Le rouet d'ivoire
paraissant seize fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Nous avons publié dans nos éditions antérieures et | dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si grand nombre de documents, de textes formant dos- | siers, de renseignements et de commentaires; — un si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes; nr si grand nombre de cahiers d’histoire et de philo- 4 sophie; et ces documents, renseignements, textes, L à dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, | d’histoire et de philosophie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André | Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries. Ce catalogue a été justement établi pour donner, autant qu’il se pouvait, une imag’e en bref, un raccourci,
_ une idée abrégée, mais complète, de nos éditions anté- : 50 “ic ne nos cinq premières D tout y est classé ‘4 un dans l’ordre; il suffit de le lire pour trouver, à leur M x _ Ce caialogue, in-18 grand jésus, forme un cahier 1 #0 ESA très épais de XI1+/08 pages très denses, marqué cinq ie 1 RCA, nes ; ce cahier comptait comme premier cahier de la ea j JS 7e ème série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le , “à M ._ 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième de.
série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 ie
_ s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece- ‘dé 3 _ vait, par le fait même de son abonnement, en tête de la NA | série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs #4 +] _ toute personne qui nous en fait la demande. - qu
aux Cahiers de la Quinzaine Le présent petit index donne automatiquement pour tout volume et pour tout
- a) le numéro d’ordre de ce cahier dans le classement général de nos collections complètes, le numéro d’ordre de la série capitales de romain et le numéro d’ordre du cahier lui-même, dans la série ainsi
3 déterminée, en chiffres arabes, de sorte que V-17 par exemple doit évidemment se lire dix-septième cahier de la cinquième
faut, la date du fini d’imprimer, ou, à son
F défaut, la date du cahier même;
L d) quand il y a lieu, @est-à-dire pour nos éditions antérieures el pour nos cinq pre- ‘ mières séries, la page du catalogue analytique sommaire où ce cahier se trouve Émile Moselly, — l’aube fraternelle, Yarrivée, au camp, — — Jean des Brebis ou le livre de la misère (V-15, mardi 26 avril 1904, un cahier épuisé, n’est plus mis en vente que dans les collections complètes de la cinquième — — Les retours, — les haleurs, le soldat (VII-19, mardi
__ Note du gérant. — De ce petit index i/ résulte que le ‘à 4 _ Jean des Brebis ou le livre de la misère est sensible- Di …_ . ment épuisé dans les éditions des Cahiers; les quelques DA a exemplaires quien restent sont incorporés aux quelques NS. « fi collections complètes qui nous restent de la cinquième :1 | sérieet ne sont plus mis en vente que dans ces collec- 210 À k À De l’annonce qui suit il résulte que le Jean des Brebis 4 __ vient de paraître pour sa deuxième édition chez Plon- T1 . Nourrit et Compagnie éditeurs; cette édition est désor- D _ mais en vente à la librairie des cahiers et c’est la seule 1188 _ ceux de nos abonnés nouveaux qui n’auraient pas le 9 __ cahier de vouloir bien commander le volume à M. André » X210R A Je saisis avec empressement et avec beaucoüp de 4 10e plaisir cette occasion de remercier personnellement - : 20 ne M. Mainguet dont j’ai apprécié, dans la préparation ‘4 _ que nous avons faite en commun de cette seconde édition, 1% TR _ toute la haute et courtoise bonne confraternité; que le RS _ respecté président du Cercle de la librairie veuille ps _ bien recevoir ici les remerciements respectueux d’un 2
| L FA Jeter vin fit
ts Na 1e en vente à la librairie des cahiers 08 _ Évxe Moserzy. — Terres Lorraines, — chez Plon A
Re __— — La vie Lorraine, — à la librairie nationale Ut,
Me __ — — Jean des Brebis ou le livre de la misère, — _ chez Plonet Nourrit… trois francs cinquante de
A. à mon maître de littérature française a:
ee _ « Quand je déposai la pourpre de l’enfance, quand je 3 Hi 2 F: suspendis ma bulle au cou des Lares familiers, à l’heure À ï C _ où la vie hésite et s’assied aux carrefours, je vins me À af ‘ réfugier vers toi: pour accueillir mes tendres années, A
Ainsi parle le poète Perse aw philosophe Cornutus, 4
É dans des vers encore tout vibrants d’une émotion que ‘à
\ les ans n’ont point refroidie. Et moi aussi, 6 mon cher ‘4
F maître, je quittai les Pénates enfumés, et le petit en- \è
3 _ clos lorrain, où poussaient quelques groseilliers et le ‘2
Î buis séculaire, dont mes mains d’enfant arrachaient les #
L. , brins, au jour sacré des Rameaux. Et je trouvai près Kw:
Be de vous la même bienveillance et la méme douceur. “1
E ù Aubes délicieuses : jamais plus larges espoirs ne se le- F
1 vèrent à l’horizon. Vous compreniez si bien vos étu- 4
É maladroits où se révélait l’admiration ingénue des #
E..: maîtres, vous accueilliez tout avec sympathie. Nul plus ‘4 ’
d d que vous, dans l’Université, ne sut étre un éducateur Le
F4 incomparable. Votre bonté ne connaissait pas l’ironie, ! ñ x
10 car vous saviez bien qu’il est des sensibilités adolescentes, À
EN qui se brisèrent, comme un pur cristal, au seul bruit | à À
ve A l’heure où une ombre, tombant des cimes inconnues, 1
12. : voile lentement à mes yeux la joie du chemin, et la haie ‘a k
É 4: chantante, et le tumulte de la vie, je viens pieusement, # pr
KA 6 mon cher maître, vous offrir toute mon enfance. ia
s le rouet d’ivoire (4
Le toit sur ma tête s’étend, profond comme la voûte LA
_ du ciel nocturne: les trous des gouttières resplendissent à pe
; » comme des astres. Sous la charpente dressant ses ais WE +
| k monstrueux, des pans d’ombre croulent, coupés de rais Rue
| lumineux où dansent des myriades d’atomes. us
l C’est le grenier, dans la maison de mon grand-père. “4
J Petit Parisien, transporté soudainement d’une chambre : Pi À
k claire sur les quais, dans la maison lorraine qui enferme
à dans ses racoïns des profondeurs ténébreuses, je marche
avec ravissement à la découverte du monde. à #
‘ J’avance à tâtons, si petit, dans l’immensité des terres 0%
hi Jamais matelot d’Ulysse, abordant au pays des Cim- {A
L mériens, où tourbillonnent dans la brume les âmes ”
{ avides de sang, ne ressentit plus de terreur. Les gerbes hi
N d’avoine et de blé, entassées sur le trézeau, découpent ‘08
ù dans Pair les silhouettes d’immenses promontoires. Je À
É les tourne avec émotion, le cœur ravi par les grands Hi
| espaces libres, où s’étale une mer de lumière. 4
É Une trouble, un grand filet de pêche, tendu sur ti.
k une fourche de bois, semble le travail d’une araignée Fe
… Mon âme toute neuve s’effare, et goûte, dans ce frisson 4 de terreur, l’enivrement de la vie. LE:
Er Dans un coin dort une chose oubliée. 6
le rouet d’ivoire C’est le rouet de ma grand-mère, vieux rouet d’ivoire et de buis, qu’on a mis au rancart, depuis qu’on ne file plus le chanvre. Sous une couche de poussière transparaissent des incrustations de nacre, des vols d’oiseaux et des guirlandes de roses. Il entra dans la maison avec le ménage de l’épousée; il fila les heures laborieuses, et maintenant il meurt, de | la mort lente des choses. Pourtant il semble prêt pour quelque tâche; il porte , encore le godet de fer blanc où la fileuse trempe son doigt pour amenuiser le fil; et la quenouille, légère comme une hampe de roseau, sous les toiles d’araignée qui la chargent, attend la main de quelque fée. Mais voici qu’il se prend à revivre. Ébranléepar mes doigts curieux, la grande roue tourne, entraînant la bobine, qui s’enveloppe d’une vibration d’air lumineux et chantant. Et les poussières voltigent, emportées dans le tourbillon, tandis que la machine fait n entendre une chanson monotone comme un chevrotement d’aïeule. O rouet du passé, dévide lentement le fil brillant de ma jeunesse !
D la cheminée lorraine Le 3 Les cheminées lorraines sont l’âme des logis froids, 1 | balayés par les vents. 4 4 _ La vie du foyer s’y abrite, la vie précaire qui lutte 4 | contre l’hiver. Un Christ de cuivre les surmonte, qu’on ‘104 ne met jamais à l’encan. Elles sont si hautes qu’un ï 1 homme tient aisément debout sous leur manteau. La De : ; pierre se couvre d’un suintement humide quand le temps #10 À Cheminées pauvres, dont l’âtre croule, où sifile un feu a: 1 £ de bois vert; cheminées riches, qui étalent des chapelets : #3 À Toute mon enfance a tenu sous la cheminée lorraine. it 4 | Dehors, il fait froid. Des bruits mystérieux ébranlent 108 la maison, sortant des murs épais comme des murs de ‘1 D: forteresse. On dit que les bœufs du voisin font ce 118 ; vacarme, en soulevant la crèche avec leurs cornes ; 1 $ mais j’aime mieux rêver de brigands, de prisonniers, “pal | d’aventures, tandis que les chocs étranges semblent nr $ vibrer au cœur de la maison. U: 4 Au milieu de l’ombre qui grouille dans les coins, la 5% ( 6 cheminée projette sur le plancher un rond de clarté 24 Ps dansante. Éclairées par la réverbération, deux figures ‘oh e surgissent, étrangement précises dans la grisaille des Le Le grand-père et la grand-mère. 4 dl
‘1 aux paroles sentencieuses. Grand-mère ticote : les NY” à.
aiguilles vont et viennent, entre ses doigts. Parfois elle on
pe .s’interrompt, pose son ouvrage sur ses genoux, et me va]
44 coule un regard par dessus ses lunettes. Elle parle du 2e
44 temps passé, de son village, des rondioli. Et le coupion, CARE
S, la lampe lorraine, pendue à la cheminée par une cré- a: iQ
à À maillère de fer, jette sur la scène une lueur qui tremble. oi #1
84 Attirante est la vie de la flamme, avec ses cavernes Let
10 d’or s’ouvrant dans les braises, ses palais bizarres “ Je
5 envolés subitement. Les moindres bruits sont prophéti- Ha
4 ques : une bûche éclate, comme un pétard; une fusée VE RS
136 de feu jaillit dans un sifflement prolongé; et la vieille ‘fs
‘1 grand-mère lève le doigt et dit tout bas : « Écoutez done A4
‘Ne le feu, nous aurons bientôt des nouvelles. » 2} 2)
de Première révélation du mystère qui bat de ses vagues { 4 4
ae la vie humaine. He 1
‘M Dans l’âtre reposent des objets familiers : le cramail :
10 historiée, le soufllet, un vieux canon de fusil. Grand- j h es
Lt père y sifflote des airs, promenant ses doigts sur le Ki
f ke tube comme sur une clarinette. Les ustensiles parlent Hot
he un langage rassurant, évoquent le repos, la soupe … WA
1 chaude, devant le coquemar de terre brune qui ron- Ée.
‘ ronne, le ventre enfoui dans la cendre. à Eur
à ne L’enfant comprend les voix des choses : il discerne à (
:1 dans leur inertie des volontés sommeillantes. Les meu- A ‘ê
p bles sont les génies tutélaires de la maison. La grande d
na armoire bruit doucement, exhalant le souflle des coings 1
“à et des pommes crapies, qui mûrissent sur les rayons. 5
_ L’horloge aussi vit étrangement, tandis que le disque e
À i de son balancier passe et repasse devant la fenêtre é pe
4 ronde. Elle parle, elle radote, elle chante comme un fl 4 ù bon ouvrier qui fait sa tâche, éparpillant la pous- h sière du temps sur les chaises de boïs et sur la maïe où n
\ Mais grand-père se penche vers moi. À ; Bonne face de vigneron lorrain, dont les lèvres, rasées 1 soigneusement, dessinent le modelé de leur bonté sou- x
À riante : sa chemise de toile est gaufrée de plis à l’ancienne mode. Il fume sa pipe à petits coups, et passant de
sa main sur ma tête, murmure entre ses dents : la
Il se baisse, prend un charbon, et le pose sur sa 1 ÿ
Æ pipe. IL recommence le jeu, savourant ma stupeur
comme une chose rare. Pauvre main de vieux, usée, Ve
calleuse, racornie, jӎprouve en y songeant un serre- Le
ment de cœur! ”
k Les cheminées lorraines sont l’âme des logis froids, à balayés par les vents. Toute une vie y tient, depuis la a naissance jusqu’à la mort. Heureux celui qui abrite A
ses rêves d’adolescent, ses songeries de vieillard sous na
le même manteau de pierre brune! O mes enfants, À
puisque nos vies sont des lueurs d’un instant au sein à
de l’ombre infinie, serrez-vous contre moi pour écouter ki
les récits du vieux temps, sous la cheminée lorraine
J Quand l’automne ramène son cortège de bises hur- ï | lantes, quand les chdânettes des toits fouettent le pavé 24 | de leurs trombes, quand des souffles froids rôdent ii . dans la maison, comme si les bêtes de la nuit collaient !
ne leur museau au bas des portes et reniflaient avidement, ‘4 alors un chant, frileux et triste, se.lève au fond de Al sue 1 Grand-père se penche, promène ses mains dans la. a je k. flamme, les frotte avec satisfaction, puis il échafaude 1 4 les ételles de hêtre qu’il prend dans la charpagne. a k nel Soudain il lève le doigt et dit mystérieusement : De ‘4 Eu « Écoute le cri-cri! » en 44 Oh! la musique de songe! L’âtre s’emplit de ce à “ ‘2 grelot métallique, qui verse une sorte d’assoupisse- ét _ ment sur les ustensiles familiers, le cramail noir de GE 1 suie, le coquemar qui ronronne, le sphinx du chenet ke 54 enfoui dans la cendre. La clameur géante de la rafale J k saisit ce bruissement, l’emporte, l’anéantit. Mais le sil : 4 ! frisson sonore repart, inlassable, monotone, comme un a e 0 murmure de vie obstinée, tandis que la pluie d’argent DAS: 1 4 1 s’éparpille dans le crépitement des bûches, et la splen- # 4 ‘4 deur rouge de la flamme. 1 1 Ce bruit, qu’accompagne la chanson du rouet, semble : à à traduire la vie des maîtres, leur chevrotement de vieux, _ , le dur travail de la terre. ‘4 Durant le jour, le cri-cri se tait. 5 É ‘A Je cherchais souvent à le surprendre, m’avançant dans # 1 4 ses profondeurs du placard ouvert derrière la taque, où A. 7 l’on mettait sécher les sabots et les bamboches, quand ‘À “4 on avait couru, sous la pluie, dans les friches. Le bruit 15120 ù. . crissait sous mes mains tâtonnantes, se dérobaït sou-
- dain, repartait d’un bond, comme une sauterelle déten- ;
à dant ses pattes, dans les seigles. : W Alors ma jeune imagination vagabondant évoquait ae $ un animal chimérique; il avait les ailes frémissantes el k 4 bleuâtres de la libellule, les antennes soyeuses, les yeux ‘y
D d’émail noir des sphinx, qui palpitent autour des gueules a 4 de loup et des hémérocalles! i D: ; Mai$ grand-père dit un soir : (1 ( « Décidément, le cri-cri chante trop fort; on ne s’en- : 128 .__ tend plus : nous allons l’échauder, pour voir. » ( 4 i On versa sur la taque l’eau bouillante du coquemar. ds. ia N Le cri-cri se tut. La taque levée, on aperçut un grouille- . 142 k ment de bestioles noires au ventre mou, mortes, flottant #1 à ‘ tristement sur l’eau, parmi les poussières de la cendre. he Premier avertissement donné par la vie! DT 4 ; Avec une ironie hautaine, elle semble livrer son secret M Le be à l’enfant, simplement, du premier coup. 0 ne Marche, petit, poursuis ta dure destinée d’homme. qu _ Que les musiques du chemin fassent naître en toi des : 000 ï visions de fleurs plus larges, de soleils plus éclatants, , U L toujours elle se chargera de te mater d’une poigne vigou- 40 l. reuse; elle prendra tes joies pour les meurtrir, tes rêves . A6 4 pour les rapetisser, et ouvrant sa main contenant des 110 cadavres de bestioles, elle te dira toujours : « Voilà 54
l’idéal que tu chantais. » Me 1
| _ Le jour décroît lentement. Dans le ciel, les toits, na : s’assoupissent. C’est l’heure où les souliers ferrés des ‘ 48
garçons sonnent sur les planches du grenier, quand ils 44
__ glissent le foin dans le râtelier des vaches. 414 AL Seule la trémie d’un van, secouée au fond d’une 0 1 grange, sème dans le silence son tic tac menu. 144 ! | Une vague terreur palpite dans le soir. Les escabeaux, ? “3 “te j À _ les chaises de bois massif, la mâie où l’on pétrit le pain 750
É sont accroupis comme des animaux fantastiques. Des. |
ÿ choses grouillent étrangement dans les coïns ténébreux, 3
| animées par la lueur dansante du foyer. La silhouette
connue de la grand-mère, penchée sur la marmite, goû- de
tant la soupe et prenant une pincée de sel dans le saloir,
| n’arrive pas à dissiper cette impression d’épouvante. NE
) C’est l’heure où l’on allume les lanternes. Alors les |
ombres s’éveillent sur les grands espages blancs des 1
murs. Les unes dessinent des nez grotesques dans des
visages sans yeux, des mâchoires monstrueuses dont |
10 on entend presque le claquement; elles surgissent de
la paroi par une sorte de prodige, grandissent soudain, 4
montent jusqu’au plafond. D’autres, impalpables, effleurent à peine la blancheur du mur de leur frôlement ;
elles jouent, se pourchassent, se recouvrent, comme
deux papillons voltigeant sur les luzernes chaudes.
_ Un garçon atteignit sur la cheminée la lanterne d’écu- }
rie, et l’aïluma.
Alors j’étendis les bras, ayant au cœur un éblouisse- |
ment. J’agitai des mains tremblantes devant la clarté, *
ravi par la vue de cet astre descendu du ciel, ce soir-là. |
Derrière la vitre de corne, la petite flamme rayonnait, |
et nos gens riaient de ma stupéfaction, tandis que le
garcon, prolongeant le jeu, à deux pouces de mon nez
balançait la lanterne.
— Mon Dieu, que cet enfant est bête! dit grand-mère. |
, — Faudra lui en acheter une demain, répondit grand- 20
Hères tu
Jeus la lanterne toute neuve, avec ses petites vitres *
de corne et son anneau de fer-blanc; et, bien qu’elle ÿ
ne fût pas allumée, je la regardais avec adoration. “
Premiers hommes, que la terreur soulevait de vos lits f
| de feuilles, la lumière du jour s’éteignant; qui erriez à dans la nuit, poussiez des cris de terreur, sentant sur : votre’ échine le souffle des grands fauves, j’éprouve 1 quelque chose de vos terreurs ancestrales. À Ainsi la vie d’un enfant recommence la vie des | | un grand voyage dl Grand-père a dit : « Petit, viens tirer du vin à la La porte franchie, nous sommes dans la région d’épouvante. Les ténèbres retombent lourdement; l’air même semble épais, hostile, recélant dans ses pro- ; fondeurs des dangers embusqués. De toutes les forces | de ma petite main, je me cramponne à la grosse main calleuse, dont le rude contact fait passer en moi une Ù sorte de confiance. ’ | | Les choses qu’on entrevoit dans cette obscurité sont | bien faites pour inspirer un redoublement de terreur. k Le mystère hante l’écurie qui précède la cave. Parfois | un fétu de paille luit dans la litière comme un brin d’or, | et s’allume d’une lueur inexplicable. Dans la nuit dansent des flammes verdâtres, aux clartés diaboliques, les yeux : des chats que notre passage a dérangés dans leur chasse ; aux souris. Des chaînes sonnent contre le rebord des 4 mangeoires, et des souflles courent sur n0S mains, Sur À | .nos faces, des soufiles chauds, vivants, qui semblent 274 à flairer avidement : ce sont les vaches repues, qui, les h: pattes repliées, et leurs. pis lourds s’étalant sur la il paille, ruminent paisiblement devant leurs crèches.
| « Attention, il y a trois marches », dit la voix joyeuse, : L très haut, au-dessus de ma tête. ï : ! Et nous descendons dans la cave. à ’ ji | Un rai de lumière tremblant filtre par la lucarne, 4 étrangement coloré en vert par les framboisiers, dont À } les pousses masquent l’ouverture. Cela coule sur les A ; murs, transparent comme un reflet d’eau, et, quand les És
feuilles tremblent, toute cette clarté se meut, s’anime,
| prend une vie mystérieuse. ’ | Je suis stupéfait par le travail qui s’accomplit là, dans cette demi-obscurité. ‘ | Filandières infatigables, les araignées emplissent la | cave de leur agitation silencieuse. Parteut des toiles k | poussiéreuses pendent aux solives du plafond, comme ’ à les écheveaux de filasse qu’on voit accrochés dans la | | maison de Colin Michelot, le vieux tisserand. L’air est | plein de leur glissement agile : les unes se laissent tom- ; ber, s’arrêtent, et dansent au bout d’un fil qu’on ne voit | pas; d’autres, immobiles au centre de leurs toiles, | DE: les pattes étendues, semblent projeter autour d’elles le 4 1 merveilleux rayonnement de leurs fils, dont le réseau ténu s’irise, s’argente, et tremble doucement, quand un Et ce travail, effrayant dans tout ce silence, devient * ; plus effrayant encore, quand je vois de près une des à ouvrières, avec ses doigts crochus, ses yeux noirs, les ; points blancs semés sous son ventre hideux. Mais grand-père ne s’attarde pas à ces amusements. La cruche de terre bleue remplie, il parcourt la ran- | gée des futailles. Elles s’alignent de front sur les madriers, massives, puissantes, hautes comme des tours. Les douves de | |
- chêne ou de châtaignier portent des traits de craie, {4 | qu’on y a tracés jadis, pour marquer le nombre des 4 3 Grand-père est triste. LU D. Il s’approche des foudres, et, prenant un maillet, L i frappe leurs membrures puissantes. Des grondements É : roulent en longs échos dans le ventre des futailles vides. , ‘20 Il dit, avec un hochement de tête : bY À 4e « J’ai vu tout ça rempli, moi qui vous parle. » h ‘3 Puis il ajoute, ironique : k si: « Maintenant, ça ne servira plus qu’à loger des (à 1 __ pommes de terre. » :
Il reste là, les mains pendantes, -et son regard rêveur hù
‘2 suit le mirage évanoui des récoltes fabuleuses, les Î 1% pressoirs craquants, le vin giclant des tendelins, les 4 4 tue-chien de vendange qui assemblaïent autour de la x
- table l’armée des porteurs, des tâcherons, des coupeuses 4
__ de raisin, buvant le vin à même les brocs. ï
“1 L’âge d’or des vignerons qui ne reviendra plus! k
F Il parle, et j’ai retenu jusqu’au dernier mot de sa
3 « Dur métier que le nôtre! On fait la misère. Les (AN
-
- vieux sont bien heureux, car ils ne traineront pas la 4
‘1 galère pendant des années, comme les jeunes. F Fa
1 <Y a autant dire plus de saisons ! On voit la neige sur <
1% les javelles d’avoine au commencement de septembre. 7
1 b « Tous les ans, la gelée noire : travaille, esquinte-toi,
4 mon pauvre homme ! ” EL. « Les gens de journée vous tuent avec leurs exigences; if r faut leur servir de la viande, la goutte, du café. Dans pi
- vieux sont bien heureux, car ils ne traineront pas la 4
‘1 galère pendant des années, comme les jeunes. F Fa
1 <Y a autant dire plus de saisons ! On voit la neige sur <
1% les javelles d’avoine au commencement de septembre. 7
1 b « Tous les ans, la gelée noire : travaille, esquinte-toi,
_ mon jeune temps, un bêcheur se payaiït douze sous, et HD #4 on li dongait du fromage avec des échalotes. à “1
n « On faisait beaucoup de vin, qui ne se vendait pas d’ 1 ‘| cher, mais on avait le plaisir de récolter. * L UM 4 « Aujourd’hui le monde devient méchant et orgueil: va ‘4 * Ieux. Celui qui a quatre sous se-les met sur le dos. Re que Personne ne veut plus travailler la terre. » AA ji Il continue, entrecoupant sa rêvasserie de longues LA Emouvante contradiction ! L’espérance a poussé des » va
11 racines profondes au Cœur du vieux vigneron, comme A # du dans les ceps de verdunois qu’il provigne. Le voilà qui À à prépare les broches enveloppées de linges, la mèche à o 4 M soufrer les tonneaux, les feuilles sèches du güya, le Dar. 1 roseau des étangs, qui sert à calfater les joints des ik ‘18 Il travaille, ragaillardi par la pensée d’une bonne i récolte. ne 4 Puis on sort dans le petit jardin. | ni Le porc grogne dans son réduit. Rangées sur des A perches, le long des murs, les mottes de mare sèchent À au soleil, les mottes qui servent à couvrir les feux dor- ’ 24 Ob la douceur du jour coulant sur les buis roussâtres, | 41 sur les groseilliers naïns, sur les plants de cinéraires !- RAS 1 ‘Oh la joie du grand ciel où filent en tous sens des vols 4 ‘ récit de guerre ta La saison du bêchage revient; les jours s’allongeñt; Ne
“| la porte reste entrouvérte sur le crépuscule bleu, où bi j traînent des meuglements de vaches. , À
% La cloche sonne l’Angélus. La vieille Babette s’en | ï va à la prière du soir, trottinant menu, si menu que W 4 son pas soulève à peine l’ourlet de sa robe. Elle tient “4 4 son missel sur son ventre; la pointe de son fichu blanc 3 …._ tombe entre ses omoplates pointues. Elle se coule le long des murs, sournoise, silencieuse, les yeux baïissés, | { comme pour porter à Dieu une âme blanche, toute 4 Avec la chaleur enfin revenue, un vague bien-être À envahit la maison, et les murs suintant l’humidité È Les vignerons descendent la rue, guëtres de coutil, _ portant au genou la serpette enchâssée dans un anneau F ’ de bois. Et les hottes où sonnent les pots de fer-blanc ” ‘3 et les cruchons de grès, balancées à leurs épaules, am- ‘À plifient le rythme cahoté de leur marche. Leurs quads, à À les hoyaux à deux dents qui servent à bêcher, polis : $ par le frottement des terres, jettent une lueur d’acier. Vi: L Grand-père passe ses mains devant la flamme : sa È paume saigne, ünë broche taillée en biseau lui a”fait si | cette éraflure. ‘4 Gette saison ramène chaque année la même angoisse : ’ Fr « Pensez-vous qu’on aura la guerre ? » k: Les vièux S’attristent, tendant au feu leurs mains ger- | …._ cées par le hâle de mars, et déviennent soudain pensifs : k: « Pensez-vous qu’on aura la guerre ? » pe Piétinée par les invasions, martelée tant de fois par | la botte du vainqueur, la terre lorraine tressaille au É moindre bruit. Un long frémissement d’inquiétude court | L dans cés nuits sonores de printemps : on croit entendre QU. h au loin dés piétinements d’armée et des galops dé chez At … vaux : chaque pli du terrain est aux écoutes!
4 Tant de terre remuée n’inspire pas confiance. Partout ! des forts, des casemates, des batteries. Le silence ds s à . bois se dissipe, déchiré de coups de clairons, martelé | te Û par les ronflements de la peau d’âne, quand les tam- #04 bours de la redoute vont à l’école. AE Voici ce que raconte le grand-père : RUE L « Les Prussiens arrivaient. On les avait vus du côté | Red de Velaine. Nos gens, pris de peur, chassèrent les Fe vaches dans les bois, et se réfugièrent dans les trous de Saint-Reine. “4/2 | « Moi, je dus rester au village, pour garder mon père, Pa É un vieux, tombé en enfance, qu’avait vu les cosaques. n 4 Je l’avais surpris un jour dans la bougerie, en train nn d’affiler sa serpe, pour couper la gorge aux Prussiens. Hi 4 | « L’ancien mourut de saisissement, à la vue des « Peu à peu les gens revinrent et s’enhardirent. Rien è j h Ÿ m’était changé. Seulement des bandes de Saxons et de 1 Poméraniens étaient campés dans les granges. FE « Is faisaient la soupe dans la marmite du cochon, | et mangeaient du pain noir. M } « — Bon schnaps, qu’y disaient, en buvant notre Gta j eau-de-vie. nt - j « Y laissaient sur leur passage une odeur de cuir et nn de bête sauvage. Les nouvelles de nos désastres arri- vu 1 vaient, et nous avions le cœur gros. s « — Franzose capout, qu’y disaient avec de gros « Nous logions une compagnie, mais y nous laissaient, M tranquilles, rapport au feldwebel, comme qui dirait 14 | un sergent, qui restait chez nous, et qui matait ses da
L « Je l’vois encore; y s’appelait Fritz, un homme bien : à
corporé, moustachu, aux joues rouges. On buvait la ù
_ goutte ensemble, des fois, car on ne peut pas toujours F
À se regarder comme des chiens de faïence. à
D. « Le siège de Paris terminé, tu étais revenu, toi, À
; _ petiot, avec ta mère. L’occupation du territoire conti- à
4 « — Komme, disait le sergent, en te tendant les bras,
L et tu lui riais, ayant déjà beaucoup de connaissance :
pour ton âge. ‘
- « Et quand tu serrais les poings, dans tes colères, il : à disait encore en plaisantant : ‘k « — Petit Parisien, très méchant, toujours la Révo- ÿ
d « Le Prussien disait ça, en pensant à la Commune, 1 J qui mettait Paris sens dessusldessous à ce moment-là. d je « Pour finir, y t’emportait dans le jardin. Ça nous ï 4 intriguait, la grand-mère et moi, et un jour nous l’avons à suivi, à pas de loups.
3 « Le Prussien, te tenant toujours dans ses bras, se j promenait dans l’allée du fond, et y pleurait, cet _ homme, y pleurait les larmes de son corps, comme ça,
_ tout seul, s’en donnant à cœur joie. 4 $ « Et comme nous le regardions, consternés : 14 ; « — Moi, dit-il, cing petits comme ça, cinq ! fi
; « Et sa main se baïssant vers le sol, remontait, tra- ‘ . çcant dans l’air des échelons pour montrer le niveau A __ différent des petites têtes. : à } « Nous l’avions en pitié, c’t homme ! »
k Grand-père s’est tu : dans les braises des sarments, ne
À des traînées de feu courent légères, comme des chenilles à 4 33
lé le rouet d’ivoire | D lumineuses, et j’écoute ce récit, suivant d’un œil amusé | D les longs rubans de feu qu’on trace dans lair, en | agitant une brindille enflammée le sac de sorbes Grand-père braconne à ses moments perdus. l Au mur est accroché un vieux fusil à piston, dont lé canon, mangé de rouille, est tout pareil au soufliot, l déposé dans la cheminée. Le chien, les garnitures, la plaque de crosse, font un bruit de ferraille; mais il 3 l porte juste et loin. Quand grand-père l’ajuste au creux | de son épaule, el coule sur le canon son regard aiguisé If par les heures passées à l’affût, la balle coupe en deux la haute-grive, qui chantélau bout d’une branche. Il sait encore tendre des lacets faits d’un crin de Î cheval. Parfois, quand il rentre à la tombée de la nuït, un rire contenu plisse sa bouche : sans mot dire, il ntr’ouvre les plis de sa blouse, et jette sur la table un grand lièvre roux, qu’il tient par les oreilles. La bête illonge ses pattes raidies, un caillot de sang collé au bout du museai Grand-mère dit chaque fois — Vous n’êtes pas raisonnable. Y nous arrivera dés Mais ell le des oignons, tout de même, l’air satis- ÿ fait Grand*père m’emmène avec lui dans de longues ran: G É données, à travers champs. L’horizon recule : comme le 04 $ ionde es 1! Chemin faisant, il m’apprend les os stiqu nettant dans cet enseignement une
sorte de gravité, répétant la leçon que d’autres vieux h | à | Ini ont apprise. el | Il me montre à marcher dans les terres labourées ; de (à) | signes imperceptibles il tire une indication pour la con- pl |. naissance du temps; il ramasse une coquille d’escargot, ji | et dit : « L’hiver sera long », montrant l’épaisseur de la al | cloison qui mure le logis de l’animal. Dit | Autres fois, mi-sérieux, mi-plaisant, il raconte des his- | toires extraordinaires : il parle des loups qui ont les (1 côtes en long, et vont droit devant eux, toujours tout Re droit, sans jamais pouvoir plier l’échine: et, quand nous nil nous étendons à midi, au creux d’un sillon, les yeux fl caressés par la houle infinie des trèfles,-quand mes 1114 paupières s’appesantissent sous l’accablement de la (il lumière, j’entends comme en rêve sa voix, qui parle du rl chin bianc, du chien qui se couche sur la poitrine des 4h petits garçons endormis dans les champs, et les plonge ji dans une invincible somnolence ‘Al IL dit ces Jiaues, l’air convaineu, s’amusant de ma À crédulité. ! #l Précieux héritage du passé, ces récits sont le trésor ‘1 | des générations de paysans qui ont bèché la vigne et 11 labouré la terre. Au penchant de l’âge, les vieux n’ont Hi d’autre mission que d’entretenir chez les enfants la (al croyance au merveilleux, comme la parure la plus il rayonnante de l’humanité % » Nous entrons dans le bois : grand-père se penche et Fr épie des traces de bêtes. | Oh! la joie du matin nacré trouant les hêtres de 1 | clartés mouvantes! Le soleil rit dans la rosée; le chemin (il | disparait sous des graminées, embrumées d’une pous- Al sière tremblante ; un creux d’eau, large comme la main, {’
‘à lumineuses, et j’écoute ce récit, suivant d’un œil a musé 18 les longs rubans de feu qu’on trace dans l’air, en) 10 agitant une brindille enflammée. ge ‘ii 10) le sac de sorbes He 14 Grand-père braconne à ses moments perdus. 4 de 10 Au mur est accroché un vieux fusil à piston, dont le. +
| canon, mangé de rouille, est tout pareil au soufliot, … ‘4 déposé dans la cheminée. Le chien, les garnitures, la n 0 plaque de crosse, font un bruit de ferraille; mais il fi h à) porte juste et loin. Quand grand-père lajuste au creux 1} 1 de son épaule, et coule sur le canon son regard aignisé 0 par les heures passées à l’affût, la balle coupe en deux 3 la haute-grive, qui chantdlau bout d’une branche. f ‘a ‘24 Il sait encore tendre des lacets faits d’un crin de iL. cheval. Parfois, quand il rentre à la tombée de la nuit, n Ko un rire contenu plisse sa bouche : sans mot dire, il qi 1 entrouvre les plis de sa blouse, et jette sur la table un pi à grand lièvre roux, qu’il tient par les oreilles. La Due he allonge ses pattes raidies, un caillot de sang collé au Ki bout du museau. ds ‘4 Grand-mère dit chaque fois : (ObE he — Vous n’êtes pas raisonnable. Y nous arrivera des | de. histoires. Di. (1 Mais elle pèle des oignons, tout de même, l’air satis- A | l h Grandpère m’emmène avec lui dans de longues ran- | ‘4 données, à travers champs. L’horizon recule : comme le. 114 monde est grand! Chemin faisant, il m’apprend les. #3 choses rustiques, mettant dans cet enseignement ue
sorte de gravité, répétant la leçon que d’autres vieux + 1 lui ont apprise. 210
Il me montre à marcher dans les terres labourées ; de “04 signes [1e “0 il tire une indication pour la con- K à naissance du temps ; il ramasse une coquille d’escargot, % fs
. et dit : « L’hiver sera long », montrant l’épaisseur de la Nu!
. cloison qui mure le logis de l’animal. À f
Autres fois, mi-sérieux, mi-plaisant, il raconte des his- ‘0 toires extraordinaires : il parle des loups qui ont les 11 côtes en long, et vont droit devant eux, toujours tout ‘4 droit, sans jamais pouvoir plier l’échine; et, quand nous ‘1
. nous étendons à midi, au creux d’un sillon, les yeux 14 ‘ caressés par la houle infinie des trèfles,” quand mes #7
_ paupières s’appesantissent sous l’accablement de la 12
F lumière, j’entends comme en rêve sa voix, qui parle du 4
. chin bianc, du chien qui se couche sur la poitrine des ÿ ï
_ petits garçons endormis dans les champs, et les plonge je dans une invincible somnolence. \18
| Il dit ces fiaues, l’air convaincu, s’amusant de ma ‘4
Ka Précieux héritage du passé, ces récits sont le trésor He
_ des générations de paysans qui ont bèché la vigne et 10
| labouré la terre. Au penchant de l’âge, les vieux n’ont À fe
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_ croyance au merveilleux, comme la parure la plus QE n
_ rayonnante de l’humanité. # d
| Nous entrons dans le bois : grand-père se penche et ‘3
_ épie des traces de bêtes. 0
Oh! la joie du matin nacré trouant, les hêtres de 14
- clartés mouvantes! Le soleil rit dans la rosée; le chemin A 1
disparaît sous des graminées, embrumées d’une pous- ; Li sière tremblante; un creux d’eau, large comme la main, , 14
le rouet d’ivoire Re
s’ouvrant dans une ornière, enferme un large pan‘ de ciel, où passent des vols d’oiseaux, où s’agitent douce-
de ment les feuilles de tremble. Du fond des taillis, baignés
l d’un jour verdâtre, sortent des odeurs de fraise, des
| souflles vivifiants qui courent sur mes Mempes et les
N Autour de moi, comme une mer, le chuchotement ï
inquiet des feuilles.
Un geai s’envole, secouant le silence de son jacas-
— Jacques! Jacques! crie mon grand-père. i
— Jacques! Jacques! répond le geai. :
ÿ Mais on n’est pas là pour s’amuser. Grand-père me | conduit par des sentes jusqu’à l’endroit où ses lacets 4 sont posés. D’autres fois, il s’agit de cueillir les sorbes, les fruits rouges qui müûrissent dans l’épaisseur des feuillages. Il me fait grimper sur l’arbre; nous remplissons nos bissacs. Solidement établi sur la
| branche, je porte mon regard sur le moutonnement des cimes, à perte de vue, sur toute l’étendue des combes, à où monte au loin la fumée bleue d’un feu de charbon- à
Et une joie s’empare de moi, orgueilleuse et puis- à sante, la joie du Jacques qui crie et secouê ses ailes + dans la lumière. N
Grand-père se réjouit à l’idée de jouer un bon tour au * grand Milet, son ennemi, le garde forestier ! Il le voit à 4 l’avance, les yeux fureteurs, cherchant dans les feuilles
les sorbes rouges, les bonnes sorbes qu’il s’était réser- 4
” vées, et qu’un autre lui aura cueillies sous le nez. |
Notre récolte terminée, le sac plein est enfoui sous la |
blouse de grand-père. Ÿ À
‘ Quelqu’un vient. 4 4 Justement, le garde débouche d’une tranchée, le nez ; ‘à au vent, comme un bon chien de chasse. Il est grand, fe
- rougeaud, avec des mèches de cheveux blancs ébou- | | riffés autour de son képi. La plaque de cuivre, insigne É 1 de la loi, luit sur sa blouse de toile bleue. Ses jambes | . maigres, guêtrées de coutil, se détendent nerveusement iù | « comme des pattes de cerf », dit mon grand-père. Il
\ marche, environné de terreur, faisant des procès aux | À vignerons qui coupent des macheuils dans les taillis 4 pour faire des bretelles de tendelins, forçant les vieilles : qui ramassent du bois mort à dénouer la hart de leurs à à Les deux hommes s’abordent, polis, cérémonieux : À
— Quoi qu’on fait de bon chez vous? demande le k Ki — Pas grand chose, dit grand-père. Des bricoles! Les | $ pommes de terre n’ont pas donné, et y en a beaucoup
ù de pourries. On aura bien du mal à nourrir les cochons, | D cet hiver. 4 Grand-père parle, parle, tandis que l’autre tourne g f autour de lui, palpant des yeux le gonflement suspect | W de la blouse. Mais ïl n’ose allonger la main, dans la
| crainte du vieux qu’on respecte dans le pays, et dont
% les colères sont terribles.
À On se quitte, après des propos interminables. Quand
4 la silhoueite a disparu dans les profondeurs de la
FA tranchée, grand-père se redresse, tout fier, l’œil lui-
sant. Il rit tout seul, en pensant à l’autre qui se morfond maintenant, l’oreille basse, sous le sorbier + s
37 le rouet d’ivoire. — 3
le rouet d’ivoire FRS Il crie : & Jacques ! Jacques ! » comme le geai. Sa : voix sonne, éclatante sur le silence des combes fores- 3 une histoire de revenants 4
On cuit les marcs de raisins pour faire l’eau-de-vie. 1 Grand-père a dit : & Je passerai la nuit, c’est de ‘04 l’ouvrage bien délicat, qu’y faut mener à la main, comme une mariée. Ÿ aura à surveiller la cuisson du 4 À Et j’ai dit à grand-père : « Je te tiendrai compagnie. » Il rit, d’un bon rire de vieux, qui plisse sa face sillonnée 4 de grosses rides, d’un rire qui ouvre largement sa | bouche édentée. Il fait semblant d’être délivré d’un poids, content de laide inespérée : , « À nous deux, on aura la moitié de mal. » 4 Le souper terminé, je rejoins grand-père dans la bougerie, au coin du hangar où l’alambic ronronne. 1 Surmontant le motif de maçonnerie, la tête de cuivre { f rouge reflète la lueur de la chandelle, dont la mèche | | champignonne. Une vraie cuisine de sorcier. Des vapeurs montent jusqu’au toit, exhalant l’odeur de marc fer- À menté, et le serpentin déroule bizarrement ses anneaux de métal dans le tonneau empli d’eau bouillante. Au 4 bout d’un tuyau de chanvre l’eau-de-vie perle en gouttes À Par moments, grand-père ouvre la porte du foyer, et À jette une büche de hêtre dans la fournaise. À Nous suivons des yeux le tremblotement de la flamme il qui danse sur les cendres grises, comme un papillon. hi
1 Grand-père monte sur l’alambic, et, saisissant une
| pince à trois dents, une sorte de tenaille gigantesque, il enlève les marcs distillés, recharge la machine, debout
| dans les nuées, pareil à un dieu. Son front ruisselle, et *
s sa voix, sortant du nuage, dit ces mots :
« Petiot, y ne fait pas froid ici tout de même. » \
À Il m’envoie chercher des mottes de marc, pour couvrir
4 le feu, au fond du jardin.
À L’air même semble gelé. Les maisons accroupies sous » les chapes blanches de leurs toits, les grands sapins |
ù chargés de neige, les jardins et les chènevières, tout
a pris la rigidité cassante du cristal. Dans le ciel
4 vide roule une lune éclatante, magique, la lune qui
affole les loups et les fait galoper dans la eam-
À Je cours avec ma charge de mottes, l’échine vibrante
1 de frissons, n’osant regarder derrière moi, pourchassé
| par mon ombre qui gesticule.
} Puis, le foyer garni, nous nous asseyons côte à côte au ï
‘ coin de l’alambic, sur le petit banc de pierre ; la chaleur
k du massif de maçonnerie pénètre nos membres peu à
4 peu, et, la joue appuyée sur l’épaule du vieux, sentant le
V contact de son tricot de laine brune, une joie me monte
F au cœur, une joie qui vient de l’abri tiède, de la ten-
dresse du grand-père, des émotions dont cette nuit est
\ Alors, pour lutter contre la somnolence qui nous
…_ envahit, il me raconte une histoire effrayante, qui s’est
ñ passée dans une. bougerie où l’on cuisait le marc de
\ . « Le Tisse, que tu n’as pas connu, aimait bien la
goutte. Il en buvaïit une chopine, le matin, en râclant
le rouet d’ivoire q D > Ë des échalas, une chopine le soir, quand il ‘avait rangé | À Fi ses bêtes. Ses mains tremblaient, ses yeux pleuraient, 5 et si la Babette, sa femme, lui faisait des reproches, î il emplissait son verre et le vidait d’un trait, avec un air É: « On lui aurait mis une mèche de chanvre dans la Ë bouche, que ça aurait flambé comme un brülot. . : « — Femme, pour boire là goutte, je reviendrais de | cent pieds sous la terre. » ! « & Un jour, la Babette le trouva mort au fond de la grange, une bouteille d’eau-de-vie à demi entamée à j côté de lui. \ « Elle avait bien du mal, la pauvre Babette, avec ses 4 vignes, ses prés, ses chènevières, et pas d’homme pour les travailler. Vint une fameuse année où on récolta tant de raisin, qu’on ne savait où le rentrer. Babette prit des 4 gens de journée. Au pressurage, tout marcha bien. Mais quand il fallut cuire les marcs, Babette se désolait, car ë c’est de l’ouvrage trop difficultueux pour une femme. 4 Elle essaya de les vendre, mais on ne lui offrait pas £ un bon prix, parce qu’on voulait profiter de son | « Tant et tant que son voisin, le Fan, lui dit : « — Vous désolez pas, Babette, je mettrai la cuite £ « Le feu ronflait, la goutte tombait du serpentin, et la Babette, par une nuit d’hiver comme celle-ci, blottie ET Æ S contre les pierres chaudes, jetait de temps en temps une © La | bûche dans le fourneau E « Elle s’endormit à la longue, n’ayant pas l’habitude.
Alors, la flamme baissa, la goutte ne pleura plus au il bout du chalumeau. Encore un peu, et toute la cuite Us: était perdue. ni! « Un petit bruit la réveilla à demi, elle ouvrit un œil, »] et ce qu’elle vit la rejeta, prête à crier, au creux des Al « Le Tisse était revenu! Le bougre avait senti dans la ia tombe l’odeur de la goutte, et il travaillait, il travaillait WE | ferme, pour remettre les choses en bon état. Ait « I se baissait, souflant par la portière du fourneau ; M: | | ses yeux étaient rouges comme des braises. La flamme 14
- éclairait ses jambes sèches comme des ételles, qui son- 1h 1 naient en s’entrechoquant. Des cheveux verts étaient E | collés sur sa tête. En sautant le mur du cimetière, il il avait accroché un brin de lierre qui pendait derrière lui. E1]
Et quand il traversa la cour pour aller chercher du {
bois dans le hangar, la vieille vit les étoiles qui |
luisaient à travers sa chemise, mince comme une toile E
« La Babette demanda doucement : fl
« — Tisse, que fais-tu ? » | « Il répondit d’une voix terrible : il
« — Tu vois, je fais ton ouvrage! »
« Elle n’osa pas insister, car le vieux la menait tam- 4 bour battant, quand il était du monde. Ni: & Par moments, il prenait l’épreuvette pour mesurer el
le degré de la goutte. Tout marchait bien; il frottait ses 44 mains, qui faisaient un bruit d’os — et il buvait des lam- 1 ll pées de goutte chaude, en poussant des soupirs à lendre nt: « Au petit jour, il partit, et la Babette, qui se frottait (l É les yeux, aurait cru qu’elle avait rêvé, si elle n’avait di f
4 le rouet d’ivoire | bn bi, À des échalas, une chopine le soir, quand il‘avait rangé nn ses bêtes. Ses mains tremblaient, ses yeux pleuraient, | et si la Babette, sa femme, lui faisait des reproches, ;
- il emplissait son verre et le vidait d’un trait,avecun air MA On lui aurait mis une mèche de chanvre dans la bouche, que ça aurait flambé comme un brülot. à à « — Femme, pour boire la goutte, je reviendrais de cent pieds sous la terre. » 4) 0 « Un jour, la Babette le trouva mort au fond de la | À grange, une bouteille d’eau-de-vie à demi entamée à. à 1 côté de lui. : ÿ. | « On l’enterra et on n’y pensa plus. : 34 « Elle avait bien du mal, la pauvre Babette, avec ses | vignes, ses prés, ses chènevières, et pas d’homme pour Î les travailler. Vint une fameuse année où on récolta tant ‘ de raisin, qu’on ne savait où le rentrer. Babette prit des gens de journée. Au pressurage, tout marcha bien. Mais quand il fallut cuire les marcs, Babette se désolait, car d c’est de l’ouvrage trop difficultueux pour une femme. À : Elle essaya de les vendre, mais on ne lui offrait pas un bon prix, parce qu’on voulait profiter ‘de son 1 | « Tant et tant que son voisin, le Fan, Jui dit : | « — Vous désolez pas, Babette, je mettrai la cuite. en route, et vous ferez le reste, à vous seule. » AU 4 | « Le feu ronflait, la goutte tombait du serpentin, et la ( Babette, par une nuit d’hiver comme celle-ci, blottie | { contre les pierres chaudes, jetait de temps en tempsune 4 bûche dans le fourneau. Tl « Elle s’endormit à la longue, n’ayant pas l’habitude. à
n Alors, la flamme baissa, la goutte ne pleura plus au 4 bout du chalumeau. Encore un peu, et toute la cuite - | était perdue…
4 « Un petit bruit la réveilla à demi, elle ouvrit un œil, …—._ et ce qu’elle vit la rejeta, prête à crier, au creux des ‘à « Le Tisse était revenu! Le bougre avait senti dans la
2 tombe l’odeur de la goutte, et il travaillait, il travaillait
4 ferme, pour remettre les choses en bon état. ‘4 « Il se baïssait, souflant par la portière du fourneau ;
F ses yeux étaient rouges comme des braises. La flamme | …_ léclairait ses jambes sèches comme des ételles, qui son- ÿ. naient en s’entrechoquant. Des cheveux verts étaient n collés sur sa tête. En sautant le mur du cimetière, il
4 avait accroché un brin de lierre qui pendaiït derrière lui. ) _ Et quand il traversa la cour pour aller chercher du À bois dans le hangar, la vieille vit les étoiles qui | A luisaient à travers sa chemise, mince comme une toile
“4 « La Babette demanda doucement : J
4 « Il répondit d’une voix terrible : } 4 « — Tu vois, je fais ton ouvrage! »
4 « Elle n’osa pas insister, car le vieux la menaït tamj bour battant, quand il était du monde… EL. « Par moments, il prenait l’épreuvette pour mesurer
à le degré de la goutte. Tout marchait bien; il frottait ses ; ‘4 mains, qui faisaient un bruit d’os — et il buvait des lam1 pées de goutte chaude, en poussant des soupirs à fendre | A « Au petit jour, il partit, et la Babette, qui se frottait « é L les yeux, aurait cru qu’elle avait rêvé, si elle n’avait \
| le rouet d’ivoire AU
pas vu le baril de goutte, et le grand brin de lierre qui
4 traînait sur le sol… » |
Le récit effrayant fait pénétrer dans mes moelles un à
frisson aigu, comme une lame d’acier.
Des bruits sonnent étrangement au cœur de la nuit,
des bruits qui viennent de très loin, portés sur la nappe
| éclatante des neiges. Une branche chargée de verglas se casse et tombe avec fracas. J’écarquille mes yeux : lourds de sommeil : il me semble que je vais voir, moi J aussi, des apparitions, surgissant du fond de l’Invisible. “1 Un rai de lune blanc glissant sur le mur paraît se mouvoir tout à coup, et fuir, comme une bête sur- # Mais non : grand-père se lève, et les nocturnes fan- ‘1 « Éclaire-moi, petiot. »
Je tiens la chandelle haute, pour qu’il voie bien clair.
Alors a lieu l’expérience qu’on renouvelle chaque année avec émotion. Un peu d’eau-de-vie est versée sur la tête brûlante de l’alambic, le liquide s’évapore doucement, L
j et grand-père y met le feu.
Une petite flamme bleue danse, comme une âme en
Et grand-père dit, satisfait : « Le vin sera bon, la goutte sera bonne. » 1 Puis il me tend le verre, et commande : l « Trempe ta langue comme les chats. » À Il rit de ma grimace. ; Et la saveur poivrée descend en moi, chauffe mon 4
-
ventre, comme si dans la tête de cuivre rouge, dans le | serpentin bizarrement enroulé, grand-père distillait du
-
4 .: nuit de Noël F5. * Le ciel est brillant. Les étoiles luisent avec cet éclat L #4 rigoureux qu’elles ont par les nuits de grand froid. Il a « 4 neigé tout le jour. Sortant de l’école, les gamins s’allon- ; À geaient, les bras en croix, dans cette blancheur, et, se 124 relevant, contemplaient leur empreinte. Les bruits se 1 sont tus, étouffés dans cette épaisseur ouatée, et les là fumées montent tout droit dans l’air. L Près de l’âtre, on boit la lisquette et le vin cuit. J On nous a parlé, à nous autres enfants, des merveilles 3 de la messe de minuit, de l’autel rayonnant comme un ‘4 brasier sous des souflles venus de la porte. Mais on L nous annonce ironiquement que nous ne verrons pas ces À splendeurs, et que la messe sera célébrée pour nous É dans la chapelle blanche, au creux des draps. Une 4 somnolence appesantit nos paupières, mais nous lut- } 4 tons, tandis que des carillons éparpillent dans l’air leurs ï. ; On teille le chanvre, on raconte les fiaues de la veilFL lée. Un vieux dit une histoire qui commence ainsi : 4 « Y avait une fois un roi et une reine, qui filaient des | 4 étoupes.…. » Les enfants promènent dans la chambre des | k. croix faites d’un entrelacement de chanvres-nus, frêle 4 construction qu’un choc vient détruire. D. Grand-père fabrique un balai de bouleau. Mais grandhe mère a ouvert l’armoire aux arabesques de cuivre. Elle H. Il manque quelque chose à la fête, ce soir-là. Elle 4 fouille les piles de linge amoncelé, les tiroirs. Un souffle F 43 1110
1 le rouet d’ivoire FE #
M s’exhale du vieux meuble, un souffle mêlé. à l’arôme 7
; des pommes et des coings rangés sur les rayons. ‘1 k Mais elle a trouvé! Triomphante, elle apporteun petit
ÿ livre : c’est un cahier jauni, imprimé avec des têtes de N Û clous, le livre des noëls patois qu’on chantait dans sa 4 K Elle lit et s’esclaffe toute seule. Elle veut chanter, et : à a tâtonne, cherchant les airs. Grand-père, qu’elle appelle « (ts #ù ‘aàla rescousse, a tout oublié, la musique et les paroles! 4 ii Alors ils se regardent tristement. Le cahier reste R 1 grand ouvert sur la table, incompris, inutile. À | « Un grand fleuve d’oubli enserre le monde », a dit le à l’eau de Pagney à Ÿ Grand-mère a mis son chapeau lorrain, la capote a! à de paille à rubans moirés où son visage disparaît
f dans une ombre souriante. Elle a passé son bras dans | ou __ lanse de son panier et, serrant dans son poing le 1 ‘# riflard de cotonnade bleue, dont les baleines sont ta 4 grosses comme le pouce, elle se met en chemin, sans à ( Des gens qui la croisent, l’interpellent :
{ — Vous vlà partie, Marguerite. É À Avenante, elle répond : | à — Tout de même! J’vas voir nos gens de Pagney.
:148 — Vous aurez du bon temps, Marguerite. : à — Que le Seigneur Dieu vous entende. | d La route flamboie; pas un chuchotement ne s’éveille
{ à la cime des peupliers. Parfois, grand-mère s’arrête et Ù
1 _ colle à mes lèvres le goulot du cruchon de grès bleu, È ; enveloppé d’un linge humide. Ù ; Puis elle me fait des recommandations : j 12 è — Faudra être bien honnête, mon p’tiot, ôter votre « 4 chapeau en entrant chez le monde, pour que tout chacun k voie que vous avez de l’esprit ! 344 …. ‘ On traverse Toul. Des choses me déconcertent par É À leur nouveauté : les chalands trapus qui trempent dans 1 l’eau du canal le reflet de leur proue vermillonnée, et la : |: locomotive qui souflle, siffle, crache sa vapeur sur les | ; rails luisants, comme un cheval monstrueux aux mem-
à Et voici qu’on a tourné la côte Saint-Michel.
Ë A perte de vue, des collines fuient en ondulations Î bleuâtres. Un ravissement s’empare de mes yeux, } À et pour la première fois, je connais l’immensité du . e Mais un clocher pointe parmi les arbres. 1 à Grand-nière s’arrête, le temps de soufller un peu, et # ; 1 pose son panier sur la borne. : ÿ ÿ Pauvre grand-mère ! à la vue du pays familier mur- ; | murent en son cœur d’ineffables choses anciennes. , Une émotion plisse ses lèvres, plisse le coin de ses Û j yeux, où sont creusées tant de rides, et son trouble f É est si grand, qu’elle porte sa main à son front, éblouie, te et qu’elle tourne sur ses talons, cherchant le panier, É ; qui lui crève les yeux sur la borne. | « J’sais pus ce que j’fais : on devient si patraque ! » à À Elle s’abime dans une longue contemplation. | ÿ Oh! les bons arbres arrondissant leurs têtes dans les
É vergers, et les belles vignes, plantées d’échalas blancs ! U ; Oh! la fine odeur de mirabelle que le vent nous souffle 18
| À le rouet d’ivoire 14 À au visage. Le village dégringole la pente, cahin-caha, v : comme si le diable, dont on parle dans les fiaues, l’emportant dans sa hotte, l’avait vidée là, d’un seul A Moi, j’aime surtout les ruisseaux ! : | Ils frétillent le long des sentiers comme des lézards, ; ils glissent sur des lits d’herbes brillantes, ils éclabous- ” sent les pierres plates qu’on dresse debout pour séparer les pièces de vignes. Et l’ombre est délicieusement 4 rafraîchie de leur clapotement. Mais grand-mère dompte son émotion, et se remet en Et c’est jusqu’au soir la visite des parents, et les conversations interminables où l’on parle des mariages, des morts, des récoltes qui promettent. « La vigne n’a | pas coulé, à sa floraison, mais les pommes de terre s 2 embrunissent. » Et grand-mère, ragaillardie par l’odeur à du passé qui monte par la fenêtre ouverte, grand-mère parle avec volubilité, comme pour se rattraper, retrouvant sans efforts le patois de son pays. Elle dit « Abi bai, | achau, avant achau », toutes ces lourdes syllabes qui font | rire grand-père, quand elle les prononce dans notre | maison. Et les gens la complimentent : | — Vous avez bonne mémoire, Marguerite. | Elle sourit silencieusement. à Des choses, dans ces logis de vignerons, me donnent l’impression d’être loin, très loin, dans quelque continent Le jour vertical, tombant des flamandes vitrées sur les toits, baigne les meubles d’une lumière crue, sans | une ombre. Avec le soir qui tombe, le clapotement des ruisseaux grand au fond des vergers.
F Et je me rappelle un vieux, assis au fond d’une chambre où les épis de maïs pendaient aux solives du plax fond, un vieux aux lèvres rasées, aux joues rondes, | vêtu d’une houppelande et d’une culotte à pont, comme Ml les bourgmestres qu’on voit dans l’almanach de Stras- | Quelque arrière-grand-cousin, qui m’expliqua gravement nos liens de parenté. On apporta une bouteille de vin blanc, respectable | sous sa poussière. Les verres tintaient avec des sons flûtés d”harmonica, et le vieux chanta une chanson à 1 boire du temps jadis, d’une voix chevrotante, au timbre - | fêlé, pareïl au tintement des verres de cristal. | J’avalai un grand verre; ma tête tournait. J’en avais | bu tant d’autres au cours de la journée! , — C’est notre eau, la bonne eau de Pagney, qui : source de la côte! 6 — Mâtin, elle est bonne. ; Il parlait sérieusement. La compagnie s’esclaffait. Je À. le croyais, comme on croit à cinq ans, de toutes les } forces de mon être. Maintenant encore, quand je revois g
- ces ruisseaux lavant les pierres blanches, il me semble | que cette eau est une eau merveilleuse. ; Grand-père reçoit ses amis du voisinage. 3 / Il les accueille cérémonieusement, avec une politesse 14 -qui ne varie pas ses formes, qui fait partie des vieux ë
le rouet d’ivoire 40700
4 Quand il s’attable avec le pêcheur, un vieux per- 14 , clus de rhumatismes à force d’avoir travaillé dans À “ l’eau, il ne manquerait pas de choquer son verre et de 4 dire &à votre santé » chaque fois qu’il boit. L’autre fait 4 d de même, et s’il oubliait cette habitude, ils ne seraient 4 A. pas contents, car s’ils aiment le bon vin, ils s’aiment ù ù encore mieux. 4 D’autres fois se présentent les membres du conseil de j fabrique, car grand-père est marguillier de la paroisse. À ‘à Pénéfrés de l’importance de leurs fonctions, ils discutent | gravement les affaires de poids, comme la location des bancs à l’église ou l’achat du pain bénit, que la con- | | frérie des vignerons offre le jour de la Saint-Vincent. Et k grand-père, chaussant son nez de lunettes, prend un 4 | porte-plume, qui pèse terriblement à ses gros doigts, et | | il écrit, ayant devant lui un encrier de faïence décoré ( de fleurs bleues, que j’ai conservé. Les craquelures en | sont semées d’une poussière émouvante de souvenirs. | 4 Mais parmi tous les autres, c’est Fanfan qui reçoit le !
- k Un homme riche, ce Fanfan, dont la maison crépie à ss 204 la chaux avec sa large grange, est la plus belle de tout | (à le pays. Il a le teint rouge, avec de gros yeux à fleur de û tête, et il rit à tout propos, d’un rire qui sonne comme | ÿ le hennissement d’un cheval. Il parle fort, tape du poing | sur la table, braiïlle à tue-tête les propos les plus ordi- ; naires, sur la pluie et le beau temps. Et quand un malin | À lui décoche une plaisanterie, il a toujours, comme on | fi dit, « la pièce pour boucher le trou ». ji | Il marche dans le vacarme que sa joie de vivre soun lève autour de lui. s 4 On aime surtout entendre son approbation, son » oui
4 qu’il prononce « iau », en patois, et qui sous cette forme 1
claironne comme un chant de coq. as
4 Avez-vous vu un coq lorrain sur son fumier ? Chez j ÿ ‘4 nous ils chantent plus clair que dans les autres pays du 4 4 monde. Il se dresse sur ses ergots, hérisse les plumes é ‘28 de son cou, et battant des ailes, pousse un cocorico plus té À ‘éclatant que sa crête. ; 4 Pareillement sonne le « iau » de Fanfan. 1 M — Fanfan, nous allons boire un verre de vin gris? 4 ÿ — Jau, mon homme. i % — Fanfan, le cochon est bon à tuer? x nr” C’est que Fanfan est un homme heureux, et son ; À bonheur, comme c’est naturel chez les enfants et chez à k les simples, se manifeste par du bruit. Personne ne le 1 e contredit, car il est important d’avoir derrière soi, pour ‘4 4 étayer ses affirmations, du vin plein ses foudres et des : F p sacs de blé plein sa grange. É CA 4 Il vient ordinairement trouver grand-père à la fin de ï N l’hiver, quand on a un moment de répit avant les gros 4 L. ouvrages. Alors une gaîté emplit la maison lorraine, jh une gaîté qui vient, du soleil éclaboussant les vitres, % R: recommençant sa promenade le long des murs. On a D. tué le cochon : la bête suspendue à une échelle montre “4 he. son ventre béant d’une large estafilade; un filet de sang 4 #4 coule de son groin et forme sur le plancher une petite 1 Ne flaque qu’un chat lèche, à coup de langue précaution- À S. es deux compères causent devant le feu, où, sur les F £ charbons, rôtit une tranche de « grillade ». V? 4 (| nager les bonnes grâces de Fanfan. a
no: le rouet d’ivoire 777 Car Fanfan a une grande fille, qu’on appelle Louise, f ù bien quelque obstacle venant de la différence de nos À âges, car elle a vingt ans et j’en ai six au plus; mais la | ï volonté d’un enfant ne s’embarrasse pas pour si peu. |
| Louise me donne des dragées, quand elle a été mar-
É raine, et posant sur mes mains ses écheveaux de fil,
les dévide gentiment, en m’adressant un beau sourire.
Si jeune, j’ai déjà la vague intuition que les caresses
ont plus de prix quand c’est une main de femme qui
flatte délicatement vos joues; et quand je lui ai fait
part de mon projet, elle a paru l’accepter.
Pourtant, j’ai un rival dans la personne d’un grand garçon, Théophile, revenu du service. Mais je n’éprouve aucune jalousie ; ils causent tous deux sur le banc, quand la nuit tombe, comme c’est l’habitude du pays, et j’assiste à des brouilles, à des scènes de larmes, à
| des réconciliations, que je ne comprends guère, ayant pourtant l’intuition qu’il est des passions plus hautes dans la vie, des intérêts plus puissants que de jouer à la paumette. j Aussi Fanfan écarquille les yeux, quand je lui fais part de mon intention bien arrêtéé d’épouser sa fille : ; }’ — Mais elle est promise au Théophile. Ld
Et comme il me voit déconcerté, son rire sonne, impétueux :
— Console-toi, je te taillerai une autre femme, une plus belle, avec ma serpe.
Depuis ce temps, je regarde avec curiosité les troncs énormes des fayards amoncelés devant la maison du menuisier, me demandant de quel bois sera tirée ma
future femme.
l’hôte muet
4 Un soir, la porte resta entr’ouverte. 4 Un visiteur mystérieux entra dans la maison. Il ne fit 1 pas de bruit, son pied ne heurta pas le seuil, son ombre | ne glissa pas parmi les ombres qui jouaient diaphanes sur les murs. Personne ne vit la couronne de verveine F qui ceignait son front. Pourtant, il entra, hôte royal et À 4 muet. Il n’eut qu’à lever la main et tous les trésors de à bonheur s’anéantirent, et la maison s’écroula, comme si le feu calcinant ses murs avait abattu la charpente : du toit dans un tourbillon d’étincelles. Ë Grand-mère mourut, la bonne grand-mère qui tirait des armoires les pommes crapies et roulait dans ses | mains la pâte dorée des micherons quand on chauffait le four. ë : Il y a une telle surabondance de vie dans une âme | d’enfant que ce mot, la mort, n’a pas de sens pour lui. Tout au plus, une vague curiosité s’éveille ep lui et la forme rigide qui se dessine sous le drap évoque simple- | ; ment l’idée du sommeil. | Ë Il faudra des années et des années pour que ce mot prenne sa signification d’épouvante. Non, pas même | | aux heures enivrées de l’adolescence, l’homme n’aper4 çoit cette ombre sinistre, tombant des cimes inconnues, 4 qui se déroulera à ses pieds, comme une vague, et $ noiera, peu à peu, le tumulte bariolé de la vie. F Pourtant la douleur des vivants frappe l’enfant, parce 4 qu’elle est réelle, et qu’elle n’échappe pas à la divina- ä ; tion de sa sensibilité délicate. À
4 Grand-père se tenait devant lâtre, assis àla petitetable #4 fl où il buvait la goutte tous les matins. Pas de protes- |: ! tations, pas un cri de révolte : ces simples natures de paysans, peu démonstratives, ont puisé une force de ré- F signation infinie dans leur lutte contre la terre, contre É | les intempéries du ciel. » à
Il avait l’air d’un étranger dans sa maison, et cela
était plus triste que tout le reste. Des femmes mar- 4
chaïient dans la chambre, ouvraicnt les armoires, re- 4
; tournaient les piles de linge. Elles s’impatientaient: —
grand-père répondait à leurs questions d’une voix loin-
| laine, comme si ces soins ne le regardaient pas, comme ‘4
s’ils étaient encore le privilège de celle qui était partie. « | Dans la chambre voisine, une forme s’allongeait sous
le drap, déjà lointaine. Un brin de buis trempait dans 4
un verre d’eau, et les visiteurs, qui veillaient la morte, }
À parlaient bas, marchaïient à pas lents, et la maison fi
“ . semblait pleine d’une invisible présence.
Grand-père dit ces simples mots, regardant d’un air î
1 tout songeur le bois de la petite table, où les verres k
| ont laissé des empreintes : à
Kai — C’est le premier chagrin qu’elle me cause. ul
Puis il courbe le dos, sous une résignation. |
V Depuis la mort de grand-mère, il est devenu tout :
n drôle : il ne sanglote pas, il ne s’enferme pas dans une Û
À chambre. Comme par le passé, il va tailler ses ceps, 1
4 bêcher la vigne, fauciller son champ d’orge. Seulement
ie le cœur n’y est plus; la façon dont il accomplit ces
L actes trahit, par sa précision même, une pensée
__ absente. Il ne sait pas, il serait bien en peine d’expli-
4 quer la chose : il dit seulement, quand on le secoue : 1
{ « C’est plus fort que moi. » Mais quand il voit la table #
! avec la place vide, quand il trouve au jardin une herbe à
À que grand-mère a plantée, il a un hochement de tête, ë
4 un regard de côté, un silence terriblement significatif. 4
À Des fois, il se trompe: ses idées se brouillent, il parle k
À de sa femme comme si elle était vivante. je
Puis il se met à parler de sa fin prochaine, comme À
| d’une chose nécessaire, attendue, et qui le laisse tout à ;
E fait indifférent. 0
; Il regarde sa veste de futaine, qu’on a reprisée large- 1
ment, et il dit : À ; — Pas la peine ! Je serai usé avant elle. T’ES À à Les misères de la vie, la pluie d’orage, les nuits de } _ gel ne lui arrachent plus un cri de révolte. Il a accepté ÿ } tout passivement ; il a changé; c’est presque avec un | À accent d’égoïsme qu’il répète : : D Et toujours ce refrain désolé, qui revient comme une à obsession : ne 1 — Je ne recommencerais pas l’existence pour une pipe M J lui raconter les histoires qu’il aimait autrefois, il vous 5 : regarde fixement, hébété, et on ne sait s’il va se fâcher ; . ou bien rire. ji ny Du reste, aucune peur de la mort. Il l’envisage avec CR 1 fermeté, lui trouvant plutôt la physionomie souriante. 1 | Et cela aussi est triste quand on y songe : il faut que L
le rouet d’ivoire Le:
l’existence ait été bien dure au pauvre vieux, pour Ne. qu’il accepte d’en sortir avec une résignation si mépri- 4
Plus tard, dans la vie, on la retrouvera, cette crainte £ de la mort, chez les riches, chez les heureux, chez ceux 4 qui ont les jouissances de la vie pour les rattacher au |
monde. Elle se montrera dans leurs moindres gestes, ;
dans leurs paroles, dans leurs silences, quand ils de- 1 viendront vieux, quand ils feront en eux-mêmes et à chaque instant le compte de leurs années qui leur J restent, quand les menus objets qu’ils manient, les
“pièces d’argenterie massive, les brimborions en or leur
rappelleront du même coup la puissance de leur luxe et 4
l’effort de quitter ces richesses. 4
Grand-père n’a rien dans les mains, rien que sa petite pipe, noire de cendre. fl
Tout le monde sait qu’il mourra, parce qu’il veut se
‘ Aussi l’événement n’a-t-il surpris personne.
Un soir, il est rentré, ayant pris froid dans sa vigne qu’il taillait. Il se coucha, avec l’idée bien nette que F c’était fini. On alla chercher le médecin, mais grand- | père haussa les épaules; et tourna le nez dans la ruelle, : | faisant semblant de dormir.
Il mourut au petit jour, à l’heure où les vignerons, la | hotte au dos, s’en vont porter la terre. |
Une mort pareille, dans nos campagnes, ne fait pas plus de bruit que l’éclatement d’une graine mûre. Le large bruissement de la vie universelle emporte ce souffle, cette bulle d’air qui crève dans son remous.
La vie est méchante, parfois, elle s’acharne et piétine férocement les meurtris. \
s Il fallut vendre la maison. Elle passa entre la main d’un entrepreneur, qui y amena une cohue de charretiers et d’attelages. La roue k _ massive des tombereaux écornait l’angle du mur, et les souliers ferrés des terrassiers éraflaient les planchers de sapin, lavés à grande eau et semés de sable fin au temps de la grand-mère. Et la pauvre maison s’effarait devant ce tumulte de gens qu’elle ne connaissait pas. Puis l’entrepreneur partit et la ferma. Alors elle prit un air de stupeur lamentable, avec sa façade dont le crépi s’écaillait et son toit qui s’en allait f chaque jour. Et le cœur de la maison cessa de palpiter, le cœur vibrant, énervé, qui s’élargissait pour nous contenir tous * à mesure que des enfants naïssaient, ce cœur dont, chaque battement portait dans les profondeurs des murs en flot puissant de vie, de beaux rires frais, des | béêlements de moutons, des claironnements de coq. J’ai franchi le seuil, depuis, quelquefois. Des mains mystérieuses, se posant sur mon épaule, me faisaient frissonner. Chacun de mes pas, sonnant ! sur la terre battue des corridors, soulevait des tourbil- ÿ la joie Je suis bien, je suis dans la vie. Elle m’environne comme un fleuve, précipitant ses remous où tournoient les couleurs, les clartés et les | sons. Comme l’eau rejaillit en gouttelettes sous les j mains du nageur, il me semble que chacun de mes
10 le rouet d’ivoire OUR K l: mouvements soulève dans le monde des houles innom- à k à brables’ de joie. Cet univers harmonieux, roulant sur È Ÿ son axe d’or, monte dans la clarté ou sombre dans les
ÿ ténèbres, suivant le rythme alterné du jouret dela nuit.
p L’air se peuple de figures mystérieuses que les sens E-
, grossiers de l’homme ne perçoivent pas. .
il Il tient dans quatre arpents de terre, cet immense 4
| univers. Le bois de sapins, qui dresse sur la côte sa (a
\ masse noire, est une région inexplorée, une Cimmérie K
| où rôdent des apparitions. Pourtant il déconcerte nos 4
’ pas par l’ampleur de ses proportions; il enferme des #
! clartés insondables, qui depuis se sont éteintes. 24
4 C’est que nous vivons, comme les enfants, au ras de D.
‘à Rien de trivial : aucune chose n’est inerte. Le cail- s
| lou du chemin avec ses veines bigarrées, le casson 4
! de vaisselle, qui luit là-bas, comme un soleil, tombé ‘à
parmi les mauves, le morceau de ferraille arraché à un “4
k tombereau, recèlentdes profondeurs d’amusement. Tant
i de vie est en nous, qu’elle se,communique aux moindres x
À objets par la vertu de notre attouchement.
À | Elle est bonne, la terre. Jamais elle ne nous prodiguera |
3 . avec plus d’effusion sa tendresse maternelle! Elle étend 4
pe ses flancs que le soleil réchauffe, et dont la tiédeur 4
À pénètre nos membres quand nous nous roulons sur elle.
Ë Tout le monde des infiniment petits s’agite dans l’herbe |
Qi haute, le monde bruissant qui nous épouvante et nous
1 ravit. La poussière chaude coule sur nos mains, comme … © une eau. Une coccinelle monte le long d’un brin de l ‘à chaume, soulève ses élytres, déploie des aïles de gaze \t fripée, et s’envole. Nous ramassons les graines rondes
| des mauves, qu’on appelle des fromageons, à cause de
. leur forme, et cueillant les fleurs molles de rosée, nous A
- perçons la corolle d’un trou pour en sucer le miel. ne, ; Puis l’enfant se hausse, sa taille grandit : alors ses {} 4 _ yeux n’aperçoivent plus le bruissement de la vie, qui ÿ G court au ras du sol, et la souffrance vient à mesure qu’il L | se détache de la terre. 1 | Tout le secret du bonheur conservé dans l’enfance É. réside dans cette entente harmonieuse avec les choses. & \ Quand je songe à ces premières années, un flot de Fr: à aussi sur le sort des enfants qui marchent dans les rues 1 des villes, escortés d’une domestique, avec des airs 1, raisonnables de petits hommes. 4 Il était doux d’avoir autour de soi, avec la liberté, la b } vie bruyante d’un village. Il était bon de porter ses à mains sur de vieilles choses usées au contact des 71100 hommes et qui avaient pris dans ce commerce une r À douceur singulière. Les cours où poussaient des fourrés 4 | d’orties étaient encombrées d’un désarroi detombereaux, #4 À de herses, de charrues mises au rancart, et ces débris # se prêtaient docilement à nos yeux, avec des complai- 4 sances de vieux qui entrent dans une ronde d’enfants É et dansent sur leurs genoux qui flageolent. 1 | Soyez bénies, vieilles auges de pierre fendues où le Fe | bétail ne venait plus boire, où l’on se couchaït, les . 3 membres pénétrés de votre tiédeur! soyez bénis, cha- kr. | riots délabrés, dont les chaînes nous balançaient +4 | doucement! soyez bénis, vieux puits à la margelle | creusée par le frottement des cordes, qui conteniez 4 le ciel immense ! ‘274 ‘ Toutes ces vieilleries, qui nous aimaient, s’accroupis- ÈS saient docilement pour faciliter nos jeux, semblables à ï
| le rouet d’ivoire des monstres, qui flattés par une main d’enfant, pous- | | sent un grognement de plaisir. | Elles oubliaient leur décrépitude pour se hausser à des emplois glorieux. Un tombereau où l’on rentre les | pommes de terre devenait un vaisseau dont l’étrave | fendait la mer. Nous étions de grands artistes, et notrè imagination à chaque instant façonnait la réalité, et recréait le monde. ; Où est-il, le sourire adorable qui se devinait derrière les choses ? Il semble que la vie, insensiblement, se révèle comme un visage dont les traits se font maussades, et les lèvres parlent d’effort, de tâche à faire, de travail. Le charme du monde s’évanouit, le charme qui venait de sa « nouveauté fleurie ». Le merveilleux se dissipe, et la raison s’occupe de reconstruire le vaste univers, en lui donnant les arêtes géométriques d’un cristal. Par moments, quelque ressouvenance de ce bonheur primitif, mais combien fugitive! à Maintenant, il me semble que je descends dans quelque monstrueux hypogée, dont les parois se resserrent de jour en jour. Mes mains tâtonnantes rencontrent la muraille froide, et les heurts du chemin font trébucher ’ mes pas. Où me conduit-elle cette route inconnue ? Elle est si pâle, si voilée, quand je me retourne, la clarté que ù j’entrevois dans le lointain du monstrueux couloir ! ’ l’église L’église est nue comme une grange. Des touffes d’orties obstruent les fenêtres. Seule, une rosace de vitrail surje monte la porte d’entrée.
À Les vêpres finissant, quand les dévotes récitent le ï chapelet, le curé se promène entre les bancs; alors les ; lueurs du vitrail font ruisseler sur son surplis des à . pourpres, des ors, des bleus somptueux, comme si le ) bon Dieu voulait le dédommager. | ) Au mois de Marie, l’église s’emplit de mystiques il clartés. k Une ombre épaisse flotte dans le chœur, et le curé 1 y passe devant l’autel, silencieux et blanc, comme une | Alors il lit longuement des récits qui font passer dans nos âmes le frisson de l’enfer. Il dit l’histoire du Juif qui perça d’un poignard la sainte hostie et la vit s’envoler, emplissant la chambre de sa palpitante blan- à cheur. Un flot de sang ruisselait de sa blessure. Puis vient la mort d’un athée, promettant à un ami de ; | lui apporter des nouvelles de l’au-delà. L’ami lisait un : livre; sur la page s’était soudain marquée l’empreinte | d’un doigt mystérieux dont le contact avait roussi le ji | Et l’ombre du curé, s’envolant sur le mur, gesticule, | Les saisons tournent, ramenant les grandes fêtes : la Toussaint jette dans la nuit ses lamentations de cloches, | î et Pâques fleuries mêle au parfum de l’encens l’odeur des buis amers. ( Sœur Stanislas garde le troupeau des petites filles.
- Une face de cire, effrayante de rigidité sous sa cor- 4 nette. À la messe basse, quand sœur Stanislas a com- l
D le rouet d’ivoire : * ONE D: munié, un frémissement de ferveur court le long de son ‘4 échine; elle baisse son voile noir pour mieux conserver 1] | les délices qui l’inondent, et on ne voit plus que ses 40 Elle fronce les sourcils, quand un garçon remue sur ‘4 ‘4 Terrible est sœur Stanislas, statue de la dévotion, 14 dont le profil se détache, très blane, sur le vitrail, àla * VA messe basse du matin, tandis que le curé chuchote, que à HE la sonnette éparpille son tintement, tandis que le jour 1 frôle la vitre de son aile blanche de givre. à: | 1 Nous avions construit, Simone et moi, une petite 14 1 baraque avec des maches de sarments et des planches 1 ‘à de tombereaux, et, blottis dans ce refuge, nous regar4h dions la rue, le soleil miroitant sur les socs et les poules hi. que le vent ébouriffait. 9 À
À ù Nous nous serrions l’un contre l’autre, pleins d’admi- | 1 ration pour notre travail. Elle avait une fenêtre et une | 8 porte, notre petite maison. \ Eu
N° De magnifiques chimères traversaient nos esprits.
Bi Simone m’embrassa, de contentement.
4 1e Une vieille passa, l’Annette, une mauvaise langue,
34 qui criaillait après son homme au long des jours. Elle
40 entendit le baiser, leva le doigt, et dit d’un air mena-
(4 ER Vous n’avez pas honte. La chère sœur le saura.
ni “ Pendant huit jours, je vécus le cœur torturé, épiant y 10 les allées et venues de la vieille, attendant une inter- |
Il fallut comparaître devant sœur Stanislas. he | Penchée sur sa table, elle repassait un napperon 4 . d’autel. Parfois elle approchaït le fer de sa joue pâle, | 14 D: puis l”appuyait de nouveau sur le linge qui fumait, et 1 \ son profil se détachait sur le carreau verdi par l’humi- dr
- dité montant des terres. h | \ Elle ne parlait pas, toute à sa besogne, prolongeant M mon anxiété. L L 10 fs Enfin elle dit d’une voix blanche, sans que sa lèvre < : | — Vous avez embrassé Simone ! 4
— Ty possible, ma chère sœur ? c’est elle qui a com- À
— Mauvaise raison. L’Annette vous a vus. | ‘4
; Ma main levée esquissa dans l’air le: serment : : 1 K « Boule de gomme, boule de fer, si jen ai menti, que 1 Mais déjà la sœur cassait net dans ma bouche la pro- ‘4 testation, me jetant un brutal : ie
| Je sanglotai, éperdument, épongeant mes larmes avec ‘t ma casquette. | ï | — Péché mortel, péché mortel! 3 ! Elle me souffletait de son anathème: Péché mortel; je nr. | ne comprenais pas bien, mais j’étais d’autant plus ter- a rifié. Pressentant mon ignorance, sœur Stanislas À 4 m’expliqua que javais « l’âme toute noire » et qu’une « 3 4 bonne confession la lessiverait. : bu | ‘Pour cela il fallait attendre que jaie lâge de ‘Ni 1 GI le rouet d’ivoire. — 4 À | | 0
EE ses ges ar: g res A |
Souvent, jouant à la marelle, je m’arrêtais le pieden :
! l’air, fou de terreur en songeant que j’avais l’âme toute noire et que « Ça se voyait ». > | La vendange sur les coteaux mosellans a la beauté po, d’une fête antique. 4 Par les chemins s’avance le Silène pansu, à califourchon sur son âne qu’il fouette d’un pampre. Des enfants | barbouillés grimpent derrière les cuvelles pour voler du raisin. Au coin d’un pré, un vigneron foule les grappes, debout sur un chariot, du soleil plein les yeux, la face : | épanouie d’un large rire: le rire des bonnes années. Des pulpes écrasées et des pépins sont collés à ses jambes velues, et des guêpes, l’abdomen cerclé d’or, tourbillonnent autour de la cuve. L’homme se baisse et enfonce ! une pelle de bois dans l’amoncellement des grappes | noires, et le moût gicle, ruisselle, et lèche de son flot écumeux les douves de la cuve teintée de pourpre. #) Les bandes de vendangeurs se sont égaillés dans les vignes. Une femme a suspendu sa camisole au bout d’un 18 échalas ; le haïllon rouge tire l’œil et claque au vent comme un drapeau; et quand le soir vient, des bandes d’étourneaux s’abattent du ciel, comme une trombe de fl grêle : on les entend jacasser au ras du sol dans l’épaisseur des ceps.
A la nuit tombante, les chariots rentrent, leurs charpentes desséchées grinçant à chaque cahot. Des femmes suivent, portant des provignures chargées de grappes; les chasselas, les tokai et les fils d’argent. On
accrochera ces branches aux solives du plafond, et les | raisins fripés se conserveront jusqu’au cœur de l’hiver. Des cuves débondées coule le flot boueux, qu’on tamise ” _ dans des paniers d’osier, pour faire le vin gris. Et le | moût sucré poisse les mains, barbouille les faces, répand au fond des logis une odeur vineuse. 1 Ma mère allait et venait autour de l’âtre en feu, soulevant le couvercle des marmites, goûtant les sauces. | Toute une affaire, de nourrir une armée de vendan- | geuses et de porteurs, les porteurs surtout qui ont h bon appétit, car le tendelin pèse lourdement aux — Entrez, dit ma mère. 1 La porte s’ouvrit sur un reste de jour traînant dans . la rue, et une longue silhouette s’encadra dans ce carré — Y a-t-il besoin de travailleurs dans cette maison ? demanda la voix. Ma mère répondit : « Nous avons tout not’ monde. » | Alors l’homme poussa un soupir contenu, une sorte à Ma mère était bonne. Un obscur instinct de sympathie ‘attachait aux chiens errants, aux bêtes brutalisées, f: aux miséreux qui vont de porte en porte, un bissac sur « le dos, murmurant des paroles humbles. Elle se ravisa: ‘! — Entrez toujours ; on verra à s’arranger. | L’homme prit une chaise, et s’installa près de la porte | : entr’ouverte, comme s’il n’osait pas pénétrer plus avant. k Une langue d’or jaillit, léchant les ételles amoncelées ue dans l’âtre ; une clarté dansa sur les murs, et l’étranger d cligna les yeux, recevant les reflets en plein visage. |
ik le rouet d’ivoire PTIT
1 Alors on le vit mieux. ÿ br:
Il n’était pas vêtu comme les travailleurs des champs. Ne
| Une jaquette élimée enveloppait son corps maigre; son 1
ur cou s’allongeait, avec la pomme d’Adam très sailk
1 lante, sortant de quelque chose de blanc qui ressem- ;
blait à un faux-col. Il avait à ses pieds des bottines (
À On eût dit un employé de la ville. Toute sa personne #4 exhalaït une misère décente qui vous serrait le cœur. i
| — D’où venez-vous ? demanda ma mère.
L’homme eut un geste las : — De là-bas. | — Des pays annexés”? + — Plus loin, de l’Allemagne. D
| Il parlait avec un son de voix rauque et guttural; il cherchait ses mots, comme si notre langage ne lui était | pas familier.
Avec bien des difficultés, il expliqua qu’il exerçait la profession de sculpteur, dans une petite ville d’Alle- 4 magne. Le père étant mort, laissant les enfants dans À
1 la misère, toute la famille s’était dispersée. Lui s’en | allait à Paris pour se perfectionner dans son art.
Il disait ce mot, « son art », avec une sorte d’orgueil # et d’exaltation qui nous frappa. | Chemin faisant, comme il n’était pas riche, il avait “1 « songé à travailler dans les fermes pour gagner un peu d’argent. Les froids d’hiver approchaïent. Ii grelottait S sous son mince vêtement, et Paris, qui l’attirait, lui faisait peur. Û Il insistait pour qu’on l’engageät avec les autres travailleurs : il pourrait porter une hotte de raisin, tout ; comme un autre. | Ma mère eut un sourire imperceptible, en considérant À
1 ses épaules menues, sa haute taille qni ployait, ses vé- d. ; tements décents et misérables. 4 : — Restez toujours, on verra à s’arranger. 51 : Mais un bruit joyeux retentit. La bande des vendan- Fe geurs rentrait, heureux du repos et de la journée faite. 4 \ Les femmes posaient avec précaution sur la crédence & | _ les paniers contenant le démel, les belles grappes noires KA 1 et bleues qu’on étale pour les conserver sur la paille des greniers. Les hommes, ayant passé leurs mains | dans la flamme claire pour se réchauffer les doigts, U | allaient faire un tour dans la bougerie pour voir si la 4 La table fut mise en un clin d’œil. ne Une fumée odorante sortait de la soupière et montait ; | en fine vapeur autour de la lampe de cuivre. Les pommes “4 de terre farineuses croulaient dans un grand plat, autour | | d’un morceau de lard qui tremblotait. $ ] Les cuillers râclaient le fond des assiettes. Les mains d s’allongeant saisissaient les tranches de pain bis, qu’un 1 gaillard taillait à tour de bras dans la miche. ‘0 M Faites comme nous, dit ma mère à l’étranger. | Il s’approcha, hésitant, inquiet, sous les regards qui 1 l’observaient. Mais quand il eut mangé une bouchée, il f ; ne se contint plus, et il se mit à dévorer, comme une bête. * L 1 robée sur l’assistance, honteux de son appétit. Ma mère trouva un mot pour l’excuser : ; — C’est si dur de pâtir, quand on est jeune. 4 à Il comprit, et son œil prit cette expression de douceur { 1 6 intelligente, qu’on trouve dans les yeux des chiens er- } À ÿ rants que l’on caresse. j. 65 le rouet d’ivoire. — 4. 1
x le rouet d’ivoire | vi Après le souper, on faisait ordinairement un grand | je cercle autour du feu. Les conversations allaient leur \ train, on supputait le rendement des’vignes vendangées ! dans la journée. On se récréait, car la récolte était ï bonne. L’homme prit sa place et nous raconta son his- ÿ Il dit la mort du père, éparpillant la couvée à tous u les hasards de l’existence, la nécessité où il se trouvait | de gagner son pain. Il raconta les jours de vagabondage, la vie erranie, les nuits passées dans le fossé, les | navets qu’on volait dans un champ, sa seule nourriture À pendant des semaines. — Il dit la dureté des refus qui | vous ferment les portes, et par intervalles, dans cette vie de misère, comme des jours lumineux dans une ombre infinie, les revenants-bons de cette existence, les 1 braves gens hospitaliers, dont l’accueil réchauffait le — Comme ce soir, conclut-il! : .. Nous nous taisions, émus devant cette vie pantelante, | battue de souflle, trouée de misère, comme un haïllon accroché à une loque. à \ L’homme s’exprimait gauchement, chachant la paille », 140 comme on dit chez nous. Il cherchait ses mots et les estropiait, si bien que des rires fusaient autour de lui ” dans le cercle des vendangeuses. Alors il tâtonnait, redevenu soudain hésitant et crain- üf. Pourtant une fierté perçait dans ses paroles, la fierté de l’artiste qui vit pour son art. Il nous expliquait longuement qu’il n’était pas tailleur de pierre, craignant | une confusion dans les cerveaux frustes de paysans. Avec un luxe de détails que sa prononciation rendait comique, il nous décrivit un monument qu’ils avaient
| élevé sur la tombe du mort, lui et ses frères : une coFi lonne funéraire portant à son sommet un genius qui
tenait une torche. ÿ
‘M Il prononçait Genious à la manière allemande.
Ü Puis il saisit un long carnet qui se trouvait dans une
ÿ poche de sa jaquette et l’entr’ouvrit.
| Première révélation de l’art. Il me parut merveilleux,
ce cahier, qui enfermait dans ses pages la vie notée en
| esquisses rapides, saisies au vol, immobilisant pour
jamais, en des attitudes parlantes, toute l’infinie com- À
plexité de ses mouvements, choisissant le détail évoca- |
F teur dans le tourbillon incessant de ses métamorphoses. |
— Ici c’était un bon bourgeois allemand fumant sa |
pipe de porcelaine, criblé de soleil, devant sa chope de |
| bière d’où coulait un flot d’écume; plus loin un moulin ;
| à vent, tombant en ruines, dessinait sur le ciel le squek lette de ses aïles; ailleurs un chien en arrêt, ayant dans
j l’échine un frisson de convoitise, guettait une perdrix, ;
la patte levée, le nez au vent!
\ Les porteurs se récréaient. — Avec cette mobilité
| d’impression particulière aux simples, ils admiraient |
l’homme maintenant, malgré la jaquette mince et les
bottines éculées. Et les vendangeuses ébouriffées à qui d
il avait promis qu’il dessinerait leur portrait, ne riaient
plus.
É L’homme glissa son carnet dans sa poche, simple-
{ ment, comme s’il ne s’apercevait pas qu’il portait des
| Puis il alla coucher sur le grenier avec les iravail-
| Le lendemain, on vendangea la vigne de Saint-Galas.
ù Une brume ondoyait sur côte, un brouillard d’automne
|, Pa | le rouet d’ivoire dan Î que le soleil transperçait, colorant par endroits la masse Ê floconneuse-d’un ton chaud de cuivre. À la cime d’un { peuplier une grive chantait, et les vendangeuses se . F courbaient dans l’épaisseur des pampres, mouillés de ro- ù sée, largement éclaboussés de pourpre par le souflle ë automnal. Leurs jupes trempées collaient sur leurs H cuisses. Et Karl, il nous l’avait dit, son nom, vêtu d’une . grande blouse de toile que mon père lui avait prêtée, H l’estomac lesté d’une grande tasse de café au lait, Karl À riait et promenait un regard attendri sur la beauté des 3 ù Par moments, il clignait des yeux, pour mieux voir, |: comme font les peintres. | f Le premier tendelin rempli, il voulut le porter, on lui d leva la lourde hotte de bois, emplie de grappes, et { quand il eut passé les bretelles, il resta cloué sur place, £ comme si ses chaussures s’étaient soudain collées à la l 1 fit un pas, chancela, et manqua de s’affaler. À De gros rires montèrent derrière lui. L Il fallut le débarrasser du tendelin, et comme il res- $ tait là, tout penaud, ma mère qui s’était approchée, lui H dit tout bas : f — Prenez un panier et une serpette, et vendangez È Puis elle ajouta : « On vous paiera comme les porE teurs. » L’homme eut encore son regard, de bête reconnaissante. Dès lors une grande amitié se noua entre nous, \ ( ; qui dura toute cette vendange. A l’heure du repas de < l midi ou du marander, quand les vendangeurs, assis au } creux de la haie, écrasaient sur leurs pouces le lard | savonneux, ou joyeusement cassaient des noix, Karl me
“ prenait à l’écart. Assis sur le talus de la route, dans :54 l’ombre courte d’un chariot, enveloppés des essaims | bourdonnants de guèpes que l’odeur sucrée attirait, il k | commençait son enseignement. | — Tu vois, petit, on prend un crayon et une feuille NE | s blanche ! On fait ce qu’on voit, ça n’est pas difficile. On WE regarde bien, comme ça, en fermant à demi les yeux ‘il Mystérieux enchaînement de l’Art! La vie naissait ‘ sur ce papier, courait, frémissait, animant soudain sa Fr F blancheur d’un bruissement d’images. Sous ces doigts M. ensorcelés des formes s’ébauchaient, qui, sé précisant 1! peu à peu, gardaient pourtant dans leurs contours 4. quelque chose de son indécision, de son perpétuel ë il devenir. — Tantôt il dessinait un porteur de tendelins ‘4 | qui descendait la côte, pliant à demi sous le faix, les LA] jambes écartées pour mieux se tenir d’aplomb, les #4 semelles solidement implantées dans la terre croulante ï | des sentiers; Lantôt il croquait la silhouette d’un saule, planté au bord de l’eau, immobile et rêvent, tout pareil à à un vieux, avec sa tête grise 14 Et des pampres couraient sur les bords du papier, des jh! pampres flexibles, chargés de feuilles et de grappes, à 1 pareils aux couronnes que les vendangeurs portaient, É | marchant derrière les chariots ‘à Aujourd’hui encore, il reste gravé dans ma mémoire, È i l’enseignement du vagabond nn: Au-dessus des disputes d’écoles, des dissertations 4h d’esthétiques, au-dessus du fatras poussiéreux que a remuent les vaines dialectiques, il plane, haut et He I clair, comme le chant de la grive à la cime d’un peu- { } plier. Il me rappelle à tout instant cette vérité profonde, Dit! proclamée par un loqueteux, que le plus noble effort de Fi
! que le soleil transperçait, colorant par endroits la masse À floconneuse-d’un ton chaud de cuivre. A la cime d’un | | L’ peuplier une grive chantait, et les vendangeuses se ;
| ‘à courbaient dans l’épaisseur des pampres, mouillés de ro- pe.
1 sée, largement éclaboussés de pourpre par le souffle
p: automnal. Leurs jupes trempées collaient sur leurs
cuisses. Et Karl, il nous l’avait dit, son nom, vêtu d’une
a grande blouse de toile que mon père lui avait prêtée,
l l’estomac lesté d’une grande tasse de café au lait, Karl L Qi , riait et promenait un regard attendri sur la beauté des | Par moments, il clignait des yeux, pour mieux voir, ; fl comme font les peintres. (Fa 4 Le premier tendelin rempli, il voulut le porter, on lui leva la lourde hotte de bois, emplie de grappes, et quand il eut passé les bretelles, il resta cloué sur place, | lé comme si ses chaussures s’étaient soudain collées à la
#0 Il fit un pas, chancela, et manqua de s’affaler.
De gros rires montèrent derrière lui. |
: Il fallut le débarrasser du tendelin, et comme il res-
1 tait là, tout penaud, ma mère qui s’était approchée, lui
dit tout bas : ÿ Bi. — Prenez un panier et une serpette, et vendangez. 1 Puis elle ajouta : « On vous paiera comme les por-
à L’homme eut encore son regard, de bête reconnais- 1 … 1 sante. Dès lors une grande amitié se noua entre nous, . | qui dura toute cette vendange. À l’heure du repas de ‘ 4 midi ou du marander, quand les vendangeurs, assis au | 14 creux de la haie, écrasaient sur leurs pouces le lard 18 : savonneux, Où joyeusement cassaient des noix, Karl me
prenait à l’écart. Assis sur le talus de la route, dans ne _ l’ombre courte d’un chariot, enveloppés des essaims Fi _ bourdonnants de guëpes que l’odeur sucrée attirai, il NE | commençait son enseignement. à j _ — Tu vois, petit, on prend un crayon et une feuille 1 _ blanche ! On fait ce qu’on voit, ça n’est pas difficile. On À regarde bien, comme ça, en fermant à demi les yeux. À Mystérieux enchaînement de l’Art! La vie naissait *
| sur ce papier, courait, frémissait, animant soudain sa blancheur d’un bruissement d’images. Sous ces doigts 1 ensorcelés des formes s’ébauchaient, qui, sé précisant ht _ peu à peu, gardaient pourtant dans leurs contours Ka) _ quelque chose de son indécision, de son perpétuel à devenir. — Tantôt il dessinait un porteur de tendelins 4 qui descendait la côte, pliant à demi sous le faix, les 1 jambes écartées pour mieux se tenir d’aplomb, les nu
_ semelles solidement implantées dans la terre croulante 14 | des sentiers; tantôt il croquait la silhouette d’un saule, 11 | planté au bord de l’eau, immobile et rêvant, tout pareil . #4 _ à un vieux, avec sa tête grise. 1 Et des pampres couraient sur les bords du papier, des te _ pampres flexibles, chargés de feuilles et de grappes, DA pareils aux couronnes que les vendangeurs portaient, % _ marchant derrière les chariots. i 108 ; Aujourd’hui encore, il reste gravé dans ma mémoire, \f _ l’enseignement du vagabond. 40 L Au-dessus des disputes d’écoles, des dissertations fi d’esthétiques, au-dessus du fatras poussiéreux que 14 remuent les vaines dialectiques, il plane, haut et 00 clair, comme le chant de la grive à la cime d’un peu- % ï } plier. Il me rappelle à tout instant cette vérité profonde, Dit | one par un loqueteux, que le plus noble effort de 4
le rouet d’ivoire % l’art doit être de rendre la vie, de l’aimer et de la com- 4 prendre, d’en saisir les aspects les plus fugitifs, les mou- 4 vements les plus légers, tout le chaos tumultueux des : apparences, pour les fixer à jamais sous les espèces de É R la Beauté. J | Il l’aimait la vie, le camp-volant, — qui portait sur sa | jaquette la poussière des grands chemins, mordait à 4 pleines dents les grappes, et clignait les yeux, dans le . Il avait senti au creux de son estomac la brülure de j la faim, il avait tendu le dos sous le cinglement de la 1 rafale, il avait mangé des navets qu’il volait dans les | champs. Pourtant il aimait la vie, et parce qu’il Vai- Ù mait, elle lui était bonne, déroulant à sestyeux enivrés | ÿ la grâce de ses lignes, le papillotement de ses couleurs. Il partit la vendange terminée. À On aurait voulu le retenir. Il parlait de son art, de É : Paris, des visites aux musées. Il partit, par un soir d’octobre, à l’heure où des Ê pourpres sanglantes agonisent dans le soir, à l’heure k, | où des ombres endeuillent la plaine, sous le premier frisson de l’hiver. 3 — Merci, bonnes gens, vous m’avez bien soigné. Je 3 reviendrai avec le bon temps, et je m’arrêterai chez | vous. Je resterai longtemps, et je sculpterai un Dieu Faunus qu’on posera dans le jardin. | Il s’animait, les mains dessinant des formes dans } — Un Dieu Faunus, avec des cornes, des pieds de bouc, la lèvre courbée sur une flûte de roseaux. Il n’est jamais revenu.
Je me rappelle très bien les étranges terreurs qui
s”emparaient de moi à la tombée de la nuit. ë
La joie de la lumière décroissait par les vitres; les 1
ténèbres rôdaient comme des bêtes. Les moindres 4
bruits avaient un retentissement mystérieux, au cœur ÿ
O nuits lorraines, tour à tour briilantes de gelée ou |
balayées de rafales, quelle étrange fascination vous
exerciez sur nos âmes d’enfants, avec vos enchante- :
ments, vos sons de voix, vos apparitions effrayantes ou
Nuits de daillage. 4
Grande assemblée au veilloir. Les vieux sont là, ;
solennels, cérémonieux, pleins de récits anciens. Les * femmes remuent la cendre de leurs couvôts. La
Jeannette, riche fermière, solidement assise sur sa \A
chaise, prodigue aux bacelles, brunes fillettes qui €
| l’écoutent, les conseils de sa sagesse raisonneuse. Assis 4
sous le manteau de la cheminée, les jambes étendues, |
un garçon de labour raccommode une charpagne. 4
Deux bribeurs, dans un coin, projettent d’aller pêcher |
à la trouble; la rivière a débordé : il fera bon sur- +
| prendre les brochets embusqués parmi les herbes. 4
Le feu peuple les silences de son crépitement mono- 4
| Soudain, un choc retentit : la vitre a sonné, frappée 1
par une main : de la rue monte une voix bizarrement A — Voulez-vous dailler ? ne ni — Mariez-nous. 4 3 — Avec qui? A de ; 1 — Il est trop petit. Qu
| — Il est trop bête. ‘4
i Des rires de filles sonnent de l’autre côté de la vitre Na)
L Et c’est toute une revue des habitants du village, tour
l nant en ridicule les travers, les gestes familiers à cha-
à cun, sans trop de malignité.
FL * Dans la maison, des filles baissent la tête soudain, et
(y rougissent quand on leur jette un nom dans la nuit. Tout
ï un amour qui se croit ignoré, qui a grandi dans le mys-
1 tère et s’effare soudain, dans cette brutale révélation. 1
n Et l’enfant intrigué rit comme l’assemblée, sans comil prendre, ayant peut-être un pressentiment des passions É
4 qui troublent les hommes. ê
% La nuit redevient silencieuse. En *
ï On ne daille plus dans les villages lorrains. Infinie 4
41 mélancolie de voir aujourd’hui les villages entassés, %
LAVE biottis au creux des terres, sous les pluies d’automne, M
! sous les rafales de neige dont les blancheurs tourbillon-
1 nent dans la nuit, sans qu’aucune voix se lève du passé #
ii pour les secouer de leur torpeur, ressusciter dans leurs ü
ÿ rues le mystérieux enchantement du daillage! , 4
à On vit chez soi, égoïste, calfeutré. La vie se fait dure; À]
jù on pense à la vigne qui gèle tous les ans, au blé qui ne il
1 se vend pas. (]
Toute joie a fui de nos mains; ñous ne tenons plus 4 1
- que des cendres. (7 “ Plus encore que la mort des hommes, il faut pleurer k la mort des vieux usages. 1e
A chaque instant des apparitions surgissent de la 4 nuit d’épouvante. Sortant de l’ombre pluvieuse, elles se à ( dressent avec une netteté d’hallucination, et se dessinent » dans le cercle de clarté que projettent la lampe et le À rayonnement de l’âtre. 4 Venait la Saint-Sylvestre. Des chocs formidables il ébranlaïent le corridor. Nous sursautions, et ma mère | qui tricotait disait simplement : « On brise la vieille A année! » Partout roulaient, sonnant contre les portes, N. les brechons de laitières, les vieux seaux percés, 44 ramassés dans le ruisseau. La nuit, blanche de lune, 1 | était toute sonore de ces vacarmes symboliques. On 4 | accomplissait encore ces rites longtemps après qu’on # # | en avait perdu le sens, comme il arrive pour toutes les ÿ | _ religions. Impression émouvante, vertige qui vous ‘4 | prend à se pencher sur la profondeur des temps, pour 1 interroger ces vieux usages. Personne ne sait plus, et 4 ces choses, maintenant, ont disparu. ë Saint-Nicolas. Le saint, coiffé d’une perruque d’étoupes, 4 suivi du père Fouettard, visitait les maisons, et distri- N buaït aux enfants des noix enveloppées de papier doré. À b - Mardi-Gras. Oh, les apparitions grotesques! Les 3 } masques entraient, tourbillonnaient dans un pêle-mêle LP 1 joyeux, LE les papillons de RE les éphémères bi à blanchâtres qui sortent de la rivière, les soirs de cha- fx
4 le rouet d’ivoire ‘NC
f * leur, et viennent se brûler les ailes au verre de la lampes
Masques terrifiants ! Ils avaient noirci leur visage de gi:
| suie, et roulaient des yeux blancs qui nous effrayaient. M
D’autres, ayant soufflé dans la farine, montraïient
h | d’étranges faces lunaires. Sur leur dos pesait la défroque
héroïque, la friperie glorieuse qu’on avait tirée des
‘ crédences pour la solennité : schapskas de la grande
. armée, bonnets de voltigeurs, velus comme des oursons.
} La cohue mettait dans la nuit le papillonnement léger
des ors éteints, des soies passées, des galons défraîchis.
Is faisaient trois tours dans la chambre, parlaient
| d’une voix bizarre, et s’évanouissaient dans la nuit
; Et d’autres, d’autres, des apparitions de misère ! A
Spectres lugubres de chemineaux, battus de vents! Ils L
| se dréssaient dans l’encoignure de la porte, levant des
| k faces terreuses. La boue des chemins s’écaillait sur ÿ
leurs loques, et leurs pieds étaient entortillés de
vieux linges. Ils parlgient d’une voix suppliante, et
0 sortaient de la nuit, ayant dans les yeux un indicible
1 effroi : leurs regards cherchaient machinalement la 4
flamme pétillante, les meubles, la soupe chaude. On |
leur faisait une petite place au foyer, et, quand ils
avaient mangé, et donné leurs allumettes, par craïnte L
des incendies, ils allaient dormir dans l’étable, au pied
des crèches, sous le souffle des bêtes repues. É
Un martèlement ébranla un jour le corridor. Deux
coups retentirent à la porte. « Entrez », dit mon père.
Et la porte s’ouvrit, laissant filtrer dans la rue un rai
Ÿ de lumière, où les gouttes de pluie brillaient.
4 L’homme recut la clarté de la lampe en plein visage. y | Ses yeux clignotèrent. Le bas de son corps restait $ | dans l’ombre. .* On vit une face lamentable, cinglée par l’averse, tra_ gique de soufrance, débonnaire cependant, avec ses | traits placides, qu’encadrait une barbe blonde. L’homme , tendit la main et dit ces mots :
— Oh, mes pauv’ braves gens ! ; Ma mère le reconnut : ! — Tiens! c’est Philippe. | | — Philippe, hélas oui, mes brav’ gens. ; Alors il fit un pas. Et nous vimes avec stupeur qu’il | j avait les jambes coupées. Les moignons étaient en- , LA serrés dans des jambes de bois, formidable appareil, | garni d’un entrelacement de courroies et de boucles. à Il s’appuyait sur des béquilles, et chacun de ses pas je j éparpillait un toc toc lourd, qui sonnait sur le plancher. # Philippe avait été domestique chez le père Médard, un }
- riche fermier habitant la « maison d’en face ». C’était  . un gars robuste, alerte, découplé. Sa force était pro- 1 . verbiale dans le pays. Il n’avait Pas son pareil pour NX k charger une voiture de foin, carrée, haute comme une ; is ( tour, et porter sur la nuque un sac de pommes de F | terre. Un jour, dans la forêt, comme le chariot chargé : _ de troncs énormes de fayards s’enfonçait dans l’argile des mauvais chemins, et s’enterrait jusqi”aux moyeux, & f Philippe s’était glissé sous l’essieu, et d’un tour de reins : 11 avait soulevé toute la charge, pendant que les chevaux, ni À enveloppés d’un claquement de fouet, donnaient un pie ; coup de collier et sortaient du Mauvais pas. Un homme 5 k comme Ça était aussi fort qu’un cric! A la charrue il 4 Bbrenait par la corne les bœufs récalcitrants, et les arré- ;
4 le rouet d’ivoire. Tr ’ tait net. Et gai avec tout ça! Il chantait en battant | M lavoine dans sa grange, et quand il menait les bêtes à 1 l’abreuvoir, les coups de sa grande cougie pétaient … hi dans l’air comme des détonations de pistolet. ‘4 Fi IL était parti l’année d’avant, après les semailles …
; “1 d’automne, tourmenté par un désir secret de voir du À \ Et voilà qu’il revenait. 3 4 On lui fit place à table; il se décrocha de ses béquilles,
; et s’écroula sur une chaise. Du plat de pommes deterre ji montait une fumée qui s’irisait sous la lampe. Il mangea : un flot de sang colora ses pommettes; avec la i ‘ nourriture absorbée, qui faisait couler en lui une chaleur M ( insinuante, quelque chose réapparut dans cette créature | ‘à affaissée, dans ce reste d’homme, quelque chose qui M
à — Ah, mes pauv braves gens! Faut-y s’voir. Dire M % que j’ai été le Philippe, le Philippe qu’était fort, hardi, ’ | vigoureux, le Philippe qu’était dur à l’ouvrage. J’ai pas | osé rentrer chez le père Médard, rapport à des contes- | À tations, quand je l’ai quitté. Et j’ai venu chez vous où “i À « Pu d’jambes pour marcher. Forcé de mendier son
pain au lieu de travailler, c’est ça qu’est dur. ÿ
ne « Le malheur-là m’est arrivé dans la Meuse; j’avais -
f pas d’ouvrage et j’allais sur la route, comme les chemi-
4 f neaux; une nuit qu’y gelait à pierre fendre, j’ai roulé
4 dans le fossé; le lendemain, on m’a conduit à l’hôpital |
ë de Bar-le-Duc, et on m’a coupé les deux jambes : les # 4 médecins ont eu bien du mal après moi. |
ï \ « J’peux pas m’habituer, j’ai des envies de marcher,
| de courir, et quand je vois ces deux bâtons, à la place 4 de mes jambes, je pleure tout seul dans mon coin. » 4 De grosses larmes coulaient de ses yeux, et roulaient (4 _ sur la pomme de terre qu’il épluchait. ‘1 Nous ne soufilions mot, consternés. “à k Philippe se raccrocha à ‘ses béquilles; son toc toc ;.
- lourd de nouveau s’éparpilla dans la chambre; on le û _ conduisit à l’écurie, où il s’enterra jusqu’au cou dans la th à Il repartit le lendemain, lamentable, nous comblant k « de bénédictions. Sa grande besace de toile grise lui 3 { battait l’épaule. Ses pilons sonnaient sur les dalles des % 4 caniveaux. Des chiens aboyaient. De loin, il avait l’air 4 “ d’un gros insecte, d’un hanneton monstrueux perché sur ke “ Il partit du même cheminement, ce cheminement d’in- à -_ firme qui met des heures à faire quelques mètres. | à
- Impression ineffaçable! Pitié sinistre qui glaça mon 4 _ cœur! Elle m’apparut sacrée, la porte de la chambre ñ 4 chaude, la porte qui s’ouvrait sur la nuit pluvieuse, la dl … porte derrière laquelle rôdaient des créatures de misère, 4 À qui tendaient des mains suppliantes, étranges larves A …_ humaines, fantômes de détresse, qu’attire un rayon de 2 D’où viennent-ils, où vont-ils, ceux qui passent der- à … rière la porte ?.. 14 1 Depuis ce moment, jamais je n’ai pu la regarder sans ‘ à “4 un mouvement de pitié et d’effroi, tremblant qu’elle ne ‘1 &; s’ouvriît sur une de ces apparitions, surgies du fond de ÿ …. O vous qui avez le souper, la nappe blanche, les rires . À & d’enfants, pensez-vous aux vieux, aux pauvres, aux 5
sit le rouet d’ivoire LT infirmes qui se traînent dans la boue d’automne, rôdent fi 4 ï autour des maisons, murmurent des paroles craintives, f k et s’en vont rebutés, tendant le dos sous le cinglement ï Pieuse et sainte coutume de mon pays, de mon vil à 4 lage, de ma vieille maison! Chez nous les portes n’ont | pas de serrures, de défenses compliquées. La clanche 1 en bois suffit, avec la chevillette, comme au temps des contes de fées. Oh! laissez les fermetures primitives, les clanches de bois, pour que les mains décharnées des ! pauvres, les mains tremblantes des vieux, puissent les ouvrir facilement à leurs soirs de détresse ! à J’ai un parrain à moi, qui habite un village, de l’autre ï côté de l’eau. Il est menuisier de son état, et de temps à autre, on m’emmène passer une semaine dans sa M Il est très droit malgré son grand âge; il a le teint # rouge, coloré, les yeux rieurs; les mèches blanches de 4 sa tignasse, s”ébouriffant sous sa casquette, lui donnent un air très doux: c’est un de ces vieux qui sont campés | dans la vie, solidement, comme une borne à l’extrémité M d’un champ. Il me raconte une histoire de son jeune ! ! temps: A la pâture, il a tué un loup, qui attaquait ses fs — Alors le loup se jeta sur moi, la gueule. ouverte, mais j’enfonçai mon poing dans son ventre. J’ai attrapé | , sa queue, crac, je l’ai retourné, comme une vieille 4
| 1 Il fait le geste pour bien n’expliquer. 1 Il dit ces énormités sans broncher, avec un clignement d’yeux à l’adresse des murs, de l’établi, de la varlope. ; Car on ne sait jamais s’il parle sérieusement, Sa con- Ye versation n’est qu’un assemblage de bourdes, dont la k tranquille extravagance défie la raison. C’est pourquoi f je l’aime, mon vieux parrain. | Quelles bonnes heures passées dans sa compagnie, : | au temps des vacances! De grands rais de soleil traversent la grange, et dorent les copeaux de hêtre qui ‘ : sortent de sa varlope en rubans blonds. Penché sur à . l’établi, il ressemble au Saint-Joseph dessiné dans mon } _ Histoire Sainte. Il cligne des yeux pour examiner la : finesse d’un joint, la solidité d’une mortaise. Au mur sont accrochés des outils, dont les formes bizarres font ke _ travailler mon esprit, équerres contournées, tarières fi. gigantesques, compas pour jauger les tonneaux. Et la vache Rosette, attachée à sa crèche, lève son mufle où filent des baves, tandis que ses yeux jettent dans la 2 nuit des feux verts. | Les coqs chantent d’une voix cuivrée. | : Parrain tend l’oreille, et dit : ‘ — Sais-tu ce que disent les cogs ? { J’écarquille les yeux. , | — Celui du Jamin chante : « Mon maître est riche. » _ Le coq du voisin répond: « Y doit beaucoup. » L’autre re- di
- prend : & Ÿ payera. »—Les canards qui vont à la mare Fr . demandent : & Quand ? quand ? quand? » Et la chèvre À _ delaLison qui passe son museau par la lucarne répond # f Il imite le nasillemenf des canards et le bêlement , | de la chèvre. Tout le village défile, avec ses ridicules ‘2
frondés par la comédie des bêtes. Parrain, en belle We humeur, rit de ses inventions. h 7%
Tout en parlant, il travaille. Le bois s’amincit, s’al- Le. longe sous ses doigts, devient un manche de faulx ou une choyotte de laveuse. Et ce spectacle me ravit, car je sais combien il est difficile d’enfoncer une seule
Mais une voix bourrue secoue le silence. F Petite, toute ronde, elle a le visage plissé de rides, si 4
fines qu’on serait tenté de les regarder à la loupe. Bou- k gonne, colère, elle récrimine à propos de tout, et forme un contraste amusant avec son homme, dont le calme 4 affecté la déconcerte. : \s
Les plaisanteries ne la dérident pas: elle se hérisse dans son coin. A
Leurs querelles ne finissent pas. Ils ont raison: dès * … qu’ils tombent d’accord, ils s’ennuient. ï
. Les braves gens ! La chambre s’emplit du souflle rési- | neux des sapins amoncelés dans la grange; les boiseries | miroitent le long des murs. Par la fenêtre, on voit un | coin de prairie, un chemin raviné, un coteau dont la rondeur tourne avec une douceur infinie. Et je reste des heures à feuilleter l’A /manach du Messager Boiteux, où on lit, pêle-mêle avec desfremèdes pour la goutte, et la mercuriale des foires d’Alsace, des histoires, de
kobolds et de sorciers, poétiques comme un clair de Puis on sort dans le jardin. Il faut descendre trois marches de pierres branlantes, s et on est au bord du Bouvade, le ruisseau qui tournoie : sur un lit d’herbe. Des vaches paissent dans les prés, : ) enclavés de landres. Par un matin de gelée, les alouettes se levaient, et frétillaient dans l’air, comme suspendues au bout d’un 1 — L’alouette dit : « Mon Dieu, mon Dieu, élevez-moi haut, je ne jurerai plus. » Et le bon Dieu, qui a pitié, lui | donne la force de monter tout droit dans le ciel. Quand elle plane très haut, elle se remet à jurer: « Bigre bougre, bigre bougre », et le bon Dieu lui casse les aïles, et elle tombe. | Comme c’est vrai! L’explication s’impose par la force de son évidence. Le cri des oiseaux sonne sur les cam-
| pagnes blanches de gelée, entrant comme un trou de |
vrille dans le ciel. Et les alouettes retombent, leur vol
cassé soudain, de la chute lourde d’une pierre. 4 | Parrain ajoute, d’un ton naturel : (6 | — Tout de même, fallait y penser.
Et il a un brin d’ironie au coin des lèvres.
Mais il aime surtout narrer les contes de Crépey, le | répertoire des balourdises attribuées aux gens du village dont il est originaire. Il jouit de mon attention, k
d entassant les cocasseries avec une assurance si tran- % quille que pas une minute ma confiance n’est ébranlée.
Il semble fier d’appartenir à un pays dont les habi-
\ 81 le rouet d’igoire. — 5.
le rouet d’ivoire : ne tants ont une telle réputation de stupidité. Maïs c’est un X faux niais, qui cache sous sa naïveté une malice. 4 Il dit l’histoire des gens qui semèrent des pois devant x leur église, pour la faire rouler et la descendre au bas 1 du coteau; les compères poussaient de l’épaule ! Il dit À
- l’histoire des blés ondulant sous le vent, qui avaient k l’air de fuir sur le territoire voisin, si bien qu’on & imagina de planter des haies, pour endiguer ces flots! h Et c’est l’histoire du sacristain qui mangeait le lard de son curé, et qui, pour détourner les soupçons, rangea À les saints dans la sacristie, autour d’un feu flambant, A tenant chacun une baguette embrochant une tranche de 1 lard : le curé qu’il alla chercher, entra dans une grande $ colère, et, prenant un bâton, tapa à tour de bras sur 4 © l’assemblée des goinfres. ‘| D’où viennent-ils, ces contes, où des générations lor- 4 raines ont déposé leur humeur satirique? Ils sont innom- / brables, tous pareïls, d’aspect grisâtre, sans poésie et 4 sans couleur, comme les tiges de chaume qui hérissent 4 les champs. Depuis le passé profond, leur foule anonyme N bruit confusément sur les lèvres des vieux, dans les récits de la veillée. Vrais fils du terroir lorrain, ils ressemblent à nos paysans. ; É En voici un, parmi tant d’autres. le Conte du Beau Temps La misère était grande dans le pays de Crépey. La pluie ne cessait pas. Les inondations avaient gâté le foin, et les pommes de terre pourrissaient. ; Compère Cadet, un malin, résolut d’aller à Nancy acheter du beau temps.
Pourquoi pas”? On vend de tout dans ce Nancy, et les
gens y sont si savants. .
| Il partit donc, un matin, ayant revêtu sa blouse de cérémonie, avec des broderies blanches sur les poignets et sur l’épaule.
Il marchait d’un bon pas, tendant le dos sous la pluie qui sonnait dans les flaques d’eau, et quand il rencontrait un ruisseau gonflé, il le franchissait en sautant sur les grosses pierres, les bras en çroix pour se tenir d’aplomb.
Arrivé à Nancy, il entra dans une pharmacie.
Il ôta sa casquette, car l’aspect du lieu l’impressionnait.
Sur la boiserie couraient de grands serpents qui dardaient des langues fourchues. Des bocaux de faïence bleue, rangés sur des rayons, portaient des inscriptions en lettres d’or; dont les noms baroques, diascordium, vinaigre des quatre voleurs, “effrayaient le compère, et lui faisaient l’effet d’une cuisine de sorcier. Et les paquets d’herbes pendus au plafond, les vases chinois | où se tordaient des dragons, exhalaient une odeur aromatique, l’odeur des drogues précieusement conservées. .
— Que demandez-vous ? fit une voix.
Et compère Cadet tressaillit, quand il vit surgir du comptoir un petit homme à la barbe fourchue. Une lueur verte, filtrant à travers un bocal de la devanture, donnaït à son visage un aspect satanique.
Cadet pensa faire le signe de la croix : mais il surmonta sa terreur et bégaya :
— Je voudrions acheter du beau temps.
L’apothicaire toussa, réfléchit. On l’entendit qui ma-
niait dans l’ombre des fioles, puis il tendit le flacon à Cadet, et dit : « C’est cinq francs. » Cadet posa sur le comptoir la roue de derrière.
à “ta . le rouet d’ivoire ? “1400 Il glissa dans sa poche la bouteille, soigneusement 1 Comme il revenait par la rue Saint-Jean, il aperçut, à 4 l’étal d’un fruitier, une courge qui trônait, énorme, jaune et ronde comme une pleine lune. Stupéfait, il s’arrêta : FE — Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il au marchand. | É — Un œuf de jument, dit l’autre sans sourciller. 4 4 | — Un louis de vingt francs. ; 4 Cadet donna le louis, et s’en fut, portant la courge ficelée dans son mouchoir à carreaux, suspendue à son bâton de cornouiller, qu’il tenait sur l’épaule. ER: Chemin faisant, il se réjouissait, à l’idée de son pou lain qui ferait des cabrioles. ; 6 La pluie noyait les labours. ÿ Arrivé au sommet de la côte de Crépey, il s’arrêta pour soufller. Au bas de la pente le village s’étalait ; des fumées bleues couraient sur les toits ; on entendait “4 des femmes qui appelaient leurs poules. |
- Comme il se remettait en marche, son pied glissa: la À courge tomba et dévala la pente. 5e. Elle roulait, faisait des bonds, entraînant des cailloux sur son passage. Cadet la suivait des yeux douloureu- | sement, faisant des gestes avec ses bras, comme les joueurs de quille ayant lancé la boule. Elle vint se fra- : casser sur une pierre au creux d’un buisson. Un grand lièvre qui gitait là, débusqua soudain les oreilles droites, et traversa en quatre bonds un champ de luzerne. à Et Cadet, navré, criait : Chouri, chouri, comme on : crie à Crépey, quand on secoue une corbeille d’avoine : nu pour appeler les poulains.
bre Dans sa déconvenue, un espoir lui restait : lé beau temps. Il prit la précieuse fiole, et la déboucha. Une / grosse mouche bleue en sortit, qui prit son vol dans ne un bourdonnement. : Et Cadet lui traçait la route dans l’air | — Va du côté de Crépey. Au même moment un rai de soleil, filtrant des nuages, courut au flanc du coteau, fit miroiter les toits, alluma | des lueurs aux feuilles pointues d’un cerisier. Et Cadet extasié battit des mains. * Tel est ce conte: mais il faut l’avoir entendu dans son : pays d’origine, parmi les bruits qui laccompagnent, le crépitement du feu, le cassement sec des chanvres que l’on teille, et la basse sonore du vent hurlant dans $ les sapins. Quand mon séjour a trop duré, parrain me renvoie. Le cérémonial ne varie pas. Toujours farceur, il m’attache sur le ventre un tablier de lustrine verte, me | | place sur l’épaule une grande règle où sont attachés des équerres, des rabots, des compas de bois dont les branches entravent ma marche, et il dit ces mots : É — Allez-vous-en chez vous. Vous savez votre métier. | Un large rire secoue la rue sur mon passage. nr? Dans la maison voisine habitait un vieux, un ancien ’ _ soldat. Assis dans l’ombre qui tombait de l’auvent de i tuiles, son mouchoir à carreaux étalé sur ses genoux, il remâchait « des souvenirs. Il vieillissait solitaire, aussi
\ le rouet d’ivoire ‘* (0 dédaigné que les tombereaux, les herses mises au ran- ‘4 cart et qui pourrissent dans les herbes. n
Il me racontait ses campagnes, l’assaut de la citadelle 114 d’Anvers et du mamelon de Malakoff. Des bouffées de U
À vaillance lui montant au cerveau, il brandissait sa 4 trique de cornouiller comme pour chargeryles Tartares É et les kaïserlicks. Les poules s’effaraient sur les fumiers. x. J’étais heureux et terrifié. 4 | Le vieux m’aimait, parce que je l’écoutais docile
Un jour il m’annonça mystérieusement qu’il allait me K faire une surprise. Rentrant dans sa cahute, il rapporta ? son fusil, un fusil de voltigeur. Un éblouissement me 4 saisit à la’ vue des garnitures du cuivre, du chien ser- de rant encore dans sa mâchoire de fer le silex taillé. 4
Je marchais dans une épopée. É
Il pesait terriblement, ce fusil, fait pour les épaules 1 des géants. La bretelle se prenait dans les ronces. 4 J’essayai vainement de le mettre en joue. $
J’étais à la fois ravi et désespéré par l’ampleur du !
De guerre lasse, je vins échouer chez parrain. |
Il contempla le fusil avec une moue bizarre, se grat- Î tant l’oreille : 4
| — Pas moyen de faire la guerre avec une arme aussi É pesante. Il y aurait peut-être moyen d’arranger les 1 choses. Maïs c’était bien pour me rendre service.
Ayant saisi un tournevis, il démontait la batterie, le 4 canon, les garnitures de cuivre qu’il serrait dans un Ÿ tiroir, et clouait sur le fût une grande latte. ‘4
Ce fut une grosse déception, quand on me montra que À
86 4
Du canon de fusil parrain fit un souflet. Le vétéran des vieilles guerres passa des jours heureux, des jours sans gloire, près de la marmite et du cramail. Parrain entra chez nous, un soir d’octobre. Il était las, affaissé ; il nous annonça son intention de retourner, pour prendre l’air, dans son pays natal, le pays des imbéciles, qui marchaïent dans les houblons, en ouvrant une grande bouche. Pourtant il retrouva sa belle humeur devant des troncs de noyer jonchant le sol; ils avaient été gelés l’hiver précédent et on les avait abattus. Parrain les jaugeait d’un coup d’œil, évaluait le nombre des solives, et la vue du bon bois, attendant l’outil du menuisier, lui remuait le cœur. — YŸ a pas de meilleur bois disait-il, on fera des | Puis il s’en retourna. | Il passa l’eau dans la barque. La nuit roulait lourdement sur les têtes des roseaux. La lanterne posée à l’avant du bateau projetait des raies gigantesques sur l’eau noire. . — Portez-vous bien, dit parrain. À Ses souliers sonnèrent sur le chemin de halage. l — Hoop, cria mon père. — Hoop, répondit une voix, qui montait du fond de 1 : la prairie. j ‘On ne revit plus parrain. Il mourut, foudroyé par un coup de sang. On le retrouva près de son établi, couché dans les copeaux de hêtre. 1 87
à le rouet d’ivoire (TRIER — Faudra mettre tes bottes de sept lieues, mon à petiot. Nous allons voir nos amis, les Grangier, des 134
- pauvres gens qui ont de la peine! L FA SI Et nous voilà dans la campagne. Le vent aiguise la lumière. Septembre touchant à sa fin, les houblons enguirlandent la cime des perches. ‘4 Deux heures après, nous arrivions. à — Attention, fit mon père, faut pas entrer sans crier 4 gare, des vieux si cassés, on pourrait des fois leur décrocher le cœur, dans la secousse. al Appuyés sur le mur bas, nous regardions la maison 4 et le petit jardin, une propriété de petits rentiers, jolie : et confortable. Éclaboussée de soleil, la façade riait à sous son lattis de treillage vert où courait une glycine. Un pigeonnier sur le toit s’animait joyeusement d’une À palpitation d’ailes blanches. Des dahlias, magnifiques : d’orgueil, levaient leurs calices tuyautés au-dessus des plates-bandes. Tout au fond, dans la haie de sureaux, ‘1 J des moineaux pépiaient, gorgés de baïes rouges. “1 Une petite vieille marchait dans l’allée, d’un pas si menu, que le gravier criait à peine sous son pied … Tenant à la main une petite houe, elle se baissait par | moments pour sarcler une mauvaise herbe; mais elle n’avait pas la tête à son ouvrage, la pauvre vieille, car elle se relevait et restait là, le regard perdu dans le 1 . vide. Alors elle secouait sa tête grise, comme pour approuver des réflexions qu’elle faisait tout haut, comme c’est l’habitude des vieux, dont la cervelle n’est plus solide. 4
— Ça arrache le cœur, dit mon père. À Les Grangier avaient perdu leur fils, un officier du , Nous entrâmes. Au bruit de nos pas, la petite vieille F porta la main à son front, dans l’éblouissement du soleil, et nous vimes un visage menu, encadré de cheveux blancs, serrés sous la cornette. Il y avait tant de
- bonté semée dans les plis fins de ses rides, au coin de ses yeux et de ses lèvres! Alors, elle nous reconnut : 4 — Ça va-t-y bien, dit mon père, d’une grosse voix qui voulait être joyeuse. Elle eut un haussement d’épaules d’une lassitude | — À notre âge, avec tout not malheur ! Comme si ce simple mot avait brisé en elle quelque < chose, soudain les traits fins et menus, les traits semés d’une poussière d’ans et de bonté se crispèrent, et silen- 1 cieusement la petite vieille se mit à pleurer. ; Pourtant elle se calma, et les mains encore frémissantes, elle voulut nous faire les honneurs de son jardin. é Petit jardin, qu’elle mettait son orgueil de bonne F ménagère à planter de balsamines et de dablias, au Q temps où son garçon était vivant. Maintenant il portait des traces imperceptibles de négligence; par la brèche ouverte dans la haie, les poules du voisin entraient en caquetant : frappant dans les mains, la vieille les ne. 1 — Que fait Grangier ? demanda mon père. i . Elle jeta un coup d’œil inquiet vers la maison, et dit { tout bas, d’un ton de confidence : L | — Ah, ne m’en parlez pas! Tous les jours que Dieu }
le rouet d’ivoire 104 fasse, y reste au coin du feu à raminer son chagrin, . sans qu’on puisse lui tirer une parole. “#4
Se raidissant, elle nous précéda dans la maison. . L’intérieur exhalaït une sensationindéfinissable d’aban- Al don. Une odeur de laitage ancien flottait dans la cui- ÿ sine; par la lamelle brisée d’un volet qu’on avait négligé S de remplacer, un rai de soleil soulignait les poussières Î | accumulées sur les chaises de bois et sur la crédence. : L’ombre était bruissante de mouches dont les tourbil- 4 lons se levaient, à chacun de nos pas. 0
C’étaient des gens aisés, pourtant. Les meubles étaient 4 cossus; le cadran de l’horloge serti de .cabochons jetait 4 des étincellements de pierreries ! f
Nos yeux s’habituaïent à l’obscurité, et nous aperçämes : le vieux assis dans un fauteuil d’osier, les pieds enfouis 1 dans la cendre. 5
| Mon père lui frappa l’épaule : ‘il
— Eh bien, Grangier, on ne connaît plus les amis ? É
Il tourna lentement la tête, et leva la main, comme 4 pour prendre à témoin quelque chose : #4 4
— Nous ne sommes plus rien, nous ne savons plus 3 rien, nous ne valons plus rien. 4
— Du courage, fit mon père. £ 4
Le vieux baïssa la tête, et regarda fixement l’âtre 1 mort. Mais la femme alla pousser le volet, et le grand jour éclaira la face du père, ses yeux atones. IL ne remuait pas, ses mains crispées se nouaient à ses genoux, et toute son attitude exprimait un indicible
Pourtant la vieille s’empressait. Son trottinement menu L glissa sur le plancher. Bientôt la flamme claire des sarments crépila joyeusement dans l’âtre, et l’omelette
dorée, semée de tranches de jambon se boursoufla dans la poêle.
Le vieux parut se ranimer, comme nous nous mettions à table, il parla :
— Dire qu’on avait tout pour être heureux! Avoir tant trimé pour amasser du si bon bien. Et pour qui
; maintenant”? Des petits-cousins, autant dire ‘des étrangers, qui trouvent le temps long après not mort.
— Calme-toi, dit la femme.
, Il secoua la tête, et sa lamentation repartit, monotone.
— Y mn dégoüûtent, quand je les vois venir ici, avec F leurs yeux luisants. Cousin par ci, cousin par là. Les mains leur démangent dans les poches, tellement qu’ys ont des envies de tout prendre.
. Etla femme expliqua que c’était naturel, parce que les héritiers étaient pauvres et chargés d’enfants.
Une porte battit, quelque part,
Furtive, une ombre glissa devant la fenêtre. :
— Encore un qui nous-vole, dit le vieux.
Justement, il avait surpris une femme, parente éloignée, qui la semaine précédente rôdait autour du poulaïller.
La femme alla voir, pour le calmer.
Les pas s’éloignaient.
Le vieux retomba dans sa rêverie.
Nous restâmes jusqu’au soir, muets et oppressés. Un sûr instinct avertissait mon père que les paroles, les paroles banales que les hommes prononcent si facilement, sont inutiles en présence des grandes douleurs
| qui ne veulent pas être consolées. 9
Le vieux restait à sa place, auprès du feu, les pieds
dans la cendre. | 91
Les dimanches, après vêpres, on se faufilait chez 4 Bonne dame était la veuve d’un ancien officier aux Ki Cent Gardes qui habitait le Château. La tombe du À baron Doucet, un lourd sarcophage de marbre, écrasait à de sa splendeur les croix de bois blanc, dans le cime- à On ouvrait doucement la porte, sans faire sonner la 2 cloche. La bande joyeuse pénétrait dans la cour, rongée à d’herbe. Des tilleuls versaient une ombre où flottait une je: odeur de miel. Parfois une fleur se détachant, tombait N dans le vide en tournant comme un insecte aux ailes À blondes. Il fallait faire un crochet, pour éviter le chien, qui sommeillait dans sa niche, le museau sur les pattes. Ë Les domestiques fermaient les yeux, ayant reçu des ‘1 Bonne dame se tenait habituellement sur le perron, 4 assise dans son fauteuil d’osier. Elle avait grand air, : gardant une certaine finesse dans les lignes empâtées de son visage, que des anglaises blanches encadraient. 1 ! Elle respirait péniblement. De lourdes bagues char- Ve geaient ses doigts. Un camée fermait son corsage. Elle était vêtue d’une douillette de soie couleur lilas, qui, à chaque mouvement qu’elle faisait, bruissait doucement. Son regard errait sur la profondeur de l’avenue, que 11 _ le couchant emplissait d’un poudroïiement doré. À Elle avait été fort riche, mais l’argent fondait dans ;
ses mains. Elle donnait sans regarder, et entretenait dans son château des parasites qu’elle nourrissait par
Le spectre de la misère, qui s’avançait dans le soleil, entre les mélèzes et les pins, emplissait son regard d’un
Elle songeait au passé, aux jours brillants de sa jeunesse, et elle se plongeait dans la mélancolie des
: . Les choses autour d’elle retournaïent au néant. Les dalles du perron, disjointes, oscillaient sous les pas; les portes-fenêtres pendaient à leurs gonds rouillés, ? la couverture de chaume des vide-bouteilles, dissé- minés dans le parc, se creusait de larges trous. Et dans le silence qui s’appesantissait sur ces ruines, on croyait entendre distinctement le grignotement imperceptible de la rongeuse qui détruit tout.
Rien n’était triste comme cette vie qui finissait dans cet abandon!
Assises à côté de Bonne dame, deux femmes se k tenaient dans une pose déférente, deux épaves de la vie, qu’elle gardaït par charité. J
Une d’elles s’appelait Catherine Macquin. Son masque e de cire avait une effrayante rigidité. On racontait tout bas l’effondrement de sa vie à la suite d’une aventure d’amour dont les détails étaient oubliés. Atteinte d’une « maladie noire », son mal empirait par les soirs trou-
. blants d’été; elle allait s’asseoir au bord des étangs largement empourprés, à l’heure où des chuchotements Ë +
| ‘inquiets s’éveillaient dans les roseaux, et elle restait là 7 sans bouger, le front barré par le plissement de l’idée fixe.
Elle finit par se jeter à l’eau. 3
le rouet d’ivorre “NS
L’autre, mam’zelle Annette, était une petite vieille, À
fine, proprette, remuante, toujours vêtue coquettement É
de camisoles blanches, bien repassées. Elle avait rôtile
balai dans son jeune temps; son nez rougissait, mais ses : %
yeux étaient restés très beaux sous leurs cils fanés. Il n
lui restait de son passé une sorte de minauderie, et une ‘À
curiosité des choses d’amour qui la rendait indulgente 11
aux filles qu’on mettait à mal dans le pays.
La baronne s’alourdissait entre ces deux débris. K
Pourtant, elle leur parlait doucement, comme à des en- N:
fants; sa voix, nuancée d’ironie, quand elle s’adressait à à
® la mam’zelle, se mouillait de pitié quand elle parlait à à
la malade.
Quand nous avions couru dans le pare, et lancé l’es- j
carpolette à toute volée, mam’zelle Annette nous emme- 4
Bonne dame se mettait au piano dans le grand salon 4
dont le parquet était soulevé par endroits. Des fêtes À
galantes peintes au-dessus des portes montraient des k
bergères en paniers, tenant des houlettes ornées de $
| rubans. Des trous par places crevaient la toile, et sur à
la cheminée, sur les consoles de marbre étaient amoncelés des bibelots, des reliques à la fois puériles et |
- touchantes, dont chacune rappelait des souvenirs. Î Alors la musique commençait. 4 Promenant ses doigts sur l’ivoire jauni, Bonne dame tirait de l’instrument des accords dont elle suivait dans l’air la mystérieuse résonance. 4 Nous dansions. Mam’zelle Annette toujours rieuse, | corrigeait une attitude, arrondissait un geste. Nous étions balourds, en vrais petits paysans et nos souliers | ferrés glissaient sur le parquet. ;
La maniaque grommelait dans son coin.
Au mur étaient accrochées les épaulettes du cent.
gardes, dont l’or était fané, comme l’ivoire du piano, comme la soie des tapisseries.
Alors Bonne dame, nous oubliant, jouait pour elle.
Sous le mystérieux pouvoir de la musique, évocateur de songes, on eût dit qu’elle se transformait. Elle redevenait jeune, presque jolie. Le plissement fin d’un sourire animait sa bouche, ses yeux noyés dans une extase suivaient le cortège des visions Eeureuses, descendant \
| les marches de cristal que les sons traçaient dans l’air. Les personnages des trumeaux prenaient des attitudes et poursuivaient la conversation galante, commencée depuis les temps.
Tout y passait; elle jouait les morceaux de musique imitative qui faisaient la joie de nos pères. Le Siège de Prague déchaïînaiït le tonnerre des basses, évoquant le grondement du canon et le galop des chevaux, tandis que des trilles filaient aigus comme des sifflements de balles. Suivant la pente des souvenirs, elle retombait aux mélodies de sa jeunesse, aux sanglotements romantiques du Plaisir d’Amour, et les flonflons d’Auber faiSaient ruisseler leur sentimentalité banale, leur exotisme de convention. Elle saccageait les partitions, et les lithographies se succédaient, représentant des poètes mélan-
r coliques au bord des lacs, ou des houris voluptueusement étendues dans des Alhambras, meublés bourgeoisement.
Elle défaillait, la main sur les yeux, et s’abimait dans un douloureux anéantissement. Sans doute elle ; revoyait la fin du Second Empire, les chasses à courre
\ dans la forêt de Compiègne et les crinolines s’étalant sur les pelouses, aux soirées de Saint-Cloud.
| le rouet d’ivoire DR. LA à La voix de, Catherine coupait ce recueillement. 10
— Des rengaïines. Tout ça ne donne pas du pain à ‘4
Pauvre Bonne dame. Elle nous congédiait, un peu Dehors la nuit venait, marchant à pas de velours. 3 Nous nous enfoncions dans le parc, dont les avenues à s’allongeaient! Sur nos têtes s’ouvraient les arceaux ÿ ténébreux des charmilles, que le couchant trouait de % On arrivait au bout de la pièce d’eau. La balustrade » de pierre avait croulé, des déesses gisaient sur le fond vaseux, la face rongée de mousses verdâtres. Soudain j un coup de vent passait, éveillant dans la profondeur ÿ \ des arbres des bruits de voix, et toute la bande pre- k nait la fuite. ï On disait aussi qu’il y avait dans cet étang un brochet 4 monstrueux. Les remous qu’il soulevait en chassant les É ! carpes auraient fait tourner un moulin. On lui avait tiré 5 vainement des coups’de fusil. Ci Nous avions peur. ” à Bonne dame laissa couler sa vie, la musique tissant | entre elle et les réalités son voile ondoyant où s’ébau- j _ chaïent des images. À mesure que le sort lui devenait , - plus hostile, elle se réfugia dans la contemplation du 3 passé, puisant dans ses regrets l’hébétement d’un narco- | tique, et sa bonté s’élargissait avec l’âge, une bonté faite de veulerie et d’abandon. | Elle fut une proie aux faméliques de toute espèce qui rôdaient dans le château, sous prétexte d’y travailler. È
Vint une année où la vigne coula, où les houblons , embrunirent. Il fallut emprunter. Obliques et sournois, des hommes d’affaires se glissaient dans le château. Ils portaient des serviettes bourrées de papiers et jaugeaient d’un coup d’œil rapide la valeur des meubles anciens et | la solidité de la bâtisse. Bonne dame les regardait, indifférente. Autour des feux crépitants d’automne, dont la flambée illuminait la salle, maintenant une séquelle se 6 bousculait, de truands, de miséreux, de galapiats. Ils clignotaient d’aise devant l’âtre, et tendaient à la flamme . leurs ventres faméliques, lestés d’un bon repas. Les -_ bougres avaient les dents longues. et mangeaient le château, le parc, les bonnes vignes. Je me rappelle très bien ce jour-là. Tac, tac; le marteau d’ivoire sonnant aux mains du
- commissaire priseur semait sur la table de la grande salle son bruit sec et menu. Il sonnait étrangement, ce _ bruit, dans le grand silence, tandis que les paysans en blouse bleue qui faisaient cercle, se regardaient Tac, tac. Personne ne soufflait mot. . Le commissaire alluma une à une des bougies Elles jetaient une lueur tremblotante, qui brillait un ! instant pour s’éteindre aussitôt. — Une lueur, deux ’ lueurs, le marteau ponctuait. — Et les volutes de fumée | bleue se déroulaient dans l’air immobile. l Elles déroulaient lentement leurs anneaux bleuâtres,
le rouet d’ivoire 218 ces fumées légères, qui bientôt s’évanouissaient. Pourtant leur trame tenue emportait au néant une vie jadis » opulente, des souvenirs heureux, de rayonnantes visions: he
6 chasses à courre galopant dans la forêt de Compiègne, (1 et les soirées de Saint-Cloud, et les déesses de marbre, qui penchaient leur front poli sur le mystère de l’étang. #
Les sons du piano arrivaient à la salle, étouffés par » l’épaisseur des murs. c si Le château fut adjugé à un industriel, qui arracha les … ï vignes, fit curer la pièce d’eau, et coupa les char Avant de quitter sa maison, Bonne dame voulut en faire le tour, une dernière fois. à C’était un dimanche d’octobre, après vêpres. Nous ” avions gauchement dansé, remuant nos membres dans … le grand salon, tandis que les sons du piano égrenaient M dans Fair de mourantes vibrations. Bonne dame eut un -
geste d’une résignation infinie, et jetant sur ses épaules
un fichu de laine, elle prit le bras d’Annette, et dit en — Allons, ma fille. Il faut dire adieu à notre pauvre Parmi des amoncellements de nuées grises, le soleil
: agonisait. Les feuilles, glissant de branche’en branche, peuplaient les massifs de froissements inquiets, et la
robe de la baronne, frôlant le gravier des allées, faisait entendre un susurrement, plus douloureux que le san- … glot des futaies hivernales. Û
Elle s’arrêta devant ses vignes. f Immobile, elle avait un hochement de tête désespéré,
à la vue des bonnes terres défoncées, des ceps tordus, arrachés. Jadis les évêques de Toul promenaient sur ces terrasses la magnificence de leurs airs seigneuriaux, et de Versailles. Elle aussi aimait y causer avec ses vignerons, les années de récoltes fameuses. Ils levaient leurs fronts ruisselants de sueur, parmi les échalas, et secouant leurs souliers lourds de glèbe, venaient apporter à sa bonté souriante le tribut de leurs adorations.
Elle revit l’étang, maintenant muet et profané; sur les rives vaseuses, les déesses de marbre gisaient, comme
| des cadavres mutilés.
| Devant la charmille #dévastée, devant les grands
__ dans l’air froid, pareils à des géants vaincus, son cœur saigna, et sa douleur creva dans un sanglot :
Un frémissement secouait ses épaules, et ses larmes,
| refoulées dans sa gorge, mouillaient sa voix.
Elle se pencha doucement, longuement, cherchant à
surprendre parmi les ombres du soir le fantôme des anciens jours. L’air se peuplait d’invisibles présences, et des froissements de #feuilles semblaient des pas
Jadis elle marchaït sous cette charmille, au bras de ? son mari, alors que les nuits d’été versaient dans leurs cœurs des rêves surhumains de tendresse. Appuyés
_ sur le mur, dont le faîte croulait sous leurs bras, ils regardaient la clarté de la lune étalée sur la prairie,
- et les brumes au loin tournoyant sur les eaux. Ils ne parlaient pas. Le bonheur à côté d’eux tombait goutte | 99
le rouet d’ivoire 10 à goutte dans le silence. Assis sur cette borne, il lui 18 À . avait adressé ce soir-là, des mots si délicieux, que son à 4 âme en était restée, pour la vie, palpitante…. UE Le souffle même de l’au-delà n’avait pu glacer la volupté ardente de ce souvenir. ke ‘4 La baronne s’arracha à cette contemplation. Il fallut rentrer à pas lents, dans l’universel sanglotement des jonchées de feuilles sèches. UNSS la Babette
« Méfie-toi des hommes; ils ont tous une dent de loup dans la gueule! » ME Ayant ainsi parlé, la Babette saisit une poignée de . laine, et se mit à l’étirer rageusement. 4 Notre voisine était cardeuse de matelas. Ÿ La laine blanche foisonnait, couvrant de sa masse | floconneuse le cendrier de toile grise. Et des brins M voletaient, et s’accrochaient aux aspérités du crépi, le - long du mur. 4 Tout en travaillant, elle mâchonnaït une croûte de 4 pain. Une seule dent lui restait sur le devant, solide et bien plantée. 4 Autour de nous, fondait däns l’air une sorte d’alan guissement. Emprisonné au coin du mur, le soleil de y mars se réchauffait, tourbillonnait comme un bourdon 4 froissant ses ailes à une vitre. Un porc grognait, secouant la porte de son réduit. A chaque instant, l’air se rayait du vol d’une abeille, qui venait se poser sur les « corbeiïlles d’argent » des plates-bandes. Le printemps charriait des odeurs de terre et ce bourdonnement sonore qui semble la voix de la lumière.
‘La vieille noua ses mains à ses genoux. Elle songeait
| à des choses, et rien ne trahissait le murmure intérieur
; de ses pensées, rien que le hochement de sa tête grise, |
| et ses lèvres remuant sur ses gencives édentées.
| Elle soupira et dit tout bas : 1
— Le joli bois est fleuri sur la côte.
Quelque chose remua derrière la treille sarmenteuse. . — N’aie pas peur, c’est Misti. | Le chat montra sa tête, ronde et massive. Des raies | noires cerclaient ses yeux comme une paire de lunettes. | Ses griffes éraflaient doucement le mur. Il vint se coucher aux pieds de la Babette, avec un ronron voluptueux, à C et se coucha sur le dos, les yeux clignotants, tandis _ que la vieille passait sa main dans le poil tiède de son À — Goureur ! je t’ai entendu raouer, sur les toits, toute Il y avait de tout dans son accent, de l’admiration, | de la tendresse, et un peu de cette rancune qu’elle por- : Misti prit son élan, et sauta au milieu ‘d’une platebande déjà bêchée. Il s’accroupit, les flancs au ras du | sol; des souffles câlins soulevaient sur son dos des
touffes de poils. Par moments il bondissait, giflait le . _ vide de sa patte, et attrapait quelque chose qu’il grignotait longuement, le museau entre deux mottes. S — Le v’là encore qui mange des hannetons, des co- k Et toute sa tendresse était remuée. ÿ
Rentrant dans la cuisine, elle y prit une assiette
A pleine de lait. :
a le rouet d’ivoire Vi — Régale-toi ! . Ce fut un signal. Une armée de chats, maigres et faméliques, descendait des bougeries et des chambres à four, dont les toits alignaient leurs rangées de tuiles sous un miroitement de lumière. Leurs échines anguleuses se dessinaïent sur le ciel, leurs queues galeuses { traînaient. Serrés autour de l’assiette, ils lampaient le lait à petits coups de langue rapides et inquiets. 4 — Ah! les canailles ! 1 Le rire de la vieille lui secouait le ventre. l Une mère aux bêtes, cette Babette. Sa maison était une ménagerie : dans tous les coins il y avait des grouillements de bestioles. Des cochons d’Inde cou- À ._ raient au fond d’un vieux tonneau, des lapins dans une baraque approchaient des grillages leurs museaux moustachus, plissés de froncements rapides. Bonne à vieille! Une bonté qui aimait soigner des bobos et pan ser des blessures. Quand un poulet avait la patte écra- M sée par un cheval, elle lui refaisait une jambe avecun bout de bois, et la bestiole courait, semant sur le plan cher son tic tac menu d’infirme. Ë Nous restions là, blottis frileusement au coin du Une grosse voix soudain nous fit tressaillir, tandis 1 qu’une ombre se déroulait, gesticulant à nos pieds : 4 — Salutance à la compagnie! | Babette dit pour me rassurer: — C’est mon homme, le Tourment. | Levant les yeux, j’aperçus une silhouette toute noire dans le soleil. Puis je distinguai une face rougeaude, un grand nez, une moustache retombant lourdement sur une bouche lippue. L’homme était coiffé d’une casquette
de soïe dont le vent gonflait la coiffe, comme un ballon
. La femme dit : |
; — Y fait si soif. 1
— Tu viens te remplumer ici. & |
— Cause-toujours, la mère ! 4
C’était l’homme de la Babette. Il exerçait la profession de limeur de scies, comme le montraient les lames | ébréchées qui pendaient dans son dos, et la couenne de lard qu’il tenait à la main. Il allait dans les villages, di restait cinq ou six mois sans revenir, faisait des misères à la Babette dont il avait mangé le bien en ribotes fastueuses.
Il aimait la vie d’auberge, les conversations avec les
& gens qui passent, marchands forains, chemineaux, juifs acheteurs de bétail. Incapable de résister à l’offre d’un verre, il s”abandonnaït aux inspirations de la godaille. Quand il était saoul, il s’attachait aux gens, les harcelait, d’où son nom de Tourment.
En ce moment, il se tapait sur le ventre, et, la mine goguenarde, tortillant sa bouche lippue, son nez s’allon- | geant comme pour flairer l’odeur lointaine des cuisines, le « gueulard » racontait ses dernières prouesses. A Authey il avait mangé des grives, et dans une auberge de la Woevre, il s’était régalé de matelotes de tanches, | qu’on prenait dans le réservoir. On se léchaïit les doigts . | quand on mangeait la sauce au vin épaisse, odorante,
ñ jLa vieille baïissaït la tête, tristement.
Ë = le rouet d’ivoire À ” L’autre redoublait. Il finit par monter au grenier, où 4 il se coucha dans le foin. * La Babette se remit à tirer sa laine. Prise d’un atten- | drissement soudain, d’un besoin dé confidence, elle me raconta ses peines, comme elle les aurait confiées au | | mur, au chat Misti, aiguisant ses griffes sur l’écorce d’un prunier. $ — C’est pas un mauvais homme, le Tourment, mais le caractère est trop faible. J’ai pas eu gros de contentement avec lui. Faut-y qu’on soye bête quand on est jeune. C’était sa carrure, ses belles façons qui m’avaient plu. J’étais si contente de l’avoir les premiers temps de | not’ mariage, que je me tenais à quatre pour ne pas | danser, dans mon coin, quand j’étais seule. | Dès lors une vie charmante commença pour moi. Le Tourment m’emmenait à l’auberge de la mère Marie, et les jours se suivaient dans leur monotone douceur, | toujours pareils. Il me semble que j’entends encore les | propos de la forge, chez le maréchal, le grésillement du fer rouge qui plonge dans l’eau, le claquement de la sou- | pape de feutre qui ferme le grand soufilet. La conver- | sation des paysans somnole, s’enlise, et tout à coup | repart sans qu’on sache pourquoi. D’autres jours, c’était la ribote qui traînait ses gros | souliers sous la table, et tapait joyeusement les bouteilles sur la table. Le Tourment ayant rencontré un camarade l’assommait de bourrades enthousiastes, ou faisait d’interminables parties de quilles. La boule roulait,
. fracassant les quilles cerclées de fer. Dans les vignes F avoisinantes, des dos courbés se relevaient dans l’épais- | seur des échalas, et des voix criaient aux joueurs : !
— C’est-y dans vot’ chantier qu’on embauche ?
” Mais le Tourment devenait triste. Une sorte de regret 1 l’envahissait, lui mettant au cœur la nostalgie de la vie À errante, et des cuisines savourées dans les auberges. de
— On fait comme les autres, disait Babette. On prend ÿ une bêche ou une raclotte. ” S
Il haussait les épaules’: « La terre est trop basse. »
Elle se taisait, intérieurement flattée par ces airs de 4
Un soir je trouvai Babette en pleurs. Son homme $ était parti, mais en quittant le pays, il lui avait joué un f tour de sa façon. Il avait bazardé le saint-frusquin à des commères à l’affûüt d’une bonne occasion. Vendue, à la maie de hêtre luisant, vendues les chaises de bois, 2 vendu le plumon du lit, empli de duvet tout neuf. La ÿ vieille se tordait les mains à la vue de sa chambre mise
Cet été-là fut très chaud. Le soleil incendiait les +.” chaumes moissonnés où grésillait la vibration des sau- É terelles. Le ciel était plein d’un crépitement de lu- A
Alors la vie des bêtes grouillait confusément dans la maison de la Babette. Des poules couvaient, arrondis- 9 sant leurs ailes sur les corbeïlles remplies de paille.
_« Des bandes de petits canards couraïient dans la basse- À cour, vêtus de duvet jaune drôlement hérissé.
La Babette, assise sur un billot de hêtre, contemplait + ses nourrissons, souriante, les mains moites, défaillant eh de maternité. d
Misti ayant cessé ses courses nocturnes sur les toits,
, devenait gras. C’était une boule soyeuse, d’où sortait 1
| le rouet d’ivoire | un ronronnement. Mais il avait un frisson de l’oreille” quand un grignotement de souris courait derrière une ;
Babette prenait son ouvrage.
Le couchant rayait les chènevières de grandes ombres.
| Des odeurs de, miel montaient des. sureaux. Dans le village la vie s’éveillait; des chaînes sonnaïent sur la margelle des puits. Hèlement d’un marinier, bruit d’une gaffe éraflant un bordage, meuglement d’une vache, tous ces bruits s’engouffrant dans la chambre y tourbillonnaient, formant à la fin une rumeur confuse, pareille au bruissement qu’on entend dans les coquillages.
La Babette tâtonnait pour enfiler son aiguille. Elle me tendait le fil en soupirant :
— Faut-y s’ voir si vieux, tout de même!
J’étais heureux quand elle ouvrait son armoire. Un vrai musée. Sur les rayons reposaient dans un pêlemêle bizarre des bibelots, des tasses à café gagnées à la foire, des statuettes de saints, coloriées avec mauvais goût, une boule de verre étamé, miroitante et ronde comme une lune. Elle essuyait ces objets du coin de son tablier, avec des mouvements précautionneux, et s’arrêtait parfois pour tomber dans une contemplation
Mais j’admirais par-dessus tout un oiseau de verre filé, fragile et merveilleux. Une lumière irisée chatoyait dans sa queue. Ses yeux étaient noirs comme deux points de jais. Fixé sur un mince ressort, il tremblait au moindre choc, prenant au milieu des objets inanimés une apparence de vie.
— Babette, donne-moi l’oiseau. : ’
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Elle disait non, jusqu’au moment où lassée, elle con- Mon émotion était telle que je laissai tomber le Alors Babette pleura, ramassant les morceaux de
- verre dans son tablier. | Le Tourment lui avait rapporté ce cadeau, dans son jeune temps, quand il se mettait encore en frais de galanterie. Les jours diminuaient. On rentrait les pommes de La Babette s’écroula sur sa chaïse, à la vue du Tour- . ment qui revenait. Dans quel état! IL n’avait plus que la peau et les os; , “son nez tombait lamentablement sur sa grosse moustache, et ses mains amaiïgries tremblaient de fièvre. Il toussait, une toux rauque qui secouait son corps, le faisait vaciller sur ses jambes. Où était le large rire des retours d’antan, et la goguenardise de la trogne enluminée? Il pleurnichaït, comme un enfant qui ne sait pas dire où est son mal. Il avait dû prendre ce « mauvais mal », expliquait-il, dans un hangar ouvert à tous les venis, où iltravaillait. : Elle fut bonne, la pauvre Babette. Elle ne demanda pas de détails inutiles. Atteignant la bassinoire de cuivre accrochée à un clou, elle l’emplit de braise _ chaude qu’elle tassait parmi la cendre. En un clin d’œil le Tourment fut dévêtu, couché dans le lit chaud, avec
le bonnet de coton enfoncé jusqu’aux yeux et là couver- 1 | ture remontée au menton. , . FRS
Puis elle le borda maternellement, et s’assit au chevet | toute songeuse. . di ‘Le Tourment dormait d’un sommeil lourd, agité de | sursauts, et les visions du cauchemar se succédant, il . prononçait des paroles incohérentes. Le lendemain, il f allait plus mal; la Babette le soigna de son mieux, | émue jusqu’au fond de sa tendresse guérisseuse. Le coquemar ne quittait plus le coin du feu, contenant des : tisanes de toute sorte, la mauve qui est bonne pour l’estomac, la bourrache qui fait suer, le bouillon blanc quiguérit les rhumes. 4 Ça ne traîna pas. Le Tourment mourut trois jours | après, et le charron vint le clouer dans la grande boîte, avec de gros clous, pour lui ôter l’idée de revenir. La Babette fit bien les choses. Elle ne marchanda pas à les cierges du luminaire dont chacun pesait une livre, ni les quarante sous qu’on donne à l’enfant de chœurs qui porte la croix. Au repas funèbre, il y avait bien vingt personnes, ù venues des villages avoisinants. û Les invités s’en allaient, assis sur des bottes de paille, d . dans leurs chars à bancs. La Babette soufllait, asgise sur le banc de pierre devant sa maison. Des soucis contraires travaillaient son esprit, À la fois triste et soulagée, elle s’applaudissait d’avoir mené ‘à bien la cuisine pour vingt personnes, et, pensant à son ; homme, elle sentait un grand vide dans sa maison.
L’air était doux. Les poules rentraient, ramenées par leurs coqs. Des feux d’herbes, allumés dans les champs, ï exhalaient une odeur pénétrante.
Toute cette joie faisait mal à la pauvre vieille. Les À commères redescendaient des vignes, et posant leurs :
- paniers à terre, elles entreprenaient de consoler la ÿ Babette avec des paroles bourrues : 1 — Faut bien se faire une raison. — Vous v’là bien débarrassée. Un malabre pareil qui t était toujours soûl ! Ç — Faut en prendre un autre, un jeune! 1 Elles s’esclaffaient ; la Babette secouait la tête. _ Elles fartirent. Alors elle se tourna vers moi : — Pour sûr qu’y ne valait pas grand chose, mais je voudrais bien qu’y soit là tout d’même! Quelques mois après, il arriva une chose étrange. Un vieux vagabond passait depuis quelque temps dans le pays. Personne ne le connaissait. Il ne ressemblait pas aux autres mendiants qui vont, de porte en porte, marmottant des oremus d’une voix dolente, et remercient humblement, quand on leur a donné le morceau de pain taillé dans la miche. Le vieux était | _ étrange et terrible! Sa chemise entrebâillée laissait voir les broussailles de sa poitrine. Sa tête était coiflée d’un feutre graisseux dont les bords étaient découpés F en lame de scie. Et il s’appuyait sur une béquille à la poignée rembourrée de chiffons, boitant d’une facon trop | étudiée pour être naturelle. ; Pole
- I semait la terreur sur son passage; ce malandrin ÿ k demandait l’aumône à sa façon, brutalement, tambouri- * . nant les cloisons des corridors du gourdin noueux qu’il t ! 109 le rouet d’itoire. — 7
le rouet d’ivoire N de.
à _ serraït dans sa main. Quand on tardait à lui ouvrir, il
criait d’une voix rauque : ta
Il n’était jamais content, quoi qu’on lui donnât. Ilré-
clamaït un sou, des pommes de terre, un morceau ‘à
de lard. Le fermier grand Charles qui l’avait secoué,
l’avait entendu marmoter des menaces; il parlait de
flanquer le feu aux quatre coins de la cambuse. : ;
Les chiens du village, ayant flairé en lui un ennemi,
tournaient autour du mendiant, la lèvre ne ne suc
leurs crocs. Il les tenait en respect, faisant avec son M
gourdin des moulinets terribles. 1
Ce jour-là, je m’étais faufilé chez la Babette.
Un bruit de voix m’arrêta dans le couloir. Ce que je ;
vis me stupéfia. Commodément installé dans le fauteuil
d’osier qui servait au Tourment pendant sa vie, le 4
vieux vagabond fumait sa pipe à petits coups, devant
lâtre en feu. Ses pieds étaient à l’aise dans les larges À
sabots du mort; et le sacripant se carrait, allongeait M
ses jambes sur la taque chaude.
Et le soleil pénétrait largement, par les vitres, jetant M
sa gaîté sur les murs. Le matin Hiver était lumineux
et sonore comme un cristal.
Sur la petite table où le Tourment avait bu si souvent
sa chopine, des assiettes contenaïient les restes d’un
, repas confortable. Une tranche de gruyère s’étalait sur
un papier, grasse, onctueuse; un litre de vin gris jetait
sur les faïences un papillotement de lumière.
Le vieux buvait la goutte, à petites gorgées, relevant
sa lèvre pour sucer sa moustache” “4
, — Encore une petite goutte, dit Babette.
— C’est pas de refus, ma bonne dame. \ ‘
L’homme, se leva, avec des geignements de douleur, comme si ses membres s’étaient ankylosés pendant le repos. Il remit ses grosses chaussures, frappa’le sol du talon pour les assurer, puis jeta sa besace à son épaule, d’un geste las, et promenant un regard autour de lui : è — Faut se quitter, ma bonne dame, dit-il; on engraisserait à mener cette vie-là. Je me rappellerai vot frichti, là-bas, sur la route. Puis il prit son air terrible et enfla sa grosse voix : _ — Quelle idée qui vous a passé par la caboche? | La Babette ne répondit pas : elle secoua la tête, toute gènée. Puis ayant fouillé longuement dans sa poche, | elle en tira une poignée de gros sous, qu’elle mit dans la main du vagabond, humblement, avec une hésita_ tion: — Voilà pour du tabac, fit-elle. . L’homme prit les sous et partit, haussant les épaules. On entendit la béquille marteler le sol de terre battue _ du corridor, puis la porte se referma, et des chiens | Et comme je restais là, bouche bée, la Babette se K moucha, renifla bruyamment, et me dit tout sas en — C’est qu’y ressemble tant à mon pauvre homme! : ! la vie de l’eau d Retent par un barrage, le fleuve contourne le village. 1 _ Charriant des paquets d’herbes et des bois morts, le _ flot lave les grèves, pénètre dans les mortes obstruées de joncs vaseux, où s’abattent des vols d’étourneaux,
4] le rouet d’ivoire ‘5 et le cours des eaux fait ruisseler au fond du valune R sorte de tendresse silencieuse. L 4 Je passe mes journées au bord de la rivière. : 3 | J’aime la vie puissante que le fleuve charrie, les cha- D: lands trapus dont le bordage rase le flot, qui portent une N maisonnette aux volets minuscules, peints en vert. Des enfants courent sur le pont goudronné; les sonnailles | des chevaux s’égrènent sous les ormes du chemin de A vivre ainsi au bord des eaux, il semble que leur 4 limpidité pénètre votre âme. M C’était jour de lessive; le cuveau avait coulé dans la chambre à four, remplissant la chambre d’une odeur d’iris et de cendre chaude. Agenouillées dans leurs » caisses bourrées de paille, qu’on appelle des choyottes, … \ les lavandières martelaient le linge à coups de battoirs. : — Abhi! le gris. Ahi! i . Un bateau monta vers nous. PA Le cheval se ramassait, faisait feu des quatre pieds, quand $es fers éraflaient les silex taillés de la route. La corde se tendait, fouettait l’eau. Des muscles saïllaient sur le poitrail de la bête, ceint d’une résille de ficelle, pour le protéger de la morsure des taons. Toute une flottille apparut; une drague ouvrait la marche, allongeant sur l’eau sa coque de tôle percée | de hublots où des chaînes coulaient. Un remorqueur : la traînait en haletant, et derrière venait un chapelet de chalands à l’avant bariolé de couleurs. N 1
Ce fut un événement dans ma vie.
Alors un ravissement me monta au cœur, presque
Sans cause, un de ces ravissements de la première
enfance. De grands souflles gonflent l’âme, qui palpite,
comme une voile, sur le bord du monde à conquérir.
En-un instant, la solitude de la rivière s’anima. La
drague s’amarrait ; elle siffla, et les godets d’acier mor- l
dant le fond de galet, la chanson du travail vibra dans
la vallée.
Le premier bateau reposait dans une anse, balancé
_ sur le flot. C’était une petite maison blanche, joyeuse,
| aux fenêtres fleuries de géraniums, flottant sur un lourd
ponton. Elle tirait sur ses amarres de filin qui grinçaient
. doucement, et semblait envahie par une lassitude, une
| sorte de bien-être qui assoupissait sa membrure, au
sortir d’un long voyage.
Quand on eut installé la passerelle pliante, une fillette : $
| descendit et vint jouer sur le pré.
Un charme sauvage émanait de ses yeux, de ses cils
noirs, de ses membres grêles dont les moindres mouve-
. ments avaient une grâce animale. Ses cheveux noués
en touffe sur le sommet de sa tête par un ruban de
couleur feu, tiraient un peu ses tempes et bridaient
ses paupières. Son regard coulait, avec une ruse, par
la rfente
Je lui demandai :
_ Elle montra la rivière et dit :.
cl Elle rit, haussa les épaules, et montra la cabine qui .
| sommeillait sur l’eau miroitante.
le rouet d’ivoire NT — Si tu tombais-à l’eau en jouant? Ne
Elle répondit fièrement : A
Et j’ouvris de grands yeux.
L’instant après, la connaissance était faite, et, me |
prenant par la main, la fillette me conduisait dans sa
( Il ne ressemblaït pas, ce logis, aux maisons de la
terre. Les meubles de sapin verni luisaient, pareils,
dans leurs proportions calculées, à un ménage de |
k poupée. Le fourneau microscopique jetait l’éclat de ses » nickels et toute la chambre était rayée d’une moire.
i papillonnante de lumière, réverbérée par le flot. Par un contraste amusant, la destinée s’était plu à exagérer les proportions des maîtres du logis. Le père était un géant aux moustaches lourdes, dont les biceps rou-
y laient sous l’étoffe rayée de son jersey; et la mère, une grande femme dont la coiffure était un étalage savant d’accroche-cœur, s’insinuait dans la cuisine avec les mouvements onduleux d’une couleuvre pénétrant dans un buisson.
La petite fille s’appelait Amarine, un nom étrange qui allait bien avec le nœud rouge de ses cheveux.
Dès lors je devins l’hôte du logis flottant : mes parents
n’en savaient rien. J’étais à la fois heureux et torturé,
et je savourais doublement l’obscure volupté du mystère
et de la faute.
Amarine me faisait peur, et par là même elle m’attirait. Le charme de sa personne était fait de l’émoi qu’elle soulevait dans mon être. C’est là le secret des amours vivaces. Elle savait accomplir des exploits dont la tranquille audace me stupéfiait, comme de détacher
| une barque, et la conduire dans le courant en maniant la godille à l’arrière. Plus terrifiante encore était sa poupée, une fille aux . pren filasse dont les yeux d’émail chaviraïent quand on la couchaït sur le dos. Son immuable sourire peint planait sur nos conversations d’enfants. Elle faisait naître en moi des mouvements confus de peur, par cette apparence de vie, mécanique, et figée; et je | préférais jouer avec le petit ménage en poterie de Sar- | reguemines, qu’on alignait sur le bordage du ponton pour jouer à la dinette. | Parfois nous allions sur la drague où le père d’Amarine était chauffeur. Le tintamarre des chaînes sonnant à sur les plaques de tôle nous assourdissait. Par moment le bon géant moustachu passait sa tête, luisant de pail_ lettes de charbon, par le hublot de la machine, et ses | yeux blancs, dans sa face noire de fumée, nous souriaient. Il m’apparaissait comme un Dieu, domptant le | monstre au souffle de feu, aux membres de bronze et d’acier dont il huilait les articulations. Une puissance . inconnue résidait dans sa main, dont un seul mouve- . ment mettait en branle la formidable machine. _ Le printemps vint, le printemps de l’eau plus étrange que celui de la terre. Dans les mortes, les réseaux d d’herbes fluviales se couvrirent d’une mousse de fleurs blanches. Des hochequeues s’y posaient; les | carpes venaient frotter sur les pierres leurs ventres gon4 flés d’œufs. Leurs nageoires émergeaient des eaux k parmi les galets.
Nous étions couchés au bord d’une mare. La poupée,
à à nos côtés, assistait à nos jeux, ayant dans ses yeux
k le rouet d’ivoire 1 RNER
Un frêne ombrageait les eaux. Un rai de soleil tra- 1 versant la nappe noire, mordora soudain le fond de
feuilles qui prit l’éclat chaud du bronze. Alors les eaux s’animèrent d’un pullulement prodigieux. D : } hydrophiles bruns plongeaient, emportant dans leurs ‘14 pattes une bulle d’air qui les revêtait d’un corselet. À
_ d’argent. Des larves visqueuses allongeaïent leur corps mou sur les feuilles de nénuphar. Chaque brin deroseau était la maison d’un insecte, qui sortait sa tête garnie
de crochets. Toute cette vie grouillante remuait doucement sous le soleil. Alors il nous sembla que les bêtes
montaient, promenaient sur nos jambes la froideur de
\ leur contact : un sursaut d’horreur nous jeta galopant
dans la prairie.
Nous allions jouer sent dans le cimetière des
Ils étaient échoués sur la berge vaseuse, parmi des ancres rouillées et des débris de cabestan. Leurs tôles se gondolaient sous la chaleur, et le goudron des … coques se délayait au fil de l’eau. ÿ
Il faisait bon se blottir dans les roufs d’arrière, fermer les yeux, entendre le bruissement de l’eau contre les planches, et rêver de voyages, de pirates, d’aventures. De merveilleuses inventions passaient par nos
Un vieux marinier gardait le bateau des entreprises des maraudeurs. Il était perclus de rhumatismes et on lemployait par charité. 1
Il veillait jalousement sur la Mouette, le remorqueur qu’il avait piloté pendant des années, et il s’attristait de le voir inutile. C’était un beau bateau, à l’étrave tranchante, à la coque eflilée, ayant dans ER dé one
d aspect de force à la fois souple et robuste. L’eau avait ] _ envahi sa cale, et il se couchait sur le flanc, parmi les _ Le vieux le plaignait longuement, avec des hoche_ ments’de tête, et il avait beau fourbir les cuivres et _ laver le pont à l’eau courante, la mort planaït sur le | bateau, une mort ignominieuse, dans la vase. k Un jour, un ordre vint de l’entrepreneur, et la Mouette, remise à neuf, vit de nouveau, après des _ années de repos sans gloire, sa cheminée fumer. k Un frémissement de vie parcourait sa membrure; la F | quille vibrait tandis que lhélice soulevait de gros bouillons. Avec un meuglement de la sirène, pareil au hennissement d’un cheval qui s’ébroue, la Mouette :
- gagna le large. | Blottis à l’avant, parmi des paquets de cordages, nous nous taisions, cherchant à passer inaperçus et _ ravis de notre escapade. j La sirène hurlait, jetant sur le fleuve son cri enivré d’espace. Les chalands s’écartaient; le fleuve s’ouvrait _ comme une mer et la houle puissante, que nous soulevions derrière nous, détachait fe long des berges . des mottes de gazon, qui tombaient lourdement dans p . Et le vieux, tenant la roue du gouvernail, savourait {: la douceur de cette résurrection. à : £ Autour de nous, les aspects du pays se déroulaient 1 comme un décor; des maisonnettes d’éclusiers mettaient 1 la tache de leurs toits rouges sur le fond vert des $ __ prairies; des combes forestières s’ouvraient, laissant À | errer sur leurs pentes la fumée bleue d’un feu de
| Le retour fut triste, dans la nuit noire… DA Ne Amarine allait partir, les travaux étaient terminés. En vain le père, pour plaisanter, m’avait offert de 4 m’emmener dans la cabine flottante, voulant faire de moi un bon marinier. . Li Amarine dit, me voyant triste de la séparation pro — Laïsse-moi faire, j’ai mon idée. 1 Toute la famille dinait dans la petite cour donnant sur les jardins, quand la porte s’entr’ouvrit, donnant passage à la fillette. D Elle s’avançait, sérieuse, un pli d’inquiétude barrant son front. Toute sa petite personne exhalaït un parfum de sauvagerie. 3 Elle tendit à mon père une tirelire de porcelaine, où sonnaïllaient des gros sous. à — Voilà, dit-elle, d’un ton résolu. Je viens acheter votre petit garçon. jt Colin Michelot leya sa faulx en l’air et déclara s0o- … — Les curés, n’en faut plus. FA: Puis il prit la rafilote et la promena sur la lame d’acier qui doucement susurrait, comme une couleuvre fuyant dans les pierrailles. A: Au même instant passa le curé Louis. Il marchait d’un bon pas qui sonnaït sur la route, tandis que sa soutane retroussée et claquant au vent k laissait voir sa cheville forte, son jarret musclé d’homme bien nourri.
Sa voix sonnait dans le silence des campagnes : un
vrai cr&, criant de misère, sur la haute branche d’un
Et le curé continua son chemin, tendant le dos sous
la huée et serrant son parapluie dans son poing,
Un drôle d’homme, ce Colin Michelot. Une pluie de a soleil, tamisée par les trous de son chapeau de jonc, | criblaït sa face d’ivrogne, sa barbe jaune, aux poils de chiendent. Il clignait de læil et riaïit du nez, un large | nez sensuel aux narines dilatées, flairant toujours quelque aubaïine. Passeur, cantonnier, appariteur, c’était _ homme de confiance du maire; le reste du temps, il e buvait la goutte et détestait les curés.
Il les haïssait d’une haine sauvage, instinctive, qui lui faisait pousser des coups de gueule sur leur passage et lui valait une réputation dans le pays.
A l’auberge de la mère Marie, on formait cercle au- | tour de lui, quand il racontait les « goguenettes des
Sacré Colin! il aurait fait rire un tas de cailloux. Les joueurs de bourre lui assénaïent sur le dos des horions
Une amitié avait grandi entre nous. » À ‘Il avait beau me prodiguer les brocards, m’appeler | Frise-Poulet, Plume-Patte et Riquiqui, je lui savais gré
de sa tendresse injurieuse, et tout éclaboussé des éclats de sa verve, je me secouais joyeusement. J’ai su depuis qu’il avait appris ces appellations pittoresques des ” queues-rouges de la foire, et.s’il a perdu mon estime. 14 “1 comme inventeur de vocables, je ne lui garde pas rancune. Pauvre Colin! Assis sur sa barque de passeur, à dt l’heure où le hèlement des faucheurs courait sur la rivière, il me montrait l’endroit où remontent les bancs M de grimilles, les perches goujonnées qui ont dans les | D: nageoires un arc-en-ciel. $ n”. Il m’emmenait aussi dans les bois. ARE « Grâce à lui, je distinguai rapidement les bruits de la ” forêt, le piétinement du héyisson, le glapissement du renard sonnant au fond du crépuscule. Perdu dans la houle des feuilles, il m’apprenaïit les essences d’arbres, ‘M me révélant leurs vertus, l’érable bon pour les menui- De siers, le tremble dont les éclats servent à faire des râteaux. Dans la solitude des clairières, trempés de rosée, les bouleaux fins frissonnaient. Nous cueillions 3 les sorbes et dénichions les étourneaux. Que de fois, 4 couchés au bord des mares que le soleil couchant ensan- ÿ glantait, nous restions sans bouger parmi les jones é 4 vaseux, et Colin imitait le cri menu de la souris, jus: M qu’au moment où les chouettes venaient frôler nos fronts NM de leurs ailes ouatées ! - L Colin me dit, ce jour-là : À — Je vas te faire une tendue. 4 |
- Quelle joie! Nous allons couper dans le bois les | pousses de cornouiller flexibles, qui servent à faire les | sauterelles, les pièges où l’on prend les oiseaux. 4 120 4
Nous traversons les chènevières. Les chanvres verts 1 montent autour de nous, comme une forêt. Des souflles ; 1 ardents passent au ras des terres calcinées. Les abeilles j ÿ se pressent à la porte de leur ruche en un tourbillon :4 d’ailes fauves. Autour des dômes de paille tressée flotte : un bourdonnement d’angoisse. k — Écoute, dit Colin, qui lève le doigt. $ Un sourd grondement ébranle les profondeurs du ; — Le tambour des Suisses ! fi Comme nous arrivons au Fond de Chandeleure,
a l’orage éclate. Une trombe s’abat-sur la forêt, criblant les feuilles de son crépitement. Sous le cinglement |
des lanières, les grands hêtres disparaissent, noyés dans une poussière d’eau. Sur les talus, des limaces |
rampent, laissant derrière elles une trace argentée. ë . J’écoute le chant de la pluie et le rigolage des ruisseaux, qui entraînent des cailloux, le long des pentes. Ê L’averse cesse, la forêt s’égoutte, exhalant une ru-
- meur de vie ardente, sous le soleil… Colin Michelot pénétrait dans les fourrés, me traînant à sa suite. Il en ressortait pliant sous sa charge de cor-
. mouillers. Sa culotte de toile collait à ses jambes; nos chaussures, à chaque pas, faisaient entendre une sorte L de glouglou. {
On vint s’installer au-dessus des trous de SaintReine. A deux pas, s’ouvrait un précipice, la falaise de calcaire rougeâtre tombait à pic, et des vaches qui pâtu- : raient au fond de la vallée, apparaissaient minuscules, comme des jouets d’enfant. | 121
(Al le rouet d’ivoire A 1
Jambe de ci, jambe de là, Colin Michelot tailla ses à
Il se servait de son couteau, dont le manche de corne était constellé de clous de cuivre, un outil prodigieux qui me surprenait par la diversité de ses usages. Colin sifilotait, perçait les trous et taïllait les encoches, où viennent s’appuyer les cabillotes, les chevilles de bois léger qui sont un perchoir décevant pour les pattes des mésanges et des rohgesgorges. :
— Gare-toi, petiot.
Une vipère géante se dressait, déroulait ses anneaux sur la pierre chaude.
Elle sifflait et montrait ses crocs.
Colin leva une badine de cornouiller et marcha sur la bête, prêt à lui briser les reins. Le pied lui glissa,
il battit l’air, et le précipice l’engloutit.
Je fermai les yeux. :
Puis je me jetai à plat ventre et coulai un regard vers les profondeurs vertigineuses, n’attendant à voir son cadavre écrasé sur la pierre. Un éclat de rire monta du gouffre. Vingt mètres plus bas, Colin reposait mollement dans un réseau de clématite, qui l’avait reçu
| dans sa chute.
Le bougre se balançait comme dans un hamac.
Puis il remonta, se frottant l’échine que les angles des rocs avaient meurtrie.
Nous revinmes au village. Chemin faisant, Colin arrêtait les faucheurs et leur racontait son histoire;
il concluait : — Sans la bonne Vierge, j’étais un homme mort |
Comme un Faune ivre de raisin, Colin Michelot émer-
3 gea d’un fourré de vignes sauvages; les larges feuilles M rouges enguirlandaient son torse et se collaient sur sa trogne, trempée de rosée. Le petit bois des Quatre-
Vents arrondissait ses masses de verdure sous le brouillard, un brouillard blanc d’octobre où le soleil déjà d haut allumaït des transparences rosées. L’oreille tendue, les yeux écarquillés, Colin dit mys- bé Un son arriva dans le vent, un son triste et léger, plus triste que la plainte du vent s’engouffrant dans les granges, et qui s’enflait par intervalles. i Dans les profondeurs de la brume, une nuée grisâtre se déploya; elle oscilla quelque temps à la cime du pelit bois, puis soudain elle s’égrena en un vol de petits oiseaux qui s’abattirent sur les saules, Et le bois, le boïs profond se peuplait de sautillements. Des mésanges filaient ébouriffées, dans un tournoiement de plumes bleues. On distinguait la mélopée monotone des tarins et les notes vibrantes du rouge- f Colin chuchota à mon oreille : — Bouge pas, la journée sera bonne. _ Crice, crac. À la lisière du petit bois, trempée de soleil et de rosée, les cabillotes se détendaient, partaient d’un
le rouet d’ivoire * D: bond, comme les sauterelles dans les seigles. Chaque L - raquette retenait un oiseau, la patte prise, saignante 1 parfois, et son œil nous regardait, minuscule point de 7 jais où palpitait une angoisse immense. * SR
4 Jusqu’à midi, les cabillotes sautèrent. 1 Alors Colin Michelot commença sa tournée. Il cueïl: ; lait les « petites bêtes » : mésanges qui becquetaient sa main vaillamment, rouges-gorges teints du sang de Notre-Seigneur, roitelets guère plus gros que des hannetons quand ils seraient plumés. Il en faisait un cha- ’ « pelet qu’il glissait dans sa gibecière. È Pour les achever, il usait d’un procédé cruel. Il : appuyait son large pouce sur le bréchet, l’os tranchant des petites poitrines, et l’écrasait. Alors les pattes se crispaient, les becs s’ouvraient, les yeux se renversaient, tandis qu’une mince membrane descendait sur les minuscules points de jais, autrefois brillants. J’avais envie de l’appeler méchant, mais je n’osais pas, retenu par le respect qu’on doit aux grandes personnes. | Je pris les devants. Vers l’orée du bois une raquette avait capturé un merle. Il se débattait, froissant son aile lustrée au bois du cornouiller, et m’étant approché, je vis que sa patte était intacte, le piège manquant de ressort. Alors je pris le pauvre oiseau avec des précautions infinies, j’ouvris les mains et je lui donnai la volée. Il troua la voûte verte comme une balle. Quand je me retournai j’aperçus Colin, qui me regardait, les yeux pleins de stupeur, tendant le cou, et ne comprenant pas,
la maison d’école | Ma mère me prit par la main et me conduisit à l’école.
J’ai eu le bonheur d’aller à l’école primaire, à l’école w de mon village. Elle ne ressemblait pas aux bâtisses maussades qu’on voit dans les grandes villes, dont les è
fenêtres sont garnies de carreaux dépolis, et dont les L
cours sont pareilles à des préaux de prison. Il s’en échappe des murmures de voix et des chants résignés, qui disent la mélancolie de l’enfance étouffée entre quatre murs, et ces cages sont vilaines, car on y apprend à méconnaître la vie. Mais pour mes enfants, pour les petits enfants de France, je ne souhaiterais pas d’autre lieu d’apprentissage que mon école. 4 C’est qu’elle était installée au milieu des champs, au | milieu des bruits rustiques, au milieu des odeurs printanières, Comme une ruche. j La vie de l’air l’entourait largement.
Pr C’était une grande salle au premier étage de la _maison commune, ouverte sur les marronniers de la Mce. Par moments, on voyait la voile brune d’un cha-
land glissant au ras des toits, et quand on rentrait
les foins, les larges voitures frôlaient les murailles, cahotant les faucheurs et les faneuses qui, couchés sur |
la masse odorante, nous faisaient des signes d’amitié au
L’hiver, quand on célébrait des mariages, le maître 2 s’absentait un instant, et nous remettait à la surveillance |
d’un moniteur. Grand émoi : la mariée, blanche dans sa
le rouet d’ivoire À robe de noce, s’arrêétait, et regardant par la porte vitrée, nous souriait.
Mais le maître surtout était si amusant! Quel brave homme que monsieur Pierson! Figurez-vous un vieillard d’une soixantaine d’années, à la fois triste et doux, pourchassé impitoyablement pour ses opinions républicaines, et qui avait gardé de ces persécutions, avec une foi intacte, une âme ingénue et farouche. Sans ombre de rancune, avec la plus divine inconscience, il faisait de nous des hommes à la Plutarque, des fils de cette Révolution qu’il ne cessait d’exalter dans ses récits. Il nous enseignait l’histoire de France à sa manière, tirant ! des événements des leçons de civisme, nous rappelant : que les rois avaient été des débauchés, et les prêtres
- des imposteurs. Monsieur Pierson sciait lui-même son bois, pêchait à la ligne et cultivait des asperges, mais il concevait l’histoiré à la façon de Michelet. Il tirait de cette notion des effets merveilleux; et quand il nous parlait du vieux Jacques, du Jacques Bonhomme levant sa face terreuse qu’illuminait le reflet des incendies, quand il nous le montrait marchant du fond de l’histoire et prenant sa cognée pour émonder l’injustice, alors nos tempes s’auréolaient de cette foi qui fait les croyants et les martyrs. *
Je me rappelle une explication de Lafontaine dont la tranquille invraisemblance aurait déconcerté toute critique. On lisait les Animaux malades de la Peste, et monsieur Pierson commentait. Alors défilaïent les animaux de haut rang, chamarrés de dignités, le lion avouant ses fautes, avec fierté, ainsi qu’il sied à un roi, le re- ÿ nard bon courtisan, bref toute la féodalité. Quand venait À le tour de l’âne, le pelé, le galeux, un frémissement
d’indignation et de pitié nous soulevait sur nos bancs. Les âmes d’enfants sont des mondes où les moindres paroles soulèvent de retentissants échos. Nous la con-
à naissions tous cette pauvre bourrique, pour l’avoir vue malmenée par le père Lexis, un pauvre âne aux dents jaunes, à la peau usée, aux oreilles pendant comme des loques, et qui tirait de ses flancs caverneux un braiement d’épouvante, quand le vieux martelait son échine à coups de bâton. Et voilà que la bourrique prenait une grandeur symbolique, qu’elle dressait, à la cime Ÿ des temps, sa croupe anguleuse. Elle portait depuis le passé le fardeau d’injustice, image du peuple dont elle avait l’entêtement et la résignation.
Pourtant, monsieur Pierson était un magister,un pauvre
bonhomme mélancolique, à la barbe jaunâtre, gardant sur sa face la trace de longs ennuis. Son nez était fleuri de bourgeons, car il aimait le vin; sorti de sa chaire, il cultivait simplement son jardin, mettant sa gloire à faire pousser des « magnum bonum », sorte de pommes de terre monstrueuses, et à prendre les chevesnes, dans les remous.
La vie lui avait été dure, car elle ne lui avait pas ménagé non pas les catastrophes qui haussent un caractère et l’incitent à la fierté, mais les vexations et les humiliations qui usent un homme en l’aplatissant. Il avait dû « ravaler bien des affronts », comme on dit en Lorraine, et faire toute sorte de besognes pour nourrir sa famille, Il avait chanté au lutrin,
. sonné les cloches, et s’était levé si matin pour tenir les écritures de la mairie, qu’il s’endormait parfois dans sa classe. Sa pauvre tête grisonnante retombaïit sur sa poitrine, avec une sorte de déclanchement lamen- Ù
4 le rouet d’ivoire ‘0 table. Mais rien n’avait altéré la foi profonde qu’il avait “. dass la vertu de l’instruction. Quand il avait prononcé solennellement ces mots, si l’un de nous faisait preuve de d’une intelligence déliée : « encore un qui ne portera pas à la hotte », l’éloge n’avait pas de prix. Ainsi cet humble ; contribuait, pour sa part, à entretenir cette montée de : sève qui vivifie les démocraties, qui épanouit la sub- | stance puisée dans le sol en vigoureuses frondaisons. | Son expérience de la vie se résumait dans des apho- À rismes, des sentences, qui débordaïent intarissablement TE, dans sa conversation, car c’était un sage d’une espèce à supérieure, je veux dire ignorant sa sagesse, et de lui, à 4 bien plus juste titre que de l’orateur ancien, on aurait pu dire que la douce persuasion était assise sur ses lèvres. Il avait des traits que j’ai retrouvés chez d’autres instituteurs. Il parlait des beautés du système métrique comme un croyant parle de son Dieu. L’école était bien pauvre, mais il caréssait un rêve longuement poursuivi : installer dans une armoire un compendium, dt c’est-à-dire un assemblage de tous les poids et de toutes les mesures, montrant dans un bel ordre leurs étains et leurs cuivres; et ce mot que nous ne comprenions pas L prenait une ampleur! Pendant les vacances il s’en- | fermait dans la classe et décorait les murs de grandes cartes peintes à la fresque dont les couleurs claires égayaient la rentrée. Il les peignaïit avec une application enivrée. Tout s’y trouvait; la mer bordait les côtes de son ondulation bleue mourant en teintes fondues, les monts se dressaient en chaînes de bistre, et des trains minuscules s’engouffraient dans les tunnels. Il fallait voir monsieur Pierson dénombrant les beautés 8 de notre pays, tenant en main la gaule de coudrier |
dont il menaçait nos épaules, et qui ne servait qu’à des À
Pauvre vieux maître : de chaires illustres, j’ai entendu :
tomber des paroles éloquentes. Mais rien ne m’émeut |
davantage que de me rappeler le son de votre voix aux l
Il faut avoir entendu les mères de chez nous adresser
‘ce vocable à leurs enfants, pour savoir ce qu’il contient à
de tendresse injurieuse ! &
Petit brinquin. — 11 évoque toute mon enfance, ce 4
mot dont la rusticité s’harmonise avec les façades cré- |
pies à la chaux et les poutrelles des toits où nichent les |
Petit brinquin. — La mère entraîne le marmot qui se :
débat et jette un regard navré sur les jeux des cama- .
rades. Et les petits sabots claquent sur le pavé. ”
Adieu, petit brinquin. — Quand je retourne au pays, Fe
parmi tant d’ombres silencieuses dont le glissement à
| peuple la rue sous les sureaux en fleurs, parmi tant ;
d’oubliés et tant de morts, c’est ton fantôme que je k
poursuis, petit être naïf et charmant. Le
J’ai peiné à te retrouver, Ô le meilleur de tous mes
Suprême leçon de l’expérience! Sagesse maternelle
qui nous rudoie, nous maltraite, et trouve d’indicibles
sourires pour consoler nos pleurs! Soyons comme des F
- enfants aux mains de la Vie. ;
. Je sais que je ferai un gros plaisir à notre collabo- l à rateur Émile Moselly en annonçant ici même, en fin d’un cahier qui est sien, une revue où il a mis beaucoup de son cœur et où il met beaucoup de son travail, une revue à laquelle s’intéressent un très grand nombre de Lorrains : s « . La Revue Le Pays Lorrain, essai de revue régionale, publie tout ce qui, dans les branches diverses, peut intéresser notre province et servir les idées de décentralisation. Elle $ voudrait mieux faire connaître leur pays aux Lorrains en leur rappelant son histoire et ses traditions, signaler toutes À les manifestations artistiques et littéraires de la vie locale, développer l’amour de la petite patrie qui fait mieux chérir la grande. En indiquant qu’elle entend rigoureusement s’abstenir de toute politique, elle fait appel à la collaboration de tous ceux qui s’intéressent à l’avenir de notre région.
- Les nombreux collaborateurs qui ont répondu à notre appel ont su, croyons-nous, faire de notre Revue une publication intéressante, bien locale, et que nulle part ailleurs | on ne trouverait pour un prix aussi modique. De jour en jour le nombre de nos abonnés a augmenté et il est presque arrivé aujourd’hui au chiffre de neuf cents. : Collaborateurs du « Pays Lorrain » d’Avril, Em. Badel, Fernand | Paul Damien, L. Davillé, ‘guitte, Charles Berlet, Bouil- | G. Flayeux, Fourier de Baly, E. Bour, Félix Bouvier, | court, J. Frœlich, G. Garnier, Pierre Boyé, P. Braun, Ch.-S. | Louis Géhin, L. Germain, Brentano, A. Cabasse, Tatan | L. Gilbert, Ch. Guérin, Ch.
quatrième cahier de la neuvième série 15
| René Joffroy, M. Knecht, | fitte, M. Pottecher, H. Poulet, Emile Krantz, H. de La Re- | B. Puton, Jean de Raon, Adr. nommière, C. Lalance, L. Lé- | Recouvreur, Charles Sadoul, = vêque, E. de l’Escale-Dar- | H. Schefller, Simpol, E. Stof- ” Remy Marin, Alcide Marot, | Thiaucourt, L. Thirion, Léon :
j V. de Bouillé, E. Chepfer, | Charles Peccatte, Victor O. Fischer, E. Friant, Ca- | E. des Robert, Ch. Spindler, Jacques Gruber, L. Hestaux, | ner, etc. paraît en fascicules trimestriels de 40 à 48 pages grand in-4° raisin, avec 5 planches hors texte (eaux-fortes, héliogra- À vures, planches en couleurs, phototypies, etc.). Cette revue } de grand luxe malgré le prix minime de son abonnement, ; imprimée sur papier fabriqué spécialement, forme un beau
. volume dé plus de 200 pages.
Ceux de nos abonnés, Lorrains et autres, qui voudraient s’abonner au Pays Lorrain et à la Revue Lor- ; raine illustrée n’auront qu’à nous fairespasser ces ordres à M. André Bourgeois à la librairie des cahiers. Nous serons particulièrement heureux de transmettre ces ; abonnements, sans frais, à M. Charles Sadoul à Nancy.
_ © Ia été tiré de ce cahier douze exemplaires sur ë, whatman ainsi distribués : , _ premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant; | deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l’ad- j _ troisième exemplaire de souche, exemplaire de l’imprimeur ; FT neuf exemplaires d’abonnement, numérotés de I à 9 Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés k à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; nos tirages d’exemplaires sur whatman sont rigoureuse- stant souscrits; nous ne vendons point d’exemplaires sur whaitman en dehors de l’abonnement; l’abonnement sur whatman à cette neuvième série est de cent francs pour tous pays. : Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main, en caractères fin dix-huitième siècle (Didot) de la fon- . derie Mayeur (Allainguillaume et compagnie succes- : . seurs) 21, rue du Montparnasse, à Paris, sixième | 135
: Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, pe ; _ il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante lé “ à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, ? ke A : 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième ë k arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers % a cinquième, de la sixième ou de la septième série. à à Pour savoir ce qui a paru dens les cinq premières j Ÿ séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de _ cinq francs à M. André Bourgeois, même adresse : on ! recevra en retour le catalogue analytique sommaire, _ 1900-190/, de nos cinq premières séries, premier cahier | de la sixième série, un très fort cahier de XI14-408 |
pagestrèsdenses,in-18 grand jésus, marqué cinq francs.
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EU recevra en retour les seize cahiers parus de cette huiD ième série. “
d ‘ Pour s’abonner à la neuvième série des cahiers, qui _ est La série en cours, envoyer en un mandat à M. André _ Bourgeois, même adresse, le prix de l’abonnement; on \ recevra les cahiers parus, et de quinzaine en quinzaine, . à leur date, les cahiers à paraître de cette neuvième
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d automatiquement par le rang même qu’elles occupent dans l’ordre de l’arrivée, les numéros les plus bas venant naturellement aux premières inscriptions; c’est ce numéro d’inscription qui devient automatiquement le
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