IX-3 · Troisième cahier de la neuvième série · 1907-10-29

Le parti socialiste et les syndicats

Étienne Buisson

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Depuis quelques années, les théories et l’action syndicales ont pris dans la vie ouvrière en France une importance grandissante. En dehors du mouvement politique socialiste s’est développé un mouvement économique et corporatif : tous deux se dirigent vers le même objet final, qui est la transformation de l’organisation sociale. Mais les méthodes qu’ils recommandent sont profondément différentes.

Le Parti Socialiste, fidèle à un passé déjà long, compte pour transformer le régime social capitaliste sur l’action parlementaire ; la conquête des pouvoirs publics par le prolétariat aura pour conséquence de modifier profondément l’esprit et la forme de la légalité, en même temps qu’elle lui permettra d’établir un mode nouveau de production économique et de consommation. À l’action parlementaire considérée par lui comme la plus efficace, il ne refuse pas d’adjoindre l’action syndicale, l’action coopérative, toutes les fois où l’une ou l’autre pourront seconder ses efforts, et seront dirigées dans le même sens que lui. C’est par l’action parlementaire et l’action économique combinées, — et non par une seule d’entre elles, — que le P. S. prétend réaliser son programme.

L’action syndicale a moins de netteté dans la théorie. Des tendances très diverses se font jour en effet parmi les ouvriers organisés : les uns veulent rester politiquement attachés au parti socialiste, et borner leur action syndicale aux questions purement professionnelles et économiques ; d’autres veulent donner au syndicat un rôle social plus large, et prétendent qu’il

porte en lui toutes les puissances d’émancipation ouvrière ; d’autres enfin opposent nettement l’action syndicale à l’action politique socialiste et entendent substituer la première à la seconde qu’ils rejettent comme inutile et vaine.

Est-il besoin de dire que ces diverses tendances syndicalistes, distinctes en théorie, se confondent le plus souvent dans la pratique et que la plupart des camarades qui se disent syndicalistes ignorent ces divergences de doctrines ? C’est ainsi que, faute d’avoir suffisamment précisé leur programme d’action corporative, un grand nombre d’ouvriers socialistes ont pris le titre de syndicalistes sans faire attention qu’ils partageaient cette dénomination avec des libertaires ou des anarchistes dont le programme syndical et politique est profondément différent du leur.

Ainsi s’établit sur une réelle équivoque le prestige du syndicalisme.

C’est avec cette puissance indéterminée que le P. S. doit compter aujourd’hui. Il doit se préoccuper des progrès qu’elle fait chaque jour, car les éléments politiques qu’elle contient peuvent, à un moment donné, le diriger dans des voies nouvelles et l’éloigner de l’action économique combinée, qu’il considère comme la plus conforme au programme qu’il s’est tracé.

Le premier soin du P. S. doit donc consister à se rendre un compte exact des éléments qui constituent le mouvement syndical.

Il lui est indispensable de connaître avec précision les amis et les adversaires qu’il rencontrera parmi les syndicalistes et d’apprécier aussi justement que possible leurs forces réciproques.

Syndicalisme révolutionnaire et Syndicalisme réformiste

Il existe dans l’unité officielle de la Confédération Générale du Travail deux tendances syndicales distinctes qui souvent même entrent en lutte l’une avec l’autre.

Il faut en parler en premier lieu parce qu’il fait à ce moment le plus parler de lui. Il recherche la réclame ; il veut attirer l’attention des travailleurs et du pays par tous les moyens. Il écrit et parle beaucoup, organise des meetings, placarde des affiches dans toute la France, et en un mot, considère l’agitation comme le principal moyen de sa propagande. Son programme est d’ailleurs de ceux qui frappent toutes les imaginations : celles des bourgeois et des gouvernants, parce qu’il parle à chaque instant de violence prochaine, qu’il prédit de prochaines transformations sociales et que sa propagande chimérique est une menace perpétuelle de désordre et de désorganisation ; — celles des ouvriers, parce qu’il leur dit qu’ils n’ont qu’à « vouloir » pour

pouvoir », parce qu’il leur recommande « l’action directe » comme la seule méthode de libération sociale et qu’il leur prêche le « sabotage », c’est-à-dire la malfaçon pour atteindre le patron dans ses intérêts et pour le faire trembler sous la perpétuelle menace de voir perdre ou endommager ses matières premières par un mauvais travail.

L’action syndicaliste révolutionnaire dépasse d’ailleurs le domaine purement syndical. Les convictions anarchistes de la plupart de ses chefs l’entraînent à chaque instant sur le terrain politique, où il s’oppose à toute organisation sociale, socialiste ou autre, à toute représentation démocratique et en particulier au parlementarisme. Il répudie comme opposé aux intérêts ouvriers tout ce qui n’est pas lui-même. Le syndicat doit être le cœur et le cerveau de la vie ouvrière, il est l’organe nécessaire et suffisant de son émancipation. Tout le reste doit être rejeté.

Telle est la théorie. La pratique est souvent différente.

Le sabotage, par exemple, n’a guère été jusqu’ici qu’une menace. Il n’y a en que bien peu de cas où des ouvriers aient volontairement détérioré du matériel ou gâché des matières premières pour aucun motif normal du travail. Il est en effet généralement facile de découvrir, dans une entreprise même de quelque importance, l’auteur d’une malfaçon : tout atelier est organisé précisément de manière à contrôler ce que fait chaque ouvrier et il est rare qu’une faute de travail volontaire ou non passe inaperçue. Débrouant le sens du mot sabotage, on l’a appliqué à la détérioration après coup d’un travail quelconque. Chez les peintres en bâtiment, par

exemple, on parle beaucoup de sabotage : des ouvriers viennent la nuit détérioré les peintures faites dans la journée d’autres. Mais ce n’est pas là du sabotage, de la malfaçon ; c’est une manœuvre de guerre.

L’action directe a pu beaucoup plus effectivement pratiquée que les syndicalistes révolutionnaires. Ses manifestations ou réunions plus ou moins bruyantes ont été, de tout temps, organisées par les travailleurs en, en général, par tous les citoyens désireux d’exercer une pression sur l’opinion publique ou les gouvernants. Les grèves sont depuis longtemps pratiquées par les ouvriers, syndiqués ou non, qui veulent arracher à leurs patrons des améliorations de situation. Mais il n’y a en, depuis qu’on parle tant d’action directe, aucune tactique nouvelle qui fût de nature à intimider avec raison le patron ou le bourgeois, à moins que les ouvriers n’eussent directement recours à la violence ; or ils sortiraient ainsi de la légalité, tomberaient aussitôt sous le coup des lois, donnant au gouvernement des raisons plausibles pour les arrêter ; et leur action syndicale serait ainsi réduite à néant. Très rares ont d’ailleurs été jusqu’ici les actions violentes, préparées et exécutées par des syndiqués, agissant pour défendre leurs intérêts corporatifs ou pour exercer une pression sur le patron.

Non-seulement l’action directe et le sabotage ne sont encore que des théories que les leaders de la C. G. T. n’ont pas pu faire pénétrer dans les mœurs courantes des ouvriers français, mais les syndicalistes révolutionnaires les plus convaincus n’ont pas hésité à recourir ces dernières années à des moyens pacifiques et légaux, dans leurs luttes avec les patrons. C’est ainsi que nous

avons vu les divers secrétaires des syndicats de métiers du bâtiment, industrie partjenlièrement « révolutionnaire », réunis en comité de grève, faire au mois de mai 1906 une démarche collective auprès du ministre de l’intérieur et lui demander d’intervenir auprès des employeurs pour obtenir d’eux quelques concessions. Cette démarche est absolument le contraire de l’action directe.

L’attitude des syndicalistes révolutionnaires à l’égard des réformes sociales n’est pas moins contradictoire. En principe, ils repoussent les réformes parlementaires ; et ils les dénoncent comme pratiquement inefficaces et destinées uniquement à faire prendre patience au prolétariat en le trompant. Mais, sitôt qu’une loi ouvrière est votée, comme celle du repos hebdomadaire par exemple, ils sentent bien la nécessité de s’y intéresser, car les ouvriers s’attachent avec grande importance. Les syndicalistes révolutionnaires alors les plus chauds défenseurs de la loi nouvelle.

En résumé, nous avons affaire ici à un groupement de syndiqués qui parlent beaucoup de violence, d’action directe, de sabotage, mais qui, d’une manière générale, n’ont pas eu dans la pratique une tactique bien différente de celle des autres syndiqués.

Il faut d’ailleurs reconnaître que l’action syndicaliste révolutionnaire qui, à mon sens, fait courir de sérieux dangers au développement durable et profond des groupements ouvriers, présente du moins l’avantage indiscutable, de faire une propagande syndicale particulièrement frappante parmi les ouvriers. Par l’agitation politique qu’il pratique de façon suivie le syndicalisme révolutionnaire a fait une publicité énorme à

l’idée du groupement corporatif et l’on peut dire qu’il n’y a plus actuellement de salarié qui n’ait été maintes fois sollicité, soit par des invitations personnelles, soit par des appels collectifs affichés ou distribués, à se joindre au syndicat de sa corporation. C’est là un résultat important du syndicalisme révolutionnaire qu’il faut signaler en toute justice.

En regard du syndicalisme révolutionnaire se dresse le syndicalisme réformiste, dont la théorie est bien différente.

Il n’y a pas ici une suite de doctrines aussi absolues que chez les révolutionnaires. À l’action directe et au sabotage, les réformistes opposent l’action syndicale positive, les caisses de secours, de grève, de chômage, tout un ensemble d’efforts lents et persistants qui n’ont pas la prétention de tout changer d’un seul coup, mais qui ont pour objet de constituer une armée ouvrière puissante par le nombre et la cohésion.

Les formes d’action varient un peu suivant les fédérations. Chez les typographes, par exemple, on est assez partisan des commissions mixtes patronales et ouvrières, pour régler les conflits et établir les bases des contrats collectifs de travail, — ce qui n’empêche pas les typos, s’ils le jugent nécessaire, d’avoir recours à la grève. Chez les mécaniciens, les relations entre ouvriers et patrons sont moins faciles que dans la typographie : on n’a pu songer jusqu’ici aux commissions mixtes ; la fédération intervient cependant toutes les fois qu’elle

le peut auprès des patrons pour éviter les grèves inutiles et pour obtenir satisfaction par transactions.

La tactique suivie par chaque organisation tient aux circonstances particulières de chaque industrie, aux habitudes établies, à l’esprit général des patrons de la corporation, etc. Nous sommes ici dans le domaine de la pratique et c’est pour cela que les méthodes varient un peu, car celle qui peut réussir dans une corporation en raison des conditions économiques, des dispositions des employeurs et des ouvriers, peut n’être nullement appropriée à une autre corporation.

Tous les groupements réformistes ont cependant un lien commun ; c’est la préoccupation du résultat pratique à obtenir, des avantages matériels à réaliser. Les derniers congrès du Syndicat national des chemins de fer, des Fédérations des Mineurs et des Mécaniciens nous ont fourni des preuves indiscutables de ces préoccupations réalistes qui sont partagées par la plupart des organisations syndicales réformistes. (1)

Ce qui distingue les deux écoles syndicalistes, c’est surtout l’esprit qui les anime, le langage qu’elles emploient pour parler aux ouvriers et aux patrons. J’ai

(1) Il n’est pas sans intérêt de rappeler au sujet du syndicalisme réformiste ces quelques phrases de Lagardelle (Mouvement Socialiste, 1er novembre 1907) : « La conception modérée du syndicalisme qui ne voit dans l’action corporative qu’un moyen d’améliorer le sort matériel du prolétariat, se rattache à ce possibilisme avéré qui, répandu, qui se déclare prêt à accepter, — n’importe comment, — tout ce qui peut soulager la situation des producteurs. La répudiation de tout idéalisme révolutionnaire, la considération du seul moment présent, l’importance unique donnée aux plus minimes réformes, le recours

indiqué que la pratique syndicale des partisans de l’action directe et du sabotage n’est pas spécifiquement différente de celle des réformistes ; mais leurs discours ne sont pas les mêmes, ni la manière dont ils dirigent les contestations avec les patrons : les premiers, en temps de grève, conseillent l’intransigeance, la maintien intégral des revendications ouvrières, la lutte à outrance qui souvent comme à Raon-l’Étape risque de mal tourner ; les seconds, dont les déclarations sont plus modérées, conseillent plutôt le calme et le bon ordre dans la rue, l’examen de sang-froid des propositions patronales et leur acceptation toutes les fois qu’il y y a un réel avantage ou que les circonstances ne permettent pas d’espérer mieux.

Un des principaux points de tactique par lesquels le syndicalisme réformiste se distingue du syndicalisme révolutionnaire, c’est sa préoccupation de constituer

à fous les procédés pour obtenir quelques satisfactions, telle est la caractéristique de ces tendances. Et, à la vérité, ces aspirations exclusivement utilitaires sont si naturelles au cœur des masses souffrantes, elles ont un tel moyen de froide raison et de sagesse pratique qu’on est étonné qu’elles ne soient pas unanimement acceptées. « Il faut une race énergie morale, une puissance d’idéalisme surprenante, une conscience prolétarienne parvenue à un degré supérieur de développement pour que des travailleurs à la vie précaire et instable, adhèrent à la conception révolutionnaire du syndicalisme. »

Voilà par quelles exagérations littéraires on altère la véritable caractère d’un mouvement ouvrier. C’est aux lois et à la fixe hypopnomisme de plus tirer à terre, le plus plat que l’on dépend la recherche raisonnée des résultats pratiques et l’horreur du verbalisme.

des fonds de grève, des réserves financières qui permettent au jour du chômage volontaire, lorsque tout le monde a quitté l’atelier, de subvenir aux besoins des grévistes.

On vit bien la différence des conceptions et des pratiques au cours des grèves du mois de mai 1906. La fédération du Livre (typographes) dépensa à Paris en 13 semaines 318.358 francs et dans toute la France, pour toute la durée de la grève 705.000 francs, y compris Paris. Dans une fédération moins importante, celle des Mécaniciens, qui comprend 3.000 adhérents à Paris, il fut dépensé 57.500 francs pour Paris, Lunéville et Saint-Étienne. Par contre, les syndicats révolutionnaires du Bâtiment (maçonniers, charpentiers, peintres, serruriers) ne firent aucune distribution de secours de grève. Dans la Voiture, on se contenta d’organiser des repas communistes dans divers quartiers de Paris et Banlieue. Mais ces diverses grèves ne durèrent que de 4 à 8 semaines. Dans l’Ameublement, où la lutte fut particulièrement longue et pénible, le syndicat de Paris dispose de 15.000 francs, chiffre fort minime pour une industrie dans laquelle les salaires sont généralement élevés. Seule parmi les fédérations à tendances révolutionnaires, la Fédération lithographique française, dont le secrétaire syndicaliste révolutionnaire n’est pas dans le pays d’années en fonction et qui a derrière elle un passé de pratique réformiste, dépensa au cours de la grève la somme de 87.520 francs.

Si d’une manière générale les syndicats révolutionnaires n’ont pas de fonds de grève tandis que les réformistes en ont, cela vient de ce que les premiers sont de création récente et ne comptent qu’un petit nombre

d’adhérents tandis que les seconds comprennent plus de membres et sont de fondation plus ancienne. Voilà la vraie raison de fait, et non de principe, qui a pas permis aux syndicalistes révolutionnaires d’avoir de l’argent derrière eux lors du mouvement du 1er mai 1906. Ils ont dit alors que leurs principes révolutionnaires ne leur permettaient pas de constituer des fonds de grève ; c’était une mauvaise raison destinée à masquer leur insuffisante organisation.

Il est difficile d’estimer exactement les forces réelles des deux syndicalismes. Il n’y a pas de fédération d’ailleurs qui ne continue à la fois des révolutionnaires et des réformistes. D’une manière générale cependant on peut dire avec exactitude que la plupart des grandes et anciennes organisations syndicales sont à tendances réformistes, tandis que les révolutionnaires n’ont encore pris la direction que des syndicats ou fédérations de création récente et peu importants comme effectifs.

Dans la C. G. T. même, nous avons du côté réformiste :

Les travailleurs des chemins de fer (57.700 adhérents), la Fédération du Livre (12.000), la Fédération du Textile (33.000), la Fédération des Mécaniciens (6.000), les Établissements civils de la guerre (manufactures d’armes), les Musiciens (petite organisation mais bien dirigée), les travailleurs de la Céramique, les travailleurs du Gaz et de l’Éclairage, les ouvriers et ouvrières des manufactures de Tabac (organisation très récente qui englobe presque l’una-

nimité des travailleurs), la Fédération des transports (en particulier les omnibus de Paris très nettement réformistes), etc.

La Fédération des ouvriers des ports (12.000 adhérents), la Fédération des Métallurgistes (10.000), la Fédération des ardoisiers (6.000), la Fédération des orfèvres (2.000), la Fédération des allumettiers (1.500), la Fédération lithographique française (1.600), la Fédération du Bâtiment qui comprend les peintres, les serruriers, les menuisiers, les charpentiers, les terrassiers, la Fédération de la voiture, l’industrie de l’alimentation, les monteurs sur bois, les travailleurs municipaux, les ouvriers de l’industrie du papier, de la chapellerie, etc.

D’autres corporations ne peuvent être rangées dans l’une ou l’autre des catégories précédentes. Ce sont :

les ouvriers des arsenaux de la marine (12.000 adhérents), les coiffeurs, les cuirs et peaux, la chaussure, les Postes, télégraphes et téléphones, etc.

Enfin, en dehors même de la C. G. T., la Fédération des Mineurs comprend environ 90.000 cotisants réformistes contre 18.000 révolutionnaires. À elle seule, cette fédération forme à peu près la moitié du dernier congrès.

Les chiffres et indications qui précèdent sont forcément approximatifs. Il est impossible de connaître le nombre des adhérents de chaque fédération, car il n’est pas vrai ; d’ailleurs les secrétaires de syndicats ou de fédération se sont parfois refusés à me le faire connaître. Je n’ai pas pu contrôler personnellement les tendances

révolutionnaires ou réformistes de toutes les organisations mentionnées ci-dessus et j’ai dû m’en rapporter dans bien des cas aux renseignements qui m’étaient très sincèrement donnés de seconde main.

Mais je crois cependant pouvoir conclure d’une manière indiscutable des chiffres ci-dessus que le nombre des syndiqués français à tendances réformistes est de beaucoup supérieur à celui des syndiqués révolutionnaires. (1) Les dirigeants de la C. G. T. ne le contestent d’ailleurs même pas.

Comment expliquer dans ces conditions que l’organisme ouvrier central, le bureau confédéral, soit entre les mains des révolutionnaires, c’est-à-dire de la minorité ? Tout simplement en raison du mode de représentation qui n’a été adopté dans les congrès de la C. G. T. Il n’y a aucune représentation proportionnelle. Au lieu que le nombre des voix attribuées à chaque organisation ait pour base le nombre des adhérents, chaque organisation a droit à un certain nombre de voix fixé arbitrairement il y a plusieurs années et qui ne correspond plus à son importance actuelle. C’est ainsi qu’au congrès d’Amiens certaines organisations disposaient d’une voix par 31 membres, tandis que d’autres n’avaient une voix que pour 3.000 membres.

Au congrès d’Amiens, une minorité de 45.000 syndiqués sur 300.000 disposait d’un nombre de voix suffisant pour

(1) Voir plus loin l’opinion de Guérard et les chiffres cités par lui.

atteindre la majorité dans les votes. (Guérard, Humanité du 31 mai 1907)

On a cherché bien des fois à modifier cette situation illogique, mais en vain jusqu’ici. Les révolutionnaires ont recours à tous les moyens pour conserver la direction de la C. G. T.

Ils justifient leur attitude par le droit des minorités. Si la représentation proportionnelle était appliquée, disent-ils, les petites organisations seraient submergées par les grandes, ce qui ne serait pas juste. Mais ils trouvent plus juste d’imposer les vues de la minorité à la majorité.

Cet état de choses ne peut être modifié que par un vote du congrès et tout vote sur cette question se fera suivant le système actuellement en vigueur. Un changement ne pourra donc être apporté que si certains révolutionnaires, examinant en conscience cette paradoxale situation, en sentent toute l’injustice, et s’unissant à ceux qui depuis longtemps en réclament la transformation, organisent dans toute la France une sérieuse campagne pour la représentation proportionnelle, et se décident à exercer de toutes les manières une irrésistible pression sur le Comité confédéral.

Il y a d’ailleurs, chez les syndicalistes réformistes, une difficulté morale à réagir, avec toute l’énergie qu’il faudrait, contre les déclamations du syndicalisme révolutionnaire ; ce dernier en effet est aux yeux de beaucoup d’ouvriers très sincères, mais peu éclairés, le représen-

tant par excellence des intérêts des travailleurs ; il faut donc du courage et de l’habileté à des secrétaires de syndicats réformistes pour s’élever dans la presse ou les réunions publiques contre des conceptions aussi attirantes pour le prolétariat que l’action directe ou la grève générale révolutionnaire. Les militants révolutionnaires n’hésitent pas à accuser de modérantisme ou même de trahison les syndiqués qui ne marchent pas avec eux ou qui discutent leur tactique. Aussi, par la crainte de paraître trop modérés en s’élevant ouvertement contre certaines propositions ou certains actes, beaucoup de secrétaires réformistes acceptent momentanément la domination usurpée de la minorité révolutionnaire, comptant sur la propagande corporative qu’ils mènent énergiquement dans leurs propres organisations pour convaincre les camarades. Dans les congrès confédéraux, en effet, l’action est difficile et dangereuse ; le terrain et les armes du combat sont très variés. D’ailleurs les organisations réformistes se groupent toujours de manière à s’assurer la majorité. C’est donc avec la quasi-certitude d’être vaincus que les réformistes se rendent aux congrès de la C. G. T.

Il faut signaler d’ailleurs quelques exceptions à cette attitude beaucoup trop timide des réformistes. À propos du mouvement du 1er mai 1906, en particulier, deux protestations très vives ont été élevées contre les procédés de polémique de la C. G. T. par Keufer, secrétaire général de la Fédération du Livre, et Coupat, secrétaire général de la Fédération des ouvriers mécaniciens de France. Le premier, dans un article longuement documenté de la Revue Syndicaliste, a prouvé qu’Émile Pouget, rédacteur en chef de la Voix du

Peuple, organe de la C. G. T., avait très inexactement narré dans le Mouvement Socialiste les faits relatifs à la grève des typos et à l’attitude du secrétaire général de la Fédération. Le second, dans un appel au congrès d’Amiens, prit très énergiquement à partie le Comité confédéral qui dans son rapport déclarait que les syndiqués mécaniciens avaient été hostiles au mouvement gréviste et que les organisations n’y avaient pas pris une part active, ce qui n’était pas conforme aux faits. Des protestations et discussions de ce genre devraient se multiplier. Elles sont précieuses, car elles peuvent ouvrir les yeux à ceux qui veulent bien voir.

Il ne faut pas que cette situation paradoxale dure beaucoup plus longtemps, car elle est contraire à l’équité et au bon sens. Comment les réformistes se tireront-ils de cette position embarrassante ? D’une part, en redoublant d’énergie dans la propagande individuelle exercée parmi des syndiqués de toutes les corporations. Ils ont fondé dans cette intention, il y a deux ans environ, une petite revue mensuelle, la Revue Syndicaliste, où ils défendent leurs idées avec une grande dignité ; ils y fournissent de précieux arguments documentaires aux camarades désireux de discuter avec les révolutionnaires.

D’ailleurs, la raison pratique triomphe toujours chez les esprits sérieux et sincères. Et c’est ainsi que nous avons vu plusieurs des militants les plus en vue du syndicalisme révolutionnaire évoluer progressivement vers l’action réformiste. Guérard, par exemple, secrétaire général du Syndicat National des Chemins de fer, fut, il y a quelques années, secrétaire de la

C. G. T., avant Griffuelhes ; il était alors partisan résolu de la grève générale et tout faisait craindre qu’il ne versât dans le syndicalisme le plus révolutionnaire. L’expérience des faits et des hommes s’est chargée de modifier ses dispositions, il a mis grands mots et formules de côté, et il est devenu le plus puissant des syndicalistes. De même Niel, secrétaire de la Bourse du Travail de Montpellier, était en 1904 encore un fervent révolutionnaire. Or, il a publié depuis quelques mois, dans l’Humanité, des articles d’inspiration réformiste, très opposés aux tendances des libertaires de la C. G. T.

Ce mouvement des esprits n’est pas à constater seulement chez les militants les plus en vue ; une évolution correspondante est visible dans la masse des syndiqués. C’est ainsi, par exemple, que sur la question de la représentation proportionnelle dans les congrès de la C. G. T., alors que au congrès de Lyon ne s’en était pas occupé, il y eut au congrès de Montpellier 75 mandats favorables ; au congrès de Bourges en 1905, cette minorité grandit considérablement, il y eut 388 mandats favorables et 822 opposés à la représentation proportionnelle.

Voilà un ensemble de circonstances qui témoigne de la vitalité du syndicalisme réformiste et qui devrait encourager ses chefs à une action commune et raisonnée contre le syndicalisme révolutionnaire. Le point capital pour le moment, c’est d’obtenir une représentation équitable : lorsque les organisations auront dans les congrès un nombre de voix proportionnel à leur importance numérique, le courant réformiste aura la majorité et pourra reprendre la direction du comité confédéral accaparé par les révolutionnaires. Lorsque les

mineurs seront entrés dans la C. G. T. — ce à quoi s’opposent les révolutionnaires par tous les moyens, — la majorité réformiste sera solidement établie.

Pour triompher il faudra aux réformistes beaucoup d’efforts, d’autant plus persistants que les révolutionnaires feront une résistance acharnée. Mais ce serait vraiment une belle et noble campagne que celle des réformistes, quittant momentanément les soucis absorbants de leurs intérêts syndicaux particuliers pour entreprendre une large propagande au nom de l’équité et de la juste représentation de tous les syndiqués dans les congrès confédéraux, pour le triomphe de la méthode syndicale qu’ils ont reconnue seule efficace.

Le Parti Socialiste et le Mouvement Syndical

Le P. S. doit surveiller de très près ce phénomène dont les manifestations d’ordres divers constituent sûrement par leur nouveauté même un puissant attrait aux yeux des prolétaires. L’action parlementaire des socialistes paraît à beaucoup un peu surannée, un peu monotone ; on lui a tant demandé ; elle a proportionnellement assez peu donné. Aussi l’allure agissante du syndicalisme traite-t-elle même de bons socialistes, fatigués des lenteurs parlementaires. Il y a donc là une concurrence du socialisme, si l’on peut ainsi parler. Quelle doit être l’attitude du parti à son égard ?

Le P. S. ne peut plus considérer la C. G. T. comme un ensemble de groupements dont les opinions voisines se diffèrent que légèrement et qui constituent cependant un corps uni, compact, dont les membres sont intimement liés entre eux. Il y a trop d’oppositions, souvent même des haines trop vivaces entre les deux écoles syndicalistes français, pour que le parti socialiste les puisse ignorer. Quiconque a parcouru les comptes rendus des récents congrès confédéraux ou les polémiques de la presse syndicale connaît trop bien

la violence des antagonismes entre lesquels le parti socialiste doit prendre parti. (1) Car il doit prendre parti. Il ne peut pas prétendre en effet que les querelles qui divisent les syndicalistes soient d’ordre purement syndical, et d’une nature si particulière qu’un parti politique n’ait pas à se prononcer. Ce ne sont pas en effet deux écoles proprement syndicales en train de se présence ; c’est d’une part une masse imposante d’ouvriers syndiqués qui a poursuivi d’une façon continue les améliorations corporatives et sociales par la double intervention syndicale, intervention énergique et pacifique, et par l’intervention légale moins efficace, mais utile pour les réformes ayant un caractère général (1, 2) et c’est d’autre part un groupe moins important de syndiqués qui veulent accaparer le mouvement syndical au profit d’une action violente aussi politique qu’économique, qui doit se substituer à toute autre forme d’action émancipatrice ouvrière. (3)

Il est donc indispensable que le P. S. se rendant un compte exact de la valeur spécifique de chacune des

(1) Niel, Congrès d’Amiens, page 148 : « Ce n’est un secret pour personne qu’il y a guerre actuellement, entre les deux éléments syndicalistes les plus militants : socialistes et anarchistes. S’il en fallait une preuve nouvelle à toutes celles que je vais donner, on la trouverait dans certaines attitudes et dans certains paroles de ces derniers temps… » (2) Keufer, Mouvement Socialiste, 1er novembre 1905. (3) Merrheim, Congrès d’Amiens, page 153 : « Aujourd’hui, nous n’avons plus les mêmes manières de voir, vous faites du syndicat un groupement inférieur, incapable d’agir par lui-même ; vous ne voulez pas qu’il sorte de la légalité pour que, sur le terrain politique, il ne puisse gêner votre action. Nous affirmons au contraire qu’il va plus loin que la marche infinitésimale, qu’il y a pour lui-même le droit nouveau que nous voulons nous sortir de nos luttes. »

écoles syndicalistes, prenne nettement parti, car s’il restait volontairement dans le vague, il pourrait un jour ou l’autre se trouver dans une situation difficile ou dangereuse vis-à-vis de ceux qu’on pourrait appeler les syndicalistes politiques, qui poursuivent le même objet que lui : l’émancipation sociale des travailleurs, mais par des voies très différentes, souvent même opposées.

Pour le guider dans ce choix, le P. S. pourrait bien chercher, dans les archives des partis socialistes à la fusion duquel est due sa formation, des décisions de congrès ou de groupes qui lui indiqueraient l’attitude à prendre à l’égard des deux syndicalismes. Mais il trouverait des décisions souvent contradictoires qui risqueraient de l’embarrasser.

C’est ainsi que sur la question de la grève générale et sur la valeur émancipatrice de l’action syndicale, le P. O. F. s’est toujours montré très sceptique. En 1894, l’année même de la naissance de la C. G. T., fondée par les syndiqués partisans de la grève générale, avec Briand à leur tête, qui venaient de se séparer avec éclat des syndiqués guesdistes, le congrès du P. O. F. votait la déclaration suivante :

« Le parti ouvrier ne voit dans les grèves que les conséquences inévitables et nécessaires de la société capitaliste basée sur l’antagonisme des intérêts de classes.

Le socialisme ne pousse pas aux grèves, il ne les provoque pas, parce que, même là où elles viennent à aboutir, elles laissent subsister pour les travailleurs leur condition de prolétaires et de salariés. Mais il en tient compte

comme d’un fait, lequel détermine sa conduite et ses devoirs.

Nul ne saurait songer à interdire la grève aux travailleurs. Notre devoir est, au contraire, partout où le conflit se produit, de prendre la défense des grévistes. Moins nous sommes des fauteurs de grèves, plus nous devons porter au secours des travailleurs contraints à se refuser à un travail devenu intolérable.

Instrument intégral et parfait de défense dans la presente société, à plus forte raison la grève ne saurait-elle être — même généralisée — l’outil de l’affranchissement ouvrier. Préparer la grève générale, ce serait conduire le prolétariat dans une impasse, le diviser, contre lui-même, en grévistes et non-grévistes ; ce serait immobiliser, dans la lutte pour la libération commune, les travailleurs des campagnes et organiser nous-mêmes notre défaite.

C’est sur le terrain politique que le prolétariat est l’égal du capitaliste, supérieur même au capitaliste, puisque les prolétaires sont le nombre. Ce n’est que par l’action politique, par la conquête du pouvoir politique, que les travailleurs organisés pourront s’émanciper. »

En 1897, à Paris, ce même parti déclarait que :

Si l’organisation syndicale des deux classes ennemies engendre les conditions indispensables de la société socialiste, elle ne saurait l’instaurer par ses seules forces ; que, pour une pareille œuvre, l’action syndicale indispensable, ainsi que suffirait à le démontrer l’exemple du prolétariat anglais si puissamment organisé dans ses traditions et plus éloigné peut-être qu’aucun autre prolétariat de la transformation sociale nécessaire, parce qu’il n’a pas su joindre à l’action corporative, l’action politique.

Il rappelait que

l’expropriation politique de la classe capitaliste doit précéder et peut seule permettre son expropriation économique.

En 1899, le congrès d’Épernay déclarait encore que :

Par conquête des pouvoirs publics, le P. O. F. a toujours entendu l’expropriation politique de la classe capitaliste, que cette expropriation se fasse pacifiquement ou violemment.

Sur ces mêmes questions au contraire, le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire (allemaniste), qui fait actuellement partie de l’Unité Socialiste, a toujours depuis sa fondation affirmé sa foi dans l’action syndicale révolutionnaire couronnée par la grève générale. À tous ses congrès, il vota des résolutions dans le sens très net de celle du congrès de Saint-Quentin en 1892 qui affirmait « la possibilité d’une action révolutionnaire autre que celle résultant de la protestation électorale ». Il assigna à la grève générale comme but dernier aux groupements syndicaux et politiques « et il voulait par là « quitter le domaine trop parlementaire, briser avec les vieilles coutumes et d’un parti de tactique, devenir un parti d’action révolutionnaire ». (1)

Aussi bien cette divergence de vues dans le passé ne doit pas influencer le P. S. dans l’attitude qu’il doit prendre aujourd’hui à l’égard des deux écoles syndicalistes. Le socialisme, pensé vivante, doit se référer à la tradition ; sa tactique doit être inspirée par les exigences de chaque époque ; et il peut bien, s’il lui plaît, être aujourd’hui syndicaliste, comme hier ministérialiste ou demain partisan de

(1) Les Congrès ouvriers socialistes de la Bibliothèque Socialiste. Tome II, pages 138-139.

la grève générale, dès lors qu’il estime que les intérêts bien entendus de la classe ouvrière exigent de lui ces successives attitudes.

Tout récemment, en avril 1907, à l’occasion des débats sur la politique antisyndicale du cabinet Clemenceau, plusieurs députés socialistes ont fait connaître dans une discussion à la Chambre leurs sentiments sur la C. G. T. Leurs discours s’engageant qu’eux-mêmes, ne lit-on pas parlé, en cette occasion, au nom du parti. Mais ils ont eu un assez grand retentissement dans les milieux parlementaires et le pays socialiste pour qu’il vaille la peine d’en faire ici une rapide examen.

Vaillant, Willm et Jaurès en particulier ont traité devant la Chambre cette question si complexe et si délicate. Mais les circonstances voulurent qu’ils parlassent plus comme des avocats que comme des membres d’un parti politique. Au lieu d’examiner à fond et dans le détail les conséquences, bonnes ou nuisibles pour le socialisme, de l’influence toujours plus considérable du syndicalisme dans les milieux populaires, force leur fut de paraître considérer la question comme résolue et le syndicalisme comme la tendance la plus naturelle et la meilleure qui soit.

Vaillant exprimait une opinion très répandue parmi les socialistes français sur l’action syndicale lorsqu’il s’écriait :

La C. G. T. représente véritablement le mouvement syndical, le mouvement conscient d’organisation du prolétariat

pour sa lutte syndicale, comme le parti socialiste représente son parti politique pour son émancipation. Voilà pourquoi nous la défendons avec le droit d’organisation syndicale, comme nous défendrions le parti socialiste lui-même.

Et plus loin :

Il n’y a plus à parler de conflit entre deux organisations qui, dans leur indépendance absolue et dans leurs rôles corporatif et politique distincts, sont des organismes complémentaires de la classe ouvrière, pour son action totale qui deviendra, par la force des choses, de mieux en mieux coordonnée, l’une représentant l’unité corporative, l’autre l’unité politique du prolétariat français.

Il donnait d’ailleurs la définition socialiste du syndicat lorsqu’il disait :

Le syndicat est l’élément générateur qui dans la société transformée deviendra l’association des producteurs, et ce syndicat est actuellement, en se fédérant librement, l’organisation qui réalise la force corporative du prolétariat luttant avec sa force politique, avec son parti socialiste pour son développement, pour son émancipation.

Et au cours de tout son discours il unissait sans cesse les mots syndicalisme et socialisme, comme deux conceptions solidaires, intimement liées l’une à l’autre dans son esprit.

Mais c’est là une théorie du syndicalisme qui n’est pas du tout conforme à celle des syndicalistes révolutionnaires. Le comité confédéral en effet est loin de considérer l’action politique comme « complétant » l’action syndicale ; cette dernière, disent-ils, se suffit entièrement à elle-même et contient en soi toutes les puissances d’émancipation prolétarienne (Merrheim). En parlant

comme il l’a fait, Vaillant était donc en opposition avec les syndicalistes révolutionnaires. Pourquoi ne l’a-t-il pas indiqué ? N’y a-t-il pas danger à laisser se généraliser l’idée que le P. S. est intimement lié au mouvement syndicaliste, alors que l’un de ses militants syndicalistes ont pour objectif d’éliminer le plus tôt possible l’influence du socialisme politique ?

D’ailleurs Vaillant pousse la confusion plus loin encore : il proclama du haut de la tribune de la Chambre l’accord parfait qui règne entre la C. G. T. et le P. S. :

Dans une discussion précédente, M. Clemenceau voulait opposer les déclarations de quelques syndicalistes au Parti Socialiste. Cette question n’a pas de raison d’être. Il a pu se produire quelques frictions à l’origine entre la Confédération Générale du Travail et le parti socialiste, mais si le fait a pu se produire et si particulièrement et localement il a pu en subsister quelque chose, cela n’a qu’une importance secondaire, parce que dans les relations de la Confédération du Travail et du parti socialiste, et ainsi que je l’indiquait au pour nous, à mis fin à toute ingérence politique dans les syndicats, le congrès tenu à Amiens (1) par la Confédération du Travail et à Limoges par le Parti Socialiste.

Voilà vraiment beaucoup d’inexactitudes et Vaillant semble écrire l’histoire conformément à ses désirs rétrospectifs. La naissance de la C. G. T. n’a été ni ardemment désirée, ni secondée par le P. S. : c’est après une violente discussion entre partisans de la grève

(1) Cf. Amédée Bousquet, au Congrès d’Amiens (1906) (page 132), où, à propos de l’attitude de la C. G. T. et du P. S. : « Au début de la C. G. T. les socialistes n’avaient pas tant de sollicitude pour la classe ouvrière. Nous avons le droit de nous méfier… »

nérale et socialistes du P. O. F. que se produisit au Congrès de la Fédération des Syndicats à Nantes (1894) une scission s’où devait naître la C. G. T. animée du pur esprit grève-généraliste, tandis que les socialistes guesdistes cherchaient à reconstruire une organisation syndicale rivale. En ce qui concerne l’« ingérence politique dans les syndicats à l’heure présente, il suffit de relire le Congrès d’Amiens pour se faire une idée exacte de la propagande anarchiste qui s’y est faite depuis plusieurs années. Quant à proclamer qu’il n’y a plus de divisions », je ne sais vraiment où Vaillant a vu qu’aucun militant du syndicalisme révolutionnaire ait déclaré son accord avec le P. S. Sans doute les violentes accusations et les perfides insinuations dont les socialistes ont été l’objet de la part des syndicalistes se sont atténuées. Mais la situation des syndicalistes révolutionnaires poursuivis, au mépris de toute justice et de tout sentiment démocratique et républicain, par le gouvernement de M. Clemenceau, sentent la valeur de l’appui si désintéressé des socialistes, et ils négligent depuis quelques mois de les attaquer. Mais cela n’a en désarmé ; ils gardent leur tout idéal, leurs théories et leurs tactiques. Et les socialistes sont loin à proclamer l’accord parfait.

Il faut signaler encore une autre inexactitude de Vaillant, reprise d’ailleurs par Willm dans un discours plein d’excellents passages et de courageuses affirmations : elle a trait à la direction de la C. G. T. Vaillant parle de ces

hommes très intelligents, qui sont secrétaires de la confédération ou secrétaires des syndicats et nullement dirigeants de ce mouvement.

C’est l’ensemble des organisations ouvrières qui dicte à la C. G. T. son attitude, sa ligne de conduite ; l’impulsion ne vient pas d’en haut, elle vient des syndicats ; de même, pour le P. S., la vie du parti n’est pas dans la tête, comme souvent vous croyez l’y voir : elle est dans l’ensemble du parti…

Cette assimilation du P. S. et de la C. G. T. en ce qui concerne leur direction intérieure est absolument inexacte. Une organisation ouvrière dont la représentation proportionnelle est volontairement bannie, pour laisser la direction du mouvement à la minorité, ce qu’affirment hautement les dirigeants actuels de la C. G. T., n’est une méthode tout à fait opposée à celle du P. S. Ce n’est pas « l’ensemble des organisations ouvrières qui dicte à la C. G. T. son attitude », mais bien la minorité maintenue maîtresse des congrès par un mode suranné de représentation. Le P. S. au contraire, nettement partisan de la représentation proportionnelle, cherche dans un sincère effort démocratique l’expression exacte de la volonté de la majorité par un système scrupuleusement combiné de groupements fédéraux. Les deux méthodes de représentation sont absolument opposées.

Le jour même où parla Vaillant à la Chambre, une voix s’est fait entendre qui réprouvait l’engouement actuel du P. S. pour le syndicalisme révolutionnaire : c’est celle de Jules Guesde. Le texte officiel de ses déclarations n’a pas encore été publié ; mais voici toutes réserves celui qu’en a donné le Réveil du Nord :

L’action directe, la grève, bouseuler les soldats, pendre les patrons, mettre la main sur l’usine, la belle victoire ! Vous

n’aurez fait que changer les propriétaires ; la propriété n’en restera pas moins privée. C’est la théorie anarchiste, cela, la vieille musique que nous connaissons et qui, pour avoir changé d’instrument, n’en reste pas moins la même chanson. Et si les prolétaires armés de leurs bulletins de vote ne sont pas capables d’envoyer des hommes de leur classe dans les pouvoirs publics, ils le sont bien moins encore de se faire trouer la peau pour aller à la poursuite d’un but qui ne peut leur être plus long chemin.

La bourgeoisie n’a craint ni du syndicalisme à outrance ni de l’antimilitarisme de fantaisie. Mauvaise littérature, action néfaste qui embarrasse notre route, paralyse notre marche, et c’est pourquoi je parle avec colère, avec indignation de ces tentatives de déviation qui se donnent des allures révolutionnaires et qui nous font perdre des années de propagande.

L’action directe et l’antimilitarisme comme le comprennent certains sont des maladies dont le parti se libérera comme il s’est guéri des autres.

Ce qui n’empêcha pas Jaurès, le 11 mai, de prononcer à la Chambre un discours où il paraissait prendre l’air au sérieux cette « mauvaise littérature ».

Le ton de la polémique change avec lui. Nous retrouvons dans ses paroles ce haut idéalisme, cette largeur de vues désintéressées qui lui ont acquis dans le socialisme international une aussi considérable situation morale. Il ne repousse pas brutalement comme Guesde un phénomène aussi important que le syndicalisme qu’il ne suffit pas de mépriser ou de nier pour anéantir ; mais il évite aussi les déclarations excessives de Vaillant qui sait affectait de confondre dans un même amour socialisme et syndicalisme.

Cependant il plaide une cause devant un tribunal qu’il sait mal disposé et il s’efforce naturellement de re-

mettre en valeur que les points favorables à ceux qu’il défend, atténuant tout ce qui pourrait être tourné contre eux. C’est ainsi qu’il reconnaît la présence d’anarchistes dans la C. G. T. « Mais, ajoute-t-il, est-ce que leur action est dirigeante au point que vous dites ? »

À côté des anciens libertaires ou bien partisans de cette grève générale révolutionnaire qui, pour le gouvernement, suffit à disqualifier tout le monde, excepté les membres du gouvernement, il y a des positivistes, des réformistes, des opportunistes, des modérés. Et, entre toutes ces tendances, qu’est-ce qui prévaut, qu’est-ce qui fait le partage ? Est-ce que c’est une expression d’autorité ? C’est la classe ouvrière elle-même, périodiquement convoquée, délibérant dans ses congrès. » (1)

Et sans examiner de plus près le rôle réel que les anarchistes ont pris dans le mouvement syndical, il se borne à signaler que les libertaires syndicalistes ont « abandonné la vieille métaphysique de l’État » au sujet de la loi (2)

ces esprits positifs, au lieu d’opposer à la loi une négation métaphysique, la prennent comme un fait et l’utilisent comme tel pour les progrès de la classe ouvrière… (2) et du moment que même les libertaires reconnaissent la loi comme un fait dont il faut faire

(1) Jaurès paraît considérer ici les décisions des Congrès de la C. G. T. comme représentant la pensée de la majorité ; or ce n’est pas exact, puisque le mode de représentation suivant lequel sont émis les votes n’est plus du tout proportionnel et que c’est la minorité qui impose ses vues à la majorité. (2) Cf. Niel. Congrès d’Amiens, page 149. « Il devient tellement évident que l’on peut tirer quelque chose de bon, même des lois, que les libertaires eux-mêmes commencent à le reconnaître comme l’a fait Pouget dans la Voix du Peuple à propos du repos hebdomadaire. »

usage pour les progrès du prolétariat, la conséquence, sinon avouée au moins nécessaire, est que le prolétariat doit conquérir le plus possible des lois de garantie, des lois d’émancipation, des lois d’organisation. Et voilà comment, par la seule force de l’évolution, la Confédération générale du Travail s’harmonise nécessairement à l’effet même de législation sociale.

Ici, Jaurès devance par trop la pensée des libertaires : pour défendre l’organisation ouvrière dont ils ont accaparé la direction, il leur prête des idées qu’ils n’ont jamais formulées ; ce procédé de défense n’est pas sans danger pour le P. S. Est-il conforme à ses intérêts de faire croire au prolétariat que les anarchistes deviennent des partisans de l’action légale, qu’ils sont somme toute très proche, de nous ?

Dans ce discours, je le répète, Jaurès a interprété les faits et les paroles de la manière la plus favorable à ceux qu’il défendait. Mais il est bien évident que ce n’est pas ainsi que la question doit être discutée et débattue entre socialistes. Après avoir fait preuve d’une remarquable indépendance d’idées en défendant devant la Chambre une poignée de libertaires anarchistes poursuivis par le gouvernement de la République, le P. S. a non seulement le droit, mais le devoir d’examiner de près les conséquences possibles de ses rapports de plus en plus intimes avec des politiciens qui n’ont rien fait pour mériter sa confiance.

Ce qui contribue plus encore peut-être que ces inexactitudes diplomatiques des discours parlementaires à donner au public ouvrier l’impression de l’unité de

pensée et d’action entre les syndicalistes révolutionnaires et le P. S., c’est l’attitude du journal l’Humanité depuis bien des mois.

Nous voyons aujourd’hui des amis autorisés de Guesde, les Lafargue et les Bracke, écrire à l’Humanité à côté de Griffuelhes et de Pouget sans que le politique l et le syndicalisme outrancier, ni l’anti-parlementarisme. De même Jaurès et les anciens membres du P. S. F. négligent de discuter avec les syndicalistes révolutionnaires : si bien qu’un lecteur non informé pourrait croire que les déclarations d’un libertaire comme Pouget ou Griffuelhes expriment la pensée générale du socialisme français sur les questions syndicales.

L’organe du parti, d’ailleurs, n’est pas seulement neutre ; il est en réalité syndicaliste. Plusieurs des rédacteurs chargés des questions syndicales apportent dans leurs comptes rendus ou appréciations des prises manifestement favorables au syndicalisme révolutionnaire et passent sous silence la plupart des manifestations des syndicalistes réformistes. Sans vouloir faire une série de citations qui seraient sans doute fastidieuses, je tiens à signaler entre autres le cas suivant :

C’est à propos du congrès des travailleurs des chemins de fer du mois d’avril 1907. À la première séance, un camarade reprocha au conseil d’administration de n’avoir pas fait une propagande assez active en faveur de la journée de 8 heures. À quoi Guérard, le secrétaire général du Syndicat, repartit en déclarant que les congrès, toujours autonomes, avaient à plusieurs reprises répondu qu’ils n’étaient pas en force pour obtenir la journée de 8 heures.

« Il y a neuf ans, dit Guérard, nous avons décidé la grève générale, pour obtenir cette journée de 8 heures. L’échec a été complet et vous savez quelles ont été les conséquences. Les groupes ont périclité, d’autres ont disparu. Il nous a fallu neuf années pour panser les blessures, reconstituer les groupes, redevenir une force et gagner à la cause syndicale les indécis. Êtes-vous capables de décider de ne travailler que 8 heures par jour ? » — « Non ! non ! » répondent un grand nombre de délégués. — « Alors, reprend Guérard, nous devons nous incliner devant les faits et poursuivre méthodiquement notre propagande. »

Voilà un échange de vues assez important, d’une force éducative assez réelle pour mériter d’être mentionné par l’Humanité.

Voici comment elle résume ces déclarations :

« Une discussion a lieu sur la journée de 8 heures et les congressistes expriment leur ferme volonté de faire une propagande incessante en faveur de cette réforme qu’ils ne pourront conquérir que le jour où l’organisation sera suffisamment forte. » — Croit-on vraiment que le lecteur de l’Humanité ait une idée exacte de la discussion du congrès des chemins de fer sur la question de la journée de 8 heures ?

Ce n’est qu’un détail, dira-t-on. Assurément. Mais il a sa valeur, car il suffit de passer sous silence beaucoup de détails de ce genre pour modifier aux yeux du lecteur le caractère véritable d’un congrès ou d’une réunion. Ce qui distingue les syndicalistes réformistes des syndicalistes révolutionnaires, ce sont précisément des opinions et des tactiques particulières.

Quelles sont les causes de cette attitude nouvelle ?

1° Le prestige grandissant du mouvement ouvrier et la réaction contre la politique exclusivement bornée à l’action électorale et parlementaire. Les listes répétées de quelques politiciens socialistes ont jeté sur le socialisme parlementaire un certain discrédit. De plusieurs expériences malheureuses, on a conclu que la participation des socialistes au pouvoir, et par extension l’action parlementaire toute simple étaient à rejeter. Ces déceptions répétées, jointes aux déclamations antiparlementaires des syndicalistes, ont puissamment contribué à accroître le prestige du mouvement syndical aux yeux du prolétariat organisé.

2° D’ailleurs l’hostilité très nette des membres du P. O. F. à l’égard de la C. G. T. et l’indifférence vis à vis des questions syndicales que manifesta trop longtemps le P. S. F., absorbé qu’il fut pendant plusieurs années par les luttes parlementaires de l’affaire Dreyfus et de la défense républicaine, avaient séparé d’eux les organisations syndicales et facilité l’accession des anarchistes à la tête de la C. G. T. Les socialistes avaient ainsi perdu toute influence dans les milieux syndicaux.

Les socialistes, inquiets des progrès du syndicalisme révolutionnaire anarchiste, ne pouvaient pas laisser grandir contre eux le mouvement de l’organisation corporative ouvrière, se décidèrent récemment, — il y a dix-huit mois ou deux ans, — à faire des avances à la C. G. T. La période de début fut assez curieuse,

souvent pénible. On vit Jaurès, violemment attaqué par les Pouget et les Griffuelhes, conserver une attitude conciliante à l’égard de ceux-là même qui l’insultaient. Et peu à peu s’esquissa le rapprochement : les socialistes, faisant concessions sur concessions, les syndicalistes affectant une austère défiance ; ils acceptèrent cependant l’offre qui leur fut faite de collaborer à l’Humanité ; c’était une tribune de laquelle ils pourraient parler à tout un public de travailleurs parmi lesquels se trouvaient des adhérents éventuels à leur syndicalisme bruyant. En entrant dans ce journal hospitalier, ils firent connaître qu’ils avaient fixé leurs conditions d’indépendance absolue ; humblement leur hôte connut deux des nouveaux collaborateurs du journal socialiste étaient libres d’y tout dire sous leur propre responsabilité, — promesse qui fut tenue de part et d’autre.

N’est-il pas surprenant de voir avec quelle facilité le parti socialiste s’est engagé, sans discussion préalable, sans l’assentiment de tous ou du moins sans protestations, dans cette voie qui peut le mener si loin ! L’histoire du parti socialiste et de ses diverses fractions est faite de scissions ou d’alliances sur des questions de tactique ou de théorie : le ministérialisme, la grève générale, la participation au bloc, ont été l’objet de discussions profondes et violentes. Et aujourd’hui qu’il s’agit non pas de l’action commune de deux fractions socialistes ou de deux groupes parlementaires, mais de l’alliance du P. S. avec le syndicalisme révolutionnaire qui recommande une politique que le P. S. tient pour dangereuse et mauvaise, presque personne ne proteste dans le parti. Je sais bien que le P. S. et le syndicalisme

révolutionnaire (libertaire ou non) ont plus d’un point commun : leur objet d’abord qui est la transformation de la société actuelle, ensuite leur terrain d’action qui est la classe ouvrière. Mais l’action et la propagande passées des deux groupes politiques ont trop marqué tout ce qui les sépare dans leur conception de l’évolution sociale, comme dans les détails de la pratique présente, pour qu’une alliance entre eux deux soit naturelle ou désirable.

Certains militants du syndicalisme au congrès d’Amiens de la C. G. T. ont affecté de considérer comme solidement établi l’union des socialistes et des syndicalistes révolutionnaires. Mais c’est précisément sur ce point que doit se porter toute l’attention du P. S. ; les syndicalistes révolutionnaires ont tout intérêt à laisser s’établir cette légende de l’union, à prendre droit de cité dans notre parti, car, lorsque la tourmente sera passée et que le P. S. voudra reprendre sa vie autonome, il sera trop tard pour le gêner dans sa marche en avant et pour lui susciter mille difficultés dans son action parlementaire.

Les anarchistes et les syndicalistes, en effet, sont et demeurent des adversaires du socialisme, ils ne le recommandent à la classe ouvrière qu’à la plupart des questions actuelles une méthode d’action dont les socialistes ont depuis des années proclamé les dangers. Voilà ce que nous oublions bien à tort.

Mais il est un point de la propagande syndicaliste révolutionnaire au sujet duquel l’attitude neutre du P. S. ne paraît particulièrement dangereuse : c’est l’antiparlementarisme.

laissent passer aucune occasion de proclamer leur opinion sur ce point. (1)

Faut-il rappeler les nombreux articles de Pouget, au cours desquels il rédit à maintes reprises, l’inutilité de l’effort parlementaire, auquel il oppose l’efficacité de l’action syndicale ? Les militants néos comme ne perdent pas non plus de vue dans l’exercice quotidien de la propagande cette partie du programme syndicaliste. Faut-il rappeler que dans un grand nombre de secrétariats de syndicats, où voit au mur une ou plu-

« Les trente-cinq ans de parlementarisme qui viennent de se dérouler ont fait éclater, pour les plus aveuglés et les moins clairvoyants, le vide et l’impuissance du système. « Le doute, l’écœurement sont dans tous les esprits. Et le fait considérable, c’est que les travailleurs des villes ont de jour en jour, attestés ; les masses paysannes le sont au moins autant. « Et à la sourde haine contre les patrons s’ajoute la rancœur contre le régime parlementaire. « De fait, qu’est-il advenu des réformes promises successivement ? Beaucoup sont restées à l’état de promesses ; quelques-unes qui ont été votées (8 ou 9) ne sont pas restées lettre morte), à l’application, des répercussions ne prévues pas ont atténué les résultats. « Aussi, les paysans qui étaient venus ardemment au radicalisme rêvent d’autre chose. « C’est que leur désillusion en la mécanique parlementaire se double d’un espoir qui germe en eux et va grandissant : le syndicalisme révolutionnaire, le mouvement confédéral les enchantent ; ils voient là l’avenir. Ils ont d’avantage de référence pour le parti socialiste, qui, par ses côtés électoraux, leur apparaît comme s’étant qu’un succédané du radicalisme. On s’expliquerait que ce mouvement du peuple paysan soit la principale cause du congrès de Nancy. C’est le grand fait de l’heure présente. Cela lui qui devrait, avant tout, retenir son attention, s’il lui était possible de se dégager des préoccupations électorales inhérentes à son action. Mais il n’a pu, alors qu’il aurait palpité sur le vote des femmes, soumis au préoccupations d’imposer à la C. G. T. un mariage que répondant à l’avance les masses ouvrières des villes et des campagnes. »

sieurs affiches anarchistes, aux titres sensationnels : « Ne votez pas » ou bien « Au bétail électoral » ? Cette propagande se fait aussi individuellement par la parole. J’assistai ainsi il y a quelques mois à la scène suivante qui se passait dans le bureau d’un syndicat à la Bourse du Travail de Paris : un ouvrier vient se faire inscrire : le secrétaire remplit les formalités d’usage, donne la carte, reçoit la cotisation, adresse au nouveau syndiqué quelques paroles d’encouragement, et, au moment où ce dernier va sortir, le rappelle pour lui remettre quelques pamphlets antiparlementaires et antipatriotes à coller dans la rue ou dans l’atelier.

Loin de moi la pensée de me scandaliser de cette manière de faire : chacun est libre de penser comme il veut et de chercher à répandre ses idées parmi ceux qui l’approchent. Je ne doute pas de la sincérité de ceux qui font une aussi naïve propagande. (1) Mais les questions qui, sur ce point, se posent à nous, comme, je le sais, à beaucoup de socialistes, sont les suivantes : Le P. S. a-t-il raison ou a-t-il tort, au point de vue de l’expansion de ses idées dans la masse électorale, de

(1) Griffuelhes. Congrès d’Amiens, page 166. « Aurait-il tante trop sur la croyance des libertaires au sein du comité confédéral, ils n’y sont pas si nombreux que le veut la légende. Mais c’est une tactique pour faire surgir un péril libertaire, le condamner et faire des économies. Et bien, dans les vagues affirmations, il fallait produire des faits, des résolutions, des documents, démontrant la mainmise de la C. G. T. et inspiré par l’unique objectif anarchiste. Il n’y en a pas !! Qu’il y ait chez certains d’entre nous des idées libertaires, oui ; mais qu’il en naisse des résolutions anarchistes, non ! » — Griffuelhes ne parle pas de cette propagande modeste et officieuse qui porte des fruits souvent plus durables que les exhortations de la propagande officielle.

paraître approuver, ou simplement tolérer une semblable propagande ? Est-il conforme à ses intérêts que les électeurs puissent croire qu’il existe une entente cordiale, pour ne pas dire une alliance, entre les syndicalistes anarchistes antiparlementaires et les syndicalistes qui par définition sont parlementaires ?

On dira peut-être qu’une alliance momentanée et sur une question spéciale : la défense et l’extension des libertés syndicales, peut être conclue entre le P. S. et les anarchistes sans qu’il puisse en résulter dans le domaine purement politique aucun contre-coup regrettable. Je crois toutefois que ce serait se méprendre sur la véritable portée de l’action syndicaliste révolutionnaire, que de croire qu’elle puisse se borner aux questions syndicales. Par définition, le syndicat est pour les syndicalistes révolutionnaires l’organe essentiel et suffisant de l’émancipation sociale ; l’action syndicale doit se substituer à l’action politique. Lors donc qu’ils font de la propagande syndicale, les adeptes de l’école de Pouget et Griffuelhes font, du même coup, de la propagande antiparlementaire.

Il faut ajouter d’ailleurs que les circonstances politiques que nous traversons sont particulièrement propices à cette propagande. Et ce n’est pas le moindre des reproches que nous ayons le droit d’adresser à certains lieutenants de M. Clemenceau : du jour où ils ont failli à leurs engagements vis-à-vis de la démocratie, ils ont attesté sinon ruiné dans l’esprit de beaucoup de prolétaires le respect de l’idée républicaine. Ils ont facilité ainsi les théories anarchistes qui recommandent l’abolition pure et simple des parlements inutiles et dan-

ont rendu singulièrement difficile la tâche de leurs anciens amis.

Je sens parfaitement qu’il n’est pas facile dans ces conditions pour le P. S. de partir en guerre contre les antiparlementaires et de paraître défendre un régime aussi peu démocratique que la République de M. Clemenceau. Mais je sens aussi, comme beaucoup de socialistes, combien il est dangereux de laisser les idées anarchistes acquérir chaque jour un prestige plus grand parmi les ouvriers organisés.

Si les fautes du ministère actuel nous mettent dans la nécessité de faire une paix momentanée avec les anarchistes, il faut nous y résigner, mais en conservant la plus grande indépendance pour la propagande des idées que nous croyons justes.

Et il faut rappeler sans relâche au prolétariat que l’idée est plus forte, plus durable que les hommes qui prétendent la servir en la déformant. Il faut lui dire que si M. Clemenceau et quelques-uns de ses collaborateurs ont faussé l’arme du progrès social et démocratique qu’est la République, d’autres sauront après eux lui rendre sa portée réelle. Il faut lui rappeler qu’il suffit pour cela que le nombre des voix socialistes grandisse chaque jour et que le nombre des élus du prolétariat conscient au Parlement atteigne l’importance qu’il devrait avoir normalement, si tous les exploités, toutes les victimes du régime social actuel votaient pour leurs défenseurs naturels.

C’est précisément dans les périodes de crise comme celle que nous traversons, alors que les groupes ouvriers, se sentant menacés dans les quelques libertés qu’ils ont avec conquises, s’unissent pour mieux tenir tête au Gou-

vernement bourgeois, c’est précisément alors qu’il importe de rappeler aux troupes socialistes les principes de notre parti, que les déclamations sincères ou intéressées des groupements voisins peuvent leur faire un peu perdre de vue.

C’est ce qu’aurait dû faire l’organe du P. S. : conseiller l’action combinée, mais pas la confusion des partis. Or l’Humanité s’est surtout appliquée depuis des mois à mettre en lumière les contradictions de certaines personnalités politiques, ce qui n’était pas difficile : elle a donc développé chez ses lecteurs la défiance à l’égard des hommes, mais elle n’a pas cherché à raffermir en eux la croyance dans les idées et dans les institutions.

La polémique qui précéda le Congrès de Nancy fut particulièrement instructive.

Prenant prétexte de la motion qui devait être proposée par la Fédération de la Dordogne (1) au Congrès de Nancy et s’inspirant des débats qui avaient eu lieu au congrès de la Fédération de la Seine, (2) Griffuelhes, collaborateur régulier de l’Humanité, fit paraître, le 30 juillet, un article dans lequel il prétendait que la motion de la Dordogne était bien une déclaration de guerre ; parce qu’elle parlait de concerter et de combiner les efforts en certaines occasions, il en concluait

(1) Voir le texte de la motion page 57. (2) La première escarmouche eut lieu au sujet du congrès de la Fédération de la Seine (22 juillet 1907). Renard de la 13e section avait déclaré au congrès qu’il était partisan des rapports entre le Parti et les Syndicats. Griffuelhes, déformant volontairement sa pensée, écrivit le 31 à l’Humanité : « Le citoyen Renard voudrait que tous les syndicats fissent acte de présence, mais sans rapport auprès des gros bonnets du Parti pour concerter de la besogne journalière à réaliser. Nous sommes d’un avis contraire. Nous nous considérons assez grands garçons pour nous conduire sans demander à Renard et à ses amis un avis quelconque. » Les délégués de la 13e section protestèrent le 25.

que le Parti socialiste voulait imposer le mariage à la C. G. T. « S’il se réalisait, ce serait de par la volonté d’une partie et malgré l’hostilité de l’autre ; il y aurait, par conséquent, subordination puisque le Parti aurait imposé son caprice à l’organisation ouvrière », considérée comme une « quantité négligeable ». Guesde est aux yeux de Griffuelhes responsable de ces déplorables projets ; et pour qu’il se repente d’avoir osé s’élever contre le syndicalisme qui, progressivement, envahit le socialisme, le secrétaire général de la C. G. T. attaque avec violence le vieux vétéran de ce parti auquel il appartient longtemps.

Cet article souleva une grande indignation parmi les socialistes. Il était incompréhensible qu’un dirigeant du syndicalisme se fût permis de basses attaques contre Guesde dans l’organe presque officiel du Parti. On attendit avec impatience une réponse socialiste.

Le 5 août, Paul Lafargue se contentait de traiter la question des rapports entre la C. G. T. et le P. S., faisant simplement allusion « à l’épileptique sortie de Griffuelhes contre Guesde », alors que bien des camarades eussent désiré une réponse détaillée et topique aux accusations de Griffuelhes.

Le 8 août, le conseil d’administration de l’Humanité qui avait reçu des protestations, se bornait à rappeler les conditions dans lesquelles les syndicalistes avaient été invités à collaborer au journal. Bien que la courtoisie promise par Griffuelhes n’ait pas été observée dans cet article, le conseil d’administration faisait appel à la bonne volonté de tous pour éviter que cet « incident » n’eût des suites fâcheuses.

Le 9 août, Griffuelhes avait ce qu’il appelait lui-même,

reprenant l’expression de Lafargue, « une nouvelle crise d’épilepsie ». Le deuxième article constitue, comme le premier, un précieux document qui nous éclaire très exactement sur la méthode suivie par le secrétaire général de la C. G. T.

Voici comment il la définit lui-même : « J’ai tenu, dit-il à propos de son premier article, à frapper fort, très fort, pour mettre en garde les camarades. » Et plus loin : « En fait de tactique, il est souvent utile de prendre l’offensive. Comprenez-vous maintenant le pourquoi de ma crise ? »

Ainsi s’explique toute son attitude au cours de ces derniers mois. La résolution de la Dordogne disait : « Le congrès décide qu’il y a lieu de pourvoir à ce que, selon les circonstances, l’unité syndicale et l’action politique des travailleurs puissent se concerter et se combiner nationalement et internationalement. » De cette phrase si timide, si modérée même de fond comme dans la forme, Griffuelhes, à qui tout accord déplaît, fait une déclaration de guerre. Il sait très bien que ce ne sera pas le moyen de le rendre l’autorise à dire que c’en est une ; mais ces bons rapports entre le P. S. et les syndicats pourraient diminuer son influence et celle de ses amis anarchistes dans les milieux syndicaux. Il hésite donc pas à « frapper fort pour mettre en garde les camarades ». Et il sait bien que les bons membres de socialistes syndiqués qui s’approfondissent pas les questions, qui n’ont pas le temps de recourir au document, répéteront après lui, parce que Griffuelhes l’auront vu imprimé dans leur journal : « Guesde a voulu déclarer la guerre au syndicalisme. » Ne compte-t-il pas pour rien lui donner le pouvoir de la négligence du public socialiste,

qui comme tous les publics ne serre jamais les questions de près ?

C’est toujours par l’application de la même méthode de documentation scrupuleuse que Griffuelhes, pour qui toutes les armes sont bonnes, ne craint pas de rééditer dans un journal socialiste les racontars qui traînent dans la presse bourgeoise sur les villas de Guesde à Cannes ou à Biarritz. Ce sont des moyens d’une moralité inférieure. Qu’importe ? Griffuelhes ne recule pas à les employer. « En fait de tactique, il est souvent utile de prendre l’offensive. »

« Que demandons-nous, dit encore Griffuelhes, qu’on nous fiche la paix comme la fichons du Parti, chacun faisant sa propagande comme il l’entend. » Cette indifférence que le secrétaire de la C. G. T. affecte à l’égard de ce qui se passe dans notre Parti, nous savons combien elle est feinte. Griffuelhes est loin d’avoir « lâché la paix au parti », lui qui un propagandiste notoire de l’antiparlementarisme, et qui ne manque pas une occasion de parler ou d’agir contre le P. S. et contre ses militants. Mais cette indifférence est de bon ton ; c’est un geste qui confirme sa supériorité. Et il dit froidement : « Je me fiche pas mal de tout ce qui peut intéresser ces messieurs. »

Telle est la méthode de Griffuelhes que maints autres exemples pourraient encore illustrer. Il y a droit son chemin, et cherche à détruire tout ce qui lui résiste : toutes les armes lui sont bonnes. Il est de ceux qui se préoccupent plus de la fin que des moyens employés. Telle est la valeur morale et intellectuelle de l’homme qui a pris depuis quelque temps sur le P. S. une influence qu’il faut reconnaître considérable.

Par l’Humanité où il a les sympathies de la rédaction

et du comité d’administration, il a fait connaître au public socialiste ses idées syndicalistes et politiques qui lui ont acquis un prestige certain dans bien des milieux ouvriers.

Ses bruyants articles à la veille du Congrès de Nancy ont fait craindre des scissions redoutables. Ce fut alors le triomphe de sa méthode. Pour « frapper fort », il fit entendre qu’il était prêt à la lutte avec le Parti. Si le Congrès votait la motion de la Dordogne, ce serait la guerre. Connaissant la valeur que l’on attache à ce qu’il dit parmi certains groupes socialistes, il savait bien que cette menace ferait faire au Parti un nouveau pas vers le syndicalisme outrancier. La crainte d’entrer en lutte ouverte avec la C. G. T. et de voir un certain groupe de syndicalistes socialistes, — plus syndicalistes que socialistes, — se séparer de l’Unité, a en effet amené certains de nos chefs et leaders en particulier, à de nouvelles concessions révolutionnaires. C’est la peur des menaces de Griffuelhes qui a fait repousser la motion de la Dordogne.

En même temps que le deuxième article de Griffuelhes, l’Humanité publiait une réponse de Paul Faure, secrétaire de la Fédération de la Dordogne, qui constitue une excellente discussion des prétentions syndicalistes.

Les ouvriers, la plupart en même temps socialistes et syndiqués, ne peuvent s’ignorer, ni faire fi pour raison se combattre… Il ne m’est pas possible d’oublier à mon syndicat que je suis syndiqué. Rien ne pourra me décider à établir une « cloison étanche » dans mon cerveau et à couper

en deux. Et ce qui est vrai pour l’individu l’est aussi pour la classe à laquelle il appartient.

C’est pourquoi Syndicats et Parti socialiste sont appelés par la force des choses, par la similitude des intérêts, des besoins, des aspirations, à se rencontrer, à s’unir, à se concerter selon les circonstances, parce que ce sont les mêmes individus de la même classe qui constituent les éléments essentiels de ces deux formes d’organisation.

Ces constatations, ces faits, nous avons voulu les indiquer dans une résolution que nous pensions, tant c’est grande notre naïveté, devoir rallier nous sentiment l’ensemble des socialistes, mais aussi l’ensemble des syndiqués.

Nous pensions qu’en faisant appel à la loyauté et à la clairvoyance de tous, nous mettant au-dessus de toutes les tendances et surtout en dehors de toutes les intrigues, il nous serait possible de faire cesser un malentendu de façade et une confusion peu sérieuse, qui ne paraissent durer qu’en portant un préjudice considérable au prolétariat.

Nous avions compté sans les résistances de ceux qui vivent de ce malentendu et de cette confusion et qui ont tout intérêt à les perpétuer.

C’est le cas du citoyen Griffuelhes. Nous voici accusés par lui de nos complots et de machinations projets.

Dire aux travailleurs : « Ne vous divisez pas, cessez de vous méfier les uns des autres. Unissez-vous, concertez-vous et combinez vos efforts nationalement et internationalement pour abattre plus vite le capitalisme et l’abominable régime qui vous étreint, qui vous exploite, qui vous tue, il paraît que c’est être antisyndicaliste, que c’est vouloir « domestiquer » la Confédération générale du Travail, que c’est une déclaration de guerre caractérisée. »

Les mots n’ont donc plus de sens pour certains !

Puis prenant la question Griffuelhes elle-même, Paul Faure expose ce qu’est vraiment le secrétaire de la C. G. T. aux yeux de beaucoup de socialistes :

Mais je vous donnerai satisfaction à Griffuelhes. Oui, il y a, entre lui, quelques-uns de ses amis et nous des complices et nous, un

déclaration de guerre. Je me hâte de dire qu’elle n’est pas venue de nous.

Griffuelhes est un petit nombre d’hommes ont dit un jour : « Pas de politique au syndicat ! » C’était bien.

Mais bientôt nous avons appris que cela voulait dire : « Le syndicalisme se suffit à lui-même, la politique est une pure blague, ne valons pas, et nous prétexte de propaganda syndicale, allons dans les Bourses, dans les villes ouvrières, préconiser l’abstention électorale, la nouvelle et grande théorie révolutionnaire. C’est mal parce que toutes les politiques sont les mêmes politiques. »

C’était mal parce que le parti socialiste serait blessé à mort si les travailleurs acceptaient cause de l’inconnu de la lutte politique et que, affaiblir et amoindrir les forces politiques ouvrières, disciplinées et organisées dans notre parti, c’est préparer dans le dos la classe ouvrière par ce qui nous suite, qu’on le veuille ou non, servir la classe capitaliste.

Ces théories nous ont paru suspectes. Nous n’avons pas vu, en effet, ce que les travailleurs y gagneraient. Mais nous voyons chaque jour ce qu’ils y perdraient.

Et rappelant l’âpre lutte qui tous les quatre ans met aux prises, à Roubaix, ouvriers et patrons, il en conclut que si le résultat des élections n’avait aussi peu d’importance que le dit Griffuelhes, Motte et les autres industriels du Nord n’y dépenseraient pas tant de temps, d’efforts et d’argent.

Voilà la lutte politique de classe qui se livre à Roubaix sans trêve ni merci. Et quand, en pleine bataille, une voix s’élève du camp ouvrier pour dire, comme le font Griffuelhes et ses amis : « Ne votez pas, foutez-vous de la politique », ces militants commettent une besogne fortifiée des puissance économique en leur laissant la libre disposition de la puissance politique »; implicite, mais en faite reconnaître considérable.

  • C’est ne donc qu’à Griffuelhes antivotard, à Griffuelhes

anarchiste briseur d’énergie et d’unité que nous en voulons. Nous lui en voulons, parce qu’il nous frappe et qu’il est l’ennemi déclaré du P. S.

Cet article qui correspondait aux pensées intimes de beaucoup de socialistes fut le seul du genre. Les chefs du Parti gardèrent le silence. Paul Faure avait, en particulier, sollicité l’intervention de Jaurès :

Je le demande à Jaurès, à lui qui n’a trouvé dans le Parti, depuis l’unité, que camaraderie, à lui dont certaines tendances, certaines luttes ont pu être loyales et franchies ; que pense-t-il de la « manière » de Griffuelhes ? C’est sous votre « direction politique », Jaurès, que l’Humanité paraît. Je sais bien que vous n’exercez pas un contrôle permanent sur tout le journal, que cela n’est pas possible. Mais l’article de Griffuelhes a dû faire sensation dans les bureaux de la rédaction. Vu l’a inséré sans aucune réserve, pas un mot de vous, Jaurès, n’est venu en atténuer la pénible impression. Ne parlez pas surtout de la liberté dont jouissent les rédacteurs de la Tribune syndicale. Nul ne peut et ne doit la contester. À la condition, semble-t-il, que les meilleurs d’entre nous ne soient pas calomniés et outragés et que l’action politique de la Classe Ouvrière, que le parti socialiste ne soit pas bafoué dans le quotidien même du Parti.

Jaurès déclara à Nancy que s’il avait été à Paris au moment de la publication du premier article de Griffuelhes, il serait intervenu. Il aurait fait au conseil d’administration de l’Humanité remit lui-même les choses au point. « Vous m’obtiendrez pas, dit-il en terminant, que j’ouvre une tribune libre à des hommes dont j’enchaînerai ensuite la liberté. »

Là n’était pas la question : les articles de Griffuelhes devaient paraître, bien qu’ils aient dépassé la mesure.

Mais une réponse immédiate s’imposait. Un socialiste devait répondre au syndicaliste Griffuelhes. Ce n’est que huit jours après la publication du premier article, que paraissait en seconde page, à la suite d’un second article de Griffuelhes, la réponse de Paul Faure. Voilà qui prouverait, s’il en était encore besoin, toute la partialité syndicaliste de la rédaction de l’Humanité.

Le 10 août, d’ailleurs, Latapie venait à la rescousse et, dans un court article, marquait son accord avec Griffuelhes. Il représentait la proposition de la Dordogne comme devant déterminer « des luttes fratricides » entre membres du P. S. et de la C. G. T. ; il affirmait d’ailleurs que les décisions prises à Nancy et Stuttgart ne sauraient émouvoir les syndicalistes.

Les luttes fratricides nous répugnent : elles font le jeu des gouvernants et des bourgeois ; cependant, si l’on tente de mettre la main sur nos groupements, nous saurons les défendre d’une fois de plus, on constatera que nous sommes un bloc d’airain, que les plus rétroussées politiciennes que les menées gouvernementales ne sauraient entamer.

C’est ainsi que le Congrès de Nancy fut beaucoup plus « préparé » dans l’Humanité par les syndicalistes révolutionnaires que par les socialistes unifiés.

Le Congrès de Nancy (août 1907)

Motion du Cher

Le Congrès, convaincu que la Classe ouvrière ne pourra s’affranchir pleinement que par la force combinée de l’action politique et de l’action syndicale, par le syndicalisme allant jusqu’à la grève générale et par la conquête de tout le pouvoir politique en vue de l’expropriation générale du capitalisme ;

Convaincu que cette double action sera d’autant plus efficace que l’organisme politique et l’organisme économique auront leur pleine autonomie, le syndicalisme se proposant le même but que le socialisme ;

Considérant que cette concordance fondamentale de l’action politique et de l’action économique du prolétariat assurera nécessairement, sans confusion, ni subordination, ni défiance, une libre coopération entre les deux organismes ;

Invite tous les militants à travailler de leur mieux à dissiper tout malentendu entre l’organisation corporative et l’organisation politique de la classe ouvrière.

Motion de la Dordogne

Considérant que les Congrès internationaux ont été unanimes à affirmer la nécessité de l’organisation politique et de l’action corporative ou syndicale « pour combattre la toute-puissance du capital et améliorer la situation des ouvriers dans

la société actuelle », et qu’ils faisaient un devoir à tous les travailleurs « d’appartenir au syndicat de leur profession » ;

Considérant qu’en même temps que la nécessité de cette organisation et de cette action corporative ou syndicale, les mêmes Congrès ont unanimement affirmé qu’elle « ne saurait suffire à l’émancipation de la classe laborieuse », qu’elle « ne saurait supprimer, mais seulement atténuer l’exploitation capitaliste », que l’exploitation des ouvriers ne prendra fin que lorsque la société elle-même aura pris possession de tous les moyens de production, et que cette socialisation est subordonnée à la conquête du pouvoir politique par les travailleurs organisés en parti politique de classe ;

Considérant, d’autre part, que c’est la même classe qui, pour l’amélioration de ses conditions de travail et de vie et pour son affranchissement intégral, est appelée à s’organiser et à agir sur le terrain corporatif et sur le terrain politique et que ces deux modes d’organisation et d’action, pour distincts qu’ils doivent rester, ne sauraient s’ignorer et se contrecarrer sans diviser mortellement le prolétariat lui-même ;

Le Congrès décide qu’il y a lieu de pourvoir à ce que, selon les circonstances, l’action syndicale et l’action politique des travailleurs puissent se concerter et se combiner nationalement et internationalement.

La discussion au Congrès de Nancy eut le même caractère général qu’elle avait eu dans l’Humanité. Il y eut deux opinions en présence.

1° Les partisans de la motion de la Dordogne représentant l’ancienne théorie socialiste dont l’argumentation peut ainsi se résumer :

L’action syndicale, n’étant qu’une partie de l’action générale d’émancipation du prolétariat, ne doit pas prendre une trop grande place dans les préoccupations des militants. L’émancipation définitive, en effet, ne

peut être réalisée que par la conquête des pouvoirs publics, par le bulletin de vote et par l’insurrection.

Il est faux de dire que la motion de la Dordogne ait pour objet l’absorption de la C. G. T. dans le P. S. Mais elle a eu vue de faire cesser dans le plus bref délai possible les attaques de la C. G. T. contre le P. S. Car nous ne voulons pas être dupes de ceux qui, sous prétexte de ne pas faire de politique dans les syndicats, y font de l’antiparlementarisme, de l’antisocialisme.

Nous tenons à l’action socialiste telle qu’elle s’est exercée jusqu’ici, quelque imparfaite qu’elle soit, parce que nous estimons que les syndicats n’ont pas d’action sur l’État. Le syndicat lutte contre le patron : il n’atteint pas le patronat, l’institution patronale et à plus forte raison l’État. Nous voulons demeurer des socialistes, avoir une politique syndicale qui soit conforme à l’action parlementaire et socialiste de notre parti.

Telles furent les grandes lignes de la doctrine exposée par Jules Guesde au Congrès de Nancy au nom de la minorité. C’était la première fois que le député du Nord faisait connaître devant le Parti sa pensée sur les progrès actuels des théories syndicalistes. Il avait, en mai, prononcé un discours sur ce sujet, à Roubaix, mais le texte officiel n’en fut pas publié et les comptes rendus donnés par la presse en furent déclarés inexacts. La vraie version devait paraître dans le Travailleur ; mais cette publication fut remise après le congrès du Parti.

Jules Guesde n’a pas pris la parole, il parle peu. En un temps, — et dans un parti, — où l’on parle un discours beaucoup, il ne fait que rarement connaître sa pensée. Ainsi s’explique que son influence ne soit pas ce qu’un grand nombre de socialistes voudraient qu’elle fût. Si

le vétéran du socialisme en France s’était, dès le début, élevé contre le syndicalisme révolutionnaire, il eût assurément fait réfléchir sérieusement tous les militants, petits et grands, qui d’un cœur léger s’engageraient à la suite de la C. G. T. Quand Guesde fit connaître son opinion, il était déjà bien tard ; ses adversaires l’avaient devancé par l’intensité et la fréquence de leur propagande.

2° Les adversaires de la motion de la Dordogne, — car ils critiquent cette résolution beaucoup plus qu’ils n’expliquent la motion du Cher, — disent au contraire : Pour l’instant, il s’agit seulement de savoir si le parti socialiste et la C. G. T. doivent maintenir leur autonomie et leur indépendance. Nous estimons que oui.

Les syndicats, en effet, étant composés d’adhérents de toutes opinions politiques, une entente entre eux et le P. S. est matériellement impossible, car elle aurait pour conséquence certaine de faire sortir des syndicats tous les adhérents non-socialistes. Il en résulterait dans la pratique des perturbations considérables que les partisans de la motion de la Dordogne ne désirent certes pas eux-mêmes.

Au point de vue théorique, d’ailleurs, le syndicalisme est une force croissante qu’il faut se garder d’entraver dans son évolution. La classe ouvrière a fait depuis beaucoup de chemin depuis le temps où Guesde pouvait dire qu’elle avait « confiance dans le suffrage universel » ; cette confiance a diminué. Le syndicalisme a pris pour le moment une attitude plus révolutionnaire que le parti socialiste et loin de s’enfermer dans les limites étroites des revendications corporatives, il pénètre dans

contraire dans toute la vie sociale, et jusque dans l’État par les syndicats de fonctionnaires. « La C. G. T. a le sens du droit et du rôle révolutionnaire du syndicalisme, et c’est quand on semble lui contester ce droit et ce rôle qu’elle se plaint qu’on lui déclare la guerre. Le danger de la motion de la Dordogne est d’inspirer à la C. G. T. la crainte, bien que mal fondée, que l’on veut limiter son action et que l’on prétend nier sa valeur révolutionnaire, sans doute, elle se trompe. Mais il faut donner aux faits la possibilité de la disparaître. La motion du Cher ménage au contraire toutes susceptibilités et c’est pourquoi nous devons, en laissant l’avenir libre. Au reste, le seul moyen de faire l’accord est de pratiquer souvent, comme nous le faisons au Premier Mai, une action commune. » (1)

Le vote de la motion du Cher, par 167 voix contre 141 à la motion de la Dordogne, consacra le triomphe des idées syndicalistes dans le P. S.

Ce fut tout au moins le sens qui fut attribué à ce vote ; mais pour préciser toute la portée pratique de la motion du Cher, il importe d’examiner dans leur détail les diverses propositions qui la composent :

I. — Le Congrès, convaincu que la classe ouvrière ne pourra s’affranchir pleinement que par la force combinée de l’action politique et de l’action syndicale, par le

(1) Vaillant. Compte rendu du Congrès de Nancy. — Humanité, 15 août 1907.

syndicalisme allant jusqu’à la grève générale et par la conquête de tout le pouvoir politique en vue de l’expropriation générale du capitalisme.

On a soin de bien préciser que le syndicalisme doit aller jusqu’à la grève générale, qui s’est fixé la grève générale pour objet final. Sur la question de la grève générale économique, au sujet de laquelle les syndicats des divers pays ne sont pas eux-mêmes d’accord, le P. S. de France prend position : il ne considère pas que la véritable action syndicale puisse avoir un autre aboutissement que la grève générale. À l’encontre, sans doute nouvelle, sans entente préalable, voilà la grève générale économique officiellement reconnue par notre Parti comme le moyen par excellence de l’affranchissement ouvrier. Je sais bien que cette idée a été souvent déjà soutenue. Mais n’étions-nous pas en droit de penser qu’avant de reparler de la grève générale au congrès de l’Unité socialiste, on chercherait au terrain d’entente où pourraient s’accorder les divers partis qui composent cette Unité ?

Ce qu’il y a de particulièrement surprenant, c’est la légèreté avec laquelle cette décision est prise. Est-il digne du P. S. de voter sur des mots aussi gros et aussi précisés le sens ? Qu’un groupement, comme la Fédération de la Seine, par exemple, donne mandat à ses délégués de ne voter qu’une motion favorable à la grève générale, (1) cela peut s’expliquer par les sym-

(1) Congrès de la Fédération de la Seine : « Lafont constate que le rôle du syndicat est moins de bonnes intentions vis à vis de la grève générale ». « Eh bien, dans la motion du Cher on parle de la grève générale ; dans la motion de la Dordogne, elle ne l’est pas. » Donc nous votons donc la motion du Cher. » (Compte rendu de l’Humanité du

pathies irraisonnées de certains tempéraments pour cette vague théorie qui, chez beaucoup de militants, a usurpé le prestige dont jouissait autrefois, avec la même imprécision d’ailleurs, le « coup de main » ou le « catastrophisme ».

Mais par quel regrettable entraînement faut-il expliquer qu’il se trouve dans toute la France une majorité de militants socialistes assez peu doués d’esprit critique pour proclamer sans débats que la grève générale, condamnée en bloc par le Congrès International d’Amsterdam, est décidément l’aboutissement nécessaire de l’action syndicale et une des conditions mêmes de l’affranchissement ouvrier ?

II. — Convaincu que cette double action sera d’autant plus efficace que l’organisme politique et l’organisme économique auront leur pleine autonomie, le syndicalisme se proposant le même but que le socialisme ;

Il nous importe peu que les signataires de la motion du Cher soient « convaincus » que etc., car sera-t-il profitable aux deux actions d’être totalement indépen-

24 juillet) Voilà une sérieuse méthode de travail !! Il s’agit de fixer les rapports entre le Parti et les Syndicats ; et, pour l’adoption de l’une ou l’autre des motions présentées, on se base uniquement sur le fait que l’une d’elles parle de la grève générale alors que l’autre n’en parle pas. — « À l’unanimité, lisons-nous plus loin, est votée une motion qui affirme l’adhésion de la Fédération au principe de la grève générale ; enfin mandat est donné aux délégués, au cas où la motion du Cher serait repoussée, de présenter une motion qui affirmerait le principe de la grève générale. »

C’est à ce même congrès qu’Anlagnier, de l’Union des Syndicats, à déclaré que « le pour où tous les ouvriers seront syndiqués, le Parti disparaîtra de lui-même.

Quelque syndicaliste que soit l’Humanité elle a passé sous silence cette curieuse affirmation, qui allait trop manifestement à l’encontre des sentiments de la plupart des socialistes.

dantes l’une de l’autre ? Le congrès, qui n’a pas reculé devant de longues et pesantes motions sur d’autres sujets, aurait bien dû développer un peu celle-ci, la compléter en justifiant pour tous la manière de voir de la majorité. S’il ne l’a pas fait, nous pouvons dire que c’est qu’il ne le pouvait pas, car il n’y a pas d’arguments socialistes qui militent en faveur de cette autonomie si ardemment réclamée par les syndicalistes. (1) Ceux qui ont proposé et voté la motion du Cher sont en réalité les partisans très convaincus du syndicalisme qui ne se préoccupent pas de savoir comment et dans quelle mesure le syndicalisme menace le socialisme.

Et cette autonomie recommandée, en quoi consiste-t-elle exactement ? Il doit être question de la séparation absolue puisque l’on a critiqué la motion de la Dordogne parce qu’elle disait : « Il y a lieu de pourvoir à ce que, selon les circonstances, l’action syndicale et l’action politique des travailleurs puissent se concerter et se combiner nationalement et internationalement. »

Si des combinaisons « selon les circonstances » doivent être rejetées, c’est donc que les deux mouvements syndicaliste ou socialiste doivent être toujours absolument séparés et suivre chacun sa voie sans se préoccuper de l’autre.

Le deuxième paragraphe de la motion du Cher revient donc à cette paradoxale proposition : l’action de l’organisme politique et de l’organisme économique, ayant d’un même but, atteindra son maximum d’efficacité

(1) Le Congrès socialiste international de Stuttgart (août 1907) a précisément proclamé le contraire. Voir plus loin.

lorsque les deux organismes suivront chacun leur voie sans se préoccuper l’un de l’autre.

III. — La troisième proposition nous réserve plus de surprises encore :

Considérant que cette concordance fondamentale de l’action politique et de l’action économique du prolétariat assurera nécessairement, sans confusion, ni subordination, ni défiance, une libre coopération entre les deux organismes ;

La concordance fondamentale de l’action politique et de l’action économique du prolétariat, c’est-à-dire le fait qu’elles se proposent un même but, assurera nécessairement une libre coopération entre les deux organismes, autrement dit la communauté de l’objectif assure nécessairement la coopération des actions. Voilà ce que les socialistes français réunis au Congrès de Nancy en 1907 votent tranquillement sur la recommandation de Jaurès, de Vaillant, de Révelin. Croit-on donc que nous avons oublié toute l’histoire de notre parti depuis qu’il existe ?

Est-ce que les guesdistes, les broussistes, les allemanistes, les jaurésistes et tant d’autres groupes disparus n’ont pas tous eu « le même but » : « l’émancipation ouvrière, la conquête des pouvoirs publics, la suppression du capitalisme, l’établissement d’une société où régneraient plus de justice sociale ? Est-ce que ce n’est pas ce qu’est aussi l’objet des anarchistes ? Or, avons-nous jamais vu, entre les diverses fractions socialistes, s’établir cette coopération qu’on nous prétend désormais nécessaire aujourd’hui entre l’action politique et l’action économique du prolétariat ? Faut-il redire que ce sont

toujours les questions de tactique, d’opportunité, qui ont le plus profondément divisé les groupes socialistes, et n’est-il pas de toute évidence que ce sont les questions de tactique qui divisent encore socialistes et syndicalistes ?

Si cette communauté d’objectifs devait suffire dans l’avenir à assurer la coopération, pourquoi ne l’aurait-elle pas assurée dans le passé ? Pourquoi par la magie de la « concordance fondamentale » affirmée dans la motion du Cher les rapports jusqu’ici tendus entre le socialisme et le syndicalisme deviendraient-ils subitement cordiaux et faciles sans qu’aucune autonomie ne puisse régner, ni qu’aucune subordination s’établisse, ni qu’aucune défiance se fasse jour ? C’est au lendemain des articles de Griffuelhes et de Latapie dans l’Humanité, que le Congrès de Nancy approuve ces divagations.

Qu’est-ce enfin qu’une libre coopération ? Une coopération sans engagements, chacun se réservant d’abandonner l’autre quand il lui plaira ?

IV. — La conclusion de la motion est digne de ses considérants :

Le congrès invite tous les militants à travailler de leur mieux à dissiper tout malentendu entre l’organisation corporative et l’organisation politique de la classe ouvrière.

Elle est en contradiction avec ce qui précède, obscure et, de plus, d’une portée pratique absolument nulle.

On nous engage à dissiper les malentendus alors que précédemment on nous a dit que grâce à la concordance fondamentale des deux actions assurera nécessairement,

sans confusion (donc sans malentendus) une libre coopération. S’il y a des malentendus, c’est que la concordance fondamentale ne suffit pas à éloigner la confusion.

Mais de quels malentendus s’agit-il ? Entre syndicalistes et socialistes, les sujets de discussion sont assez limités : ils portent sur le parlementarisme, l’action électorale, l’action directe, le sabotage, l’antipatriotisme. Voilà les malentendus qu’il faut dissiper.

Y en a-t-il d’autres ? Des malentendus personnels peut-être ? Faudra-t-il que les socialistes expliquent aux syndicalistes que Guesde n’a pas de villa à Cannes ou à Biarritz comme l’affirma Griffuelhes dans l’Humanité ? Ce ne sont pas de ces petits malentendus volontaires que le Congrès de Nancy a voulu parler.

Alors ce sont les militants socialistes, chacun de nous, quelle que soit notre connaissance de ces questions délicates, qui allons discuter avec nos camarades les syndicalistes sur l’utilité de l’action parlementaire ou les dangers de l’action directe, et après qu’on aura ainsi, par groupe, discuté entre soi ces questions, la confusion se dissipera et l’harmonie régnera.

Voilà de quelle sourise accouche la montagne de l’Unité. Une jolie phrase explique aux militants attendant anxieusement ce que va prononcer le congrès, les syndicalistes anarchistes donnent un furieux assaut contre le Parti en général.

« Dissipez les malentendus », dit en manière de conclusion le congrès aux militants. Et sur cette phrase sibylline, qui ne veut rien dire, il renvoie les congressistes dans leurs fédérations.

Le P. S., en réalité, n’a pas osé se prononcer : Une attitude nette eût déterminé de violentes discussions,

des scissions, peut-être. Les syndicalistes ne fussent pas restés dans l’Unité où elle avait remis l’action syndicale à la place très importante, mais bien délimitée, qui lui revient. C’est pour cela qu’ils ont donné à fond contre la motion de la Dordogne. L’Unité socialiste a préféré l’équivoque ; elle a préféré ne pas prendre de responsabilité.

Si j’ai aussi longuement analysé la motion du Cher, c’est parce qu’elle me paraît être un type de ces résolutions à grands mots et à portée nulle, dont on fait si fréquemment usage dans nos congrès depuis quelques années. Elle est pauvrement pensée, et rédigée avec une négligence et une imprécision de termes qui sont indignes de l’esprit français.

J’ai la conviction que des décisions aussi nulles font un grand tort à notre parti, car leur imprécision fait hésiter l’ouvrier qui cherche un peu de clarté dans les chaos actuel, et leur pauvreté de pensée éloigne de notre parti l’intellectuel que l’idée socialiste attire. Je ne suis encore assez socialiste pour désirer ardemment que notre parti augmente en nombre, qu’il puisse de nouvelles forces, aussi bien parmi les ouvriers radicaux où parmi les intellectuels que la collaboration est indispensable au développement du socialisme.

Le Congrès international de Stuttgart

Au congrès socialiste international de Stuttgart, qui s’ouvrit quelques jours après celui de Nancy, la question des rapports entre le Parti et les syndicats fut longuement discutée. Dans bien des pays, les efforts des anarchistes pour s’emparer du mouvement syndical ont donné à cette question une importance considérable pour le P. S. Partout, d’ailleurs, le parti, s’appuyant sur les syndicats existants, d’opinions ou de sympathies socialistes, a mené énergiquement la lutte contre les anarcho-syndicalistes ; et les sections étrangères se rendirent à Stuttgart avec l’intention très arrêtée de tout faire pour maintenir et affermir l’union entre les syndicats et le Parti. Seule, la section française, fidèle aux décisions de Nancy, fit exception.

Voici le texte de la motion autrichienne votée par le Congrès international de Stuttgart :

Pour libérer complètement le prolétariat de l’asservissement intellectuel, politique et économique, la lutte politique et économique de la classe ouvrière est également nécessaire.

Le Parti mène principalement la lutte prolétarienne sur

le terrain politique tandis que les syndicats la mènent principalement sur le terrain économique.

Le Parti et les syndicats ont ainsi dans la lutte émancipatrice du prolétariat à remplir une tâche également importante.

Chacune des deux organisations a un champ d’action déterminé par sa nature même, terrain sur lequel elles déterminent leur action de façon entièrement autonome. Mais il y a un domaine toujours croissant de la lutte de classe prolétarienne où l’on ne peut obtenir de résultat que si les deux organisations travaillent ensemble et d’accord.

Il en résulte que, dans une mesure toujours croissante, la lutte prolétarienne donne d’autant plus de résultats que les rapports entre les syndicats et le Parti sont plus intimes, sans compromettre cependant l’unité du mouvement syndical.

Le Congrès déclare qu’il est de l’intérêt de la classe ouvrière que dans tous les pays des rapports entiers s’établissent entre le Parti et les syndicats, et soient entretenus d’une façon constante.

Le Parti et les syndicats doivent se soutenir moralement et ne doivent se servir dans leur lutte libératrice que des moyens qui sont de nature à hâter la libération du prolétariat.

Ils ont à s’entendre mutuellement, lorsqu’un différend surgit sur l’opportunité de certaines mesures.

Les syndicats ne feront leur devoir dans la lutte émancipatrice de la classe ouvrière que s’ils sont inspirés de l’esprit socialiste. Le Parti a le devoir de soutenir les syndicats dans leur lutte pour l’amélioration des conditions sociales, et, dans leur action parlementaire, de mettre en pleine valeur les revendications syndicales.

Le Congrès invite tous les syndicats se trouvant dans les conditions prévues par la Conférence de Bruxelles 1899, ratifiées par le Congrès de Paris 1900, à se faire représenter au Congrès international et le secrétariat international avec le bureau international de Bruxelles. Il charge en dernier lieu de se mettre en rapport avec le secrétariat international des

syndicats à Berlin pour échanger tous les renseignements relatifs à l’organisation ouvrière et au mouvement ouvrier.

Un amendement belge fut également adopté par la commission :

Le Congrès est d’avis que les syndicats auront d’autant plus de succès dans leur lutte contre l’exploitation capitaliste et l’oppression, que leur organisation sera plus centralisée, que leurs services de secours seront mieux organisés, que leurs caisses seront mieux remplies pour leurs luttes, leurs membres comprendront plus profondément la conjoncture économique actuelle et qu’ils auront à un plus haut degré l’esprit d’enthousiasme et de sacrifice qui résulte avec une grande force de leur idéal socialiste.

La motion autrichienne ne tenant aucun compte de la situation en France et étant au fond en opposition avec les résolutions de Nancy, la majorité des délégués français rédigea la déclaration suivante :

Le Congrès donne acte à la majorité de la Fédération française de sa déclaration que la France l’évolution des rapports entre les organisations syndicales et politiques de la classe ouvrière a subi un cours différent et que l’indépendance réciproque et l’autonomie du Parti socialiste et de la C. G. T. sont une condition nécessaire de leur développement et de leur action et de la possibilité ultérieure d’un rapprochement spontané.

Vaillant prit la parole au nom de la majorité française :

Nous voulons simplement dire que les rapports entre Parti et syndicats en France ne sont pas les mêmes que dans d’autres pays ; on ne peut pas conformer à des règles générales cette évolution particulière ; il faut la laisser se faire dans la confiance qu’elle aboutira à l’unité des forces

prolétariennes, mais sans chercher à l’imposer pour le moment… La majorité française veut empêcher qu’une décision internationale ne vienne troubler les rapports spéciaux qui se sont établis en France entre le Parti et les syndicats. Il règne actuellement un état de paix entre eux et nous nous rapprochons toujours plus d’un syndicat unique, d’une union des forces. La majorité française s’élève seulement contre ce fait que des règles précises de conduite lui soient prescrites par le Congrès.

Si le compte rendu du Vorwaerts est complet, Vaillant n’a pas indiqué pourquoi il avait confiance dans l’union des forces syndicales et politiques. Il a affirmé « l’état de paix » au lendemain des attaques violentes de Griffuelhes et de Latapie. Sous procédés eussent donc à ses yeux caractérisé l’état de guerre ?

Le camarade hollandais Troelstra, d’abord disposé à soutenir au nom de la délégation de son pays les réserves faites par la majorité française, déclare ne le plus pouvoir, après les déclarations de Vaillant.

Si nous posons ici, dit-il, un principe général, mais qu’en même temps nous approuvions des rapports qui sont en opposition avec ce principe, nous amoindrissons la valeur morale de notre décision. Je ne manque dans les explications de nos camarades français, c’est la déclaration qu’ils sont prêts à agir, malgré les difficultés qu’ils rencontrent dans leur pays, en conformité avec l’esprit de notre résolution. Or, à l’égard des décisions des congrès internationaux, personne de nous n’est libre. Nous devons nous soumettre volontairement à leurs décisions. Si encore les Français pouvaient nous montrer un puissant mouvement syndical. En réalité, leurs syndicats pourraient encore apprendre beaucoup de ceux des autres pays, et de l’Allemagne en particulier. La C. G. T. est dirigée par des personnes qui agissent sur les travailleurs par de grands mots et qui ne leur demandent que de faibles cotisations, comme nous l’avons

vu faire aussi par le secrétariat ouvrier en Hollande. Nous devons combattre l’anarchisme, le syndicalisme dans la vie politique, mais aussi dans la vie syndicale. Si Vaillant nous a pu dire qu’il existe une belle unité entre le Parti et les syndicats français, cela vient de ce que le Parti a renoncé à remplir son devoir, à introduire de la clarté dans les cerveaux des syndiqués.

Et le camarade autrichien Beer, rapporteur de la question, ajoutait en terminant la discussion :

Ce n’est pas intervenir dans les difficultés du mouvement syndical que de dire que nous considérons comme désirable et utile que de bons rapports s’établissent entre le Parti et les syndicats. Ce n’est pas autre chose qu’un bon conseil, qui, nous l’espérons, sera suivi aussi par les camarades français. Nous ne prétendons pas du tout regarder les camarades français. Mais nous pensons que l’œuvre de l’unité socialiste en France ne sera pas complète tant qu’on n’aura pas réussi à créer un mouvement syndical puissant.

La motion d’Autriche fut votée par 212 voix 1/2 contre 18 1/2, ainsi composées : France 11 voix (sur 20), Italie 3 voix (sur 20), États-Unis 4 voix 1/2 (sur 14).

Quelle que soit la valeur politique des paroles prononcées par Troelstra et Beer, il faut bien reconnaître que, en tenant compte de ce que nous savons du socialisme et du syndicalisme français, la motion d’Autriche, telle qu’elle fut présentée et votée, n’est pas actuellement applicable en France.

Après avoir déclaré « qu’il est de l’intérêt de la classe ouvrière que dans tous les pays des rapports

intimes s’établissent entre le Parti et les syndicats et soient entretenus d’une façon constante », ce qu’aucun socialiste — même les membres de la majorité française — ne conteste en principe, le Congrès ajoute :

Le Parti et les syndicats doivent se soutenir moralement et ne doivent se servir dans leur lutte libératrice que de moyens qui sont de nature à hâter la libération du prolétariat. Ils ont à s’entendre mutuellement, lorsqu’un différend surgit sur l’opportunité de certaine mesure.

Voilà qui est d’une remarquable imprécision. Ces « moyens qui sont de nature à hâter la libération du prolétariat » sont précisément les objets des désaccords entre socialistes et syndicalistes. Ce sont ces « moyens », appréciés diversement par les uns et par les autres qui, déterminent les « malentendus », dont parlait la motion de Nancy dans un langage aussi vague. C’était là le point à développer : quels sont les moyens qui pourraient être employés d’un commun accord par les deux organisations et fournir ainsi les preuves indiscutables de la possibilité des « rapports intimes » ?

Si jusqu’ici la motion internationale manque de précision, elle prend brusquement une forme impérative qui contredit d’ailleurs ce qui précède. « Les syndicats se trouvant dans les conditions voulues » à se faire représenter au Congrès international » et à se tenir en relations avec le bureau international de Bruxelles. » Mais, si des syndicats doivent sous peine de forfaiture être socialistes, voilà

qui tranche par avance les différends sur la valeur de tel ou tel « moyen ». « Inspirés de l’esprit socialiste », les syndicats marcheront parfaitement d’accord avec le parti socialiste d’où émane « l’esprit socialiste ». Les « rapports intimes » entre le parti et le syndicat sont assurés par cette communauté d’esprit socialiste.

Voilà vraiment qui est trop simple. Et c’est parce qu’elle se réduit à cela que la motion autrichienne n’est sans portée pratique en France. Étant donné qu’une certaine proportion de syndiqués français sont animés d’un esprit indifférent ou hostile au socialisme, pouvait-on prétendre résoudre la question en disant simplement : « les syndicats ne feront leur devoir que s’ils sont inspirés de l’esprit socialiste » ?

La majorité française ne pouvait pas voter une semblable proposition. L’attitude de la minorité d’ailleurs s’explique assez mal, car son acquiescement sans réserve à la motion autrichienne semble indiquer combien elle était indifférente à la portée pratique de la décision internationale. Je suis bien sûr en effet que Guesde ni aucun de ses amis à Stuttgart ne se sont fait d’illusion sur le succès qu’obtiendrait en France cette motion.

La majorité française, comprise dans la majorité de Stuttgart, aurait dû engager celle-ci à tracer un plan d’action qui aurait indiqué plus nettement leur devoir socialiste aux socialistes français. En adoptant une formule brutale, le Congrès forçait la majorité française à s’incliner devant les décisions de l’Internationale, car elle se trouvait dans l’impossibilité momentanée de réaliser l’accord recommandé. Il ne peut en effet y avoir d’accord

entre deux parties en présence que si chacune d’elles y est disposée. Or, dans le cas qui nous occupe, l’une des parties a nettement fait connaître qu’elle repoussait toute entente. Donc cette entente ne se fera pas.

Le Congrès international auquel cette situation n’était pas inconnue devait s’en préoccuper. Au lieu de cela il laisse le Parti français divisé et dans une situation équivoque. La majorité française, qui a eu le dessous à Stuttgart, va continuer son action en opposition avec les décisions prises, tandis que la minorité, dont les vues sont celles de la majorité internationale, pourra toujours être suspectée de comploter contre l’indépendance des syndicats. Voilà la situation très fausse du P. S. en France au lendemain d’un congrès national et d’un congrès international.

Le programme syndical du Parti socialiste

Les questions qui séparent les diverses fractions de notre parti doivent être précisées, ce qui n’a pas encore été fait. Toute la discussion de Nancy a porté sur les interprétations des motions du Cher et de la Dordogne ; mais les questions mêmes n’y ont pas été et ne pouvaient pas y être discutées avec le profit nécessaire. Parlons donc, entre socialistes, de l’action directe, de l’action parlementaire, de la grève générale ; de la tactique syndicale quotidienne. Mais précisons nos idées sur ces points capitaux et ne nous contentons pas de motions vagues sans portée pratique.

Lorsque le P. S. aura défini sa théorie et sa pratique syndicaliste, il sera plus aisé de voir en quoi elles diffèrent de la théorie et de la pratique du syndicalisme révolutionnaire ou anarchiste. C’est seulement ainsi que pourront se dissiper les malentendus qui existent entre les groupements ou entre les divers membres d’un même groupement. La plupart du temps, nous employons les mêmes mots sans leur attribuer la même

signification ou la même portée. Précisons donc, avant toute autre chose, le sens des mots que nous employons.

C’est une tâche difficile assurément. Quand on est resté longtemps dans le vague et l’imprécision, il faut un réel effort pour se servir de peu l’exactitude. Et puis, reconnaissons-le, cette définition du syndicalisme est gênante pour le P. S. Comme toutes les déclarations nettes, elle aura pour conséquence de mettre la majorité en opposition avec une partie de ses minorités qui, se croyant encore socialistes ont, en réalité, franchi depuis longtemps les limites de notre parti, — car ils en ont. En comparant leurs idées à celles de la majorité, elles se convaincront qu’elles ne sont plus socialistes au sens où la majorité du Parti veut l’être ; il leur faudra donc ou accepter les idées de la majorité ou changer de parti.

Quelle que soit la solution adoptée, il n’en pourra résulter que du bien pour le socialisme dont la pensée et l’action gagneront en netteté. Il ne faut pas que pour maintenir sous une même étiquette des hommes animés d’intentions assurément les plus sincères, mais notre parti perde sa force d’expansion, toute gâchée par des suspicions ou des tiraillements intérieurs.

La précision du programme syndical socialiste fera tous les socialistes à réfléchir. Beaucoup de ceux qui se déclarent aujourd’hui avant tout syndicalistes et qui s’imaginent à tort que le P. S. contient des groupes hostiles à l’action syndicale, verront enfin clair dans ses intentions. Loin de nuire à l’unité, cette précision ne peut donc que lui profiter.

La variété des tendances qui se sont toujours rencon-

trées parmi les socialistes vient de la valeur exagérée que nous laissons prendre dans notre esprit à certaine idée au détriment des autres ; le ministérialisme qui absorba longtemps l’activité d’une partie des socialistes à la Chambre, n’était qu’une exagération aussi dangereuse pour le socialisme que le syndicalisme dont on parle tant aujourd’hui.

Et c’est dans ce sens que le mot de « déviation » appliqué par Jules Guesde au syndicalisme, au ministérialisme, à la grève générale est exact. Toute idée qui est présentée par un groupe de socialistes comme assez efficace à elle seule pour que son application suffise à réaliser le socialisme, voilà ce qui est dans le syndicalisme, — menace de faire dévier le socialisme. Ce n’est pas le syndicalisme, mais l’exagération du syndicalisme qui constitue une menace réelle de déviation.

Les vues partielles qui ont différencié jusqu’ici les divers partis socialistes, l’Unité socialiste doit les grouper en un programme et en une action uniques. Elle doit fixer à l’action parlementaire, aux réformes sociales, à l’action syndicale, à l’action antimilitariste, à l’action directe, leur place dans sa doctrine commune à tous les socialistes qui tous y auront d’une réelle réunis ont été, en principe, parlementaires, syndicalistes, antimilitaristes et partisans de l’action directe, mais à des degrés différents. Il s’agit non donc pas de chercher à enrégimenter chacun des socialistes dans une formule commune des opinions socialistes, en demandant à chacun de faire, avec bonne volonté, sacrifice tantôt d’une préférence, tantôt d’une antipathie.

C’est ce lien commun des opinions socialistes sur la tactique syndicale qu’il est nécessaire de déterminer sans retard.

Divers motifs militent en faveur de la publication officielle d’un programme syndicaliste du P. S.

D’abord, au point de vue pratique immédiat, on ne pourra plus accuser une fraction importante du socialisme d’être antisyndicaliste, le jour où tous les socialistes auront fait connaître comment ils sont syndicalistes.

D’ailleurs, le P. S. ne s’est-il pas fixé pour tâche d’être le représentant de tous les intérêts ouvriers ? Il n’entend pas agir exclusivement par l’action parlementaire et législative, mais aussi par l’action économique, donc, syndicale et coopérative. Parce qu’il est resté longtemps dans cette activité aux intérêts parlementaires, ce serait volontairement limiter sa vie, au lieu de chercher à la développer.

Les socialistes français ont longtemps commis la faute de se désintéresser du mouvement syndical. Les organisations corporatives sont passées en grand nombre sous la direction de personnalités indépendantes du P. S. Ainsi s’est accréditée parmi les travailleurs cette idée inexacte en dernier d’autre part une mission unique de s’occuper de leurs intérêts politiques tandis qu’une autre organisation, moralement et matériellement indépendante de lui, a charge de leurs intérêts économiques.

C’est cet état de faits que reconnaissaient récemment encore les délégués au Congrès de Nancy dans les considérants de la motion du Cher : mais comment n’ont-

ils pas songé à rappeler avec netteté que l’objet final du socialisme est d’englober toute la vie ouvrière dans la diversité de ses besoins et de ses aspirations ? Considèrent-ils vraiment que le P. S. doive se borner uniquement à l’action parlementaire ? Ne voilent-ils pas la situation réduite qui lui serait ainsi faite vis-à-vis du syndicalisme révolutionnaire qui sait être, lui, beaucoup plus ambitieux, qui n’a contrecoup pas la borne aux questions syndicales, mais prétend à devenir l’inspirateur et le directeur de la classe ouvrière dans tous les domaines ? Ne comprennent-ils pas qu’il s’agit tout simplement du prestige même du socialisme ?

Ce n’est pas enfin lorsque s’accentue à côté de lui chaque jour avec plus de force ce mouvement ouvrier qui lui est hostile, que le parti peut rester indifférent et se confiner dans l’action parlementaire.

À une situation nouvelle doit correspondre une tactique nouvelle.

Les préoccupations syndicales ont pris dans la vie ouvrière une si grande place que le parti doit, sous peine d’affaiblissement moral et matériel, avoir une politique syndicale qui lui soit propre et exercer une influence sur les organisations corporatives. Il n’est pas question de mêler la politique aux questions économiques, pas plus que de chercher à affaiblir l’action syndicale, ainsi que le prétendent faussement ceux qui se sentent menacés ; il s’agit simplement de diriger la tactique syndicale dans le même sens que la tactique parlementaire ; faire converger, en un mot, les efforts de tous les ouvriers organisés vers un objet commun.

L’action politique et l’action syndicale d’une même classe suivant des méthodes différentes

par des hommes qui se jalousent ou se suspectent, voilà qui est paradoxal et cette situation ne peut que paralyser le progrès ouvrier. Les syndicalistes l’ont bien compris ; aussi cherchent-ils à ruiner dans l’esprit des prolétaires le prestige du P. S. et de l’action parlementaire pour y substituer la C. G. T. et l’action directe. Nous ne cherchons pas, nous, à rabaisser l’action syndicale ; au contraire, nous désirons lui rendre plus puissante en supprimant ce que nous considérons comme les causes de sa faiblesse actuelle : les manifestations bruyantes, les déclarations révolutionnaires ou antipatriotiques, tout ce verbalisme sonore qui n’est que l’apparence de la force.

Le jour où nous aurons délogé les anarchistes de la C. G. T. et où nous aurons, par un syndicalisme réaliste, et non verbal ou métaphysique, fait éclater aux yeux de tous les salariés, syndiqués ou non, la supériorité de notre méthode, ce jour-là nous aurons donné à notre parti et à la classe ouvrière une stabilité et une force intérieure qui leur manquent absolument aujourd’hui et qui leur manqueront tant que la division régnera.

Avant toute chose, le P. S. doit se prononcer sur les points principaux du programme syndicaliste révolutionnaire : la grève générale, l’action directe, le sabotage, l’antipatriotisme.

Sur le premier et le dernier, nous connaissons déjà le sentiment de la majorité du parti. La grève générale est plus une conception de théorie qu’une véritable tactique immédiatement applicable. Les syndicalistes révolutionnaires eux-mêmes la considèrent comme une forme spéciale de la Révolution sociale et ne prétendent pas qu’elle doive être pratiquée sans délai. Les avis très partagés des divers groupes et personnalités socialistes rendent d’ailleurs une tentative de grève très peu probable sous une forme vraiment générale. On peut donc considérer la grève générale comme un concept théorique, utile par sa force de propagande, car il s’impose par sa simplicité à l’esprit des travailleurs et leur donne ainsi, sous une forme accessible à tous, le sentiment réel de la puissance qu’aurait leur action combinée. Mais il ne semble pas que l’on soit près, en France, d’en faire prochainement l’expérience.

Dans la motion du Cher cependant, le P. S. a mentionné la grève générale parmi les principaux moyens de l’émancipation ouvrière : mais il n’a pas indiqué du tout ce qu’il entendait par là. C’est cependant une question sur laquelle le P. S. doit prendre nettement position, car le prestige des mots : grève générale, est considérable. Et comme nous nous les concepts trop simples, l’idée de l’efficacité de la grève générale peut entretenir chez beaucoup de camarades l’indifférence à l’égard des efforts quotidiens et des résultats partiels.

Les socialistes sont antimilitaristes en tant qu’ils réprouvent l’intervention de l’armée nationale dans les conflits entre le capital et le travail : sur ce point ils sont unanimes. Ils ont également, dans les motions votées aux congrès de Nancy et de Stuttgart, fait connaître leur sentiment sur le rôle international du militarisme et indiqué quelle serait leur attitude collective en cas de guerre. Mais l’antipatriotisme syndicaliste a une tout autre portée : si nous lisons le Manuel du Soldat, nous y trouvons, adressés aux jeunes soldats, des conseils qui ont un caractère nettement militaire. La C. G. T. engage les jeunes ouvriers appelés sous les drapeaux à déserter et à passer la frontière pour ne pas obéir à la discipline militaire pendant deux ans ; qu’on pense le P. S. ? Approuve-t-il ou réprouve-t-il cette propagande ? S’il la réprouve, (1) qu’il ait le cou-

(1) Paul Lafargue a, dans l’Humanité du 14 octobre 1907, pris nettement parti contre la désertion : « Un ouvrier socialiste qui déserte, écrit-il, est un militant perdu… Le conscrit des centres industriels, qui a reçu un commencement d’éducation socialiste, devient le sergent instructeur de ses cama-

rage de faire par la parole et par la plume la contre-propagande nécessaire lorsque les syndicalistes anarchistes organisent, à l’appel de la classe, des meetings pour les conscrits. (1)

Sur le principe de l’action directe, le parti n’a pris jusqu’ici aucune décision, et cette situation d’attente présente pourtant de réels dangers pour le développement des idées socialistes. C’est en effet une théorie très tentante : chaque catégorie de citoyens doit se charger

rades de chambrée. Il n’a qu’à s’y prendre adroitement, qu’à ne pas les brusquer et qu’à leur donner par des paroles douces les idées nouvelles pour les gagner au socialisme : que le paysan, son service terminé, rapporte dans sa vieille l’enseignement socialiste qu’il a reçu à la caserne. L’armée est le moyen le plus étendu et le plus efficace de propagande que possède le Parti socialiste. Les conscrits socialistes qui « bien transforme l’esprit de l’armée belge, qu’on n’use plus volontiers les grèves : les bourgeois doivent en charger de la besogne. »

« Le militant qui déserte manque à son devoir et trahit le socialisme. »

(1) À propos de l’antimilitarisme et de la grève générale prêchés par les syndicalistes français, il faut signaler la décision de la conférence internationale des syndicats dont la portée est considérable :

« La conférence internationale des représentants des syndicats d’Angleterre, de Hollande, de Belgique, du Danemark, de Suède, de Norvège, d’Autriche, d’Allemagne, de Finlande, de Hongrie et d’Italie, tenue les 15 et 16 septembre 1907, à Christianis, s’est occupée de la proposition introduite de nouveau par la Confédération générale du travail, à savoir d’inscrire à l’ordre du jour de la conférence les questions de l’antimilitarisme et de la grève générale.

« La conférence renouvelle la résolution prise à Amsterdam, d’après laquelle les conférences internationales ont pour rôle de discuter exclusivement des organisations centrales et tout le résultat de la lutte économique de tous pays, sur le statistiques exploitables à connaître au présent peut prêtre pour eux le tenir à l’écart de toute question syndicale internationale.

« La conférence française, depuis sa rentrée de la France l’invitation pressante de discuter les questions précitées en commun avec l’organisation politique de classe de leur propre pays et de contribuer à leur solution en participant aux congrès socialistes internationaux, ainsi, dans le but de remplir tout à fait leur tâche en tant que syndical, d’adhérer à l’union syndicale internationale. »

elle-même, par tous les moyens, de la défense de ses intérêts vis-à-vis de la collectivité ou de ses représentants. Les réformes ne s’attarderont plus dans les cartons des Chambres et ne dépendront plus de la bonne volonté du gouvernement : les intéressés se lèveront et, par une action légale ou extra-légale, imposeront leur volonté à leurs adversaires sociaux ou à la nation elle-même.

Les grèves, les meetings et réunions politiques ou professionnelles, les manifestations dans la rue, sont autant d’applications du principe de l’action directe ; or le P. S. non seulement ne leur marchande pas sa sympathie, mais il affirme leur absolue légitimité.

La théorie de l’action directe a pour origine la vieille idée de la décentralisation ; et si un grand nombre de citoyens s’en sont rapidement déclarés partisans, c’est qu’ils voyaient dans cette méthode nouvelle le moyen

toutes celles qui concernent les tendances et la tactique du mouvement syndical dans les différents pays.

« La conférence considère les questions du militarisme et de la grève générale comme n’étant pas de celles qui sont à résoudre par une conférence des fonctionnaires des syndicats, mais par la représentation de tout le prolétariat international, par les Congrès socialistes internationaux qui ont lieu régulièrement. D’ailleurs, à Amsterdam et à Stuttgart, ces deux questions sont venues en solution conforme à la situation donnée.

« La conférence regrette que la Confédération générale du travail n’ait pas jugé reconnaître que l’attitude de la conférence internationale des représentants des organisations centrales est tout à fait correcte en cette question et prenne cette attitude comme un prétexte pour se tenir à l’écart de toute question syndicale internationale.

« Cette même Conférence repousse la décision de la France l’invitation pressante de discuter les questions précitées en commun avec l’organisation politique de classe de leur propre pays et de contribuer à leur solution en participant aux congrès socialistes internationaux, ainsi, dans le but de remplir tout à fait leur tâche en tant que syndical, d’adhérer à l’union syndicale internationale. »

de se libérer au moins partiellement de la lourde tutelle du pouvoir central. C’est sous cet aspect que Pouget a maintes fois présenté au public l’idée de l’action directe.

N’est-il pas absurde, écrivait-il par exemple dans le Matin du 12 août 1907, que le corps enseignant n’ait pas la capacité de s’organiser et qu’il doive recevoir, toutes faites, les lois que lui impose une assemblée qui ne sait rien de ses besoins, de ses aspirations et qui, à l’aveuglette, légifère sur tout ? Ne serait-il pas plus normal que le corps enseignant soit un organisme vivant, se rencontrant lui-même, discutant et délibérant sur ses intérêts ?

Les conservateurs et tant républicains que réactionnaires — s’émeuvent d’une telle perspective et songent à enrayer cette réelle désagrégation de l’État, centralisateur et oppresseur, par la compression et la répression.

Et il en concluait :

La compression des salariés d’État n’entravera pas leur élan vers le syndicalisme. Dans toutes les fonctions où qu’à absorbées l’État, et grâce auxquelles il illusionne sur sa nécessité, s’accomplit l’identique travail d’autonomie ; au sein même de la vieille superfétation gouvernementale grandissent, en force et en conscience, les agrégats fédératifs nouveaux… et un jour viendra où ces organismes, s’émancipant de la tutelle de l’État, celui-ci, vide de toute fonction utile, ne sera plus qu’un caput mortuum.

C’est ainsi que l’on passe insensiblement de la décentralisation au syndicalisme.

Le mouvement corporatif chez les fonctionnaires a pour principale origine le désir d’une certaine autonomie ainsi que le besoin de sécurité et de régularité dans la

avancements. C’est donc en dernière analyse une aspiration très marquée à la vie personnelle de chaque organisme administratif, devenu indépendant des volontés souvent capricieuses du pouvoir central. Mais qu’il se forme une association qui ou en baptisera « syndicat », que quelques syndicalistes ou anarchistes s’y glissent auxquels sont familières les formules révolutionnaires, et voilà des fonctionnaires associés en vue de gagner davantage et d’avancer plus régulièrement que Pouget et ses amis cherchent aussitôt à entraîner dans les voies du syndicalisme révolutionnaire !

Comme exemples d’actions directes, Pouget aime à citer l’affaire Dreyfus, et aussi l’agitation des employés en faveur de la suppression des bureaux de placement. Ces campagnes, organisées soit pour défendre une idée, soit pour obtenir un avantage matériel, sont de très fructueuses manifestations de la vitalité de certains groupements et de leur profond désir de progrès moral ou matériel. Le P. S. ne peut que les approuver. Mais ne voit-on pas que généraliser l’action directe, ce serait suivre une direction opposée à celle de l’évolution de toutes les sociétés humaines chez qui le progrès politique a toujours consisté à faire entrer progressivement toute la vie sociale dans les cadres administratifs ? Réclamer l’action directe comme la méthode type du progrès social, c’est proclamer que la voie suivie jusqu’ici par l’histoire est absolument erronée, et qu’il faut revenir aux temps lointains où chaque clan, chaque famille cherchait à s’emparer du pouvoir ou tout au moins à s’assurer la plus grande part possible de satisfactions et d’avantages sans se soucier de la situation des autres : c’est revenir au régime du « chacun pour soi ».

Sans doute l’origine de cette tendance chez un grand nombre de salariés vient de ce que la République, qui avait promis beaucoup d’égalité et de liberté, n’en a que bien peu donné, et de ce que l’égoïsme des politiciens bourgeois, formant une véritable classe privilégiée, a laissé dans un déplorable abandon toutes les réformes socialement et économiquement démocratiques. Contre cette politique parasite, les ouvriers veulent s’élever par tous les moyens et cela est absolument justifié. Mais ils perdent de vue que si toutes les catégories de citoyens prétendent imposer chacune leur volonté à la collectivité, il n’y a plus d’organisation sociale : ainsi s’affirme indiscutablement le caractère anarchiste de l’action directe.

Le P. S. qui suit une politique parlementaire et qui prétend non pas agir en dehors de la légalité, mais bien dans la légalité — qu’il cherche à transformer légalement, — ne peut donc pas accepter l’action directe sans tenir compte de ses manifestations ; il doit faire un départ entre l’action directe normale et raisonnée (les grèves, les manifestations de propagande), — l’action directe accidentelle et irréfléchie, comme à Fressenneville, — l’action directe qui prétend se substituer à tout autre mode d’action sociale. Et chaque fois que l’occasion s’en présente, qu’il ne craigne pas de prendre nettement position.

J’ai indiqué précédemment que le sabotage est actuellement plus une théorie destinée à effrayer le patron ou le bourgeois, qu’une tactique régulièrement mise en pratique par les travailleurs. Mais, comme l’action directe, le sabotage fait courir à l’idée socialiste de

réels dangers par le fait qu’il mène insensiblement les ouvriers à l’action violente considérée comme seul moyen d’émancipation. Si l’on considère comme normale la détérioration volontaire des matériaux industriels par les ouvriers chargés de les travailler, on en arrivera vite à considérer comme aussi acceptable la détérioration volontaire d’objets quelconques pour en attendre les propriétaires : j’entendis à ce sujet des militants « conscients » du syndicat des peintres recommander à de jeunes ouvriers de laisser choir au cours de leurs travaux des substances corrosives sur les tapis ou le mobilier des maisons riches. De là à approuver l’incendie, comme à Pressenneville, il n’y a qu’un pas.

Le P. S. accepte-t-il ces violences ? Si ce n’est pas le cas, qu’il le proclame et qu’il polémique sans ménagement contre ceux qui s’en font les apologistes.

Au point de vue syndical proprement dit, le P. S. doit se prononcer sur les points principaux de tactique qui séparent les diverses écoles du syndicalisme et tracer dans un plan général la ligne de conduite qu’il voudrait voir suivre par tous les socialistes : l’action syndicale socialiste devant avoir la même direction que l’action parlementaire, il est indispensable que tous les socialistes dans leurs syndicats respectifs suivent une même tactique afin de donner une orientation commune au mouvement syndical de toutes les corporations. Le P. S. doit donc indiquer à ses adhérents l’attitude qu’il leur recommande comme la plus favorable aux intérêts du prolétariat sur les points principaux que révolutionnaires et réformistes discutent avec passion au sein des syndicats : ce sont par exemple les questions qui touchent à la neutralité politique du syndicat, à son importance numérique, à sa puissance financière, aux institutions de solidarité et de prévoyance qui grandissent autour de lui ; celles aussi qui se rapportent à la manière dont la grève doit être recherchée ou

évitée, à son caractère révolutionnaire ou économique ; celles enfin qui ont trait au fonctionnement et à la direction de la C. G. T.

À chaque instant de leur vie syndicale les socialistes se trouvent en présence de ces diverses questions de détail : les solutions les plus diverses leur sont proposées, parmi lesquelles ils sont parfois embarrassés de choisir. Évidemment ce ne sont que des directions générales, de principe, que le P. S. peut proposer à ses adhérents ; ceux-ci devront s’en inspirer dans la lutte quotidienne.

I. — De la neutralité politique des syndicats

Dans la situation actuellement créée par l’influence grandissante des anarchistes, le P. S. doit inscrire en tête de son programme syndical la neutralité politique des syndicats. Les socialistes décidés à neutraliser l’influence libertaire dans les groupements corporatifs ne peuvent pas, en effet, chercher à lui faire contrepoids par une influence inverse ; ce serait déterminer des luttes politiques à l’intérieur des syndicats qui ne pourraient qu’en souffrir. Les socialistes se déclareront donc nettement partisans de la neutralité politique dans les syndicats, et en poursuivront l’observation effective. Sans doute, en cet état de la neutralité politique des syndicats qu’ils mèneront une campagne énergique contre les tendances libertaires, exigeront que les affiches de propagande antiparlementaire disparaissent du secrétariat de leur syndicat, et qu’on demande aux camarades chargés de la permanence ne fassent pas, dans le local même du syndicat, de l’éducation libertaire.

Mais lors même qu’ils auraient réduit au silence les syndicalistes antiparlementaires, les socialistes se trouveraient en présence d’une autre école de syndicalistes qui ne professe pas pour eux plus de sympathie que la précédente, celle des syndicalistes purs, pour qui le syndicat, organe par excellence de l’émancipation ouvrière, se suffit à lui-même. Ceux-là ne sont ni pour ni contre le parlementarisme ou l’action politique. (1) Mais, sans faire de politique directement antisocialiste ou antiparlementaire, ils peuvent, par la foi exagérée qu’ils proclament dans la valeur sociale des groupements corporatifs, porter une atteinte profonde à la considération des syndiqués pour le parlementarisme

(1) Pouget. Le Matin du 12 août 1907. « Le remède n’est pas en vue, dit-il s’il n’y a pas d’orientation des agrégations confédérales qui commencent à éclore et qui annoncent d’autant plus sûrement la ruine du système actuel qu’un centralisme dont il s’oppose le fédéralisme.

« Le coup de barre a été donné par la Confédération générale du travail qui, on le sait, groupe les travailleurs sur le terrain économique, en vue des réalisations sociales les plus complètes et sans se préoccuper le moins du monde de leurs opinions. Seulement, de ce que la C. G. T. ne tient aucun compte des opinions de ses affiliés, de ce qu’elle proclame qu’ils n’ont d’authorité à attendre que de leur effort direct, on aurait tort d’inférer qu’elle est un organisme antiparlementaire. Elle a dépassé ce stade. Elle n’est pas plus antiparlementaire qu’anticléricale. Elle laisse chacun libre d’aller ou non à l’urne, comme à l’église.

« Ceci, c’est la société présente, dont on ne peut complètement s’abstraire. L’important est que ce n’y adapte pas au point de ne pouvoir réagir contre elle, et qu’on ne se laisse pas hypnotiser par les querelles d’opinion. Pour bien voir, il faut, à côté et en dehors, c’est partager au mouvement d’agrégation économique qui, au dépens de la société actuelle, prépare celle de demain. Pour cela il faut que l’horizon de l’activité humaine ne soit pas borné à la politique ou la la religion, afin que se découpent de plus en plus, dans son action sur l’avenir, le rôle dans le moyen, le moyen, le moyen, qui que par sa puissance d’innovation est d’un haut compte que sont sont énergie et sa force. »

et l’action politique et les diriger dans les voies illusoires de l’action directe. Le P. S. doit donc s’efforcer de neutraliser leur propagande aussi nuisible à ses yeux que celle des anarchistes franchement antiparlementaires et antisocialistes. Les socialistes, dans les syndicats, devront faire contrepoids à cette influence en s’efforçant d’orienter la tactique de chaque organisation dans la direction générale donnée par le parti.

C’est par la défense quotidienne du programme syndicaliste du socialisme que pourra s’établir l’équilibre, que pourra être neutralisée du syndicat l’influence des syndicalistes aparlementaires, comme ils s’appellent. Le parti devra, d’ailleurs, dans sa propagande générale par la presse et la parole, hors des syndicats, s’attacher avec tout son zèle et tout son sang-froid à la discussion de la théorie syndicaliste aparlementaire.

II. — De l’importance numérique des syndicats

Faut-il chercher à constituer des syndicats nombreux, puissants, avec diverses institutions de prévoyance et de solidarité, caisses de secours, de chômage, de maladie, fonds de grève, etc., du genre des syndicats anglais et allemands ; ou bien des syndicats peu nombreux, mais très unis, très indépendants, principalement destinés à agir en temps de grève ou de révolution, qui seront comme les « entraîneurs » révolutionnaires de la masse ouvrière inorganisée ?

Au point de vue de l’action syndicale proprement dite, le P. S. doit être partisan des syndicats puissants,

nombreux qui groupent la plus grande proportion possible des salariés de la même profession.

Le syndicat numériquement important, en effet, représente seul avec exactitude les dispositions et l’état d’esprit d’une corporation ; lui pourra prendre des décisions qui auront chance de correspondre le plus exactement possible à la pensée de la majorité, et par conséquent d’être mises réellement en pratique par elle. Ainsi pourront être évitées les tentatives infructueuses de grèves qui découragent les ouvriers et encouragent les patrons.

D’ailleurs une organisation syndicale nombreuse donne à ceux qui en font partie le sentiment exact de leur puissance réelle, au lieu que les syndicats peu nombreux savent rarement sur qui ils peuvent compter ; le plus souvent ils marchent au hasard, courant le risque d’être suivis ou de ne pas l’être par les ouvriers non syndiqués.

Le syndicat numériquement important devient ainsi l’école même de la vie sociale. Il est à remarquer, d’une manière générale, que plus un syndicat devient puissant, plus sa politique s’éloigne des mouvements spontanés, irréfléchis ; les syndiqués s’entraînent ainsi peu à peu à réaliser la valeur exacte du leur groupement, et à mieux connaître les difficultés qu’ils ont à vaincre. N’est-ce pas ainsi que se forme un prolétariat « conscient » ?

Le syndicat nombreux n’a pas seulement de l’importance au point de vue de la régularisation de l’action syndicale, mais il s’accompagne toujours d’institutions annexes qui le font pénétrer intimement dans la vie quotidienne des syndiqués. Et les syndicalistes révolution-

naires commettent à ce sujet une étrange contradiction. Le syndicat doit pour eux être le cœur même de la vie prolétarienne, l’organe essentiel. Mais ils ne veulent pas que cet organe remplisse des fonctions régulières dans l’existence courante. Presque tous en effet condamnent les institutions sociales qui chez les Anglais et les Allemands, et dans certains syndicats français, ont accompagné le développement numérique du syndicat : caisse de secours, caisse de chômage ou de maladie, fonds de grève ; (1) toutes ces institutions, ils les traitent avec mépris de « mutuellistes » et les tiennent pour absolument contraires à leurs principes révolutionnaires. Mais si l’on retire au syndicat ses bases sociales, par quoi le rattachera-t-on à la vie prolétarienne ? L’on estime que les travailleurs seront plus attachés de cœur à un syndicat où ils ne trouveront ni secours en cas de maladie ou de chômage, ni subsides en cas de grève, qu’à un syndicat où ils trouveraient tous ces avantages ?

L’aspiration révolutionnaire abstraite, la conception théorique du rôle prépondérant que doit jouer le syndi-

(1) « Une leçon de choses se dégage de Flers. Sans caisses syndicales puissantes, et sans organisation, il n’est pas possible d’aboutir. Compter sur les desseins du prolétariat, faire appel à la solidarité des travailleurs, sans méthode, cela est tout à fait insuffisant. Des décisions peuvent être produites des élans avec succès. Et, remarquons-le, bien la grève de Flers nous montre que le prolétariat le plus réfractaire, le moins éduqué, est capable d’une longue, d’une très longue résistance même, sans condition d’une discipline collective et méthodique. Mais sans organisation, il n’y a qu’efforts vains, action stérile. Seul, le syndicat puissant et riche pent éviter les graves fomentées par le patronat et assurer le succès des grèves ouvrières. »

E. Poisson, Humanité du 31 juillet 1907.

Cette opinion étant d’autant plus intéressante à citer que Poisson n’est pas un réformiste.

cat au jour de la grève ou de la révolution, ont-elles vraiment chez la moyenne des ouvriers plus d’efficacité pour soutenir en eux les convictions et l’élan d’émancipation que les avantages matériels offerts par les diverses institutions sociales organisées au sein d’un syndicat puissant et nombreux ?

Vraiment c’est raisonner abstraitement sur un type théorique de l’ouvrier moderne, qui n’a aucun rapport avec la réalité vivante. Le syndicat nombreux, puissant, riche, solidement soutenu par des caisses de secours, de chômage ou de maladie, par un large fonds de grève, est celui qui attirera le plus les ouvriers et tiendra dans leur vie la plus grande place ; ils s’y sentiront attachés par le sentiment et par l’intérêt et se relèveront pour le défendre avec le plus d’énergie et de conviction durable. (1)

Est-on d’ailleurs fondé à dire qu’un tel syndicat est par essence conservateur, bourgeois, qu’il doit fatalement suivre la même évolution que ces Trade-Unions anglaises — qui sont tenues en si petite estime par les syndicalistes révolutionnaires français ? Avant de porter ce jugement, il faudrait au moins tenir compte de la

(1) Cf. V. Renard, Humanité du 4 juillet 1907. « À mon sens, je crois que la cause qui retient encore la grosse majorité des ouvriers du dehors de l’organisation syndicale réside en grande partie dans l’absence d’avantages immédiatement palpables. Si on en voulait une preuve, on n’aurait qu’à se rappeler ainsi leur raison d’être aux syndicats. Je l’ai aussi longtemps supposée, mais je me suis aperçu que cela constituait une erreur. Par l’attrait des avantages quotidiens que les ouvriers obtiennent ainsi, ils viennent dans les syndicats au lieu d’aller naturellement vers les sociétés de secours mutuels, de soi-disant prévoyance ; et, dans un moment donné de lutte économique, au lieu de se trouver dans les rangs du patron, ils combattront à côté des vaillants, d’autant plus efficacement qu’ils apportent nombreux leurs cotisations pour bénéficier des avantages divers, ils ont aussi contribué à grossir le trésor de guerre nécessaire à l’humanité toute entière. »

diversité des tempéraments et ne point perdre de vue que l’ouvrier anglais n’a pas derrière lui le passé d’efforts révolutionnaires de l’ouvrier français. D’ailleurs, pourquoi ne réussirait-on pas par la propagande à maintenir l’esprit d’émancipation en éveil dans les syndicats nombreux ? Les révolutionnaires qui redoutent l’embourgeoisement de ces derniers n’auront qu’à y jouer leur rôle d’entraîneurs révolutionnaires, et s’ils s’y prennent bien, ils peuvent être assurés du succès. (1)

Faut-il accorder aux syndicats le droit de posséder, avec toutes ses conséquences ? C’est une question sur laquelle on a déjà beaucoup discuté. Parce que Millerand et les socialistes indépendants y sont favorables, beaucoup de groupes de l’unité socialiste y sont déclarés adversaires. Vaillant redoute, dit-on, que la faculté de posséder ne modifie très profondément les tendances des syndicats, qui, pénétrés de l’esprit a propriétaire », c’est-à-dire bourgeois et conservateur, ne s’occuperont plus que de leurs petits intérêts personnels.

(1) V. Renard, Humanité, 4 juillet 1907. « Aucun prétendent que ces syndicats de mutualité dans les syndicats, que nos camarades belges appellent avec juste raison : syndicats à bases multiples, émoussent l’esprit de lutte et créent ainsi leur raison d’être aux syndicats. Je l’ai aussi longtemps supposée, mais je me suis aperçu que cela constituait une erreur. Par l’attrait des avantages quotidiens que les ouvriers obtiennent ainsi, ils viennent dans les syndicats au lieu d’aller naturellement vers les sociétés de secours mutuels, de soi-disant prévoyance ; et, dans un moment donné de lutte économique, au lieu de se trouver dans les rangs du patron, ils combattront à côté des vaillants, d’autant plus efficacement qu’ils apportent nombreux leurs cotisations pour bénéficier des avantages divers, ils ont aussi contribué à grossir le trésor de guerre nécessaire à l’humanité toute entière. »

Il faut vraiment n’avoir qu’une confiance bien limitée dans les convictions syndicales et socialistes des ouvriers français ou tenir pour bien superficiels leurs désirs de mieux-être matériel et moral, pour estimer que les minimes avantages fournis par quelques institutions de solidarité ou que l’amour de la propriété collective pourront énerver en eux tout désir d’émancipation !

III. — De l’opportunité et de la fréquence des grèves

Voilà deux points qui exigent un examen particulièrement attentif. Les grèves sont plus fréquentes normalement chez certaines industries que chez d’autres. Le bâtiment est l’industrie où les grèves sont les plus fréquentes ; dans le seul mois d’avril 1907, il y eut 55 grèves de cette industrie en France. L’industrie textile en compta (2 au cours du même mois). La moyenne des grèves dans les autres industries est généralement moindre de moitié.

Comment de si nombreuses grèves sont-elles entreprises ? Quels motifs sérieux engagent les militants à déterminer des crises aussi fréquentes ? Le citoyen V. Renard, secrétaire de la fédération du textile, à qui j’ai emprunté les chiffres ci-dessus, répond à ces questions dans l’Humanité du 17 juin 1907 :

Dans le textile, on fait la grève vaille que vaille, un petit bonheur, sans se soucier si une demande de modification du marché, sans savoir si les magasins ne regorgent pas de produits manufacturés et si, partant, on ne se procurera pas la cessation du travail ne fera que momentanément plutôt

l’affaire des employeurs que celle des ouvriers. Le plus souvent, les grévistes ne sont pas des syndiqués, ils n’ont pas de caisse de résistance, pas de revendications nettement établies, définitivement arrêtées, mais une recette inquiète a fait déborder le vase qui était plein ; on est las d’en endurer davantage, on abandonne le travail dans un moment de colère, on jette le manche après la cognée. Bast ! Il y a assez longtemps que cela dure : on murmura un comité de grève qui établira des revendications et puis on fixe des listes de souscription et on s’adressera à l’opinion publique. La grève, dans ces conditions, n’est plus une action méthodique ; elle n’est qu’un mouvement de colère, de protestation, de révolte…

À quoi attribuer ce regrettable état de choses, sinon au défaut, à l’insuffisance de l’organisation, en général, de la classe ouvrière et des ouvriers de l’industrie textile, en particulier ?

Dans l’industrie textile, sur 850.000 travailleurs, dont plus de 500.000 femmes et enfants, il n’y a guère plus de 30.000 ouvriers qui soient syndiqués et fédérés…

Il faudrait cependant que cela prenne une autre tournure. Sans doute, on ne peut, d’un seul coup, réagir contre cette funeste tendance, mais petit à petit, il faudrait que les organiques fassent comprendre aux autres que la grève ainsi pratiquée ne peut amener que désespoirs et désillusions. Et chaque fois qu’un mouvement aussi inconsistant, aussi chaotique sont à l’horizon, ils devraient déclarer aux non-syndiqués que leur premier devoir et leur intérêt est d’adhérer au syndicat et, en les imitant, d’être à même de choisir le moment où le syndicat, l’union locale, la fédération jugeront la lutte propice et susceptible de saluer l’adversaire à son point vulnérable.

Les revendications doivent être d’avance élaborées, les pourparlers engagés et, en cas d’impossibilité de régler à l’amiable les causes du différend, alors ce sera la lutte, mais la lutte voulue par les employeurs, la lutte soutenue et dirigée par les organisations syndicales, fédérales et confédérales seules capables de la mener à bien.

Partout où les revendications sont nettement établies, où l’action de grève s’étaye sur une organisation sérieuse, les ouvriers obtiennent des résultats. Les 5.000 grévistes de Werwicq-Halluin, pendant plus de quatre mois, ne sont appuyés sur un syndicat de 1.200 membres, ainsi que sur les fédérations textiles belges et françaises ; aussi viennent-ils de rentrer victorieux avec une augmentation de 6 francs à 8 francs 50 par semaine et des conditions de travail meilleures ; de même les rubaniers de Comines, les tisseurs et fileurs de Lavelanet, les tisseurs à la main de Cambrésis, les tisseurs en soie du sud-est qui, à Lyon, à Voiron, à Moirans, viennent par leurs revendications ainsi qu’un barème des prix de façon, ont obtenu de sensibles augmentations. À Lyon, les tisseurs viennent d’obtenir de faire la semaine anglaise de 55 heures pendant la belle saison, du 1er mai au 1er octobre ; c’est un pas de fait vers la journée de huit heures.

Les grèves sont là, indéniables !

Pour réussir et éviter une foule de grèves épuisantes et débilitantes pour tous, il faut autre chose que des squelettes de syndicats, il faut de l’organisation et de la méthode, l’entente au préalable des syndiqués avec leur syndicat et que ceux-ci agissent de même avec leur fédération.

En dehors de cela, il ne peut y avoir qu’agitations vaines, efforts stériles, souffrances inutiles, et tous les moyens d’arriver à quoi que ce soit de fécond, d’utile et de durable.

Cet article de Renard méritait d’être cité : il contient des documents fournis par un militant syndicaliste et socialiste qui est à même d’apprécier avec exactitude les tendances actuelles d’un grand nombre d’ouvriers et les défauts d’une méthode, ou plutôt les dangers d’une absence de méthode.

Le P. S., en même temps qu’il usera de toute occasion pour engager les citoyens à entrer dans les syndicats de leur spécialité, mettra ses adhérents en garde contre les grèves « épuisantes et débilitantes » dont

parle Renard et qui si fréquemment se déclarent pour des motifs sans portée. Il faut qu’il dise — par la bouche des militants — que de telles grèves brusquement et légèrement déclarées sont nuisibles ; il faut qu’il s’élève, au sein des conseils syndicaux, contre la déclaration des grèves qui lui paraissent insuffisamment préparées ou, pour d’autres motifs, vouées à l’insuccès. Et par cette action modératrice, les socialistes rendront un service inappréciable au mouvement syndical dont ils contribueront à maintenir le prestige et l’efficacité réelle.

Ce qui précède s’applique déjà pour une large part à l’action des socialistes dans la C. G. T. ; s’ils se répandent en masse dans leurs organisations professionnelles respectives, s’ils suivent tous une même direction syndicale, ils modifieront naturellement l’esprit de la C. G. T. Dans les conseils des fédérations, leur action doit être très énergique et très soutenue, car c’est là que se livrent les batailles les plus passionnées, qui ont aussi que les échecs ont les plus graves conséquences.

Il est un point très important qui doit par le moment attirer spécialement l’attention et l’activité des socialistes dans la C. G. T., c’est la question de la Représentation Proportionnelle dans les congrès corporatifs. Ici il ne saurait y avoir de désaccord et tous les socialistes, quelles que soient leurs nuances, doivent marcher pour la R. P., ou si l’on préfère une représentation aussi exacte que possible des syndiqués dans les votes émis par leurs délégués aux congrès. On sait que jusqu’ici ces votes ont été d’une si déconcertante inexactitude : le nombre de voix auquel ont droit les divers syndicats n’est pas proportionné à leur importance numérique. Or, ce mode vicieux de re-

présentation, les dirigeants actuels de la C. G. T. font tout ce qu’ils peuvent pour le maintenir, car ils en tirent eux et leur parti en profitent. Les socialistes doivent donc s’employer avec ardeur à obtenir cette réforme de simple équité. Comprendrait-on d’ailleurs que, réclamant la R. P. dans les élections politiques, le P. S. n’en exigeât pas l’application dans les questions syndicales et qu’il se déclarât solidaire de cette minorité syndicaliste qui veut conserver abusivement la direction de la C. G. T. ?

Pouget et Guérard ont récemment, dans l’Humanité, discuté à nouveau la question, déjà très longuement traitée au congrès de Bourges.

Voici les principaux passages de ces deux articles :

dit Pouget dans l’Humanité du 27 mai 1907,

il s’agit de ne pas confondre R. P. au point de vue politique et R. P. au point de vue économique. On sait que, pour les élections politiques, la R. P. exige qu’un système spécial de calcul des votes, de permettre à un certain nombre d’électeurs, non représentés par le vote unitaire, d’avoir des représentants.

Au point de vue économique, la R. P. ne se présente pas sous cet aspect. Ceux qui la proclament pour les syndicats demandent ceci : dans un Congrès corporatif ou Comité confédéral, un délégué aura un nombre de voix croissant avec le chiffre des cotisants de son organisation… En cela seul consiste la R. P. syndicale ! Et pour montrer, par un exemple, l’innovation et le mode de votation, il suffit d’indiquer que si, dans un groupement de 10.000 membres, il s’en trouvait 6.000 contre les propositions du Congrès, et qu’au délégué, celui-ci voterait, dans le Congrès ou au Comité confédéral, au nom du bloc des 10.000, malgré que 4.000 aient été d’un avis contraire.

Rien n’empêcherait d’appliquer réellement la représentation proportionnelle des opinions dans l’élection des délégués de chaque organisation aux congrès, ainsi que cela s’est fait, par exemple, pour la France, au congrès socialiste de Stuttgart. Sur 20 voix, il y en avait 11 attribuées à la majorité, et 9 à la minorité. Il ne serait pas difficile de trouver un mode de représentation aussi proportionnelle pour les délégués aux congrès corporatifs. Si jusqu’ici les partisans de la R. P. aux assises de la C. G. T. n’ont pas demandé l’application de la R. P. dans l’élection des délégués, il est facile de réparer leur omission, de compléter ainsi leur projet. Et l’objection de Pouget tombera.

Ceci observé, analysons le mécanisme du fonctionnement de la C. G. T., exposé qui suffira à démontrer la supériorité sur le système baptisé à tort « représentation proportionnelle ».

La Confédération est un organisme à trois paliers : syndicats, fédérations, confédération.

À la base, il y a le syndicat, au sein duquel l’unité de groupement est le syndiqué ; tous les syndiqués s’équivalent, qu’ils soient grands ou petits, forts ou faibles.

Au second palier, il y a la fédération corporative, au sein de laquelle l’unité de groupement est le syndicat ; ici encore, tous les syndicats s’équivalent, qu’ils soient grands ou petits, forts ou faibles.

Au troisième palier, il y a le comité confédéral, et, ici, l’unité de groupement est le syndicat, c’est-à-dire s’équivalent, quelle que soit leur force particulière.

S’il est indiscutable que le syndiqué fait l’unité du groupement syndical et que tous les syndiqués s’équivalent, il n’en est pas de même des syndicats à l’égard des fédérations. Il n’est pas exact que tous les syndicats compris dans une fédération s’équivalent, puisqu’au

contraire ils ont des effectifs divers, groupent un pourcentage variable d’ouvriers suivant les localités, et ont par conséquent une valeur syndicale différente. C’est donc dans l’élection au conseils fédéraux que la R. P. doit être d’abord appliquée : ici la mise en pratique est facile, puisqu’il s’agit de groupements de même espèce, aisément comparables entre eux : on tiendra compte dans l’attribution des voix à chaque syndicat du nombre des syndiqués et du rapport entre le nombre des syndiqués et le total des ouvriers de la même spécialité dans la localité.

La situation doit être la même pour les fédérations, à l’égard de la Confédération. Toutes ne doivent pas s’équivaloir, puisqu’elles sont d’inégale importance comme nombre et comme pourcentage d’ouvriers syndiqués.

Dans un tel amalgame, l’unité sociale est successivement le syndiqué, le syndicat, la fédération, les uns et les autres ayant, dans le même plan et comparativement, même valeur. Vouloir, au troisième palier, établir un système de votation qui prétendrait tenir compte du nombre vrai des fédérations serait fausser l’équilibre de tout cet organisme fédératif. En effet, de suite surgiraient les difficultés.

La Fédération des allumettiers, par exemple, qui compte 1.500 membres, groupe 90 0/0 des travailleurs de l’incorporation ; à côté d’elle, la Fédération des ardoisiers, avec 6.000 cotisants, ne groupe probablement que 25 0/0 de l’effectif corporatif ; ne peut-il pas paraître illogique qu’une Fédération qui groupe 50 0/0 de syndiqués ait voix plus prépondérante que celle qui en groupe 90 0/0 ? Qui plus est, demain, quand les travailleurs de la terre, qui sont déjà passablement nombreux à la Confédération, y seront venus en foules considérables, sera-t-il logique qu’ils aient voix prépondérante, sous prétexte que leur nombre dépassera l’effectif de toutes les Fédérations d’industrie réunies ?

Il serait assurément peu logique de n’appliquer qu’au troisième palier le système de la R. P. Aussi ai-je indiqué précédemment où devait à mon sens commencer logiquement l’application de la R. P.

La question du rapport entre le nombre des syndiqués et le total des ouvriers de la corporation doit assurément être prise en considération. Pour y donner une sanction pratique, il n’y a qu’à tenir compte dans l’attribution du nombre des voix à chaque fédération du rapport approximatif entre les syndiqués et le total des ouvriers. L’on est convenu à débattre un prix juste : on peut dire par exemple que cette proportionnalité sera représentée par un coefficient fixé arbitrairement d’un commun accord :

Les syndicats groupant jusqu’à 20 0/0 du total des ouvriers : coefficient 1 ; jusqu’à 50 : coefficient 2 ; jusqu’à 75 0/0 : coefficient 3 ; jusqu’à 100 0/0 : coefficient 4. C’est-à-dire qu’au cas cité par Pouget les voix des 1.500 syndiqués allumettiers (90 0/0) équivaudront à 1.500 × 4 = 6.000, tandis que celles des 6.000 ardoisiers (50 0/0) équivaudront à 6.000 × 2 = 12.000. Ainsi un ouvrier allumettier en raison de la haute proportion de syndiqués dans son industrie vaut deux fois plus, au point de vue des votes confédéraux, qu’un ardoisier, dont le syndicat englobe une moindre proportion d’ouvriers de cette industrie. Mais serait-il équitable que, possédant plus l’importance, 1.500 ouvriers allumettiers, dont le recrutement syndical est sans doute plus facile que celui des ardoisiers, en raison de la centralisation et de l’étatisation de cette industrie, aient dans les discussions de même poids que 6.000 ardoisiers ? Évidemment non, car les 6.000 ardoisiers

peuvent avoir beaucoup plus de mérite syndical à grouper 50 0/0 des ouvriers de leur corporation que les allumettiers à en grouper 90 0/0 de la leur.

Ce sont là assurément des estimations très délicates ; nul ne peut prétendre à l’exactitude absolue, mais il est cependant de grandes lignes générales sur lesquelles il est possible, avec un peu de bonne volonté, de se mettre d’accord.

Pouget soulève enfin dans ce paragraphe une question d’avenir des plus graves pour la C. G. T. Le jour où les travailleurs de la terre adhéreront en masse à la confédération, le développement et l’orientation de celle-ci subiront sans doute de sérieuses modifications. Qui sait même si son existence comme organisme central et directeur de la classe ouvrière n’en sera pas menacée ? Les divisions de tendances dans les syndicats d’ouvriers d’industries sont dès maintenant assez profondes pour qu’une grande partie des organisations corporatives s’émancipent résolument de la législation confédérale, et tout en faisant partie de la C. G. T., ne suivent en aucune manière les conseils généraux de son comité directeur. Il est vraisemblable que, lorsque les travailleurs de la terre auront entrés à la C. G. T., ils ne se suivront pas plus fidèlement que certains ouvriers d’industrie les directions du comité confédéral, si celles ne sont pas conformes à leurs intérêts et à leurs propres tendances. La C. G. T. devra renoncer alors, sous peine de dislocation, à être autre chose qu’un vaste groupement administratif de tous les travailleurs de France dont les situations, les tempéraments, les intérêts et les aspirations seront si divers, qu’une action commune et réellement coordonnée, dans des conditions tout

à fait particulières, — presque exceptionnelles, — sera matériellement impossible.

Les anarchistes sont opposés à l’augmentation numérique des syndicats : ils s’en défient. De même doivent-ils craindre de voir la C. G. T. englober un trop grand nombre d’organisations.

Ceci observé, voyons — et ce toujours par des exemples — s’il est exact que l’élément « réformiste » soit, comme le prétendent certains, écrasé.

C’est au Congrès de Bourges, en 1904, que se discuta à fond la question de la R. P. et que se précisa l’orientation révolutionnaire de la Confédération. À ce Congrès, la Fédération du Livre, qui paie pour 10.000 adhérents, avait 25 mandats, soit une voix par 80 syndiqués. Le Syndicat national des chemins de fer payant pour 58 mandats, soit une voix par 280 syndiqués. Du côté révolutionnaire, la Fédération des allumettiers avait 6 mandats, soit une voix par 250 syndiqués ; la Fédération des ardoisiers avait 3 mandats, soit, pour ses 6.000 adhérents, une voix par 1.500 ; la Fédération de la Marine, qui paie pour 12.000 adhérents, avait 5 mandats, soit un par 2.000 syndiqués.

Il est inutile d’insister davantage. La valeur de ces chiffres s’affirme par leur propre énoncé. Il est donc inexact de prétendre qu’il y ait oppression de prétendues majorités réformistes, par une mécanique minorité révolutionnaire.

Cette argumentation est manifestement insuffisante : Pouget nous dit que quelques syndicats réformistes qui ont un délégué pour un nombre d’adhérents moindre que chez certains syndicats révolutionnaires : c’est-ce une raison suffisante pour estimer que ce soit là une règle invariable et que, à nombre égal d’adhérents, toutes les organisations réformistes soient avantagées sur celles révolutionnaires ? D’ailleurs ces documents

cités par Pouget se retournent contre lui ; il est inacceptable qu’une organisation ait droit à un délégué pour 2.000 syndiqués tandis qu’une autre aura droit à un délégué pour 80 syndiqués. Pouget peut-il encore défendre comme excellent un mode de représentation qui résolument contraire toute équité.

Il croit peut-être s’en tirer à bon compte, à la fin de son article, par les lignes suivantes :

Un mode de votation vant par sa simplicité. Le mode qu’a fait sien la Confédération, d’une souplesse infinie, permet aux syndicats de manifester leur orientation par les congrès et, aux Fédérations, de sanctionner — ou de condamner — les indications des congrès par l’orientation qu’elles donnent au Comité confédéral.

Il croit loyal et franc qui établi, à tous les paliers de l’organisme syndical, l’équilibre et l’égalité entre tous les éléments, que veut-on substituer ?

Un système qui, à une organisation riche en argent besoin de bluffer, permettrait de délégués pratiques. Ce système à d’ailleurs quelques rares applications, et les résultats en sont pitoyables. Pour exemple, il suffit de citer la Fédération des mineurs : les mouvements désordonnés et incohérents dont cette corporation pâtit depuis plusieurs années sont la conséquence de la R. P. qui pratiquée chez elle, et permet à des politiciens sans scrupules de faire la loi dans l’organisation fédérale.

Exécution par trop sommaire. Donc, s’il existe chez les mineurs des mouvements désordonnés et incohérents — lisez de profondes divisions et de déplorables rivalités — c’est la conséquence de la R. P. et qui permet à des politiciens sans scrupules de faire la loi dans l’organisation fédérale » ? Cela pourrait être vrai si les pouvoirs lui ont été remis le plus souvent sans mandat. Il votera donc pour tous suivant ses préférences particulières,

du Pas-de-Calais et d’ailleurs pour déloger les socialistes qui sont à la tête de certains syndicats puissants. C’est une lutte de tendances politiques et syndicales. Et le mode de représentation dans les congrès n’y est pour rien.

Aux chiffres présentés par Pouget, Guérard, secrétaire général du syndicat des chemins de fer, en oppose d’autres. Humanité, 31 mai 1907 :

« Inutile d’insister davantage », dit Pouget. Il faut, au contraire, poursuivre la démonstration jusqu’au bout et l’on arrivera à cette constatation évidente que la majorité peut être obtenue, dans un Congrès, par les représentants de la minorité.

Au Congrès d’Amiens, où 300.000 syndiqués environ étaient représentés, certains syndicats disposaient d’une voix par 31 membres, alors que d’autres avaient également une voix par 3.000 adhérents. Les tonneliers, les brossiers, l’alimentation, la maçonnerie, le bâtiment, les cuirs et peaux, comptant ensemble 13.850 adhérents, disposaient de 206 voix, alors que les syndicats des ardoisiers et ceux de la marine, avec 18.000 membres, n’avaient, en tout et pour tout, que 10 voix. Au même Congrès, une minorité de 45.000 syndiqués sur 300.000 disposait d’un nombre de voix suffisant pour atteindre la majorité dans les votes.

Pour connaître les tendances du prolétariat, on est obligé de se livrer à un calcul compliqué, qui donnerait d’autant moins de garantie que les votes, comme je l’ai indiqué, sont émis par les délégués qui les ont reçus le plus souvent sans mandat. Il votera donc pour tous suivant ses préférences particulières,

Et puis, par une singulière anomalie, les membres du Comité confédéral ont le droit, dont ils usent dans les Congrès, de représenter des syndicats et de participer ainsi aux votes sur leur propre gestion.

Enfin, il faut le dire aussi, dans nos Congrès, les délégués oublient bien vite qu’ils sont les représentants, les mandataires de leurs syndicats ; ils expriment bien plus leur opinion personnelle qu’ils ne traduisent celle de leurs mandants. Subissant malgré eux l’influence ambiante, exaltés par des affirmations audacieuses qui correspondent à leurs sentiments intimes, ils ont, pour la plupart, le souci de ne pas paraître moins révolutionnaires que leurs camarades et, peut-être aussi, la crainte de voir accuser le organisation qu’ils représentent une diligence insuffisamment éclatée, en raison de la masse de classification qu’ont certains syndicalistes. Cela les entraîne bien souvent à outrepasser leur mandat et à engager leur organisation dans une voie qu’elle ne suivrait pas.

Raisonnablement, peut-on, dans ces conditions, soutenir que les Congrès donnent des indications précises dont l’organisme central peut s’inspirer utilement ?

La Confédération, constituée à une époque où les syndicats étaient, pour la plus grand nombre, à l’état embryonnaire, où les fédérations existaient peu ou pas, doit-elle se figer dans un système immuable ?…

Pour agir avec certitude, il faut avoir la connaissance exacte de l’orientation ouvrière, avec l’indication aussi précise que possible du nombre de volontés exprimées dans un sens ou dans l’autre.

Il est donc indispensable, à mon avis, de substituer, dans les Congrès comme au Comité confédéral, au vote par unité syndicale, le « vote proportionnel au nombre des adhérents de chaque groupement. C’est la méthode adoptée par les organisations ouvrières des pays voisins, et que beaucoup de syndicats français pratiquent déjà.

Il y aura lieu aussi de limiter, pour chaque délégué, le nombre des mandats et de rechercher un autre mode d’élection du Comité confédéral, pour placer celui-ci sous le

contrôle direct et la sanction efficace de l’ensemble des groupements ouvriers.

La question est assurément complexe, je ne me le dissimule pas. Est-ce une raison pour ne pas l’étudier et la résoudre ?

Les Congrès confédéraux donnent l’impression trompeuse que la révolution est proche et qu’elle ne nécessite plus qu’un geste facile. À quoi bon nous illusionner nous-mêmes à ce point ?

Pour les divers motifs qui précèdent, le P. S. doit être partisan de la Représentation Proportionnelle et donner un sérieux effort pour la faire appliquer dans tous les congrès corporatifs.

[CHAPITRE X — heading expected here]

Les préoccupations d’ordre politique qui pendant tout le dix-neuvième siècle ont surtout occupé l’attention et l’activité du prolétariat sont pour le moment placées au second plan. Le mouvement ouvrier dominé par l’idée syndicale affirme de plus en plus son caractère plus exclusivement économique. Aux conquêtes politiques qu’a faites le Prolétariat, le suffrage universel en particulier, dont la plupart des prolétariats étrangers font encore l’objet de luttes plus ardents efforts, lui apparaissent plus avec la vertu émancipatrice qu’il leur attribua pendant le siècle dernier. La plupart, l’indifférence ou même l’hostilité à l’égard du parlementarisme, qui s’explique comment cette désaffection parlementaire, accompagnée de convictions syndicalistes, a pu pénétrer dans un groupe important de la C. G. T. Mais tout ce mouvement de préoccupations économiques et syndicalistes est beaucoup plus idéologique que pratique. La plupart des socialistes qui ont engagé le parti dans la voie syndicaliste, l’ont fait sans bien voir, plus ou moins circonspects, plus ou moins précis : beaucoup l’ont fait en simples journalistes qu’une idée attire et qui se laissent entraîner par elle. Ils ont proclamé les avantages théoriques de l’action directe ou de la grève

générale qui sont devenues parmi nous des expressions courantes dont on ne sert sans en connaître le sens exact ni la portée pratique. Et ils ont négligé d’étudier ou de préparer la réalisation effective de ce syndicalisme, qui est loin de se réduire, comme ils le disent, à deux ou trois concepts simples. Les questions qui se posent chaque jour aux militants vont par de lointains rapports avec l’antipatriotisme ou la grève générale révolutionnaire. Les efforts pour l’élévation des salaires, pour l’application des lois ouvrières, pour la diminution du chômage, voilà autant de problèmes pratiques et immédiats qui intéressent l’activité des militants syndiqués. Et cependant, l’importance prise dans l’esprit de beaucoup de syndicalistes par les idées générales est si exagérée qu’il semble que chez beaucoup d’entre eux il ne reste que peu de temps ou d’énergie disponibles pour l’examen et la réalisation des questions quotidiennes. Or, pour jouer dans son évolution un rôle capital, le syndicalisme doit être pratique, se préoccuper de l’action d’aujourd’hui, des résultats positifs ; s’il continue à errer dans les domaines de la théorie, il perdra rapidement aux yeux des ouvriers le prestige dont il jouit aujourd’hui. Il aura le sort de tous les verbalismes qui l’ont précédé. Beaucoup d’entre nous n’ont-ils pas le sentiment qu’un temps précieux a été perdu par ceux qui nous ont devancés dans la propagande socialiste en discussions trop longues et trop fréquentes sur des idées générales, dont la solution théorique ne devait nullement contribuer au progrès du prolétariat ?

  • Gardons-nous donc de laisser le socialisme se diriger

vers une nouvelle idéologie ; prenons ce que le syndicalisme a de réalisable et cherchons à le mettre en pratique. Il y a déjà parmi les socialistes qui se disent syndicalistes un trop grand nombre de gens qui ont perdu de vue ce côté économique, positif du syndicalisme. Le vrai syndicaliste, à mes yeux, doit être un grève-généraliste convaincu, un partisan résolu de l’action directe ou un antipatriote intransigeant. L’adhésion platonique à des formules vagues suffit pour eux à caractériser « l’ouvrier conscient ». La puissance du syndicat par le nombre de ses membres et les institutions de solidarité, tout cela n’est, pensent-ils, que secondaire ; c’est ainsi que j’ai assisté dans des sections du parti à des discussions sans fin sur les théories du syndicalisme entre membres de syndicats minuscules qui en temps de grève ne s’étaient réduits à se serrer le ventre et à implorer l’aide des autres corporations. (1)

Le syndicalisme de mots constitue un réel danger pour le P. S., car d’une part il ne pourrait aboutir à rien de sérieux dans le domaine des faits, puisqu’il est surtout verbal, et d’ailleurs son insuccès contribuerait pour l’idée socialiste, avec laquelle on le confond de plus en plus, une retentissante « faillite ».

Il importe donc, on ne saurait trop le répéter, de diriger le socialisme vers un syndicalisme positif, car c’est le seul qui puisse développer ses forces. C’est ce

(1) « Il faut nous acheminer à la suppression définitive des listes de souscription pour les grèves, qui sont le signe le plus manifeste de la faiblesse de l’organisation syndicale en France. » Le Réveil des Mécaniciens, 7 septembre 1907.

syndicalisme dont le P. S. doit se constituer le soutien principal en en dirigeant tous ses adhérents, dans une même tactique, vers les actions concrétées qui sont la condition nécessaire de tout progrès social.

L’unification du P. S. doit faciliter dans une large mesure l’établissement d’un programme syndical et d’une tactique syndicale communes à tous les socialistes.

Ce qui a permis aux anarchistes de s’introduire à la C. G. T., c’est précisément la division des groupes socialistes qui avaient des conceptions syndicales opposées.

Si les socialistes sont maintenant unis, c’est qu’ils ont, ou qu’ils sont disposés à avoir des programmes communs sur les principales questions qui les divisaient naguère. Et la question syndicale, qui a pris une si grande importance parmi les problèmes ouvriers contemporains, doit être l’objet de toutes leurs préoccupations.

Si les efforts sincères des anciennes fractions socialistes pour s’entendre sur la question syndicale du socialisme ne devaient pas aboutir, chacun restant sur ses anciennes positions, ce serait assurément la preuve que l’unité socialiste, un lieu de contribuer à accroître la force de pénétration du parti, l’affaiblirait au contraire en paralysant l’action sincère.

J’espère avoir répondu assez clairement à la question que Renaudel posait dans le Socialiste du 29 septembre à la suite d’un article de Marius André paru dans le numéro précédent.

écrivait-il,

à quoi pouvons-nous aboutir ? Marius André nous dit : « Agir dans l’organisation syndicale d’abord pour que ses cadres se remplissent de troupes toujours plus compactes, ensuite pour qu’on les troupes soient de plus en plus pénétrées de l’enthousiasme et de l’esprit de sacrifice inspiré par l’idéal socialiste. »

Très bien, nous sommes d’accord, et j’imagine qu’on ne nous fait pas l’injure de supposer que nous voulons ni du recrutement, ni de l’éducation syndicales. Mais André ne nous dit pas du tout comment dans son esprit il établira les rapports étroits avec les organismes syndicaux.

C’est par la pénétration de l’esprit socialiste dans les organisations syndicales. Il n’est pas possible d’établir des rapports plus étroits. Pas de traité, pas de convention. Nous n’avons d’autorisation à demander à personne. Nous entrons dans les syndicats en masse et nous y agissons conformément au programme syndicaliste de notre parti.

Des rapports, nous en voulons nous aussi,

mais pour le moment, la marche des choses nous suffit. Nous trouvons que tout va bien, que nous avons servi la cause des bons rapports en maintenant la tribune syndicale sous sa forme à l’Humanité, que par exemple le Congrès de la métallurgie l’a servie de son côté, sans subordination ni défiance, quand, sur cette même question, il a approuvé les actes du citoyen Latapie.

Nous trouvons qu’à la Confédération et le Parti, bien des malentendus s’atténuent. Nous trouvons qu’agissant ainsi au mieux, sans compromettre la nécessaire unité du mouvement syndical. Cette partie de la résolution de Stuttgart ne nous apparaît pas seulement comme une clause

de style. Nous y pourrons, d’ailleurs, revenir. Mais, dès maintenant, ce qui s’est passé au Congrès de la métallurgie, touchant les rapports des syndicats et du Parti, nous paraît très significatif. Non, nous ne laisserons pas compromettre la nécessaire unité du mouvement syndical.

Assurément, nous tous qui croyons à la grande valeur du mouvement syndicaliste, nous verrions avec douleur se former ces syndicats « particuliers » dont on parla au congrès libertaire d’Amsterdam tenu en août dernier. Le tableau du syndicalisme français que nous traçait mélodramatiquement Niel dans l’Humanité du 26 septembre nous alarme tous : la C. G. T. divisée en trois tronçons socialiste, anarchiste et syndicaliste neutre, (1) les forces ouvrières si péniblement unies, de nouveau divisées par des passions politiques, quel recul, quel affaiblissement !

Mais supposez que nous n’agissions pas, que même nous trouvions comme Renaudel que tout va bien. Qu’arrivera-t-il ? Nous verrons s’accentuer le mouvement qui entraîne les syndiqués hors de l’orbite du socialisme, dans la dépendance de l’anarchisme.

Assurément, quand Renaudel nous parle de l’unité syndicale, il n’entend pas l’unité syndicale dirigée par

(1) Les syndicalistes neutres, — qu’il ne faut pas confondre avec les syndicalistes aparlementaires gendre Pouget — sont ainsi sans doute assez prudents des syndicalistes à tendances socialistes. Lorsqu’on moment sera venu, sous leur demanderons s’ils adoptent notre programme syndical, ou bien s’ils sont des principaux militants de ce mouvement — il y aurait pas mal — qui se sont déclarés des partisans du socialiste mais l’ont rappelé à diverses reprises et bourgeois, qu’ils ardent défenseur de la R. P. Et il a, je crois, des sympathies libertaires. Mais il avait déclaré qu’à des bons ouvriers, des ferventes camarades n’est pas particulier. Il y a donc une entente possible avec ce groupe, à condition naturellement que le syndicalisme neutre s’affirme nettement, s’abstienne absolument de toute propagande politique.

les anarchistes. Il aimerait mieux de forts syndicats socialistes indépendants qu’une unité syndicale exclusivement anarchiste.

Ah ! Je sais bien qu’il est ridicule de parler toujours du danger anarchiste. Aux yeux de certains militants, c’est une manière de pression un peu déloyale destinée à modérer les ardeurs socialistes par la crainte d’un mot. Renaudel s’impatiente à entendre toujours ce mot dans la bouche des guesdistes :

« J’en suis au regret, s’écrie-t-il ; nous ne laisserons pas dire qu’on est anarchiste parce qu’on ne se dit pas partisan de la grève générale ou parce qu’on ne fait pas d’antimilitarisme. »

C’est bien entendu. Mais les anarchistes qui sont à la tête de la C. G. T. et des syndicats sont grève-généralistes et antimilitaristes à leur manière, qui n’est pas celle de Renaudel ou la mienne : la propagande qu’ils font pour la grève générale ou l’antimilitarisme, ce n’est pas celle qui ne nous voudrions qu’on fît. Mais si les syndicats socialistes ne sont pas à la C. G. T. pour y appliquer leurs idées socialistes. Il est donc exact de dire, quoi qu’en pense Renaudel, que l’action directe, la grève générale, l’antimilitarisme propagés par le Comité confédéral sont bien des théories anarchistes, puisque ce sont des anarchistes qui en font, et de toute évidence.

Ce n’est pas à Renaudel qu’il faut rappeler qu’il y a mille manières d’être ou de se dire partisan de la grève générale ou de l’antimilitarisme. Et précisément la similitude des termes employés par socialistes et anarchistes facilite la confusion et constitue un réel danger pour le socialisme. Voilà un ouvrier socialiste, partisan

de la grève générale, qui adhère à un syndicat dirigé par un comité libertaire, il entendra employer à son syndicat des mots qui lui sont familiers, il applaudira à l’éloge fait par des anarchistes de la grève générale ou de l’action directe ; et insensiblement, il passera du socialisme à l’anarchisme. Quelle connaissance critique de ces questions il lui faudrait avoir pour s’arrêter à temps et pour dire : « Ici je m’arrête, car je vais franchir les limites de mon parti. » Ce dernier ne lui ayant jamais dit jusqu’où il entendait aller, comment l’ouvrier, dont je parle, saurait-il discerner où finit le socialisme, où commence l’anarchisme ?

La condition indispensable pour réaliser ce programme est naturellement que les socialistes acquièrent la force numérique et morale qu’ils n’ont pas encore dans bien des syndicats. Le parti a déjà indiqué dans ses articles organiques qu’il recommandait à tous les socialistes d’adhérer au syndicat de leur corporation. Mais cette adhésion serait dangereuse si elle avait pour simple conséquence de grossir les troupes prolétariennes que mèneront au combat des anarchistes ou des antiparlementaires. Il faut que les adhérents socialistes des syndicats y suivent une politique socialiste.

Actuellement, il y a dans bien des syndicats des socialistes qui réprouvent telles ou telles tactiques proposées par les anarchistes, mais qui s’ils n’aient pas été tous les arguments à faire valoir en faveur de leur conception, soit qu’ils n’osent pas s’élever contre une proposition d’apparence « révolutionnaire »

par crainte d’être taxés de modérantisme, ils se taisent et laissent adopter des décisions qu’ils condamnent. Eh bien ! on peut espérer qu’avec l’appui du parti dont ils connaîtront la pensée directrice et qui leur fournira des arguments, les socialistes sauront reprendre dans les syndicats la première place où ne redoutant pas de dire franchement ce qu’ils pensent des propositions de surenchère et de les critiquer avec la vivacité désirable.

La question qui se pose aujourd’hui est celle-ci : l’esprit anarchiste dominera-t-il l’esprit socialiste dans l’évolution syndicale ? C’est sous cette forme générale qu’elle se présente à nous. Les anarchistes font tout ce qu’ils peuvent pour pénétrer de leurs idées les organisations syndicales : c’est par eux que l’antipatriotisme, la grève générale, l’antiparlementarisme, l’idée que le syndicat suffira entièrement à l’émancipation ouvrière, c’est par eux que toutes ces idées ont été introduites dans les syndicats : ils ont fait ainsi une propagande d’ordre nettement politique, destinée à enlever définitivement parmi les ouvriers syndiqués des adhésions nombreuses au mouvement libertaire.

Griffuelhes aura beau dire que la C. G. T. n’a jamais fait de déclaration officiellement libertaire ou anarchiste, le fait n’en restera pas moins indiscutable que les anarchistes cherchent ouvertement à étendre chaque jour leur influence déjà très appréciable dans toutes les organisations syndicales.

Ceux qui comme Niel (1) regrettent que socialistes et anarchistes cherchent à influencer le mouvement syndicaliste, sont assurément animés d’excellentes intentions ; ils voudraient que les choses n’en soient pas où elles en sont, que les situations ne soient pas ce qu’elles sont. Mais quelle solution pratique peuvent avoir ces regrets ? Voit-on les Pouget, les Griffuelhes, les Latapie, les Merrheim quitter les postes où ils sont parvenus par des efforts soutenus ? Ce serait de leur part un geste désintéressé, mais ceux d’entre eux qui sont sincères ne pourraient pas abandonner la lutte sans se considérer comme traîtres à leurs idées et à leur parti.

Puis donc que ces militants ne quitteront pas volontairement les postes qu’ils occupent, les laisserons-nous faire de l’action syndicale une dépendance de l’action anarchiste ?

Vaillant, Lagardelle, Renaudel, Jaurès aussi, répondent « oui ». Ils proclament, — ce qui est manifestement erroné, — que les rapports entre la C. G. T. et le P. S. sont pleinement satisfaisants. Et ils refusent d’intervenir dans le mouvement syndical. Cette attitude s’explique chez les uns par leur sympathie très accentuée pour la méthode syndicaliste qui constitue à leurs yeux la méthode ouvrière de l’avenir ; — n’a-t-elle pas pour origine chez le député de Carmaux la conviction qu’il pourra par d’apparentes concessions se rendre progressivement maître de ce mouvement syndicaliste si chaotique, mais qui porte en lui tant d’éléments de vie et dans lequel le socialisme pourra

puiser des forces nouvelles ? Mais ne serait-ce pas exposer le socialisme à de réels dangers que de jouer ainsi au plus fin avec des démagogues auxquels vont pour le moment les sympathies irraisonnées de tant de prolétaires ?

D’ailleurs, les guesdistes qui recommandent l’union entre les syndicats et le parti ne tiennent aucun compte de la composition actuelle des syndicats : on l’a dit et redit : à quoi sert de recommander l’union entre deux parties si l’une d’elles n’en veut pas ?

Pour ne pas se laisser évincer définitivement de la direction des syndicats, il est indispensable que les socialistes y pénètrent en masse pour y contrebalancer par le nombre et par la valeur les syndicalistes anarchistes ou anarchisants.

Ils doivent aussi et surtout avoir une politique syndicale à opposer à la politique des anarchistes et selon laquelle s’ordonneront et agiront tous les socialistes syndiqués.


Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour douze cents exemplaires de ce troisième cahier et pour douze exemplaires sur whatman le mardi 29 octobre 1907.

Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués

Suresnes. — Imprimerie ERNEST PAYEN, 13, rue Pierre-Dupont. — 2080