Mes cahiers rouges. I
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Dans les dix-neuf cahiers de la septième série, année scolaire 1905-1906, nos cahiers ont publié :
tique du catalogue analytique sommaire et table analytique très sommaire de la sixième série … 1 »
VII-3. — CnarLes PÉGUY. — notre patrie… 1 »
VIl-7. — CHARLES PÉGUY. — les suppliants parallèles. — FRANÇOIS PorcHÉ. — les suppliants… 92 »
l’enseignement supérieur en France. — 1… 2 »
à l’enseignement supérieur en France. — II1… 3 »
réforme. — de la situation faite à la défense militaire dela France. …:..#102.1100b0 8 Rens
VII-15. — les cahiers d”Arnold Scherer … 2 »
VII-16. — Pierre Mize, FÉLICIEN CHALLAYE. — les
VII-17. — JEAN SCHLUMBERGER. — Heureux qui
VIL-18. — RomaIN RoLLAND. — Vies des hommes *« illustres. — la vie de Michel-Ange. — I.— la lutte.. ÉPUISÉ
Vll-19. — Emize Mosezzy. — les retours. — Les
Voir à l’intérieur en fin de ce cahier les conditions et le prix de l’abonnement.
. Nous mettons le présent cahier dans le commerce : neuvième cahier de la neuvième série: un cahier blanc de 84 pages; in-18 grand jésus: nous le vendons
Ï. — une journée à la cour martiale du Luxembourg paraissant seize fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
- Nous avons publié dans nos éditions antérieures et dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si grand nombre de documents, de textes formant dossiers, de renseignements et de commentaires: — un
si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un si grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie ; et ces documents, renseignements, textes, | dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosophie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé méme le plus succinct; pour savoir ce qui a î paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse- L ment; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries. Ce catalogue a été justement établi pour donner, autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci,
_ une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur place, les références demandées. : Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier très épais de XI1+408 pages très denses, marqué cinq francs : ce cahier comptait comme premier cahier de la ù sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le | 2 octobre 190%, comme premier cahier de la sixième _ série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le recevait, par le fait même de son abonnement, en tête de la série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute personne qui nous en fait la demande.
mes cahiers rouges
Si nous ne consultions que le goût de Maxime Vuillaume, il est probable que la meilleure introduction à ses Souvenirs serait celle dont Vapereau et Larousse envieraient la concision. Oui, du moment que sa présentation au lecteur s’impose, ou du moins que nous la lui imposons, je crois bien qu’il se contenterait parfaitement de brèves indi- ; cations comme celles-ci : « Né à Saclas, en Beauce, vingt-cinq ans avant la guerre, d’un père franc-comtois. Fut l’élève, à SainteBarbe, d’Eugène Despois, l’auteur du Vandalisme révolutionnaire. Bachelier. Court passage à l’Ecole des Mines, puis, en 1869, débuts dans la petite presse d’opposition à l’Empire… » Mais cette manière expéditive, bonne pour les dictionnaires et les encyclopédies, convient moins à un avant-propos, et j’ai l’agréable devoir, étant un peu responsable de cette publication, d’en mieux faire con- à naître l’auteur. Ah! qu’elle était belle, à la fin de l’Empire, l’ardeur juvénile de ce journalisme où, derrière Jules Vallès, fai-
coqs de bataille montés sur leurs ergots, dressant la crête et battant des aïles! j : Qu’elle était belle, cette pension Laveur, où fréquen_ tait Gambetta, où chantait Courbet, où grognait le père Toussenel, embêté par Vallès…, où buvaient les autres! Et ia brasserie de la rue Saint-Séverin, vous en souvenez-vous ? Toute la Commune y germaït en Rigault, Paget-Lupicin. Qui encore? Une barbe, Benjamin Flotte, qui s’emploiera en vain pour échanger les otages contre son vieil ami Blanqui; une figure de rhétorique, s Rogeard, l’auteur des Propos de Labiénus; un futur 1 député, Ordinaire, que sauvera de loubli, dix ans plus tard, son apostrophe à la Commission des grâces : Verlaine accordaient leurs violes…; car le terrible auteur des Incendiaires n’était, au fond, qu’un Rossel du Parnasse, impatient de gloire littéraire, comme l’autre l’était d’avancement au choix. Et la brasserie Müller, voisine de cette table d’hôte de la rue Vavin, où Vermersch conduisait ses amours ébruitées par la strophe la plus charmante de son Grand Testament imité de Villon : Si de l’or flàne en mon gilet, Qu’on le porte chez Rachel, fille Qui reste seule, sans famille, Et loge près du Châtelet. |
Rue Elle est jolie et mal famée; ,
Elle a l’œil bleu, grand et moqueur, 1
| Et c’est des reines de mon cœur
Celle que j’ai le mieux aimée! ÿ
Je n’oublie pas non plus, rassurez-vous, Vuillaume, la
brasserie de l’Union, la brasserie de la rue Monsieurle-Prince, tenue par Théodore et où se rencontraient
avec Vallès encore, avec Courbet toujours, avec
Vermersch, bien entendu, les poètes Glatigny, Lemoyne, Mérat et d’Hervilly, le dessinateur Félix Régamey, le graveur Cattelain, chef de la sûreté sous la
Commune, Castagnary, le critique d’art, et Pierre
Dupont, de la bouche de qui les chansons ne sortaient plus que comme des louis d’or d’un cofire en
Et nous terminerons même, si vous voulez, la tournée, par une mention aux cafés, à tous les cafés du
F Rhin, Jeune-France, Salamandre enfin, dit Café des
politiques, où venait parfois Vermorel. À Un autre lieu de rendez-vous mémorable était l’impri-
merie de la rue du Jardinet, d’où partaient les brülots,
premier) de Maroteau (décembre 1869) dans lequel ’
Vuillaume publiait son premier article. Ah! belle jeunesse! Temps des cerises, des moos et
des lilas de la Closerie! Temps où les amendes et quel …
à ques mois de Sainte-Pélagie, infligés par la sixième chambre pour un article, un dessin, un trait, une allu- | sion, épargnaient à des feuilles, éphémères sans cela, la honte de mourir obscures! $
ï Et ces révolutionnaires étaient poètes, et ces poètes étaient révolutionnaires. Dernier avatar d’une bohème qu’on ne reverra plus sous aucune forme. Car il est 2) bien inutile aujourd’hui de chanter à la jeunesse : Voici ; les dirigeants qui passent, cachez vos rouges éten- ne dards! A l’âge où l’étudiant d’autrefois jetait sa gourme,
_ l’étudiant d’à présent n’aspire qu’à se gourmer… C’est
la jeunesse des Écoles. d’apprentissage du pouvoir. Deux ou trois autres torpilleurs de Maroteau, ayant -
à eu le sort du Père Duchéne, Vuillaume fondait avec ‘ Passedouet, au mois de février 1870, la Misère, quoti- : dienne comme il convenait, comme il convient toujours, et qui vécut une semaine. Nous y retrouvons Sornet,
; Bellenger et le brave Édouard Roullier, cordonnier comme Gaillard et comme Dereure. Cependant, l’horizon se couvrait. L’air se chargeaït À d’orage. Il tombait déjà quelques gouttes de sang. Le 10 janvier, Pierre Bonaparte assassinait Victor Noir. Le 12, cent mille personnes assistaient à ses funé- railles. Le 21, Félix Pyat faisait lire au banquet de Saint-Mandé son toast : À une petite balle. Le 7 février, Y Flourens prenait au collet, dans une réunion publique, le commissaire de police Barlet, qu’il promenait en è laisse à travers Belleville le lendemain en effervescence. ; Le 11, Mégy tuait d’un coup de pistolet l’inspecteur de, police qui se présentait chez lui pour l’arrêter. On frappait les journaux, on frappait les journalistes, on frappait l’Internationale…; mais il n’y avait que l’Empire de touché. Par exemple, il l’était bien. Il ne lui restait qu’une alternative : saigner Paris qui, au plé- biscite, avait voté non en majorité, — ou saigner la
- France. Il saigna la France. Mais ce fut lui qui en Maxime Vuillaume endosse l’uniforme comme tout le monde et, comme tout le monde, il est lieutenant d’em- ‘blée au 248°, le bataillon de Longuet. Actions d’éclat : 31 octobre et 22 janvier. Les Parisiens allaient au plus pressé, qui était de défendre Paris contre un gouvernement de la Défense nationale lequel avérait chaque jour son incapacité. C’est entre la capitulation et le 18 mars que Vuillaume fonda le Père Duchéne, avec Vermersch et Alphonse Je n’ai pas à raconter l’histoire de ce brandon fameux : Vuillaume le fera mieux que moi. Et puis, mon amitié pour lui ne m’aveugle pas. Autant les excitations du Père Duchéne à la guerre civile me paraissent concevables, autant m’est insupportable le pastiche d”Hébert, dans la forme. Et je vais dire pourquoi. ï
- Vuillaume, Vermersch et Humbert, sortis de la bourgeoisie, des collèges où elle fait élever ses fils, avaient parfaitement le droit et le devoir d’embrasser la cause du peuple; mais ils navaient ni le droit ni { le devoir de s’écorcher la bouche en parlant un langage que Blanqui, Delescluze, Pyat, Vallès, Varlin, Vermorel, Kilourens et tant d’autres, n’auront pas ) besoin d’appeler à leur aide pour se faire entendre des L’expression : descendre au peuple, m’agace. Elle évoque à mes yeux des amateurs passant une blouse et chaussant de grandes bottes, pour pénétrer dans les égouts. J’aime mieux Blanqui ganté de noir, Flourens | 13
bien mis, et le père Delescluze prenant un bain avant .
- d’aller mourir, en redingote, chapeau de soie et bottines ; Son verbe encanaillé prête aux vitupères du soi- ; disant marchand de fourneaux quelque chose de factice, | de complaisant, de ravalé, un déguisement puéril. ! Faire la grosse voix ou faire le grossier n’en impose qu’aux enfants. Si les hommes auxquels s’adressait Le nie | Père Duchéne de 1871 avaient assez de clairvoyance | pour s’apercevoir que ses mains étaient noires d’encre et non pas de’suie, à quoi bon soutenir la fable et le ton À du marchand de fourneaux? : Ê | Ce qui irritait Barbey d’Aurevilly, quand il entendait la Bordas chanter La Canaille, c’était surtout que celleci fût chantée par une femme en robe de velours noir à traîne et en torsade d’or. La discordance l’offusquait beaucoup plus que le refrain. J’en pense autant du Père Entendez-moi bien, mon cher Vuillaume : renouvelé. Car je vous vois venir avec vos références. Vous allez me donner le change en me citant l’opinion qu’à deux reprises les Goncourt ont émise sur votre ancêtre Hébert. Avec quel plaisir je la reproduis! ‘ C’est, d’abord, dans leur istoire de la Société fran- A , çaise pendant la Révolution, que les Goncourt écrivent : « Ne vous laissez pas tromper à ces Due à ces £2.2 qui ne sont pour ainsi dire qu’une manière de ponctuation; surmontez le dégoût, et vous trouverez au delà de ce parler de la Râpée, une tactique habile, un adroïit alléchement pour le populaire, une mise à sa portée des thèses gouvernementales et des propositions abstraites
de la politique. Vous trouverez par delà un idiome ! poussé de ton, nourri, vigoureux, rabelaisien, aidé à tous moments de termes comiques ou grossiers venant à bien, un timbre juste, un esprit de saillies remar- À quable, une dialectique serrée, un gros bon sens carré et plébéien. Un jour viendra — quand pour juger les œuvres on ne se rappellera plus quelles mains ont tenu les plumes, — où l’on reconnaïîtra esprit, originalité, éloquence même, peut-être la seule véritable éloquence de la Révolution, aux Père Duchêne et surtout à Hébert. » Et dans leur Journal, après un diner-de Magny, lès ! | « Il nous vient un dégoût, presque un mépris des dineurs de Magny. Penser que c’est la réunion des esprits les plus libres de France, et cependant, en dépit de l’originalité de leur talent, quelle misère d’idées bien à eux, d’opinions faites avec leurs nerfs, avec leurs sensations propres, et quelle absence de personnalité, HS de tempérament! Chez tous, quelle peur bourgeoise de excessif! Ce soir, nous avons failli nous faire lapider pour soutenir que Hébert, l’auteur du Père Duchéne — que du reste personne de la table n’a lu — avait du talent. Sainte-Beuve a professé que la preuve qu’il n’en avait pas, c’est que ses contemporains ne lui en avaient pas reconnu. » l Je souscris, cela va de soi, au jugement des Goncourt, mais ne vous hâtez pas d’inférer de ma sévé- rité pour les petits-fils d’Hébert, qu’elle me met en contradiction avec moi-même, L’apologiste des Hébertistes, Gustave Tridon, a, de
_ son côté, fort bien répondu aux détracteurs de son
« Que voulez-vous? Il avait vendu des contremarques sur le boulevard ! »
Lequel d’entre vous trois, Vuillaume, eût pu faire admettre en sa faveur les mêmes circonstances atté- nuantes? Aucun. Voilà le grief. Il eût été préférable de laisser au geai sa plume, qui n’était ni la vôtre, ni celle de Vermersch, ni celle d’Humbert, fils du Tiers comme ‘ vous et comme vous galvaudant leur talent et leur élocution pour donner au mouvement communaliste et à } l’élément ouvrier, le plus douteux des gages d’inclination. }
Passons. Vuillaume, Vermersch et Humbert n’avaient pas quatre-vingts ans à eux trois. Erreurs de nos vingtcinq ans, que ne pouvons-nous vous commettre encore !
Après la défaite, Vuillaume se réfugia en Suisse.
Avec Henri Bellenger et Massenet de Marancour, frère du compositeur et du commandant de gendarmerie, il émietta d’abord, en livraisons minuscules et sous ce ? titre Hommes et choses du temps de la Commune, des souvenirs encore chauds; il publia ensuite, dans la Liberté, de Bruxelles, un des rares journaux accueillants aux proscrits: Six heures à la Cour martiale du Luxembourg ; (1) puis, sous le pseudonyme de Maxime Hélène, il travailla pour Hachette et Masson à des À ouvrages de vulgarisation scientifique. Enfin, il devint secrétaire général de Louis Favre, l’ingénieur suisse chargé de percer le Saint-Gothard. Il y demeura jusqu’à lamnistie, alla, peu de temps après, en Russie, explorer
(1) Liberté (de Bruxelles), 25 mai au 29 juin 1875.
le bassin houiller du Donetz, pour une Société de dynamite, et, rentré définitivement à Paris, en 1887, devint
Il n’a pas quitté la presse depuis. Il collabore au Radical, et c’est à l’Aurore, lannée dernière, qu’il commémorait chaque anniversaire du Siège et de la Commune, par des chroniques dont on retrouvera la substance dans les pages qui suivent. (1)
Il y a longtemps que j’insistais auprès de Maxime Vuillaume pour qu’il réunît et complétât ses souvenirs d’un témoin militant de la Commune. J’insistais depuis que j’avais lu l’épisode de la cour martiale, cette émouvante déposition d’un condamné qui vit la mort d’aussi près que Dostoïewsky, mais commua lui-même, par l’évasion, sa peine en celle de dix années d’exil. Et j’insistais encore quand Un peu de vérité sur la mort des otages m’eut confirmé dans l’estime que j’avais pour un narrateur sobre, méticuleux et véridique autant qu’historien peut l’être.
Mais Vuillaume n’était pas pressé. J’avais beau lui dire, m’obstinant : « Dépêchez-vous.. Le temps passe.
Ceux qui furent acteurs dans la tragédie populaire de 1871, disparaissent chaque jour. J’aurai connu les der- à niers. Eux partis, qui voulez-vous que nous interrogions sur cette secousse sociale, sur ce tremblement de peuple? Des ouvriers nront fait leurs confidences, écrites ou verbales; je voudrais maintenant recueillir celles d’un jeune fils de famille, frais émoulu, comme
(:) De Maxime Vuillaume, en outre, une brochure L’horloge et les cloches de la Bastille, Tours, 1896.
vous l’étiez alors, de VÉcole des Mines et des revendi- | cations mâchées à la brasserie et dans les âcres salles VIRE de rédaction. » Je ne le persuadais pas. Il m’objectait : « Croyez-vous, en vérité, que ce Mémorial intéresserait beaucoup la génération montante, passionnée, elle, de sports et d’automobilisme? Et puis… et puis, s’il est vrai que le nombre de nos compagnons de lutte diminue tous les ©! ans, il en reste assez néanmoins pour justifier mon hésitation. J’ai en aversion, vous le savez, l’histoire attifée, | maquillée, les détours et les réticences. Tout dire ou ne rien dire, voilà ma règle. Or, il m’est souvent presque impossible de tout dire sans mettre en cause des camarades qui vivent encore ou dont la famille, plus lourde qu’une dalle, semble assise sur leur tombe pour qu’on ne | la rouvre pas. Tous les jours, lorsqu’on parle de la Guerre ou de la Commune, vous entendez des gens s’écrier : « Comme c’est loin !… un siècle! » Mais que vous touchiez à cette époque pas du tout refroïdie, brûlante encore, au contraire, les mêmes gens, fils et petits-fils des combattants de 71, désapprouvent les révélations : susceptibles, en ressuscitant les morts, de troubler la . quiétude des vivants. Dans ces conditions, ne vaut-il pas mieux s’abstenir ? Plus tard, on n’aura pas les mêmes raisons d’être réservé. C’est du pain sur la planche. Les Goncourt disaient aussi que l’antiquité est celui des professeurs. La Révolution française étant aujourd’hui la nourriture des historiens, laissons aux successeurs de MM. Aulard et consorts, quelque chose à se mettre sous la dent. » J’ai triomphé heureusement de cette résistance. On trouvera encore, sans doute, en quelques endroits des
récits de Vuillaume, la fâcheuse initiale suivie de points,
- désignant un personnage auquel l’auteur croit devoir
faire la charité de l’anonymat, mais ce scrupule est
insuffisant pour imprimer un caractère provisoire à des |
ce que Vuillaume a entendu, noté, contrôlé, plus tard.
Je connais sa méthode de travail. Il ne donnerait pas le
témoignage direct de l’homme sincère qui lui dit :
« J’étais là, telle chose m”advint… », pour toutes les
gloses du monde. Et il ne conçoit pas davantage la
superfétation qu’introduit la littérature, dans un genre
qui n’en comporte pas. Sa petite phrase sèche, nerveuse,
rapide, excelle à transcrire les impressions et à répercuter les confidences. Il n’enjolive pas. Il ne phonographie pas non plus. Les voix lointaines qu’il fait entendre,
les bruits assoupis qu’il réveille, ne nous arrivent pas à
l’oreille comme des imitations, mais comme la voix et :
le bruit mêmes, dans la plénitude de leur son. MEN
Vous auriez tort également de chercher dans ces
Souvenirs une peinture à la brosse de l’insurrection. 1
Voyez-la plutôt exprimée par cet enragé, resté seul,
accroupi dans un kiosque à journaux de la rue de
Rennes, et tiraïllant de là sur la gare de Montparnasse
au pouvoir des Versaillais. Et considérez, par ailleurs,
cet étonnant Paget-Lupicin pêchant tranquillement à la
ligne dans les & cagnards » de l’ancien Hôtel-Dieu, tandis que la Préfecture de police flambe et que l’armée
de l’ordre, meute excitée, chasse aux alentours.
La pêche à la ligne semble être, de toutes les oceu-
pations, celle qui permet le mieux à l’amateur de
Dans les papiers d’elle que je possède, une femme de lettres et d’action que Vuillaume a bien connue et qui partagea volontairement le sort des proscrits, André
Le 4 septembre, emportée avec Louise Michel par des vagues humaines vers le Corps législatif, elle apercevait, sur le quai des Tuileries, une rangée de pêcheurs à la ligne si indifférents à ce qui se passait, qu’ils ne détournèrent pas même les yeux. La République, met-
À _ tons, si vous aimez mieux, sa proclamation, ne valait ; pas pour eux un barbillon !
Ainsi Paget-Lupicin rapetissait au vague point rouge d’un flotteur, l’image ardente de son drapeau!
Aussi bien, il y a de ces phénomènes d’abstraction des exemples plus illustres.
C’est Hégel, distrait de sa métaphysique par la canon- : nade d’Iéna, et disant à sa gouvernante : « Arrangezvous comme vous voudrez, mais que ce vacarme
Et c’est encore l’admirable César Franck, pareiïllement dérangé, dans son domicile du boulevard SaintMichel, au temps du Siège. Il mettait au monde cette joie, ce chef-d’œuvre : Les Béatitudes.… Et dans les douleurs de la composition, sous les obus prussiens qui fouillaient son quartier, le grand dispensateur d’extases
ÿ gémissait, lui aussi : « Mon Dieu, que ce bruit-là est donc désagréable! »
A des observateurs superficiels, Maxime Vuillaume, d’humeur sceptique et narquoise, apparaît revenu de bien des-choses. Mais que l’on ne s’y fie pas… L’ironie est encore un déguisement du Père Duchêne assagi, et j’aime mieux ce masque-là que l’autre. A chaque ligne
de ces Cahiers de la Commune perce non pas le regret, mais la fierté d’en avoir été. Ce n’est point, évidemment, pour exhorter ceux qui le liront à ne pas faire comme lui, que Vuillaume écrit. Il ne dit pas qu’il fut héroïque, mais il dit où furent l’héroïsme, la conviction et le désintéressement, toutes choses qui ne courent plus les barricades.
Il faut prendre garde à ces vieilles poudres et les manier avec précaution, même pour leur donner un abri bien sec en nos bibliothèques.
Notre marine sait, et nous savons aussi, que ces vieilles poudres-là sont encore dangereuses pour la sécurité des vieux bateaux.
L — une journée
du Lux embourg
Six heures du soir, le mercredi 24 maï 1871. En face
de l’hôpital de la Pitié. Le Panthéon est occupé. Les
- bataillons fédérés descendent dans un inexprimable dé-
sordre. Visages sombres, sales de poussière et de poudre, vêtements déchirés.
— Trahis ! Nous sommes trahis ! Montmartre est pris.
Montmartre, hélas! est occupé depuis la veille au matin. Et ce sont ses obus, les obus pris par l’armée, qui criblent le quartier. La nouvelle a été démentie. Impossible de se tromper maintenant. L’heure des bulletins enthousiastes a fini de sonner.
— J’en ai assez, crie un artilleur. Voilà trois jours ‘que je me bats.
Et, montrant sa vareuse trouée et souillée :
— C’est pourtant pas que j’aie peur, allez… Mais .
une journée He nous sommes foutus. Plus de chefs. La mère et les | petits pleurent à la maison. J’en ai assez, je vous }
4 Tristement, l’homme baisse la tête. Il arrache à la hâte la large bande rouge de son pantalon, qui peut le dénoncer. Peine inutile. La Cour martiale, si mince galon qu’il ait conservé, l’infortuné, l’attend.
Les mitrailleuses cahotent sur le pavé de la rue Lacé-
- pède, traînées par les combattants. On a abandonné | les chevaux là-haut.
Enfin, tout a défilé. Voici encore des civières, devant lesquelles s’ouvre le portail de l’hôpital. Deux ou trois internes sont [à. L’un d’eux, à chaque entrée, soulève le drap blanc.
Je n’approche. L’interne jette sur moi un regard sombre. Je crois bien qu’il m’a parlé de Saint-Sulpice, d’où quelqu’un arrive, et où l’on a tout passé par les armes : prisonniers réfugiés dans la cour du séminaire, blessés cloués sur leur lit d’ambulance, pêle-mêle avec !
La fusillade a cessé. Le quai est toujours à nous. Si nous nous reposions ? Depuis deux jours je n’ai pas eu une minute de sommeil. Le matin, j’ai voulu m’étendre sur le balcon d’une maison amie, rue Gay-Lussac. Les balles m’en ont délogé. Je me suis assis à l’intérieur sur un canapé. Et voici encore qu’un projectile, trouant la vitre, est venu siffler à mon oreille, s’enfonçant dans la
(1) Ce même jour, mercredi 24 mai, à midi et demie, le docteur Faneau, qui, avec son confrère L. de Franco, était à la tête de VPambulance établie au séminaire de Saint-Sulpice, avait été passé par les armes, avec quatre-vingts fédérés blessés.
reliure d’un livre de la bibliothèque. IL m’a semblé que cela venait du clocher de léglise Saint-Jacques. Méfiez-vous, en ces jours de lutte, des clochers.
Si nous entrions dans ce petit hôtel, proche de la fontaine Cuvier.… Nous sommes là cinq ou six qui avons fait le même projet. A dix heures, tout est toujours silencieux. Certainement la troupe a, elle aussi, besoin de bivouaquer après la bataille. Nous avons la nuit devant nous.
Et je ronfle comme quelqu’un qui n’a pas dormi de- |
. puis deux jours… Je ronfle avec une telle sérénité qu’il est cinq heures à ma montre de cuivre — je reparlerai de cette montre — lorsque le soleil, crevant librement les vitres sans rideaux, vient m’ouvrir les yeux.
Toujours rien. Pas un coup de fusil. Un remue-ménage insolite cependant monte de la rue. Des bruits métalliques. Des appels… Je saute à bas du lit. Au même moment, un de mes camarades, qui a ronflé lui aussi, entre brusquement.
— Les Versaillais sont ici. Nous sommes cernés..
Je cours à la fenêtre.
Au bas, la petite place sur laquelle s’ouvre la grille du Jardin des Plantes est pleine de troupes. Au milieu, un monceau d’armes qu’entoure un groupe de soldats. Un solide gaillard, aux épaules carrées, la manche ornée d’un brassard tricolore, brandit un fusil dont il écrase la crosse sur le tas.
une journée ‘ | — Encore un! clame-t-il d’une voix furieuse, qui ar- R rive jusqu’à nous. Tout autour, des uniformes, des képis, des ceintu- | rons, jetés au hasard sur la chaussée. Adossés à la grille, deux officiers de gardes nationaux de l’ordre. Képi bleu à large bande blanche, revolver dans la gaine de cuir jaune, bottes hautes. Sabre au côté, sur une longue capote grise. Brassard tricolore . cousu à la manche. | . Ce brassard tricolore, que je devais revoir quelques heures plus tard à la cour martiale, je ne pouvais en détacher mon regard… Depuis un mois déjà, nous savions qu’ils étaient en dépôt à Paris, ces brassards, prêts à être épinglés au bras des vainqueurs. Et pas un effort pour étouffer la conspiration ! Aujourd’hui, les ceux qu’ils vont reconnaître, arrêter, pousser à la fusillade ! Il faut descendre cependant, fuir n’importe où, mais fuir vite. Déjà, nous voyons les pelotons se former, entrer dans les maisons voisines, en ressortir avec des armes saisies, des paquets, des prisonniers. Mais j’ai des papiers! Je puis être arrêté dans la rue. Et des papiers bien comprometiants. Une carte de laïsser-passer sur la place Vendôme, le jour de la chute de la colonne. (1) C’est déjà quelque chose… Une autre plus dénonciatrice encore. La carte verte délivrée par la Commune, sorte de coupe-file que l’on ne donnait (1) On trouvera la reproduction de cette carte, délivrée par le 4 major de la place Vendôme, page 284 de l’album l’/noasion, le Siège, la Commune, par Armand Dayot.
qu’à bon escient. Elle indique mes nom et prénoms, ma profession, hélas ! Cela suflit largement pour me faire coller au mur sans examen. Elle m’a été donnée par l’ami Tridon, (r) qui l’a signée. Je déchire rapidement les deux cartes, dont je glisse L les morceaux sous le tapis cloué au parquet. Et mon képi au double galon d’argent! Il me faut une autre coiffure. Ma foi, sonnons le garçon. Il n’y a pas autre chose à faire. | Brave homme de garçon! Il a déjà deviné, avant même que je l’aie interrogé. Vite il va me chercher son chapeau rond à lui. — Monsieur, ils sont descendus toute la nuit, me ditil rapidement, étouffant sa voix. Il y en a plein le jar- f din. Moi, j’ai déjà jeté ma vareuse et tout le reste. û Nous sortons, l’ami qui est venu me retrouver dans ma chambre, et moi. Le cœur me bat certainement 1 ; quand je mets le pied sur la première marche. Eh bien! ma foi, en avant. Et comme la porte du | petit hôtel est encombrée de soldats qui causent et rient, et qui me barrent le chemin, j’avise, en attendant qu’ils m’aient fait place, une gentille petite: blondinette de trois ou quatre ans dont je caresse -_ les boucles folles, comme si j’étais un habitué de la maison. Allez donc me prendre avec cela pour un () Tridon A à membre de la Commune (5° arrondissement). Auteur des Hébertistes. Né à Dijon en 1841, député (démissionnaire) à l’Assemblée de Bordeaux. Mort à Bruxelles (1891).
1 une journee — Nous remontons au quartier, hein ? dis-je à l’ami | qui m’accompagne. Au tournant de la rue Lacépède, nous jetons un regard à l’intérieur de la Pitié dont le portail est grand ouvert. Je voudrais bien revoir l’interne, lui demander ce que sont devenus nos prisonniers. | Pan ! Pan! Un feu de peloton, tout près. Cela vient du Jardin des Plantes. Je me retourne. L’officier au brassard tricolore est ‘ : toujours là, immobile contre la grille. Le voici cependant qui se range de côté. Un groupe passe. Au milieu des soldats, baïonnette au canon, deux civils. Pan! Pan! Encore un feu de peloton. Montons vite. Partout des lignards, des chasseurs, ceux que j’ai vus
4 la veille, avant l’attaque du Panthéon, derrière les grilles du Luxembourg et devant la barricade de la rue
Les débits en sont pleins. Ils trinquent bruyamment | sur le zinc, faisant sonner le fusil sur le parquet, jetant : “ les pièces blanches, la ceinture bourrée de revolvers.
à Nous arrivons à la rue de la Vieille-Estrapade. Là une barricade. Deux ofliciers à brassard et capote
— Allons ! allons! crient-ils aux passants, qu’on me Il faut prendre son pavé, le jeter dans le fossé plein d’armes et d’uniformes. — Faut-il aussi que je prenne le mien! dit subitement
près de moi, avec un gros rire, un homme en bourgeois, | brassardé, lui aussi, aux trois couleurs. Avant de continuer sa route, le policier — car.je le saurai bientôt, ces hommes à redingote noire et à bras- 4 sard tricolore sont les pourvoyeurs des cours martiales — jette un regard autour de lui. — Et dire que dans ces crapules-là, hurle-t-il, il y en | a qui l’ont construite. Et, après une pause : — Oui, mais, les cochons, ils nous l’ont bougrement ‘payé. Fallait voir ça, cette nuit, au Luxembourg ! x lendemain de victoire Maintenant, c’est l’effroyable spectacle du lendemain de la victoire. Rues défoncées, maisons écorchées par les obus et les balles, pavés noirs ou rouges, noirs de poudre, rouges de sang, trottoirs semés de mille choses diverses jetées la nuit par les fenêtres. Il faut se hâter de se débarrasser de tout ce qui pourrait rappeler, aux yeux des perquisitionneurs, que l’on a touché, de près Un coup d’œil sur la place du Panthéon. Debout, devant wn pilier de la mairie, deux officiers lisent l’affiche de Delescluze (1) appelant le peuple aux armes. Je suis assez près du groupe pour la reconnaître. Je voudrais m’avancer encore, entendre ce qu’ils disent. Mais je recule d’horreur. Dans l’encoignure, qui se dé- () Delescluze (Charles). Membre de la Commune (19° arrondissement). Délégué à la guerre (11 mai). Tué à la barricade du boulevard Voltaire (25 mai). Né à Dreux en 1809. Député (démissionnaire) à l’Assemblée de Bordeaux.
ù une journée couvre devant moi, une demi-douzaine de cadavres, 4 dont l’un, replié sur lui-même, montre sa tête affreusement ouverte, sanglante et vidée. Horrible et inoubliable vision!
Sur les marches du Panthéon, des soldats. Sur la place des soldats encore. Au milieu, un marin qui crie et chante en brandissant je ne sais quoi dans son bras levé. Il me semble que c’est un corsage déchiré de
De la petite rue qui longe la bibliothèque SainteGeneviève débouche un détachement de lignards. Une cinquantaine de prisonniers au milieu d’eux. Des
Rue Saint-Jacques, adossé à la devanture de cet établissement de liquoriste connu sous le nom de L « Académie », le cadavre d’un vieux à barbe blanche, encore
Il est là depuis la veille — ou depuis la nuit. Ses jambes étendues sont rouges de sang,
Je redescends vers le boulevard. Il est tout pavoisé de drapeaux. Déjà, à cette heure matinale — sept heures — les cafés regorgent de consommateurs, officiers et civils, parlant haut, le visage allumé.
La chaussée déborde de militaires de toutes armes.
Rue des Écoles, beaucoup de monde devant le grand terrain vague où s’élève maintenant la nouvelle Sorbonne. J’ai su plus tard qu’on y fusillait.
Je croise un fourgon qui marche au pas. La porte d’arrière est ouverte. Il est plein de cadavres.
Médecine, les deux barricades qui défendaient l’entrée du boulevard Saint-Michel, sont éventrées. Au fond du
fossé une mitrailleuse a roulé, écrasant un cheval blanc blessé, dont on voit l’échine sanglante. Sous cette ruine, k le cadavre d’un fédéré de taille géante, la face aplatie sous la roue de laffüt.
Le café Soufflet est dévasté. La veille, lors de lattaque de la rue des Écoles, les assaillants y ont poussé un canon. Il a fallu, pour le pointer sur la barricade qui fermait la rue Saint-Jacques, crever la devanture. Le canon est encore là, au milieu des tables empilées, des
Les trottoirs sont jonchés de feuillage et de branches, coupés net par les projectiles.
Partout du sang en larges flaques, des uniformes abandonnés, des tas d’armes brisées. à
Fermant la place Saint-Michel, à hauteur de la fontaine, la barricade’ défendue la veille par le 248°. Au fond du fossé, étendus, la face saignante et boueuse, une dizaine de cadavres. Entre leurs lèvres glacées par | la mort, on a planté des goulots de bouteilles, des
Les estafettes se succèdent à tout instant, filant au grand galop de leur monture. Un fusilier marin passe, à cheval, le fusil en travers de la selle, portant, accroché à sa ceinture, un képi de commandant fédéré, au
Je me sens saisir le bras. C’est un ami, Henri Bellenger, rédacteur au Cri du Peuple de Vallès. (1)
(1) Vallés (Jules). Membre de la Commune (5° arrondissement),
. une Journée Je lui conte rapidement ce que j’ai fait depuis notre | dernière rencontre, la veille, à la mairie du Panthéon : la nuit passée rue Cuvier, le terrible réveil, la fuite à travers les cadavres et les barricades.
— J’ai passé la nuit rue de la Montagne-Sainte-Gene-
viève, me dit-il à son tour, et je ne sais comment je suis ici. Toute la nuit des perquisitions, des arrestations, des fusillades. Tout ce dédale de petites rues noires est pavé de morts. Un peloton de chasseurs est monté dans | notre maison. Nous avons été descendus une vingtaine. Moi, je m’étais assis sur une borne, attendant. On amena un vieux en chemise, tout tremblant. Un soldat Ç l’aborde.
Le vieillard regarde le soldat d’un air suppliant,.
— Mais oui. oui..…, je me rends.
Le soldat à son revolver levé. Il continue :
— Alors, tu te rends, c’est bien vrai.
— Allons, c’est bien, tourne-toi.
Le vieux se tourne et tombe pour ne plus se relever.
Le soldat lui a cassé la tête. :
— Toute la nuit, reprit Bellenger, on a fusillé dans le marché de la place Maubert, dont on a fermé les grilles. Contre la grande barricade de la place, y en a des tas. Il y en a aussi en bas des escaliers de pierre qui mènent à la rue Jean-de-Beauvais. Après la prise de la rue Saint-Séverin, les fédérés, réfugiés dans l’église, ont tous été fusillés. Ils sont encore au carrefour. En passant rue Saint-Jacques j’ai vu dans un angle deux femmes fusillées, dont l’une avait
encore, fichée dans sa chevelure brune, une cocarde
Et, baïssant la voix : ‘
— La cour martiale est installée au Luxembourg.
— Il faut cependant, dis-je, que nous avisions à nous mettre à l’abri. Impossible de rester plus longtemps dans la rue. Tout le monde nous connaît par ici.
— Allons chez moi, ma maison est sûre.
Chez Bellenger, place de l’École-de-Médecine, nous trouvons notre ami commun A…, étudiant en médecine, aujourd’hui médecin dans un département proche de Paris, et qui avait été aide-major du 248° fédéré, l’ancien bataillon de Longuet (1) pendant le Siège.
— C’est bien simple de circuler sans danger d’être arrêté, me dit tranquillement A… On n’arrête pas les ù médecins. Mets comme moi un brassard d’ambulancier.
Et il me passa au bras le brassard à croix rouge de la Convention de Genève.
Nous sortimes, A… et moi, après avoir décidé d’aller tout d’abord rue de Madame, prendre des nouvelles de notre vieil ami Rogeard, l’auteur des Propos de
Nous longeons la rue de Tournon et ensuite la rue de Vaugirard, filant vite et sans trop regarder autour de nous.
(1) Longuet (Charles), membre de la Commune (seizième arrondissement). Né à Caen (1841). Mort à Paris (1903). Sous le Siège, chef élu du 248° bataillon (cinquième arrondissement).
(2) Rogeard (Auguste), membre de la Commune (na pas siégé, démissionnaire après son élection). Auteur des Propos de Labiénus
une journée A peine avons-nous dépassé la porte du Petit Luxembourg, aujourd’hui l’hôtel de la présidence du Sénat, que nous entendons sonner sur le trottoir un double | pas. En même temps, une main s’abattait sur chacun de nous : — Où allez-vous comme ça? — Mais, nous allons… nous allons nous promener. — C’est bien, c’est bien. Entrez d’abord ici avec Et deux hommes de police, porteurs du brassard tricolore, nous poussaient dans la cour déjà grouillante de prisonniers. Nous étions à la Cour martiale.
La cour du Sénat — la petite cour qui s’ouvre sur la rue de Vaugirard, et non la grande cour d’honneur qui fait face à la rue de Tournon — est pleine de soldats, d’hommes de police, de gens de tout âge et de tous costumes. Des hommes sont parqués dans les encoignures, immobiles, le visage marqué d’une indéfinissable et navrante tristesse. D’autres passent en courant, entourés de lignards, baïonnette au canon. Des officiers, en tenue de campagne, revolver à la ceinture, sont accoudés à la muraille ou se promènent en fumant. Dans un coin, un homme à brassard tricolore cause avec animation. Il est entouré de trois ou quatre soldats, dont un sergent-major, auxquels il semble donner des ordres. Du doigt, il indique les bosquets qui font, à l’extrémité de la cour, comme un grand rideau vert. Je ne saurai que tout à l’heure quel effroyable spectacle cache ce
Un feu de peloton éclate à droite. J’ai la sensation rapide que cela a été tiré tout près de moi, peut-être bien dans ces bosquets qui viennent de passer devant ma prunelle. Je me retourne. Mais, brusquement, je me sens pousser par l’épaule, d’une main solide et pesante,
’ une journée 4 certainement cette même main qui m’a empoigné ilya | — Allons, allons! Qu’on ne traîne pas… F 1 Nous sommes tous deux dans une petite salle obscure, | où, confusément, je sens que s’agitent des choses mys- | térieuses et cruelles. Je n’ai pas besoin d’ouvrir longtemps les yeux pour que, rapidement, se détache, pour . ne jamais plus me quitter désormais, une vision d’horreur et de sang. Ah! la voilà bien cette cour martiale dont, depuis la défaite, on ne prononce le nom qu’avec terreur. Je ne suis qu’à l’antichambre. C’est déjà l’abattoir, avec des paquets grands ouverts étalés sur le sol et d’où s’échappent des vêtements, des armes, des papiers… Je suis debout, attendant je ne sais quoi. L’homme au brassard nous a quittés. Il ne nv’a rien demandé. A mon ami non plus. Pourquoi diable nous at-il donc mis la main au collet? Certainement nous n’étions pas dénoncés d’avance. Il ne nous connaissait ni l’un ni l’autre. C’est une erreur, et bien sûr, dès que nous allons donner nos noms — de faux noms comme de juste — on va nous rendre à la liberté. Devant moi, j’aperçois mon homme au brassard qui revient. Il se dirige vers nous. Il est seul. Un autre, porteur comme lui du ruban tricolore, le rejoint. Ils entrent. Mais, me dis-je en les regardant, ils n’ont pas l’air si canaïlles que cela ! À L’un d’eux a même une bonne grosse face réjouie, avec une tignasse brune toute frisée, et de gros yeux noirs de caniche. L’autre, blond, est plus dur de visage, avec une moustache en croc, qui le fait ressembler à un
Ce gendarme, je ne lui parlerai jamais. Mais l’autre ? Si j’essayais ? Précisément, il s’approche. C’est lui qui prend la parole : 1 — Qu’est-ce que vous avez là, au bras ? — C’est un brassard de la Convention de Genève. — Qu’est-ce que c’est que ça ? Connaïs pas ce brassard. 1 Pour lui, bien sûr, il n’y a pas d’autre brassard, que . celui qu’il porte fièrement à la manche de sa redingote noire, une redingote ample, toute neuve, qui lui donne l’air pacifique et cossu d’un compagnon du devoir. Ce mot de Genève l’a du reste embêté. Je l’ai vu à son froncement de sourcils. Genève? Genève ? Il ne doit pas être bien ferré sur la géographie. — Allons, décidément, qu’est-ce que c’est que ça? reprend-il. — C’est, dis-je en mettant dans ma phrase tout mon plus insinuant accent de sincérité, c’est — et j’appuie bien sur les mots pour vaincre son doute — c’est le ê brassard de la Convention Internationale de Genève. Ah, ce qu’il bondit, mon homme! Ê — Internationale ! Internationale ! hurle-t-il avec une rage qui le fait presque écumer. Ah ! tu es de l’Internationale ! Ah! nom de Dieu ! l Et il se retourne, triomphant, vers les gendarmes, que je vois, assis sur les banquettes, donner des signes Et il gueule : Je veux répliquer. J’essaye de plaider ma cause. De — Mais, citoyen, dis-je doucement, l’Intern… — Citoyen ! citoyen! Ah ! nom de Dieu! ça, c’est en45 Luxembourg. — 3.
\ une journée hr | core plus fort. Ne m’appelle pas citoyen… ou je te fous ma botte dans le cul. | Et d’une formidable poussée de sa large patte, le bon caniche de tout à l’heure, subitement enragé, m’assied sur la banquette, où je m’écrase, vaincu, atterré. | D’un geste violent l’homme au brassard ajoute : | — Et soignez-le, celui-là. Ça doit être un bon! : entre les deux gendarmes | À cette apostrophe, deux gendarmes se détachent de | la longue banquette où ils font comme une grosse tache bleue, semée de points brillants qui sont les boutons d’uniforme, les pommeaux des sabres. Ils viennent m’encadrer, si étroitement que je sens leur corps épais me serrer comme dans un étau. Et je pense à part moi : — Je suis foutu, cette fois. Tout à l’heure je pouvais encore m’en tirer. Pris par hasard dans la rue, sans indication aucune, avec ma figure de blanc-bec, où pointe un semblant de moustache, pas l’air d’un insurgé du tout, qui diable n’eût reconnu! Mais maintenant c’est une autre affaire. Me voici signalé. J’ai appelé cet à homme « citoyen ». Je ne puis être autre chose qu’un nous avons prise vraiment pendant le siège! Sapristi! Pourquoi ma langue a-t-elle fourché… Et dire que ma peau se trouve compromise par un seul mot, trois Comment sortir de là 2… s Il est à peu près dix heures. Je n’ai rien pris depuis
la veille. Voici quatre grandes heures que je cours les : rues. Et avec quelles émotions ! Je revois un instant : devant moi le cadavre du fédéré de la barricade de la rue Racine, et, alignés, les cadavres insultés de la place
Un feu de peloton coupe mes rêveries.…
J’examine la salle, l’antichambre où j’attends. Une salle nue, avec des boiseries d’un gris sale. Tout autour, des bancs. Et, sur ces bancs, d’autres gens, arrêtés comme moi, comme moi serrés aux flancs par des gen- ) darmes. Pas un mot, pas un soufile.
A deux pas, mon ami A… J’envie presque son sort.
Il n’a pas parlé de « citoyen ». Si on allait le relächer et me garder, moi tout seul! J’ai comme un frisson d’envie, de jalousie, en songeant que, dans une heure, il pourra être libre. Où serai-je, moi ?
Je me mets à songer à tout ce qui pourrait me sauver. D’abord, je vais tout à l’heure donner un faux nom. Comment vais-je m’appeler ? Un nom bien bourgeois, qui n’éveille aucun soupçon. Et je songe au nom d’un camarade de collège — le collège d’Étampes, où j’ai commencé mes études — qui se présente à mon esprit.
. Je me le rappelle : Langlois. Je me suis appelé Langlois, ÿ en effet. Si les registres de la prévôté du Luxembourg ont été conservés, ce qui est fort peu probable, on retrouverait ce nom :
« Langlois, arrêté rue de Vaugirard, neuf heures du matin, jeudi 25 mai, interrogé à une heure. Envoyé à la
J’expliquerai plus loin cette expression : « Envoyé à
A la cour martiale du Luxembourg, c’était la mort,
une journée do on ma montre Je ne puis encore prévoir la sentence. Tout ce que je | puis faire, c’est de bâtir dans ma cervelle un plan de sauvetage. Ai-je sur moi quelque chose qui puisse me & ma mémoire le contenu de mes poches. Mes cartes de la Commune, je les ai déchirées ce matin même avant de sortir dé l’hôtel de la rue Cuvier, où j’ai passé la nuit. Je n’ai point d’autres papiers. De ce côté je suis tranquille. | Subitement, je sens comme un fer rouge me brûler à — Ma montre! ma montre de cuivre, que j’ai dans | ma poche de gilet! C’est toi qui vas me dénoncer, | montre de malheur… Huit jours auparavant, j’ai acheté une montre, une pauvre montre de cuivre doré, qui m’a coûté la modique somme de neuf francs. Sur le boîtier, j’ai gravé à la pointe du canif mon nom, mon adresse, et, à côté, cette mention terrible : rédacteur du Père Duchéne. Au-dessous, un Vive la Commune, foutre! C’est ma condamnation certaine. Qui me délivrera de cette montre ? Comme je l’arracherais avec joie de mon gousset! Comme je l’écraserais sous mes pieds! Comme je la Mais, je suis pris entre mes deux gendarmes, prison- ; nier, réduit à limmobilité. Allez donc mettre la main à la poche, tirer cette montre? Et où la jeter? On la ramasserait. On lirait l’inscription dénonciairice.
Et cependant, j’étire lentement mon bras, je le glisse jusqu’à ma poche, je saisis la montre, que je serre dans ma main, je passe le bras derrière le dos, je lallonge jusqu’à la banquette, et, avec un battement de cœur, lentement, silencieusement, j’ouvre la main. La montre s’échappe. Elle est tombée… Moi seul ai entendu un petit bruit sec… Personne n’a sourcillé autour
Oh! la brave, l’excellente montre, que je maudissais tout à l’heure! Elle ne m’en a pas voulu d’avoir bossué peut-être sa coquille dorée.
Je suis tout joyeux de cette délivrance. Je mai plus rien dans mes poches. Ah! maintenant, il peut venir le grand prévôt! je lui dirai que je suis M. Langlois, un brave jeune homme d’étudiant, qui n’a mis un brassard à la croix rouge de Genève que pour marcher plus tranquillement dans la rue, et qui n’est pas, mais pas du tout de la Commune…
Je me suis demandé souvent, et je me demande encore, en contant cet épisode de mon passage à la cour martiale, qui peut bien avoir trouvé ma montre. Qu’il me la rapporte, celui-là, s’il l’a encore. Je lui promets une honnête récompense.
le Socialisme
Ma victoire devait vite avoir son revers.
J’avais à peine reconquis un instant de repos et de confiance, que je fus rappelé au sentiment de la réalité par l’entrée d’un groupe, soldats, policiers, prisonniers, qui fit bruyamment irruption dans la salle.
une journée É Je comptai une demi-douzaine d’infortunés que l’on venait très probablement de rafler dans une perquisi-
tion. Je les vois encore devant moi. l’un, un grand diable, avait un pantalon de garde national. Il était en
bras de chemise. Sa figure, creusée de fatigue, disait
assez qu’il s’était battu, qu’il était rentré au logis et, là,
qu’il avait été pris, dénoncé probablement par un voi- | sin. Deux jeunes gens, deux femmes, l’une d’elles avec
un enfant dans les bras.
Ils allèrent se ranger en face.
) Les deux hommes de police jetèrent à terre un énorme paquet, qu’ils se mirent en devoir d’ouvrir. J’en | vis s’échapper des livres. Je retrouve dans mes notes, | transcrites dès que j’eus mis le pied sur la terre hospitalière, le nom d’un de ces livres qui roula près de moi :
Le SocrALiSME, par Th. Besnard, rédacteur du Siècle. (1)
L’un des agents l’avait ramassé, ce livre. Et il jetait des regards furibonds sur les deux jeunes gens chez lesquels le livre avait été saisi — LE SocrALISME! — Un livre bien inoffensif, mais dont le titre accusateur conduisit peut-être jusqu’à la fusillade les deux prisonniers.
un prêtre
Un lieutenant venait d’entrer. Et, avec lui, un prêtre, un aumônier.
Je n’oublierai jamais ce prêtre. Un grand vieillard au mince profil, au nez busqué, à la chevelure longue
() Le titre exact du livre est : Le Socialisme d’hier et celui d’aujourd’hui, par Th. N. Besnard. Paris, Guillaumin. 1870.
et bouclée, grisonnante. Ses yeux brillaient, enfoncés sous larcade saillante. Une large croix de la Légion d’honneur épinglée à la soutane.
L’homme de police alla vers lui : \
— Monsieur l’aumônier, vous voudriez peut-être voir M. le prévôt. Il déjeune à deux pas, au restaurant
— Ah! dit le prêtre. ,
Et il allait retourner en arrière, tranquille et dur, cet aumônier du Luxembourg, quand l’homme de police, qui venait de fouiller dans l’un des paquets éventrés au milieu de la salle, en tira une arme, une de ces armes : baroques que les affolés de patriotisme fabriquaient sous le siège, une sorte de gigantesque hamecçon, forgé dans une baïonnette, dont les crocs pointus faisaient frissonner et rire en même temps…
— Ah! monsieur l’aumônier, monsieur l’aumônier, cria l’homme en brandissant l’hamecçon, les salauds, voilà ce qu’ils voulaient cependant nous foutre dans le
Le prêtre eut un sourire. Approbation ou dédain de la grotesque sortie du mouchard imbécile. Il sortit
le Prévôt
La petite salle retomba dans le silence, coupé çà et | là par les éclats de rires et les jurons des hommes de police. De temps à autre, un prisonnier arrivait, et s’asseyait, à la file, sur une des banqueïtes. Des détonations éclataient. Une porte à deux battants s’entr’ou-
une journée a) | vrit. Je prêtai l’oreille. Des appels, des protestations, | des sanglots… La porte se referma. |
Une des deux femmes qui, depuis une heure, étaient accroupies dans un coin, se leva, voulut parler. Que dit-elle? Je ne pus rien entendre. Elle suppliait. L’homme de police la repoussa. Je crois qu’elle demandait de
l’eau. Elle retourna à la place qu’elle avait quittée, s’assit de nouveau à terre, et, déboutonnant son corsage, offrit le sein à son enfant, L’enfant se mit à téter | en silence, sans un cri, heureux dans cet enfer.
Midi. Les douze coups de l’horloge du Luxembourg ramasser, de voir si elle est à l’heure. Cela me donne un
É éclair de gaieté. Vrai, je les ai bien foutus dedans, mes | k deux bons gendarmes. Ils sommeillent, du reste, et je | sens autour de moi flotter un nuage, une vapeur d’eaude-vie.
Deux hommes passent. L’un d’eux, une serviette en cuir sous le bras, a des manchettes de lustrine noire, comme un soigneux employé. Ils ouvrent une porte. J’entrevois une table, des chaises, les fenêtres grillées qui donnent sur la rue de Vaugirard.
Dans la cour, un grand remuement se fait. Les officiers s’agitent. Parmi eux, un officier supérieur que je n’ai point encore vu. Je le reconnais d’après sa photographie, en montre à toutes les devantures, sous le siège. C’est le général de Cissey. (1) Gras, court, les. cheveux gris en brosse, il sangle son ceinturon, et, se
(1) Cissey (Courtot de), général de division (1871), commandant le 2° corps de l’armée de Versailles. Ministre de la guerre. Né à Paris
retournant, fait un signe de la main à un groupe qui franchit le seuil.
En tête de ce groupe; un officier, qui me semble être un officier supérieur de gendarmerie. Il salue du geste le général.
Quatre hommes viennent le rejoindre, et l’entourent, l’arme au bras. Le groupe se dirige vers notre salle.
Dès qu’il est en vue, hommes de police et gendarmes se lèvent, comme soulevés par un ressort.
— Allons ! Debout! erie l’un d’eux en jetant sur nous un regard furibond. Debout !
Et comme je reste coiffé de mon chapeau rond :
— Et tête nue, tas de crapules ! Allons, nu-tête, nom de Dieu! C’est monsieur le prévôt!
sur deux rangs | Le prévôt passa, tête haute, le cigare aux lèvres. Instinctivement, tous les yeux se tournèrent vers lui. Les têtes, affaissées sur la poitrine, s’étaient relevées brusquement. J’eus le temps de voir les regards effarés, troublés par la peur, de ceux qui, en même temps que moi, avaient été poussés à l’abattoir. À
Un bruit de baïonnettes. Une douzaine de lignards entrent en se bousculant et viennent faire la haïe devant la porte de ce que je sais désormais être la salle du jugement.
— Et vous, cria une voix qui était toujours celle de mon homme au brassard, — avancez.
Je vis se diriger, vers la haïe des soldats, deux ou trois de mes compagnons. Je les suivis. J’étais à la
une journée Nr | deuxième étape de cette journée maudite. J’allais être | | -fixé sur mon sort. Libre ou prisonnier. Je ne songeais j pas encore, je l’avoue, à la fusillade. Le bras appuyé sur leur arme, indifférents, les soldats nous regardaient l’un après l’autre. A… était près de moi. Nous avions tous deux conservé nos brassards — Tu sais, me dit tout bas A…, nous sommes médecins.… étudiants. Je dirai les noms de mes professeurs, si l’on voulait aller aux renseignements. — Oui répondis-je, mais moi… Je ne suis pas étudiant | en médecine… Tes nrofesseurs ne me connaîtront pas. | Et je sentis que l’espérance s’envolait. Cet officier de Ë gendarmerie devant qui j’allais passer m’avait pas Pair d’un imbécile. Il verrait bien tout de suite que je ne suis ! Mini médecin, ni même étudiant en médecine. Et alors ? Les soldats avaient fait demi-tour. Ils se dirigeaient | avec nous vers la salle du jugement. | Quelques pas encore, et j’allais être en face du tribunal. |
devant le tribunal ,
— Capitaine, c’est ce que nous avons arrêté ce matin.
C’est toujours l’homme au brassard qui nous accompagne. Il vient de s’adresser au prévôt. Celui que j’ai pris tout à l’heure pour un colonel n’est, en effet, qu’un capitaine, ce qui ne l’empêche pas de tenir entre ses mains notre liberté et notre vie. Je le regarde tout à mon aise, le prévôt. Le signalement que j’en donne ici est exact, je le jure. Je l’ai tracé un mois à peine après
Le prévôt du Luxembourg — celui du moins qui remplissait cet office dans la journée du jeudi 25 mai 1891 — était un homme d’une quarantaine d’années, haut sur jambe, la moustache blonde en croc, les yeux bleus, le crâne dégarni. Il portait l’uniforme de capitaine de gendarmerie, la bande blanche au képi. A trente-six ans de distance, je le vois encore devant moi, jetant au plafond — un plafond bas — la fumée de son cigare, allongeant sur l’estrade qui supportait la table devant laquelle il était assis une paire de bottes à l’écuyère
une journée Pendant cinq minutes, le prévôt continua à fouiller | dans les paperasses que l’homme aux manchettes de _ lustrine noire mettait sous ses yeux, lui glissant de temps à autre, à voix basse, quelques mots à l’oreille. Subitement, abaïssant son regard sur notre groupe, et fixant un homme en vareuse de fédéré, dont les galons ! et les passementeries avaient été arrachés : Et après une courte pause, s’adressant au voisin : — Allons, à vous… Où avez-vous été arrêté ? ‘ — Rue Saint-Jacques, ce matin… — C’est bien. Que faisiez-vous pendant la Commune? — Je ne faisais rien… 3 — Rien ? repartit le prévôt. Vous ne travailliez pas? Entendu… Allons, emmenez-le. k C’était là tout linterrogatoire. — Videz vos poches. Et deux agents s’approchaient, l’un tenant le bras du prisonnier, l’autre fouillant, jetant sur la table du tribunal ce qu’il rencontrait, un couteau, une clef, un | portefeuille ou un livret, de la menue monnaie, un Cette table du jugement était encombrée d’objets | disparates, pêlé-méle. Deux ou trois képis d’officiers fédérés, des revolvers, des livres. 1 J’examinai la salle. Elle me sembla envahie par une sorte de brouillard, qui ne me laissait qu’une perception confuse des choses. Par-dessus les épaules des soldats, je vis dans les coins, contre les murs, d’autres prisonniers qui attendaient, assis à terre. Des femmes, des
enfants. Un de ces enfants, coiffé d’un képi de fédéré. Partout, des armes en tas, jetées sur le sol ou appuyées dans les encoignures des meubles.
le Sabre
Tout à coup, le brouillard qui voilait mes paupières se dissipa. Je sentis à la gorge un violent étranglement. Je fis comme un effort pour marcher en avant, rompre cette haie de fusils qui n’entouraient. Debout dans l”embrasure d’une fenêtre, à trois pas de moi, brillant et aveuglant, je venais de reconnaître le sabre de commandant de mon ami Gustave Maître, (1) que j’avais quitté la veille au Panthéon.
— Cest bien le sabre de Maître, me dis-je. Je l’ai | quitté hier, vers quatre heures. Il a dû être cerné avec ses hommes en faisant le dernier coup de feu… Fusillé contre le mur le plus voisin… Quelque soldat aura pris |: son sabre et l’aura apporté ici comme un curieux trophée, pour en faire hommage à l’un de ses chefs, le prévôt peut-être. Ou, encore, Maître aura été fait prisonnier, conduit ici, désarmé. Il aura passé par cette même salle où je suis en ce moment, emmené comme on vient d’emmener sous mes yeux les deux qui ont été jugés avant moi…
Je fixe toujours le sabre, dont je ne puis détacher
, mes yeux. Je le scrute dans ses moindres détails. Je voudrais nvassurer que c’est le sabre d’un autre,
(1) Maître (Gustave), chef du 205° bataillon fédéré, puis chef du bataillon des Enfants du Père Duchéne. Ce bataillon était caserné à la Cité, aujourd’hui la préfecture de police.
un sabre de gendarme ou de cavalier tué pendant la ‘
- Mais non, c’est bien le sabre du chef de notre bataillon des Enfants du Père Duchéne. C’est bien sa coquille dorée, sur laquelle se détache une large et | bautaine fleur de lys. Si je pouvais tirer du fourreau la lame richement gravée, je ferais lire au prévôt cette Î devise en gros caractères : « Vive le Roi! » ù Certainement, il serait difficile de rencontrer deux sabres semblables dans les deux armées en ce moment encore en présence. Découvert un jour dans une armoire du Palais de Justice, où il devait sommeiller depuis À mombre d’années, ce sabre étrange, qui avait orné le : flanc d’un garde du corps de Louis XVIII ou de 4 Charles X, était venu échouer à la caserne de la Cité, M en face de Notre-Dame. 4 Un jour que nous étions allés, Vermersch (1) et moi, | déjeuner au mess des ofliciers du bataillon, j’avais avisé dans un coin ce sabre phénoménal dont nous ; avions beaucoup ri. Et. depuis, Maître l’avait adopté. Ma conviction était faite. Notre vaillant commandant était mort et j’avais devant moi sa dépouille opime. Je ne sus que plus tard la vérité. | & Le commandant des Enfants du Père Duchéne n’était pas mort. Au premier jour de la luite dans les 4 ) rues, il avait remis son sabre à son capitaine d’état- 1 major Samson, un vaillant soldat de Crimée et d’Italie, | que je vois encore, dans la cour de la caserne, étalant (1) Vermersch (Eugène), l’un des trois rédacteurs du Père Duchéne ‘ (Vermersch-Humbert-Vuillaume). Auteur des /ncendiaires. Né à
sur sa poitrine la rangée de médailles attestant ses glorieux services. Samson avait été pris à la Croix-Rouge et fusillé.
Un soldat du peloton avait dû s’emparer du sabre, et l’apporter à la Prévôté militaire du Luxembourg.
Les condamnés défilaient. J’écoutais les interrogatoires. Toujours les mêmes, rapides, inexorables.
. — Vous avez été arrêté, demandait le capitaine.
— Chez moi. Cette nuit. Je ne sais pourquoi.
Le prévôt levait les yeux. Invariablement, sans autres ;
— Qu’on lemmène à la queue!
Ou, plus simplement, avec un regard vers la porte où
Une femme fut poussée à la barre de cet effroyable tribunal. La barre était une barrière hâtivement installée, quelques planches neuves et nues où les clous
La femme resta droite en face du prévôt. Elle fixa le capitaine de ses yeux largement ouverts :
— Monsieur l’officier, dit-elle la première, fermement, on est venu me prendre chez moi; j’ai laissé mes deux enfants seuls. Je voudrais savoir ce que j’ai fait.
— C’est la femme d’un insurgé, interrompit le greflier aux manches de lustrine qui tenait le rôle d’assesseur.
une journée L Et, feuilletant quelques papiers : 1 — Vous vous appelez bien X..… (le nom n’est point resté dans ma mémoire) et vous demeurez rue Malebranche ! — Oui, répondit la femme. — Où est votre mari ? conjinua le grefñer. — Je ne sais pas, répondit plus doucement la femme. Je ne sais pas. — Il s’est battu ? :— Je ne sais pas, monsieur… Je ne sais pas… répondait de plus en plus bas la jeune femme. : — Enfin, vous ne l’avez pas vu depuis ces jours ; La jeune femme sentait s’enfoncer de plus en plus le : fer dans ia plaie. Le prévôt ne la quittait point du regard. | — Allons ! Avouez, avouez, disait le greffier. — Je ne sais pas, reprenait toujours Faccusée. Je ne l sais pas s’il est rentré. — Allons donc ! Dites-nous donc qu’il s’est battu, $ reprit l’homme en ricanant. | Le prévôt émiettait la cendre de son cigare. | On emmena la jeune femme. Je la vis partir, s’en | aller entre les soldats. C’était à mon tour de m’accouder à la barre du tribunal. à la queue — Ce sont deux étudiants, dit l’homme au brassard tricolore, qui se tenait près de nous. J’ai vu ce qu’ils avaient au bras. Ça m’a paru suspect. Et puis, ils m’ont semblé tout effrayés quand je les ai abordés. — Où les avez-vous pris ? demanda le prévôt.
— Là, rue de Vaugirard, en face la grand porte.
— Qu’avez-vous à répondre ? continua le prévôt. Pourquoi avez-vous ce brassard ? à
— Je suis médecin, répondis-je. C’est pourquoi j’ai ce brassard de la Société internationale des blessés. J’étais déjà médecin sous le siège.
— Et médecin de qui êtes-vous maintenant? Quels blessés soignez-vous ?
— Mais, tous, repris-je, un peu embarrassé. J’ai l soigné tout le monde pendant la bataille, les soldats de l’armée et ceux de la Commune.
— Vous n’êtes point médecin de l’armée ?
— Vous êtes resté à Paris sous la Commune ?
Le prévôt se pencha à l’oreille de l’assesseur en manchettes. Ils semblèrent se concerter un moment. Et le capitaine, s’adressant toujours aux agents :
— Conduisez-le à la queue !
Deux agents m’entourèrent et me firent traverser la salle d’attente, de nouveau pleine de prisonniers. Où était-on allé les prendre ? Chez eux ou dans une salle voisine ? Je vis encore des hommes en vareuse, des femmes, des enfants, des gendarmes et des soldats, et toujours ces hommes à brassard tricolore, pourvoyeurs du grand abattoir.
ceux qui attendent
Je me retrouvai dans la petite cour du Sénat. Il était ! environ une heure. Le désordre y était encore plus k bruyant que lorsque je l’avais traversée pour la pre-
une journée mière fois, après notre arrestation. Des soldats débraillés, des officiers en tenue de campagne, des agents à | brassard, des groupes d’inconnus lamentables, parqués ça et là, et dont on entrevoyait les faces hâves derrière les faisceaux des fusils.
Nous tournâmes à gauche. Un spectacle inoubliable
Parqués entre un long mur et la limite des bosquets, une masse d’hommes qu’entouraient des soldats.
A notre arrivée, les rangs s’ouvrirent et se refermèrent aussitôt sur moi.
C’était là ce que le prévôt appelait la queue.
J’avais à peine eu le temps de me ressaisir, qu’un peloton arrivait d’un pas tranquille, le fusil sur l’épaule. Les quatre lignards s’arrêtèrent à la tête du groupe, parlementèrent rapidement avec les soldats qui formaient barrière, et j’entendis distinctement, à deux pas de moi, cet appel :
— Six, hors des rangs.
Six hommes, les six premiers, se détachèrent. Ils furent vite enveloppés par les soldats du peloton. J’entendis un ricanement sonore.
— Eh bien ! hurlaït un colosse moustachu, votre sacrée
, nom de Dieu de Commune, elle vous a tout de même foutu dans la mélasse, comme dirait votre Pèére
Il me sembla que l’homme avait jeté les yeux sur moi… Serais-je reconnu. Mais non…
Au même moment, je voyais arriver mon ami A… qui avait été jugé après moi. Le groupe s’ouvrit. A. entra et vint se mettre à mes côtés.