IX-16 · Seizième cahier de la neuvième série · 1908-05-20

Quand Panurge ressuscita

Pierre Mille

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quand Panurge ressuscita paraissant seize fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Nous avons publié dans nos éditions antérieures et dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si grand nombre de documents, de textes formant dossiers, de renseignements et de commentaires; — un si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un si grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie: et ces documents, renseignements, textes, dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosophie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé méme le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, ü suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André : Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse- | ment; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries. ; Ce catalogue a été justement établi pour donner, # autant qu’il se pouvait, une image en bref, un racéereie Fa

b : | une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté-

k rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé

£ dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur Dlace, les références demandées.

  • Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier très épais de XI1+408 pages très denses, marqué cinq francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece-

  • vait, par le fait méme de son abonnement, en tête de la série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute personne qui nous en fait la demande.

aux Cahiers de la Quinzaine + À Le présent petit index donne automatiquement pour tout volume et pour tout

a) le numéro d’ordre de ce cahier dans le classement général de nos collections

. complètes, le numéro d’ordre de la série

capitales de romain et le numéro d’ordre

du cahier lui-même, dans la série ainsi

déterminée, en chiffres arabes, de sorte

que V-r7 par exemple doit évidemment se

f , lire dix-septième cahier de la cinquième

faut, la date du fini d’imprimer, ou, à son défaut, la date du cahier même;

c) le prix actuel;

d) quand il y a lieu, c’est-à-dire pour nos éditions antérieures et pour nos cinq premières séries, la page du catalogue analytique sommaire où ce cahier se trouve

Pierre Mille, — l’enfer du Congo léopoldien (VU-6, mardi — — les deux Congos devant la Belgique et devant la F France; le Congo léopoldien devant la Chambre belge .

| en vente à la librairie des cahiers PærRE Mie. — De Thessalie en Crète, — impresSions de campagne Avril-Mai 1897; — avec 16 gra- . vures hors texte, — Berger-Levrault et Ci° éditeurs, S 1808; En Thessalie; de Nisch à Pharsale; de Pharsale à Domokos; le soldat turc; En Grèce et en Crète; Athènes; l”Hétairie ethnique; en Crète; les événements ; les insurgés ; les insurgés et les puissances … PIERRE Mie. — Au Congo belge, — avec des notes et des documents récents relatifs au Congo français ; — Armand Colin et Ci: éditeurs, 1899; caractéristiques du Congo Belge; le bas fleuve; de Matadi au StanleyPool; le chemin de fer; le système d’exploitation; l’État et son souverain; le Congo français; les sociétés dans les deux Congos; les points faibles du Congo léopoldien… trois francs cinquante

en vente à la librairie des cahiers Prerre Mizce. — Sur La Vaste Terre; — CalmannLévy éditeurs, 4906; — Ramary et Kétaka; Barnavaux, général; Ruy Blas; Barnavaux, homme d’État; la pré- caution inutile; Kidi; le dieu ; la vengeance de madame PIERRE Mie. — Barnavaux et quelques femmes; l’Ile aux Lépreux; Barnavaux vainqueur; le Romancero; la Nef morte; l’Homme qui a vu les sirènes; l”Attaque; le Japonais; la Justice; l’Aventure de Sara; Au delà du bien et du mal; les Pigeons; la Victoire

le Miracle _ Tous les jours, excepté le samedi, le petit Jésus allait

  • à l’école. En été, il n’était vêtu que d’une longue tunique de chanvre, sans manches, filée par la Vierge Marie. En hiver, quand soufflent les vents durs qui viennent du Liban, il mettait par-dessus cette espèce de chemise une pelisse de laine rousse et poilue, pareille à celle que portent les bergers du pays de Giléad. Mais la Vierge Marie en avait bordé le bas, ainsi que l’ouverture sur la poitrine, d’une large bande taïllée dans la peau d’un chat sauvage; car dès cette époque ancienne, comme aujourd’hui encore autour de Salonique ou de . Brody, où ils forment de grands peuples, les juifs _ aïimaient la pompe des fourrures. Et Joseph se réjouissait, dans son cœur naïf, que le fils de Dieu, que Dieu lui avait donné à garder, eût l’air d’un petit rabbin. . Le petit Jésus allait à l’école. Il emportait son ardoise,
  • un morceau de craie, des tablettes de buis ou de terrecuite, car on en faisait des deux sortes, couvertes de

quand Panurge ressascit@ cire fine, un petit bâton terminé en pointe aiguë d’un côté, en spatule de l’autre, pour écrire et pour effacer sur ces tablettes, et parfois, afin d’apaiser sa soif aux jours d’été, une pomme-orange. On ne saura jamais assez méditer sur ce mystère magnifique et tendre, c’est la source inépuisable d’une joie justement divine : tout Dieu, dans son immensité, vivait alors dans le corps d’un petit enfant. Oui, dans le corps d’un petit enfant des hommes, de l’être au monde le plus beau, le plus pur, le plus lumineux, le plus digne d’être aimé, était descendue la cause de toute lumière et de tout amour! Le petit Jésus allait à l’école. Ce n’était pas seulement par humilité. Sa nature divine savait tout; mais sa uature humaine avait besoin d’apprendre à se servir des inventions humaines : l’alphabet, le :calame, les nombres. Pour sortir de l’atelier de Joseph, qui était en contre-bas de la rue, il lui fallait franchir deux hautes marches en calcaire gris, où des fossiles avaient laissé la trace en creux de coquillages faits comme de longues vis. Jésus connaissait bien ces empreintes pour s’être émerveillé à les regarder, lui qui avait créé pourtant la mer, Léviathan et tous -les poissons. Ses petits genoux ronds, marqués d’une fossette qui leur donnait presque l’air d’avoir une figure, et ses pieds roses … gravissaient l’obstacle avec un léger effort qui l’amusait; et debout sous la porte étroite, cintrée du haut, sa mère, avec son voile bleu et ses yeux semblables à des fleurs noires, le regardait s’en aller. Comme il était infiniment studieux et sage, il psalodiait ses leçons tout le long de la route, ainsi que font encore les écoliers dans le même pays; et le ciel où était son père, au-dessus de sa tête, le bénissaïit.

Mais il y avait à l’école un enfant tout à fait noir de ; visage et d’âme, qui s’appelait Jérach; et il disait que son père était de la race de Cham. Mais en vérité Satan s’était caché sous les traits de ce petit nègre pour tenter Jésus, sachant que c’était celui-là qu’on appellerait Christ un jour prochain. Les autres enfants ne connaissaient pas ce mystère. Ils sentaient seulement, dans le fils de Marie, quelque chose de doux et de bienfaisant, et ils l’aimaient sans savoir pourquoi, comme on aime inconsciemment un beau jour. Jérach finit par reporter sur eux une part de lahaïne qu’il avait contre cet enfant blond, au visage ovale et pâle, qui était venu pour lui prendre la terre. C’est pourquoi il mit dans leur âme les mêmes fureurs religieuses qui

  • brülaient celles de leurs parents. Les uns se déclarèrent tsadoukites et les autres hassidites. Ils se traitèrent réciproquement d’œuf de tortue et de crapaud, d’excré- ment de poisson, d’impie, de voleur, ou de Romain; enfin ils jouèrent à se haïr : c’est un jeu horrible. Des injures ils en vinrent aux coups, les pierres ne tardèrent pas à voler, et bientôt on entendit un cri affreux :. c’était Joël, fils du grand-prêtre Alkimos, qui venait de rouler sur le sol, la tête fendue par un galet tranchant. Les combattants n’avaient pas encore le cœur endurci. Tous eurent grande pitié. Ils se rapprochèrent du fils d’Alkimos, bien que cet adolescent orgueïlleux et mé- chant par nature n’inspirât que peu d’affection à la plupart. Un sang clair sortait à gros bouillons de la blessure qui coupait un des sourcils, et laissait voir les os du crâne. Tous crièrent : | — Joël qui va mourir, maintenant ! | _ Joël, qui s’était relevé, s’appuya au mur. Ses genoux

quand Panurge ressuscü@ s’entrechoquaient et ses yeux étaient obscurcis par le sang et par l’épouvante:; il ne savait pas ce que c’était que la mort, mais il la craignait formidablement. Et Jésus, qui avait regardé comme en rêve et sans la voir la stupidité de cette bataille, vint à lui d’un air très sérieux, en hâtant ses petits pas. Toute la charité du ciel et de la terre sortait de lui, elle inondaiït l’air, elle était à la fois lourde et légère, pressante, irrésistible, délicieuse. Joël, qui dépassait Jésus de la tête et des épaules, tomba sur ses deux genoux; et le petit Jésus, lui prenant le front dans ses deux mains encore grasses et comme gonflées du lait de la première enfance, dit ; — O mon frère… Ô mon frère en mon père !

Or, à peine eut-il prononcé ces paroles, qu’il n’y eut plus rien, ni blessure, ni odeur de blessure! La cicatrice même, et le sang qui souillait la terre avaient disparu. Les camarades de Joël crièrent :

— Miracle! Miracle! Jésus a fait un miracle!

Il n’y eut que Joël qui ne dit rien. Ça s’était passé

trop vite, et il ne pouvait pas croire qu’il fût guéri.

Le petit Jésus reçut de ses camarades, les jours suivants, les marques du plus grand respect. Ils le saluaïent en mettant leur main droite à leur poitrine, ensuite à leur bouche et à leur front; ils se prosternaient jusqu’à terre, et ils l”appelaient rabbi. Mais il n’en éprouvait ; aucune vanité, puisque nul éloge re peut égaler la puissance divine. C’était comme si quelqu’un eût appelé le grand Salomon « capitaine de cent hommes »! JérachSatan fut déçu de ce côté. Mais Joël lui donna des con- ÿ solations. Ayant été miraculé, il en éprouva beaucoup T4

d’orgueil. « Car, songea-t-il, si la faveur divine s’est manifestée sur moi d’une façon si singulière, c’est que j’en suis exceptionnellement digne. Le Dieu d’Israël n’a pas voulu que le fils du grand-prêtre Alkimos fût défiguré. Je ne m’en étonne pas. Quelque chose, sans parler de ma naissance, m’a toujours dit que j’étais appelé à de superbes avenirs, à la domination; et ce miracle a été prédestiné pour me faire distinguer parmi les hommes ! » En effet, les vendeurs de graines de pastè- ques grillées, ceux qui quisent les gâteaux de miel et de sésame, et tous les oisifs du marché disaient sur son passage : « Est-ce toi, Joël, sur qui le Très-Haut s’est manifesté? » Ce n’est pas tout : les femmes chananéennes, dont la joue est marquée de trois étoiles. . bleues, et qui colorent leurs paupières avec des fards, murmuraient de façon qu’il entendit : « Voilà Joël, pour qui Dieu a fait une si grande merveille! Il est joli! Quel dommage si ce bel œil eût été blessé! » Ainsi Joël, pour avoir été un instant soustrait aux règles qui gouvernent la nature, était en train de perdre son âme dans le culte | de lui-même, et de mauvaises voluptés. Jérach voulut pousser son avantage plus loin. Il suggéra donc à ses camarades : -— Jésus peut faire des miracles, n’est-ce pas ? — Le Très-Haut le lui a permis, Jérach, dit Joël fiè- rement. Le Très-Haut le lui a permis, à cause de moi ! Ces paroles irritèrent les autres. Ils trouvèrent injuste que Joël, bien connu pour être un méchant qui avait _ mérité son sort, y eût échappé par une intervention
surnaturelle. Les plus petits pensèrent que Jésus aurait bien mieux fait de multiplier des gâteaux; les plus je gran’ - qu’il aurait dû les faire encore plus grands,

quand Panurge ressuscita 10 très forts, très riches, très aimés : des rois ! Et la plèbe, puisque les meilleurs ne pouvaient s’entendre, ne formant pas les mêmes vœux, demeurait paresseuse, inerte et mécontente; elle avait seulement le sentiment vague qu’elle était lésée, sans savoir pourquoi; elle ne voulait que l’égalité, c’est-à-dire rien.

Alors Jérach-Satan soufila perfidement à l’un de cette plèbe, qui s’appelait Ahira :

— Ça ne nous sert à rien, les miracles de Jésus, si Jésus n’en fait pas pour nous !

— Mais, répondit Joël, vous n’avez pas reçu de pierre dans l’œil ! Vous n’êtes pas malades, vous n’êtes pas boiteux, vous n’êtes pas manchots, vous m’allez pas mourir; vous n’avez besoin d’aucun miracle, vous n’avez besoin de rien !

— Si, répondit Ahira. Nous avons besoïn de ne pas

Et tous crièrent, illuminés :

— C’est vrai! Nous avons besoin de ne pas travailler! Le travail, c’est la vraie douleur! C’est la malé- diction depuis le commencement du monde! Nous le savons : on nous l’enseigne ! Nous le savons bien mieux : nous le sentons ! à |

Alors Ahira dit d’une voix convaincue :

— Donc, puisque Jésus fait des miracles, il faut qu’il fasse le miracle que nos devoirs soient faits ! L

Is s’écrièrent encore : à

— Oui, c’est cela, que nos devoirs se fassenttout seuls!

Jérach se dirigea vers Jésus qui priait, et lui dit: !

— Tu les entends ? F

— Oui, répondit-il tristement. Mais si pourtant jac- | cède à leur désir, ils n’apprendront rien. Ils deviendront

pareils aux brutes. Pareils aux sauvages qui sont là- _ bas, plus loin que l’Égypte, au Midi.

— Parfaitement ! acquiesça Jérach-Satan. Ce miracle sera immoral. Mais si tu ne fais pas ce miracle, ils ne croiront pas en toi. Et ils m’appartiendront.

Puis il songea qu’il pouvait faire le miracle une fois, quitte à ne pas recommencer; et que d’ailleurs, puisqu’il devait mourir, il n’était pas nuisible que quelques enfants eussent avant sa mort quelques instants de joie innocente, dans l’oisiveté,.

Ce fut encore là une des tentations de Satan, que

” — Quel est le devoir du jour ? demanda-t-il.

— C’est sur les nombres, répondit Ahira, et nous n’y comprenons rien : Un chameau tire d’une noria cent oques d’eau par heure, et le bassin qui est au-dessous de la noria est rempli en trois heures. Combien faudraitil pour remplir le bassin à un autre chameau, qui tirerait cent cinquante oques dans le même temps ?

La nature divine qui était dans l’Enfant-Dieu voyait tout : le passé, le présent, l’avenir. Il dit, comme s’il

distinguait les chiffres sur un tableau :

— Il ne faudra que deux heures.

On entendit un long murmure d’admiration, et les plus petits se mirent à baiser sa tunique de chanvre:

Mais Ahira cria d’une voix impatiente :

— Ca n’est pas ça, le devoir! Le devoir, c’est la

_ suite des opérations, pour l’écrire sur nos tablettes. _ C’est ce qu’exige le maitre. Quelle est la suite des

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quand Panurge ressuscita HONTE

— Je ne sais pas, répondit Jésus, stupéfait lui-même de ne pas savoir. |

Il ne pouvait pas savoir, parce que Dieu ma pas besoin des calculs des hommes pour connaître un résultat. Il arrive tout de suite à la somme. C’est par la faiblesse de sa nature que l’humanité a besoïin d’efforts et de raisonnements. Dieu ne fait pas d’effort, Dieu ne raisonne pas: il est l’omniscient, il est la raison. Ces calculs et ces raisonnements, il fallait que ce fût la nature humaine de Jésus qui les fit. Jésus m’avait pas pensé à cela. Mais il dit, dans son infinie bonté, non plus comme Enfant-Dieu, mais comme le meilleur et le plus serviable des enfants : FR

— Si vous voulez, je les ferai, les opérations!

Jérach, Joël, Ahira et tous les autres ricanèrent.

— Alors, ce ne serait plus un miracle! Par consé- quent, Jésus, tu es un menteur, un menteur : tu ne peux pas faire le vrai miracle! Tu ne peux pas nous dispenser de travailler!

— Non, dit Jésus, je ne le puis pas.

Voilà pourquoi aucun de ceux qui avaient été à l’école avec Jésus ne compta jamais plus tard parmi ses disciples. Tous s’écartèrent de lui, dès cette heure, un seul excepté.

Et Jésus fut étonné, malgré sa modestie, qu’on lui

| donnât encore ce nom.

— Rabbi, murmura l’enfant, dont la peau semblait brûler comme une torche, personne ne veut croire en : toi… C’est donc que tu es le Messie?

Et l’on dit que celui-là s’appelait Jean.

la Centenaire Ce fut vers la fin du second empire un grand bonbeur dans ma famille, et un grand scandale chez les . Rouges, lorsqu’il fut avéré que madame Espérandieu allait régulièrement le dimanche à la messe. Pour moi, je partageai les sentiments des miens, principalement à cause des facilités que j’aurais de voir cette dame. On voudra bien ne pas se scandaliser : je marchais alors sur mes neuf ans, et elle en comptait soixante-douze. Il èst vrai que ce n’était encore rien pour elle, puisque # madame Clémence Espérandieu-Tassart atteignit l’âge extraordinaire de cent trois ans. Cent trois longues ét vertes années, qui s’écoulèrent toutes, depuis sa naissance, dans le même village desenvirons de Paris, que je ne nommerai pas. Îl me suffira de dire que les rois de France y eurent un château qui fut démoli bien peu de temps avaat la révolution. ë Il ne restait plus de ce château, à l’époque dont je parle, que deux pavillons délicats et jolis comme des meubles, un fragment de façade aux pilastres cannelés et une espèce de petit temple ovale, caché au | milieu des bâtiments noirs d’une fabrique. Une large … avenue, plantée d’ormes infiniment vieux, dévalant la à pente d’une colline, aboutissait à une demi-lune ornée ! à: de balustres et de vases d’où sortaient des fleurs de ” pierre. C’était derrière ces balustres qu’avait été jadis

quand Panurge ressuscita js # it le palais du roi. Mais elle ne menait plus à rien, l’avenue, à rien qu’à des terrains vagues, découpés en lots qui ne se vendaient pas. Les deux derniers arbres, unissant leur cime en berceau, formaient une arche énorme qui s’ouvrait sur le vide; et il me semblait que c’était l’effet d’un charme, comme dans la Belle au bois dormant, que le château existait toujours, qu’une fée seulement brouillait les yeux des personnes, pour empêcher de le voir — mais qu’un jour le sortilège J’avais confusément l’idée que madame Clémence pourrait bien être cette fée toute puissante. Elle possédait le mystère du passé. Dans le pays, on prétendait qu’elle avait vu Louis XV, ce qui, d’ailleurs, n’était pas possible, puisqu’elle était née en 1782. Mais à force d’avoir entendu parler du roi défunt, quand elle était toute : petite, elle avait fini elle-même par croire qu’elle Favait

  • connu. Telle est l’imagination des enfants qu’ils ne distinguent jamais bien ce qu’ils ont vu de ce qu’on leur a dit. Ils entrent dans la vie en s’appropriant les souvenirs de ceux qui les entourent. ; Par malheur, on n’avait défendu de fréquenter ma fée parce qu’elle était philosophe, républicaïne et athée, et que même on l’avait vue à un enterrement civil. On se trompait sur un point : elle était bonapartiste. « En | fait de gouvernement, avait-elle coutume ‘de dire, le ; meilleur que j’aie connu est celui de Sa Majesté l’Empe- ; reur et Roi. » Et elle méprisait Napoléon Il, parce - ) qu’il n’était qu’empereur et mauvaise copie de loriginal. Mais, comme la plupart des petits bourgeoïs élevés 4 pendant la révolution, alors que les églises étaient fer- {

_mées et que les communautés enseignantes demeuraient - « en sommeil » si j’ose emprunter à leur concurrence une expression caractéristique, elle n’avait aucune re- : ligion, et ne s’était jamais souciée de s’en faire une à cause de la méfiance qu’elle avait des prêtres. Aussi la bonne société, qui ne la voyait point auparavant, bien qu’elle fût riche, se sentit-elle profondément flattée de sa conversion, due aux exhortations d’une parente et, je pense, aux méditations un peu noires auxquelles les vieilles personnes sont assez naturellement enclines. Mais ce motif même fut trouvé légitime par ses nouveaux amis. Chez les Rouges, qui l’avaient jusque-là vénérée comme une sainte des temps héroïques, ce devint, au contraire, un article de foi qu’elle était tombée en enfance. On me permettait maintenant de lui parler sur la promenade, et j’usais de cette permission aussi fréquemment qu’il m’était possible. Cela fit que M. Grondart, pharmacien, qui lisait le Rappel, journal alors considéré comme incendiaire, nous appela « les deux ! bébés ». Quand j’allais chez lui avec ma bonne pour chercher des potions, il me demandait « si madame Espérandieu n’était pas un peu trop jeune pour jouer d avec moi ». Je pris cet homme en abomination. Ma n’avait pourtant rien de fanatique “ aus sa int prise que comme une assurance bnitre les 1 de l’au-delà. Elle faisait la charité ser pe 1000. remplissait ses devoirs religieux aux quatre grandes fêtes, arrivait à la messe juste pour l’Évangile, — cela suffit pour que la messe compte, — et partait {près l’Jte missa est, sans attendre la lecture À de ER de saint Jean, dont elle disait qu’elle n’y 4 | “hs ag rien du tout, ce qui prouve qu’elle n’avait

quand Panurge ressuscita@ 0 |

pas l’esprit métaphysique. Mais elle avait beaucoup d’affection pour la plupart des phrases de « FOrdinaire » et me les répétait d’un ton que j’ai encore dans les oreilles : « … Oui, grand Dieu, nous osons vous le dire, il y a plus ici que tous les sacrifices d’Abel, d’Abraham et de Melchissédech : la seule victime digne de votre autel, Notre Seigneur Jésus-Christ, l’unique objet de vos éternelles complaisances »!

— C’est ainsi, ajoutait-elle, mon cher enfant, qu’on parlait dans mon jeune temps, d’une manière noble et aimable, et j’avoue que les façons de dire grossières de ceux avec qui je suis brouillée maintenant m’avaient toujours blessée. À

Je saisissais une telle occasion, ou des occasions semblables, pour la ramener à ses souvenirs : ils revenaient en foule. Des souvenirs d’enfant, contés à un enfant! Nous vivions dans un rêve magnifique.

— … La maison à pilastres, où il y a aujourd’huiun photographe? C’était la maison des Pages. Ils avaient des vêtements de soie gris-perle, ou noirs comme le jais, ou parfois couleur de feu, l’air insoïent avec les hommes, amoureux avec les filles, et couraïent au manège sur des chevaux vifs, à tête courte et busquée,

Ce qu’on appelle le petit temple, dans la fabrque? Ce n’était pas un temple, maïs une salle à manger d’été : au milieu d’un parc. La table était dressée dans le sous-sol et se levait comme par enchantement, au » moyen de poulies, avec les verres, les assiettes de por- F. celaine, les plats, les carafes de cristal pleïies de vin, #

, sur un signe du roi. Il y avait aussi des glaces, des 3 sofas, des choses que je ne veux pas te dire mon petit. | ;

4 Parfois le roi allait chasser au bois du Vert, de l’autre

_ côté de la Seine, et à cette époque il n’y avait pas de pont. Le roi s’embarquait avec sa cour, sa meute, ses officiers, ses belles dames, sur des gondoles d’or, à Vendroit où il y a encore de larges pierres, un quai à moitié démoli. Tiens! ce sont des choses que je devrais te cacher, mais c’est si beau! Un jour, dans ce bois du Vert, il vit venir à lui une déesse toute nue, vivante, qui portait un carquois et un arc, et lui récita un compliment. C’était madame du Barry. Voilà pourquoi Louis XVI fit détruire le château : il s’y était passé trop de choses, et personne n’osait plus lhabiter.

Les années passèrent, la guerre de 1870 arriva, et madame Espérandieu vit la seconde invasion comme elle avait vu la première, sans bouger, dans le même village, rajeunie peut-être, car les vieillards ont d’involontaires égoismes, par cette nouvelle foulée de barbares

qui lui rappelait ses dix-huit ans. Quand elle atteignit sa quatre-vingt-dixième année, elle était la même qu’à sa soixante-dixième, sèche, droite, avec des sourcils touffus et des yeux verts dont la pupille agrandie avait des lueurs de pierre impénétrable et froide. Mais il se passa alors quelque chose d’inattendu et d’épouvantable :

VPimpiété de ses premières années!

Ayant dépassé les limites ordinaires de la vie humaine, immobile devant le changement des choses, les voyant sans cesse recommencer, se retrouvant en république, après avoir vu crouler les royaumes et les em-

. pires, et toujours en vie, elle, avec les mêmes membres,

quand Panurge ressuscita le même corps, le même esprit droit, étroit, entêté, tranquille, et presque la même robe de soie pucé, elle perdit sa crainte de la mort, et celle du Très-Haut.

Ce fut un scandale, une révolution, le bouleversement de tout.

— Vous savez la nouvelle, disaient les gens bien pensants, madame Espérandieu ne croit plus en Dieu. Elle est en enfance.

Une grande joie, au contraire, saisit les Rouges. Ils virent dans cet événement le triomphe de la Raison chez une âme forte. Madame Clémence redevint leur amie, leur gloire, le modèle des femmes, l’âme éternelle de la révolution, un esprit invincible et vigoureux. Quand elle atteignit ses cent ans, ils lui donnèrent une grande fête, où vint la fanfare, qui joua des airs subversifs. Ils firent venir des journalistes. On publia des articles sur la centenaire; des reportages, qui citaient ses mots, prouvèrent l’intégrité de son intelligence qui ne pouvait être niée que par des cléricaux déçus et furieux de voir cette proie leur échapper. Il en résulta, quand elle mourut enfin, petite vieille insensiblement fanée, des discours où de braves gens fleuris d’immor- ; telles rouges dirent héroïquement beaucoup de sottises, tandis que, dans la société bien pensante, on débitait aveuglément des calomnies. Il n’y eut que moi qui n’ouvris pas la bouche, parce que ma peine était vraie. | C’est toujours comme ça. L

Seulement, quand je suis dans un mode philosophique, je me demande tout de même à quel moment | madame Espérandieu fut en enfance. |

Ÿ quand ils soulevèrent la Russie. ; Ceci se passa quand les révolutionnaires s’insurgèrent

Le 23 décembre de l’année 1905, un événement presque sans précédent troubla l’ordre accoutumé dans la prison de Schlüsselbourg, la plus affreuse et la plus redoutée de Russie. Un fonctionnaire, vêtu d’un uniforme gris, se fit ouvrir une cellule. Il y trouva un vieil homme qui dormait, et lui dit :

— Vous êtes Aphanase Ivanovitch Sozonof?

Le dormeur se réveilla, et répondit d’une voix brouillée :

— Oui, c’est mon nom.

— Eh bien, continua le fonctionnaire, voici votre ordre d’élargissement, vous êtes libre. Nous avons tant de nouveaux venus à caser, ici : il faut bien faire de la

IL y avait vingt-quatre ans que le vieil homme était dans ce cachot. Le lendemain, à l’aube tardive, quand il quitta la forteresse, ses jambes tremblaient sous lui et il fermait les paupières; car la lueur rose du soleil, reflétée sur la neige, lui entrait dans la cervelle comme

un paquet de clous.

quand Panurge ressuscita D Aphanase Ivanovitch Sozonof avait été, vers l’année 1880, un révolutionnaire excessivement dangereux. Je veux dire qu’avec ses amis, il parlaït de la nécessité de rétablir quelque honnêteté dans une administration corrompue; et il voulait qu’on apprit à lire aux paysans. Il allait jusqu’à trouver extraordinaire qu’on pût arrêter un homme sans lui dire pourquoi, et qu’on le mit en prison sans lui donner des juges. Il estimait regrettable qu’un souverain püût faire payer à ses sujets, chaque ‘ année, plusieurs milliards de roubles, sans être tenu d’expliquer à personne l’usage qu’il en voulait faire. Mais quand on lui proposait pour idéal « un Parlement comme celui de Londres », il hochaït la tête, jugeant k que c’était beaucoup exiger. Une vague façade libérale, couvrant d’un voile décent la rude omnipotence du chef, ainsi qu’en Allemagne, lui eût paru très suffsante. 4 Il allait causer de ces choses, dans les faubourgs et les campagnes, avec des ouvriers et des moujiks; et quand ceux-ci avaient compris, la police les fouettait pour les punir d’avoir compris; puis elle les envoyaïit à Sakhaline. Alors, Aphanase Ivanovitch, par mesure de justes représailles, s’employait de toutes ses forces à faire sauter la tête aux plus cruels de ces policiers. Voilà pourquoi on l’avait enfermé dans le château de Des geôliers l’y avaient battu, parfois avec leurs « trousseaux de clefs, plus souvent avec des bouchons de : liège, parce que les coups portés de la sorte ne laissent pas de marques. En hiver, on l’avait laïssé sans feu, | lui enlevant ses couvertures. Il avait dû manger des 4 choses immondes. Peine aussi dure, peut-être : on l’avait |

privé de livres. Et voilà que maintenant il était libre,

dans une Russie — ce fut ce qu’un employé de la forteresse lui murmura mystérieusement à l’oreille — où la révolution, cette révolution pour laquelle il avait souffert, fleuronnait de toutes parts. Son cœur était gonflé d’attente et de joie. ;

Au greffe de la prison, on lui avait remis quelque argent. Il se rendit à la station du chemin de fer, demanda un billet pour Moscou, prit le premier train qui passa. Des heures coulèrent. Il rêvait aux discours qu’il allaït prononcer; car sans doute on l’enverrait lui, vieux lutteur et martyr, porter les vœux du peuple à l’Assemblée constituante.

Mais soudain il fut renversé de son siège. Les wagons se choquèrent, la plupart furent broyés. Un homme, à ses côtés, se mit à hurler comme un loup blessé : une longue écharde de bois avait pénétré dans son crâne,

. lui crevant un œil. Les révolutionnaires avaient fait dérailler le train. :

À quelques centaines de sagènes des: rails écartelés, de hautes flammes montaient au ciel. Il se dirigea vers elles, comme un insecte vers une lampe. C’était un grand bâtiment qui brülaïit, une raffinerie de sucre, et des paysans dansaient tout autour, en riant comme des aliénés. IL leur demanda : —

— Pourquoi avez-vous brûlé cette fabrique?

Les paysans lui répondirent :

. — Ça ne fait rien, et au contraire, puisqu’elle n’est pas à nous! Elle est à une espèce d’imbécile qui nous forçait à planter des betteraves au lieu de blé. Les betteraves, ça ne se mange pas! Nous voulons manger,

| quand Panurge ressuscita SRE :. — Mais, dit Aphanase, c’est de la très mauvaise économie politique. Il vous payait ces betteraves, le propriétaire, il vous payait pour travailler dans sa fabrique ?

Les paysans le regardèrent comme s’il parlait un lan-

_ gage incompréhensible. Ils crièrent en riant toujours : .

— Il y avait bien trop de sucre! Qu’est-ce qu’on peut faire de tant de sucre? Nos femmes en ont pris chacune des douze, des quinze pains. Personne n’en veut plus, même la femme du pope, qui est comme une fourmi! Alors nous jetons le reste dans la mare. C’est comme un grand verre d’eau sucrée, la mare, maïntenant, et c’est drôle, les poissons meurent. Viens voir!

Par tombereaux, par lourdes charretées croulantes, ils jetaient les pains de sucre dans un étang. Sur les ondes courtes, les poissons flottaient par milliers, le ventre en l’air; et ce peuple puéril et fou s’émerveillait que ce qui est agréable au goût des hommes fasse mourir les bêtes des eaux.

Des chevaux sortirent en hennissant d’une écurie en flammes. Les moujiks, les rattrapant, leur tranchaient les jarrets. Des enfants jouèrent à leur crever les yeux. Tous ne pensaient qu’à détruire. Ils détruisaïent pour . rien, ou pour le plaisir, ou plutôt parce que, trop longtemps, ils avaient été trop malheureux : tel un homme qui, rendu furieux par !la souffrance, frappe de son bâton les pierres, l’herbe et les fleurs. Le délégué d’un : comité socialiste vint les féliciter, les encourageant à s’emparer du bien des nobles : ils applaudirent. Maïs il omit de saluer les icones, et parla du tsar avec mépris. Alors ils lui ouvrirent le ventre, avec un fer de faux

Aphanase Ivanovitch s’aperçut qu’ils tuaient sans

  • songer à vaincre, et qu’ils pillaient sans conquérir. Il fut pris d’une grande inquiétude.

A la fin, les raïls d’acier furent rétablis sur leurs traverses, la locomotive s’ébranla. Aphanase put gagner Moscou. C’était le moment de la grande insurrection. Il

Lui aussi, d’abord, voulut mourir. Dans une maison blindée de matelas, aux côtés de quelques hommes sanglants, armés de revolvers inofïensifs et de bombes maintenant inutiles, s’écrasait une foule de femmes frissonnantes et d’enfants épouvantés. Et c’étaient de pauvres femmes, vêtues de cotonnade au cœur de l’hiver, avec un mauvais châle sur leurs cheveux plats; et des enfants couverts de guenilles, avec une croixfétiche au cou. s

Un insurgé prit la main d’Aphanase, l’entraîna dans sa fuite. Aphanase lui montra tous ces innocents, condamnés. Maïs l’autre murmura qu’il était bon que leurs maris et leurs frères eussent des morts à venger. Tous deux étaient à peine arrivés à un quai bordé de balustres de pierre, que les canons partirent. Les obus, entrant par les ouvertures aveuglées, éclatèrent dans les chambres qu’ils venaient de quitter. Ce fut comme si la maison sautait par les fenêtres : tel est l’effet des ‘

projectiles qu’on fabrique aujourd’hui. On entendit un grand cri poussé par les malheureux abandonnés, et ce fut tout. Aphanase Ivanovitch s’écria, plein d’horreur :

1 — Je ne veux pas rester avec vous. C’est vous qui

| quand Panurge ressuscita F4 VOATEER. A

êtes cause de la mort de ces pauvres gens. J’aime

mieux… j’aime mieux les autres! Mais comme il se dirigeait vers les soldats, il vit un cosaque trancher, d’un seul coup de sabre, le bras d’un petit enfant cramponné à sa mère, comme s’il n’était

pas encore tout à fait né. Le petit bras tomba sur le sol. A la pauvre main mutilée, il ne restait que le pouce, parce que les doigts aussi avaient été coupés… Dans un bureau de poste abandonné, Aphanase trouva une feuille de papier et une plume. Il écrivit :

« Au général Dédouline, préfet de police. $

l « J’ai l’honneur de solliciter de votre haute bonté la faveur d’être réintégré, comme prisonnier d’État, dans la forteresse de Schlüsselbourg, que j’ai quittée il y a une semaine… »

la véridique histoire de Bellamano Je vais vous raconter l’histoire authentique de Bellamano, bandit corse.

Bellamano, du village de Roccanera, fit preuve dès ladolescence des plus rares qualités. A seize ans, il tua son cousin le vicaire; un peu plus tard, son beau-frère ladjoint; vers l’âge de vingt-deux ans, parvenu au plein développement de ses remarquables facultés physiques et intellectuelles, son ami le douanier, son oncle le gendarme, et vingt-sept autres gendarmes. Mais cependant sa bonté s’étendait sur toute la nature, car il jouait un grand rôle au moment des élections. Il en profita pour faire nommer curé un autre de ses cousins; le second mari de sa sœur maire d’un chef-lieu de canton; ses autres beaux-frères receveurs buralistes, beaucoup de ses amis employés de ministères; et la plupart des habitants de Roccanera gendarmes, ou même maré- chaux des logis de gendarmes; enfin toutes les veuves de ceux qu’il avait tués reçurent des bureaux de tabac. De la sorte il s’attira la sympathie universelle. Entouré de respect, il n’éprouva plus le besoin de faire du mal à personne. Il est vrai toutefois qu’un jour ül abattit d’un coup de feu Pietro Marghieri, de Piedicroce. Mais ce fut dans un mouvement de colère bien légitime : celui-ci l’avait accusé de ne pas être un bon républicain.

Bellamano possédait d’ailleurs de fort belles propriétés qu’il gérait avec science et vertu : un bois de _ châtaigniers, trois fermes, un vignoble, un cheptel nombreux. Il pouvait s’asseoir sous plusieurs figuiers; il s’y

quand Panurge ressuscita . asseyait comme un sage et réjouissait alors ses yeux de la vue des brebis pleines et des chèvres dont un lait. abondant durcissait les tétines pointues. Il est vrai que ses différends avec la justice l’empêéchaïent en apparence d’administrer lui-même les biens dont le ciel l’avait favorisé ; mais ses fils, sa femme forte, attentive et dévouée, tous les autres de sa « gens » soignaïient ses intérêts sans lui faire tort de rien. Il se contentait d’une surveillance exacte, et ne permettait point qu’on essayât | d’attenter à ses droits. Un jour, l’administration décida de faire passer sur ses terres une nouvelle route départementale. Bellamano s’en applaudit d’abord : il allait toucher une indemnité d’expropriation. Mais il jugea ensuite que l’indemnité offerte n’était pas suffisante : . avec la dignité qui ne l’abandonnaït jamais, il s’en plaignit au maire de Roccanera.

— Nous plaiderons, dit-il, nous plaiderons ! Le jury d’expropriation nous rendra justice.

— Eh! quoi, lui répondit ce magistrat municipal, vous parlez de justice? Avez-vous oublié que vous mîtes à mort votre cousin le vicaire, votre beau-frère l’adjoint, votre ami le douanier, votre oncle le gen- | darme, vingt-sept autres gendarmes, et Pietro Marghieri, … de Piedicroce ? “à

— Ça n’a aucun rapport! répondit Bellamano avec w

Il est incontestable que le jury d’expropriation n’a- | perçut pas le rapport qu’avait cru découvrir le maire, # car il s’empressa de donner raison au propriétaire 4 contre les ponts et chaussées. La famille de Bellamano, toujours dirigée par lui du fond du maquis, eut encore d’autres relations heureuses avec les tribunaux. C’est

ainsi qu’elle gagna plusieurs procès de mitoyenneté et fit, à la captation d’une source par un voisin dominant, une opposition couronnée de succès. Bellamano contri-

  • bua également par ses efforts au voyage en Guyane d’un étranger qui avait écoulé de la fausse monnaie dans sa région. Aussi les gens qu’il aimait le plus au monde, après ses enfants, ses petits-enfants et ceux de son clan qui reconnaissaient son autorité, étaient-ils les gens de justice. Bellamano avait confiance dans la loi, dont il éprouvait à toute heure les merveilleux bienfaits. Il était fier de vivre sous l’égide d’un État civilisé qui sait si bien, en Corse, laisser les personnes dé- brouiller comme elles l’entendent leurs affaires de famille, et faire observer d’autre part les règlements
  • sans lesquels la vie de famille deviendrait une misé- rable plaisanterie. Il vivait dans la prospérité, il vivait dans la sécurité, il vivait dans l’honneur. Quand le préfet passait près de Roccanera, Bellamano le bandit lui envoyait du gibier, et le préfet, discrètement, lui faisait tenir sa carte. Un haut fonctionnaire du second Empire se fit un devoir de lui offrir un objet d’art; un souverain étranger lui adressa une épingle de cravate. Il comptait alors soixante et dix années, mais il se sentait si solide qu’il entrevoyait encore un long temps de gloire et de satisfactions légitimes. « Dans dix ans, songeait-il, on me donnera la Légion d’honneur. »

Ce fut sans doute le désir non seulement d’étendre sa renommée, mais de connaître cette France d’où tant de biens lui étaient venus, et qui l’avait mis en rapport

_ avec tant de fonctionnaires, tous si parfaits dans l’exer_cice de leurs devoirs, qui l”engagea un jour à quitter la Corse pour s’établir à Marseille. Il trouva, sur les allées

quand Panurge ressuscit@ de Meilhan, un logis modeste maïs confortable, etde tous points agréable à ses goûts. L’agitation de la ville lui plut, le climat lui parut presque aussi doux que celui de la Corse, et il sentait passer Sur sa tête, comme dans son pays, l’air de la mer, seulement un peu chargé des odeurs d’un grand port. Il vivait en patriarche: il mangeait, comme en son village, des châtaignes, des ragoüts de chevreau, des fruits et des légumes, qu’il aimait à la Mais il arriva qu’un jour les fruits et les légumes — C’est à cause de la grève des dockers, lui dit-on. . Les primeurs viennent d’Algérie, et les dockers se refusent à décharger les navires. ‘ — Eh bien, fit Bellamano étonné, pourquoi ne fait-on pas décharger ces navires par d’autres personnes ? — Il y en a beaucoup qui ne demanderaient pas mieux, lui dit-on, mais les dockers tapent dessus. à — Et pourquoi, fit encore Bellamano, le gouvernement ne protège-t-il pas ces personnes ? — Le gouvernement, dit son interlocuteur saisi, quel — Mais, poursuivit Bellamano, le gouvernement ! £ — Nous n’avons jamais entenduparler d’unetellechose en France, répliqua ce Français, après avoir médité. à: Alors Bellamano commença de se faire triste. ‘ À A quelque temps de là, des cambrioleurs visitèrent | son appartement. Ils lui prirent une carabine glorieuse, + des poignards aux manches ciselés, dons d’hommes de : lettres enthousiastes, l’objet d’art que lui avait décerné M le fonctionnaire du second Empire, et l’épingle de era vate du souverain étranger. ‘4

_ | — Je vais de ce pas déposer plainte, dit Bellamano.

Ê — Pourquoi faire ? lui demanda-t-on.

— Belle question ! répondit-il. Pour faire arrêter les

— Épargnez-vous ce dérangement, lui observa son conseiller. Il y a déjà douze mille autres plaintes en Marseille auxquelles il n’a jamais été donné suite.

La santé de Bellamano commença de décliner. Il ne

  • comprenait plus rien à l’organisation de la société. Cet homme dont on avait toujours admiré le sang-froid | devint nerveux. Il en arriva même à ne plus pouvoir supporter le bruit des tramways qui passaient sous ses

— Qu’ils passent, disait-il, j’y consens. Mais on. leur à mis sur la tête des chapeaux chinois qu’ils font Sonner tout le temps; et il y en a d’autres qui souflent dans des cors de chasse. J’ai le droit de dormir, et je vais en écrire au commissaire de police.

— Le commissaire de police? lui répondit-on avec Stupeur; mais ici le commissaire de police ne peut rien faire à rien!

— Vous ne me le ferez pas croire! dit Bellaman6.

— À Toulon, expliqua son interlocuteur, à Toulon, : où le commissaire de police était allé chez un citoyen Pour verbaliser, ce citoyen l’a enfermé à clef et gardé prisonnier. Et ce citoyen était le maire : un magistrat

  • municipal chargé de faire observer les lois.

— Hélas! dit Bellamano, j’aime mieux décidément _ retourner dans le maquis! Il y retourna. Mais sa santé était détruite par de si _ déplorables spectacles, et il mourut bientôt le cœur brisé.

, l’amant discret

… — C’est une chose certaine, mon cher, me dit

Touloumès, qui parlait voluptueusement du nez à travers sa pipe : la patrie de l’héroïsme est ici. C’est prouvé

depuis le temps des camisards, et d’Estelle et Némorin. Estelle, Némorin et Cavalier, le chef des camisards, sont les trois gloires qu’on révère au pied des Cévennes,

sur les bords des deux Gardons, celui d’Anduze et celui

d’Alais. Et ne dites jamais aux habitants de Ners, ou qu’Estelle et Némorin n’ont pas existé. Ils ne vous croi raient pas, et vous passeriez pour un mauvais esprit, capable de tout, même de voter pour la candidature J’étais d’autant moins disposé à discuter que, dans 4 l’eau jusqu’aux épaules, et nu comme la main, je me 4 trouvais fort affairé à pousser des pieds et du ventre, à travers une mare qui subsistait dans le lit du Gardon | | desséché, la poche d’un long filet dont Touloumès, sur Et une rive, tirait nonchalamment l’extrémité droite. L’ex- ® | trémité gauche était tenue, sur l’autre rive, par un personnage dont le nom et l’aspect avaient fait sur moi 4 l’impressiôn la plus profonde. Touloumès me l’avait M présenté comme « le Monarque ». Le Monarque portait

= des espadrilles sur ses pieds sans chaussettes, un vieux

‘à pantalon retenu par une ficelle rouge, et sa chemise de

. flanelle, qui n’était pas fraîch6, n’avait plus de boutons,

| Mais il était rasé de frais, et si mince, vif et déhanché, dans son indolence, qu’il me fit penser à un lévrier au

— Gardez-vous, fit-il en tournant vers moi sa bouche fine aux dents très blanches. Il y a un trou au milieu

Je plongeai, fier de montrer mes talents de nageur,

m’appliquant à tenir les plombs du filet contre les galets, par deux mètres de fond. Et quand j’eus fait sortir la poche du trou, et que j’eus pied, je me redressais avec vanité.

— Tu ne lui fais pas seulement mettre les pieds dans l’eau à ton héroïsme, dis-je à Touloumès.

— C’est pour te faire plaisir, répondit-il. Ça amuse

de patauger. C’est vrai que jy allais de toute mon âme de Parisien : il n’en est pas au monde de plus pure. On m’avait dit qu’au fond de cette flaque se cachaïent des S brochets gros comme ma jambe, des perches comme mon bras, et même « des bêtes qu’on ne savait pas ce que c’était ». Mais surtout l’eau était bonne, ce qu’on appelle bonne : plus fraîche que l’air, assez tiède . pourtant pour ne pas glacer le corps, et point croupie, parce qu’elle communiquait avec les courants cachés

qui continuent à filtrer dans les profondeurs quand le … soleïl a bu les rivières de la surface. Sous mes pieds nus les galets noyés restaient chauds, demeurés en contact avec ceux de la berge, avec les rocs surchauftés des collines, avec toute la terre ivre de soleil. Parfois

quand Panurge A des racines de saule, souples et chevelues, s’enroulaient es autour de moi, exprès je l’aurais juré, et j’en frissonpais d’inquiétude et de plaisir. De très petits poissons, qui n’avaient rien à craindre des larges mailles du piège, et g que ce remue-ménage amusait, tout simplement, venaient me picoter les jambes, du bout de leur tête pointue. Et j’étais heureux comme un sauvage ! Voilà pourquoi je méprisais la paresse de Touloumès. Avec de voluptueuses lenteurs, j’allais jusqu’au bout de ma tâche. Le filet atteignit l’autre bout de la mare, et nous l”amenâmes doucement à terre, en ayant soin de tenir les plombs en dessous. (Pêcheur, parle bas ! Le roi des mers ne t’échappera pas! hurla Touloumès.) Mais il nous échappa insolemment, et c’estnous qui fâmes attrapés : sept ou huit goujons, trois chevesnes, une douzaine et demie d’ablettes : en tout une petite livre de mauvaise blanchaiïlle. C’était pour ce beau résultat que j’avais Cpataugé » pendant une heure. — Et les brochets? Et les perches ? fis-je avec indignation. ” — Tu ne les as pas vus filer? dit froidement Touloumès. Ah! les crapules! Un brochet d’au moins huit à livres! C’est ta faute : tu n’as pas su bien garder le 4 Je haussai les épaules sans répondre. k Get échec ne nous empêcha point d’aller nous mettre ; à l’ombre pour déjeuner, avec appétit, d’un saucisson » qui fleurait l’ail, de deux perdreaux rouges — dans le … Midi, la chasse est toujours ouverte — de pêches T° chaudes de couleur et tièdes de chair, et de pain dont la croûte cuite à la mode provençale était dureà casser 3

“+3 les dents. Le tout arrosé de vin blanc de vieilles vignes.

_ Autour de nous, le paysage était indiscipliné à croire

_ qu’on n’était pas en France. Sur les falaises calcaires

qui le dominent on n’a jamais essayé de semer un grain de blé ou de repiquer un cep. Il n’y pousse rien que des buissons fous et un figuier sauvage, çà et là, dont les chèvres seules, et les enfants, mangent les fruits. Quant au lit du Gardon, large d’une demi-lieue, il n’est à personne. L’hiver, il roule de l’eau comme un Rhône. L’été, il étale des cailloux, de l’herbe et des peupliers. La principale industrie des riverains consiste à y envoyer paître des moutons lorsque le service hydrographique annonce une crue. Les moutons sont noyés, les pauvres bêtes, et le reste est l’affaire du député et du sénateur de larrondissement. Une bonne inondation, si elle tombe par chance une année d’élections générales, est une fortune pour le pays : car le Parlement ne discute

._ jamais le chiffre de l’indemnité que réelament les propriétaires. :

é — .… Tiens, me dit Touloumès, qui avait de la suite dans les idées, regarde le Monarque, c’est un héros. Si tu connaissais l’acte chevaleresque qu’il accomplit l’an dernier, tu en ferais un poème épique.

— Mais, demandai-je, pourquoi d’abord vous appellet-on le Monarque ?

Le Monarque haussa les sourcils d’un air étonné :

— Vous ne savez pas? dit-il. Vous ne savez vraïment

  • pas! C’est parce que je ne f… rien. Alors, je vis comme

Cette définition du régime monarchique avait le

  • mérite de résumer, avec une concision éloquente, la

__ conception que les peuples s’en sont faite, depuis que

quand Panurge ressuscita x le roi Dagobert est mort. Je fis signe que je commen- Te, — Nous nous sommes mis à deux pour manger mes s terres, continua-t-il, le phylloxéra et moi; mais je fis tout ce que je pouvais pour aller plus vite que le AE phylloxéra, et j’y réussis. Quand ce fut fini, je commen- ” çai à être heureux. Aujourd’hui, je n’en vais chez l’un pour chasser, chez l’autre pour les vendanges, chez tout - le monde pour les noces et les baptêmes. J’ai toujours le temps de causer, n’ayant rien à faire. Sans moi les gens mourraient d’ennui. Je suis un enfant de lumière, je vais, je viens, je ris, je chante l’opéra, et il y a toujours des élections dans un coin ou un autre. Croyezvous qu’on puisse faire une élection sans moi? Qu’est-ce que je coûte? Un verre de vin et un repas. Qu’estce que je donne ? Eh! je donne moi! | — C’est bien payé, dit Touloumès sérieusement. — Je fais ce que je peux, reconnut le Monarque. Iny a pas d’homme plus serviable que moi. Les hommes n’ont pas de joie quand je ne suis pas là, et les femmes se languissent de me voir, car elles m’aiment. Je ne à leur donne que de bons conseils et je suis gai. 3 — Et votre acte d’héroïsme ? 1 — Ce n’est rien, fit-il avec modestie. Seulement À madame Beauvoisin, de Souvignargues, avait une fois exprimé le désir de m’offrir à diner, et il se trouva que

  • M. Beauvoisin n’était pas là. J’ai pour cette dame le plus grand respect et pour rien au monde je n’eusse voulu que sa réputation fût compromise. Voilà pour- a quoi M. Beauvoisin étant rentré à l’improviste, je m’en fermai dans une grande armoire, dont sa femme mit la clef dans sa poche. re

PE Tu vas voir, cria Touloumès, orgueilleusement.

— Je m’arrangeai comme je pus pour dormir. Une nuit est bien vite passée. Mais croiriez-vous, monsieur,

croiriez-vous qu’à une heure du matin le feu se mit à la

maison et que madame Beauvoisin, dans son trouble excusable, s’enfuit sans me délivrer! Le feu avait pris

_ dans la cuisine, j’entendais les flammes ronfler, je me disais : « Les voilà qui grimpent l’escalier ; bon! les voilà qui sont sur le palier, les voilà qui viennent… et moi je veux m’en aller ! » Des coups de pied, des coups de poing, des coups de reins, ah oui, j’en donnais à cette armoire du diable! Mais c’était un trop bon

— Et vous n’avez pas appelé? demandaiï-je.

— Je ne pouvais pas appeler à cause de l’honneur de la maîtresse de la maison. Plutôt mourir! Mais c’est ici que mon patron m’envoya une inspiration céleste. Je

_ réunis toutes mes forces, monsieur, et je mugis comme è un taureau :

« Sauvez les meubles !.. Sauvez les meubles! »

Cela fit que M. Beauvoisin et ses amis vinrent chercher l’armoire.

— Hein! me dit Touloumès, vous n’auriez pas pensé à ça, dans le Nord!

Le plus fort, c’est que je suis sûr qu’ils avaient

_ inventé cette histoire ensemble, et qu’ils pensaient que je ne la croirais pas. Mais ils n’en avaient point souci, la trouvant belle.

l’inventaire A C’était du côté de Marseille, au moment où l’État faisait procéder aux inventaires d’églises, après le vote de la loi de séparation. : .… L’inspecteur de l’enregistrement et le substitut marchaient un peu en avant de la colonne, afin d’éviter la poussière que le piétinement de la troupe soulevait, bien qu’il ne fit pas jour encore; car c’était presque une armée qu’ils emmenaient avec eux : deux compagnies d’infanterie, un fort détachement de dragons, et une douzaine de soldats du génie, porteurs de haches. Le commandant, sombre et crispé, enragé de la mission - qui lui tombait sur les épaules, avait commencé par faire bande à part. Mais, le grand silence et la solitude à lui pesant, il ne tarda point à se rapprocher: et bientôt … | il parla. — Croyez-vous, disait-il, que lorsque je suis entré à Saint-Cyr, je pensais diriger des expéditions comme | celles-ci, expulser des moines, bousculer de vieilles 1 femmes furieuses, et conduire au violon des vicaires trop éloquents ? Ah! si je n’avais pas besoin de ma L’inspecteur de l’enregistrement hocha la tête, sans 4 rien dire. Mais le substitut fit observer que telles étaient

| les âpres nécessités de la discipline ; que si les officiers refusaient de prêter leur concours au gouvernement

pour les inventaires, ils n’auraient plus aucune raison pour exiger de leurs hommes un service presque fratricide en temps de grève; et que les agents de police, les douaniers, les gendarmes finiraient par refuser d’arrêter jamais personne, par crainte de mettre un jour la main sur un de leurs parents : ce qui peut toujours

Enfin, le soleil parut, le bon soleil, père du jour et de la joie. Sur la cime de la Sainte-Baume les neiges d’hiver, immaculées, réfléchissant ses rayons obliques, 5 les renvoyèrent en belles flèches tièdes; puis toute cette candeur rougit tendrement, et la montagne très pure, blanche avec son sommet blanc et rose, eut l’air de monter vers le ciel comme une belle fille qui se lève,

_ parée pour un jour de noces. Les alouettes de champ, de celles qui ne migrent pas, encore lourdes de froid et de sommeil, se mirent à trottiner le long du chemin ; elles avaient peine à s’envoler, on voyait leurs petites |

  • pattes vives et courtes, leur gros ventre et leur queue = pointue, couleur de glèbe. Du côté de Cuges, une eloche sonna l’Angelus, comme si le bronze de ses flancs eût été réveillé par l’astre.

— Angelus nuntiavit Mariae.. dit le commandant.

Mais il ne savait que cela, pour l’avoir appris dans les livres. L’inspecteur de l’enregistrement ne broncha pas, et ses lèvres mêmes demeurèrent immobiles ; mais intérieurement il récita l’oraison tout entière, car il était chrétien pratiquant. Le sol était devenu montueux. Aux éteales moissonnées et aux vignes, des pâturages déjà verts avaient succédé. Sous les ronciers aux feuilles

quand Panurge ressuscita poilues, roussies par les frimas, quelques violettes ouvraient leurs bons yeux. Le substitut dit enfin :

— Nous sommes arrivés. Je crois que voilà Riboux.

Et il ajouta d’un ton léger, pour faire excuser sa

— Rabo, dans les textes latins du moyen âge. Antique deux et une.

C’était là qu’on allait pour l’inventaire. On apercevait, au delà d’un petit vallon, des maisons aux toits presque plats, un édifice aux murailles passées à la chaux, avec un fronton grec, qui devait être la mairie, et une petite église romane, au clocher carré, semblable à un

— Halte! cria le commandant. Fa

Les officiers répétèrent l’ordre. Il se fit un grand silence, et les cœurs eurent un petit pincement, comme lorsqu’on descend très vite une pente raide, sur un chariot dont on n’est pas maître. Le commandant prit des dispositions stratégiques : les cavaliers devaient filer,

| en masse compacte et au grand trot, jusqu’à la porte de l’église, et les fantassins arrivant en trois détachements, les rejoindre et bloquer les rues aboutissant à la place. Les autorités viendraient ensuite « pour faire … leur métier », ajouta-t-il, la bouche un peu de travers, et entre ses dents. ;

On entendit le bruit gai que font les fers des chevaux sur les cailloux, et le crissement des souliers aux trente- 4 sept clous réglementaires parmi les feuilles sèches et les herbes. Puis tout redevint tranquille. È

— À vous maintenant, messieurs! dit le commandant. -

| Mais l’inspecteur de l’enregistrement et le substitut

_ préférèrent n’avancer qu’à ses côtés, par prudence. Ils arrivèrent ainsi au village, et le commandant, regardant ses hommes, cria tout d’un coup :

Les cavaliers restaient sur leurs chevaux, immobiles ; les fantassins attendaient, l’arme au pied. Mais toutes les figures avaient pris une expression inattendue, extraordinaire, un air d’épouvante mystique, comme celui des petits enfants qui. attendent la fin d’un conte qui leur fait peur. Un sergent dit : Ë

Le village était muet, aussi muet qu’une tombe. Les maisons, horriblement délabrées, restaient closes; la porte de l’église était close; la porte de la mairie, audessus de laquelle on lisait, en lettres noires effacées : Hôtel de Ville, était close.

Le commandant, sachant qu’il devait donner l’exemple du courage, empoignant le loquet du vantail, le secoua de toutes ses forces. Les vis de la serrure sautèrent, et la porte s’ouvrit :

Mais on ne vit rien, à la lumière qui venait de vitres très sales, qu’un vestibule plein de poussière, et l’entrée d’un escalier de bois, percé dans une muraille. Le sub-

_ stitut mit le pied sur la prémière marche : elle s’effondra. Le sergent murmura, d’une voix peu rassurée :

— On n’a pas vu ça depuis la Belle au Bois dormant!

— Je n’aime pas les inventaires quand il vient trop de monde, dit le commandant; mais c’est encore plus ridicule quand il n’y a personne. Est-ce qu’on se fiche de nous? f

A la fin, on entendit des pas dans la rue. Dans |

_ cette solitude, ils avaient de la majesté; et c’était les

f quand Panurge ressuscita ] pas d’un facteur rural. Il avançait sans se presser, bien

4 tranquille, les pieds lourds, courbant le dos sous sa

i grosse boîte. Et considérant d’un air étonné les chevaux,

| les uniformes, les baïonnettes et les haches, il dit :

fre — C’est des manœuvres? Ben, vous n’aurez pas de

Î peine à vous loger.

j Le commandant demanda, d’une voix furieuse :

— Où est le maire? ; — Le maire? fit le facteur, sans comprendre. — Le maire, les adjoints, le curé, les habitants? dit

t le substitut.

; — Comment! continua le facteur, vous ne savez donc

t pas? Le village est abandonné depuis dix ans… Moi, faut que j’aille à Cuges.

Î Ayant prononcé ces paroles avec une grande placidité, il donna un coup de reins à sa boîte, et montra qu’il se préparait à reprendre sa route.

à — Mais enfin, dit le substitut, rageur, ils existent pourtant, ces habitants, ce maire, ces adjoints : ils sont

: portés sur les statistiques. Vous n’allez pas me faire croire qu’une commune déjà connue au douzième siècle ça n’a pas d’habitants.

i — Bien sûr, ils existent, répondit le facteur d’un air

f conciliant. Ils existent si vous voulez… Seulement ils sont partis. Ils trouvent qu’il n’y a pas de communications, ici. Alors ils sont allés se mettre sur la grande

; route, à dix kilomètres. C’est plus commode.

Il ajouta cependant, après avoir réfléchi : — Tout de même, si vous veniez en été… — Eh bien? interrogea l’inspecteur de l’enregistrement.

| Gette communication causa une sorte de soulagement

— C’est M. Léon, l’employé aux tramways de Marseille. Vous le connaissez bien, peut-être? Il est chasseur.. alors il vient le dimanche, des fois, pour la chasse aux tourdes. Et le conseil municipal lui loue la mairie comme cabanon

| 11 dit encore :

— Seulement, il n’occupe que la cuisine. Voulez-vous passer à la cuisine ? Il y a des chaises

Il y avait quatre chaises. C’étaient les seules de Riboux tout entier. Ils en prirent trois, et 1 mmandant mit

| ses pieds sur la quatrième, Car tous étaient fa igués, mais le commandant était hiérar( hiquement le supérieur des deux autres, d’après les d ts sur l’assimilation des grades. Après avoir goûté quelques instants de repos, l’inspecteur de l’enregistrement soi pira

— Tout cela n’empêche pas qu’il y a ici une église et

| que j’en dois rapporter l’inventaire

| — Allez, dit le commandant. Mais puisqu’il n’existe

| dans la paroisse aucun fauteur de tr ubles, je supposc que vous n avez plus besoin de la force armée ?

Toutefois il attendit, à cause de la grand curiosité qui est au cœur des hommes : tous étant nés d’une femme.

La porte de l’église paraissait être en bois de châtaignier — Elle est fermée ! dit l’inspecteur — Il y a quarante ans qu’elle est fermée ! xpliqua le facteur. Il s’était décidé à attendre la suite des événeMents, Comme le commandant. Et toujours à cause de É la grande curiosité qui est au cœur des hommes. | 51

quand Panurge ressuscita D) à | pas d’un facteur rural. Il avançait sans se presser, bien tranquille, les pieds lourds, courbant le dos sous sa grosse boîte. Et considérant d’un air étonné les chevaux, les uniformes, les baïonnettes et les haches, il dit : Eu

— C’est des manœuvres? Ben, vous n’aurez pas de peine à vous loger. 3

Le commandant demanda, d’une voix furieuse :

— Où est le maire?

— Le maire? fit le facteur, sans comprendre.

— Le maire, les adjoints, le curé, les habitants? dit le substitut.

— Comment! continua le facteur, vous ne savez donc pas? Le village est abandonné depuis dix ans… Moi, faut que j’aille à Cuges.

< Ayant prononcé ces paroles avec une grande placidité, il donna un coup de reins à sa boîte, et montra qu’il se préparait à reprendre sa route.

— Mais enfin, dit le substitut, rageur, ils existent pourtant, ces habitants, ce maire, ces adjoints : ils sont

j portés sur les statistiques. Vous n’allez pas me faire croire qu’une commune déjà connue au douzième siècle j ça n’a pas d’habitants.

— Bien sûr, ils existent, répondit le facteur d’un air

; conciliant. Ils existent si vous voulez… Seulement ils sont partis. Ils trouvent qu’il n’y a pas de communications, ici. Alors ils sont allés se mettre sur la grande route, à dix kilomètres. C’est plus commode. F4

Il ajouta cependant, après avoir réfléchi :

— Tout de même, si vous veniez en été… à

— Eh bien? interrogea l’inspecteur de l’enregistrement. )

_ Geïte communication causa une sorte de soulagement.

— C’est M. Léon, l’employé aux tramways de Marseille. Vous le connaissez bien, peut-être? Il est chasseur.. alors il vient le dimanche, des fois, pour la chasse aux tourdes. Et le conseil municipal lui loue la mairie comme cabanon.

Il dit encore :

— Seulement, il n’occupe que la cuisine. Voulez-vous passer à la cuisine ? Il y a des chaises.

Il y avait quatre chaises. C’étaient les seules de Riboux tout entier. Ils en prirent trois, et le commandant mit ses pieds sur la quatrième. Car tous étaient fatigués, mais le commandant était hiérarchiquement le supérieur des deux autres, d’après les décrets sur l’assimilation des grades. Après avoir goûté quelques instants de repos, l’inspecteur de l’enregistrement soupira :

— Tout cela n’empêche pas qu’il y a ici une église et que j’en dois rapporter l’inventaire.

— Allez, dit le commandant. Mais puisqu’il existe dans la paroisse aucun fauteur de troubles, je suppose que vous n’avez plus besoin de la force armée ?

_ Toutefois il attendit, à cause de la grande curiosité qui est au cœur des hommes : tous étant nés d’une femme.

La porte de l’église paraissait être en bois de châtaignier,

— Elle est fermée ! dit l’inspecteur.

— Il y a quarante ans qu’elle est fermée ! expliqua le facteur. Il s’était décidé à attendre la suite des événements, comme le commandant. Et toujours à cause de la grande curiosité qui est au cœur des hommes.

quand Panurge ressuscita — Il me faudrait cependant un sapeur du génie et à une hache ! insista l’inspecteur. UE & Le commandant n’eut pas l’air d’entendre. Mais le facteur donna tout bonnement un grand coup de pied … dans la porte. Son soulier ferré pénétra dans le bois : comme dans une motte de tourbe fraîche, et tout le monde se mit à éternuer, principalement l’inspecteur, : auquel ses devoirs avaient attribué la première place : le bois venait de tomber en poussière, étant complètement rongé par les tarets. Quand tous se furent époussetés, ils entrèrent. DER L’église, sans bas-côtés, n’avait qu’une nef assez large, mais très basse et sombre, supportée par de gros piliers dont les chapiteaux représentaient des ceps de | vigne, des taureaux à tête d’homme, et d’autres bêtes » monstrueuses. Mais il n’y avait ni chaises, ni bancs, ni crucifix, ni candélabres, ni chemin de croix, rien! Ils

  • sentirent tomber sur leurs têtes le froid écrasant et triste des vieilles demeures abandonnées, qui n’ont pas su devenir des ruines. À Pourtant, dans une chapelle, à gauche, une sorte # d’ombre pleine de reflets attira leur attention. C’était w une vieille toile, sans doute italienne, qui figurait saint w Antoine de Padoue, patron de l’église. Ke — Il n’a toujours pas retrouvé ses paroissiens, dit le 4 Mais il recula d’un bond. | — Dites donc, l’homme! fit-il, d’une voix menaçante et un peu terrifiée en même temps. 3) Au-dessus du cadre, et comme suspendus à l’ombre | de la voûte, luisaient deux yeux farouches, démoniaques, pleins de flammes vertes. F4

__ — Dites donc, vous, là-haut! répéta le commandant. Les yeux ne clignèrent même pas, mais une alouette, entrant par la porte ouverte, commença de siffler furieusement. Puis d’autres alouettes vinrent, et des verdiers, et des moïneaux, et des mésanges. Les oiselets, étendant leurs toutes petites ailes, fonçaient, le bec en avant, vers les deux lueurs vertes. L’inspecteur — Mais c’est un hibou ! - Le substitut leva sa canne, et le hibou, prenant son vol gauchement, heurta les murs, franchit la porte écroulée, s’abattit, au dehors, sur un vieil acacia; et ses yeux, verts dans l’obscurité, devenaient au grand jour éblouis, mais tout en or. Le nombre de ses persé- ; cuteurs augmenta. Ils accouraient de tous les points du ciel, agités, insolents, frénétiques et minuscules. Ils se précipitaient, les ailes raides, les pattes crispées, le bec aigu planté au bout de leur tête presque sans crâne comme un fer sur une pique. Ils étaient cruels, lâches, fous, impuissants contre la grosse bête impuissante, et - — Tiens! dit le substitut, c’est le hibou, ce matin, qui joue le rôle d’inspecteur de l’enregistrement : Mais le véritable inspecteur remplit tout de même son papier d’inventaire, parce que les formes sont saintes et inyariables.

où Panurge causa de la loi de séparation

entre l’Église et l’État

.… CGettuy jour et les autres subséquents, nulle terre

  • ni autres choses nouvelles n’apparurent à Pantagruel, Panurge, Epistémon, Ponocrates et tous ceux qui s’en allaient par mer ouïr parler l’oracle de la Dive Bouteille. Au quatrième jour, commençant tournoyer le pôle, s’éloignant de l’équinoxiale, aperçurent l’ile Sonnante. Mais fut d’avis Pantagruel que, paravant d’y aborder, descendissent premièrement en un esquif sur

  • un petit roe où se reconnaissaient un ermitage et un

Et furent bien émerveillés de trouver sur ce petit roc une troupe de ministres et députés du pays lanternois, lesquels semblaient tout espantés, lisant un message du chef de l’île Sonnante, et n’y comprenant tête ni queue, mie ni goutte, croûte ni point.

— Vouère, dit le principal de ces Lanternois, c’est ici un grand miracle! Depuis plus de cent années, nous

quand Panurge ressuscita ; étions déclarés patrons et ministrateurs des de de À cette île Sonnante, comme aussi des Papefigues et des Judegauts. C’était nous qui leur disions : « Allez à cette | | place », et ils y allaient, et : « Voici quelle est votre 4 affaire, ne vous mêlez pas des nôtres »; et ils étaient fort soumis d’ordinaire. Mais comme leur chef, qui est : dans une autre île, avait eu noise et conflit avec certains de nos chefs, avons décidé de ne plus nous occu- | per de ces affaires de l’ile Sonnante, pas plus que de # celles des Papefigues et Judegauts, Les Papeñfigues et Judegauts n’ont pas soufflé. Mais sommes tout près, au | contraire, avec ceux de l’île Sonnante, de nous piller ! s et houspiller, car semblent bien en colère. Nous voudrions fort savoir ce qu’ils veulent, mais ils ne disent - mot qui vaille, sinon qu’ils ne veulent rien et refusent

Il y avait, près des ministres et députés lanternois, une personne éminentissime en l’île Sonnante et qu’on nommait Albian Camar : bon vieux petit homme chauve; qui ne semblait si résolu à montrer griffes ni dents. w

= Mais il dit qu’il n’y pouvait rien, pour ce que le chef de : tous ceux de l’ile Sonnante était seul maître de donner des ordres. RENE

— Mais enfin, demanda Pantagruel, quantes et quelles conditions, dans celles qu’apportent ces Lanternois, vous paraissent diaboliques et damnables? 4

— C’est, répondit Albian Camar, que nos lois et dé- un: crétales sont telles que devraient les gens de l’île Son- g: nante être patrons et ministrateurs de ceux du Lanter- ; nois, et qu’ainsi ne pouvons accepter que dérisoirement ils nous donnent la liberté, puisqu’ils nous devraient

__ — Vouère, demanda Panurge. Mais paravant étiez_ vous leurs maîtres ? Ô — Non pas, fit Albian Camar, car ils nous payaïient. — Et manquiez-vous à leur obéir ? — Cela n’était point aisé. — Tandis que maintenant, ne les pourrez-veus point — Davantage, avoua Camar, davantage. Mais ce n’est pas le point : ils veulent nous spolier de nos eloches. De l’argent, n’en veulent guère donner; et pourtant gardent les cloches. — Elles n’étaient point à vous, dirent ici les Lanternoïs; et garderez l’usage de vos cloches, les grosses, les moyennes, les petites, moyennant une livre parisis à l’année : une livre parisis pour toutes cloches clochantes en clochers. Est-ce le pis du panier? — Vouère, répondit Camar. Mais ce serait péché mortel que de sonner cloches en clocher, si elles ne ; sont point à nous. | — Mais hier, fit Panurge estomiré, étaient-elles — Pas plus qu’aujourd’hui, reconnut le bon Camar. Mais je vous dis ce qu’on n’a dit. Et je le dois tenir pour la vérité. -— M’est avis, dit alors Pantagruel en rêvant, que ces gens ne s’entendent point. Et retournant vers les députés lanternois, leur demanda bien prudemment : — En quel langage leur avez-vous découvert cette — Belle demande! dirent les Lanternoïis : en lanter- - nois; et ainsi l’avions débattue entre Lanternois, dans

quand Panurge ressuscita 4 es, We l’Assemblée lanternoise, tout à la bonne manière Jante noise, qui n’est pas briève. MR EN

— Je vois déjà, fit le sage Pantagruel, que cer de l’ile Sonnante n’y étaient point. Clerice, éclaire it dit-il à Camar. Quel langage parlez-vous, vous et 1

— Ce n’est donc pas le même qu’en Lanternoïs ? inte rogea le sage Pantagruel. 2

— Il ne lui ressemble qu’en apparence, et bien pe |

tement, répondit Camar. Voici plus de deux siècle à la Saint-Martin, que les Lanternois ont cessé 1 ‘ penser comme nous, parler comme nous, faire les mêmes choses que nous dans la vie et pour la mort. Et même les mots qui sont pareils n’ont plus le même — Et avez-vous intelligence de la réponse qui vous fut

— C’est langage sonnant d’ile Sonnante, répondirentils. Nous ne savons pas s’ils veulent dire oui. Nousne savons pas s’ils veulent dirent non. Nous ne savons pas … non plus s’ils nous ont compris, ou s’ils font exprès de ne pas comprendre. 4

— Vous devriez, firent les Sonnants, demander un

— Ouais, dit Panurge, vois-je pas l’entrée de la 4 nasse : vous voudriez d’abord qu’on vous renvoyät le truchement que les Lanternois nourrissaient chez « vous ? À

— Seigneur, répondit Camar, c’est vous qui l’avez |

où Panurge rencontra gens du Midi Paris avec 300.000 hommes, pour x forcer le gouvernement à mettre un terme à la mévente des vins.

Adonc, suivant toujours leur route, et le zéphyr soufflant en participation d’un peu de garbin, allaient bien guidées sus la mer creuse par les calamites des boussoles toutes les naufs de Pantagruel : trirèmes, galions, galiotes, liburniques et pinasses. Et au tiers jour, à laube des mouches, qui est le soir, apparut une île quadrangulaire, ressemblante, quant à la forme et assiette, à un plat carré, tout habillée de bêtes, fleurs, pampres et poissons, tels que les fait bien patiemment maître Palissy, le chaufournier. Or, leur dirent les indigènes qu’était cette terre le pays d’Utopie, dont la capitale a nom Paris, Lutèce ou Pantin, selon qu’on parle en langage utopique, lanternois ou franc-taupin.

Et vint leur roi, qui s’appelait Anarque, comme dans cette île depuis un bon petit siècle était d’usage, de c père en fils et d’usurpateur en ami des lois, saluer galantement dans leurs naufs Pantagruel, Panurge, Ponocratès, frère Jean des Entommeures et tous les

Se quand Panurge ressuscita autres. Mais paraissait ce pauvre Anarque tout emberrelucoqué, fort ébahi, et perplexe comme un écheveau 4 de laine sur quoi vient de se coucher une portée de | — Que ferai-je, se disait-il, que ferai-je? Mieux aimerais être crieur de sauce verte, houssepaillier, botteleur de foin, que d’anarquer ce pays. Car anarquer ici devant 4 anarquant de toute anarchie. À peine était-ce fini de quereller avec les Papegauts, que les Albingois, qui « depuis vingt-cinq mille ans et quatre semaines étaient sujets fidèles et bons servateurs des lois, parlent de se 1 rebecquer. Même veulent venir au nombre de quatre cents millions — et tenez pour sûr qu’ils auront des « petits en route — faire le siège de Paris. ; — Auriez-vous, demanda Pantagruel, pris leur Ta- | rasque? Omis contre la coutume tant précieuse de leur 4 guerdonner trois milliards d’écus à la rose pour leurs derniers trois moutons qui moururent de la clavelée? ! Empêché méchamment leurs consuls de faire mourir # — Non pas, fit le pauvre Anarque, non pas! Je n’au- « rais garde : mais veulent que buvions ieur vin. E: Ce qu’entendant, jeta Panurge un grand cri horri- * fique, par effet de stupeur non feinte, et tomba sur les # cailloux et fétus du sol à jambes rebindaïnes. Puis « demeura pantois, assis sur son bonnet, lequel en fut # tout foupi. - * — Sommes-nous ici, dit-il, avec gémissements, chez M ces pauvres extravagants dont est parlé au livre De fri- É: | gidis et maleficiatis, lesquels ne peuvent boîre de vin? 1 Viens-t’en, frère Jean! Quittons ce pays! Je me sens

k mourir de pépie, la gorge me sèche, j’ai la fressure _encollée. Ils ne boivent pas de vin! Ce sont fous, mon _ bel ami; ce sont félons, ce sont diables flammivomes.

  • Is ne boivent pas de vin! Viens-t’en, frère Jean, vienst’en! Ê — Ce n’est pas cela, dit Anarque, ce n’est pas cela! Seulement ne pouvons boire tout leur vin. — Vous ne pouvez? fit Panurge étonné. Faites-vous le goguelu ? Je vous aiderai, beau sire, je vous aiderai. Da mihi potum! Destouppez les tonneaux, roulez les pipes, traînez ici les bussards, donnez-moi quelques ; feuillettes, qu’on mette les foudres en perce! Vous ne ; pouvez? Je boirais la mer, moi! Frère Jean n’en aura point. Éloigne, frère Jean, éloigne un peu : je veux tout ! — Mais, dit Anarque honnêtement, c’est que parfois _ce vin est poussé. _ — Un peu méchant au desgoût, avoua le bon Anarque. F On fait aujourd’hui vin avec du sucre, au lieu de vin vinant de grappes bien mûres : mettant sucre sur les lies. Ce n’est point liesse, _— Qu’on ne mette donc point de sucre, dit Pantagruel. — C’est bien ce que veulent maintenant ces Albingois, dit Anarque. Mais alors me brouillerai avec les Lifrelofres du Nord, qui font sucre et veulent vendre sucre. — Qu’on mette donc du sucre, dit Pantagruel en soupirant. : — Mais encore si l’on met sucre, interjeta l’autre bien marri, je m’exposerai tout à trac à graves tourments | péjoratifs de tique-torche-lorgne-tape avec ces quatre

quand Panurge ressuscita or et leur grand chef Loupgarou. C’est un géant très épouvantable et farouche: il porte bonne barbe bougrisque, et monte es arbres. ù

— Qu’on ne mette donc pas de sucre, dit Pantagruel,

— Pas de sucre, pas de sucre ! s’écria Panurge. Suis-je né pour boire sucre, et non vin ? Qu’on me donne beignets, en crêpes; mais qu’on ne me gâte mon piot.

— Vouère, fit Anarque, vous avez raison. Mais ce … n’est pas le pis des hottées : on verse aussi eau en vin.

— De l’eau! dit frère Jean, de l’eau ! Qu’avons-nous | à faire d’eau en futailles? N’a-t-il pas plu à la Saint- F Médard ? Dieu ne donne-t-il pas l’eau pour rien? Payerai-je pour boire de l’eau ? Vertus Dieu, que me chantez-vous, de l’eau ? Adieu paniers, vendanges sont # faites ! Qu’on me montre ceux qui la jettent : je leur escarbouille la cervelle, je leur démoule les reins ! A

— Je pense comme vous, dit Anarque. Mais ces vilains à cruches d’eau sont taberniers. Taberniers me font FA peur, taberniers règnent sur moi. Parlons bas, mon 3 frère, parlons bas. Ne faisons rien contre taberniers. Mais alors, de par Dieu, que ferons-nous ? É

— Tarabin, tarabas! dit le moine. Voilà vépres bien À sonnées ! Vous pleurez ici jusque dans vos bottes et ne ” serrerez la gorge à un seul de ces maltôtiers? Mais … puisque point ne voulez punir, payez. Voici un autre de mes pensements, tout neuf, car j’ai l’imaginoire en mouvement. Dégrevez aiguillons de beuverie. Donnez primes et compenses à tous producteurs et fabricateurs

de jambons, langues fumées, porreaux, oignons, cibots,

poivre en barils. Qu’on mange sec, on boira d’autant.

  • — Ceci me plait mieux, dit Pantagruel. Mais sans épices même, puis vous tirer de méchef, car j’ai grand soif. Entendez : je tousse! Et très bien boirais vingtsept mille milliards de pintes : vos tonneaux me sont gobelets. Où sont vos vendanges d’Albingois ? Ne me faut qu’une petite heure, je n’en laisse rien.

— Seigneur, dit Anarque, ainsi nous sauveriez. Buvez, buvez, n’ayez crainte. Je vous cède le piot au prix coû- tant, avec escompte, dix du cent, les épingles et mon portrait. Buvez, seigneur, à vos souhaits, buvez !

Lors Pantagruel, prenant entre le pouce et l’index,

: en levant le petit doigt en l’air, le plus grand des foudres, qui pesait bien vingt-sept mille quintaux et un | quart, — si je me trompe d’une livre de plumes, qu’on | me pende, — l’éleva vers ses mandibules, écarquillant . les ailes du nez à cette fin de humer congrument le par- | faum du jus. Mais Panurge bien espanté se jeta tout à plat devant lui; et criait comme navré de blessure

— Ne buvez pas, mon bon maître ! Ne buvez pas!

— Eh quoi, fit Pantagruel estomiré, eh quoi ? C’est toi, bel ami, qui me dis de ne point boire, toi! Es-tu fol, mon pauvre, ou vas-tu mourir ?

‘ — Seigneur, dit Panurge, tout estuvé de chaudes larmes, seigneur… On y met de l’eau, on y met du

  • sucre, on y met de tout : ce sont ces Albingois euxmêmes qui le disent. Est-ce ci du vin ? k . — C’est juste, dit Pantagruel en rêvant, c’est juste.

quand Panurge ressuscita FRS

Ce sont ces Albingois eux-mêmes qui le disent : est-ce ci du vin ? J’allais en faire d’une belle!

Or donc, ainsi qu’un enfant une balle de feurre, jeta Pantagruel du plus fort qu’il put, par grand dépit, le foudre dédaigné dans la ville; et tombant ce foudre en éclats sur la place majeure, du coup tua un chat brülé, une chatte mouillée, une cane pétière, deux coquecigrues et quatre-vingt-dix-neuf oisons bridés, qui bayaïent aux corneilles, comme de coutume.

Et ainsi manquèrent les Albingois à faire boïre leur vin, par cette male erreur d’avoir dit eux-mêmes qu’il était dépravé. $ |

Foù Panurge calomnia un élément

.… Or ayant passé le pays d’Outre, qui est plus loin que tout, comme de son nom pouvez inférer, arrivèrent Pantagruel et Panurge, sans compter les autres, au royaume de la Quinte-Essence, où ne sont qu’hommies

  • bien savants, car méprisent ce qu’est nature, vivent » par raisonnement au principal, par bâilleries au parti-
  • culier, et pour rendre l’air es chambres bien pur et maisons par les fenêtres, afin de mieux tout nettoyer. | Ainsi font depuis l’année mil sept cent octante et neuf, et disent qu’agir autrement est superstition.

Maïs étant si grands ennemis de superstition, végètent pauvrement en fière peur des médecins, redouient médecins plus que l’enfer, suivent médecins de messe à table, ayant médecins pour mourir, — je n’y contredis, — médecins pour vivre, médecins pour tousser, pour cracher, pour rire, pour pleurer; et n’ai pas besoïn de faire entendre pour quelles choses encore ont médecins.

Les uns, par ordonnance de médecin, ne mangent que viandes blanches; d’autres, viandes rouges et pain tara-

_ biscoté; d’autres, légumes divers, comme pommes : . d’amour, qui sont tomates, ou pois verts, haricots,

quand Panurge ressuscita fèves, à condition que soient en purées; et vénèrent toutes purées, excepté purée septembrale. Mais l’ignorait Pantagruel, sans quoi fût parti tout à trac, tête devant, pieds ballants, coudes au corps, et sans regarder derrière. Et quand vint le soir, fit ce bon géant, qui ne craignait rien, fors Dieu et le vide en son estomac, dresser la table à l’orée d’une forêt ombrageuse et déserte, pour ce que le vert réjouit les yeux et que c’est grande joie que de se remplir la panse à l’heure où pépient les oiseaux. Mais comme, par-dessus tout, cultivait politesse, courtoisie, générosité, invita tous ceux des habitants de Quinte-Essence, qui là se trouvaient, à s’asseoir à ses côtés, pour garnir la doublure de leurs pour- … points ? Et qu’est garnir la doublure des pourpoints ? C’est aiguiser ses mandibules. Et pourquoi aiguiser ses mandibules? Pour tuer le loup dans son trou. Et où est le loup, et où est le trou? Vous le savez bien: « c’est à mi-route entre les pieds et la tête, droit en descendant du gosier; et pour les gens simples, il a nom « 4 ; Cette invitation acceptèrent les Quinte-Essents, tout embardocucullés de grands manteaux par crainte du « froid, et mangèrent sans trop rechigner la soupe aux porreaux, encore qu’ils prissent leur temps pour bien ‘ mâcher l’eau et le beurre. Mais Pantagruel n’en fut M offensé, non plus que Panurge. # — Allez, allez, fit Panurge, ne vous pressez pas, soufflez, bonnes gens. La table n’est pas louée. Et pour attendre, buvez un coup. | Ce que disant, leur versa un plein gobelet. Aussi bien | il en but deux. È

Pie Mais les Quinte-Essents, par grande horreur, repous__ sèrent les gobelets, faisant signe qu’ils étaient en peur . de mourir.

— Eh quoi, fit Panurge, eh quoi? Pensez-vous que ce soit piquette? C’est ici pineau de Touraine, bonne année de brume en avril, soleil en août, pluie mince en septembre, et puis soleil encore : le diable qui bat sa femme et marie ses enfants. Année d’or, année de perles, année d’entre les années. C’est vin de taffetas, de par Dieu, vin de velours, vin de soie. Buvez, buvez,

Et pour montrer que le piot n’était empoisonné, comme celui que- versèrent les Flamands aux reîtres et bacquebuttiers du seigneur Jean d’Autriche, but un troisième gobelet. Mais ces Quinte-Essents demeurèrent tout mélancoliques, et semblait que ce vin clair leur füt

. —Voici beaux soupeurs! cria Panurge. Tout le monde chevauchera, et ils mèneront l’âne par la bride ! Buvez, ( je vous dis, buvez! C’est du vin!

— Seigneur, dirent les Quinte-Essents, nous n’en pouvons boire.

— Vous ne pouvez! fit le bon Pantagruel tout marri.

— C’est, répliquèrent-ils, que nos médecins nous le défendent. Ils disent que le vin est la source de toutes sortes de maux très horribles, et aussi de péchés bien crimes et serions sujets à toutes dampations en ce monde et dans l’autre. Et pour ce, buvons de l’eau.

$ — Vouère ! dit Panurge indigné. Croyez-vous en Dieu ?

RAS quand Panurge ressuscita | _— Seigneur, répondirent-ils, nous le révérons, servons | fes LU — Et ne savez-vous point, continua Panurge, que | Dieu est l’ennemi de l’eau, pour ce qu’il ne l’a point — Nous ne le savons pas, répondirent-ils, et même

  • tenons cette proposition pour fausse et scandaleuse. — Je crois, ajouta Pantagruel, je crois, ami Panurge, que vous sentez le fagot. Car du temps que j’étais à | . l’école de Tolède, le révérend père en diable Picatris, ; docteur en diablologie, nous disait que diables craignent naturellement eau, ce qui n’a rien d’étonnant : car étant diables, sont naturellement ords en diable, habitués à climats brûlants, et seraient par humidité rendus sujets & Ainsi parla Pantagruel, qui toujours gardait prudence 4 aux environs. l — Et moi, dit Panurge, je persiste à soutenir que 3 l’eau est haïssable au Seigneur parce qu’il ne l’a point | créée, comme il fit du reste des choses, rocs, bêtes, gens, puces, femmes, herbes et gabelous; et je vous 4 laisse à choisir quelles furent d’aïlleurs les bonnes et ‘4 mauvaises. Mais pour l’eau, n’y est de rien. : È — C’est beaucoup parlé, bel ami, dit Pantagruel, mais ; où est Le cas? | — C’est, fit Panurge, — et semblait, à son habitude, Ë assuré comme un voleur, — qu’il est écrit au chapitre a premier de la Genèse : « Au commencement, l’esprit de Dieu flottait sur les eaux. » Et si le voulez en latin: Spiritus Dei afflabatur super aquas. Vous entendez : il ! n’a donc point créé l’eau. Dès le commencement, il y

_ j’en conclus que l’eau est un élément démoniaque, | pernicieux, abominable, insoumis à l’auteur de tout Le _ bien, et que par conséquent sont damnés ces Quinte- is Fe | Essents. Et le soutiendrai jusques au feu, exclusive- st _ —Tues, dit Pantagruel après avoir médité, un bon D oo. Or ça, verse à boire, puisque c’est ton * #4 x _ Cette page de l’histoire de Panurge ne se trouvantque _ dans la Pantagruéline Prognostication doit avoir prédit ss une conversation de notre temps. : RMS nu

: l’automobile du touriste

_ … Mon ami le chauffeur m’avait dit :

. _— Les automobilistes se divisent en deux catégories.

  • Les mangeurs de kilomètres et les touristes. Tu ne connais que les premiers. Le public ne connaît que les

_ premiers. Les écrasés de l’automobilisme ne connaissent

que les premiers. Ce sont des fous méprisables. Mais

_ moi, je suis un touriste. Je vais à des allures moyennes,

_ à des allures prudentes. J’ai de l’amour pour les beau- :

_ tés des paysages, je m’arrête dans les moindres bour-

_ gades pour en admirer les curiosités. La preuve, c’est É que je pars dans trois minutes pour visiter le Puy. C’est une préfecture, mon cher, la préfecture du département Re de la Haute-Loire, et il paraît que c’est magnifique. Il y

= a un château-fort au-dessus de la ville qui s’appelle

… Polignac, et n’a pas été raccommodé par Viollet-Le-Duc; une cathédrale romane, plantée sur de sourcilleux

Se basaltes, le rocher Corneille, où il y a une vierge colos-

sale, un musée, 20.000 habitants, et des auberges sup-

_ portables. J’ai lu tout ça dans les papiers du Touring-

“ Club. Tu n’as pas vu le Puy, viens avec moi.

\ C’était une petite promenade : 150 kilomètres à partir

quand Panurge ressuscita FR A F1

de la ville d’eaux où nous nous trouvions. Un rien pour

une automobile qui marche « très lentement ». Je con-

sentis, sur la foi des traités. |

Et ce fut délicieux. C’était le matin par un beau soleil. Mon ami le chauffeur ralentissait pour me faire regarder ù les gouttes de rosée sur les brins d’herbe. Il s’arrétait pour laisser passer les poules. À chaque chemin de traverse, il me proposait « de faire un crochet » pour savoir s’il n’y avait point par là quelque chose d’intéressant. Je jugeai qu’il y mettait de l’affectation. Puisque nous étions partis pour aller au Puy, nous n’avions qu’à y aller, n’est-ce pas ?

Après ça, nous rencontrâmes une chaîne de montagnes, des Margerides quelconques. Les choses autour de nous .

devinrent rudes et poignantes. Les rocs brûlés par le soleil exhalaient une odeur âpre, et qui grisait. Les pins, sur leur face abrupte, entortillaient leurs racines, tel le lacis des veines sur les mains d’un vieillard, d’un air obstiné et souffrant. Des chèvres rousses faisaient . des bonds farouches parmi des genévriers tortus. De ces plantes, comme des rochers, sortaient des parfums | violents. C’est comme ça, c’est toujours comme ça par : les beaux jours d’automne, sur les montagnes qui ne

sont pas trop élevées. La lumière chaude les brûle et les exalte. Voilà pourquoi elles rendent les hommes heureux, et un peu fous.

Alors nous commençâmes à rire comme des enfanis. L’automobile grinçait et soufflait sur la route montante. Puis nous arrivâmes sur un plateau sauvage.La machine marcha plus vite, comme d’elle-même. Puis nous parvinmes à l’autre pente, celle qui descendait, et nous nous laissâmes aller. Ce n’était pas notre faute : puisque

_ ça descendait! Nous eûmes l’impression d’être un torrent, d’être irrésistiblement forts, d’absorber cinq cent mille barriques d’oxygène par seconde, de nous joyeusement nourrir, comme des dieux immortels, d’une flamme impalpable et vivifiante. Vite, vite, vite! Nous ne distinguions plus rier de l’univers. D’abord parce que nous avions mis de grosses lunettes noires; ensuite parce que nous étions, comme lenoyau d’une comète, àla tête d’une queue chevelue et dorée de poussière tourbillonnante; enfin parce que nous ne regardions rien du tout. Je vous dis que nous étions des dieux! Donc nous nous suffisions à nous-mêmes, le monde extérieur n’existait plus pour nous. On ne peut rien concevoir de plus

Cela dura — je ne puis pas savoir combien ça dura,

_ nous étions sortis du temps aussi bien que de l’espace. ; Je crois que j’eus l’impression de voir des ombres s’agiter, de les entendre crier : des hommes peut-être ;

_ de voir des falaises de chaque côté de la route : il paraît que c’étaient des maisons; de déraper sur une -espèce de ridicule serpent noirâtre qui n’en finissait pas : on m’a prétendu que c’était le rail d’un tramway; de me balancer sur des vagues bondissantes. A la réflexion, quelques heures après, il me vint à l’esprit que ce pouvait être des pavés. Ceci prit quelques secondes à peine. Nous fûmes replongés dans l’immensité bienheureuse. Je me disais :

— De deux choses l’une : ou je suis un dieu, comme je le crois, et alors il ne peut rien m’arriver. Ou je suis un mortel, et je dois me casser la figure, mais ça n’est égal, puisque je mourrai fou de joie. Et puis, du reste, la mort, ça n’existe pas. Il n’existe que le mouvement,

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le mouvement éternel et infini. Et je suis dans lemou. Je jure à la face du ciel que jamais ni la Pologne sous é Auguste de Saxe, ni l’Angleterre un jour de bankholiday ou même de jubilé, ni les nègres de Brazzaville + au Congo le quatorze juillet, n’ont été plus totalement ivres que je l’étais à ce moment. J’espère l’avoir fait comprendre. Et pourtant nous n’avions rien bu, rien | que le bon air du Dieu iout-puissant. Mais il n’y a pas au monde de liqueur comparable à celle-là. Tout à coup, j’aperçus les flammes de l’enfer. Elles m’apparurent sous la forme de hautes languettes bleues et roses, d’un aspect incontestablement pernicieux, qui sortaient de l’avant de la voiture. Et la voiture stoppa. De ma vie je n’ai été plus étonné. Je m’attendais à tout, excepté qu’elle pût s’arréter, sauf par un choc. É Est-ce que la Terre s’arrête, et le Soleil, et Sirius, et les 4 comètes, à moins qu’ils ne se cognent ? Moi qui croyais #

  • que nous étions une comète ! Voilà qui démontre l’infé- riorité des créations humaïnes sur celles de la nature. Mon ami le chauffeur cria : 1 — Nom de Dieu! il n’y a plus d’essence dans les J’aurais pensé qu’il y en avait trop, puisque ça brülait. Mais les automobiles sont des animaux renver- ; sants. Rien ne se passe chez eux comme ailleurs. É Je dois reconnaître que mon ami éteignit le feu très 3 bien. Après quoi, il me dit: . — Où sommes-nous ? “k s — Je me le demande, répondis-je très sérieusement, Encore sur la terre, je le suppose, et je trouve même que c’est inattendu. AU H 2028

. : Mais nous vimes justement, à cet instant opportun, . A un homme qui descendait une côte à bicyclette, les

R 7 pieds au repos sur ses pédales. Il venait de cueillir des

< champignons, dont il avait plein une carnassière. Nous

_ répétâmes en nous adressant à lui :

— Où sommes-nous ?

— À cinquante kilomètres du Puy, fit-il d’un air

Je lus, sur la plaque de sa bicyclette : Oustachon,

__ — Tu vois, dit mon ami, comme nous avons été lentement ! Encore cinquante kilomètres à faire. S — Vous voulez dire pour revenir, répliqua froidement M. Oustachon. Vous lui tournez le dos, au Puy! . Un nuage de perplexité nous enveloppa. Mais je com-

  • pris, je compris très rapidement à cause de l’activité de mon intelligence. Je me rappelai les hommes, les F falaises percées de trous qui devaient être des fenêtres, : . le serpent rail-de-tramway, les pavés. Je gémis : $ — Nous avons traversé le Puy sans le voir! 3 Pour une fois mon ami le chauffeur fut stupéfait.

— Sans le voir, sans le voir! fitil. Alors ça n’existe ne l’a pas vu c’est que c’est une bourgade, rien du tout, un pâté de masures au fond d’un trou. Ah! jeles retiens les papiers du Touring-Club !

M. Oustachon se débarrassa de ses cèpes et de ses bolets, s’assit sur le bord du fossé, et se mit à rire d’une façon que je qualifierai de blessante,

— Vous n’avez pas vu le Puy ! Vous n’avez pas vu le

  • château de Polignac qui est sur un rocher, à 820 mètres À _ d’altitude? Ni la cathédrale, qui est à 700, grande

quand Panurge ressuscit@ © - comme deux fois Notre-Dame de Paris, et aussi haute ; ï ni la Vierge, qui est si laide, mais encore au-dessus de la cathédrale; ni le musée Crozatier, qui a cent cinquante mètres de long, et où il y a le crâne de la Denise, les débris du temple romain, des tableaux de Le Nain; ni l’Aiguille, un roc aigu, haut comme la tour Eiffel, avec une église sur la pointe; ni le boulevard Carnot, ni l’avenue de Vals, que vous avez traversés sûrement, ni la pharmacie Rigobert, ni M. Levadoux, un homme si grand, ni M. Girollet, un homme si gai?

Il y a des cas où il est impossible de mentir. Je

— Eh bien, conclut-il philosophiquement, consolez- 4 vous. Vous les verrez, parce que… parce que votre chaudron est détraqué et que vous allez le faire remor- 4

C’est, en effet, ce que nous fîmes. Je m’aperçus alors É que la charrette à bœufs est aussi un instrument de i

Le voyage en charrette à bœufs acheva de me lier avec M. Oustachon. Il connaissait le pays comme un roulier et comme un archéologue. Cet homme merveil- 4 leux possédait à la fois des lettres et des connaissances à

j — Nous allons descendre, expliqua-t-il, chez la mère 4 Gaytte, à Saint-Paulien. Elle a toujours des perdreaux, du vin de côte, et l’eau y est fraîche. Or, de l’eau très fraîche est indispensable pour battre une bonne ab41180

_ sinthe. Tenez, nous suivons la via Bolena. Elle passait

_ par Craponne et tombait sur le Puy. |

, Donc nous fimes arrêter nos bœufs devant l’auberge de la mère Gaytte, et nous eûmes l’absinthe, le vin de côte et les perdreaux. M. Oustachon y ajouta un plat de champignons qu’il avait cueillis; il tint à le confectionner lui-même, avec des raflinements que les anges ne connaissent point. Quand le repas fut terminé, il alluma sa pipe d’un air fort voluptueux et nous dit, sans bouger de sa chaise :

— En attendant que j’aie fini, vous pourriez aller visiter l’église. On la trouve en général d’un style roman assez pur. Pour moi, je ne bouge pas. Du roman, il y en a trop dans le pays, j’en ai soupé : rudis indigestaque, voilà mon avis sur cette architecture. Elle est bonne pour les Parisiens.

| Il nous parut nécessaire de féliciter notre guide im-

  • provisé, tant de l’originalité de ses aperçus que de l’abondance de ses souvenirs classiques. Cette imprudence nous valut la récitation, sans en manquer un mot, des cent premiers vers du sécond livre de l’Énéide. Après quoi il recommença en remontant, c’est-à-dire le centième vers le premier, le quatre-vingt-dix-neuvième ensuite, jusqu’à conticuere omnes, intentique ora tenebant. À ce moment, nous étions devenus fous furieux. Alors il s’en alla tâter le menton à la servante, et obtenir une réduction sur la note « à titre de membre du

Le pire, c’est qu’il était impossible de ne pas l’écouter, non seulement parce qu’il parlait trop haut pour qu’on pût s’abstraire au for de soi-même, et riait trop fort

: pour qu’on ne désirât point savoir de quoi il riait, mais

| -_ quand Panurge de aussi parce qu’il était tout rayonnant, d’une joie réelle, re innocente et communicative, d’une malignité raillarde de L et gaillarde, d’une ironie frondeuse de petit bourgeois des temps passés. Voilà pourquoi il disaït des choses vives et sensées, qui lui paraissaient peut-être toutes simples, mais que nous ne pouvons pas savoir à Paris.

— .… La loi sur les associations ? Non, elle n’estpas populaire, ici. Elle jette trop de trouble dans les successions ! F

Et comme je manifestais quelque stupeur qu’une telle loi nuisît à l’espoir qu’ontles vivants d’hériter des morts,

il ajoutait : fa — Mais oui; ici, dans la montagne, les familles sont j nombreuses. Alors il y a toujours un frère qui entre : dans une congrégation modeste, les ignorantins par ; exemple; et une sœur ou deux qui se font admettre dans : un couvent. Il ne faut qu’une petite dot de douze ou Fa quinze cents francs. Ils renoncent au reste de leur part, ; qui grossit la masse à diviser entre ceux qui restent ; laïcs. Ceux-ci se disent aujourd’hui : -« Si les congréga- 3 tions sont dissoutes, mon frère l’ignorantin, et ma sœur du couvent de Marie Servairice vont venir réclamer 4 leur dû. I1 nous embèête, le gouvernement ! » | Mais après nous avoir fait part de ces observations À d’ordre sociologique, M. Oustachon nous entretint beau- . coup plus longuement de son admiration pour Boileau, 4 Voltaire, Béranger et Anatole France. Il chercha à nous 5 expliquer, par des raisons qui lui paraïssaient très fortes, à « que ces quatre-là, c’étaient des types dans le même à . genre ». Si le lecteur le pérmet, je reméttrai sa dé- monstration à un autre jour. Sachez seulement que, sur

ses instances et parce qu’il n’y a pas, en eflet, en E

France, de pays plus abondant en beauté que la région _ du Puy, je décidai de prolonger mon séjour. Et j’allai à la Chaise-Dieu, et j’allai à Polignac, et à la | Voûte, et à la Roche-Lambert, sans compter la Denise, l’Aïguille et autres menues excursions. Mais sans manquer, lorsque je revenais à mon point de départ, devant ; le café de l’Univers, ou le café de Paris, ou près de chez ; M. Baour, marchand de bicyclettes, j’étais sûr de retrouver M. Oustachon, obligeant, bavard, oisif, spirituel et à prodigieusement badaud, révolté contre toutes choses existantes et incapable pourtant de comprendre autre __ chose que ce qu’il avait sous les yeux, anarchiste convaincu et foncièrement conservateur, enfin toujours prêt à déblatérer contre la société, la famille et la religion, à condition qu’on n’y changeât rien. | — Et où allez-vous ? disait-il. % — Loin, très loin, répondais-je, du côté de Pradelles, Pr je crois. Ë — Je vous accompagne ! répliquait-il avec empresse- Ë À la fin, je finis par demander à quelqu’un dans la — Ah çà, il n’a donc rien à faire, M. Oustachon ? — Mais si, me dit-on. Il tient un petit magasin pour : la vente des huiles et du vin. Seulement, voyez-vous, - _ c’est un cafetier. : ù Je manifestai un étonnement accru. « Car enfin, Ë disais-je, voilà un homme qui a deux métiers, celui de

  • cafetier et celui de marchand d’huiles, et qui paraît
  • n’avoir jamais rien à faire. Il doit être d’une activité :
  • prodigieuse. » On daïgna rire de mon erreur et m’expli- É: quer qu’un cafetier n’est pas un homme qui tient un

_ quand Panurge ressuscit@ ee _ café, mais au contraire celui qui va au café. C’est un à titre honorifique et difficile à mériter. Pour l’acquérir, il © ne suffit pas de prendre l’apéritif deux fois par jour, la demi-tasse de même et quelques bocks. Tout le monde en fait autant; il faut vivre au café, depuis la première minute de son ouverture jusqu’au moment fâcheux où il ferme ses portes. Aussi le « cafetier », lui seul, est-il digne du nom de vrai citoyen, car il ne s’occupe que de la manille et des affaires publiques. Qu’était-ce que l’agora d’Athènes ? Vous n’en savez rien. Je vais vous l’apprendre : un café. | — Monsieur Oustachon, lui dis-je à la fin, une chose * m’inquiète. Votre magasin, que devient-il, votre magasin, | tandis que vous êtes ici, à m’honorer de votre conyersation ? 5 | Il me répondit très sérieusement : me — Rassurez-vous, il ne court aucun danger. Quand je à n’y suis pas — et il n’y était jamais, le malheureux — 3 — Mais pourquoi n’y mettez-vous pas un employé ? À M. Oustachon me regarda d’un air ébahi. 4 — Vous croyez donc que je n’ai pas essayé! Seule- 3 ment l’employé buvait les vins. C’était une perte sèche, ; ou humide, comme vous voudrez. Vous voyez qu’il vaut 4 bien mieux que le magasin soit fermé. À Je me déclarai convaincu. Ceci lui donna une haute * C’est sans doute pourquoi il me dit un soir : : — Nous pourrions peut-être y aller boire une bouteille de champagne, dans cette boutique ? C’était pour lui une partie fine, quelque chose d’extra- k

_ ordinaire, ayant l’attrait de la nouveauté. Devant sa

  • propre porte il hésita un petit moment, et murmura par

— Ce n’est pas la porte qui m’embarrasse, je la reconnais très bien. Maïs c’est la clef. Je ne me rappelle plus laquelle est la bonne.

Une fois entré, il s’indigna contre le désordre des objets, avec une sincérité critique, comme s’il avait jugé la propriété d’autrui.

— Comment voulez-vous qu’on s’y reconnaisse? Je cherche le champagne : c’est de la benzine que je trouve. En voilà une baraque : nous aurions mieux fait de rester au Café de Paris.

Quand il m’eut aidé de toute sa force à vider la bouteille, il s’attendrit. Je vis le fond de son âme. C’était un abime de tristesse.

__ — Une sale vie! C’est une sale vie que je mène. Mais dites-moi, dites-moi si c’est ma faute? J’ai de quoi vivre, du bien à la campagne, qui rapporte sans qu’il faille n’occuper de rien. Le travailler moi-même, ce a rien appris, que des mots que je sais par cœur. Quand j’étais jeune, ma famille m’a forcé de prendre un commerce, parce que je n’étais pas assez fort en thème pour le droit ou la médecine, et que je n’étais même pas

: bon pour faire un fonctionnaire. Et puis, la discipline du lycée m’avait donné horreur de toutes les disciplines. Mon commerce? il me dégoûte. L’éducation que j’ai

. reçue m’avait donné d’autres rêves. Si j’avais été dans un autre milieu, j’aurais pu faire peut-être un écrivain. dans votre genre.

_ Je ne protestai pas contre cette assimilation, qui était

DR OT TT) quand Panurge Fesstscie ORPI _ affreuse. C’était vrai : il n’y avait entre lui et moi qu’une QE: fe M. Oustachon passa ensuite une bonne e à me ». _ réciter ses œuvres. Il avait fait des vers « à la façonde Boileau ». Il continuait à en faire. A mesure qu’il vieil- | lissait, l’empreinte marquée sur lui dans son enfance apparaissait de plus en plus forte et de plus en plus à gauchie. Cependant cette lecture l’avaït rasséréné.Ilme 2 — Au moins, vous, vous pouvez me comprendre! er Et quand j’ai quitté M. Oustachon, huit jours plus tard, je le comprenais, en effet, j’avais pour lui une fe affection sincère, et sans gaité, comme la plupart des 2 affections sincères. C’était un Français, un Français … comme beaucoup d’autres, un Français gâché. Et comme il était très intelligent, il le savait. C’était très « = douloureux. #74

, On m’avait dit : « Il faut aller aux Eyzies, sur les _ bords de la Vézère. Des falaises sublimes y dominent des prairies vertes et des pampres roux. Leur cime est hérissée de forêts; sur leurs flancs escarpés, des . grottes ouvrent leurs bouches obscures; ces grottes sont profondes et mystérieuses. On y retrouve, peintes et » gravées, des images singulières qu’y ont tracées les _ premiers hommes, à une époque dont la mémoire même a disparu. Car ils vivaient dans la nuit des âges,

  • alors que la terre n’avait pas encore sa face d’aujourd’hui. » a J’ai donc fait le pèlerinage des Eyzies, je vais dire ce Qu’on se figure un paysage composé par la nature, harmonieusement limité, arrangé comme un tableau. La Vézère coule très doucement, large comme la 2 Marne près de Paris, onduleuse, transparente; et des nasses de jonc sèchent appuyées aux saules, sans doute . comme aux temps dont je vais parler. La vallée est _ toute plate et fertile, mais étroite : il ne faut pas une

quand Panurge ressuscita : demi-heure à pied pour la traverser. Des murailles de roches la ceignent et l’isolent, des murailles abruptes, plus qu’abruptes : elles ont des balcons, des consoles qui surplombent. Même les hommes modernes ont profité de ces balcons et de ces consoles. La plupart de ces anfractuosités sauvages, ils les ont fermées dun . rideau de pierres. Encore aujourd’hui, à LaugerieBasse, à Laugerie-Haute, aux Eyzies, des demeures s’adossent au roc vif; des celliers, des étables s’y creusent ; et des bœufs mugissent dans l’ombre de ces crèches, comme à Bethléem il y a dix-neuf cents ans. Parfois, un paysan ouvre une porte et Vous montre un antre obscur, une galerie qui s’enfonce au sein de la terre. Ainsi les troglodytes contemporains ont agrandi simplement d’une façade l’abri des troglodytes des anciens jours ; et peut-être n’est-il pas tout à fait témé- | raire de croire que quelques-uns en descendent. ; C’est sur les parois de telles grottes, aux Combarelies et aux Fonts-de-Gaume, que M. Peyrony, institu- É teur aux Eyzies-de-Tayac, découvrit il y à deux où … trois ans les traces immortelles du génie de l’homme É. préhistorique. Je n’oublierai jamais les deux jours que $ j’ai passés dans la compagnie de ce savant modeste et 4 enthousiaste. Je lui dois beaucoup de reconnaissance : #4 il m’a fait comprendre des choses que j’ignorais ; il a surtout élargi le champ de mes imaginations, l’espèce de pénombre que tout le monde possède, plus ou moins ; étendue au fond du cerveau : cette pénombre féconde où se développent mystérieusement les germes des idées. Et quand elles sont encore toutes petites, toutes frêles, élles ont la beauté, la joie, l’imprudence des

_ Des stalactites tombaient des voûtes. Restées toutes

_ fraîches, presque vierges encore des souillures qu’ap-

_ portent les flambeaux des hommes dans ces réduits souterrains à peine explorés, elles brillaient de petites facettes vertes et rouges, rudes et magnifiques ornements des palais secrets de la terre, et que révélait subitement la lueur de nos deux bougies. Ailleurs, protégé contre la chute des eaux du plafond par un + rebord de la caverne, le roc était resté sec, dur et nu, comme le jour même où la crevasse s’était ouverte. Arrivé à l’un de ces endroits, j’entendis Peyrony qui

— Regardez : voilà les bisons !

Obliquement, la lueur de sa bougie éclaira la muraille bossue. Et les deux bisons parurent, les beaux animaux sauvages des prairies préhistoriques. Le burin de silex de l’artiste ingénu et hardi qui les avait gravés patiem-

ment, voici des dizaines et des dizaines de milliers … d’années, — 240.000 ans d’après Mortillet, de 12 à “ 20.000 ans au moins d’après Cartailhac — les avait retracés au quart de leur grandeur. On voyait les … sabots, le mouvement musculeux des jambes de ces

  • grandes brutes. Les longs poils de leurs fanons tombaïent tout droit de leurs cous épais. L’un était une femelle, l’autre un taureau qui flairait la femelle, tête baïssée; tête énorme, bestiale, et pourtant miraculeusement vivante, où l’on distingue — ce n’est pas une illusion — la force, l’impétuosité préconçue d’un bond, : la décision d’une concupiscence. Le regard a été fouillé, approfondi, travaillé longuement. C’est la caracté-
  • ristique de ces gravures : partout l’œil a été pris, visi- Ÿ blement, comme point de départ du dessin tout entier,

: quand Panurge ra Ee 2: $ et l’artiste a su que c’était là, avant toutes choses, que sont la vie et la beauté. Les proportions, presque D partout, sont gardées avec une science inattendue, quelle que soit la taille de l’animal. Chose étonnante : plus celui-ci était vaste dans la réalité du monde extérieur, plus le graveur a compris d’instinct qu’il en devait réduire les dimensions. J’ai vu là un mammouthramené à la taille d’un chien de berger ; il apparaît cependant tel qu’il fut lorsqu’il enfonçait dans les graviers dela Vézère les quatre pieds massifs soutenant son poids gigantesque ; ramassé dans sa force, sa croupe baïissant

$ brusquement depuis le crâne bombé, si intelligent, jusqu’à la queue courte et tombante; tout velu, recourbant sa trompe, sans quoi elle traïnerait plus basque terre; les défenses colossales redressant leurs monstrueuses volutes; l’œil donnant par sa petitesse même une expression d’astuce tranquille : l’œil d’une bête puissante qui a dû régner sur le grand steppe avant 4 l’arrivée des méchants petits hommes. i Et le mouvement, le mouvement de ces corps en vie! Un cheval est lancé au galop, un autre rue : chevaux . aux lourdes joues, à la grosse tête épaissie, dont la race a maintenant disparu, mais qui a dû mêler son sang à celui du cheval que montait Alexandre, le coursier à tête de bœuf, Bucéphale. Des rennes paissent, penchant leur face vers l’herbe, tracée à grands traits. Un félin allonge sa belle échine de proie; il tend son cou nerveux; | dans ses mâchoires fermées, on sent la férocité des crocs. Des traits d’ocre rouge et jaune, de manganèse É noir, rehaussent ces contours. Des lignes géométriques, en plusieurs lieux, rappellent la silhouette d’une case ou d’une tente; et sur une paroi, isolé, tragique, avec

_ deux trous noirs à la place des yeux, apparaït quelque =

Fa ck ose qui ressemble terriblement à un crâne humain.

“ Qui donc a fait ces œuvres? Par leur fidélité à la

nature, la vie qu’elles respirent, l’évident effort fait pour

à montrer l’animal en acte, avec sa physionomie la plus

à habituelle, je dirais presque son caractère moral, elles

% évoquent le souvenir de certaines aquarelles japonaises,

. mais avec une étonnante virilité dans la manière, que

celles-ci n’ont pas. On a cru d’abord à une fraude; on a : voulu que des enfants ou des réfugiés les eussent tra-

  • cées dans ce royaume de l’ombre éternelle. Ce seraient

de bien bons artistes! Et quels enfants, quels réfugiés

_ des guerres de religion ou de la Terreur, dans ce pays

_ de Dordogne, avaient jamais vu un mammouth où un

… renne? Ils datent de l’époque où le renne et le mam-

mouth vivaient, nul expert n’en doute plus. Ce temps

_ est si lointain qu’il fait peur d’y penser. Les couches

_ géologiques le prouvent : alors l’Angleterre était encore

rattachée au continent, le climat de la France était celni

_ des grands espaces glacés de l’Asie centrale. Si Mortillet ‘ 3

_a exagéré, Cartailhac doit être au-dessous de la vérité.

_ C’est un autre mystère qui n’est pas pleinement _ résolu, que de savoir exactement non pas peurquoi ces chasseurs, qui jouissaient si visiblement de la joie de » reproduire les formes, quand elles avaient hanté leurs

_ cerveaux, ont disparu, — ils n’ont pas disparu; — mais

  • pourquoi ils cessèrent de peindre et de graver. Quelques-

uns suivirent les rennes, quand ceux-ci, troublés par -

_ l’attiédissement du climat, gagnèrent lenord de l’Europe.

Les autres demeurèrent, et furent domptés par une race

quand Panurge ressuscita _ | Elle venait d’Orient, édifiait avec des pierres géantes - les monuments barbares que nous appelons les dolmens et les menhirs, polissait des outils de pierre, semait l’orge et le blé, tissait des vêtements, asservissait les bêtes au lieu de les chasser; et toute pénétrée d’effroi devant les esprits perfides qu’elle croyait voir sortir de la triste dépouille des morts, elle était éminemment religieuse, c’est-à-dire mélancolique; musicienne peut-être, mais sans joie, et par conséquent sans beaux-arts. Quand elle s’éveilla de ce long sommeil esthétique, ce fut en Égypte et en Assyrie, pour y sculpter ou peindre de grandes images toutes raidies - encore par la terreur des ombres qui vivent et s’irritent dans la nuit des tombeaux.

Cependant ces chasseurs humiliés et ces conquérants mystiques, bâtisseurs déjà de temples et d’empires, forment aujourd’hui le fond même du peuple que nous … sommes ; Celtes blonds, Latins, Germains sont venus seulement ajouter quelques fils précieux et nuancés à cette immense et indestructible trame. Tels qu’ils nous ont faits, nous sommes restés. C’est à ce passé presque L perdu, qui ne sort aujourd’hui que par lambeaux des ” abîimes souterrains, c’est à ce passé que nous appar- « tenons, et voilà pourquoi peut-être nous sommes dif- À férents du reste des hommes et pourquoi ce n’est même è pas notre faute s’il nous faut dire au reste du monde, . comme jadis Luther à la Diète de Worms: « Me voici, « * moi! Etje ne puis être autrement! » “4

Je ne sais pas si l’on me pardonnera cet étonnement devant le mystère des Eyzies, niles pensées qu’il m’a | suggérées, et qu’on n’attendait pas sans doute. Je dois « SR à $ ; _ pourtant ajouter encore quelques mots. On possède, __ gravé sur un os de renne, le portrait de cet homme … primitif, qui eut l’honneur infini de donner à l’humanité ses premiers artistes. Figuré en pleine course, en plein bondissement, il s’efforce d’atteindre la jambe d’un bison qui fuit. Il a le front haut, des joues qui s’amincissent vers le bas, un grand nez droit et tombant, une lèvre inférieure assez courte, mais allongée par une barbe en pointe, le rictus ironique d’un faune. Vous trouverez dans. les églises de Saint-Robert et de Rocamadour deux crucifix du treizième siècle. Le sculpteur local qui les tailla dans le tronc d’un chêne des Causses, a donné au Crucifié ces mêmes traits, changeant seulement ën expression désespérée le grand rire triomphant du = chasseur. Ce fut là peut-être la plainte suprême et inconsciente d’un fils de ces artistes des cavernes. Mais en même temps, il avait prouvé de la sorte la survi_ vance de leur race.

Je viens d’apprendre, comme tout le monde, que é } l’Angleterre, par raison d’économie, et parce que toute : occupation militaire y était devenue depuis bien des | S années un luxe inutile, va rappeler la garnison qu’elle 4 %e entretenait à Sainte-Hélène. L’ile se dépeuplaïit déjà : les trois ou quatre mille habitants qui ne l’ont pas ; encore abandonnée n’y subsistaient guère que des __ dépenses faites par les soldats; la plupart vont émigrer, ù puis les navires oublieront la route, et Sainte-Hélène ne | sera plus guère qu’un nom sur une carte. On saura seu- } lement que c’était un grand sépulcre, d’où le cadavre se même sortit avant les gardiens. LÉ, à En 1898, le hasard d’une croisière un peu vagabonde … me conduisit jusqu’à l’ile où mourut Napoléon. Je y publiai alors quelques notes dans un journal; maïs je Wai pas le courage de les rechercher dans l’effrayant amas de papier que forme la collection complète d’un Shs quotidien. Je préfère essayer de peindre les images qui . remontent du fond de ma mémoire. Il en est qui s’impoRTS sent impérieusement, avec des couleurs si vives et des 4 contours si nets qu’il me semble que je n’ai pas ou aussi bien quand je voyais dans la réalité du monde exté- é rieur, et que j’avais alors un voile sur les yeux; d’autres …

com me des nues le matin sur un fleuve. Se souvenir

  • est quelquefois presque la même chose que rêver : on ._ s’aperçoit que c’est un tout petit fait qui vous a pris _ l’âme, et qu’il ressuscite seul, grandi, déformé peut-être, _ et jetant une telle ombre que tout le reste est perdu On ne peut entrer à Sainte-Hélène que par une brèche dans un mur. La brèche, c’est la vallée de Jamestown.
  • Le mur, c’est toute la côte, autour de l’ile entière. Il a foo mètres de haut, une chèvre n’y monterait pas. Il est _ fait de basalte et de lave, de cendres volcaniques durcies et lépreuses, noir comme un trou, comme un puits, comme une chambre sans lumière, avec pourtant . çà et là des taches rouges, grises et jaunes. Bien qu’il
  • fût inabordable, sur toutes ses verrues, dans ses _ recoins, dans ses cavernes, pour garder le prisonnier … les Anglais avaient placé des canons de bronze; et pour
  • surveiller la mer, d’où on aurait pu venir pour le : sauver, ils montaient sur le sommet du mur au moyen : d’un escalier effrayant, droit comme une échelle, et qui _ avait un millier de marches. Voilà le socle sur lequel 7 on avait mis le vaincu. Les vainqueurs, et même les peuples à peine nés qu’ils dominaient en Afrique en furent étonnés eux-mêmes, comme d’un mystère dans lequel ils n’eussent été pour rien, et plus grand qu’eux. . IL y a une page d’Olive Schreiner, la fille des Afri_ kanders du Cap, que je sais par cœur : L … « .….Il était le maître, et l’humanité était blanche de crainte. Elle s’est mise toute contre lui pour le battre, et

k quand Panurge ressuscita TC il était seul, et on l’a renversé. Les peuples étaient comme des chats sauvages, avec leurs dents sur un grand chien — comme de lâches chats ! Ils lenvoyèrent dans une île de la mer, une île déserte, et on lattacha au rocher. Il était seul, et il y avait toutes les nations, et c’est la gloire! Il était seul dans l’île déserte, et dans les longues nuits il restait sans dormir, et il pensait à ce qu’il avait fait dans les jours passés, à ce qu’il ferait dl encore si on le laissait aller. Le jour, il regardait la 1 plage : alors il lui semblait que la mer tout autour ; de lui était une froide chaîne roulée autour de son 4 corps pour le faire mourir… Il n’est jamais sorti des Olive Schreiner se trompe en un point : on ne voit … k pas la mer, de Longwood’s old house, où on l’enferma; on ne voit rien! Mais on l’aperçoit sur presque tout le. parcours de la route qu’on lui fit prendre. J’ai suivi cette route. Elle n’a pas changé. Nul n’a jamais pensé à y ; toucher, depuis qu’il est mort : ce sont d’étroits lacets, u ’ d’abord parmi des géraniums sauvages, des cactus hérissés d’épines; et les cailloux sont à la fois boursouflés et pleins d’alvéoles, recuits par le feu de la terre, 4 pareils à des laitiers de hauts-fourneaux. On monte À encore longtemps, l’aridité se fait, il ne croît plus qu’une w sorte de saules naïns. On se retourne, et alors c’est use autre aridité qui envahit tout l’horizon, la mer qui monte comme le bord d’une cuve jusqu’au niveau des yeux, qui s’élargit, s’élargit toujours, apparaît comme elle est en vérité, immense, infranchissable, sans, bornes, autour de l’île rapetissée. Parfois, d’une seule vague, cette mer qui ne connaît pas sa force brise des | 96

baleines contre les rochers. Leur carcasse, dépecée par

_ les habitants, pourrit; il n’en reste que de grands os blancs, à moitié broyés, pareils à de l’ivoire; et on les vend aux étrangers, pêle-mêle avec des images de

.… Une barrière de bois, des bosquets rabougris, un pré; et dans le fond, une maison, toute petite, sans étage, sauf une mansarde. Les volets sont peints en vert, il y a des vitres cassées aux fenêtres : c’est là! Et rien, rien dans cette maison, sauf le lit où il est mort, : et son buste. Le reste, j’ai oublié. On traverse de. petites pièces, on se promène dans de la misère. Dehors il y a un petit jardin de poupée et une cour, près de la salle de bain, cette cour où il apparut une fois tout nu, évidemment ridicule, tremblant de rage, parce qu’un envoyé de Hudson Lowe était venu l’espionner jusque dans sa baignoire. Ce sont les petites choses, dans cette agonie, qui la rendent terrible. Aujourd’hui, le mauvais papier peint dont Louis-Philippe fit couvrir les murailles, et qui voulait imiter le dessin de la pri- 5 mitive tenture en perse, se décolle par morceaux. Cette demeure mortuaire est d’une laideur plate et froide. Le paysage est resté poignant. Un propriétaire, dans l’espoir de quelque mince revenu, a tenté de planter quelques arbres, éparpillés sur la prairie, et qui remplacent ceux qu’avait plantés le grand homme, tranchés plus tard au pied, toujours pour gagner un peu d’argent. Mais le grand souflle des alizés, la brise perpétuelle qui vient du bout de la mer a courbhé leurs branches et leurs troncs vers le sol; ils sont là, figés

_ dans une attitude immuablement désespérée, battus

es quand Panurge ressuseila par le vent fori et triste, pauvres arbres de deuil, = vraiment douloureux, éloquents, ravagés, bien plus touchants que les cyprès noirs et droits qui gardent la tombe. APE à Maigre décor, celui de cette tombe! Cachée au | fond d’un petit vallon, à l’abri de la brise farouche, la pierre du sépulcre a pourtant quelque ombrage. Mais c’est si peu de chose pour une si grande mémoire! Si ; on rencontrait cette dalle et ces cyprès dans un cime- : tière de village, je ne sais seulement pas si l’on s’arrêterait. Seul le silence est magnifique. On n’entendquele . bruit des petites feuilles qui remuent, des brindilles qui £ tombent, et c’est en vain qu’on l’a enlevé, le mort qu’on avait mis [à : on n’a pris qu’un squelette, une momie, un uniforme en loques, maïs c’est ici que son corps a et subi le retour à la matière sans formes : il y a laisséla graisse de ses os, et lorsqu’on brise une branche, il semble qu’on emporte quelque chose de lui. | £. On est seul près de cette pierre abandonnée. Les vieux guides disent : « Un officier supérieur français : réside à Longwood. » Voilà bien longtemps qu’il est parti, l’officier supérieur; il a été remplacé par un simple garde du génie, mort lui-même, je crois, laissant derrière lui sept ou huit filles qui ne savent plus que … l’anglais, et qui vont sans doute s’en aller avec la garnison. Il ne restera bientôt plus grand chose d’européen … dans cette île où vint s’abattre l’homme qui a le plus fait pour donner à l’Europe — ce ne fut peut-être pas à l’avantage de la France — sa figure politique actuelle. Æ Le fond de la population est formé par un mélange ‘4 irrégulier de blancs, de nègres et de Chinois; et, pour- # tant, qui sait s’il ne reste pas, dans les veines de quel-.

peus, parmi cette race, quelques gouttes de sang _ napoléonien ? Qu’est-ce qu’ils vont devenir? Retourne_ ront-ils à la barbarie? Vont-ils, presque abandonnés … par leurs maîtres, oublier jusqu’à l’anglais, inventer un ER _ langage inconnu et neuf, où le nom même de Napoléon sera déformé, comme sa légende?

Tout prend un aspect étrange dans cette île. Les plantes, les animaux même évoluent en nouvelles espèces. Le vent y est si fort que beaucoup d’insectes volants ne peuvent s’y perpétuer qu’en laissant s’atro- ;

  • phier leurs élytres. Ceux qui les gardent sont emportés ; _ dans la mer infinie, ils ne se reproduisent pas. Et c’est peut-être, quand j’y pense, la chose la plus singulière, à _le coup le plus mystérieux du destin : que l’aigle aux ailes cassées soit venu tomber un jour dans cette île où les moucherons mêmes ne gardent pas leurs ailes.

les rêves du Bosphore

Le besoïn de repos et la passion toute contraire du vagabondage viennent de me conduire à l’autre bout de la Méditerranée, jusqu’au Bosphore, jusqu’à Constantinople et aux rives d’Asie. Il faut quelque temps pour s’y rendre, plus de temps encore pour s’y reconnaître et n’être plus comme un petit enfant qui perd sa langue devant des étrangers. C’est à peine d’ailleurs si je l’ai moi-même retrouvée. Je supplie donc qu’on me pardonne de ne publier ici que des notes sans suite, arrachées aux pages d’un carnet. Aussi bien je ne les présente qu’avec une modestie qui n’est pas une formule de style :

| je sais trop ce qui leur manque.

Les Dardanelles. — Avant l’aube, le navire a franchi le détroit. L’eau n’a plus que de petites vagues courtes, mais un élan invisible et fort la porte vers le sud, et telle les fleuves qui toujours attaquent une de leurs rives, elle ronge les terres sablonneuses, la craie dela côte d’Europe, assez plate, grise et sans arbres. Celle d’Asie, avec des collines plus hautes, descend en courbes molles vers la mer, elle verdoie, on y pressent des eaux qui ruissellent, une fertilité vaste ‘et régulière. L’Asie! Sans ce fossé si étroit qu’un vol de mouche

OO quand Parure ressnsea __ n’en a pas peur, elle aurait débordé sur cette petite, ré _ faible et terne Europe! Mais si le fossé eût été plus EME large et la Méditerranée moins peuplée d’îles, combien rt : plus de temps Europe n’eût-elle pas ignoré les grands empires où les hommes vivaient groupés sous des souverains religieux, gravaient sur la pierre ou moulaient dans la brique leurs lois et leur histoire, sculptaientle roc, bâtissaient des palais, alors qu’en Occident üls | étaient encore pareils aux castors sauvages, cachés au milieu des lacs, dans des huttes de paille et de boue! : Sans ce détroit, l’Europe devenait toute asiatique. La À coupure eût-elle été plus large, nos patries demeuraient barbares. C’est ce qui fait dire à certains quilyaun dessein à l’univers. Malheureusement, si les choses ne É s’étaient point passées ainsi, elles se seraient passées à. .… Le vent, qui vient du septentrion, est bien plus fort, plus rude, plus frais que sur la Méditerranée. IL È mwa plus la même odeur, il sent la glèbe molle, l’eau. 7 douce, les jardins irrigués. Le ciel même a pâli, ilm’est plus le même. L’air est humide, ici. Qu’on est loin de 4 la Grèce éclatante et sèche! Cependant, sur les eaux 1 moins bleues, le navire avance toujours, un peu plus È lent, avec prudence, comme hésitant devant les mystères … insidieux d’un pays trop neuf. Dans le salon des pre À mières, quelqu’un plaque les premières notes d’une 3 marche de Chopin, et, à ces grands accords de harpe romantique, on se remet à vivre au temps où la nef « d’Argo, montée par des héros presque de notre race, — w | ils étaient Grecs! — avançait vers le nord, tâtonnante, F: intrépide, hasardeuse et sublime. s 530

| Le Bosphore. — Parler des beautés illustres de cette - | porte des eaux ? Tout est dit sans doute, et l’on vient È _ trop tard. Mais pour les goûter pleinement, pour les _ voir comme les empereurs de la Byzance grecque les virent, peut-être faut-il aller visiter les trésors des vieux palais des sultans, à la pointe de Stamboul, trésors | d’une richesse écrasante et puérile. Aux aïgrettes des $ turbans énormes, coiffures des anciens souverains, des émeraudes et des rubis gros comme des œufs de pi- é geon, taillés en cabochons, brillent avec tant de naïveté *- qu’ils ont l’air d’être faux; des trônes vastes comme des divans sont tout entiers en pierres précieuses, et : que ces trônes ressemblent seulement à ces malles de fer-blanc verni et peinturluré que les mercantis du bazar vendent ici pour quelques sous. Mais à travers des jar- . dins qu’un commencement d’abandon et surtout le respect que les Turcs ont pour les arbres tels que la . nature les a créés — ils ne les taillent jamais — rendent délicieux, voilà qu’on arrive, conduit par un aide de ë

  • camp, à un kiosque de marbre, frais, léger, miraculeux. : A l’intérieur, des faïences bleues et blanches de Kutaïeh le vêtent entièrement. Un jet d’eau chante au milieu; des divans semblent encore porter l’empreinte des 53 . corps; des livres, dans une bibliothèque, attendent leur . lecteur; les colonnes et les muraïlles qui le soutiennent sont si frêles et si claires qu’on dirait une cage, une
  • volière suspendue en l’air par un fil invisible. Il est suspendu en effet : il est suspendu au-dessus de la mer, du Bosphore, de la Corne d’Or. Avant toutes choses, avant é les minarets des mosquées, les dômes innombrables, les maisons par dizaines de mille qui s’écroulent en

quand Panurge ressuscit@ cascades figées sur les pentes de Pera et de Galata, | c’est la beauté de cette eau marine qui frappe, enchante et retient comme une sorcellerie, cette eau à la fois verte et bleue, luisante, transparente, profonde, comme 5 faite en émail de Limoges : l’eau couleur d’outremer enfin, telle que la virent et la baptisèrent les rudes croisés francs, ébahis sous leurs armures.

Ce palais de la pointe du vieux Stamboul fut abandonné par les sultans vers le milieu du dernier siècle.

— Quelle erreur, dis-je au jeune aide de camp qui nous accompagne. Et comment surtout avoir délaissé ce site sublime pour le triste Yildiz-Kiosk ?

Ï ne me répondit pas. C’était là une chose sur laquelleil ne se permettait pas d’avoir une opinion, car tout juge- | ment sur une désision du maître est un péché. Nous - avons peine à nous figurer une telle discipline de pensée en Occident. Elle a sa grandeur. Pour détourner la conversation, il me dit : ”

— Ce kiosque est la reproduction fort exacte d’un : édifice que l’un de nos sultans avait vu dans un voyage, | et dont il avait goûté passionnément la grâce. Un de | ses eunuques s’en procura les plans, parvint à le reproduire avec une exactitude scrupuleuse, et un jour lui en 4 fit la surprise. Le sultan émerveillé donna à cet 3 eunuque une fortune; puis il lui fit trancher la tête, … parce qu’un homme si intelligent devait être capable de.

Le jeune officier s’arrêta un instant, puis il reprit en hochant sa rude tête de guerrier mogol, dont les yeux 4 avaient pourtant une paradoxale douceur : 1

— C’était cruel, mais sage. A sa place, j’en aurais fait autant. fs

_ Il voulait dire, je suppose, que c’est un des principes

du gouvernement absolu de ne pas s’entourer de serviteurs trop intelligents. Mais ce principe n’est pas ignoré d’autres gouvernements, qui n’ont rien d’absolu. Un imbécile consciencieux est à sa place partout. Un homme de génie nulle part, excepté tous les cinq ou six

Le Sélamlik. — Tous les vendredis le padischah doit assister publiquement à un office religieux dans une mosquée. Ainsi le veut une règle antique et supérieure à sa volonté. Abdul Hamid a fait construire, à cent

_ mètres à peine de la porte qui ferme la plus extérieure des enceintes de Yildiz-Kiosk, une toute petite mosquée blanche. C’est là qu’il se rend. On ne sait pas exactement ce qu’il y fait, quelles cérémonies s’accomplissent, ‘quels rites sont célébrés : il se rend à la mosquée, y

_ passe vingt minutes, voilà tout, et cela suffit. La route

  • n’est pas longue, je viens de le dire : à peu près trois fois la largeur du boulevard des Italiens; pourtant trois

_ mille hommes le gardent, sabre au poing ou baïonnette au canon. Il ne faut pas s’en plaindre : c’est | ce qui fait la beauté, la grandeur, le tragique de ce

Les étrangers y peuvent assister, du haut des fenêtres et des deux terrasses d’une petite maison appelée le

. « pavillon des Ambassadeurs ». On les compte, on les examine un à un, avec une discrétion parfaite et une attention soutenue; et durant qu’ils sont là, on les surveille. Ces précautions ne me paraissent pas inutiles; elles sont à peine suffisantes. Il y a deux ans, au mois 3

de juin, des conspirateurs chargèrent comme un canon

. fé quand Panurge ressuscia : l’essieu d’une voiture rangée derrière les troupes. Le sultan ne fut pas atteint, mais l’explosion fit une cinquantaine de victimes. Le petit minaret élevé devant la grille de la mosquée fut percé comme par un obus. Un homme fut tué derrière Abdul Hamid, qui méchappa

  • que par miracle; et c’est ainsi qu’aujourd’hui. encore une sorte d’attente affreuse plane par souvenir. … Il est midi. Loin, très loin de cette voie formidable et défendue où doit passer un seul homme, cinq cents cavaliers arabes, la lance ornée de banderoles, se rangent pour fermer les avenues. Ils ont des chevaux blancs, ils sont vêtus de blanc, les sauts de leurs mon-
  • tures font vibrer toute cette blancheur, leurs musiques jouent une marche, toujours la même. Puis le long de | la voie où sans cesse des jardiniers jettent du sable, des bataillons arrivent, pour former la haie : Albanaïs fiers au nez busqué, Turcs de la mer Noire aux bonnes faces larges, camuses, entêtées et fidèles, du vert enroulé autour de leurs turbans rouges ; et leurs musiques aussi jouent la marche, toujours la même marche : cest … comme s’il n’y avait que cette marche dans toute la | Turquie, on dirait l’obsession d’un rêve. Entre ces haies | de soldats, le sol reste vide, sauf pour six eunuques É noirs en redingote noire, en fez rouge, très longs, très maigres, et qui ressemblent à des bouteilles de vin du É Rhin cachetées de rouge. On attend, on attend. Et tous 4 les yeux sont fixés sur cette porte du palais qui va s’ouvrir, d’où va sortir la toute-puissance redoutable et triste. Tout à coup un grand cri rauque, sauvage, bref, mais répercuté par les murailles : tandis que tous les 4 assistants restent muets, ce sont les soldats qui acclament leur souverain, offrent leur vie en présentant leurs

armes. Il vient en effet, précédé de quelques voitures,

l’une vide, les autres contenant des princesses de la : cour, formes voilées de noir à peine entrevues. Il vient, sa victoria conduite par un jockey tout couvert d’or, un paille claire, assis sur les coussins de devant qu’il ” occupe en entier, car il est puissant, pesant, rond de ë partout : c’est le ministre de la guerre. Le maître siège en face de lui; ses yeux, perpétuellement se portent à droite et à gauche et il salue, en portant la main à son ë front. La voiture descend la pente, assez lentement. Un silence lourd, le cri rude des soldats qui recommence, le silence encore, un dernier cri… C’est fait, le sultan est dans la mosquée.

Un quart d’heure plus tard, il en sort, et monte dans

une petite calèche qu’il conduit lui-même. Son torse s’est

redressé. Il a l’air plus vif, plus jeune, ses mains tiennent le fouet et les rênes avec fermeté; son quatrième fils est assis à sa gauche. Il enlève les chevaux d’un geste aisé, une minute de galop les met au sommet de la pente, et le ministre de la guerre, les vieux généraux, les vizirs, les fonctionnaires blanchis sous le harnoïs è courent à pied äerrière lui, trébuchent, repartent, halettent, s’obstinent : fourreaux d’épées, qui s’emmé- lent, cliquetis de décorations, spectacle inoubliable qui dure le temps d’un éclair.

Le hodja. — Tout en haut de Stamboul, par de petites rues que souvent ombragent des vignes en berceau, on me mène chez un hodja, un saint homme qui a passé quarante ans dans la même chambre sans

… en sortir une fois, méditant sur les attributs et la gloire

5 quand Panurge ressuscit@ d’Allah. Une pièce de dix pieds carrés, sans autres = meubles qu’une écuelle, une natte, un tapis de prière, un foyer où je n’aperçois que des cendres froides, Et voilà quarante ans, je vous dis, qu’il est là! Je lui fais

— Est-ce que la beauté des choses n’est pas une prière? Ne méditeriez-vous pas mieux devant la Corne d’Or, les collines de Scutari, l’eau amère et remuante qui toujours a l’air d’être en vie ?

— Pourquoi faire ? répond-il de l’air patient que prend un maître avec un enfant qui ne comprend pas. Regarde cette cendre, dans le foyer. Allah y est, puis-

qu’il est partout. Je regarde cette cendre…

Seuls les hommes qui confessent l’islam ont gardé cette croyance — que nous avions jadis également,

  • nous, les chrétiens — que la vie n’est qu’un passage étroit et pénible entre deux éternités, qui seules importent. Quand ce hodja aura enfin obtenu la fin qu’il désire, on lavera son corps, et sans cercueil on lenterrera sous une pierre droite, à l’ombre d’un cyprès, dans le cimetière d’Eyoub, immense et paisible nécro- … pole. Alors il connaîtra la joie suprême, ayant toute sa « vie vécu suivant la prescription du vieux sage ot- À toman : « Ne t’appuie pas à l’arbre, car il séchera; ne tappuie pas au mur, Car il croulera ; ne t’appuie pas à l’homme, car il mourra. » Voilà pourquoi ces cimetières turcs, si délaissés, mais si bons, accueillants, graves et familiers, comme la race pour laquelle ils sont faits, donnent l’impression la plus forte qu’on puisse avoir ! dans ce pays de ruines, où si souvent la vie n’a l’air

que d’un champignon malsain, qui naît en une nuit, et sèche avant la fin du jour.

derviches tourneurs et derviches hurleurs Note pour les futurs Guides en Turquie d’Asie. — Il

faut voir à Brousse une mosquée verte incomparable ; des tombeaux sublimes de grandeur, de couleur et de simplicité, et un consul de France unique parmi tous les consuls de France. Car ce consul de France est un _ Français né à Brousse; il connaît tout du pays, de ses mœurs, de ses habitants ; il en parle toutes les langues, il aime la mosquée verte comme s’il l’avait faite ; et je crois bien, au bout du compte, que si le gouvernement turc entretient celle-ci, c’est un peu à lui qu’on le doit. Ce Français est aussi, par une singulière et heureuse complication due à ses origines, un Oriental parfait, plein de finesse, de bonhomie, de patience et de proverbes. Il vit comme un sage dans une vieille maison turque, d’où il peut contempler par ses fenêtres aux grillages de bois ouvragé sa chère mosquée verte, le tombeau de Mahomet II, le divin cimetière des poètes, et quand, assis dans le kiosque inauguré jadis, en présence des imams de la mosquée verte, par son ami

| quand Panurge ressuscila _ Loti, on a partagé avec lui le pilaf et les aubergines ® farcies, mets nationaux, il conte, il conte, avec un air : _ Charmant de fausse ingénuité, de vieux contes orientaux tout pénétrés de malice, tout parfumés de poésie ; ou bien il laisse couler les trésors de sa vieille expé- rience ; ou enfin il vous mène chez ses amis les théolo- : giens de la medressé, les marchands du bazar, les bons paresseux philosophes, qui portent leur grand samovar près d’une fontaine, sur une pelouse verte, et boivent ; du thé sans rien faire et ne pensant à rien qu’à jouir de | la fraîcheur de l’eau, de la couleur du ciel, des arbres et de l’herbe. AS L’autre jour il me dit : -_ —]Ilya aujourd’hui une cérémonie chez les derviches tourneurs. Mais vous avez vu cela sans doute à Con- |

  • Je n’avais pas vu les derviches tourneurs à Constan- | Vhospitalité le fit battre des mains. ; — Une cérémonie des tourneurs de Brousse est en \ Turquie ce qu’est une grand messe à la cathédrale de Lyon, en France; le fin du fin. Je vais vous la montrer. Mais il convient d’abord de rendre visite au cheïk des : derviches, c’est-à-dire, si vous voulez, à leur prieur. A : Dans une petite salle toute blanche qui donnait sur … les arcades d’un cloître tout blanc, sur un sofa très large, le cheik était accroupi. Jamais je n’ai vu sur un visage de prieur une telle expression de gaieté caustique ; et d’ironie joyeuse, sentiments qu’il est rare de trouver & sur les placides faces turques : la bouche, les yeux, ” jusqu’aux rides, tout y pétillait de malice. On m’a juré 4 qu’il était parfaitement pénétré de la valeur mystique

| des rites singuliers auxquels il préside. Je veux bien le

croire; mais alors Allah, dont les desseins sont inson-

| dables, a donné à son serviteur une physionomie

— Vous serez un peu étonné, dit-il en m’offrant une cigarette, par la plupart des détails de l’office religieux que nous célébrons. Mais ces exercices sont beaucoup moins difficiles qu’ils ne paraissent,

Il admit pourtant que la congrégation, réduite à une vingtaine de membres, recrutait difficilement des |

— Ce n’est point cependant, ajouta-t-il, à cause de nos rites. On apprend, je vous assure, très facilement à tourner, si pénible que cela paraisse. Mais les jeunes : redoutent les rigueurs du noviciat. Durant trois années, le candidat au titre de derviche tourneur doit désap-

. prendre le mot non. Et, de nos jours, la jeunesse au contraire ignore ce que c’est qu’obéir.

Je répondis au cheik, sans insister davantage, qu’en effet je déplorais cette indiscipline, et il me considéra

_ en clignant des yeux. Je crois qu’il est inutile de parler longtemps à ce père prieur mahométan pour se faire : comprendre. Quand j’eus terminé ma cigarette, il se leva d’un aïr fort digne, en ordonnant à un de ses moines de nous conduire au lieu où se célébrait l’office.

C’était, au milieu d’une cour ombragée de beaux platanes, rafraîchie d’eaux jaillissantes, un édifice absolu-

ment rond, et à l’intérieur fait absolument comme un cirque. Au premier étage, des portiques, dessinant des sortes de loges où l’on n’admét que les musiciens, les

chanteurs avec leurs familles, et les spectateurs de

_ choix. Autour de la piste, où un plancher fort bien ciré

quand Panurge ressuscit@ . remplace la sciure de bois, une balustrade, derrière laquelle se tient le public ordinaire. Dans ce publie, beaucoup de femmes, les unes voilées, les autres le visage découvert, car, chose inattendue, voir tourner les derviches constitue l’une des distractions favorites

.… À pas lents, les derviches, précédés de leur cheïk, firent le tour du plancher, en suivant la balustrade. Le cheik était coiffé d’un turban vert. Revenu à la porte … d’entrée, il traversa la salle d’un pas majestueux pour

aller s’asseoir en face, sur un tapis rouge. Les vingt derviches, pieds nus dans leurs babouches, étaient vêtus de caftans noirs et coiffés d’énormes bérets persans, de couleur bise, en forme de cône tronqué. Le ; cheik se prosterna. Les derviches saluèrent. Par trois . sol, vers le centre de la salle. Par trois fois, le cheik , prononça d’une voix grave une invocation fervente. Puis trois fois encore, les derviches firent le tour de cette piste cirée. Ils étaient à tous les âges de la wie. « Quelques-uns, desséchés de vieillesse, semblaient à 3 peine pouvoir se traîner; le dernier n’avait pas douze ans; son costume, identique aux autres, était toutefois d’une propreté, d’une élégance particulières, et ses * traits me parurent charmants. C’était le fils du cheiïk; S car les fonctions de cheik des derviches sont hérédi- 4 taires. Dans leur mouvement orbiculaire, chaque fois que deux derviches arrivaient devant le prieur, ils s’arrêtaient, se faisant face, puis se saluaient profondé- ment; et ce tout jeune derviche, qui suivait immédiatement le plus vieux, accomplissait ce cérémonial avec une grâce délicieuse, une aisance de petit prince. En « 112 De |

û - même temps, au premier étage, un chanteur avait com-

__ mencé à psalmodier l’histoire sacrée du Prophète, sur un ton d’abord sourd et très bas, puis d’une voix qui

__ s’élevait par degrés. Une flûte fit entendre des soupirs légers, très doux. Ce fut comme un murmure de source, une plainte de berger qu’on ne voit pas, un instant de langueur avant une crise folle. Deux tambourins bientôt accompagnèrent en sourdine, et deux autres chanteurs entonnèrent une mélopée étrange, accessible pourtant à notre intelligence musicale d’Européens, peu variée, sauf dans les modulations qui se multiplient à l’infini; et je distinguai sur la face des derviches et des assistants eux-mêmes une espèce de frémissement.… Le cercle des derviches recommença de tracer son orbite autour de la salle, mais tous, cette fois, avaient rejeté leur caftan noir et apparaissaient en courte veste blanche, d’où tombait une longue jupe, blanche le plus souvent, quelquefois aussi verte ou violette. Le fils du cheik salua encore; puis les mains croisées sur la poitrine, il se mit à tourner doucement, doucement d’abord. Un autre derviche l’imita, puis un troisième, puis tous les autres. La musique précipitait son mouve- : ment. Maintenant, le bel adolescent avait gagné le centre du plancher, et il pivotait sur lui-même, les bras étendus pour lui servir de balancier, avec une vélocité incroyable. On avait peine à entrevoir ses deux pieds nus, rapprochés l’un de l’autre comme dans une valse infiniment rapide. Il ne changeait pas de place, il avait l’air d’un papillon transfixé sur uné pointe invisible à la clef de voûte de la coupole. Les autres tournaient aussi, mais en décrivant des orbites très lentes autour de ce centre à la fois immobile et tourbillonnant; et

; : quand Panurge Me e 4 l’on ne pouvait plus penser au monde qu’à ces grandes cloches, ces jupes blanches, violettes et vertes, qui | giraient, giraient, giraient, élargies par le bas. Se ”

Subitement un geste du prieur, un cri bref, élevé du

_ chanteur; tout s’arrête, d’un coup, nettement. Et pas | un des tourneurs n’a trébuché, étourdi; aucun ma l’air . d’être ému, même échauffé par cet exercice affolant, qui a duré dix minutes. Tous saluent, dans la direction culons, sans regarder derrière lui! :

Quatre fois les derviches se remirent à tourner, toujours plus fort, plus vite, plus longtemps; et quandils - s’arrétèrent enfin, aucun n’était essoufilé, leur front était sec; le petit danseur seulement, le beau petit ar- 4 tiste souriait d’un air fier, naïf et victorieux. |

: La représentation — le mot m’échappe malgré moi | — était terminée. J’allai remercier le cheik, et quand je l’eus félicité du talent de son fils, ce qui lui arracha 4 un sourire d’orgueil, josai demander :

— Je viens d’assister à un spectacle singulier et passionnant, Mais oserai-je avouer que sa signification re- à

. Le cheïk me regarda d’un air étonné. 74

3 — Est-ce que la terre, me dit-il, ne tourne pas autour 4 du soleil, est-ce que les planètes ne tournent pas, est-ce que les étoiles n’ont pas l’air de tourner dans le ciel? C’est donc qu’Allah aime qu’on tourne. Car s’il l’avait préféré, rien ne totrnerait, tout serait immobile. Nous tournons donc, pour lui faire plaisir.

Comme j’étais, tout autant qu’Allah, satisfait de ma journée, je m’inclinai avec déférence. 24

Les derviches hurleurs. — Les derviches hurleurs, du moins à Brousse, ne hurlent pas : ils dansent et ils chantent. Ceux des musulmans qui se piquent de théologie — et il y en a beaucoup — parlent d’eux sans sympa- 4 _ thie. Il ne faut pas s’en étonner : des gens qui s’enorgueïllissent de raffiner sur les subtilités de l’exégèse coranique ne sauraient éprouver qu’un froid mépris pour une secte qui ressemble beaucoup à la protestante $ Armée du Salut. Les hurleurs remplacent l’étude des textes et l’examen des cas de conscience par des procédés mécaniques pour arriver à l’extase collective et # _ à la conviction qu’ils possèdent la grâce parfaite — qu’ils sont justifiés. Ils glorifient même l’ignorance, - Leur fondateur, qui vécut quatre siècles après Maho- ; met, a établi sa doctrine sur un verset du Coran : « Que ceux, a déclaré en substance le Prophète, dont l’âme est trop simple et l’esprit trop lourd pour apprendre le ; livre saint tout entier en apprennent le premier chapitre. | Si c’est encore trop, le premier verset. Encore trop, la première ligne. Encore trop, le premier mot. Encore trop, la première lettre. Encore trop, la première aspiration. » Ce qui voulait dire, et cela est beau : il suffit de croire. | Les hurleurs ont pris à la lettre ce fier paradoxe sur une lettre. Voilà pourquoi les théologiens les méprisent.

quand Panurge ressuscita SRE Cela n’empêche pas qu’ils offrent à l’Européen un spectacle plus divers que les évolutions des derviches tourneurs, plus énervant aussi, et qu’on ne quitte que Dans un faubourg de Brousse, tout proche du quartier français, c’est une grande salle carrée, très propre, très nue, mais éclairée par une lampe à pétrole et un L grand nombre &e cierges. Là aussi, il y a un cheïk, qui | se contente de prier et de diriger la cérémonie; là aussi, on entend des mélopées déchirantes, où parfois se distingue une déclamation plus large, plus significative, £ terminée par un beau cri. Mais ici, ce ne sont plus des moines que j’ai sous les yeux; ce sont d’honnêtes et à ordinaires musulmans, appartenant à toutes les classes sociales. L’un d’eux est un riche marchand, dont le caftan s’orne, à la mode juive, d’une opulente étole de fourrure. Sa figure mate, ses traits fins, ses yeux noirs éclatent d’un feu mystique. C’est lui qui paye tous les frais de ce culte. D’autres sont cordonniers, tailleurs, ; fondeurs de cuivre. Ils ne demandent aux rares curieux : qui viennent des voir aucune rétribution; il faut se à défendre contre leur naïve et sincère hospitalité, liné- : vitable tasse de café qu’ils vous offrent. S’il est une chose certaine au monde, c’est qu’ils ont la foi. .… La illah il Allah! Il n’y a d’autre dieu que Dieu! | Telle est la seule phrase prononcée par les chanteurs; et les fidèles, après s’être mis en rang, balancent lourdement leur tête en cadence. Bientôt ils forment, passant les bras sous les épaules les uns des autres, une sorte de double cercle, qui parfois s’élargit, parfois se resserre, À des intervalles très courts, la voix des chan- :

P teurs se presse et monte; et les fidèles, frappant le sol d’un pied sonore, répondent par une espèce de gémis-

sement sombre et terrible, sorti du fond de leur poi-

cercle se resserre. « Hou ! hou ! hou ! » Et ce hurlement

suit pourtant la ligne de la mélopée, il lui fait une

basse concordante et sauvage. Au milieu de ce cercle,

d’apparence infernale, et qui célèbre la gloire, la toute-

puissance, la victoire éternelle de Dieu l’Unique, le fils

du cheïk s’est mis à tourner. Il est plus jeune encore, plus joli, plus frèle, plus infatigable que son charmant

rival du couvent de Bounar-Bachi. Tout à l’heure,

_ lorsque gentiment il est venu nous souhaiter la bienvenue, quelqu’un l’a levé de terre d’un seul bras. Et il tourne, tourne, tourne; il tourne durant plus de vingt

Enfin il s’arrête. Je souffre pour lui; et sans doute j’ai tort, car il sourit. Le cercle s’est rompu, et maintenant les fidèles se sont mis sur deux rangs. Les musiciens du chœur chantent autre chose. Quoi? Je ne saurais le dire; mais c’est affreusement triste, pénétrant, affolant. Les fidèles trépignent sur place, mettant leur poids sur le talon gauche, qu’ils enfoncent pour ainsi = dire dans le sol. En même temps, leur corps tremble tout entier, et chacun pivote en sens contraire, hochant la tête comme pour un salut réciproque, maïs d’une manière aussi disloquée que des magots chinois, et si fort qu’on se dit : « Ce n’est pas possible, elle va se décoller ! »Ils ont perdu évidemment la notion du lieu et du temps, leurs traits sont tirés, leurs yeux hagards. Et

. toujours : « Hou! hou! hou! » Et l’enfant s’est remis à

_ tourner! Mon cerveau s’égare, et je suis obligé de fuir.

quand Panurge ressuscita Oui, ces gens sont convaincus; ce ne sont ni des acrobates, ni des histrions. Pourtant, le lendemain, je rencontrai l’un des acteurs de cette scène étrange, Il vint à moi avec un bon sourire, les mains tendues : « Avez-vous été content, hier soir? » demanda-til. La prière qu’il avait élevée vers Allah avait été sincère; mais d’autre part, il n’était pas fâché d’avoir été un : objet d’admiration, même pour un infidèle, et de . se faire dire qu’il était un grand artiste. Les mobiles | des hommes sont toujours plus compliqués qu’on ne |

La mosquée verte. — Faite de la même matière que la mosquée d’Omar à Jérusalem, elle est bien moins vaste, elle n’en offre pas les jeux de lumière miraculeux qui changent la couleur de l’air, donnent l’impression qu’on est dans une sorte d’eau qui se laisserait respirer. Elle n’a pas non plus la noblesse sublime et candide des > mosquées de marbre du nord de l’Inde, les plus beaux édifices, après le Parthénon, qu’ait jamais élevés la main des hommes. Son mérite n’est pas de même . nature, sa beauté est trop différente pour qu’on la com- | pare à aucune autre. C’est comme une fleur cachée qu’on découvre en plongeant la tête dans l’herbe d’une pelouse, et qui enivre. Au dehors, celle qu’on nomme la mosquée verte est _ blanche, toute blanche, faite d’un marbre couleur de perle, Son portique est tombé depuis un siècle, une nuit | de tremblement de terre, mais sa coupole et ses murailles n’ont pas bronché; elle est grave, simple, bien

  • balancée, comme une belle statue de femme nue. A _ d’intérieur, ce qu’on voit, je vais le dire bien simplement : . des coupoles claires, peintes à la chaux; et au-dessous
  • de ces corolles renversées, les soutenant, des murailles
  • comme faites en bijoux, ep vieux émaux d’éclat tendre

_ et calmé : ce sont les faïences illustres de la mosquée

quand Panurge ressuscita verte. Elles vêtent le mihrab, l’endroit vide et sacré qui, au chevet de l’édifice, indique la direction de la Mecque ; elles l’encadrent, tombent en stalactites, inscrivent en caractères harmonieux les versets du Coran. Elles décorent, en face de ce mihrab, la loge du sultan, éclairée, par un artifice de l’architecte, d’un rayon direct tombant d’une invisible ouverture. Elles s’enfoncent dans les chapelles latérales, anfractuosités sombres, carrées, d’où jaillit l’éclair de leurs couleurs. Cette couleur ? Tous les verts, à partir du bleu, d’un bleu plus profond que celui de Sèvres. Et ceci, qui a l’air d’une plaisanterie niaise, est l’expression parfaite de la vérité. Ce n’est pas la matière qui est verte, dans la mosquée verte, c’est l’impression qu’on en reçoit. Ces bleus profonds dont je viens de parler sont verdis par des rosaces d’or presque imperceptibles, l’air est teint, impressionné, imprégné par le décor général; et c’est alors la couleur des cyprès, celle des chênes, des platanes, des müriers et des vignes; celle de l’eau des mers et des sources, celle des aïigues-marines, des pierres de la Mecque et des émeraudes. Voilà ce que produit l’enchantement des reflets, divin mensonge, Les langues orientales n’ont pas de secrets pour 2 M. Bay, qui aime cette douce maison de prière d’un amour passionné. Il m’a traduit l’inscription tracée par l’un des artistes qui composèrent les carreaux du mihrab et les livrèrent à la flamme savante de leurs fours : | « J’étais dans le négoce, mais je vis cet art! J’y sacrifiai tout; et voyez maintenant ce que j’ai su faire. » Ah! qu’il avait raison, ce marchapd devenu potier, et comme on comprend son naïf orgueil ! ; j 120 2

__ Les ornements ? Quelques fleurs, des arabesques, et ; _ surtout peut-être l’élégance des caractères tracés par les calligraphes. L’écriture arabe permet de donner au mot une physionomie analogue à sa signification. Autour de la mosquée court une frise de faïence couleur d’émeraude. Des versets du Coran ressortent sur ce vert en grandes lettres blanches, et l’écrivain a voulu qu’elles eussent la forme de cimeterres, de piques et de haches qu’on dirait brandies par des guerriers. Ce sont les commandements d’Allah : « Allah défend de mentir, Allah défend de prendre la femme de son prochain, Allah défend… » Ainsi menacent les injonctions justes et terribles. Mais au-dessous, en caractères couchés, gémissants, humiliés, couleur de foin sec, se courbe la plainte du pécheur : « Seigneur, n’auras-tu pas pitié de nous ? » Tout cet art, sans doute à cause de linterdiction de représenter la figure humaine, est plein d’inten- Cet édifice fait comme un jardin fut construit au début du quinzième siècle, trente ans avant que les Turcs eussent conquis Constantinople, par le sultan Mohammed Tchelebi, le « seigneur gracieux », sur les plans de « l’humble Elias », architecte venu de Perse. On s’en douterait au plan et à l’aspect des faïences. Mais pourquoi cependant la mosquée verte garde-t-elle un air qui lui est propre, une beauté d’être vivant qui la distingue entre toutes ? Peut-être le cimetière des poètes en donne-t-il l’explication. Aux alentours du tombeau de ce gracieux Mohammed, qui se dresse tout près de la mosquée verte, vert lui- | À même et pareil à un cabochon d’aventurine, sont des ; tombes plus modestes et plus émouvantes encore. Il y ë

1e quand Panurge ressuscita nn ; avait, dit un vieil ouvrage, autour de ce Mohammed £ 5 ami des lettres et des arts, quatre cent soixante-seize chanteurs, faiseurs de vers et théologiens. Jusqu’après la mort ils lui font cortège : on mit leurs sépulcres à côté du sien; ils perpétuent le souvenir de cette cour noble et charmante. Montez sur ce tertre où souvent le souverain qui voulut qu’on y élevât sa dernière demeure : était venu s’asseoir. La ville dévale sous les yeux : toits bruns par milliers mais cachés sous les arbres, : platanes vieux de cinq siècles, acacias, müriers. Brousse | est comme un nid dans les branchages, a dit un poète turc. Derrière elle, c’est le grand mont, lOlympe de Bithynie, altier, trapu, attirant les nuages comme Pai-

  • mant le fer. Des eaux de toutes parts en sourdent eten descendent; des fontaines, des vasques, des bassins de 3, pierre moussue en tous lieux les recueillent; et plus bas, aussi loin que les yeux peuvent voir, c’est une plaine immense, plate comme le fond d’un lac vidé, grasse d’un humus inépuisable, couverte de vignes, de prairies, de champs d’orge et de blé, semée de bosquets de chênes. La molle et douce Asie! Voilà trois mille ans Fe que les Grecs lui donnèrent ce nom et elle le mérite … 3 toujours, elle le mérite surtout au début de ces automnes % divins, plus frais, plus verdoyants, plus voluptueux : : peut-être que le printemps, et dont elle est seule au monde, je crois, à jouir; et si ses habitants étaient des artistes raflinés, ils ne disposeraient pas autrement leurs cultures, mariant sur le même terrain la nuance des vignobles à celle des olivettes et des poiriers, laissant croître çà et là un beau chêne, un noyer rond, un châtaignier dur et dramatique; car une extraordinaire 4 fécondité réunit les essences exigeant les sols les plus 4

_ divers, donne des démentis perpétuels aux agronomes. | Pays qui est l’orgueil du laboureur patient, pays qui _ réveille chez le voyageur le souvenir des paysages où vécut Virgile et qu’il aima : à Muscosi fontes et somno mollior herba. : : Car ce n’est pas ici la « grande nature », les rocs décharnés, les torrents pleins de cris, que notre romantisme a voulu nous faire aimer, c’est la belle et noble terre cultivée, harmonieuse et raisonnable, telle que la | _ goûtèrent nos sages aïeux. | Sans doute, vous pourrez comprendre maintenant Se l’enthousiasme naïf, juvénile, cordial des conquérants turcs. Ils avaient connu les steppes sans relief de l’Asie centrale, les déserts sans eaux, les monts aux passes _ redoutables. Durant des générations ils avaient peiné, _ guerroyé dans ces pays d’inquiétude. Leur race était encore toute franche, tout ingénue, capable de sentir vivement. Devant ces beaux vallons, ces plaines délicieuses, ils eurent le sentiment du soldat qui peut enfin s’arrêter, délacer sa cuirasse, boire à une source et : s’étendre à l’ombre, ayant sous les yeux un vaste espace clair, fertile, feuillu, dont il est maître. Alors,

  • pour orner leurs temples, s’ils imitèrent, comme on l’a dit, le décor des tapis de Perse, ce fut l’affaire des architectes; mais les couleurs qu’ils imaginèrent sont nées des premiers vrais plaisirs éprouvés par ce peuple FE amoureux de l’herbe, des arbres et de l’eau. gs Du reste il y en eut, parmi ces chevaucheurs, qui _ n’oublièrent jamais leurs origines, le rude temps des … migrations armées, alors qu’on s’endormait avec le ciel ES

quand Panurge ressuscita pour toit; l’un de ces sultans a voulu ‘que sa tombe, comme celle de ses pères, fût arrosée par la pluie, et que l’herbe y poussât. Ses héritiers mirent à exécuter sa volonté suprême une pieuse hypocrisie. Ayant construit un palais pour sa dépouille, ils percèrent seulement une ouverture au-dessus de sa tombe. Entre les quatre pierres de celle-ci, ils ont laissé libre la terre où pourrit son corps: et des graminées folles y poussent comme il l’avait souhaité.

C’est ainsi que le calife Omar, quand il construisit à Jérusalem une mosquée sur l’emplacement même où Dieu, suivant la tradition, était apparu à Abraham, défendit que la main des hommes touchât, pour l’embellir, au lieu où s’était accompli le miracle; il l’encercla seulement d’une enceinte et d’un dôme : mais au centre laissa ce roc stérile, terne, couleur de poussière | durcie. C’est devant ce rocher qu’on se prosterne, non devant la beauté créée par les hommes. Que c’est donc beau, les imaginations d’une race jeune ! Que c’est naïf, que c’est fort, et que le cœur en est plus directement

Toutefois, dans ce pays charmant, les mœurs « n’avaient pas tardé à s’adoucir; même la foi musuk mane fut comme baignée de scepticisme. M. Bay a réuni la plus grande partie des contes populaires qu’on a faits sur le hodja Nazr Eddin. Ce Nazr Eddin était un saint. Mais comme l’a dit quelque part Anatole France, il se peut bien qu’il y ait de mauvais saints comme il y a de mauvais anges. Un jour, trois héritiers allèrent | trouver celui-là et lui dirent : # — Notre père a laissé mille pièces d’or. Comme nous 124 5

| mesavons pas compter, nous venons te demander de _ faire le partage.

— Et comment désirez-vous que ce partage soit accompli ? demanda le hodja. Suivant la loi des 5 hommes, ou selon la loi d’Allah ? .

— Selon la loi d’Allah, certes ! dirent les trois frères.

— Vous avez raison, mes amis, vous avez raison, fit

I prit donc un très gros tas d’or et le donna au frère aîné. Presque tout ce qui restait, il le poussa vers le second ; et le troisième n’eut que quelques pièces.

— Qu’est cela ? demandèrent les trois frères étonnés. | Est-ce que c’est juste ?

— Mes enfants, répondit le hodja, c’est le partage selon la loi d’Allah : aux uns beaucoup, aux autres peu. Ah ! si vous aviez demandé le partage suivant la loi des hommes, c’eût été différent, bien différent ! Mais vous avez eu raison, vous avez eu raison tout de même: il faut toujours s’elforcer de plaire à Allah !

Il faut avouer pourtant que cette ironie à l’égard des choses religieuses ne fut pas commune : elle n’est pas d’essence musulmane, encore moins turque. Ce que le goût et l’amour des paysages où ils vivent ont donné aux habitants de ce coin d’Asie, c’est surtout une sorte de panthéisme mystique, des habitudes d’effusion devant la nature… Voici une histoire contée par un simple forgeron, l’autre jour.

— Demain, dit un cheik à ses derviches, c’est La fête du Prophète. Nous lui offrirons des fleurs. Allez dans la montagne et rapportez-moi des violettes.

Ils gravirent les pentes de l’Olympe et s’en revinrent, les pans de leurs robes tout gonflés de leur moisson.

: quand Panurge ressuscita L’air autour d’eux en était parfumé. Un seul parmi les LA derviches ne rapportait qu’une violette, et les autres se moquaient de lui. His is

— Est-ce tout ce que tu as trouvé ? dit le cheïk. N’astu vu que celle-là ?

— J’en ai vu des milliers, répondit le derviche, mais toutes avaient la tête élevée vers le ciel, toutes faisaient leur prière à Allah. Celle-là seule, dont la tige était brisée, ne pouvait plus prier. Je l’ai cueïllie, je te la donne. Les autres, je les ai laissées sur la montagne: il ne faut jamais trancher les fleurs. Elles sont la prière

; des plantes.

Oui, ce pays respire une sorte de joie innocente. La vie y est heureuse, unie, facile. Quelques familles fran- à

  • çaises, arrivées il y a près d’un siècle, y ont transformé l’antique industrie de la soie. Dans leurs ateliers, les jeunes filles du pays, même les Turques voilées, dévi- | dent les beaux cocons d’argent et d’or, et cette tâche s’accomplit au milieu des rires. Il n’y a pas de pauvyres,

ñ et la corporation des savetiers recueille jusqu’aux cigogues, jusqu’aux vautours mêmes, quand ils sont éclopés. On dirait.qu’il ne faut pas qu’ici personne ait de la

peine. Non loin de l’hôpital des cigognes, il y a la rue : des batteurs de cuivre. Une singulière séduction m’y É ramène sans cesse. Des vignes chargées de grappes : passent d’un toit à l’autre, tamisant le soleil. Les

É aiguières, les chaudrons, les grands plats brillent d’une lueur de braise, les chaudronniers tapent, tapent, tapent, et ce bruit des marteaux, cette lumière dansante à tra- | vers les feuilles, cet éclat chaud du métal me remplis

sent d’une allégresse indéfinissable. 4

Comment aurai-je le courage de m’arracher d’ici 2… j

le maître d’Yildiz à “e : — … O mes amis, dis-je, adieu, si vous avez le _ courage d’abandonner ces rives ! Pour moi, je reste en - Orient. Car j’estime, comme tout homme vraiment digne du nom d’homme, qu’il ne saurait y avoir de … bonheur sans liberté, et c’est seulement à lombre du croissant turc qu’on peut trouver l’un et l’autre. Dans s à nos patries d’Occident, nous vivons en esclaves. On protesta, mais je poursuivis : - : — Quelle est la sorte d’esclavage la plus désagréable _ au monde ? C’est de payer l’impôt. On travaille ainsi : _ pour un maître qu’on ne connaît pas, qui ne vous garde 5 _ aucune reconnaissance, et ne vous remercie jamais. En France, j’étais écrasé d’impôts, et pourtant on voulait m’en écraser davantage encore. Ici, en Turquie, les : … étrangers n’en payent aucun; ils sont exempts de toutes charges: ce sont les Turcs qui les acquittent à leur place : cette race a le génie de l’hospitalité.

  • « Continuons. Quel est le plaisir le plus vif et le plus _ élémentaire que procure la liberté ? C’est celui de la promenade. Un homme qui ne pourrait aller où il veut,

peut-on dire que cet homme est libre? Dans la capitale

_ quand Panurge ressuscita de D _ de la France, au moins six fois par an, quand j’ai voulu

traverser une avenue, la route me fut barrée par une = - haie de soldats : c’est qu’on recevait le roi d’Angleterre, ou bien l’empereur de la Chine, ou simplement que le président de la République passait. Dans cette partie de l’Orient où je me trouve, au contraire, le souverain qui règne ne sort jamais de chez lui et ne reçoit personne. Ainsi les rues sont tout à moi, non à lui. J’en conclus que ce n’est pas à son profit, mais au mien, qu’il a interdit la circulation des automobiles. Citez-moi un pays où je pourrais jouir de tant d’avantages?

C’est après avoir tenu de si justes discours que je me . rendis à Brousse. Il faut prendre la mer, et débarquer à Moudania. Le bateau s’arrête à quelques pas du che-

  • min de fer. Je n’avais qu’une valise. Je la confiai à un brave portefaix turc, pris un billet, et me préparai à monter en wagon. Mais alors quelqu’un me dit :

Je n’ai jamais considéré les travaux des humbles douaniers comme une vexation. Une association d’idées … toute naturelle me porte au contraire à les contempler « d’un œil satisfait : tant qu’une main hasardeuse n’a pas “4 fouillé mes propriétés, je n’arrive pas à me figurer que ; je suis en voyage. Voilà pourquoi j’ouvris ma valise avec empressement.

— Je regrette de vous donner tant de peine, dis-je au pauvre douanier turc qui fouillait : je n’ai rien qui paye.

Mais il jeta sur moi un regard circonspect et du deigt me désigna un livre. $

— Oui, répliquai-je. Ce sont les Études bysantines de S M. Charles Diehl : un ouvrage bien intéressant ! 4

_ I ne répondit pas, mais il prit le livre et me conduisit dans un bureau où il y avait un employé. Cet employé avait une redingote, mais ce devait être un bien petit employé : il travaillait, Il regarda le livre et sa figure peignit l’inquiétude et l’horreur. _ — Ce soni, dis-je, les Études by zantines de M. Charles Diehl : un ouvrage bien intéressant !

Il ne me répondit pas, mais il prit le livre et me con- : duisit sur le quai, où il y avait deux employés. Ces deux employés avaient aussi des redingotes. Mais ce devaient être deux gros employés : ils ne faisaient

— Ce sont, dis-je, les Études by zantines de M. Charles Diehl : un ouvrage bien intéressant ! z

Mais leur figure peignit l’inquiétude et l’horreur, et ils s’écrièrent : À

— C’est un livre d’histoire!

— C’est un livre d’histoire archéologique, ou d’ar-

_ chéologie historique, si vous voulez. Ça parle des

  • Byzantins. Il n’y a plus de Byzantins. En 1453, vous à _ leur avez pris Constantinople, figurez-vous. L

Mais ils poursuivirent :

— C’est un livre d’histoire. L’histoire est rigoureusement interdite dans cet empire. Son étude est dangereuse pour les mœurs publiques et la paix des esprits.

Ils me confisquèrent donc les Études byzantines —un ouvrage bien intéressant! — et ne me le rendirent que lorsque je quittai la province. er.

Un étranger en profita pour calomnier cet Orient que

— Qu’est devenue, disait-il, cette liberté dont vous

— Il y a eu erreur, répondis-je. Je suis sûr quilya Quelques jours plus tard, comme je vagabondaisavec cet étranger dans les rues de Galata, j’aperçus à l’étalage d’un bouquiniste une édition classique du TZélé- maque de Fénelon, annotée par M. l’abbé Auger, « cha- : noïne titulaire de Poitiers, historiographe du diocèse, à correspondant de M. le ministre de l’instruction publi- : que ». Je l’achetai pour vingt centimes. Ce modeste volume s’ouvrit de lui-même à la page 31, qui semblait avoir été fréquemment lue et relue. Je lus à mon tour: dit Narbal, : | : craignez de tomber dans les mains de Pygmalion, notre roi… Pygmalion, tourmenté par une soif insatiable des richesses, se rend de plus en plus misérable, et odieux à ses sujets : c’est un crime à Tyr que : d’avoir de grands biens; l’avarice le rend défiant, soupçonneux, cruel; il persécute les riches et il craint les pauvres. | : C’est un crime encore plus grand à Tyr d’avoir de la w vertu, car Pygmalion suppose que les bons ne peuvent soufrrir ses injustices et ses infamies : la vertu le condamne; il s’aigrit et s’irrite contre elle. Tout l’agite, inquiète, le . ronge; il a peur de son ombre; il ne dort ni nuit ni jour: les dieux, pour le confondre, l’accablent de trésors dont il … n’ose jouir. Ce qu’il cherche pour être heureux est précisé ment ce qui l’empêche de l’être. RS Qn ne le voit presque jamais; il est seul, triste, abaîtu, au fond de son palais : ses amis même n’osent l’aborder, de peur de lui devenir suspects. Une garde terrible tient toujours des épées nues et des piques levées autour de sa maison. 4 Trente chambres qui communiquent les unes aux autres, et L dont chacune a une porte de fer avec six gros verrous, sont 4 le lieu où il se renferme : on ne sait jamais dans laquelle de

. ces chambres il couche; et on assure qu’il ne couche _ jamais deux nuits de suite dans la même, de peur d’y être _ égorgé. Il ne connaît ni les doux plaisirs, ni l’amitié encore _ plus douce: si on lui parle de chercher la joie, il sent qu’elle _ fuit loin de lui, et qu’elle lui refuse d’entrer dans son cœur. Ses yeux creux sont pleins d’un feu àpre et farouche; ils sont sans cesse errants de tous côtés : il prête l’oreille au ; moindre bruit, et se sent tout ému; il est pâle, défait, et les noirs soucis sont peints sur son visage toujours ridé. Il se tait, il soupire, il tire de son cœur de profonds gémissements, il ne peut cacher les remords qui déchirent ses entrailles. Les mets les plus exquis le dégoûtent. Ses enfants, loin d’être son espérance, sont le sujet de sa ter- ù reur: il en a fait ses plus dangereux ennemis. Il n’a eu toute _ sa vie aucun moment d’assuré; il ne se conserve qu’à force de répandre le sang de tous ceux qu’il craint, Insensé, qui ne voit pas que sa cruauté à laquelle il se confie, le fera _ périr! Quelqu’un de ses domestiques, aussi défiant que lui, x se hâtera de délivrer le monde de ce monstre. — Vous voyez bien, dis-je à l’étranger, qu’on ne m’a _ pris les Études byzantines que par erreur, puisqu’on $ _ laisse vendre ici pour quatre sous des ouvrages aussi

le ménage Chimène-Rodrigue Ce qui me fait paraître avantageusement différent des autres hommes, c’est que j’aperçois du premier coup d’œil les conséquences les plus lointaines des choses. Napoléon premier possédait le même don naturel; il en était orgueilleux. J’eus le premier la certitude qu’on dénoncerait le Concordat; il n’est pas nécessaire, pour prévoir cet événement, d’être doué d’un grand génie. Mais je dépasse, d’un bond, ce point où s’arrête la courte vue des hommes politiques. A-t-on jamais pensé aux changements qu’il faudra introduire dans notre malheureuse instruction publique, déjà si éprouvée par des réformes successives et contraires, du moment qu’il n’existe plus de religion d’État? Toute- | fois je m’en applaudis, étant assuré de gagner beaucoup ï d’argent à compiler de nouvelles éditions des classiques. | . Je viens de dire qu’on allait encore bouleverser nos nouvelles méthodes d’instruction publique. Et comment pourrait-il en être autrement ! Presque tous les auteurs, : grecs, latins, français, se sont montrés dans leurs écrits d’une immoralité insupportable. Je rougirais de rapHE 135

quand Panurge ressuscita

peler ici le sujet de certaine églogue de Virgile. Platon a outragé la pudeur. Racine était si convaincu de sa culpabilité qu’il cessa d’écrire. On ne connaît de lui que deux pièces congrues, Athalie et Esther, qui justement ne pourront rester au programme : Car la première est entachée du plus violent cléricalisme théocratique, et la seconde a pour déplorable objet de porter aux nues Mardochée, qui était juif : ce qui amènera sûrement des protestations de la part de certaines familles.

Or, ce qui servait pour ainsi dire de contrepoids moral à l’immoralité flagrante de toute cette littérature, ” c’était l’ambiance religieuse dans laquelle vivaient les jeunes générations. C’est même, sauf erreur, pourquoi F M. Combes a jadis expliqué à la Chambre qu’il faut une religion pour le peuple. Mais du moment qu’on supprime la religion, on sera bien obligé de chercher un moyen d’atténuer les effets qu’exerce, sur les jeunes imaginations, la lecture pernicieuse des bons auteurs. Les bureaux du ministère de l’Instruction publique « sont restés trop sincèrement spiritualistes pour reculer 4 devant cette tâche. Résolu à les aider de tout mon pouvoir, j’ai porté d’abord mon attention sur le Cid de

L’immoralité flagrante du Cid ne peut malheureuse- 4

  • ment faire de doute pour personne. Il est d’abord trop « évident que c’est une pièce militariste, empreinte du plus répugnant esprit de combativité. On y consacre : des tirades entières à faire l’éloge du métier des armes, on y parle de se rendre sans égal dans la carrière de: Mars, de forcer des murailles, dompter les nations, et

« sur de grands exploits bâtir sa renommée ». Le _ comte et don Diègue s’abandonnent aux discours les _ plus sanguinaires : et ces pauvres Maures sont excessivement maltraités. Si encore c’étaient des chrétiens! On en pourraït dire du mal : mais ce sont des Maures, et ils devraient nous être aussi sympathiques que les Japonais et les Marocains. Je n’insiste pas davantage. Il suffit que le sujet même, et le dénouement de la pièce, soit, comme tout le monde le sait, que Rodrigue épouse : Chimène, après lui avoir tué son père. Voilà qui est révoltant. Loin de moi, cependant, la pensée de changer quoi que ce soit au texte du grand Corneille; mais enfin il est indispensable, en se plaçant au point de vue le plus rigoureusement laïque, de mettre les jeuhes gens en garde contre les inconvénients sociaux que présente la manière de se conduire des héros cornéliens. J’ai donc . fait suivre ma nouvelle édition du Cid des observations suivantes, que je soumets respectueusement au public :

« Il est permis de se demander avec inquiétude quel peut être l’avenir d’un couple entré en ménage dans des conditions qui violent, d’une façon si brutale, les lois les plus élémentaires de l’humanité.

« On est porté à s’imaginer, sous des couleurs cruellement vives, le différend qui a dû bientôt éclater entre les deux époux. Chimène donne, à plusieurs reprises, dans la pièce de Corneille, l’impression d’une femme dont les sentiments sont contradictoires et les actes impulsifs. Qu’est-il arrivé, lorsque s’est éteint le premier feu de sa passion? La réponse ne peut faire aucun doute : elle a regretté don Sanche, chevalier courtois et

  • galant, et n’a pu souffrir sans révolte les grossiers éclats

du Cid, ce soudard dont les premières paroles, dès l’ou- ‘: _ verture de la tragédie de Corneille, sont pour menacer è l’auteur de ses jours. Aux grossièretés inévitables d’un St mari sans éducation, cette femme violente ne peut donc _ faillir à répliquer : « Je ne pourrai jamais oublier que . vous avez tué mon père : vous avez toujours manqué ._ de tact! » Ajoutez à cela que la présence de ce pèreau . ; contrat aurait été bien nécessaire : Rodrigue a dû profiter de la terreur causée par son crime pour se faïre avantager. Enfin, comment Chimène pourrait-elle souf- 3 frir la présence de don Diègue? Car ce don Diègue, qui est cause de tout, est par dessus le marché un vieillard sempiternel, cacochyme, et bavard effroyablement, Et 3 Chimène n’a pas de patience. Elle a montré, pendant 4 cinq actes, qu’elle n’avait pas de patience! ji « D’autre part, il est impossible que les récriminations | : _ de Rodrigue ne soient pas extrêmement amères. En effet, si l’imprudente et dévergondée Chimène ne avait | pas forcé à s’unir à elle, il aurait épousé l’infante de … Castille, qui était éperdument amoureuse de lui. Quels regrets ces réflexions inévitables ne doivent-elles pas. 4 éveiller dans l’âme d’un guerrier dévoré d’ambition ! de: - é Osons employer une locution anachronique : il a manqué 4 le train. « Si tu ne létais pas obstinée dans un amour contre nature, je serais roi de Castille ! » Voilà ce qu’il Et doit répéter à Chimène le matin, le soir, et toutes les. 4 fois qu’ils mangent ensemble une olla podrida. On fré M mit de penser aux orages que ces discussions devaient 4 déchaîner dans la chambre conjugale, et jusque dans à les galeries du château de Bivar, résidence héréditaire 2 du Campéador. LR a « Mais une autre circonstance est aflreuse, et elle suffit

pour que l’existence du Cid soit devenue infernale. Il est

_ même incompréhensible que nul commentateur n’ait encore fait cette remarque si simple, et qui s’impose au sens commun : Rodrigue a tué son beau-père, mais il a négligé de prendre la même précaution à l’égard de sa

belle-mère. On ne saurait se représenter, sans une légitime épouvante, l’attitude qu’a dû prendre fatalement celle-ci en face d’un gendre qui lui avait occis son

« Le divorce n’existant pas, à cette époque barbare et reculée, il n’a pu résulter du mariage ChimèneRodrigue, qu’un ou plusieurs assassinats. Voilà ce que c’est que d’épouser l’homme qui a tué votre père. Et c’est bien fait. » Je persiste à soutenir qu’un tel examen : logique,

concis, lucide, persuasif, enfin semblable en tout à celui.qu’on vient de lire, de toutes les tragédies au point de vue des conséquences antisociales qu’en- $ traîne leur dénouement, est indispensable si l’on veut conserver de bonnes mœurs à notre jeunesse républi- ;

un moraliste surfait Jean de La Fontaine, né en 1621, mort en 1695, fut un _ assez bon poète, et sut même manier le vers libre. Mais il vivait dans un siècle peu éclairé. De plus il était à la fois dépourvu de logique et d’imagination : je viens de relire ses Fables. J’ai acquis la conviction que dans la réalité les choses ne se sont jamais passées comme il les raconte, et que même c’est le contraire qui a dû arriver. Je vais prendre quelques exemples et vous ne , tarderez pas à partager mon opinion : les fondements en sont inébranlables… L’apologue ayant pour titre le Chéne et le Roseauest bien connu, On célèbre la sagesse de sa morale. Cette morale est invraisemblable et absurde. Le chêne porte la tête au ciel et les pieds jusque dans l’empire des morts. Mais vienne un coup de vent, il sera déraciné.

  • Tandis que le roseau, dont il avait raillé la fragile sou- è 4 plesse, s’est empressé de plier et n’a pas rompu. Ce À _ chêne représente les grands de la terre, qui sont