VII-18 · Dix-huitième cahier de la septième série · 1906-06-20

La vie de Michel-Ange. I. La lutte

Romain Rolland

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Du même auteur, aux Cahiers de la Quinzaine : 4200

Romain Rolland, — Aërt, — trois actes, — un volume “1 — — le Triomphe de la Raison, —trois actes, ne, — un volume en voie d’épuisement… sept francs 2 — — Danton, — trois actes, — un volume $ — — une introduction à une lettre inédite de GE ; Tolstoi, adressée à Romain Rolland … un franc 13 Fe.

— — Le r4 juillet, action populaire, — trois “4 _— — Vies des hommes illustres, — Beethoven, + avec le masque de Beethoven, — un cahier épuisé, 54 n’est plus mis en vente que dans les collections com- a _— Vies des hommesillusires, — Beethoven, ES — deuxième édition, sans le masque … deux francs 212 “4 — — Le temps viendra, — trois actes… 1

S . Romain Rolland, — Jean-Christophe. — I. — L’aube.. & — — Jean-Christophe. — II. — Le matin; la : — — Jean-Christophe. — III. — L’adolescent; LE la maison Euler, Sabine, Ada… trois francs cinquante L — — Jean-Christophe. — HI. — L’adolescent, £ Sur l’œuvre elle-même de Michel-Ange, pour l’ana-

  • lyse et l’énumération de cette œuvre, se reporter au « volume que M. Romain Rolland vient de publier à la … Libraïrie de l’Art ancien et moderne, dans la collection les Maîtres de l’Art, collection de monographies d’arPistes : Ë Ange, un fort volume carré in octavo de 184 pages, £ … Le même, avec un cartonnage artistique en toile… Û Ce volume est en vente à la librairie des cahiers.

LS Il est, au Museo Nazionale de Florence, une statue de . marbre, que Michel-Ange appelait le Vainqueur. l C’est un jeune homme nu, au beau corps, les che- | veux bouclés sur le front bas. Debout et droit, il …_ pose son genou sur le dos d’un prisonnier barbu, | qui ploie, et tend sa tête en avant, comme un bœuf. Mais le vainqueur ne le regarde pas. Au moment ; - de frapper, il s’arrête, il détourne sa bouche triste et “ ses yeux indécis. Son bras se replie vers son épaule. Il se rejette en arrière; il ne veut plus de la victoire, elle … le dégoûte. Il a vaincu. Il est vaincu. Î Cette image du Doute héroïque, cette Victoire aux ailes brisées, qui, seule de toutes les œuvres de MichelAnge, resta jusqu’à sa mort dans son atelier de Florence, et dont Daniel de Volterre, confident de ses pen- É sées, voulait orner son catafalque, — c’est Michel-Ange lui-même, et le symbole de toute sa vie. La souffrance est infinie, elle prend toutes les formes. E _ Tantôt elle est causée par la tyrannie aveugle des

choses : la misère, les maladies, les injustices du sort, 4 les méchancetés des hommes. Tantôt elle a son foyer à dans l’être même. Elle n’est pas alors moins pitoyable, H ni moins fatale; car on n’a pas eu le choix de son 1 étre, on n’a demandé ni à vivre, ni à être ce quon 4 Cette dernière souffrance fut celle de Michel-Ange. s ? Il eut la force, il eut le bonheur rare d’être taillé pour à lutter et pour vaincre, il vainquit. — Mais quoi? Ilne voulait pas de la victoire. Ce n’était pas là ce qu’il vou- ! entre un génie héroïque et une volonté qui ne l’était 4 pas, entre des passions impérieuses et une volonté qui k ne voulait pas! j Qu’on n’attende pas de nous qu’après tant d’autres nous voyions là une grandeur de plus! Jamais nous ne dirons que c’est parce qu’un homme est trop grand, que le monde ne lui suffit pas. L’inquiétude d’esprit n’est p pas un signe de grandeur. Tout manque d’harmonie | entre l’être et les choses, entre la vie et ses lois, même r chez les grands hommes, ne tient pas à leur grandeur: Ë il tient à leur faiblesse. — Pourquoi chercher à cacher cette faiblesse? Celui qui est plus faible est-il moins digne d’amour ? — Il en est bien plus digne, car il en a plus besoin. Je n’élève point des statues de héros inacz : cessibles. Je hais l’idéalisme couard, qui détourne les : Jeux des misères de la vie et des faiblesses de l’âme. Il faut le dire à un peuple trop sensible aux illusions décevantes des paroles sonores : le mensonge héroïque est

F _ une lâcheté. Il n’y a qu’un héroïsme au monde : c’est _ de voir le monde tel qu’il est, — et de l’aimer. f Le tragique du destin que je présente ici, c’est qu’il offre l’image d’une souffrance innée, qui vient du fond : de l’être, qui le ronge sans relâche, et qui ne le quittera | plus avant de l’avoir détruit. C’est un des types les plus | puissants de cette grande race humaine, qui, depuis ; . dix-neuf siècles, remplit notre Occident de ses cris de douleur et de foi : — le chrétien. Un jour, dans l’avenir, au fond des siècles, — (si le « souvenir de notre terre s’est encore conservé), — un jour, ceux qui seront se pencheront sur l’abîme de cette . race disparue, comme Dante au bord de Malebolge, — |. avec un mélange d’admiration, d’horreur et de pitié. | Mais qui le sentira mieux que nous, qui avons été mélés, enfants, à ces angoisses, — qui avons ou SY .… débattre les êtres qui nous sont le plus chers, — nous, _ dont la gorge connaît l’odeur âcre et enivrante du pessimisme chrétien, — nous à qui il a fallu faire, certains jours, un effort pour ne pas céder, comme d’autres, dans les moments de doute, au vertige du Néant À Dieu! Vie éternelle! Refuge de ceux qui ne réus- “ sissent point à vivre ici-bas! Foi, qui n’es bien souvent qu’un manque de foi dans la vie, un manque de foi dans l’avenir, un manque de foi en soi-même, un manque de

courage et un manque de joie! Nous savons sur com- 4 bien de défaites est bâtie votre douloureuse victoire !.…. Et c’est pour cela que je vous aime, chrétiens, car je vous plains. Je vous plains et j’admire votre mélancolie. si Vous attristez le monde, mais vous l’embellissez. Le monde sera plus pauvre, quand votre douleur n’y sera plus. Dans cette époque de lâches, qui tremblent % devant la douleur et revendiquent avec bruit leur droit au bonheur, qui n’est le plus souvent que le droit au Û malheur des autres, osons voir la douleur en face et la 4 vénérer! Louée soit la joie, et louée la douleur! L’une 5 et l’autre sont sœurs, et toutes deux sont saintes. Elles forgent le monde et gonflent les grandes âmes. Elles sont la force, elles sont la vie, elles sont Dieu. Qui ne les aime point toutes deux n’aime ni l’une, ni l’autre. à | Et qui les a goûtées sait le prix de la vie et la douceur : de la quitter. ik

[UE { C’était un bourgeois florentin, — de cette Florence |: aux palais sombres, aux tours jaillissantes comme des he & lances, aux collines souples et sèches, finement ciselées | 8 sur le ciel de violettes, avec les fuseaux noirs de leurs 4 petits cyprès et l’écharpe d’argent des oliviers frisson- | “4 nant comme des flots, — de cette Florence à l’élégance de 1 ! aiguë, où la blême figure ironique de Laurent de Médi- à 4 ciset Machiavel à la grande bouche madrée rencontraient ai. la Primavera et les Vénus chlorotiques de Botticelli, Ÿ ‘à aux cheveux d’or pâle, — de cette Florence fiévreuse, …_ orgueilleuse, névrosée, en proie à tous les fanatismes, : 2 secouée par toutes les hystéries religieuses ou sociales, Fe - où chacun était libre et où chacun était tyran, où ilfai- : ‘ sait si bon vivre et où la vie était un enfer, — de cette We haineux, à la langue acérée, à l’esprit soupçonneux, Wu. s’épiant, se jalousant, se dévorant les uns les autres, — ‘0h cette ville, où il n’y avait pas de place pour le libre Le esprit d’un Léonard, — où Botticelli finissait dans le | 108 mysticisme halluciné d’un puritain d’Écosse, — où _ Savonarole au profil de bouc, aux yeux ardents, faisait

Romain Rolland l danser ‘des rondes à ses moines autour du bûcher qui 4 brülait les œuvres d’art, — et où, trois ans plus tard, , le bûcher se relevait pour brûler le prophète. 4 De cette ville et de ce temps il fut, avec tous leurs préjugés, leurs passions et leur fièvre. Certes, il n’était pas tendre pour ses compatriotes. Son génie de plein-air, à la large poitrine, méprisait leur { art de cénacles, leur esprit maniéré, leur réalisme plat, : leur sentimentalisme, leur subtilité morbide. Il les rudoyait; mais il les aimait. Il n’avait point pour sa È patrie l’indifférence souriante de Léonard. Loin de Florence, il était rongé de nostalgie. (1) Toute sa vie, il s’épuisa en vains efforts pour y vivre. Il fut avec Florence, aux heures tragiques de la guerre; et il voulut « y revenir au moins mort, puisque vivantiln’avait pu ». (2) f Vieux Florentin, il avait la fierté de son sang et de sa race. (3) IL en était plus fier que de son génie même. (:) « Je tombe de temps en temps dans une grande mélancolie, comme il arrive à ceux qui sont loin de leur foyer. » (Lettre du £ (2) I pensait à lui-même, quand il faisait dire à son ami Cecchino dei Bracci, un des Florentins bannis, qui vivaient à Rome : « La mort m’est chère; car je lui dois le bonheur de revenir dans | ma patrie, qui, vivant, m’était fermée. » (Poésies de Michel-Ange, (3) Les Buonarroti Simoni, originaires de Settignano, sont mentionnés dans les chroniques florentines, depuis le douzième siècle. Michel-Ange ne l’ignorait pas : il connaissait sa généalogie. « Nous sommes des bourgeois, de la plus noble race. » (Lettre à son neveu Lionardo, décembre 1546) — Il s’indignait que son neveu songeât à s’anoblir: « C’est ne pas se respecter : chacun sait que nous sommes de vieille bourgeoisie florentine et nobles autant que qui que ce soit. » (Février 1549) — Il essaya de relever sa race, de faire reprendre aux siens le vieux nom des Simoni,

E Il ne permettait pas qu’on le regardät comme un ) si « Je ne suis pas le sculpteur Michelagniolo.. Je suis d

Il était aristocrate d’esprit et avait tous les préjugés

n: de caste. Il allait jusqu’à dire que « l’art devrait être 4 exercé par des nobles, et non par des plébéiens ». (2) Il avait de la famille une conception religieuse, ; e antique, presque barbare. Il lui sacrifiait tout et voulait ÿ que les autres fissent de même. Il se serait, comme il | disait, « vendu pour elle comme esclave ». (3) L’affection à entrait là pour peu de chose. II méprisait ses frères, qui $ le méritaient bien. Il méprisait son neveu, — son héri-

tier. Mais en lui, en eux, il respectait les représentants

l’a de sa race. Sans cesse, ce mot revient dans ses lettres : ñ « … Notre race… la nostra gente… soutenir notre ‘4 ï race… que notre race ne meure pas… » ‘4 de fonder à Florence une maison patricienne; mais il se heurta +14 toujours à la médiocrité de ses frères. Il rougissait de penser que ju lun d’eux (Gismondo) poussait la charrue et menait la vie de : -S paysan. — En 1520, le comte Alessandro de Canossa lui écrivit 74 qu’il avait trouvé dans ses archives de famille la preuve qu’ils ; étaient parents. L’information était fausse; mais Michel-Ange y : crut; il voulut acquérir le château de Canossa, berceau prétendu #. de sa race. Son biographe, Condivi, inscrivit, sur ses indications, (8 au nombre de ses ancêtres, Béatrice, sœur de Henri II, et la ; En 1515, à l’occasion de la venue de Léon X à Florence, Buonark roto, frère de Michel-Ange, fut nommé comes palatinus, et les | * Buonarroti reçurent le droit de mettre dans leurs armes la palla 14 des Médicis, avec trois lis, et le chiffre du pape. À ? (« Je n’ai jamais été, continue-t-il, un peintre ni un sculpteur, qui fi fait commerce de l’art. Je m’en suis toujours gardé pour lhonneur de ma race. » (Lettre à Lionardo, 2 mai 1548) : $ (3) Lettre à son père, du 19 août 1497. — Il ne fut « émancipé » }. par son père, que le 13 mars 1508, à trente-trois ans. (Acte officiel, “4 enregistré le 28 mars suivant)

Toutes les superstitions, tous les fanatismes de cette 4 race dure et forte, il les eut. Ils furent le limon, dont
son être fut formé. Mais de ce limon jaillit le feu 4 qui purifie tout : le génie. ’ Qui ne croit pas au génie, qui ne sait ce qu’il est, F qu’il regarde Michel-Ange. Jamais homme n’en fut À ; ainsi la proie. Ce génie ne semblait pas de la même } nature que lui : c’était un conquérant qui s’était rué ; én lui et le tenait asservi. Sa volonté n’y était pour
rien; et l’on pourrait presque dire : pour rien, son esprit et son cœur. C’était une exaltation frénétique, une vie formidable dans un corps et une âme trop faibles pour la contenir. à IL vivait dans une fureur continue. La souffrance de cet excès de force dont il était comme gonflé l’obligeait k à agir, agir sans cesse, sans une heure de repos. « Je m’épuise de travail, comme jamais homme n’a fait, écrivait-il, je ne pense à rien autre qu’à travailler ÿ 4 nuit et jour. » | Ce besoin d’activité maladif ne lui faisait pas seule- | ment accumuler les tâches et accepter plus de com- j mandes qu’il n’en pouvait exécuter : cela dégénérait en manie. Il voulait sculpter des montagnes. S’il avait un ! monument à bâtir, ilperdait des années dans les carrières hi à faire choix de ses blocs, à construire des routes pour j leur transport; il voulait être tout: ingénieur, manœuvre, | tailleur de pierres; il voulait tout faire lui-même, élever des palais, des églises, à lui tout seul. C’était une vie de ! forçat. Il ne s’accordait même pas le temps de manger É

44 et de dormir. A chaque instant, dans ses lettres, revient ; ‘148 ce lamentable refrain : à temps de manger… Depuis douze ans, je ruine mon “ corps par les fatigues, je manque du nécessaire… Je 14 n’ai pas un sou, je suis nu, je souffre de mille peines. 2 Je vis dans la misère et dans les peines. Je lutte avec à Cette misère était imaginaire. Michel-Ange était W riche; il se fit riche, très riche. (2) Mais que lui servait-il Ë de l’être? Il vivait comme un pauvre, attaché à sa ÿ tâche, comme un cheval à sa meule. Personne ne pouk yait comprendre qu’il se torturât ainsi. Personne ne El pouvait comprendre qu’il n’était pasle maître de ne pas Fa : se torturer, que c’était une nécessité pour lui. Son père t même, qui avait beaucoup de traits de ressemblance 4 avec lui, lui faisait des reproches : 7 Ton frère n’a dit que tu vis avec une grande économie, A ù. et même d’une façon misérable : l’économie est bonne; mais 4 la misère est mauvaise : c’est un vice qui déplaît à Dieu et f. aux hommes; elle nuira à ton âme et à ton corps. Tant que | N. tu seras jeune, cela ira encore; mais quand tu ne le seras | ! plus, les maladies et les infirmités, qui auront pris naissance | dans cette vie mauvaise et misérable, sortiront toutes au (2) On trouva, après sa mort, dans sa maison de Rome, 3 à 4 8.000 ducats d’or, évalués à 4 ou 500.000 francs d’aujourd’hui. De 4 ‘0 plus, Vasari dit qu’il avait déjà donné en deux fois à son néveu

7-000 écus, et 2,000 à son serviteur Urbino. Il avait de grosses

\ sommes placées à Florence. La Denunzia de’ beni de 1534 montre n qu’il possédait alors six maisons et sept terres, à Florence, Settignano, Rovezzano, Stradello, San Stefano de Pozzolatico, etc. Il avait 4 de paysan. D’ailleurs, s’il amassait, ce n’était pas pour lui : il \ dépensait pour les autres, et se privait de tout.

jour. Evite la misère, vis avec modération, fais attention à “4 ne pas manquer du nécessaire, garde-toi de l’excès de F Mais nuls conseils n’y firent jamais rien. Jamais il L: ne consentit à se traiter d’une façon plus humaine. II se LA. nourrissait d’un peu de pain etde vin. Il dormait quelques à heures à peine. Quand il était à Bologne, occupé à la 1 statue de bronze de Jules IL, il n’avait qu’un lit pour lui 1 et ses trois aides. (2) Il se couchaït tout habillé et tout $ botté, Une fois, ses jambes enflèrent, il fallut fendre les À bottes : en les enlevant, la peau des jambes vint avec.
Cette hygiène effroyable fit que, comme son père l’en 4 avait averti, il fut constamment malade. On relève À dans ses lettres les traces de quatorze ou quinze maladies graves. (3) Il avait des fièvres, qui le mirent plus | (1) Suivent quelques conseils d’hygiène, qui montrent la barbarie è du temps : &« Avant tout, soigne ta tête, tiens-toi modérément ê chaud, et ne te lave jamais : fais-toi nettoyer, et ne te lave jamais. » CA: du Christ de la Minerve, il est « malade, à la mort ». En sep- | tembre 1518, aux carrières de Seravezza, il tombe malade de sur- : menage et d’ennuis. Nouvelle maladie, en 1520, à l’époque de la : mort de Raphaël. A la fin de 1521, un ami, Lionardo sellajo, le félicite « d’être guéri d’une maladie, dont peu réchappent ». En 2 juin 1531, après la prise de Florence, il ne dort plus, il ne mange | plus, il a la tête et le cœur malades: cet état se prolonge jusquà $ la fin de l’année: ses amis le croient perdu. En 1539, il tombe de | son échafaudage de la Sixtine, et se casse la jambe. En juin 1544, il a une fièvre très grave: il est soigné dans la maison des Strozzi, s à Florence, par son ami Luigi del Riccio. En décembre 1545 et jan- À $ vier 1546, il a une dangereuse rechute de cette fièyre, qui le laisse | très affaibli; il est de nouveau soigné chez les Strozzi, par Riccio. En mars 1549, il souffre cruellement de la pierre. En juillet 1555, il ‘ est torturé par la goutte. En juillet 1559, il souffre, de nouveau, de la pierre et de douleurs de toute sorte; il est très affaibli. En : août 1561, il a une attaque; « il tombe sans conscience, avec des

d’une fois près de la mort. Il souffrait des yeux, des

D dents, de la tête, du cœur. (1) Il était rongé de névral- $ gies, surtout quand il dormait ; le sommeil lui était une f souffrance. Il fut vieux de bonne heure. A quarante-deux 4 ans, il avait le sentiment de sa décrépitude. (2) A ‘9 quarante-huit ans, il écrit que s’il travaille un jour, il 1 doit se reposer quatre. (3) Il refusait obstinément de se À laisser soigner par aucun médecin.

  • Plus encore que son corps, son esprit subit les consé- k quences de cette vie de travail forcené. Le pessimisme / le minaït. C’était chez lui un mal héréditaire. Jeune, il fi s’épuisait à rassurer son père, qui semble avoir eu, par jF moments, des accès de délire de la persécution. (4)Michel- : Ë Ange était plus atteint lui-même que celui qu’il soignait. |: Cette activité sans relâche, cette fatigue écrasante, È dont il n’arrivait jamais à se reposer, le livraient sans défense à toutes les aberrations de son esprit qui trem- Ë blait de soupçons. Il se défiait de ses ennemis. Il se < défiait de ses amis. (5) Il se défiait de ses parents, de Ë (2) Juillet 1517. Lettre écrite de Carrare à Domenico Buoninsegni. A (4) A tout instant, dans ses lettres à son père : « Ve vous tourFi mentez pas. » (Printemps 1509) — « Cela me fait de La peine que È vous viviez dans une telle angoisse ; je vous en conjure, ne pensez plus k à cela. » (27 janvier 1509) — « Ne vous effrayez pas, ne vous faites pas une once de tristesse. » (15 septembre 1509) ‘ Le vieux Buonarroti paraît avoir eu, comme son fils, des crises £ de terreur panique, En 1521, (comme on le verra plus loin), NI il s’enfuit brusquement de sa propre maison, en criant que son fils l’avait chassé. L (5) « Dans la douceur d’une amitié parfaite, souvent se cache une h’; atteinte à l’honneur et à la vie… » (Sonnet LXXIV, à son ami $ Luigi del Riccio, qui venait de le sauver d’une grave maladie, 1546) ; Moir la belle lettre de justification, que lui écrivit, le 15 novembre 1561, son fidèle ami, Tommaso de’ Cavalieri, qu’il soup1 23

ses frères, de son fils adoptif; il les soupçonnait \ d’attendre impatiemment sa mort. Tout l’inquiétait ; (1) les siens eux-mêmes se moquaient de cette inquiétude éternelle. (2) IL vivait, comme il dit lui-même, « dans un état de mélancolie, ou plutôt de folie ». (3) A force de souffrir, il avait fini par prendre une sorte de goût de la souffrance, il ÿ trouvait une Plus me plaît ce qui plus me nuit. Tout lui était devenu un sujet de souffrance, — jusqu’à | l’amour, (5) — jusqu’au bien. (6) Ma joie, c’est la mélancolie. La mia allegrez’ è la maninconia. (5) f çonnait injustement : — « Je suis plus que certain de ne vous avoir jamais offensé; mais vous croyez trop facilement ceux en qui vous devriez le moins croire… » (9 © Je vis dans une défiance continuelle. N’ayez confiance en personne, dormez les yeux ouverts. » ) (2) Lettres de septembre et octobre 1515 à son frère Buonarroto : « … Ne te moque pas de ce que je técris. On ne doit se moquer de personne ; et, dans ces temps, vivre dans Ja crainte et l’inquié- $ tude pour son âme et pour son corps ne peut nuire… En tout temps, il est bon de s’inquiéter… » { 6) Souvent, dans ses lettres, il s’appelle « mélancolique et fou », Ù — « vieux et fou », — « fou et méchant ». — Ailleurs, il se défend de cette folie, qu’on lui reproche, en alléguant « qu’elle ma jamais è fait de tort qu’à lui-même ». j Quello ove *l gran desir gran copia affrena « Moïindre bonheur est, pour qui aime, la plénitude de la jouissance qui éteint le désir, que la misère, grosse d’espérance. » (Sonnet CIX, 48) (6) « Toute chose m’attriste, écrivait-il… Le bien même, à cause ; de sa trop courte durée, accable el opprime mon âme non moins que le mal même. »

K Nul être ne fut moins fait pour la joie, et mieux fait = pour la douleur. C’est elle seule qu’il voyait, elle seule | qu’il sentait dans l’immense univers. Tout le pessimisme | du monde se résume dans ce cri de désespoir, d’une Û Mille joies ne valent pas un seul tourment!.. | Mile piacer non vaglion un tormento!… (1) RE « Sa dévorante énergie, dit Condivi, le sépara presque entièrement de toute société humaine. » | Il fut seul. — Il haït : il fut haï. Il aima : il ne fut pas | aimé. On l’admirait et on le craignait. A la fin, il inspira un respect religieux. Il domine son siècle. Alors, il s’apaise l un peu. Il voit les hommes d’en haut, et ils le voient d’en | bas. Mais jamais il n’est deux. Jamais il n’a le repos, ; la douceur accordée au plus humble des êtres : pouvoir, U une minute de sa vie, s’endormir dans laffection d’un autre. L’amour d’une femme lui est refusé. Seule luit, k ua instant, dans ce ciel désert, l’étoile froide et pure de ! l’amitié de Vittoria Colonna. Tout autour, c’est la nuit, À que traversent les météores brûlants de sa pensée : | ses désirs et ses rêves délirants. Jamais Beethoven ne tonnut une telle nuit. C’est que cette nuit était dans le cœur même de Michel-Ange. Beethoven fut triste par la faute du monde; il était gai de nature, il aspiraït à la f joie. Michel-Ange avait en lui la tristesse, qui fait peur | aux hommes, et que tous fuient d’instinct. Il faisait le N vide autour de lui.

. Ce n’était rien encore. Le pire n’était pas d’être seul. | Le pire était d’être seul avec soi, et de ne pouvoir vivre } avec soi, de ne pas être maître de soi, de se renier, de si se combattre, de se détruire soi-même. Son génie était accouplé avec une âme qui le trahissait. On parle quelquefois de la fatalité qui s’acharna contre lui et l”empêcha d’exécuter aucun de ses grands desseins. Cette fatalité, ce fut lui-même. La clef de son infortune, ce qui moins vu ou le moins osé voir, — c’est son manque de | volonté et sa faiblesse de caractère. | Il était indécis en art, en politique, dans toutes ses actions et dans toutes ses pensées. Entre deux œuvres, deux projets, deux partis, il ne pouvait se résoudre à choisir. L’histoire du monument de Jules II, de la façade de Saint-Laurent, des tombeaux des Médicis, en est la preuve. Il commençait, commençait, n’arrivait pas au bout. Il voulait et ne voulait pas. A peine avait-il fixé

à vie, il n’achevait plus rien : il se dégoûtait de tout. On | prétend que ses tâches lui étaient imposées ; et l’on fait retomber sur ses maîtres la responsabilité de cette fluc-

À tuation perpétuelle d’un projet à un autre. On oublie ; que ses maîtres n’avaient aucun moyen de les Jui imposer, s’il avait été décidé à les refuser. Mais il n’osait Re

Il était faible. IL était faible de toute façon, par vertu et par timidité. Il était faible par conscience. Il se tourmentait de mille scrupules, qu’une nature plus énergique eût rejetés. Il se croyait obligé, par un sentiment exagéré de sa responsabilité, à faire des tâches médiocres, que n’importe quel contremaître eût mieux faites

4 à sa place. (1) Il ne savait ni remplir ses engagements, ù ni les oublier. (2) Al : L Il était faible par prudence et par crainte. Le même

homme, que Jules II appelait « le terrible », « terri-

. bile », était qualifié par Vasari de « prudent », — trop 4 prudent; et celui « qui faisait peur à tous, même 14 aux papes », (3) avait peur de tous. Il était faible È avec les princes. Et pourtant, qui méprisait plus que lui 4 ceux qui étaient faibles avec, les princes, — « les ânes | de bât des princes », ainsi qu’il les nommaïit? (4) — Il À voulait fuir les papes; et il restait, et il obéissait. (5) à: Il tolérait des lettres injurieuses de ses maîtres, et il y : É répondait humblement. (6) Par moments, il se révoltait, ÿ il parlait fièrement, — mais il cédait toujours. Jusqu’à bi sa mort, ilse débattit, sans force pour lutter. Clément VII, A qui, — contre l’opinion courante, — fut, de tous les papes, FE celui qui eut le plus de bonté pour lui, connaissait sa $ faiblesse; et il en avait pitié. (7) 4 (x) Voir les années qu’il passa dans les carrières de Seravezza, Fr pour la façade de San Lorenzo. +: (2) Ainsi, pour le Christ de la Minerve, dont il avait accepté la F commande, en 1514, et qu’il se désolait de wavoir pas commencé, al en 1518. « Je meurs de douleur. Je me fais l’effet d’un voleur… »

— Ainsi, pour la chapelle Piccolomini, de Sienne, pour laquelle il

Fi ‘ avait signé, en 1507, un traité stipulant qu’il livrerait son œuvre en 4 trois ans. Soixante ans plus tard, en 1561, il se tourmentait encore J de l’engagement non tenu! ; (3) « Facte paura a ognuno insino & papi », lui écrivait Sebastiano F4 del Piombo, le 27 octobre 1520. K: (4) Conversation avec Vasari. “y (5) Ainsi, en 1534, quand il veut fuir Paul IE, et finit par se laisser B. enchaîner à la tâche. : É . (6) Telle, la lettre humiliante du cardinal Jules de Médicis, (le & futur Clément VID), le 2 février 1518, où il soupçonne Michel-Ange 4 dé s’être fait acheter par les Carrarais. Michel-Ange s’incline, ii accepte, écrit « qu’il ne tient à rien autre au monde qu’à lui plaire ». Ÿ Pal () Voir ses lettres et celles qu’il lui fait écrire par Sebastiano En, del Piombo, après la prise de Florence. Il s’inquiète de sa santé, de

Il perdait toute dignité en amour. Il s’humiliaït devant des drôles, comme Febo di Poggio. (1) Il traitait de k « puissant génie » un être aimable, mais médiocre, comme Tommaso de’ Cavalieri. (2) , . Du moins, l’amour rend ces faiblesses touchantes. — $ | Elles ne sont plus que tristement douloureuses, — on n’ose dire : honteuses, — quand c’est la peur qui en est Î la cause. Il est pris brusquement de terreurs paniques. à IL fuit alors, d’un bout à l’autre de l’Italie, pourchassé Ë par la peur. Il fuit de Florence, en 1494, terrifié par une
vision. Il fuit de Florence, en 1529, — de Florence C assiégée, qu’il était chargé de défendre. Il fuit jusqu’à ‘14 Venise. Il est sur le point de fuir jusqu’en France. Il a honte ensuite de cet égarement : il le répare, il rentre dans la ville assiégée, il y fait son devoir jusqu’à la fin du siège. Mais, quand Florence est prise, quand les proscriptions règnent, qu’il est faible et tremblant! Ilva | jusqu’à courtiser Valori, le proscripteur, celui qui vient de faire mourir son ami, le noble Battista della Palla. Hélas ! Il va jusqu’à renier ses amis, les bannis florentins. (3) ses tourments. Il publie un bref, en 1531, pour le défendre contre les importunités de ceux qui abusaient de sa complaisance. (1) Comparer lhumble lettre de Michel-Ange à Febo,en dé- & cembre 1533, à la réponse de Febo, en janvier 1534, quémandeuse et vulgaire. (2) « … Si je ne possède pas l’art de naviguer sur la mer de votre puissant génie, celui-ci m’exceusera et ne me méprisera pas, parce que je ne puis me comparer à lui. Qui est unique en toutes choses, ne peut rien avoir d’égal. » (Michel-Ange à Tommaso de’ Cavalieri, premier janvier 1533) (3) « .… Jai jusqu’à présent pris garde de parler aux bannis et d’avoir commerce avec eux ; je m’en-garderai encore plus, à l’avenir.. Je ne parle avec personne: en particulier, je ne parle pas avec les Florentins. Si l’on me salue dans la rue, je ne puis pourtant pas faire autrement que de répondre amicalement; mais je passe. Si je savais qui sont les bannis florentins, je ne répondrais en aucune ’ façon… » (Lettre de Rome, en 1548, à son neveu Lionardo, qui

_ méprise. Il tombe malade de dégoût de lui-même. Il 4 _ veut mourir. On croit qu’il va mourir. (1) : 2 Mais il ne peut pas mourir. Il y a en lui une force , 5 enragée de vivre, qui renaît chaque jour, pour souffrir ; “4 Ÿ _ davantage. — S’il pouvait au moins s’arracher à l’ac- L … tion! Mais cela lui est interdit. Il ne peut se passer

  • d’agir. Il agit. Il faut qu’il agisse. — Il agit? — Il est … agi, il est emporté dans le cyclone de ses passions . furieuses et contradictoires, comme un damné de Dante. Qu’il dut souffrir! Fat Vo’ L mio passato tempo e non ritruovo ‘2% In tucto un giorno che sie stalo mio! (2) s “6 Malheur à moi! Malheur! Dans tout mon passé, je ne \ » trouve pas un seul jour, qui ait été à moi! À Il adressait à Dieu des appels désespérés : ; à

Chi piu di me potessi, che poss’ io? (3) 4

… © Dieu! O Dieu! O Dieu! qui peut plus en moi, que moi- ; même? . ; lavertit qu’on laccuse à Florence d’avoir des relations avec les + bannis,contre qui Cosme II vient de promulguer un édit très sévère) # | se 1 fait bien plus. Il renie l’hospitalité qu’il a reçue, malade, chez ï les Strozzi: : de 4 « Quant au reproche qu’on me fait d’avoir été reçu et soigné, | —— pendant ma maladie, dans la maison des Strozzi, je considère que — je n’étais pas dans leur maison, mais dans la chambre de Luigi a …— del Riccio, qui m’était très attaché. » (Luigi del Riccio était au ser- ‘à vice des Strozzi.) — Il y avait si peu de doute que Michel-Ange eût a … été l’hôte des Strozzi, et non de Riccio, que lui-même, deux ans ï auparavant, avait envoyé Les Deux Esclaves (maintenant au Louvre), ; ”* à Roberto Strozzi, pour le remercier de son hospitalité. —. (1) En 1%, après la prise de Florence, après sa soumission à ï . Clément VII, et ses avances à Valori. é | (2) Poésies, XLIX. (Probablement vers 1532) j

15108

S’il était affamé de la mort, c’est qu’il voyait en elle la ; fin de cet esclavage affolant. Avec quelle envie il parle de ceux qui sont morts! i

Vous n’êtes plus dans la crainte du changement d’être et ? de désir… La suite des heures ne vous fait pas violence; la nécessité et le hasard ne vous mènent pas… À peine puis-je f l’écrire sans envie. (1) k

Mourir ! Ne plus être! Ne plus être soi! S’évader de $ la tyrannie des choses! Echapper à l’hallucination de soi-même ! ;

Ah! faites, faites que je ne retourne plus à moi-même! À

De, fate, c’a me Stesso piu non torni! (2)

J’entends ce cri tragique sortir de la face douloureuse, dont les yeux inquiets nous regardent encore, au musée !

Il était de grandeur moyenne, large d’épaules, forte- î ment charpenté et musclé. Le corps déformé par le travail, il marchait, la tête levée, le dos creusé et le ventre

Ne tem’ or piu cangiar vita ne voglia, ;

L’ore distinte a voi non fanno forza,

(Poésies, LVIII. — Sur la mort de son père, 1534)

G) La description qui suit s’inspire des divers portraits de Michel-Ange : surtout de celui de Marcello Venusti, qui est au Capitole, de la gravure de François de Hollande, qui date de 1538-1539, de celle de Giulio Bonasoni, qui est de 1546, et de la description de Condivi, faite en 1553. Son disciple et ami Daniel de Volterre, et son serviteur, Antonio del Franzese, firent, après sa mort, plusieurs bustes de lui. Leone Leoni grava, en 1560, une médaille à son efligie.

À en avant. Tel nous le montre un portrait de François | ù de Hollande : debout, de profil, vêtu de noir; un man- ï teau romain sur les épaules; sur la tête, une chappe ; d’étoffe, et sur cette chappe, un grand chapeau de Ë feutre noir, très enfoncé. (1) IL avait le crâne rond, è le front carré, renflé au-dessus des yeux, sillonné de Ë rides surtout profondes entre les sourcils très arqués. Ë Les cheveux étaient noirs, peu fournis, ébourifiés et ; frisottant un peu. Les yeux, petits, (2) tristes et forts, étaient couleur de corne, changeants et mouchetés de | taches jaunâtres et bleuâtres. Le nez, large et droit, avec | une petite bosse au milieu, avait été écrasé par le coup L de poing de Torrigiani. (3) Des plis profonds se creu- £ saient, de ia narine au coin des lèvres. La bouche était NT. fine; la lèvre inférieure avançait un peu. De maigres k favoris, une barbe de faune, fourchue, peu épaisse, et Ë longue de quatre à cinq pouces, encadraient les joues L | Dans l’ensemble de la physionomie, la tristesse, l’in- ; ; certitude domine. C’est bien une figure du temps de x Tasse, anxieuse, rongée de doutes. Ses yeux poignanits k inspirent, appellent la compassion. £ Ne la lui marchandons pas. Donnons-lui cet amour, Î auquel il aspira toute sa vie, et qui lui fut refusé. I a [’. (x) Ainsi le virent encore ceux qui firent ouvrir son cercueil, en | Ë 1564, quand son corps fut ramené de Rome à Florence. Il semblait 8 dormir, son chapeau de feutre sur la tête, et, aux pieds, ses bottes Lee avec des éperons. us (2) Condivi. Le portrait de Venusti les représente assez larges.

connu les plus grands malheurs qui puissent échoir $ à l’homme. Il vit sa patrie asservie. IL vit l’Italie livrée : pour des siècles aux barbares. Il vit mourir la liberté. II Fe vit, l’un après l’autre, disparaître ceux qu’il aimait. ? Il vit, l’une après l’autre, s’éteindre toutes les lumières <

Il resta seul, le dernier, dans la nuit qui tombait. 4 Et, au seuil de la mort, quand il regardait derrière ? lui, il n’eut même pas la consolation de se dire qu’il F avait fait tout ce qu’il devait, tout ce qu’il aurait pu 2 faire. Sa vie lui sembla perdue. En vain, elle avait 4 été sans joie. En vain, il l’avait sacrifiée à l’idole de à Le travail monstrueux auquel il s’était condamné, pendant quatre-vingt-dix ans de vie, sans un jour de + repos, sans un jour de vraie vie, n’avait même pas | servi à exécuter un seul de ses grands projets. Pas une k. de ses grandes œuvres, — de celles auxquelles il tenait à le plus, — pas une n’était achevée. Une ironie du sort voulut que ce sculpteur (2) ne réussît à mener jusqu’au | bout que ses peintures qu’il fit malgré lui. De ses grands travaux, qui lui avaient apporté tour à tour î Che l’arte mi fece idol e monarca,…. (Poésies, CXLVII. — Entre 1555 et 1556) « … L’illusion passionnée, qui me fit de l’art ure idole et un monarque… » (2) I s’appelait lui-même « sculpteur », et non pas « peintre ». « Aujourd’hui, écrit-il, le 10 mars 1508, moi, Michel-Ange, sculpteur, j’ai commencé les peintures de la chapelle (Sixtine). » — « Ce n’est | point là mon métier, écrivait-il un an après. Je perds mon temps sans utilité. » (27 janvier 1509) — Jamais il ne varia d’avis sur ce point.

J tant d’espoirs orgueilleux et de tourments, les uns, 4 _— (le carton de la guerre de Pise, la statue de bronze de Jules I), — furent détruits de son vivant; les N . autres, — (le tombeau de Jules II, la chapelle des Médicis), — avortèrent piteusement : caricatures de | sa pensée. Le Le sculpteur Ghiberti raconte, dans ses Commen- ’ taires, l’histoire d’un pauvre orfèvre allemand du duc ÿ d’Anjou, « qui était l’égal des statuaires antiques de la Grèce », et qui, à la fin de sa vie, vit détruire l’œuvre à ÿ & laquelle il avait consacré sa vie. — « Il vit alors que

| toute sa fatigue avait été inutile; et, se jetant à genoux,

il s’écria : « O Seigneur, maître du ciel et de la terre, toi L « qui fais toutes choses, ne me laisse plus m’égarer et

  • « suivre d’autres que toi; aie pitié de moi! » Et aussitôt,

À il donna tout ce qu’il avait aux pauvres, se retira dans

. un ermitage, et y mourut… »

Comme le pauvre orfèvre allemand, Michel-Ange,

{ arrivé à la fin de sa vie, contempla amèrement sa vie

“ vécue en vain, ses efforts inutiles, ses œuvres inachevées,

£ Alors, il abdiqua. L’orgueil de la Renaissance, le ma-

Ë gnifique orgueil de l’âme libre et souveraine de l’uni-

  • vers, se renia avec lui « dans cet amour divin, qui,

pour nous prendre, ouvre ses bras sur la croix ».

F C’aperse a prender noi ‘n croce le braccia. (1)

LS Le cri fécond de l’Ode à la Joie ne fut pas poussé. Ce

fut, jusqu’au dernier soufile, l’Ode à la Douleur et à la Mort qui délivre. Il fut vaincu tout entier. 3 Tel fut un des vainqueurs du monde. Nous qui jouissons des œuvres de son génie, c’est de la mêmefaçon que nous jouissons des conquêtes de nos ancêtres : nous ne pensons plus au sang versé. : : J’ai voulu étaler ce sang aux yeux de tous, j’ai voulu 4 faire flotter, au-dessus de nos têtes, l’étendard rouge j des héros. %

pui Portrait de Michel-Ange par Ma 1 A IR 10e du Capitole, Rome

Il naquit, le 6 mars 1475, à Caprese, en Casentin. Apre pays, « air fin », (2) rochers et bois de hêtres, que domine l’échine de l’Apennin osseux. Non loin, Fran- çois d’Assise vit sur le Mont Alvernia paraître le Crucifié.

Le père (3) était podestat de Caprese et Chiusi. C’était un homme violent, inquiet, « craignant Dieu ». La mère (4) mourut, quand Michel-Ange avait six ans. (5) Ils étaient cinq frères : Lionardo, Michelagniolo, Buonarroto, Giovan Simone, et Sigismondo. (6)

(1) Poésies, I, (sur un feuillet du Louvre, auprès d’esquisses du

(2) Michel-Ange aimait à dire qu’il devait son génie à « lair fin de la contrée d’Arezzo ».

(3) Lodovico di Lionardo Buonarroti Simoni. — Le vrai nom de la famille était Simoni.

N (4) Francesca di Neri di Miniato del Sera.

  1. Le père se remaria, quelques années plus tard, en 1485, avec Lucrezia Ubaldini, qui mourut en 1497.

en 1479; Sigismondo, en 1481. — Lionardo se fit moine. Ainsi Michel-Ange devint laîné, le chef de famille.

la vie de Michel-Ange Ée. Il fut mis en nourrice chez la femme d’un tailleur de 4 pierres de Settignano. Plus tard, en plaisantant, ilattri- : b buait à ce lait sa vocation de sculpteur. On l’envoya à l, l’école : il ne s’y occupa que de dessin. « Pour & cela, il fut mal vu et souvent cruellement frappé par 4 son père et les frères de son père, qui avaient de la 0 haine pour la profession d’artiste, et à qui il semblait une honte d’avoir un artiste dans leur maison. » (1) Ainsi, il apprit à connaître tout enfant la brutalité de la ÿ vie et la solitude de l’esprit. pa 1 Son obstination l”emporta sur celle de son père. A treize M ans, il entra, comme apprenti, dans l’atelier de Dome- 4 nico Ghirlandajo, — le plus grand, le plus sain des M peintres florentins. Ses premiers travaux eurent tant de: succès, que le maître, dit-on, fut jaloux de l’élève. (2) Ils | Il avait pris le dégoût de la peinture. Il aspiraït à un
art plus héroïque. Il passa dans l’école de sculpture, se que Laurent de Médicis entretenait, dans les jardins de Saint-Marc. (3) Le prince s’intéressa à lui : il le logea au | ; palais, il admit à la table de ses fils; l’enfant se trouva au cœur de la Renaissance italienne, au milieu des collections antiques, dans l’atmosphère poétique et érudite des grands Platoniciens : Marsile Ficin, Benivieni, Ange Politien. Il s’enivra de leur esprit; à vivre dans 1614 | monde antique, il se fit une âme antique : il fut un sculp- (2) A vrai dire, on a peine à croire à celte jalousie d’un si puissant artiste. Je ne pense pas, en tout cas, qu’elle ait été la cause
du départ précipité de Michel-Ange. Il conserva, jusque dans sa vieillesse, le respect de son premier .maitre. (3) Cette école était dirigée par Bertoldo, élève de Donatello. 1e

teur grec. Guidé par Politien, « qui l’aimait fort », il sculpta 4 le Combat des Centaures et des Lapithes. (1) : Ce bas-relief orgueilleux, où règnent seules la force À et la beauté impassibles, reflète l’âme athlétique de ù l’adolescent et ses jeux sauvages avec ses rudes com- E Il allait à l’église du Carmine dessiner les fresques à de Masaccio, avec Lorenzo di Credi, Bugiardini, Granacci, et Torrigiano dei Torrigiani. Il ne ménageait pas les railleries à ses camarades, moins habiles que lui. °° Un jour, il s’attaqua au vaniteux Torrigiani. Torrigiani F lui écrasa la face d’un coup de poing. Il s’en vantait plus tard : « Je fermai le poing, racontait-il à Benvenuto k Cellini; je le frappai si violemment sur le nez, que je + sentis les os et les cartilages s’écraser, comme une ou- : . blie. Ainsi, je l’ai marqué pour toute sa vie. » (2) - Le paganisme n’avait pas éteint la foi chrétienne de Michel-Ange. Les deux mondes ennemis se disputaient son âme. En 1490, le moine Savonarole commença ses prédica- , tions enflammées sur l’Apocalypse. IL avait trente-sept ans. Michel-Ange en avait quinze. Il vit le petit et frêle prédicateur, que dévorait l’Esprit de Dieu. Il fut glacé | « d’effroi par la terrible voix qui, de la chaire du \ (1) Le Combat des Centaures et des Lapithes est à la casa Buonarroti de Florence. Du même temps est le Masque du faune riant, qui attira à Michel-Ange l’amitié de Laurent de Médicis; et la Madone à lEscalier, bas-relief de la casa Buonarroti.

la vie de Michel-Ange 1 Duomo, lançaïit la foudre sur le pape, et suspendait sur | l’Italie le glaive sanglant de Dieu. Florence tremblaït. Les gens couraient dans les rues, pleurant et criant comme des fous. Les plus riches citoyens : Ruccellai, ordres. Les savants, les philosophes, Pic de la Mirandole, Politien, eux-mêmes abdiquaient leur raison. (1) Le frère aîné de Michel-Ange, Lionardo, se fit Dominicain. (2)

Michel-Ange n’échappa point à la contagion de l’épouvante. Quand approcha celui qu’avait annoncé le pro- ; phète : le nouveau Cyrus, l’épée de Dieu, le petit monstre difforme : — Charles VITE, roi de France, — il fut pris de panique. Un songe l’affola.

Un de ses amis, Cardiere, poète et musicien, vit l’ombre de Laurent de Médicis (3) lui apparaître, une | nuit, vêtu de haiïllons, en deuil, à demi nu; le mort lui ordonna de prévenir son fils Pierre, qu’il allait être chassé et qu’il ne retournerait plus jamais dans sa patrie. Michel-Ange, à qui Cardiere confia sa vision, l’engagea à tout raconter au prince; mais Car-

(1) Ils moururent peu après, en 1494 : Politien, demandant à être enseveli comme dominicain, à l’église Saint-Marc,— l’église de Savonarole; — Pic de la Mirandole, revêtu, pour mourir, de lhabit

(3) Laurent de Médicis était mort le 8 avril 1492; son fils Pierre 4 lui avait succédé. Michel-Ange quitta le palais; il rentra chez son 3 père, et resta quelque temps sans emploi. Puis Pierre le reprit à 4 son service, le chargeant de lui acheter des camées et des intailles.

Il sculpta alors l’Æercule colossal de marbre, qui fut d’abord au palais Strozzi, puis acheté en 1529 par François I: et placé à Fontainebleau, d’où il disparut au dix-septième siècle. De ce temps est aussi le Crucifix de bois du couvent San Spirito, pour lequel Michel-Ange étudia l’anatomie sur des cadavres, avec un tel acharnement, qu’il en tomba malade (1494).

4 diere, qui avait peur de Pierre, ne l’osa point. Un des _ matins suivants, il revint trouver Michel-Ange et lui K: dit, plein d’effroi, que le mort lui était de nouveau N apparu : il avait même costume; et comme Cardiere, D couché, le fixait en silence, le fantôme l’avait souflleté, & our le châtier de n’avoir pas obéi. Michel-Ange fit de ‘4 violents reproches à Cardiere et l’obligea à se rendre à pied, sur-le-champ, à la villa des Médicis, Caregoi, près il larrêta et lui fit son récit. Pierre éclata de rire et 1 4 le fit étriller par ses écuyers. Le chancelier du prince, ‘4 Bibbiena, lui dit : « Tu es un fou. Qui crois-tu que Laurent aime le mieux, de son fils, ou de toi ? S’il avait eu i 4 à se montrer, c’eût été à lui et non à toi! » Cardiere, —_ houspillé et bafoué, revint à Florence; il apprit à 4 Michel-Ange l’insuccès de sa démarche, et il le convain1 quit si bien des malheurs qui allaient fondre sur Flo- —. rence, que Michel-Ange, deux jours après, s’enfuit. (1) dl Ce fut le premier accès de ces terreurs supersti- “ tieuses qui se reproduisirent plus d’une fois dans la dh suite de sa vie, et qui le terrassaient, quelque honte | 4 | Il fuit jusqu’à Venise. A peine sorti de la fournaise de Florence, sa surexci- ‘4 La fuite de Michel-Ange eut lieu en octobre 1494. Un mois plus UE tard, Pierre de Médicis s’enfuit à son tour, devant le soulèvement ‘4 du peuple; et le gouvernement populaire s’installa à Florence, 4 avec Pappui de Savonarole, qui prophétisait que Florence porteec, rait la République dans le monde entier. Cette République recon- — naissait pourtant un roi : Jésus-Christ.

la vie de Michel-Ange ITA tation tomba. — Revenu à Bologne, où il passa l’hiver, (1) 4 il oublie totalement le prophète et les prophéties. La 4 beauté du monde le reprend. Il lit Pétrarque, Boccace à et Dante. Il repasse à Florence, au printemps de 1495, 2: pendant les fêtes religieuses du Carnaval et les luttes ( enragées des partis. Mais il est si détaché maintenant Ë des passions qui se dévorent autour de lui, que, par une sorte de défi contre le fanatisme des Savonarolistes, 4 il sculpte son fameux Cupidon endormi, que ses | contemporains prirent pour un antique. Il ne reste d’ail- 6 leurs que quelques mois à Florence; il va à Rome, et, 4

. jusqu’à la mort de Savonarole, il est le plus païen des |

artistes. Il sculpte Bacchus ivre, Adonis mourant, et le ! grand Cupidon, VYannée même où Savonarole fait brûler « les Vanités et les Anathèmes » : livres, : parures, œuvres d’art. (2) Son frère, le moine Lionardo, est poursuivi, pour sa foi dans le prophète. Les R dangers s’accumulent sur la tête de Savonarole : Michel-Ange ne revient pas à Florence, pour le dé- fendre. Savonarole est brûlé : (3) Michel-Ange se tait. Nulle trace de cet événement dans aucune de ses

(1) Il y était l’hôte du noble Giovanni Francesco Aldovrandi, qui lui vint en aide, à l’occasion de certains démêlés avec la police de Bologne. Il travailla alors à la statue de San Petronio, et à une sta- | tuette d’ange pour ie tabernacle (Arca) de San Domenico. Mais ces œuvres n’ont aucunement le caractère religieux. C’est toujours la force orgueilleuse. !

@) Michel-Ange arriva à Rome, en juin 1496. Le Bacchus ivre, l’Adonis mourant (musée du Bargello) et le Capidon (South-Kensington) sont de 1497. — Michel-Ange semble avoir aussi dessiné, dans ce même temps, le carton d’une Stigmalisation de saint

ÿ François, pour San Pietro in Montorio.

_ Michel-Ange se tait; mais il sculpte la Pietà : (1) 2%

: (2 Sur les genoux de la Vierge, immortellement jeune, le 4

.… Christ mort est couché, semble dormir. Nulle violence, %

nulle âpreté. La sérénité de l’Olympe flotte sur les traits | de la pure déesse et du Dieu du Calvaire. Mais une mélancolie indicible s’y mêle; elle baigne ces beaux |

… corps. La tristesse a pris possession de l’âme de Michel- À

Ge n’était pas seulement le spectacle des misères et ; | …_. des crimes qui venait l’assombrir. Une force tyrannique fe

_ était entrée en lui, pour ne plus le lâcher. Il était en d proie à cette fureur de génie, à cette folie de travail for- À | cené et sans joie, qui ne lui permit plus de soufller a

“jusqu’à la mort. Sans illusions sur la victoire, il avait Ÿ

juré de vaincre, pour sa gloire et pour celle des siens. (ei

  • out le poids de sa lourde famille reposait sur lui seul. LE

… Elle l’obsédait de demandes d’argent. Il en manquait (x

— lui-même, mais il mettait son orgueil à ne jamais refuser :

_ il se serait vendu lui-même, pour envoyer aux siens 5 …_ l’argent qu’ils réclamaient. Sa santé s’altérait déjà. La —.. mauvaise nourriture, le froid, l’humidité, l’excès de tra- ;

… (1) La Pietà fut exécutée pour le cardinal français, Jean de Gros-

… laye de Villiers, abbé de Saint-Denis, ambassadeur de Charles VIH,

qui la commanda à Michel-Ange pour la chapelle des rois de 5 France, à Saint-Pierre. (Contrat du 27 août 1498) — Michel-Ange y 5) Une conversation de Michel-Ange avec Condivi explique par ss

une pensée de mysticisme chevaleresque la jeunesse de la Vierge, Ne si différente des Mater Dolorosa sauvages, flétries, convulsées par !

….… là douleur, de Donatello, de Signorelli, de Mantegna, et de Botti- Fe

la vie de Michel-Ange « vail, commencçaient à la ruiner. Il souffrait de la tête, et il avait un côté enflé. (1) Son père lui reprochaït sa à façon de vivre : il ne se disait pas qu’il en était responsable.

« Toutes les peines que j’ai endurées, je les ai endurées pour vous, lui écrivait plus tard Michel-Ange. (2)

.. Tous mes soucis, tous, je les ai par amour pour

Au printemps de 1501, il revint à Florence.

Un bloc de marbre gigantesque avait été confié, quarante ans auparavant, par l’Œuvre de la cathé- | drale (Opera del Duomo) à Agostino di Duccio pour y tailler la figure d’un prophète. L’œuvre à peme ébauchée était restée interrompue. Personne n’osait la reprendre. Michel-Ange s’en chargea, (4) et, de ce roc de marbre, il fit sortir le David colossal.

On conte que le gonfalonier Pier Soderini, venant voir la statue dont il avait donné la commande à Michel-

Ange, lui fit quelques critiques, pour attester son goût : il blâma lépaisseur du nez. Michel-Ange monta sur l’échafaudage, prit un ciseau et un peu de | poussière de marbre, et, tout en remuant légèrement le | ciseau, il faisait tomber peu à peu la poussière; mais il | se garda bien de toucher au nez, et le laissa comme |

(1) Lettre de son père, 19 décembre 1500.

(2) Lettre à son père. Printemps 1509.

  1. Lettre à son père, 1521.

(4) En août 1501. — Dans les mois précédents, il avait signé avec le cardinal Francesco Piccolomini un contrat, qu’il n’exécuta jamais, pour la décoration de l’autel Piccolomini, à la cathédrale de Sienne. Ce fut un des remords de toute sa vie.

4 il était. Puis, se tournant vers le gonfalonier, il — Maintenant, dit Soderini, il me plaît beaucoup mieux. Vous lui avez donné la vie. »

« Alors Michel-Ange descendit, et il rit silencieu-

On croit lire ce mépris silencieux dans l’œuvre. C’est À une force tumultueuse au repos. Elle est gonflée de : dédain et de mélancolie. Elle étouffe dans les murs d’un musée. Il lui faut le plein air, « la lumière sur la place », L comme disait Michel-Ange. (2) } Le 25 janvier 1504, une commission d’artistes, dont faisaient partie Filippino Lippi, Botticelli, Pérugin, et | Léonard de Vinci, délibérèrent sur l’emplacement qu’on : assignerait au David. Sur la demande de Michel-Ange, à gneurie. (3) Le transport de la masse énorme fut confié 4 aux architectes de la cathédrale. Le 14 mai, au soir, on ‘ fit sortir du baraquement en planches, où il était campé, le Colosse de marbre, en démolissant le mur au

(2) Michel-Ange disait à un sculpteur, qui s’évertuait à arranger le jour dans son atelier, de façon que son œuvre parût à son avantage : « Ne te donne pas tant de peine, ce qui compte, cest la lumière sur la place. »

(3) Le détail des délibérations a été conservé. (Milanesi : Contratti artistici, pages 620 et suivantes)

Le David resta, jusqu’en 1873, au lieu qui lui avait été assigné par Michel-Ange, devant le Palais de la Seigneurie. Alors, on

L transporta la statue, que la pluie avait entamée d’une façon É.. inquiétante, à VAcadémie des Beaux-Arts de Florence, dans une rotonde spéciale (Tribuna del David). Le Circolo artistico de

Florence propose en ce moment d’en faire exécuter une copie

à en marbre blanc, pour lélever à sa place ancienne, devant le

la vie de Michel-Ange Fe. dessus de la porte. Dans la nuit, des gens du peuple : jetèrent des pierres au David, afin de le briser. On ]

: dut faire bonne garde. La statue avançait lentement, K liée droite et suspendue, de façon à balancer librement (J

sans heurter le sol. Il fallut quatre jours pour l’amener 4

du Duomo au Palais Vieux. Le 18, à midi, elle arrivaà

la place marquée. On continua de faire la garde autour ï£ d’elle, la nuit. Malgré toutes les précautions, un soir, +

elle fut lapidée. (1) F

ñ Tel était ce peuple florentin, qu’on donne quelquefois 1 comme modèle au nôtre. (2) f

En 1504, la Seigneurie de Florence mit aux prises Michel-Ange avec Léonard de Vinci.

‘Les deux hommes ne s’aimaient point. Leur solitude commune eût dû les rapprocher. Mais s’ils se sentaient éloignés du reste des hommes, ils l’étaient plus encore l’un de l’autre. Le plus isolé des deux était Léonard. Il ; avait cinquante-deux ans, — vingt ans de plus que Michel-Ange. — Depuis l’âge de trente ans, il avait quitté Florence, dont l’âäpreté de passions était intolé- rable à sa nature délicate, un peu timide, et à son intel- | ligence sereine et sceptique, ouverte à tout, comprenant | tout. Ce grand dilettante, cet homme absolument libre

(1) Relation contemporaine, et Histoires Florentines de Pietro di |

(2) Ajoutons que la chaste nudité du David choquait la pudeur de Florence. L’Arétin, reprochant à Michel-Ange l’indécence de son { Jugement Dernier, lui écrivit en 1545 : « Imitez la modestie des Florentins, qui cachent sous des feuilles d’or les parties honteuses de leur beau Colosse. » :

ét absolument seul, était si détaché de la patrie, de la Fe ‘1 religion, du monde entier, qu’il ne se trouvait bien I qu’auprès des tyrans, libres d’esprit, comme lui. Forcé ; x 14 . de quitter Milan, en 1499, par la chute de son protec- Hé … teur, Ludovic le More, il était entré au service de César i -_ Borgia, en 1502; la fin de la carrière politique du AL prince, en 1503, le contraignit à revenir à Florence. Là, + es son sourire ironique se trouva en présence du sombre 1 et fiévreux Michel-Ange, et il l’exaspéra. Michel-Ange, ; tout entier à ses passions et à sa foi, haïssait les …__ ennemis de ses passions et de sa foi, mais il haïssait “ bien plus ceux qui n’avaient point de passion et n’étaient : ‘2 d’aucune foi. Plus Léonard était grand, plus Michel- Ô ‘6 Ange sentait d’aversion pour lui; et il ne négligeait f _ pas une occasion de la lui témoigner. S lc: « Léonard était un homme de belle figure, de manières ; —. avenantes et distinguées. Il flânait un jour avec un ami, TUs li dans les rues de Florence. Il était vêtu d’une tunique Hvi … rose, tombant jusqu’aux genoux; sur sa poitrine Me. …_… flottait sa barbe bien bouclée et arrangée avec art. à) nm re Auprès de Santa Trinità, quelques bourgeois causaient : ES ils discutaient ensemble un passage de Dante. Ils appe- “ lèrent Léonard, et le prièrent de leur en éclaircir le fl — sens. À ce moment, Michel-Ange passait. Léonard | dit ;: « Michel-Ange vous expliquera les vers dont vous parlez. » Michel-Ange, croyant qu’il voulait le railler, k … répliqua amèrement: « Explique-les toi-même, toi qui as j fait le modèle d’un cheval de bronze, (1) et qui n’as pas 2 été capable de le fondre, mais qui, pour ta honte, t’es 190 (1) Allusion à la statue équestre de Francesco Sforza, laissée K —.inachevée par Léonard, et dont les archers gascons de Louis XII À We S’amnusèrent à prendre pour cible le modèle de plâtre.

la vie de Michel-Ange À arrêté en route! » — Là-dessus, il tourna le dos au n groupe et continua son chemin. Léonard resta, et il ÿ rougit. Et Michel-Ange, non satisfait encore et brûlant : du désir de le blesser, cria : « Et ces chapons de Milanais qui te croyaient capable d’un tel ouvrage! » (1) : Tels étaient les deux hommes, que le gonfalonier Soderini opposa l’un à l’autre dans une œuvre commune : la décoration de la Salle du Conseil au Palais de la Seigneurie. Ce fut un combat singulier entre les deux plus grandes forces de la Renaissance. En mai 1504, Léonard commença le carton de la Bataille d’Anghiari. (2) En août 1504, Michel-Ange reçut la commande du carton pour la Bataille de Cascina. (3) Florence se divisa en deux camps pour l’un ou l’autre rival. — Le temps a tout égalisé. Les deux œuvres ont disparu. (4) En mars 1505, Michel-Ange fut appelé à Rome par Jules II. Alors commença la période héroïque de sa (1) Relation d’un contemporain (Anonyme de la Magliabecchiana). (2) On lui avait imposé l’humiliation de peindre une victoire des Florentins sur ses amis, les Milanais. (4) Le carton de Michel-Ange, seul exécuté, dès 1505, disparut en | 1512, lors des émeutes provoquées à Florence par le retour des Médicis. L’œuvre mest plus connue que par des copies fragmentaires. La plus fameuse de ces copies est la gravure de MarcAntoine. (Les Grimpeurs) — Quant à la fresque de Léonard, Léonard suffit à la détruire. Il voulut perfectionner la technique de la fresque, il essaya d’un enduit à l’huile qui ne tint pas; et É la peinture, qu’il abandonna de découragement, en 1506, n’existait plus déjà en 1550. De cette période de la vie de Michel-Ange (1501-1505), sont aussi

Tous deux violents et grandioses, le pape et l’artiste étaient faits pour s’entendre, quand ils ne se heurtaient point l’un l’autre avec fureur. Leur cerveau bouillonnait de projets gigantesques. Jules IT voulait se faire bâtir un tombeau, digne de la Rome antique. Michel-Ange s’enflamma pour cette idée d’orgueil impérial. IL conçut un dessein babylonien, une montagne d’architecture, avec plus de quarante statues, de dimensions colossales. Le pape, enthousiasmé, l’envoya à Carrare, pour faire tailler dans les carrières tout le marbre nécessaire. Michel-Ange resta plus de huit mois dans les montagnes. Il était en proie à une exaltation surhumaine. « Un jour qu’il parcourait le pays à cheval, il vit un mont qui dominait la côte : le désir le saisit de le sculpter tout entier, de le transformer en un colosse, visible de loin aux navigateurs. Il l’eût fait, s’il en avait eu le temps, et si on le lui avait permis. » (1) En décembre 1505, il revint à Rome, où commencèrent à arriver par mer les blocs de marbre qu’il avait choisis. On les transporta sur la place Saint-Pierre, der- k rière Santa-Caterina, où Michel-Ange habitait. « La masse des pierres était si grande, qu’elle excitait la stupeur des gens et la joie du pape. » Michel-Ange se mit au travail. Le pape, dans son impatience, venait sans cesse le voir, « et s’entretenait avec lui, aussi . les deux bas-reliefs circulaires de la Madone et de l’Enfant, qui ; sont à la Royal Academy de Londres, et au musée du Bargello de Florence ; — la Madone de Bruges, acquise en 1506 par des marchands flamands ; — et le grand tableau à la détrempe de la Sainte Famille des Uffzi, le plus beau et le plus soigné de MichelAnge. Son austérité puritaine, son accent héroïque, s’opposent | rudement aux langueurs efféminées de l’art léonardesque. | 49

la vie de Michel-Ange ME EN familièrement que s’il avait été son frère » Pour À venir plus commodément, il fit jeter du corridor du ‘4 Vatican à la maison de Michel-Ange un pont-levis 4 qui lui assurait un passage secret. 24 Mais cette faveur ne dura guère. Le caractère de $ Jules IT n’était pas moins trépidant que celui de Michel- 1 Ange. Il se passionnaït tour à tour pour les projets les 1 plus différents. Un autre dessein lui parut plus propre à % éterniser sa gloire : il voulut réédifier Saint-Pierre, Il y HA: était poussé par les ennemis de Michel-Ange. Ils étaient ‘4 nombreux et puissants. Ils avaient à leur tête un homme d’un génie égal à celui de Michel-Ange, et d’une volonté É plus forte : Bramante d’Urbin, l’architecte du pape et : l’ami de Raphaël. Il ne pouvait y avoir de sympathie $ entre la raison souveraine des deux grands Ombriens et à le génie sauvage du Florentin. Mais s’ils se décidèrent ; à le combattre, (1) ce fut sans doute qu’il les y avait F provoqués. Michel-Ange critiquait imprudemment Bramante, et l’accusait, à tort ou à raison, de malversa- À tions dans ses travaux. (2) Bramante décida aussitôt de À le perdre. ! (1) Du moins, Bramante. Raphaël était trop l’ami et l’obligé de ve Bramante pour ne pas faire cause commune avec lui; mais on n’a d pas de preuves qu’il ait agi personnellement contre Michel-Ange. « Cependant celui-ci l’accuse en termes formels : « Toutes les difieultés survenues entre le pape Jules et moi sont le fait de la jalousie : de Bramante et de Raphaël : ils cherchaient à me perdre; eb yraiment Raphaël en avait bien sujet; car ce qu’il savait de Part, c’était de moi qu’il le tenait. » (Lettre d’octobre 1542 à un personnage inconnu. — Lettres, édition Milanesi, pages 489-494) | (2) Condivi, que son aveugle amitié pour Michel-Ange rend un 1} peu suspect, dit : « Bramante était poussé à nuire à Michel- | Ange par sa jalousie d’abord, et aussi par la crainte qu’il avait Û du jugement de Michel-Ange, qui découvrait ses fautes. Bramante, J comme chacun sait, était adonné au plaisir et grand dissipateur. ; Le traitement qu’il recevait du pape, si élevé qu’il fût, ne lui suffi- |

: Il lui enleva la faveur du pape. Il joua de la supersti- Ë __ tion de Jules Il; il lui rappela la croyance populaire, 4). suivant laquelle il était de mauvais présage de se faire F “ bâtir son tombeau de son vivant. Il réussit à le déta- s : 2 cher des projets de son rival, et il y substitua les ” ne siens. En janvier 1506, Jules IT se décida à reconstruire ou Saint-Pierre. Le tombeau fut abandonné, et Michel- É Ange se trouva non seulement humilié, mais endetté par les dépenses qu’il avait faites pour l’œuvre. (1) Il se : 1 - plaïgnit amèrement. Le pape lui fit fermer sa porte; et,

  • comme il revenait à la charge, Jules II le fit chasser du Vatican par un de ses palefreniers. | Un évêque de Lucques, qui assistait à la scène, dit au ki — « Vous ne le connaissez donc pas? » ie Le palefrenier dit à Michel-Ange : 05 1 — « Pardonnez-moi, monsieur, mais j’ai reçu cet t

ordre, et je dois l’exécuter. »

F Michel-Ange rentra chez lui et écrivit au pape: a « Saïnt-Père. J’ai été chassé du palais, ce matin, sur {4 l’ordre de Votre Sainteté. Je vous fais savoir qu’à partir ÿ 4 Sant pas, il chercha à gagner sur ses travaux, en faisant bâtir ses À 4 murs en mauvais matériaux, d’une solidité insuffisante. Chacun L peut le constater dans ses constructions de Saint-Pierre, du corridor s du Belvédère, du cloître de Santo Pietro ad Vincula, etc., qu’il a été nécessaire de soutenir récemment par des crampons et des è contreboutants, parce qu’elles tombèrent, ou seraient tombées : k ; . en peu de temps. » : . (1) « Lorsque le pape changea de fantaisie, et que les barques ÿ arrivèrent avec des marbres de Carrare, je dus payer moi-même le fret. Dans ce même temps des tailleurs de pierres, que À j’avais fait venir de Florence pour le tombeau, arrivèrent à Rome ; J 2 et comme j’avais fait installer et meubler pour eux la maison que : PaY Jules m’avait donnée derrière Santa Caterina, je me vis sans J à argent et dans un grand embarras.. » (Lettre déjà citée d’octobre

la vie de Michel-Ange “00 d’aujourd’hui, si vous avez besoin de moi, vous pouvez si me faire chercher partout ailleurs qu’à Rome. » L Il envoya la lettre, appela un marchand et un tailleur ï de pierres, qui logeaïent chez lui, et leur dit : ; « Cherchez un Juif, vendez tout ce qui est dans ma maison, et venez à Florence. » 1 É Puis il monta à cheval et partit. (1) Quand le pape reçut la lettre, il envoya après lui cinq cavaliers, qui l’atteignirent vers onze heures du soir, à Poggibonsi, et lui remirent l’ordre suivant : &« Aussitôt après la réception de ceci, tu retourneras à Rome, sous peine de notre disgrâce. » Michel-Ange répliqua qu’il retournerait, quand le pape tiendrait ses engagements : sinon, Jules II ne devait pas espérer de le revoir jamais. (2)

Il adressa ce sonnet au pape : (3)

Seigneur, si jamais proverbe est vrai, c’est bien celui qui ;

dit que qui peut, jamais ne veut. Tu as cru à des contes et à des bavardages, tu as récompensé qui est l’ennemi du vrai. Pour moi, je suis et j’ai été ton bon vieux serviteur, je te suis attaché comme les rayons au soleil; et le temps que je perds ne Vafflige pas! Plus je me fatigue, moins tu m’aimes. J’avais espéré grandir par ta grandeur, et que ta juste balance et ta puissante épée seraient mes seuls juges, et non Vécho mensonger. Mais le ciel se moque de toute vertu, en la plaçant dans ce monde, si elle doit y attendre des fruits d’un arbre sec. (4)

(2) Tout ce récit est extrait textuellement d’une lettre de MichelAnge, d’octobre 1542.

(3) Je le place à cette date, qui me paraît la plus vraisemblable, bien que Frey, sans raison suffisante, à mon sens, reporte le | sonnet vers 1911.

(4) Poésies, IL. — Voir Annexes, I, à la fin du deuxième cahier.

« L’arbre sec » est une allusion au chêne vert, qui figure dans les armoiries des De la Rovere (famille de Jules II).

L’affront qu’il avait subi de Jules IT n’était pas la seule raison qui eût déterminé Michel-Ange à la fuite. Dans une lettre à Giuliano da San Gallo, il laisse entendre que Bramante voulait le faire assassiner. (1)

Michel-Ange parti, Bramante resta seul maître. Le ‘ lendemain de la fuite de son rival, il fit poser la première pierre de Saint-Pierre. (2) Sa rancune implacable s’acharna après l’œuvre de Michel-Ange, et s’arrangea de’ façon à la ruiner pour jamais. Il fit piller par la populace le chantier de la place Saint-Pierre, où étaient amassés les blocs de marbre pour le tombeau de

Cependant, le pape, enragé de la révolte de son sculpteur, envoyait bref sur bref à la Seigneurie de Florence, où Michel-Ange s’était réfugié. La Seigneurie fit venir Michel-Ange, et lui dit : « Tu as joué au pape un tour, comme le roi de France lui-même n’en eût pas fait. Nous ne voulons pas, à cause de toi, nous engager dans une guerre avec lui : ainsi il faut que tu retournes à Rome; nous te donnerons des lettres d’un tel poids, que toute injustice qui te serait faite, serait faite à la

Michel-Ange s’entêtait. Il posait ses conditions. Il exigeait que Jules II lui laissât faire son tombeau, et il entendait y travailler non plus à Rome, mais à Florence.

(1) « Ce n’était pas là l’unique cause de mon départ: il y avait encore autre chose, dont j’aime mieux ne pas parler. Il suffit de dire que cela me donna à penser que, si je restais à Rome, cette ville serait mon tombeau, plutôt que celui du pape. Et ce fut la cause de mon départ subit. »

la vie de Michel-Ange USE Lorsque Jules II partit en guerre contre Pérouse et 4 | Bologne, (1) et que ses sommations devinrent plus L. menaçantes, Michel-Ange songea à passer en Turquie, ne où le sultan lui faisait offrir par les Franciscaïrs de 4 venir à Constantinople, pour bâtir un pont à Péra. (2) 1% Enfin, il fallut céder ; et, dans les derniers jours de no- à vembre 1506, il se rendit en rechignant à Bologne, où % Jules II, vainqueur, venait d’entrer par la brèche. + « Un matin, Michel-Ange était allé entendre la messe au à San Petronio. Le palefrenier du pape l’aperçut, le 4 4 reconnut et le conduisit devant Jules II, qui était à 1 table au palais des Seiïize. Le pape, irrité, lui dit : . Li « C’était à toi de venir Nous chercher (à Rome); et tu as 4 attendu que Nous vinssions te trouver (à Bologne)! » f — Michel-Ange s’agenouilla et demanda pardon à haute 4 voix, disant qu’il n’avait pas agi par malice, mais par 4 irritation, parce qu’il n’avait pu supporter d’être chassé, ; ê comme on avait fait. Le pape demeurait assis, La tête & baissée, le visage enflammé de colère, quand un évêque, :10 que Soderini avait envoyé pour prendre la défense de 4 Michel-Ange, voulut s’interposer, et dit : « Que Votre Li Sainteté veuille bien ne pas faire attention à ses sottises : Fa il a péché par ignorance. En dehors de leur art, les ÿ peintres sont tous de même. » Le. pape, furieux, cria : 4 « Tu lui dis une grossièreté, que Nous ne lui avons | pas dite. L’ignorant, c’est toi! Va-t-en, et que le n 1 (2) Condivi. — Michel-Ange avait eu déjà l’idée d’aller en Turquie, en 1504; et, en 1519, il fut en relations avec « le seigneur d’Andrinople », qui lui demandait de venir exécuter pour lui des On sait que Léonard de Vinci avait été aussi tenté de passer en

É, diable t’emporte! » — Et comme il ne s’en allait pas, ie É les serviteurs du pape le jetèrent à coups de poing à #} dehors. Alors, le pape, ayant déchargé sa colère sur F l’évêque, fit approcher Michel-Ange, et lui par- 4 : Malheureusement, pour faire sa paix avec Jules IL, il | Rae fallut en passer par ses caprices; et la toute-puissante | _ volonté avait de nouveau tourné. Il ne s’agissait plus 4 | du tombeau, mais d’une statue colossale de bronze, k qu’il voulait se faire élever à Bologne. Michel-Ange en ( vain protesta « qu’il n’entendait rien à la fonte du | bronze ». Il lui fallut l’apprendre; et ce fut une vie de ; \ travail acharné. Il habitait une mauvaise chambre, avec N un seul lit, où il couchaiït avec ses deux aides floren- LÉ: tins, Lapo et Lodovico, et avec son fondeur Bernardino. ’ ; Quinze mois se passèrent en ennuis de toutes sortes. Il Le ; se brouilla avec Lapo et Lodovico, qui le volaient. à | û « Ce gredin de Lapo, écrit-il à son père, donnait à F entendre à tous, que c’était lui et Lodovico qui faisaient : ss $e tout l’ouvrage, ou du moins qu’ils le faisaient en colla- à boration avec moi. Il ne pouvait se mettre dans la tête qu’il n’était pas le maître, jusqu’au moment où je l’ai mis denors : alors, pour la première fois, il s’est aperçu 15 y qu’il était à mon service. Je l’ai chassé comme une Lapo et Lodovico se plaignirent bruyamment; ils ré- | ; pandirent à Florence des calomnies contre Michel-Ange, 4 et parvinrent à extorquer de l’argent de son père, sous prétexte qu’il les avait volés. # F à (2) Lettre à son père, 8 février 1507.

la vie de Michel-Ange “+ Puis, ce fut le fondeur, dont l’incapacité se révéla. 1 « J’aurais cru que maître Bernardino était capable de * fondre, même sans feu, tant j’avais foi en lui. » ; En juin 1507, la fonte rata. La figure ne sortit que Ë jusqu’à la ceinture. Tout fut à recommencer. MichelAnge resta occupé à cette œuvre jusqu’en février 1508. ; Il faillit y perdre la santé. « J’ai à peine le temps de manger, écrit-il à son frère… Je vis dans la plus grande incommodité et dans une peine extrême; je ne pense à rien autre qu’à travailler nuit et jour; j’ai enduré de telles souffrances, et j’en endure de telles, que je crois que si j’avais la statue à faire encore une fois, ma vie n’y suffirait pas : ç’a été un travail de géant. » (1) Pour de telles fatigues, le résultat fut misérable. La statue de Jules IL, élevée en février 1508 devant la fa- çade de San Petronio, n’y resta que quatre ans. En décembre 1511, elle fut détruite par le parti des Bentivogli, ennemis de Jules Il; et Alphonse d’Este en acheta les débris, pour s’en faire un canon. Michel-Ange revint à Rome. Jules II lui imposait une autre tâche, non moins inattendue et plus périlleuse encore. Au peintre, qui ne savait rien de la technique de la fresque, il ordonnaïit de peindre la voûte de la chapelle Sixtine. On eût dit qu’il se plaisait à commander À l’impossible, et Michel-Ange à l’exécuter. | (1) Lettres à son frère, du 29 septembre et du 10 novembre 1507. L

11 semble que ce fut Bramante, qui, voyant MichelAnge revenir en faveur, l’accula à cette täche, où il pensait que sa gloire sombrerait. (1) L’épreuve était d’autant plus dangereuse pour Michel-Ange, qu’en cette même année 1508, son rival Raphaël commençait la peinture des Stanze du Vatican, avec un bonheur incomparable. (2) Il fit tout pour rejeter le redoutable honneur ; il alla jusqu’à proposer Raphaël à sa place : il disait que ce n’était pas son art et qu’il n’y réussirait point. Mais le pape s’obstina, et il fallut céder.

Bramante éleva à Michel-Ange un échafaudage dans la chapelle Sixtine, et l’on fit venir de Florence quelques peintres, ayant l’expérience de la fresque, pour lui prêter leur concours. Mais il était dit que MichelAnge ne pouvait avoir d’aide d’aucune sorte. Il commença par déclarer inutilisable l’échafaudage de Bramante et par en élever un autre. Quant aux peintres florentins, il les prit en grippe, et, sans autre explication, il les mit à la porte. « Il fit abattre, un matin, tout ce qu’ils avaient peint; il s’enferma dans la chapelle, il ne voulut plus leur ouvrir, et il ne se laissa plus voir même dans sa maison. Quand la plaisanterie leur eut semblé avoir assez duré, ils se décidèrent à

(1) Cest du moins ce que prétend Condivi. Il est à noter toutefois que, déjà avant la fuite de Michel-Ange à Bologne, il avait été question de lui faire peindre la Sixtine, et qu’alors ce projet souriait peu à Bramante, qui cherchait à éloigner de Rome son rival. (Lettre de Pietro Rosselli à Michel-Ange, en mai 1506)

(2) Entre avril et septembre 1508, Raphaël peignit la chambre dite de La Signature. (Ecole d’Athènes et Dispute du Saint-Sacrement) ;

la vie de Michel-Ange En | Michel-Ange resta seul, avec quelques manœuvres; (1) É. et, loin que la difficulté plus grande rent sa hardiesse,. De: il agrandit son plan et décida de peindre, non seule- , 8 ment la voûte, comme ïil en était d’abord question, LS mais les murailles. [RE Le travail gigantesque commença, le 10 mai 1508. En Sombres années, —les plus sombres et les plus sublimes 15 de cette vie tout entière! C’est le Michel-Ange légen- ho: daire, le héros de la Sixtine, celui dont la grandiose 4 image est et doit rester gravée dans la mémoire de Ft l’humanité. ; el Il souffrit terriblement. Ses lettres d’alors témoignent T d’un découragement passionné, qui ne pouvait se satis- f faire de ses divines pensées : ) « Je suis dans un grand abattement d’esprit : ya maintenant un an que je n’ai pas reçu un gros du pape; 5 je ne lui demande rien, parce que mon œuvre n’avance ; | pas assez, pour me paraître mériter une rémunération. ÿ Cela tient à la difficulté du travail, et à ce que ce n’est de point là ma profession. Ainsi, je perds mon temps sans à A peine avait-il fini de peindre le Déluge, que l’œuvre 1! commençait à moisir : on ne pouvait plus distinguer les L figures. Il refusa de continuer. Mais le pape n’admit aucune excuse. Il dut se remettre au travail. A ses fatigues et à ses inquiétudes, les siens ajoutaient | encore par leurs odieuses importunités. Toute sa famille | @) Dans les lettres de 1510 à son père, Michel-Ange se lamente au sujet de l’un de ces aides, qui n’est bon à rien, « qu’à se faire servir. Cette occupation me manquait sans doute! Je n’en avais pas assez déjà! Il me rend malheureux comme une bête. » (2) Lettre à son père, 27 janvier 1509.

_ vivait à ses crochets, abusait de lui, le pressait à mort. “ | Ê Son père ne cessait de gémir, de s’inquiéter pour des à EC affaires d’argent. Il devait passer son temps à lui É re rendre courage, quand lui-même était accablé. 4 4 ‘Ke Ne vous agitez pas, ce ne sont pas là des choses où la vie soit en jeu… Je ne vous laisserai jamais manquer de rien, M: | aussi longtemps que j’aurai moi-même quelque chose… je Quand bien même tout ce que vous avez au monde vous . ‘ 4 serait pris, vous ne manquerez de rien, tant que j’existerai.. ; 6 . J’aime mieux être pauvreet vous savoir en vie, qu’avoir tout ÿ : lor du monde et que vous soyez mort, Si vous ne si pouvez pas, comme d’autres, avoir les honneurs de ce Ai monde, qu’il vous sulfise d’avoir votre pain; et vivez avec Ÿ Christ, bon et pauvre, comme je fais ici; car je suis misé- at l rable, et je ne me tourmente ni pour la vie, ni pour l’hon- : 1008 ; neur, c’est-à-dire pour le monde; et je vis dans de très Ho grandes peines et dans une défiance infinie. Depuis quinze i ti ans, je n’ai pas eu une bonne heure; j’ai tout fait pour 4 A vous soutenir; et jamais vous ne l’avez reconnu, ni cru. K Dieu nous pardonne à tous! Je suis prêt, dans lavenir, ; rl aussi longtemps que je vivrai, à toujours agir de la même 5 1 façon, pourvu seulement que je le puisse! (1) Pt Ses trois frères l’exploitaient. Ils attendaient de lui L de l’argent, une position; ils puisaient sans scrupules dans le petit capital qu’il avait amassé à Florence; fe) _ ils venaient se faire héberger chez lui à Rome; ils se À faisaient acheter, Buonarroto et Giovan Simone, un me fonds de commerce, Gismondo, des terres près de Flo- À ù rence. Et ils ne lui en savaient aucun gré : il semblait fl È que cela leur füt dû. Michel-Ange savait qu’ils l’exploi-
“k taient ; maisil était trop orgueilleux pour ne pas les laisser :

la vie de Michel-Ange

faire. Les drôles ne s’en tenaient point là. Ils se condui- 4

saient mal, et maltraitaient le père, en l’absence de 54

Michel-Ange. Alors celui-ci éclatait en menaces fu- :

rieuses. Il menait ses frères, comme des gamins vicieux, É

à coups de fouet. Il les eût tués, au besoin. :4 50

On dit que qui fait du bien au bon le rend meilleur, mais que les bienfaits rendent le méchant plus méchant. Voici bien des années que je cherche, avec de bonnes paroles et de bonnes façons d’agir, à te ramener à une vie honnête et en paix avec ton père et avec nous autres, et tu es toujours pire. Je pourrais te parler longuement; mais ce seraient des mots. Pour en finir, sache avec certitude que tu ne possèdes rien au monde; car c’est moi qui te donne l’entretien pour vivre, par amour pour Dieu, parce que je croyais que tu étais mon frère comme les autres. Mais maintenant je suis certain que tu n’es pas mon frère; car si tu l’étais, tu n’aurais pas menacé mon père. Tu es bien plutôt une bête, et je te traiterai comme une bête. Sache que qui voit son père menacé ou maltraité a le devoir d’exposer sa vie pour lui. Assez là-dessus! Je te dis que tu ne possèdes rien au monde; et si j’entends seulement la moindre chose de toi, je viendrai tapprendre à dilapider ton bien et à : mettre le feu à la maison et aux domaines que tu n’as pas gagnés; tu n’es pas où tu crois. Si je viens de ton () Giovan Simone venait de brutaliser son père. Michel-Ange

« J’ai vu d’après votre dernière lettre comment vont les choses, et comment Giovan Simone se comporte. Je nai pas eu de plus mauvaise nouvelle depuis dix ans… Si je lavais pu, le jour même où j’ai reçu votre lettre, je serais monté à cheval et j’aurais tout remis dans l’ordre. Mais puisque je ne le puis pas, je lui écris; et s’il ne change pas sa nature, ou s’il emporte seulement un curedents de la maison, ou s’il fait quoi que ce soit qui vous déplaise,

je vous prie de m’en informer : j’obtiendrai un congé du pape et |

je viendrai. » (Printemps 1509)

côté, je te montrerai des choses qui te feront pleurer des

  • larmes brülantes et connaître sur quoi tu fondes ton arrogance. Si tu veux l’appliquer à bien agir, à honorer et à k vénérer ton père, je l”aiderai comme les autres, et, sous peu, je te procurerai une bonne boutique. Mais si tu ne fais pas ainsi, je viendrai, et j’arrangerai tes affaires d’une telle façon que tu connaîtras qui tu es, et que tu sauras exactement ce que tu as au monde… Rien de plus ! Où les paroles me manquent, je supplée par les faits. Deux lignes encore. Depuis douze ans, je mène une vie misérable par toute l’Italie, je supporte toute honte, je souffre toute peine, je déchire mon corps par toutes les fatigues, j’expose ma vie à mille dangers, uniquement pour aider ma maison; — et maintenant que j’ai commencé à la . relever un peu, tu tamuses à détruire en une heure ce que j’ai édifié en tant d’années et avec tant de peines! Corps du Christ! Cela ne sera point! Car je suis homme à mettre en …. pièces dix mille de tes semblables, si cela est nécessaire. — . C’est pourquoi, sois sage, et ne pousse pas à bout quelqu’un | qui a bien autrement de passions que toi! (1) ; Puis, c’est au tour de Gismondo : à Je vis ici dans la détresse et dans une très grande fatigue À … de corps. Je n’ai aucun ami d’aucune espèce, et je n’en veux pas… Il y a bien peu de temps que j’ai les moyens de manger | à mon gré. Cessez de me causer des tourments; car je n’en pourrais plus supporter une once. (2) ; Enfin le troisième frère, Buonarroto, employé à la — maison de commerce des Strozzi, après toutes les — (1) Lettre à Giovan Simone. Datée par Henry Thode : printemps —. 1509 (dans l’édition Milanesi : juillet 1508.) Noter que Giovan Simone était alors un homme de trente ans. LA Michel-Ange n’avait que quatre ans de plus que lui.

la vie de Michel-Ange We avances d’argent que lui a faites Michel-Ange, le har- cèle impudemment et se vante d’avoir plus dépensé pour lui qu’il n’en a reçu : : ‘ è Je voudrais bien savoir de ton ingratitude, lui écrit À: Michel-Ange, d’où tu tiens ton argent; je voudrais bien 4 savoir si tu tiens compte des 228 ducats que vous m’avez 4 pris à la banque de Santa Maria Nuova, et de bien M d’autres centaines de ducats que j’ai envoyées à la mai M son, et des peines et des soucis que j’ai eus pour vous entretenir. Je voudrais bien savoir si tu tiens compte de 4 tout cela! — Si tu avais assez d’intelligence pour recon- M naître la vérité, tu ne dirais pas : & J’ai dépensé tant du $ mien », et tu ne serais pas venu me relancer ici, pour me fa tourmenter de tes affaires, sans te souvenir de toute ma F conduite passée, à votre égard. Tu aurais dit : « Michel- î Ange sait ce qu’il nous a écrit; s’il ne le fait pas maintenant, c’est qu’il doit en être empêché par quelque chose que nous ne savons pas : soyons patients. » Quand un cheval court autant qu’il peut, il n’est pas bon de lui donner de l’éperon, pour qu’il coure plus qu’il ne peut Mais vous ne m’avez jamais connu, et vous ne me Con- : naissez pas. Dieu vous pardonne! C’est lui qui m’a accordé la grâce de suffire à tout ce que j’ai fait pour vous aider. Mais vous ne le reconnaîtrez que quand vous ne m’aurez Telle était l’atmosphère d’ingratitude et d’envie, où Michel-Ange se débattait, entre une famille : indigne qui le harcelait et des ennemis acharnés qui l’épiaient, escomptant son échec. Et lui, pendant ce temps, accomplissait l’œuvre héroïque de la Sixtine. Mais au prix de quels efforts désespérés! Peu s’en k. fallut qu’il abandonnât tout et s’enfuît de nouveau. Il à croyait qu’il allait mourir. (2) Il l’eût voulu peut-être.

1 Le pape s’irritait de ses lenteurs et de son obstination F _ à lui cacher son travail. Leurs caractères orgueilleux Li 1 _ s’entrechoquaient comme des nuées d’orage. « Un N …_ jour, dit Condivi, Jules II lui ayant demandé quand il is _ aurait fini la chapelle, Michel-Ange lui répondit, selon * it … son habitude : « Quand je pourrai. » Le pape, furieux, | … le frappa de son bâton, en répétant : « Quand je pourrai! _ Quand je pourrai! » Michel-Ange courut chez lui et fit | | ses préparatifs pour quitter Rome. Mais Jules IT lui
; dépêcha un envoyé, qui lui apporta 500 ducats, l’apaisa à aussi bien qu’il put, et excusa le pape. Michel-Ange 4 _ accepta les excuses. » k À Mais le lendemain, ils recommençaient. Le pape NU @ finit, un jour, par lui dire avec colère : « Tu as donc j . envie que je te fasse jeter en bas de ton échafaudage? » ‘

Michel-Ange dut céder; il fit enlever l’échafaudage, et Ne

._ découvrit l’œuvre, le jour de la Toussaint 1512. # s La fête éclatante et sombre, qui reçoit les reflets k: n: funèbres de la Fête des Morts, convenait bien à l’inau- al 3 guration de cette œuvre terrible, pleine de l’Esprit du k #8 Dieu qui crée et qui tue, — Dieu NE où se rue, à gr. _ comme un ouragan, toute la force de vivre. (1) $ (1) J’ai analysé l’œuvre dans le Michel-Ange, de la collection : Les d “ Maîtres de l’Art. Je n’y reviens pas ici. h

Roc è l’alta cholonna. (1) Michel-Ange sortit de ce travail d’Hercule, glorieux et brisé. A tenir, pendant des mois, la tête renversée pour peindre la voûte de la Sixtine, « il s’était abîmé la vue de telle sorte, que longtemps après il ne pouvait lire une lettre, ou regarder un objet, qu’en les tenant au-dessus de sa tête, pour les mieux voir ». (2) Il plaisantait lui-même de ses infirmités : La peine m’a fait un goître, comme l’eau en fait aux chats | de Lombardie… Mon ventre pointe vers mon menton, ma barbe se rebrousse vers le ciel, mon crâne s’appuie sur mon dos, ma poitrine est comme celle d’une harpie; le pinceau, en s’égouttant sur mon visage, y a fait un carrelage ’ bariolé. Mes lombes me sont rentrés dans le corps, et mon derrière fait contrepoids. Je marche au hasard, sans que je ë puisse voir mes pieds. Ma peau s’allonge par devant et se …_ ratatine par derrière: je suis tendu comme un arc syrien.

la vie de Michel-Ange 1 Mon intelligence est aussi baroque que mon corps: car on De joue mal d’un roseau recourbé… (1) À

Il ne faut pas être dupe de cette bonne humeur. M

Michel-Ange souffrait d’être laid. Pour un homme, tel que lui, épris plus que personne de la beauté - 4 physique, la laideur était une honte. (2) On trouve la 1 trace de son humiliation dans quelques-uns de ses ; madrigaux. (3) Son chagrin était d’autant plus cuisant 4 qu’il fut, toute sa vie, dévoré d’amour; et il ne semble ï’ pas qu’il ait jamais été payé de retour. Alors il se è repliait en lui et confiait à la poésie sa tendresse et sa !

Depuis l’enfance, il composait des vers : ce lui était un ] besoin impérieux. Il couvrait ses dessins, ses lettres, ses il

(1) Poésies IX. Voir aux Annexes, IL.

Cette poésie, écrite dans le style burlesque de Francesco Berni, { et adressée à Giovanni da Pistoja, est datée par Frey de juinjuillet 1510. Dans les derniers vers, Michel-Ange fait allusion à ses ;: difficultés de travail, pendant l’exécution des fresques de la Sixtine ;
et il s’en excuse, en alléguant que ce n’est pas là son métier :

« Défends donc, Giovanni, mon œuvre morte, et défends mon honneur; car la peinture n’est pas mon affaire. Je ne suis pas |

(2) Henry Thode a mis justement en lumière ce trait du caractère de Michel-Ange dans son premier volume de Michelangelo

(3) « … Puisque le Seigneur rend aux âmes leur corps après la mort, pour la paix ou le tourment éternel, je supplie qu’il laisse le mien, quoique laid, au ciel, comme sur la terre, auprès du tien : car un cœur aimant vaut autant qu’un beau visage. ».…

.…Prieg’o ‘l mie benchè bracto, * Conv è qui teco, il voglia im paradiso : à j C? un cor pieloso val quant’ un bel viso.….

« Le ciel semble justement s’irriter de ce que je me mire si laid dans tes yeux si beaux. »

Ben par che ?l ciel s’adiri,

. feuilles volantes, de pensées qu’il reprenaït ensuite et { 4 retravaillait sans cesse. Malheureusement, il fit brüler, S be en 1518, le plus grand nombre de ses poésies de jeunesse; 1 x d’autres furent détruites avant sa mort. Le peu qui nous , É en reste suflit pourtant à évoquer ses passions. (1) f _ La plus ancienne poésie semble avoir été écrite à 4 | É Comme je vivais heureux, tant qu’il m’était accordé, 1

Amour, de résister victorieusement à ta rage! Maintenant, |

We hélas! je baigne ma poitrine de larmes, j’ai éprouvé ta P Deux madrigaux, écrits entre 1504 et 1511, et probable- 7 i, ment adressés à la même femme, ont une expression Fe i Qui est celui qui par force me mène à toi… hélas ! hélas! 14 4 hélas !.… étroitement enchaîné ? Et je suis libre pourtant !.. Û 4 Legato e strecto, e son libero e sciolto ? (4) É | Comment est-il possible que je ne sois plus à moi ? O Dieu! 3 O Dieu ! O Dieu! Qui m’a arraché à moi-même ?.. Qui À | peut plus en moi que moi-même ? O Dieu ! O Dieu! O Dieu!.… S ‘4 (1) La première édition complète des poésies de Michel-Ange fut 4 publiée par son petit-neveu, au commencement du dix-septième ! siècle, sous le titre : Rime di Michelangelo Buonarroti raccolte da À M. À. suo nipote, 1623, Florence ; elle est tout à fait erronée. Cesare o Guasti donna, en 1863, à Florence, la première édition à peu près Ke ü exacte. Mais la seule, vraiment scientifique et complète, est l’admi- = ST 1IRORS À rable édition de Carl Frey : Die Dichtungen des Michelagniolo Buo- +

D: Carl Frey, 1897, Berlin. C’est à celle-ci que je me réfère, au Pr

ÿ cours de cette biographie. ‘4 à - (2) Sur la même feuille sont des dessins de chevaux et d’hommes il Û combattant. ne 5 (3) Poésies, IL. Voir aux Annexes, III. ie

la vie de Michel-Ange À De Bologne, sur le dos d’une lettre de décembre 1507, e ce sonnet juvénile, dont la préciosité sensuelle évoque 4 une vision de Botticelli : 4 Claire et de fleurs bien sertie, qu’elle est heureuse la i couronne sur sa chevelure d’or! Comme les fleurs se pressent { à l’envi sur son front, à qui sera la première à le baiser! 4 La robe qui enserre sa poitrine et s’épand au-dessous est ÿ heureuse, tout le jour. Le tissu d’or n’est jamais las de frôler i ses joues et son cou. Plus précieuse est encore la fortune du ruban liséré d’or, qui touche doucement d’une pression légère le sein qu’il enveloppe. La ceinture semble dire : « Je veux toujours l’étreindre… » Ah !.… Et que feraient donc $ mes bras ! (2) Dans une longue poésie d’un caractère intime, — une sorte de confession, (3) qu’il est difficile de citer exactement, — Michel-Ange décrit, avec une crudité singulière d’expressions, ses angoisses d’amour : Quand je reste un jour sans te voir, je ne puis trouver de paix nulle part. Quand je te vois, tu es pour moi comme la nourriture pour celui qui est affamé.. Quand tu me souris, ou quand tu me salues dans la rue, je prends feu comme la poudre… Quand tu me parles, je rougis, je perds la voix, et soudain mon grand désir s’éteint… (4) (2) Zbid., VII. Voir aux Annexes, IV. 6) L’expression est de Frey. qui date la poésie, sans raison suffisante, à mon sens, de 1531-32. Elle me semble beaucoup plus jeune. (4) Poésies, XXXVI. Voir aux Annexes, V.

Puis ce sont des gémissements de douleur :

Ah! souffrance infinie, qui déchire mon cœur, quand il pense que celle que j’aime tant ne m’aime point ! Comment

Sente ‘L mio cor, quando li torna a mente,

Che quella clio tant amo amor non sente !

Ces lignes encore, écrites auprès d’études pour la Madone de la chapelle des Médicis :

Seul, je reste brûlant dans l’ombre, quand le soleil dépouille le monde de ses rayons. Chacun se réjouit; et moi, étendu sur la terre, dans la douleur, je gémis et je

L’amour est absent des puissantes sculptures et des peintures de Michel-Ange; il n’y a fait entendre que ses

‘ pensées les plus héroïques. Il semble qu’il ait eu honte d’y mêler les faiblesses de son cœur. A la poésie seule il s’est confié. C’est là qu’il faut chercher

Du même temps, un madrigal célèbre, que le compositeur Bartolommeo Tromboncino mit en musique, avant 1518 :

« Comment aurai-je le courage de vivre sans vous, mon bien, si je ne puis vous demander assistance, en partant? Ces sanglots, ces pleurs, ces soupirs, avec lesquels mon misérable cœur vous suit, vous ont montré, madame, ma mort prochaine et mon martyre. Mais s’il est vrai que l’absence ne fera jamais oublier mon fidèle servage, je laisse mon cœur avec vous : mon cœur

; west plus à moi. » (Poésies, XI. — Voir aux Annexes, VI) ? Quand el sol de suo razi el mondo spoglia ;

la vie de Michel-Ange “10 le secret de ce cœur craintif et tendre sous sa rude 3 enveloppe : ne. Amando, a che son nato? (1) à J’aime : pourquoi suis-je né ? 4 La Sixtine terminée, et Jules II étant mort,(2) Michel- d Ange retourna à Florence et revint au projet qui lui . tenait à cœur : le tombeau de Jules II. IL s’engagea par 5, contrat à le faire en sept ans. (3) Pendant trois ans, il } se consacra presque exclusivement à ce travail. (4) £ Dans cette période relativementtranquille, —nériode de L maturité mélancolique et sereine, où le bouillonnement à furieux de la Sixtine s’apaise, comme une mer démontée ô qui rentre dans son lit, — Michel-Ange produisit ses fe œuvres les plus parfaites, celles qui réalisent le mieux Fi l’équilibre de ses passions et de sa volonté : Moïse, (5) © et les Esclaves du Louvre. (6) fi Comparez ces vers d’amour, où amour et douleur semblent être à synonymes, à l’extase voluptueuse des sonnets juvéniles et gauches de Raphaël, écrits sur le revers des dessins pour la Dispute du (2) Jules II mourut, le 21 février 1513, trois mois et demi après l’inauguration des fresques de la Sixtine. (3) Contrat du 6 mars 1513. — Le nouveau projet, plus consi- | dérable que le projet primitif, comprenait 32 grandes statues. | (& Michel-Ange semble n’avoir accepté, pendant ce temps, ; qu’une seule commande : le Christ de la Minerve. (5) Le Moïse devait être une des six figures colossales, couronnant l’étage supérieur du monument de Jules II. Michel-Ange ne ; (6) Les Esclaves, auxquels Michel-Ange travaillait en 1513, furent donnés par lui, en 1546, à Roberto Strozzi, le républicain florentin, : alors exilé en France, qui en fit présent à François I*.

“0 . Ce ne fut qu’un instant : le cours orageux de sa | vie reprit presque aussitôt; il retomba dans la nuit. | Le nouveau pape, Léon X, entreprit d’enlever Michel- j Ange à la glorification de son prédécesseur et de l’at-

  • tacher au triomphe de sa maison. C’était pour lui une question d’orgueil, plus que de sympathie; car son { | esprit épicurien ne pouvait comprendre le triste génie | de Michel-Ange : (1) toutes ses faveurs étaient pour Raphaël. Mais l’homme de la Sixtine était une gloire $ « italienne : Léon X voulut la domestiquer. à 2 Il offrit à Michel-Ange d’élever la façade de Saint- À Laurent, l’église des Médicis, à Florence. Michel-Ange, ah stimulé par sa rivalité avec Raphaël, qui avait profité de 1 | son éloignement pour devenir à Rome le souverain de Eu ‘ l’art, (2) se laissa entraîner dans cette nouvelle tâche, 1160 qu’il lui était matériellement impossible d’accomplir Eu
  • sans négliger l’ancienne, et qui devait être pour lui une F cause de tourments sans fin. Il tâchait de se persuader ë | qu’il pourrait mener de front le tombeau de Jules II et hi la façade de Saint-Laurent. Il comptait se décharger è (1) D ne lui épargnait pas les démonstrations de tendresse; mais l ; Michel-Ange lui faisait peur. Il se sentait mal à l’aise avec lui : 3 « Quand le pape parle de vous, écrit Sébastien del Piombo à | Michel-Ange, il semble qu’il parle d’un de ses frères; il a presque L les larmes aux yeux. Il m’a dit que vous avez été élevés ensemble, £ À et il proteste qu’il vous connaît et qu’il vous aime: mais vous faites ë peur à tous, — même aux papes. » (27 octobre 1520) 4 On se moquait de Michel-Ange à la cour de Léon X. Il prêétait à ta | la raillerie par ses imprudences de langage. Une malencontreuse ou. . pr lettre qu’il écrivit au cardinal Bibbiena, patron de Raphaël, fit la j | joie de ses ennemis. « On ne parle pas d’autre chose au palais 3 ; que de votre lettre, dit Sébastien à Michel-Ange: elle fait rire à tout le monde, » (3 juillet 1520) ra | (2) Bramante était mort en 14. Raphaël venait d’être nommé fi surintendant de la construction de Saint-Pierre. 4

la vie de Michel-Ange L

du gros du travail sur un aide et n’exécuter lui-même ’ que les statues principales. Mais, suivant son habi- $ tude, il se grisa peu à peu de son projet, et bientôt il ne } put plus souffrir d’en partager l’honneur avec un autre. Bien plus, il tremblait que le pape ne voulût le lui retirer; il supplia Léon X de le lier à cette chaîne À

Naturellement il lui devint impossible de continuer le À monument de Jules Il. Mais le plus triste fut qu’il à n’arriva pas davantage à élever la façade de Saint- À Laurent. Ce n’était pas assez de rejeter tout collaborateur : avec sa terrible manie de vouloir tout faire par lui-même, par lui seul, au lieu de rester à Florence et de travailler à son œuvre, il alla à Carrare surveiller l’extraction des blocs. Il s’y trouva aux prises avec des difficultés de toute sorte. Les Médicis voulaient utiliser les carrières de Pietrasanta, récemment acquises par Florence, de préférence à celles de Carrare. Pour avoir pris le parti des Carrarais, Michel-Ange fut injurieusement accusé par le pape de s’être fait acheter; (2) et

(1) « Je veux faire de cette façade une œuvre qui soit un miroir de l’architecture et de la sculpture, pour toute l’Italie. Il faut que le pape et le cardinal [Jules de Médicis, le futur Clément VII], se décident vite, s’ils veulent que je la fasse, ou non. Et s’ils veulent que je la fasse, il faut qu’on signe un traité… Messer Domenico, donnez-moi une réponse ferme au sujet de leurs intentions. Cela me ferait la plus grande des joies. » (A Domenico Buoninsegni,

Le traité fut signé avec Léon X, le 19 janvier 1518. Michel-Ange s’engageait à élever la façade en huit ans.

(2) Lettre du cardinal Jules de Médicis à Michel-Ange, 2 fé- vrier 1518 : (« Quelque soupçon a été éveillé en nous que vous ne soyiez du parti des Carrarais par intérêt personnel ei que vous ne veuillez déprécier les carrières de Pietrasanta… Nous vous faisons savoir, sans entrer en d’autres explications, que Sa Sainteté veut que tout le travail entrepris soit exécuté avec les blocs de

pour avoir dû obéir aux ordres du pape, il fut persé- ‘ cuté par les Carrarais, qui s’entendirent avec les mari- e niers ligures: il ne trouva plus une seule barque, de | Gênes à Pise, pour transporter ses marbres. (1) Il lui À fallut construire une route, en partie sur pilotis, à travers les montagnes et les plaines marécageuses. Les gens du pays ne voulaient pas contribuer aux dépenses du chemin. Les travailleurs n’entendaient rien à leur tâche. Les carrières étaient neuves, les ouvriers étaient « J’ai entrepris de réveiller les morts, en voulant ? dompter ces montagnes et apporter l’art ici. » (2) Il tenait bon, pourtant : « Ce que j’ai promis, je l’exécuterai, en dépit de tout; je ferai la plus belle œuvre qui ait jamais été faite en Que de force, d’enthousiasme, de génie perdus en _ vain! A ia fin de septembre 1518, il tomba malade à f Seravezza, de surmenage et d’ennuis. Il savait bien que è sa santé et ses rêves se consumaient à cette vie de ma_ nœuyre. Il était obsédé par le désir de commencer enfin ; marbre de Pietrasanta, et nuls autres… Si vous agissiez autrement, ce serait contre le désir exprès de Sa Sainteté et le nôtre, et nous aurions bonne raison d’être sérieusement irrités contre vous… 4 Bannissez donc cet entêtement de votre esprit. » f (1) « Pai été jusqu’à Gênes pour chercher des barques. Les Carrarais ont acheté tous les patrons de bateaux… Je dois aller à L Pise. » (Lettre de Michel-Ange à Urbano, 2 avril 1518) — « Les | barques que j’avais louées à Pise ne sont jamais venues. Je crois 3 | qu’on ma joué : c’est mon lot en toutes choses! O mille fois mau- k dits le jour et l’heure où j’ai quitté Carrare! C’est la cause de ma NS () Lettre du 18 avril 1518. — Et, quelques mois plus tard : « La | É carrière est très escarpée, et les gens sont tout à fait ignorants : Û patience! il faut dompter les montagnes et instruire les hommes… » (Lettre de septembre 1518, à Berto da Filicaja)

la pie de Michel-Ange son travail et par l’angoisse de ne le pouvoir faire. Il était talonné par ses autres engagements auxquels il 1 ‘ ne pouvait satisfaire. (1) ; « Je meurs d’impatience, parce que mon mauvais destin ne me permet pas de faire ce que je voulais… Je meurs de douleur, je me fais l’effet d’un trompeur, bien que ce ne soit point ma faute… » (2) j Revenu à Florence, il se rongeait en attendant l’arrivée des convois de marbre; mais l’Arno était à sec, les barques chargées de blocs ne pouvaient remonter le fleuve. Enfin elles arrivèrent : va-til se mettre au travail, cette fois? — Non. IL retourne aux carrières. Il s’obstine à ne pas commencer, avant d’avoir réuni, comme autrefois pour le tombeau de Jules II, toute une montagne de marbre. Il recule toujours le moment de commencer; il en a peur peut-être. N’a-t-il pas trop promis ? Ne s’est-il pas engagé d’une façon téméraire dans ce grand travail d’architecture? Ce n’est point là | son métier : où l’aurait-il appris? Et maintenant, il ne peut plus avancer, ni reculer. Tant de peines ne réussissaient même point à assurer letransport des marbres. Sur six colonnes monolithiques envoyées à Florence, quatre se brisèrent en route, une à Florence même. Il était la dupe de ses ouvriers.

A la fin, le pape et le cardinal de Médicis s’impatientèrent de tant de temps précieux, inutilement perdu au

(2) Lettre du 21 décembre 1518 au cardinal d’Agen. — De ce temps semblent être les quatre Statues informes, à peine ébauchées, des grottes Boboli. (Quatre Æ£sclaves, pour le tombeau de

  • milieu des carrières et des chemins boueux. Le 10 mars El

_ 1520, un bref du pape délia Michel-Ange du contrat de |

_ 1518 pour la façade de Saint-Laurent. Michel-Ange n’en 1 reçut avis que par l’arrivée à Pietrasanta des équipes (2 d’ouvriers envoyés pour le remplacer. Il en fut cruel- ;

« Je ne compte pas au cardinal, dit-il, les trois ans que si j’ai perdus ici. Je ne lui compte pas que je suis ruiné par cette œuvre de Saint-Laurent. Je ne lui compte pas le très grand affront que l’on m’a fait, en me don- TA

nant cette commande, et puis en me la retirant : et je c ne sais pas seulement pourquoi! Je ne lui compte pas 1

_ tout ce que j’ai perdu et tout ce que j’ai dépensé. Et À maintenant, cela peut se résumer ainsi : le pape Léon HR reprend la carrière avec les blocs taillés; il me reste fs l’argent que j’ai en main : — 500 ducats; — et l’on me il

_ rend ma liberté! » (1) h

| Ce n’étaient pas ses protecteurs que Michel-Ange ,

  • devait accuser : c’était lui-même, et’il le savait bien. : C’était là la pire douleur. Il se débattait contre lui- ‘ue même. De 1515 à 1520, dans la plénitude de sa force, 4

et débordant de génie, qu’avait-il fait? — Le fade

… Ghrist de la Minerve, — une œuvre de Michel-Ange où . |

_ Michel-Ange n’est pas! — Encore ne put-il même pas ï

…_ (2) Michel-Ange confia le soin de terminer ce Christ à son mala- “à

b: » droit disciple Pietro Urbano, qui « l”estropia ». (Lettre de Sébastien fl,

del Piombo à Michel-Ange, 6 septembre 1521) Le sculpteur Frizzi, 1

… de Rome, répara tant bien que mal les dégüts. A

À Tous ces déboires n’empêchaient pas Michel-Ange de chercher É

_ de nouvelles tâches à ajouter à celles qui l’écrasaient, Le 20 oc- ei

& tobre 1519, il signa la requête des Académiciens de Florence à fA

la vie de Michel-Ange 4

De 1515 à 1520, dans ces dernières années de la grande is Renaissance, avant les cataclysmes qui allaient mettre fin au printemps de l’Italie, Raphaël avait peint les f Loges, la Chambre de l’Incendie, la Farnésine, des chefs-d’œuvre dans tous les genres, élevé la villa | Madame, dirigé la construction de Saint-Pierre, les fouilles, les fêtes, les monuments, gouverné l’art, fondé une école innombrable; et il mourait au milieu de son

L’amertume de ses désillusions, le désespoir des jours
perdus, des espérances ruinées, de la volonté brisée, se reflètent dans les sombres œuvres de la période suivante : les tombeaux des Médicis, et les nouvelles statues du monument de Jules II. (2)

Le libre Michel-Ange, qui ne fit, toute sa vie, que passer d’un joug à un autre, avait changé de maître. Le cardinal Jules de Médicis, bientôt pape sous le nom de Clément VII, régna sur lui, de 1520 à 1534.

On a été très sévère pour Clément VII. Sans doute, comme tous ces papes, il voulut faire de l’art et des ‘ artistes les serviteurs de son orgueil de race. Mais Michel-Ange n’a pas trop à se plaindre de lui. Nul pape

j ne l’a autant aimé. Nul n’a témoigné un intérêt plus constant et plus passionné àses travaux. (3) Nuln’a mieux Léon X, pour ramener les restes de Dante, de Ravenne à Flo-

: rence; et il s’offrit « à élever au poète divin un monument digne

(3) En 156, Michel-Ange devait lui écrire, chaque semaine.

| 6

compris sa faiblesse de volonté, prenant au besoin sa 4 défense contre lui-même, et l”empêchant de se disperser 1 en vain. Même après la révolte de Florence et la ae rébellion de Michel-Ange, Clément ne changea rien | à ses dispositions pour lui. (1) Maïs il ne dépendait pas de de lui d’apaiser l’inquiétude, la fièvre, le pessimisme, la mortelle mélancolie, qui rongeaient ce grand cœur. ï Qu’importait la bonté personnelle d’un maître? C’était toujours un maître !.. « J’ai servi les papes, disait Michel-Ange, plus tard; | mais ce fut par contrainte. » (2) Qu”importait un peu de gloire et une ou deux belles ne œuvres ? Cela était si loin de tout ce qu’il avait rêvé !.… ÿ Et la vieillesse venait. Et tout s’assombrissait autour de
lui. La Renaissance mourait. Rome allait être saccagée | par les Barbares. L’ombre menaçante d’un Dieu triste
allait peser sur la pensée de l’Italie. Michel-Ange sentait d

  • venir l’heure tragique; et il souffrait d’une angoisse | Après avoir arraché Michel-Ange à l’inextricable 4 entreprise où il était embourbé, Clément VII résolut de lancer son génie dans une nouvelle voie, où il avait À l’intention de le surveiller de près. Il lui confia la (1) « IL adore tout ce que vous faites, écrit Sébastien del Piombo ñ à : à Michel-Ange; il l’aime autant qu’on peut aimer. Il parle de 3

vous si honorablement, et avec tant d’affection, qu’un père ne ii

Ë dirait pas de son fils tout ce qu’il dit de vous… » (29 avril 1531) — 4 À « Si vous vouliez venir à Rome, vous seriez tout ce que vous À À voudriez, duc ou roi… Vous auriez votre part de cette papauté, À F dont vous êtes le maître, et dont vous pouvez avoir et faire ce 4 que vous voulez. » (5 décembre 1531) 4 q (I faut, à la vérité, faire la part, dans ces protestations, de la à …_ häâblerie vénitienne de Sébastien del Piombo.) l ù (2) Lettre de Michel-Ange à son neveu Lionardo (1548). ;

la pie de Michel-Ange *$ construction de la chapelle et des tombeaux des Mé- ÿ ) dicis. (1) Il entendait le réserver ‘entièrement à son è ’ service. Il lui proposa même d’entrer dans les ordres, (2) lui offrant un bénéfice ecclésiastique. Michel-Ange refusa; À mais Clément VII ne lui en paya pas moins une pension mensuelle, triple de celle qu’il demandait, et lui fit don d’une maison dans le voisinage de Saint-Laurent. J Hi Tout semblait en bonne voie, et le travail pour la F chapelle était mené activement, quand tout à coup af Michel-Ange abandonna sa maison et refusa la pension ; de Clément VII. (3) Il traversait une nouvelle crise de découragement. Les héritiers de Jules II ne lui pardonnaient pas d’avoir abandonné l’œuvre entreprise; | ils le menaçaient de poursuites, ils mettaient en cause | è sa loyauté. Michel-Ange s’affolait à l’idée d’un procès; g sa conscience donnait raison à ses adversaires et Pac- ’ cusait d’avoir failli à ses engagements : il lui semblait impossible d’accepter de l’argent de Clément VII, tant qu’il n’aurait pas restitué celui qu’il avait reçu de Ë (1) Les travaux furent commencés dès mars 1521, mais ne furent : poussés activement qu’à partir de la nomination du cardinal Jules de Médicis au trône pontifical, sous le nom de Clément VIH le 19 novembre 1523. — (Léon X était mort le 6 décembre 1521, et Adrien VI lui avait succédé de janvier 1522 à septembre 1523.) = Le plan primitif comprenait quatre tombeaux : ceux de Laurent | le Magnifique, de Julien son frère, de Julien due de Nemours son fils, et de Laurent duc d’Urbin son petit-fils. En 1524, Clément VII décida d’y faire ajouter le sarcophage de Léon X, et le sien, en leur attribuant la place d’honneur. En même temps, Michel-Ange fut chargé de construire la Bibliothèque de Saint-Laurent. (2) Il s’agissait pour lui de l’ordre des Franciscains. (Lettre de Fattucci à Michel-Ange, au nom de Clément VII, le 2 janvier

nt « Je ne travaille plus, je ne vis plus, » écrivait-il, (1) A u, 11 suppliait le pape d’intervenir auprès des héritiers 50 L de Jules Il, de l’aider à restituer tout ce qu’il leur 4 4 Je vendrai, je ferai tout ce qu’il faudra pour arriver à cette Où bien, qu’on lui permit de se consacrer entièrement # ’ J’aspire plus à sortir de cette obligation qu’à vivre. : A la pensée que, si Clément VII venait à mourir, il “à | serait abandonné aux poursuites de ses ennemis, il était } comme un enfant, il pleurait et se désespérait : j Si le pape me laisse là, je ne pourrai plus rester dans 1 ce monde… Je ne sais pas ce que j’écris, j’ai la tête com- Xe 4 Clément VII, qui ne prenait pas très au sérieux ce 4 … désespoir d’artiste, insistait pour qu’il n’interrompit h pas le travail de la chapelle des Médicis. Ses amis ne ‘à …_ comprenaient rien à ses scrupules et l’engageaient à ne 4 pas se donner le ridicule de refuser sa pension. L’un le à secouait vivement, pour avoir agi sans réflexion, et le ! # priait à l’avenir de ne plus s’abandonner à ses lubies. (3) el L’autre lui écrivait : té On me dit que vous avez refusé votre pension, abandonné 5 3 votre maison, et cessé votre travail : cela me paraît un acte a

(x) Lettre de Michel-Ange à Giovanni Spina, agent du pape. “1

ie (2) Lettre de Michel-Ange à Fattucci. (24 octobre 1525) h 1 ) (3) Lettre de Fattucci à Michel-Ange. (22 mars 1524) ë

la vie de Michel-Ange “1 de pure folie. Mon ami, mon compère, vous faites le jeu de 4 vos ennemis… Ne vous occupez donc plus du tombeau de l Jules II, et prenez la pension; car ils la donnent de bon î Michel-Ange s’obstinait. — La trésorerie pontificale À lui joua le tour de le prendre au mot : elle supprima À la pension. Le malheureux homme, aux abois, fut réduit, quelques mois plus tard, à redemander ce qu’il avait refusé. Il le fit d’abord timidement, avec Mon cher Giovanni, puisque la plume est toujours plus U hardie que la langue, je vous écris ce que je voulais vous Ÿ dire plusieurs fois, ces jours-ci, et ce que je n’ai pas eu le 4 j courage de vous exprimer de vive voix : puis-je encore + compter sur une pension ?.. Si j’étais certain de ne plus la { recevoir, cela ne changerait rien à mes dispositions : je ? n’en travaillerais pas moins pour le pape autant que 1 je pourrais; mais j’arrangerais mes affaires en consé- 4 Puis, traqué par la nécessité, il revient à la è Après avoir bien réfléchi, j’ai vu combien cette œuvre de Saint-Laurent tient à cœur au pape; et puisque S. S. m’a accordé, d’Elle-mème, une pension, dans le dessein que j’aie plus de commodité pour la servir promptement, ce serait retarder le travail que ne pas accepter : j’ai donc changé d’avis; et moi qui jusqu’à présent ne demandais pas cette pension, je la demande maintenant, pour plus de raisons que je n’en puis écrire. Voulez-vous me la donner, en (1) Lettre de Lionardo sellajo à Michel-Ange. (24 mars 1524) @) Lettre de Michel-Ange à Giovanni Spina. (1524, édition Milanesi, page 425)

4 la faisant compter du jour où elle m’a été accordée. f _ Dites-moi à quel moment vous aimez mieux que je la 108

On voulut lui donner une leçon : on fit la sourde ñ È oreille. Deux mois plus tard, il n’avait encore rien reçu. 7

Il fut forcé de réclamer la pension plus d’une fois, dans à | la suite. « ._ Il travaillait, tout en se tourmentant; il se plai- $ gnait que ces soucis fussent des entraves à son ima_ gination: 54 .. Les ennuis peuvent beaucoup sur moi… On ne peut pas : travailler des mains à une chose, et de la tête à une autre, &: surtout en sculpture. On dit que tout cela sert à m’aiguil- x lonner; mais je dis que ce sont de mauvais aiguillons, qui à disposent à retourner en arrière. Il y a déjà plus d’un an que Fe je n’ai recu de pension, et je lutte avec la misère : je suis A très seul, au milieu de mes peines; et j’en ai tant, qu’elles $

  • m’occupent plus que l’art : je n’ai pas les moyens d’avoir (3 _ quelqu’un qui me serve. (2) À Clément VII se montrait parfois touché de ses 4 souffrances. Il lui faisait exprimer affectueusement 1 sa sympathie. Il l’assurait de sa faveur, « aussi long- da temps qu’il vivrait ». (3) Mais l’incurable frivolité des ‘4 Médicis prenait le dessus; et, au lieu de le décharger s d’une partie de ses travaux, il lui faisait de nouvelles 4 \ commandes : entre autres, celle d’un absurde Colosse, È dont la tête eût été un clocher, et le bras une che- Lee 4 (1) Lettre de Michel-Ange à Giovanni Spina. (29 août 1525)
    4 » (2) Lettre de Michel-Ange à Fattucci. (24 octobre 1525) ï Kerr. () Lettre de Pier Paolo Marzi, de la part de Clément VII, à *

la vie de Michel-Ange NEO minée : (1) Michel-Ange dut s’occuper quelque temps K de cette idée baroque. — Il lui fallait aussi être constamment aux prises avec ses ouvriers, ses Maçons, ses charretiers, qu’essayaient de débaucher des apôtres à précurseurs de la journée de huit heures. (2) En même temps, ses ennuis domestiques ne faisaient ; que croître. Son père devenait plus irritable et plus l injuste avec l’âge; un jour, il s’avisa de s’enfuir de Flo- ; rence, en accusant son fils de l’avoir chassé. Michel- ; Ange lui écrivit cette lettre admirable : (3) | Très cher père, j’ai été bien surpris hier de ne pas vous trouver à la maison; et maintenant que j’apprends que vous É vous plaignez de moi et que vous dites que je vous ai ) chassé, je m’étonne encore plus. Depuis le jour où je suis 1 né jusqu’à aujourd’hui, je suis certain de n’avoir jamais eu W l’intention de faire chose, grande ou petite, qui vous à déplût; toutes les peines que j’ai supportées, je les ai j toujours supportées par amour de vous… J’ai toujours pris votre parti… Il y a peu de jours encore, je vous disais et je 1 vous promettais de vous consacrer toutes mes forces, aussi | longtemps que je vivrais; et je vous le promets de nou- 3: veau. Je suis stupéfait que vous ayez si vite oublié tout a cela. Depuis trente ans, vous m’avez éprouvé, vous et vos fils, vous savez que j’ai toujours été bon pour vous, autant « que je le pouvais, en pensée et en action. Comment pouvez- : + vous aller répéter partout que je vous ai chassé ? Ne voyezvous pas quelle réputation vous me faites ? Il ne me manque pages 448-449) Voir dans le Michel-Ange de la collection des Maîtres de l’Art un résumé de cette étrange affaire, et le projet de Michel-Ange. 2) Lettre de Michel-Ange à Fattucci. (17 juin 1526) (3) Henry Thode date cette lettre de 1521 environ. Dans le recueil de Milanesi, elle figure (à tort) à la date de 1516. |

  • plus rien à présent, avec mes autres soucis; et tons ces 0 e soucis, je les ai par amour pour vous! Vous m’en récom- 4 È _ pensez bien! Mais qu’il en soit ce qui voudra : je veux me $ __ persuader à moi-même que je n’ai jamais cessé de vous 1 causer honte et dommage; et je vous*en demande pardon, ; “ comme si je l’avais fait. Pardonnez-moi, comme à un fils qui ” À a toujours mal vécu et qui vous a fait tout le mal qu’on ee peut faire en ce monde. Encore une fois, je vous en prie, È | pardonnez-moi comme à un misérable que je suis; mais ne | | me donnez pas cette réputation que je vous aurais chassé; 7 | car ma réputation m’importe plus que vous ne croyez: 4 | malgré tout, je suis pourtant votre fils! fl \ Tant d’amour et d’humilité ne désarmait qu’un in- ; F stant lesprit aigri du vieillard. Quelque temps après, »4 il accusaït son fils de le voler. Michel-Ange, poussé Ps à bout, lui écrivit : (1) CEE) Je re sais plus ce que vous voulez de moi. S’il vous est à Fa charge que je vive, vous avez trouvé le bon moyen pour 450) vous débarrasser de moi, et vous rentrerez bientôt en pos- 4 ie session des clefs du trésor que vous prétendez que je garde. ‘ 12 Et vous ferez bien; car chacun sait à Florence que vous al 2 étiez un homme immensément riche, que je vous ai toujours 4 volé et que je mérite d’être châtié : vous serez hautement k: loué! Dites et criez de moi tout ce que vous voulez, mais *: L ne m’écrivez plus; car vous ne me laissez plus travailler. “1 Vous me forcez à vous rappeler tout ce que vous avez reçu el de moi, depuis vingt-cinq ans. Je ne voudrais pas le dire; 07 mais je suis bien forcé de le dire, à la fin! Prenez bien 4 garde… On ne meurt qu’une fois, et on ne revient plus : | après, pour réparer les injustices qu’on a faites. Vous avez à attendu jusqu’à la veille de la mort pour les faire. Dieu <s vous aide! M , Tel était le secours qu’il trouvait chez les siens. Re

la vie de Michel-Ange LR « Patience! soupirait-il dans une lettre à un ami. Que ‘4 Dieu ne permette point que ce qui ne lui déplaît pas me + ‘: Au milieu de ces chagrins, le travail n’avançait br pas. Quand survinrent les événements politiques qui 4 bouleversèrent l’Italie, en 1527, pas une statue de la D: chapelle des Médicis n’était encore prête. (2) Ainsi, = cette nouvelle période de 1520 à 1527 n’avait fait qu’a- : jouter ses désillusions. et ses fatigues à celles de la F période précédente, sans avoir apporté à Michel-Ange ( la joie d’une seule œuvre achevée, d’un seul dessein D réalisé, depuis plus de dix ans. 4 (1) Lettre de Michel-Ange à Fattucci. (17 juin 1596) (2) La même lettre, de juin 1596, dit qu’une statue de capitaine est commencée, ainsi que quatre allégories des sarcophages, et la |

Oilme, Oilme, ch& son tradito…. (1) ‘14

À L’universel dégoût des choses et de lui-même le jeta A

_ dans la Révolution, qui éclata à Florence en 1527. 1100 Michel-Ange avait jusque-là porté dans les affaires | 4

_ politiques la même indécision d’esprit, dont il eut 0

_ toujours à souffrir dans sa vie et dans son art. Jamais # “à

“_ il arriva à concilier ses sentiments personnels avec # ses obligations envers les Médicis. Ce génie violent fut Fe d’ailleurs toujours timide dans l’action; il ne se risquait NS

| pas à lutter contre les puissances de ce monde sur le ÿ FA terrain politique et religieux. Ses lettres le montrent js toujours inquiet pour lui et pour les siens, craignant de À

  • se compromettre, démentant les paroles hardies qu’il 1 | lui arrivait de prononcer, dans un premier mouvement ft K || d’indignation contre quelque acte de tyrannie. (2) A tout de LA (2) Lettre de septembre 1512, à propos de ce qu’il avait dit sur LR le sac de Prato par les Impériaux, alliés des Médicis, à

la vie de Michel-Ange ne. instant, il écrit aux siens de prendre garde, de se taire,

de fuir à la première alerte :

Faites comme au temps de la peste, soyez les premiers à î fuir… La vie vaut mieux que la fortune… Restez en paix, ne vous faites aucun ennemi, ne vous confiez à personne, sauf ] à Dieu, et ne dites de personne ni bien ni mal, parce qu’on J ne connaît pas la fin des choses; occupez-vous seulement de vos affaires… Ne vous mêlez de rien. (1)

Ses frères et ses amis raïllaient ses inquiétudes et le : traitaient de fou. (2) :

« Ne te moque pas de moi, répondait Michel-Ange attristé, on ne doit se moquer de personne. » (3)

Le tremblement perpétuel de ce grand homme n’a en | effet rien qui prête à rire. Il était à plaindre plutôt pour à ses misérables nerfs, qui faisaient de lui le jouet de terreurs, contre lesquelles il luttait, sans pouvoir s’en } rendre maître. Il n’en avait que plus de mérite, au sortir $ de ces accès humiliants, à contraindre son corps et sa

F2 pensée malades à subir le danger, que son premier - mouvement avait été de fuir. D’ailleurs il avait plus de raisons de craindre qu’un autre, car il était plus intel- FA ligent, et son pessimisme ne prévoyait que trop claire- Ë ment les malheurs de l’Italie, — Mais, pour qu’avec sa \

; timidité naturelle il se laissât entraîner dans la révo- | lution florentine, il fallait qu’il fût dans une exaltation de désespoir, qui lui fit dévoiler le fond de son

Cette âme, si craintivement repliée sur elle-même,

(1) Lettre de Michel-Ange à Buonarroto (septembre 1512).

(2) « Je ne suis pas un fou, comme vous croyez… » (Michel-Ange à Buonarroto, septembre 1515) « G) Michel-Ange à Buonarroto (septembre et octobre 1512).

_ était ardemment républicaine. On le voit aux paroles de 182 flamme qui lui échappèrent parfois, dans des moments de confiance ou de fièvre, — en particulier dans les af conversations qu’il eut plus tard (1) avec ses amis Luigi | del Riccio, Antonio Petreo, et Donato Giannotti, (2) et 4 que ce dernier reproduisit dans ses Dialogues sur la à _ Divine Comédie de Dante. (3) Les amis s’étonnaient que F Dante eût mis Brutus et Cassius au dernier degré de ÿ l’Enfer, et César au-dessus. Michel-Ange, interrogé, fait 4 Vapologie du tyrannicide : ‘1 Si vous aviez lu attentivement les premiers chants, dit-il, ; vous auriez yu que Dante n’a que trop bien connu la nature à des tyrans, et qu’il a su de quels châtiments ils méritaient o” d’être frappés par Dieu et par les hommes. Il les place 44 parmi les « violents contre le prochain », qu’il fait punir +1 dans le septième Cercle, en les plongeant dans le sang ; bouillonnant.. Puisque Dante a reconnu cela, il est impos- 1 sible d’admettre qu’il n’ait pas reconnu que César a été É € le tyran de sa patrie et que Brutus et Cassius l’ont massacré 4 ; avec justice; car celui qui tue un tyran ne tue pas un an r, hômme, mais une bête à figure humaine. Tous les tyrans # sont dénués de l’amour que chacun doit ressentir naturelle- % ment pour son prochain, ils sont privés des inelinations 3 humaines : ce ne sont donc plus des hommes, mais des ; bêtes. Qu’ils n’aient aucun amour pour le prochain, c’est À (2) Cest pour Donato Giannotti que Michel-Ange fit le buste de ù 1% Brutus. Quelques années avant le Dialogue, en 1536, Alexandre de © F

  • Médicis venait d’être assassiné par Lorenzino, qui fut célébré, + ÿ comme un autre Brutus. À 4 (3) De’ giorni che Dante consumô nel cercare l’Inferno e l Purga- # À torio. — La question que discutent les amis est celle de savoir com- 4 F bien de jours Dante a passés en Enfer : est-ce du vendredi soir à | au samedi soir, ou du jeudi soir au dimanche matin? On a recours E à Michel-Ange, qui connaissait l’œuvre de Dante mieux que per- ‘e

la vie de Michel-Ange TRE à l’évidence même : autrement, ils n’auraient pas pris ce qui 4 appartient aux autres, ei ne seraient pas devenus tyrans en ÿ foulant aux pieds les autres… Il est donc clair que qui tue fl un tyran ne commet pas un assassinat, puisqu’il ne tue pas % un homme, mais une bête. Ainsi, Brutus et Cassius ne firent 4 pas un crime en massacrant César. Premièrement, parce #4 qu’ils tuèrent un homme que chaque citoyen romain à était tenu de tuer, d’après l’ordre des lois. Secondement, 1 parce qu’ils ne tuèrent pas un homme, mais une bête à # Aussi Michel-Ange se trouva-t-il au premier rang des | révoltés florentins, dans les jours de réveil national et Î républicain, qui suivirent à Florence la nouvelle de la prise de Rome par les armées de Charles-Quint, (2) et l’expulsion des Médicis. (3) Le même homme qui, en - temps ordinaire, recommandait aux siens de fuir la politique comme la peste, était dans un état de surexcitation telle qu’il ne craignait plus ni l’une ni l’autre. Il resta à é Florence où était la peste et la révolution. L’épidémie | frappa son frère Buonarroto, qui mourut dans ses bras. (4) En octobre 1598, il prit part aux délibérations j pour la défense de la ville. Le 10 janvier 1529, il fut choisi, h dans le Collegium des Nove di milizia pour les travaux des fortifications. Le 6 avril, il fut nommé, pour un an, à governatore generale et procuratore des fortifications (1) Michel-Ange — (ou Giannotti, qui parle en son nom) — a soin de distinguer destyransles rois héréditaires, ou les princes constitutionnels : « Je ne parle pas ici des princes qui possèdent leur ‘ pouvoir par l’autorité des siècles, ou par la volonté du peuple, et qui gouvernent leur ville en parfait accord d’esprit avec le | () Expulsion d’Hippolyte et Alexandre de Médicis. (17 mai 1527)

  • de Florence. En juin, il alla inspecter la citadelle de na Pise, et les bastions d’Arezzo et de Livourne. En juillet et en août, il fut envoyé à Ferrare, pour y examiner 4 les fameux ouvrages de défense, et conférer avec le duc, É . Michel-Ange reconnut que le point le plus important 40 de la défense de Florence était la colline de San Miniato; à il décida d’assurer cette position par des bastions. Mais, | — on ne sait pourquoi, — il se heurta à l’opposition du gonfalonier Capponi, qui chercha à l’éloigner de Florence. (1) Michel-Ange, soupçonnant Capponi et le parti des Médicis de vouloir se débarrasser de lui, pour empêcher la défense de la ville, s’installa à San k Miniato et n’en bougea plus. Mais sa défiance mala- l dive accueillait tous les bruits de trahison qui circulent $ toujours dans une ville assiégée, et qui, cette fois, 16 n’étaient que trop fondés. Capponi, suspect, avait été 1 remplacé comme gonfalonier par Francesco Carducci; | mais on avait nommé condottiere et gouverneur géné- ral des troupes florentines l’inquiétant Malatesta Baglioni, qui devait plus tard livrer la ville au pape. | Michel-Ange pressentait le crime. Il fit part de ses craintes à la Seigneurie. « Le gonfalonier Carducci, au é lieu de le remercier, le réprimanda injurieusement’; il lui ; F reprocha d’être toujours soupçonneux et peureux. » (2) f Malatesta apprit la dénonciation de Michel-Ange : un à homme de sa trempe ne reculait devant rien, pour ï écarter un adversaire dangereux; et il était tout puis- ï (1) Busini, d’après les confidences de Michel-Ange. ï k (2) Condivi.—« Et certes, ajoute Condivi, il eût mieux fait d’ouvrir ) Voreille au bon conseil; car lorsque les Médicis rentrèrent, il fut à

_ la vie de Michel-Ange Fos ; sant à Florence, comme généralissime. Michel-Ange se 4 ti écrit-il, FR à attendre sans crainte la fin de È la guerre. Mais le mardi matin, 21 septembre, quelqu’un 4 vint hors la porte San Niccold, où j’étais aux bastions; d et il me dit à l’oreille que si je voulais sauver ma vie, je ne 4 pouvais rester plus longtemps à Florence. Il vint avee moi À à ma maison, il mangea avec moi, il m’amena des chevaux, 4 Varchi, complétant ces renseignements, ajoute que 4 chemises piquées.en forme de jupons, et qu’il s’enfuit : de Florence, non sans difficulté, par la porte de la A Justice qui était la moins gardée, avec Rinaldo Corsini d ’ et son élève Antonio Mini ». ; « Si c’était Dieu ou le diable qui me poussait, je ne ; sais pas », écrit Michel-Ange, quelques jours après. Fe C’était son démon habituel de terreur démente. Dans | É quel effroi devait-il être, s’il est vrai, comme on le rap- # porte, que sur le chemin, à Castelnuovo, s’arrêtant chez # l’ancien gonfalonier Capponi, il lui communiqua par ses # récits un tel saisissement, que le vieillard en mourut Le 23 septembre, Michel-Ange était à Ferrare. Dans J sa fièvre, il refusa l’hospitalité que le duc lui offrait au (1) Lettre de Michel-Ange à Battista della Palla. (25 septembre ST

À château, et continua sa fuite. Il arriva, le 25 septembre, A. | à Venise. La Seigneurie, en ayant eu avis, lui envoya : SR deux gentilshommes, pour mettre à sa disposition tout. 4

  • ce dont il pouvait avoir besoin; mais honteux et sau- CR vage, il refusa, et se retira à l’écart, à la Giudecca. Il #34 ne se croyait pas encore assez loin. Il voulait fuir en 4 France. Le jour même de son arrivée à Venise, il 4 adresse une lettre anxieuse et trépidante à Battista à della Palla, agent de François Ie en Italie pour l’achat ! des œuvres d’art: ‘à Battista, très cher ami, j’ai quitté Florence pour aller en 4 _ France; et, arrivé à Venise, je me suis informé du chemin : Al on m’a dit que, pour y aller, il fallait passer par les pays de allemands, ce qui est dangereux et pénible pour moi. Avez- Z vous encore l’intention d’y aller ?.. Je vous en prie, informez- 16 m’en, et dites-moi où vous voulez que je vous attende : x34 nous irons ensemble… Je vous en prie, répondez-moi, au ‘194 , reçu de cette lettre, et aussi vite que vous pourrez; car je me 48 consume du désir d’y aller. Et si vous n’avez plus envie d’y 53 aller, faites-le moi savoir, afin que je me décide, coûte que L L’ambassadeur de France à Venise, Lazare de Baïf, ; se hâta d’écrire à François [°’ et au connétable de Mont- j: morency; il les pressait de profiter de l’occasion pour # attacher Michel-Ange à la cour de France. Le roi fit
    offrir aussitôt à Michel-Ange une pension et une maison. ) Mais cet échange de lettres prit naturellement un cer- ÿ tain temps ; et quand arriva l’offre de François Ie, 4 Michel-Ange était déjà retourné à Florence. 5 _ Sa fièvre était tombée. Dans le silence de la Giudecca, 4 | (1) Lettre de Michel-Ange à Battista della Palla. (25 septembre 0

la vie de Michel-Ange QE) Û il avait eu le loisir de rougir de sa peur. Sa fuite avait 4 fait grand bruit à Florence. Le 30 septembre, la Seï- 4 . gneurie décréta que tous ceux qui avaient fui seraient # bannis, comme rebelles, s’ils ne rentraient pas avant le Fr 7 octobre. À la date fixée, les fuyards furent déclarés rebelles, et leurs biens confisqués. Cependant, le nom de F Michel-Ange ne figurait pas encore sur la liste; la Sei- ( gneurie lui laissait un dernier délai, et l’ambassadeur à . Florentin à Ferrare, Galeotto Giugni, avertit la Répu- 1 blique que Michel-Ange avait eu trop tard connaissance 4

du décret, et qu’il était prêt à revenir, si on lui faisait : grâce. La Seigneurie promit son pardon à Michel- # Ë Ange ; et elle lui fit porter à Venise un sauf-conduit par Di le tailleur de pierres Bastiano di Francesco. Bastiano lui 4 X remit en même temps dix lettres d’amis, qui, tous, À le conjuraient de revenir. (1) Entre tous, le généreux 4 Battista della Palla lui adressait un appel plein d’amour 3

Tous vos amis, sans distinction d’opinion, sans hésiter, N d’une seule voix, vous exhortent à revenir, pour conserver # votre vie, votre patrie, vos amis, vos biens et votre hon- #à neur, et RO jouir des temps nouveaux, que vous avez de. ardemment désirés et espérés. 4

Il croyait que l’âge d’or était revenu pour Florence, et É

il ne doutait point du triomphe de la bonne cause. — Le malheureux devait être une des premières victimes de

la réaction, après le retour des Médicis. Ses paroles décidèrent Michel-Ange. Il revint, — len- j tement; car Battista della Palla, qui alla au-devant de 92 4

_ Jui à Lucques, l’attendit, de longs jours, et il commen- ÿ Çait à désespérer. (1) Enfin, le 20 novembre, Michel- à Ange rentra à Florence. (2) Le 23, sa sentence de ban- K nissement fut levée par la Seigneurie; mais il fut décidé t

  • que le grand Conseil lui resterait fermé, trois ans. (3) 4 Dès lors, Michel-Ange fit bravement son devoir 17 jusqu’au bout. Il reprit sa place à San Miniato, que les f ennemis bombardaient depuis un mois; il fit fortifier de 4 nouveau la colline, inventa des engins nouveaux, et | sauva, dit-on, le campanile, en le garnissant de balles î de laine et de matelas suspendus à des cordes. (4) La ‘4 dernière trace que l’on ait de son activité pendant ho le siège est une nouvelle du 22 février 1530, qui le 15 montre grimpant sur le dôme de la cathédrale, pour ous surveiller les mouvements de l’ennemi, ou pour inspec- 4 ter l’état de la coupole. ji Cependant, le malheur prévu s’accomplit. Le 2 août be 1530, Malatesta Baglioni trahit. Le 12, Florence capitula, ” (1) I lui écrivit de nouvelles lettres, le conjurant de revenir. 1 (2) Quatre jours avant, sa pension lui avait été enlevée par dé- se “ cret de la Seigneurie. Ë (3) D’après une lettre de Michel-Ange à Sébastien del Piombo, il ll aurait dû aussi payer à la Commune une amende de 1.500 ducats. : (4) « Lorsque le pape Clément et les Espagnols vinrent mettre le V4 siège devant Florence, raconte Michel-Ange à François de Hol- r lande, les ennemis furent longtemps arrêtés par les machines que pt j’avais fait élever sur les tours. Une nuit, je-faisais couvrir l’exté- rieur des murs de sacs de laine; une autre, je faisais creuser des 3} 160 fossés, que je remplissais de poudre, pour brüler les Castillans ; Fi je faisais sauter dans l’air leurs membres déchirés… Voilà à quoi pe, sert la peinture ! Elle sert pour les machines et pour les instru- fl ments de guerre ; elle sert pour donner une forme convenable 3 aux bombardes et aux arquebuses; elle sert pour jeter des ponts te. et confectionner des échelles; elle sert surtout pour les plans et ” les proportions des forteresses, des bastions, des fossés, des mines UE (François de Hollande : Dialogue sur la peinture dans la ville de di

la vie de Michel-Ange ra et l’Empereur remit la ville au commissaire du pape, 4 Baccio Valori. Alors les exécutions commencèrent. Les 4 premiers jours, rien n’arrêta la vengeance des vain- ; queurs; les meilleurs amis de Michel-Ange, — Battista NN della Palla, — furent des premiers frappés. Michel-Ange
se cacha, dit-on, dans le clocher de San Niccold-oltr Arno. 1 Il avait de justes raisons de craindre : le bruit s’était î répandu qu’il avait voulu démolir le palais des Médicis. 4 Mais Clément VII n’avait point perdu son affection “1e Ù pour lui. À en croire Sébastien del Piombo, il s’était ; montré fort attristé par ce qu’il apprenait de Michel- à Ange, pendant le siège; mais il se contentait de hausser n les épaules et de dire : « Michel-Ange a tort; je ne lui à ai jamais fait de mal. » (1) Aussitôt que la première 4 colère des proscripteurs fut tombée, Clément VII écrivit | à Florence; il enjoignait de chercher Michel-Ange, ajou- ; tant que s’il voulait continuer à travailler aux tombeaux £ des Médicis, il devait être traité avec tous les égards 4 Michel-Ange sortit de sa cachette et reprit son travail ÿ à la gloire de ceux qu’il avait combaïtus. Le malheureux 4 S homme fit plus : pour Baccio Valori, l’instrument des 3 basses œuvres du pape, le meurtrier de son ami Battista 1 della Palla, il consentit à sculpter l’Apollon tirant une d : flèche de son carquois. (3) Bientôt, il allaït renier les : bannis florentins. (4) Lamentable faiblesse d’un grand ; (:) Lettre de Sébastien del Piombo à Michel-Ange. (29 avril 1531) | (2) Condivi. — Dès le 11 décembre 1530, la pension de Michel- i Ange fut rétablie par le pape. Ê (3) Automne 1530. — Le statue est au. Museo Nazionale de Flo- PU

_ homme, réduit à défendre par des lâchetés la vie de ses Ve À _ rêves artistiques contre la brutalité meurtrière de la Cl _ force matérielle, qui pouvait à son gré l’étouffer ! Ce À m’est pas sans raison qu’il devait consacrer toute la fin : 74 _ de sa vie à élever à l’apôtre Pierre un monument sur- É _ humain : plus d’une fois, comme lui, il dut pleurer, en 9 entendant le coq chanter. 1:40 Obligé au mensonge, réduit à flatter un Valori, à célé- ‘à

brer un Laurent, duc d’Urbin, il éclatait de douleur et 5

de honte. Il se jeta dans le travail, il y mit toute sa US _ rage de néant. (1) Il ne sculpta point les Médicis, il ; sculpta les statues de son désespoir. Quand on lui fai- ‘58

| sait remarquer le manque de ressemblance de ses por- f

traits de Julien et de Laurent de Médicis, il répondait

superbement : « Qui le verra dans dix siècles ? » De 7

l’un, il fit l’Action; de l’autre, la Pensée; et les sta- 1 tues du socle, qui les commentent, — le Jour et la Nuit, F l’Aurore et le Crépuscule, — disent toutes la souffrance 64 épuisante de vivre et le mépris de ce qui est. Ces 7 immortels symboles de la douleur humaine furent l; (1) Dans ces mêmes années, les plus sombres de sa vie, Mi- ; 54 chel-Ange, par une réaction sauvage de sa nature contre le ‘À pessimisme chrétien qui l’étouffait, exécuta des œuvres dun va paganisme audacieux, comme la Léda caressée par le Cygne (1529- “4

1530), qui, peinte pour le duc de Ferrare, puis donnée par MichelAnge à son élève Antonio Mini, fut portée par ce dernier en France, 0 où elle fut détruite, dit-on, vers 1643, par Sublet des Noyers, pour 2

sa lasciveté. Un peu plus tard, Michel-Ange peignit pour Barto- 22 lommeo Bettini un carton de Vénus caressée par l’Amour, dont : Ve Pontormo fit un tableau qui est aux Uffizi. D’autres dessins, d’une : Di

| impudeur grandiose et sévère, sont probablement de la même 4 c époque. Charles Blanc décrit un d’eux, « où l’on voit les trans- D ports d’une femme violée, qui se débat robuste contre un ravisseur De:

] plus robuste, mais non sans exprimer un involontaire sentiment Ka

la vie de Michel-Ange À terminés en 1531. (1) Suprême ironie! Personne ne les comprit. Un Giovanni Strozzi, voyant la formidable Nuit, faisait des concetti :

La Nuit, que tu vois si gracieusement dormir, fut sculptée par un Ange dans ce rocher; et, puisqu’elle dort, elle vit. Si. tu ne le crois, éveille-la, et elle te parlera. (2)

Le sommeil m’est cher. Il m’est plus cher encore d’être de pierre, tandis que le crime et la honte durent. Ne pas voir, ne pas entendre m’est grand bonheur : c’est pourquoi, ne m’éveille pas, ah ! parle bas!

Caro n° è ‘l sonno et piu l’esser di sasso, Mentre che ‘1 danno et la vergogna dura.

On dort donc dans le ciel, s’écriait-il dans une autre poé- sie, puisqu’un seul s’approprie ce qui était le bien de tant

Et Florence asservie répond à ses gémissements : (4)

Ne soyez pas troublés dans vos saintes pensées. Celui qui croit vous avoir dépouillés de moi, ne jouit pas de son grand crime à cause de sa grand peur. Moïndre joie est pour les amants la plénitude de la jouissance qui éteint le désir, que la misère, grosse d’espérance. (5)

(1) La Nuit fut sculptée probablement dans l’automne de 1530; elle était terminée au printemps de 1531; l’Aurore, en septembre 1531 ; Le Crépuscule et le Jour, un peu après.

(2) La Notte, che tu vedi in si dolci attj

Dormir, fa da un Angelo scolpita

’ (4) Michel-Ange imagine un dialogue entre Florence et les Flo- ,

(5) Poésies, CIX, 48. Voir aux Annexes, VII.

_ Il faut penser à ce que fut le sac de Rome et la chute ci _ de Florence pour les âmes d’alors: une faillite effroyable 2 _ delaraison,un écroulement. Beaucoup ne s’en relevèrent 11 | Un Sébastien del Piombo tombe dans un scepticisme A _ jouisseur : où | J’en suis venu à ce point que l’univers pourrait crouler, ” ue. _ Sans que je m’en soucie, et je me ris de toute chose… Il ne uY ._ me semble pas que je sois encore le Bastiano que j’étais Le _ avant le sac, je ne puis revenir à moi. (1) (22 ‘ Si jamais il est permis de se donner la mort, il serait bien FR _ juste que ce droit appartint à qui, plein de foi, vit esclave 44 | Il était dans une convulsion d’esprit. Il tomba malade Pi. _ en juin 1531. Clément VII s’efforçait en vain de l’apaiser. Le AS _ I] lui faisait dire par son secrétaire et par Sébastien del 130 _ Piombo de ne pas se surmener, de garder la mesure, de + _ travailler à son aise, de faire parfois une promenade, À 1

  • (x) Lettre de Sébastien del Piombo à Michel-Ange (24 février _ 153). Cétait la première lettre qu’il lui écrivait après le sac de à | « Dieu sait combien j’ai été heureux qu’après tant de misères, 14 de peines et de dangers, le Seigneur tout-puissant nous ait laissés
    : vivants et en bonne santé par sa miséricorde et sa pitié : chose vrai- % … ment miraculeuse, quand j’y pense… Maintenant, mon compère, que. à
  • mous avons passé par l’eau et par le feu, et que nous avons 54 . éprouvé des choses inimaginables, remercions Dieu de toutes L choses, et ce peu de vie qui nous reste, passons-le du moins dans 110
  • le repos, autant que possible. Il faut compter bien peu sur ce que + A L fera la Fortune, tant elle est méchante et douloureuse… » TR F On ouvrait leurs lettres. Sébastien recommande à Michel-Ange, { suspect, de déguiser son écriture. à F (2) Poésies, XXX VIII. Voir aux Annexes, VIII. LUE

3 la vie de Michel-Ange 4 VAS ‘ de ne pas se réduire à l’état d’homme de peine. (1) Dans l’automne de 1531, on craignit pour sa vie. Un de ses amis écrivait à Valori : « Michel-Ange est exténué et « amaigri. J’en ai parlé dernièrement avec Bugiardini et Antonio Mini : nous étions d’accord qu’il n’a plus longtemps à vivre, si l’on ne s’en inquiète sérieusement. Il travaille trop, mange peu et mal, et dort encore moins. Depuis un an, il est rongé par des maux de tête et de cœur. » (2) — Clément VII s’en inquiéta en effet; le 21 novembre 1531,un bref dupape défendit à Michel-Ange, … ” sous peine de l’excommunication, de travailler à autre chose qu’au tombeau de Jules IT et à ceux des Médicis, (3) afin de ménager sa santé et « de pouvoir plus longtemps glorifier Rome, sa famille, et lui-même ».

Il le protégea contre les importunités des Valori et des riches mendiants, qui venaient, selon l’habitude, quémander des œuvres d’art et imposer à Michel-Ange des commandes nouvelles. « Quand on te demande un tableau,

lui faisait-il écrire, tu dois t’attacher ton pinceau au pied, faire quatre traits, et dire : « Le tableau est fait. » (4) II s’interposa entre Michel-Ange etles héritiers de Jules I, qui devenaient menaçants. (5) En 1532, un quatrième l contrat fut signé entre les représentants du duc d’Urbin

) (9 « … Non voria che ve fachinasti tanto. » (Lettre de Pier Paolo

Marzi à Michel-Ange, 20 juin 1531) — Cf. lettre de Sébastien del

(2) Lettre de Giovanni Battista di Paolo Mini à Valori. (29 septembre 1531)

() « … Ne aliquo modo laborare debeas, nisi in sepultura et opera

(4) Lettre de Benvenuto della Volpaja à Michel-Ange. (26 novembre 1531)

  1. « Si vous n’aviez le bouclier du pape, lui écrit Sébastien, ils sauteraient comme des serpents. » (Saltariano come serpenti.)

ï _ et Michel-Ange, au sujet du tombeau : Michel-Ange (38 | promettait de faire un nouveau modèle du monu- 32 _ ment, très réduit, (1) de le terminer en trois ans, et ue de payer tous les frais, ainsi que 2.000 ducats, pour 2 ; tout ce qu’il avait reçu déjà de Jules II et de ses héri- LE | tiers. « Il suffit qu’on trouve dans l’œuvre, écrivait Sé- k _ bastien del Piombo à Michel-Ange, un peu de votre è . odeur » (un poco del vostro odore). (2) — Tristes condi- ÿ tions, puisque c’était la faillite de son grand projet, que É Michel-Ange signait là, et qu’il lui fallut encore payer ‘4 pour cela! Mais d’année en année, c’était en vérité la T’(1eR faillite de sa vie, la faillite de la Vie, que Michel-Ange 14 signait dans chacune de ses œuvres désespérées. 4 { Après le projet du monument de Jules II, le projet des Fà tombeaux des Médicis s’écroula. Le 25 septembre 1534, LA. s Clément VII mourut. Michel-Ange, pour son bonheur, 5

  • était alors absent de Florence. Depuis longtemps, il : A y vivait dans l’inquiétude; car le duc Alexandre de 4 Médicis le haïssait. Sans le respect qu’il avait pour le a pape, (3) il l’eût fait tuer. Son inimitié s’était encore ie accrue, depuis que Michel-Ange avait refusé de contri- A _ buer à l’asservissement de Florence en élevant une for- 0) teresse pour dominer la ville : — trait de courage, qui 4 montre assez, chez cet homme craintif, la grandeur 148 (1) I ne s’agissait plus que de livrer pour le tombeau, qui de- } 244 vait être élevé à San Pietro in Vincoli, six statues commencées et 0 1 à non finies. (Sans doute, Moïse, la Victoire, les Esclaves, et les figures 24 de la grotte Boboli) Ne: (2) Lettre de Sébastien del Piombo à Michel-Ange. (6 avril 1532) : 1e (3) Maintes fois, Clément VII dut prendre la défense de Michel- ni: à Ange contre son neveu, le duc Alexandre. Sébastien del Piombo 9 x raconte à Michel-Ange une scène de ce genre, où « le pape parla ‘0 4 avec tant de véhémence, de fureur et de ressentiment, en termes W: 4 si terribles, qu’il n’est pas permis de les écrire. » (16 août 1533) M.

la vie de Michel-Ange de son amour pour sa patrie. — Depuis ce temps, Michel-Ange s’attendait à tout de la part du duc; et il 1 ne dut son salut, quand Clément VII mourut, qu’au hasard qui fit qu’il se trouvait à ce moment hors de Florence. (1) Il n’y retourna plus. Il ne devait plus la revoir. — Ce fut fini de la chapelle des Médicis, elle ne fut jamais achevée. Ce que nous connaissons sous ce nom n’a qu’un lointain rapport avec ce que Michel-Ange ! avait rêvé. A peine s’il nous en reste le squelette de la décoration murale. Non seulement Michel-Ange n’avait pas exécuté la moitié des statues, (2) et les peintures (

  • qu’il projetait; (3) mais quand ses disciples s’efforcèrént plus tard de retrouver et de compléter sa pensée, il ne fut même plus capable de leur dire quelle elle avait été : (4) tel était son renoncement à toutesses entreprises, qu’il avait tout oublié. : 55 22 Le 23 septembre 1534, Michel-Ange revint à Rome, où il devait rester jusqu’à sa mort. (5) Il y avait vingt-et-un (2) Michel-Ange avait exécuté, partiellement, sept statues (les deux tombeaux de Laurent d’Urbin et de Julien de Nemours, et la Madone). Il wavait pas commencé les quatres statues de Fleuves,

° qu’il voulait faire; et il abandonna à d’autres les figures pour les tombeaux de Laurent le Magnifique, et de Julien frère de Laurent.

(3) Vasari demanda à Michel-Ange, le 19 mars 1563, « de quelle

façon il avait pensé aux peintures sur les murailles ».

N (4) On ne sut même plus où placer les statues déjà faites, ni quelles statues il avait voulu faire pour lés niches restées vides. En vain, Vasari et Ammanati, chargés par le duc Cosme I d’achever lœuvre entreprise par Michel-Ange, s’adressèrent à lui: il ne se rappelait plus rien. « La mémoire et l’esprit m’ont devancé, écrivaitil en août 1557, pour m’attendre dans l’autre monde. » $

â G) Michel-Ange reçut le droit de bourgeoisie romaine, le 20

4 _ans qu’il l’avait quittée. En ces vingt-et-un ans, il avait QU _ fait trois statues du monument inachevé de Jules IL, : 41 sept statues inachevées du monument inachevé des Médi- 1:08 8 . cis, le vestibule inachevé dela Laurenziana, le Christ ina- 1 À

  • chevé de Sainte-Marie de la Minerve, l’ Apollon inachevé F2 _ pour Baccio Valori. Il avait perdu sa santé, son énergie, 4 sa foi dans l’artet dans la patrie. Il avait perdu le frère 4 _ qu’il aimait le mieux. (1) Il avait perdu son père qu’il D | _ élevé un poème de douleur admirable, inachevé comme A __ tout ce qu’il faisait, tout brûlant de la passion de 9 M À .…. Le ciel Va arraché à notre misère. Aïe pitié de moi, qui ÿ 11e . vis comme un mort! Tues mort à la mort, et tu es devenu ; 54 À divin; tù ne crains plus le changement d’être et de désir: NA (à peine puis-je l’écrire sans envie…) Le Destin et le Temps, 5 _ qui nous apportent seulement la douteuse joie et le sûr mal- } 1e . heur, n’osent passer votre seuil. Aucun nuage n’obseurcit 10 votre lumière; la suite des heures ne vous fait pas violence, 4 | « la nécessité et le hasard ne vous conduisent pas. La nuit PCIe … n’éteint pas votre splendeur; le jour, si clair qu’il soit, ne la ‘1 rehausse point… Par ta mort, j’apprends à mourir, mon cher NE _ père… La mort n’est pas, comme on le croit, le pire pour De _ celui dont le dernier jour est le premier et le jour éternel, 10 voir, par la grâce de Dieu, si ma raison arrache mon cœur M glacé au terrestre limon, et si, comme toute vertu, grandit Ha j au ciel entre le père et le fils le très haut amour. (3) +1 Rien ne le retient donc plus sur terre : ni art, ni ! 1184 _ ambition, ni tendresse, ni espoir d’aucune sorte. Il a > 140) ù (3) Poésies, LVIIL. Voir aux Annexes, IX. ME :

la vie de Michel-Ange : û soixante ans, sa vie semble finie. Il est seul, il ne croit plus à ses œuvres; il a la nostalgie de la mort, le désir | passionné d’échapper enfin « au changement d’être et de désir », à « la violence des heures », à la tyrannie « de la nécessité et du hasard ».

Hélas! Hélas! je suis trahi par mes jours qui ont fui… J’ai trop attendu… le temps m’a fui, et voici que je me trouve vieux. Je ne peux plus me repentir, ni me recueillir, avec la mort auprès de moi… Je pleure en vain : nul malheur n’est égal au temps qu’on a perdu…

Hélas ! Hélas! quand je tourne les yeux vers mon passé, je ne trouve pas un seul jour qui ait été à moi ! Les fausses espérances et le vain désir, — je le reconnais à présent, — m’ont tenu, pleurant, aimant, brûlant et soupirant, — (car pas une affection mortelle ne m’est inconnue), — loin de la

Hélas ! Hélas! je vais, et je ne sais pas où; et j’ai peur… Etsije ne me trompe, — (oh ! Dieu veuille que je me trompe !} — je vois, Seigneur, je vois le châtiment éternel, pour le mal que j’ai fait en connaissant le bien. Et je ne sais plus

; : () Poésies, XLIX. Voir aux Annexes, X.

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