europe, revue du parti libéral), la typogra-

| phie Ekhardt, les typographies de tous les journaux. Ce

‘ matin, aucun journal ne paraît, sauf le Journal officiel

“ (sur feuille simple, et avec des télégrammes. qui sont la

répétition de ceux d’hier) et un journal allemand publié à Pétersbourg, la Petersburger Zeitung, qui paraît en

La grève est déjà partielle dans les Compagnies de tramways et de chemins de fer. Sur les lignes de Varsovie et de la Baltique, notamment, le trafic est suspendu. Nous saurons demain si la grève est générale,

“ mais dès ce moment nous sommes tout proches d’une qe On prétend que lors de l’envahissement des usines __ parles grévistes, il y a eu distribution de proclamations bi: qui étaient signées du parti socialiste révolutionnaire. HA Il est certain aussi que le parti social-démocrate aide

  • au mouvement. Toutes les forces démocratiques sont | évidemment en jeu, mais l’impulsion première, et qui

. reste la plus forte, ne vient ni du parti social-démocrate ni du parti socialiste révolutionnaire. J’ai sur ce point

laveu de membres des deux partis, et du reste les faits

. sont des témoins suffisants. Il y a dans le mouvement … formidable qui se déchaîne quelque chose de spontané, LL. d’universel et de mystérieux qui dépasse l’organisation d’un parti, et il y a un homme dont l’influence sur les \ _ grévistes, sur tout le monde ouvrier est devenue inouïe : M le prêtre Gapone.

Hier vendredi, Gapone n’a pas parlé dans moins de

._ onze meetings. Dans les endroits où la salle était trop È - petite, il tenait deux meetings successifs. Il a une élo-

le soulèvement ouvrier k

quence populaire qui entraîne tout. Iltient à son auditoire À

des discours d’une simplicité émouvante qui s’expriment k

souvent en dialogues entre l’orateur et les assistants. k

« Êtes-vous prêts à la lutte pour vos droits? — Oui, fl

oui. — Jurez-vous que vous combattrez jusqu’à la mort |

beaucoup d’endroits les assistants juraient sur la croix qu’ils faisaient de tout leur cœur le sacrifice de leur vie. Gapone obtient par acclamations frénétiques des résolutions d’une hardiesse stupéfiante qui vont s’expri-

mer demain dans la pétition au tsar. Par lui, avec lui,

k la grève sort du domaine purement économique et devient en même temps politique. Les résolutions des banquets libéraux et même des zemstvos pâlissent singuliè- rement à côté de celle que la députation ouvrière veut tenter de présenter demain au tsar. Elle est d’une gravité religieuse et dramatique. (1) Elle se termine comme ilsuit :

: Voilà, tsar, les demandes principales avec lesquelles nous sommes venus chez toi. Donne ordre et serment que tu les exécuteras et tu feras la Russie heureuse et fidèle et ton nom restera dans nos cœurs et ceux de nos enfants à jamais. Mais si tu ne donnes pas cet ordre etn’exécutes pas nos revendications, nous mourrons sur cette place devant ton palais. Nous n’avons plus de place où aller ni de raisons d’aller ailleurs. Seulement deux chemins, un, la liberté de bien-être ; l’autre, la tombe.

Montre-nous, tsar, un de ces deux chemins et nous irons sans dire un mot, même si ce chemin nous mène à la mort. Que notre vie soit un sacrifice pour la Russie souffrante ! Hier, Gapone conseillait aux ouvriers de se recueillir pour la journée d’aujourd’hui. Dans son dernier discours : (:) Voir aux annexes.

il compare cette journée à la veille de Pâques. Le lendemain doit être une résurrection, l’aurore joyeuse d’une vie nouvelle; le lendemain ils iront tous ensemble, de tous les faubourgs de Pétersbourg, vers le Palais d’Hiver trouver le tsar. Sile tsar ne quitte pas Tsarskoïé- Sélo pour venir recevoir leur pétition, on verra par la suite ce qu’il y aura à faire : peut-être ira-t-on en masse à Tsarskoïé-Sélo, comme le peuple de Paris alla trouver Louis XVI à Versailles aux journées des 5 et 6 octobre. vers la Révolution? 4 Cet après-midi, Gapone s’est rendu chez Mouraviev, au ministère de la Justice. Convoqué la veille, il n’avait pas voulu venir. Le sentiment de ce que sa personnalité représentait maintenant dans le formidable soulèvement des ouvriers le décida sans doute aujourd’hui à risquer la démarche. On n’oserait pas l’arrêter. On n’osa pas. Gapone exposa au ministre la cause des ouvriers et demanda pour eux satisfaction immédiate. Mouraviev répondit seulement que « lui aussi avait . son devoir ». Et son devoir lui disait sans doute de ne pas intervenir. Du reste, aucune nouvelle d’aucune part: < ni du tsar, ni de l’un quelconque des ministres. La Dans les milieux libéraux on était fort inquiet. Gapone avait promis de venir au journal Nachi Dni après sa visite chez Mouraviev. Il ne vint pas. Enfin on apprit le résultat de sa démarche. A la fin de l’après119

d le soulèvement ouvrier

midi un ouvrier apporta le texte de la lettre au ministre de l’Intérieur, et en même temps le texte de la pétition des ouvriers au tsar. Il était allé porter ces deux documents au ministère. Le prince Mirski n’était pas là, lui

; avait-on répondu, mais on lui transmettrait la lettre et la pétition. Peu après on téléphonaït, en effet, du .« ministère à Nachi Dni, que les deux pièces avaient été remises au ministre. La lettre au prince Mirski était conçue en ces termes:

hi Les ouvriers etles habitants de Pétersbourg des différentes classes désirent et doivent voir le tsar le 9/22 janvier à 2 heures de l’après-midi, place du Palais d’Hiver, pour luiexprimer personnellement leurs besoins et ceux de tout le peuple russe. Le tsar n’a rien à craindre. Moi, comme représentant de l’Union des ouvriers des usines et fabriques russes, mes collaborateurs et camarades les ouvriers, et même le prétendu groupe révolutionnaire des différentes

à directions, nous garantissons l’inviolabilité de sa personne.

Qu’il vienne comme le véritable tsar, avec un cœur vaillant vers son peuple ; qu’il reçoive de nos mains notre pétition.

Cela est réclamé pour son propre bien, pour celui des j habitants de Pétersbourg et pour celui de la patrie. Autrement pourrait survenir la rupture du lien moral existant jusqu’à présent entre le tsar russe et le peuple russe. Votre j grand devoir devant le tSar et tout le peuple russe est de ÿ faire connaître immédiatement à Sa Majesté tout ce qui précède et notre pétition ci-jointe. Dites au tsar que moi,

| les ouvriers et de nombreux milliers de gens du peuple, nous avons paisiblement, et avec foi en lui, irrévocablement résolu d’aller vers le Palais d’Hiver; qu’il montre réellement sa confiance par des faits et non par des manifestes. à

Une copie de ce qui précède a été dressée comme docu- L ment justificatif du caractère moral de la pétition et sera portée à la connaissance de tout le peuple russe.

120 ,

‘ La lettre était signée de Gapone et des onze représentants de l’Union russe ouvrière.

En même temps, Gapone a écrit personnellement au tsar pour le prévenir. Sa lettre dit :

Souverain, ne crois pas que tes ministres t’ont dit toute la vérité sur la situation actuelle. Le peuple entier a confiance en toi ; il a résolu de se présenter demain, à deux heures de : Vaprès-midi, devant le Palais d’Hiver, pour t’exposer ses

Fi Si, irrésolu, tu n’apparais pas devant le peuple, tu brises le lien moral qui existe entre toi et ton peuple. La confiance qu’il a en toi s”évanouira. Et en ce lieu coulera du sang innocent entre toi et le peuple. Parais demain devant ton peuple, reçois d’une âme vaillante notre humble pétition. Moi, le représentant des ouvriers, et mes courageux cama-

ê rades, nous garantissons l’immunité de ta personne.

: A l’heure où j’écris on vit dans une angoisse indicible. On prévoit que la grève va tourner en révolution. On

| s’attend à tout. La police prend des mesures inouïes pour la journée de demain, et toutes les troupes sont

6 consignées. Il y en a, dit-on, qui passeront la nuit sous les armes, et le bruit court même que des canons sont braqués à l’entrée des faubourgs. A l’extrémité de chaque pont on a posté un demi-escadron de cavalerie

! etune compagnie d’infanterie. Dans les maisons, les dvor-

niki ont engagé les locataires à faire provision d’eau, de pétrole, etc. Ils les préviennent aussi qu’ils risquent, en sortant, de recevoir des balles, car, de même qu’il y a

$ un mois, la police a fait poser ce soir dans les rues des

_ affiches invitant les habitants à ne pas aller s’exposer sur la voie publique. La démonstration ouvrière aura sans doute une autre envergure et une autre portée que

Re la manifestation des étudiants. Mais la seconde vient

le soulèvement ouvrier | compléter la première, c’est la même poussée qui continue, — avec des forces centuples… son raisonnement ni de ses sentiments. On a peine à $ tenir compte de ce qu’on sait pourtant par les témoi- ! gnages les plus dignes de foi sur l’attitude résolue, | mais tranquille, des ouvriers. On oublie ou on mécon- | naît le serment qu’ils ont fait de venir dans un calme religieux présenter leur pétition à l’empereur. Le subit et grandiose soulèvement de 150.000 ouvriers apparaît comme quelque chose de si formidable qu’on sépare difficilement l’idée de révolution de l’idée de violences démagogiques. Personne n’ose dire qu’il n’y aura pas collision avec la troupe, ni même assurer que la victoirerestera au gouvernement. À certains même l’accident de la Néva du 6 (19) janvier fait affirmer que les révolutionnaires ont des intelligences dans l’armée. C’est par ce moyen que la révolution sera victorieuse. Mais si elle l’est, où s’arrêtera-t-elle ? « Alors nous sauterons tous ! m’a dit tout à l’heure un constitutionnel, ironique et un peu inquiet. Tous les libéraux, tous les bourgeois à la « Qu’est-ce que nous savons jusqu’à présent? me dit un autre. Le caractère de ce soulèvement populaire surprend les hommes de tous les partis. Les ouvriers veulent des réformes politiques, oui, mais avant tout ils 7 suivent le prêtre, le père, qui n’entend traiter ni avec les directeurs d’usines, ni avec les ministres; — qui veut parler au tsar directement. Pour les socialistes, f comme pour les libéraux, Gapone est une figure étrange, 4 I circule jusqu’à cinq biographies de Gapone.

  1. Quelques-uns racontent qu’il a une garde d’ouvriers | r armés. Ce qu’il y a de certain, c’est queles intellectuels qui se sont précipités hier pour l’entendre ne peuvent en croire leurs yeux et leurs oreilles : ils sont stupéfaits de l’action magique de sa parole.

J’entends dire que les ouvriers iront demain se faire tuer comme à la boucherie. Quelqu’un raconte que dans certains quartiers ils ont chassé les intellectuels en disant : « Nous n’avons pas besoïn de vous ; nous autres nous n’avons rien à perdre; nous saurons mourir. » Ailleurs au contraire ils ont réclamé des

  • certains endroits des scènes de violences. Un ouvrier _ qui n’avait pas voulu cesser le travail aux ateliers _ de la gare de Varsovie, aurait été tué par ses cama-

rades. Un contremaître qui, dans une typographie, avait voulu s’opposer aux grévistes, aurait été saisi | par ceux-ci et poussé dans une machine qui lui aurait | broyé la tête. On ne peut ajouter foi à tous les bruits, “ mais on peut encoré moins se défendre d’une curio-

sité pleine d’angoisse dès que quelqu’un apporte une

Dans une famille où je vais, il se passe une scène

_ poignante, qui doit se répéter ailleurs. Une bonne est “… mariée à un ouvrier qui travaille dans une manufacture

  • de draps de Schlusselbourg. Elle a appris ce soir que, …. comme tant d’autres, il a juré de mourir, s’il le faut, ; pour aller jusqu’au Palais d’Hiver. Elle fait son service, les yeux pleins de larmes, et, parfois, dans la cuisine, ie elle s’assied, la tête dans ses mains, la gorge pleine de , sanglots, accablée d’une douleur muette.

le soulèvement ouvrier intervention des libéraux | Pétersbourg, dimanche matin, 9/22 janvier l

Il y avait hier soir une assemblée restreinte de libé-

raux aux bureaux du journal Nachi Dni. L’ouvrier qui

-_ a porté la lettre au ministère de l’intérieur est présent. On lui demande : « Vos intentions sont-elles tout à fait pacifiques ? Si le tsar ne veut pas vous répondre, ne commettrez-vous pas de violences ?

une autre fois.

— Et s’il ne paraît pas au Palais d’Hiver ? L

— Nous lui avons garanti l’intégrité de sa personne.

Il peut nous convoquer à Tsarskoïé-Sélo, mais Gapone avec nous. »

Malgré l’assurance des ouvriers, chacun redoutait limminence d’un affreux massacre. Pouvait-on encore à ce moment tenter quelque chose pour le prévenir ?

On résolut d’essayer une suprême démarche. Puisque,

de lui-même, le gouvernement ne disait mot, on enver-

rait près de lui une députation pour le supplier d’inter- ; venir. On désigna dix délégués, parmi lesquels l’ouvrier j qui se trouvait présent à la réunion.

La députation se présenta d’abord au ministère de l’intérieur. Le prince Mirski n’était pas là; on l’assura aux délégués sur tous les tons. Ils attendirent. Le ministre ne vint pas. Le ministre adjoint, directeur de la police, consentit à recevoir la députation. Il assura que le ministre ne pouvait rien. C’était à eux, délégués, à eux, libéraux, de tenter quelque chose près des ouvriers.

hi Les délégués laissèrent entendre qu’ils ne pouvaient intervenir pour condamner des revendications dont plusieurs s’accordaient avec celles du parti constitutionnel… « Alors, rien à faire. » Et le bureaucrate se retira. Les délégués sont plus heureux près de M. Witte. Celui-ci les reçoit à onze heures et demie. Il est troublé, inquiet, mais impuissant. Le président du comité des ministres n’est pas le maître ! Qui est le maître, en ce moment ? Qui, en ce moment, a la confiance absolue du tsar, la liberté de décider, le pouvoir d’arrêter? M. Witte téléphone au prince Mirski. Le prince Mirski répond, mais. lui non plus ne peut intervenir. Rien, rien. HS Il est une heure et demie du matin, quand les délé- gués reviennent à Nachi Dni. Ils annoncent tristement que leur démarche a complètement échoué. Le gouver_ nement n’a rien répondu aux ouvriers. Il n’a fait que | disposer en bataille ses cosaques, ses uhlans, sa garde. Les fusils sont prêts. | Ï n’y avait plus qu’à attendre les événements. On organisa rapidement un bureau de renseigne- 58 ments. Des jeunes gens doivent se rendre ce matin de très bonne heure dans les faubourgs et reviendront à … dix heures faire leur rapport dans une salle qu’on a prise pour lieu de rendez-vous. & la journée du dimanche 9/22 janvier Ko Hier matin dimanche, les ouvriers se sont rassemblés | partout, dans les faubourgs, en meetings et en cortèges. a C’est dans la fièvre qu’on attendait la nouvelle des

le soulèvement ouvrier 1 événements. À dix heures et demie je suis à la réunion qui s’est décidée la nuit précédente et où l’on doit centraliser les premiers renseignements. Dès cinq heures et demie, des jeunes gens sont partis aux nouvelles dans les faubourgs. Ils reviennent l’un après l’autre et font le récit de ce qu’ils ont vu. Lorsque j’arrive, l’un d’eux, en phrases hachées fait son rapport : Dès sept heures, il y a eu des coups de feu à Schlus- , selbourg. Les manifestants se sont armés de ce qu’ils j : ont pu : couteaux, haches, pierres. Un instant ils vou- à lurent mettre leurs enfants en avant de la colonne. Les ; femmes coupaient avec des couteaux les rênes des chevaux. Les ouvriers chantaient la Marseillaise. Les pre4 miers coups de feu n’ont pas effrayé la foule. Elle ne reculait pas. Au contraire, elle grossissait. Les ouvriers de Schlusselbourg seront parmi ceux qui à forceront le barrage des troupes et pénétreront dans la é journée jusqu’au quartier central de l’Amirauté et jusqu’au Palais d’Hiver. $ | Le témoin ajoute que les ouvriers sont très excités à maintenant, appellent à l’aide, demandent des armes. : Un autre homme se précipite. Il raconte que deuxca- M nons passent sur la perspective Litieïny, toute proche ; ñ ” on les emmène vers le Palais d’Hiver ou vers le pont de ï Viborg, derrière lequel sont massés 40.000 ouvriers. 4 ; I y a dans la salle une agitation tumultueuse ; on sait

qu’en cet instant il y a partout des massacres, et on ne

peut rien, on ne décide rien. Mais on propose tout. C’est une succession ininterrompue de discours, quel- | quefois de dialogues très agressifs. Quelques orateurs sont très émus. L’un monte sur une table, et frappant

du pied, lançant les deux mains crispées en avant d’un geste nerveux, s’écrie à mots entrecoupés qu’il n’y a pas à discuter. Il faut partir, il faut aller lutter et mourir avec le peuple. Il entraîne avec lui neuf des assistants.

Les discussions continuent. Dans la salle il y a beau-

. coup de femmes. Les hommes sont une cinquantaine : environ. Ils comprennent combien leur appui. serait faible ou pensent que ce n’est pas leur cause qui se joue en ce moment. Il y a sur les voies des faubourgs des ouvriers qui se font tuer pour la cause ouvrière; il y a un soulèvement général du peuple qu’on réprime à coups

…_ de fusil. Qu’est-ce dans cette affaire que la question

Le mouvement constitutionnel du mois de décembre est débordé. Et les libéraux sont anxieux. Ils n’étaient pas préparés à cette lutte du premier coup formidable.

k Elle les a tellement surpris qu’ils ne peuvent prendre une détermination.

Un orateur dit que Gapone demande des armes pour les ouvriers ; lui-même veut un revolver. On ne résout rien; ce sera une affaire individuelle de savoir si l’on veut armer les ouvriers.

On convient enfin de tenir, à deux heures, une nouvelle réunion dans la grande salle de la Bibliothèque impériale. Pour y arriver, je suis la perspective Nevski,

quiest noire de monde. On entend des rumeurs, des

clameurs. La foule parle à haute voix. C’est très impressionnant pour qui connaît le silence habituel de la

_ rue en Russie. Des détachements de cosaques et de uhlans passent. Les manifestants sont maintenant dans la ville. La Bibliothèque impériale se trouvant près de la perspective Nevski, nous sommes là au centre des

le soulèvement ouvrier événements. On envahit la grande salle de travail de la Bibliothèque, qui, le dimanche, reste ouverte jusqu’à | trois heures. Les gardiens n’en peuvent mais; ils n’ant pas reçu d’ordre, et d’ailleurs ils ne sont pas en Il se passe les mêmes scènes qu’à la réunion du mak tin. On écoute des orateurs qui, montés sur des tables, | font des récits émouvants. Ce sont des émissaires qui ont été aux renseignements; mais, cette fois, ils ne viennent pas des faubourgs. A deux pas de nous, sur la } place de Kazan, on tire. C’est le moment où, un peu 1 plus loin, sur un quai voisin du Palais d’Hiver, au Pont ne de la Chapelle, éclatent deux fusillades terribles qui ont fait, dit-on, 27 tués et 150 blessés. } L Gorki est là. Il monte, lui aussi, sur une table. Grand, mince, très pâle, la tête un peu inclinée, et se tenant le menton de la main gauche, il dit quelques mots d’une Dans la salle, une femme, une lectrice de hasard, x crie furieusement aux assistants : « Rebelles ! » On est & sur le point de lui faire un mauvais parti. Le tumulte £ est indescriptible. À pereur préside à cette scène de club révolutionnaire. ï 4 Dans une petite salle voisine on continue la collecte Ms qu’on avait commencée le matin pour les blessés. Sur # ; une table on jette pêle-mêle l’argent. Il y a un tas de 4 4 pièces d’or. Plus loin des pièces de 1 rouble, des billets 1 de 3, de 25, de 100 roubles même. Je connaiïs des gens | qui auront de la peine, après cela, à payer leur loyer, se | et qui n’hésitent pas. ; La police n’est pas intervenue. A trois heures seule- }

  • ment, quand on ferme la Bibliothèque, un agent arrive,

Avec un ami j’entreprends de suivre la Nevski jusqu’au : Palais d’Hiver. Nous marchons difficilement au milieu | d’une foule où il y a maintenant beaucoup d’ouvriers. A certains endroits il y a des attroupements. On entoure, on écoute, on interroge des ouvriers qui ont été

_ témoins des premières scènes d’horreur. Nous rencontrons trois ingénieurs que mon ami connaît. Nous les interrogeons, — et ils nous interrogent.

Pendant que nous causons, peu à peu, un cercle se fait autour de nous. Des ouvriers répondent aux questions que nous posons. Les ingénieurs profitent de ce

, qu’un public s’offre à eux pour flétrir les actes de brutalité commis par les troupes, pour parler contre l’armée et la guerre. « Nos soldats se font battre en Mandchourie, mais ils veulent remporter ici des victoires sur des

A ce moment, sans que nous puissions nous rendre compte de ce qui arrive, nous sommes emportés dans le flot d’une foule qui remonte la Nevski en fuyant. Des enfants crient. Un soldat d’un régiment du Caucase, qui se trouve mêlé à Ja foule, et qui porte un énorme bonnet en peau de mouton, passe près de nous, fuyant plus vite que les autres. Une femme s’accroche à lui | pour lui demander protection. Il se dégage et disparaît.

Je vois une autre femme qui se précipite sur la porte d’un magasin où elle pense se réfugier. Le marchand est derrière la vitre, impassible. Sa porte est fermée à clef; il n’ouvre pas.

| Des femmes, à bout de souffle, cherchent un refuge dans les retraits des portes, mais la plus grande partie

le soulèvement ouvrier : de la foule cherche à gagner une rue transversale. Nous nous y réfugions. | 5 Nous cherchons à nous rendre compte de la cause de cette panique. Il n’y avait pas eu près de nous de charge de cosaques, mais nous apprenons peu après que c’est : le moment où l’on a fait la première décharge meurtrière au Pont de Police et que la panique est venue delà. . Nous sommes revenus jusqu’aux bureaux du journal Nachi Dni. Nous y entrons. Les nouvelles s’y concentrent. J’y trouve deux correspondants de journaux anglais. On est très inquiet sur le sort de Gapone. Le #4 bruit court qu’il aurait été grièvement blessé pendant qu’il marchait, en portant une bannière, à la tête des
manifestants du faubourg de Narva. Mais il n’y a là, naturellement, aucun témoin oculaire du fait ni même personne qui ait vu Gapone aujourd’hui. On me raconte qu’à deux heures un cortège d’ouvriers ‘ | a pu gagner la place du Palais d’Hiver. On les a refoulés près du Jardin Alexandre où on les a massacrés. À trois heures vingt, sur la perspective Nevski, la ñ troupe veut refouler le public dans la rue Koniouche- ÿ naia. Les soldats tirent. Quelques blessés. À A quatre heures un quart, près de Gostinny Dvor, il y { a eu des coups de feu. À À quatre heures et demie une charge de uhlans par- à court à fond de train la perspective Nevski vers la gare 1 w Il est impossible d’avoir des données précises sur le h nombre des morts et des blessés. A deux heures un | avocat qui revenait de l’hôpital Pétropavlovsk, racontait M qu’on y avait déjà transporté 4 morts et 35 blessés. , Mais c’était le début des grandes tueries. A l’heure !

. actuelle le nombre des victimes doit être très grand. On affirme qu’au Jardin Alexandre le nombre des manifestants tombés sous la fusillade a été de 150.

Nous quittons Nachi Dni et nous faisons une seconde tentative pour aller vers le Palais d’Hiver. A cinq heures nous sommes près de la cathédrale de Kazan. En face de nous, dans la direction de l’Amirauté, nous

_ entendons le bruit sec d’une salve. Quelques secondes après, des coups isolés. Ensuite un bruit sourd; on dirait un coup de canon. Depuis un moment, et à de . courts intervalles, s’élèvent des clameurs du côté de Kazan. Nous pensons que ce sont les cris des victimes ou de la foule épouvantée. Nous voulons avancer, mais par la Nevski, c’est impossible. Plus nous allons, plus les patrouilles sont nombreuses et les charges fré- quentes. La cavalerie balaie le milieu de la chaussée, souvent aussi toute la largeur de la perspective, montant avec les chevaux sur les trottoirs et chassant toujours la foule dans la direction opposée au Palais d’Hiver. Nous faisons un détour par la rue Michel pour déboucher sur la Nevski par le canal Catherine juste en face de la cathédrale de Kazan.

De chaque côté du pont sur le canal sont massés des groupes de jeunes gens des faubourgs. Ils huent la troupe. Ils sifflent, menacent. Ils crient : « Fratricides, fratricides ! Vous feriez mieux d’aller tirer sur les Japopais! C’est vous qui êtes les Japonais de la Nevski! » Un détachement de fantassins passe, baïonnette au … canon. Ils ne menacent point la foule, mais, des trottoirs, celle-ci les conspue furieusement. « Opritchniki ! | (gardes d’Ivan le Terrible). Krovopütsi! (buveurs de sang) » Les ofliciers impatientés font des commence-

le soulèvement ouvrier | ments de charges dans des rues transversales par où la | Vers sept heures, comme nous revenons, nous croi- | sons un groupe d’ouvriers qui emmènent sur un traîneau les corps de deux des leurs tués près du Pont de Police. Les ouvriers chantent les prières des morts et demandent aux passants de se découvrir. On entend toujours des rumeurs. Les massacres con_ tinueront sans doute toute la soirée. Toute la nuit il y aura des réunions. Les morts que les ouvriers rapporte- . ront chez eux vont attiser leur haine, et la vengeance demain ou plus tard pourrait bien être terrible. ë On a organisé pour le soir une réunion à la salle de … | la Libre Économie. Je m’y rends à neuf heures. C’est dans un quartier éloigné, près de la gare de Varsovié. Nous traversons des rues presque désertes. Malgré soi, on écoute toujours les moindres bruits qui viennent du è lointain, du quartier de l’Amirauté surtout, où sont mas- : sées la foule et les troupes. à Dans la salle, grande agitation. On a élu un bureau N qui siège au milieu, autour d’une grande table, à la ë | lueur de bougies. On vote une adresse grave et noble, à de la société aux ofliciers, et l’on fait circuler la liste de ÿ Le bruit court à ce moment que Gapone estsainet sauf. : 14 Gorki apparaît à une petite tribune très élevée. Il lit ; une lettre brève de Gapone aux ouvriers : « Donc, nous « n’avons plus de isar. Le sang des’ innocents l’a séparé ï de son peuple. Je vous bénis, camarades, dans la lutte ÿ que vous avez entreprise pour la liberté. » # Cette lecture produit une grande impression. Gorki M ajoute que c’est un ouvrier qui vient d’apporter cette M

En effet, un homme grând, pâle, la figure rasée, l’air fatigué, paraît à une tribune voisine. Il se penche sur l’assemblée et d’une voix lasse, mais ardente, il fait appel à tous pour soutenir les ouvriers par de l’argent et par des armes. Pendant qu’il parle on me confie, sous le sceau du secret le plus absolu, que l’orateur n’est autre que . Gapone lui-même. Stupéfait, je regarde cet homme prodigieux, qui a déchaîné soudain l’orage révolutionnaire, et qui prêche . maintenant la lutte ouverte, à main armée, contre le : tsar, puisque la démonstration pacifique ouvrière n’a abouti qu’à un ignoble massacre. Après cette brève exhortation, Gapone quitte la salle. L’assemblée discute, en désordre et en tumulte, une foule de propositions dont beaucoup n’auront aucune ; suite. On n’arrive pas à s’entendre sur une ligne de conduite, on ne délibère même pas sur ce point, capital k cependant : Les libéraux sont-ils ou seront-ils avec les _ ouvriers dans l’action, dans la lutte contre l’absolutisme? Je n’arrive pas à savoir s’ils fourniront des armes aux émeutiers. Comme à la réunion du matin, … c’est une question qu’on laisse irrésolue. 1 le lendemain des massacres

  • Pendant plusieurs jours nous nous sommes attendus à Voir proclamer l’état de siège.Maintes fois onm’a dit que c’était chose faite. Il n’en était rien, mais ce qu’il y a de

i le soulèvement ouvrier HOT

N certain, c’est que depuis samedi soir la police de la rue

5 à est confiée à l’armée, qui a prouvé son savoir-faire. On 28 ; annonçait aussi, hier soir, que le général Trépov, Le ex-chef de la police de Moscou et récemment objet d’un ’ 1 attentat qui ne réussit pas, était nommé gouverneur Ke général de Pétersbourg pendant la durée des troubles. non: Le gouvernement sait qu’il peut se fier à lui pour Re ES prendre des mesures énergiques. Ÿ 1 Ni lundi, ni hier, les massacres n’ont recommencé, au Ke TU moins dans le centre de la ville, car on est assez mal de je renseigné sur ce qui se passe dans certains faubourgs. te Si les soldats ne tirent plus, cela ne veut pas dire néanDr 1 moins que les violences aient cessé. À si Lundi matin, il y avait comme une accalmie, après la # à journée sanglante de dimanche. A la première heure je Qu: suis allé à la Nevski, et de là aux faubourgs de Vassili v] Le Ostrov et Péterbourgskaia. L Ts Sur la Nevski j’ai vu des vitres brisées au palais du } Dans les deux faubourgs tout était calme là où je suis M A e passé, mais il n’était que neuf heures du matin. Partout M ë LE des troupes. Assis sur des bûches, des soldats se chauf- w ÿ Pa: faient autour de grands feux. De très fortes patrouilles ïk dans tous les quartiers ; tous les ponts étaient toujours * h très fortement gardés. On craignait évidemment de dus nouvelles manifestations pour l’après-midi. La bataille 1 était loin d’être regardée comme finie. Des ouvriers M 4 avaient parlé la veille au soir d’exercer le lundi de ter- ä 1 NE Dans l’après-midi les troubles ont repris un peu par- £ ;

Fe } tout. La perspective Nevski était noire de monde. On à reconnaissait dans la foule une quantité d’ouvriers. Ils # 134 4

s’arrêtaient devant les kiosques brûlés, les devantures brisées. Assez souvent on riait. Pourtant c’étaient plutôt des vagabonds que des ouvriers qui avaient commis ces dégâts. J’ai demandé : « Pourquoi brûler les kiosques ? » On m’a dit : « Parce qu’on y vend le journal officiel et qu’il publie sur les événements des rapports mensongers. » (1)

A la tombée de la nuit, l’électricité ne s’est point allumée sur la perspective, qui, peu à peu,est devenue d’un noir sinistre. On distinguait seulement les grandes masses un air tragique, le dernier notamment, où l’on apercevait dans la cour des lumières qui éclairaient de hauts pans de murs. Il y avaitsur toute la Nevski des rumeurs qui, parfois, se transformaient en clameurs stridentes.

J’approchais de la cathédrale de Kazan, quand j’ai vu tout à coup la foule, prise de panique, rebrousser chemin précipitamment. Elle était chassée par une ligne de cosaques qui s’avançaient en balayant toute la perspective, trottoirs compris. Je me jetai avec les autres dans une rue transversale; après un instant d’hésitation, Vofficier qui commandait les cosaques donna l’ordre de nous y poursuivre; mais 100 mètres plus loin il y avait une petite place d’où rayonnaient plusieurs rues. La

Je revins sur la Nevski en faisant un détour. On ne pouvait plus aller vers Kazan. Je suivis alors la perspective vers la gare Nicolas, mais je venais à peine de passer le canal de la Fontanka que j’entendis de grands cris devant moi, au carrefour des perspectives Nevski et Litieïny. Des cosaques arrivaient sur nous à

(1) Voir aux annexes.

3 le soulèvement ouvrier À 4

bride abattue. Avec quelques personnes, je m’enfuis le |

g long du canal. Quand j’eus fait cinquante mètres, je me

È retournai; deux cosaques s’étaient arrêtés à l’entrée du

; pont, hésitant s’ils iraient droit devant eux ou nous

1e poursuivraient le long du canal. Mais bientôt ils se pré-

à cipitaient sur nous, excitant leurs chevaux et poussant

| des cris sauvages. La grille d’une maison était ouverte.

L Je montai quelques marches et me cachai derrière un 1

o des piliers d’un péristyle.Les cosaques étaient à dix pas !

ie derrière moi. Je les vis jeter brusquement à droite,

72 contre la grille, leurs deux chevaux qui étaient lancés

ner au galop. L’un des cavaliers sauta à terre, et, donnant

; son cheval à tenir à son camarade, il se précipita sur

fi un jeune ouvrier qui était tombéetqu’ilse mit à frapper.

? brutalement à coups de fouet et à coups de botte. Ce |

haut fait accompli, les deux cosaques s’en retournèrent

et le malheureux ouvrier put s’enfuir, tout meurtri. À

, Il faut avoir été témoin de pareilles scènes pour com

K prendre la terreur et l’horreur inspirées par les cosaques Fe

| brutaux auxquels on a livré Pétersbourg depuis samedi. È

| La sauvagerie de leurs agressions excuse toutes les haines et toutes les représailles de la part des ouvriers. ü

Ke Seuls, où deux par deux, sans chef en tout cas, les

cosaques pouvaient quitter leur détachement et exé- :

a cuter impunément dans de petites rues leurs lâches À

| attaques contre des passants désarmés et trop peu

; nombreux pour leur résister. Je reçois de toutes parts 4

des témoignages dignes de foi qui confirment parfois

tragiquement ce que j’ai pu voir de mes propres yeux.

| C’est ainsi que dans une rue de Vassili-Ostrov, un M

\ cosaque assénait, sans avoir été provoqué, un coup de

sabre sur la tête d’un jeune homme qui passait. à

Sur la Grande Perspective, dans le faubourg de Péterbourgskaia, un vieillard voit passer quelques cosaques et dit à une personne qui l’accompagne : « Voilà ceux qui nous battent. » Un cosaque l’entend et lève le sabre sur lui. Le vieillard se jette dans une boutique. Le cosaque réclame qu’on le lui livre; mais le vieillard peut s’enfuir par une porte donnant sur une autre rue. Alors le cosaqué menace de tuer le marchand puis s’en va en proférant des menaces.

A Vassili-Ostrov un étudiant passe, sur l’impériale d’un tramway, près d’un piquet de soldats qui gardent l’entrée d’un pont. Il crie d’un ton de mépris : « Opritchniki! (nom des gardes d’Ivan le Terrible). » Les soldats arrêtent le tramway, l’escaladent, traînent en bas l’étudiant, le frappent à coups de sabre, et, mourant, le tirent par les pieds pour ne pas le laisser sur le milieu de la chaussée. Un monsieur qui a voulu le défendre est É également frappé à coups de sabre.

A Vassili-Ostrov également, près de la 16° ligne, lundi soir, une institutrice française voit accourir vers elle, par la Grande Perspective, une jeune fille que poursuivent deux cosaques. Au même instant les

cosaques tirent, et la jeune fille vient tomber morte ‘aux pieds de l’institutrice.

Devant l’Académie des Sciences, un employé du Musée Ethnographique, sort du musée et passe près d’un piquet de soldats établi à cet endroit. Un officier le frappe du sabre. Le directeur du musée, qui a vu la scène, ferme immédiatement le musée, et écrit une lettre de protestation indignée au grand-duc Constantin, président de l’Académie des Sciences.

Je ne puis citer ni me rappeler tous les témoignages

le soulèvement ouvrier de scènes de cruauté que j’ai reçus sur cette journée du lundi. Je m’étonne seulement,— s’il faut s’étonner, —

de voir déclarer officiellement dans les journaux (dont

quelques-uns recommencent à paraître aujourd’hui) que

le 10 il n’y eut aucun blessé. (1)

Qu Lundi soir la panique était grande parmi la popula-

à tion. L’électricité éteinte, les feux des kiosques sur la Nevski, les bris de devantures de magasins, les |

| incendies qu’on annonçait dans la banlieue, tout ce qui

ts se faisait et tout ce qu’on disait contribuait à répandre

a la terreur. Elle était peut-être plus vive encore que

la veille. On annonçait que les boutiques seraient mises

4 à sac, que les approvisionnements allaient manquer. Les prix de toutes les denrées montaient rapidement.

Le pétrole, ordinairement à 4 kopeks la livre, se ven-

ù dait 20 kopeks lundi matin; il montait bientôt à 30, 4o,

5o kopeks, et, le soir, on n’en trouvait plus pour un rouble. Les gens prudents avaient suivi les conseils des dvorniki et fait d’énormes provisions dès samedi soir. Certains avaient acheté jusqu’à de la farine, beaucoup

| de servantes sachant pétrir et cuire le pain. Malgré nos À recommandations, Katia, qui est naturellement insou- “

ciante, n’a consenti que lundi soir à se méttre en quête, î et c’est pourquoi, le pétrole manquant décidément tout à fait, je suis contraint d’écrire à la lueur triste d’une ES

Plus que jamais, on le conçoit, couraient des bruits M sinistres, — ou absurdes : les conduites d’eau auraient

; été coupées..….; pour empêcher le tsar de s’enfuir à l’étranger, les ouvriers auraient brisé les locomotives et

(1) Voir aux annexes.

| enlevé des rails sur la ligne de Varsovie… ; ils se disposeraient maintenant à faire sauter l’arsenal, au risque de détruire une moitié de Pétersbourg.… ; le tsar, depuis le Î coup de canon du 6/19 janvier, serait devenu complète- ; ment fou; il se croirait sans cesse poursuivi et se cacherait successivement dans les chambres les plus reculées de son palais; c’était pour cela qu’il n’avait pu paraître dimanche devant le peuple. ; enfin, à la nouvelle qu’on tirait sur les ouvriers, les grands-ducs auraient éprouvé une telle joie qu’ils se seraient réunis pour boire le champagne. L’un d’eux,— on cite Vladimir,— se serait même laissé aller à danser le cake-walk, sans doute pour célébrer la fin et le brillant succès de ses études; car personne n’ignore qu’il a pâli ces jours derniers sur une Histoire de la Révolution pour y découvrir les fautes de tactique qu’avait commises la royauté fran-

  • çaise dans les journées de soulèvements populaires !…

Deux réunions avaient lieu lundi soir parmi les libé- raux : l’une privée, où l’on discutait les événements et les mesures à prendre, fut troublée par l’arrivée de la police qui, sur la protestation énergique du maïtre de la maison, dut se contenter d’accepter la signature des personnes présentes. L’autre réunion était organisée par les avocats qui flétrirent dans des discours violents, d puis dans un ordre du jour indigné, le gouvernement responsable des odieux massacres de la veille.

Dans la nuit de lundi à mardi, on procédait à des arrestations parmi les libéraux. Le gouvernement était persuadé, paraît-il, qu’il allait saisir les chefs du com-

plot révolutionnaire. On arrêta donc presque tous ceux qui avaient fait partie de la délégation envoyée samedi soir au ministre de l’intérieur pour tâcher de prévenir

| le soulèvement ouvrier “à l’effusion du sang : Khédrine, conseiller municipal ; Hessen, directeur de la revue Pravo (le Droit), les pro- à fesseurs Kareïev et Sémievsky; Gorki; Annensky; ‘HAE _ Péchékonov:; Miakhotine. Deux des délégués seulement 4 n’étaient pas incarcérés, le délégué ouvrier et Arséniev. | On arrêtait en outre un autre conseiller municipal, | Chnidtnikov, mais son arrestation n’a pas été main- à comment le gouvernement se défend 1 Les troupes du gouvernement ont pris, dimanche 1 s dernier, dans Pétersbourg, une offensive qui les a * k ï partout laissées maîtresses du terrain. C’est une affaire ë entendue. Les ouvriers ne bougeront plus. L’épouvan- 4 é table souvenir des fusillades, la misère, la famine les | | ramèneront à la raison, c’est-à-dire au silence. 4 C’est maintenant le tour des libéraux. Le gouverne- ‘ ment lance contre eux ses troupes policières et administratives. Là encore, victoire complète ; vraiment, les | temps sont heureux pour le tsarisme ! En Mandchourie, 7 ° l’armée japonaise n’avance plus, et voici que les enne- M | L mis intérieurs sont massacrés ou emprisonnés. Par ï centaines on a emporté les morts dans les cimetières, 3 : on les a enterrés avec discrétion dans les fosses com- ù : munes. On emmène maintenant en prison les plus com- î promis des Russes qui.ont encore l’audace de respirer M ; l’air de Pétersbourg… à Le moment est sinistre. La nuit dernière, la nuit pré- l

cédente, de neuf heures du soir à sept heures du matin, perquisitions, arrestations. On perquisitionne dans les rédactions des journaux, à Nacha Jizn, à Nachi Dni. On perquisitionne chez les particuliers. On arrête dans tous les quartiers, dans tous les mondes. Avocats, professeurs, étudiants, ouvriers prennent le chemin de la prison de la Croix, dans le quartier de Viborg. Et des femmes, des jeunes filles sont écrouées comme suspectes. La police saisit de l’argent, des feuilles de souscription, ! des appels à la société, des résolutions de groupements professionnels. Le malheureux Gorki, parti pour Riga, où se meurt une personne qui lui est très chère, est arrêté deux jours après les massacres : on le trouve porteur de proclamations et on le ramène impitoyablement à Pétersbourg où on l’emprisonne.

Dans toutes les familles où j’ai accès règne mainte- A nant une anxiété trop justifiée. Chacun est plus ou moins compromis; il n’est personne qui n’ait chez soi des copies de lettres ou de proclamations. Et l’on sait fort bien que pour recevoir la visite de la police en ce moment il n’est nullement besoin qu’aucune charge précise pèse sur vous.

Les perquisitions se font d’ordinaire à partir de neuf heures du soir, et pendant toute la nuit. J’ai passé chez des amis la soirée de mercredi. On dressait la tête à chaque coup de sonnette. Prestement on faisait disparaître une lettre de Gapone dont je prenais copie. Étaient-ce les policiers ? Non, des visiteurs simplement, qui, selon la coutume familière aux Russes, se présentaient jusqu’à une heure très avancée de la nuit. L’alerte passée, on se remettait à la conversation et au travail.

Il y avait là un écrivain qui racontait avec feu des

le soulèvement ouvrier . scènes du dimanche, un conseiller municipal à qui ses idées trop libres avaient valu d’être exilé un an en

; Sibérie, un rédacteur de journal qui avait payé encore plus cher le crime d’avoir une opinion politique. Tous k les trois, et d’autres encore qui étaient présents, étaient sous le coup d’une arrestation. Dans la salle à manger très simple où nous causions il y avait, suspendus aux murs, des portraits de révolutionnaires, et je vois encore une grande gravure représentant la scène où les gendarmes | entrent pour arrêter Biélinski sur son lit de mort… | 4 Mais ce soir-là, la police ne vint pas. — Elle ne vint que s le lendemain faire le vide. s | Je suis allé jeudi soir dans une famille où, le dimanche, ; on avait transporté des blessés. Le mari est un fidèle fonctionnaire. La femme est acquise aux idées libérales. . Et quant aux enfants, s’ils n’étaient par principe hostiles au gouvernement, ils le seraient devenus après ce qu’ils ont vu dimanche. L’un des blessés portés chez eux M avait eu le bassin traversé d’une balle. L’escalier, M l’appartement ont été inondés de son sang. La jeune :) fille qui me raconte cette scène en a gardé un souvenir d terrifiant. Elle était alors seule à la maison avecses frères, la mère étant partie pour la journée à un poste cl de secours. C’est un étudiant en médecine de leurs amis « ; qui avait apporté les blessés. Il était parti aussitôt pour l en rapporter d’autres. Il n’est pas revenu. Il a reçu lui même une balle dans le cou. On a trouvé le lendemain À son cadavre à la morgue d’un hôpital. % J’ai quitté cette famille après minuit. A cinq heures 4 du matin ils ont été réveillés par le dvornik qui sommait 4 la bonne d’ouvrir « parce qu’il y avait une fuite d’eau À dans l’appartement ». La bonne ouvre. Derrière le dvor- M

nik apparaît la police. La perquisition commence. On fait bien les choses. Il y a douze policiers, dont deux femmes. Il paraît qu’on pense découvrir dans l’appar- : tement un dépôt de bombes. Un policier qui aperçoit | une caisse à fleurs sur l’appui élevé d’une fenêtre pense avoir trouvé la cachette, mais il n’y gagne que de se renverser sur la tête le terreau de la caisse trop lourde. Un autre apporte triomphalement un coupon de satinette rouge qu’il a saisi dans le tiroir d’une commode. « Pas de doute ! C’est un drapeau révolutionnaire! » On lui fait remarquer qu’il y en a dix-sept archines, que c’est une étoffe à quatre-vingts kopeks l’archine, et qu’on peut mettre ce prix pour une robe de chambre, mais que ce m’est pas nécessaire pour un drapeau. Il consent, à regret, à ne pas saisir la pièce. On perquisitionne dans è la chambre de la jeune fille ; on lui prend les lettres, les photographies de son fiancé. Elle se révolte. Un policier Ê s’assied pour la questionner. « Je vous défends de me parler assis ! » crie-t-elle. Un autre, aux mains crasseuses, veut fouiller son armoire à linge. Elle le menace. « Vous ne toucherez à rien sans vous être lavé les mains. » Et sur l’intervention du chef de la perquisition, le policier doit passer à la cuisine. On perquisitionne dans la chambre de la mère, dans celles des enfants, et jusque dans celle d’une jeune fille française que la famille a prise pour institutrice. La répugnante opération dure de cinq heures à dix heures. A dix heures on arrête la mère Je connais une femme qui est sous le coup d’une arrestation imminente. Ce n’est pas assez de dire qu’elle s’y attend; elle ne comprend pas que ce ne soit pas déjà } chose faite. Quelqu’un des siens est déjà incarcéré;

le soulèvement ouvrier À à élle-même s’est trop mêlée au mouvement pour que des à soupçons ne pèsent pas sur elle. Je n’ose pas dire ns qu’elle souhaïte d’être arrêtée, car elle sait qu’elle É est plus utile que jamais par son activité surhumaine. À Mais, si on l’arrête, elle trouvera enfin en prison un repos qui est nécessaire à sa santé, et qu’elle ne s’ac- à corde pas. Elle a chez elle un bureau clandestin où l’on ; passe les journées à tirer en polycopie ou à écrire à la | ï machine les proclamations et les appels. Comme elle L: demeure à Vassili-Ostrov, dans le quartier de l’Univer4 sité, je rencontre chez elle beaucoup d’étudiants. Il y en ‘ a de tout jeunes, dans les 15 à 18 ans. Elle distribue à b chacun de la besogne; il faut des milliers, on voudrait

  • des centaines de milliers de circulaires pour la province. 4 Elle-même travaille jour et nuit. Le soir elle transporté M ? chez des amis sûrs les documents importants qu’on à pourrait saisir à son domicile pendant la nuit. On dis- # ; cute chez elle jusqu’à deux, trois, quatre heures du 11 e Elle reçoit maintenant des émissaires venus de la # F province pour se concerter avec les révolutionnaires de $ N Pétersbourg. C’est ainsi que j’ai rencontré hier chez elle à : une jeune femme de Moscou qui allait repartir en EMpPOr- à tant un paquet de proclamations polycopiées. We 4 Elle me raconte qu’elle a passé la nuit du 22 à brûler à | des papiers. Elle se défie de sa bonne. En ce moment, il n’est pas rare d’être trahi par sa servante. Les M : domestiques sont terrorisés par la police et par les @ F dvorniki. Près de chez elle, on est venu perquisitionner M ’ dans une famille où le fiancé d’une jeune fille était venu À È montré à la bonne des photographies de révolution- Le

naires connus que la police recherche et on les lui a montrés de telle façon qu’on l’a forcée à reconnaître | dans l’un des portraits le jeune homme, pourtant plus que « légal », — qui avait séjourné dans la famille.

En d’autres endroits, je vois qu’on prend la précaution de détruire, — ou de chiffrer, — les adresses supposées compromettantes. Une jeune révolutionnaire qui transporte des papiers pour la propagande les dissimule dans ses bas. Un jeune homme, qui se sait surveillé, en met sur sa poitrine. Il s’agit de ne pas éveiller les soupçons. Porter dans la rue ostensiblement un paquet de livres ou d’imprimés serait pour lui la certitude d’être suivi, fouillé, arrêté.

Dans une famille de Péterbourgskaia, on a la garde d’un cachet précieux; c’est celui qui timbre les pièces d’une société clandestine, la Croix Rouge révolutionnaire, qui, depuis des années, recueille de l’argent pour les prisonniers politiques. Le cachet sert en ce moment à authentiquer les papiers de propagande. J’assiste à une scène de timbrage. Elle ne se passe pas sans émotion. Malgré l’invraisemblance, — la famille est certainement aussi peu suspecte que celle d’un grand-duc, — on craint une alerte. L’un des assistants peut avoir été filé. Des meneurs pris en flagrant délit, des milliers de circulaires, le cachet. ce serait un fameux coup de filet pour la police.

« Si la police entrait, dit quelqu’un, que ferait-on du cachet ? C’est le premier objet à sauver.

— Donnez-le moi, dit une jeune fille qui-polycopie à une table à part. Je le mettrai dans ma bouche et ne

Mais tout le monde s’esclaffe. Le cachet est large

és le soulèvement ouvrier

| comme une pièce de 5 francs, et le manche, gros comme ü le poing, a dix centimètres de long. Les Russes ne sont de. pas toujours des gens pratiques. Mais, jusqu’à présent, ! la police du tsar, qui, depuis des années, a saisi tellefl ment de pièces timbrées par le mystérieux cachet à | 4 croix rouge, n’a pas encore mis la maïn sur le cachet V’R ‘ lui-même. je D’ailleurs ce que la police saisit ne satisfait pas le à gouvernement ; la plupart des documents se rapportent

aux journées qui suivirent les massacres. Ce qu’il vou1 drait trouver, c’est la trace d’un complot révolution-

À naire, la preuve d’une conspiration longuement prépa-

rée entre les libéraux et les ouvriers. Il n’y réussira pas, « ‘ parce qu’en fait cette alliance n’a pas existé. Les

“ ouvriers se sont levés en masse par solidarité de classe ë et pour des raisons purement économiques tout d’abord. à ÿ Ils ont marché à la voix d’un prêtre parce que ce prêtre défendait depuis longtemps avec ardeur leurs revendi- À cations et parce que son caractère même lui donnait une autorité plus grande chez beaucoup d’entre eux qui | sont croyants. ; ÿ Cela, il faut bien que le gouvernement s’en con: | pr vainque, comme il a bien fallu que tous les partis en. fissent l’aveu. Libéraux, social-démocrates, socialistes ni: révolutionnaires, ont dû reconnaître qu’ils ont été | h d’un coup dépassés par une force mystérieuse qu’ils new 4 soupçonnaient pas. Ce qu’ils ont laborieusement pré | paré pendant des années, cette révolution dont ils ont. “ tant parlé dans leurs discours, qu’ils ont appelée dans” leurs résolutions ou aperçue dans leurs rêves, ils l’ont vue presque réalisée en un jour, en dehors d’eux, sans qu’ils eussent le temps de s’orienter dans la tempête,

sans qu’ils pussent faire autre chose que de joindre au 3 dernier moment leurs efforts à un mouvement qu’ils ts n’avaient pas su prévoir. Comme eux, le gouvernement a mouvement de grève ouvrière générale a eu pour cause très profonde, très simple, non une agitation théorique, sincère ou factice, créée par des partis organisés qui é poursuivent un but politique ou social, mais l’indignation spontanée des gens que le capital exploite, qui ne veulent pas crever de faim et qui, avec le vingtième siècle, arrivent à la conscience de leur solidarité comme de leur force et de leur nombre. Les premières mesures de défense du gouvernement ont sauvé momentanément la situation; le tsar a pu se dispenser de recevoir la délégation ouvrière qui venait au Palais d’Hiver lui présenter une pétition; les balles des fusils ont eu raison de la colère du peuple qui n’a pu mettre le feu à aucun palais ni écharper aucun des augustes personnages. Mais est-ce là une conclusion ? Le travail reprenant dans les usines aux mêmes conditions que par le passé, les mêmes raisons de révolte économique subsistent, et il s’y ajoute maintenant un sentiment de haïne frémissante qui ne s’apaisera point avant que les morts aient été vengés. L’ordre règne à Saint-Pétersbourg ! Oui. Les tramWays circulent dans les rues. La plupart des magasins ont enlevé leurs barricades de planches. Les troupes me campent plus sur la place du Palais d’Hiver. Mais qui donc est dupe de ce calme apparent? Qui peut ne pas se souvenir ? Il n’y à pas une âme, pas une conScience qui goûte la paix intérieure. Douleur, haine, crainte, défiance, — chez quelques-uns remords peut147

le soulèvement ouvrier | | être, — voilà pour le moment et pour longtemps les | seuls sentiments que connaisse la société russe bouleversée. Le mouvement révolutionnaire aura été fortifié : par une répression sauvage; ces candides manifestants | du 22 janvier auront été instruits par une expérience douloureuse qui les maintiendra dans une haïne irré- conciliable envers leurs exploiteurs, et qui les jette : dans une opposition politique résolue en face de leurs Ce péril est évident, imminent; l’assemblée des zemstvos de Novgorod, réunie quelques jours après les | massacres, le déclare net au gouvernement dans une résolution qui fut votée à l’unanimité. Mais sans doute le gouvernement n’a pas besoin d’être Le plus pressé, lui semble-t-il, c’est de désagréger la masse prolétarienne. Et dès maintenant il emploie pour cette besogne les agents les plus louches et les F moyens les plus scandaleux. Il sait qu’il y a les ouvriers 1 éclairés et les ouvriers ignorants; c’est auprès de ceux-ci Ë qu’il cherche à agir en déchaïînant leurs passions et en s’appuyant sur leurs préjugés. à On a parlé de guerre civile à propos des journées sanglantes ; à combien plus juste titre peut-on nommer i guerre civile les dissensions que le gouvernement cher che maintenant à soulever pour détourner de lui las colère populaire ! Les agents de la police secrète ré- 4 pandent parmi les ouvriers le bruit que le tsar aurait été tout disposé à recevoir leur pétition au Palais d’Hiver, et qu’il n’en a été détourné que par la déco verte d’un complot machiné contre sa vie par les étu

« Ce sont les étudiants qui sont les seuls coupables : ils ont voulu exploiter le mouvement ouvrier; ils sont les auteurs responsables des paragraphes révolutionpaires de la fameuse pétition! Les ouvriers n’auraient jamais voulu présenter de revendications politiques; on a abusé de leur bonne foi, on les a fait marcher derrière un drapeau qui n’était pas le leur; ils ne savaient même pas ce que contenait intégralement l’adresse! Si plusieurs centaines des leurs ont été massacrés, que les survivants les vengent sur ceux parmi lesquels étaient recrutés les agitateurs ! » Et de pareilles insinuations, dans le trouble actuel des esprits, trouvent crédit près de quelques-uns. Les étudiants ont prouvé, il y a huit jours, qu’ils savent mourir pour la cause ouvrière; l’un d’eux, à Vassili-Ostrov, est mort percé de huit coups de baïonnettes, après avoir planté le drapeau rouge sur la barricade. Cela n’empêche pas que dans plusieurs quartiers les intellectuels sont vus avec défiance, parfois battus et chassés; cela n’empêche pas que des ouvriers ont parlé de préparer une nouvelle manifestation pour mettre le feu non pas au Palais d’Hiver, mais à l’Université. Les mouchards À tirent parti de toutes les circonstances ; il est arrivé par exemple que, la presse étant suspendue par suite de la grève, personne dans la ville n’a été prévenu des j jours et heures des enterrements des victimes dans les faubourgs ; et la police a tout fait pour que les ouvriers eux-mêmes ne fussent pas ou fussent mal avertis du . départ des cortèges funèbres des hôpitaux pour les cimetières; on n’en a pas moins fait ressortir aux ouvriers que les intellectuels les abandonnaïent dans leur deuil après les avoir cyniquement exploités le jour de l’émeute. d

le soulèvement ouvrier + | Suflira-t-il de faire remarquer aux ouvriers qu’eux . ÿ non plus n’allèrent pas aux funérailles des étudiants tués dans la même lutte, parce qu’ils ne furent pas mieux informés, sans doute, des circonstances de ces | à funérailles ? Des malentendus de ce genre ne profitent 3, ni aux uns ni aux autres, mais ceux qui les créent sa- È vent bien qu’ils peuvent servir le gouvernement. f Servir le gouvernement en excitant une partie dela

à nation contre l’autre, — politique qui donne une idée en

ARE même temps de la force et de la perspicacité du gouM. \ vernement lui-même! Et quand on songe que d’autre i < part les massacres du 22 janvier ont creusé entre le à peuple et l’armée un fossé qui ne peut aller qu’en s’élar- | gissant, quand on songe aux sauvageries commises par È î les cosaques et aux huées dont la foule accueillait les Ê troupes, on peut se demander à bon droit quels déchi- q à rements intérieurs menacent la Russie pendant qu’elle M à : s’épuise dans une guerre lointaine et infructueuse. $ ÿ Le journal Nachi Dni, qui paraît aujourd’hui pour la « | première fois, et qui, sans aucun doute, vit ses derniers w à jours à cause de l’attitude résolue qu’il ose prendre, demande qu’on avance les preuves d’un autre bruit M x répandu dernièrement pour semer la défiance; il M déclare injurieux pour le peuple russe de prétendre que ln le mouvement révolutionnaire a été suscité et soutenu « 1 par les 18 millions d’un syndicat anglo-japonais. (1) Lan- ÿ cer une pareille nouvelle sans autre appui que les télé- ‘ | 54 grammes suspects d’une agence sans autorité ne suffit F pas; exploiter dans un but politique les sentiments de ÿ de haïne de race ou de nationalité, qu’on affuble pour la # je (1) Voir aux annexes. \

| circonstance du nom de patriotisme, c’est tromper vile-

… ment les ignorants et impudemment calomnier le prolé-

| tariat qui s’éveille à la conscience de ses droits. Si les millions ont existé, il faut prouver qui les a donnés et qui les a reçus; sinon la calomnie retombera sur ceux qui en recherchent le bénéfice.

Un homme a joué dans les événements récents un rôle qui le rend dangereux : le prêtre Gapone. Puisqu’on ne l’a pas tué sous la pluie de balles au faubourg de Narva, il faut le saisir et le rendre à jamais inoffensif en se débarrassant de lui. Mais jusqu’à présent les 4 recherches ont été vaines; ses amis ouvriers l’ont bien caché les premiers jours, et il est possible qu’il soit maintenant à l’étranger. En tout cas, il faut ruiner son prestige en salissant sa réputation. Et, comme ici également l’autel est l’ami du trône, ce sont les prêtres qui se chargent de répandre sur Gapone de venimeuses

Naturellement, une part de l’argent japonais allait à lui; mais ce n’est pas tout; Gapone aurait été méprisable dans son passé comme dans le présent. Il aurait détourné des sommes à la Croix-Bleue, qui recueille de l’argent pour les blessés; professeur dans une institution, il aurait enlevé une jeune fille ; la police impériale, enfin, l’aurait employé comme mouchard, Les popes rageurs se réjouissent à semer ces vilenies ; ils parlent haut et avec arrogance depuis l’émeute, car ce n’est pas : le gouvernement seul, ce sont eux aussi qui ont triomphé dans la journée du 22 janvier. Et ils voient venir avec joie une ère de répression et de réaction. Ils respirent après un moment d’angoisse terrible ; car il y a une chose qu’ils ne pardonnent pas à Gapone, c’est

le soulèvement ouvrier ; d’avoir été un des leurs, d’avoir compromis leur corpo- « ration, d’avoir prononcé une parole abominable, de l’avoir même inscrite dans une des rédactions de la pétition au tsar : la séparation de l’Église et de l’État. Logique admirable de ceux qui attaquent Gapone et i qui par des calomnies veulent montrer en lui un homme taré : ils oublient sans doute que c’est le gouvernement qui choisissait naguère Gapone pour être le président de « Union russe ouvrière ». On voulait conjurer le péril socialiste en organisant les ouvriers sous les auspices de l’État; si Gapone eût été l’homme chargé de toutes les souillures que les popes charitables nous dépeignent aujourd’hui, il est probable qu’on aurait eu « un peu plus de défiance à son égard. C’est pourquoi je croirais plus volontiers au témoignage d’un aumônier à d’une école de Pétersbourg qui fut autrefois camarade M de Gapone à l’Académie ecclésiastique, et qui déclarait à ces jours derniers à un professeur de cette école, que M « malgré ce qui venait d’arriver, il considérait Gapone comme un homme sincère et très honnête ». à Déconsidérer Gapone, discréditer les intellectuels 1 auprès des ouvriers, répandre des bruits qui sèment la M défiance et trompent ou affolent l’opinion publique, « telle est la triste et inquiétante besogne à laquelle se é consacrent les agents de la police secrète. Mais les IS effets pourraient en être tout autres que le gouverne- M ment russe ne s’y attend; un argument reconnu faux se ÿ retourne avec une singulière vigueur contre celui qui en 3 fait usage. Et si le peuple prend l’habitude de discuter FA les actes et les paroles de ses gouvernants, s’il recon- w naît qu’il est trompé non par ceux qu’on lui désigne û officiellement, mais par ceux qui se font délateurs et À

calomniateurs, il tirera de l’épreuve douloureuse du 22 janvier une leçon qui aura beaucoup fait pour son éducation politique et sociale. la révolte de l’opinion

Le gouvernement affirme que les troubles sont terminés.

Les ouvriers sont rentrés aux usines.

11 n’y a plus de banquets : le gouverneur général Trépov a interdit aux hôteliers de louer leurs salles.

La force a-t-elle eu raison d’un seul coup de l’agitation constitutionnelle et du soulèvement des ouvriers ? Instruite par les fautes des rois découronnés, la monarchie russe a-t-elle recouru à temps à la brutalité pour mater la révolution?

La lutte est si peu terminée que la vraie lutte au con-

_ traire semble dater du dimanche soir. Les proclamations, résolutions et adresses se multiplient en réponse

C’est d’abord un appel rédigé par Gorki et adressé aux officiers. Il fut lu dès le dimanche soir à la réunion de la Libre Économie :

Nous écrivons ces lignes au soir d’une journée terrible que la Russie n’oubliera jamais. Nous écrivons sous l’im- à pression toute fraîche du sang qui vient d’être répandu dans un grand nombre de rues de la ville. Contraints de rester des témoins impuissants, nous sommes émus étreints par le drame qui se déroule devant nous. Notre

4 le soulèvement ouvrier NE ) À j cœur est bouleversé. Mais nos pensées sont lucides. Etnous & # comprenons le sens profond et solennel de ce qui s’est te passé sous nos yeux. Nous avons le devoir de vous l’expli- : | quer, et c’est ce que nous voulons faire sans retard. 4 Officiers ! — Dans notre pays économiquement usé, il y 1 a longtemps que la famine est devenue chronique, que les co masses sont asservies à un labeur qui passe leurs forces, à 4 1 une misère qu’elles ne parviennent pas à éviter, à une mort 1 1 ï lente, qui est fatale. Le peuple, maintenu de propos délibéré # à ù dans l’ignorance, est impuissant à développer sa puissance. % À } L’énergie personnelle et l’activité nationale sont annihilées D W \ par la tutelle bureaucratique et par l’arbitraire qui envahit î ‘AR tout. Il n’est pas possible de continuer de vivre ainsi. Il ; ‘1 ou faut au peuple russe la lumière, il lui faut la liberté. Autre- $ eu ment, il ne peut être une grande nation, il ne peut défendre fa 15 : son droit à l’existence. a ‘4e Il n’est qu’une issue pour sortir des conditions difficiles : Ÿ ; où se trouve notre pays. Seul le peuple est capable de re- é médier à ses misères et de guérir ses blessures. Mais il faut À : 1 pour cela à la Russie une loi fondamentale nouvelle; il lui Ÿ Je faut une Constitution. Les représentants des zemstvos et Ke 1 les municipalités, les classes libérales et les commerçants, % dl Ja jeunesse étudiante et les masses travailleuses, — la nation F! ‘à entière a non seulement compris, mais exprimé en for- À a mules claires ses revendications fondamentales. Le senti- ni de ment qui s’est emparé de tous les esprits est trop fort pour Dex, qu’aucune contrainte puisse l’étouffer. Il s’est traduit au de- Re fl hors, il continuera de s’exprimer, malgré tout. Il ne se taira à he plus désormais, quand même on tenterait, à plusieurs re- % s’en prises, de l’étouffer dans le sang. de is L’aspiration à la liberté ne peut s’éteindre, parce que sans Ko 4 y la liberté il n’est plus possible de vivre. Tous les pays civi- de M lisés l’ont conquise et en jouissent. C’est elle qui a fait la sh SEX force du pays contre lequel nous menons une guerre mal- : Lou heureuse. Seul, le gouvernement russe se refuse à com- M te ; prendre, ou est impuissant à comprendre ce qu’exige l’his- Ni Lt toire. Ce gouvernement à courtes vues aurait été depuis ke longtemps déjà rejeté hors de la voie de l’histoire, sile L Ke peuple russe, affaibli par la misère, par l’ignorance et la ser- 21

vitude, n’avait trouvé devant lui, dressées contre lui, ses propres forces, les armes à la main. :

Oui, ses propres forces! Vous avez été instruits aux frais du peuple, vous êtes payés de l’argent du peuple. Les sabres et les fusils auxquels vous commandez, c’est l’argent du peuple qui les a payés. Vous êtes vous-mêmes les enfants de ce peuple, et voici qu’on vous envoie frapper vos sœurs : et vos frères !

Officiers de l’armée russe ! Songez à ce qui s’est passé, en cette journée du 22 janvier, dans les rues de Pétersbourg. Des hommes réduits au désespoir, des centaines de milliers d’hommes, voulaient remettre au tsar une pétition. C’était un acte pacifique. Les ouvriers avaient juré qu’ils assureraient l’ordre, et qu’ils ne recourraient à la force que pour se défendre. Le gouvernement savait que la sécurité publique n’était pas menacée. Une députation de dix hommes, — dont quelques-uns ont signé cet appel, — fut envoyée par nous, dans la soirée de samedi, vers le ministre de l’inté- rieur, vers son adjoint, vers le président du Comité des mi- j nistres. Nos délégués voulaient informer le gouvernement de la situation exacte. Ils supplièrent que l’on évität tout Ë conflit sanglant. Mais leurs efforts furent vains. Le généralmajor Rydzevski déclara que le gouvernement n’avait aucun besoin ni de notre témoignage, ni de notre prière, ni de notre sentiment. Witte nous répondit que cette affaire n’était

_ pas « de sa compétence », et qu’il ne voulait pas du tout, en se mêlant de quoi que ce füt, « se mettre dans quelque situation fàcheuse ». Sviatopolk-Mirski, en dépit de toutes nos supplications, en dépit même de l’intervention de Witte, refusa d’accueillir notre députation ; il nous fit dire qu’il n’avait pas besoin de nous pour savoir tout, et que toutes les mesures étaient prises. — Oui, les mesures étaient prises, et le sang coula conformément aux instructions données, peut-être aux endroits mêmes fixés à l’avance par le pouvoir… Qu’importent au gouvernement russe les témoignages et les opinions d’hommes politiques, quels qu’ils soient, que lui importent la conscience, l’honneur et la raison ? N’a-t-il pas à son service des mouchards innombrables, n’a-t-il pas à sa disposition toute la force armée ?

le soulèvement ouvrier . | Officiers de l’armée russe! Vous êtes des hommes de deF voir. Vous avez assumé la grande obligation de donner, s’il le faut, jusqu’à votre vie pour la patrie. Interrogez votre _ | conscience : Où est votre place ? Est-elle avec les insensés, toujours prêts à verser le sang, ou est-elle avec le peuple 3 qui souffre? Vous avez un vif sentiment de l’honneur. Écoutez la voix de l’honneur : Où est votre place? Est-elle À avec ces hommes qui ont peur même d’accueillir une péti4 tion, ou est-elle avec la Russie tout entière, l”honnête Russie, la Russie qui fait le sacrifice d’elle-même ? Si vous êtes À ; des hommes d’honneur, ne levez pas la main sur des hommes Fi désarmés, n’acceptez pas l’argent du peuple en échange deson k

sang, que vous versez. Jetez vos uniformes, jetez vos armes ! F4

, ee Le même soir Gapone adressait « à l’armée, aux ou- Lt À vriers, aux hommes de bonne volonté » la lettre sui-. F vante, répandue depuis par milliers d’exemplaires à 4 F< Saint-Pétersbourg et dans toute la Russie : Fa “4 Frères cimentés par le sang, camarades ouvriers, K. Nous sommes allés, le 9, paisiblement vers le tsar pour 54 trouver la vérité. Nous avons prévenu ses sbires les minis tres d’éloigner les troupes, de ne pas nous empêcher d’aller. chez notre tsar. J’ai écrit moi-même une lettre au tsar que 4 à montrer à son peuple avec le cœur ouvert, avec l’âme vaillante. Nous lui avons garanti au prix de notre propre M vie l’intégrité de sa personne et quoi! le sang innocenta ; néanmoins été versé. Cette bête féroce de tsar ! Cette bête F D féroce de isar, ses fonctionnaires concussionnaires, dépouil- L k leurs du peuple, consciemment, ont voulu être et se sont ; faits meurtriers de nos frères sans armes, de leurs femmes f et de leurs enfants. Les balles des soldats du tsar qui ont ; tué près de la barrière de Narva les ouvriers qui portaient À les portraits du tsar ont percé ces portraits, ont tué notre ”“ F foi dans le tsar. Vengeons-nous, frères, du tsar maudit par le peuple, de toute sa famille de serpents, de ses ministres et de tous les bandits de la malheureuse Russie. Mort à tous!

Que chacun fasse ce qu’il peut. J’appelle au secours ceux qui veulent sincèrement aider au peuple russe qui travaille à vivre en liberté et à respirer. Tous les intellectuels, tous les étudiants, toutes les organisations ouvrières, social-démoerates, socialistes révolutionnaires, tous! Qui n’est pas avec le peuple est contre le peuple.

Frères camarades ouvriers de toute la Russie, vous ne vous mettrez pas à l’ouvrage avant que vous ayez la liberté. La nourriture pour vos femmes et vos enfants, et les armes, je vous permets de les prendre où vous voulez. Les bombes et la dynamite, je vous permets de les employer. Ne pillez pas les maisons privées ni les magasins où il n’y a ni nourriture ni armes. Ne touchez pas aux pauvres, évitez les violences contre les innocents. Mieux vaut laisser neuf nigauds douteux que de détruire un innocent. Érigez les barricades, détruisez les palais, exterminez la police odieuse au peuple. Aux soldats et officiers qui tuent leurs frères innocents, leurs femmes et enfants, à tous les oppresseurs du peuple, j’envoie ma malédiction de prêtre. Aux soldats qui aideront au peuple à conquérir la liberté, ma bénédiction. Leur serment de soldat au tsar traître qui a versé consciemment le sang du peuple, qui n’a pas voulu même entendre le peuple, — b leur serment de soldat, je les en délie.

Chers camarades héros, ne perdez pas courage. Espérez, croyez que bientôt nous arriverons à la liberté et à la vérité. Le sang versé innocent en est le gage. Imprimez et copiez, tous ceux qui peuvent, distribuez parmi vous et par toute la Russie, ce message et testament qui appelle tous les opprimés, les humiliés, les délaissés de la Russie à se relever pour défendre leurs droits. Si on m’arrête, si on me fusille, continuez la lutte pour la liberté. Rappelez-vous toujours le serment qui m’a été donné par vous, des centaines de mille ouvriers honnêtes. Luttez jusqu’à ce que soit convoquée par le suffrage universel la Constituante où seront élus par vous-mêmes les défenseurs de vos intérêts et de vos droits qui étaient exposés dans votre pétition au tsar traître. Vive la liberté du peuple russe !

; le soulèvement ouvrier x NAS ; De son côté, le parti démocrate socialiste lançait 3 l’appel suivant :
ù Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! 1 puis Citoyens, À Hier, vous avez vu les sauvageries de la monarchie. Vous ù 1 avez vu le sang couler dans les rues. Vous avez vu des cen- N° à taines de combattants tués pour la cause ouvrière. Vous M a avez vu la mort. Vous avez entendu les gémissements des ‘A 3 femmes blessées et des enfants sans défense. Le sang et la pi: cervelle des ouvriers ont été répandus sur le pavé qui était L \ fait de leurs mains. Qui donc a dirigé les troupes, les F4 1 fusils, les balles, contre la poitrine des ouvriers ? C’est le 4 i tsar; ce sont les grands-ducs, les ministres, les généraux, M ; la canaille de la cour. Voilà les meurtriers. Mort à eux. Aux 4 armes, camarades; envahissez les arsenaux et les dépôts et # À | les magasins d’armes ; détruisez les prisons, camarades; ; délivrez les combattants pour la liberté; détruisez les M

  • bureaux de gendarmerie et de police et tous les édifices du M é gouvernement. À bas le gouvernement monarchique ! Éta- k 4 blissons le nôtre. Vive la Révolution! Vive la Constituante! , y Vive l’assemblée des représentants du peuple! Fa. à Ci-dessous je donne les résolutions votées par les M “RU avocats de Pétersbourg dans une réunion qu’ils tinrent 4 le lendemain des massacres : É: L’ordre des avocats de Pétersbourg ne peut rester indiffé- k à - rent aux massacres horribles que le gouvernement a exé- ; cutés contre ceux qui ont partagé les idées de toute la M Fe : société russe, idées exprimées entre autres dans les résolu Fe tions du 21 novembre des avocats de Pétersbourg, et contre 1 È ceux-là précisément qui sont allés pour exposer au gouver4 nement ces réclamations ouvertement et pacifiquement. %æ ;

L’ordre des avocats ne peut pas ne pas exprimer son indi- | gnation au sujet de la conduite des officiers sur l’ordre desquels les soldats ont été conduits pour fusiller les à citoyens paisibles et attaquer comme des ennemis des gens venus pour exprimer les besoins du peuple. A la suite de tous ces événements, l’assemblée extraordinaire des avocats ta et avocats stagiaires, au nombre de 325, a résolu ce qui 2. suit : l’expérience horrible des derniers jours ne peut pas sf ne pas persuader toute la société que les idées qui unissent ei. les ouvriers à toute la partie intelligente et souffrante de A notre peuple se brisent sous la main impitoyable d’un gou- À vernement qui se refuse même à entendre la voix des 1 besoins du peuple et de cette manière amène des effusions * de sang. La société russe a le devoir, au moyen de toutes 4 ses forces vives, de venir au secours des ouvriers qui | périssent pour leur foi en la réalisation pacifique de leurs ” Jeudi lesingénieurs technologues ont tenu une grande : réunion où ils nommèrent une commission chargée, dit 0 l’ordre du jour : © 1° De faire un exposé des événements actuels du 20 novembre/ 3 décembre au 9/22 janvier et jours suivants ; # 2° De déclarer qu’il est absurde de traiter les ouvriers de | révoltés, puisque les intellectuels ont présenté des revendi- ï cations semblables dans leurs banquets ; /

  • mouvement ouvrier a été suscité par l’argent anglais; c’est vouloir ïrriter les ouvriers contre les intellectuels, et les ingénieurs se trouvent les plus exposés ; 4° De protester contre l’arrestation des membres de la députation du samedi soir ; à … 5° De montrer la fausseté des publications du gouvernement sur les événements du 9-11/22-24 janvier ; … 6° De déclarer que les esprits sont plus irrités après le

l x le soulèvement ouvrier 1 Enfin, à l’Institut Polytechnique, vient de se tenir | l’Assemblée générale de la Société de Secours mutuels 4 des docents et préparateurs des écoles supérieures de Saint-Pétersbourg. Ils ont voté la déclaration suivante : | Nous avons le sentiment douloureux de notre impuissance | en face des événements révoltants du 9 janvier et jours sui- ; vanis, qui ont fait victimes des jeunes gens de notre cher milieu scolaire; nous ne pouvons y répondre que par un M | à cri d’indignation et de terreur pour flétrir un état de choses Le 1 déshonorant qui rend possible de pareils meurtres de f: 9 citoyens paisibles. Tous les côtés de notre vie et de la vie à ; de toute la Russie, jusqu’au paisible travail scientifique, sont « $ 4 ” profondément ébranlés. Comme citoyens, comme travail. À leurs, nous affirmons encore une fois que la seule issue ; possible de la situation actuelle consiste en la réunion des À représentants du peuple librement élus et que jusque-là la vie de la Russie et la vie des écoles supérieures ne peut pas, « | nous en sommes convaincus, se dérouler d’une manière normale. . | Depuis jeudi les journaux ont reparu. Ils se sentent traqués. Ils savent que Trépov veille sur eux. La plu- « part gardent sur les événements un silence impressionnant. F Les Birjévi Viédomosti se contentent d’annoncer que leur rédacteur Baransky est mort subitement le dimanche 9 (22). Après tout, ce n’est pas faux; il n’y a entre À ce témoignage et la vérité que la différence de mourir à être tué. — Et Baransky a été tué d’une balle près du M La presse officieuse, quand elle ne se perd pas en ES ” considérations vagues qui font peine, se fait l’écho ‘à d’informations tendancieuses et mensongères qui révOl=

tent. Elle reproduit, avec l’appui du Saint-Synode, l’accusation de l’Agence Latine que le mouvement ouvrier a été provoqué par des agents anglo-japonais. La presse libérale demande que le Synode donne, soit une preuve d’un fait aussi grave, soit un démenti à une accusation mal fondée. Le Synode ne fournit naturellement ni l’un ni l’autre.

Dès leur réapparition les trois principaux organes libéraux ont osé parler franc et traduire le frémissement d’indignation de la société en présence des massacres. C’était samedi la Rouss et hier Nacha Jizn, — qu’un avertissement frappe, du reste, dès aujourd’hui. Ce L matin, c’est, enfin et surtout, Nachi Dni, qui a le courage d’écrire dans le premier article de son premier

Voici qu’il nous est de nouveau possible de paraître et de parler. Mais de quoi parler, comment parler ? Des centaines de blessés sont là, devant nous, et forment un mur sanglant… et ces victimes réclament de nous un cri, un sanglot. — Et il faut que nous nous taisions ou que nos paroles soient « prudentes » et « mesurées »! — Ah! si nous pouvions seulement nous taire, en attendant les jours

Ce dimanche, ce 22 janvier, non, ce ne fut pas un accident, une catastrophe. Ce fut le dernier argument de l’ancien ordre de choses contre l’ordre nouveau… Mais le système qui use de pareils arguments se condamne sans retour. Il. perd la dernière apparence d’une base morale, il n’est plus qu’une survivance arbitraire, que rien ne justifie. Les méthodes de lutte les plus illégales prennent dans les masses une popularité redoutable. Les masses s’agitent…

Il faut voir la réalité. L’ordre règne à Pétersbourg.…; mais sous l’ordre apparent, rien n’est modifié, rien ne changera tant que le système moralement ruiné de la

4 \ le soulèvement ‘ouvrier 11 10 ‘1 bureaucratie n’aura pas cédé la place, tant que des repré- ne ne sentants du peuple, librement élus, librement assemblés, 1 LA n’auront pas fondé les bases élémentaires d’une société h

4 Es … Non, rien ne saurait affaiblir les couleurs de cauche- } nn mar de cette vision devant laquelle la pensée reste inter- F Ke dite, de cette vision d’hommes sans armes tombant morts, 4 f en plein jour, en pleine capitale. Et notre unique consola- 4 IR tion, c’est le travail solidaire et passionné, le travail repris # 4 avec une énergie décuplée, pour empêcher, enfin, que se NL: 4 l reproduisent des événements sans exemple dans notre 44 i histoire, — à moins de remonter jusqu’au seizième siècle. ‘4 Fe En province, l’opinion ne se prononce pas moiïns éner- 4 une protestation hardie contre les événements de Fi Pétersbourg. Mais la censure du maître de police est 1 ‘à intervenue pour empêcher qu’on publiât cette protesta=- M js tion dans les journaux. Pareïlles mesures ne cachent Pa rien, et surtout ne sont pas faites pour amener l’apaise- M à ment. Maintenant les conseillers municipaux réclament ul la suppression de toute censure relative aux délibéra- M (pi tions des assemblées publiques. IL faut commencer par ‘a le commencement, et la Russie n’en est pas encore arri- M À Les professeurs sont encore moins heureux que les LEA conseillers municipaux; ils ne peuvent se réunir. Leur M F rt banquet, qui devait avoir lieu à Moscou le 12/25 janvier M Hi pour le 150° anniversaire de la fondation de l’Université M Fr de Moscou, a été interdit. Mais on fait circuler mainte- M L nant une résolution signée de 342 savants et professeurs

de toute la Russie, qui devait précisément être lue à ce sit banquet et qui proteste énergiquement contre l’intoléra- pi ble violation actuelle de tous les droïts non seulement Fk de l’homme d’études dans l’université, mais de l’individu ER dans la société. : el A Moscou encore, les médecins de la province, réunis ÿ & en une conférence, ont adopté la résolution suivante, ei pour qu’elle fût communiquée à l’assemblée des zems- FRS tvos de Moscou : A Nous déclarons notre solidarité avec les revendications YA formulées le 22 janvier par les ouvriers. Nous exprimons # notre profonde affliction que tant de victimes aient arrosé ; de leur sang les rues de Saint-Pétersbourg. à Nous sommes révoltés des procédés de la bureaucratie qui # 4 veut réprimer par la force toutes les tentatives de la société NERO en vue de parvenir à la liberté politique. Nous ne pouvons “à priver la population de Moscou de notre assistance, aussi « ne suspendons-nous pas l’exercice de notre profession; ie mais nous estimons qu’il est de notre devoir de nous asso- ARE, cier au mouvement libéral et d’aider de toutes nos forces Ua ceux qui combattent pour la liberté politique. d Les importantes manifestations des zemstvos, en faveur : ‘4 : de l’armée, de la flotte et du service de santé militaire, ne sis font que fortifier les tendances belliqueuses, amènent une Cite ruine plus complète encore de la nation et retardent la satis- ; faction des besoins les plus urgents. Il faut donc mettre fin à # la guerre aussitôt que possible. a Nous exprimons le vœu de voir les zemstvos ne plus don- é Ÿ ner d’argent pour l’envoi de produits pharmaceutiques en

  • Extrême-Orient. Ainsi commencerait une opposition effec- Mi .… tive des zemstvos contre cette guerre qui est étrangère aux à intérêts du peuple russe et dangereuse pour eux. _ De plusieurs villes parviennent des résolutions votées CES _ par les assemblées de zemstvos. Elles montrent que les

le soulèvement ouvrier à ne || libéraux, modérés ou radicaux, sont partout disposés à ‘ poursuivre la lutte. On peut s’en faire une idée par la lecture du document Résolution adoptée à l’unanimité par l’assemblée des zemstvos à Novgorod après les événements du 9 janvier. (Président maréchal de la noblesse du gouvernement, prince | 1° Le régime actuel a amené la Russie en même temps aux à crises extérieures et intérieures et aux événements horribles à des derniers jours qui ont suivi le mouvement ouvrier à Pétersbourg. Les mesures répressives entreprises par l’admi- Lil è nistration pour abattre ce mouvement et leur résultat, — le { nombre énorme des ouvriers tués et blessés, — ne peuvent 4Æf pas apporter le calme dans la vie russe mais, au contraire, * M amènent l’agrandissement du mouvement révolutionnaire ÿ qui menace d’apporter au pays des malheurs innombrables ; F 2° Désirant de toute leur âme l’évolution paisible de la vie 4 politique et économique de la Russie, les députés du zemstvo DA | de Novgorod, obéissant à la voix de leur conscience et de L’ 1} leur devoir devant la patrie, déclarent la nécessité immé- il diate d’appeler les représentants librement élus par le peuple el pour mettre, par leur moyen, notre patrie sur la voie du dé- J veloppement pacifique fondé sur les principes du droit, de Ll’appui mutuel du gouvernement et du peuple; D |! 3 Les députés du zemstvo du gouvernement de Novgorod D li prient instamment le président de l’assemblée, prince Gali- . tsine, de présenter la déclaration actuelle au Ministre de | . Signature du président et de trente-huit membres. À

Ce n’est pas seulement par des proclamations, réso- æ : lutions ou articles de journaux, c’est aussi par des actes 4 que s’affirme l’indignation de l’opinion publique. & 164 1

Je viens de parler de l’appel du Saint-Synode. On en a affiché dans les rues le texte surmonté d’une croix. (x) Mais ni le nom du Saint-Synode ni la police du gouvernement ne protègent les affiches ; le peuple les a lacérées Ts surtout dans les quartiers ouvriers. Et en même temps que les appels du Synode, on a déchiré un avis patelin adressé par le gouverneur général Trépoy et le ministre des finances Kokovtsov aux ouvriers pour les amadouer et leur persuader qu’ils ont été trompés. (2)

A Narva, pour sauver les deux affiches, la police se décida à les mettre sous grillages; maïs les ouvriers de l’usine Poutilov introduisirent tout bonnement des allumettes au travers et mirent le feu aux documents offciels.

Un symptôme plus impressionnant de l’état de l’opinion publique, ce sont les scènes qui se sont passées toute la semaine dernière dans les cimetières aux enterrements des victimes. Les assistants se comptaient le plus souvent par milliers, et, près des tombes, ils écoutaient des discours violents ou chantaïent des chants

Une des scènes les plus émouvantes a été celle des funérailles de l’étudiant Savinkine, élève de l’Institut Polytechnique, tombé percé de huit balles auprès du

Mercredi, à neuf heures du matin, le convoi partit de l’Institut Polytechnique pour se rendre au cimetière de la Grande Ochta, dans le quartier de Viborg. En route, les assistants chantèrent d’abord des chants religieux,

(x) Voir aux annexes. (2) Voir aux annexes.

le soulèvement ouvrier f puis le chant révolutionnaire : « Nous sommes tombés de dans la lutte implacable entreprise pour l’amour du
peuple… » Au cimetière, un camarade de Savinkine ts lut d’une voix ardente la lettre de Gapone à la société. k Un autre fit un discours très violent, jurant que tous 4 donneraient avec joie jusqu’à la dernière goutte de leur | sang pour venger les victimes et pour faire triompher ; la cause de la Révolution. D’autres, des camarades, des professeurs, parlèrent après lui, et comme lui. Plusieurs le voulurent, et ne le purent pas : une émotion trop violente leur serrait la gorge. La cérémonie ne se termina qu’à deux heures. Il n’y eut, cette fois, ni troupes, ni police. Il semblait du moins qu’il n’y en eût pas. On les avait dissimulées.

4 4 Après avoir vécu l’angoisse des journées révolution-
IE naires, je viens de passer dix jours à recueillir et à î grouper des renseignements précis et sûrs. Je vou- drais tâcher de dégager, dans son ensemble et dans le … détail, le caractère de ce grandiose mouvement ouvrier m… de Pétersbourg, dont la répercussion ébranle encore en M ce moment l’immense pays russe. Je n’ai pas la préten- » tion d’apporter ici une vérité définitive et complète sur M des événements dont chacun devine la complexité! | É Trop souvent j’ai trouvé sur les mêmes faits des témoi- | À gnages contradictoires; trop souvent les récits qu’on m’a faits étaient incomplets par ignorance, faussés par [A l’imagination ou défigurés par intérêt. Je publie néan-

  • moins ces notes d’où j’ai scrupuleusement écarté tout ce 4 qui m’a paru suspect, et en me réservant du reste de Lu prévenir le lecteur chaque fois que j’aurai des doutes M. sur la valeur d’un témoignage ou l’authenticité d’un fait. ff. On se souvient que la grève éclata le lundi 3/16 janM vier à l’usine Poutilov, sur la question du renvoi non | justifié de quatre ouvriers. Purement locale et purement Î Ÿ économique en son principe, elle devint presque immé- b _diatement générale et, aux revendications économiques, “ajouta des revendications politiques. C’est de cette

_ enquête sur les journées révolutionnaires rapide transformation aux deux points de vue qu’il faut | donner une explication, et, à vrai dire, la part des circonstances faite, on ne la trouve que dans l’influence exercée sur les ouvriers par le prêtre Gapone. C’est à . lui qu’ils doivent d’avoir abouti à cette solidarité dans les sentiments et à cette cohésion dans l’action qui les groupèrent le dimanche 9 janvier en une grandiose manifestation convergeant à la même heure, de tous les } faubourgs ouvriers, vers le centre de Pétersbourg. Un pareil résultat n’a pu être obtenu que par une solide organisation et par une active propagande pendant les mois qui précédèrent, mais il a fallu surtout que le chef démocrate eût, au moment de l’action choisi par lui, un esprit de résolution clair et inébranlable. g Gapone avait affirmé depuis longtemps ses qualités, et le gouvernement avait deviné en lui un homme assez dangereux pour chercher à l’accaparer. Gapone fut nommé aumônier des prisons, puis reçut de l’argent de Plehve pour organiser la « Ligue des ouvriers contre la propagande politique », dont le titre indique suffisam- M ment l’esprit. C’est cette ligue qu’on appelle plus géné- M ralement maintenant la « Société des ouvriers russes ». M Gapone en fut nommé président. La société engloba Ë peu à peu la majeure partie de la masse ouvrière, et H pino, ville industrielle située à 30 kilomètres). Ce fut & © surtout après la mort de Plehve, à partir du mois d’août, que l’organisation devint puissante. Les social-démo- M

44 crates en comprirent les premiers l’importance, et ils | cherchèrent à se rapprocher de Gapone, ou plutôt à Ù : rapprocher d’eux Gapone et ses ouvriers. Il y eut des entrevues. Gapone prêchait aux siens la lutte sur le terrain purement économique. On chercha, — dès le mois …— d’octobre, — à le persuader que l’action politique était —_ nécessaire pour aboutir. Il ne voulait rien entendre. On P revint à la charge. Gapone finit par se laisser ébranler ji et par dire : « Eh bien ! oui, peut-être, mais le moment . n’est pas favorable. Attendez que Port-Arthur soit | && tombé. » Port-Arthur tomba, et Gapone commença, . comme il l’avait dit, à mêler la politique à sa propa- F2 On peut être sûr qu’il ne s’y décida qu’après mûre | +1 réflexion. Bien plus, on peut être sûr qu’il ne se laissa | “ pas entraîner par une idée nouvelle sans en avoir étudié M. l’effet dans la réalité. Gapone était un homme pratique. | NC laissa ou il fit parler, ou il parla lui-même, incidem- | va ment, des questions politiques dans les réunions qui | eurent lieu de la fin de décembre au 9 janvier. Il tâtait | _ le terrain, et il put constater que les ouvriers, sous la (M lente et opiniâtre action des social-démocrates, et peut- | | _ être aussi sous l’influence de la presse libérale, n’étaient {pas absolument réfractaires à admettre les revendica- | tions politiques. Cependant au moment décisif, il était be é capital de savoir si on adjoindrait un programme poli- | ‘tique au programme économique dans la pétition au | tsar. Dès le 5, la question fut discutée, mais franche- | je . ment cette fois, dans les réunions des sections. L’idée {uit du progrès. Gapone attendait qu’elle s’imposât. Le | : 716, dans la journée, à Vassili-Ostrov, il convoqua une £ Leu assemblée de 20 délégués (2 par section) de la Société

enquête sur les journées révolutionnaires j des ouvriers russes. Plusieurs orateurs demandèrent . qu’on joignît les revendications politiques aux revendi- | cations économiques. Gapone mit la question aux voix. . Il y eut 14 pour. Gapone était décidé. Il y a d’autres preuves de cet esprit pratique de Gapone, qui le faisait se diriger non d’après ses idées, mais d’après le sentiment populaire. On comprend à mieux ainsi pourquoi sa méthode était de s’entretenir L avec la foule, de lui poser des questions. Il attendait les réponses. Il était trop habile pour aller contre l’opinion. C’est ainsi que dans une réunion il posa la question de 40 savoir s’il fallait protester contre la guerre; mais l’as-

  • semblée ayant été fort partagée sur ce point, Gapone n’insista pas, et, dans sa pétition, il n’introduisit pas cette question. Ce serait aux représentants du peuple à décider de la guerre comme de toute question politique. Autre exemple : quelques jours avant la manifestation, des pourparlers eurent lieu entre Gapone et les socialdémocrates ; ceux-ci insistaient pour que Gapone invitât les ouvriers à prendre des armes, disant que les ouvriers en avaient assez d’être battus et tués. Gapone : refusa. Il savait qu’il valait mieux manifester sans armes. Ses ouvriers, à lui, n’étaient pas des révoltés, et ils formaient l’immense majorité, Ce fut Gapone qui | convainquit les social-démocrates. Eux aussi vinrent sans armes. Ils apportèrent seulement des drapeaux rouges, pour les déployer au moment opportun. Mais sauf aux barricades de Vassili-Ostrov, les fusillades ne : leur en laissèrent pas le temps. Le soir, en revanche, Gapone savait qu’il était l’interprète de l’indignation de la foule en réclamant aux libéraux des armes pour commencer la lutte.

% _ Les sentiments des libéraux à l’égard de Gapone

  • furent, avant les événements, une défiance involontaire “ et une terreur vague. Encore moins que les social- Ne … démocrates ils étaient préparés à l’éventualité d’une « énorme manifestation politiquement et socialement révoFi lutionnaire. Le dimanche même qui précéda celui des ÿ - massacres, un de leurs principaux groupes se réunissait à h Ki pour discuter de leurs moyens d’action politique, et, “. dans cette réunion, il n’était même pas fait allusion à a - la gravité de ce qui se passait dans le monde ouvrier, _ ni au danger d’une explosion révolutionnaire. L’un ._ d’eux, un militant très actif, m’a fait cet aveu très ! 4 _ sincère que le jeudi 6/19, — trois jours avant la maniM. festation! — il dit à un ami: « On parle tellement de | ‘à ce Gapone, depuis deux ou trois jours! Faut-il aller mu. voir ce que c’est? » Et il y alla le soir même. Il en “ revint bouleversé, plein de stupeur et d’admiration en Lu. face d’un homme qui décidait à l’action les ouvriers | … précisément les plus paisibles. Un autre libéral m’a dit : | 4 « Il faut l’avouer, avant le 9, nous pariions 5o contre 1 F2 que Gapone était un provocateur. Après ce qu’il a fait, notre défiance s’est changée en confusion et en admiIN ration. » | ” Aujourd’hui encore, cet enthousiasme pour Gapone 4 n’est pas général parmi les libéraux. On peut dire qu’il N. Y à parmi eux une scission entre ceux qui vont vers le | ‘à révolutionnaire et ceux qui ne peuvent se défendre | » d’avoir peur de lui, horreur de ses moyens. Gapone a | … soulevé le peuple, il l’a mené par les rues au-devant des LU ‘4 balles. Les libéraux peuvent aimer le peuple, mais ils le connaissent mal. Toute leur politique a consisté à | tenter d’agir sur le gouvernement par la presse, par les

enquête sur les journées révolutionnaires | < assemblées publiques, par l’opinion, mais non encore À en s’appuyant sur le peuple. Ils ne vivent pas près de M lui, ils ne vivent pas comme lui. A Pétersbourg, — k comme ailleurs, — les ouvriers habitent des faubourgs à pauvres ; ils ne passent point près du Palais d’Hiver 4 sans de bonnes raisons pour un tel dérangement. Ils 4 m’ont ni le goût, ni l’habitude, ni les moyens de se cou- 4 cher régulièrement à quatre heures du matin pour discuter des questions politiques et voter des résolutions. S’ils veillent la nuit, c’est que sans doute les minutes | sont précieuses et qu’il faut se concerter pour l’action du lendemain. Ils ne seraient pas restés debout la nuit du samedi, si çela n’avait été nécessaire pour être prêts ; le dimanche. Mais le dimanche ils ont agi; ilsn’ontpas = eu peur des balles; ils ne regrettent pas le sang versé. Gapone leur écrit aussitôt après le massacre, qu’il faudra venger les morts, que le sang est le prix de la liberté. Les libéraux frémissent d’horreur en présence des massacres ; malgré toutes les persécutions, malgré tous les mécomptes qu’ils ont éprouvés, ils espèrent en une révo- ù lution pacifique. L’un d’entre eux, qui rencontra Gapone le soir du 9 janvier, lui dit en parlant de tout le sang versé dans la journée : « Comme cela est horrible! » Et il est épouvanté du calme sérieux avec lequel Gapone Û lui répond : « Pourtant la révolution ne se fait jamais sans verser de sang ! » Le prêtre démagogue, lui, ne se laisse pas fléchir ni déconcerter par le tragique de la 4 situation. Épuisé par la semaine terrible qu’il a passée du 2 au 9, il conserve après les massacres l’intégrité de : son jugement et la fermeté de sa volonté. Il écrit aux ouvriers ses fameuses lettres qu’un libéral enthousiaste a déclarées, devant moi, « plus belles que celles de

Tolstoï ». Quelqu’un dit à Gapone que le sang est un ciment qui unira les ouvriers, et peu après Gapone écrit aux ouvriers : « Frères cimentés par le sang… » Il sait que la bataille est perdue; il prévoyait sans doute, avant de l’engager, que les ouvriers la perdraïent ; mais il conserve une sérénité farouche, parce qu’il est persuadé que, de toute façon, cette épreuve aura beaucoup | fait pour l’éducation et pour l’émancipation ouvrières ; il calcule que les profits à venir seront d’autant plus grands que la lutte s’est engagée aujourd’hui dans des : conditions plus inégales. Il a fait le compte des forces prolétariennes, et la preuve de ce que valent près du … gouvernement russe les revendications pacifiques. “ la foule s Ce n’est pas assez de dire que la manifestation du _ 9 janvier fut tranquille; elle eut quelque chose de naïf, _ de candide, dereligieux, qui force à voir en elle l’expres_ sionla plus profonde et la plus caractéristique de l’âme de populaire russe. Nous n’imaginerions jamais avec quelle _ confiance d’enfant la majeure partie des ouvriers s’en- . rôla dans les cortèges qui de tous les points tentèrent le … dimanche matin de marcher vers le Palais d’Hiver. Les _… troupes nemanqueraient pas deleslaisserpasseretletsar . ne manquerait de les recevoir. Presque tous en avaientla k conviction, malgré de vagues craintes et les assurances .— pessimistes de quelques-uns. Sur l’attitude paisible de la (© foule, j’ai reçu de toutes parts, et des représentants de …— tous les partis, des témoignages unanimes. Mais aucun, ï8 je crois, n’est plus précieux, à cause de son exactitude,

enquête sur les journées révolutionnaires

que celui d’un témoin qui suivit de près les événements au faubourg de Vassili Ostrov et eut la conscience d’en noter sur le champ les détails ; j’en donne ici intégrale- | ment le texte : |

« Le 8 janvier, à dix heures du soir, je vais à la réu- ,nion des ouvriers à Vassili-Ostrov, à la quatrième ligne. Près de la réunion il y a une grande foule ; il est difficile d’entrer. Des têtes d’ouvriers regardent par les vasistas et disent que les orateurs sont enroués et ne peuvent | plus parler. Dans la foule, des orateurs parlent aussi. Quelques étudiants, mais on ne leur permet pas de parler. Nous restons ainsi debout jusqu’à minuit puis la foule se dissipe. A la maison, un ouvrier me reconduit. Chemin faisant il m’exprime ses doutes sur le succès de l’affaire, disant qu’il y a trop d’éléments mal prépa-

: rés. Nous nous séparons, nous promettant de revenir le É lendemain à la réunion à dix heures du matin. Le lendemain, vers dix heures, j’étais à la quatrième ligne, N numéro 35. Les rues étaient toutes tranquilles. A un Fe coin de la rue je rencontre un groupe de dvorniki ou Li mouchards, qui disent en riant : « Eh bien, ils seront joli- à ment écrabouillés aujourd’hui. » Vers dix heures la porte . de la réunion s’ouvre et nous entrons. La foule est dans Es un état particulièrement calme. On sent une union ami- i cale de sentiments entre tous. Il y a aussi des femmes, 4 des jeunes et des vieilles. La salle est comble. On se

; tient debout sur les bancs et sur les fenêtres. Un orateur Î ouvrier paraît sur l’estrade : « Camarades, savez-vous M pourquoi nous allons ? Nous allons chez le tsar chercher 4 la justice. Nous ne pouvons plus vivre ainsi. Vous sou “#5 venez-vous de Minine qui s’est adressé au peuple pour M sauver la Russie ? (Minine était un petit bourgeois de à |

  1. Nijni-Novgorod qui, au début du seizième siècle, à un 1 moment où il n’y avait pas de tsar, souleva le peuple 1 ? russe contre une invasion des Polonais.) Mais de quoi HS voulait-il la sauver? Des Polonais. A présent nous £ 5 devons la sauver des fonctionnaires sous le joug desquels nous souffrons. Ils nous sucent la sueur et le sang. ; fi Faut-il vous décrire la vie de nous autres ouvriers ? ra d Nous demeurons dix familles dans une chambre. Est-ce 4 vrai ce que je dis? — Vrai, bien vrai, crie-t-on de tous _ côtés. — Ne vaut-il pas mieux mourir que vivre ainsi? …._ Est-ce vrai ce que je dis? — Vrai, bien vrai, il vaut À mieux mourir. — Et voilà, camarades, pourquoi nous Ni allons chez le tsar. S’il est vraiment notre tsar, s’il aime _ notre peuple, il doit nous écouter. Nous lui avons envoyé | _ par le ministre la lettre dans laquelle nous le prions de 0 à deux heures. Nous lui remettrons notre pétition où 4 Rd sont exprimées nos réclamations, que vous connaissez : … bien. Il est impossible qu’il se refuse à nous accepter. AU: Nous allons chez lui avec l’âme ouverte. Par 35.000 signaLu _ tures nous lui avons garanti l’intégrité de sa personne. Wu Il doit nous écouter. Il le fera. Mais s’il ne nous accepte : | 4 pas, s’il ne veut pas nous écouter, nous le déférerons au un jugement du peuple. S’il ordonne de tirer sur nous. …_ (voix dans la foule : il faut tirer sur lui!) S’il déchire en 1 ‘À deux notre pétition (une voix dans la foule : Alors _ qu’il soit mis en pièces!) L’orateur réplique : « Non! _ nous le livrerons au jugement du peuple. Camarades, ra allons donc chez le tsar. Moi, je vais au premier rang, et Ë - quand nous serons tombés, les rangs suivants doivent +. passer sur nous. Mais il est impossible que le tsar ordonne de tirer sur nous. » | 1 177

enquête sur les journées révolutionnaires « Un autre vient parler : « On a dit ici que si le tsar ordonne de tirer sur nous, il faut tirer sur lui. Ce n’est ; pas bien. » Interruptions : « Nous n’en voulons plus, | assez, assez. » Un étudiant se lève pour parler. La foule crie : « Nous n’avons pas besoin des étudiants. » Un orateur monte à la tribune : « Nous ne sommes pas | seuls à souffrir du joug du gouvernemeni. Les étudiants | en souffrent autant que nous. Puis il y a des étudiants qui sont sortis du milieu ouvrier. Et les nobles en souffrent aussi. Ne repoussez donc pas les étudiants, camarades. Que tous aïllent avec nous, qui souffrent du joug du gouvernement. Ne chassez donc pas les étudiants. Que chacun de vous aille dans la rue et dise aux camarades que les étudiants, les intellectuels sont pour nous, qu’ils luttent contre le gouvernement. On dit que dans la rue il y a quelques personnes qui excitent les ouvriers contre les étudiants. Ne les croyez pas. Ce sont des mouchards ou des gens qui ne comprennent « Puis, une femme monte à la tribune, une intellectuelle, pas jeune. Elle s’adresse aux femmes : « Mères | et femmes, ne conseillez pas à vos maris et à vos frères À de ne pas aller à la recherche de la justice. Allez avec À eux. Si on nous attaque, si on tire sur nous, ne criez pas, ne faites pas de bruit. Faites-vous sœurs de charité. Voilà des bandes avec la croix rouge. Mettez-les autour de vos bras, mais alors seulement, pas avant, 1 quand on aura commencé à tirer sur nous. » « Allons, allons! » crie-t-on autour de moi dans un groupe de quelques jeunes filles et de femmes âgées. « Tout le monde doit aller. Donnez-nous les croix. » Et les mains se tendent de tous côtés. Une jeune fille, près

de moi, s’adresse à son amie dans une grande excitation et lui dit : « Va dire à ma mère que j’y vais. Cela à m’est égal si on me tue. Comment donc: les uns seraient tués et les autres en profiteraient! Ce n’est pas juste. Tous, tous doivent marcher. » Une vieille aux yeux gonflés de larmes dit : « Je vais seulement quelques \ minutes à la maison voir ce qui se fait. Je reviendrai. k J’ai encore le temps. » Et, vraiment, je l’ai vue plus tard FR dans la foule qui se dirigeait vers le Palais d’Hiver. éj « Encore un orateur parle, un jeune ouvrier, un juif. IL F3 dit à l’assistance que là, dans la rue, on égare les fs À ouvriers en disant qu’ils vont chez le tsar pour le prier LR de cesser la guerre. (Nous allons pour parler, non de la 1, : guerre, mais pour le prier de rassembler les représenLas tants du peuple, pour que ces représentants décident (GE toutes les questions. Mais nous, nous ne décidons rien. » fi ‘ « Puis vient sur l’estrade un des députés qui a pris part b …._ à la rédaction de la lettre à Mirski. C’est évidemment { st _ un des orateurs, parce qu’il est enroué, un homme de bi petite taille, blond, avec un regard très nerveux et FA excité. Il lit le texte de la lettre à Mirski en expliquant ja qu’il est un des 11 ouvriers qui ont pris part à la rédac4 tion de cette lettre. | pe _ « Encore un ouvrier ; il touche la question de l’Église : 4 « Les fonctionnaires nous ont entièrement subjugués. _ Is ont subjugué l’église aussi. On ne peut plus être vrai

; chrétien. Si je prie à la manière non officielle, quiconque

—_ le voit peut me dénoncer, et j’en serai puni. Nous avons M une église, mais nous n’avons pas de liberté de confes14 sion. Si je dis que je ne crois pas à Dieu, j’en serai …. puni; ma conscience sera violée. Notre église est asserLa vie par le gouvernement : il faut qu’elle soit libre, que | 1 179

À L enquête sur les journées révolutionnaires à $ chacun prie selon sa conscience. Est-ce vrai ce que je 4 dis? — Vrai, bien vrai. — A présent, prions Dieu. 4 Chantohs le Pater Noster. » Et toute la foule, pieuseii ment, avec une pensée concentrée dans les yeux, d’un w cœur harmonieux, chante la prière en faisant le signe 1 de la croix. Un vieillard et plusieurs femmes pleurent. À Ensuite on chante : « Sauve, Seigneur, ton peuple. » { : prière officielle dans laquelle il y a aussi des paroles 7 pour le tsar. A la fin, un orateur s’adresse à la foule : AU _ « Ce n’est pas encore bien le temps de chanter cette 1 prière. Il ne faudrait la chanter que si le tsar nous 1 reçoit. » On sort dans la rue pour donner place à un EC « L’autre auditoire entre. De nouveau on chante le À , Pater Noster avec le même sentiment pieux, avec une < pensée secrète à la mort. A tous les moments on voyait la foule regarder par les fenêtres avec une grande exci- : tation : QIl n’y a pas encore assez de monde! » L’orateur principal monte encore à la tribune et dit: « Camax rades, vous savez donc pourquoi nous allons? — | Nous le savons bien. — Allons donc d’un pas ferme, en rangs serrés, sans reculer, sans retardataires, b sans cris et sans bruit. N’écoutez pas les voix de la L foule. Écoutez-nous seulement, nous qui allons au pre- à mier rang. Regardez bien nos figures. Nous sommes tous sur l’estrade. Peut-être allons-nous au devant de A la mort, nous, au premier rang. Nous allons en avant é de vous. Il ne faut point de drapeaux, mais ceux qui | portent les drapeaux, vous ne devez pas les battre, seulement les leur enlever. Souvenez-vous bien, ne pas, ” les battre. Si nous ne voulons pas de drapeaux, ce n’est ; pas qu’il y ait en cela quelque chose de mauvais, mais

1 parce que la foule est habituée à voir les drapeaux attaqués par la police et pourrait penser que ce sont les drapeaux qui sont la cause de l’attaque. Mais, souvenez-vous bien, camarades : ne point battre ceux qui portent des drapeaux. Il ne faut ramasser à terre . aucune feuille; il ne faut point écouter les voix des à derniers rangs. Allez paisiblement et pieusement. Nous _ marchons pour une grande cause et nous pouvons en Fi être fiers. Qui sommes-nous ? de simples ouvriers. ps Appelez donc tous ceux qui veulent aller avec nous. Ne L_ repoussez personne. Allons! » Tout le monde sort. M « Foule énorme qui occupe toute la rue, de la petite Ë 4 Perspective à la moyenne Perspective. On tâche d’aller Wu en rangs serrés. Il est à peu près midi. On rencontre L 4 des cosaques sabre au clair, sur la quatrième ligne. M Quand nous regardons en arrière, nous voyons qu’une | partie de la foule est demeurée. Mais cela n’arrête M pas ceux qui marchent en avant. Ils prient, supplient pi les soldats, en les appelant : camarades! en disant : 4 « Mais c’est pour vous aussi, que nous combattons ! y Laissez-nous donc aller! Nous allons chez le tsar. » ln « Les cosaques font une charge. La foule, sans crier, M très vite, fait un écart sur le trottoir, puis s’écoule par M la petite rue de l’Académie. L’ouvrier blond, qui a lu la Ë - lettre au prince Mirski, passe le long de la foule, comme L - s’il en avait la garde. L’escadron de cosaques s’éloigne. ; L… Un deuxième escadron lui succède; mais, cette fois, la È - charge est faite sur le trottoir en même temps que sur Bi la chaussée. La foule effrayée recule, mais point de “… « Les cosaques commencent à brandir les sabres. En … reculant moi-même à la hâte, je vois des corps tombés

enquête sur les journées révolutionnaires

sous les chevaux. Mais ceux-ci repoussent la foule et la séparent des victimes, pour qu’on ne les voie pas. La foule s’arrête, indignée et terrifiée. Les femmes commen- | cent à reprocher aux soldats d’avoir frappé leurs proj ches, d’avoir maltraité des femmes désarmées, tandis | qu’ils fuient devant les Japonais! Quelques cosaques ont l’air confus. Les autres, en entendant les cris de : « Mais vous aussi vous avez pourtant des femmes et

4 des enfants, vous autres! » répondent : « Nous n’avons personne ici, à Pétersbourg. » (Tous sont de la région de

il l’Oural ou des plaines du Don.) Au coin de la petite rue est resté un ouvrier. Il a la tête en sang. Il a été frappé

d’un coup de sabre. Deux étudiants le relèvent et l’em-

: mènent par le bras. C’est un vieil ouvrier, et, à ce qu’il me semble, l’orateur principal de la réunion. Confusé-

ment, la foule avance ou recule. On veut revenir à la

À ÿ \ réunion, mais on ne s’y décide pas, par crainte d’une

4 ment des proclamations des social-démocrates. La foule

les ramasse et les lit avidement. Il y a aussi des procla-

mations socialistes révolutionnaires. On veut savoir ce

qui se passe dans les autres faubourgs; on envoie plu-

sieurs personnes aux nouvelles. Une partie de la foule,

très excitée, crie maintenant : « Défendons-nous ! Allons

chercher des armes! » Et elle se rend à la 16° ligne pour

y piller un magasin d’armes. Ce sont des jeunes gens,

pour la plupart, qui s’en vont ainsi. À tous les carre-

fours il y a d’énormes attroupements. Bien que très ex-

citées, beaucoup de femmes ne prennent déjà plus part

à la manifestation. On entend de partout des cris de

colère. Un jeune homme raconte que pendant la charge

un cosaque a laissé tomber son sabre; plusieurs ma- ‘ nifestants ayant voulu le ramasser se sont coupés les mains, — les sabres avaient été affilés. Enfin, quelqu’un le prend et dit : « C’est la première arme enlevée aux soldats ! » Cette parole plaît à la foule et on crie : « Oui, évidemment, il faut leur enlever leurs armes. » Et après cela, quand on rencontre les agents de police et les officiers, on leur arrache leurs sabres. On arrête les tramways, pour voir s’il n’y a pas de militaires de- È dans. À ce moment un groupe revient du magasin

  • d’armes, avec des lames de sabres rouillées. Des fan_ tassins paraissent. Les ouvriers les entourent et leur LA arrachent leurs armes. F « Dans un coin j’entends un cri : « A bas celui-là, avec L. sa grosse figure! » Je m’arrête. On me dit que cet homme a dénoncé un étudiant aux soldats en montrant \ que l’étudiant portait un revolver. La foule se jette sur Re « À un autre endroit, il y a une foule nombreuse et Ë quelques cavaliers. Je remarque de loin que les soldats parlent paisiblement avec la foule. Je m’approche. Les ouvriers sont en train de reprocher aux soldats de les | avoir frappés. « Nous dau nr seulement pour | Lite nous Nopne la possibilité de vivre, parce que nous “…mourons de faim. » Un soldat répond : « Et moi, je ne de pas tombé du ciel; je sors aussi du milieu ouvrier. » Quelqu’un dit : « Comme ce serait bien s’il n’y avait point de troupes! Pourquoi nous frappez-vous? — Ce Rest pas nous qui le voulons ; ce sont les officiers qui | ordonnent ! — Mais les officiers ne peuvent rien sans | vous! — Et si nous n’obéissons pas, nous serons fusil- lés! » On crie encore : « Vous fuyez devant les Japo1t 183

enquête sur les journées révolutionnaires

nais, mais devant nous, désarmés, vous êtes des hé- ros ! » Quelques ‘soldats paraissent confus. Un peu plus loin un soldat crie grossièrement à un ouvrier qui lui fait des reproches : &« Si l’on m’ordonne de tuer mon père, je le tuerai. J’ai donné mon serment. Va-t-en, ou

je te crève! » A ce moment, on commence à élever les barricades à la quatrième ligne… »

Le simple et poignant récit que je vous ai ci-dessus transcrit s’arrête au moment où les barricades commencent, c’est-à-dire où la foule de Vassili-Ostrov, désabusée et révoltée, songe enfin à se défendre. Et quelle défense! On élève trois barricades avec des poteaux télégraphiques, des briques, des planches, des tonneaux, de petits traîneaux de ville et de grands traîneaux de campagne. On lie le tout avec des fils de fer. Mais les insurgés n’ont pour armes qu’une centaine de lames de sabres enlevées au magasin, et quelques revolvers. Les cosaques, eux, tirent à 200 pas. Puis ils font une charge. La foule s’enfuit dans les maisons, d’où l’on tire par les fenêtres. Un étudiant, Breitermann, — sorti de prison depuis 15 jours! — monte sur la barricade et y arbore le drapeau rouge. Il harangue les cosaques; il les attend fièrement; il est percé de coups de baïonnettes.

C’est le seul épisode de rébellion que l’on puisse citer, et encore, on voit après quelles provocations de la part de l’armée les manifestants essayèrent de se défendre. Partout ailleurs la foule fut massacrée honteusement, sans raison, sans la moindre tentative de l’éloigner! autrement qu’à coups de fusils. Les témoignages que. j’ai recueillis concordent tous. L’un des plus saisissants

= est celui d’un officier de réserve qui est sur le point der

partir en Mandchourie. Il est venu faire ses déclarations à un journal en disant qu’on peut en faire usage. Il est disposé à donner son nom, son adresse, à crier la vérité, parce que, quoi qu’il risque, il paieraïit volontiers

Il arrive vers une heure à la porte du Jardin Alexandre, qui donne sur la place du Palais d’Hiver. La grille est fermée à clef et gardée par un gendarme. Mais il insiste, on lui ouvre, et il entre avec une quinzaine de personnes qui attendaient. Il traverse le jardin en biais. Il voit beaucoup de gens massés là, derrière les grilles, et qui

… se croient en sûreté ;. des gamins même ont grimpé sur les arbres. Il veut sortir par une autre porte. Celle-là

à aussi est fermée au cadenas. Ainsi les gens sont comme parqués dans le jardin. Il insiste près du gendarme qui

… garde la porte. Celui-ci refuse de le laisser sortir. Il se rend alors à une autre porte, fermée aussi. Mais là il y a un officier. Il parlemente ; on le laisse passer, mais on refuse de laisser sortir les autres.

Il va vers les bâtiments de l’État-Major, sur la place du Palais d’Hiver; il voit, de côté, le premier rang des

… soldats se mettre à genoux, puis mettre en joue. Pas de . sommations. Il pense qu’on va tirer à blanc. Mais non, on commande feu, et immédiatement des personnes tombent, sur le trottoir, dans le jardin. Les gamins sont jetés à bas des arbres comme des oiseaux à la chasse. … Certaines personnes qui n’ont pas été atteintes restent : comme pétrifiées. Un monsieur demeure là, figé, debout, le cigare à la main. D’autres s’enfuient en se baïissant, L’AES quatre pattes. On tire de nouveau sur eux. Plusieurs

  • tombent. Le monsieur au cigare aussi. A demi-fou

enquête sur les journées révolutionnaires d’horreur, l’officier s’enfuit vers le coin de la perspective Nevski. Il rencontre deux officiers qui ont vu eux aussi. Tous trois s’appuient contre un mur etsanglotent !

comme des enfants. à

D’un étudiant de l’Institut polytechnique j’ai les détails suivants sur la mort de Savinkine, un de ses camarades de deuxième année, dont j’ai raconté déjà les funérailles.

  • Savinkine se trouvait vers deux heures près du Jardin Alexandre à la tête des ouvriers. Quand il vit les soldats mettre en joue, il cria à la foule : « Couchez-vous. » La plupart obéirent. Mais lui restait debout. La salve éclata, Savinkine tomba percé de huit balles. Son corps fut porté à l’hôpital Maximilianov, d’où l’on téléphona à l’Institut polytechnique de le faire prendre.

Savinkine était un jeune homme d’une belle intelligence comme d’un grand caractère. Il était d’une famille sans fortune. Le père étant mort, le frère aîné avait renoncé à poursuivre des études libérales déjà avancées, pour entrer dans le commerce et permettre à son frère cadet, mieux doué, de faire lui-même ces études. Sacrifice aujourd’hui inutile. On a prévenu immédiatement la mère de Savinkine. Elle a fait violence à sa douleur, et a dit simplement : « Je suis fière que mon fils ait reçu huit balles. Il a sauvé sept de ses camarades. » Les étudiants de l’Institut technologique ont pu se procurer le paletot de Savinkine, criblé de balles. Ils gar-

deront précieusement cette relique funèbre.

Voici maintenant, à propos de la naïveté et du calme des manifestants, le témoignage non moins caractéristique d’un jeune homme qui se rendit au faubourg de M Schlusselbourg, le dimanche matin. Il arrive à la maison de réunion des ouvriers, dès six heures et demie.

| ; « Allez, allez, camarade! lui dit le gardien. Soyez tran- { quille. Nous arriverons. La police ne dira rien. » Les ouvriers se rassemblent peu à peu; ils prennent du thé; ils sont gais. Survient l’un d’eux qui dit : « Je suis allé | hier soir chez mon frère qui est gendarme. IL m’a dit que la police n’interviendrait pas. C’est une chose tout à fait décidée. » Cependant les petits bourgeois, les fl … loueurs de chambres ou de coins de chambres, tâchent « + de persuader aux ouvriers de ne pas prendre part à la HU manifestation. Ils ont peu de succès en général. Il y a ” parmi les ouvriers une grande espérance d’aller au M Palais d’Hiver, de voir le tsar; et malgré tout, il y a sé quelque inquiétude. On cherche à se démontrer qu’elle nt n’est pas fondée. L’un dit : « Mais non, non! Voyons! pu Les soldats, ce sont nos frères, nos camarades! Ils sont

nôtres! Ils ne tireront pas! Quand nous les rencontrepi rons, nous leur taperons sur l’épaule et nous leur

dirons : « Frères, camarades. » Cependant le témoin en question et un ouvrier vont chercher des médica_” ments. Il n’y aura pas de tués, c’est entendu; mais des blessés peut-être ; il faut prévoir des accidents. ù__ Vers huit heures le cortège se met en marche. Au 4 moment où il se heurte aux barrages, un vieillard court en avant, se jette à genoux et supplie les soldats: f « Comment voudriez-vous tuer vos frères? » Mais les “ troupes avancent. Le vieillard est piétiné sous les che- Ÿ vaux ainsi que ceux qui sont en tête du cortège. Les … manifestants brisent une porte cochère et s’échappent … vers la Néva. On ne tire pas à balles sur eux; on ne les A poursuit pas. En passant sur la glace ils pourront péné- iitrer en ville, et il y en aura beaucoup l’après-midi sur. … la perspective Nevski : — il y en aura aussi qui se

enquête sur les journées révolutionnaires trouveront parmi les tués du Jardin Alexandre, du Pont des Chanteurs et du Pont de Police.

L’épisode du faubourg de Narva, où Gapone, vêtu d’une pelisse, marchaït en tête du cortège en portant une croix, est le mieux connu. Je n’y insiste pas. Là, comme ailleurs, l’attitude de la foule était calme et religieuse, mais là plus que partout aïlleurs, les troupes firent un horrible massacre, — en souvenir, peut-être, de ce que le mouvement gréviste était né dans ce faubourg, et qu’il y avait là, parmi les manifestants, les ouvriers de l’usine Poutilov.

Un témoignage auquel j’accorde une importance particulière est celui d’un ancien officier, franchement impérialiste, qui se trouvait au pont de Police le dimanche après-midi, au moment où la troupe fit feu pour la première fois. IL m’a raconté que près de lui la foule entendit sans frayeur la détonation, tant on croyait peu que les fusils fussent chargés ; mais immédiatement, des cris de douleur s’élevaient de l’autre côté; la première salve même avait été tirée à balle, et il y avait des morts et des blessés.

Relativement à ce même pont de Police, et peut-être au même instant, j’ai le témoignage suivant, qui en dit long sur la manière dont les troupes firent usage de leurs armes : une jeune fille s’était réfugiée avec deux ouvriers dans une encognure du palais Strogonov. Sé- parés du reste de la foule, ils semblaient là en sûreté. On n’en tira pas moins sur eux; la jeune fille vit un des ouvriers, frappé d’une balle à la tête, tomber raide mort à ses côtés, pendant qu’elle-même en recevait une qui lui traversait la main.

Les soldats avaient évidemment été assez bien stylés

pour qu’ils se fissent un jeu de massacrer; il ne s’agissait pas de savoir si à certains moments la foule devenait un danger ou une menace; le fait seul de se trouver dans la rue ce jour-là était un crime et le passant le plus inoffensif était un ennemi qu’il était permis de frapper ou d’abattre. Tous les témoignages prouvent en même temps l’attitude paisible de la foule et la sauvagerie révoltante, inconcevable, de la troupe. l’armée ; Il faut donner aux officiers la part de responsabilité

qui leur revient et à laquelle, sans doute, ils tiennent.

G J’admets que certains aient exécuté à regret des ordres barbares. Je suis prêt à citer les témoignages favorables à quelques-uns. IL faut dire, par exemple, que … l’officier qui commandait à Schlusselbourg fit tirer à blanc sur les manifestants, et que, en leur déclarant qu’il resterait fidèle à sa consigne d’interdire à la foule » le passage du pont, il laissait entendre que ce n’était re pas son affaire de les empêcher de passer ailleurs, comme ils firent en s’échappant par la Néva. Il faut citer encore le cas d’un officier de cosaques k qui sut convaincre la foule au lieu de tirer sur elle. IL marchait nerveusement devant les manifestants, leur disant : « Circulez. Je vous dis de circuler, de partir. Nous avons ordre de tirer. Nous avons de vraies balles. » __ Mais la foule restait incrédule, indifférente ou railleuse. …_ Alors l’officier fit sortir un soldat du premier rang et un _ du dernier. Il leur donna l’ordre de tirer sur deux ré- $ verbères, Les lanternes volèrent en éclats. La foule,

enquête sur les journées révolutionnaires + 4 impressionnée et convaincue, céda à de nouvelles | exhortations et se retira. |

Mais il faut dire immédiatement que la plupart des officiers eurent moins de scrupules. Pour un témoi- | gnage que j’ai recueilli à leur décharge, j’en ai reçu dix qui les condamnent. Et ici, je puis citer des noms. C’est le capitaine Mansourov, du régiment Préobrajenski, qui commande la première salve sur la place du Palais d’Hiver. Après le feu, il fait visiter les fusils de ses hommes. On en trouve huit qui ne sont pas déchargés;

les huit soldats sont arrêtés. Et c’est le même capitaine qui, un peu plus tard, permet à un sous-officier de « dé- loger » des arbres du jardin Alexandre les gamins qui y sont grimpés.

C’est le baron Osten Drysen qui, bien que n’étant pas de service, frappe les passants, les vieillards surtout, sur la Millionnaia. Aucun policier n’a un entrain comparable au sien; il s’adresse aux agents et leur demande

où aller pour chasser le public.

C’est Jervé, un officier du régiment Finlande, qui ordonne à vingt hommes d’aller, baïonnette au canon, perquisitionner au restaurant d’Ukraine, sur la 6° ligne,

e à Vassili-Ostrov. — Et lui-même ne s’y rend pas, parce ÿ qu’il y a, peut-être, là, dit-il, une embuscade! C’est von Kotzebue, officier de la garde à cheval, qui | frappe à coups de poing, avec l’aide d’un volontaire de la Croix-Rouge, le secrétaire de la Société de géogra- , phie Anoutchine, au moment où il sort tranquillement : . du musée d’ethnographie. ; C’est Gouriev, un cornette de uhlans, qui, peu satis- } 6 fait des blessures qu’il fait avec son sabre, arrache à 1 6 un soldat son fusil et poursuit un gamin qui passe. Il le 1

} | pousse sous le porche d’une maison privée et d’un | coup de baïonnette le blesse grièvement près du cœur. Le gamin était envoyé faire une commission par un Et il n’est que trop certain que les officiers ne se sont pas contentés de commander les massacres de dimanche ; ou d’y prendre part personnellement. Beaucoup se sont < fait une gloire de jouer, les jours suivants, le rôle de poLe liciers dans une ville dont on les avait laissés maîtres. Nr. Sentant autour d’eux la haine et le mépris non dissi__ mulés de la population, ils se livraient aux actes les plus ge arbitraires dont je veux citer un exemple caractéristique. mi Bolotov, colonel de la garde, passe le mardi sur la Lu. perspective Nevski ; un ingénieur qui le croise fait un F écart et dit : À « Voilà un des vainqueurs des Japonais de la AE Le colonel appelle immédiatement la police, et fait emmener l’ingénieur au club des officiers. Là, il le fait ri fouiller par les soldats du magasin coopératif militaire, hi qui se trouve au rez-de-chaussée. L’ingénieur avait sur Us lui la carte d’une personne dont il ne voulait pas livrer _ l’avaler. Bolotov, hors de lui, commande qu’on le conu duise à la police secrète. Avant de partir, l’ingénieur Wu « L’armée est-elle donc une police ou au service de la um police? C’est la première fois que je vois venger l’honje neur d’un officier par de honteuses mesures policières. Li — J’aurais pu vous tuer. _ —1Il fallait l’essayer. C’eût été moins lâche. » “ Les agents emmènent l’ingénieur à la police secrète.

enquête sur les journées révolutionnaires 1 En l’accompagnant, l’un d’eux laisse échapper cette à plainte touchante : ni « Allons, bon! Nous n’avons pas fini, si, en plus de H notre travail, on nous charge maintenant de laver | l’honneur des officiers. » | À onze heures du soir, on relâche l’ingénieur, après avoir pris quelques renseignements sur lui. Ces jours- | là, la police a trop à faire pour s’occuper de pareilles histoires. Pour une fois, du reste, ce n’est pas elle qui porte la haïne de la population. Elle a été dépassée en barbarie par la soldatesque, et les répressions contre les étudiants qui parurent si odieuses au mois de décembre pâlissent aujourd’hui à côté des horreurs que À la force militaire vient de commettre. Fe les responsables « Ce sont les soldats qui sont les maîtres de la ville », disait Foullon le 9/22 janvier. Et il donnaït sa démission de maître de la police pour dégager sa responsabilité de massacres qu’il ne fut pas en son pouvoir d’empêcher. Cette responsabilité, qui donc la revendique ou l’accepte, ou à qui incombe-t-elle ? Car, bien entendu, les officiers comme les soldats se retranchent derrière leur consigne et déclarent qu’ils ont fusillé pour ne pas 5 être fusillés. Il y avait un ordre de tirer à balles contre | les manifestants, même s’ils n’étaient pas armés, même ; s’ils n’attaquaient pas ou ne provoquaient pas les troupes. Cet ordre, on sait qui était chargé de l’exé- cuter ; c’était le général Vassiltchikov, sous le comman192

dement duquel furent placées les troupes de Pétersbourg pendant la journée du 9.

Mais de qui émanait l’ordre lui-même ? Du tsar ? Non, sans doute, car, s’il est coupable de ne pas avoir empé- ché le crime, on le sait en même temps trop faible pour l’avoir résolument commandé. Il se contente d’abdiquer, de laisser faire. Et il paraît bien qu’en dernier lieu ce

é fut le grand-duc Vladimir qui prit sur lui la responsabi- ! lité des exécutions en masse. Chargé par le tsar de à dicter les mesures à prendre contre les grévistes, il 4 dit au général Vassiltchikov : « IL faut mettre des troupes à partout, et s’il faut tirer, tirez. » Peut-être y eut-il des à instructions plus précises et plus brutales. S’il n’y en À eut pas, le fait seul que l’ordre de tirer venait du grand- à duc Vladimir fut une indication suffisante de la manière È dont on devait l’exécuter. Ni Les mots de Vladimir sont d’une férocité célèbre; À comme il avait dit : « Le paysan russe ne comprend pas ï les paroles, il faut lui parler avec le canon », il auraït un dit cyniquement cette fois : « Il faut ouvrir les veines LA de la Russie, laisser couler un peu son sang. Cela l: calmera la société. » Les officiers n’ignoraient pas ._ ce que voulait le grand-duc, et avec lui tout le parti

@réactionnaire de la cour, perdant la tête, ne pouvant pas

À imaginer qu’une manifestation ne fût pas une révolution. 1 Un des témoignages les plus accablants relatifs à …._ l’état d’esprit parmi les officiers avant la journée du 9 _ est celui d’un officier d’état-major qui déclare avoir été D révolté, hors de lui, en entendant le samedi ses collègues U annoncer avec une satisfaction non déguisée les mas__ sacres du lendemain. Pour la plupart il était plus facile in de comprendre et plus agréable de suivre l’ordre féroce

(4 enquête sur les journées révolutionnaires À du grand-duc que de se rappeler les articles de la loi concernant les circonstances où les forces militaires

: « .. Ce ne sont pas les autorités militaires, mais les autorités civiles, qui doivent décider quand il faut se servir des armes ; on ne doit en venir là que lorsque les autorités civiles ont épuisé tous les moyens d’apaiser la foule. Les autorités militaires ne peuvent agir sans | ordres des autorités civiles que dans le cas où la foule

| attaque les troupes ou quand il faut sauver des personnes attaquées à main armée par la foule… Même quand les troupes entrent en action, elles ne peuvent tirer qu’après avoir fait les trois sommations légales… Elles ne peuvent tirer que lorsque les autres moyens ont

6 Oui, la loi russe dit cela; le journal Nachi Dni citait 4

ces articles avec une ironie douloureuse dans son 1

  • numéro du 17 janvier. Les officiers qui eussent étudié + ce texte y auraient peut-être puisé quelques scrupules, Ë et ils pouvaient en tirer, avec une ligne de conduite, 5 une leçon d’humanité. Mais ou bien ils ne le connurent pas, ou bien les ordres venus d’en haut leur parurent plus forts et plus respectables que la loi.

A côté de ceux sur qui pèse la responsabilité effective des massacres, l’opinion publique est naturellement ! portée à faire retomber une part de responsabilité 1 morale sur ceux dont on pouvait attendre avec | quelque raison qu’ils intervinssent pour les empêcher.

Nous voyons pour le moment se dérober les plus habiles. M. Witte n’est pas le moins compromis aux yeux de l’opinion, mais M. Witte n’est pas non plus le plus bête

194 1

des sujets du tsar, ni même des ministres. Naguère il s’entendait fort bien à flatter les libéraux tout en per- < suadant au tsar qu’il était le plus ferme soutien de l’absolutisme et en se réservant une porte de sortie pour le cas d’un retour possible à la réaction. Aujourd’hui le

  • jeu d’un absolutisme féroce paraît décidément dange-

; reux à M. Witte, et il cherche à en tirer adroïitement son

L épingle. Il a la conscience tranquille; il ne s’est nulle-

à ment compromis avec ceux qui ont ordonné le carnage,

… etil se lave les mains du sang qui a été versé. Doutez-

« vous de son innocence? Je vous apporte un témoignage

…. qui en fait preuve, — le témoignage de M. Witte lui-

même, et je vous donne scrupuleusement les circon-

À stances dans lesquelles il a été produit.

k. Lundi dernier, 17 (30) janvier, un jeune maître de con-

3 férences, préparateur à l’Université, reçoit un coup de

—_ téléphone du ministère. Stupéfaction! C’est M. Witte

…._ qui lui parle, qui lui demande de venir s’entretenir avec

… lui, chez lui, l’après-midi, à deux heures et demie. Il se

“ rend à l’invitation.

ï « Il m’est revenu, commence M. Witte, qu’on m’ac- —_ cuse, dans certains milieux, d’avoir eu part aux événe_ ments du 9 janvier. C’est faux, abominablement faux. …_ le sache parmi les jeunes gens. Dites-le aux étudiants,

je sais que vous avez de l’autorité sur eux. Leur opi_ nion m’importe beaucoup. Je puis tout vous dire… mais

4 croyez-vous que tout ce que je dirai est la vérité ?

—…._ — Oui, à moins de preuve contraire.

ra , — Alors je vous dirai comment tout s’est passé.

—. « Le jeudi 6 (19) un des ministres me demande si je — yeux venir le soir à une conférence qui devait setenirentre

enquête sur les journées révolutionnaires 4 Mouraviev, Kokovtsov, le prince Mirski et Rydzevski (chef de la gendarmerie au ministère de l’Intérieur) . . pour délibérer sur les événements et aviser aux mesures à prendre. Je refuse. Je ne pouvais pas accepter : les | jours précédents on ne m’avait tenu au courant de rien, | et jusqu’au samedi je devais ignorer ce que le gouvernement comptait faire contre les grévistes.

« Le samedi soir, je présidais, comme à l’ordinaire, la commission chargée de reviser la législation sur les paysans. On m’appelle au téléphone. C’était ma femme qui me téléphonaït de chez moi; dix personnes venaient de s’y présenter et me réclamaient d’urgence. J’arrive.

Étant donné ce qui se passait, je pensais que c’était

| une délégation d’ouvriers, parce que j’avais été en rela-” tion avec eux pendant mon passage au ministère des

« Je trouve en effet chez moi dix personnes et parmi elles Arseniev, Karéiev, Hessen, etc., que je connaissais.

Je leur demande ce qu’ils veulent. Ils me conjurent d’empêcher la collision qui va se produirele lendemain. — Que puis-je faire? Je puis tenter un coup hardi, aller trouver le tsar à Tsarskoïé Sélo. Mais il est minuit. Jy serai à deux ou trois heures du matin. Je réveillerai le tsar. Je le supplierai d’intervenir pour éviter un affreux malheur. Mais sans doute le gouvernement a pris une décision ? Laquelle ? Je n’en sais rien. Peut-être at-il résolu fermement de ne pas intervenir. Je peux donc être hardi, mais si on est décidé à ne rien faire, je ne puis pas me mettre dans une situation fausse. Il y a un autre moyen… N’y a-t-il pas parmi vous des ouvriers ? — Si, un des délégués est ouvrier. Alors je lui demande s’il peut prier ses camarades d’ajourner la manifestation,

É ne fût-ce que du dimanche au lundi. Le dimanche j’irai chez le tsar et lui expliquerai, le convaincrai peut-être. L’ouvrier me répond : « Impossible. Les choses sont allées trop loin. Le mouvement ne peut plus être retenu. La ‘ manifestation aura lieu. Il n’y a même plus le temps suffisant pour prévenir partout les ouvriers. » Dans ces conditions je ne puis rien! » M. Witte s’était tu. « Que dois-je faire de ces confi- , dences ? » questionna son interlocuteur. c — Mais, les répandre parmi la jeunesse, pour me fi disculper, au moyen de la vérité, des accusations menNe songères qui circulent à mon sujet. à — Je n’ai jamais entendu dire que vous ayez pris part ÿ à ce crime de notre gouvernement. Je ne dis pas qu’on j vous déclare innocent. On vous considère seulement e comme coupable par abstention, non commeinstigateur. » d; A ces mots, Witte devint tout rouge et s’écria : È « Pourquoi cette rigueur injuste ? Est-ce que la société f ne sait pas que le président du comité des ministres n’a e — Nous savons bien que cette fonction tient lieu à ÿ l’ordinaire de retraite honorable… mais nous vous conai naissons comme un homme sage et un homme d’esprit, h et nous pensions que, dans cette situation, vous pourriez influer sur la politique. »

  • M. Witte rougit encore, et il dit un peu impatienté : À « Si vous mettez un homme très Sensé dans une prison, | F que peut-il faire, je vous prie ? Eh bien! moi, président % du comité des ministres, je suis dans une prison. J’ai tou- ÿ jours été pour les réformes de progrès. Dans le comité if des ministres, j’étais contre les mesures administratives hs rigoureuses ; j’ai combattu la surveillance renforcée. | 197

enquête sur les journées révolutionnaires. , — Alors, comment expliquer que, tout en la supprimant, on ait nommé le général Trépov, gouverneur général de Pétersbourg? Comment expliquer ces provocations des agents de la police qui excitent le peuple | contre les intellectuels, contre les étudiants? N’y a-t-il | pas là une contradiction ? — C’est vrai. Maïs c’est par le journal, comme vous,
7 que j’ai appris la nomination du général Trépov ! Je | | n’en suis pas responsable, comme je ne suis pas responsable des événements du 9 janvier. Croyez-le. Dites-le. » M. Witte est M. Witte. Personne n’a jamais cru qu’il ne fût capable de présenter habilement sa défense. Personne, je crois, n’a non plus songé à lui imputer d’avoir ordonné les horreurs du 9 janvier. Maïs beau- - coup lui reprochent, comme on le lui a répété, de avoir rien fait pour les empêcher. Beaucoup le lui 4 reprocheront encore, même après ses explications, et je ï sais qu’il n’a convaincu qu’à demi l’interlocuteur auquel ; il a jugé bon de faire ses confidences. < Le prince Mirski, qui ne dit rien, ne convainc non plus personne. ; de setaire. - ” les morts et les blessés : Le lundi, le journal officiel publia le résultat de la répression : 76 morts et 233 blessés. Le lendemain, « après plus amples informations », il avoua 96 morts

| D’autre part, certains télégrammes annonçaient 5 ou De part et d’autre il y a mensonge ou erreur manifeste. : Cependant, à quel point s’arrêter entre les deux extrêmes, et comment établir la vérité ? Aujourd’hui i encore, il est impossible de donner un nombre exact, et 1 il est probable que ce nombre ne sera jamais connu. É 1 Il semblerait que les rapports des médecins des à hôpitaux dussent être une base certaine pour le calcul. 1 et à additionner les chiffres. Ils dépassaient à peine les 1 données officielles. Le gouvernement disait-il donc la 4 vérité, à quelques cadavres près ? Sans parler de l’opi- ‘4 pion publique, des témoignages sûrs étaient là pour 1 crier le contraire. 4 Une doctoresse, en relations directes avec les méde- ‘À cins des hôpitaux, me déclare : « Les chefs de services À ont reçu des instructions formelles de ne pas livrer le ‘4 nombre exact des morts. Ainsi le médecin en chef de h l’hôpital Oboukhov affirme n’avoir reçu à son hôpital 4 que 26 cadavres. Mais les médecins et les sœurs de À charité attestent de leur côté qu’il y en eut plein les ‘I sous-sols et même la cour. » 4 Pour le même hôpital, le même témoignage m’a été ‘4 confirmé par un bactériologue dont les informations ni el la bonne foi ne sauraient être suspectées. « À l’hôpital 114 Oboukhov, toutes les caves étaient pleines de morts. » ‘14 D’un camarade socialiste, qui visita lundi matin la …_O morgue de l’hôpital Oboukhov, j’ai appris qu’il y ñ \ compta quarante hommes et dix femmes. A D’un médecin, je tiens qu’on transporta au même hô- 1 199

enquête sur les journées. révolutionnaires F pital sept cadavres d’enfants de dix à douze ans, — F sans doute ceux qui furent tués au Jardin Alexandre. Pl

Pour la dissimulation des cadavres, voici un témoi- È gnage relatif à l’hôpital Marie : . Un correspondant de la Rouss s’y présente pour visi- k ter la morgue. On l’y conduit, mais on ne lui montre | qu’une salle. Comme il connaît la disposition des lieux, 4 en sortant il pousse vivement la porte d’une autre salle qu’il sait faire partie de la morgue. Celle-ci aussi est pleine de cadavres qu’il n’aurait pas dû voir. D’ailleurs, quel que soit le nombre des cadavres recon_ nus par les médecins en chefdes hôpitaux, quel que soit même le nombre réel des cadavres reçus aux hôpitaux, ce n’est là qu’une indication vague relativement à la seule chose qui importe : la vérité sur le nombre total des victimes (morts et blessés) de la journée des massacres. ; En effet, les morts recueillis dans les hôpitaux le 22 janvier ne sont pas tous les morts. Beaucoup de cadavres furent jetés dans les commissariats de police et les casernes et emportés de là, pendant la nuit, non aux hôpitaux, mais aux cimetières. Le public est unanime à affirmer cette soustraction de cadavres et les médecins ne nient pas qu’elle ait pu se faire. J’ai recueilli à ce sujet deux témoignages caractéristiques : Suivant l’un, des ouvriers ayant cherché, sans pouvoir les trouver, dans tous les hôpitaux de Pétersbourg, les corps d’amis ou de parents qu’ils n’avaient pas vus revenir le dimanche, se rendirent dans les cimetières et creusèrent la terre là où elle portait des traces d’avoir été fraîchement remuée. Ils découvrirent des corps qu’on avait enterrés sans cercueils.

| - Le témoignage suivant est plus précis. Un rédacteur de la Gazette de la Bourse, Baransky, fut tué le dimanche, à cinq heures, près du Jardin Alexandre. (1) Pen- | dant toute la journée du lundi sa femme chercha inutilement son cadavre d’hôpital en hôpital. La police lui promit, finalement, qu’on le lui remettrait le mardi matin au cimetière. Elle y vint et trouva en effet le nom de son mari sur un cercueil. Mais un pressentiment traversa son esprit. Elle ordonna d’ouvrir le cercueil. Il | contenait non le cadavre de son mari, maïs celui d’un & homme très grand, à longue barbe rousse, enterré se- ; lon le rite juif avec une croix sur la poitrine. 4 A défaut du gouvernement, qui dissimule la vérité, et € des médecins des hôpitaux auxquels on interdit de ré- À véler la part qu’ils en connaissent, y at-il d’autres ‘ moyens d’appréciation ? La police, par exemple, a-t1 elle fait des calculs, et peut-on obtenir, par indiscrétion ù ou surprise, des chiffres qu’il lui est sans doute ordonné ; de ne pas livrer ? 4 On m’a rapporté le témoignage d’un de ses agents ; que je donne pour ce qu’il vaut, faux ou vrai, mais pré- À cieux en tout cas, parce qu’il justifie les soupçons du 5 public qui ne croit ni aux chiffres que veut imposer le \ gouvernement, ni à ceux que peuvent fournir les méde- À cins des hôpitaux. à C’était à un dîner d’anciens élèves de l’Université de à Kiev habitant aujourd’hui Pétersbourg. On raillait le 4} nombre de quatre-vingt-seize morts fourni par le jour- À nal officiel. « Oui, dit le policier. A la police, nous en à savons quelque chose. Nous aussi, nous avons nos k (:) Voir plus haut, page 160.

enquête sur les journées révolutionnaires ‘à chiffres. Si vous ajoutez un zéro à quatre-vingt-seize, ‘à vous serez encore un peu au-dessous de la vérité, pas { très loin. » * | En ne m’appuyant que sur des renseignements vrai- il ment précis et sûrs, je ne puis établir que des chiffres À partiels ; mais ils sont terriblement éloquents. Je tiens, | : par exemple, d’un employé de la gare Nicolas que qua- | torze wagons furent commandés dans la nuit du lundi au mardi pour le transport des cadavres. De deux sources distinctes, j’ai recueilli deux données | qui diffèrent assez peu pour qu’elles atteignent à une quasi certitude : rue Goutcharnaïa, près de la même | gare Nicolas, le lundi matin, une dame aurait compté cent quatre-vingt-sept cercueils transportés sur des tratpeaux ; d’autre part, un commerçant du quartier affirme À avoir compté, le même matin, vingt-et-un traîneaux qui l passaient, chargés chacun de neuf cercueils (ce qui donne un total de cent quatre-vingt-neuf). | À la station d’Oudielnaïa, un voyageur a vu passer Ÿ lundi matin quinze wagons remplis de cadavres, expé- f diés de Pétersbourg par la gare de Finlande. 4 j Je pourrais citer bien d’autres témoignages et conti- 4 nuer cette arithmétique qui soulève le cœur, si je ne 4 m’étais convaincu qu’on ne peut parvenir à un résultat ï définitif. La recherche exacte de la vérité rencontre des ‘1 obstacles insurmontables : d’une part les coupables ont Î mis un zèle brutal à voiler leur crime, mais d’autre part Fi aussi, ils ont déchaïîné contre eux une juste haïne si violente qu’elle produit par autosuggestion des exagérations manifestes. ; Une ouvrière, une femme mariée de trente-cinq ans, employée dans une fabrique de chaussures, déclare

qu’elle a vu tirer deux coups de canon contre le cortège des ouvriers de Narva, dont elle faisait partie. Elle est sincère. Il est certain qu’elle l’a vu. Il est certain aussi que les troupes postées à Narva n’avaient pas de canons à leur disposition.

Un isvochtchik déclare : « Oui, oui, on raconte dans les journaux qu’il y a eu en tout 96 morts. Mais moi, j’en ai compté 160 couchés par terre, rien qu’à l’hôpital Alexandre. » Il a compté… On le presse : en réalité, ila

Après les terribles décharges sur la procession de Narva, un étudiant s’est précipité. Il a compté les

| morts, — par cinquante. Il avait trouvé trois fois ce

nombre, raconte-t-il, quand le cœur lui a manqué. Il

s’est enfui, affolé. Il se souvient seulement qu’il restait

encore sur le sol beaucoup de cadavres qu’il n’a pas

comptés. C’est aussi un témoin sincère. La seule chose

incompréhensible, c’est qu’un homme qui, en un pareil

| moment, était capable de compter, n’ait pu compter | que jusqu’à 150.

En me basant sur la conformité de certains témoignages qui acquièrent pour moi de la valeur par leur rapprochement et par la qualité des témoins, je crois pré-

:_ sentement que les tués furent entre 200 et 300, et les blessés entre 1.000 et 2.000. Ge n’est pas précis, mais c’est certain. Ces chiffres restent probablement en deçà de la vérité. Ils ne la forcent assurément pas. On pourra les

dépasser sans sortir de la vraisemblance; vouloir les

Ÿ diminuer, c’est se faire le complice du gouvernement. (1)

k ( ») Des témoignages reçus depuis me font supposer que j’ai

} réagi un peu trop contre des exagérations manifestes. En tout

3 cas, ils ne lèvent pas mon incertitude. Un médecin nvécrit qu’une

enquête sur les journées révolutionnaires

D’autres témoignages me forcent à discuter une accusation extrêmement grave qui fut portée contre le

4 gouvernement russe : en beaucoup d’endroits les soldats auraient tiré avec des balles genre « dum-dum ». J’ai | eu moi-même entre les mains une des balles incrimi-

« nées. Elle venait d’être extraite du genou d’un tout jeune ouvrier blessé au Pont de Police. L’enveloppe de cuivre Î de la balle s’était déchirée, développée, causant une blessure affreuse à voir. Lorsque de pareïlles balles tra- | versaient un corps, elles faisaient à l’entrée un trou étroit, mais ressortaient par une large et hideuse ouverture.

J’ai été d’abord si impressionné, à tenir dans la main ce terrible document, que j’ai cru à une révoltante préméditation. J’accepte maintenant une explication - qui est plausible. Les balles en question sont du modèle 1898. Elles sont mal faites, et les enveloppes s’en détachent en frappant le but, causant dans les corps des plaies le plus souvent inguérissables. A Pétersbourg, cette circonstance fut aggravée par le fait que beaucoup de balles atteignirent les victimes par ricochet, après s’être éraflées contre les barreaux de fenêtres à grilles,

— très nombreuses aux palais et aux maisons du quartier de l’Amirauté.

Les balles 1898 étaient mal faites, mais le gouvernement le savait. Dès leur apparition, la presse avait publié de violents articles pour les condamner. On n’osa pas les employer contre les Japonais. On les réserva pour les ouvriers russes. liste établie pour le cimetière Préobrajensky donne le total énorme de 1.802 cadavres transportés là. Mais d’autre part des enquêtes menées de trois côtés différents donnent les chiffres de 960 — 1.038 et 1.216 comme total des tués dans la journée du 22.

Je ne crois pas, du reste, que l’horreur des massacres se mesure précisément, ou en tout cas uniquement, au nombre des victimes. Un chiffre n’aurait pas pour moi plus d’éloquençe que la parole effrayante d’un isvochtchik à l’un de mes amis qui prit son traîneau le soir du 22 : « Vous êtes la première personne vivante que je transporte aujourd’hui. » é

Laissons la question du nombre exact des morts et des blessés. Ce qu’il faut mettre en relief, ce qu’il ne faut pas cesser de répéter, c’est que les honteuses mesures sanguinaires prises contre les manifestants du 9 janvier ne furent à aucun moment, ni en aucun endroit, justifiées.

Dire que les ouvriers s’avancèrent par certaines voies au nombre de 30 ou 50.000, brandissant des armes ou lançant des bombes (comme je l’ai vu écrit dans cer-

$ taines dépêches), c’est non seulement dire une chose fausse pour le plaisir d’ajouter de la couleur au récit, mais c’est en même temps vouloir disculper au prix d’un mensonge le gouvernement russe. Ce qui fait justement que son crime n’a pas d’excuse, c’est qu’il fit lâchement fusiller des gens inoffensifs, qui n’avaient aucune menace à la bouche, aucune arme dans les mains.

Le samedi, beaucoup avaient encore la naïveté de

croire que les troupes amenées de province à Pétersbourg devaient prendre part le lendemain à une revue sur la place du Palais d’Hiver.

Le dimanche, ils s’en vinrent, en beaucoup d’endroits, | en se tenant par le bras, par bandes de vingt ou trente qui barraient les rues.

Ils ont appris, par une expérience chèrement payée, quelle récompense ils pouvaient attendre de leur candeur.

le tsar pardonne et bénit

On lit aujourd’hui dans le Messager Officiel :

S. M. l’Empereur, ayant daigné recevoir, le mercredi 19 janvier, à Tsarskoïé Sélo, 34 délégués ouvriers des

fabriques et usines de Saint-Pétersbourg et de la banlieue, leur a adressé les paroles suivantes :

« Je vous ai mandés afin que vous puissiez entendre personnellement Ma volonté, et la communiquer directement à vos camarades. Les malheureux événements, qui se sont produits dernièrement et qui ont eu des

| conséquences tristes mais inévitables, ont été causés par le fait que vous vous étes laissé induire en erreur par des traîtres et des ennemis de notre Patrie, et parce _ que ces gens vous ont trompés.

« En vous invitant à venir Me remettre une pétition relative à vos besoins, ils vous incitaient à prendre part à la sédition qui était dirigée contre Moi et Mon gouvernement ; ils vous firent quitter votre honnête travail

… dans un moment où tous les véritables Russes doivent … travailler de concert et sans tréve, afin de vaincre notre

le pardon du Tsar | « Les grèves et les réunions séditieuses ne font que | pousser la foule désœuvrée à des troubles qui ont tou- | jours forcé et forceront toujours les autorités à recourir ñ à la force armée, ce qui cause nécessairement la mort de victimes innocentes. « Je sais que la vie de l’ouvrier n’est pas facile. Il y a bien des choses à améliorer et à organiser; mais prenez patience. Vous comprenez vous-mémes, en toute ‘ conscience, qu’il faut étre également juste envers vos | patrons et prendre en considération les intérêts de Notre « Mais c’est un crime que de réunir une foule séditieuse pour Me déclarer vos besoins. Fe À « Dans Ma sollicitude pour les ouvriers, Je veillerai F à ce que l’on fasse tout ce qu’il est possible de faire pour À améliorer leur condition, et à ce qu’on leur donne les À moyens et la possibilité de faire connaître leurs nou- À veaux besoins, au fur et à mesure que ceux-ci se mani- Ë « Je crois à l’honneur des ouvriers et à leur dévoue ment inaltérable envers Moi, et Je leur pardonne leur « Retournez maintenant à vos paisibles travaux ; | mettez-vous à l’œuvre, vous et vos camarades, en faisant le signe de la croix. Que Dieu vous soit en aide. » +

votées par les délégués et présidents des zemstvos provinciaux à l’assemblée de Saint-Pétersbourg (1) :

1° Les conditions anormales de l’administration gouverne- ! mentale qui se manifestent avec une force particulière depuis le commencement de l’année 1880 consistent dans un manque complet d’union entre le gouvernement et la société, et dans le manque de confiance mutuelle entre ces deux organes, indispensable au bon fonctionnement de la vie administrative ;

Les rapports du gouvernement avec la société ont à leur base la crainte de voir se développer l’émancipation de cette société, et le désir constant de tenir cette société à l’écart des affaires intérieures du gouvernement. Donc, en se plaçant à ce point de vue, le gouvernement s’est efforcé d’établir une forte centralisation administrative dans toutes les branches de l’organisation locale et de tenir sous son autorité toutes les faces de la vie sociale ; actuellement, le concours de la société avec le gouvernement ne peut être considéré comme tolérable et à titre exceptionnel que s’il a pour but le fonctionnement des institutions sociales en accord avec les vues du gouvernement ;

3 L’organisation bureaucratique, en tenant le gouvernement à l’écart du pouvoir, constitue une base favorable pour la manifestation dans une large mesure de l’arbitraire

administratif et le développement de l’arbitraire individuel. | (2) Texte publié dans L’Écho de Paris du 27 novembre 1904. Page 4 À du cahier.

Cette organisation de la bureaucratie prive la société de ; l’assurance, qui est toujours indispensable quand il s’agit de protéger les droits légaux de tous et de chacun, et ébranle la confiance populaire dans le gouvernement ; É 4° Le cours et le développement réguliers de la vie gouvernementale et sociale ne sont possibles qu’avec le rappro- }

  • chement intime et l’union de l’autorité gouvernementale A avec la société ; { 5° Pour éviter la possibilité des manifestations de l’arbitraire administratif, il est indispensable d’établir et d’introduire ensuite dans la vie sociale le principe de l’inviolabilité des personnes et des domiciles. Aucun individu ne doit, sans arrêt d’un pouvoir judiciaire indépendant, subir une peine ou une privation de ses droits. Pour arriver à ce but, il est indispensable de soumettre, pour des actes illégaux, les officiers de l’État (fonctionnaires) à une responsabilité civile et criminelle, grâce à laquelle la réalisation pratique du principe de légalité dans l’administration sera assurée;

6° Pour le développement complet des forces intellectuelles du peuple, pour que les besoins sociaux puissent se manifester et pour que l’opinion publique puisse s’exprimer, il est indispensable d’assurer la liberté de conscience, de religion, de parole et de presse, ainsi que la liberté de ; réunion et d’association ; ;

7° Les droits personnels (civils et politiques) de tous les | citoyens de l’Empire russe doivent être égaux ;

8 L’activité indépendante de la société est la condition principale du développement assuré de la vie politique et économique du pays. ÿ S

Attendu que l’importante majorité de la population russe: | appartient à la classe des paysans, il faut la placer dans un état favorable au développement indépendant de son acti- d vité et de son énergie. Cela n’est possible qu’à l’aide de changements fondamentaux dans leur situation actuelle.

Pour obtenir ces résultats, il est indispensable :

a) De rendre les droits personnels des paysans égaux à ceux des individus d’autres classes.

b) D’affranchir la population rurale, dans toutes les mani- ! festations de sa vie personnelle et communale, de la tutelle

c) De la défendre par une forme régulière d’institutions

9° Les institutions (zemstvos et municipalités) dans lesquelles se concentre de préférence la vie sociale et locale, doivent être mises à même de remplir la tâche qui incombe à des organes de self-government local régulièrement et largement constitué.

Pour obtenir ce résultat il est indispensable :

a) D’organiser la représentation aux zemstvos, non pas d’après les différentes classes sociales, mais d’amener à participer au self-grovernment des zemstvos et des municipalités toute la population rurale, autant que possible ;

b) De rapprocher l’institution des zemstvos de la population, en créant de petites unités de zemstvos sur des bases

_assurant leur activité indépendante et efficace ; î

c) D’étendre la compétence des zemstvos et municipalités en tout ce qui touche les intérêts et besoins sociaux ;

d) De rendre à ces institutions une indépendance et une stabilité nécessaires, pouvant seules assurer le juste développement de leur fonctionnement et amener la coopération nécessaire des institutions gouvernementales et des zemstvos et municipalités. Le self-government doit être établi dans toutes les parties de l’empire russe;

10° Mais pour créer et conserver une union vivante et intime entre le pouvoir central et la société, sur la base des principes ci-dessus énoncés, et afin d’assurer le juste développement de la vie de l’État et de la société, il est absolument indispensable d’établir, dans l’usage du pouvoir législatif, dans la fixation du budget et dans le contrôle de l’administration, une participation régulière de la repré- sentation nationale. Cette participation devra se traduire

par une institution élue et séparée ;

d x1° Étant données la gravité et la difficulté de la situation “ actuelle, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, la réunion

exprime l’espoir que le pouvoir souverain appellera les re- | présentants librement élus par la nation, afin qu’avec leur | concours il puisse amener notre patrie dans une nouvelle voie où Le développement de l’État se fera suivant le ferme | principe de la coopération du pouvoir et du peuple. Déclaration des ingénieurs | le dimanche 5|18 décembre, à Saint-Pétersbourg : fpage 38 du cahier] ‘ À: u Une assemblée d’ingénieurs de toutes branches, après # avoir discuté de l’état de l’industrie nationale, adopte les À | conclusions suivantes : il « La prospérité de l’industrie russe n’est possible que sur ! la base d’un large développement de l’initiative publique et j personnelle. Les conditions nécessaires de ce développement î | sont l’inviolabilité absolue de la personne, la liberté de “à réunion et d’association, la liberté de la parole et la liberté k de la presse. C’est seulement lorsque ces droits sont expres- 4 sément garantis que le chemin est ouvert à la diffusion et | au progrès de l’instruction populaire, sans laquelle il est : À impossible d’accroître la valeur productive du travail. L’ab- | sence de ces conditions amène le déclin de cette instruction à populaire qui se trouve à la base du progrès technique, ë parce qu’elle cause chaque année la ruine de centaines de ù jeunes vies nécessaires à la Russie, en chassant des Univer- 4 sités et des collèges techniques les meilleurs représentants M de la science. k « C’est seulement lorsque la société participe au travail | législatif, qu’il est possible d’assurer la solidité de la poli- N:] tique économique, comme celle de la protection du travail, Si À qui est maintenant sujette à des perturbations continuelles et reflète fréquemment les vues personnelles de ceux quise trouvent être chargés de son exécution. Dans cette partici:

pation de la société au travail législatif, réside la garantie l principale de la satisfaction équitable des intérêts de toutes les classes. Seul, le contrôle de représentants du peuple sur le budget peut assurer un emploi des deniers du peuple, à qui soit en accord avec les besoins du peuple.

« En raison de tout ce qui précède, l’assemblée considère À comme une nécessité urgente, pour assurer le futur développement de l’industrie russe, d’ouvrir au public un large champ d’initiative, de donner au peuple entier une part au travail législatif dans la personne de ses représentants librement élus, et de garantir les droits personnels, toutes choses qui ne sont possibles qu’à la condition de substituer,

au système de bureaucratie actuellement existant, une forme représentative de gouvernement.

« Le seul moyen de résoudre heureusement ce problème, est, selon la profonde conviction des personnes ici assemblées, de réunir des représentants du peuple avec mission d’élaborer de nouveaux principes de gouvernement, et, pour que cette assemblée puisse accomplir son œuvre comme il sied, d’abolir les lois relatives à la surveillance policière, d’introduire la liberté de la presse et d’accorder

} une indemnité complète à toutes les personnes condamnées judiciairement ou punies administrativement pour délits | Suivent 5or signatures, nombre qui donne une singulière valeur à cette déclaration. Oukase de S. M. l’Empereur [page 47 du cahier] | Nous préoccupant constamment, suivant les traditions x à sacrées que nous ont léguées Nos Ancêtres, du bien de l”Emj pire, que Dieu nous a confié, Nous considérons, qu’il est du

  • devoir du gouvernement de veiller sans cesse aux besoins

du pays en maintenant absolument intactes les lois fondamentales de l’Empire et en se rendant bien compte de la | différence qui existe entre les intérêts véritables du peuple russe et les aspirations erronées que font souvent naître des circonstances passagères. Mais quand l’urgence de telle ou telle réforme a müri, Nous considérons qu’ilest de Notre devoir de la réaliser, et ceci même dans le cas où cette { mesure provoquerait la nécessité de sérieuses modifications dans les lois existantes. Nous ne doutons pas du fait, que | la réalisation de projets de cette nature obtiendra les sympathies de tous Nos sujets bien intentionnés, qui considèrent que le maintien de la tranquillité dans l’Empire et la satisfaction constante des vrais besoins du peuple, constituent la seule voie du progrès possible pour leur Patrie.

Plaçant en tête des objets de Notre sollicitude l’idée de la meilleure organisation du sort des paysans, qui sont la plus ë nombreuse des classes sociales, Nous constatons que, conformément à Nos indications antérieures, cette questionest ” j, déjà mise à l’étude. Parallèlement à la vérification détaillée sur place des mesures déjà projetées par le ministère de # l’intérieur, il est actuellement procédé, dans un conseil spé- Ni cial se composant de personnages de haute compétence de 4 l’administration supérieure, à l’étude des plus importantes à des questions, ayant trait à l’organisation du régime auquel î doivent être soumis les paysans, et ceci sur la base des | rapports et des vœux des comités locaux, qui ont été appe- ÿ lés à se prononcer sur les besoins généraux de l’industrie 1 agricole. Nous ordonnons que ces travaux aboutissent à la À fusion des lois concernant les paysans, avec la législation bi générale de l’Empire, en sorte de garantir aux individus À de cette classe, la situation qui leur a été accordée par le “y Tsar-Libérateur qui les a reconnus pour de « libres habi- « | tants de campagne jouissant de tous les droits civiques ». À

i Passant ensuite en revue le large domaine des autres k besoins du peuple, et voulant garantir la marche régulière o

dans Notre Patrie de la vie politique et sociale, Nous atta- il

chons un caractère d’urgence à ce qui suit, et croyons “

  1. — Affermir par des mesures effectives le maintien des Ki

220 4

lois existantes, dans toute leur étendue, — ces lois étant le 4 soutien le plus important du Trône dans tout l’Empire autocrate, — afin que l’inviolabilité et l’observation uniforme des lois par tous les sujets soient considérées comme le premier soin incombant à toutes les autorités et administrations qui Nous sont soumises, et que toute atteinte à la loi S entraîne infailliblement la répression pénale de tout acte arbitraire, en sorte que tout individu lésé dans ses intérêts s par des actes de ce genre, ait toutes les facilités pour se faire rendre justice.

  1. — Accorder aux institutions du zemstvo et aux municipalités, la faculté de prendre une large part à la gestion des différentes branches de la bonne organisation locale, en leur octroyant à cet effet, dans les limites de la loi, l’autonomie nécessaire, en appelant à prendre part sur les mêmes bases à l’activité de ces institutions, les représentants de toutes les classes sociales intéressées aux affaires locales. Dans le but, enfin, de satisfaire dans toute la mesure du possible les besoins locaux des populations, il sera créé, en union étroite des institutions provinciales et de district du zemstvo, quoique indépendamment d’elles, des institutions publiques pour la gestion des affaires ayant trait au maintien du bien-être et de l’ordre public dans des unités territoriales de surface très limitée.

  2. — Unifier l’organisation des institutions judiciaires dans l’Empire et garantir aux tribunaux de toutes les instances l’indépendance nécessaire, dans le but de garantir à toutes les classes du pays, l’égalité devant la justice.

4.— Donner plus de développement aux mesures déjà prises par Nous en vue de la garantie du sort des ouvriers des fabriques, usines et entreprises industrielles, en introduisant les assurances obligatoires sur la vie de ces ouvriers.

  1. — Procéder à la revision des lois exclusives promulguées à l’époque où l’activité criminelle des ennemis de l’ordre public s’est manifestée avec une intensité particulière. L’application de ces lois entraînant à sa suite une extension considérable des pouvoirs des autorités administratives, il s’agit de veiller en même temps à ce que le nombre des

je quelques documents be à ; localités où ces lois sont appliquées soit restreint au pos- # Ar ” sible et à ce que les restrictions apportées par ces lois au ‘à | libre exercice de leurs droits, par les particuliers, ne soient * à admises que dans les cas où la sécurité de l’Empire se trouve À i 6. — Procéder, — en vue de confirmer Notre sincère et inva- | riable désir, exprimé dans Notre Manifeste du 26 février 1903, et qui est de ne pas restreindre la tolérance religieuse garantie par les lois fondamentales de l’Empire, — à la { revision de la loi sur les droits des sectaires, ainsi que sur n. EU celles concernant les individus confessant des religions À AE) étrangères. On prendra en outre dès à présent, par voie ‘4 £ ” administrative, les mesures nécessaires pour écarter dans 1 F, les exercices religieux desdites personnes, tout empêche- 3 ment non précisé par la loi. ne 7. — Procéder à la revision des dispositions existantes li- te mitant les droits des indigènes et des allogènes de certaines | À L. parties de l’Empire, en vue de ne maintenir que celles de ces à dispositions qui sont nécessitées par des intérêts organiques % de l’Empire et qui ont en vue les intérêts réels du Peuple K. Russe. ne 8.— Écarter des règlements sur la presse actuellement exis- D tants, les mesures restrictives devenues inutiles en subor- 10 donnant la presse à la seule action des lois, ce qui per- hi 4 mettra à la presse russe, considérée au point de vue du n rôle qui revient à la presse en conséquence des progrès de ‘a la civilisation, la possibilité de remplir dignement sa haute L: mission en servant d’interprète impartial des aspirations 4 Ô raisonnables visant au bien de la Russie. r. | En indiquant toute une série de réformes intérieures h: | rit importantes à accomplir sur les bases précitées dans un 4 avenir prochain, réformes dont une partie, conformément po aux indications que Nous avons données antérieurement, Ni: forme déjà l’objet d’études préliminaires, Nous trouvons ‘à bon en même temps, vu la diversité et l’importance de ces + réformes, d’établir dès à présent la procédure à suivre pour L: élaborer le programme de leur réalisation dans le plus bref % a délai et dans la mesure la plus absolue. Du nombre des in- 4

stitutions de Notre Empire c’est au comité des ministres ; qu’incombe la tâche d’unir le plus étroitement possible les diverses parties de l’administration. En conséquence de. quoi, nous ordonnons : | Le comité des ministres étudiera chacune des questions précitées, au point de vue des meilleurs moyens à employer pour arriver à la réalisation de Nos intentions, et Nous _ présentera dans le délai le plus court ses conclusions pour j la marche des réformes. Le comité Nous fera des rapports sur la marche ultérieure de ses travaux. Le Sénat dirigeant prendra les mesures nécessaires pour l’exécution de ce qui précède. Tsarskoïé Sélo, le 12 décembre 1904 [page 47 du cahier] ! Le Messager officiel du 14/27 décembre publiait le Pendant les réunions de membres de divers zemstvos, qui se sont tenues à Saint-Pétersbourg dans le courant de lautomne dernier, il a été exprimé le vœu que l’on procède à des réformes dans l’administration intérieure de l’Empire. É Ces vœux ont fait l’objet de réflexions émanant de la presse ou de réunions diverses et enfin ont été discutés, | contrairement aux prescriptions de la loi, dans plusieurs assemblées de zemstvos et assemblées municipales. | Des individus désirant provoquer le désordre dans l”Empire et la vie publique ayant profité de l’agitation qui s’est produite dans la société, — surtout parmi la jeunesse facile ÿ à impressionner, — des réunions bruyantes se sont produites À dans plusieurs des villes de l’Empire; on y a déclaré néces-

  • saire de soumettre au gouvernement plusieurs exigences,

impossibles à réaliser, vu les bases inébranlables de l’organisation de l’État régies par les lois fondamentales de À lEmpire; des attroupements, des démonstrations ont eu ‘4 lieu dans les rues et on a ouvertement opposé résistance à L

4 la police et aux autorités. Ce mouvement, dirigé contre }. l’état de choses existant, était étranger au peuple russe qui, ji de tout temps, est resté fidèle aux principes fondamentaux de l’Empire; on s’est efforcé d’attribuer à cette agitation une signification qu’elle n’avait pas et on a prétendu qu’elle correspondait à des aspirations générales.

Les individus qui se laissaient entraîner par ce mouve- K ment, oublieux de l’année terrible que traverse actuellement É la Russie, aveuglés par l’illusion des avantages qu’ils 3 attendent du changement radical des bases de la vie de ÿ l’Empire russe, agissent, sans s’en rendre compte, non pas 4 pour le bien de la Patrie, mais au profit de ses ennemis. î

Le devoir légal du gouvernement consiste à protéger ; l’ordre dans l’Empire et la tranquillité publique contre à toutes les tentatives qui sont faites pour interrompre le 4 cours régulier de la vie intérieure. ke

En conséquence, toute atteinte à l’ordre et à la tranquil- 2 lité, tout attroupement ayant un caractère hostile à l’État, a doit être et sera réprimé par tous les moyens légaux dont # disposent les autorités ; les fauteurs de ces manquements à L la loi, surtout ceux qui se trouvent au service de l’État, ÿ auront à répondre de leurs actes devant la loi. #

Les institutions du zemstvo et les municipalités et toutes Le les institutions et sociétés sont tenues de ne pas dépasser F les limites de l’activité qui leur est assignée et ne doivent 4 pas s’occuper de questions qu’elles ne sont pas autorisées à k discuter de par leurs pleins pouvoirs légaux. Ÿ

Les présidents d’assemblées publiques qui permettront dE de discuter de questions d’intérêt public général qui ne sont # pas de leur ressort, seront rendus responsables aux termes (4 des lois existantes. La presse, en appréciant sainement les h événements actuels, et en se rendant compte de la respon- * sabilité qui lui incombe, devra, de son côté, contribuer 4 à faire renaître le calme dans la vie publique, dont le cours m4 régulier s’est interrompu dans ces derniers temps. « a

du prince Troubetskoï, maréchal de la noblesse et pré- sident d’office du Zemstvo du gouvernement de [page 68 du cahier] Altesse, vous recevrez aujourd’hui une adresse à Sa Majesté l’empereur, rédigée par le Zemstvo du gouvernement de Moscou. En ma qualité de président de cette assemblée, je puis être incriminé d’avoir laissé passer cette adresse, et j’en serai fait responsable : je n’ai pas voulu ni ne veux me

  • dérober à cette responsabilité, bien que le Communiqué du gouvernement n’ait été publié que postérieurement au vote de Fadresse par le Zemstvo. Cette lettre n’a d’autre objet que de vous expliquer, prince, et de vous prier de consentir à exposer à Sa Majesté les motifs qui m’ont guidé lorsque le Zemstvo a résolu de Je partage complètement la conviction que la Russie se trouve, aujourd’hui, à une époque d’anarchie et de mouvement révolutionnaire. Ce qui se passe n’est pas du tout une simple agitation de la jeunesse. La jeunesse ne fait que traduire la situation dans laquelle se trouve la société entière. Cette situation est au plus haut point redoutable et effrayante, aussi bien pour notre patrie tout entière, pour nous tous, que, en particulier, pour la personne sacrée de ÿ lempereur lui-même, et c’est pourquoi le devoir de tout

sujet sincèrement dévoué est de prévenir, par tous les | moyens qui sont en son pouvoir, une Calamité irréparable. Il y a quelque temps, j’ai eu le bonheur d’exposer sincèrement et véridiquement à l’empereur, du mieux que j’ai pu, la situation présente de la nation. Je m’efforçai de lui expli- À quer que ce qui se passe aujourd’hui « n’est pas une émeute,

| mais une révolution »; que le peuple russe est entraînéà | une révolution dont il ne veut pas, et que l’empereur peut Fr prévenir. Mais il y a pour cela un seul, un unique moyen : ÿ c’est que le tsar ait confiance dans les forces nationales et } ] Je suis convaincu de toutes les forces de mon âme, que si Re l’empereur veut grouper ces forces autour de lui, la Russie Ë peut échapper aux horreurs de la révolte sanglante qui la | 3 : menace et peut conserver son empereur et son pouvoir Ë. ï Alors que tout le monde pense avec angoisse et avec terLs reur à toutes ces choses, ne pas accorder à ces hommes le à PAU: droit de dire à leur empereur ce qui épouvante et torture ‘4 os chacun d’eux, c’est dépasser les limites des forces humaines, | Il n’est pas possible de se taire, lorsque la patrie est en g danger. Il n’est pas possible de ne pas songer en quel état 4

se trouve aujourd’hui quiconque a une famille, des enfants. =

; Qu’on me fasse, si l’on veut, directement, expressément 4 responsable, en ma qualité de président de l’assemblée : ma ë à conscience est pure devant l’empereur, et je suis tranquille. 4 Recevez l’assurance de ma considération et de mon À Rare Votre humble serviteur 1 he Pétition des ouvriers au tsar ‘ [page x18 du cahier] D Ki Sire! Nous, ouvriers de la ville de Saint-Pétersbourg,nos n ; femmes, nos enfants et nos vieux parents invalides, sommes 4 sl venus vers toi, Sire, chercher la justice et la protection. Lo Nous sommes tombés dans la misère: on nous opprime, ‘0 on nous charge d’un travail écrasant, on nous insulte; on 4 ne reconnaît pas en nous des hommes, on nous traite “4 | comme des esclaves qui doivent supporter patiemment leur M À amer et triste sort et se taire ! a:

Et nous l’avons supporté. Mais on nous pousse de plus en plus dans l’abîme de la misère, de l’absence du droit, de l’ignorance; le despotisme et l’arbitraire nous écrasent et nous étouffons. Nous sommes à bout de forces, Sire! La limite de la patience est dépassée. Nous sommes arrivés à ce moment terrible, où mieux vaut la mort que la prolongation de souffrances insupportables. Et alors nous avons abandonné le travail et nous avons déclaré à nos patrons que nous ne recommencerons pas à travailler tant qu’ils n’auront pas satisfait nos demandes.

Ce que nous demandons est peu de chose. Nous ne désirions que ce sans quoi la vie n’est pas une vie, mais un bagne et une lorture infinie.

Notre première demande était que nos patrons examinent ensemble, avec nous, nos besoins ; mais cela même, on nous l’a refusé, on nous a refusé le droit de parler de nos besoins, trouvant que la loi né nous reconnaît pas ce

| Illégale, aussi, a été trouvée notre demande de diminuer le nombre des heures de travail jusqu’à huit heures par jour ; d’établir le prix de notre travail ensemble, avec nous, et de notre consentement ; d’examiner nos malentendus avec l’administration subalterne de nos usines ; d’augmenter 2 le salaire des manœuvres et des femmes jusqu’à 1 rouble par jour; de supprimer les travaux supplémentaires; de nous donner des secours médicaux attentifs et sans nous outrager ; d’aménager nos ateliers de façon à ce que nous puissions y travailler et non pas trouver notre mort par les ‘ terribles courants d’air, les pluies et les neiges. Suivant nos patrons, tout se trouvait illégal : toute notre demande était un crime, et notre désir d’améliorer notre situation, — une insolence, outrageante pour nos patrons.

Sire! nous sommes ici plus de 300.000, et tous hommes seulement par les apparences, par l’aspect; en réalité, on

_ ne nous reconnaît aucun droit humain, pas même le droit | de penser, de nous réunir, d’examiner nos besoins, de | prendre des mesures pour améliorer notre situation. Qui- » conque parmi nous ose élever sa voix pour la défense des » intérêts de la classe ouvrière est jeté en prison, envoyé en

exil. On punit chez nous, comme un crime, un cœur bon, 1 une âme compatissante. Avoir pitié d’un homme opprimé, \ { N torturé, sans droits, — c’est commettre un crime très 1 Sire! cela est-il conforme -aux lois divines, par la grâce 15 desquelles tu règnes? Et peut-on vivre sous de telles lois ? Ne vaut-il pas mieux mourir, mieux pour nous tous, tra- | vailleurs de toute la Russie? Que les capitalistes et les fonctionnaires seuls vivent donc, et qu’ils se réjouissent. Voilà ce qui est devant nous, Sire, et c’est ce qui nous a rassemblés près des murs de ton palais. C’est ici que nous cherchons notre dernier salut. Ne refuse pas la protection à À ton peuple ; sors-le du tombeau de l’arbitraire, de la misère 1 et de l’ignorance ; donne-lui la possibilité de disposer de . “ son propre sort ; délivre-le de l’oppression intolérable des É fonctionnaires ; détruis le mur entre toi et ton peuple, — et ; qu’il gouverne le pays avec toi. Car tu règnes pour le bonheur du peuple, — et c’est ce bonheur-là que les fonc- À tionnaires nous arrachent des mains : il n’arrive pas jus- k qu’à nous; nous ne recevons que la souffrance et l’humilia- È Envisage sans colère et avec attention nos demandes : 4 elies tendent non pas vers le mal, mais vers le bien, Sire! Ce n’est pas l’arrogance qui parle en nous, c’est la conscience F qu’il est nécessaire de sortir d’une situation qui est pour ï- nous intolérable. La Russie est trop grande, ses besoins sont trop variés et importants, pour que les fonctionnaires Ps j d puissent la gouverner à eux tout seuls. Il faut que le peuple À lui-même vienne à son aide : lui seul connaît ses vrais fi besoins. Ne repousse donc pas son secours, mais accepte- s “1 le, ordonne immédiatement la convocation des représen- Ÿ tants de la terre russe, de toutes les classes et de tous les ù ordres. Qu’ils soient tous présents ici, et le capitaliste, et 3 l’ouvrier, et le prêtre, et le docteur, et l’instituteur, et que . ‘1 tous, quels qu’ils soient, élisent leurs représentants ; et que N chacun soit égal et libre dans son droit d’élection. Et pour # cela, ordonne que les élections à l’Assemblée Constituante à se fassent sur la base du suffrage universel, secret et égal. à C’est notre demande la plus importante: en elle et sur elle bd

tout repose ; c’est le baume principal pour nos plaies, sans lequel elles saigneront toujours et nous pousseront à une mort prochaine. Mais cette mesure, à elle seule, ne peut pas guérir toutes nos plaies. D’autres nous sont nécessaires et nous t’en parlons, Sire, comme à notre père, franchement et ouvertement. I. — Les mesures contre l’ignorance et l’arbitraire qui règnent parmi le peuple russe. 1° La liberté et l’inviolabilité individuelles, la liberté de parole, de presse, de réunion, de conscience en matière de 2 L’instruction publique universelle et obligatoire aux frais de l’Etat ; 3 La responsabilité des ministres devant le peuple et la légalité garantie dans l’administration ; {4° L’égalité de tous devant la loi; 5° La mise en liberté immédiate de tous ceux qui ont souffert pour leurs convictions. IL. — Les mesures contre la misère du peuple. 1° L’abolition des impôts indirects et leur remplacement par l’impôt direct et progressif sur le revenu ; 2° L’abolition des annuités de rachat, le crédit à bon marché et Le retour graduel de la terre au peuple. IL. — Les mesures contre l’oppression du Travail par le 1° La protection du travail par la loi; 2° La liberté des sociétés de consommation, de production et des sociétés personnelles ; 3° La journée de 8 heures et la réglementation des travaux | 4° La liberté de la lutte du travail contre le capital ;

5° La participation des représentants des classes ouvrières - 4 ; à l’élaboration du projet de loi sur l’assurance gouverne- - mentale des ouvriers ; ÿ KR Ê Voilà, Sire, les besoins principaux que nous sommes venus te présenter. Ordonne et juge de les faire exécuter, et tu rendras la Russie glorieuse et heureuse, et tu laisseras gravé pour jamais ton nom dans les cœurs de nos petits- L fils et de nos arrière-petits-fils. Mais si tu ne l’ordonnes ’ pas, si tu ne réponds pas à nos prières, nous mourrons È sur cette place même, devant ton palais. b Nous n’avons plus où aller, et dans quel but? Deux LE routes seulement s’offrent à nous : l’une vers la liberté et à le bonheur, l’autre vers la tombe. Indique-nous celle à ; suivre, Sire: nous la suivrons sans murmure, que ce soit 4 même la voie de la mort. Que notre vie serve de sacrifice à ME la Russie agonisante. Ce sacrifice, nous l’accomplissons ê 4 volontiers et sans regret. A (Texte publié dans l’Européen du 4 février 1905) k. [pages 135 et 138 du cahier] ki . Au commencement de l’année 1904 et sur la requête d’un H certain nombre d’ouvriers de fabriques et usines de Saint- 4 Pétersbourg, le gouvernement a confirmé les statuts de la DR « Société des ouvriers des fabriques et usines de Saint- 1e Pétersbourg ». Cette Société se proposait de subvenir aux ee. besoins intellectuels et moraux de la classe ouvrière et de 10 les soustraire à l’influence pernicieuse de la propagande ‘4 politique. Cette société, qui élut comme président l’aumônier 4 Georges Gapone, de la prison de transférement de Saint- D: Pétersbourg, commença, dès que son action se fut étendue à | sur toute la région industrielle de Saint-Pétersbourg, à . =. |

s’occuper des rapports qui existaient entre les ouvriers et les patrons de diverses usines et fabriques.

Ensuite, au mois de décembre dernier, la Société poussa | les ouvriers de l’usine Poutiloy à s’immiscer dans l’affaire de quatre ouvriers qui avaient été renvoyés de cette

Or, comme il fut établi dans la suite, la plupart de ces ouvriers n’avaient pas été renvoyés, mais avaient volontairement abandonné le travail à l’usine.

: Malgré cela, et poussés par l’aumônier Gapone et les membres de la société, les ouvriers de l’usine Poutilov cessèrent de travailler le 2 janvier et, obéissant à l’influence de ces mêmes personnes, ils demandèrent non seulement que leurs camarades fussent réadmis à l’usine, mais encore que l’on introduisit des modifications dans les règlements en vigueur pour l’évaluation du prix de la main-d’œuvre

| et dans ceux qui ont trait au renvoi des ouvriers.

Toutes les exhortations du personnel de l’inspection des fabriques sont demeurées vaines, et le nombre des grévistes

s’accrut, grâce aux menées des mêmes personnes, par suite de l’adhésion de tous les ouvriers de plusieurs grandes usines de Saint-Pétersbourg. La grève s’étendit encore et finit par embrasser presque toutes les entreprises industrielles de Saint-Pétersbourg. À mesure que la grève prenait de l’extension, les exigences des ouvriers devenaient de plus en plus grandes. Ces exigences, dont la plupart ont été rédigées par écrit par le même aumônier Gapone, | étaient répandues par des imprimés au milieu des ouvriers.

Au début, ces réclamations ne visaient que des questions fabriques ou usines, mais ensuite elles touchèrent à des questions générales, à la journée de travail de huit heures, à la participation des institutions ouvrières dans le règle-

ment des différends entre patrons et ouvriers, etc.

Les directeurs des entreprises industrielles atteintes par la grève s’étant réunis en conférence, décidèrent que l’on | ne saurait faire droit à quelques réclamations des ouvriers | sans menacer de faillite l’industrie russe, mais que certains

une certaine mesure, chaque entreprise devant prendre une 4 décision en ce qui la concernait. Toutefois, en se déclarant : 4 prêts à entamer des pourparlers avec les ouvriers, les F membres de la conférence reconnurent que ces pourparlers À ne pourraient aboutir qu’après une discussion en détail et À qu’on ne saurait arriver à une entente qu’à la condition de les mener séparément pour chaque fabrique et usine. Les ouvriers refusèrent d’entamer les pourparlers sur cette Comme la grève n’était accompagnée d’aucun désordre, les autorités ne prirent aucune mesure répressive, il ne fut 4 opéré ni arrestation, ni descente de police parmi les L Or les menées séditieuses des cercles de propagande politique ne tardèrent pas à se manifester sous l’influence de la « Société des ouvriers des fabriques et usines », et ; cette même Société, obéissant à l’aumônier Gapone, com , mença, dès le 8 janvier au matin, une propagande franche- 4 ment révolutionnaire. A cette date l’aumônier Gapone ; rédigea et répandit parmi les ouvriers une pétition en leur h: dification des conditions du travail, cette pétition renfer- E: mait des exigences politiques inadmissibles. à On fit alors savoir à la population, par des écrits et de À vive voix, qu’un rassemblement aurait lieu le 9 janvier, à ; deux heures après midi, sur la place du Palais; l’aumônier $ Gapone devait remettre à S. M. l’Empereur une requête ‘% relative aux besoins de la classe ouvrière. En répandant ce ne bruit, on taisait à dessein toutes les intentions politiques et Ya l’on trompait de la sorte la plupart des ouvriers sur le vrai FT but que l’on poursuivait en les convoquant sur la place du Le Le sermon fanatique prêché par le prêtre Gapone, ou- à blieux de la sainteté de son devoir, et l’agitation provoquée % par des individus malintentionnés, excitèrent les ouvriers à pi tel point que, le 9 janvier, ils arrivèrent en masses dans le F4 centre de la ville. 4 La foule refusant avec opiniâtreté de se disperser malgré # les sommations qui lui furent faites, et parfois se portant À

même à des voies de fait sur les troupes, il se produisit en quelques endroits des engagements sanglants.

Sur la route de Schlusselbourg, à la porte de Narva, près du Pont Troïtsky, à Vassili-Ostrov (sur la {° ligne et sur la Petite Perspective), devant le Jardin Alexandre, au coin de la Nevsky et de la rue Gogol, au Pont de Police et sur la place de Kazan, les troupes furent obligées de faire feu.

À la {° ligne de Vassili-Ostrov, la foule avait construit, au moyen de planches et de fils de fer, trois barricades sur l’une desquelles un drapeau rouge avait été arboré. De l’une des maisons voisines, des personnes lançaient des pierres et tiraient sur les troupes; les émeutiers arrachèrent ensuite aux « gorodovoï » leurs sabres et s’en armèrent, puis ils Pillèrent la fabrique de l’armurier Schaaf et y volèrent près de 100 lames de sabres. On parvint cependant à leur arra-

! cher la plupart de ces armes. -

Les émeutiers ont détruit les câbles téléphoniques et renversé les poteaux télégraphiques dans le premier et le _ second quartier de Vassili-Ostrov ; ils ont attaqué l’édifice où se trouve le commissariat de police N° 2 de VassiliOstrov et en ont complètement détruit le local.

Le soir cinq magasins ont été pillés sur la Grande et la Petite Perspectives du Vieux-Pétersbourg.

Le 10 janvier, les troupes n’ont pas eu à réprimer de troubles et les détachements militaires n’ont pas eu besoin de faire usage de leurs armes, car la foule se dispersait dès que les troupes apparaissaient.

Pendant la journée les émeutiers ont essayé de piller le Gostinny Dvor, mais, grâce à des mesures énergiques prises à temps, cette tentative a échoué. -

Vers le soir, les ouvriers des stations d’électricité se sont joints aux grévistes; grâce à l’obscurité qui régnait, des groupes isolés se sont mis dans diverses rues à briser les vitres des magasins.

Néanmoins l’ordre a été rapidement rétabli.

On ne signale ni morts ni blessés pour la journée du

(1) Page 158 du cahier.

Le nombre des personnes tuées le 9 janvier s’élève, d’après ‘4 des informations exactes, à 96, et celui des blessés à 333 Ë (dont 53 se sont présentés dans les ambulances). 4 (Messager Officiel du 11/24 janvier 1905) \ [page 134 du cahier] É Les événements qui se sont produits ces derniers jours à N | Saint-Pétersbourg ont prouvé qu’il était nécessaire de recou- ; rir à des mesures exceptionnelles dictées par les circon- * stances que nous traversons, afin de protéger l’ordre et la M k Nous avons jugé nécessaire d’instituer dans ce but les , fonctions de gouverneur-général de Saint-Pétersbourg, sur À la base des lois relatives à l’administration supérieure des À provinces et des règles suivantes: D

  1. Les pouvoirs du gouverneur-général de Saïnt-Péters- 4 bourg s’étendent à la ville et au gouvernement de Saint- À
  2. Dans le domaine des questions ayant trait à la sauve- 4 : garde de l’ordre et de la sécurité publique, les pouvoirs du D gouverneur-général s’étendent à toutes les administrations 4 locales du ressort civil et aux établissements d’instruction ‘4 publique de tous les ressorts; #
  3. Le gouverneur-général a le droit de prendre, de concert D. s avec le Ministre de l’Intérieur, les mesures prévues par l’ar- à ticle 140 du statut de la censure; 4 ; 4) En dehors du droit d’édicter des règlements obliga- 34 toires à observer dans la procédure établie par la loi sur la #4 protection renforcée, le gouverneur-général a le droit de À publier des règles obligatoires sur toutes les questions rela- ‘4 tives à l’ordre et à la tranquillité dans les limites du terri- 4 ; toire qui lui est confié, et d’établir les pénalités à infliger et 1%

la procédure à observer dans les poursuites pour infractions à ces règles, aux termes des articles 15 et 16 de la loi sur la protection renforcée. En outre le gouverneur-général est autorisé à transmettre ses pouvoirs, en ce qui concerne la décision à prendre dans des affaires de ce genre, au Préfet de police ou au gouverneur de Saint-Pétersbourg qui lui sont subordonnés ; 5) Le gouverneur-général a le droit de requérir la force armée pour prêter aide aux autorités civiles, dans tous les cas où il le jugera nécessaire, et de décider de son plein gré le genre d’arme et l’effectif des troupes nécessaires; ces troupes agissent sur ses indications à partir du moment où elles ont été requises; 6) L’administration de la gendarmerie du gouvernement de Saint-Pétersbourg et celle de la gendarmerie des chemins de fer, sont placées sous les ordres du gouverneur-général, dans les limites du territoire qui lui est confié ; en outre, toutes les institutions et tous les employés compris dans les limites du terrain aliéné pour les services des chemins de _ fer, sont subordonnés au gouverneur-général pour tout ce qui concerne la police ; < 7) Toutes les fabriques et usines etles chantiers de l’État qui se trouvent dans les limites dudit territoire, sont subordonnés au gouverneur-général, en tout ce qui concerne la police; 8) Le droit de confirmer dans leurs fonctions toutes les s personnes se trouvant au service de la municipalité ou du zemstvo dans les limites de la capitale ou du gouvernement de Saint-Pétersbourg, droit qui appartenait au Ministre de l’Intérieur, passe au gouverneur-général ; 9) Le gouverneur-général a le pouvoir d’interdire le séjour dans la ville et le gouvernement de Saint-Pétersbourg, aux personnes à l’égard desquelles cette mesure sera reconnue Le Sénat dirigeant prendra les mesures nécessaires pour l’exécution des présentes. k Tsarskoïé Sélo, le 11 janvier 1905

{page 165 du cahier] k Par ordre de S. M. l’Empereur, le ministre des finances et le gouverneur-général de Saïnt-Pétersbourg portent ce qui suit à la connaissance publique : 4 Le cours normal de la vie publique à Saint-Pétersbourg a à été troublé par la suspension du travail dans les fabriques | et les usines. 4 Après avoir abandonné leur ouvrage, et, ce faisant, porté ; un préjudice incontestable à leurs propres intérêts comme ; à ceux de leurs patrons, les ouvriers ont formulé des exi- 4 gences relatives aux rapports réciproques des ouvriers et » M des patrons. Des personnes mal intentionnées s’empres- 4 sèrent de profiter de l’agitation qui se manifestait au sein h: de la classe ouvrière pour masquer ainsi leurs vues crimi- # nelles, et, par des promesses irréalisables elles engagèrent 4 : les ouvriers dans une fausse voie. Cette propagande sédi- Nr ê , tieuse causa différents désordres qui éclatèrent dans la } $ capitale et dont la répression nécessita l’intervention de la Ni Ces faits sont extrêmement regrettables. En semant le 1 désordre, les gens mal intentionnés n’ont pas reculé devant 4 les circonstances difficiles que traverse actuellement notre D Patrie, par suite de la guerre. Sous l’influence de ces per- 4 sonnes, la classe ouvrière des usines et des fabriques de ES Saint-Pétersbourg est devenue l’arme inconsciente des agi- li tateurs ; elle ne pouvait comprendre qu’on émettait, sous le 1 couvert de son nom, des exigences qui n’ont absolument ‘4 rien de commun avec les vrais besoins des ouvriers. “ÿà Formulant ces exigences et suspendant leurs occupations Fe habituelles, les ouvriers des fabriques et des usines de Saint- 73 3 Pétersbourg ont oublié que le Gouvernement a toujours 19 envisagé leurs besoins avec sollicitude, et qu’il en est de 04 même actuellement, car le gouvernement est prêt à entendre À ÿ

leurs desiderata légitimes et à les réaliser au fur et à mesure, pour autant que cela sera possible. Mais, pour qüe le gouvernement puisse agir ainsi, il faut nécessairement que l’ordre soit rétabli et que les ouvriers retournent à leur travail. Quelque bienveillantes que soient les intentions du gouvernement à l’égard des ouvriers, elles ne peuvent être mises à exécution que dans le calme. Si justes que soient les désirs des ouvriers, ils ne sauraient être réalisés si les ouvriers persistent dans leur obstination et s’ils troublent l’ordre public.

De leur côté les ouvriers doivent faciliter l’œuvre du gouvernement qui tend à améliorer leur situation; dans ce but, il leur faut abandonner les personnes qui ne visent qu’au désordre, auxquelles les intérêts des ouvriers sont aussi indifférents que ceux de la Patrie, et qui ne s’en servent que pour provoquer des troubles qui n’ont rien de commun avec ces intérêts. Les ouvriers sont invités à reprendre leur travail habituel qui est tout aussi indispensable pour le gouvernement que pour eux-mêmes, car demeurant sans travail, ils se condamnent, eux et leurs familles, à la {

Que ceux de la classe ouvrière qui reprendront le travail, sachent bien que leurs besoins sont aussi chers au cœur de S. M. l’Empereur, que ceux de tous Ses sujets; qu’il y a quelques jours à peine que Sa Majesté a ordonné, de Sa propre initiative, de mettre à l’étude la question relative à lassurance des ouvriers, afin de les garantir contre les accidents et les maladies ; que la sollicitude de S. M. l’Empereur pour le bien-être des ouvriers est loin d’être épuisée par cette mesure, et que le ministère des finances entreprend immédiatement, par Ordre Suprême, l’élaboration d’un projet de loi tendant à la réduction des heures de travail ainsi que d’autres réformes qui visent à fournir à la classe ouvrière les moyens légitimes de délibérer sur ses besoins et de faire parvenir ses désirs aux autorités

Il faut que les ouvriers des usines et fabriques, et de toutes les entreprises industrielles, sachent que, dès qu’ils auront repris leur travail, ils pourront compter sur le sou-

A tien du gouvernement qui veillera à leurs intérêts, ainsi : qu’à ceux de leurs familles et de leurs foyers. Le gouverne ment sauvegardera ceux qui ont la possibilité et le désir de travailler; il les protégera contre tout attentat à la liberté 3 du travail qui pourrait émaner des gens mal intentionnés j qui font appel à la liberté mais se contentent de donner cette dénomination au droit qu’ils s’arrogent de s’opposer ÿ | de vive force au travail de leurs camarades prêts à A à | reprendre une vie tranquille et laborieuse. Ÿ Le ministre des finances, secrétaire d’État 4 s Le gouverneur-général de Saint-Pétersbourg, À : général-major de la suite de S. M. l’Empereur 4 (Messager officiel du 13/26 janvier 1905) 0 [page 160 du cahier] Le présent numéro étant le premier qui puisse paraître 4 normalement depuis l’interruption de notre publication, 4 \ qui s’est produite vendredi dernier, nous tenons à donner “à J à nos lecteurs un abrégé fidèle des tristes journées que nous F venons de iraverser. à Depuis plusieurs semaines, nous savions à Saint-Péters- ; è à bourg que la grève de diverses usines de la banlieue était ‘44 J arrivée à un certain état d’intensité et que les pourparlers entre ouvriers et patrons ne paraissaient pas devoir y 2 mettre de sitôt un terme. Cependant nous étions loin de nous attendre à la secousse brusque qui devait inter- : M rompre pendant plusieurs jours l’existence de notre organe. 14 Soudain, le 7 (20) janvier, à quatre heures de l’après-midi, Ne un groupe considérable de grévistes fit irruption dans la n cour de nos locaux en exigeant la suspension immédiate ‘4 des travaux d’imprimerie, la grève ayant été décrétée, 4 238 538

disaient-ils, pour toute la ville. Le chef de l’imprimerie $ « Trenke et Fusnot » ayant immédiatement licencié son personnel et fermé ses ateliers, les agitateurs se portèrent plus loïn, fermant dans tout le quartier les ateliers d’imprimerie. Bientôt nous apprîimes que dans d’autres établissements les choses s’étaient passées d’une manière moins pacifique, que les meneurs y avaient commis des voies de fait et brisé les presses.

Les jours suivants, toute la presse de Saint-Pétersbourg était réduite au silence, sauf le Messager officiel, la Gazette de la préfecture de police et l’Invalide Russe (dans les presses militaires de l’état-major); ces trois organes réussirent à faire paraître quelques numéros très écourtés, lesquels furent imprimés sous la protection des baïonnettes.

La journée du 8 se passa dans l’attente. On savait que les émeutiers étaient dirigés par une main assez ferme et pré- tendaient imposer leur volonté partout. De tous côtés, des torrents d’ouvriers commençaient à affluer dans les rues, et le 9 au matin, bien que la ville eût, par un beau soleil, un air de fête, tout le monde fréquentant les églises, néanmoins la rumeur portait nettement qu’il se passerait des événements considérables à deux heures devant le Palais d’hiver. On savait qu’un certain Gapone, surgi du néant en moins de rien, conduisait et stylait des ouvriers qu’il comptait mener sous les fenêtres du Palais pour soutenir une pétition composée en partie de revendications politiques et d’exigences relatives à la crise ouvrière.

11 était facile de prévoir, malgré les fausses allures de supplication paisible que l’agitateur donnait à ses hommes, que la collision avec les troupes qui ne connaissaient que leur consigne était absolument inévitable, On peut discuter certainement sur la question de savoir si les troupes ont fait feu trop tôt, ous’il était possible, en général, d’éviter le sang versé; nous dirons plus : ayant assisté personnellement à des scènes qui nous resteront gravées dans la mémoire, nous frémissons encore en pensée à la vue deces larges flaques de sang, d’une couleur rosée sur la neige épaisse, à la vue terrible de ces masques noirs aux yeux éteints, à la boue sanglante sortant des lèvres, à la vue de ces

. quelques documents l

dépouilles humaines lamentables que les traîneaux empor- À taient çà et là à travers les rues. À

Nous ne pouvons nous défaire d’un sentiment de poi- 4 gnante tristesse en nous rappelant une scène que nous ; avons vue vers minuit devant la clinique, à deux pas de

d notre rédaction, dans la rue Maximilien. Un fourgon noir * envoyé par une administration de pompes funèbres, attelé d’un seul cheval, attendait devant la porte de la section de chirurgie; au premier, une salle était éclairée a giorno ; quelque chose de grave s’y passait. On attendait la des- | cente de quelques corps. Des silhouettes vagues se pressaient tristement sur le trottoir dans l’ombre. Cette scène a dû se passer dans bien des endroits, ce soir-là.

N’insistons pas sur les détails. Les responsabilités, quand il s’agit de savoir si la troupe qui décime l’émeute aurait pu ou n’aurait pas pu retarder le feu, paraissent diffcile- 4 ment pondérables. Qu’il nous soit permis cependant de ra- 1 mener nos lecteurs à des préoccupations d’une portée plus à grave. Quand la sûreté même de la Patrie est en jeu, que À le succès même de l’émeute est voulu avec joie par une vo- À lonté intense et organisée, quand les dehors d’apparence bénévole donnée à l’émeute ne sont qu’un leurre de même . que les symboles religieux dont on l’affuble uniquement à pour faire réussir le coup avec plus d’impunité, quand enfin 4 il y a lieu de croire que la quantité des victimes vient pré- 4 cisément du fait que la vigueur a été tardive, il est difficile 1 en pareil cas, pour des hommes sérieux qui savent se F mettre au-dessus des passions du jour, il est difficile, disons- . nous, de jeter la pierre à nos braves troupes qui ont à É. contre-cœur rempli un devoir répugnant, celui de tirer sur 4 la foule des émeutiers.

Nous disons cela d’autant plus que la conduite de nos : troupes a été dans cette funeste. journée absolument cor- , recte et conforme aux règlements militaires qui prévoient, À avec une rigueur d’automate, les trois sommations, la salve À blanche, le plomb meurtrier. E

Nous savons que dans l’état actuel des esprits les ques- Î tions que nous touchons sont loin d’être traitées d’une ma- 4 nière unanime, mais nous pensons en tout cas que l’instinct au

très sûr du peuple de notre pays lui dit à juste titre que lémeute n’améliorera pas son sort, ne guérira pas nos plaies sociales et ne servira pas à écarter les abus ou à confondre ceux qui méritent le bläme public. La foule sent qu’en temps de guerre, l”émeute est sacrilège, car elle tend à paralyser la défense nationale sous les coups de l’ennemi.

Restons-en là pour aujourd’hui.

Les trois jours qui ont suivi la sanglante journée du 9 (22) janvier ont été des jours atroces, patrouilles dans les rues, éclairage s’éteignant subitement dans des quartiers entiers, conduites d’eau interrompues, hurlées de cannibales remplissant l’air au milieu de la nuit pendant que les balles ou les dépôts de marchandises étaient pillés par la lie du peuple, fusillades et charges de cavalerie tantôt par ci, tantôt par là, dans l’ombre sinistre, presque sans victimes, du reste, cette fois-ci.

Et le sentiment se faisait jour de plus en plus dans l’esprit de tous, que nous risquions de tomber dans l’anarchie la plus complète, au nom de cette liberté dont on nous a tellement parlé ces temps-ci, à moins que l’autorité ne prenne rapidement des mesures sérieuses et décisives.

Ce sentiment combattait dans les salons le sentimentalisme veule que les Pétersbourgeois aiment volontiers faire passer pour du libéralisme. En bas, les racontars du popolino de la capitale, très curieux assurément pour le psychologue. Les premiers jours, beaucoup de sentiments séditieux, sournoisement voilés dans la conversation avec les maîtres : les concierges, les cuisinières et les boutiquiers disant volontiers : « le gouvernement, les maîtres et nous ». Après les fusillades, impressions de rues, les premières heures dans les groupes : moins de terreur que d’apaisement, curiosité pour les récits nerveux des gens ensanglantés qui racontent çà et là ce qu’ils ont vu ou subi.

Somme toute, on sent qu’une grande poigne s’est abattue, que quelque chose de fort a parlé en trouant les rangs ; puis çà et là, limpression de la peur, mais on se calme vite en voyant les bivouacs, les gamelles, le soldat bonasse, les

È Le lendemain de l’émeute, lexaspération sourde empoigne les cœurs et va crescendo ; on oublie déjà la face hippocratique des morts que l’on a vus, le cauchemar d’hier; une promenade à travers les halles ou dans les faubourgs vous
; fait respirer une atmosphère de colère intense, rentrée, qui vous baigne de tous côtés, En même temps, vous apprenez ï que des dizaines de milliers d’ouvriers sont venus de Kol- 4 pino se ruant sur les cordons qui protègent la capitale et augmentant encore la lave en fusion que vous sentez au- 4 tour de vous. Telle a été l’atmosphère ambiante dans les journées de

  • lundi, mardi et mercredi. Cependant, en prêtant l’oreille aux conversations de ces infimes, vous surprenez un courant | : d’opinions plus récent qui combat déjà la note dominante : | « On nous a trompés; on nous a amenés là où l’on savait | qu’il y aurait le plomb et l’émeute ; on nous a fait demander ; L ce qui n’était pas né dans nos cœurs; on s’est joué de nous, on a spéculé sur nos sentiments les plus élevés et les plus A Dieu ne plaise, vis-à-vis du chaos qui naît petit à petit 4 dans ces âmes naïves, à Dieu ne plaise que les sentiments 1 \ de ces pauvres gens, justes en principe, n’amènent à de 1 regrettables représailles sur des innocents qui auront le malheur de porter sur les épaules l’uniforme des étudiants, ÿ Nos lecteurs savent déjà que nous avons réussi, grâce au LL. concours gracieux du grand État-major général, à jouir 4 pour une fois de l’hospitalité de la typographie militaire, ce . | qui nous a permis de donner le numéro 6-11, très écourté à et en deux langues, vu l’impossibilité de fournir en entier 4 le texte français suffisant. A Le jour même, notre collègue et ami, le professeur Koula- î À kovsky, directeur du Messager officiel, rédigeait son numéro | du jour au milieu de l”émeute qui assaillait ses bureaux et t au bruit des coups de fusil qui heureusement ce jour-là ne LE firent pas de victimes. Le Notre dernier numéro portera en souvenir les stigmates de l’état de siège et nous espérons vivement que ce sera ‘4 242 4

pour la dernière fois. Dès aujourd’hui, nous sommes rentrés dans l’ordre et nous avons la satisfaction de venir causer directement avec nos lecteurs en leur présentant nos regrets de les avoir sevrés de nouvelles pendant si longtemps.

(Journal de Saint-Pétersbourg, 13/26 janvier 1905)

Nous donnons sans commentaires cet étrange article. C’est un des meilleurs documents sur lesquels on puisse : s’appuyer pour juger la valeur morale et littéraire du Journal (français!) de Saint-Pétersbourg.

Mandement du Saint-Synode [page 165 du cahier]

Le Saint-Synode adresse aux membres de l’église russe orthodoxe l’appel suivant :

La bénédiction de N.-S. Jésus-Christ et l’amour de Dieu le Père et la grâce du Saint-Esprit soient avec vous tous.

k Le Seigneur a frappé notre chère patrie d’une grande calamité. Il y aura bientôt un an que la Russie, pour suivre sa mission historique d’être en Extrême-Orient une propagatrice de la doctrine chrétienne, mène une guerre sanglante au nom de son honneur etdesa dignité, insultés par l’attaque

L subite et impudente de l’ennemi. Bien que notre très pieux monarque, plein de l’amour de la paix, fût peu enclin à cette | guerre, la guerre fut cependant inévitable pour la Russie. \ Il eût été juste que la lourde épreuve envoyée par Dieu fût

accueillie par tous avec l’aveu de leurs péchés, avec le senti- hi ment de repentance, en toute soumission aux intentions ‘4 insondables de la Providence divine. Mais beaucoup, dans À ù leur orgueil et leur confiance en eux-mêmes, espéraient (l | vaincre l’ennemi vite et sans peine. 4 Et c’est ainsi que commencèrent les plus lourdes épreuves ! de notre foi, de notre humilité. ‘ ; Notre armée chrétiennement inspirée a offert au monde | des miracles de bravoure et de patience dans un pays loin- Le: tain et étranger. Malgré la constance de ses héroïques À défenseurs, nous avons vu tomber notre citadelle d”ExtrêmeOrient, la forteresse de Port-Arthur, et, par la volonté de à Dieu, nous ne sommes pas encore parvenus à la fin d’une 1 lutte pour laquelle doivent être mises en œuvre toutes les ï forces de la nation. h Dans cette lourde épreuve qui a frappé notre bien-aimée À patrie, tous ses fils, du plus haut placé jusqu’au plus = 4 humble, devraient manifester leur foi profonde en Dieu,
adresser au Seigneur de ferventes prières, se laver de leurs # péchés par la pénitence et se lever maintenant pour la ‘14 saint apôtre : « Prendre l’armure de Dieu pour pouvoir ‘4 résister dans le mauvais jour, et mener tout à bien, et e. demeurer maître du champ de bataille. » (Épiître aux Éphé- ‘14 siens VI, 13) Cependant, voyez : Une nouvelle épreuve de Ni: Dieu, une peine plus amère que la première, s’est abattue L sur notre patrie bien-aimée. # Ë Dans la capitale et en d’autres villes de la Russie ont com- { mencé des grèves ouvrières et des désordres dans les rues. À fi Des Russes, de vieux orthodoxes, de tout temps accoutu- { 1 més à se déclarer pour la foi, pour le tsar et pour la patrie, ‘A excités par des gens mal intentionnés, par des ennemis 4 intérieurs et extérieurs de notre patrie, ont abandonné par ‘# dizaines de mille leurs paisibles occupations, résolus à ob- Ua. tenir en commun et par la force leurs droits soi-disant vio- qu lés. Ils ont causé aux paisibles habitants une foule d’in- w quiétudes et d’alarmes. Ils ont laissé beaucoup de gens a sans un morceau de pain, et ils en ont conduit d’autres fe de leur milieu à une mort inutile, sans pénitence, avec LA

lamertume dans le cœur, et, sur les lèvres, l’injure et l’outrage.

Les meneurs criminels avaient parmi eux un serviteur in-

. digne de l’Église, qui avait présomptueusement foulé aux ;

pieds les saints vœux et qui est maintenant déféré à la juridiction de l’Église. Ils n’hésitèrent pas à livrer aux ouvriers trompés par eux la croix sainte, les saintes images et les étendards de l’Église qu’ils avaient enlevés par violence à la chapelle, pour les conduire plus sûrement à À l’émeute, — et beaucoup d’entre eux à la mort, sous la protection des objets sacrés vénérés par les croyants.

Le plus douloureux, c’est que les troubles advenus oni été provoqués aussi par des actes de corruption dont se sont servis les ennemis de la Russie et de l’ordre actuel de la société. Des sommes importantes ont été envoyées par eux pour provoquer chez nous des troubles intérieurs, : et, en enlevant les ouvriers à leur travail, empêcher l’envoi en temps utile des forces de terre et de mer, pour rendre £ plus difficile la fourniture à l’armée active des denrées qui lui sont nécessaires et faire ainsi s’abattre sur la Russie un malheur incaleulable. Nos ennemis ont pour tâche d’ébranler nos deux soutiens, la foi orthodoxe et la puissance autocratique du tsar. C’est en eux que vit la Russie, c’est par eux qu’elle a erû et est devenue forte; sans eux elle disparaîtrait.

Quelle douleur! Des Russes, des chrétiens orthodoxes se lèvent contre le pouvoir légal, se font la guerre les uns les autres au moment où leurs frères combattent en ExtrèmeOrient, où notre Empereur et LL. MM. les Impératrices sont constamment préoccupés de soulager le pénible sort des combattants malades et blessés qui ont souffert pour la gloire de la patrie. ;

Songez, frères bien-aimés, quelle cruelle souffrance est causée au chef couronné de l’Empire russe, quels soucis viendront aflliger le cœur de nos braves combattants, s’ils : ont connaissance des troubles survenus dans leur patrie, dans la capitale même, — quelle force nos dissensions don-
nent à nos ennemis!

Mais, en vérité, le Seigneur ne nous punit pas comme - ÿ

nous l’avons mérité par nos méfaits, et il ne nous donne “} pas la juste récompense de nos péchés. Nous voyons dans ces épreuves de Dieu la main bienfaisante pour nous du Très-Haut. « Dieu châtie celui qu’il aime ». Lui, la Toute Bonté, il nous punit pour que nous ne nous perdions pas à tout jamais, mais au contraire fassions Afligé des troubles funestes qui marquent la vie actuelle È du peuple russe, le Saint-Synode au nom de notre sainte 4 ; mère, l’Église orthodoxe, implore ainsi tous ses enfants :
« Craignez Dieu. Honorez le tsar (première épître de saint 3 Pierre, Il, 17) et soyez soumis aux pouvoirs existants, qui 1 sont établis par Dieu. » (Épître aux Romains, XIE, 1) 4 Pasteurs de la sainte Église orthodoxe! « Prêchez la : E parole, insistez en temps et hors de temps, reprenez, censurez Ne : et exhortez avec toute sorte de douceur, et en instruisant » (deuxième Timothée, IV, 2), et « soyez un modèle pour les = “N fidèles par les paroles, par la conduite, par la charité, par M l’esprit, par la foi, par la pureté. » (Première Timothée, LIV, 12) a Vous, puissants ! « Recherchez la droiture, protégez l’op- E. primé, faites droit à l’orphelin, défendez la cause de la 1 Vous, riches! « Ne vous fiez point à la richesse qui est ‘à instable, mais au Dieu vivant; faites le bien, soyez riches 4 en bonnes œuvres, prompts à donner et secourables. » À ï | Ouvriers de Russie, gens du travail! Peinez, selon la ke parole de Dieu, à la sueur de votre front, et souvenez-vous Fe que celui qui ne travaille pas ne doiït pas non plus manger. 11 9 Gardez-vous de vos faux conseillers qui, sous couleur de À ’ . sollicitude pour vos besoins et votre bien-être, fomentent À ; des désordres qui vous font perdre votre demeure et votre ‘à nourriture. Ils sont les sous-aides et les agents soudoyés 18 de l’ennemi mauvais qui veut l’anéantissement de la M : Fils bien-aimés en notre Seigneur de la Sainte Église (à Orthodoxe de toutes les Russies, le Saint-Synode espère que E. vous imprimerez en vos cœurs la vraie doctrine qui vous 4

est ici apportée, et il appelle sur vous la bénédiction apos- 2H « Que Dieu multiplie en vous la miséricorde, la paix et la cou et Kolomna. En humilité FLAvIAN, métropolite de Kiev et Galitch. En humilité NixoLaï, archevêque de Finlande et Viborg. En humilité KLIMENT, évêque de Vinniza. - ne Saint-Pétersbourg, le 14 janvier 1905

1 Avis ) » [page 150 du cahier] 5 L’état-major a reçu de Paris le télégramme suivant : Les correspondants de Londres affirment que les désordres Ë, survenus dans les chantiers maritimes de Pétersbourg, de Î __ Libau et de Sébastopol, de même que les grèves de Westphalie ont été organisés par des agents provocateurs anglo- : japonais pour retarder le départ des escadres de la Baltique 6 Des sommes énormes ont été dépensées pour l’agitation Û Expliquez la vérité au peuple russe. | A Paris, les Japonais se vantent ouvertement d’avoir 4 organisé les troubles de Russie. ’ (Texte d’une affiche apposée dans les rues de Kronstadt)

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