Bar-Cochebas, notre honneur
139928 paraissant seize fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Nous avons publié dans nos éditions antérieures et dans nos cinq premières séries, 1900-190f, un Si grand nombre de documents, de textes formant dossiers, de renseignements et de commentaires; — un si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un! si grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie; et ces documents, renseignements, textes, dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosophie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner üci l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, ül suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement; on recevra en retour le catalogue analytique! sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries. Ce catalogue a été justement établi pour donner, autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci, une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur. | place, les références demandées. . Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier * ‘ très épais de XI1+408 pages très denses, marqué cinq ;.
0 He _ francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la Ke _ sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le HA ‘ire 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième 1 ne série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 É | Et | s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece- ÿ : 54 _ vait, par le fait méme de son abonnement, en tête de la ; M série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs : } : 1100 _ à toute personne qui nous en fait la demande. | D Pour la septième série, année ouvrière 1905-1906, et # 154 en attendant que paraisse le catalogue analytique som- | 1 _ maire de nos deuxièmes cinq séries, 1904-1909, On , | 4 peut consulter, — provisoirement, — la petite table | ne © analytique très sommaire que nous en avons établie et va fn que nous avons publiée en fin du premier cahier de la 154 | A R huitième série. ni fn Pour amorcer tout travail que l’on aurait à commencer . LL pe dans notre premier catalogue analytique sommaire, con1e: à) sulter le petit index alphabétique provisoire que nous CA Ü avons établi automatiquement de ce catalogue analy- (k | 18 tique sommaire dans l’index total de nos éditions anté- 4 Ù rieures et de nos sept premières séries, même premier 4 1 Re cahier de la huitième série. # WE
| aux Cahiers de la Quinzaine î
; g pe: y Le présent petit index donne automati- 4:
Î 4 4] , quement pour tout volume et pour tout
|. in le classement général de nos collections « | 7 13 complètes, le numéro d’ordre de la série .
| « 00 ‘10 étant naturellement composé en grandes K
1 LA 1 capitales de romain et le numéro d’ordre a
| 0e du cahier lui-même, dans la série ainsi À
| de fs déterminée, en chiffres arabes, de sorte CM
| 1 que V-r7 par exemple doit évidemment se 4:
| 144 Yi: lire dix-septième cahier de la cinquième Ra
; “es faut, la date du fini d’imprimer, ou, à son | Ya
{ L 10 : défaut, la date du cahier même; ÿ %
LM à d) quand il y a lieu, c’est-à-dire pour nos Hi
; 6 j éditions antérieures et pour nos cinq pre- sITAUSS
l De mières séries, la page du catalogue ana- 0
JÉNON lytique sommaire où ce cahier se trouve
| par | catalogué. x +
Fi Jérôme et Jean Tharaud, — le Coltineur débile : l’Écha- Ur r:
| 40 _ faudage, la Merveille, sur les routes, la Détresse, août 1898 4
| : 40 AU — — la Lumière : le navire, le magicien, Timor, les :}
M0 — a Dingley, V’illustre écrivain (Ul-13, samedi 12 avril QUE
| Dai 1902, un cahier épuisé, n’est plus mis en vente que dans les un
| collections complètes de la troisième série… 140 fe
du même auteur k Jérôme et Jean Tharaud, la légende de la Vierge, dans le premier Cahier de Noël; cinq contes : du moine qui . voulut voir Notre Dame; l’image; les trois roses de Notre : Dame Sainte Marie ; du cierge qui vint se poser sur la viole de Pierre de Syglar; du clerc qui priait Notre Dame pour sa luxure (IV-7, samedi 20 décembre 1902, un cahier épuisé, ‘ k : n’est plus mis en vente que dans les collections complètes Henri Lebeau, Jérôme et Jean Tharaud, — Moines de l’Athos (V-7, mardi 5 janvier 1904 … deux francs 306 Jérôme et Jean Tharaud, — Les hobereaux, — histoire vraie; — et trois annonces d’éditions chez Pelletan (V-19, — — Contes de la Vierge, dans le Cahier de Noël de la sixième série; Renaud lutte avec les mauvais anges; la ÿ Vierge aux colombes, — ou la Vierge ennemie d’orgueilleuse vertu; les trois ducats; la Vierge aux voleurs; la < Vierge aux oiseaux; celui qui fit pleurer la rose; la jongle resse qui fut en danger d’être noyée; la statue de Dionysos — — les frères ennemis (VIl-10, mardi 23 janvier 1906, — — Éditions d’art. — Voir dans l’index complet larticle Edouard Pelletan.
De ce petit index il résulte que le Dingley est complè- à tement épuisé dans l’édition des cahiers, qui en est la première édition; cette édition des cahiers n’est plus mise en vente que dans nos collections complètes de la troisième série; nous demandons à nos amis et à nos je
| abonnés qui veulent se procurer l’édition Pelletan de 5 L vouloir bien la commander à la librairie des cahiers Û 4 _ pour trois francs cinquante. ï Il a été tiré du présent cahier treize exemplaires sur | whatman ainsi distribués : ; 4 premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant; ‘4 deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l’ad4 ministrateur; | à troisième exemplaire de souche, exemplaire de l’imprimeur;
qi dix exemplaires d’abonnement, numérotés de r à 10 fe Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés à. * à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; nos j à tirages d’exemplaires sur whatman sont rigoureuse- #1 ‘1e stant souscrits; nous ne vendons point d’exemplaires 14
sur whatman en dehors de l’abonnement; l’abonnement _ sur whatman à cette huitième série est de cent francs | pour tous pays. le! _ Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main, #
- en caractères fin dix-huitième siècle (Didot) de la fon _ derie Mayeur (Allainguillaume et compagnie succes- Ke _ seurs) 21, rue du Montparnasse, à Paris, sixième
N « à la mémoire du grand Bernard-Lazare ne fi
_ FOI ÿ des” brebis à Yahveh, quelle il Jeu < figure de granit, comparée à ‘1 lui, si subtil, si mobile! +4 sr une besogne baroque d’expliquer La Fon1 taine ou le Neveu de Rameau à des cervelles AVR exotiques. J’appris à connaître la vanité d’une D. | ji pareille entreprise dans le séjour que je fis en quais « A lité de lecteur à l’Université d’une de ces tristes FR capitales des régions du Moyen-Danube où la vie est 108 si terne qu’on n’y peut que choisir entre les femmes €. 00 Certes ce n’étaient pas mes compatriotes qui “4 0 auraient pu, là-bas, me défendre de l’ennui! Un À ‘à Français à l’étranger, c’est un Français défleuri. 114 Rien de plus gris que ces pauvres diables qu’une _ dure nécessité a contraints de s’expatrier et qui
Jérôme et Jean Tharaud J vivent dans le regret, l’irritation, l’amertume, pleins d’un orgueil méprisant et souvent injustifié pour le milieu qui les entoure. Si, d’aventure, l’un d’eux fait fortune, alors il offre l’image d’une telle suflisance, d’une incompréhension si absolue de ce qui n’est pas français, il se montre si dénué de grâce, si peu hospitalier pour ses compatriotes moins heureux, que la plus élémentaire, sagesse ordonne de le fuir comme un civilisé redevenu barbare. Quant aux étudiants que j’enseignais, bien qu’ils témoignassent d’un goût assez vif pour les choses de France, leur tempérament guerrier et politicien qui trouve son plus naturel emploi dans l’armée ou les bureaux les disposait médiocrement à recevoir notre culture. Seuls les Juifs — et ils étaient nombreux à l’Université de B… — témoignaient de quelque ardeur à penser. Au sortir des enfers de Russie et de Roumanie, cette ville est pour eux le premier relai où ils soufflent. Ils s’y reposent, y prennent le vent, s’accommodent à l’européenne, dépouillent un peu le vieil homme. Les plus hardis d’entre eux conti- à nuent ensuite leur route vers Milan, Munich, Paris, Londres, poussés par un désir de richesse, de culture, de liberté, la neurasthénie, l’éternel besoin de changer de lieu et de maison, un instinct de gyrovague, et, pour tout dire, l’âme du Juif errant. Ils
4 jouent là-bas dans la vie intellectuelle leur rôle his- : à torique d’intermédiaires entre l’Occident et l’Orient, 4 à . stinguai l’un d’entre eux comme le type le plus É achevé de cette brocante spirituelle. ’ 4 Sa curiosité s’étendait des tragédies de Racine k ge aux chansons de ces peuplades ouralo-altaïques qui 1 vivent dans les foundras de la Sibérie septentrio- 1 he nale de poisson, de lait de renne et de graisse de | (} * phoque. Mais je crois qu’il eût donné volontiers son # M. érudition linguistique qui était prodigieuse pour savoir tenir proprement une fourchette. pi ; Souvent la nuit je l’accompagnais jusqu’au ghetto ‘ où il habitait une chambre misérable meublée d’un it ï divan et d’une malle, et sur les murs de laquelle il à ; ù avait écrit au charbon cette devise qui résumait À | pour lui toute l’histoire d’Israël depuis la disper- | sion : « Nous ne subirons pas. » Nulle part je n’ai k % ressenti pareille impression d’exotisme, de dépayse- 4 ‘ qu’il avait choisi ce quartier sordide, bien qu’il eût ïe un palais à Venise et un hôtel à Vienne, dans le : À À quartier de la Burg, pour y vivre comme avaient hé pi “vécu à travers les siècles d’innombrables gens de sa … | race, dans la suspicion et d’immondes odeurs. i | | Il éprouvait à écouter la musique de notre langue fi.
) #00 | Jérôme et Jean Tharaud à PPT ASITONEES ‘1 _ une sorte de volupté. Un jour il me confia, avecun x enthousiasme puéril, le plaisir qu’il aurait d’en 7 _ tendre des voix d’hommes et de femmes alternées, De. D « car, me dit-il, cela est surtout beau lorsque vos ‘4 14 Je lui promis ce plaisir. : WAR _ J’avais trouvé dans la maison de M. L…, notre _ Consul général, avec les meubles, la cuisine et les 451 _ vins de France, cet esprit superficiel et délié, cette ignorance avertie qui fait parfois d’un simplehomme KA _ du monde de chez nous un des plus élégants spéci mens de l’humanité. Je le priai d’inviter mon étu- 00 Ÿ _ diant à dîner. Il commença par regimber (un juif! Chez lui!); mais je lui représentai vivement quele A. à spectacle d’un homme qui voulait troquer contrela _ nôtre l’âme que lui avaient fabriquée les siècles, ‘0 4 _ c’était en somme le spectacle le plus original que ce Hi “EME L ik pays pût nous offrir. Il fut convenu que je lui amè ni 40 _ nerais le lendemain mon Sémite à diner. Fe Pa Quand je communiquai à mon amil’invitation du È - Consul, il me remercia avec une effusion qui alla #70 jusqu’au baisement de main, mais le soir même il _ tombait chez moi, et déclarait ne pouvoir m’accom- 11 EX
2 pagner. Je n’eus pas de peine à pressentir les rai- 12
4 sons de son refus : il redoutait d’être ridicule. Après k
{ une heure de bataille je le convainquis de me “a
Ë Nous rencontrâmes chezle Consul quelques Fran- Ÿ
4 çais de passage. L’impression que mon Juif pro- ne
4 duisit sur eux et en particulier sur les femmes, je 1
| l’avais trop prévue pour m’en distraire. Mais quand ‘4
nous fûmes de nouveau dans la rue : j À
; ; : — Eh bien ? lui demandai-je. à
: — Ah! monsieur le Professeur, me réponditilen
1 allemand, ce fut un infernal plaisir ! À
Je reconnus à ces paroles qu’il était arrivé à 4
1 l’extrême limite de l’enthousiasme, au point où, les … $
i mots français lui manquant, les vocables allemands
À montaient invinciblement à ses lèvres. A
| 1 Avec un subtil instinct de l’élégance, surprenant 34
pu: chez un adolescent à ce point dénué de grâce et
k cette volupté profonde, par laqueile dans tout Juif :
; se révèle l’Orient, il m’analysa les plus menus ‘8
Ü gestes et les nuances des voix. La séduction avait 10
l été si forte que cet homme d’une très rare culture de ï
à ne s’était pas aperçu que la plus absolue niaiserie
F : n’avait cessé un instant d’inspirer la conversation ‘à
y ne de mes aimables compatriotes; mais il avait senti
ph leur dédain, et il m’avoua qu’à subir une pareille
A épreuve il préférait vivre toute sa vie dans la …
Jérôme et Jean Tharaud toundra des Vogouls. Alors pour se relever à ses propres yeux et aux miens, tandis que le long du Danube gelé, le vent nous soufllait au visage la ‘: poussière de neige et de glace qu’il enlevait au fleuve, il me fit dans cette aigre nuit le plus orgueilleux, le plus fantastique tableau de l’histoire des Juifs, de Jésus à Karl Marx, monologue passionné dont j’ai gardé une de ces impressions grandioses et stériles qui vont rejoindre les songes… Au moment de nous quitter, il me jeta en manière d’adieu le nom de l’homme qui symbolisait pour lui la révolte indomptable de sa race, la suprême convulsion du Sémite sous la sandale du Romain, le | dernier Messie, le dernier héros juif : Bar-Cochebas! ce qui fit éclater de rire deux petites prostituées qui dansaient à quelques pas de là, pour se réchauf- à _ fer, dans la neige.
En EU après, je quittai ces régions danubiennes, Di:
Hs et, dans mon souvenir, le visage de mon Juif À Fe
ni allait se confondre avec les mines jaunies de ces
4 jeunes rabbins que l’on voit au milieu d’objets de
Ù cuivre et d’or, au fond des synagogues de Rem- …
‘ brandt, quand je reçus cette lettre : Sa
HN « Cher Monsieur le Professeur, : RSR
vi « Vous souvenez-vous encore de votre ancien disRe ciple Bar-Cochebas ? J’ai quitté l’Université un an À l
4 après que vous-même en êtes parti, car ma bourse
16 d’études ne m’a pas été renouvelée et mes ressources k 4
W étaient insuflisantes pour y prolonger mon séjour.
hi Je suis donc revenu à D… plus exactement dansun
19 petit village prochain, où mon père tient une na
auberge. Ces auberges de la Plaine, elles n’évoquent
pour vous, monsieur, que d’agréables souvenirs; ai
a vous y avez entendu, quand les lampes s’allument, 44
_ nos admirables chansons, et le violon, et le cymba- :108
“El Die Jérôme et Jean Tharaud bal: VA kr 1 à lum du tzigane. Ah! ce doit être délicieux de n’être 34 ici qu’un voyageur et un passant! Mais vous avez | ù “4 ne. vécu assez longtemps chez nous pour savoir ce He: _ qu’est un Juif dans nos villages, combien indispen- 4 _ sable et haï le cabaret qu’il y ouvre invariablement. 4 __ Làest l’alcool et là aussi l’usure, et là s’en va l’argent ‘0 _ du paysan. Mon père est un de ces Juifs-là. Il est 54 1 avare, impitoyable, lâche et cupide. Il me répugne R _ à moi-même… Si bas qu’il soit tombé, puis-je souf- « K: frir qu’on le batte et qu’on l’injurie ? Un revolver ‘4 _ est sur ma table. C’est l’instrument que vousavez inventé pour solutionner les affaires d’honneur. : 48 f 4 Vous ne pouvez vous imaginer combien il pèse 1 | ‘4 dans la main d’un Juif! Dans la chambre où je vous à écris, j’entends tomber sur mon père coups et 14 ‘ ‘4 injures, et je me dis : « Frappe, frappe! »et je reste 14 _ assis à ma table : je me vengerais en vain ! Dans 1 k À _ cette plaine et dans la suite des temps un coup de … 4 ÿ ‘ _ revolver aurait-il plus de retentissement que la cap- ‘Ho _ sule qu’un enfant fait éclater entre deux pierres? 14 _ Seulement, avec cette manière d’envisager les pro- ’ 42 1 blèmes, on est condamné ä ne jamais agir. Vous, 4 _ j’imagine, vous hésiteriez moins. Ah! les idées 10 13 exercent sur moi une effroyable tyrannie. Que #4 “0h n’ai-je le courage de m’abandonner à mon instinct! 1 1 Mais que serais-je, monsieur, si je cessais d’être 13 he. intelligent ?.… J’ai relu votre tragédie du Cid parce ns Fe
| que, sur l’analyse que vous en avez faite à l’Univer- i sité, je me suis souvenu qu’elle posait un cas de : conscience qui n’était pas sans analogie avec le mien. Rodrigue et Bar-Cochebas ! L’accouplement de ces deux noms est risible. Tout ce que Rodrigue fait me paraît simple, aisé, naturel, d’accord avec son : pays. Mais enfin c’est un barbare, un homme sans culture et irréfléchi… Je l’admire comme une belle i arme, une belle matinée. Entre lui et moi, rien de ji commun. Quant aux deux vieillards qui s’injurient pour un motif dont la niaiserie me confond, ils se 3 comprennent; ils sentent pareillement les offenses ; ; ils se font une même idée de l’honneur; l’âme de js l’insulteur pourrait aussi bien habiter le corps de l’insulté. Mais entre mon père et ces paysans, ilya un abîme que tous les siècles ont creusé. Nous autres Ë Juifs nous n’avons pas voulu nous confondre avec te les nations, nous avons refusé d’être pareils ! Dans : . cette volonté de ne pas subir, n’y at-il pas de quoi À nous défendre du mépris? Cela, des paysans peu- ol vent-ils le comprendre ? Mon père lui-même sent-il je . encore la noblesse qu’il tient de sa race et que 4 l’abjection où il est tombé n’atteint pas ? Est-il sen- n sible à d’autre plaisir qu’à celui d’empiler des kreut- ” zers ?.… Il est tout de même profondément regret- id table que nous ayons poussé vers le ciel les plus à) sublimes cris de justice que l’humanité ait entendus ( 4
Jérôme et Jean Tharaud pour qu’un sale paysan ivre vienne cracher au visage de mon père, et qu’il ne soit pas châtié… Ne serais-je pas ridicule de brandir l’épée de Rodrigue au milieu de tant d’inconscience? IL me semble pourtant que, si j’avais ce courage, je vous | témoignerais par là que j’ai bien compris le sens | des explications de Racine et de Corneille qu’à l’Université vous nous avez données. Vous me direz: « Fuyez cette auberge. » Cela est-il une solution ? Quand je serais à Vienne ou à Paris, mon père n’en 1 sera pas moins battu… Un conseil, je vous en prie; la décision que vous m’indiquerez sera ici strictement suivie. » — La lettre finissait par des compliments d’une hyperbole toute orientale. Je me représentais aussitôt les steppes herbues ù où galopent des troupes de chevaux, les hautes potences des puits, les maisons alignées, au bord # des pistes poussiéreuses, comme les tentes d’un camp, la plaine immense dont toute la vie est dans le ciel, et dans ce désert brûlé par la canicule, la détresse de mon ami. Je lui répondis sur-le-champ : ie « Certes non, mon cher ami, ne brandissez pas à l’épée de Rodrigue! Et le revolver n’est pas davanui 22
k tage de saison. Laissez en paix tous les paysans de 4 Hi la Plaine. Je les connais un peu ; ce sont de bons et 1
sympathiques ivrognes. Et quant à monsieur votre ‘4
. père, pourquoi troubler par un éclat inutile et dan- L 414 _gereux une situation dont il paraît s’accommoder au 1 mieux? Faites incontinent votre paquet; quittez 2
| cette auberge où, somme toute, ce n’est ni votre Û à ; race ni la mienne qui se trouvent en conflit. Les nt i hommes intelligents comme nous forment dans le ‘4 monde une espèce à part. Rien n’est plus sot que : “à .. d’exagérer certains sentiments de famille. Le Cid À * que vous semblez vous représenter comme le sym- É:
R bole de l’honneur français c’est une jeune brute 10 espagnole — non sans beauté — mais sur lequel L vous ne sauriez vous régler. Vous en avez trouvé
- vous-même les raisons. Gardez-vous bien de re- di. | é mettre entre les mains des gendarmes votre pré- U | cieuse cervelle pour avoir étendu devant son verre | de vin un grossier paysan — cela pour défendre ‘0 l’honneur de monsieur votre père qui sera loin de D:
vous en savoir aucun gré et dont vous ferez fermer 10 L la boutique. Les intelligences de votre espèce sont 2 | : trop rares dans votre pays pour que vous vous 1 À : exposiez aux prisons de François-Joseph. Si j’ai un 1308 { conseil à vous donner, le voici : J’imagine que 10 Î depuis quelque. vingt-cinq ans que votre père se 4 . He livre au négoce, il doit avoir amassé de sérieuses 4
! ,jNPINSES Jérôme et Jean Tharaud MINOR | économies. Tâchez donc de découvrir le coin où il …_ cache ce pécule; distrayez-en l’argent nécessaire ie 1 pour un voyage à Paris; ajoutez-y la petite somme _ qui vous permettra de vivre ici en attendant qu’on ti .__ vous trouve un emploi. On m’assure qu’il existe à 4 MAL la Bibliothèque nationale des textes mandchous #3 … qui vous attendent. En route donc! mon cher ami. de 4 Arrachez-vous à votre cauchemar et au mirage de 4 ‘4 ‘4 votre puszla embrasée. En route et à bientôt! » + _ Mon ami ne me répondit pas; je lui adressaiun _ second billet qui resta également sans réponse. 4 J’écrivis alors au consul pour le prier de s’en- me de _ quérir auprès des autorités de K… de son hôte d’un (fs Diljour. . ce _ J’appris alors ceci: ‘10 | “4 Les gens attablés dans l’auberge du village virent b _ un soir entrer mon ami, un revolver à la main 2 I1 le braqua sur l’un d’eux, mais au moment de à _ faire feu, saisi d’on ne savait quel scrupule, tour nant son arme contre lui-même, il s’était fait sauter 14 Je _ L’aimable consul ajoutait : non: _ « La fin de votre ami ne me surprend pas. Quand ces Juifs ne sont pas les plus abominables coquins,
‘4 ils atteignent ces hautes régions où le bourgeois | transi n’inscrit plus ses maximes. Il y avait sans 1 doute dans votre ami Bar-Cochebas une étincelle du _ feu qui animaiït les Prophètes, mais le pauvre diable est mort pour avoir voulu jeter sur sa souquenille |_ de Juif la livrée de notre honneur. » :
Rue Mardi 11 décembre 1906. — De la situation faite à (14 parti intellectuel dans le monde moderne. — Les re- À a: | cherches que nous avons commencées sous cetitresont à | Li: si difficiles par elles-mêmes et si longues, la réalité où 1e nous les poursuivons depuis le Zangwill est par elles Re | même si invinciblement inépuisable que ces recherches 4700 Ë non seulement ne s’achèveraient point, mais que même 7 _ sans doute elles n’avanceraient pas si nous y inter- « LES _ calions, à mesure qu’elles se produisent, et les objec- 110 \4 tions, et les réponses aux objections. C’est alors que A | sans aucun doute nous n’arriverions jamais nulle part. YA de Lei Von veut bien considérer que même en n’intercalant ni ‘4 ke | pas, en continuant tout droit, en n’interrompant pas, au 1 44 sens et dans la mesure où cette réalité elle-même serait | ri Fil ‘4 droite et ininterrompue, nous ne savons pas, nous ne 154 | | pouvons pas savoir si nous aboutirons, si nous arrive- 61 _ rons jamais quel t. 1 HENNS
10 Et jours suivants. — Pourtant je ne veux pas abso- à Ù V Jument m’interdire de relever en cours de route, — « 8 l’en cours de série, — pendant que je corrige tant 1 _ d’épreuves de tant de ons cahiers que nous nous
l efforçons de produire et d’organiser en une bonne et ns forte et nombreuse série non indigne déjà de tant de 1 séries précédentes, — je ne puis et je ne veux pas abso- à lument m”interdire de relever en cours de route et les 4 allégations qui me seraient opposées par cértaines à personnes, et les confirmations qui me seraient apporf . tées par l’événement de la réalité.
à Notamment je ne veux pas taire ni ajourner à une 4 date qui serait par trop ultérieure, comme disent les 1e gendarmes, cette lettre que je viens de recevoir de 1 * notre ancien et, j’en suis assuré, de notre futur collabo4 rateur M. Jean le Clerc de Pulligny. Je dis : futur. Mais à quand aurons-nous son cahier des Poisons industriels ? ‘ Et n’est-il pas singulier, mais n’est-il pas usuel, qu’ayant (il fait sa grande connaissance très expressément pour ce ë cahier qui fut annoncé très formellement dans un de ‘1 ces tout petits vieux anciens cahiers chers de la troiL | sième ou de la deuxième, et peut-être même de la prese mière série, aujourd’hui épuisés ou en voie d’épuise- ‘ ment, ce cahier formellement promis et annoncé soit ne précisément le seul aussi qui n’ait point encore paru et \ 1 qui soit encore en préparation, et qu’ensemble nous 1e ayons fait de tout, mon cher collaborateur, et même et k. beaucoup de métaphysique, je le crois, de tout excepté #0 justement ce cahier des Poisons industriels à qui j’ai i à réservé une place pour la neuvième série dans le
programme de cette neuvième série avant qu’il ne fût
: #4 Notre collaborateur, —et je crois en effet me rappeler a 11 qu’à la fin de l’un des précédents cahiers je lui avais
x touché comme on dit quelques mots, — notre collaborateur m’a répondu par une si bonne lettre que je ne puis ;
me retenir, — et que je ne le dois, — de la publier sans
plus attendre. Car si j’attendais outre son tour passerait, des événements viendraient, il en vient toujours,
elle passerait, comme tout passe, et ce serait une grande û
| Cette lettre est un peu familière. Mais c’est un des
L plus grands avantages de ces cahiers que les conversa- |
tions les plus familières, c’est-à-dire, de ce chef, les
À plus exactes, les plus réelles, et aussi les plus poussées,
les plus profondément poussées, s’y peuvent poursuivre
et conduire, entre gens avertis, et ainsi définitivement
Après quelques commandes de librairie, qui regardaient M. Bourgeois, notre collaborateur écrivait ceci,
Î qui me regardait : ee
J’ai lu avec intérêt de la situation et je fus touché À
d’être l’objet de votre finale prosopopée. Mais êtes-vous
! sérieux quand vous accusez le bloc d’avoir une méta- :
| Je m’interromps tout de suite, à peine commencé, !
_ pour faire observer, une fois pour toutes, une fois pour ; ÿ
4 toute cette citation, combien cette lettre est heureuse, 3% Ÿ
en ce sens de : combien, comme familière et spontanée, à
F elle verse au débat que nous avons à peine commencé 4
À de formules heureuses, claires, saisissantes, elle-mêmes ji
_ familières, hardies, posées. Nous n’aurions peut-être K:
| jamais obtenu d’adversaires politiques une expression {
pe aussi claire de l’antithèse. Par la vertu de cette anti- %
1 or thèse, venue d’un collaborateur tout impolitique, au seul : à ; ‘100 contact, à la seule contrariété de cette antithèse, les … 144 formules de notre thèse se dessineront d’elles-mêmes. ; 210 54 Oui, j’accuse le bloc et nommément dans le bloc le 14 parti intellectuel moderne d’avoir une métaphysique 48 officielle, une métaphysique d’État, et de vouloir ï 1 l’imposer à tout le monde par les moyens de la force 4 “à gouvernementale. Ce qui est attentatoire à notre vieille | 114 \ amie la très honorablement connue liberté de con- À br Le science, ‘et très formellement aux principes etau texte nn. Ù de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. 15 Hélas il [en] est bien incapable! ‘ E 50 Notre thèse au contraire sera qu’il ne s’agit nulle- + hf 10 ment en cette matière, en ce débat, de capacité où A 10 d’incapacité, et de plus ou moins de capacité ou d’inca- ï : 10 pacité, enfin de quantité de capacité ou d’incapacité. 1 à Il n’y a besoin de nulle capacité pour faire de la méta- À 00 physique, pour avoir une métaphysique, si cette méta- ‘10 physique est nulle. Il n’est besoin de capacité pour faire 1 F de la métaphysique, pour avoir une métaphysique, 1 pour avoir sa métaphysique, — et même sa religion, # 110 — que dans la mesure où cette métaphysique elle. Du même, — où cette religion, — a pour ainsi dire de 1e à “4 Faire de la métaphysique, avoir une métaphysique, L D: TAN avoir sa métaphysique, — sa religion, — n’est pas en ë 162 soi-même et par le fait une opération supérieure, de je 38 10 ne sais quelle supériorité mystérieuse. Tout le monde de 44 au contraire a sa métaphysique, profonde ou super- “ _ ficielle, forte ou faible, bonne ou mauvaise, grossière #3 14 ‘4 ou fine, ou déliée. Rien n’est aussi commun que la mr
“à physique. Tout le monde en fait. Tout le monde en a. | pe Rien n’est aussi répandu. Seulement, non seulement 0 F tout le monde n’a pas la même, ce qui n’est que trop 1 | la même qualité. 4 ji : Rien n’est aussi portatif, si l’on veut, que la métaphy- À ÿ ‘1 sique. Tout le monde a la sienne, inconsciente ou con- 4 ‘” sciente, intellectuelle ou réelle, officielle ou libre. Et ce : ‘#4 qui serait difficile, et ce qui est même rigoureusement 17 L impossible, ce serait de n’avoir pas, ce serait que quel- 4 “4 qu’un n’eût pas sa métaphysique ou du moins de la. (4 | métaphysique. La métaphysique est comme ces vieilles ja L gens disaient qu’était le vin. On porte sa métaphysique N à | tout de même qu’on disait sous l’ancien régime et dans vil 4 1] l’ancien langage que les vignerons portaient le vin. Je x 1 dis l’ancien régime et l’ancien langage, car de même nu 3 ancien précédent, tout de même, ou plutôt par une “1 | Ki application particulière, en un cas particulier, il y avait . ( _ une ancienne ivresse, qui était l’ivresse du vin de la 1 LL: vigne, et il y a une ivresse moderne, qui est le delirium hi tremens de l’absinthe et autres alcools frelatés. Les 11 bons ont la métaphysique bonne. Les mauvais l’ont ‘4 Ni mauvaise. Les méchants l’ont méchante. Les gouverne ._ ments et les gouvernementaux l’ont gouvernementale. 08) di. Les autorités et les autoritaires l’ont autoritaire. Les 008 4 politiques l’ont politique. Les politiciens l’ont politi- ÿ 1 cienne. Les parlementaires l’ont parlementaire. Les 1 _ imbéciles l’ont imbécile. sut 13
‘18 Tout le monde a sa métaphysique. Mais les métaphy- (à siciens l’ont seuls métaphysique, ou si l’on préfère, et 7 suivant les cas, métaphysicienne.
ES Ce qu’est la métaphysique des intellectuels, je ne pré- À tends point le dire en deux mots, ni dans cette conver- % k sation écrite amicale avec notre collaborateur. Je ne ‘#3 puis procéder que par demandes et réponses. (Encore F ’ procéder que par indications très brèves. Et ce qu’est & ‘ en effet la métaphysique officielle gouvernementale du 11 bloc, ce qu’est la métaphysique sournoise du parti
intellectuel moderne récemment aggloméré, ce sera cerKe ‘ tainement une des plus grosses questions, et des moins
S faciles, que nous rencontrerons et que nous aurons à ji traiter au cours de nos recherches. La thèse essentielle K de la métaphysique intellectuelle moderne, qui est notre à antithèse, toute la métaphysique officielle ou sournoiïse D du parti intellectuel moderne revient essentiellement à d cette proposition que l’homme, ou que l’humanité (on ne: ne sait pas bien lequel des deux, ni ce que c’est que : fl l’un ou l’autre, en ce sens) (mais qu’importe, proposons 2 toujours) que l’homme vague ou que la vague humanité, de ki enfin que nous pouvons connaître, atteindre et saisir, #14 étreindre, d’une connaissance intégrale, d’une étreinte ‘is | épuisante, réelle, métaphysique, tout l’événement de la Ko 5e réalité, toute la réalité de l’homme et de la création par hé de des systèmes de jeux de fiches convenablement disposés. D. Mais laissons cette antithèse. Notre thèse naturelle1 Da ment sera au contraire que la connaissance intellec- ‘4 tuelle moderne, ainsi définie, ainsi entreprise, au preD: mier degré dans l’histoire, au deuxième degré dans la sociologie, qu’une telle tentative de connaissance intel- ‘
M lectuelle n’aboutit pas, qu’elle ne rend pas, dans cet
Le ordre, en ce sens, qu’elle ne donne et qu’elle n’apporte
‘4 et qu’elle ne peut apporter que des renseignements d’un
à tiellement faux, essentiellement et toujours incomplets, |
. essentiellement et toujours à côté, juxtalatéraux.
Î Mais laissons notre thèse elle-même. Ce que je voulais va 1 seulement dire, c’est que cette thèse essentielle, qui n sera la nôtre, est naturellement précédée d’une thèse 4 préalable, d’une sorte de thèse lemme, la seule qui soit 1 en cause dans cette réponse, ou du moins dans ce ) 1 paragraphe, et qui sera évidemment qu’il y a une thèse À j métaphysique du parti intellectuel dans le monde \ Quand donc je dis qu’il y a une thèse métaphysique y , du parti intellectuel dans le monde moderne, je supplie 1 qu’on n’entende pas que pris d’une sorte de frénésie, d É + intellectuelle si je puis dire, et d’une inconcevable Ÿ 44 fureur je m’aille mettre à faire ainsi un éloge inconsidéré ) 1 autant que suprême du parti intellectuel et du monde 4 | | moderne. Ils ont une métaphysique, puisqu’ils veulent je ne nous l’imposer. Seulement on a toujours la métaphy- 1h 4 sique, — et la religion, — que l’on mérite. Parce que l’on fl 4 n’a que la métaphysique, — la religion, — de ce que +} NW: l’on est, ou, pour parler tout à fait exactement, que l’on us ÿ 4 Mais êtes-vous F p sérieux quand vous accusez le bloc d’avoir une méta- À à “3 physique officielle? Hélas il Jen] est bien incapable! : 4 Je n’accuse pas le bloc ni le parti moderne intellec- A 14 tuel d’être capable. J’accuse le bloc et nommément dans |
4 le bloc le parti intellectuel moderne récemment agglo78 méré d’avoir une métaphysique, de la vouloir imposerà x 14 tout le monde par les moyens de la force gouvernemen4 1 _ tale,en matière d’histoire et dans la matière de la socio RC logie, par un abus de l’histoire et par un usage de la 173 sociologie, pour assurer leur domination dans le tem- a F F S porel en l’ayant assurée dans le spirituel. + EE y: # à dans le bloc j’accuse capitalement le parti intellectuel Ÿ 1 moderne assez récemment aggloméré de vouloir assurer ‘4 7100 et d’avoir commencé d’assurer par les moyens de la 204 force gouvernementale temporelle une domination em ET ‘semble et étroitement mêlée et confondue temporelle et 1 a aux principes, et au principe, de la République, redou- HS D tablement contraire aux principes et au principe de la À : 252 Révolution, infiniment contraire au principe de liberté, . 484 sans lequel bien nulle vie ne vaut. À 200 Mais je reprends ma citation de la grande écriture de ne À notre collaborateur. ff 1 a Ce que je veux noter encore seulement, d’un mot, a dans ceci, que tout le monde a sa métaphysique, c’est +458 que sont ou deviennent seules véritablement insuppor- mA 44 _ tables les métaphysiques, — les religions, — qui se HU ‘4 D renient, qui ne se veulent point donner pour ce qu’elles LA 12 sont, qui se veulent donner pour des physiques. 4 D: Hélas il [en] est bien incapable! quant 4 à ceux de ses membres qui pensent à remonter aux ï nr Ne pas remonter aux causes premières, mon cher M
à ‘14 collaborateur, et même ne pas penser à remonter aux Fe ki
‘ ‘causes premières, c’est déjà une métaphysique; c’est ‘4 | même et très précisément la métaphysique des causes | | secondes. Comme par hasard. \ Ce que le parti intellectuel moderne veut établir et + o exercer par et pour cette métaphysique des causes se- ‘ i 4 condes, ce qu’il a commencé d’établir et d’exercer « in b parmi nous et sur nous, c’est véritablement ce que l’on fr: ne . nommait un gouvernement des esprits; et ensemble NS 1 dans et sous ce gouvernement des esprits un gouverne- ‘à be: ment des biens temporels. C’est pour cela qu’il ne faut k À pas s’imaginer que je sois allé inconsidérément faire NN 1 leur apologie ou que je me sois permis de leur attri- 4 buer quelque supériorité. ne L quant à ceux de ses M À membres qui pensent à remonter aux causes premières (l ns (combien peu!) ily en a je pense plusieurs qui admet- Hi tent les propositions suivantes : à b: Moi je ris (en moi-même), non point de me voir si : ! À belle, mais de voir venir d’un bon pas régimentaire plu- ‘4 Le sieurs belles propositions bien alignées, qui nous servi- 1} 4 _ ront toute la vie de vis-à-vis et qui sauront bien entre- dj | tenir la conversation. ù 1 plusieurs qui admettent les propositions suivantes : 1 De. 1° les métaphysiques des diverses religions sont des 5h _ contes de fées pour bébés sauvages [:] 1 hi. C’est là ce que je nomme un raccourci de l’histoire 11 _ des religions. Nous ne sommes pas près de finir d’en 1 7 he entendre parler quand dans nos recherches de la situa- } ; ke tion faite à l’histoire nous en viendrons particulièrement 1
1100 à la situation faite à l’histoire des religions dans le 440 monde moderne. Maïs aujourd’hui je préfère passer es tout de suite à la proposition deuxième. #0 2° les métaphysiques des plus célèbres philosophes 14 grecs et celles de quelques notoires modernes qui se sont ‘7 livrés aux mêmes jeux d’esprit sont des logomachies à He. aussi creuses et aussi vides que leurs « physiques » [] 14 C’est ici, amassée en ce bref deuxième paragraphe, an 14 véritable fourmilière de questions, que nous retrouve4 RL rons toutes. Et d’abord s’il est vrai que les physiques ‘4 pr des Grecs et celles des anciens modernes soient aussi ‘510 complètement épuisées, aussi passées, aussi dépassées 4 que le dit notre collaborateur, aussi abolies, aussi :100 creuses, et pour. ainsi dire aussi pleinement vides, et La même, ce qui déjà serait totalement différent, si elles <4 seraient aussi complètement vidées. Pour moi, ce qui 4 l m’empêche de le croire, c’est que quand je dépouille, 2% comme on doit le faire, la Revue générale des Sciences nu: pures et appliquées, que je dépouille très régulièrement, Et ce qui me frappe d’abord, ce qui frappe invinciblement, 1708 c’est que mis à part les articles ou les fractions d’ar00 ticles qui sont de renseignements de détail de faits et F 4 74 notamment de faits d’expérience, — et encore, — etles ‘174 articles ou les fractions d’articles qui sont de renseigneNe #3 ments pratiques et particulièrement techniques, tout ce f # qu’on nomme la science pure, c’est-à-dire le jeu des …
systèmes et des hypothèses, des explications et des
nn: théories, tout cela est plein, est bondé, est bourré des plus D: anciennes mythologies physiques et métaphysiques. Je 5 dis les articles et les fractions d’articles qui nous sont à 1 directement apportés non point par les savants les plus 4
1 notoires, je ne dis pas par les savants les plus renom- 1 ; més, les plus célèbres, les plus glorieux : cela ne prouve : é l généralement rien, sinon que généralement ce ne sont L __ pas les meilleurs. Ni les sérieux. Je laisse les grands 0 | faiseurs. Et les petits. Et il faut laisser M. Moissan et Rai | M. d’Arsonval aux grandes et aux très grandes publi- ë ‘ | cités, notoirement à celle du Matin. Je dis les articles fl
et les fractions d’articles qui nous sont apportés direc- \
| tement par des savants sérieux, véritablement savants, ù véritablement modernes. Ces articles et ces fractions +. ! d’articles sont pleins et bourrés de théologies et de “ mythologies antiques et anciennement modernes. Pour ‘a
{ qui sait lire, car naturellement il faut savoir lire, un \ | 4 peu, et entendre les langages. Le langage a changé, — ‘il et encore. — Mais il suffit de savoir lire un peu et ce M n’est au plus qu’une question de langage. Pour mapart, : à
; j’ai lu avec beaucoup d’intérêt un assez grand nombre ‘14 Ù d’articles théoriques et de science pure sur l’élec- Ai | tricité, ou peut-être faut-il dire sur les électricités, Li 1 notamment sur les électricités nouvelles, articles con- ( | tribués par quelques-uns de nos camarades, scienti- 1 _ fiques, par les hommes les plus profondément et les ‘il plus sérieusement savants, scientifiques, et modernes, : _ où particulièrement les nommés ions recevaient tant de “W _ qualités, tant d’aptitudes, et de species, et de subtilités h. à _ malicieuses qu’il ne faut pas dire seulement que l’on en 1 | faisait autant de petits bonhommes, comme nous, mais nt | qu’il faut dire que les anciens Grecs n’eussent jamais osé 1
_ donner autant d’attributs, si riches et si intelligents, à (i
_ des petits bons dieux. Toutes ces grandes théories 1158 4 modernes et prétendues modernes, pour qui sait un 1 | 4 peu lire et pour qui sait un peu d’histoire de la philo- ‘4
#0 sophie, ne sont très généralement que des transposi- \ tions en langage moderne de théories antiques ou Es anciennement modernes et quelquefois chrétiennes. Et | celui qui croit qu’elles sont entièrement modernes, ou, comme ils disent, intégralement, c’est qu’ils ne se méfient pas des transpositions et qu’ils ne connaissent bi ‘point les langages et qu’ils n’ont pas appris à distinguer ï ce qui vient, dans une différence, totale, de la différence | tu Pour moi personnellement je me fais fort et je me chargerais, pourvu que j’eusse trente ou quarante ans N devant moi, et que l’on voulût bien me rendre mon pre- {, mier clerc, de répérer dans toutes ces théories moox dernes ou prétendues telles et d’en sortir notamment ; tant de théories antiques, — transposées ? — à peine; de dire : ceci est proprement atomistique; et : ceci au 4508 contraire est proprement éléatique; ceci vient des
: Pythagoriciens; mais : ceci vient d’Aristote et n’est \ | point platonicien. Toute la différence qu’il y a, c’est pe que c’était généralement beaucoup plus intelligent dans \ les anciens que dans nous, plus subtil et plus avisé, 1 plus délié, en un mot plus odysséen, parce qu’ils étaient À les Hellènes antiques, parce qu’ils étaient Thalès et . | Pythagore, Aristote et Platon, et Plotin, comme ils à étaient Homère, — je dis Homère, — comme ils étaient pe à Sophocle, comme ils étaient Eschyle, comme ils étaient s Phidias, et que nous, autres, tout Français que nous À è soyons, nous ne sommes que de pauvres modernes. 1
Et ils faisaient des théogonies et des mythologies |
‘ comme ils faisaient des métaphysiques et des philoso- 1 à ‘ phies. Et ils faisaient des métaphysiques et des philo à sophies, même quand ils disaient et faisaient le f
À contraire, comme ils faisaient des poèmes et des tragé- ‘À
É dies et des statues et des temples. C’est la meilleure }
. manière d’en faire, et sans doute la bonne, et la seule, ;
4 j’entends très expressément la seule qui soit, un peu,
| réelle, qui ait quelque réalité. :
_ Ces antiques théogonies ou théologies, ou mythologies ?
ou philosophies ou théories peuvent sembler grossières “
h ou arriérées. Elles ne le paraissent, elles ne le semble-
ront qu’aux personnes qui ne voient point que c’est le :
D. langage, le langage seul, ce langage admirable, qui à |
_ nous barbares nous paraît arriéré. Les théories fil
À modernes au contraire se prétendent subtiles et se 6
1 disent avancées. C’est même le grand mot de toutes les
D démagogies, politiques et scientifiques : avancées. Et
. même sociales. Mais pour qui sait voir, dans la méta-
- physique du monde moderne, et dans beaucoup de ses
physiques, c’est le langage qui se croit avancé parce | h. qu’il est prétentieux et laborieux, et la théorie elle-même, Pet la physique et la métaphysique est généralement grossière et arriérée, infiniment plus grossière et plus 1 _ arriérée que celle de ces grands anciens. 4 Quand il n’y aurait que cette grossièreté, cette arriè- … reté, cette inintelligence, de se renier perpétuellement 4 hi soi-même, et ce vice de caractère, le plus grave de tous, fl … d’avoir honte de soi, de faire de la métaphysique et de F | dire que monsieur, ce n’est pas moi. Rien n’est aussi k _ difficile que de faire comprendre à celui qui ne le veut wi | | pas qu’on a beau nier, qu’on fait tout de même de la K … métaphysique, et tout de même de la philosophie, et
1 | tout de même de la religion, — que généralement ne 41 Û À pas prendre certaines positions, ne pas occuper cer- f
L taines situations, c’est infailliblement en prendre et en
; . Je prends une comparaison, ce que l’on ne devrait 4 jamais faire, parce qu’une comparaison altère toujours
F un peu la raison. Je prends une comparaison qui sem-
; blera peut-être elle-même un peu grossière, mais dont
| je prie que l’on ne se scandalise point, s’il est vrai que
4 rien ne peut nous servir autant de comparaison et de À k : repère et de référence pour les événements d’alimenta1 tion mentale et sentimentale que les événements sensi- È blement correspondants de l’alimentation charnelle. 4 Donc je suppose que je demande à un monsieur: (à monsieur le délicat moderne et le cérémonieux, voulez-
; vous bien vouloir bien me dire ce que vous pensez de
F. l’alimentation carnée et que d’un air de dégoût il me
| réponde : La viande ? Je n’en pense rien. Il y a plus de cinquante ans que je n’y ai pas goûté. Il se trompe. IL
« + en pense très exactement ceci. IL en a très exactement w À cette opinion : Qu’il y a cinquante ans qu’il n’y a pas ÿ goûté. Cela me suffit. Ce monsieur est un végétarien |
: Y, Ce qui résulte au contraire des admirables travaux de a ir M. Duhem publiés dans la même Revue générale | 1 des mêmes Sciences pures et appliquées, entre tant 1 d’autres enseignements capitaux, c’est que la marche | 2 générale des one scientifiques, des physiques, ei | L des métaphysiques au sens et dans la mesure où elles M} ‘4 s’embranchent sur des physiques, n’est nullement ce”
: 4 que les modernes veulent se la représenter et on ou. Ke nous la représenter. En somme on nous dit qu’il y A aurait eu dans l’histoire du monde, au seuil du monde”
È moderne, et constituant comme l’introduction de ce, 14 | monde, une sorte d’explosion qui aurait été l’invention, (Ye ‘1 _ l’imagination, réalisée, de la science moderne. Soudai- ‘4 | nement. Tout à coup. Et tout d’un coup. Disons le mot : à | débat, qui est si vaste, mais dans cette partie du débat, | É ce qu’il y a de plus singulier et soi-même de plus pro- : Ni __ digieux, c’est que l’idée moderne, exposée, affichée, r4 : proclamée partout aujourd’hui de l’intervention de la 4 _‘ science moderne et de l’avènement et de l’introduction à | du monde moderne dans le monde, c’est que, loin : hr | d’être, elle-même, scientifique, au sens où ils entendent A _ ce mot, c’est cette idée qui est merveilleuse, miracu- : ( leuse, prodigieuse, une idée de miracle et de la super- 4 _ stition du miracle. Si en effet l’humanité a été complète- ne . ment, rigoureusement dépourvue de tout esprit scienti- à L fique, au sens qu’ils donnent à ces mots, pendant toute ia | la miséreuse énormité de sa préhistoire et pendant ts h | toute la longueur, pendant toute la durée de son his- ‘à | toire, si l’apparition de l’esprit scientifique, de leur A 1 | esprit scientifique, s’est faite comme par explosion, par LS 4 _ un jaillissement imprévu et imprévisible, c’est alors que ê ‘4 cette apparition est miraculeuse, qu’elle fait une mer- D À veille, un miracle, et peut-être la plus grande merveille he “ h et le plus grand miracle que l’on ait jamais imaginé. Ro: hi Qu’ils se rassurent : Il semble bien que leur propre D. 4 4 introduction dans le monde n’a pas été à ce point con- 3 À | traire à eux-mêmes, à ce qu’ils introduisaient ou pré- : A _ tendaïent introduire, à ce qu’ils étaient introduits ou 25 _ prétendaient être introduits. Il semble bien qu’à cet en
- égard au moins, à cet égard en particulier ils aient eu ni
raison, contre eux-mêmes, qu’il n’y a pas eu un miracle, : que l’introduction du monde moderne a été comme les 1 modernes veulent que soient les introductions, que l’in- à troduction du monde et de l’esprit scientifique a été ce À 1 qu’ils nomment scientifique. | I1 semble bien résulter en effet, notamment de ces ( travaux de M. Duhem que j’ai dits admirables, que la marche ou le progrès ou simplement que la tradition, — est-elle en progrès ? — des théories scientifiques, de ce : qu’aujourd’hui, quand nous sommes sincères, nous nommons des hypothèses, scientifiques, et des théories | ou hypothèses métaphysiques au sens et dans la mesure où elles s’embranchent sur des théories ou hypothèses physiques, est, comme d’ailleurs le demandent expressément les physiques et les métaphysiques scientifiques modernes, une marche, une tradition, une légation sen- | La seule difficulté qu’il y aurait peut-être serait seulement de trouver, dans la plupart des théories modernes, notamment dans celles qui nous sont contemporaines, | sinon dans toutes, d’en trouver qui soient justement ’ dignes d’être nommées je ne dis pas les filles des grandes théories antiques, ni même les filiales, mais où nous puissions seulement reconnaître des théories antiques transposées, à la moderne. *, Et par ces articles de M. Duhem, — et par ces idées | que nous retrouverons, — nous joignons cette idée de | notre maître M. Sorel, — combien, et de combien, n’est- | il pas notre maître, ingénieur, dans toutes ces questions | qui touchent à la technique, à l’industrie, au sens de la 3 technique et de l’industrie, à la relation de l’industrie, : | moderne, à la science, moderne, — cette idée que nous “
| avons reçue si souvent de lui, qui est essentielle dans . À l: _ son système d’idées, qui nous paraît en eflet essentielle, 4) ; dans tout système d’idées : que la technique a une im- pu _ mencement et depuis le commencement dü monde Fi . moderne, cette explosion d’industrie, scientifique, autant 4 et plus que de science, industrielle, ce n’est point qu’au ‘a À seuil du monde moderne les hommes aient brusque- pa: j. ment, comme on dit, et comme on le dit, changé {5e | d’idées, ni, ce qui serait plus profond, changé d’idée, | 4 mais que c’est qu’à un moment donné ils se sont 1 Ù trouvés avoir à leur disposition une technique meilleure, ‘af { j’entends ce mot dans son sens le plus simple, comme Ai | appareil et appareillage, outil et outillage, arsenal, et È (0 | atelier encore beaucoup plus que laboratoire. (h î Car il me semble, — mais je prends ceci sous ma ‘13 seule responsabilité, — que la conclusion de ces idées, ‘à à une conclusion dans ce système d’idées serait que loin ol que ce soit l’industrie qui fût une sorte de science 4 1 abaiïssée, abâtardie, basse, rendue pratique et ména- , gère, et, comme on dit, appliquée, ce serait la science {AS au contraire qui serait de l’industrie théorisée. 1 Dans ce système la relation des sciences pures et ie { appliquées, de la science et de l’industrie, serait non 10 À pas que l’industrie serait de la science descendue, mais 1 k ; à hh que la science au contraire serait de l’industrie non pas ‘il | tant montée, mais théorisée. ‘ Le monde a bien dû renoncer à ces « physiques » (hi h | malgré l’estime qu’il a conservée à leurs illustres 1 | auteurs, o Péguy, et il fait bien de renoncer, malgré 100 1 leur autorité, à leurs « métaphysiques » aussi. Ils n’en 14
sont diminués en rien car ils avaient de bonnes raisons É, d’expliquer toutes choses comme ils le faisaient et nous | en avons de meilleures pour /de] les expliquer différem- 4 | ment. Un homme n’a pas à rougir d’avoir été enfant : 1 | une science non plus. 4 Dans quel sens le monde a bien dû renoncer aux 1 physiques, en quel sens et dans quelle mesure nous- U : mêmes y avons renoncé, ou dû renoncer, c’est ce que { je viens d’essayer de dire assez faiblement, c’est ce que À nous essayerons de montrer quand nous en serons | k venus là suivant le courant de nos recherches. Peut-être | ; alors obtiendrons-nous, découvrirons-nous un certain | { nombre de confirmations de cette propositicn que nous | | avons avancée que l’humanité change de technique, où | de techniques, perfectionne sa ou ses techniques beau- | coup plus qu’elle ne change de physique ou de phy- | siques, et qu’elle ne perfectionne sa ou ses physiques, | We en admettant même qu’elle puisse aucunement en
ï changer et les perfectionner. Mais sous réserve de ce
À que nous avons dit du sort et de la transmission des
dr * physiques, de monde en monde par toute l’humanité, et
À sans renoncer ni porter aucune atteinte à ce que nous en
“1 avons dit, sans y attenter aucunement ni en perdre le à
ns. bénéfice, il faut bien se garder de faire ici une confu- ve
à sion, téméraire, et de croire que, quand même nous 1
(IE perdrions sur ce point particulier des physiques, les x
4 métaphysiques seraient liées au même sort et perdues, el
4 pour nous, par là même. Le sort des métaphysiques Al
ot n’est nullement lié au sort des physiques. Ce serait
h: commettre l’erreur la plus grossière, et la plus barbare, 4
“% — j’entends ce dernier mot très techniquement au sens 1
À où l’entendaient les anciens Hellènes, — ce serait être PR __ inintelligent de cette sorte particulière qui se contrarie no assez justement, — au sens de ajusté, — à la sorte dont ‘40 les anciens Grecs étaient intelligents, — c’est ne pas pu entendre ce que parler veut taire que de s’imaginer ST qu’il y aurait une espèce de succession des métaphy- ‘4 siques, une tradition, une transmission linéaire, un pro- sh grès, un perfectionnement linéaire des métaphysiques 10 défini ainsi que chaque métaphysique suivante ou bien ni anéantirait chaque métaphysique précédente ou bien 0 utiliserait chaque métaphysique précédente, l’utiliserait SN en s’en nourrissant, l’épuiserait pour asseoir dessus cette pi { nouvelle métaphysique, laquelle nouvelle tiendrait la ‘ii place et régnerait souverainement comme définitive ni jusqu’au jour où sa suivante de semaine à son tour la l 24 traiterait très exactement comme elle-même aurait traité 7 do | sa précédente. j De: | Ce serait commettre l’erreur la plus grossière et pro- a _ prement la plus barbare que de s’imaginer que, en 18 ! que, une succession linéaire des métaphysiques ainsi pet définie, soit linéaire discontinue en ce sens que chaque 4 ‘ métaphysique précédente, la mettrait à zéro, elle-même nu absolue, totale et définitive jusqu’à l’heure du temps, à k jusqu’à l’heure passagère où elle-même annulée à son d : _ tourelle céderait la place, la même place, et totalement, ‘ (6 | à sa suivante elle-même, à la nouvelle, appelée, destinée 00 _ à régner du même règne dans le même royaume, soit 100 k . linéaire continue en ce sens que chaque métaphysique Di à _ suivante assumerait pour ainsi dire, absorberait sa pré . PM _ cédente, s’en nourrirait par épuisement, et jusqu’à 11
Ru Charles Péguy de:
- épuiséement, pour la remplacer mieux et d’un remplace- è ment ainsi moins provisoirement définitif, jusqu’à ; l’heure ainsi moins passagère où elle serait à son tour | absorbée, résorbée, assumée par sa suivante et par | cette nouvelle. | Dans l’hypothèse du progrès linéaire discontinu, chaque métaphysique présente et présentement défini- 1 À tive s’anéantirait instantanément, à un moment donné, . | laissant la place parfaitement vide, et libre, devant la a métaphysique suivante, qui occuperait absolument tout, 1 elle-même pour un temps totale et définitive. Et ainsi î Au contraire et de même, dans l’hypothèse du progrès linéaire continu, contraire comme continu, mais | identique au titre de linéaire, chaque métaphysique À présente et présentement plus réellement définitive, Ù comme alimentaire irait nourrir la métaphysique sui- +2 vante, qui ainsi nourrie, ainsi gonflée de sa métaphysique précédente, et par elle et de proche en proche de | toutes les métaphysiques antérieures, à son tour, toute ; pleine de toutes les métaphysiques précédentes, emplirait, nourrirait, gonflerait toutes les métaphysiques à | venir dans les siècles des siècles. À Ges deux hypothèses, l’hypothèse du progrès linéaire j discontinu, et l’hypothèse du progrès linéaire continu, à peuvent sembler fort différentes à qui les examinerait ; au point de vue de leur mécanisme intérieur, de leurs mécanismes respectifs; mais à ce point de vue même il ne serait pas diflicile de démontrer que leurs méca- f ÿ nismes ne sont point aussi étrangers l’un à l’autre qu’ils veulent bien le paraître, et nous aurons sans doute à le à 4 démontrer quelque jour, et à un autre point de vue ces 4
À ; deux hypothèses, ces deux imaginations, font sensible- il “1 À ment même figure dans le monde. Ce sont deux sœurs D ( qui se chamaillent, mais ce sont deux sœurs, également ‘4 | Ces deux hypothèses, ces deux imaginations abou- pe | tissent ensemble et également au mot dont eux-mêmes a | ils sont gonflés, au mot qui à chaque fois leur emplit la ‘1 cavité buccale : que chaque métaphysique précédente Ki | est dépassée par la métaphysique suivante. ‘4 | Il n’y a, malheureusement pour eux, rien dans la : | réalité qui corresponde à un dépassement de métaphy- f ‘4 siques. Les grandes métaphysiques humaines, antiques, #4 modernes, chrétiennes, mythologiques même et plus ou ù à | moins mythiques, ne sont aucunement les termes ni ‘1 d’une série discontinue ni d’une série continue. Car 4 | elles ne sont les termes d’aucune série linéaire. Elles We: né sont point des termes qui s’annulent ou qui se nour- ni rissent, aü moins en ce sens, et qui se dépassent les De uns les autres. Elles ne sont ni des écus qui s’empilent, : 4 inertes, ni les grains d’un chapelet, ni les grains, perles, 4 d’un collier, ni les chaînons d’une chaîne, ni même les k A: mailles d’un filet. Elles ne sont pas non plus les bornes :40ts kilométriques (hectométriques pour les petites méta- Ve hi ‘4 physiques, les métaphysiques minores) d’une sorte de he 10 | route, de ruban de route linéaire qui serait la route dé- ot partementale de la métaphysique de l’humanité. 40 k à Je mets route nationale pour donner à cette thèse sa ‘A plus haute expression. Et il y aurait même plusieurs ou 10 ÿ une route internationale. Mais les grandes métaphy- {: Vas | siques ne veulent aucunement être les jalons d’aucune mi. à route. Elles ne se veulent prêter à aucun dépassement ‘1
d’aucune sorte. Et non plus au dépassement industriel, À auquel on pense toujours, qui dans les temps modernes À fascine tout le monde, qui fait comme une sorte d’immense et impérieux et inévitable précédent. Descartes 1 n’a point battu Platon comme le caoutchouc creux a l battu le caoutchouc plein, et Kant n’a point battu Des- | cartes’ comme le caoutchouc pneumatique a battu le 1 caoutchouc creux. Il n’y a que dans les écoles que lon 4 se représente et que l’on représente, grossièrement, ces 1 grands métaphysiciens comme des capucins de cartes ‘4 (au fait, je voudrais bien savoir ce que c’est que des 1 Ë capucins de cartes, et vous devriez bien me le dire; À tout le monde en parle, et je ne sais pas ce que c’est), | des dominos, ou des lutteurs qui successivement se | tomberaient les uns les autres. Dans les écoles, et sans 1 doute aussi dans les propres esprits de ces grands (1 métaphysiciens. Parce que la chair est faible. 1] Comme les grandes et profondes races, comme les | grandes et vivantes nations, comme les peuples, comme x | les langages mêmes des peuples, parlés, écrits, comme ! les arts inventés les grandes métaphysiques, les philo- Î sophies ne sont rien moins que des langages de la | création. C’est une thèse métaphysique, et des plus i grandes, que l’univers, j’entends l’univers sensible, est 1 un langage que Dieu parle à l’esprit de l’homme, un | langage par signes, un langage figuré, en d’autres A k termes, en termes spécifiquement chrétiens, que la 4 création est un langage que le Dieu créateur parle à | à l’homme sa créature. Elle-même comprise dans cette création. Mais faite à l’image et à la ressemblance de à | son Créateur. Une immense bonté tombait du fir- M mament. Réciproquement les grandes philosophies, les ti
à grandes métaphysiques ne sont que des réponses. HS $ k L’athéisme lui-même, qui est une métaphysique, est une ï : réponse. Comme le blasphème est une réponse. Comme 2 la malédiction remontante est une réponse. Vigny aussi à | fait une réponse. Muet, aveugle et sourd au cri des 4 créatures. Les grandes métaphysiques sont des lan- à È | gages de la création. Et à ce titre elles sont irrempla- 4 | çables. Elles ne peuvent ni jouer entre elles, ni se rem- ! k placer, ni se suppléer mutuellement, ni se faire mon 4 service les unes les autres. Et ce qu’elles sont le moins, ” fr c’est interchangeables. Car elles sont les unes et les rs | ‘ autres, toutes, des langages éternels. Dits une fois pour ” toutes, quand ils sont dits, et que nulle autre ne peut 4 | dire à leur place. La voix qui manque, manque, et nulle o } autre, qui ne serait pas elle, ne peut ni la remplacer, ni à E: se donner pour elle, ni faire croire qu’elle est elle, ni la ‘ ) construire censément du dehors par subterfuges, écha- | faudages, artifices et fictions. Ce serait une folie que de i | croire et de s’imaginer par exemple qu’à défaut de la i ; philosophie platonicienne et plotinienne une autre phi- h 4 losophie, quelque philosophie moderne, — et ce serait iQ À proprement une barbarie, — que si la philosophie pla- FA 1 tonicienne et la philosophie plotinienne avait manqué, W” 1 avait fait défaut, avait répondu absent, avait omis de ee È fleurir et de fructifier dans cet âge et dans cette race et A | dans ce peuple de l’humanité quelque autre philosophie, * ‘4 quelque philosophie chrétienne ou moderne eût pu venir - ‘à 4 à sa place et nous dire qu’elle était elle et nous faire 14 | croire que cela revenait au même. Pas plus qu’aucune ne L humanité ne pouvait remplacer, suppléer l’humanité a 4 grecque et nous faire croire que cela fût revenu au 3 : même. Et pour la même raison. Comme il n’y a ici é pe
aucuns dépassements, il n’y a aussi nuls remplacements non plus. Et je ne dis pas même des remplacements k 4 totaux et bout pour bout. Ce serait une folie que de s’aller imaginer qu’une métaphysique moderne puisse ainsi remplacer totalement, suppléer bout pour bout une métaphysique antique dans le chœur universel, où aussi et aussi bien qu’une métaphysique antique païenne eût pu suppléer totalement la longue monodie hébraïque. Dans cet ordre ce qui vient est toujours 0 unique, et ce qui manque, manque. Ce qui ne vient pas j; manque éternellement. Une race, un art, une œuvre, Fe une philosophie qui manque, manque éternellement. Ë Une métaphysique de race et d’homme, de nature et d’œuvre qui n’aboutit pas, qui ne rend pas, qui manque, f fait éternellement faute. Si la philosophie antique plato- J nicienne et plotinienne, comme la race hellénique une | fois pour toutes n’était point venue au monde, elle manquait, et manquait éternellement. Et nulle de ses illusF tres successeurs ne la pouvait aucunement suppléer, | je ne dis pas même totalement, je dis non pas même | partiellement. Car ce serait encore une grossièreté que de croire et de s’imaginer qu’il peut y avoir, en une telle matière, des remplacements même partiels. Car il 4 ne s’agit nullement, dans cet ordre, de parties ét de ! | touts qui se recouvriraient plus ou moins. Mais il ne “4 \ s’agit que de tons. Une philosophie qui est, qui vient } . d’une tout autre race, est toujours une tout autre philo- ; | sophie, étant d’un tout autre ton. Si la philosophie pla- 1 “y tonicienne et plotinienne antique n’était pas née d’une | certaine race, d’un certain peuple, sous un certain ciel ü ue et dans un certain climat, elle manquait, et nulle autre 1 philosophie, née d’une autre race, d’un autre peuple, s
| sous un autre ciel et dans un autre climat ne la pouvait 1 1 aucunement remplacer. Tout ainsi de la philosophie 148 cartésienne, et de la philosophie kantienne, et de la phi- :14 losophie bergsonienne. Un grand philosophe, nouveau, 1 : un grand métaphysicien, nouveau, n’est nullement un Da homme qui arrive à démontrer que chacun de ses An. illustres prédécesseurs séparément et tous ensemble, et 518 notamment le dernier en date, était le dernier des imbé- a
ciles. C’est un homme qui a découvert, qui a inventé LM quelque aspect nouveau, quelque réalité, nouvelle, de 14
la réalité éternelle; c’est un homme qui entre à son li tour et pour sa voix dans l’éternel concert. Une voix : ri . qui manque, nulle autre ne la peut remplacer, et elle ne 0 souffre pas d’être contrefaite. Non seulement elle ne 4 peut pas être contrefaite par un imposteur, mais elle Re ne peut être ni refaite ni doublée par l’homme et par le 1 peuple de la meilleure volonté. Le plus grand philo 14 sophe du monde, la plus grande philosophie du monde, : VOS grande en ellemême et par la considération de sa 1550 valeur intrinsèque et de son mécanisme intérieur propre, est aussi démunie qu’un enfant quand il s’agit \ 10 de recréer d’une autre philosophie. Je ne dis pas seule- 14
ment l’homme le plus savant, ce qui n’est que trop kr 4
naturel, mais l’homme le plus grand homme. Car il est Mi ‘4
grand, mais il est autre. C’est ce qui fait qu’il n’y a 5
jamais qu’un langage, un seul, pour chaque objet, 112108
qu’une parole à dire quand on veut dire ceci, ou cela. nn
Quiconque voudra parler du monde intelligible et du 110
monde sensible, de la réalité idéale et de la passagère si
apparence, de l’ascension dialectique et de la symboli- ne. ÿ
sation mythique, et de l’insertion des esprits ou des DU.
R âmes dans les corps devra parler un langage de nt ni
l’ancienne Grèce hellénique, un de ces langages nommés |
la philosophie platonicienne et la philosophie ploti- ‘à
nienne, Quiconque voudra parler de Dieu juste et L
jaloux, et d’un Dieu, unique, et de justice temporelle, ‘k
poursuivie presque frénétiquement, et d’élection de |
peuple, et de la destination d’un homme et d’un peuple, ‘1
éternellement il faudra qu’il parle le langage du peuple |
d’Israël. Quiconque voudra parler de dieux et de beauté 44
temporelle, de sagesse et de santé, d’harmonie et de 1
; cité, temporelle, éternellement il faudra qu’il parle le il
langage antique du peuple de Hellade. Quiconque |
voudra parler dé chute et de rédemption, de jugement =. 4}
et de salut éternel, de Dieu fait homme et d’homme fait 4 !
à l’image et à la ressemblance de Dieu, d’un Dieu 11
unique à personnes plurielles, d’un Dieu infiniment |
Créateur, infiniment tout-puissant, infiniment juste et
- infiniment bon, de communion éternelle, de cité éter-
nelle et de charité, éternelle, éternellement il faudra | qu’il parle le langage du peuple chrétien.
Quiconque voudra parler de substance, de substance nl pensante et de substance étendue, d’idée claire et (h distincte, reprendre la preuve ontologique, parler de je LA
_ pense donc je suis, éternellement il faudra qu’il parle Al le langage nommé philosophie cartésienne. Quiconque | L voudra parler je ne dis pas de critique tant peut-être A que d’obligation morale, éternellement il faudra qu’il . 4
} parle le langage nommé philosophie kantienne. Qui- D conque voudra parler de vie et de mouvement et de n repos, et de la relation du mouvement au repos, et #4 de la réalité du mouvement, de durée et de liberté 7 réelle, de temps et d’espace, de leur non homogénéité tt
1 daire, d’un temps spatial, des données immédiates f de la conscience, — généralement de toute réalité, —, + s) l’une à l’autre, particulièrement du corps et de l’esprit . particulièrement de leffort musculaire, pour m’en 1, référer au cours de cette année même, et aux leçons de l ‘ces semaines mêmes, et aux leçons qui paraîtront pour 14
Î ainsi dire en même temps que ce cahier, éternellement è | il faudra qu’il parle le langage nommé philosophie f’
k C’est ce qui fait, c’est une des causes et des raisons ï Ü essentielles pour laquelle on peut dire qu’il n’y a jamais f ù, d’étoiles doubles au ciel de la philosophie; c’est une ds des raisons essentielles pour lesquelles un élève ny *
| signifie plus rien. De même que les grandes métaphy- Û 4 siques, et de même que les grandes philosophies ne se % , peuvent aucunement remplacer, l’une l’autre, de même ! . les grands métaphysiciens et philosophes ne se peuvent n 1 pas doubler, l’un l’autre. De même que les grandes mé- 14 $ taphysiques et de même que les grandes philosophies ; x À ne se peuvent aucunement remplacer, l’une l’autre, c. Ê l’autre étant supposée défaillante, de même elles ne se 11 & recouvrent pas, jamais, et même elles ne jointent pas, } ai | et elles ne peuvent aucunement se doubler l’une l’autre, pe 4 | l’autre étant supposée existante et présente. Il est évi- Wa: L dent d’ailleurs que ces deux impossibilités sont soli- (4 daires, se tiennent, se comportent et se requièrent, 4
À ; qu’elles s’exigent l’une l’autre. De même que l’humanité 1
NE) Charles Péguy nue ji h. |
n’a reçu aucun don, aucune faculté de substitution, de ‘|
même qu’il ne fonctionne aucun remplacement, qu’il ne
joue aucun service de remplacement dans, entre les |
métaphysiques et entre les philosophies, d’une méta- |
physique et d’une philosophie à l’autre, jeu qui par |
définition consisterait à faire ou à permettre, à faire et 4
à laisser faire qu’une philosophie et qu’une métaphy- |
sique se fit ou se laissât prendre pour une autre, de ù
même il ne fonctionne aucun doublement, d’une méta- ni
physique et d’une philosophie sur l’autre, il ne joue
aucun service de doublement par lequel une métaphy- a
sique, une philosophie, étant la même qu’une autre, |
réussirait à se faire passer comme étant autre et non |
pas comme étant la même, réussirait enfin à se faire |
passer pour une métaphysique, pour une philosophie, |
, comme les autres, au même titre que les autres. Pour |
une métaphysique et pour une philosophie autonome,
” C’est pour cela, premièrement qu’il y a eu des étoiles, et deuxièmement que l’on peut dire qu’il n’y a jamais eu | d’étoiles doubles au ciel de la philosophie. De même qu’aucun remplacement n’est admis, de même il n’a | jamais été délivré de duplicatum. Il n’y a point là de À. chargés de cours et de suppléants. Il y a des airs qui À n’ont pas été joués; mais on n’a jamais joué deux | fois le même air à l’humanité. Une voix qui donne- k
_ rait une résonance, et que vous supposez n’exister pas, (
c’est-à-dire ne pas se faire entendre, ne sera éternelle- L
_ - ment pas suppléée par une autre Voix, qui par défini- É tion de réalité donnerait une autre résonance. Une voix d
: qui donne une résonance, et que vous supposez qui a existe, c’est-à-dire qui se fait entendre, ne sera éternel- ï” lement pas doublée par une seconde voix, par une autre |
s voix qui par définition factice voudrait en même temps if ‘à être la même, c’est-à-dire donner la même résonance. il Un élève ne signifie plus rien. Le plus grand des élèves, (it s’il est seulement élève, s’il répète seulement, s’il ne 4 fait que répéter, je n’ose pas même dire la même réso- Hs nance, car alors ce n’est plus méme une résonance, pas Ji F même un écho, c’est un misérable décalque, le plus À ! grand des élèves, s’il n’est qu’élève, ne compte pas, ne ï | signifie absolument plus rien, éternellement est nul. Un ï élève ne vaut, ne commence à compter que au sens et At
À dans la mesure où lui-même il introduit une voix, une 1 { résonance nouvelle, c’est-à-dire très précisément au qu sens et dans la mesure même où il n’est plus, où il ii n’est pas un élève. Non qu’il n’ait pas le droit de à descendre d’une autre philosophie et d’un autre philo- pe À sophe. Mais il en doit descendre par les voies natu- Gi A relles de la filiation, et non par les voies scolaires de A4 _ l’élevage. Une métaphysique, une philosophie a tou- 1 jours le droit, et peut-être, souvent, le devoir, — et N
sans doute ne peut-elle pas faire autrement, — d’être dE: | naturellement la fille, la filleule, la filiale d’une méta- ‘we physique et d’une philosophie maternelle, marraine, ”
aïeule : en aucun cas elle n’a le droit d’en être scolaire- 14 k ment l’élève. Il y a ici, au point de vue où nous nous qu ‘ sommes trouvés situés, une différence capitale entre la Qu | relation naturelle du père au fils et la rélation, quand N ‘1 elle est scolaire, du maître à l’élève. 4 | Rien n’est donc aussi faux que de se représenter la | 4 succession des métaphysiques et des philosophies dans s . _ l’histoire du monde comme une succession linéaire, 1 L comme une chaîne ininterrompue, continue ou discon- h
; tinue, toujours linéaire, dont chaque maille annu- Ne
lerait ou dépasserait la maille immédiatement pré-
il [On entend bien qu’une série, qu’une suite historique
_ ‘peut être à la fois ininterrompue et discontinue. Inin-
‘4 terrompue en ce sens qu’il y aurait communication d’un
“ bout à l’autre; discontinue en ce sens que les différents
Œ éléments en seraient des unités discrètes. Grossière- |
% ment parlant, et pour emprunter de grossières images |
ss figurées, la différence et la relation qu’il y aurait entre |
4 une série, une suite historique ininterrompue continue
à et une suite ininterrompue discontinue serait compa-
‘4 rable à la différence et à la relation qu’il y aurait entre
n] une corde de chanvre par exemple, ou une corde mé-
‘53 tallique, et une chaîne à maillons. Toutes les deux sont
ininterrompues, également. Pourtant l’une est en un
14 certain sens continue, et l’autre discontinue.]
Ÿ Mais il faut se représenter l’ensemble des grandes
métaphysiques dans l’histoire et dans la mémoire de
) l’humanité, l’ensemble des grandes philosophies, seules
el dignes de ce grand nom de métaphysiques et de philo-
; sophies, comme l’ensemble des grands peuples et des
es grandes races, en un mot comme l’ensemble des grandes |
4 cultures : comme un peuple de langages, comme un À
Le, concert de voix qui souvent concertent et quelquefois 4
à , dissonent, qui résonnent toujours. Et qui n’existent et Ë
” ne méritent que comme donnant une résonance. À
« 1 Rien n’est donc aussi faux, — et c’est une des plus ;
‘4 ÿ grandes erreurs du monde moderne, une des erreurs ”
1 les plus graves du parti intellectuel moderne, quand il 1
fe essaie de regarder un peu derrière lui, quand regardant À
Fe quelquefois en arrière il essaie de faire monter un re- à
| À gard insuffisant vers de plus nobles, vers de plus hautes ; 4 anciennes humanités, répétons le mot : c’est une des IA erreurs les plus graves de la métaphysique honteuse, i | ÿ — honteuse : qui se cache et ne s’avoue pas et se renie { 1 elle-même, — de la métaphysique du parti intellectuel 1 moderne que de se représenter ou de vouloir nous reL présenter la succession des métaphysiques et des phi- ( losophies, — des religions, — comme un progrès linéaire ininterrompu continu ou discontinu. Plus géné- é ji ralement c’est une des plus graves erreurs de la méta- fs F physique du parti moderne intellectuel que de se repré- “{ | senter ou de vouloir nous représenter le progrès, — ce pt qu’ils nomment ou croient ou imaginent un progrès, — , la succession des théories comme un progrès linéaire à ininterrompu continu ou discontinu. Et cette plus grave ÿ W erreur générale n’est elle-même qu’un cas particulier de | NE cette plus grave erreur encore plus générale, qui à consiste en une confusion, qui revient à confondre la ; succession des théories avec le progrès linéaire des ‘s pratiques. Ce sont les pratiques, les techniques, les | économies qui avancent ou qui peuvent avancer d’un s K progrès linéaire, chaque ou toute pratique meilleure, 1 di chaque technique plus avancée, toute économie ulté- Ne ki rieure, toute machine suivante, tout mécanisme, outil, Un
appareil, outillage, appareillage inventé, imaginé, réa-
4 son précédent, — son concurrent, son modèle? — son x ] antérieur, son antécédent. A 4 | Mais de ce que les pratiques avancent par un progrès à 4 linéaire ininterrompu continu ou discontinu, il ne suit 74 É nullement, — et l’on ne peut passer de l’une à l’autre proposition que par une assimilation indue, qui esttrès Ÿ ù
04 précisément l’assimilation indue que commettent perpé- ‘1% element sn à leur métaphysique hontense, les pob: D. ticiens du parti intellectuel moderne, — il ne suit : 0 nullement a priori, peut-être au contraire, qu’il y ait un 0 progrès des théories, et surtout que ce progrès soit un 100 Une métaphysique, une philosophie, un art, un peuple, 40 une race, une culture est au contraire de l’ordre de si 11 l’événement. C’est un événement, qui arrive, ou qui A _ n’arrivait pas, que l’on fait, qui se fait, ou qui ne se fai- ‘4 sait pas. Quand c’est fait, c’est fait une fois pour toutes. (0 En ce sens qu’on ne le redouble pas, mais non pas en ; LR ce sens qu’on ne peut pas le perdre. Quand ce n’est pas \ nt, fait, quand c’est raté, il se peut que ce ne soit fait +114 | jamais, que ce soit raté une fois pour toutes. 1 ; Cette confusion de la métaphysique du parti intellec- - ‘0 tuel moderne entre le progrès linéaire des techniques, :5à réel, et un progrès linéaire, imaginaire, des théories, 1108 vient elle-même enfin d’une incapacité, originelle, plus ; 1 ou moins voulue, plus ou moins sincère, du parti intelNL. lectuel et du monde moderne à saisir, à distinguer la J __ réelle différence, capitale, qu’il y a entre les pratiques de et les théories. | _ Cette distinction si profonde et toute capitale qu’il y M. a lieu de faire non pas seulement entre la spéculation, ‘2 __ la méditation, mais proprement entre le rêve et l’action, “15 distinction qui fait une partie essentielle de la philoso102 _ phie bergsonienne, et que j’ai naturellement oubliée dans _ mon énumération faible et beaucoup trop incomplète encore de ce langage, la distinction du théorique et du ( | pratique a généralement échappé aux modernes, Et ils | ‘1 y ont généralement mis de la complaisance. Car nous
montrerons tout au courant de ces recherches que nulle it distinction réelle n’est aussi redoutable, — n’est aussi. 14 redoutée, plus ou moins confusément, plus ou moins #4 obscurément, plus ou moins inconsciemment ou con 4 | sciemment, — pour et par les fortifications imaginaires à et pour et par les trop réelles dominations du parti mo- ‘à
Ce que je veux noter seulement pour aujourd’hui, ce à
que nous retrouverons peut-être à loisir à ce point de d
nos mêmes recherches, — et alors nous tâcherons de 1
nous y arrêter, — c’est l’amusante substitution, demi- | 1 frauduleuse, — croyez bien que je le sais autant que 4 | vous, — mais si naïve et dans sa rouerie politicienne si u à désarmante, par laquelle tout ce monde moderne essaie . 1
de masquer l’absence plus ou moins consciente, plus ou d ps
moins voulue de cette capitale distinction réelle dans sa À métaphysique en essayant de lui substituer une distinc- f|
j tion imaginaire similaire, une distinction imaginaire à É en simili, chargée de tenir la place, du mieux qu’elle É pourra, et de tâcher de faire oublier l’autre, la vraie : je à veux dire cette si célèbre distinction nouvelle, nouvelle- ea
ment introduite entre le physique et le métaphysique, ‘3
selon laquelle on nommerait physique tout ce qui est ni
saisissable et ne réserverait à l’homme que de faciles w
Ÿ triomphes, et selon laquelle aussi on nommerait méta-
| physique tout ce qui est insaisissable et ne réserverait 1
| à l’homme que d’ingrates déconvenues, une sorte de À
ù Nous montrerons au contraire et nous aurons à mon- ÿ 4
| trer que la métaphysique est peut-être la seule recherche 1
K de connaissance qui soit directe, littéralement, et que la lt | ù
physique, au contraire, ne peut jamais être qu’une {
Pr tentative de recherche de connaissance indirecte, admijé f Vs nistrée par le ministère intermédiaire des sens. Et nous
x | montrerons et nous aurons à montrer que toutes les k
P métaphysiques ne sont point par cela même des théo410 ries, ni que toutes les physiques ne sont point ipso
De facto des techniques et des pratiques, mais qu’il y a des
08 À théories, des pratiques, des faits et des événements
Ph 1] métaphysiques, au même titre qu’il y a des théories,
: 10 des pratiques, des faits et des événements physiques.
ss : Ce qui revient à dire que nous montrerons et que nous
0 j aurons à montrer que la distinction, assez récemment
4 . introduite, entre la physique et la métaphysique ne
4 recouvre pas, loin de là, cette autre distinction, infiniDi ment plus profonde et plus utile, qu’une grande philoWe sophie a reconnue entre le rêve et l’action. ’ £
+4 è Il n’y a qu’un mot à dire, et les personnes qui savent ;
4 et qui ont réfléchi combien les opérations du jeu entrent
‘Ke profondément dans les opérations de la vie, les perLi. sonnes qui ont pensé un peu à cette entrée, à cette
510 pénétration, si inquiétante et si profondément, si
1.4 naturellement et si tranquillement immorale, si mysté- |
‘M rieuse, ne seront point étonnées que ce mot soit un mot
‘El qui à pris particulièrement un sens tout particulier dans :
Pa 1e un jeu, et dans le jeu qui est devenu comme le représen-
+0 tant éminent et comme le symbole essentiel du jeu,
14 tion du jeu, ce même jeu y étant appliqué, n’y servant
C8 à souvent que d’instrament à des superstitions de devine- h
‘44 resse et à des essais de calculs de la destination, iln’y
3 A “ a qu’un mot à dire : une métaphysique, une philosophie, 344
412408 un art, une race, un peuple, une œuvre est une réussite.
Je n’emploie pas seulement ce mot dans son sens de i
4 jeu. Maïs je l’emploie dans son sens de jeu. Et ce n’est
| pas seulement une réussite. Maïs c’est inéluctablement 1
une réussite. Comme toute vié. TA
4 Cela vient en événement, ou cela ne vient pas. Nulle k
| métaphysique, nulle philosophie, — nulle religion, — ne
| peut faire faire son service par une autre. Nulle aussi As
| ne peut faire le service d’une autre. ÿ
Les quelques recouvrements que l’on pourrait signaler 4
ou bien ne sont que des recouvrements apparents, ou ve
bien n’intéressent pas la métaphysique et la philosophie. : qe
l Dans l’un et l’autre cas, ils n’établissent ni ne permet- 1
| tent aucunement d’établir qu’il y ait ni qu’il y ait eu
un plwgrès linéaire des métaphysiques et des philosophies. Deux exemples pour aujourd’hui nous sufliront. : (ir
Il est expressément vrai, comme on me l’opposera, que 4
‘ les arguments des Eléates helléniques ont attendu jusk qu’à ce jour pour trouver une réfutation, mettons pour
| la recevoir. Mais si l’on veut bien y regarder d’un peu |
| plus près, on verra que cette réfutation n’est point une ”
| réfutation par dépassement ni recouvrement linéaire. Il À
| fi est vrai que les arguments de Zénon d’Elée ont attendu V
|4 jusqu’à ce jour pour obtenir une réfutation qui valût. h
I Mais ce n’est point une réfutation qui ait procédé en h
| . série linéaire. Nous n’avons point dépassé les argu- FH
| ments de Zénon d’Elée, en ce sens que dans la même . AUS
IL série, linéaire, nous eussions inventé, imaginé, décou- L
| vert, trouvé un argument nouveau, inconnu jusqu’ici,
JL ou un ensemble d’arguments, un raisonnement qui dé- Ve
| passant le raisonnement, l’argument éléatique l’ait pour À
| ainsi dire effacé comme un chaïînon aboli de la même À
Fr série linéaire. Nous n’avons pas dépassé l’argument
À Es éléatique. Nous y avons échappé, ce qui est tout diffé-
+à rent. Par le ministère d’un grand philosophe, nous
4 avons pris une certaine vue de la réalité, une vue
N directe, une immédiate saisie, d’où ensuite nous nous
: sommes aperçus que l’argument éléatique n’était qu’une
24 vue de l’esprit, et à ce titre ne pouvait prévaloir contre
, une vue de la réalité.
5 Deuxième exemple, on m’opposera qu’une bonne par-
$ tie de l’Esthétique transcendantale a été non pas seule-
k ment précisément démolie, mais décontenancée par un 4 chapitre au moins de l’Essai sur les données immédiates ;
à démolie ou décontenancée, ce serait donc en tout cas
| dépassée. Et il est de fait que nul aujourd’hui et désormais ni toujours ne pourra plus parler du temps et de
à l’espace, particulièrement considérés comme des formes
Fe de la sensibilité, nécessaires et a priori, c’est-à-dire
à . nécessaires et antérieures à toute expérience, extérieure, sans intercaler, sans faire intervenir ceci : que l’assimilation, que le parallélisme établi et consacré du temps à
| l’espace a été lui-même attaqué, comme le point central,
‘à comme le réduit, comme le nœud de résistance, et de …
- faiblesse, comme le défaut de l’armure, presque initial, : particulièrement bien placé, particulièrement bien (TA trouvé, sinon de tout le kantisme, au moins de toutle ÿ kantisme critique, ou de tout le criticisme kantiste, que cette assimilation et que ce parallélisme a été nié, cri- ; à tiqué lui-même, qu’ainsi le critique a été critiqué, lui- # “ même, et qu’enfin nous sommes donc là en présence d pe d’un fait nouveau, d’un fait acquis, une fois pour toutes, d’un progrès, comme il y en a dans la science. 1
| 4 Mais c’est qu’en effet il ne s’agit plus ici de philo- | \ sophie et de métaphysique : il s’agit, en effet, d’une science. Il s’agit de la science nommée psychologie. Il ï | est vrai qu’une partie notable de l’Esthétique a été 1 ruinée, surprise, déboutée, dépassée par une partie no- a en ce sens un fait acquis. Mais ce dépassement est un |) dépassement scientifique. C’est presque un dépassement | . technique. Ce progrès linéaire est un progrès linéaire | discontinu scientifique, ininterrompu si l’on veut. Ce | 1 n’est pas une théorie qui chasse une théorie. Car il ne \“UR 1 s’agit point là de théorie, mais de savoir en fait, en | résultats, déterminés, de la connaissance psychoW _ logique. Et pour la part où il y aurait peut-être inter- | calation de théories, nous démontrerons en son temps AU qu’il ne s’agit plus d’un dépassement linéaire, mais, [l comme dans le cas précédent, comme dans le premier il exemple, comme dans la difficulté éléatique, d’un | échappement, d’une libération, qu’il y s’agit pareille- (| ment d’échapper à une vue de l’esprit par l’administra- || tion d’une vue de la réalité. | | C’est en ce sens, mais, je crois, en ce sens seulement, h que l’on peut considérer comme une théorie la théorie (il de la fabrication psychologique, secondaire, d’un Il temps spatial dont les éléments premiers seraient | la durée pure et d’autre part l’espace venant peut-être |‘1 lui-même de l’étendue. D’un certain sens premier de | | l’étendue. à Quand il s’agit vraiment de métaphysiques et de phiLA 63
#1 losophies, quand il s’agit de théories, ni dépassement, ARS ni doublement. Ni progrès linéaire ni faculté de retour. ‘4 (7 L”humanité dépassera les premiers dirigeables comme pa elle a dépassé les premières locomotives. Elle dépassera n. M. Santos-Dumont comme elle a dépassé Stephenson. NT. Après la téléphotographie elle inventera tout le temps ‘0 des graphies et des scopies et des phonies, qui ne se1 ront pas moins télé les unes que les autres, et l’on pourra “1 faire le tour de la terre en moins de rien. Mais ce ne c:N sera jamais que de la terre temporelle. Et même entrer Li. ÿ dedans et la transpercer d’outre en outre comme je ne fais cette boule de glaise. Mais ce ne sera jamais :. 44 que la terre charnelle. Et on ne voit pas que nul 4 \ homme jamais, ni aucune humanité, en un certain QU sens, qui est le bon, puisse intelligemment se vanter LA d’avoir dépassé Platon. Je vais plus loin. J’ajoute ‘4 [ qu’un homme cultivé, vraiment cultivé, ne comprend “ & pas, ne peut pas même imaginer ce que cela pourrait \ s } bien vouloir dire que de prétendre, avoir dépassé 11 : Platon est, comme les autres. S’il n’était pas, ce n’est DU pas vous qui l’inventeriez. Vous pourriez y mettre tout 11108 l’apparatus criticus que vous voudrez, assaisonné de DA 4 cet esprit scientifique, le seul esprit de sel que notre va ph collaborateur M. Fernand Gregh, ami, comme son maître | :0i Hugo, des calembours vraiment spirituels, ait osé, par h 4 14 un à peu près délicieux, nommer le sel Cérébros. Un :Mf À homme, une œuvre, une culture est une réussite, appar- ; $ 574 tient à l’ordre de l’événement. Dans cet ordre tout ce ; 10 qui est fait est fait et peut se défaire, se perdre. Et au … Du: contraire tout ce qui est perdu est irrémédiablement Û 14 perdu et ne peut se rattraper. Car dans cet ordre les …
renaissances, toutes merveilleuses, toutes miraculeuses ( qu’elles soient, sont toujours fort incomplètes, et, quand “x elles ne demeurent pas complètement impossibles, hi quand elles naïssent, naissent et demeurent éminem- | ment précaires. En ce double sens, premièrement qu’il j est précaire qu’il y en ait, qu’elles sont aléatoires, et f deuxièmement, que quand par événement de fortune il y en a, elles sont et demeurent incomplètes et pré- À caires. La grande Renaissance, la Renaissance des di quinzième et seizième siècles, celle enfin que nous nom- F4 mons la Renaissance, sans plus, fut une véritable mer- D veille dans l’histoire de l’humanité. Elle n’en était pas FA moins fort incomplète. Et nous pouvons voir aujour- LA | d’hui, nous pouvons mesurer combien elle aura été À
| C’est pour cela que hous ne pouvons absolument pas \ l compter sur les renaissances. Nous n’avons absolument Na pas le droit de tabler sur elles pour précipiter les Mr: chutes, pour précipiter, pour souffrir, pour souhaiter k les ruines et les pertes ni les morts. On sait ce que ï ï l’on perd. On ne sait jamais ce que l’on rattrapera. Ou # f. risque et que l’on n’est jamais assuré de retrouver rien, j Ÿ deuxièmement que ce que l’on retrouvera, que ce que +
: l’on rattrapera ne sera jamais que le fruit d’une renais- je sance incomplète et précaire. fi C’est enfin pour cela qu’il est permis de dire que dans di
cet ordre les pertes sont irréparables. Si Platon n’était el point venu, n’était point né, n’avait point parlé, une , ai
fois, si cette voix, si le langage nommé la philosophie d: : platonicienne et plotinienne une fois, cette fois, n’avait ; U à
| point résonné, généralement si le peuple et la race, les . k pa
‘ hommes et les dieux, si la Grèce antique elle-même ï
L n’était point née, une fois, si elle n’était pas vente, au
monde, cette fois, si ce langage n’avait pas sonné dans ;
à l’histoire du monde, si le talon de cette race et la réso- |
nance dé ce pas n’avait pas sonné sur le pavé du monde, }
si la Grèce antique n’avait point prononcé une fois K
pour toutes la parole antiqué, par quelles misérables | k
mixtures prétendues scientifiques, par quelles pauvres A
combinaisons, scientifiques même véritablement, qui
eût rien pu faire de comparable à cette invention merveilleuse.
Ainsi des autres. Ainsi de tous les autres, du carté-
sien, du kantien, du bergsonien. Et ainsi, infiniment
plus, du chrétien. Et infiniment autrement.
De telles pertes sont irréparables. Une diminution
à générale de la culture, un réenvahissement dé la barbarie nous enseignent assez, nous font assez voir et
mésurér quelle était la valeur et le sens, quél était lé |
ptix, le rare prix de la culture antique, éminemment de
À la culture hellénique, depuis quelques années séülément
qu’une poussée de la démagogie primaire politiciénne et
de la démagogie scolaire intellectuelle moderne, basse: {
ment utilitaire, l’a fait chasser de nos enseignements. A Ü
la grandeur du défaut, à la grandeur de cé qui nous ÿ
manque, aujourd’hui déjà, noùs pouvons iiésurer la
| grandeur de la perte. Demain, ét infinitnent plus, ét /
infiniment autrement, quand la même pousséé, s’atta-
| quant successivement à toutes les culturés qui ont fait À
la grandeür et la force et la moelle de l’humanité, aura 4
, commencé de ruinér dans les consciences un christia- |
\ nisme quinze et vingt fois séculaire (on peut compter
: sommairement vingt siècles, parce que s’il y à eu la &
7 1 30
1 préparation de l’établissement, il y avait eu aussi une sotte d’incubation) alors nous verrons, et nous pourrons
à mesurer ce que nous aurons perdu.
4 De telles pertes sont irréparables. Et irréparables g
À non pas seulement en un sens, au sens que nous avons 5 Lt | dit, mais irréparables én un double sens. Car il faudrait
| un aveuglemetñt inconcevable, — inconcevable, mais
ordinaire, inconcevable, mais fréquent et commun, —
j pour ne pas voir, pour ne pas considérer que symétrif quement et solidairement c’est nous aussi qui nous perdons. Quand nous voyons et quand nous constatons
qu’une métaphysique, — une religion, — et qu’une phi- |
losophie est perdue, ne disons pas seulement qu’elle
N seule est perdue. Sachons voir et constater, osons dire
fi qu’en face et par contre, ensemble et en même temps,
ji c’est nous aussi, qui d’autant, sommes perdus. Quand
d nos modernes, quand le parti intellectuel moderne
| voient disparaître, dans l’ordre de la vie intérieure,
| quelque philosophie ou quelque religion, quelque métaphysique, ils se réjouissent dans leurs viscères et
comme et tout ainsi et tout autant que quand ils Me
AS assistent, dans l’ordre de la vie sociale, à quelque
[l désintégration, à quelque désorganisation de quelque
b corps, quand ils obtiennent quelque désorganisation et
| 4 désintégration de quelque corps, ils allument aux fronb tons en faux ionien des sous-préfectures démocratiques
IL les lampions vraiment laïques des électorales réjouis-
| ! sances nationalés. Qu’ils 8e rassurent, pourtant. Quand e
| 1 une métaphysique et une religion, quand une philoso-
| phie disparaît de l’humanité, c’est tout autant, c’ést \
1 peut-être bien plus l’humanité qui disparaît de cette L | métaphysique et de cette religion, de cette philosophie. 4 ïs Ces grandes passions de toute l’humanité ne se k 4 comportent point autrement que les passions de tout 4 dl homme : :! Toutes les passions s’éloignent avec l’âge, A
L’une emportant son masque et l’autre son couteau, Ft
14 Comme un essaim chantant d’histrions en voyage à Dont le groupe décroît derrière le coteau.
Quand le groupe des métaphysiques et des religions, ïA des philosophies masquées décroît derrière des coteaux 1 que l’humanité ne reverra sans doute jamais, en vérité À j ne nous réjouissons pas : car symétriquement et soli140 dairement c’est nous aussi qui décroissons. 4 Ne nous félicitons pas : le mot définitif et le mot le plus profond qu’ait prononcé l’homme le plus mêlé de | l’instauration du monde moderne, après la plus scan- Ê daleuse, après la plus frauduleuse, après la plus désas- | ù ; treuse banqueroute où le monde moderne eût jamais | ; conduit, comme on conduit au cimetière, eût jamais } ni fait aboutir sa plus glorieuse affaire, et la plus belle À I affaire que jamais monde ait eue entre les mains, pa- % ” role qui l’honore infiniment plus qu’un Panthéon, gran- F V : dement plus que son œuvre, dont la plus grande partie F % le déshonore, grandement plus que son acte même. 1 di: 4 Remontons de deux siècles. Ce grand classique dix- F ” ; septième siècle français nous donnera par une compa- 4 Hi raison la formule brève et quasi définitive. Nous dirons ‘4 nur) qu’il se produit dans l’administration des métaphy- ‘4 À siques un phénomène très comparable à celui qui se 1
produit dans l’administration de ce que les hommes 1 du dix-septième siècle osaient nommer des vices. à Réflexions, sentences et maximes morales. 197 : Quand | les vices nous quittent, nous nous flattons de la créance | que c’est nous qui les quittons. Û Remontons d’un siècle encore. Et pénétrant au cœur * de la Renaissance française, et détendant un peu en tendresse de vers la sévérité de notre prose, nous obtiendrons d’un poète, comme il sied, et d’un autre gentilhomme, et d’un Vendômois, la formule admirable et plus belle que le grec, la formule française et Renaissance française, et qui porte son âge avec une admi- k rable justesse, une formule de la Pléiade enfin, la for- | mule je ne dirai pas autant définitive qu’initiale : ï Las! le temps, non, mais nous, nous en allons. } ï Quand les métaphysiques et les religions, quand les philosophies nous quittent, nous nous flattons de la | créance que c’est nous qui les quittons. | Quand elles quittent l’humanité, l’humanité se flatte de la créance que c’est elle qui les quitte. Et tost serons estendus sous la lame. Les philosophies s’en vont. Et nous aussi, de notre côté, nous nous en allons. L’humanité s’en va. Ces grandes passions qui marquèrent les | grandes étapes de l’humanité dans le temps font comme ne ; ce temps, poésies diverses : elles s’en vont. Mais nous, j quand nous commençons à nous déprendre d’une mé- fé, taphysique et d’une religion, d’une philosophie, et quand in nous voyons que nous en sommes dépris, ne nous van- a 1 tons pas, et surtout ne faisons pas les malins, ne nous je
4 gonflons pas et ne faisons pas les sots, et ne disons pas À que nous l’avons dépassée. Car il n’y a pas de quoi à. nous vanter et faire les malins. Tout ce qui se pro- | À duit alors signifie simplement que nous sommes désac- ‘= cordés. Ë l Un esprit qui commence à dépasser une philosophie ‘4 est tout simplement une âme qui commence à se désaccorder du ton et du rythme, du langage et de la ; résonance de cette philosophie. Quand nous ne conso- | nons plus, alors nous disons que nous commençons à | noüs sentir libérés. ! C’est vraiment en ce sens que le moderne est libre. En ce seul sens. Il y a seulement une différence. Quand cette liberté fonctionne à son avantage, quand elle fait -le jeu de ses intérêts, le moderne se vante, et haute- j ment, de cette liberté. Il n’en a pas toujours été ainsi. À Il n’en est pas ainsi dans notre commune estimation de 1214 | la mise au linceul des mondes précédents. Si la mémoire d’Hypatie demeure une des plus hautement honorées à ‘ entre toutes les mémoires humaines, si elle a une situa- 4 ‘tion presque unique dans un Panthéon des mémoires % jy qui n’est pas au bout de la rue Soufllot, ce n’est point D
- seulement parce que la fidélité dans le malheur, pous- 2
- sée, poursuivie jusqu’à demeurer fidèle dans une sorte 4 k de malheur suprême, et non plus seulement d’infortune 5% À et d’adversité, dans un malheur véritablement métaphy- L 4 sique, dans une sorte de malheur suprême, de finale # En catastrophe allant jusqu’à une espèce d’anéantissement 44 d peut-être total, ce n’est point seulement parce que cette 4
| | fidélité au malheur est peut-être le plus beau spectacle | 1 que la pure humanité ait pu jamais présenter. C’est } 4 peut-être, encore plus, et techniquement, ceci : Ce que Le nous admirons, et ce que nous aimons, ce que nous | Î honorons, c’est ce miracle de fidélité, mais de fidélité D. entendue autrement, en un sens peut-être infiniment 14 plus profond, en un sens et musical et plastique, en Ï ligne, ce miracle et cette fidélité, qu’une âme fût si | parfaitement accordée à l’âme platonicienne, et à sa } | filiale l’âme plotinienne, et généralement à l’âme hel- | s lénique, à l’âme de sa race, à l’âme de son maître, à | ! l’âme de son père, d’un accord si profond, si intérieur, | atteignant si profondément aux sources mêmes et aux racines, que dans un anéantissement total, quand tout un monde, quand tout le monde se désaccordait, pour £ toute la vie temporelle du monde et peut-être pour F1 l’éternité, seule elle soit demeurée accordée jusque dans À la mort.